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diff --git a/79233-0.txt b/79233-0.txt new file mode 100644 index 0000000..abb471f --- /dev/null +++ b/79233-0.txt @@ -0,0 +1,25906 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79233 *** + VOYAGE + AU + SOUDAN ORIENTAL. +[Décoration] + LE OUADÂY. + + +[Décoration] + PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce, + Rue Racine, 26, près de l’Odéon. +[Décoration] + + +[Illustration : Voyage au Ouadây. + +LE CHEYKH MOHAMMED IBN OMAR EL-TOUNSY + +Dessiné au Caire par Mr. Machereau, Peintre Français] + + + VOYAGE + AU OUADÂY + + PAR + LE CHEYKH MOHAMMED IBN-OMAR EL-TOUNSY, + RÉVISEUR EN CHEF A L’ÉCOLE DE MÉDECINE DU KAIRE ; + + TRADUIT DE L’ARABE PAR LE Dr PERRON, + Directeur de l’École de médecine du Kaire ; + Membre de la Société asiatique de Paris et de la Société égyptiennne. + + OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE CARTES ET DE PLANCHES + ET DU PORTRAIT DU CHEYKH, + + PUBLIÉ PAR LE Dr PERRON ET M. JOMARD + Membre de l’Institut, ancien Directeur de la Mission égyptienne en + France + + Ouvrage précédé d’une PRÉFACE de ce dernier, contenant des remarques + historiques et géographiques, + ET FAISANT SUITE AU VOYAGE AU DÂRFOUR. + +[Décoration] + + PARIS. + + CHEZ BENJAMIN DUPRAT, | FRANCK, LIBRAIRE, + LIBRAIRE DE L’INSTITUT | Rue Richelieu, 69. + ET DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, | + Rue du Cloître-Saint-Benoît, 7. | RENOUARD, LIBRAIRE, + | Rue de Tournon, 8 + ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE, | + Rue Hautefeuille, 23. | GIDE, LIBRAIRE, + | Rue des Petits-Augustins, 5 + + * * * * * + 1851. + + + + + PRÉFACE + + =PAR M. JOMARD.= + + + * * * * * + + +§ I. — _Remarques générales._ — La situation présente d’une partie de +l’Afrique septentrionale et du Soudan oriental, semble devoir être +favorable à une publication comme celle du _Voyage au Ouadây_, voyage +accompli, il y a déjà beaucoup d’années, par le cheykh Mohammed El- +Tounsy, l’un des ulémas du Caire, le même personnage à qui l’on doit le +_Voyage au Dârfour_, traduit par le docteur Perron et qui a paru en +1845[1]. C’est encore à la persévérance de M. Perron que l’on est +redevable du nouvel ouvrage, non pas seulement parce qu’il a fait la +traduction de ce livre, mais parce qu’il a décidé le voyageur à oublier +un moment ses scrupules religieux, et à mettre par écrit ses souvenirs. +C’est donc réellement grâce au savant orientaliste, que l’état +militaire, civil et politique d’un grand royaume du Soudan, presque +ignoré jusqu’à ce jour, nous sera maintenant mieux connu ; il en est de +même de son climat, de ses ressources, de son état moral et de son +histoire. Sans doute le cheykh ne révèle pas aujourd’hui l’existence +même du Ouadây, mais il est vrai de dire qu’avant Burckhardt l’on n’en +savait guère autre chose, en Europe, que le nom, et que même ce +judicieux et excellent observateur, qui le premier nous l’a fait +connaître, ne nous en a guère dit, sous les rapports physique et +politique, que ce qu’il fallait pour inspirer le vif désir d’en savoir +davantage. + +Quand Burckhardt a signalé le Ouadây aux géographes et à tout le monde +savant, ce royaume était encore moins connu que le Dârfour. Browne, qui +cependant était resté trois ans dans ce dernier pays, ne fait guère que +nommer l’autre ; il en est de même de Hornemann, de Seetzen, de Lyon, de +Denham[2], et autres voyageurs qui ont visité la partie orientale de +l’Afrique septentrionale[3] ; et combien d’autres n’en ont même jamais +parlé ! Cependant la situation géographique du Ouadây l’appelait à jouer +un rôle dans les relations du commerce ; l’événement l’a prouvé[4]. +Seulement il fallait une circonstance extraordinaire pour l’amener sur +la scène commerciale, et elle s’est présentée. + +Depuis plusieurs siècles le Dârfour était en possession d’apporter en +Égypte ses denrées, ses marchandises, ses esclaves. Tout le monde +connaît les caravanes du Dârfour ; c’est par milliers que l’on comptait +les chameaux de ces caravanes, et par millions de piastres fortes les +sommes que représentait la valeur de leur chargement[5]. Le Ouadây était +trop reculé pour faire concurrence au Dârfour, et, d’autre part, l’état +de guerre habituel entre ces deux pays ne permettait pas au Ouadây de +confier ses richesses aux Fôriens pour les exporter, avec les leurs, +jusqu’aux rives du Nil. La circonstance inattendue qui s’est offerte est +l’expédition française de 1798. + +Repoussés de poste en poste par notre armée, les mamlouks, beys, kâchefs +et cavaliers, refoulés au-delà de la première cataracte, ont remonté +d’abord en Nubie et jusqu’au delà de Dongolah ; ils auraient pu s’y +établir tranquillement, ainsi qu’au Kordofân, peut-être même à Sennâr, +si d’imprudents conseils et de puissantes intrigues ne les avaient pas +ramenés en Égypte pour disputer le pouvoir à Mohammed-Aly. Mais ce +prince était devenu, par le fait, le successeur de l’armée française, et +déjà il possédait un commencement d’armée. Expulsés encore une fois de +l’Égypte, les mamlouks ont été poursuivis jusqu’au Kordofân, et de là +plusieurs ont passé dans le Dârfour. Une armée égyptienne s’est établie +alors au Kordofân ; c’était presque la guerre avec le royaume voisin. Le +commerce du Dârfour avec l’Égypte s’est ralenti ou arrêté ; c’est alors +qu’ont commencé des relations commerciales entre le Ouadây et le Fezzân, +puis Tripoli et Benghazy ; des caravanes se sont établies ; on a +découvert, tenté et pratiqué deux routes nouvelles, et la Méditerranée, +par conséquent l’Europe, ont pu recevoir, pour la première fois, des +marchandises du Ouadây par voie directe, sans intermédiaire. Je m’arrête +ici à ces points généraux, les détails viendront plus tard. + +§ II. — _Historique._ — Je dois faire ressortir ici une coïncidence +assez frappante. Au moment même où surgissait, aux bords du Nil, l’homme +extraordinaire que je viens de nommer (le futur vice-roi d’Égypte, +Mohammed-Aly), à cette même époque (l’an 1804) apparaissait au Ouadây le +sultan Sâboûn (Abd-el-Kerim), descendant, selon notre cheykh, à la +sixième génération du premier sultan de ce pays, Seléîh ou Saleh, lequel +Seléîh avait établi à la fois l’islamisme et un pouvoir héréditaire ; +auparavant le Ouadây était idolâtre, comme on l’est encore chez les +Fertyt, chez les Djenakhérah et les autres tribus du midi. Quant à +Sâboûn, il s’est fait remarquer dans son règne, aussi court que +brillant, par un caractère, par des qualités qu’il avait en commun avec +Mohammed-Aly : la fermeté, l’intelligence, l’adresse et la sagacité, +enfin l’ambition de se distinguer, et quelquefois l’emploi des moyens +violents. Plus jeune que celui-ci, il arriva au trône un peu avant lui, +et il est mort aussi beaucoup plus tôt. Saboûn s’occupait du commerce +ainsi que Mohammed-Aly ; il expédia des caravanes en Égypte et adressa +des présents au vice-roi, en retour de l’accueil fait aux marchands +ouadayens. Des liaisons d’amitié s’établirent alors entre les deux +princes, et quand les hostilités des Fôriens forcèrent, peu après, +Mohammed-Aly à envoyer une armée au Kordofân, le Dârfour se trouva placé +entre deux puissants ennemis. De là, depuis si longtemps, pour les +voyageurs, la difficulté de pénétrer ou de séjourner dans ce dernier +pays. On a vu, dans le _Voyage au Dârfour_, que le vice-roi d’Égypte +avait laissé percer le projet d’y établir un prétendant, Abou-Madiân, +oncle du sultan régnant ; il entretenait une forte armée au Kordofân et +au Sennâr, et l’on comprend de reste combien devait être suspect au +sultan du Dârfour tout ce qui venait du côté du Nil. Cet état de choses +dure toujours, malgré la mort d’Abou-Madiân et celle de Mohammed-Aly. + +Sâboûn a laissé la réputation d’un prince habile, juste et sage, d’un +homme d’une équité souvent rigoureuse, et, en même temps, d’un vaillant +guerrier, d’un homme bienfaisant et généreux. Il réprima énergiquement, +pendant son règne, le brigandage et les violences de certaines tribus, +et, d’accord avec le sultan de Bornou, il fit plusieurs expéditions +contre le Bâguirméh, dans la vue de punir la tyrannie et l’immoralité du +sultan ; enfin il assura dans son empire la sécurité des routes. Voilà +plusieurs rapports singuliers avec Mohammed-Aly ; qu’on me pardonne de +les faire ressortir, sauf toute réserve pour la différence qui existe +entre les deux hommes et les deux pays[6]. + +Sur tous ces faits peu connus, le cheykh Mohammed El-Tounsy rapporte des +détails aussi curieux qu’abondants, recueillis par lui-même au Ouadây, +pendant un assez long séjour, de la bouche des acteurs eux-mêmes, et il +nous révèle une foule de traits qui peignent les hommes et les lieux +avec de vives couleurs. + +Notre auteur fait connaître l’origine de la famille régnante au Ouadây, +du moins à partir du sultan Seléîh. Ses successeurs furent Arous +l’Ancien, Arous le Jeune, Gaudéh, Sâléh, et enfin, vers 1804 ou 1805, le +sultan Mohammed Abd-el-Kerim, surnommé Sâboûn. Ce prince périt de mort +violente en 1811 selon le cheykh, mais au commencement de 1815 selon +Burckhardt[7], au temps duquel (1816) régnait un Yousouf Abd-el-Cadr, +fils de Sâboûn, surnommé Kharyfeyn. Ont régné ensuite Rakeb, fils de ce +dernier, et Mohammed Chérif, _frère de Sâboûn_. Celui-ci ne s’est emparé +du pouvoir que par le secours du prince du Dârfour, le sultan Husseyn ; +naguère, en 1846, il dirigeait une expédition contre le Bornou ; ce +prince régnait, dit-on, selon les règles de la justice. + +Mais il faut savoir qu’il existait, qu’il existe encore un prétendant à +la couronne du Ouadây, un propre fils de Sâboûn, et même l’aîné de ses +fils, envoyé au Caire à l’âge de treize ans pour y faire ses études. Le +sultan Sâboûn, lettré lui-même, avait voulu que ce fils suivit les +leçons des ulémas qui ont le plus de savoir ou le plus de renommée, ceux +de la ville du Caire ; mais le jeune prince, après mille traverses, ne +put arriver en Égypte qu’en 1827, plus de onze ans après son départ de +Ouârah. Il faut lire le récit de ses aventures dans un opuscule peu +connu, et que je dois à l’obligeance du savant M. Renouard (secrétaire +de la Société royale de géographie de Londres) ; il est intitulé : _The +story of Ja’far, son of the sultan of Wadai, first published in the +United service Journal, for March, April and May, London_, 1830. Au lieu +de l’envoyer en Égypte par la voie du Nil, le sultan Sâboûn l’avait +dirigé sur Benghazy, par le désert, directement au nord, avec une +caravane de cinq cent chameaux ; le jeune prince avait été retenu captif +et maltraité par le pacha de Tripoli. De cette résidence il avait fait +de vains efforts pour se rendre à sa destination ; enfin, grâce à la +protection anglaise, il avait pu atteindre l’Égypte. D’un autre côté, +nous apprenons, par le récit non moins curieux, mais plus savant, de M. +Fulgence Fresnel[8], que le prétendant Dja’far, après une tentative +inutile pour ressaisir le trône sur son oncle, le sultan Chérif, était +retiré au Dâr-Rounga en 1846[9]. En 1849 il était dans la capitale du +Dârfour, attendant toujours une restauration impossible : je reviendrai +sur ce qui concerne l’infortuné Dja’far ; si je parle ici de la relation +de ce prince ouadayen, ce n’est pas seulement parce qu’elle aide à faire +connaître la famille qui a déjà donné héréditairement au pays neuf +souverains (ou en suivant le récit de Dja’far treize souverains)[10], +mais c’est à cause de la _route du Ouadây à la Méditerranée_, dirigée +droit au nord comme je l’ai dit, route qu’il a suivie lui-même en +partie, il y a environ trente-quatre ans, et parce que le choix fait de +cette ligne par le sultan Sâboûn son père, quoique moins sûre, montre +l’importance que le sultan y attachait dès longtemps. Il fallait sans +doute traverser un désert difficile, occupé par des pillards, et +s’exposer surtout au manque d’eau ; mais la ligne était plus courte, et +on était dispensé de passer par le Fezzân ; de plus, du point d’arrivée +à Benghazy, on pouvait aller rapidement par mer, d’un côté à Alexandrie, +de l’autre à Tripoli ; enfin l’on n’avait pas, comme je l’ai dit plus +haut, à subir un partage ou une concurrence avec la caravane du Dârfour, +caravane qui se portait directement au Nil depuis un temps immémorial. + +§ III. — _Les Fellâtas et les Wahabis._ — J’ai fait remarquer la +coïncidence des événements de l’Égypte et du Ouadây ; une autre, non +moins singulière, avait lieu à peu près à la même époque. Qu’il me soit +permis de faire encore ce rapprochement, comme le cheykh Mohammed El- +Tounsy l’a fait lui-même : il a encore plus d’importance qu’une réforme +commerciale ou politique ; il s’agit de la réforme religieuse introduite +chez les Fellâtas ou Foullân, laquelle a pour ainsi dire donné naissance +à un grand empire. Un certain faguih, du nom de Zâky, du pays des +Foullân, s’éleva tout d’un coup en réformateur à la fin du dernier +siècle, reprochant aux grands du pays, et en général aux gens du Soudan, +d’avoir abandonné les voies saintes et pures de l’islamisme pour les +désordres de toute espèce, l’usage des boissons fermentées et les +habitudes les plus contraires aux préceptes du Coran. C’est à peu près +ce que reprochait en Arabie, à ses compatriotes, le cheykh Mohammed, +fils d’Abd-el-Wahab, qui fut le premier fondateur de la secte des +Wahabis. Mohammed Ibn-So’oud, et ensuite son fils Abd-el-Azyz, +commandèrent les armées dont le réformateur avait besoin pour le +triomphe de son culte simplifié ; leurs conquêtes en Arabie allèrent +croissant à la fin du XVIIIe siècle. Enfin la Mecque tomba au pouvoir de +So’oud, fils d’Abd-el-Azyz, le 25 décembre 1802, l’an 1217 de l’hégire, +et Médine succomba en 1805[11]. Or le fellâta Zâky avait proclamé sa +réforme dans le Soudan vers 1800 ; il avait rassemblé une armée +nombreuse, qui s’empara du Dâr-Mella, du Noufah, de Kachnah, de l’Afnau, +de l’Adiguiz et du Barnau[12], presque du Soudan tout entier. C’est dans +le Barnau que les conquêtes des Fellâtas trouvèrent un terme, par la +victoire que remporta sur Zâky, en 1805 (1220 de l’hégire), le cheykh +Mohammed Emyn (du Kânem), chez qui s’était réfugié le sultan de Barnau. +L’échec de So’oud le Wahabi, devant Baghdad, date de 1808[13]. + +Ainsi, de 1799 à 1805, les Wahabis réformistes ont étendu leurs +conquêtes, ont pris la Mecque et Médine, soumis toute l’Arabie et fait +fléchir l’empire ottoman ; et, de 1799 à 1805, les Fellâtas réformistes +se sont emparés de six royaumes du Soudan et ont constitué un grand +État. Les Wahabis ont précédé les Fellâtas et ont continué à guerroyer +après eux ; mais les premiers n’ont pas formé un nouveau pouvoir +politique ; tandis que les seconds ont réussi à créer un empire +puissant, qui embrasse encore aujourd’hui une vaste étendue de pays, +depuis la région de Tounbouctou jusqu’à celle de Bornou, c’est-à-dire +dans cette partie de l’Afrique moyenne que j’ai définie en commençant et +qui est au midi du Sahara. En outre, des tribus de Fellâtas se sont +établies au Ouadây et au Dârfour ; il en est sorti des hommes influents +par leur aptitude et leur habileté, et qui ont quelquefois dirigé les +affaires dans ces deux royaumes. On s’accorde à reconnaître la capacité +des hommes de cette race ; déjà le voyage de Clapperton nous a fait +connaître, sous le même rapport, le sultan Bello, de Sakkatou, et il +paraît que sous ses successeurs l’empire n’a pas beaucoup dégénéré. + +Si l’on fait attention maintenant à l’époque de l’expédition française +en Égypte, on ne peut se défendre de remarquer que c’est pendant le +cours, ou à la suite de cette expédition que se sont accomplis ces +événements, comme si la commotion produite par la présence d’une grande +armée européenne aux bords du Nil, dans le monde musulman, avait servi +de signal, avait donné de l’essor à l’esprit d’agitation qui poussait +les réformateurs, à la fois en Arabie et en Afrique. Nous voyons dès +1798, dès son arrivée au Caire, le général en chef Bonaparte ouvrir des +relations amicales avec le sultan du Dârfour d’un côté, avec le Chérif +de la Mecque de l’autre ; c’était assurer à l’Égypte son existence +commerciale et sa prospérité, et en même temps paralyser ou prévenir +l’hostilité religieuse. Ce n’est pas cette sage et judicieuse prévoyance +qui aurait échappé à un esprit politique tel que celui du général +Bonaparte. Qui peut dire où aurait conduit cette double correspondance +en Arabie et en Afrique, s’il eût demeuré seulement quatre ans en +Égypte, ou si les événements eussent permis à son successeur de suivre +cette politique ? + +§ IV. — _Mœurs, usages, etc._ — Les documents historiques de notre +auteur, quelque nouveaux qu’ils soient, ne présentent pas cependant le +même intérêt que ce qui regarde les mœurs et les usages, la condition +des femmes, l’état militaire, les diverses races et la population en +général, enfin l’esclavage tel qu’il est organisé. Sur tous ces +différents points, la relation du cheykh fournit d’abondantes +observations, qu’on pouvait ne pas attendre d’un mahométan ; celui-ci +est venu à bout de concilier, avec sa condition de zélé musulman, le +désir de satisfaire la curiosité européenne. + +Il existe, au Ouadây, dans le cérémonial, dans l’étiquette, des usages +singuliers et tout à fait bizarres. Je n’en citerai qu’un exemple. Dans +la résidence du sultan, sept portes conduisent à l’appartement où il se +tient. Quand un visiteur est admis à son audience, il doit, quel qu’il +soit, même le premier vizir, déposer à chaque porte une pièce de son +vêtement : à la première sa chaussure, à la seconde son turban, ainsi de +la blouse, du tarbouch, etc., tellement qu’il arrive, à la septième +porte, à peu près nu en présence du sultan, et encore y a-t-il un grand +voile qui cache le prince ; cette règle est probablement établie pour la +sécurité du sultan. + +Quand un individu est interpellé par le sultan, il doit s’accroupir, +puis battre des mains et se renverser alternativement à droite et à +gauche, jusqu’à toucher de son front la poussière du sol, et dire : +« J’obéis, ô mon maître ! maître de mon père, maître de mon grand- +père. » + +Les cérémonies sont bruyantes et ne manquent pas d’un certain éclat ; de +nombreux instruments de musique accompagnent les cérémonies et les fêtes +civiles et militaires. Les dignitaires, les officiers de la couronne, +les fonctionnaires de toute sorte, sont en grand nombre à la cour de +Ouârah. Ce qui mérite d’être remarqué, c’est l’organisation du service +d’inspection. Tout fonctionnaire est soumis aux _inspecteurs des +charges_ ; ceux-ci exercent leur ministère avec rigueur, d’autant plus +qu’ils sont pourvus des emplois dès qu’ils ont dévoilé des délits ou des +abus. + +Quant à l’état des esclaves, il est curieux de comparer les récits du +cheykh avec les observations des voyageurs européens. La chasse aux +esclaves a lieu dans le pays au midi du Ouadây, chez les Djénakhérah, +comme au midi du Dârfour, chez les Fertyt ; elle est organisée d’une +manière régulière et légale ; le sultan délivre des _permis de chasse_, +comme on en donne en Europe pour chasser le lièvre ou le chevreuil. Sans +justifier la cruauté de ces expéditions, le bon cheykh trouve cependant +des raisons pour justifier l’esclavage en lui-même et le commerce auquel +il donne lieu. Cette curieuse raison est que les noirs chez qui on porte +la guerre, sont des païens, des idolâtres, des hommes qui n’ont pas +encore embrassé _la vraie foi_ ; or le Prophète autorise l’emploi de la +force pour amener les gens à conversion. Singulier raisonnement et +singulière manière de mettre le précepte en pratique, que d’enlever des +milliers de ces malheureux, de les transporter dans toutes les parties +du globe, sauf à en laisser en route les trois quarts, puis de les +vendre et acheter comme de vils bestiaux ! Et cela dure depuis des +siècles, sans que les bourreaux s’arrêtent, sans que les victimes +résistent. Toutefois, il faut le dire, notre voyageur regrette qu’avant +d’attaquer les païens on ne les invite pas préalablement à adopter la +religion mahométane, on ne leur adresse pas des sommations répétées ; ce +qui ne l’empêche pas d’assurer qu’une fois ces malheureux pris, la vente +en est licite, et, toujours, attendu qu’ils sont idolâtres. + +C’est sans doute cette manière de voir qui excuse à ses yeux la barbarie +d’une certaine pratique usitée en voyage. Quant on tient beaucoup à un +esclave (par exemple si on l’a payé cher), chaque nuit, pour éviter +qu’il ne s’enfuie, non-seulement on l’enchaine, mais on lui lie les +pieds par un double lien, on lui met une chaîne au cou, et l’on attache +la chaîne à un pieu solidement fixé en terre ; et cependant, je le +répète, le cheykh Mohammed El-Tounsy, qui avoue lui-même avoir usé de ce +procédé, est un homme excellent : telle est la force du préjugé +religieux. + +Une opinion plus judicieuse de notre voyageur, est celle qu’il expose et +développe sur l’état moral des musulmans. Il affirme que la culture des +sciences, des arts, n’est pas incompatible avec la religion mahométane, +même avec une dévotion, une piété sincère. Il admire l’activité des +Européens et le parti qu’ils tirent du travail, de l’industrie, des +arts, pour améliorer la condition humaine. Selon lui les Orientaux +pourraient, tout en conservant toutes les pratiques de la foi, s’adonner +aux études savantes ; les ulémas, dit-il, ont tort de les repousser et +de borner les jouissances des musulmans aux plaisirs grossiers et +matériels, et de les retenir dans les ténèbres de l’ignorance. On +reconnaît là un homme que la méditation, que les voyages ont formé, et +qui a su, en gardant sa foi religieuse, apprécier la civilisation. + +On est surpris que dans un régime despotique comme celui du Ouadây, le +souverain recule quelquefois devant les innovations. Notre auteur cite +des exemples de ce qui est arrivé à Sâboûn lui-même, ce sultan +exceptionnel. Il voulut une fois changer la mesure des grains, et plus +tard battre monnaie ; ces mesures étaient utiles toutes deux, cependant +Sâboûn fut forcé d’y renoncer. L’opinion se prononçait dans un sens +contraire ; il y avait pour lui du danger à résister. + +Le cheykh est entré dans beaucoup de détails sur l’état des femmes dans +la société ouadâyenne, sur leurs parures, sur leur coquetterie, sur les +travaux pénibles qui sont imposés au sexe dans les campagnes. Ce n’est +pas sans quelque surprise qu’on lit son récit sur les imprécations dont +on frappe les femmes infidèles à la foi conjugale[14]. Je laisse les +anecdotes plus ou moins scabreuses et certaines peintures qu’on trouvera +peut-être un peu trop libres en plus d’un endroit. + +Chez les Fertyt idolâtres, il existe une interdiction rigoureuse +relativement au mariage : elle a étonné le cheykh lui-même. Le mariage +n’est pas permis entre parents ou alliés, à aucun degré quelconque ; un +homme ne peut pas épouser sa cousine, chose pourtant licite dans le rit +musulman. Ce trait, dit le cheykh, mérite d’être signalé, si l’on +réfléchit à l’ignorance de ces peuples presque sauvages et à leurs +habitudes journalières ; les deux sexes, en effet, vont presque +entièrement nus. Sur ce sujet du mariage chez les Ouadayens, l’auteur +donne des renseignements nombreux qui laissent peu à désirer. + +L’administration de la justice est fort simple, mais rigide ; ses arrêts +sont sans appel ; dès qu’un jugement est rendu, jamais le sultan ne se +permettrait de le réformer. Quant aux peines infligées aux criminels, la +liste en est longue et effrayante ; c’est un luxe incroyable de +supplices, plus grand peut-être qu’en Chine : on répugnerait à les +énumérer. Cependant on ne peut se défendre d’une réflexion à l’aspect de +ce code draconien ; c’est que dans ces contrées reculées, que nous +sommes portés à croire absolument étrangères à la civilisation, l’on a +senti la nécessité, non-seulement de retenir par la crainte les mauvais +penchants, mais de graduer les peines. + +Pour certains délits, il existe des usages fort singuliers : en voici un +exemple, c’est le cas où un débiteur met du retard à s’acquitter ; il +faut la candeur de notre cheykh pour ne pas garder à ce sujet quelque +léger doute. Dès que le créancier rencontre son débiteur retardataire, +il lui commande au nom du sultan de s’arrêter tout court, là où il l’a +trouvé ; puis il trace une ligne autour du débiteur ; celui-ci est +obligé de rester en place, quel que soit le lieu, et il y reste en +effet, soit jusqu’à ce qu’il s’acquitte, soit jusqu’à ce qu’un ami ait +intercédé pour lui. Malheur à celui qui aurait pris la fuite ! mais +malheur aussi au créancier qui aurait détenu quelqu’un sans un titre +certain et valable ! On connaît cet usage sous le nom de _khatt_. + +Selon notre auteur, les Ouadayens sont les plus braves des hommes ; ils +dépassent de beaucoup les Fôriens en intrépidité ; ils courent à la mort +sans y songer, ils la reçoivent sans émotion : ces exemples de bravoure +sont fréquents dans son récit. Celui qui dans le combat se montre lâche +encourt le mépris des femmes, et trouve difficilement à se marier. +Malgré cette vaillance qui leur est habituelle, ils ont encore la +coutume de distinguer les plus braves par une certaine opération ; elle +consiste à appliquer des ventouses derrière les oreilles, et à y +produire un renflement, une forte saillie ressemblant au fruit du doûm ; +_on peut l’appeler la bosse du courage_. C’est un usage que je compare à +celui que l’on observe chez les Gallas. Quand un jeune Galla s’est +distingué à la guerre, à la chasse aux lions ou aux autres animaux +féroces, il reçoit un anneau ou boucle d’oreille, qu’il porte à +l’oreille gauche, et deux anneaux, s’il s’est fait remarquer plusieurs +fois[15]. + +L’armée du Ouadây est moins nombreuse que celle du Dârfour, mais elle +est très-aguerrie ; on la tient toujours en haleine, même quand le +sultan n’est pas en guerre avec ses voisins. Les armes et les armures +sont soigneusement entretenues, l’ordre de bataille est fixé par les +règles militaires, et on y observe une sorte de stratégie rudimentaire : +c’est ainsi qu’en Afrique, comme partout, l’art de la guerre est +toujours le plus avancé. + +La musique militaire, les instruments et les chants guerriers sont +l’accompagnement habituel de l’action ; plusieurs de ces chants se sont +conservés dans la mémoire du cheykh. On peut lire, dans l’ouvrage, un +assez grand nombre d’exemples des chants du Ouadây et la description des +instruments de musique en usage. On trouvera à la fin plusieurs de ces +chants soigneusement notés d’après l’audition. + +On remarque à la guerre un usage digne d’être signalé ; c’est un genre +de duel, de combat singulier, d’une espèce toute nouvelle. Quand on a +une injure à venger, une querelle à vider, c’est le jour d’une bataille +qu’on choisit ; on provoque son homme pendant le combat. Celui-ci doit +se porter alors au milieu des combattants, et se conduire vaillamment ; +s’il a refusé, s’il a reculé ou pris la fuite, il est déshonoré, perdu ; +sa femme demande le divorce, et personne ne veut plus lui donner sa sœur +ou sa fille en mariage. Cet usage est surtout suivi entre les +fonctionnaires qui se sont succédé. Un jour de bataille, le disgracié +provoque et défie son successeur à le suivre au milieu de l’action. Si +celui-ci se bat avec courage, il a payé sa dette d’honneur, la querelle +n’a pas de suite et tout est fini. Si, au contraire, il n’a pas accepté +le défi, ou s’il ne s’est pas battu bravement, il est dépouillé de sa +charge, elle est rendue au premier fonctionnaire ; enfin, s’il a fui +devant l’ennemi, son rival peut le tuer impunément. C’est ainsi que ces +hommes demi-sauvages entendent le point d’honneur. De cette façon, du +moins, les querelles privées et les duels tournent à l’avantage de la +patrie et de l’honneur national[16]. + +On observe, suivant le cheykh, une autre coutume singulière chez les +Fertyt, peuple païen dont j’ai déjà parlé. Il en est qui établissent +leur résidence habituelle sur les arbres, dans l’intérieur des +branchages ; ils y portent même leurs provisions de grains. Pour y +former une cabane, ils élaguent les branches inutiles à leur logement, +et y pratiquent un plancher et un toit, puis une enceinte, comme ils le +feraient à terre. Enfin ils cachent de leur mieux les apparences d’une +habitation. Quelques personnes révoquent ce fait en doute ; cependant on +voit quelque chose de semblable aux îles Fidji et dans le delta de +l’Orénoque (_voy._ le Voyage de Schomburgk dans les Guyanes). Le but des +Fertyt est de se dérober aux chasseurs d’hommes, et peut-être aussi aux +bêtes fauves qui abondent chez eux. + +L’industrie, on le comprend, est bien peu avancée au Ouadây ; les +indigènes fabriquent peu d’objets. La plupart des produits qui entrent +dans la consommation sont fournis par le commerce. Cependant, en outre +du labourage, il y a plusieurs arts : on y file et on tisse des étoffes +de coton ; on voit des ateliers pour forger le fer, pour fondre les +métaux, pour fabriquer de grossiers instruments d’agriculture, des +armes, des arcs, des flèches, des boucliers et des lances ; il y a aussi +quelques teinturiers. Le commerce est beaucoup plus actif, celui +d’importation surtout. On exporte de la gomme, de l’ivoire, du tamarin, +des plumes d’autruche, du séné, des peaux dont on fabrique des outres, +enfin des esclaves en grand nombre. On importe des verroteries, du +corail, des tarbouch, différentes étoffes de coton, des draps, soieries, +etc., du cuivre rouge et jaune, de l’étain, des graines, du café, du +savon, du tabac, du soufre, du sel, des rasoirs, des sabres, des selles, +et aussi du papier, quelques livres de religion, des instruments pour +écrire, et enfin des monnaies d’argent, la piastre d’Espagne avant tout, +qu’on appelle, là comme en Égypte, _ryâl abou medfa_, parce qu’ils +prennent pour des canons les _colonnes d’Hercule_ qui en font la +marque[17]. Cet article est celui sur lequel on fait le plus de +bénéfice. + +Selon le rédacteur de la relation du prince Dja’far, il y a, dans le +Ouadây, parmi les hautes classes, des hommes qui sont versés dans la +langue persane, ce qui est, selon le prince, expliqué par leur origine. +Ce fait assez étrange est nié par l’auteur anglais ; mais il semblerait +être confirmé par le témoignage du cheykh El-Tounsy, quand il rapporte +que la tribu des Areygât, cantonnée au sud du Ouadây, se dit originaire +de l’Irâg (Irâk), d’où elle a tiré son nom ; Dja’far n’aurait donc pas +imaginé une pure fable. Au reste, le cheykh parle du goût de plusieurs +princes ouadayens pour les études, surtout du sultan Sâboûn, qui avait +pour les docteurs et les savants une prédilection marquée ; c’est ce qui +lui avait fait accueillir avec distinction le père de notre auteur et +notre auteur lui-même. Je n’ai pas besoin d’ajouter que par le mot de +savants il faut simplement entendre ici les hommes versés dans la +jurisprudence musulmane. Quant à la langue parlée au Ouadây, et qui lui +est propre, le cheykh la trouve rude et assez pauvre ; il fait aussi une +remarque qui se vérifie tous les jours sur la surface du globe : c’est +la dissemblance des dialectes et des langues entre des nations et des +tribus très-voisines, ou même contiguës. On trouvera à la suite des +notes de M. le docteur Perron un vocabulaire assez étendu de la langue +ouadayenne, suivi de plusieurs autres plus courts pour les idiomes du +Dârfour, du Fertyt, du Bornou, du Bâguirmeh, du pays des Toubous et du +Fezzân[18]. + +§ V. — _Géographie._ — J’ai déjà dit quelques mots sur l’époque à +laquelle on a commencé à connaître en Europe le Ouadây ; j’ajouterai +encore ici plusieurs faits. Un jeune orientaliste, Prosper Rouzée, qui +était allé en 1816 au Sénégal, pour pénétrer de là dans l’Afrique +centrale par une route analogue à celle de Mungo-Park, m’a adressé, dans +le temps, un itinéraire de Sénopalé à la Mecque. La route passait par le +Bornou, Kouka, le Baguirméh, Wadaï, Dârfour, puis le Kordofân, le +Sennâr, le nord de l’Abyssinie et le port de Massaoua[19] ; cette route, +qui traverse l’Afrique de part en part, de l’ouest à l’est, est, en +effet, celle qui a été suivie depuis que l’islamisme a pénétré en +Sénégambie, et que les Africains occidentaux ont pris l’habitude du +pèlerinage à la Mecque. Seetzen a connu le Ouadây sous le nom de Szeléh +ou Mobba[20], d’après le rapport que lui fit, au Caire, un homme de +Bournou ; tandis que Burckhardt[21] assure que ce pays a trois noms : +Bargou, Dâr-Wadâi et Dâr-Saleyh. Seetzen donne quelques faibles +renseignements sur ce royaume d’après son informateur. On sait que ce +judicieux voyageur, conseiller de l’empereur de Russie, écrivait avant +Burckhardt ; il a donné d’utiles documents sur la géographie de l’Arabie +et de l’Afrique. + +D’après Adrien Balbi (_Abrégé de géographie_, page 899), le nom de +_Ouadaï_ est donné à ce royaume par les gens du Fezzân et du Sahara ; +mais les habitants même l’appellent Dâr-Szaleyh, tandis que les +Bornouans l’appellent _Bergou_ ; le vrai nom, selon le savant géographe, +serait Mobba ; s’il en était ainsi, il serait étonnant que ce nom eût +échappé à la critique de Burckhardt, presque toujours si exacte. +L’_Encyclopédie géographique_ de Hugues Murray, qui a paru après +l’ouvrage de Balbi, donne lieu à la même observation. Il désigne le pays +par le nom de _Bergou_, appelé aussi _Saley_, _Waday_ ou _Mobba_. Ce nom +de Mobba ne dérive d’aucune observation authentique, si ce n’est d’une +courte relation du voyageur Seetzen rappelée plus haut. Si l’on s’en +rapporte à Burckhardt, trois noms différents sont donnés au pays : + +Ouâdây, واداى, par les gens de Bornou, du Fezzân et par les Moghrebins ; + +Borgo, بُرقو, par les gens du Dârfour et du Kordofân ; + +Saley صليح, par les gens même du Ouadây. + +M. Fresnel penche à croire que le nom de Bergou (Bargou ou Borgou) a été +donné à tort et qu’on a confondu deux pays différents ; le docteur +Perron conserve au Ouadây la dénomination de Bargou, et il se fonde, +non-seulement sur le témoignage du cheykh Mohammed El-Tounsy, mais sur +ce que lui-même l’a entendue dans la bouche du faguih Ilaly, (homme du +Ouadây dont le portrait est dans cet ouvrage). Seulement les Ouadayens +répugnent à se servir de ce nom, parce qu’il est donné au pays par les +étrangers ; tandis qu’eux-mêmes se servent préférablement du mot de Dâr- +Saleyh ou Séleîh. La dissidence vient peut-être de ce que, parmi les +tribus qui sont dans le nord du pays jusqu’à Febabo[22], et qu’on +appelle Tibboo, Toubous ou Tebous, il en est une distinguée par le nom +Tebou-Borgo (ou Bargau) à cause du voisinage ; dans ce cas, il n’y +aurait pas, au nord du Ouadây (ou Borgo), un autre pays du nom de Borgo, +et alors n’existerait plus la nécessité d’ôter ce nom au Ouadây. Quoi +qu’il en soit, il est certain que le nom préféré par les natifs est Dâr- +Saleyh ou Dâr-Séleîh, comme il est écrit dans le présent ouvrage, ou +enfin Soulayh, selon M. Fresnel, par une légère différence de +prononciation ; on doit écrire le mot en arabe, si l’on néglige les +motions comme fait Burckhardt, par دار صليح, ou, avec les motions, دار +صَلَيْح. + +La position géographique de Ouârah, la capitale du Ouadây, est, il faut +le dire, encore fort incertaine. Ce n’est pas seulement parce que les +cartes sont presque toutes en discordance à ce sujet, que j’énonce un +résultat fâcheux pour l’état de nos connaissances géographiques ; mais +c’est parce qu’un long travail de recherches sur les meilleures ou les +moins mauvaises données existantes ne m’a conduit à aucun résultat bien +satisfaisant. C’est en vain, je l’avoue, que j’ai compulsé toutes les +relations, combiné les meilleurs itinéraires en m’appuyant sur des +points fixes comme Khartoum, Sennâr et Obeyd, et aussi sur Kobeyh, point +encore plus voisin et déterminé par Browne. C’est vainement que j’ai +rassemblé pour ce travail beaucoup de matériaux, que j’ai épuisé les +calculs sur l’espace que parcourent en un jour, ou en une heure, dans +les différentes espèces de voyages, ou les cavaliers, ou les piétons, ou +les caravanes, soit pesamment, soit légèrement chargées[23]. Je dois +avouer qu’il m’a fallu différer de construire une carte avec ces +éléments ; elle n’aurait présenté rien de rigoureux[24]. Par exemple, il +résulte de la lecture du voyage de Browne au Dârfour, qu’il a déterminé +la _longitude_ de Kobeyh, la capitale, par un grand nombre de distances +lunaires et des occultations des satellites de Jupiter toujours +concordantes ; ce devrait donc être là, ayant d’ailleurs une latitude, +un point fixe et invariable pour y rapporter la position de Ouârah. En +effet, il existe une multitude de données pour la distance de Kobeyh à +Ouârah, et plusieurs donnent passablement la direction. Mais il se +trouve que les itinéraires entre El-Obeyd et Kobeyh portent cette +dernière capitale bien plus à l’ouest que ne l’a fait Browne par ses +observations. En prenant la distance en journées, même la moindre +distance de toutes, même supposée en ligne droite, même enfin en donnant +à la journée la plus petite valeur, par exemple, huit, neuf et sept +minutes (ou milles géographiques), on porte Kobeyh plus à l’ouest que ne +l’a fait Browne, et alors la position de Ouârah se trouve reculée dans +le même sens. Le savant baron Ruppell a placé Kobeyh de cette manière +sur sa petite carte du Kordofân, sans se préoccuper du résultat de +Browne. + +Il n’est pas très-difficile de mettre en regard des données itinéraires +fort différentes, et d’expliquer ces différences jusqu’à un certain +point ; mais il n’en est pas de même quand il s’agit de la rédaction +d’une carte, où tout sans exception, directions et intervalles, doit +être déterminé avec précision. A voir la multitude de cartes qui +paraissent avec une certaine prétention à l’exactitude, sans être +fondées sur des observations exactes, ou du moins sans que leurs auteurs +fassent connaître les autorités sur lesquelles ils s’appuient, on n’est +plus étonné de la continuelle succession d’ouvrages de ce genre qui se +remplacent sans amélioration sensible, et parmi lesquels les plus +récents ne sont pas toujours les meilleurs, quelquefois même ne sont pas +les moins imparfaits, ce qui est le propre des compilations mal +digérées. + +Ces observations ne s’appliquent nullement à l’esquisse géographique +jointe au présent ouvrage ; M. le docteur Perron n’a fait et voulu faire +autre chose que de retracer, sous la dictée du cheykh, l’indication des +lieux avec leurs noms exacts, et leur position approximative. Comme il +s’écoulera bien du temps avant qu’on puisse lever la carte proprement +dite du pays, il n’est pas inutile d’en posséder dès à présent un +tableau graphique où l’on peut lire commodément la distinction et la +situation des provinces, les divisions administratives, la séparation +approximative des bassins et des vallées, l’emplacement des tribus +arabes, enfin une riche nomenclature qui permet de suivre avec fruit la +lecture du livre ; et puisque, pendant longtemps peut-être (à moins +d’une expédition égyptienne au Dârfour et au Ouadây), l’on ne pourra y +faire d’opérations et y porter les instruments des sciences, cet essai +de carte, jusque-là, aura son utilité, et servira aux études et aux +voyageurs. + +Mais une chose est à regretter : c’est qu’on ne puisse rattacher encore +avec une certitude complète la position du chef-lieu du Ouadây avec +celles de Kobeyh et d’El-Obeyd : en attendant que je puisse le faire +avec quelque probabilité d’approximation, je vais essayer de bien poser +la question et d’indiquer une partie des données. Pour faire sentir +combien, dans l’état actuel des connaissances, on est peu assuré de +cette position, qu’il suffise de dire que, outre la carte de Browne, +maintes cartes récentes placent le parallèle de Ouârah au nord de +Kobeyh, savoir : celles de MM. Renner, Cailliaud, Segato, Zimmermann, +etc. ; d’autres le placent au contraire dans le sud : celles du colonel +Leake, de M. Mac-Queen (celui-ci le recule jusqu’à près de 2 degrés et +demi au sud), de H. Kiepert, l’esquisse du Dârfour, etc.[25]. Une carte +récente de M. Gaboriaud le place à _trois degrés_ au nord de Kobeyh, par +17° de latitude, _non loin du lac Tchâd !!_ Il paraît, par là, manifeste +que la plupart des géographes récents se sont décidés d’une façon à peu +près arbitraire, ou du moins d’après des itinéraires absolument +différents. + +Je passe aux données mêmes recueillies par les voyageurs. Parlons +d’abord de l’intervalle qui sépare le royaume du Dârfour de celui du +Ouadây. Toutes les relations s’accordent sur un point : c’est que cet +espace est un désert. On le franchit, suivant les uns, en trois jours ; +suivant d’autres, en un jour et demi ou en deux jours. Il y a beaucoup +de variations à cet égard. Selon M. Kœnig (_Bull. de la Soc. de Géogr._, +t. VI, p. 170), on compte une marche de neuf heures seulement. Le sol +est de sable mêlé d’argile ; le lieu est inhabité, mais avec beaucoup +d’arbres, et quelquefois d’épaisses forêts. (Il en est de même du désert +qui sépare le Kordofân du Dârfour, et qui renferme beaucoup de baobabs.) + +Le détail des stations de Kobeyh ou de Tendelty jusqu’à Ouârah pourrait +diminuer l’incertitude ; mais on n’est pas d’accord sur les noms ni sur +le nombre de ces stations. Selon Browne, on se rend de Cobbé (Kobeyh) à +Cubcabea (Kabkabyéh), puis à Dâr-Misseladin ; on traverse la limite à +Emdokné, puis on vient à Abouschareb et à Ouârah ; le tout en 11 jours +et demi depuis Cubcabea. Ce dernier point, d’après d’autres données, est +lui-même à 5 journées de Kobeyh dans l’ouest-nord-ouest ; en tout 14 +journées d’une capitale à l’autre. Il y a loin de là aux 23 ou aux 19 +journées et demie que l’on compte d’après d’autres itinéraires, et cela +sur la même ligne, notamment d’après celui de Burckhardt. C’est presque +un degré et demi de longitude, en moins. + +Selon le faguyh Ibrahim, cité par M. Fresnel, il y a, de Ouârah à +Kabkabyéh, 25 journées et demie, au lieu des 11 journées et demie de +Browne (plus du double), toujours en passant par Emdokné (Omm-Dokhn) et +Abou-Schareb. + +La différence est encore plus grande pour la route du Dârfour à Ouârah +par le Dâr-Rounga. Le point de départ est Ryl, à 6 journées et demie +dans le sud-sud-est de Kobeyh. Suivant Browne, on marche toujours dans +le nord ou dans l’ouest, 16 journées et demie dans un sens, et 9 +journées dans l’autre ; suivant le faguyh Ibrahim, on va beaucoup plus +dans le sud que dans le nord, 25 journées et demie contre 17 ; et, de +plus, le nombre total des journées de Ryl à Ouârah est au delà du double +(25 1/2 et 59 1/2). Il est vrai qu’il y a une lacune dans l’itinéraire +de l’auteur anglais, mais elle ne saurait être de 54 journées. + +Cependant, la valeur que Browne assigne _sur sa carte_ à la journée +moyenne n’a rien de trop exagéré ; il la fixe au quart d’un degré (de +latitude)[26] ; et cette mesure de 4 journées au degré (ou de 6 lieues +et un quart communes pour une journée) correspond assez bien au chemin +qu’on fait, moyennement, en sept heures et demie à huit heures de +marche. Maintenant, comment admettre que le faguyh Ibrahim n’aurait +compté que des journées de moins de 3 lieues ? + +Le compte de 19 journées et demie à 20 journées en ligne directe, de +Kobeyh à Ouârah, peut s’accorder avec les distances de 6 journées de +Kobeyh à Ryl, et 25 et demie de Ryl à Ouârah ; mais il n’en est pas de +même des distances de Kobeyh à Kabkabyéh et à Zaghawa, ajoutées aux +distances entre Ouârah et ces deux mêmes points, que donnent Browne et +le cheykh. Si les six distances concordaient bien ensemble, on aurait +deux triangles fermés, et une approximation satisfaisante pour la +différence en longitude des deux points extrêmes. Il y a bien d’autres +sujets d’incertitude dans les données itinéraires, mais il faut +s’arrêter. + +Si la position de Ouârah par rapport au Dârfour ne peut pas, quant à +présent, être bien établie, il en est de même, à plus forte raison, de +sa position par rapport à Benghazy, au Fezzân, à Bilma, à Kouka de +Bornou, au Kânem, à Loggoun, enfin à Kanou, à Kachna, à l’Afnau, etc., +bien que nous possédions des itinéraires entre le Ouadây et tous ces +différents lieux. Les distances étant beaucoup plus longues, les chances +d’erreur et l’incertitude s’accroissent en proportion. J’avais cru +d’abord pouvoir prendre pour base une grande ligne dont les points +extrêmes sont connus, Sennâr et Saccatou (d’autant plus qu’ils sont +presque sous le même parallèle), et distribuer ensuite avec une assez +grande approximation les différents lieux du Soudan sur cette longue +ligne, d’après les distances que donnent le cheykh et d’autres +voyageurs ; Ouârah étant l’un de ces lieux, se serait ainsi trouvé +déterminé ; le cheykh compte 92 journées, au maximum, de Sennâr à +l’Afnau (Kachna), en sept distances ; or la longitude de Kachna est +passablement connue par Sakkatou ; mais il a fallu encore abandonner +cette combinaison, par les raisons que j’ai déduites. + +Pour abréger, je m’abstiens de faire le rapprochement de plusieurs +autres itinéraires et de les discuter, tout en admettant d’ailleurs que +la diversité des routes suivies par les voyageurs, aussi bien que celle +des marches quotidiennes, peut expliquer celle du nombre des journées. + +Il y a donc, en résumé, de grandes difficultés pour fixer aujourd’hui la +position _relative_ des capitales du Dârfour et du Ouadây ; quant à la +position _absolue_ de Ouârah, elle devient d’autant plus difficile à +fixer qu’il reste quelque incertitude sur la longitude du lieu même de +Kobeyh. Toutefois, il est probable que le _chef-lieu_ du Ouadây est +plutôt un peu dans le nord que dans le sud de Kobeyh. + +D’après le cheykh, l’_étendue_ du Ouadây est de plus de 50 journées de +marche en longueur, du nord au sud, et de 24, de l’est à l’ouest ; ces +dimensions, d’après les informations de M. Fresnel, seraient de 50 +journées dans les deux sens. En réalité, le pays est plus large, mais +moins long que le Dârfour. Il importerait beaucoup de savoir l’espace +que représente _ici_ la journée de marche, pour apprécier la superficie +du royaume et en tirer des conséquences, soit sur la population, soit +sur la superficie des terres cultivables ; mais on ne peut guère +affirmer qu’une chose : c’est que l’étendue superficielle est au moins +égale à celle du Dârfour, si elle ne lui est supérieure. + +Quant à la _population_, il est plus difficile encore d’en avoir une +exacte connaissance. Le pays est divisé en tribus ; il faut distinguer, +entre toutes, celles que notre voyageur appelle _les cinq tribus +primitives_ ou royales, qui ont adopté les premières la foi musulmane. +C’est parmi elles qu’on doit toujours choisir le sultan ; aucune autre +famille ne saurait être appelée à régner ; encore il est une de ces +tribus qui ne peut participer à ce droit que s’il n’existe pas d’enfant +mâle né d’une mère appartenant à l’une des quatre autres. On a vu plus +haut que le sud du Ouadây est occupé par des tribus originaires de +l’Orient, dont une même se dit originaire de l’Irak, ce qui semble +confirmé par le récit du prince Dja’far[27]. + +Le pays des Djénakhérah, situé au midi du royaume, est, comme je l’ai +dit, peuplé de tribus d’idolâtres, qu’on a tort de considérer comme tout +à fait sauvages ; car elles travaillent très-bien le fer, l’ébène et +différents bois, et elles ont encore d’autres arts. On a plus tort +encore d’appeler anthropophages toutes les tribus païennes, quoiqu’il y +ait peut-être des exceptions dans le Fertyt, au sud du Dârfour. Au +reste, s’il n’est pas facile d’amener à l’islamisme les Djénakhérah, il +faut reconnaître que les vrais croyants usent de procédés peu propres à +le faire goûter des Africains. + +Beaucoup de tribus arabes sont campées au sud du Ouadây ; elles prennent +part aux expéditions que le sultan envoie ou autorise pour la chasse aux +Djénakhérah ; ce sont elles qui fournissent les djellâb (ou marchands +d’esclaves) chargés de les convoyer dans les caravanes et de les +conduire aux marchés publics, où ils les vendent pour compte. Comme ce +commerce est de tous le plus lucratif, on devrait s’étonner peu de la +persistance des intéressés et de la difficulté qu’il y a de le +déraciner. + +Il est assez remarquable que les cinq États situés sur les parallèles +voisins du 14e degré N., savoir le Kordofân, le Dârfour, le Ouadây, le +Bâguirmeh et le Bornou, ont chacun, au midi, une nation d’idolâtres +nommés respectivement _Touroudj_, _Fertyt_, _Djénâkhérah_, _Kirdy_, +_Kirdâouy_[28] : or ces peuplades sont comme la propriété de chacun de +ces États, respectivement aussi, et chaque État y exerce le droit de +chasse par privilége. Le cheykh donne sur ces pratiques de nombreux et +curieux détails ; mais on a lieu de s’étonner que le pacha qui commande +au Kordofân pour le vice-roi d’Égypte suive à cet égard l’exemple des +sultans du Dârfour et du Ouadây ; il en est de même aussi des _Nouba_ +situés au midi du Sennâr : mesure d’autant plus mal entendue que c’est +parmi les indigènes seulement que l’Égypte peut recruter ses +travailleurs pour les sables aurifères de Fazoglo et de Fazangoro sur le +fleuve Bleu, et pour ceux des bords du Toumât. Le sol d’ailleurs y est +très-fertile ; ces sauvages, comme on les appelle, forment une +population très-dense ; ils cultivent la terre et font des récoltes de +grains. On sait, par les rapports de M. d’Arnaud, que les populations +qui habitent les rives du haut Nil-Blanc, jusqu’au 4e degré de latitude, +sont d’humeur douce et paisible, quoique possédant des armes +excellentes, et qu’elles vivent de grains, de plantes à tubercules, de +laitage, quoique élevant un grand nombre de bestiaux. Le moment n’est +pas éloigné où des rapports habituels s’établiront entre l’Égypte et ces +innombrables tribus, dotées d’un sol riche et fécond. + +Je reviens au Ouadây ; la fertilité du sol y dépasse de beaucoup celle +du Dârfour ; le climat y est aussi plus beau, bien qu’exposé, comme +toute la zone intertropicale, à de violents orages, à des vents +impétueux dont les tourbillons sont irrésistibles : ces ouragans durent +un mois entier, à la fin de l’automne[29]. Partout le territoire est +arrosé par des sources abondantes et des eaux courantes, qui, ainsi que +les pluies tropicales, y entretiennent sans cesse une riche végétation, +persistant toute l’année ; aussi les grains et les fruits y prospèrent à +merveille. Les arbres à fruits et les grains (dourah, dokhn, etc.) sont +à peu près les mêmes que dans le Dârfour. Les bestiaux y sont très- +multipliés ; les pâturages y sont riches et abondants. Les tribus arabes +du pays élèvent un grand nombre de chevaux et de bestiaux. + +Ce qu’il y aurait de plus intéressant à connaître pour la géographie +ouadayenne serait l’hydrographie exacte de la contrée. En effet, c’est +au Ouadây que se trouve la limite des deux grands bassins dont j’ai +parlé en commençant. Si le cheykh n’a pu rassembler toutes les données +nécessaires au géographe, il procure cependant d’utiles notions qui +rectifient d’anciennes erreurs et confirment de récents aperçus. Une +grande rivière, Bahr-Iro, coule au sud du Ouadây selon le cheykh, et se +dirige de l’est à l’ouest ; elle porte en quelques parties différents +noms, Bahr-Salamat et Am-Teimân (ou Omm-Teimân)[30] ; du côté de l’ouest +coule une autre grande rivière, Bahr-el-Ghazâl, se dirigeant vers le +nord et le nord-ouest. Dans l’intérieur sont deux grandes vallées +transversales, arrosées probablement par des rivières à lits variables, +dont le cours est incertain, les vallées de Batha et de Botayha ; il est +à croire que le cours des eaux s’arrête pendant la saison sèche ; leur +écoulement ne peut avoir lieu que dans le Bahr-el-Ghazâl. Il paraît, +d’après les informateurs de M. Fresnel, qu’une de ces rivières a le nom +même de Batha, et le savant orientaliste l’identifie avec le _Misselad_ +de Browne, rivière dont on est depuis longtemps fort en peine[31]. Par +une conjecture ingénieuse, M. Fresnel explique ce nom de Misselad comme +étant celui de Maslati (pluriel, Massalit ou Maçalyt), nom d’une tribu +déjà mentionnée dans le _Voyage au Dârfour_. Il n’y a rien à redire à +l’analogie de ces dénominations[32] ; toutefois, le cours au N.-O. que +donne Browne (peut-être, à la vérité, arbitrairement) diffère beaucoup +du cours du Batha, dirigé vers l’O.-S.-O. Mais nulle autorité ne vient +contredire la direction, vers l’ouest, de ce cours d’eau et de tous les +autres. La partie orientale du Ouadây est donc bien certainement la plus +élevée, et c’est de ce côté, et même encore plus à l’est, que commence +la pente qui fait la limite entre le bassin du Nil-Blanc et celui du lac +Tchâd. Tout confirme donc la conjecture qu’on avait émise dans la +préface du _Voyage au Dârfour_ sur cette ligne de partage.[33] + +§ VI. — _Haut Nil et Soudan central._ — Ce n’est pas ici le lieu +d’examiner et de discuter les faibles documents géographiques dont on +est en possession sur ce qui regarde les pays situés entre le Ouadây et +le lac central (ou le lac Tchâd) ; l’étendue même de cet espace est +douteuse, à cause de l’incertitude qui plane sur la position de Ouârah +en longitude. Quiconque aura étudié sérieusement les sources conviendra +que les noms de Bahr-Kulla et Dâr-Kulla (ou Goula), de Fittré, Bahr- +Fittré et lac Fittré, même de Bahr-el-Ghazal, n’ont pas actuellement +d’application certaine à des lieux déterminés ; les limites du Kânem ne +sont pas moins douteuses. Fixer la position de ces lieux encore une fois +sur la carte, avant qu’on ait acquis plus de lumières, serait donc agir +à peu près arbitrairement, et certainement sans utilité ; ce serait, de +plus, ajouter à la complication d’une sorte de réseau resté jusqu’ici, +pour ainsi dire, inextricable. Que de questions aujourd’hui demeurées +insolubles ! On se demande : quelles rivières se déchargent dans le lac +Fittré et dans le lac Tchâd à l’Orient ? quelles rivières en sortent ? +Ces lacs ont-ils un écoulement quelconque ? Où finit le cours des eaux +venant de l’est ? La direction, l’importance et l’issue finale des eaux +qui circulent dans le Ouadây et aux environs restent encore un problème +jusqu’aux futures découvertes des Européens qui y parviendront _munis +d’instruments_, et y observeront avec sécurité. Contentons-nous, en +attendant, de connaître la nomenclature et la succession des lieux, et +n’usons des cartes existantes qu’avec circonspection.[34] + +Il est une question plus importante et un peu plus avancée, qui mérite +de nous arrêter un instant : la question du Nil-Blanc supérieur ; elle +tient de près à celle que je viens de toucher, savoir : la distinction +des deux grands bassins de l’Afrique nord-orientale. Ce n’est pas que +j’aie l’intention d’entrer dans le débat qui s’est élevé à cette +occasion entre de célèbres voyageurs et de savants écrivains. Bien avant +qu’il commençât, j’avais émis une conjecture et manifesté une opinion ; +les faits observés depuis ne m’ont pas donné lieu d’en changer, ou +plutôt ils sont venus en confirmation. Je ne toucherai donc ce point que +d’une manière générale et à grands traits. M. d’Arnaud, parvenu sur le +Nil-Blanc, à 4° 42′ de latitude N., avait assigné conjecturalement, ou +d’après le rapport des indigènes, deux directions au cours supérieur du +Nil, montant l’une vers le sud-ouest, l’autre vers le sud-est (avec un +embranchement à cette dernière pouvant faire croire à un affluent du +nord-est). M. d’Arnaud ajoutait, dans son récit, que le Nil, parvenu à +cette hauteur, était à peu près impraticable pour les barques de +l’expédition ; les rochers formant cataracte faisaient obstacle à la +navigation ; le lit était resserré et peu profond ; il semblait qu’on +approchait de la source ou d’une des sources du grand fleuve. Mais voilà +que, huit ans après, le révérend père Ignace Knoblecher, de Laybach, +pourvu d’instruments, parvient à son tour (grâce à la découverte de M. +d’Arnaud) à 33 milles géographiques plus loin dans le sud, c’est-à-dire +à 4° 9′ de latitude N. C’était au mois de janvier ; il gravit la +montagne appelée Logwek, et de là il aperçoit le Nil continuant son +cours indéfiniment, à perte de vue, _dans la région du sud-ouest_, et se +dirigeant le long d’une chaîne de montagnes, probablement entre le sud +et le sud-ouest, c’est-à-dire selon l’une des directions présumées par +son prédécesseur. En ce point, le fleuve avait encore 2 mètres 30 +centimètres de profondeur moyenne, et plus de 180 mètres de largeur ; là +on lui dit que le fleuve était navigable à un mois de distance. + +On assure qu’il a observé la crue du Nil en ce point, dès le 16 +janvier ; cette observation est assez difficile à expliquer, quelque +hypothèse que l’on fasse sur l’emplacement des sources et des affluents, +puisque la plus petite vitesse supposée aux eaux du Nil (indépendamment +de celle que doivent leur imprimer de nombreuses cataractes), les ferait +parvenir au Caire au plus tard en deux ou trois mois : or qui ignore que +la crue ne se fait jamais sentir au Caire, par exemple, que vers le +solstice d’été, à moins d’une cause extraordinaire et accidentelle, +comme on l’a vu en 1845[35] ? La crue a eu lieu, je pense, en 1850 comme +de coutume. Ce n’est pas là une objection contre la direction supérieure +du Bahr-el-Abyad ; seulement le dernier fait énoncé (fait en dehors de +la question) aurait besoin d’être éclairci. Reste la première +observation du voyageur, avec toute sa signification. Ajoutons que le +révérend Knoblecher savait la langue des natifs par lui apprise à +Khartoum, et qu’il recevait et comprenait directement la réponse faite à +ses questions[36]. + +On peut douter encore du rapport qu’il peut y avoir entre le lac +Ounyamécy (que le docteur Krapf signale comme situé à 4 degrés au midi +de l’équateur[37], à égale distance, dit-on, des deux côtes opposées de +l’Afrique) et le cours du grand fleuve ; mais ce dont il n’est plus +possible de douter, c’est l’existence d’une grande rivière très-éloignée +dans le sud, dont nous devons, depuis vingt-quatre ans, la première +notion à M. Kœnig, aujourd’hui Kœnig-bey. Ce fait résulte de toutes les +informations concordantes. Ces eaux coulent à 25 grandes journées de +marche au moins, au sud du Bâguirmeh et du Ouadây, pour aller tomber +dans le Bahr-el-Abyad[38]. Tous les rapports mentionnent la _grande eau_ +appelée, comme le fleuve, _Bahr-el-Abyad_, et coulant vers le pays des +blancs. Que cette rivière vienne ou non du lac Ounyamécy ou d’un autre +lac, il n’en résultera pas moins que le principal affluent du Nil, ou +plutôt le Nil lui-même, vient de la région du sud, et d’une très-grande +distance. Que serait-ce si l’on admettait un intervalle de 84 journées +de marche, donné par d’autres rapports ? + +Voici une relation plus frappante encore qui nous est donnée par le +cheykh lui-même. Il tient du faguyh Médény de Fouta, qu’une expédition +de gens du Dârfour s’enfonça un jour dans le Fertyt, jusqu’à la limite +la plus méridionale du pays, marchant pendant environ cinq mois, presque +toujours droit devant elle, et dans la direction du sud. Là ils +atteignirent un grand amas d’eau assez large pour que, d’un des bords, +ils ne pussent distinguer qu’à peine les hommes qui étaient au bord +opposé. Quel est ce lac, quels sont ces hommes ? C’est ce que les +Fôriens n’ont pu reconnaître[39]. Le faguyh avait interrogé un homme qui +avait vu lui-même la _grande eau_ au temps du sultan Omar[40]. + +Je crois superflu de parler ici du mont Kilimandjaro, situé à 4° S., +qu’ont aperçu les révérends Rebmann et Krapf, et qui est couronné de +neiges perpétuelles, attendu qu’il n’est pas certain que la montagne ait +un versant du côté du nord-ouest ou de la région du Nil. La distance est +d’ailleurs bien considérable. Il n’en est pas tout à fait de même du +mont Kénia, qui n’est qu’à 1° S., et qui est également couvert de neiges +persistantes ; il paraît être aussi plus occidental que le mont +Kilimandjaro. Le fait de la neige perpétuelle sur cette montagne suppose +une très-grande élévation, d’au moins 4,400 mètres[41] ; or, au-dessous +de ce niveau, les neiges accumulées doivent fondre en totalité à une +certaine époque, et ajouter beaucoup à l’effet des pluies périodiques. +La régularité du phénomène des crues ne saurait en être dérangée, +puisque l’époque de la fonte des neiges est la même que celle à laquelle +tombent les pluies tropicales. S’il en est ainsi, comme on peut le +présumer, si le bassin du Nil se prolonge jusqu’au mont Kénia, le revers +septentrional de cette montagne, et de la chaîne dont il fait +nécessairement partie, doit alimenter les sources supérieures et leurs +affluents, et ce fait expliquera l’immense accroissement que prend le +Nil moyen comme le bas Nil, après le solstice d’été[42]. + +L’espace embrassé par ces conjectures, quelque vraisemblables qu’elles +soient, est si vaste, il est si complétement en dehors des +investigations effectuées par les européens, qu’on doit se garder de +prononcer d’une manière tranchante ; cependant, je le répète, aucun +fait, aucun argument plausible, jusqu’à présent, ne vient démentir +l’opinion que la principale branche du Nil Blanc, au delà du 4e +parallèle N., procède de la région S. ou S.-S.-O. + +Maintenant, quelques mots sur les eaux du Soudan central. M. Fresnel +paraît regarder aujourd’hui la Tchadda comme pouvant être le véritable +Niger des anciens ; j’avoue que cette conjecture me semble assez +plausible et appuyée sur des considérations neuves et ingénieuses[43]. +Il est incontestable, par le volume d’eau que cette rivière apporte au +Kouara, au-dessous de Kakonda, qu’elle doit avoir des sources très- +reculées dans l’est, ou bien beaucoup d’affluents, et même les unes et +les autres à la fois. Depuis longtemps, à la vérité, on pouvait, en +réfléchissant sur le récit du major Denham, qui, étant dans le Mandara, +au sud du lac Tchâd, aperçut au loin, dans la même direction, de très- +hautes montagnes à perte de vue, on pouvait, dis-je, imaginer dès lors +que de ce côté était la source de la Tchadda ; mais il est possible +qu’il ne sorte de ce lieu qu’un des affluents du fleuve, et que la tête +soit bien plus reculée au levant. Cet affluent sortirait du mont +Mendefy, mais une grande chaîne primitive, dirigée du nord-ouest au sud- +est, unirait ensemble les montagnes du Mandara à celles qui donnent +naissance soit au Nil, soit aux affluents de la mer des Indes ; or il +est difficile de rejeter l’existence d’un grand système orographique au +centre de l’Afrique. + +Un fait de plus qui prouve l’existence d’un système orographique très- +élevé, c’est le rapport de l’Africain Wogga, de Kimcoul (lieu à 68 +journées à l’est de New-Calabar). Il racontait que son pays est plein de +montagnes dont plusieurs sont assez hautes pour être _constamment_ +couvertes de neige et de grêle[44]. + +Telle est l’idée que j’ai admise de tout temps dans sa simplicité, comme +la plus conforme aux principes de la géographie physique. Mais, il faut +le remarquer, l’extrême simplicité n’est pas la règle constante ; c’est +plutôt une certaine complication que nous offre la nature, tout en +obéissant à des lois invariables. Et là est la cause qui, si souvent, +nous cache la vérité. C’est ce qui rend si difficile et ce qui retardera +longtemps encore la solution complète du problème touchant l’origine des +grandes eaux africaines. + +Le grand intervalle qui sépare Tounbouctou de Boussa, espace de plus de +trois cents lieues, est encore inexploré, inconnu : qui peut dire quels +affluents reçoit le grand fleuve dans cet espace ? qui peut même +affirmer qu’il n’y a pas, entre ces deux points, quelque embranchement +du fleuve ? Tant qu’on n’aura pas exploré le pays montagneux de Boussa +et remonté le Kouara, au moins jusqu’à la hauteur de Sakkatou, et aussi +remonté la Tchadda, ce grand affluent, jusqu’à sa source la plus +éloignée à l’orient[45], il régnera une grande incertitude sur le cours +des eaux de l’Afrique équinoxiale. Le problème du Niger n’est donc pas +encore complétement résolu. + +Que dire du lac central, du lac Tchâd, qui attend encore une complète +exploration, une circumnavigation entière, ainsi que des sondes et un +examen attentif de tous les courants qu’il reçoit, des variations de son +niveau, enfin de ses issues, s’il y en a quelqu’une autre que +l’évaporation ? Il importerait encore de constater si l’Yeou, qui s’y +décharge, n’a pas d’affluent sur sa rive gauche. Personne ne soutient +plus aujourd’hui que le lac Tchâd verse ses eaux dans le bassin du Nil ; +son niveau, en effet, est bien inférieur à celui du fleuve, non- +seulement sous le même parallèle, mais à une plus haute latitude ; mais +quelle est la hauteur absolue du lac Fittré, que n’a décrit encore aucun +Européen _de visu_ ? + +Il n’y a pas moins d’incertitude sur la position de plusieurs lieux +importants situés entre le Bornou et Sakkatou ; de même pour ce qui est +au sud-est de Bornou, pour Loggoun, le chef-lieu du Bâguirmeh, etc. : +ces points ne sont placés qu’approximativement sur la carte du Voyage +d’Oudney, Clapperton et Denham. Il en est encore de même des lieux +situés au nord du lac Tchâd, et des chefs-lieux du Kânem et du Fittré. +Si les itinéraires des Africains pouvaient suffire pour construire une +bonne carte de toutes ces régions, les ressources ne manqueraient pas, +surtout aujourd’hui que M. Fresnel a rassemblé la plus grande masse +qu’on ait encore réunie de documents de cette espèce ; mais par les +raisons que j’ai déduites plus haut, il est difficile d’en tirer un +tracé correct qui puisse satisfaire les personnes amies de l’exactitude. +Toutefois, aussitôt qu’on aura plusieurs points fixes et invariables, +ces itinéraires seront d’un grand secours, et c’est une obligation de +plus qu’on aura au savant orientaliste. + +Sur cette même ligne dont je viens de parler, supposée prolongée, c’est- +à-dire dans l’intervalle entre Sakkatou et le Kordofân, le cheykh +Mohammed El-Tounsy donne des distances approximatives qui pourront +servir de terme de comparaison. Cette grande ligne n’a pas moins de 88 à +92 journées de marche entre Afnau et le Sennâr ; mais il faut savoir que +ces journées sont plus grandes que celles des itinéraires de M. +Fresnel : cette différence se conclut des distances qui sont communes +aux uns et aux autres de ces itinéraires. On ne peut donc pas, du moins +quant à présent, traduire en mesures géographiques les données que +fournit notre auteur, qui d’ailleurs donne lui-même certains intervalles +comme des à peu près : par exemple, distance d’El-Obeyd à Tendelty, 10 à +12 jours ; d’Adiguiz à Afnau, 4 à 5 jours ; de Sennâr à El-Obeyd, 15 à +16 jours. + +En outre des distances situées sous les mêmes parallèles, ou sous des +parallèles voisins, M. Fresnel a recueilli des itinéraires entre des +lieux placés nord et sud, ou bien situés dans une direction oblique au +méridien. Quand on aura des points fixes, ainsi que je l’ai dit, ces +lignes seront utiles au tracé de la future carte. En voici des +exemples : de Loggoun à Ouârah, on compte 24 jours ; de Kano au +Bâguirméh, 47 jours ; du lac Fittré à Loggoun, 13 jours ; du Bâguirméh +au Kânem, 9 jours, etc. + +En résumé, on voit qu’il reste beaucoup de questions pendantes, non- +seulement sur la situation des pays à l’ouest du Ouadây, jusqu’au Bornou +et au delà dans l’ouest, ainsi que sur les rivières qui circulent dans +ces mêmes pays, mais encore sur le régime de toutes les eaux courantes +ou stagnantes dans l’espace compris entre l’équateur et la ligne qui +joint Tounbouctou au Kordofân ; au milieu de toutes ces incertitudes, il +faut cependant se féliciter de ce que la géographie, du côté oriental, a +déjà fait d’assez grands pas : + +1o On doit regarder comme assuré que le Nil descend de régions très- +écartées du 4e parallèle N., et situées au S.-O. ou au S.-S.-O. des +points connus, aux environs ou même au delà de l’équateur. + +2o On est certain que le Dârfour, pour la plus grande partie, appartient +au bassin du Nil. + +3o Les eaux qui circulent dans le Ouadây appartiennent au bassin du lac +Tchâd. + +4o Les rivières qui, sous différents noms, Bahr-el-Ada (ou Adda), Ke- +Ilak, Ilès, Kad-ada, tombent dans le Nil vers 9° 1/2 N., et qu’on a cru +longtemps être la tête du fleuve, ne sont que de grands affluents, comme +le fleuve Bleu lui-même, qui tombe dans le Nil à Khartoum. + +5o Il existe, entre le Dârfour et le lac Tchâd, un royaume très-peuplé, +belliqueux, acquis à la civilisation musulmane, riche par son climat et +ses productions, mieux situé que le Dârfour lui-même pour entretenir +avec l’Europe des relations commerciales et des rapports de toute +espèce. + +Il est probable qu’à l’heure qu’il est, plusieurs questions non moins +importantes de géographie africaine sont résolues ou en voie de +solution, grâce à l’intelligence, au dévouement et au courage du docteur +Richardson[46]. + +§ VII. — _Caravanes du Ouadây._ — Il existe une route praticable, +mettant en communication directe le Ouadây et le Bâguirméh avec la côte +septentrionale d’Afrique, et cette route, ouverte au commerce, est +beaucoup plus courte que celle qui passe par l’Égypte. Il a déjà été +question dans le _Voyage au Dârfour_ des caravanes du Ouadây, qui ont +été dirigées vers la Méditerranée, d’abord par le Fezzân : aujourd’hui +les connaissances sont plus avancées. M. Fresnel est allé sur les lieux, +à Djalau ; il a recueilli par lui-même, de la bouche des naturels, des +notions aussi positives qu’intéressantes sur l’origine et l’historique +de ces caravanes. Par ce qui s’est fait en trente-six ans, on peut +augurer de l’avenir de ces expéditions, et de celui du port même de +Benghâzy. Il ne sera pas inutile de rapprocher de ces récits celui de +notre cheykh. Celui-ci rapporte à Sâboûn tout l’honneur de la première +de ces entreprises ; comme il était contemporain et presque témoin +oculaire, sa relation a quelque importance. + +Depuis longtemps le Ouadây envoyait des caravanes au Fezzân. L’homme qui +fut la première occasion de cette nouvelle tentative est un Moghrébin de +la tribu des Aoulâd-Aly ; il était parti de Djalau pour le Soudan avec +une troupe peu considérable, et s’était égaré dans le désert. Amené par +des Bideyât (tribu du nord-est du Ouadây) devant le sultan Sâboûn, il +lui proposa de se charger de conduire une petite caravane au Maghreb, +par une voie directe. Aly (c’était son nom) parvint à conduire sa troupe +jusqu’à Djalau, après quinze grandes journées dans le désert. Revenu à +Ouârah, il rendit compte à Sâboûn, et celui-ci ordonna alors une +expédition sur grande échelle, allant directement sur Derne et Benghâzy, +c’est-à-dire droit au nord, laissant dorénavant la voie du Fezzân et de +Tripoli pour celle de Djalau et de Benghâzy[47]. La caravane s’égara +aussi dans le désert ; l’eau vint à manquer ; esclaves et marchands +périrent en foule, avec tous les chameaux ; le désastre fut terrible. +Les débris de la caravane arrivèrent à Djalau, d’où l’on expédia des +chameaux au lieu de la catastrophe, là même où étaient restées les +marchandises abandonnées, et l’on parvint à en rapporter une grande +portion[48]. + +Plus tard, le cheykh a suivi, à son tour, la première partie de cette +route pour retourner du Ouadây au Maghreb. Il s’associa à une caravane. +Celle-ci s’égara d’abord, comme les précédentes ; mais heureusement elle +arriva aux puits assez promptement, et l’on eut ensuite affaire aux +Tebous[49], qui opposèrent un autre genre de difficultés et d’obstacles, +difficultés sur lesquelles le cheykh s’étend longuement. L’itinéraire du +cheykh se dirige ensuite sur Catroûn, c’est-à-dire sur l’entrée du +Fezzân. Je dois me borner ici à ce peu de mots sur la route commerciale +du Ouadây, et renvoyer le lecteur à la relation de notre auteur et au +mémoire de M. Fresnel[50]. + +§ VIII. — _L’abou-carn._ — Comme nottre cheykh a fait mention de l’abou- +carn, je ne puis me dispenser de parler du curieux animal, que le savant +consul à Djeddah a signalé le premier dans le Ouadây[51], sous ce même +nom d’_abou-carn_, c’est-à-dire _unicorne_, autrement _monoceros_[52], +animal qu’il a comparé à la fameuse licorne, animal fantastique sans +doute quant à certaines propriétés et quant à la figure qu’on lui a +données en Europe, mais qui a un type réel dans cette partie de +l’Afrique. L’abou-carn est distinct du rhinocéros proprement dit ; ce +dernier est bien connu en Afrique : on l’appelle en Égypte _khartyt_ ou +_khertit_. Le géographe Edrisi nomme kerkedân le rhinocéros qu’on trouve +près de Serendib (Ceylan)[53] ; mais le nom de kerkedân est usité aussi +aux bords du haut Nil ; on retrouve ce nom dans les anciennes relations +des Indes et de la Chine (par Renaudot)[54]. Les Ouadayens s’accordent à +décrire leur _abou-carn_ comme un animal différent du rhinocéros +ordinaire ou à deux cornes. Cette distinction faite par les natifs doit +reposer nécessairement sur des caractères propres ; or il est constant +que le rhinocéros d’Afrique a ses cornes placées sur le nez ; l’abou- +carn, disent-ils, a la sienne implantée sur _le front_. Cette différence +radicale ne permet pas de confondre ensemble les deux animaux ; peu +importent les traits douteux ou fabuleux que l’on a ajoutés au portrait +de la licorne. + +Le révérend Knoblecher, à qui nous devons tout récemment d’importantes +observations sur le haut Nil-Blanc, a eu connaissance d’un animal armé +d’une corne recourbée qui est placée au _bas du front, entre les deux +yeux_[55] ; cet animal, selon le voyageur, différait encore du +rhinocéros connu, en ce que sa peau était complétement dépourvue de +plis[56]. + +Je viens maintenant au témoignage de notre cheykh. Ce n’est pas sans +doute celui d’un naturaliste ; mais quel naturaliste, quel Européen a +pénétré jusqu’ici dans le Bâguirméh ou dans le Ouadây ? C’est +précisément entre ces deux pays que s’est passé le fait raconté par le +cheykh. Le sultan Sâboûn faisait son expédition contre le tyran du +Bâguirméh ; l’armée était arrivée dans les terres qui séparent les deux +royaumes. Ces terres, couvertes d’épaisses forêts, sont peuplées de +lions, d’éléphants et d’_aboucarn_. Pendant que les pionniers de l’armée +déblayaient le chemin, un _énorme abou-carn_, dit le cheykh, s’élance de +son repaire, se précipite sur eux, en tue plusieurs, frappe de sa corne +tous ceux qu’il rencontre, et se rue, furieux, jusqu’au gros de l’armée. +La terreur est telle que tout s’ébranle, et le sultan reste comme +abandonné par ses gardes ; soudain un esclave intrépide, armé d’un long +couteau, se poste en face de l’animal, l’attend, se renverse et lui +coupe les jarrets. + +L’abou-carn, d’après le rapport des Ouadayens, est un animal qui +apparaît assez rarement ; de là la terreur qu’il inspire, et peut-être +aussi les récits exagérés dont il est l’objet. La relation du cheykh a +cela de commun avec l’opinion de M. Fresnel, que c’est aussi aux limites +du Ouadây qu’il fait vivre l’abou-carn, d’après le rapport de ses +informateurs ; en second lieu, la grosseur de l’animal et sa férocité +sont des traits communs à l’abou-carn de M. Fresnel. Il y a donc +confirmation plutôt que contradiction entre les deux récits[57]. + +La _corne recourbée_ dont j’ai parlé, d’après le père Knoblecher, ne +correspond peut-être pas bien à la corne longue et pointue que décrit +l’informateur de M. Fresnel, et se rapporterait mieux peut-être au +rhinocéros ordinaire ; mais quand celle de l’abou-carn n’est pas à +l’état rigide, on conçoit qu’elle peut se recourber par suite de sa +flexibilité. + +On se souvient de la description détaillée qu’a donnée le savant +orientaliste dans une lettre insérée au _Journal asiatique_ (mars 1844), +et je n’ai pas besoin de la rappeler ; il a étudié, d’après les +indigènes, tous les caractères physiques de l’animal, et il les a +comparés soigneusement avec la description du monocéros de Pline +complétée par Solin, et avec le _réem_ de la Bible[58]. Contentons-nous +d’y renvoyer, ainsi qu’aux doctes remarques de M. Roulin, insérées au +_Journal de l’Institut_ ; mais je crois difficile, aujourd’hui, de +rejeter l’existence d’un animal distinct du rhinocéros ; ce serait +rejeter des rapports tous concordants et fournis sans aucun concert +entre leurs auteurs, des récits de dates très-différentes, venant de +témoins oculaires chez qui l’ignorance ne peut détruire toute espèce de +crédit, surtout pour des faits tout à fait matériels. Puisqu’il s’agit +de signes extérieurs parfaitement visibles, puisque ces hommes +s’accordent entre eux, il faut bien que leurs récits soient vrais au +moins quant au fond. + +Au reste, l’animal habite d’autres contrées que les frontières du Ouadây +et du Bâguirméh. Selon une pièce authentique assez ancienne, on a tué, à +vingt journées du cap de Bonne-Espérance, un animal qualifié aussi du +nom de licorne, ressemblant à un cheval[59]. Le naturaliste Sparmann et +le savant voyageur John Barrow (_Voyage au cap de Bonne-Espérance_) +admettaient l’existence d’une licorne ; il en est de même de Pallas et +d’autres encore[60]. + +Beaucoup plus près de nous, toujours en Afrique, existait naguère un +animal fort analogue à celui du Ouadây, si l’on s’en rapporte au +témoignage du directeur des affaires arabes en Algérie. M. Boissonnet +écrivait, le 20 août 1845, que le commandant de Bordj-Bouar eridji, vers +le sud-ouest de Constantine, s’était procuré un animal de la grosse +espèce _décrite dans le Journal asiatique_[61], sorte de _bœuf portant +une corne unique sur le front_. Il est vrai qu’on a dit plus tard que +c’était simplement le bœuf sauvage, le bakar-el-wahch ; mais aucune +description authentique n’est venue constater la présence ou l’absence +de la corne caractéristique. J’avoue toutefois que la présence du +rhinocéros (l’unicorne) au 36e degré N. est difficile à admettre, si +toutefois l’animal en question n’avait pas été amené de loin à Bordj- +Bouar eridji. + +Au temps du véridique voyageur Barthema, vers 1500, il y avait à la +Mecque deux _licornes_ que le chérif avait reçues en présent d’un roi +d’Éthiopie : l’une d’elles avait au _milieu du front_ une corne longue +de trois coudées. L’animal parut, à Barthema, doué d’une humeur sauvage +et même féroce[62]. + +Le père Jérôme Lobo (Hier. Lobo, _Historia de Ethiopia_, Coïmbre, 1659) +affirme qu’on a vu dans le Damot, province des Agows, un animal unicorne +ayant de la ressemblance, pour la forme et la grandeur, avec un cheval +médiocre, de couleur brune, armé d’une _corne droite_, blanchâtre, +longue de cinq palmes (c’était peut-être un jeune individu) ; mais cet +animal, dit-il, est timide et craintif[63]. + +Il n’est pas étonnant que l’animal ait disparu de l’Abyssinie[64], +d’après ce que nous dit le cheykh de sa rareté, et d’après ce fait qu’il +raconte, qu’un jour on en apporta un au sultan du Ouadây comme un +présent digne de ce prince. Selon notre auteur, la corne de l’animal y +est travaillée avec art, et forme un article de commerce. Browne dit +aussi (page 261, _Browne’s Travels_, etc. ; Londres, in-4o, 1799) que la +corne du rhinocéros _abu-karn_ se vend très-cher. + +Le sultan Teïma, dont MM. de Cadalvène et Breuvery ont recueilli de bons +renseignements géographiques, leur a rapporté que l’animal se trouve +dans le Dâr-Rounga, sud-est du Ouadây ; il le définissait comme un +quadrupède analogue à un cheval, portant une corne _sur le front_. Enfin +M. Kœnig, voyageur exact et consciencieux, s’il n’a pas vu l’animal, en +a entendu parler distinctement en Nubie par les indigènes, et, d’après +leur rapport, il le définit absolument de la même manière que le sultan +Teïma. + +Postérieurement à ses premières recherches en 1846, M. Fresnel étant à +Djalau (désert de la Libye), recueillit de la bouche d’un Arabe des +Madjâbérahs, qui avait servi le sultan du Ouadây, les paroles +suivantes : « Le khertit que j’ai vu à Tama est armé de deux cornes, +l’une au bout du nez, l’autre plus haut ; il ne faut pas le confondre +avec l’abou-carn du pays des _noirs païens_, qui n’a qu’une _corne entre +les deux yeux_. » Ensuite, de retour à Djeddah, M. Fresnel vit un +pèlerin du Bâguirméh qui, à l’aspect de cornes achetées à Benghâzy, les +reconnut pour appartenir à l’abou-carn, à l’animal qui a une corne entre +les yeux. Ces cornes ont de 56 à 85 centimètres. Je terminerai en +empruntant aux savantes observations de M. Roulin un fait démonstratif +recueilli par un _naturaliste_, M. Smith, d’après un Français +missionnaire à Madagascar ; l’informateur est un homme du nord de +Mozambique. L’unicorne s’y nomme ndzoo-dzoo ; il habite le pays de +Makoa ; il n’a qu’une seule corne ; elle est _sur le front_, flexible, +longue de 24 à 30 pouces ; elle devient complétement rigide et dure, +surtout quand il poursuit un ennemi. Il est farouche et féroce. On voit +que, trait pour trait, l’unicorne de M. Smith est exactement l’abou-carn +de M. Fresnel. Certes c’est là une confirmation qu’on pouvait à peine +espérer. Qu’en conclure, sinon que l’abou-carn, inconnu ou très-rare au +nord du 14e ou 15e parallèle, habite les régions méridionales jusqu’à la +même latitude sud ou environ ? + +Tous ces témoignages sont concordants ; s’ils présentent quelque légère +contradiction, elle peut s’expliquer, et il résulte de l’ensemble un +accord concluant qui prouve l’existence en Afrique, de temps immémorial, +d’un animal unicorne autre que le rhinocéros connu à deux cornes, autre +aussi qu’une certaine espèce d’antilope ; enfin d’un animal réel, mais +dont les formes et les traits caractéristiques ont été modifiés à +plaisir par l’imagination des Européens. Nier cette existence, à cause +des fables dont on l’a entourée, serait, s’il est permis de faire cette +comparaison vouloir nier celle du lion, parce que la mythologie en a +fait un sphinx ou lui a donné des ailes. On a objecté qu’on ne trouve +pas de licorne sur les monuments des Égyptiens ; mais y trouve-t-on tous +les animaux de l’Afrique qu’ils ont pu connaître ? + +On pourrait tirer une autre objection de l’opinion de M. Cuvier, s’il +avait présenté ses doutes dans des termes absolus, mais il n’en est pas +ainsi ; seulement, jusqu’à lui, on n’avait présenté aucun témoignage +venant d’une personne ayant autorité ; or il laisse la question +indécise, ainsi que le fait très-bien observer M. Berger de Xivrey dans +ses _Traditions tératologiques_ (p. 566). La difficulté principale vient +de la multiplicité des descriptions, qui paraissent bien se rapporter à +plusieurs espèces d’unicorne, à deux au moins. Si l’on croit devoir +écarter les témoignages de Ctésias[65], d’Élien et d’Appien, peut-on +traiter de même celui d’Aristote (_Histoire des animaux_, liv. II, c. 1) +et celui de César ? _Est bos cervi figura, cujus_ media fronte, _inter +aures, unum cornu exsistit_, etc. (_De bello gallico_, liv. VI, c. 26.) +Cet animal habitait de son temps la forêt Hercynienne ; sans doute ce +n’est pas là le quadrupède du Ouadây, du Dâr-el-Rounga, mais il fait +croire à la possibilité, à la probabilité de son existence. + +Quant aux autres animaux mentionnés par le cheykh, je n’en citerai qu’un +seul, le dromadaire, l’espèce du chameau rapide, appelé _mehary_ dans le +Sahara, _eguin_ dans la région du Nil. On voit, dans la relation du +cheykh, quels services ils rendent dans le désert aux tribus des +Tebous ; aussi est-il surprenant que l’on n’ait pas organisé en Algérie +plusieurs régiments de dromadaires, comme celui que nous avions créé +pendant l’expédition d’Égypte, à l’aide desquels nous pouvions toujours +atteindre, à la longue, la cavalerie arabe[66]. + + * * * * * + +_Conclusion._ — Par tout ce qui précède, on a vu quel intérêt présente +le royaume du Ouadây, soit qu’on le considère sous le rapport +scientifique pour l’avenir des découvertes dans l’Afrique centrale, soit +qu’on l’envisage sous les rapports social, commercial et politique, pour +l’avenir des populations du Soudan oriental. S’il en est ainsi, on peut +espérer qu’un _voyage_ dans ce pays, publié pour la première fois, +malgré les imperfections d’un récit qui n’est pas l’œuvre d’une plume +européenne, excitera la curiosité et l’attention du public. Ici nous +croyons devoir prémunir le lecteur contre les digressions, les longueurs +et les répétitions qu’il ne peut manquer d’y remarquer ; et s’il était +parfois choqué de quelques bizarreries et de certains passages plus que +naïfs, entachés même d’un peu de puérilité[67], qu’il les pardonne en +faveur de la véracité et de la candeur de la narration. Il reconnaîtra +d’ailleurs qu’ici la simplicité n’exclut pas une certaine élévation et +que des réflexions dictées par un esprit juste et une sage philosophie +ne sont pas rares chez le cheykh Mohammed El-Tounsy. Nous devons encore +invoquer l’indulgence pour certains tableaux un peu trop nus des mœurs +africaines, peut-être aussi pour l’abondance des citations poétiques, +défaut qui, au reste, n’est pas sans exemple chez de modernes +écrivains ; d’ailleurs, ce luxe d’érudition, l’auteur l’appelle presque +toujours à son aide pour expliquer un fait, ou justifier une remarque. +La manière orientale domine donc et devait dominer dans cet ouvrage, +comme dans le _Voyage au Dârfour_ publié en 1845, avec les mêmes +conditions de naïveté et de simplicité. La bienveillance du public ayant +agréé une première fois le langage du bon cheykh Mohammed Ibn-Omar El- +Tounsy, nous avons cru pouvoir le conserver sans altération, et nous +avons dû respecter les fleurs orientales, même quand parfois elles +pèchent un peu contre le bon goût ; c’est surtout la bonne foi et la +véracité du voyageur qui lui feront trouver grâce devant le lecteur +européen. Cette véracité n’est pas en question ; mais si on pouvait la +mettre en doute, voici un exemple qui la rendra manifeste. On aurait pu +rejeter comme suspect le récit du cheykh sur l’expédition du sultan +Sâboûn contre l’incestueux sultan du Bâguirméh ; mais le voyageur +anglais Clapperton a rapporté en Angleterre un manuscrit arabe roulant +en partie sur le Ba-ghar-mee (Bâguirméh). On y lit que « ce pays a été +ruiné de fond en comble, parce que son roi a porté la licence des mœurs +au plus haut degré, jusqu’à épouser sa propre sœur ; qu’alors Dieu a +suscité Sâboûn, le prince du Wa-da-î (Ouadây), pour le détruire et +ruiner tout le pays, en châtiment de cette impiété[68]. » Assurément le +cheykh n’a pas connu la relation de Clapperton, ni celui-ci le voyage du +cheykh El-Tounsy. Il en est de même de la relation du prince Dja’far, +qui rapporte le même fait, ainsi que Burckhardt lui-même. (Voyez plus +loin, page LXXII, et _Nubia_, append. II.) + +Un mot sur les planches dont cet ouvrage est accompagné. Il a déjà été +question plus haut de l’_essai de carte_ du docteur Perron. Les +portraits qu’on donne ici de plusieurs personnages de l’Afrique centrale +ont été dessinés, d’après nature, par un habile artiste français, M. +Machereau. Pour venir à bout de faire poser devant lui (ce qui n’était +pas facile) les hommes du Ouadây, du Barnau, du Mandarah, alors présents +au Caire, on a eu recours à la ruse et aussi à l’intervention du sultan +Abou-Madiân du Dârfour : ces hommes ont même ignoré ce que faisait le +peintre : l’un d’eux est le faguyh Ilaly, qui a donné à M. Perron des +notions très-circonstanciées sur le Ouadây. Les dessins d’armes et de +costumes ont été faits par le même artiste, d’après les originaux. Il +faut savoir qu’il vient habituellement, au Caire, des hommes du Ouadây, +du Dârfour, du Bâguirméh, du Mandarah, etc. ; les uns pour étudier à la +grande mosquée d’El-Azhar ; les autres, pour aller de là en pèlerinage à +la Mecque. + +Les plans ont été tracés sous la dictée du cheykh, et d’après toutes les +_mesures qu’il a données_. + +Aujourd’hui toutes les nations portent les regards vers le centre de +l’Afrique ; la France, parce qu’elle possède plusieurs des portes qui +doivent, bientôt peut-être, y conduire ; l’Angleterre, parce qu’elle y a +entretenu de tout temps des voyageurs ; toute l’Europe, à cause des +futures relations commerciales et pour le progrès des sciences +d’observation. Le Ouadây, par suite de la découverte d’une route directe +à la mer, est, avec le Bornou et le Bâguirméh, l’un des points le plus +rapprochés des côtes d’Europe, et son importance est beaucoup plus +grande. Il est évident que les premiers voyageurs instruits qui y +pénétreront et iront au delà, marcheront de découverte en découverte. +Par exemple, plusieurs indices frappants font prévoir d’importantes +acquisitions pour l’ethnographie et la linguistique. On a récemment +constaté l’existence d’une population noire indigène qui possède un +alphabet propre et une écriture à elle ; c’est le pays de Wei, dont la +langue vient d’être soumise par M. Norris à une analyse grammaticale, et +qui paraît construite assez régulièrement, si l’on en juge d’après des +_specimen_ qu’a rapportés M. Forbes. Ce pays possède aussi des écoles et +des livres. Je trouve dans un ancien document, l’Atlas anglais d’Hermann +Moll, une carte d’Afrique[69] avec une curieuse légende (en quatre +lignes) dont voici la traduction littérale : « Je suis informé par des +personnes dignes de foi, que le pays au nord de la côte de Guinée, à +environ 100 lieues de distance, est habité par des blancs, ou du moins +par une population différente des noirs, laquelle porte des habits, fait +usage de l’écriture et _fabrique de la soie_ ; plusieurs d’entre eux +célèbrent le jour du sabbat chrétien (le dimanche). » L’auteur de la +carte ne cite pas la source de l’information ; mais il serait curieux de +constater ce qu’ont produit, sur ces rudiments de civilisation, deux +siècles écoulés, et cela par une telle latitude, sous un tel climat. Ce +fait singulier paraît avoir été perdu de vue complétement ; c’est +pourquoi j’ai cru devoir le consigner ici ; mais combien d’autres +problèmes sont offerts à la curiosité, aux recherches des nouveaux +explorateurs, plus instruits en ethnographie que les anciens, +aujourd’hui que l’Europe savante envoie en Afrique, du côté du haut Nil, +le révérend Knoblecher sur les traces de notre compatriote M. +d’Arnaud[70], en même temps que des naturalistes tels que le baron de +Muller ; par l’est et le sud, MM. Krapf, Rebmann, Livingston, Oswell ; +par le nord, M. le docteur Richardson et ses collaborateurs ! Plusieurs +les suivront bientôt par l’Algérie, par la Sénégambie et par d’autres +voies encore. + +Le mouvement industriel est tel aujourd’hui en Europe, entraînant avec +lui tous les genres de progrès, et appelant à sa suite tous les moyens +de civilisation, qu’il est impossible de ne pas prévoir des changements +prochains en Afrique, et d’abord en ce qui regarde l’esclavage et la +traite à l’intérieur. Les belliqueux chasseurs d’hommes se +transformeront, avec le temps, en chefs de caravane et en marchands +paisibles. Ainsi qu’on l’a dit, une fois que les Africains connaîtront +tous les trésors que renferme leur sol inépuisable, placé dix fois plus +près de l’Europe que les colonies de l’Asie et du Nouveau Monde, ils +seront disposés à exporter, à nous vendre non leurs populations, mais +leurs denrées. Tripoli, Tunis, et plus tard le Maroc, comme l’Égypte, +comme Alger, seront les portes par où notre industrie consommera ses +échanges avec les riches produits ou matières que l’Afrique possède, ou +est destinée à s’approprier. Cette révolution est inévitable, et chaque +jour en rapproche l’instant. L’Égypte, qui s’était à peu près émancipée, +aurait dû donner l’exemple au reste de l’Afrique, et fermer le passage +aux esclaves à travers toute la vallée du Nil, de sa source à +l’embouchure, c’est-à-dire sur une ligne de 1,200 lieues. Cette odieuse +marchandise n’aurait plus passé en Turquie, en Perse ou dans les Indes ; +depuis longtemps les caravanes auraient pris l’habitude de ne plus +amener autre chose aux bords du Nil que les richesses du sol ; l’Afrique +y aurait gagné loin d’y perdre, et aurait apporté à l’Égypte une force +nouvelle. C’est là un sujet de reproche à adresser à son dernier maître, +si renommé pourtant pour son intelligence commerciale. Peut-être il a +cru conserver par là de bons rapports avec ses coreligionnaires, et +ménager un empire qu’il menaçait pourtant, d’un autre côté, par le +développement d’une grande puissance militaire et navale : comme si la +politique et la religion avaient exigé de lui ce sacrifice à la +routine ; erreur et faute grave comme il en échappe quelquefois aux +hommes supérieurs ! Ici le génie de Mohammed-Aly l’a abandonné, et ce +n’est que dans les derniers temps qu’il a apporté quelque restriction au +triste commerce des esclaves. Mais, ce qu’il n’a pu achever n’est peut- +être que différé : vienne, au gouvernement de l’Égypte, un prince +seulement intelligent de ses intérêts ; sûr de l’appui de la France et +de l’Angleterre, heureusement d’accord sur la question, il réussira sans +peine, et l’intervention de la Turquie sera impuissante pour entraver ce +changement. Il est visible d’ailleurs que, depuis un demi-siècle, +l’influence et le pouvoir du divan, sur la côte africaine comme aux +rives du Nil, tendent à descendre de plus en plus ; à peine Tripoli, sur +toute la ligne septentrionale, conserve-t-il des rapports de réelle +soumission. L’occupation récente de Souakin, de Massouah en Abyssinie, +ne se conçoit qu’à cause de celle de l’Arabie, placée en face ; mais +celle-ci, elle-même, est-elle en effet sérieusement soumise ? Le feu qui +alluma jadis la révolte des Wahabis n’attend peut-être qu’une étincelle +pour se réveiller, et Ibrahim-pacha n’est plus là pour l’éteindre. + + JOMARD. + + * * * * * + + +[Note 1 : Le présent ouvrage a été annoncé dans la Préface du _Voyage au +Dârfour_, page LXVIII.] + +[Note 2 : Il parle d’une caravane allant de Tripoli au Ouadây par le +Fezzân ; cette expédition avait échoué. (_Narrative of travels and +discoveries in northern and central Africa_, etc., London, 1826, p. +215-217.)] + +[Note 3 : La partie que je considère ici, de l’Afrique septentrionale, +est cette vaste zone qui est au midi du Sahara, comprise entre le 8e +degré nord et le 18e, entre les méridiens du Cap-Vert et du lac Gardafui +(c’est-à-dire à peu près de 0° à 50° est) ; on peut la partager en cinq +parties : 1o l’Abyssinie avec le pays des Gallas, la Nubie et tout ce +qui est à l’est du Nil Blanc ; 2o le Kordofân, le Dârfour, le Ouadây et +le Bâguirméh, c’est le _Soudan oriental_ ; 3o le Bornou et le pays +compris jusqu’à l’Afnau, ayant à l’extrémité le lac Tchâd, c’est le +_Soudan central_ ; 4o le pays à l’ouest, comprenant Sakkatou et +Tounbouctou, ou le _Takrour_ proprement dit, suite du _Soudan central_ ; +5o enfin le pays à l’ouest de Djenné, le Haut-Dhioliba et la Sénégambie +jusqu’à l’Océan ; c’est le _Soudan occidental_. Mais il faut remarquer +qu’une partie du Soudan oriental appartient au bassin du Nil, et l’autre +au bassin du lac Tchâd ; la limite est certainement à la partie ouest du +Dârfour, d’après toutes les inductions comparées.] + +[Note 4 : Dans la Préface du _Voyage au Dârfour_, nous avons déjà +signalé cette importance commerciale, et M. F. Fresnel, consul de France +à Djeddah, muni d’une mission spéciale, est allé s’enquérir, à Benghazy +même, de la marche et de l’histoire des caravanes entre ce port et le +Ouadây.] + +[Note 5 : _Voyez_ mémoire de M. Lapanouse, _Mémoires sur l’Égypte_, +Paris, Didot, in-8o, an XI, p. 77 et 89, tome IV.] + +[Note 6 : Je trouve encore un point de contact entre les deux princes +dans le tour d’esprit politique, je veux dire l’art de combiner un plan +où l’adresse et la ruse font tomber un ennemi dans ses propres filets : +exemple, quant à Sâboûn, l’aventure d’Acyl, un de ses frères.] + +[Note 7 : Nubia, _Appendice_, II (_Voyez_ la note 3 de la page +suivante).] + +[Note 8 : _Mémoire de M. Fresnel_, consul de France à Djeddah, sur le +_Ouadây_ (Bulletin de la Société de géographie, années 1849 et 1850).] + +[Note 9 : La version rapportée à M. Fresnel porte que Dja’far, lors de +l’assassinat de son père, s’enfuit à Tripoli, tandis que, dans son +propre récit, Dja’far raconte qu’il fut _envoyé_, par la voie de +Tripoli, en Égypte, pour y achever ses études, âgé alors de treize ans +(_The story of Ja’far, etc._, page 2).] + +[Note 10 : Dja’far compte, avant Sâboûn, neuf sultans, mais M. Fresnel, +à peu près d’accord avec le cheykh, n’en compte que six ; il est +possible que le prince, parti si jeune du Ouadây, se soit trompé, ou que +le consul anglais, M. Barker, le rédacteur du récit, ait fait +involontairement (quoique très-versé dans l’arabe) deux personnages d’un +seul ; exemple : Abd-er-Rahmân et Abd-el-Kerîm, Asad et Aseïd ; enfin, +Dayûk est répété deux fois dans la liste de _Ja’far_. + +J’ai appris de M. Renouard, secrétaire de la Société royale géographique +de Londres, que c’est au savant M. Smyth, président de cette Société, +qu’on doit la publication de l’histoire de Ja’far d’après le manuscrit +du consul à Alexandrie.] + +[Note 11 : Corancez, _Histoire des Wahabis_ depuis leur origine jusqu’à +la fin de 1809 ; Paris, 1810.] + +[Note 12 : Le nom le plus connu est _Bornou_.] + +[Note 13 : Ce n’est qu’en 1798 que la Porte ottomane, toujours +insouciante, se décida à prendre un parti au sujet des Wahabis ; encore +se borna-t-elle à ordonner au pacha de Bagdad de marcher contre eux, +ignorant apparemment que ceux-ci, sous les ordres d’Ebn So’oud et d’Abd- +el-Azyz, se comptaient par centaines de mille hommes.] + +[Note 14 : Il est vrai que la loi musulmane va beaucoup plus loin dans +les peines qu’elle inflige aux femmes adultères, jusqu’à ordonner +qu’elles soient lapidées ; mais elle prescrit des conditions qui la +rendent purement comminatoire.] + +[Note 15 : Voyez (dans la _Galerie iconographique égyptienne_, ouvrage +sous presse) le portrait de _Ouaré Ebn-Kilho_, jeune Galla, élevé à +Paris.] + +[Note 16 : Si l’on croyait utile, ou du moins curieux de rechercher dans +l’histoire des nations les différentes formes de duel imaginées par les +hommes pour vider leurs querelles par la force des armes, il ne faudrait +pas oublier le mode ouadayen.] + +[Note 17 : Le nom de ryal s’applique aussi en Égypte, à Tunis et à +Tripoli, à des valeurs bien différentes ; au Caire, le ryal de 40 parats +vaut aujourd’hui 0 fr. 25 ; le ryal de Tunis, 1 fr. 65 ; le ryal de +Tripoli (de 650 au ryal de Tunis), 0 fr. 0015 ; cette dernière valeur +n’est pas représentée par une pièce, et n’est autre chose qu’une monnaie +de compte.] + +[Note 18 : Voy. d’autres vocabulaires dans le tome III des _Mémoires de +la Société de géographie_, in-4o, Paris, 1820.] + +[Note 19 : Voir _Recherches sur l’Afrique septentrionale_, par M. +Walckenaer, page 486.] + +[Note 20 : Voir _Annales des voyages_, t. XIX, p. 164, année 1812. +Seetzen ajoute que les gens de Bornou le connaissent sous le nom de +Wadsey : ce nom paraît altéré pour Wadey ; l’erreur ne peut être +attribuée à Seetzen.] + +[Note 21 : Appendice no II, _Nubia_, page 484 et suiv.] + +[Note 22 : M. Fresnel corrige ce nom des cartes en _Kebâbo_.] + +[Note 23 : On pourrait dire, sans trop d’exagération, que les comptes de +_journées de marche_ font le désespoir des géographes consciencieux. On +ne saurait établir une _moyenne_ entre 8 et 18 milles géographiques ; il +faudrait se borner à chercher une _moyenne_ pour chacune des 4 ou 5 +espèces de _journées_ que je viens d’indiquer, et il faudrait surtout +pouvoir l’appliquer avec justesse dans chaque cas particulier, c’est-à- +dire connaître, avec exactitude, comment a _cheminé_ l’informateur qui +rend compte de son itinéraire.] + +[Note 24 : J’avais cru pouvoir publier le résultat de ce travail dans le +présent ouvrage ; c’est une publication ajournée pour quelque temps.] + +[Note 25 : M. Berghaus ne marque pas du tout, dans sa carte, de 1826, il +est vrai, la ville de Ouârah. Un itinéraire assez détaillé, en douze +journées fortes, place Bergou à l’ouest-sud-ouest de Kobeyh ; il est à +croire que Bergou ici représente, non le chef-lieu du Ouadây, mais un +des points de sa frontière orientale.] + +[Note 26 : Toutefois il pense que sur la route de Bornou les journées de +voyage ne sont guère que de neuf minutes ; la différence me paraît trop +grande et inadmissible.] + +[Note 27 : Sâboûn a été surnommé l’Abbacide, selon M. Fresnel. Le cheykh +présente aussi Mohammed Abd-el-Kerim Sâboûn comme descendant du sultan +Sâleh l’_Abbacide_.] + +[Note 28 : Le nom commun de tous ces idolâtres est Madjou.] + +[Note 29 : Les mois d’automne correspondent, comme au Dârfour, aux mois +de juin, juillet, août et partie de septembre.] + +[Note 30 : Burckhardt dit que la principale rivière du Ouadây, _Omm_ ou +_Abou Teymâm_ (lisez _Teymân_), est encore appelée _Djyr_. Comme c’est +aussi le nom donné à plusieurs courants et lieux d’Afrique très- +éloignés, il est à croire que c’est un mot générique. Ce nom est ancien +et bien antérieur à Ptolémée, qui place sur le fleuve γεὶρ une grande +ville de Gira.] + +[Note 31 : Voir l’intéressant mémoire de M. Fresnel sur le Ouadây, +_Bulletin de la Société de géographie_, 1850.] + +[Note 32 : Je l’ai conjecturé, mais M. Fresnel l’a prouvé. Voyez _Voy. +au Dârfour_, page LXV de la préface, et _Bulletin de la Société de +géographie_.] + +[Note 33 : _Voyage au Dârfour_, Préface, pages XXII et suivantes.] + +[Note 34 : M. Fresnel, qui a judicieusement reconnu l’incertitude des +données, pose cette alternative : faut-il mettre en doute la latitude de +Kobeyh ou celle du lac Tchâd, ou bien toutes les deux ? Cette +observation s’applique surtout à la longitude ; quant à la latitude, il +pense, avec raison, qu’on a placé Ouârah trop au nord sur les cartes, +surtout si le lac Tchâd n’y est pas trop au sud.] + +[Note 35 : V. _Bulletin de la Soc. de géogr._ pour 1844, tome Ier, 3e +série, p. 138.] + +[Note 36 : Il paraît qu’il a tenu exactement un journal astronomique +circonstancié et recueilli beaucoup de faits, dont une partie est +consignée dans un opuscule imprimé à Laybach, écrit qu’il m’a été +impossible d’obtenir de Vienne. Ce voyageur est élève de Mezzofante.] + +[Note 37 : Cette position serait à peu près celle du 22e méridien 45′ E. +de Paris, sur la ligne qui joint Mombasa (mer des Indes) à Madschumba +(mer du Congo.)] + +[Note 38 : _Bulletin de la Société de géographie_, tome VI, pages 169 et +suivantes.] + +[Note 39 : Il doit y avoir, sans doute, exagération dans cette distance +de cinq mois de marche ; mais l’intervalle, même réduit et calculé en +journées très-courtes, suppose encore un immense intervalle entre ce +point extrême et les lieux connus.] + +[Note 40 : M. Kœnig étant à Khartoum, a entendu parler d’un lac à +quatre-vingts journées de distance dans le sud ; cet intervalle +conduirait à l’emplacement du lac des révérends Krapf et Rebmann.] + +[Note 41 : Voir _Comptes rendus de l’Académie des sciences_, 1851, tome +XXXII, page 221.] + +[Note 42 : J’ai toujours soupçonné un lac dans ces parages, c’est-à-dire +là où on place le mont Kenia ou un peu plus à l’ouest ; pourquoi ne +serait-ce pas le lac même que les écrivains arabes mettent sous +l’Équateur, Edrici (climat I, section IV, etc.). Un grand lac a été +signalé au voyageur anglais Tuckey vers cette latitude, à la vérité plus +à l’ouest. Or, les pluies et les neiges fondues qui descendent du mont +Kénia, arrêtées dans leur marche par un obstacle quelconque, suffisent +pour expliquer la présence d’un grand lac dans cette région ; +maintenant, que ces eaux en sortent dirigées vers le nord, et elles +n’ont plus d’issue que par la vallée du Nil.] + +[Note 43 : Il existe, selon les rapports de MM. Lafargue et Castelli, +qui ont pratiqué plusieurs fois, depuis sa découverte, le haut fleuve +Blanc (Bahr-el-Abiad), une rivière dite Fleuve-Noir ou Fleuve des Noirs +(Bahr-el-Esoued.) Si les auteurs arabes en avaient fait mention (ce qui +n’est pas), on pourrait croire qu’ils ont fait ici une application d’un +nom des anciens, en _traduisant_ le mot _niger_ ; mais le mot de Niger +lui-même n’est-il pas simplement transcrit de Νίγειρ de Ptolémée (liv. +IV, chap. 6), mot qui lui-même doit être tiré de γεὶρ, _Gir_, autre +fleuve de l’Afrique septentrionale, selon ce géographe. Voir ci-dessus, +p. XXXVIII.] + +[Note 44 : Voyez le savant recueil de la Société royale géographique de +Londres, année 1845, p. 374-75.] + +[Note 45 : Le recueil de la Société géographique de Londres, cité plus +haut, renferme cet itinéraire de 68 journées, partant de l’Orient et +conduisant, droit à l’ouest, à New-Calabar ; celui qui l’a communiqué, +le nommé Wogga de Kimcoul, avait été racheté de l’esclavage en 1815. Son +pays natal est censé situé vers la source de la Tchadda et placé vers le +16e degré est à l’Orient de Paris ; ces données sont curieuses, mais +malheureusement un peu trop vagues. M. Henri Kiepert en a fait usage +dans sa carte d’Afrique de 1849.] + +[Note 46 : Les dernières nouvelles qu’on a de lui et de ses compagnons +de voyage annonçaient son départ d’Ahir pour Aghadès et Kano.] + +[Note 47 : Toutefois, il noua des relations avec le vice-roi d’Égypte, +comme je l’ai dit, et celui-ci expédia, de son côté, des caravanes qui +furent pillées en route par des tribus du Dârfour : de là l’expédition +d’Ismayl-pacha et l’occupation du Kordofân. + +Burckhardt parle de la première caravane expédiée du Ouadây par le nord +comme ayant été organisée en 1811. M. Fresnel fait remonter l’expédition +à 1809 ou 1810 ; il en cite d’autres de 1814, 1815, 1818, et de 1832, +1837, 1840, 1843 ; on lui doit l’histoire de ces caravanes, depuis +l’origine jusqu’en 1846.] + +[Note 48 : Le récit est présenté différemment par les informateurs de M. +Fresnel : peut-être la mémoire du cheykh l’aura trompé sur les détails.] + +[Note 49 : Ou Toubou, Tibboo, tribus nombreuses échelonnées entre le +Ouadây et la Marmarique.] + +[Note 50 : Il faut lire dans ce mémoire la part qu’a prise un négociant +français de Benghâzy, en 1837, au rétablissement des relations du +commerce avec le Ouadây.] + +[Note 51 : _Journal de la Société asiatique de Paris_ (mars 1844).] + +[Note 52 : Ces trois mots sont exactement synonymes.] + +[Note 53 : Traduction Jaubert, t. I, p. 74. L’auteur fait partir la +corne du milieu du front, comme chez l’abou-carn.] + +[Note 54 : Voir la _Relation des voyages dans l’Inde_, etc., t. II, +in-18, notes de M. Reinaud.] + +[Note 55 : Mémoire de M. Fresnel, 4e partie.] + +[Note 56 : M. Lefebvre (_Voyage en Abyssinie_, page 89 de l’avant- +propos) distingue le rhinocéros à deux cornes, appelé _aourarisse_, du +rhinocéros à une corne, _arisse_. (Voyez p. LX ci-après.)] + +[Note 57 : Il est vrai que le cheykh, interrogé expressément par M. le +docteur Perron, depuis la rédaction de son Voyage, a répondu qu’il ne +connaissait pas deux espèces d’abou-carn ; qu’il n’y avait que le +rhinocéros ordinaire et _unicorne_ ; mais c’est précisément ce dernier +caractère qui constitue l’_abou-carn_ de M. Fresnel. Ensuite, qu’on +l’appelle _khertit_ comme l’autre rhinocéros, faute d’un autre nom, ce +n’est pas une raison pour les confondre. On fait une faute analogue en +donnant le nom d’_abou-carn_ au rhinocéros ordinaire bicorne : double +équivoque que la sagacité des savants aurait dû dissiper depuis +longtemps.] + +[Note 58 : Le _réem_ était aussi un animal rare, d’une légèreté et d’une +force extraordinaires ; toutefois, cette assimilation laisse encore +quelques doutes.] + +[Note 59 : Voyez _procès-verbal_ dressé au cap de Bonne-Espérance, le 3 +avril 1791, et _Correspondance astronomique_ du baron de Zach, t. XI, p. +274.] + +[Note 60 : John Barrow, et après lui Malte-Brun (t. II de la traduction +de son _Voyage dans l’Afrique méridionale_ et t. XVI, p. 223, des +_Annales des voyages_), ont admis l’existence d’un monocéros, d’un +unicorne, dans l’Afrique australe : ces savants n’étaient pas des hommes +très-crédules. Le baron Ruppell a eu connaissance d’un unicorne, mais +qui paraît être une antilope.] + +[Note 61 : L’unicorne décrit par M. Fresnel. _Voy._ page LV, note 1.] + +[Note 62 : _Ludovici (Barthema) itinerarium novum Æthiopiæ et latine +redditum_. Milani, 1511.] + +[Note 63 : Le moine Cosmas en entendit parler en Éthiopie comme d’un +animal terrible et indomptable.] + +[Note 64 : Voy., _Journal de l’Institut_, 1848, p. 57, etc., les +observations du docteur Roulin, à la suite de la 3e lettre de M. +Fresnel. Sa conclusion est pour l’existence réelle de l’abou-carn dans +le sud de l’Afrique, avec les caractères que lui assigne M. Fresnel.] + +[Note 65 : La singularité de la corne de l’abou-carn, d’être _rouge_ à +sa partie supérieure, se retrouve chez l’unicorne de ce même Ctésias : +comment expliquer l’accord des informateurs ouadayens de M. Fresnel avec +le médecin d’Artaxerxès-Mnémon sur un caractère aussi fugitif, sinon par +l’existence de l’animal ?] + +[Note 66 : On doit au général Marey-Monge, non-seulement d’excellentes +observations sur le mehary, mais un essai d’organisation régimentaire +qui déjà avait réussi. Dans mes _Observations sur les Arabes_ de +l’Égypte moyenne, j’ai eu occasion de parler du chameau considéré comme +coursier rapide. Voyez aussi _Bulletin de la Société de géographie_, +année 1847.] + +[Note 67 : On verra que le cheykh, qui à la vérité ne se pique pas du +tout d’être un antiquaire, donne le nom de _tour_ au grand amphithéâtre +d’El-Djem.] + +[Note 68 : _Narrative of discoveries in central Africa_, appendix, p. +152-159, Londres, in-4o, 1826. Comparez avec le récit du cheykh.] + +[Note 69 : Cette carte n’est pas datée, mais la carte générale du globe, +insérée dans l’Atlas, est datée de 1719.] + +[Note 70 : L’occasion se présente ici (et je ne puis la laisser +échapper) de citer M. Ferdinand Werne, non pour son ouvrage sur +l’expédition à la découverte des sources du Nil-Blanc, publication dont +le mérite a été apprécié (_Expedition zur entdeckung der quellen des +Weissen-Nil_ ; Berlin, 1848), mais pour la tentative, qu’on peut y voir, +d’enlever à M. d’Arnaud la gloire du premier voyage exécuté sur le Nil +supérieur jusqu’à la latitude de 4° 42′ N. Ses efforts n’ont réussi qu’à +relever le mérite et le courage de M. d’Arnaud, aux yeux des hommes +équitables et de bonne foi ; tandis que les violentes et odieuses +attaques de M. F. Werne n’ajouteront rien à ses titres personnels. Libre +à lui de chercher à jeter du ridicule sur l’expédition française en +Égypte ; il a écrit dans une ville où tout le monde, grâce à Dieu, ne +partage pas sa manière de voir. Ce grand événement, après tout, a été le +point de départ de bien des brillantes découvertes ; il a ouvert la voie +à cent voyageurs, à M. F. Werne lui-même, qui se montre bien peu +reconnaissant pour la France, et se fait le triste détracteur d’une +époque si mémorable sous tous les rapports : j’ose en appeler à +l’illustre baron de Humboldt, qui m’honore de son amitié depuis près +d’un demi-siècle, à M. Carl Ritter, à MM. Lepsius, Ehrenberg, etc., et +même à l’Académie royale des sciences de Berlin.] + + + + + =NOTE= + + AU SUJET DE L’OPUSCULE : _THE STORY OF JA’FAR_, ETC. + + _Voyez_ ci-dessus, pages VII et XXII. + + +Pour que le lecteur puisse comparer à la relation du cheykh celle du +prince Dja’far, je rapporterai ici quelques passages de cette dernière. + + +Le Wadâi est une monarchie absolue héréditaire ; Ja’far se dit le +onzième descendant d’un _blanc_[71]. Son oncle a été placé sur le trône +de Bâghermeh par Sâboûn, lors de l’expulsion, en 1804, du sultan de ce +pays à cause de sa vie licencieuse. + +Il y a dans le Bâghermeh un lac d’eau douce ; il faut _quinze jours_ de +marche pour en faire le tour. Ce pays, ainsi que le Wadâi, renferme des +montagnes, des plaines, de grandes et de petites rivières. Le climat est +très-chaud ; il tombe, au commencement de l’été, des pluies +torrentielles. Le pays possède une grande variété de fruits ; le _café_ +y abonde et forme un grand article d’exportation. Il n’y a point de +mines, pas de poudre d’or ni de pierres précieuses ; le commerce +consiste principalement en esclaves, dents d’éléphants et plumes +d’autruche. Le peuple se nourrit de riz (_indian-corn_) et de +millet[72], de la chair des animaux domestiques et de poisson, denrée +qui abonde dans les lacs et dans les rivières. On y voit la girafe et +l’hippopotame, mais non le crocodile. Les hommes d’armes sont très- +nombreux ; ils sont armés d’arcs, de lances, de boucliers faits de cuir +de buffle et d’hippopotame ; quelques-uns ont des épées et des armes à +feu qu’on se procure de Tripoli. Dans la capitale, il y a quatre petites +pièces de campagne. La principale force est la cavalerie, montée sur +d’excellents chevaux de sang arabe. + +Wârah est bâti de briques faites de terre et séchées au soleil. Les +maisons n’ont qu’un étage, excepté le palais et la grande mosquée, qui +sont construits en pierre et charpente. Le harem est gardé par un grand +nombre d’eunuques[73]. + +Les revenus du royaume consistent en impôts établis sur les produits du +sol ; les provinces sont tenues de les payer en argent à Wârah, à +époques fixes. Le taux de la somme est constaté d’une manière bizarre ; +on en charge une branche d’un certain arbre ; quand cette branche rompt, +le tribut est jugé complet. + +Les mahométans sont les plus nombreux ; il y a, en outre, beaucoup +d’idolâtres, des adorateurs du feu et _quelques chrétiens_. Les premiers +sont tous noirs, les derniers ont le teint cuivré et habitent une +montagne. + +Ici le rédacteur de la relation ajoute ce qui suit : + +« L’existence d’une race non musulmane ni idolâtre n’est pas un fait +unique. Nous avons entendu parler plusieurs fois, à l’arrivée des +caravanes de l’intérieur, d’un établissement de _Nazaréens_ au midi de +Jebel-Kumri. Les uns supposent que ces gens sont des chrétiens, parce +qu’ils n’ont pas de mosquées et qu’ils sont d’une autre couleur que +leurs voisins ; les autres croient que ce sont des juifs appartenant à +une tribu depuis longtemps dispersée. En tout cas, il paraît certain +qu’il existe au centre de l’Afrique une famille isolée, d’habitudes +très-différentes de celles des nègres. Voici, sur ce point, l’extrait +d’une lettre officielle du 24 février 1817 : + +« Je dois vous informer de ce que j’ai appris de l’existence de +certaines tribus chrétiennes dans l’intérieur de l’Afrique. On les +représente comme une race de nègres très-robustes ; mais je n’ai pu +découvrir qu’on ait observé chez eux aucun signe caractéristique +religieux, croix ou autre symbole ; leurs croyances ont laissé chez eux +si peu de traces, qu’à leur arrivée au marché ils embrassent aussitôt +l’islamisme. Un capitaine français, qui est resté vingt-cinq ans au +service du pacha de Tripoli, m’a dit que plusieurs de ces hommes avaient +été amenés par une caravane, il y a quelques années, et qu’il avait été +chargé d’en conduire à Alger vingt-huit, choisis parmi les plus beaux. +En abordant au port, on entendit, à bord d’un vaisseau chrétien, +résonner la cloche du soir ; aussitôt ceux qui étaient sur le pont +manifestèrent une grande joie ; ils appelèrent leurs compagnons, et les +embrassèrent, leur montrant le vaisseau d’où venait le son, et répétant +le mot _campaani_ (mot corrompu de l’italien). L’interprète les ayant +interrogés, ils dirent que, dans leur ville natale, il existait un grand +bâtiment, sans idole, sans natte ni divan, et que là ils entendaient les +exhortations d’un prêtre. Un autre fait curieux est que le dernier bey +de Benghazi, qui dans sa jeunesse avait été amené esclave, se souvenait +d’une cérémonie de son pays semblable à la célébration de la messe, avec +l’usage du vin consacré..... Le fait de la non-circoncision, joint à +celui de l’usage de la cloche et à l’emploi du vin, indiquent +suffisamment que l’islamisme ne domine pas dans ce pays. » + + +Il m’a semblé que ces diverses relations méritaient d’être rappelées au +moment où de nouveaux voyageurs songent à pénétrer au cœur de l’Afrique, +et d’être rapprochées du fait que j’ai cité plus haut d’après la légende +de la carte de Hermann Moll, fait qui, je crois, a été absolument +négligé. + + J—D. + +[Décoration] + + +[Note 71 : M. Barker croit avec raison qu’il faut entendre par là un +Arabe ou un Berbère venu du mont Atlas.] + +[Note 72 : Ou plutôt de dourâh et doukhn.] + +[Note 73 : Ja’far croyait que la pratique de l’émasculation était +abandonnée de son temps.] + + + + + INTRODUCTION + + =PAR M. PERRON.= + +[Décoration] + + +Le Dâr-Ouadây[74], c’est-à-dire le pays du Ouadây, est encore moins +connu que le Dârfour. + +Lorsque l’on publia, il y a plusieurs années, un aperçu sur Tounbouctou, +composé d’après des notions communiquées par un cheykh sur les contrées +occidentales du Soudan, cette publication attira l’attention des +géographes. Le travail que je présente aujourd’hui a, ce me semble, une +importance plus grave, par les données qu’il offre aux voyageurs qui +voudront tenter l’exploration surtout des centres orientaux de +l’Afrique. + +Il ressort de certains passages de ce voyage (et mes entretiens avec mon +cheykh m’en ont fourni la confirmation) que les divisions du Soudan, +admises par ses habitants, différent de celles qu’admettent les +géographes d’Europe. J’ai cherché à déterminer, à force de questions, +l’ordre successif de ces divisions, leurs rapports itinéraires, leurs +rapports de distances et de positions, leurs limites et leurs étendues +absolues et comparatives, et, sur les informations que j’ai recueillies, +j’ai essayé de construire une sorte de _plan_ du Soudan. J’y ai indiqué +ce que m’a pu préciser mon cheykh El-Tounsy, c’est-à-dire ce +qu’admettent les Soudaniens, comme divisions, dénominations, distances, +etc. Mon cheykh, l’auteur de ce livre, pendant son voyage, a eu sans +cesse occasion de voir et de questionner des marchands voyageurs, et +surtout des _négriers_ ou commerçants et chasseurs d’esclaves qui vingt +fois ont porté leurs courses sur tous les points de la Soudanie ; et +souvent il a reçu, de ces _négriers_, des notions et des récits utiles +sur ces contrées et sur leurs habitants. + +D’autre part, j’ai eu maintes fois occasion de rencontrer au Caire des +Fôriens, des Ouadayens, des Barnâouyens, des Bâguirmiens, des hommes du +Mandarah, de l’Afnau, et je me suis toujours empressé de m’informer +d’eux des dispositions locales des contrées qu’ils avaient parcourues ou +habitées dans le Soudan. + +C’est de la mer de Coulzoum au golfe Arabique que part la vaste zone de +terrain qui, s’allongeant vers l’ouest, représente le sol de la +Soudanie, commençant au rivage où se trouve la pointe de Saouâken, et se +terminant au Dâr-Mella, empire des Foullân ou Félâta, au sud-ouest du +Dâr-Tounbouctou, et même aux limites ouest de la Sénégambie, c’est-à- +dire qui s’étend depuis la mer Rouge jusqu’à l’océan Atlantique ; car +une partie de la Sénégambie est considérée par les Soudaniens comme +entrant dans le Dâr-Mella ; ils comptent comme étant du Dâr-Mella les +Foûta, situés à la contrée est de la Sénégambie. Nous avons vu plus +d’une fois, dans le voyage au Dârfour, le nom du faguyh ou cheykh Mâlik, +désigné, comme Foullân de Foûta, par le terme de Foûtâouy ou originaire +de Foûta. + +Toutes les contrées situées au sud de la série des États musulmans font +aussi partie intégrante de la Soudanie. + +La limite sud-ouest de l’Abyssinie est aussi comptée, par les Sennâriens +au moins, dans la composition du Soudan ; et toutes les peuplades qui +occupent les régions sud-ouest du Sennâr, par delà le Fâz-Oglou, forment +pour eux le Dâr-Noûbah. En Égypte, lorsqu’on désigne un esclave par la +qualification de _noûby_, on veut dire qu’il est des peuplades qui +habitent au delà du Sennâr méridional, c’est-à-dire du Dâr-Noûbah. +Jamais on n’entend par _noûby_ un esclave né dans le pays qu’on appelle +communément Nubie. Dioclétien, sur la fin du IIIe siècle de l’ère +chrétienne, engagea une peuplade noûby, les _Nobades_, à aller s’établir +sur les frontières de l’Égypte ; de là l’origine du nom de Nubie donné à +l’espace compris entre l’Égypte et l’île de Méroé. Avant cette époque, +il n’y avait pas d’autre Nubie que celle de par delà le Sennâr. Ce nom +de Noûba paraît venir du mot copte νούβ, or ; on trouve en effet, dans +cette contrée, des sables aurifères. + +Les peuplades _madjoûs_, c’est-à-dire idolâtres, ou non musulmanes, qui +habitent les espaces situés au delà du Kordofâl, au sud, sont désignées +par le nom général de _Terjâouy_ ou _Terdjâouy_, c’est-à-dire +Touroûdjien, ou individu du Dâr-Touroûdj. Terjâouy est le pluriel de +Touroûdjy. + +Au delà des limites sud du Dârfour, les Madjoûs, chez lesquels les +Fôriens vont capturer des esclaves, sont appelés du nom général de +Fertytes. Par delà le midi du Ouadây, les Madjoûs, décimés pour +l’esclavage par les Ouadayens, sont compris sous la dénomination commune +de _Djounkharâouy_, Djounkhariens, c’est-à-dire naturels du Dâr- +Djenâkhérah. Enfin les _idolâtres_ répandus au delà des confins +méridionaux du Bâguirmeh et du Barnau, à la suite du Mandarah, ont reçu +le nom de _Kirdâouy_, Kirdâouyens, habitants du Dâr-Kirdy. + +Il est très-probable que les autres peuplades qui continuent cette zone +méridionale de la Soudanie, au delà du midi de l’Adiguiz ou Aghadès, de +l’Afnau, du Tounbouctou et du Mella, ont également des noms collectifs +spéciaux ; mais notre cheykh les ignore. Il paraît aussi qu’une partie +des contrées nord de la Guinée septentrionale est comptée par les +habitants du Mella et du Tounbouctou comme partie de la Soudanie, et +qu’ils poussent jusque-là leurs chasses aux esclaves. + +D’autre part, les séries des monts que nos géographes désignent sur les +cartes par le nom de Monts de la Lune, ne sont pas les limites de la +Soudanie au sud. Notre cheykh a pénétré assez loin dans le Dâr-Fertyt ; +il y a vu des cultures, des pays bien boisés, et de plus trois cours +d’eau, dont un, au delà du By_n_a[75], du Schâla, du Goula, est une +rivière assez étroite, le Bahr-Ada. Il a vu de nombreuses montagnes, +mais placées à distance les unes des autres, un terrain inégal, rempli +de courants d’eau temporaires ; mais jamais il n’a entendu parler d’une +chaîne considérable qui portât un nom général, tel que celui de Monts de +_Coumr_, que l’on a si maladroitement traduit par Monts de la _Lune_. Il +ignore, du reste, où se limite la Soudanie au sud. + +De ce que nous venons d’énoncer, il résulte qu’on peut considérer la +vaste surface à laquelle on donne le nom de Soudan comme divisée en deux +zones, l’une septentrionale, et que j’appellerai _Soudan musulman_, qui +comprend les dix États que j’ai déjà énumérés dans le Voyage au Dârfour, +et les tribus de Touârik et des Toubou ; l’autre méridionale, que je +distinguerai par le nom de _Soudan idolâtre_, comprenant tous les +Soudaniens madjoûs qui constituent la série des populations sur +lesquelles le musulmanisme du Soudan septentrional lève, par la violence +et comme par coupes régulières et annuelles, d’énormes impôts +d’esclaves. Nous verrons, dans un chapitre de ce Voyage, comment +s’exécutent ces expéditions cruelles, qu’aujourd’hui rien ne peut plus +excuser, pas même la religion musulmane. + +Il y a encore une division pour ainsi dire commerciale négrière, admise +par les marchands des États barbaresques qui vont étendre leurs courses +jusqu’au centre de l’Afrique. Ainsi, dit le cheykh dans un passage de +son livre, les Tunisiens, les Ghadamsiens, les Fezzanais, ne considèrent +comme véritable Soudan que l’Adiguiz, l’Afnau et le Tounbouctou. Les +autres États, c’est-à-dire le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây, le +Dârfour, le Kordofâl, le Sennâr, ne sont pas compris dans la +dénomination de Soudan. La raison de cette exclusion est que les +esclaves, comme les marchandises mêmes qui se trouvent dans ces six +contrées de l’Est, sont de mauvaise nature et de mauvais usage. Dans la +partie ouest, au contraire, les esclaves sont d’une nature plus belle, +plus intelligente, et dès lors d’un débit plus lucratif. Ceux surtout +qui viennent de l’Afnau ont une valeur supérieure, et sont préférés à +tous. + +Jadis le nom de Takroûr était appliqué aux seuls habitants de Barnau ; +aujourd’hui il est appliqué à tous les habitants du Barnau proprement +dit, du Mandarah, du Katakau, du Bâguirmeh et du Ouadây. (Voyez page 126 +du Voyage au Dârfour.) + +Presque tous les États de la Soudanie sont séparés entre eux par des +espaces libres et sans habitants à demeure fixe. Les espaces qui sont +entre le Ouadây et le Dârfour, entre le Ouadây et le Bâguirmeh, sont +même sans peuplades errantes ; ces deux intervalles sont trop resserrés +pour que des tribus viennent y prendre parfois station, ne fût-ce que +momentanément. Elles craindraient d’être trop facilement surprises, trop +souvent attaquées par les Ouadayens, ou les Fôriens, ou les Bâguirmiens, +qui, tantôt séparément, tantôt d’un commun accord, pourraient les +dépouiller sans peine, les exterminer peut-être. Bloquées entre les deux +États, elles n’auraient aucun moyen d’échapper aux attaques et aux +avides exigences de leurs agresseurs. + +Il n’en est pas de même pour les plaines interposées, par exemple, entre +le Barnau et l’Adiguiz, entre l’Adiguiz et l’Afnau. Ces plaines, ainsi +que celles qui s’étendent à de grandes distances au nord de ces États et +du Tounbouctou, sont constamment parcourues ou habitées, sur des espaces +plus ou moins prolongés, par les Touârik, hordes inquiètes et avides, +toujours en armes, toujours la lance en main et le bouclier au bras, +toujours à l’affût des caravanes, qu’ils rançonnent, ou détroussent, ou +pillent complétement, suivant qu’ils trouvent dans ces troupes +voyageuses plus ou moins de nombre et de résistance. + +Du côté du sud, des Félâta courent aussi les plaines à la piste des +caravanes, et sont frères des Touârik pour l’audace, l’avidité, la +brutalité sauvage. Selon le cheykh El-Tounsy, les Touârik ne sont pas +d’origine arabe, ils descendent des Toubou ; la plupart sont scénites. +Les Touârik, les Toubou et les Foullân représentent les Kurdes du Diâr- +Bekr. J’ai vu au Caire un Ghadamsien ou habitant de la grande oasis de +Ghadâmès, qui avait fait plusieurs fois le voyage de Ghadâmès à +l’Adiguiz et à l’Afnau, et il m’a raconté, à moi et au cheykh El-Tounsy, +que les Touârik sont répandus en tribus nomades extrêmement nombreuses +sur tout le trajet des déserts qui séparent Ghadâmès de l’Afnau et de +l’Adiguiz. Le nom des Touârik est prononcé partout Touâreg et Târgua. + +Les Touârik, comme les Arabes de la presqu’île arabique, ont, les uns +des tentes en étoffe faite de poil de chameaux, les autres des tentes en +toile, et les autres des tentes en cuir. Ils ont une sorte de ville +appelée Ghât, à environ vingt-cinq jours de Ghadâmès. Depuis plusieurs +années ils se sont créé un roi pris parmi eux et dont la résidence est à +Ghât. Les Félâta du Mella qui, dans leurs guerres de réforme, avaient +pénétré jusqu’au delà du nord de l’Adiguiz et de l’Afnau, et avaient +menacé de soumettre et de dominer une grande partie des Touârik, sont +désormais entièrement expulsés des régions occupées par ces derniers, et +les Touârik se sont rendus indépendants de toute domination étrangère. + +Le faguyh Ilâly, de Ouârah, capitale du Ouadây, et que j’ai vu plusieurs +fois au Caire en 1843, lorsqu’il y passa pour aller en pèlerinage à la +Mekke, m’a donné, chez le cheykh El-Tounsy, quelques renseignements sur +les Touârik. Le faguyh ou cheykh Ilâly demeure à Ouârah dans la maison +même qu’habitait autrefois le cheykh El-Tounsy, avec deux cousins +auxquels le cheykh en partant du Ouadây laissa cette maison, et qui +l’ont encore pour résidence aujourd’hui. + +Ilâly nous a donné aussi la plus grande partie des matériaux de l’essai +de carte du Ouadây, c’est-à-dire presque tous les noms des villages ou +bourgs, les noms et directions du Bahr-Iro ou rivière d’Iro depuis sa +source aux monts Marrah jusqu’à sa marche à travers le Bâguirmeh, la +direction du Châry, du Bahr-el-Fitry, du Bahr-Râched, de la rivière des +Salamât, du Bahr-el-Abiad ou Rivière-Blanche dans le Barnau. Mais il n’a +pu nous dire si ce Bahr-el-Abiad a quelque rapport avec le Nil-Blanc ou +Fleuve-Blanc proprement dit ; il ne connaît pas le fleuve Misselâd. +Toutes les fois que je répétais ce nom à Ilâly, comme appliqué à un +fleuve de très-long cours, il me répondait : « Il n’y a pas de plus long +cours d’eau, de plus long bahr dans notre Soudan que le Bahr-Iro qui +dans un point reçoit le nom de rivière des Salamât, de plus large que le +Châry, de plus rapide que le Bahr-el-Abiad du Barnau. » De là, je +pencherais à croire que le fleuve Iro est le Misselâd de Browne. En un +mot, Ilâly nous a fourni les noms et les rapports approximatifs d’au +moins cent cinquante à deux cents localités inconnues pour nous. + +Mais combien il nous a fallu de temps, de conversations, d’instances, de +questions, de détours, pour obtenir du faguyh Ilâly les renseignements +que nous désirions ! Ilâly, bien que plus communicatif que tous les +Soudaniens que j’ai vus, esquivait imperturbablement les attaques de +notre curiosité. Cette habitude est celle de tous les noirs du Soudan ; +généralement ils ne veulent donner aucune indication sur leur pays. Sans +le secours du cheykh El-Tounsy, je n’aurais rien obtenu. Or, un soir que +nous nous étions régalés d’un excellent couscoucy chez le cheykh El- +Tounsy, et que nous étions tous les trois en tête à tête, sans témoins +étrangers, à quatre heures de nuit, je dis à Ilâly : — « Pourquoi donc +répugnes-tu si fort à fournir au cheykh les renseignements qu’il désire +avoir sur ton pays ? — C’est une chose qui nous est défendue sous peine +de mort. — Comment ?... — Sans doute. Et si le sultan venait à savoir +que je vous eusse parlé des routes et des pays du Ouadây, il me ferait +tuer sans miséricorde. — Qui veux-tu qui aille dire à votre sultan que +tu nous as indiqué quelques localités du Ouadây ? Ni le cheykh ni moi +n’avons envie de voyager au Soudan. Et quand même l’envie nous en +viendrait, nous nous garderions bien de parler de ce que tu nous aurais +communiqué. — Je le crois. Mais, vous le savez, la peur... — N’aie +aucune peur ; nous te promettons de ne jamais te trahir. — Je vous +crois. Mais jurez-moi de ne jamais découvrir que c’est au faguyh Ilâly +que vous aurez dû des indications sur le Ouadây, et je vous dirai ce que +j’en sais, car j’ai beaucoup parcouru le Ouadây ; j’ai suivi les troupes +du sultan, par la route de Ouârah à Ab-Sémin, dans deux expéditions +contre le Bâguirmeh, dans une autre expédition chez les Arabes Bény- +Salamât révoltés, dans deux expéditions au Dâr-Kirdy et au Dâr-By_n_a, +pour les chasses aux esclaves. — Dans toutes ces courses-là, repris-je, +alliez-vous à grandes journées ? — Non, jamais. On fait simplement, jour +par jour, des étapes de cinq, de six, de huit heures, toujours en ligne +droite ou à peu près, car notre pays est très-peuplé et très-facile à +parcourir, et puis les étapes sont toujours les mêmes, toujours aux +mêmes endroits. — Alors ceux qui suivent les expéditions, soit de +guerre, soit de chasses aux esclaves, soit de commerce, doivent +connaître... ? — Certainement. — Combien y a-t-il d’étapes dans les +directions que tu as eu occasion de parcourir ? — Le plus grand nombre +est dans la direction du nord au sud, car le Ouadây est d’environ un +tiers plus long que large. — Touche-t-il immédiatement aux frontières du +Dârfour et du Bâguirmeh ? — Non ; il y a, entre le Dârfour et nous, les +Ouâdy d’Askéné et de Kelkel, du sud au nord. C’est une lisière bien +boisée, assez étroite. L’ouâdy ou espace libre qui nous sépare du +Bâguirmeh, est l’Ab-Ouardeh, également garni d’arbres ; sa largeur est +plus que double de celle qui nous sépare du Dârfour. » + +Ilâly, une fois mis en train, continua avec plaisir ses indications, et +le cheykh écrivait les noms de localités, leurs rapports, leurs +distances, etc. Mais nous parvenions difficilement à avoir les +directions assez précises. Il semblait à Ilâly qu’il avait, dans tous +ses voyages, toujours marché droit, ou à peu près, au nord ou au sud, à +l’est ou à l’ouest, ou dans une des lignes intermédiaires à ces quatres +points. C’est tout ce que nous pûmes savoir ; Ilâly non plus n’en savait +pas davantage. + +Ensuite nous causâmes du reste du Soudan. Et comme Ilâly était allé du +côté de l’Afnau, au nord, il nous donna sur les Touârik quelques curieux +renseignements, que voici, et que je ne trouve indiqués dans aucune des +cartes géographiques que j’ai pu rencontrer en Égypte. + +Au nord de l’Adiguiz, et presque vers ses limites, est la grande tribu +Touârik des Keileiouï. Elle habite les montagnes et forme une population +nombreuse et puissante. Un fragment de cette tribu occupe l’espace qui +est entre le Barnau et l’Adiguiz. + +Les Touârik véritables et primitifs, ou Touârik-Oullamouden, sont +stationnés au-dessus du Tounbouktou et sur ses limites nord. C’est d’eux +que se sont séparés les Oullamouden de l’est. Du reste, la puissante +branche des Oullamouden a de nombreuses sous-tribus, riches en chameaux +et en chevaux. Chacune de ces tribus forme, disait Ilâly, une masse +d’une centaine de mille d’individus. + +La seconde tribu après les Keileiouï, est celle des Keil-Giris. Entre +ces deux tribus principales, est stationnée celle des Touârik-Adjdâlen, +peuplade de marabouts. La tribu Touârik des Témez-Djedden est à l’est +des contrées occupées par les Touârik (Dâr-el-Taouârik), au-dessus des +Oullamouden de l’est. + +La tribu des Yticen et celle des Keil-Giris ont le même langage. Les +Yticen avaient d’abord la supériorité de force et de puissance ; mais +cette supériorité passa ensuite entre les mains des Keil-Giris. + +Les Toubou (et non pas Tibbou ou Toubbou) remplissent le même rôle que +les Touârik ; ils sont disséminés aussi au nord de la Soudanie, mais du +côté de l’est, principalement sur les routes qui sillonnent le désert, +depuis le Fezzân jusqu’aux États du Barnau et du Ouadây. Nous verrons +qu’ils lèvent un impôt ou droit de passage sur les caravanes qui +traversent certaines de leurs tribus. Les Toubou-Réchad ou Toubou- +Rechâdeh, c’est-à-dire Toubou des Rochers, sont ainsi désignés parce que +leurs tribus sont dispersées à travers les monts qui précèdent, au sud- +est, les limites du Fezzân, et que plusieurs habitent les cavernes de +ces monts. + +Quant aux subdivisions qui sont considérées comme des provinces de tel +ou tel État, plusieurs d’entre elles occupent des positions différentes +de celles où les placent les cartes géographiques même les plus +récentes ; certaines désignations de peuplades sont aussi tout à fait +nouvelles. Nous avons déjà vu des exemples de cela dans le Dârfour ; il +en est de même pour le Dâr-Fertyt et pour le Dâr-Noûba. La plupart des +tribus arabes qui avoisinent le Dârfour et le Ouadây étaient inconnues ; +de même pour le Baradjaûb, le Dâr-Touroûdj et le Dâr-el-Djénâkhérah. + +Le Mandarah, à ce que m’a assuré un Barnâouyen que je voyais souvent au +Caire chez le sultan du Dârfour, et dont le portrait fait partie des +figures de cet ouvrage, le Mandarah est traversé par le fleuve Sâry, qui +mouille aussi les environs de Maça_n_ia, capitale ou birny du Bâguirmeh. +D’après mon Barnâouyen, Sâry est le nom véritable du fleuve ; mais +aujourd’hui on l’a corrompu en celui de Châry. Quant au nom de _Tsad_ ou +_Tchad_, appliqué sur nos cartes au grand lac situé au delà du Bâguirmeh +et dans le Barnau, ce nom n’est pas connu de mon Barnâyouen, qui appelle +le tout, c’est-à-dire le lac et le fleuve indistinctement, _Bahr-Châry_, +mer et fleuve de Châry ; en Égypte _Bahr_ signifie toujours le Nil. Le +lac est appelé dans l’arabe du Barnau le Boheyreh, ou petite mer, il est +navigable ; un grand nombre de barques le sillonnent constamment. + +Les Barnâouyens sont intimement persuadés que leur pays est une terre de +bénédictions. Cette foi repose sur une analogie ridicule qui pour eux +est une démonstration incontestable. Ils prétendent que l’arche de Noé, +après le déluge, se trouva à terre dans une de leurs provinces ; et la +preuve, c’est que le mot Barnau, disent-ils, est évidemment composé des +deux mots arabes _barr_ et _Nôh_, ce qui signifie _terre de Noé_ ; +seulement, dans le mot _Barnau_ ou _Barno_, on a adouci et abrégé les +deux termes primitifs dont il est formé. + +Au Barnau comme au Ouadây, au Dârfour et au Bâguirmeh, des gouverneurs +qui portent le titre de mélik ou rois ont l’intendance et +l’administration des provinces. Celui du Mandarah, en raison de la +richesse et de l’importance de cette contrée, est un des personnages les +plus élevés du Barnau, et a le titre de sultan. Il en est de même de +celui du Katakau. Chacun d’eux représente assez bien un pacha gouvernant +un État, une grande province, au nom de la cour de Constantinople ; +chacun est nommé et investi de l’autorité qui lui est dévolue par le +sultan souverain du Barnau. Le sultan du Katakau a sous ses ordres les +cinq rois qui gouvernent les cinq provinces du Katakau ; et ces cinq +rois donnent le nom de Birny, ou Capitale, aux chefs-lieux où ils ont +leurs résidences royales. Un de ces cinq Birny est à Logo_n_ et est la +résidence ordinaire du sultan du Katakau. + +Le Kânum est gouverné par un _Élifa_, désignation qui n’est appliquée +qu’au gouverneur de cette province. Ce fut l’Élifa du Kânum qui, lors de +la terrible invasion de l’espèce de protestantisme armé des Foullân, +sauva le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây et même le Dârfour, des +dévastations des réformateurs et arrêta les progrès de ces audacieux +conquérants. Du Dâr-Mella, les Foullân se ruèrent sur le Soudan +oriental, et, conduits par un illuminé, menacèrent d’absorber les trois +quarts de la Soudanie. Notre cheykh nous racontera cette guerre +religieuse qui désola tant de contrées au moment même où les Wahabites +soutenaient et promenaient aussi leur protestantisme, les armes à la +main, dans les tribus et les populations de l’Arabie occidentale. + +L’Adiguiz, l’Aghadès des géographes, est une province ou délimitation +territoriale peu connue. Le lieu le plus considérable de cette partie du +Soudan est appelé aussi Adiguiz. C’est à l’est de cette province que +commence le _Soudan commercial_ des habitants du Maghreb. + +Après l’Adiguiz vient l’Afnau, contrée assez étendue et avec laquelle se +fait une grande partie du commerce de Tunis et de Tripoli. L’Afnau et +l’Adiguiz, à peine indiqués dans beaucoup de cartes, sont fréquentés par +la plupart des caravanes du Maghreb. L’Afnau surtout est constamment en +relations de commerce avec Tunis. Les trois villes principales de cette +contrée sont Hauça, Kechnah et Noufeh, dont les noms sont aussi ceux des +trois grandes divisions du pays. L’Afnau est la région appelée, par la +géographie européenne, Haoussa, nom que personne des Soudaniens et des +Mogrébins que j’ai pu voir et consulter en Égypte, ne connaît que comme +le nom de la capitale de l’Afnau ; ils ne le connaissent point du tout +comme nom d’un État. + +Quant au Dâr-Tounbouctou, je n’ai pas besoin d’en parler. Il commence à +être connu, surtout par le nom de sa ville capitale, Tounbouctou. + +Le Dâr-Mella ou Dâr-El-Foullân a une étendue très-considérable. Les +Foullân ou Félâta de l’est du Dâr-Mella, me dit mon cheykh, ont la tête +grosse, le front court et saillant, la bouche largement ouverte, la face +large. Mais ceux du côté de l’ouest, et surtout du nord-ouest du Mella, +ont la figure et la tête assez régulières. + +Depuis le Dârfour principalement, jusqu’à la Sénégambie, on trouve des +Foullân ou Félâta disséminés et établis de tous côtés en stations ou en +peuplades plus ou moins nombreuses, soit fixes, soit nomades, mais +surtout dans les deux tiers ouest des régions situées au delà des +limites méridionales des États du Soudan musulman. Ils sont là comme le +pendant des Touârik et des Toubou. En un mot, dans tout le Soudan, +jusqu’au Kordofâl inclusivement, on rencontre des Félâta. A compter du +Dârfour, où ils ont quelques stations fixes, telle que celle qui occupe +l’interruption de la chaîne des monts Marrah, ils sont nombreux dans +chaque État. La guerre de la réforme les a semés sur toute la surface du +Soudan islamique. + +Au Dârfour et au Ouadây, le cheykh El-Tounsy a vu des Foullân arrivés +aux premiers emplois du gouvernement. Dans le voyage au Dârfour, nous +avons remarqué le faguyh Mâlik de Foûta, jouissant d’une influence +extraordinaire auprès du sultan. D’autre part, les émotions de terreur +et même d’admiration qu’ont éveillées les courses belliqueuses des +Foullân, ont pour ainsi dire attaché au nom de ces sauvages une idée de +terreur, quelque chose de merveilleux, qui les a conduits aussi à +s’emparer de la _puissance_ de la sorcellerie, de la magie, contre les +peuplades du Soudan ; sous ce rapport ils sont en possession de tout ce +qui peut imposer et en imposer à des peuples ignorants, superstitieux, +craintifs, et qu’un signe de main jette dans l’extrême de l’épouvante, +ou de l’étonnement, ou de l’admiration. + +Disons maintenant quelques mots sur l’essai de carte du Ouadây ajoutée à +ce Voyage. + +J’ai suivi pour la construction de cette carte la même marche que pour +celle du Dârfour. Les distances sont appréciées approximativement. J’ai +cru pouvoir admettre pour chaque journée, l’une dans l’autre, six lieues +communes et un quart. C’est là tout ce que font les caravanes, +moyennement, pendant un certain nombre de jours. Parfois elles +parcourent dans deux, trois ou quatre jours, plus de vingt-cinq lieues ; +mais si l’on considère que les voyageurs Soudaniens en caravanes, arabes +ou non arabes, comptent, dans la somme des distances évaluées par une +somme de journées, même les jours de repos, et que, par exemple, dans +quinze ou vingt jours de _voyage_, ils ont fait peut-être quatre ou cinq +jours de halte, on verra que l’approximation que j’ai adoptée pour +représenter géographiquement mes distances, est dans des termes très- +voisins de la vérité. + +La longueur du Ouadây, à partir du nord au sud, est d’environ trente +journées, et la largeur, c’est-à-dire l’étendue de l’est à l’ouest, est +d’environ vingt jours. Sa largeur terminale, du côté du nord, est +sensiblement moins considérable que celle de l’extrémité sud. La surface +du Ouadây est, comparativement, bien mieux garnie d’habitants que la +surface du Dârfour. + +Excepté du côté de l’est, le Ouadây est environné de tribus d’Arabes +demi-nomades qui ne reconnaissent pas l’autorité absolue du sultan +ouadayen. Leurs relations avec ce sultan sont entièrement semblables à +celles qu’ont avec le sultan Fôrien les tribus d’Arabes des environs du +Dârfour. Les Bény-Bideyât, bédouins errants, à deux ou trois jours de +distance des frontières nord du Ouadây, ne sont point d’origine arabe ; +ils ont les habitudes et le genre de vie des Arabes, mais ils n’en ont +pas le langage. + +Le Ouadây est encore appelé Ouadadây, Bargau et Dâr-Séleîh. Cette +dernière dénomination est la plus employée dans tout le Soudan. Celle de +Ouadây, et surtout celle de Ouadadây, est la plus communément usitée +après celle de Dâr-Séleîh, et les Oudayens ne nomment presque jamais +leur pays que Ouadadây ; très-rarement ils se servent du nom de Bargau ; +cette dénomination n’a cours que dans quelques contrées du Soudan. + +Les divisions administratives principales du Ouadây sont fixées selon +les positions géographiques. Il y a cinq grandes divisions premières : +la province du Nord, celle de l’Est, celle de l’Ouest, celle du Botayha +ou Petit-Pays-Bas, et celle du Batha ou Pays-Bas. + +Les gouverneurs des provinces portent le nom d’_aguîd_ (au pluriel +_agada_) et ont le titre de _mélik_ ou _roi_. L’aguîd _El-Ryh_ ou de la +province du _Vent_, c’est-à-dire du vent du nord, gouverne la province +du Nord. L’aguîd du _Sabâh_ ou _Est_ gouverne, comme le nom l’indique, +celle de l’Est, dont l’extrême frontière est presque entièrement habitée +par des Maçâlyt, qui y forment une population nombreuse. L’Aguîd du +_Gharb_ ou de l’Ouest gouverne la province de l’Ouest. L’aguîd _El- +Batha_ ou du _Pays-Bas_ administre l’espace central compris depuis le +Batha jusqu’à l’extrémité du sud. Enfin l’aguîd du Botayha administre la +contrée qui s’étend, au centre du Ouadây, depuis le Batha jusqu’à la +vallée proprement appelée Botayha. + +Batha et Botayha son diminutif sont les noms spéciaux de deux longues et +larges vallées, ou bas terrains, qui courent de l’est à l’ouest et +partagent le Dâr-Séleîh en y figurant trois zones d’étendues inégales. + +Le bas-fond proprement dit du Botayha est un lit de beau sable blanc, +bordé de chaque côté d’une rangée d’arbres qui le suit dans toute sa +longueur. Ce lit sablonneux et inculte a une largeur de presque une +demi-heure de marche, et s’étend en ligne presque droite. Pendant et +après la saison des pluies il est couvert d’eau, et à mesure que cette +eau diminue, elle devient d’une limpidité parfaite et laisse briller les +sables sur lesquels elle se promène. Selon le cheykh El-Tounsy, très- +rarement cette eau se tarit ; il en reste toute l’année un ruisseau qui +coule très-lentement. La rivière des Bény-Râched se dessèche parfois +complétement ; l’eau s’infiltre en partie dans les sables et en partie +s’évapore. En hiver, le courant est peu abondant, car, d’après la +distribution des saisons de l’année au Ouadây, l’été, qui est l’époque +des pluies, vient immédiatement après l’hiver, ce qui donne aux saisons +l’ordre suivant : hiver, été, automne, printemps. + +Pendant les fortes chaleurs, l’eau est dans sa plus grande abondance ; +quand arrive le printemps, et surtout l’hiver, la température médiocre +de l’atmosphère ne provoque qu’une évaporation assez lente des eaux qui +restent. + +Deux lignes d’arbres limitent le Botayha au sud et au nord ; au delà, on +entre immédiatement dans les campagnes cultivées. Après une demi-heure +de trajet vers le sud, sont les Kachméreh, peuplade nombreuse répandue +dans une foule de villages, parmi lesquels est le village d’Am- +Kharrôubeh, qui pourrait fournir près de cinq cents hommes en état de +porter les armes, et qui fut le lieu de résidence du cheykh El-Tounsy +pendant plusieurs mois. + +Le Batha est au sud du Botayha, à six ou sept jours de marche, c’est-à- +dire environ 40 à 45 lieues communes. La vallée a la même disposition et +à peu près la même longueur et la même largeur que celle du Botayha. +Mais les eaux du Batha sont beaucoup plus abondantes et ne se dessèchent +jamais entièrement. Pendant et après les pluies, les eaux, dans la +vallée du Batha et dans celle du Botayha, s’accumulent de manière à se +présenter comme deux énormes courants qui ont l’aspect de deux larges +rivières. Alors les peuplades situées au delà de leurs bords méridionaux +se constituent souvent en état de révolte, jusqu’à l’époque où ces +inondations pluviales, diminuées, ne peuvent plus leur servir de +rempart. Du Batha se détache la rivière ou bahr El-Fitry. + +Outre les principaux gouverneurs de provinces dont nous avons parlé tout +à l’heure, il y a quelques mélik ou rois d’un rang secondaire, qui +administrent en particulier certaines contrées restreintes ou districts, +certaines peuplades, ou certains cantons. La plupart de ces mélik +relèvent immédiatement de l’aguîd de la province dans la circonscription +de laquelle ils sont enclavés. + +Les tribus arabes extra-limitrophes sont aussi, jusqu’à un certain +point, en relation administrative avec l’aguîd le plus près des lieux où +elles sont généralement stationnées. Car tous les ans le sultan envoie +demander à ces Arabes une sorte de droit de protection, ou d’aubaine, +qui est plus ou moins à l’arbitraire des tribus, et qui, pour cela, est +parfois refusé nettement. Les Béni-Guéâteneh et les Bény-Zébédeh sont +presque sous l’administration du gouverneur du Gharb. + +Les Kachméreh ont leur mélik qui relève de l’aguîd du Botayha. Les +Djénâkhérah de l’intérieur du Ouadây, qui sont des esclaves +primitivement attachés au service du sultan, et qui ensuite ont été +rassemblés en une sorte de corps, comme les Abydyéh du sultan Fôrien, +sont sous l’intendance d’un mélik qui gouverne à peu près comme province +les nombreux villages que ces esclaves occupent entre Ouârah et le +Gharb. Au nord de l’espace habité par ces Djénâkhérah, est une contrée +montagneuse, bien peuplée, gouvernée aussi par un mélik qu’on désigne +spécialement par le nom de _mélik El-Djébâl_ ou _roi des Monts_, et qui +paraît relever plus directement du souverain du Ouadây que de l’aguîd du +Nord. + +Les Koûka, les Koudkous, les Bygo, les Dâdjo, les Maûbeih, les Birguid, +les Heimât, les Bendalah, les Fitry, du côté du sud et de l’ouest ; les +Berty, les Mymeh, les Guimir, les Mesmédjeh, les Madago, les Bélâleh, +une station de Dâdjo, les Héleilât, au nord ; les Maçâlyt, à l’est ; les +Mesmédjeh du Botayha, les Ab-Béker, les Merfeh, ont chacun un mélik ou +roi. Les tribus arabes, même celles qui sont en tout ou en partie sur le +territoire du Ouadây, telles que les tribus des Salamât, des Djéâteneh +et des Râched, sont sous l’administration d’un cheykh qui relève plus ou +moins directement de l’aguîd le plus voisin de leur lieu de séjour. Les +Fitry sont régis par cinq rois, dont un a la haute main sur les autres. +Sa résidence est à Yâoua. + +Chaque roi dans la circonscription de son fief, quoique sous la +juridiction d’un gouverneur, est un vassal du sultan ouadayen, mais un +vassal presque despote absolu, un tyran de détail, mais un tyran qui se +considère comme un haut, puissant et révérendissime seigneur. Les aguîd +ont le _droit d’ordre et de défense_, comme disent les Arabes, chacun +sur sa province, sur les rois qui s’y trouvent comme sur les sujets. + +Les Koûka qui sont vers les limites nord-est du Fitry sont une tribu +détachée depuis longtemps des Koûka situés au sud-est du Ouadây. Cette +séparation, m’a dit Ilâly, eut lieu à la suite d’une querelle violente. +Cette sorte de tribu se voyant menacée par les autres Koûka, alla se +plaindre au sultan, qui, pour couper court à toute dissension, confina +les plaignants au sud-ouest du gouvernement ou département du Batha, où +ils sont restés dès lors à demeure fixe. + +Les Koûka qui peuplent si abondamment l’angle sud-est du Dâr-Séleîh +sont, par origine, une tribu des Djénâkhérah, chez lesquels ils forment +encore une population nombreuse et célèbre par la beauté de ses femmes. +Toutes les jeunes filles que les Ouadayens enlevaient autrefois aux +Koûka, dans les chasses ou expéditions faites chez les Djénâkhérah, +étaient pour le harem du sultan. A une époque oubliée maintenant, on +conseilla au souverain du Ouadây d’expédier une grande chasse aux +esclaves chez les Koûka Djénâkhériens idolâtres, d’y prendre une masse +considérable de filles, de femmes, d’hommes, d’enfants, de familles, et +de transplanter le tout dans la contrée sud du Ouadây, afin d’avoir plus +facilement de quoi fournir annuellement de jeunes filles, soit comme +femmes légitimes, soit comme concubines, le harem du sultan. Le conseil +fut accueilli et suivi. C’est depuis ce temps qu’un aguîd ou gouverneur +établi, outre le roi, au Dâr-Koûka ouadayen, envoie tous les ans, pour +le harem du sultan, les plus belles filles du Koûka. Ces filles n’ont +jamais plus de dix à quatorze ans, et souvent l’envoi annuel de ce genre +d’impôt personnel va jusqu’à soixante, cent, et même cent cinquante +vierges. + +Le sultan du Ouadây a sa résidence à Ouarâh, ville peu considérable dont +le cheykh El-Tounsy m’a donné le plan. Ouârah est environnée de +montagnes qui lui forment un mur naturel et la constituent presque en +citadelle. + +Il résulterait des évaluations de distances que m’a fournies mon cheykh, +une position approchée de Ouârah vers le 13° de latitude et vers le 21° +ou le 22° de longitude. Cette ville ne doit pas être située très-loin du +Dâr-Tâmah ; car dans une guerre entreprise contre les Tâmiens, l’armée +ouadayenne, comme nous le raconterons, passa, en cinq jours, des +environs de Ouârah sur le territoire du Tâmah. + +Le Dâr-Tâmah, qui est généralement sous la protection du sultan Fôrien, +et qui plusieurs fois tomba sous la dépendance du souverain du Ouadây, +est un pays hérissé de montagnes, entrecoupé de terrains cultivés. La +principale montagne est le mont Tâmah, sur le sommet duquel est la +résidence du roi des Tâmiens. + +Ouârah est partagée, du nord au sud, par une longue rue qui s’élargit en +une place spacieuse appelée _le Fâcher_[76], devant la demeure du +sultan. La ville elle-même est dite aussi le Fâcher, non pas comme nom +spécial, mais comme nom donné à tout endroit où le sultan fixe son +séjour. Cette dénomination de Fâcher est encore appliquée à la demeure +ou palais du sultan ; mais, hors de Ouârah, on entend par Fâcher la +ville même. + +Au Bâguirmeh, au Barnau et aussi dans quelques provinces, comme le +Katakau, le mot _fâcher_ est remplacé par le mot _birny_. Ainsi, par le +birny du Bâguirmeh on entend le lieu où réside le sultan ; et tout lieu +où le sultan transférerait sa résidence prendrait immédiatement la +_qualification_ de birny. Depuis longtemps le birny du Bâguirmeh est +Maça_n_ia[77], auprès de laquelle passe le Châry. Maça_n_ia est le nom +donné à la ville par ses habitants ; les Bâguirmiens du reste du +Bâguirmeh la désignent par le nom de Karnak. Quant à l’appellation +Maça_n_ia, je la transcris telle que l’ai entendu prononcer, au Caire, +par quelques Ouadayens qui plusieurs fois étaient allés au birny du +Bâguirmeh. + +Près de Maça_n_ia, appelée encore Meito, le Châry a une largeur +extraordinaire, et même avant que ce fleuve arrive au Bâguirmeh, sa +largeur, m’a dit le faguyh Ilâly, est de toute la portée de la vue ; +d’un bord, on aperçoit à peine un individu sur le bord opposé. On sait, +d’ailleurs, par les relations de voyages que, dans certains endroits, et +même à l’époque des basses eaux, la largeur de ce fleuve est de 600 +mètres. Le Châry a sa source dans les montagnes du Mandarah ; il court +du sud au nord, et se verse dans le grand lac Châry. + +Le faguyh Ilâly m’a assuré et répété maintes fois que l’Iro prend le nom +de Bahr-Salamât quand il traverse le pays occupé par les Arabes +Salamât ; mais que, par ce nom, l’on ne veut indiquer que la partie de +l’Iro qui abreuve les Salamât, et non une rivière spéciale. Il en est de +même du Bahr Am-Teîmân. Du reste, l’Iro est un immense cours d’eau qui, +par époques, a une grande profondeur. Il décrit dans le Dâr-Goula un arc +de cercle très-étendu. Le Bahr-Râched ou rivière des Bény-Râched trace +aussi dans sa marche un arc de cercle. + +Une remarque importante à faire ici, et dont doivent tenir compte les +voyageurs, c’est que, excepté le Châry, il n’y a pas un cours d’eau qui +ait toute l’année une existence permanente et reconnaissable. L’Iro lui- +même, qui prend sa source à Ozoûm, à l’extrémité sud de la chaîne des +monts Marrah, dans le Dârfour, et qui a un trajet si long et si varié, +un lit si plein, si riche, si exubérant après les pluies, perd ensuite +ses eaux, entièrement, dans une grande partie de son cours. A certaines +époques de l’année, on est donc exposé, dans une exploration, à nier +l’existence d’un fleuve, d’une rivière, qui a une existence +intermittente, qui s’est desséché sur quelques points et pour quelque +temps. L’Iro, et à plus forte raison les autres cours d’eau plus faibles +que lui, restent, pendant une partie de l’année, sans avoir +d’embouchure ; ils se perdent en route et meurent dans les terres +desséchées et dans les sables. Les autres cours ont la même fin. Du +reste, après avoir quitté le Ouadây et être arrivé au sud du Dâr-Goula, +l’Iro diminue d’abondance peu à peu, et cette diminution, produite par +les pertes d’eau que fait le fleuve dans les terres altérées et demi- +sablonneuses qu’il parcourt ensuite, n’est plus, sur la fin de son +trajet, qu’un mince courant qui s’efface bientôt. En un mot, tous ces +cours d’eau sont de véritables torrents qui ne durent qu’un temps de +l’année. + +C’est probablement à cela qu’il faut attribuer les assertions diverses +des géographes sur l’existence et la non-existence du Misselâd ou Iro, +du bahr El-Ghazâl, du bahr El-Fitry, etc. L’Iro, le bahr El-Ghazâl et +plusieurs autres cours et torrents ont, à ce qu’il paraît, dans leurs +époques d’intumescence, leurs embouchures dans le grand lac Châry. + +Au Dâr-Heimât, la rivière d’Am-Teîmân, gonflée par les pluies, inonde la +contrée, à la manière du Nil en Égypte, et immédiatement après la +retraite des eaux ou l’imbibition dans le sol, on sème sur les terres +encore molles. + +La Rivière-Blanche ou bahr El-Abiad, entre le Katakau et le Barnau +proprement dit, a sa marche du sud au nord, et va se déverser avec l’Yéo +dans le lac Châry. Elle a un lit étroit, à peu près comme le canal du +Caire ; mais le cours en est extrêmement rapide. + +Toutes ces informations recueillies, par le cheykh El-Tounsy et moi, de +plusieurs individus du Soudan, ont dû trouver leur place ici, comme +n’étant pas indiquées dans le voyage au Ouadây. Ce sont autant de points +propres à provoquer et guider les recherches des voyageurs européens qui +auront, les premiers, le bonheur et l’honneur de voir ces contrées +encore vierges pour les explorateurs, ce monde central de l’Afrique, +fermé depuis tant de siècles : entreprise hérissée de mille dangers pour +qui ne saurait pas se préparer à un voyage aussi curieux, aussi +important, par quelques années de travail, par d’assez longues études de +la langue arabe, et ne contracterait pas les habitudes de toute nature +indispensables au succès de ces excursions[78]. + +Qui n’aura pas le viatique sacré de la langue arabe, la langue sacrée +des musulmans, qui ne se résoudra pas à se _musulmaniser_, comme moyen +de sauf-conduit, qui ne se décidera pas à se donner les apparences de +crédulité, de croyances, de sauvagerie même des musulmans du Soudan, ne +doit pas songer à se mettre en route ; qu’il reste chez lui. Même les +derniers voyages, ceux du major Denham au Mandarah, sont minces de +résultats. On voyage mal avec des habits rouges anglais. Il faut la +blouse du Fôrien, du Ouadayen, pour courir dans le Dârfour et le +Ouadây ; il faut se brunir le teint jusqu’au bronze foncé, pour ne pas +choquer trop rudement l’œil d’hommes noirs comme du charbon ; il faut +séjourner quelques saisons de suite à Kôbeih, à Tendelty, à Ouârah, pour +s’y lier avec des naturels du pays, avec des marchands, des négriers, +des chasseurs d’esclaves ; il faut tout cela, et, par conséquent, il +faut sauter à pieds joints sur nombre de nos répugnances européennes +(n’en déplaise à qui que ce soit), si vous voulez suivre un voyageur +indigène, un expéditionnaire ou chasseur aux esclaves, jusqu’aux limites +sud peut-être du Fertyt, jusque peut-être au delà des Djénâkhérah +idolâtres ; si enfin vous voulez savoir où sont les extrémités +méridionales du Soudan, ce que sont et où sont ces monts de Coumr que +l’on appelle Monts de la Lune. De plus, d’immenses intérêts de commerce +et de civilisation sont à étudier dans le voyage du Soudan. Quelle +magnifique gloire pour le patient et courageux voyageur, l’observateur +calme et éclairé, qui sacrifiera six, huit, peut être dix ans de sa vie +à se bien préparer à son excursion, et à explorer lentement, pour ainsi +dire pas à pas, cette Afrique centrale encore ignorée ! Et puis, il y a +à chercher les moyens d’effacer de dessus la terre ces voies de +souffrances et de hontes, par lesquelles on traîne chaque année tant de +milliers d’esclaves, c’est-à-dire tant de chair humaine à vendre sur les +marchés, ou bien à laisser morte en pâture aux bêtes féroces des +déserts. Il y a à introduire peu à peu, dans l’intérieur du Soudan, de +nouveaux goûts, de nouveaux besoins, afin de substituer de nouvelles +relations commerciales au commerce des esclaves, afin de ne pas laisser +enfouir dans le Soudan des masses de numéraire européen, masses énormes +qui dorment là sans profit, même pour leurs propriétaires. Il est +impossible, dit-on, de se figurer quelle quantité de grosse monnaie +d’argent est enterrée dans ces contrées ; là, tout le monde enfouit ces +pièces d’argent, tout le monde cherche à en avoir pour les enfouir. Nous +verrons plus loin qu’à la prise du trésor d’un sultan, on trouva un +cabinet presque entièrement rempli de ces monnaies. + +Que l’on travaille, que l’on réussisse à éveiller le goût de +l’industrie, ou au moins d’abord à faire naître des besoins nouveaux +dans la Soudanie, et on en exportera des masses d’or, qui se répandront +ensuite, sous mille formes différentes, et dans le monde européen et +dans le monde africain. Car, il est bon de le savoir, 12 à 15 millions +en or natif sortent annuellement du Soudan, pour s’embarquer sur les +navires européens qui touchent aux côtes occidentales de l’Afrique ; 20 +à 30 autres millions, encore en or natif, traversent tous les ans les +sables du Sahra pour venir sur les rives septentrionales de la +Mauritanie, et s’en aller de là, par mer, du côté de la Turquie, de la +Grèce, de l’Asie-Mineure, de la Syrie, et pénétrer jusqu’en Perse et +dans les Indes. Il y a environ quarante ans, il s’en importait au Maroc +seulement pour plus de 60 millions, dont la plus grande partie était de +la poudre d’or. En 1590, le Dâr-Tounbouctou payait au Maroc un tribut +annuel de 60 quintaux d’or. Tout cela peut s’écouler en Europe, si +l’Europe est assez habile, assez généreuse, pour faire pénétrer +graduellement son industrie en Afrique. Mais qu’on le sache bien, il +faut, avec ces pensées d’industrie, des idées de bien moral et de +civilisation ; car l’expérience est là pour témoigner que les seules +relations commerciales ne suffisent pas. L’Angleterre en a donné la +preuve ; elle n’a travaillé, sur les côtes de l’Afrique, qu’à faire du +commerce ; et les vues exclusives de commerce poussent à l’avidité, par +suite à l’égoïsme, à la ruse, à la déloyauté, même aux procédés brutaux. +Alors, insensiblement, ces relations s’affaiblissent, et, avec le temps, +finissent par mourir. + +« Les Anglais, dit M. Mac-Queen, n’ont rien fait, dans leurs rapports +avec les côtes de l’Afrique, pour le bien de l’Afrique ; rien fait pour +chercher à établir des communications utiles à la civilisation des +peuplades, même les plus développées et les plus intelligentes des bords +et du centre de l’Afrique. » + +Que la France profite de cet avis ; elle sait, aujourd’hui, rattacher à +des calculs d’intérêts matériels des pensées et des vues civilisatrices. +Maîtresse de l’Algérie, tenant en respect, sous sa férule, le Maroc +bâillonné, elle pourra bientôt songer à l’intérieur du Soudan, songer à +y faire passer des hommes capables qui, à la suite des caravanes, +commencent de généreuses et pacifiques explorations. Il ne sera pas dit, +nous l’espérons, que la France aura fait la conquête d’Alger pour le +seul plaisir de la conquête d’une province, pour avoir un bout de terre +de plus, mais bien pour servir aussi à des vues providentielles, au +développement et à la civilisation de l’Afrique, des États de la rive +septentrionale d’abord, et ensuite de la Soudanie : œuvre longue, sans +doute ! Mais qu’importe ? Gloire à qui la commencera, et à qui saura la +parfaire ! + +Si les voies commerciales sont les plus simples pour entreprendre +l’éducation des peuples de la Soudanie, il faut savoir d’abord ce qui +plaît à ces noirs, quels objets leur conviennent, afin de les leur +porter. Il y a lieu d’espérer que, par l’œuvre active de la France, la +civilisation, après avoir germé et s’être répandue dans l’Algérie, +suivra les caravanes commerçantes qui franchissent les longs sables du +Sahra et traversent les petites huttes de Ghadâmès, du Fezzân, les +tribus scénites des Toubou et des Touârik, et pénétrera jusqu’aux +centres du Soudan, jusqu’à ses limites les plus éloignées et les plus +inconnues. + +L’Algérie se calme, se pacifie ; les indigènes commencent à avoir +confiance en nous, à chercher la satisfaction de leurs intérêts dans les +relations pacifiques. Dès lors, la guerre doit bientôt se taire, +étouffer sa voix brutale, et rendre les bras nécessaires à la culture +des terres, à la construction des routes, des villages et des villes. Il +n’est pas loin le jour où des musulmans penseront à aller, comme +Français et comme marchands, explorer les contrées de la Soudanie, et +pousseront leurs pérégrinations commerciales jusque par delà les anciens +Garamantes, jusque dans l’Éthiopie intérieure. + +Mais, comme je l’ai indiqué tout à l’heure, il est nécessaire, pour +établir ces relations, pour faire de l’Algérie un entrepôt et un +comptoir de commerce et aussi une voie de transit de civilisation, il +est nécessaire de connaître ce qui plaît à ces peuples enfants de la +Soudanie ; les hochets, les grigris qui les ravissent d’aise, +chatouillent leur coquetterie et leurs goûts encore puérils. Et ces +hochets, ces grigris, seront les premiers moyens qui serviront à relier +le Soudan et l’Algérie. Les joujoux des enfants se changent peu à peu en +instruments d’œuvres plus sérieuses ; les enfants deviennent hommes. +Plus tard, à ces hommes, on ouvrira les sentiers du Seigneur, et la voix +du Précurseur criera dans le désert : _Vox clamantis in deserto : +Aperite vias Domini, et rectas facite semitas ejus_. + +Les musulmans de l’Afrique française, en portant aux noirs de la +Soudanie les produits industriels qu’aiment ces peuples encore presque +au berceau, leur parleront d’une nation que Dieu a envoyée pour eux sur +la terre d’Afrique, nation d’élite qui, heureuse de donner à manger à +ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, communie sous toutes les +espèces avec le monde entier, parce qu’elle est la grande basilique, le +sanctuaire où la sainte table est ouverte à tous les hommes, et où tous +reçoivent le pain de la vie, le vin de l’intelligence, le sel de la +sagesse. + +Par une suite nécessaire des essais d’éducation sur le littoral du nord +de l’Afrique et sur la Soudanie, on détruira, et d’intention et de fait, +le commerce des esclaves. On forcera les maîtres du pays à avoir pour +ces victimes le respect dû à des créatures du Dieu de miséricorde, à des +hommes, enfin, à rougir du mépris qu’ils ont pour ces malheureux enlevés +tous les ans par pillages et par coupes réglées comme les coupes des +forêts, pour en faire des troupeaux et les vendre aux autres pays de +l’islamisme ! Ce commerce, un des ulcères du mahométisme, est depuis +longtemps sous la réprobation des nations européennes les plus +éclairées. Du reste, déjà Mohammed-Aly, en frappant de droits élevés +l’importation des esclaves en Égypte, a cherché à entraver autant qu’il +l’a pu ce trafic déshonorant, quoique consacré par la religion et les +mœurs. + +Je sais bien qu’un bon nombre, que la majorité, si l’on veut, des +esclaves vendus hors du Soudan sont presque considérés, par leurs +maîtres, comme de nouveaux membres des familles au service desquelles +ils sont attachés, par cela même qu’ils deviennent une possession de ces +familles. On allègue en effet pour excuse du mal, pour donner le change +sur l’appréciation d’un acte aussi coupable et aussi avilissant, que les +esclaves mis en domesticité ont un sort plus heureux qu’ils n’auraient +jamais pu l’espérer dans leur pays. Singulière façon de s’absoudre d’un +crime ! + +Eh quoi ! ne sait-on donc pas combien de milliers de ces esclaves, +hommes, femmes, enfants, perdent la vie, pour quelques centaines qui +finissent par arriver en Égypte, au Maghreb, à Constantinople, dans +toutes les contrées où respirent des musulmans gouvernés par des +musulmans ? Il en meurt des milliers dans les ghazouah ou chasses qu’on +dirige sur eux pour les capturer ; des milliers dans les premiers +trajets qu’ils sont obligés de parcourir pour arriver dans les pays de +leurs ravisseurs ; des milliers pour s’acclimater dans ces pays et +s’habituer à un nouveau régime de vie, à des travaux inaccoutumés ; des +milliers pour fournir quelques eunuques ; des milliers pour sortir du +Soudan et traverser à pied les énormes déserts du Sahra ; des milliers +pour avoir à supporter le froid de la Syrie, de l’Asie-Mineure, de la +Turquie, de la Perse. Les femmes esclaves surtout meurent presque toutes +à un âge peu avancé. Négresses ou Abyssiniennes, elles atteignent +rarement quarante ans. A vingt ans elles sont déjà vieillies ; car +souvent, depuis l’âge de huit ou dix années, elles servent au +concubinage musulman. Et de tous les enfants qui naissent de ces +concubines, combien en reste-t-il ? Et de ceux qui survivent, combien +peu échappent aux maladies scrofuleuses ! + +Grâce à Dieu ! les deux nations qui ont la haute voix dans le monde, +qui, en raison de leur supériorité, l’une d’intelligence et de morale, +l’autre d’industrie, la France et l’Angleterre, ont pris et ont dû +prendre la police des nations arriérées, ont commencé à museler le +commerce des esclaves. Sur la Méditerranée, ce trafic est réduit à des +proportions minimes, c’est-à-dire qu’à peine quelques bâtiments +traversent cette mer, transportant des hommes, des femmes et des enfants +à vendre ; mais un assez grand nombre s’échappe par la mer Rouge, et le +commerce par terre a encore une activité dévorante. + +Le paganisme n’existe plus ou presque plus. Pourquoi l’esclavage, qui en +était une des faces, et la plus caractéristique, existerait-il encore +pour longtemps ? Comment Mahomet a-t-il conservé cette triste pratique ? +N’a-t-il donc pas vu que l’esclavage n’était un fait logique que dans la +religion de l’Olympe ? Mahomet, qui a voulu abattre le polythéisme et +proclamer l’unité de Dieu, ne s’est pas aperçu qu’il fallait tout +d’abord détruire l’esclavage du paganisme. En reconnaissant et +proclamant l’unité de Dieu, il fallait reconnaître aussi l’unité de la +création et l’unité de la famille humaine, issue d’un seul Père, d’un +seul sang et de la main de Dieu. + + PERRON. + +Caire, juillet 1845. + + +NOTA. Les mots et passages qui, dans ce Voyage, sont enfermés entre deux +parenthèses, sont presque toujours ou des explications de ma part, ou +des indications reçues oralement du cheykh El-Tounsy, et dès lors en +dehors du texte original arabe. Parfois, mais rarement, j’ai aussi +ajouté quelques mots de plus que ce qu’il y a dans le texte, afin de +rendre plus explicite l’intention ou la pensée de l’auteur. Dès que je +le pourrai, d’ailleurs, je publierai l’original arabe. Celui du _Voyage +au Dârfour_ est publié. + +Il aurait été curieux de joindre aux diverses dénominations locales +citées dans ce Voyage et dans le Voyage au Dârfour, les dénominations +correspondantes anciennes, grecques et romaines, d’indiquer en raccourci +les courses immenses qu’ont faites les Romains dans la Soudanie ; mais +ce travail, que j’avais commencé, se trouve exécuté dans la _Géographie +ancienne des États barbaresques, d’après l’allemand de Mannert_, par L. +Marcus et Duesberg (Paris, 1842 ; un volume). Malgré les différences que +présentent les noms des localités, on se reconnaîtra facilement ; il y a +quelques contradictions entre les données de notre relation et les +données consignées dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg. On verra, +par exemple, que le fleuve Châry, que ces auteurs font courir du nord- +ouest au sud-est, court, d’après mes informations, du sud au nord-nord- +est. Mais ces différences sont extrêmement peu nombreuses. + +On remarquera aussi, dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg, des +appréciations de distances par jours de marche, presque entièrement +semblables à celles que nous indiquons et conformes aux marches +actuelles des caravanes. Telle est, par exemple, l’évaluation du temps +que mirent, selon eux, Julius Maternus et Septimius Flaccus, avec leurs +troupes, pour aller du pays des Garamantes ou Phazanie, le Fezzân +actuel, par Ouârah, le Dârfour et le Dâr-Noûbah, jusqu’au Faz-Oglou. +Cette évaluation, prise en masse, est en analogie remarquable avec les +notions sommaires qu’offre à cet égard notre Voyage. + + * * * * * + + +[Note 74 : Prononcez en deux syllabes : _oua_ et _dây_. Prononcez _ây_ +comme dans l’interjection française _aïe_.] + +[Note 75 : L’n _italique_ indique le son fortement nasal de la lettre +qui la suit ; voyez le _Voyage au Dârfour_, page 484.] + +[Note 76 : Prononcez l’_r_.] + +[Note 77 : La lettre _n_ écrite en italique dans ce mot représente une +prononciation purement nasale, une _n_ prononcée, autant qu’on peut le +faire, par le nez.] + +[Note 78 : Voy. _Voyage au Dârfour_, avant-propos, page LXXXIII et +suiv.] + + + + + VOYAGE + + AU OUADÂY + + OU + + =DÂR-SÉLEÎH.= + + * * * * * + + PREMIÈRE PARTIE, OU PARTIE HISTORIQUE. + +[Décoration] + =CHAPITRE Ier.= + +Causes qui ont déterminé le cheykh El-Tounsy à passer du Dârfour au Dâr- +Ouadây. — Reclusion. Délivrance. — Départ du Dârfour. — Retards ; +guides ; traversée de l’espace qui sépare le Ouadây du Dârfour. — +Quantité d’animaux sauvages. — Entrée au Ouadây. — Formalités +singulières. — Bosses du courage. — Présentation à l’aguîd ou gouverneur +de la province de l’Est. — Envoyés du sultan. — Départ pour Abâly. — +Sorte de quarantaine. — Grand repas envoyé au cheykh par le sultan. — +Présents du cheykh au sultan et du sultan au cheykh. — Présent d’œufs de +pintade. — Accidents. + + +Après que mon père eut quitté le Dârfour, j’y restai encore sept ans et +quelques mois, et pendant tout ce temps je visitai une foule d’endroits, +me reposant sous tous les ombrages, rôdant de toutes parts, me mêlant +aux habitants, courant tantôt aux contrées de l’est ou de l’ouest, +tantôt au Sayd ou bien aux contrées d’où soufflent les vents du nord, +selon le sens de ce vers : + + + « Un jour à Hozoua et un jour à Akyk ; à Ozeib un jour, et un jour à + Kholeyça[79]. » + + +Partout où j’allai, je fus reçu chez les principaux personnages de +chaque pays. Je fréquentais tout ce que je rencontrais d’hommes de +quelque instruction ; j’examinais tout, grandes et petites choses ; à +quiconque me paraissait avoir quelques notions intéressantes, je +demandais la rosée de ses connaissances et la pluie de son savoir. +J’allais au-devant de tout ce qui pouvait me fournir quelque lumière. En +un mot, je fis tous mes efforts pour n’avoir rien à regretter en fait de +recherches et d’informations, pour connaître ce qui pouvait être de +quelque importance ou de quelque intérêt ; gouvernés et gouvernants, je +dirigeai mes investigations sur presque tout. + +Quand j’eus recueilli ce que je voulais recueillir, quand j’eus appris +ce que je désirais savoir, je pensai à prendre du repos et à me procurer +quelque peu d’or et d’argent. J’étais tranquille dans mon village, +occupé de mes spéculations agricoles, jouissant de ce que Dieu m’avait +fait acquérir, m’efforçant de m’assurer un certain bien-être, lorsque je +reçus de mon père une lettre dans laquelle il m’annonçait son prochain +départ du Ouadây pour Tunis. « Je me dispose, me disait-il, à aller +revoir ma mère, et je désire ne laisser au Soudan personne de ceux qui +me sont chers. Au reçu de cette lettre, hâte-toi de venir me rejoindre. +Mon intention est que nous partions tous ensemble. Emmène avec toi ta +famille et arrive promptement. Salut. » Je m’occupai immédiatement de +mes préparatifs de voyage ; ce fut l’affaire de quelques jours... Je ne +me doutais pas de ce que me réservait le destin. + +Je sors avec toute ma famille du village où j’étais établi, et je me +rends à Tendelty pour prendre ma permission de départ. Mais à mon +arrivée au Fâcher[80], j’apprends que le sultan du Ouadây, Mohammed-Abd- +el-Kérym-Sâboûn, marchait en armes contre le Dâr-Tâmah. Ce dâr, assez +considérable, est tout hérissé de montagnes, et est gouverné par un +sultan particulier qui relève du sultan fôrien. La nouvelle de cette +expédition venait d’être connue à Tendelty, et on disait que Mohammed- +Abd-el-Kérym voulait non-seulement envahir le Tâmah, mais encore le +Dârfour. Le sultan fôrien, Mohammed-Fadhl, informé des projets des +Ouadayens, avait senti son cœur frémir. Inquiet, agité, il ordonna de +suite les préparatifs de guerre, et fit annoncer à l’armée de se tenir +prête à partir dans quelques jours. Moi, de mon côté, j’allai me +présenter au sultan Fadhl, et je lui demandai la permission de me rendre +au Ouadây auprès de mon père. Fadhl fronça le sourcil, détourna la +tête ; l’air de tranquillité qu’il avait en s’entretenant avec son +conseil disparut. « Ton père, me dit-il d’un air sévère, est vraiment +singulier dans ses idées ; la manière dont il se conduit est +incompréhensible ; croit-il donc que nous ne devinions pas ses +intentions ! Pense-t-il m’en imposer sur ce qu’il veut faire pour le +sultan Abd-el-Kérym ? Il désire t’avoir près de lui et jouir de ta +présence ; c’est parce que son sultan Abd-el-Kérym s’avance contre nous +et va bientôt pénétrer dans mes États avec son armée. En t’appelant +auprès de lui, il veut te sauver de la poussière et des dangers des +combats. Eh bien ! non, tu ne partiras pas. Renonce à lui procurer cette +satisfaction. » + +En même temps, Fadhl ordonna au cheykh Abd-Allah-Dagaça de me garder à +vue jusqu’à ce que la guerre fût terminée. Abd-Allah-Dagaça avait +succédé à Mohammed-Kourra dans la fonction de père (_Voy._ le _Voyage au +Dârfour_). Abd-Allah me fit enfermer, moi et tous ceux qui devaient +partir avec moi, dans une demeure en face de la sienne. Il chargea dix +individus de sa suite de me garder. Mes dix geôliers vinrent, avec leurs +bagages, s’installer à l’entrée de ma prison et sous les bords du toit +de ma hutte. Il me fut défendu de passer seulement le seuil de ma +porte ; mais mes gens pouvaient aller et venir, s’éloigner pour me +procurer ce dont j’avais besoin. Pendant la nuit mes gardiens +alternaient deux par deux pour faire sentinelle. + +Dieu sait quelle tristesse s’empara de moi. Mille sombres pensées +occupaient mon esprit... Je parvins à me concilier l’amitié du chef de +mes gardiens. Je l’invitais à manger avec moi ; je le consultais sur ce +que je pouvais avoir à faire ou à craindre. Heureusement il avait une +certaine bonté naturelle, et je n’eus qu’à me louer de ses procédés et +de sa politesse envers moi. Lorsque je me levais, il se levait aussi par +honneur pour moi. Il s’empressait de me satisfaire en tout ce que je +désirais. Nous fûmes constamment dans ces relations d’égards et de +mutuelle amitié. + +Bientôt mes provisions s’épuisèrent ; de tout ce que j’avais préparé de +vivres pour mon voyage au Ouadây, il ne me restait plus rien. Je +demandai alors qu’on me permît d’envoyer quelqu’un au village où étaient +les terres qu’on m’avait données, et de m’en faire apporter de quoi +pourvoir à ma nourriture. On me refusa cette permission, grâce au faguyh +Mâlek lui-même. Il me fallut me décider à vendre quelques-uns de mes +esclaves ; dès lors ils me prirent en aversion, eux qui auparavant me +témoignaient le plus grand attachement. Une jeune esclave trouva moyen +de s’échapper de ma prison et ne reparut plus ; il me fut impossible de +savoir où elle s’était réfugiée. Je voulus sortir de jour pour aller à +sa recherche, mais on m’en dissuada. « Si tu sortais de jour, me dit un +de mes gardiens, ce serait te mettre trop évidemment en contravention +avec les ordres du sultan, et s’il venait à le savoir nous serions nous- +mêmes victimes de sa colère. Attends la nuit, attends que les habitants +de la ville soient rentrés chez eux, et je t’accompagnerai partout où tu +voudras ; je suis à tes ordres, à ta discrétion. » L’avis me parut sage, +je l’acceptai. A nuit close, je sortis avec cet homme et un autre de mes +gardiens. Je me rendis chez le faguyh Mâlek et je lui annonçai la fuite +de mon esclave ; j’avais les larmes aux yeux. Le faguyh parut prendre +part à ma peine ; mais il me blâma d’avoir quitté ma prison et m’accusa +d’imprudence. « Mon cher ami, me dit-il, si le sultan venait à apprendre +que tu es sorti sans sa permission, il te le ferait peut-être payer bien +cher, car tu sais combien il est irrité contre ton père. Du reste, si tu +as besoin de mon secours pour quoi que ce soit, dis-le moi, et je +m’empresserai de répondre à tes désirs. — Que faire ? lui répliquai-je, +tous les malheurs m’accablent en même temps. — Ne t’inquiète pas, sois +tranquille, je me charge de faire chercher partout ta belle esclave. — +Mais il y a encore autre chose : mes provisions sont épuisées et les +soucis ne me laissent de repos ni jour ni nuit. J’ai déjà été obligé de +vendre une esclave pour avoir de quoi nourrir mes gens. Est-il bien vrai +que le sultan me refuse la permission d’envoyer quelqu’un me chercher du +grain ? Je suis aux abois. — Je me charge de te faire accorder la +permission que tu désires, je te le jure par le Dieu de cette nuit +obscure. » Je témoignai ma reconnaissance à Mâlek, et je sortis content +de son accueil et de ses promesses. Je regagnai ma prison... J’attendis +quelques jours ; vaine attente. Ne recevant pas de nouvelles de Mâlek, +ni pour mon esclave perdue, ni pour la permission que je sollicitais, je +vis bien que le faguyh m’avait leurré et que ses promesses n’étaient que +mensonges et fausses couleurs. Je me décidai à lui écrire un billet, +dans lequel, après lui avoir exprimé mes vœux et mes respects comme un +fils à son père, je disais : « Les longueurs de l’attente engendrent le +désespoir. Le fait d’un bon musulman est d’accomplir ses promesses. Il y +a déjà quelque temps que j’attends l’effet de tes paroles, et je ne vois +pas que tu aies encore rien tenté de ce que tu m’as annoncé. Notre saint +Coran, le livre des principes immuables, dit : « O vous qui avez la +vraie foi, pourquoi dites-vous des choses que vous ne voulez pas +faire ? » Tu n’ignores pas que je suis à bout, que je n’ai ni vivres ni +argent. Ce que j’ai retiré de l’esclave que j’ai vendue, est maintenant +consommé, et je n’ai plus rien à manger, absolument rien. J’espère une +prompte réponse ; par là tu calmeras les angoisses qui me tuent. » + +Je fis porter cette lettre par un de mes gardiens ; il revint quelques +instants après et me remit un billet de Mâlek qui, après les politesses +d’usage, me disait : « On doit, en bonne prudence, mettre en réserve +tout ce qu’on peut, pour s’en servir au moment du besoin. Arrange-toi +comme tu l’entendras. J’ai demandé au sultan la permission que tu +désires ; mais ma demande a soulevé sa colère, l’a rendu furieux, et il +ne m’a pas donné de réponse directe. Attends que Dieu t’amène une +circonstance favorable ; sa providence veille à tout. Et puis, sache que +si tu n’étais pas du noble sang des chérifs, ton malheur eût été encore +plus grand qu’il n’est. Salut. » + +A la lecture de cette lettre, un feu subit se glissa dans mes veines, +mais il fallut me résigner, je n’avais rien de mieux à faire. Quelques +jours après, deux filles esclaves et un esclave mâle s’évadèrent de ma +prison. Je me repentis alors de n’avoir pas vendu précédemment tous mes +esclaves. J’étais désespéré de leur fuite et j’étais en proie à la plus +poignante inquiétude.... Toute correspondance cessa avec le faguyh +Mâlek ; je ne lui demandai plus rien. + +Il ne me restait qu’une esclave borgne qui avait été concubine de mon +oncle, une autre qui était la mienne, et deux esclaves mâles +_Sédâcy_[81]. Un matin, je ne trouvai plus ma concubine ; elle s’était +enfuie. Ce dernier coup me dérouta complétement ; et je fus comme +l’oiseau qui ne voit plus aucun moyen de s’échapper de sa cage. +J’appelai le chef de mes gardiens et je lui contai mes peines. Il +s’attrista, s’attendrit, soupira, gémit, tout en s’efforçant de me +consoler. A la nuit, je sortis pour aller trouver Mâlek et lui exposer +quelle était ma situation. Nous marchions depuis un moment, lorsqu’une +troupe de cavaliers se présenta tout à coup devant nous. Le sultan lui- +même rôdait pendant les nuits dans la ville, y distribuait des +patrouilles pour empêcher que des espions et des étrangers intrus ne +s’établissent en observation à Tendelty. Tout inconnu qu’on rencontrait +alors était tué sur-le-champ. Beaucoup d’individus furent ainsi mis à +mort. L’expédition des Ouadayens contre le Tâmah motivait aux yeux du +sultan la nécessité de ces rigueurs. + +Lorsque nous fûmes rencontrés par les cavaliers du sultan, un d’eux nous +cria : « Qui vive ? » Je répondis : « Le chérif, fils du chérif Omar de +Tunis. — Arrête, » me dit le cavalier ; le sultan approche. Je +m’arrêtai. La troupe du sultan vint en masse sur moi et m’entoura. Mon +compagnon, au premier bruit du pas des chevaux s’était enfui comme fuit +l’oiseau à tire-d’aile. Le sultan approche. Fort heureusement pour moi, +il avait avec lui un de ses vizirs avec lequel j’étais intimement lié +d’amitié ; c’était Soleymân Tyr. Le sultan s’arrête : « Qui es-tu ? me +dit-il. » Le cavalier au qui-vive duquel j’avais répondu, et qui me +connaissait, dit aussitôt : — « C’est l’homme dont le père est au +Ouadây. — Qui t’a fait sortir à cette heure-ci ? » me dit le sultan. +J’expose alors mes doléances au prince ; je lui parle de la perte de mes +esclaves et de tout ce que je possédais. Les dents me claquaient de +peur. « Mais, reprit le sultan, est-ce que je ne t’ai pas mis sous la +surveillance d’une garde ? — Oui, prince ; et de là sont venus ma peine +et mon malheur. On me tient en prison, mais on laisse fuir mes +esclaves ; il ne m’en reste plus. J’ai voulu profiter des ténèbres pour +sortir, et j’allais chez Mâlek lui exposer mon état de gêne et de +détresse, espérant qu’il en instruirait Votre Majesté et qu’alors vous +m’accorderiez ma grâce et ma délivrance, ou que vous ordonneriez ma +mort. Car mourir me sera plus doux que de vivre ainsi dans les +angoisses. — Comment cela ? — Prince des croyants ! je n’ai plus rien, +ni provisions, ni esclaves ; j’ai passé plusieurs jours sans manger. +J’ai tellement souffert de la faim que je ne puis plus avoir de sommeil. +Dans un moment de fièvre, j’ai dérobé une poignée de doukhn du picotin +d’un âne, et je l’ai dévoré comme ferait une bête de somme. Je suis au +désespoir ; le malheur me tient les deux mains appliquées sur la +poussière. » Alors Soleymân Tyr s’approche du sultan et lui baisant les +genoux : « Que Dieu, lui dit-il, donne gloire à notre souverain ! +Prince, cet homme n’a point mérité un tel châtiment ; il est pour moi +comme un frère. Votre grandeur sait qu’il est chérif ; et vos aïeux, +ainsi que vous, honoraient les chérifs, les traitaient avec bonté et +bienveillance. Nous supplions votre grandeur de ne pas rendre mon ami +responsable de la faute de son père ; jetez plutôt sur lui vos bienfaits +et rendez-lui vos faveurs. » + +A ces paroles, le sultan, entraîné par un élan de bonté et saisi d’un +généreux mouvement : — « Nous supprimons tes gardes, me dit-il ; nous te +rendons libre ; mais nous ne te permettons de partir de Tendelty que +lorsque nous serons bien assuré que le sultan du Ouadây a renoncé à nous +faire la guerre, et lorsqu’il sera de retour dans ses États. » + +Ces paroles me rappelèrent à la vie et calmèrent mes soucis : je conçus +l’espoir de voir bientôt cesser mes souffrances, et j’ajoutai : — « Je +prierai encore Votre Majesté de me permettre de retourner à mes +propriétés pour y prendre de quoi vivre. J’ai enduré tout ce qu’on peut +endurer ; les parfums sont pour la nuit des noces, non pour les autres +nuits (c’est-à-dire, ce que je désire, ce ne sont point les parfums +après la nuit de noces, mais le simple nécessaire). Accordez-moi cette +grâce, en attendant que vous me permettiez de partir. Dieu vous gardera +glorieuse rémunération. » Le sultan acquiesça à ma demande : — « Je te +donne, dit-il, main libre sur tes propriétés. » + +Je m’en retournai plein de joie, heureux d’avoir atteint mon but et +d’être délivré de ma prison ; depuis le commencement de ma captivité, il +s’était écoulé plus de quatre mois. Je savourai les douceurs du calme +après les amertumes de la crainte et de la douleur, et je me dis : +« Ainsi se vérifie cette parole de notre saint Prophète : « Si la +tristesse se glisse dans le trou du lézard, le contentement l’y suit et +finit par le décider à sortir. » Et aussi cette parole du Dieu Très- +Haut : « Avec une peine vient une consolation, puis une autre +consolation encore, » C’est en ce sens que le divin Prophète a dit : +« Toute peine sera chassée par deux joies. » (Voyez note 1.) + +Je passai la nuit dans le calme le plus parfait. Le lendemain, un +Falganâouy vint me trouver de la part de l’Ab-Cheykh Dagaça. Il emmena +mes gardiens, et je fus débarrassé enfin de leur importunité. + +Dans la matinée du même jour, j’allai chez le faguyh Mâlek et je lui +annonçai ma délivrance. Mâlek m’en témoigna sa satisfaction, m’en +félicita ; mais, dans le cœur, il était mécontent et tout à fait +déconcerté. + +J’envoyai ensuite, au village où j’avais mes propriétés, chercher du +grain et des provisions pour moi et mes gens. Je demeurai au Fâcher +jusqu’à l’époque à laquelle les pluies tombent par torrents. Alors, je +reçus l’ordre de me rendre à Abou-l-Djoudoûl et d’y rester. Je partis +immédiatement de Tendelty et je rentrai dans mon ancienne demeure. Je me +remis à cultiver mes terres, surtout à semer du doukhn, qui est la +principale nourriture des Fôriens. Mes semailles réussirent à merveille, +et chacun me présageait une abondante récolte. Mes champs étaient +superbes et faisaient envie à tout le village. + +Quelque peu avant l’époque de la moisson, j’eus la visite d’un roi assez +élevé du Dârfour ; il m’engagea avec instance à le suivre dans un voyage +qu’il allait faire, et à être son compagnon intime pendant tout le temps +qu’il serait hors de son pays. Je me laissai séduire par ses belles +paroles. Je partis donc d’Abou-l-Djoudoûl dans l’espoir de me concilier +la bienveillance de ce roi, et comptant qu’il serait fidèle à ses +promesses. Après un jour de route, nous arrivâmes dans un pays où il +avait plusieurs parents, et nous y passâmes la nuit. On retint encore le +roi le jour suivant, et on le régala d’un repas des plus recherchés ; le +roi me comblait d’égards et de politesses. Si j’appelais pour demander +quelque chose, il me répondait : « A tes ordres. » Nous fûmes comme en +une fête continuelle. Je respirais la joie et le plaisir lorsque, +subitement, nous arriva un des courriers ou huissiers ordinaires du +sultan, et appelés en fôrien _Falganâouy_. Il salue le roi et les +assistants, et dit : « Qui de vous est le fils du chérif Omar ? — Moi, +répondis-je, pour te servir. — Le sultan te demande ; prends la peine de +venir au Fâcher. — Volontiers. » Je fus tout surpris et troublé de cet +ordre ; on s’aperçut de mon émotion. Le roi me dit alors : — « Pourquoi +cette crainte, ce trouble ? — C’est que j’ignore pourquoi le sultan +m’appelle. — Alors, pourquoi prendre de l’inquiétude ? Il n’y a pas là +sujet de te tourmenter. » (Voyez note 2.) + +Quand la nuit fut close, je sortis comme pour un besoin naturel ; mais +j’allai commander à mon esclave de seller de suite ma monture, de la +conduire hors du village et d’attendre que je vinsse. L’esclave obéit. +Je tins secret mon projet de départ, et lorsque tout le monde fut +couché, j’allai rejoindre mon esclave ; j’enfourchai ma monture et nous +nous mîmes en marche. Nous pressâmes le pas, et avant le jour, nous +étions à Abou-l-Djoudoûl. Arrivé chez moi, on m’annonça que le +Falganâouy avait passé la nuit précédente à la maison. Je pris des +provisions, je donnai mes ordres chez moi, je me remis sur une autre +monture, je forçai le pas, et j’allai jusqu’à Tendelty sans m’arrêter. +Je me rendis de suite à la demeure de Mâlek ; je demandai et j’obtins la +permission de me présenter à lui. Il me fit l’accueil le plus gracieux, +puis : — « Le sultan notre maître, me dit-il, consent à ton départ ; tu +es libre ; il te laisse à cet égard les coudées franches ; mais il ne +t’accorde qu’un délai de huit jours pour te préparer. Retourne chez toi, +prends vite ta famille et pars à tire-d’aile. — Mais, lui dis-je, j’ai +mes champs ensemencés, et nous sommes à la veille de la moisson ; est-ce +que le sultan ne me laisserait pas le temps de faire ma récolte ? — +Écoute-moi. Le sultan notre maître va envoyer le faguyh Ahmed-Abou- +Sârrah en ambassade au sultan du Ouadây ; le faguyh sera chargé de +présents pour le prince Ouadayen. L’intention de notre maître est que tu +partes avec cette expédition. Si tu veux profiter de la circonstance, +prépare-toi de suite et pars. Songes-y bien ; si tu manques cette +occasion, il ne faut plus espérer de sortir du Dârfour, et tu auras pour +toujours le regret de ne t’être pas rendu aux désirs et aux ordres de +ton père. Quant à ce que tu me dis de tes moissons, cela ne me semble +pas un motif plausible pour prolonger ici ton séjour. Du reste, tu as +assez d’intelligence pour te conduire : choisis ce qui te conviendra. — +Je t’obéis comme un fils ; car tu es pour moi comme un père. Tes avis +sont ma règle de conduite, et ta bienveillance est l’ombre où je me +plais. J’ai besoin des lumières de ta prudence, et c’est d’après tes +conseils seuls que je me déciderai. — Mon fils, me dit-il, je te parle +en toute sincérité. Si tu as réellement dessein de partir, confie-toi à +la garde de Dieu. Prononce-toi ici devant moi ; il faut que je sache de +suite ta résolution ; je dois en informer immédiatement le sultan mon +maître. — Je pars ; c’est une affaire résolue. Et puis, Ahmed-Abou- +Sârrah est un excellent homme, qui me traitera comme son enfant. — Alors +donc, fais tes préparatifs, et demande à Dieu de te préserver de toute +malencontre et de tout accident. » + +Je quittai Mâlek ; je me rendis aussitôt à Abou-l-Djoudoûl, et je +disposai tout mon monde à partir. Je renonçai à profiter de mes +récoltes ; je les laissai sur pied. Ce sacrifice était assez pénible, +car à ce moment la vente pouvait être lucrative. En présence de témoins, +je les abandonnai en toute propriété à un de mes serviteurs appelé Abd- +Allah-Djourâb. + +Je sortis d’Abou-l-Djoudoûl avec toute ma famille, et je retournai au +Fâcher. J’allai chez Mâlek qui, aussitôt que j’entrai, me remit une +permission de voyage signée du sultan, et me recommandant à tous les +chefs des pays que nous avions à traverser. Nous eûmes des ordres +particuliers pour le gouverneur de la province de l’Ouest par laquelle +nous devions sortir du Dârfour. Il était enjoint à ce gouverneur de nous +accompagner avec ses soldats jusqu’à ce que nous fussions tous en lieu +de sûreté. — « Prends cet ordre, me dit Mâlek, et va de suite trouver +Ahmed-Abou-Sârrah ; il t’attend à Kebkâbyéh. » Je pris le papier, je +remerciai Mâlek, et je lui fis mes adieux. + +Le lendemain matin j’étais en route. J’arrivai en deux jours au +Kebkâbyéh. Je descendis à Sarf-el-Deddjâdj pour voir Syd-Ahmed, le +jeune, fils de Syd-Ahmed-Bédaouy, avec lequel j’étais venu du Caire. Je +restai chez lui une douzaine de jours, en attendant que nous eussions +réuni assez de voyageurs pour le Ouadây. Nous partîmes ensuite, nous +dirigeant sur la province de l’Ouest, c’est-à-dire sur la province des +Maçâlyt ou Maslât. Nous y arrivâmes après cinq jours de voyage. Le +sixième nous étions chez le roi de la province. Nous lui montrâmes notre +firman ou ordre du sultan ; il nous reçut bien, et nous promit de nous +accompagner avec ses troupes et de ne nous quitter que lorsque nous +serions hors de tout danger. Mais cette promesse fut comme la parole de +Dieu à Moïse, fils d’Amrân, que Dieu retint pendant trente jours. (Dieu +dit à Moïse : « Tu veux aller sur le Sinaï ; mais, auparavant, jeûne +pendant trente jours ; ensuite je t’y conduirai. ») + +Nous exposâmes au gouverneur que trente jours de retard étaient un trop +long délai, et que nous craignions de voir nos provisions s’épuiser en +pure perte. — « Je dois, nous répondit-il, vous indiquer le véritable +motif de ce retard. Je suis occupé pour tout ce temps, et je ne puis, à +présent, vous conduire jusqu’où vous désirez. S’il vous convient +d’attendre, attendez tranquillement ; sinon, ne comptez pas sur moi. » +Alors nous le flattâmes, nous cherchâmes à l’amadouer, comme on cherche, +en certains pays, à calmer les chameaux fougueux (mot à mot, nous lui +roulâmes doucement le toupet et le poil du garrot). Mais il demeura +rétif et ne voulut rien entendre. Le voyant si résolument décidé à s’en +tenir à son délai mosaïque, nous dûmes nous résigner, et nous +attendîmes. Quand les trente jours furent écoulés, nous priâmes notre +homme de mettre fin à nos ennuis. Il nous remit encore à trois jours. +Nous ne savions pas que nous avions à faire à un homme de mauvaise foi, +à un madré personnage qui se jouait de nous. Trois fois trois jours se +passèrent, outre les trente. Nous perdions patience ; nous résolûmes de +nous en retourner. Alors il gronda, s’emporta, nous fit mille +lamentations, mille histoires, et inventa mille prétextes spécieux afin +de motiver ses retards. — « Pour cette fois, ajouta-t-il, dans trois +jours, sans remise, nous partons. Dieu est l’espoir de tous, il lèvera +mes embarras. » + +Nous consentîmes encore, quoique à contre-cœur, à attendre. Après les +trois jours, nous nous présentâmes chez notre gouverneur et nous lui +dîmes : — « L’honnête homme exécute ce qu’il promet ; les nuages donnent +la pluie après le coup de tonnerre. » Enfin cette fois il se mit en +route, suivi de quelques troupes et de ses gardes. Il marcha ainsi avec +notre caravane pendant trois jours qui, grâce à ses soins et à ses +attentions pour nous, furent comme une fête, un rêve. Le quatrième jour, +nous nous arrêtâmes dans une de ses terres, à l’extrémité de sa +province. Il y passa une semaine entière à ramasser encore des soldats, +cavaliers et fantassins. Nouveaux embarras, nouveaux retards ; nous +craignîmes encore une fois de voir le voyage différé. + +Cependant une foule d’individus se rendirent à son appel ; ils +affluaient de tous côtés, ils formèrent bientôt une sorte d’armée ; la +campagne en était couverte. Lorsqu’il eut tout son monde réuni et qu’il +crut l’escorte suffisante en nombre, il donna l’ordre du départ et on +chargea les bagages. + +Nous nous mimes en route dans la matinée ; nous étions placés au centre +de cette armée qui marchait serrée en une seule masse. Nous débouchâmes +bientôt sur les terres inhabitées qui séparent le Dârfour et le Dâr- +Ouadây, et qui sont la ligne de démarcation entre ces deux États. Nous +rencontrâmes une quantité innombrable de bêtes sauvages, de lièvres, de +gazelles, d’éléphants. Les lièvres épouvantés couraient se jeter au +milieu même des soldats, se lançaient en aveugles de tous côtés, +arrivaient tout fatigués à travers nos gens qui les tuaient presqu’à +leurs pieds. Un bon nombre de gazelles et d’autres animaux, surpris et +déroutés, furent tués sans grand’peine. On giboya ainsi jusqu’au moment +de la forte chaleur du jour. Alors le roi campa à l’ombre des arbres, et +nous suivîmes son exemple. On se mit à faire rôtir le gibier, puis on +mangea. Le repas fini, on reprit la marche. Mais, quelque peu de temps +après, notre roi ou gouverneur s’arrêta et se disposa à retourner sur +ses pas. Moi seul j’osai m’opposer à son dessein. — « Si tu t’en +retournes, lui dis-je, nous nous en retournons avec toi ; nous ne +resterons pas ici sans escorte, au milieu de cette solitude. » Il +chercha à s’excuser, toujours sous prétexte de nombreuses occupations. — +« Ce que tu dois faire actuellement, répondîmes-nous, c’est de pourvoir +à notre sûreté. » Alors il nous donna un individu de sa suite pour +guide, avec une escorte de cinquante à soixante cavaliers, et il lui +recommanda de nous accompagner jusqu’à ce que nous fussions en lieu de +sûreté et que nous lui dissions de nous quitter. Il appuya fortement sur +l’injonction qu’il exprimait à notre nouveau guide. Nous dîmes adieu au +roi, qui aussitôt tourna bride et s’éloigna. Notre guide nous escorta +jusqu’après l’_asr_, c’est-à-dire environ quatre heures après midi ; +alors il voulut s’en retourner. Nous nous y opposâmes. Nous eûmes beau +lui répéter qu’il ne devait pas nous quitter sitôt, que nous n’avions +aucun moyen de défense, et que si nous rencontrions seulement quatre +hommes bien armés c’en était fait de nous et de tout ce que nous +avions ; que si malheur nous arrivait, notre sang lui retombait sur la +tête ; nos paroles furent sans effet. — « Voyez donc, nous répondit-il, +vous êtes tout près des terres cultivées du Ouadây, et nous, dans notre +retour, nous avons à craindre d’être dépistés par des Ouadayens, nous, +leurs ennemis ; s’ils nous aperçoivent, il s’ensuivra une attaque, du +sang sera versé, et vous en serez la cause. » Nous le conjurâmes au nom +de tous les saints, de tous les prophètes ; nous fîmes tous nos efforts +pour le fléchir, pour le décider à nous accompagner encore. Il céda ; +mais à peine nous eut-il escortés un quart d’heure, que lui et son +escouade s’arrêtèrent tout d’un coup, et alors il nous dit : — +« Maintenant je n’avancerai pas un seul pas de plus. » Et il nous jura +que jamais il n’avait conduit aussi loin ses soldats en escorte. Il nous +donna un guide, reçut nos adieux, et rebroussa chemin au galop, lui et +sa troupe. La peur s’empara de nous ; chaque buisson, chaque bouquet +d’arbres, nous semblait être des hommes ; l’inquiétude nous aveuglait ; +la nuit approchait ; nous n’avions plus une goutte de sang dans les +veines, tant nous étions terrifiés. + +La nuit nous surprit dans une forêt. Nous fîmes agenouiller nos +chameaux. Pour tenir les lions à distance, nous nous hâtâmes d’amasser +du bois et d’allumer des feux autour de nous. Nous passâmes la plus +triste nuit du monde ; nous fûmes constamment sur le qui-vive. Il n’y +eut que quelques cervelles brutes qui purent dormir ; les rugissements +des lions, les hurlements continuels des loups et des hyènes nous +assaillaient les oreilles. + +Nous vîmes dans ces forêts une quantité incroyable d’éléphants. Les +dents d’éléphant, jaunies par le soleil, et déjà nuancées au noirâtre, +étaient semées de tous côtés ; nous en remarquâmes d’énormes, dont une +seule eût pu faire la charge d’un bon chameau. Nous en vîmes d’autres +fendues en deux ou largement crevassées, et toutes en nombre +incalculable. + +Durant la nuit, nous fîmes bonne garde pour nos hardes et pour notre +sûreté personnelle. Le lendemain, avant le lever du soleil, nous avions +déjà chargé nos bagages, et bientôt notre caravane commença à allonger +le pas en se balançant. Après environ trois heures de route, nous +entrâmes sur un terrain qui nous parut être un terrain cultivé ; alors +notre guide nous déclara qu’il lui était impossible de passer outre. +Nous lui dîmes adieu, et il partit à grands pas, tremblant pour lui- +même. + +Nous marchions depuis à peu près un quart d’heure, lorsque tout à coup +nous voyons venir droit à nous une troupe de cavaliers, armés de toutes +pièces, portant lances à large fer et javelots en main. Ils nous lancent +leurs javelots ; nous nous arrêtons : — « Paix ! paix ! leur crions- +nous ; nous sommes de simples voyageurs, vos hôtes. — Ne bougez pas, +répondent-ils ; restez-là : attendez que nous envoyions informer le +gouverneur. » + +Nous nous étions arrêtés au soleil ; nous ne pûmes pas même aller +jusqu’à l’ombre de quelques arbres qui se trouvaient à peu de distance +de nous. Nous mîmes pied à terre et nous nous assîmes à l’ombre de nos +chameaux. Les cavaliers ouadayens se postèrent en face de nous, et ne +nous permirent ni d’avancer ni de reculer. Ils dépêchèrent de suite un +des leurs au gouverneur en question. Une demi-heure après, ce gouverneur +ou roi parut accompagné d’une dizaine de cavaliers. Chaque cheval +portait au cou une clochette qui rendait un son très-aigu. La troupe +s’approcha assez près de nous ; les cavaliers descendirent de cheval, se +mirent à l’ombre d’un arbre, et nous appelèrent à eux. Nous nous +avançâmes, et lorsque nous fûmes vers eux, un des cavaliers se porta un +peu en avant de ses compagnons et nous dit : « Le roi vous salue. » Il +est d’habitude qu’un roi ouadayen ne s’adresse jamais directement à ceux +qui se présentent à lui ; il ne communique avec eux que par +l’intermédiaire de quelqu’un de sa suite. Nous rendîmes le salut, et le +même cavalier nous dit : — « Le roi demande qui vous êtes, d’où vous +arrivez, et ce que vous venez faire ici. — Nous arrivons du Dârfour. +Notre caravane se compose de marchands, d’un envoyé du prince du Dârfour +et d’un autre individu, simple voyageur, le chérif, fils d’Omar, de +Tunis. » + +On écrivit nos noms sur un papier ; le roi remonta à cheval, partit avec +cinq de ses cavaliers, et laissa près de nous les cinq autres, avec les +premiers qui étaient venus à notre rencontre. En s’éloignant le roi nous +dit : — « Restez ici jusqu’à ce que vous receviez mes ordres. » + +Nous fîmes agenouiller nos chameaux et nous nous assîmes à l’ombre d’un +arbre. Nous demandâmes de l’eau, nous bûmes et nous attendîmes pendant à +peu près deux heures ; puis nous vîmes venir une poignée de cavaliers, +et nous entendîmes les clochettes cliqueter au cou de leurs chevaux. Ces +cavaliers étaient vêtus d’une sorte de long et large vêtement, comme le +_beddâouy noir_ des femmes fellâh d’Égypte[82] ; ils étaient nu-tête. +Chacun d’eux avait, un peu en arrière de chaque oreille, un renflement +analogue en quelque sorte à un bubon de pestiféré. Ces renflements sont +produits artificiellement par le moyen de ventouses que l’on applique +derrière les oreilles, et dont on aspire fortement l’air avec la bouche +afin de faire gonfler la peau le plus qu’il est possible. Ensuite on +enlève ces ventouses ou _cornes_[83], on saisit avec les doigts la peau +tuméfiée, et à l’aide d’une espèce de rasoir grossier on pratique deux +courtes incisions semi-lunaires à peu de distance et en face l’une de +l’autre, puis on coupe et abat le lambeau de peau compris entre les deux +concavités des incisions ; on fait, sans désemparer, l’ablation de +quatre ou cinq petits lambeaux derrière chaque oreille ; on réapplique +ensuite les ventouses et on en aspire l’air ; on laisse écouler une +bonne quantité de sang et on les enlève, mais on s’abstient de toute +pression sur les gonflements, soit avec la main, soit de toute autre +façon ; on se contente de placer du coton sur les petites blessures, et +alors le sang s’arrête, retenu dans les parties tuméfiées, y maintient +une tumeur assez dure, et de là il résulte une saillie mastoïdienne, +comme une glande. Les Ouadayens attachent une grande importance à ces +tubérosités, qu’on peut appeler _bosses du courage_ ; qui ne les a pas +est réputé lâche, est moqué et repoussé de tout le monde. En langage du +pays, ces tumeurs portent le nom de _dauma_, par comparaison avec le +fruit du _daum_ (ou _doummogl_)[84]. Le Ouadayen méprise les étrangers +parce qu’ils n’ont pas, comme lui, de dauma. — « Ce sont tous des +poltrons, des lâches, dit-il ; s’ils avaient de la bravoure ils auraient +des dauma. » Les Ouadayens sont persuadés que là est le siége de leur +courage, et que le courage de tout étranger, quel qu’il soit et quoi +qu’il fasse, n’est rien auprès du leur. + +Tous les cavaliers qui vinrent à nous étaient tête nue, comme je l’ai +dit, excepté leur chef, qui avait une _taky_ ou _arakyeh_ noire (calotte +de toile noire). Il avait aussi sur les épaules un _milâieh_, appelé au +Ouadây _malhaf_ (couverture)[85]. Arrivés à une certaine distance de +nous, les cavaliers mirent pied à terre et nous ordonnèrent de nous +approcher. Nous approchâmes, et alors leur chef nous dit : — « L’aguîd +(gouverneur) mon maître vous salue. » Nous répondîmes au salut et nous +fîmes des vœux pour le chef de la troupe et pour le sultan. Ensuite le +chef nous demanda : — « Qui êtes-vous ? que venez-vous faire dans ce +pays-ci ? » Nous répondîmes comme aux premières questions qu’on nous +avait adressées. Après cela le chef nous appela par nos noms l’un après +l’autre, et écrivit de nouveau chaque nom à part, avec l’indication de +ce que chaque voyageur avait en chameaux, en marchandises, la +désignation du pays et de la tribu de chacun, et l’énoncé de ce que +chacun de nous venait faire au Ouadây. Cela terminé : — « Reposez-vous à +l’ombre, nous dit le chef ouadayen, lorsque la grande chaleur sera +passée vous vous rendrez avec nous chez l’aguîd. — Nous sommes à vos +ordres, répondîmes-nous. » + +Nous nous mîmes à l’ombre, nous mangeâmes, nous bûmes, nous fîmes une +sieste, et quand l’ardeur du soleil fut baissée, les ombres étant déjà +allongées, on nous dit de monter nos chameaux. Les Ouadayens se +placèrent autour de nous et nous partîmes au grand pas. A la chute du +jour nous arrivâmes à la résidence de l’aguîd. La demeure de l’aguîd +avait une sorte de cour presque aussi grande que la place de Roumeileh +au Caire[86]. On nous fit ranger sur un côté de la cour. Nous fîmes +agenouiller nos chameaux, nous mîmes en ordre nos hardes et nos +fardeaux, et peu après on vint nous appeler pour nous présenter à +l’aguîd. Nous nous levâmes, et on nous conduisit vers la hutte +principale, au centre de l’enceinte. On nous fit asseoir par terre +auprès d’une sorte de cloison en roseaux de marhabeîb. Un individu parut +et nous dit : — « L’aguîd vous salue. » Nous rendîmes le salut, et +l’aguîd lui-même nous dit, de derrière la cloison qui le séparait de +nous : « Qui êtes-vous ? que venez-vous faire au Ouadây ? d’où venez- +vous ? quelles marchandises apportez-vous ? » Nous répondîmes à ces +questions comme nous avions déjà répondu. Ensuite il nous demanda quels +étaient le nom, le pays, la famille et les marchandises de chacun de +nous ; quel motif personnel amenait chaque individu de notre troupe au +Ouadây. Nous satisfîmes à toutes ces questions. Et l’aguîd ajouta : — +« Soyez les bien-venus ; vous êtes les hôtes du sultan notre maître. +Retournez à votre place. Je vais envoyer au sultan la nouvelle de votre +arrivée ; attendez la réponse. » + +Nous retournâmes auprès de nos chameaux et de nos hardes. Au même +instant, l’aguîd ordonna à un cavalier de se préparer à partir, et il +lui remit une lettre pour le sultan, avec l’état de nos noms enfermé +dans cette lettre. Le cavalier partit. Nous attendîmes son retour +pendant sept jours. Tous les soirs l’aguîd Djâb-Allah (tel était son +nom) nous faisait servir à manger. Djâb-Allah était l’aguîd El-Sabâh, +c’est-à-dire gouverneur de l’Est ou de la province de l’Est. + +Le huitième jour après le départ de l’envoyé, arriva une troupe de +cavaliers précédée de cet envoyé même. Ils avaient un tambourin en bois, +de la longueur du _koûbeh_ ou _daraboukkah_ d’Égypte, et dont le son +s’entendait à une très-grande distance ; ils avaient aussi des +trompettes ou conques droites longues d’au moins trois coudées (environ +deux mètres) et donnant un son rauque et sauvage. En approchant du +village la troupe fit hurler sa musique, tambourin et trompettes. +L’aguîd Djâb-Allah, avec tous ses gens, alla au-devant de la troupe et +la reçut, puis la conduisit avec lui à sa demeure. Les clochettes +suspendues au cou des chevaux cliquetaient. Chaque cavalier avait son +cheval couvert d’une sorte de housse en peau rouge. Cette partie du +harnachement était la même pour le cheval de l’aguîd et pour celui du +roi qui accompagnait la troupe. + +Une fois arrivés chez Djâb-Allah, tous les cavaliers descendirent de +cheval, et allèrent s’asseoir par terre à quelque distance. Un moment +après, ils nous firent dire d’approcher ; nous obéîmes, et nous nous +assîmes en face d’eux. Alors un individu de la troupe nous dit : « Le +sultan vous salue. » Nous répondîmes à ce salut, nous récitâmes le +fâthah (chapitre d’introduction du Coran) comme prière, et nous fîmes +des vœux pour la prospérité et le succès des armes de Sa Majesté +Ouadayenne. Ensuite le kamkolak Nâcer nous dit : « Qui êtes-vous ? d’où +venez-vous ? que venez-vous faire ici ? quelles marchandises avez- +vous ? » Nous répondîmes encore comme auparavant. Nâcer écrivit nos +réponses et les collationna avec les états qu’avaient dressés l’aguîd et +ceux qui, avant lui, nous avaient interrogés. Après avoir vérifié +l’identité de ces pièces, il nous recommanda de nous tenir prêts à +partir le lendemain matin. Nous passâmes tranquillement la nuit ; et le +jour suivant, dès le matin, nous étions en marche. Le kamkolak et la +troupe de cavaliers nous accompagnèrent. Nous voyageâmes deux jours et +le troisième, au coucher du soleil, nous arrivâmes à Abâly, lieu où l’on +met en expectation les voyageurs qui viennent d’un pays étranger au +Ouadây. On les garde là, pendant trois jours, comme en quarantaine. +C’est une imitation des quarantaines d’Europe et de celles qu’on exige +aussi aujourd’hui en Égypte. Mais au Ouadây, le but en est presque +insignifiant ; ce n’est guère qu’une vieille habitude conservée comme +héritage du passé. + +Nous fîmes agenouiller nos chameaux à Abâly. Ainsi séquestrés, nous nous +résignâmes à notre sort. Environ une heure et demie après le coucher du +soleil, arriva mon oncle Zarroûk ; il avait su que j’étais venu avec +Ahmed-Sârrah ; mais mon père était parti pour Tunis, n’espérant plus de +me voir arriver au Ouadây. Zarroûk avait demandé au sultan la permission +de me retirer immédiatement d’Abâly, et le sultan avait consenti. +Zarroûk s’était hâté de venir me rejoindre ; de suite il me fit charger +mes chameaux et m’emmena à une maison qui appartenait à mon père et qui +était située à quelques minutes seulement d’Abâly... Une bonne nuit de +sommeil me fit oublier la fatigue. + +Le lendemain matin, je remarquai la couleur rouge des murs de la +maison ; je me rappelai alors le sableur Ishâc du Dârfour et ses +merveilleuses prédictions. Zarroûk prépara en mon honneur un repas de +bien-venue. Il invita un bon nombre de convives ; la réunion fut +complète. Le soir, on nous apporta de la part du sultan de quoi faire un +véritable banquet, les mets les plus recherchés du Ouadây. C’étaient +douze _batyéh_, c’est-à-dire, en ouadayen, douze baquets de bois assez +profonds, de forme carré long, ayant à chaque côté le plus éloigné deux +trous en guise d’anses ou d’oreilles, munies chacune d’une chaîne. +Chaque batyéh était portée par quatre esclaves. Il y avait donc +quarante-huit esclaves pour nos douze batyéh, et ils étaient précédés +par un jeune eunuque ou touayrah du sultan. Tout eunuque ou esclave +envoyé en message spécial par le souverain est désigné par le titre de +touayrah, ce qui correspond au nom de kôrkoa au Dârfour. + +Le touayrah qui accompagnait le repas en question, me dit en +m’abordant : « Le sultan te salue, fils du chérif Omar. Il t’envoie ce +souper comme à son hôte. » Nous acceptâmes les mets avec reconnaissance, +et nous fîmes des vœux pour le bonheur du sultan. Ces présents du prince +étaient un hommage indirect rendu à mon père, qui avait été son vizir. +Nous donnâmes une batyéh aux esclaves porteurs ; elle suffit à tous pour +leur souper, et il en resta encore quelque chose. Toutes les batyéh +étaient remplies ; il y en avait deux de riz cuit au miel comme le +zerdeh d’Égypte ; deux de poules frites au beurre ; deux de jeunes +pigeons ; quatre d’_acideh_ ou bouillie épaisse parfaitement préparée, +et d’autres ragoûts excellents ; une de _foutîr_ ou espèces de galettes +feuilletées, arrosées de miel et délicieuses ; une de viande cuite dans +son jus avec du beurre. Du reste, les poules, les pigeons et la viande +nageaient dans une telle abondance de beurre, qu’on eût pu en retirer +une énorme marmite. Nous mangeâmes de ces mets et nous en distribuâmes à +nos voisins, à nos esclaves, à nos domestiques, et il resta encore, +après que tous furent rassasiés, une quantité considérable de poules, de +pigeons et de viandes. + +Le lendemain soir, le sultan nous envoya encore sept batyéh pleines ; de +même le soir du surlendemain. Mais le troisième jour, le kamkolak Nâcer, +accompagné du cheykh Mohammed, premier interprète du sultan, vint nous +trouver. Les Ouadayens appellent tout interprète _khachm-el-kélâm_, +c’est-à-dire la bouche du langage, de la conversation. Je donnai à Nâcer +et Mohammed mes présents pour le sultan ; ces présents étaient fort +modestes : dix rotls (livres de douze onces) de café de l’Yémen, en +grain ; dix rotls de kab-et-tyb[87] ; dix rotls de savon, et deux +anneaux de laiton pesant chacun deux rotls. Nâcer et Mohammed prirent +note de ces différents objets et les emportèrent. Environ une heure +après, ils revinrent. « Le sultan a accepté tes présents, me dirent-ils, +et il te salue. » Ces dons, quoique de mince valeur, furent agréés du +prince à cause de l’amitié qu’il conservait pour mon père. + +Le soir du même jour, nous eûmes la visite d’un touayrah qui me remit, +de la part du sultan, un paquet, deux jeunes esclaves de lit, l’une +encore vierge, l’autre _experta virum_, mais beaucoup plus belle que la +première et mieux parée. « Le sultan mon maître, me dit le touayrah, te +fait présent de ces deux jeunes concubines et des habits contenus dans +ce paquet. » Je rendis grâces au sultan ; nous fîmes des vœux pour lui, +et nous récitâmes le fâthah à son intention. Le lendemain dans la +matinée, un autre touayrah nous arriva accompagné de plusieurs +individus. Ils m’apportaient de nouveaux présents, et conduisaient des +chameaux chargés. Ils déposèrent le tout devant moi. « Le sultan, me dit +le touayrah, t’envoie ces présents. » C’étaient cinq jarres de miel, dix +jarres de beurre, deux charges de blé, une charge de poisson salé, une +charge de tékâki (liasses de fil ou de coton dont on se sert comme de +monnaie), un cheval gris tout sellé et bridé, conduit par un esclave de +sept empans[88], et enfin deux femmes esclaves pour domestiques. Nous +témoignâmes notre reconnaissance par les vœux les plus sincères pour le +sultan. Nous ouvrîmes le paquet et nous en tirâmes des vêtements du +tissu le plus fin, l’un blanc et l’autre noir, dont chacun valait au +moins le prix de deux esclaves ; une pièce de calicot anglais. A tout +cela on avait ajouté deux taureaux bons à tuer et une jeune chamelle à +tuer. + +De temps à autre, de nouveaux cadeaux m’étaient offerts de la part du +sultan. Une fois il m’envoya deux petites couffes d’œufs de pintades, de +cent œufs chaque couffe. Au Ouadây, les poules pintades vivent à l’état +sauvage et pondent au printemps. Les paysans alors recueillent des +quantités innombrables d’œufs. Il est d’habitude que tous les ans, au +printemps, chaque canton en livre au sultan plus de cent charges de +chameaux. L’année où j’arrivai au Ouadây, la rente des œufs fut expédiée +au prince comme de coutume, et le sultan les distribua à ses +courtisans ; chacun, selon son rang, en reçut plus ou moins, et moi +j’eus aussi un lot de deux couffes. + +J’étais depuis quatre mois au Ouadây, que je n’avais pas encore vu le +sultan, et il ne m’avait pas vu non plus. Un accident fut cause qu’il me +reçut. J’eus, ainsi l’a voulu le destin de Dieu, la main brûlée par une +explosion de poudre. J’étais à marchander une paire de pistolets. Je +voulus en essayer la batterie ; j’en pris un, je mis dans le bassinet un +peu de poudre, que je tirai d’un sac en cuir où j’en avais une provision +d’à peu près trois rotls. Je lâche la détente, l’amorce s’enflamme, une +étincelle tombe sur mon sac, la poudre prend feu, détone, et me brûle la +main droite et le bras presque jusque vers l’épaule. A côté de moi, +Chems, ancien domestique de mon père, fut aussi blessé... J’endurai les +plus vives souffrances et je pensai mourir. Le sultan fut informé de mon +malheur et me donna une preuve d’intérêt. Il me fit apporter, pour me +panser, un vase rempli d’huile d’olive que l’on conservait depuis le +règne de son aïeul, c’est-à-dire depuis plus de soixante ans ; elle +avait acquis, par le temps, une nuance rouge et était devenue amère. +Cette huile fut mon salut ; par elle Dieu me guérit. Le vendredi qui +suivit ma guérison, je montai à cheval et j’allai faire la prière à la +mosquée où tous les vendredis le sultan va prier. Le sultan avait appris +mon rétablissement et en avait témoigné sa satisfaction. Le soir même il +m’envoya chercher par un touayrah. Je me rendis de suite au _palais_. Je +trouvai le sultan seul dans son lieu d’intimité. Il m’accueillit avec +bienveillance, m’obligea de m’approcher de lui et me fit les plus +grandes démonstrations d’amitié. Il me recommanda de m’occuper d’études, +m’exhorta au travail et m’engagea à m’attacher au cheykh Seyd-Ahmed-el- +Fâcy, qui donnait alors, à Ouârah, des leçons de droit civil et +religieux. Je me conformai aux désirs du sultan et je suivis pendant +longtemps les leçons du cheykh. Nous étudiâmes d’abord le livre d’Abou- +l-Haçan, qui est un commentaire du _Riçalêh_ d’Ibn-Abou-Zeyd-el- +Caraouany[89], du rite Mâlékite. Nous lûmes ensuite le quart du _Traité +des locations_, commenté par le cheykh Ahmed-ed-Derdyr, et sur le texte +du _Précis de jurisprudence_ de Khalyl[90]. Alors Ahmed-el-Fâcy parut ne +plus me voir d’un œil d’ami, et je renonçai à sa société et à ses +leçons. + + +[Note 79 : Lieux sur le territoire sacré de la Mekke.] + +[Note 80 : Dans le mot Fâcher, prononcez l’_r_.] + +[Note 81 : On appelle _sédâcy_ ou _soudâcy_ les esclaves qui ont la +taille de _six empans_, mesurés du bout inférieur de l’oreille jusqu’au +talon.] + +[Note 82 : Le beddâouy est une ample chemise bleu-noir qui, au lieu de +manches, a une longue ouverture sur chaque côté ; elle se met par-dessus +le vêtement.] + +[Note 83 : _Voy._ note 3.] + +[Note 84 : _Voy._ Voyage au Dârfour, à la Note des plantes. _Voy._ aussi +note 4, à la fin du présent volume.] + +[Note 85 : _Voy._ Voyage au Dârfour.] + +[Note 86 : A peu près comme la place Vendôme, à Paris.] + +[Note 87 : _Voy._ les notes du Voyage au Dârfour, aux plantes.] + +[Note 88 : _Voy._ note 5.] + +[Note 89 : Le nom complet de cet auteur est Abou-Mohammed-Abd-Allah-ibn- +Abou Zeyd-el-Caraouâny. Le _Riçâleh_ ou opuscule contient les principes +jurisprudentiels de la législation criminelle ; il a été traduit en +français par M. B. Vincent ; Paris, 1842 ; brochure de 124 pages. Chez +Joubert, libraire, rue des Grés, 14.] + +[Note 90 : J’ai traduit en français le _Précis de jurisprudence_ de +Khalyl ; ce travail est accompagné de la traduction des commentaires +arabes indispensables à l’intelligence du texte. Cinq volumes grand +in-8o, faisant partie de la collection publiée par le ministère de la +guerre, sous le titre : _Exploration scientifique de l’Algérie_. Paris, +1848-49. Masson, libraire, place de l’École-de-Médecine ; Langlois et +Leclercq, rue de la Harpe.] + + + + + =CHAPITRE II.= + +Le sultan Séleîh, dont le nom est aussi donné au Ouadây. — De l’origine +des familles régnantes au Kordofâl, au Dârfour et au Ouadây. + + +Le divin Créateur, dont l’essence est sans tache, dont les attributs +sont purs et saints, dont les œuvres sont si différentes de celles de +ses créatures, et auquel nul ne ressemble, ni par la manière d’être, ni +par les qualités, ni par les actes, a diversifié les mœurs des nations +et les usages des choses, a permis que les parures d’un peuple fussent +un objet de moquerie pour d’autres peuples. S’il l’eût voulu, il n’eût +constitué de tous les hommes qu’une seule nation. Mais en examinant les +variétés que l’Éternel a établies dans les mœurs, dans les formes, dans +la conduite des sociétés, l’homme d’intelligence et de pénétration +reconnaît et comprend que c’est la Sagesse suprême qui a déterminé, pour +chaque peuple, des coutumes spéciales, et que c’est chose presque +impossible que de changer les habitudes, soit religieuses, soit +mondaines. Cela posé, je dis : + +Les mœurs et coutumes du Ouadây se rapprochent sur plusieurs points de +celles du Dârfour, et s’en éloignent sur d’autres points. Les +rapprochements sont surtout dans la nourriture, les vêtements des +femmes, les parures ; il y a, dis-je, analogie remarquable, non identité +rigoureuse. Quant aux différences, elles existent spécialement dans les +noms des fonctions et des dignités, dans certaines formes +administratives, dans les règles divaniques ou gouvernementales. + +Rien n’égale les Ouadayens en libéralité. C’est une vertu générale chez +les pauvres comme chez les riches ; chacun est généreux selon que le +comporte sa condition. + +Avant de parler des mœurs et coutumes des Ouadayens, des dignités et des +emplois, je vais parler de l’établissement de l’autorité souveraine, de +la famille sultanique ; ensuite je parlerai des droits d’hérédité au +pouvoir suprême, et des idées sur lesquelles reposent ces droits. + +Pendant mon séjour au Ouadây, lorsque j’étais à la mosquée pour la +prière solennelle du vendredi, j’entendais toujours l’iman, dans +l’allocution pieuse qu’il adressait aux fidèles, et en exprimant des +vœux pour le sultan, dire : « Que Dieu accorde partout la victoire à +notre sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, fils du sultan Mohammed-Sâleh, fils +du sultan Mohammed-Gaûdeh, fils du sultan Séleîh. » De là il me vint à +la pensée de demander aux anciens du pays si on connaissait quels +étaient les commencements du sultan Séleîh et de quel pays il était. Les +réponses furent différentes. Les uns me dirent qu’il était Sennâouy +d’origine, c’est-à-dire de la tribu des Sennâouïdes ou Sennâouyens, +ainsi nommés du nom d’une grande montagne du Ouadây appelée Ab-Senoûn, +et que les Sennâouïdes étaient la tribu la plus distinguée du Ouadây en +noblesse et en renommée. + +Ensuite je remarquai sur le sceau du sultan régnant ces mots : « Le +sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, fils du sultan Sâleh l’Abbâcide. » Je +cherchai à savoir par quel lien de filiation la généalogie de ce prince +pouvait se rattacher aux Abbâcides, comment ce nom de famille noble +avait pu arriver chez ces peuples non arabes et s’implanter parmi eux. +De ceux que je consultai, les uns m’assurèrent que cette filiation était +erronée, que les sultans Ouadayens n’avaient aucun rapport de +consanguinité avec les véritables Arabes ; d’autres prétendirent que la +descendance était réelle, seulement qu’on en ignorait l’époque et les +circonstances. + +Je questionnai à cet égard l’aguîd Ahmed. Ahmed était un des plus hauts +personnages de l’État ; il se distinguait par sa sagacité et ses +connaissances. — « Lorsque les Tatârs, me dit-il, se furent emparés de +Bagdad et eurent détrôné les Abbâcides, le khalifat se réfugia en Égypte +et il s’y maintint jusqu’au moment où les Turks et leurs mamelouks y +vainquirent les khalifes, c’est-à-dire jusqu’à l’époque des Fatimites. +Les enfants des khalifes abbâcides, après le renversement de leur +dynastie, se dispersèrent, et ils cherchèrent asile dans différents +pays. Un d’eux se réfugia au Hedjâz et s’y fixa ; il y eut un fils, +qu’il appela Sâleh. + +« Sâleh, déjà mûri par l’âge, se trouva avec des ulémas du Sennâr qui +étaient en pèlerinage. Sâleh était habile jurisconsulte et très-dévot ; +il observait minutieusement toutes les pratiques de la religion. Les +ulémas s’attachèrent à lui d’intime amitié. D’autre part, Sâleh faisait +de fréquents voyages dans le Hedjâz. Les ulémas sennâriens lui vantèrent +la beauté de leur pays et lui firent naître l’envie d’aller le visiter. + +« Il partit avec eux. Mais il ne séjourna que peu de temps au Sennâr. Il +y rencontra tant de libertinage et de débauche, que sa susceptibilité de +conscience s’effaroucha, et il s’enfuit. Passant de contrées en +contrées, il arriva au mont Ab-Senoûn, dans le Ouadây. + +« Les habitants d’Ab-Senoûn étaient idolâtres, ne connaissant ni +l’islamisme ni autre religion. Néanmoins il resta parmi eux. Il +remplissait scrupuleusement ses devoirs de religion, priait, jeûnait, +faisait le zikr[91], souvent à lui seul, et récitait le Coran. Il sut se +concilier l’amitié des Sennâouyens. — « Pourquoi fais-tu toutes ces +choses ? lui demandait-on fréquemment. — Pour rendre hommage à Dieu. — +Qu’est-ce donc que Dieu ? — Dieu, c’est celui qui a créé les cieux et la +terre, la nuit et le jour, le soleil, la lune et les étoiles, les arbres +et les fleuves ; c’est celui dont la main gouverne tout cela. Voilà +Dieu. » + +Les Sennâouyens finirent par embrasser l’islamisme. Sâleh, qu’ils +appellent Séleîh, leur expliqua plusieurs _soûrat_ ou chapitres du +Coran, leur enseigna à prier et à jeûner. Il continua cette œuvre de +prosélytisme jusqu’à ce que la foi fût parfaitement établie dans le cœur +des Sennâouyens, qui d’ailleurs formaient une population nombreuse. +Sâleh fut choisi pour chef religieux d’Ab-Senoûn et du Ouadây. Il levait +l’impôt sacré sur les riches pour subvenir aux besoins des pauvres ; et +il disait à ses nouveaux prosélytes : « Dieu commande de faire la guerre +aux infidèles. Unissez-vous à moi et allons convertir, à l’aide de la +force des armes, ceux qui ne professent pas l’unité de Dieu. » Ses +paroles furent accueillies ; bientôt une expédition fut dirigée contre +une des tribus ou peuplades voisines. Sâleh se fit d’abord précéder par +des émissaires, qui, en son nom, appelèrent la tribu à la foi +islamique ; la tribu se convertit. Une seconde tribu, puis une autre, se +rendirent à la voix de Sâleh et acceptèrent l’islamisme. En peu de +temps, quatre tribus des plus considérables se soumirent : ce sont les +tribus d’Ab-Senoûn, de Malangah, de Madabah et de Madalah. Aujourd’hui +elles forment en quelque sorte la _famille royale_, c’est-à-dire +qu’elles composent la peuplade à laquelle doit appartenir tout sultan du +Ouadây. D’après la loi, un fils de sultan qui n’aurait pas pour mère une +femme originaire d’une de ces quatre peuplades ou tribus, ne serait pas +accepté par les Ouadayens pour régner sur eux. + +Dans les tribus _royales_ on comprend aussi la petite tribu des Ab- +Darag ; mais elle est réputée inférieure en noblesse, et les Ouadayens +ne consentent à reconnaître pour sultan un individu né d’une mère +d’origine ab-daraguienne, que lorsqu’il ne se trouve pas d’enfant royal +mâle né d’une mère qui soit de l’une des quatre premières tribus. La +raison de l’infériorité nobiliaire des Ab-Darag est qu’ils n’ont adopté +l’islamisme qu’après leurs frères des quatre tribus principales. + +La guerre sainte fut ensuite portée chez d’autres peuplades. Celles qui +se convertirent à la foi musulmane, sans résistance, reçurent le titre +de tribus libres ; celles qui ne cédèrent qu’à la violence furent dites +tribus esclaves. Quant aux Sennâouyens et aux trois autres peuplades qui +les premières après eux accueillirent la foi islamique, ils forment, +comme nous venons de le dire, la _peuplade royale_, la _famille royale_. + +Lorsque les pays convertis représentèrent une étendue de territoire +assez considérable, Sâleh fut investi du titre de sultan et la +souveraineté fut inféodée à ses descendants. + +J’ai entendu raconter par le chérif Sameîh que, dans le principe, le +sultan du Ouadây, le sultan du Dârfour et celui du Kordofâl, étaient +tous les trois fils d’un même père ; que Séleîh, Salon-Selmân et +Mouçabba, étaient frères et originaires des arabes Fézârah. Tous les +trois possédaient de grandes richesses, étaient bons et religieux. +Chacun d’eux alla s’établir dans un pays : Sâleh ou Séleîh alla chez les +Sennâouyens ; Salon (c’est-à-dire _le Bédouin_) -Selmân se fixa chez les +Koundjârah au Dârfour. Là, Selmân se composa des forces assez +considérables, et il enleva le pouvoir souverain des mains des +Toundjour. J’ai déjà indiqué ce fait dans le _Voyage au Dârfour_. + +La différence des récits traditionnels relatifs à l’origine des princes +de ces contrées, tient à ce que l’on n’a point d’archives généalogiques, +et que jamais les _savants_ du Dârfour et du Ouadây n’ont écrit de +chroniques de leurs pays. Ils vont comme des aveugles, comme gens +marchant dans les ténèbres. Lorsqu’on les interroge, ils ne peuvent +fournir que des traditions orales, des récits dans lesquels rien n’est +bien constaté : Dieu seul sait ce qui en est. + +Si l’on admet que le sultan du Ouadây est issu des Arabes Fézârah, et +que sa famille, ainsi que celle du sultan fôrien et celle des Mouçabba, +sont trois branches qui se rattachent à un même aïeul d’origine +fézârienne, il en résulte que le premier sultan, aïeul des trois sultans +actuels du Dârfour, du Kordofâl[92] et du Ouadây, forme le sixième degré +généalogique en remontant la filiation ; dès lors, l’ascendance du +sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn, que Dieu ait son âme ! +est ainsi échelonnée : Mohammed-Abd-el-Kérym, fils de Mohammed Sâleh, +fils du sultan Gaûdeh, surnommé Kharif-el-Teimân (ou l’Automne +double)[93], fils du sultan Aroûs, appelé aussi Séleîh le Jeune, parce +qu’il rappela, dans sa vie, les qualités et vertus de son père, le +cheykh Séleîh, fils du premier Fézârien. + +Pour le sultan fôrien Mohammed-Fadhl, il y aura également six degrés +généalogiques, savoir : Mohammed-Fadhl, ou, comme prononcent les +Foriens, Fodhel, fils du sultan Abd-er-Rahmân, surnommé Réchyd, fils du +sultan Ahmed-Bekr, fils du sultan Soleymân, fils du sultan Salon-Salmân, +fils du Fézarien. De même la généalogie du sultan Hâchem, souverain du +Kordofâl, a ses six degrés. Mais je ne sais, des noms qui les +représentent, que le nom de Mouçabba, fils du Fézârien, qui est la +souche commune aux trois branches. + +Si on accepte la filiation qui fait remonter aux Abbâcides le sultan du +Ouadây, il est clair qu’on aura alors une lignée spéciale entièrement +étrangère à la descendance des sultans du Dârfour et des sultans +Mouçabba. Cette opinion semble s’accorder à priori avec la générosité de +Séleîh, l’élévation de son caractère et ses éminentes qualités, la +noblesse de son âme, sa piété profonde et solide, son amour du bien. Par +ses hautes vertus il égala El-Mamoûn, fils de Réchîd l’Abbâcide ; il +surpassa en libéralité Haroûn-er-Réchîd et les Barmécides ; s’il eût +précédé Hâtem-Tây d’un jour, Hâtem n’eût jamais été le modèle de la +générosité retracé tant de fois dans les récits et dans les vers des +Arabes. Ce qu’il eut de bravoure, de persuasion dans la parole, est au- +dessus de toute expression et de tout éloge. Combien loin aussi sont la +lésinerie et la poltronnerie des Fôriens, de la valeur et de la facile +hospitalité des Ouadayens ! Tout se transmet, par héritage, des pères +aux enfants ; les différences de caractère et de qualités entre les deux +peuples, prouveraient presque assez la différence originelle de leurs +sultans ; car les peuples se modèlent sur leurs souverains, et sont en +quelque sorte leur ouvrage. + +Au reste, quelque opinion que l’on adopte sur l’origine des sultans +actuels du Ouadây, du Dârfour et du Kordofâl, il est certain que +l’établissement de ces trois États est d’une époque assez rapprochée et +ne dépasse pas deux cents ans. + + +[Note 91 : _Voy._ la note sur le zikr, à la fin du Voyage au Dârfour.] + +[Note 92 : Aujourd’hui le Kordofâl est rangé sous la domination du vice- +roi d’Égypte.] + +[Note 93 : _Voy._ note 6.] + + + + + =CHAPITRE III.= + +Conventions primitives de paix entre les Fôriens et les Ouadayens. — +Rupture ; guerres. — Victoires des Ouadayens. — Deux sultans fôriens +sont tués sur le champ de bataille. — Paix. + + +El-Hâgdj-Nasr, d’Ab-Senoûn, vieillard presque octogénaire, m’a raconté +que Salon-Selmân et Séleîh se donnèrent jadis rendez-vous dans l’espace +inhabité qui sépare le Dârfour du Ouadây, et que là ils se promirent par +serment de ne jamais rien entreprendre l’un contre l’autre, et de vivre +en paix. Ils mesurèrent l’espace interlimitrophe des deux États, en +déterminèrent le milieu juste, prirent ensuite de très-gros et très- +longs clous en fer, les plantèrent dans les plus gros troncs d’arbres, +et marquèrent ainsi la frontière ou ligne de démarcation des deux +royaumes ; puis ils se promirent encore de ne jamais franchir ces +limites dans des vues hostiles. Enfin, ils récitèrent le Fâthah (ou +premier chapitre du Coran), se jurèrent ainsi, sur le Livre sacré, de +rester amis et alliés, et vouèrent à la colère du ciel celui qui +tenterait de nuire à l’autre : « Que Dieu, dirent-ils, refuse la +victoire aux armes de l’agresseur. » Ils prirent à témoins de leurs +serments les grands qui les avaient suivis..., puis on se sépara. + +Lorsque je passai du Dârfour au Dâr-Ouadây avec le faguyh Ahmed-Abou- +Sârrah et l’escorte qui nous conduisait, je vis en effet au milieu de la +forêt, à l’endroit où nous rencontrâmes un si grand nombre de lapins et +de bêtes sauvages, une ligne d’arbres dont chacun avait une espèce de +barre de fer enfoncée dans le tronc, et dont la pointe sortait hors de +l’écorce, d’au moins un empan. Étonné, je demandai au faguyh Ahmed ce +que signifiaient ces tiges de fer : « C’est ici, me dit-il, la frontière +primitive des États du Dârfour et du Ouadây. » Chaque tige de fer me +parut avoir au moins une coudée et demie de longueur ; car les diamètres +de ces différents troncs étaient tels que la plus grande brasse d’homme +n’aurait pu les embrasser. Chaque barre de fer était donc enfoncée de +plus d’une coudée dans l’épaisseur du bois, car ce qui en était saillant +au dehors n’avait guère qu’un empan. Et pour que les passants ne s’y +accrochassent pas, on avait replié cette partie saillante, de manière à +la ramener sur la longueur de l’arbre. Ces barres de fer, fichées ainsi +depuis l’époque reculée du traité conclu entre les deux sultans, étaient +tenues vigoureusement par le tissu du bois développé et accru sur +elles ; les trous s’étaient comme cicatrisés, et les fers semblaient +faire partie de l’arbre. + +Après la mort des deux sultans, le souverain pouvoir passa à leurs +enfants. Les nouveaux princes portèrent l’un sur l’autre un œil d’envie, +et cédèrent bientôt au désir d’agrandir leurs possessions par la voie +des armes et d’attacher à leur nom quelque relief et quelque renommée : +coutume de rois. + +Le sultan Ahmed-Bekr, lorsqu’il arriva au trône du Dârfour, était encore +très-jeune. Il gouvernait en tutelle, et par conséquent n’avait aucun +droit discrétionnaire. L’autorité réelle, ordres et défenses, était +entre les mains des vizirs. Le sultan du Ouadây fut bientôt informé de +cet état de choses ; c’était alors Aroûs. Il conçut le projet d’envahir +le Dârfour et de s’en emparer. Les vizirs les plus éclairés et les plus +sages de la cour d’Aroûs s’efforcèrent de le détourner de cette +entreprise. Il rejeta leurs avis. « Je le veux, dit il, et je ne +laisserai pas un enfant, à cet âge-là, maître d’un État comme le +Dârfour. — Que Dieu nous conserve notre sultan ! dit un vizir ; que Dieu +nous conserve notre maître ! Prince, n’est enfant que celui qui n’a pas +d’hommes avec lui. Tant que des hommes aident et soutiennent un enfant, +il est plus qu’un enfant. Que pensez-vous que nous ferions si Dieu vous +appelait à lui, si vous laissiez un fils au milieu de nous, et qu’un +ennemi vînt nous attaquer ? Ne le défendrions-nous pas au prix de tout +notre sang ? Comment voulez-vous que les Fôriens nous laissent approcher +de leur jeune souverain ? — Discours inutiles, reprit vivement Aroûs ; +ce que je vous ai dit se fera. » Il fallut se soumettre. + +On entra en campagne... Aroûs avait deux fils. Il confia au plus +intelligent, celui qu’il aimait le plus, le gouvernement du Ouadây +pendant la guerre, et il emmena l’autre avec lui. Il se mit à la tête de +la moitié de l’armée, et laissa l’autre moitié dans le Ouadây pour +maintenir l’ordre et pour soutenir un coup de main en cas de besoin. + +Une fois arrivé sur le territoire du Dârfour, Aroûs défendit à ses +troupes de faire le moindre mal aux habitants. « Ce sont, dit-il, des +rayas, des sujets ; ce n’est point avec eux que j’ai à faire ; ce que je +veux, c’est le sultan. » + +L’armée d’Aroûs s’enfonça dans l’intérieur du Dârfour, et parvint +bientôt à peu de distance de Guerly, alors résidence ou Fâcher du +sultan. Les troupes fôriennes s’étaient retirées à l’approche des +Ouadayens, et s’étaient rassemblées aux environs de Guerly. Les chefs +allèrent trouver le jeune prince. « Les Ouadayens, lui dirent-ils, +marchent contre nous et veulent s’emparer du Dârfour. — Que dois-je +faire ? répliqua Ahmed-Bekr ; je suis jeune encore ; partant je ne puis +supporter les fatigues de la guerre, et je ne saurais comment repousser +cette invasion. — Tu n’as rien à craindre, dirent-ils ; tout ce que nous +voulons de toi, c’est que tu montes à cheval avec nous et que tu restes +au centre de l’armée. Nous nous chargeons de combattre, de te défendre +et de défendre le pays. » Le jeune prince accepta ; il se leva et partit +entouré de ses troupes. + +Les vizirs, à la première nouvelle du danger, avaient écrit aux +gouverneurs de toutes les contrées du Dârfour, leur ordonnant de lever +des soldats pour chasser l’ennemi. Des forces considérables se réunirent +de toutes parts et couvrirent monts et plaines ; les habitants mêmes des +contrées que le sultan Aroûs avait laissées derrière lui et dont il +avait dit : « Les habitants sont des sujets, ce n’est pas contre eux que +je marche, » accoururent en foule ; une armée immense vint ainsi se +joindre au jeune prince, et l’entoura comme l’anneau entoure le doigt. + +On livra bataille ; ce fut un jour d’horreur. La trahison alors prépara +un amer déboire au sultan Aroûs. Plusieurs Ouadayens allèrent trouver +son fils et lui dirent : « Ton père, pour t’amener ici, a laissé ton +frère gouverner à sa place. Par cette préférence injurieuse, le sultan +prouve que son désir est que tu périsses dans cette guerre, et que ton +frère reste sans concurrent à la souveraineté. » + +Frappé par ces perfides insinuations, le fils d’Aroûs détache de l’armée +la moitié des troupes, s’enfuit avec elles au Ouadây, et abandonne ainsi +son père à toutes les conséquences d’une déroute. En effet, le péril +s’accroît autour d’Aroûs ; le nombre des Ouadayens a diminué, celui des +Fôriens se multiplie ; chaque jour ceux-ci deviennent plus forts, ceux- +là plus faibles. Néanmoins, Aroûs jure par les serments les plus sacrés +qu’il ne tournera pas la face de son cheval du côté de l’Occident ; aux +yeux des Ouadayens, fuir est le comble de l’ignominie, surtout pour un +sultan... Sept jours de suite la bataille dure. Le huitième jour, les +Ouadayens sont rompus aux deux ailes de leur armée. Le sultan résiste +vigoureusement au centre. Les tourbillons de poussière se renouvellent +sans cesse sous les pieds des chevaux, obscurcissent l’air, et font du +jour la nuit. + +Les vizirs et les grands des Ouadayens voient toute la honte qu’il y +aurait pour eux de s’enfuir et d’abandonner leur souverain au milieu de +l’ennemi. Alors, sans qu’Aroûs s’en aperçoive, ils font tourner peu à +peu son cheval du côté de l’Ouest. Durant tout le jour les Ouadayens +battent ainsi en retraite, entourant leur sultan, soutenant avec +intrépidité les charges incessantes de l’ennemi. Et toutes les fois +qu’Aroûs demandait : « Dans quelle direction marche mon cheval ? — A +l’Est, » lui répondait-on. Quatre jours de suite se passent ainsi. Le +cinquième, les Fôriens ont abandonné les traces des Ouadayens. L’air est +pur, sans poussière, et on n’aperçoit plus l’ennemi. Aroûs voit alors où +il est ; il voit qu’il est en déroute et qu’il s’est retiré vers le +Ouadây. « Vous m’avez trahi, Ouadayens, dit-il. — Non, non ; si nous +t’avions trahi, nous nous serions enfuis et nous t’aurions abandonné à +la merci de l’ennemi. Mais les bataillons fôriens s’agrandissaient sans +cesse, se multipliaient devant nous ; nos masses s’éclaircissaient ; +nous avons fait retraite avec toi, et ainsi nous t’avons sauvé avec +nous. — Mais où donc est mon fils ? qu’a-t-il fait ? — Ton fils a pris +la moitié de l’armée et est rentré au Ouadây. » Alors la colère du +sultan s’allume, il se ronge les doigts... ; puis il s’écrie : « C’est +bien !... et vous avez bien fait. » + +Aroûs regagna le Ouadây. Arrivé à Ouârah, sa capitale, il trouve ses +deux fils en deux camps ennemis. L’issue de cette rivalité était encore +incertaine. Le jeune prince resté au Ouadây avait à sa disposition +toutes les forces de réserve, armes, chevaux et hommes. Celui qui avait +démembré l’armée d’expédition, avait aussi des troupes nombreuses. Les +deux partis étaient assez puissants pour balancer longtemps les chances +de la guerre. + +Lorsqu’Aroûs approcha de Ouârah, la querelle des deux rivaux cessa +subitement. Le jeune prince qui avait été laissé au Ouadây sortit avec +ses troupes. Il se rangea d’un côté en ligne de bataille, et son frère +se rangea en face sur une autre ligne. Ainsi placés sur deux colonnes +opposées, ils reçurent leur père. Aroûs se rendit à son palais. Il +appela ses deux fils, qui aussitôt se présentèrent devant lui. Puis +s’adressant à celui qui avait abandonné l’armée : « Quel motif, lui dit- +il, t’a déterminé à agir comme tu l’as fait ? — Le désir de régner et +ton injuste préférence. — En quoi donc ai-je été injuste ? Vous laisser +ici tous les deux au pouvoir en mon absence, c’eût été préparer, +provoquer de graves désordres. Chacun de vous eût voulu prendre pour lui +seul la puissance et eût causé tous les malheurs que peut engendrer une +criminelle rivalité. Si j’eusse emmené ton frère avec moi et que je +t’eusse confié l’autorité, ton frère aurait eu à me faire les mêmes +récriminations que tu me fais aujourd’hui. Devais-je donc mettre à ma +place un étranger, quand j’ai deux fils ? Quoi qu’il en soit, c’est toi +qui as désobéi à mes ordres, toi qui as détaché et détourné une partie +de mes troupes, toi qui as été cause de ma défaite et de ma retraite, +toi qui as été la cause de la victoire et du triomphe de mes ennemis ; +je te traiterai comme tu le mérites. » Et sur-le-champ Aroûs fit saisir +son fils coupable, et ordonna qu’on lui brûlât les yeux en passant +dessus des _mirouéd_ rougis au feu[94]. Le malheureux, devenu ainsi +aveugle, vécut dans la tristesse et la douleur. + +Selon moi, ce jeune prince avait certainement mérité un châtiment plus +sévère encore. Par sa conduite, il avait entraîné la déroute de l’armée, +la retraite du sultan et la mort de tous ceux qui succombèrent lorsqu’il +combattit contre son frère. + +Après cette guerre, les deux États restèrent en paix jusqu’à la mort des +deux sultans, celui du Ouadây et celui du Dârfour. Aroûs laissa le +sultanat à son fils Gaûdeh, surnommé Kharif-el-Teimân, ou l’automne +double. Ahmed-Bekr eut pour successeur son fils Omar. Omar régna en paix +pendant huit ans ; après quoi, voyant ses troupes accrues et ses +ressources augmentées, il résolut de faire la conquête du Ouadây. + +Il entra en campagne malgré les représentations de ses vizirs. Arrivé +sur le territoire ouadayen, il pillait les villages, brûlait les +récoltes, dévastait les campagnes, tuait, égorgeait tout ce qu’il +rencontrait d’habitants sur son passage. La terreur se répandit +partout ; on courut en foule annoncer à Gaûdeh la nouvelle de ces +désastres. + +Gaûdeh monta à cheval au milieu des troupes qu’il avait à sa +disposition, et envoya en même temps dans tout le Ouadây l’ordre de +lever des hommes, d’amasser des armes, des chevaux et des chameaux. Les +levées se firent immédiatement ; les troupes affluèrent vers lui, +semblables aux torrents bruyants des pluies. Gaûdeh n’avait pas encore +joint l’ennemi, que déjà tout autour de lui, et monts et plaines, était +couvert d’hommes armés. + +Les Fôriens s’étaient emparés d’un butin immense, et se regardaient +comme à peu près maîtres du Ouadây. Les Ouadayens leur paraissaient +incapables de résister, et le succès de l’invasion semblait presque +immanquable. Mais voilà que soudain les Fôriens aperçoivent les +crinières des chevaux ouadayens et les drapeaux de Gaûdeh. De nombreux +escadrons s’avançaient par masses imposantes. Les cavaliers, en fondant +sur les Fôriens, baissaient la tête vers le pommeau de la selle et se +ruaient ainsi sur l’ennemi. Les Ouadayens, emportés par l’intrépidité +que Dieu leur a donnée en partage, par l’ardeur qui les pousse à se +précipiter au combat, eurent bientôt enveloppé et enfoncé les Fôriens ; +car un Ouadayen n’hésite pas à aller de front contre dix Fôriens. Telle +est l’audace du Ouadayen que, dans une attaque d’homme à homme, lorsque +le Fôrien va lancer ses javelots, le Ouadayen lui crie : « Attends, ne +lance pas ton javelot ; c’est inutile ; je te rejoins. » Et le Ouadayen +lui court sus, saisit son adversaire au corps, l’enlace, et lutte +jusqu’à ce que l’un des deux succombe. + +Les Fôriens, accablés et vaincus, commencèrent à reculer ; les Ouadayens +les serrèrent plus vivement et complétèrent bientôt la déroute. Le +sultan Gaûdeh n’était pas encore arrivé sur le champ de bataille, que +déjà les Fôriens étaient rompus de toutes parts. + +Le sultan Omar fut tué, foulé aux pieds des chevaux, et il fut +impossible de reconnaître son cadavre. Un grand nombre de chevaux et de +bêtes de transport, d’abondantes dépouilles furent le fruit de cette +victoire ; et les Fôriens, poursuivis pendant longtemps, perdirent +encore une foule d’hommes tués ou prisonniers. Chassés subitement du +Ouadây, ils rentrèrent en fuyards sur leur territoire. Peu après que les +débris de l’armée furent revenus, on élut pour sultan Abou-l-Câcem, +autre fils d’Ahmed-Bekr. Abou-l-Câcem gouverna en paix pendant sept ans. + +Ensuite, poussé par une fatalité malheureuse, il résolut de prendre le +talion sur les Ouadayens, c’est-à-dire de venger la mort de son frère +Omar. Il rassembla des troupes et prépara les attirails de guerre. Il +eut bientôt une armée tellement considérable qu’il en ignorait le +nombre. Il partit et se dirigea sur le Ouadây. Dès qu’il en eut franchi +les limites, il détacha un de ses vizirs et l’envoya du côté du Midi ou +Haut-Ouadây, à la tête d’environ dix mille cavaliers, avec ordre de +brûler tous les pays par lesquels il passerait, d’en massacrer les +habitants, de tout piller et saccager. Le vizir se mit en marche, et +exécuta les ordres de son maître. + +Quant au sultan, il se dirigea avec le gros de l’armée, du côté de la +capitale du Ouadây. Gaûdeh, informé de l’approche des Fôriens et des +ravages qui signalaient leur passage dans l’intérieur du pays, sortit de +Ouârah et se retira du côté du sud, comme s’il fuyait l’ennemi. Abou-l- +Câcem ayant appris ce mouvement de retraite, se félicita de ces premiers +avantages et se persuada que bientôt son ambition serait satisfaite. Il +ne douta plus du succès de son entreprise. Il se hâta de pénétrer au +centre du Ouadây. Gaûdeh, continuant sa marche du côté du midi, suivit +cette direction pendant deux jours entiers ; ensuite il tourna à l’est +par un assez long détour, et s’avança ainsi jusqu’à ce qu’il fût entre +l’armée fôrienne et le Dârfour. + +Lorsque la fuite de Gaûdeh fut connue dans le camp fôrien, Abou-l-Câcem +s’imagina que le sultan avait abandonné Ouârah sans espoir d’y jamais +rentrer. La plupart des vizirs d’Abou-l-Câcem, qui n’avaient pas +l’expérience des ruses de la guerre, partagèrent l’opinion de ce prince. +Un des vizirs les plus clairvoyants, homme d’esprit, distingué par sa +pénétration et son habileté, était présent aux entretiens du conseil du +sultan ; il connaissait les caprices de la fortune et les vicissitudes +des choses humaines. Pendant que tous faisaient force discours sur la +fuite du sultan ouadayen, lui restait muet et ne disait mot, ni doux ni +amer. — « Pourquoi ce silence de ta part, lui dit Abou-l-Câcem. — Que +Dieu vous protége, mon maître ! Quant à moi, mon opinion diffère +entièrement de celle de vos vizirs. — Et pourquoi ? — Pourquoi ?... +Gaûdeh est sultan du Ouadây, il a des soldats, une armée, et chacun de +ses soldats a sa famille, femmes, enfants ; tous s’efforceront, fût-ce +au prix des cils de leurs paupières, de les soustraire à l’ennemi. +Jusqu’à présent, ils ne nous ont pas aperçus, et nous, nous ne les avons +pas encore vus ni combattus. Dans un tel état de choses, si Gaûdeh fuit +réellement, il faut dire qu’il a perdu la tête, qu’il est fou ; mais tel +n’est pas mon avis ; et tout esprit un peu raisonnable aura la même +persuasion. Du reste, si mon maître le permet, je lui prouverai ce que +j’avance. — Et comment ? — Faites amener ici une chamelle à traire. » On +amène une chamelle. « Qu’on la lave, dit le vizir, avec de l’eau de +savon. » On la lave jusqu’à ce qu’il n’y ait plus sur son poil la +moindre poussière et la plus légère saleté. + +Le vizir demande ensuite un vase bien propre et un homme qui sache +traire. Il dit à cet homme de se bien laver les mains. L’homme se lave, +se met à traire et reçoit le lait dans le vase, qui ensuite, par ordre +du visir, est placé, découvert, sur le haut de la tente du sultan. Un +gardien est aposté tout auprès, afin de ne laisser toucher le vase par +qui que ce soit. Le lendemain matin, le vizir se fait apporter le vase, +et on trouve le lait tout noirci. Le vizir le porte au sultan : +« Maître, dit-il, votre homme se prépare à nous combattre ; il a marché +toute la nuit. — Comment le sais-tu ? — Voyez ce lait noirci. — Mais +encore ! comment s’est-il noirci ? — La poussière soulevée par les pieds +des chevaux a été poussée ici par le vent. » Parmi les vizirs, les uns +crurent à cette explication, les autres s’en moquèrent. On attendait les +Ouadayens du côté de l’ouest, en face ; et tout à coup on vit, à l’est, +apparaître les crinières de leurs chevaux. L’armée de Gaûdeh avait +tourné l’ennemi. + +On m’a raconté que, dans cette expédition, de jeunes Fôriens, étourdis +et insouciants comme des soldats novices, découvrirent un _djourn_ ou +fosse pleine de doukhn[95] auprès de laquelle était une pauvre vieille, +et qu’ils donnèrent aussitôt ce doukhn à manger à leurs montures. Comme +ils le gaspillaient et en perdaient une grande partie, la vieille toute +contristée leur disait : « Ne le perdez pas ainsi. » On ne tint compte +de ses paroles, on continua. « Faites, dit la vieille, faites tant qu’il +vous plaira ! mais notre Kharif-el-Teimân viendra ; il saura réparer +tout cela et me venger. Faites ! notre Gaûdeh ne vous laissera pas +échapper ; il viendra, et il vous chassera comme le bétail que chasse le +berger. » Les Fôriens se mirent à rire et se moquèrent de la vieille. +« Ton sultan est bien loin, dirent-ils ; il a eu soin de se sauver, de +se mettre en sûreté. Vous et votre pays vous êtes à nous. » Et la bonne +vieille répétait ses prédictions. + +Peu après, la cavalerie ouadayenne déboucha de loin. Dès que Gaûdeh +aperçut les troupes fôriennes, il donna ordre à un de ses vizirs, +l’aguîd ou gouverneur Foût, de se poster en embuscade, avec douze mille +cavaliers, dans un endroit qu’il lui désigna. Gaûdeh recommanda à Foût +de ne sortir et de ne se montrer que lorsqu’il le lui ferait dire, +dussent les douze mille hommes périr jusqu’au dernier. Foût obéit et +disposa l’embuscade. + +Les deux armées en vinrent aux mains. Dieu ! quelle journée ! Non, il +n’en fut jamais de plus terrible. Les tourbillons de poussière +s’élevèrent, obscurcirent la lumière, et on vit les étoiles en plein +midi. + +J’ai traversé la plaine où se livra la bataille ; elle était encore +stérile, desséchée, salie çà et là par le sang qui y était resté si +longtemps stagnant. J’ai connu un Ouadayen qui avait assisté à cette +journée de carnage ; il avait été tellement effrayé des horreurs qu’il +eut alors en spectacle, qu’il en avait perdu subitement la puissance +prolifique. Pendant tout le jour, les sabres, les lances frappèrent, +massacrèrent. Lorsque la mêlée fut générale, Ouadayens et Fôriens ne se +reconnurent plus, et le carnage fut épouvantable. Le sultan Gaûdeh, +craignant alors que quelque Fôrien ne vînt se jeter sur lui et le tuer +par surprise, envoya dire à Foût de sortir d’embuscade. + +Aussi prompt que l’éclair, Foût accourt avec ses douze mille cavaliers, +se précipite comme un torrent furieux, comme un tourbillon de sable +roulant du haut d’une colline ; mais à la vue d’une mêlée aussi +bouleversée, il ne sait où se porter, il s’arrête, tremblant de +rencontrer des Ouadayens sous ses coups. Gaûdeh s’aperçoit de cette +hésitation, de cette incertitude, et dépêche un message à Foût. +« Charge ! charge ! ne crains rien ; frappe tout ce qui se trouvera +devant toi, qui que ce soit. » Foût part au galop, se rue dans la +mêlée... ; tout tombe devant lui... Enfin les deux armées sont séparées, +la confusion et le désordre cessent. Les Ouadayens voyant l’ennemi +reformé en corps, s’élancent de nouveau tout d’une masse, et avec eux +Foût et sa cavalerie qui avait à peine partagé la fatigue de la +bataille. On se prodigue en efforts inouïs contre les Fôriens. En moins +d’un clin d’œil, ils sont mis en pleine déroute ; leur sultan est tué ; +les grands qui l’entourent sont hors de combat, tués, blessés ou +prisonniers. Le massacre se multiplie ; ne se sauva que qui eut pour +moyen de salut l’agile jarret d’un bon cheval. Dans leur fuite, les +Fôriens, éperdus, désorientés, couraient au couchant, à l’opposé de la +direction du Dârfour. + +Le sultan Gaûdeh leur dépêche alors des cavaliers qui leur crient : +« Fôriens ! Fôriens ! votre route est au levant ; vous n’êtes pas dans +votre chemin. » Les fuyards regardent, examinent..., et tournent du côté +du Dârfour. + +Les Ouadayens s’emparèrent d’un butin immense en dépouilles, armes, +chevaux, et de plus ils prirent les femmes du sultan Abou-l-Câcem ; car +les princes du Soudan, Ouadayens ou Fôriens, ne se mettent jamais en +campagne ou en guerre sans emmener avec eux un certain nombre de leurs +femmes. — J’ai vu au Dâr-Ouadây deux vieilles Fôriennes d’environ +quatre-vingt-dix ans, qui, à ce que l’on m’a assuré, avaient été faites +prisonnières à la suite de la bataille où succomba le sultan Abou-l- +Câcem. + +Gaûdeh, vainqueur de ses ennemis, reprit le chemin de Ouârah, et rentra +en triomphe dans sa capitale, accompagné de son armée chargée de butin. + +Trois jours après la défaite des Fôriens et la mort de leur sultan, +Gaûdeh apprit que le vizir qu’Abou-l-Câcem avait envoyé piller du côté +du Haut-Ouadây, se dirigeait sur Ouârah. Ce vizir était persuadé que les +Fôriens devaient avoir eu bon marché des troupes ouadayennes, et que +Gaûdeh devait avoir été tué à la première rencontre. Il ignorait la mort +d’Abou-l-Câcem et la déroute des Fôriens ; ce fut la cause de sa perte +et de celle de ses troupes. Un des vizirs du sultan Gaûdeh partit à la +rencontre de cet autre ennemi, l’arrêta court, lui livra bataille, le +tua, et anéantit presque tout le corps d’armée ; à peine quelques +Fôriens échappèrent aux coups de leurs vainqueurs... Guerre affreuse, +qui fit oublier même la guerre de Baçoûs[96] ! guerre dont le souvenir +glace d’horreur, trouble et bouleverse la pensée ! + +Je tiens de personnes dignes de foi qu’après l’épouvantable journée dont +nous venons de parler, les cadavres accumulés sur le champ de bataille +servirent pendant un long temps de pâture aux oiseaux de proie et aux +lions, et qu’après que cessa l’infection des cadavres et du sang qui +avait inondé la terre, Gaûdeh ordonna d’enterrer les restes qui +jonchaient encore la plaine. Pour pouvoir en finir promptement, on ne +vit d’autre moyen que de creuser une immense fosse, d’y entasser pêle- +mêle les débris des cadavres et de les recouvrir de terre. — Le succès +de cette guerre fut pour les Ouadayens un événement mémorable. + +Dès que les Fôriens furent rentrés dans leur pays, on porta au sultanat +Mohammed-Tyrâb. Ce prince, comme nous l’avons dit dans le _Voyage au +Dârfour_, aimait les plaisirs, la débauche, les propos lubriques et +libertins. Il régna trente ans, et jamais il ne songea à renouveler la +guerre contre le Ouadây. Dès le commencement de son sultanat, Tyrâb +conclut un traité de paix avec les Ouadayens, envoya des présents à +Gaûdeh et en reçut de lui. Dès lors, les communications entre les deux +États se rétablirent comme auparavant. Tyrâb, pendant tout son règne, ne +fit que deux expéditions, celle du Kordofâl et celle des Arabes +Rézeigât. + + +[Note 94 : Tiges de métal ou de bois qu’on passe dans le _keulh_. — +_Voy._ note 7.] + +[Note 95 : _Voy._ les notes du Voyage au Dârfour.] + +[Note 96 : Ancienne guerre des temps antéislamiques ; elle dura quarante +ans.] + + + + + =CHAPITRE IV.= + +Le sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn. — Sa jeunesse. — Ses +qualités. — Il se prépare au sultanat. — Il s’empare de la demeure +impériale, et se fait reconnaître souverain. — Prétentions de ses +frères. — Guerre civile. — Sâboûn triomphe ; il brûle les yeux à un de +ses frères. — Il prend l’autre par ruse, et le fait mettre à mort. + + +Mohammed-Abd-el-Kérym était l’aîné des enfants du sultan Mohammed-Sâleh, +et sa mère était Sennâouyenne. Il eut deux frères, Ahmed et Acyl, mais +d’une autre mère. + +Abd-el-Kérym fut surnommé Sâboûn. Il était supérieur à ses deux frères +en intelligence et en instruction, plus sévère dans ses mœurs, plus +attentif qu’eux à ses devoirs religieux. Sa mère était délaissée, +dédaignée du sultan ; celle d’Ahmed et d’Acyl en avait toutes les +affections, toutes les tendresses. Sâboûn partagea avec sa mère +l’indifférence et la haine du sultan. Toutefois, la sagacité, la +pénétration d’Abd-el-Kérym, la justesse de son esprit et de son jugement +avaient frappé Sâleh, qui pour cela laissait à ce prince la haute main +dans la conduite des affaires. + +D’autre part, le sultan, entraîné par son amour pour la mère d’Ahmed et +d’Acyl, avait élevé les parents de cette femme aux premières dignités ; +les uns étaient ses vizirs, les autres ses favoris particuliers, et leur +parole avait force et puissance dans tout le Ouadây. Quant à Sâboûn et à +sa mère, le sultan avait fini par les exclure de son palais, et il leur +avait assigné un revenu dont ils vivaient à distance de la cour. + +Sâboûn sut se créer peu à peu une position respectable ; lorsqu’il +n’était encore qu’adolescent, il avait déjà d’assez nombreux partisans. +Son caractère sérieux et réfléchi l’empêcha de s’abandonner aux jeux +frivoles, aux plaisirs sensuels, à la débauche. Il dépensait tous ses +instants à l’étude du Coran, à des conversations instructives, à la +prière, aux pratiques pieuses. Le désir et l’espoir d’arriver un jour au +sultanat préoccupaient sa pensée ; et pour pouvoir s’emparer de la +souveraineté lorsque le moment favorable s’en présenterait, il se +procurait, par tous les moyens, des armes, des chevaux, des hommes, des +cottes de mailles, des sabres, etc. + +Il eut occasion de connaître de quel avantage lui serait l’emploi du +fusil. Il dut cette connaissance à quelques-uns de ces marchands +mogrébins dont les caravanes vont parcourant le Soudan ; presque tous, +dans leurs voyages, portent avec eux des fusils. Sâboûn demanda à ces +marchands : « Quelle est donc cette arme dont vous ne vous séparez +jamais ? — C’est l’arme offensive par excellence. — Offensive ! et +comment ? cette arme ne coupe pas. De quelle manière vous en servez- +vous ? — Nous y mettons de la poudre, puis nous visons ainsi. » Et ils +montrent à Sâboûn comment on met en joue et comment on charge le fusil. +Sâboûn, surpris de cette indication, veut aussitôt vérifier le fait. + +Il va avec ces étrangers en pleine campagne ; on dresse un point de +mire, on vise, on tire, on frappe le but. Le jeune prince demeura +émerveillé. De ce jour, tous les fusils qu’il aperçut ou put trouver, il +les acheta à quelque prix que ce fût. Il se procura aussi des chevaux, +accapara des armes de toute espèce, soit étrangères, soit en usage au +Soudan. Il s’amassa un nombre assez considérable d’esclaves qu’il fit +dresser au tir par les Mogrébins dont il achetait les fusils. + +Tout cela inquiétait les vizirs. Ils craignaient que Sâboûn, après la +mort de son père, ne s’emparât du gouvernement. Ils réussirent bientôt à +remuer dans le cœur du sultan le levain d’amertume qui l’avait aigri +contre son fils. Enfin ils dirent à Sâleh : « Ton fils n’a plus, en +vérité, qu’un pas à faire pour être sultan ; il ne lui en manque bientôt +plus que le nom. Il s’entoure peu à peu de tout l’appareil et de toute +la puissance d’un souverain ; il amasse, il rassemble des chevaux, des +animaux de transport, des armes, des hommes ; il ne néglige rien, et +probablement il ne tardera pas à se déclarer en révolte ouverte. » Ces +paroles jetèrent l’indignation dans le cœur du sultan, et à l’heure même +il ordonna qu’on lui amenât son fils. Les vizirs triomphaient du +résultat de leur démarche, et se promettant déjà la perte de Sâboûn, ils +dépêchèrent de suite à ce prince un des chefs ou rois des Turguenak avec +une troupe de Turguenak, sorte de sbires ou alguazils appelés encore +Ozbân. Les Turguenak sont les exécuteurs des colères du sultan ; lorsque +le souverain ordonne de saisir quelque roi accusé ou disgracié, ce sont +eux qui sont chargés de l’arrestation. + +Le chef des Turguenak se rend donc avec sa troupe à la demeure de +Sâboûn. Heureusement alors ce prince était assis sur son _tirdjeh_. Le +_tirdjeh_ est une élévation arrondie, un tumulus bâti à la manière des +_mastabeh_, ou devants de boutique du Kaire, à la différence que ces +_mastabeh_ n’ont pas la forme ronde et qu’ils ne sont qu’un simple mur à +demi-hauteur d’homme à peu près, et dont la partie supérieure est de +niveau avec le sol de la boutique. Dans les habitations, au Ouadây, le +_tirdjeh_ est entre le zérybeh ou clôture extérieure et la clôture qui +renferme la hutte proprement dite[97] ; car, en général, chaque demeure +a deux enceintes, son enclos particulier, et plus au dehors, son +zérybeh ; entre les deux est le tirdjeh, assez haut pour que celui qui +est assis au-dessus, domine l’extérieur et aperçoive ceux qui passent +auprès de la demeure et ceux qui se dirigent de son côté. _Voy._ fig. +1re. Au point A est le tirdjeh. (Il n’y a que le sultan et les fils du +sultan qui aient le droit d’élever des _tirdjeh_ dans leurs demeures. Le +tirdjeh a ordinairement une hauteur de trois coudées environ. Le sommet +est une plate-forme d’au moins neuf mètres de circonférence, et on y +monte par un simple plan incliné. Les princes se reposent sur le tirdjeh +avec des personnes de leur suite, et y passent souvent des heures +entières à converser.)[98]. + +Sâboûn vit arriver de loin les Turguenak, et devinant le but de leur +mission, il appela ses gens, ses esclaves, et leur ordonna de se ranger +sur une ligne hors de sa demeure, d’arrêter à distance les Turguenak, et +de leur demander d’abord ce qu’ils voulaient. La troupe de Sâboûn sortit +de suite, les armes à la main, se mit sur un rang et se disposa à +repousser la force par la force ; c’était comme un rempart élevé entre +la demeure du prince et les envoyés du sultan. Ceux-ci, arrêtés par +cette démonstration, se tinrent éloignés, et durent répondre aux +questions de la garde de Sâboûn, et sur le motif de leur démarche. Ils +déclarèrent qu’ils avaient ordre de saisir le fils du sultan. « Vous +n’arriverez à lui, dirent les esclaves, qu’en nous passant sur le +corps. » + +Les Ozbân, surpris de cette résistance, allèrent raconter l’affaire à +Sâleh, et lui demandèrent de leur permettre d’user de violence pour +disperser les rebelles qui les avaient empêchés de s’emparer du prince. +Le sultan, étonné et troublé, vit bien que s’il exigeait l’exécution de +ses ordres à tout prix, il en coûterait la vie à plusieurs hommes, et +que ce premier acte d’autorité allumerait probablement une révolte qu’il +serait ensuite difficile d’éteindre. + +Après quelques instants de réflexion, Sâleh envoya convoquer les ulémas, +le câdi, le prédicateur et les mouftis. Lorsqu’ils furent arrivés, il +les députa à Sâboûn, en leur recommandant de rappeler au devoir le +prince indocile, de lui exposer quelles pouvaient être les conséquences +d’une pareille insubordination, et de lui faire sentir que la meilleure +voie à suivre pour lui, fils du sultan, était de se rendre au désir de +son père. + +La députation partit. Sâboûn écouta les représentations qui lui furent +adressés et le conseil qui lui fut donné d’obéir aux ordres du sultan. +« J’obéis, reprit Sâboûn, j’obéis humblement, et en tout, à Dieu, et +j’obéirais de même à mon père, si l’ordre qu’il me transmet à présent +était de sa propre inspiration. Mais comme cet ordre est la suite des +perfides insinuations de ses vizirs, comme ce sont leurs mensonges qui, +par leur influence malheureuse sur l’esprit de mon père, l’ont conduit à +ordonner mon arrestation, et par conséquent à douter de mon innocence et +de ma piété filiale, cette fois je n’obéis pas, je ne veux pas obéir. +Qu’on me fasse connaître en quoi je suis coupable, et à l’heure même je +me mets à la discrétion de mon père. Mais que sans raison, sans motif, +j’aille ainsi me livrer, me laisser prendre pour le bon plaisir de ces +lâches vizirs, cela ne sera jamais. Je répondrai à la violence par la +violence ; s’il le faut, je mourrai, mais honorablement. » + +La députation porta au sultan la réponse de Sâboûn. Sâleh reconnaissant +la vérité des paroles de son fils, renonça à l’arrestation, et congédia +les Turguenak. De ce jour, Sâboûn vécut tranquillement chez lui, sans +plus s’occuper d’aucune affaire. + +Quelques mois après cet événement, le sultan tomba gravement malade. La +première de ses femmes ne lui avait pas donné d’enfant. Cette femme, +craignant que la souveraineté ne fût dévolue à un des fils de ses +compagnes de harem, c’est-à-dire à Ahmed ou à Acyl, qui, n’ayant pas la +droiture, l’intelligence, la piété et la bienveillante équité qu’elle +connaissait à Sâboûn, la dépouilleraient certainement de son titre de +reine, et peut-être même la feraient mourir sans égard pour son rang, +cette femme, dis-je, dépêcha un message secret à Sâboûn. « Prépare-toi, +lui disait-elle, à t’emparer du pouvoir ; ton père est gravement +malade. » + +A cette nouvelle, Sâboûn envoie immédiatement des courriers à tous les +partisans qu’il pouvait avoir sur différents points du Ouadây, et leur +fait dire de se réunir à la hâte, de se disperser par fractions dans les +villages des environs de Ouârah, tels que Hêgueîr, Noumro, Abâly, et +d’attendre là ses ordres ultérieurs. Il leur recommanda surtout de ne +pas entrer dans Ouârah. + +Le mot de Ouârah, chez les Ouadayens, est analogue au mot de _Fâcher_ +chez les Fôriens ; seulement il faut remarquer que les sultans du Ouadây +ne changent jamais le lieu de la résidence impériale, et que cette +résidence a toujours été à la ville de Ouârah. Au Dârfour, la +dénomination de Fâcher s’applique également à la grande place qui est +devant la demeure du sultan (_voy._ le _Voyage au Dârfour_) et à cette +demeure elle-même. On donne encore ce nom, hors de Tendelty, à la ville, +ou au bourg, ou au village où le sultan s’établit. Mais au Ouadây, le +nom de Fâcher ne s’applique qu’à la grande place qui est devant le +_palais_ ; et le mot de Ouârah signifie proprement la ville de la +résidence du sultan, la capitale. + +Les partisans de Sâboûn accoururent aux rendez-vous indiqués. Les +messages se succédaient sans interruption, du prince à la reine et de la +reine au prince ; ce mouvement continua plusieurs jours, c’est-à-dire +jusqu’au moment où le sultan rendit le dernier soupir. C’était le matin, +vers midi. Aussitôt que Sâleh fut expiré, un envoyé de la reine courut +dire à Sâboûn : « Ton père vient de mourir ; prépare-toi sur-le-champ ; +cette nuit même, il faut que tu sois en possession du sultanat, ou tout +est perdu pour toi. Avertis tes gens, tes partisans ; arme-les +promptement ; tiens-les prêts pour ce soir ; d’une à deux heures après +le coucher du soleil, sois avec toute ta troupe aux portes du palais. » + +Sâboûn rassemble chez lui ses amis les plus dévoués ; on discute les +moyens de franchir les portes du palais. La grande difficulté était de +forcer la _porte ferrée_, qui est la quatrième des sept portes du +_palais_. Les trois premières et les autres surtout, après la quatrième, +ne présentent qu’un obstacle insignifiant ; mais la quatrième est bardée +de fer et se ferme solidement. Sâboûn et ses affidés cherchaient le +moyen de traverser ce passage difficile. Tout à coup le faguyh Moûça, +frère de l’imâm Bedr-ed-Dyn et iman particulier de Sâboûn, auquel il +était entièrement dévoué, prend la parole et dit : « Prince, je me +charge, moi, de t’ouvrir la quatrième porte. — Tu crois pouvoir... ? — +Je l’ouvrirai, te dis-je. — C’est bien ; je compte sur toi ; agis comme +tu l’entendras. » + +Moûça part..., prend une pierre, s’en frappe la tête, et tout couvert de +sang, les vêtements déchirés, il se réfugie au _palais_. En le voyant +ainsi tout ensanglanté, les Ozbân du palais, les portiers restent +stupéfaits, et chacun de lui demander : « Que t’est-il arrivé ? qui t’a +maltraité de la sorte ? — J’ai voulu donner un conseil à Sâboûn, et vous +voyez en quel état il m’a mis. — Mais enfin, que lui as-tu dit pour +t’attirer un pareil traitement ? — Rien que de bien. Je lui conseillais +d’obéir aux ordres de son père ; je lui indiquais les conséquences de +son indocilité ; je l’engageais à se présenter au sultan ; et tout à +coup le voilà qui se précipite sur moi, me frappe, me déchire mes +habits... Je viens me plaindre au sultan même. — Depuis longtemps ne +t’avions-nous pas conseillé, nous, de rompre avec cet extravagant, ce +fou ? tu as toujours refusé de nous entendre. Voilà, aujourd’hui, la +récompense de ton attachement. — Que Dieu vous comble de biens ! vous +m’aviez averti, cela est vrai, et bien averti. Mais vous le savez, quand +la fatalité se mêle des affaires de l’homme, il n’y voit plus goutte. — +Çà ! reste ici avec nous. Nous t’aiderons à porter ta plainte au sultan. +— Pour cette fois, je suis votre avis. » Et il s’enferma avec eux en +dedans de la quatrième porte. + +Cependant les vizirs, informés de la mort de Sâleh, songèrent à prévenir +toutes les tentatives que pourrait faire Sâboûn pour s’emparer de +l’autorité souveraine. Malheureusement pour leur dessein, Ahmed et Acyl, +frères de Sâboûn et parents, par leur mère, de plusieurs vizirs, étaient +à parcourir les provinces du Ouadây, se faisant héberger et traiter +partout aux dépens des habitants, répandant à pleines mains les +vexations et l’injustice, enlevant ce qu’ils trouvaient à leur gré dans +les récoltes et les troupeaux, outrageant les serviteurs de Dieu dans +leurs affections les plus chères. + +Les vizirs expédièrent en toute hâte à Ahmed et à Acyl la nouvelle de la +mort du sultan, et leur dirent de se rendre au plus vite à Ouârah, +ajoutant que l’on tiendrait secret le trépas de leur père jusqu’à leur +arrivée. Ils ignoraient, ces courtisans empressés, que la question du +sultanat était pour ainsi dire déjà décidée et jugée ; qu’on donne +raison à qui gagne, et tort à qui perd. Ils ne voyaient pas que Dieu +accordait le pouvoir souverain à Sâboûn parce qu’il était le plus +vertueux, le plus sage, le plus éclairé, le plus généreux des fils de +Sâleh. Ils n’apercevaient pas qu’en ce moment se vérifiait cette parole +de Dieu révélée dans le Coran et interprétée par les commentateurs de ce +saint livre : « Nous avons écrit dans le _Zaboûr_ (ou livre des chants) +de David, après avoir annoncé nos jugements sur les œuvres des hommes : +« La terre est l’héritage destiné à mes serviteurs vertueux[99]. » + +A la nuit, dès que les ténèbres eurent abaissé leurs voiles sur la +terre, les soldats de Sâboûn se rassemblent, entrent en silence à Ouârah +et se répandent sur la place du Fâcher. Sâboûn, à la tête d’une troupe +d’amis dévoués, s’avance jusqu’assez près de la porte extérieure du +palais (_voy._ le plan de Ouârah). Les gardes qui chaque soir se +renouvellent au palais, avec un chef turguenak, pour la garde de la +nuit, étaient endormis. Sâboûn, craignant de les réveiller et d’être +découvert trop tôt, s’avance avec une poignée d’amis ; on marche à pas +de loup, pieds nus, sur la pointe des orteils. Sâboûn passe les trois +premières portes. Il arrive à la quatrième ; il frappe doucement..... +Moûça reconnaît le coup de Sâboûn. Moûça avait su intéresser celui des +portiers qui était de service, lui inspirer de la confiance, et il avait +réussi à prendre la clef, et l’avait placée sous sa tête en se couchant. + +Aussitôt que Moûça entend frapper, il se lève, ouvre la porte. « A qui +donc ouvres-tu pendant la nuit ? » lui dit le portier. Moûça ne répond +pas. Sâboûn passe avec sa troupe. Moûça s’empare d’une grande lance +qu’il avait remarquée auprès du portier, et répondant alors à celui-ci, +demi-endormi : « Sais-tu, lui dit-il, à qui je viens d’ouvrir la porte ? +— Non. — C’est à ton maître, au maître de ta mère et de ton père. » Et à +ces mots Moûça se jette sur le portier, lui enfonce la lance dans les +flancs et l’éventre. Il retire sa lance, puis à coups redoublés il se +précipite sur ceux qu’il peut distinguer près de lui, et de droite et de +gauche il en égorge une quinzaine. + +Avant de pénétrer dans le palais, Sâboûn avait eu soin de placer à +quelque distance de la première porte, sur le _Fâcher_, des avant-postes +de cavaliers, avec consigne de repousser par la force quiconque se +présenterait avec des intentions hostiles. D’autres avant-postes +d’hommes à pied avaient été placés aussi tout près de la première porte, +en face des gardes. Environ cinq cents hommes entrèrent peu à peu après +Sâboûn ; cette troupe, au passage de la porte ferrée, s’unit +immédiatement à Moûça, et tombe avec lui sur la garde dont il avait +commencé le carnage. Tous ceux qui étaient alors dans le palais +s’éveillèrent, mais ils rencontrèrent des coups de lance qui leur +arrivèrent plus brûlants que la braise allumée. Les uns combattirent en +désespérés jusqu’à la mort ; d’autres se soumirent à Sâboûn et se +rangèrent de son parti. + +Sâboûn avait un fusil ; il le décharge dans une des huttes en jonc +qu’habitent les gardes du palais ; elle prend feu ; la flamme s’élève, +gagne d’autres huttes. La lumière de l’incendie éclaire comme la lumière +du jour. Ce fut un bienfait de Dieu et la cause du succès de Sâboûn : à +la lueur du feu, ce prince reconnut facilement ses ennemis et en fit un +horrible massacre. Effrayés par l’incendie qui se développa tout d’un +coup, les gardes et les gens du sultan couraient de toutes parts, +abandonnant leurs huttes, fuyant les atteintes du feu. Un grand nombre +d’entre eux succomba. Sans l’incendie qui éclaira ce carnage, Sâboûn eût +pu être frappé par surprise et périr sous la main d’un traître. + +Lorsque ce prince se vit maître du palais et délivré de tout danger, il +entra dans le lieu où étaient les restes de son père. Le cadavre était +orné et paré, étendu sur le lit de mort, entouré des femmes du harem. +Sâboûn versa quelques larmes, puis il dit : « Que Dieu me tienne compte +dans le ciel du malheur qui m’afflige, de la mort de mon père ! » + +Ensuite il demanda les insignes du sultanat, c’est-à-dire le sceau +impérial, héritage transmis de souverain à souverain, le sabre impérial, +l’amulette[100] et le trône ou siége du sultan. En quelques instants +tout fut apporté devant Sâboûn, excepté le siége ; on ne savait, disait- +on, où il avait été déposé. Sâboûn, à cette excuse mensongère, alléguée +par les femmes de Sâleh, ne put contenir sa colère. Il fit saisir ces +femmes, les fit amener en sa présence, et leur exprima avec énergie +l’ordre de lui apporter immédiatement le siége impérial. Elles +persistèrent dans leur première déclaration, et jurèrent de leur +sincérité. Commes elles étaient mécontentes du succès de Sâboûn, elles +soutinrent opiniâtrément leur assertion. Alors le prince les fit +enfermer, et les consigna à la garde d’eunuques choisis. Ensuite il dit +aux concubines, aux esclaves, hommes et femmes, de se mettre à la +recherche du siége, et il promit que celui qui le trouverait serait +affranchi et serait généreusement récompensé. En un clin d’œil un jeune +esclave se présente à Sâboûn avec le siége du sultan, disant en quel +endroit il l’a découvert. Par ordre de Sâboûn, le siége fut réuni aux +autres insignes, et le tout fut déposé dans l’endroit réservé à ces +objets. Après cela, il délivra les femmes de leur consigne, et ne +s’occupa plus d’elles. + +Cependant le combat continuait sur le Fâcher, la mêlée s’échauffait de +plus en plus. Les Turguenak de garde à la porte extérieure s’étaient +bientôt éveillés ; apercevant de suite la troupe armée postée en +observation sur la grande place : « Qui vive ? crient-ils à la troupe. — +Soldats du sultan Sâboûn. — Il n’y a pas de soldats de Sâboûn. Depuis +quand est-il sultan ? — Il est sultan, répliquent vivement les soldats +irrités de cette riposte ; il est maître du palais ; rendez-vous, ou +vous êtes morts. » Et la lutte s’engage avec fureur. Soudain arrivent +les vizirs de Sâleh, tous ceux qui étaient parents maternels d’Ahmed et +d’Acyl. Le palais était au pouvoir de Sâboûn, qui déjà s’y était +installé. Les vizirs veulent entrer ; on les repousse. La lutte devient +plus acharnée, plus terrible ; elle se continue toute la nuit. Au jour, +se présentent les autres vizirs et les rois. Informés de ce qui s’était +passé, ils se déclarent enfin pour Sâboûn, dont ils connaissaient +d’ailleurs la bienveillance et la justice. Ils protestent de leur +dévouement pour lui, se rangent de son parti et combattent ceux qui +résistent encore. + +L’acquisition de ces nouveaux partisans accrut les forces de Sâboûn, et +dans la matinée même les ennemis de ce prince étaient vaincus, tués ou +blessés ou enfuis. Les vainqueurs recueillirent un butin considérable en +dépouilles de toute espèce, en chevaux et en armes. + +Le jour suivant, Ahmed et Acyl, à la tête d’une armée, arrivent à +Ouârah ; ils tentent de forcer l’entrée du palais et de pénétrer jusqu’à +Sâboûn ; mais ils sont repoussés avec vigueur. Un nouveau combat +s’allume, et bouillonne pendant tout le jour. Ahmed et Acyl sont vaincus +et obligés de prendre la fuite. Ahmed se retire dans la tribu de ses +oncles, chez les Ab-Darag. Acyl, dont la mère était des Maçâlyt du +Ouadây, population nombreuse sous les ordres de l’aguîd ou gouverneur de +la province de l’Est, se réfugie dans cette tribu. De là il passe au +Dârfour. Nous verrons bientôt comment il fut pris, ainsi qu’Ahmed. + +Sâboûn, informé de la fuite de ses deux frères et de la déroute de leur +armée, rendit grâce à Dieu de la victoire qu’il venait d’obtenir et qui +le délivrait du danger ; car les chefs kamkolak et les premiers vizirs +étaient parents de la mère d’Ahmed et soutenaient résolument la faction +de ce prince. D’ailleurs Sâleh, en raison de sa haine pour la mère de +Sâboûn, avait, comme nous l’avons déjà dit, éloigné des emplois de +quelque importance tous ceux qui tenaient à la famille de cette femme. + +Dès que Sâboûn vit ses rivaux et ses ennemis abattus et le calme +rétabli, il parut au divan, et, en présence des ulémas, se fit +reconnaître pour le chef de l’État. Il distribua ensuite les hautes +fonctions à ses proches, et le Ouadây entier lui voua obéissance ; tous +se soumirent, les uns par affection, les autres par crainte. La déroute +d’Ahmed et de ses partisans comprima et étouffa les malveillances ; le +nombre des morts avait été considérable, et le sang avait coulé à grands +flots. Du reste, un poëte a dit : + + + « Les hommes de haute puissance n’échappent aux dangers qu’en versant + autour d’eux des flots de sang. » + + +Cet événement arriva vers le milieu du mois de rédjeb l’_unique_[101], +je crois en 1219 de l’hégire (vers 1804 ère chrétienne). Sâboûn resta en +repos le reste de Rédjeb et le mois de Chabân suivant. Au commencement +de Ramadân (qui suit le mois de Chabân), il se mit en route pour aller +combattre son frère Ahmed, qui, aidé par ses oncles maternels, anciens +vizirs, avait échappé au carnage de Ouârah, et qui ensuite avait réussi +à rassembler une armée assez imposante. Sâboûn craignait avec raison +que, s’il n’agissait pas alors avec vigueur et promptitude, diverses +tribus ne se laissassent entraîner à la révolte, ne grossissent ainsi le +parti d’Ahmed, et que de là il ne survînt quelque déchirement difficile +à réparer. Un prince pourvu d’intelligence sait prévoir : la pluie +s’annonce par quelques gouttes d’eau avant de tomber par torrents. + +La troisième nuit de Ramadân, Sâboûn partit avec ses troupes. Il lui +fallait, pour atteindre l’armée d’Ahmed, deux jours de route à pas +ordinaire. Il marcha toute la nuit. Le jour suivant, vers l’asr, c’est- +à-dire à trois ou quatre heures après midi, il découvrit le camp de son +frère ; les deux armées se trouvèrent campées en face l’une de l’autre. + +Les vizirs qui étaient avec Ahmed avaient répandu le bruit que Sâleh +était vivant, que Sâboûn était en état de révolte et voulait se +débarrasser de son père pour s’emparer du sultanat. Ces insinuations +mensongères avaient jeté l’indignation dans l’esprit des Ouadayens, et +le nom de Sâboûn, flétri d’infamie, ne réveillait plus dans les cœurs +que des mouvements de haine et d’aversion. Mais le prince avait été +informé de ces menées perfides, de ce lâche artifice dont le but était +de détourner de lui l’affection des populations ouadayennes. + +A son arrivée près du camp ennemi, Sâboûn expédia aux vizirs de son +frère le message suivant : « J’ai appris vos coupables machinations. +Vous publiez que mon père est encore vivant, que je veux attenter à ses +jours afin de m’emparer de l’État. Si vos dires sont vrais, si mon père +existe, faites-le-moi voir ; alors je me livre à lui sans réserve, et il +décidera de mon sort comme il lui plaira. Si vous craignez que ceci ne +soit un stratagème de ma part, j’ai auprès de moi des gens sûrs et des +hommes de probité auxquels vous pouvez vous fier et dont vous, et mon +père (s’il vit), accepterez le témoignage. Laissez-leur voir Sâleh. +S’ils me disent que celui que vous leur aurez présenté est véritablement +mon père, encore une fois, je me livre immédiatement à lui. » + +Les vizirs répondirent à Sâboûn par les plus grossières injures, et lui +déclarèrent que d’après ce qui s’était passé, ils ne pouvaient laisser +voir le sultan ni à lui ni à d’autres. Au reçu de cette réponse, Sâboûn +ordonna à ses troupes de se préparer à combattre. Il fit ses ablutions, +sa prière, et, en présence de son armée, il demanda à Dieu de l’aider à +triompher de ses ennemis. + +La bataille s’engage. En un clin d’œil, en un moment plus rapide que +l’éclair, plus rapide que l’élan du faucon sur sa proie, Sâboûn se +précipite ; l’ennemi bouleversé tourne le dos et prend la fuite. Sâboûn +alors détache un corps de troupes qui se jette sur les devants des +fuyards et leur ferme toute voie de salut. « Quiconque m’amènera Ahmed, +dit le prince à ses soldats, sera généreusement récompensé. » Et avant +le coucher du soleil, Ahmed était prisonnier et on le conduisait à +Sâboûn. Ahmed était accablé sous le poids de la honte. Par ordre de +Sâboûn, le malheureux prisonnier fut chargé de fers, ainsi que tous ceux +de ses parents, vizirs ou autres, qui avaient été pris avec lui. Ils +furent emmenés à Ouârah, à la suite du prince vainqueur. Sâboûn passa la +nuit satisfait, se félicitant de son succès. + +Au matin suivant, on bat des tambourins, on rassemble les troupes. La +foule s’amasse, se presse sur le Fâcher. Le sultan paraît ; les +étendards frémissent autour de lui ; sur sa tête se balance le parasol +et s’agitent les grands éventails en plumes d’autruche[102]. Chaque émir +prend sa place ; chaque grand de l’État siége au rang réservé à sa +dignité. Les interprètes se disposent en ligne, et les Ozbân se rangent +troupes par troupes, revêtus des insignes de la vengeance et de la +terreur. Le sultan ordonne d’amener Ahmed et tous ceux qui avaient été +pris avec lui. Ils s’avancent dans le plus triste appareil, marchant à +pas courts et coupés, car ils avaient les fers aux pieds et aux mains. +On les fait arrêter devant le sultan, Ahmed à leur tête. Sâboûn ensuite +s’adresse à son frère et lui dit : + +« Débauché que tu es, traître, libertin, imposteur, adultère, +oppresseur, tyran méprisable, brutal despote, crois-tu donc qu’un être +tel que toi soit capable d’être souverain, chef, conseiller, et puisse +prétendre à gouverner des hommes, à dispenser la justice ? Non. Insensée +fut ta présomption, détestables furent tes pensées ! Tu serais, toi, en +état de diriger des serviteurs du Souverain des mondes ! Tu n’es pas +même bon à garder les troupeaux. Assez longtemps tu as tourmenté nos +sujets, usé de tyrannie et déployé ton insolent orgueil. Combien de +femmes pudiques tu as déshonorées ! combien de malheureux tu as +persécutés ! combien de sang tu as versé ! Tu as dépassé toutes les +bornes posées par Dieu, et foulé aux pieds tout ce qu’il y a de sacré. +Tu t’es jeté dans toutes les débauches dont Dieu a défendu même de +s’approcher. Si ce que je te dis ici est faux, prouve le contraire, ose +me démentir. » + +Ahmed alors, d’un ton hardi, ferme et résolu : « Tais-toi, dit-il à +Sâboûn ; que Dieu te fende la bouche, te confonde et te perde, lâche que +tu es, rebelle à ton père, excommunié de la pitié de Dieu ! Certes, le +sort s’est cruellement trompé en te donnant la souveraine puissance ! +mais il réparera bientôt son erreur, je l’espère. Penses-tu donc +vraiment que j’aie peur du supplice que tu me réserves, que je redoute +les brutales rigueurs que tu me prépares ? Ne sais-je pas bien que tout +ton pouvoir ne peut aller au delà de ce mot que tu vas dire : « Tuez- +le ? » Mais, va ! mourir est plus doux pour moi que de me voir ainsi +devant un être aussi vil que toi. » + +Le sultan s’adresse alors aux ulémas présents, aux docteurs de la loi, +et leur dit : « Quel est le jugement que prononce la loi islamique +contre ce rebelle ? — La peine, répondirent-ils, de celui qui est sorti +du devoir et de l’obéissance due au chef reconnu souverain par le peuple +est de mourir de mort violente, d’être pendu, ou d’avoir une main et un +pied coupés l’un d’un côté du corps et l’autre de l’autre côté[103]. +Voici le texte des paroles de Dieu : « Celui qui se révoltera contre +Dieu et son représentant, et sèmera le désordre et la rébellion dans un +pays, mourra de mort violente, sera pendu, ou bien on lui coupera la +main et le pied en sens croisé, ou bien on l’exilera. » + +Le sultan alors ordonna de faire rougir au feu les miroued ou brochettes +de fer, et de les passer sur les yeux d’Ahmed. L’ordre fut exécuté ; +puis le malheureux supplicié fut jeté en prison. Il y resta jusqu’à sa +mort. + +Sâboûn, séance tenante, jugea aussi les vizirs prisonniers. « Vizirs de +malheur et de honte, leur dit-il, comment avez-vous osé prétendre que +mon père était encore vivant ? Selon vous, je n’étais qu’un rebelle ; +vous l’avez publié partout. Votre unique but était de me perdre et +d’élever Ahmed au souverain pouvoir. Grâce à Dieu, vos impostures et vos +calomnies paraissent au grand jour. » Et Sâboûn ordonne aux kabartou de +mettre à mort les coupables. Les kabartou s’approchent des vizirs +condamnés, les entourent et les abattent à coups de casse-têtes ou +massues en fer analogues à celles que les Turks appellent dabboûz[104]. +(_Voy._ fig. 3.) Nous décrirons ce genre de supplice en parlant des +diverses punitions usitées chez les Ouadayens et les Fôriens. Les +kabartou sont des officiers de justice chargés d’exécuter ceux que le +sultan condamne à mort ; ce sont aussi les kabartou qui, dans les lieux +publics, sonnent de la trompe devant le sultan. + +Les vizirs rivalisant de courage et méprisant la mort, chacun d’eux +prétendait au privilége d’être assommé le premier ; tous à l’envi +présentaient la tête ; chacun demandait le coup fatal, et craignait de +se déshonorer par le moindre signe de lâcheté. Au Ouadây, le lâche ne +compte pas pour un homme ; jamais il ne trouve à se marier avec une +femme de famille un peu considérée ; il est en quelque sorte excommunié +de la société. Je n’ai jamais ouï parler d’hommes plus intrépides que +les Ouadayens[105]. + +Sâboûn débarrassé des vizirs parents d’Ahmed, et n’ayant plus rien à +craindre de leur parti, régna avec justice et équité, et s’attira +l’admiration de ses voisins. On venait en foule le contempler dans sa +gloire, on accourait de toute part pour le voir, comme jadis on se +pressait aux temples des idoles. + +Il dompta et fit disparaître les terribles détrousseurs appelés _afryt_ +ou diables. Il assura ainsi la sécurité des chemins, et purgea les +provinces de ces redoutables et dangereux larrons, véritables +_khirryt_[106] ou lutins malfaisants qui coupent les routes aux passants +au moment des brûlantes chaleurs du midi. Sous son règne, une femme +seule, fût-elle couverte d’or, et sur quelque chemin que ce fût, n’avait +à craindre que le Tout-Puissant. + +L’autorité de Sâboûn fut en peu de temps affermie et respectée. Mais la +pensée de ce qu’il pouvait avoir à redouter de son frère Acyl +l’inquiétait, l’obsédait, ne lui laissait ni repos dans les nuits, ni +plaisir même à l’abri des brûlants rayons du soleil. Il attendait que +Dieu lui offrît l’occasion et le moment de s’affranchir de toute +crainte. Ce moment arriva. + +Sâboûn, comme nous le raconterons bientôt, fit une expédition contre le +Dâr-Tâmah. Il ruina le pays, dispersa la population, les familles. Le +roi de Tâmah était allié et protégé de Mohammed-Fadhl, sultan du +Dârfour. Fadhl vit avec peine les résultats de la guerre, et il chercha +un moyen de donner le change aux Ouadayens. Il consulta ses vizirs, et +ceux-ci lui conseillèrent de prendre le parti d’Acyl, d’offrir des +présents à ce prince émigré, et de lui proposer de reconquérir le +Ouadây. « Certainement, ajoutèrent les vizirs, ce doit être là le plus +ardent désir d’Acyl. Faites-le jurer de vous payer, après sa +restauration, une redevance annuelle ; et une fois que la convention +sera conclue, persuadez à ce prince d’écrire aux émirs de Sâboûn, de les +attirer et de les gagner par des promesses. Si la réponse de ces émirs +ou vizirs est favorable, et qu’ils se déclarent pour Acyl, donnez à ce +prince des forces suffisantes, et qu’il aille s’emparer du Ouadây. La +conquête mettra nécessairement ce pays sous votre tutelle. Ensuite, ou +Sâboûn sera pris, et vous aurez atteint votre but ; ou il sera tué dans +une bataille, et vous voilà délivré de toute inquiétude ; ou enfin il +s’enfuira, et il restera ainsi sans ressource aucune. » + +Fadhl goûta ce conseil. Il appela Acyl, auquel jusqu’alors il n’avait +pas fait plus d’attention qu’à des angles sortants d’un cercle dont on +veut mesurer la superficie. Il combla ce prince de présents, lui donna +des chevaux, des troupeaux, des esclaves, et lui assigna une demeure +particulière. Ensuite il découvrit ses intentions à Acyl, qui promit de +lui payer tribut après la conquête du Ouadây. + +Acyl, grâce aux dons de Fadhl, reprend un genre de vie digne d’un +souverain. Son nom humilié se relève avec un certain relief ; ce nom, +inconnu hier comme celui d’un homme de la foule, passe aujourd’hui de +bouche en bouche ; partout il n’est bruit que de l’avénement prochain +d’Acyl au sultanat du Ouadây. + +Acyl écrit aux vizirs de Sâboûn, leur demande leur coopération et leur +fait les promesses les plus séduisantes. Les vizirs portent les lettres +à Sâboûn. Celui-ci, satisfait du dévouement de ses vizirs, leur annonce +que bientôt il sera libre de toute inquiétude du côté de son frère. +« Répondez à Acyl, dit-il, que vous êtes à lui corps et âme ; que je +vous tyrannise et vous tourmente ; que, malgré votre haine pour moi, +vous restez en paix, faute d’un autre prince qui s’empare du sultanat. +Exposez-lui aussi qu’il est contraire à ses intérêts de recevoir les +secours de Mohammed-Fadhl ; que ce serait le comble de la honte ; que le +Ouadây, après avoir été libre et indépendant de toute puissance en +dehors du pays, ne consentira jamais à devenir tributaire de Fadhl ; +qu’en un tel état de choses, Acyl lui-même n’aurait de sultan que le +nom, et qu’ainsi il imprimerait à sa mémoire une tache indélébile ; +ajoutez à cela : « Si tu aimes ton pays, si tu es vraiment jaloux de +gouverner en sultan, garde-toi de descendre sous la loi du sultan +fôrien. Notre avis, à nous, est que tu partes à la dérobée, que tu te +rendes à tel endroit, et que tu nous en informes le plus vite possible. +Aussitôt nous abandonnons Sâboûn, nous allons te rejoindre, nous te +faisons escorte et appui, et nous t’introduisons au Ouadây. Sâboûn sera +bientôt ensuite entre tes mains et à ta discrétion. Mais nous te jurons +par Dieu et par les saintes paroles du Coran, que si tu viens avec une +armée de Fôriens et avec leur sultan, jamais nous ne nous soumettrons à +toi, ne restât-il plus qu’un seul Ouadayen dans le Ouadây. Choisis donc, +et vois ce que tu veux faire. Du reste, quelle que soit ta décision, +nous te prions de ne communiquer notre lettre à qui que ce soit, +Ouadayen ou Fôrien. Un mot divulgué à un Ouadayen, nous ne saurions être +sûrs qu’il ne le transmettra pas à Sâboûn, et alors c’en est fait de +nous ; car tu connais la susceptibilité ombrageuse de ton frère et sa +brutalité. Une seule parole dite à un Fôrien, comment répondre que ce +Fôrien n’en profitera pas pour dérouter nos projets, et que Fadhl ne se +mettra pas en campagne sans toi et ne fera pas avorter nos espérances ? +Encore une fois, dès que le lieu du rendez-vous sera fixé, nous irons de +suite y camper et t’y attendre. Quand tu en seras à peu de distance, +dépêche-nous un courrier qui nous annonce ton approche. Nous te sommes +tous dévoués. » + +Au reçu d’une pareille réponse, Acyl enthousiasmé, enivré de joie, crut +déjà voir ses espérances réalisées. Ce qui augmenta surtout ses +illusions, ce furent les signatures des premiers vizirs et des hauts +kamkolak, apposées à la lettre. Acyl accueillit sans réserves la +combinaison qui lui était indiquée. + +Il ferme aussitôt la porte de sa demeure et donne ordre à ses serviteurs +d’éloigner tous ceux qui viendraient chez lui, et de dire qu’il est +malade. A nuit close, il prend un seul domestique, monte à cheval, +laissant tout ce qu’il possédait, abandonnant tout, esclaves, troupeaux, +etc. Il part, il marche toute la nuit, tout le jour suivant, il ne se +repose qu’aux moments de la grande chaleur. Puis il remonte à cheval et +voyage encore toute la seconde nuit. Il franchit ainsi un long espace de +chemin. Le troisième jour, il arrive près du lieu désigné. Il se cache +et envoie aux vizirs de Sâboûn une lettre dans laquelle il leur annonce +qu’il a accepté leur avis. Bientôt il aperçoit venir à lui une troupe +d’hommes en armes. Ces hommes, arrivés près de lui, lui rendent hommage +comme à leur souverain, protestent de leur soumission et de leur +obéissance, se rangent en cortége autour de lui, et on se dirige de +suite au lieu du rendez-vous général. Acyl y voit les tentes des Grands +du Ouadây, les chevaux et les étendards du sultan. Tout émerveillé, il +croit déjà en être à l’accomplissement de ses vœux. La troupe ouadayenne +est nombreuse ; Acyl ne doute plus du succès. Les vizirs se rassemblent +auprès du prince, lui rendent leurs hommages, se prosternent à ses pieds +en les embrassant ; lui, de son côté, leur prodiguait à tous les plus +belles promesses. + +Mais tout cela n’était qu’un stratagème dont Sâboûn lui-même avait +combiné et ordonné toutes les parties. Sâboûn avait fait d’abord jurer +ses vizirs et les kamkolak de lui rester fidèles, et il en avait reçu +les serments les plus sacrés. Ensuite il leur avait promis, s’ils lui +amenaient Acyl, de les récompenser libéralement. Après avoir ainsi +engagé leur foi, il les avait envoyés à la rencontre d’Acyl, avec tout +l’appareil de chevaux et de tentes dont nous avons parlé, et même avec +ses propres tentes impériales. Il avait d’ailleurs recommandé à ses +vizirs et à ses kamkolak de ne rien négliger pour s’assurer d’Acyl, et, +dès qu’il serait en leur pouvoir, de le lui envoyer sous l’escorte de +cavaliers sûrs, à qui ils auraient fait jurer à leur tour de remettre +immédiatement à lui, Sâboûn, le dépôt qu’on allait leur confier. + +Acyl, arrivé dans le camp ouadayen, prit de suite le maintien et +l’attitude de sultan. Il voulut, le jour même, répandre dans tout le +Ouadây des proclamations pour appeler les provinces à venir reconnaître +leur nouveau souverain, et pour prévenir les habitants que ceux qui +refuseraient de se soumettre à lui auraient à encourir sa vengeance. +Acyl ne se doutait nullement qu’il donnait dans un piége préparé pour +l’attirer du Dârfour et le jeter entre les mains de Sâboûn. + +Et je dis, moi : « A pareil stratagème, nul autre qu’un esprit sans +réflexion, sans raisonnement, ne pouvait se laisser prendre. Si Acyl eût +eu la moindre pénétration, s’il eût un moment pensé à ce que pouvaient +signifier ces dispositions guerrières, s’il se fût demandé pourquoi ces +étendards de Sâboûn, ces tentes des premiers vizirs et tous ces apprêts, +il eût reconnu l’impossibilité pour ces vizirs, sans une permission +expresse du sultan, d’enlever du palais ces insignes royaux et de +déployer un si grand appareil militaire. La sotte vanité d’Acyl lui +ferma les yeux. » + +Moi-même, au Dârfour, j’eus maintes fois occasion de me rencontrer avec +ce prince émigré et de juger de son caractère et de son naturel. Il +avait une telle dose d’orgueil et de présomption, qu’elle eût vraiment +suffi pour tout ce qu’il y a d’hommes vivants sur la terre. Et +cependant, alors, il n’avait pas encore reçu les présents du sultan du +Dârfour ; il vivait dans la pénurie, dans la misère. Partout où je me +trouvai avec lui, il ne me regarda que d’un œil de dédain et de mépris. +Jamais, cependant, je n’avais eu avec lui le moindre rapport ; je ne lui +avais jamais parlé ; mais dès qu’il sut que mon père était vizir de son +frère Sâboûn, il me prit en haine, en aversion, tant était grande son +ineptie et sa fatuité. + +Revenons au récit. Lorsque Acyl vit arriver à lui les vizirs et les +kamkolak, il crut, comme je l’ai déjà dit, que le succès était assuré, +que la fortune se mettait à sa discrétion, tandis qu’au contraire elle +ouvrait contre lui une brèche irréparable. Il était comme la femme dont +un poëte a dit : + + + « Vainement la femme vieillie cherche à paraître jeune ; elle a les + côtes maigres, sèches, l’échine voûtée ; + + « Elle a recours au parfumeur, lui demande la fraîcheur du bel âge ; + mais est-ce que les parfums peuvent réparer ce que le temps a + détruit ? » + + +Acyl, en courant du Dârfour au Dâr-Ouadây, rappelait le mouton qui +prépare lui-même sa perte en grattant la terre[107] ; il était l’image +de celui qui de sa propre main se coupe le bout du nez. + +Les vizirs étaient convenus entre eux qu’après qu’ils auraient attiré +Acyl au Ouadây, ils l’accompagneraient jusqu’à Ouârah, et que là ils se +saisiraient de lui ; mais Dieu décida autrement, et lui jeta plus vite +le malheur : voici comment. + +Un des rois ou grands qui était dans le secret du projet résolut, à +quelque titre que ce fût, de trahir Sâboûn et de faire triompher Acyl. +Ce roi avait au cœur la passion de la tyrannie ; et Sâboûn ne voulait ni +injustice, ni tyrannie, ni vexations. Or ce certain roi voyait que, sous +l’autorité d’un pareil maître, il ne pourrait satisfaire ses goûts +d’iniquités, et qu’avec Acyl il aurait libre carrière. Il fit donc +pencher ses affections pour Acyl, et il s’en ouvrit aux autres vizirs : +« Voyez, leur dit-il, de quelle manière vous jouez le malheureux Acyl. +Vous n’avez répondu à ses instigations que pour le perdre, et il est +fils de votre souverain. A mon sens, Acyl a plus de droits que Sâboûn au +pouvoir suprême ; car vous n’ignorez pas tout ce qu’il y a dans Sâboûn +de dureté, d’arrogance, d’amour du sang, de mépris pour vos conseils. Si +vous voulez agréer mon avis, vous transformerez tout ce jeu entrepris +contre Acyl, en une expédition sérieuse en sa faveur, et vous vous +dévouerez à lui de cœur et de corps. » + +A ces paroles, les vizirs aperçurent le danger qui les menaçait, et +comprirent que s’ils ne se rendaient promptement maîtres de leur +collègue, tout le stratagème allait être éventé. Sans forme de procès, +on saisit le provocateur, on lui attache les fers aux pieds, et on le +confie à la surveillance d’une garde sûre ; puis, d’un accord unanime, +tous les autres vizirs pénètrent dans la tente d’Acyl, et s’emparent de +lui avant qu’il puisse rien savoir de ce qui venait de se passer, et +afin de prévenir un incendie qu’il serait peut-être difficile d’éteindre +plus tard. + +Acyl est saisi au corps ; on lui attache une chaîne au cou, et un anneau +de fer solide le tient une main fixée à cette chaîne. On le place +ensuite sur un chameau, et on le met en marche au milieu d’une escorte +de mille cavaliers, à qui on a fait jurer de le conduire à Sâboûn. +L’escorte se dirige du côté de Ouârah, sous les ordres du kamkolak +Kidermy, fils de l’oncle maternel de Sâboûn, et connu par son inviolable +attachement pour son souverain..... Kidermy, avec les mille cavaliers, +marcha toute la nuit. + +Au coucher du soleil, les vizirs s’acheminent avec le reste des troupes, +et marchent également toute la nuit, afin d’être prêts à répondre à tout +événement. Ils rejoignent le kamkolak Kidermy à un village ; et voyant +que tout était calme dans l’armée, ils prennent les devants ; car +Kidermy allait au pas ordinaire. Après trois jours de marche forcée, les +vizirs entrent à Ouârah. Ils s’empressent de porter au sultan la +nouvelle de leur succès. Sâboûn en fut transporté de joie ; et sur +l’heure même il ordonna de jeter en prison le traître qui avait tenté de +faire triompher Acyl. + +Le lendemain dès le matin, Sâboûn envoie un des chefs des Turguenak, +avec sa troupe, au-devant de Kidermy. Le Turguenak part, et le troisième +jour après, Kidermy et toute l’armée entrent à Ouârah avec Acyl la +chaîne au cou et monté sur un chameau. + +Le sultan paraît au Fâcher ou grande place du palais, dans un appareil +imposant ; les tambourins retentissent, les trompettes sonnent, les +étendards frémissent au-dessus de la tête de Sâboûn. Acyl paraît aussi, +monté sur son chameau. Le sultan fait amener son frère et le fait +descendre au milieu du cercle de l’assemblée. « Traître, perfide, dit +Sâboûn à Acyl, tu voulais donc livrer le Ouadây à nos ennemis, et cela +pour satisfaire ta folle ambition ! » Et Sâboûn donne l’ordre de mettre +à mort le coupable. Acyl est exécuté à l’instant même. Ainsi Dieu +délivra le Ouadây et les Ouadayens. Ce jour fut un jour de fête et de +joie comme on n’en vit jamais au Ouadây. + +On amena ensuite le vizir qui avait trahi. Sâboûn le fit mettre à mort +immédiatement. Les deux cadavres furent laissés tout le jour sur la +place publique ; le soir, Sâboûn ordonna de les enterrer[108]. + + +[Note 97 : _Voy._ le Voyage au Dârfour.] + +[Note 98 : Explication communiquée verbalement par le cheykh El-Tounsy.] + +[Note 99 : _Voy._ notes 8 et 9.] + +[Note 100 : _Voy._ note 10.] + +[Note 101 : _Voy._ note 11.] + +[Note 102 : Ce sont les mêmes que chez les Fôriens. Voy. _Voyage au +Dârfour_.] + +[Note 103 : Par exemple, la main droite et le pied gauche, ou la main +gauche et le pied droit.] + +[Note 104 : Les massues casse-têtes sont longues d’environ deux pieds, +et sont terminées par une tête revêtue de fer ; la tête a environ trois +pouces de diamètre.] + +[Note 105 : _Voy._ note 12.] + +[Note 106 : _Voy._ note 13.] + +[Note 107 : _Voy._ note 14.] + +[Note 108 : _Voy._ note 15.] + + + + + =CHAPITRE V.= + +Tyrannie et déréglements d’Ahmed, sultan du Bâguirmeh. — Incursions des +Baguirmiens sur le territoire ouadayen. — Lettres de Sâboûn à Ahmed. — +Expédition et départ de Sâboûn. — Arrivée dans l’espace qui sépare le +Ouadây et le Bâguirmeh. — Un Abou-Carn se précipite sur les Ouadayens ; +il est tué par un esclave. — Plusieurs chefs condamnés à mort. — +Comparaison des Rézeigât et des Djéâtenah. — Vénération pour le +souverain. — Anecdote. — Le souverain est toujours inspiré du ciel. — +Autre anecdote. + + +Le Très-Haut, Dieu, à qui rien n’est difficile, dont l’essence est +sainte, dont les attributs sont purs et sans tache, a mis les rois sur +les trônes des empires du monde, comme la tête sur le corps de l’homme ; +or la tête est l’organe suprême de l’homme, et, disent les savants, le +siége de l’intelligence ; elle est la plus noble partie de l’organisme +humain ; car en elle sont les quatre sens externes, l’ouïe, la vue, +l’odorat et le goût, et les sens internes, la perception, l’imagination, +la réflexion, le jugement et la sagacité. Par analogie comparative, le +souverain est la parole suprême de l’État, le siége de l’équité et de la +puissance, le tribunal de la justice, le bouclier de l’empire, la source +de la bonté et de la clémence, la main vengeresse toujours prête à +frapper l’iniquité des œuvres et à appliquer les peines établies par la +loi, enfin la voix qui absout et pardonne. Et notre saint Prophète a +dit : « Le souverain est l’ombre de Dieu sur la terre, le refuge des +malheureux, le consolateur des opprimés. Princes, vous êtes les pasteurs +de vos brebis, et au grand jour Dieu vous demandera compte de la gestion +de votre femme. » + +Le souverain, centre du pouvoir et de l’autorité, doit ne commander que +le bien, ne défendre que le mal. « Celui qui voit faire le mal, dit le +Prophète de l’islamisme, doit chercher à l’empêcher, ou par son +intervention active, ou par ses paroles, ou par ses vœux ; et quand les +vœux sont la seule voie possible, alors la foi est mourante dans la +nation. » + +Mais nul n’est plus puissant à arrêter le mal que le chef d’un État ; +tel est surtout le sultan du Ouadây. Maître absolu, tout obéit à ses +ordres, tout se soumet à sa volonté. + +Lorsque le sultan Sâboûn eut assuré son pouvoir et que son pied s’y fut +affermi, il n’y eut œuvre de mal que ce prince ne réprimât, œuvre de +bien à faire, pour qui le méritait, qu’il ne la fît. Voici comment il +punit la coupable conduite d’El-Hâdj-Ahmed, sultan du Bâguirmeh. + +Ahmed tyrannisait et tourmentait ses sujets, s’abandonnait aux plus +honteux excès. Il laissait les gouverneurs des provinces se livrer à +tous les caprices d’une licence effrénée, et ne voulait entendre les +représentations et les plaintes de personne ; les souffrances des +Bâguirmiens étaient extrêmes. Enfin plusieurs des principaux habitants +des bourgs et villages se rassemblèrent et allèrent exposer leurs maux +aux ulémas, leur raconter ce qu’ils enduraient de la tyrannie de leurs +gouverneurs, leur dire que le sultan était sourd à leurs plaintes et à +leurs supplications, les prier de représenter de vive voix au prince les +abus dont le peuple était victime, et de mettre assez d’énergie dans +leurs paroles pour inspirer à Ahmed de meilleurs sentiments, pour le +décider à enjoindre aux gouverneurs de changer de conduite. + +Les ulémas se réunirent et se rendirent chez le sultan. Il les reçut +avec les honneurs convenables et les fit asseoir ; quelques instants +après, Ahmed leur demanda le motif qui les amenait ainsi réunis. D’abord +ils gardèrent le silence ; puis un vieillard d’entre eux, le faguy El- +Ouâly, prit la parole. « Prince, notre maître, dit-il, nous venons +t’engager à faire cesser les injustices de tes préposés et de tes +suppôts. Si tu connais leur conduite, nous te prions de les forcer à y +renoncer ; si tu ne la connais pas, sache les intimider par tes menaces, +et cherche à arrêter leurs excès. — Et quels sont donc ces excès ? +réplique le sultan. — Œuvres d’iniquités qui n’ont pas laissé un seul +cœur sans souffrance, et tu es notre souverain. C’est en ton nom qu’ils +nous tyrannisent, et cependant tes sujets te respectent et te craignent. +Toi seul tu rendras compte de tout cela au jour du jugement. » Puis le +vieux uléma raconta cette parabole : + +« Prince, notre maître, dis-moi : Si tu avais un champ ensemencé ; si le +moment de la moisson approchait et qu’elle se présentât riche et +abondante ; si au milieu de ton champ était un grand arbre où des +oiseaux eussent leurs nids ; si ces oiseaux mangeaient toute cette +moisson, et que nul effort ne pût les chasser, et si tu étais enfin +fatigué de cette dévastation, dis-moi, que ferais-tu ? — Je couperais +cet arbre. — Eh bien ! prince, sache donc ceci : Les rayas sont la +moisson ; toi, tu es le grand arbre ; tes officiers, tes gouverneurs +sont les oiseaux ; et la moisson est ravagée, dévorée ; et nous +craignons que l’arbre ne soit coupé, car le maître de la moisson, c’est +Dieu, et il hait la tyrannie. Apprends qu’un poëte a dit : + + + « Évite l’injustice et l’oppression, si tu es puissant ; car elles ont + pour terme le repentir. + + « Tes deux yeux dorment ; mais celui que tu as opprimé reste éveillé, + poussant ses cris au ciel contre toi ; et l’œil de Dieu ne dort + jamais. » + + +« La sagesse des anciens temps a dit : « L’iniquité qui dure ruine ; la +justice qui dure enrichit. » Pense encore à ces paroles du poëte : + + + « Allez dire de ma part à celui qui se plaît à m’opprimer, sans + crainte de Celui qui voit et sait tout, + + « Allez lui dire que je tiens ma flèche en arrêt, cachée dans les + ténèbres de la nuit, et qu’à un moment, je l’espère, elle volera le + frapper. » + + +« Enfin, apprends ces mots de notre saint Prophète : « La justice d’une +heure seule vaut mieux que soixante-dix ans de prières. » + +Le sultan se mit à rire de ce sermon. « Ainsi, dit-il, vous pensez donc +tous que mes oiseaux, comme vous les appelez, doivent vivre sans boire +ni manger ? — Non. — Cependant ils ne prennent des rayas que pour se +nourrir. — Leur nourriture, c’est toi qui la leur donnes, et pour cela +tu leur accordes des terres dont ils recueillent les revenus. — Chacun +sait comment il doit battre son briquet. Les rayas sont mes rayas à moi, +les soldats sont mes soldats, et vous n’avez rien à voir dans tout cela. +Votre affaire, à vous, c’est d’enseigner la loi et la religion à qui le +veut, de répondre à ceux qui vous consultent ; le reste ne vous regarde +pas. Et si je ne craignais d’être accusé de trop brutaliser les ulémas, +je les ferais arrêter tous, et je n’en laisserais pas un seul en vie. » +Ensuite Ahmed appelle ses émirs et dit à l’un d’eux : « Toi, tu es +l’épervier ; » à l’autre : « Toi, tu es le faucon ; » à un autre : +« Toi, le milan ; » à un autre : « Toi, le percnoptère ; » à un autre : +« Toi, le vautour. » Il appliqua ainsi à chacun d’eux un nom d’oiseau de +proie, en présence des ulémas stupéfaits de ce qu’ils voyaient et +entendaient. Ils sortirent humiliés, maudissant la perversité du sultan. +Cette démarche n’eut d’autre résultat que de susciter de nouvelles +vexations et de nouvelles iniquités. + +Alors le peuple poussa les hauts cris, se révolta contre les soldats du +sultan ; le sang coula ; une foule de bourgs et de villages furent +ruinés, saccagés. Une seconde fois les ulémas se réunirent, et +résolurent d’aller de nouveau se présenter au sultan, dût-il leur en +coûter la vie. Ahmed les reçut avec politesse, les fit asseoir, puis +leur demanda quel était le motif de leur visite. Ils répondirent qu’ils +venaient remplir un devoir sacré, un devoir qui leur était prescrit par +Dieu dans ces paroles du saint Coran : « Dieu impose à ceux auxquels son +divin Livre a été envoyé, l’obligation de le faire connaître aux autres +hommes et de n’en point tenir les préceptes cachés. » — « Voyons, dit le +sultan, ce que vous avez à me dire. » + +Alors un des ulémas prit la parole : « Le Très-Haut a dit : « J’ai +préparé à l’oppresseur d’effroyables supplices. » Et un autre : « Au +jour du jugement, dit l’Éternel, nous élèverons la balance de la +justice ; gardez-vous donc d’être injuste, ne fût-ce que pour quelques +grains de sénevé ; aussi bien nous le représenterons, ce sénevé, au +dernier jour ; car nous tenons compte également de tout à tous. » Un +troisième des ulémas, puis d’autres successivement, citèrent diverses +sentences ou passages du Coran et du _Hadyth_ ou livre des paroles +traditionnelles du Prophète : « O hommes ! j’ai créé l’injustice ; elle +m’est impossible à moi, mais je l’ai placée sur la terre, au milieu de +vous, comme œuvre de mal ; évitez-la. » — Le Très-Haut a dit : « Au jour +dernier du monde, je serai souverain redoutable ; je ne ferai grâce à +nulle injustice, ne fût-elle que pour quelques grains de poussière ; car +si je pardonnais à une seule injustice, je serais moi-même injuste. » — +« L’injustice, au jour de la résurrection, enveloppera l’injuste +d’épaisses ténèbres. » — Les traditions reçues du prophète disent : +« L’injustice qui dure ruine ; la justice qui dure enrichit. » Chacun +des ulémas donna ainsi sa maxime d’à-propos. Quand ils eurent fini, le +sultan leur dit : « Est-ce pour cela que vous êtes venus ? — Sans doute. +— C’est très-bien ! je vous ai entendus, mais je n’en ferai ni plus ni +moins. Sortez d’ici. Et s’il vous prend fantaisie de m’apporter encore +de ces remontrances, je vous traiterai comme vous le méritez. » Les +ulémas se levèrent et sortirent, le mécontentement et la tristesse dans +l’âme..... Ahmed continua à se conduire comme par le passé. On en parla +à Sâboûn, qui répondit : « Dieu saura le rétribuer selon ses œuvres. » + +Le sultan du Bâguirmeh ne s’en tint pas aux excès de la tyrannie ; il +s’abandonna encore aux excès de la débauche. Il avait une sœur mariée à +un de ses vizirs ; elle se brouilla avec son mari à la suite d’une +querelle particulière. Elle vint se plaindre à son frère, le prier de +faire des reproches au vizir et de rétablir la bonne intelligence entre +elle et son mari. Le sultan était alors ivre. Frappé de la beauté de sa +sœur, il s’en éprit, et tous les désirs de l’amour s’éveillèrent en lui. +Le lendemain il appela le vizir, et lui ordonna de répudier sa femme. +Elle fut répudiée, et le sultan alors résolut de l’épouser. Mais +craignant qu’on ne le blâmât de cette alliance, il convoqua les ulémas +et leur demanda s’il n’y avait pas dans le Coran quelque passage sur +l’autorité duquel il pût légitimer son mariage avec sa sœur. « Rien ne +peut autoriser une pareille union, répondirent les ulémas. La possession +maritale d’une sœur est formellement défendue par le texte du Coran. » +Alors Ahmed promit de récompenser richement celui qui lui trouverait un +moyen d’arranger cette affaire. Chacun répondit qu’il était impossible +de légitimer son projet. A cette réponse tranchante, il s’emporta contre +les ulémas et les chassa de sa présence. + +Mais un des ulémas qui était absent de l’assemblée, un de ces hommes que +l’amour passionné des biens du monde fait plier à tout, apprit ce qui +s’était passé dans la consultation. Il vint demander à parler au sultan. +Introduit près du prince, il lui dit : « J’ai su la conversation que tu +as eue avec les ulémas à propos de ta sœur. » Et il conta ce qu’il en +avait appris. « La chose est ainsi, dit le sultan ; mais tous me +répètent qu’aucun texte ne peut me rendre licite la possession de cette +femme. Et toi, quelle est ton opinion ? — Je soutiens, moi, qu’il y a +possibilité. — Et comment ? — Tu sais fort bien que ton père épousa plus +de quatre femmes, et par conséquent dépassa le nombre que permet la loi. +— Je sais cela. — Au delà de quatre femmes, il y a donc infraction à la +loi, et les enfants nés de ces unions illicites sont illégitimes et +adultérins. De plus, d’après les principes du rite des châféites[109], +les enfants nés de l’_eau_ de l’adultère et du concubinage ne sont pas +admis dans les degrés de parenté dans lesquels les unions matrimoniales +sont défendues. Cette femme n’est donc pas réellement ta sœur ; il t’est +donc permis de l’épouser[110]. » + +A cette explication, le sultan, transporté de joie, fit récompenser +généreusement le commentateur. Les autres ulémas, informés de la réponse +de leur confrère, envoyèrent dire au sultan : « La solution qui t’a été +donnée est vicieuse, fausse, inadmissible dans les principes de notre +rite mâlékite. — J’ai embrassé le rite des châféites, répliqua le +sultan. — Mais alors, comment prouves-tu que la mère de ta sœur était en +surplus du nombre des quatre femmes légitimes de ton père ? Avant tout +il faut constater ce fait, car c’est le fait fondamental. » Le sultan ne +prit nul souci de ces observations ; il se fiança à sa sœur, et peu +après il en fit publiquement sa femme. Voici une autre monstruosité plus +étonnante encore. + +Ahmed avait une fille mariée. Elle vint, peu de temps après son mariage, +rendre visite au sultan... Elle entre et le trouve dans un singulier +état d’ivresse. Ahmed s’enflamme subitement d’amour pour sa fille. Il +envoie appeler le mari et lui ordonne de répudier sa femme. La +répudiation est prononcée immédiatement. Pour cette fois, Ahmed ne +consulte pas les ulémas. Il s’enferme seul avec sa fille et la presse de +partager sa couche. « Mais, dit-elle au sultan, n’es-tu pas mon père ? +comment croire qu’il soit permis à un père de faire à sa fille de +pareilles propositions ? — Je t’aime, et ne veux céder mon bonheur à +personne. » La jeune fille résiste, et refuse d’obéir. Les choses, dit- +on, en restèrent au point des sollicitations. Toutefois, le public fut +partagé d’avis sur le dénoûment. Les uns prétendirent qu’Ahmed avait +enfin triomphé ; les autres, que sa fille n’avait point succombé. + +On raconta à Sâboûn les turpitudes du sultan bâguirmien. « Dieu, dit-il, +le traitera selon ses œuvres. » Et en effet, lorsque Dieu veut un +événement, il en dispose les causes ; lorsqu’il a décidé le malheur des +populations, rien ne peut les y soustraire. Et puis, les œuvres, la +conduite d’Ahmed donnent la raison de ces paroles du Tout-Puissant : +« Quand j’ai résolu la perte d’un peuple, je fais marcher les hommes +corrompus, qui les gouvernent, à tous les crimes ; alors ma résolution +est justifiée, et je jette sur le peuple la ruine et la désolation. » + +Lorsque Dieu eut prononcé la condamnation du sultan bâguirmien et eut +décidé la perte de ce prince par la main de Sâboûn, il suscita pour +vizirs à Ahmed des hommes de dépravation et de mal. Ces vizirs allèrent +dire à Ahmed : « Seigneur, nous avons maintenant appauvri notre pays, +nous en avons épuisé, ruiné les habitants par toutes les rigueurs et les +exactions possibles. Il vaudrait bien mieux, peut-être, chercher à nous +satisfaire, toi et nous, sur d’autres que sur tes rayas ; par exemple, +dépouillons de leurs biens les rayas de quelque pays voisin. — Savez- +vous quelque prince voisin dont les rayas soient maintenant plus riches +que les nôtres ? — Certainement, il y a les Ouadayens ; ils sont à nos +portes ; ils ont en abondance des chameaux, des bœufs, du menu bétail, +des esclaves, de l’argent[111]. — Eh bien ! faites une incursion dans le +Ouadây, et enlevez tout ce que vous pourrez. » A ces mots le vizir Abd- +Allah s’avance ; il était _Fetcha_[112], dignité qui répond à celle de +l’_Ab_ (père), au Dârfour. « Que mon maître, dit Abd-Allah, me permette +d’aller le premier tomber sur les Ouadayens. Après moi, ira qui +voudra. » La permission est accordée sans difficulté. + +Peu après le fetcha part, suivi de cavaliers et de fantassins. Il fond à +l’improviste sur les frontières du Ouadây, tue, pille, amasse un riche +butin, et revient triomphant. L’aspect de ces dépouilles, de ces +richesses, sourit au sultan Ahmed. « Nul autre que toi, dit-il au +fetcha, ne conduira contre le Ouadây une seconde expédition. » Et pour +cette fois, il lui ordonne de pénétrer au cœur du Ouadây. Le fetcha se +remet en route. Il reste environ quinze jours en incursion, et revient +chargé d’un butin plus considérable encore que le premier. Mais il avait +trouvé une vigoureuse résistance chez les Ouadayens qu’il avait pillés, +et on lui avait tué un grand nombre d’hommes ; néanmoins il rentra au +Bâguirmeh les mains pleines. + +On annonça à Sâboûn les pillages des Bâguirmiens, l’enlèvement des +troupeaux. Sâboûn surpris : « Eh quoi ! dit-il, ils saccagent, dévastent +nos contrées, sans que nous soyons en guerre ! Et nous sommes musulmans, +et eux aussi sont musulmans ! L’outrage est par trop violent ! » Sâboûn +écrit aussitôt au sultan Ahmed, et lui dit, après les politesses +d’usage : « ..... Ton fetcha a fait irruption sur mon pays, a enlevé les +troupeaux de mes rayas ; c’est une insulte à ma personne même. Il a +emmené des prisonniers, pillé les habitations ; jamais pareille chose +n’a eu lieu entre nous, nulle loi au monde ne l’autorise. Au reçu de +cette lettre, ordonne au fetcha de restituer tout ce qu’il a pris, et +garde-toi bien de recommencer une semblable expédition. » + +Sâboûn accompagna l’envoi de cette lettre de quelques présents. A peine +le messager chargé de la porter l’eut-il remise au sultan Ahmed, que +celui-ci le fit saisir et mettre en prison..... La lettre demeura sans +réponse. Peu de temps après, de nouvelles plaintes furent portées à +Sâboûn ; on lui annonça que le fetcha avait reparu sur les terres du +Ouadây, qu’il pillait les troupeaux, enlevait les familles, et répandait +le massacre et la désolation partout. Sâboûn alors eut peine à contenir +sa colère. Il attendit pendant quelques jours encore le retour de son +envoyé ; mais son attente fut trompée. Il expédia un second envoyé avec +une nouvelle lettre ; il écrivait au sultan : « Nous t’avons déjà écrit +une fois, et nous t’avons exposé les actes iniques et les violences de +ton fetcha. Nous t’avons demandé de l’obliger à rendre immédiatement ce +qu’il a pris ; car ce sont des biens de musulmans, qu’un vrai croyant ne +peut et ne doit pas s’approprier. Nous attendions le retour de notre +envoyé et ta réponse, lorsque nos rayas sont venus à nous dans un état +qui afflige un ami et ne réjouit qu’un ennemi. Ils se sont plaints de ce +que ton fetcha a fait une nouvelle irruption sur nos terres, et qu’il +n’a laissé dans les abris de nos villages ni homme qui pût crier, ni +cheval qui pût hennir. Cette conduite nous a indigné. Au reçu de cette +lettre, ordonne de suite à ton fetcha de rendre tout ce qu’il a pillé ; +sinon, nous le ferons restituer de vive force. Salut. » + +A la lecture de ce message, le Bâguirmien se mit à rire. « Comment, dit- +il, Sâboûn ose-t-il demander la restitution de ce que nous avons enlevé +à ses rayas ? Je ne rendrai rien. » Et il mande à Sâboûn un messager +avec une réponse ainsi conçue : « Nous avons reçu une première lettre de +toi, puis une seconde. Nous en avons compris le contenu. Salut. » + +Une pareille réponse indigna Sâboûn. Dans sa colère, ce prince résolut +de marcher immédiatement contre le Bâguirmeh, et de ne revenir que +vainqueur ou vaincu. Il appela mon père et le câdy, et leur demanda ce +qu’ils pensaient de la conduite et de l’insolence du sultan Ahmed. Il +leur raconta comment ce prince s’abandonnait à tout ce que réprouve la +loi de Dieu, comment il était arrivé à prendre sa sœur pour femme, +comment on parlait de ses tentatives sur sa propre fille. Mon père et le +câdy déclarèrent qu’après de tels actes, la guerre contre le sultan +bâguirmien était permise et légitime. Ensuite Sâboûn ajouta que le +fetcha avait pillé les Ouadayens de la province de l’Ouest, et cela sans +motif, et que dans ces brigandages ce même fetcha avait versé le sang +musulman sans qu’aucun grief pût être allégué contre les Ouadayens. La +guerre contre le Bâguirmeh une fois reconnue licite et juste, Sâboûn +recommanda à mon père et au câdy de garder le secret le plus absolu sur +la conversation qu’ils venaient d’avoir avec lui. + +Le lendemain Sâboûn appelle les kamkolak et leur dit : « Je suis +inquiet, tourmenté ; des idées sombres m’obsèdent ; le séjour de Ouârah +et le repos augmentent ma tristesse. Je veux aller passer quelques jours +à la maison de campagne de mon aïeul le sultan Gaûdeh. Montez à cheval +et suivez-moi. » La maison du sultan Gaûdeh était éloignée de Ouârah +d’environ huit heures de marche. « Prince, répondent les kamkolak, nous +sommes à vos ordres. » + +Sâboûn fait aussitôt seller ses chevaux et disposer les bagages +nécessaires. Il expédie en même temps au chef des tribus arabes voisines +de la ville, l’ordre de tenir prêts le plus grand nombre possible de +chameaux. Le chef arabe prépare tout ce qu’il en peut rassembler parmi +ses Arabes, et tout ce qu’il en possède lui-même. Enfin les tambourins +annoncent le départ, et le sultan sort de Ouârah au milieu de ses +troupes. Il arrive à la maison de Gaûdeh. Il y reste trois jours, et le +quatrième jour au matin il se remet en route. + +Vizirs et soldats pensaient que Sâboûn allait regagner Ouârah ; mais il +tourne bride et marche au sud. Il fallut le suivre. On ignorait sur quel +lieu il voulait se diriger. Un des grands s’approche de Sâboûn : « Que +Dieu, dit-il, consolide la puissance de mon maître ! où désire-t-il se +rendre ? — A la maison de mon aïeul Aroûs. » C’était une campagne à deux +jours de Ouârah, et où jadis le sultan Aroûs allait de temps en temps +passer quelques jours. On arrive à l’endroit désigné. Sâboûn y reste +trois jours ; et au matin du quatrième, il part et reprend sa marche du +côté du sud. Un vizir lui demande encore où il désire aller « Je vais +faire une tournée dans les provinces et voir en quel état sont mes +sujets. Mais que personne désormais ne vienne plus me demander où je +vais. » On se conforma à cette défense. + +Sâboûn voyagea tout le jour, et ne fit halte qu’à la nuit. Le lendemain +matin, il remonta à cheval ; toute la journée encore, il marcha à marche +pressée ; il ne s’arrêta que le soir. Il recommença ainsi pendant sept +jours de suite ; le huitième, on se reposa. Alors Sâboûn assembla les +grands qui l’accompagnaient, ses vizirs et ses officiers : « Nous +allons, leur dit-il, au Bâguirmeh. Je resterai ici sept jours encore. +Pendant ce temps, vous vous préparerez pour l’expédition. Que ceux qui +n’ont pas emmené leurs hommes de guerre avec eux les fassent venir ; que +ceux qui n’ont pas leurs chameaux les fassent demander ; que ceux qui +n’ont pas tous leurs cavaliers et toutes leurs armes les envoient +chercher, et complètent ce qui leur manque. Cela terminé, nous marchons +sur le Bâguirmeh. — Vos ordres seront exécutés. » On se sépare ; et +chacun alors de discourir et de raisonner sur cette guerre improvisée, +et d’en exagérer les dangers. « Pourquoi, se disait-on, est-il parti +ainsi sans préparatifs ? Pourquoi venir jusqu’ici sans nous parler de +ses intentions ? Comment pouvons-nous être prêts dans sept jours ? un +mois ne suffirait pas. Et d’ailleurs, l’ennemi est en force ; chevaux, +fantassins, il a tout en nombre ; à moins d’avoir à lui opposer une +armée redoutable et bien équipée, nous ne pouvons pas aller l’attaquer. +Dans l’état où nous sommes, nous serons mis en pièces, notre sultan sera +tué, et nous devenons la risée du Soudan. Ce n’est pas ainsi que doit +s’aventurer un souverain. Voyons ; qui de nous veut essayer de faire +changer la résolution de Sâboûn, de le décider à retourner à Ouârah, +afin que nous puissions nous préparer à la guerre ? — Moi, dit l’envoyé +que Sâboûn avait précédemment expédié au Bâguirmeh ; moi, je me charge +de déterminer le sultan à regagner Ouârah. Et si je réussis, quel sera +le prix... ? — Nous promettons de te donner cent chevaux choisis, cent +esclaves et cent chameaux. — J’accepte ; » et il se fait assurer cette +promesse par écrit. + +Le soir il se rend auprès du sultan..., il attend qu’ils soient seuls en +tête-à-tête. Alors il s’approche et dit : « Que Dieu accroisse la +puissance de mon seigneur ! Permets-moi de te demander quel est ton but. +— Que veux-tu dire ? — Tu es parti sans préparatifs suffisants pour +fondre sur un pays plein de cavaliers et de soldats, composant une force +immense, décidés à tout affronter. Tu risques la perte de tes troupes, +une déroute complète. Si dans l’état où nous sommes nous pénétrons sur +le territoire bâguirmien, et que nous ayons affaire avec le fetcha, il +nous sera impossible de résister. — Ce que tu me dis là est-il bien +vrai ? — Prince, très-vrai. — Ainsi, nos fatigues jusqu’aujourd’hui sont +perdues. S’il plaît à Dieu, demain nous retournons sur nos pas ; nous +n’irons pas chercher notre malheur. » + +L’envoyé sort enchanté de la réponse de Sâboûn, et convaincu qu’il a +dissuadé ce prince de poursuivre son projet. Il en répand la nouvelle +dans le camp, et la nuit fut une nuit de joie pour l’armée. + +Au matin, le sultan fait battre le coup du départ ; il avait renoncé aux +sept jours de campement, mesure qu’il avait ordonnée d’abord. On lui +amène son cheval ; il le monte, et appelle son conseiller de la veille. +Celui-ci se présente devant le sultan, qui lui dit : « J’ai résolu de te +laisser ici ; je ne veux pas que tu me suives dans mon expédition ; car +tu es un poltron qui épouvanterait l’armée, comme tu m’as presque +épouvanté hier ; tu anéantirais le courage de mes soldats. » Puis Sâboûn +fit saisir l’envoyé, et montrant un arbre qui était près de là : +« Attachez cet homme, dit Sâboûn, au pied de cet arbre. » On l’y +attacha, le tronc de l’arbre entre les jambes. Quelques individus furent +préposés à la garde du prisonnier, et chargés de lui donner à manger et +à boire jusqu’à ce que l’armée revînt du Bâguirmeh. Le sultan s’éloigna. +Ses vizirs et toute sa suite, étonnés, interdits, expédièrent +immédiatement à leurs intendants et subdélégués les ordres les plus +pressants pour tous les préparatifs que Sâboûn avait prescrits la +veille. + +On partit, on voyagea tout le jour, et l’on fit halte pour la nuit. Le +lendemain matin, ordre de départ. Jusqu’alors on avait marché dans la +direction du sud, cette fois Sâboûn tourna à l’ouest, c’est-à-dire sur +le Bâguirmeh. A la fin de la journée, il campa et annonça un repos de +sept jours. + +Depuis la sortie de Ouârah, plusieurs corps armés étaient venus +rejoindre l’expédition ; les troupes s’étaient accrues peu à peu, et de +nouveaux renforts arrivaient de tous côtés. A la fin, Sâboûn se vit à la +tête d’une masse d’hommes considérable, armée en quelque sorte +improvisée, et qui couvrait monts et plaines. S’il eût annoncé ses +intentions de guerre dès son départ et eût pris le temps de faire ses +préparatifs de campagne, il eût certainement rassemblé une armée que +l’œil n’eût pu embrasser tout entière. + +Néanmoins les soldats ouadayens réguliers et leurs rois conçurent +quelque crainte lorsqu’ils apprirent quelles étaient les forces des +Bâguirmiens. Les chefs surtout n’allaient qu’en hésitant s’exposer à +tant de dangers. Ils regrettaient la tranquillité dont ils avaient joui +jusqu’alors. Ils se réunirent une seconde fois en conciliabule, +discutèrent et parlèrent longuement sur la guerre qui allait s’engager. +« Quoi, disaient-ils, cet homme, tout seul, nous domine, nous enchaîne à +ses volontés ! Ne sommes-nous pas hommes, nous aussi ? Ne saurons nous +donc pas le décider à changer de résolution ? » Alors un cousin de +Sâboûn, le kamkolak Kidermy, se charge de parler au prince. « Moi, dit- +il, je le déterminerai à prendre avec nous le chemin de Ouârah, et à +séjourner ensuite pendant quatre mois dans la ville ; après ce temps, +s’il veut se remettre en campagne, ne croyez pas que j’essaye de le +retenir davantage. — Si tu peux le décider à retourner à Ouârah et à y +rester seulement un mois, nous te donnerons tout ce que nous avions +promis à notre collègue qui a échoué dans la même tentative, et ensuite +nous tâcherons d’arranger les choses le mieux possible. — Je me charge +de l’affaire. » Tous attendaient avec confiance le succès de cette +seconde démarche, car Kidermy était un parent du sultan, un favori +intime, un ami, et sa parole était toujours bien accueillie. + +Kidermy se présente à Sâboûn et lui dit : « Prince, mon maître, et +maître de mon père, tu connais mon affection pour toi ; tu connais ma +bonne foi, mon désintéressement dans mes conseils. Tu es pour moi plus +que le monde entier, et je ne crains que ce qui pourrait t’être +contraire, car ma vie n’est rien. — Je suis parfaitement persuadé de +tout cela. — Prince, j’ai l’honneur d’être admis à ton conseil, et j’ai +pour toi le dévouement d’un fils. Je désire te dire quelques mots, qui, +si tu les accueilles et les approuves, t’ouvriront la plus sûre voie de +succès. — Voyons, parle ; tu n’ignores pas ce que j’ai d’estime pour +toi. — Tu sais, prince, que nous sommes partis sans préparatifs, et que +nos ennemis sont puissants et nombreux. Nous craignons pour toi d’abord, +puis pour nous-mêmes, si nous marchons contre eux dans l’état où nous +sommes. — Et que faut-il faire ? car enfin nous voilà loin de Ouârah et +tout près des frontières du Baguirmeh. — Je te demande comme grâce de +nous reconduire à Ouârah et de nous y laisser séjourner, ne fût-ce qu’un +seul mois. Tu pourras facilement ensuite en partir à la tête d’une armée +imposante, capable d’affronter avec toi les plus redoutables dangers. Et +alors nous ne doutons pas que Dieu ne nous accorde la victoire. — Très- +bien ! je comprends parfaitement ; je saisis toute la portée de ton +idée ; et, s’il plaît à Dieu, demain je repars. » La nuit se passe ; au +matin on bat le coup du départ ; le sultan monte à cheval. + +Le kamkolak Kidermy avait annoncé dans le camp que le retour à Ouârah +était décidé, et les soldats s’y étaient préparés. Aussi, lorsque Sâboûn +fut à cheval, les enseignes tournèrent de suite du côté de la route de +Ouârah. A ce mouvement, le sultan comprit que Kidermy avait prévenu +l’armée, et il le fit appeler. Dès que Kidermy parut : « Prenez cet +homme, » dit Sâboûn aux kabartou. Les kabartou obéissent, et ils placent +à terre Kidermy pour l’exécuter immédiatement. Alors les chefs de +l’armée, tout bouleversés de ce résultat de leur combinaison, accourent +se jeter aux pieds du sultan, embrassent la terre devant lui et le +supplient de faire grâce à Kidermy ; Sâboûn reste inexorable. Ils vont à +la hâte s’adresser à mon père et le conjurent d’intercéder pour le +malheureux kamkolak. Mon père se présente au sultan et lui demande le +pardon de Kidermy. « Le pardon est accordé, dit Sâboûn, mais il ne nous +suivra pas au Bâguirmeh. Qu’il aille à Ouârah, lui qui désire si fort y +retourner qu’il voulait aussi m’y entraîner. Qu’il parte. — Prince, dit +mon père, mettez le comble à votre générosité, en permettant à Kidermy +de vous accompagner et de garder le rang qu’il avait auprès de vous. Il +se repent de son irréflexion et il ne retombera plus en pareille +faute. » Le sultan se laisse fléchir et cède encore cette fois aux vœux +de mon père. + +Peu après on se mit en marche. On pénétra dans les terres libres qui +séparent les limites du Ouadây et du Bâguirmeh. Ces terres sont +couvertes d’arbres de haute futaie et d’épaisses broussailles épineuses. +Ces sortes de savanes servent de repaires aux lions, aux éléphants, et +aux abou-carn ou _unicornes_, appelés en Égypte _khartyt_[113], c’est-à- +dire rhinocéros. + +Sâboûn avait eu soin d’envoyer en avant, pour abattre les arbres, jeter +de côté les grosses pierres et ouvrir ainsi à ses troupes une route +praticable, deux aguîd ou officiers supérieurs, qui, chacun avec quatre +mille esclaves, précédaient et devançaient le gros de l’armée à une +heure au moins de distance. Ces esclaves étaient munis de haches pour +couper les arbres, tracer un chemin et le déblayer. Il est d’habitude +que le sultan et l’armée soient ainsi précédés des esclaves. + +Pendant qu’on travaillait à une tranchée dans un fourré épais et serré, +voilà que tout à coup un énorme abou-carn s’élance, se rue sur les +travailleurs, tue plusieurs hommes en tête de la troupe, puis fond au +milieu de la masse et renverse morts tous ceux qu’il peut atteindre. On +fuit, on s’épouvante ; chacun ne pense qu’à échapper aux coups de +l’animal ; la bête se précipite, furieuse, sur les fuyards, qui refluent +alors sur l’armée et en suspendent la marche. + +Le sultan, obligé de s’arrêter aussi avec le corps de troupes qui +l’accompagne, demande quelle est la cause de tant de désordre et +d’agitation. On lui apprend qu’un abou-carn s’est précipité à travers +l’armée et que les soldats cherchent à tuer cet ennemi furieux. Presque +aussitôt Sâboûn aperçoit que la foule s’écarte, se divise et s’enfuit. +En un moment il ne reste plus auprès du sultan qu’une poignée d’hommes, +et il voit l’abou-carn courir droit à lui. « Eh bien ! dit Sâboûn à ceux +qui l’entourent, pas un de vous n’aura le courage de combattre cet +ignoble animal et de m’en débarrasser ? » Or, il y avait-là un esclave +appelé Adjmayn, grand, bien taillé, vigoureux. Il avait en mains son +bouclier et ses javelots. Il jette à terre ses javelots, du côté de +l’animal, et il marche contre lui n’ayant pour armes que son bouclier et +un long couteau à la forme ouadayenne, c’est-à-dire presque semblable à +une lame de sabre. (_Voy._ fig. 8.) Adjmayn, son couteau à la main +droite et son bouclier au bras gauche, s’avance sur la bête, qui, le +voyant approcher, lui fait face et fond sur lui. Adjmayn alors l’attend +de pied ferme ; l’abou-carn va le frapper d’un coup de corne ; l’esclave +se jette subitement à la renverse, toujours le couteau à la main. +L’animal passe par-dessus l’esclave, qui, d’un coup rapide, lui coupe +les jarrets, puis se redresse debout et court ramasser ses javelots ; il +choisit le plus long, en revenant sur la bête, le lui enfonce dans la +poitrine et l’étend roide sur la place. Des soldats se précipitaient du +côté de l’abou-carn pour le percer de leurs lances ; mais ils arrivèrent +trop tard. + +Ce singulier combat eut lieu sous les yeux du sultan. Quand l’animal fut +tué, Sâboûn commanda aux soldats de se remettre en marche et de traîner +avec eux le cadavre. Plusieurs hommes s’attelèrent à ce fardeau et le +tirèrent jusqu’au delà des endroits pierreux. Quand on fut dans les +chemins faciles et en plaine rase, le sultan fit faire halte et +rassembla les gâïd ou officiers qui conduisaient la tête de l’armée, et +les deux aguîd des huit mille esclaves d’avant-garde. Quand ils furent +devant Sâboûn, il appela les kabartou et les turguenak, qui aussitôt se +placèrent derrière les gâïd. Sâboûn, s’adressant à ces gâïd et à tous +ceux qui l’entouraient : « Ouadayens, dit-il, qu’est devenue votre +bravoure ? Où donc est votre intrépidité à repousser l’ennemi ? Non, +vous n’êtes plus braves maintenant ; il ne vous reste plus l’ombre de +courage. Si vous avez eu si peu de résolution en face d’un animal sans +armes, sans intelligence, sans réflexion, que ferez-vous en face de +l’ennemi quand il tombera sur vous avec armes, chevaux et soldats, avec +sabres et boucliers ? Quand il manœuvrera autour de vous, cherchera à +vous surprendre, vous vous livrerez donc à lui ? — Non, non ! +répliquèrent-ils vivement. — C’est donc moi que vous livrerez, que vous +abandonnerez, pour ne songer qu’à votre salut ? Vous l’avez prouvé en +fuyant devant un animal ; ce sera bien mieux encore en présence de +l’ennemi ; il vous sera bien plus à propos de fuir. Vous m’avez menti +par des apparences d’attachement, vous m’avez trompé. Mais il fallait +m’avertir, me dire ce que vous avez de lâcheté au cœur ; je me serais +conduit en conséquence. Maintenant, comment me fier à vous ? comment +puis-je aller à l’ennemi avec vous ? » Puis il ajoute subitement : « Où +sont les kabartou ? — Prince, nous voici. — Saisissez un tel, un +tel,... » Et il désignait nom par nom les gâïd debout devant lui. Du +nombre d’entre eux était celui qui commandait les Arabes Djéâtenah. Les +kabartou saisissent aussitôt les gâïd que le sultan a désignés et les +mettent à mort sur-le-champ. + +Sâboûn appelle ensuite Adjmayn, l’esclave qui avait tué l’abou-carn. +Adjmayn était du nombre des huissiers de la demeure ou _palais_ du +sultan. Sâboûn le nomme aguîd ou chef des Djéâtenah. Cette fonction est +un poste honoré, et celui qui en est revêtu a sous ses ordres plus de +deux mille cavaliers et de deux mille fantassins, il porte le titre +spécial d’aguîd El-Djéâtenah. Les Arabes Djéâtenah sont une tribu +nombreuse de bédouins, possédant d’immenses troupeaux de bœufs et vivant +dans l’aisance. Ils rappellent les Arabes Rézeigât du Dârfour ; mais il +y a cette différence que, chez les Rézeigât, le gâïd ou chef ne peut +rien prendre de leurs meilleurs troupeaux, même à titre d’impôt, si ce +n’est du consentement des propriétaires, et qu’au Ouadây l’aguîd des +Djéâtenah a un droit discrétionnaire pour prélever l’impôt en nature sur +les troupeaux. De plus, le gâïd des Rézeigât n’est qu’une sorte de +délégué temporaire du sultan fôrien, chargé d’aller recueillir l’impôt +et obligé d’abandonner presque tout à son souverain. Au contraire, +l’aguîd des Djéâtenah, au Ouadây, commande en réalité dans la tribu, et +garde de l’impôt une portion égale à celle qu’il remet au sultan. Car sa +nourriture, son entretien, l’entretien de ses cavaliers et de toutes les +troupes qu’il a sous ses ordres, sont payés par la tribu et entrent dans +la somme des contributions qu’elle doit acquitter. + +Sâboûn nomma ensuite un autre de ses esclaves, appelé Djâb-Allah, +gouverneur de la province du _Sabâh_ ou de l’Est : c’est ce qui +correspond en Égypte au gouverneur de la province du _Charkyeh_. Chez +les Fôriens cette fonction est celle du _macdoûm_ ou préposé d’une +province ; mais au Dârfour il n’y a pas de macdoûm de l’Est ; toute la +partie orientale n’est occupée que par des Arabes bédouins distribués en +nombreuses peuplades, dont chacune a un chef spécial. Lorsqu’on envoie à +ces Bédouins un percepteur général, il a aussi le nom de _macdoûm_ ou +émissaire. + +Sâboûn remplaça également les gâïd des esclaves et les autres chefs qui +venaient d’être mis à mort ; ensuite il fit enterrer les cadavres. Puis +s’adressant à ses vizirs, à tous les officiers, et surtout à ceux qu’il +venait d’élire : « Quiconque de vous, leur dit-il, fuira du combat, quel +que soit le danger, n’aura d’autre chose à attendre de moi que la +mort. » Ils consentirent à tout, et acceptèrent humblement la parole du +sultan comme loi inflexible. Durant toute la guerre, nul ne sortit des +limites rigoureuses de conduite qui leur avaient été tracées par ce peu +de mots ; car aux yeux des Ouadayens l’obéissance au sultan est aussi +sacrée que l’obéissance à Dieu et au Prophète. S’y soustraire pour le +fait le plus mince, est réputé œuvre impie. Honorer, révérer le +souverain, est aussi obligatoire que les plus importantes pratiques +religieuses. Les Ouadayens négligent souvent leurs devoirs de piété, +mais jamais ils ne manquent à ce qu’ils croient devoir à leur sultan. +C’est par suite de ces idées de soumission et de vénération absolue, que +jamais une affaire, un procès, une querelle, ne se discute ou ne se +débat au tribunal du câdi, ou d’un autre magistrat, sans qu’on ne +prélude par réciter le fâthah ou chapitre d’introduction du Coran, faire +des vœux pour le sultan et par demander à Dieu de le rendre victorieux +de ses ennemis et de le préserver de tout dommage et malheur. Voici, à +propos de ces habitudes de vénération extrême pour le souverain, un fait +assez singulier qui eut lieu sous le règne de Mohammed-Gaûdeh, aïeul de +Sâboûn. + +Une femme d’un des officiers du sultan étant sortie de chez elle, vit +passer Gaûdeh au milieu de son cortége et dans l’appareil des sultans. +L’âge avait blanchi la barbe du prince. Le soir, revenue chez elle, +cette femme, en causant avec son mari, lui dit qu’elle avait rencontré +le cortége impérial et qu’elle avait vu le sultan. Entre autres paroles, +elle dit : « Le cortége était beau, le sultan était beau ; seulement il +est malheureux que sa barbe commence à blanchir des deux côtés de la +face. Que Dieu prolonge les jours de notre maître ! » Soudain le mari se +jette sur sa femme et la frappe violemment en lui adressant ces mots : +« Ah ! tu oses dire que la barbe commence à blanchir aux deux côtés de +la face de notre sultan, tu oses débiter de telles sottises ! Si on +t’entendait, on n’aurait plus pour lui tout le respect qui lui est dû ; +on dirait qu’il n’a plus la force de paraître en bataille. » Puis, après +avoir bien battu sa femme, notre homme la lia, la garrotta et la laissa +ainsi jusqu’au lendemain matin. Il alla alors se présenter au sultan, +lui conta l’aventure, et termina par ces mots : « Je l’ai laissée, cette +maudite femme, les mains liées ; maintenant, prince, ordonne : que veux- +tu que je fasse ? » Le sultan loua l’officier de ses bonnes intentions, +et lui fit cadeau d’un vêtement. Mais il voulut que la femme fût +délivrée de ses liens ; « car, dit-il à l’officier, elle est ta femme ; +seulement fais lui promettre de se garder désormais de pareilles +remarques. » Notre homme obéit. + +La vénération des Ouadayens pour leurs souverains n’est point un fait +d’obéissance ni de soumission à la loi. Pour conserver ces habitudes, +cette sorte d’adoration dont il est l’objet, le sultan en témoigne sa +satisfaction ; il encourage ainsi les louanges hyperboliques et les +marques de respect qu’on lui donne à profusion. En outre, tous +s’observent les uns les autres, s’espionnent mutuellement ; par là le +sultan est plus sûr de sa tranquillité, et cette sorte de surveillance +réciproque prévient toute tentative contre lui. + +D’autre part, les Ouadayens sont intimement persuadés que celui qui +arrive à être sultan du Ouadây est aussitôt illuminé de Dieu, qu’il est +un Voyant, un saint, quand même il n’aurait donné, avant son élévation, +aucun signe de sainteté, et même eût-il vécu précédemment dans la +débauche et le vice. Cette croyance publique, au dire de plus d’un +individu, prit naissance à l’époque du sultan Mohammed-Aroûs. Ce prince +avait défendu que son nom fût prononcé par qui que ce fût, soit en sa +présence, soit au dehors. Afin de pouvoir connaître ceux qui +enfreindraient sa défense, il envoya et dispersa de tous côtés, comme +espions, des vieilles femmes, des enfants, des jeunes gens, qui, +aussitôt qu’ils avaient entendu quelqu’un prononcer le nom prohibé, +allaient dénoncer le coupable à Aroûs lui-même. Puis, le sultan appelait +devant lui l’individu. « Ne t’ai-je pas défendu, lui disait Aroûs, de +prononcer mon nom ? — Oui. — Et tu l’as prononcé à telle heure, et en +présence de tels et tels ; crois-tu donc que je ne connaisse pas tout ce +que tu dis et tout ce que tu fais ? » Et le coupable, interdit, +pâlissait, jurant de ne plus prononcer le nom du prince. + +Un jour, un des officiers du palais, contrarié de la bizarre défense +d’Aroûs, se rendit sur une montagne vers le haut de laquelle était une +caverne. De peur d’être entendu de personne, il pénétra dans la caverne +pour prononcer le nom du sultan, et il dit, mais a voix basse : « Le +sultan Aroûs, le sultan Aroûs, le sultan Aroûs. » Il croyait bien +n’avoir été ouï de personne ; mais par une singulière fatalité, un des +espions du sultan l’avait vu gravir sur la montagne et l’avait suivi de +loin sans en être aperçu. L’espion s’était glissé dans la caverne, et +prêtant l’oreille, il avait entendu les mots « le sultan Aroûs » trois +fois répétés. Il était resté caché jusqu’à ce que notre homme fût +descendu ; ensuite il était allé se présenter au sultan, et lui avait +raconté le fait. + +Le lendemain, Aroûs appelle l’officier et lui dit : « Ne t’ai-je pas +défendu, à toi comme aux autres, de prononcer mon nom ? — Il est vrai. — +Et pourquoi n’obéis-tu pas ? pourquoi prononces-tu mon nom ? — Prince, +je ne t’ai pas désobéi ; je n’ai pas prononcé le nom de mon maître. — Me +jurerais-tu que tu ne l’as pas nommé, pas une fois ? — Je le jure. — +Menteur ! tu oses me faire un pareil serment ! Hier, tu es allé sur +telle montagne ; tu es entré dans la caverne, et là tu as prononcé trois +fois mon nom. » Notre homme reste ébahi, stupéfait, il change de +couleur. « Oui, je suis coupable, dit-il ; je ne croyais pas mon +seigneur ainsi inspiré de Dieu, aussi pénétrant, aussi habile à +découvrir les choses secrètes, à deviner mes paroles et mes actions. » +Et tous les assistants de maudire le coupable. « Quoi ! tu doutes, lui +disent-ils, tu doutes que notre maître soit un saint, un inspiré du +ciel ! Sache que c’est le privilége de tout sultan du Ouadây. » Puis +Aroûs ajouta : « Je te pardonne pour cette fois ; mais si tu +recommences, tu es mort. » L’officier partit ; et il répétait : +« Certainement, il est inspiré. » Tout le peuple connut cette aventure, +et tous furent convaincus qu’Aroûs était un Voyant. + + +[Note 109 : Un des quatre rites orthodoxes musulmans.] + +[Note 110 : _Voy._ note 16.] + +[Note 111 : L’usage de l’or, au Ouadây, est défendu ; il est réservé au +sultan seul.] + +[Note 112 : Ce nom s’écrit _fécha_ ; mais les Bâguirmiens prononcent le +_ch_ comme _tch_, et disent _fetcha_.] + +[Note 113 : _Voy._ la note 17.] + + + + + =CHAPITRE VI.= + +Les Ouadayens pénètrent dans le Bâguirmeh ; ils arrivent à peu de +distance de la capitale. — Sâboûn dispose ses corps d’armée. — Les +Bâguirmiens sont battus. — Prise du birny. — Siége et prise de la +demeure du sultan. — Pillage. — Richesses ; numéraire. — Disparition du +sultan bâguirmien. — Par le moyen de ses femmes, on le retrouve parmi +les morts. — Bas prix des esclaves. — Dons du sultan Sâboûn. + + +Sâboûn eut bientôt franchi les frontières du Bâguirmeh. Avant de +pénétrer dans le cœur du pays, il prit toutes les mesures nécessaires +pour que les Bâguirmiens eussent le moins possible à souffrir des +inconvénients et des malheurs de la guerre. + +Toutes les fois qu’il approchait d’un village, d’un bourg, il envoyait +dire aux ulémas et aux principaux de l’endroit, de venir le trouver ; +puis, il leur parlait avec bienveillance, et leur donnait quelques +présents. Lorsque Sâboûn arrivait à un lieu sacré, révéré par la piété +publique, au santon d’un saint, il y faisait des aumônes, et laissait +quelques dons pieux à ceux qui étaient chargés des soins du lieu saint. +Il empêchait autant qu’il le pouvait, les actes vexatoires des soldats +envers les rayas. Aussi, il recueillit les bénédictions et les vœux des +Bâguirmiens ; tous levaient les mains au ciel et demandaient à Dieu +d’accorder la victoire au prince du Ouadây. + +Il traversa le Bâguirmeh sans rencontrer d’opposition, et arriva bientôt +à quatre heures de distance seulement du birny[114]. Alors il s’arrêta, +afin de laisser reposer ses troupes jusqu’au lendemain. + +A une heure après la nuit close, il appelle les chefs des esclaves qui +formaient l’avant-garde, et leur dit : « Ce ne sont plus des arbres que +vous aurez à couper demain pour nous déblayer un chemin ; nous sommes +maintenant en rase campagne ; il n’y a plus ni arbres ni pierres qui +nous gênent. Avant le jour, aussitôt que vous entendrez le tambourin +battre le coup du départ, vous vous mettrez en route. J’espère que votre +bravoure suffira pour vaincre l’ennemi, et que vous n’aurez pas besoin +d’autres bras que des vôtres. » Ensuite il fait venir le gâïd Djâb- +Allah, gouverneur de la province de l’Est, et lui dit : « Combien as-tu +de cavalerie ? — J’ai dix mille hommes. — C’est bien. J’ai donné ordre +au gâïd des esclaves de partir demain matin au premier coup de +tambourin. Toi, tu marcheras à leur suite ; tiens-toi toujours sur leurs +pas, tout près d’eux[115]. J’espère que lorsque je vous rejoindrai, tout +sera fini comme je le désire. — J’ai entendu ; tu seras obéi. » Sâboûn +appelle, après cela, Adjmayn, le nouveau gouverneur des Djéâtenah : +« Combien, lui dit-il, as-tu de cavaliers sous ton commandement ? — +Environ trois mille. — J’ai ordonné au gâïd Djâb-Allah de mettre en +mouvement son corps d’armée à la suite des esclaves, au premier coup de +tambourin pour le chargement des bagages. Toi, prends ligne après lui, +et sache bien que lorsque je vous rejoindrai, si vous n’en avez pas +terminé avec l’ennemi, vous n’avez à espérer de moi que la mort. » Le +sultan fait venir enfin le kamkolak Kidermy : « Combien as-tu de +cavalerie ? dit Sâboûn. — Environ quatre mille hommes. — Rappelle-toi +que tu t’es mal conduit dans la route, et que j’ai dû te traiter +sévèrement. J’ai encore présent le souvenir de ta faute, et il n’y a +qu’une conduite vaillante qui puisse l’effacer et t’absoudre +entièrement. Avant l’aube, au coup du tambourin pour la levée du camp, +pars avec ta troupe à la suite d’Adjmayn ; et si tu ne te montres pas +d’une manière digne de toi, il n’y a pas d’intercession ni +d’intercesseur qui puisse te sauver. Quand je paraîtrai, si je ne trouve +pas les choses au point que j’ai le droit d’espérer, je ne fais grâce à +personne. — Prince, vous serez satisfait. » + +La nuit se passe. Une heure avant le jour, le sultan ordonne de battre +le tambourin, et chaque corps de troupes s’achemine dans l’ordre +prescrit. A l’aurore, Sâboûn monte à cheval et s’avance au milieu du +reste de l’armée, marchant au pas ordinaire. + +Djâb-Allah, le gouverneur de l’Est, m’a raconté, un jour que j’étais +chez lui, qu’en approchant de la capitale du Bâguirmeh, avec le corps +des esclaves après lequel il marchait avec sa cavalerie, ils trouvèrent +le fetcha et l’aîné des fils du sultan Ahmed, appelé Mohammed-Tchigama, +campés chacun avec un corps d’armée hors de la ville. » Dès qu’ils +surent que nous approchions, me dit Djâb-Allah, ils montèrent à cheval +et vinrent à notre rencontre avec toutes leurs forces. Ils avaient plus +de vingt mille hommes, tant cavaliers que fantassins. Ils reçurent de +nos esclaves un choc terrible, et en même temps notre cavalerie tomba +sur eux par différents points. Les Bâguirmiens, surpris d’une attaque +aussi vive et aussi inattendue, furent culbutés en quelques instants ; +en moins d’une heure les deux ailes de leur armée étaient rompues. Alors +Tchigama s’élança au plus fort de la mêlée et s’efforça de ranimer le +courage de ses soldats. + +« Tchigama était un intrépide et redoutable pourfendeur. Les troupes +bâguirmiennes qui n’avaient pas encore donné, entendant le fracas de la +bataille, accoururent au secours de leurs compagnons chancelants, et +alors l’armée ennemie nous présenta une masse formidable. Nous vîmes que +seuls, ma cavalerie et les esclaves, nous ne pourrions tenir contre le +choc. Heureusement les autres divisions nous suivaient de près. Adjmayn +nous atteignit avec sa cavalerie, qui alors poussa subitement un grand +cri. Adjmayn, tout enthousiasmé, cria à son tour : « Bravo ! nous allons +voir où sont les braves et où sont les poltrons. » Et il s’incline sur +le pommeau de sa selle ; suivi de ses cavaliers, tous en arrêt comme +lui, penchés sur les rênes de leurs chevaux, il se précipite au cœur de +la bataille et frappe de toutes parts des coups plus brûlants que la +braise en feu. + +« En un trait d’éclair, l’armée ennemie chancelle. Arrive Kidermy ; il +s’élance comme Adjmayn. Les Bâguirmiens s’étonnent de voir ainsi nos +colonnes se succéder. Ils avaient cru d’abord que le premier corps était +toute l’armée ouadayenne. Quand ils aperçurent nos divisions se suivre +si rapidement, ils perdirent courage et reconnurent qu’ils ne pouvaient +plus soutenir le combat. Ils tournèrent le dos ; les Ouadayens se mirent +à leur poursuite, tuèrent et firent prisonniers tous ceux qu’ils purent +atteindre. Les Bâguirmiens n’avaient pas, comme nous, leur sultan pour +les diriger, pour les maintenir par l’ascendant de la crainte et de +l’autorité souveraine. » + +Djâb-Allah m’a raconté aussi que lorsqu’on apprit au Bâguirmeh que +Sâboûn approchait, les vizirs bâguirmiens s’empressèrent d’en informer +le sultan Ahmed : « Pur mensonge ! leur dit le sultan. Comment Sâboûn +viendrait-il nous attaquer, lui qui a une si faible armée, lui qui ne +redoute rien plus que nos incursions dans le Ouadây ? — Nous t’annonçons +ce que nous avons entendu. — Vous n’avez rien entendu, tout cela n’est +qu’un mensonge inventé par vous. » Vainement ils appuyèrent leurs +paroles par les serments les plus solennels et protestèrent de leur +sincérité ; le sultan refusa de les croire : « Vous ne voulez que +m’épouvanter, que chercher à m’attirer hors du Bâguirmeh pour me tenir à +votre discrétion et faire de moi ce qui vous plaira. » Les vizirs, +étonnés, se turent. + +« Lorsque déjà nous étions très-avant sur le territoire bâguirmien, me +dit Djâb-Allah, le fetcha lui-même alla trouver Ahmed et lui dit : +« Prince, hâtons-nous, le sultan ouadayen marche contre nous les armes à +la main et dévaste notre pays. — Quoi ! répondit le sultan, tout m’est +donc ennemi maintenant, tout, jusqu’à toi ! Cependant je comptais sur +ton attachement ; je ne puis donc plus me fier à personne ! » A ce +moment survint la goumsou, c’est-à-dire la première des femmes du sultan +(comme l’yâkoury au Dârfour, et la habbâbah au Ouadây). La goumsou +saisit le fetcha au collet : « Esclave de malheur ! lui dit-elle, est-ce +là ce que méritait celui qui t’a élevé ? celui qui t’a porté au poste +éminent que tu occupes ? Pourquoi te jouer ainsi de ton maître ? +Pourquoi veux-tu l’entraîner hors de sa capitale ? Est-ce pour le tuer ? +Qu’est-ce que ce prétexte ridicule et faux de l’approche des Ouadayens, +imposteur, fourbe que tu es ? Depuis des centaines d’années est-il +advenu jamais qu’un sultan du Ouadây ait osé attaquer le Bâguirmeh ? Ce +Sâboûn a bien assez à faire de se mettre en garde contre nous ; nos +cavaliers ne vont-ils pas, au moins une ou deux fois par an, courir et +piller en vingt endroits du Ouadây ? Sâboûn tremble à la seule idée de +l’audace de notre prince. — Puisqu’il en est ainsi, dit le fetcha, je +jure, au nom de Dieu, que désormais je ne vous avertirai plus de rien, +les Ouadayens fussent-ils au milieu du birny. Je suis votre esclave, je +le sais ; je vous ai des obligations, je vous devais de la +reconnaissance ; il était de mon devoir de vous prévenir, je l’ai fait. +Maintenant je pars ; j’emmène mes troupes hors du birny, afin de les +réunir à celles qui sont hors de la ville. Quand l’ennemi se présentera, +je le combattrai de toutes mes forces, et je tâcherai de m’acquitter +envers vous de ma dette de reconnaissance. Si la destinée m’est +contraire, si je suis vaincu, je m’enfuirai au hasard, la face au vent, +et voilà tout. — Ennemi de toi-même ! reprit la goumsou ; à quoi bon ces +paroles, ces subterfuges ? Tu sais bien que tu peux repousser nos +ennemis, toi qui les as vaincus tant de fois ! Qu’as-tu besoin de venir +nous parler de ces Ouadayens ? Ne les as-tu pas vingt fois mis en +déroute dans leur propre pays ? N’es-tu plus capable de vaincre sur nos +terres un sultan qui, dans ses propres États, a été si souvent rançonné +et humilié par toi ? Ruse maladroite ! Vous n’avez tous d’autre but que +de livrer à Tchigama le pouvoir souverain, en faisant sortir notre +maître de la capitale ; une fois que notre sultan serait au milieu de +vous, vous en disposeriez à votre caprice ; puis vous transféreriez la +toute-puissance à Tchigama, qu’ensuite vous ramèneriez ici comme +sultan. » + +Le fetcha sortit tout courroucé. Tchigama, informé de ce qui s’était +passé dans cette entrevue, alla trouver son père : « Prince, lui dit-il, +l’ennemi approche ; venez avec nous à sa rencontre. — Mon fils, personne +n’a pu me décider à sortir d’ici. Penses-tu y réussir, toi, par ta +ruse ? Pourquoi donc ces manœuvres contre ton père ? T’ai-je jamais rien +refusé ? Ne t’ai-je pas laissé une puissance illimitée ? Comment peux-tu +consentir à une démarche aussi honteuse et conspirer contre moi ? » +Tchigama demeura stupéfait, étourdi de cette réponse. Toutefois, il jura +qu’il n’avait dit que la vérité, qu’une armée nombreuse de Ouadayens +approchait, et que les Bâguirmiens, sans la présence de leur sultan, +n’auraient pas assez de courage pour résister à l’ennemi. Le sultan +Ahmed ne voulut rien croire. + +La goumsou rentra quand Tchigama prononçait ses dernières paroles ; elle +le saisit tout à coup par la barbe : « Infâme ! s’écria-t-elle, trahir +ton père ! Tramer sa mort ! est-ce là ce qu’il avait droit d’attendre de +toi, fils rebelle ! » Tchigama sortit, indigné de ces injures et +bouillant de colère. « Dieu le veut, dit-il ; le Bâguirmeh est perdu ! » +Lorsque les grands virent qu’il était impossible de persuader le sultan, +les uns quittèrent la ville et s’enfuirent, les autres restèrent +inactifs. Les troupes du fetcha et de Tchigama gardèrent leurs positions +hors du birny et attendirent les Ouadayens. + +Dieu, qui avait décrété la chute et la perte du sultan bâguirmien, lui +avait aveuglé l’esprit et étendu sur le cœur un voile de ténèbres. Car +il est dit : « Quand Dieu a résolu le malheur d’un peuple, il obscurcit +les intelligences des plus sages, afin que sa divine volonté +s’accomplisse. » + +Le fetcha et Tchigama livrèrent bataille avec ce qu’ils avaient de +troupes réunies. Ils furent battus, et un grand nombre des leurs +demeurèrent sur la place. Informés de cette défaite, les autres fils du +sultan accoururent, rallumèrent le feu de la mêlée et combattirent en +furieux. + +Les Bâguirmiens, comme je l’ai déjà indiqué, avaient cru d’abord que les +Ouadayens étaient peu nombreux, et que toute leur armée ne se composait +guère que du corps des esclaves qui le premier leur apparut. Mais quand +ils virent les autres divisions s’avancer contre eux, les colonnes +s’allonger, les soldats combattre en hommes qui semblaient préférer la +mort à la vie, ils se débandèrent et s’enfuirent. Dans leur déroute ils +furent poursuivis par l’ennemi et perdirent un grand nombre d’hommes, +tués ou prisonniers. Les Ouadayens s’emparèrent d’un butin immense. Ceux +des Bâguirmiens qui échappèrent à l’ennemi, ne durent leur salut qu’à la +rapidité de leur fuite. + +Les Ouadayens entrèrent dans la ville et pénétrèrent jusqu’aux environs +de la demeure du sultan. Celui-ci, persuadé alors, mais trop tard, que +les Ouadayens étaient maîtres du pays, voulut aller les repousser. La +goumsou et les autres femmes l’en empêchèrent : « Pourquoi, lui dirent- +elles, te mêler à la foule ? Les esclaves, les grands que tu as ici, +sont plus braves que toute cette multitude. Un souverain ne doit se +présenter en bataille qu’avec des gens de son rang ou de plus illustres +que lui. » Ahmed accueillit cette réflexion et resta dans son birny ou +_palais_. + +Bientôt retentit jusqu’au birny le fracas du combat, et le sultan +apprend alors que ses troupes vaincues sont en fuite. Il appelle à +grands cris ses esclaves, qui aussitôt se pressent autour de lui ; il +leur ordonne de fermer les portes du birny, de se poster sur les murs +d’enceinte, et d’empêcher à coups de flèches les ennemis de pénétrer +dans le palais. Ahmed réunit ainsi auprès de lui environ quatre mille +hommes qui bordèrent le haut des murs. Le fetcha, Tchigama et les débris +de leurs troupes, après leur déroute, étaient accourus en toute hâte à +la demeure du sultan. Ils n’en étaient plus qu’à quelque distance +lorsqu’ils sont assaillis par les Ouadayens, qui leur lancent une pluie +de traits. Les Bâguirmiens tombent de toutes parts, et leur foule est +forcée de se disperser. Ils reviennent à la charge, et de nouveau ils +sont accablés de flèches ; ils résistent encore, mais ils perdent un +nombre considérable de soldats. + +En ce moment arrive Sâboûn avec le reste de l’armée. Alors se produisent +un bruit et un bouleversement affreux ; tout se confond, les cris des +soldats, les hennissements des chevaux, les décharges de mousqueterie, +le retentissement des tambourins, le rauque éclat des trompettes, les +trépignements de la cavalerie, les cris, les vociférations : vacarme +horrible où l’on ne distingue plus rien ; on eût dit que le ciel tombait +en éclats sur la terre. Dans ce désordre extrême, Sâboûn continue sa +marche et arrive jusque près de la porte du palais. « Eh bien ! dit-il +aux Ouadayens, est-ce là l’ordre que je vous ai donné ? Ne vous ai-je +pas dit que quand je vous rejoindrais, si la victoire n’était pas +décidée, vous auriez à vous en repentir ? » Et tous s’animent, +s’échauffent de plus en plus ; les aguîd encouragent à grands cris leurs +soldats. On se presse de tous côtés en troupes serrées, comme jadis les +adorateurs des idoles se pressaient dans les temples pour les cérémonies +sacrées. Les Ouadayens reçoivent une pluie de traits ; mais rien ne les +arrête, et en un instant ils sont au pied des murs du palais. Alors ils +se hissent sur les épaules les uns des autres, et atteignent ainsi les +merlons ou découpures qui bordent le sommet des murailles. Se voyant en +nombre, les Ouadayens semblent ne plus apercevoir les esclaves qui les +combattent ; le birny est inondé de Ouadayens ; un dernier combat se +livre entre eux et les esclaves du palais, qui sont enfin repoussés de +partout et laissent le sol couvert de leurs morts. Toutes les portes du +birny sont enfoncées ; la masse des Ouadayens s’y précipite à grands +flots. Ce fut alors un affreux carnage, un spectacle capable de faire +blanchir subitement les cheveux à un enfant. De toutes parts les femmes +et les enfants poussent des cris d’effroi, les tambourins battent, les +trompettes sonnent. + +Sâboûn était à la porte du palais. Il avait recommandé à ses soldats, +s’ils rencontraient le sultan Ahmed, de le lui amener vivant. Sâboûn +attendit, mais il fut déçu dans son attente. Nul n’aperçut le sultan +vaincu. Enfin Sâboûn vit les Ouadayens sortir chargés de butin. Il leur +demanda où était le sultan Ahmed ; personne ne l’avait rencontré, +personne ne savait ce qu’il était devenu. Cette fâcheuse circonstance +contrista Sâboûn ; la fuite du sultan bâguirmien lui parut un sinistre +présage. Sâboûn craignait qu’Ahmed ne parvînt à rassembler de nouvelles +troupes, à rallumer ainsi la guerre et recommencer une lutte sérieuse. +Calculant ces conséquences inquiétantes, le prince ouadayen ordonna de +suite à quelques officiers de sa cavalerie d’aller à la découverte, de +chercher, d’explorer partout, et, s’ils découvraient le refuge d’Ahmed, +de ne revenir qu’après s’être emparés du fugitif. Puis Sâboûn sortit de +la ville et campa aux environs. + +Constamment préoccupé de la fuite du sultan bâguirmien, Sâboûn ne savait +à quelle combinaison arrêter sa pensée. Les ulémas et les personnages +les plus distingués qui l’avaient suivi à l’armée, vinrent le féliciter +de ce que Dieu lui avait accordé la grâce de vaincre son ennemi, de +s’emparer de la ville et de triompher dans cette lutte sanglante. Ils le +trouvèrent soucieux et rêveur. Cet état d’inquiétude leur parut +surprenant et inexplicable. Un des visiteurs s’enhardit à prendre la +parole : « Prince, dit-il, aujourd’hui c’est jour de joie, de +félicitations pour Ta Grandeur, et cependant nous te voyons dans +l’anxiété, comme si quelque incident contraire avait trompé tes +espérances. — Comment ne serais-je pas inquiet ? ce que je désirais le +plus m’échappe. — Et qu’est-ce donc ? — J’ignore ce qu’est devenu le +sultan Ahmed, s’il est parmi les morts ou s’il a disparu avec les +fuyards. S’il est mort, c’est bien ; il a délivré le pays de sa personne +et est délivré aussi de toute crainte. S’il a fui, il reste comme une +calamité encore menaçante pour les autres, et comme un tourment pour +lui-même. — Prince, dit alors mon père, il est facile de vérifier si le +sultan Ahmed a survécu ou non au carnage : désigne quelques hommes sûrs +et dévoués, et charge-les de t’amener les femmes du sultan. Tu placeras +ces femmes dans une tente particulière ; ensuite tu ordonneras +d’apporter tous les cadavres qui sont dans le palais ; on les montrera +l’un après l’autre à ces femmes. Si elles aperçoivent le corps de leur +maître, elles le reconnaîtront ; si dans le nombre elles n’en +reconnaissent aucun, alors, prince, tes inquiétudes seront fondées. » + +Cette idée ramena la sérénité dans l’esprit de Sâboûn. Il appela Adjmayn +et lui confia l’exécution du projet indiqué par mon père. Adjmayn +partit ; il revint peu après avec les femmes du sultan Ahmed. Les +soldats les avaient eues à discrétion, les avaient découvertes, violées, +dépouillées de leurs parures et même de leurs vêtements. Ces excès +avaient eu lieu sans l’assentiment et à l’insu de Sâboûn. Ce prince, +uniquement occupé du sultan Ahmed, ne pensait qu’à le retrouver et à +s’emparer de lui. Les soldats, voyant qu’aucun ordre n’avait été donné +pour empêcher le pillage du birny et en respecter les femmes, s’étaient +abandonnés à tous les désordres. + +Ces malheureuses femmes arrivèrent au camp, dans le plus déplorable +état. Adjmayn les laissa d’abord à quelque distance, et vint informer le +sultan de ce qui leur était arrivé, et lui dire qu’elles étaient nues. +Sâboûn leur fit donner les vêtements les plus beaux que l’on put +trouver. Une fois qu’elles furent vêtues, on les introduisit dans le +camp et on les mit sous une grande tente élevée près de celle de Sâboûn. + +On apporta les morts, on les présenta aux femmes l’un après l’autre. +Elles en virent ainsi un grand nombre sans articuler un mot, sans faire +le moindre geste ou le moindre mouvement. Mais quand elles aperçurent le +cadavre d’un homme âgé, débile, décharné, toutes poussèrent de grands +cris, se jetèrent sur lui, lui embrassèrent les pieds et les mains. On +pensa alors que ce devait être là le cadavre du sultan Ahmed, et on +demanda aux captives de qui était ce cadavre : « C’est lui ! c’est +lui ! » s’écrièrent-elles. Et on le porta à Sâboûn, qui le contempla un +instant, puis ordonna de l’enterrer. La joie et le calme rentrèrent dans +le cœur du sultan ouadayen, et en chassèrent les soucis. + +Sâboûn fit venir ensuite la goumsou, et lui demanda quelles étaient, +parmi les femmes présentes au camp, la fille et la sœur du sultan Ahmed. +La goumsou les lui désigna, et il fut frappé de leur beauté. Puis il +demanda où étaient les trésors du sultan. La goumsou lui dit qu’ils +étaient précédemment dans le palais, mais que les troupes ouadayennes +les avaient pillés. En ce moment même, on accourut annoncer à Sâboûn que +des soldats venaient de découvrir, dans le birny ou palais, une chambre +carrée fermée par une porte en fer ; qu’après quelques efforts on avait +brisé cette porte, qu’on avait trouvé la chambre pleine de ryâl[116], et +que les soldats se battaient entre eux pour les prendre. Aussitôt Sâboûn +envoya un officier avec une troupe de quelques hommes, afin d’arrêter le +pillage et de réserver ces richesses pour le trésor de Ouârah. Le +pillage cessa immédiatement. + +Peu après arrivèrent, de la ville, des ulémas, des personnages de haut +rang, des hommes de distinction. Ils se couvraient la tête de poussière, +déploraient les malheurs qui les accablaient, le pillage de leurs biens +et le viol de leurs femmes. Sâboûn, irrité de voir que ses soldats se +fussent abandonnés à ces excès, défendus expressément par la loi de +Dieu, fit publier de suite dans la ville, par un crieur, que quiconque +des Ouadayens entrerait dans une maison pour piller ou insulter les +femmes, serait puni avec la plus rigoureuse sévérité. En même temps, les +turguenak reçurent l’ordre de tenir leurs soldats en observation +continuelle dans la ville, de saisir tous ceux qu’ils trouveraient en +contravention, coupables de quelque méfait que ce fût, et de les lui +amener. Pour le moment, le désordre cessa. + +Mon père, sur qui soient les nuages de la miséricorde et de la bonté +divine ! m’a raconté que le lendemain du jour où la ville tomba au +pouvoir des Ouadayens, Sâboûn le prit par la main et le conduisit avec +lui dans le palais du sultan Ahmed. « Nous allâmes, me dit mon père, +avec plusieurs des courtisans de Sâboûn à la chambre qu’on avait dit +être pleine de pièces d’argent. Nous vîmes une chambre dont le sol avait +une vingtaine de pieds carrés ; elle était remplie jusqu’au plafond de +sacs en cuir empilés et tous pleins de ryâl. La porte de ce lieu de +dépôt était revêtue de lames de fer. Nous estimâmes, à l’œil, qu’une +dizaine de sacs seulement avaient été pris. Sâboûn fit éventrer un de +ces sacs, et il en tomba des ryâl ou douros d’Espagne, connus des Arabes +sous le nom de _pièces à canon_ ou _abou-medfa_[117]. On les compta, et +le nombre en fut de quatre mille. Nous reconnûmes par là qu’il s’était +perdu, par la disparition de dix sacs, quarante mille douros (plus de +200,000 francs). Sâboûn fit enlever tous les sacs et ordonna de les +porter à son trésor. Nous vîmes d’autres chambres ou réserves d’habits +qui avaient été pillées, d’autres que Dieu avait dérobées à l’œil des +soldats, et où tout était demeuré intact. Sâboûn regretta beaucoup les +pertes énormes qu’avait occasionnées le pillage. + +Le chérif Simyh, homme d’une famille distinguée et d’un esprit orné, me +raconta l’anecdote que voici. Simyh était de Noumro, petit bourg assez +près de Ouârah, et résidence habituelle des marchands étrangers qui se +fixent au Ouadây. Ce chérif me conta que lorsque des soldats ouadayens +découvrirent le trésor du birny, un d’eux remplit de ryâl un pan de son +vêtement, et alla trouver un marchand. « As-tu du tabac ? dit le +Ouadayen. — Oui, j’en ai. » Et le soldat versa devant le marchand ce +qu’il avait de ryâl dans son vêtement. « Prends cela, dit-il, et donne- +moi du tabac. » Le marchand prend les ryâl et donne à son homme environ +une livre de tabac avec un morceau de natron pesant à peu près une once. +(Au Ouadây et au Bâguirmeh, on a l’habitude de mêler au tabac un peu de +natron, de mettre le tout dans la bouche comme pour _chiquer_, et de le +rejeter quelque temps après.) Le soldat se retire tout joyeux, croyant +avoir joué un tour de maître au marchand auquel il venait de donner plus +de quatre cents ryâl. De ce moment, tous les marchands, à l’insu l’un de +l’autre, se mirent à la piste des ryâl, et chacun avait soin de bien +cacher ce qu’il en recueillait. Ils exploitèrent largement l’ignorance +des Ouadayens, qui ne connaissaient pas ces pièces d’argent ni leur +valeur[118]. + +On m’a certifié que les soldats, en voyant ces pièces, se demandaient +mutuellement : « Qu’est-ce que cela ? à quoi cela peut-il servir ? » Un +d’eux s’avisa de dire : « Attendez ! je vais en emporter et les +présenter à des marchands ; s’ils les reçoivent, nous reviendrons en +prendre ; sinon, nous laisserons tout cela. — Bien ! excellent avis ! » +Et notre homme, comme je l’ai dit, de remplir de ryâl le pan de son +habit et d’aller les jeter au premier marchand, en lui demandant en +retour du tabac. Le Ouadayen ayant pris le tabac, retourne auprès de ses +camarades et leur annonce que ces _choses-là_ ont cours parmi les +marchands. Alors les soldats s’emparent chacun d’un certain nombre de +ryâl. Du reste, il n’y a rien de surprenant dans ce fait ; les +Soudaniens, en général, ne connaissent pas de monnaies[119]. + +Sâboûn avait ordonné de cesser le pillage du birny du sultan Ahmed et de +respecter les propriétés des habitants de la ville. Néanmoins, les +soldats pillaient les demeures des grands, des gâïd, des officiers et +soldats bâguirmiens, à l’insu de Sâboûn. Personne n’osait lui en +parler ; on supposait qu’il y avait donné son assentiment. Les Ouadayens +firent ainsi un immense butin. Par suite, il s’éleva des querelles et +des rixes entre les Ouadayens et les habitants de la ville. Enfin des +plaintes furent portées à Sâboûn ; il publia aussitôt un nouvel ordre de +respecter toutes les propriétés indistinctement, et de ne rien piller. +Il apprit aussi que des marchands ouadayens avaient, en échange d’objets +de vil prix, acquis des richesses considérables ; il garda d’abord le +silence ; mais quand les désordres furent arrêtés et que la sécurité et +le calme furent rétablis, il enjoignit à tous les marchands de +comparaître devant lui. Ils arrivèrent, et le prince leur dit : « J’ai +su que vous avez ramassé toutes les richesses du sultan et des grands de +la ville ; que vous les avez obtenues en échange de marchandises sans +valeur. Je ne suis point jaloux de vos profits ; car vous n’êtes venus +du Ouadây avec nous que pour tâcher de faire quelque gain. Mais vous +n’ignorez pas que toutes ces richesses ne sont pas de même nature. Ce +que vous avez acheté en esclaves, en bœufs, en menu bétail, en habits, +en parures, tels que corail, bracelets, cela appartient à votre +commerce, et personne n’a le droit de vous en dépouiller ; mais ce qui +est en argent, tels que les ryâl, ce qui est matériel de guerre, tels +que sabres, lances, fusils, cottes de mailles, vêtements de bataille, ce +qui est ornements du sultan et des grands, tels que selles parées, +harnachements de luxe, cela est de mon ressort, c’est mon lot à moi. +Toutefois, je ne les prendrai qu’en vous remboursant le prix que ces +objets vous ont coûté. » Et il désigna pour ses commissaires dans cette +affaire, plusieurs individus de sa suite, dont il connaissait la bonne +foi et la conscience ; il les chargea d’accompagner les marchands, +d’aller examiner ce qui avait été échangé ou vendu par les soldats, et +d’apporter au camp les objets dont il venait d’être question, et qui +avaient été pris sur les Bâguirmiens. Sâboûn recommanda expressément à +ses gens d’être attentifs à ce que tout s’exécutât avec la plus +scrupuleuse justice. Ce fut l’affaire de quelques heures seulement. Les +commissaires de Sâboûn revinrent avec une quantité incroyable d’objets, +d’armes, etc. On avait fouillé chez les marchands, remué leurs +marchandises dans les maisons et dans les tentes, enlevé tout ce que le +sultan avait indiqué ; aucun marchand ne put rien soustraire. Le tout +fut consigné à Sâboûn, et, par ses ordres, déposé dans son trésor et +dans ses réserves. La collecte fut considérable. Sâboûn paya les +marchands comme il le leur avait promis, et ils se retirèrent sans mot +dire. + +Par suite du pillage, la valeur des esclaves descendit au plus bas prix. +Ainsi, la plus belle esclave ne se vendait pas plus de trois ryâl, et +encore ne trouvait-on pas d’acheteurs. Un esclave de six empans ne +valait qu’un ryâl. Le nombre des esclaves devenus ainsi la proie des +soldats et la possession des marchands ouadayens qui suivirent l’armée, +était immense. Le sultan permit aux marchands ou de partir immédiatement +avec leurs esclaves, ou bien de les expédier en avant. Il permit +également aux vizirs, aux chefs de l’armée et aux soldats, d’expédier +aussi les leurs à l’avance. Plusieurs gâïd, avec leurs troupes +respectives, furent désignés comme escorte pour le voyage. De plus, +chaque marchand fut laissé libre de diriger ses esclaves du côté qui lui +conviendrait, ou au Ouadây, ou au Barnau, ou au Mandarah, ou au Katakau. +Les marchands partirent, suivant différentes routes, et sur toutes les +directions qu’ils prirent Sâboûn envoya des troupes pour garantir la +sûreté des chemins, car on avait à craindre les attaques partielles de +troupes bâguirmiennes disséminées sur différents points. + +Quelques jours avant le départ, la foule s’était rassemblée dans le +camp ; et telle fut alors l’exubérance de la multitude, en soldats, +marchands et esclaves, qu’une grave maladie se déclara subitement. Alors +Sâboûn transporta son camp dans d’autres lieux plus sains, et prévint +ainsi le développement du mal. + +Le sultan ouadayen dispersa sur divers points du pays, des détachements +de cavalerie, chargés de poursuivre ce qu’ils rencontreraient de troupes +bâguirmiennes et de s’en emparer. Il envoya aussi plusieurs de ses gâïd +faire main-basse sur les biens des principaux chefs des Bâguirmiens qui +avaient leurs propriétés dans les villages des environs de la ville. En +même temps, il fit annoncer par un héraut aux habitants du birny ou +capitale, que tout objet ayant appartenu aux gâïd bâguirmiens ou au +sultan Ahmed devait être apporté au camp ; sinon, le détenteur ou +dépositaire, ou recéleur, une fois reconnu, serait châtié +rigoureusement. Par suite de cet ordre, on apporta au sultan des valeurs +considérables. Sâboûn les distribua d’une main large et généreuse ; il +en fit des présents aux ulémas et aux chérifs qui l’avaient accompagné, +et aux pauvres qui, selon l’habitude, avaient suivi l’armée. + + +[Note 114 : _Voy._ note 18.] + +[Note 115 : Les esclaves forment toujours le corps d’armée qui est en +avant, et sont tous à pied.] + +[Note 116 : _Voy._ note 19.] + +[Note 117 : _Voy._ note 20.] + +[Note 118 : Le commerce au Ouadây se fait par échange, ou à prix +d’esclaves ; l’or et l’argent y sont peu en usage.] + +[Note 119 : _Voy._ note 21.] + + + + + =CHAPITRE VII.= + +Les débris de l’armée ennemie se rassemblent sur les frontières du +Mandarah. — Sâboûn y envoie des troupes. — Sultan de Logon. — Le père du +cheykh va au Barnau. — Il est dépouillé. — Sâboûn établit sultan un fils +du sultan bâghirmien, et il retourne au Ouadây. — Réaction. — Rentrée +des Ouadayens au Bâguirmeh. — Nouveau sultan fils d’Ahmed. — Renvoi des +Ouadayens. — Conspiration. — Troisième expédition. — Prise de Tchigama ; +il est amené au Ouadây. — Il est fait sultan. — Son départ. — Firman. — +Il entre en possession du sultanat. — Son portrait et celui de son +fetcha. + + +On apprit bientôt que le fetcha infestait les chemins du côté du Barnau. +Il tenait les plaines des frontières du Mandarah et du Bâguirmeh, près +du fleuve Châry. Sâboûn envoya un corps de troupes à la recherche du +fetcha. Mais celui-ci, informé par ses espions de l’approche des +Ouadayens, décampa dans la nuit et se réfugia à Logon (petite ville de +trois ou quatre mille habitants). + +Le sultan du Katakau, appelé Sâleh, homme remarquable par ses qualités, +était à Logon, son birny. Il accueillit le fetcha et lui donna asile. +Les troupes ouadayennes arrivèrent, sur la fin de la nuit dans laquelle +le fetcha était parti, au lieu où il avait eu son camp. Là, elles surent +que le bâguirmien s’était retiré à Logon, et elles s’en retournèrent +sans avoir rien fait. + +Après que ces troupes furent rentrées dans leur camp, mon père demanda à +Sâboûn la permission d’aller au Barnau. Le sultan le lui permit, et lui +fit, pour son départ, de riches présents en argent, en coraux et en +esclaves. De plus, il lui donna pour escorte un détachement de soldats, +qui devaient le protéger dans la route et le conduire jusqu’en lieu de +sûreté. L’escorte l’accompagna jusqu’au delà du territoire Bâguirmien et +revint sur ses pas. + +Mon père avait avec lui ses esclaves et sa femme. Tout à coup il +aperçut, de loin, des cavaliers se dirigeant sur lui. Ces hommes lui +prirent presque tout ce qu’il avait ; mais ils lui laissèrent sa femme. +Nul n’osa porter la main sur lui et lui faire personnellement le moindre +mal. Tous savaient qu’il était beau-frère de Sâboûn ; et ils se dirent : +« Si nous le tuons, certainement Sâboûn le vengera. Quant à ce que nous +lui avons pris, c’est une perte à laquelle le sultan ne fera pas grande +attention. » Mon père avait avec lui deux esclaves mâles qu’il avait +élevés. On voulut les lui prendre aussi ; mais il déclara qu’ils étaient +libres, et on les lui laissa. Ces cavaliers étaient des soldats du +fetcha. + +Mon père expédia à Sâboûn un des deux esclaves, avec une lettre où il +lui disait : « Des cavaliers du fetcha se sont jetés sur moi, m’ont +dépouillé et m’ont volé tout ce que j’ai reçu de ta générosité. » +Immédiatement Sâboûn fait partir un corps de troupes assez nombreux, et +ordonne au chef qui les commande de sommer le fetcha de rendre au chérif +Omar tout ce qui lui a été enlevé, sinon les troupes marcheront droit +sur Logon. Les Ouadayens se dirigèrent en effet du côté de Logon. Leur +chef ou gâïd transmit à l’avance au sultan Sâleh les volontés de Sâboûn. +Alors Sâleh dit au fetcha : « Si tu veux rester ici, dans ma province, +il faut que tu restitues au chérif Omar tout ce que tes soldats lui ont +pris, sinon sors de Logon et du Katakau. Je ne veux pas que Sâboûn +vienne ici, les armes à la main, me forcer de te livrer à lui ; je ne +suis pas assez puissant pour lui résister. » Le fetcha réunit tout ce +que ses cavaliers avaient enlevé à mon père et le lui envoya au birny du +Barnau. + +Enfin, Sâboûn voyant que son séjour au Bâguirmeh se prolongeait sans +utilité, songea à rentrer au Ouadây. Il choisit un des fils du sultan +Ahmed, dont j’ai oublié le nom, et l’établit sultan, mais à la charge de +payer chaque année, au Ouadây, une redevance de mille esclaves, mille +chevaux, mille chameaux, mille vêtements de l’espèce appelée _godâny_, +ou de l’espèce appelée _teikau_. Ces conventions acceptées, Sâboûn +organisa lui-même, pour le nouveau prince, une armée de bâguirmiens, +distribua les emplois, nomma les dignitaires de l’État, les vizirs, et +fixa pour le sultan une garde particulière. + +Ensuite Sâboûn partit. Dans sa route, il s’arrêta et passa la nuit à +l’endroit où il avait fait lier un de ses officiers au pied d’un arbre. +Le lendemain matin, il se fit amener cet officier et lui dit : « Sache +que Dieu a fait mentir tes prévisions, qu’il m’a accordé la victoire sur +mes ennemis. » Et Sâboûn ordonna de mettre immédiatement à mort ce +malheureux. Puis on se remit en marche. A peine Sâboûn était-il hors du +Bâguirmeh, que Tchigama, qui s’était enfui du côté du Kânum, reparut. Il +s’était mis en mouvement dès qu’il avait appris le départ de Sâboûn, et +en peu de temps il arriva au birny du Bâguirmeh. Le fetcha vint l’y +rejoindre. Tchigama s’empara du jeune sultan son frère, le jeta en +prison et l’y laissa mourir de faim. + +Sâboûn ne tarda pas à être informé de cette réaction. Indigné, il +expédia de suite Adjmayn à la tête d’un corps d’armée, qu’il fit suivre +d’un autre. Il enjoignit formellement à Adjmayn de ne revenir que +lorsqu’il aurait entre les mains Tchigama et le fetcha. Sâboûn avait +emmené au Ouadây les autres fils du sultan Ahmed. Le plus âgé d’entre +eux accompagna l’expédition ; Adjmayn devait le constituer sultan du +Bâguirmeh. + +L’armée hâta son départ ; elle fit force de marche, et eut bientôt +franchi la frontière du Bâguirmeh. A la nouvelle de l’approche des +Ouadayens, Tchigama et le fetcha s’enfuirent et abandonnèrent le birny. +Adjmayn y arrive et détache aussitôt la plus grande partie de ses +troupes à leur poursuite. Elles les atteignent, les attaquent avec +vigueur ; le fetcha et Tchigama sont mis en déroute, séparés l’un de +l’autre, et chacun d’eux s’enfuit de son côté. Les Ouadayens +s’emparèrent d’un grand nombre de chevaux, de prisonniers, et revinrent +avec un butin considérable. + +Adjmayn, conformément aux ordres de Sâboûn, établit sultan le jeune +prince qu’il avait amené. Pendant les sept ou huit mois qu’Adjmayn +demeura encore au Bâguirmeh, il envoya constamment, et en abondance, à +Sâboûn, des esclaves, des chevaux, des vêtements, sans compter ce que le +nouveau sultan avait à payer comme redevance. + +Enfin Adjmayn demanda à Sâboûn s’il devait rester encore au Bâguirmeh ou +rentrer au Ouadây. Sâboûn le rappela ; mais il lui recommanda de laisser +au birny des troupes ouadayennes en nombre suffisant pour soutenir et +défendre le nouveau sultan contre toute tentative hostile, ou de +Tchigama, ou du fetcha, ou de tout autre. Pour l’exécution de ces +ordres, Adjmayn choisit environ quatre mille de ses plus braves +cavaliers et les affecta à la garde du sultan, auquel ils devaient être +soumis d’une manière absolue. D’ailleurs, le nouveau prince s’était déjà +organisé une armée de bâguirmiens ; tout paraissait calme et pacifié. +Adjmayn partit avec le reste de ses troupes et regagna tranquillement le +Ouadây, emportant un butin immense. + +Bientôt après, Tchigama songea à tenter une seconde fois de s’emparer du +birny à force ouverte. Alors ses principaux partisans lui dirent : +« Adjmayn a laissé au birny quatre mille hommes de ses meilleurs +cavaliers. Pour que nous puissions pénétrer dans la ville, il nous faut +leur passer sur le corps. Ils résisteront vigoureusement, et nous n’en +viendrons à bout qu’en sacrifiant au moins un égal nombre de nos +soldats. — Mais alors quel est votre avis ? — Nous pensons que le plus à +propos serait d’engager nos amis du birny à soulever peu à peu les plus +turbulents et les plus audacieux des soldats bâguirmiens contre les +Ouadayens, à susciter des querelles, à en venir même aux voies de fait, +et à multiplier sans cesse leurs réclamations auprès du sultan. Comme, +d’autre part, les Ouadayens ne souffriront pas que les Bâguirmiens +prennent sur eux la haute main, ils obséderont le sultan de leurs +récriminations : « Nous ne sommes pas restés ici avec toi, lui diront- +ils, pour être humiliés et insultés. Nous prétendons être respectés. Les +soldats bâguirmiens sont perpétuellement en hostilité contre nous. Ou tu +les maintiendras dans les bornes du devoir, ou nous leur répondrons par +la violence. » Alors les vizirs du sultan lui diront à leur tour, et +d’après ce dont nous conviendrons entre eux et nous : « Aujourd’hui nous +sommes en force et en nombre. Dans le principe nous avions besoin des +Ouadayens, nous étions trop faibles ; maintenant nous pouvons nous +passer d’eux, et même leur séjour ici ne peut désormais que nuire et +être un sujet incessant de désordre. Et puis, ils sont naturellement +cruels, brutaux, et ils peuvent à tout moment tomber sur nos soldats et +provoquer des rixes sanglantes. Nos soldats aussi ne supporteront pas la +brutalité des Ouadayens. Il naîtra nécessairement, de tout cela, des +collisions ; du sang coulera de part et d’autre ; le massacre des +Ouadayens déterminerait une nouvelle invasion à titre de vengeance, et +ce serait la ruine définitive de notre pays. Sans nul doute, Sâboûn +expédierait une troisième armée contre nous, il abattrait notre +puissance et en arracherait jusqu’aux dernières racines. » Si l’affaire +tourne comme nous l’espérons, et que les Ouadayens regagnent le Ouadây, +nous nous rendrons facilement maîtres du birny et nous agirons alors +comme il nous plaira. — Le plan me paraît bon, répond Tchigama ; je +l’adopte. » Et le jour même on écrivit aux vizirs du sultan. + +Les vizirs entrèrent dans le complot, car toute leur affection était +pour Tchigama, toute leur haine pour le sultan qu’on leur avait imposé. +Ils travaillèrent à irriter les plus remuants des soldats contre les +Ouadayens. Partout où les uns et les autres se rencontraient, ils en +venaient aux insultes, aux querelles. Les Ouadayens ripostaient avec +colère. De violentes altercations s’élevèrent, et se terminèrent souvent +par les armes. Le sultan ne savait plus à quel parti s’arrêter, car les +Bâguirmiens et les Ouadayens, chacun pour leur compte, se prétendaient +outragés. Les Bâguirmiens alléguaient que les Ouadayens les traitaient +comme des esclaves, comme des hommes vaincus par Sâboûn, et à ce titre +les accablaient de vexations. Les Ouadayens reprochaient aux Bâguirmiens +de les insulter sans cesse, eux et leur sultan, sans motif et sans +raison : « Ils semblent, disaient-ils, nous mépriser parce que nous +sommes ici en petit nombre ; ils nous regardent comme des étrangers sans +appui et sans ressources. Mais si nous ne craignions les reproches de +Sâboûn, si nous ne respections pas ses ordres, nous ne laisserions pas +un seul de vos soldats en vie. » + +Les vizirs du sultan bâguirmien le tirèrent d’embarras et d’incertitude. +« Dans quel but, lui dirent-ils, gardes-tu ici ces Ouadayens ? Est-ce +par crainte de Tchigama ou du fetcha ? Mais nous avons assez de soldats +pour déjouer toute entreprise de leur part contre toi. Ces étrangers ne +sont ici que pour notre tourment et notre ruine. » A ces considérations +les vizirs ajoutaient les idées que leur avaient insinuées les partisans +de Tchigama. Enfin, le sultan bâguirmien se décida à ordonner le départ +des Ouadayens. Il écrivit une lettre à Sâboûn, où, après avoir rendu +hommage à la souveraineté de ce prince, il lui annonçait que l’armée +bâguirmienne, désormais assez nombreuse, était entièrement soumise et +dévouée. « Je sais bien, ajoutait-il, que dans ta généreuse prévoyance +tu as voulu qu’on me laissât une garde ouadayenne suffisante pour +imposer aux rebelles et aux mécontents. Mais aujourd’hui nous sommes en +sécurité, à l’abri de tout danger, grâce à ta protection suprême et aux +troupes que nous avons rassemblées. Nous avons donc jugé à propos de +renvoyer les soldats de Ta Grandeur, tous en bon état. De plus, entre +eux et les nôtres, ont eu lieu des collisions désagréables pour nous, et +nous n’avons pu bien discerner qui avait tort. » + +Il remit ensuite au gâïd ouadayen, des présents pour Sâboûn, ordonna +tous les préparatifs convenables et fixa le jour du départ. L’armée +ouadayenne quitta donc le Bâguirmeh et rentra au Ouadây. Sâboûn, surpris +de ce retour imprévu, demanda au gâïd quelles étaient les causes qui +avaient motivé l’évacuation du birny. Le gâïd raconta tout ce qui +s’était passé, et il remit à Sâboûn la lettre qu’il apportait du +Bâguirmeh. Sâboûn, en la lisant, reconnut la ruse ourdie par les vizirs +pour perdre leur sultan. Il fit venir immédiatement quatre de ses +premiers gâïd ou officiers, savoir : l’aguîd Adjmayn, l’aguîd Magas, +Mouça, l’aguîd ou gouverneur des Arabes Zébédeh, le turguenak Mohammed, +et leur annonça de se préparer, dans le plus bref délai, à une nouvelle +expédition pour le Bâguirmeh, sous les ordres d’Adjmayn. « Cette fois, +dit-il, je veux que vous poursuiviez Tchigama en quelque endroit qu’il +puisse être ; et lorsque vous l’aurez entre les mains, amenez-le moi. Il +me le faut, ainsi que le fetcha. » + +Quinze jours d’un travail actif suffirent pour les préparatifs, et +l’armée partit. Elle marcha à grandes journées, et arriva en peu de +temps au Bâguirmeh. + +Le fetcha et Tchigama étaient en possession du birny. Le sultan, +abandonné par ses troupes, qui, jusqu’au dernier soldat, s’étaient +rangées du parti de Tchigama et du fetcha, avait été tué. Les Ouadayens, +informés de ces nouvelles, se dirigèrent en toute hâte sur la capitale +ou birny. Ils y entrèrent sans coup férir ; ils trouvèrent la place +libre ; Tchigama et le fetcha s’étaient enfuis. + +Adjmayn se chargea de poursuivre Tchigama ; Mouça fut chargé de se +mettre à la piste du fetcha, mais avec recommandation expresse de ne +revenir qu’en l’amenant prisonnier. Le turguenak Mohammed reçut le +commandement du birny et des circonscriptions adjacentes. Magas campa en +observation hors de la ville, afin de pouvoir faire face à toute attaque +imprévue ; en cas de besoin, il était à portée d’être promptement +secouru par le turguenak. + +Adjmayn marche à grandes journées. Il reconnaît Tchigama et ses troupes +sur les frontières du Kânum ; il manœuvre pendant la nuit ; au jour il +paraît en vue de l’ennemi. Adjmayn l’attaque sur tous les points à la +fois ; on se bat avec fureur. Tchigama, à cheval, s’élance au milieu de +la mêlée. Le chef ouadayen l’aperçoit, se précipite à sa rencontre et se +trouve face à face avec lui. Ils luttent ensemble pendant longtemps ; +mais le cheval de Tchigama bronche et s’abat..... Tchigama est +prisonnier. Ses troupes alors se mettent en déroute ; les Ouadayens les +poursuivent de près, tuent les uns, dépouillent les autres et les font +prisonniers : qui se sauva dans cette journée ne dut son salut qu’à une +fuite rapide. + +Adjmayn retourna au birny. Peu de jours après, Mouça y arriva aussi avec +un butin considérable. Il avait pris les enfants du fetcha et presque +tous ses soldats. Le fetcha s’était enfui tout seul. + +J’ai appris de Mouça lui-même les détails de cette dernière rencontre. +Mouça était frère de l’imâm Bedr-ed-Dyn, imâm de Sâboûn. C’est ce même +Mouça qui, la nuit de l’assaut donné par Sâboûn à la demeure du sultan à +Ouârah, ouvrit la porte de fer et se signala si bien par son courage. +Voici comment il m’a raconté son expédition contre le fetcha : + +« Quand je me dirigeais du côté du Katakau, à la poursuite du fetcha, +j’appris qu’il s’était réfugié, comme la première fois, au birny de +Logon, et avait demandé protection et assistance au sultan Sâleh. Sâleh +le congédia : « Sors de mon pays, lui dit-il, ou je te fais saisir et +livrer à tes ennemis. » Le fetcha quitta Logon et alla implorer le +secours des différents rois du Katakau ; mais aucun d’eux ne voulut lui +donner asile. » « Si tu étais venu, lui dirent-ils, te réfugier ici tout +d’abord, nous t’aurions accueilli. Retourne chez celui qui t’a reçu la +première fois ; qu’il te reçoive encore une seconde fois. » Déconcerté, +le fetcha se retire du côté du Mandarah. C’est alors que nous le +rencontrâmes, lui, ses enfants, ses bagages et sa suite. « Bravo ! +m’écriai-je, voici mon homme. » Je range aussitôt mes soldats en +bataille. Le fetcha range aussi les siens. Les deux troupes s’attaquent, +s’entre-choquent. Je fonds sur le centre ennemi ; j’espérais y +rencontrer le fetcha ; je fus trompé dans mon espoir. « Peut-être, dis- +je, est-il à l’aile droite. » J’y cours ; il n’y était pas. « Il sera à +l’aile gauche, » dis-je alors. Je m’y précipite ; je ne l’y trouve pas +non plus. J’étais ainsi à la recherche de mon ennemi, lorsque sa troupe +se débanda. Nous la poursuivons, tuant à tort et à travers, faisant +force prisonniers. Je ne pus saisir la trace du fetcha ; mais j’enlevai +toute sa suite, ses femmes, ses enfants. Il se sauva seul avec quelques +serviteurs. » + +Adjmayn craignant que Tchigama ne s’échappât, le prit sous sa garde. Il +partit bientôt avec ses troupes pour le Ouadây, emmenant son prisonnier. +Le turguenak Mohammed fut laissé au birny. Adjmayn marcha à grandes +journées, et arriva promptement à Ouârah. Sâboûn le reçut avec +bienveillance, et sortit même au-devant de lui. + +Ensuite, entouré de toute la pompe des sultans, accompagné des grands du +royaume, des vizirs ornés de leurs insignes, et en présence de l’armée +rangée, le prince se fit amener Tchigama. Le malheureux prisonnier parut +la chaîne au cou et les fers aux pieds. Du plus loin que Sâboûn +l’aperçut, il ordonna qu’on enlevât les liens, le collier et les chaînes +de fer. Tchigama se présenta ainsi d’une manière plus honorable, plus +digne du fils d’un souverain. Il passa devant les lignes des soldats +disposés comme en ligne de bataille, dans un appareil imposant et dans +l’ordre le plus parfait. Tchigama regardait, admirait ce spectacle. Il +arrive devant le sultan, qui lui dit : « Quel a été le motif et le but +de ta conduite passée ? — Prince, que Dieu perpétue à jamais ta gloire ! +tu sais que je suis l’aîné des fils de mon père. J’espérais depuis +longtemps être son héritier ; car mon père était avancé en âge ; de son +vivant il m’avait désigné pour son successeur ; j’en avais la promesse +formelle : comment pouvais-je voir tranquillement le sultanat passer +entre les mains de mes frères, tous jeunes, tous incapables de se +gouverner eux-mêmes, et à plus forte raison incapables de gouverner +l’État ? Je n’avais donc d’autre ligne de conduite qu’une résolution +énergique ; je devais faire tous mes efforts, employer toutes mes +ressources pour arriver au but que j’ambitionnais. Et toi, prince, tu ne +condamneras pas une telle conduite. — Mais pourquoi n’as-tu pas cherché +à détourner ton père du sentier du mal où il s’était engagé si +imprudemment ? — Que Dieu glorifie ton nom, prince ! Chez mon père, à +mesure que les années augmentaient, l’esprit diminuait et +s’affaiblissait. Une fois qu’il s’était arrêté à une détermination, nul +au monde n’était capable de la lui faire révoquer. Moi, son fils, si +j’eusse osé essayer de le détourner de ce qu’il jugeait bon et +nécessaire, c’eût été un moyen certain d’attirer sur moi sa colère et sa +haine ; car je ne fus jamais à ses yeux qu’un jeune enfant sans +expérience. « Comment, disait-il, recevrais-je les conseils de mon fils, +lui qui, encore hier, était aux vagissements de l’enfance, lui que j’ai +élevé de mes mains, que j’ai vu croître et grandir ? » La défiance le +tenait en garde contre moi. Certes, s’il eût jamais été disposé à +écouter des avis, il eût écouté ceux des ulémas. Combien de fois lui +ont-ils prodigué leurs sages paroles et ont-ils exagéré même leurs +remontrances ! mais toujours il fut sourd, insensible à leur voix. — Il +suffit. Mais où est ton frère, le dernier que tu as eu en ton pouvoir ? +— Il a été tué. — Par qui ? — Par les soldats, lorsqu’ils assaillirent +le birny. — Maintenant, quel sort penses-tu que je te réserve ? — Je +pense que tu me traiteras avec bonté ; car tu es généreux, brave, +éclairé, craignant Dieu et redoutant ses jugements. Aujourd’hui je suis +ton prisonnier, ton esclave, je suis à ta discrétion ; mais les rois +savent pardonner toutes les fois qu’ils le peuvent. — Si telle est ta +pensée, tu ne t’es pas trompé. Je te pardonne, et tu es sultan à la +place de ton père, mais à condition que tu me payeras le tribut annuel +que j’avais imposé à ton frère avant toi. — Prince, la vérité est salut, +le mensonge est malheur. Je suis désormais un de tes serviteurs, mais je +ne veux pas te donner une promesse que je ne saurais acquitter. Tu avais +imposé et fixé un tribut à mon frère, mais il n’en avait consenti la +redevance que par crainte ; s’il eût été libre de dire sa pensée, il +n’eût pas souscrit aux conditions que tu lui avais dictées. Tu le sais, +le Bâguirmeh a reçu une brèche profonde qui ne pourra être réparée +qu’après des années. Depuis trois ans la guerre le consume ; ses +habitants, ruinés, épuisés, vivent dans la crainte et l’inquiétude ; ce +qui de leurs biens avait échappé à la main de tes soldats victorieux est +devenu la proie des miens ; et ce qui a pu nous échapper a été dévoré +par d’autres. Le tribut que tu désires nous serait léger si le Bâguirmeh +avait recouvré son bien-être premier ; mais le trésor est vide, les +rayas sont dans la détresse ; je demande à ta générosité de nous traiter +avec bienveillance. Du reste, nous sommes tes esclaves, tes serviteurs, +et notre salut est en toi seul. » + +Le sultan admirant la sagesse et la gravité persuasive de ces paroles, +réduisit le tribut à moitié, c’est-à-dire que ce qui était fixé +précédemment par mille fut fixé à cinq cents. Tchigama souscrivit à ces +conditions. Sâboûn le fit ensuite conduire au lieu de réception des +hôtes, et voulut qu’il fût traité avec tous les égards et les honneurs +dus à un sultan. Sâboûn permit aux officiers, aux vizirs, de rendre +visite au prince bâguirmien et de lui témoigner la plus grande +déférence ; puis il lui envoya des chevaux de prix, l’ameublement d’une +demeure convenable, et des jeunes filles choisies parmi ses propres +concubines ; en un mot, il le combla de bienfaits, et même il alla deux +ou trois fois le visiter comme un ami. + +Tchigama demanda au sultan ouadayen la grâce du fetcha et de ses +enfants. Sâboûn l’accorda. Tchigama en fit informer le fetcha, et +l’engagea à se rendre au Ouadây. Le fetcha vint se présenter à Sâboûn, +qui, par considération pour Tchigama, le traita honorablement, le logea +aussi au lieu de réception des hôtes, et fournit généreusement à tous +ses besoins. Enfin le fetcha reprit le poste qu’il occupait auprès du +sultan Ahmed. + +Après quelques jours, Tchigama demanda à Sâboûn la permission de +retourner au Bâguirmeh. Sâboûn acquiesça à cette demande, indiqua le +jour du départ, fixa le nombre des troupes qui devaient escorter le +nouveau sultan, et ordonna tous les préparatifs nécessaires en chevaux, +chameaux et tentes. On ajouta même, pour Tchigama en particulier, une +des grandes tentes du sultan, des chevaux parés de selles chamarrées +d’or, un magnifique parasol avec les quatre éventails en plumes +d’autruche[120] et les autres insignes du sultanat. Il fut prescrit aux +vizirs, aux grands de l’État, de former cortége à Tchigama et de +l’accompagner jusqu’à deux ou trois lieues de Ouârah. Le chef des +troupes assignées pour escorter Tchigama jusqu’au birny du Bâguirmeh, +fut mis sous les ordres de ce prince, auquel il devait obéir sans +réserve et sans restriction. + +Au jour du départ, Sâboûn convoqua son divan ou conseil, et appela +ensuite Tchigama et le fetcha. Il donna à Tchigama un vêtement de prix, +un cachemire rouge et un magnifique sabre doré. Au fetcha, il donna un +vêtement de vizir, un sabre, et un cheval avec une selle dorée. Les deux +Bâguirmiens quittèrent Sâboûn, ravis de ses procédés, émerveillés de sa +bonté et de sa générosité. Les vizirs ouadayens, les hauts dignitaires +les accompagnèrent. Les trompettes sonnèrent, les tambourins retentirent +comme en un jour de fête et de cérémonie ; et même les femmes, que +cachent toujours les rideaux et les voiles du harem, sortirent pour +jouir de ce spectacle nouveau. Sâboûn, de sa demeure, voulut voir ce +brillant départ ; ce fut une cérémonie aussi solennelle que l’avait été +celle de l’avénement du prince ouadayen. Tchigama et son fetcha, en +quittant Ouârah, étaient entourés de tous les grands de l’État. Le +cortége ne rentra dans la ville qu’à une heure ou deux après le coucher +du soleil. Tchigama campa pour la nuit dans le lieu même où les vizirs +et les dignitaires ouadayens lui avaient fait leurs adieux. Le lendemain +il partit, voyagea par étapes régulières, et arriva tranquillement au +Bâguirmeh. + +Le turguenak Mohammed, qui était au birny, vint à la rencontre du +nouveau sultan ; arrivé près du prince, le turguenak lui dit : « J’ai +reçu le commandement du birny au nom de mon maître Sâboûn, et je ne puis +le livrer que par son ordre. » Sâboûn avait remis à Tchigama un firman +de prise de possession ainsi conçu : + + +« De par Sa Hautesse le Sultan glorieux, le Prince illustre, révéré, le +noble Serviteur des deux Villes saintes[121], le Souverain confiant en +Celui qui entend tout et sait tout, le Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym- +Sâboûn-l’Abbâcide, à tous ceux qui ces présentes verront, Émirs, Chefs +militaires, Soldats, Seigneurs et Grands de l’État, sans nulle +exception : + +« Or, nous avons invoqué les lumières de Dieu, de Dieu qui ne manque +jamais à qui demande la grâce d’en haut pour se diriger. Éclairé ainsi, +nous avons élu sultan notre cher Mohammed-Tchigama, fils de feu le +sultan Ahmed, sultan du royaume du Bâguirmeh. Nous l’avons assis sur le +trône de son père, et lui avons laissé la main libre dans le +gouvernement de l’État. Nous lui avons recommandé d’être toujours juste +et équitable, conformément à la sainte loi du Seigneur fils d’Abd- +Menâf[122]. Nous lui avons imposé un tribut annuel qu’il nous payera au +profit de notre trésor ; nous en avons la promesse écrite de sa main. +Nous lui avons adjoint comme aide et conseil le fetcha Abd-Allah, avec +le titre de vizir, comme du vivant du sultan Ahmed. En foi de quoi est +émané de nous cet ordre sublime, à l’exécution entière duquel nul ne +doit s’opposer dans les deux États du Ouadây et du Bâguirmeh. Que l’on +se garde et que l’on se garde encore de lui résister en rien ! Dieu +veuille nous donner ses grâces, à moi, à lui, à tous les princes de +l’islamisme ! Salut à tous, miséricorde et bénédiction de Dieu ! » + +Le turguenak Mohammed ayant donc demandé à Tchigama un ordre pour lui +livrer le birny, Tchigama présenta le firman précédent. Mohammed le lut +en présence de l’armée ; puis il alla embrasser Tchigama, le félicita, +et ils entrèrent ensemble au birny. La joie fut générale dans tout le +Bâguirmeh ; ce jour est cité depuis comme une époque mémorable. + +Le turguenak évacua la ville, et alla camper à peu de distance avec ses +troupes et les troupes nouvellement arrivées. Après quelques jours, le +sultan Mohammed-Tchigama ordonna tous les préparatifs du départ. Il +remit aux Ouadayens, pour Sâboûn, des richesses considérables surtout en +troupeaux, et y ajouta le tribut qu’il était convenu de payer. Il fit +aussi des présents au turguenak, aux gâïd de l’armée, aux vizirs, à +chacun selon son rang, et ensuite il les congédia. + +J’ai vu plus tard, au Ouadây, Tchigama, et j’ai vu le fetcha chez le +sultan Sâboûn. Tchigama était de haute taille, d’un embonpoint moyen, +d’un teint noir très-foncé ; sa barbe, assez épaisse, commençait à +grisonner ; ses yeux pétillants étincelaient comme deux flambeaux. Le +fetcha avait une constitution toute différente. Il était petit et +maigre, d’un teint bronzé sombre, de barbe rare, de physionomie sévère +et imposante. Il avait au plus haut point l’intelligence des affaires. + + +[Note 120 : _Voy._, pour ces éventails, le _Voyage au Dârfour_.] + +[Note 121 : La Mekke et Médine.] + +[Note 122 : _Voy._ note 22.] + + + + + =CHAPITRE VIII.= + +Incursions des Tâmiens sur les terres du Ouadây. — Députation au sultan +du Dârfour. — Nouvelles incursions. — Envoi de troupes ouadayennes au +nord-est du Ouadây. — Défaite des Ouadayens. — Départ de Sâboûn avec +l’armée. — Entrée au Dâr-Tâmah. — État du terrain. — Siége du mont +Tâmah. — Résistance vigoureuse. — Les vingt-deux Mogrébins. — Assaut ; +massacre ; dévastation. — Courage des Tâmiens. — Désappointement du +sultan fôrien. — Troisième expédition. — Paix ; conditions de cette +paix. — Récriminations du sultan fôrien. — Délivrance des prisonniers +tâmiens. + + +Mon oncle Ahmed-Zarroûk m’a raconté que Sâboûn, après avoir pacifié le +Bâguirmeh et y avoir étouffé toutes les semences de discordes et de +troubles, resta quelque temps en repos, jouissant en sécurité du fruit +de ses guerres. Mais, un jour, se présente soudainement au palais une +troupe de Ouadayens blessés, ayant les vêtements déchirés, et poussant +de grands cris : « Prince, dirent-ils, on est tombé sur nous, nous +sommes victimes d’une injuste agression. — Qui vous a attaqués ? — Le +roi de Tâmah. Ses gens ont fondu à l’improviste sur notre pays. Ils ont +enlevé nos bestiaux et nos enfants. Nous nous sommes avancés pour +reprendre ce qui nous avait été ravi, et alors plusieurs des nôtres ont +été tués, d’autres faits prisonniers ; et nous, nous avons été traités +comme tu le vois. » Sâboûn, indigné, députa immédiatement au sultan du +Dârfour, Mohammed-Fadhl, des envoyés chargés de lui porter des présents, +et en même temps une lettre, dans laquelle, après les compliments +d’usage, il disait au prince fôrien : + +« Ta Grandeur sait que depuis longues années nous sommes en bonne +intelligence, nous vivons en frères ; mes sujets et les tiens ne font +qu’un peuple d’amis ; nous n’avons tous qu’une seule et même pensée de +paix, qu’une même intention de bons procédés, et voilà que le roi de +Tâmah, Ahmed, un de tes tributaires, vient de franchir mes frontières. +Il a enlevé les troupeaux de mes sujets, il a tué plusieurs de mes +rayas, il en a fait d’autres prisonniers, d’autres ont été blessés. Si +je n’étais en paix avec toi, j’aurais traité le roi de Tâmah comme il le +mérite. Par égard pour toi, je ne l’ai pas fait. Je t’informe de sa +conduite, et je désire que Ta Grandeur enjoigne à ce roi de restituer +sur-le-champ les troupeaux qu’il a pris. Tu lui défendras sévèrement de +renouveler une pareille incursion. Si je n’eusse craint de te déplaire, +si je n’eusse eu à cœur d’user de déférence envers Ta Grandeur, j’eusse +envoyé de suite contre ce Tâmien quelqu’un qui l’eût rappelé à son +devoir et lui eût donné une leçon exemplaire. Salut. » + +Quand Mohammed-Fadhl eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance, +il manifesta une violente colère ; il s’agita, se leva, puis se rassit ; +et il répétait : « La puissance et la force sont en Dieu seul ! et c’est +à lui que nous rendrons compte un jour. » Encore tout ému et troublé, +Fadhl écrivit cette réponse : + +« Après les témoignages de respect et de vénération dus à Ta Grandeur, +après t’avoir exprimé combien nous te désirons de bonheur et de +prospérité, nous te dirons : Nous avons reçu ta lettre, et nous nous +sommes réjouis de ton état de bien-être ; mais nous avons été peinés de +la conduite de ce turbulent roi de Tâmah. Je lui mande immédiatement +l’ordre de rendre ce que ses soldats ont dérobé sur tes frontières ; je +lui parle en termes énergiques et sévères. J’espère que cet événement +n’altèrera en rien ton amitié pour moi. C’est à mon insu que ce chien de +Tâmien a fait ce qu’il a fait. Salut. » + +Sâboûn n’aperçut dans cette réponse qu’une dissimulation profonde. +« Tout cela, dit-il, n’est que ruse et mensonge. Si, comme le prétend +cet ennemi de Dieu, l’incursion du roi de Tâmah eût eu lieu à l’insu de +Fadhl, Fadhl dans sa prétendue colère l’eût immédiatement dépouillé de +ses fonctions royales. Fadhl m’en impose effrontément. Mais +j’attendrai ; je veux voir quelles vont être les suites de ce premier +incident. » + +Peu de temps après, lorsque Sâboûn était dans sa demeure, tout à coup un +grand bruit arrive jusqu’à lui ; des cris d’alarme retentissent ; il +regarde sur la place du _fâcher_, et la voit remplie d’une foule de +blessés, de gens dépouillés, qui lui criaient : « Le pillage, la guerre +nous ont ruinés. — Qui sont ces gens ? dit Sâboûn. Que leur est-il +arrivé ? — Ce sont, lui dit-on, des Maçâlyt qui se plaignent des +incursions du roi de Tâmah. » Sâboûn appelle cette foule auprès de lui ; +il questionne ; on lui apprend que les Tâmiens se sont précipités sur +les limites du Ouadây, ont enlevé des troupeaux, des enfants, ont tué +plusieurs de ceux qui leur ont résisté, en ont blessé un grand nombre. +« Nous venons, ajoutent les Maçâlyt, nous plaindre à toi, te demander +vengeance. » + +Soudain Sâboûn, irrité, fait écrire à Mohammed-Fadhl : + +« Je t’ai déjà informé, par ma précédente lettre, que le roi de Tâmah +fait des incursions sur mon pays, qu’il vole les troupeaux, tue ou +enlève prisonniers les habitants qu’il peut atteindre, et que, s’il +n’était de tes vassaux, je l’aurais déjà traité selon ses œuvres. Tu +m’as répondu que tu l’avais rappelé à son devoir en termes sévères, et +que tu lui avais enjoint de rendre à mes rayas ce qu’il leur avait pris. +Mais il me paraît que tu lui as écrit tout le contraire. Il n’a rien +rendu ; bien plus, il a de nouveau paru sur mon territoire, et à été +plus brutal encore que la première fois. Je te jure par le Dieu qui m’a +fait mon sabre tranchant et ma lance déchirante, que, si tu ne mets un +terme à ces actes honteux, si tu n’arrêtes ces lâches et honteuses +incursions, si tu n’obliges pas les Tâmiens à restituer ce qu’ils ont +volé et à rendre la liberté à ceux qu’ils ont emmenés prisonniers, je +saurai châtier leur roi de manière à ce qu’il s’en ressouvienne lui et +le siens. Voilà deux fois que je te préviens ; s’il reparaît une +troisième fois sur mes frontières, j’en conclurai qu’il est en rébellion +contre toi, et je me chargerai de le punir. Puisqu’il veut briser avec +moi, je briserai aussi avec lui. Salut. » + +Aussitôt cette lettre expédiée, dès le jour même, Sâboûn prépare un +corps d’armée considérable, et ordonne qu’il soit conduit sur les +frontières nord-est du Ouadây. Là, les troupes devaient rester +stationnées dans leurs campements ; mais au premier bruit de l’arrivée +des Tâmiens, elles devaient être en armes et à cheval, la lance en arrêt +sur le flanc de l’ennemi, attentives à délivrer quiconque viendrait à +être fait prisonnier. Des ordres furent transmis en même temps à Djâb- +Allah, gouverneur de la province de l’Est, pour qu’il rassemblât de +suite ses chevaux et ses fantassins, et qu’il se tînt en armes, prêt à +tout événement. Dès que les Tâmiens se présenteraient, il devait tomber +sur eux de toute sa force et tuer sans quartier ce qu’il en +rencontrerait. + +Sâboûn aussi s’occupa des préparatifs de son départ. Il arma de toutes +parts, rassembla ses troupes, et annonça l’entrée en campagne. + +Au reçu de la lettre de Sâboûn, le sultan fôrien fut tout interdit. Il +affecta une violente colère contre Ahmed, roi de Tâmah. Il répondit à la +lettre de Sâboûn ; après les politesses d’usage entre sultans, il +disait : + +« Ta lettre m’est parvenue. Je te le jure par Dieu, j’ai été aussi +vivement affecté que toi de tout ce qui s’est passé. J’avais écrit déjà +à ce perfide, ce fourbe, ce rebelle, de restituer immédiatement ce qu’il +avait pris. Je lui avais répété de ne plus se hasarder à faire de +pareilles incursions. Mais son penchant au mal l’emporte ; la passion du +pillage l’entraîne, et il ne respecte rien. J’espère qu’en frère et ami, +tu me croiras tout à fait étranger à la conduite de ce tâmien. Du reste, +s’il recommance, il sentira les conséquences de ses méfaits. Il +s’imagine, dans ses criminels projets, que sa demeure le protége +suffisamment, que sa montagne de Tâmah le sauvera. Mais je saurai, moi, +le châtier, et lui faire avaler la coupe de l’amertune ; je veux +t’épargner la peine d’aller le corriger, et je te rendrai ce qu’il a +volé à tes rayas. Aujourd’hui même j’enverrai un de mes rois, Ahmed- +Djourâb, porter au rebelle une lettre de ma part. Et si ce tâmien ne se +soumet pas à mes ordres, je lui ferai goûter ce que sa conduite mérite +de rigueurs. Salut. » + +Mohammed-Fadhl appela Ahmed-Djourâb et le fit partir immédiatement, en +lui remettant pour Abd-Allah-Ahmed, roi du Tâmah, une lettre dont +personne ne connaissait le contenu. Fadhl donna à l’envoyé ouadayen +celle qui était destinée à Sâboûn, et congédia de suite cet envoyé. + +Lorsque Sâboûn eut lu la réponse de Fadhl, il se demanda s’il +continuerait à se tenir en armes ou s’il dissoudrait son armée. Les +conseillers de ce prince, ceux par les avis desquels les affaires se +nouent et se dénouent, lui conseillèrent de rester sur le pied de +guerre. Mon père, qui était alors de retour du Barnau, et qui, de +nouveau, était en paix à l’ombre de la bienveillance du prince ouadayen, +et dans sa fonction primitive de vizir, partagea leur opinion. + +Les espions de Mohammed-Fadhl s’empressèrent d’annoncer à leur maître +que Sâboûn était toujours prêt à pénétrer dans le Tâmah ; que si la +restitution de ce qui avait été enlevé ne s’opérait pas promptement, les +Ouadayens ouvriraient bientôt la campagne. Sâboûn, en effet, attendait +cette satisfaction. Mais un jour il apprend que le roi de Tâmah avait +violé les frontières du Ouadây, les avait franchies à la tête de troupes +nombreuses, mêlées de troupes fôriennes, et qu’une quantité considérable +de bétail avait été prise. + +Aux premiers cris qui annoncèrent l’approche de l’ennemi, les troupes +ouadayennes qui étaient stationnées près des frontières, montèrent à +cheval et coururent contre les Tâmiens. L’affaire fut chaude. Les +Tâmiens étaient les plus nombreux ; ils tombèrent tout d’une masse sur +les Ouadayens, les rompirent et leur tuèrent un grand nombre d’hommes. + +Djâb-Allah, aguîd de l’Est, informé de cette défaite, part aussitôt avec +ses troupes, fantassins et cavaliers, se précipite sur les Tâmiens, leur +coupe la retraite, enlève les prisonniers Ouadayens et leur tue un grand +nombre de soldats. Il prit plusieurs chefs militaires, dont quelques-uns +étaient de la suite d’Ahmed-Djourâb, envoyé par Mohammed-Fadhl au roi de +Tâmah. A la nouvelle de ces hostilités, Sâboûn donna l’ordre du départ, +et il se mit en marche à la tête d’une armée formidable. Il se dirigea +droit et à grandes journées, sur le Dâr-Tâmah, et en atteignit +promptement les frontières. + +Il trouva un pays assez étendu, presque tout hérissé de montagnes et de +forêts serrées. Les Tâmiens, habitués à ces lieux âpres et difficiles, +les traversaient et s’y défendaient sans peine. Les Ouadayens, +accoutumés à leur pays découvert, n’avançaient dans le Tâmah qu’avec +lenteur. Les Tâmiens s’embusquaient dans les massifs d’arbres et +surprenaient les Ouadayens. Ils en tuèrent ainsi un nombre considérable. +Sâboûn reconnut ce qu’il avait à vaincre d’obstacles, et il proclama +l’ordre de couper tous les arbres. On se mit à l’œuvre, et près de trois +mois furent employés seulement à abattre les forêts et les masses +d’arbres. A mesure qu’on les coupait, on les amassait en piles et on les +brûlait. Sâboûn fit déblayer ainsi et débarrasser tous les lieux +inabordables ou difficiles, et laissa le mont Tâmah comme isolé. Il en +entreprit alors le siége et en fit le blocus. + +Les Tâmiens faisaient de fréquentes sorties ; ou bien, postés çà et là +sur le sommet de leur mont, ils assaillaient les Ouadayens à coups de +pierres, et en abattaient un grand nombre. Les chefs des Tâmiens étaient +partout, animant sans cesse les assiégés. Chaque fois que les ennemis +tentaient un assaut et gravissaient de quelque côté de la montagne, on +roulait sur eux des quartiers de rochers, et on écrasait ainsi plusieurs +hommes à la fois. + +Mon père avait suivi l’expédition ; il avait avec lui plusieurs +Mogrébins du Fezzân, de Tripoli, de Ben-Ghâzy. Voyant que les Ouadayens +s’épuisaient en efforts presque infructueux, il dit à sa petite troupe : +« Armez-vous de vos fusils, rejoignez l’armée ; et postez vous à +distance convenable de l’endroit d’où on lance et roule les pierres. Dès +que vous verrez un Tâmien roulant une pierre, tirez dessus, et continuez +ainsi jusqu’à ce que nos soldats puissent monter à l’assaut. » Cette +idée fut accueillie. La petite troupe mogrébine était de vingt-deux +hommes. Ils se postèrent au pied de la montagne, sous un grand arbre. +Ils élevèrent devant eux un petit mur, en manière de retranchement. Dès +qu’ils remarquaient sur la montagne un Tâmien qui saisissait une pierre, +pour la rouler ou la lancer, ou bien qui poussait ses compagnons à ce +genre de défense, ils tiraient sur lui. Ils tuèrent ainsi bon nombre +d’hommes. Bientôt les Tâmiens tournèrent leur attention sur le point +d’où partait le feu, et lancèrent de ce côté une grêle de pierres. La +plupart des Mogrébins furent frappés à la tête. Mon oncle Ahmed, chef de +cette petite troupe, et six autres seulement restèrent sans blessure. +Ils s’abritaient derrière le tronc de l’arbre, et de là tiraient l’un +après l’autre sur l’ennemi. + +Les Tâmiens étonnés ne concevaient pas comment les balles allaient +jusqu’à atteindre le sommet de leur mont et les tuer de si loin. Nombre +d’entre eux succombèrent. Dès qu’ils distinguaient la fumée d’un fusil, +ils reculaient rapidement ou se couchaient à plat ventre. Mais les +Mogrébins les épiaient, tiraient sur le premier qui paraissait, et +l’abattaient. L’affaire continua ainsi jusque vers trois heures après +midi. Les Tâmiens cédèrent, et les Ouadayens montèrent à l’assaut. + +Déjà, de bonne heure, un individu du pays était venu trouver Sâboûn, et +lui dire qu’il connaissait un chemin facilement praticable et conduisant +au sommet du Tâmah. Le sultan confia à cet homme un détachement de +soldats pour explorer le chemin ; mais Sâboûn recommanda à ses soldats +d’user de prudence et de la plus grande circonspection. Ils suivirent le +guide. Au moment où ils étaient près de déboucher sur le haut du mont, +les autres troupes, du côté des Mogrébins, y paraissaient. Le carnage +des Tâmiens fut effroyable ; Dieu seul sait combien d’entre eux furent +égorgés. + +Le mont Tâmah est de médiocre hauteur, mais il est d’un abord difficile. +Il n’a que des sentiers étroits et rocailleux, excepté le chemin par +lequel le guide transfuge conduisit les Ouadayens. Le mont proprement +dit a une étendue assez considérable ; il a des cours d’eau et des +sources jaillissantes, des bouquets de forêts touffues et serrées. Sa +largeur est d’environ deux lieues sur autant de longueur. Il porte un +bon nombre de villages. Sur ce mont est la résidence du roi. + +Les Ouadayens pénétrèrent dans cette demeure ; elle était déserte et +vide. Le roi s’était enfui ; on ignorait quelle direction il avait +choisie. A cette nouvelle, Sâboûn poussa une exclamation de dépit ; il +parut désolé d’avoir manqué sa proie. + +Les Ouadayens emmenèrent et firent descendre de la montagne une foule de +femmes, d’enfants, de bœufs, et beaucoup de menu bétail. Sâboûn ordonna +de détruire la demeure du roi, de brûler tout ce qu’il y avait +d’habitations sur le mont, de briser tout ce qu’on trouverait +d’ustensiles, jusqu’aux vases les plus communs, de couper tous les +arbres, de ne rien laisser dont les Tâmiens pussent tirer usage ou +profit. Pendant environ sept jours, l’armée ouadayenne travailla à +mettre le feu partout, à briser ce que le feu épargnait, à piller les +grains. La montagne resta nue, déserte ; il ne s’y trouvait plus âme qui +vive. + +Ensuite Sâboûn détacha de tous côtés, dans le pays, plusieurs corps de +troupes qui, après quelques jours d’excursions, revinrent avec +d’immenses troupeaux, et portant les têtes des morts sur la pointe des +lances. Ces courses dévastatrices se répétèrent ainsi pendant trois mois +entiers. Dans leurs battues, les Ouadayens tuaient, enlevaient des +prisonniers, brûlaient les habitations, ravageaient et ruinaient tout, +pillaient ce qu’ils trouvaient à leur gré ; en telle sorte que le Dâr +entier ne fut plus qu’un monceau de décombres. Sâboûn victorieux retira +ses troupes et rentra au Ouadây. + +Il fallut des fatigues et des efforts inouïs à l’armée ouadayenne, pour +venir à bout des Tâmiens. Nulle population du Soudan n’a plus de ruse, +de malice et de résolution que les habitants du Tâmah. Pas un Tâmien +peut-être ne succomba sans qu’il en eût coûté la vie à deux ou trois +Ouadayens. Un Tâmien était-il gravement blessé, il restait sur place, +étendu comme mort ; et s’il apercevait un Ouadayen s’avancer pour le +dépouiller, il l’attendait, immobile, le laissait approcher jusque sur +lui, le frappait d’un coup de couteau et le tuait. Nombre de blessés à +l’agonie éventrèrent ainsi des Ouadayens. Si les troupes de Sâboûn +n’avaient pas été de beaucoup plus nombreuses que celles des Tâmiens, +elles n’auraient jamais réussi à s’emparer du pays. + +A la nouvelle du départ de Sâboûn pour le Dâr-Tâmah, Mohammed-Fadhl, +persuadé que les Ouadayens ne pourraient triompher des obstacles et des +difficultés qui rendent la montagne inabordable, avait ordonné tous les +préparatifs nécessaires pour une grande expédition ; il s’était mis en +mesure d’entrer en campagne au premier moment favorable. Des courriers +qui sans cesse allaient et venaient, le tenaient au courant des +événements. Il apprenait avec joie les pertes et les revers des +Ouadayens ; son but était, après la déroute des assaillants, de pousser +une expédition sur le Ouadây, et de profiter de l’affaiblissement des +forces militaires de Sâboûn pour envahir les États de ce prince et le +rendre vassal du Dârfour. Pour motiver ses armements et leur donner une +apparence de raison, il allégua comme prétexte, dans les commencements +de la guerre, l’intention qu’il avait eue de faire recouvrer aux +Ouadayens ce que le roi de Tâmah leur avait pris. Plus tard, il écrivait +à Sâboûn : « Tu n’as pas eu la patience d’attendre ; tu t’es arrogé des +droits de vengeance qui m’appartiennent contre des gens qui sont mes +sujets ; tu leur as porté la guerre, et voilà qu’en retour de cette +violation des principes de la justice, en retour de ce procédé peu +loyal, tu vas échouer dans ton entreprise ! » + +Lorsque Fadhl apprit les succès des Ouadayens, et qu’il vit ses projets +de conquêtes déçus et renversés, il tomba dans une tristesse profonde. +Bientôt des troupes de fuyards accoururent à lui coup sur coup, en lui +criant : « Prince, à notre secours ! Sâboûn a massacré nos frères, +enlevé nos familles, nos enfants et nos femmes, pillé nos biens, ruiné +nos demeures, coupé nos arbres et fait de notre pays un champ de +désolation, une contrée qui semble depuis longtemps inhabitée. Comme dit +un poëte : + + + « Il n’y a plus âme humaine entre Hadjoûn et Safa[123] ; il n’y a plus + de veillées pour les causeries du soir. » + + +Fadhl, tout bouleversé, s’agita, s’emporta : « Quoi ! s’écria-t-il, +Sâboûn méprise ainsi toutes les convenances ; il traite mes sujets à son +caprice et à sa guise ! » Et à l’instant Fadhl ordonna de rassembler les +troupes et de se disposer au départ. Mais ses courtisans, par leurs +remontrances, le décidèrent à renoncer à son dessein. « L’expédition des +Ouadayens, lui dirent-ils, a eu des motifs légitimes. Sâboûn t’a +présenté ses plaintes et tu ne l’as pas écouté. Laissons-le accomplir sa +vengeance, et ne nous engageons dans une lutte contre lui que s’il +pénétrait sur notre territoire et que si nous avions à défendre nos +familles, nos femmes et notre pays. » Fadhl se laissa persuader. + +Lors de ces événements j’étais au Dârfour comme je l’ai déjà dit, et mon +père venait de m’écrire d’aller le rejoindre au Ouadây. J’étais sur le +point de me mettre en route, lorsque Fadhl me fit arrêter et garder à +vue. Je demeurai ainsi jusqu’à la fin de l’expédition du Tâmah ; ce ne +fut qu’après que les Ouadayens furent rentrés au Ouadây qu’il me fut +permis de quitter le Dârfour. J’ai raconté ce fait précédemment. + +Sâboûn fut informé du mécontentement que Fadhl avait témoigné à la +nouvelle des succès des Ouadayens et des malheurs du Tâmah. Sâboûn +reconnut alors clairement que tout ce que Fadhl lui avait écrit d’abord +n’était que mensonge et duplicité, et il résolut de pousser plus loin +encore le châtiment des Tâmiens. Il attendit qu’ils fussent revenus sur +leur montagne, que le roi eût réparé sa demeure primitive, que les +habitants eussent rebâti leurs habitations et y fussent rentrés, que les +terres fussent de nouveau ensemencées, les récoltes sur le point d’être +recueillies, les grains près d’être moissonnés ; et alors il mit en +campagne quatre de ses gâïd vizirs, chacun avec un corps de dix mille +hommes au moins, infanterie et cavalerie. Il leur recommanda de détruire +les récoltes du Tâmah, de couper ce qui y restait d’arbres, de brûler +les habitations, de tout piller, de faire prisonniers ce qu’ils +pourraient atteindre d’enfants et de femmes, de tuer tous ceux qu’ils +trouveraient les armes à la main, d’être sans cesse et partout en alerte +et aux aguets ; il ordonna aux chefs de ne marcher que de nuit, de ne +laisser pressentir à qui que ce fût le but de l’expédition, de poster +les quatre divisions de l’armée aux quatre coins du Tâmah, et de ruiner +ainsi plus à l’aise tout le pays. + +Les gâïd devaient communiquer entre eux constamment par le moyen +d’estafettes qui les informeraient sans cesse des opérations de chacun +des quatre corps de troupes. + +L’armée, arrivée au Tâmah, pilla, dévasta les campagnes, brûla les +villages, se répandit partout, et fit une foule de prisonniers. Les +Tâmiens attaquèrent l’ennemi avec fureur. Les Ouadayens se défendirent +vigoureusement, vendirent cher leur vie, et, après des efforts +extraordinaires, triomphèrent des Tâmiens ; ils les taillèrent en +pièces, emmenèrent captifs tout ce qu’ils purent rencontrer de femmes et +d’enfants, et ravagèrent les campagnes. Ils retournèrent au Ouadây avec +d’immenses troupeaux. + +Tant de désastres épuisèrent le Dâr-Tâmah et le réduisirent à la +dernière misère. Il fallait tirer des vivres du Dârfour ; la pénurie fut +telle qu’une foule de Tâmiens abandonnèrent leur pays. Dans les +villages, il restait à peine le dixième du nombre primitif des +habitants. + +Le roi du Tâmah fit parvenir ses doléances à Mohammed-Fadhl ; celui-ci +lui envoya immédiatement des grains, des bœufs et du menu bétail, +recommandant de distribuer ces secours entre les habitants, et de +travailler à réparer les désastres de la guerre. Ensuite le sultan +Fôrien écrivit à Sâboûn : + +« Après avoir offert mes hommages à Ta Grandeur, voici ce que je désire +te faire savoir : le roi du Tâmah a reçu la récompense de sa conduite +injuste ; il a été puni de sa coupable audace. Maintenant il est entré +dans la voie de Dieu ; il se repent de s’être écarté des voies de la +justice, et il promet de ne plus la violer. Je te prie donc d’oublier +ses méfaits et de renoncer à poursuivre ta vengeance. » + +Sâboûn répondit à Fadhl : + +« J’ai reçu la lettre amicale par laquelle tu me demandes de ne plus +m’occuper du traître et perfide Tâmien. Mais j’ai juré, et je ne veux +pas être parjure, de châtier encore ce roi, afin de lui bien apprendre +qu’il y a dans mes États des hommes qui savent payer les outrages par de +terribles représailles. Le bien pour le bien, et qui le fait le premier +est le plus méritant ; mal pour mal, et qui commence est le plus +coupable. Bénédiction de Dieu sur le poëte qui a dit[124] : + + + « Mort pour mort, chameau pour chameau ; que celui qui repousse soit + repoussé comme l’excrément est chassé du corps. » + + +« Eh quoi ! tu n’ignorais certainement pas que ce Tâmien était ton +vassal, ton serviteur. Pourquoi n’as-tu pas eu la force de le retenir +dans l’obéissance, lorsque je t’ai écrit, lorsque maintes fois je me +suis plaint à toi et en particulier et au su de tout le monde ? Ne m’as- +tu pas dit qu’il refusait d’obtempérer à tes sublimes ordres, qu’il +foulait aux pieds tous ses devoirs, qu’il affectait d’ignorer la +conduite qu’il devait tenir ? Comment viens-tu aujourd’hui me demander +grâce et merci pour lui ? N’est-il pas de ces hommes méprisables dont le +poëte a dit ? + + + « Si tu fais du bien à l’homme qui le mérite, tu gagneras son cœur ; + si tu fais du bien au méchant, tu le rends plus dangereux encore. » + + +« Je le jure par le noble sang de mes pères, par la gloire de mes aïeux, +j’irai apprendre encore à ce Tâmien ce qu’il vaut, afin qu’il sache +désormais se maintenir dans les bornes du devoir. J’espère que tu ne +m’en voudras pas pour cela. Salut. » + +Cette lettre souleva la colère et l’indignation de Mohammed-Fadhl. Il +consulta ses courtisans sur la conduite qu’il avait à suivre. Les avis +furent partagés. Les uns proposèrent la guerre pour rappeler Sâboûn à la +raison. Les autres conseillèrent de rester en paix, et estimèrent qu’il +fallait laisser le sultan ouadayen s’arranger avec le roi du Tâmah. +Fadhl informa toutefois ce roi de la correspondance qu’il venait d’avoir +avec Sâboûn. + +Peu de temps après, une armée ouadayenne, forte d’environ cinquante +mille hommes, fantassins et cavaliers, se mit encore en marche pour le +Tâmah. Ces troupes pénétrèrent dans le Dâr par différents points, +s’emparèrent de ce qu’elles rencontrèrent de troupeaux, de femmes, +d’enfants, et tuèrent un nombre considérable de Tâmiens. Parmi les +troupeaux capturés, furent ceux du roi lui-même. Ses esclaves aussi +tombèrent entre les mains de l’ennemi. Alors l’alarme se répandit de +toutes parts. Abd-Allah-Ahmed, informé de ce qui se passait, sortit avec +son armée pour aller présenter la bataille aux Ouadayens. Mais un des +gâïd de Sâboûn, à la tête d’environ sept mille cavaliers, arrivait par +derrière la montagne par le chemin praticable qui avait été reconnu dans +la première invasion. Par hasard, le roi Abd-Allah-Ahmed descendait par +un autre point, conduisant ses troupes à la rencontre des Ouadayens. Le +gâïd gravit le mont avec sa cavalerie, prit ce qu’il y trouva de femmes, +d’enfants, de troupeaux, et ne descendit qu’après avoir mis le feu aux +habitations et avoir tout ravagé et pillé. + +Cependant le roi tâmien avait rejoint l’ennemi et lui avait présenté la +bataille. Les Ouadayens s’étaient hâtés de diriger sur le Ouadây, avec +une escorte suffisante, les prisonniers, les esclaves et les troupeaux +qu’ils avaient capturés... On se disposa au combat. Le roi de Tâmah +donna d’abord avec toutes ses forces, cavaliers et fantassins. Ce +premier choc fut épouvantable. On était au fort de la mêlée, quand on +vint annoncer au roi qu’on pillait, saccageait et brûlait tout sur le +mont Tâmah. Frappé de cette nouvelle, il se détacha aussitôt avec une +partie de ses troupes et marcha contre les pillards. Il ne les rencontra +pas ; ils s’étaient retirés par un autre chemin. Quant aux forces +tâmiennes restées en face de l’ennemi, l’absence du roi entraîna leur +défaite, et elles laissèrent une foule de morts sur la place. Les +vainqueurs poursuivirent les fuyards, en tuèrent un grand nombre et +s’emparèrent de leurs dépouilles. Dans cette extrémité, Abd-Allah-Ahmed +résolut d’affronter tous les dangers ; il se mit à la poursuite des +Ouadayens ; il les atteignit sur la frontière du Ouadây, là où était le +rendez-vous des troupes, pour de là rentrer dans leur pays. Le roi +craignit que s’il allait les attaquer, l’aguîd de l’Est n’en fût +informé, ne se hâtât de lui couper la retraite, et ne l’exposât au +danger d’être pris ou tué. Abd-Allah retourna donc sur ses pas, sans +autre résultat que la fatigue d’une poursuite infructueuse. Revenu au +mont Tâmah, il n’y vit que ruine et dévastation. C’était comme le lieu +désert dont j’ai parlé dans ce vers : + + + « Il n’y avait plus demeure habitable ni demeure habitée ; et ma chère + Hind n’avait seulement pas laissé trace de ses pas sur cette terre + ravagée. » + + +A cet aspect, Abd-Allah demeura consterné. Il convoqua ses conseillers. +« Décidons promptement, leur dit-il, quel parti il convient de prendre. +Nous avons ouvert sous nos pieds un abîme de maux, en soulevant contre +nous l’indignation de Sâboûn. Le sultan fôrien nous a abandonnés au +milieu des périls ; il n’a rien tenté pour notre salut. » + +L’avis général fut de demander la paix, à la condition d’un tribut +annuel déterminé, et d’une renonciation, de la part du prince ouadayen, +à toute incursion ultérieure sur le Tâmah. Abd-Allah écrivit donc à +Sâboûn une lettre, dans laquelle, après un préambule de soumission, +après avoir baisé les pieds du souverain du Ouadây, il lui dit : + +« Ton humble serviteur avoue ses torts et t’en témoigne son repentir ; +car il sait que les cœurs généreux pardonnent. Je consens à être esclave +de ta Sublime Porte, et j’attends que tu me fixes le tribut que je dois +te payer chaque année, afin que tu me laisses désormais en sécurité dans +ma famille et dans mes biens, comme tu y laisses les autres rois des +populations qui obéissent à tes lois et sont debout aux portes de ta +demeure. Mais j’espère de ta bonté, de toi mon maître, que tu ne seras +pas exigeant dans les conditions que tu m’imposeras, et que tu ne nous +précipiteras pas dans des embarras d’où nous ne pourrions sortir, car +notre situation est changée, nos richesses sont épuisées, nous sommes +réduits à la détresse, et le Tâmah est devenu une solitude. Je mets ma +confiance dans ta grandeur d’âme, ta bienveillance, ta générosité, dans +ce que tu as de noblesse et d’élévation. Je compte que mon envoyé me +rapportera une réponse qui nous promette paix et sûreté, et nous +garantisse que nous n’aurons plus à craindre les ravages de la guerre et +les malheurs qui l’accompagnent. Salut. » + +Sâboûn accueillit favorablement la demande du roi tâmien, et lui +répondit : + +« J’ai reçu ta lettre et j’en ai pris connaissance. Qui vient à nous +avec le repentir, trouve toujours grâce ; qui vient s’excuser, nous +l’excusons. Je fixe le tribut annuel du Dâr-Tâmah à cent chevaux et +mille esclaves. De plus, tu laisseras libres les chemins, en retirant +les Tâmiens qui inquiètent les voyageurs allant du Ouadây au Tâmah et +aux environs. Tu me seras soumis à discrétion. Je souscris à tes désirs, +suivant ce vers d’un poëte : + + + « Accueille toujours les excuses de qui vient à toi s’excuser, qu’il + soit sincère ou qu’il soit menteur. » + + +Adieu. » + +Le roi du Tâmah écrivit de nouveau à Sâboûn : + +« Je me soumets à toi et je reconnais ta suzeraineté. Mais je te prie de +diminuer le nombre des esclaves que tu me demandes en tribut. Il nous +serait impossible de les fournir. De notre pays nous ne pouvons aller au +Fertyt à la chasse des esclaves. Ce que nous en avons, nous l’achetons, +et n’est pas le fruit des incursions. Nous ne saurions en livrer plus de +cent par année. Salut. » + +Sâboûn sentit la vérité et la justesse de cette observation, et +acquiesça à la réduction qui lui était demandée. « Il me suffit, dit-il, +que le roi de Tâmah se déclare mon vassal. » Et il lui écrivit : + + +« De la part de Sa Grandeur le Serviteur de Dieu, Émir des Croyants, le +Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn-l’Abbâcide, à tous ceux qui ces +présentes verront, Émirs, Guerriers, Vizirs, Gâïd, que Dieu les conserve +en élévation ! + +« Or sus, le roi Ahmed, roi du Tâmah, réclame de notre bienveillance que +nous nous abstenions d’incursions sur le territoire du Tâmah, et que +nous ne l’inquiétions plus désormais ni pour sa famille, ni pour ses +sujets, ni pour son pays. Il nous a demandé d’être de nos tributaires, à +condition de nous payer, chaque année, un tribut de cent chevaux et de +cent esclaves. Nous agréons ses demandes et propositions, et nous lui +pardonnons le passé. Mais nous lui imposons l’obligation de laisser +libres les routes du Ouadây au Tâmah et aux environs ; d’être ami de nos +amis, et ennemi de nos ennemis. S’il accepte ces conditions ; nous lui +promettons paix et tranquillité, au nom de Dieu et de son Prophète. Nos +soldats n’entreront plus sur ses terres, nous ne pillerons plus les +biens et les habitations. Nous lui envoyons en présent un sabre ; un +vêtement, comme signes de notre sublime bienveillance, comme gages du +maintien de sa royauté, comme preuve que nous le conservons dans ses +titres et droits d’autorité, et que nous maintenons aussi les individus +qu’il a revêtus de fonctions et d’honneurs autour de lui ; et cela, tant +qu’il restera fidèle à notre sainte loi religieuse et à la parole du +divin Coran, tant qu’il restera sur le pied de soumission envers nous, +tant qu’il payera le tribut que nous lui avons fixé, tant qu’il obéira +aux sublimes ordres qui émaneront de nous. Et salut. » + +Le sultan se fit apporter un sabre et un vêtement, qu’il envoya à Abd- +Allah-Ahmed, avec la lettre. + +Ahmed, satisfait de cette réponse, ordonna de préparer immédiatement +cent chevaux et cent esclaves, et chargea un de ses proches parents de +les conduire au sultan du Ouadây. A l’arrivée de la caravane à Ouârah, +Sâboûn appela de suite le parent d’Ahmed, qui lui remit alors la lettre +que voici : + + +« De la part du Serviteur de Dieu, Ahmed, roi de Tâmah, serviteur du +Prince des Croyants, à Sa Grandeur le Prince des Croyants, serviteur des +deux illustres Villes saintes, mon maître et fils de mon maître, le +Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn. + +« Après avoir embrassé la trace de tes pieds, et avoir supplié Dieu +qu’il rende partout tes drapeaux triomphants, je t’informe que j’envoie +à Ta Majesté, mon cousin, l’homme qui m’est le plus cher au monde. Il te +remettra les chevaux et les esclaves que je me suis engagé, moi ton +serviteur, à te payer en tribut. J’espère de ta générosité et de ta +grandeur d’âme que tu les accueilleras favorablement et sans examiner ce +qu’ils peuvent avoir de mauvais ou de bon, car ils ne sont pas dignes de +t’être offerts. Je prie Dieu qu’il te conserve ta grandeur et qu’il +accroisse ta puissance. Salut. » + +Le ton humble de cette lettre plut à Sâboûn. Il reçut le tribut. Du +reste, tout était choisi, chevaux et esclaves. Sâboûn traita le cousin +d’Ahmed avec la plus grande déférence, et pourvut à tout ce dont il put +avoir besoin. Il lui donna le reçu de l’envoi, lui fit présent d’un +vêtement, puis le congédia. + +Le sultan fôrien fut bientôt informé de la soumission du roi Ahmed et de +l’engagement qui en fut la conséquence. Mécontent de ce résultat : +« Comment ! dit Fadhl, il est mon vassal, à moi, et il paye le tribut à +un autre ! Je ne consentirai jamais à un pareil arrangement. Ou il sera +mon vassal à moi seul, ou il le sera d’un autre seul. » Et il écrivit +sur-le-champ au roi de Tâmah : + +« J’apprends que tu t’es engagé à payer au sultan Sâboûn un tribut +annuel de cent chevaux et de cent esclaves ; que déjà tu t’es acquitté +d’une année de redevance ; que tu as reçu de Sâboûn la promesse qu’il te +protégera et te maintiendra dans ta royauté. Cependant tu es de mes +vassaux, de mes tributaires. Dis-le-moi nettement : Es-tu capable de +payer tribut à deux maîtres ? ou bien veux-tu te soustraire à ma +dépendance et te placer sous la tutelle du sultan du Ouadây ? Explique- +toi catégoriquement. » + +Le roi du Tâmah répondit à Fadhl quelques lignes dont voici le sens : +« Tu m’as demandé des éclaircissements sur ma conduite. Je dirai d’abord +à Ta Grandeur que tout ce qu’on t’a dit des résultats de la guerre est +vrai. Mais je me reconnais toujours ton tributaire, comme par le passé. +Je n’ai envoyé ces chevaux et ces esclaves au sultan Sâboûn que comme +précaution pour sauver l’honneur et la vie de ma famille, sauver mes +biens et acheter la paix. Car maintenant je suis presque sans ressource, +la guerre m’a épuisé ; je ne pourrais plus tenir contre les armes de +Sâboûn. J’ai donc dû payer pour avoir une trêve qui me laissât le loisir +de remonter mes forces et me permît, pour plus tard, de secouer le joug +de l’obéissance. Salut. » Cette réponse dissipa les soucis de Fadhl et +calma le trouble de son esprit. + +Quant à Sâboûn, une fois qu’il eut reçu la promesse de vassalité +d’Ahmed, il engagea les marchands du Ouadây à lier leur commerce avec le +Tâmah, à y exporter leurs marchandises, à y trafiquer soit au comptant, +soit à terme. Son but en cela était de chercher à s’assurer si la paix +qui venait d’être conclue était une paix sincère ou simplement une +soumission temporaire et fictive. Les chemins du Ouadây au Tâmah furent +fréquentés par les habitants des deux pays ; la sécurité s’établit, la +crainte et la défiance disparurent. + +Les Tâmiens vinrent au Ouadây racheter leurs femmes, leurs enfants et +leurs proches faits prisonniers et esclaves dans la guerre ; mais ce +qu’ils purent en soustraire par surprise et à la dérobée, ils les +emmenèrent ; ceux qu’ils purent décider à s’enfuir, ils les aidèrent à +s’esquiver. Ils réussirent de cette manière à dérober à la captivité une +foule d’enfants et de femmes. Le sultan Sâboûn fut instruit de ces +manœuvres ; mais, par respect pour la paix conclue, il ne chercha par +aucun moyen à les déjouer ou à les arrêter. Il se contenta de faire dire +aux Ouadayens : « Je vous permets de tuer tout Tâmien que vous +surprendrez dérobant un esclave. Car la conduite de ces gens est une +trahison ; et une trahison est une violation des traités. Quant à ceux +qui, loyalement et sans détour, vous offriront la rançon de leurs +proches, respectez-les. » + + +[Note 123 : Lieux sur le territoire sacré de la Mekke.] + +[Note 124 : _Voy._ note 23.] + + + + + =CHAPITRE IX.= + +Sâboûn ordonne l’exploration d’une route nouvelle pour les caravanes. — +Anecdote d’un Mogrébin. — Caravanes envoyées au Maghreb par la voie de +Djâlau et Audjalah. — Sâboûn envoie des présents à Mohammed-Aly-Pacha. — +Le pacha en fait porter à son tour à Sâboûn, par une caravane qui en +route est pillée. — Cause de la guerre du Kordofâl. — Caravane expédiée +du Ouadây sur Ben-Ghâzy, par la route de Djâlau. — Cette caravane +s’égare, et les esclaves meurent de soif. + + +Sâboûn, après ses guerres terminées, s’occupa des moyens de faire +prospérer son gouvernement et son pays. + +Un jour on lui présenta un Mogrébin des Bédouins dépendants de la +régence de Tripoli. Il était accompagné de plusieurs individus des +Bideyât, tribu non arabe fixée au delà du Ouadây au nord, et vivant à la +manière des Arabes des déserts. Ces Bideyât racontèrent que le Bédouin +s’était égaré et avait perdu sa route dans les sables, qu’ils l’avaient +trouvé épuisé, mourant de soif. Ils lui avaient donné de l’eau à boire, +l’avaient recueilli dans leurs tentes et hébergé pendant un mois +environ, et ensuite ils l’avaient amené à Ouârah pour le présenter au +sultan. + +Sâboûn dit au Bédouin étranger : « D’où es-tu ? — Je suis des Aoulâd- +Aly, tribu voisine du Barcah. Nous partîmes environ une cinquantaine +d’Arabes à cheval. Nous nous dirigeâmes du côté du Soudan, dans +l’intention de faire quelque incursion profitable. Nous déviâmes de la +route sans nous en apercevoir. Nos provisions d’eau finirent. Trois +d’entre nous, et j’étais un des trois, allèrent à la découverte pour +chercher de l’eau. Je m’éloignai de mes deux compagnons ; je perdis leur +trace, je m’égarai, et je ne sus plus de quel côté tourner mes pas. Je +laissai aller mon cheval au hasard, jusqu’à ce qu’enfin il fut fatigué, +harassé à ne pouvoir plus bouger. Je descendis alors ; je l’abandonnai, +et je marchai à pied pendant trois jours. Le quatrième, la chaleur +m’accabla ; j’étais haletant, mourant de soif ; et si Dieu ne m’eût +envoyé ces hommes, c’en était fait de moi. — Combien es-tu resté de +jours sans boire d’eau ? dit le sultan. — Six jours sans en goûter une +seule goutte. » Ces dernières paroles étonnèrent l’auditoire ; admises +par les uns, elles furent rejetées par les autres. + +Je me rendais alors au Ouadây (car le sultan du Dârfour m’avait délivré +de ma prison) et je me trouvai plusieurs fois avec ce Bédouin mogrébin ; +il s’appelait Aly. Je lui fis raconter et répéter son histoire du +désert, et toujours son récit fut conforme à ce que j’en avais entendu +d’abord. + +Sâboûn fit présent à Aly de plusieurs esclaves et d’un cheval, et de +plus mit à ses ordres dix autres esclaves pour qu’ils apprissent de ce +Bédouin à manier le fusil et à tirer juste. + +Mais souvent Aly disait : « Si le sultan, au lieu de me charger de +dresser ses esclaves au tir, me confiait une caravane et me laissait +retourner à ma tribu par le chemin qui conduit au Ouadây directement, il +en résulterait certainement un grand avantage pour ce prince et pour son +pays. » On rapporta ces paroles au sultan. Sâboûn fit appeler Aly et lui +demanda si ce qu’on lui avait dit à propos d’un chemin de caravane +servant pour la tribu des Aoulâd-Aly était vrai. « Oui, certainement, +répondit l’Arabe, et je le répète souvent. — Connais-tu bien ce chemin ? +— Sans doute ; mais je crains les Bédouins qui m’ont pris et amené ici +dans l’intention de me faire périr, par tes ordres ; il faut passer par +les lieux où ils sont répandus, et ces gens-là sont de vrais pillards. » + +Le sultan envoya chercher le chef des Bideyât. Ce chef arriva, et Sâboûn +lui dit : « Prépare une caravane avec les provisions et les hommes +nécessaires. Partez en nombre convenable avec ce Bédouin, et +accompagnez-le jusqu’à ce qu’il vous dise : « Je connais maintenant le +lieu où nous sommes, » et qu’il vous donne par des indications locales +la preuve de la vérité de ces paroles. » Le chef des Bideyât partit avec +Aly, suivi d’une vingtaine d’hommes de sa tribu. Tous étaient à dos de +chameau. Ils s’enfoncèrent dans le désert, et marchèrent à grandes +journées pendant une quinzaine de jours. Tout à coup Aly s’écria : +« Bonne nouvelle ! voilà les dattiers de Djâlau. — A quoi reconnais-tu +que c’est Djâlau ? — A quoi ? le voici : Lorsque nous nous mîmes en +route pour notre expédition, nous fîmes halte en tel endroit ; nous y +passâmes la nuit ; je vais vous montrer la place où furent attachées nos +montures, et la place où nous allumâmes du feu. » Aly conduisit les +Bideyât à ces deux endroits, et les Bideyât y trouvèrent la vérification +de ce qu’Aly leur avait annoncé. Ils le ramenèrent ensuite au sultan +Sâboûn, et lui racontèrent le résultat de leur course. Le sultan, +satisfait, leur demanda quelle distance ils avaient parcourue. « Pour +atteindre jusqu’à l’endroit où nous nous sommes arrêtés, il faut environ +quarante jours à marche de chameau et avec des esclaves ; mais à grande +marche, il n’y a que vingt-cinq jours. » + +Le sultan ordonna de préparer immédiatement une caravane. Il fit publier +à Hédjeir et à Noumro que ceux qui voudraient aller en expédition +commerciale au Maghreb, jusqu’à Dirna[125] et Ben-Ghâzy, aient à se +disposer à se mettre en route avec la caravane. Ensuite il appela les +principaux des Bideyât. Il les chargea de conduire la caravane, sous +leur responsabilité, jusqu’au lieu où ils avaient rencontré Aly ; et Aly +fut chargé de la guider pour le reste du trajet. + +Une caravane nombreuse se rassembla et partit..... Elle arriva +heureusement au Maghreb, et revint de même. L’année suivante, Sâboûn en +expédia une autre sous la conduite du chérif Ahmed-el-Fâcy (c’est-à-dire +de Fâs ou Fez), qui avait succédé à mon père dans les fonctions de +vizir. Ahmed-el-Fâcy était remarquable par son instruction, sa mémoire +et son érudition littéraire. Il était profond jurisconsulte, et versé +dans les traditions sacrées ; il savait par cœur, d’un bout à l’autre, +le _Mouatta_[126], ou Principes de jurisprudence, par l’imâm Mâlek. +Ahmed-el-Fâcy avait quelque teinture d’anatomie, et donnait même des +leçons sur cette science. J’ai assisté à une de ces leçons sur +l’anatomie de l’œil ; il s’en acquitta d’une manière remarquable. Ce +chérif avait reçu de Dieu de merveilleuses dispositions, mais il était +irascible et haineux. Aussi finit-il par aliéner de lui tous les +esprits, et il devint tellement odieux qu’on l’assassina. Je lui +consacrerai quelques lignes dans un des chapitres suivants, s’il plaît à +Dieu. + +Depuis un temps immémorial les caravanes ouadayennes se dirigeaient sur +le Fezzân pour le commerce des esclaves, et en rapportaient diverses +marchandises. Toutefois, Sâboûn fut au comble de la joie de la +reconnaissance que les Bideyât venaient de faire d’une nouvelle route +pour les voyages au Maghreb. Mécontent d’El-Mountacer, sultan du Fezzân, +il voyait avec plaisir s’ouvrir cette nouvelle route. Voici le motif de +ce mécontentement du prince ouadayen. + +Lorsque mon père partit pour Tripoli avec des _marchandises_ au compte +de Sâboûn, il faillit être mis à mort par ordre d’El-Mountacer, qui +gouvernait alors le Fezzân. Le sultan du Ouadây, informé de cette +conduite d’El-Mountacer, en fut indigné ; et sans la distance +considérable qui sépare le Ouadây du Fezzân, sans les déserts arides et +sans eau qu’il lui eût fallu traverser, il aurait déclaré la guerre à +El-Mountacer. Aussi, après la reconnaissance du chemin de Djâlau, il vit +avec joie la possibilité de pouvoir, à son gré, diriger ses caravanes +jusqu’en Barbarie directement. Je vais raconter en quelques lignes la +circonstance qui indisposa si fortement El-Mountacer contre mon père. + +Quand mon père eut résolu de quitter le Ouadây et de se rendre à Tunis, +il parla de son projet à Sâboûn, et le pria de lui permettre de partir. +Le sultan alors demanda à mon père : « Après le Fezzân, quel pays +trouve-t-on ? — La régence de Tripoli. — Le prix des esclaves doit être +là plus élevé qu’au Fezzân ; et les marchandises, à Tripoli, doivent +être à meilleur marché. — Sans doute. — Te conviendrait-il que +j’envoyasse avec toi un de mes fidèles serviteurs, un homme qui m’est +dévoué et qui emmènerait des esclaves que tu vendrais à Tripoli pour mon +compte ? Du prix de la vente tu m’acheterais telles et telles +marchandises. — Très-volontiers, prince. » Alors le sultan désigna un de +ses affidés intimes, auquel il confia environ trois cents esclaves. Il +lui enjoignit de se soumettre à discrétion à mon père, et de ne recevoir +d’autres ordres que ses ordres. + +On arriva au Fezzân. Le pays était gouverné par le sultan Mohammed-el- +Mountacer. Celui-ci vit avec joie l’arrivée de la caravane, car la plus +grande partie des revenus du sultan, au Fezzân, se compose des droits +qu’il prélève sur les trafics que font les caravanes. Les marchands qui +accompagnaient celle de mon père, vendirent leurs esclaves à Mourzouk +(Marzik), capitale du Fezzân et siége du sultan. Mais mon père et le +chargé d’affaires de Sâboûn ne voulurent rien vendre. + +El-Mountacer, informé de cette circonstance, appela mon père : « C’est +toi, lui dit-il, qui as déterminé Sâboûn à envoyer des esclaves à +Tripoli au lieu de les faire vendre ici. — Ce n’est point moi qui ai +conseillé Sâboûn à cet égard. Il a su que les esclaves avaient plus de +valeur à Tripoli qu’à Mourzouk, et c’est pour cela qu’il expédie cette +caravane dans la régence de Tripoli, sous la responsabilité d’un de ses +serviteurs. — Ce n’était point là l’habitude de Sâboûn ; et ces +indications viennent de toi. » + +El-Mountacer prononça ces paroles avec colère, et si Dieu ne lui eut +retenu la langue, El-Mountacer ordonnait l’arrestation de mon père. Mon +père sortit tout ému ; il craignait que ce cupide sultan ne le fît tuer +pour s’approprier les esclaves. + +Sur le soir, Osmân, vizir d’El-Mountacer, vint trouver mon père et lui +dit : « Tu peux arranger ton affaire en offrant un cadeau au sultan. +C’est le seul moyen, je crois, de l’apaiser, de détourner de toi l’orage +qui te menace ; car il médite contre toi quelque mauvais projet. » Mon +père suivit le conseil d’Osmân. Il choisit six de ses plus belles +esclaves et les fit présenter en don à El-Mountacer. Celui-ci d’abord +les refusa ; puis, à la sollicitation d’Osmân, il les accepta, et +l’affaire se termina ainsi. Mais il restait encore quelque ressentiment +dans le cœur d’El-Mountacer. + +Mon père, délivré de ses craintes, allait se mettre en route, lorsque le +sultan l’appela, lui disant d’emmener avec lui le chargé d’affaires de +Sâboûn, avec toute la pacotille d’esclaves. « Dieu me préserve de +l’emmener ! répondit mon père. Qu’ai-je à faire avec lui ? Il a des +ordres particuliers de Sâboûn, dont il est le serviteur. Moi, je suis +étranger à cet individu ; rien ne me lie à lui. » El-Mountacer insista. +Mon père jura que le Ouadayen ne l’accompagnerait pas, et il partit seul +pour Tripoli, laissant son homme au Fezzân. Mais ils se retrouvèrent à +Tripoli à quelques jours d’intervalle. + +Youcef, pacha de la régence, instruit de la conduite d’El-Mountacer, et +de la manière dont ce sultan rançonnait les caravanes et cherchait à les +empêcher de se porter jusqu’à Tripoli, résolut de l’en punir. Le Fezzân +est une dépendance des États tripolitains, et El-Mountacer avait reçu le +gouvernement de cette province des mains de Youcef même. Après le fait +dont nous venons de parler, le mécontentement du pacha fut tel, qu’il +jura la perte d’El-Mountacer. Celui-ci fut en effet violemment +dépossédé, et ensuite remplacé par Mohammed-el-Moukkény[127]. + +Revenons à Sâboûn. Une fois que le chemin d’Audjalah fut reconnu et +ouvert, le sultan ouadayen achemina ses expéditions commerciales de ce +côté. D’autres furent dirigées sur l’Égypte, et de là à Djâlau, puis à +Ben-Ghâzy ; car, par la voie d’Égypte, le trajet pour arriver à Ben- +Ghâzy est plus court que par la voie de Tripoli. Sâboûn sut que ses +caravanes avaient facilement traversé l’Égypte, et que cette contrée +était gouvernée par un prince juste et renommé. Le prince ouadayen +envoya alors des présents et une lettre au pacha d’Égypte ; il lui +demandait bonne et fraternelle amitié. Ibrahim-Pacha, le fils du vice- +roi, et généralissime, envoya à son tour des présents à Sâboûn, et les +fit accompagner par deux personnes de sa suite, avec un câoûch ou chef +de dix cawâs. Une lettre d’Ibrahim annonçait à Sâboûn que Mohammed-Aly +lui accordait volontiers son amitié. Les Zaghâouah du Dârfour apprirent +que la caravane égyptienne allait passer assez près d’eux, et qu’elle +n’était pas en force suffisante pour se bien défendre. Ils se +disposèrent à la piller, et la pillèrent en effet. + +Le câoûch échappa aux Zaghâouah et alla remettre la lettre au sultan +Sâboûn. Le prince ouadayen le traita honorablement, lui et ceux qui +étaient avec lui. Ensuite Sâboûn, après lui avoir fait des présents, le +congédia, avec une caravane pour escorte. Cette caravane fut encore +attaquée par les Zaghâouah à la hauteur du Dârfour. Ils tuèrent le +câoûch, ainsi que tous les passagers qui firent résistance, et +emmenèrent le reste avec les chameaux chargés. Sâboûn, informé de ce +fait, envoya un corps de troupes punir les pillards ; et un grand nombre +de Zaghâouah perdirent la vie. + +Mohammed-Aly et Ibrahim-Pacha ne tardèrent pas à savoir aussi que la +caravane égyptienne avait été détruite. Pour venger cet outrage, +Mohammed-Aly arma des troupes et en confia le commandement à Mohammed- +Bey, le Defterdâr, avec ordre de s’emparer d’abord du Kordofâl. Le +Defterdâr partit, résolu de châtier Mohammed-Fadhl de la trahison et de +l’audace de ses Zaghâouah. + +Le bruit se répandit parmi les Fôriens qu’une armée égyptienne marchait +directement sur le Dârfour. La terreur fut extrême. Le Defterdâr se +dirigea sur le Kordofâl ; le sultan qui y gouvernait alors, envoya à la +rencontre des Égyptiens un appelé Moucellem, esclave parvenu. Moucellem +fut tué dans un combat. Les Égyptiens furent bien vite maîtres du +Kordofâl et de ses dépendances, et aujourd’hui, en 1259 de l’hégire, il +est encore sous l’obéissance du souverain de l’Égypte. + +Le sultan Sâboûn, après son expédition contre les Zaghâouah, appareilla +une nombreuse caravane pour le Maghreb. Le chérif Ahmed-El-Fâcy partit +avec elle, emportant des richesses considérables. Elle eut ordre de +prendre sa route par Audjalah. Une forte escorte de soldats la protégea +dans sa marche jusque par delà la hauteur du Dâr-el-Zaghâouah, et même +des stations des Bideyât. De là la caravane s’enfonça dans le désert. +Elle s’égara. Les provisions d’eau s’épuisèrent, et l’on en fut au point +qu’une gorgée d’eau potable se vendit 70 talaris (plus de 350 francs). +On fut obligé d’égorger un bon nombre de chameaux qui allaient périr ; +on exprimait l’eau des matières trouvées dans leurs entrailles, puis on +l’exposait à l’air pour la laisser rafraîchir, et une ration de cette +eau s’achetait jusqu’à 7 talaris (plus de 35 francs) ; c’est du moins ce +que m’a raconté le marabout[128] Omar, de Misrâta, ainsi que ses +compagnons de voyage. Je cite ce fait d’après eux. Une foule d’esclaves +et beaucoup d’autres individus de la caravane moururent de soif ; +plusieurs autres faillirent succomber. + +Le chérif El-Fâcy avait d’abondantes provisions d’eau. Ses compagnons de +route lui en demandèrent, seulement pour ne pas périr de soif. Il +refusa. « Je suis, dit-il, chef d’une famille nombreuse ; cette eau est +mon salut et celui des miens. J’ai de jeunes enfants ; je dois me +conserver pour eux. S’ils meurent par ma faute, c’est moi qui, au jour +du jugement, devrai en rendre compte à Dieu. Je ne veux pas être +l’artisan de leur malheur. — Vends-nous de l’eau, lui dit-on, au prix +que tu voudras, et prends de nous, par écrit, des obligations que nous +t’acquitterons à notre arrivée. » Le chérif fut inflexible. + +Cependant les souffrances de la soif devinrent de plus en plus vives ; +la caravane ne voyait plus aucun moyen de salut. On vint en masse +s’adresser de nouveau au chérif. « Tu vas, lui dirent les voyageurs, +nous donner de l’eau, ou bien nous en prendrons de vive force ; décide- +toi sur-le-champ. Il n’est pas juste, même aux yeux de Dieu, que tu aies +ici de l’eau en surabondance et que nous mourions de soif. » Le chérif +persista dans son refus. Alors, irritée et indignée de tant +d’opiniâtreté, la caravane se précipita dans les tentes d’El-Fâcy, et +l’eau fut enlevée de force et ensuite distribuée. Il ne lui en fut +laissé qu’une quote-part égale à celle des autres voyageurs. Par suite +de cette violence, tous les esclaves du chérif périrent de soif. + +Dieu vint en aide à la malheureuse caravane. Elle arriva à Djâlau. Là, +on loua des chameaux et on retourna à l’endroit où ceux de la caravane +étaient morts. On en rapporta la cargaison, les balles de gomme, les +dents d’éléphants, les plumes d’autruche, toutes les marchandises qu’on +avait abandonnées dans le désert. On les transporta à Ben-Ghâzy, où +elles furent vendues. + +Le chérif Ahmed-el-Fâcy se rendit à Tripoli. Il consulta les ulémas sur +le fait de violence exercée sur lui dans la traversée ; il leur demanda +si la loi musulmane contenait quelque disposition sur laquelle ils +pourraient lui délivrer un _fatouah_, ou consultation juridique écrite +l’autorisant à se dédommager, sur ses compagnons de voyage, des pertes +qu’il avait faites. Les ulémas examinèrent le texte de la loi, et +répondirent que le détriment occasionné au chérif Ahmed par la mort de +ses esclaves devait être à la charge de ceux qui composaient la +caravane. Ahmed prit le _fatouah_ et ne parla à qui que ce fût de ses +intentions. + +Il retourna au Ouadây. Le sultan le reçut avec bienveillance et le +rendit aux fonctions de premier vizir. Ce fut alors qu’Ahmed, profitant +du bénéfice de son _fatouah_, fit arrêter tous ceux qu’il put trouver +des gens de la caravane, et s’empara de ce qu’ils possédaient. Il les +faisait épier et prendre à mesure que chacun d’eux revenait, et, +conformément aux termes du _fatouah_, il confisquait immédiatement leurs +biens. Il doubla ainsi plusieurs fois la valeur de ce qu’il avait perdu. +Mais plus tard, après la mort de Sâboûn, cette conduite fut la +principale cause du malheur du chérif. Aussitôt Sâboûn expiré, comme +Ahmed s’était toujours montré difficile, intraitable et brutal envers +les rois du Ouadây, comme il avait toujours cherché à leur nuire et les +accablait d’injures et d’outrages, comme enfin il n’avait jamais pris +les intérêts d’aucun d’eux auprès du sultan sans s’être fait largement +payer ou sans avoir reçu des présents, les Ouadayens résolurent la mort +de cet ambitieux vizir. D’autre part, toutes les fois que les chefs de +l’armée étaient venus le supplier et intercéder auprès de lui en faveur +des marchands de la caravane qu’il avait emprisonnés et dépouillés, il +avait repoussé dédaigneusement toute prière. Leur indignation s’était de +plus en plus accrue et envenimée ; et lorsqu’enfin ils eurent décidé de +se défaire du chérif vizir, ils vinrent de nuit assaillir sa demeure et +l’assassinèrent. Tout ce qu’il possédait fut pris et versé au trésor du +prince[129]. Je reviendrai sur cette histoire du chérif El-Fâcy. + + +[Note 125 : Derne.] + +[Note 126 : _Voy._ note 24.] + +[Note 127 : _Voy._ note 25.] + +[Note 128 : _Voy._ note 26.] + +[Note 129 : _Voy._ note 27.] + + + + + =CHAPITRE X.= + +Mort de Sâboûn. — Événements qui se succédèrent ensuite. — Le sultan +Kharyfeyn. — Son extravagance. — Son empoisonnement. — Le sultan Râkeb. +— On crève les yeux à ses frères. — Protestation armée. — La mère de +Râkeb calme le kamkolak révolté. — Assassinat des meurtriers de +Kharyfeyn. — Le kamkolak tué. — Substitution d’un jeune sultan. — +Expédition contre les Malangais. — Installation du sultan actuel du +Ouadây. — Choléra au Ouadây ; famine. + + +C’est au faguyh Délyl, grand câdi du Ouadây, qui passa au Caire, en 1257 +de l’hégire (1841, ère chrétienne), que je dois les notions suivantes +sur la mort du sultan Sâboûn et sur les événements qui surgirent +ensuite. + +Au Ouadây, on raconte de deux manières la mort de Sâboûn ; les uns +prétendent qu’il mourut de maladie ; mais le plus grand nombre assure +qu’il mourut de mort violente, et c’est ce que m’ont aussi raconté, au +Caire, le faguyh Hilâly et ses compagnons de pèlerinage. + +Un soir, à la tombée de la nuit, Sâboûn alla rendre visite à sa mère. +Pour ne pas être reconnu, il sortit de sa demeure accompagné seulement +de deux esclaves. Il arrive chez sa mère, au village de la Mômo, à +environ un quart d’heure de Ouârah, dans la direction nord-nord-est de +la ville. Il reste quelques heures auprès de sa mère, ensuite remonte à +cheval et reprend la route de Ouârah. Chemin faisant, il aperçoit deux +voleurs qui emmenaient une vache. Il fond sur eux, et les voleurs +abandonnent la vache et s’enfuient. Il dit à ses deux esclaves de +s’emparer de la bête, et il se met à la poursuite des larrons. Ceux-ci, +effrayés, se séparent et s’éloignent l’un à droite, l’autre à gauche. +Sâboûn s’attache à l’un d’eux, le presse, et va bientôt l’atteindre. Le +voleur, se voyant serré de près, fait volte-face, et court sur le sultan +en lui criant : « Que veux-tu de moi ? je t’ai laissé ma proie. — Je +veux m’emparer de toi. — Je te conseille, moi, de retourner sur tes +pas. » Sâboûn ne tient compte de l’avis et s’élance sur le voleur, qui +se remet en course. Sâboûn va le toucher, le saisir. Le voleur le +tourne, lui lance un trait et le lui plante dans les reins. Sâboûn +chancelle sur son cheval et va tomber. Les deux esclaves accourent et le +voient presque évanoui. Ils le soutiennent, quittent la vache, et +reprennent ainsi à pas lents le chemin de Ouârah. Ils arrivent au +palais, le prince avait perdu beaucoup de sang, et la blessure était +mortelle, elle lui avait ouvert les reins à la hauteur des flancs ; +selon d’autres, elle lui avait percé la poitrine. Trois jours après, +Sâboûn expira. + +Abd-el-Câder, son fils, lui succéda ; mais six mois après son +installation, il tomba malade et mourut. Il eut pour successeur son +frère Mohammed-Kharyfeyn. + +Kharyfeyn, à son avénement, était trop jeune encore pour gouverner. Le +maniement des affaires passa alors entre les mains de ses oncles, qui +s’établirent ses régents et gardèrent le pouvoir jusqu’à ce qu’il eût +atteint sa majorité. + +Devenu maître absolu, Kharyfeyn usa d’abord de bienveillance envers ses +oncles. Ensuite, l’habitude d’un pouvoir sans contrôle et sans bornes +l’enivra et le porta bientôt à abuser capricieusement de son autorité. +Il n’était fatigues et exigences fantasques dont il ne tourmentât ses +officiers. Il conduisait en personne les expéditions pour la chasse aux +esclaves chez les Djénâkhérah. Il alla même une fois au Dâr-Sila, punir +le gouverneur ou chef de ce pays de n’avoir pas payé intégralement +l’impôt qui avait été fixé. Au retour de cette excursion, au lieu de +rentrer à Ouârah, il s’établit à Târah. + +Là, il reprit le cours de ses bizarreries et de ses vexations. Lorsqu’il +était assis devant sa demeure, et que la pluie survenait et tombait en +abondance, au lieu de rentrer, il ordonnait à ses officiers de prendre +un _déreh_, grand vêtement de toile, et de le lui tenir suspendu sur la +tête ; quand la pluie avait cessé, il rentrait chez lui. S’il apprenait +qu’il y eût une jolie femme, mariée ou non, dans quelque maison que ce +fût, il envoyait la prendre. L’ivrognerie était aussi une de ses +habitudes. + +Tourmenter les gens était pour Kharyfeyn un besoin de tous les jours. Un +officier revenait-il d’une expédition, il le faisait partir incontinent +pour une autre. Ses actes de spoliation étaient pour ainsi dire +incessants ; sans motif aucun, il confisquait les biens d’un individu +pour les donner à un autre ; puis il les reprenait de celui-ci pour les +rendre au premier, ou pour les transmettre à un troisième. + +Tant de tyrannie et de folie lassa la patience. Deux kamkolak, l’un +appelé Dèneh et l’autre Gaybeh, gouverneur des Bény-Salâmât, +conspirèrent et résolurent de mettre un terme aux bizarreries cruelles +du sultan, à tant de vexations et d’injustices, et de se débarrasser +d’un souverain odieux. Un soir, ils pénétrèrent tout à coup dans la +demeure de Kharyfeyn, pour l’assassiner ; mais les femmes emmenèrent +subitement le prince et le cachèrent chez elles[130]. Les deux conjurés +mirent le feu à la demeure. + +Le lendemain matin, le sultan parut au milieu de ses troupes et des +grands de sa suite. Il envoya à la recherche de Gaybeh et de Dèneh ; +mais ils s’étaient enfuis, et nul ne connaissait leurs traces. Kharyfeyn +confisqua leurs biens et fit égorger tous ceux qui avaient eu quelque +relation ou liaison avec les conjurés. Il enveloppa dans cette injuste +condamnation plusieurs hommes respectables, tels que le chérif Ahmed le +Mogrébin. + +Ces violences furent la cause d’une nouvelle conspiration. Environ un +mois après la première tentative, l’émyn Chérif fils de Mourchidy, et +qui avait les fonctions de _koursy_ ou sous-chef d’administration, +Djougourdy, intendant du _dengâyé_ ou trésor, l’émyn Touchcha, l’eunuque +Yangol, chef des marchands d’esclaves, Guerguer, premier eunuque du +sultan, se réunirent en conciliabule secret. « Tant que Kharyfeyn vivra, +se dirent-ils, il n’y a ni paix ni sécurité pour personne ; homme de +sang et d’ivrognerie, il nous fera tous périr. Plus de retard ; tuons-le +avant qu’il ne mette la main sur nous. » + +Ils réussirent à empoisonner la liqueur avec laquelle Kharyfeyn +s’enivrait ordinairement ; il avala le poison ; quelques instants après, +il fut étourdi, il s’évanouit, et les conjurés l’assommèrent sur la +place. Ensuite ils envoyèrent appeler, au nom du sultan, ses deux frères +Idrys et Dâyog. Ces deux princes, en entrant, virent leur frère étendu +par terre et son corps recouvert ; mais ils ignoraient qu’il fût mort. +« Nous avons reçu du sultan, leur dirent les conjurés, l’ordre de vous +crever les yeux. » Et les deux malheureux se laissèrent exécuter sans la +moindre résistance. + +Kharyfeyn avait plusieurs fils sous la direction de Yangol, qui leur +enseignait à lire. On les fit venir ; on en choisit un appelé Râkeb, on +le déclara sultan, on creva les yeux à tous les autres, et on les +renvoya. Râkeb fut installé au palais et proclamé immédiatement sultan +du Ouadây. On abandonna le cadavre de Kharyfeyn aux femmes du harem, qui +le firent enterrer. + +Râkeb fut soumis à une surveillance sévère de la part des +conspirateurs ; ils se réservèrent le droit exclusif d’approcher de lui. + +Le complot dont nous venons de parler avait éclaté et réussi sans le +concours du kamkolak Yakoûb, qui alors était au Botayha. Yacoûb était +Malangais d’origine. Lorsqu’il apprit la mort de Kharyfeyn, il rassembla +ses troupes et marcha sur Târah ; mais il se fit précéder par des +émissaires chargés de dire de sa part aux chefs de la conspiration : +« J’arrive avec mes troupes ; venez au combat. — C’est à toi de venir, +lui répondit-on ; nous te recevrons. » + +Yakoûb parut, plaça son camp en face de Ouârah, et défia les partisans +de Râkeb de venir se présenter en bataille. Son défi fut repoussé, et on +lui dit qu’on l’attendait. Yakoûb arriva, pénétra dans Ouârah et inonda +subitement le fâcher de ses cavaliers et de ses fantassins. L’épouvante, +la consternation se répandit dans le palais. La mère de Râkeb calculant +les conséquences de l’événement qui se préparait, dépêcha de suite à +Yakoûb un exprès qui lui porta ces paroles : « Râkeb mon fils est aussi +ton fils, et le sort des affaires est entre tes mains. Nous ne voulons +point te combattre. Si tu consens à laisser le sultanat à Râkeb, tu en +es le maître et nous en serons reconnaissants. Si tu as résolu de donner +à un autre la souveraineté, nous l’acceptons à l’avance : proclame +sultan qui tu voudras. » Séduit par ces paroles, qui flattaient son +amour-propre, Yakoûb répondit : « Ton fils est pour moi comme un fils ; +je suis, de plus, son humble esclave. J’accepte ce que vous déciderez. » +Un nouvel exprès fut mandé à Yakoûb, et lui dit : « Le sultan t’accorde +ses bonnes grâces, tu peux t’en retourner tranquille. » + +Ensuite Yakoûb alla s’entretenir avec la mère de Râkeb, afin de combiner +un moyen de se débarrasser de ses rivaux. « Penses-tu, dit-il à la mère +du sultan, que ceux qui ont trahi et tué le père épargneront le fils ? — +Je ne le crois pas. — Alors laisseras-tu donc en repos ces hommes +dangereux ? — Que faut-il faire ? — Il faut les mettre à mort. — Tu as +toute liberté ; agis comme tu voudras. » + +Yakoûb affecta d’abord de traiter d’égal à égal les meurtriers de +Kharyfeyn ; puis un jour il les rassembla tous les cinq, et, en présence +des soldats réunis et armés, il fit exécuter les émyn Chérif, Touchcha +et Guerguer, et traîner en prison Djougourdy et Yangol. Leurs fonctions +furent immédiatement conférées à cinq nouveaux fonctionnaires. + +Les choses restèrent ainsi un certain laps de temps. Mais la mère de +Râkeb, redoutant l’importance croissante de Yakoûb, travailla à le +perdre. Elle réussit à le surprendre, elle le fit saisir et assassiner. +Quelques jours après, Râkeb tomba malade ; la variole se déclara, et il +en mourut. Il fut enterré secrètement, pendant la nuit, au cimetière des +sultans. (Les tombeaux des sultans sont dans une enceinte à part, au +nord de Ouârah, tout près de la ville : cette enceinte est limitée par +une haie ou zérybeh ; plusieurs arbres de heglyg s’élèvent à travers les +tombeaux.) + +Les partisans, proches et amis de Yakoûb, eurent connaissance du fait, +et la nuit suivante ils se rendirent au cimetière et remarquèrent un +tumulus fraîchement remué. D’autre part, les vizirs avaient incognito +remplacé le jeune prince défunt par le fils d’un aguîd-djaramah[131] +appelé Dougoury ; la substitution de cet intrus permettait de croire que +Râkeb était encore vivant. Râkeb avait un faguyh qui venait lui +apprendre à lire. On cacha et on enveloppa la figure du faux Râkeb pour +le conduire au faguyh. (Il est d’habitude presque constante que les +princes ne paraissent que la face entourée depuis le menton jusque vers +les yeux, par l’extrémité de leur turban ou par une étoffe jetée sur la +tête et sur les épaules, et revenant par un ou deux tours sur le visage. +Cette sorte de déguisement est appelée _lithâm_ par les Arabes.) + +L’élève, ainsi caché et déguisé, parut devant son maître ; mais le +faguyh, aux premières paroles, reconnut la substitution. Ce faguyh était +de Malangah. Il informa de suite les principaux Malangais que l’élève +qui lui avait été présenté comme étant le sultan ne l’était pas. Cette +déclaration rappela à ceux d’entre eux qui avaient été attachés à +Yakoûb, la tombe fraîchement fouillée au cimetière des sultans, et le +rapprochement de ces deux circonstances leur confirma le fait de +substitution. Ils résolurent de dévoiler et de punir cette supercherie ; +car nul ne doit et ne peut recevoir le titre et l’autorité de sultan, +s’il n’est du sang des sultans ouadayens et s’il n’a pour mère une femme +d’une des cinq tribus privilégiées. Du nombre de ces cinq tribus sont +les Malangais et les Ab-Senouniens ou Sennâouyens. Aux époques de +rivalité et de contestations ou de luttes pour l’élection d’un sultan, +chacune des cinq tribus cherche à fournir un prince à l’État ; car le +prince traite sa tribu alors avec une certaine déférence et y choisit la +plus grande partie de ses officiers, de ses vizirs, etc. + +Les vizirs du prétendu Râkeb songèrent à se débarrasser des principaux +Malangais, qui leur portaient ombrage. Ils se rappelaient comment Yakoûb +avait fini par mettre à mort les émyn partisans de Râkeb. Or donc, ils +envoyèrent dire aux notables malangais de venir, selon leur coutume +annuelle, réparer les dégradations de la demeure du sultan[132]. Le +projet était d’attirer ces Malangais à Ouârah, de les saisir et de les +égorger. Mais ils se doutèrent de la ruse, et refusèrent de se rendre à +l’invitation qui leur était faite. Alors les vizirs expédièrent contre +eux un corps de troupes, sous les ordres du djaramah Kéçâr et de Bilâl, +aguîd ou gouverneur du Gaûz. Ces deux chefs marchèrent sur Malangah pour +en saisir les notables. Les deux remplaçants de Yakoûb et de Dèneh +marchèrent, chacun à la tête d’une troupe armée, contre les envoyés des +vizirs, les battirent, leur tuèrent un grand nombre d’hommes, tuèrent +aussi Kéçâr et Bilâl, et prirent une quantité considérable de chevaux et +d’armes. Immédiatement après cette affaire, les Malangais expédièrent la +nouvelle de leur victoire aux Sennâouyens ou Sennâouïdes, et leur +expliquèrent quelle était la cause de ce débat sanglant et inattendu. + +Il y avait alors chez les Sennâouïdes deux jeunes enfants du sang des +sultans. On en choisit un, appelé Mohammed-Abd-el-Azyz-Dhahouyéh, et il +fut proclamé sultan. Il régna quelque temps, et après lui l’autorité +échut à Chérif, frère de Sâboûn. C’est ce même Chérif qui règne encore +aujourd’hui au Ouadây (1259, ère musulmane ; 1843, ère chrétienne). + +Des pèlerins ouadayens m’ont appris encore dernièrement, à leur passage +au Caire (au commencement du mois de moharrem 1257, février 1841), que +le Ouadây est gouverné avec justice par le sultan Chérif, descendant du +sultan Sâleh, et frère de feu le sultan Abd-el-Kérym-Sâboûn. Chérif +s’enfuit du Ouadây lors de l’intronisation de son neveu Abd-el-Câder, et +se réfugia auprès du sultan fôrien Mohammed-Fadhl, à qui il demanda des +troupes pour rentrer à Ouârah. Fadhl lui en donna, un peu tard il est +vrai, et à la condition d’un tribut annuel. Chérif accepta, et conquit +la souveraineté du Ouadây sans rencontrer d’opposition. + +Ensuite les Ouadayens se réunirent en masse, et représentèrent au +nouveau prince que s’il voulait rester sultan, il devait être libre de +tout engagement avec les Fôriens, dégagé de toute charge au profit du +souverain du Dârfour. Chérif fut obligé d’écrire à Mohammed-Fadhl : « Je +suis contraint, par la volonté de mes sujets, de rompre ma promesse. Il +m’est impossible de demeurer fidèle aux conditions que j’ai acceptées +précédemment. » + +Peu après, Chérif fit une expédition dans le Bâguirmeh. Il s’empara de +ce pays, qui fut soumis au Ouadây, comme il l’avait déjà été auparavant. +Lorsque le sultan ouadayen vit sa force et son autorité affermies et +accrues, il tenta une expédition contre le Kânum, s’empara de cette +province et en chassa le vizir-gouverneur ou _elifa_[133]. Il en chassa +aussi l’emyn, chef suprême de la province, le faguyh Mohammed, sous les +ordres duquel était l’elifa. Chérif se trouva alors maître du Kânum, +comme l’avait été son frère Sâboûn. Du reste, Dieu seul sait la vérité ; +quant à moi, j’écris ces faits comme reçus de la bouche d’un étranger, +et toute nouvelle reçue d’un homme peut être vraie aussi bien qu’elle +peut être fausse. + +Voici comment le faguyh Délyl, grand câdy du Ouadây, m’a raconté, ici au +Caire, les circonstances de l’avénement du sultan Chérif. + +Lorsque Sâboûn fut parvenu à la souveraineté, il gouverna avec justice +et équité. Grâce à la sage administration de ce prince, les choses +nécessaires à la vie furent en abondance et à vil prix. Sâboûn sortit +glorieux et triomphant de toutes ses entreprises. Après sa mort le trône +échut à son fils Abd-el-Câder, et celui-ci eut pour successeur son frère +Kharyfeyn, encore en bas âge. Les oncles de Kharyfeyn s’emparèrent du +maniement des affaires et les conduisirent assez mal. Tyrans capricieux, +ils violaient les droits les plus sacrés des hommes. C’est alors que +Dieu envoya contre le Ouadây un fléau terrible, le choléra, qui dévasta +le pays. C’était en 1253 de l’hégire (1837)[134]. Après le choléra, Dieu +envoya la disette et la faim. Les pluies avaient été peu abondantes ; et +alors une foule de Ouadayens s’enfuirent dans les contrées voisines du +Dâr-Séleih. Ceux qui restèrent furent en proie à la plus affreuse +famine ; ils en vinrent jusqu’à manger les cadavres même des animaux +immondes. + +Un jeune frère de Sâboûn, appelé Chérif, s’était enfui lors de +l’élévation de Sâboûn au sultanat. Il s’était retiré au Dârfour, et de +là au Kordofâl. Il était dans cette dernière contrée lorsqu’il apprit +quels malheurs accablaient le Ouadây, et comment la famine et la mort +dépeuplaient le pays. Il repassa alors au Dârfour, et réussit à se faire +présenter au sultan fôrien Mohammed Fadhl. + +Chérif déclara ses intentions à ce sultan, et lui exprima le désir de +recouvrer la souveraineté du Ouadây ; il fit voir que le moment était +favorable, que le Ouadây était sans ressources et en partie dépeuplé. +Fadhl envoya alors des hommes examiner l’état du Ouadây, et il sut +bientôt qu’en effet le pays était dans la plus affreuse détresse, qu’il +n’y avait pour ainsi dire plus dans Ouârah que le sultan et quelques +aguîd. D’après ce que m’a assuré le câdy Délyl, il ne s’y trouvait que +deux aguîd (ou chefs militaires et préfets de provinces) ; la famine les +assaillait, et ils avaient à peine quelques soldats. Pour profiter de +cette circonstance, Mohammed-Fadhl rassembla une armée, et en confia le +commandement à Abd-el-Syd[135], un des esclaves élevés à la cour. +L’armée partit ; Chérif la suivit. Il avait promis au sultan fôrien de +lui payer un tribut annuel. Les conditions du traité une fois +déterminées et consenties, Chérif avait écrit de sa main le traité par +lequel il fixait ses obligations. + +L’armée fôrienne pénétra dans le Ouadây sans rencontrer de résistance. +Le sultan qui régnait alors fut tué ; Chérif fut investi de l’autorité +souveraine et placé sur le _trône_ de ses pères. + +Les Fôriens, dès leur entrée au Ouadây, avaient pillé et détruit +plusieurs villages, enlevé des femmes et des enfants. Les Ouadayens +émigrés, informés de ce qui se passait, oubliant l’état de misère du +Ouadây, rentrèrent à la hâte et vinrent examiner de près les +circonstances de l’invasion des Fôriens. Mais déjà le sultan avait été +tué, et Chérif était au pouvoir. Ils acceptèrent son autorité et se +soumirent. Mais ils dirent au nouveau souverain : « Tu vas faire sortir +promptement les Fôriens de notre pays, sinon nous les égorgeons tous. » +Chérif fit faire à Abd-el-Syd ses préparatifs, et le congédia avec ses +troupes. + +A la fin de l’année, Chérif songea à s’acquitter de sa promesse envers +Mohammed-Fadhl et à payer la dette qu’il s’était imposée. Mais les +Ouadayens s’opposèrent à ce projet. « Nous ne souffrirons jamais, lui +dirent-ils, que tu payes rien au prince fôrien. Nous ne te fournirons +pas ce que tu veux lui envoyer ; nous ne reconnaissons pas ta dette. Si +cette résolution de notre part ne te convient pas, nous ne voulons plus +de toi. » Chérif, surpris de cette opposition énergique, dépêcha des +ambassadeurs à Fadhl ; il les chargea d’exposer comment il était +contraint dans ses volontés, et de montrer qu’il lui était impossible de +résister à ce que réclamaient ses sujets. + +De ce moment, l’inimitié s’éleva entre le Fôr et le Ouadây, et +aujourd’hui encore, disait le cadi Délyl, elle est dans toute sa +vigueur. C’est pour cela que la caravane des pèlerins du Ouadây s’est +dirigée cette année (1257, hégire ; 1841, ère chrétienne) du côté du +Maghreb, et a pris par Audjalah pour se rendre en Égypte. Ordinairement +la caravane passait par le Dârfour pour aller traverser la Mer-Rouge. + +Mais arrêtons notre plume, trop pressée de courir sur la _carrière_ de +ces événements historiques ; les trop longs détails engendrent la +fatigue et apportent l’ennui. Dieu et le Prophète savent ce qui fut et +ce qui sera. + + +[Note 130 : L’asile des femmes est inviolable au Ouadây.] + +[Note 131 : _Voy._ note 28.] + +[Note 132 : _Voy._ note 29.] + +[Note 133 : En langage barnaouyen, _elifa_ signifie _gouverneur_.] + +[Note 134 : _Voy._ chapitre des Plantes du Dârfour, dans le _Voyage au +Dârfour_.] + +[Note 135 : _Syd_, en fôrien, signifie _Dieu_ ; c’est le mot arabe +_seyd_, maître, seigneur.] + + + + + SECONDE PARTIE, OU PARTIE DESCRIPTIVE. + +[Décoration] + + CHAPITRE Ier. + +Étendue du Ouadây. — Comparaison du Ouadây et du Dârfour. — Éloge de +Sâboûn ; année de la mort de ce prince. — Principales peuplades du +Ouadây ; leurs contrées ; leurs caractères physiques. — Répugnance pour +la coloration blanche. — Tribus arabes des environs du Ouadây. — Les +Ouadayens refusent à tout prince étranger le titre de sultan. — Rudesse +de leur langage. — Physionomie de certaines peuplades. — Époque des +premières relations commerciales avec le Ouadây. — Amour de Sâboûn pour +les savants. — Défaut de courage des Barnaouyens, anecdote. — +Réflexions. + + +Sachez que CELUI qui est unique dans la durée immuable de son empire et +de sa puissance, et qui conduit et dirige ses créatures comme il lui +plaît, choisit à son gré, parmi ses serviteurs, ceux qu’il veut élever, +et les entoure d’éclat et de splendeur ; c’est lui qui établit les +princes des nations. + +Les souverains et les peuples du Soudan reconnaissent comme un événement +des plus étonnants et des plus mémorables pour l’histoire de leur pays, +l’établissement du royaume des descendants de Séleîh, ou royaume du +Ouadây. Cette contrée semble être une rose au milieu d’autres fleurs, ou +un grand parterre où se promènent des fleuves, tant la Providence y a +semé de bienfaits, y a prodigué de libéralités. De toutes parts des eaux +pures et limpides, au courant argentin, des jardins où les fleurs +s’épanouissent et brillent comme la pupille de l’œil. Sur les bords de +ces eaux, l’arak entrelace ses rameaux en haies épaisses où le rossignol +roucoule ses chants, réjouit le cœur et charme l’âme. + +Le Ouadây a un peu plus de largeur que le Dârfour, mais il a moins de +longueur ; son territoire est d’une nature plus généreuse ; il y a en +cela la différence d’aujourd’hui à hier, du soleil à la lune, d’un +parterre à un désert, du paradis au Grand Feu. Il y a bien, il est vrai, +au Dârfour, quelques lieux dont le sol se rapproche, par ses qualités, +de celui du Ouadây ; mais la plus grande partie du Dârfour est une terre +sablonneuse, altérée ou presque sans eau. Aussi les Fôriens qui habitent +ces espèces de déserts sont chétifs, maigres, d’une teinte à nuance +jaunâtre ; ils ont pour ainsi dire toujours soif ; ils sont obligés de +se rationner strictement pour l’eau, comme s’ils étaient dans un navire +égaré sur les mers, qui ne sait plus où il est, où est la terre, où est +le ciel. + +Mais au Ouadây, presque partout abondent des courants d’eaux vives ; +presque partout des arbres en végétation, toujours retentissants des +chants des oiseaux. Depuis la province du Sabâh ou de l’Est, c’est-à- +dire la première province qui forme la frontière orientale du Ouadây, +jusqu’à la rivière qui coule à l’extrême limite du royaume, à l’ouest, +on n’a à traverser aucun espace pour lequel il faille s’approvisionner +d’eau. A chaque village, et pendant environ vingt-deux jours qu’exige ce +trajet, on rencontre partout des puits, des cours d’eau, des arbres, des +champs ensemencés. Il en est de même dans le trajet du nord au sud. + +Le Ouadây est assez riche en population, excepté dans quelques endroits +peu nombreux et qu’on ne cite même pas, tant ils sont de peu +d’importance. Aussi celui à qui le sultan donne l’administration et le +revenu d’un village, en retire plus de profits que n’en produiraient dix +villages du Dârfour. Comparé au Ouadây, le Dârfour est comme un pays +ruiné. + +Ce peu de mots suffit pour établir la différence des deux États. Après +les avoir parcourus l’un et l’autre, le voyageur s’écrie : « Trop loin +sont les pléiades pour les atteindre avec la main ! » (C’est-à-dire : +« Que le Dârfour est loin d’être comparable au Ouadây !). J’ai dit +encore dans le même sens : « Qu’il y a loin des pléiades à la terre ! +qu’il y a loin d’un beau sabre à une faux ! » Qui déprécierait le Ouadây +serait + + + « Comme les femmes légitimes d’un harem, compagnes d’une belle + concubine, et qui, dans leur jalousie et leur haine amère, lui disent + en face : « Qu’elle est laide ! » + + +D’autre part, les Ouadayens, bien que moins policés que les Fôriens, +sont cependant d’une nature plus généreuse, d’un caractère plus +hospitalier. De l’aveu même de tous les princes du Soudan, les sultans +ouadayens sont les plus généreux, ont le mieux organisé l’administration +de leur pays. + +Qui voit la capitale du Ouadây est véritablement surpris, et en admire +la position et la distribution. En effet, Ouârah est encadrée entre +trois montagnes allongées, qui, par leur merveilleuse disposition, ne +laissent que deux débouchés libres et ouverts sur elle. Dix hommes +suffiraient presque pour défendre un de ces débouchés, et par conséquent +empêcher l’entrée de la ville, même contre les troupes les plus +nombreuses. Le second débouché pourrait presque être défendu par deux +hommes seulement. + +Le sol du territoire de Ouârah est d’une qualité excellente, ferme, ni +trop dur, ni trop sablonneux. Les plaines de Tendelty, capitale du +Dârfour, sont au contraire d’un sable meuble comme celui des plaines de +l’Alidj en Arabie ; le pied s’y enfonce facilement, et presque sans +cesse il s’en élève des tourbillons poudreux. + +A Ouârah les habitations sont mieux construites qu’à Tendelty. A +Tendelty elles sont faites en roseaux de doukhn, enclos et maisons +même ; toutes les habitations, même celle du sultan, ont un zérybeh ou +haie en épines sèches. Seulement la demeure du sultan renferme deux +petites maisons en briques, où l’on garde en dépôt les vêtements, hardes +et armes du prince, pour les préserver de l’incendie. Mais à Ouârah, la +plupart des maisons et de leurs enclos sont en maçonnerie. Il en est de +même de la demeure du sultan. Elle se compose d’espèces de pavillons +ayant des _mouchrabât_ ou fenêtres grillées en bois, saillantes au +dehors, et des murs solides. Au lieu d’un zérybeh d’épines, elle a un +mur d’enceinte qui la clôt et l’entoure comme le hâlo entoure la lune, +ou comme le stipe enveloppe le jeune régime du dattier. + +Au Dârfour, il n’y a de terres qui vaillent celles du Ouadây que dans +les contrées de l’Ouest, c’est-à-dire vers les frontières ouadayennes. +Au contraire, toutes les terres du Ouadây sont riches et fertiles, tous +les pays y sont vivants et bien peuplés. Au Dârfour, la plupart des +villages sont dévastés, ou à peu près, par les violences et la tyrannie +des gouverneurs ; il n’y a d’endroits assez bien habités que ceux dont +les chefs ont assez de puissance pour se faire craindre et respecter. +Hors ce cas, tout est désolation, tant sont variées les formes de +l’injustice et de la brutalité du gouvernement. + +Les souffrances du peuple étaient extrêmes à l’époque où j’étais au +Dârfour. Le sultan Mohammed-Fadhl était alors encore jeune. Entraîné et +emporté par l’effervescence et les passions de son âge, il oubliait les +intérêts du pays, ne songeait guère à arrêter le cours des vexations qui +pesaient sur ses sujets. Uniquement occupé de plaisirs, il passait son +temps à boire et à se divertir. Toute sa vie se consumait à rechercher +et posséder des femmes, à boire, à monter à cheval. Les rois, ou +gouverneurs des provinces et des districts, écrasaient les rayas, les +abreuvaient de souffrances. Nul n’osait posséder quelque bien. Il n’y +avait plus ni rangs, ni classes. Les gens de la lie du peuple, il les +admettait, de pair avec les grands, aux mêmes honneurs ; des esclaves, +il faisait des vizirs ; les hommes les plus respectables et les plus +révérés, il les humiliait. On pouvait alors répéter ces vers, comme à +propos : + + + « Je vois les hommes confondus et sens dessus dessous, et cependant la + terre n’a pas encore culbuté. + + « Confondre, ce n’est pas renverser un pays le haut en bas ; c’est, + avec des esclaves, faire des maîtres. » + + +Enfin, l’État semblait être la réalisation des paroles de ces deux +strophes à cinq hémistiches : + + + « Les moments de paix et de calme pour mon amour ne sont plus ; + + « Ils sont enfuis. Ils ont donc refusé de durer, ces plaisirs et leur + limpide jouissance ! + + « Ne vous étonnez pas qu’aujourd’hui la douleur nous accable ; + + « Les temps sont changés, et de noires ténèbres en ont remplacé la + blanche félicité. + + « Maintenant de laids et vilains singes font le rôle de lions ; + + « Des ignorants sont désormais devenus nos maîtres, + + « Vrais chiens immondes au milieu d’hommes. + + « Ami, si leur vile engeance reste longtemps au pouvoir, + + « La mort sera alors le seul refuge des gens de cœur, le seul asile du + repos. + + « Des esclaves commander à un peuple d’hommes libres ! » + + +Au Ouadây, les affaires furent prospères sous la main du sultan +Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn. Sa justice s’étendait sur tous, et il +répandait partout ses dons et ses bienfaits. Sous son règne, personne +n’eut à se plaindre d’injustice ou de misère. Il sut, par sa sagesse, +donner l’arc à l’archer, la maison au maçon ; chacun fut à sa place et à +son œuvre. Il maintint en honneur la loi divine. Son équité sut pénétrer +jusque dans les dernières parties du royaume. Il se fit aimer de tous, +excepté des méchants, au cœur malade, à l’âme gâtée et jalouse. + +Pourquoi le destin se plaît-il à transformer les joies en douleurs et en +peines ? Comme un chien saisit son gibier, le destin a subitement saisi +ce prince encore dans la vigueur et le bouillant de la jeunesse ; oui, +trop tôt le destin versa la coupe du malheur à ceux qui aimaient Sâboûn. +Toujours la fortune fit triompher les armes de ce souverain ; toujours +il abreuva ses ennemis de l’amertume de la mort et de la désolation. Il +soumit le Bâguirmeh, repaire de désordres et de crimes. Par un second +coup, il ruina le Tâmah, refuge de vices et d’irréligion. Par la terreur +de ses armes, il fit trembler dans toutes leurs articulations les +Fôriens et leur sultan, qui crurent voir bientôt le vainqueur ouadayen +se ruer sur eux et les expulser peut-être de leur pays. + +Sâboûn s’empara du souverain pouvoir en 1218 ou 1219 de l’hégire, et on +sait, sans nul doute, qu’il mourut en 1226 (1811, ère chrétienne). Son +règne ne fut donc que de huit ans, et dans ce court espace de temps il +fit ce que d’autres ne pourraient faire en quatre-vingts ans. + +Mais qui oserait accuser ce monde d’une calamité aussi grande que la +mort de Sâboûn ? La mort est une loi de la nature. Ce monde aussi, dans +la coupe de ses joies, cache des maux irréparables. Miséricorde de Dieu +sur Haryry, qui a dit ces vers : + + + « O toi qui recherches ce vil monde comme une fiancée ! Va, la vie + n’est qu’un filet tendu par la mort, qu’un séjour de douleurs, + + « Une demeure où tu ris un jour, où tu pleures le lendemain. Fi de ce + monde, de cette demeure perfide ! + + « Des nuages y donnent leur ombre, mais leurs masses trompeuses + n’étanchent pas la soif. + + « Les guerres n’y finissent jamais ; celui que le monde a fait + prisonnier ne voit plus par quels sacrifices il pourra se + racheter[136]. » + + +Sâboûn vécut trop peu pour son pays. Si sa vie se fût prolongée, il se +fût emparé du Dârfour et d’autres provinces du Soudan ; il eût ramené +dans ces contrées le bel âge de la jeunesse de l’univers. Les jours de +son règne furent des jours de fête à la face riante et épanouie ; ses +colères ne furent que contre le mal, ses joies ne furent que pour le +bien. Jamais ses sujets n’ont demandé une autre main que la sienne ; +jamais ils n’ont désiré un autre maître que lui. Son pays fut riche en +population dans toutes les tribus dont il se composait. + +Parlons maintenant des divers habitants du Ouadây. Les grandes peuplades +du Dâr-Séleîh sont : les Maçâlyt, les Mymeh, les Dâdjo, les Kachméreh et +les Gorân (ou les cinq tribus primitives), puis les Koûkah, les +Djénâkhérah et les Birguid. Chacune de ces peuplades a sa contrée +particulière. + +Les Maçâlyt habitent le Dâr-es-Sabâh ou province de l’Est. Ils sont en +rapports d’intérêts, de parenté et d’origine avec les Maçâlyt du +Dârfour. Leur province a une étendue d’environ deux jours de marche en +largeur et au moins huit jours en longueur. Les Maçâlyt sont de taille +moyenne et de couleur bronze foncé. Ils forment une population nombreuse +tant au Dârfour qu’au Ouadây. Leur pays n’a que très-peu de montagnes ; +il est presque tout en plaines. + +Les Ouadayens proprement dits, ou habitants primitifs du Ouadây, +occupent plus particulièrement la partie centrale du royaume. C’est +parmi eux que sont pris les vizirs et les troupes spéciales du sultan. +Les contrées qu’ils habitent sont montueuses. La plus remarquable et la +plus grande de leurs montagnes est le mont Ab-Senoûn ou Ab-Sounoûn. Les +Ab-Senoûniens (ou Sennâouyens ou Sennâouïdes) se considèrent comme la +souche originelle des Ouadayens et comme la famille d’où sont sortis les +premiers sultans du Ouadây. Ils prétendent aussi que les quatre autres +tribus qui avec eux forment les cinq tribus primitives des Ouadayens, ne +sont que des branches nées de leur tige. Au nord du mont Ab-Senoûn, à +quelques lieues de distance, est le mont Malangah. La plupart des +Sennâouyens sont d’un noir foncé, d’une taille élevée ; ils sont +fortement charpentés, et rappellent en quelque sorte les redoutables +Amalécites. Les Malangais sont d’une nuance moins noire et tournant au +bronzé. + +Les Kachméreh sont à quatre jours de distance de Ouârah, au sud. Ils +habitent dans le Botayha, qui est une vallée charmante, bien arrosée ; +ils y sèment une grande quantité de légumes et de plantes qui servent de +condiments : tels sont le poivre, la coriandre, l’ail, l’ognon. La tribu +des Kachméreh a ses demeures à l’extrémité sud de la vallée ; cette +peuplade, assez nombreuse, est répandue sur une surface de quatre jours +de longueur et de quatre heures de large seulement. Les villages des +Kachméreh sont petits, alignés près de la lisière de la vallée, et +rangés là comme les perles d’un collier sur le cou des houris. + +Le sultan Sâboûn avait donné à mon père l’administration et le revenu de +cinq de ces villages kachméreh, qui certes valaient mieux, comme profit, +que cinquante villages fôriens. Toutes leurs stations sont bien peuplées +et vivantes ; du plus petit hameau, si la trompette de la guerre venait +à retentir, sortiraient au moins cinq cents hommes dans la vigueur de +l’âge. Je suis persuadé que si, pour une circonstance pressante, on +rassemblait sous les armes tous les Kachméreh, ils fourniraient à eux +seuls un corps d’armée imposant. Ils sont d’ailleurs soumis, et plus +faciles à conduire que tous les autres Ouadayens. Ils vivent dans +l’aisance, et leurs familles ont de nombreux enfants. Leur naturel est +simple et docile sans bassesse. Ils sont de stature moyenne ordinaire, +et leur carnation est entre le noir et le blanc. Leur langage diffère de +celui des autres Ouadayens. Ils ont pour gouverneur un roi à peu près +absolu. + +Les Koûkah sont situés au sud-est du Ouadây, et forment trois divisions. +Les Koûkah sont très-considérés des Ouadayens à cause des esclaves +qu’ils en retirent pour servir de concubines. Il y a surtout une des +trois divisions qui fournit des femmes magnifiques, préférables même aux +plus attrayantes Abyssiniennes. Ils ont de jeunes esclaves qui sont +belles à ravir, et d’une grâce à soulever toutes les émotions du cœur ; +leurs charmes troublent et bouleversent l’âme, tournent la tête aux plus +dévots ascètes, et les plongent dans des désirs voluptueux. + +Les Koûkah, tribu nombreuse, ont leurs villages bien peuplés, leur pays +bien arrosé et abondant en gras pâturages. Leur taille est svelte, assez +haute, le corps élancé et dégagé, avec tous les caractères de la santé +et de la vigueur. Le sultan et aussi les rois choisissent dans cette +tribu beaucoup de leurs concubines ; car les Ouadayens ont pour croyance +qu’excepté leurs cinq tribus dites originelles ouadayennes, tous les +autres habitants du Dâr-Séleîh peuvent être vendus et achetés. + +Les Gorân sont établis au nord du Ouadây. Cette population, riche en +troupeaux, en chevaux, en chameaux, est disséminée çà et là en une foule +de petites peuplades dont chacune se suffit pour ses besoins. Les Gorân +sont de petite taille, généralement d’un teint brun assez net et +rapproché de la coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne +semblent pas être d’origine soudanienne. Je n’ai pas vu leurs pays ; je +n’y suis pas entré ; mais j’ai rencontré un grand nombre de Gorân dans +le Ouadây. J’ai vu de leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté +remarquable ; leurs yeux percent comme la flèche et vous pénètrent +jusqu’au cœur. + +Ce qui m’a surpris, c’est que les Ouadayens ont presque en aversion la +couleur des Gorâniennes. Ils trouvent leur teint trop blanc ; aussi +celles qu’on vend comme concubines ne sont jamais de haut prix. Pour les +Ouadayens, plus un individu, par sa couleur, s’éloigne de la couleur +noire, plus il leur paraît éloigné de l’esclave ; cependant, si le teint +passe un certain degré de coloration vers le blanc, elle n’est plus de +leur goût ; ils préfèrent à cette teinte le ton mulâtre clair des +Abyssiniennes ; c’est pour eux le type du beau. Un sellier tripolitain +appelé Mohammed, et qui alla au Ouadây, donna en présent à Sâboûn deux +esclaves, une blanche et une Abyssinienne. Le sultan se prit de +tendresse pour l’Abyssinienne, et elle obtint toutes les faveurs du +prince ; pour la blanche, Sâboûn n’en approcha pas ; elle resta +délaissée au harem, et mourut intacte. + +Les Dâdjo sont au sud du Dâr-Séleîh, voisins des Koûkah, dont les +limites sont contiguës. Les Dâdjo sont généralement d’un noir foncé ; +leur caractère est encore sauvage. Ils sont, aux yeux des Ouadayens, ce +que sont les Berty aux yeux des Fôriens. Les Berty sont au nord du Fôr, +et les Dâdjo au sud du Ouadây. + +Je n’ai pas séjourné assez longtemps au Ouadây pour pouvoir parfaitement +déterminer les natures différentes de ses diverses peuplades. Il y a +d’ailleurs beaucoup d’autres tribus moins importantes que celles que je +viens de citer ; elles sont interposées entre celles que j’ai signalées. +J’ai oublié les noms et stations de plusieurs. + +Les Djénâkhérah sont originairement des esclaves du sultan. Ils +représentent exactement les Abydyéh ou esclaves cantonnés dans certains +pays du Dârfour par le sultan. Les Djénâkhérah sont nombreux, et forment +divers groupes importants stationnés au sud-est du Ouadây. Ils sont +contigus aux Maçâlyt, mais ils n’ont avec eux aucun rapport de parenté +ou d’alliances ; ils ne contractent jamais de mariages avec eux. + +Les Mymeh constituent une population qui se compose de plusieurs tribus +divisées en fractions. Ils sont d’un noir foncé comme de l’encre. Ils +habitent au sud direct du Ouadây, sur la même ligne que les Dâdjo et les +Koûkah. + +Il y a encore, à partir de Ouârah jusqu’aux limites méridionales du Dâr- +Séleîh, plusieurs autres peuplades et des territoires ou subdivisions +territoriales étendues, dont les habitants se mêlent par alliances ; de +sorte que, dans une circonscription, on trouve deux, trois et quatre +variétés d’individus et plus. Cela a lieu surtout chez les Birguid ; car +dans le pays qu’ils occupent, les Birguid ont leurs villages éparpillés +un par un, ou par groupes de deux, de trois, et quelquefois par groupes +plus nombreux. + +Les Birguid sont d’un naturel méchant ; ils sont traîtres, brutaux, +pillards. La plus grande partie de ce qu’ils ont est le produit de +rapines et de vols. Ils ne connaissent ni amitié ni bonne foi. + +Les Birguid sont noirs et grêles, et leur taille est en général courte. +Les plus considérés d’entre eux, les gens de distinction ont les mêmes +vices de nature que les gens de la populace ; ils sont la honte et la +plaie du Ouadây. C’est de cette peuplade que sortent les ouvriers en fer +et les chasseurs ; tout ce qui constitue au Ouadây la classe infime et +la plus méprisée des habitants, à cause de ses penchants honteux et de +sa nature corrompue, se compose de Birguid. + +Le Ouadây, par delà ses limites, est entouré d’Arabes Bédouins. Du côté +de l’ouest sont les Zébédeh, les Arabes-el-Bahr ou Arabes de la rivière, +et les Areygât, trois tribus riches, fortes et puissantes. Le faguyh +Moûça, aguyd des Zébédeh et frère de Bedr-ed-Dyn, imâm du sultan Sâboûn, +m’a assuré que les Zébédeh sont d’origine yamanique, qu’ils tirent leur +nom de Zébyd, ville de l’Yémen, et qu’ils descendent des Himyarites +(Homérites). Quant aux Areygât, le faguyh Mohammed-l’Areygât, interprète +du sultan, m’a dit qu’ils sont originaires de l’Irâg (Irâk), et issus +des anciennes tribus arabes des Lakhmides et des Djouzâmides. Les +Arabes-el-Bahr sont une population très-dense dont chaque rameau occupe +un espace considérable. Ils sont gouvernés par un seul chef. Tous sont +riches en bœufs, fournis d’ustensiles domestiques, de hardes, de +vêtements. J’ai connu leur aguîd Maçoûd ; il avait des troupes +nombreuses, et, de plus, une garde particulière. + +Au nord du Ouadây sont les Mahâmîd, puissante tribu, ramifiée en une +foule de divisions et de branches. Les Mahâmîd ont une grande quantité +de chameaux, de chamelles, de chevaux, de menu bétail, d’esclaves, +d’argent, et aussi de corail, cette parure qui plaît si fort à l’œil. +Ils sont bien fournis d’armes, et leurs lances sont excellentes. + +Au sud sont les Arabes Macîryeh, et des Foullân ou Felâta, deux tribus +extrêmement nombreuses et possédant d’immenses troupeaux de bœufs. + +L’intervalle qui sert de démarcation entre le Dârfour et le Ouadây, est +le seul espace où les Arabes ne stationnent pas. Cet espace est trop +resserré pour leur permettre d’y vivre en sécurité et à l’abri des +exigences spoliatrices des sultans fôriens et ouadayens, car le trajet, +d’une frontière à l’autre, n’est guère plus que d’une journée à marche +ordinaire. + +Le Dâr-Tâmah, comme on le sait déjà, est tributaire du Ouadây. Il en est +de même du Bâguirmeh, du Dâr-Rau_n_a et du Fangarau, en ce sens que ces +deux derniers dâr payent un tribut au sultan du Ouâday et un tribut au +sultan du Dârfour. Du reste, les différentes peuplades qui habitent le +Dârfour ont leurs sœurs homonymes au Ouadây. Il n’y a que les Toundjour, +les Témourkeh et les Mydaûb qui n’aient pas de station sur le territoire +du Dâr-Séleîh. + +Au nord-est, en dehors du Ouadây, sont les Bideyât, tribu d’origine +nègre venue du Soudan, et non arabe. Toutefois, ils vivent comme les +bédouins, voyagent comme eux, et ont des troupeaux de chameaux ; le lait +de chamelle fait la nourriture principale de ces pseudo-bédouins. + +Toutes les peuplades ou tribus que nous venons de citer, sont gouvernées +chacune par un roi. Ces gouverneurs, appelés généralement aussi sultans +par les Fôriens, ne reçoivent des Ouadayens que le nom de _mélik_ ou +roi. Les Ouadayens n’admettent, dans le monde entier, d’autre sultan que +le leur. Tous les sultans de l’univers, le leur seul excepté, ne sont +que des mélik. Nul ne s’avise de dire aux Ouadayens : « Nous avons _un +sultan_ dans notre pays. » L’étranger qui prononcerait devant eux une +telle hérésie, serait vertement admonesté, et on lui défendrait +sévèrement de la répéter. « Garde-toi bien, à compter d’à présent, lui +dirait-on, de prétendre qu’il y ait dans le monde un seul sultan autre +que le nôtre. Tous vos sultans sont des rois, et rien de plus. » Un +Ouadayen qui oserait dire : « Le sultan de tel pays, » serait aussi +relevé vivement, et même insulté. + +Cependant, il y a de cela de singulier que les Ouadayens, dans la +conversation, ne disent jamais _sultan_, mais disent simplement _mélik_, +en parlant de leur souverain. Cette dénomination de _mélik_ n’a alors +rien de répréhensible, car leur langue n’a réellement pas le mot +_sultan_. Lors même qu’en parlant de leur prince, ils expriment des vœux +pour lui, ils disent : « _Mélik manik Kalak ni_n_a tounyou-ny_ ; mot à +mot : _Roi de nous, Dieu vie donne-lui_ ; c’est-à-dire que Dieu prolonge +les jours de notre roi ! + +La langue ouadayenne est pauvre, rude, raboteuse ; le _k_ y fourmille +dans les mots. Ainsi, ils appellent Dieu, _Kalak_ ; le jeune enfant, +_kalak_ ; l’individu âgé, _moundjoukolak_. Une foule de mots commencent +et finissent par un _k_ ; tels sont : _kamkolak_, au pluriel +_kamâkilah_ ; _karak_, un homme pieux, et _karak_, une citrouille. +Presque tout le langage a cette physionomie sauvage. Un jour j’entendis +un kabartou, ou crieur et exécuteur public, qui sonnait de la trompe en +faisant résonner sur cet instrument le chant d’animation de guerre. Je +demandai à l’aguîd Oued-Moukhtâr ce qu’articulait le kabartou. « Il +chante, me répondit Moukhtâr, les paroles que voici : « _Kotétek +tidârirnah kara nyâmé_. » — Que signifie cela en arabe ? — Le voici mot +à mot : « Oiseau affamé, viens, mange ; » c’est-à-dire, en +paraphrasant : « Massacrez vos ennemis, et que les oiseaux affamés se +repaissent à satiété de leur chair. » + +Je ne séjournai pas assez longtemps chez les Ouadayens pour m’habituer à +leur langue, et comme beaucoup d’entre eux parlent l’arabe, je ne vis +pas la nécessité d’apprendre le ouadayen. Je savais seulement demander +tout ce qui a trait aux besoins de la vie ordinaire ; je savais les noms +de l’eau, du pain, de la viande, les noms des ustensiles de ménage, des +différents vêtements, etc. ; mais, comme depuis longtemps je n’ai pas eu +occasion d’employer ces mots, je les ai oubliés. + +D’ailleurs, toutes les peuplades ou tribus du Ouadây ont chacune son +idiome particulier, qui ne ressemble en rien à celui des autres. Il y a +à peu près la même dissemblance que dans les caractères physiques. + +Ainsi, les Ouadayens proprement dits ont une constitution physionomique +différente de celle des Kachméreh. Les Ouadayens ont la tête grosse, la +face oblongue, les articulations fortes, la taille élevée ; généralement +les hommes sont plus beaux que les femmes. Les Kachméreh ont la face +ovale, la taille de hauteur moyenne, et les articulations peu +saillantes. Les Birguid ont la tête petite, le corps grêle, la stature +courte, et généralement ils sont très-noirs. Les Koûkah sont mulâtres, +sveltes et dégagés ; les femmes sont plus belles que les hommes. Chacune +de ces peuplades a une physionomie tellement distincte, qu’on reconnaît +facilement, en voyant deux individus ensemble, à quelle tribu chacun +d’eux appartient. + +Les Ouadayens étaient encore presque sauvages il y a peu de temps : ce +n’est guère que depuis un demi-siècle qu’ils ont commencé à se policer. +Avant cette époque, ils restaient confinés et enfermés dans leurs +frontières, à la manière des Chinois, et ils n’en laissaient sortir +personne, pas même les étrangers qui se hasardaient de pénétrer chez +eux. Ils craignaient alors que quelque puissance du dehors ne s’avisât +de faire explorer leur pays pour s’en emparer. Si un étranger paraissait +au Ouadây, on l’y retenait et on le gardait pour le reste de ses jours. +On le traitait convenablement, il était nourri, vêtu ; mais il ne lui +était plus possible de retourner jamais dans sa patrie. Cette habitude +persista jusqu’au temps du sultan Sâleh. + +Sâleh était un homme intelligent et de bon sens, craignant Dieu et +aimant le bien. Sous son règne, quelques marchands étrangers arrivèrent +au Ouadây, dans un but de commerce. Ils réalisèrent des profits ; puis, +le sultan les laissa repartir. De ce moment les caravanes se dirigèrent +peu à peu sur le Ouadây, et ce mouvement continua jusqu’à l’époque du +règne de Sâboûn. Alors la prospérité du pays s’accrut, et le règne de ce +prince fut une série de bénédictions. Il donnait des présents aux +marchands, afin de les engager à revenir dans son pays. Le bruit de la +générosité de Sâboûn se répandit au loin, et les voyageurs commerçants +tombèrent sur le Dâr-Séleîh comme des averses de pluie fécondante. Des +ulémas, des poëtes, vinrent aussi de contrées lointaines visiter ce +prince. Son règne fut beau comme le printemps, généreux comme la rosée +bienfaisante. Sâboûn semblait être le sujet de ces vers : + + + « Roi, dont les vertus rendent tous les hommes vertueux, + + « Tu es l’image du temps : parce que tu es pur, tout est toujours au + printemps. » + + +La grâce et la faveur du ciel furent sans cesse avec ce prince ; on +n’eut trouvé de défaut à lui reprocher que sa générosité, et on lui eut +appliqué ces paroles du poëte : + + + « Le seul reproche qu’on trouve à leur faire, c’est que leurs hôtes, + une fois hébergés chez eux, oublient et leurs autres amis et même + leurs familles. » + + +Et encore ce vers : + + + « Le seul reproche à leur adresser, c’est que leurs sabres ne cessent + jamais d’être ébréchés, tant ils frappent de coups sur les bataillons + ennemis. » + + +Dès sa jeunesse Sâboûn se montra, autant qu’il lui fut possible, rigide +observateur des principes consacrés par la religion. Personne n’eut à +lui reprocher l’oubli du moindre de ses devoirs. Devenu sultan, il fit +respecter et observer la loi ; il l’appliquait sévèrement à tout +coupable, quel qu’il fût, ce coupable eût-il été fils du prince. Dans +aucun pays je n’ai vu, comme au Ouadây, les peines prescrites par la loi +être infligées à l’adultère. J’ai vu Sâboûn condamner une femme +adultère[137] ; elle fut enterrée jusqu’à la poitrine, debout, dans une +fosse ; ensuite elle fut lapidée et mourut sous les pierres. Pour ce qui +regarde l’usage du vin, j’ai vu punir ce crime aussi sévèrement dans +d’autres pays qu’au Ouadây. + +L’amour du sultan Sâboûn pour la science et pour les hommes instruits, +rassembla auprès de lui un bon nombre d’ulémas. Il ne décidait rien sans +les consulter ; et la plupart de ceux dont il composa son entourage +furent des esprits éclairés. Le plus puissant et le plus haut placé +auprès de lui, quand j’étais au Ouadây, était le savant cheykh Ahmed-el- +Fâcy ; après lui venait l’imâm Noûr, grand câdi du Ouadây. C’était un +Arabe de la tribu des Khouzâm, tribu nombreuse, riche en bœufs, et +stationnée au sud du Ouadây. Après ces deux personnages, le plus élevé +en distinction et en faveur, était le célèbre imâm Ahmed-Oued-Méheîdy ; +ensuite l’illustre et vénérable vizir, le faguyh Djimeîl-el-Zaaf ; puis +le faguyh Ouâly, le Bâguirmien, poëte distingué, qui dans plusieurs +_cacydeh_ ou pièces de vers, fit l’éloge du sultan. J’étais alors peu +amateur de poésie, et je n’ai pas cherché à retenir un seul de ces vers +dans ma mémoire. + +Sâboûn témoignait de sa déférence pour les hommes instruits, en leur +distribuant, à eux les premiers, leur part des dîmes. Il leur prodiguait +ses bienfaits, punissait quiconque osait en dire du mal, détournait les +yeux des torts des ulémas, et s’empressait de terminer leurs affaires +dès qu’elles étaient portées devant lui. Son premier imâm fut le faguyh +ou cheykh Mohammed-Bedr-ed-Dyn, profondément versé dans la connaissance +des principes du rite de Mâlek[138]. Nul homme, dans les pays du Soudan +que j’ai parcourus, ne m’a paru d’un extérieur plus grave et plus +imposant que Bedr-ed-Dyn, d’une parole plus éloquente au prêche : Bedr- +ed-Dyn fut la merveille de son temps. L’interprète en chef de Sâboûn +n’était pas moins étonnant par l’élégance de son langage, par la +politesse et l’affabilité de ses manières. Il s’appelait Mohammed et +était de la tribu des Areygât. Il y avait ensuite, comme homme +distingué, le vizir Moûça, aguyd de la tribu des Zébédeh, et frère de +l’imâm Bedr-ed-Dyn et du faguyh Mohammed-Djimeîl-al-Zaàf. C’est ce même +Moûça qui, ainsi que nous l’avons raconté ailleurs, ouvrit la porte de +fer, pendant la nuit, lors de l’occupation de la demeure du sultan, à +l’avénement de Sâboûn. La plupart des vizirs de Sâboûn, de ses hauts +dignitaires, avaient une certaine instruction, et étaient gens de +courage et de dévouement dans les dangers ; ils différaient, par ces +qualités, des grands des autres États. + +Du reste, nous avons déjà fait observer que les Ouadayens sont plus +braves que les Fôriens et les Bâguirmiens. Ils n’ont d’égaux en valeur +que les Mydaûb au Dârfour, les Zaghâouah et les Tâmiens ; et ils +surpassent de beaucoup en intrépidité les Barnâouyens. + +Le Barnau, comparé au Ouadây, est plus vaste, plus peuplé et mieux +fourni d’armes. J’ai entendu raconter souvent que les Foullân ou Félâta +ont vaincu les Barnâouyens, presque toutes les fois qu’ils les ont +combattus. Quand mon père alla du Bâguirmeh au Barnau, il y avait peu de +temps que les Félâta avaient mis les Barnâouyens en déroute. Ahmed, +sultan du Barnau, s’était enfui de sa capitale et s’était retiré, au +fond de ses États, dans la province de Kânum. Là, le sage et habile +vizir Mohammed-Emyn-el-Kânumy l’avait accueilli, avait rassemblé à +grand’peine un corps d’armée, avait soutenu vigoureusement le parti du +prince fugitif, et avait réussi à relever la puissance chancelante du +Barnau et à replacer Ahmed sur le siége impérial. + +A propos du courage des Barnâouyens, voici un fait assez bizarre. Le +sultan du Barnau envoya une armée, sous la conduite d’un de ses vizirs, +à la rencontre des Foullân. C’était à l’époque des guerres de Zâky, dont +nous parlerons bientôt. Il y avait avec l’armée quelques Mogrébins et +des Arabes bédouins. Les Barnâouyens, arrivés dans une vaste plaine +sablonneuse qui s’étendait à perte de vue, aperçoivent dans le lointain +une immense masse noire qui remplissait l’horizon. Ils se figurent que +cette masse est l’armée des Felâta. La peur s’empare d’eux et glace les +esprits. Les Barnâouyens s’arrêtent immobiles, consternés ; puis ils +retournent sur leurs pas, en se répétant les uns aux autres qu’il est +impossible de résister à une pareille multitude. Un Mogrébin se présente +alors au vizir chef de l’armée : « Comment ! lui dit-il, les troupes se +retirent, se débandent à l’aspect de cette masse noire, sans savoir ce +qu’elle est réellement ! — Mais, réplique le vizir, qui veux-tu qui +aille reconnaître ce que c’est ? — Moi. — Très-bien ! vas-y de suite. » + +Le Mogrébin part aussitôt, et découvre que la prétendue armée felâta +n’est qu’une immense troupe d’autruches agitant leurs ailes, et qui, à +l’horizon, offraient l’image trompeuse d’une nuée d’hommes en marche. Et +l’éclaireur de crier : « Barnau, revenez ; ce sont des autruches. » +L’armée, sans l’écouter, continue sa retraite, et arrive tout épouvantée +au birny du Kânum, où était alors le sultan. La nouvelle de l’aventure +fut bientôt répandue partout ; le faguyh Mohammed-Emyn, le Kânumide, +craignant que les Foullân n’en fussent instruits et n’en prissent plus +d’empressement à se précipiter sur le Barnau, appela les chefs de +l’armée qui venait de s’enfuir si lâchement et les fit tous mettre à +mort. Ensuite on annonça, de la part du sultan, à toutes les troupes, +qu’à compter de ce jour quiconque fuirait devant l’ennemi n’aurait +d’autre chose à attendre que la mort. + +Et immédiatement Emyn prépara l’armée, l’organisa, et marcha à la +rencontre des Foullân. Il les battit et les chassa du birny principal +que le sultan avait été forcé de leur abandonner. Le massacre des +Foullân fut affreux. + +Voici comment je m’explique la conduite des Barnâouyens. Je crois que la +cause qui leur fit prendre la fuite sans aucune démonstration hostile et +avant toute vérification, ce fut la longue habitude d’une vie molle et +pacifique. Les Barnâouyens s’y étaient depuis longtemps accoutumés ; +c’était devenu un besoin pour eux. Or il est d’expérience que, toutes +les fois que les habitudes de repos et d’inertie ont prévalu dans un +État, les citoyens redoutent tout ce qui peut amener les fatigues et les +dangers de la guerre, et qu’au contraire, lorsque les habitants d’un +pays, accoutumés à une existence plus active et plus rude, vivent +éloignés des plaisirs énervants, ils sont plus disposés à affronter les +fatigues et les périls, et toujours prêts à repousser les attaques de +leurs ennemis. + +Et quelles sont les habitudes de cette vie de citadin qui engendre ainsi +la mollesse, la pusillanimité ? Ce sont toutes les jouissances +physiques, les mets recherchés, les vêtements élégants, les montures de +prix, les belles femmes, tous les besoins du luxe devenus impérieux. +Alors, si des circonstances imprévues viennent exiger le sacrifice de +ces jouissances, l’esprit résiste, se révolte, dominé qu’il est par les +goûts voluptueux. « A quoi bon, se dit l’homme efféminé, courir les +chances des combats, s’exposer à des périls, à la mort, ou au moins à de +pénibles épreuves ? Pourquoi renoncer aux joies des festins, aux femmes, +aux délices qui charment les jours ? » Inspiré par la crainte, persuadé +qu’en se présentant aux combats il marche à une mort presque certaine, +et qu’en les évitant il esquivera les dangers et pourra revenir aux +plaisirs qu’il aime, il est ébranlé, entraîné, et à l’heure du péril il +abandonne le champ de bataille et s’enfuit. Non, le citadin amolli par +les douceurs de la vie ne sait pas que l’existence qu’il mène conduit à +leur perte les États les plus florissants ; il oublie que la crainte de +perdre quelques-unes de ses jouissances est précisément la cause qui les +lui enlèvera toutes. + +Le célèbre Ibn-Khaldoûn, dans le premier volume de sa Grande Histoire, a +consacré quelques pages à des réflexions analogues. « Les sociétés, dit- +il, sont composées ainsi : habitants des campagnes ou des plaines et +habitants des villes, grands et peuple. Chaque société a, comme chacun +des êtres de ce monde en particulier, une durée d’existence déterminée. +L’expérience de la vie et les enseignements révélés par la religion +témoignent que le terme de quarante années est la limite du +développement et de l’accroissement de l’homme. Arrivé à cet âge, +l’homme est à son apogée de force ; il s’y maintient quelque temps, puis +il commence à s’affaiblir. Il en est de même de la vie et du luxe des +cités ; il est une limite qu’elles ne peuvent dépasser dans leur +accroissement. La mollesse et l’abondance conduisent toujours les +peuples, par la seule force des choses, à des habitudes de luxe qui +deviennent insensiblement une seconde nature. » + +Pour revenir à notre sujet, rappelons que les Ouadayens sont les plus +braves des peuples du Soudan. Ils ne craignent pas la mort et ne +reculent jamais devant les plus grands dangers ; au contraire, les plus +poltrons des habitants du Soudan sont les Barnâouyens. Les Fôriens sont +comme un moyen terme entre les uns et les autres. + + +[Note 136 : _Voy._ note 30.] + +[Note 137 : _Voy._ note 31.] + +[Note 138 : Un des quatre rites orthodoxes de l’islamisme, et +prédominant au Maghreb et au Soudan.] + + + + + =CHAPITRE II.= + +Demeures des habitants. — Emplacement de Ouârah, capitale du Ouadây. — +Palais du sultan. — Ozbân ou gardes du palais et exécuteurs des ordres +du sultan. — La garde de nuit. — Les turguenak. — Les quatre portes du +palais ; sa distribution intérieure. — Forme des habitations à Ouârah. — +Étendue de la ville. — Position topographique. — Comparaison de Ouârah +et de Tendelty. + + +Les Ouadayens ont des habitudes dont les unes s’éloignent de celles des +Fôriens, et dont les autres s’en rapprochent ou leur ressemblent. Ainsi, +au Ouadây, les demeures des habitants des bourgs, des villages et des +hameaux, sont en général de même forme que celles du Dârfour. Néanmoins, +au Dârfour elles ont quelque chose de plus élégant, et au Dâr-Ouadây, +quelque chose de plus solide et de plus durable. Celles de Ouârah +surtout ont une toute autre solidité que celles de Tendelty, capitale du +Dârfour. A Ouârah, elles n’ont pas toujours le zérybeh ; ce sont +ordinairement des maisons à pignons ou murs faits de terre mêlée de +pierres ou moellons, ou faits de terre seulement, fermées par des +portes. Toute maison ainsi construite en terre est appelée birny par les +Ouadayens. + +Ouârah, capitale du Ouadây, est encaissée dans une sorte d’ellipse +formée par des montagnes distinguées en trois groupes. (_Voy._ fig. 2 et +fig. 2 _bis._) La ville est plus longue que large ; sa longueur est dans +le sens du nord au sud, c’est-à-dire dans le sens des monts qui la +ceignent et en font une sorte de citadelle naturelle. Ces monts sont +appelés monts Ouârah ; ils ont donné leur nom à la ville. + +La demeure du sultan ouadayen est une construction assez considérable, +toute en maçonnerie, et située au-dessous de la grande division est des +monts Ouârah. Ce grossier _palais_ occupe plus d’espace en largeur qu’en +profondeur. + +Les maisons ou huttes qui, au sud et au nord, avoisinent le palais, sont +les habitations des esclaves du sultan. Du côté du nord est aussi la +demeure de la Mômo ou mère du sultan. A l’ouest, devant le mur extérieur +du palais, est une mosquée et la grande place du Fâcher. A quelque +distance de la porte de dehors, sont quelques seyâl, arbres rangés sur +deux lignes, en avant et un peu au nord de la mosquée. (Le seyâl est +l’_acacia seyâl_ de Delile, le _mimosa seyâl_ de Forskal.) + +Dans la première ligne, est l’arbre particulier à l’ombre duquel ou près +duquel (à plus ou moins de distance) le sultan va se placer tous les +vendredis, au sortir de la mosquée, pour la cérémonie habituelle du +_salut_[139], pour la revue de ses gardes et des troupes, et pour +recevoir ensuite les réclamations, les plaintes, etc. + +A peu de distance à l’ouest de la première rangée d’arbres en est une +autre, près de laquelle le câdi, les ulémas, les chérifs sont assis +pendant que le sultan est sous son arbre. Une troisième rangée de seyâl, +située beaucoup plus loin, du côté ouest du Fâcher, est le lieu désigné +et réservé au tribunal permanent des kamkolak. + +(Dans l’aperçu que je donne de la disposition de Ouârah et du palais du +sultan, les noms des demeures de plusieurs individus sont à la place +qu’elles occupaient lorsque le cheykh était au Ouadây. La demeure dite +du chérif Omar est celle du cheykh El-Tounsy et celle qu’habitait son +père avant lui.) + +Le _palais_ du sultan est de toutes les habitations ouadayennes la plus +spacieuse et la plus importante. La première porte, ou porte extérieure, +donne du côté de l’ouest, et sur la grande place du Fâcher. Elle est +ouverte à tout le monde, grand ou petit, riche ou pauvre ; chacun entre +et sort à sa discrétion par cette porte. En dehors s’étend un espace +assez prolongé, surtout à droite en sortant, où sont bâties des huttes +nombreuses la plupart appuyées contre le mur même d’enceinte extérieure. +C’est dans ces huttes que les _ozbân_ de garde passent la nuit. + +Les ozbân sont réellement des turguenak ; cependant le nom de turguenak +est plus spécialement appliqué aux chefs ou officiers supérieurs des +ozbân, et ce dernier nom ne désigne que les simples gardes ou soldats. +Les officiers ou turguenak (au pluriel, térâgueneh) sont au nombre de +quatre, dont chacun a sous ses ordres un corps de mille hommes. Les +ozbân sont la milice spéciale du sultan ; ce sont ses gardes du corps. +Ils sont aussi les exécuteurs des hautes œuvres, c’est-à-dire les +instruments de la colère du prince. C’est pour cela qu’ils portent un +accoutrement ou uniforme d’un aspect imposant et menaçant, qui les +distingue des autres soldats. Ils sont affublés de _châyeh_, espèces de +_saies_ ou _sayons_ courts (_sagum_) ; ils ont à la main des casse-tête +ou massues, et sont coiffés de _tasses_ ou casques ronds en fer. + +Tous les soirs, vers la chute du jour, un corps de mille ozbân vient au +palais pour la garde de nuit. Cinq cents se placent en dehors du mur +extérieur, du côté du Fâcher, et cinq cents au dedans, dans l’espace qui +sépare le premier et le second mur. + +Les ozbân ne viennent jamais, pour former la garde, qu’au son des +tambourins, lesquels font un vacarme épouvantable. Ils arrivent partagés +en quatre divisions, chacune avec sa musique battant de toute sa force. +Le tambourin dont il est ici question est un fragment de tronc d’arbre +bien cylindrique, de médiocre diamètre, qu’on a évidé complétement. On a +ainsi comme un manchon de bois, moins large que la caisse du tambour +ordinaire ; sur une des deux ouvertures on adapte et assujettit une peau +tendue. Les ozbân portent cette espèce de caisse attachée à un cordon +passant par-dessus l’épaule, et tenue par le bras qui la serre sous +l’aisselle, position qui permet de battre à deux mains. + +Toute la différence qu’il y a entre la garde montée par les ozbân et la +garde montée par nos soldats, c’est que ceux-ci ne quittent leurs postes +que lorsque d’autres soldats viennent les relever, et que les ozbân ne +passant que la nuit à la porte du palais, s’en vont au matin sans qu’un +autre corps les remplace. + +Le _tribunal_ où le sultan rend ordinairement la justice est un petit +bâtiment carré, élevé à la droite, en dedans de la première porte et +adossé au mur d’enceinte. + +La seconde porte du palais a des gardiens particuliers qui occupent +l’espace entre le mur où est cette porte et le mur suivant. Ces gardiens +sont les touayrât (sortes de pages) qui ont passé l’âge de puberté. Il y +a aussi, là, les _sâïs_ ou les palefreniers des chevaux du sultan. + +Au mur suivant est la troisième porte, appelée _porte de fer_, parce +qu’elle est revêtue de lames de fer. Au delà, à droite, est le _casr_, +bâtiment dans lequel le prince vient s’asseoir tous les jours à l’_asr_ +pendant le Ramadhân (le mois de jeûne), pour entendre une lecture de +quelque partie du Coran. Dans l’intervalle qui sépare le troisième et le +quatrième mur, habitent des eunuques et les _jeunes_ touayrât, c’est-à- +dire ceux qui n’ont encore aucun signe de puberté, car cet espace est +voisin du harem. + +Enfin vient la quatrième porte. Jamais nul _homme_ autre que le sultan +ne la franchit. Après lui, les eunuques et les _jeunes_ touayrât ont +seuls la permission de passer cette porte. + +La population de Ouârah est partagée en deux divisions analogues à +celles de Tendelty, capitale du Dârfour. A Tendelty, comme on l’a vu au +_Voyage au Dârfour_, il y a la division ou le quartier de _ouarrédayé_, +et la division ou le quartier de _ouarrébayé_. A Ouârah, il y a la +division de _tourtalou_ (côté gauche), qui est l’analogue de celle de +ouarrédayé, et celle de _tourlalou_ (côté droit), l’analogue de +ouarrébayé. Les demeures des aguîd ou chefs, gouverneurs civils et +militaires, et les demeures des kamkolak, sont dans l’intérieur de la +ville. Ouârah n’a pas plus d’une demi-heure de trajet dans le sens de sa +plus grande longueur. + +Les murs qui forment l’enceinte et les murs de la partie ouest du palais +n’ont qu’une médiocre élévation. Ils ne dépassent que de très-peu la +hauteur d’un homme. + +Le petit bâtiment où le prince rend la justice est aussi très-peu élevé. +Le plan ou sol de l’étage unique qui le compose est au niveau du sommet +du mur d’enceinte extérieur. Il en est de même du bâtiment où le sultan +passe ses soirées du Ramadhân et où on lui lit le Coran. + +Le _casr_ ou appartement particulier du sultan, c’est-à-dire sa demeure +personnelle, est la partie la plus élevée ; elle domine toute la ville +de Ouârah. Cette construction a un seul étage au-dessus du rez-de- +chaussée, et trois fenêtres à cet étage. L’une de ces fenêtres regarde +la place du Fâcher ; la seconde a vue au midi, et la troisième au nord. +(La muraille qui fait face à l’est n’a pas d’ouverture. Les fenêtres +sont simplement trois trous carrés ayant deux bâtons placés en croix +pour tout vitrage)[140]. + +Les habitations établies dans les différentes parties du palais du +sultan, telles que les huttes des eunuques, des touayrât, des ozbân, +sont de même forme que les huttes fôriennes. Comme elles, elles sont +rondes et à toitures coniques, et construites en cannes de doukhn. Mais +les demeures des Ouadayens, principalement à Ouârah, ont presque toutes +des _dourdour_ ou circonférences inférieures en terre, ce qui est assez +rare au Dârfour. En outre, les zérybeh ou haies en enclos sont peu +nombreux à Ouârah ; à Tendelty, au contraire, toutes les habitations ont +leurs zérybeh. La terre dont on se sert pour bâtir les dourdour +(pluriel, _dérâder_) et pour toutes les constructions du palais, est à +l’épreuve des pluies, bien qu’elle ne soit mélangée ni de chaux ni de +plâtre qui puisse lui faire acquérir de la solidité. Les bâtisses +nouvelles se consolident même par les pluies ; la terre employée étant +d’une nature grasse, s’encroûte, par l’action de l’eau, d’une matière +blanche, et prend la dureté du fer. + +En dedans de la troisième porte du palais, et au devant de l’appartement +du Ramadhân, est une sorte de construction en forme de hangar, où chaque +jour le sultan passe quelque temps à traiter certaines affaires ; mais +là, le prince est séparé de ceux qui viennent à lui par une _charganyeh_ +ou cloison en nattes tissues avec une tige herbacée, et travaillées avec +un art et une délicatesse remarquables[141]. Cette cloison permet +d’entendre les paroles du sultan sans le laisser voir, et à son tour il +entend ce qu’on lui dit, sans qu’il ait besoin de paraître. Bien plus, +il peut, à travers les mailles de la cloison, distinguer, s’il le veut, +ceux qui lui parlent. Il n’y a que ceux qu’il appelle immédiatement +auprès de sa personne, qui aient le privilége de le voir. + +Le dessin de Ouârah, qui est tracé (fig. 2), montre que cette ville est +peu considérable ; elle a moins de population que Tendelty. Toutefois, +il faut remarquer que la majeure partie de la population de Tendelty est +composée de marchands ; en déduisant cette quantité de marchands et tous +les individus oisifs et inutiles, Tendelty et Ouârah se trouveraient +avoir à très-peu près le même nombre d’habitants, c’est-à-dire un nombre +assez faible[142]. + +Les Fôriens aiment naturellement tout ce qui leur donne de l’importance +et du relief. Ainsi, chaque roi d’un rang un peu élevé se compose un +entourage de rois secondaires, et chacun de ceux-ci s’efforce d’imiter +les airs, les manières de faire de son patron ; chacun se construit +comme lui, et près de lui, une demeure qui rappelle et représente celle +du roi-chef. A Ouârah, les rois, les aguîd n’ont auprès d’eux que le +personnel absolument nécessaire pour les aider dans leurs fonctions ; le +reste des autres fonctionnaires demeure dans les bourgs ou villages +placés sous leur juridiction. En un mot, il ne se trouve à Ouârah, en +fonctionnaires de l’État, que ceux que leurs devoirs forcent à y +séjourner, tels que les kamkolak, la cour ou l’entourage du sultan, et +ceux dont le prince a presque constamment besoin. + +La position topographique de Ouârah diffère essentiellement de celle de +Tendelty. Cette dernière capitale est établie sur un vaste _gâuz_, ou +terrain sablonneux, sur lequel chaque particulier se construit une +demeure du meilleur aspect qu’il peut lui donner. Ainsi, les vizirs se +construisent des habitations qui, pour l’apparence et la composition, se +rapprochent de celle du sultan ; et chacun des individus attachés aux +grands s’efforce à son tour d’imiter son patron. De même, à Tendelty, +les frères et les enfants du sultan se bâtissent des demeures d’une +assez grande étendue, et tous ceux de leur suite s’appliquent à les +imiter. + +A Ouârah, comme la ville est resserrée étroitement par la chaîne des +monts qui l’emprisonnent dans leur enceinte, et comme aussi le sultan +s’est emparé, pour y bâtir son palais, d’un espace considérable de +terrain, les grands ne peuvent occuper chacun qu’un espace limité, et +ils se sont restreints autant que possible dans leurs habitations. A +Ouârah, par exemple, la demeure de l’aguîd des Zébédeh, celle de l’imâm +Bedr-ed-Dyn, celle du grand câdi Noûr, n’égalaient pas à beaucoup près, +en étendue, celles des plus minces roitelets fôriens. + + +[Note 139 : _Voy._ au _Voyage au Dârfour_, chapitre des Assemblées, +pages 194 et suivantes.] + +[Note 140 : Communication verbale du cheykh El-Tounsy.] + +[Note 141 : _Voy._ note 32.] + +[Note 142 : _Voy._ Explications de la figure 2, à la fin du volume.] + + + + + =CHAPITRE III.= + +Étendue comparative des principaux États du Soudan. — Esclaves du +Ouadây, du Bâguirmeh, du Dârfour. — Distances des régions ou États du +Soudan. — Populations du Soudan idolâtre. — Signes artificiels +distinctifs des tribus. — Fertilité du Soudan idolâtre. — Industrie des +Fertyt. — Les Djengueh ; ils dorment dans la cendre. — Noms de tribus de +Fertyt. — Peuplade antropophage. — Singulière origine donnée aux Félâta. +— Du Soudan en général ; Soudan _commercial_. — Désignation des +esclaves. — Climat du Ouadây ; pluies, orages, etc. — Ressemblance entre +les Ouadayens et les Fôriens. + + +Des divers États constitués du Soudan, les plus vastes sont : le Barnau, +le Dâr-Mella, ensuite le Dârfour, puis le Ouadây, le Dâr-Tounbouktou et +le Bâguirmeh. Les moins étendus sont : l’Afnau, et ensuite l’Adiguiz. Le +Ouadây, bien qu’au quatrième rang pour l’étendue, a plusieurs avantages +qui le distinguent spécialement. Les esclaves y sont de beaucoup plus +belles qu’au Dârfour, mieux dressées et plus attentives aux services +domestiques. Mais les meilleurs esclaves de tout le Soudan central, sont +sans contredit ceux du Bâguirmeh. Leur douceur, leur docilité, leur bon +cœur, leurs prévenances pour leurs maîtres, surtout chez les femmes +esclaves, sont au-dessus de tout éloge. + +Lorsque le sultan Sâboûn envahit le Bâguirmeh, les Bâguirmiennes +tournèrent la tête à tous les Ouadayens, et leur inspirèrent presque de +l’aversion pour les Ouadayennes. « En vérité, disaient-ils, nous n’avons +jamais eu de femmes qu’ici ; à côté de ces femmes, les autres ne sont +rien. » Cependant les Djenâkhériennes que les Ouadayens enlèvent aux +tribus idolâtres situées au delà du Dâr-Séleîh, au sud, sont aussi +remarquables par leur beauté, et ont dans les relations habituelles de +la vie je ne sais quoi de séduisant que n’ont pas les esclaves prises +par les Fôriens parmi les tribus transméridionales du Dârfour. Et, ce +qu’il y a de singulier, c’est que les peuplades djénâkhériennes +répandues au delà des limites sud du Ouadây, et les tribus fertyt- +djénâkhériennes par delà le sud du Dârfour, se touchent et se +confondent. Bien plus, il arrive parfois que les expéditions ouadayennes +et fôriennes, pour les chasses aux esclaves, se rencontrent chez les +mêmes peuplades du Dâr-Fertyt, et néanmoins les esclaves capturés dans +ces mêmes pays et emmenés directement au Dârfour, sont de beaucoup +inférieurs à ceux qui sont emmenés au Ouadây. Aussi les Ouadayens +tiennent ces esclaves à très-haut prix ; et les meilleurs que l’on +trouve à acheter au Dârfour sont ceux que les Ouadayens y conduisent et +y vendent. + +La dénomination de djénâkhérah, prise dans son application générale, +désigne une immense agglomération de populations dont personne que Dieu +ne sait le nombre, divisées en une quantité incroyable de tribus et de +sous-tribus, et dispersées sur une zone presque droite, dans les vastes +espaces qui forment le Soudan idolâtre, depuis le sud au delà du Sennâr +jusqu’au sud du Kechnah, dans le Soudan occidental. + +En ligne droite, de l’est à l’ouest, il y a, à partir de Sennâr jusqu’au +Kordofâl, un trajet de quinze ou seize jours ; d’Ibéïd, capitale du +Kordofâl, jusqu’à la capitale du Dârfour, Tendelty, il y a dix ou douze +jours ; ensuite de ce fâcher fôrien à Ouârah, il y a vingt jours de +marche à journées ordinaires, ou dix jours de marche forcée. Pour passer +de la capitale du Ouadây au Bâguirmeh, on continue à l’ouest ; puis, en +obliquant dans la direction du sud-ouest, on aboutit au Katakau, +province dépendante du Barnau, et située par delà la frontière sud-ouest +du Bâguirmeh. + +Pour traverser l’espace qui sépare le Ouadây du Bâguirmeh, il faut +environ cinq à six jours de route. + +Du Ouadây, c’est-à-dire de Ouârah au Barnau, il y a deux routes. La plus +courte est dans la direction de l’est à l’ouest, obliquant un peu au +nord, et conduit au Barnau en moins de vingt jours. La seconde est par +le Bâguirmeh, et conduit à un grand fleuve qu’il faut traverser pour +arriver au birny du Barnau. Cette route est longue, car elle va passer +par le birny principal du Katakau ; elle exige environ trente-cinq jours +de voyage. Enfin, pour aller du Barnau à l’Adiguiz, le trajet est +d’environ quinze journées de marche à l’ouest et en ligne droite. De +l’Adiguiz à l’Afnau il y a quatre ou cinq jours de désert. + +Les nombreuses tribus ou peuplades du Soudan idolâtre occupent, au midi, +les contrées en dehors des États du Soudan musulman. Ces peuplades se +distinguent par grandes familles générales qui ont chacune leur nom. +Ainsi, au delà du Sennâr, au sud, sont les Noûbah ; au delà du Kordofâl, +sont les Touroûdj ; au delà du Dârfour, les Fertyt ; au delà du Ouadây, +les Djénâkhérah ; au delà du Bâguirmeh et du Barnau, les Kirdy ou +Kirdâouy, et ainsi de suite. Ces diverses populations idolâtres sont +subdivisées en tribus, les tribus en groupes, les groupes en familles. + +Les Soudaniens musulmans, comparés aux populations idolâtres ou madjoûs, +ne paraissent guère que comme un anneau jeté au milieu d’un désert, +autrement comme une horde au milieu de populations nombreuses. On +s’étonnera peut-être de voir que les musulmans ont en quelque sorte la +haute main sur ces masses sauvages et les dominent. Ce fait s’explique +par l’esprit de corps et de confraternité qui unit les Soudaniens +musulmans. Les peuplades idolâtres, au contraire, divisées d’intérêts, +sans accord entre elles, ne s’entr’aident jamais. Bien plus, chaque +station est hostile aux stations qui l’avoisinent. Et quand l’ennemi +vient tomber sur un village, l’attaque, en enlève les femmes et les +enfants, le village voisin regarde d’un œil indifférent et ne cherche +point à conjurer l’orage. Aussi, dès que l’ennemi en a fini avec une +station, il va s’adresser à une autre et la traite comme la précédente, +sous les yeux des villages les plus rapprochés, qui demeurent encore +spectateurs tranquilles du malheur de leurs frères. Si ces idolâtres +savaient se réunir contre leurs agresseurs, aucun des États musulmans du +Soudan n’oserait aller les attaquer. + +En effet, les nombreuses tribus de ces madjoûs couvrent un espace de +plus de deux mois de marche à grandes journées, et d’au moins trois mois +de marche à journées ordinaires. Les expéditions fôriennes et +ouadayennes pour les chasses aux esclaves, parcourent assez souvent ces +contrées pendant six mois, à des distances de trois mois de marche ; +mais jamais les expéditions n’ont pénétré jusqu’à l’extrémité +méridionale de ces régions ; elles ne reviennent ordinairement qu’après +s’être enfoncées pendant trois mois dans les pays idolâtres. + +Le faguyh Médény, de Foûta, m’a raconté qu’une expédition fôrienne +s’avança très-loin dans le Dâr-Fertyt pour une chasse, et résolut de ne +revenir qu’après avoir atteint jusqu’aux limites sud du pays et en avoir +reconnu la fin. « Les Fôriens, me dit le faguyh Médény, s’enfoncèrent +dans le Fertyt pendant environ cinq mois, allant presque toujours droit +devant eux, dans la direction du sud. Toutes les expéditions revinrent, +celle-là seule ne reparut pas. On crut que quelque accident malheureux +l’avait détruite. Après cinq mois de marche, l’expédition arriva enfin +auprès d’une grande surface d’eau dont les deux bords étaient à distance +telle, que de l’un à l’autre on distinguait à peine les individus placés +sur la rive. + +« Les Fôriens aperçurent, sur le bord opposé, des hommes vêtus de +rouge ; mais ne trouvant ni barques ni autres moyens de transport, ils +ne purent traverser cette eau et tenter d’aller à la découverte du pays. +Quand ces sauvages remarquèrent la troupe fôrienne, ils prirent la fuite +et disparurent. + +« Je demandai des renseignements sur ces contrées lointaines à nombre +d’individus qui avaient été de cette expédition extraordinaire ; mais +nul ne sut me donner des éclaircissements qui me satisfissent. + +« Longtemps après, j’eus occasion de lier connaissance avec un vieillard +qui plusieurs fois avait fait des excursions dans le Fertyt. Je le +questionnai aussi sur la grande surface d’eau dont nous venons de +parler ; je lui demandai quelle était cette espèce d’hommes qu’on avait +aperçus sur les bords. Il me répondit qu’il avait lui-même pénétré +jusque dans ces contrées éloignées, sous le règne du sultan Omar, fils +d’Ahmed-Bekr et frère de Tyrâb (sultan du Dârfour) ; qu’il avait vu la +plaine d’eau que je lui citais et les peuplades qui en habitent les +rivages ; qu’il y avait dans l’expédition fôrienne dont il faisait +partie un individu de la presqu’île arabique, homme instruit et +expérimenté, et qu’il avait certifié que ces sauvages du Haut-Fertyt +avaient quelque chose de la physionomie des Indiens... Dieu sait la +vérité. » + +Les diverses tribus du Soudan idolâtre, bien que très-nombreuses, ont +toutes des signes artificiels particuliers qui les distinguent entre +elles. Chez les Bendeh, l’habitude est de se limer les dents, excepté +les molaires, et de leur donner la forme de mamelon. Les Kâra ont pour +signe les deux lèvres percées. Les Châla (ou Schâla) se pratiquent, tout +le long du pavillon de l’oreille, une rangée de trous qui se suivent en +ligne arquée (_Voy._ fig. 4), et dont chacun recevrait au moins une +plume à écrire. Les femmes des tribus des Châla se distinguent par des +milliers de taillades qu’elles se font pratiquer sur le ventre, et qui y +laissent une foule de petites hachures dessinant des anneaux, des +carrés, etc. ; ces dessins sont une sorte de parure, car les femmes ne +portent pour tout vêtement qu’un pagne très-léger et très-étroit. Les +Routou se percent la lèvre supérieure. Les Djénâkhérah, situés au delà +du sud du Bâguirmeh, se reconnaissent aux traces de trois rangs de +mouchetures pratiquées, de chaque côté de la face, sur les pommettes. +Les Choulouk, pour se distinguer, s’arrachent les dents incisives +supérieures. + +Les régions du Soudan idolâtre sont remarquables par la fertilité du sol +et la pureté de l’air. Les pluies y sont abondantes et prolongées, et il +est quelques contrées où elles ne s’interrompent guère que pendant deux +mois de l’année. + +On trouve dans ces terres méridionales plusieurs espèces de plantes +tuberculeuses nourricières. Il en est une variété particulière que les +indigènes appellent _oppo_. On fait cuire l’oppo sur les charbons +ardents, et alors il prend la couleur et le goût du jaune d’œuf durci +par la cuisson. + +L’abondance des pluies entretient dans ces latitudes des quantités +considérables d’arbres fruitiers et de haute futaie. + +Les peuples du Soudan idolâtre, si sauvages, si inhospitaliers, si +brutaux, relégués si loin de toutes populations un peu avancées dans les +arts industriels, déploient dans la fabrication de certains objets une +adresse vraiment merveilleuse, et leur donnent un fini qu’on dirait être +l’ouvrage d’habiles artisans européens. Ainsi, ils fabriquent, pour les +rois et les princes du Soudan, des tabourets ou siéges élégants, d’un +goût, d’un poli, d’une perfection de travail admirable, d’une précision +d’exécution étonnante. Ils fabriquent aussi, avec une habileté pour +ainsi dire anglaise, les couteaux-poignards qu’on porte appliqués contre +le bras, au-dessus du coude, et aussi des fers et des hampes de lances. +J’ai vu, chez les Fertyt, de leurs _findjân_ ou tuyaux de pipes en fer, +le travail en était d’une pureté et d’une beauté surprenante, on eût cru +voir un produit d’industrie européenne. Ces tuyaux ou tiges de pipes +sont en fer pur, et n’ont guère qu’un empan de longueur. La noix ou le +lulé de la pipe est en terre cuite, et est parée de fils ou de petits +rubans de fer. Les tiges sont courbées et serpentées comme certaines +pipes européennes, mais elles sont plus élégantes, plus gracieuses, et +elles ont un poli si net et si brillant, qu’elles semblent être de +l’argent le plus pur et le plus éclatant. Il en est de même des +bracelets et des _brassières_, qu’ils fabriquent également en fer. Les +brassières sont des bracelets qui se portent au-dessus du coude. + +Les Fertyt ne fabriquent aucune espèce de tissu, n’ayant pas besoin de +vêtements : ils vont complétement nus. Seulement les hommes se couvrent +les parties sexuelles avec un pagne étroit, appelé _djoukou_, long de +deux coudées au moins et large de moins d’un empan. Les femmes ne se +cachent absolument que le pénil, et cela avec de simples feuilles +d’arbres. Quand ces feuilles se sont desséchées, on les remplace par de +nouvelles feuilles fraîches. + +Parmi les Fertyt, la tribu des Djengueh est très-riche en bœufs. Ces +bœufs sont de petite taille et ont de longues cornes. Chaque individu +des Djengueh a son troupeau. Hommes et femmes, les Djengueh vont +entièrement nus, sans pagne ni feuilles qui leur couvrent les parties +sexuelles. Les Djengueh sont les plus intrépides des Fertyt, les plus +audacieux, les plus rapides à la course ; telle est la vigueur et la +souplesse de leurs jarrets, que nul ne peut les atteindre et que nul +n’échappe à leur poursuite. + +Ils dorment tous, hommes et femmes, couchés dans la cendre. Voici +comment les femmes, dans chaque famille, préparent les lits : + +Vers le soir, lorsqu’elles ont trait les vaches, recueilli le lait, et +qu’elles ont terminé leurs travaux domestiques, elles prennent un grand +panier et vont dans la campagne ramasser çà et là les bouses, qu’ensuite +elles amassent en plusieurs tas. Chaque femme rassemble sa récolte de +bouses devant sa hutte ; dès qu’elles sont sèches, la femme y met le feu +et les laisse brûler et se réduire en cendres. Quand les cendres sont +refroidies, et qu’à une heure ou deux après le soleil le mari désire se +coucher, sa femme vient avec un morceau de beurre, en frotte son mari du +haut en bas, et après cette onction le Djengueh se fourre dans son tas +de cendres. Il dort ainsi enfoui. Au matin, dès qu’il est sorti de son +lit, il se rend à la première flaque d’eau et se lave. Ce qu’il y a +d’incompréhensible dans cette habitude, c’est qu’étant ainsi enfoncés +dans la cendre, les Djengueh puissent respirer sans en attirer une masse +considérable dans les narines. Est-ce un résultat de l’habitude ? ou +bien n’introduisent-ils dans la cendre que le corps, et laissent-ils la +tête à l’air libre ? ou bien ont-ils quelque moyen particulier pour ne +pas aspirer la cendre ? + +Les Djengueh n’appliquent pas à leurs bœufs de marques distinctives qui +servent de signes de reconnaissance pour les propriétaires. Chacun, dans +les diverses localités, reconnaît les siens à la forme des cornes. Pour +chaque troupeau elles ont une direction particulière, qu’on leur fait +prendre dès qu’elles commencent à s’allonger. Ainsi, le maître de tel +troupeau a dirigé les cornes de ses bœufs perpendiculairement et en +ligne droite ; un autre les a fait dévier en avant, un autre en arrière, +un autre à droite et un autre à gauche ; un autre les a conduites de +manière qu’elles se sont réunies ou croisées ; un autre les a +contournées en forme ondulée, etc. Ce fait, entre beaucoup d’autres, m’a +été certifié par plusieurs individus qui, dans les chasses aux esclaves, +avaient pénétré chez les Djengueh. Je ne donne cette indication que sur +la foi des récits que j’ai entendus. J’ai vu des vaches djengueh dont +les cornes étaient courbées en forme de croissants ; mais cela n’a rien +d’absolument extraordinaire. Dieu sait mieux que nous ce qui en est. + +Les Fertyt constituent une immense population, composée d’une foule de +tribus. Ils n’ont aucune religion ; quand ils sont réduits en esclavage, +ils acceptent la religion de ceux dont ils sont devenus la propriété. + +En résumé, voici les noms des tribus du Soudan idolâtre que je connais : +les Noûbah, les Touroûdj, les Choulouk, les Madja_n_ah, les Djengueh, +les Châla, les Rau_n_a[143], les Sila, les Bi_n_a, les Routou, les Kâra, +les Goula, les Farâougueh, les Fangaroh ou Fongoroh, les Bendalah, les +Bâya comprenant deux tribus, les Bâya-Fâra et les Bâya-Kéreitcheh, les +Bendah distingués en deux tribus : les Bendah-Djoukou ou Joko, et les +Bendah-Yamyam, les Djénâkhérah, les Kirdy, les Dengo, les Koûka. + +Un an avant mon départ du Dârfour, une grande _ghazoua_ ou expédition +pour la chasse aux esclaves se mit en route, comme d’habitude, sous la +conduite d’un _roi_ ou _sultan de ghazoua_, autorisé par le sultan +fôrien, selon les formes voulues (_Voy._ chap. XIII, ci-après). Lorsque +l’expédition fut sur le point de franchir les limites du Dârfour et de +pénétrer sur les premières terres du Fertyt, des Arabes bédouins se +présentèrent au chef expéditionnaire et lui dirent qu’ils avaient +découvert une tribu considérable du Fertyt, tribu qu’aucune expédition +n’avait encore aperçue. Les bédouins vantèrent avec emphase la beauté +des individus. Le _roi_, enchanté de l’avis, prit aussitôt avec lui une +partie de l’expédition et s’achemina à la recherche de la tribu +nouvelle... Quelques jours après il revint avec sa troupe, tout +déconcerté, et ramenant quelques esclaves seulement. + +Je demandai quelques détails sur cette incursion à plusieurs Fôriens qui +l’avaient suivie. Ils me racontèrent que la tribu en question était une +peuplade de sauvages effrayants, une tribu d’anthropophages, mangeant +les gens tout vifs. « Comment le sais-tu ? répliquai-je. — Le voici. +Quand nous pénétrâmes sur leur territoire nous vîmes, du premier +village, se ruer sur nous une nuée de ces sauvages ayant tous à la main +des _kourbâdj_, longs au moins de trois ou quatre empans, courbés en +demi-cercle, à pointe effilée, et tranchants comme des rasoirs (_Voy._ +fig. 5). La troupe sauvage avait à sa suite une égale troupe de femmes, +portant chacune sur la tête une grande écuelle couverte et remplie d’une +bouillie très-épaisse. Dès que nous fûmes face à face avec ces sauvages, +chacun d’eux se précipita sur un de nous, lui planta la pointe du +kourbâdj dans l’épaule et lui ouvrit une large entaille. Alors le sang +coulait en abondance ; aussitôt la femme accourait auprès de son mari et +lui présentait l’écuelle. Il plongeait la main dans la bouillie, en +séparait avec les doigts une bonne bouchée, la trempait dans le sang qui +coulait et la mangeait. Puis il recommençait..... Ils nous tuèrent +quelques hommes, qu’ils dévorèrent immédiatement. Nous nous enfuîmes +tout épouvantés. — Comment appelle-t-on cette tribu ? Que Dieu la +confonde ! — Ce sont les Madja_n_ah. » + +Les tribus du Soudan méridional forment une multitude incalculable ; je +n’en ai vu que quelques-unes du Dâr-Fertyt. Toutes ces tribus si +multipliées occupent, comme déjà nous l’avons dit, tout l’espace qui, de +l’est à l’ouest, au delà du Soudan musulman, s’allonge du midi du Sennâr +jusqu’au Dâr-Mella ou empire des Foullân. + +Le Dâr-Mella est une vaste contrée habitée par la nombreuse population +des Foullân ou Félâta. Les Foullân étaient jadis considérés comme la +dernière et la plus méprisable des populations de la Nigritie. Dans tout +le Soudan on raconte qu’ils descendent en première origine d’un +caméléon, et par conséquent qu’ils n’ont pas de père humain[144]. La +femme qui fut leur souche primitive fut, dit-on, pendant son sommeil, +abordée et fécondée par un caméléon ; et de cet accouplement bizarre +naquit le premier individu, dont la lignée, en se multipliant, produisit +le peuple des Felâta ! + +Les Félâta, eux, prétendent être du sang de l’illustre Ammâr, fils +d’Yâcir, un des célèbres et vertueux compagnons de Mahomet. + +Pour moi, je pense qu’au Soudan on imagina la fable qui précède, dans +l’intention d’imprimer aux Foullân un stigmate de mépris ; mais, +aujourd’hui, ils passent pour être le peuple le plus avancé en +intelligence et en savoir-faire, par comparaison avec les autres +populations noires du centre de l’Afrique. + +Encore quelques mots sur le Soudan en général. Si l’on considère la +dénomination de Soudan (mot qui veut dire _les noirs_, pays des noirs, +Nigritie) comme une expression indiquant seulement la couleur des +peuples qui habitent cette partie de l’Afrique, et non comme une +expression appliquée simplement à certaines limites d’une +circonscription géographique, on comprendra dans cette dénomination +toute l’étendue de pays qui, du Sennâr et de l’Abyssinie inclusivement, +c’est-à-dire des rivages du golfe Arabique, se continue presque en ligne +droite jusqu’aux limites occidentales du Dâr-Tounbouktou et du Dâr- +Mella ; ce qui représente une zone occupée par plusieurs États ayant +tous des noms spéciaux. Mais ceux qui considèrent les diverses régions +de cette zone sous le rapport des avantages et des produits de chaque +région, et sous le rapport de la qualité des esclaves qu’en retire le +commerce, ceux-là ne donnent le nom de Soudan qu’à l’ensemble des États +qui depuis le Barnau exclusivement occupent toute la partie occidentale +de la Soudanie. + +Ainsi, lorsque les marchands voyageurs du Maghreb, les Ghadamsiens et +les Fezzanais disent qu’ils sont allés _au Soudan_, ils veulent +seulement indiquer par là qu’ils sont allés dans l’Afnau, le Noufeh et +le Tounbouktou. Ceux qui ont voyagé du côté du Barnau, du Ouadây, du +Dârfour, n’indiquent jamais ces directions par le mot _Soudan_ ; ils +disent simplement alors : « Nous sommes allés au Barnau, au Ouâday, au +Dârfour, » mais jamais : « Nous sommes allés au Soudan. » Tous les +marchands que j’ai questionnés sur cette distinction m’ont répondu que +le Barnau, le Ouadây, le Dârfour, etc., ne faisaient point partie du +Soudan ; que ces contrées offraient trop peu d’avantages et de +ressources _commerciales_ ; que les esclaves y étaient de qualité trop +inférieure pour qu’elles fussent comptées au nombre des États du +Soudan ; qu’en raison de cela, le véritable Soudan était l’ensemble des +pays compris surtout depuis l’Afnau inclusivement jusqu’à l’ouest. Cette +division est la seule adoptée dans le commerce. + +Après mon retour du Ouadây à Tunis, je me trouvai maintes fois avec des +marchands qui faisaient le commerce dans l’intérieur de l’Afrique ; et +lorsqu’il m’arrivait de dire : « Pendant mon séjour _au Soudan_, j’eus +occasion de voir ou de faire telle et telle chose, » on me reprenait +immédiatement : « Tu te trompes, me disait-on ; tu n’étais pas au +Soudan ; tu étais au Ouadây, au Dârfour. Le Soudan, c’est l’Afnau et les +autres contrées à l’ouest. » + +Chacun des États du Soudan, comme nous l’avons dit, a pour voisins plus +ou moins rapprochés, du côté du sud, des peuplades idolâtres ou +_mâdjoûs_, sans dogme religieux ni révélation. C’est chez ces peuplades +que les musulmans vont chasser aux esclaves. Celles qui habitent au delà +du Sennâr, au sud, sont comprises sous le nom collectif de Noûbah, et se +distinguent par des noms particuliers. Il en est de même pour les +peuplades confinées au delà des frontières méridionales des autres États +musulmans. + +Les idolâtres situés au delà du Kordofâl, au sud, portent le nom +collectif de Touroûdj ; ceux qui sont au delà du Dârfour portent le nom +de Fertyt proprement dit ; ceux qui sont au delà du Ouadây, celui de +Djénâkhérah ; ceux qui sont répandus au delà du Bâguirmeh et du Barnau +sont les Kirdy ou Kirdâouyens. + +Ces noms sont les seuls employés commercialement dans les différents +États que nous venons d’énumérer. Ainsi, lorsqu’on désigne un esclave +par la qualification de _Noûby_ (Nubien), ou par celle de _Terdjâouy_ +(Touroûdjien), ou par celle de Fertyt, ou par celle de _Djounkharâouy_ +(Djenâkhérien), ou par celle de _Kirdy_ ou _Kirdâouy_ (Kirdâouyen), on +comprend de suite que cet esclave est des contrées méridionales situées +au delà du Sennâr, du Kordofâl, du Dârfour, du Ouadây, du Bâguirmeh ou +du Barnau. + +J’ajouterai ici quelques mots sur l’état météorologique du Ouadây. + +Les vents, les orages, le tonnerre, la foudre, sont très-fréquents au +Dâr-Séleîh, à l’époque du _rouchâch_. La violence en est telle, surtout +pendant les premiers jours d’automne, qu’il est presque impossible d’en +décrire les effets. + +Pendant tout le temps que je suis resté au Ouadây, je n’ai presque +jamais vu la pluie arriver sans être précédée d’un grand vent qui +commence par rembrunir et obscurcir l’atmosphère. C’est ordinairement de +l’est que s’avancent ces orages ; et comme alors le vent passe sur des +gaûz ou plaines sablonneuses, il en balaye et enlève d’énormes +tourbillons de poussière qu’il transporte à des distances immenses. + +Lorsque les orages menacent, l’horizon au loin s’enveloppe d’un voile +rougeâtre ou noirâtre ; puis, à mesure que la tempête avance, le +tonnerre la suit en grondant, ou l’accompagne de roulements effrayants. +Dès que les habitants voient la tempête menacer, la peur s’empare d’eux +et ils courent se cacher. Les pâtres emmènent à la hâte leurs troupeaux +et s’enfuient du côté des villages ; ceux qui travaillent dans les +champs s’empressent aussi de fuir et d’atteindre le plus proche abri, ou +bien se précipitent à toutes jambes au village le moins éloigné. Les +voyageurs se retirent dans le premier abri qu’ils rencontrent, et y +attendent que le calme soit rétabli ; s’ils ne voient aucun lieu de +refuge, l’embarras ou le danger devient grave ; car, semblable à un +conquérant fier et terrible, marchant à la tête d’innombrables +guerriers, l’orage frappe et brise tout ce qu’il rencontre. + +Les tourbillons jettent et lancent partout un sable chargé de gravier, +et par leur véhémence renversent à terre celui qu’ils atteignent par +derrière ou par côté. Ceux que le tourbillon assaille de front ne +peuvent avancer, ni résister aux secousses qui les ébranlent. + +Ces ouragans épouvantables brisent, déracinent sur leur passage les +arbres isolés et trop faibles, enlèvent et emportent les huttes +vieillies, les zérybeh ou enclos trop anciens. A l’approche des +bourrasques, les animaux mêmes prennent la fuite. + +Dans les premiers temps qui suivirent mon arrivée au Dârfour, lorsque +j’apercevais de loin ces immenses tourbillons, je m’attendais à voir des +nuages orageux et de grandes averses, mais je fus bientôt désabusé. + +Ces masses poudreuses ne sont presque jamais charriées par les vents du +sud ou les vents de l’ouest ; souvent ce sont les effets de violents +coups de vent sans pluie ni tonnerre, et par cela même ils sont plus +redoutables et plus dangereux ; car la pluie apaise bientôt les vents +qui soulèvent la poussière et le sable, et ramène le calme et la +tranquillité dans l’air ; le moins qu’elle fasse est d’abattre toujours +la poussière qui trouble l’atmosphère. + +Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’ordinairement ces vents si +violents soufflent pendant un mois entier, tous les jours. C’est surtout +vers trois ou quatre heures après midi qu’ils s’élèvent et grondent ; le +plus souvent ils viennent sans pluie, dans les derniers jours de +l’automne. Quelquefois ils arrivent pendant la nuit, et il est rare +qu’alors ils n’apportent pas d’effrayantes averses avec le tonnerre et +la foudre. L’orage alors est encore plus terrible ; la foudre tombe plus +souvent ; fréquemment elle enflamme les huttes et brise les arbres ; ses +dévastations s’annoncent par d’épouvantables détonations, accompagnées +de longues traînées de feu qui descendent des nuages. + +Nombre de Ouadayens et de Fôriens m’ont assuré que plusieurs fois on +avait creusé la terre à l’endroit où s’était engloutie la foudre, et +qu’on y avait trouvé des matières ressemblant à des scories +ferrugineuses. Le tonnerre, dans les pays du Soudan que j’ai parcourus, +se fait toujours entendre avec un fracas et des roulements beaucoup plus +violents qu’en Égypte. J’ignore quelle est la raison physique de cette +différence. + +D’après tout ce que nous avons retracé jusqu’ici des mœurs et habitudes +des Fôriens, de leur manière de vivre, de leur nourriture, de la durée +de leur vie, de la constitution hygiénique des diverses contrées, de +leurs demeures, des maladies auxquelles ils sont le plus exposés, de +leurs médecins et de leur médecine, des animaux, quadrupèdes ou oiseaux, +qui se rencontrent dans le Dârfour, il est aisé de voir, par la +comparaison de ce pays avec le Ouadây, que les Ouadayens sont, à peu de +chose près, dans les mêmes conditions et les mêmes circonstances de vie +et de climat que les Fôriens. L’analogie qu’il y a entre les deux +peuples s’explique sans peine par leur voisinage ; chacun d’eux compose +ses habitudes et ses actes sur ceux de ses voisins. De plus, les deux +États, à leurs frontières les plus rapprochées, sont en quelque sorte +liés entre eux par une même peuplade, celle des Maçâlît. Les Maçâlît du +Dârfour sont dans une espèce de fraternité et de similitude de mœurs +avec les Maçâlît de l’est du Ouadây ; et dans les deux États, les uns et +les autres s’unissent entre eux par alliances conjugales. + +Tout ce que nous racontons des mœurs et coutumes des Fôriens, s’applique +ainsi en grande partie aux Ouadayens ; nous décrivons à leur place les +nuances par lesquelles les habitants des deux pays diffèrent. Nous ne +répéterons donc pas ici, pour les Ouadayens, ce que nous avons déjà dit +des Fôriens : ce serait alonger inutilement notre récit, ce serait +combattre sans ennemi. + + +[Note 143 : Nous avons déjà remarqué que l’_n_ en italique, dans un mot, +ne doit se rendre que par un son nasal produit sans mouvement de la +langue.] + +[Note 144 : _Voy._ note 33.] + + + + + =CHAPITRE IV.= + +Origine des conquêtes des Foullân ou Félâta. — Le réformateur Zâky. — +Ses premiers succès au Dâr-Mella, puis au Kechnah et au Noufeh. — +Coïncidence avec la réforme wahabite. — Avantages et aisance de Noufeh. +— Son commerce d’esclaves. — Anecdote. — Invasion de l’Afnau, de +l’Adiguiz, du Barnau. — Les Foullân vaincus et repoussés. — +Synchronisme. — Comparaison de la vie pacifique en Europe et en Orient. +— Analogies de caractère de certaines peuplades du Soudan avec des +populations européennes. + + +Les Félâta accusent tous les autres Soudaniens d’impiété et +d’inorthodoxie, et soutiennent que la force des armes doit contraindre +ces peuples à résipiscence. Ils prétendent que les autres Soudaniens ont +changé, adultéré les principes islamiques ; qu’ils ont violé les +prescriptions pénales de la loi en les commuant en rachats pour les +coupables, et par conséquent en un commerce illicite et proscrit par le +Saint Livre ; qu’ils ont sapé les bases de la religion, et ont dénaturé +les règles de l’islâm par des innovations illégales et criminelles +proclamées comme légitimes, par des habitudes honteuses, par l’adultère +et l’inceste, par l’usage des boissons fermentées, par la passion des +divertissements, des chants et des danses, par l’abandon des prières +journalières et obligées, par le laisser-aller à tous les penchants +déréglés, par le refus des dîmes pour les pauvres et les malheureux. Et +chacun de ces crimes et de ces hontes mérite d’éclatantes vengeances, et +appelle les armes d’une _guerre sainte_ dans tous les États du Soudan. + +Ces pensées fermentaient depuis des années dans l’esprit des Foullân et +électrisaient leur imagination, lorsque tout à coup s’éleva parmi eux un +homme révéré par sa piété et sa religion : c’était le faguyh Zâky[145]. +Il s’érigea en réformateur et proclama la guerre sainte. Une foule +nombreuse répondit à sa voix. Dès lors il envoya au roi de Mella, +capitale du royaume des Foullân, une lettre ainsi conçue : + + +« Le Serviteur de Dieu, le faguyh Zâky, au roi des Foullân. + +« Or, sache bien ceci : Dieu a posé des préceptes, et toi et les tiens +vous les transgressez ; il vous a imposé des devoirs, et vous les +oubliez ; il a établi des défenses, et vous les enfreignez. Et moi je te +défends de violer les préceptes de Dieu et de son Prophète. Je t’ordonne +de te conformer à la loi de Dieu, loi pure et sainte, d’abolir les +douanes et les droits de transport, de suivre exactement les règles +pénales révélées par le Coran. En un mot, toi et tes sujets, soumettez- +vous rigoureusement aux maximes de l’islamisme, faites pénitence ; car +désormais vous n’avez plus de musulman que le nom. Écoute ma parole, ou +je me lève contre toi, comme fit autrefois le juste Abou-Bekr contre +ceux qui refusaient les dîmes aumônières destinées aux pauvres et aux +nécessiteux. » + +Le roi de Mella reçoit cette lettre, la lit,... et transporté, agité +d’indignation et de colère : « Ce misérable, s’écrie-t-il, me menace +d’une révolte à main armée ! Il ose m’imputer de tels actes ! Il prétend +que nous ne sommes pas musulmans, et déjà il se prépare à se soulever +contre moi. Débarrassons-nous de cet audacieux. » + +Le roi rassembla une armée et l’expédia de suite contre Zâky, en +ordonnant au vizir qui la commandait de combattre à toute outrance les +révoltés et de n’en pas laisser un seul debout. « Si tu réussis, ajouta +le roi, à prendre vivant ce Zâky, garde-toi de le tuer ; envoie-le moi +garrotté. Nous verrons comment, en ma présence, il justifiera +l’insolence de sa lettre. Je lui ferai voir quelle est l’infamie de sa +conduite, et nous déciderons de son sort. » + +L’armée partit de Mella et marcha à la rencontre de Zâky. Le faguyh, +informé de l’approche des troupes : « Voilà, dit-il, ce que je +désirais. » Il réunit ses partisans et attend tranquillement l’armée +royale. Lorsqu’elle paraît, il fait monter ses gens à cheval. Quant à +lui, par esprit d’humilité, il monte sur un chameau, qui pour tout +harnachement n’avait sur le dos qu’une peau de mouton ; ensuite il +s’arme de son sabre. + +Zâky range sa troupe et lui adresse cette pieuse allocution : +« Rappelez-vous que le paradis est sous l’ombre des sabres[146]. Ces +malheureux viennent combattre pour une cause inique, impie. Nous les +avons, par nos conseils, rappelés au bien ; et pour récompense ils +viennent nous menacer de leurs armes. Mais Dieu a dit dans son saint +livre : « La demeure éternelle est pour ceux qui, restés humbles de +cœur, auront fui le mal sur la terre. Le bonheur de l’autre vie est pour +les hommes qui craignent Dieu. » Soutenez avec fermeté, avec courage, +l’attaque de vos ennemis, et comptez alors sur la victoire, sur le +succès. Car notre saint Prophète a dit : « Si une montagne même était +injuste et coupable envers une autre, la montagne coupable rentrerait en +terre. » + +Les paroles de Zâky enthousiasment ses partisans, et ils n’aspirent plus +qu’à la gloire du martyre. Ils s’avancent contre l’armée royale, +l’attaquent, et en un moment la mettent en pleine déroute. Ils +s’emparent de dépouilles considérables et d’un grand nombre de chevaux. + +Le vizir, trompé dans ses espérances et frustré dans ses calculs, revint +à Mella. Zâky marcha sur la ville et l’assiégea. Le roi lui-même fit une +sortie avec son armée et une troupe de courtisans ; il fut vaincu et +forcé à une fuite honteuse. Zâky entra dans la ville et fit mettre +immédiatement à mort plusieurs ulémas attachés au prince et un grand +nombre de courtisans. En même temps il envoya un détachement de ses gens +à la poursuite du roi fugitif ; le roi fut atteint, pris, ramené à +Mella, et tué par ordre de Zâky. + +Zâky organisa promptement le pays et leva des troupes. Il se choisit un +lieutenant ou vice-gouverneur, à qui il enjoignit, pour la direction et +l’administration des affaires, de demeurer scrupuleusement soumis au +texte de la loi, de n’exiger que les dîmes légales, de ne prendre pour +les impôts des terres que ce qui est réglé par la loi, et de déposer le +tout au trésor sacré. + +Ensuite Zâky partit avec l’armée et se dirigea sur le Dâr-Kechnah. +Lorsqu’on sut que l’armée de Zâky allait partir, l’appât du butin attira +à sa suite une foule d’individus, car Zâky distribuait aux soldats ce +que l’on prenait de troupeaux, de dépouilles, sans en rien réserver pour +lui. La distance de Mella à Kechnah est d’environ trente étapes. Zâky +franchit ce trajet sans aucun accident et parut tout à coup dans le Dâr- +Kechnah. + +Même en voyage, Zâky jeûnait tous les jours et passait à peine quelques +heures sans se purifier par de nouvelles ablutions. Quand il fut près de +la ville de Kechnah, le roi en sortit et vint à la rencontre de +l’ennemi. Ce roi avait eu connaissance de la révolution opérée dans le +Mella. Il se trouva bientôt avec toutes ses forces en face des Félâta. +Alors Zâky lui adressa un manifeste semblable à celui qu’il avait +expédié an prince de Mella. Le roi de Kechnah, irrité, déchira la +lettre, éclata en invectives contre les Foullân, et fit marcher de suite +son armée sur eux. Les Kechniens furent battus et leur roi fut tué. + +Le faguyh, vainqueur, entra à Kechnah et s’en proclama le maître. +Aussitôt il envoya ses troupes parcourir le pays, et tout ce que +possédait le roi devint la proie des Foullân. + +Zâky établit la justice la plus exacte et la plus sévère, et se fit +aimer de tous. Il menaça des peines les plus rigoureuses les moindres +transgressions commises contre les exigences de la loi et de la +religion. Au moyen de crieurs, il fit publier partout ces paroles : +« Lorsque le moëzzin annoncera la prière, quiconque ne se rendra pas +aussitôt à la mosquée pour prier, sera impitoyablement puni de mort. » +Zâky prohiba l’usage des boissons fermentées et abolit les droits de +péage et de douane. Après avoir employé un certain temps à régulariser +les habitudes du pays, il choisit un gouverneur et lui confia l’autorité +administrative. Ensuite, Zâky rassembla ses troupes et leur annonça ses +projets ultérieurs. « J’ai juré, leur dit-il, d’aller porter la guerre +contre tous ces rois et sultans du Soudan qui gouvernent par l’injustice +et l’impiété, de les traiter tous comme j’ai traité ces deux rois du +Mella et du Kechnah, d’installer l’équité partout où règne l’iniquité. » +Et il s’achemina du côté du Noufeh. + +Remarquons ici une coïncidence singulière : la guerre de rénovation +entreprise par le faguyh Zâky commença en même temps que le +protestantisme armé des Wahabites triomphait au Hedjâz[147]. Pendant que +le fougueux Félâta procédait à ses conquêtes religieuses, Sooûd, fils +d’Abd-el-Azyz le Wahabite, était sorti du Derryéh et marchait en armes +contre la Mekke et Médine, sous le prétexte que les Hidjâziens du +territoire sacré avaient abandonné les voies primitives pures de la loi +islamique, et consacré des pratiques nouvelles contraires à cette loi. +C’est d’après ces principes de puritanisme religieux que Sooûd +détruisit, à la Mekke et à Médine, les santons ou tombeaux des saints et +des compagnons du Prophète. Il institua un surveillant de police, chargé +de battre ceux qui, à la voix du moëzzin, ne se rendrait pas à la +mosquée pour la prière. Il proscrivit l’usage du tombac et du +tabac[148], défendit la lecture des prières du livre des _Délaïl-el- +Khayrât_ ou Guide religieux des œuvres dévotes, condamna les invocations +adressées aux saints et aux prophètes, et ne voulut d’autre invocation +que celle de Dieu. S’il entendait un individu mêler le nom du Prophète à +ses serments ou à ses protestations, quelles qu’elles fussent, il +faisait saisir et frapper le coupable à l’instant même, et lui disait +alors : « Reconnais ta faute et expie-la, polythéiste que tu es ! » + +Zâky suivit les mêmes errements de rigorisme. + +Lorsque les Foullân approchèrent de Noufeh, les habitants de cette ville +sortirent en armes avec leur roi et marchèrent contre l’ennemi. Ils +livrèrent bataille, et furent mis en pièces. Zâky entra triomphant dans +la ville de Noufeh. + +Cette place est une des plus remarquables du Soudan. Elle est connue +pour ses agréments, le caractère facile de ses habitants et le bien-être +dont ils jouissent. Les étrangers y sont accueillis avec bienveillance ; +quelques hommes d’instruction y ont fixé leur séjour. Le bas prix des +denrées y rend la vie douce et commode. La population y paraît riche et +aisée ; la plus grande partie des habitants sont des marchands qui, à +certaines époques, vont, pour leurs spéculations commerciales, à +Tounbouctou, à Kechnah et autres grands bazars du Soudan, dont ils +rapportent des marchandises et surtout des esclaves. + +Le Dâr-Noufeh est presque vis-à-vis des États du Maroc ; ces deux +contrées ont entre elles un commerce assez actif. + +La ville de Noufeh, comme je l’ai déjà dit tout à l’heure, renferme une +foule de marchands très-riches, dont la plupart font un immense commerce +d’esclaves : l’anecdote que voici en est une preuve. + +Un marchand de Maroc, qui voulait montrer combien grande était sa +fortune, vint à Noufeh avec au moins un millier d’esclaves et plus de +cinq cents chameaux. A son arrivée, les marchands résidants +s’empressèrent de lui rendre visite et le félicitèrent de son heureux +voyage. Le Marocain, ignorant leur état de fortune, les reçut avec +fierté. Le chef des marchands de Noufeh fut blessé de ces airs +d’importance ; mais il concentra et dissimula son mécontentement, et +résolut d’humilier un peu l’orgueil du Marocain. Il envoya plusieurs +individus lui demander quelles marchandises il avait à vendre. « J’ai à +vendre, dit le nouveau venu, ce troupeau d’esclaves ; mais je vends tout +en bloc, esclaves, chameaux, cordes, sacs de hardes, ustensiles de +voyage, etc., et je ne veux traiter qu’avec un seul acquéreur. Celui de +vous qui est en mesure d’acheter d’un coup ma caravane entière, n’a qu’à +venir me parler quand il voudra. — Très-bien ! sois tranquille ; repose- +toi des fatigues de la route ; tu trouveras sans peine un acheteur tel +que tu le désires. » + +Deux ou trois jours après, notre Marocain sut qu’il y avait dans Noufeh +un individu dont personne ne connaissait toute la richesse. Cet +individu, le chef des marchands de la ville, était du nombre de ceux qui +avaient rendu visite au Marocain, et qui avaient été reçus assez +froidement. + +Le quatrième jour, le chef-marchand en question appela un de ses +esclaves-commis les plus inférieurs et des moins riches[149], nommé +Saïd, et lui dit : « Va trouver le Marocain, et achète toute sa +caravane, esclaves, ustensiles, chameaux, sans en rien excepter. » Or, +au Dâr-Noufeh, on a pour monnaie courante de petits coquillages[150]. + +Saïd endossa ce qu’il avait de mieux en vêtements, et se rendit chez le +Marocain. Celui-ci le reçut avec politesse, croyant avoir affaire avec +le chef même des marchands de la ville. Après un moment d’entrevue, Saïd +dit à son homme : « Je désirerais voir ce que tu as amené d’esclaves. Si +tu es dans l’intention de les vendre, je les achète ; car j’ai à faire +de nombreux envois dans différentes directions. J’ai ouï dire que tu +veux vendre le tout en masse ; cela me convient parfaitement, et +m’épargnera la peine de réaliser par fractions le nombre d’esclaves dont +j’ai besoin. » + +L’étranger satisfait au désir de Saïd, et lui montre ce qu’il a de +meilleur en esclaves. « Laisse, dit Saïd, ce que tu as de meilleur et ce +que tu as de pire ; amène-moi seulement tes esclaves de qualité moyenne. +Nous en discuterons et fixerons le prix, qui sera aussi le prix du +reste, bons et mauvais. » Cette proposition est agréée. Les esclaves de +moyenne qualité, hommes et femmes, sont rassemblés devant Saïd, et le +marché est conclu à six mille coquilles par tête. Le prix des chameaux, +des hardes, des ustensiles de voyage, en un mot tout le matériel de la +caravane, est également arrêté et convenu. Le marchand ne garda qu’une +femme esclave dont il avait un enfant. On se frappa en main en signe de +conclusion d’achat. Saïd fit emmener les esclaves et toute la caravane, +et dit au Marocain de venir le trouver trois jours après, pour recevoir +le payement. + +Au jour indiqué, le Marocain s’habille de son mieux et se rend chez le +chef des marchands de Noufeh, s’imaginant avoir traité avec lui. Il +arrive et voit une demeure qui annonce la fortune et l’aisance ; une +foule considérable s’agite, se presse de tous côtés, et le chef de la +maison, assis dans un endroit séparé, semblait être un roi gouvernant +tout ce mouvement, toute cette multitude qui entrait et sortait. + +Le Marocain aborde et salue le marchand. Le Nouféen le salue à son +tour ; puis, affectant de discuter de graves affaires de commerce avec +ceux qui l’entourent, il paraît d’abord fort peu disposé à s’occuper du +voyageur marocain. Il termine tranquillement la plupart des questions +qu’il a entamées, et s’adressant enfin à l’étranger : « Quel est, lui +dit-il, le motif qui t’amène ? — Je viens chercher le prix de mes +esclaves. — Quels esclaves ? — Ceux que je t’ai vendus il y a trois +jours. — Mon cher, tu te trompes. J’ai telles et telles qualités et +espèces d’esclaves ; depuis une année je n’en ai pas acheté un seul. +Cependant il m’en reste un certain nombre ; si tu désires en acheter, +j’en ai encore à peu près dix mille à vendre. — Mais n’est-ce pas toi, +reprit le Marocain tout étonné, qui es le chef des commerçants de la +ville ? — C’est moi-même. — Y a-t-il donc ici d’autres commerçants que +toi qui puisse acheter d’un coup mille esclaves, avec tout l’attirail de +la caravane qui les a amenés ? — Certainement. Et moi-même j’ai une +trentaine de mes esclaves-commis qui font aussi le commerce, et dont le +moins riche peut facilement avoir acheté tes mille esclaves et au delà. +Au surplus, attends un moment ; nous allons nous en informer. Je vais +appeler mes commis, et de suite nous saurons qui d’entre eux a négocié +avec toi. » + +Le Marocain était stupéfait. Un esclave entre, s’empresse de baiser les +mains du Nouféen, et lui raconte qu’il vient d’acheter tant d’esclaves +et tant d’or, de recevoir tant de milliers de coquillages, et qu’il +prépare un envoi de tel nombre d’esclaves. Le Marocain, ébahi, ne savait +plus que penser et que dire. + +Quand le commis eut fini de parler, son maître lui dit : « Est-ce toi +qui as acheté avant-hier, ou il y a trois jours, une caravane de cet +étranger ? — Mon Dieu non ! Que ferais-je d’esclaves ? J’en ai encore un +nombre considérable. — Alors vas appeler tous tes camarades ; je veux +savoir qui d’entre eux a acheté les esclaves de ce marchand. Il faut les +lui payer de suite. C’est un devoir d’expédier promptement les affaires +des étrangers. » + +Un moment après entrent plusieurs commis-esclaves, qui rendent compte de +ce qu’ils ont acheté et vendu. Leur maître leur demande qui d’entre eux +a fait l’acquisition des esclaves du Marocain. « Je n’ai rien acheté de +cet homme, répond chacun d’eux. » Le temps se prolongeait ; le marchand +vendeur s’inquiétait ; il pensa un instant avoir perdu sa caravane. + +« Mais enfin, dit le patron à ses commis, cherchez quel est l’acquéreur. +— Ce doit être, reprend l’un d’eux, ce doit être Saïd. J’ai appris qu’il +a acheté une caravane entière. — Que Dieu le confonde ! Il ne fait +jamais que de ces sottises-là. Qu’on l’appelle. » + +Quelques minutes après Saïd entre. « Est-ce toi, lui demande son maître, +qui as acheté les esclaves de cet étranger ? — Oui, c’est moi. Qui te +l’a dit ? — Ce marchand ; et il en réclame le prix. — Et quoi ! dit Saïd +au Marocain, que signifie cette conduite de ta part ? Pourquoi cette +démarche inconvenante ? Pourquoi te plaindre de moi à mon maître ? Suis- +je donc en défaut ? T’ai-je manqué de parole ? Es-tu venu chez moi me +demander le prix de ta caravane, et te l’ai-je refusé ? Lève-toi, et +viens recevoir tes coquilles. » + +Le Marocain, surpris de ces reproches humiliants, se lève, suit Saïd, et +arrive avec lui dans une vaste maison, où il voit une foule considérable +d’esclaves et tout l’étalage d’un grand commerce. Saïd ouvre son +comptoir, et de suite se met à compter la somme convenue pour les +esclaves, les chameaux, les cordes, les hardes, les ustensiles, tout ce +qui composait la caravane. Le Marocain prend ses coquilles et se dispose +à se retirer. Alors : « Que Dieu et son Prophète, dit Saïd, me +préservent de jamais rien acheter de tes pareils ! Me croyais-tu donc +insolvable pour m’humilier comme tu l’as fait devant mon maître, pour +aller te plaindre à lui ? J’ai acheté bien d’autres caravanes que la +tienne, et de bien autrement nombreuses, sans que mon maître en ait rien +su. » + +Le Marocain avait singulièrement rabattu de sa fierté et de l’opinion +qu’il avait de son importance commerciale. Il eut la preuve que sa +fortune n’était pas à comparer à celle des commerçants de Noufeh. Il +résolut de quitter aussitôt le pays ; et en effet il se disposa de suite +à partir. Quelques jours après il avait disparu. + +J’ai connu un Fezzanais qui était allé à Noufeh et y avait séjourné +quarante jours. Il m’assura qu’il n’avait jamais vu de pays plus +agréable et plus riche, une population plus aisée et plus hospitalière ; +tout y est en abondance et à bas prix. Ce Fezzanais ne parlait de Noufeh +qu’avec amour et enthousiasme : « Quand j’en sortis pour retourner au +Fezzân, me disait-il, je restai en route plus de six semaines. Pendant +le trajet je ne rêvai que de Noufeh ; mon cœur et ma pensée y étaient +sans cesse. » + +Revenons à nos Foullân. + +Zâky s’était facilement rendu maître du Noufeh. Frappé de la beauté et +de la richesse du pays, du bien-être des habitants, il s’y fit faire une +demeure pour y établir le siége de son gouvernement[151], et par là il +choisit le Noufeh pour la province capitale de ses États. Après une +excursion, après un voyage, il revenait toujours se délasser au Noufeh. + +Il y resta une année entière, après sa conquête, pour laisser reposer +ses troupes. Pendant ce temps, il organisa l’administration des +affaires, en fixa la marche, leva les impôts et distribua les aumônes et +les secours aux pauvres et aux nécessiteux, conformément aux +prescriptions de l’islamisme. + +Enfin il se dirigea sur Afnau, capitale de l’Afnau. Cette ville est +renommée dans le monde musulman pour la beauté et les qualités des +esclaves. + +L’Afnau est une province assez vaste. Zâky y porta la guerre et le +soumit aussi rapidement que le Noufeh et le Kechnah. De là il marcha sur +l’Adiguiz et s’en empara. Ensuite il se dirigea sur le Barnau, y entra, +s’en rendit maître et en chassa le sultan, qui se réfugia alors au +Kânum, chez le faguyh Mohammed-Emyn-el-Kânumy, roi ou élifa du Kânum. Le +faguyh Émyn reçut le sultan avec les égards dus à un souverain, et +fournit aux soldats qui avaient suivi le prince tout ce qui leur était +nécessaire. + +Mohammed-Émyn s’empressa de lever des troupes, d’attirer à lui le plus +d’hommes qu’il lui fut possible, soit par promesses ou par présents, +soit par l’influence de sa parole. Il publia partout qu’il avait résolu +de délivrer le pays de la présence des Foullân ; il prêcha la ligue +sainte, anima la masse de la population à la guerre contre ces Félâta, +contre ce Zâky dont la coupable audace versait le sang de purs +musulmans. « C’est par la guerre, disait Émyn, qu’il nous faut répondre +aux injustes imputations des Foullân. Ils nous accusent de violer les +principes de la religion et de leur substituer des lois que l’islamisme +désapprouve ; mais ce ne sont là que de vains prétextes inventés par +Zâky pour donner à son ambition une couleur religieuse ; il n’a d’autre +vue que de nous soumettre à son autorité et d’étendre sa puissance. » + +Émyn-el-Kânumy employa une année entière à travailler les esprits et à +se préparer à la guerre. Lorsqu’il crut avoir des forces suffisantes, il +se disposa à se mettre en campagne. Par ses ordres, des prières furent +faites dans toute l’armée ; on invoqua la miséricorde et le secours de +Dieu, on s’humilia devant le Seigneur unique, le Seigneur des +batailles ; on lui demanda la grâce de triompher d’un ennemi impie qui +voulait tout détruire. + +Émyn ordonna le départ..., et emmena le sultan avec l’armée. Il marcha +droit sur le birny du Barnau. Lorsqu’il n’en était plus qu’à quelque +distance, il aperçut l’armée des Foullân s’avancer contre lui. Il en +vint aux mains ; les deux partis étaient nombreux, la mêlée fut +sanglante. Cette fois, les Foullân furent battus, taillés en pièces, et +laissèrent la plaine couverte de leurs morts. Ce qui put échapper au +carnage s’enfuit avec Zâky. + +Après cette victoire éclatante remportée par l’habileté et le courage du +faguyh El Kânumy, le sultan du Barnau rentra triomphant au birny. Le +lendemain de cette mémorable journée, on n’aperçut plus un seul +Foullân ; il n’en restait de vestiges que leurs demeures de la veille. + +Le sultan éleva de suite le faguyh El-Kânumy au rang de premier vizir, +et lui concéda une autorité discrétionnaire sur tous les gâïd et les +grands officiers de l’État. Grâce aux soins et à la fermeté d’Émyn, +l’honneur du sultan et du pays fut vengé. + +La journée du birny fut le commencement des revers qui poursuivirent +ensuite les Félâta. Jusqu’alors tous les princes du Soudan avaient +tremblé à leur nom seul ; l’épouvante devançait partout les armes de ces +terribles novateurs. Mais du jour où ils furent battus par le Kânumy, la +hardiesse et la confiance ranimèrent les esprits. + +L’invasion du Barnau par Zâky eut lieu, je crois, vers 1220 de l’hégire. +Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que la déroute des Foullân +et leur expulsion du Barnau coïncident pour ainsi dire avec les premiers +revers des Wahabites, ce qui eut lieu quatre ou cinq ans après l’époque +où les Français évacuèrent définitivement l’Égypte. + +Tous ces bouleversements qui frappèrent le Soudan central depuis Noufeh +et Kechnah jusqu’au Barnau, sont, comme je l’ai déjà indiqué, des +conséquences plus ou moins immédiates de la vie sédentaire et tranquille +des habitants de ces contrées. Le célèbre Ibn-Khaldoûn, ainsi qu’on l’a +dit, a traité en termes généraux cette question sociale dans sa Grande +Histoire. Il montre que lorsque l’habitude d’une existence pacifique, le +goût du luxe domestique, l’entraînement des plaisirs de la table et des +voluptés sensuelles sont entrés depuis longtemps dans les mœurs d’un +peuple, les hommes redoutent la guerre et deviennent avares de leur vie. +Ils craignent de perdre les jouissances dont ils se sont fait un besoin, +et ils acceptent facilement la honte d’une défaite. La gloire d’une +victoire, même productive, est pour eux sans attrait. + +Mais, dira-t-on, le bien-être et les douceurs de la vie, chez les +populations non scénites, n’entraînent pas nécessairement cette +dégradation dans les penchants et dans le caractère. Ainsi, les nations +européennes, malgré leur aisance et leur luxe, n’ont pas moins agrandi +leurs possessions, imposé à leurs ennemis, accru ce qu’elles avaient de +puissance, abattu et foulé aux pieds des nations rivales. Si le luxe et +le calme des sociétés enfantaient nécessairement des résultats +semblables à ceux que nous avons signalés pour le Soudan central, la +plupart des États européens seraient depuis bien longtemps démembrés, +leurs richesses seraient anéanties, leurs populations expatriées ou +épuisées ; car là les jouissances sociales sont arrivées au dernier +degré de raffinement, et se sont multipliées à l’infini. + +A cela je répondrai : Les inventions et les raffinements du luxe et de +l’industrie, en Europe, sont des faits que personne ne conteste, mais +ils n’offrent rien ou presque rien de semblable à ce que nous voyons +dans la société musulmane. Dans l’Islamie, les peuples ne portent guère +leurs raffinements que dans les plaisirs de la table, dans les rapports +des sexes, l’arrangement de leurs demeures, leur ameublement, les +chevaux de haut prix, l’amour des chants et des fêtes domestiques ; mais +les sciences abstraites, mais les sciences positives, mais toutes les +connaissances qui caractérisent l’homme et composent le domaine propre +de l’intelligence, les applications des mathématiques aux arts et à la +guerre, la physique, la chimie, la médecine, l’histoire naturelle, la +botanique, les études expérimentales, sont autant de points sur lesquels +le musulman reste profondément ignorant. Les études du musulman, +lorsqu’il en fait, n’embrassent guère que la jurisprudence religieuse et +civile selon le rite qu’il a adopté. Il ajoute à cela quelques notions +théologiques sur l’unité de Dieu, quelques éléments de grammaire +analytique ; voilà ce qui compose aujourd’hui la science des ulémas, de +ce qu’on appelle les savants de l’islamisme. + +Aux yeux des ulémas mêmes, celui qui a abordé le domaine de quelques- +unes des sciences humaines que je viens de nommer, est un extravagant, +un _philosophe_[152], un homme écarté de la voie de la religion. Ils ont +poussé l’injustice et l’aveuglement à un tel point que plusieurs d’entre +eux réprouvent et condamnent même l’étude de la logique, des principes +qu’elle fournit pour composer et asseoir les démonstrations et pour en +assurer la puissance dans les discussions, enfin pour déduire des +conclusions saines et justes des différentes formes de raisonnement. + +Deux motifs excusent jusqu’à un certain point la manière de voir des +ulémas. D’abord, ils n’ont jamais eu ni l’habitude ni l’exemple de ces +études ; leurs prédécesseurs ne s’y sont point appliqués, et n’ont pu +dès lors en faire naître chez eux l’amour ou le goût. Ensuite, +accoutumés qu’ils sont à une vie désœuvrée, le travail qu’exigent les +études européennes troublerait la sérénité de leur repos, fatiguerait +leurs cerveaux endormis. Outre cela, les hauts personnages du +gouvernement ne comprennent pas l’importance de ces études, et par suite +la nécessité de les encourager ; et, comme dit le proverbe : Religion +des grands, religion du peuple. + +En résumé, il y a une différence immense entre cette vie qu’animent les +travaux intellectuels purement humains, qui enfantent et nourrissent le +patriotisme, inspirent l’amour de la gloire militaire, excitent les +sentiments d’honneur et d’illustration personnelle, et cette vie +pacifique et monotone des peuples de l’Orient, que remplissent presque +uniquement les jouissances sensuelles et qu’accompagne une ignorance +profonde. Ici, en Orient, l’homme semble être l’animal qui broute quand +il a faim, se couche quand il est repu, s’accouple quand il s’échauffe. +Des arts, il ne connaît que les plus grossiers ; il se livre à la +culture des terres et au négoce, et cela encore sans aucune idée de +perfectionnement. + +En Europe, au contraire, les études scientifiques, en faisant découvrir +à l’homme les lois du monde extérieur et les ressources que la nature +offre au génie humain, le conduisent aux découvertes de l’industrie, aux +merveilles et à la perfection des arts. Tout ce que produit l’Europe, +appareils de guerre, armes, meubles, ornements, tissus, parures, tout +porte le cachet de la précision. En ce qui regarde particulièrement la +santé, les nations de l’Occident recherchent et expérimentent sans cesse +les compositions médicales qu’il faut opposer aux maladies, examinent +les matières vénéneuses et leurs antidotes ; la mécanique s’efforce de +ménager les fatigues et les forces de l’homme, et, grâce à ses +inventions, dix individus transportent des masses que cent individus +d’entre nous ne sauraient seulement remuer. + +Mais il me semble entendre une foule de voix s’écrier que l’Europe est +composée d’infidèles ; que pour nous, musulmans, aimer des infidèles est +une affaire de conscience, une tendance à l’impiété, et presque un acte +coupable. — Cela est vrai abstractivement, et je passerais condamnation +si mon estime pour les Européens était inspirée par un sentiment +religieux, au lieu d’être le résultat de mon admiration pour des œuvres +d’arts et de sciences qui chez nous sont encore à l’état d’enfance. Ce +que j’accorderai, c’est que cette estime, cette affection en moi +tiennent à des faits accidentels ou circonstanciels, et nullement à des +sentiments de fraternité. Et je demande à Dieu de me préserver de la +moindre tendance qui pourrait porter atteinte à la pureté de ma foi +religieuse. + +Je sais que mes frères musulmans peuvent me dire : « Il nous serait aisé +de nous former aux arts et aux industries de l’Europe, soit en nous +transportant au milieu des peuples européens, soit en appelant ici et +rétribuant à grands frais quelques-uns de leurs hommes les plus habiles. +Mais comment nous appliquer à tant de travaux, avec les cinq prières +journalières que notre Loi sainte nous impose ? Une fois que nous +serions plongés dans ces études et ces travaux, nous serions détournés +de nos prières, de ces devoirs imprescriptibles sur lesquels nous serons +sévèrement examinés, et dont l’oubli sera rigoureusement puni de Dieu. + +Je n’admets point que les études, les arts, les travaux dont nous +voulons parler, soient des causes qui détournent de la prière ou fassent +oublier les devoirs de dévotion. Celui dont la piété est sincère quitte +sans peine, pour un moment, le travail qui l’occupe, et s’acquitte aux +heures fixées des actes religieux auxquels il est obligé. Mais celui que +la piété n’inspire et ne dirige pas, qu’il soit désœuvré ou qu’il +travaille, laisse passer sans s’en inquiéter les heures de la prière, il +les oublie, et oublie ainsi les actes religieux commandés par les +devoirs les plus impérieux. + +Mais revenons à notre sujet, à notre récit premier. + +Le souverain Créateur diversifie à son gré les caractères et les natures +des peuples. Il dispense à qui il veut le courage ou la lâcheté, la +piété ou l’irréligion, l’intelligence ou l’incapacité, la générosité ou +l’avarice, mais à des nuances et à des degrés différents, entre les +limites extrêmes du plus ou du moins, du oui et du non. C’est aussi le +Dieu tout-puissant qui a établi les analogies des caractères entre les +nations, analogies qui rapprochent en quelque sorte les populations les +plus éloignées. + +Ainsi, les Fôriens se rapprochent des Turks par le caractère, comme par +une foule de mots de leur langue, par l’ostentation de courage dont ils +masquent leur pusillanimité, par leur orgueil ou leur souplesse à +s’humilier, par leur amour de l’oisiveté, par leur morgue, par leur goût +pour l’apparat, par leur empressement à se venger toujours d’un ennemi +aussitôt qu’ils le peuvent. Comme les Turks, les Fôriens négligent les +choses importantes et s’attachent de préférence aux choses de médiocre +ou de nul intérêt. Mais ce qui caractérise essentiellement les Fôriens, +et surtout les Fôriens indigènes ou _primitifs_, tels que ceux des monts +Marrah, c’est une avarice au delà de toute expression. La générosité, +l’hospitalité large et libérale est reléguée chez les grands et chez les +rois du Dârfour ; mais ceux-là sont presque tous d’origine ou de sang +arabe. + +Les Fôriens manquent de vivacité dans l’esprit et dans l’intelligence, +d’activité et de promptitude dans l’action. C’est encore là un trait qui +rapproche ces hommes noirs, habitants de contrées âpres et ingrates, des +Turks ou blancs, habitants de contrées plus douces et plus heureuses. + +L’humeur des Ouadayens a une sorte d’analogie avec le caractère +français ; on trouve un point de ressemblance entre eux jusque dans +l’institution des quarantaines. Mais les Ouadayens, au lieu d’avoir la +parcimonie serrée et avare des Français, ont la générosité hospitalière +des Arabes. Les conseils du souverain ouadayen offrent une certaine +analogie avec les assemblées gouvernementales en France. Les kamkolak, +qui ne sont pour ainsi dire que des Ouadayens d’ordre inférieur, sont +conseillers du sultan ; dans le cas où le sultan récuserait leurs +décisions et s’opposerait à l’exécution de leurs jugements, il courrait +le risque de les voir se révolter contre lui : c’est là un trait de +mœurs françaises. + +Les Bâguirmiens et les gens du Katakau rappellent le type italien jusque +dans la mollesse de leur langage et par le manque habituel d’énergie +dans le caractère. + +Les Birguid, les Tâmiens, les Zaghâouah et les Mydaûb, ont la perfidie +et la traîtrise des Grecs. Comme eux aussi ils sont bas et rampants, +lorsqu’en guerre, par exemple, ils tombent entre les mains de leurs +ennemis. + +Les Foullân ou Félâta participent de la nature des Russes, par la +passion des envahissements et des conquêtes, par le soin qu’ils prennent +d’avoir de nombreuses armées toujours disponibles. Sous le rapport +religieux, les Foullân ont le fanatisme espagnol ; pour une seule prière +manquée, ils condamneraient un homme à mort. + +Les Barnâouyens approchent du caractère anglais par leur fierté un peu +brutale, par leur goût pour le luxe et l’apparat, par leur insatiable +avidité ; mais ils sont lâches et poltrons. + +Chez les Dâdjo et les Bygo on retrouve la nature des fellâh ou paysans +d’Égypte ; même paresse, même malpropreté sur eux, même saleté dans tout +ce qui les entoure. Ils supportent, sans mot dire, de la part de leurs +supérieurs, les plus rudes vexations, les corvées les plus pénibles. Ils +se laissent enlever leurs enfants, garçons ou filles, pour servir aux +travaux commandés par les chefs, sans songer à se soustraire par aucun +moyen à d’injustes caprices, sans penser à s’affranchir d’une odieuse +servitude. + +Cette résignation est encore plus grande chez les Berty et les Maçâlît, +bien que ces deux peuplades soient plus riches, plus nombreuses, plus +peuplées que les Dâdjo et les Bygo. Les Berty et les Maçâlît +s’épouvantent au moindre cliquetis d’armes. A l’aspect de quelques +hommes armés, ils tremblent comme les brebis à la vue du loup. Les Berty +surtout sont d’une poltronnerie inimaginable ; un seul Fôrien, le bâton +à la main, fait marcher devant lui deux cents Berty comme un troupeau de +moutons. + +Gloire soit à l’Être suprême, dont la sagesse a tout établi dans le +monde. Nul n’a le droit de lui demander raison de ses œuvres : c’est lui +qui nous demandera compte des nôtres. + +Maintenant, comme dans le courant de ce Voyage nous avons parlé souvent +des coutumes et habitudes du Soudan, et que parfois nous avons indiqué +qu’il y avait chez les Soudaniens certaines peines particulières, je +crois convenable de dire ce que leurs genres de punitions ont de spécial +et de plus saillant. + + +[Note 145 : Il est connu en Europe sous le nom de _Damfodio_ ; mais ce +n’est là qu’un nom patronymique, et il signifie _fils de Fôdy_. Cette +indication m’a été donnée au Caire par un Barnâouyen.] + +[Note 146 : C’est-à-dire : Qui combat et meurt bravement pour Dieu va +droit en paradis.] + +[Note 147 : Les Wahabites, sous la conduite de Mohammed-Ibn-Sooûd, +s’emparèrent de la Mecque en 1217 de l’hégire, 1802 ère chrétienne.] + +[Note 148 : Le tombac est une variété de tabac qui se fume dans le +_narguîleh_, appareil disposé de manière que la fumée n’arrive à la +bouche qu’après avoir traversé une certaine quantité d’eau, et s’être +ainsi adoucie.] + +[Note 149 : _Voy._ note 34.] + +[Note 150 : Dans le Soudan central, et surtout dans le Tounbouktou, +l’Afnau, l’Adiguiz, le Kechnah, le Noufeh, le Mella, les petits +coquillages appelés par les Arabes _ouéda, ouda_, par les noirs _kori, +kouri, kourdi_, et par les Touârik _timékla_, servent de monnaie +courante. 2,500 kori valent environ 12 francs ; 500 kori valent donc à +peu près 2 francs 50 centimes, et le kori vaut à peu près un demi- +centime.] + +[Note 151 : _Voy._ note 35.] + +[Note 152 : _Voy._ note 36.] + + + + + =CHAPITRE V.= + +Des moyens de répression. — Prescriptions du Coran. — Peines indiquées +par les lois civiles. — Décollation ; dilaniation ; déchiquètement +(couper en longues lignes) ; pendaison ; empalement. — Supplice du +_châmyât_. Anecdote. — Supplice du feu. — Enterrer vif. — Écrasement ou +broyement. — Tonne à clous. — Noyade. — Étranglement ; empoisonnement ; +mort lente ; mort par armes à feu ; par les coups. — Peines au Dârfour. +— Travail des prisonniers ; manière de les éveiller. — Entraves +perpétuelles. — Casse-pastèque. — Écartement. — Étrivières. — Détention +particulière. — Entrave dite _scorpion_. — La ligne-prison. — Autres +punitions. + + +La vérité suprême, le Dieu dont la puissance est infinie, dont la parole +est imprescriptible, est le Dieu qui veut les hommages de ses créatures, +le Dieu qui aime ceux qui l’aiment, qui verse sur eux les trésors de sa +bonté et placera aux plus brillants degrés du paradis ceux qui +travaillent au bien de leurs frères. Dieu est jaloux des adorations des +hommes ; il a réprouvé l’injustice et les œuvres de mal ; c’est lui qui +nous a envoyé des cieux son saint Coran et nous a ordonné d’en observer +les préceptes sacrés ; c’est lui qui a fixé les limites de nos œuvres, +qui nous a défendu de les franchir, et qui a prononcé les peines à +infliger à ceux qui oseraient transgresser sa loi. Mais l’homme n’obéit +guère qu’à la voix de la force, et ne s’abaisse que devant ceux qui sont +plus élevés que lui. Aussi, Dieu nous a imposé des maîtres, des chefs, +pour protéger le juste contre l’injuste ; il a constitué des peines et +des châtiments, pour rappeler le coupable hors du sentier du mal. Par +là, il a mis un frein aux passions sanguinaires, à l’avidité +envahissante, aux penchants destructeurs, aux passions corruptrices. +Oui, le Tout-Puissant a dit dans le Livre saint et inviolable : « Les +châtiments sont la sauvegarde de la vie des hommes. O vous, hommes +d’intelligence, peut-être aurez-vous la crainte de Dieu et la crainte du +mal ! » + +Or donc, les peines sont de deux espèces : les unes religieuses, et +partant invariables ; les autres civiles ou gouvernementales, et partant +modifiables. Les premières sont déterminées par le Livre de la +révélation divine. Ainsi, Dieu a posé la loi du talion en ces termes : +« O vous qui croyez à ma loi, voici les peines prononcées pour le +meurtre : homme libre pour homme libre, esclave pour esclave, femme pour +femme. » + +Les peines religieuses sont de deux sortes. Les premières sont celles +que nous venons d’indiquer pour le meurtre, et celles qu’annoncent ces +paroles de Dieu : « Nous avons encore écrit dans le Pentateuque, pour +les hébreux : âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour +oreille, dent pour dent. Mais pour les blessures, le châtiment varie +selon leur gravité. » Les secondes sont celles que la loi détermine pour +les actes que le talion ne punit pas. Elles sont indiquées par ces +paroles de Dieu : « Quiconque aura commis un vol aura les mains coupées, +comme compensation du profit de son vol et comme exemple de répression +pour les autres. Et à Dieu appartient la grandeur et la sagesse. — +L’homme et la femme coupables d’inceste recevront chacun cent coups de +fouet. Que la pitié alors ne vous fasse jamais sortir de la sévérité +prescrite par la religion, si vous avez foi en votre Dieu et au dernier +jour. Que le châtiment de l’inceste et de l’adultère soit infligé +publiquement, en présence de fidèles rassemblés : telle est la peine +portée contre le célibataire coupable ; mais si le coupable est marié, +qu’il soit lapidé jusqu’à mort. » + +Le Prophète, sur lui soit la bénédiction de Dieu, a satisfait à cette +prescription légale envers Mâïz, un de ses disciples. + +Des ulémas ont prétendu que d’abord la lapidation fut ordonnée +textuellement par le Coran ; que le Prophète supprima le texte où elle +était exprimée, mais que le principe fut néanmoins gardé et observé, car +les suppressions ou abrogations de lois peuvent avoir eu lieu de trois +manières : ou l’on a supprimé en même temps le principe et le texte ; ou +l’on a supprimé le texte et l’on a conservé le principe ; ou l’on +rejette le principe, en laissant subsister le texte. + +La question d’adultère dont nous parlons ici est dans le second cas, car +on lisait originairement dans le Coran : « L’homme d’âge et la femme +d’âge (c’est-à-dire mariés) qui commettront l’adultère, lapidez-les +impitoyablement, et que leur mort soit un exemple qui serve de frein aux +autres. » + +Il y a encore les peines dont n’a parlé ni le Coran ni le divin +Prophète. Telles sont les peines portées contre ceux qui boivent des +liqueurs enivrantes et ceux qui rendent de faux témoignages. Ce sont les +disciples du Prophète qui, après sa mort, et d’après l’esprit de la loi, +ont raisonné et spécifié ces peines. Celui qui a bu des liqueurs +fermentées est puni, dans le rite mâlékite, de quatre-vingts coups de +fouet, et dans le rite châfeïte, de quarante coups. + +Le vol avec effusion de sang sur les chemins, l’apostasie, la révolte +contre le souverain juste et légitime, l’insurrection suscitée au sein +des populations, sont punis de mort. Car Dieu a dit : « Que ceux qui, +par la force des armes, s’élèvent contre Dieu et contre son Prophète, +que ceux qui répandent le désordre et le trouble sur la terre, soient +égorgés ou pendus, ou bien qu’on leur coupe la main d’un côté et le pied +du côté opposé, ou qu’ils soient exilés de leur pays. » + +Pour les fautes moins graves que celles dont nous venons de parler, la +détermination du châtiment est laissée à la sagesse et à l’équité du +juge, qui la diversifie selon les degrés de culpabilité du coupable. + +Les peines établies par les lois civiles diffèrent selon les différences +des États et des peuples. En Égypte, en Syrie et dans les pays arabes et +turks, elles n’ont pas le même caractère. Les unes sont en harmonie avec +les principes de l’islamisme, les autres pour ainsi dire en désharmonie. +Mais en cela on a cru devoir se conformer aux exigences des choses et +des temps. Pour le meurtrier, par exemple, — ou bien on lui tranche la +tête avec le sabre, habitude suivie en Égypte depuis longtemps, et ce +genre d’exécution est appelé _tédhy_, _perte, décollation_ ; — ou bien +on le hache à coups de sabre ; c’est l’_istilhâm_, la _dilaniation_, ce +qu’on appelle, en Égypte, _tacty_, _déchiquètement_, et à Tunis, +_tastyr_, _couper en longues lignes_ ou entailles ; — ou bien on le +pend, c’est le _chanac_, la _pendaison_, terme en usage en Égypte et à +Tunis ; — ou bien on l’empale, c’est le _khauzacah_, _empalement_. On +assied le coupable sur l’extrémité d’un pieu de bois ou de fer, et on le +lui fait entrer par l’anus dans les entrailles ; le patient reste ainsi, +les entrailles déchirées, jusqu’à ce qu’il expire. Parfois, les +horribles souffrances de ce supplice se prolongent plusieurs jours. + +Il y avait encore autrefois, pour les assassins, le supplice du +_châmyât_. En voici la description : + +On prenait un grand vase de terre cuite, mais peu profond, et on le +remplissait de chiffons trempés dans la poix, le goudron et le pétrole. +Ces chiffons étaient posés sur une couche de terre étalée au fond du +vase. Cela fait, on amenait le condamné, on lui étendait les bras +parallèlement au corps, et pour les maintenir étendus on les appliquait +sur un long bâton, qui, passant sur la poitrine, allait jusqu’à +l’extrémité des doigts des deux mains ; on liait alors solidement ce +bâton aux bras du condamné. Au cou, on mettait un carcan de fer, d’où +descendaient quatre ou cinq longues chaînes. Le patient était habillé de +vêtements enduits de résine et de poix ; sur la tête, on lui attachait +une grande coupe en cuivre. + +Ensuite, on faisait accroupir un chameau, et avec des liens on lui +fixait sur le dos le vase de terre cuite, placé dans un autre vase en +cuivre. On asseyait le criminel dans le premier de ces deux vases, et on +assujettissait fortement à la selle du chameau les chaînes qui tenaient +au collier ou carcan, de manière que le malheureux condamné ne pouvait +ni se mouvoir ni se déranger. Alors on plaçait tout le long du bâton qui +maintenait les bras étendus une ligne de bougies. On allumait ces +bougies d’abord, puis les vêtements, qui, avons-nous dit, étaient +imprégnés de résine et de poix, et on faisait dresser le chameau sur +pieds. La figure du coupable était également frottée et enduite de poix +et de goudron. On promenait ce triste appareil dans les rues de la ville +et dans tous les marchés et places publiques. + +Ce genre de supplice affreux et réprouvé par la loi, était en usage en +Égypte du temps des Ghouzz ou Mamelouks, et produisait sur la population +une terreur profonde. La dernière victime qui subit, au Caire, +l’exécution du châmyât, fut, à ce qu’on m’a assuré, une femme appelée +Djindyeh, et coupable de meurtres nombreux. + +Cette Djindyeh assemblait chez elle chaque semaine, pour la nuit du +jeudi au vendredi, un certain nombre de fakyh pour lire le Coran[153]. +Elle avait associé à ses crimes plusieurs jeunes gens au cœur féroce et +sans crainte de Dieu. Pour faciliter l’exécution de ses assassinats, +elle avait disposé dans sa maison plusieurs chambres et arrangé un puits +très-profond. + +Le jeudi, elle sortait dès le matin, et examinant dans les rues du Caire +celles des femmes qui passaient et avaient le plus de parures et de +bijoux, elle allait à une d’elles, lui parlait d’un air de bonté et +d’émotion, lui embrassait les mains, la suppliait de l’accompagner, de +venir un moment avec elle, ne fût-ce qu’un quart d’heure. « Mais pour +quelle raison ? demandait la dame à Djindyeh. — Hélas ! j’avais une +fille jadis ; elle te ressemblait... La mort me l’a enlevée. Eh ! depuis +lors la douleur me consume ; et toutes les fois que je rencontre quelque +femme qui me la rappelle, je sens s’agiter en moi les émotions de +l’amour maternel. Elle était comme toi ; oui ! tu es son image parfaite. +Je t’en conjure au nom du Ciel, viens un moment avec moi ; permets-moi +de rafraîchir un peu mon cœur par ta présence, de me consoler un peu +dans le chagrin qui m’accable. Tous les jeudis, en mémoire de ma fille, +je fais lire chez moi le Coran ; viens, tu assisteras quelques instants +à la lecture sainte ; ta vue calmera quelque peu ma douleur ; un seul +moment, et tu repartiras. » + +Assez souvent les instances de Djindyeh triomphaient ; elle emmenait la +dame avec elle. Celle-ci entendant, à son arrivée chez sa compagne +inconnue, les fakyh psalmodier le Coran, croyait à la sincérité des +doléances qui lui avaient été si vivement exprimées. Elle allait, par +bonté, s’asseoir avec Djindyeh ; mais quelques minutes après, Djindyeh, +sous quelque prétexte, passait dans une autre chambre, et aussitôt les +jeunes assassins apostés chez elle paraissaient et se précipitaient sur +l’étrangère. Un d’eux lui fermait la bouche, et on assassinait la +malheureuse. On coupait ensuite le cadavre par morceaux qu’on jetait +dans le puits. + +Djindyeh se remettait en quête d’autres victimes ; et parfois elle +réussissait à en entraîner avec elle trois, quatre par jour. Elle +choisissait de préférence les jeunes femmes. + +Sa dernière victime fut une jeune fille appelée Ydeh. Ydeh fut accostée +dans la rue par Djindyeh, qui par ses manœuvres accoutumées parvint à +l’emmener avec elle. Ydeh fut égorgée... Elle avait encore sa mère, et +était fille unique. La mère attendit le retour de sa fille pendant +plusieurs heures. A la nuit, Ydeh n’avait pas reparu ; la mère, hors +d’elle-même, courut informer de son malheur le gouverneur du Caire. Elle +gémit, se lamenta ; sa douleur fut vaine. + +Nombre de personnes ont raconté que cette malheureuse mère apprit par un +songe le sort de sa fille. Une nuit, dans son sommeil, cette mère vit +Ydeh, et lui demanda où elle était allée, pourquoi elle était absente +depuis si longtemps. Ydeh répondit qu’une femme appelée Djindyeh l’avait +emmenée dans une maison de telle apparence, de telle manière, et dans +tel endroit de la ville ; que Djindyeh l’avait persuadée de la suivre, +l’avait trompée par ses feintes douceurs, l’avait entraînée avec elle, +et l’avait fait égorger. « Et, ajoutait Ydeh, on m’a enlevé ma parure, +mes vêtements, et on a jeté mon cadavre dans un puits. » + +La mère d’Ydeh se réveille toute bouleversée, et va trouver le +gouverneur, à qui elle détaille le récit de cette vision. Le gouverneur +la fait accompagner par des officiers de justice ; on force la maison de +Djindyeh, et on reconnaît la vérité du fait de l’assassinat. + +On trouva dans cette maison une masse considérable de vêtements et de +bijoux. + +Djindyeh fut condamnée à mort, et elle subit le supplice du châmyât. Les +affidés et associés de tant de meurtres furent presque tous condamnés à +être empalés. + +Tel est le récit qui m’a été fait. + +Il y avait encore en Égypte le supplice du feu. — On préparait une +quantité considérable d’étoupes de lin qu’on amassait en tas, à un +endroit désigné. On creusait une fosse et on y couchait le criminel les +mains liées derrière le dos, puis on le couvrait de la masse d’étoupes, +auxquelles ensuite on mettait le feu en quatre endroits différents, vers +la tête, vers les flancs et aux pieds ; et le malheureux était ainsi +brûlé. + +Il y eut des Ghouzz ou Mamelouks qui, dans leur férocité, enterraient +des hommes vivants. En 1212 de l’hégire (1797 ère chrétienne), un +certain Câïd aga, d’origine turque, ordonna plusieurs fois ce supplice. +Il faisait creuser un fosse profonde, et y faisait jeter le criminel +tout garrotté. On ramenait la terre dans la fosse, puis Câïd aga +s’asseyait tranquillement sur la terre tumulaire, et là on lui servait à +manger. Il condamna à ce genre de mort non-seulement des Arabes, mais +même de ses compatriotes. + +Le _tahrys_ ou _broiement, écrasement_, tel qu’on l’exécute encore à +Tunis, était aussi un genre de supplice en usage. On garrotte le +coupable, on le met dans un grand mortier à quatre lourds pilons comme +ceux avec lesquels on broie le café au Caire. Quatre hommes font +manœuvrer ces pilons sur le condamné jusqu’à ce que toutes les chairs +soient écrasées et réduites en pâte. + +Voici un autre genre de supplice qui me semble être un raffinement +extraordinaire de cruauté ; il est le produit de l’imagination de Yézyd, +sultan de Mourrâkich (Maroc). On m’a raconté qu’un juif ayant suscité la +colère de ce prince, celui-ci jura de le faire mourir par un supplice +qui n’eût encore été subi par personne. Il consulta à ce sujet ses +courtisans, et chacun d’eux donna une invention de sa façon. Peu +satisfait de leurs propositions, Yézyd réfléchit quelques instants, et +rompant le silence, il demanda une grande tonne défoncée d’un côté, et +appela un menuisier à qui il ordonna d’apporter un grand nombre de longs +clous. D’après l’indication de Yézyd, le menuisier ficha les clous de +dehors en dedans, tout autour de la tonne, et en lignes assez +rapprochées, de manière que l’intérieur de la tonne ressemblait à une +peau de hérisson ayant les épines dressées. On amena le juif garrotté, +on l’enfourna dans la tonne, et on ferma solidement l’extrémité +défoncée. Yézyd alors fit rouler la tonne sur elle-même un grand nombre +de fois... Elle fut ensuite ouverte, et on trouva le juif déchiqueté, +mis en morceaux comme de la chair hachée. + +La _noyade_ : on enfermait le criminel avec une grosse pierre, dans un +sac, et on le jetait à l’eau. Ce supplice aujourd’hui est surtout +réservé aux femmes, parce que la loi religieuse exige qu’elles soient +dérobées aux regards des hommes. + +L’_étranglement_ est plus spécialement réservé aux personnages de +distinction. + +L’_empoisonnement_ est le moyen dont on se débarrasse plus +particulièrement de ceux dont on peut avoir à craindre l’audace et la +puissance. + +La _mort lente_ consiste à enfermer ou emprisonner un individu, et de le +laisser ainsi mourir de faim et de soif. + +La mort par le fusil ou le canon est la plus expéditive. (On attache le +coupable à la gueule du canon, et on met le feu à la pièce. Le supplicié +est emporté en morceaux. Le defterdâr gendre de Mohammed-Aly appelait le +canon le _câdi_ ou le grand juge ; et lorsqu’il condamnait quelqu’un à +ce genre de mort, il disait : « Conduisez-le au câdi. ») + +Il y a encore la mort sous les coups de kourbâdj ou fouets à une seule +tige faite de peau de buffle, et sous les coups de bâton. + +Quant aux peines et châtiments énoncés et précisés par la loi musulmane, +plusieurs sont tombés en désuétude et remplacés par d’autres. Ainsi, ce +n’est que depuis un certain nombre d’années que l’on ne coupe plus la +main aux voleurs ; on les condamne aux galères. + +Au Soudan, l’application des peines prescrites par la loi religieuse est +tombée en désuétude. Il est permis de se racheter des condamnations. Ces +rachats sont passés en habitude, surtout au Dârfour. Ainsi, les Fôriens +payent un rachat pour l’inceste ; ils payent une rançon pour se +soustraire aux coups de bâton ; parfois même la punition du meurtre est +différente de ce que prescrit le Coran. + +Du reste, il y a dans le Soudan, surtout le Soudan central, d’assez +nombreuses espèces de châtiments civils ; mais elles sont encore plus +nombreuses chez les Arabes. + +Les plus fréquentes punitions, au Dârfour, sont la prison et les coups. +On emprisonne les condamnés dans un lieu clos, sans toiture, dont le sol +est la terre nue, et dont l’enceinte, intérieurement, est toute hérissée +d’épines. Le détenu a les pieds dans les fers et le cou dans un carcan. +Les geôliers sont des eunuques, sous les ordres d’un chef également +eunuque. Des domestiques sont attachés au service de ces prisons. Les +détenus sont forcés de tanner des peaux, surtout des peaux de bœufs, de +vaches et de chameaux. Pour cela, on donne à chaque prisonnier un énorme +vase en terre cuite, et du _caraz_, c’est-à-dire des siliques du _mimosa +nilotica_ pilées qui servent de tan ; chacun a une époque fixée pour +accomplir le tannage qu’on lui a imposé, et s’il la dépasse il est +sévèrement châtié. Ces travaux ne sont exigés que dans les prisons +destinées aux gens du peuple. Les grands et les personnages de +distinction sont détenus dans des prisons particulières, et n’y sont +soumis à aucune corvée. + +Le plus pénible et le plus cruel pour les détenus, c’est que, s’ils ne +sont pas éveillés dès le matin à l’heure voulue, on les éveille à grands +coups de fouets. Plusieurs individus se relayent pour continuer la +fustigation pendant un temps assez long, et à chaque relai du +fustigateur, les coups ont une nouvelle violence. On entend de très-loin +les cris des malheureux fustigés. + +Pour ceux qui sont condamnés à une reclusion perpétuelle, on leur met à +chaque pied une entrave dont les deux extrémités sont percées d’un trou +et fixées l’une contre l’autre par un clou, dont ensuite on lime et rive +les deux bouts. Ces entraves restent ainsi maintenues jusqu’à la mort du +condamné ; alors seulement ou les retire en les coupant avec la lime. + +Les grands, tels que les enfants des sultans, des vizirs, qui ont +encouru la colère du souverain, sont jetés dans les cachots des monts +Marrah. Nous en avons parlé dans le _Voyage au Dârfour_. + +Chez les Fôriens, il y a, en fait de châtiments civils, ce qu’ils +appellent le bortoa_n_-bau ou _casse-pastèque_ (_bau_, casser ; +_bortoa_n, pastèque). Ainsi, lorsqu’un individu est condamné à mort par +le sultan, et que le sultan dit à ses officiers : « Bortoa_n_-bau, +cassez la pastèque, » les exécuteurs saisissent le condamné, le +soulèvent en l’air, puis l’abandonnent tout à coup, mais de manière que +le sommet du crâne vienne frapper le sol. On recommence ainsi plusieurs +fois de suite, jusqu’à ce que le patient expire. + +On exécute encore les coupables par le _chabh_ ou _écartement_, ou mieux +_pandiculation_. Si le sultan prononce la peine contre un individu +accusé, ou réellement convaincu de crime, ou regardé comme convaincu, et +articule le mot : « Écartez, » alors on cherche deux arbres qui soient +assez rapprochés l’un de l’autre ; et si l’on n’en trouve pas qui soient +ainsi placés, on plante profondément en terre deux poteaux qu’on +assujettit solidement ; on lie le patient une main à chaque arbre ou à +chaque poteau, mais en lui étendant les bras fortement, au point qu’il +lui soit impossible de se mouvoir. Ensuite des hommes cueillent des +faisceaux de verges d’un arbre appelé _laaut_, d’une odeur repoussante, +et tout hérissé de petites épines recourbées comme des fers de hameçon. +On enlève les épines du côté de la base des verges, afin de pouvoir +saisir facilement le faisceau ; ensuite les exécuteurs flagellent le +condamné jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou à peu près. + +Le meurtrier dont le crime est constaté soit par aveu, soit par preuves +recueillies en dehors du coupable, est mis à mort par le plus proche +parent de la victime, lequel le perce d’un coup de lance dans la +poitrine. + +Pour une dent brisée, pour un coup sur le nez, pour la mutilation d’une +main, pour les blessures de la tête, etc., le coupable, au Dârfour, est +condamné à une amende, dont une partie, fixée d’ailleurs par la loi, est +au profit de l’individu offensé et blessé ou mutilé. + +Au Ouadây, les peines déterminées par la loi religieuse sont appliquées +dans les termes mêmes du texte du Coran. Le sultan a le droit aussi de +condamner à mort, ou aux coups, ou à la reclusion. + +Quand le sultan prononce la peine de mort contre un coupable, et dit à +ses _kabartou_ ou officiers de justice : « Prenez cet homme et écrasez- +le, assommez-le, _daggougoû-ho_, » on s’empare du condamné et on le +conduit sur la grande place du Fâcher. Là, un des kabartou s’arme d’un +gros bâton court, à tête renflée et en forme de masse d’arme, et en +assène au condamné un coup sur la nuque. Si le patient, par la violence +du coup, fait un mouvement de tête et la relève, un autre kabartou lui +décharge un second coup de massue sur le creux de l’estomac. Au +troisième coup, toujours le condamné reste roide mort. + +Lorsque le sultan a ordonné d’exécuter plusieurs coupables ensemble, +souvent on les voit, par une singulière rivalité, se présenter à +l’exécuteur à l’envi l’un de l’autre et en s’écriant : « A moi le +premier ! à moi le premier ! » comme s’ils se disputaient quelque chose +d’un grand prix. + +Les coups de fouet proprement dits s’administrent au moyen de fouets +particuliers, analogues aux _zoukhmeh_ d’Égypte[154] en longueur et en +épaisseur. Néanmoins le fouet diffère du zoukhmeh, en ce qu’il ne se +compose que d’une seule lanière épaisse, en cuir de buffle sauvage ou de +rhinocéros. Cette lanière, à l’état brut, est dure, raboteuse, roide ; +un seul coup déchire la peau et fait jaillir le sang. Parfois cependant +le condamné en reçoit cent et même mille coups sans laisser échapper un +ah ! Ces traits de courage sauvage ne sont pas rares au Ouadây. + +La détention se fait de diverses manières. Ainsi, on détient un individu +en le faisant asseoir au pied d’un arbre, qu’il embrasse de ses deux +jambes, et contre lequel on l’attache par des liens qui le maintiennent +appliqué immédiatement contre l’arbre. Il reste ainsi attaché jusqu’à ce +que sa délivrance soit prononcée par le sultan. + +Certains reclus ont les pieds dans une entrave en fer, d’une seule +pièce, et appelée _acrab_ ou scorpion. C’est une bande aplatie, en forme +d’S (_Voy._ fig. 6). A d’autres, on met les fers aux pieds et aux mains, +une chaîne au cou, et on les enferme, comme nous l’avons déjà dit, dans +un lieu sans toiture. + +La plus singulière détention est celle du _khatt_ ou de la _ligne_. +Voici comment on y procède. On dit à celui qu’on doit soumettre au +khatt : « Le sultan te détient ici, » c’est-à-dire dans le lieu où l’on +rencontre l’individu. Celui-ci s’arrête aussitôt et reste en place, sans +qu’on lui applique de liens, sans que personne le garde ou le surveille. +Il demeure ainsi jusqu’à ce que soit ordonnée sa délivrance. Le khatt +est prescrit pour les fautes légères, et appliqué surtout aux débiteurs. +Ainsi, lorsqu’un créancier a rencontré plusieurs fois son débiteur et +lui a demandé son dû, et que le débiteur, tout en reconnaissant sa +dette, en remet toujours l’acquittement à un autre temps, le créancier +peut, à discrétion, arrêter son homme sur place, le faire asseoir, et +alors, de la pointe d’une lance, il trace par terre une _ligne_ +circulaire autour du débiteur, en lui disant : « Par Dieu et son +Prophète ! par le sultan et la mère du sultan ! par les té_n_a appuis de +l’État[155], tu ne sortiras pas de ce cercle que tu ne m’aies payé ta +dette. » Le débiteur est obligé de rester enclos et assis dans son +khatt, jusqu’à ce que quelqu’un intercède auprès du créancier, et que +celui-ci consente à la délivrance de son prisonnier. Si le créancier +reste inflexible et inexorable, le détenu demeure dans son khatt jusqu’à +ce qu’il ait acquitté sa dette. Si, rompant la consigne qui lui est +imposée, il s’avise de sortir de sa _ligne_, et qu’alors le créancier +porte plainte au sultan, on envoie à la poursuite du fugitif, en quelque +lieu qu’il soit on le saisit, et on le condamne à des peines très- +sévères. + +Si celui qui s’est déclaré créancier est convaincu de mensonge, s’il a +tracé le _khatt_ autour d’un individu dont il ne peut prouver la dette, +il est rigoureusement puni. Aussi nul ne se hasarde à tirer le _cercle +de reclusion_ autour de quelqu’un, qu’après avoir pris toutes ses +mesures pour prouver la réalité de la créance, et se mettre à l’abri des +conséquences fâcheuses d’une déclaration qui risquerait d’être reconnue +fausse. + +Quant aux délits ordinaires, les punitions qu’ils encourent sont à peu +près les mêmes au Ouadây qu’au Dârfour : telles sont les punitions +décernées à celui qui a rendu une femme enceinte, à celui qui a frappé +un autre et l’a blessé. Toutefois, comme nous l’avons déjà remarqué dans +le _Voyage au Dârfour_, le premier de ces deux cas n’entraîne aucune +peine chez les Fôriens des monts Marrah, par exemple, chez les +Témourkeh, les Karakryt, etc. Là, un homme n’épouse une femme que +lorsqu’il en a eu par concubinage deux ou trois enfants. Il n’y a donc +aucun châtiment ni pour l’homme ni pour la femme. Bien plus, la femme se +glorifie d’avoir eu des enfants, car elle a prouvé qu’elle est féconde. +Les enfants nés de ces unions avant le mariage sont, comme nous l’avons +dit, à la charge des oncles maternels. + +Et Dieu est admirable dans le secret et le but de ses œuvres ; c’est lui +qui a donné aux peuples les caractères et les mœurs qui composent leur +nature distinctive, cette nature que nul de nous ne consent à changer. + + +[Note 153 : _Voy._ note 37.] + +[Note 154 : _Voy._ note 38.] + +[Note 155 : _Voy._ note 39.] + + + + + =CHAPITRE VI.= + +Commerce et industrie au Dârfour et au Ouadây. — Commerce des kharaz ou +verroteries. — Ceintures secrètes des femmes. — Bracelets ; tamymeh ; +périscélides ou chevillères ; damleg. — Coraux. — Étoffes importées. — +Anes. — Tarboûch. — Aromates. — Cuivre ; étain. — Aiguilles. — Rasoirs. +— Selles. — Sabres. — Talaris. — Soufre. — Papier ; encriers ; livres. — +Ilâdjeh, étoffe. — Faîr ou insigne de récipiendaire. — Mousseline. — +Souliers, etc. — Commerce au Ouadây. — Kharaz appelé chôr. — Moudraàh ou +brassières. — Présents des amants ; le cadmoûl. — Anecdote. — Commerce +des Arabes répandus aux environs du Dârfour et du Ouadây. — Sel ; ses +espèces. — Industrie au Dârfour et au Ouadây. — Secours mutuels. — +Devoirs rendus aux morts ; prières. — Occupations des femmes. — Récoltes +des fruits, des légumes. — Pauvres. + + +L’Être souverain maître de toutes richesses, l’Être qui n’a besoin ni du +secours ni de l’aide d’aucun autre, qui seul se suffit, l’Être qui est +le refuge et l’appui des mortels, a jeté sur nous un regard de bonté et +de munificence, et nous a prodigué ses bienfaits. C’est lui qui fait le +roi et le sujet, le riche et le pauvre ; c’est lui qui a gratifié chaque +climat du monde de produits dont il a privé d’autres climats, lui qui a +lié les causes et les effets, qui a montré aux hommes la droite voie, +qui a mis dans leurs cœurs la passion du bien et la passion du mal, qui +a distribué les peuples en fractions et en classes distinctes, au gré de +sa volonté suprême. C’est lui qui a placé les hommes de commerce dans la +classe moyenne des nations, et les a en quelque sorte séparés de la gent +corvéable. De là les jouissances que le commerce répand dans les +différents pays ; de là les relations qui établissent les communications +des peuples. + +Noble industrie, qu’a honorée le plus vertueux des hommes, le saint +Prophète de Dieu, Mahomet ! Qui ne connaît, parmi les nations de +l’islamisme, les traditions révérées qui attestent et racontent les +voyages du Prophète en Syrie, lorsqu’il gérait les intérêts commerciaux +de Khadydjeh, la Mère des vrais Croyants ? Qui ne sait combien de fois +il rendit hommage aux négoces des hommes probes et sincères dans leurs +transactions, modérés dans leurs gains ? Les récits de ses disciples en +fournissent les témoignages. + +A l’exemple du Prophète, une foule d’hommes, dans les divers climats, se +sont livrés aux entreprises commerciales. Et, comme les autres peuples, +les nations du Soudan ont leurs négoces. Privés des tissus utiles aux +usages de la vie, d’une foule d’objets que procure le commerce +ordinaire, et, d’autre part, possédant un certain nombre d’objets +recherchés dans les contrées étrangères, les Soudaniens ont aussi parmi +eux des hommes entreprenants qui se dirigent sur d’autres régions, dans +le but d’opérer des transactions productives. + +Ainsi, on exporte du Dârfour des esclaves, de la gomme, des dents +d’éléphant, du tamarin, du _habbet-el-ayn_, connu en Égypte sous le nom +de _chichm_[156], du _nabk-el-karnau_, du _tébeldy_ ou fruits du baobab, +des peaux de bœufs dont on fabrique les _mazâdeh_ ou grandes outres +plates et carrées connues en Égypte sous le nom de _ray_, des plumes +d’autruche blanches et noires. Tous ces objets trouvent leur débit dans +les pays étrangers. + +Les esclaves sont une partie commerciale demandée sur tous les marchés +des contrées éloignées ; il en est de même encore des dents d’éléphant, +des plumes d’autruche, de la gomme et du tamarin. Mais il n’y a guère +que les riches marchands qui puissent exporter ces marchandises. +D’autres produits de petit commerce sont l’objet du négoce des gens +d’humble condition. + +Les objets qu’on importe au Dârfour sont nombreux, et la plupart sont +sans valeur et sans utilité pour les peuples plus civilisés. Telles sont +les diverses espèces de _kharaz_ dont nous allons parler et dont nous +avons déjà dit quelques mots dans le voyage au Dârfour. (Les kharaz sont +les _verroteries_ proprement dites ; cependant le nom de kharaz +s’applique aussi à d’autres objets ou matières que celles que nous +comprenons en français sous le terme de verroterie. Les indications +données dans ce chapitre délimiteront l’étendue du mot.) + +Le _mansoûs_ est un kharaz d’ambre jaune et de grosseur variable. Il y a +le no 1, ainsi désigné parce qu’_un_ chapelet de ce mansoûs, qui est le +plus cher, pèse un rotl ou une livre d’environ douze onces. Il est en +grains arrondis, légèrement aplatis. Les femmes en font des colliers ou +en mêlent des grains à leurs colliers. Il n’est acheté que par les +filles et les femmes des grands, des rois, etc. Le no 2 est celui dont +_deux_ chapelets pèsent un rotl ; il est moins cher que le précédent, et +est recherché par les femmes de moyenne aisance. Il y a ensuite le no 3, +et ainsi de suite. + +Le _raych_ est un kharaz allongé, cylindrique, rarement sphérique. Il a +l’aspect du marbre blanc, et est marqué de raies. + +Le _soûmyt_ est plus cher que le raych. C’est un kharaz allongé, assez +petit, brun et marqué de raies blanches circulaires. Les femmes et les +filles des grands, des rois, en font leur parure. Souvent un seul soûmyt +se vend pour deux esclaves ; s’il est abondant, il se vend pour un +esclave. + +Le _mangoûr_ est un kharaz arrondi et qu’on exporte de la Galilée. Les +Fôriennes portent souvent autour des reins, sur la peau, cinq ou sept +tours de ces kharaz enfilés dans des cordons. Le mangoûr est vert, ou +jaune, ou noir, et piqueté. Le noir est plus connu sous le nom de +_michâhreh_. + +Le _rougâd-el-fâgah_ est plus cher que le mangoûr, plus gros, plus lisse +et plus beau. Aussi le rougâd-el-fâgah est recherché comme parure +secrète par les Fôriennes de condition aisée, et le mangoûr par les +Fôriennes de moyenne condition. + +Le _mangoûr_ est du volume à peu près d’une noix ordinaire, et le +rougâd-el-fâgah du volume d’une grosse noix. Tous deux sont en terre +cuite couverte d’un vernis comme celui de la faïence. Mais le rougâd-el- +fâgah est d’un travail plus parfait, est mieux verni, d’un coup d’œil +plus agréable et d’un prix plus élevé. Le mangoûr est raboteux, comme +plissé à sa surface, et assez grossièrement vernissé. Aussi se vend il +assez bon marché. + +Ces deux sortes de kharaz sont employés par les Fôriennes comme parure +cachée, c’est-à-dire, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, en sortes +de ceintures appliquées sur la peau. L’intention de ce genre de parure +est d’exciter les émotions voluptueuses des hommes, de les provoquer et +de les animer par le léger cliquetis que laissent entendre les ceintures +dans les moments de contact amoureux. Lorsqu’un individu rencontre une +femme à l’écart et qu’il veut l’agacer, il la touche à la ceinture et en +fait cliqueter les kharaz. Si la femme semble accueillir la provocation +et se tait sans s’éloigner plus vite, il lui tend la main et on +s’accorde. Si la femme le repousse, il passe son chemin. + +Ce qui prouve que les Fôriennes ne portent ces ceintures de kharaz que +pour en faire entendre le cliquetis lorsqu’il le faut, c’est que le +premier tour est assez solidement fixé sur les reins, tandis que les +autres tours sont mobiles et presque flottants. + +Parmi leurs ressources de coquetterie et de séduction, les Fôriennes ont +encore, comme partie importante de leur parure, les bracelets, les +_tamymeh_, les _khalkhâl_ ou chevillères, autrement périscélides. Les +bracelets sont en cuivre, ou en ivoire, ou en corne. Les premiers sont +appelés _damleg_, les second _âdj_ ou ivoires, et les troisièmes _kym_. +Les tamymeh, comme nous l’avons déjà dit dans le _Voyage au Dârfour_, +sont un ornement pour la tête et en même temps une amulette protectrice. +Chaque tamymeh a ordinairement un petit grelot qui bruit lorsque la +femme marche, remue ou tourne la tête. Les bracelets aussi font entendre +un petit claquement lorsqu’elles remuent le bras. Les chevillères sont +des anneaux en cuivre que l’on porte au-dessus des chevilles, et qui, +par le mouvement ou le choc des pieds, produisent également un léger +clapotement. + +Le goût de ces diverses parures est répandu dans tout le Soudan. Au +Sennâr, les femmes ont, au lieu de mangoûr et de rougâd-el-fâgah, des +espèces de kharaz en argent, creux, et dans lesquels sont enfermés de +petits cailloux. Ces kharaz, appelés _hoûmeh_, sont fixés sur une bande +de cuir qui se ceint au-dessus des hanches, sur la peau ; par le +mouvement de la marche, ces kharaz sonnent comme de petits grelots. + +Au Dârfour, à Kôbeih, le _harich_ sert de monnaie. C’est un petit kharaz +vert, ou bleu, ou jaune. Les femmes pauvres qui ne peuvent se procurer +des mangoûr portent le harich en ceinture. + +Le _mourgân_ ou _mourjân_, corail, est de deux espèces : le _gass_ et le +_mouderdem_. Ce sont les deux seuls coraux qui soient connus au Dârfour. +Le gass est un kharaz allongé et qui, comme le mansoûs, a plusieurs +numéros. + +Le _fâo_ est un corail artificiel en fragments allongés ou sphériques. +Le fâo sphérique est spécialement appelé _mouderdem_. Les deux espèces +se vendent à bas prix, et sont très-répandues parmi les femmes du +peuple. Ce corail, ainsi que le corail naturel, est très-souvent mêlé au +mansoûs, au raych et au soûmyt, dans les colliers des Fôriennes. + +Le _dem-er-raâf_ (sang de l’hémorragie nasale) est un kharaz en verre +d’un rouge de sang, il se fabrique en Europe. Il est en petits grains et +de deux espèces, longs et _mouderdem_ c’est-à-dire sphériques. Il se +vend à bas prix. Les Fôriennes des classes pauvres en font des colliers, +des tamymeh et parfois des _moudraah_ ou sortes de brassières ou +colliers que l’on porte au bras, au-dessus du coude. + +Parmi les autres marchandises importées au Dârfour, il y a encore les +_tarboûch_ ou calottes rouges tissues. Les Fôriens n’aiment que les +tarboûch de forme allongée, un peu rétrécis en haut, et qui se +rapprochent du _tartoûr_ ou bonnet conique. + +Les djellâb ou marchands d’esclaves rapportent, à leur retour au +Dârfour, des étoffes assez fines (de calicot et de madapolam) connues en +Égypte sous le nom de _madrâcy_, et dont la pièce est de soixante _pyks_ +ou coudées. Dans le pays où les djellâb achètent ces étoffes, ils font +de chaque pièce trois coupons de vingt pyks, les font teindre et les +emportent ainsi. Ils vendent ordinairement un coupon pour un esclave. + +L’_ilâgueh-kéçâouy_, étoffe assez grossière (en soie et coton) est aussi +importé au Dârfour, où il se vend sous le nom de _gogary_. Chaque pièce +est mise en deux coupons, qui ensemble valent le prix d’un esclave. Le +coupon est appelé _garin_. Les femmes des grands s’en couvrent la +poitrine (en roulant le coupon comme une large bande, qui passe par- +dessous les aisselles et parfois sous une aisselle et par-dessus +l’épaule opposée). + +Il y a encore les _chaûter_, étoffes appelées en Égypte _àbak_. C’est +une sorte de toile de coton assez grossière et ayant vers l’extrémité +une large bande rouge faisant partie du tissu même. La pièce se vend, au +Kaire, 9 ou 10 piastres (environ 2 francs 50 centimes). En Égypte, on +s’en sert pour les matelas de divans et de lits, les doublures des +couvertures piquées. Les djellâb ne les emportent au Dârfour qu’après +les avoir fait teindre. Six pièces de chaûter se vendent pour un esclave +quand les esclaves sont chers. J’ai vu vendre des esclaves à trois +chaûter l’un. + +Au Dârfour, le gros drap rouge que les gens du commun achètent en Égypte +à bas prix, se vend aux rois, qui en garnissent les harnachements de +leurs chevaux. + +Les ânes étrangers, tels que ceux d’Égypte, ont une très-grande valeur +au Dârfour. Ainsi, un Fôrien achètera un bon âne d’Égypte pour dix +esclaves. + +On porte au Dârfour beaucoup de _sunbul_ (_spica celtica_, le nard), le +_mahleb_ (amande du _prunus mahleb_, espèce de cerisier sauvage, +indigène de Lorraine, et donnant le bois dit de Sainte-Lucie), le bois +de sandal, le _cheybeh_ (espèce d’armoise mêlée de souchet), les +feuilles de _mersyn_ ou myrte, le _karanfoul_ ou girofle, le _kab-el- +tyb_ (sorte d’iris ou _glarea_), le café, le savon ; toutes ces +substances, excepté, bien entendu, les deux dernières, sont réduites en +poudre par les Fôriens pour en composer leurs cosmétiques. Et, +d’ailleurs, on ne porte le café et le savon que sur commande des +particuliers, ou comme cadeaux. + +Le cuivre rouge, mais seulement ce qu’on appelle en Égypte _corâdhah_ ou +vieux cuivres hors de service et _rognures de cuivre_, est importé en +grande quantité au Dârfour. Ces cuivres ne peuvent être employés +qu’après avoir été refondus. Ce sont de vieux chaudrons défoncés, ou +dégradés, ou usés. Ils se vendent à très-haut prix. Les Fôriens les +fondent avec un peu de zinc pour en avoir un laiton dont on fabrique +surtout des khalkhâl ou chevillères et des damleg ou brassières. (Les +hommes portent les damleg au-dessus du coude ; les femmes les portent +souvent au poignet.) Au Dâr-Rau_n_ah, quatre damleg, avec environ un +rotl de sel, valent un esclave (car le sel est très-rare dans presque +tout le Fertyt ; il y est généralement apporté du dehors). + +Le _tének_ jaune ou cuivre jaune en feuilles est très-cher au Dârfour. +On en fait des _frontaux_ ou plaques qu’on attache comme ornement sur le +front et le chanfrein des chevaux. Un grand qui n’a pas de _frontail_ à +son cheval est fort peu considéré. + +Le _laiton en fil_ est acheté surtout par les Fôriens de haut rang et +par les riches. On le tourne ou entrelace en manière d’ornement sur les +hampes des lances. Les habitants du Farâougueh excellent dans ce genre +de travail. Le sultan et les premiers personnages font venir de cette +contrée les ouvriers les plus habiles pour orner et parer des lances. + +L’_étain_ est également recherché au Dârfour ; on en fabrique les +anneaux qui servent de monnaie au Fâcher. + +Le _khaddoûr_, kharaz allongé, blanc, ou rouge, ou bleu, et que les +négociants étrangers transportent au Dârfour, passe par la voie des +caravanes marchandes jusqu’au Dâr-Rau_n_ah, au Farâougueh, au By_n_ah, +au Châla, où les femmes en font leur principale parure. Le khaddoûr a +peu de valeur au Dârfour proprement dit ; on ne le voit que sur les +domestiques et les pauvres. + +Le _keuhl_ ou _athmed_ des Arabes (appelé dans le langage chimique +sulfure d’antimoine), se vend en fragments bruts de couleur bleu +noirâtre et d’un brillant métallique. + +Les _aiguilles_, bien qu’elles soient une marchandise de mince valeur en +elle-même, se vendent très-cher au Dârfour ; on achète parfois un +esclave pour un millier d’aiguilles. + +Les _rasoirs_ sont également très-recherchés ; car ceux que fabriquent +les Fôriens sont en très-mauvais acier, à tranchant dur et d’un service +difficile et pénible ; ils ne rasent pas, ils écorchent. + +Les _selles turques_, avec les couvertures feutrées qu’on place dessous, +se vendent facilement aux personnages de distinction, qui seuls en font +usage. Il en est de même des _étriers_ à la mamelouk, dits aussi étriers +à la turque, des cottes de mailles et des sabres droits ou lattes ; le +sultan seul porte le sabre cambré. Les grands ne peuvent avoir que le +sabre droit ; ils y font monter, au-dessus de la poignée, un pommeau en +argent, quelquefois doré. Ce pommeau est sphérique, creux, et renferme +toujours, dans sa cavité, quelques cailloux qui, lorsqu’on dégaine ou +qu’on agite le sabre, font entendre un cliquetis singulier. Chaque émir +ou vizir, à cheval, a toujours deux sabres attachés, par le côté de la +poignée, à la tête de la selle ou _carboûs_ antérieur, et, par l’autre +extrémité, au trousse-quin ou _carboûs_ postérieur. Ces deux sabres +passent sous la cuisse gauche du cavalier. Le sabre à pommeau en sphère +d’argent est appelé, par comparaison, _abou toûmah_, ou _à tête d’ail_. +Il est exclusivement réservé aux émirs de premier ordre. Les émirs +d’ordre secondaire ou inférieur, lorsqu’ils garnissent leurs sabres d’un +pommeau, ne doivent avoir que la sphère en cuivre. + +Le _papier à écrire_ est aussi un objet de commerce qu’exploitent les +marchands voyageurs. + +Mais ce dont on retire le plus de profit dans le Soudan, c’est +l’importation du _talari_ ou douro d’Espagne, appelé en Égypte et dans +les contrées de la Nigritie _ryâl abou medfa_ ou _ryâl_ (réal) _à +canon_[157]. Assez souvent, un esclave ne vaut que huit à dix talaris +(de 40 à 50 et quelques francs). D’autre part, le transport de cette +monnaie est facile et n’entraîne aucuns frais. + +Le _soufre en colonnes_ (soufre en canon), quoique étant un objet de +faible valeur par lui-même, est très-recherché au Soudan et s’y vend +fort-cher. + +La vente des _livres de jurisprudence_ musulmane et du _hadyth_ ou livre +des traditions ou paroles du Prophète, donne aussi un profit +considérable. + +Il y a trente ou quarante ans, les Djellâb apportaient au Dârfour des +milâyeh hédjâziens que les grands de la cour achetaient pour s’en +draper. Mais aujourd’hui, cette importation a cessé et est remplacée par +celle des ilâdjeh. On en coupe la pièce en deux lés qu’on réunit par une +couture, dans le sens de la longueur, ce qui forme une pièce large dont +ensuite on orne les deux extrémités avec une longue frange. Cette sorte +de vêtement, dont se drapent les rois, est appelée _faîr_. Lorsque le +sultan investit quelqu’un de la dignité de roi, il donne un _faîr_ au +récipiendaire ; et lorsque le roi est dépouillé de sa royauté, le sultan +lui reprend le _faîr_. Aujourd’hui on emploie encore pour cette espèce +de vêtement des indiennes rayées et qui figurent l’ilâgueh ; on coupe +chaque pièce en quatre lés dont on frange les deux extrémités. Les +marchands tiennent ces indiennes à un prix aussi haut que les ilâgueh. + +On porte au Dârfour, pour les vendre aux faguyh ou cheykh, des +_encriers_ en cuivre ou encriers à étui, à la forme orientale, des +_grattoirs_, sortes de petits couteaux à lame immobile et avec lesquels +on taille les _calam_ ou roseaux à écrire, enfin des _canifs_ européens. + +La _mousseline_ pour turbans, les _souliers_, les _babouch_ ou longs +chaussons en cuir jaune pour les femmes, viennent aussi du dehors, mais +par voie de commandes ou comme cadeaux. + +Les articles de commerce que nous avons mentionnés ici sont fournis par +l’Égypte au Dârfour. Il n’y a d’excepté que les raych, les soûmyt et le +bois de sandal, qui viennent du Hédjâz par le Sennâr, le _loubân_[158] +(oliban, encens), le sunbul et le mahleb. Les importations sont les +mêmes pour le Ouadây que pour le Dârfour. Toutefois les Ouadayens, étant +encore moins policés que les Fôriens, sont moins recherchés dans leurs +goûts. D’autre part, les sultans ouadayens eux-mêmes ont modifié ou +empêché l’importation de certains objets en en prohibant l’usage. Par +suite de cela, le khaddoûr, qui est la parure habituelle des femmes +pauvres au Dârfour, est, au Ouadây, l’ornement des femmes des plus +grands personnages. + +Les _selles_ égyptiennes ou turques, les étoffes _gros feutre_, dont on +fait les couvertures sur lesquelles on place la selle, sont défendues +aux Ouadayens. Il n’y a, comme nous l’avons déjà indiqué, que le sultan +qui s’en serve. Quant aux autres marchandises et objets de parure, on ne +recherche au Ouadây que les kharaz khaddoûr, raych, dem-el-raâf, le +corail naturel et le corail artificiel, le cuivre, les calicots, les +milâyeh, les diverses espèces de parfums que nous avons mentionnés, les +cottes de mailles, les sabres, le cuivre jaune en lames. Ces articles +arrivent au Ouadây par le Fezzân. + +Les Ouadayens, beaucoup plus que les Fôriens, recherchent la soie filée. +Ils en parent le devant de leurs vêtements blancs, en y brochant des +broderies en rouge, jaune, bleu, entremêlées. Ce genre de parure n’est +pas de leur invention ; ils l’ont imité des Bâguirmiens. + +On envoie du Barnau au Ouadây le _teîko_ et le _godâny_ qui sont des +étoffes noires de la largeur de deux ou trois pouces au plus. Mais +souvent plusieurs pièces sont cousues entre elles selon leur longueur. + +La plupart des marchandises importées au Ouadây y viennent par le +Fezzân ; quelques-unes y arrivent par le Dârfour, très-peu par le +Barnau. + +Les ânes sont de peu d’usage au Ouadây. Presque jamais on ne les monte. +A Ouârah on ne voit jamais personne à âne. + +Au Dârfour, on apporte une sorte de kharaz de la longueur de près de +trois travers de doigt, et le plus ordinairement il est blanc et noir ; +c’est le _chôr_. Les femmes l’enfilent dans des fils pris des feuilles +du daûm ou des tiges de graminées telles que le _halfa_ (_lygæum +spartum_, L.). Les femmes des riches mettent entre un kharaz blanc et un +kharaz noir, un grain rond de corail naturel ; les femmes pauvres y +mettent un grain de fâo ou un dem-el-raâf ; les riches y mettent parfois +du mansoûs no 3. On compose ainsi des _moudraah_ ou colliers pour les +bras. + +Nombre de jeunes Fôriens portent de ces brassières ou colliers. Celui +qui en a le bras paré indique par là qu’il aime une jeune fille et qu’il +en est aimé. Les objets de parure que se donnent deux amants sont des +gages d’un amour impatient, gages qu’ils ont toujours avec eux, afin de +s’aider à supporter les moments d’absence. Lorsqu’une jeune fille reçoit +quelque chose de son amant, c’est ordinairement un anneau ou un +_cadmoul_. Le cadmoul est un morceau d’étoffe de coton, large d’environ +un empan et long d’à peu près trois pyks ou coudées, ayant à chaque +extrémité des raies en soie rouge d’au moins un pouce de largeur, et +séparées entre elles d’environ quatre pouces. Le cadmoul ressemble assez +au _tikkeh_ ou bande d’étoffe étroite qu’en Égypte on passe dans la +coulisse des _cherouâl_ ou caleçons, pour les froncer et les maintenir +autour des reins. Un jeune homme qui a donné à sa maîtresse, ou à son +amante, un beau cadmoul à nombreuses raies en soie, est vanté et cité +partout comme un modèle, et la jeune fille s’en enorgueillit. L’amant +alors reçoit ordinairement de celle qu’il aime un moudraah ; il le porte +à son bras, et est tout fier de son bonheur. + +Voici une anecdote à propos de ces moudraah ou brassières. + +A mon arrivée au Dârfour, mon père avait deux concubines. L’une, plus +aimée que l’autre, commandait, gouvernait dans la maison, avait les +clefs de tout. Ceux qu’elle traitait bien, mon père les accueillait de +même ; il haïssait ou repoussait ceux qu’elle haïssait et repoussait. Il +était fou de cette femme. + +Un jour qu’elle était, avec quelques-unes de nos esclaves, à arranger +ses colliers et ses moudraah, j’entrai et j’allai m’accroupir à terre +auprès d’elles. Un moment après, arriva une jeune fille arabe de nos +voisines ; elle nous apportait en présent un vase de lait. Elle l’offrit +à la favorite de mon père, et celle-ci le fit mettre dans une chambre à +côté de celle où nous étions, en recommandant de le laisser couvert +jusqu’au retour de mon père. + +Moi, étourdi et enfant comme on l’est encore souvent à l’âge que j’avais +alors, je passai peu après dans la chambre où était le lait, et j’avalai +une bonne partie de la jatte. La favorite devint furieuse contre moi. — +Et puis, le fils d’un autre lit est mal vu d’une marâtre. + +Par hasard, en revoyant ses moudraah, la concubine de mon père en trouva +un de moins. Il était tombé, et se trouvait couvert par la poussière. On +chercha le moudraah, on ne le vit pas. La dame ne dit mot ; mais dès que +mon père rentra, elle lui raconta son malheur et m’accusa d’avoir +soustrait le moudraah pour le donner à la jeune Arabe qui nous avait +apporté le lait. « Mais, dit mon père, pourquoi mon fils aurait-il pris +et donné ce moudraah ? — Qui le sait ? il n’a qu’à être amoureux de +cette petite fille !... Et puis, aujourd’hui c’est un moudraah ; une +autre fois, ce sera un collier. » Or Dieu m’est témoin que j’étais +innocent du vol que cette femme m’imputait. + +Mon père ajouta foi à l’accusation ; il parut tout irrité contre moi, il +ne m’adressa pas une parole de toute la soirée. Le lendemain, dès le +matin, je vis venir à moi mon oncle Zarroûk et deux de nos esclaves les +plus âgés qui portaient de grosses entraves de fer. « Mon cher ami, me +dit Zarroûk, ton père nous envoie pour te mettre les fers ; allonge les +pieds. » Je devais obéir, et j’obéis. « Mais, dis-je alors, quelle est +donc ma faute, pour être ainsi traité ? — Ta faute ? Tu as pris le +moudraah, et tu l’as donné à la jeune fille arabe. » Je protestai, je +jurai que je n’avais rien pris, rien vu. On ne me crut pas. Zarroûk et +les deux esclaves m’attachèrent les fers aux pieds et s’en allèrent. Je +restai seul tout le jour, enfermé dans la chambre où je couchais... Et +je pleurais. On m’apporta à manger ; mais telle était ma douleur, que je +ne pus goûter à rien. Deux jours se passèrent ainsi. Le troisième au +matin, mon oncle vint me trouver et me dit : « Si tu ne te décides pas à +indiquer où est le moudraah, ton père est résolu de te battre, de te +châtier sévèrement, et d’une manière exemplaire. » Ma douleur devint +plus vive encore. J’invoquai le secours du Ciel, j’invoquai le nom du +divin Prophète ; je priai Dieu de me tirer de peine. + +Ce fut alors que je regrettai d’être venu au Soudan. Pendant tout le +jour, je fus dans les plus cruelles angoisses ; mes pleurs ne tarirent +pas un moment. Je me recommandais à Dieu, je l’appelais à mon aide, je +le conjurais de permettre que mon innocence fût reconnue... Sur le soir, +une esclave de la maison m’annonça que le moudraah avait été retrouvé +dans la poussière. Je rendis grâces à Dieu ; je me sentis soulagé. + +Mon père était alors absent. Il ne rentra qu’après le coucher du soleil. +Il n’eut rien de plus empressé que de m’envoyer mon oncle pour me +répéter les menaces qu’il m’avait déjà adressées le matin. La favorite +était présente quand mon père m’envoya Zarroûk ; mais cette maudite +femme se garda bien de dire qu’elle avait son moudraah ; selon elle, je +devais ignorer qu’elle l’avait retrouvé. Mon oncle vint à moi et me +renouvela les menaces de mon père. « Mais, dis-je alors, est-ce que le +moudraah n’est pas retrouvé ? — Je n’en sais rien. — Il est retrouvé, +répliquai-je ; je le sais ; on me l’a annoncé. » Zarroûk sortit aussitôt +et se hâta de porter ma réponse à mon père. « Est-il vrai que tu aies +ton moudraah ? dit mon père à sa femme. — Oui, nous l’avons, dit-elle +d’un ton froid et indifférent ; mais ton fils nous l’a fait rapporter +ici par une esclave qui, sans qu’on l’eût aperçue, a jeté le moudraah +dans la poussière ; car plusieurs fois nous avions cherché partout sans +rien découvrir. Certes, si on ne l’avait pas jeté ici après coup, +comment y serait-il venu ? » Mon père appela toutes ses esclaves, et, +d’un ton sévère, leur ordonna de lui avouer la vérité. « Si mon fils, +leur dit-il, a remis le moudraah à quelqu’une de vous qui l’ait ensuite +jeté ici, qu’elle me le déclare ; je lui promets qu’il ne lui sera rien +fait : sinon, vous serez battues jusqu’à ce que vous me disiez la +vérité. » Toutes jurèrent et protestèrent qu’elles ne savaient rien de +cette prétendue supercherie ; que nulle d’entre elles n’avait rapporté +le moudraah, mais qu’elles l’avaient découvert au milieu de la poussière +et dans la chambre même. + +Quand mon père eut bien questionné les esclaves et eut entendu leurs +déclarations, il les renvoya. — Néanmoins je passai encore la nuit dans +mes fers. + +Le jour suivant, de grand matin, parurent mon oncle et les deux esclaves +qui m’avaient mis aux entraves. Ils m’éveillèrent, me débarrassèrent les +pieds, et repartirent. Je demeurai de nouveau seul, et de nouveau mes +larmes coulèrent. J’étais désespéré d’avoir été mis ainsi aux fers comme +un misérable esclave. Cette pensée m’agitait encore, lorsque je vis +entrer Zarroûk portant des hardes à la main. Il me fit ôter les habits +que j’avais sur moi, me présenta d’autres vêtements propres, une +chemise, un caleçon, un cafetan de cotonnade, un jubbé neuf en drap +vert, un châle cachemire vert pour turban, un tarboûch, une ceinture et +des sandales mekkoises[159]. Mon oncle me fit endosser tout cet +accoutrement, puis il me dit : « Maintenant, viens te présenter à ton +père ; il veut te parler. » Je suivis Zarroûk... Je baisai la main à mon +père et l’arrosai de mes pleurs. Je vis qu’il était profondément ému. Il +m’embrassa entre les yeux et me dit : « Rends grâce à Dieu que ce soit +moi et non un juge ou un étranger qui ait conduit et terminé cette +affaire, car probablement tu aurais été condamné. » Mon innocence fut +pleinement reconnue. + +Plusieurs jours après mon accusatrice annonça encore qu’il lui manquait +un collier, et que très-certainement je le lui avais soustrait. « Femme +que tu es ! lui dit mon père, aie donc un peu la crainte de Dieu. Nous +avons déjà faussement accusé mon fils, il y a quelques jours ; cherche +ton collier ; tu le trouveras comme tu as trouvé ton moudraah. » Elle +jura qu’elle l’avait cherché avec le plus grand soin, mais inutilement, +et elle persista dans son accusation contre moi. Elle parlait encore +lorsqu’une esclave apporta le collier, et dit : « Le voilà ! je l’ai +trouvé à tel endroit. » Alors la colère exaspéra mon père. « Tu as eu +l’audace, dit-il à sa concubine, d’accuser encore mon fils ! Depuis +qu’il est dans ce pays, tu le traites toujours en ennemi. — Mais +pourquoi, avant qu’il ne fût ici, ne perdais-je jamais rien ? Pourquoi +ne disparaît-il rien de mes parures que depuis qu’il est avec nous ? » +Ces paroles irritèrent encore davantage mon père. « Qu’est-ce que tout +cela signifie ? répliqua-t-il. Tu ne penses qu’à jeter l’inimitié entre +mon fils et moi ; et plus je te rappelle au devoir, plus ta haine +s’envenime. Zarroûk, dit-il alors à mon oncle, apporte-moi ici des +fers. » Zarroûk obéit.... « Mets les fers à cette femme, et conduis-la à +la cuisine ; elle travaillera avec les esclaves. Désormais, elle n’est +plus qu’une esclave comme les autres. » + +Lorsqu’elle entendit cette décision, elle se prit à pleurer, à soupirer, +à demander pardon, à embrasser les pieds de mon père. Mon père restait +inexorable, insensible à ces larmes et à ces prières. Zarroûk intercéda +pour elle, baisa les mains à mon père, qui finit, après une longue +résistance, par accorder le pardon de la coupable. Mais il jura que si +jamais elle osait essayer le moindre mensonge contre moi, il la +traiterait avec la dernière rigueur. De ce moment la concubine fut avec +moi dans les meilleurs termes, dans le plus parfait accord, et elle me +témoigna toujours beaucoup de déférence et d’égards. + +Plus tard cette femme suivit mon père au Ouadây. Et là, Dieu la punit +des mensonges qu’elle avait ourdis contre moi, des calomnies basses et +misérables dont elle m’avait noirci. Dieu, pour la punir, la soumit à de +dures épreuves, et lui rendit le même genre de souffrances que j’avais +endurées. Il la condamna, elle aussi, à vivre dans les fers autant +d’années que j’y avais été de jours à cause d’elle ; et elle ne trouva +personne qui la prît en pitié dans sa triste reclusion. Voici le fait. + +A l’époque où mon père se prépara à quitter le Ouadây et à retourner à +Tunis, j’étais encore au Dârfour. Mon père me fit dire d’aller le +trouver, afin de partir avec lui. Le sultan fôrien, comme je l’ai déjà +dit, me retint au Dârfour. Mon père ne me voyant pas arriver, et ayant +résolu de se mettre promptement en route, confia tout ce qui regardait +ses intérêts, les cinq villages dont il avait alors la direction et les +revenus, ses femmes, ses biens, ses troupeaux, à son frère Zarroûk, +qu’il constitua son remplaçant et son chargé d’affaires, puis il partit +par la route du Fezzân. Il allait revoir sa famille, son père, et ce que +Dieu lui avait laissé de frères. + +La concubine, restée au Ouadây, donna carrière à sa méchanceté féminine +et se déclara en guerre ouverte avec Zarroûk. En l’absence de mon père, +elle prétendait être en dehors de toute autorité, n’avoir de compte à +rendre à personne. Elle espérait tirer avantage de la résistance qu’elle +opposait à mon oncle, et elle alla jusqu’à se plaindre plusieurs fois de +lui au sultan. On examina la question et on reconnut la légitimité +pleine et entière des droits de Zarroûk. La femme fut sévèrement +admonestée de la part du sultan, et elle reçut l’ordre de rester soumise +et tranquille, comme les autres femmes. Irritée de ces procédés, elle se +déclara en hostilité ouverte contre Zarroûk, et refusa tout arrangement, +toute conciliation. Le sultan, informé des dispositions de cette femme, +la condamna à la reclusion chez elle, avec les fers _akrab_ (ou +_scorpion_) aux pieds, afin de la ramener à résipiscence. + +Elle était alors enceinte. Quand approcha le moment de la délivrance, +Zarroûk songea à prier le sultan de pardonner à cette femme ; mais +ensuite Zarroûk réfléchit ; il craignait qu’elle ne recommençât ses +querelles, et il se contenta de demander qu’on la débarrassât de ses +fers jusqu’à ce qu’elle fût accouchée seulement, et qu’ensuite on la +remît dans les entraves comme auparavant. La chose fut ainsi convenue. +Lorsque j’arrivai au Ouadây je trouvai cette femme dans l’akrab..... +Dieu n’oublie jamais l’injustice et la méchanceté ; il est l’appui de +l’opprimé ; en lui est la consolation de celui qui souffre. + +Revenons à notre sujet. + +L’article de commerce le plus lucratif au Dârfour et au Ouadây est le +cuivre rouge ; il s’y vend à prix d’or. On en fabrique, comme nous +l’avons déjà dit, des chevillères, des damleg, des anneaux pour le nez. +Au Dâr-Rau_n_ah, il a également une valeur très-élevée ; trois rotl +seulement valent un esclave mâle ou femelle. Au Dârfour, six rotl, +parfois dix, jamais plus de treize, valent un esclave _des six_, c’est- +à-dire de la taille de six empans mesurés du talon au bout inférieur de +l’oreille. Après le cuivre vient le zinc, et ensuite les talaris ou +douros et le laiton en feuilles. De toutes les autres marchandises dont +nous avons parlé, aucune n’est recherchée aussi avidement que ces +métaux. + +Tous les objets ou articles indiqués dans ce chapitre sont importés par +les djellâb au retour de leurs expéditions commerciales d’esclaves. +D’autres objets sont apportés uniquement par les Arabes des environs du +Dârfour et du Ouadây. + +Les Rézeigât et quelques autres tribus font, au Dârfour, un commerce +considérable de beurre fondu, de bœufs, de vaches, de cuirs et de miel. +Sans les Rézeigât, le rotl de beurre vaudrait son poids d’argent, et +encore on n’en trouverait pas. + +Les Zéyâdyeh, les Areîgât, les Zaghâouah, apportent au Dârfour le sel +qu’ils vont chercher au puits de Zaghâouy. Sans eux, les Fôriens en +manqueraient presque totalement. Au Dârfour proprement dit, le sel est +très-recherché. Il l’est encore davantage au Dâr-Sila, au Fangarau et au +Rau_n_ah. Chez les Fôriens, la mesure de sel, quand il est en petite +quantité sur les marchés, se vend pour vingt mesures semblables de +doukhn (_penisetum typhoïdeum_, grain dont on fait du pain) ; si le sel +est abondant, la mesure vaut quinze mesures de doukhn ; dans les moments +de la plus grande abondance, il se vend pour douze mesures, même pour +dix mesures, mais jamais au-dessous. + +Le sel de Mydaûb est réservé spécialement pour les vizirs et les autres +grands du pays. Le sel de Zaghâouy est le plus mauvais qu’on puisse +rencontrer dans le monde ; il est mêlé d’une quantité considérable de +terre. Aussi, les gens de la classe aisée, avant de se servir de ce sel, +le jettent dans l’eau, l’y laissent fondre, puis décantent l’eau après +que la terre s’est déposée au fond du vase ; ensuite ils font évaporer +le liquide, et le sel reste propre... Certes ! si les Fôriens voyaient +du sel comme celui de Rosette ou de Tunis, ils se le disputeraient entre +eux à coups de sabres. + +Dans certaines localités des monts Marrah, on a le sel _falgo_. On le +prépare en fragments allongés qui servent en guise de monnaie dans les +marchés. + +Il résulte de ce que nous venons de dire, qu’il y a au Dârfour trois +variétés de sel. Le plus commun et le plus abondant, mais en même temps +le plus mauvais, est celui de Zaghâouy ; le meilleur et le plus rare est +celui de Mydaûb ; le moyen en quantité et en qualité est le _falgo_. En +général, il n’y a guère que les gens d’une certaine aisance et les +riches qui puissent se procurer du sel. Les pauvres salent presque toute +leur nourriture avec de l’eau dans laquelle ils ont lavé de la cendre. +Ils jettent la cendre dans un vase à fond criblé de très-petits trous ; +par-dessus, ils versent de l’eau qui filtre à travers cette cendre et +s’écoule peu à peu par les trous. Cette eau filtrée, qu’on appelle +_kambo_, est le sel des pauvres et leur sert à préparer leurs mets. J’ai +goûté de ce sel liquide ; il a un goût d’amertume fade, repoussante, et +qui soulève le cœur. + +Quant au falgo, plusieurs personnes qui l’ont vu extraire m’ont raconté +qu’on le retire d’une terre particulière que les montagnards recueillent +dans certaines localités de leurs montagnes. Ils jettent cette terre +dans de larges vases et la traitent à grande eau, à peu près comme on +opère pour séparer le sel de nitre. On reprend cette eau, on la verse +dans d’autres vases, dans le fond desquels sont pratiqués plusieurs +enfoncements coniques qui font office de moules, et on laisse le liquide +s’évaporer spontanément. Le résidu salin se rassemble dans les cônes et +s’y dessèche en fragments opaques de forme pyramidale, d’une +cristallisation irrégulière, de couleur grisâtre et d’un goût agréable. + +Il me reste à dire quelques mots sur l’industrie, sur les occupations +domestiques, sur les derniers devoirs rendus aux morts. + +L’industrie est fort peu développée chez les peuples de l’Afrique +centrale. Au Dârfour et au Ouadây, il n’y a guère, en fait d’arts, que +ceux du tisseur, du forgeron, du laboureur, du fileur, du fondeur +(c’est-à-dire du fabricant de lances, d’arcs, de flèches et de quelques +grossiers ustensiles pour l’agriculture et les besoins les plus +ordinaires et les plus communs de la vie). Au Dârfour, il y a des +étrangers, originaires du Katakau, qui teignent en bleu avec l’indigo, +et qui savent produire les nuances bleu-noir chatoyant du godâny et du +teykau. + +Les Fôriens tannent parfaitement les peaux ; ils ont pour cela tout ce +qu’il leur faut en instruments de travail et en matières premières. Ils +préparent, avec les peaux de bœufs et de chameaux, des sacs, de grandes +et belles pièces de cuir qu’ils appellent _doubourkou_ et qui servent, +les unes pour s’asseoir et pour dormir, les autres pour cribler les +grains, etc. Avec les peaux de chèvres et de boucs, ils fabriquent de +belles outres et des sacoches pour les provisions de voyages. Des peaux +de moutons, ils font du _sekhtyân_ ou cuir souple, rouge ou vert, pour +recouvrir les fourreaux de sabres, garnir les selles, etc. Après que le +sekhtyân a été bien tanné, ils le teignent en rouge avec le _kouloûd_, +sorte de moëlle végétale d’un rouge foncé, extraite d’un arbrisseau et +qui ressemble à la moëlle spongieuse et légère de la tige du petit +_dourah_. On fait bouillir le kouloûd assez longtemps dans de l’eau ; +ensuite on en teint le cuir, qui prend alors une belle couleur rouge +analogue à celle que communique la cochenille. Quant aux cuirs verts, on +les teint avec le _zindjâr_ ou cuivre oxydé à l’air ; on obtient ainsi +une nuance d’un vert-clair. Ces cuirs verts sont beaucoup plus chers que +les cuirs rouges. + +Au Dârfour, il y a des espèces de matelassiers qui fabriquent les +surtouts ou caparaçons pour le harnachement des chevaux ; ces surtouts +sont faits à la manière des couvertures piquées que l’on a en Égypte (et +ailleurs), et sont ornés de bigarrures assez singulières. Nous les +décrirons au chapitre de la _Tactique militaire_. + +Il n’y a réellement pas d’autres arts au Dârfour, que ceux que nous +venons d’indiquer. Pour les besoins qui, dans les pays civilisés, ont +créé des professions, les Fôriens s’entr’aident et se servent +mutuellement. Ainsi, les voisins, entre eux, se rasent la tête les uns +aux autres ; ils se passent ainsi de barbiers. Un individu veut-il se +construire une demeure, il est aidé pour cela par ses amis, à la simple +condition de leur donner à dîner et à souper. + +Si un homme meurt, un ami et surtout un faguyh ou cheykh lui rend les +derniers devoirs, lave le cadavre et l’ensevelit ; car tout le monde +connaît la manière d’accomplir ces simples cérémonies. Quand une femme +meurt, les devoirs funèbres lui sont rendus par une femme âgée. Pour +transporter un mort en terre, on fabrique instantanément un brancard +grossier avec deux longs bâtons assez forts que l’on maintient à +distance convenable avec une ou plusieurs cordes, de façon à représenter +des sangles (_Voy._ fig. 7). On étale sur ces cordes une sorte de lit, +c’est-à-dire, par exemple, un _bourch_ ou natte fine faite en lanières +de feuilles de daûm, ou bien un _hacyrah_ ou natte ordinaire en petit +jonc ou en paille. On place le cadavre là-dessus, et on l’emporte à +bras ; car les manches de cette espèce de civière sont trop courts pour +qu’il soit facile de la porter sur les épaules. Ce sont encore les amis +et connaissances du défunt qui creusent sa fosse. Chaque mort est +toujours seul dans une fosse isolée. Ni ceux qui ont lavé le cadavre, ni +ceux qui l’ont transporté au tombeau, ne reçoivent de rétribution. Il en +est de même pour ceux qui récitent en commun le Coran pour le repos de +l’âme du défunt, ou qui récitent les prières de l’_itâcah_ ou +délivrance[160], ou qui disent le chapelet _du pardon_. + +J’ai vu compter au Dârfour les prières du chapelet au moyen de fragments +de petit jonc, comme le jonc des nattes fines[161]. Chaque individu qui +vient prendre part à ces sortes de prières taille dix petits fragments +de jonc et dix autres fragments plus grands. Quand il a prononcé sur son +chapelet ordinaire, le premier cent de « _lâ Ilâh ill’ Allâh_ (Il n’y a +pas d’autre Dieu que Dieu), » il met de côté un petit fragment de jonc ; +après le second cent, il met un autre petit fragment avec le premier, et +ainsi de suite jusqu’à ce que les dix petits fragments soient tous +réunis. Alors, comme sur chaque grain de chapelet le priant a prononcé +« _lâ Ilâh ill’ Allâh_, » il résulte que, quand ses dix petits fragments +sont rassemblés, il a articulé mille fois ces mêmes mots « _lâ Ilâh ill’ +Allâh_. » Afin de se rappeler ou de compter le nombre des mille, il met +de côté un des dix grands fragments de jonc. A chaque mille, il en fait +de même jusqu’au dixième ; et alors il sait qu’il a articulé dix mille +fois les saintes paroles. + +Les Fôriens prétendent que les morceaux de jonc, qui ont servi ainsi à +compter les prières du chapelet du pardon, ont acquis, par cela seul, +des vertus bienfaisantes. Ainsi, un fiévreux qu’on parfume avec la fumée +de ces brins de jonc, guérit sur le champ de sa fièvre. En brûlant ces +joncs et en en mettant la cendre dans de l’eau, on a un collyre dont la +vertu sainte est telle qu’un ophthalmisant qui s’en lave les yeux +pendant trois jours de suite, le matin, est nécessairement guéri. Si on +dépose ces bouts de jonc entre un mort et son suaire, Dieu traite l’âme +du mort avec plus de bonté et se montre moins sévère dans l’appréciation +des fautes du défunt, et cela grâce aux bénédictions attachées aux brins +de jonc. + +La charité fraternelle, en vue de Dieu, est chose commune au Dârfour. +Celui que quelque malheur a frappé est toujours secouru par ses amis et +par ceux qui le connaissent. + +Les Fôriennes n’ont aucune habitude des travaux domestiques auxquels se +livrent les femmes des pays policés. Les filles des riches passent une +partie de la journée à se parer, à se frotter le corps avec du beurre et +les cheveux avec de la graisse, à se mettre du keuhl aux yeux, à se +parfumer, à se friser. Après qu’elles ont fini, elles s’occupent des +soins de la maison ; puis elles se mettent à tisser des _bourch_ ou +nattes fines avec les feuilles de daûm découpées, qu’elles ont teintes +de différentes couleurs, en rouge, en noir, en vert, en jaune. Ces +nattes sont légères et du plus joli travail, elles ont un coup d’œil +charmant et semblent inviter ceux qui les voient à s’asseoir ou à dormir +dessus. + +La Fôrienne, même de condition aisée, prépare ordinairement la +nourriture à son mari et aux hôtes ou convives qui viennent à la maison. +Aux époques des travaux agricoles, les femmes des familles pauvres +s’occupent avec leurs maris aux semailles, à la moisson, à la récolte +des grains, du coton. Dans les autres temps de l’année, elles font des +provisions de fruits et de plusieurs graines sauvages pour leurs +familles. Ainsi, quand le fruit du héglyg (_balanites ægyptiaca_), du +nabk-karnau est à maturité, elles en cueillent pour toute l’année. De +même pour le riz, le défré, le koraîb[162], le fruit de l’andourâb, +celui de l’ardeîb ou tamarin, celui du mokhaît. (Le fruit de l’andourâb, +arbre de taille moyenne, est de la grosseur du fruit de la morelle ; +c’est une baie à trois pépins.) Le fruit du Mokhaît, arbuste qui ne +dépasse guère la hauteur d’un homme, est dur et du volume d’une aveline. +On le fait digérer dans de l’eau qu’on renouvelle plusieurs fois pour le +dépouiller de son amertume et en séparer la matière mucilagineuse. On +reconnaît que l’amertume est enlevée, lorsque l’eau de digestion et de +lavage ne renferme plus de mucilage. Alors on retire le fruit de l’eau, +on le fait sécher au soleil, et plus tard il sert de nourriture. +Certaines personnes le broient ou le moulent pour en faire de la +bouillie ; d’autres le mangent tel qu’il est après qu’il a été desséché +comme je viens de l’indiquer. Le nom de _mokhaît_, qui signifie +_mucilage_, a été donné à ce fruit et à l’arbre qui le produit, à cause +de sa matière muqueuse et tellement visqueuse qu’elle adhère aux doigts +de ceux qui, en le cueillant, le brisent ou l’écrasent légèrement dans +leurs mains. + +Les femmes travaillent aussi, dans la saison, à récolter les pastèques. +Il y a au Dârfour deux espèces de pastèques : la grosse pastèque +ordinaire qu’on cultive en Égypte, et la pastèque fôrienne qui n’est pas +plus grosse qu’une coloquinte. Lorsque l’on a cueilli cette dernière +espèce, on en enlève l’écorce, puis on coupe la pulpe en quatre zestes +qu’ensuite on fait dessécher. Pour en manger, on en pile plusieurs +morceaux jusqu’à ce qu’ils soient réduits en farine, et on en prépare +une bouillie ou sorte de crème qui est agréable. + +Dans les campagnes, les femmes vont travailler aux champs avec leurs +maris. Elles coupent avec une sorte de binette ou de sarcloir les herbes +épineuses qu’elles amassent ensuite à part. Les filles, dès qu’elles +sont assez grandes, accompagnent leurs parents dans ces travaux +rustiques ; jusqu’alors, elles gardent les troupeaux aux pâturages. Le +soir, au retour des champs, la femme rapporte une charge de bois ou +d’herbes sèches pour cuire les aliments et aussi pour avoir de la +lumière dans la hutte ; car là on n’a que la flamme du bois et des +matières végétales desséchées, comme moyen d’éclairage. + +Les pauvres, pour ressource ordinaire, s’achètent, dès qu’ils le +peuvent, une chèvre ou une brebis ; lorsqu’elle a mis bas, le lait leur +sert de nourriture. + +Du reste, les pauvres sont dans le plus triste dénument et dans la plus +affreuse misère. Sans cesse ils ont à souffrir de la tyrannie de leurs +gouverneurs ; sur eux pèsent les exigences des guerres, les corvées +publiques. Toute leur vie n’est qu’une vie d’esclaves. + + +[Note 156 : _Voy._ note 40.] + +[Note 157 : _Voy._ note 41.] + +[Note 158 : _Voy._ note 42.] + +[Note 159 : _Voy._ note 43.] + +[Note 160 : _Voy._ note 44.] + +[Note 161 : _Voy._ note 45.] + +[Note 162 : _Voy._ note 46.] + + + + + =CHAPITRE VII.= + +Mœurs et coutumes. — Dignités ; fonctions. — Kamkolak. — Mômo. — +Habbâbah. — Aguîd. — Vizirs ou émyn. — Kâmnah. — Turguenak. — Rois. — +Audiences publiques du sultan. — Cérémonie bizarre du salut du vendredi. +— Kabartou. — Costume des turguenak. — Timbales du mont Thoraya. — +Manière de porter plainte au sultan. — Sorte de quarantaine. — Tribunal +des kamkolak. — Vénération pour le sultan. — Nul ne doit porter le même +nom que lui. — Eau du sultan. — Cérémonies pour pénétrer dans le +palais ; réceptions particulières. — Jeunes filles habbâbah. — +Inspecteurs des charges. — Nul ne monte à âne. — Forgerons et chasseurs. +— Coutume des chérifs. — Innovations interdites. — Projet de battre +monnaie. + + +Sachez que Celui qui a l’unique et souveraine puissance sur le monde, +Celui qui n’a besoin ni de vizirs ni de conseillers, a inspiré à chaque +nation la manière dont elle doit se gouverner et se conduire, afin +d’éviter et de prévenir les agitations et les souffrances. Dieu +connaissant par sa prescience que, chez les nations, la multitude ne +suivrait le droit chemin que si elle y était contrainte par l’autorité +de souverains, dépositaires de la force et du pouvoir, et que, si les +sociétés étaient sans direction, les forts opprimeraient les faibles, et +braveraient les lois de l’équité, Dieu a donné aux peuples +l’intelligence, les a parés du manteau de la réflexion, et dès lors +chaque nation a consenti à se constituer un chef qui la gouvernât selon +les principes du bien, s’éloignât des sentiers de l’injustice, traitât +les sujets d’une manière équitable, prodiguât pour eux ses ressources, +défendît l’opprimé contre l’oppresseur, et vengeât toute blessure portée +par des bras coupables. + +Et certes, le souverain le plus puissant de tous les souverains du +Soudan, le plus respecté, le plus généreux, fut le sultan Sâboûn. Il fut +toujours grand dans ses libéralités ; toujours ses dons enrichissaient, +toujours ses faveurs étaient placées avec discernement ; toujours celui +qui recevait, était au comble de ses vœux. + +Il est de principe au Ouadây, de ne reconnaître pour chef de l’État +qu’un prince issu d’une mère d’origine noble, dont la noblesse soit +pure, bien constatée et prouvée ; en d’autres termes, la mère du +souverain doit être d’une des cinq tribus privilégiées. Le fils d’un +sultan, né d’une esclave, fût-elle des descendants du prophète, et à +plus forte raison si elle est d’extraction inconnue, ne saurait parvenir +au sultanat. + +Quand j’étais au Ouadây, le sultan régnant était Mohammed-Abd-el-Kérym, +surnommé Sâboûn. Il était fils du Sultan Mohammed Sâleh, fils du sultan +Mohammed Gaûdeh, surnommé Kharyf-el-Teymân, fils du sultan Mohammed- +Aroûs le jeune, fils du sultan Mohammed-Aroûs l’ancien, fils du sultan +Séleîh. Cette filiation généalogique, je l’ai entendu proclamer par +l’imâm Bedr-ed-Dyn, imâm de Sâboûn, lorsque de la chaire sacrée, au +prêche du vendredi, il demandait les bénédictions du Ciel pour ce +prince. + +Les places, fonctions et dignités, au Ouadây et au Dârfour, diffèrent +dans leurs corrélations et leur nature. Comme pour honorer leur +souverain, les Fôriens (ainsi que nous l’avons dit dans le voyage au +Dârfour) les ont dénommées et coordonnées d’après les noms et la +position des membres du corps. Les Ouadâyens n’ont pensé dans cette +coordination qu’à l’utilité de leur pays, ils n’ont été inspirés que par +des vues de bien général. Plusieurs fonctions sont établies uniquement +d’après les divisions des provinces de l’État. + +Les _kamkolak_ sont au nombre de huit, quatre de premier degré et quatre +de second degré. Les premiers sont chargés d’examiner et de discuter les +différends des particuliers. Ils forment un conseil délibérant et un +tribunal judiciaire. Ils ne portent à la connaissance directe du sultan +que les affaires de quelque importance. Dès qu’ils en ont terminé une, +ils en dressent le procès-verbal, qu’ils soumettent ensuite au contrôle +et à la sanction du sultan. Le sultan ne révoque et n’annule jamais les +jugements des kamkolak, quand même ces jugements seraient erronés. +Seulement dans ce dernier cas, le prince avertit les kamkolak qu’ils se +sont trompés, il leur adresse ses remontrances et les invite à se mettre +en garde contre toute erreur. Si le même fait se présente une seconde +fois, le sultan les destitue ; et encore alors il laisse exécuter leur +jugement par respect pour la dignité des fonctions de juges, à moins +cependant que la sentence ne soit par trop injuste. Dans cette +circonstance, il en renvoie l’examen au câdi, c’est-à-dire au tribunal +suprême. De sa seule autorité, le prince ne casse aucun de leurs +jugements. + +La dignité la plus élevée après celle de kamkolak est celle de la +_mômo_ ; elle est affectée à la mère du sultan. Cette dignité, quand la +mère du sultan vient à mourir, est transférée à l’aïeule du prince. Si +l’aïeule n’existe plus, il n’y a plus de mômo ; et la dignité la plus en +relief alors, après les kamkolak, est celle de _habbâbah_ ; elle est +spéciale à la première des femmes du sultan, à celle qui tient le rang +le plus élevé. + +Ensuite viennent, par ordre de considération et d’importance, les +dignités des _aguîd_ proprement dits, des _visirs_, du _kâmnah_ et des +_turguenak_. + +Il y a deux aguîd principaux, l’_Aguîd-el-Sabâh_, aguîd de l’Est, ou +gouverneur de la province de l’Est ; et l’_Aguîd-el-Gharb_, aguîd de +l’Ouest ou gouverneur de la province de l’Ouest. Chacun d’eux a sous sa +juridiction et sous sa dépendance plusieurs rois ou gouverneurs de +districts ou _dâr_ secondaires. Les deux principaux aguîd correspondent +à l’abadyma et au tékényâouy chez les Fôriens. + +Après les aguîd, sont les _emyn_ ou _visirs_, et le _kâmnah_. Au Ouadây, +le kâmnah diffère, par ses fonctions, du kâmnah du Dârfour ; il +correspond à l’orondolon fôrien, c’est-à-dire que lorsque le sultan est +à cheval, le kâmnah marche devant lui. + +Les _turguenak_ ou émissaires des vengeances du sultan, sont les +exécuteurs des hautes œuvres, et les Gardes du corps et du palais du +sultan. Leur costume diffère de celui des soldats ouadayens ; ceux-ci +portent un vêtement ample à très-larges manches et semblable à l’espèce +de blouse, appelée beddâouyeh, des femmes du Caire. Les turguenak sont +très-nombreux. + +Après eux sont les _rois des montagnes_ ou _mouloûk-el-djébâl_, puis les +aguîd ou gouverneurs des tribus arabes, tel que l’aguîd de la tribu des +Djéâtenah, celui des Zébédeh, celui des Bény-Helbeh, celui des Mahâmyd. + +Enfin, après ces aguîd de second ordre, viennent les _rois_ tels que le +roi des Birguid, le roi des Dâdjo, celui des Koûka, etc. + +Il est d’habitude que, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, +le sultan ouadayen donne audience publique. Il reçoit alors les plaintes +et les réclamations de chacun, quel qu’il soit. Le lundi, il siège pour +cela dans une pièce qui a vue sur la place du Fâcher. Sur cette place, +comme nous l’avons déjà dit, il y a plusieurs séyâl, espèces d’arbres à +épines blanches, disposés sur deux lignes, dont l’une est assez +rapprochée du mur extérieur du palais, et dont l’autre en est un peu +plus éloignée. Vers le milieu du Fâcher, sont encore d’autres séyâl ; +c’est là qu’est le lieu du tribunal ou cour de justice des kamkolak, et +qu’ils entendent et jugent les différends des particuliers. +L’emplacement précis de ce tribunal en plein air est indiqué par les +lances des kamkolak, qui y sont fichées dans le sol et alignées devant +eux. Les juges se tiennent là, assis, faisant face à la demeure du +sultan. Ils arrivent à leur tribunal dès le matin, et ne s’en absentent +que pendant la grande chaleur du jour et pendant les moments de pluie. +Les jours ordinaires, ils se remettent en séance à deux ou trois heures +après-midi et ils ne se retirent qu’au coucher du soleil. Dans la saison +des grandes pluies, ils tiennent leurs audiences dans le petit _casr_ ou +maisonnette qui est adossée à la face interne du mur extérieur du +palais. (_Voy._ le Plan de Ouârah.) + +C’est sous la rangée d’arbres la plus voisine du palais, que le sultan +se tient le vendredi, à l’ombre et en restant à cheval. Le câdi, les +mouftis, les ulémas, les chérifs, les principaux personnages, chacun +selon son rang, s’assèyent accroupis en face du sultan. Entre lui et la +foule, sept interprètes sont rangés en file l’un derrière l’autre, comme +dans les assemblées du ligdâbeh au Dârfour. Chez les Fôriens, ce sont +les assistants qui commencent par adresser leurs salutations au sultan ; +au Ouadây, c’est le sultan qui prend l’initiative et salue d’abord +l’assemblée. Alors, les interprètes disent de la part du prince +ouadayen, en s’adressant successivement à chaque classe d’individus : — +« Câdi, le sultan te salue ;... ulémas de l’Islâm, le sultan vous +salue ;... chérifs, le sultan vous salue ;... kamkolak, le sultan vous +salue ;... turguenak, le sultan vous salue ;... émyn ou vizirs, le +sultan vous salue ;... kâmnah, le sultan te salue ;... rois des +montagnes, le sultan vous salue, » et ainsi de suite pour chaque espèce +ou classe de fonctionnaires ; on termine par : « Gens des environs et de +la banlieue de Ouârah, le sultan vous salue tous ; il vous souhaite +bonne santé, bénédiction de Dieu, toute prospérité et bien-être. » + +Les individus de chaque catégorie, et les individus pris isolément, +aussitôt que le sultan leur a fait adresser sa salutation, battent des +mains et s’inclinent jusqu’à terre d’abord sur le côté droit, puis sur +le côté gauche, de manière que les tempes aillent alternativement +toucher la poussière. Pendant cette cérémonie de salutation et de +battement de mains, retentit derrière le sultan, et presque sans +interruption, le daraboukkah dont le son aigre s’entend à une grande +distance. Ce daraboukkah, de forme égyptienne, est appelé _baradyeh_ par +les Ouadayens. Toutes les fois que le baradyeh sonne avec plus de force, +l’assemblée l’accompagne en battant doucement des mains. En même temps, +les soldats, debout, en dehors et autour de la foule, brandissent et +heurtent le kourbâdj ou tige de fer qu’ils ont à chaque main. Ce bruit +de tambourin ou baradyeh, de battements de mains, de cliquetis de +kourbâdj, est encore mêlé des cris des soldats qui répètent : « Gloire à +toi, sultan, buffle d’intrépidité ! que Dieu te rende victorieux de tes +ennemis, toi notre maître ! » Et il résulte de ce sauvage et rude +concert un vacarme des plus bizarres. + +Les _kabartou_ forment un corps particulier d’individus qui, dans les +cérémonies, sonnent de la trompette et battent du tambourin. Ils +représentent aussi un corps de bourreaux, car ce sont eux qui sont +chargés d’exécuter ceux que le sultan condamne à mort. Les kabartou +assistent également au salut du vendredi. Leur nombre est assez +considérable. Dans les assemblées hebdomadaires dont nous venons de +parler, ils s’asseyent accroupis sur un endroit un peu élevé. Plusieurs +d’entre eux ont en main une trompette droite, longue de plusieurs empans +comme les longs instruments de cuivre des musiques françaises, et +donnant un son rauque et criard[163]. Les autres ont des tambourins du +volume des tambours français, et qu’on appelle en Égypte _trombeîtah_. +Une cinquantaine de tambours et de trompettes sonnent ensemble par +moments, et produisent un tintamarre assourdissant ; car les trompettes +ont un ronflement âpre et des plus violents. Lorsque les kabartou ont +sonné ensemble une sorte de ritournelle sur leur trompette, le chef de +la troupe sonne à son tour, seul, et en prononçant en même temps des +paroles dans son instrument. Puis il se tait, toutes les autres +trompettes lui répondent en l’imitant, et le vacarme recommence. + +Le concert achevé, les _turguenak_ s’avancent, ayant l’uniforme de +guerre. Ils tiennent à la main des assommoirs revêtus de fer ou sortes +de masses d’armes à renflement arrondi (fig. 3). Ils portent sur la tête +une espèce d’armet d’acier en forme de tasse. La plupart ont le buste +couvert d’une cotte de mailles qui ne leur descend que jusque sur les +hanches ; car ils sont toujours à pied. Ceux qui n’ont pas de cotte de +mailles sont habillés d’une _châyeh_ ou saye, sayon, espèce de gilet +épais, à manches, et qui rappelle l’_antéri_ ou gilet égyptien actuel du +costume _nizâm_ ou militaire. Les châyeh sont faites en drap, fourrées +de coton et piquées à la manière des courtes-pointes. La saye ou +_châyeh_ est un vêtement de bataille, pour préserver des flèches et des +coups de sabre. + +Chaque compagnie de turguenak a deux tambours semblables à ceux des +kabartou, et sur lesquels ils frappent de toutes leurs forces. Les +compagnies des turguenak se mettent en marche pour quitter le Fâcher dès +que leurs tambours commencent à battre ; alors elles traversent la foule +du peuple et les lignes des soldats, font le tour, à l’intérieur, du +cercle de la multitude qui environne à distance le sultan ; et en +marchant elles menacent, comme si elles allaient les frapper, les +assistants qui forment les premiers rangs du cercle de l’assemblée. Tout +en gesticulant et menaçant, les turguenak disent à ceux qu’ils +apostrophent : « Demandez pardon à Dieu et au prophète (faites votre +acte de contrition) ! » + +A l’extrémité du Fâcher opposée au palais, est un petit mont appelé +_Thoraya_, sur le sommet duquel est une construction ou bâtisse où sont +déposés les grands _kette-drums_ ou nacaires du sultan, semblables à +ceux des sultans fôriens. Au Ouadây, le renouvellement des cuirs ou +peaux de ces timbales ne se fait pas tous les ans et n’a jamais lieu +avec l’appareil de solennité et de cérémonie qui est en usage au +Dârfour ; au Ouadây, ce renouvellement s’exécute sans que personne le +sache. + +Toutes les fois que le sultan sort et paraît sur le Fâcher, les timbales +de Thoraya retentissent ; en même temps retentissent aussi les baradyeh, +les tambourins des kabartou, les trompettes des turguenak, le cliquetis +des kourbâdj entre-choqués, les battements de mains de la foule, et de +là un vacarme inimaginable. + +Le vendredi, après le salut du sultan sur le Fâcher, quiconque a à se +plaindre de quelque injustice, s’avance et présente sa plainte au +prince. Voici de quelle manière le requérant procède. Il abat d’abord +son vêtement de dessus ses épaules, et se l’attache en forme de ceinture +autour des reins. Ensuite, il pénètre dans l’intérieur du cercle des +assistants, par le côté correspondant à la droite du sultan, marche +demi-courbé en battant des mains, et il continue ainsi, s’avançant d’un +pas légèrement accéléré, jusqu’à ce qu’il arrive au côté opposé du +cercle, en passant devant le sultan. Si le sultan, par quelque cause que +ce soit, n’a pas aperçu le _passant_, alors celui-ci repasse, toujours +au pas demi-accéléré, et il regagne le point d’où il est parti d’abord. +Nécessairement alors le sultan l’aperçoit et lui demande quel est le +sujet de la plainte. Si l’affaire paraît être de médiocre importance, le +sultan la renvoie aux kamkolak ; si elle est assez grave, le sultan s’en +empare, l’examine lui-même, et la poursuit jusqu’à ce qu’il l’ait +éclaircie. + +Les Ouadayens ont certaines habitudes qui rappellent des coutumes +européennes. Ainsi, lorsqu’un voyageur pénètre sur le territoire du +Ouadây, on ne le laisse entrer dans le cœur du pays qu’après un séjour +de trois fois vingt-quatre heures au village d’Abâly. C’est une sorte de +quarantaine de trois jours. + +Les séances journalières des kamkolak au Fâcher, les fonctions +judiciaires de ces employés, l’obligation qui leur est imposée d’écrire +la minute des affaires présentées à leur tribunal et d’en dresser un +procès-verbal qui est ensuite soumis au sultan, tout cela constitue une +manière de conseil délibérant et consultatif, une espèce de cour de +justice. + +Le respect et la vénération des Ouadayens pour leur sultan est presque +de l’adoration. Jamais ils ne lui présentent une affaire qu’après avoir +récité devant lui le _Fâtihah_ ou invocation initiale du Coran, sans +avoir demandé à Dieu d’accorder à leur prince la victoire sur ses +ennemis et de lui donner de longs jours. Ce qu’il y a de médiocre et +d’ordinaire, ils le réservent pour eux ; mais tout ce qu’il y a de +meilleur doit être pour le sultan : habits recherchés, parures de prix +sont pour lui et ses femmes. Nul vizir, nul grand de l’État, quelle que +soit la hauteur de ses fonctions et de son rang, fût-il même le premier +après le souverain, n’a le droit de porter de la soie ou sur sa personne +ou dans les harnachements de ses chevaux. Il ne peut même avoir une +selle couverte en drap ; à plus forte raison ne doit-il avoir ni selle +dorée, ou brodée en or, ou garnie en argent, ni étriers dorés ou +argentés. On permet seulement, et c’est le plus, d’avoir des selles +couvertes en cuir rouge appelé, en ouadayen, _kouloudou_. Pour cela, le +plus haut des émirs ou vizirs, aussi bien que le plus mince d’entre eux +en importance, est soumis à la même loi ; bien plus, nul n’a le droit de +s’asseoir sur des tapis grands ou petits, même dans l’intérieur de sa +maison. + +Aucun Ouadayen, ni aucune Ouadayenne ne doit avoir de bijoux en or, ni +s’éventer avec un éventail en plumes d’autruche, ou même avec un +éventail ordinaire en papier coloré, comme ceux d’Europe. + +En fait de vêtements, hommes et femmes indistinctement ne portent que +des habits noirs ou blancs, en toile de coton, ou en toile fil et coton, +ou en mousseline grossière. + +Les parures ou bijoux, c’est-à-dire les bracelets, les _brassières_, les +colliers, etc., des femmes, des émirs et des vizirs, même les plus +élevés, ne sont jamais qu’en argent ; les gens de moyenne condition +n’ont de parures qu’en cuivre ; les pauvres et les gens du peuple en ont +parfois en cuivre, et d’ordinaire en fer. Si quelqu’un transgressait +cette sorte de loi somptuaire et s’avisait de porter ou d’avoir quelque +parure qui fût plus recherchée qu’il n’est permis, on le mettrait à mort +impitoyablement, fût-il des plus hauts personnages de l’État[164]. + +Le but de ces coutumes, devenues lois, est d’imposer à l’esprit +d’insubordination un frein qui, s’il était trop relâché, laisserait les +Ouadayens supposer qu’il n’existe pas de différence entre les sujets et +le souverain, et de là s’ensuivraient des tentatives de révolte qui +mettraient en péril la vie du sultan, la sécurité et la tranquillité du +pays. + +La sévérité ombrageuse du pouvoir et l’espèce de respect servile des +sujets pour le souverain sont telles, que l’on ne doit même pas faire +l’éloge de qui que ce soit en présence des Ouadayens. Personne, selon +eux, ne doit être loué que leur sultan ; nul autre que lui ne doit être +cité pour sa générosité et ses qualités morales. L’exigence du +gouvernant va jusqu’à ne permettre à personne d’avoir le même nom que +lui. Lorsqu’un nouveau souverain revêt l’autorité suprême et que, par +exemple, il se nomme Sâleh, tous les individus qui portent ce nom +doivent le changer sur-le-champ. + +Sous le règne de Sâleh, des Ouadayens des provinces vinrent se présenter +à ce sultan. L’interprète, selon l’habitude, leur transmit le salut du +prince en les nommant l’un après l’autre. L’interprète avait pris leurs +noms à l’avance. Parmi les visiteurs, il en était un appelé Sâleh, et en +lui adressant la salutation, l’interprète dit : « Le sultan te salue, +faguyh Sâleh. » A ce mot, le prince fronça le sourcil, il poussa un cri +de colère comme le cri du paon, et qui fit tressaillir même +l’interprète. Celui-ci reprit vivement : — « Le sultan te salue, faguyh +Fâleh. » + +Tout près de Ouârah, il y avait le _puits de Sâboûn_. Dès que le sultan +Sâboûn fut proclamé souverain, le puits fut appelé le _puits d’Ochar_. + +Jamais l’eau que boit le sultan ne doit être prise deux fois de suite au +même endroit. Les porteurs d’eau du palais viennent tout à coup, et sans +qu’on puisse les attendre, vers un des groupes de puits qui environnent +Ouârah, en chassent à coups de fouet et mettent rapidement en fuite +quiconque se trouve là, entourent aussitôt un des puits, et emplissent +leurs cruches, en ayant bien soin de tenir tout le monde à distance +durant tout le temps de l’opération. Qui s’aviserait d’approcher serait +repoussé à grands coups de fouet. Aussi, leur laisse-t-on la place +libre. La raison de ce procédé et de ces précautions est d’empêcher que +quelque malintentionné n’ensorcèle ou n’empoisonne le puits où l’on +verrait toujours puiser de l’eau pour le sultan. Du reste, on ne +retourne à l’eau qu’après plusieurs jours ; car à chaque fois on remplit +au moins une vingtaine de grandes cruches. Dès qu’on en a rempli une, on +la ferme très-soigneusement, puis on la coiffe avec une toile très- +propre. Ces cruches, comme étant destinées à l’usage du sultan, sont +appelées _bélikyeh_ ou _les gouvernementales_ ; mais ce terme de +bélikyeh, chez les Ouadayens, ne veut dire que _l’eau du sultan, l’eau +du souverain_. + +Une loi d’étiquette et de respect pour la dignité du prince est que +personne n’entre habillé, ou chaussé, ou en turban, auprès du sultan, +dans l’intérieur du palais. Quiconque veut pénétrer jusqu’au souverain, +doit quitter sa chaussure, dès la première porte, et entrer pieds-nuds. +A la deuxième porte, s’il a un turban, il doit l’ôter ; à la troisième, +il doit retirer son vêtement (sa blouse) de dessus son épaule droite, et +le reporter sur l’épaule gauche ; à la quatrième, s’il a un tarboûch, il +l’enlève ; à la cinquième porte, qui est la première du lieu de +réception, il se ceint les reins avec sa couverture ; à la sixième +porte, il se fait tomber le vêtement de dessus l’épaule gauche et le +laisse pendre rabattu sur la ceinture ; à la septième, il saisit cette +portion d’habit pendante et se la tourne en ceinture sur les hanches. +Ainsi dépouillé et nu, excepté depuis le nombril jusqu’aux genoux, il +est admis à parler au sultan. Le premier vizir, comme le plus bas +individu, est soumis à cette loi. + +Toutes les fois que le sultan interpelle quelqu’un, il lui dit +ordinairement : _Yâ abd_, ô esclave ! Celui à qui cette apostrophe +s’adresse, loin de s’en offenser, s’en félicite et s’en réjouit, et il +répond de suite : « Plaît-il ? mon maître, maître de mon père, et de mon +grand-père. » Quelque ordre que prononce alors le sultan, l’individu +interpellé bat des mains tout en restant accroupi à terre, et presque en +même temps il se renverse du côté droit jusqu’à toucher la poussière +avec la tempe ; ensuite il se renverse du côté opposé, au point que la +joue gauche vienne à son tour jusqu’à terre ; et tout cela en répétant : +« J’ai entendu, j’obéis, mon maître, maître de mon père, maître de mon +grand-père, buffle de courage, que Dieu te rende toujours triomphant de +tes ennemis, ô mon maître ! » + +Le sultan du Ouadây ne se met jamais en communication immédiate avec +ceux à qui il accorde une audience. Il y a toujours entre lui et les +assistants une grande tenture ou grand voile, et il ne leur parle que de +derrière ce voile qui le cache aux regards. Personne ne le voit en face, +chez lui, que ceux qu’il reçoit en intimité ou qu’il veut bien admettre +en conversation familière et en tête-à-tête. + +Une des conséquences de l’extrême vénération des Ouadayens pour leur +souverain, est l’autorité du nom de sultan pour l’arrestation d’un +débiteur. Nous avons déjà parlé de ce fait. Lorsqu’un débiteur diffère +sans cesse le payement de sa dette, le créancier, en quelque lieu qu’il +le rencontre, soit seul, soit en société, trace à terre, autour de son +homme, un cercle de reclusion, tout en apostrophant le reclus en ces +termes : « Je te somme au nom de Dieu et de son Prophète, au nom du +sultan, de la mère du sultan et des ta_n_â (hauts juges de l’État), de +ne sortir de l’enceinte de ce cercle que quand tu m’auras payé ta +dette. » Et le débiteur ne sort qu’après s’être acquitté, ou après avoir +obtenu un sursis par l’intervention de personnes qui décident le +créancier à délivrer son prisonnier ainsi _circonscrit_. Si de propos +délibéré, et de sa seule autorité, le reclus quitte l’aire du cercle où +il lui a été enjoint de rester, le créancier porte plainte aux kamkolak, +et les informe de la transgression du captif. Les kamkolak envoient +alors de tous côtés à la recherche du débiteur, et, lorsqu’il a été +trouvé, il est traduit devant leur tribunal, et est condamné à une +punition sévère. + +Personne ne prononce le nom du sultan sans ajouter : « Prince de vertus +et de prospérité, que Dieu le rende victorieux de ses ennemis ! » Ces +mots sont d’obligation, que le sultan soit absent ou présent, en +assemblée ou seul. + +Il est d’habitude, dans tout le Ouadây, de donner à toute jeune fille +jolie, le surnom de _Habbâbah_, titre de la première femme du sultan. +Par la raison seule que la jeune fille a reçu ce nom, on ne peut la +demander en mariage avant qu’elle n’ait été présentée au sultan. Si elle +lui plaît, il la garde pour son harem ; sinon, elle est rendue à son +père qui alors la marie à qui il veut. Beaucoup d’individus aspirent à +l’honneur de voir un jour leurs filles habbâbah. Car le cas échéant, ils +jouissent alors de certains priviléges, et sont à l’abri des vexations +des gouverneurs. Celui dont la fille est devenue femme du sultan, est +considéré et honoré partout. + +Ordinairement, personne ne gère un emploi élevé, pendant plus de deux +années de suite. Après ce temps de gestion, le fonctionnaire est retiré +de sa fonction. S’il conserve les bonnes grâces du sultan, il est porté +à un emploi nouveau, souvent plus important que le précédent. + +Le fonctionnaire qui tombe en disgrâce et est alors déplacé, reste en +prison jusqu’à ce que le sultan lui fasse grâce. Avant de prononcer la +destitution d’un haut fonctionnaire, on fait le compte de tout ce qu’il +avait en maniement dans sa fonction, on examine l’usage qu’il en a fait, +et on reçoit par voie d’inventaire tout ce qui lui a été consigné depuis +l’origine : chevaux, cottes de mailles, sabres, vêtements, sayes, +lances, boucliers et autre matériel de guerre ; on recherche s’il en a +su augmenter le nombre, et on questionne sur ce point les _inspecteurs +des charges_. Si les dépositions de ces inspecteurs sont favorables au +fonctionnaire et s’ils font son éloge, s’il a géré économiquement et +avec profit, s’il est reconnu pour homme de courage et de conscience, +s’il est prouvé qu’il n’a pas perdu en plaisirs le temps qu’il devait +aux exigences de ses fonctions, il est maintenu à son poste, ou même il +est promu à une charge plus élevée que la première. + +Voici comment est organisé le système d’_inspection_ dont nous venons de +parler. + +Pour chaque fonction publique, il y a des inspecteurs attitrés et +spéciaux, et souvent ils sont cause des destitutions des fonctionnaires. +Car toutes les fois que ces inspecteurs remarquent quelque chose de +répréhensible dans les actes ou la conduite d’un fonctionnaire, ils +l’enregistrent, et lorsqu’ils ont recueilli un certain nombre de griefs, +ils les soumettent au tribunal des kamkolak, séant au Fâcher. Les +kamkolak en informent ensuite le sultan, à l’audience du vendredi. +L’accusé comparaît, et en sa présence on consulte et examine l’état de +ce qui lui a été consigné, tels que chevaux et matériel de guerre. On +dresse l’inventaire de ce qui se trouve présent, on le collationne avec +l’état de ce qui a été livré lors de l’entrée en fonction, et on prend +note de la différence. Si la différence est en surplus, on soumet à une +enquête les incriminations des inspecteurs, on en pèse la valeur, et on +examine si le surplus trouvé dans les comptes de l’incriminé, est en +proportion rationnelle avec le temps qu’a duré la gestion. Si au +contraire il y a déficit, on recherche d’où proviennent les pertes +signalées, on demande à l’accusé comment il justifie ces pertes et +l’emploi qu’il a fait de ce qu’il avait en consignation et en maniement. +Si les raisons alléguées sont admissibles, on éloigne la plainte : +sinon, l’accusé est sévèrement puni. + +Les inspecteurs des charges sont toujours mal vus des fonctionnaires. +Extérieurement, les inspecteurs paraissent être aux ordres et à la +dévotion des fonctionnaires ; mais, intérieurement, ils en sont les +ennemis, et ne pensent qu’à les perdre ; cette opposition hostile est +entretenue par les instigations du sultan. D’ailleurs, les inspecteurs +se justifient en disant : « Nous sommes les serviteurs du sultan, non +ceux des aguîd et des rois. » Malgré tous les bons procédés, malgré tous +les présents possibles de la part des fonctionnaires, dès que les +inspecteurs trouvent quelqu’un de ces fonctionnaires en défaut, en +déficit, ils s’empressent de porter plainte, et ne tiennent aucun compte +du passé. + +Quand le fonctionnaire destitué par suite du mécontentement du sultan, +revient en faveur, le prince fait appeler le remplaçant de l’individu +révoqué, et lui dit : « Prends un tel (l’ancien fonctionnaire) avec +toi ; traite-le avec égards ; il sera ton second dans tes travaux, et +c’est lui qui m’instruira des particularités de ta conduite. » Le +fonctionnaire en activité, est forcé d’emmener cet inspecteur ; et +celui-ci, à la première faute sérieuse qu’il aperçoit, porte plainte, +afin de reprendre son ancienne charge. + +Le caractère remuant et entreprenant des Ouadayens a été le principal +motif qui a fait établir ce système administratif général. Si le sultan +laissait les fonctionnaires libres de leurs actions, ils prendraient un +orgueil intolérable, oublieraient toute subordination, et susciteraient +à chaque moment des troubles, des révoltes. De là, la nécessité d’un +contrôle rigide et incessant, comme garantie du repos et de la sécurité +du souverain ; de là, cette organisation de surveillance mutuelle sous +des formes hostiles. Et le temps en a fait une loi que personne ne songe +à attaquer. + +La sévérité des châtiments est en proportion de la gravité des fautes et +délits et de la honte qu’on y attache. L’acte le plus coupable est de +fuir du combat. L’individu qui est convaincu de ce crime, est +impitoyablement puni de mort. Viennent ensuite les délits de +malversation dans le maniement des intérêts de l’État, et tous les actes +qui peuvent déprécier l’autorité du sultan, car l’autorité du souverain +est entre les mains des administrants ; dès lors, celui qui prend +intérêt au bien de l’État est considéré et favorisé du sultan. + +Généralement, personne au Ouadây, à moins d’être hué et baffoué du +public, ne monte à âne, quelque beau et excellent que soit l’animal. Les +Ouadayens n’emploient ces animaux qu’à transporter des fardeaux. Il n’y +a que les gens de l’infime plèbe, les forgerons, les chasseurs, qui +enfourchent ces montures. + +Par forgerons, c’est-à-dire ouvriers en fer, on entend au Dâr-Séleîh, +les fabricants de fers de lances, de couteaux, et de _djarâry_, +instruments qui tiennent lieu de charrues pour les labours. Les +chasseurs sont ceux qui vont à la recherche et à la poursuite des bêtes +fauves, telles que les gazelles, les lièvres, les éléphants, les +antilopes ou vaches sauvages. Les forgerons et les chasseurs forment les +deux classes les plus inférieures du peuple, et sont considérés comme +les derniers des hommes. Ils n’ont d’alliances et de mariages qu’entre +eux. Nul n’a de relation avec eux que par nécessité momentanée, tant on +les estime de peu de valeur. + +Une coutume assez singulière et que j’ai observée au Dârfour, est celle- +ci : tout chérif qui passe près d’une boutique d’un ouvrier en fer, en +emporte toujours quelque objet. « Donne-moi mon ordinaire, » dit le +chérif ou descendant du Prophète à l’ouvrier. Et si celui-ci ne +satisfait pas de bonne grâce à cette demande, le chérif prend, sans se +gêner, ce qui lui convient. Aussi, quand un de ces ouvriers sait ou +s’aperçoit qu’un chérif approche, il s’enfuit et ne revient que quand le +chérif est passé et est déjà loin. Cette habitude n’existe pas au +Ouadây ; mais là, comme au Dârfour, les forgerons et chasseurs sont +souverainement méprisés de tous. + +L’origine de la coutume des chérifs au Dârfour est assez singulièrement +racontée ; elle s’établit à la suite d’une sorte de tour de sorcier. — +Un jour, un chérif se frotta les mains avec un _onguent incombustible_ +ou préservatif contre l’action du feu. Le chérif, oint de sa drogue, +vint à la boutique d’un forgeron et voulut en emporter quelque chose +sans payer. L’ouvrier s’opposa au désir du chérif. Celui-ci mit alors la +main au feu, en retira le fer rouge qui y chauffait et en frappa le +récalcitrant. L’ouvrier s’enfuit épouvanté, craignant d’être brûlé. Le +chérif, tenant le fer rouge à la main, poursuivit son homme. La foule +s’interposa entre eux deux, et le chérif obtint ce qu’il désirait... De +ce fait, on a conclu que les chérifs avaient le bienheureux privilége +d’être hors des atteintes du feu ; et de là, la coutume dont il est +question, coutume que les chérifs du Dârfour ont conservée. J’ai entendu +maintes fois répéter, quand j’étais au Dârfour, que le feu ne brûle pas +les chérifs, et qu’ils peuvent impunément saisir avec la main un fer +rouge..., mais je ne l’ai jamais vu faire. + +Au Ouadây, le sultan a un pouvoir discrétionnaire ; et cependant il ne +peut rien changer aux habitudes établies ; la moindre innovation +pourrait lui coûter la vie. Ainsi, j’ai entendu raconter par plusieurs +grands personnages ouadayens, que le sultan Sâboûn eut intention de +modifier le _keyl_ ou mesure des grains : « Je voudrais, dit le prince, +qu’on employât le _moudd_ (_modius_) ou mesure de notre saint +Prophète. » Les Ouadayens refusèrent nettement, et mon père fut chargé +de représenter au sultan la nécessité de conserver la mesure telle +qu’elle était employée alors et de ne pas s’exposer au danger d’une +insurrection. + +Une autre fois, Sâboûn conçut le projet de battre monnaie. Il désigna le +lieu où il voulait faire transformer en pièces frappées, la grande +quantité d’argent qu’il possédait alors. On s’opposa encore à ce +dessein, et on dit à Sâboûn : « Déjà des Mogrébins ont fait cette même +proposition à ton aïeul Kharif El-Teîmân, et il la rejeta : « Mes +sujets, répondit-il, sont des gens simples et sans ambition ; si nous +faisons battre monnaie, dès qu’ils auront goûté le plaisir de posséder +de l’argent, leur simplicité de vie disparaîtra ; ils travailleront à +amasser des richesses, et ils deviendront avares, jaloux les uns des +autres. Et ces vices une fois implantés en eux, amèneront la ruine du +pays. Je ne veux pas de ce projet. » Il nous semblerait irraisonnable +qu’aujourd’hui tu ne fusses pas de l’avis de ton aïeul. » Sâboûn se +rendit à ces représentations et renonça à son projet. + + +[Note 163 : Ces trompettes sont comme les anciennes trompettes dont la +figure a été retrouvée par Pacho dans la grande nécropole de Cyrène. +_Voy._ Voyage de Pacho dans la Cyrénaïque.] + +[Note 164 : _Voy._ note 47.] + + + + + =CHAPITRE VIII.= + +Décorum des princes du Soudan. — Visite de deux Bédouins à un sultan +fôrien ; orateur en défaut. — Un sultan se fâche pour du miel. — Présent +d’oignons, de piment et d’aulx. — Le Berty dépouillé et ruiné ; il va se +plaindre. Il conduit sa fille au sultan, qui l’épouse. — Les dix +fumeurs ; pipe monstre. — Usage du lait, jadis défendu aux sultans du +Ouadây. + + +Les princes et les grands des divers États du Soudan prennent cet air +d’autorité imposant, cet extérieur sévère, cette rudesse âpre, ce +maintien composé et rébarbatif, qui font trembler, dans toutes les +articulations, les sujets qui se présentent devant eux. Ces formes de +décorum sont passées en habitude ; et, au Dârfour, elles sont encore +plus exagérées que partout ailleurs. Là, le sultan est toujours au +milieu d’un appareil extraordinaire, entouré de courtisans posés dans +une attitude grave et fière. Un Fôrien ou un Arabe qui se présente en +pareille assemblée, est incapable d’articuler trois mots sans se +troubler, à moins qu’il ne soit des habitués du _palais_, tels que +vizir, grand de l’État, etc. Sans cela, eût-il la langue la plus facile +et la plus dégagée, la fermeté la plus résolue, lorsqu’il est debout en +face du sultan, il se déconcerte et son éloquence faillit. + +A cet égard, on m’a raconté l’anecdote que voici. — Le sultan Mohammed- +Tyrâb avait envoyé, à des Arabes bédouins, un éléphant à dresser et à +élever. L’éléphant, arrivé chez ces Arabes, prenait et dévorait tout ce +qu’il rencontrait à son goût ; il allait même arracher la nourriture des +mains de ceux qui mangeaient. Personne, par crainte du sultan, n’osait +tuer l’incommode éléphant. A la fin, on se fatigua de cet hôte importun, +et plusieurs Bédouins allèrent trouver leur cheykh ou chef de tribu, et +lui présenter leurs doléances. « Quel ennemi, lui dirent ils, tu nous as +apporté avec ton éléphant ! Pourquoi, lorsque le sultan te l’a remis, +n’as-tu pas fait observer que nous étions des gens pauvres, incapables +d’élever sa bête ? Tu as reçu ce parasite sans mot dire, et tu nous l’as +amené. Il dévore nos provisions, il est nuit et jour à tout détruire. +Débarrasse-nous de cette maudite bête, rends-la à son maître, ou nous la +tuons. — Mais je ne saurai jamais aller adresser la parole au sultan, et +lui annoncer le retour de son animal. — Conduis-moi avec toi, réplique +aussitôt un des Bédouins ; si tu as peur, moi je parlerai au sultan. Je +ne te demande qu’une chose ; c’est d’ouvrir le discours par ce seul +mot : « L’éléphant. » Alors le sultan te dira : « Qu’est-ce qu’il a, +l’éléphant ? » Et moi je me charge de lui répondre ; je lui dirai : +« L’éléphant se conduit de telle et de telle façon. » — Ainsi donc, tu +viens avec moi au Fâcher ? — Certainement. » + +Nos deux Bédouins se disposent au voyage... ; ils partent. Or il advint +qu’ils entrèrent au Fâcher un vendredi. Arrivés à la porte de la demeure +du sultan, tout à coup ils aperçoivent venir un vizir à cheval, en grand +cortége. Les tambourins battaient, les flûtes criaient. Le vizir +approche ; il était en grande tenue vizirale. « C’est le sultan ? dit le +bédouin orateur à son compagnon. — Non ; c’est un de ses vizirs... » Et +l’orateur trembla sur ses jambes, et commença déjà à se repentir de la +mission qu’il s’était imposée. « Mais, dit-il, si c’est là seulement un +vizir, comment est donc le sultan ? » Ils en étaient là, lorsque arrive +un des grands vizirs, des hauts dignitaires, tels que l’abadima, précédé +d’une troupe considérable de soldats, et d’autres vizirs. Il était vêtu +de ses plus brillants vêtements ; les tambourins et les flûtes +retentissaient autour de lui ; des cavaliers, des chevaux de parade le +précédaient. « C’est le sultan, celui-là ? dit le bédouin stupéfait. — +Non ; c’est un de ses grands vizirs. » Notre néophyte fut interdit ; le +cœur lui bondit dans la poitrine, et le pauvre homme oublia l’allocution +qu’il avait préparée. C’est alors qu’il calcula le péril de sa +position... L’ab, appelé Abd-Allah-Our-Dikka, débouche sur le Fâcher, en +grande cérémonie, entouré d’une foule de cavaliers, de chevaux de +parade, au milieu du tapage des tambourins et des flûtes. On ne +s’entendait plus. « Est-ce le sultan ? — Non ; c’est le plus grand de +ses vizirs. » Notre bédouin ne pouvait plus respirer ; sa figure se +décomposa ; il ne savait plus où il était. + +Un moment après, le sultan sortit de l’intérieur du palais. Pour cette +fois, ce fut un bouleversement, un tintamarre incroyable. La terre +tremblait du fracas infernal des tambourins et du piétinement des +chevaux ; il semblait que le ciel s’écroulait sur la terre. Le sultan +s’arrête ; les soldats se rangent en lignes. Le chef bédouin s’avance, +et prononce d’une voix sonore et forte : « Que Dieu protége notre maître +et le rende victorieux de ses ennemis !... L’éléphant... — Qu’est-ce +qu’il a, l’éléphant ? » dit le sultan. Et notre homme fit signe de l’œil +à son compagnon l’orateur, cligna des paupières de toute sa force, et +lui glissa à demi-voix ces paroles : « Allons donc ; je t’ai ouvert le +discours ; parle donc. » Peine perdue ! le malheureux orateur resta +muet. « Eh bien ! reprit le sultan, qu’est-ce qu’a donc l’éléphant ? » +Le cheykh bédouin tremblait que le sultan ne se fâchât et ne lui +infligeât quelque rude punition pour lui apprendre à répondre. +« L’éléphant, dit le cheykh d’un air empressé, l’éléphant reste toujours +sauvage, parce qu’il est seul. Nous voudrions que tu nous donnasses un +second éléphant pour lui tenir compagnie. — Qu’on leur donne encore un +éléphant, » dit le sultan. Et sur-le-champ le cornac du prince amena un +second élève et le remit aux deux bédouins. Les deux pauvres diables +s’en retournent. Les hommes de la tribu les voyant avec ce nouvel hôte : +« Qu’est cela ? disent-ils ; nous vous envoyons pour nous débarrasser +d’un éléphant, et vous nous en amenez un second ! — Mes amis, dit le +bédouin orateur, qui alors a retrouvé la parole, vous avez dans ce +cheykh-là l’homme qui, sur toute la face de la terre, a le plus d’aplomb +et de sang-froid. Rendez grâce à Dieu, qui vous a donné un pareil +cheykh. » On accepta le nouvel éléphant, et on n’en parla plus. + +Autrefois, les hommes ne ressemblaient pas à ceux d’aujourd’hui ! Ils +étaient d’une étonnante ignorance, prince et sujets. Là-dessus, voici +quelques anecdotes. + +On m’a raconté au Ouadây, que plusieurs pauvres Ouadayens apprirent un +jour, par ouï-dire seulement, que le miel était chose merveilleusement +douce. Ils n’avaient de leur vie jamais eu occasion d’en goûter, pas +même d’en voir. Ils conviennent entre eux d’aller se présenter au sultan +et de lui demander du miel. Ils vont à Ouârah. Là, ils attendent que le +sultan sorte..., et ils vont droit à lui. — « Qui êtes-vous ? leur dit +le sultan, et que voulez-vous ? — Nous sommes des malheureux, de pauvres +gens de tes rayas ; nous avons entendu dire que le miel est quelque +chose d’admirablement doux, et jamais nous n’avons eu seulement le +plaisir d’en voir. Nous sommes venus te demander, à toi notre maître, de +nous en régaler. » + +Le sultan entra dans une grande colère. « Quoi ! dit-il, se moquer de +moi, au point de venir me demander à moi-même quelque chose d’aussi +chétif, du miel ! Qu’on en apporte ici une outre toute pleine. » On +obéit ; et le sultan condamna nos pauvres diables à tout avaler, sous +peine de mort. Ils n’en purent manger qu’une médiocre partie. Le cœur +leur bondissait de répugnance ; il leur fut bientôt impossible d’en +prendre une goutte. Le sultan les fit enfermer, eux et l’outre avec eux, +et défendit de les lâcher avant qu’ils eussent avalé tout leur miel, ce +qui fut exécuté à la lettre. + +Trois paysans semèrent l’un des oignons, l’autre du piment rouge, et +l’autre des aulx. A la récolte, chacun d’eux prit une charge de son +légume, la lia sur un chameau, et tous trois allèrent à Ouârah, +présenter ce triple cadeau au sultan. Celui-ci, qui ne connaissait ni +les oignons, ni le piment, ni l’ail, qui n’en avait jamais vu en nature, +examina ces légumes et demanda ce que c’était. « Cela sert, lui dirent +les paysans, à assaisonner les mets. » Le sultan, charmé de la belle +couleur rouge du piment, en prend une baie, en sépare un petit morceau, +et le porte à sa bouche. Soudain il éprouve une sensation brûlante. +« Ces gens-là sont des fourbes, s’écrie-t-il ; ils sont venus ici pour +nous empoisonner. Qu’on les mette en prison et qu’on ne leur donne à +manger que de leurs cadeaux ; qu’ils mangent tout. » L’ordre fut +exécuté. Les trois paysans furent emprisonnés, et leur reclusion se +prolongea pendant trois ans. L’un sortit malade d’une dermatose blanche +(le vitiligo), l’autre ayant la lèpre éléphantiasique ; le troisième +était en bonne santé. + +Un autre exemple de simplicité plus que rustique. — Au Dârfour il y a +une tribu très-nombreuse, non arabe, celle des Berty. Les Berty ou +Bertâouy sont réputés pour leur poltronnerie et leur lâcheté. En cela +ils ont la suprématie sur toutes les populations du Soudan. Or donc ils +avaient un gouverneur ou _roi_ qui les tyrannisait, les rançonnait à +outrance, prenait de leurs biens tout ce qui lui plaisait ; et nul +n’osait aller se plaindre au sultan ; on redoutait les suites de la +colère du gouverneur. D’autre part, la tribu le regardait comme un +sultan, et tous étaient persuadés que personne n’avait une autorité +supérieure à la sienne. + +Ce roi dépouilla complétement un de ses administrés, et le réduisit à la +misère. Un jour, notre Berty désolé quitte la tribu, et s’en va marchant +au hasard devant lui. Il rencontre un Fôrien de Tendelty, qui voyageait +pour ses affaires, et retournait à la ville. Le Bertâouy l’apostrophe, +lui demande d’où il vient et où il va. Le voyageur répond à cette +question et ensuite il dit à son homme : « Toi, qui es-tu ? d’où viens- +tu ? où vas-tu ? — Je suis de la tribu des Berty, et je ne sais où je +vais. — Comment cela ? » Le Bertâouy raconte ses malheurs, dépeint la +rapacité du roi, et finit par dire : « Je m’enfuis, chassé par +l’injustice et les spoliations dont j’ai été victime. — Pourquoi, +reprend le voyageur, ne vas-tu pas te plaindre au sultan ? Il te fera +restituer ce que l’on t’a pris. — Il y a donc un sultan outre notre +gouverneur ? — Mais certainement. — Et qui pourrait m’indiquer où est ce +sultan, me conduire auprès de lui ? — Moi. — Est-ce bien vrai ce que tu +me dis-là ? — Par Dieu ! très-vrai. » Ils marchent ; ils arrivent au +Fâcher. + +Le voyageur conduit le Bertâouy devant le sultan Tyrâb. « Que veux- +tu ? » dit le sultan à l’étranger. Le Bertâouy salue Tyrâb, comme de +pair à compagnon : « Bonjour, père d’Ishâc ! on m’a assuré que tu étais +capable de faire peur à notre _roi_. Ce roi m’a maltraité, m’a pris tout +ce que je possédais, m’a ruiné. Si tu peux vraiment, comme on me l’a +dit, l’obliger à me rendre ce qui m’appartenait, fais-le-moi rendre. » +Tyrâb se mit à rire, étonné de la simplicité rustique de ce bonhomme, et +envoya immédiatement appeler le roi des Berty. + +En arrivant au palais, le roi apercevant le plaignant, lui lance un +regard de colère ; le Bertâouy, transi de frayeur, lève les deux mains +en en tournant le dessus du côté de sa figure, la paume du côté du roi, +et les porte ainsi un peu en avant pour ne pas voir son gouverneur ; en +même temps : « Non, non ! s’écrie-t-il, je te couvre les deux yeux avec +deux vaches de quatre ans... Ce n’est pas ma faute..., parole +d’honneur ! on s’est joué de moi en m’amenant ici. » Cette expression +« je te couvre les deux yeux avec deux vaches de quatre ans, » signifie, +au Dârfour, je te donne deux vaches de quatre ans, pour les placer entre +la colère de tes yeux et moi, c’est-à-dire pour te calmer, t’empêcher de +me regarder d’un œil malveillant, et me garantir des effets de ta +colère. + +A l’exclamation du Bertâouy, le sultan se prit à rire encore plus fort +que la première fois. Puis s’adressant au gouverneur : « Quoi ! lui dit- +il, n’as-tu donc nulle crainte de Dieu, pour tyranniser ainsi des +musulmans, et sortir de la voie de l’équité ? Ces gens-là sont de bonnes +gens, simples, sans expérience ; ils ne connaissent que toi, et même en +ma présence tu les fais trembler. » Tyrâb demanda ensuite au Bertâouy +quels objets lui avaient été pris. Le Bertâouy conta son histoire ; et +le sultan exigea qu’à l’instant le gouverneur rendît ce qu’il s’était +approprié. Le roi restitua le jour même ce qu’il en avait apporté dans +sa demeure du Fâcher. Car chaque roi a, dans le lieu de la résidence du +sultan, une habitation où il séjourne pendant le temps qu’il doit +consacrer aux affaires pour lesquelles le sultan l’appelle. En l’absence +du roi, sa famille ou ses proches occupent sa maison. + +Le sultan donna au Bertâouy, comme gage, le cheval du gouverneur. +C’était un cheval de prix, tout sellé et harnaché ; il devait rester +entre les mains du plaignant jusqu’à ce que le gouverneur eût restitué +tout ce qu’il avait pris. + +Le sultan commanda au Bertâouy de monter immédiatement à cheval. Notre +homme hésita ; il avait peur. Tyrâb dit alors à ceux qui l’entouraient : +« Faites-le monter à cheval. » Le Bertâouy cède alors, et marche quelque +pas ; puis tout à coup il se met à crier : « Père d’Ishâc, mais vous me +tuez ! Ce n’est pas là de la justice. Moi, je n’ai jamais monté à cheval +de ma vie. » Le sultan riait d’un rire fou. Il permit au cavalier de +descendre, lui donna ensuite l’équivalent de ce que le roi lui redevait +encore, et y ajouta des présents. + +De retour dans sa tribu : « Mes amis, dit le Bertâouy à ses +compatriotes, j’ai trouvé le père d’Ishâc ; il impose fièrement à notre +gouverneur ; il m’a traité on ne peut pas mieux. C’est mon ami +maintenant ; s’il y a quelqu’un de vous qui ait à se plaindre de quelque +vexation, qu’il aille trouver le père d’Ishâc. Et s’il ne peut pas +arriver jusqu’à lui, moi je me charge de le faire arriver, parce que, +voyez-vous, à présent nous sommes amis. » + +Ce brave homme avait une fille très-jolie. Il la conduisit à Tyrâb : +« Père d’Ishâc, dit-il à Tyrâb, voici ma fille. C’est tout ce que j’ai +de plus cher au monde. Beaucoup de prétendants me l’ont demandée en +mariage, moi je n’ai pas voulu la leur donner. Toi, tu m’as rendu un +grand service ; en retour, j’ai désiré te présenter ma fille. Si tu en +veux, je te la cède pour femme. » Le sultan regarde la jeune fille, la +trouve à son goût, et de suite les accords du mariage, sont conclus. +Cette fille fut la première Bertâouyenne qui épousa un sultan ; de ce +jour, beaucoup d’autres eurent le même honneur. Le sultan Mohammed-Fadhl +ne crut devoir prendre des Bertâouyennes que comme concubines, et non +comme femmes légitimes. + +A la suite de ces exemples de simplicité, de bizarrerie rustique, de +sauvagerie même, chez les princes et les rayas du Soudan, nous pouvons +encore ajouter ici deux historiettes de même nature. + +Des Ouadayens, insatiables fumeurs, avaient une telle passion, un tel +amour pour la pipe, qu’ils ne pouvaient plus la quitter un moment ; +c’était une habitude devenue un besoin, une sorte de violente passion. +Un jour donc qu’ils n’avaient plus même de quoi acheter un peu de tabac, +et qu’ils étaient à se lamenter ensemble et à déplorer leur dénûment, +ils se décidèrent, après longue délibération, à aller se présenter au +sultan, et à lui demander ou du tabac ou de quoi s’en procurer. Ils +partent ;... arrivés devant le prince, ils lui exposent leur requête. Le +sultan se fâche. « Ces gens, dit-il, n’ont aucune pudeur ! Ils viennent +me demander, quoi ?... du tabac. Eh bien ! je vais leur en donner, et +une dose suffisante. » Et aussitôt, par ordre du prince, on fabrique +avec de la terre une espèce de tonne de quatre coudées de haut (près de +trois mètres). On compte le nombre des solliciteurs ; ils étaient dix. +On remplit de tabac la tonne-pipe, on arrange par-dessus une masse de +charbons, et sur la circonférence on pratique dix trous, auxquels on +adapte dix cannes de joncs percées dans toute leur longueur. Le sultan +voulut que les dix fumeurs s’assissent autour de la tonne, et fumassent +par les joncs jusqu’à ce que tout le tabac fût consumé. Aucun des dix ne +devait se retirer, tant qu’il resterait à fumer un brin de tabac. + +Après que l’appareil est terminé, on souffle sur les charbons pour les +bien allumer ; nos dix hommes s’asseyent, et on leur ordonne de se +mettre en fonction. Chacun hume une gorgée ou deux, et ils sont +rassasiés. Ils veulent se lever et partir. On les force à continuer ; +bientôt la tête leur tourne, ils tombent étourdis et comme morts. On +court informer le sultan de leur mésaventure, et il ordonne de les +renvoyer. + +Autre exemple de bizarrerie... Autrefois, on ne permettait pas au sultan +du Ouadây de boire du lait frais. « Car, disaient les Ouadayens, si le +sultan boit du lait, qu’est-ce que boiront les sujets ? » Or il advint +qu’un sultan se procura une vache laitière. On le sut dans le public ; +on s’ameuta, et on alla dire au sultan : « Tu vas te défaire de ta +vache, nous promettre de ne plus boire de lait, ou bien nous te tuons. » +Il fallut obéir. Aujourd’hui cette coutume est abolie, et les sultans +boivent du lait comme tout le monde. + + + + + =CHAPITRE IX.= + +Vêtements ; ornements ; parures. — Turbans ; calottes. — Ampleur des +habits. — Ornement des sabres. — Présents d’investiture des charges. — +Instruments de musique. — Masque ou frontail des chevaux. — Travail des +lances. — Parure des femmes. — L’am-chinga. — Usage continuel du cure- +dent. — Les kounfous. — Stature ; teint. — Les filles prennent peu de +nourriture. — Travaux et fatigues des femmes. — Le raykeh ; le porte- +fardeaux ou Karandjalah. — Relations des sexes. — Manœuvres des +matrones. — Nombre des concubines chez les grands. — Quelques +réflexions. — Choix des amants ; anecdote ; meurtre. — Malédiction +contre les femmes infidèles. + + +Dans les grandes cérémonies et dans les fêtes publiques, les Ouadayens +portent de larges turbans, bien que dans leurs demeures les plus hauts +personnages n’aient sur la tête que l’_arakyeh_ noire ou _tâkyeh_ qui +est une calotte en toile ordinaire, ou bien un _tarboûch_ ou calotte en +tissu de laine rouge et comme feutrée. Les tarboûch des Ouadayens +diffèrent, pour la forme, de ceux des Fôriens. Ceux-ci aiment les longs +tarboûch en manière de _tartoûr_ ou bonnets coniques. Les Ouadayens, au +contraire, replient et renfoncent le sommet du tarboûch, de sorte que le +centre où se trouve le floc en soie soit abaissé et comme bordé d’un +relief circulaire d’environ deux doigts de hauteur. + +Les Ouadayens ont les vêtements larges à la manière du _beddâouy_ et du +_sableh_ que portent les femmes au Caire. Mais, en Égypte, le sableh est +toujours de couleur rouge, ou jaune, ou noir, etc. Ce nom de sableh est +dérivé de la racine arabe _sabala_, se draper, laisser tomber en forme +de draperie simple et de voile, parce que le sableh se revêt en libre +flot par-dessus les habits proprement dits. (Le _sableh_ est une sorte +de grande blouse sans manches, ouverte largement sur les deux côtés, et +par-dessus laquelle se met encore le _habarah_, énorme pièce de soie +noire qui est la dernière enveloppe des femmes et qui les ensevelit sous +son ampleur. Le _beddâouy_ est la grande chemise bleue ouverte par les +côtés en guise de manches et depuis le haut presque jusqu’en bas.) Le +beddâouy est ordinairement en toile de lin assez grossière, souvent en +toile de coton ou de fil, parfois en _châch_ ou grosse mousseline. +Habituellement il est noir foncé. + +Les Ouadayens, disons-nous, portent d’amples et larges vêtements. Le +plus communément ceux des grands sont noirs. Ces vêtements sont cousus +avec le plus grand soin et la plus grande attention ; car chacun des lés +dont ils se composent n’a pas plus de deux pouces de large. Ces étoffes +si étroites sont de plusieurs espèces ; nous en avons déjà parlé dans le +Voyage au Dârfour. Ainsi, il y a le tékâky, le teîkau, le godâny appelé +dans le pays _gorge_ de kouldjou[165]. Le godâny est une étoffe noire +dont la couleur reflète une nuance rougeâtre miroitante, ce qu’on +désigne au Caire par le terme _gorge de pigeon_ (rikâb el-hamâm). + +Les sabres des Ouadayens sont comme ceux des Fôriens, c’est-à-dire à +lames droites. La poignée est en argent doré et se termine par une boule +creuse dans laquelle sont enfermés des cailloux qui, lors du maniement +du sabre, produisent un léger cliquetis. Mais cet ornement ne se voit +qu’aux sabres des grands, au Dârfour et au Ouadây. + +Généralement, les Ouadayens portent au poignet un couteau à double +tranchant, long d’environ trois empans et qu’ils appellent _kirdâouy_ +(fig. 8). Ils en ont un autre (fig. 9), fixé au bras au-dessus du coude, +mais beaucoup plus court que le précédent[166]. + +Au Ouadây, l’investiture des emplois élevés se fait en donnant un turban +au récipiendaire. C’est le sultan lui-même qui donne ce turban, et en +même temps il dit à l’élu le nom de la fonction qui lui est conférée. Au +Dârfour, l’investiture se fait en donnant un _faîr_, sorte de grand +_milâyeh_ à longues franges de soie ; en présence du sultan, on en ceint +les flancs du nouveau fonctionnaire, en laissant flotter les franges +par-devant. + +Les Ouadayens n’égayent jamais leurs amusements et leurs réjouissances, +comme les Fôriens, par le jeu d’instruments de musique. Au Dârfour, il y +a, pour ces réjouissances, le _souffârah_ ou espèce de flageolet, le +_tikjil_ (ou _daraboukkah_ qu’on bat à coups précipités), le _fadou_ +(qu’on bat à rhythme lent), le _dingâr_ ou _dinkâr_ (gros tambourin en +bois), les timbales ou demi-sphères en cuivre. Chez les Ouadayens, le +_baradyeh_ (ou daraboukkah à sons aigus) et les timbales en cuivre ne +suivent et n’accompagnent que le sultan. Il y a encore le _tikjil_, le +tambourin et les trompes longues et droites des kabartou. Ces trois +sortes d’instruments accompagnent aussi les vizirs et les grands du +pays. + +Les Ouadayens, comme les Fôriens, suspendent sur la face de leurs +chevaux un masque (fig. 15) ou _frontal_ appelé par les Fôriens +_kardjil_. J’ai oublié d’en faire mention en parlant des coutumes du +Dârfour. Les kardjil sont en tôle jaunie ou en fer-blanc. Les premiers +sont les plus recherchés et les plus chers ; les autres sont les plus +communs au Ouadây, et sont doublés en drap rouge. Le kardjil se compose +d’une plaque tombant sur le front et sur le chanfrein du cheval, et de +deux plaques venant sur les tempes. Ces masques sont beaucoup mieux +travaillés au Dârfour qu’au Ouadây. Un masque en tôle jaunie se vend +parfois au prix de deux esclaves ; car, pour ces peuples, le kardjil est +la plus belle pièce du harnachement d’un cheval. + +Les lances des Fôriens ont plus d’apparence que celles des Ouadayens, et +sont d’un travail plus parfait. En général, les Ouadayens sont moins +avancés que les Fôriens en industrie ; mais, d’autre part, les Ouadayens +sont plus hardis et plus braves, et un seul d’entre eux n’hésiterait pas +à tenir tête à dix Fôriens. J’ai déjà montré quel est le courage des +Ouadayens, en racontant leurs guerres avec les Fôriens. + +La parure des femmes, au Ouadây, se rapproche de celle des Fôriennes. +Elle en diffère surtout en ce que les Ouadayennes ne portent pas +d’anneaux aux ailes du nez ; elles se contentent de se percer la narine +d’un trou assez grand pour recevoir un morceau de corail cylindrique de +l’espèce appelée _gass_. Les femmes pauvres introduisent et portent dans +ce trou, pratiqué à la narine, un fragment de corail artificiel ou +corail fâo. Celles qui ne peuvent avoir de faô, le remplacent par un +petit cylindre de bois pour empêcher le trou de se fermer. + +La parure la plus gracieuse des Ouadayennes de condition distinguée est +l’_am-chinga_. C’est un bijou composé de plusieurs broches d’argent, +fines, arquées en manière de croissant. Chaque broche porte au milieu +quatre ou cinq gros grains de corail bien arrondis ; et de chaque côté +de ces lignes de corail est un kharaz mansoûs ou disque d’ambre jaune _a +a_, fig. 32, D. Le nombre des broches varie de trois à onze, selon la +richesse des individus ; car l’am-chinga est la parure des riches. +Chaque broche est recourbée en anneau à ses deux extrémités, et dans la +double série de tous ces anneaux passe, de chaque côté, une tige mince +d’argent ou de cuivre jaune AEBCD. Par l’extrémité AB, passe une étroite +courroie de cuir qu’on lie derrière la nuque, et au moyen de laquelle on +fixe cette partie du bijou sur le front. Le reste de la parure est +remonté et appliqué jusqu’au sommet de la tête. On maintient cette +extrémité supérieure, en engageant dans les cheveux, qui d’ailleurs sont +serrés et comme feutrés, les crochets CE qui terminent les tiges +latérales. (La largeur de ce bijou est d’un peu plus de deux doigts.) +Généralement, l’am-chinga à onze arcs se vend au prix de quatre esclaves +ou environ 40 douros, c’est-à-dire de 200 à 220 francs. + +Les Ouadayennes ont presque constamment le cure-dent à la main ; ce +cure-dent est un fragment d’un rameau d’arbre, dont elles arrangent une +extrémité en forme de pinceau, en la fendillant un très-grand nombre de +fois dans une longueur d’un demi-pouce à un pouce. Une Ouadayenne n’a +pas plutôt mangé, fût-ce la plus légère nourriture, qu’elle s’empresse +de prendre son cure-dent ; et, debout, ou assise, ou marchant, partout, +elle s’en brosse et frotte les dents. Elle n’interrompt guère cette +manœuvre que pendant le sommeil, ou lorsqu’elle est occupée à quelque +travail. Aussi, toutes les Ouadayennes ont les dents d’une netteté +exquise et la bouche d’un parfum délicieux. + +Elles portent sur le cou une sorte de vêtement sans couture, à peu près +large de deux coudées, et au plus de quatre ou cinq coudées de +long[167]. C’est une simple pièce d’étoffe qu’elles percent au milieu +pour y passer la tête et s’en couvrir le cou et la poitrine par devant +et par derrière ; les côtés restent découverts. Elles se ceignent la +taille avec une espèce de serviette longue qui leur descend sur les +cuisses. + +En général, les ornements des Ouadayennes sont les mêmes que ceux des +Fôriennes ; mais au Dârfour ils sont travaillés avec plus de soin, +exécutés avec plus d’art. + +Au Ouadây, les femmes portent à la ceinture et sur la peau, des +_khaddoûr_ ou verroteries en fragments longs, rouges, blancs, et bleus, +de grosseur moyenne, et ressemblant aux _mandjoûr_ des Fôriennes. + +Les femmes du Dârfour et du Ouadây se serrent encore les reins avec un +cordon en cuir, au moyen duquel elles attachent, en la repliant, une +toile large d’à peu près un empan et longue de plus d’une coudée. Cette +toile passe entre les cuisses et est maintenue devant et derrière par le +cordon, tout en restant suffisamment étalée pour cacher les parties +naturelles. De cette manière, si la serviette qui est attachée autour +des reins vient à tomber, les parties sexuelles n’en demeurent pas moins +cachées. Cette serviette est appelée _kounfous_ ; les femmes esclaves +l’appellent _djoukou_. + +Les bracelets et les périscélides sont en cuivre jaune. Enfin, les +parfums dont se parfument les Ouadayennes sont moins fins et moins +délicats que ceux des Fôriennes. + +Les Ouadayens sont d’une structure plus robuste et d’une taille plus +élevée que les Fôriens et même que tous les autres peuples du Soudan. +Leur couleur est d’un noir moins foncé que celle des Fôriens et des +Bâguirmiens ; généralement elle est bronzée, de nuance abyssinienne. Les +noirs très-foncés sont rares dans toute l’étendue du Ouadây. Les hommes +de petite taille y sont également assez rares. Les Fôriens sont presque +tous noirs et peu d’entre eux sont de forte constitution. Les Arabes +bédouins ouadayens sont aussi d’un teint plus clair que les bédouins +fôriens ; la tribu des Mahâmyd, au nord-ouest du Ouadây, a presque la +nuance claire des Égyptiens. + +Au Dâr-Séleîh ou Ouadây, on ne dédaigne pas, comme au Dârfour, la +couleur blanche. Toutes les couleurs humaines sont, pour les Ouadayens, +de même valeur et sont toutes regardées comme des créations de Dieu +également bonnes ; le blanc, le noir, le mulâtre, sont au même degré +d’estime. Il y a plus : moins un individu est noir, plus les Ouadayens +l’apprécient et le considèrent ; c’est pour eux un caractère d’origine +supérieure. Car, à leur avis, le noir foncé est la preuve d’une longue +filiation d’esclaves de père en fils ; plus la couleur s’éloigne du +noir, plus elle rapproche l’individu de la supériorité des hommes +libres. (Toutefois la couleur blanche du teint européen n’est pas de +leur goût ; ils y trouvent trop de pâleur.) + +Les jeunes filles, vierges, ne prennent jamais beaucoup de nourriture, +et même un grand nombre d’entre elles ne mangent presque que du +_haryreh_, sorte de bouillie qui correspond assez aux crèmes +européennes. Les jeunes filles se soumettent à ce régime diététique, de +peur d’avoir un trop gros ventre ; c’est dans la même intention qu’elles +se serrent assez fortement la taille, et qu’elles évitent surtout de +manger beaucoup de viande. + +Les femmes, au Ouadây comme au Dârfour, sont chargées de la plus grande +partie des travaux fatigants. Au Ouadây, ce sont les femmes qui vont aux +marchés acheter les objets nécessaires à la maison. Jamais les hommes ne +s’occupent de cela. Elles portent, d’une manière assez remarquable, les +objets ou marchandises d’un pays à un autre pays. Ainsi, chacune d’elles +a deux _raykeh_ ou paniers flexibles comme ceux d’Égypte. Chaque +_raykeh_ ou cabas souple est maintenu avec quatre cordes, passées et +suspendues à l’extrémité d’un bâton. Le bâton, et les deux raykeh, posés +chacun entre ses cordes, représentent alors une balance avec ses deux +plateaux et son fléau. (_Voy._ fig. 10.) La femme porte ce double +fardeau par le milieu du bâton, posé sur l’épaule, de manière que le +tout se tienne en équilibre. Cet appareil est appelé _karandjalah_. On +met dans les deux cabas ou raykeh, des aliments, de l’eau, des +marchandises, que les femmes transportent ainsi à des distances +considérables. + +Ce sont encore les femmes qui labourent, moissonnent, et récoltent les +grains. En un mot, elles sont chargées de tous les travaux, pénibles ou +faciles. Ce sont elles aussi qui vont chercher de l’eau et du bois, qui +recueillent le riz, le tamarin, le carroube, le nabk. Les hommes sont +chargés de faire la guerre, ils tissent les étoffes, ils filent, ils +vendent les objets les plus importants, tels que les bœufs, les +esclaves. Ce sont eux encore qui vont à la chasse aux esclaves chez les +Fertyt, qui sont aux ordres du sultan pour les services publics et pour +les besoins et les exigences particulières des gouvernants, qui +bâtissent les habitations, qui doivent payer de leur personne dans les +moments de danger et les circonstances difficiles. + +Au Dârfour et au Ouadây, les hommes sont mêlés, en toute liberté, nuit +et jour, avec les femmes. Filles et femmes n’ont nul scrupule de passer +les nuits avec ceux qui leur plaisent. Rien ne peut empêcher les amants +de se réunir ; ils ont recours à toutes les ruses imaginables pour +atteindre leur but. J’en citerai un exemple..... Un turguenak, au +Ouadây, était amoureux d’une jeune esclave concubine du sultan Sâboûn. +Elle l’aimait aussi. Cependant elle avait toutes les préférences du +sultan ; Sâboûn en était tellement épris, qu’il l’emmena avec lui +lorsqu’il fit l’expédition contre les Tâmiens. Eh bien ! cette jeune +fille corrompit les esclaves, hommes et femmes, qui la servaient et +l’entouraient ; elle s’échappait de la tente même du sultan, pendant la +nuit, pour aller trouver son amant. Sâboûn la surprit et la fit mettre à +mort ; puis il donna aux vizirs et aux ulémas toutes les esclaves qui +l’avaient servie. Mon père reçut deux de ces esclaves. J’ai entendu dire +par mon père que toutes ces esclaves étaient les plus belles que +possédât le sultan, et que Sâboûn lui-même les avait choisies. « Aussi, +disait mon père, quand Sâboûn m’ordonna d’en prendre deux, je ne savais +en vérité lesquelles préférer. A mesure que mes yeux passaient de l’une +à l’autre, la beauté de celle que j’étais à regarder me faisait de suite +oublier toutes celles que je venais de voir. J’étais vraiment très- +embarrassé. Cependant je craignis, si j’hésitais trop longtemps, que +Sâboûn ne prît mauvaise opinion de moi, en voyant un homme de mon âge, +déjà presque vieux, un uléma, rester indécis dans le choix, et l’œil +ainsi troublé par la beauté de ces esclaves. Et tout à coup je ferme les +yeux, je m’avance rapidement vers ces jeunes filles, et j’en saisis deux +au hasard. » + +J’ai vu ces deux esclaves : l’une d’elles aimait, dès longtemps avant +cette distribution, le kamkolak Kidermy. Dès que le kamkolak sut qu’elle +était échue à mon père, il envoya la lui demander à acheter. Mon père y +consentit et la céda pour un cheval du prix de quatre esclaves, dix +jeunes filles esclaves _des six_, c’est-à-dire de la taille de six +empans, et un superbe chameau. De ce jour, Kidermy donna à mon père tous +les témoignages de la plus bienveillante amitié, en reconnaissance de la +facilité avec laquelle mon père avait cédé aux propositions de vente. + +Mon père garda pour lui-même l’autre de ces deux esclaves, appelée +Zoheirah, et il en devint éperdument amoureux. Il l’emmena avec lui à +Tunis et ne la vendit que lorsqu’il eut résolu de retourner au Ouadây. +Il en était alors fatigué parce qu’elle avait adopté une conduite et des +manières qui avaient fini par l’éloigner entièrement d’elle. + +J’ai vu au Dârfour, ainsi que je l’ai raconté, les femmes du sultan même +se servir de vieilles matrones comme entremetteuses dans les intrigues +d’amour. Ces vieilles vont trouver les jeunes gens qu’elles veulent +introduire dans le harem du prince ; elles leur tressent et arrangent +les cheveux comme à des femmes, les parent de colliers, de bracelets, de +périscélides, les affublent en tout à la manière des concubines, les +parfument de façon à donner complétement le change. Ainsi déguisés, les +intrus sont conduits au harem par ces matrones, si habiles à triompher +des obstacles qui s’opposent à l’entrée de tout étranger, même des +femmes ; en effet, les eunuques égorgent sans pitié tout homme qu’ils +découvrent, tentant de pénétrer dans le harem, jamais personne ne +demande compte du sang qu’ils versent alors ; et cependant il est des +individus qui bravent tous les dangers. + +A mon avis, la cause de ces intrigues est dans les privations auxquelles +sont soumises les femmes, chez les grands du Soudan, sultans ou rois ; +car, sans compter les femmes domestiques et les vieilles, un sultan a +parfois dans son harem plus de mille femmes, toutes remarquables par la +beauté, toutes méritant les faveurs de leur maître à titre de +concubines. Des rois ou gouverneurs de provinces ont jusqu’à cinq cents +concubines, toutes jeunes et belles. Évidemment, le propriétaire de ces +femmes n’a que la force d’un homme, il est incapable de cohabiter avec +toutes. D’autre part, comme elles sont dans le feu de la jeunesse, dans +l’ardeur des passions, comme elles mangent et boivent à discrétion et +font usage surtout de boissons enivrantes, les désirs de l’amour sont +incessamment attisés, et elles mettent en œuvre toutes les ruses +imaginables pour se satisfaire. Si elles n’étaient condamnées à une +continence forcée, elles ne se livreraient pas à ces désordres, elles ne +recourraient pas à des moyens illicites qui amènent souvent la mort de +ceux qu’elles appellent et leur mort à elles-mêmes. L’exigence de leur +position les entraîne ainsi à leur perte, ou au moins à une foule +d’inquiétudes, de soucis, de tourments, et devient la cause du malheur +d’un grand nombre d’hommes. Aussi, celui qui sait raisonner et prévoir +ne s’engage pas dans ces aventures périlleuses, et se garde bien de +céder à l’entraînement et à la puissance de la séduction. + +Une fois, deux jeunes amis, d’ailleurs intelligents et réfléchis, +furent, par une circonstance particulière (mais toujours affaire +d’amour), la cause de la mort d’une femme. Voici comment se passa le +fait. + +L’habitude, au Ouadây, est que nulle femme n’est jamais forcée dans ses +affections. Si elle s’attache à quelqu’un, on lui en laisse la libre +faculté ; celui à qui elle consacre son amour devient son amant sans +partage. Y eût-il dix individus, tous amis entre eux, dès qu’elle a fixé +son choix entre eux tous, celui qu’elle a préféré est seul à elle, les +neuf autres sont pour elle comme des frères ; chacun d’eux ne la doit +interpeller que par ces mots : « _Ma sœur_, » et elle ne répond que +par : « _Mon frère_. » Après son premier choix, vient-elle à être éprise +d’un autre de ces neuf individus, alors la jalousie et les inimitiés +s’allument, surtout si la femme est jolie. + +Or il arriva que deux amis s’amourachèrent d’une jeune et belle fille et +lui proposèrent le choix entre eux deux. Elle en choisit un, et l’autre +dit à la jeune fille : « Tu es maintenant ma sœur. » Les choses en +restèrent là pendant un certain temps. Ensuite, elle s’éprit de celui +qu’elle avait laissé d’abord, et ne songea plus qu’à l’avoir pour +amant ; elle en était éperdument amoureuse. Le nouvel élu s’enflamma +aussi pour elle. Mais il craignait, s’il avouait sa passion, d’encourir +les reproches et le blâme de ceux qui le connaissaient, d’irriter son +rival, d’amener peut-être le malheur de son ami et le sien propre, ou au +moins le malheur de l’un d’eux. Il prit donc à part son rival et lui +dit : « J’ai à te parler d’un fait à propos duquel il faut que nous nous +concertions, afin de prendre le meilleur parti possible. Écoute-moi. Tu +sais parfaitement que les femmes sont des causes de collisions et de +luttes entre les hommes. Apprends-donc que ton amante pense à se séparer +de toi, pour se jeter entre mes bras. Mais j’ai peur, en l’acceptant, +d’ouvrir entre nous une source d’inimitié. Si d’ailleurs tu doutes de la +vérité de ce que je te dis là, cache-toi, ce soir, dans un endroit +convenable ; moi, j’irai chez ton amie, comme pour te chercher, et tu +seras témoin de ce qui se passera entre elle et moi. Mais voici les +conditions que je te pose. Si ce que tu verras te mécontente trop +vivement, et si tu te sens capable de renoncer à ton amante, borne-toi +alors à des reproches, à des injures même, si tu veux. Dis-lui, par +exemple : « Perfide, garde-toi de songer à me captiver, moi ou mon ami ; +sois assurée que nous n’irons pas élever entre nous deux une inimitié +éternelle peut-être, pour une trompeuse et une infidèle telle que toi. » +Si tu ne te sens pas la force de te passer d’elle, de répudier son +amour, ne manifeste rien de ce que tu éprouveras. Moi, je l’abandonnerai +sans bruit, sans éclat ; je m’éloignerai de vous deux jusqu’à ce que tu +l’aies ramenée à toi. — Bien ! cela me semble raisonnablement combiné. » + +L’amant premier attend le moment du rendez-vous et de l’épreuve. Le +nouvel élu vient à l’heure fixée, et entre chez la belle. L’amant +délaissé était déjà caché, et de l’endroit où il était, il pouvait +observer et suivre l’aventure, et vérifier les paroles de son ami. Dès +que l’amant désiré arriva chez la jeune fille et en fut aperçu, elle se +leva, alla au-devant de lui, l’accueillit en souriant, et l’invita à +s’asseoir auprès d’elle. « Où est donc mon ami ? dit-il. — Je n’en sais +rien, reprit la dame ; mais, pour Dieu ! ne l’appelle pas ton ami ; car +certainement il n’a ni amitié ni attachement pour toi ; tu perds avec +lui tous tes frais de bienveillance, et tu places là bien mal tes +affections. — J’ai toujours eu des preuves très-nettes de son amitié, de +son dévouement pour moi. — Comme tu voudras ; tu es libre de croire ou +de ne pas croire ce que je viens de te dire de lui. Vous êtes amis, +soit ! cela ne me regarde pas. » + +Et elle s’approche de son nouvel amant, se penche sur lui. Il résiste +aux caresses. « Pense donc, ma chère, dit-il, que tu es encore à un +autre que moi ; que si tu l’abandonnes pour te donner à moi, tu le +trahis, et que si je cède à ta tendresse, je le trahis aussi. Pourquoi +ne m’as-tu pas choisi d’abord ? — Eh mon Dieu ! je me suis bien +trompée ! Je pensais qu’il avait au moins autant de cœur et d’âme que +toi ; mais je m’étais abusée, et je me repens bien sincèrement de mon +choix. Désormais tu as entre les mains les rênes de mon amour... Me +voilà, je suis toute à toi. — Ma chère, celui dont tu parles est mon +ami, et je ne le trahirai jamais. Si tu as besoin de quelque parure, de +quelque chose qu’il ne veuille pas t’accorder, moi je m’engage à te le +donner à sa place. — Non, je le hais ; je ne veux rien recevoir en son +nom. Accepte, accepte mon amour, ou je m’enfuis au loin. Je ne veux plus +jamais être à ton ami. » + +L’amant caché entendait cette conversation. Transporté de fureur, il +paraît tout à coup, et, sans articuler un mot, il saisit la jeune fille +et la poignarde. Elle tombe et meurt. — « Malheureux ! pourquoi l’as-tu +assassinée ? — J’ai déchargé mon cœur d’un affreux fardeau. Je l’aimais, +elle me haïssait ; je devais craindre, moi-même, de périr de la main +d’un autre rival que toi. » + +Les deux amis furent embarrassés de leur victime. Ils se décidèrent à la +couper en morceaux ; ils creusèrent un trou et l’y enfouirent. Ils +gardèrent le secret ; ce ne fut qu’après que le meurtrier fut mort, que +son ami divulgua les détails de cette aventure. + +Eh ! les femmes sont bien perfides ! Que jamais, jamais le ciel ne +pardonne à une femme infidèle ! Miséricorde de Dieu sur l’auteur de ces +vers : + + + « Des femmes ! il y en a, certes, qui valent bien chacune quatre- + vingts belles chamelles ; mais aussi, il y en a qui ne valent pas la + peau d’un chamelin qui vient de naître. + + « Il y en a que Dieu ne garde pas sous le voile de l’honneur ; le mari + est-il absent, vite elles vont au voisin. + + « Non ! que la bonté de Dieu ne fasse jamais grâce aux femmes + infidèles ! En enfer ! que Dieu les brûle à tout jamais[168] ! » + + +[Note 165 : _Voy._ note 48.] + +[Note 166 : _Voy._ note 49.] + +[Note 167 : _Voy._ fig. 10.] + +[Note 168 : _Voy._ note 50.] + + + + + =CHAPITRE X.= + +Des afryt ou diables. — Leurs vols et meurtres réprimés par Sâboûn. — +Leurs amours. — Anecdote : un afryt devenu amoureux exclusif d’une jeune +fille. — Un rival ; rencontre singulière des deux prétendants. — L’afryt +veut fuir ; il est vaincu, et cède la place. — Autre anecdote. — +Singulières habitudes de relations des sexes. — Incontinence des femmes. +— Secret des intrigues amoureuses. + + +Nous avons déjà indiqué que les Ouadayens sont moins policés que les +Fôriens, moins traitables, moins sociables même entre eux, mais plus +braves. Ces caractères sont plus fortement exprimés dans les jeunes +gens, surtout lorsque les boissons enivrantes échauffent les têtes ; +alors, les conversations, qui ont débuté par des formes simples et +ordinaires, passent rapidement aux formes grossières et brutales ; et de +là, des rixes, des coups, souvent avec effusion de sang. + +Les Ouadayens chez lesquels s’exagèrent l’audace et la fierté sauvage +sont appelés _afryt_, c’est-à-dire _diables_. Avant le règne du sultan +Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn, les afryt s’étaient rendus redoutables. +Ainsi, après le coucher du soleil, les meurtres, les vols commençaient +vers le Puits de Sâboûn. On nomme Puits de Sâboûn un certain nombre de +puits situés vers un petit village tout près du Fâcher. De ce village, +des cris poussés à voix forte se font entendre assez loin dans la +ville ; de notre maison et des maisons parallèles à la nôtre, nous les +entendions. + +Si on volait et assassinait si près de Ouârah, on peut juger de ce qui +se commettait de vols et d’assassinats à de grandes distances. J’ai +souvent entendu dire que les marchands ne pouvaient voyager avec des +marchandises, que lorsqu’ils étaient en grand nombre. + +Une fois qu’un afryt s’est amouraché d’une femme, il en défend +l’approche à tout autre prétendant. Quiconque s’avise de faire la cour à +l’amante d’un afryt, est tué. L’afryt épouse sa belle au nez et à la +barbe de qui que ce soit, en dépit de toute opposition. + +On m’a raconté qu’un afryt se déclara l’amant exclusif d’une jeune fille +qui le détestait. L’afryt l’aimait éperdument. Chaque soir, il se +rendait chez elle, et lorsqu’il y trouvait quelqu’un, il le tuait. +L’épouvante fit qu’on abandonna cette fille. Tous les prétendants qui +d’abord allaient la voir, la courtiser, ne reparurent plus chez elle. +L’afryt demanda le mariage ; le père de la fille y consentit, mais elle +refusa. Elle resta longtemps célibataire. Personne n’osait la demander, +pas même aller lui faire visite. Ainsi délaissée, elle passa presque +l’âge de se marier. Néanmoins, elle repoussa opiniâtrément les +sollicitations de son afryt, et refusa net de l’épouser. Elle en demeura +là tant qu’il plut à Dieu. + +Un jour qu’elle était allée au marché faire quelques emplettes, sa +beauté frappa un inconnu qui subitement en devint épris. C’était +d’ailleurs un homme d’audace et de sang ; le danger, la mort, rien ne +l’intimidait. — L’amour l’anime, l’échauffe ; il suit la jeune fille, +attend qu’elle ait terminé ses affaires et qu’elle soit hors du marché. +Alors il l’accoste, lui demande la permission d’aller la voir, lui offre +son amour, et se prodigue en protestations de dévouement et de +tendresse. « Mon Dieu ! répond-elle, je te trouve charmant ; et, en +vérité, je me sens pour toi autant d’amour que tu peux en avoir, si ce +n’est plus. Mais, comme dit le proverbe, « il y a obstacle qui empêche +l’âne de saillir. » — Comment cela ? est-ce que tu es mariée ? — Eh, +non ! — Et qui donc te retient ? — Ce qui me retient ! un de ces fiers- +à-bras d’afryt a défendu à qui que ce fût de penser à moi ; il jette sa +brutalité sur quiconque ose m’aborder. — Pourquoi alors ne t’épouse-t-il +pas ? — Je ne l’aime pas ; je ne veux pas de lui. — T’est-il allié ? — +Non, par Dieu, non ! — Eh bien ! ne crains rien ; moi, je te +débarrasserai de lui, s’il plaît à Dieu. — Tu n’y es pas, mon cher, tu +n’y es pas ! me débarrasser de la cage où je suis emprisonnée !... +Cependant sache bien, Dieu me damne ! que je ne suis pas poltronne, que +je n’ai pas peur, moi, de mon afryt ; mais c’est pour toi que j’ai peur. +Tu me parais un homme de cœur et de résolution, mais mon afryt est un +sauvage, un brutal ; s’il met la main sur toi, il t’assassine. — N’aie +aucune crainte. Montre-moi seulement ta demeure, et tu verras, je +l’espère, que tout se terminera à ta plus grande satisfaction. » + +La fille indique sa demeure.... A nuit close, notre homme se rend chez +son inconnue. Il s’assied auprès d’elle, et ils s’entretiennent en tout +bien et tout honneur. Quelques minutes après arrive l’afryt. Il avait +appris qu’un rival devait se présenter chez la belle. Il entre et trouve +l’étranger assis, ayant la cuisse passée sur celle de la jeune fille. +Celle-ci veut aussitôt se dégager, se mettre en sûreté et laisser les +deux rivaux se démêler entre eux. L’étranger appuie fortement sa cuisse +sur celle de la jeune fille, la retient en place et continue la +conversation sans faire attention à l’afryt. L’afryt, étonné, vient se +poster en face d’eux, et dit à l’inconnu : « Qui t’a permis d’entrer +ici ? » L’inconnu ne daigne pas lui répondre. Nouvelle question ; même +indifférence. Troisième demande ; point de réponse encore. + +L’afryt furieux tire son coutelas-kirdâouy, le dirige sur la cuisse de +son rival et en enfonce la pointe jusqu’à la cuisse de la fille. Elle +fait un effort subit pour retirer sa cuisse, elle ne peut la +débarrasser. L’afryt dégage son couteau, et tout stupéfait du flegme et +de la contenance de son adversaire, il rengaine son arme, et va partir +vaincu. Mais l’étranger se lève, le saisit par le haut de son vêtement +et le tire brusquement. Le vêtement se déchire en deux ; un morceau +reste à la main de l’inconnu, l’autre sur le corps de son ennemi. Celui- +ci cherche à fuir et songe à son salut. Son rival lui allonge, de son +membre blessé, un violent coup de pied dans les reins et le renverse sur +la face. L’afryt, le nez et le front écorchés, demeure étendu par terre +étourdi, ne sachant plus où il est. Il revient à lui ; l’autre tire son +couteau, et va le tuer. — « Laisse-moi la vie, lui dit le vaincu ; que +Dieu te laisse la tienne ! — Fais-nous amende honorable ; jure-moi que, +de ta vie, tu ne te présenteras à cette fille, et je te fais grâce ; +sinon, je t’éventre, là, sur la place. » + +L’afryt se soumit et jura aussitôt tout ce qu’on voulut. L’inconnu +saisit alors l’afryt par les oreilles, et le traîne comme un mouton +jusqu’auprès de la fille. Elle était restée assise, regardant et +attendant quel allait être le dénoûment de la lutte, et lequel de ses +deux prétendants demeurerait vainqueur. L’étrangér fait arrêter l’afryt +debout en face de la fille, et déclare que le vaincu a juré de ne plus +se présenter à elle. — « Sera-t-il fidèle à son serment ? dit-elle. — +Oui, reprit l’afryt. — Laisse-le s’en aller, dit alors la fille à +l’inconnu ; si jamais il reparaît ici, tu le traiteras comme tu +voudras. » L’afryt fut relâché et il partit secouant la poussière de la +mort. + +Le libérateur de la fille la demanda en mariage et l’épousa. Il resta +avec elle jusqu’à ce qu’elle mourût... Les aventures de ce genre sont +fréquentes au Ouadây[169]. + +Un caractère singulier dans la nature des Ouadayens, c’est qu’ils sont +jaloux d’une amante, et qu’ils n’ont nul souci d’empêcher les relations +des amoureux avec leurs sœurs et leurs filles. Souvent même un Ouadayen +cherche à amener des adorateurs à sa sœur, dont il vante avec intention +la beauté et les mérites physiques. Bien plus, si l’inconnu séduit par +le panégyrique ne plaît pas, s’il est évincé, alors la récalcitrante est +sermonnée, réprimandée par son frère, et on la décide ordinairement à +accueillir de bonne grâce l’aspirant d’abord rebuté. Il y a aussi des +Ouadayens qui poussent parfois la complaisance jusqu’à conduire des +étrangers à leurs femmes et à les laisser en tête-à-tête avec elles. On +croirait qu’ils veulent suivre l’exemple tracé dans ce vers : + + + « Moi, grâce à Dieu ! j’amène sans façon un amant à ma femme. Eh ! + bien d’autres que moi en amènent aussi, mais en dépit de leur propre + nez[170]. » + + +Les Ouadayennes sont ardentes, passionnées ; rarement elles refusent une +offre de tendresse. Beaucoup d’entre elles, outre leur mari, ont +plusieurs amants ; elles ne se contentent pas des plaisirs matrimoniaux. +Entre elles, elles se connaissent, elles n’ont ni honte ni scrupule de +s’avouer réciproquement leurs exploits amoureux. Aussi, aucune ne +s’avise de blâmer sa voisine, car à peu près toutes ont les mêmes +reproches à se faire. C’est absolument l’apologue raconté dans ces deux +vers : + + + « Un jour une femme, injuriant sa voisine, lui disait : « Tu as fait + ton mari cornu, et ses cornes le rendent le jouet de tout le monde. + + « — Eh ! mon Dieu ! pourquoi veux-tu que je lui laisse le front net et + sans armes ? Ton mari, ton Alexandre aux deux belles cornes, ferait le + bélier contre lui et le battrait[171]. » + + +La plupart des Ouadayennes, disons-nous, ont mari et amants, en sorte +que chaque Ouadayen pourrait dire à sa femme les vers que voici : + + + « Femme insatiable, qui n’as pas assez d’un amant, de deux mille + amants dans une année ! + + « En vérité, tu me parais être un reste de ces juifs de Moïse qui, + dans le désert, ne pouvaient se contenter de la manne seule pour + nourriture. » + + +Du reste, dans tout le Soudan, l’amour est la préoccupation de tous les +esprits. C’est un feu courant dans les veines des noirs, comme les sucs +végétaux courent dans les veines des arbres. Aucun individu ne croit +devoir taire le nom de celle qu’il aime. On suit ce conseil du poëte : + + + « Dis, publie le nom de l’objet de ton amour ; ne le déguise pas sous + un nom supposé. A quoi bon tant de mystère et de secret dans les + plaisirs ? » + + +Toutefois, lorsqu’un amant juge qu’il peut lui être préjudiciable de +parler de ses bonnes fortunes, lorsque, par exemple, en divulguant son +amour pour la fille ou la femme d’un personnage puissant, il risquerait +d’être tué, il sait dissimuler sa passion, se résigner aux contraintes +d’un amour secret. Mais une fois que l’amant est sorti des voies de la +prudence et de la réserve, qu’il a vu déchirer le voile dont il était +couvert, il va publiant partout les secrets de son cœur ; il espère +soulager ainsi ses peines ; il n’écoute plus ni remontrances ni +reproches, quelles que puissent être les conséquences de ses +indiscrétions. Il semble ne plus prendre d’inspiration que de ces deux +vers que je fis autrefois : + + + « Oui, je t’aime, je t’aime avec excès, ô lumière de mes yeux ! je ne + puis plus retenir mes paroles (je dis à tous mon amour), le voile du + secret est déchiré. + + « Je suis fou, je n’écoute plus ni reproches, ni remontrances ; et + mourir pour toi est, à mon gré, la plus belle gloire. » + + +D’autres dissimulent et concentrent leur passion, afin d’atteindre le +but de leurs espérances, et ils semblent dire : + + + « Je te tiens cachée, mon amie, dans mes yeux mêmes, afin de mieux + dérober mon amour aux curieux indiscrets et moroses ; et mes yeux, où + je te garde enfermée, sont désormais embellis par ta présence. + + « Tel est l’excès de mon amour pour tes charmes, que je crains même + les regards d’un censeur ; il penserait peut-être à me détourner de + t’aimer. » + + +Mais arrêtons-nous ; ces questions embrassent une trop vaste étendue. Ne +nous lançons pas sur cette mer d’orages et de difficultés, nous +engendrerions l’ennui. Revenons à notre sujet direct, laissons marcher à +bride libre les récits qui doivent spécialement composer ce livre, et +nous conduire au but que nous nous proposons d’atteindre. + +Et Dieu est notre appui, il est la grâce généreuse qui nous accompagne +partout. + + +[Note 169 : _Voy._ note 51.] + +[Note 170 : C’est-à-dire : Il en est bien d’autres qui par leurs +négligences maritales, ou par les caprices de leurs femmes, etc., en +dépit de tout, ont des remplaçants. Autant faire comme je fais.] + +[Note 171 : _Voy._ note 52.] + + + + + =CHAPITRE XI.= + +Tactique militaire. — Division de l’armée. — Ordre de bataille. — +Drapeaux. — Signes distinctifs pour les soldats des deux armées. — +Attaque ; chant. — Armures et armes. — Casques. — Caparaçons. — La +_châyeh_, ou saie. — Provocations en bataille. — Espèces de lances. — +Boucliers ; adresse à les manier. — Arcs et flèches. — Les archers sont +tous esclaves. — Tir de l’arc. — Empoisonnement des flèches ; leur +petitesse. — Cordes d’arc. — Carquois. — Chants guerriers. — Abydyeh ou +esclaves particuliers du sultan. + + +Le Régulateur suprême des événements et des choses du monde, le +Souverain de toute puissance, Celui qui a donné aux hommes le fer, +instrument de terreur et d’utilité, et leur a commandé de s’exercer aux +fatigues et aux dangers, afin de défendre les divins principes du Coran, +Dieu qui a dit dans son saint Livre : « Disposez tout ce qu’il vous sera +possible de force et de résistance contre les Infidèles, tout ce qu’il +vous sera possible de chevaux et de cavaliers pour épouvanter les +ennemis de Dieu et les vôtres, » a clairement manifesté sa volonté. +L’homme, faible par lui seul, est obligé de défendre par la voie des +armes, à pied, à cheval, ce qu’il a de cher ici-bas, sa famille et ses +biens. C’est spécialement aux rois que sont imposés ces devoirs de +protection et de défense, eux qui ont la puissance et la grandeur ; ils +savent d’ailleurs que, dans l’accomplissement de ces devoirs, est leur +gloire, leur sécurité. Et comme c’est par eux que règne la justice ou +l’injustice, que se préparent et s’entretiennent les guerres contre les +mécréants, et la tranquillité des vrais croyants, ils sont obligés de +veiller sans cesse à la défense et à la glorification de la Religion, +des fidèles et du pays. + +Les rois, il est vrai, règlent diversement leur conduite, selon leurs +désirs et leurs intentions. Mais par leurs œuvres, Dieu manifeste ce +qu’ils cachent dans les replis de leurs pensées, dans les secrets de +leurs passions ; et le monde découvre toujours à qui d’entre eux Dieu a +dispensé l’amour du bien et des œuvres pieuses, c’est-à-dire le désir +sincère de combattre les ennemis de la Religion et de se conformer ainsi +à ces paroles révélées à notre saint Prophète : « Prophète, porte la +guerre aux Infidèles et aux hypocrites ; c’est là l’œuvre, la +spéculation vraiment lucrative, la transaction vraiment profitable et +salutaire. » + +Mais d’autres, au milieu de leur puissance, ont écouté les insinuations +du diable, ont bassement obéi à ses suggestions, et ils ont oublié ce +que leur enjoignaient les devoirs de réciprocité entre les hommes ; ils +ont promené à travers leurs peuples l’injustice, l’orgueil, la +tyrannie ; ils ont été, pour ainsi dire, comme un os étranglant, arrêté +dans le gosier des croyants ; ils ont, sans songer à autre chose qu’à +leur réputation et à leur gloire dans ce monde, écrasé sous leur main de +fer grands et petits... Respectons et admirons les secrets mystérieux de +la Providence !! + +Les peuples du Soudan n’ont, en général, ni mousquets, ni canons, ni +forteresses, pour repousser ou arrêter leurs ennemis. Aux jours de +batailles, le cavalier a le javelot et le sabre pour enfoncer les masses +ennemies et faire avaler la mort à qui vient se mesurer avec lui ; le +fantassin a la javeline ou la flèche, et le _daragueh_ ou bouclier pour +se protéger les flancs, la face et les yeux. Pour le cavalier, sa cotte +de mailles, son casque de fer, sa _châyeh_[172], le protégent contre le +tranchant des sabres et les pointes des lances et des javelines, contre +les blessures mortelles. Les chevaux sont habillés de couvertures +piquées ou grands caparaçons qui les garantissent au milieu des mêlées. + +Chaque peuple a, dans ses guerres, des habitudes et une tactique dont il +a reçu l’héritage de ses pères et qu’il conserve avec une sorte de +vénération. Les Fôriens ont, à cet égard, des traditions dont l’origine +remonte aux anciens Arabes. Chez eux, une armée a toujours cinq +divisions ou corps, comme on le voyait jadis chez les Arabes, appelés +pour cela, en style de guerre, _la gent à cinq divisions_. Le premier +corps était l’avant-garde, ou _moucaddémeh_ ; le second était l’aile +droite, ou _djénâh el-yemen_ ; le troisième, le centre, ou _calb_, le +cœur ; le quatrième, l’aile gauche, ou _djénâh el-eyçar_ ; le cinquième, +l’arrière-garde, ou _sâcah_, la jambe. Jusqu’aujourd’hui, les Fôriens +ont accepté et conservé cet ordre comme règle, et ils ne consentiraient +pas à s’en écarter, quelque avantage qu’ils aperçussent dans d’autres +systèmes de tactique. + +En avant de l’armée, ils dispersent, à distance, plusieurs avant-postes +ou vedettes, pour se garder de surprises. De plus, des éclaireurs, +qu’ils appellent _anday_ (au pluriel, _andayât_), rôdent de tous côtés, +observent les mouvements de l’ennemi, examinent ses positions et ses +marches, et en informent leurs chefs. + +Sous le point de vue général, les fonctions des premiers ministres de +l’État sont instituées dans une forme de corrélation nécessaire avec la +manière de diviser les troupes. Ainsi l’orondolo_n_ commande les avant- +postes ; le kâmneh ou Fôr-a_n_ abou (Père du Dârfour), commande l’avant- +garde, et l’abadyma, l’aile droite. Le sultan est au centre. Le +tékényâouy commande l’aile gauche, et l’ab-cheykh commande l’arrière- +garde. Les émyn, les vizirs ont leurs postes auprès du sultan. Lorsque +les troupes sont rangées en plaine, cet ordre de bataille est de +rigueur. Si elles occupent un terrain accidenté, cette disposition se +modifie selon l’exigence locale. + +Dans les armées, au Soudan, les drapeaux ou étendards sont toujours +placés devant le sultan, et sous les ordres d’un roi, à la tête d’un +certain nombre d’hommes choisis parmi les plus braves et les plus +dévoués, qui seuls ont le privilége d’être porte-enseignes. Les drapeaux +n’ont rien de particulier qui les distingue pour chaque État. Les +Fôriens ont tout simplement de grandes bannières, les unes rouges, les +autres blanches. Il en est de même au Ouadây ; seulement les Ouadayens +ont plus de drapeaux rouges que de drapeaux blancs. Les drapeaux ne +présentent non plus aucun insigne ni armorial qui les caractérise et les +différencie. + +On porte toujours devant le sultan fôrien dix drapeaux, et on en porte +au moins une trentaine devant le sultan ouadayen. Lorsqu’un sultan +assiste à une bataille et qu’on voit s’abattre les drapeaux, on sait +alors que le sultan est tué ou fait prisonnier. Dans le cas de défaite, +le sultan n’a que deux chances, ou d’être tué ou d’être pris ; car +jamais un sultan ne doit prendre la fuite. Tant que les drapeaux sont +debout à leur place, on est certain que le sultan est en sécurité et +vivant. + +Quelle que soit la durée d’une bataille, le bruit des _naguyrah_ ou +nacaires ne cesse pas un moment de retentir devant le sultan. Lors même +qu’il est fait prisonnier, lui et ceux qui battent des naguyrah, et que +les chameaux ont les jarrets coupés, le bruit continue. Car alors, +l’ennemi donne de nouveaux chameaux aux timbaliers, et les battements +recommencent en suivant le sultan prisonnier, jusqu’à ce qu’il soit +amené en présence du sultan vainqueur. — Nous reviendrons tout à l’heure +sur ces habitudes. + +La veille d’une affaire, les deux partis se choisissent un signe de +reconnaissance pour leurs soldats ; le sultan et les chefs de l’armée +déterminent quel doit être ce signe. Ainsi, parfois, les soldats doivent +s’attacher au poignet droit un lien en écorce d’arbre. Si l’un des deux +camps apprend assez tôt que l’ennemi s’est appliqué le même signe que +lui, on en fixe un autre immédiatement. Ce moyen de reconnaissance est +une précaution de première nécessité, pour éviter que les soldats de la +même armée ne soient exposés ou à s’entre-tuer dans la mêlée, ou à +épargner un ennemi qui les aurait trompés en leur montrant le signe de +reconnaissance. Tous ces peuples étant noirs, n’ont guère d’autre voie +pour se reconnaître que des signes particuliers tels que ceux que nous +indiquons. Par là encore, on reconnaît les morts après le combat ; car +alors, des deux côtés, plusieurs individus vont sur le champ de bataille +examiner les cadavres, et chaque parti n’enterre que les morts auxquels +il trouve le signe qu’il a admis. + +Quand les armées sont en présence l’une de l’autre pour le combat, la +cavalerie est divisée par _kardoûs_ ou escadrons plus ou moins nombreux +et postés à distance en arrière de l’infanterie. Dès que la bataille +s’engage, la cavalerie attaque la cavalerie, et l’infanterie attaque +l’infanterie. + +Lorsque les troupes fôriennes fondent et se précipitent sur l’ennemi, +elles déploient la plus vive animation. Les cavaliers brandissent leurs +sabres, et chaque émyn ou chef de _kardoûs_ entonne un chant fôrien +auquel répond toute sa troupe. Lors de la révolte du cheykh Mohammed- +Kourra, dont nous avons parlé dans le _Voyage au Dârfour_, j’ai entendu +chanter le chant suivant dans un kardoûs commandé par Ibrahym-Ouad-Ramâd +au milieu de ses fils : + + + _O-nnas dio-ba-in kel-boa,_ + + _O-nnas dio-keih kel-boa yê,_ + + _Kel-boa._ + + + « La parole (la pensée) que vous avez en vous-mêmes, allons ! dites-la + + « La parole que vous avez en vous, allons ! dites-la, hâ ! + + « Allons ! dites-la. » + + +La traduction, mot à mot, est : _o_, la parole ; _nnas_, qui ; _in_, +dans, chez ; _dio_, l’intérieur ; _ba_, de vous ; _kel_, allons ! eh +bien ! _boa_ (prononcez _boi_, comme l’impératif du verbe français +_bois_, et non en deux sons comme _bo-a_), dites (la). — A la seconde +ligne : _keih_, dedans, dans ; _dio_, l’intérieur ; _kel-boa_, allons ! +dites (la) ; _yê_ n’est qu’un cri de prolongation pour le chant. (_Voy._ +la musique du chant no 4.) + +Ibrahym-Ouad-Ramâd chantait les mots : _O-nnas dio-ba-in_, « la parole +que vous avez en vous ; » et ses soldats répondaient : _Kel-boa_, +allons ! dites (la). Puis Ibrahym reprenait : _O-nnas dio-keih_ ; et les +soldats répondaient : _Kel-boa yê, kel-boa_, « allons ! dites-la, hâ ! +allons ! dites-la. » + +Et les soldats s’animaient, et chacun semblait être une tour +inexpugnable. + +Les Fôriens de basse condition portent une seule cotte de mailles, et un +_tély_ ou casque. Ils ont, aux avant-bras, des koumou_n_a ou brassarts +d’acier. (_Voy._ fig. 15.) + +Les casques sont en acier et de formes différentes. Les uns représentent +un segment d’œuf coupé selon son plus petit diamètre, c’est-à-dire à +bombe presque ronde ; les autres sont plus rapprochés de la forme +conique, c’est-à-dire à bombe plus allongée, et ont pour cimier deux +globules ou _tauma_ (têtes d’ail) attachés l’un sur l’autre au sommet de +la bombe du casque. Il y en a dont le tour inférieur est doré. (Ces +casques sans cimier et demi-sphériques rappellent les alophes (αλόφοι) +des Grecs, et les anciennes coiffures des chevaliers appelées bassinet, +cabasset, pot-en-tête.) + +Tous les casques sont munis de trois baguettes métalliques en fer ; +l’une est par-devant et peut descendre jusque vis-à-vis l’extrémité du +nez ; les deux autres descendent chacune sur une tempe. Ces tiges ou +baguettes métalliques sont de différentes formes. Parfois elles sont +dorées et travaillées avec soin, et les extrémités en sont aplaties et +élargies en spatule. D’autres ont les extrémités terminées par une +petite boule métallique ; d’autres enfin sont de simples baguettes +ordinaires sans reliefs ni façon, dans toute leur longueur. Ces +baguettes glissent dans des coulisses en anneaux et peuvent, au gré du +cavalier, être montées ou descendues. + +Il y a des casques dont la bombe est moins élevée que celles que nous +venons d’indiquer. Elle est parcourue au sommet, dans son milieu, et +d’avant en arrière, par une petite saillie ou crête métallique. Quand ce +relief est passablement haut, on l’appelle _crête de coq_ (c’est le +cimier) ; quand ce relief est très-peu élevé, on l’appelle _côte_. + +Tous les casques ont un long couvre-nuque en mailles, c’est-à-dire fait +d’anneaux métalliques entrelacés les uns dans les autres comme dans les +cottes de mailles. Le couvre-nuque descend jusque vers le milieu de +l’omoplate et sur le sommet des épaules, afin de protéger le cou. Pour +que les anneaux n’appuient pas immédiatement sur le cou, le tissu de +mailles est doublé avec du drap ordinaire ou avec une sorte de feutre +souple. + +Les différentes parties que nous venons de mentionner composent ensemble +le _tély_ ou le _tâçah_ (la _tasse_, le _bassinet_), c’est-à-dire le +casque ou l’armet complet. Comme le casque a une pesanteur assez grande, +et peut, par un mouvement d’élévation de tête, tomber en arrière, on y +attache de chaque côté un lien ou gourmette en soie ou en cuir, selon le +rang ou l’état de richesse du cavalier. Au moyen des gourmettes +(généiastères), on maintient le casque sur la tête, en les nouant sous +le menton (γένειον). + +Les chevaux des cavaliers sont garnis de surtouts ou grands caparaçons +travaillés à la manière des couvertures piquées ou courte-pointes. Ces +caparaçons ont la face extérieure en drap rouge et se composent de +quatre pièces dont l’une couvre la croupe et le derrière du cheval, et +tombe jusqu’aux jarrets ; l’autre ou le gorgerin couvre le poitrail et +toute l’encolure ; la troisième et la quatrième tapissent chacune un des +flancs dans toute la longueur et flottent au moins jusque vers les +jarrets. + +Ces différentes pièces, toutes en drap rouge et fourrées de coton, sont +chamarrées de morceaux de diverses couleurs, rouges, jaunes, blancs, +noirs, etc. Ce sont des piqués de petite dimension, travaillés comme les +couvertures d’Égypte ; elles n’en diffèrent que par l’étendue et parce +que chaque pièce, au lieu d’être coupée carrément, est taillée pour +s’accommoder à la partie du corps du cheval qu’elle est destinée à +garnir. Ainsi, celle du poitrail, fig. 11, a une échancrure en haut, +pour s’adapter au cou. De même que les trois autres pièces, elle a des +cordons pour la suspendre et la fixer à l’animal. De ces cordons, ceux +qui sont de chaque côté de l’échancrure se nouent entre eux le long de +la crinière, et ceux qui sont de chaque côté de la pièce se nouent avec +les cordons correspondants de chaque pièce des flancs. La garniture de +la croupe a la forme représentée dans la fig. 12 ; la pièce de chaque +flanc est taillée en carré long, fig. 13. Le cheval garni de ces +caparaçons, monté par son cavalier qui est bardé d’une ou de deux cottes +de mailles et recouvert encore par là-dessus de sa châyeh, semble être +une tour ambulante. + +La _châyeh_, sayon, fig. 14, est un vêtement de drap fourré de coton et +piqué comme les surtouts ou caparaçons des chevaux. L’emploi de la +châyeh a pour but d’empêcher l’effet des violents coups de taille portés +au cavalier, lorsque le sabre frappe sans couper. Le coton, par sa +souplesse et son élasticité, surtout lorsqu’il est bien cardé, amortit +les chocs. (La châyeh est absolument la jaque bourrée, la hucque ou le +gambeson des anciennes armures militaires des chevaliers.) + +La châyeh diffère à l’extérieur, chez les riches et chez les pauvres. +Parfois les riches la font en soie, mais composée de nombreux morceaux, +découpés en losanges, cousus ensemble, et de couleurs variées, telles +que rouge, jaune, blanc, noir, etc., fig. 14. Parfois la châyeh est en +drap, façonnée de même que la châyeh en soie. D’autres fois elle est en +étoffe de coton, ou en _ilâdjeh_, selon l’état de fortune de chacun. Les +cavaliers qui n’ont pas les moyens d’avoir une cotte de mailles ne +portent que la châyeh. Il en est qui n’ont ni cottes de mailles ni +châyeh. J’ai vu des cavaliers qui avaient des espèce de cuirasses +couvertes en peau de crocodile ; on prétend que ces cuirasses +garantissent à l’égal du tissu de mailles. Il y a aussi, dans +l’infanterie, des boucliers recouverts d’une peau de crocodile. + +Lorsqu’un cavalier fôrien est armé et équipé au complet, lorsqu’il est +revêtu de sa jaque de mailles et de sa châyeh par-dessus, lorsqu’il est +sur son cheval garni de ses quatre pièces de caparaçon piqué et qu’il a +ses deux sabres, il présente, à certaine distance, l’aspect de quelque +chose de terrible et d’imposant (Voy. fig. 15). Du reste, le but de cet +accoutrement si compliqué est d’inspirer de la crainte à l’ennemi. Un +millier de cavaliers ainsi harnachés offre une masse effrayante, surtout +au moment où tous mettent le sabre à la main et entonnent leurs chants +de guerre accompagnés par les cris de leurs esclaves et par le son des +flûtes. + +Lorsqu’un haut fonctionnaire a été destitué et que, par intrigue, un +autre l’a remplacé, tous les deux se considèrent comme ennemis. Au +moment où s’ouvre la bataille, ou lorsque déjà l’action est engagée et +que la mêlée s’échauffe, celui qui a été disgracié cherche son rival, et +dès qu’il le trouve il lui crie : « _Yâ ouendai, bism Illah_, Allons ! +compère, en avant ! »[173] c’est-à-dire : « allons ! avance ici avec moi +au cœur de la mêlée. » Si l’individu provoqué accepte ce défi et suit +bravement son provocateur au milieu du combat, la question finit là, +l’affaire est jugée ; le disgracié n’a plus rien à réclamer de son +remplaçant ou rival, et n’a plus rien à lui reprocher. Si le défi est +rejeté, le provocateur en appelle aussitôt au témoignage de plusieurs +cavaliers, qui ensuite certifieront qu’un tel a refusé de combattre au +défi. Après la campagne, l’affaire est portée au sultan, appuyée par les +témoignages des témoins ; et alors l’individu qui a été provoqué est +dépouillé de ses fonctions et remplacé par son prédécesseur. Il en +serait encore de même si, après la provocation acceptée, l’individu +provoqué n’avait pas eu, sur le champ de bataille, toute l’intrépidité +qu’on peut attendre d’un brave, s’il avait reculé ou fui devant +l’ennemi. Dans le cas où il recule ou fuit, son adversaire le tue, s’il +peut l’atteindre. Si le fuyard échappe, son rival réunit plusieurs +témoignages déposant de la lâcheté de son homme, et le laisse +disparaître. Ensuite le sultan juge l’affaire. — Beaucoup de personnages +qui ont à satisfaire quelque vengeance sur un ennemi lui portent, un +jour de bataille, cette sorte de défi. + +Ces provocations ont aussi lieu entre simples sujets sans fonctions dans +le gouvernement. Et quand celui qui a été provoqué a refusé de pénétrer +alors au milieu des combattants, ou bien quand, en présence de témoins, +il a reculé ou pris la fuite, et a ainsi quitté son provocateur, celui- +ci, après la guerre, pour toute vengeance, appelle en public les +dépositions des témoins du fait, et le poltron reste déshonoré. La femme +du fuyard demande aussitôt le divorce ; et personne ne veut plus donner +en mariage sa fille ou sa sœur à un pareil lâche. + +Les fantassins, pour marcher au combat, se mettent en ceinture autour +des reins la pièce d’étoffe dont ils se drapent habituellement, et ils +vont les manches retroussées. Chacun a un bouclier ou _daragueh_ et au +moins quatre _lances_, trois javelots ou javelines et une haste ou pique +longue qu’ils appellent _farkhah_, la _belle_. Plusieurs soldats ont +cinq et même six _lances_ ; la cinquième ou la sixième, c’est-à-dire la +grande, est la _farkhah_[174]. + +La lance est appelée en terme général _harbeh_ ; c’est l’arme ordinaire +des Fôriens. Elle a trois parties distinctes : la hampe, le _kindâb_ et +le _harbeh_ qui est proprement le fer de la lance. + +Ce fut Zoù-Yézen, prince himiarite[175], qui le premier arma le sommet +des lances d’une tige de fer. Avant lui, les Arabes y attachaient une +pointe faite de corne de bœuf. Le kindâb ou talon en fer est l’armature +appliquée à l’extrémité inférieure de la hampe. C’est simplement une +courte tige de fer, ou bien un ruban de fer tourné à deux ou trois tours +l’un au-dessus de l’autre comme un double ou triple anneau. La base de +la hampe est introduite et chassée de force dans cet anneau en hélice ; +ensuite ce qui dépasse du bois par en bas est coupé net et juste au +niveau du tour inférieur du kindâb. Le kindâb a pour but, dans la +construction de la lance, de lui donner du poids et d’augmenter ainsi +l’énergie des coups qu’elle porte. + +Quelquefois la tige terminale ou _harbeh_, la hampe et le kindâb ne font +qu’une seule pièce toute en fer. J’ai eu, lorsque j’étais au Dârfour, +une lance de cette espèce. + +Les fers de lance varient dans leurs formes. Ainsi, dans les lances +farkhah, les uns sont à faces lisses et de la forme représentée dans la +figure 18 ; d’autres ont une crête aux deux faces (fig. 16) ; d’autres +ont la forme d’un cyprès (fig. 17). Les _farkhah_ ou hastes longues sont +des armes de défense ou de combat à courte distance. En bataille, le +soldat ne s’en dessaisit jamais ; il ne lance que les javelines +ordinaires, dont la hauteur n’est guère que de la taille d’un homme. + +Les fers des javelines sont les plus variés dans leurs formes. Il y en a +à la manière des farkhah (fig. 18), à faces lisses et à faces relevées +d’une crête (fig. 16) ; il y en a comme ceux que représentent les +figures 19, 20, 21, ou à crochets ordinaires (fig. 22). Ces quatre +dernières variétés de javelines sont connues sous le nom général de +_goulâouy_ (c’est-à-dire _goulâouyennes_), parce qu’elles se fabriquent +au Dâr-Goula, une des provinces adjointes du Dârfour. + +Les longues lances ou farkhah, et les lances ordinaires ou javelines, +dont le fer a la même forme que celui des farkhah, sont comprises sous +le nom de _darâouy_, c’est-à-dire _du pays_ (dâr), parce qu’elles se +fabriquent au Dârfour même. + +La lance _bendâouy_ (fig. 23) se fabrique dans le Dâr-Bendah, au sud du +Goula. Il y a encore les fers de lances (fig. 24 et 25), appelés +_karâouy_, fabriqués au Dâr-Kara dans le Fertyt, au delà du Bendah. + +La _guirguit_ est une javeline dont le fer est en manière de broche ou +de grosse alêne tout hérissée de pointes ou piquants (fig. 26). + +La _koukâb_ est une grande haste à fer en pointe très-bien affilée (fig. +27). Les cavaliers seuls en font usage. Elle est destinée à forcer et +briser les anneaux de fer des cottes de mailles. Un _tâumah_ (tête +d’ail), ou cube en fer plein, précède la pointe (et imprime aux coups +une grande violence en augmentant beaucoup la pesanteur). Le kindâb est +épais, lourd (et contribue encore à rendre les coups plus terribles) +(fig. 15). + +Beaucoup de hampes, des diverses espèces de lances, sont fabriquées avec +des branches de ganâ ou des branches d’ébénier. Les hampes faites avec +d’autres espèces de bois sont préparées avec les racines de l’arbre ; +pour cela, on creuse la terre au pied du tronc, afin de mettre les +racines à découvert, et on en coupe les ramifications propres à être +employées. Celles qui sont onduleuses et courbes, on les redresse au feu +après les avoir dépouillées de leur écorce et enduites de graisse ou de +beurre. (Parfois on enfouit ces racines dans un sol humide, et on les +charge d’un poids suffisant ; puis on les recouvre de terre, et on les +laisse ainsi se redresser peu à peu)[176]. + +Il y a encore au Dârfour d’autres variétés de fers de lances dont j’ai +oublié les noms, vu le nombre d’années qui s’est écoulé depuis que j’ai +quitté ce pays. + +Les boucliers diffèrent aussi de forme et de construction. Il y a +d’abord le bouclier appelé _kadjâouy_, du nom de _Kadja_, village des +montagnes des Touroûdj, situées entre le Kordofâl et le Dârfour. Le +kadjâouy, fig. 28 (le _scutum_ ou bouclier oblong des Romains), est un +ovale coupé dans une peau d’animal et maintenu le long d’un bâton placé +de haut en bas sur l’ovale, dans le sens de la longueur. Le cercle +figuré au centre B indique un enfoncement qui, à la face externe du +bouclier, ressort en relief arrondi (comme l’_umbo_ des boucliers +romains), et qui sur la face interne fournit à la main une loge commode +pour le maniement du bouclier. + +Autrefois, les Fôriens avaient de grands boucliers qui les couvraient de +la tête aux pieds. Ensuite ils les trouvèrent trop pesants et trop +embarrassants, soit dans les marches des troupes, soit en bataille dans +les manœuvres de défense, et ils leur substituèrent de petits boucliers +légers. Dès lors l’utilité protectrice du bouclier dépendit en grande +partie du plus ou moins de dextérité du combattant, et de son adresse à +manœuvrer cette arme pour parer les coups dirigés sur lui. + +Il y a le bouclier rond (_parma_ des Latins, ayant aussi la bosse ou +l’_umbo_), fig. 30, et le bouclier carré, fig. 29. + +Les boucliers sont faits ordinairement avec la peau d’un animal +aquatique que les Fôriens appellent _icint_. Cette peau est épaisse, +dure, solide, et donne les meilleurs boucliers. On en fabrique encore +avec la peau de l’abou-carn ou _kerkéden_ (rhinocéros). Les plus mauvais +sont en peau d’éléphant ; cette peau, quoique épaisse et forte en +apparence, cède facilement, et se laisse aisément percer par le coup de +lance. On fait encore d’excellents boucliers avec la peau de crocodile. + +Jadis, comme nous l’avons déjà indiqué, les Soudaniens avaient, pour se +protéger contre les lances et le sabre, d’énormes boucliers, mais +gênants à transporter ; on était obligé de les charger sur des chameaux, +et les soldats les détachaient au moment de livrer bataille. Maintenant +que les peuples du Soudan ont acquis de l’expérience et de l’habileté, +ils ont diminué considérablement l’ampleur de cette arme défensive, et +son utilité est aujourd’hui en raison de la dextérité des soldats à la +manier pour se garantir des javelines, des coups de haste ou de sabre. +La sûreté de l’homme qui se bat est dans le jeu rapide de son bras armé +du bouclier, dans sa prestesse à parer les coups. Celui qui n’a pas +assez de légèreté dans le maniement du bouclier, et qui le tient devant +lui sans le manœuvrer avec un jeu rapide, manque rarement d’être abattu +dans une lutte d’homme à homme. Les javelines ou javelots en tombant sur +le bouclier tenu ferme, perpendiculaire et la face en avant, le percent +sans beaucoup de peine et arrivent dans les flancs de celui qui le +porte. + +Aujourd’hui, le soldat qui, en bataille, aperçoit une javeline se +diriger sur lui, l’attend,... et la détourne à droite ou à gauche en la +frappant de son bouclier. C’est dans la souplesse et la sûreté du bras +qu’est réellement la sauvegarde du combattant, n’eût-il même à la main +qu’un bâton. Celui au contraire dont le bras est lent et paresseux, dont +les mouvements sont lourds et gênés, n’a pour ainsi dire pas de chance +de salut, quelle que soit l’ampleur de son bouclier. + +L’usage de l’arc et de la flèche est entièrement étranger aux Fôriens, +aux Ouadayens et à tous les noirs des contrées musulmanes du Soudan. Les +archers qu’ils ont parmi eux sont tous des esclaves, enlevés des tribus +idolâtres répandues au sud de la Nigritie, et qu’on a transportés et +fixés dans les pays musulmans. Ces esclaves, au Dârfour, sont des Fertyt +proprement dits ; au Ouadây, ce sont des Djenâkhérah ou Fertyt- +Djenakhériens ; au Barnau et au Bâguirmeh, ce sont des Kirdâouy. + +Ces archers présentent une force assez redoutable en face de l’ennemi. +Ainsi, dans la révolte du cheykh Kourra contre le sultan Mohammed-Fadhl, +ce furent les esclaves archers, de la suite de ce prince, qui, un +mercredi après nuit close, empêchèrent les révoltés de pénétrer dans la +demeure du sultan. Je fus témoin de ce fait. Les archers, réunis en un +corps de plus de mille esclaves, accablèrent d’une grêle de flèches les +partisans de Kourra, et mirent ainsi hors de combat un nombre +considérable de cavaliers et de fantassins. Pas un seul des soldats de +Kourra ne put entrer dans le palais ; ils furent forcés de se retirer, +laissant sur la place une grande quantité de morts. + +Pendant mon séjour au Dârfour, je crus longtemps que les archers, en +tirant de l’arc, visaient droit sur celui qu’ils voulaient atteindre. +Mais dans la guerre que suscita la révolte de Mohammed-Kourra, je les +vis diriger leur tir obliquement en l’air, de manière à ce que la flèche +lancée fut obligée de décrire une parabole. Ils avaient sur la face +externe de l’avant-bras gauche, à partir de la paume de la main, une +pièce de cuir (et ils tenaient leur arc, la main placée en dessous de la +corde). Je leur demandai de quelle utilité leur était le cuir appliqué +en brassart sur l’avant-bras. « Il nous sert, me répondirent-ils, à +prévenir les égratignures, et ensuite les blessures qui pourraient +résulter des frottements et des chocs de la main droite, lorsqu’en +s’échappant elle vient heurter l’avant-bras, après avoir lâché la corde +de l’arc. » + +Les fers des flèches sont généralement de même forme que la plupart des +fers de lances. Ils ne diffèrent que par le volume. Les flèches sont +très-minces et très-courtes, mais les pointes qui en hérissent +ordinairement le fer rendent très-difficile l’extraction de la flèche +des chairs du blessé ; il est indispensable d’élargir la plaie avec un +instrument tranchant, et de tailler et débrider les chairs dans toute la +longueur du trajet qu’a suivi la flèche. Cette opération est d’autant +plus difficile que la flèche, étant très-effilée, pénètre profondément. +De plus, la tige en bois n’est que faiblement fixée au fer, et pour peu +que l’on fasse effort afin d’attirer la flèche au dehors, le bois se +dégage du fer, qui alors reste dans la blessure. + +(Les flèches portent au moins à deux cents pas, et les javelines au +moins à quarante[177].) + +Les hommes vêtus de la châyeh, et les chevaux garnis de surtouts piqués, +n’ont presque rien à craindre des flèches. J’ai vu beaucoup de cavaliers +revenir du combat ayant les châyeh et les caparaçons couverts de +flèches ; ils ressemblaient en quelque sorte à des hérissons. + +Les flèches, ainsi que les _lances_, sont parfois empoisonnées, et alors +les blessures qu’elles ont faites sont généralement mortelles. J’ai +cherché à savoir comment on empoisonnait ces armes. On m’a assuré, au +Dârfour, qu’on employait pour cela l’urine d’âne. On remplit un vase de +cette urine ; on chauffe jusqu’au rouge les fers de lances et de +flèches ; on les retire alors du feu, et on les éteint subitement dans +le vase d’urine. J’ignore si cette information est exacte ; je la donne +sans autre garantie que la parole des gens du pays. + +J’ai été singulièrement surpris de la petitesse des arcs. Ils ne +dépassent guère la longueur d’un empan (environ 25 à 28 centimètres). La +flèche a moins d’un empan de long, et le _rych_, c’est-à-dire le fer, +n’a guère en longueur que quatre travers de doigts (environ 8 +centimètres). + +Les arcs se fabriquent avec un bois solide et fort. Je ne me rappelle +plus le nom de l’arbre qui le fournit. + +Les cordes des arcs sont préparées avec des tendons de bœufs ou de +buffles qu’on effile d’abord, et qu’ensuite on tord en cordes, avec un +soin tel qu’une fois qu’elles sont terminées, et bien frottées avec le +suc d’un arbre appelé _chalaûb_, elles semblent n’être qu’un seul et +unique fil parfaitement poli. (On leur conserve leur souplesse à un +degré convenable, en les frottant de temps à autre avec une substance +grasse.) + +Pour carquois, les archers ont un petit sac en peau de chèvre, dans +lequel ils peuvent placer jusqu’à deux cents flèches. Ils ont un autre +petit sac pour enfermer l’arc. Ils portent un de ces sacs pendant sur la +cuisse du côté gauche, et l’autre, du côté droit. Ceux qui ne peuvent se +procurer assez de peau n’ont qu’un seul sac pour l’arc et les flèches. + +L’infanterie est disposée en bataille par masses séparées, et marche en +chantant. Le chef de chaque masse se met à la tête de la troupe qui la +compose, et s’il est fôrien il entonne un chant fôrien ; s’il est arabe, +un chant arabe. La troupe répond par un refrain, à chaque repos. Voici +un chant que j’ai entendu dans la lutte que soutint l’ab-cheykh +Mohammed-Kourra contre le sultan Mohammed-Fadhl : + + + _Lellé lellé ouaiê_ + + _Touroul élala saba_n_-ghéréh_ + + _No_n_ sy bi-_n_ô_ + + _Déïn tély ei lo_n_a_ + + _Non fârsan-dio_ + + _Lô fârsâ lô_ + + _No_n_ gui bara._ + + + « Lellé lellé, allons ! — La poussière (du combat) s’élève du côté de + l’Orient. — Demandez au buffle (au brave) comment (est l’éclat de) son + casque. — Le buffle (est) au milieu de nos cavaliers. — La honte ! + cavaliers, craignez la honte. — Le buffle (aura) son pareil (dans la + bataille). » _Voy._ le chant no 5. + + +Voici l’explication mot pour mot. + +Lellé lellé, n’a véritablement pas de sens (et répond aux flonflons, aux +_tra-la-la_ ou refrains des chansons françaises). — Ouaié, est une +exclamation comme _euh ! væ !_ en latin. — Touroul, _poussière_. — +Elala, _est venue_. — Ghéréh, _du côté de_. — Saban, corruption du mot +arabe _sabâhh_, _matin, orient_. — No_n_, _taureau, buffle_, pour +signifier le _brave_, le _fougueux_, le _guerrier intrépide et +terrible_. (L’_n_ finale, ici en italique, représente un son purement +nasal, sans articulation d’n). — Sy, _de_, _ex_ latin. — Bi, est la +marque du pluriel ; ici, elle est appliquée au verbe nô. — Nô, +_demandez, informez-vous de_. — Deïn, _son_, pronom ; (dyn, _ton, le +tien_). — Tély, _casque_. — Ei, _comment ?_ — Lo_n_a, _lui_ (est-il ?) — +No_n_, le _taureau_, le _buffle_. — Dio, _au milieu de_. — Fârsan, les +_cavaliers_ ; ce mot est arabe. — Lô, la _honte_. — Farsâ, _ô +cavaliers_. — No_n_, le _buffle_. — Gui, _avec_ (se trouvera avec). — +Bara, _frère, pareil_, son _semblable_. Le brave sera avec son pareil, +son frère ; c’est-à-dire vous, braves, vous trouverez des braves dignes +de votre courage, vos émules au milieu du combat. + +Cette ariette, entonnée et soutenue à l’unisson, d’une voix forte et +sonore, par la masse des soldats, me parut avoir dans ses paroles +quelque chose d’émouvant. Par la traduction, elle n’a plus qu’une +couleur assez pâle. Cet inconvénient, d’ailleurs, n’est pas seulement +pour le langage fôrien ; tous les chants étrangers, en revêtant les +formes d’un nouvel idiome, perdent de leur valeur et de leur caractère +en perdant leurs mots originels et leur tournure native. + +Voici comment se partageait ce chant. Le chef de l’armée entonnait +d’abord ces mots : Lellé lellé, et ses soldats répondaient en masse : +Ouaié. Le chef reprenait : Touroul élala saban-guéreh ; no_n_ sy bi- +_n_o, déïn tély ei lo_n_a. Et les soldats continuaient en chantant : +No_n_ farsan dio, lô farsa lô, no_n_ gui bara. + +Parmi les armées fôriennes, les soldats qui sont de race arabe ont leurs +chants particuliers et en langue arabe. En voici un : + + + _Tâur el-djâmoûs ouarad el-meih_ + + _Yédoûr el-dem yétérechrech beih_[178]. + + + « Le taureau-buffle s’est rendu à l’abreuvoir, — cherchant du sang + pour s’en inonder. » _Voy._ chant 6. + + +Le chef entonne et chante d’abord seul ces paroles, puis toute sa troupe +les répète. Ensuite il chante seulement le premier vers, et les soldats +répondent par le second. Pendant les chants, les guerriers brandissent +leurs lances, et renforcent de plus en plus leurs voix, de sorte qu’il +s’élève de toute l’armée un brouhaha épouvantable. + +Le corps des Fertyt attachés spécialement au prince fôrien est appelé le +corps des _abydyeh_ ou _esclaves_ du sultan. (Ces esclaves fertyt sont +en grand nombre au Dârfour, mais dispersés par troupes de cent, de deux +cents, de quatre cents, et fixés dans diverses localités du pays. Ils +relèvent d’un chef spécial. Quand le sultan en demande un certain +nombre, même quelques milliers, pour une guerre par exemple, le chef en +rassemble le nombre demandé et les fait arriver à la destination +indiquée. Une troupe de deux mille de ces abydyeh compose toujours la +suite du sultan, et lui forme un cortége particulier qui l’accompagne +partout)[179]. En bataille, les abydyeh sont rassemblés par corps +distincts. Leur chef d’abord entonne un chant, et tous ensuite répètent +ce chant, qui est ordinairement en langue fertyt. Tel est celui-ci : + + + _Gambou lyly ingâbia_ + + _Ouaya ouaya ingâbia_ + + _Ouarrei ouaya ouaya ingâbia_[180]. + + +J’ignore quel est le sens de ces paroles. J’en ai demandé maintes fois +l’explication à des Fôriens ; je n’ai jamais pu parvenir à avoir une +réponse satisfaisante. + +Voici trois autres chants fôriens que j’ai entendus : + + + _Lô yé sydy lô djé-guilo yâ doouei déyé_ + + _In daoua doïn bara déyé._ + + + « Toi qui es en ce lieu, regarde-le ce lieu, homme courageux ; — ici, + le brave aura affaire avec un autre brave[181]. » + + +Un autre chant se compose de la seule ligne suivante : + + + _Kalô-nia dogdarè bio._ + + + « Le lâche, un renard a fécondé sa mère. » + + +Le troisième chant est celui-ci : + + + _Lô yâ lô kali-bô_ + + _Gam djer boâ djé-ni kali-bô_ + + _No_n_ déyé_ + + _Gabalan dio-ké._ + + +Ce chant, dans le langage fôrien, a une certaine couleur d’énergie et de +beauté ; mais par la traduction, et surtout par la traduction littérale, +il paraît faible et commun : + + + « Lieu, ô lieu, craindriez-vous ce lieu ? — (Non !) Dites (à + l’ennemi) : « Allons ! va-t-en. » Laissez toute crainte. — Le buffle + intrépide (trouvera) son égal (à combattre) au milieu (du champ de + bataille). » _Voy._ chant no 2. + + +Voici l’explication de ces chants mot pour mot : + +1o Lô, _lieu_. — Yé, est explétif, exclamatif. — Sydi, _maître_, au +vocatif. — Lô, _ce lieu_. — Djé-guilo, _regarde_. Djé s’écrit par la +seule lettre arabe _djîm_, et est la marque du singulier. (Pour +signifier : « Certes je ne l’ai pas vu, » on dirait : A-guilo-ba ; _a_ +est un mot d’affirmation, et _ba_ est le signe de la négation.) — Yâ, +_ô_, signe du vocatif. — Doouei, _homme_. — Déyé, _étalon, brave_. Cette +première ligne, traduite mot à mot, donne : « O lieu, toi maître de ce +lieu, toi qui es ici sur ce lieu du combat, regarde, ô homme brave. » — +Déyé, _le brave_. — Deïn et doïn, _son, le sien_. — Bara, _frère, +semblable_. — In, _de_. — Daoua, _affaire_. — C’est-à-dire : « Le brave +trouvera ici son frère d’affaire, son égal dans le combat. » En +construisant régulièrement la traduction, en transposant les mots comme +il convient, en y ajoutant ce qu’exige le complément de la phraséologie +arabe, et en l’établissant selon les principes, on obtient cette phrase +équivalente à l’original : « Toi qui es en ce lieu, regarde-le ce lieu ; +tu y verras chaque brave avoir à combattre un brave comme lui. » + +2o Kalo, _peureux, poltron_. — Nia, _mère_. Le mot originel est _inia_ ; +dans son union avec _kalo_, l’_i_ a disparu, a été perdu par +contraction. — Dogdaré, _renard_. — Bio, _coïvit_. Hujus ignavi matrem +vulpes coïvit. Le renard est l’emblème de la peur. Le sens expliqué de +cette phrase fôrienne est : Le poltron est indigne d’avoir un homme pour +père ; il ne peut être que le fils du renard peureux. Mais vous, +guerriers, vous êtes enfants d’hommes, vous êtes braves. + +3o Lô, _lieu_ ; ya, _ô_ ; lô, _lieu_. — Kali, _craignez_. — Bô, _vous_, +est le pronom pluriel. — Gam, _debout_. — Djer, _pars_. — Boa, _dites_. +— Djé, signe du singulier. — Ni, _donne, laisse_. — Kali, _la peur_. — +Bô, _de vous_. — No_n_, _le taureau_. — Déyé, _étalon, intrépide_. — +Gabalan, _devant_ (lui, est un antagoniste digne de lui). — Dio, _dans_. +— Ké, _l’intérieur_ (des rangs ennemis). + +Dans la seconde ligne du troisième chant, les mots _gam djér_, lève-toi, +pars, retire-toi, composent une locution de mépris et de colère employée +pour chasser un chien. Elle est l’analogue de _açâ guir_, expression en +usage au Caire. Chez les Fôriens, les mots _gam djer_ sont employés en +général comme injure, et on les adresse fréquemment avec un ton de +mécontentement et de mauvaise humeur à un individu qu’on veut repousser. +_Açâ guir_, et simplement _açâ_, s’emploie dans la même intention en +Égypte, et signifie : « (Gare) le bâton ! retire-toi. » Cette injure, +_gam djer_, est de la nature des formules passées dans l’usage ordinaire +et appliquées souvent avec un sens vague, sans rapport à la +signification réelle des mots originels ; telle est l’expression +française, s... n... de Dieu. + +Les Fôriens sont persuadés que les chants guerriers animent le courage. +Les Arabes des anciens temps avaient la même foi dans la puissance de +leurs vers. Ces espèces d’hymnes fôriens rappellent les poésies +martiales et enthousiastes des vieilles tribus de l’Arabie. + +Dans leurs fêtes les Fôriens ont aussi des cantilènes, mais elles sont +toujours psalmodiées par les femmes ; au Dârfour, les femmes sont +spécialement chargées d’égayer les divertissements. + + +[Note 172 : _Voy._ note 53 et fig. 15.] + +[Note 173 : _Voy._ note 54.] + +[Note 174 : _Voy._ note 55.] + +[Note 175 : _Voy._ note 56.] + +[Note 176 : Indication orale du cheykh.] + +[Note 177 : Indication verbale du cheykh.] + +[Note 178 : Tous ces mots sont arabes ; seulement _meih_ et _beih_, +qu’il faut prononcer comme en français _mée, bée_, sont, le premier pour +_mâ_, eau, et le second pour _bihi_, _de lui, par lui_. Ces sortes +d’altération, pour beaucoup de mots, sont fréquentes dans le langage des +Arabes de ces contrées.] + +[Note 179 : Note reçue verbalement du cheykh El-Tounsy.] + +[Note 180 : _Voy._ chant no 1.] + +[Note 181 : _Voy._ chant 3.] + + + + + =CHAPITRE XII.= + +Des chevaux. — Chevaux du Dongolah et d’Égypte. — Habitudes des chevaux +du sultan fôrien. — Chevaux du Dârfour. — Nourritures des chevaux chez +les Fôriens et les Arabes. — Le cheval éveille l’Arabe son maître. — +Chevaux à trois relais, ou fins coureurs. — Le coursier du Tâmien et le +coursier du Ouadayen : anecdote. — Croyances bizarres relatives aux +chevaux. — Croyances sur la destinée après la mort, chez deux tribus. — +Petits chevaux du Ouadây. — Appréciation des balzanes ; du pelage. — +Vers à ce sujet. — Poëtes ; luttes d’improvisations ; poëtes +accompagnant le sultan. — Augures tirés des positions des chevaux. — Le +faguyh Moûça et son cheval. — Signes préférés sur les chevaux. — +Habitudes de guerre au Ouadây. — Les Fertyt n’ont pas de chevaux, et ont +peu de gros bétail. — Comment les rois fertyt vont en guerre. — Un +prince ne fuit jamais. — On laisse la vie au roi prisonnier, aux ulémas. +— Ce que deviennent le roi pris, sa suite, ses femmes. + + +Les chevaux sont, pour les populations du Soudan, la possession la plus +précieuse, le plus puissant moyen de se faire respecter et de triompher +de leurs ennemis... N’est-il pas écrit dans le _Hadyth_, ou recueil des +paroles traditionnelles du Prophète : « Aux crins qui flottent sur le +front des coursiers, est attachée la victoire pour jusqu’au dernier jour +du monde. » Dieu a dit à son saint Envoyé, dans le Saint-Livre, pour +avertir les musulmans d’être toujours préparés aux combats : « Tenez +continuellement prêts contre vos ennemis tout ce que vous avez de +forces, tout ce que vous avez de chevaux attachés auprès de vos +demeures, afin d’inspirer la terreur aux ennemis de Dieu et à vos +ennemis. » Les chevaux ont toujours été pour les Arabes la richesse la +plus chère. + +Au Dârfour il y a plusieurs sortes de chevaux. Les meilleurs se trouvent +chez les grands et chez le sultan. + +Les chevaux de race dongolah et ceux de race égyptienne sont recherchés +au Dârfour. Les premiers sont assez souvent demandés par les princes, +qui en font leurs montures de parade. Les dongolah ou dongoliens ont les +jambes longues, la robe brillante et généralement noire. Mais les +chevaux d’Égypte sont meilleurs. Leur taille, moins élevée que celle des +dongoliens, est mieux proportionnée et plus gracieuse ; les ghouzz ou +anciens mamelouks d’Égypte en faisaient leur monture favorite. Ces +chevaux, d’ailleurs faciles à dresser, supportent assez bien la fatigue, +et se façonnent parfaitement à l’élan de l’attaque et de la retraite. +Leur robe est bien nuancée, mais elle a souvent les diverses teintes du +pelage brun fauve. + +Ceux que l’on préfère sont ceux dont la taille est convenablement haute, +dont les jambes sont de longueur bien proportionnée, dont les flancs +sont élancés, la croupe large et pleine, le poitrail développé, +l’encolure de longueur moyenne, la course rapide et légère. Ces qualités +se voient surtout dans les chevaux du sultan fôrien. + +Les _sâïs_ ou grooms les dressent à des habitudes singulières. Ainsi les +chevaux du sultan, soit dans les voyages, soit dans les cérémonies de +représentation, ne font aucune ordure pendant tout le temps que le +sultan les monte. Si le cheval est au repos, comme dans les parades, +dans les assemblées du Ouarrébayé, il ne remue pas même les pieds ; il +reste tout le temps dans une immobilité parfaite, sans avancer ou +reculer d’une ligne. Il ne lui est permis que d’agiter, c’est-à-dire +lever et baisser la tête. + +Si par hasard le cheval, dans une des circonstances que nous venons +d’indiquer, vient à uriner ou faire son crottin, ou seulement à bouger +d’un point de la place primitive où on l’a arrêté, le sultan en descend +sur-le-champ ; les grooms emmènent aussitôt l’animal indécent, qui, pour +punition de sa faute, reçoit une volée de coups comme avertissement de +ne plus revenir à pareille impolitesse. + +Lorsque j’étais au Dârfour, j’admirais la finesse et la grâce des +chevaux du sultan. Je demandai à des saïs comment ils obtenaient et +conservaient à leurs chevaux cette élégance et cette délicatesse. Ils +m’apprirent qu’ils nourrissaient ces animaux en vert avec des graminées +sauvages des environs du mont Kouçah, au nord de Tendelty, et qu’on +entretenait cet état de légèreté et le dégagé svelte des chevaux, en +leur donnant aussi une pâtée assez épaisse de doukhn concassé mêlée de +miel. « Deux fois le jour, ajoutèrent les sâïs, le matin et le soir, on +pétrit pour eux quatre jointées de ce doukhn, et deux fois aussi on leur +jette quelques poignées des herbes prises vers le mont Kouçah. De plus, +chaque matin, on leur donne à boire du lait frais. Par ce régime, les +chevaux acquièrent de la vigueur et de la beauté, et restent fins et +élancés comme tu les vois. » + +Les chevaux d’origine ou race fôrienne sont d’abominables bidets à +ventre bombé, d’un caractère rude et revêche. Bien repus, ils sont +intraitables, ruent et se cabrent à tout moment. Montés, ils résistent à +la main qui les conduit, n’ont jamais qu’une marche indécise et +tortueuse, dévient sans cesse du chemin sur lequel on veut les tenir. +Rétifs, ombrageux lorsqu’ils sont dans leurs instants de caprices, ils +regimbent et luttent contre le cavalier. Quand même on les couperait en +morceaux, ils ne se soumettent jamais. Dès qu’ils sentent le fouet, ils +se cabrent et se dressent jusqu’à avoir le ventre debout. Indociles au +frein, ils prennent souvent le mors entre les dents, et alors nul +effort, nul jeu de bride ne peut les maîtriser ; ils emportent leur +cavalier, et en bataille ils vont parfois le jeter au milieu de +l’ennemi ; ils se précipitent à tort et à travers sur les rangs, et il +est impossible de les retenir et de les ramener. L’indomptable bête se +révolte, reste fixe en place, et fait tuer son maître. En résumé, ils +sont quinteux et indociles ; c’est dire qu’ils ont les plus +insupportables de tous les vices. + +S’ils ont faim, s’ils ne sont pas abondamment repus, ils sont lâches et +mous ; néanmoins, ils supportent bien la fatigue et les longs voyages. +En guerre, lorsqu’ils sont blessés, ils bondissent, se cabrent jusqu’à +ce qu’ils aient renversé leurs cavaliers. En cela, ils différent +essentiellement des chevaux de race, qui, fussent-ils criblés de +blessures, supportent la douleur avec courage, et ramènent leurs maîtres +en lieu de sûreté. + +Les meilleurs chevaux qu’il y ait au Dârfour sont ceux des Arabes qui +habitent les alentours de cet État. C’est la race même des coursiers de +la presqu’île arabique : à la poursuite, ils atteignent ; à la fuite, +ils devancent, fussent-ils même affaiblis. Mais aussi quelle différence +entre les soins de régime et d’éducation pour les chevaux chez les +Arabes et chez les Fôriens ! + +Les Fôriens, excepté le sultan et plusieurs des grands du pays, +nourrissent leurs chevaux de doukhn en grain. Cette nourriture engendre +le gros ventre, entretient une surabondance de sang, et donne de la +pesanteur. Les Fôriens paraissent avec ces lourdes montures aux fêtes et +aux cérémonies ; avec ces montures ils voyagent assez commodément à des +distances assez grandes ; mais pour cela, il faut, comme du reste c’est +l’habitude parmi les personnages élevés, prendre des relais de deux en +deux heures. Alors la bête ne se fatigue pas et ne fatigue pas non plus +son cavalier. + +Les Arabes n’ayant que peu de doukhn, nourrissent leurs chevaux aux +pâtis ; ils les abreuvent toujours avec du lait frais, les frottent et +les lavent tout entiers avec du beurre fondu ; et ils ont des chevaux +appropriés et pliés à leurs besoins d’excursions, à leurs habitudes de +rapine ; car c’est là la vie des Arabes. + +Le Bédouin soudanien, dans ses plaines isolées, attache pour la nuit, au +pied de son cheval, une entrave de fer assujettie à l’extrémité d’une +chaîne longue au moins d’une brasse ; cette chaîne est fixée au _lit_ +sur lequel dort l’Arabe. Quand le cheval, accoutumé qu’il est aux +courses, aux attaques, aux fuites, aux incursions, entend dans +l’obscurité le plus léger bruit, le plus léger indice d’alarme, il +hennit, s’agite, frappe du pied la terre, et éveille ainsi son maître. +De jour, il est attaché près de la tente du Bédouin. + +A quelque heure que ce soit, dès qu’un cri d’alerte vient à retentir, la +femme du Bédouin, ou sa sœur, ou sa mère, etc., s’empresse de placer sur +le cheval sa petite selle légère, de le brider ; et le bédouin, soit de +nuit, soit de jour, monte aussitôt et part avec les hommes de sa tribu +là où la circonstance les appelle. En un clin d’œil, une troupe de +cavaliers débouche hors des tentes. + +En raison de ces habitudes de vie guerroyante et inquiète, les Arabes +estiment les chevaux à des valeurs extraordinaires. Un cheval qui s’est +acquis quelque réputation se vend à un prix démesuré ; ainsi, une jument +de quatre ans avec son poulain se vendra parfois au prix de cent vaches. + +Les chevaux les plus chers sont les coureurs _à trois kamyn_ ou _trois +relais_. Voici l’origine de cette dénomination. — Il y a des chevaux, +chez les Arabes des environs du Dârfour, qui ne vainquent à la course +qu’à un kamyn ; d’autres gagnent de vitesse à deux kamyn, d’autres à +trois. Ces derniers sont les plus fins coureurs. Pour ces courses +d’épreuve, on établit, au moins à une heure de distance chacun, trois +relais ou kamyn, et à chaque relais on poste dix hommes à cheval. +L’individu qui prétend avoir un cheval _à trois relais_ part au galop du +premier relais avec les dix premiers cavaliers rivaux, et se dirige avec +eux au second kamyn. Dès qu’il arrive en face de celui-ci, les dix +cavaliers qui y sont postés, tout prêts à lutter de vitesse avec le +coureur en question, s’élancent avec lui, et les onze rivaux courent +alors à toute bride vers le troisième kamyn, où le cheval d’épreuve doit +les devancer. De là encore, les dix chevaux frais qui l’attendent +partent au grand galop, et le cheval d’abord vainqueur des vingt +premiers doit arriver encore le premier au lieu où l’attendent ceux qui +doivent décerner la victoire. De ce lieu au troisième kamyn il y a la +même distance qu’entre chacun des autres relais. + +Au Dârfour et au Ouadây, on rencontre quelques chevaux dignes émules des +chevaux arabes pour la rapidité, la vigueur et la force de supporter la +fatigue. Le récit suivant en offre un exemple curieux. + +Un Tâmien ou habitant du Dâr-Tâmah avait acheté un très-jeune poulain de +race et de sang noble. Il l’avait élevé, dressé avec la plus soigneuse +attention. Quand le poulain fut en âge d’être monté, son maître le +conduisait en rase campagne, l’exerçait à lutter de vitesse avec les +plus lestes coureurs, et le jeune coursier devint tel que nul rival ne +put l’atteindre, nul fuyard lui échapper. + +Le Tâmien, enchanté des succès de son élève, songea à en tirer profit et +à se mettre bientôt en incursions. + +Il y a, entre les limites respectives du Tâmah et du Ouadây, un ravin +encaissé dans des bords naturels distants l’un de l’autre d’environ deux +kaçabah ou environ six brasses. Le Tâmien eut l’idée d’aller essayer, à +ses risques et périls, si son élève serait capable de sauter ce ravin. + +Il part, lance son cheval... Le cheval saute, et atteint à l’autre bord. +Le lit du ravin est profond ; si l’animal eût manqué son coup, il +périssait et son maître avec lui. Assuré, par cette expérience, de la +vigueur et de la solidité de son cheval, le Tâmien se mit dès lors à +rôder sur les terres limitrophes du Ouadây. Il allait auprès de quelque +puits, et là il examinait les jeunes filles qui venaient puiser de +l’eau. Lorsqu’il en apercevait une dont la beauté lui convenait, il +l’enlevait, la prenait en croupe, s’enfuyait à toute course, et ne +laissait atteindre à ceux qui le poursuivaient que la poussière qui +volait sur ses pas. Parfois, les Ouadayens lancés sur sa trace furent +près de le rejoindre ; et comptant sur la largeur du ravin comme sur un +obstacle qui leur permettrait d’attraper et de saisir le ravisseur, ils +se flattaient de l’espoir d’une juste vengeance. Mais le hardi Tâmien +frappant à coups redoublés les flancs de son coursier, franchissait le +ravin comme un trait, et laissait les cavaliers ouadayens stupéfaits de +cette fuite audacieuse, déroutés dans leurs espérances, immobiles au +bord du dangereux passage traversé par le fuyard... Et il fallait s’en +retourner à vide. + +Un jour, le larron enleva une jeune Ouadayenne, fille unique. Des +cavaliers poursuivirent le Tâmien ; il leur échappa comme aux autres ; +les cavaliers repartirent, désespérés de l’insuccès de leurs efforts. + +Le père de la jeune fille rentra chez lui, tout irrité, et résolut de se +venger. Or, il avait une jument près de mettre bas. Quand elle fut +délivrée et qu’ensuite la chaleur du rut lui fit de nouveau rechercher +l’étalon, notre Ouadayen prit une poignée de coton bien nettoyé et bien +préparé, l’attacha avec soin sur les parties génitales de la jument, et +l’y laissa pendant un jour entier. Il le retira tout humecté du +suintement échappé de la vulve de la cavale, l’enveloppa avec précaution +dans d’autre coton frais, et le plaça dans une sacoche. + +Cela fait, le Ouadayen s’affuble d’un costume tâmien, et se déguise le +mieux qu’il lui est possible. Caché sous son accoutrement qui le rend +méconnaissable, notre homme passe au Dâr-Tâmah. Simulant le dénuement +d’un étranger voyageur, il traverse le pays en mendiant, s’abritant là +où il trouve asile. + +Un jour, il aperçoit et reconnaît sa fille vers un puits. Sans rien +dire, il examine de quel côté elle se dirige ; il la suit à distance, et +la voit entrer dans la demeure de celui qui l’a enlevée. Le Ouadayen +attend la chute du jour. Il va frapper à la porte de la maison : « Un +hôte de Dieu ! dit-il, un malheureux voyageur ! » On le reçoit, on +l’héberge... Il a aperçu le cheval et remarqué l’endroit où il est +attaché et gardé. + +Pendant la nuit, lorsque tout dort, le Ouadayen se lève, se rend auprès +du cheval, se dispose à s’en emparer et à prendre la fuite. Mais +l’animal est retenu par des entraves de fer fixées à une chaîne ; il ne +peut être détaché. Le Ouadayen tire le coton de sa sacoche, l’approche +des narines du cheval qui, aspirant alors l’odeur du rut, s’anime, +s’échauffe... Le Ouadayen approche le coton, et Dieu voulut que le coton +fût arrosé. Notre homme replie le coton, le replace dans sa sacoche... +et attend la fin de la nuit. Il part de grand matin, et reprend la route +de son village. + +En quittant sa demeure, le Ouadayen avait laissé sa jument attachée, et +avait défendu qu’on la déliât, ne fût-ce que pour un moment, de peur +qu’elle ne vînt à être saillie. En rentrant chez lui, il se hâte de +retirer le coton de la sacoche, le glisse dans les parties génitales de +la jument, et l’y abandonne un certain temps. La semence se délaye, puis +est absorbée par le fait de la chaleur locale. Dieu voulut que la jument +conçût. Elle fut laissée attachée encore quelque temps. Enfin la +conception devint manifeste ; elle mit bas et il naquit un beau poulain, +l’image de son père. + +Le Ouadayen, content, soigna attentivement l’éducation de son poulain ; +et quand l’époque de monter le jeune coursier fut arrivée, il le dressa +peu à peu à la course, aux manœuvres de force et de souplesse. Ensuite, +pour le préparer aux incursions, il le conduisait au ravin de Tâmah, et, +bravant tout danger, il exerçait son cheval à sauter ce redoutable +espace. Le jeune poulain devint plus intrépide et plus fin coureur même +que son père. + +Le Ouadayen savourait la joie de la vengeance. Enfin il part pour le +Dâr-Tâmah. Il descend près du puits où autrefois il a aperçu sa fille. +Elle paraît, elle vient au puits. Le Ouadayen dispose son cheval, le +bride, monte et appelle sa fille. Elle approche ; il se fait connaître à +elle ; il la prend en croupe, et il s’enfuit au grand galop. + +Les cris poussés de toutes parts annoncent que l’esclave du Tâmien est +enlevée. Il rassemble à la hâte quelques cavaliers, s’élance avec eux à +la poursuite du ravisseur ; et de loin il lui criait : « Où emmènes-tu +cette fille ? arrête ! insensé. — Que me veux-tu ? répondait le fuyard ; +que demandes-tu ? que t’importe, brigand que tu es ? viens donc, viens +la prendre, si tu le peux. — Tu crois m’échapper ?... échapper à mon +cheval ? — Oui, je t’échapperai ; et puis encore je vous enlèverai tous +vos enfants, s’il plaît à Dieu... et avec ce cheval-là, entends-tu ? » + +Le Tâmien, furieux, presse son cheval de toute sa force, serre de près +son ennemi et va peut-être l’atteindre. Le Ouadayen redouble d’efforts +et ne laisse au Tâmien que la poussière qui tourbillonne. Le larron du +Tâmah s’étonnait de voir son cheval vaincu à la course. Mais c’est au +ravin qu’il espérait triompher, qu’il s’attendait à saisir son rival au +bord du précipice que le cheval ouadayen ne pourrait franchir. « Va, +cours, disait le Tâmien ; le ravin est devant nous. — Oui ! au ravin ! » +disait le père de la fille en ricanant. + +Ils arrivent presque en même temps. Le Ouadayen frappe à grands coups +les flancs de son cheval, le prépare à l’élan... Il vole... il a franchi +le large fossé. Là il s’arrête, il attend son ennemi. Le Tâmien +stupéfait est resté à l’autre bord. Ses compagnons le rejoignent ; tous +d’un œil ébahi regardent le père et la fille. « Au nom du ciel, crie le +Tâmien, dis-moi où tu as eu ton cheval. Que cette fille soit à toi ou à +quelqu’un de tes parents, tu l’as reprise, c’est une affaire finie. Mais +où as-tu trouvé ce cheval ? — Mon cheval est fils du tien. — Fils du +mien ! Et comment ? » Le Ouadayen lui dit en quelques mots l’histoire. + +Le Tâmien surpris se retourne vers ses compagnons : « Mes amis, dit-il, +la race de mon cheval a passé chez nos ennemis ; gare à vous +désormais ! » Et ils repartirent tout étonnés de leur mésaventure. + +Il existe, dans les divers pays du Soudan, certaines croyances bizarres +relativement aux chevaux. Je vais en indiquer quelques-unes. + +Un individu avait un cheval qu’il aimait à la folie, qu’il admirait, +qu’il choyait nuit et jour. Or une certaine nuit qu’il alla le voir à +pas sourds et à une heure inaccoutumée, il l’aperçut avec des ailes aux +flancs, déployées comme celles d’un oiseau. L’homme s’arrêta pétrifié de +peur. Le cheval, à l’aspect de son maître, replia soudain et cacha ses +ailes, et lui dit : « La première fois que tu viendras de nuit me voir, +sans que rien me prévienne de ton approche, tu t’en repentiras. » + +Les gens du peuple, au Dârfour, sont persuadés que les chevaux ne sont +si rapides à la course, surtout quand ils fondent sur l’ennemi, que +parce qu’ils volent alors avec des ailes véritables, mais invisibles. On +croit encore au Dârfour, comme chose indubitable, que les chevaux ont un +langage, et que jusqu’à un certain degré, comme l’homme, ils sont +accessibles à la pudeur pour certains actes. Aussi, le Fôrien qui a une +jument de race a grand soin, lorsqu’elle reçoit la saillie d’un étalon +aussi de race noble, de jeter sur les deux acteurs un grand voile, tel +qu’un milâyeh, afin d’empêcher que les émotions de la pudeur ne nuisent +au succès de la conception. + +Un Fôrien avait un cheval qu’il aimait à l’excès, dont il surveillait +attentivement la nourriture et faisait soigneusement nettoyer la +litière. Toutes les fois que le Fôrien s’était trouvé en danger, il +avait été sauvé par son cheval. La femme du Fôrien mourut ; il se +remaria. Souvent la nouvelle femme donnait au cheval la ration mêlée de +poussière et de terre, et laissait la litière malpropre. Le Fôrien, +depuis son dernier mariage, n’avait plus pour son cheval les mêmes +attentions, les mêmes soins. Notre homme se trouva un jour dans un +danger pressant, et ne put en sortir. Il fut fait prisonnier, lui et son +cheval, et ensuite on l’obligea à soigner l’animal. Dès lors le Fôrien +nettoyait et pansait parfaitement le cheval, et vannait la nourriture +avant de la lui donner. Un beau jour le quadrupède dit à son ancien +maître : « Voilà la récompense de qui néglige son cheval. » L’homme +épouvanté demeura immobile, et le cheval reprit : « Ne crains rien ; il +n’y a pas de mal. Veux-tu me promettre, si je te rends la liberté, +d’avoir toujours pour moi les soins que tu me donnes aujourd’hui ? — Je +te le promets. — Eh bien ! enlève mes liens ; monte sur moi... et sois +tranquille. » + +Le Fôrien détache le cheval et l’enfourche. + +Le maître de la maison, informé presque aussitôt de l’évasion de ses +deux prisonniers, part à leur poursuite avec plusieurs cavaliers ; les +fuyards leur échappent ; les poursuivants en furent pour les frais de +leur course. Les habitants du Dârfour ont des milliers d’histoires et de +rêveries pareilles. + +Les Témourkeh ont des croyances d’une autre espèce. Ainsi, ils croient +que lorsqu’un d’eux meurt, il sort trois jours après de son tombeau, se +transporte dans un autre pays que celui où il est mort, et qu’il y +épouse une nouvelle femme. Les Maçâlît pensent que chacun d’eux, après +sa mort, passe dans le corps d’un animal, d’une hyène par exemple, ou +d’un matou. Cette foi ridicule en la métempsycose n’admet chez eux aucun +doute. + +Les chevaux du Ouadây et du Dârfour varient beaucoup de valeur et de +qualités. Chez les Arabes qui entourent ces deux États, les chevaux sont +supérieurs en beauté et en race. Généralement, au Ouadây, les chevaux +sont de taille peu élevée, et ressemblent assez à ceux qu’on nomme en +Égypte _syçâniât_, sortes de petits bidets que montent les enfants des +grands. Les Ouadayens appellent ces chevaux _djerkélyeh_, c’est-à-dire +qui tiennent l’amble (_rahouân_). Ces chevaux marchent beau, et ils ont +le pas tellement vite et d’aplomb, qu’aucun autre cheval ne peut les +suivre, qu’en un jour ils parcourent aisément un trajet ordinaire de +deux jours. J’ai eu un djerkélyeh, et je faisais souvent avec lui le +voyage de Ouârah au Botayha. Aucun autre cheval ne pouvait aller de pair +avec lui. Mon père eut aussi une de ces montures. + +Les Fôriens distinguent dans les chevaux certaines conditions qu’ils +recherchent et certaines dispositions qu’ils réprouvent. Ainsi, ils +aiment le pelage roux clair, l’étoile blanche au front et les trois +balzanes. Lorsque la jambe antérieure droite est sans balzane, ils +caractérisent le cheval par le nom de _matloûk el-yémîn rkoûb es- +salâtyn_, libre de la droite, monture des sultans. Si la jambe +antérieure gauche est sans balzane, ils le caractérisent par la +dénomination de _matloûk el-chemâl rkoûb el-ridjâl_, libre de gauche, +monture des braves. Mais le cheval qui a l’étoile blanche au front et +les quatre balzanes est dit _mouhaddjel el-arbaah djoullâb el-menfaah_, +balzané des quatre, portant bonheur. Dans des vers en arabe, à l’éloge +d’un sultan, un poëte fôrien a dit : + + + « Il va sortir de son palais ; on lui apprête son coursier, enfant + d’une mère pur sang, + + « Coursier aux quatre balzanes, et dont la cinquième marque blanche + est au front. + + « Il vient au camp, et il modère l’ardeur de son coursier. + + « Prince illustre ! Les mères des hommes, comparées à la sienne, ne + sont que des esclaves ; la sienne seule est d’un sang libre et + noble. » + + +Le cheval sans balzanes est appelé _tôto_. Ce nom se trouve dans des +vers composés à la louange de l’Ab-cheykh Mohammed-Kourra : + + + « Il va sortir ; on lui sangle son tôto ; + + « Les trompettes retentissent, les maûgueh poussent de grands cris. + + « Criez, célébrez le héros. + + « Les hommes de Doouei_n_[182] se sont assemblés en foule autour de + lui. + + « Kourra, sans le secours de l’injustice, + + « A su inspirer la crainte et le respect[183]. » + + +Après la robe roux clair, les Fôriens recherchent et aiment dans les +chevaux la couleur alezan foncé, puis l’alezan doré, et enfin le pommelé +bleuâtre. Quant aux blancs purs ou à peu près, personne ne les estime ; +on ne trouve à les vendre qu’aux individus qui n’ont pas le moyen d’en +acheter d’autres. Cette répugnance tient à ce que l’on croit que les +chevaux à robe blanche ne voient pas au milieu du combat, et +l’expérience semble avoir justifié cette croyance. Je me rappelle à ce +sujet ces deux vers : + + + « Au nom du Ciel, écartez les chevaux blancs ; jamais ne venez avec + eux en bataille. + + « Ne savez-vous donc pas ce qu’on a dit ? On a dit qu’au milieu des + combats ils sont aveugles. » + + +Les vers que nous avons cités tout à l’heure à la louange du sultan et à +la louange de Kourra, ne sont pas selon les règles métriques et +grammaticales arabes. Toutefois, ils ont une certaine cadence rhythmique +qui rappelle les formes et les principes de la versification. Les poëtes +qui composent ces espèces de vers les improvisent, et n’ont aucune +connaissance de la prosodie ; souvent ils se livrent à des luttes +_poétiques_ dans lesquelles chacun d’eux s’efforce de surpasser les +autres en verve et en couleur. + +Ces luttes ont ordinairement un motif d’intérêt. Toutes les fois que le +sultan monte à cheval et sort, il est précédé immédiatement de deux +poëtes qui à tour de rôle récitent chacun un vers à l’éloge du prince. +Ceux de ces poëtes qui prétendent au talent poétique s’étudient à +acquérir une certaine facilité rhythmique, s’exercent à trouver +impromptu de poétiques images, des saillies spirituelles, et par +conséquent à plaire au sultan et à l’émouvoir. Ceux qui montrent une +certaine supériorité sont préférés et sont admis à improviser devant le +prince, dont ils reçoivent alors des dons et des récompenses, selon le +temps qu’ils l’ont accompagné et le nombre de fois qu’ils l’ont régalé +de leurs rimes. Ces poëtes sont presque toujours des Arabes nomades. On +ne voit pour ainsi dire pas de Fôriens qui aient assez d’inspiration et +de sens du rhythme pour être admis comme poëtes du sultan[184]. + +Les vers que composent parfois certains ulémas qui se trouvent au +Dârfour, sont toujours accueillis avec empressement, applaudis et vantés +des courtisans, si le prince régnant a quelque teinture de connaissances +littéraires ; mais s’il est ignorant, il se contente des vers que lui +débitent les _poëtes_ ambulants arabes qui l’accompagnent dans les +cérémonies publiques ou dans ses excursions ; il ne s’informe pas s’il y +a au monde d’autres _versificateurs_ ; il n’en prend nul souci. + +Il est certains mouvements des chevaux dont les Fôriens tirent augure. +Ainsi, en campagne, si quelques chevaux étendent en avant les jambes +antérieures, comme par une sorte de pandiculation, c’est présage de +victoire. Si au contraire on en voit tendre et porter en arrière les +jambes postérieures, c’est signe de déroute. Les Fôriens ont une foi +sans réserve dans ces indications _ominiques_. + +Voici une petite aventure qui eut lieu sous le règne de Tyrâb, sultan du +Dârfour. + +Ce prince avait pris en amitié un faguyh appelé Moûça-Taghâouys, +remarquable par l’à-propos et le piquant de ses réparties, par la +fécondité et l’aisance de sa conversation. + +Le faguyh Moûça suivit Tyrâb dans l’expédition du Kordofâl. Le +détachement de troupes dans lequel était Moûça fut mis en déroute dans +une rencontre. Le faguyh montait alors un cheval à grandes taches +blanches et noires. Craignant de tomber entre les mains des ennemis, qui +peut-être, à l’allure remarquable du cheval et à son harnachement, +croiraient avoir à capturer dans le cavalier un personnage important du +Dârfour, le faguyh mit pied à terre, s’enfuit et échappa au danger. Le +cheval aussi prit la fuite ; il arriva au camp de Tyrâb ; on le saisit +et on le conduisit au sultan. « Voilà, dit-on au prince, le cheval de +Moûça. Il paraît que le faguyh a été tué, puisque le cheval s’est +enfui. » Tyrâb, tout ému, déplora le malheur du faguyh ; ensuite il +ordonna d’attacher le cheval avec les siens, en attendant plus ample +nouvelle. + +A une heure ou deux après le coucher du soleil, Moûça rentre au camp. Il +se rend de suite auprès du sultan. Tyrâb, surpris et content de le +revoir, lui demande ce qui lui est arrivé. « Hier, dit Moûça, j’ai +souffert et vu dans le combat tout ce qu’on peut imaginer d’affreux et +de terrible. Mon cheval blanc et noir a été tué, et si la main de Dieu +même ne m’eût protégé, j’étais tué aussi. » Tyrâb sourit à ce détour de +malice, mais ne laissa pas apercevoir qu’il savait le secret de +l’histoire. « Ce n’est rien que cela, mon cher Moûça, dit le sultan. Je +te rendrai tout ce que tu as perdu ; tu as montré trop de courage pour +que je me permette de te laisser aller à pied. » + +Le lendemain matin, Moûça vient revoir Tyrâb. Le prince s’informe de la +santé de son faguyh et le prie ensuite de lui donner les détails de la +bataille. Moûça débita son récit, et ne manqua pas de répéter ce qu’il +avait déjà raconté sur les dangers qu’il avait courus. Alors le sultan +dit à ceux qui l’entouraient : « Donnez de suite un de mes chevaux au +faguyh Moûça. » Tyrâb avait ordonné à l’avance que lorsqu’il demanderait +un cheval pour le faguyh, on amenât le cheval blanc-noir. On amène donc +le cheval... Moûça le reconnaît, et, tout ébahi, il crie au coursier : +« Tudieu ! animal ! tu ressuscites avant le jour de la résurrection ? » +Et le sultan et l’assemblée partirent d’un bruyant éclat de rire. + +Moûça avait son franc-parler auprès de Tyrâb, et ne ménageait, dans ses +conversations avec le prince, aucun des grands du pays. Aussi, tous +faisaient force cadeaux et force présents au malin et dangereux faguyh ; +celui qui manquait à cette sorte de devoir, en était bientôt puni par +les traits méchants dont le faguyh l’accablait auprès du sultan. Moûça +était craint et cajolé de tous[185]. + +Les Fôriens exagèrent de beaucoup les qualités et la valeur de leurs +chevaux, ils attachent une grande importance à certains signes provenant +de la couleur ou des taches de la robe, ou de la position et du nombre +des endroits du pelage dans lesquels le poil se contourne en forme de +petite rosace. Il est hors d’utilité de rapporter ici toutes les +interprétations qu’ils font de ces signes pour l’appréciation des +défauts ou des mérites des chevaux. Ils ont aussi sur ces animaux une +foule de vers et d’anecdotes interminables. + +Au Ouadây, les habitudes et les formes de tactique sont à peu près les +mêmes qu’au Dârfour. Nous nous dispenserons donc d’entrer à cet égard +dans de nouveaux détails, qui ne seraient que des répétitions oiseuses. +Nous ferons remarquer seulement que les Ouadayens sont moins recherchés +que les Fôriens dans leurs vêtements de guerre, dans les harnachements +et appareils de leur cavalerie, dans les _kerguel_ ou plaques +métalliques qu’ils suspendent sur le front des chevaux, etc. Une +différence à noter encore entre les Ouadayens et les Fôriens, c’est que +les Ouadayens ne chantent jamais ni avant ni pendant le combat. Ils +considèrent les chants de batailles comme des puérilités. Au lieu de +cela, ils ont le son des trompettes droites et longues (_tubæ_ des +Romains), que font retentir les kabartou, et le bruit étourdissant du +tikjil ou tambourin. + +Les Fertyt ou habitants du Dâr-Fertyt n’ont pas de chevaux ; en animaux +domestiques, ils n’ont guère que des bœufs : encore n’en trouve-t-on en +abondance que chez quelques-unes de leurs tribus, telle que la tribu des +Djengueh dont nous avons déjà parlé. Dans leurs courses et leurs +voyages, les Fertyt, n’ayant pas de bêtes de somme, font transporter +leurs bagages par les femmes. Elles réunissent ces bagages en paquets ou +en ballots, qu’elles chargent sur leurs têtes. + +En voyage, ou en campagne, ou au combat, les Fertyt portent leur roi sur +un _koursy_, ou espèce de tabouret en ébène. Ils s’alternent et se +relayent quatre par quatre ; le koursy est toujours tenu à hauteur de +l’épaule par les porteurs. En bataille, si les Fertyt sont vaincus, les +quatre porteurs du mélik déposent Sa Majesté à terre et se sauvent ; Sa +Majesté doit rester et reste là où on l’a placée. Car, au Soudan, jamais +un roi ne doit fuir, même lorsque ses soldats sont en déroute complète ; +un roi, en cas de défaite générale, descend de cheval, ou bien on le +pose par terre, s’il est porté à bras comme chez les Fertyt, et il +demeure en place ; s’il fuyait, il serait déshonoré. + +Il est encore d’usage antique au Soudan, que dans les guerres, jamais le +prince qui se trouve enveloppé dans une déroute, ne soit tué par +l’ennemi, à moins que ce soit par hasard et dans la mêlée ; s’il est +trouvé à terre et arrêté en place, on l’épargne. Il n’y a que des gens +sans aveu et du bas peuple, qui parfois osent se permettre de le tuer ; +s’il est aperçu d’abord par des gens même de condition ordinaire, il est +toujours respecté. Le prince que l’on fait ainsi prisonnier, est conduit +aussitôt au prince victorieux, qui l’accueille avec bienveillance, lui +rend les honneurs dus à la majesté royale, et lui assigne pour quelques +jours une place dans le camp, afin de traiter immédiatement des +conventions à régler. Dès que les stipulations sont consenties, on +renvoie le prince vaincu, et en l’entourant de tous les égards que +comporte son rang. + +On laisse aussi la vie sauve aux câdis et aux ulémas qu’on prend dans +une bataille, aux maûgueh, aux individus qui battent du tambourin et des +timbales devant les sultans. Tous ces prisonniers ne sont ni tués ni +vendus par l’ennemi ; on les met en liberté et on les renvoie dans leur +pays. De même quand un roi fertyt est pris, on le traite avec honneur et +on le renvoie chez lui. Ces lois de la guerre sont observées de temps +immémorial au Soudan. + +On ne tue pas non plus un prisonnier ordinaire, à moins qu’il ne soit +reconnu coupable de meurtre particulier, de tentatives ou de projets de +trahison, après qu’il a été pris, ou bien encore si on l’entend +injurier, invectiver, ou dénigrer ses vainqueurs. + +Lorsqu’un sultan tombe au pouvoir des ennemis, on lui enlève tout, +ministres, visirs, officiers, chevaux, armes, chameaux. Ensuite, on lui +recompose un nouvel entourage d’officiers, de serviteurs, choisis parmi +les troupes victorieuses, et par conséquent qu’il ne connaît pas ; ce +sont eux qui reconduiront l’illustre prisonnier dans ses États. Si les +femmes du sultan vaincu ont été la proie des vainqueurs, on ne les lui +rend jamais ; elles sont emmenées captives. Ensuite, elles sont déposées +dans une demeure convenable où elles sont entretenues aux frais de +l’État. Quant à celles qui étaient esclaves ou concubines le sultan +vainqueur en dispose à son gré ; il les vend, ou les donne, ou se les +réserve pour son harem. + +Lorsque Sâboûn se fut rendu maître d’une grande partie du Bâguirmeh, il +fit vendre, comme esclaves, un nombre considérable de femmes et +d’enfants. Il voulait, par ce châtiment exemplaire, disait-il, punir les +Bâguirmiens d’avoir partagé l’impiété et l’irréligion de leur sultan. +(Une telle conduite serait, sous tout autre prétexte, un crime aux yeux +de l’islamisme. Mais comme Sâboûn voulait alors venger la religion qu’il +croyait outragée par les Bâguirmiens, le droit des gens devait céder, et +une correction violente devenait un fait légitime)[186]. Les femmes du +sultan bâguirmien eurent le même sort ; Sâboûn s’en réserva quelques- +unes et donna les autres[187]. + + +[Note 182 : _Voy._ note 57.] + +[Note 183 : _Voy._ note 58.] + +[Note 184 : _Voy._ note 59.] + +[Note 185 : _Voy._ note 60.] + +[Note 186 : Explication verbale reçue du cheykh.] + +[Note 187 : _Voy._ note 61.] + + + + + =CHAPITRE XIII.= + +Différences et analogies dans les habitudes du Dârfour et du Ouadây. — +Chasses aux esclaves par les Fôriens. — _Salatyeh_ ou lance de +permission de chasse. — Firman ou permis de chasse. — Comment se recrute +ou se réunit une ghazoua ou ghazia. — _Sultan_ ou chef de chasse. — +Partage des esclaves. — Procédé de répartition des captures. — +Attentions pour le _sultan_ de la chasse. — Prise d’une station ou d’un +village. — Acceptation de tribus au nombre des protégés du Dârfour, et +exclusion. — Réserves de grains chez les Fertyt. — Nombre des chasses +annuelles. — Cas de maladie ou de mort d’un _sultan_ de chasse. — +Quantité des esclaves pris ; mortalité. — Leur crainte d’être vendus aux +Arabes. — L’esclavage est permis par l’islamisme. — Procédé des +Ouadayens pour les chasses. — Idolâtrie des Fertyt. — Mariages défendus +entre proches parents. — Nudité habituelle. — Amour des Fertyt pour leur +pays. — Demeures sur les arbres. — Habileté à travailler l’ébène. + + +Au Ouadây et au Dârfour, il est certaines habitudes qui diffèrent et +d’autres qui se ressemblent. + +Les Ouadayens portent des vêtements larges et amples, analogues aux +vêtements des femmes égyptiennes, appelés _beddâouyeh_, sorte de grand +_tâub_ ou _pallium_ en forme de chemise. Les Fôriens n’ont que des +vêtements de moyenne ampleur, analogues aux _eireh_ ou blouses des sâïs +ou grooms d’Égypte. Cependant les étoffes dont on fait les habits au +Ouadây sont extrêmement étroites. Le lé n’a guère que deux pouces de +large. Au Dârfour, les étoffes employées ont au moins une coudée en +largeur. + +Dans les revues des troupes, les Ouadayens de distinction portent +toujours de gros turbans qui rappellent ceux des anciens _ghouzz_ ou +mamelouks d’Égypte. Les Fôriens, aux revues, n’ont pour coiffure que le +_tarboûch_ ou calotte rouge. + +Les habitants du Dârfour ont un certain luxe et un certain appareil pour +leurs vêtements de guerre, les selles de leur cavalerie, le harnachement +des chevaux. Au Ouadây, cet apparat est rigoureusement défendu, et les +vizirs même n’ont que de simples selles couvertes de cuir rouge. + +Les Ouadayens ont derrière chaque oreille, près de la nuque, un _daûmah_ +ou renflement artificiel, ce qui, pour eux, est le signe irrécusable du +courage. Les Fôriens, au contraire, n’attachent aucune importance à ces +protubérances. + +Au Dârfour, les hautes fonctions de l’État sont à vie ; au Ouadây, elles +sont annuelles. + +Les _ghazoua_ ou expéditions pour les chasses aux esclaves, dans le Dâr- +Fertyt et le Dâr-el-Djénâkhérah, s’exécutent d’une manière différente +par les Fôriens et par les Ouadayens. Au Dâr-Séleîh, le sultan envoie +pour ces chasses, un aguyd de sa part, avec une troupe désignée à +l’avance et qui, à elle seule, fait l’expédition, sans s’adjoindre qui +que ce soit d’étranger. Au Dârfour, on procède différemment. + +Tout Fôrien, même un simple particulier, qui se sent capable de conduire +une ghazoua, demande une _salatyeh_ ; et s’il l’obtient, il se met en +route avec le plus d’individus qu’il peut ramasser et réunir de toutes +parts. Voici comment se prépare et s’exécute une ghazia ou ghazoua +complète. + +Celui qui peut faire un présent au sultan et qui a quelque ami ou +protecteur qui le soutienne et le protége auprès du prince, va au Fâcher +avec son présent, dans les premiers jours de l’été, quelque temps avant +l’arrivée des pluies. Le mieux qu’il convienne d’offrir au sultan, comme +don, est un cheval tout bridé et sellé et un esclave qui le conduit. Si +le prince agrée le présent et permet de faire l’expédition qui lui est +demandée, il donne au solliciteur, en signe d’autorisation, une +_salatyeh_, c’est-à-dire une _grande lance_, et il délivre un permis +d’excursion conçu par exemple dans les termes suivants : + + +« De par le Grand Sultan, refuge et appui de tous, gloire de tous les +rois arabes et non arabes, maître du cou de toutes les Nations, +souverain des deux terres et des deux mers, serviteur des deux Villes +saintes, mettant son espérance dans le Dieu de justice et de +longanimité, le Sultan Mohammed-Fadhl le Victorieux, à tous ceux qui ces +présentes verront, Émirs, Guerriers, Chartay, Damleg, et Chefs de nos +armées. + +« Nous, Sultan, favorisé de Dieu, soutenu par sa grâce spéciale, sultan +victorieux, avons gratifié de nos faveurs et de notre bienveillance, un +_tel_ fils d’un _tel_, et lui avons donné une salatyeh pour conduire une +expédition dans le Dâr-Fertyt, et faire une ghazoua dans la direction de +telle tribu. Tous ceux qui l’accompagneront dans son entreprise, grands +ou petits, sont à l’abri de toute incrimination ou de tous reproches de +notre part. En foi de quoi, le présent firman est émané de notre sublime +générosité et de nos nobles bontés. Loin, loin toute opposition, tout +acte de malveillance contre ce mandat. Et nous avons recommandé au +porteur de ce permis, d’user d’égards et de justice envers tous ceux qui +suivront cette expédition, de se conduire avec l’équité et la modération +qu’inspire la crainte de Dieu, pour ce qui lui reviendra des esclaves +capturés. Et salut. » + +Muni d’un firman ou permis de ce genre et de la salatyeh qui confère +l’autorité de chef d’une ghazoua, le solliciteur sort de la demeure du +sultan, et accompagné d’un ou de deux serviteurs, se poste sur la grande +place du Fâcher. Là, il s’accroupit sur un tapis qu’on lui étale par +terre, et on place en face la lance ou salatyeh. Un domestique bat alors +du tambourin. On accourt de tous côtés auprès du chef de la ghazoua qui +va se préparer, on se presse autour de lui, et il donne connaissance du +firman qu’il vient d’obtenir. + +A la nouvelle de l’expédition, les marchands se présentent avec des +étoffes de toiles pour vêtements. Le chef de la ghazoua en achète autant +qu’il croit en devoir acheter, selon le profit présumé de son +entreprise ; ces achats sont toujours à crédit. Les limites des prix +varient suivant certaines circonstances. Ainsi, lorsque le marchand veut +accompagner l’expédition, et que la quantité des objets qu’il a vendus +ne vaut, par exemple, qu’un esclave au Fâcher, le chef de la ghazoua +conclut l’achat de ces objets à cinq ou six esclaves, mais qu’il livrera +au marchand dans le Dâr-Fertyt même. Si au contraire le marchand ne se +soucie pas de suivre l’expédition, et préfère être payé au retour de la +ghazoua, alors les objets sont achetés seulement au prix de deux ou +trois esclaves. Après que les conditions du marché sont acceptées, le +maître de la salatyeh donne par écrit au marchand une reconnaissance ou +billet. Il arrête ainsi et régularise ses arrangements avec tous ceux +dont il prend des marchandises. De cette manière, il rassemble des +étoffes, des vêtements, et aussi des chevaux, des chameaux, des ânes, +etc. + +Il y a des chefs de chasses qui contractent ainsi des engagements pour +plus de cinq à six cents esclaves. Mais tout cela est en raison de la +confiance qu’inspire l’expéditionnaire ou maître de la salatyeh, et +selon ce qu’on lui connaît de résolution et d’habileté. + +Pendant le temps qu’exigent ces préliminaires de départ, plusieurs +individus viennent s’associer au conducteur de l’expédition. Alors il +fait transcrire un certain nombre de copies de son firman, et en remet +une à chacun de ces individus ; à chacun aussi il remet, pour le voyage, +ou un cheval ou un chameau. + +Ensuite, il désigne, à ces premiers compagnons de chasse, la route +qu’ils ont à prendre. Il les divise, pour le départ, en une dizaine +d’escouades dont chacune a son chef particulier et suit la route qui lui +a été fixée. Le rendez-vous général est toujours au delà des frontières +sud du Dârfour. Le chef expéditionnaire part aussi par une route +différente de celles que prennent les escouades. + +Chaque chef d’escouade, en passant par un village ou un bourg, fait +battre du tambourin, rassemble ainsi les habitants du pays, leur +communique le contenu du firman du sultan, leur indique ensuite les +conditions offertes par l’entrepreneur de la chasse à ceux qui suivront +son excursion, et promet, par exemple, que le propriétaire de la +salatyeh ne prendra pour lui, à la première _djébâyeh_ (ou première +répartition et distribution de la première chasse), que le tiers des +esclaves que chaque chasseur aura pu atteindre, et, à la seconde +djébâyeh, le quart. Généralement, un certain nombre de jeunes Fôriens, +surtout de familles pauvres, s’adjoignent à la troupe expéditionnaire. + +Le maître de la salatyeh, dans sa route, s’arrête de la même manière +dans tous les pays qu’il rencontre, y fait connaître le contenu de son +firman, et annonce ses conditions de répartition des esclaves entre lui +et ceux qui le suivront. Il arrive de cette façon avec ses chevaux, ses +chameaux, etc., à son pays natal, où il reste quelques jours pour se +reposer. + +Ensuite, il part pour le lieu du rendez-vous général. Une fois qu’il y +est arrivé, il prend le titre de _sultan_, se compose un cortége, une +sorte de cour avec ceux auxquels il a délivré les copies du firman, et +qu’il a chargés de rassembler autant de compagnons d’expédition qu’il +leur serait possible. Il y a de ces sultans de ghazoua qui alors se +trouvent à la tête de neuf à dix mille individus, et même plus encore. + +Le _sultan_ distribue immédiatement les fonctions de sa cour (et se +constitue un corps d’officiers auxquels il assigne les titres et les +devoirs des fonctionnaires et officiers qui composent la cour et +l’entourage du véritable sultan, du souverain du Dârfour). Cela fait, le +chef de la ghazoua est reconnu et appelé _sultan_ par toute +l’expédition. Il donne des vêtements à sa troupe ou garde particulière, +lui distribue ce qu’il a de chameaux, d’ânes, de chevaux. + +Souvent, d’autres individus viennent d’eux-mêmes et sans avoir été +recrutés par les chefs d’escouades, s’unir à la Chasse, amenant avec eux +leurs chevaux, leurs chameaux et un plus ou moins grand nombre d’amis et +de connaissances. Mais tous, sans exception, sont aux ordres du sultan +d’expédition, qui désormais a sur tous une autorité souveraine et +absolue. Sa parole, ses ordres, ses volontés font loi, et il conserve +cette puissance jusqu’à ce que, au retour de l’expédition, il soit +rentré dans le lieu même où il a été revêtu du titre de sultan. + +Quant à la répartition des produits de la chasse, les règles sont fixées +et connues. + +Tous les esclaves pris sans résistance et sans combat sont pour le +sultan de l’expédition ; il en est de même des esclaves qu’à son passage +les mekk fertyt ou rois fertyt des _provinces adjointes_ lui donnent en +cadeaux. + +Une fois que l’expédition est en chasse, elle pousse ses courses et ses +captures aussi loin qu’il lui est possible. Quand elle est parvenue au +terme qu’elle voulait atteindre, le _sultan_, à la nuit, fait annoncer +par un maûgueh crieur, que la djébâyeh ou répartition aura lieu le +lendemain matin. Cette répartition s’opère de la manière suivante. + +Le _sultan_ fait planter et dresser un zérybeh ou clôture circulaire à +deux issues. Les gens de la ghazoua viennent à la pointe du jour, chacun +avec ce qu’il a attrapé d’esclaves. Si le nombre de ces esclaves est +considérable, le _sultan_, selon qu’il est exagéré ou modéré dans ses +prétentions de partage, prend une quote-part plus ou moins forte. Si le +_sultan_ est raisonnable dans ses exigences, il se contente, même +lorsque le butin est abondant, de prendre un tiers. S’il a des +prétentions par trop ambitieuses, il prend moitié. + +Le zérybeh dressé pour la répartition est en branches d’arbres épineux, +avec deux ouvertures opposées (à la manière de celui que représente la +figure 1). Des serviteurs ou gens de la suite du sultan de la ghazoua se +postent aux deux issues, et le sultan est accroupi au milieu du zérybeh. +Tous les individus de l’expédition amènent ce qu’ils ont capturé +d’esclaves, et chaque propriétaire, à tour de rôle, les introduit dans +l’enceinte. Lorsqu’il entre, on écrit son nom et le nombre d’esclaves +qu’il a avec lui. S’il en a deux, le sultan expéditionnaire en prend un, +mais toujours le meilleur ; l’autre reste à son propriétaire et sort +avec lui par la porte opposée à celle par laquelle il est entré. On +délivre au maître un papier certifiant qu’il ne doit plus rien au +_sultan_, c’est-à-dire qu’il a subi la loi du partage. + +Cette cérémonie se répète indistinctement pour tous ceux qui ont fait +capture, dût la djébâyeh durer dix jours et même un mois. + +L’individu qui n’a pu enlever qu’un seul esclave attend à part jusqu’à +ce que se présente un autre individu qui n’ait également qu’un esclave. +Alors le _sultan_ prend un des deux esclaves et laisse l’autre en +propriété commune aux deux propriétaires. Nous supposons ici que le +_sultan_ s’est réservé le droit de prendre la moitié des captures. Quel +que soit le lot que le _sultan_ s’adjuge, il le garde dans le zérybeh. + +Après le partage terminé, le maître de la salatyeh appelle ceux envers +lesquels il a contracté des dettes et auxquels il a promis de +s’acquitter à la première djébâyeh dans le Dâr-Fertyt. Il rembourse ce +qu’il doit, et dès le lendemain il se remet en route dans une direction +nouvelle et en se rapprochant du Dârfour. Il commence une autre chasse. +On la poursuit, on enlève, on pille tout ce qu’on rencontre, jusqu’à ce +qu’on se trouve à environ un jour de marche des frontières du Dârfour. +Alors le _sultan_ fait procéder à la seconde djébâyeh. S’il n’est pas +trop exigeant, il ne prend de chaque expéditionnaire que le quart des +esclaves capturés ; sinon, il prend le tiers et même la moitié. + +Le conducteur en chef d’une chasse prélève sur la quantité des esclaves +qui sont devenus sa propriété, ce qu’il doit livrer au sultan souverain, +ce qu’il doit remettre en cadeaux aux grands qui l’ont aidé à obtenir sa +salatyeh, et ce qu’il doit, à son retour, donner pour acquitter les +dettes qu’il a contractées lors de son départ. + +Pendant la chasse, le chef _sultan_ a certains droits particuliers de +préhension. Ainsi, tout esclave dont la possession est contestée entre +deux ou plusieurs expéditionnaires, qui prétendent avoir pris cet +esclave, appartient au _sultan_. Lui appartiennent encore tous les +esclaves de ceux qui meurent dans l’expédition, s’il ne s’y trouve pas +un parent qui en hérite immédiatement. + +Le maître d’une salatyeh, lorsque l’excursion a été heureuse, en retire +facilement de quoi donner au sultan ce qui est de droit royal, faire des +présents aux courtisans qui l’ont favorisé, payer ses dettes, et avoir +en surplus pour lui-même une centaine d’esclaves. Outre cela, les +chevaux, les chameaux, les ânes et tous les harnachements et bagages qui +ont pu être conservés et ramenés avec l’expédition, sont de droit la +propriété du sultan expéditionnaire. Tous ceux à qui, lors du départ, il +avait confié des montures, les lui rendent à leur retour. Ils ne doivent +garder que les vêtements qu’ils ont reçus. Enfin chaque individu regagne +son pays avec le butin que Dieu lui a fait la grâce de pouvoir enlever. + +Le conducteur d’une chasse a toujours soin de traiter, plus +avantageusement que les autres, les individus dont il s’est composé son +cortége d’honneur et sa suite _sultanienne_ ; car c’est par leur +coopération qu’il a rassemblé la troupe d’expédition, et par conséquent +c’est à eux qu’il est redevable des produits de la chasse. Parfois même +il ne prélève rien sur leurs captures, ni dans la première répartition, +ni dans la seconde. Ce sont eux encore qui veillent à la sûreté et à +tous les besoins du _sultan_. + +A chaque halte, ils font établir un abri pour lui et pour tout ce qui +lui appartient ; de plus, ils ont toujours de leurs gens en avant-garde, +afin de préparer le lieu de station du _sultan_ pour chaque étape. C’est +dans ce but que lors du départ du Dârfour ils emportent à dos d’animaux, +des tiges ou cannes de doukhn, des pieux, etc., en quantité suffisante +pour en construire chaque jour un enclos ou demeure au _sultan_. +Lorsqu’on se remet en route, ils enlèvent cette construction, retirent +de terre les cannes de doukhn, les pieux, chargent le tout sur les bêtes +de transport, chameaux ou ânes, et à la halte suivante ils recommencent +de même. En un mot, Sa Majesté chasseresse doit la considération, la +puissance, l’autorité dont elle jouit, à ceux dont elle s’est fait un +entourage particulier, et qui d’ailleurs le servent et le respectent +comme les grands de l’État servent et respectent le sultan souverain au +Fâcher. + +Le chef d’une ghazoua a encore à sa suite des maûgueh ou bouffons, et +des individus qui se sont volontairement attachés à lui avec la fonction +de falganâouï. Il se choisit aussi, et se désigne, pour compléter sa +_cour_ ambulante, un roi des kôrkoa, un roi des korayât, un roi du Soûm- +in-dogolah, un Abadyma, un Tékényâouï, un Ab-cheykh, etc. Ces grands, +attachés au sultan de l’expédition, s’occupent des provisions et vivres +de leur maître, se chargent de le pourvoir de ce qui lui est nécessaire, +car au départ on ne se munit pas ordinairement de provisions qui +puissent suffire jusqu’au retour. Aussi, lorsque l’expédition arrive sur +le territoire des provinces adjointes, elle s’y munit de vivres. Chaque +roi de ces provinces rassemble autant de provisions qu’il lui est +possible, et les vend à la troupe en voyage. Il donne également en +cadeau un certain nombre d’esclaves au _sultan_ et aux gens du cortége. +Le _sultan_, à son tour, fait présent d’habits au roi et aux individus +de la suite du roi. + +Lorsqu’une expédition cerne une station ou un village des Fertyt, et que +les habitants se soumettent sans résistance, le _sultan_ en garde le +chef comme prisonnier, le traite avec honneur, lui donne un habit, puis +le renvoie à ses subordonnés. Mais le _sultan_ prend parmi eux ce qu’il +y a d’hommes, de jeunes gens, de filles, de femmes encore jeunes, en +fait son profit, et ne laisse absolument que les vieillards et ceux qui +ne lui paraissent pas en état de supporter la fatigue du voyage ou de +servir comme esclaves, ou qui ne pourraient être avantageusement vendus. + +Au sultan expéditionnaire appartiennent encore, sans partage, les +_denguyeh_, les _fekk-el-djébâl_ et les _hâmel_. On distingue par le +premier de ces noms, les individus rencontrés et pris sans résistance +dans les bois ou sur les chemins. Les fekk-el-djébâl sont ceux qu’on a +bloqués sur une montagne, et qui se sont rendus à discrétion sans avoir +essayé de se défendre. Les hâmel sont les esclaves, ayant été déjà la +propriété d’un maître autre que les individus faisant partie d’une +salatyeh, et qui se sont échappés. + +Le conducteur d’une chasse a le droit, comme _sultan_, de recevoir au +nombre des tribus alliées, ou provinces adjointes, les villages ou +stations de Fertyt qui désirent s’attacher au Dârfour à titre de +tributaires. (Les tribus fertyt qui s’engagent à ce genre de soumission, +se mettent par là à l’abri des incursions déprédatrices qui tous les ans +viennent les bouleverser et leur enlever des esclaves.) Le _sultan_ peut +encore annuler le privilége de protection précédemment accordé à une +peuplade, à un village, dans le cas où cette peuplade ou ce village +s’est rendu coupable de trahison ou de mauvaise foi envers le chef de la +salatyeh. Le _sultan_ n’est point obligé, pour rompre ces alliances, de +demander l’assentiment ou la permission d’aucune autorité. Il a toute +liberté d’action, mais sous la condition de se conduire en cela avec +justice et équité. (Une fois qu’il a prononcé l’exclusion de telle +peuplade du nombre des alliés tributaires du Dârfour, il la traite en +ennemie et en enlève ce qu’il y trouve d’individus à son gré.) + +Le maître d’une salatyeh conserve sa puissance et l’exercice complet de +ses prérogatives pendant toute la durée de l’expédition, c’est-à-dire +jusqu’à ce qu’il ait remis le pied sur les frontières du Dârfour et que +la troupe qui l’accompagnait se soit séparée. Chacun alors prend la +route de son pays. Lors de cette séparation, si le _sultan_ s’est +conduit convenablement dans son expédition, c’est-à-dire dans les +djébâyeh ou répartitions des captures, chacun fait son éloge, vante sa +justice, et lui exprime le vœu de repartir l’année suivante avec lui +pour une nouvelle chasse. Mais s’il s’est montré trop avide, infidèle à +ses promesses, alors on rompt en visière avec lui ; il n’y a plus ni +retenue ni modération, et ce n’est plus autour du _sultan_ déchu qu’un +concert général de malédictions et d’injures. + +Pendant la durée de l’excursion, les officiers ou vizirs du _sultan_ +extra fôrien, et en général la troupe expéditionnaire, s’occupent, comme +nous l’avons déjà indiqué, de pourvoir à la nourriture de leur maître ; +et pour cela tous cherchent à découvrir les nids ou réserves où les +Fertyt cachent leurs grains. + +Se voyant constamment en butte aux chasses des Fôriens et des autres +peuples voisins, les Fertyt ont imaginé de placer leurs réserves de +grains sur les arbres ; ils les y cachent si habilement, qu’un voyageur +qui ne serait pas prévenu n’en découvrirait pas une seule. Ils +choisissent, pour établir ces cachettes, les arbres les plus touffus et +les plus riches en rameaux. Ils en coupent un certain nombre de +branches, qu’ils réunissent et lient solidement ensemble, de manière à +former une sorte de plancher-claie, ou plan à claire-voie assez serré. +Ils étalent ensuite sur ce plancher un lit de feuillage, et par-dessus +un lit de _bouttâb_, c’est-à-dire de balles ou glumes des épis du +doukhn. Cette balle conserve le grain, en le garantissant de l’humidité +pendant et après l’époque des pluies. + +Lorsque le plancher-claie est achevé, on arrange par-dessus une sorte de +petite hutte conique en cannes de doukhn, et à laquelle on laisse +d’abord le sommet ouvert afin de pouvoir introduire le grain. A mesure +qu’on y accumule le grain, c’est-à-dire le doukhn, on tapisse de bouttâb +les parois intérieurs de la hutte ; et après qu’elle est remplie, on en +ferme l’ouverture. L’épaisseur du feuillage et l’entrecroisement serré +des branches des arbres, dérobent au regard ces réserves aériennes ; il +n’y a guère que ceux qui en connaissent l’emplacement qui sachent les +retrouver. Le Dâr-Fertyt est d’ailleurs presque partout couvert de +forêts peuplées d’arbres d’une grosseur monstrueuse et d’un branchage +extraordinairement abondant. + +Les Fertyt qui habitent les terres élevées, enfouissent leur grain ou +doukhn dans des _matmoûrah_. Ce sont des fosses plus ou moins spacieuses +et profondes qu’ils tapissent de bouttâb avant d’y déposer leurs +récoltes pour les conserver. Les matmoûrah (ou, selon la forme du +pluriel arabe, les matâmyr) sont de véritables silos pratiqués sur les +terrains les plus hauts, et préservés ainsi de l’humidité donnée par +l’infiltration des eaux des torrents ou des étangs que produisent les +pluies. + +Les Fôriens se creusent aussi des matmoûrah pour garder leurs grains. +Mais les riches, et surtout les grands de l’État, construisent, pour y +déposer leurs récoltes, des réserves spacieuses en cannes de doukhn ; ce +sont d’assez vastes huttes, appelées au Dârfour _dirgâyeh_. + +Certaines peuplades du Dâr-Fertyt établissent leurs demeures sur des +arbres, et n’ont d’autres refuges ou stations que ces constructions +singulières... Nous en parlerons tout à l’heure. + +Tous les individus qui, chaque année, obtiennent des permis de chasse +aux esclaves dans le Fertyt, ne dirigent pas leurs incursions sur un +même point. Chacun a son itinéraire indiqué pour le départ et pour le +retour. Cet itinéraire est spécifié dans le permis délivré par le +sultan ; on y désigne quelles sont les peuplades sur lesquelles +l’expéditionnaire, en allant et en revenant, peut conduire ses chasses +et faire ses captures ; il lui est défendu de dépasser les limites qu’on +lui a déterminées. Ces spécifications sont enregistrées, avec son nom, +dans des états qui restent entre les mains du sultan. + +Ces précautions ont pour but de prévenir tout désordre ; car, chaque +année, le sultan délivre plus de soixante à soixante-dix salatyeh, dont +les bénéficiaires partent tous à la même époque. Si l’on ne fixait pas +les itinéraires, les troupes allant en chasses se rencontreraient +souvent l’une l’autre, se battraient, et les Fertyt des contrées où +auraient lieu les rencontres, devenant victimes de ces avides +collisions, seraient probablement détruits en peu de temps. Il est rare +que deux ou trois expéditions se croisent dans leurs courses. + +Un appelé Ahmed Tiktik, qui commanda au moins une vingtaine de chasses, +m’a raconté qu’une année il vit sept salatyeh ou expéditions à la fois. +Alors elles choisirent parmi les sept chefs celui qui avait à sa suite +le plus de monde, et le nommèrent _sultan_ général des sept troupes, qui +ensuite n’en firent plus qu’une. Cette année fut une époque remarquable +et citée pendant longtemps. Ahmed Tiktik m’a assuré aussi avoir vu une +fois un chef de salatyeh qui n’avait pas plus de quinze hommes +d’expédition. + +Dès qu’un individu qui a obtenu un firman de chasse est hors des confins +du Dârfour et qu’il est reconnu sultan, il a, comme nous l’avons déjà +dit, pleine liberté d’action et autorité absolue. Lors même qu’il fait +mettre à mort quelqu’un de l’expédition, personne n’a le droit de lui en +demander raison, eût-il même été injuste dans la condamnation. + +Si le bénéficiaire d’une salatyeh meurt pendant l’excursion, tout ce +qu’il a de butin, esclaves ou objets quelconques, et aussi tout ce +qu’ont capturé les expéditionnaires, sans aucune exception, devient la +propriété du sultan souverain. Aussitôt que le prince fôrien est informé +de la mort du chef de la salatyeh, il envoie un émir attendre, sur la +frontière méridionale du Dârfour, l’arrivée de la troupe qui a perdu son +conducteur. Il en est de même si le _sultan_ de la salatyeh a été tué +par l’ennemi c’est-à-dire par les Fertyt, ou bien par quelqu’un de +l’expédition. Alors encore, toutes les prises et captures reviennent au +souverain, et nul expéditionnaire n’a le droit d’en rien retenir. + +Lorsque le maître d’une chasse tombe malade pendant l’incursion et que +sa maladie s’aggrave et devient dangereuse, il est de règle que la +troupe élise un substitut du _sultan_, ou bien que les officiers ou +vizirs de ce _sultan_ se rassemblent en conseil et élisent un d’eux +comme vicaire ou remplaçant du _sultan_ malade ou mort. Il en est de +même si le _sultan_ a été tué dans une attaque. + +Aussitôt que l’expédition qui a perdu son chef arrive sur les frontières +du Dârfour, l’émir envoyé de la part du prince souverain s’empare de +tout le butin de l’expédition, part pour le Fâcher, et livre la capture +entière au sultan. + +Il résulte de ces habitudes que tous les individus qui composent une +chasse aux esclaves veillent avec le plus grand soin à la conservation +de leur chef, l’éloignent du danger, et ne permettent jamais qu’il +approche de trop près du lieu où il y a à craindre quelque résistance de +la part des Fertyt attaqués. Mais il est clair que ces attentions des +expéditionnaires pour leur _sultan_ n’ont d’autre but que d’assurer à +chacun la jouissance de ses profits de chasse. + +Lorsque le sultan gouvernant le Dârfour meurt pendant que les salatyeh +sont encore au Dâr-Fertyt, tout ce qu’elles ont pris devient la +propriété du nouveau souverain. C’est une sorte de subvention qui lui +est dévolue de droit à son avénement au pouvoir. + +Les chasses amènent entre les mains des Fôriens une quantité +considérable d’esclaves. Si ces esclaves arrivaient tous au Dârfour, le +pays en serait encombré ; mais beaucoup d’entre eux meurent de maladie +dans le voyage, ou sont tués. Ainsi, lorsqu’un esclave, homme ou femme, +qui vient d’être pris, se résout à ne pas s’exposer aux fatigues et aux +souffrances du voyage, et refuse de suivre ceux qui l’ont capturé, il +s’assied par terre et dit à celui dont il est devenu la proie : +« _Kongorongo_, c’est-à-dire : tuez-moi. » Et à l’instant on le tue à +coups de bâton, en présence des autres esclaves, afin de les effrayer et +de les déterminer à se soumettre à leurs maîtres. Nombre d’esclaves +meurent de lassitude et d’épuisement dans la route ; d’autres meurent de +diarrhées occasionnées par le changement de nourriture ; mais ceux qui +succombent en plus grande quantité, ce sont les esclaves pris chez les +Bendah et les Fârah ; ceux qui survivent le plus facilement sont ceux +qui viennent du Dâr-Goula, du Dâr-Routou, du By_n_a et du Châla. + +Certaines années, il se déclare des maladies épidémiques, telle que la +dyssenterie, parmi les esclaves d’une expédition, et presque tous +périssent dans le trajet du Dâr-Fertyt au Dârfour. Ainsi, des individus +qui avaient une vingtaine d’esclaves n’en ramènent parfois au Dârfour +que deux ou trois. + +Beaucoup d’esclaves meurent aussi au Dârfour par suite du changement de +climat et de nourriture ; mais les Fôriens qui soumettent leurs esclaves +à un régime de vie raisonné et prévoyant, qui les traitent avec douceur +et qui ont soin de les nourrir convenablement, de ne pas les charger de +travaux trop pénibles et trop multipliés, en conservent la majeure +partie. Les _mougueddek_ ou esclaves qui, par un séjour de quelques +années au Dârfour, _se sont acclimatés et se sont habitués_ à la vie des +Fôriens, se vendent à un prix bien plus élevé que les esclaves _foutyr_, +c’est-à-dire qui sont _amenés depuis peu de temps_ au Dârfour. + +Mais quel qu’ait été le temps d’acclimatation des esclaves dans un pays, +leur transport dans d’autres régions éloignées les expose toujours à des +maladies dangereuses, ne fût-ce que par suite des fatigues des voyages. +De plus, la tristesse s’empare d’eux, surtout s’ils craignent d’être +vendus aux Arabes étrangers. Ils sont persuadés que ces Arabes manquant +de viandes, viennent acheter des esclaves pour en manger la chair, en +employer les cervelles à faire du savon, et le sang à teindre des +étoffes en rouge. Cette croyance est profondément implantée dans +l’esprit de tous les esclaves ; les Fôriens profitent de ces idées pour +retenir par la crainte ceux qui sont indociles. Il suffit de menacer ces +esclaves insoumis de les vendre aux _djellâb_, et de dire au plus +revêche : « Je te vendrai aux blancs (aux Arabes), qui mangeront ta +viande, teindront leurs draps avec ton sang, et feront du savon avec ta +cervelle. » Et l’esclave, épouvanté, rentre dans le devoir et +s’assouplit. + +Cette croyance ne s’efface de l’esprit des esclaves que lorsqu’ils sont +arrivés chez les Arabes, y ont vécu un certain temps, et n’ont rien vu +qui vérifie leurs appréhensions. Mais pendant toute la durée des +voyages, la crainte les agite, les tient continuellement en émoi. A cela +s’ajoutent les fatigues excessives de la marche, les tourments de la +chaleur ou du froid dans les déserts ; ce sont pour eux autant de causes +de maladies et de mort. Aussi, ils succombent par milliers. Dans le +nombre de ceux que l’on conduit, par exemple, en Égypte, il n’y arrive +que ceux qui ont le plus de force et de vigueur, ou bien le plus de +bonheur. + +J’ai vu des djellâb, des voyageurs partir du Ouadây avec une centaine +d’esclaves, et les perdre tous en route par le froid ; d’autres partir +avec trois cents esclaves, et les laisser en chemin morts de chaleur et +de soif ; d’autres partir aussi avec des troupes considérables +d’esclaves, et n’en pas perdre un seul. Tout cela dépend de la volonté +du Tout-Puissant. + +Notre Loi sainte permet la vente et l’exportation des esclaves, mais à +la condition expresse et absolue d’agir en cela avec le sentiment de la +crainte de Dieu, sentiment qui doit être le motif inspirateur et le +guide de toutes nos actions. + +Je dis que le commerce des esclaves est permis, et voici par quelles +raisons il est justifié. Dieu a commandé à son Prophète, le prophète de +l’islamisme, d’annoncer la Loi divine aux hommes, de les appeler à +croire au vrai Dieu, et d’employer la force des armes afin de +contraindre les mécréants à embrasser la vraie foi. Selon la parole de +Dieu même, la guerre est la voie légitime et sainte pour entraîner les +hommes à la religion ; car dès que les infidèles sentiront les armes de +l’islamisme, dès qu’ils verront leur puissance humiliée, abattue, leurs +familles emmenées en esclavage, ils désireront entrer dans la voie +droite, et songeront à conserver ainsi leurs personnes et leurs biens. +S’ils résistent, s’ils s’opiniâtrent dans leur infidélité, il faut +marcher en armes contre eux. Toutefois, avant de tenter ce moyen +extrême, il est nécessaire de les inviter à se soumettre à la Loi +islamique, de les avertir plusieurs fois des malheurs que doit leur +attirer leur incrédulité. Telle fut la conduite de notre saint Prophète +envers les Corayschides qui refusaient de croire à sa parole. + +Mais le Prophète a aussi autorisé le rachat des prisonniers, d’après ces +paroles du coran : « Après les combats, vous pouvez donner la liberté +aux prisonniers, ou bien accepter leur rançon, afin d’arrêter plus vite +les calamités de la guerre. Pour ceux qui repoussent opiniâtrément ma +Loi, qui rejettent la religion de l’Islâm, offrez-leur encore le choix +entre la guerre et l’obligation d’un impôt annuel pour acheter et +garantir leur sécurité, leur vie. S’ils préfèrent la guerre, s’ils +lèvent les armes contre vous, quiconque d’entre eux sera fait captif, +sera vendu. » + +Cependant, tous les hommes sont égaux comme enfants d’Adam ; il n’y a de +différence entre eux qu’en ce que les uns ont la vraie foi, c’est-à-dire +la foi islamique, les autres une foi différente, c’est-à-dire une foi +erronée. + +Les habitants du Soudan musulman, dans leurs incursions contre les +idolâtres, n’observent point ce que prescrit la parole de Dieu, +n’appellent jamais ces idolâtres, avant de les attaquer, à embrasser +l’islamisme. Ils se jettent à l’improviste sur les tribus des Fertyt, +des Djénâkhérah, etc., et, sans préliminaires, sans appel à la foi, sans +essais pacifiques de prosélytisme, ils les assaillent, les combattent, +les prennent comme esclaves, et ensuite les vendent. Mais le fait de +capture une fois accompli, comme ces peuplades sont idolâtres, la vente +de tous ceux que des musulmans leur ont enlevés est licite et justifiée +par la religion. + +Celui qui a acquis un esclave, femme ou homme, doit se conduire envers +cet esclave selon les principes de la justice et de la religion. Il doit +se garder d’exiger de son esclave des travaux trop pénibles ; il doit le +nourrir des aliments qu’il se prépare pour lui-même et pour sa famille, +le vêtir avec soin ; car l’esclave est, comme lui, créature de Dieu ; et +le saint Prophète nous a dit : « Dieu vous a rendus les arbitres de ces +peuples ; mais rappelez-vous bien que si Dieu eût voulu vous seriez +leurs esclaves. En vue de Dieu, ayez pitié des faibles. » + +Les _mekk_ ou rois des Fertyt sont extrêmement nombreux ; chaque +station, chaque village a le sien. + +Les esclaves sont absolument dans les mêmes conditions au Ouadây et au +Dârfour ; mais, pour ces deux États, il y a une différence totale dans +le mode des excursions, dans le permis de chasse et dans l’emploi des +produits des expéditions. + +Au Dârfour, le sultan, avons-nous dit, délivre une salatyeh et un firman +comme droit de ghazoua, et jamais aucune expédition ne coûte au +souverain la moindre dépense ni le moindre souci. Celui qui a eu +l’honneur de recevoir un firman prend, il est vrai, l’entourage, +l’autorité et le nom de sultan ; il a ses émirs, ses officiers qu’il +charge des attaques des villages et des tribus ; il a ses dignitaires, +ses gardes ou huissiers ; il a liberté absolue de la parole et du +sabre ; mais tout cela a lieu sans que la majesté du souverain en soit +le moins du monde lésée ou déconsidérée ; car aussitôt que l’expédition +est de retour, celui qui la commandait rentre dans sa condition première +et redevient simple sujet comme auparavant. Tous ceux qui l’ont suivi, +aussi bien que l’appareil de puissance dont il s’était environné, tout +s’en va, tout disparaît. C’est une circonstance exceptionnelle à +laquelle personne n’attache d’importance. + +Il n’en est pas de même au Ouadây. Le sultan, sur tous ces points, est +de la plus jalouse sévérité ; il ne souffrirait jamais qu’un autre +Ouadayen que lui portât un moment le nom de sultan. Comme souverain, il +craindrait que s’il se relâchait en cela de sa rigidité, celui à qui il +aurait permis de s’appeler sultan ne s’avisât de prétendre à la +souveraineté, et ne réussît à séduire les esprits étroits des Ouadayens +et à se former un parti. Aussi, la coutume des salatyeh n’existe pas au +Ouadây. A l’époque des chasses, le sultan ouadayen choisit à son gré un +aguîd ou un kamkolak, lui confie un corps de troupes et l’envoie en +expédition chez les Djénâkhérah. L’envoyé pille, tue, prend ce qu’il +peut attraper d’esclaves, et presque tout ce qu’il capture appartient de +droit au sultan. L’aguîd ou le kamkolak expéditionnaire n’a qu’une très- +faible part du butin ; les soldats qui exécutent la chasse ne gardent +pour eux que le quart des esclaves enlevés. Mais tout ce qui a été pris +en chevaux, harnachements, armes, revient uniquement au sultan. Comme +les princes ouadayens trouvent leur profit dans ces mesures et dans ces +résultats des chasses, ils demeurent fidèles à la coutume établie dans +le pays. + +Tous les esclaves capturés, sur quelque point que ce soit du Soudan +idolâtre ou méridional, n’ont ni croyance en Dieu, ni croyance en un +prophète ou révélateur, ni loi religieuse, ni loi civile. Ils adorent +des fragments ou blocs de pierre ; ils construisent des demeures ou +sortes de chapelles à ces divinités, et leur présentent, pour offrandes, +des lances et des kourbâdj ou tiges en fer comme celles des habbôbah du +Dârfour. C’est là tout leur culte et toute leur religion. + +Pendant mon séjour au Dârfour, j’avais un esclave du Dâr-Bi_n_ah. Il +savait un peu d’arabe, tel qu’il est parlé par les Fôriens. Il entendait +souvent les gens qui conversaient affirmer la vérité de leurs paroles en +prenant à témoin le nom de Dieu. Il s’imaginait que le Dieu du Dârfour +n’était pas le même que celui du Dâr-Fertyt, et il disait parfois : +« Notre Dieu, à nous, est bien plus grand que le vôtre. » On me conta le +fait. J’interrogeai l’esclave et je lui demandai ce qu’était leur Dieu. +« Notre Dieu, me dit-il, est gros comme ça. » Et il m’indiquait le +volume de son Dieu, en tenant les deux mains à une certaine distance +l’une de l’autre. Je souris à cette réponse... J’appris à mon esclave +qu’il n’y a qu’un seul et même Dieu pour tous les endroits du monde, +pour toutes les contrées, tous les pays, tous les climats, et que ce +Dieu, le seul grand et puissant, est invisible à nos yeux. Je répétai, +expliquai ces paroles à mon esclave, et les retournai en tout sens, +jusqu’à ce qu’il les eût comprises. + +L’ignorance, l’absence de foi en une révélation, en une doctrine +religieuse, le manque de maximes de morale systématisées, sont autant de +causes qui disposent ces hommes à embrasser une religion et qui leur +facilitent l’acceptation d’une croyance. Ils ne sont point retenus par +les liens d’une parole révélée, d’une loi imposée, par l’autorité d’un +prophète reconnu tel, et de principes consacrés par Dieu. + +Dans une chasse, j’ai vu une jeune captive à laquelle, le jour même +qu’elle fut prise, on apprit la profession de foi musulmane, et qui la +prononça sans hésiter, sans paraître avoir la moindre émotion de +trouble, sans changer d’expression de figure. Cette profession de foi +n’eut point la gêne d’une renonciation, puisque cette fille n’avait pas +à apostasier. + +Du reste, les peuples méridionaux du Soudan sont encore dans un état de +sauvagerie extraordinaire. S’ils n’eussent pas vu les ghazoua, qui se +renouvellent depuis si longtemps contre eux, ils se croiraient les +seules créatures de la terre. + +Ces peuples ont une habitude remarquable relativement aux alliances +matrimoniales. Je l’ai connue par des esclaves eux-mêmes, et j’en ai +maintes fois entendu parler. C’est que les mariages n’ont jamais lieu, +parmi eux, entre proches parents ; ainsi, nul n’épouse ni sa fille, ni +sa sœur, ni une tante maternelle ou paternelle, ni même une cousine. +Dans l’islamisme cependant, les mariages à ce dernier degré de parenté +sont licites. Chez les idolâtres du Soudan, le mariage ne s’accepte que +du degré au delà de cousin. Cette coutume, parmi des peuples si +ignorants et privés de toute loi constituée, de toute révélation +religieuse, est un trait caractéristique qui mérite d’être signalé, +surtout si l’on réfléchit à leurs rapports de vie journalière. Car tous +vont presque entièrement nus, presque sans aucune précaution pour la +pudeur. + +Là, ni femmes ni filles ne se cachent la figure ou le corps ; elles se +couvrent seulement, avec un pagne, les parties sexuelles et les parties +postérieures inférieures du tronc. Il en est de même des hommes. Le +pagne des femmes est appelé _kounfous_, et celui des hommes _djoukou_. +Le djoukou est un long pagne fixé sur le devant du corps par une corde +ou par une courroie de cuir tournée et liée autour des reins. On passe, +par-devant, le djoukou dans cette corde ou cette courroie, on le ramène +entre les cuisses sur les parties génitales et sur la ligne de +séparation des fesses, puis on le passe, par derrière, entre la peau et +le lien mis en ceinture, de manière qu’une grande partie du pagne tombe +flottante par-devant et par derrière. L’extrémité qui flotte en avant +arrive jusqu’assez près des pieds, et celle qui tombe par derrière +descend jusqu’à la hauteur des jarrets. Ce pagne n’a guère qu’un empan +de large. + +Il y a des tribus du Fertyt chez lesquelles les femmes ne se cachent les +parties génitales qu’avec de larges feuilles d’arbres ; lorsque ces +feuilles sont desséchées, elles sont remplacées par d’autres. Nous avons +déjà indiqué cette coutume. + +Pour ce qui concerne les unions conjugales à certains degrés de parenté, +chez les peuples constitués en corps de nation, c’est la loi religieuse +qui fixe le degré de légitimité de ces unions. Or, les Fertyt n’ont à +cet égard aucune base religieuse obligatoire, aucune donnée législative +qui les règle et les dirige. Par quelle inspiration ont-ils donc établi +parmi eux ces conditions de légitimité pour les mariages, en dépit même +de tout ce que peut leur suggérer d’émotions charnelles l’aspect des +femmes et de leurs charmes, constamment à découvert ? Il y a là quelque +chose de surprenant, d’extraordinaire. Ce n’est ni l’aisance ni le bien- +être de la vie qui a conduit ces peuples à s’imposer une obligation de +cette nature, à s’astreindre à cette loi sociale, car ils n’ont rien de +ce qui chez les autres peuples rend la vie facile et douce, ils ne +connaissent ni les mets recherchés ni les vêtements de prix et d’éclat ; +ils regardent comme quelque chose de magnifique, par exemple, les +étoffes tékâky[188] et autres dont les Fôriens s’habillent ; ils restent +en admiration devant les harnachements dont, au Dârfour, on pare les +chevaux. + +J’ai vu une fois un des mekk, ou rois des provinces adjointes du +Dârfour, qui venait de recevoir d’un chef de salatyeh un _taûb_ noir, +sorte de grande blouse. Le bonhomme de roi endossa le taûb ; se pavanant +sous cet accoutrement, il se regardait avec une complaisance étonnante +de chaque côté de la poitrine, il ne s’était jamais vu si beau. Le taûb +valait bien 20 piastres (environ 5 fr. 20 c.). + +J’ai déjà indiqué, dans le _Voyage au Dârfour_, que le sel est +extrêmement rare chez les Fertyt. Aussi, dans les provinces adjointes, +on vend parfois un esclave pour un morceau de sel qui ne vaudrait pas au +Caire plus de 5 paras[189], ou pour un damleg en cuivre, sorte de +bracelet qu’on porte au-dessus du coude, et qui ne vaut pas plus de 10 +paras en Égypte (environ 7 c.). + +Toutes ces peuplades mènent une vie pauvre et chétive. Cependant les +Fertyt et tous les noirs du Soudan idolâtre aiment le pays, le lieu qui +les a vus naître. S’ils s’éloignent de leurs villages, de leurs huttes, +pour quelque voyage, ou s’ils sont emmenés esclaves, leur pensée et +leurs désirs les reportent sans cesse vers leur patrie. Dans leur +simplicité d’enfant, les esclaves s’enfuient souvent de chez leurs +maîtres pour regagner leurs misérables villages, leurs misérables +demeures. Règle générale, en se mettant à la piste de ces fugitifs, on +les retrouve sur les chemins qui conduisent le plus directement à leur +pays. D’autre part, tous ces idolâtres savent bien, tout simples et +irréfléchis qu’ils sont, que tous les ans le Dârfour, le Dâr-Ouadây et +les autres États du Soudan musulman, envoient, chacun sur les contrées +méridionales qui l’avoisinent, de nombreuses expéditions de chasses ; +que ces expéditions leur enlèvent tout ce qu’elles peuvent attraper +d’hommes, de femmes et d’enfants ; qu’elles en tuent, outre cela, un +nombre considérable ; et cependant les tribus, les populations restent +toujours dans les endroits où elles se sont établies dès l’origine et +qu’elles ont adoptés pour séjour. Seulement, à l’arrivée des expéditions +qui viennent les assaillir, ces idolâtres prennent la fuite ; après les +chasses terminées, tous ceux qui ont échappé aux ravisseurs reviennent à +leurs demeures premières. + +Parmi les peuples idolâtres du Soudan, les uns, avons-nous dit, cachent +leurs provisions de grains dans des fosses souterraines, et les autres +sur des arbres. Il en est aussi qui établissent leurs habitations sur +les arbres les plus robustes et les plus touffus[190]. + +Le chef de la famille, après avoir adopté l’arbre qui lui convient, +monte dessus, débarrasse de branches une partie de la hauteur médiane du +branchage de cet arbre, et avec ces matériaux il se dispose deux plans, +un supérieur au-dessus de sa tête, l’autre inférieur qu’il construit +avec les branches les plus fortes, rapprochées et serrées les unes +contre les autres ; il a eu soin d’abord d’en rendre les tiges plus +unies en en élaguant les ramuscules. Ensuite, il étale sur le plan +inférieur, qui sera l’aire de son gîte, le feuillage qu’il a enlevé de +toutes les branches coupées de l’arbre. Ce plan terminé, il y construit, +avec des cannes de doukhn, l’enceinte de sa cabane à laquelle il donne à +peu près la forme conique d’une tente, afin de se garantir plus sûrement +de la pluie. Le Fertyt et sa femme montent à leur demeure ainsi juchée, +et en descendent sans peine ; ils s’aident pour cela des saillies et des +nodosités qui se trouvent naturellement au tronc de l’arbre. + +Parfois, un même arbre porte la demeure et le magasin ou la réserve de +grains d’une famille. Le plus souvent la famille a son habitation sur un +arbre et sa réserve de provisions sur un autre. + +Beaucoup de peuplades des Fertyt habitent les montagnes et les terrains +élevés. + +Ces sauvages ont pour certains travaux d’art une habileté merveilleuse. +Ainsi, ils dressent des hampes de lances et de javelines d’une admirable +beauté, d’un poli brillant comme de l’argent. Ils fabriquent également +des _koursy_ ou tabourets en ébène d’une étonnante perfection +d’exécution pour le poli et l’éclat, à tel point qu’on croirait ces +tabourets sortis des ateliers des pays les plus célèbres en industrie, +et que l’on jugerait les Fertyt avancés en civilisation. Mais en voyant +quelle est l’existence chétive de ces peuplades, comment ils sont +déshérités de tout ce qui contribue aux jouissances de la vie, telles +que nourriture agréable, vêtements convenables et propres, etc., on les +classe tout de suite parmi les sauvages. + +Tel est l’état des populations du Fertyt et de la généralité des +idolâtres de la Soudanie méridionale. Mais nul ne change les hommes, et +leurs conditions morales et sociales, qu’au moment où Dieu le permet. +Gloire à l’Éternel qui a distribué aux sociétés les formes d’existence +qu’il lui a plu ! Personne n’a le droit de lui en demander les motifs ; +ce sont les hommes qui auront à répondre sur leurs œuvres. + +Maintenant, je n’ai plus, pour terminer cet ouvrage, qu’à dire encore +quelques mots de mon séjour au Ouadây, et à raconter notre voyage de +retour à Tunis. + +Et Dieu est le bon secours, le bon appui. + + +[Note 188 : _Voy._ le _Voyage au Dârfour_, chapitre V, Vêtements.] + +[Note 189 : _Voy._ note 62.] + +[Note 190 : Aux îles Fidji, dans l’Océanie, il y a aussi des sauvages +qui habitent sur les arbres. Si j’ai bonne mémoire, ce fait est consigné +dans la relation de voyage du capitaine Dillon.] + + + + + TROISIÈME PARTIE. + + RETOUR AU MAGHREB ET EN ÉGYPTE. + +[Décoration] + + CHAPITRE Ier. + +Départ du Ouadây. — Ses causes. — Mauvais procédés de l’oncle Zarroûk. — +Épisode du chérif Ahmed. — Il arrive au Dârfour en revenant de +pèlerinage. — Comment il traite le sultan. — Il va au Ouadây. — Il y +devient vizir. — Il est dépouillé du vizirat. — Il part. — La caravane +s’égare. — Le chérif revient au Ouadây. — Il s’attire la haine générale, +et est assassiné. — Départ de la caravane avec laquelle le cheykh +retourne au Maghreb. — Inspection des caravanes en départ. + + +Lorsque Dieu, par sa sublime volonté, peupla la surface de la terre et +distribua aux diverses familles de l’espèce humaine les climats qu’elles +devaient habiter, il mit dans le cœur de l’homme l’amour de la patrie. +Il voulut que les animaux même aimassent leur demeure et leur pays. + +L’illustre descendant d’Adnân[191], le Prophète de Dieu a dit : +« L’amour de la patrie est aussi de la religion. » En effet, l’homme +n’oublie jamais sa terre natale, n’aime jamais bien que cette terre +première où il a passé une partie de ses jours, à moins qu’il n’y ait +vécu abaissé, humilié, et qu’il n’ait trouvé ailleurs une existence plus +douce et plus honorée. Et encore alors, sa pensée le rappelle au foyer +de sa famille, à l’asile de ses pères. Le cheykh El-Damyry, au milieu de +la joie et des hommages dont il s’était entouré pendant son séjour aux +Indes, disait : « Oh ! que ne suis-je, avec tout ce bonheur, à mes deux +hameaux de Damyreh[192] ! » + +Les Arabes jadis se plaisaient à confier à leurs vers le souvenir des +lieux qu’ils avaient habités et qu’ils avaient vus ensuite ruinés, et +des oasis verdoyantes qui les environnaient ; ils chantaient ces +demeures où ils étaient réunis autrefois. Quand le saint Prophète de +l’Islâm se retirait de la Mekke à Médine[193], il se retourna du côté de +la ville de la Kaabah, et les yeux humides de larmes : « Oh, oui ! je +t’aime, noble ville ! s’écria-t-il. N’étaient les œuvres impies de ces +Corayschides, je ne t’aurais jamais quittée. » Puis, levant les mains au +ciel : « Mon Dieu ! ajouta-t-il, c’est toi qui me fais sortir de ce +séjour qui m’est si cher ; conduis-moi, et recueille-moi au séjour que +tu aimes. » Tel est au moins le sens des paroles qui exprimèrent les +regrets du saint envoyé de Dieu. + +Cela dit, venons à mon récit. + +Lorsque j’arrivai au Ouadây, mon père en était parti et se rendait à +Tunis. Dans sa pensée, c’était par ma faute que j’avais tardé si +longtemps à le rejoindre ; car il avait écrit au sultan du Dârfour et au +faguyh Mâlek, les priant de me laisser partir pour le Ouadây. Mais le +sultan lui-même avait empêché mon départ, et j’avais été forcé de rester +plusieurs mois au Dârfour. + +Mon père, impatienté de mes retards, avait confié le soin de sa maison, +de ses biens, de ses enfants, de ses cultures, à mon oncle le chérif +Ahmed Zarroûk, et avait quitté le Ouadây avant que j’y arrivasse. +Contrarié de ce contre-temps, je résolus de ne pas jeter le bâton de +voyage ; j’étais décidé à continuer et à aller promptement retrouver mon +père. Mais les bontés du sultan Sâboûn pour moi m’arrêtèrent. Il +m’envoya en présent plusieurs beaux chevaux, de belles esclaves, des +vêtements de prix ; et mes chagrins s’adoucirent ; je ne pensai bientôt +plus à ma résolution première ; je fus comme le poëte de ce vers : + + + « Je m’enchaînai près de toi, prince ; mon cœur s’attacha à toi ; les + bienfaits enchaînent par des liens si puissants ! » + + +Je demeurai donc au Ouadây pour quelque temps. Pour mon malheur, le +chérif Ahmed-el-Fâcy (de Fâs ou Fez, au Maroc) avait succédé à mon père +comme vizir. Le chérif Ahmed, que Dieu ait son âme ! détestait mon père +et tout ce qui lui tenait ou se rapportait à lui. Il me desservit auprès +du sultan, lui insinua que je n’étais qu’un ignorant, un homme nul et +sans valeur, indigne d’approcher et d’être reçu d’un prince. Ces +perfides calomnies, répétées souvent à Sâboûn, finirent par lui inspirer +de la répugnance pour moi, et il ne me vit bientôt plus que d’un œil +d’indifférence et de froideur. Ses bontés généreuses s’arrêtèrent. + +D’autre part, mon oncle Zarroûk s’emparait de tous les profits des +terres de mon père, et ne m’accordait que ce qu’il me fallait pour ne +pas mourir de faim. Il m’interdit toute intervention dans le maniement +des revenus de mon père, me donnant à entendre que je ne saurais que les +dissiper follement. Je témoignai mon mécontentement de la conduite de +Zarroûk à mon égard ; mais personne ne voulut prendre mes intérêts et +m’aider à faire valoir mes droits. Je me trouvai ainsi dans la gêne au +milieu de l’abondance ; la terre, toute grande qu’elle est, m’était +étroite ; de généreuse qu’avait été d’abord la fortune pour moi, elle +était devenue avare. + +Mais quand Dieu veut un effet, il en prépare les causes à son gré et il +ouvre les voies d’exécution. Je fus bien vite fatigué, dégoûté d’une +pareille existence, et je demandai au sultan la permission de quitter le +Ouadây et de me diriger sur le Fezzân, pour me rendre à Tunis où était +mon père. La caravane annuelle se préparait à partir. La permission que +je désirais me fut promptement accordée par l’entremise du chérif Ahmed. +Je fis mes dispositions de voyage ; j’achetai des outres, des +provisions, les hardes nécessaires. Le jour du départ fut enfin annoncé +et irrévocablement fixé. + +Mais je veux ici, en forme d’épisode, dire quels furent les +commencements du chérif Ahmed-el-Fâcy, ce qu’il était, ce que fut sa +manière de se conduire, et quelle fut sa fin. + +L’homme raisonnable et juste ne s’abandonne pas aux caprices de son +imagination ; il déclare le vrai quel qu’il soit, fût-ce à son dam et +préjudice. Or donc, le chérif Ahmed possédait à fond la science de la +loi et des traditions du Prophète, il était profondément versé dans la +connaissance des principes de la secte mâlékite (une des quatre sectes +orthodoxes musulmanes) ; il savait par cœur le _Mououatta_, ou Code +primitif de Mâlek, et il développait avec une rare sagacité l’esprit et +la pensée intime des traditions du Prophète ; il s’était élevé à un haut +degré dans les sciences spirituelles, c’est-à-dire dans la connaissance +de tout ce qui regarde les principes fondamentaux de la religion ; il +avait acquis un savoir immense dans ce qu’on appelle les sciences +traditionnelles, c’est-à-dire dans la connaissance des autorités qui +nous ont transmis les traditions religieuses et législatives de +l’islamisme. + +Ahmed-el-Fâcy, d’après ce que m’a raconté un uléma distingué originaire +de Fâs (Fez), avait reçu le surnom de _Bâba_, papa, père ; mais j’ignore +si ce surnom lui avait été donné à cause de sa nombreuse famille, ou +s’il lui avait été donné par ses élèves. + +Des circonstances très-simples l’amenèrent au Ouadây. Il partit de son +pays pour aller faire son pèlerinage. Après qu’il se fut acquitté de ce +devoir sacré, et que, grâce à Dieu, il eut satisfait ses pieuses +intentions, il se trouva avec des pèlerins du Dâr-Séleîh qui lui +parlèrent de la générosité et des qualités élevées du sultan Sâboûn, lui +vantèrent l’amour de ce prince pour les savants et pour la science. Ces +récits inspirèrent à Ahmed le désir de voir Sâboûn, de se présenter à +lui. Il passa donc à Saouâken, et de là au Sennâr, au Kordofâl, puis au +Dârfour. C’était, je crois, en 1224 de l’hégire (1809-1810, ère +chrétienne). + +Au Kordofâl, il se lia avec Bedr-ed-Dyn, chérif fezzanais qui avait +épousé une fille du sultan-gouverneur du Fezzân. Ce Bedr-ed-Dyn avait +connu mon père et avait profité de ses savantes leçons ; puis il était +allé au Kordofâl. Là, disons-nous, il fit la connaissance du chérif +Ahmed, et ensuite il sortit avec lui du Kordofâl. Bedr-ed-Dyn se +répandait en éloges intarissables sur son nouveau patron, en vantait +partout la sublime science, et s’enorgueillissait de le servir presque +comme aurait fait un esclave. Cette conduite avait un but intéressé. Le +Fezzanais comptait bien, par l’œuvre de son savant patron, acquérir, +comme lui, des honneurs profitables auprès de quelque sultan du Soudan. +Dans tous les pays où le chérif de Fâs s’arrêtait, Bedr-ed-Dyn célébrait +le mérite extraordinaire de son maître, et, comme on dit, secouait les +branches de l’arbre pour lui en donner les fruits, c’est-à-dire ne +songeait qu’à inciter les gens à honorer la haute valeur du Fâcy, à le +traiter généreusement. + +Quand les deux amis arrivèrent au Dârfour, ils furent hébergés au hameau +d’Abou-l-Haçan, près de Tendelty, à l’est. La nouvelle de l’arrivée d’un +uléma chérif au hameau, se répandit bientôt dans Tendelty. De toutes +parts, même de plusieurs pays à distance, on vint le visiter ; la foule +des curieux accourait des bourgs et des villages. + +J’étais alors à Tendelty. Moi aussi j’allai voir les deux chérifs +voyageurs, leur présenter mes civilités, et je les priai de +m’accompagner à mon village de Djoultou. Ils me remercièrent, et me +dirent qu’ils étaient pressés de partir et de quitter le Dârfour. + +Le sultan Mohammed-Fadhl apprit aussi l’arrivée d’un savant au hameau +d’Abou-l-Haçan. Fadhl envoya prier l’étranger de venir au Fâcher, et lui +fit entendre qu’on le recevrait honorablement. Ahmed refusa avec dédain. +« Que m’importe, dit-il, de voir ce tyran ? Il pense me séduire par des +présents, m’empêcher de dire sur son compte ce qui est vrai. » + +Étonné d’un tel refus, le sultan voulut faire les frais de la démarche, +et environ une heure et demie après le coucher du soleil il se mit en +route. Fadhl arriva chez l’austère pèlerin, lui baisa les mains et puis +encore les pieds. Et le Fâcy retirait ses mains et ses pieds, évitait le +contact du sultan. « Éloigne-toi, tyran, dit l’uléma, éloigne-toi de +moi. » Et Fadhl le priait de le bénir. L’inflexible Fâcy ne l’en jugea +pas digne. « Je n’adresserai de vœux à Dieu pour toi, dit-il, que +lorsque tu auras renoncé à tes œuvres de tyrannie. » Le sultan, irrité +de cette réponse, offensé de tant d’orgueil et de mépris, de tant +d’audace irrévérencieuse, s’écria : « Tuer un tel homme est un acte de +justice ! » + +Heureusement Fadhl s’était fait accompagner par le fils de sa sœur, +l’émyn Hâmed. Celui-ci s’efforça de calmer son oncle. « Un prince, dit- +il, ne se concilie pas l’estime des hommes en ordonnant la mort d’un +uléma, même s’il s’est permis une parole trop libre et s’il a pensé, +dans ses principes de sévérité religieuse, qu’il devait se tenir éloigné +de nous. Il y a plus d’honneur pour toi à le traiter généreusement, à +empêcher ainsi qu’on ne dise : Le souverain du Dârfour ne sait que +mépriser et outrager les ulémas qui visitent son pays. » + +Le sultan s’apaisa ; bien plus, il combla Ahmed de bienfaits et de +largesses ; il lui envoya vingt esclaves, vingt _goulleh_ ou _pots_ de +beurre et de miel, dix chameaux choisis chargés de blé. L’émyn Hâmed et +ses compagnons ajoutèrent à cela d’autres présents de leur part. + +Mais le rigide pèlerin, persistant dans sa fierté déplacée, dédaigna ces +dons et voulut les refuser. Alors Bedr-ed-Dyn lui montra l’inconvenance +de ce procédé, et Ahmed consentit à tout accepter !! + +Peu après, nos voyageurs partirent et se rendirent à Kôbeih. Là, Ahmed +fut reçu avec enthousiasme ; on s’empressa de lui fournir ce dont il +pouvait avoir besoin ; il fut parfaitement traité et hébergé. Enfin il +se mit en route pour le Ouadây... Mais partout, et sans cesse, le rusé +Fâcy, dans son ostentation de sévérité et de puritanisme religieux, +répétait que ces dons qui lui avaient été apportés n’étaient, à ses +yeux, que choses futiles et mondaines auxquelles il n’attachait ni +valeur ni importance ; que tous ces présents étaient pour le pauvre +malheureux chérif Bedr-ed-Dyn, qui les avait agréés des donateurs. Mais, +en réalité, Bedr-ed-Dyn ne recevait absolument que son pabulum +quotidien. + +Lorsqu’Ahmed-el-Fâcy arriva au Ouadây, le sultan Sâboûn ne parut pas, +comme l’avait fait Mohammed-Fadhl, très-empressé de le voir. Il se +contenta de lui envoyer en cadeau quelques esclaves, lui assigna une +demeure au village de Noumro, et lui fixa de modestes rations de vivres. + +Le chérif vécut ainsi dans son village jusqu’au jour où mon père eut +résolu d’aller à Tunis, et demanda à Sâboûn la permission de partir. +« Mais, dit le sultan à mon père, qui remplira tes fonctions de vizir ? +— Il y a ici le chérif Ahmed ; il peut me remplacer dans mon vizirat et +aussi t’enseigner à lire. » + +Le Fâcy fut élu, et de suite sa dévotion si profonde, si désintéressée, +disparut. Il se fit un système de thésaurisation, entassa richesse sur +richesse, jusqu’au jour où il fut assassiné comme un misérable. + +Plusieurs causes préparèrent cette fin honteuse : son avarice, son +avidité, son orgueil, sa parole méchante, ses manières dédaigneuses et +outrageantes, son amour-propre excessif, et cette présomption +intolérable qui veut tout voir ramper. Tant de vices, dans un roi, +l’eussent renversé ; dans un commerçant, l’eussent ruiné, perdu en un +jour ; dans tout autre homme que ce Fâcy, l’eussent abattu en un moment +et couvert d’ignominie. + +Les grands du Ouadây, fatigués des œuvres et de la présence du chérif +Ahmed, pensèrent à se défaire violemment de lui. Mais craignant de +provoquer par là la colère et la vengeance de Sâboûn, ils attendirent +qu’une occasion favorable se présentât ; ils dissimulèrent et firent +taire pour un temps leurs ressentiments et leurs haines. + +Il se présenta, trois ou quatre ans avant l’émeute dont le Fâcy fut +victime, certaines circonstances qui auraient pu, s’il eût réfléchi, lui +ouvrir les yeux sur les dangers qui le menaçaient, et le décider à +quitter pour toujours le Ouadây. La principale peut-être de ces +circonstances fut mon départ du Dâr-Séleîh. Je fis connaître à mon père +les actes directs et les menées secrètes du chérif Ahmed à mon égard ; +indigné de tant d’ingratitude de la part du Fâcy, mon père résolut de +retourner au Ouadây et partit. + +Il fut reçu avec le plus grand empressement par Sâboûn. Ahmed fut +dépouillé de son vizirat et fut réduit à donner des leçons chez lui +comme auparavant. Deux ans se passèrent ainsi, et Ahmed, désespérant de +retrouver la dignité qu’il avait perdue, méprisé, repoussé de tous, +demanda la permission de se retirer du Ouadây. Il s’imaginait qu’alors +le sultan allait lui rendre au moins une partie de sa bienveillance et +de ses faveurs ; mais la permission fut immédiatement accordée, et +Sâboûn s’empressa même de faciliter au chérif les moyens de départ. + +Ahmed se mit en route, emmenant avec lui au moins cinq cents esclaves, +quatre cents chameaux magnifiques, ses concubines, ses enfants ; de +toutes ses richesses, anciennes et récentes, il ne laissa absolument +rien au Ouadây. Malheureusement pour lui, il s’adjoignit à une caravane +qui prit la ligne de Djâlau. Il y avait peu de temps que Sâboûn +expédiait, par là, ses caravanes au Maghreb, et par conséquent les +guides étaient encore peu habitués aux points de repère de cette +nouvelle direction. + +La caravane que suivait Ahmed, n’était plus éloignée de Djâlau que de +sept à huit jours de voyage lorsqu’elle s’égara. Pendant dix jours elle +erra à l’aventure dans le désert ; les provisions d’eau s’épuisèrent, la +soif devint pressante, la chaleur était excessive, le mirage petillait ; +on était au désespoir. On en vint au point de vendre jusqu’à sept ryâl +ou talaris une ration d’eau exprimée des excréments des chameaux, et +jusqu’à soixante-dix ryâl la ration d’eau pure et bonne. Nombre de +voyageurs périrent. Le chérif Ahmed avait fait une provision +considérable de petites et de grandes outres pleines d’eau. De ses +esclaves, il n’avait perdu que ceux qu’il avait négligé de surveiller et +de soigner[194]. + +La caravane savait que le chérif Ahmed avait une abondante provision +d’eau, et que depuis qu’on s’était égaré il avait caché une grande +partie de ses outres dans ses sacs de hardes. On vint le prier, le +conjurer d’être assez humain et généreux pour donner un peu d’eau, ou +d’en vendre au prix qu’il voudrait à la caravane épuisée de soif, +consumée de fatigue, et réduite aux abois. + +Ahmed éclata de colère, s’agita, gesticula. « En vérité, dit-il aux +malheureux voyageurs, votre proposition est singulière ! Vous voulez me +priver de mon eau, et m’exposer moi et mes enfants aux horreurs de la +soif ! — Nous n’avons qu’un mot à te répondre : Prétends-tu que nous +mourions de soif lorsque tu as assez d’eau pour tous tes esclaves, pour +tes concubines et pour leurs enfants ? Tous les hommes sont hommes +devant Dieu, comme créatures, cela est vrai ; mais des musulmans, et +nous le sommes, des hommes libres, et nous le sommes aussi, sont aux +yeux de Dieu quelque chose de plus que des esclaves. — Nul n’a le droit +de me prendre mes provisions, et je n’en veux rien donner. L’eau, dans +la position critique où nous nous trouvons, est trop précieuse, et ne +peut ni se donner ni se vendre. » + +A cette sorte de sentence décisive, on se précipita sur les chameaux du +chérif, on prit son eau, excepté deux outres seulement qu’on lui laissa +pour lui et pour ses enfants. Bientôt tous ses esclaves furent en proie +aux angoisses de la soif, et hommes et femmes, tout périssait. La nuit +vint ; grâce à quelque fraîcheur, le chérif et ses enfants, quelques +esclaves et trois chameaux échappèrent à la mort. Un des guides de la +caravane les conduisait ; après trois étapes, le reste des esclaves +succomba. Ainsi disparurent les richesses que l’avare chérif avait +amassées par tant de ruses et de calculs. + +Arrivé à Djâlau, Ahmed loua des chameaux, retourna sur ses pas à la +recherche des marchandises qu’il avait été forcé d’abandonner dans le +désert ; c’était de la gomme, des dents d’éléphant et des plumes +d’autruche, tous objets choisis et de première qualité. Il retrouva sa +cargaison ; il la vendit et en retira de quoi vivre médiocrement. + +Mais une fois rentré à Fâs, et débarrassé de toute inquiétude de la part +de ses compagnons de voyage, il écrivit aux ulémas de Tripoli de +Barbarie, et leur posa la question suivante : « Quelle serait votre +décision, Dieu vous conserve en honneur ! à propos du fait que voici ? +Un voyageur traverse le désert en suivant une caravane. Il s’est pourvu +d’eau en quantité suffisante ; la caravane s’égare ; la soif se fait +sentir, puis elle devient violente ; alors la caravane entière enlève de +force l’eau du voyageur, qui bientôt voit mourir de soif toute sa +pacotille d’esclaves, et perd ainsi sa fortune. En pareil cas, les +pertes du voyageur doivent-elles ou non être mises à la charge des gens +de la caravane ? » + +Les ulémas de Tripoli répondirent que la caravane était responsable des +pertes éprouvées par le voyageur. Ce _fatouah_, ou décision juridique, +signé par les ulémas, fut envoyé au chérif Ahmed. Le chérif, muni de +cette pièce, se remit en route pour le Soudan et reparut au Ouadây. + +Mon père alors n’existait plus. Ahmed reprit le vizirat et recouvra son +ancienne autorité. Il se déclara ouvertement l’ennemi de mon oncle +Zarroûk, leva le masque, et répéta à qui voulut l’entendre : « Tout +parent ou proche du chérif Omar, est nécessairement mon ennemi. » + +Les caravanes revinrent bientôt du Maghreb, et, avec elles, ceux qui +s’étaient emparés de l’eau d’Ahmed dans le désert de Djâlau. Aussitôt +qu’un d’eux rentrait au Ouadây, il était dépouillé de ses biens au nom +et profit du chérif et en vertu du fatouah de Tripoli. De cette manière, +l’avide Fâcy recouvra le double et le triple de la valeur des pertes +qu’il avait éprouvées. Plusieurs grands personnages le conjurèrent +d’épargner ses malheureux compagnons de voyage ; l’impitoyable chérif +repoussa toutes les supplications ; n’écoutant que les inspirations de +la vengeance : « Ils auront de mes nouvelles, » répondait-il à toutes +les demandes de pardon. + +Il jouissait en paix des richesses qu’il s’était acquises au détriment +de ses anciens compagnons de route. Il lui semblait voir la fortune lui +tendre les deux mains, lui apporter pleine sécurité pour l’avenir. Mais +tout à coup l’horizon se rembrunit ; le seau de son puits se +déchira[195] ; la poussière du danger commença à s’élever ; le feu +s’irrita..... C’est à cette époque que le cri de la mort atteignit le +sultan Abd-el-Kérym-Sâboûn. Soudain le trouble et l’inquiétude +bouleversèrent la population ; un nouveau sultan, Yoûcef-Abd-el-Câder, +fils de Sâboûn, fut porté à la souveraineté. Le nouveau prince, jeune +encore, était incapable de maintenir l’armée et le peuple dans les +limites du devoir. Il apprit bientôt que les habitants de Ouârah +tramaient la perte du chérif Ahmed. + +A la mort du sultan Sâboûn, Ahmed, dépossédé de son vizirat, était +rentré dans la vie privée. Yoûcef-Abd-el-Câder envoya le prévenir du +danger qui se préparait, lui conseilla de fuir l’orage, et, pour le +décider à quitter le Ouadây, lui fit dire qu’il ne devait plus penser +désormais à arriver à aucune fonction. + +Ahmed douta de la sincérité des paroles et des avis du sultan, et resta +au village de Noumro. Un jour la populace de Ouârah se porta à Noumro, +envahit la demeure du chérif et le massacra. Le cadavre fut traîné +ensuite hors du village et brûlé... Puisse ce martyre être agréé comme +expiation des fautes du malheureux chérif ! que Dieu lui pardonne ses +œuvres de mal ! + +Reprenons maintenant le récit de mon départ. + +Lorsque la caravane que je devais suivre fut sur le point de se mettre +en route et qu’elle n’eut plus, pour ainsi dire, qu’à charger ses +bagages, je demandai à Sâboûn des chameaux de transport ; j’avais bon +espoir qu’il me donnerait quelques bons chameaux. Mais, grâce à +l’intervention du chérif Ahmed, on m’envoya un jeune chameau à peine en +âge d’être chargé, faible, débile, encore incapable de servir de monture +ou de porter un fardeau. « Bon Dieu ! m’écriai-je en voyant cette +chétive bête, est-il possible qu’un pareil chameau endure les fatigues +d’un si long trajet ? — Mais, insolent que tu es, me dit Ahmed, est-ce +que le sultan notre maître te doit quelque chose ? Est-ce qu’il a des +chameaux Bakhâty[196], à bosses comme des montagnes, pour que tu oses +ainsi te lamenter et dire qu’il ne te donne qu’un mauvais chameau ? Est- +ce donc que notre Maître s’est engagé par contrat à t’en fournir d’une +autre espèce ? Est-ce une dette que tu réclames ? Tu déraisonnes, en +vérité ! et tu te comportes là d’une indécente façon. Prends bien vite +ce chameau, ou je vais annoncer au sultan le peu de cas que tu fais de +ses bienfaits. » + +Bon gré mal gré, je pris l’animal. J’avais l’âme navrée, j’étouffais de +dépit... J’ajoutai quelque argent, et je troquai le chameau contre un +autre. Ainsi rassasié de déboires, je quittai Ouârah. Mais la caravane +entrait à peine sur le territoire des Bény-Mahâmyd, à la limite du +désert, lorsque nous arrivent des envoyés du sultan Sâboûn, qui +m’amenaient, de la part de ce prince, trois jeunes filles esclaves, un +esclave mâle, deux excellents chameaux et un taureau gras pour nous +faire une provision de _cadyd_ ou viande sèche. Nous tuâmes le taureau, +et nous en préparâmes du cadyd. + +Nous témoignâmes notre reconnaissance pour la générosité du sultan en +rendant hommage à ses hautes qualités. Nous reconnûmes bien alors que la +main malfaisante qui détournait ou arrêtait les bienfaits du prince +était la main du chérif Ahmed. Que Dieu lui pardonne ! Mais aussi que +Dieu bénisse les jours que je passai au Ouadây ! Ils eurent leurs joies +et leurs douceurs, malgré ce que j’eus à supporter des caprices et des +méchancetés des hommes. + +Quand nous eûmes séché notre cadyd, nous nous disposâmes à pénétrer dans +le désert. Nous remplîmes nos outres d’eau, et nous partîmes un matin au +lever du jour, tout contents du cadeau que nous avait envoyé le sultan +Sâboûn. Plus rien ne nous arrêtait ; nous avions subi la visite à +laquelle est soumise toute caravane en départ. Les inspecteurs du +gouvernement avaient examiné tous les esclaves que nous avions, +recherché si personne de nous n’emmenait comme esclaves des individus de +condition libre. On avait questionné à ce sujet les esclaves de la +caravane, grands et petits, jeunes ou âgés. Dans ces sortes d’enquêtes, +les officiers inspecteurs mettent en liberté tout _esclave_ qui justifie +de son origine libre, ou de sa qualité de musulman avant son esclavage, +et aussi tout _esclave_ qui, par exemple, aurait été pris +frauduleusement à un maître et vendu à l’insu ou contre le gré du +propriétaire. + + +[Note 191 : Adnân est le vingtième aïeul de Mahomet.] + +[Note 192 : _Voy._ note 63.] + +[Note 193 : On sait que les Corayschides, de la tribu desquels était +Mahomet, le forcèrent par leurs menées et leurs agressions, à sortir de +la Mekke et à se réfugier à Médine.] + +[Note 194 : Le récit des circonstances de cette traversée malheureuse se +trouve déjà au chapitre IX de ce volume, 1re partie, mais avec quelques +différences dans les détails.] + +[Note 195 : _Voy._ note 64.] + +[Note 196 : Nom d’une ancienne tribu arabe renommée pour l’excellence de +ses chameaux.] + + + + + =CHAPITRE II.= + +Entrée dans les plaines des Mahâmyd. — Puits des Daûm. — Le caravanier +Ahmed. — Talion redemandé. — Les Toubou-Turkmân. — Ils attaquent la +caravane et sont repoussés. — Ils reviennent. — Entrevue singulière avec +eux ; leur sultan. — On lui cingle un coup de fouet. — Les Toubou se +vengent. — Ils harcèlent la caravane. — Arrivée chez les Toubou-Rechâd. +— Leur sultan. — Cérémonial ; réception. — La caravane régale le sultan +et la sultane ; portrait de Leurs Majestés. — Second régal. — Troisième +régal. — Arrivée aux trois montagnes. — Quatrième régal. — Fuite de +trois esclaves. — Trois tribulations. — Cadeau fait au sultan. — +Perquisition ; dépouillement. — Départ. + + +Nous traversâmes tout d’abord d’immenses plaines de verdure, vastes +pâturages où les Arabes Mahamyd et d’autres tribus scénites nourrissent +leurs troupeaux. Après cinq jours de voyage, nous arrivions à un puits +où des Arabes, même des Bidéyât du nord-est du Ouadây, et d’autres +peuplades vagabondes, se rendent très-souvent, à la rencontre des +caravanes, pour offrir, vendre, ou louer aux djellâb ou aux voyageurs, +des provisions, des chameaux, quelques ustensiles de voyage, des outres, +des cordes, etc. C’est un point de rendez-vous. Dieu m’est témoin que +j’ai oublié le nom de ce puits. Là nous fîmes halte, et nous nous +reposâmes deux jours, ainsi que nos chameaux, qu’on abandonna en libre +pâturage. + +Nous reprîmes notre route, et cinq jours après descendîmes au Puits des +Daûm, ainsi appelé de quelques arbres de daûm qui l’environnent. Dans ce +trajet, nous nous égarâmes et nous faillîmes avaler notre dernière +salive. + +Notre guide ou caravanier, appelé Ahmed, était un vieillard sur lequel +avaient passé les vicissitudes du monde. Il était d’une peuplade des +Toubou nommés, au Fezzân, les Toubou-Réchâd ou Toubou des montagnes. +Ahmed avait tué jadis un individu d’une autre peuplade de Toubou, et +depuis ce temps les hommes de la tribu du mort épiaient le moment de la +vengeance. Notre meurtrier, après l’accident, s’était enfui au Dâr- +Séleîh. Il y demeura plus de dix ans ; il craignait, s’il retournait +trop tôt dans sa tribu, de réveiller les souvenirs de ses ennemis, et de +payer de son sang le sang qu’il avait versé. Mais, enfin, il ne put plus +résister au désir de revoir son pays, ses huttes, son ancienne demeure. +Il crut que dix années d’absence avaient fait oublier le talion qu’il +devait, et il partit avec notre caravane, qu’il se chargea de guider. + +Heureux et tranquille au Ouadây, Ahmed y avait vécu des profits de son +commerce. Content de sa position, il jouissait là d’une existence douce +et aisée, et n’avait d’autre chose à craindre que Dieu. Son grand âge et +sa fortune lui conciliaient le respect et la considération de tous. + +En partant avec nous, il emmena plus de cent vingt personnes, tant de +ses cousins que de leurs enfants. Le reste de la caravane se composait +d’une quinzaine de Ouadayens et de cinq Arabes, moi, un Tripolitain +appelé le réis Abd-Allah ; un Fezzanais, Mohammed-Khayr-Yâcir ; un autre +Fezzanais, le seïd Ahmed, du village de Zouylah, et un nommé Khalyl, de +Tripoli. + +Nous nous aperçûmes que nous étions hors de notre route, que nous étions +égarés ; alors nous craignîmes, si nous continuions de marcher, de +perdre un temps précieux et nous nous décidâmes à nous arrêter. Nous +fîmes agenouiller nos chameaux ; et pour garantir nos provisions d’eau +de la chaleur desséchante du soleil, nous enfonçâmes et cachâmes nos +outres dans le fond de nos sacs, sous nos hardes. Notre caravanier Ahmed +prit ensuite avec lui un certain nombre de ses cousins, et se mit à +battre le désert à droite et à gauche, cherchant à découvrir le nouveau +puits où nous devions nous reposer ; car nous avions, d’après le calcul +des étapes et jours de marche, passé le moment d’arriver à ce puits ; en +déviant de notre direction, nous avions traversé inutilement un assez +long espace. La matinée était déjà fort avancée, lorsque nos éclaireurs +débouchèrent à quelque distance, revenant à nous. + +Ils avaient la face toute grise de poussière. En nous abordant, ils nous +annoncèrent le succès de leur course, ils nous dirent que nous n’étions +pas très-loin du puits, et que, même au petit pas, nous y arriverions +bientôt. La joie succéda à l’inquiétude et au souci, et en un clin d’œil +nous fûmes en marche. + +Nous stimulions activement nos chameaux. Nous voulions atteindre le +puits avant que la soif ne commençât à nous tourmenter. Nous marchions +depuis une heure au plus, quand nous avisâmes les arbres de daûm ; et +alors, de nous écrier : « Les voilà ! les voilà ! c’est vers ces arbres +qu’est l’eau que nous cherchons ; c’est là que nous faisons halte +aujourd’hui. » + +Nous avions à peine prononcé ces paroles, que nous dépistâmes une troupe +des Toubou appelés Toubou-Turkmân. (Ils ne viennent presque jamais à la +rencontre des caravanes. Ils stationnent du côté du désert de Libye, +divisés en hordes plus ou moins nombreuses dont chacune a un sultan ou +un roi. Celle qui vint à nous a sa station _capitale_ à un lieu appelé +Marmar. Ces Toubou avaient su depuis deux ou trois mois, par le moyen de +leurs voyageurs au Ouadây, que le chef de notre caravane était Ahmed sur +lequel ils avaient à prendre un talion. Cela seul les avait appelés sur +notre route, ils s’y tenaient à l’affût, nous épiant au passage)[197]. + +Ces Toubou, ennemis de notre guide, nous barraient le chemin. Ils nous +détachèrent de leur troupe un homme qui vint sur nous à grande course de +chameau ; on eût dit le galop rapide d’un cheval. (C’est merveille de +voir avec quelle adresse la plupart des tribus touboues manient les +chameaux de course ou _dromadaires_. Ils les dressent et les exercent, +comme des chevaux, à une foule de manœuvres des plus délicates, et ils +n’ont pour toute rêne que le _zimâm_ ou la corde légère qui, par un +bout, est attachée à un trou pratiqué au bord flottant de la narine de +l’animal, et qui par l’autre bout est tenue par la main du cavalier. +Presque tous les Toubou qui montent ces dromadaires pour courir à +marauder dans les déserts, ont pour vêtement des peaux de moutons +garnies de la laine)[198]. + +Le Toubou qui nous arriva en parlementaire avait le _liçâm_ ou _lithâm_ +sur la face, c’est-à-dire qu’une partie de l’étoffe de son turban était +ramenée, par le bout, du côté de la figure, dont elle faisait le tour +deux ou trois fois d’avant en arrière, de manière à ne laisser +apercevoir absolument que les yeux. + +Une fois que ce parlementaire fut assez près de nous, il nous cria dans +son langage toubou : « Eh ! les gens de la caravane ! notre sultan vient +avec ses soldats et se rend vers le puits. Vous, il vous défend d’en +approcher. Sachez-bien que vous n’y arriverez que lorsque vous nous +aurez livré votre guide pour être tué en expiation du meurtre commis par +lui sur un de nos frères. Dites-moi quelle est votre intention à cet +égard ; il faut que j’en informe notre sultan ; il m’a envoyé ici pour +vous questionner là-dessus. » + +Un des Toubou de notre caravane nous traduisit l’allocution de l’envoyé. +Tous, d’un commun accord, nous décidâmes que nous ne livrerions pas +Ahmed à ses ennemis, et que, ces Toubou et leur sultan ne nous +demandassent-ils qu’un bout de corde, nous le leur refuserions. +« Retourne sur tes pas, dîmes-nous à l’envoyé ; retourne auprès de ton +maître ; nous n’avons rien à démêler avec vous ; nous n’avons personne +ici à vous livrer. Voilà ! » + +Le parlementaire part et va rendre compte du résultat de sa mission. Le +sultan se dispose à nous attaquer. Alors les Toubou qui faisaient partie +de notre caravane se séparent de nous, et, excepté Ahmed et sa famille, +tous s’éloignent à quelque distance. Notre troupe particulière, y +compris Ahmed, ne se composait plus guère que de vingt-cinq individus. +Je ne compte pas les esclaves ; ils étaient en grand nombre. + +Au moment où nous approchions du puits, les Toubou arrivèrent en masse, +tous montés, couple par couple, sur soixante à soixante-dix chameaux +environ. Ils se ruèrent en furieux sur nous et nous lancèrent leurs +javelines. Nous, c’est-à-dire les cinq Arabes, nous leur fîmes face et +leur lachâmes une bordée de coups de fusil. Les Toubou, surpris, +tournèrent le dos subitement et s’enfuirent comme des loups chassés. +Nous restâmes maîtres du puits, et nous y campâmes. Nous bûmes, et nous +laissâmes nos chameaux paître les herbes sauvages des environs. + +Nous crûmes que ces sauvages Toubou, que nous venions de mettre si +aisément en fuite, avaient regagné leurs demeures, et nous nous +reposâmes à notre puits pendant deux jours entiers ; mais le troisième +jour, nous entendons tout à coup de grands cris, d’effrayantes +vociférations. Nous allons à la découverte, nous dirigeant sur le point +d’où arrivait le bruit, et nous apercevons cinq chameaux accroupis et +une troupe d’individus armés. Nous trouvons auprès d’eux notre +conducteur Ahmed, debout avec ses gens et des Ouadayens de notre +caravane. Au milieu des hommes armés était un vieillard, qui paraissait +être leur chef. Il avait une bande de tissu de tapis, roulée autour de +la tête, large d’environ cinq à six doigts et longue peut-être d’une +coudée. Ce vieillard était accroupi, à la manière d’un chien ou d’une +hyène, le derrière sur ses talons. Le chef des Ouadayens lui dit : +« Qu’est-ce qui te ramène de ce côté-ci ? Tu étais parti, que reviens-tu +faire ? que cherches-tu encore ? que prétends-tu ? — Apprenez d’abord +que je suis sultan de ces déserts, et que j’ai tant de soldats que vous +n’êtes pas capables de les compter. Ce que je viens faire ? Je viens +vous conseiller de me livrer Ahmed, si vous voulez partir sans coups ni +plaies. Je sais bien que nous ne sommes pas, vous et moi, en état +d’hostilité ni en guerre ; mais si vous refusez de m’abandonner Ahmed, +vous vous attirerez de l’embarras et des dangers. Cet Ahmed a tué mon +cousin, et ce cousin je l’aimais comme un fils de ma mère. C’est à moi +de venger mon cousin, à moi de laver l’affront que laisserait sur nous +l’impunité de ce meurtre. — Mais, répliqua le chef ouadayen, n’as-tu pas +peur d’être tué comme a été tué ton parent ? — Je n’ai pas la moindre +peur ; celui qui me tuerait serait à son tour bien sûr de périr. Nous +autres, nous ne faisons jamais grâce du talion, quand même on nous +déchiqueterait à coups de couteau. » + +A ces mots suffisamment nets, Ahmed s’emporta contre le vieux sultan et +l’insulta, il allait le tuer. On arrêta Ahmed. Mais, profitant de la +préoccupation et de l’agitation de la troupe, il se glissa derrière les +Toubou et coupa les jarrets au chameau du sultan. Alors celui-ci dit à +Ahmed : « Voilà encore un coup qui nous sera payé cher ! Tu verras que +mon chameau sera aussi vengé, et que je taillerai les jarrets à plus +d’un de vos chameaux. Vous, vous n’aurez pas un moment de repos ; vous +nous verrez sans cesse à vos trousses, sans cesse à vous harceler. » A +ces menaces, le chef ouadayen cingle un grand coup de fouet par les +reins du vieux chef, et : « Va-t’en, lui dit-il ; va-t’en au diable, et +fais tout ce que tu voudras. Que le ciel le confonde, toi et celui qui +t’a engendré de ses reins ! » + +Le vieux sultan et ses gens se levèrent tranquillement et s’en allèrent +avec un air d’indifférence et de mépris, concentrant en eux tout ce +qu’ils avaient d’indignation contre nos Ouadayens. + +Le jour passa. Nous remplîmes nos outres ; nous disposâmes nos bagages ; +le lendemain matin, au moment de charger nos chameaux et de nous mettre +en marche, on cria dans la caravane : « Attendez un instant ! Un chameau +des Ouadayens a disparu. » Nous attendons un moment ; puis soudain les +cris s’élèvent de toutes parts, la caravane s’émeut, s’inquiète, se +trouble, et nous apprenons que les Toubou-Turkmân se sont emparés du +chameau disparu, qu’ils ont pris un de nos Ouadayens et l’ont tué. Nous +nous partageons de suite en deux bandes ; l’une court du côté de +l’endroit où avait été tué notre compagnon, et l’autre reste auprès des +esclaves, des bagages et des chameaux. + +J’étais du nombre de ceux qui allèrent à la recherche de la victime. +Nous trouvons le Ouadayen noyé dans son sang et s’agitant encore des +dernières convulsions de la mort. A distance nous découvrons une nuée de +chameaux, dont chacun portait deux cavaliers à la face couverte d’un +_liçâm_ noir. On eût dit des corbeaux juchés sur des chameaux. Ces +sauvages faisaient manœuvrer leurs montures avec une habileté et une +légèreté incroyables. Le cheval n’est pas plus rapide, plus docile, plus +impatient sur le champ de bataille. + +Un de ces Toubou se présente en parlementaire et nous crie : « Où allez- +vous ? Que prétendez-vous faire ? Êtes-vous fous de nous refuser ce que +nous vous demandons ? Pour le chameau que vous nous avez fait perdre +hier en lui coupant les jarrets, nous vous avons enlevé un chameau bien +meilleur. Le prix du coup de fouet, c’est la vie d’un de vos meilleurs +voyageurs, celui-là..... que vous voyez tué. Et vous en verrez bien +d’autres encore ; vous vous repentirez de votre sottise quand il n’en +sera plus temps. N’était vos fusils, nous vous tomberions sus tout d’une +masse, et nous vous dépécerions, nous vous mettrions en pièces. » + +A cette oraison assez étrange, nous répondons par une décharge de coups +de fusil sur la troupe qui observait à distance. La troupe prend la +fuite au grand galop, et en un clin d’œil ces Toubou, qui étaient assez +près de nous, ne nous paraissent plus que comme des points au fond de +l’horizon. + +Quant aux Toubou qui primitivement étaient dans notre caravane, ils se +tinrent désormais séparés, marchant seuls et assez loin de nous. + +L’inquiétude, le souci, la crainte de voir peut-être les sauvages +Turkmân nous attaquer à l’inproviste, s’emparèrent de nous. Nous +calculâmes tout ce qui pouvait nous survenir de dangers et d’ennuis, +nous levâmes le camp et nous nous éloignâmes du puits. Mais les Toubou +nous escortaient de loin, et à chaque instant se précipitaient sur nous. +Nous les eûmes toute la journée sous les yeux, revenant, fuyant, se +rapprochant de nous, manœuvrant à nos côtés, jusqu’à nuit close et +noire. + +Alors, nous nous arrêtâmes, nous avions besoin de repos. Mais les +insupportables Toubou ne nous laissèrent ni paix ni trêve. Malgré les +ténèbres, à toute heure ils nous assaillaient ; une partie d’entre eux +nous inquiétait, nous menaçait, nous tenait constamment en alerte, +tandis que l’autre partie dormait. Leur nombre leur permettait de se +relayer sans cesse pour nous tourmenter ; nous, peu nombreux, nous ne +pouvions reposer que pendant quelques minutes entrecoupées, et le +sommeil nous touchait à peine l’angle des paupières. Et puis nous +savions que si l’un de nous venait à être pris par ces Toubou, il serait +tué immédiatement. Nous ne pouvions songer à en user de même avec eux, +eussent-ils lancé un des leurs au milieu de nous ; ils nous auraient +écrasés de leur nombre ; enfin nous étions dans leur pays ; pour eux, +d’ailleurs, tuer un homme n’est rien. + +Il fallut donc nous résoudre à une simple résistance passive, nous +résigner à tout endurer ; cet état fatigant, ces menaces incessantes, ce +harcèlement perpétuel durèrent pendant vingt jours ; ce furent vingt +jours d’ennuis et de tourments intolérables. Nous ne fûmes délivrés de +ces hargneux ennemis qu’en abordant sur le territoire d’un autre sultan +Toubou, celui des Toubou-Réchâd ou Toubou des Montagnes. Cette contrée +est une terre brûlée, hérissée de rochers stériles et nus, n’offrant +qu’une végétation triste et rare. + +Une fois que nous fûmes sur le pays des Toubou-Réchâd, nos inquiétudes +et nos craintes cessèrent, et nous nous félicitâmes d’être délivrés de +nos ennemis à si bon marché. Il était midi quand nous entrâmes sur le +territoire des Toubou-Réchâd, nous continuâmes notre marche, et vers la +fin de la journée nous fîmes halte. Nous laissâmes nos chameaux paître +en liberté ; nous n’avions plus à redouter la rapacité de nos Turkmân. + +Au moment où le soleil allait disparaître de l’horizon, nous vîmes +affluer de tous côtés des essaims de Toubou-Réchâd, et en quelques +minutes ils se posèrent comme une nuée autour de nous, mais restèrent à +quelque distance. A mesure qu’une nouvelle escouade arrivait, ils +descendaient de chameau et se campaient tranquillement auprès des +premiers venus. Nous regardions paisiblement cette sorte de manœuvre, +lorsque tout à coup nous entendîmes dans le lointain les battements de +petits _tableh_ ou tambourins semblables à ceux des saadyeh, ou des +chaouîch, ou des dâlatlyeh, ces valets de cour qui précédaient les +princes à l’époque des janissaires[199]. + +Aussitôt que les Toubou-Réchâd entendirent le bruit des tableh, ils se +levèrent en masse et dirent : « Voici le sultan ! il vient ici, sans nul +doute. » En effet, nous avisâmes bientôt un individu qui n’avait rien de +bien remarquable, rien qui le distinguât réellement de la foule. Il +venait avec sa femme, hissée en croupe derrière lui sur un chameau. Il +n’y avait absolument que le sultan qui eût sa femme avec lui. Arrivé au +milieu de ses Toubou, il fut reçu avec les prévenances d’usage ; on fit +agenouiller sa monture ; on lui adressa les salutations d’étiquette +touboue, et on descendit madame la sultane. Ensuite, on s’empressa de +ficher en terre quatre piques à large fer et qu’on disposa face à face +et en carré ; on les entoura d’un très-grand milâyeh en manière de +tente, véritable image de ces sortes de latrines ambulantes qu’on +établit ainsi dans les camps, derrière la tente du général et derrière +les tentes des principaux chefs. + +Le sultan et sa sultane entrèrent dans cette tente improvisée, et la +foule se posta en garde alentour. Un instant après, s’avança de notre +côté un Toubou qui nous dit : « Eh ! les gens de la caravane, allons ! +venez ici ! tous, sans exception, venez saluer le sultan. » Nous nous +levâmes et nous allâmes au _salut_. Quand nous fûmes assez près de cette +caricature de sultan, on nous ordonna de nous asseoir par terre. Nous +nous accroupîmes sur trois rangs. Alors s’avança, dans l’espace qui nous +séparait de Sa Majesté, un individu ayant une peau de mouton sur le +dos ; c’était le drogman. Et il dit au sultan : « Voilà les gens de la +caravane qui sont venus pour te saluer. — Dis-leur, répondit Sa Hautesse +Touboue, que je les salue aussi, qu’ils sont en sûreté sur mes terres et +qu’ils seront bien traités. » Le drogman nous transmit en arabe les +paroles de son souverain, et ensuite le souverain ajouta : « Gens de la +caravane, j’ai appris que vous êtes trois sortes de voyageurs, des +chérifs, des Ouadayens et des Toubou. Il faut, par conséquent, qu’avant +de sortir de mon pays, vous me fassiez trois cadeaux. Sachez aussi que +nous avons grande envie de manger de la viande, parce qu’il y a +passablement longtemps que nous n’en avons mangé. Nous sommes nombreux ; +dès lors, pensez à préparer un souper assez copieux pour nous régaler +tous. Et puis, soignez la cuisine, entendez-vous ? Qu’elle soit bonne, +et surtout bientôt prête. — Nous répondîmes : Très-bien ! nous sommes à +tes ordres. » + +Nous nous levâmes de suite, nous retournâmes à notre station, et nous +nous mîmes à préparer le repas du mieux qu’il nous fut possible. + +Pendant que nous étions dans le coup de feu de la cuisine, le sultan et +la dame sortirent de leur tente et vinrent tout près de nous. Je les +examinai à mon aise. Le sultan était un vieillard décrépit, sec, fluet, +à barbe rare, à joues caves, mal tourné, vêtu d’une sorte de blouse +bleue semblable aux _eyré_ des domestiques en Égypte. Il avait la face +comme encadrée dans un lithâm noir qui lui entortillait la tête de haut +en bas et lui donnait l’air d’un copte en chagrin. Il tenait à la main +gauche une mauvaise lance à large fer, et à la main droite il avait un +bâton fourchu. Ce genre de bâton sert aux Toubou à presser la marche du +chameau, en voyage, et à soulever, par le moyen de l’enfourchure, les +branches trop basses des arbres sous lesquels il faut passer. La sultane +était une vieille femme rabougrie, fripée, ridée, ayant l’air d’une +vraie pourvoyeuse. Elle était enveloppée dans un milâyeh de +Bacioûn[200]. Elle avait la face à découvert, mais quelle face ! quel +museau ! + +Les deux Majestés rôdèrent à travers nos tentes, et s’en retournèrent +sans avoir adressé un salut ni un mot de politesse à qui que ce fût. + +A la nuit, le repas était prêt. Nous le disposâmes de notre mieux, et +nous le portâmes à ces deux chétives Majestés. Ils en prirent ce qui +leur convint, et distribuèrent le reste à leur troupe, aussi misérable +et aussi affamée qu’eux. Nous leur avions servi le mets le plus +recherché du Soudan, c’est-à-dire une bouillie de farine de doukhn, +flanquée de _ouaykeh_ de viandes sèches. (Ce ouaykeh se prépare avec du +cadyd ou viande sèche qu’on pile et qu’on fricasse avec du beurre, un +peu d’eau et un peu d’oignon. On y ajoute ensuite des bâmieh (_hibiscus +esculentus_) secs, réduits en poudre, ce qui donne au ouaykeh un +onctueux filant. On sert le ouaykeh en l’étalant en couronne sur le tour +du plat, et on verse au milieu la bouillie épaisse de doukhn. Pour la +manger, on prend avec les doigts une bouchée de bouillie et on la trempe +dans le ouaykeh[201].) + +Après que le sultan et sa troupe furent repus, on nous renvoya les plats +vides, et il nous fut ordonné expressément de préparer un nouveau repas +pour le lendemain matin avant le lever du soleil ; on recommandait +expressément de servir à l’heure dite, si nous ne voulions pas nous +exposer à quelque mauvaise affaire et encourir la colère de Sa Majesté. + +Nous prévînmes nos domestiques, et leur prescrivîmes de tenir prêt le +repas pour l’heure fixée. Nous passâmes ensuite la plus détestable nuit, +préoccupés des ennuis qui nous obsédaient, de ceux qui nous avaient déjà +assaillis et de ceux qui nous menaçaient encore. Au lever du jour, nous +envoyâmes la provision au sultan et nous nous disposâmes à partir, +pensant en avoir fini avec nos deux ridicules Majestés ; nous espérions +qu’une fois décampés nous ne les reverrions plus, ni eux ni leurs +importuns Toubou, vrais mendiants affamés. + +Nous voyageâmes tout le jour et ne nous arrêtâmes que le soir. Nous +étions accablés de fatigue. + +Mais voilà que de nouveau nous apercevons venir à nous le sultan avec +toute sa séquelle et la sultane toujours en croupe. Il arrive +tranquillement assez près de nous, en causant avec ses Toubou, il campe +à peu de distance, et toute la cérémonie de la veille recommence, +excepté le _salut_. + +Il fallut absolument un nouveau repas, on le prépara ; nous étions +impatientés, contrariés au dernier degré et d’une humeur maussade. La +nuit vint, se passa ; mais nous ne savions comment chasser cette peste +qui nous persécutait, comment échapper aux griffes de ce sultan affamé. +Dès le matin nous dûmes encore lui préparer et lui donner sa pitance, +comme la veille, pour lui et sa suite. + +Nous partîmes enfin... Nous marchâmes tout le jour à travers des chemins +rocailleux où nos chameaux se déchiraient les pattes. Le soir nous +campâmes dans un endroit enfermé entre trois montagnes. Là, on nous dit +que nous étions arrivés au siége de l’État, à la résidence ordinaire du +sublime souverain. Nous retrouvâmes encore là le maudit sultan ; nouveau +repas le soir, puis un autre le matin suivant. Mais ici nous fûmes, de +plus, assaillis par les gens du pays qui n’avaient pu accompagner le +sultan lorsqu’il était venu au-devant de nous jusque près des frontières +de son empire. (Car il avait été informé des attaques que nous avions eu +à soutenir contre les Toubou-Turkmân ; et pour attraper quelques repas +de plus, il s’était mis en marche afin de nous rejoindre le plus loin +possible, et nous exploiter tout à son aise)[202]. + +Aux Trois-Montagnes, il nous fallut encore dépenser une plus grande +quantité de nos vivres ; la foule nous assiégeait. Nous mourions de +dépit, et nous demandions à Dieu, de tout notre cœur, de nous délivrer +bien vite. Cependant nous fûmes forcés de prolonger un peu notre séjour +pour renouveler nos provisions d’eau et expédier tout ce que nous avions +de cadeaux à offrir à ce misérable sultan. Pendant ce temps, nous eûmes +le loisir de voir quelque peu les environs du lieu où nous étions en +station. + +Les huttes des Toubou-Réchâd sont établies au pied des montagnes. Le +pays a un aspect triste et misérable, et n’a d’autre richesse rurale que +quelques petits troupeaux de menu bétail dont les propriétaires boivent +le lait ; c’est là leur principal confort. Les arbres ne sont que des +séyâl (_acacia seyal_ de Delile, _mimosa seyal_ de Forskall) et quelques +daûm dont les Toubou mangent les fruits. + +Lorsque, au passage d’une caravane, un chameau meurt de fatigue, les +Toubou s’en emparent et s’en partagent la chair, qu’ils mettent en +réserve pour plus tard en faire fête et régal. Ils dépècent +ordinairement la bête, et en préparent du cadyd dont ils se nourrissent +à défaut de viande fraîche. + +Le jour du départ, dès le matin, comme nous nous disposions à nous +acheminer, je m’aperçus qu’il me manquait un esclave. Il s’était évadé +pendant la nuit précédente, et avait emmené avec lui deux filles +esclaves, probablement afin de les vendre. Nous retardâmes notre départ +d’un jour ; j’envoyai à la recherche des fugitifs ; pour moi la perte de +ces esclaves était une perte considérable. Mais la somme que je donnai +aux Toubou pour les rattraper fut une dépense inutile et j’eus le regret +d’avoir ajouté, à la perte de mes trois individus enfuis, la perte de +mon argent. + +Ceci me suggère une réflexion : c’est que, dans ce monde, il est de loi +positive (loi d’expérience reconnue et avouée de tous), que si l’homme +refuse son bien quand il lui est offert, son repos et sa tranquillité +quand on les lui présente, il se repent toujours de son refus, et qu’il +vient un moment où il voudrait bien avoir écouté et suivi les conseils +qu’on lui avait donnés, les propositions qu’on lui avait faites. J’en ai +eu trop souvent la preuve, la démonstration bien évidente. Ainsi, +lorsque j’eus la pensée de ce malencontreux voyage, de cette maudite +traversée du désert, le sultan Sâboûn voulut me faire renoncer à mon +projet, m’engagea à rester au Ouadây, « Attends, me dit-il, le retour de +ton père ; j’aurai soin de toi. » Je persistai dans ma résolution ; et +certes, Dieu sait ce qu’il m’en coûta de tourments, de peines et +d’ennuis. + +La première de mes tribulations dans cette détestable, cette +insupportable traversée, fut la perte d’un excellent âne, excellent +marcheur, un âne de prix auquel je tenais. Je le montai. « Il me +servira, me dis-je, bien mieux qu’un chameau ; il me fatiguera moins. Je +le monterai pendant la plus grande partie du chemin. Quand il sera las, +je le laisserai marcher seul pour le délasser, et je prendrai alors un +chameau. » Dès la première partie du désert, nous arrivâmes dans des +plaines à sables mouvants et profonds, où les montures ordinaires +pouvaient à peine avancer. Cependant nous fîmes bon pas pendant un jour +entier, et moi, avec mon âne, je dépassai de beaucoup la caravane. +J’attendis ensuite, et même je laissai passer toute la troupe. Je me +reposais, assis sur le sable. Une fois que la caravane eut défilé et fut +déjà assez loin en avant pour disparaître presque à mes yeux, +j’enfourchai mon âne et je cheminai à grande hâte. Je craignais que +quelque détour ne me dérobât la vue de notre troupe, ne m’exposât à en +perdre la trace et à m’égarer. A grand’peine j’atteignis enfin la +caravane ; et mon âne, mon pauvre baudet, était accablé, rendu. La +marche dans le sable meuble l’avait éreinté ; il suait, l’eau ruisselait +de son corps comme s’il venait d’être trempé dans la rivière. Je ne +m’inquiétai pas d’abord de son état ; je ne réfléchis pas à sa fatigue, +ne songeant qu’à atteindre la caravane et la file des chameaux attachés +comme les grains d’un chapelet. + +A la suite des chameaux marchaient des filles esclaves, et parmi elles +en était une d’une beauté extraordinaire, une perle. Mon âne vint se +planter auprès de la jeune fille, se coller pour ainsi dire tout à côté +d’elle, comme pour se mettre sous sa protection, lui demander le secours +de sa bienveillance, et lui montrer combien il était fatigué. Je voulus +le détourner, je lui pressai les flancs ; il s’entêta ; je le frappai à +grands coups de talons ; il broncha. La fille et les autres esclaves se +mirent à rire de mon embarras, et me dirent : « Retire donc ton âne ; +éloigne-toi un peu de nous, et laisse-nous avancer tranquillement. » Il +me fut impossible de vaincre l’obstination de ma bête. Je descendis, et +je lui allongeai un vigoureux coup de pied dans le ventre. Ma bête tomba +roide morte, comme si je lui eusse enfoncé un couteau dans les +entrailles. Je restai stupéfait, ne pouvant me rendre compte de la mort +du pauvre baudet. Je le dessanglai ; je lui enlevai son bât, sa bride, +tout son attirail, et me chargeant tout cela sur les épaules, je me +hâtai de rejoindre mes chameaux. J’en arrêtai un, et je grimpai dessus. + +Autre accident !..... Lorsque je me disposais à partir du Ouadây, +j’achetai un esclave fort et robuste, mais qui, Dieu le sait ! et j’en +avais été prévenu, ne pensait qu’à s’enfuir. Par précaution, je le +tenais solidement lié à doubles liens aux pieds, et, la nuit, je fixais +la chaîne que je lui attachais au cou, à un pieu, profondément et +entièrement enfoncé en terre. Un autre esclave, que j’avais depuis +longtemps à mon service, dormait appuyé sur cette chaîne. Mon homme, +ainsi gardé, ne put trouver moyen de s’enfuir et de m’échapper. Après +que nous eûmes quitté le Ouadây, pendant la route, je déliais mon +esclave pour le jour ; mais je lui rendais ses liens pour la nuit, je +lui replaçais la chaîne au cou et je replantais le pieu en terre. Je +continuai cette manœuvre de précaution chez les Toubou-Réchâd, aux +Trois-Montagnes. Alors on me supplia de délivrer mon homme de ses +entraves. « Où veux-tu qu’il aille maintenant ? me dit-on ; ne le +tourmente plus. » Je me laissai fléchir ; je le débarrassai de ses +liens... Et ce fut lui qui traîtreusement me vola deux de mes plus +belles esclaves et s’enfuit avec elles. C’était une perte énorme pour +moi ; car on m’avait offert 110 mithcâl d’or, c’est-à-dire 200 piastres +fortes ou colonnates d’Espagne, pour ces deux filles, et je les avais +refusés. Pour l’esclave lui-même, on m’avait proposé 60 colonnates +d’Espagne, et je les avais aussi refusées. + +Le troisième déboire de mon voyage au désert me vint à la suite de la +mort de mon âne. Épuisé de lassitude, il s’était, comme je l’ai dit, +réfugié à côté d’une jeune esclave. Je la vis cette belle esclave, et +jamais mon œil n’avait rencontré beauté plus séduisante. Je fus +soudainement frappé, émerveillé de ses charmes ; je demandai de quel +pays elle était et quel était son maître. J’appris qu’elle appartenait à +un des Toubou de notre caravane, et l’on me dit que ce Toubou s’appelait +Tchay. J’allai lui proposer, le presser de me céder cette esclave. « Je +ne vends mon esclave, me répondit-il, que pour quatre autres esclaves de +son âge, c’est-à-dire que je ne veux pas la vendre. Cette fille, je la +destine à diriger ma maison. Je ne suis pas marié ; elle sera ma +gouvernante et ma femme. » + +J’insistai. J’envoyai faire de nouvelles propositions au Toubou, et à +force d’instances il fut convenu entre lui et moi que je lui donnerais +pour prix la plus belle de mes esclaves, une autre esclave à peine +pubère, à gorge naissante, et un chameau étalon. Les accords furent +établis, le marché fut conclu, et, à nuit close, le Toubou m’envoya son +esclave. J’envoyai aussitôt les deux miennes et le chameau. + +Je fais entrer la jeune fille dans ma tente ; je la regarde..... Ce +n’était pas celle que j’avais vue. Que faire ? J’étais désolé de mon +marché, l’esclave du Toubou me paraissait détestable. J’envoyai un +exprès à Tchay lui représenter qu’il y avait erreur dans notre échange, +et que la jeune fille qu’il m’avait livrée n’était point celle que +j’avais vue auparavant. Le Toubou ne voulut rien entendre. « Je n’ai pas +d’autre esclave que celle-là, répondit-il. Notre marché est conclu, bien +conclu. Le cheykh doit comprendre ce que c’est qu’une transaction, je ne +résilierai pas la nôtre. » Cette réponse m’embarrassa. Toutefois, à +force d’observations, de prières, de pourparlers, de messages, je finis +par obtenir du Toubou qu’il me rendrait mes deux esclaves et que je lui +rendrais la sienne ; mais il refusa opiniâtrément de me renvoyer mon +chameau. Je fus forcé de céder ; car cet homme était des Toubou-Réchâd, +et il n’y avait ni justice ni juge à qui je pusse recourir. + +Je me mis à la recherche de la première esclave qui m’avait paru si +belle, et je sus bientôt qu’elle appartenait à un autre Toubou, que +celui-ci l’aimait éperdument, que la belle aimait son maître plus encore +qu’il ne l’aimait, et que ce sauvage ne la vendrait pas même à poids +égal d’or. + +Rentrons dans notre récit premier. + +Avant de nous remettre en route, nous réunîmes ce que nous voulions +donner en cadeau au vieux sultan, et nous le lui présentâmes. Un moment +après, il envoya dire, de sa part et de la part de sa femme, à notre +caravane : « Que chacun de vous donne au sultan un _moudd_ (modius) de +doukhn ; le sultan vous le demande comme témoignage de bienveillance. » +Et aussitôt les ambassadeurs de Sa Majesté étalent au milieu de la +caravane, une grande peau pour recevoir le doukhn. Chacun de nous +apporte sa quote-part, et en un instant s’élève une masse de doukhn +suffisante pour nourrir le sultan et la sultane et toute leur séquelle, +je ne sais combien de temps. Les Toubou ramassèrent soigneusement le +doukhn et le mirent dans des sacs de cuir ; ils n’en laissèrent pas un +grain..., puis ils nous quittèrent. + +Nous allions partir ; nous n’avions plus qu’à charger nos chameaux, +lorsque nous vîmes arriver le sultan. Il rôda, se promena à travers nos +tentes, avec l’air d’un misérable coquin ; il furetait partout. Tout ce +qu’il apercevait à son goût, cordes, petites sébiles, il le happait et +s’en faisait cadeau, toujours en répétant à chaque lippée : « Eh ! je +suis le sultan de ce pays, et maître de cette route ; quiconque me +refuse quelque chose ne sort plus d’ici. » Par ce procédé, Sa Majesté +touboue fit bonne curée. Quand elle eut fini son inspection, elle nous +dit par la voix de son crieur : « Attendez, pour partir, la permission +du sultan, parce que sa femme veut venir vous faire ses adieux ; +entendez-vous, les amis ? » Nous dûmes retarder le chargement de nos +hardes. « Allons ! patientons, dîmes-nous alors ; patience est +sagesse. » + +Et voilà que débouche l’affreuse et vieille sorcière, se traînant à la +manière dont rampe un laid reptile, entortillée dans son milâyeh, enfin +un vrai fantôme à faire peur au diable. Elle arrive donc, serpentant à +travers nos tentes, demandant à tous des _keloûd_, en prenant de tous +ceux qui en ont, et, de qui n’en a pas, prenant ce qu’elle voit à son +gré[203]. La princesse amasse ainsi sa collecte, l’enferme dans des sacs +qu’avaient les gens de son escorte ; enfin elle nous adresse ses +congratulations, et disparaît. + +Mais bientôt après elle, tombe encore sur nous une foule de Toubou, une +vraie troupe d’ogres ou de diables échappés de l’enfer. Ils nous +abordent, et chacun de répéter : « Je suis _meilabou_, » c’est-à-dire +fils du sultan. Ils parcourent la caravane ; toute lance qui leur plaît, +ils l’enlèvent ; tout ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le +leur donner. Presque aucun objet de quelque valeur ne nous resta. + +Après cette perquisition et ce dépouillement, le vieux sultan nous +permit enfin de lever le camp. Nous ne nous fîmes pas prier ; nous +partîmes à la hâte, vexés, ennuyés, fatigués à l’excès, de ces procédés +odieux des Toubou ; la flèche, comme on dit, avait crevé le but ; ils +nous avaient pris tout ce qui était à leur convenance ; pour mon compte, +j’avais presque la larme à l’œil en pensant à l’esclave qui s’était +enfui avec mes deux esclaves les plus belles. + + +[Note 197 : _Voy._ note 65.] + +[Note 198 : Note reçue verbalement du cheykh, ainsi que la note +précédente enfermée entre deux parenthèses.] + +[Note 199 : _Voy._ note 66.] + +[Note 200 : _Voy._ note 67.] + +[Note 201 : J’ai mangé de ce mets, au Caire, chez le sultan Abou-Madian. +Ce mets était très-bien préparé et agréable. + + PERRON.] + +[Note 202 : Explication verbale du cheykh El-Tounsy.] + +[Note 203 : _Voy._ note 68.] + + + + + =CHAPITRE III.= + +Le désert avant Catroûn. — Escorte de cent cinquante Toubou. — On loue +des chameaux. — Manière de faire les marchés de louages. — Soins des +Toubou pour leurs chameaux. — La montre d’Abd-Allah. — Cérémonies des +Toubou en se saluant. — Analogies de ces salutations avec celles des +Fôriens des monts Marrah. — Formes de politesses des Fôriens, des +Barnâouyens. — Querelles fréquentes entre les Toubou. — Dix jours de +désert. — On me vole deux outres d’eau. — Mon esclave favorite en danger +de périr de soif ; moyen par lequel elle fut conservée. — Arrivée à +Catroûn. + + +Nous entrâmes dans le désert par lequel nous devions arriver à +Catroûn[204], premier bourg sur la frontière du Fezzân. Cent cinquante +Toubou-Réchâd nous accompagnaient, suivant à quelque distance notre +caravane. Si nous oubliions, ou laissions à chaque halte, un couteau, +une écuelle, etc. (car une caravane oublie toujours quelque chose), ils +étaient là pour en faire leur profit. D’habitude, si un chameau meurt, +ils en recueillent la chair et en préparent du cadyd ; s’il tombe malade +et que son maître l’abandonne, ils s’en emparent. + +Pour ce trajet, jusqu’au Fezzân, nous fûmes obligés de louer d’eux un +assez bon nombre de chameaux. Voici comment se font ces louages. + +Lorsqu’un voyageur s’aperçoit qu’un de ses chameaux ne pourra pas +arriver jusqu’à l’endroit où la caravane doit s’arrêter, il appelle un +de ces Toubou, lui offre le chameau fatigué et en demande un autre. +« Montre-moi, dit alors le Toubou au voyageur, quelle est la charge à +porter. » Le voyageur la désigne ; le Toubou la soulève pour en +apprécier le poids, et si la chose lui convient, il s’engage à conduire +et transporter le fardeau jusqu’au Fezzân. Alors le chameau affaibli, +offert d’abord par le voyageur, reste au Toubou, qui le fait partir à +petites marches pour son pays ou pour le Fezzân ; et ensuite, par ses +soins, le Toubou réussit souvent à rappeler la force et la santé de la +bête. + +Lorsque le Toubou a jugé le fardeau trop pesant, il le laisse et passe +outre. Moi-même je fus obligé de prendre à louage un chameau. Le Toubou +avec lequel je fis marché se chargea du transport de mes hardes jusqu’à +Mourzouk. Je montai sur ce même chameau, par-dessus mon bagage. + +Pendant tout le trajet que nous eûmes à parcourir, le Toubou, mon +loueur, venait à moi chaque matin au moment du départ et chargeait lui- +même le chameau. Et si je m’avisais d’ajouter la moindre chose à la +charge pour laquelle nous avions conclu notre marché, mon Toubou s’y +refusait invinciblement. « Je ne dois transporter, me disait-il, que le +poids que j’ai accepté dans nos conventions. » + +Au départ des stations, mon Toubou prenait la bride de la monture qu’il +m’avait louée et marchait toute la matinée. En cheminant, il arrachait +les plantes sauvages qu’il rencontrait sur ses pas, et, toujours sans +s’arrêter, il les donnait à brouter à son chameau. Une fois que midi +était passé, mon homme abandonnait la bride, qui alors restait pendante, +et il allait ramasser des herbages, même à grande distance de la +caravane, qui continuait sa route ; au moment de la halte, il arrivait, +toujours alerte et dispos, avec une charge de plantes, faisait +agenouiller son chameau et lui donnait à manger les plantes recueillies. +Par ces soins, les chameaux des Toubou sont toujours, malgré les longues +marches, en vigueur et santé, tandis que ceux des caravanes, étant +privés de nourriture pendant la route, ont toujours l’air épuisés de +fatigue et sans entrain. C’était en effet l’état des nôtres. + +Je raconterai ici, en passant, une petite anecdote qui caractérise +l’ignorance et la sauvagerie des Toubou. Relégués dans leurs déserts, +ils n’ont absolument aucune idée, aucune notion des choses les plus +simples des pays civilisés. + +Il y avait dans notre caravane un Tripolitain appelé le réïs Abd-Allah. +Cet Abd-Allah avait une montre d’un certain prix, bien qu’elle fût en +cuivre. Lorsqu’il était allé au Ouadây, il avait eu intention de la +vendre au sultan ouadayen. Mais Abd-Allah n’ayant pu avoir de sa montre +le prix qu’il voulait, il l’emporta avec lui. Il avait le plus grand +soin de sa montre, ne la laissait toucher par personne. Notre dernière +station sur le territoire des Toubou-Réchâd, fut un endroit ombragé de +plusieurs arbres. Nous nous y étions arrêtés pendant la grande chaleur ; +un soleil brûlant nous avait épuisés tous, hommes libres et esclaves. +Nous attendîmes donc que l’ardeur de l’atmosphère diminuât ; nous +serions morts au soleil. Quand le jour commença à baisser, mais quelque +temps avant le crépuscule, nous levâmes le camp, afin de rattraper, +pendant la nuit, les heures que nous avions perdues dans la journée. Et +puis, pendant la nuit, nous étions plus à l’abri des souffrances de la +soif. + +La fatalité voulut qu’Abd-Allah oubliât sa montre à la station. Il la +laissa suspendue à une branche à laquelle il l’avait attachée en se +mettant à l’ombre. Quand nous eûmes décampé, les Toubou, selon leur +habitude, vinrent fureter dans le camp abandonné et prendre ce que nous +y avions pu oublier ou jeter. Un d’eux aperçoit la montre pendue à +l’arbre. Transporté de joie à l’aspect de la couleur d’or, il saisit la +montre. Mais il entend le bruit du mouvement ; il approche la _pièce +d’or_ de son oreille, et le bruit est plus fort et plus distinct. Le +sauvage Toubou s’imagine tout de suite qu’il y a là quelque diable +enfermé dans l’or, et de toute sa force il lance contre le tronc de +l’arbre la montre, qui se brise en mille morceaux ; verre, cadran, +ressort, chaîne, tout a éclaté, tout est fracassé ; et le sauvage de +crier : « Un diable ! un diable ! » de fuir à toutes jambes, et ses +compagnons de fuir avec lui à qui mieux mieux. + +Abd-Allah pense à sa montre. Il la cherche partout, et ne la trouve pas. +Il en demande des nouvelles à ses esclaves, à ses domestiques ; aucun ne +sait ce qu’elle est devenue. Il se rappelle enfin qu’il l’a oubliée, +suspendue à l’arbre sous lequel il s’était reposé, et il part à grande +course de chameau, retourne à notre halte... ; il arrive, il voit la +montre éventrée, et les pièces de l’intérieur éparses à terre, jetées çà +et là. Il reste stupéfait et frappant ses deux mains l’une dans l’autre, +il pousse une exclamation de douleur et de regret sur sa montre : « Que +Dieu maudisse le temps que nous avons passé ici ! » dit-il. Et il +rejoint la caravane. Il était désolé, consterné. + +Lorsque nous nous arrêtâmes, il alla vers les Toubou qui nous +escortaient et leur demanda qui avait brisé la montre. Un d’entre eux +répondit : « C’est moi, c’est moi qui ai mis le diable en pièces, et qui +lui ai fait recevoir un rude coup. » Abd-Allah prit dans sa mémoire le +signalement du brise-diable et en écrivit le nom. A notre arrivée à +Mourzouk, le Tripolitain cita le Toubou devant le kâdi, et demanda +quarante ryâl ou colonnates pour dédommagement. Le Toubou fut obligé de +payer. + +Avant de quitter les Toubou, je dirai quelques mots sur leur manière de +se saluer et de s’informer de la santé de quelqu’un. + +Les Toubou forment un groupe considérable de hordes. Cupides et avares, +ils dépassent toutes les peuplades du Soudan en rusticité et en +sauvagerie. J’en donnerai comme échantillon leur manière de s’aborder et +de se saluer. C’est une des bizarreries qui m’ont le plus frappé chez +eux. + +Lorsqu’un Toubou rencontre un autre Toubou qu’il n’a pas vu depuis +quelque temps, ils ne s’abordent pas en se prenant et se serrant la +main. Ils commencent par s’accroupir tous deux face à face, d’un œil +sérieux et calme, le derrière appliqué sur les talons, comme deux +singes, le liçâm entortillé jusqu’aux yeux sur le minois, la main droite +tenant la lance debout sur le sable, et la main gauche gardant le +dèrègueh ou bouclier. Puis l’un dit à l’autre, d’un ton rustre et demi- +rauque : « _Lohantchennô_. » Et l’autre aussitôt répond : +« _Lohantchennô_. » C’est leur manière de se dire d’abord _bonjour_. +Ensuite tous les deux, alternativement, répètent plusieurs fois : +_Lohantchennô_. Après cela, l’un reprend par : « _Nihillôhanihi_ ; » et +l’autre de redire aussitôt : « _Nihillôhanihi_. » C’est leur façon +d’exprimer « comment te portes-tu ? » Ce qui se répète à tour de rôle +deux ou trois fois pour chacun, et toujours sans faire le moindre +mouvement. Ensuite l’un des deux se prend à dire : « _Ihilla_ ; » et +l’autre de répéter : « _Ihilla_. » Il paraît que, pour eux, c’est le +vœu : « Dieu te conserve ! » + +Une fois qu’ils en sont à cet _ihilla_, les deux Toubou se le répètent +mutuellement à n’en plus finir, et en laissant peu à peu baisser et +mourir la voix ; et quand à peine on entend le perpétuel _ihilla_, tout +à coup ils recommencent _da capo_, et par un cri fort et subit, ce +bienheureux _ihilla_, ils parcourent la même gamme _decrescendo_ jusqu’à +extinction de ton et jusqu’à ce qu’ils soient arrivés graduellement au +ton avec lequel on parle à quelqu’un au tuyau de l’oreille, à tel point +qu’on n’entend plus le _ihilla_ et qu’on croit la cérémonie de +salutation terminée. Mais voilà qu’aussitôt, avec un nouvel éclat de +voix, ils réentonnent à grand et haut cri : _Lohantchennô_, et toute la +musique, toute la cérémonie recommencent d’un bout à l’autre, avec la +même lenteur et tout aussi longuement ; puis encore une troisième fois, +et tout au long, et toujours avec les mêmes formes, les mêmes mots aux +mêmes places et la même palinodie. Cette scène de salutation dure ainsi, +avec le plus grand flegme du monde, pendant près d’une heure. + +Je n’ai vu quelque chose d’analogue à ce genre de salutations, que chez +les Fôriens sauvages et brutes des monts Marrah et du Témourkeh. Lorsque +deux de ces Fôriens se rencontrent, ils sont presque aussi longs à +s’adresser leurs civilités que les Toubou ; seulement ils varient +davantage leurs termes de politesse, et les deux interlocuteurs ne se +renvoient pas immuablement les mêmes mots. Ainsi, à l’abord, l’un dit : +« _Assey_, » comme nous dirions : « En santé ? cela va bien ? Je te vois +en bonne santé. » Et l’autre répond : « _Ki-dilo_n_ assey_, nous te +voyons en bonne santé ; » ce qui serait l’analogue de : « Nous sommes +content de te voir en bonne santé. » Le premier reprend : +« _Kamou_n_ouacia djenn-is toullei dja-la_ ; » c’est-à dire : « Tu +viens, tu me parais en bon état, à merveille. » (Le premier de ces mots +fôriens n’a pas pour le cheykh El-Tounsy un sens bien connu. _Djen_, tu, +toi ; _is_, lettres de rapport comme signe et force du génitif. L’_n_ +redoublée est une forme euphonique. _Toullei_, bien en bon état. _Dja_, +tu, toi ; _la_, venu ; tu viens.) L’autre répond : « _Djennei âfia +djan_, et toi, tu es en ta santé ? » (_Djen_, toi ; _nei_, tu es ; +_âfia_, santé, mot d’origine arabe ; _djan_, de toi.) Le premier +continue par : « _Dogolah, toullei, leh_, tes enfants sont-ils en bonne +santé ? » (_Dogolah_, enfants ; _toullei_, bien, en bon état ; _leh_, +est-ce que ?) La réponse est : « _Y toullei_, oui, bien. » Puis, le +premier fait entendre le son sourd et poussé à bouche fermée : _hum_. Le +second reproduit ce même son et de la même manière. Et chacun à son tour +le renouvelle un certain nombre de fois et pendant assez longtemps. Mais +tout cela dure bien moins que la longue salutation touboue. + +Les Fôriens qui sont un peu arabisés (tels que ceux du Fâcher, de +Kôbeih, de Kério, de Tarneh, les Birguid, etc., et tous ceux des +endroits où l’on connaît un peu la langue arabe), lorsqu’ils se +rencontrent le matin, se saluent par : « _Asbahtou_, comment vous +portez-vous ce matin ? » et par la réponse : « _Asbahtou_, je me porte +bien ce matin. » Le premier interlocuteur reprend par : « _Djydan +asbahtou_, grâce à Dieu, que vous vous portiez bien. » Et la réponse +est : « _Djaououed asbahtou_, que (Dieu) vous garde en bonne santé +aujourd’hui. » Le premier dit alors : « _Afieh_, bonne santé ; et +l’autre répond aussi : « _Afieh_. » Mais si l’on se rencontre à midi ou +après midi, l’un dit : « _Gueyeltou_, vous avez bien passé la +chaleur ? » Et le reste des politesses est comme pour le matin, et finit +par : _âfieh_. + +Si l’on rencontre un individu d’un autre pays que celui où l’on est, on +lui dit : « _Habâbak_ (corruption de l’arabe _marhaba bah_), sois le +bienvenu ! » Et l’étranger répond : « _Habâbak achrah_, sois le bienvenu +dix fois ! » Le reste de la salutation est comme nous l’avons indiqué en +premier lieu. + +A quelqu’un qui revient de voyage, on dit : « _Djydan djytou_, en bon +état vous revenez ; soyez le bienvenu ! » La réponse est : « _Djaououed +hâlak_, que Dieu te garde en bon état ! » + +Les Fôriens qui résident dans un même endroit ont aussi, entre eux, +leurs formes de politesses pour le matin et pour l’après-midi. Le matin, +les premières paroles sont : « _Assey djenn-is toullei kaola_, en santé +bien tu t’es levé. » Et la reprise est : « _Ki-dilo_n_ assey djen-nei +âfia djan_, nous te voyons bien, tu es en bonne santé. » Depuis le midi +jusqu’au soir, on dit : « _Asbamouo_, toi au soir bon ; bon soir. » Et +on répond : « _Ki-dilo_n_ asbamouo_, nous te voyons en bon soir. » Et +les autres politesses sont les mêmes que celles du matin et surtout de +l’après-midi. + +Au Barnau, les Barâéneh (pluriel de Barnâouy, Barnâouyen) s’accostent +par le salut suivant. L’un dit : « _A-fi labar_, y a-t-il nouvelle ? » +c’est-à-dire « comment allez-vous ? » (Ces mots sont la corruption de +l’arabe _a-fy khabar_, y a-t-il nouvelle ?) L’autre répond : « _Ky-âfia +ly_, en santé (êtes) vous ? » + +Revenons à nos Toubou... Il y a encore ceci de singulier chez ces +sauvages, qu’après leurs salutations finies, ils se mettent à parler de +leurs affaires, de leurs querelles ; et souvent deux individus qui se +faisaient en grommelant leur interminable salut, il y a un moment, se +lèvent tout à coup et se battent à coups de lances comme deux furieux, +jusqu’à ce qu’on les sépare. Ainsi deux Toubou se rencontrent, ils +s’accablent de longs compliments et se saluent pendant une heure, se +comblant par conséquent des démonstrations les plus amicales ; puis ils +éclatent subitement, et les voilà, la lance au poing, s’assaillant de +toute leur force. (Leur cupidité et leur avarice sont le plus souvent la +cause de ces luttes subites. L’un rappelle à l’autre et lui reproche, +par un mot, la disparition d’un objet de la plus mince valeur ; et, en +quelques paroles, leur colère s’allume et les champions sont +debout[205]). C’est que leur avidité est extrême : pour un bout de +corde, un morceau de cuir qui ne vaut pas une piastre (environ 25 +centimes), ils vont jusqu’à entraver et empêchent même le départ d’une +caravane. + +Je reprends mon récit de voyage..... Nous étions, comme je l’ai dit, +dans le désert qui sépare le pays des Toubou, des limites du Fezzân. Ce +désert sans eau a dix jours de trajet. Nous ménagions et épargnions avec +le plus grand soin nos provisions d’eau. Nous voyagions pendant +plusieurs heures au commencement et à la fin de la nuit, pour éviter le +tourment de la chaleur et de la soif ; il faut savoir que l’effet d’une +soif brûlante est que, plus on boit, plus le besoin de boire devient +opiniâtre et impérieux. Nous hâtions le pas, nous voulions absorber +l’espace. A notre dernière nuit de marche, la plupart des voyageurs de +la caravane n’avaient plus d’eau ; à quelques-uns, il n’en restait plus +qu’une petite quantité. Moi, j’en avais encore quatre outres ; grâce à +Dieu, j’avais eu la bonne idée d’enfermer dans deux _guerfeh_ deux de +mes outres, pour les conserver entièrement pleines en prévenant toute +perte d’eau causée par l’évaporation à la chaleur et à l’air libre. Mes +deux autres outres étaient simplement attachées à mon chameau. + +On appelle _guerfeh_, au Soudan, des sacs en cuir de bœuf, parfaitement +tannés. Ces _guerfeh_ ont la forme représentée fig. 31. Ils sont +fabriqués au Ouadây, et sont cousus avec de fines lanières de cuir. + +La nuit qui précéda notre entrée au Fezzân, nous fîmes force de marche ; +nous ne nous arrêtâmes que quand nous ne pûmes plus résister à la +fatigue et au sommeil. Nous mîmes pied à terre, et sans préparation +aucune, chacun s’endormit où il se trouva ; car nous étions brisés de +lassitude. Avant de m’endormir, je donnai à boire à ceux de mes esclaves +qui avaient soif, et je me couchai la tête entre mes deux outres. Je ne +pensai pas à les mieux garder. + +Près de moi était couché Abd-Allah, avec ses esclaves. Le matin, en +m’éveillant, je vis mes deux outres vides. Les esclaves d’Abd-Allah les +avaient prises et en avaient bu toute l’eau. Je me plaignis vivement de +ce vol à Abd-Allah ; mais Abd-Allah me donna tort et me blâma de n’avoir +pas pris plus de précautions, surtout dans un pareil désert. La caravane +aussi me donna tort de m’en prendre à Abd-Allah ; car il m’assurait par +les serments les plus sacrés qu’il ne s’était aperçu de rien, et qu’il +ignorait complétement si ses esclaves avaient bu mon eau. + +La caravane se dirigea sur un puits où elle arriva dans la matinée. Ce +puits est à environ six heures de Catroûn. + +J’avais alors, comme concubine de prédilection, une des deux filles +esclaves que j’avais données, avec un chameau, en échange pour celle du +Toubou dont j’ai parlé précédemment. Un jour, avant que nous fussions au +puits que je viens d’indiquer, mon esclave favorite avait été en proie à +l’affreuse soif des déserts, au _chôb_. La pauvre fille était dévorée +d’un inextinguible besoin de boire ; plus elle se gorgeait d’eau, moins +elle s’en rassasiait, moins elle calmait sa soif. Je tremblais de voir +cette malheureuse succomber à tout moment. Un bédouin appelé Khalyl, et +qui était de notre caravane, s’aperçut de mon embarras. « Donne à cette +fille, me dit-il, quelques _doigtées_ de beurre fondu, et ces angoisses- +là cesseront. » Je suivis le conseil du bédouin, et en quelques instants +les souffrances de mon esclave s’apaisèrent. Je la fis ensuite monter +sur un chameau (car tous les esclaves accompagnent à pied les +caravanes). Dieu voulut que la chaleur du soleil diminuât ; la nuit +approchait, et bientôt mon esclave fut guérie de toute douleur. + +J’avais ignoré jusqu’à ce jour la recette que m’indiqua le bédouin +Khalyl. De retour à Tunis, j’en parlai à un de mes amis, qui alors me +raconta à son tour le fait que voici, et que je crois vrai, car mon +homme était homme de conscience et de bonne foi, et lui, de son côté, le +tenait de gens dignes de sa confiance. + +Il y a quelques années, me dit-il, le _rakb_ ou la réunion des pèlerins +du Maghreb prit par le désert pour aller en pèlerinage à la Mekke ; on +s’égara[206]. Les provisions d’eau s’épuisèrent. Alors le cheykh de la +caravane (car chaque caravane de pèlerins a son cheykh ou chef +religieux) fit annoncer par son crieur l’avis que voici : « Que tous +ceux qui ont la foi en Dieu et au jour du jugement dernier, qui ne +veulent pas être coupables de hâter leurs jours, et qui désirent +échapper au danger qui nous menace, aient soin de ne prendre pour toute +nourriture que quelques _doigtées_ de beurre fondu. » On suivit le +conseil du cheykh. Pendant dix jours personne ne prit autre chose que +quelque peu de beurre, et pas un seul individu ne souffrit de la soif, +malgré la chaleur et la fatigue. Dieu remit les pèlerins dans leur +route, et pas un ne mourut. Ce fait est plus extraordinaire encore que +ce qui arriva à mon esclave. + +Quand nous fûmes auprès du puits vers lequel nous nous dirigions, nous +rendîmes grâces à Dieu... Il me restait à peu près une outre d’eau ; +c’est-à-dire que dans mes deux outres il y avait assez d’eau pour en +remplir une. + +Nous séjournâmes quarante-huit heures auprès du puits ; ensuite nous +décampâmes, et nous entrâmes bientôt sur le territoire fezzanais. Le +premier pays que nous rencontrâmes fut Catroûn. Avant d’y arriver, nous +trouvâmes de grands plants de dattiers, et nous vîmes venir à notre +rencontre un certain nombre d’habitants de Catroûn qui nous félicitèrent +de notre arrivée et nous accueillirent avec bienveillance. Nous campâmes +près du village, et peu après une troupe d’individus accourut du village +pour nous vendre des dattes. Les dattes de Catroûn sont grosses, très- +parfumées et très-sucrées. Quelques-unes suffisent pour rassasier +parfaitement ; c’est du moins ce que j’ai éprouvé pour moi. Cependant +les habitants du pays, accoutumés à ce fruit, qui est leur principale et +presque unique nourriture, en mangent en abondance à tous leurs repas. +On en donne aussi aux animaux domestiques, aux bœufs, aux chevaux, etc. + +Le territoire de Catroûn est un sol sablonneux et stérile. Les habitants +sont d’un noir au moins aussi foncé que les Soudaniens. Du reste, ces +habitants sont un mélange de Toubou-Réchâd qui ne savent comment vivre +parmi les rochers, et de quelques indigènes ou Fezzanais nés à Catroûn. + +Cette contrée est assez misérable. Le beurre, le miel y sont aussi rares +que le griffon d’Occident[207]. Le blé y est presque entièrement +inconnu. On n’y trouve que des dattes, de l’orge et quelque peu de +graisse, et encore cette graisse est-elle apportée par les Arabes des +environs ou des localités qui dépendent de la régence de Tripoli, et se +vend à un prix exorbitant. + +L’orge, dans les environs de Catroûn, se sème près des puits, et l’eau +de ces puits sert à l’arrosage de ces semailles ; la pluie ne vient +jamais humecter ce sol. + +Le lait est aussi chose rare à Catroûn. Celui qui possède une brebis ou +une chèvre, ayant du lait, est cité et envié de tous comme un être +heureux. Dans ce pays si pauvre, un mouton se vend 10 douros, prix +ordinaire, et ce chétif mouton ne donne pas peut-être 50 rotl (environ +40 livres) de viande. L’individu qui, par extraordinaire, tue un mouton, +en garde soigneusement la peau. Il en retire la laine pour la filer ; +ensuite la peau proprement dite est fricassée, puis mangée avec délices. +Il y a fête et réjouissance, grand banquet, le soir où l’on a pour repas +ne fût-ce qu’un morceau de peau de mouton ; toute la maison est en émoi +et en gaieté. + + +[Note 204 : Les Mogrébins prononcent _Gatroûn_.] + +[Note 205 : Communication verbale du cheykh.] + +[Note 206 : _Voy._ note 69.] + +[Note 207 : _Voy._ note 70.] + + + + + =CHAPITRE IV.= + +Mourzouk ou Zeylah. — Son bazar de quatorze boutiques. — Présentation au +sultan Mountacer. — Siége du sultan. — Gravité de ce sultan. — Séjour de +Mourzouk ; petite anecdote. — Habitudes de vie ordinaire. — Mourzouk +centre de commerce. — Bélâd-el-Abyd. — Commerce d’or à Mourzouk. — +Probité des Fezzanais. — Anecdote. + + +Nous nous reposâmes trois jours à Catroûn ; ensuite nous prîmes la route +de Mourzouk, capitale du Fezzân. En quatre jours nous y arrivâmes. Dans +tout le Soudan on donne à cette capitale le nom de Zeylah ; il paraît +que c’est l’ancien nom de la ville[208]. + +A l’entrée de Mourzouk nous fûmes arrêtés par les douaniers, qui +comptèrent nos esclaves et prirent note du nombre que chacun de nous en +conduisait. Cela fait, nous entrâmes ; on nous fit descendre tous dans +une maison de Mohammed-Ibn-Yoûnès, un des secrétaires-intendants de +Yoûcef, pacha de Tripoli. + +Mourzouk ou Marzik est un mauvais bourg qui ne vaut pas Calioûb (chef- +lieu de la province du Calioûbyeh et à quatre ou cinq heures du Caire). +Les habitants de Mourzouk sont un amalgame de noirs de l’Afnau et du +Barnau ; les individus blancs ou bronzés qui sont fixés à Mourzouk sont +tous des Arabes venus de la régence de Tripoli, de Djâlau, d’Audjalah, +de Dirna. + +Mourzouk est sur un terrain salé et friable ; elle est isolée et +éloignée de tout lieu habité, d’environ un jour et demi de marche, et +même, dans certaines directions, de près de trois jours. + +La capitale du Fezzân a un marché composé de deux rangées de boutiques, +et chaque rangée a, ni plus ni moins, sept boutiques à la file. Tous les +jours il y a marché vers trois ou quatre heures après midi, selon la +longueur des jours. La _foule_ se rassemble alors ; la plupart des +individus sont accroupis sur les devantures élevées et murées des +quatorze boutiques, et les crieurs à l’enchère vont et viennent, +promenant à la vue du public les objets à vendre, provoquant et répétant +les enchères des amateurs, qui toujours augmentent les prix des criées, +depuis un sixième de mithcâl de poudre d’or, jusqu’à un quart, à un +demi, à quatre sixièmes de mithcâl, etc. Le marché ne dure jamais +qu’environ une heure et demie. + +Devant le château du _sultan_ (car le gouverneur du Fezzân se gratifie +très-généreusement du nom de sultan, bien qu’il ne soit qu’un simple +gouverneur sous la dépendance du pacha de Tripoli, son suzerain), devant +le château, dis-je, il y a une grande place... Le soir de notre arrivée, +le chargé d’affaires de Mohammed-Ibn-Yoûnès nous fit servir à souper. Il +est d’habitude que le propriétaire, ou le représentant du propriétaire +du lieu où descend une caravane, donne à souper aux voyageurs la +première nuit. On nous apporta donc quelques aliments, et Dieu sait que +pas même nos esclaves ne purent en manger. + +Le lendemain matin nous allâmes nous présenter au sultan avec des +présents, que nous lui offrîmes par l’intermédiaire d’Othmân, son +premier vizir, et dont l’aïeul avait été mamelouk du sultan Mohammed au +Fezzân. Nous fûmes introduits, l’un après l’autre, auprès de Sa Majesté +fezzanaise. Le Sultan Mohammed-el-Mountacer, c’est ainsi qu’il +s’appelait, avait le teint blanc très-légèrement bronzé. Quand nous +entrâmes chez lui, il était drapé dans une grande couverture de laine +blanche, à raies en soie blanche aussi ; telle que les couvertures que +portent les femmes de Tunis et les Bédouins agents subalternes du pacha. + +Mohammed, l’air fier et composé, était assis sur un porte-turban ou +siége-à-turban, qui faisait le trône de Sa Hautesse. (Le porte-turban +est une sorte de chaise ayant la longueur de deux ou trois chaises +européennes placées à côté l’une de l’autre, et ressemblant à nos bancs +de jardins, à la différence que le porte-turban, tel qu’on le voit au +Caire et tel que celui sur lequel reposait le sire fezzanais, a son plan +et son dossier en réseau tissu de bois de jonc coupé en lanières. Aux +quatre coins sont des montants ordinairement en bois de sâdj ou platane +des Indes et teints en noir, et quelquefois parés d’incrustations en +nacre et en petits coquillages. Ces quatre montants, assez hauts, et +réunis, aux extrémités latérales du siége, par une traverse de même bois +qui fait office de bras de fauteuil, supportent en l’air un dôme ou +couverture en façon de voûte, et travaillée aussi en tissu de jonc comme +le plan ; c’est sur ce plan qu’on pose les turbans et les vêtements +lorsqu’on les ôte pour aller se coucher ; jamais, en Égypte, ce genre de +siége ne sert que comme meuble de dépôt pour les habits. + +Depuis que l’usage des turbans est abandonné par les grands et tous les +employés en Égypte, les porte-turbans sont bien moins communs dans les +maisons. Du temps des Mamelouks, et avant le règne de Mohammed-Aly, les +turbans étaient un grand objet de luxe ; les riches en avaient toujours +un certain nombre en réserve, et souvent en cachemires de haut prix. +Aujourd’hui, il n’y a plus guère que les cheykh et gens de religion, les +domestiques, les sâïs ou palefreniers, les gens du peuple, marchands, +ouvriers, mercenaires, etc., enfin les Coptes et tous ceux qui ne +portent pas le costume _nizâm_ ou costume militaire, qui aient encore le +turban. Ce n’est que chez les cheykh et chez les personnes un peu à +l’aise, qu’on trouverait des porte-turbans. + +La voûte ou le dôme de ce meuble est parfois parée d’étoffes plus ou +moins brillantes, assez fréquemment marquetées d’or et bordées de +franges de soie et de glands aux quatre coins. Au milieu du réseau- +voûte, en dehors, est quelquefois aussi une saillie qui soutient une +boule dorée ou argentée, ou même en argent creux. Les quatre montants +ont souvent à leur sommet une boule argentée ou en argent ; ces boules +sont appelées _asker_, soldats, sentinelles. + +En Égypte, jamais on ne s’assied sur les porte-turbans ; ils sont trop +légers et trop fragiles pour ne pas se dégrader ou se briser sous celui +qui s’y assiérait. Celui sur lequel était posé le grave et imposant +prince du royaume des Fezzanais, était plus solidement établi. Peut-être +sa Hautesse l’avait-elle commandé en Égypte ou au Maghreb. C’était +probablement le seul meuble de cette espèce qui existât dans l’intérieur +de l’Afrique)[209]. + +Quand je fus présenté à Sa Majesté Fezzanaise, elle avait sur la tête un +turban blanc, mais d’une ampleur !! je n’ai jamais rien vu de semblable. +Ce turban était tourné et modelé à la manière mekkoise, plus renflé sur +la tempe droite que sur la tempe gauche. Nulle part les musulmans ne +portent le turban roulé avec autant de grâce et de coquetterie que les +Mekkois, mais le seigneur du Fezzân en avait ridiculement exagéré la +tournure et surtout les dimensions ; c’est à peine s’il pouvait à l’aise +pencher la tête, tant était monstrueux le paquet qui le coiffait. + +Le sultan daigna recevoir mon cadeau, puis je décampai ; car je me +sentais une envie de rire démesurée en considérant cette espèce de +prince si bouffi, si gonflé, si sérieux, si morgue, qu’il laissait à +grand’peine cheoir de sa bouche impériale quelques petits mots isolés et +d’une voix presque mourante. Le plus souvent il répondait et parlait par +signes légers et presque insaisissables. A ce qu’il paraît, il est de +décorum, au Fezzân, de ne pas se prodiguer en mouvements et en paroles +dans les cérémonies. + +Ce haut sultan, dont le nom complet, comme j’ai dit, était Mohammed-el- +Mountacer, avait un entourage composé de gens affublés de vieilles +couvertures de laine râpées ; tous avaient un air piteux et misérable. + +Quelques jours après que nous étions à Mourzouk, j’aperçus dans la ville +le susdit sultan, seul, à pied, passant de maisons en maisons. On me dit +qu’il allait en visites chez certaines femmes, ses maîtresses. + +C’est contre ce Mohammed-el-Mountacer qu’El-Moukkény marcha en armes. +El-Moukkény le déposséda de la royauté, et ensuite le livra à son cousin +Ahmed, qui le tua par ordre du vainqueur ; Ahmed fut ensuite mis à mort, +et El-Moukkény gouverna le Fezzân. + +Le jour où je fus présenté au sultan, je me rendis, vers les trois +heures après-midi, chez le vizir Othmân dont la demeure touchait à celle +de son maître. Je vis alors devant le château plusieurs individus noirs, +sales, dégoûtants à donner des nausées, et qui battaient du tambourin à +caisse, semblable au tambourin des Turks d’autrefois. Mais ces caisses +avaient l’air délabrées, et les flûtes ou chalumeaux qui les +accompagnaient étaient d’aussi triste apparence. + +Chez Othmân, je rencontrai le câdi Tâher et son frère Zyn-el-Abidyn, le +cheykh Ahmed Ibn-Yça, homme d’excellentes qualités, le cheykh Mohammed- +Ibn-Ghalboûn de Tripoli. Pendant le temps que je demeurai à Mourzouk, +j’assistai aux leçons de ce dernier cheykh ; il exposait et expliquait +les commentaires de Khâzin sur le Coran. + +Le séjour de Mourzouk me déplaisait, m’ennuyait. Je n’y trouvais qu’avec +peine quelque nourriture qui fût de mon goût. Et puis je ne voyais pas +l’époque à laquelle je pourrais me mettre en route. Les caravanes pour +Tripoli n’osaient pas partir ; le chemin était coupé par les Arabes de +la tribu des Bény-Soleymân révoltés contre Yoûcef, pacha de Tripoli. +Toutes les caravanes que ces Arabes apercevaient, ils les pillaient ; et +le pacha ne savait comment mettre à la raison ces rebelles. Je passai +trois mois à attendre une occasion de départ. + +Pendant cet intervalle, je vis arriver El-Moukkény, qui se rendait au +Barnau par ordre de Yoûcef pacha. C’était le dernier voyage commercial +que fit El-Moukkény au Soudan. Au retour, Yoûcef pacha prépara +l’expédition du Fezzân contre Mohammed-el-Mountacer. + +Peu d’individus étrangers, soit du Maghreb, soit d’ailleurs, j’entends +des gens qui ont quelque habitude d’une vie un peu commode, se décident +à se fixer au Fezzân, même à Mourzouk. A ce sujet, voici ce que me conta +le cheykh Ahmed-Ibn-Yça. + +Une fois, un homme d’étude et de science, un uléma, vint à Mourzouk. +Quelques jours après qu’il y fut, et dès les premières leçons qu’il +donna, une foule assez considérable se réunit autour de lui. On +l’écoutait et le suivait avec assiduité et attention. Mais un beau +matin, le brave homme prit subitement la fuite. Il ne pouvait plus +supporter le séjour de Mourzouk. « Il m’est impossible, dit-il en +partant, de demeurer davantage dans une pareille ville. — Pourquoi ? lui +demanda-t-on. — Pourquoi ? mais Mourzouk est une vraie image de l’Enfer. +L’Enfer est chaud, et ce pays-ci est brûlant ; les damnés de l’Enfer +sont noirs, et les gens de ce pays-ci sont au moins aussi noirs ; +l’Enfer a sept portes, et Mourzouk aussi a sept portes. Que diable +voulez-vous que je fasse dans un lieu qui a tout ce qu’a l’Enfer ? » Et +le bonhomme s’en alla. + +Là, les femmes vendent sans cérémonie leurs faveurs pour quelques dattes +ou un peu d’orge ; c’est du moins ce que maintes personnes m’ont assuré. +Que faire en pareil lieu ? comment tuer l’ennui ? Comment s’habituer à +un pays où il n’y a pas un mets qui plaise et réjouisse un moment ! où +jamais il ne tombe une goutte de pluie ! où bêtes et gens ont même +pâture, quelques dattes ! où les fièvres ont élu domicile, entretenues +ou sans cesse renouvelées par l’usage continuel et presque unique des +dattes et du pain d’orge ! où le blé est si rare qu’il n’y a que les +grands, les vizirs, le sultan qui puissent s’en procurer ! où le beurre +est aussi introuvable que le soufre rouge[210] ! où le peu que l’on en +trouve parfois, par pur hasard, semble être une apparition miraculeuse +dont les riches seuls peuvent profiter ! Que faire de cette graisse +qu’on vend à Mourzouk comme unique ressource de cuisine ? que devenir +enfin dans un pays où le _cadb_, c’est-à-dire le trèfle des ruminants, +est brouté par les hommes comme il l’est par les agneaux ? Pâture +délicieuse, certes ! que les gourmands raffinés saupoudrent d’un peu de +sel pour en faire un régal ! Et puis encore, à peine a-t-on une poule +pour un demi-mithcâl d’or, et dix œufs, quand on en trouve, pour un +demi-ryâl ! Quoi de plus ? n’ai-je pas vu chez le câdi des femmes, des +domestiques faire procès à des gens qui refusaient de leur donner à +manger, et quoi ? des dattes ! Y a-t-il rien de plus misérable, de plus +affamé que ces _djebbâd_ ou pauvres hères qui tirent l’eau des puits et +la jettent dans les rigoles d’arrosage pour abreuver quelques terres +ensemencées, quelques bouts de champs de blé. + +En vérité, il ne peut y avoir que les marchands qui aient sujet de louer +Mourzouk ; car ils y font des profits qui parfois s’élèvent jusqu’à +mille pour cent. + +La surface entière du Fezzân ne porte que cent et un lieux habités, et +tout vit du dattier ; il suffit à une foule de besoins ; c’est la +ressource générale. (Du reste, il est presque l’unique arbre du pays ; à +peine trouve-t-on, et encore vers les puits seulement, quelques +tamarix.) + +Sans le commerce, Mourzouk ne pourrait subsister. C’est le point de +passage des caravanes du Barnau, du Ouadây, du Bâguirmeh et de tout le +Soudan occidental et oriental. Les marchands d’Audjalah vont acheter des +marchandises en Égypte et les transportent à Mourzouk ; les marchands de +Saukanah[211] s’approvisionnent à Tripoli de Barbarie, et vont ensuite à +Mourzouk ; de même encore les marchands de Ben-Ghâzy ; ils tirent leurs +marchandises de Tripoli et même de Constantinople, et les portent à la +capitale du Fezzân. De cette manière, Mourzouk est un véritable centre +commercial. + +Le lieu de Saukanah, que nous venons de citer, est entre la régence de +Tripoli et la capitale du Fezzân, aux deux tiers du trajet à partir de +Tripoli, c’est-à-dire à seize jours de distance, voyage au pas de +caravane. A une journée au delà de Saukanah, dans la direction ouest, se +trouve Hoûn. + +A Mourzouk, on préfère les esclaves amenés de Hauça, capitale de +l’Afnau[212], aux esclaves amenés du Barnau, du Ouadây et de tous les +autres pays à l’est de ces deux États. Partout les esclaves de Hauça +sont les plus recherchés, et se vendent à plus haut prix que tous les +autres. Ceux du Bâguirmeh, et après eux ceux du Barnau, sont plus +estimés que ceux du Ouadây, mais moins que ceux du Soudan occidental. + +Au Maghreb et au Fezzân, comme déjà nous l’avons fait observer, on +n’applique le nom de Soudan qu’à l’Afnau, à Hauça, à Noufeh et aux +contrées à l’ouest de l’Afnau. Quant au Barnau, au Ouadây et aux autres +contrées du côté de l’est, on leur donne le nom collectif de _Bélâd-el- +Abyd_, pays des esclaves. + +Au Soudan occidental et au Barnau, Mourzouk est toujours appelée Zeylah. +Pendant mon séjour dans cette ville, je cherchai à obtenir quelques +renseignements historiques sur le pays, sur son origine ; mais je ne pus +recueillir que quelques informations de minime importance. Tout ce qu’on +sut me dire, c’est que les _rois_ du Fezzân étaient du sang des khalifes +abbâcides ; que ce Mountacer dont nous avons parlé, et que je vis à +Mourzouk, prétendait aussi descendre de cette même souche ; qu’un des +Abbâcides, après que leur famille fut expulsée de Bagdad par les Tatârs, +s’était enfui jusqu’au Fezzân, qu’il avait gouverné. + +A Mourzouk passent les Touârig, les Touâty, voyageurs et commerçants de +Touât qui est leur centre de résidence, ainsi que les caravanes des +pèlerins tounbouktiens, qui, de Mourzouk, se dirigent sur Audjalah, puis +sur Syouah, et de là sur la province de Gyzeh et au Caire. Les caravanes +du Tounbouktou apportaient autrefois à Mourzouk, comme matière +commerciale ou monétaire, une assez grande quantité d’or en poudre, et +d’or en fragments, en baguettes, ou en anneaux. On préfère, au Fezzân, +la poudre d’or, comme étant or natif et de pureté plus sûre. C’est cette +poudre, apportée de Tounbouktou et d’autres localités du Soudan +occidental, qui servait et qui sert encore de monnaie à Mourzouk. On +pèse la poudre d’or au mithcâl, à fractions de mithcâl, pour les +payements. Aujourd’hui, la quantité de l’or a considérablement diminué +au Fezzân, et le plus souvent, selon l’importance des achats, on paye +avec les douros, avec des quarts, ou moitiés, ou trois quarts de douros +qu’on a coupés en quatre parties égales. (Pour les achats d’objets de +mince valeur, on n’a d’autre moyen monétaire ou d’échange que l’orge et +les dattes. Il ne s’y trouve pas de petites monnaies.) + +Ce qu’il y a de frappant et d’admirable au Fezzân, c’est la +bienveillance, la probité, la conscience des habitants, en paroles et en +actions. J’en citerai un exemple. + +Un Fezzanais avait dissipé sa modique fortune en folles dépenses, et +était réduit à la misère. Quelques jours avant le départ d’une caravane +pour le Soudan, il va couper un grand nombre de palmes de dattier, et en +sépare les bases, qu’il garde et qu’il emballe ensuite avec soin dans de +grosses toiles. Il en fait deux ballots qu’il coud et lie ensemble avec +de fortes cordes. Ces deux ballots, qui semblent être deux charges de +marchandises, sont placés par notre homme sur un chameau et transportés +de suite à Mourzouk. + +En entrant dans la ville, la douane ou octroi taxe le droit d’entrée à +deux douros pour la charge, et on note que deux ballots de marchandises +sont arrivés d’Égypte pour un tel. D’habitude, le droit de douane est de +deux douros par charge, quelles que soient les marchandises, étoffes +grossières, ou soie, ou cachemires, etc. On n’examine point quelles sont +les marchandises, on n’ouvre jamais les ballots. + +Le Fezzanais conduit la charge chez lui ; ensuite il va trouver le vizir +Othmân et lui dit : « Tu sais que demain une caravane part pour le +Soudan ; aujourd’hui il m’arrive deux ballots de marchandises ; je ne +puis pas les examiner et les réemballer pour demain ; je serais en +retard pour le départ. Prends-moi ces marchandises chez toi, garde-les +comme gage, et prête-moi 200 _frânsah_ (ou colonnates) pour la +spéculation que je veux aller tenter au Soudan. A mon retour, je te +rembourserai ma dette. — Très-volontiers, » dit Othmân. + +L’autre va prendre les deux ballots, les charge sur un chameau et les +transporte chez le vizir, qui les fait déposer dans une chambre à part. +Les deux cents frânsah sont comptés au Fezzanais. + +Le Fezzanais partit, il resta près de six mois absent. Sa spéculation +réussit, et il revint avec une troupe considérable d’esclaves. Après +s’être reposé quelques jours, il vendit ses esclaves ; puis il +s’empressa d’aller payer son créancier, et le remercia. Lorsque Othmân +eut touché son argent : « Maintenant, dit le Fezzanais, aie la bonté de +me remettre mon dépôt. » Othmân ordonne à ses esclaves de retirer les +deux ballots ; on obéit. Mais le bois s’était desséché, les ballots, +devenus très-légers, paraissaient moins bien remplis qu’ils ne l’étaient +lors de la consignation, et le maniement faisait entendre un craquement +singulier. Deux esclaves portaient sans gêne un ballot que la première +fois trois et quatre esclaves ne pouvaient remuer. Le vizir, surpris, +demanda ce qui était arrivé aux marchandises du Fezzanais. Il lui vint à +l’esprit que peut-être des voleurs s’étaient introduits chez lui et +avaient volé quelque chose du dépôt qu’il avait reçu, ou bien que ses +esclaves eux-mêmes avaient soustrait quelques objets. Othmân ne savait +que dire, et paraissait inquiet et confus. + +Le Fezzanais le calma : « Ne t’inquiète pas ; il n’y a rien de moins +dans mes marchandises ; elles sont comme je te les ai remises. Ce sont +tout simplement des _kournâf_ (bases de palmes de dattier). C’est là +tout ce que je t’ai donné en gage. J’ai imaginé ce moyen pour obtenir de +toi l’argent que tu m’as prêté. Dieu m’a favorisé dans ma spéculation ; +je t’ai rapporté tes deux cents frânsah, et je te remercie de ta bonté. +Que Dieu t’en récompense ! — Je suis heureux de t’avoir été utile. Tu me +donnes la preuve de la probité la plus scrupuleuse et la plus pure ; +Dieu t’a gratifié de cette vertu au plus haut degré. Désormais, ma +fortune, mon argent sont à ta discrétion ; toutes les fois que tu auras +besoin d’en user pour ton commerce, pour tes voyages, je veux que tu +viennes me demander les sommes qui te seront nécessaires. » + +De ce jour, le vizir et le Fezzanais devinrent et restèrent toujours +sincèrement amis. + +Ce fait prouve la vérité de cette tradition reçue du saint Prophète +arabe : « La bonne foi est l’arche du salut[213]. » + + +[Note 208 : Zeylah ou Zouïlah était, en effet, jadis, le nom de la +capitale du Fezzân, pays qui est la Phazania des anciens ; le nom de +Mourzouk est récent et d’origine arabe ; la véritable prononciation est +Marzik. + + PERRON.] + +[Note 209 : Indications reçues verbalement du cheykh El-Tounsy.] + +[Note 210 : Le soufre rouge est une substance merveilleuse ; c’était la +pierre philosophale. Les Égyptiens des temps pharaoniques savaient la +préparer. Aujourd’hui, le secret de cet _œuvre_, le grand œuvre, est +perdu.] + +[Note 211 : On prononce dans le pays sokna.] + +[Note 212 : Hauça est la capitale de l’Afnau ; Noufeh et Kechnah sont +les deux autres villes principales de la même contrée. (_Note verbale du +cheykh._) — Hauça est l’Haoussa des géographes européens.] + +[Note 213 : _Voy._ note 71.] + + + + + =CHAPITRE V.= + +Préparation au départ de Mourzouk. — Rivalités et guerre des Arabes +Bény-Soleymân. — Moyen employé par le pacha de Tripoli pour la terminer. +— Départ de Mourzouk. — Vallée de Chiâty. — Assemblée délibérante. — +Départ pour Tripoli. — Le Ghiriân ; hospitalité ; régal. — Jardins. — +Caractère des Arabes Bichr ; habitudes de rapines. — Arrivée à Tripoli. +— Menchyeh. — Départ de Tripoli. — Djirbeh. — Safâkès ; rusticité des +Safâkésains ; jardins ; fruits. — Castel du village d’El-Djemm. + + +Mon séjour à Marzik se prolongeait ; c’était la longueur de la vie de +l’aigle Loubed[214]. J’étais ennuyé, fatigué d’attendre ; et, Dieu le +sait, j’avais l’esprit toujours par monts et vallées. J’aurais voulu +avoir des ailes pour m’enfuir au plus vite ; partir était tout ce que je +désirais. + +Mais comment faire ? Les Bény-Seyf-el-Nasr, tribu des Bény-Soleymân, +infestaient la route, détroussaient, dépouillaient, ou même égorgeaient +les voyageurs, rendaient impossible toute traversée, suspendaient tout +départ de caravane. + +Je cherchais partout, à chaque heure, quelque compagnon de voyage qui +pût me servir de sauvegarde et d’appui ; je n’en trouvais pas. Enfin, le +cheykh Mohammed-Bou-Csayçah, de Tripoli, vint chez moi, et de premier +abord : « Allons ! mon ami, me dit-il, prépare-toi ; tu vas partir. +Voici une bonne occasion de mettre fin à tes ennuis. — Laquelle ? +répondis-je, mon vénérable cheykh, laquelle ? — Il vient d’arriver ici +un des plus hommes de bien que je connaisse, le cheykh Bou-Bekr-Bin- +Rououyn, cheykh révéré pour sa piété, honoré et respecté par toutes les +tribus des Arabes Bény-Soleymân. C’est lui que Yoûcef, pacha de Tripoli, +a choisi comme médiateur et qu’il a chargé du soin d’étouffer la guerre +qui agite les deux tribus ennemies des Bény-Bichr et des Bény-Seyf-el- +Nasr. — Mais qu’est-ce donc que cette guerre ? demandai-je à Bou- +Csayçah, et pourquoi Bou-Bekr-Bin-Rououyn vient-il ici ? — Voici +l’affaire en peu de mots. Bou-Bekr vient ici envoyé par Yoûcef-Pacha. Il +a l’ordre d’emmener sous sa sauvegarde, à Tripoli, les principaux des +Bény-Bichr, tribu aussi des Bény-Soleymân. Car ces Bény-Soleymân se sont +séparés en deux branches, la tribu des Bichr et la tribu, plus nombreuse +et plus puissante, des Seyf-el-Nasr. Ceux-ci ont voulu dominer les +Bichr, quoique les uns et les autres soient issus de deux frères dont +chaque tribu porte le nom. De là une guerre dans laquelle les Seyf-el- +Nasr furent vainqueurs. Les Bichr, battus, laissèrent un certain nombre +de morts sur le champ de bataille. Forcés de s’enfuir, ils n’eurent +d’autre parti à prendre que de se réfugier sur le territoire du Fezzân, +et de se placer ainsi, en quelque sorte, sous la protection du sultan +fezzanais. + +« Dès lors, les Seyf-el-Nasr infestèrent les routes, pillèrent les +caravanes, et se mirent par là en hostilité flagrante avec le pacha de +Tripoli. Yoûcef envoya contre eux des troupes, et ces troupes furent +battues ; une seconde expédition fut encore battue. Yoûcef-Pacha, étonné +et embarrassé, consulta ses vizirs ; et il lui fut conseillé d’appeler +auprès de lui les Bichr retirés dans le district de Chiâty, de se les +attacher par des largesses et par des procédés de bienveillance, et de +les décider à une nouvelle guerre contre les Seyf-el-Nasr. — Mais qui +pourrais-je employer à cette négociation ? dit le pacha. — Le plus sûr +est de la confier à Bou-Bekr-Bin-Rououyn. » Aussitôt Yoûcef envoya +appeler Bou-Bekr. Celui-ci se rendit à Tripoli[215]. Le pacha le reçut +avec toute la déférence possible, lui fit des présents, ensuite +l’informa de ses intentions et lui expliqua le but de la négociation +qu’il voulait lui confier. Bou-Bekr accepta la mission, et promit +d’amener à Tripoli les principaux des Bény-Bichr. + +« Yoûcef donna au cheykh un firman dans lequel il promettait, par +serment, toute sécurité aux Bichr qui viendraient à Tripoli, et +annonçait qu’il les traiterait avec honneur et générosité. + +« Bou-Bekr, muni de cette pièce, se rendit au Fezzân, et il vient +d’arriver ici. Je crois que c’est la meilleure occasion de départ que tu +puisses espérer. Joins-toi à cette ambassade, arrange-toi avec ces +compagnons de voyage. Tu seras sous la protection et la sauvegarde de +Bou-Bekr ; c’est un homme de religion et de conscience. — Que Dieu te +conserve ! répliquai-je, transporté de joie. Présente-moi à ce brave +cheykh Bou-Bekr, afin que je puisse un moment m’entretenir avec lui et +connaître quelles sont ses intentions relativement à notre voyage. — +Volontiers ! nous le verrons un peu après l’asr (vers quatre heures +après-midi). Prépare-toi, prépare-toi à sortir de Mourzouk, de cette +prison. + +A l’heure convenue, je me rendis chez Bou-Csayçah, et j’y trouvai un +homme vénérable parmi les Arabes et d’un extérieur noble et distingué ; +c’était Bou-Bekr lui-même. Dès que j’entrai : « Voici, lui dit Bou- +Csayçah, voici un Tunisien que je veux te recommander et placer sous ta +protection. — Très-bien ! répondit Bou-Bekr ; protection, attention, +appui, secours, tout ce que tu désireras. — Et as-tu, me dit aussitôt +Bou-Bekr, beaucoup de bagages, une grande suite ? — Oui, répondis-je ; +j’ai un bagage assez considérable. — Alors, le mieux est que tu partes +d’ici avant moi, et que tu ailles m’attendre au Chiâty. Je ne resterai à +Mourzouk que quelques jours. — Mais comment saurai-je où et chez qui tu +descendras dans le Chiâty ? — C’est chose facile ; et tu ne seras gêné +ni inquiété par rien. » Il m’écrivit aussitôt deux mots de lettre pour +le chef suprême de la tribu des Bichr, stationnés dans le Chiâty. Ce +chef s’appelait aussi Bichr ; Bou-Bekr se borna à tracer ce billet : + +« Lorsque tu recevras cette lettre, traite honorablement celui qui te +l’aura remise. Aie soin de lui jusqu’à mon arrivée. Je te salue, toi et +tous ceux que tu aimes. » + +Ensuite Bou-Bekr me désigna un guide pour la route. Le lendemain je +quittai cette ignoble et ennuyeuse ville de Mourzouk ; dès le matin nous +étions sur le chemin qui devait nous conduire à la station des Beny- +Bichr. Mon guide me servait de compagnon, d’ami, de délassement, de +distraction, nous allâmes ainsi pendant quatre jours. Le cinquième, +arrivés dans le Chiâty, nous aperçûmes le stationnement des Bichr, tribu +brave, toujours prête à tout événement : attaque, défense ou capture. + +Nous nous dirigeâmes droit à la tente de Bichr, le chef de la tribu, et +nous lui remîmes la lettre de Bou-Bekr. « Sois le bien-venu ! me dit +Bichr ; tu es ici comme chez toi. » Et il m’indiqua un endroit près de +ses tentes pour placer mes bagages et mes esclaves. En quelques +instants, je fus établi comme un enfant de la tribu. Bichr me traita +grandement ; aussi, j’attendis sans impatience l’arrivée de Bou-Bekr. + +Le district de Chiâty, où les Bény-Bichr étaient installés depuis +quelque temps, est assez resserré, et se désigne souvent par le nom de +Ouâdy (vallée). C’est en effet une vallée toute semée de tamarix, très- +ombragée. Je n’y aperçus qu’un seul village, à quelque distance des +tentes des Bichr. + +Dominés et tourmentés par leurs cousins les Seyf-el-Nasr, les Bichr, +comme je l’ai dit tout à l’heure, avaient été forcés, après une lutte +violente, d’abandonner leurs stations primitives, pour chercher au loin +une autre résidence. Audacieux, intrépides, les Seyf-el-Nasr, vainqueurs +des Bichr, s’étaient rendus redoutables. Postés entre le Fezzân et la +régence tripolitaine, dévaliseurs perpétuels et guetteurs attentifs, ils +ne quittaient plus l’arme du pillage ou de la guerre, ils faisaient +victime ou profit de tout. + +On vient de voir quel moyen Yoûcef-Pacha employa pour tenter de les +réduire et de purger de leur présence les routes des caravanes. Il +recommanda spécialement à Bou-Bekr de décider Bichr lui-même, avec ses +plus intimes amis, à entrer dans le projet combiné contre les +brigandages interminables des Seyf-el-Nasr. Yoûcef promettait aux Bichr +le secours et l’appui d’un corps de troupes, leur promettait aussi ses +bienfaits et sa protection, s’ils voulaient combattre les Seyf-el-Nasr, +les poursuivre jusqu’à extinction et les réduire aux abois. Bou-Bekr +accomplit sa mission. Il vint trouver Bichr, et lui communiqua les +propositions de Yoûcef-Pacha. + +J’attendais Bou-Bekr depuis cinq jours lorsqu’il arriva au Chiâty. Ces +cinq jours, malgré l’embarras de mes esclaves femmes et hommes, +passèrent rapidement. J’étais loin de Marzik ; le voyage m’avait +ragaillardi ; et puis je trouvais à acheter, à mon gré, parmi les Bichr, +du lait et de la viande. Mes chameaux avaient bon pâturage, herbe +fraîche et abondante. + +A l’arrivée de Bou-Bekr, la tribu se réunit en conseil général pour +délibérer. Grands et petits, jeunes et vieux, tous se disposent à +examiner la circonstance actuelle et à discuter sur la situation. (Je me +rappelle toujours avec plaisir l’impression que produisirent sur moi +cette assemblée, la liberté avec laquelle tous les membres de la tribu +exposèrent leurs réflexions, leurs opinions.)[216] Des jeunes gens, des +enfants de douze à quinze ans, aussi bien que les révérends de la tribu, +obtinrent voix délibérative et furent écoutés sans trouble et sans +indifférence ; tous donnèrent leur avis, exprimèrent leur pensée ; tous +prêtaient à celui qui parlait une égale attention, pesaient, sans faire +distinction d’âge, les motifs et les observations des opinants et y +répondaient. On ne repoussait et ne méprisait aucun avis. + +(C’était chose merveilleuse, et j’en conserverai toujours le souvenir, +de voir comment les vieillards écoutaient les réflexions, les paroles +d’enfants imberbes et peut-être à peine pubères. Jamais assemblée ne m’a +plus fortement, plus profondément ému. Dans aucun pays du monde, je +crois, pareilles choses ne se rencontrent. Une assemblée si calme, si +attentive, si grave, assemblée représentant tous les âges, pour traiter +une question d’intérêt général, une question qui touchait à tous les +intérêts et à tous les rangs des hommes de la tribu, est un modèle à +suivre, à imiter, pour tous les peuples de la terre. J’ignore comment se +tiennent et se comportent les assemblées délibérantes en France, en +Angleterre ; mais je suis persuadé que vous autres, Français et Anglais, +vous pourriez bien aller prendre une leçon de gravité et de liberté, un +exemple pour la forme des délibérations publiques, dans le désert de +l’Afrique, là où sont ces enfants de la tribu des Bichr. Il y a des +sauvages qui ont du bon ; il y a des brutaux qui ont de la sagesse ; il +y a des ignorants qui en remontrent aux savants ; comme, dans le désert, +il y a quelques oasis, quelques stations verdoyantes.)[217] + +Les conclusions de l’assemblée furent que quelques-uns des principaux de +la tribu se rendraient à Tripoli avec Bou-Bekr, et que les autres +resteraient à Chiâty. Dès le lendemain de cette décision, on s’occupa de +préparer les provisions de voyage, les outres d’eau, et d’augmenter les +rations des chevaux pour les disposer à mieux supporter les fatigues du +trajet. Ces préliminaires durèrent cinq jours ; le sixième, la caravane +était en route pour Tripoli, marchant à la garde de Dieu. Nous n’avions +avec nous que vingt Arabes de la tribu, qui s’adjoignirent à Bou-Bekr +pour aller se présenter à Yoûcef-Pacha. + +Nous fûmes hors des frontières du Fezzân après deux jours de route. Le +troisième jour nous entrâmes dans d’immenses plaines à perte de vue, +mais inondées de verdure, couvertes d’arbres verts ou secs. + +Pendant toute la traversée, les Bichr de notre caravane n’eurent d’autre +conversation que les récits de leurs incursions, de leurs batailles, de +leurs pillages. « Vous rappelez-vous, disait l’un, le jour que nous +fîmes telle expédition, que nous fûmes attaqués par telle tribu ? Comme +les cavaliers fondirent sur nous à telle rencontre ! C’est ce jour-là +qu’ont succombé un tel et un tel. C’est là que j’ai étendu mort un tel ; +toute la tribu m’a vu à ce fameux coup qui l’a renversé roide. » Nous +n’entendîmes d’autre conversation, d’autres récits que ces aventures des +Bédouins du désert. + +Nous voyageâmes pendant quinze journées dans ces plaines, riches de +pâtis et de verdure. Constamment quelques-uns de nos Arabes étaient en +avant, en vedettes actives, gravissant les hauteurs, flairant l’horizon +sur tous les points, examinant s’ils n’avaient point à craindre quelque +surprise, s’ils n’apercevaient personne. Ensuite ils revenaient à nous, +nous accompagnaient jusqu’à ce qu’un nouvel accident de terrain s’offrît +de loin et exigeât une nouvelle exploration. + +Le seizième jour nous entrâmes dans le pays de Ghiriân, pays bien boisé +et orné de jardins, de sites pittoresques et sauvages, de sources d’eau, +d’étangs et de flaques considérables ; riche de grandes cultures de +safran, de fruits de diverses espèces. Le Ghiriân est à environ dix +journées de Tripoli, sur les terres même de la régence, à l’ouest. + +Les Ghirianiens sont bons, généreux, hospitaliers, pleins de prévenance +et de cordialité. Ce qu’il y a chez eux de singulier, c’est que toutes +leurs demeures sont construites sous terre ; on n’aperçoit sur le sol de +leurs villages que les mosquées et les minarets, ainsi que les maisons +où ils hébergent les étrangers et les voyageurs. + +Tant que nous fûmes dans le Ghiriân, nous nous arrêtions le soir à un +village ; au fort de la chaleur du jour, nous faisions halte à une +station ; partout où nous nous reposions, nous étions reçus avec la plus +avenante bienveillance, avec la plus facile générosité. Mais la chère +était peu attrayante, au moins à mon goût. Je ne pouvais guère manger +qu’une partie des viandes qu’on nous servait ; pour le reste, il m’était +impossible d’y faire fête. Car le grand mets des Ghirianiens, leur grand +régal, est une solide bouillie ou pâtée arrosée d’huile et assaisonnée +avec de la marmelade de dattes. Inhabitué que j’étais à l’usage de cette +bouillie épaisse, je ne pouvais aller au delà de deux bouchées ; j’étais +étouffé. + +Nous mîmes cinq jours à traverser le Ghiriân. Nous débouchâmes ensuite +sur des plaines comme celles que nous avions parcourues au sortir du +Fezzân, à la différence que nous y trouvâmes çà et là quelques stations +de bédouins arabes. Nous étions depuis longtemps hors de tout danger, +sans autre crainte que la crainte de Dieu. + +Le vénérable Bou-Bekr avait pour moi les plus soigneuses attentions ; il +me traitait généreusement, m’obligeait de manger avec lui, m’accablait +d’égards, s’épuisait en éloges sur moi, me chargeait de faire l’imâm +dans nos prières, me consultait, et acceptait mes avis et mes opinions +sur une foule de questions jurisprudentielles et de questions de +théologie. + +Quant aux Bichr qui nous accompagnaient, ils me parurent tellement vides +de religion, tellement indifférents en matières de foi et de loi que +j’en étais révolté. Jamais ils ne font une prière, rien pour eux n’est +répréhensible ni défendu, pour eux crime et vertu sont au même tarif. Un +Bichr, dans tous ses serments, jure toujours par les trois promesses de +divorce multipliées par trois et suivies de trois. (Le musulman qui, +pour quelque motif que ce soit, jure qu’il répudie sa femme _par trois_, +s’il fait tel acte, doit la répudier par trois répudiations, aussitôt +qu’il exécute ce dont il a juré de s’abstenir. Les Bichr, par une +hyperbole de la forme ordinaire du serment, jurent _par trois_ +multipliés par trois plus trois.)[218] Un Bichr se glorifie toujours du +nombre d’ennemis qu’il a tués, de ses pillages ; toutes prouesses qu’il +regrette par cela seul qu’elles sont passées, et dont il désire et +demande chaque jour le retour. + +A ces sortes de récits et de bravades, je disais aux Bichr : « Mais de +pareilles œuvres et une pareille vie sont criminelles, réprouvées de +Dieu. Renoncez à ces habitudes de mal ; corrigez-vous. — Oh ! nous +autres, nous sommes _gens de prohibitions_, c’est notre vie à nous, nous +vivons de ce qui est défendu. Il nous faut de tels coups, de telles +curées. Ce sont profits que Dieu nous envoie, et c’est pour que nous en +jouissions, pour que nous en vivions, qu’il nous a plantés bédouins et +nous a donné notre patrie dans ces déserts. » Je leur lisais certains +versets du Coran ; je leur citais des maximes du Prophète, toujours à +propos des habitudes de meurtre, de brigandages, de spoliations ; et les +Bichr me riaient au nez, traitaient de puérilités et de plaisanteries +mes citations et mes remontrances. La meilleure preuve que mes sermons +n’aboutissaient à rien, c’est qu’un jour un Bichr, appelé Katâr, me +dit : « Eh ! mon brave cheykh, tu es bien heureux d’être ici sous la +recommandation de Bou-Bekr-Ibn-Rououyn, sans cela nous nous serions déjà +emparés de tout ce que tu as de chameaux et d’esclaves. » + +En un mot, ces tribus n’ont rien de sacré ; c’est le comble de l’impiété +et de l’irréligion ; vieux et jeunes, tous sont de même. Les exceptions +sont presque introuvables, elles portent à peine sur quelques vieillards +cassés et décrépits. Ce que ces tribus ont de l’islamisme, se borne à +peu près aux deux termes qui composent la profession orthodoxe de foi : +« Je confesse qu’il n’y a de Dieu que Dieu, — et que Mahomet est son +Prophète. » + +Les discours, la société de tels hommes me faisaient mal. Mais il me +fallait rester ; je me disais ce vers : + + + « Ces gens-là, je les avais pour compagnons, non pour amis ; il faut + bien que le chasseur reste en compagnie avec des chiens. » + + +Heureusement ce ne fut pas pour longtemps. Quand nous traversâmes le +Ghiriân, je me préoccupai moins de ces Bichr ; j’admirais la richesse et +la fertilité du pays. Et puis, j’étais poursuivi par l’idée des +étouffantes bouillies, affreuses pâtées reparaissant presque à chaque +pas pour menacer d’étrangler l’infortuné voyageur. Cette bienheureuse +contrée, patrie des bouillies, je lui tournai ces deux vers comme +souvenir : + + + « Oh ! oui ! Ghiriân est un fameux pays ! quelle richesse ! quelle + abondance ! + + « Là, le régal infaillible du voyageur..., c’est de la bouillie. » + + +Le Ghiriân est presque couvert de jardins fruitiers ou vergers et de +jardins ordinaires, parcourus par de nombreux cours d’eau. Mais pas un +voyageur n’en peut goûter un fruit autrement que par les yeux. +(Quiconque s’aviserait de porter la main sur un seul fruit, serait +assommé à coups de pierres ou à coups de bâton, ou serait tué d’un coup +de fusil. Les produits de ces vergers et de tous ces arbres sont portés +et vendus à Tripoli.)[219] J’ai encore dit, à cet égard, ces trois +petits vers : + + + « Certes, le Ghiriân est un pays de jardins charmants, + + « De jolis parterres émaillés de couleurs ; tout cela sourit à l’œil + et à l’esprit. + + « Mais que le voyageur en jouisse, en goûte, lorsqu’il passe par là, + oh ! non ! » + + +Enfin, lorsque je vis les Ghirianiens habiter sous le sol comme des +enterrés, et à un cri qu’ils entendaient, sortir de leurs trous comme +des revenants de dessous leurs tombes, il me vint en tête ces deux +autres vers : + + + « Ces bons Ghirianiens, ils vous ont là pour demeures de vrais + sépulcres ; + + « Quand vous les voyez émerger, il semble qu’ils ressuscitent pour le + jour du jugement dernier. » + + +Du Ghiriân nous nous dirigeâmes droit sur Tripoli... Nous y entrâmes +vers le soir... Nous vîmes au-dessus de la porte, contre le mur, un +homme pendu. + +J’allai m’héberger dans une maison de Mohammed-Ibn-Yoûnès, un des +secrétaires-intendants de Yoûcef-Pacha. A Mourzouk, j’avais déjà été +logé dans une maison appartenant à ce même Mohammed. + +Je ne restai que peu de jours à Tripoli. Je visitai la ville. Elle me +parut beaucoup plus grande de réputation que de réalité. La population +en pourrait tenir dans un des quartiers du Caire. La ville, avec la +citadelle et les murs d’enceinte, entrerait sans gêne et sans laisser +rien paraître en dehors, dans le quartier de Bardjaouân ; on pourrait +encore la cacher tout entière dans le quartier d’El-Djouânyeh, au Caire. +Les maisons de Tripoli sont semblables à celles des villes de province +en Égypte, et se rapprochent singulièrement de ce qu’étaient les maisons +d’Alexandrie avant que Mohammed-Aly n’eût fait restaurer et rajeunir +cette dernière ville. + +Tripoli n’a que deux portes, une vers le marché du mardi, c’est celle +par laquelle nous sommes entrés, et une du côté de la mer. De ce dernier +côté est une grande halle couverte, appelée le marché d’El-Ribâ. A +toutes les issues de cette halle sont établies des portes, auxquelles +sont postés des gardiens et des chiens de garde pour la nuit. Tous les +marchands, ou à peu près, sont de l’île de Djirbeh ; il y en a si peu de +Tripoli, qu’on n’en tient pas compte. + +Il y a encore le marché des Turks. Ce sont simplement deux rangs d’une +quinzaine de boutiques chacun. Dans ce marché, on vend à la criée des +habits et autres objets plus ou moins précieux. Enfin, il y a encore le +marché d’El-Camleh, ou marché aux poux, où l’on vend seulement les +vieilles défroques et les vieux objets de rencontre. + +La plus belle mosquée de Tripoli, est la mosquée du pacha, en face du +fort. Je suis entré dans ce fort ou espèce de citadelle ; c’est tout au +plus une redoute, qui m’a paru une défense à peu près aussi bien +combinée qu’une maison des anciens kâchef d’Égypte. Elle ne vaut pas une +maison d’un bey d’Égypte, et à plus forte raison celle d’un pacha. + +A l’époque où j’étais à Tripoli, la valeur monétaire courante +s’exprimait en termes extrêmement minimes. Ainsi le ryâl de Tunis, qui +est estimé à un tiers de douro d’Espagne, ou un tiers du talari ou +thaler autrichien, se traduisait par six cent cinquante ryâl de Tripoli. +(Je dis _se traduisait_, ou _s’exprimait_, parce qu’en réalité il n’y +avait pas de monnaie effective dite ryâl de Tripoli ; c’était une simple +appréciation verbale, fictive, passée alors en usage, et par laquelle on +indiquait une valeur comprise par les Tripolitains. _Explication orale +du cheykh._) + +A Tripoli on ne trouvait guère, comme mets tout préparés, que du +_tourchy_ de Bâdindjân, c’est-à-dire des pommes tomates confites dans le +vinaigre ; pour les Tripolitains c’est un mets fin et recherché. On +pouvait se procurer un dîner inpromptu, en achetant un pain de cinquante +ryâl et du tourchy pour cinquante ryâl. Qui voulait se régaler de +_kébâb_ (morceaux de viande gros comme une noix passés à une brochette +et rôtis sur la braise), ou se régaler de viande cuite dans son jus, ou +bouillie, devait sacrifier au moins six cents ryâl. + +Entre Tripoli et Menchyeh se tient, en plein vent et le mardi de chaque +semaine, un marché où se rendent une foule considérable de bédouins, +d’individus de Tripoli et de la banlieue, d’habitants de Menchyeh ; à +peine peut-on avancer sur la place du marché, tant est grande la +multitude. Les marchands d’étoffes, de tarboûch, etc., sont réunis en un +même endroit et sur une ligne ; les marchands de drogueries forment une +autre ligne, et les bouchers en forment une troisième. Ceux-ci égorgent +et vendent, ce jour-là, une quantité extraordinaire d’excellents +moutons. La viande des étals est magnifique et fait plaisir à voir. Ce +jour-là, presque toute la population de Tripoli se régale de viande +fraîche. Les autres jours, généralement, on s’en passe. Il n’y a guère +que les gens de quelque aisance qui envoient encore chercher de la +viande au marché du vendredi, à Menchyeh, à environ un quart d’heure +seulement de Tripoli. + +Menchyeh est une ville d’une assez grande surface, plus longue que +large. On ne la traverserait, dans sa plus grande longueur, qu’en quatre +heures environ. Les maisons sont construites dans le genre des villes de +province en Égypte, excepté cependant les demeures ou castels des +grands. La raison de la grande étendue de Menchyeh est que presque +chaque maison est une sorte de métairie, ayant un jardin avec des +arbres, des dattiers et des terres de labour. Les habitants sont presque +tous des Arabes bédouins d’origine. + +Pendant mon séjour à Tripoli, je me décidai à vendre ce que j’avais +amené d’esclaves, et à en réaliser la valeur en argent net ; car alors +il y avait en chargement au port un bâtiment qui se disposait à faire +voile pour la Turquie, et les esclaves étaient à bon prix sur la place. +Excepté une seule esclave bâguirmienne que j’aimais et qui s’appelait +Zeîtoûn, je vendis ma pacotille. Ensuite je changeai, chez un juif, mon +argent pour de la monnaie tunisienne. + +Je m’embarquai sur une grande barque pour Tunis. Le troisième jour de +traversée, ou plutôt de cabotage sur la côte, nous touchâmes à l’île de +Djirbeh. Nous y descendîmes et nous achetâmes quelques provisions de +bouche, mais à un prix bien plus élevé qu’à Tripoli. + +Puis nous démarrâmes, et nous navigâmes sur Safâkès (Sfâkès, selon la +prononciation des Moghrébins). Nous y abordâmes deux jours après notre +départ de Djirbeh. Nous descendîmes à terre ; il était une heure et +demie après le coucher du soleil. Nous ne connaissions personne dans la +ville, nous ne savions où prendre gîte. On nous conduisit à un okel, +lieu destiné à recevoir les voyageurs, près de la _Porte de la mer_, +_Bâb el-bahr_. Nous y passâmes la nuit la plus détestable, en vrais +étrangers abandonnés et ne sachant où s’installer, où se fourrer, dans +des chambres inondées de poussière et que nous ne pûmes nettoyer ; car +il était nuit close. Il eût été vingt fois préférable de rester dans +notre barque. La nuit nous parut d’une interminable longueur, en proie +que nous étions à toutes sortes d’insectes, puces, cousins, etc. Il nous +semblait que l’aube ne viendrait jamais nous annoncer le jour, que +jamais la nuit n’emporterait ses ténèbres. Du plus tôt que nous le +pûmes, nous nous enfuîmes de nos lits comme des voleurs, et nous nous +empressâmes de faire nos prières, prières à voix haute et prières à voix +basse[220]. + +J’allai visiter la ville de Safâkès et ses marchés. Les habitants sont +de véritables brutes, de vrais ânes sauvages, ne répondant à nulle +question, n’entendant rien, pures bêtes de somme sous forme humaine ; à +peine y a-t-il quelques exceptions. Les Safâkésains se nourrissent de +pain de maïs et de pain d’orge. En guise de viande, ils font une grande +consommation de fretin ou poisson qu’ils appellent _sabârès_ et qu’en +Égypte on appelle _biçârieh_ et _syr_[221]. + +Il y a presque à s’étonner que Safâkès ait pu produire des ulémas, des +écrivains distingués, des poëtes. Cependant elle en a produit plusieurs, +tels que Aly-Holayk, le cheykh Macdych, le cheykh Aly-Ghourâb, érudit +des plus renommés, dont la réputation est répandue et le mérite reconnu +dans toute la régence de Tunis. Aly-Ghourâb est auteur de charmantes +pièces de vers, de jolies poésies fugitives en vers détachés, comme +sentences, pensées isolées, etc. N’était la crainte de prolonger ce +récit déjà trop long, j’en citerais quelques fragments, quelques vers, +comme échantillon de ces compositions pleines de sentiment, de finesse, +d’esprit et de goût. + +Safâkès est remarquable par le grand nombre de ses jardins, par ses +plants d’arbres fruitiers. La pistache verte y est abondante ; cette +variété de pistache est préconisée, dans l’ancienne médecine, comme +fruit doué de propriétés favorables au perfectionnement de +l’intelligence et de l’esprit, comme substance dont la vertu développe +les facultés mentales, surtout chez les enfants. Les amandes, les +mélongènes, et surtout le melon _roûmy_ ou grec, sont également +abondants dans les jardins de Safâkès. Les amandes sont de celles qu’on +appelle, en Égypte, _ferk_ ; c’est une variété facilement déhiscente, +c’est-à-dire que le moindre effort des doigts les ouvre en deux. Le +melon roûmy, à Safâkès, est plus doux que le sucre même. + +Le poisson, à Safâkès, est à vil prix, presque pour rien. Nous y +achetâmes des sabârès par tas de cinq à six livres pesant, et chaque tas +ne valait qu’un kharroûbeh ou quatre nasryeh, ou un quart de ryâl +tunisien. Le gros poisson se vendait au poids, ou à l’œil et à la pièce, +mais toujours à bas prix. + +J’ai visité à Safâkès plusieurs mosquées ; la plus considérable est dite +la Grande-Mosquée. Elle a à peu près la même étendue que la mosquée El- +Azhar, au Caire ; mais elle est toujours déserte, excepté aux heures des +prières (c’est-à-dire qu’il ne s’y donne aucune leçon). + +Safâkès a un petit bazar où j’ai remarqué deux boutiques de médecins. +Une de ces deux boutiques est assez grande ; il y avait là un certain +nombre de livres que le médecin propriétaire tenait devant lui ; à côté +était une balance à peser les médicaments. L’intérieur de la case était +garni de bouteilles et de flacons. Je demandai à ce médecin en boutique +ce qu’étaient les livres qu’il avait devant lui. « Ce sont, me dit-il, +mes livres de consultation ; j’y cherche quelles sont les maladies sur +lesquelles on vient me questionner, quels sont les remèdes à employer, +quelles sont les quantités qu’il faut prendre des diverses drogues. » + +Nous nous reposâmes trois jours à Safâkès. Je pris à louage deux mules +de poste et, le quatrième jour, au matin, nous nous mîmes en route pour +Tunis. Nous partîmes à la pointe du jour, munis des provisions de +viatique nécessaires pour cinq postes, autrement pour cinq journées de +marche. Nous arrivâmes au terme de ce voyage vers trois ou quatre heures +après midi. + +Dans ce trajet de Safâkès à Tunis, ce que je vis de plus remarquable, ce +fut le village d’El-Djemm avec son vieux castel aux grandes et hautes +murailles, sorte de tour d’une hauteur presque inouïe et d’une +construction parfaite. Les murs sont percés de nombreux créneaux à +ouvertures étroites perpendiculaires, et pratiqués lors de la +construction de la tour. Ces créneaux ressemblent à ceux qu’on observe +dans certaines bâtisses de villages et derrière lesquels les paysans se +mettent en défense lorsqu’un ennemi vient les attaquer. Ce sont de +véritables meurtrières pour les fusillades[222]. + +Le castel était à ciel découvert, sans couverture qui le fermât, et +aussi sans escalier. Je demandai à mon muletier ce que c’était que cette +construction. « C’est, me dit-il, un donjon des temps du paganisme, et +bâti par les Amalécites. Il fut élevé par une femme qui y établit sa +résidence. Elle s’installait ordinairement au sommet, et là elle passait +les jours à filer du lin, et filait tant et si bien, que ses fils +s’alongeaient du haut du château jusqu’en bas. » + +A Tunis, je cherchai à savoir ce qu’était le castel d’El-Djemm ; je ne +pus avoir aucun renseignement satisfaisant. + +A El-Djemm, nous ne trouvâmes rien à plus bas prix que la figue épineuse +(le fruit du _cactus opuntia_, Linnæus). J’en achetai pour un quart de +ryâl tunisien, et j’en eus la charge d’un âne. Nous en mangeâmes tous à +satiété, et nous en jetâmes encore. + + +[Note 214 : _Voy._ note 72.] + +[Note 215 : Bou-Bekr, et plus régulièrement Abou-Bekr, habitait du côté +des Arabes Tarhoûneh, dans les montagnes de ce nom, au sud-ouest de la +régence de Tripoli.] + +[Note 216 : Observation reçue verbalement du cheykh.] + +[Note 217 : Ces remarques, je les ai reçues de la bouche du cheykh ; il +me les fit avec une certaine animation que je vois encore, et je les +écrivis sur-le-champ.] + +[Note 218 : L’explication des formes de la répudiation, et des serments +chez les musulmans, demanderait de longs détails. Je renverrai aux vol. +II et III du _Précis de jurisprudence musulmane_, que j’ai traduit de +l’arabe. P.] + +[Note 219 : Indication verbale du cheykh.] + +[Note 220 : _Voy._ note 73.] + +[Note 221 : _Voy._ note 74.] + +[Note 222 : Cette vieille construction est très-probablement +l’amphithéâtre d’El-Djemm, dont Shaw parle dans ses voyages.] + + + + + =CHAPITRE VI.= + +Arrivée à Tunis, et ensuite à la ferme de mon père. — Mon père vide ma +ceinture et garde mon argent. — Regrets. — Le marabout Omar. — Mon père +me communique son projet de retourner au Ouadây. — Il part. — Présents +pour le sultan Sâboûn. — Mort de mon père. — Je me mets en route pour le +Ouadây. — Arrivée à Mourzouk. — Départ pour le Ouadây. — Je rencontre +l’oncle Zarroûk. — Discussion. — Conciliation. — Retour à Tunis. — Je +pars pour le pèlerinage. — Visite à Cairaouân. — Arrivée à Alexandrie, à +Rosette, au Caire. — J’achète une Abyssinienne. + + +Nous approchâmes bientôt de Tunis. Nous l’apercevions de loin, +éblouissant les yeux par son excessive blancheur, par les vitres +miroitantes de ses maisons, par ses avant-toits revêtus de fer-blanc, +par ses coupoles couvertes de tuiles demi-cylindriques et enduites d’un +vernis vert. + +Nous arrivâmes, c’était un jeudi matin, dans le premier tiers du mois de +Châbân (le huitième mois de l’année musulmane). Nous descendîmes à +l’okel des voyageurs de Safâkès. + +Aussitôt, je louai deux ânes ; j’arrangeai et liai sur ces ânes mes +ustensiles et objets de cuisine et de literie, et nous montâmes, moi sur +l’un de ces ânes, mon esclave concubine sur l’autre. Nous pénétrâmes +dans l’intérieur de la ville, demandant où demeurait mon père. On nous +apprit que la maison était fermée et que mon père était à sa _sânieh_, +c’est-à-dire, en langage de Tunis et de Tripoli, à son _jardin_, à son +_potager_. (_Sânieh_ se dit encore des puits par lesquels on arrose les +jardins ou les champs, surtout au Fezzân. On tire l’eau de ces puits par +le secours d’un taureau qui s’approche et s’éloigne alternativement, +pour laisser descendre et ensuite pour remonter la corde à laquelle est +attaché le seau. Le mot _sânieh_ est un mot dérivé du verbe _sanâ_, +aoriste, _yousnou_, qui signifie arroser, tirer de l’eau d’un puits. Ce +verbe se trouve employé dans le vers suivant d’un rimeur bédouin, écrit +en style vulgaire ; lequel vers, pris dans une acception proverbiale, +s’applique à celui qui amasse, et qui, sans savoir comment, perd ce +qu’il amasse : + + + « Je tire de l’eau ; mais mon réservoir est donc troué ! je ne sais + par où s’échappe mon eau. » + + +Je m’informai de l’endroit où était la sânieh de mon père, et du chemin +par lequel on pouvait y aller. On m’apprit qu’elle était à un endroit +appelé Djafar, et qu’il fallait, pour s’y rendre, sortir par la Porte +Verte, qui conduit au chemin du village d’Aryâneh. Nous suivîmes cette +indication, et à midi nous arrivions à la sânieh. Nous entrons. Un +esclave nous aperçoit, et me demande qui je suis. « Je suis voyageur, +hôte de Dieu, répondis-je ; je viens du Ouadây. » Ces seuls mots +suffirent pour me faire reconnaître. Les esclaves coururent m’annoncer à +mon père, qui alors travaillait au jardin avec ses gens : il avait +encore une douzaine de concubines, cinq servantes esclaves et deux +esclaves noirs, l’un appelé Khamys et l’autre Sâdân ; de plus, il avait +donné à sa mère une jeune esclave, qui la servait. + +Mon père arrive à la hâte. Il me reconnaît, me salue ; je lui baise la +main, il m’emmène, nous entrons dans la maison qu’il habitait, et de +suite accourent mes deux cousines, filles de feu Mohammed, avec ma sœur, +née de cette concubine favorite qu’avait mon père au Dârfour, et qui fut +laissée à mon oncle Zarroûk au Ouadây. Toutes les trois viennent à moi, +me félicitent de mon retour. Arrive encore ma grand’mère, qui me fait +ses compliments et ses politesses et m’accable des marques de sa +bienveillance. + +Quelques instants après, on sert à manger. Le repas fini, je raconte à +mon père les circonstances de mon voyage, et tout ce qui s’était passé +pendant mon absence, depuis le jour qu’il partit du Dârfour pour le +Ouadây, jusqu’à mon arrivée à Tunis. Mais je ne parlai pas de l’argent +que j’avais avec moi ; j’avais aussi recommandé à ma concubine de n’en +rien dire à qui que ce fût. + +Vers le soir mon père me fit préparer un bain. Lorsque le bain fut prêt, +on m’apporta un vêtement neuf à la mode tunisienne. Puis : « Va, me dit +mon père ; prends ton bain ; cela délasse ; nettoie la poussière du +voyage. » J’obéis. Une esclave enlève les habits que je viens de quitter +et les emporte avec elle. Mon argent était dans ma ceinture, c’était des +_mahboûb_ d’or d’Égypte et de Constantinople, et quelques ryâl de Tunis. +Mon père, en prenant la ceinture, la trouve un peu pesante ; il l’ouvre, +la vide dans son giron, et va en enfermer le contenu dans un cabinet, +sans compter, sans rien examiner. Et moi, j’étais dans le bain ; je ne +vis rien de tout cela. + +Je sortis de l’eau, je m’habillai ; je pris ma ceinture pour m’en +ceindre les flancs... Elle était vide comme le cœur de la mère de +Moïse[223]. Je restai confondu, consterné ; la joie de mon retour fut +évanouie, car j’espérais, après quelques jours passés en repos avec mon +père, acheter des marchandises convenables pour le Ouadây ; je voulais +retourner pour tenter la fortune et courir la chance de me faire un +avenir un peu tranquille. Mais une fois mes petites richesses perdues, +et cela par le fait de mon père, je me vis les ailes coupées et dès lors +impuissant à reprendre mon vol... J’étais pétrifié, incapable +d’articuler deux mots. + +Ensuite, chose singulière ! je me leurrai encore d’espérances : futiles, +folles espérances ! Je me figurais bonnement que mon père avait pris mon +argent, non pour se l’approprier, mais pour me le conserver, pour me le +rendre lorsque je le désirerais. Je me berçais de ces illusions, comme +pour calmer la fièvre de regrets qui me tenait au cœur. + +Quelques jours après, il nous vint à la maison un marabout de Masrâta, +appelé Omar. Il était de la famille d’un cheykh renommé pour sa haute +piété, du cheykh Ahmed-Zarroûk, le pôle des vertus, l’auteur du +_Ouazyfeh_ (recueil de prières qu’on peut lire en une heure ou une heure +et demie, et qui correspondrait à ce que nous appelons _Heures +chrétiennes_ ; celui qui lit le matin le _Ouazyfeh_ de Zarroûk, reste +nécessairement à l’abri de tout mal jusqu’au lendemain). + +Le marabout Omar s’était lié d’amitié avec mon père, au Ouadây. Mon père +fut ravi de recevoir le saint homme, l’accueillit avec empressement, le +combla de prévenances et de soins. Il le logea dans la partie de notre +maison que j’habitais. La conversation du vieux marabout me soulageait, +me distrayait, car Omar était un homme de mérite, de science, +d’éloquence, de sagacité, d’une grande réserve dans les manières et le +langage, d’une éducation complète, d’une érudition riche et variée. + +Un jour je m’avisai de lui parler de mon argent, de lui dire comment mon +père s’en était emparé, et m’avait ainsi ruiné et laissé sans ressource. +« Et je ne puis savoir, ajoutai-je, s’il se l’est approprié sans retour +ou s’il me le garde en réserve. — Mon fils, me dit Omar, ce soir même je +sonderai ton père sur ses intentions. » + +Le lendemain matin, j’allai trouver le marabout et lui demander le +résultat de son entremise. « Mon cher ami, me répondit-il, à peine je +commençais à exposer à ton père ce que tu m’avais chargé de lui dire, +qu’il fronça le sourcil, se contracta la face, et me répliqua d’un ton +résolu : « D’où lui vient cet argent ? Cet argent est à moi, c’est mon +bien. Si mon fils l’a gagné en travaillant la terre, c’étaient mes +terres ; en faisant le commerce, la somme première était à moi ; si ce +sont des bienfaits du sultan, c’est à cause de moi, en souvenir de moi +qu’ils lui ont été accordés. Si mon fils revient encore sur ce sujet, je +le chasse d’ici sans autres ressources que ce qu’il a sur lui. Je +donnerai un exemple de sévérité qui lui servira à lui et aux autres. » +Je dus me taire ; et d’ailleurs qu’avais-je à lui répondre ? Je ne dis +pas un mot. » Les regrets prirent en moi une nouvelle amertume. Je me +repentais bien profondément de n’avoir pas pensé à cacher mon petit +trésor en lieu secret. + +Quelques jours après, mon père m’appelle et me dit : « Je veux +entreprendre un second voyage au Ouadây, en ramener mes enfants, ce que +j’y ai de famille, voir et mettre en ordre mes affaires. Toi, tu +demeureras ici, à la sânieh ; je te l’abandonne avec les terres +environnantes qui en dépendent, en retour de l’argent que j’ai eu de +toi. Surveille ce petit domaine, fais le valoir, sème des arbres, +laboure les terres labourables. Je te laisse tout ce qu’il faut pour +cela : des bœufs pour le labour et l’arrosage, des instruments de +travail ; tu as, de plus, à l’endroit où nous conservons nos grains, une +bonne provision d’orge pour la nourriture du bétail, et aussi une +provision de blé pour les semailles et pour votre consommation à tous. +Tu as encore les _khammâceh_ ou ouvriers à cinquième[224] ; tu garderas +avec toi mon esclave Khamys, et l’esclave femme de Sâdân et sa fille. +Ensuite, je te recommande ma mère, tes cousines ; prodigue-leur tes +soins et tes attentions. — Mais, mon père, répondis-je, pourquoi vous +exposer encore aux dangers et aux fatigues d’un si long voyage ? Vous +êtes à un âge déjà avancé ; un tel trajet est trop difficile pour vous. +Permettez-moi d’entreprendre ce voyage à votre place ; je vous +suppléerai dans vos affaires, dans tout ce que vous désirerez. Donnez- +moi seulement des lettres pour le sultan, pour votre frère Zarroûk, et +je vous certifie que toutes vos affaires se termineront au mieux ; et +vous, vous serez ici en repos et tranquillité. — Non, non, répliqua-t-il +résolument, nul autre que moi ne terminera mes affaires ; tu ne peux pas +me suppléer. » + +Il partit. Il se rendit à Tunis avec moi, et laissa à la sânieh sa mère +et ses nièces. C’était en Ramadân ; nous passâmes le reste de ce mois de +jeûne à Tunis, et pendant ce temps mon père vendit toutes ses esclaves ; +il ne garda que Sâdân d’esclave mâle. Il prépara une pacotille de +diverses marchandises convenables pour le Ouadây, et acheta plusieurs +objets dont il voulait faire cadeau au sultan ouadayen. Parmi ces objets +était une pendule à suspendre à la muraille ; elle était à musique, et +jouait un air qui durait trois ou quatre minutes avant l’heure : puis le +coup de l’heure frappait. Cette pendule avait coûté très-cher à mon +père ; il l’avait payée 160 ryâl de Tunis (265 fr.). Le cadeau se +composait encore de quelques livres, d’une assez grande quantité de thé +(car le sultan Sâboûn en raffolait), de kharaz de premières qualités, de +vêtements de prix, et de bougies de cire blanche comme du camphre. + +Les préparatifs de voyage une fois terminés, mon père quitta Tunis. +C’était à la fin du mois de Chaouâl 1227 de l’hégire[225]. + +Je demeurai quelques jours à Tunis, puis je retournai à notre sânieh. Je +m’y fixai avec mes cousines. J’étais alors réduit à zéro, zéro d’or et +d’argent. L’hiver approchait. Je labourai mes terres, je les semai. +Quand je me trouvais dans le besoin, je vendais un peu de notre +provision d’orge. + +Peu après le départ de mon père, ma grand’mère m’engagea à me marier +avec la plus jeune de mes deux cousines. Je refusai d’abord, ensuite +j’acceptai. Au mois de Zy-l-Câdeh nous fûmes fiancés, et à la fin de Zy- +l-Hedjeh nous fûmes mariés. + +Deux ans se passèrent ; sur la fin de 1229 je reçus une lettre de +Mohammed-Younès, secrétaire-intendant de Yoûcef, pacha de Tripoli. +Mohammed m’annonçait la mort de mon père. + +Je me disposai immédiatement à me rendre à Tripoli. Je partis. De +Tripoli je devais me mettre en route pour le Soudan, mais je dus +attendre ; il n’y avait pas de caravane prête à se diriger sur le +Fezzân. Bientôt après il en arriva une de Mourzouk ; parmi les voyageurs +était Sâdân, l’esclave de mon père. + +J’allai de suite le trouver. Il me raconta que, du Ouadây, mon père +l’avait envoyé au Fezzân avec une troupe d’esclaves et que ces esclaves +avaient été vendus à Mourzouk ; qu’ensuite, lorsqu’il était sur le point +de s’en retourner, il avait appris la mort de son maître ; que cette +nouvelle parvint aux oreilles d’El-Moukkény, gouverneur du Fezzân, qui +aussitôt s’empara du prix de la vente des esclaves, c’est-à-dire de 960 +douros, et que, de plus, El-Moukkény lui avait confisqué un chameau et +un milâyeh du Hedjâz. J’allai raconter ce fait de spoliation à Mohammed- +Yoûnès, qui sur-le-champ me remit, au nom de Yoûcef-Pacha, un ordre +enjoignant à El-Moukkény de me rendre, sur la présentation de l’ordre, +l’argent qu’il avait enlevé à l’esclave de mon père. + +Une fois muni de cette pièce, j’achetai de quoi faire un présent +convenable à El-Moukkény. Peu après, la caravane reprit le chemin du +Fezzân, et je partis avec elle. Nous suivîmes la route de Bou-Ndjeîm et +de Saukanah (soknah). (Bou-Ndjeîm est un puits éloigné de Saukanah de +quatre jours de marche, et où souvent les Arabes Bény-Soleymân attaquent +les caravanes. Au delà, la route est commode et sûre.)[226] La traversée +fut agréable, rapide, gaie, et sans le moindre contre-temps. + +J’arrivai au Fezzân, à Mourzouk. J’allai me présenter à El-Moukkény, et +je lui remis l’ordre dont j’étais porteur. El-Moukkény ne me satisfit +pas immédiatement. Il me renvoyait de jour en jour. Ce ne fut qu’après +un assez long délai, après beaucoup d’instances, avec beaucoup de peine +et de répugnance, qu’il me livra les 960 douros. + +La caravane avec laquelle j’étais venu de Tripoli partit ; il me fallut +en attendre une autre. Pendant ce temps, j’achetai diverses marchandises +de facile débit au Ouadây. A Mourzouk, j’allais fréquemment rendre +visite au faguyh Aly-Mahaydy. Quand je fus sur le point de partir, le +faguyh Aly ayant besoin d’argent, me demanda 100 douros. Je les lui +prêtai, et il me remit une reconnaissance de sa dette. + +La caravane termina ses préparatifs et leva le camp. Nous traversâmes +l’espace qui conduit du Fezzân chez les Toubou-Réchâd. En débouchant sur +leurs confins, nous rencontrâmes une caravane nombreuse qui venait du +Ouadây, et dans laquelle j’aperçus mon oncle Zarroûk. Il revenait avec +tout ce qu’avaient laissé de fortune mon père, feu mon oncle Tâher et +ses associés de commerce. + +Nous nous saluâmes Zarroûk et moi. Les deux caravanes s’arrêtèrent, et +consentirent, à cause de nous deux, à faire une halte de vingt-quatre +heures. + +Quand nous fûmes en repos, je parlai de mon père à Zarroûk, et je lui +demandai ce qui nous restait de fortune. Il me répondit que mon père +n’avait rien laissé. Cependant, lorsque je quittai le Ouadây, Zarroûk +n’avait que trois ou quatre esclaves outre ses concubines, et je lui +voyais dans la caravane au moins une centaine d’esclaves et au moins +deux cents chameaux. J’appris aussi qu’il avait une charge de plumes +d’autruche, et une charge de corail et de bijoux en argent, tels que +bracelets, périscélides, am-chingah ; que presque tous les voyageurs de +la caravane lui avaient emprunté ou de l’argent, ou des chameaux, ou du +grain. De plus, je remarquais que presque tout le monde était à ses +ordres et à sa dévotion ; il n’avait qu’à parler, commander ou défendre, +et on lui obéissait. + +Je priai ceux qui connaissaient Zarroûk, et qui connaissaient sa fortune +personnelle, de témoigner de ce qu’ils savaient et de m’en donner une +déclaration légale ; mais tous refusèrent, de peur de lui déplaire. + +Je n’avais donc ni aide ni secours à espérer. J’appris qu’un des +voyageurs désirait retourner au Ouadây, et qu’il avait dix jeunes +esclaves. Je lui proposai d’échanger ses dix esclaves contre ce que +j’avais de marchandises. Il accepta. L’échange fut effectué sur-le- +champ, et je regagnai le Fezzân avec la caravane venant du Ouadây, où se +trouvaient Zarroûk et mes autres parents qui l’accompagnaient. + +Aussitôt que nous fûmes à Mourzouk, j’attaquai Zarroûk en justice, mais +personne ne voulut se charger du procès ; car Zarroûk alors exhiba un +papier portant déclaration de mon père qui reconnaissait son frère comme +son associé copropriétaire de tout ce qu’il possédait au Ouadây et même +à Tunis. Cette pièce était revêtue, comme caractères d’authenticité +légale, du témoignage du marabout Omar dont j’ai parlé précédemment et +du témoignage d’un autre témoin, le tout légalisé par le cachet du +faguyh Noûr, grand câdi du Ouadây. De plus, Zarroûk offrait de me livrer +de suite la faible part qui me revenait de l’héritage. + +La querelle entre Zarroûk et moi menaçait de devenir violente. Quelques +personnes graves s’interposèrent entre nous, et nous exhortèrent à +entrer en conciliation. Je cédai à leurs conseils, et je consentis à +recevoir pour lot dix-huit esclaves. Ensuite, pour couper court à toute +récrimination, nous déclarâmes par écrit que Zarroûk ne me devait plus +rien, et que je n’avais rien à réclamer de lui. L’accord ainsi conclu, +Zarroûk me remit ma jeune sœur. Elle avait eu pour mère une concubine +d’origine mydaûb, et qui avait été donnée à mon père avec une autre +esclave zaghâouyenne par le sultan du Dârfour. Cette Zaghâouyenne +s’était suicidée, jalouse qu’elle était des femmes de mon père. + +Je m’empressai de regagner Tunis. Cette fois, mon absence ne fut que de +dix mois. A mon retour, j’avais pour toute fortune, je crois, vingt-cinq +esclaves. Dans ce dernier voyage, j’eus à subir plusieurs contrariétés, +des fatigues, des désagréments, même des dangers. J’en ferai grâce ici ; +le récit en serait peut-être trop long et trop peu intéressant. + +Mon retour à Tunis fut une sorte d’événement, une fête pour mes amis, +et, Dieu le sait, pour moi aussi. Quelques jours après mon arrivée, et +quand j’eus mis un peu d’ordre dans mes affaires, les visiteurs vinrent +me trouver, me féliciter de mon retour, acheter les esclaves que j’avais +amenés. En peu de temps je vendis ces esclaves, femmes et hommes ; je +n’en gardai qu’un appelé Saad. Quant au vieux Sâdân, je l’affranchis, +comme œuvre de bien au nom de mon père ; mais je laissai sa femme et sa +fille au nombre de nos esclaves. + +Ma grand’mère eut pour son lot de l’héritage deux filles esclaves +qu’elle attacha à son service particulier. Pour moi, ma part résultant +de la vente de mes esclaves s’éleva à 1,000 mahboûb ou 4,500 ryâl +tunisiens. + +Lorsque j’eus réalisé cette somme, je m’occupai de la culture de la +sânieh ; mais je m’aperçus bientôt que j’étais en perte, et que cette +propriété, ingrate comme exploitation, convenait plutôt à un personnage +de fortune et de rang qui en ferait une propriété de luxe et d’agrément. +Comme fonds de spéculation, elle était sans avantage. Je la vendis, avec +les dépendances, pour 8,500 ryâl de Tunis. + +Vers cette époque mourut ma sœur aînée, et alors les deux tiers de sa +part d’héritage me revinrent de droit. + +Je me fixai à Tunis ; j’y vécus environ deux ans. Notre famille était +nombreuse ; les denrées les plus ordinaires étaient à haut prix, et je +dépensai pour notre entretien une assez grande partie de ce que je +possédais. Je compris que si je demeurais ainsi deux autres années, ma +petite fortune s’épuiserait entièrement. + +Je résolus d’aller faire mon pèlerinage, et voir en passant ma mère, que +j’avais laissée au Caire lors de mon départ pour le Soudan. Je me +préparai donc à ce nouveau voyage. Mon père avait possédé une maison à +Tunis ; j’en achetai une seconde, située vers le Dâr-el-Pacha (le trésor +de la guerre), pour 3,000 ryâl. + +J’engageai ma cousine, qui était ma femme, à m’accompagner dans mon +pèlerinage, mais elle refusa. Je m’associai d’intérêts pour une +commission de tarboûch, avec un fabricant, le célèbre Mohammed-el-Bâmry, +que je chargeai du soin de notre famille pour le temps de mon absence. +Enfin je quittai Tunis au mois de Rédjeb (septième mois de l’année). + +Le cheykh Ahmed-el-Sennâry, surnommé Ibn-el-Tayb, était à Tunis. Il +avait aussi formé le projet d’aller en pèlerinage. Par un heureux +hasard, il partit en même temps que moi, et nous nous rencontrâmes au +sortir de la ville. Nous louâmes notre passage ensemble sur un petit +brick. C’était un vendredi ; nous fîmes la prière de midi et nous nous +embarquâmes au port de Halc-el-Ouâd, le port de Tunis ; mais nous ne +démarrâmes que trois jours auprès. Le réïs ou chef de notre brick resta +tout ce temps à terminer quelques affaires qu’il avait dans la ville. + +Enfin nous mîmes à la voile ; nous passâmes la nuit en mer. Le jour +suivant, nous étions dans le port de Soûçah, la ville la plus +remarquable que j’aie vue en Afrique après Tunis. Soûçah est assez bien +bâtie, et les habitants en sont bons et affables. Nous nous y arrêtâmes +trois jours. La cause de cette perte de temps fut encore notre réïs. +Nous lui demandâmes pourquoi il différait ainsi le départ ; il nous +répondit qu’il était en marché pour un chargement de savon. « Mais, lui +dîmes-nous, en attendant que tu termines tes affaires, ne pourrions-nous +pas aller jusqu’à Cairaouân, visiter le tombeau du saint compagnon du +Prophète, le vénérable Abd-Allah, fils d’Abou-Zamàh[227] ? Nous serons +de retour avant que tu sois prêt à partir. — Très-bien ; vous pouvez +aller à Cairaouân. » + +Nous louâmes des montures, et le lendemain matin nous étions en marche. +Nous passâmes par Mestyr et Méçâken. Le troisième jour de notre départ +de Soûçah, nous entrâmes à Cairaouân. Nous étions une troupe de sept ou +huit voyageurs, sans compter le cheykh Ibn-el-Tayb, qui était notre chef +de route, notre conducteur. + +Nous visitâmes les tombeaux des saints personnages enterrés à Cairaouân, +et, avant tout, celui d’Abd-Allah, fils de Zamàh. Son tombeau est dans +un macâm (sorte de chapelle) d’une architecture admirable d’élégance et +de beauté. Tout le sol en est pavé de marbre blanc, et les murs sont +revêtus de marbres de diverses nuances. Les encadrements des fenêtres y +sont ornementés en dorures et en dessins coloriés de différentes +couleurs, rouge, bleu lapis-lazuli, violet, etc. Le tombeau du saint est +d’une beauté et d’une magnificence au delà de toute description[228]. + +Nous visitâmes ensuite le cimetière, les tombeaux de plusieurs ulémas +célèbres, celui de l’iman Ibn-Abou-Zeyd, celui d’Ibn-Nâdjy, etc., tous +partisans zélés du rite de Mâlek. + +Nous fûmes reçus et hébergés chez le moufti de Cairaouân ; il nous +traita avec la plus attentive prévenance. Une foule d’habitants de la +ville vinrent nous voir, se pressèrent autour de nous. On chercha à +retarder notre départ, en nous invitant à des fêtes, des repas ; mais +nous avions hâte de retourner à Soûçah. Nous nous excusâmes sur ce que +nous étions attendus par notre bâtiment, que nous avions laissé près de +mettre à la voile. On se rendit à nos raisons, quoique avec peine, et +enfin nous quittâmes Cairaouân. Les plus distingués des cheykh nous +conduisirent assez loin, nous accompagnèrent, nous témoignèrent leurs +regrets, nous accablèrent de politesses. + +Nous revînmes à Soûçah. Notre brick était toujours à la même place. Nous +demeurâmes deux jours à Soûçàh ; je ne sais pas pourquoi nous n’allâmes +faire visite à aucun des ulémas. Il y en avait cependant un certain +nombre ; et même, parmi les plus distingués d’entre eux, j’avais +quelques parents éloignés. + +Nous mîmes à la voile. Nous fûmes bientôt en pleine mer, ne voyant plus +que ciel et eau. Nous allâmes ainsi dix jours de suite. Le onzième jour, +nous entrâmes au port d’Alexandrie ; il était une heure environ après le +coucher du soleil quand nous jetâmes l’ancre. Nous passâmes la nuit à +bord. Le lendemain de bonne heure nous prîmes une barque, et nous +descendîmes à terre. + +Nous louâmes, dans Alexandrie, un petit appartement à l’okel de Batâch. +Le jour suivant, on transporta à la douane les marchandises et nolis +passibles de droits d’entrée. J’avais une lettre pour un commerçant, +Ahmed-Zyâb, résidant à Alexandrie. Ahmed retira, en en payant le droit +de douane, les marchandises que j’avais apportées, c’est-à-dire deux +caisses de tarboûch et un sac de _boulgha_ ou souliers jaunes que +j’avais achetés à Cairaouân. + +Je ne séjournai à Alexandrie que quarante-huit heures. Afin de me rendre +au Caire, je m’embarquai pour Rosette ; car à cette époque le canal du +Mahmoûdyeh n’était pas ouvert. Nous franchîmes heureusement le boghâz de +Rosette, et nous entrâmes dans le port. + +J’avais une lettre pour Mohammed-Nànâ, un des premiers commerçants de la +ville. Je ne demeurai que vingt-quatre heures à Rosette. On était en +été. Je passai la nuit chez Nànâ, mais une nuit de tourments ; car j’y +fus la proie des cousins qui me dévorèrent, à tel point que je fus +obligé de quitter la maison pendant la nuit, et que j’allai me coucher +et dormir près du rivage de la mer. + +Le lendemain, à mon réveil, je jurai bien de ne pas rester une seconde +nuit à Rosette. Dieu me procura un batelier du Nil, appelé Moustafa- +Lâlah. Il avait une petite barque que Nànâ loua vingt-cinq piastres en +mon nom et pour moi seul. Lâlah embarqua mes deux caisses de tarboûch et +tout ce que j’avais avec moi ; et j’étalai le tapis qui me servait de +siége et de lit. Le vent nous fut favorable, et en moins de trois jours +nous arrivâmes à Boulac. + +Je débarquai ; je fis transporter mes marchandises à la douane, et je +les y laissai. J’emportai mon sac de provisions et de hardes. Je louai +deux ânes. Sur l’un je chargeai mon _côrbo_[229] ou mannequin à +vaisselle et ustensiles de cuisine, que j’équilibrai avec mon lit et ce +que j’avais d’objets exempts d’octroi ; l’autre, je montai dessus. + +J’arrivai au Caire. Je me rendis à la maison que j’habitais lorsque je +partis pour le Soudan. Je demandai des nouvelles de ma mère ; on +m’apprit qu’elle était en parfaite santé. On alla lui annoncer mon +arrivée, et quelques instants après elle vint avec son frère. Ils me +félicitèrent de mon retour, et me témoignèrent leur joie de me revoir. + +J’avais vendu une partie de mes tarboûch à Alexandrie. De l’argent de +cette vente, j’avais payé d’abord le prix de la douane que m’avait +avancé Ahmed-Zyâb ; une autre partie me servit pour mes frais de voyage, +et il m’en resta encore une assez bonne somme. J’en remis cent piastres +à ma mère pour les dépenses de la maison. + +Je reçus une foule de visites ; gens inconnus, gens connus vinrent, à +n’en pas finir, me saluer et me féliciter... Ma mère et mon oncle +préparèrent un repas de bienvenue et de réjouissance. + +Sept jours après que je fus au Caire, j’achetai une esclave abyssinienne +et j’en fis ma concubine. C’était une fille charmante, belle, douce, et +qui prit soin de mes intérêts. D’un cœur bon et aimant, elle n’avait +d’autres goûts, d’autres joies, d’autres volontés, d’autres chagrins que +mes chagrins, mes joies, mes goûts et mes volontés. Je la gardai pendant +six ans, et je ne vis jamais en elle que le désir et l’intention de me +plaire et de mériter mon amour. Elle mourut de la peste, en 1237 de +l’hégire (1821-1822, ère chrétienne). Jamais perte ne me causa plus de +tristesse et de douleur que la mort de ma belle Abyssinienne, que Dieu +la comble de ses miséricordes ! + + +[Note 223 : Expression métaphorique prise de la tradition ou légende de +Moïse. Quand la mère de ce prophète vit son fils exposé sur le Nil, elle +perdit tout espoir, disent les Arabes ; elle resta le _cœur vide de +toute espérance_.] + +[Note 224 : _Voy._ note 75.] + +[Note 225 : Chaouâl est le dixième mois de l’année lunaire ou musulmane, +et précède les mois de Zy-l-Câdeh et de Zy-l-Hedjeh. Le mois de Ramadân +est le neuvième de l’année.] + +[Note 226 : Observation verbale du cheykh.] + +[Note 227 : Ce _saint_ mourut vers l’an 40 de l’hégire, dans la _guerre +sainte_ du Maghreb, et ses restes furent inhumés à Cairaouân.] + +[Note 228 : _Voy._ note 76.] + +[Note 229 : _Côrbo_ est un terme en usage parmi le peuple au Maghreb, +surtout à Tunis.] + + + + + =CHAPITRE VII.= + +Circonstances particulières dans le trajet de Tunis au Fezzân, et le +retour. — Je prends une pacotille de tarboûch. — Ma marmite se casse. — +Nous nous embarquons sur un brick à deux hommes d’équipage. — +Bourrasque ; invocation des meilleurs saints. — Nous allons à pied à +Zouârah. — Arrivée à Tripoli. — Je retourne au brick. — Danger +singulier. — Un autre danger nous est annoncé mystérieusement. — Peur ; +retour à Tripoli. — Trois mois d’attente. — Arrivée de l’esclave de mon +père. — Départ pour le Fezzân. — Vallée où nous manquons d’être noyés. — +Je me trouve sans provisions. — Bénédiction. — Chute de chameau. — Pour +dernière aventure, je suis volé par un pauvre à qui je donne à dîner. — +Finale pieuse. + + +Maintenant, pour terminer cette relation, je veux exposer brièvement le +récit de quelques circonstances qui marquèrent mon trajet de Tunis au +Fezzân, et mon retour du Fezzân à Tunis. J’avais d’abord résolu de +passer sous silence ces simples événements de voyage, de crainte d’être +trop long et d’ennuyer ; ensuite je me suis ravisé. J’ai pensé que, sans +inconvénient, je pouvais encore écrire ces dernières lignes et compléter +ainsi le récit de tout ce qui m’est advenu dans mon excursion. Et puis, +ces récits ont l’avantage de servir, comme avis, à d’autres voyageurs. +Il est toujours utile de savoir ce que tel autre a eu de contrariétés ou +de dangers à essuyer dans tel trajet. Dieu sait combien j’eus, pour mon +compte, de traverses et de périls ; je devais périr cent fois, si ma +destinée ne m’eût sauvé ; mais mon heure n’était pas venue. + +Lorsqu’à la nouvelle de la mort de mon père, je formai le projet de +retourner au Ouadây, j’étais dans le plus parfait dénûment et sans +argent aucun, ni rouge, ni blanc, ni jaune. J’étais absolument comme le +voyageur en plein désert, avec un chameau épuisé, avec l’espace immense +et la soif devant lui, j’étais tout déconcerté ; Dieu me vint en aide. + +Mohammed-el-Bâmry, de Tunis, me donna une caisse de cinquante douzaines +de tarboûch à la mode de Tripoli, pour les vendre. Ces tarboûch n’ont de +débit que dans cette dernière ville, par la raison qu’ils sont d’un +rouge trop foncé, tournant presque au noir, tant il s’y trouve de +garance mêlée au kermès[230] dont se compose la teinture ; et de plus, +parce que le gland en fils de soie pure est mêlé d’un cinquième de fils +de soie dorés. Le prix de cette petite pacotille s’élevait à douze cent +cinquante ryâl de Tunis. El-Bâmry me prêta, outre cela, deux cent +cinquante ryâl. Je lui écrivis donc une reconnaissance de quinze cents +ryâl, et des témoins la signèrent. El-Bâmry n’avait consenti à me livrer +l’argent et les tarboûch, qu’après des retards qui se prolongèrent +pendant six mois. Toutes les fois que je le priais de me remettre les +valeurs dont nous étions convenus, il me renvoyait au lendemain, me +répondait par des promesses. J’étais fatigué de répéter mes instances, +et si j’eusse trouvé un autre prêteur j’aurais abandonné El-Bâmry, car +il était trop craintif en affaires, trop soucieux de ses intérêts. + +Dès que j’eus conclu, je louai un chameau de l’okel des Voyageurs de +Safâkès. J’avais fait d’abondantes provisions de vivres ; je voulais que +mon viatique me conduisît jusqu’au Ouadây sans que j’eusse besoin de +rien acheter. + +Entre autres choses, j’avais une grande marmite en terre, enveloppée +d’une sorte de tissu de joncs et pleine de cadyd (viande séchée) aux +deux tiers cuit, et plongé dans l’huile. J’avais bien dans cette marmite +cinquante livres pesant, huile et viande. Mon chamelier porta mes hardes +à l’okel, car il y avait encore quelques dispositions à terminer pour le +départ. Il arrive, fait agenouiller son chameau et s’en va à ses +affaires. Quand il a fini, il revient, fait lever debout son chameau ; +l’animal se dresse avec précipitation, et ma marmite, qui était mal +assujettie, se détache, tombe et se brise. Voilà l’huile répandue, +étalée par terre ; le cadyd jeté dans la poussière et les ordures. Je +n’eus pas le courage de rien recueillir ; j’abandonnai tout. Le portier +de l’okel, sa fille et plusieurs pauvres eurent bientôt enlevé ce qui +pouvait se ramasser... Je fus désolé de cette perte. + +Autre mésaventure. Lorsque j’arrivai à Safâkès, le 11 du mois de Châbân, +je me hâtai, avec quelques voyageurs, de prendre un bâtiment pour notre +traversée à Tripoli. Notre intention à tous était de nous trouver à +Tripoli avant la fête de la rupture du jeûne, c’est-à-dire avant la fin +du mois de Ramadân, pour vendre ce que nous avions de tarboûch. Mais +Dieu en décida autrement, et sa volonté dut s’accomplir. + +Nous demeurâmes à peu près cinq jours à Safâkès ; puis nous nous +embarquâmes. Le bâtiment sur lequel nous prîmes passage était un petit +brick à deux mâts. J’avais loué la dunette, moi, Djellaûn de Tripoli, +Omourah-el-Zhafâïry, fils d’un des grands de la suite de Yoûcef-Pacha, +et Aly-el-Hantâty (de la tribu des Hantâtah), tribu des Zououâouah +(zouaves). J’avais acheté à Safâkès, en remplacement de mon pot de cadyd +perdu, du beurre fondu et de l’huile. Nous avions acheté aussi une +quantité de melons roûmy (melons grecs). + +Nous démarrâmes et nous quittâmes le rivage par un vent frais. Nous +pensions mouiller à Tripoli sous deux jours. Nous ne savions guère ce +que nous réservait le secret de Dieu ! + +Le second jour de traversée, nous abordâmes à l’île de Djirbeh. Par une +fatalité particulière, le chef ou capitaine du brick n’avait que trois +matelots, lui quatrième. A Djirbeh, il eut une querelle avec un de ses +trois hommes d’équipage ; il s’emporta, défendit à son homme de +reparaître au service du brick, et jura qu’il ne voulait plus de ce +matelot indocile. Nous n’eûmes donc, pour la manœuvre du bâtiment, que +deux hommes ; il leur était impossible de suffire au service, on ne +savait plus comment diriger et faire marcher le malheureux brick. + +Nous espérions que le commandant prendrait un autre matelot à Djirbeh. +Il passa deux jours à en chercher un, mais aucun de ceux qui étaient en +disponibilité ne voulut se mettre aux ordres de notre homme et voyager +avec lui. Il avait une réputation, d’ailleurs justifiée, d’homme +acariâtre, grossier, rustre, ne sachant parler à ses matelots sans les +insulter, les maudire, les accabler des plus ignobles et des plus sales +injures. + +Il fallut donc mettre à la voile avec deux hommes d’équipage. Le +commandant tenait le timon, et de là ordonnait les manœuvres, faisait +déferler les voiles, prendre le vent, carguer, plier, caler les voiles. +Et quand les manœuvres devenaient pressantes et nombreuses, les +passagers y prenaient part. Nous passâmes ainsi deux jours, ayant vent +de bouline et marchant sur le flanc. C’est ce que les marins moghrébins +de la Méditerranée appellent _bôrdo oua la bôrdo_. Le troisième jour +nous étions dans la baie de Râs-el-Makhbez. C’est une sorte de port +allongé où l’on entre en faisant un détour, abri si tranquille que l’on +sait à peine si l’on est sur mer ou sur terre. Nous eûmes une nuit +paisible et nous pensions démarrer dès le matin et gagner le large. Nous +quittâmes la baie. Mais nous fûmes pris en proue par un vent d’est qui +nous chassa en arrière malgré nous et nous obligea de rentrer. Nous +ancrâmes de nouveau. + +Nous vîmes des pêcheurs en barque et nous leur achetâmes, à vil prix, +une assez grande quantité de poisson. Nous avions à bord un Tripolitain, +pauvre diable, appelé El-Hâddj-Mylâd et assez expert en cuisine. Nous +lui livrâmes notre poisson, il nous l’apprêta. Grâce à Mylâd nous nous +régalâmes à souper, et en eûmes encore suffisamment pour notre repas +d’avant l’aube, car nous étions dans le mois de Ramadân, et par +conséquent nous jeûnions[231]. + +Notre commandant leva l’ancre et essaya de sortir de la baie ; le vent +nous y repoussa de nouveau. Nous fûmes ainsi pendant dix jours ; tous +les jours nous répétions nos manœuvres pour sortir, et le vent nous +renvoyait. La onzième nuit, fatigués et ennuyés de ces retards, nous +nous levâmes longtemps avant l’aube ; nous fîmes notre repas, et à peine +avions-nous mangé qu’un vent violent souffla tout à coup. Alors notre +voile de trinquet, qui était mal carguée et mal liée, s’échappa de ses +cordages et fut subitement enflée par le vent. Le brick, violenté par +l’effort de la secousse, brisa l’amarre de son ancre, et devint le jouet +des vagues et de l’air. Poussé sur le flanc droit, il prenait l’eau en +masse par les bords ; repoussé ensuite sur le flanc gauche, il repuisait +l’eau de l’autre côté par grosses nappes. + +Sur le milieu du bâtiment, nous avions une cuisine, et le foyer en était +allumé ; un coup de vent emporta et la cuisine et le feu, et les jeta à +la mer. La braise volait partout, sur le brick, au-dessus de l’eau, et +les flots parurent alors comme couverts d’un brasier ardent. Nous +attendions le moment où nous allions couler à fond ; car les matelots ne +pouvaient venir à bout de ramener et de plier la voile qu’avait ouverte +le vent. + +Nous étions dans les transes les plus poignantes, préoccupés et agités +de mille pensées sinistres. Les uns récitaient le chapitre _yâ syn_ du +Coran[232] ; d’autres invoquaient le grand saint Abd-el-Câder-el-Kylâny, +d’autres appelaient à leur secours le grand saint Mâghirny, d’autres le +grand saint Ahmed-Zarroûk[233]. Chacun s’en référait au saint qui lui +paraissait le plus sûr et le plus puissant ; chacun s’adressait à son +patron. Tous nous implorions secours et salut, secours et salut ne nous +venaient pas vite. Le brick nous emportait, chancelait, et nous dessus ; +la nuit était noire, et nous ne savions comment et où nous étions +poussés. + +Enfin le jour paraît, le vent s’apaise, et nos cœurs se calment. Nous +ramenons le brick à l’endroit où il était avant la bourrasque. Nous +prenons terre, et nous faisons notre prière, remerciant Dieu de toute +notre âme de nous avoir sauvés du danger. Nous nous félicitâmes les uns +les autres d’avoir échappé à la mort. + +Plusieurs d’entre nous jurèrent de ne plus remettre le pied dans le +bâtiment qui nous avait si mal traités. Nous fûmes généralement d’avis +d’aller par terre et à pied jusqu’à Zouârah, bourg sur les bords de la +régence de Tripoli. Chacun prétendait que Zouârah était peu éloigné de +nous et que nous y arriverions avant midi. Je partageai la résolution +générale, on partit. + +Nous marchâmes toute la journée, et nous ne fûmes à Zouârah qu’après le +couvre-feu, vers quatre heures après le coucher du soleil. Aussi, +fallut-il nous faire reconnaître par la garde avant d’entrer. + +Un de nos compagnons, le marchand tripolitain, appelé Djallaûn, nous +retarda dans notre trajet. La fatigue l’arrêta ; il était brisé, +harassé, et pouvait à peine se traîner. Je vins à son secours avec El- +Haddj-Mylâd ; nous le soutînmes de chaque côté, et nous l’aidâmes à +marcher jusqu’à Zouârah. Quand nous arrivâmes, Omoûrah-el-Zafâïry se fit +connaître à nous et nous apprit qu’il était parent du vizir du Pacha. +(Ce vizir avait épousé la sœur d’Omoûrah). + +Nous fûmes hébergés dans la maison d’un particulier, et on nous servit à +souper. Nous passâmes la plus mauvaise nuit possible, tant nous étions +fatigués. Le lendemain matin, nous demandâmes où nous trouverions des +montures à louer, afin de nous rendre à Tripoli, on nous dit que nous ne +pouvions avoir que des chevaux. « Donnez-nous des chevaux, » +répliquâmes-nous, on nous en amena, et nous les louâmes à sept ryâl +tunisiens par animal. + +Nous partîmes, et, avec nous, les propriétaires de nos montures. Nous +voyageâmes jusque vers quatre heures après midi, et nous descendîmes à +Abou-Odjaylah, chez Husseyn-Bey, un des grands de la cour du pacha et +gouverneur d’Abou-Odjaylah. A cause d’Omoûrah que Husseyn-Bey +connaissait, nous fûmes très-bien reçus, très-bien traités et très-bien +couchés. + +Le lendemain nous reprîmes notre route, et le soir nous entrâmes à +Tripoli. Je pensais que quelqu’un de mes compagnons de voyage aurait la +générosité de m’inviter à descendre chez lui ; car lorsque leurs +provisions s’étaient épuisées à bord, ils avaient vécu des miennes ; de +plus, Djallaûn avait été heureux de me trouver pour l’aider à marcher et +à se traîner jusqu’à Zouârah ; j’avais eu de lui un soin tout +particulier. Dans ce trajet de Zouârah, il souffrit de la soif, et ce +fut moi qui, avec un autre, allai assez loin dans la plaine lui chercher +de l’eau et la lui apportai. Bref, quand nous fûmes entrés à Tripoli, +mes compagnons disparurent : c’est ainsi que le sel fond et s’écoule en +eau. + +Me voilà donc seul. Je dus me rendre chez le chargé d’affaires de Tunis +à Tripoli ; il s’appelait Ammy-Méhenny. Je m’informai du lieu de sa +demeure, et je m’y fis conduire. Il me reçut parfaitement bien. C’était +le soir, la vingt-septième nuit de Ramadân. Je restai jusqu’à la fête +(c’est-à-dire le petit Bayram, qui suit le jeûne du mois de Ramadân). +J’espérais tous les jours voir arriver le maudit brick où nous avions +nos effets et des marchandises. La fête et ses quatre jours fériés se +passèrent, et le brick n’avait pas paru. + +Je rencontrai des voyageurs de Saukanah (soknah), qui se préparaient à +se mettre en route pour le Fezzân. C’était pour moi une excellente +occasion de partir. Je réfléchis, et je ne vis rien de mieux à faire que +de retourner à Râs-el-Makhbez chercher ce que j’avais à bord, de louer +pour cela un âne bon marcheur (que je payai à raison de six cents ryâl +de Tripoli par jour), puis, à Zouârah, de louer un chameau, d’aller avec +le chamelier à Râs-el-Makhbez pour charger mes hardes et marchandises à +dos de chameau, de revenir aussi promptement que possible à Tripoli, d’y +vendre de suite mes tarboûch, et de partir avec la caravanne pour le +Fezzân. Lorsque j’eus loué mon âne et que je fus sur le point de me +mettre en route, mon Djallaûn et Omoûrah, qui surent mon projet, vinrent +me prier de leur rapporter tout ce qu’ils avaient laissé à bord du +brick. Ce qui était au nom d’Omoûrah ne lui appartenait point, mais +appartenait à Yoûcef-Pacha. Omoûrah n’était que le commissionnaire du +pacha, son homme de confiance. + +Un Moghrébin du fond du Maghreb occidental, et qui avait aussi dans +notre brick un sac de cuir à mettre des provisions et des hardes, apprit +également que j’allais me rendre à Râs-el-Makhbez. Il me demanda la +permission de m’accompagner. C’était un pauvre hère, nu-pieds, nu-tête, +n’ayant pour vêtement qu’une _cachchâbyeh_[234] sur laquelle il s’était +appliqué une chétive ceinture. Je consentis volontiers à la demande de +ce pauvre diable. C’était au moins, pour le trajet, une occasion de +distraction ; j’évitais l’ennui d’être seul. J’emmène donc mon +Moghrébin. Nous entrons à Abou-Odjaylah vers trois heures après midi. +Nous ne voulions pas perdre de temps, et nous continuâmes notre route ; +nous voyageâmes même toute la nuit. A l’aube, nous étions à Zouârah. + +Cette nuit de voyage fut marquée par une circonstance assez singulière. + +En cheminant côte à côte avec moi, mon Moghrébin me demanda pour quel +motif j’allais au Soudan. Je lui dis que mon père y était mort et y +avait laissé quelque fortune que j’allais recueillir. J’eus la +maladresse de dire que dans la succession il y avait le prix d’un +certain nombre d’esclaves que mon père avait envoyés au Fezzân avec un +de ses serviteurs esclaves et que cet envoi avait été vendu pour une +somme de neuf cents douros ou talaris ; j’ajoutai que lorsque le +serviteur esclave se disposait à retourner au Soudan avec l’argent de la +vente, il avait appris la mort de son maître ; que le gouverneur du +Fezzân, informé aussi de cette nouvelle, avait appelé chez lui l’esclave +commissionnaire, l’avait empêché de partir et avait confisqué les neuf +cents douros ; enfin que la première chose que j’avais à recevoir de +l’héritage de mon père, c’étaient les neuf cents pièces d’argent, et que +je les toucherais au Fezzân. + +Mon Moghrébin, ébahi, émerveillé, et voyant dans neuf cents douros une +somme qui, s’il l’eût eue, eût valu pour lui une fortune, devint fou +rien que d’y penser. Je lui avais bien dit que cet argent était à +Mourzouk ; mais il oublia cette circonstance ; il se figura que j’avais +la somme sur moi, et il ne se possédait plus de joie. Tout à coup, il +s’élance à une certaine distance de moi, puis revient subitement à +grands pas, en me disant : « Comment ! neuf cents douros ! tu as neuf +cents douros, mon fils ! — Certainement. » Et le voilà qui repart à +grande course, puis revient de même, mais brandissant en l’air un casse- +tête qu’il tenait à la main et dont il paraissait vouloir me frapper, +m’assommer, et en me répétant : « Neuf cents douros, mon garçon ! neuf +cents ! — Oui, oui ! » lui répondis-je, passablement effrayé ; car nous +étions en pleine campagne, n’ayant d’autre témoin que Dieu ; et si cet +extravagant eût tenté, dans son accès de folie, de m’assommer, de me +tuer, qui eût pu me défendre et me tirer de ses griffes ? + +Une troisième fois, mon écervelé s’éloigne de moi subitement et revient +sus à pleine course, toujours le casse-tête levé comme pour me frapper, +et me criant encore : « Comment, mon fils ! neuf cents douros ! tu as +neuf cents douros ! — Mais écoute-moi donc, mon pèlerin. Tu t’imagines +que j’ai ici, sur moi, cet argent ? Mais, non, non ; cette somme est en +dépôt à Mourzouk, entre les mains du gouverneur ; et je ne sais pas s’il +consentira ou non à me la donner, s’il me la donnera tout entière ou +s’il ne m’en donnera qu’une partie. Je ne puis pas prévoir comment Dieu +conduira cette affaire. » + +Ces paroles calmèrent l’effervescence de mon extravagant, le ramenèrent +à un état plus raisonnable : « Veux-tu, me dit-il, veux-tu que j’aille +avec toi au Fezzân ? — Volontiers ! répondis-je ; car je craignais de +lui déplaire. — Mais si je vais avec toi, que me donneras-tu de tes neuf +cents douros ? la moitié, le tiers ? — Ce que tu voudras. » +Intérieurement, j’étais contrarié, fâché contre moi-même de lui avoir +parlé des motifs de mon voyage au Soudan. Mais, grâce à Dieu, la nuit se +termina sans autre incident. Le matin, de bonne heure, nous étions à +Zouârah, et mon Moghrébin disparut. + +Je m’empressai immédiatement de chercher des chameaux. « Il me faut, +dis-je aux chameliers, quatre chameaux afin d’aller à Râs-el-Makhbez et +y prendre les effets que je dois retirer d’un brick pour les transporter +à Tripoli. » J’eus bientôt les quatre chameaux avec quatre hommes de +conduite, bien armés. Nous partîmes de suite, nous dirigeant du côté de +Râs-el-Makhbez. + +Nous n’étions pas à plus de trois ou quatre milles de Zouârah, lorsque +nous aperçûmes venir au galop, dans la plaine, un cavalier armé, ayant +la face enveloppée du lithâm au point de n’avoir à découvert que les +deux yeux. Le cavalier s’arrête un moment près de nous, et nous dit : +« Salut, les voyageurs ! — Salut ! répondîmes-nous avec une sorte de +crainte. — Où allez-vous ? — Nous allons retrouver, à Râs-el-Makhbez, un +brick que le vent a retenu dans la baie, et où nous avons des effets et +des marchandises que nous voulons retirer. — Les amis, vous allez avoir +une belle peur. » Et, sans un seul mot de plus, sans indiquer de quoi +nous allions avoir peur, il s’éloigne et fuit. Nous ne savions que +penser, et chacun de nous songeait à éviter le danger inconnu qui nous +était annoncé. L’un disait : « Retournons à Zouârah ; peut-être y +apprendrons-nous quel est le motif de cette peur que nous devons avoir. +— Ne retournons pas, répliquait un autre ; prenons route par le rivage +de la mer ; c’est le plus long, mais enfin nous arriverons à la baie ; +nous chargerons nos chameaux, et nous reviendrons de même par le rivage +jusqu’à Zouârah. » L’intérêt et la crainte de rien perdre de ce que le +voyage devait rapporter de profit déterminèrent enfin la majorité des +chameliers à accepter le dernier avis. + +Nous quittâmes le chemin battu que nous suivions et nous inclinâmes du +côté de la mer. Mais au moment où nous allions tourner, nous apercevons +arriver sur nous, à grande course, un autre cavalier comme le précédent. +Nous le suivons des yeux ; il approche,... c’était un esclave noir. +« N’est-il pas passé près de vous, tout à l’heure, un homme à cheval, +vêtu de telle et telle façon ? — Oui, il y a quelques minutes seulement. +— Et où allez-vous ? — A Râs-el-Makhbez ; » et nous terminâmes notre +réponse par les mêmes indications que nous avions données au premier +cavalier. « Vous allez avoir une belle peur, » reprit l’esclave. Et il +disparut au galop, sans nous indiquer non plus ce que nous avions à +craindre. Nous demeurâmes stupéfaits, plus inquiets encore que nous ne +l’étions auparavant. + +Nous nous hâtâmes de prendre sur notre droite, du côté du rivage ; nous +devisions sur le sens des paroles de nos deux cavaliers. Trois avis +différents nous partagèrent. L’un disait : « Cachons-nous pendant le +jour, nous marcherons pendant la nuit. — Non, disait un autre ; +retournons sur nos pas. — Marchons, reprirent les autres, continuons +notre route. » Et nous continuâmes. + +Nous arrivâmes à Râs-el-Makhbez à nuit noire. Nous nous couchâmes et le +lendemain matin, de bonne heure, nous allâmes voir où était le brick ; +il était à une assez grande distance du rivage ; nous lui fîmes signe en +élevant un drapeau. Une embarcation fut expédiée du brick et nous amena +le commandant. Nous l’informâmes de nos intentions, et de suite il alla +prendre nos effets, nos marchandises, et nous les apporta sur le rivage. +Ceux des voyageurs qui étaient restés à bord, tels que Mylâd et +d’autres, et un turk armé jusqu’aux dents, chargé d’accompagner et de +surveiller les objets appartenant au pacha, débarquèrent en même temps. +Je reçus mes marchandises, mes armes, tout ce qui m’appartenait ; mais +de mes provisions, plus rien ; les gens restés sur le bâtiment les +avaient toutes consommées. Nous chargeâmes nos chameaux et nous +partîmes, nous confiant à la garde de Dieu. Mais je me rappelai les +présages de nos deux cavaliers, et je me repentis bientôt, surtout +d’avoir retiré les objets appartenant à Yoûcef-Pacha. J’étais dans la +plus grande anxiété. A chaque minute, j’examinais si de loin je +n’apercevrais pas flotter les crinières de chevaux, si quelque ennemi ne +venait pas fondre sur nous. + +Quand nous eûmes franchi un trajet d’environ cinq ou six milles, nous +remarquâmes sur le sol que des chevaux venaient de passer par là au +galop ; des crottins étaient encore frais ; des traces d’urine +semblaient comme creusées depuis quelques minutes. + +Oh ! alors je tremblai. L’inquiétude, la frayeur nous tinrent dans leurs +étreintes. Ce ne fut qu’à la tombée de la nuit que nous nous rassurâmes +un peu. Néanmoins, nous restâmes aux aguets. Nous convînmes mutuellement +de ne pas articuler le moindre mot ; car dans le calme de la nuit, le +plus léger bruit court loin. Nous entrâmes à Zouârah vers le dernier +tiers de la nuit ; les habitants étaient inquiets, car on nous +attendait, et l’on craignait que nous n’eussions été égorgés. On nous +expliqua alors le mot de l’énigme « Vous allez avoir une belle peur. » +On nous raconta que le pacha de Tunis, Hamoûdeh-Pacha, venait de +mourir ; que les Arabes bédouins des limites des deux régences s’étaient +jetés les uns sur les autres, s’étaient battus, et que les Hamârinah +(tribu du territoire de Tunis) avaient tué aux Ouirghimmah, leurs +ennemis (tribu du territoire tripolitain), un grand nombre d’hommes, +avaient enlevé des troupeaux et emporté un butin considérable. « Ainsi, +nous dit-on ensuite, Dieu vous a fait une belle grâce en vous sauvant de +la griffe des Arabes de Tunis. S’ils vous avaient attrapés, ils vous +tuaient sans pitié, et ceux de vous qui auraient échappé à la mort, s’il +en était échappé, étaient pillés et laissés à nu. » (Pour moi, à +supposer que j’eusse survécu, je perdais aussi tout ce que j’avais, tous +les objets qui appartenaient à Yoûcef, pacha de Tripoli, et qui étaient +presque uniquement des pierreries et des bijoux. Certes c’était bonne +curée, car nous avions avec nous une valeur de plus de cinquante mille +francs. Pendant tout le trajet de Râs-el-Makhbez à Zouârah, nous +entendîmes la fusillade)[235]. + +Nous dormîmes quelques heures seulement. Au jour, nous nous disposâmes à +partir ; nous achetâmes un mouton, nous l’égorgeâmes, et nous en fîmes +un repas de réjouissance, nous félicitant d’avoir échappé au danger. +Ensuite nous nous mîmes en marche pour Tripoli. Nous fûmes accompagnés +par une cinquantaine d’hommes à cheval, qui nous escortèrent jusqu’à une +distance d’environ trois ou quatre lieues. Le soir, nous couchâmes à +Abou-Odjaylah. + +Le lendemain, nous étions sur le chemin de Tripoli. Je pris les devants, +et je fus à Tripoli vers trois heures après midi. Je trouvai plusieurs +personnes qui nous attendaient impatiemment, sachant les dangers +auxquels nous étions exposés. On me félicita de mon retour, on +m’embrassa, et on loua Dieu qui m’avait dérobé à la main des Arabes. + +En quelques instants, le pacha fut informé de mon arrivée. Il m’appela +chez lui, et me questionna sur les circonstances de mon voyage à Râs-el- +Makhbez. Je lui en racontai les détails, et il rendit grâce à Dieu qui +lui avait conservé les pierreries et les bijoux. Le pacha me fit cadeau +d’un bénich en drap rouge, du prix de cent ryâl tunisiens au moins. + +Mes chameaux n’arrivèrent que le lendemain matin à Tripoli. + +Lorsque je fus débarrassé des occupations qu’exigeaient l’arrangement de +mes affaires, ainsi que la remise des marchandises que j’avais +apportées, etc., je m’informai de la caravane qui allait au Fezzân. +J’appris qu’elle était partie et qu’il n’y avait plus moyen de +l’atteindre. Je regrettai alors d’être allé à Râs-el-Makhbez ; car si +j’eusse prévu que je ne pourrais être assez tôt de retour pour le départ +de la caravane, je n’aurais pas quitté Tripoli. J’y aurais attendu +l’arrivée de notre brick, et je ne me serais pas exposé aux périls que +nous eûmes à courir dans notre voyage. + +Un individu de Saukanah, appelé Mohammed-ed-Dâcchy et qui habitait à +Tripoli, entendit parler de moi et vint me trouver à l’okel où j’étais +logé et où descendent les voyageurs de Tunis. Mohammed-ed-Dâcchy me +supplia d’aller me loger chez lui. Je cédai à ses instances +bienveillantes, et il m’emmena. Je demeurai chez lui pendant trois mois, +attendant tous les jours que quelque caravane se disposât à aller au +Fezzân. + +A la fin du mois de Zy-l-Heddjeh (le mois des cérémonies du pèlerinage +et le dernier de l’année musulmane), arrivèrent à Tripoli des voyageurs +de Saukanah qui amenaient des esclaves. Parmi ces voyageurs étaient un +appelé Mohammed-Khayr-el-Taryk, ainsi que l’esclave que mon père avait +envoyé au Fezzân et auquel El-Moukkény avait pris les neuf cents +talaris. Je gardai cet esclave avec moi, et il me fut d’une grande +utilité. Il s’attacha à moi autant qu’il avait été attaché à mon père, +et me servit toujours avec le plus parfait dévouement. + +Je dus attendre que les voyageurs de Saukanah eussent vendu leurs +esclaves et acheté ce qui leur convenait pour repartir. Sur la fin de +Moharrem (premier mois de l’année), ils firent leurs préparatifs de +voyage, et de mon côté je fis aussi les miens. J’achetai un chameau et +des provisions abondantes. + +Nous prîmes notre direction sur Bou-Ndjeim. Par bonheur pour moi, je pus +nourrir de mon viatique mes compagnons de voyage, et ils me témoignèrent +leur reconnaissance par les prévenances les plus attentives. Parmi +plusieurs circonstances qui marquèrent ce voyage au Fezzân, j’en citerai +une assez remarquable. + +Lorsque nous fûmes à deux ou trois étapes au delà de Misrâta, nous nous +arrêtâmes dans une vallée charmante, riche de verdure et où nous +résolûmes de passer le reste du jour et la nuit. Or, la destinée, +l’inflexible destinée, voulut que, pendant la nuit, une pluie abondante +tombât à quelque distance. Les eaux s’amassèrent dans la vallée, elles +allaient la combler. Le torrent se précipitait vers nous. Nous étions +endormis. Soudain, de tous côtés, s’élève le cri de : « Sauve qui +peut ! » Sâdân, mon esclave, vient vite à moi, m’emporte sur son dos, et +va me déposer sur une hauteur. Puis il retourne, entraîne mon chameau et +l’amène auprès de moi. Plusieurs des voyageurs qui avaient profité de +mes provisions, aidèrent Sâdân dans cette rapide expédition. Certes ! si +Dieu ne m’eût donné cet esclave pour ce voyage, j’étais perdu, noyé, +mort. Grâce au ciel qui me vint en aide par le moyen de Sâdân ! Sans +Sâdân, cette nuit-là était bien ma dernière nuit ; je ne reparaissais +pas plus que le jour d’hier ; où est hier ? Aujourd’hui je serais couché +sous la tombe, au lieu d’être debout et vivant[236]. Ce fut pour moi un +bienfait de la Providence, une couronne de grâce posée sur mon front par +la main de Dieu, que le secours de Sâdân, que ce dévouement qui fut mon +salut. En reconnaissance, je donnai la liberté à ce brave Sâdân : je +l’affranchis. + +Avant que nous fussions à Saukanah, mes provisions s’épuisaient ; +lorsque nous y fûmes arrivés, il ne m’en restait plus rien. Cette +situation m’inquiétait ; je ne savais à quel parti m’arrêter. + +Sâdân avait trouvé en route un pistolet. A Saukanah, je lui dis de +chercher à le vendre. Mais il ne se présenta pas d’amateur. J’étais au +dépourvu ; j’étais à l’étroit sur cette terre, toute grande qu’elle est. +Comment m’approvisionner d’un nouveau viatique ? Je rêvais au moyen de +me tirer d’embarras, lorsque arriva près de moi une vieille femme qui me +dit en m’abordant : « J’ai une fille qui ne peut plus se tenir debout, +et cependant elle est dans la fleur de la jeunesse. Sa maladie date +d’environ une année. Elle demande que je lui fasse écrire quelques +lignes du Coran sur un papier, comme moyen d’invocation et de +bénédiction. Dieu, je l’espère, nous viendra alors en aide et soulagera +ma fille. — Très-bien ! répondis-je à la vieille ; reviens ici demain +matin. » Et elle s’en alla. + +A la nuit, je fis mes ablutions, puis la prière du coucher du soleil, +puis la prière de l’éché[237]. Ensuite j’écrivis le petit papier béni +pour ma vieille. Elle revint à l’heure dite ; je lui remis le papier, et +elle me quitta[238]. + +Je passai encore ce jour-là à rêver, à chercher un moyen de sortir +d’embarras. Ce fut sans succès. Mon imaginative restait en défaut ; +j’étais aux abois, ne distinguant plus mon ventre de mon dos. Je passai +la nuit dans cet état de souci et de serrement de cœur. + +Au lever du soleil, j’aperçois plusieurs femmes venant de mon côté, +ayant chacune sur la tête un panier plein. Elles m’abordent, et je +remarque que tous les paniers sont remplis, les uns de dattes sèches, +les autres de farine. Bien entendu, la vieille était du nombre de ces +femmes, et elle me dit : « Accepte de nous ce présent, ces paniers ; ce +sont quelques provisions ; je désire qu’elles te soient agréables. Grâce +à toi, Dieu a guéri ma fille. » Certes ! comme bien on le pense, ma joie +fut grande. Je remerciai Dieu de cette bonne aubaine, de ce bienfait +qu’il m’envoyait ; je me rappelai alors ces vers : + + + « Mets ton espoir dans la bonté de la Providence ; ne t’inquiète pas + si tu es dans la gêne. + + « Dieu a ses manières de faire pour ses créatures ; pour toute + souffrance il a un soulagement. » + + +Et puis encore ces deux vers, paroles prêtées au Dieu de toute- +puissance : + + + « Ne te fatigue pas à tant combiner et calculer tes affaires ; les + plus habiles en cela s’y perdent. + + « Confie-toi en ma bonté, et tu me trouveras toujours meilleur que toi + pour toi. » + + +J’acceptai les présents de ces femmes ; ils furent mes provisions de +voyage. + +Deux jours après, nous étions en route. Avec nous partit un individu de +Saukanah, appelé Abou-Bekr. Nous marchâmes un jour, deux jours. Le +chameau que je montais était à son époque de rut, et il refusait de +manger[239]. J’avais devant moi un autre chameau. Tout à coup le mien se +précipite sur lui pour le mordre ; la secousse de ce mouvement imprévu +et violent me renversa par terre. Par bonheur, je tombai sur le dos. +Néanmoins je fus étourdi, je perdis connaissance ; je me sentais mourir, +je n’avais plus la force de me remuer. Sâdân accourut et avec lui Abou- +Bekr et un autre voyageur appelé Kâdâr. Ils me mirent sur mon séant ; +mais à peine pouvais-je respirer. Ils me ceignirent fortement les flancs +avec une ceinture, et dès lors j’eus la respiration plus facile et moins +douloureuse. Ensuite ils me replacèrent sur mon chameau, et ils +marchèrent près de moi, chacun d’un côté, afin de me secourir en cas de +besoin. + +Nous fûmes quatre jours à traverser le désert. Le cinquième jour nous +étions sur le territoire fezzanais proprement dit. Il nous fallut deux +journées de route pour le traverser, et la troisième nous entrâmes à +Mourzouk. + +Je n’ai plus à raconter qu’une petite aventure qui m’arriva à Safâkès. +Ce fut la dernière ; car c’était à mon retour du Fezzân et cinq jours +avant que je fusse rentré à Tunis. + +J’étais à l’okel de Safâkès avec les esclaves que j’avais eus de mon +oncle Zarroûk, et j’étais assis tranquillement dans l’intérieur, lorsque +je vis venir à moi un individu que j’avais connu à Tunis et qui +s’appelait Mohammed-Coubby. C’était un pauvre hère, ouvrier en tarboûch. +Il était dans l’état le plus pitoyable, sale, déguenillé, et il boitait +des deux jambes. Je lui demandai comment il avait été ainsi estropié. Il +me dit qu’un sanglier s’était précipité sur lui, et d’un coup de +défenses lui avait coupé les tendons inférieurs de derrière la jambe. +J’eus pitié de ce malheureux ; et puis, il avait les larmes aux yeux, il +implorait ma commisération. Je fus touché de sa misère. Il faisait alors +très-froid, et Coubby grelottait sous ses haillons ; je jetai sur lui le +bournous qui me couvrait. Nous venions de dîner ensemble ; après le +repas il fit semblant de dormir, et ce fut alors que, le voyant +frissonner, je jetai sur lui mon bournous. + +Avant tout cela, j’avais, en présence de Coubby, tiré ma bourse pour +payer différents objets que je venais d’acheter. Je la posai sous mon +coussin et je m’endormis. Alors mon drôle se leva, prit adroitement la +bourse de dessous ma tête, s’en alla emportant argent et bournous, et +s’éloigna tranquillement. Mes esclaves s’imaginant que je l’avais chargé +de quelque commission, ne songèrent même pas à l’arrêter. A mon réveil, +je n’aperçus plus mon homme. Je le fis chercher partout ; il fut +impossible de découvrir sa trace. Dieu m’est témoin que je n’avais pas +d’autre argent que celui qui restait dans ma bourse ; il y avait plus +qu’il ne me fallait pour terminer mon voyage, car la somme se montait à +environ soixante-dix ryâl de Tunis... et la bourse était en filet de +soie. + +Je fus obligé d’emprunter, aux chameliers qui nous conduisaient, une +cinquantaine de ryâl tunisiens, afin de pourvoir à mes dépenses. D’autre +part, la perte de mon bournous fut cause que j’eus beaucoup à souffrir +du froid pendant les cinq jours que nous mîmes à aller de Safâkès à +Tunis ; mais ce fut la seule contrariété dont j’eus réellement à me +plaindre dans ce dernier trajet. + + +Il est temps de clore mon livre et d’arrêter mon _calam_ en son +vagabondage, dans ce récit de mon Voyage au Soudan. + +Maintenant j’ai dessein d’écrire ce que j’ai vu dans mon pèlerinage à la +Mekke, la ville sainte, dans ma visite au tombeau de notre Prophète, sur +qui soient les grâces et les bénédictions de Dieu ! Je raconterai +ensuite mon voyage en Morée ; j’exposerai ce que j’y ai vu, surtout à +Missolonghi, d’événements et de désastres. Ce sera la matière d’un autre +volume[240]. + +Et je demande à Dieu de me préserver de toute chose mauvaise, soit en +actions, soit en paroles. Je lui demande la grâce de persévérer dans la +bonne voie, la voie de la vérité : l’islamisme. Et Dieu est tout- +puissant, il exauce ceux qui l’invoquent. Dieu est tout pour moi ; +gloire à lui, qui écoute et remplit si bien les vœux de ceux qui le +prient ! Gloire au Seigneur des victoires et des bienfaits ! Que les +bénédictions divines soient répandues sur notre saint Prophète, sur sa +famille et sur ses disciples ! Que Dieu leur accorde à tous ses grâces +pour le grand jour ! Et gloire, gloire à l’Éternel, à la Majesté +souveraine des mondes ! Amen ! + + +Terminé en l’an 1845 de l’ère chrétienne, le 24 janvier, correspondant +au 16 du mois de Moharrem (premier mois de l’année), 1261 de l’hégire. + +[Décoration] + + +[Note 230 : Le kermès, animal employé pour la teinture des tarboûch, est +apporté par le commerce, des îles de l’Archipel à Tunis. Le kermès dit +kermès de Constantinople est d’une couleur plus foncée, surtout après +son mélange avec le _fououah_ ou garance. + + (_Note reçue du cheykh._)] + +[Note 231 : _Voy._ note 77.] + +[Note 232 : _Voy._ note 78.] + +[Note 233 : Le tombeau de saint Abd-el-Câder est à Bagdâd ; celui de +saint Mâghirny est à Tripoli de Barbarie, et celui de saint Ahmed- +Zarroûk est à Misrâtah, dans la régence de Tripoli.] + +[Note 234 : La _cachchâbyeh_ est un vêtement moghrébin, sorte de grande +capote en laine à manches de largeur médiocre, cousue par devant et +couvrant l’individu du haut en bas.] + +[Note 235 : Note reçue verbalement du cheykh.] + +[Note 236 : _Voy._ note 79.] + +[Note 237 : L’_éché_ est le moment qui correspond à une heure et demie +après le coucher du soleil.] + +[Note 238 : _Voy._ note 80.] + +[Note 239 : _Voy._ note 81.] + +[Note 240 : Ce projet de relation de voyage n’a pas été exécuté.] + + + + + NOTES + + =ET ÉCLAIRCISSEMENTS.= + +[Décoration] + + +Les notes qui ont le signe (S.) à la fin sont des digressions et +observations qui, malgré ce qu’elles peuvent présenter d’intérêt, +ralentissaient le récit direct de l’auteur. Les notes explicatives que +j’ai jugé à propos d’ajouter de ma part, sont suivies de la lettre (P.). +Les autres, signées (S. P.), sont des observations ou des explications +reçues oralement du cheykh, et qui ne se trouvent pas dans le texte +original. + + + NOTE 1, PAGE 47. + + +L’anecdote qui suit est assez analogue à la précédente par sa +conclusion. + +Le cheykh imam El-Hâfiz-Abou-Hâfs-Omar, fils de Châhyn, commentateur du +_Hadyth_ ou Livre des paroles traditionnelles du Prophète, allait +souvent passer quelques moments dans la boutique d’un _attâr_ ou +marchand de drogues et de parfums à Bagdad. Le cheykh expliquait à ce +marchand une des parties du Hadyth. + +Un jour qu’ils étaient assis dans la boutique, se présenta un de ces +petits marchands ambulants qui vendent des odeurs dans les rues. Cet +homme, déjà avancé en âge, avait cinq drachmes ou pièces d’argent et une +large corbeille plate. « Donne moi, dit-il à l’attâr, pour ces cinq +drachmes, de tels et tels parfums ; » et il les nomma. L’attâr reçoit +les cinq drachmes, et lui met dans la corbeille plusieurs parfums pour +la valeur indiquée. L’étranger prend la corbeille et se retire ; mais +son pied glisse, sa corbeille se renverse, et les parfums se répandent +par terre. Le bon vieux se désole, se désespère, se couvre la tête de +poussière. A cet aspect, le cheykh, ému de compassion : « Mon brave +homme, dit-il, ne te désespère pas ainsi ; sache qu’il y a dans le monde +de bien plus grands malheurs que le tien. — Eh ! mon Dieu ! ce n’est pas +positivement pour les cinq drachmes que je m’afflige, je sais très-bien +que c’est peu de chose. Mais voici : j’étais marchand, et je voyageais, +il y a plusieurs années, avec une caravane. Je perdis ma ceinture ; il y +avait 4,000 dinârs (ou pièces d’or), des pierreries, tels que rubis et +diamants, pour une valeur aussi de 4,000 dinârs. Cette perte m’attrista +peu ; j’y fus, je t’assure, peu sensible ; il me restait d’autres +ressources. Mais aujourd’hui je suis pauvre ; je n’avais plus que ces +cinq drachmes ; ma femme, la nuit passée, m’a donné un fils, et elle a +besoin de différentes choses nécessaires à une femme en couches. Je +craignais, en dépensant directement à cela mes cinq drachmes, de me +trouver sans une obole et de n’avoir plus moyen de rien gagner. J’eus +l’idée d’acheter des parfums et de courir la ville pendant la matinée +afin de chercher, par un modeste trafic, à conserver mon petit capital +et gagner quelque chose qui me servît à pourvoir aux besoins de ma +femme. Ma corbeille une fois renversée, il ne me reste plus qu’à +déserter la maison : voilà la vraie cause de mon désespoir. » + +Le cheykh Abou-Hafs dit alors au marchand attâr : « Ramasse ce que tu +pourras des parfums de cet homme, et complète-lui ce qui lui en +manquera. Rends ce service à ce brave homme, et Dieu te récompensera de +ta bonne œuvre. » L’attâr suivit le conseil du cheykh, ramassa tout ce +qu’il put des parfums, et remplaça ce qui s’en était perdu. + +En face de la boutique de l’attâr, il y avait une autre boutique où +était assis un soldat. Le soldat, qui avait entendu le récit du marchand +ambulant, se lève et va dire à Abou-Hafs : « Fais-moi l’honneur de venir +chez moi avec cet homme qui vous a conté ses peines. » Le cheykh pensa +que le soldat voulait donner à notre homme de quoi acheter ce dont avait +besoin la nouvelle accouchée et satisfaire aux premières nécessités +d’une pareille circonstance. + +Le cheykh part donc avec le malheureux aux cinq drachmes, et tous deux +suivent les pas du soldat, qui les précédait. Celui-ci les fait entrer +chez lui, et ensuite il dit au marchand ambulant : « J’ai été surpris, +vraiment, de voir ton désespoir pour le petit accident qui t’est arrivé. +— Eh ! ce n’est pas, en vérité, pour les cinq drachmes. » Et il répéta +l’histoire qu’il avait racontée devant la boutique, le voyage de la +caravane, la perte de la ceinture, etc. « Tu étais véritablement avec +cette caravane ? dit le soldat. — Mon Dieu, oui ! et la preuve de ce que +j’avance, c’est qu’il y avait tels et tels marchands. — Comment était +donc ta ceinture ? — Elle était comme cela et comme cela. » + +Le soldat passe dans une autre partie de sa maison, et un moment après +il revient avec une ceinture à la main. « Voilà ma ceinture, s’écrie +aussitôt notre homme ; et il y a dedans quatre mille dinârs, et des +pierreries pour une valeur égale. » On ouvre la ceinture, et on y trouve +ce qu’avait annoncé le marchand. « Prends ta ceinture, dit le soldat ; +c’est un bienfait, une bénédiction que Dieu t’envoie. — Je prends les +dinârs ; toi, prends les pierreries, je te les donne. — Je te jure par +Dieu que je ne prendrai rien. » L’homme aux parfums renversés emporta sa +ceinture. Il était venu pauvre, il s’en alla riche. Un poëte a dit : + + + « Combien Dieu a de faveurs cachées, et dont le mystère est + insaisissable à la pénétration humaine ! + + « Combien de fois la joie succède à la peine et dissipe les angoisses + d’une âme déchirée de souffrances ! + + « Combien de fois la tristesse s’éveille le matin avec toi, et la + joie, le soir, vient te consoler ! » + + +Dans ce même sens, un autre poëte a dit : + + + « Combien de nuits ai-je passées dans des angoisses qui eussent fait + blanchir les cheveux même à un enfant ! + + « Et au matin, Dieu m’a rendu le calme et la sérénité, m’a relevé + triomphant et radieux ! » + + +L’anecdote que voici est le pendant de celle que je viens de conter. Un +prince ou gouverneur de Tunis, dans le temps d’autrefois, fut pendant +une nuit tourmenté d’insomnie ; contre son ordinaire, il ne put avoir un +moment de repos. Il s’imagina que cette agitation insolite devait être +l’indice de quelque accident survenu sur quelque point de ses États. Il +fait appeler son ministre ou vizir : « Je suis dans une étrange +insomnie, lui dit le roi ; mes yeux ne peuvent se fermer au sommeil. Cet +état extraordinaire pour moi me fait soupçonner qu’il se passe quelque +chose de fâcheux aux environs d’ici. Va trouver le chef de notre marine, +et dis-lui de mettre une felouque en mer à présent même, d’aller +explorer les parages voisins et de voir s’il n’y a rien de particulier. +Envoie aussi un certain nombre de cavaliers en exploration jusque vers +nos frontières, et s’ils rencontrent quelque chose d’inaccoutumé, qu’ils +se hâtent de m’en informer. » + +Le vizir obéit. Il se rend auprès du chef de la marine, lui transmet les +ordres du prince ; et quelques instants après une felouque, avec +équipage complet, prend le large. D’autre part, le vizir expédie des +cavaliers dans les terres. La felouque fit force de rames, et vogua +bientôt en pleine mer. A quelque distance du rivage, on entendit une +voix s’écrier trois fois : « O mon Dieu, toi qui secours ceux qui +t’invoquent ! » Et l’équipage répondit : « Nous allons à toi, nous +voilà ! » On se dirige du côté de la voix, et on rencontre un homme +épuisé de fatigue, luttant contre les flots et n’en pouvant plus. On le +retire de l’eau. On lui demande quelle catastrophe l’a jeté en pareil +danger. « J’étais sur un bâtiment ; il a naufragé. Des passagers, les +uns se noyèrent, les autres échappèrent. Moi, depuis trois jours je +m’efforce de me soutenir sur les flots ; et en ce moment, sans vous, +j’allais périr. » + +On rentre au port. Au matin, le commandant de la marine se rend sur la +felouque, et s’adressant aux marins : « Quoi ! vous n’êtes pas encore +partis ? » On lui conte l’aventure de la nuit, et on lui présente le +naufragé. Le commandant le conduit devant le prince, et expose en +quelques mots comment ce malheureux a été sauvé des flots. Ensuite +l’étranger, à la demande du prince, raconte les circonstances et les +détails de son naufrage. Et le prince s’écrie : « Gloire à Dieu qui m’a +privé de sommeil pour sauver un malheureux du gouffre des flots, pour le +sauver d’un triple danger, danger dans les ténèbres de la nuit, danger +de l’isolement sur les eaux, danger sur les abîmes de la mer. Gloire au +Dieu tout puissant dont le poëte a dit : + + + « Quand les choses du monde s’embrouillent et se nouent, la main + bienveillante de Dieu suscite les événements qui les démêlent et les + dénouent. + + « O homme ! prends patience ! espère, espère toujours que Celui qui a + fait le nœud le dénouera. » + + + (S.) + + + NOTE 2. PAGE 48. + + +Ces mots : « Il n’y a pas grand mal à voir là-dedans, » me rappellent +l’anecdote que voici. + +Un roi avait un ami qu’il invitait souvent à boire avec lui, et toutes +les fois qu’il l’invitait pour la nuit, le roi lui faisait un cadeau. +Une nuit il ne lui donna rien. La partie finie, le convive se retire. Il +arrive chez lui ; aussitôt sa femme d’aller à son mari, et voyant qu’il +ne rapporte rien : « Eh bien ! dit-elle, où donc est le cadeau du roi ? +— Il n’y en a pas aujourd’hui. — Alors, moi, je veux te donner quelque +chose. » Elle appelle ses femmes esclaves ; dès qu’elles arrivent, elle +met en main à chacune d’elles un _khouff_, sorte de long chausson en +cuir noir et de la forme des chaussons en cuir jaune à la mode du Caire. +La dame aussi prit un khouff ; puis, toutes ensemble, elles tombent sur +la nuque de notre homme, le battant en cadence avec les khouff. Et le +pauvre mari en eut l’arrière-cou rouge comme une pomme. + +Le lendemain matin, le roi, voulant boire, envoya chercher son convive. +L’ami n’osa se présenter ; il avait la nuque enflée, de couleur pourpre. +Il écrivit au roi, lui conta son aventure, et termina sa lettre par ces +deux vers : + + + « De blanches mains me sont tombées sur la nuque, me battant comme en + cadence rhythmée sur la mesure d’un chant nuptial. + + « Les noirs khouff qui armaient ces mains-là jouaient sur ma pauvre + nuque, à coups suivis comme ceux du marteau dans la main du + taillandier. » + + +Le roi, en lisant cette lettre, se prit d’un fou rire. Il appela le +câdi, et lui jetant le papier : « Réponds à ces deux vers, » lui dit- +il ; et le câdi trace les deux vers que voici : + + + « Ne te formalise pas du caprice de ces femmes ; montre un caractère + digne d’un homme. + + « Qu’elles se soient ainsi amusées à ce jeu cadencé sur ta nuque, et + que tu sois ainsi resté une heure, en vérité il n’y a pas grand mal à + cela. » + + +Le roi envoya à son convive ces deux vers, accompagnés d’un cadeau. + +Voici une aventure analogue arrivée à Abou-Nouâs. + +Hâroûn-el-Rachyd appela un jour une de ses esclaves et lui dit : « Je +veux te donner à Abou-Nouâs. Mais garde-toi bien de lui accorder tes +faveurs. Toutes les fois qu’il fera mine de s’approcher de toi, prends +un khouff noir et tombe-lui à grands coups sur la nuque. — Très-bien. » +Hâroûn envoie chercher Abou-Nouâs et lui fait cadeau de l’esclave. Abou- +Nouâs accepte avec joie le don du khalife et se retire chez lui. La nuit +venue, il va caresser sa belle, comme fait tout homme en préludes +amoureux. Mais l’esclave résiste, prend son khouff et lui en administre +un bon nombre de coups sur la nuque. « Pourquoi cette manière de +répondre à mon amour ? » dit Abou-Nouâs. L’esclave ne dit mot ; Abou- +Nouâs crut qu’elle était muette. Toutes les fois qu’il portait la main +vers elle, les coups pleuvaient derechef. Le pauvre favori en eut la +nuque toute rouge et toute meurtrie ; et le lendemain le cou lui avait +gonflé. + +Le khalife envoie chercher Abou-Nouâs. Celui-ci arrive ; et Hâroûn lui +dit : « Comment as-tu passé la nuit, mon cher Abou-Nouâs ? — Très-bien ! +prince ; parfaitement ! Seulement il me semble que vous avez laissé +prendre à cette esclave une bien mauvaise habitude. » Il faisait +entendre par là que le khalife aussi avait eu la nuque battue. Le +khalife partit d’un éclat de rire moqueur, et il ajouta : « Tu as reçu +ce que tu as mérité ; c’est très-bien. Que Dieu te confonde ! Il fallait +laisser cette femme en repos. » + + (S.) + + + NOTE 3. PAGE 57. + + +Les ventouses sont, comme en Égypte, des cônes ou extrémités de cornes +de bœuf, ouvertes par la pointe, longues d’environ trois pouces. Sur +l’ouverture pratiquée à la pointe, une petite rondelle de cuir joue en +manière de soupape. On fait le vide avec la bouche, par aspiration, et +le cuir ferme la _corne_, qui par sa base reste appliquée sur la peau de +l’individu. + + (P.) + + + NOTE 4. PAGE 58. + + +La première fois que je lus ce passage relatif aux _daûmah_ ou _bosses +du courage_ des Ouadayens, je témoignai ma surprise au cheykh El-Tounsy, +et je lui demandai s’il avait entendu parler ailleurs qu’au Ouadây de +cette singulière croyance. « Je n’ai jamais vu ces tumeurs qu’au Ouadây, +me dit-il ; les Ouadayens sont intimement convaincus qu’elles sont le +réceptacle de la bravoure. C’est un des mille préjugés et folies de ces +contrées ignorantes. » Mais quand j’arrivai à dire au cheykh ce que la +phrénologie avait admis à cet égard, il crut d’abord que je voulais +plaisanter et il se mit à rire. Lorsqu’il vit que je lui parlais +sérieusement, il m’adressa une foule de questions sur le _gallisme_. +« Comment ce Gall, me répétait-il, a-t-il pu se trouver d’accord avec +les Ouadayens ? » Notre conversation dura longtemps sur ce chapitre et +se renouvela bien des fois. + + (P.) + + + NOTE 5. PAGE 65. + + +On entend par esclave de sept empans celui dont la taille est de sept +empans mesurés depuis la cheville jusqu’à l’extrémité inférieure de +l’oreille. Les esclaves _soudâcy_ ou _sédâcy_, ou _des six_, ont six +empans mesurés comme les précédents. Au-dessous de six empans, ils +diminuent de valeur, de même au dessus de sept, parce qu’alors étant +hommes faits, ils ne peuvent plus être employés au services des harems. + + (S.) + + + NOTE 6. PAGE 74. + + +Kharyf et-teymân ou et-tymân signifie _automne double_ de profit ; car +là l’automne est le temps des pluies et le temps des semailles. _Teymân_ +vient du mot arabe _touamân_ qui signifie _jumeaux_, nés ensemble du +sein d’une même mère. Au Ouadây, on a comparé ce sultan à l’automne +ouadayen, qui apporterait la pluie de deux automnes : allusion à la +libéralité de ce prince ; car s’il donnait, il enrichissait, tout comme +l’automne fait la fortune des campagnes. + + (S. P.) + + + NOTE 7. PAGE 82. + + +Les _miroued_ sont des tiges minces de métal ou de bois. On les plonge +ou on les passe dans le _keuhl_ ou matière noire en poudre incorporée à +un corps gras. Ensuite, en faisant glisser les miroued entre les deux +bords des paupières, on se teint toute la ligne ciliaire palpébrale +d’une couleur noire que les Arabes aiment comme parure. + +Le keuhl se conserve dans des espèces d’étuis dans lesquels sont aussi +enfermés les miroued. Cette habitude de se teindre les bords des +paupières et les sourcils existait, chez les femmes arabes surtout, de +temps immémorial avant l’islamisme. Ce genre de parure était en vogue +chez nombre de peuples anciens. A Rome, les dames se peignaient le bord +des paupières et les sourcils avec une poudre noire ou avec de la suie. +_Fuligine colligebant_ (Tertullien, _De cultu femin_. 5. — Juvénal, 11 ; +93. — Pline, Epist. VI. 2). En Égypte, le keuhl est du sulfure +d’antimoine pulvérisé très-fin ou bien du _loubân_ (oliban), brûlé dans +deux vases se couvrant bouche à bouche ; c’est donc alors une suie, +_fuligo_. + + (P.) + + + NOTE 8. PAGE 101. + + +Les musulmans croient que les psaumes de David sont un livre envoyé du +ciel au roi-prophète, et écrit de la main de Dieu. + + (P). + + + NOTE 9. PAGE 101. + + +Par _la terre_, les uns entendent _ce monde_, les autres _la vie du +paradis_. Lorsque j’ai dit tout à l’heure que Dieu donna le pouvoir à +Sâboûn comme au prince le plus vertueux, je n’ai pas voulu dire que la +vertu de l’homme fût toujours la cause déterminante qui dirige la +conduite de Dieu, car Dieu n’est point influencé et n’agit point par des +raisons de cette nature ; mais j’ai voulu indiquer un simple rapport de +corrélation, de but, comme l’indiquent ces paroles divines du Coran : +« Je n’ai créé les génies et les hommes que pour m’adorer. » + + (S). + + + NOTE 10. PAGE 103. + + +L’amulette du sultan, comme la plupart des autres amulettes, est une +très-petite giberne. Celle du sultan est dorée et tient à un cordon ou +baudrier également doré. Dans cette giberne, le sultan porte des +talismans ou fragments de papier pliés sur lesquels sont tracées des +paroles du Coran, et dont la vertu alors doit préserver Sa Majesté de +tout mal et malheur. + + (S. P.) + + + NOTE 11. PAGE 106. + + +Redjeb a reçu la qualification d’_unique_ pour le distinguer des _deux_ +mois de Réby qui le précèdent et qui se distinguent par les mots +_premier_ et _second_. Mais on pense plus généralement que Redjeb est +appelé _redjeb l’unique_, parce qu’il ne se trouve pas immédiatement +avant ou après les trois autres mois Zou-l-Câdeh, Zou-l-Heddjeh et +Moharrem qui, comme Redjeb, sont des mois sacrés, c’est-à-dire dans +lesquels il est défendu de faire la guerre. + + (S. P.) + + + NOTE 12. PAGE 111. + + +J’ai lu, dans les récits historiques, quelque chose d’analogue au genre +de courage dont je viens de parler. Un individu appelé Noaîm se révolta +contre un khalife, et réussit à rassembler une armée nombreuse. Le +khalife marcha contre le rebelle et le vainquit. Noaîm fut pris et fut +amené au khalife, qui ordonna de le mettre à mort à l’instant même. On +étale le cuir des suppliciés[241] ; le bourreau tire le glaive et le +lève sur la tête de Noaîm. Le khalife regarde alors ce malheureux, le +voit calme, tranquille et résolu ; rien dans les traits n’annonçait la +moindre émotion, la moindre frayeur. Le khalife voulut le faire parler, +afin de découvrir plus sûrement quel était l’état moral du coupable : +« Noaîm, dit-il, si tu as à alléguer quelques raisons qui puissent +excuser ta conduite, expose-les-moi ; je t’écoute. — Tu me permets de +parler, ô émir des Croyants, et gloire à Dieu qui par toi a relevé notre +sainte religion, et qui a réuni les musulmans sous ton autorité ! Eh +bien, je n’ai nulle excuse à alléguer ; je ne te demande qu’une grâce, +c’est de me laisser te réciter quelques vers qui se présentent à mon +esprit : + + + « Entre ce cuir et ce glaive, je vois la mort qui m’épie ; de quelque + côté que je porte les regards, je l’aperçois l’œil sur moi. + + « Je crois que dans un moment tu vas m’abattre la tête ; mais qui peut + éviter ce que lui réserve la fatalité ? + + « Je n’ai pas peur du trépas, car je sais bien qu’il a son heure + inévitable. + + « Mais, prince, je laisse des enfants, et leurs entrailles vont se + tordre de douleur. + + « Il me semble les voir, mes enfants, au moment où leur arrivera la + nouvelle de ma mort : ils se déchirent la face, ils poussent des cris + de désespoir. + + « Si je vivais, ils vivraient en paix, en sécurité, à l’abri d’une fin + malheureuse ; mais si je meurs, ils meurent. » + + +Les yeux du khalife se mouillent de larmes. « Va, dit-il à Noaîm, je te +pardonne pour Dieu et pour tes enfants. » Et le khalife ordonne de +mettre en liberté le coupable, lui fait des présents et le renvoie plein +de joie et de reconnaissance. + +Le récit suivant offre encore une circonstance analogue. Nomân, fils de +Mounzir, fils de Mâ-és-Séma, était roi des Arabes de Hyrah, dans l’Irâk. +Il avait partagé ses jours par alternative d’un jour de bienveillance et +d’un jour de colère. Le jour de bienveillance, il donnait des bienfaits +et des présents au premier individu que son regard rencontrait ; le jour +néfaste, c’est-à-dire le lendemain, il mettait à mort le premier +individu qu’il apercevait. + +Un Arabe vint trouver Nomân dans l’intention de lui demander une +faveur ; mais, malheureusement, il se présenta le jour néfaste. Dès que +l’Arabe est arrivé devant le roi, celui-ci ordonne de le mettre à mort. +« Vie de Dieu ! dit l’Arabe, la mort ne m’épouvante pas ; je désire +seulement que tu m’accordes trois jours de délai pour aller voir ma +famille et lui annoncer ma destinée. Outre cela, plusieurs dépôts m’ont +été confiés ; si je meurs aujourd’hui, ils seront probablement perdus +pour ceux à qui ils appartiennent ; je veux les rendre ; puis je +reviens, et tu feras de moi ce qu’il te plaira, ce que tu veux en faire +actuellement. — Bien ! dit Nomân ; donne-moi un répondant, et je te +laisse partir. » + +L’Arabe se tourne alors vers un des vizirs, et croyant devoir s’adresser +à lui plutôt qu’aux autres, il lui dit : « Sois ma caution ; » l’Arabe +ajoute à ces mots quelques vers dont je ne me rappelle que celui-ci : + + + « Frère, homme de cœur, sois généreux pour moi, sois mon répondant, + sois ma caution. » + + +Entraîné par un sentiment de dévouement, de noblesse et de grandeur +d’âme, le vizir se porte pour caution et dit à l’Arabe de partir. Celui- +ci monte sa chamelle et va retrouver sa famille. Il raconte son malheur, +l’engagement qu’il a pris, et l’obligation où il est de repartir +bientôt. Au jour désigné il se met en route. L’heure du retour expirait, +et il ne reparaissait pas au rendez-vous. Nomân alors dit au vizir : +« Ton homme ne revient pas ; tu vas être victime pour lui. — Je suis +prêt ; mais tu n’as rien à exiger de moi qu’à trois heures après midi ; +à l’heure fixée, je serai à ta discrétion. » + +Trois heures arrivent. « Prépare-toi à mourir, dit Nomân au vizir. — Je +suis à tes ordres. » On appelle le bourreau, et le vizir est conduit au +lieu du supplice. La foule était immense ; les uns versaient des larmes, +les autres se lamentaient. L’Arabe paraît. « Arrêtez ! arrêtez ! +s’écrie-t-il de loin ; ma caution est dégagée. » L’exécuteur suspend +l’exécution ; on va avertir le roi. Nomân appelle nos deux hommes devant +lui. « En vérité, leur dit-il, mon étonnement est extrême ; j’admire +votre fidélité à votre parole, et je ne vois rien de plus grand qu’un +tel exemple de sincérité, de conscience, de grandeur d’âme. Je vous +pardonne, et à cause de vous j’abolis mes jours de colère. » + +Voici encore une histoire dont la conclusion est la même que celle des +deux précédentes. Cette histoire m’a été racontée par le chérif +Mohammed, fils du chérif Ibrahim, le Sennârien. + +Il était de coutume au Sennâr, me dit-il, que lorsqu’un homme en avait +tué un autre, le meurtrier prît sa victime par le pied et restât ainsi +jusqu’à ce que les parents du mort vinssent satisfaire leur vengeance. +Or un jour, un Sennârien en tua un autre chez leur maîtresse commune. Il +saisit alors le pied de son rival égorgé, et se tint assis près du +cadavre jusqu’à l’arrivée des parents du mort. L’individu qui avait +succombé avait six frères et son père et sa mère. Ils accourent tous les +huit, et un des frères dit au meurtrier : « Pourquoi as-tu assassiné +notre frère ? — Parce que cela m’a plu. — Alors tu vas te laisser tuer ? +— Je suis à votre discrétion ; seulement je voudrais que vous fussiez +assez généreux pour m’accorder trois jours de délai. J’irai faire mes +adieux à ma famille et je reviendrai. — Voilà, ce nous semble, de la +peur. Tu veux te soustraire à la mort ; tu es un lâche, et ton sang ne +saurait dignement payer celui de notre frère. Va-t’en, va, nous ne te +ferons pas l’honneur de te tuer. » + +L’habitude est de ne prendre le talion du sang que sur des individus +sans peur. Lorsque le meurtrier montre de la lâcheté et craint la mort, +on le méprise, on le refuse comme victime ; on va chercher un de ses +parents qui sache envisager la mort avec courage, et on égorge ce parent +à la place du véritable meurtrier. + +Nôtre homme répondit aux frères de son rival : « Je vous le jure par +Dieu, je n’ai nulle crainte de mourir. Honte, malédiction du Ciel sur +les lâches ! Et qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que je vous demande un +délai ? Je ne veux que voir encore une fois ma famille ; cela me paraît +très-simple. — Alors donne-nous un gage de ta parole, une caution, et +nous te laissons partir. » Le meurtrier promène ses regards autour de +lui, et il choisit parmi les assistants celui qu’il jugea, à la +physionomie, le plus homme de cœur, et il le pria de se porter pour +caution. Cet homme se dévoua, accepta la proposition, et on fixa pour +condition que si, dans trois jours, le coupable n’était pas de retour, +le répondant serait mis à mort. L’étranger consentit à cet arrangement, +et donna sa parole. Le meurtrier enfourche une monture, dit adieu et +part. Arrivé chez lui, il raconte son histoire. + +Il était nouvellement marié. Sa femme, après l’avoir entendu : « Garde- +toi, lui dit-elle, garde-toi bien d’approcher de moi. Va dégager ta +caution. » Notre homme est accueilli de la même manière par son père et +par ses frères : « Dépêche-toi d’aller relever ta caution. » Il se lave, +se parfume, reprend sa monture et s’en retourne. + +En route, il rencontre un lion qui lui coupe le chemin ; il descend, +combat le lion, le tue, et emporte avec lui un morceau de la peau de la +tête pour preuve légitime de son retard, s’il arrive après le délai +fixé. Le soir du troisième jour, les parents du jeune homme mort vont +trouver celui qui s’était donné comme garant. « Il paraît, lui disent- +ils, que ton homme t’a trompé. Allons ! arrive, paye-nous le sang par le +sang. » Il se lève et se rend immédiatement au lieu où l’on devait +l’immoler. On se rangeait en cercle autour de lui, on se préparait à le +tuer, lorsqu’on aperçut le meurtrier. « Que faites-vous, malheureux ? +s’écrie-t-il. Laissez cet homme, me voici ; je vais vous payer ma dette +et affranchir ma caution. » + +On délivre aussitôt le répondant. Mais le père du mort admirant la +résolution et la conscience du meurtrier, appelle ses fils, entre avec +eux dans sa cabane, en ferme la porte et leur dit : « Que pensez-vous, +mes enfants, de toute cette aventure ? Quel est, à votre avis, le plus +généreux, le meurtrier ou le répondant ? — Ce sont en vérité deux hommes +au cœur élevé, deux étoiles du pôle dans le ciel. — Eh bien ! mon avis à +moi est d’accorder la vie à ce coupable. Il l’a mérité par son +empressement à délivrer sa caution. — Quoi ! dit un des fils, nous +laisserons sans vengeance le sang de notre frère ! Sa mort resterait +ainsi sans expiation ? Non, jamais. — Je vous le jure par les trois +serments de répudiation, cet homme aura la vie sauve. Et celui de vous +qui lui fera le moindre mal, m’en répondra sur sa tête[242]. » + +A ces mots, il sort, ferme la porte sur ses fils, appelle le meurtrier. +« Nous te pardonnons, lui dit-il ; retourne à ta famille, à tes +troupeaux. — Non ; cela est impossible. J’aurai tué ton fils, le fruit +de ton cœur, et je vivrais après lui ! Non, il n’en sera pas ainsi ; je +ne veux pas de pardon. — Nous te pardonnons, te dis-je. Tu m’as tué un +fils, il est vrai ; mais grâce à Dieu, il m’en reste d’autres. » Et il +s’éloigna. Le meurtrier resta trois jours encore, répétant aux parents +de sa victime : « Le talion ! prenez sur moi le talion, payez-vous de +votre fils. » On ne lui répondit pas. Il attendit vainement, et enfin il +reprit sa monture et retourna chez lui. + + (S.) + + + NOTE 13. PAGE 112. + + +On appelle _khirryt_, des génies ou lutins redoutables qui, selon les +musulmans, affrontent les brûlantes ardeurs du soleil de midi, se +tiennent alors sur les routes, sur tous les chemins, pour nuire aux +voyageurs, les tourmenter, les faire mourir. + + (S. P.) + + + NOTE 14. PAGE 118. + + +(Il est comme le mouton qui cherche lui-même sa perte en grattant la +terre.) Cette expression proverbiale fait allusion à ceci : On apporta +un mouton pour le tuer, mais on ne trouva pas le couteau. Ce couteau +était tombé et le vent l’avait couvert de poussière et de sable. Le +mouton fut alors mis à terre, en liberté ; mais voilà que du pied il +gratte juste à l’endroit où était le couteau. Le mouton fut repris de +suite et égorgé. + + (S. P.) + + + NOTE 15. PAGE 120. + + +Je ne connais d’autre prince qui ait été victime d’un pareil stratagème +que Djézymet-el-Abrach, roi arabe. Il tomba dans les piéges de la reine +Zabba. Cette reine était restée seule héritière de son père, qui lui +laissa, en mourant, de vastes États. + +Djézymet eut envie d’épouser Zabba. Il envoya demander la main de cette +reine. Zabba détestait les hommes ; mais elle pensa que si elle +repoussait les vœux de Djézymet, celui-ci la viendrait attaquer les +armes à la main, la déposséderait violemment, et peut-être la mettrait à +mort. Zabba eut recours à la ruse et à la trahison pour trancher la +difficulté. Elle répondit au prince arabe : « Le sabre a trouvé son +fourreau. Reine, pouvais-je espérer un époux plus illustre que toi ? +Depuis longtemps je sens en mon cœur le désir de m’unir à toi par le +mariage. Mais tu sais ce qu’en pareilles circonstances la pudeur et la +décence prescrivent à une femme. Je bénis Dieu qui t’a inspiré. Aussitôt +que tu auras reçu cette lettre, pars, viens ici, et que nous soyons unis +comme les grains d’un collier. Adieu. » + +Cette réponse porta la joie dans l’âme de Djézymet. Il se prépara de +suite à se rendre auprès de Zabba. Djézymet avait un neveu appelé Cacyr, +c’est-à-dire le _Petit_. Cacyr, informé du résultat de la démarche du +roi, alla le trouver aussitôt. « Prince, lui dit-il, vous vous laissez +jouer par une femme. — Et pourquoi me tromperait-elle ? — Je le vois ! +on n’écoute pas toujours les conseils d’un _petit_. » Ce jeu de mots +passa en proverbe. + +Djézymet se mit en route. Zabba envoya au-devant de lui, lui rendit les +honneurs dus à un roi, lui fournit en abondance ce dont il put avoir +besoin. Ensuite elle se présenta à lui, et leur union fut conclue. Les +premières cérémonies achevées, Djézymet, assuré de posséder désormais +celle qu’il désirait, congédia la plus grande partie des soldats qui +l’avaient accompagné ; il ne garda que quelques hommes comme cortége +particulier. + +En entrant dans le palais de Zabba pour la consommation du mariage, +Djézymet fut reçu magnifiquement. Mais en arrivant auprès de Zabba, il +s’étonna de la voir sans parure, sans ornements. Ce fut pour lui un +augure sinistre... On ferme toutes les portes sur le prince ; il reste +seul. Un moment après, Zabba reparaît nue. « Regarde-moi bien, dit-elle +au roi arabe, est-ce là un pubis préparé, épilé, comme chez une nouvelle +mariée ? » Et en effet, il n’était point préparé. « C’est, dit Djézymet, +le pubis d’une misérable esclave, d’une...[243] » Zabba appelle ses +femmes : « Préparez à votre maître, leur dit-elle, et étalez par terre, +devant lui, le cuir du supplice. » Les femmes obéissent ; puis Zabba +ordonne à un barbier de saigner Djézymet aux deux bras ; on ouvre les +veines et on laisse couler le sang jusqu’à extinction. Pendant ce temps, +Zabba disait à ses suivantes : « Ayez bien soin du sang de votre +maître ; ayez soin qu’il ne s’en perde pas une goutte en dehors du cuir. +— Laissez mon sang, leur disait Djézymet ; je le donne sans regrets. » + +Un poëte a rappelé dans ce vers l’aventure de Djézymet : + + + « Elles apportèrent le cuir du supplice pour recevoir le sang qui + allait jaillir de ses veines. Il vit alors que Zabba l’avait trompé, + l’avait trahi. » + + +Cacyr vengea son oncle. Il se concerta avec le fils de Djézymet, tua +Zabba, et en massacra toute la suite. Du reste, cette histoire est +connue ; je me borne au peu que j’en ai raconté, et que j’introduis ici +en forme d’à-propos et d’épisode. + +Sâboûn, comme nous l’avons dit, mit à mort son frère et le roi qui avait +voulu soulever l’armée. Car l’homme sensé, une fois qu’il tient ses +ennemis en son pouvoir, n’ignore pas que pardonner alors, c’est se +préparer des dangers qui peut-être lui coûteront la vie. Le prophète, +sur lui soit la bénédiction de Dieu ! a dit : « Le sage n’est pas piqué +deux fois à un trou de vipère. » Voici une confirmation de ce principe. + +Nomân le Borgne, en se retirant du monde et de la vie mondaine, céda la +royauté à son fils El-Mounzir, qui régna jusqu’au temps de Feiroûz-Ibn- +Yezdedjird, roi de Perse. Ensuite la souveraineté passa entre les mains +du fils d’El-Mounzir, El-Açouad, qui soumit les Ghassânides, Arabes de +Syrie. Il fit prisonniers plusieurs de leurs princes, auxquels ensuite +il voulut rendre la liberté. El-Açouad avait un cousin appelé Abou- +Ozaynah, dont les Ghassânides avaient tué un frère dans une bataille. +Abou-Ozaynah, informé que son oncle avait intention de faire grâce aux +princes ghassânides, composa une _cacydeh_ ou pièce de vers pour +persuader à El-Açouad de se venger. En voici un passage : + + + « L’homme n’obtient pas tous les jours ce qu’il désire, et tous les + jours le destin ne lui verse pas ses faveurs. + + « Le plus sage est celui qui, au moment propice, ne lâche pas la corde + qui tient à ce qu’il veut avoir. + + « Le mieux avisé partout et en tout temps, est celui qui abreuve ses + ennemis à la coupe à laquelle ils l’ont fait boire. + + « C’est justice à lui de les frapper du fer dont ils l’ont frappé + d’abord. + + « Pardonner n’est générosité et sagesse qu’entre des égaux ; quiconque + soutient le contraire en a menti. + + « Tu as tué Amr, et tu veux pardonner à Yézyd ; pensée malheureuse qui + ne t’amènera que guerres et calamités ! + + « Ne tranche pas seulement la queue de la vipère, pour laisser ensuite + partir la vipère ; si tu es homme, fais que la tête suive la queue. + + « Ils ont tiré le sabre, qu’ils tombent sous le sabre ; ils ont allumé + le feu, donne-les, comme du bois, en pâture aux flammes. + + « Tu veux leur pardonner ! Mais partout on dira : « Ce pardon n’est + pas de la clémence, c’est un pardon accordé par la peur. + + « Ces rois sont les croissants brillants, les hautes illustrations des + Ghassânides ; qu’y aurait-il donc d’étonnant qu’ils cherchassent à + recouvrer leur puissance (et ensuite à se venger de toi) ? + + « Ils t’ont fait offrir leur rachat, te vantant pour cela leurs + chevaux et leurs chameaux, qu’admirent, disent-ils, les barbares et + les Arabes. + + « Eh quoi ! ils auront trait notre sang, et nous, nous ne trairons que + du lait de leurs chamelles ! Certes, aux yeux du monde, ils nous + auront surpassés dans l’art de traire ! + + « Pourquoi accepterais-tu pour eux une rançon ? Ce n’est pas de l’or + et de l’argent qu’ils ont eu de nous (c’est notre sang). » + + +Mais il est temps de réprimer les excès de mon _calam_ et d’en arrêter +la fougue en lui serrant la bride. Exposons maintenant ce qui se passa +entre Sâboûn et les sultans ses voisins, et racontons les guerres qui +signalèrent son règne. + + (S.) + + + NOTE 16. PAGE 128. + + +L’enfant né d’une femme non légitime, n’est pas regardé comme fils de +celui qui a cohabité avec cette femme. Il est comme étranger pour +l’homme. + + (P.) + + + NOTE 17. PAGE 140. + + +Mon ami M. F. Fresnel, consul français à Djeddah, sur la mer Rouge, a +publié, en 1844, un mémoire sur l’_Abou-Carn_, et considère cet animal +comme étant la licorne. Ce mémoire a été lu à l’Académie. + +Ce que les Égyptiens appellent _khartyt_ est le rhinocéros proprement +dit. + + (P.) + + + NOTE 18. PAGE 150. + + +Le terme _birny_, au Bâguirmeh et au Barnau, correspond au mot Fâcher +pour le Dârfour et le Ouadây. Birny n’est point un nom propre ; il se +dit de la place qui est devant la demeure du sultan, et aussi de cette +demeure, et même de la ville ou du bourg où siége un sultan secondaire, +un gouverneur de premier ordre. Ainsi, il y a le birny de Logoun, au +Katakau. Birny veut donc encore dire, en quelque sorte, _capitale_, soit +d’un État, soit d’une province, etc. + + (S. P.) + + + NOTE 19. PAGE 162. + + +Le ryâl est le _douro_ d’Espagne. Ce mot s’applique aussi au thaler +d’Autriche. Le mot arabe ryâl est évidemment la transcription du mot +espagnol _real_. + + (P.) + + + NOTE 20. PAGE 163. + + +La raison de la dénomination _pièces à canon_, par laquelle on +caractérise ces pièces d’argent, connues aussi dans le commerce sous le +nom de _colonnates_, est que les Arabes ont pris les deux colonnes, +figurées sur la pièce, pour deux canons. + + (P.) + + + NOTE 21. PAGE 165. + + +J’ai vu un fait semblable dans la guerre de Morée, après la prise de +Missolonghi. + +Un soldat égyptien, à l’approche de la nuit, fouillait les Grecs morts, +espérant trouver quelque bonne capture. Il vint à un cadavre qui avait +une ceinture en grosse toile comme de la toile cirée. Il la détache, et +sent qu’elle est pleine de ryâl. Transporté de joie, il termine là ses +recherches ; il se contente de la ceinture. Il se retire à quelque +distance, et, seul, il compte ses ryâl. Il y en avait deux cent +cinquante. Le ryâl ou talari valait alors douze piastres d’Égypte +(aujourd’hui il en vaut environ vingt, et la pièce de cinq francs en +vaut dix-neuf et un quart. La piastre équivaut à quarante paras). + +« Par Dieu ! dit notre homme tout ému, voilà une excellente trouvaille. +Dieu m’envoie là trois mille piastres. Il y a de quoi me soigner, me +régaler et en envoyer encore à ma famille. » Il était nuit quand il +compta son butin. Le lendemain, au jour, il examine un ryâl et lui voit +une couleur jaune. Il s’imagine que ce n’est qu’une pièce de cuivre, et +il le jette. Il en examine d’autres ; jaunes encore, et tous, jaunes de +même. C’étaient des doublons. Notre benêt prit l’or pour du cuivre, et +il se mit à pleurer, à se lamenter : « Quel malheur ! disait-il ; est-on +plus malheureux que moi ! » + +Passe par hasard près de lui un de mes amis, que je ne veux pas nommer : +« Qu’as-tu donc à pleurer ? dit-il. » Et l’autre de raconter son +aventure en répétant vingt fois : « Et pour mon malheur, je m’aperçois +que mes talaris sont de cuivre. — Voyons. » Le soldat montre ses talaris +de cuivre. L’autre reconnaît les doublons, mais il dissimule : « C’est +vraiment bien malheureux ! dit-il aussitôt ; mais il faut se consoler. +Ah ! la puissance et la force sont en Dieu seul ! Et où veux-tu aller +avec cela ? qui veux-tu qui prenne cette monnaie ? — Je t’en prie, dit +notre guerrier, si tu penses qu’on puisse les vendre, prends-en ce que +tu voudras, et fais en sorte que j’en retire quelque chose. — Veux-tu +m’en vendre quelques-uns à vingt paras la pièce ? — Très-volontiers, et +tout de suite. » Mon ami n’avait malheureusement alors en poche que +vingt-cinq piastres. Il les donne au soldat et prend cinquante doublons. +Il ne put en acheter davantage en ce moment. « Attends un peu, dit-il à +son Égyptien. Je vais au camp ; je t’apporterai cent piastres, et je te +débarrasserai du reste de tes cuivres. — Très-bien, très-bien, va. » + +Mon ami part en toute hâte, prend cent piastres et retourne au plus vite +sur ses pas. Mais de loin il aperçoit des soldats rassemblés autour de +son homme, et il s’arrête, puis regagne le camp. Le benêt avait appris +que ses pièces de cuivre étaient des doublons, valant chacun seize +ryâl ; et il se lamentait, maudissait celui qui lui avait acheté les +cinquante doublons. + +On m’a raconté d’une autre manière la fin de l’aventure. Après que +l’acheteur aux cents piastres se fut éloigné, le soldat se remit à +déplorer son malheur, à maudire son cuivre. Sur ce, passa un individu +qui demanda au pleureur quel était le motif de ses larmes. Le pauvre +désolé lui conta son histoire. « Voyons, montre-moi donc tes ryâl, dit +le passant. » Le soldat étale ses cuivres, et l’autre reconnut de beaux +et bons doublons. « Veux-tu, dit-il au soldat, me faire cadeau de cinq +de ces ryâl, et je t’apprendrai ce que c’est ? — Volontiers, je te les +donne. » L’étranger met en poche les cinq pièces, et dit à son homme : +« Ouvre l’œil, comprends et sache que chacun de ces ryâl en vaut +seize. » + +C’est à ces mots que notre guerrier se mit à chanter haut sa complainte +sur les cinquante ryâl jaunes qui lui avaient été achetés pour vingt- +cinq piastres. En revenant, l’acheteur ayant entendu, à quelque +distance, sa dupe se répandre en plaintes, en désolation, eut soin de +s’esquiver. Il savait bien que, s’il était découvert, il serait obligé +de rendre les cinquante doublons. + + (S.) + + + NOTE 22. PAGE 184. + + +Ce _seigneur_ est Mahomet, fils d’Abd-Allah, fils d’Abd-El-Mouttaleb, +fils de Hâchem, fils d’Abd-Ménâf. Mahomet est souvent appelé aussi fils +d’Adnân ; Adnân est le vingtième aïeul de Mahomet. + + (P.) + + + NOTE 23. PAGE 201. + + +Ce poëte, que le cheykh ne nomme pas, est _Tofaîl-el-Khaîl_ ou Tofaîl +aux chevaux, ainsi surnommé à cause de son talent à décrire les chevaux, +etc. Ce poëte vivait avant l’islamisme. J’en publierai la légende dans +l’histoire légendaire des poëtes arabes antéislamiques. + + (P.) + + + NOTE 24. PAGE 214. + + +Le livre dont il est question ici est de Mâlek, chef d’un des quatre +rites orthodoxes. Quand Mâlek écrivait son livre sur les principes de la +loi musulmane, une nuit il vit en songe Mahomet, qui lui dit : +« _Ouattata ed-dyna_, tu as aplani, mis à la portée de tous la +religion. » Et d’après cela, il appela son livre le _Mououattâ_. + + (P.) + + + NOTE 25. PAGE 218. + + +Voici les détails de l’événement indiqué dans ce passage. + +Ce fut d’après les informations reçues de mon père que Yoûcef-Pacha se +concerta sur les moyens de mettre en évidence, d’abord, les exactions +d’El-Mountacer. Le pacha consulta à ce sujet plusieurs de ses +courtisans. Ils lui conseillèrent d’envoyer des marchandises au Barnau +sous la conduite d’un homme sûr et ferme, de diriger la caravane par le +Fezzân, et de remettre au chef de cette caravane une lettre pour El- +Mountacer et une autre pour le sultan du Barnau. Yoûcef-Pacha proposa à +Mohammed-el-Moukkény, un des officiers de son palais, de se charger de +cette expédition. Il lui confia donc quatre cargaisons de marchandises, +outre des présents pour le sultan du Barnau. La caravane se mit en route +pour le Fezzân. La lettre qu’El-Moukkény devait remettre à El-Mountacer +était conçue en ces termes : + + +« A Son Excellence notre cher Mohammed-el-Mountacer, notre gouverneur de +la province du Fezzân. + +« Or sus, il nous est venu à l’idée d’envoyer notre honorable et +excellent serviteur Mohammed-el-Moukkény au Barnau, avec une lettre et +des présents pour le sultan barnaouyen. Nous avons ordonné à El-Moukkény +de passer par le Fezzân et de se présenter à toi. J’espère que tu le +traiteras convenablement. Adjoins-le à la première caravane qui ira au +Barnau. S’il a besoin de chameaux de transport, ou de provisions, ou +d’argent, donne-lui, à mon compte, ce qu’il te demandera. J’espère que +tu le seconderas et l’aideras de tous tes moyens. Salut. » + + +El-Moukkény, à son arrivée au Fezzân, fut bien reçu par El-Mountacer, +qui l’hébergea et lui fournit pendant trois jours tout ce qu’un voyageur +peut désirer. Le quatrième jour, El-Moukkény présenta à El-Mountacer la +lettre de Yoûcef-Pacha. El-Mountacer la lut et trouva fort peu de son +goût les exigences du pacha. Toutefois, il dissimula sa mauvaise humeur. + +L’arrivée d’El-Moukkény à Mourzouk coïncida justement avec le départ +d’une caravane pour le Barnau. El-Moukkény fit le voyage avec elle, et +environ six mois après il reparut à Mourzouk avec une troupe +considérable d’esclaves ; il en remplit quatre maisons. El-Mountacer, +afin de pouvoir prélever la taxe habituelle qui lui revenait sur la +vente des esclaves à Mourzouk, envoya sous main des acheteurs à El- +Moukkény pour lui proposer d’acheter une partie des esclaves. El- +Moukkény ne voulut rien vendre. « Ces esclaves, dit-il, sont la +propriété du pacha, je n’ai pas le droit d’en disposer. » Ensuite il fit +demander à El-Mountacer, avec les formes d’autorité que lui permettait +son caractère de commis du pacha, des provisions pour sa caravane +entière. El-Mountacer, choqué de cette demande, envoya à El-Moukkény une +lettre par laquelle il l’autorisait à exiger du gouverneur de Sabhah les +provisions nécessaires ; bien plus, El-Mountacer ajoutait à la fin de sa +lettre à El-Moukkény : « Hâte-toi de sortir du Fezzân, ou je te fais +tuer. » + +El-Moukkény, indigné, partit et se rendit à Sabhah. Là, il réclama du +gouverneur l’exécution des ordres du _sultan_ fezzanais. « El-Mountacer +n’a rien à prétendre ici, dit le gouverneur ; ce qui est ici ne le +regarde pas. » El-Moukkény insista. « Persuade-toi bien, répondit-il au +Sabhien, que si tu ne me donnes pas ce qu’il me faut et si quelques-uns +des esclaves que j’emmène périssent, le pacha saura te prendre le double +du prix de ce qui aura péri. » Le Sabhien, intimidé, fournit les +provisions nécessaires. Ensuite El-Moukkény demanda des chameaux de +transport ; le gouverneur les fournit à ses propres frais. + +La caravane partit pour Tripoli. Plusieurs esclaves moururent de fatigue +et d’épuisement. Le pacha s’informa du motif de ces pertes et de la +conduite d’El-Mountacer. El-Moukkény raconta ce qui s’était passé. Le +pacha, irrité, résolut de se venger ; et, après qu’il eut vendu les +esclaves, il se mit en mesure d’expédier des troupes au Fezzân pour +châtier El-Mountacer et le dépouiller du gouvernement de cette province. + +El-Moukkény eut bientôt nouvelle de ce dessein. Il alla trouver le +pacha, et après avoir obtenu la permission de parler : « J’ai appris, +dit-il, que tu as projeté une expédition pour le Fezzân. — C’est vrai. — +De combien d’hommes penses-tu la composer ? — D’environ quatre mille +hommes. — Calcule les dépenses nécessaires pour quatre mille hommes, en +solde, vivres, chameaux de transport, chevaux, poudre, etc. » On +calcula, et la somme dépassa de plusieurs fois l’impôt que payait le +Fezzân au pacha. Cet impôt s’élevait alors à cinq mille talaris par an ; +et encore était-il payé un tiers en talaris effectifs, un tiers en +esclaves et un tiers en chaînes et entraves de fer, en peaux, etc. Ces +derniers objets ont été introduits dans le payement de l’impôt, en vue +du commerce des esclaves : voici comment. + +Les caravanes qui, de l’intérieur du Soudan, exportent des milliers +d’esclaves, conduisent les plus âgés, c’est-à-dire les hommes faits, +attachés entre eux pendant le jour avec une chaîne qu’on leur fixe au +cou. La nuit, on leur met des entraves de fer aux pieds. Une fois que +les esclaves sont arrivés au Fezzân et vendus, les chaînes et les +entraves restent aux marchands, qui alors, ne sachant plus qu’en faire +et ne voulant pas les remporter, attendu que ces objets ont peu de +valeur au Soudan, les vendent à vil prix. Il en est de même des peaux. +Ce sont des peaux de bœufs dont chacune est cousue en manière de sac +pour les provisions de voyage. Lorsque les esclaves sont vendus, ces +sacs, devenus inutiles, sont vendus comme les fers. + +Lorsque les calculs des frais de l’expédition furent achevés, El- +Moukkény dit au pacha : « Pourquoi dépenser d’un coup, pour cette +guerre, six ans des revenus du Fezzân ? — Et comment faire ? — Si tu +veux me confier pour trois ans le gouvernement du Fezzân, je te promets +de tout terminer selon tes désirs et sans qu’il t’en coûte rien. — +Comment cela ? voyons ! si le moyen est acceptable, je t’assure la +province du Fezzân pour six ans. — Voici comment je conçois mon plan. Tu +écriras à ceux qui, dans les différentes localités du Fezzân, ont +quelque considération et quelque influence, que tu remets le +gouvernement de la province à Ahmed, cousin d’El-Mountacer ; qu’ils se +gardent bien, tous, de prêter l’oreille aux instigations et aux +promesses d’El-Mountacer ; qu’ils n’aillent pas le défendre par la voie +des armes, et s’opposer à l’exécution de tes volontés. Écris en même +temps à Ahmed son firman d’investiture. Enfin, écris-moi aussi mon +firman de gouverneur du Fezzân, et donne-moi deux cents cavaliers +seulement, deux mille talaris, vingt habillements, un vêtement d’honneur +pour Ahmed et un pour moi. Ensuite l’expédition me regarde ; je m’en +charge. » + +Le pacha, enchanté, acquiesça à la proposition d’El-Moukkény, et +fournit, de plus, le nombre de chameaux nécessaires pour les provisions, +pour les munitions et pour El-Moukkény lui-même. Enfin, Yoûcef-Pacha +nomma son propre secrétaire, Zarroûk, vizir d’El-Moukkény. + +La troupe quitta Tripoli, et s’achemina du côté du désert. Elle arriva à +Saukanah (Soknah), vers les frontières nord du Fezzân. Là, on mit pied à +terre. El-Moukkény fit appeler le chef de Saukanah. Celui-ci se rendit à +l’invitation, et El-Moukkény, de suite, lui fit poser un vêtement de +prix sur les épaules, et lui lut le firman ou manifeste qui conférait le +gouvernement du Fezzân à Ahmed, cousin d’El-Mountacer, et qui défendait +toute tentative d’opposition et de résistance en faveur d’El-Mountacer. +Le chef de Saukanah et tous les principaux du lieu protestèrent de leur +soumission aux volontés du pacha. Et des vêtements d’honneur furent +donnés à plusieurs d’entre eux. + +Le lendemain, la troupe tripolitaine se mit en route et arriva à Sabhah. +El-Moukkény en fit appeler le chef et aussi le moufti, Abd-el-Rahman. Il +les traita comme le chef de Saukanah, leur lut le manifeste du pacha, et +reçut d’eux leur déclaration de neutralité. + +De là, El-Moukkény ne s’arrêta plus qu’aux environs de Mourzouk. Il +annonça son arrivée à El-Mountacer, et lui fit dire : « J’ai entre les +mains, de la part du pacha, des ordres qui te concernent ; veux-tu venir +en prendre connaissance, ou bien veux-tu que j’aille te les +communiquer ? » + +El-Mountacer connaissait ces ordres dès avant l’approche des +Tripolitains. Pour toute réponse, il ferma les portes de Mourzouk et +posta des fusiliers sur les murs, avec consigne de faire feu sur tous +les Tripolitains qui approcheraient de la ville, et de les repousser de +vive force. El-Moukkény se présenta avec sa troupe ; il fut accueilli à +coups de fusil et contraint de se tenir à distance. Il avait deux canons +de petit calibre qu’il avait apportés, ainsi que les affûts, à dos de +chameaux. Il monta ces canons, les attela et tira sur les murs, qui +bientôt furent ébréchés. Un fusilier eut la main emportée par un boulet. + +A la nuit, El-Moukkény expédia une lettre à Ahmed. Le porteur devait +chercher à pénétrer dans Mourzouk ; c’était un voleur, un filou de +profession. Il partit, et réussit à franchir les murs sans être aperçu +des gardes. Il se rendit chez Ahmed, et lui remit la lettre. Ahmed +rompit le cachet et lut : + + + « A Sa Hautesse le Sultan Ahmed. + +« Je viens avec des ordres positifs du pacha. Il t’a nommé sultan de +Marzik (Mourzouk), et Mountacer est dépouillé de ses fonctions. Dès que +cette lettre te sera parvenue, travaille à empêcher toute résistance aux +ordres de notre maître ; ouvre les portes de la ville ; efforce-toi +d’annuler tous les projets d’El-Mountacer. Salut. » + +Ahmed alla se présenter à El-Mountacer et lui dit : « Es-tu mon oncle, +et sommes-nous unis par les mêmes intérêts ? — Nous le sommes, je crois. +— En ce cas, dis-moi : Dans quel but as-tu fermé la ville, garni les +murs de soldats, ordonné cette résistance armée ? — Mon cher cousin, je +crains que nous ne soyons victimes de quelque perfide machination. — Ce +sont-là des soupçons que rien ne justifie. Ouvre les portes de Mourzouk, +ou bien je me sépare de toi et me déclare ton ennemi. » + +Ahmed sortit à l’instant même. Il rassembla les troupes fezzanaises et +leur dit : « Chacun de vous conservera son grade actuel ; nul ne sera +destitué ; tous auront le droit de prétendre à quelque chose de plus +élevé. Le gouvernement du Fezzân est à moi désormais. Ouvrez les portes +de la ville et quittez les murs. » + +On se déclara pour Ahmed ; on ouvrit les portes, on enleva les gardes ; +Ahmed sortit de Mourzouk, se rendit au camp des Tripolitains, puis +introduisit El-Moukkény dans la ville, et le traita avec les plus grands +honneurs. Le lendemain Ahmed convoqua les premiers fonctionnaires du +gouvernement et les rassembla en divan. El-Moukkény y assista avec +Zarroûk. Celui-ci, se levant au milieu de l’assemblée aussi debout, lut +le firman qui constituait Ahmed gouverneur du Fezzân, et prononçait la +déchéance d’El-Mountacer. Le firman était ainsi conçu : + +« Cet ordre sublime est émané de Son Altesse le vizir Yoûcef-Pacha le +Caramanien. » + + + « Aux Ulémas du Fezzân, Émirs, Soldats et Officiers. + +« Or, Mohammed-el-Mountacer avait reçu les bienfaits de Dieu ; il n’a +pas su les conserver en restant dans la voie du bien. Il avait reçu le +droit de commander, il n’a pas su le conserver ; il s’est laissé +entraîner par ses passions, il s’est repu à d’infectes pâturages, il a +oublié ces paroles sacrées du prophète, sur qui soient les bénédictions +et les grâces de Dieu : « Vous êtes tous sujets d’un maître. » Bien +plus, El-Mountacer s’est révolté plusieurs fois contre moi ; je l’ai +averti en particulier et à haute voix ; mais sa perversité n’a pas connu +de frein ; il a fermé les yeux sur ce qu’il devait faire. Pour le punir, +je le dépouille du gouvernement du Fezzân ; et j’ai élu à sa place +Ahmed-el-Nâcir, homme de bien ; écoutez-le, obéissez-lui. Je recommande +à Ahmed d’avoir la crainte de Dieu pour guide dans le maniement de son +autorité, de se conduire selon la loi sainte de l’Islâm dans tout ce qui +sera déféré à son tribunal. Par là, il évitera les châtiments de Dieu au +jour où les hommes seront pris par le toupet pour être relevés de leurs +tombeaux. Gardez-vous, et encore gardez-vous de vous opposer en rien à +mes ordres. Salut. » + +Après la lecture de ce manifeste, l’huissier ou appariteur du divan +prononça à haute voix des vœux pour la conservation et la prospérité du +pacha et du nouveau gouverneur. Puis, les _naûbah_ ou gros tambourins +royaux retentirent, les canons grondèrent, et les félicitations à Ahmed +commencèrent. Enfin El-Moukkény et Zarroûk se levèrent et sortirent. + +Trois jours après, ils allèrent trouver Ahmed et lui dirent : « Notre +intention est de retourner immédiatement à Tripoli ; mais nous craignons +qu’après notre départ, El-Mountacer ne tente de recouvrer le pouvoir +qu’il a perdu ; nous te prévenons du danger. Si tu veux suivre nos +conseils, efforce-toi de te saisir de ton rival, confisque ses biens et +débarrasse-toi de lui ; car tant qu’il sera vivant il t’inquiétera, il +travaillera à ta ruine, et tu n’auras jamais de sécurité. » + +Ahmed, frappé de ces paroles, rassemble de suite son divan, se fait +amener El-Mountacer, et commande aux gardes de s’en emparer. « Pourquoi, +lui dit El-Mountacer, me fais-tu arrêter ? — J’ai reçu des ordres pour +cela. Ensuite, mon trésor est à sec et tu t’es approprié les revenus du +pays ; tu n’as qu’un moyen d’acheter ta liberté, c’est de m’abandonner +tout ce que tu possèdes. » Et Ahmed ordonne de mettre son rival en +prison. El-Mountacer, une fois incarcéré, livra ses richesses à Ahmed ; +et ensuite Ahmed le fit étrangler pendant la nuit. + +A la nouvelle de cette exécution, El-Moukkény et Zarroûk se présentèrent +au divan d’Ahmed et lui demandèrent les richesses qu’il avait reçues +d’El-Mountacer. « Ces richesses, lui dirent-ils, appartiennent au +pacha. » Ahmed les remit, ainsi que les registres qui en indiquaient la +nature et la valeur. Ensuite El-Moukkény dit au nouveau gouverneur : +« Nous allons regagner Tripoli ; nous ne pouvons pas séjourner plus +longtemps au Fezzân. Prépare-toi à nous rembourser les dépenses de +l’expédition qui t’a établi au pouvoir. — Mais n’avez-vous pas déjà reçu +tout ce que j’avais retiré d’El-Mountacer ? — C’est vrai, nous l’avons +reçu. — Cela ne suffit-il donc pas ? — Non. D’habitude les biens d’un +individu destitué et mort sont confisqués au profit du pacha, n’entrent +dans aucun compte ; et les frais d’expédition sont à la charge du +gouverneur nouveau. En conséquence, tu me rembourseras les dépenses que +notre voyage a coûtées au pacha, ou bien tu renonceras au gouvernement +du Fezzân, et le pacha en disposera comme il le jugera convenable. — A +combien s’élèvent ces dépenses ? — Pour solde des soldats, pour +nourriture, vêtements, frais de voyage, transports et service +particulier, il a été avancé plus de douze mille talaris. Tu nous les +payeras en nature, ou tu donneras en équivalent six mille mithcâl d’or. +— Tu n’ignores pas que le trésor est vide ; je suis obligé, pour te +satisfaire, de coter un impôt personnel d’après la somme que tu +indiques. Accorde-moi pour cela un délai raisonnable. — Le plus court, +le plus court possible. — Il me faut au moins quinze jours. — J’y +consens ; mais pas un jour de plus. » + +Ahmed demanda le registre ou état des localités du pays du Fezzân, et il +en trouva cent une, outre la ville de Mourzouk. Il répartit la dette des +12,000 talaris par taxes proportionnelles sur ces divers pays, c’est-à- +dire depuis Saukanah, qui est le premier village important à la limite +nord du Fezzân, jusqu’à Catroûn, dernier village à la frontière sud, sur +la route du Ouadây, et depuis Zouîlah, sur la limite à l’est, jusqu’aux +limites du Chiâty ou frontières ouest. Ensuite, Ahmed écrivit à chaque +chef de pays une lettre ainsi conçue : + + + « A _un tel_, chef de _tel pays_. + +« Nous avons besoin de votre coopération pour le payement des frais de +l’expédition envoyée ici par le pacha sous la conduite d’El-Moukkény et +de Zarroûk. La taxe qui vous est imposée est de _tant_ de talaris. Au +reçu de cette lettre, hâtez-vous de recueillir la somme qui vous est +fixée et expédiez-nous-la de suite par un homme de confiance. Que rien +ne retarde et n’arrête cette levée. Salut. » ... Ahmed apposa son seing +à ces circulaires, et fit partir des courriers pour les remettre +promptement à leurs destinations. Les courriers s’acheminèrent en toute +hâte sur les différents points du Fezzân. + +El-Moukkény avait pris le relevé des localités sur le registre même des +inscriptions. Dès qu’il fut rentré chez lui, il se hâta, de son côté, +d’écrire les cent lettres nécessaires, et les dépêcha aux différents +chefs des villages. Ces circulaires étaient dans les termes suivants : + + + « Au chef de _tel village_. + +« Ahmed, ton souverain actuel, t’envoie demander une somme d’argent. +Garde-toi de lui en rien transmettre ; c’est de lui personnellement que +l’on réclame cette somme ; il est assez riche pour payer ; mais son +avarice est telle qu’il veut rejeter la charge sur vous tous. Salut. » + +Les courriers d’Ahmed arrivèrent les premiers à leurs destinations. +Chaque chef de village s’était empressé de se mettre à l’œuvre. Les +principaux de chaque localité s’étaient réunis et avaient coté chaque +habitant selon ses moyens. Vinrent les envoyés d’El-Moukkény. On lit +leurs lettres, et la levée s’arrête. Partout on se résout à attendre, +mais sans faire de démonstration de mécontentement, ce qui devait +résulter de ces ordres contradictoires. Les quinze jours de délai +s’écoulent, et Ahmed n’a pas reçu un seul talari. + +Le seizième jour, El-Moukkény arme ses gens et leur recommande de se +tenir prêts à un coup de main. Zarroûk conduit cette troupe chez Ahmed +et entre avec elle au divan. Ahmed reçoit les Tripolitains avec +déférence ; mais El-Moukkény l’aborde brusquement par ces mots : +« Livre-nous l’argent que tu as recueilli ; notre séjour se prolonge +outre mesure, nous voulons partir ; nos conventions, d’ailleurs, sont à +terme depuis hier. — Je n’ai rien reçu encore. — Ton indifférence et ta +lenteur nous retiennent ici trop longtemps. Nous ne pouvons pas négliger +ainsi nos devoirs à cause de toi. » Puis s’adressant à Zarroûk : « Quels +ordres as-tu reçus du pacha relativement à moi ? » Zarroûk alors, +debout, et d’une voix solennelle, dit aux membres du divan : +« Reconnaissez désormais qu’Ahmed est incapable de gouverner. En +conséquence, sa déchéance est prononcée, et cela d’après la volonté et +les ordres du pacha notre maître. » En même temps, Zarroûk porte la main +sur Ahmed, le tire violemment de la place où il était assis et le +renverse à terre. « Saisissez cet homme, » dit Zarroûk aux Tripolitains. +On se précipite sur Ahmed, on lui déchire ses habits. « Que veux-tu que +nous fassions de lui ? » disent les Tripolitains à leur chef. — +« Emmenez-le et jetez-le en prison, répond El-Moukkény ; mettez-lui un +collier de fer au cou et les fers aux pieds, et liez-lui les mains au +collier de fer. » On entraîne Ahmed, on l’accable d’outrages, on le +charge de fers et on le dépose en prison. + +El-Moukkény s’assied aussitôt à la place où était Ahmed. Il envoie de +suite ses officiers et ses affidés appeler tous les autres membres du +divan, tels que le câdi, les deux mouftis, les principaux commerçants, +les vizirs, les premiers fonctionnaires. Tous arrivent, et chacun prend +la place assignée à ses fonctions ou à son rang. Alors Zarroûk exhibe le +firman dont il était dépositaire, et, debout au milieu de l’assemblée +aussi debout, il lit et annonce l’installation d’El-Moukkény comme chef +et gouverneur du Fezzân, et la destitution définitive de ses +prédécesseurs. Une foule considérable d’habitants de Mourzouk assistait +à la lecture du manifeste. + +Cette proclamation terminée, les _noûbah_ royaux retentirent, le canon +se fit entendre ; la multitude afflua à la demeure du souverain. Au +milieu de l’agitation, un soldat fezzanais, pauvre, prit le turban d’un +individu ; El-Moukkény s’en aperçut, appela aussitôt le soldat, et lui +demanda pourquoi il avait enlevé ce turban. Le soldat ne sut que +répondre, et El-Moukkény lui dit : « Tu n’as volé ce turban que pour +braver mon autorité, pour montrer à la foule que peut-être je me soucie +peu de rendre justice. » Et il condamna le Fezzanais à recevoir cinq +cents coups de kourbâdj[244]. La foule, étonnée de cet acte de sévérité, +se dispersa. Plusieurs fils des gouverneurs particuliers des districts +du Fezzân étaient à Mourzouk ; ils s’enfuirent, effrayés de ce dont ils +étaient témoins depuis un jour ; ils se retirèrent les uns au Soudan, +les autres à Ben-Ghâzy. + +La mère d’Ahmed vint en suppliante demander la liberté de son fils à El- +Moukkény. Elle fit aussi intercéder par plusieurs personnages du +Fezzân : « Je donnerai la liberté à Ahmed, dit El-Moukkény, lorsqu’il +aura payé tous les frais de l’expédition. » El-Moukkény avait appris que +la mère d’Ahmed avait recueilli des richesses considérables par la mort +de son mari. Aussi, le Tripolitain insista sur les conditions qu’il +mettait à la délivrance de son prisonnier, et demeura inexorable. La +mère d’Ahmed livra ses biens partie par partie jusqu’à ce qu’elle se fût +entièrement dépouillée de ce qu’elle possédait. Alors El-Moukkény fit +étrangler Ahmed pendant la nuit dans la prison. La mère du malheureux +prince vint réclamer son fils, et l’ordre fut donné de le lui livrer. On +retira le cadavre de la prison. A cette vue, la mère d’Ahmed s’abandonna +au désespoir : « Eh ! pour quelle faute, pour quel crime as-tu assassiné +mon fils ? dit-elle. — En punition du meurtre d’El-Mountacer, qu’il a +assassiné sans motif. » + +El-Moukkény fit aussi arrêter et emprisonner les deux frères Othmân et +Yoûcef, qui avaient été vizirs d’El-Mountacer. Il confisqua leurs biens +et les laissa tous deux dans les fers. Yoûcef réussit à s’échapper. +Othmân tomba gravement malade. El-Moukkény le sachant en danger de +mourir, lui donna la liberté ; Othmân ne survécut que quelques jours à +sa délivrance. + +El-Moukkény se choisit pour vizir Abou-Bekr, fils de Khalloûm, Arabe de +Djâlau. Abou-Bekr, quoique jeune encore, s’était fait remarquer par sa +sagacité, sa moralité, sa générosité, sa bienveillance. Ce fut lui qui +dévoila à Yoûcef-Pacha les excès tyranniques d’El-Moukkény, et qui +provoqua la destitution de ce gouverneur. Abou-Bekr le remplaça. Voici +comment s’accomplit cette substitution. + +Abou-Bekr était homme de bien, religieux, issu d’une famille de noblesse +ancienne, et possesseur d’une fortune assez considérable. Il faisait le +commerce de Djâlau au Fezzân. Il avait acheté une des plus belles +maisons de Mourzoûk ; elle lui servait de pied-à-terre pendant le temps +qu’il passait à la ville pour ses affaires commerciales. Dans un voyage, +son arrivée au Fezzân coïncida avec celle de l’expédition tripolitaine, +et il assista à l’installation d’El-Moukkény. + +Zarroûk quitta le Fezzân et reconduisit les troupes à Tripoli. El- +Moukkény, resté maître de l’autorité, entendit parler de la fortune, de +la perspicacité d’Abou-Bekr, qui cependant n’avait guère alors que +vingt-cinq ans, et il le chargea de quelques affaires importantes qui +furent terminées avec bonheur. Ensuite El-Moukkény se l’attacha comme +vizir, et lui confia les fonctions qu’avaient autrefois Othmân et +Yoûcef. + +Abou-Bekr était au vizirat depuis un an, lorsqu’El-Moukkény se disposa à +envoyer à Tripoli ce qu’il devait payer au pacha. Le gouverneur du +Fezzân ne savait à qui confier cette mission. Abou-Bekr se proposa pour +la remplir ; El-Moukkény accepta, et le vizir fut expédié à Tripoli. +Abou-Bekr arriva heureusement, et remit le dépôt qui lui avait été +consigné. Dans la conversation que le vizir fezzanais eut avec le pacha, +celui-ci fut frappé de l’intelligence, du tact et de la pénétration de +l’Arabe, le traita avec déférence, lui donna un vêtement d’honneur, et +lui fournit pour le temps de son séjour à Tripoli les frais nécessaires +d’entretien et de représentation. + +Lorsqu’Abou-Bekr se prépara à retourner au Fezzân, le pacha lui remit +une lettre de recommandation dans laquelle il ordonnait à El-Moukkény de +s’en rapporter en toutes choses aux conseils et aux jugements d’Abou- +Bekr. Rentré à Mourzouk, Abou-Bekr, par l’effet même de la +recommandation du pacha, s’attira la jalousie d’El-Moukkény, dont il +contrôlait la conduite et entravait les exactions et les injustices. A +la fin, El-Moukkény se fatigua et s’impatienta de cette censure, et il +la repoussa avec colère. + +Alors Abou-Bekr alla à Tripoli et porta plainte au pacha. El-Moukkény +fut appelé à rendre compte de sa gestion. La discussion s’engagea, et +Yoûcef se convainquit par lui-même que l’accusation reposait sur des +motifs réels. Lorsque les débats furent terminés, Abou-Bekr dit au +pacha : « Que Dieu t’accorde la puissance ! Combien El-Moukkény te paye- +t-il par année ? — Vingt mille talaris. — Moi, je t’en payerai vingt- +deux mille, et sans qu’un seul individu ait à souffrir la moindre +injustice, la moindre exaction. — Je te concède le gouvernement du +Fezzân. — Je l’accepte, mais à condition que j’aurai auprès de moi ton +mamelouk Ahmed. Je ne veux être que son intendant, et je lui rendrai un +compte exact de ma gestion. — Cela est inutile ; tu commanderas seul. Je +destitue El-Moukkény... » El-Moukkény avait administré le Fezzân pendant +près de sept ans. + +Lorsque j’étais au Fezzân, allant au Ouadây pour recueillir la +succession de mon père, je me présentai à Abou-Bekr, qui était alors +vizir. Abou-Bekr eut pour moi la plus grande bienveillance ; il se fit +rendre compte de la manière dont El-Moukkény avait agi dans mon affaire, +et me rendit prompte justice. La cause de mes réclamations était qu’El- +Moukkény avait détourné à son profit des valeurs qui appartenaient à mon +père. Voici comment. + +Mon père avait envoyé Sâdân, un de ses plus anciens esclaves, avec une +troupe d’esclaves pour les vendre au Fezzân et rapporter certaines +marchandises désignées. Sâdân était encore à Mourzouk, et avait vendu +les esclaves, lorsqu’il apprit la mort de son maître. El-Moukkény +confisqua alors le prix de la vente. J’étais en ce moment à Tunis. Dès +que me fut parvenue la nouvelle de la mort de mon père, j’allai à +Tripoli, et je fis parler à Yoûcef-Pacha pour le recouvrement de la +somme que le gouverneur fezzanais s’était appropriée. J’obtins du pacha +un ordre pour me la faire restituer. Je me rendis à Mourzouk. El- +Moukkény traîna l’affaire en longueur. De jour en jour il différait à +m’accorder la solution que j’attendais. Ce fut par l’active entremise +d’Abou-Bekr que je recouvrai enfin la somme qui m’appartenait ; elle +s’élevait à 900 douros ou talaris d’Espagne. + +El-Moukkény, pendant tout le temps de sa gestion administrative, traita +les Fezzanais avec une incroyable tyrannie. Il taxa pour chaque puits un +impôt d’un douro, et un douro aussi pour chaque deux cents dattiers, +comprenant dans la limite de l’impôt même les jeunes dattiers dont les +_djéryd_ (les palmes) commençaient à s’étaler. Ces taxes étaient en +surplus de ce qu’il percevait sur les condamnations judiciaires des +procès de police correctionnelle. + +Mourzouk avait sept portes ; il les ferma, excepté une seule. Il y +établit un octroi qui prélevait deux talaris pour toute charge ou ballot +qui entrait dans la ville ; toile grossière ou soierie, ou toute autre +marchandise, le péage était le même. Il augmenta, d’un sixième de +mithcâl d’or, le droit imposé sur la vente de chaque esclave. + +Les Bény-Soleymân, tribu considérable d’Arabes du désert, tentèrent +d’envahir le Fezzân ; El-Moukkény les vainquit et en tua un grand +nombre. (Les Bény-Soleymân habitaient sous des tentes, campés dans les +plaines situées entre la régence tripolitaine et le Fezzân. Par suite de +la guerre indiquée ici, ils s’enfuirent dans les déserts qui précèdent +le Kânum au nord. Il n’en reste presque plus aujourd’hui vers la régence +de Tripoli. Ce fait m’a été raconté par des Ouadayens en 1842. Les Bény- +Soleymân, dans leur nouvelle station, font le métier de détrousseurs sur +les routes des caravanes, dans le désert au nord du Kânum.) + +Primitivement, les Bény-Soleymân étaient en bonne intelligence avec +Yoûcef-Pacha, qui les avait chargés de veiller à la sûreté des routes +entre Tripoli et le Fezzân, et d’en éloigner les pillards. Pour cela, +les Bény-Soleymân recevaient chaque année quelques gratifications et +rétributions du pacha, et quelques vêtements d’honneur. Le chef +principal de ces Arabes s’appelait Seyf-el-Nasr. Une branche de la tribu +portait le nom de Bény-Bichr. + +Yoûcef-Pacha réussit sous main à semer la discorde et la zizanie entre +les deux branches de la tribu, les Bény-Seyf-el-Nasr et les Bény-Bichr. +Son but était de se créer un motif pour se défaire de Hamed, fils de +Seyf-el-Nasr. Hamed en eut pressentiment. Il était à Tripoli quand les +hostilités s’annonçaient. Il sortit furtivement de la ville pendant la +nuit. Dès lors, en dépit et au mépris de tous les ordres du pacha, il se +mit à piller les caravanes sur les routes, à dévaliser les voyageurs. + +Le pacha appela les principaux des Bény-Bichr, leur donna des vêtements +ou pelisses d’honneur, leur promit sa protection et ses secours, et leur +adjoignit des troupes pour les aider à combattre les Seyf-el-Nasr. Les +Bichr prirent ces troupes avec eux, marchèrent contre leurs ennemis, les +battirent et les forcèrent à abandonner le pays. Les Seyf-el-Nasr +s’enfuirent du côté du Fezzân ; arrivés sur les frontières de cette +province, ils pensèrent à expulser El-Moukkény. Mais, comme nous venons +de le dire, ils furent vaincus ; un grand nombre périt, et le reste +disparut et s’enfonça dans les déserts. + +Ensuite Yoûcef-Pacha trahit les Bichr, tua plusieurs des principaux +d’entre eux, et ceux qui échappèrent se réconcilièrent avec leurs frères +les Seyf-el-Nasr ; dès lors les deux branches de la tribu se réunirent +et se déclarèrent contre lui. La cupidité, la mauvaise foi, la perfidie +du pacha, soulevèrent les haines de tous les Bény-Soleymân. + +Du reste, la première victime de la duplicité de Yoûcef fut son frère +Ahmed-Pacha. Je vais raconter ce fait en peu de mots. + +Le sultan Sélim-Khân, sur lui soient les nuages de la miséricorde +divine ! avait nommé au gouvernement de Tripoli de Barbarie Aly-Pacha- +Bourghoul, et l’avait envoyé, pour prendre possession de la régence, +avec des bâtiments de l’État sous le commandement du capitan Pacha, qui +était alors Hussein-Pacha. La flottille fut bientôt en vue de Tripoli. +Ahmed-Pacha-Caramanly ou le Caramanien, frère de Yoûcef, gouvernait +alors la régence. Aly-Pacha fit parvenir aux ulémas de la ville et aux +grands chargés de la direction suprême des affaires, une lettre dans +laquelle il leur disait : « Le sultan notre maître, que Dieu lui accorde +la victoire sur ses ennemis ! m’a honoré de ses faveurs, et m’a confié +le gouvernement des États de Tripoli. J’arrive muni de ses ordres. +Déclarez-moi de suite quelles sont vos intentions à mon égard. Si dans +six heures je n’ai pas votre réponse, je fais feu sur la ville, je la +prends de vive force, et je traite chacun selon qu’il l’aura mérité. » + +Ces paroles firent réfléchir les ulémas, et ils décidèrent, après +délibération, qu’il n’était pas permis de prendre les armes contre des +troupes du sultan sans être hors de la loi islamique, sans crime +d’irréligion. Ahmed-Pacha et son frère appelèrent la population à la +défense de la ville. Mais il leur fut répondu que la religion condamnait +tout acte de résistance aux soldats du sultan : « Nous devons obéir au +souverain, par ordre de Dieu et du Prophète. » Alors Ahmed-Pacha et son +frère craignirent, s’ils restaient à Tripoli, de tomber entre les mains +d’Aly-Pacha et d’être envoyés à Constantinople, ou d’être mis à mort. +Ils s’enfuirent pendant la nuit, avec leurs femmes et leurs enfants, +leurs serviteurs et leurs courtisans, et se dirigèrent du côté de Tunis. + +Ils envoyèrent annoncer leur arrivée à Hamoûdeh-Pacha, qui gouvernait la +régence tunisienne. Hamoûdeh dépêcha à leur rencontre son premier +intendant Moustafa, qui les introduisit en grande pompe dans la ville et +les fit descendre dans une demeure convenable. Il leur fut assigné un +revenu plus que suffisant pour leurs besoins. Les deux fugitifs vécurent +donc à Tunis dans l’abondance et l’éclat pendant six ou sept mois. + +Alors Aly-Pacha conçut le projet de s’emparer de l’île de Djirbeh qui, +d’après ce qu’il avait appris, était anciennement dans la dépendance de +Tripoli, et était devenue possession de Tunis par une voie injuste. Aly- +Pacha mit en mer ses bâtiments de guerre et se rendit maître de l’île. +Hamoûdeh-Pacha, indigné de cette surprise : « Quoi ! dit-il, cet +individu s’est impatronisé à Tripoli sans en avoir le droit ; Sélim, +notre maître, ne lui avait point donné Tripoli de Barbarie, mais bien +Tripoli de Syrie. Il est venu s’établir près de nous par suite d’une +erreur. Nous l’avons néanmoins laissé faire, et voilà qu’aujourd’hui il +porte ses cupides désirs sur nos possessions ! » + +Hamoûdeh appela Ahmed-Pacha le réfugié, ainsi que Yoûcef, et leur dit : +« Je veux vous confier des troupes pour reprendre Tripoli des mains +d’Aly-Pacha-Bourghoul, et vous rétablir dans votre gouvernement. Mais +avant tout, promettez-moi de me rembourser les frais de l’expédition. » + +La proposition fut acceptée, et les stipulations de l’engagement furent +rédigées et signées par Ahmed en présence des principaux officiers et +courtisans de Hamoûdeh-Pacha. Yoûcef, qui n’avait alors que le titre de +bey, souscrivit aussi la transaction et ajouta ces mots : « Je m’engage +également à concourir au payement des frais de la guerre et à les +rembourser à notre bienfaiteur Hamoûdeh-Pacha, dans le cas où le destin +de Dieu réserverait à mon frère ce que nul ne peut éviter. Je serais +alors redevable de la somme exigée. Et salut. » Yoûcef apposa son cachet +au-dessous de cette déclaration qui le rendait caution pour son frère. + +Hamoûdeh prépara immédiatement deux corps de troupes, l’un de Turks, +l’autre d’Arabes berbères appelés Zououâouah (Zouâves), et il confia le +commandement en chef à Moustafa, son kiâhya. Il dit ensuite à Ahmed- +Pacha d’écrire secrètement aux individus les plus influents de la +régence de Tripoli et aux principaux personnages du gouvernement, pour +leur annoncer la mise en marche des troupes tunisiennes. Ces lettres +produisirent tout l’effet qu’on pouvait espérer. Elles furent reçues +avec enthousiasme ; car Ahmed était d’une nature bonne et facile. Aly- +Pacha-Bourghoul était fier et brutal ; son administration était déjà +devenue odieuse ; les hommes les plus importants de la régence avaient +été victimes de la cupidité de ce gouverneur ; plusieurs d’entre eux +avaient été emprisonnés, et leurs biens avaient été confisqués. + +A l’approche des Tunisiens, Aly-Bourghoul se disposa à marcher à leur +rencontre. Mais on l’abandonna à lui seul ; on refusa de se battre pour +lui. Il s’embarqua et s’enfuit. Il vint aborder à Alexandrie d’Égypte. + +Ahmed-Pacha entra à Tripoli. Il traita honorablement Moustafa le kiâhya +ou intendant de Hamoûdeh-Pacha, et les chefs de l’expédition. En les +congédiant, il leur remit des présents pour Hamoûdeh... Les Tunisiens +repartirent. + +Yoûcef-Bey, pendant quatre ou cinq mois, vécut tranquille, au moins en +apparence. Seulement, il s’efforça de s’attacher l’artillerie par des +largesses. Ensuite il lia complot avec un corps de troupes, mais si +adroitement que rien ne fit naître le moindre soupçon. + +Un jour, Ahmed-Pacha alla en partie de plaisir à Menchyeh, village assez +considérable près de Tripoli, et presque tout composé de jardins dont +chacun a une maison ou une sorte de castel, selon la fortune du +propriétaire. La plupart des habitants de Tripoli ont une demeure ou +pied-à-terre à Menchyeh, et y passent leur temps de repos. Pendant le +jour, ils restent dans la ville pour leur commerce et leurs affaires, et +le soir, vers le coucher du soleil, ils se retirent à leurs maisons de +Menchyeh. Ce village est le plus bel endroit des environs de Tripoli. + +Lorsqu’Ahmed-Pacha y alla, son frère Yoûcef, qui d’habitude le suivait +partout, se dispensa de l’accompagner cette fois, prétextant une +migraine. Yoûcef resta à Tripoli ; il attendit que Ahmed fut assez loin +de la ville ; alors, il ferma les portes, et donna ordre aux canonniers +de braquer leurs pièces sur la route de Menchyeh. La nouvelle de cette +démonstration hostile parvint bientôt à Ahmed-Pacha. Il revint à la +hâte, pensant que quelque ennemi s’était présenté à l’improviste. Mais à +peine est-il à portée des murs de Tripoli, qu’on lui lâche une bordée de +coups de canon. Plusieurs hommes de sa suite tombent autour de lui, et +il rebrousse chemin rapidement avec sa suite, ses enfants et son +escorte. Il se rend directement au Misrâta. Le Misrâta est un pays assez +considérable dont presque tous les habitants sont Turks d’origine, et +par conséquent soldats ; ils fournissent une bonne partie des troupes de +la régence. Ahmed-Pacha les appelle à son secours et les invite à +marcher avec lui sur Tripoli, pour combattre son frère. Mais on ne +répondit point à son appel. Ahmed, déçu dans ses espérances, quitte le +Misrâta et se dirige du côté de l’Égypte, où il arrive en peu de temps. +Il va se présenter au vice-roi (Son Altesse le pèlerin Mohammed-Aly- +Pacha), qui en ce moment se trouvait à Alexandrie. Mohammed-Aly +accueillit le fugitif avec bienveillance, et lui assigna une subvention. +Yoûcef fut bientôt informé que son frère s’était réfugié en Égypte. Il +fit appareiller et approvisionner un vaisseau, y embarqua les femmes et +le reste de la famille d’Ahmed, et ordonna au capitaine de les conduire +directement à Alexandrie. + +Ensuite Yoûcef rompit avec le pacha de Tunis, cessa de lui payer la +dette qui avait été consentie, renia les services qu’il avait reçus de +Hamoûdeh et se déclara même son ennemi. Grâce de Dieu sur le poëte qui a +dit : + + + « L’injustice est dans la nature de l’homme ; si vous trouvez un cœur + juste et reconnaissant, c’est qu’il a pour frein quelque motif + d’intérêt personnel. » + + +Hamoûdeh ne voulut pas punir Yoûcef de son ingratitude ; il ne lui +rappela même pas les sacrifices qu’il avait faits pour lui, et ne lui +parla jamais de la dette. + +Quand Hamoûdeh pacha mourut et passa au sein de la miséricorde de Dieu, +la nouvelle en fut portée de suite à Yoûcef par un Arabe des Hamârinah, +tribu de Bédouins attenant à la régence de Tunis. Yoûcef, ravi de cette +annonce, donna à l’Arabe une pelisse, lui fit des présents, et laissa +éclater toute la joie qu’il éprouvait de cet événement. Il semblait +qu’on eût appris à Yoûcef la mort de son plus grand ennemi. + + (S.) + + + NOTE 26. PAGE 220. + + +Les marabouts étaient originairement des espèces de saints qui vivaient +dans l’éloignement le plus complet du monde, allant de pays en pays, +attendant ou cherchant les occasions de s’exposer à la mort, surtout en +combattant les infidèles, et le tout pour mériter le _djenneh_ ou +_jardin_ éternel. Les marabouts de ce genre sont rares aujourd’hui. Ce +ne sont plus guère que des espèces d’extravagants, de saints ou de fous +ambulants, descendants d’aïeux marabouts... La sainteté, chez eux, se +transmet par héritage. + + (P.) + + + NOTE 27. PAGE 223. + + +Voici une aventure qui aboutit aux mêmes conséquences finales. + +Il y avait au Caire un Moghrébin de Tripoli qui fabriquait des étoffes +brochées en argent pour garnir les selles. Ce Moghrébin s’était acquis +une grande réputation dans son art. C’était au commencement de la +puissance de Mohammed-Aly, pacha d’Égypte. On présenta de ses selles à +ce prince, qui en fut émerveillé et en commanda aussitôt pour lui et +pour ses mamelouks. Lorsque les grands virent ces selles si bien ornées, +tous affluèrent chez le sellier, et il gagna par son travail des sommes +considérables. On n’avait pas encore alors la mode de revêtir les selles +d’argent laminé et relevé en bosse. + +Le sellier s’appelait El-Seyd-Mohammed El-Trâbloucy (le Tripolitain). +Une caravane du Ouadây vint au Caire par Djâlau. Elle avait, au nombre +des voyageurs, plusieurs Arabes des Moudjâbirah, tribu des environs de +Djâlau, et plusieurs Tripolitains. Ils se rencontrèrent avec le sellier +Mohammed et lui vantèrent la générosité et les autres qualités de +Sâboûn. Mohammed résolut d’aller au Ouadây. Il prépara deux selles +magnifiques, acheta une esclave blanche circassienne, du prix de vingt +bourses (environ 2,500 f.), et une esclave abyssinienne vierge. Tout +cela devait être offert en présent à Sâboûn. Mohammed partit avec la +caravane. + +Parmi les voyageurs, il y avait Mohammed-el-Benzerty, Arabe du village +de Benzert, dans les États de Tunis ; mon oncle Tâher, frère utérin de +mon père ; Mohammed-el-Hantâty, Arabe de la tribu des Hantâtah, dans le +Gharb, mais né à Tunis ; Mohammed-el-Tayb, fils de Djallâun, marchand au +bazar du Ghoûryeh, au Caire. Ces trois derniers avaient fait bourse +commune ; ils s’étaient associés commercialement. Une certaine +antipathie les tenait éloignés du sellier ; car au Caire, lorsqu’il les +apercevait arrêtés ou qu’il les voyait passer, il disait à ceux qui +étaient auprès de lui : « Examinez-donc ces juifs du Ghoûryeh. » Dans le +voyage aussi, il leur adressa souvent des paroles méprisantes ; mais ils +ne lui répondirent pas. + +On arriva au Ouadây. Le sellier s’empressa d’offrir au sultan les deux +femmes esclaves et les deux selles. Ces présents furent parfaitement +accueillis et attirèrent au Tripolitain la bienveillance de Sâboûn. Le +sellier fut même nommé vizir, et il reçut du prince, en cadeau, sept à +huit cents esclaves, des chameaux et des bœufs en grand nombre. En un +mot, il captiva les bonnes grâces du sultan, et eut la parole haute et +puissante. + +Il n’était à Ouârah que depuis une quinzaine de jours, lorsque mon père +mourut et passa au sein de la miséricorde et de la clémence divines. En +arrivant au Ouadây, le Tripolitain avait appris de quelle faveur mon +père jouissait auprès du sultan. Mohammed alors craignit l’influence de +mon oncle Tâher et de ses deux compagnons, et il ne parla plus d’eux. +Mais après la mort de mon père, il ne connut plus de frein ; il versa +mille injures sur sa mémoire ; il outrageait son nom partout où il se +trouvait. Toutes les fois qu’il entendait citer mon père, il s’écriait : +« Le vieux fou est entré en triomphe en enfer, précédé de sept torches +flambantes. » Mon oncle Zarroûk fut bientôt informé des propos et des +dires malveillants du sellier, et résolut de s’en venger. Mais de peur +de s’attirer l’animadversion de Sâboûn, il attendit l’occasion +d’attaquer et d’humilier l’insolent Trâbloucy, si fier de sa position +auprès du prince. + +Or un jour, dans une réunion où était Zarroûk, on vint à parler du +sellier. « On ne sait vraiment pas, dit un des assistants, si ce +Tripolitain est musulman ou chrétien. — Pourquoi ? reprit un autre. — +Jamais on ne le voit faire un bout de prière. » Ces quelques paroles +mirent à mon oncle la joie au cœur. « Ce que tu dis là, ajouta Zarroûk, +est-il bien vrai ? — Certainement. — En témoignerais-tu devant le câdi, +si le câdi t’appelait en témoignage ? — Certainement. — Et connais-tu +des gens qui pourraient témoigner avec toi ? — J’en connais beaucoup ; » +et il nomma plusieurs individus qui fréquentaient assidûment le sellier. + +Le lendemain Zarroûk se rendit au mehkémeh (le tribunal de justice), et +y fit appeler le Tripolitain. Celui-ci comparut. Alors mon oncle dit : +« Que Dieu vienne en aide au câdi ! Je déclare ici, pour la seule gloire +de Dieu, sans aucune pensée d’intérêt mondain, je déclare que ce +Tripolitain ne fait jamais de prière, pas même un seul _réka_[245]. — +L’accusation portée contre toi est elle vraie ? dit le câdi au sellier. +— Je fais mes prières ; cet homme est un imposteur. — Sur quelles +preuves appuies-tu ton inculpation ? dit le câdi à mon oncle ; as-tu des +témoins ? » Zarroûk présenta alors ses témoins, et ils déposèrent que le +Tripolitain ne faisait jamais de prières, qu’ils l’avaient observé en +voyage et ailleurs, et qu’ils ne l’avaient jamais vu s’acquitter d’un +seul de ses devoirs religieux. Malgré ces témoignages, le câdi craignit +de déplaire au sultan en condamnant le sellier tout d’abord et sans +autre forme de procédure. Il verbalisa donc, et soumit l’affaire à +Sâboûn. Le prince ordonna de prononcer selon la loi de Dieu, l’accusé +fût-il de ses propres enfants. + +Le câdi, rassuré par cette réponse, condamna le sellier à subir une +punition des plus humiliantes, à recevoir une vigoureuse bastonnade. La +suite de cette condamnation fut que le Tripolitain eut toute l’aversion +du sultan, qui dès lors lui interdit l’entrée du palais. Le sellier, +ainsi disgracié, fit demander à Sâboûn la permission de quitter le +Ouadây, ce qui lui fut facilement accordé. Il s’adjoignit à une caravane +qui partait pour le Maghreb par la route d’Audjalah. La traversée fut +sans accident, sans pertes et sans malheurs. D’Audjalah, le sellier, se +dirigea sur Ben-Ghâzy avec ce qu’il possédait ; mais il fut arrêté par +Mohammed-Bey, fils de Yoûcef-Pacha, dépouillé de tout ce qu’il avait, et +laissé dans le plus complet dénûment. Plus tard il revint en Égypte ; il +était alors dans la plus profonde misère, le plus pauvre des pauvres. + +Peu après Mohammed-Bey se révolta contre son père et prit les armes +contre lui. Mohammed-Bey, débouté de ses prétentions et forcé de +s’enfuir, se sauva en Égypte et se confia à la généreuse protection de +Mohammed-Aly-Pacha, qui le reçut avec bienveillance et lui assigna un +traitement régulier. Le sellier adressa une pétition à Mohammed-Aly, lui +exposant que Mohammed-Bey l’avait injustement dépouillé et ruiné. Le +pacha ne crut pas devoir donner suite à cette plainte, et répondit : +« Je ne suis pas juge de la conduite d’un homme qui, chez lui, a usé de +sa puissance envers un de ses sujets. » Le sellier vécut en mendiant et +mourut dans la détresse. + +Je demande salut et persistance dans ma religion, bonheur dans ce monde +et dans l’autre. Celui qui reçoit les bienfaits de Dieu et ne lui en +rend pas grâce, les voit s’évanouir au moment où il y pense le moins. +Bénédiction sur le poëte qui a dit : + + + « Quand tu jouis des bienfaits de Dieu, conserve-les ; car le mal les + dissipe bien vite. + + « Sache les faire durer et continuer par la reconnaissance ; car la + vengeance céleste ne tarde pas à frapper l’ingratitude. » + + + (S.) + + + NOTE 28. PAGE 230. + + +Le _djaramah_ est un fonctionnaire qui se rapproche de l’aguyd +proprement dit. C’est un administrateur d’un ou de plusieurs pays, mais +sans caractère militaire. Souvent il correspond directement avec le +sultan. + + (S. P.) + + + NOTE 29. PAGE 232. + + +Les Malangais ont le privilége honorifique de visiter tous les ans la +demeure du sultan, et d’en réparer les dégradations à leurs frais. + + (S. P.) + + + NOTE 30. PAGE 244. + + +De semblables malheurs ont agité et troublé les temps des quatre +premiers khalifes ; la mort les emporta rapidement et les envoya trop +vite au jugement de Dieu. + +Omar, fils d’Abd-el-Azyz l’Ommyade, fut un khalife ami de la justice. +C’est d’Omar, fils d’Abd-el-Azyz, que l’on a dit : « Pourquoi la vie des +autres princes Ommyades[246], malgré leur tyrannie et leur injustice, +dura-t-elle tant d’années, et pourquoi la vie d’Omar fut-elle si courte, +Omar qui, mis en parallèle avec eux pour sa vertu et son équité, fut +comme l’or le plus pur ? En voyant cette existence si tôt finie, et si +pleine de bien, on s’est écrié : « Oui, le monde est un séjour de peines +et de souffrances, de soucis et de vicissitudes ; si Omar eût compté +plus d’années, le monde vieilli et décrépit serait revenu au bel âge de +la jeunesse. » Ces paroles rappellent une même pensée du Prophète, qui +dans toutes ses œuvres avait la pensée de Dieu. + +Pourquoi en effet le monde n’aurait-il pas recouvré sa jeunesse ? Car +Omar était d’une piété d’anachorète, d’une dévotion exemplaire. C’est +lui qui a interdit les injurieuses malédictions que dans les prêches on +lançait contre Aly, et qui ordonna de les remplacer par ces mots du +Coran : « Dieu commande la justice et les bonnes œuvres. » + +Tels furent les fruits de la rigide équité d’Omar, que dans les jours de +son règne on vit les loups paître avec les brebis et, grâce au Dieu de +toute science, oublier leur férocité. + +Citons un exemple de la justice d’Omar. Un envoyé de rois kurdes vint se +présenter à ce khalife. Omar le reçut avec honneur. On servit à manger ; +parmi les mets se trouvaient deux perdrix cuites dans leur jus. Le Kurde +remarque les perdrix et se met à pleurer, à fondre en larmes. Omar +étonné lui demande quel est le motif de ses larmes. L’étranger refuse +d’abord de s’expliquer ; puis, après quelques tergiversations, il dit : +« Autrefois j’étais voleur de grands chemins. Un jour que j’étais à +attendre des voyageurs sur un passage très-fréquenté, vint à passer un +marchand monté sur une mule et ayant sous lui un sac rempli d’argent. +J’arrête le marchand, je m’empare de la mule, et je me dispose à tuer +mon homme, qui alors me dit : « Ton but n’est-il pas de prendre cet +argent ? — Certainement, lui répondis-je. — En ce cas garde la mule et +le sac qu’elle porte, et laisse-moi partir. — Impossible, mon cher ! » +Et je le saisis par le bras pour le tuer. Le malheureux me voyant ainsi +résolu : « Tu veux donc irrévocablement me faire mourir ? me dit-il. — +Oui, et de suite. — Me permettras-tu au moins de faire deux _réka_ de +prière ? — Je le veux bien ! fais ta prière. » Et mon homme de faire ses +ablutions, et puis sa prière. Ensuite il me dit : « Je t’en conjure au +nom du Dieu unique, laisse-moi m’en aller. — C’est impossible. Il faut +que je te tue ici. » Alors mon voyageur regarde autour de lui ; il +aperçoit à terre deux perdrix, et tout à coup il leur crie : « Soyez +témoins que je meurs sans motif. » Je me mis à rire de cette singulière +apostrophe, je tuai l’homme, et j’emmenai la mule avec son sac d’argent. +En voyant ici ces deux perdrix devant nous, je me suis rappelé cette +triste aventure. — Eh bien ! reprit Omar, ces deux perdrix viennent +aujourd’hui déposer contre toi auprès de celui qui doit te punir de ton +crime. » Et il fit mettre à mort l’envoyé kurde. + + (S.) + + + NOTE 31. PAGE 256. + + +L’adultère, en mariage, est puni de lapidation par la loi musulmane. La +fornication, de la part du célibataire, est punie de cent coups de +courroie ou de fouet. + + (S. P.) + + + NOTE 32. PAGE 268. + + +_Charganyeh_ est un mot ouadayen et fôrien ; il signifie cloison mobile +faite en tissu croisé composé de tiges herbacées. Cette cloison dont il +est question ici est fixée au ligdâbeh par des cordes, et peut s’enlever +et se replacer à discrétion. + + (S P.) + + + NOTE 33. PAGE 282. + + +Je trouve dans les Arabes anciens des idées analogues, imitations des +rêveries des Grecs. Le livre du _Fikh el-loghah_ (connaissance de la +langue arabe), ouvrage de l’iman Abou-Mansoûr-el-Thalaby, dit : « Les +Amalécites étaient une race mixte née de l’union d’hommes avec de +grandes ogresses. Les anciens Arabes, de l’antique tribu des +Djourhoumides, étaient le produit de l’union d’anges femelles et +d’hommes Bilkis, la reine de Saba, était un produit de cette espèce. Les +Yâgog et les Mâgog furent les résultats de la cohabitation des filles +des hommes avec certains animaux. Le prophète Alexandre le Bicorne, cité +dans le Coran (et qui me paraît être une image défigurée de Bacchus et +de Zoroastre), eut, d’après plusieurs docteurs musulmans, Cabra pour +mère, et Abra pour père. Abra était un ange, Cabra était une fille des +hommes. Du reste, le commerce des Djinn avec la race adamique est +indiqué dans le Coran par ces mots, que Dieu adresse à Iblîs ou +Lucifer : « Sois de pair avec eux, associé avec eux pour leurs biens et +leurs enfants. » Les Djinn femelles donnent l’épilepsie à ceux d’entre +les hommes dont elles deviennent amoureuses ; et quand ces amants +humains sont renversés, étourdis par l’attaque épileptique, c’est +qu’elles vont se mettre en union charnelle et _matrimoniale_ avec eux. +De même, les Djinn mâles frappent d’épilepsie les filles des hommes, +pour en jouir comme amantes au moment de l’étourdissement épileptique. » + + (P.) + + + NOTE 34. PAGE 298. + + +Les marchands choisissent et prennent des esclaves pour commis, et les +dressent à gérer les affaires de commerce. Ces esclaves ont certains +profits dont ils se forment un pécule. Souvent ils sont intéressés +directement par leur maître dans les ventes et achats. Après qu’ils sont +affranchis, ils se livrent au commerce, soit seuls, soit avec leur +ancien patron ou avec d’autres. Parfois ils acquièrent ainsi des +fortunes assez considérables. + + (S. P.) + + + NOTE 35. PAGE 302. + + +C’est probablement de la fondation de la ville de Saccatou que veut +parler ici le cheykh El-Tounsy ; mais il ignore absolument le nom de +Saccatou. Ce nom ne fut donné que plus tard, en 1805, à la ville de Zâky +ou Dam-Fôdio. + + (P.) + + + NOTE 36. PAGE 307. + + +En Orient, le terme de _philosophe_ est une injure, un paronyme +d’_impie_ ; de même, franc-maçon, qu’on prononce, au Caire, _farmaçôn_, +est synonyme d’impie, de corrompu, et surtout d’homme sans foi +religieuse. + + (P.) + + + NOTE 37. PAGE 319. + + +La lecture du Coran par de simples fakhy, sortes de lecteurs exercés à +la psalmodier, est une œuvre pie. On loue ces lecteurs mercenaires, aux +anniversaires des morts, aux fêtes, pendant le Ramadân ou mois de jeûne, +etc., et on invite plusieurs personnes à venir entendre la sainte +psalmodie. + + (P.) + + + NOTE 38. PAGE 328. + + +Le _zoukhmeh_, en Égypte, est fait de plusieurs lanières de cuir +enfermées dans une enveloppe aussi de cuir et cousue sur ces lanières, +qui ne la débordent que de quelques pouces à l’extrémité par laquelle on +frappe. Le zoukhmeh a environ un mètre et demi de longueur et environ +cinq ou six centimètres de largeur ; il est légèrement aplati dans toute +sa longueur, et épais de deux centimètres. L’extrémité par laquelle on +frappe le patient, est un peu plus étroite et plus mince que le reste. + + (P.) + + + NOTE 39. PAGE 329. + + +Les té_n_a (prononcez l’_n_ par un son nasal seulement) sont les +kamkolak ou justiciers, ou administrateurs de la justice. Leur tribunal +est en plein air et en permanence sur le Fâcher. Il y a les grands +kamkolak et les kamkolak de second ordre. Comme chargés de la justice, +ce sont des magistrats de première importance dans l’État, et ils ont +une part considérable dans l’administration gouvernementale. Ils sont +les substituts, les représentants du souverain, au nom duquel ils +jugent, et dont la sanction donne force et valeur à leurs jugements. +C’est pour ces raisons qu’ils sont appelés les appuis de l’État. Quant +au terme de té_n_a, c’est le nom général et collectif par lequel les +Ouadayens désignent le corps des kamkolak tous ensemble. + + (S. P.) + + + NOTE 40. PAGE 332. + + +Le _chichm_ est une graine noire fournie par le _cassia apsus_. On +enlève la pellicule noire après avoir laissé macérer la graine dans de +l’eau de rose. Ensuite cette graine, ainsi mondée, est réduite en poudre +et sert comme collyre sec. Il est astringent et très-employé en Égypte +dans les ophthalmies chroniques indolentes. + +Le _nabk-el-karnau_ est une sorte de pâte assez friable préparée avec le +fruit de l’arbre dit nabk-el-karnau, qui est un _rhamnus_ dont le fruit +est jaune roux. On pile la pulpe de ce fruit encore frais, après en +avoir séparé le noyau. La pâte s’emploie, au Caire, comme médicament +astringent et analeptique. + + (S. P.) + + + NOTE 41. PAGE 341. + + +Les monnaies qui ont cours en Égypte sont très-nombreuses. Je vais en +donner une indication avec les altérations ou variations qu’elles ont +subies dans leurs noms. + +L’abou-medfa ou ryâl abou-medfa, _ryâl_ ou _talari à canon_, est ainsi +appelé en Égypte, et chez la plupart des Arabes, parce qu’on a pris les +deux colonnes de l’empreinte pour deux canons. Ce ryâl est la colonnate +ou talari d’Espagne, ou piastre forte, _peso fuerte, peso duro_, que +nous écrivons _douro_ d’après la prononciation espagnole. + +Le ryâl adjoûz, le _ryâl vieux_, est l’ancienne piastre forte d’Espagne, +dont l’empreinte est en partie effacée et qui a perdu de son poids et de +sa valeur. + +Le ryâl abou-arba, le _ryâl à quatre_ I, est très-recherché au Soudan ; +c’est le même que l’abou-medfa ; il diffère seulement par ce qu’il a +IIII auprès de la figure empreinte ; c’est la piastre forte de 1798, +frappée à l’effigie de Charles IIII. + +La talari d’Autriche ou thaler, aussi à cause de quelques particularités +interprétées plus ou moins bizarrement dans le dessin de l’une ou +l’autre empreinte, est appelé en Égypte ryâl abou-tâcah ou abou-tâgah, +ou abou-chebbâk, _ryâl_ ou _talari à fenêtre_ ; ou abou-ébreh, _talari à +aiguille_ ; ou ryâl abou-noctah, _talari à point_, à cause de deux +petites rosaces qui sont sur la parure de l’effigie. + +Le ryâl abou-teyrah, _talari à oiseau_, est de Russie. + +Ces différents ryâl sont compris collectivement sous la dénomination +générale de ryâl frânsa, c’est-à-dire ryâl d’Europe. Le cinq francs de +France est le ryâl fransâouy ; mais le nom général et presque exclusif +par lequel on le désigne est ryâl chinco ; c’est le mot _cinco_, au lieu +de _cinque_, italien. Mais pour les Arabes et les Turks, ce mot n’a pas +la signification _cinq_, c’est un nom abstrait. La pièce de cinq francs +de France est appelée parfois aussi ryâl abou-chagarah, le _ryâl à +l’arbre_, allusion aux deux rameaux que présente une des deux +empreintes ; et encore abou-choûcheh, _ryâl à toupet_, à cause de la +touffe de cheveux que porte l’effigie royale. Le _ryâl à canon_ est +préféré à tous. + +Les autres monnaies fractions du cinq francs, ou de la piastre forte +d’Espagne, ou du thaler, ou de l’abou-teyrah, ne se voient que très- +rarement en Égypte. + +En monnaies d’or étrangères, la guinée anglaise est de beaucoup la plus +abondante ; après elle, ce sont les sequins et ensuite les doublons. La +première est appelée _guiné_ ; les sequins sont les _boundoucah_ ou +boundouky (vénitien), les _madjiar_ ; les autres sont appelés _dèbloûn_. +La _guiné fransâouy_ ou le vingt francs français est appelé +généralement, surtout dans les divans, par le nom de _binto_, corruption +de l’italien _venti_, vingt. Par les changeurs, le vingt francs est +appelé encore _louïgui_ ; c’est le mot _luigi_ italien, Louis. Le _binto +moufred_ est le vingt francs _simple_, et le binto _mizoueg_ +(_mizouedj_), est le vingt francs _double_ ou pièce de quarante francs. + +Le sequin de Venise est désigné souvent par la dénomination de boundouky +abou-laûzeh, le _vénitien à amande_. Le sequin madjiar, dit _magar_ ou +_madjiar_, est spécifié par le nom de magar abou-chebbâk, le _sequin à +fenêtre_. + +L’or du doublon équivalant à seize piastres fortes d’Espagne, est assez +recherché en Égypte. Mais celui qu’on préfère à tout autre est l’or du +boundouky ; et lorsqu’on veut désigner un or du meilleur titre possible, +on dit _dèhèb_ boundouky, _or de sequin de Venise_ ; quand on veut +désigner un or de mince qualité, on dit _dèhèb frengui_, or européen, et +_dèhèb fransâouy_, or français. + +Voici les noms usuels et les valeurs des monnaies qui ont cours en +Égypte, c’est-à-dire principalement au Caire et à Alexandrie ; car les +fellâh ou paysans d’Égypte n’ont guère occasion de les voir et à plus +forte raison de les connaître. La liste que je donne, je l’ai traduite +du dernier tarif du gouvernement pour la fixation des valeurs +comparatives des monnaies. Au moment où j’insère ici cette liste (3 juin +1845), le tarif n’a que deux mois de publication. Cette fixation des +valeurs monétaires est indispensable pour régulariser le cours des +transactions et surtout des ventes et achats de détail ; car pas une +seule des monnaies n’est donnée et reçue à son taux réel : toutes sont +comptées par la population à un prix plus élevé. On met la plus grande +sévérité à prévenir et à détruire ces incertitudes dans le cours des +monnaies. Pour avoir un point de comparaison nécessaire à l’intelligence +de la liste ci-dessous, il suffit de savoir que la pièce de cinq francs +française vaut actuellement, en valeur monétaire égyptienne, 19 piastres +et 10 paras, que la piastre se subdivise en 40 paras, et le para en 10 +djédyd. + + =MONNAIES D’OR.= + + =NOMS.= _ =VALEURS.= _ =POIDS.= =TITRE.= + / \ + Piastres. Paras. Carats Carats. + [247]. + + Doublon (d’Espagne) 313 + 30 140 20 7/8 + + Demi-doublon 156 + 35 120 » + + Quart de doublon 78 + 17 1/2 60 » + + Huitième de doublon 39 + 8 3/4 30 » + + Guinée anglaise 97 + 20 41 22 1/16 + + Demi-guinée 48 + 30 20 1/2 » + + Portugais ancien 174 + 4 73 1/2 21 47/48 + + Portugais nouveau 173 + 10 73 1/2 21 7/8 + + Boundouky 46 + 17 18 23 23/24 + + Magar, madjiar 45 + 26 18 23 13/24 + + Binto 77 + 6 33 21 17/24 + + =Monnaies d’or de Constantinople.= + + Mahmoûdyeh ancien 60 + 22 24 1/2 22 15/16 + + Demi-mahmoûdyeh 30 + 11 12 1/4 » + + Mahmoûdyeh nouveau 50 + 33 24 1/2 19 1/4 + + Demi-mahmoûdyeh 25 + 16 1/2 12 1/4 » + + Foundoucly mahmoûdy ancien 43 + 10 17 1/2 22 15/16 + + Demi-foundoucly [248] 21 + 25 8 3/4 » + + Quart de foundoucly 10 + 32 1/2 4 3/8 » + + Foundoucly mahmoûdy nouveau 34 + 10 16 1/2 19 1/4 + + Demi-foundoucly 17 + 5 8 1/4 » + + Quart de foundoucly 8 + 22 1/2 4 1/8 » + + Foundoucly sélîmy ancien 36 + 12 17 1/2 19 1/4 + + Demi-foundoucly 18 + 6 8 3/4 » + + Quart de foundoucly 9 + 3 4 3/8 » + + Mahboûb sélîmy nouveau 25 + 13 12 1/4 19 11/48 + + Adlyeh ancien 17 + 16 8 1/8 19 7/8 + + Demi-adlyeh 8 + 28 4 1/16 » + + Quart d’adlyeh 4 + 14 2 1/32 » + + Adlyeh nouveau 15 + 28 8 1/8 17 29/48 + + Demi-adlyeh 7 + 34 4 1/16 » + + Quart d’adlyeh 3 + 37 2 1/32 » + + Zaryf ancien 3 + 2 2 5/24 13 17/24 + + Zaryf nouveau 2 + 28 1 29/48 15 2/3 + + Khairyeh ancienne 20 + 5 9 20 3/4 + + Demi-khairyeh 10 + 2 1/2 4 1/2 » + + Khairyeh nouvelle 17 + 10 8 20 + + Demi-khairyeh 8 + 25 4 » + + Khairyeh medjydy 17 + 10 8 20 + + Demi-khairyeh 8 + 25 4 » + + Quart de khairyeh 4 + 12 1/2 2 » + + =Monnaies d’or d’Égypte.= + + Yuzlik (ou 100) 100 + 0 44 21 + 1/6 + + Demi-yuzlik 50 + 0 22 » + 1/12 + + Khairyeh de 20 20 + 0 8 21 + 1/3 + + Demi-khairyeh 10 + 0 4 » + 1/6 + + Quart de khairyeh 5 + 0 2 1/12 » + + Khairyeh ancienne 8 + 32 4 1/2 18 1/8 + + Khairyeh plus nouvelle 8 + 32 3 15/16 20 7/8 + + Sàdyeh ancienne 3 + 37 2 18 1/8 + + Sàdyeh nouvelle 3 + 37 1 17/24 20 7/8 + + Mahboûb moustafâouy 24 + 8 12 7/8 17 5/16 + + Demi-mahboûb 12 + 4 6 7/16 » + + Quart de mahboûb 6 + 2 3 7/32 » + + Mahboûb mahmoûdy 20 + 34 12 16 1/8 + + Demi-mahboûb 10 + 17 6 » + + Quart de mahboûb 5 + 8 1/2 3 » + + =MONNAIES D’ARGENT= + + Ryâl abou-medfa 20 + 28 140 88 17/24 + [249] + + Demi-ryâl 10 + 14 70 » + + Quart de ryâl 5 + 7 35 » + + Ryâl chinco 19 + 10 128 90 1/4 + + Ryâl amérîca 19 + 0 139 82 + + Ryâl napolitân 19 + 22 142 82 5/8 + + Demi-ryâl 9 + 31 71 » + + Ryâl châl (moscovite) 13 + 27 146 56 1/4 + + Ryâl couchly (à oiseau) (Le 20 + 0 144 83 1/3 + même que l’abou-tâcah, ou + abou-teyrah.) + + =Monnaies d’argent de Constantinople.= + + Bechlik ancien 16 + 20 135 73 1/2 + + Bechlik nouveau 2 + 24 71 1/2 20 3/4 + + Iklik 10 + 0 129 1/2 46 1/4 + + Yuzlik 11 + 23 150 1/4 46 1/4 + + Altmichlik 3 + 0 33 1/2 54 + + Altlik médjydy 4 + 30 66 1/5 43 + + Demi-médjydy 2 + 15 32 3/8 » + + Ryâl nouveau 16 + 35 6 81 3/4 + + Sittyny médjydy 1 + 3 15 15/16 41 + + Achrynyeh médjydy 0 + 8 7 2/3 15 3/4 + + Acharât médjydy 0 + 4 3 1/3 17 1/4 + + Faddah fart médjydy 10 + 18 88 7 3/4 + + Altlik 5 + 0 68 44 + + Piastre 0 + 24 15 24 + + Altlik hamydy 9 + 15 118 1/2 47 1/2 + + Catàh mahmoûdy 6 + 6 77 48 + + Yârimlik sélymy 1 + 14 17 48 + + =Monnaies d’argent d’Égypte.= + + Ryâl masry (égyptien) 20 + 0 144 83 1/3 + + Demi-ryâl 10 + 0 72 » + + Quart de ryâl 5 + 0 36 » + + Piastre 1 + 0 7 1/4 83 1/3 + + Achrynyeh (vingt) 0 + 20 3 5/8 83 1/3 + + Achrâouyeh, ou acharât 0 + 10 1 13/16 83 1/3 + + Yârimlik sélymy 1 + 14 17 48 + +Il y a encore les _khamsât_ ou pièces de _cinq_ paras, sorte de monnaie +de billon dont la plupart sont anciennes. Enfin, il y a les _acharât_ ou +_dix_ paras en cuivre et les _khamsât_ ou _cinq_ paras en cuivre aussi, +et dont on frappe en Égypte une très-grande quantité. On les désigne par +le nom de achara faddah et khamseh faddah. On les désigne les uns et les +autres par les noms de _nahâs_, cuivre, khourdet nahâs (turk), brins, +morceaux de cuivre, rognures, et dans le vulgaire par _cazârah_, saleté, +et par _amryty_, du nom d’un village qui ne fournit que des objets +grossiers et mauvais. On frappe encore, en assez grande quantité, des +paras en cuivre. Le nom de _para_ est un mot turk ; il est parfois +employé sous le nom de _bara_, car l’arabe n’a pas la lettre _p_. On les +appelle _nouss_, _méïdy_, _faddah_. Cependant ces trois noms ne +s’emploient pas indifféremment. Le nom de méïdy ne se dit que quand on +veut parler d’_un_ seul para[250]. Quant à l’emploi du premier nom, on +dit seulement _nouss_, _nousseyn_ et _kâm nouss_, c’est-à-dire 1 para, 2 +paras, quelques paras. Le mot de faddah ne s’emploie que depuis _trois_ +paras inclusivement, et au delà indéfiniment ; ce mot _faddah_ reste +toujours invariable. On dit, par exemple, télâté faddah, khamseh faddah, +achara faddah, myé faddah, elf faddah, etc., c’est-à-dire trois paras, +cinq paras, dix paras, cent paras, mille paras ou 25 piastres. Quand on +dit _ryâl_ simplement, ce mot signifie 90 paras. Ainsi, 60 ryâl +signifient 135 piastres. + +Les monnaies d’or et d’argent de Constantinople ne sont pas très- +abondantes en Égypte comparativement aux autres. Les monnaies +actuellement frappées en Égypte et les seules frappées en Égypte +maintenant, c’est-à-dire les pièces d’or de 100 piastres, de 50 +piastres, de 20 piastres, de 10 piastres, de 5 piastres, les pièces +d’argent de 20 piastres, de 10 piastres, de 5 piastres, la piastre, les +pièces de 20 paras, de 10 et de 5 paras, et enfin les pièces de cuivre +de 10 paras, de 5 paras et de 1 para, sont les plus répandues dans le +commerce et dans le public. + +Pour les monnaies non musulmanes, les plus abondantes sont la guinée +anglaise, le vingt francs français, le cinq francs français, le douro ou +piastre forte d’Espagne et le thaler autrichien. La monnaie d’argent +d’Égypte et de Constantinople se distingue de loin par le seul aspect. +Elle est toujours plus noire et plus sale que les monnaies d’argent de +tous les autres pays. Elle n’a jamais le poli et l’éclat des autres +pièces étrangères. Il semble que le coup du coin qui les frappe n’est +pas assez vigoureux. Il n’y a que les petites pièces d’argent +égyptiennes qui aient l’œil de l’argent d’Espagne, ou de France, ou +d’Autriche, etc. + +La monnaie d’or d’Égypte est aujourd’hui très-bien frappée. Sous ce +rapport et sous celui du titre, elle est de beaucoup supérieure à celle +de Constantinople. + +Il reste encore en circulation quelques khairyeh d’or valant 8 piastres +32 paras, et de sàdyeh ou khairyeh valant 3 piastres et 37 paras ; mais +le gouvernement les fait disparaître autant qu’il le peut ; toutes les +fois qu’on aperçoit cette monnaie entre les mains de qui que ce soit, +elle est saisie, coupée en deux immédiatement ; alors le propriétaire +n’a plus qu’à la vendre au poids de ce qu’elle contient d’or. + +Au Hedjâz et au Soudan, les colonnates d’Espagne sont très-recherchées, +et la quantité qu’on y importe est extraordinaire. Mais une fois que ces +pièces ont pénétré dans ces contrées, elles y sont presque toutes +gardées, enfouies, cachées. Nous en avons vu une preuve en parlant du +trésor trouvé au palais du Birny du Bâguirmeh par les Ouadayens. + +En Égypte, les monnaies d’or et surtout les monnaies égyptiennes et +constantinopolitaines sont très-fréquemment rognées, principalement par +les juifs. + +Sous le rapport général, le nombre des capitaux morts est considérable. +La plus grande partie des musulmans qui possèdent du numéraire, le +tiennent caché sans penser à en extraire de profit, soit par +transactions commerciales ou industrielles, soit par voie de banque ou +de prêt. Ce dernier mode de fructification est même proscrit, en +principe, par la loi religieuse. + +Voyez la valeur du derhem et du dinâr, à la note 50. + + (P.) + + + NOTE 42. PAGE 342. + + +En Égypte, les femmes, même celles d’une très-médiocre aisance, ont +très-souvent dans la bouche un morceau de _loubân_. Elles le mâchent +longtemps, pour se parfumer l’haleine. Ce loubân est d’un blanc +légèrement jaunâtre. + + (P.) + + + NOTE 43. PAGE 348. + + +Il y a, dans ce passage du texte, l’accoutrement entier d’un cheykh. Le +_caftân_, comme on le sait, se met par-dessous le _jubbé_ et se +maintient croisé au moyen de la ceinture. Le jubbé est pardessus le +tout ; aujourd’hui, il est remplacé par la _faradjyeh_, qui n’en diffère +que par un peu plus d’ampleur et par la longueur et la largeur des +manches. + +Pour les jambes, les cheykh n’ont qu’un caleçon large qui vient de la +hauteur des reins jusqu’à mi-jambe au plus. Les bas sont un hors-d’œuvre +inutile. + +La _sandale mekkoise_ est une semelle en cuir qu’on fixe sous le pied +par des courroies liées sur le dos du pied, et dont une passe entre les +deux premiers orteils. Ces courroies sont variées de couleurs par de +petites bandelettes de cuir coloré et surajoutées. + + (P. S.) + + + NOTE 44. PAGE 356. + + +Les prières _de la délivrance_ sont pour obtenir de Dieu que l’âme du +défunt soit _délivrée_ du feu de l’enfer. + +Tout musulman qui récite lui-même, à une époque quelconque de sa vie, ou +pour lequel on récite, après sa mort, _cent mille fois_ la série des +mots suivants : « _Coul houa Allah âhad Allah es-samad lam yélid oua lam +yoûlad oua lam yékoun laho koufoûän âhadoun_, » c’est-à-dire : « Dis +ceci : Dieu est le Dieu un, le Dieu éternel ; il n’a point enfanté et +n’a point été enfanté, et nul être ne lui ressemble en nature[251], » ce +musulman, dis-je, sera sauvé des peines de l’enfer soit à l’avance, soit +après sa mort, fût-il déjà dans le feu de la géhenne. + + (S.) + +Pour expédier plus vite les _cent mille_ récitations de la formule ci- +dessus, plusieurs individus se réunissent et la prononcent ensemble. +Ainsi, lorsque vingt personnes sont réunies, chacune a _cinq mille_ fois +à répéter la phrase rédemptive. + + (P.) + + + NOTE 45. PAGE 356. + + +Le chapelet ordinaire des musulmans a cent petits grains, y compris le +_mâdneh_. Le grand chapelet, qui correspond au rosaire des chrétiens et +dont on se sert pour la _prière du pardon_, a mille grains, tous du +volume d’une grosse noisette et disposés comme nos chapelets. Toujours, +dans les petits comme dans les grands chapelets, les grains sont enfilés +dans un cordonnet ; jamais ils ne sont maintenus par de petits chaînons +de laiton. A la place de la croix, il y a un fragment très-allongé +appelé _mâdneh_, minarêt. + +Sur chaque grain on prononce « _lâ Ilâh ill’ Allah_, il n’y a de Dieu +que Dieu. Pour le chapelet du _pardon_, il faut répéter ces mots +_soixante-dix mille fois_. Afin d’atteindre rapidement au complément de +ce nombre, on rassemble plusieurs individus ; on les fait asseoir, +accroupis en cercle, sur une natte ; un d’entre eux, comme chef de +cérémonie, prononce le premier _lâ Ilâh ill’ Allah_ sur le mâdneh. +Chaque priant a alors un grain du chapelet entre les doigts, et répète +les mots _lâ Ilâh ill’ Allah_ ; puis il prend un autre grain et dit +encore ces mêmes paroles, et ainsi de suite ; de sorte que tout le +chapelet passe entre les mains de tous, en tournant dans le cercle des +priants ; lorsque le mâdneh revient à la main de celui qui l’a tenu le +premier, les mille grains ont voyagé et passé dans les mains de tout le +cercle, et chaque priant a prononcé mille fois _lâ Ilâh ill’ Allah_. +Ainsi, sept personnes termineront l’affaire en dix tournées, quatorze en +cinq tournées, trente-cinq en deux tournées, soixante-dix en une seule +tournée. Si le nombre de 70,000 fois est dépassé, tant mieux ; mais +jamais il ne faut rester au-dessous de ce chiffre pour que l’effet soit +obtenu ; au prix de 70,000 fois, _Dieu ne refuse jamais le pardon_. +C’est un prix fait. + +Au Soudan on compte autrement. Chaque priant a un chapelet ordinaire, 99 +grains, plus le mâdneh, 100. A ce chapelet est attaché un appendice de +dix autres grains glissant à frottement dur sur la corde qui les +traverse. Après chaque cent _lâ Ilâh ill’ Allah_, on fait descendre un +des dix grains surnuméraires du côté de l’extrémité flottante de +l’appendice. Quand ces dix grains sont descendus, le priant a dit mille +fois les paroles pieuses. Selon le nombre des priants réunis, on calcule +à l’avance combien de milliers de fois chacun doit répéter _lâ Ilâh ill’ +Allah_. + +Le résultat est le _pardon inévitable_ des péchés du mort, et l’âme est +rachetée des feux de la géhenne. + + (S. P.) + + + NOTE 46. PAGE 358. + + +Le _défré_ ou _difrei_ est une plante aquatique qui se rapproche du riz. +La graine est blanche, moins alongée que celle du riz, un peu aplatie +comme celle du sésame. Elle est de meilleur goût que le riz. + +Le _korayb_ a une graine analogue à celle de la moutarde, mais n’en a +pas le goût piquant. On la réduit en poudre pour la préparer en +nourriture ; la farine n’a pas de matière liante, elle manque de gluten. +_Voy._ les notes du _Voyage au Dârfour_. + + (S. P.) + + + NOTE 47. PAGE 372. + + +J’ai eu la vérification directe du fait indiqué dans ce passage, chez le +cheykh El-Tounsy même. Il eut comme hôte, pendant deux jours, un pèlerin +ouadayen qui a épousé une des filles du sultan Chérif. Le jeune fils du +cheykh jouait avec un petit éventail en plumes d’autruche. Il le +présenta au Ouadayen en lui disant de s’éventer ; et soudain notre +pèlerin leva les deux mains en repoussant l’éventail, et s’agitant pour +éviter d’en recevoir la moindre ventilation. « Non ! s’écria-t-il, non, +non ! cela est pour le sultan seul. — Mais tu n’es point au Ouadây. — +C’est égal ; si on venait à le savoir, on me tuerait à mon retour. — Et +qui, d’ici, ira parler de cela au sultan ? — Qui sait ? » Et le malin +enfant du cheykh chercha maintes fois à éventer le bon Ouadayen, qui +avait l’œil braqué du côté de l’éventail, et se tenait en garde avec une +inquiétude étonnante contre le moindre mouvement de son espiègle ennemi. +D’après les découvertes faites dans les ruines de l’ancienne Ninive, à +Khorsabad, près de Moussoul, le chasse-mouche ou éventail et le parasol +sont tenus par des eunuques placés auprès des princes, et jamais ces +insignes n’accompagnent d’autres personnages que des rois. Cette +circonstance permet de croire que le parasol, le chasse-mouche ou +l’éventail étaient des attributs spéciaux aux souverains. Il en est de +même au Ouadây. + + (P.) + + + NOTE 48. PAGE 395. + + +Le _kouldjou_ est un oiseau à dos noir et à ventre blanc, venant au +Soudan à l’époque des pluies ; il est gros comme une poule d’Égypte ; +bec noir et pieds noirs ; claquant du bec ; dos à reflets rougeâtres. + + (S. P.) + + + NOTE 49. PAGE 396. + + +Le _kirdâouy_ est, d’après l’explication verbale que j’ai reçue du +cheykh, un long couteau assez grossier, maintenu au poignet gauche par +un large anneau ou bracelet en cuir. Le kirdâouy est fixé à ce bracelet +de manière que le manche soit du côté de la main, et que le couteau soit +appliqué sous l’avant-bras ; la pointe alors dépasse de beaucoup le +coude. Le couteau est tenu par la main gauche appliquée sur la poignée, +et la main droite peut aller trouver facilement cette poignée et +dégaîner au moment du besoin. Les Ouadayens ont toujours le kirdâouy +attaché et appliqué au bras, dans le moindre voyage, partout où ils ont +à craindre ou présument qu’ils auront à craindre. C’est une arme de +défense contre les hommes et contre les animaux sauvages. + +Le couteau qui se porte au-dessus du coude s’attache la pointe en bas, +avec une cordelle en cuir rouge fixée au fourreau, et n’a guère que six +à huit pouces de long. Bien entendu, ces couteaux-poignards sont à lame +non fermante. + +Les Fôriens portent aussi au poignet une espèce de kirdâouy, mais dont +la lame n’est pas plus longue que l’avant-bras. + +Le manche des kirdâouy est en bois dur, assez souvent en ébène. La +partie du fer qui traverse la longueur du manche en dépasse l’extrémité +libre et est recourbée, ce qui la fixe solidement au manche. Parfois ce +manche n’est ni en bois ordinaire dur, ni en ébène, mais en courroies +fines de cuir rouge ; on entoure la partie du fer qui forme la poignée +de quelques chiffons ou de morceaux de cuir, et par-dessus on roule +d’abord des courroies rouges ; ensuite on tisse l’enveloppe extérieure +avec de très-fines lanières de cuir. _Voy._ fig. 8. + +La lame du kirdâouy a assez souvent une saillie ou crête sur le milieu, +à égale distance des deux tranchants. + +Le fourreau est en cuir rouge. Il porte, vers le manche du couteau, +l’anneau ou bracelet de cuir qui maintient l’arme au poignet. Ce +bracelet a de deux doigts à deux pouces de largeur, et est solidement +cousu au fourreau. Celui-ci est percé par son extrémité la plus mince, +de manière à laisser sortir au moins un pouce de la lame. Cette +disposition est constante ; car l’individu peut être surpris par une +circonstance particulière et subite, ou bien il ne veut porter qu’un +léger coup de pointe, et dans ces cas, ou il n’a pas le temps de +dégaîner, ou il ne veut pas dégaîner, et il frappe de la pointe qui +saille du fourreau. + +Les individus de distinction se font des fourreaux, pour leurs kirdâouy, +en peau de crocodile et d’une blancheur remarquable. + + (S. P.) + + + NOTE 50. PAGE 409. + + +L’histoire que je viens de raconter me rappelle une aventure arrivée à +Ahmed, fils de Toûloûn, sultan d’Égypte. Toûloûn un jour envoya Ahmed +chercher quelque chose dans l’intérieur de son palais, et Ahmed surprit +une concubine de son père avec un esclave. La concubine se crut alors +perdue ; elle sentit bien qu’elle allait être dénoncée à Toûloûn. Elle +ne dit mot à Ahmed, et dissimula son trouble et son inquiétude. Elle +attendit que le sultan rentrât dans l’intérieur du palais ; alors, les +yeux en larmes, elle alla se présenter au prince. Toûloûn la voyant tout +éplorée, se sentit ému, car il l’aimait. « Que t’est-il arrivé ? lui +dit-il. — Prince, répondit-elle d’un air malicieusement innocent, peut- +il te convenir que ton fils cherche à me séduire ? Si je n’avais usé +d’adresse avec lui, si je ne lui avais donné rendez-vous pour un autre +moment, il allait tout à l’heure me soumettre à son caprice, ou me +tuer. » + +Toûloûn, étonné et furieux, résolut immédiatement de faire périr son +fils ; cependant l’amour paternel se révoltait à l’idée d’un pareil +spectacle. Toûloûn écrivit à un de ses intendants : « Aussitôt que tu +recevras cette lettre, tranche la tête à celui qui en est porteur, et +cela sans demander aucune explication. Salut. » Le prince plie la +lettre, appelle son fils et lui dit : « Va porter cette lettre à un tel. +Qu’il exécute l’ordre qu’elle contient ; puis reviens à la hâte. » + +Ahmed se met en devoir d’obéir et se fait seller un cheval. L’esclave +qui avait été surpris en délit, voulant en apparence être agréable à +Ahmed, et espérant en même temps faire accroître encore la colère et +l’indignation de Toûloûn, qui verrait la négligence de son fils à +exécuter des ordres pressants, s’approche du jeune prince et lui dit : +« Où va mon maître ? — Mon père m’envoie porter un ordre à un tel. — Mon +maître voudrait-il me faire l’honneur de me charger de cette commission +et de le dispenser de cette fatigue ? Vous pouvez compter sur mon zèle +et mon exactitude. » Ahmed accepte, remet la lettre à l’esclave et reste +au palais. + +Le lendemain, se présente à Toûloûn un envoyé de la part de l’intendant, +et ayant à la main une musette ou petit sac et une lettre ainsi conçue : +« Après vous avoir baisé les mains, je vous annonce que j’ai exécuté vos +ordres. Je vous expédie la tête de celui que vous m’avez ordonné de +mettre à mort. Je vous l’envoie par le porteur de ce billet. » Toûloûn +examine la tête et reconnaît une tête d’esclave. Il appelle son fils +Ahmed. Celui-ci arrive. « Qu’as-tu fait, lui dit le sultan, de la lettre +que je t’ai chargé de porter à mon intendant ? — Je l’ai confiée à +l’esclave un tel, qui me l’a demandée, et m’a juré par ta vie de la +remettre à l’adresse indiquée. — Qu’y a-t-il donc eu entre toi et cet +esclave ? » Ahmed se tut. « Dis-moi la vérité, » repartit vivement +Toûloûn. Alors Ahmed déclara qu’il avait surpris cet esclave avec une +concubine, et il la nomma. « J’ai gardé le silence, ajouta-t-il, dans la +crainte d’être cause de leur perte à tous deux. » + +Toûloûn examina et vérifia le fait, reconnut l’innocence de son fils, et +condamna à mort sa concubine. + +Miséricorde de Dieu sur Ibn-Aroûs le Tunisien, qui a dit ces deux vers ! + + + « Mon cher, tu m’as dit : « Va me chercher du _hâk_ ; » et pour ton + argent, je t’en ai apporté. + + « Qui fait le bien, trouve le bien ; et qui fait le mal, se perd. » + + +(Ces vers ne sont pas construits, en arabe, sur un mètre prosodique +régulier, mais sur un mètre vulgaire. Ils doivent être lus dans l’arabe +selon la prononciation populaire, c’est-à-dire sans les voyelles finales +des mots. Quant au mot _hâk_, il n’a pas de sens. Celui qui l’a prononcé +l’a dit au hasard, n’ayant pour but que d’envoyer chercher au marché un +objet imaginaire.) Voici l’aventure qui a donné lieu à la composition de +ces deux vers. + +Le cheykh Ibn-Aroûs ou Ahmed-Ibn-Aroûs était encore enfant quand son +père mourut. La mère d’Ahmed se remaria. Le nouveau mari prit en +aversion Ibn-Aroûs comme fils d’un autre lit. Notre homme un jour rentra +à la maison avec des fruits. Il voulait les manger seul. Arrive +subitement Ibn-Aroûs. Le beau-père, déconcerté, cherche un prétexte pour +éloigner l’enfant et se régaler à l’aise. « Ahmed, dit-il à Ibn-Aroûs, +prends-moi ce dânek[252] et va chez l’attâr (épicier-droguiste, ou à peu +près) m’acheter de ce qu’on appelle du _hâk_. » + +L’enfant acceptant l’indication comme vraie, prend le dânek et va chez +tous les attâr, demandant partout : « Avez-vous du _hâk_ ? » Et de +partout on lui répond : « Non. » Il passe par hasard près de jeunes +enfants qui avaient un gros scorpion attaché avec un fil et leur servant +de jouet. Et les enfants répétaient : « _hâk, hâk_, » c’est-à-dire : _à +toi ! prends !_ Alors, Ibn-Aroûs leur dit : « Est-ce qu’on appelle cette +bête-là _hâk_ ? — Certainement. — Eh bien ! prenez donc ce dânek, et +donnez-moi votre _hâk_. Depuis une heure j’en cherche de tous côtés et +je n’en trouve pas. » On accepte l’offre. Ahmed donne son dânek et +emporte le scorpion. L’enfant ignorait que la piqûre en est parfois +mortelle ; mais heureusement Dieu le préserva de malheur. Ahmed regagna +la maison. « M’apportes-tu du _hâk_ ? lui demanda le beau-père. — Oui. — +Où est-il ? — Le voici. — Voyons ! donne-le-moi. » Notre homme tend la +main, et l’enfant lui remet le scorpion. Le beau-père en fut si vivement +piqué qu’il en mourut. Ce fut alors qu’Ibn-Aroûs rima les deux vers que +j’ai cités. + +De pareils exemples il y a à conclure la vérité de cette parole de +Dieu : « La méchanceté revient toujours sur celui qui la fait ; qui fait +le mal, reçoit la récompense du mal. » Le Prophète a dit aussi : +« L’homme recueille selon ses œuvres : le bien pour le bien, le mal pour +le mal. » De là cette maxime : « Qui creuse un fossé pour perdre son +frère, y sera précipité par la main de Dieu. » + +L’aventure suivante offre encore le même sens moral. Un roi avait deux +favoris pour convives habituels ; mais l’un d’eux était jaloux de la +considération dont le roi honorait son collègue, d’ailleurs plus récent +dans l’amitié du prince. Le piquant de la conversation du nouveau +courtisan, sa vivacité d’esprit avait séduit le roi et captivé son +amitié. L’ancien favori imagina, pour perdre son compagnon, de lui +préparer un mets assez recherché alors, mais dans lequel on mit exprès +beaucoup d’ail. + +Le jaloux invite son émule à dîner, et fait servir le plat à l’ail. +L’invité, excité par l’apparence et aussi par le haut goût du mets, en +mange abondamment, à pleine satiété ; puis, son collègue lui dit : +« Maintenant, garde-toi bien d’approcher du roi tant que ton haleine +conservera une odeur d’ail ; le prince ne peut la supporter ; et si +d’aventure il t’appelait, aie bien soin de ne pas lui laisser sentir +l’odeur d’ail : ce serait assez peut-être pour qu’il te prît en haine. » +Le conseil fut reçu comme sincère. L’invité se retira chez lui, et son +rival alla chez le roi. « Prince, lui dit-il, j’ai une communication à +vous faire. — Voyons ! laquelle ? — Vous accordez votre bienveillance à +des gens qui ne la méritent pas ; vous admettez à vos côtés des gens qui +ne devraient pas vous approcher de si près. — Qui veux-tu désigner par +là ? — Notre commensal ordinaire. Il prétend que vous avez mauvaise +haleine, et qu’il ne s’assied jamais à votre table qu’avec une +incroyable répugnance, dégoûté qu’il est de l’odeur repoussante qui vous +sort de la bouche. Si vous doutez de la vérité de ce que je vous dis, +tenez ! envoyez-le chercher sur-le-champ ; faites-le approcher très-près +de vous ; feignez que vous ayez quelque chose de secret à lui confier, +et vous verrez de quelle manière il détournera la tête. » + +Le roi, furieux, fit appeler le favori absent, qui d’ailleurs ne se +doutait nullement des manœuvres hostiles de son collègue. Le favori, +malgré son odeur d’ail, se vit obligé d’obéir. Le roi l’accueillit avec +affabilité, comme d’ordinaire, le reçut d’un air souriant et l’invita à +s’approcher ; mais notre homme tremblait de laisser sentir en lui +l’odeur d’ail, et il détournait sans cesse la face. Le roi, alors +persuadé de la vérité de la dénonciation qui lui avait été faite, dit au +dernier venu : « Voyons, passe la nuit au palais ; j’ai besoin de toi +pour une affaire importante. Lorsque je t’appellerai, tu entreras ici +par telle porte secrète. » + +L’autre courtisan, vizir de malheur, était présent, et ces dernières +paroles accrurent encore sa jalousie. « Quoi ! se dit-il, j’ai dénoncé +mon rival pour l’éloigner d’ici, et voilà que j’ai seulement réussi à le +rapprocher encore plus intimement du roi. » Il attendit que son collègue +sortit, et il alla lui dire : « Je serais bien aise de passer ici la +nuit avec toi. — Très-volontiers ; comme il te plaira. » Et ils allèrent +ensemble à l’appartement qu’avait désigné le roi. Cet appartement était +assez éloigné de celui où restait Sa Majesté. Dans l’espace +intermédiaire, on creusa immédiatement, et par ordre du prince, une +grande fosse sur laquelle on arrangea ensuite un faux sol mince et +fragile ; tout près de là furent apostés des esclaves, avec ordre +d’épier le moment où ils entendraient tomber quelqu’un dans la fosse, +afin de se hâter alors de la combler de terre. + +Les deux courtisans passèrent une partie de la nuit à causer ; puis +notre jaloux fit semblant d’avoir envie de dormir ; il bâilla plusieurs +fois ; son collègue fut, par contagion, pris de la même envie, et céda +au sommeil. Son compagnon se tint éveillé. « Bonne occasion ! se dit- +il ; il ne faut pas la perdre. Je vais rester ainsi jusqu’à ce que le +roi appelle ; j’irai à lui, et je lui montrerai que mon rival ne met ni +attention ni souci à exécuter les ordres de son maître. « Vous lui avez +recommandé, dirai-je au prince, de rester éveillé jusqu’à ce que vous +l’appelassiez ; il n’a pas tenu compte de votre recommandation ; il +s’est endormi. Dès que j’ai entendu votre ordre, j’ai cru devoir +accourir. Le roi, mécontent, chassera cet homme qui me fait ombrage, et +l’éloignera du palais pour toujours. » + +Notre jaloux veille. Sur le dernier tiers de la nuit, il entend la voix +du roi qui appelle. Le courtisan s’empresse de se lever, d’aller +répondre. Et l’autre dormait profondément ; il n’entendit rien, ne +s’aperçut de rien. Le traître ouvre la porte secrète, et d’un pas +empressé marche dans les ténèbres. Il tombe dans la fosse, et en un clin +d’œil les esclaves l’ont comblée de terre. Il meurt étouffé. + +Au matin, le courtisan endormi s’éveille. Il se voit seul. « Le roi t’a +appelé pendant la nuit, lui dit-on, mais tu ne l’as pas entendu ; tu +dormais. » Le courtisan s’habille, se parfume, et se présente au roi. Le +roi, étonné de le revoir, appelle les esclaves. « Comment, leur dit-il, +avez-vous donc accompli mes ordres d’hier ? — Nous les avons suivis avec +la plus scrupuleuse exactitude. Nous avons enseveli, étouffé sous la +terre celui qui est tombé dans la fosse. » Alors le roi s’adresse au +courtisan : « Où donc est ton ami ? — Prince, que Dieu vous conserve ! +mon ami était avec moi hier soir. Nous avons causé très-longtemps ; le +sommeil nous a gagnés ; il s’est endormi le premier ; je me suis endormi +peu après ; j’ignore ce qui lui est ensuite arrivé. A mon réveil, mon +ami n’était plus avec moi. » + +Le roi, stupéfait, ordonne de nouveau de creuser la fosse, et on y +trouve le courtisan mort. Alors le roi dit à l’autre : « Qu’y avait-il +donc entre vous deux ? — Rien, que je sache. Nous étions bons amis, je +le crois. Seulement, hier il m’a invité à manger avec lui, et il nous +fit servir un excellent plat, mais fortement assaisonné d’ail ; j’en ai +beaucoup mangé. Après le repas, mon ami m’a conseillé d’éviter, ayant à +la bouche l’odeur d’ail, de m’approcher trop près de vous, parce que +cette odeur vous déplaît et vous répugne. Peu après que je suis sorti de +chez mon ami, vous m’avez appelé ; j’ai dû obéir ; je suis venu. Mais +quand vous m’avez fait approcher de vous, j’ai eu peur que vous ne +sentissiez en moi l’odeur d’ail, et je me suis tenu constamment la face +détournée de vous. Voilà tout ce qui s’est passé ; je ne sais rien de +plus. » + +Le roi reconnut là un récit sincère, et comprit que la jalousie avait +amené la perte de l’autre convive. Ensuite le roi raconta tout ce qui +s’était passé la veille. « C’est pour toi, dit-il à son courtisan, que +j’avais fait creuser la fosse ; mais tu étais innocent, et pour cela tu +l’as évitée. Lui, conduit par des intentions criminelles, est tombé dans +le précipice. » + +Honte à la jalousie ! Notre saint Prophète a dit : « La jalousie mange +et dévore le fruit des bonnes œuvres, comme le feu mange et dévore le +bois. » Et un poëte a rimé ces deux vers : + + + « Dis à l’homme jaloux de mon bien-être : « Sais-tu bien à qui tu + sembles reprocher cette aisance ? + + « C’est Dieu, ce sont ses décrets souverains que tu parais blâmer. Il + t’est donc bien pénible de voir ce qu’il m’a donné ! » + + + (S.) + + + NOTE 51. PAGE 414. + + +La contenance de la jeune fille durant la scène tragique dont nous +parlons, n’a rien d’extraordinaire au Ouadây. Si son nouveau prétendant +eût bougé sous le couteau, s’il eût témoigné la moindre peur, il était +répudié par la fille. Les Ouadayennes ne veulent pas d’amants ou de +maris poltrons ; elles ne veulent pas se mettre sous la protection d’un +homme incapable de faire face au danger, à la douleur, à la mort, et par +conséquent incapable de protéger, de défendre la femme qu’il prendrait. + + (S. P.) + + + NOTE 52. PAGE 415. + + +Allusion comique au grand Alexandre des Arabes, surnommé _le Bicorne_. +Il fut prophète, et contemporain d’Abraham. _Voy._ notes du _Voyage au +Dârfour_. + + (P.) + + + NOTE 53. PAGE 420. + + +Le _châyeh_, nom qui me paraît singulièrement rapproché du mot _saie, +sayon, sagum_, σάγος, vêtement de guerre des Perses, des Romains et des +Gaulois, est une sorte de couverture piquée, fourrée de coton comme une +courte-pointe, et dont s’affublent, en guerre, les cavaliers fôriens. + +Les couvertures des chevaux sont de même facture, et représentent +exactement la forme des grands caparaçons des anciens chevaliers. Ces +caparaçons descendaient presque jusqu’à terre, et ne laissaient guère +que la tête du coursier à découvert ; parfois même ils le couvraient +tout entier. Au Soudan, et surtout au Dârfour, les caparaçons vont +jusqu’à mi-jambe. + + (P.) + + + NOTE 54. PAGE 428. + + +_Yâ ouendai_ a ici le sens de provocation ; le texte de ce passage +l’explique par _Bism Illah_, qui signifie _au nom de Dieu_, mais qui est +une forme d’appel, d’_incitamentum_, et qui se traduirait, selon +l’intention, non selon les mots, par : « Avance ! » + +_Ouendai_, en fôrien, est un terme d’injure employé très-fréquemment ; +il veut dire proprement, _émule, rival, égal_, et répond au vieux mot +_compaing_ (compagnon), mais toujours avec le sens de : _qui a pris pour +femme la répudiée d’un autre_. Dans la circonstance dont l’auteur parle +ici, le disgracié compare la place qu’il a perdue à une femme qu’il +aurait quittée ou qu’il aurait répudiée. + +Voici comment le cheykh El-Tounsy indique, par un commentaire placé dans +le texte, les usages du mot _ouendai_, égal, semblable. « Dans le cas +actuel, on veut dire : « Toi qui es mon semblable, mon égal, mon +collègue. » Le mot _ouendai_, dans le sens primitif, s’applique à l’un +et l’autre de deux individus qui ont épousé les deux sœurs ; alors +chacun est le ouendai de l’autre, semblable et égal à lui par sa femme. + +« Ensuite, par extension, celui qui a été porté aux fonctions qu’avait +un autre, est alors son _ouendai_. On donne encore ce nom à celui qui, +ayant demandé une femme en mariage, a d’abord été bien accueilli par le +père et la mère de cette femme, puis a été supplanté par un autre qui +l’a demandée après lui, obtenue et épousée, puis enfin, un jour de +bataille, est venu provoquer le rival préféré à se jeter avec lui dans +la mêlée. Enfin, on applique encore le nom de _ouendai_ à celui qui, +ayant répudié une femme, s’en est ensuite repenti, a voulu reprendre sa +femme, et l’a vue alors convoler à d’autres noces. » + + (S. P.) + + + NOTE 55. PAGE 429. + + +Depuis la Haute-Égypte jusqu’au Sennâr et au Soudan, au moins dans le +Soudan oriental, c’est-à-dire dans la moitié est du Soudan, _farkhah_, +employé dans ce passage pour dire _la belle_, en parlant de lances, +signifie _jeune fille, jeune esclave_, une _belle_. Presque dans toute +la moyenne et la basse Égypte, _farkhah_ veut dire _poule, poulette_. +Dans ce dernier sens, au Soudan, on emploie le mot _dedjâdjeh_, employé +aussi dans cette signification en Syrie, etc. En Égypte, _djârieh_ +signifie femme ou fille _esclave_, qu’elle serve ou non comme concubine +à son propriétaire. + +— Les vélites romains, sortes de _voltigeurs_ irréguliers, avaient pour +armes un arc, une fronde et sept javelots (_tela_). Les hastaires +avaient primitivement de longues lances (_hastæ_). Les cavaliers eurent +aussi, dans un temps, deux javelines (_pila_). Les hastes ou longues +piques, _hastæ_, sont les analogues des _farkhah_ du Dârfour. On sait +que Pline composa un traité sur la manière de se servir de la javeline à +cheval : _De jaculatione equestri_. + + + NOTE 56. PAGE 430. + + +Les Himiarites, peuple d’origine arabe de la souche de Saba, dans +l’Yémen, sont les Homérites, _Homeritæ_ des Latins. Zoû-Yézen, un des +rois de Himiar ou des Himiarites, vivait environ un siècle avant +l’islamisme. Son fils Seyf vit Abd-el-Mouttaleb, aïeul de Mahomet. Abd- +el-Mouttaleb prolongea ses jours, dit-on, au delà de cent ans. + + (P.) + + + NOTE 57. PAGE 458. + + +Dououei_n_, prononcez l’_n_ par un son nasal sourd. Les hommes de +dououei_n_, signifie _les Fôriens_. Ce nom leur est donné par les Arabes +du Dârfour, parce que les Fôriens, pour appeler quelqu’un, disent : _yâ +dououei_. L’_n_ finale de dououein est ajoutée par les Arabes. + + (S. P.) + +Gens de dououei ou de dououei_n_ rappelle, pour la forme, l’ancienne +appellation : les gens d’_oc_, les gens de la langue d’_oc_. + + (P.) + + + NOTE 58. PAGE 458. + + +Voici la transcription de ces vers et des vers qui les précèdent. Ceux +qui sont à l’éloge du sultan sont entièrement arabes, mais selon le +langage corrompu et la prononciation vicieuse des Arabes des contrées +dont il est question ici. + +Marag (_marac_, par le _câf_ guttural) ; oua cheddô lô (chaddoû laho) +àla men oummou horrah, — mouhhagguel (le _g_ est pour _djim_) min el- +arbaàh oua-l-khâmseh ghourrah. — Youguellil fy-l-matammeh (ce mot, de +forme arabe, signifie _camp_) yemsik yégourrah (yédjourrou-hou) ; — +oummân (pour oummahât) en-nâs khadam oummoû (pour oumm-hou) ouaheîd-hâ +(diminutif de ouâhed) horrah. + +Les vers à l’éloge de Kourra sont en fôrien mêlé de quelques mots +arabes : — Marag cheddo-lô àla tôto — oua-l-kirtim (trompettes) békâ +(pleurent, crient) em-maûgàouy korak-lo (devant lui ; lo est pour laho). +— Kôrko (criez) nebbézôh (nebbezoû-hou, vantez-le) — nâs dououei_n_ +djôlô (sont venus en foule) — Kourra bilâ (sans) sîya (mal, injustice) — +El-Khalki (la syllabe _ki_ doit être écrite par un câf guttural) khâfoh +(pour khâfoû-hou). + + (S. P.) + + + NOTE 59. PAGE 459. + + +Ces _poëtes_ rappellent les aèdes, ἀοιδοί, ou chanteurs que les chefs +guerriers des anciens Hellènes avaient à leur service, et qui les +suivaient aux batailles. Souvent même les aèdes combattaient aussi. +Poëtes de nature, inspirés par l’heure, échauffés par la mêlée, nourris +d’anciennes légendes, ils improvisaient au milieu de leurs frères +d’armes qu’ils animaient et enthousiasmaient. Ils furent les pères des +vieux bardes et des scaldes. + + (P.) + + + NOTE 60. PAGE 462. + + +Le faguyh Mouça avait la prétention de donner pour vers des phrases +arabes en apparence cadencées ; elles étaient farcies de fautes de +grammaire et d’orthographe, et étaient même sans rimes. Voici de ces +espèces de vers, à l’éloge des femmes : + + + _Sadrik satyhan kenno (kéennaho) lôhan djeiiéroh_ + + _Sâdâ faguyha-l-nâci kân kettâbâ_ + + _Ehlik izâzan yehfazoû es-soultân_ + + _Chartik bacar ouâlâ rouboù Corân._ + + + « Ta poitrine est (lisse comme) une surface bien polie ; il semble que + ce soit une planchette (à écrire) luisante, enduite de chaux, + + « Et trouvée par un faguyh qui ensuite y a tracé des caractères[253]. + + « Tes parents sont haut placés ; ils veillent à la personne du sultan. + + « (Veux-tu accepter de moi) pour douaire des bœufs, ou bien le quart + du Coran ? » + + + (S.) + +D’après l’explication que m’a donnée le cheykh El-Tounsy, le sens réel +de ces vers est différent de celui qu’ils présentent au premier aspect. +Le prétendu poëte veut dire : + +« Ta poitrine est douce comme une surface bien polie ; elle est large et +parée de kharaz, et elle charme les regards comme une jolie planche bien +lisse que moi faguyh j’aurais ornée de lettres !! Veux-tu pour prix de +ta main, pour douaire, que je te donne un nombre de bœufs, ou bien que +je lise le quart du Coran ? » + +Cette dernière proposition en rappelle une semblable dont +l’accomplissement fut consacré jadis par Mahomet lui-même. — Une jeune +femme vint s’offrir au Prophète arabe pour qu’il l’épousât. Le Prophète +refusa et dit à ses disciples : « Qui de vous veut se marier avec cette +femme ? — Moi, répondit l’un d’eux. — Quel douaire lui donnes-tu ? — Je +n’ai rien, reprit le disciple. — Pas même un anneau de fer ? — Non, pas +même un anneau de fer ? — Eh bien ! récite à titre de douaire la sourat +ou chapitre _de la Vache_. » (C’est le chapitre II du Coran.) Le +disciple récita la sourat indiquée, et le mariage fut conclu. + + (P.) + + + NOTE 61. PAGE 465. + + +Cette note est la fin d’un chapitre ; mais cette fin ne se trouve plus +en place convenable, à cause des transpositions que j’ai cru devoir +faire dans l’original. C’est pour cela que ce passage est renvoyé aux +notes. + +« Nous terminons ici ce chapitre, dit le texte. Ce que j’ai indiqué, +relativement au but que je voulais atteindre, me semble assez explicite +pour faire comprendre les habitudes militaires des contrées dont j’ai +parlé. Je passe à ce qui regarde les cérémonies du mariage, et je +décrirai ce qu’elles ont d’intéressant et de curieux. Je dirai les fêtes +qui les accompagnent, les jeux, les repas, les danses, les zikr et leurs +formes. Et Dieu est le secours des hommes, leur aide pour le succès de +ce qu’ils se proposent. » + + (S.) + +Le zikr, dont nous avons déjà parlé dans les _notes_ du _Voyage au +Dârfour_, est une cérémonie dans laquelle plusieurs personnes réunies +récitent en forme de psalmodie, à intervalles variés, les différents +noms et attributs de Dieu. C’est un genre de prière accompagné de +mouvements perpétuels, de salutations et de balancements singuliers dont +l’effet est de porter à l’extase ou à l’émotion religieuse les priants +excités déjà par les cris sourds et pectoraux au moyen desquels ils +pensent devoir invoquer les bénédictions de Dieu. Parfois plusieurs +priants tombent étourdis et frappés d’une sorte de congestion cérébrale. +Ces cérémonies ont quelque chose de sauvage, de pénible à voir, parfois +aussi quelque chose de bouffon, et toujours beaucoup de ridicule. + +Les zikr ne sont pas d’ailleurs considérés par la majorité des ulémas +comme œuvres de grande utilité. Je n’ai jamais vu d’uléma se mêler +personnellement et comme acteur dans un zikr. Jamais non plus on ne voit +un uléma se soumettre au _daûceh_. Dans le daûceh, un certain nombre +d’hommes se couchent à plat ventre par terre, à la file les uns des +autres, bien rangés en ligne, bien serrés côte à côte, et un cheykh, _à +cheval_, passe au pas sur eux tous. Il y a toujours quelques pieux +patients qui ont de la peine à se relever, ou qui ne peuvent plus se +relever ; mais on dit alors que c’est la grâce de Dieu, une sainte +extase qui les pénètre, les absorbe, les agite ou les stupéfie. Gardez- +vous bien de dire que l’extase prétendue est dans une côte cassée, une +violente contusion, etc., vous auriez tort. La puissance du saint à la +fête duquel s’opère cette cérémonie empêche que jamais malheur arrive, +et il n’en arrive jamais, ce qui est, disent les musulmans, une preuve +de la divinité et de la supériorité de leur religion. Ce sont des +miracles que tous les ans, à jour et heure fixe, Dieu fait et doit faire +pour démontrer, au moins quelques fois l’an, la _vérité_ de l’islamisme. +Tous les ulémas vous répètent cela avec l’air le plus pénétré du monde ; +mais dites-leur, et je le leur ai dit vingt fois, de se mettre sous la +_patte_ du cheval officiant dans cette sainte cérémonie, pas un n’en +veut entendre parler ; ils craignent pour leurs côtes. Quant aux +patients qui restent à terre, on les enlève vite, et il n’en est plus +question. Voy. _Mœurs et coutumes des Égyptiens modernes_, de M. Lane, +en anglais. + + (P.) + + + NOTE 62. PAGE 492. + + +Le _para_, comme nous l’avons déjà dit à la note 41, est appelé en +langage vulgaire _nouss_, c’est-à-dire _demi_. Cette dénomination se +rapporte à l’invention d’une petite monnaie qui pesait primitivement une +_demi_-drachme d’argent, et qui fut frappée pour la première fois par +Mouéiïed, sultan d’Égypte ; et de là, par altération du nom de ce +prince, on appela cette monnaie _méydy_. On continua à la frapper ; mais +peu à peu elle perdit ou on lui fit perdre de son poids, et sa valeur se +réduisit à presque rien ; en sorte qu’il n’en est pour ainsi dire plus +resté que le nom et une sorte de vieille monnaie, mince comme une pelure +d’oignon, de la valeur d’un _para_. + + (S. P.) + + + NOTE 63. PAGE 497. + + +_Damyreh_ est le nom de deux petits villages dans la province du +Gharbyeh ; l’une est le petit Damyreh, l’autre le grand Damyreh. Le +cheykh connu sous le nom de Damiry est l’auteur d’un ouvrage de +zoologie. + + (P.) + + + NOTE 64. PAGE 509. + + +_Le seau de son puits se déchira_. Cette expression figurée repose sur +la manière dont on fait les seaux au Soudan et en Égypte. Chaque seau +est un morceau de cuir solide, carré long, dont les deux bouts et un des +deux bords sont cousus. Un bâton attaché en travers sur l’ouverture sert +à saisir le seau. + + (P.) + + + NOTE 65. PAGE 515. + + +Les quelques lignes renfermées entre deux parenthèses sont une note que +j’ai reçue verbalement du cheykh El-Tounsy. Elle m’explique pourquoi je +n’ai pas trouvé dans les cartes géographiques que j’avais à ma +disposition le nom des Toubou-Turkmân. Ils ne se sont jamais ou presque +jamais présentés aux voyageurs. — Le désir de prendre leur talion sur +Ahmed fut la cause occasionnelle qui les amena sur le passage de la +caravane. + + (P.) + + + NOTE 66. PAGE 522. + + +Les saàdyeh et les rifâyeh sont deux corporations qui existent encore +actuellement en Égypte. Ce sont des sortes de psylles se donnant comme +sorciers et magiciens, maniant impunément serpents, vipères, scorpions, +avalant vifs ces reptiles et insectes, avalant aussi des clous, du +verre, etc., le tout par la grâce et protection du chef dont ils sont +les adeptes dévoués et confiants, les uns consacrés au cheykh Saàd-ed- +Dyn, leur patron, les autres au cheykh Rifâah, aussi patron. Au Caire, +on a plus de confiance dans les saàdyeh ; à leurs cérémonies +religieuses, ils battent d’un petit tambourin qui a la forme du +daraboukkah. + +Les tchaouîch et les dalatlyeh précédaient les princes en public, et +battaient alors de petits tambourins comme on en voit encore en Égypte +dans presque toutes les fêtes et réjouissances publiques et +particulières. L’usage de battre du tambourin devant les princes fut +aboli en Égypte par Mohammed-Aly-Pacha, lors de la création du _nizâm_ +ou des troupes régulières. + + (S. P.) + + + NOTE 67. PAGE 524. + + +Il y a une vingtaine d’années, les _milâyeh_ (_voy._ notes du _Voyage au +Dârfour_) étaient importés de Basrah en Égypte, sous le nom de milâyeh +du Hedjâz. Ceux qu’on fabrique maintenant en Égypte, à Bacyoûn, sont de +qualité bien supérieure, et se vendent de 60 à 70 piastres. Ceux de +Basrah ne valent que 30 à 40 piastres. + + (S. P.) + + + NOTE 68. PAGE 534. + + +Les _keloûd_ sont des peaux de chèvres ou de moutons, tannées et teintes +en rouge. Nous avons vu ailleurs comment, au moyen d’une substance +végétale, se préparent ces cuirs colorés. Ils servent au Dârfour, au +Ouadây, etc., à faire surtout des _houroûz_, étuis cylindriques, ou bien +enveloppes plates triangulaires, bien fermés et cousus, dans lesquels +sont placés des talismans préservatifs, c’est-à-dire des bouts de papier +sur lesquels on a écrit des paroles du Coran. + +Les houroûz se portent, sur la chair, jusqu’au nombre de sept ou huit, +au-dessus du coude droit et au col ; ils servent de talismans et de +parure pour les jeunes gens surtout. Le jeune homme qui en a sept ou +huit au bras droit, plus un couteau dans sa gaîne en cuir rouge au- +dessus du coude gauche, relève avec fierté et d’un air résolu les larges +manches de sa blouse. Le cheykh El-Tounsy, l’auteur de ce Voyage, +portait toujours huit houroûz à droite et un couteau à gauche, et, à ce +qu’il m’a dit, il était, en raison de cela et de sa personne avenante, +parfaitement bien venu auprès du beau sexe. + +Les houroûz s’attachent au bras par de jolies cordelles faites de minces +lanières de keloûd. + +Le keloûd se colore en noir en mettant un peu de terre sur la surface +rouge, et en la frottant alors quelques instants sur un fer de lance ou +une simple tige de fer. Par le frottement seul, sans mettre de terre, la +couleur rouge passe également au noir, mais beaucoup plus lentement. Le +keloûd noirci sert principalement à fermer les deux extrémités des +houroûz cylindriques. + +Ce sont des keloûd rouges qu’enleva en grand nombre la princesse +touboue, et il fallait consentir à les lui donner sans la moindre +opposition ; car tous les Toubou, sans exception, sont d’une exigence +égale à leur vigueur, à leur audace, à leur opiniâtreté. Ils sont d’une +légèreté et d’une vitesse extraordinaire. Leur habileté à manier le +chameau à la course, à sauter dessus, même quand l’animal est au galop, +a quelque chose de merveilleux. + + (S. P.) + + + NOTE 69. PAGE 546. + + +Il y a plusieurs années, les pèlerins du Maghreb, au nombre de plus de +dix mille par an, allaient en pèlerinage par le désert. Aujourd’hui le +nombre est extrêmement diminué, et même, depuis deux ans (1844 et 1845), +on n’a presque pas vu, au Caire, de pèlerin des régences de Tripoli et +de Tunis. Ceux des autres États barbaresques ou des Arabes voisins de +ces États, se rendent tous en Égypte par mer, pour aller de là à la +Mekke. Cette habitude s’est établie depuis le règne de Soleymân, sultan +du Maroc et prédécesseur du sultan actuel Abd-er-Rahman. + +J’ajouterai à ces quelques mots reçus oralement du cheykh El-Tounsy, +quelques renseignements qu’il m’a donnés, aussi de vive voix, sur le +sultan Soleymân et sur son prédécesseur. + +Le sultan Mohammed, qui régnait au Maroc il y a une soixantaine d’années +au moins, laissa le trône à son fils Yézyd. Mohammed consacra des sommes +immenses au rachat des prisonniers musulmans enlevés par les Maltais sur +les différents points du rivage nord de l’Afrique, car avant que les +Maltais fussent soumis à la France, puis à l’Angleterre, ils faisaient +souvent de ces captures, et à quelques conditions que ce fût, il était +impossible aux gouverneurs ou pachas moghrébins de délivrer les +prisonniers. A force de manœuvres parlementaires, de supplications, de +discussions, de propositions, de dépenses, le sultan Mohammed réussit à +en obtenir le rachat. + +Yézyd fut à peine maître du pouvoir impérial au Maroc, qu’il leva des +troupes, passa en Espagne, et, par la force des armes, s’avança assez +loin dans la péninsule. Vainqueur des Espagnols en plusieurs rencontres, +il les tenait en échec, menaçait presque d’une conquête définitive le +midi de l’Espagne, lorsque, faisant sa prière, il fut assassiné par un +musulman, qui le frappa d’un coup de lance. L’armée marocaine, privée de +son chef, repassa en Afrique. + +Les fils des sultans précédents, voyant le trône vacant, prétendirent +tous, chacun pour soi, au pouvoir souverain. Les désordres, +l’inquiétude, les menaces de guerre civile s’annoncèrent de toutes +parts. La population du Maroc, afin de prévenir les conséquences +désastreuses d’un bouleversement général, déclara qu’elle n’accepterait +pour sultan que celui des princes prétendants qui n’aspirait point au +sultanat. On voulait indiquer par là Soleymân, qui était en grand renom +de piété et de science religieuse. On lui offrit la souveraineté ; il la +refusa. + +Peu après, des habitants des campagnes se rassemblèrent et allèrent lui +présenter un placet au moment où il terminait une leçon à la mosquée de +Karaouyn, à Fâs (Fez) ; car déjà, depuis longtemps, Soleymân faisait un +cours de jurisprudence et expliquait le Coran ; même après son élévation +au sultanat, il continua cet enseignement pendant quelques années. Le +placet remis à Soleymân contenait les questions suivantes : + +« Que penses-tu de gens qui, voyant leur chef mort, disent presque +tous : « Je veux être roi ; c’est moi qui gouvernerai ? » Si tant de +prétentions rivales s’agitent et se heurtent ainsi pendant quelque +temps, la guerre civile va s’allumer et l’État est perdu. Parmi ces gens +il est un homme de piété, de sagesse, de simplicité, de modération, de +caractère, de science ; si celui-là est roi, toutes les discusions et +les rivalités se taisent, les discordes intestines sont prévenues, +l’État est sauvé. Eh bien ! cet homme, le pays l’appelle au trône ; on +le demande pour souverain, et il refuse. D’après la loi, est-il permis +de forcer la volonté de cet homme, de l’obliger à accepter la +souveraineté ? Est-ce permis, oui ou non ? Et si les sollicitations, les +prières ne peuvent fléchir sa volonté, s’il résiste à tout, même à la +violence, est-il permis, d’après la loi, de le tuer ? Est-ce permis, oui +ou non ? Réponds-nous. » + +Soleymân lit le placet, et, ignorant ou feignant d’ignorer à quel +dénoûment marchait cette affaire, il répond de suite, avec calme et +gravité : « Cet homme, il faut le forcer. — Et s’il refuse ? — Il faut +le tuer. — Écris-nous cette réponse au-dessous de notre consultation et +mets-y ton cachet. » Soleymân écrit, appose son cachet, et rend la pièce +à celui qui la lui avait présentée. L’homme la prend, la plie, la glisse +dans son sein sous son vêtement, et portant la main sur le bras de +Soleymân, qu’il attire légèrement à lui : « Fais-nous le plaisir de +venir avec nous, dit-il au prince ; suis-nous. — Où me conduisez-vous ? +— Au trône. — Au trône ! Je ne puis pas accepter cet honneur. — +Comment ! — Je suis ici consacré tout entier à l’étude, à la science ; +ces occupations me plaisent, me rendent heureux... — Mais... — Je ne +conviens pas au trône. — Laisse ces détours inutiles. De deux choses +l’une : ou sultan, ou tué ; choisis. Toi-même tu as prononcé le +jugement. » Et on entoure Soleymân, on l’emmène et on le proclame +sultan. + +A peine est-il au pouvoir, que toutes les rivalités et les prétentions +disparaissent. Il impose le respect et la crainte par sa justice, son +activité, son amour pour la religion, son attention et sa fermeté dans +le maniement des intérêts de l’État, sa sollicitude pour le bien-être de +ses sujets. + +Soleymân s’établit trois résidences impériales, une à Miknâceh, une à +Arâych et une à Mourrâkech (Maroc) ; mais le plus souvent il résidait à +Miknâceh (Mékinez). + +Soleymân, en vieillissant, songea à assurer l’avenir de ses enfants, et +ce souci, porté au degré d’un amour paternel trop égoïste, lui suggéra +la pensée de thésauriser pour toute sa famille. Il oublia qu’il était +roi ; il ne fit plus que se constituer en quelque sorte le pourvoyeur de +la fortune de ses fils. Il avait vu Sélâmeh, le fils du sultan Yézyd, +réduit à la misère, et il voulut mettre ses enfants à l’abri d’une +pareille destinée. Sélâmeh passa les dernières années de sa vie en +Égypte, mendiant à la porte des grands les secours de leur charité. Soit +de gré, soit pour céder par une sorte de compassion aux demandes que +faisait Sélâmeh de façon un peu aigre, ceux à qui il s’adressait +faisaient l’aumône à ce sultan déchu, encore trop fier dans sa détresse. +Sélâmeh mourut misérablement au Caire, il y a plusieurs années. Le +cheykh El-Tounsy, après son retour de Morée avec les troupes +égyptiennes, a vu ce prince marocain au Caire, en 1244 de l’hégire +(1828-29 de notre ère). + +Soleymân connut la fin de Sélâmeh, et s’efforça, dis-je, de préparer à +ses enfants de quoi échapper à toute chance qui pût les exposer au +besoin, les forcer de vivre aux dépens du hasard et de la commisération +des hommes, toujours trop incertaine et trop capricieuse. Il thésaurisa. +Les droits d’arrivages, de douanes, pour les provenances commerciales +par mer, montaient à 2 1/2 pour 100 ; il éleva ces droits à 10 pour 100. +Les Cabyles ou Berbères des montagnes payaient annuellement une demi- +colonnate par tête, comme capitation, au gouvernement du Maroc, et cet +impôt était perçu tous les ans par un envoyé du sultan marocain. +Soleymân éleva cette capitation à deux colonnates. Les Berbères +refusèrent de payer, et jurèrent qu’ils ne livreraient ni les deux +douros, ni le demi-douro, l’ancienne capitation. De là une guerre. + +Soleymân envoya son fils Ibrahim, à la tête de troupes considérables, +contre les Cabyles. On en vint aux mains ; Ibrahim fut battu et tué ; +les bagages et les armes des vaincus restèrent en butin aux Berbères. Le +sultan rassembla de nouvelles troupes, en prit le commandement et marcha +contre les rebelles. Soleymân fut battu complétement et fut forcé de +s’enfuir, accompagné de quelques affidés seulement. + +Il recueillit les débris de son armée et reprit le chemin de la +capitale ; mais toutes les villes, toutes les localités qui se sentirent +quelque force lui barrèrent le passage ou lui fermèrent leurs portes, et +il fut obligé de soumettre le pays pièce à pièce. Il eut à lutter contre +des résistances sans cesse renaissantes. Ceux qu’il réduisait +aujourd’hui à l’obéissance, demain renouvelaient la révolte pendant +qu’il en forçait d’autres à recevoir ses ordres, qui, là encore, ne +devaient être respectés qu’un jour. Soleymân recruta ses troupes de tous +ceux qu’il pouvait attirer dans son parti ; il les maintenait sous les +armes par menaces, ou par rigueur, ou par largesses. Pendant trois ans +il ne cessa de manœuvrer, dans ses États, contre ces fluctuations et ces +mouvements perpétuels de la révolte. Cet orage, qui se promenait dans +tout l’empire marocain, semblait ne pas vouloir s’éteindre. + +Les chefs de la religion, les ulémas se concertèrent pour aviser aux +moyens de conjurer la tempête. Ils écrivirent à Soleymân : ... « L’état +actuel des choses ne peut durer davantage. Tu ensanglantes et ruines le +pays. Depuis trois ans que la guerre nous épuise, nous sommes las. +Depuis trois ans, les campagnes désolées restent sans culture, et la +disette, la famine va bientôt nous envahir avec tout ce qu’elle apporte +de souffrances et d’horreurs. Tu ne peux plus gouverner ; abdique, +renonce au pouvoir ; il le faut. » + +Soleymân abdiqua, et on s’accorda à porter au trône le sultan actuel +Abd-el-Rahman, cousin de Soleymân. (Ces détails m’ont été racontés par +le cheykh El-Tounsy, le 16 novembre 1844.) + + (P.) + + + NOTE 70. PAGE 548. + + +« Aussi rare que le griffon d’Occident. » Cette comparaison repose sur +la croyance arabe au sujet de l’existence, à une époque indéterminée de +l’antiquité, de deux êtres fantastiques appelés _ancâ_ ou griffons. L’un +se trouvait en Orient, l’autre en Occident. Géants énormes, ils avaient +la forme humaine avec des ailes proportionnées à la masse et à la +hauteur de leur corps. Ils s’enlevaient dans les airs à des distances +prodigieuses, incalculables. Ils emportaient alors sans effort ni +fatigue des éléphants, dont ils faisaient leurs repas, dans les espaces +qui séparent la terre du ciel. + + (S. P.) + + + NOTE 71. PAGE 562. + + +Les traditions attribuées aux compagnons du saint Envoyé de la Mekke, +ont conservé l’anecdote que voici comme modèle de ponctualité +consciencieuse. + +Un homme emprunta 100 dinârs ou pièces d’or pour une spéculation +commerciale qu’il voulait faire dans un lieu qu’il désigna. Il s’était +engagé à rembourser son emprunt à une époque fixée, mois et jour. + +Il part, traverse le fleuve voisin et arrive bientôt à sa destination. +Ses affaires terminées, il s’en retourne. Parvenu près du fleuve, il ne +trouve pas de barque pour le traverser. Il attend, il patiente plusieurs +jours, mais en vain. L’échéance de sa dette approche ;... il est au +dernier jour. Tourmenté, inquiet, désolé d’être forcé de manquer à sa +promesse, de ne pouvoir arriver chez lui quand il n’a plus que le fleuve +qui l’en sépare, il imagine de prendre un bâton de bois ou un jonc, de +le vider en tube et d’en faire un moyen d’envoi. Il prépare cet +appareil, compte 100 dinârs, et les place dans le tube avec un billet +ainsi conçu : + + + « A mon très-honoré ami..... (un tel). + +« Depuis plusieurs jours je ne puis avoir une barque pour traverser le +fleuve ; aujourd’hui est l’échéance de ma dette envers toi. Ne sachant +comment faire pour m’acquitter sans retard et selon ma promesse, je +place les 100 dinârs que je te dois dans ce tube de bois et je les +confie aux eaux du fleuve. Je prie Dieu de te faire arriver cette +embarcation, je la mets sous sa sainte garde. La bonté divine ne manque +jamais à qui se repose sur elle. » + +Ensuite notre homme fait ses ablutions, puis sa prière, et ajoute : +« Mon Dieu, je te confie ces pièces d’or ; c’est le bien d’un tel. +Dirige-les jusqu’à lui. » Et il met l’envoi à flot. La destinée voulut +que le créancier eût l’idée d’aller du côté du fleuve et de voir si le +débiteur arrivait. Il s’assied près de la rive et y passe une partie du +jour. Vers le soir, le bâton atteint le rivage et touche terre près du +créancier. Celui-ci le repousse machinalement ; le bâton revient se +présenter au rivage. Notre homme le prend, l’examine, et s’aperçoit que +le bâton est cacheté et scellé à l’extrémité. Il brise le cachet, secoue +le bâton, et voilà que s’en échappent des dinârs et un papier. Notre +curieux, tout stupéfait, ouvre et lit le papier : c’était une lettre du +débiteur qu’il attendait. Le créancier compte les dinârs, et trouve +juste la somme qui lui était due. Il la met en poche et retourne chez +lui. + +Quelques jours après le débiteur revient. Il se reprochait d’avoir +hasardé la somme qu’il avait expédiée par les flots. « Je voudrais bien +savoir, se disait-il, si mes dinârs sont arrivés ou non à leur +destination. » Et il n’osait aller en parler à son créancier. Il se +décide à prendre d’autres dinârs et à aller acquitter sa dette. Il entre +chez son homme, s’excuse du retard qu’il a mis à payer sa créance, +expose et jure par serment qu’il n’a pu trouver de barque et par +conséquent venir solder sa dette au jour promis. Ensuite il compte les +dinârs et les livre à son homme. Celui-ci écoutait d’un air tranquille +les excuses, les serments, tout le récit ; mais il s’étonnait de voir +qu’il ne fût pas question de l’envoi par eau. Le créancier reçut +l’argent sans mot dire. + +Le débiteur se dispose à se lever et à sortir. « Mais, lui dit le +créancier, tu n’as donc pu m’envoyer cet argent par personne ? — Mon +Dieu non ! — Tu n’avais pas quelque moyen... quelque ?... — Écoute, j’ai +employé le moyen que voici : Quand je vis approcher le jour de +l’échéance de ma dette, je cherchai une barque pour passer le fleuve ; +je n’en trouvai pas. J’imaginai alors de prendre un jonc ou un bâton, de +le vider en tube, et de placer dans l’intérieur les dinârs que je te +devais. Je t’écrivis mes excuses en quelques mots ; j’introduisis la +lettre et l’or dans le tube ; je confiai le tout à la garde de Dieu et +j’abandonnai mon envoi au gré des flots, dans l’espoir qu’il +t’arriverait. A mon retour, ne sachant pas si mon embarcation avait eu +bonne traversée, je n’osai pas t’en parler. Je ne vis rien de mieux à +faire que de t’apporter, sans nulle information, le montant de ma +dette ; et c’est ce que j’ai fait. — Tout a réussi selon tes vœux. Ton +expédition m’est parvenue au terme fixé. J’étais allé, le jour de +l’échéance, sur la rive du fleuve. J’attendais ton retour ou au moins +l’arrivée de quelque messager de ta part. Je patientai jusqu’au soir. Je +désespérais de te voir ou de recevoir de tes nouvelles. Je pensais à +rentrer chez moi, lorsque tout à coup je remarque un bâton flottant à la +merci des vagues. Il est d’abord conduit vers moi ; je le repousse ; il +revient ; alors je le prends. Il me paraît pesant. J’examine, et je vois +qu’il est cacheté et scellé. Je brise le cachet, je secoue le bâton, les +dinârs tombent et avec eux un papier. Je lis ; il était de ta main. Je +rends grâce à Dieu, je garde les dinârs, et tout émerveillé je regagne +le logis. Tiens, mon ami, voilà les dinârs que tu viens de me compter ; +que le ciel te comble de bénédictions et te fasse fructifier cet or. » + +Le débiteur reçut les dinârs, remercia son créancier et partit content. +Une amitié sincère et profonde unit pour toujours ces deux hommes. + +Qui dirige ses actes avec conscience et en vue de Dieu, qui remet au +Seigneur le soin de ses espérances, n’est jamais déçu. La Providence ne +trompe point celui qui s’abandonne à elle ; j’en donnerai encore un +exemple. + +Un homme avait projeté et décidé un voyage. La femme de cet homme était +enceinte. Au jour du départ il fait ses ablutions, sa prière, et termine +en adressant à Dieu ces mots : « Mon Dieu, je confie à ta sainte +protection le fruit que ma femme porte dans son sein. Qui est sous ta +protection ne périclite pas. » + +L’homme partit. Dieu permit que la femme de son serviteur mourût. Le +voyageur, par des circonstances imprévues, prolongea son absence +beaucoup plus qu’il ne l’avait présumé d’abord. + +A son retour, il trouve sa demeure fermée, abandonnée. Il demande où est +sa femme. On lui apprend qu’elle n’existe plus. Il soupire, il +s’afflige. Quand sa première douleur fut un peu calmée, il voulut aller +visiter le tombeau de sa femme et y lire quelques chapitres du Coran +comme pratique de rédemption. + +Il se rend auprès du tombeau, s’assied et fait sa pieuse lecture. Il +entend un bruit léger, une sorte de bruit de mouvement se produire sous +le tertre funéraire. Il écoute, il approche l’oreille d’une ouverture +qu’il aperçoit, et s’assure que le bruit qu’il a entendu sort réellement +du tombeau[254]. Il enlève la terre du tumulus, en débarrasse les +pierres latérales, ouvre la tombe... Il aperçoit un jeune enfant qui se +mouvait çà et là, puis se rapprochait de sa mère étendue sur le sol. Et +la mère, Dieu lui avait ressuscité la moitié du corps dans toute sa +longueur : une main, un pied, un œil, un sein ; l’enfant tettait la +mamelle revivifiée, et la mamelle lui fournissait le lait dont il avait +besoin. + +L’homme reconnut la femme pour sa femme, et le nourrisson pour son fils. +Il prit l’enfant ; aussitôt la moitié vivante de la mère mourut. Et le +malheureux père entendit une voix miraculeuse lui dire : « Tu as mis ton +fils sous ma sauvegarde ; je te l’ai gardé, et je te le rends. Si tu +m’avais aussi confié ta femme, je te l’aurais gardée. » Le mari s’en +alla emportant son fils et admirant la grandeur du miracle, mais désolé +d’avoir oublié de recommander sa femme... Oui, Dieu est tout-puissant ! + +Mais, je le rappelle, la pureté de conscience, l’amour de la vérité, là +est la nef du salut, le rempart contre le malheur. Bénédiction de Dieu +sur Haryry, qui a dit ces vers : + + + « La conscience ! la vérité ! dût-il t’en coûter le supplice du feu + promis aux coupables. + + « Aie la crainte de Dieu ; le malheur, c’est de déplaire à Dieu pour + plaire aux hommes. » + + +Et sachez, une fois pour toutes, que les prophètes furent hommes de +conscience et de vérité dans tout ce qu’ils ont révélé ; sachez qu’ils +n’ont pu mentir. Sachez aussi que les saints sont à l’abri de la fourbe +et de l’imposture, car c’est Dieu qui les inspire et les possède. De là +la vérité de la maxime reçue par les traditions sacrées : « Le saint qui +mentirait perdrait toute sa puissance de sainteté, sa vertu de +miracles. » Nul défaut, nul vice même, rien autre enfin que l’imposture +n’exclut et ne détruit la sainteté ou vertu de bénédictions et de +miracles ; il n’y a, il n’y a, vous dis-je, que l’imposture qui le +puisse. + +(Les musulmans attachent au nom de _Saint_ une tout autre signification +que les chrétiens. Pour eux, un saint est un homme qui, rempli par une +émanation divine, a la vertu des œuvres merveilleuses, a le pouvoir de +guérir par signes ou par paroles, d’opérer des miracles au moment où +l’on s’y attend le moins, de prédire aux hommes ce qui les attend de +près ou de loin, de deviner les pensées des autres, d’expliquer les +songes, de savoir ce qui se passe à distance, etc. Le Saint, possédé par +un _esprit_ qu’il n’aperçoit pas, mû par une puissance qui dépasse +toutes les puissances ordinaires des hommes, animé par un enthousiasme +intermittent ou continu, articule souvent des paroles décousues, +énigmatiques. Souvent aussi l’influence qui les domine les tient dans un +état permanent d’idiotisme, d’imbécillité. Les vices de conformation +sont encore ordinairement des signes de sainteté, c’est-à-dire +d’influence privilégiée de l’_Esprit_ surnaturel. + +Ces idées, heureusement répandues chez des peuples encore enfants ou +sauvages, sont la sauvegarde des aliénés, des idiots, des malheureux +frappés d’imbécillité, de difformités corporelles. Mais, d’autre part, +beaucoup d’individus jouent l’idiotisme, l’inspiration, c’est-à-dire la +sainteté, comme métier et spéculation ; car, en Orient, être Saint est +une industrie à laquelle la crédulité générale paye facilement un revenu +perpétuel. Qui ne connaît, au Caire, l’idiot Abd-el-Ouahâb, sale, +repoussant, à crâne gros comme les deux poings, teigneux ? Constamment, +en pleine rue, des femmes viennent recevoir ses _touchers_ comme moyens +de bénédiction, comme grâce pour devenir mères. Un attouchement d’Abd- +el-Ouahâb sur la figure des femmes et partout ailleurs, attouchement +souvent rendu par les femmes à Abd-el-Ouahâb, attire toutes les grâces +du ciel.) + + (P.) + +El-Charâny raconte dans son livre _Des degrés des Saints et de leur +puissance d’actions_, le fait étonnant que voici : Un ouâly d’Égypte fit +saisir un coupable et le condamna à mort. Le coupable s’échappa des +mains de ses gardes et courut se réfugier auprès d’un Saint cheykh, dans +une chapelle ou petite mosquée. Le Saint était vannier, il faisait des +paniers, des corbeilles en folioles de dattier. Le fugitif se présente +au cheykh. « Saint homme, lui dit-il tout agité, je me mets sous la +protection de Dieu et sous la tienne. Je fuis ceux qui veulent me +tuer. » + +Or, il y avait près du Saint un tas de folioles de dattier. « Ne crains +rien, mon ami, dit le cheykh ; glisse-toi sous ces folioles et reste là +bien caché. » L’homme se blottit, s’ensevelit sous les folioles. +Arrivent ceux qui le poursuivent, les gens du ouâly. « Brave cheykh, +disent-ils, un individu est entré ici à l’instant même. Il nous a +échappé. Montre-nous où il est. — Il est là, sous ces folioles. » Les +alguazils cherchent, mais Dieu leur trouble la vue, les aveugle, grâce à +la vertu de bénédiction du cheykh consciencieux qui leur a dit la +vérité. Les perquisiteurs ne voient pas leur homme. « Nous sommes bien +fous, se disent-ils entre eux. Nous nous fatiguons à chercher un homme +là où il n’y aurait pas de quoi cacher un chat. Cet imbécille, cet idiot +de cheykh s’est moqué de nous et nous fait perdre notre temps et notre +peine. En vérité nous sommes bien simples de le croire. » Et ils +sortent. + +Le pauvre condamné mourait, Dieu le sait ! mourait de peur sous les +feuilles de dattier, lorsqu’il entendit le cheykh dire aux agents du +ouâly : « Il est là, sous ces folioles. » Après ce miracle, qui aveugla +ainsi les chercheurs et sauva le coupable, notre homme se rassura, et +lorsque furent disparus ceux qui le cherchaient, il dit au Saint : « Mon +brave cheykh, m’étais-je réfugié ici pour que tu voulusses bien me +cacher, ou pour que tu misses ces gens-là sur ma trace ? — Mon fils, +répond le cheykh, ce qui t’a sauvé, c’est que j’ai dit la vérité. Sans +la vérité, Dieu te laissait prendre. » + +Et voyez comment Dieu loue dans son Saint Livre les cœurs purs et +sincères, lorsqu’il dit, en parlant des ansârs de Médine, ces généreux +défenseurs du Prophète dans les premiers dangers qui menacèrent +l’islamisme naissant : « Ce sont des hommes qui ont été rigoureusement +fidèles à ce qu’ils avaient promis. Les uns ont achevé leur carrière, +les autres attendent encore le terme de leurs jours ; mais pas un n’a +changé, pas un n’a manqué à sa parole. » Un poëte a heureusement +introduit les premiers mots de ce passage du coran à la fin des deux +vers que voici : + + + « Oui, mon cœur, mon âme, tout mon être est dévoué à ces hommes aux + mains desquels je me suis confié. + + « Ils m’avaient promis de ne jamais m’oublier, de me voir partout, et + ils ont été fidèles à ce qu’ils m’avaient promis au nom de Dieu. » + + + (S.) + + + NOTE 72. PAGE 563. + + +_Loubed_ est le dernier des aigles du sage Locmân. Ce Locmân, l’Ésope, +l’Esculape et le Socrate des musulmans, et dont le 31e chapitre du Coran +a le nom pour titre, était, disent-ils, un prophète à qui Dieu accorda +de vivre autant que plusieurs aigles. Le dernier de ces aigles est +Loubed, qui vécut une série de siècles ; quand il mourut, Locmân mourut. +Loubed est pris comme terme de comparaison pour les désignations de +longues durées, comme nous prenons parfois, en langage vulgaire, +l’exemple de Mathusalem. + + (P.) + + + NOTE 73. PAGE 579. + + +Des cinq prières journalières des musulmans, les unes doivent se dire à +haute voix, les autres à voix basse. La prière de l’aube se dit à haute +voix ou à voix basse, à discrétion. Celle de midi et celle de l’après- +midi doivent se réciter à voix basse. Celle du coucher du soleil et +celle de l’_eché_, ou une heure et demie après le coucher du soleil, +doivent s’articuler à haute voix. C’est à ces diverses circonstances, +qui toutes sont de rigoureuse obligation, que le texte ici fait allusion +par ces mots : « Nos prières à voix haute, ou basse. » + + (P.) + + + NOTE 74. PAGE 579. + + +L’auteur identifie le _sabârés_ et le _syr_. Mais cette indication ne me +paraît pas juste, car le syr de mer est le joël ou _atherina hepsetus_, +petit poisson presque diaphane, et le syr d’Égypte, ou comme on +l’appelle dans le vulgaire, le _biçârieh_, est une mœnide ou ménole. +Voyez _Traduction d’Abd-el-Latyf_, par Sylvestre de Sacy, notes du +chapitre IV. + + (P.) + + + NOTE 75. PAGE 588. + + +Les _khammâceh_, ou _mercenaires à cinquième_, sont ceux dont les gages +ou le salaire sont le cinquième du produit donné par leur travail. Ce +que ces mercenaires reçoivent pendant la durée de leurs travaux, est +ensuite déduit, par estimation, de ce qui leur revient comme salaire. + + (S. P.) + + + NOTE 76. PAGE 597. + + +J’ignore quelle est la valeur monumentale, la valeur artistique de la +construction, des décorations et ornements de la chapelle et du tombeau +ou mausolée de saint _Abd-Allah_ ; mais je doute très-fort que cette +valeur soit telle que nous l’indiquent les expressions admiratives de +notre auteur ; car les Arabes, actuellement surtout, n’ont aucun goût +dans les beaux-arts, aucun sentiment de l’harmonie des couleurs et de +l’ornementation, aucune idée de ce que nous appelons le beau dans les +œuvres d’architecture, de peinture, de sculpture. Le voisinage des +couleurs les plus heurtées est pour eux l’agencement le plus exquis, le +plus ingénieux, parce qu’il frappe et surprend le plus rudement les +yeux. La finesse et la délicatesse des nuances sont pour eux chose +inaperçue. Il faut du fracas, en fait de couleurs comme dans les fêtes, +pour les intéresser ; ce sont des enfants. Qu’on voie comment ils parent +aujourd’hui leurs mosquées, de grandes bandes blanches de badigeon à la +chaux, alternées avec des bandes rouge de brique grossier, également +larges, ou bien de grands carrés blancs alternés avec des carrés rouge +briqueté, sombres et ternes. + +Ce genre d’ornement appliqué aussi aux maisons, le plus souvent à +l’extérieur, est, pour un œil arabe, d’un effet magnifique, étonnant. +Des minarets du Caire, aujourd’hui, sont blanchis à la chaux, du haut +jusques en bas ; ce sont de grands fantômes sinistres, pâles ; et les +Arabes, ulémas et peuple, de s’écrier dans leur admiration : « Y a-t-il +d’aussi belles choses que cela en Europe ? » + + (P.) + + + NOTE 77. PAGE 606. + + +Pendant le Ramadân ou mois de jeûne, et dans tous les jeûnes que +s’imposent volontairement les musulmans, on ne doit manger que pendant +la nuit, depuis le coucher du soleil ; on mange alors autant que l’on +veut ou que l’on peut ; mais au matin, dès qu’il y a assez de lumière +pour distinguer un fil blanc d’un fil noir, on doit avoir fini de boire +et de manger. Pour ne pas être surpris par l’heure, on fait le _sahr_ ou +repas du matin vers deux heures avant le lever du soleil. + + + NOTE 78. PAGE 607. + + +Le chapitre appelé _Yâ syn_ dans le Coran, est le trente-sixième. Il +porte ce nom parce que ses deux premières lettres sont un _yâ_ et un +_syn_, écrites isolées. Beaucoup d’autres chapitres du Livre sacré de +l’islamisme commencent par des lettres ainsi séparées, sortes de sigles +dont Dieu seul, disent les musulmans, connaît le sens. Le chapitre _Yâ +syn_ est le premier de la quatrième division du Coran ; car les +musulmans divisent leur Livre en quatre parties : la première comprend +les cinq premiers chapitres, c’est-à-dire celui de _La Vache_ et les +quatre suivants ; la deuxième renferme les chapitres suivants jusqu’à +environ la moitié du chapitre de _La Grotte_ ; la troisième renferme les +chapitres au delà, jusqu’au chapitre de _Yâ syn_ exclusivement ; enfin +la quatrième partie, ou le quatrième quart, commence par le chapitre _Yâ +syn_ et comprend le reste du livre. + +On divise encore le Coran en trente parties écrites séparément ; et +lorsqu’on a à le réciter comme prière de miséricorde pour un mort, on +distribue une ou deux de ces trente parties à chaque assistant, qui +alors se met à réciter son lot ; de cette façon, l’on expédie vite la +lecture du livre. Le Coran ainsi divisé se désigne par le nom de +_Rabàh_. Quant au chapitre _Yâ syn_, il y a une quantité considérable de +grâces et de bénédictions attachées à sa lecture. _Voy._ la note mise à +ce chapitre, traduction de Savary ; Paris, 1829. + + (P.) + + + NOTE 79. PAGE 619. + + +Combien de fois les torrents, pendant la nuit, ont apporté le malheur, +la mort ! En voici un exemple cité presque partout : + +Un vizir était à la chasse ; il aperçoit une troupe de gazelles. Il se +met à les poursuivre et s’enfonce au loin dans les plaines. Il arrive à +une épaisse forêt. Il était à cheval. En courant il se voit tout à coup +serré au milieu des arbres, il va de son genou en heurter un contre +lequel il va passer. Pour éviter le choc, il dégage le pied de l’étrier, +lève la jambe, passe sans heurter, et abaisse aussitôt le pied pour le +replacer dans l’étrier. Mais par hasard alors l’étrier est jeté contre +l’arbre et l’embrasse ; ensuite, tiré avec violence par la rapidité et +la force d’élan du cheval, il revient par un ricochet subit et violent, +frappe sur un orteil du vizir et le blesse. + +Après la chasse, le vizir s’en retourne chez lui. Il néglige de soigner +sa plaie ; elle s’envenime, se gangrène ; la jambe se gonfle et perd +tout mouvement. Le sultan, informé de l’état de son vizir, lui envoie +des médecins. On visite le malade, et d’un commun accord on décide qu’il +faut amputer la jambe, comme seul moyen de sauver les jours du blessé. +Le vizir se soumet à l’opération et est amputé. On le traite ensuite ; +et il rendait grâce à Dieu : « Je remercie le Ciel, disait-il ; j’ai +perdu un membre, mais, après tout, je n’en ai perdu qu’un. » + +Le jour que l’opération fut faite, ou le lendemain, un malheureux +aveugle se présente au sultan et implore sa générosité. « Comment as-tu +perdu la vue ? dit le sultan ; est-ce par accident, ou bien es tu +aveugle-né ? — Par accident, dit l’étranger, et j’étais déjà avancé en +âge quand ce malheur me frappa. — Comment cela t’est-il donc arrivé ? — +Prince, j’étais marchand et j’avais quelques richesses ; je vivais dans +l’aisance. Je me dégoûtai du séjour de Basrah, et je résolus d’aller me +fixer dans une autre ville. Je réalisai ce que j’avais de fortune en +circulation, en marchandises ; je pris ma femme, mes enfants, tout ce +que je possédais, et je partis avec une caravane qui se rendait à +Bagdad. + +« Une nuit, nous étions descendus et arrêtés dans une vallée assez +basse ; nous étions là tranquilles. Vers minuit, à cette heure où tout +dort, un torrent se précipite sur nous. Tout à coup des cris +retentissent dans la caravane, et de vingt côtés j’entends ces mots : +« Sauve qui peut ! » Je me lève épouvanté, troublé ; le torrent +entraînait ma famille et mes richesses. + +« J’avais deux fils en bas âge. Je prends le plus jeune, je l’emporte à +la hâte, et vais le déposer sur une petite hauteur voisine. Je reviens, +je saisis mon autre fils, et je le transporte aussi sur une hauteur +voisine de la première. Je le posais à terre, lorsque j’entendis mon +plus jeune fils pousser des cris affreux. Je vole à lui ; un loup +l’avait éventré et lui mangeait les entrailles. Une indicible douleur +s’empare de moi ; je contemplais mon pauvre enfant, lorsque j’entends +mon autre fils jeter à son tour des cris épouvantables. Je cours à +lui... ; un loup venait aussi de l’éventrer et le dévorait. + +« Je me retire, désolé, brisé de douleur ; et je vois un de mes chameaux +qui, échappé des flots du torrent, s’enfuyait et gagnait l’espace. Je +cours ; je vais à lui, afin de le lier et de le garder ainsi pour le +reste du voyage ; je cherche à saisir mon animal, je le flatte pour le +calmer, je m’approche tout contre lui. Mais dès qu’il se sent toucher il +rue, et des deux pieds me frappe à la face et me crève les deux yeux. +Depuis ce moment je suis aveugle, malheureux comme tu me vois. » + +Le sultan donne une aumône généreuse à cet homme, et en même temps il +dit à ses courtisans : « Conduisez ce brave homme à mon vizir, et qu’il +lui raconte l’histoire que vous venez d’entendre ; mon vizir se +consolera ; il verra qu’il n’est pas de malheur si grand qu’il n’y en +ait encore un plus grand dans la main de Dieu ; il verra que son +accident est peu de chose auprès de celui qui a frappé ce pauvre +aveugle. » + + + NOTE 80. PAGE 620. + + +Le genre de médication indiqué dans ce passage est tous les jours +invoqué et employé par les musulmans. Un cheykh, c’est-à-dire un +musulman qui a un caractère religieux, ou tout autre individu qui a une +réputation de sainteté, ou de piété, ou de vogue dans ce genre de +pratiques _hiéroïatriques_, écrit un passage ou seulement quelques mots +du Coran sur un carré de papier d’environ un pouce ; et, par la vertu +des paroles du Coran, le malade qui applique sur lui ce papier reçoit +certaines influences qui le guérissent ; s’il ne guérit pas, on ne s’en +prend à personne. Souvent on répète le procédé, et, bien entendu, jamais +le malade ne s’en trouve pire. + + (P.) + + + NOTE 81. PAGE 621. + + +A l’époque du rut, le chameau écume abondamment, et par moments il enfle +la membrane extensible de sa bouche, et la pousse au dehors d’un côté +des mâchoires, en produisant un bruit de gargouillement assez fort. A +cette époque, le chameau est dangereux, indocile, irritable, et il faut +le tenir constamment muselé. Il refuse de manger, et on est obligé de +lui introduire de force des aliments jusque dans le gosier, à travers +les intervalles des courroies ou des cordes de la muselière. L’animal +est tout entier aux désirs qui le dominent. + +[Décoration] + + +[Note 241 : On faisait agenouiller le condamné sur une grande pièce de +cuir, et on lui tranchait la tête.] + +[Note 242 : Jurer par les trois répudiations est un des grands serments. +Le musulman qui le prononce doit, s’il manque à sa promesse, répudier +définitivement sa femme, et il ne peut plus la reprendre que lorsqu’elle +a consommé le mariage avec un autre mari. _Voy._ notre _Précis de +jurisprudence musulmane_.] + +[Note 243 : Il est impossible d’oser mettre en français les mots +lubriques que je représente par des points. L’Arabe est sans pudeur, et +sa langue est comme lui.] + +[Note 244 : Le _kourbâdj_ est une sorte de _cravache_ plus ou moins +grosse, en peau d’hippopotame.] + +[Note 245 : Chaque prière se compose de plusieurs _réka_, et chaque réka +se compose de plusieurs actes et mouvements accompagnés de récitations. +_Voy._ notre _Précis de jurisprudence musulmane, religieuse et civile_.] + +[Note 246 : Plus régulièrement Omayades, en appuyant sur la +prononciation de l’_y_.] + +[Note 247 : Le carat poids pèse quatre grains. Les poids et les titres +sont ici tels que les a déterminés l’administration des monnaies au +Caire.] + +[Note 248 : _Foundoucly_ est le même nom que boundouky. Le foundoucly +est une copie du sequin de Venise et signifie _vénitien_.] + +[Note 249 : Le titre pur est supposé 100 carats, pour les monnaies +d’argent.] + +[Note 250 : _Voy._, pour l’origine du terme méïdy, la note 62.] + +[Note 251 : Ces mots composent tout l’antépénultième chapitre du Coran.] + +[Note 252 : Le dânek valait 2 kyrât ou 8 grains, et le derhem ou la +drachme valait 22 kyrât d’argent pur. Vingt et, plus tard, vingt-quatre +derhem valaient un dinâr (pièce d’or). Le derhem d’argent de haut titre +vaut actuellement, en Égypte, 100 et quelques paras. _Voy._ note 41.] + +[Note 253 : Le _poëte_ fait allusion, pour indiquer le poli et le +toucher moelleux de la gorge d’une femme, au poli luisant et doux qu’on +donne aux planchettes couvertes d’un enduit blanc, préparées pour +enseigner à lire et à écrire aux enfants. Cette habitude est presque +générale chez les musulmans de tous les pays. Au lieu de la planchette +peinte en blanc, beaucoup d’enfants ont une feuille ou une demi-feuille +de fer-blanc. Dans l’un et l’autre cas, comme l’encre arabe est d’autant +meilleure qu’on l’enlève plus facilement d’un coup de langue, on efface +rapidement avec un peu de salive ou d’eau ce qui est écrit sur les +planchettes ou sur les feuilles de fer-blanc. — Les _fekhy_ ou _kouttâb_ +(maîtres d’école) savent très-bien lire le Coran, et leur principal but, +dans leurs leçons, est de le faire apprendre par cœur aux enfants, tout +en leur enseignant à le lire et à l’écrire sur les planchettes et +feuilles de fer-blanc qui alors tiennent lieu de papier et de livre. +Mais les fekhy ne comprennent à peu près rien au Coran. + + (S. P.) + +L’habitude d’écrire sur des planches _blanchies_ rappelle les _album_ +des anciens. Solon, 400 ans avant J.-C., avait exposé au public ses lois +écrites sur des tables de bois. Dracon avait fait de même. Il paraît +qu’à Rome, avant l’usage des colonnes et des tables de cuivre, les +annales, où l’on inscrivait jour par jour les événements de l’année, +étaient écrites en noir sur une planche de bois blanchie avec de la +céruse et appelée _album_. Ces planches étaient exposées devant la +maison du pontife. Ces annales cessèrent environ 120 ans avant J.-C. ; +mais l’usage de l’album se conserva encore longtemps après. + + (P.)] + +[Note 254 : Les tombeaux sont toujours des fosses recouvertes d’une +sorte de voûte plus ou moins solide, et qui en peu de temps se perce de +trous ou de crevasses ; par ces ouvertures on peut facilement apercevoir +les cadavres inhumés. Quiconque a voyagé en Égypte a vu peu de tombeaux +qui ne soient dégradés, dont la voûte ne soit pas au moins lézardée. Le +plus souvent les tombeaux, d’ailleurs peu élevés au-dessus du sol, sont +enduits en dehors d’une couche de terre délayée ou de boue qui, en +séchant, forme un mortier ou crépissage assez friable. Des _midjdâl_ ou +sortes de pierres de taille forment un carré long à deux ou trois +petites assises bâties sur la voûte, qui est souvent composée de pierres +longues arc-boutant entre elles.] + + + + + VOCABULAIRES + + =Ouadayen, Fôrien, Fertyt, Barnâouyen, Toubou, Fezzanais.= + + +[Décoration] + + + =Ouadayen.= + + + Administrateur civil d’un ou de plusieurs pays, mais subordonné à + l’aguîd : djaramah. + + Affamé : tidârirnah. + + Alguazil : turguenak. + + Ane : adek. + + Arrière-garde : sâcah (la jambe). + + Assieds-toi : niongou. + + Automne : kharyf. + + Avant-garde : moucaddémeh. + + Baquets en bois : batyeh. + + Bas-fond, long ravin : batha ; le diminutif est : botayha. + + Bâton et panier à chaque bout : karandjalah. + + Bidet : djerkélyeh. + + Bosse ou saillie du courage : daûma ; pl. daûmât. + + Bouche : khachm. + + Bouclier : daragueh ; dérégueh. + + Bourreaux : kabartou. + + Bouillie : haryreh. + + Bouillie épaisse : acydeh. + + Bracelet en corne : kym. + + Id. en cuivre : damleg. + + Id. en ivoire : âdj. + + Brassière. _Voy._ Collier. + + Brebis : gok. + + Calotte de toile : arakyeh ; taky. + + Casque rond en fer : tâçah. + + Ceinture en verroteries portée sur la chair : khaddoûr. + + Ceinture étroite : cadmoul. + + Chasse aux esclaves : ghazoua. + + Centre de l’armée : calb. + + Chef, officier militaire : gâïd. + + Chef (Sous-) d’administration : koursy. + + Chemise : riky. + + Chérif : chéryf. + + Cheval : bérek. + + Cheval tenant l’amble : djerkélyeh. + + Cheval à jambe antérieure droite sans balzane : matloûk-el-yémyn. + + Cheval à jambe antérieure gauche sans balzane : matloûk-el-chemâl. + + Cheval à quatre balzanes : mouhaddjel-el-arbaàh. + + Cheval sans balzanes : tôto. + + Chevillères : khalkhâl. + + Circonférence qui forme le mur d’une hutte : dourdour ; pl. dérâder. + + Citrouille : karak. + + Cloison en nattes fines et faites d’une tige herbacée : charganyeh. + + Clos, clôture : zérybeh. + + Cœur : kouly. + + Collier qu’on porte au bras : moudraah ; c’est-à-dire brassière. + + Corail artificiel : fâo. + + Corail en cylindres : gass. + + Courant d’eau : bahr. + + Couteau en faucille, grand : kourbâdj. + + Couteau de défense, à gaine : kirdâouy. + + Crieur et exécuteur public : kabartou. + + Cruches dans lesquelles on va chercher l’eau pour le sultan : + bélikyeh. + + Demeure du prince : casr. + + Diables, fiers-à-bras : afryt. + + Dieu : kalak. + + Discours : kana. + + Donne : nârah. + + Donne (qu’il) à lui : tounyou-ny. + + Double, jumeau : teymân. + + Doukhn en grains : aceih. + + Dourah (petit) : kochômo. + + Eau : adjy. + + Éclaireurs d’armée : anday ; pl. andayât. + + Écrasez-le : daggougou-ho. + + Écu de cinq francs, d’Espagne, etc. : ryâl. + + Écu d’Espagne, duro : abou-medfâ. + + Élévation en terre où l’on s’assied : tirdjeh. + + Enclos : zérybeh ; kadou. + + Enfant : kalak. + + Escadron : kardoûs. + + Entrave en forme d’S : acrab, c’est-à-dire scorpion. + + Esclave : abd. + + Esclave femme : djârieh. + + Esclave de six empans : soudâcy ; sédâcy. + + Est, orient : sabâhh. + + Étang : bahr. + + Eunuques gardes et commissionnaires du sultan : touayrât. + + Femme : mécho_n_. + + Femme, première femme du sultan : habbâbah. + + Fenêtres grillées : mouchrabât. + + Fer de flèche : rych. + + Fer de lance : harbeh. + + Fille : kakalak. + + Firman : faramân. + + Fonctionnaires juges suprêmes ; kamkolak ; pl. kémâkelah. + + Frontal, frontail pour les chevaux : kardjil ; kirdjel. + + Gardes du prince : ozbân. + + Gendarmes : turguenak. + + Gouverneur : aguîd ; pl. agada. + + Homme : mécho. + + Homme instruit, cheykh : faguyh. + + Homme pieux : karak. + + Huissier du prince : falganâouy. + + Idolâtre : madjoûs. + + Instrument à labourer : djarâry. + + Interprète : khachm-el-kélâm. (Mot à mot : la bouche du langage.) + + Jeune enfant : kalak. + + Jeune fille, belle : farkhah. + + Juges suprêmes : kamkolak ; pl. kémâkelah. D’autres kamkolâk ont le + caractère militaire. Tous sont désignés par le nom collectif de : + té_n_a. + + Justiciers, exécuteurs : kabartou. + + Lac : bahr. + + Lait : sila. + + Lance dont le fer est en manière de broche ou d’alène : guirguit. + + Lance grande : farkhah. + + Lance grande à fer munie d’un cube en fer : koukâb. + + Lance ordinaire : harbeh. + + Langage : kélâm. + + Lecture : guirso. + + Le lire : guirso. + + Liasse de fil ou de coton servant de monnaie : tékâki. + + Lis (impératif) : guirsy. + + Maison : ta_n_. En fôrien : to_n_. + + Mains (les deux) : karnych. + + Mange : nyâmé ; nièh. + + Manteau léger en cotonnade : malhaf. + + Mère ou grand’mère du sultan : mômo. + + Miel : kimyn. + + Moelle végétale rouge : kouloûd. + + Mousseline grossière : châch. + + Natte fine : bourch. + + Nord : ryh ; rîh. + + Nous (de) : manik. + + Officier des ozbân ou gardes du prince : turguenak ; pl. térâgueneh. + + Officier exécuteur et trompette : kabartou. + + Officier marchant devant le sultan : kâmnah. + + Oiseau : kotékeh. + + Oiseau à dos noir et reflets rougeâtres, à ventre blanc, bec noir : + kouldjou. + + Ornement de tête, placé sur les côtés : tamymeh. + + Ouaykeh. _Voy._ Waykeh. + + Ouest : gharb. + + Outre grande et carrée plate : mazâdeh. + + Outre grande en cuir de bœuf tanné pour hardes et vivres : guerfeh. + + Pages ou jeunes gardes : touayrât. + + Pagnes des femmes : kounfous. + + Pain : niérek. C’est une bouillie épaisse. + + Palefrenier : sâïs. + + Panier flexible, cabas : raykeh. + + Parure particulière de tête : am-chinga. + + Pars (impératif de partir) : koukou. + + Pays : dâr ; bélâd. + + Peaux de chèvre ou de mouton tannées et teintes en rouge : keloûd. + + Périscélides : khalkhâl. + + Pieds (les deux) : djaïnsy. + + Plusieurs : nellieur. + + Poitrine : kouçou. + + Pose à terre (impératif) : di_n_o. + + Pot (à beurre, à miel) : goulleh. + + Ravin long : batha. + + Reine-mère : mômo. + + Relai (distance) : kamyn. + + Réunion de pèlerins en départ : rakb. + + Rhinocéros : abou-carn. + + Rivière : bahr. + + Roi : mekk ; mélik. + + Roseaux odorants quand ils sont mouillés : marhabeîb. + + Sabre à pommeau creux contenant des cailloux : abou-toûmah (à tête + d’ail). + + _Saïd_ : haut ; méridional. + + Saie : châyeh. + + Sayd ou saïd. + + Sayon : châyeh. + + Sbires : turguenak ; ozbân. + + Serviette portée en pagne : kounfous ; djoukou. + + Seul, unique : tek. + + Soif violente dans le désert : chôb. + + Sommeil : tarin. + + Soudan : Bélad-es-Soûdân, c’est-à-dire le pays des noirs, Nigritie, + Soudanie. + + Talismans : hodjoûb. + + Talismans (étuis de) cylindriques ou triangulaires : houroûz. + + Talon en fer de la lance : kindâb. + + Tambourin conique se terminant en tube : baradyeh. + + Tambourin que l’on bat à coups pressés : tikdjil ; tikjil. + + Tête : kedjy. + + Terrain sablonneux : gaûz. + + Tiges de fer qu’on heurte dans les musiques : kourbâdj. + + Timbales : naguyrah. + + Toile de coton : chaûter. + + Trésor du sultan : dengâyé. + + Trois heures environ après midi : asr. + + Unique, seul : tek. + + Vache : dik. + + Va-t’en : koukou. + + Vent } + } ryh ; rih. + Vent du nord. } + + Ventouse : carn. + + Ventre : taboûk. + + Verroteries : kharaz. + + Vêtements : rikito. + + Vêtement grand, en toile : dérek. + + Viande : niou. + + Viande séchée au soleil : cadyd. + + Vie : ni_n_a. + + Vieillard, en général : moundjoukolak. + + Viens : kara. + + Vieux : kamkolak. + + Visage : you. + + _Waykeh_ : viande séchée, pilée et fricassée avec du beurre, de + l’ognon et un peu de bâmyeh secs (_hibiscus esculentus_). + + + NOMS DE NOMBRE OUADAYENS. + + Un : ten. + + Deux : bâr. + + Trois : ko_n_âl. + + Quatre : açâl. + + Cinq : toûr. + + Six : sitâl. + + Sept : manry. + + Huit : aya. + + Neuf : addouy (prononcez : addouye). + + Dix : atek. + + + PHRASES OUADAYENNES. + + Mélik manik kalak ni_n_a tounyou-ny : Roi de nous Dieu vie donne lui. + Que Dieu donne de longs jours à notre souverain. + + Kotétek tidârirnah kara nyâmé : Oiseau affamé, viens, mange. C’est-à- + dire : Massacrez vos ennemis à tel point que les oiseaux affamés s’en + repaissent à satiété. (Phrase elliptique d’un chant de guerre.) + + Monte à cheval : téna. + + * * * * * + + + =Fôrien.= + + (Ce Vocabulaire fôrien est différent de celui qui se trouve dans le + volume du _Voyage au Dârfour_.) + + + Affaire : daoua. + + Avec : gui. + + Bale, ou glume de doukhn : bouttâb. + + _Bi_ : marque le pluriel. + + Brassart d’avant-bras : koumou_n_a. + + Brave : déyé. + + Buffle : no_n_. + + Çà ! allons : kel ; yâ ; ouaiê. + + Casque : tély. + + Cassez : bau. + + Cavaliers : farsan ; farsa. + + Certes : a. + + Coïvit : bio. + + Comment : ei. + + Compère : ouendaî. + + Craignez : kali. + + Crainte : kali. + + Criez : kôrko. + + Dans : in ; dio ; keih. + + Dârfour : Dououei. + + De, _ex_ : sy ; in. + + Debout ! gâm. + + Demandez : nô. + + Devant : gabalan. + + De vous : ba. + + Dites : boa. + + _Djé_ : marque du pluriel. + + Donne, laisse : ni. + + Du côté de : ghéreh. + + Eau filtrée dont on a retiré le sel : kambo. + + Écartèlement (supplice) : chabh. + + Esclave acclimaté : mougueddeh. + + Esclave échappé à son maître et pris par une ghazoua : hâmel. + + Esclave non encore acclimaté : foutyr. + + Esclave pris sans résistance : denguyeh. + + Esclaves qu’on a bloqués sur une hauteur et qui se sont rendus : fekk + el-djébâl. + + Est, orient : saban (pour sabâhh). + + Étalon, brave : déyé. + + Frère, égal : bara. + + Honte : lô. + + Hutte grande : dirgâyeh. + + Intérieur : dio. + + Intérieur (l’) : ké. + + Lance grande : farkhah. + + Lance grande que donne le sultan comme permis de chasse aux esclaves : + salatyeh. + + Lance ordinaire : harbeh. + + Lieu : lô. + + Lui : lo_n_a. + + Maître : sydi. + + Mère : inia. + + Milieu (au) : dio. + + Ne : ba. + + Parole : ô. + + Pars (impératif) : djer. + + Pastèque : bortoa_n_. + + Peureux : kalo. + + Poussière : touroul. + + Qui : nnas. + + Regarde (il) : guilo. + + Renard : dogdaré. + + Répartition des esclaves pris : djébâyeh. + + Seigneur, Dieu : Syd. + + Sel en fragments longs : falgo. + + Silo : matmoûrah ; pl. matâmyr. + + Son (pronom) : deïn, prononcez dîn ; — doïn. + + Supplice du casse-pastèque, pour dire du casse-tête : bertoa_n_-bau ; + — bau, cassez ; bertoa_n_, la pastèque. + + Tambourin qu’on bat à coups éloignés : fadou. + + Taureau : no_n_. + + Trompette : kirtim. + + Venu (est) : élala. + + Voile long dont se drapent les rois : faîr. + + Vous : bô. + + _Yé_ : exclamation. + + + PHRASES FÔRIENNES. + + Comment te portes-tu ce matin ? asbahtou. + + Je me porte bien ce matin : asbahtou. + + Grâce à Dieu que tu te portes bien : djydan asbahtou. + + Que (Dieu) te garde en santé : djaououed asbahtou. + + Bonne santé ! âfieh. + + Tu as bien passé la chaleur (de midi) : guéyeltou. + + Sois le bien venu : habâbak, pour marhabâbak. + + Sois le bien venu dix fois : habâbak achrah. + + En bon état tu reviens (de voyage) : djydan djitou. + + Tu t’es levé en bonne santé : assey djenn-is toullei kaola. (_V._ IIIe + part., chap. III.) + + Nous te voyons bien, tu es en bonne santé : ki-dilo_n_ assey djen-nei + âfiah djan. + + Bonsoir : asbamouo. + + _Réponse_ : Nous te voyons en bon soir : ki-dilo_n_ asbamouo. + + Sont venus en foule : djôlô. + + + FÔRIEN DES MONTS MARRAH. + + (_Voy._ l’explication, IIIe part., chap. III, pag. 541.) + + En bonne santé ? cela va bien ? assey. + + Nous te voyons en bonne santé : ki-dilo_n_ assey. + + Tu viens, tu me parais en bonne santé : kamou_n_ouacia djenn-is + toullei dja-la. + + Et toi, tu es en ta santé : djennei âfiah djan. + + Les enfants sont-ils en bonne santé ? dogolah toullei leh. + + Oui, en bonne santé : y toullei. + + * * * * * + + + =Fertyt.= + + + Pagne étroit, en une bande, pour les hommes : djoukou. + + Pagne des femmes : kounfous. + + Bale, ou glumes de doukhn : bouttâb. + + Roi : mekk. + + Tue-moi : kongorongo. + + Tubercule nourricier : oppo. + + Tuyau de pipe : findjân. + + * * * * * + + + =Barnâouyen.= + + + _Birny_, capitale, résidence du sultan. + + Eau : enkieh ; inkieh. + + Pain : gourâceh. + + Sel : mounradhana. + + Un peu : guéna ; djéna. + + Gouverneur (du Kânum) : élifa. + + Donne-moi de l’eau à boire : koté enkieh askin. + + Y a-t-il nouvelle ? c’est-à-dire : Comment te portes-tu ? a fy labar. + (C’est la corruption de l’arabe : A-fy khabar : y a-t-il nouvelle ?) + + _Réponse_ : Ky âfia ly : en santé (es) tu ? + + * * * * * + + + =Bâguirmien.= + + + Premier grand vizir : fetcha. + + Première femme du sultan : goumsou. + + Capitale, résidence du sultan : birny. + + * * * * * + + + =Toubou.= + + + Fils du sultan : meilabou. + + Bonjour : lohantchennô. + + Comment te portes-tu ? nihillôhanihi. + + Que Dieu te conserve : ihilla. + + * * * * * + + + =Fezzanais.= + + + Bases de palmier de dattier : kournâf. + + Puits dont l’eau sert à arroser : sânieh. + + Sorte de trèfle : cadb. + + Tambourin : noûbah. + + Tireurs d’eau de puits : djebbâd. + + * * * * * + +[Décoration] + + + + + TRANSCRIPTION ARABE, + +PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE, DES NOMS DES LOCALITÉS, DES TRIBUS, ETC., +MENTIONNÉES DANS LE VOYAGE AU OUADAY. + + * * * * * + + +La lettre ق, au Soudan, se prononce _ga, gui, go_, etc., selon la +voyelle qui l’affecte. C’est aussi la prononciation vulgaire +hédjâzienne. En Égypte, le ق, dans le vulgaire, se prononce par _a, i, +o_, accentué légèrement du gosier ; et _ga, gui, go_, est la +prononciation du ج. Dans les mots où se trouve le ڭ, cette lettre se +prononce comme _n_ articulé par un son purement nasal, et sans +véritablement faire entendre le son de _n_. ڭ se prononce aussi comme +_g_ dur, dans ادڭز Adiguiz ; mais nous n’avons, dans cet ouvrage, que +quelques mots où il s’articule ainsi par _g_. + + ا + + أَبْ بَكَر Ab-Béker. + + أَبْ تَلْفان Ab-Telfân. + + أَبْ دَرَق Ab-Darag. + + أَبَس Abès. + + أَبْ سَنُون Ab-Senoun. + + اب سَمِن Ab-Semin. + + اب نَحَاس Ab-Nahâs. + + اب وَرْدة Ab-Ouardeh. + + اب طاقِية Ab-Tâkyeh. + + أَبُو طاقِية Abou-Tâkyeh. + + أَبُو عُجَيْلة Abou-Odjaylah. + + أَبْيَض Abiad. + + اجْدالَن Adjdâlen. + + أَدِڭِز Adiguiz. + + أَريانَة Aryâneh. + + أَسْكَنا Askéné. + + اسْكنة Askéneh. + + افانِين Afânyn. + + أَفَه Afah. + + أَمْبالِى Ambâly. + + أَمْ بَرَنْجَل Am-Baranguel. + + أَمْ تَيْمان Am-Teymân. + + ام حَجَر Am-Hadjar. + + ام جَدِيد Am-Djédyd. + + ام حَرَيْزَة Am-Héreyzeh. + + ام جَلّاب Am-Djellâb. + + ام جَمْر Am-Djemr. + + ام جَوز Am-Djaûz. + + أَمْ جُوَيْخِينَة Am-Djououaykhyneh. + + ام خَرُّوبَة Am-Kharroûbah. + + ام دِيُونَاس Am-Dioûnas. + + ام سَعْد Am-Sad. + + اَمْشُو Amchou. + + ام عَسَلَة Am-Acéleh. + + ام عَرْجُونة Am-Ardjoûneh. + + ام عَيش Am-Aych. + + أَوْجَلَة Audjalah. + + أُوقْدُنُو Ogdono. + + أُوڭْدُنُو Ogdono. + + اُولَه Oûlah. + + إيتِسَن Yticen, Iticen. + + إيرُو Yrô,Iro. + + ب + + باجَه Badjah. + + بَاقِرْمَاوِى Bâguirmâouy. + + بَاقِرْمَه Bâguirmeh. + + بايَا Bâya. + + بِچِر Bidjir. + + بَحْر Bahr. + + بدَيَات Bidéyât. + + بَرْتِى Berty. + + بِرْقِد Birguid. + + بَرْقُو Bargau. + + بَرْقَة Barcah. + + بِرْكَةْ فَاطْمَة Birket Fâtmah. + + بَرْلَو Berlau. + + بَرْمَاسِدِى Bermacidy. + + بَرْنَاوِى Barnâouy. + + بَرْنُو Barnau. + + بِرْنِى Birny. + + بُرُورِيت Bouroûryt. + + بَطْحا Batha. + + بَطْرَانه Batrâneh. + + بُطَيْحَا Botayha. + + بِڭا Bi_n_a. + + بلاد العَبِيد Bélâd el-Abyd. + + بَلَالَه Bélâleh. + + بُلْبُل Bulbul. + + بَنْدَلة Bendalah. + + بَنْدة Bendeh. + + بَنْ زَرْت Ben-Zert. + + بَنْزَرْت Benzert. + + بَنْ غازِى Ben-Ghâzy. + + بَنى بِشْر Bény-Bichr. + + بَنى سُلَيْمان Bény-Soleymân. + + بنى مُجَابِرَة Bény-Moudjâbirah. + + بنى وِرْغِمَّة Bény-Ouirghimmah. + + بُو قُومَا Bou-Gouma. + + بُو قُمَاسَا Bou-Goumâça. + + بُو نْجَيمْ Bou-Ndjeym. + + بِيجَو Bygo. + + بِير الدَوْم Byr-el-Daûm. + + بِير صابُون Byr-Sâboûn. + + بير طَوِيل Byr-Taouyl. + + بير عُشَر Byr-Ochar. + + بِيقُو Bygo. + + ت + + تاما Tâma. + + تامَه Tâmah. + + تامْكِى Tamky. + + تانا Tana. + + تَبَنَه Tabanah. + + تُبُو Toubou. + + تُبُو تُرْكْمَان Toubou-Turkmân. + + تِتِر Titir. + + تُرْبُڭه Torbo_n_ah. + + تُرْتَلُو Tourtalu. + + تَرْجَاوِى Tergâouy. + + تُرْلَلُو Tourlalu. + + تُرُوج Touroûdj. + + تَكَّا Tekka. + + تَكْرُور Takroûr. + + تَلْفُو Telfo. + + تَلَنْدُو Telendo. + + تُمْتُمَه Toumtoumah. + + تَمَذْ حَدَّن Temez-Hadden. + + تُوَاتِى Touâty. + + تُوَارِق Touârig, Touârik. + + تُونْبُوكْتُو وتُنْبُكْتُو Tounbouktou. + + تُونِس Tounis. + + ح + + حَجَر Hadjar, Hager. + + حَجيْر Hégueîr. + + حَرَيْتَة Héreîteh. + + حَلْبَة Helbeh. + + حَلْقْ الوَاد Halk-el-Ouâd. + + حَلَيْلات Heleîlât. + + حَمَارْنَة Hamârnah. + + حَمِيدَة Hamydeh. + + حَيْمَات Heymât. + + ج چ + + چالُو Djâlau. + + جَبَال Djébâl. + + جبلْ الطُيُور Djébel el-Touyoûr. + + جرْبَة Djirbeh. + + چَعَاتَنَة Djéâteneh. + + جَعْفَر Djafar. + + جُكُو Djoukou. + + جَمّ Djemm. + + جُمُو Djoumou. + + جَمَّيْز Djemmeîz. + + جَنَاخَرَة Djénâkhérah. + + جُنْخَرَاوِى Djounkhérâouy. + + جَنْدِى Djendy. + + جَنْقَة Djengueh. + + خ + + خُزَام Khozâm. + + خَشِم Khachim. + + د + + دَاجُو Dâdjo. + + دَار Dâr. + + دار وَدَاىْ Dâr-Ouadây. + + دار وَادَاىْ Dâr-Ouâdây. + + دار وَدَدَاىْ Dâr-Ouadadây. + + دار صَلَيْح Dâr-Séleîh. + + دَبْرَة Debreh. + + دِخَيْبَش Dikhaybech. + + دِرْنَا Dirna. + + دِرْنَه Dirnah. + + دُقُرِى Dougoury. + + دَمّا Demmâ. + + دَنْبَلُون Denbéloûn. + + دَنْبَه Denbeh. + + دُنْقُلَة Dongolah. + + دَنْقُو Dengo. + + دَنْقُول Dengoul. + + دَوْم Daûm. + + دُوْمَة Daumah. + + ر + + راس المَخْبَز Râs el-Makhbez. + + راشَد Râched. + + رُتُو Routou. + + رَدَيْعَة Radeyah. + + رَشَاد Réchâd. + + رَشَادَة Réchâdeh. + + رِقَنَة Riganah. + + روڭَا Rau_n_a. + + ز + + زامة Zâmah. + + زَبَدَة Zébédeh. + + زُوَارَة Zououârah. + + زَيْلة Zeylah. + + زُوَيلَة Zououaylah. + + س + + سَارة Sârah. + + سَارِى Sâry. + + سَبْهَة Sebbah. + + سَرْجَيلَة Serdjeylah. + + سَرَف Saraf. + + سَفَاقِس Safâkès. + + سِكْر Sikr. + + سِلَا Sila. + + سَلَامات Salâmât. + + سَلَمَات Salamât. + + سُلَيْمَان Soleymân. + + سَمِن Sémin. + + سَنَّار Sennâr. + + سَوَاكَن Saouâken. + + سُودَان Soûdân. + + سُوسَة Souçah. + + سَوْكَنَة Saukanah. + + سُوَيْن Sououeîn. + + سَيْف النَصْر Seyf el-Nasr. + + سِيم Sym. + + سِيوَة Syouah. + + ش + + شارِى Châry. + + شالا Châlâ. + + شَانُو Châno. + + شَرَر Charar. + + شَرَِيْريب Chéreîrib. + + شِفْرِى Chifry. + + شُكْمَه Choukmeh. + + شُلُوك Choulouk. + + شَنْدِى Chendy. + + شِيَاطِى Chiâty. + + ص + + صَبَاح Sabâh. + + صَلَيْح Séleîh. + + صَعِيد Saîd, Sayd. + + ط + + طارا Târa. + + طاره Târah. + + طَرَابْلُس Tarâblous, Trâblous. + + طُرْبُقَة Tourbouga. + + طَرْحُونَة Tarhoûneh. + + طَوِيل Taouyl. + + ع + + عَبَالِى Abâly. + + عَجَاجة Adjâdjeh. + + عُجَيْلَة Odjaylah. + + عَرَس Aras. + + عَرَيْقَات Areygât. + + عُزُوم Ozoûm. + + عَفْنُو Afnau. + + غ + + غات Ghât. + + غَدَامِس Ghadamès. + + غِرْيَانْ Ghiriân. + + غَزَال Ghazâl. + + ف + + فارَا Fâra. + + فَاشَر Fâcher. + + فِتْرِى Fitry. + + فَرْتِيت Fertyt. + + فِرْشَاح Firchâh. + + فَرُولِى Féroûly. + + فَزَّان Fezzân. + + فَلَاتا Félâta. + + فَلَاته Félâtah. + + فُلَّان Foullân. + + فَنْقَرُو Fangarau. + + فِنُّو Finno. + + فِنُّه Finnoh. + + فُوتَا Foûta. + + فَيْض أُغْلُو Feîz-Oglou. + + ق + + قابَس Gâbès. + + قَالِيلُو Gâlîlo. + + قَدَيح Guédeîh. + + قُرْبِى Gourby. + + قُرْعَان (قبيلة) Gorân. + + قَطْرُون Gatroûn, Catroûn. + + قَفَلَة Gafaleh. + + قُلَا وقُلَه Goula. + + قُلْزُم Koulzoûm. + + قُمْر Koumr. + + قِمِر Guimir. + + قَنْدُول Gandoûl. + + قَنْقَنَة Ganganah. + + قَوز Gaûz. + + قُوْقْمَة Gôgmah. + + قُقْمَة Gogmah. + + قُومَا Gouma. + + قُوَّة Koûoueh. + + قَيْرَوَان Kayraouân. + + ك + + كارا Kâra. + + كانُم Kânum. + + كامْبِيُو Kambio. + + كَبَقَة Kabagah. + + كَبَيْد Kébeîd. + + كَتَكُو Katakau. + + كَتْل Ketl. + + كَدَارَة Kadârah. + + كُدْكُس Koudkous. + + كُدْنُه Koudnouh. + + كَرَان Karân. + + كِرْت Kirt. + + كِرْدَاوِى Kirdâouy. + + كِرْدِى Kirdy. + + كُرْدُفَال Kordofâl. + + كِرِرَة Kirireh. + + كَرْنَك Karnak. + + كَرْنَة Karnah. + + كَرَيْتْشَة Kéreîtcheh. + + كَشْمَرَة Kechméreh. + + كَشَنَة Kechnah. + + كَفَة Kafah. + + كَلْتَكَة Keltékeh. + + كُلْفَة Koulfeh. + + كَلَكْ Kélek. + + كَلْكَلْ Kelkel. + + كَلْمَدِى Kelmédy. + + كَمْبِيُو Kambio. + + كُنْدُقَة Koundougah. + + كُنُوز Kounoûz. + + كُورْلُڭُن Kôrlo_n_on. + + كُورِى Kôry, Koûry. + + كُوكَة Koûkah. + + كُولُوكُس Kouloukous. + + كِيسِى Kycy. + + كَيْل جِرِس Keyl-Djiris. + + كَيْلَيْوِى وكَيْلَوِى Kéleîouy. + + ل + + لُقُون Logôn. + + لُقُن Logon. + + م + + مابر Mâber. + + مَاوَه Mâouah. + + مَبْرُوم Mabroûm. + + مَتُّك Mattouk. + + مَتَلُون Matalon. + + مَحَامِيد Mahâmyd. + + مَحَس Mahas. + + مُجَابَرَة Moudjâbérah. + + مَجْرَن Magran. + + مجڭَة Madja_n_ah. + + مَجُوس Madjoûs. + + مَخِينَس Mékhînès. + + مَدَبَا Madaba. + + مَدَقُو Madago. + + مَدَلَا Madala. + + مَرْحَال أَبَّا Merhâl-abbâ. + + مَرْدَعَاب Merdaâb. + + مَرْزِق Marzik. + + مَرْفَة Merfeh. + + مَرَّة Marrah. + + مَسَالِيط Maçâlyt. + + مَسَايا Maçâya. + + مِسْرَاتَة Misrâta. + + مَسَڭِيا Maça_n_ia. + + مَسْمَجَة Mesmédjeh. + + مَسِيرِيَّة حُمْر Macyryet-Houmr. + + مَسِيرِيَّة زُرْق Macyryet-Zourk. + + مَقْرَن Magran. + + مَلَّا Mella. + + ملَّى Mella. + + مَلْفَة Melfeh. + + مَلَنْقَا Malanga. + + مَنْدَرَة Mandarah. + + مَنْشِية Menchyeh. + + مَنْقَارَة Mangarah. + + مَنْقَاوِىْ Mangâouy. + + مَوبَيْة Maubeîh. + + مُورَا Môra (Morée). + + مُومُو Mômô. + + مَيْتُو Meytô. + + مِيمَة Mymeh. + + مَهْرِيَة Mehryeh. + + ن + + نُفَه Noufeh. + + نِكْل Nikl. + + نُمْرُو Noumro. + + نَوَايبَة Naouâïbeh. + + نُوَبَة Noûbah. + + نِيكْل Nîkl. + + نِيرُّو Nyrro. + + نَهْضَان Nehdân. + + ى + + يَاوَا Yâoua. + + يَميَم Yemyem. + + يَنِيفِيَا Yénîfia. + + ه + + هَجْلِيجَة Hegleygueh, Hedjlydjeh. + + هَوْصَا Hauça, Haussa (Haouça). + + هُوون Houoûn. + + هَيْمَات Heîmât. + + و + + وَادَاىْ Ouâdây. + + وَادِى أَسْكَنَا Ouâdy Eskené. + + وَادِى كَلْكَلْ Ouâdy-Kelkel. + + وَارَه Ouârah. + + وَدَّان Ouaddân. + + وَدَاىْ Ouadây. + + وَدَاوِى Ouadâouy. + + وَدّ تَرْجَا Ouedd-Terdjé. + + وَدَدَاىْ Ouadadây. + + وَدْلايدَه Ouadlâïdah. + + وَدِيمَة Ouadîmeh. + + وِرْغِمَّة Ouirghimmah. + + وَشَلَة Ouachalah. + + وُلَّامُدَنَ Oullâmoden. + + وُلَّامُودَنْ Oullâmouden. + + + + + ADDITIONS ET CORRECTIONS. + + * * * * * + + Pages 38 à 236, on a omis de porter au _verso_ les mots : première + partie, chapitres i, ii, iii, etc. + + Page 34, ligne 11 _à fine_ : sont... _lisez_ sont presque toujours. + + Page 51, ligne 25 : garot, _lisez_ garrot. + + Page 285, titre courant : tourouj, lisez touroudj. + + Page 321 (pagination) : 32, _lisez_ 321. + + Page 665, ligne 18 : esi, _lisez_ est. + + Page 717, ligne 6 _à fine_ : Ramadan, _lisez_ Ramadân. + + + + + =EXPLICATION DES FIGURES= + + PAR M. PERRON. + + + * * * * * + + +Toutes les figures de ce voyage ont été dessinées par mon ami M. +Machereau, ancien élève de M. Perron, peintre, élève de David. M. +Machereau (qui est aussi musicien, élève du Conservatoire de Paris) est +depuis longues années professeur de dessin à l’École de cavalerie de +Gyzeh, en Égypte. (Aujourd’hui cette école est supprimée.) + +La ressemblance de tous les portraits est frappante de vérité, malgré la +rapidité avec laquelle ils ont été faits. Cette rapidité était une +condition indispensable ; il a fallu en quelque sorte saisir et +surprendre ceux qu’ils représentent, chez le cheykh El-Tounsy ; c’est là +que nous les ayons rencontrés tous, excepté deux, à plusieurs reprises. +Si ces braves Soudaniens se fussent seulement doutés que l’on dessinait +leur figure, ils se fussent enfuis à toutes jambes, persuadés que nous +voulions leur jeter un sort, les ensorceler. Il n’y a que le cheykh El- +Tounsy qui ait posé. (Voyez son portrait en face du _titre_.) Le +Barnâouyen a été dessiné, aussi par surprise, chez le sultan Abou- +Madiân, dont le portrait est dans le volume du voyage au Dârfour. Le +sultan, après avoir posé, fit appeler le Barnaouyen chez lui, le fit +causer, l’entretint longtemps et donna le loisir à M. Machereau de +tracer et de modeler notre homme. + +Je dois encore à M. Machereau la notation musicale de quelques chants +que j’ai placés à la fin des planches de ce volume. M. Machereau a écrit +ces airs sous le chant même du cheykh El-Tounsy, tout comme il a tracé +et dessiné les instruments, les armes, l’accoutrement militaire, la vue +de Ouârah, etc., sur les croquis grossiers et les explications de ce +même cheykh. + +PLANCHE I. _Essai de carte_ du Ouadây, ou Dar-Séleîh, pour le Voyage au +Soudan du cheykh Mohammed-el-Tounsy, dressée d’après les indications de +ce cheykh, du Ouadayen Ilaly, d’un Barnâouy, etc., par M. Perron. Kaire, +1845. Voyez, sur la construction de ce dessin, les observations insérées +dans l’ouvrage. On a reproduit dans un angle de la carte, et plus en +grand, les environs de la capitale. + +_Nota._ Les collines entre lesquelles sont comprises les vallées de +Botayha et de Batha sont plus prononcées dans le dessin original que +dans cette planche. + +FIGURE 1, PLANCHE II. Demeure de Sâboûn avant qu’il fût sultan : on voit +ici une double enceinte ou double zérybeh en branches de bois épineux. +L’enceinte extérieure est fermée par une branche brute, no 1, c’est la +porte. L’enceinte intérieure est fermée par une porte grossière, no 2, +faite d’ais liés entre eux à claire voie, et fixée au sol par un de ses +montants. Le tirdjeh, no 3, est une élévation située entre les deux +enceintes. _Voy._ chap. IV, 1re partie. La plus grande hutte est celle +du prince ; les autres sont celles de ses femmes ; de ses concubines et +de ses eunuques. + +FIG. 2, PL. III. Aperçu de la ville de Ouârah, capitale du Ouadây, avec +les noms des demeures de plusieurs individus, placées aux endroits que +m’a indiqués le cheykh El-Tounsy, et que ces personnes occupaient +lorsqu’il était dans cette ville. _Voy._ chap. II, 2e partie. Ouârah est +divisée en deux grands quartiers, l’un au nord, l’autre au sud. Au +devant du _palais_ du sultan, au point A, est une mosquée de médiocre +grandeur et de construction plus médiocre encore. C’est la seule mosquée +qu’il y ait dans tout le Ouadây. A Tendelty, capitale du Dârfour, il y +en a quelques-unes ; plusieurs autres encore se trouvent dans quelques- +unes des principales localités du Dârfour, mais il n’y en a qu’une seule +dans chacune de ces localités, et toujours c’est une construction +grossière et de chétive apparence. + +La partie la plus profonde de la demeure du sultan, c’est-à-dire +l’espace ou sorte de grande cour qui en forme la portion Est, à partir +du bâtiment E et de la quatrième porte, est réservée aux nombreuses +huttes ou cabanes du harem du prince. En arrière, à droite de H, au +nord-est de ce même bâtiment E, sont trois autres petites maisons +encloses d’un même mur, bâties en terre et en pierres, et terminées en +plates-formes au lieu de toit conique. De ces trois bâtisses, l’une +renferme le trésor du sultan ; les deux autres renferment ses hardes, +ses armes, tout l’attirail de parure et de représentation impériale. + +Après la porte de fer, c’est-à-dire, entre le troisième et le quatrième +mur, à gauche en entrant, est la grande étable des chevaux du prince et +les huttes des saïs ou grooms. + +L’enceinte de montagnes qui entoure Ouârah, forme trois masses d’inégale +longueur et trois échappées ou passages dont deux sont au midi et un au +nord. L’épaisseur et la hauteur de cette chaîne varient. A l’est, les +masses sont plus serrées, plus abruptes, plus élevées, plus larges, et +sont infranchissables. Cette disposition se modifie et s’adoucit +insensiblement à mesure que, venant des deux côtés nord et sud, on +arrive à la ligne de l’ouest. A l’ouest, il y a même un endroit par où +l’on peut sortir de l’enceinte et y entrer. Cette issue, praticable +seulement aux piétons, est au-dessus et vis-à-vis de la lettre G, fig. +2, et A, fig. 2 _bis._ + +Dans l’intérieur de Ouârah, il n’y a pas d’autres arbres que les +quelques seyâl (_mimosa seyâl_) qui sont sur la place du Fâcher. Les +environs de la ville sont également sans arbres et aussi sans culture, +jusqu à une distance d’un quart de lieue ; du côté du sud surtout, +jusqu’à une distance d’une heure au moins, le sol est dur et nu, sans +trace de végétation, même dans les premiers villages que l’on rencontre. + +A la sortie la plus à l’est, du côté du sud de la chaîne des monts +Ouârah, est l’endroit appelé Byr-Ochar, ou encore Byr-Sâboûn, c’est-à- +dire les puits d’Ochar, ou de Sâboûn. Ce sont quelques puits d’eau +potable situés à quelques minutes des monts. La terre est élevée autour +de ces puits ; car tous les ans on est obligé de les déblayer et de les +débarrasser de la terre qu’y entraînent les grandes pluies. + +Les demeures ou huttes entourées de zérybeh sont la plupart celles +d’individus riches ou de hauts fonctionnaires du gouvernement. Les gens +de leur suite ou de leur service ont leurs huttes en dehors et à +proximité des zéribeh. + +La population de Ouârah, toujours selon notre cheykh El-Tounsy, peut +s’évaluer à 40,000 âmes, hommes, femmes, enfants et esclaves. Environ +8,000 hommes armés pourraient être fournis par cette population, en +supposant qu’on réunît tous les individus en état de porter les armes ; +car au Ouadây, et en général dans tout le Soudan, tout homme pouvant +porter les armes est soldat au jour du besoin. + +Du reste, pour les guerres, il est de principe, au Ouadây, de ne lever, +au plus, que la moitié des hommes capables d’être soldats, et cela même +dans les grandes nécessités. Habituellement on reste au-dessous de cette +proportion. Les levées ordinaires peuvent amener sous les armes jusqu’à +80 et 90 mille hommes. L’effectif possible des forces militaires du +Ouadây s’élèverait au moins à 200,000 hommes. En tenant compte du nombre +d’individus qui composent les familles, terme général, et en considérant +que les Ouadayens adultes ont presque tous plusieurs femmes, un certain +nombre d’enfants et même d’esclaves des deux sexes, on peut évaluer les +habitants du Ouadây, au moins à 5,000,000 d’individus. Ce nombre, +comparé à l’étendue du pays, serait encore loin de ce que le cheykh El- +Tounsy et les faguyh Délyl et Ilâly, etc., m’ont répété si souvent, en +me parlant _des troupeaux de population_ (c’est leur terme) qui abondent +sur le sol ouadayen. + +FIG. 2 _BIS_, PL. IV. Ville de Ouârah, capitale du Ouadây, d’après les +informations et les documents reçus du cheykh El-Tounsy. _Voy._ chap. +II, 2e partie. + +FIG. 3, PL. V. _Dabboûz_ ou _dabboûs_, assommoir, casse-tête, sorte de +masse d’armes. C’est une tige en bois, longue de deux ou trois pieds au +plus, à renflement revêtu de rubans de fer. Il y a d’autres dabboûs en +bois, longs de quatre ou cinq pieds, comme des gourdins, et dont le +renflement arrondi, non garni de fer, est formé du haut de la racine +même de l’arbre. _Voy._ chap. IV, 1re partie. + +FIG. 4, PL. VI. Oreille percée de plusieurs trous vers le bord du +pavillon. _Voy._ chap. III, 2e partie. + +FIG. 5, PL. V. _Kourbâdj_ recourbé, ou couteau en forme de faucille. +Instrument ou arme d’attaque d’une peuplade anthropophage. _Voy._ chap. +III, 2e partie. + +FIG. 6, PL. V. _Acrab_ ou scorpion, sorte d’entrave. C’est une barre de +fer recourbé en S. _Voy._ chap. V, 2e partie. + +FIG. 7, PL. V. Brancard à traverses en cordes, pour transporter les +morts. _Voy._ chap. VI, 2e partie. + +FIG. 8, PL. VI. Bras gauche armé du grand couteau Kirdâouy. _Voy._ chap. +V, 1re partie, et chap. IX, 2e partie. + +FIG. 9, PL. VI. Couteau simple attaché au-dessus du coude. Dans la Nubie +et dans le Soudan, cette arme est portée presque constamment par les +hommes. _Voy._ chap. IX, 2e partie. + +FIG. 10, PL. VI. Femme portant le Karandjalah. _Voy._ chap. IX, 2e +partie. + +FIG. 11, PL. V. Gorgerin ou pièce antérieure du caparaçon des chevaux +harnachés en guerre. Des cordons attachent sur l’encolure et +maintiennent cette pièce en avant du poitrail. _Voy._ chap. XI, 2e +partie. + +FIG. 12, PL. V. Pièce du caparaçon fixée sur la croupe, et garantissant +le train postérieur. Les deux extrémités se nouent sous le ventre du +cheval. La coupure facilite le rapprochement du bord, en avant, pour +nouer cette pièce à la pièce qui protége le ventre du cheval et sur +laquelle passe l’étrier. _Voy._ chap. XI, 2e partie. + +FIG. 13, PL. V. Pièce du caparaçon garantissant le milieu du flanc du +cheval, elle s’attache à la pièce du poitrail et à celle de la croupe +par le moyen de cordons. _Voy._ chap. XI, 2e partie. + +FIG. 14, PL. V. Sayon ou saie. Le dessin indique les losanges de +diverses couleurs et assez irréguliers qui couvrent le sayon en dehors. +La _châyeh_ ou saie est à manches qui viennent ordinairement jusqu’au +poignet ; elle descend jusqu’au milieu des cuisses et est fendue en +arrière depuis le bord inférieur jusqu’à la hauteur d’un pied environ +pour s’écarter suffisamment de chaque côté de la selle, ou pour ne pas +gêner la marche des fantassins. _Voy._ chap. XI, 2e partie. Sous la +châyeh, les soldats fôriens et surtout les cavaliers, portent la chemise +de mailles ou cotte de mailles en fer. Cette cotte de mailles est en +forme de chemise, fendue en bas par devant, descendant jusque vers le +milieu de la cuisse et parfois jusqu’aux genoux. Lorsque les manches de +cette cotte composée d’anneaux de fer entrés les uns dans les autres ne +viennent que jusque vers le coude, l’avant-bras est protégé par un +brassart formé de deux plaques de fer blanc arrangées et courbées de +façon à couvrir le bras, revêtues de drap à leur face interne et +maintenues sur l’avant-bras avec des crochets qui se trouvent alors sur +la direction du radius. Des charnières sur le bord opposé des deux +pièces du brassart, permettent d’écarter et de rapprocher les deux +parties de cette armure. Ce brassart porte le nom de komounah ou +koumou_n_ah. Du reste les soldats, fantassins ou cavaliers, sont +toujours jambes et pieds nus. La cavalerie n’a pas de boucliers. Le +cavalier a souvent deux lances kaukâb. + +FIG. 15, PL. VI. Cheval préparé et harnaché pour le combat. Ce cheval, +haut monté sur jambes, a par là même un caractère dongolâouy ou de race +de Dongolah. Il est habillé de son caparaçon ; la tête est munie de +plaques ou joues en fer-blanc réunies par des liens au frontail qui est +bombé et aussi en fer-blanc. Toutes ces pièces en fer-blanc sont +doublées de drap qui les déborde à l’entour et fait ainsi une sorte de +parure. La têtière passe sous ces plaques qui d’ailleurs sont tenues +entre elles sur le front et derrière les oreilles du cheval. + +Deux sabres droits sont suspendus par un bout à l’avant de la selle, et +par l’autre bout au troussequin. + +Le cheval ainsi harnaché rappelle ceux dont se servaient en guerre les +anciens chevaliers, et les miniatures du _manuscrit des miracles de +Saint-Louis_ (époque du XIIIe siècle). + +Lorsque le cheval s’abat, il s’embarrasse tellement dans ses caparaçons +et couvertures, qu’il ne parvient pas toujours à se remettre sur jambes. +Le cavalier lui-même risque d’être gravement blessé, ou d’être pris ou +tué, car il a, lui aussi, un embarras énorme dans ses lances, sa châyeh +et sa cotte de mailles qui parfois encore est double. + +Le cavalier placé debout au côté droit du cheval est couvert de la saie +piquée et coiffé de la _tasse_ ou bassinet rond à trois baguettes, une +sur chaque tempe, et l’autre sur le front et le nez ; la nuquière est en +mailles de fer et tombe jusque sur les épaules. Ce cavalier porte la +grande lance kaukâh dont le kindâb ou talon est rendu pesant par une +pièce d’ébène qui y est fixée, ou bien par quelques tours d’un ruban de +fer. Un esclave est en tête du cheval ; un fantassin ordinaire est en +arrière. _Voy._ chap. XI, 2e partie. + +FIG. 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 24 _bis_, 25, 25 _bis_, 26, 27, +PL. V. Différentes formes de fers de lances et de javelines. _Voy._ +chap. XI, 2e partie. Le fer de lance, no 24 _bis_, est hérissé de +piquants au point _a_. La fig. 25 _bis_ a été dessinée sur une lance +d’une seule pièce et entièrement en fer. Vers le bas de la hampe, au +point _c_ (25 _ter_), elle était revêtue d’un morceau de peau d’animal +avec ses poils, servant à tenir l’arme plus fermement. + +FIG. 28, 28 _bis_, 29, 30, 30 A, 30 B, PL. VI. Boucliers de différentes +formes. _Voy._ chap. XI, 2e partie. La fig. 28 porte deux courroies, +l’une, _a_, pour suspendre le bouclier à l’épaule ; l’autre, _bb_, pour +le porter en bandouillère. En _cc_, sont des lannières étroites qui ne +servent que d’ornement. La fig. 28 _bis_, _a, b_, représente un bouclier +assez grossièrement travaillé, d’une forme singulière, et qui est aussi +en usage chez les peuplades des bords du Nil ou Fleuve-Blanc, vers les +4o et 5o de latitude, m’a été donné par mon ami M. d’Arnaud, et je l’ai +envoyé avec d’autres objets au cabinet de la Société historique et +archéologique de Langres. Ce bouclier a 71 centimètres de long et 9 +centimètres de large à son milieu. C’est une sorte de grosse pièce de +bois plus large à son milieu, bombée en dehors et en avant. La partie +saillante en avant forme une crête épaisse qui va en dédolant sur chaque +côté comme le représente la fig. 28 _bis_, _b_, où le bouclier est vu de +face. La partie opposée, tenue par la main, est amincie et forme une +longue crête, de haut en bas, creusée d’un sillon dans toute sa longueur +pour permettre d’y poser une lance _cc_ qui alors est maintenue +solidement le long du bouclier par la main qui le tient. Car l’individu +a toujours deux lances, l’une portée, comme je viens de le dire, par la +main qui a le bouclier, l’autre portée par la main droite et qui est +celle avec laquelle on combat réellement. Lorsque l’individu a cru +nécessaire de lancer cette dernière lance à un ennemi, il reprend +aussitôt celle qui est maintenue dans le sillon du bouclier par la main +gauche. Cette lance est toujours plus forte et plus longue que l’autre, +car l’individu ne s’en sépare jamais dans le combat. Le bouclier en +question ici est percé, au milieu et dans la direction d’une face +latérale à l’autre, d’un trou oblong assez grand, ce qui fait une sorte +d’anse par laquelle la main tient le bouclier et la lance _cc_. La fig. +28 _bis_, _a_, présente cette disposition ; le bouclier y est vu +latéralement. + +La fig. 30 A, est un bouclier à deux échancrures très-bien arrondies, +dont l’entrée est un peu plus rétrécie que l’intérieur. L’_umbo_ porte +une côte ou saillie qui n’est qu’un repoussement du cuir en dehors, de +même que l’_umbo_ tout entier. Le bouclier sur lequel a été dessiné +cette fig. 30 A, et que j’ai envoyé aussi au musée de Langres, était en +peau de bufle. Autour de l’umbo il y avait une couronne de légers +dessins d’angles. L’échancrure du bouclier sert souvent à poser la lance +pour viser l’adversaire et la lui lancer plus sûrement. C’est ce +qu’indique la fig. 30 B. Les courroies servent à suspendre le bouclier à +l’épaule. + +FIG. 31, PL. V. _Guerfeh_, sorte de grand sac de cuir pour voyager. Il +sert à mettre les hardes, les provisions de bouche. _Voy._ chap. III, 3e +partie. + +FIG. 32, PL. VII. Femme ouadayenne coiffée de la parure appelée am- +chinga. _Voy._ chap. IX, 2e partie. L’arrangement des cheveux n’est +point disposé par étages et par renflement sur les côtés et derrière la +tête, comme chez les Fôriennes, _voy._ fig. 10, pl. VI ; c’est une +simple accumulation d’une foule de frisures très-fines et allongées, +laissées pendantes à leur place naturelle, comme chez nous dans les +_coiffures à l’enfant_. Les Ouadayennes de condition aisée passent +beaucoup de temps à l’arrangement de leur chevelure, à coordonner la +multitude des tuyaux de frisure qui leur forment comme une perruque +serrée. En arrière, ces cheveux finement bouclés, en boucles aussi +longues que le permet le crépu des cheveux, tombent sur le cou, d’une +oreille à l’autre, et arrivent même jusque sur les épaules ; mais, pour +cela, les Ouadayennes adaptent très-souvent de faux cheveux à leur +chevelure, et, par cette ressource, allongent la chute de leurs frisures +par derrière la tête. Il n’y a que les femmes d’origine arabe, me dit le +cheykh El-Tounsy, qui n’aient pas besoin de cet emprunt pour se coiffer +à la grande mode, à frisures tombantes. + +Les tuyaux frisés du milieu du devant de la tête ne descendent pas du +côté du front. Ils sont au contraire remontés et couchés de bas en +haut ; de plus, il y a, au milieu, une ligne de séparation marquée +depuis le front jusqu’au bout de la tête ; c’est là que s’applique l’am- +chinga. + +FIG. 32 D, PL. VII. L’am-chinga, parure que portent sur le devant de la +tête les femmes des personnages distingués. Les crochets supérieurs de +l’am-chinga se fixent dans les cheveux qui sont frisés et serrés comme +on l’a dit. _Voy._ chap. IX, 2e partie. + +FIG. 33, PL. VIII. Portrait d’un Mandarâouy ou Mandaraouyen (habitant du +Mandarah), province méridionale du Barnau. Les Mandaraouyens sont une +population à part, conquise par le Barnau. L’individu représenté par le +portrait, était soldat au service du pacha d’Égypte. Il arriva au Caire +après la guerre de Syrie à laquelle il avait assisté. Je le fis +dessiner, sans qu’il s’en doutât, à l’hôpital de Casr-el-Ayny où il +était entré légèrement malade. Sa conversation (il parlait bien +l’arabe), ses mouvements, toute sa physionomie, exprimaient la vivacité +et l’intelligence. + +FIG. 34, PL. VII. Le faguyh Délyl, grand câdi du Ouadây. Il était +d’origine arabe, mais né au Ouadây. Il avait fait ses études à la +mosquée El-Azhar, au Kaire. Il mourut en pèlerinage. _Voy._ chap. X, 1re +partie. + +FIG. 35, PL. VII. Le faguyh Ilâly, Ouadayen d’origine, né à Ouârah qu’il +habite encore. Il occupe la maison même qu’occupait le cheykh El-Tounsy. +_Voy._ Introduction. + +FIG. 36, PL. VII. Un Ouadayen du village de Koudkous dans la province du +Batha, au centre du Ouadây. Il accompagnait le faguyh Ilâly lorsque +celui-ci passa au Caire pour aller en pèlerinage à la Mekke. Sa +physionomie, fine d’expression et de malice, avait l’air railleur. + +FIG. 37, PL. VIII. Portrait du Barnâouy ou Barnâouyen (habitant du +Barnau), dessiné chez le sultan Abou-Madiân, au Kaire. Le portrait de ce +Barnâouyen, comme tous les autres portraits précédents, est d’une +ressemblance parfaite : figure longue, lèvres grosses, nez peu saillant, +yeux petits, pommettes avancées ; air bénin, dévot et sanctifié, +assaisonné de l’expression un peu niaise qui va si harmoniquement avec +son tarbouche allongé. Ce Barnâouyen, né au Birny du Barnau, a passé +quatre ans au Caire à faire ses études. Il a appris ce que l’on enseigne +si médiocrement à la mosquée El-Azhar, la Sorbonne d’Égypte, et il s’est +en allé cheykh bréveté jugé digne d’être câdi au Barnau. + + +NOTA. Les détails relatifs aux figures ont été reçus du cheykh de vive +voix. + + + MUSIQUE. + + +PL. IX. Parmi les chants dont je donne la musique, il en est deux, le 7e +et le 8e, dont le texte n’est pas cité dans le courant de cet ouvrage. +Voici l’explication des mots qui composent ces deux chants : + +No 7. _Chout-Koum_, vous pourriez. _Koum_ est le mot arabe _vous_, +régime. — _Toçalo_, que vous obteniez, atteigniez à, arriviez à. C’est +le mot arabe _toûçaloû_ qui a ce même sens. — _Lé_, préposition arabe, +_à, jusqu’à_. — _Khdeyrah_, diminutif arabe _Khodeyrah_, nom propre. — +Le sens est : « Vous pourriez arriver à ma belle Khodeyrah, celle que +j’aime ? vous pourriez y arriver ? vous le pourriez ? Non, jamais. Et si +vous le tentiez, je vous tuerais ; elle est à moi seul. » + +No 8. _Yobané eyo ebné_. Ces mots n’ont pas de sens ; c’est une sorte de +mise en train, comme nos _la la déri déra_, etc. — _El-leyl_, la nuit ; +mot arabe. — _Bobé_, est avancée, avancée au tiers (et je suis encore +seule !). — _Dâr-Fôr_, le Dârfour, c’est-à-dire ici, le monde entier ; +car, pour les Fôriens, le Dârfour c’est l’univers. — _Guéfé_, c’est le +mot arabe _djafa_ ou _djéfé_, s’éloigner, c’est-à-dire : le monde se +disperse, s’éloigne ; ceux qui s’aiment dans ce monde sont souvent +éloignés l’un de l’autre, forcés de se séparer. — _Ana_, moi, je, +nominatif ; mot arabe. — _Râcy_, ma tête ; arabe. — _Naouei_, mot +d’origine arabe, pour _nâouy_, a désir ; c’est-à-dire : je veux fuir ; +ma tête, mon esprit veut que j’aille de par le monde à la recherche de +mon amant. — Cet air n’est chanté que par les femmes, il est fôrien. + + * * * * * + + + + + =TABLE DES MATIÈRES= + CONTENUES DANS LE + VOYAGE AU OUADÂY. + +[Décoration] + + + _Page_ + + PRÉFACE, par M. JOMARD I-LXXV + + -------------- + + INTRODUCTION, par M. PERRON 1 + + -------------- + + PREMIÈRE PARTIE, OU PARTIE HISTORIQUE. + + CHAPITRE Ier. — Causes qui ont déterminé le cheykh El-Tounsy 37 + à passer du Dârfour au Dâr-Ouadây. — Reclusion ; délivrance. + — Départ du Dârfour. — Retards ; guides ; traversée de + l’espace qui sépare le Ouadây du Dârfour. — Quantité + d’animaux sauvages. — Entrée au Ouadây. — Formalités + singulières. — Bosses du courage. — Présentation à l’aguîd + ou gouverneur de la province de l’Est. — Envoyés du sultan. + — Départ pour Abâly. — Sorte de quarantaine. — Grand repas + envoyé au cheykh par le sultan. — Présents du cheykh au + sultan et du sultan au cheykh. — Présent d’œufs de pintade. + — Accidents + + CHAPITRE II. — Le sultan Séleîh, dont le nom est aussi donné 68 + au Ouadây. — De l’origine des familles régnantes au + Kordofâl, au Dârfour et au Ouadây + + CHAPITRE III. — Conventions primitives de paix entre les 76 + Fôriens et les Ouadayens. — Rupture ; guerres. — Victoires + des Ouadayens. — Deux sultans fôriens sont tués sur le champ + de bataille. — Paix + + CHAPITRE IV. — Le sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé 92 + Sâboûn. — Sa jeunesse. — Ses qualités. — Il se prépare au + sultanat. — Il s’empare de la demeure impériale, et se fait + reconnaître souverain. — Prétentions de ses frères. — Guerre + civile. — Sâboûn triomphe ; il brûle les yeux à un de ses + frères. — Il prend l’autre par ruse, et le fait mettre à + mort + + CHAPITRE V. — Tyrannie et déréglements d’Ahmed, sultan du 121 + Bâguirmeh. — Incursions des Bâguirmiens sur le territoire + ouadayen. — Lettres de Sâboûn à Ahmed. — Expédition et + départ de Sâboûn. — Arrivée dans l’espace qui sépare le + Ouadây et le Bâguirmeh. — Un abou-carn se précipite sur les + Ouadayens ; il est tué par un esclave. — Plusieurs chefs + condamnés à mort. — Comparaison des Rézeigât et des + Djéâtenah. — Vénération pour le souverain. — Anecdote. — Le + souverain est toujours inspiré du ciel. — Autre anecdote + + CHAPITRE VI. — Les Ouadayens pénètrent dans le Bâguirmeh ; 14 + ils arrivent à peu de distance de la capitale. — Sâboûn + dispose ses corps d’armée. — Les Bâguirmiens sont battus. — + Prise du birny. — Siége et prise de la demeure du sultan. — + Pillage. — Richesses ; numéraire. — Disparition du sultan + bâguirmien. — Par le moyen de ses femmes, on le retrouve + parmi les morts. — Bas prix des esclaves. — Dons du sultan + Sâboûn + + CHAPITRE VII. — Les débris de l’armée ennemie se rassemblent 169 + sur les frontières du Mandarah. — Sâboûn y envoie des + troupes. — Sultan de Logo_n_. — Le père du cheykh va au + Barnau. — Il est dépouillé. — Sâboûn établit sultan un fils + du sultan bâguirmien, et il retourne au Ouadây. — Réaction. + — Rentrée des Ouadayens au Bâguirmeh. — Nouveau sultan fils + d’Ahmed. — Renvoi des Ouadayens. — Conspiration. — Troisième + expédition. — Prise de Tchigama ; il est amené au Ouadây. — + Il est fait sultan. — Son départ. — Firman. — Il entre en + possession du sultanat. — Son portrait et celui de son + fetcha + + CHAPITRE VIII. — Incursions des Tâmiens sur les terres du 187 + Ouadây. — Députation au sultan du Dârfour. — Nouvelles + incursions. — Envoi de troupes ouadayennes au nord-est du + Ouadây. — Défaite des Ouadayens. — Départ de Sâboûn avec + l’armée. — Entrée au Dâr-Tâmah. — État du terrain. — Siége + du mont Tâmah. — Résistance vigoureuse. — Les vingt-deux + Mogrébins. — Assaut ; massacre ; dévastation. — Courage des + Tâmiens. — Désappointement du sultan fôrien. — Troisième + expédition. — Paix ; conditions de cette paix. — + Récriminations du sultan fôrien. — Délivrance des + prisonniers tâmiens + + CHAPITRE IX. — Sâboûn ordonne l’exploration d’une route 211 + nouvelle pour les caravanes. — Anecdote d’un Mogrébin. — + Caravanes envoyées au Maghreb par la voie de Djâlau et + Audjalah. — Sâboûn envoie des présents à Mohammed-Aly-Pacha. + — Le pacha en fait porter à son tour à Sâboûn, par une + caravane qui en route est pillée. — Cause de la guerre du + Kordofâl. — Caravane expédiée du Ouadây sur Ben-Ghâzy, par + la route de Djâlau. — Cette caravane s’égare, et les + esclaves meurent de soif + + CHAPITRE X. — Mort de Sâboûn. — Événements qui se 224 + succédèrent ensuite. — Le sultan Kharyfeyn. — Son + extravagance. — Son empoisonnement. — Le sultan Râkeb. — On + crève les yeux à ses frères. — Protestation armée. — La mère + de Râkeb calme le kamkolak révolté. — Assassinat des + meurtriers de Kharyfeyn. — Le kamkolak tué. — Substitution + d’un jeune sultan. — Expédition contre les Malangais. — + Installation du sultan actuel du Ouadây. — Choléra au + Ouadây ; famine + + SECONDE PARTIE, OU PARTIE DESCRIPTIVE. + + CHAPITRE Ier. — Étendue du Ouadây. — Comparaison du Ouadây 238 + et du Dârfour. — Éloge de Sâboûn ; année de la mort de ce + prince. — Principales peuplades du Ouadây ; leurs contrées ; + leurs caractères physiques. — Répugnance pour la coloration + blanche. — Tribus arabes des environs du Ouadây. — Les + Ouadayens refusent à tout prince étranger le titre de + sultan. — Rudesse de leur langage. — Physionomie de + certaines peuplades. — Époque des premières relations + commerciales avec le Ouadây. — Amour de Sâboûn pour les + savants. — Défaut de courage des Barnaouyens, anecdote. — + Réflexions + + CHAPITRE II. — Demeures des habitants. — Emplacement de 262 + Ouârah, capitale du Ouadây. — Palais du sultan. — Ozbân ou + gardes du palais et exécuteurs des ordres du sultan. — La + garde de nuit. — Les turguenak. — Les quatre portes du + palais ; sa distribution intérieure. — Forme des habitations + à Ouârah. — Étendue de la ville. — Position topographique. — + Comparaison de Ouârah et de Tendelty + + CHAPITRE III. — Étendue comparative des principaux États du 271 + Soudan. — Esclaves du Ouadây, du Bâguirmeh, du Dârfour. — + Distances des régions ou États du Soudan. — Populations du + Soudan idolâtre. — Signes artificiels distinctifs des + tribus. — Fertilité du Soudan idolâtre. — Industrie des + Fertyt. — Les Djengueh ; ils dorment dans la cendre. — Noms + de tribus de Fertyt. — Peuplade anthropophage. — Singulière + origine donnée aux Félâta. — Du Soudan en général ; Soudan + _commercial_. — Désignation des esclaves. — Climat du + Ouadây ; pluies, orages, etc. — Ressemblance entre les + Ouadayens et les Fôriens + + CHAPITRE IV. — Origine des conquêtes des Foullân ou Félâta. 290 + — Le réformateur Zâky. — Ses premiers succès au Dâr-Mella, + puis au Kechnah et au Noufeh. — Coïncidence avec la réforme + wahabite. — Avantages et aisance de Noufeh. — Son commerce + d’esclaves. — Anecdote. — Invasion de l’Afnau, de l’Adiguiz, + du Barnau. — Les Foullân vaincus et repoussés. — + Synchronisme. — Comparaison de la vie pacifique en Europe et + en Orient. — Analogies de caractère de certaines peuplades + du Soudan avec des populations européennes + + CHAPITRE V. — Des moyens de répression. — Prescriptions du 314 + Coran. — Peines indiquées par les lois civiles. — + Décollation ; dilaniation ; déchiquètement (couper en + longues lignes) ; pendaison ; empalement. — Supplice du + _châmyât_. Anecdote. — Supplice du feu. — Enterrer vif. — + Écrasement ou broyement. — Tonne à clous. — Noyade. — + Étranglement ; empoisonnement ; mort lente ; mort par armes + à feu ; par les coups. — Peines au Dârfour. — Travail des + prisonniers ; manière de les éveiller. — Entraves + perpétuelles. — Casse-pastèque. — Écartement. — Étrivières. + — Détention particulière. — Entrave dite _scorpion_. — La + ligne-prison. — Autres punitions + + CHAPITRE VI. — Commerce et industrie au Dârfour et au 331 + Ouadây. — Commerce des kharaz ou verroteries. — Ceintures + secrètes des femmes. — Bracelets ; tamymeh ; périscélides ou + chevillères ; damleg. — Coraux. — Étoffes importées. — Anes. + — Tarboûch. — Aromates. — Cuivre ; étain. — Aiguilles. — + Rasoirs. — Selles. — Sabres. — Talaris. — Soufre. — Papier ; + encriers ; livres. — Ilâdjeh, étoffe. — Faîr ou insigne de + récipiendaire. — Mousseline. — Souliers, etc. — Commerce au + Ouadây. — Kharaz appelé chôr. — Moudraàh ou brassières. — + Présents des amants ; le cadmoûl. — Anecdote. — Commerce des + Arabes répandus aux environs du Dârfour et du Ouadây. — + Sel ; ses espèces. — Industrie au Dârfour et au Ouadây. — + Secours mutuels. — Devoirs rendus aux morts ; prières. — + Occupations des femmes. — Récoltes des fruits, des légumes. + — Pauvres + + CHAPITRE VII. — Mœurs et coutumes. — Dignités ; fonctions. — 361 + Kamkolak. — Mômo. — Habbâbah. — Aguîd. — Vizirs ou émyn. — + Kâmnah. — Turguenak. — Rois. — Audiences publiques du + sultan. — Cérémonie bizarre du salut du vendredi. — + Kabartou. — Costume des turguenak. — Timbales du mont + Thoraya. — Manière de porter plainte au sultan. — Sorte de + quarantaine. — Tribunal des kamkolak. — Vénération pour le + sultan. — Nul ne doit porter le même nom que lui. — Eau du + sultan. — Cérémonies pour pénétrer dans le palais ; + réceptions particulières. — Jeunes filles habbâbah. — + Inspecteurs des charges. — Nul ne monte à âne. — Forgerons + et chasseurs. — Coutume des chérifs. — Innovations + interdites. — Projet de battre monnaie + + CHAPITRE VIII. — Décorum des princes du Soudan. — Visite de 383 + deux Bédouins à un sultan fôrien ; orateur en défaut. — Un + sultan se fâche pour du miel. — Présent d’oignons, de piment + et d’aulx. — Le Berty dépouillé et ruiné ; il va se + plaindre. Il conduit sa fille au sultan, qui l’épouse. — Les + dix fumeurs ; pipe monstre. — Usage du lait, jadis défendu + aux sultans du Ouadây + + CHAPITRE IX. — Vêtements ; ornements ; parures. — Turbans ; 394 + calottes. — Ampleur des habits. — Ornement des sabres. — + Présents d’investiture des charges. — Instruments de + musique. — Masque ou frontail des chevaux. — Travail des + lances. — Parure des femmes. — L’am-chinga. — Usage + continuel du cure-dent. — Les kounfous. — Stature ; teint. — + Les filles prennent peu de nourriture. — Travaux et fatigues + des femmes. — Le raykeh ; le porte-fardeaux ou Karandjalah. + — Relations des sexes. — Manœuvres des matrones. — Nombre + des concubines chez les grands. — Quelques réflexions. — + Choix des amants ; anecdote ; meurtre. — Malédiction contre + les femmes infidèles + + CHAPITRE X. — Des afryt ou diables. — Leurs vols et meurtres 410 + réprimés par Sâboûn. — Leurs amours. — Anecdote : un afryt + devenu amoureux exclusif d’une jeune fille. — Un rival ; + rencontre singulière des deux prétendants. — L’afryt veut + fuir ; il est vaincu, et cède la place. — Autre anecdote. — + Singulières habitudes de relations des sexes. — Incontinence + des femmes. — Secret des intrigues amoureuses + + CHAPITRE XI. — Tactique militaire. — Division de l’armée. — 418 + Ordre de bataille. — Drapeaux. — Signes distinctifs pour les + soldats des deux armées. — Attaque ; chant. — Armures et + armes. — Casques. — Caparaçons. — La _châyeh_ ou saie. — + Provocations en bataille. — Espèces de lances. — Boucliers ; + adresse à les manier. — Arcs et flèches. — Les archers sont + tous esclaves. — Tir de l’arc. — Empoisonnement des + flèches ; leur petitesse. — Cordes d’arc. — Carquois. — + Chants guerriers. — Abydyeh ou esclaves particuliers du + sultan + + CHAPITRE XII. — Des chevaux. — Chevaux du Dongolah et 444 + d’Égypte. — Habitudes des chevaux du sultan fôrien. — + Chevaux du Dârfour. — Nourritures des chevaux chez les + Fôriens et les Arabes. — Le cheval éveille l’Arabe son + maître. — Chevaux à trois relais, ou fins coureurs. — Le + coursier du Tâmien et le coursier du Ouadayen : anecdote. — + Croyances bizarres relatives aux chevaux. — Croyances sur la + destinée après la mort, chez deux tribus. — Petits chevaux + du Ouadây. — Appréciation des balzanes ; du pelage. — Vers à + ce sujet. — Poëtes ; luttes d’improvisations ; poëtes + accompagnant le sultan. — Augures tirés des positions des + chevaux. — Le faguyh Moûça et son cheval. — Signes préférés + sur les chevaux. — Habitudes de guerre au Ouadây. — Les + Fertyt n’ont pas de chevaux, et ont peu de gros bétail. — + Comment les rois fertyt vont en guerre. — Un prince ne fuit + jamais. — On laisse la vie au roi prisonnier, aux ulémas. — + Ce que deviennent le roi pris, sa suite, ses femmes + + CHAPITRE XIII. — Différences et analogies dans les habitudes 466 + du Dârfour et du Ouadây. — Chasses aux esclaves par les + Fôriens. — _Salatyeh_ ou lance de permission de chasse. — + Firman ou permis de chasse. — Comment se recrute ou se + réunit une ghazoua ou ghazia. — _Sultan_ ou chef de chasse. + — Partage des esclaves. — Procédé de répartition des + captures. — Attentions pour le _sultan_ de la chasse. — + Prise d’une station ou d’un village. — Acceptation de tribus + au nombre des protégés du Dârfour, et exclusion. — Réserves + de grains chez les Fertyt. — Nombre des chasses annuelles. — + Cas de maladie ou de mort d’un _sultan_ de chasse. — + Quantité des esclaves pris ; mortalité. — Leur crainte + d’être vendus aux Arabes. — L’esclavage est permis par + l’islamisme. — Procédé des Ouadayens pour les chasses. — + Idolâtrie des Fertyt. — Mariages défendus entre proches + parents. — Nudité habituelle. — Amour des Fertyt pour leur + pays. — Demeures sur les arbres. — Habileté à travailler + l’ébène + + TROISIÈME PARTIE. + + RETOUR AU MAGHREB ET EN ÉGYPTE. + + CHAPITRE Ier. — Départ du Ouadây. — Ses causes. — Mauvais 496 + procédés de l’oncle Zarroûk. — Épisode du chérif Ahmed. — Il + arrive au Dârfour en revenant de pèlerinage. — Comment il + traite le sultan. — Il va au Ouadây. — Il y devient vizir. — + Il est dépouillé du vizirat. — Il part. — La caravane + s’égare. — Le chérif revient au Ouadây. — Il s’attire la + haine générale, et est assassiné. — Départ de la caravane + avec laquelle le cheykh retourne au Maghreb. — Inspection + des caravanes en départ + + CHAPITRE II. — Entrée dans les plaines des Mahâmyd. — Puits 512 + des Daûm. — Le caravanier Ahmed. — Talion redemandé. — Les + Toubou-Turkmân. — Ils attaquent la caravane et sont + repoussés. — Ils reviennent. — Entrevue singulière avec + eux ; leur sultan. — On lui cingle un coup de fouet. — Les + Toubou se vengent. — Ils harcèlent la caravane — Arrivée + chez les Toubou-Rechâd. — Leur sultan. — Cérémonial ; + réception. — La caravane régale le sultan et la sultane ; + portrait de Leurs Majestés. — Second régal. — Troisième + régal. — Arrivée aux trois montagnes. — Quatrième régal. — + Fuite de trois esclaves. — Trois tribulations. — Cadeau fait + au sultan. — Perquisition ; dépouillement. — Départ + + CHAPITRE III. — Le désert avant Catroûn. — Escorte de cent 535 + cinquante Toubou. — On loue des chameaux. — Manière de faire + les marchés de louages. — Soins des Toubou pour leurs + chameaux. — La montre d’Abd-Allah. — Cérémonies des Toubou + en se saluant. — Analogies de ces salutations avec celles + des Fôriens des monts Marrah. — Formes de politesses des + Fôriens, des Barnâouyens. — Querelles fréquentes entre les + Toubou. — Dix jours de désert. — On me vole deux outres + d’eau. — Mon esclave favorite en danger de périr de soif ; + moyen par lequel elle fut conservée. — Arrivée à Catroûn + + CHAPITRE IV. — Mourzouk ou Zeylah. — Son bazar de quatorze 549 + boutiques. — Présentation au sultan Mountacer. — Siége du + sultan. — Gravité de ce sultan. — Séjour de Mourzouk ; + petite anecdote. — Habitudes de vie ordinaire. — Mourzouk + centre de commerce. — Bélâd-el-Abyd. — Commerce d’or à + Mourzouk. — Probité des Fezzanais. — Anecdote + + CHAPITRE V. — Préparation au départ de Mourzouk. — Rivalités 563 + et guerre des Arabes Bény-Soleymân. — Moyen employé par le + pacha de Tripoli pour la terminer. — Départ de Mourzouk. — + Vallée de Chiâty. — Assemblée délibérante. — Départ pour + Tripoli. — Le Ghiriân ; hospitalité ; régal. — Jardins. — + Caractère des Arabes Bichr ; habitudes de rapines. — Arrivée + à Tripoli. — Menchyeh. — Départ de Tripoli. — Djirbeh. — + Safâkès ; rusticité des Safâkésains ; jardins ; fruits. — + Castel du village d’El-Djemm + + CHAPITRE VI. — Arrivée à Tunis, et ensuite à la ferme de mon 583 + père. — Mon père vide ma ceinture et garde mon argent. — + Regrets. — Le marabout Omar. — Mon père me communique son + projet de retourner au Ouadây. — Il part. — Présents pour le + sultan Sâboûn. — Mort de mon père. — Je me mets en route + pour le Ouadây. — Arrivée à Mourzouk. — Départ pour le + Ouadây. — Je rencontre l’oncle Zarroûk. — Discussion. — + Conciliation. — Retour à Tunis. — Je pars pour le + pèlerinage. — Visite à Cairaouân. — Arrivée à Alexandrie, à + Rosette, au Caire. — J’achète une Abyssinienne + + CHAPITRE VII. — Circonstances particulières dans le trajet 601 + de Tunis au Fezzân, et le retour. — Je prends une pacotille + de tarboûch. — Ma marmite se casse. — Nous nous embarquons + sur un brick à deux hommes d’équipage. — Bourrasque. — + Invocation des meilleurs saints. — Nous allons à pied à + Zouârah. — Arrivée à Tripoli. — Je retourne au brick. — + Danger singulier. — Un autre danger nous est annoncé + mystérieusement. — Peur ; retour à Tripoli. — Trois mois + d’attente. — Arrivée de l’esclave de mon père. — Départ pour + le Fezzân. — Vallée où nous manquons d’être noyés. — Je me + trouve sans provisions. — Bénédiction. — Chute de chameau. — + Pour dernière aventure, je suis volé par un pauvre à qui je + donne à dîner. — Finale pieuse + + + =INDEX DES NOTES, + VOCABULAIRES, ET EXPLICATION DES FIGURES.= + + * * * * * + + + _Page_ + + NOTE 1. — L’attâr ou droguiste ruiné retrouve sa fortune. — 625 + Un naufragé sauvé + + NOTE 2. — « Il n’y a pas grand mal à cela : » coups sur la 629 + nuque. Deux anecdotes + + NOTE 3. — Ventouses 631 + + NOTE 4. — Bosses du courage. Fait craniologique 631 + + NOTE 5. — Mesures des esclaves par empans 632 + + NOTE 6. — Explication du nom Kharyf-el-Teymân 632 + + NOTE 7. — Miroued pour le keuhl. — Keuhl 632 + + NOTE 8. — Psaumes de David envoyés du ciel 633 + + NOTE 9. — Explication d’un passage où se trouve le mot _la 633 + terre_ + + NOTE 10. — Amulette 633 + + NOTE 11. — Mois de Rédjeb l’_unique_ 634 + + NOTE 12. — Révolte de Noaîm. Il est condamné à mort. — Vers. 634 + Pardon. — Nomân ; son jour de bienveillance et son jour de + colère : anecdote. — Coutume pour les vengeances des + meurtres au Sennâr ; anecdote + + NOTE 13. — Les génies khirryt 639 + + NOTE 14. — Proverbe 639 + + NOTE 15. — Histoire de Djézymet El-Abrach et de Zabba. Vers 639 + + NOTE 16. — Cas d’union conjugale 642 + + NOTE 17. — L’abou-carn 643 + + NOTE 18. — Explication du mot bîrny 643 + + NOTE 19. — Le ryâl, monnaie 643 + + NOTE 20. — Colonate, monnaie dite _pièce à canon_ 643 + + NOTE 21. — Simplicité d’un soldat égyptien dans la guerre de 643 + Morée + + NOTE 22. — _Seigneur_, nom appliqué à Mahomet 645 + + NOTE 23. — Le poëte Tofaîl-el-Khâî 646 + + NOTE 24. — Livre des _Hadyth_, de Mâlik 646 + + NOTE 25. — Histoire de la guerre du Fezzân. — Arabes Bény- 646 + Soleymân, Bény-Bichr ; Bény-Seîf-el-Nasr. — Pacha de + Tripoli. — Autre guerre + + NOTE 26. — Marabouts 665 + + NOTE 27. — Le sellier tripolitain 666 + + NOTE 28. — Djaramah, sorte de fonctionnaire 669 + + NOTE 29. — Les Malangais ont le privilège de réparer le 670 + palais + + NOTE 30. — Réflexions sur les agitations qui troublèrent le 670 + commencement du khalifat. — Exemple de sévérité d’Omar + + NOTE 31. — Punition de l’adultère 672 + + NOTE 32. — Le charganyeh, ou cloison 672 + + NOTE 33. — Engendrements extraordinaires racontés par les 672 + anciens Arabes. — Explication curieuse de l’épilepsie + + NOTE 34. — Esclaves commis 673 + + NOTE 35. — Saccatou 673 + + NOTE 36. — Qualification de _philosophe_ 673 + + NOTE 37. — Lecture du Coran comme œuvre pie 673 + + NOTE 38. — Le zoukhmeh, instrument de correction 674 + + NOTE 39. — Té_n_a, nom général donné aux kamkolak ou 674 + justiciers + + NOTE 40. — Chichm. — Nabk-karnau 674 + + NOTE 41. — Monnaies ayant cours en Égypte. — Leurs valeurs 675 + + NOTE 42. — Usage du loubân 682 + + NOTE 43. — Vêtements des cheykh. — Sandale mekkoise 682 + + NOTE 44. — Prières de la délivrance, ou cent mille phrases 683 + + NOTE 45. — Chapelet et rosaire des musulmans. — Prière du 683 + Pardon ou 70000 phrases + + NOTE 46. — Le défré et le korayb, plantes 685 + + NOTE 47. — Coutumes réservées au sultan 685 + + NOTE 48. — Le kouldjou, oiseau 686 + + NOTE 49. — Le couteau kirdâouy. — Couteau porté au-dessus du 686 + coude + + NOTE 50. — Aventure arrivée à Ahmed, fils de Toûloûn. — 687 + Autre anecdote. Dieu punit les malintentionnés. — Autre + aventure. Un mets à l’ail comme moyen d’intrigue de cour + + NOTE 51. — Mépris des Ouadayennes pour les poltrons 694 + + NOTE 52. — Alexandre le Bicorne 694 + + NOTE 53. — La Châyeh ou Saie 694 + + NOTE 54. — Explication du terme ouendai 695 + + NOTE 55. — La parkhah, lance. Forkhah, jeune fille 695 + + NOTE 56. — Himiarites, Homérites 696 + + NOTE 57. — Les hommes du dououei_n_, ou Fôriens 696 + + NOTE 58. — Explication de vers 697 + + NOTE 59. — Aèdes, poëtes 697 + + NOTE 60. — Vers du Faguyh Moûça à l’éloge d’une femme. — 698 + Lire une partie du Coran comme don nuptial + + NOTE 61. — Fin de chapitre. — Zikr. — Dauceh ou _presse_ 699 + dévote + + NOTE 62. — Le para, petite monnaie. Le Meydy 701 + + NOTE 63. — Villages de Damyreh. Le cheykh El-Damyry 701 + + NOTE 64. — Expression : « _Le seau de son puits se 701 + déchira_. » + + NOTE 65. — Toubou-Turkmân 701 + + NOTE 66. — Saadyeh et Rifâyeh, deux corporations de psylles. 702 + — Tchaouych et Dalatlyeh. — Usage du tambourin aboli + + NOTE 67. — Milâyeh dit du Hidjâz 702 + + NOTE 68. — Keloûd ou peaux rouges. — Houroûz, sortes de 703 + talismans religieux + + NOTE 69. — Pèlerins du Maghreb moins nombreux à présent. — 704 + Sultans du Maroc + + NOTE 70. — Griffons 708 + + NOTE 71. — Ponctualité ; anecdote. — Autre anecdote plus 709 + merveilleuse ; confiance dans la Providence. — Sainteté des + prophètes. — Des saints musulmans. — Anecdote + + NOTE 72. — Loubed, aigle de Locmân 715 + + NOTE 73. — Les cinq prières journalières 716 + + NOTE 74. — Le sabârès et le syr, ou biçârieh, poissons 716 + + NOTE 75. — Khammâceh ou _mercenaire à cinquième_ 716 + + NOTE 76. — Du goût des Arabes actuels en beaux-arts 716 + + NOTE 77. — Jeûne du Ramadân 717 + + NOTE 78. — Chapitre _Yâ syn_ du Coran. Divisions du Coran 718 + + NOTE 79. — Malheurs occasionnés par les torrents. — 718 + Anecdote ; enfants mangés par des loups + + NOTE 80. — Médication hiéroïatrique 720 + + NOTE 81. — Rut des chameaux 721 + + VOCABULAIRES. + + Ouadayen 722 + + Fôrien 725 + + Fertyt 726 + + Barnâouyen 726 + + Bâguirmien 727 + + Toubou 727 + + Fezzanais 727 + + TRANSCRIPTION ARABE, par ordre alphabétique, des noms des 728 + localités, des tribus, etc., citées dans le voyage au Ouadây + + EXPLICATION des Figures 739-746 + + * * * * * + + COMPOSITION DES PLANCHES. + + Portrait du cheykh Mohammed Ibn-Omar-El-Tounsy, en tête de l’ouvrage. + + PLANCHE I. — Essai de carte du Ouadây. + + PLANCHE II. FIG. 1. — Demeure de Sâboûn. + + PLANCHE III. FIG. 2. — Aperçu de la ville de Ouârah. + + PLANCHE IV. FIG. 2 _bis_. — Ville de Ouârah, capitale du Ouadây. + + PLANCHE V. FIG. 3. — Dabboûz. + + — 5. — Kourbâdj. + + — 6. — Acrab. + + — 7. — Brancard. + + — 11. — Gorgerain. + + — 12. — Pièce de caparaçon. + + — 13. — Idem. + + — 14. — Sayon. + + — 16. — Fers de lance. + + — 17. — Idem. + + — 18. — Idem. + + — 19. — Idem. + + — 20. — Idem. + + — 21. — Idem. + + — 22. — Idem. + + — 23. — Idem. + + — 24. — Idem. + + — 24 _bis._ — Idem. + + — 25. — Idem. + + — 25 _bis._ — Idem. + + — 26. — Idem. + + — 27. — Idem. + + — 31. — Guerfeh. + + PLANCHE VI. FIG. 4. — Oreille percée. + + — 8. — Bras armé. + + — 9. — Idem. + + — 10. — Karandjalah. + + — 15. — Cheval harnaché. + + — 28. — Bouclier. + + — 28 _bis._ — Idem. + + — 29. — Idem. + + — 30. — Idem. + + — 30 A. — Idem. + + — 30 B. — Idem. + + PLANCHE VII. FIG. 32. — Ouadayenne. + + — 32 D. — l’am-chinga. + + — 34. — Grand câdi du Ouadây. + + — 35. — Le Ouadayen Ilâly. + + — 36. — Autre Ouadayen. + + PLANCHE VIII. FIG. 33. — Mandarâouyen. + + — 37. — Barnâouyen. + + PLANCHE IX. — MUSIQUE. — Chants du Ouadây, nos 1 à 8. + + + FIN. + + * * * * * + PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce, + rue Racine, 26, près de l’Odéon. + + + + + =OUVRAGES DU Dr PERRON.= + +[Décoration] + + +=Précis de Jurisprudence musulmane=, ou Principes de législation +musulmane civile et religieuse, selon le rite mâlékite, par KHALÎL IBN- +ISHAK ; traduit de l’arabe par M. PERRON, chevalier de la Légion +d’honneur, membre des Sociétés asiatiques de Paris, de Leipsick, etc. +Paris, Imprimerie nationale. Chez VICTOR MASSON et chez LANGLOIS et +LECLERCQ, libraires. Grand in-8o, six forts volumes. Quatre volumes sont +publiés ; le cinquième est sous presse. + +Cet ouvrage se vend à part, bien qu’il fasse partie de la grande +collection intitulée : _Exploration scientifique de l’Algérie_, publiée +par ordre du gouvernement. + +Ce _Précis de Jurisprudence_ est le guide des tribunaux musulmans dans +toute l’Algérie, dans toutes les régences barbaresques, dans le royaume +de Maroc, dans tous les États de l’intérieur de l’Afrique, du Soudan, +etc. Aucune publication, jusqu’à ce jour, n’avait reproduit en Europe la +législation textuelle et entière des musulmans. M. PERRON a donc donné à +la science un Code nouveau, le Code de l’Islamisme. + +=Voyage au Dârfour=, par le cheykh MOHAMMED IBN-OMAR EL-TOUNSY, réviseur +en chef à l’École de médecine du Kaire ; traduit de l’arabe par le +docteur PERRON, directeur de l’École de médecine du Kaire, membre de la +Société asiatique de Paris et de la Société égyptienne ; ouvrage +accompagné de cartes et de planches, et du portrait du sultan Abou- +Madiân ; publié par les soins de M. JOMARD, membre de l’Institut, ancien +directeur de l’École égyptienne en France, etc. Précédé d’une Préface +contenant des remarques sur la région du Nil-Blanc supérieur, par le +même. Dédié à S. A. MOHAMMED-ALY, vice-roi d’Égypte et dépendances. +Paris, 1845. Chez BENJAMIN DUPRAT, libraire de l’Institut et de la +Bibliothèque royale, rue du Cloître-Saint-Benoît, 7. + +=Voyage au Dârfour=, texte arabe, autographié par M. PERRON ; figures +dans le texte. Un volume in-4o. Paris, 1850. Chez BENJAMIN DUPRAT, +libraire, rue du Cloître-Saint-Benoît, 7. + + * * * * * + =PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce=, + RUE RACINE, 26, PRÈS DE L’ODÉON. + + + + + VOYAGE + AU OUADÂY + + PAR + LE CHEYKH MOHAMMED IBN-OMAR EL-TOUNSY, + RÉVISEUR EN CHEF A L’ÉCOLE DE MÉDECINE DU KAIRE ; + + TRADUIT DE L’ARABE PAR LE Dr PERRON, + Directeur de l’École de médecine du Kaire ; + Membre de la Société asiatique de Paris et de la Société égyptiennne. + + OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE CARTES ET DE PLANCHES + ET DU PORTRAIT DU CHEYKH, + + PUBLIÉ PAR LE Dr PERRON ET M. JOMARD + Membre de l’Institut, ancien Directeur de la Mission égyptienne en + France + + Ouvrage précédé d’une PRÉFACE de ce dernier, contenant des remarques + historiques et géographiques, + ET FAISANT SUITE AU VOYAGE AU DÂRFOUR. + + =PLANCHES.= + + PARIS. + + CHEZ BENJAMIN DUPRAT, | FRANCK, LIBRAIRE, + LIBRAIRE DE L’INSTITUT | Rue Richelieu, 69. + ET DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, | + Rue du Cloître-Saint-Benoît, 7. | RENOUARD, LIBRAIRE, + | Rue de Tournon, 8 + ARTHUS BERTRAND, | + LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE | GIDE ET BAUDRY, LIBRAIRES, + GÉOGRAPHIE, | Rue des Petits-Augustins, 5 + Rue Hautefeuille, 23. | + | + + * * * * * + 1851. + + + + + VOYAGE AU OUADAY. +[Décoration] + + =COMPOSITION DES PLANCHES.= + + + Portrait du cheykh Mohammed Ibn-Omar El-Tounsy (en tête du volume + de texte). + + PLANCHE I. — Essai de carte du Ouadây. + + PLANCHE II. FIG. 1. — Demeure de Sâboûn. + + PLANCHE III. FIG. 2. — Aperçu de la ville de Ouârah. + + PLANCHE IV. FIG. 2 _bis_. — Ville de Ouârah, capitale du Ouadây. + + PLANCHE V. FIG. 3. — Dabboûz. + + — 5. — Kourbâdj. + + — 6. — Acrab. + + — 7. — Brancard. + + — 11. — Gorgerain. + + — 12. — Pièce de caparaçon. + + — 13. — Idem. + + — 14. — Sayon. + + — 16. — Fers de lance. + + — 17. — Idem. + + — 18. — Idem. + + — 19. — Idem. + + — 20. — Idem. + + — 21. — Idem. + + — 22. — Idem. + + — 23. — Idem. + + — 24. — Idem. + + — 24 _bis._ — Idem. + + — 25. — Idem. + + — 25 _bis._ — Idem + + — 26. — Idem. + + — 27. — Idem. + + — 31. — Guerfeh. + + PLANCHE VI. FIG. 4. — Oreille percée. + + — 8. — Bras armé. + + — 9. — Idem. + + — 10. — Karandjalah. + + — 15. — Cheval harnaché. + + — 28. — Bouclier. + + — 28 _bis._ — Idem. + + — 29. — Idem. + + — 30. — Idem. + + — 30 A. — Idem. + + — 30 B. — Idem. + + PLANCHE VII. FIG. 32. — Ouadayenne. + + — 32 D. — l’am-chinga. + + — 34. — Grand câdi du Ouadây. + + — 35. — Le Ouadayen Ilâly. + + — 36. — Autre Ouadayen. + + PLANCHE VIII. FIG. 33. — Mandarâouyen. + + — 37. — Barnâouyen. + + PLANCHE IX. — MUSIQUE. — Chants du Ouadây, nos 1 à 8. + + (Voyez l’_Explication des figures_ dans le volume de texte, + pages 739 et suiv.) + + * * * * * + PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce, + rue Racine, 26, près de l’Odéon. + + + + +[Illustration : ESSAI _de_ Carte _du_ OUADÂY _ou_ DÂR SÉLEÎH pour le +voyage au Soudan, du Cheikh Mohammed el-Tounsy. _dressé d’après les +indications de ce Cheikh, du Ouadaien Ilâly, d’un Barnâouyen, &c.,_ +par MR. PERRON _Directeur de l’Ecole Médicale du Kaire._ Kaire 1845. + +Voyage au Ouadây. + +Pl. I.] + +[Illustration : DEMEURE DE SÂBÔUN. + +Voyage au Ouadây. + +Pl. II.] + +[Illustration : APERÇU DE LA VILLE DE OUÂRAH Selon le tracé original +du Cheykh Mohammed El-Tounsy. + +Voyage au Ouadây. + +Pl. III.] + +[Illustration : Voyage au Ouadây. + +Pl. IV. + +VILLE DE OUÂRAH Capitale du Ouadây.] + +[Illustration : COSTUMES, ARMES ET INSTRUMENTS. + +Voyage au Ouadây. + +Pl. V.] + +[Illustration : COSTUMES, ARMES ET INSTRUMENTS. + +Voyage au Ouadây. + +Pl. VI] + +[Illustration : Voyage au Ouadây. + +Pl. VII. + +32. Femme Ouadâyenne coiffée de l’Am-chinga. + +32. D. l’Am-chinga. + +34. Le Faguyh Delyl grand Cadi du Ouadây. + +35. Le Faguyh Ilaly de Ouârah. + +36. Ouadâyen de la Prov. du Bathah.] + +[Illustration : Voyage au Ouadây. + +Pl. VIII. + +Mandarâouy. + +Barnâouy. + +Dessiné par Mr. Machereau.] + +[Illustration : Voyage au Ouadây. + +Pl. IX. + +CHANTS DU OUADÂY. + +Paris. Imp. Bineteau. + +(1) _L’Explication des Chants No. 7 et No. 8, est à la fin de +l’explication des Figures ; ils ne sont pas cités dans le courant du +livre._] + + + + + =INSTRUCTION PRIMAIRE.= + +[Décoration] + + +=Arithmétique élémentaire=, ou Tableaux d’arithmétique composés selon +les principes et assujettis aux procédés de l’enseignement mutuel ; +accompagnés d’un Manuel explicatif pour servir à l’intelligence des +tableaux et pour en diriger l’emploi ; par M. JOMARD, président +honoraire de la Société pour l’instruction primaire. Ouvrage adopté par +la Société et par le Conseil d’instruction primaire établi par M. le +préfet de la Seine pour l’usage des Écoles élémentaires. 3e édition. Un +vol. in fo, 95 feuilles _in-plano_. 1843. + +=Arithmétique élémentaire= assujettie au système et aux procédés de +l’enseignement mutuel ; applicable à tous les modes d’enseignement ; par +M. JOMARD, etc. Ouvrage adopté par le Conseil royal d’instruction +publique. Un vol. in-8o. + +=Nouveaux Tableaux de lecture= assujettis au système et aux procédés de +l’enseignement mutuel, spécialement composés pour les Écoles dans +lesquelles on suit cette méthode, et applicables aux autres modes +d’enseignement ; par M. JOMARD..... Ouvrage autorisé par le Conseil +royal de l’instruction publique, adopté par le Comité central +d’instruction primaire pour les Écoles de la ville de Paris. 6e édition. +Un vol. in-fo, 85 feuilles _in-plano_. 1849. + +=Nouveaux Tableaux de lecture= assujettis au système et aux procédés de +l’enseignement mutuel, et applicables aux autres modes d’enseignement ; +par M. JOMARD..... Ouvrage adopté par le Conseil royal de l’instruction +publique. Un vol. in-8o. + +=Discours sur la vie et les travaux de B. Wilhem=, prononcé à +l’assemblée générale de la Société pour l’instruction élémentaire, par +M. JOMARD ; avec un portrait et une note historique sur l’introduction +du chant dans les Écoles de France. In-8o. + + + =GÉOGRAPHIE ET VOYAGES.= + +[Décoration] + + +=Galerie Ethnographique et Iconographique égyptienne=, ou Suite de +portraits représentant des Orientaux de différentes races, publiés à +l’occasion des réformes introduites en Égypte par le vice-roi Mohammed- +Aly et de la mission adressée en France par ce prince en 1826 ; par M. +JOMARD, membre de l’Institut, ancien directeur de la Mission égyptienne +en France, membre correspondant des Académies royales de Berlin, Naples, +Turin, Madrid. (PREMIÈRE PARTIE, _sous presse_.) Un vol. in-fo. + + + =OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.= + + +=Voyage à l’oasis de Thèbes= et dans les déserts situés à l’orient et à +l’occident de la Thébaïde, fait pendant les années 1815, 1816, 1817 et +1818, par M. Frédéric CAILLIAUD ; publié et rédigé par M. JOMARD, membre +de l’Institut, correspondant de l’Académie des scienes de Berlin, etc., +etc., accompagné de cartes et de planches et d’un recueil +d’inscriptions. Deux vol. grand in-fo, texte et gravures. + +=Voyage à l’oasis de Syouah=, rédigé et publié par M. JOMARD....., +d’après les matériaux recueillis par M. le chevalier DROVETTI, consul +général de France en Égypte, et par M. Frédéric CAILLIAUD, pendant leurs +voyages dans cette oasis en 1819 et en 1820. Un vol. grand in-fo. + +=Remarques et recherches géographiques= sur le Voyage de M. CAILLIÉ dans +l’Afrique centrale, par M. JOMARD, etc., comprenant l’analyse de la +carte itinéraire et de la carte générale du Voyage, rédigées par le +même ; suivies des Vocabulaires, des Itinéraires et de Notes sur +plusieurs points d’histoire naturelle et de géographie. Un vol. in-8o. + +=Notice géographique sur le pays de Nedjd=, ou Arabie centrale, +accompagnée d’une carte ; suivie de Notes sur l’histoire de l’Égypte +sous Mohammed-Aly ; par M. E. J. D. L. Un vol. in-8o. + +=Études historiques et géographiques sur l’Arabie=, accompagnées d’une +carte de l’ASYR et d’une carte générale de l’Arabie ; suivies de la +relation du voyage de Mohammed-Aly dans le Fazoql ; avec des +observations sur l’état des affaires en Arabie et en Égypte ; par M. +JOMARD..... Un vol. in-8o. + +=Lettre à M. Ph. Fr. de Siebold= sur les Collections ethnographiques. +Brochure in-8o. + +=De la Collection géographique= créée à la Bibliothèque nationale ; +examen de ce qu’on a fait et de ce qui reste à faire pour compléter +cette création et la rendre digne de la France. In-8o. + +=Seconde Note sur une pierre gravée= trouvée dans un ancien tumulus +américain, et, à cette occasion, sur l’idiome libyen ; lue à l’Académie +des inscriptions et belles-lettres. In-8o. + + * * * * * + PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce, + RUE RACINE, 26, PRÈS DE L’ODÉON. + + + + +Note du transcripteur : + + + Les changements dans ADDITIONS ET CORRECTIONS ont été aportés. + + Page XLI, Réfs. manquantes à notes 33 et 34 ajoutées dans page XXXIX + après " la conjecture qu’on avait émise dans la préface du _Voyage + au Dârfour_ sur cette ligne de partage. " et dans page XL après " et + n’usons des cartes existantes qu’avec circonspection. " + + Page XLI, " de Laybach, pourvu d’intruments " a été remplacé par + " d’instruments " + + Page 3, " Noûba paraît venir du mot copte υούβ, or " a été remplacé + par " νούβ " + + Page 40, " ordonna au cheykh Adb-Allah-Dagaça " a été remplacé par + " Abd-Allah-Dagaça " + + Page 75, " facile hospitalité des Oudayens " a été remplacé par + " Ouadayens " + + Page 80, " Plusieurs Oudayens allèrent " a été remplacé par + " Ouadayens " + + Page 92, " était supé-périeur à ses deux frères " a été remplacé par + " supérieur " + + Page 120, " retentissent, es trompettes " a été remplacé par " les " + + Page 166, " la plus scrupufleuse justice " a été remplacé par + " scrupuleuse " + + Page 292, " à la rencontre de Zâzy " a été remplacé par " Zâky " + + Page 333, " Les eslaves sont une partie " a été remplacé par + " esclaves " + + Page 338, " de _sunbul_ (_spina celtica_, le nard) " a été remplacé + par " _spica celtica_ " + + Page 358, " Le fruit de l’andourâh " a été remplacé par + " l’andourâb " + + Page 394, " une calottte en toile ordinaire " a été remplacé par + " calotte " + + Page 400, " n’en demeu- pas moins cachées " a été remplacé par + " demeurent " + + Page 412, " ils s’entretienneut en tout bien " a été remplacé par + " s’entretiennent " + + Page 420, " de ses pères et qu’il co serve " a été remplacé par + " conserve " + + Page 466, " se recrute on se réunit une ghazoua " a été remplacé par + " ou " + + Page 473, " prend un des deux eslaves " a été remplacé par + " esclaves " + + Page 578, " la prononciation des Mohgrébins " a été remplacé par + " Moghrébins " + + Page 588, " moi une nouvelle amertune " a été remplacé par + " amertume " + + Page 611, " répondis-je, passable-blement effrayé " a été remplacé + par " passablement " + + Page 621, " t’inquiète pas s tu es dans la " a été remplacé par + " si tu es " + + Page 646, " informations recues de mon père " a été remplacé par + " reçues " + + Page 650 (x2), " de Saukanak " a été remplacé par " de Saukanah " + + Page 663, " Aly-Bourghoud se disposa à marcher " a été remplacé par + " Aly-Bourghoul " + + Page 673, " mâles frappent d’épilesie " a été remplacé par + " d’épilepsie " + + Page 674, " représentants du souve-verain " a été remplacé par + " souverain " + + Page 682, " en avons vu une peuve " a été remplacé par " preuve " + + Page 701, " _coutumes des Égyptienms odernes_ " a été remplacé par + " _Égyptiens modernes_ " + + Page 707, " Ibrahim fu battu et tué " a été remplacé par " fut " + + Page 714, " Les perquisitenrs ne voient pas " a été remplacé par + " perquisiteurs " + + Page 729, " بَزْنَاوِى — Barnâouy. " a été remplacé par " بَرْنَاوِى " + + Page 737, " Ouâdy-Kellel " a été remplacé par " Ouâdy-Kelkel " + + Page 751, " se recrute on se réunit une ghazoua " a été remplacé par + " ou " + + Planche VII., " l’Ab-chinga " a été remplacé par " l’Am-chinga " et + " Faguyh-laly " par " Faguyh Ilaly " + + De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe + ont été apportés. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79233 *** |
