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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79233 ***
+ VOYAGE
+ AU
+ SOUDAN ORIENTAL.
+[Décoration]
+ LE OUADÂY.
+
+
+[Décoration]
+ PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce,
+ Rue Racine, 26, près de l’Odéon.
+[Décoration]
+
+
+[Illustration : Voyage au Ouadây.
+
+LE CHEYKH MOHAMMED IBN OMAR EL-TOUNSY
+
+Dessiné au Caire par Mr. Machereau, Peintre Français]
+
+
+ VOYAGE
+ AU OUADÂY
+
+ PAR
+ LE CHEYKH MOHAMMED IBN-OMAR EL-TOUNSY,
+ RÉVISEUR EN CHEF A L’ÉCOLE DE MÉDECINE DU KAIRE ;
+
+ TRADUIT DE L’ARABE PAR LE Dr PERRON,
+ Directeur de l’École de médecine du Kaire ;
+ Membre de la Société asiatique de Paris et de la Société égyptiennne.
+
+ OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE CARTES ET DE PLANCHES
+ ET DU PORTRAIT DU CHEYKH,
+
+ PUBLIÉ PAR LE Dr PERRON ET M. JOMARD
+ Membre de l’Institut, ancien Directeur de la Mission égyptienne en
+ France
+
+ Ouvrage précédé d’une PRÉFACE de ce dernier, contenant des remarques
+ historiques et géographiques,
+ ET FAISANT SUITE AU VOYAGE AU DÂRFOUR.
+
+[Décoration]
+
+ PARIS.
+
+ CHEZ BENJAMIN DUPRAT, | FRANCK, LIBRAIRE,
+ LIBRAIRE DE L’INSTITUT | Rue Richelieu, 69.
+ ET DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, |
+ Rue du Cloître-Saint-Benoît, 7. | RENOUARD, LIBRAIRE,
+ | Rue de Tournon, 8
+ ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE, |
+ Rue Hautefeuille, 23. | GIDE, LIBRAIRE,
+ | Rue des Petits-Augustins, 5
+
+ * * * * *
+ 1851.
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+ =PAR M. JOMARD.=
+
+
+ * * * * *
+
+
+§ I. — _Remarques générales._ — La situation présente d’une partie de
+l’Afrique septentrionale et du Soudan oriental, semble devoir être
+favorable à une publication comme celle du _Voyage au Ouadây_, voyage
+accompli, il y a déjà beaucoup d’années, par le cheykh Mohammed El-
+Tounsy, l’un des ulémas du Caire, le même personnage à qui l’on doit le
+_Voyage au Dârfour_, traduit par le docteur Perron et qui a paru en
+1845[1]. C’est encore à la persévérance de M. Perron que l’on est
+redevable du nouvel ouvrage, non pas seulement parce qu’il a fait la
+traduction de ce livre, mais parce qu’il a décidé le voyageur à oublier
+un moment ses scrupules religieux, et à mettre par écrit ses souvenirs.
+C’est donc réellement grâce au savant orientaliste, que l’état
+militaire, civil et politique d’un grand royaume du Soudan, presque
+ignoré jusqu’à ce jour, nous sera maintenant mieux connu ; il en est de
+même de son climat, de ses ressources, de son état moral et de son
+histoire. Sans doute le cheykh ne révèle pas aujourd’hui l’existence
+même du Ouadây, mais il est vrai de dire qu’avant Burckhardt l’on n’en
+savait guère autre chose, en Europe, que le nom, et que même ce
+judicieux et excellent observateur, qui le premier nous l’a fait
+connaître, ne nous en a guère dit, sous les rapports physique et
+politique, que ce qu’il fallait pour inspirer le vif désir d’en savoir
+davantage.
+
+Quand Burckhardt a signalé le Ouadây aux géographes et à tout le monde
+savant, ce royaume était encore moins connu que le Dârfour. Browne, qui
+cependant était resté trois ans dans ce dernier pays, ne fait guère que
+nommer l’autre ; il en est de même de Hornemann, de Seetzen, de Lyon, de
+Denham[2], et autres voyageurs qui ont visité la partie orientale de
+l’Afrique septentrionale[3] ; et combien d’autres n’en ont même jamais
+parlé ! Cependant la situation géographique du Ouadây l’appelait à jouer
+un rôle dans les relations du commerce ; l’événement l’a prouvé[4].
+Seulement il fallait une circonstance extraordinaire pour l’amener sur
+la scène commerciale, et elle s’est présentée.
+
+Depuis plusieurs siècles le Dârfour était en possession d’apporter en
+Égypte ses denrées, ses marchandises, ses esclaves. Tout le monde
+connaît les caravanes du Dârfour ; c’est par milliers que l’on comptait
+les chameaux de ces caravanes, et par millions de piastres fortes les
+sommes que représentait la valeur de leur chargement[5]. Le Ouadây était
+trop reculé pour faire concurrence au Dârfour, et, d’autre part, l’état
+de guerre habituel entre ces deux pays ne permettait pas au Ouadây de
+confier ses richesses aux Fôriens pour les exporter, avec les leurs,
+jusqu’aux rives du Nil. La circonstance inattendue qui s’est offerte est
+l’expédition française de 1798.
+
+Repoussés de poste en poste par notre armée, les mamlouks, beys, kâchefs
+et cavaliers, refoulés au-delà de la première cataracte, ont remonté
+d’abord en Nubie et jusqu’au delà de Dongolah ; ils auraient pu s’y
+établir tranquillement, ainsi qu’au Kordofân, peut-être même à Sennâr,
+si d’imprudents conseils et de puissantes intrigues ne les avaient pas
+ramenés en Égypte pour disputer le pouvoir à Mohammed-Aly. Mais ce
+prince était devenu, par le fait, le successeur de l’armée française, et
+déjà il possédait un commencement d’armée. Expulsés encore une fois de
+l’Égypte, les mamlouks ont été poursuivis jusqu’au Kordofân, et de là
+plusieurs ont passé dans le Dârfour. Une armée égyptienne s’est établie
+alors au Kordofân ; c’était presque la guerre avec le royaume voisin. Le
+commerce du Dârfour avec l’Égypte s’est ralenti ou arrêté ; c’est alors
+qu’ont commencé des relations commerciales entre le Ouadây et le Fezzân,
+puis Tripoli et Benghazy ; des caravanes se sont établies ; on a
+découvert, tenté et pratiqué deux routes nouvelles, et la Méditerranée,
+par conséquent l’Europe, ont pu recevoir, pour la première fois, des
+marchandises du Ouadây par voie directe, sans intermédiaire. Je m’arrête
+ici à ces points généraux, les détails viendront plus tard.
+
+§ II. — _Historique._ — Je dois faire ressortir ici une coïncidence
+assez frappante. Au moment même où surgissait, aux bords du Nil, l’homme
+extraordinaire que je viens de nommer (le futur vice-roi d’Égypte,
+Mohammed-Aly), à cette même époque (l’an 1804) apparaissait au Ouadây le
+sultan Sâboûn (Abd-el-Kerim), descendant, selon notre cheykh, à la
+sixième génération du premier sultan de ce pays, Seléîh ou Saleh, lequel
+Seléîh avait établi à la fois l’islamisme et un pouvoir héréditaire ;
+auparavant le Ouadây était idolâtre, comme on l’est encore chez les
+Fertyt, chez les Djenakhérah et les autres tribus du midi. Quant à
+Sâboûn, il s’est fait remarquer dans son règne, aussi court que
+brillant, par un caractère, par des qualités qu’il avait en commun avec
+Mohammed-Aly : la fermeté, l’intelligence, l’adresse et la sagacité,
+enfin l’ambition de se distinguer, et quelquefois l’emploi des moyens
+violents. Plus jeune que celui-ci, il arriva au trône un peu avant lui,
+et il est mort aussi beaucoup plus tôt. Saboûn s’occupait du commerce
+ainsi que Mohammed-Aly ; il expédia des caravanes en Égypte et adressa
+des présents au vice-roi, en retour de l’accueil fait aux marchands
+ouadayens. Des liaisons d’amitié s’établirent alors entre les deux
+princes, et quand les hostilités des Fôriens forcèrent, peu après,
+Mohammed-Aly à envoyer une armée au Kordofân, le Dârfour se trouva placé
+entre deux puissants ennemis. De là, depuis si longtemps, pour les
+voyageurs, la difficulté de pénétrer ou de séjourner dans ce dernier
+pays. On a vu, dans le _Voyage au Dârfour_, que le vice-roi d’Égypte
+avait laissé percer le projet d’y établir un prétendant, Abou-Madiân,
+oncle du sultan régnant ; il entretenait une forte armée au Kordofân et
+au Sennâr, et l’on comprend de reste combien devait être suspect au
+sultan du Dârfour tout ce qui venait du côté du Nil. Cet état de choses
+dure toujours, malgré la mort d’Abou-Madiân et celle de Mohammed-Aly.
+
+Sâboûn a laissé la réputation d’un prince habile, juste et sage, d’un
+homme d’une équité souvent rigoureuse, et, en même temps, d’un vaillant
+guerrier, d’un homme bienfaisant et généreux. Il réprima énergiquement,
+pendant son règne, le brigandage et les violences de certaines tribus,
+et, d’accord avec le sultan de Bornou, il fit plusieurs expéditions
+contre le Bâguirméh, dans la vue de punir la tyrannie et l’immoralité du
+sultan ; enfin il assura dans son empire la sécurité des routes. Voilà
+plusieurs rapports singuliers avec Mohammed-Aly ; qu’on me pardonne de
+les faire ressortir, sauf toute réserve pour la différence qui existe
+entre les deux hommes et les deux pays[6].
+
+Sur tous ces faits peu connus, le cheykh Mohammed El-Tounsy rapporte des
+détails aussi curieux qu’abondants, recueillis par lui-même au Ouadây,
+pendant un assez long séjour, de la bouche des acteurs eux-mêmes, et il
+nous révèle une foule de traits qui peignent les hommes et les lieux
+avec de vives couleurs.
+
+Notre auteur fait connaître l’origine de la famille régnante au Ouadây,
+du moins à partir du sultan Seléîh. Ses successeurs furent Arous
+l’Ancien, Arous le Jeune, Gaudéh, Sâléh, et enfin, vers 1804 ou 1805, le
+sultan Mohammed Abd-el-Kerim, surnommé Sâboûn. Ce prince périt de mort
+violente en 1811 selon le cheykh, mais au commencement de 1815 selon
+Burckhardt[7], au temps duquel (1816) régnait un Yousouf Abd-el-Cadr,
+fils de Sâboûn, surnommé Kharyfeyn. Ont régné ensuite Rakeb, fils de ce
+dernier, et Mohammed Chérif, _frère de Sâboûn_. Celui-ci ne s’est emparé
+du pouvoir que par le secours du prince du Dârfour, le sultan Husseyn ;
+naguère, en 1846, il dirigeait une expédition contre le Bornou ; ce
+prince régnait, dit-on, selon les règles de la justice.
+
+Mais il faut savoir qu’il existait, qu’il existe encore un prétendant à
+la couronne du Ouadây, un propre fils de Sâboûn, et même l’aîné de ses
+fils, envoyé au Caire à l’âge de treize ans pour y faire ses études. Le
+sultan Sâboûn, lettré lui-même, avait voulu que ce fils suivit les
+leçons des ulémas qui ont le plus de savoir ou le plus de renommée, ceux
+de la ville du Caire ; mais le jeune prince, après mille traverses, ne
+put arriver en Égypte qu’en 1827, plus de onze ans après son départ de
+Ouârah. Il faut lire le récit de ses aventures dans un opuscule peu
+connu, et que je dois à l’obligeance du savant M. Renouard (secrétaire
+de la Société royale de géographie de Londres) ; il est intitulé : _The
+story of Ja’far, son of the sultan of Wadai, first published in the
+United service Journal, for March, April and May, London_, 1830. Au lieu
+de l’envoyer en Égypte par la voie du Nil, le sultan Sâboûn l’avait
+dirigé sur Benghazy, par le désert, directement au nord, avec une
+caravane de cinq cent chameaux ; le jeune prince avait été retenu captif
+et maltraité par le pacha de Tripoli. De cette résidence il avait fait
+de vains efforts pour se rendre à sa destination ; enfin, grâce à la
+protection anglaise, il avait pu atteindre l’Égypte. D’un autre côté,
+nous apprenons, par le récit non moins curieux, mais plus savant, de M.
+Fulgence Fresnel[8], que le prétendant Dja’far, après une tentative
+inutile pour ressaisir le trône sur son oncle, le sultan Chérif, était
+retiré au Dâr-Rounga en 1846[9]. En 1849 il était dans la capitale du
+Dârfour, attendant toujours une restauration impossible : je reviendrai
+sur ce qui concerne l’infortuné Dja’far ; si je parle ici de la relation
+de ce prince ouadayen, ce n’est pas seulement parce qu’elle aide à faire
+connaître la famille qui a déjà donné héréditairement au pays neuf
+souverains (ou en suivant le récit de Dja’far treize souverains)[10],
+mais c’est à cause de la _route du Ouadây à la Méditerranée_, dirigée
+droit au nord comme je l’ai dit, route qu’il a suivie lui-même en
+partie, il y a environ trente-quatre ans, et parce que le choix fait de
+cette ligne par le sultan Sâboûn son père, quoique moins sûre, montre
+l’importance que le sultan y attachait dès longtemps. Il fallait sans
+doute traverser un désert difficile, occupé par des pillards, et
+s’exposer surtout au manque d’eau ; mais la ligne était plus courte, et
+on était dispensé de passer par le Fezzân ; de plus, du point d’arrivée
+à Benghazy, on pouvait aller rapidement par mer, d’un côté à Alexandrie,
+de l’autre à Tripoli ; enfin l’on n’avait pas, comme je l’ai dit plus
+haut, à subir un partage ou une concurrence avec la caravane du Dârfour,
+caravane qui se portait directement au Nil depuis un temps immémorial.
+
+§ III. — _Les Fellâtas et les Wahabis._ — J’ai fait remarquer la
+coïncidence des événements de l’Égypte et du Ouadây ; une autre, non
+moins singulière, avait lieu à peu près à la même époque. Qu’il me soit
+permis de faire encore ce rapprochement, comme le cheykh Mohammed El-
+Tounsy l’a fait lui-même : il a encore plus d’importance qu’une réforme
+commerciale ou politique ; il s’agit de la réforme religieuse introduite
+chez les Fellâtas ou Foullân, laquelle a pour ainsi dire donné naissance
+à un grand empire. Un certain faguih, du nom de Zâky, du pays des
+Foullân, s’éleva tout d’un coup en réformateur à la fin du dernier
+siècle, reprochant aux grands du pays, et en général aux gens du Soudan,
+d’avoir abandonné les voies saintes et pures de l’islamisme pour les
+désordres de toute espèce, l’usage des boissons fermentées et les
+habitudes les plus contraires aux préceptes du Coran. C’est à peu près
+ce que reprochait en Arabie, à ses compatriotes, le cheykh Mohammed,
+fils d’Abd-el-Wahab, qui fut le premier fondateur de la secte des
+Wahabis. Mohammed Ibn-So’oud, et ensuite son fils Abd-el-Azyz,
+commandèrent les armées dont le réformateur avait besoin pour le
+triomphe de son culte simplifié ; leurs conquêtes en Arabie allèrent
+croissant à la fin du XVIIIe siècle. Enfin la Mecque tomba au pouvoir de
+So’oud, fils d’Abd-el-Azyz, le 25 décembre 1802, l’an 1217 de l’hégire,
+et Médine succomba en 1805[11]. Or le fellâta Zâky avait proclamé sa
+réforme dans le Soudan vers 1800 ; il avait rassemblé une armée
+nombreuse, qui s’empara du Dâr-Mella, du Noufah, de Kachnah, de l’Afnau,
+de l’Adiguiz et du Barnau[12], presque du Soudan tout entier. C’est dans
+le Barnau que les conquêtes des Fellâtas trouvèrent un terme, par la
+victoire que remporta sur Zâky, en 1805 (1220 de l’hégire), le cheykh
+Mohammed Emyn (du Kânem), chez qui s’était réfugié le sultan de Barnau.
+L’échec de So’oud le Wahabi, devant Baghdad, date de 1808[13].
+
+Ainsi, de 1799 à 1805, les Wahabis réformistes ont étendu leurs
+conquêtes, ont pris la Mecque et Médine, soumis toute l’Arabie et fait
+fléchir l’empire ottoman ; et, de 1799 à 1805, les Fellâtas réformistes
+se sont emparés de six royaumes du Soudan et ont constitué un grand
+État. Les Wahabis ont précédé les Fellâtas et ont continué à guerroyer
+après eux ; mais les premiers n’ont pas formé un nouveau pouvoir
+politique ; tandis que les seconds ont réussi à créer un empire
+puissant, qui embrasse encore aujourd’hui une vaste étendue de pays,
+depuis la région de Tounbouctou jusqu’à celle de Bornou, c’est-à-dire
+dans cette partie de l’Afrique moyenne que j’ai définie en commençant et
+qui est au midi du Sahara. En outre, des tribus de Fellâtas se sont
+établies au Ouadây et au Dârfour ; il en est sorti des hommes influents
+par leur aptitude et leur habileté, et qui ont quelquefois dirigé les
+affaires dans ces deux royaumes. On s’accorde à reconnaître la capacité
+des hommes de cette race ; déjà le voyage de Clapperton nous a fait
+connaître, sous le même rapport, le sultan Bello, de Sakkatou, et il
+paraît que sous ses successeurs l’empire n’a pas beaucoup dégénéré.
+
+Si l’on fait attention maintenant à l’époque de l’expédition française
+en Égypte, on ne peut se défendre de remarquer que c’est pendant le
+cours, ou à la suite de cette expédition que se sont accomplis ces
+événements, comme si la commotion produite par la présence d’une grande
+armée européenne aux bords du Nil, dans le monde musulman, avait servi
+de signal, avait donné de l’essor à l’esprit d’agitation qui poussait
+les réformateurs, à la fois en Arabie et en Afrique. Nous voyons dès
+1798, dès son arrivée au Caire, le général en chef Bonaparte ouvrir des
+relations amicales avec le sultan du Dârfour d’un côté, avec le Chérif
+de la Mecque de l’autre ; c’était assurer à l’Égypte son existence
+commerciale et sa prospérité, et en même temps paralyser ou prévenir
+l’hostilité religieuse. Ce n’est pas cette sage et judicieuse prévoyance
+qui aurait échappé à un esprit politique tel que celui du général
+Bonaparte. Qui peut dire où aurait conduit cette double correspondance
+en Arabie et en Afrique, s’il eût demeuré seulement quatre ans en
+Égypte, ou si les événements eussent permis à son successeur de suivre
+cette politique ?
+
+§ IV. — _Mœurs, usages, etc._ — Les documents historiques de notre
+auteur, quelque nouveaux qu’ils soient, ne présentent pas cependant le
+même intérêt que ce qui regarde les mœurs et les usages, la condition
+des femmes, l’état militaire, les diverses races et la population en
+général, enfin l’esclavage tel qu’il est organisé. Sur tous ces
+différents points, la relation du cheykh fournit d’abondantes
+observations, qu’on pouvait ne pas attendre d’un mahométan ; celui-ci
+est venu à bout de concilier, avec sa condition de zélé musulman, le
+désir de satisfaire la curiosité européenne.
+
+Il existe, au Ouadây, dans le cérémonial, dans l’étiquette, des usages
+singuliers et tout à fait bizarres. Je n’en citerai qu’un exemple. Dans
+la résidence du sultan, sept portes conduisent à l’appartement où il se
+tient. Quand un visiteur est admis à son audience, il doit, quel qu’il
+soit, même le premier vizir, déposer à chaque porte une pièce de son
+vêtement : à la première sa chaussure, à la seconde son turban, ainsi de
+la blouse, du tarbouch, etc., tellement qu’il arrive, à la septième
+porte, à peu près nu en présence du sultan, et encore y a-t-il un grand
+voile qui cache le prince ; cette règle est probablement établie pour la
+sécurité du sultan.
+
+Quand un individu est interpellé par le sultan, il doit s’accroupir,
+puis battre des mains et se renverser alternativement à droite et à
+gauche, jusqu’à toucher de son front la poussière du sol, et dire :
+« J’obéis, ô mon maître ! maître de mon père, maître de mon grand-
+père. »
+
+Les cérémonies sont bruyantes et ne manquent pas d’un certain éclat ; de
+nombreux instruments de musique accompagnent les cérémonies et les fêtes
+civiles et militaires. Les dignitaires, les officiers de la couronne,
+les fonctionnaires de toute sorte, sont en grand nombre à la cour de
+Ouârah. Ce qui mérite d’être remarqué, c’est l’organisation du service
+d’inspection. Tout fonctionnaire est soumis aux _inspecteurs des
+charges_ ; ceux-ci exercent leur ministère avec rigueur, d’autant plus
+qu’ils sont pourvus des emplois dès qu’ils ont dévoilé des délits ou des
+abus.
+
+Quant à l’état des esclaves, il est curieux de comparer les récits du
+cheykh avec les observations des voyageurs européens. La chasse aux
+esclaves a lieu dans le pays au midi du Ouadây, chez les Djénakhérah,
+comme au midi du Dârfour, chez les Fertyt ; elle est organisée d’une
+manière régulière et légale ; le sultan délivre des _permis de chasse_,
+comme on en donne en Europe pour chasser le lièvre ou le chevreuil. Sans
+justifier la cruauté de ces expéditions, le bon cheykh trouve cependant
+des raisons pour justifier l’esclavage en lui-même et le commerce auquel
+il donne lieu. Cette curieuse raison est que les noirs chez qui on porte
+la guerre, sont des païens, des idolâtres, des hommes qui n’ont pas
+encore embrassé _la vraie foi_ ; or le Prophète autorise l’emploi de la
+force pour amener les gens à conversion. Singulier raisonnement et
+singulière manière de mettre le précepte en pratique, que d’enlever des
+milliers de ces malheureux, de les transporter dans toutes les parties
+du globe, sauf à en laisser en route les trois quarts, puis de les
+vendre et acheter comme de vils bestiaux ! Et cela dure depuis des
+siècles, sans que les bourreaux s’arrêtent, sans que les victimes
+résistent. Toutefois, il faut le dire, notre voyageur regrette qu’avant
+d’attaquer les païens on ne les invite pas préalablement à adopter la
+religion mahométane, on ne leur adresse pas des sommations répétées ; ce
+qui ne l’empêche pas d’assurer qu’une fois ces malheureux pris, la vente
+en est licite, et, toujours, attendu qu’ils sont idolâtres.
+
+C’est sans doute cette manière de voir qui excuse à ses yeux la barbarie
+d’une certaine pratique usitée en voyage. Quant on tient beaucoup à un
+esclave (par exemple si on l’a payé cher), chaque nuit, pour éviter
+qu’il ne s’enfuie, non-seulement on l’enchaine, mais on lui lie les
+pieds par un double lien, on lui met une chaîne au cou, et l’on attache
+la chaîne à un pieu solidement fixé en terre ; et cependant, je le
+répète, le cheykh Mohammed El-Tounsy, qui avoue lui-même avoir usé de ce
+procédé, est un homme excellent : telle est la force du préjugé
+religieux.
+
+Une opinion plus judicieuse de notre voyageur, est celle qu’il expose et
+développe sur l’état moral des musulmans. Il affirme que la culture des
+sciences, des arts, n’est pas incompatible avec la religion mahométane,
+même avec une dévotion, une piété sincère. Il admire l’activité des
+Européens et le parti qu’ils tirent du travail, de l’industrie, des
+arts, pour améliorer la condition humaine. Selon lui les Orientaux
+pourraient, tout en conservant toutes les pratiques de la foi, s’adonner
+aux études savantes ; les ulémas, dit-il, ont tort de les repousser et
+de borner les jouissances des musulmans aux plaisirs grossiers et
+matériels, et de les retenir dans les ténèbres de l’ignorance. On
+reconnaît là un homme que la méditation, que les voyages ont formé, et
+qui a su, en gardant sa foi religieuse, apprécier la civilisation.
+
+On est surpris que dans un régime despotique comme celui du Ouadây, le
+souverain recule quelquefois devant les innovations. Notre auteur cite
+des exemples de ce qui est arrivé à Sâboûn lui-même, ce sultan
+exceptionnel. Il voulut une fois changer la mesure des grains, et plus
+tard battre monnaie ; ces mesures étaient utiles toutes deux, cependant
+Sâboûn fut forcé d’y renoncer. L’opinion se prononçait dans un sens
+contraire ; il y avait pour lui du danger à résister.
+
+Le cheykh est entré dans beaucoup de détails sur l’état des femmes dans
+la société ouadâyenne, sur leurs parures, sur leur coquetterie, sur les
+travaux pénibles qui sont imposés au sexe dans les campagnes. Ce n’est
+pas sans quelque surprise qu’on lit son récit sur les imprécations dont
+on frappe les femmes infidèles à la foi conjugale[14]. Je laisse les
+anecdotes plus ou moins scabreuses et certaines peintures qu’on trouvera
+peut-être un peu trop libres en plus d’un endroit.
+
+Chez les Fertyt idolâtres, il existe une interdiction rigoureuse
+relativement au mariage : elle a étonné le cheykh lui-même. Le mariage
+n’est pas permis entre parents ou alliés, à aucun degré quelconque ; un
+homme ne peut pas épouser sa cousine, chose pourtant licite dans le rit
+musulman. Ce trait, dit le cheykh, mérite d’être signalé, si l’on
+réfléchit à l’ignorance de ces peuples presque sauvages et à leurs
+habitudes journalières ; les deux sexes, en effet, vont presque
+entièrement nus. Sur ce sujet du mariage chez les Ouadayens, l’auteur
+donne des renseignements nombreux qui laissent peu à désirer.
+
+L’administration de la justice est fort simple, mais rigide ; ses arrêts
+sont sans appel ; dès qu’un jugement est rendu, jamais le sultan ne se
+permettrait de le réformer. Quant aux peines infligées aux criminels, la
+liste en est longue et effrayante ; c’est un luxe incroyable de
+supplices, plus grand peut-être qu’en Chine : on répugnerait à les
+énumérer. Cependant on ne peut se défendre d’une réflexion à l’aspect de
+ce code draconien ; c’est que dans ces contrées reculées, que nous
+sommes portés à croire absolument étrangères à la civilisation, l’on a
+senti la nécessité, non-seulement de retenir par la crainte les mauvais
+penchants, mais de graduer les peines.
+
+Pour certains délits, il existe des usages fort singuliers : en voici un
+exemple, c’est le cas où un débiteur met du retard à s’acquitter ; il
+faut la candeur de notre cheykh pour ne pas garder à ce sujet quelque
+léger doute. Dès que le créancier rencontre son débiteur retardataire,
+il lui commande au nom du sultan de s’arrêter tout court, là où il l’a
+trouvé ; puis il trace une ligne autour du débiteur ; celui-ci est
+obligé de rester en place, quel que soit le lieu, et il y reste en
+effet, soit jusqu’à ce qu’il s’acquitte, soit jusqu’à ce qu’un ami ait
+intercédé pour lui. Malheur à celui qui aurait pris la fuite ! mais
+malheur aussi au créancier qui aurait détenu quelqu’un sans un titre
+certain et valable ! On connaît cet usage sous le nom de _khatt_.
+
+Selon notre auteur, les Ouadayens sont les plus braves des hommes ; ils
+dépassent de beaucoup les Fôriens en intrépidité ; ils courent à la mort
+sans y songer, ils la reçoivent sans émotion : ces exemples de bravoure
+sont fréquents dans son récit. Celui qui dans le combat se montre lâche
+encourt le mépris des femmes, et trouve difficilement à se marier.
+Malgré cette vaillance qui leur est habituelle, ils ont encore la
+coutume de distinguer les plus braves par une certaine opération ; elle
+consiste à appliquer des ventouses derrière les oreilles, et à y
+produire un renflement, une forte saillie ressemblant au fruit du doûm ;
+_on peut l’appeler la bosse du courage_. C’est un usage que je compare à
+celui que l’on observe chez les Gallas. Quand un jeune Galla s’est
+distingué à la guerre, à la chasse aux lions ou aux autres animaux
+féroces, il reçoit un anneau ou boucle d’oreille, qu’il porte à
+l’oreille gauche, et deux anneaux, s’il s’est fait remarquer plusieurs
+fois[15].
+
+L’armée du Ouadây est moins nombreuse que celle du Dârfour, mais elle
+est très-aguerrie ; on la tient toujours en haleine, même quand le
+sultan n’est pas en guerre avec ses voisins. Les armes et les armures
+sont soigneusement entretenues, l’ordre de bataille est fixé par les
+règles militaires, et on y observe une sorte de stratégie rudimentaire :
+c’est ainsi qu’en Afrique, comme partout, l’art de la guerre est
+toujours le plus avancé.
+
+La musique militaire, les instruments et les chants guerriers sont
+l’accompagnement habituel de l’action ; plusieurs de ces chants se sont
+conservés dans la mémoire du cheykh. On peut lire, dans l’ouvrage, un
+assez grand nombre d’exemples des chants du Ouadây et la description des
+instruments de musique en usage. On trouvera à la fin plusieurs de ces
+chants soigneusement notés d’après l’audition.
+
+On remarque à la guerre un usage digne d’être signalé ; c’est un genre
+de duel, de combat singulier, d’une espèce toute nouvelle. Quand on a
+une injure à venger, une querelle à vider, c’est le jour d’une bataille
+qu’on choisit ; on provoque son homme pendant le combat. Celui-ci doit
+se porter alors au milieu des combattants, et se conduire vaillamment ;
+s’il a refusé, s’il a reculé ou pris la fuite, il est déshonoré, perdu ;
+sa femme demande le divorce, et personne ne veut plus lui donner sa sœur
+ou sa fille en mariage. Cet usage est surtout suivi entre les
+fonctionnaires qui se sont succédé. Un jour de bataille, le disgracié
+provoque et défie son successeur à le suivre au milieu de l’action. Si
+celui-ci se bat avec courage, il a payé sa dette d’honneur, la querelle
+n’a pas de suite et tout est fini. Si, au contraire, il n’a pas accepté
+le défi, ou s’il ne s’est pas battu bravement, il est dépouillé de sa
+charge, elle est rendue au premier fonctionnaire ; enfin, s’il a fui
+devant l’ennemi, son rival peut le tuer impunément. C’est ainsi que ces
+hommes demi-sauvages entendent le point d’honneur. De cette façon, du
+moins, les querelles privées et les duels tournent à l’avantage de la
+patrie et de l’honneur national[16].
+
+On observe, suivant le cheykh, une autre coutume singulière chez les
+Fertyt, peuple païen dont j’ai déjà parlé. Il en est qui établissent
+leur résidence habituelle sur les arbres, dans l’intérieur des
+branchages ; ils y portent même leurs provisions de grains. Pour y
+former une cabane, ils élaguent les branches inutiles à leur logement,
+et y pratiquent un plancher et un toit, puis une enceinte, comme ils le
+feraient à terre. Enfin ils cachent de leur mieux les apparences d’une
+habitation. Quelques personnes révoquent ce fait en doute ; cependant on
+voit quelque chose de semblable aux îles Fidji et dans le delta de
+l’Orénoque (_voy._ le Voyage de Schomburgk dans les Guyanes). Le but des
+Fertyt est de se dérober aux chasseurs d’hommes, et peut-être aussi aux
+bêtes fauves qui abondent chez eux.
+
+L’industrie, on le comprend, est bien peu avancée au Ouadây ; les
+indigènes fabriquent peu d’objets. La plupart des produits qui entrent
+dans la consommation sont fournis par le commerce. Cependant, en outre
+du labourage, il y a plusieurs arts : on y file et on tisse des étoffes
+de coton ; on voit des ateliers pour forger le fer, pour fondre les
+métaux, pour fabriquer de grossiers instruments d’agriculture, des
+armes, des arcs, des flèches, des boucliers et des lances ; il y a aussi
+quelques teinturiers. Le commerce est beaucoup plus actif, celui
+d’importation surtout. On exporte de la gomme, de l’ivoire, du tamarin,
+des plumes d’autruche, du séné, des peaux dont on fabrique des outres,
+enfin des esclaves en grand nombre. On importe des verroteries, du
+corail, des tarbouch, différentes étoffes de coton, des draps, soieries,
+etc., du cuivre rouge et jaune, de l’étain, des graines, du café, du
+savon, du tabac, du soufre, du sel, des rasoirs, des sabres, des selles,
+et aussi du papier, quelques livres de religion, des instruments pour
+écrire, et enfin des monnaies d’argent, la piastre d’Espagne avant tout,
+qu’on appelle, là comme en Égypte, _ryâl abou medfa_, parce qu’ils
+prennent pour des canons les _colonnes d’Hercule_ qui en font la
+marque[17]. Cet article est celui sur lequel on fait le plus de
+bénéfice.
+
+Selon le rédacteur de la relation du prince Dja’far, il y a, dans le
+Ouadây, parmi les hautes classes, des hommes qui sont versés dans la
+langue persane, ce qui est, selon le prince, expliqué par leur origine.
+Ce fait assez étrange est nié par l’auteur anglais ; mais il semblerait
+être confirmé par le témoignage du cheykh El-Tounsy, quand il rapporte
+que la tribu des Areygât, cantonnée au sud du Ouadây, se dit originaire
+de l’Irâg (Irâk), d’où elle a tiré son nom ; Dja’far n’aurait donc pas
+imaginé une pure fable. Au reste, le cheykh parle du goût de plusieurs
+princes ouadayens pour les études, surtout du sultan Sâboûn, qui avait
+pour les docteurs et les savants une prédilection marquée ; c’est ce qui
+lui avait fait accueillir avec distinction le père de notre auteur et
+notre auteur lui-même. Je n’ai pas besoin d’ajouter que par le mot de
+savants il faut simplement entendre ici les hommes versés dans la
+jurisprudence musulmane. Quant à la langue parlée au Ouadây, et qui lui
+est propre, le cheykh la trouve rude et assez pauvre ; il fait aussi une
+remarque qui se vérifie tous les jours sur la surface du globe : c’est
+la dissemblance des dialectes et des langues entre des nations et des
+tribus très-voisines, ou même contiguës. On trouvera à la suite des
+notes de M. le docteur Perron un vocabulaire assez étendu de la langue
+ouadayenne, suivi de plusieurs autres plus courts pour les idiomes du
+Dârfour, du Fertyt, du Bornou, du Bâguirmeh, du pays des Toubous et du
+Fezzân[18].
+
+§ V. — _Géographie._ — J’ai déjà dit quelques mots sur l’époque à
+laquelle on a commencé à connaître en Europe le Ouadây ; j’ajouterai
+encore ici plusieurs faits. Un jeune orientaliste, Prosper Rouzée, qui
+était allé en 1816 au Sénégal, pour pénétrer de là dans l’Afrique
+centrale par une route analogue à celle de Mungo-Park, m’a adressé, dans
+le temps, un itinéraire de Sénopalé à la Mecque. La route passait par le
+Bornou, Kouka, le Baguirméh, Wadaï, Dârfour, puis le Kordofân, le
+Sennâr, le nord de l’Abyssinie et le port de Massaoua[19] ; cette route,
+qui traverse l’Afrique de part en part, de l’ouest à l’est, est, en
+effet, celle qui a été suivie depuis que l’islamisme a pénétré en
+Sénégambie, et que les Africains occidentaux ont pris l’habitude du
+pèlerinage à la Mecque. Seetzen a connu le Ouadây sous le nom de Szeléh
+ou Mobba[20], d’après le rapport que lui fit, au Caire, un homme de
+Bournou ; tandis que Burckhardt[21] assure que ce pays a trois noms :
+Bargou, Dâr-Wadâi et Dâr-Saleyh. Seetzen donne quelques faibles
+renseignements sur ce royaume d’après son informateur. On sait que ce
+judicieux voyageur, conseiller de l’empereur de Russie, écrivait avant
+Burckhardt ; il a donné d’utiles documents sur la géographie de l’Arabie
+et de l’Afrique.
+
+D’après Adrien Balbi (_Abrégé de géographie_, page 899), le nom de
+_Ouadaï_ est donné à ce royaume par les gens du Fezzân et du Sahara ;
+mais les habitants même l’appellent Dâr-Szaleyh, tandis que les
+Bornouans l’appellent _Bergou_ ; le vrai nom, selon le savant géographe,
+serait Mobba ; s’il en était ainsi, il serait étonnant que ce nom eût
+échappé à la critique de Burckhardt, presque toujours si exacte.
+L’_Encyclopédie géographique_ de Hugues Murray, qui a paru après
+l’ouvrage de Balbi, donne lieu à la même observation. Il désigne le pays
+par le nom de _Bergou_, appelé aussi _Saley_, _Waday_ ou _Mobba_. Ce nom
+de Mobba ne dérive d’aucune observation authentique, si ce n’est d’une
+courte relation du voyageur Seetzen rappelée plus haut. Si l’on s’en
+rapporte à Burckhardt, trois noms différents sont donnés au pays :
+
+Ouâdây, واداى, par les gens de Bornou, du Fezzân et par les Moghrebins ;
+
+Borgo, بُرقو, par les gens du Dârfour et du Kordofân ;
+
+Saley صليح, par les gens même du Ouadây.
+
+M. Fresnel penche à croire que le nom de Bergou (Bargou ou Borgou) a été
+donné à tort et qu’on a confondu deux pays différents ; le docteur
+Perron conserve au Ouadây la dénomination de Bargou, et il se fonde,
+non-seulement sur le témoignage du cheykh Mohammed El-Tounsy, mais sur
+ce que lui-même l’a entendue dans la bouche du faguih Ilaly, (homme du
+Ouadây dont le portrait est dans cet ouvrage). Seulement les Ouadayens
+répugnent à se servir de ce nom, parce qu’il est donné au pays par les
+étrangers ; tandis qu’eux-mêmes se servent préférablement du mot de Dâr-
+Saleyh ou Séleîh. La dissidence vient peut-être de ce que, parmi les
+tribus qui sont dans le nord du pays jusqu’à Febabo[22], et qu’on
+appelle Tibboo, Toubous ou Tebous, il en est une distinguée par le nom
+Tebou-Borgo (ou Bargau) à cause du voisinage ; dans ce cas, il n’y
+aurait pas, au nord du Ouadây (ou Borgo), un autre pays du nom de Borgo,
+et alors n’existerait plus la nécessité d’ôter ce nom au Ouadây. Quoi
+qu’il en soit, il est certain que le nom préféré par les natifs est Dâr-
+Saleyh ou Dâr-Séleîh, comme il est écrit dans le présent ouvrage, ou
+enfin Soulayh, selon M. Fresnel, par une légère différence de
+prononciation ; on doit écrire le mot en arabe, si l’on néglige les
+motions comme fait Burckhardt, par دار صليح, ou, avec les motions, دار
+صَلَيْح.
+
+La position géographique de Ouârah, la capitale du Ouadây, est, il faut
+le dire, encore fort incertaine. Ce n’est pas seulement parce que les
+cartes sont presque toutes en discordance à ce sujet, que j’énonce un
+résultat fâcheux pour l’état de nos connaissances géographiques ; mais
+c’est parce qu’un long travail de recherches sur les meilleures ou les
+moins mauvaises données existantes ne m’a conduit à aucun résultat bien
+satisfaisant. C’est en vain, je l’avoue, que j’ai compulsé toutes les
+relations, combiné les meilleurs itinéraires en m’appuyant sur des
+points fixes comme Khartoum, Sennâr et Obeyd, et aussi sur Kobeyh, point
+encore plus voisin et déterminé par Browne. C’est vainement que j’ai
+rassemblé pour ce travail beaucoup de matériaux, que j’ai épuisé les
+calculs sur l’espace que parcourent en un jour, ou en une heure, dans
+les différentes espèces de voyages, ou les cavaliers, ou les piétons, ou
+les caravanes, soit pesamment, soit légèrement chargées[23]. Je dois
+avouer qu’il m’a fallu différer de construire une carte avec ces
+éléments ; elle n’aurait présenté rien de rigoureux[24]. Par exemple, il
+résulte de la lecture du voyage de Browne au Dârfour, qu’il a déterminé
+la _longitude_ de Kobeyh, la capitale, par un grand nombre de distances
+lunaires et des occultations des satellites de Jupiter toujours
+concordantes ; ce devrait donc être là, ayant d’ailleurs une latitude,
+un point fixe et invariable pour y rapporter la position de Ouârah. En
+effet, il existe une multitude de données pour la distance de Kobeyh à
+Ouârah, et plusieurs donnent passablement la direction. Mais il se
+trouve que les itinéraires entre El-Obeyd et Kobeyh portent cette
+dernière capitale bien plus à l’ouest que ne l’a fait Browne par ses
+observations. En prenant la distance en journées, même la moindre
+distance de toutes, même supposée en ligne droite, même enfin en donnant
+à la journée la plus petite valeur, par exemple, huit, neuf et sept
+minutes (ou milles géographiques), on porte Kobeyh plus à l’ouest que ne
+l’a fait Browne, et alors la position de Ouârah se trouve reculée dans
+le même sens. Le savant baron Ruppell a placé Kobeyh de cette manière
+sur sa petite carte du Kordofân, sans se préoccuper du résultat de
+Browne.
+
+Il n’est pas très-difficile de mettre en regard des données itinéraires
+fort différentes, et d’expliquer ces différences jusqu’à un certain
+point ; mais il n’en est pas de même quand il s’agit de la rédaction
+d’une carte, où tout sans exception, directions et intervalles, doit
+être déterminé avec précision. A voir la multitude de cartes qui
+paraissent avec une certaine prétention à l’exactitude, sans être
+fondées sur des observations exactes, ou du moins sans que leurs auteurs
+fassent connaître les autorités sur lesquelles ils s’appuient, on n’est
+plus étonné de la continuelle succession d’ouvrages de ce genre qui se
+remplacent sans amélioration sensible, et parmi lesquels les plus
+récents ne sont pas toujours les meilleurs, quelquefois même ne sont pas
+les moins imparfaits, ce qui est le propre des compilations mal
+digérées.
+
+Ces observations ne s’appliquent nullement à l’esquisse géographique
+jointe au présent ouvrage ; M. le docteur Perron n’a fait et voulu faire
+autre chose que de retracer, sous la dictée du cheykh, l’indication des
+lieux avec leurs noms exacts, et leur position approximative. Comme il
+s’écoulera bien du temps avant qu’on puisse lever la carte proprement
+dite du pays, il n’est pas inutile d’en posséder dès à présent un
+tableau graphique où l’on peut lire commodément la distinction et la
+situation des provinces, les divisions administratives, la séparation
+approximative des bassins et des vallées, l’emplacement des tribus
+arabes, enfin une riche nomenclature qui permet de suivre avec fruit la
+lecture du livre ; et puisque, pendant longtemps peut-être (à moins
+d’une expédition égyptienne au Dârfour et au Ouadây), l’on ne pourra y
+faire d’opérations et y porter les instruments des sciences, cet essai
+de carte, jusque-là, aura son utilité, et servira aux études et aux
+voyageurs.
+
+Mais une chose est à regretter : c’est qu’on ne puisse rattacher encore
+avec une certitude complète la position du chef-lieu du Ouadây avec
+celles de Kobeyh et d’El-Obeyd : en attendant que je puisse le faire
+avec quelque probabilité d’approximation, je vais essayer de bien poser
+la question et d’indiquer une partie des données. Pour faire sentir
+combien, dans l’état actuel des connaissances, on est peu assuré de
+cette position, qu’il suffise de dire que, outre la carte de Browne,
+maintes cartes récentes placent le parallèle de Ouârah au nord de
+Kobeyh, savoir : celles de MM. Renner, Cailliaud, Segato, Zimmermann,
+etc. ; d’autres le placent au contraire dans le sud : celles du colonel
+Leake, de M. Mac-Queen (celui-ci le recule jusqu’à près de 2 degrés et
+demi au sud), de H. Kiepert, l’esquisse du Dârfour, etc.[25]. Une carte
+récente de M. Gaboriaud le place à _trois degrés_ au nord de Kobeyh, par
+17° de latitude, _non loin du lac Tchâd !!_ Il paraît, par là, manifeste
+que la plupart des géographes récents se sont décidés d’une façon à peu
+près arbitraire, ou du moins d’après des itinéraires absolument
+différents.
+
+Je passe aux données mêmes recueillies par les voyageurs. Parlons
+d’abord de l’intervalle qui sépare le royaume du Dârfour de celui du
+Ouadây. Toutes les relations s’accordent sur un point : c’est que cet
+espace est un désert. On le franchit, suivant les uns, en trois jours ;
+suivant d’autres, en un jour et demi ou en deux jours. Il y a beaucoup
+de variations à cet égard. Selon M. Kœnig (_Bull. de la Soc. de Géogr._,
+t. VI, p. 170), on compte une marche de neuf heures seulement. Le sol
+est de sable mêlé d’argile ; le lieu est inhabité, mais avec beaucoup
+d’arbres, et quelquefois d’épaisses forêts. (Il en est de même du désert
+qui sépare le Kordofân du Dârfour, et qui renferme beaucoup de baobabs.)
+
+Le détail des stations de Kobeyh ou de Tendelty jusqu’à Ouârah pourrait
+diminuer l’incertitude ; mais on n’est pas d’accord sur les noms ni sur
+le nombre de ces stations. Selon Browne, on se rend de Cobbé (Kobeyh) à
+Cubcabea (Kabkabyéh), puis à Dâr-Misseladin ; on traverse la limite à
+Emdokné, puis on vient à Abouschareb et à Ouârah ; le tout en 11 jours
+et demi depuis Cubcabea. Ce dernier point, d’après d’autres données, est
+lui-même à 5 journées de Kobeyh dans l’ouest-nord-ouest ; en tout 14
+journées d’une capitale à l’autre. Il y a loin de là aux 23 ou aux 19
+journées et demie que l’on compte d’après d’autres itinéraires, et cela
+sur la même ligne, notamment d’après celui de Burckhardt. C’est presque
+un degré et demi de longitude, en moins.
+
+Selon le faguyh Ibrahim, cité par M. Fresnel, il y a, de Ouârah à
+Kabkabyéh, 25 journées et demie, au lieu des 11 journées et demie de
+Browne (plus du double), toujours en passant par Emdokné (Omm-Dokhn) et
+Abou-Schareb.
+
+La différence est encore plus grande pour la route du Dârfour à Ouârah
+par le Dâr-Rounga. Le point de départ est Ryl, à 6 journées et demie
+dans le sud-sud-est de Kobeyh. Suivant Browne, on marche toujours dans
+le nord ou dans l’ouest, 16 journées et demie dans un sens, et 9
+journées dans l’autre ; suivant le faguyh Ibrahim, on va beaucoup plus
+dans le sud que dans le nord, 25 journées et demie contre 17 ; et, de
+plus, le nombre total des journées de Ryl à Ouârah est au delà du double
+(25 1/2 et 59 1/2). Il est vrai qu’il y a une lacune dans l’itinéraire
+de l’auteur anglais, mais elle ne saurait être de 54 journées.
+
+Cependant, la valeur que Browne assigne _sur sa carte_ à la journée
+moyenne n’a rien de trop exagéré ; il la fixe au quart d’un degré (de
+latitude)[26] ; et cette mesure de 4 journées au degré (ou de 6 lieues
+et un quart communes pour une journée) correspond assez bien au chemin
+qu’on fait, moyennement, en sept heures et demie à huit heures de
+marche. Maintenant, comment admettre que le faguyh Ibrahim n’aurait
+compté que des journées de moins de 3 lieues ?
+
+Le compte de 19 journées et demie à 20 journées en ligne directe, de
+Kobeyh à Ouârah, peut s’accorder avec les distances de 6 journées de
+Kobeyh à Ryl, et 25 et demie de Ryl à Ouârah ; mais il n’en est pas de
+même des distances de Kobeyh à Kabkabyéh et à Zaghawa, ajoutées aux
+distances entre Ouârah et ces deux mêmes points, que donnent Browne et
+le cheykh. Si les six distances concordaient bien ensemble, on aurait
+deux triangles fermés, et une approximation satisfaisante pour la
+différence en longitude des deux points extrêmes. Il y a bien d’autres
+sujets d’incertitude dans les données itinéraires, mais il faut
+s’arrêter.
+
+Si la position de Ouârah par rapport au Dârfour ne peut pas, quant à
+présent, être bien établie, il en est de même, à plus forte raison, de
+sa position par rapport à Benghazy, au Fezzân, à Bilma, à Kouka de
+Bornou, au Kânem, à Loggoun, enfin à Kanou, à Kachna, à l’Afnau, etc.,
+bien que nous possédions des itinéraires entre le Ouadây et tous ces
+différents lieux. Les distances étant beaucoup plus longues, les chances
+d’erreur et l’incertitude s’accroissent en proportion. J’avais cru
+d’abord pouvoir prendre pour base une grande ligne dont les points
+extrêmes sont connus, Sennâr et Saccatou (d’autant plus qu’ils sont
+presque sous le même parallèle), et distribuer ensuite avec une assez
+grande approximation les différents lieux du Soudan sur cette longue
+ligne, d’après les distances que donnent le cheykh et d’autres
+voyageurs ; Ouârah étant l’un de ces lieux, se serait ainsi trouvé
+déterminé ; le cheykh compte 92 journées, au maximum, de Sennâr à
+l’Afnau (Kachna), en sept distances ; or la longitude de Kachna est
+passablement connue par Sakkatou ; mais il a fallu encore abandonner
+cette combinaison, par les raisons que j’ai déduites.
+
+Pour abréger, je m’abstiens de faire le rapprochement de plusieurs
+autres itinéraires et de les discuter, tout en admettant d’ailleurs que
+la diversité des routes suivies par les voyageurs, aussi bien que celle
+des marches quotidiennes, peut expliquer celle du nombre des journées.
+
+Il y a donc, en résumé, de grandes difficultés pour fixer aujourd’hui la
+position _relative_ des capitales du Dârfour et du Ouadây ; quant à la
+position _absolue_ de Ouârah, elle devient d’autant plus difficile à
+fixer qu’il reste quelque incertitude sur la longitude du lieu même de
+Kobeyh. Toutefois, il est probable que le _chef-lieu_ du Ouadây est
+plutôt un peu dans le nord que dans le sud de Kobeyh.
+
+D’après le cheykh, l’_étendue_ du Ouadây est de plus de 50 journées de
+marche en longueur, du nord au sud, et de 24, de l’est à l’ouest ; ces
+dimensions, d’après les informations de M. Fresnel, seraient de 50
+journées dans les deux sens. En réalité, le pays est plus large, mais
+moins long que le Dârfour. Il importerait beaucoup de savoir l’espace
+que représente _ici_ la journée de marche, pour apprécier la superficie
+du royaume et en tirer des conséquences, soit sur la population, soit
+sur la superficie des terres cultivables ; mais on ne peut guère
+affirmer qu’une chose : c’est que l’étendue superficielle est au moins
+égale à celle du Dârfour, si elle ne lui est supérieure.
+
+Quant à la _population_, il est plus difficile encore d’en avoir une
+exacte connaissance. Le pays est divisé en tribus ; il faut distinguer,
+entre toutes, celles que notre voyageur appelle _les cinq tribus
+primitives_ ou royales, qui ont adopté les premières la foi musulmane.
+C’est parmi elles qu’on doit toujours choisir le sultan ; aucune autre
+famille ne saurait être appelée à régner ; encore il est une de ces
+tribus qui ne peut participer à ce droit que s’il n’existe pas d’enfant
+mâle né d’une mère appartenant à l’une des quatre autres. On a vu plus
+haut que le sud du Ouadây est occupé par des tribus originaires de
+l’Orient, dont une même se dit originaire de l’Irak, ce qui semble
+confirmé par le récit du prince Dja’far[27].
+
+Le pays des Djénakhérah, situé au midi du royaume, est, comme je l’ai
+dit, peuplé de tribus d’idolâtres, qu’on a tort de considérer comme tout
+à fait sauvages ; car elles travaillent très-bien le fer, l’ébène et
+différents bois, et elles ont encore d’autres arts. On a plus tort
+encore d’appeler anthropophages toutes les tribus païennes, quoiqu’il y
+ait peut-être des exceptions dans le Fertyt, au sud du Dârfour. Au
+reste, s’il n’est pas facile d’amener à l’islamisme les Djénakhérah, il
+faut reconnaître que les vrais croyants usent de procédés peu propres à
+le faire goûter des Africains.
+
+Beaucoup de tribus arabes sont campées au sud du Ouadây ; elles prennent
+part aux expéditions que le sultan envoie ou autorise pour la chasse aux
+Djénakhérah ; ce sont elles qui fournissent les djellâb (ou marchands
+d’esclaves) chargés de les convoyer dans les caravanes et de les
+conduire aux marchés publics, où ils les vendent pour compte. Comme ce
+commerce est de tous le plus lucratif, on devrait s’étonner peu de la
+persistance des intéressés et de la difficulté qu’il y a de le
+déraciner.
+
+Il est assez remarquable que les cinq États situés sur les parallèles
+voisins du 14e degré N., savoir le Kordofân, le Dârfour, le Ouadây, le
+Bâguirmeh et le Bornou, ont chacun, au midi, une nation d’idolâtres
+nommés respectivement _Touroudj_, _Fertyt_, _Djénâkhérah_, _Kirdy_,
+_Kirdâouy_[28] : or ces peuplades sont comme la propriété de chacun de
+ces États, respectivement aussi, et chaque État y exerce le droit de
+chasse par privilége. Le cheykh donne sur ces pratiques de nombreux et
+curieux détails ; mais on a lieu de s’étonner que le pacha qui commande
+au Kordofân pour le vice-roi d’Égypte suive à cet égard l’exemple des
+sultans du Dârfour et du Ouadây ; il en est de même aussi des _Nouba_
+situés au midi du Sennâr : mesure d’autant plus mal entendue que c’est
+parmi les indigènes seulement que l’Égypte peut recruter ses
+travailleurs pour les sables aurifères de Fazoglo et de Fazangoro sur le
+fleuve Bleu, et pour ceux des bords du Toumât. Le sol d’ailleurs y est
+très-fertile ; ces sauvages, comme on les appelle, forment une
+population très-dense ; ils cultivent la terre et font des récoltes de
+grains. On sait, par les rapports de M. d’Arnaud, que les populations
+qui habitent les rives du haut Nil-Blanc, jusqu’au 4e degré de latitude,
+sont d’humeur douce et paisible, quoique possédant des armes
+excellentes, et qu’elles vivent de grains, de plantes à tubercules, de
+laitage, quoique élevant un grand nombre de bestiaux. Le moment n’est
+pas éloigné où des rapports habituels s’établiront entre l’Égypte et ces
+innombrables tribus, dotées d’un sol riche et fécond.
+
+Je reviens au Ouadây ; la fertilité du sol y dépasse de beaucoup celle
+du Dârfour ; le climat y est aussi plus beau, bien qu’exposé, comme
+toute la zone intertropicale, à de violents orages, à des vents
+impétueux dont les tourbillons sont irrésistibles : ces ouragans durent
+un mois entier, à la fin de l’automne[29]. Partout le territoire est
+arrosé par des sources abondantes et des eaux courantes, qui, ainsi que
+les pluies tropicales, y entretiennent sans cesse une riche végétation,
+persistant toute l’année ; aussi les grains et les fruits y prospèrent à
+merveille. Les arbres à fruits et les grains (dourah, dokhn, etc.) sont
+à peu près les mêmes que dans le Dârfour. Les bestiaux y sont très-
+multipliés ; les pâturages y sont riches et abondants. Les tribus arabes
+du pays élèvent un grand nombre de chevaux et de bestiaux.
+
+Ce qu’il y aurait de plus intéressant à connaître pour la géographie
+ouadayenne serait l’hydrographie exacte de la contrée. En effet, c’est
+au Ouadây que se trouve la limite des deux grands bassins dont j’ai
+parlé en commençant. Si le cheykh n’a pu rassembler toutes les données
+nécessaires au géographe, il procure cependant d’utiles notions qui
+rectifient d’anciennes erreurs et confirment de récents aperçus. Une
+grande rivière, Bahr-Iro, coule au sud du Ouadây selon le cheykh, et se
+dirige de l’est à l’ouest ; elle porte en quelques parties différents
+noms, Bahr-Salamat et Am-Teimân (ou Omm-Teimân)[30] ; du côté de l’ouest
+coule une autre grande rivière, Bahr-el-Ghazâl, se dirigeant vers le
+nord et le nord-ouest. Dans l’intérieur sont deux grandes vallées
+transversales, arrosées probablement par des rivières à lits variables,
+dont le cours est incertain, les vallées de Batha et de Botayha ; il est
+à croire que le cours des eaux s’arrête pendant la saison sèche ; leur
+écoulement ne peut avoir lieu que dans le Bahr-el-Ghazâl. Il paraît,
+d’après les informateurs de M. Fresnel, qu’une de ces rivières a le nom
+même de Batha, et le savant orientaliste l’identifie avec le _Misselad_
+de Browne, rivière dont on est depuis longtemps fort en peine[31]. Par
+une conjecture ingénieuse, M. Fresnel explique ce nom de Misselad comme
+étant celui de Maslati (pluriel, Massalit ou Maçalyt), nom d’une tribu
+déjà mentionnée dans le _Voyage au Dârfour_. Il n’y a rien à redire à
+l’analogie de ces dénominations[32] ; toutefois, le cours au N.-O. que
+donne Browne (peut-être, à la vérité, arbitrairement) diffère beaucoup
+du cours du Batha, dirigé vers l’O.-S.-O. Mais nulle autorité ne vient
+contredire la direction, vers l’ouest, de ce cours d’eau et de tous les
+autres. La partie orientale du Ouadây est donc bien certainement la plus
+élevée, et c’est de ce côté, et même encore plus à l’est, que commence
+la pente qui fait la limite entre le bassin du Nil-Blanc et celui du lac
+Tchâd. Tout confirme donc la conjecture qu’on avait émise dans la
+préface du _Voyage au Dârfour_ sur cette ligne de partage.[33]
+
+§ VI. — _Haut Nil et Soudan central._ — Ce n’est pas ici le lieu
+d’examiner et de discuter les faibles documents géographiques dont on
+est en possession sur ce qui regarde les pays situés entre le Ouadây et
+le lac central (ou le lac Tchâd) ; l’étendue même de cet espace est
+douteuse, à cause de l’incertitude qui plane sur la position de Ouârah
+en longitude. Quiconque aura étudié sérieusement les sources conviendra
+que les noms de Bahr-Kulla et Dâr-Kulla (ou Goula), de Fittré, Bahr-
+Fittré et lac Fittré, même de Bahr-el-Ghazal, n’ont pas actuellement
+d’application certaine à des lieux déterminés ; les limites du Kânem ne
+sont pas moins douteuses. Fixer la position de ces lieux encore une fois
+sur la carte, avant qu’on ait acquis plus de lumières, serait donc agir
+à peu près arbitrairement, et certainement sans utilité ; ce serait, de
+plus, ajouter à la complication d’une sorte de réseau resté jusqu’ici,
+pour ainsi dire, inextricable. Que de questions aujourd’hui demeurées
+insolubles ! On se demande : quelles rivières se déchargent dans le lac
+Fittré et dans le lac Tchâd à l’Orient ? quelles rivières en sortent ?
+Ces lacs ont-ils un écoulement quelconque ? Où finit le cours des eaux
+venant de l’est ? La direction, l’importance et l’issue finale des eaux
+qui circulent dans le Ouadây et aux environs restent encore un problème
+jusqu’aux futures découvertes des Européens qui y parviendront _munis
+d’instruments_, et y observeront avec sécurité. Contentons-nous, en
+attendant, de connaître la nomenclature et la succession des lieux, et
+n’usons des cartes existantes qu’avec circonspection.[34]
+
+Il est une question plus importante et un peu plus avancée, qui mérite
+de nous arrêter un instant : la question du Nil-Blanc supérieur ; elle
+tient de près à celle que je viens de toucher, savoir : la distinction
+des deux grands bassins de l’Afrique nord-orientale. Ce n’est pas que
+j’aie l’intention d’entrer dans le débat qui s’est élevé à cette
+occasion entre de célèbres voyageurs et de savants écrivains. Bien avant
+qu’il commençât, j’avais émis une conjecture et manifesté une opinion ;
+les faits observés depuis ne m’ont pas donné lieu d’en changer, ou
+plutôt ils sont venus en confirmation. Je ne toucherai donc ce point que
+d’une manière générale et à grands traits. M. d’Arnaud, parvenu sur le
+Nil-Blanc, à 4° 42′ de latitude N., avait assigné conjecturalement, ou
+d’après le rapport des indigènes, deux directions au cours supérieur du
+Nil, montant l’une vers le sud-ouest, l’autre vers le sud-est (avec un
+embranchement à cette dernière pouvant faire croire à un affluent du
+nord-est). M. d’Arnaud ajoutait, dans son récit, que le Nil, parvenu à
+cette hauteur, était à peu près impraticable pour les barques de
+l’expédition ; les rochers formant cataracte faisaient obstacle à la
+navigation ; le lit était resserré et peu profond ; il semblait qu’on
+approchait de la source ou d’une des sources du grand fleuve. Mais voilà
+que, huit ans après, le révérend père Ignace Knoblecher, de Laybach,
+pourvu d’instruments, parvient à son tour (grâce à la découverte de M.
+d’Arnaud) à 33 milles géographiques plus loin dans le sud, c’est-à-dire
+à 4° 9′ de latitude N. C’était au mois de janvier ; il gravit la
+montagne appelée Logwek, et de là il aperçoit le Nil continuant son
+cours indéfiniment, à perte de vue, _dans la région du sud-ouest_, et se
+dirigeant le long d’une chaîne de montagnes, probablement entre le sud
+et le sud-ouest, c’est-à-dire selon l’une des directions présumées par
+son prédécesseur. En ce point, le fleuve avait encore 2 mètres 30
+centimètres de profondeur moyenne, et plus de 180 mètres de largeur ; là
+on lui dit que le fleuve était navigable à un mois de distance.
+
+On assure qu’il a observé la crue du Nil en ce point, dès le 16
+janvier ; cette observation est assez difficile à expliquer, quelque
+hypothèse que l’on fasse sur l’emplacement des sources et des affluents,
+puisque la plus petite vitesse supposée aux eaux du Nil (indépendamment
+de celle que doivent leur imprimer de nombreuses cataractes), les ferait
+parvenir au Caire au plus tard en deux ou trois mois : or qui ignore que
+la crue ne se fait jamais sentir au Caire, par exemple, que vers le
+solstice d’été, à moins d’une cause extraordinaire et accidentelle,
+comme on l’a vu en 1845[35] ? La crue a eu lieu, je pense, en 1850 comme
+de coutume. Ce n’est pas là une objection contre la direction supérieure
+du Bahr-el-Abyad ; seulement le dernier fait énoncé (fait en dehors de
+la question) aurait besoin d’être éclairci. Reste la première
+observation du voyageur, avec toute sa signification. Ajoutons que le
+révérend Knoblecher savait la langue des natifs par lui apprise à
+Khartoum, et qu’il recevait et comprenait directement la réponse faite à
+ses questions[36].
+
+On peut douter encore du rapport qu’il peut y avoir entre le lac
+Ounyamécy (que le docteur Krapf signale comme situé à 4 degrés au midi
+de l’équateur[37], à égale distance, dit-on, des deux côtes opposées de
+l’Afrique) et le cours du grand fleuve ; mais ce dont il n’est plus
+possible de douter, c’est l’existence d’une grande rivière très-éloignée
+dans le sud, dont nous devons, depuis vingt-quatre ans, la première
+notion à M. Kœnig, aujourd’hui Kœnig-bey. Ce fait résulte de toutes les
+informations concordantes. Ces eaux coulent à 25 grandes journées de
+marche au moins, au sud du Bâguirmeh et du Ouadây, pour aller tomber
+dans le Bahr-el-Abyad[38]. Tous les rapports mentionnent la _grande eau_
+appelée, comme le fleuve, _Bahr-el-Abyad_, et coulant vers le pays des
+blancs. Que cette rivière vienne ou non du lac Ounyamécy ou d’un autre
+lac, il n’en résultera pas moins que le principal affluent du Nil, ou
+plutôt le Nil lui-même, vient de la région du sud, et d’une très-grande
+distance. Que serait-ce si l’on admettait un intervalle de 84 journées
+de marche, donné par d’autres rapports ?
+
+Voici une relation plus frappante encore qui nous est donnée par le
+cheykh lui-même. Il tient du faguyh Médény de Fouta, qu’une expédition
+de gens du Dârfour s’enfonça un jour dans le Fertyt, jusqu’à la limite
+la plus méridionale du pays, marchant pendant environ cinq mois, presque
+toujours droit devant elle, et dans la direction du sud. Là ils
+atteignirent un grand amas d’eau assez large pour que, d’un des bords,
+ils ne pussent distinguer qu’à peine les hommes qui étaient au bord
+opposé. Quel est ce lac, quels sont ces hommes ? C’est ce que les
+Fôriens n’ont pu reconnaître[39]. Le faguyh avait interrogé un homme qui
+avait vu lui-même la _grande eau_ au temps du sultan Omar[40].
+
+Je crois superflu de parler ici du mont Kilimandjaro, situé à 4° S.,
+qu’ont aperçu les révérends Rebmann et Krapf, et qui est couronné de
+neiges perpétuelles, attendu qu’il n’est pas certain que la montagne ait
+un versant du côté du nord-ouest ou de la région du Nil. La distance est
+d’ailleurs bien considérable. Il n’en est pas tout à fait de même du
+mont Kénia, qui n’est qu’à 1° S., et qui est également couvert de neiges
+persistantes ; il paraît être aussi plus occidental que le mont
+Kilimandjaro. Le fait de la neige perpétuelle sur cette montagne suppose
+une très-grande élévation, d’au moins 4,400 mètres[41] ; or, au-dessous
+de ce niveau, les neiges accumulées doivent fondre en totalité à une
+certaine époque, et ajouter beaucoup à l’effet des pluies périodiques.
+La régularité du phénomène des crues ne saurait en être dérangée,
+puisque l’époque de la fonte des neiges est la même que celle à laquelle
+tombent les pluies tropicales. S’il en est ainsi, comme on peut le
+présumer, si le bassin du Nil se prolonge jusqu’au mont Kénia, le revers
+septentrional de cette montagne, et de la chaîne dont il fait
+nécessairement partie, doit alimenter les sources supérieures et leurs
+affluents, et ce fait expliquera l’immense accroissement que prend le
+Nil moyen comme le bas Nil, après le solstice d’été[42].
+
+L’espace embrassé par ces conjectures, quelque vraisemblables qu’elles
+soient, est si vaste, il est si complétement en dehors des
+investigations effectuées par les européens, qu’on doit se garder de
+prononcer d’une manière tranchante ; cependant, je le répète, aucun
+fait, aucun argument plausible, jusqu’à présent, ne vient démentir
+l’opinion que la principale branche du Nil Blanc, au delà du 4e
+parallèle N., procède de la région S. ou S.-S.-O.
+
+Maintenant, quelques mots sur les eaux du Soudan central. M. Fresnel
+paraît regarder aujourd’hui la Tchadda comme pouvant être le véritable
+Niger des anciens ; j’avoue que cette conjecture me semble assez
+plausible et appuyée sur des considérations neuves et ingénieuses[43].
+Il est incontestable, par le volume d’eau que cette rivière apporte au
+Kouara, au-dessous de Kakonda, qu’elle doit avoir des sources très-
+reculées dans l’est, ou bien beaucoup d’affluents, et même les unes et
+les autres à la fois. Depuis longtemps, à la vérité, on pouvait, en
+réfléchissant sur le récit du major Denham, qui, étant dans le Mandara,
+au sud du lac Tchâd, aperçut au loin, dans la même direction, de très-
+hautes montagnes à perte de vue, on pouvait, dis-je, imaginer dès lors
+que de ce côté était la source de la Tchadda ; mais il est possible
+qu’il ne sorte de ce lieu qu’un des affluents du fleuve, et que la tête
+soit bien plus reculée au levant. Cet affluent sortirait du mont
+Mendefy, mais une grande chaîne primitive, dirigée du nord-ouest au sud-
+est, unirait ensemble les montagnes du Mandara à celles qui donnent
+naissance soit au Nil, soit aux affluents de la mer des Indes ; or il
+est difficile de rejeter l’existence d’un grand système orographique au
+centre de l’Afrique.
+
+Un fait de plus qui prouve l’existence d’un système orographique très-
+élevé, c’est le rapport de l’Africain Wogga, de Kimcoul (lieu à 68
+journées à l’est de New-Calabar). Il racontait que son pays est plein de
+montagnes dont plusieurs sont assez hautes pour être _constamment_
+couvertes de neige et de grêle[44].
+
+Telle est l’idée que j’ai admise de tout temps dans sa simplicité, comme
+la plus conforme aux principes de la géographie physique. Mais, il faut
+le remarquer, l’extrême simplicité n’est pas la règle constante ; c’est
+plutôt une certaine complication que nous offre la nature, tout en
+obéissant à des lois invariables. Et là est la cause qui, si souvent,
+nous cache la vérité. C’est ce qui rend si difficile et ce qui retardera
+longtemps encore la solution complète du problème touchant l’origine des
+grandes eaux africaines.
+
+Le grand intervalle qui sépare Tounbouctou de Boussa, espace de plus de
+trois cents lieues, est encore inexploré, inconnu : qui peut dire quels
+affluents reçoit le grand fleuve dans cet espace ? qui peut même
+affirmer qu’il n’y a pas, entre ces deux points, quelque embranchement
+du fleuve ? Tant qu’on n’aura pas exploré le pays montagneux de Boussa
+et remonté le Kouara, au moins jusqu’à la hauteur de Sakkatou, et aussi
+remonté la Tchadda, ce grand affluent, jusqu’à sa source la plus
+éloignée à l’orient[45], il régnera une grande incertitude sur le cours
+des eaux de l’Afrique équinoxiale. Le problème du Niger n’est donc pas
+encore complétement résolu.
+
+Que dire du lac central, du lac Tchâd, qui attend encore une complète
+exploration, une circumnavigation entière, ainsi que des sondes et un
+examen attentif de tous les courants qu’il reçoit, des variations de son
+niveau, enfin de ses issues, s’il y en a quelqu’une autre que
+l’évaporation ? Il importerait encore de constater si l’Yeou, qui s’y
+décharge, n’a pas d’affluent sur sa rive gauche. Personne ne soutient
+plus aujourd’hui que le lac Tchâd verse ses eaux dans le bassin du Nil ;
+son niveau, en effet, est bien inférieur à celui du fleuve, non-
+seulement sous le même parallèle, mais à une plus haute latitude ; mais
+quelle est la hauteur absolue du lac Fittré, que n’a décrit encore aucun
+Européen _de visu_ ?
+
+Il n’y a pas moins d’incertitude sur la position de plusieurs lieux
+importants situés entre le Bornou et Sakkatou ; de même pour ce qui est
+au sud-est de Bornou, pour Loggoun, le chef-lieu du Bâguirmeh, etc. :
+ces points ne sont placés qu’approximativement sur la carte du Voyage
+d’Oudney, Clapperton et Denham. Il en est encore de même des lieux
+situés au nord du lac Tchâd, et des chefs-lieux du Kânem et du Fittré.
+Si les itinéraires des Africains pouvaient suffire pour construire une
+bonne carte de toutes ces régions, les ressources ne manqueraient pas,
+surtout aujourd’hui que M. Fresnel a rassemblé la plus grande masse
+qu’on ait encore réunie de documents de cette espèce ; mais par les
+raisons que j’ai déduites plus haut, il est difficile d’en tirer un
+tracé correct qui puisse satisfaire les personnes amies de l’exactitude.
+Toutefois, aussitôt qu’on aura plusieurs points fixes et invariables,
+ces itinéraires seront d’un grand secours, et c’est une obligation de
+plus qu’on aura au savant orientaliste.
+
+Sur cette même ligne dont je viens de parler, supposée prolongée, c’est-
+à-dire dans l’intervalle entre Sakkatou et le Kordofân, le cheykh
+Mohammed El-Tounsy donne des distances approximatives qui pourront
+servir de terme de comparaison. Cette grande ligne n’a pas moins de 88 à
+92 journées de marche entre Afnau et le Sennâr ; mais il faut savoir que
+ces journées sont plus grandes que celles des itinéraires de M.
+Fresnel : cette différence se conclut des distances qui sont communes
+aux uns et aux autres de ces itinéraires. On ne peut donc pas, du moins
+quant à présent, traduire en mesures géographiques les données que
+fournit notre auteur, qui d’ailleurs donne lui-même certains intervalles
+comme des à peu près : par exemple, distance d’El-Obeyd à Tendelty, 10 à
+12 jours ; d’Adiguiz à Afnau, 4 à 5 jours ; de Sennâr à El-Obeyd, 15 à
+16 jours.
+
+En outre des distances situées sous les mêmes parallèles, ou sous des
+parallèles voisins, M. Fresnel a recueilli des itinéraires entre des
+lieux placés nord et sud, ou bien situés dans une direction oblique au
+méridien. Quand on aura des points fixes, ainsi que je l’ai dit, ces
+lignes seront utiles au tracé de la future carte. En voici des
+exemples : de Loggoun à Ouârah, on compte 24 jours ; de Kano au
+Bâguirméh, 47 jours ; du lac Fittré à Loggoun, 13 jours ; du Bâguirméh
+au Kânem, 9 jours, etc.
+
+En résumé, on voit qu’il reste beaucoup de questions pendantes, non-
+seulement sur la situation des pays à l’ouest du Ouadây, jusqu’au Bornou
+et au delà dans l’ouest, ainsi que sur les rivières qui circulent dans
+ces mêmes pays, mais encore sur le régime de toutes les eaux courantes
+ou stagnantes dans l’espace compris entre l’équateur et la ligne qui
+joint Tounbouctou au Kordofân ; au milieu de toutes ces incertitudes, il
+faut cependant se féliciter de ce que la géographie, du côté oriental, a
+déjà fait d’assez grands pas :
+
+1o On doit regarder comme assuré que le Nil descend de régions très-
+écartées du 4e parallèle N., et situées au S.-O. ou au S.-S.-O. des
+points connus, aux environs ou même au delà de l’équateur.
+
+2o On est certain que le Dârfour, pour la plus grande partie, appartient
+au bassin du Nil.
+
+3o Les eaux qui circulent dans le Ouadây appartiennent au bassin du lac
+Tchâd.
+
+4o Les rivières qui, sous différents noms, Bahr-el-Ada (ou Adda), Ke-
+Ilak, Ilès, Kad-ada, tombent dans le Nil vers 9° 1/2 N., et qu’on a cru
+longtemps être la tête du fleuve, ne sont que de grands affluents, comme
+le fleuve Bleu lui-même, qui tombe dans le Nil à Khartoum.
+
+5o Il existe, entre le Dârfour et le lac Tchâd, un royaume très-peuplé,
+belliqueux, acquis à la civilisation musulmane, riche par son climat et
+ses productions, mieux situé que le Dârfour lui-même pour entretenir
+avec l’Europe des relations commerciales et des rapports de toute
+espèce.
+
+Il est probable qu’à l’heure qu’il est, plusieurs questions non moins
+importantes de géographie africaine sont résolues ou en voie de
+solution, grâce à l’intelligence, au dévouement et au courage du docteur
+Richardson[46].
+
+§ VII. — _Caravanes du Ouadây._ — Il existe une route praticable,
+mettant en communication directe le Ouadây et le Bâguirméh avec la côte
+septentrionale d’Afrique, et cette route, ouverte au commerce, est
+beaucoup plus courte que celle qui passe par l’Égypte. Il a déjà été
+question dans le _Voyage au Dârfour_ des caravanes du Ouadây, qui ont
+été dirigées vers la Méditerranée, d’abord par le Fezzân : aujourd’hui
+les connaissances sont plus avancées. M. Fresnel est allé sur les lieux,
+à Djalau ; il a recueilli par lui-même, de la bouche des naturels, des
+notions aussi positives qu’intéressantes sur l’origine et l’historique
+de ces caravanes. Par ce qui s’est fait en trente-six ans, on peut
+augurer de l’avenir de ces expéditions, et de celui du port même de
+Benghâzy. Il ne sera pas inutile de rapprocher de ces récits celui de
+notre cheykh. Celui-ci rapporte à Sâboûn tout l’honneur de la première
+de ces entreprises ; comme il était contemporain et presque témoin
+oculaire, sa relation a quelque importance.
+
+Depuis longtemps le Ouadây envoyait des caravanes au Fezzân. L’homme qui
+fut la première occasion de cette nouvelle tentative est un Moghrébin de
+la tribu des Aoulâd-Aly ; il était parti de Djalau pour le Soudan avec
+une troupe peu considérable, et s’était égaré dans le désert. Amené par
+des Bideyât (tribu du nord-est du Ouadây) devant le sultan Sâboûn, il
+lui proposa de se charger de conduire une petite caravane au Maghreb,
+par une voie directe. Aly (c’était son nom) parvint à conduire sa troupe
+jusqu’à Djalau, après quinze grandes journées dans le désert. Revenu à
+Ouârah, il rendit compte à Sâboûn, et celui-ci ordonna alors une
+expédition sur grande échelle, allant directement sur Derne et Benghâzy,
+c’est-à-dire droit au nord, laissant dorénavant la voie du Fezzân et de
+Tripoli pour celle de Djalau et de Benghâzy[47]. La caravane s’égara
+aussi dans le désert ; l’eau vint à manquer ; esclaves et marchands
+périrent en foule, avec tous les chameaux ; le désastre fut terrible.
+Les débris de la caravane arrivèrent à Djalau, d’où l’on expédia des
+chameaux au lieu de la catastrophe, là même où étaient restées les
+marchandises abandonnées, et l’on parvint à en rapporter une grande
+portion[48].
+
+Plus tard, le cheykh a suivi, à son tour, la première partie de cette
+route pour retourner du Ouadây au Maghreb. Il s’associa à une caravane.
+Celle-ci s’égara d’abord, comme les précédentes ; mais heureusement elle
+arriva aux puits assez promptement, et l’on eut ensuite affaire aux
+Tebous[49], qui opposèrent un autre genre de difficultés et d’obstacles,
+difficultés sur lesquelles le cheykh s’étend longuement. L’itinéraire du
+cheykh se dirige ensuite sur Catroûn, c’est-à-dire sur l’entrée du
+Fezzân. Je dois me borner ici à ce peu de mots sur la route commerciale
+du Ouadây, et renvoyer le lecteur à la relation de notre auteur et au
+mémoire de M. Fresnel[50].
+
+§ VIII. — _L’abou-carn._ — Comme nottre cheykh a fait mention de l’abou-
+carn, je ne puis me dispenser de parler du curieux animal, que le savant
+consul à Djeddah a signalé le premier dans le Ouadây[51], sous ce même
+nom d’_abou-carn_, c’est-à-dire _unicorne_, autrement _monoceros_[52],
+animal qu’il a comparé à la fameuse licorne, animal fantastique sans
+doute quant à certaines propriétés et quant à la figure qu’on lui a
+données en Europe, mais qui a un type réel dans cette partie de
+l’Afrique. L’abou-carn est distinct du rhinocéros proprement dit ; ce
+dernier est bien connu en Afrique : on l’appelle en Égypte _khartyt_ ou
+_khertit_. Le géographe Edrisi nomme kerkedân le rhinocéros qu’on trouve
+près de Serendib (Ceylan)[53] ; mais le nom de kerkedân est usité aussi
+aux bords du haut Nil ; on retrouve ce nom dans les anciennes relations
+des Indes et de la Chine (par Renaudot)[54]. Les Ouadayens s’accordent à
+décrire leur _abou-carn_ comme un animal différent du rhinocéros
+ordinaire ou à deux cornes. Cette distinction faite par les natifs doit
+reposer nécessairement sur des caractères propres ; or il est constant
+que le rhinocéros d’Afrique a ses cornes placées sur le nez ; l’abou-
+carn, disent-ils, a la sienne implantée sur _le front_. Cette différence
+radicale ne permet pas de confondre ensemble les deux animaux ; peu
+importent les traits douteux ou fabuleux que l’on a ajoutés au portrait
+de la licorne.
+
+Le révérend Knoblecher, à qui nous devons tout récemment d’importantes
+observations sur le haut Nil-Blanc, a eu connaissance d’un animal armé
+d’une corne recourbée qui est placée au _bas du front, entre les deux
+yeux_[55] ; cet animal, selon le voyageur, différait encore du
+rhinocéros connu, en ce que sa peau était complétement dépourvue de
+plis[56].
+
+Je viens maintenant au témoignage de notre cheykh. Ce n’est pas sans
+doute celui d’un naturaliste ; mais quel naturaliste, quel Européen a
+pénétré jusqu’ici dans le Bâguirméh ou dans le Ouadây ? C’est
+précisément entre ces deux pays que s’est passé le fait raconté par le
+cheykh. Le sultan Sâboûn faisait son expédition contre le tyran du
+Bâguirméh ; l’armée était arrivée dans les terres qui séparent les deux
+royaumes. Ces terres, couvertes d’épaisses forêts, sont peuplées de
+lions, d’éléphants et d’_aboucarn_. Pendant que les pionniers de l’armée
+déblayaient le chemin, un _énorme abou-carn_, dit le cheykh, s’élance de
+son repaire, se précipite sur eux, en tue plusieurs, frappe de sa corne
+tous ceux qu’il rencontre, et se rue, furieux, jusqu’au gros de l’armée.
+La terreur est telle que tout s’ébranle, et le sultan reste comme
+abandonné par ses gardes ; soudain un esclave intrépide, armé d’un long
+couteau, se poste en face de l’animal, l’attend, se renverse et lui
+coupe les jarrets.
+
+L’abou-carn, d’après le rapport des Ouadayens, est un animal qui
+apparaît assez rarement ; de là la terreur qu’il inspire, et peut-être
+aussi les récits exagérés dont il est l’objet. La relation du cheykh a
+cela de commun avec l’opinion de M. Fresnel, que c’est aussi aux limites
+du Ouadây qu’il fait vivre l’abou-carn, d’après le rapport de ses
+informateurs ; en second lieu, la grosseur de l’animal et sa férocité
+sont des traits communs à l’abou-carn de M. Fresnel. Il y a donc
+confirmation plutôt que contradiction entre les deux récits[57].
+
+La _corne recourbée_ dont j’ai parlé, d’après le père Knoblecher, ne
+correspond peut-être pas bien à la corne longue et pointue que décrit
+l’informateur de M. Fresnel, et se rapporterait mieux peut-être au
+rhinocéros ordinaire ; mais quand celle de l’abou-carn n’est pas à
+l’état rigide, on conçoit qu’elle peut se recourber par suite de sa
+flexibilité.
+
+On se souvient de la description détaillée qu’a donnée le savant
+orientaliste dans une lettre insérée au _Journal asiatique_ (mars 1844),
+et je n’ai pas besoin de la rappeler ; il a étudié, d’après les
+indigènes, tous les caractères physiques de l’animal, et il les a
+comparés soigneusement avec la description du monocéros de Pline
+complétée par Solin, et avec le _réem_ de la Bible[58]. Contentons-nous
+d’y renvoyer, ainsi qu’aux doctes remarques de M. Roulin, insérées au
+_Journal de l’Institut_ ; mais je crois difficile, aujourd’hui, de
+rejeter l’existence d’un animal distinct du rhinocéros ; ce serait
+rejeter des rapports tous concordants et fournis sans aucun concert
+entre leurs auteurs, des récits de dates très-différentes, venant de
+témoins oculaires chez qui l’ignorance ne peut détruire toute espèce de
+crédit, surtout pour des faits tout à fait matériels. Puisqu’il s’agit
+de signes extérieurs parfaitement visibles, puisque ces hommes
+s’accordent entre eux, il faut bien que leurs récits soient vrais au
+moins quant au fond.
+
+Au reste, l’animal habite d’autres contrées que les frontières du Ouadây
+et du Bâguirméh. Selon une pièce authentique assez ancienne, on a tué, à
+vingt journées du cap de Bonne-Espérance, un animal qualifié aussi du
+nom de licorne, ressemblant à un cheval[59]. Le naturaliste Sparmann et
+le savant voyageur John Barrow (_Voyage au cap de Bonne-Espérance_)
+admettaient l’existence d’une licorne ; il en est de même de Pallas et
+d’autres encore[60].
+
+Beaucoup plus près de nous, toujours en Afrique, existait naguère un
+animal fort analogue à celui du Ouadây, si l’on s’en rapporte au
+témoignage du directeur des affaires arabes en Algérie. M. Boissonnet
+écrivait, le 20 août 1845, que le commandant de Bordj-Bouar eridji, vers
+le sud-ouest de Constantine, s’était procuré un animal de la grosse
+espèce _décrite dans le Journal asiatique_[61], sorte de _bœuf portant
+une corne unique sur le front_. Il est vrai qu’on a dit plus tard que
+c’était simplement le bœuf sauvage, le bakar-el-wahch ; mais aucune
+description authentique n’est venue constater la présence ou l’absence
+de la corne caractéristique. J’avoue toutefois que la présence du
+rhinocéros (l’unicorne) au 36e degré N. est difficile à admettre, si
+toutefois l’animal en question n’avait pas été amené de loin à Bordj-
+Bouar eridji.
+
+Au temps du véridique voyageur Barthema, vers 1500, il y avait à la
+Mecque deux _licornes_ que le chérif avait reçues en présent d’un roi
+d’Éthiopie : l’une d’elles avait au _milieu du front_ une corne longue
+de trois coudées. L’animal parut, à Barthema, doué d’une humeur sauvage
+et même féroce[62].
+
+Le père Jérôme Lobo (Hier. Lobo, _Historia de Ethiopia_, Coïmbre, 1659)
+affirme qu’on a vu dans le Damot, province des Agows, un animal unicorne
+ayant de la ressemblance, pour la forme et la grandeur, avec un cheval
+médiocre, de couleur brune, armé d’une _corne droite_, blanchâtre,
+longue de cinq palmes (c’était peut-être un jeune individu) ; mais cet
+animal, dit-il, est timide et craintif[63].
+
+Il n’est pas étonnant que l’animal ait disparu de l’Abyssinie[64],
+d’après ce que nous dit le cheykh de sa rareté, et d’après ce fait qu’il
+raconte, qu’un jour on en apporta un au sultan du Ouadây comme un
+présent digne de ce prince. Selon notre auteur, la corne de l’animal y
+est travaillée avec art, et forme un article de commerce. Browne dit
+aussi (page 261, _Browne’s Travels_, etc. ; Londres, in-4o, 1799) que la
+corne du rhinocéros _abu-karn_ se vend très-cher.
+
+Le sultan Teïma, dont MM. de Cadalvène et Breuvery ont recueilli de bons
+renseignements géographiques, leur a rapporté que l’animal se trouve
+dans le Dâr-Rounga, sud-est du Ouadây ; il le définissait comme un
+quadrupède analogue à un cheval, portant une corne _sur le front_. Enfin
+M. Kœnig, voyageur exact et consciencieux, s’il n’a pas vu l’animal, en
+a entendu parler distinctement en Nubie par les indigènes, et, d’après
+leur rapport, il le définit absolument de la même manière que le sultan
+Teïma.
+
+Postérieurement à ses premières recherches en 1846, M. Fresnel étant à
+Djalau (désert de la Libye), recueillit de la bouche d’un Arabe des
+Madjâbérahs, qui avait servi le sultan du Ouadây, les paroles
+suivantes : « Le khertit que j’ai vu à Tama est armé de deux cornes,
+l’une au bout du nez, l’autre plus haut ; il ne faut pas le confondre
+avec l’abou-carn du pays des _noirs païens_, qui n’a qu’une _corne entre
+les deux yeux_. » Ensuite, de retour à Djeddah, M. Fresnel vit un
+pèlerin du Bâguirméh qui, à l’aspect de cornes achetées à Benghâzy, les
+reconnut pour appartenir à l’abou-carn, à l’animal qui a une corne entre
+les yeux. Ces cornes ont de 56 à 85 centimètres. Je terminerai en
+empruntant aux savantes observations de M. Roulin un fait démonstratif
+recueilli par un _naturaliste_, M. Smith, d’après un Français
+missionnaire à Madagascar ; l’informateur est un homme du nord de
+Mozambique. L’unicorne s’y nomme ndzoo-dzoo ; il habite le pays de
+Makoa ; il n’a qu’une seule corne ; elle est _sur le front_, flexible,
+longue de 24 à 30 pouces ; elle devient complétement rigide et dure,
+surtout quand il poursuit un ennemi. Il est farouche et féroce. On voit
+que, trait pour trait, l’unicorne de M. Smith est exactement l’abou-carn
+de M. Fresnel. Certes c’est là une confirmation qu’on pouvait à peine
+espérer. Qu’en conclure, sinon que l’abou-carn, inconnu ou très-rare au
+nord du 14e ou 15e parallèle, habite les régions méridionales jusqu’à la
+même latitude sud ou environ ?
+
+Tous ces témoignages sont concordants ; s’ils présentent quelque légère
+contradiction, elle peut s’expliquer, et il résulte de l’ensemble un
+accord concluant qui prouve l’existence en Afrique, de temps immémorial,
+d’un animal unicorne autre que le rhinocéros connu à deux cornes, autre
+aussi qu’une certaine espèce d’antilope ; enfin d’un animal réel, mais
+dont les formes et les traits caractéristiques ont été modifiés à
+plaisir par l’imagination des Européens. Nier cette existence, à cause
+des fables dont on l’a entourée, serait, s’il est permis de faire cette
+comparaison vouloir nier celle du lion, parce que la mythologie en a
+fait un sphinx ou lui a donné des ailes. On a objecté qu’on ne trouve
+pas de licorne sur les monuments des Égyptiens ; mais y trouve-t-on tous
+les animaux de l’Afrique qu’ils ont pu connaître ?
+
+On pourrait tirer une autre objection de l’opinion de M. Cuvier, s’il
+avait présenté ses doutes dans des termes absolus, mais il n’en est pas
+ainsi ; seulement, jusqu’à lui, on n’avait présenté aucun témoignage
+venant d’une personne ayant autorité ; or il laisse la question
+indécise, ainsi que le fait très-bien observer M. Berger de Xivrey dans
+ses _Traditions tératologiques_ (p. 566). La difficulté principale vient
+de la multiplicité des descriptions, qui paraissent bien se rapporter à
+plusieurs espèces d’unicorne, à deux au moins. Si l’on croit devoir
+écarter les témoignages de Ctésias[65], d’Élien et d’Appien, peut-on
+traiter de même celui d’Aristote (_Histoire des animaux_, liv. II, c. 1)
+et celui de César ? _Est bos cervi figura, cujus_ media fronte, _inter
+aures, unum cornu exsistit_, etc. (_De bello gallico_, liv. VI, c. 26.)
+Cet animal habitait de son temps la forêt Hercynienne ; sans doute ce
+n’est pas là le quadrupède du Ouadây, du Dâr-el-Rounga, mais il fait
+croire à la possibilité, à la probabilité de son existence.
+
+Quant aux autres animaux mentionnés par le cheykh, je n’en citerai qu’un
+seul, le dromadaire, l’espèce du chameau rapide, appelé _mehary_ dans le
+Sahara, _eguin_ dans la région du Nil. On voit, dans la relation du
+cheykh, quels services ils rendent dans le désert aux tribus des
+Tebous ; aussi est-il surprenant que l’on n’ait pas organisé en Algérie
+plusieurs régiments de dromadaires, comme celui que nous avions créé
+pendant l’expédition d’Égypte, à l’aide desquels nous pouvions toujours
+atteindre, à la longue, la cavalerie arabe[66].
+
+ * * * * *
+
+_Conclusion._ — Par tout ce qui précède, on a vu quel intérêt présente
+le royaume du Ouadây, soit qu’on le considère sous le rapport
+scientifique pour l’avenir des découvertes dans l’Afrique centrale, soit
+qu’on l’envisage sous les rapports social, commercial et politique, pour
+l’avenir des populations du Soudan oriental. S’il en est ainsi, on peut
+espérer qu’un _voyage_ dans ce pays, publié pour la première fois,
+malgré les imperfections d’un récit qui n’est pas l’œuvre d’une plume
+européenne, excitera la curiosité et l’attention du public. Ici nous
+croyons devoir prémunir le lecteur contre les digressions, les longueurs
+et les répétitions qu’il ne peut manquer d’y remarquer ; et s’il était
+parfois choqué de quelques bizarreries et de certains passages plus que
+naïfs, entachés même d’un peu de puérilité[67], qu’il les pardonne en
+faveur de la véracité et de la candeur de la narration. Il reconnaîtra
+d’ailleurs qu’ici la simplicité n’exclut pas une certaine élévation et
+que des réflexions dictées par un esprit juste et une sage philosophie
+ne sont pas rares chez le cheykh Mohammed El-Tounsy. Nous devons encore
+invoquer l’indulgence pour certains tableaux un peu trop nus des mœurs
+africaines, peut-être aussi pour l’abondance des citations poétiques,
+défaut qui, au reste, n’est pas sans exemple chez de modernes
+écrivains ; d’ailleurs, ce luxe d’érudition, l’auteur l’appelle presque
+toujours à son aide pour expliquer un fait, ou justifier une remarque.
+La manière orientale domine donc et devait dominer dans cet ouvrage,
+comme dans le _Voyage au Dârfour_ publié en 1845, avec les mêmes
+conditions de naïveté et de simplicité. La bienveillance du public ayant
+agréé une première fois le langage du bon cheykh Mohammed Ibn-Omar El-
+Tounsy, nous avons cru pouvoir le conserver sans altération, et nous
+avons dû respecter les fleurs orientales, même quand parfois elles
+pèchent un peu contre le bon goût ; c’est surtout la bonne foi et la
+véracité du voyageur qui lui feront trouver grâce devant le lecteur
+européen. Cette véracité n’est pas en question ; mais si on pouvait la
+mettre en doute, voici un exemple qui la rendra manifeste. On aurait pu
+rejeter comme suspect le récit du cheykh sur l’expédition du sultan
+Sâboûn contre l’incestueux sultan du Bâguirméh ; mais le voyageur
+anglais Clapperton a rapporté en Angleterre un manuscrit arabe roulant
+en partie sur le Ba-ghar-mee (Bâguirméh). On y lit que « ce pays a été
+ruiné de fond en comble, parce que son roi a porté la licence des mœurs
+au plus haut degré, jusqu’à épouser sa propre sœur ; qu’alors Dieu a
+suscité Sâboûn, le prince du Wa-da-î (Ouadây), pour le détruire et
+ruiner tout le pays, en châtiment de cette impiété[68]. » Assurément le
+cheykh n’a pas connu la relation de Clapperton, ni celui-ci le voyage du
+cheykh El-Tounsy. Il en est de même de la relation du prince Dja’far,
+qui rapporte le même fait, ainsi que Burckhardt lui-même. (Voyez plus
+loin, page LXXII, et _Nubia_, append. II.)
+
+Un mot sur les planches dont cet ouvrage est accompagné. Il a déjà été
+question plus haut de l’_essai de carte_ du docteur Perron. Les
+portraits qu’on donne ici de plusieurs personnages de l’Afrique centrale
+ont été dessinés, d’après nature, par un habile artiste français, M.
+Machereau. Pour venir à bout de faire poser devant lui (ce qui n’était
+pas facile) les hommes du Ouadây, du Barnau, du Mandarah, alors présents
+au Caire, on a eu recours à la ruse et aussi à l’intervention du sultan
+Abou-Madiân du Dârfour : ces hommes ont même ignoré ce que faisait le
+peintre : l’un d’eux est le faguyh Ilaly, qui a donné à M. Perron des
+notions très-circonstanciées sur le Ouadây. Les dessins d’armes et de
+costumes ont été faits par le même artiste, d’après les originaux. Il
+faut savoir qu’il vient habituellement, au Caire, des hommes du Ouadây,
+du Dârfour, du Bâguirméh, du Mandarah, etc. ; les uns pour étudier à la
+grande mosquée d’El-Azhar ; les autres, pour aller de là en pèlerinage à
+la Mecque.
+
+Les plans ont été tracés sous la dictée du cheykh, et d’après toutes les
+_mesures qu’il a données_.
+
+Aujourd’hui toutes les nations portent les regards vers le centre de
+l’Afrique ; la France, parce qu’elle possède plusieurs des portes qui
+doivent, bientôt peut-être, y conduire ; l’Angleterre, parce qu’elle y a
+entretenu de tout temps des voyageurs ; toute l’Europe, à cause des
+futures relations commerciales et pour le progrès des sciences
+d’observation. Le Ouadây, par suite de la découverte d’une route directe
+à la mer, est, avec le Bornou et le Bâguirméh, l’un des points le plus
+rapprochés des côtes d’Europe, et son importance est beaucoup plus
+grande. Il est évident que les premiers voyageurs instruits qui y
+pénétreront et iront au delà, marcheront de découverte en découverte.
+Par exemple, plusieurs indices frappants font prévoir d’importantes
+acquisitions pour l’ethnographie et la linguistique. On a récemment
+constaté l’existence d’une population noire indigène qui possède un
+alphabet propre et une écriture à elle ; c’est le pays de Wei, dont la
+langue vient d’être soumise par M. Norris à une analyse grammaticale, et
+qui paraît construite assez régulièrement, si l’on en juge d’après des
+_specimen_ qu’a rapportés M. Forbes. Ce pays possède aussi des écoles et
+des livres. Je trouve dans un ancien document, l’Atlas anglais d’Hermann
+Moll, une carte d’Afrique[69] avec une curieuse légende (en quatre
+lignes) dont voici la traduction littérale : « Je suis informé par des
+personnes dignes de foi, que le pays au nord de la côte de Guinée, à
+environ 100 lieues de distance, est habité par des blancs, ou du moins
+par une population différente des noirs, laquelle porte des habits, fait
+usage de l’écriture et _fabrique de la soie_ ; plusieurs d’entre eux
+célèbrent le jour du sabbat chrétien (le dimanche). » L’auteur de la
+carte ne cite pas la source de l’information ; mais il serait curieux de
+constater ce qu’ont produit, sur ces rudiments de civilisation, deux
+siècles écoulés, et cela par une telle latitude, sous un tel climat. Ce
+fait singulier paraît avoir été perdu de vue complétement ; c’est
+pourquoi j’ai cru devoir le consigner ici ; mais combien d’autres
+problèmes sont offerts à la curiosité, aux recherches des nouveaux
+explorateurs, plus instruits en ethnographie que les anciens,
+aujourd’hui que l’Europe savante envoie en Afrique, du côté du haut Nil,
+le révérend Knoblecher sur les traces de notre compatriote M.
+d’Arnaud[70], en même temps que des naturalistes tels que le baron de
+Muller ; par l’est et le sud, MM. Krapf, Rebmann, Livingston, Oswell ;
+par le nord, M. le docteur Richardson et ses collaborateurs ! Plusieurs
+les suivront bientôt par l’Algérie, par la Sénégambie et par d’autres
+voies encore.
+
+Le mouvement industriel est tel aujourd’hui en Europe, entraînant avec
+lui tous les genres de progrès, et appelant à sa suite tous les moyens
+de civilisation, qu’il est impossible de ne pas prévoir des changements
+prochains en Afrique, et d’abord en ce qui regarde l’esclavage et la
+traite à l’intérieur. Les belliqueux chasseurs d’hommes se
+transformeront, avec le temps, en chefs de caravane et en marchands
+paisibles. Ainsi qu’on l’a dit, une fois que les Africains connaîtront
+tous les trésors que renferme leur sol inépuisable, placé dix fois plus
+près de l’Europe que les colonies de l’Asie et du Nouveau Monde, ils
+seront disposés à exporter, à nous vendre non leurs populations, mais
+leurs denrées. Tripoli, Tunis, et plus tard le Maroc, comme l’Égypte,
+comme Alger, seront les portes par où notre industrie consommera ses
+échanges avec les riches produits ou matières que l’Afrique possède, ou
+est destinée à s’approprier. Cette révolution est inévitable, et chaque
+jour en rapproche l’instant. L’Égypte, qui s’était à peu près émancipée,
+aurait dû donner l’exemple au reste de l’Afrique, et fermer le passage
+aux esclaves à travers toute la vallée du Nil, de sa source à
+l’embouchure, c’est-à-dire sur une ligne de 1,200 lieues. Cette odieuse
+marchandise n’aurait plus passé en Turquie, en Perse ou dans les Indes ;
+depuis longtemps les caravanes auraient pris l’habitude de ne plus
+amener autre chose aux bords du Nil que les richesses du sol ; l’Afrique
+y aurait gagné loin d’y perdre, et aurait apporté à l’Égypte une force
+nouvelle. C’est là un sujet de reproche à adresser à son dernier maître,
+si renommé pourtant pour son intelligence commerciale. Peut-être il a
+cru conserver par là de bons rapports avec ses coreligionnaires, et
+ménager un empire qu’il menaçait pourtant, d’un autre côté, par le
+développement d’une grande puissance militaire et navale : comme si la
+politique et la religion avaient exigé de lui ce sacrifice à la
+routine ; erreur et faute grave comme il en échappe quelquefois aux
+hommes supérieurs ! Ici le génie de Mohammed-Aly l’a abandonné, et ce
+n’est que dans les derniers temps qu’il a apporté quelque restriction au
+triste commerce des esclaves. Mais, ce qu’il n’a pu achever n’est peut-
+être que différé : vienne, au gouvernement de l’Égypte, un prince
+seulement intelligent de ses intérêts ; sûr de l’appui de la France et
+de l’Angleterre, heureusement d’accord sur la question, il réussira sans
+peine, et l’intervention de la Turquie sera impuissante pour entraver ce
+changement. Il est visible d’ailleurs que, depuis un demi-siècle,
+l’influence et le pouvoir du divan, sur la côte africaine comme aux
+rives du Nil, tendent à descendre de plus en plus ; à peine Tripoli, sur
+toute la ligne septentrionale, conserve-t-il des rapports de réelle
+soumission. L’occupation récente de Souakin, de Massouah en Abyssinie,
+ne se conçoit qu’à cause de celle de l’Arabie, placée en face ; mais
+celle-ci, elle-même, est-elle en effet sérieusement soumise ? Le feu qui
+alluma jadis la révolte des Wahabis n’attend peut-être qu’une étincelle
+pour se réveiller, et Ibrahim-pacha n’est plus là pour l’éteindre.
+
+ JOMARD.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 1 : Le présent ouvrage a été annoncé dans la Préface du _Voyage au
+Dârfour_, page LXVIII.]
+
+[Note 2 : Il parle d’une caravane allant de Tripoli au Ouadây par le
+Fezzân ; cette expédition avait échoué. (_Narrative of travels and
+discoveries in northern and central Africa_, etc., London, 1826, p.
+215-217.)]
+
+[Note 3 : La partie que je considère ici, de l’Afrique septentrionale,
+est cette vaste zone qui est au midi du Sahara, comprise entre le 8e
+degré nord et le 18e, entre les méridiens du Cap-Vert et du lac Gardafui
+(c’est-à-dire à peu près de 0° à 50° est) ; on peut la partager en cinq
+parties : 1o l’Abyssinie avec le pays des Gallas, la Nubie et tout ce
+qui est à l’est du Nil Blanc ; 2o le Kordofân, le Dârfour, le Ouadây et
+le Bâguirméh, c’est le _Soudan oriental_ ; 3o le Bornou et le pays
+compris jusqu’à l’Afnau, ayant à l’extrémité le lac Tchâd, c’est le
+_Soudan central_ ; 4o le pays à l’ouest, comprenant Sakkatou et
+Tounbouctou, ou le _Takrour_ proprement dit, suite du _Soudan central_ ;
+5o enfin le pays à l’ouest de Djenné, le Haut-Dhioliba et la Sénégambie
+jusqu’à l’Océan ; c’est le _Soudan occidental_. Mais il faut remarquer
+qu’une partie du Soudan oriental appartient au bassin du Nil, et l’autre
+au bassin du lac Tchâd ; la limite est certainement à la partie ouest du
+Dârfour, d’après toutes les inductions comparées.]
+
+[Note 4 : Dans la Préface du _Voyage au Dârfour_, nous avons déjà
+signalé cette importance commerciale, et M. F. Fresnel, consul de France
+à Djeddah, muni d’une mission spéciale, est allé s’enquérir, à Benghazy
+même, de la marche et de l’histoire des caravanes entre ce port et le
+Ouadây.]
+
+[Note 5 : _Voyez_ mémoire de M. Lapanouse, _Mémoires sur l’Égypte_,
+Paris, Didot, in-8o, an XI, p. 77 et 89, tome IV.]
+
+[Note 6 : Je trouve encore un point de contact entre les deux princes
+dans le tour d’esprit politique, je veux dire l’art de combiner un plan
+où l’adresse et la ruse font tomber un ennemi dans ses propres filets :
+exemple, quant à Sâboûn, l’aventure d’Acyl, un de ses frères.]
+
+[Note 7 : Nubia, _Appendice_, II (_Voyez_ la note 3 de la page
+suivante).]
+
+[Note 8 : _Mémoire de M. Fresnel_, consul de France à Djeddah, sur le
+_Ouadây_ (Bulletin de la Société de géographie, années 1849 et 1850).]
+
+[Note 9 : La version rapportée à M. Fresnel porte que Dja’far, lors de
+l’assassinat de son père, s’enfuit à Tripoli, tandis que, dans son
+propre récit, Dja’far raconte qu’il fut _envoyé_, par la voie de
+Tripoli, en Égypte, pour y achever ses études, âgé alors de treize ans
+(_The story of Ja’far, etc._, page 2).]
+
+[Note 10 : Dja’far compte, avant Sâboûn, neuf sultans, mais M. Fresnel,
+à peu près d’accord avec le cheykh, n’en compte que six ; il est
+possible que le prince, parti si jeune du Ouadây, se soit trompé, ou que
+le consul anglais, M. Barker, le rédacteur du récit, ait fait
+involontairement (quoique très-versé dans l’arabe) deux personnages d’un
+seul ; exemple : Abd-er-Rahmân et Abd-el-Kerîm, Asad et Aseïd ; enfin,
+Dayûk est répété deux fois dans la liste de _Ja’far_.
+
+J’ai appris de M. Renouard, secrétaire de la Société royale géographique
+de Londres, que c’est au savant M. Smyth, président de cette Société,
+qu’on doit la publication de l’histoire de Ja’far d’après le manuscrit
+du consul à Alexandrie.]
+
+[Note 11 : Corancez, _Histoire des Wahabis_ depuis leur origine jusqu’à
+la fin de 1809 ; Paris, 1810.]
+
+[Note 12 : Le nom le plus connu est _Bornou_.]
+
+[Note 13 : Ce n’est qu’en 1798 que la Porte ottomane, toujours
+insouciante, se décida à prendre un parti au sujet des Wahabis ; encore
+se borna-t-elle à ordonner au pacha de Bagdad de marcher contre eux,
+ignorant apparemment que ceux-ci, sous les ordres d’Ebn So’oud et d’Abd-
+el-Azyz, se comptaient par centaines de mille hommes.]
+
+[Note 14 : Il est vrai que la loi musulmane va beaucoup plus loin dans
+les peines qu’elle inflige aux femmes adultères, jusqu’à ordonner
+qu’elles soient lapidées ; mais elle prescrit des conditions qui la
+rendent purement comminatoire.]
+
+[Note 15 : Voyez (dans la _Galerie iconographique égyptienne_, ouvrage
+sous presse) le portrait de _Ouaré Ebn-Kilho_, jeune Galla, élevé à
+Paris.]
+
+[Note 16 : Si l’on croyait utile, ou du moins curieux de rechercher dans
+l’histoire des nations les différentes formes de duel imaginées par les
+hommes pour vider leurs querelles par la force des armes, il ne faudrait
+pas oublier le mode ouadayen.]
+
+[Note 17 : Le nom de ryal s’applique aussi en Égypte, à Tunis et à
+Tripoli, à des valeurs bien différentes ; au Caire, le ryal de 40 parats
+vaut aujourd’hui 0 fr. 25 ; le ryal de Tunis, 1 fr. 65 ; le ryal de
+Tripoli (de 650 au ryal de Tunis), 0 fr. 0015 ; cette dernière valeur
+n’est pas représentée par une pièce, et n’est autre chose qu’une monnaie
+de compte.]
+
+[Note 18 : Voy. d’autres vocabulaires dans le tome III des _Mémoires de
+la Société de géographie_, in-4o, Paris, 1820.]
+
+[Note 19 : Voir _Recherches sur l’Afrique septentrionale_, par M.
+Walckenaer, page 486.]
+
+[Note 20 : Voir _Annales des voyages_, t. XIX, p. 164, année 1812.
+Seetzen ajoute que les gens de Bornou le connaissent sous le nom de
+Wadsey : ce nom paraît altéré pour Wadey ; l’erreur ne peut être
+attribuée à Seetzen.]
+
+[Note 21 : Appendice no II, _Nubia_, page 484 et suiv.]
+
+[Note 22 : M. Fresnel corrige ce nom des cartes en _Kebâbo_.]
+
+[Note 23 : On pourrait dire, sans trop d’exagération, que les comptes de
+_journées de marche_ font le désespoir des géographes consciencieux. On
+ne saurait établir une _moyenne_ entre 8 et 18 milles géographiques ; il
+faudrait se borner à chercher une _moyenne_ pour chacune des 4 ou 5
+espèces de _journées_ que je viens d’indiquer, et il faudrait surtout
+pouvoir l’appliquer avec justesse dans chaque cas particulier, c’est-à-
+dire connaître, avec exactitude, comment a _cheminé_ l’informateur qui
+rend compte de son itinéraire.]
+
+[Note 24 : J’avais cru pouvoir publier le résultat de ce travail dans le
+présent ouvrage ; c’est une publication ajournée pour quelque temps.]
+
+[Note 25 : M. Berghaus ne marque pas du tout, dans sa carte, de 1826, il
+est vrai, la ville de Ouârah. Un itinéraire assez détaillé, en douze
+journées fortes, place Bergou à l’ouest-sud-ouest de Kobeyh ; il est à
+croire que Bergou ici représente, non le chef-lieu du Ouadây, mais un
+des points de sa frontière orientale.]
+
+[Note 26 : Toutefois il pense que sur la route de Bornou les journées de
+voyage ne sont guère que de neuf minutes ; la différence me paraît trop
+grande et inadmissible.]
+
+[Note 27 : Sâboûn a été surnommé l’Abbacide, selon M. Fresnel. Le cheykh
+présente aussi Mohammed Abd-el-Kerim Sâboûn comme descendant du sultan
+Sâleh l’_Abbacide_.]
+
+[Note 28 : Le nom commun de tous ces idolâtres est Madjou.]
+
+[Note 29 : Les mois d’automne correspondent, comme au Dârfour, aux mois
+de juin, juillet, août et partie de septembre.]
+
+[Note 30 : Burckhardt dit que la principale rivière du Ouadây, _Omm_ ou
+_Abou Teymâm_ (lisez _Teymân_), est encore appelée _Djyr_. Comme c’est
+aussi le nom donné à plusieurs courants et lieux d’Afrique très-
+éloignés, il est à croire que c’est un mot générique. Ce nom est ancien
+et bien antérieur à Ptolémée, qui place sur le fleuve γεὶρ une grande
+ville de Gira.]
+
+[Note 31 : Voir l’intéressant mémoire de M. Fresnel sur le Ouadây,
+_Bulletin de la Société de géographie_, 1850.]
+
+[Note 32 : Je l’ai conjecturé, mais M. Fresnel l’a prouvé. Voyez _Voy.
+au Dârfour_, page LXV de la préface, et _Bulletin de la Société de
+géographie_.]
+
+[Note 33 : _Voyage au Dârfour_, Préface, pages XXII et suivantes.]
+
+[Note 34 : M. Fresnel, qui a judicieusement reconnu l’incertitude des
+données, pose cette alternative : faut-il mettre en doute la latitude de
+Kobeyh ou celle du lac Tchâd, ou bien toutes les deux ? Cette
+observation s’applique surtout à la longitude ; quant à la latitude, il
+pense, avec raison, qu’on a placé Ouârah trop au nord sur les cartes,
+surtout si le lac Tchâd n’y est pas trop au sud.]
+
+[Note 35 : V. _Bulletin de la Soc. de géogr._ pour 1844, tome Ier, 3e
+série, p. 138.]
+
+[Note 36 : Il paraît qu’il a tenu exactement un journal astronomique
+circonstancié et recueilli beaucoup de faits, dont une partie est
+consignée dans un opuscule imprimé à Laybach, écrit qu’il m’a été
+impossible d’obtenir de Vienne. Ce voyageur est élève de Mezzofante.]
+
+[Note 37 : Cette position serait à peu près celle du 22e méridien 45′ E.
+de Paris, sur la ligne qui joint Mombasa (mer des Indes) à Madschumba
+(mer du Congo.)]
+
+[Note 38 : _Bulletin de la Société de géographie_, tome VI, pages 169 et
+suivantes.]
+
+[Note 39 : Il doit y avoir, sans doute, exagération dans cette distance
+de cinq mois de marche ; mais l’intervalle, même réduit et calculé en
+journées très-courtes, suppose encore un immense intervalle entre ce
+point extrême et les lieux connus.]
+
+[Note 40 : M. Kœnig étant à Khartoum, a entendu parler d’un lac à
+quatre-vingts journées de distance dans le sud ; cet intervalle
+conduirait à l’emplacement du lac des révérends Krapf et Rebmann.]
+
+[Note 41 : Voir _Comptes rendus de l’Académie des sciences_, 1851, tome
+XXXII, page 221.]
+
+[Note 42 : J’ai toujours soupçonné un lac dans ces parages, c’est-à-dire
+là où on place le mont Kenia ou un peu plus à l’ouest ; pourquoi ne
+serait-ce pas le lac même que les écrivains arabes mettent sous
+l’Équateur, Edrici (climat I, section IV, etc.). Un grand lac a été
+signalé au voyageur anglais Tuckey vers cette latitude, à la vérité plus
+à l’ouest. Or, les pluies et les neiges fondues qui descendent du mont
+Kénia, arrêtées dans leur marche par un obstacle quelconque, suffisent
+pour expliquer la présence d’un grand lac dans cette région ;
+maintenant, que ces eaux en sortent dirigées vers le nord, et elles
+n’ont plus d’issue que par la vallée du Nil.]
+
+[Note 43 : Il existe, selon les rapports de MM. Lafargue et Castelli,
+qui ont pratiqué plusieurs fois, depuis sa découverte, le haut fleuve
+Blanc (Bahr-el-Abiad), une rivière dite Fleuve-Noir ou Fleuve des Noirs
+(Bahr-el-Esoued.) Si les auteurs arabes en avaient fait mention (ce qui
+n’est pas), on pourrait croire qu’ils ont fait ici une application d’un
+nom des anciens, en _traduisant_ le mot _niger_ ; mais le mot de Niger
+lui-même n’est-il pas simplement transcrit de Νίγειρ de Ptolémée (liv.
+IV, chap. 6), mot qui lui-même doit être tiré de γεὶρ, _Gir_, autre
+fleuve de l’Afrique septentrionale, selon ce géographe. Voir ci-dessus,
+p. XXXVIII.]
+
+[Note 44 : Voyez le savant recueil de la Société royale géographique de
+Londres, année 1845, p. 374-75.]
+
+[Note 45 : Le recueil de la Société géographique de Londres, cité plus
+haut, renferme cet itinéraire de 68 journées, partant de l’Orient et
+conduisant, droit à l’ouest, à New-Calabar ; celui qui l’a communiqué,
+le nommé Wogga de Kimcoul, avait été racheté de l’esclavage en 1815. Son
+pays natal est censé situé vers la source de la Tchadda et placé vers le
+16e degré est à l’Orient de Paris ; ces données sont curieuses, mais
+malheureusement un peu trop vagues. M. Henri Kiepert en a fait usage
+dans sa carte d’Afrique de 1849.]
+
+[Note 46 : Les dernières nouvelles qu’on a de lui et de ses compagnons
+de voyage annonçaient son départ d’Ahir pour Aghadès et Kano.]
+
+[Note 47 : Toutefois, il noua des relations avec le vice-roi d’Égypte,
+comme je l’ai dit, et celui-ci expédia, de son côté, des caravanes qui
+furent pillées en route par des tribus du Dârfour : de là l’expédition
+d’Ismayl-pacha et l’occupation du Kordofân.
+
+Burckhardt parle de la première caravane expédiée du Ouadây par le nord
+comme ayant été organisée en 1811. M. Fresnel fait remonter l’expédition
+à 1809 ou 1810 ; il en cite d’autres de 1814, 1815, 1818, et de 1832,
+1837, 1840, 1843 ; on lui doit l’histoire de ces caravanes, depuis
+l’origine jusqu’en 1846.]
+
+[Note 48 : Le récit est présenté différemment par les informateurs de M.
+Fresnel : peut-être la mémoire du cheykh l’aura trompé sur les détails.]
+
+[Note 49 : Ou Toubou, Tibboo, tribus nombreuses échelonnées entre le
+Ouadây et la Marmarique.]
+
+[Note 50 : Il faut lire dans ce mémoire la part qu’a prise un négociant
+français de Benghâzy, en 1837, au rétablissement des relations du
+commerce avec le Ouadây.]
+
+[Note 51 : _Journal de la Société asiatique de Paris_ (mars 1844).]
+
+[Note 52 : Ces trois mots sont exactement synonymes.]
+
+[Note 53 : Traduction Jaubert, t. I, p. 74. L’auteur fait partir la
+corne du milieu du front, comme chez l’abou-carn.]
+
+[Note 54 : Voir la _Relation des voyages dans l’Inde_, etc., t. II,
+in-18, notes de M. Reinaud.]
+
+[Note 55 : Mémoire de M. Fresnel, 4e partie.]
+
+[Note 56 : M. Lefebvre (_Voyage en Abyssinie_, page 89 de l’avant-
+propos) distingue le rhinocéros à deux cornes, appelé _aourarisse_, du
+rhinocéros à une corne, _arisse_. (Voyez p. LX ci-après.)]
+
+[Note 57 : Il est vrai que le cheykh, interrogé expressément par M. le
+docteur Perron, depuis la rédaction de son Voyage, a répondu qu’il ne
+connaissait pas deux espèces d’abou-carn ; qu’il n’y avait que le
+rhinocéros ordinaire et _unicorne_ ; mais c’est précisément ce dernier
+caractère qui constitue l’_abou-carn_ de M. Fresnel. Ensuite, qu’on
+l’appelle _khertit_ comme l’autre rhinocéros, faute d’un autre nom, ce
+n’est pas une raison pour les confondre. On fait une faute analogue en
+donnant le nom d’_abou-carn_ au rhinocéros ordinaire bicorne : double
+équivoque que la sagacité des savants aurait dû dissiper depuis
+longtemps.]
+
+[Note 58 : Le _réem_ était aussi un animal rare, d’une légèreté et d’une
+force extraordinaires ; toutefois, cette assimilation laisse encore
+quelques doutes.]
+
+[Note 59 : Voyez _procès-verbal_ dressé au cap de Bonne-Espérance, le 3
+avril 1791, et _Correspondance astronomique_ du baron de Zach, t. XI, p.
+274.]
+
+[Note 60 : John Barrow, et après lui Malte-Brun (t. II de la traduction
+de son _Voyage dans l’Afrique méridionale_ et t. XVI, p. 223, des
+_Annales des voyages_), ont admis l’existence d’un monocéros, d’un
+unicorne, dans l’Afrique australe : ces savants n’étaient pas des hommes
+très-crédules. Le baron Ruppell a eu connaissance d’un unicorne, mais
+qui paraît être une antilope.]
+
+[Note 61 : L’unicorne décrit par M. Fresnel. _Voy._ page LV, note 1.]
+
+[Note 62 : _Ludovici (Barthema) itinerarium novum Æthiopiæ et latine
+redditum_. Milani, 1511.]
+
+[Note 63 : Le moine Cosmas en entendit parler en Éthiopie comme d’un
+animal terrible et indomptable.]
+
+[Note 64 : Voy., _Journal de l’Institut_, 1848, p. 57, etc., les
+observations du docteur Roulin, à la suite de la 3e lettre de M.
+Fresnel. Sa conclusion est pour l’existence réelle de l’abou-carn dans
+le sud de l’Afrique, avec les caractères que lui assigne M. Fresnel.]
+
+[Note 65 : La singularité de la corne de l’abou-carn, d’être _rouge_ à
+sa partie supérieure, se retrouve chez l’unicorne de ce même Ctésias :
+comment expliquer l’accord des informateurs ouadayens de M. Fresnel avec
+le médecin d’Artaxerxès-Mnémon sur un caractère aussi fugitif, sinon par
+l’existence de l’animal ?]
+
+[Note 66 : On doit au général Marey-Monge, non-seulement d’excellentes
+observations sur le mehary, mais un essai d’organisation régimentaire
+qui déjà avait réussi. Dans mes _Observations sur les Arabes_ de
+l’Égypte moyenne, j’ai eu occasion de parler du chameau considéré comme
+coursier rapide. Voyez aussi _Bulletin de la Société de géographie_,
+année 1847.]
+
+[Note 67 : On verra que le cheykh, qui à la vérité ne se pique pas du
+tout d’être un antiquaire, donne le nom de _tour_ au grand amphithéâtre
+d’El-Djem.]
+
+[Note 68 : _Narrative of discoveries in central Africa_, appendix, p.
+152-159, Londres, in-4o, 1826. Comparez avec le récit du cheykh.]
+
+[Note 69 : Cette carte n’est pas datée, mais la carte générale du globe,
+insérée dans l’Atlas, est datée de 1719.]
+
+[Note 70 : L’occasion se présente ici (et je ne puis la laisser
+échapper) de citer M. Ferdinand Werne, non pour son ouvrage sur
+l’expédition à la découverte des sources du Nil-Blanc, publication dont
+le mérite a été apprécié (_Expedition zur entdeckung der quellen des
+Weissen-Nil_ ; Berlin, 1848), mais pour la tentative, qu’on peut y voir,
+d’enlever à M. d’Arnaud la gloire du premier voyage exécuté sur le Nil
+supérieur jusqu’à la latitude de 4° 42′ N. Ses efforts n’ont réussi qu’à
+relever le mérite et le courage de M. d’Arnaud, aux yeux des hommes
+équitables et de bonne foi ; tandis que les violentes et odieuses
+attaques de M. F. Werne n’ajouteront rien à ses titres personnels. Libre
+à lui de chercher à jeter du ridicule sur l’expédition française en
+Égypte ; il a écrit dans une ville où tout le monde, grâce à Dieu, ne
+partage pas sa manière de voir. Ce grand événement, après tout, a été le
+point de départ de bien des brillantes découvertes ; il a ouvert la voie
+à cent voyageurs, à M. F. Werne lui-même, qui se montre bien peu
+reconnaissant pour la France, et se fait le triste détracteur d’une
+époque si mémorable sous tous les rapports : j’ose en appeler à
+l’illustre baron de Humboldt, qui m’honore de son amitié depuis près
+d’un demi-siècle, à M. Carl Ritter, à MM. Lepsius, Ehrenberg, etc., et
+même à l’Académie royale des sciences de Berlin.]
+
+
+
+
+ =NOTE=
+
+ AU SUJET DE L’OPUSCULE : _THE STORY OF JA’FAR_, ETC.
+
+ _Voyez_ ci-dessus, pages VII et XXII.
+
+
+Pour que le lecteur puisse comparer à la relation du cheykh celle du
+prince Dja’far, je rapporterai ici quelques passages de cette dernière.
+
+
+Le Wadâi est une monarchie absolue héréditaire ; Ja’far se dit le
+onzième descendant d’un _blanc_[71]. Son oncle a été placé sur le trône
+de Bâghermeh par Sâboûn, lors de l’expulsion, en 1804, du sultan de ce
+pays à cause de sa vie licencieuse.
+
+Il y a dans le Bâghermeh un lac d’eau douce ; il faut _quinze jours_ de
+marche pour en faire le tour. Ce pays, ainsi que le Wadâi, renferme des
+montagnes, des plaines, de grandes et de petites rivières. Le climat est
+très-chaud ; il tombe, au commencement de l’été, des pluies
+torrentielles. Le pays possède une grande variété de fruits ; le _café_
+y abonde et forme un grand article d’exportation. Il n’y a point de
+mines, pas de poudre d’or ni de pierres précieuses ; le commerce
+consiste principalement en esclaves, dents d’éléphants et plumes
+d’autruche. Le peuple se nourrit de riz (_indian-corn_) et de
+millet[72], de la chair des animaux domestiques et de poisson, denrée
+qui abonde dans les lacs et dans les rivières. On y voit la girafe et
+l’hippopotame, mais non le crocodile. Les hommes d’armes sont très-
+nombreux ; ils sont armés d’arcs, de lances, de boucliers faits de cuir
+de buffle et d’hippopotame ; quelques-uns ont des épées et des armes à
+feu qu’on se procure de Tripoli. Dans la capitale, il y a quatre petites
+pièces de campagne. La principale force est la cavalerie, montée sur
+d’excellents chevaux de sang arabe.
+
+Wârah est bâti de briques faites de terre et séchées au soleil. Les
+maisons n’ont qu’un étage, excepté le palais et la grande mosquée, qui
+sont construits en pierre et charpente. Le harem est gardé par un grand
+nombre d’eunuques[73].
+
+Les revenus du royaume consistent en impôts établis sur les produits du
+sol ; les provinces sont tenues de les payer en argent à Wârah, à
+époques fixes. Le taux de la somme est constaté d’une manière bizarre ;
+on en charge une branche d’un certain arbre ; quand cette branche rompt,
+le tribut est jugé complet.
+
+Les mahométans sont les plus nombreux ; il y a, en outre, beaucoup
+d’idolâtres, des adorateurs du feu et _quelques chrétiens_. Les premiers
+sont tous noirs, les derniers ont le teint cuivré et habitent une
+montagne.
+
+Ici le rédacteur de la relation ajoute ce qui suit :
+
+« L’existence d’une race non musulmane ni idolâtre n’est pas un fait
+unique. Nous avons entendu parler plusieurs fois, à l’arrivée des
+caravanes de l’intérieur, d’un établissement de _Nazaréens_ au midi de
+Jebel-Kumri. Les uns supposent que ces gens sont des chrétiens, parce
+qu’ils n’ont pas de mosquées et qu’ils sont d’une autre couleur que
+leurs voisins ; les autres croient que ce sont des juifs appartenant à
+une tribu depuis longtemps dispersée. En tout cas, il paraît certain
+qu’il existe au centre de l’Afrique une famille isolée, d’habitudes
+très-différentes de celles des nègres. Voici, sur ce point, l’extrait
+d’une lettre officielle du 24 février 1817 :
+
+« Je dois vous informer de ce que j’ai appris de l’existence de
+certaines tribus chrétiennes dans l’intérieur de l’Afrique. On les
+représente comme une race de nègres très-robustes ; mais je n’ai pu
+découvrir qu’on ait observé chez eux aucun signe caractéristique
+religieux, croix ou autre symbole ; leurs croyances ont laissé chez eux
+si peu de traces, qu’à leur arrivée au marché ils embrassent aussitôt
+l’islamisme. Un capitaine français, qui est resté vingt-cinq ans au
+service du pacha de Tripoli, m’a dit que plusieurs de ces hommes avaient
+été amenés par une caravane, il y a quelques années, et qu’il avait été
+chargé d’en conduire à Alger vingt-huit, choisis parmi les plus beaux.
+En abordant au port, on entendit, à bord d’un vaisseau chrétien,
+résonner la cloche du soir ; aussitôt ceux qui étaient sur le pont
+manifestèrent une grande joie ; ils appelèrent leurs compagnons, et les
+embrassèrent, leur montrant le vaisseau d’où venait le son, et répétant
+le mot _campaani_ (mot corrompu de l’italien). L’interprète les ayant
+interrogés, ils dirent que, dans leur ville natale, il existait un grand
+bâtiment, sans idole, sans natte ni divan, et que là ils entendaient les
+exhortations d’un prêtre. Un autre fait curieux est que le dernier bey
+de Benghazi, qui dans sa jeunesse avait été amené esclave, se souvenait
+d’une cérémonie de son pays semblable à la célébration de la messe, avec
+l’usage du vin consacré..... Le fait de la non-circoncision, joint à
+celui de l’usage de la cloche et à l’emploi du vin, indiquent
+suffisamment que l’islamisme ne domine pas dans ce pays. »
+
+
+Il m’a semblé que ces diverses relations méritaient d’être rappelées au
+moment où de nouveaux voyageurs songent à pénétrer au cœur de l’Afrique,
+et d’être rapprochées du fait que j’ai cité plus haut d’après la légende
+de la carte de Hermann Moll, fait qui, je crois, a été absolument
+négligé.
+
+ J—D.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 71 : M. Barker croit avec raison qu’il faut entendre par là un
+Arabe ou un Berbère venu du mont Atlas.]
+
+[Note 72 : Ou plutôt de dourâh et doukhn.]
+
+[Note 73 : Ja’far croyait que la pratique de l’émasculation était
+abandonnée de son temps.]
+
+
+
+
+ INTRODUCTION
+
+ =PAR M. PERRON.=
+
+[Décoration]
+
+
+Le Dâr-Ouadây[74], c’est-à-dire le pays du Ouadây, est encore moins
+connu que le Dârfour.
+
+Lorsque l’on publia, il y a plusieurs années, un aperçu sur Tounbouctou,
+composé d’après des notions communiquées par un cheykh sur les contrées
+occidentales du Soudan, cette publication attira l’attention des
+géographes. Le travail que je présente aujourd’hui a, ce me semble, une
+importance plus grave, par les données qu’il offre aux voyageurs qui
+voudront tenter l’exploration surtout des centres orientaux de
+l’Afrique.
+
+Il ressort de certains passages de ce voyage (et mes entretiens avec mon
+cheykh m’en ont fourni la confirmation) que les divisions du Soudan,
+admises par ses habitants, différent de celles qu’admettent les
+géographes d’Europe. J’ai cherché à déterminer, à force de questions,
+l’ordre successif de ces divisions, leurs rapports itinéraires, leurs
+rapports de distances et de positions, leurs limites et leurs étendues
+absolues et comparatives, et, sur les informations que j’ai recueillies,
+j’ai essayé de construire une sorte de _plan_ du Soudan. J’y ai indiqué
+ce que m’a pu préciser mon cheykh El-Tounsy, c’est-à-dire ce
+qu’admettent les Soudaniens, comme divisions, dénominations, distances,
+etc. Mon cheykh, l’auteur de ce livre, pendant son voyage, a eu sans
+cesse occasion de voir et de questionner des marchands voyageurs, et
+surtout des _négriers_ ou commerçants et chasseurs d’esclaves qui vingt
+fois ont porté leurs courses sur tous les points de la Soudanie ; et
+souvent il a reçu, de ces _négriers_, des notions et des récits utiles
+sur ces contrées et sur leurs habitants.
+
+D’autre part, j’ai eu maintes fois occasion de rencontrer au Caire des
+Fôriens, des Ouadayens, des Barnâouyens, des Bâguirmiens, des hommes du
+Mandarah, de l’Afnau, et je me suis toujours empressé de m’informer
+d’eux des dispositions locales des contrées qu’ils avaient parcourues ou
+habitées dans le Soudan.
+
+C’est de la mer de Coulzoum au golfe Arabique que part la vaste zone de
+terrain qui, s’allongeant vers l’ouest, représente le sol de la
+Soudanie, commençant au rivage où se trouve la pointe de Saouâken, et se
+terminant au Dâr-Mella, empire des Foullân ou Félâta, au sud-ouest du
+Dâr-Tounbouctou, et même aux limites ouest de la Sénégambie, c’est-à-
+dire qui s’étend depuis la mer Rouge jusqu’à l’océan Atlantique ; car
+une partie de la Sénégambie est considérée par les Soudaniens comme
+entrant dans le Dâr-Mella ; ils comptent comme étant du Dâr-Mella les
+Foûta, situés à la contrée est de la Sénégambie. Nous avons vu plus
+d’une fois, dans le voyage au Dârfour, le nom du faguyh ou cheykh Mâlik,
+désigné, comme Foullân de Foûta, par le terme de Foûtâouy ou originaire
+de Foûta.
+
+Toutes les contrées situées au sud de la série des États musulmans font
+aussi partie intégrante de la Soudanie.
+
+La limite sud-ouest de l’Abyssinie est aussi comptée, par les Sennâriens
+au moins, dans la composition du Soudan ; et toutes les peuplades qui
+occupent les régions sud-ouest du Sennâr, par delà le Fâz-Oglou, forment
+pour eux le Dâr-Noûbah. En Égypte, lorsqu’on désigne un esclave par la
+qualification de _noûby_, on veut dire qu’il est des peuplades qui
+habitent au delà du Sennâr méridional, c’est-à-dire du Dâr-Noûbah.
+Jamais on n’entend par _noûby_ un esclave né dans le pays qu’on appelle
+communément Nubie. Dioclétien, sur la fin du IIIe siècle de l’ère
+chrétienne, engagea une peuplade noûby, les _Nobades_, à aller s’établir
+sur les frontières de l’Égypte ; de là l’origine du nom de Nubie donné à
+l’espace compris entre l’Égypte et l’île de Méroé. Avant cette époque,
+il n’y avait pas d’autre Nubie que celle de par delà le Sennâr. Ce nom
+de Noûba paraît venir du mot copte νούβ, or ; on trouve en effet, dans
+cette contrée, des sables aurifères.
+
+Les peuplades _madjoûs_, c’est-à-dire idolâtres, ou non musulmanes, qui
+habitent les espaces situés au delà du Kordofâl, au sud, sont désignées
+par le nom général de _Terjâouy_ ou _Terdjâouy_, c’est-à-dire
+Touroûdjien, ou individu du Dâr-Touroûdj. Terjâouy est le pluriel de
+Touroûdjy.
+
+Au delà des limites sud du Dârfour, les Madjoûs, chez lesquels les
+Fôriens vont capturer des esclaves, sont appelés du nom général de
+Fertytes. Par delà le midi du Ouadây, les Madjoûs, décimés pour
+l’esclavage par les Ouadayens, sont compris sous la dénomination commune
+de _Djounkharâouy_, Djounkhariens, c’est-à-dire naturels du Dâr-
+Djenâkhérah. Enfin les _idolâtres_ répandus au delà des confins
+méridionaux du Bâguirmeh et du Barnau, à la suite du Mandarah, ont reçu
+le nom de _Kirdâouy_, Kirdâouyens, habitants du Dâr-Kirdy.
+
+Il est très-probable que les autres peuplades qui continuent cette zone
+méridionale de la Soudanie, au delà du midi de l’Adiguiz ou Aghadès, de
+l’Afnau, du Tounbouctou et du Mella, ont également des noms collectifs
+spéciaux ; mais notre cheykh les ignore. Il paraît aussi qu’une partie
+des contrées nord de la Guinée septentrionale est comptée par les
+habitants du Mella et du Tounbouctou comme partie de la Soudanie, et
+qu’ils poussent jusque-là leurs chasses aux esclaves.
+
+D’autre part, les séries des monts que nos géographes désignent sur les
+cartes par le nom de Monts de la Lune, ne sont pas les limites de la
+Soudanie au sud. Notre cheykh a pénétré assez loin dans le Dâr-Fertyt ;
+il y a vu des cultures, des pays bien boisés, et de plus trois cours
+d’eau, dont un, au delà du By_n_a[75], du Schâla, du Goula, est une
+rivière assez étroite, le Bahr-Ada. Il a vu de nombreuses montagnes,
+mais placées à distance les unes des autres, un terrain inégal, rempli
+de courants d’eau temporaires ; mais jamais il n’a entendu parler d’une
+chaîne considérable qui portât un nom général, tel que celui de Monts de
+_Coumr_, que l’on a si maladroitement traduit par Monts de la _Lune_. Il
+ignore, du reste, où se limite la Soudanie au sud.
+
+De ce que nous venons d’énoncer, il résulte qu’on peut considérer la
+vaste surface à laquelle on donne le nom de Soudan comme divisée en deux
+zones, l’une septentrionale, et que j’appellerai _Soudan musulman_, qui
+comprend les dix États que j’ai déjà énumérés dans le Voyage au Dârfour,
+et les tribus de Touârik et des Toubou ; l’autre méridionale, que je
+distinguerai par le nom de _Soudan idolâtre_, comprenant tous les
+Soudaniens madjoûs qui constituent la série des populations sur
+lesquelles le musulmanisme du Soudan septentrional lève, par la violence
+et comme par coupes régulières et annuelles, d’énormes impôts
+d’esclaves. Nous verrons, dans un chapitre de ce Voyage, comment
+s’exécutent ces expéditions cruelles, qu’aujourd’hui rien ne peut plus
+excuser, pas même la religion musulmane.
+
+Il y a encore une division pour ainsi dire commerciale négrière, admise
+par les marchands des États barbaresques qui vont étendre leurs courses
+jusqu’au centre de l’Afrique. Ainsi, dit le cheykh dans un passage de
+son livre, les Tunisiens, les Ghadamsiens, les Fezzanais, ne considèrent
+comme véritable Soudan que l’Adiguiz, l’Afnau et le Tounbouctou. Les
+autres États, c’est-à-dire le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây, le
+Dârfour, le Kordofâl, le Sennâr, ne sont pas compris dans la
+dénomination de Soudan. La raison de cette exclusion est que les
+esclaves, comme les marchandises mêmes qui se trouvent dans ces six
+contrées de l’Est, sont de mauvaise nature et de mauvais usage. Dans la
+partie ouest, au contraire, les esclaves sont d’une nature plus belle,
+plus intelligente, et dès lors d’un débit plus lucratif. Ceux surtout
+qui viennent de l’Afnau ont une valeur supérieure, et sont préférés à
+tous.
+
+Jadis le nom de Takroûr était appliqué aux seuls habitants de Barnau ;
+aujourd’hui il est appliqué à tous les habitants du Barnau proprement
+dit, du Mandarah, du Katakau, du Bâguirmeh et du Ouadây. (Voyez page 126
+du Voyage au Dârfour.)
+
+Presque tous les États de la Soudanie sont séparés entre eux par des
+espaces libres et sans habitants à demeure fixe. Les espaces qui sont
+entre le Ouadây et le Dârfour, entre le Ouadây et le Bâguirmeh, sont
+même sans peuplades errantes ; ces deux intervalles sont trop resserrés
+pour que des tribus viennent y prendre parfois station, ne fût-ce que
+momentanément. Elles craindraient d’être trop facilement surprises, trop
+souvent attaquées par les Ouadayens, ou les Fôriens, ou les Bâguirmiens,
+qui, tantôt séparément, tantôt d’un commun accord, pourraient les
+dépouiller sans peine, les exterminer peut-être. Bloquées entre les deux
+États, elles n’auraient aucun moyen d’échapper aux attaques et aux
+avides exigences de leurs agresseurs.
+
+Il n’en est pas de même pour les plaines interposées, par exemple, entre
+le Barnau et l’Adiguiz, entre l’Adiguiz et l’Afnau. Ces plaines, ainsi
+que celles qui s’étendent à de grandes distances au nord de ces États et
+du Tounbouctou, sont constamment parcourues ou habitées, sur des espaces
+plus ou moins prolongés, par les Touârik, hordes inquiètes et avides,
+toujours en armes, toujours la lance en main et le bouclier au bras,
+toujours à l’affût des caravanes, qu’ils rançonnent, ou détroussent, ou
+pillent complétement, suivant qu’ils trouvent dans ces troupes
+voyageuses plus ou moins de nombre et de résistance.
+
+Du côté du sud, des Félâta courent aussi les plaines à la piste des
+caravanes, et sont frères des Touârik pour l’audace, l’avidité, la
+brutalité sauvage. Selon le cheykh El-Tounsy, les Touârik ne sont pas
+d’origine arabe, ils descendent des Toubou ; la plupart sont scénites.
+Les Touârik, les Toubou et les Foullân représentent les Kurdes du Diâr-
+Bekr. J’ai vu au Caire un Ghadamsien ou habitant de la grande oasis de
+Ghadâmès, qui avait fait plusieurs fois le voyage de Ghadâmès à
+l’Adiguiz et à l’Afnau, et il m’a raconté, à moi et au cheykh El-Tounsy,
+que les Touârik sont répandus en tribus nomades extrêmement nombreuses
+sur tout le trajet des déserts qui séparent Ghadâmès de l’Afnau et de
+l’Adiguiz. Le nom des Touârik est prononcé partout Touâreg et Târgua.
+
+Les Touârik, comme les Arabes de la presqu’île arabique, ont, les uns
+des tentes en étoffe faite de poil de chameaux, les autres des tentes en
+toile, et les autres des tentes en cuir. Ils ont une sorte de ville
+appelée Ghât, à environ vingt-cinq jours de Ghadâmès. Depuis plusieurs
+années ils se sont créé un roi pris parmi eux et dont la résidence est à
+Ghât. Les Félâta du Mella qui, dans leurs guerres de réforme, avaient
+pénétré jusqu’au delà du nord de l’Adiguiz et de l’Afnau, et avaient
+menacé de soumettre et de dominer une grande partie des Touârik, sont
+désormais entièrement expulsés des régions occupées par ces derniers, et
+les Touârik se sont rendus indépendants de toute domination étrangère.
+
+Le faguyh Ilâly, de Ouârah, capitale du Ouadây, et que j’ai vu plusieurs
+fois au Caire en 1843, lorsqu’il y passa pour aller en pèlerinage à la
+Mekke, m’a donné, chez le cheykh El-Tounsy, quelques renseignements sur
+les Touârik. Le faguyh ou cheykh Ilâly demeure à Ouârah dans la maison
+même qu’habitait autrefois le cheykh El-Tounsy, avec deux cousins
+auxquels le cheykh en partant du Ouadây laissa cette maison, et qui
+l’ont encore pour résidence aujourd’hui.
+
+Ilâly nous a donné aussi la plus grande partie des matériaux de l’essai
+de carte du Ouadây, c’est-à-dire presque tous les noms des villages ou
+bourgs, les noms et directions du Bahr-Iro ou rivière d’Iro depuis sa
+source aux monts Marrah jusqu’à sa marche à travers le Bâguirmeh, la
+direction du Châry, du Bahr-el-Fitry, du Bahr-Râched, de la rivière des
+Salamât, du Bahr-el-Abiad ou Rivière-Blanche dans le Barnau. Mais il n’a
+pu nous dire si ce Bahr-el-Abiad a quelque rapport avec le Nil-Blanc ou
+Fleuve-Blanc proprement dit ; il ne connaît pas le fleuve Misselâd.
+Toutes les fois que je répétais ce nom à Ilâly, comme appliqué à un
+fleuve de très-long cours, il me répondait : « Il n’y a pas de plus long
+cours d’eau, de plus long bahr dans notre Soudan que le Bahr-Iro qui
+dans un point reçoit le nom de rivière des Salamât, de plus large que le
+Châry, de plus rapide que le Bahr-el-Abiad du Barnau. » De là, je
+pencherais à croire que le fleuve Iro est le Misselâd de Browne. En un
+mot, Ilâly nous a fourni les noms et les rapports approximatifs d’au
+moins cent cinquante à deux cents localités inconnues pour nous.
+
+Mais combien il nous a fallu de temps, de conversations, d’instances, de
+questions, de détours, pour obtenir du faguyh Ilâly les renseignements
+que nous désirions ! Ilâly, bien que plus communicatif que tous les
+Soudaniens que j’ai vus, esquivait imperturbablement les attaques de
+notre curiosité. Cette habitude est celle de tous les noirs du Soudan ;
+généralement ils ne veulent donner aucune indication sur leur pays. Sans
+le secours du cheykh El-Tounsy, je n’aurais rien obtenu. Or, un soir que
+nous nous étions régalés d’un excellent couscoucy chez le cheykh El-
+Tounsy, et que nous étions tous les trois en tête à tête, sans témoins
+étrangers, à quatre heures de nuit, je dis à Ilâly : — « Pourquoi donc
+répugnes-tu si fort à fournir au cheykh les renseignements qu’il désire
+avoir sur ton pays ? — C’est une chose qui nous est défendue sous peine
+de mort. — Comment ?... — Sans doute. Et si le sultan venait à savoir
+que je vous eusse parlé des routes et des pays du Ouadây, il me ferait
+tuer sans miséricorde. — Qui veux-tu qui aille dire à votre sultan que
+tu nous as indiqué quelques localités du Ouadây ? Ni le cheykh ni moi
+n’avons envie de voyager au Soudan. Et quand même l’envie nous en
+viendrait, nous nous garderions bien de parler de ce que tu nous aurais
+communiqué. — Je le crois. Mais, vous le savez, la peur... — N’aie
+aucune peur ; nous te promettons de ne jamais te trahir. — Je vous
+crois. Mais jurez-moi de ne jamais découvrir que c’est au faguyh Ilâly
+que vous aurez dû des indications sur le Ouadây, et je vous dirai ce que
+j’en sais, car j’ai beaucoup parcouru le Ouadây ; j’ai suivi les troupes
+du sultan, par la route de Ouârah à Ab-Sémin, dans deux expéditions
+contre le Bâguirmeh, dans une autre expédition chez les Arabes Bény-
+Salamât révoltés, dans deux expéditions au Dâr-Kirdy et au Dâr-By_n_a,
+pour les chasses aux esclaves. — Dans toutes ces courses-là, repris-je,
+alliez-vous à grandes journées ? — Non, jamais. On fait simplement, jour
+par jour, des étapes de cinq, de six, de huit heures, toujours en ligne
+droite ou à peu près, car notre pays est très-peuplé et très-facile à
+parcourir, et puis les étapes sont toujours les mêmes, toujours aux
+mêmes endroits. — Alors ceux qui suivent les expéditions, soit de
+guerre, soit de chasses aux esclaves, soit de commerce, doivent
+connaître... ? — Certainement. — Combien y a-t-il d’étapes dans les
+directions que tu as eu occasion de parcourir ? — Le plus grand nombre
+est dans la direction du nord au sud, car le Ouadây est d’environ un
+tiers plus long que large. — Touche-t-il immédiatement aux frontières du
+Dârfour et du Bâguirmeh ? — Non ; il y a, entre le Dârfour et nous, les
+Ouâdy d’Askéné et de Kelkel, du sud au nord. C’est une lisière bien
+boisée, assez étroite. L’ouâdy ou espace libre qui nous sépare du
+Bâguirmeh, est l’Ab-Ouardeh, également garni d’arbres ; sa largeur est
+plus que double de celle qui nous sépare du Dârfour. »
+
+Ilâly, une fois mis en train, continua avec plaisir ses indications, et
+le cheykh écrivait les noms de localités, leurs rapports, leurs
+distances, etc. Mais nous parvenions difficilement à avoir les
+directions assez précises. Il semblait à Ilâly qu’il avait, dans tous
+ses voyages, toujours marché droit, ou à peu près, au nord ou au sud, à
+l’est ou à l’ouest, ou dans une des lignes intermédiaires à ces quatres
+points. C’est tout ce que nous pûmes savoir ; Ilâly non plus n’en savait
+pas davantage.
+
+Ensuite nous causâmes du reste du Soudan. Et comme Ilâly était allé du
+côté de l’Afnau, au nord, il nous donna sur les Touârik quelques curieux
+renseignements, que voici, et que je ne trouve indiqués dans aucune des
+cartes géographiques que j’ai pu rencontrer en Égypte.
+
+Au nord de l’Adiguiz, et presque vers ses limites, est la grande tribu
+Touârik des Keileiouï. Elle habite les montagnes et forme une population
+nombreuse et puissante. Un fragment de cette tribu occupe l’espace qui
+est entre le Barnau et l’Adiguiz.
+
+Les Touârik véritables et primitifs, ou Touârik-Oullamouden, sont
+stationnés au-dessus du Tounbouktou et sur ses limites nord. C’est d’eux
+que se sont séparés les Oullamouden de l’est. Du reste, la puissante
+branche des Oullamouden a de nombreuses sous-tribus, riches en chameaux
+et en chevaux. Chacune de ces tribus forme, disait Ilâly, une masse
+d’une centaine de mille d’individus.
+
+La seconde tribu après les Keileiouï, est celle des Keil-Giris. Entre
+ces deux tribus principales, est stationnée celle des Touârik-Adjdâlen,
+peuplade de marabouts. La tribu Touârik des Témez-Djedden est à l’est
+des contrées occupées par les Touârik (Dâr-el-Taouârik), au-dessus des
+Oullamouden de l’est.
+
+La tribu des Yticen et celle des Keil-Giris ont le même langage. Les
+Yticen avaient d’abord la supériorité de force et de puissance ; mais
+cette supériorité passa ensuite entre les mains des Keil-Giris.
+
+Les Toubou (et non pas Tibbou ou Toubbou) remplissent le même rôle que
+les Touârik ; ils sont disséminés aussi au nord de la Soudanie, mais du
+côté de l’est, principalement sur les routes qui sillonnent le désert,
+depuis le Fezzân jusqu’aux États du Barnau et du Ouadây. Nous verrons
+qu’ils lèvent un impôt ou droit de passage sur les caravanes qui
+traversent certaines de leurs tribus. Les Toubou-Réchad ou Toubou-
+Rechâdeh, c’est-à-dire Toubou des Rochers, sont ainsi désignés parce que
+leurs tribus sont dispersées à travers les monts qui précèdent, au sud-
+est, les limites du Fezzân, et que plusieurs habitent les cavernes de
+ces monts.
+
+Quant aux subdivisions qui sont considérées comme des provinces de tel
+ou tel État, plusieurs d’entre elles occupent des positions différentes
+de celles où les placent les cartes géographiques même les plus
+récentes ; certaines désignations de peuplades sont aussi tout à fait
+nouvelles. Nous avons déjà vu des exemples de cela dans le Dârfour ; il
+en est de même pour le Dâr-Fertyt et pour le Dâr-Noûba. La plupart des
+tribus arabes qui avoisinent le Dârfour et le Ouadây étaient inconnues ;
+de même pour le Baradjaûb, le Dâr-Touroûdj et le Dâr-el-Djénâkhérah.
+
+Le Mandarah, à ce que m’a assuré un Barnâouyen que je voyais souvent au
+Caire chez le sultan du Dârfour, et dont le portrait fait partie des
+figures de cet ouvrage, le Mandarah est traversé par le fleuve Sâry, qui
+mouille aussi les environs de Maça_n_ia, capitale ou birny du Bâguirmeh.
+D’après mon Barnâouyen, Sâry est le nom véritable du fleuve ; mais
+aujourd’hui on l’a corrompu en celui de Châry. Quant au nom de _Tsad_ ou
+_Tchad_, appliqué sur nos cartes au grand lac situé au delà du Bâguirmeh
+et dans le Barnau, ce nom n’est pas connu de mon Barnâyouen, qui appelle
+le tout, c’est-à-dire le lac et le fleuve indistinctement, _Bahr-Châry_,
+mer et fleuve de Châry ; en Égypte _Bahr_ signifie toujours le Nil. Le
+lac est appelé dans l’arabe du Barnau le Boheyreh, ou petite mer, il est
+navigable ; un grand nombre de barques le sillonnent constamment.
+
+Les Barnâouyens sont intimement persuadés que leur pays est une terre de
+bénédictions. Cette foi repose sur une analogie ridicule qui pour eux
+est une démonstration incontestable. Ils prétendent que l’arche de Noé,
+après le déluge, se trouva à terre dans une de leurs provinces ; et la
+preuve, c’est que le mot Barnau, disent-ils, est évidemment composé des
+deux mots arabes _barr_ et _Nôh_, ce qui signifie _terre de Noé_ ;
+seulement, dans le mot _Barnau_ ou _Barno_, on a adouci et abrégé les
+deux termes primitifs dont il est formé.
+
+Au Barnau comme au Ouadây, au Dârfour et au Bâguirmeh, des gouverneurs
+qui portent le titre de mélik ou rois ont l’intendance et
+l’administration des provinces. Celui du Mandarah, en raison de la
+richesse et de l’importance de cette contrée, est un des personnages les
+plus élevés du Barnau, et a le titre de sultan. Il en est de même de
+celui du Katakau. Chacun d’eux représente assez bien un pacha gouvernant
+un État, une grande province, au nom de la cour de Constantinople ;
+chacun est nommé et investi de l’autorité qui lui est dévolue par le
+sultan souverain du Barnau. Le sultan du Katakau a sous ses ordres les
+cinq rois qui gouvernent les cinq provinces du Katakau ; et ces cinq
+rois donnent le nom de Birny, ou Capitale, aux chefs-lieux où ils ont
+leurs résidences royales. Un de ces cinq Birny est à Logo_n_ et est la
+résidence ordinaire du sultan du Katakau.
+
+Le Kânum est gouverné par un _Élifa_, désignation qui n’est appliquée
+qu’au gouverneur de cette province. Ce fut l’Élifa du Kânum qui, lors de
+la terrible invasion de l’espèce de protestantisme armé des Foullân,
+sauva le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây et même le Dârfour, des
+dévastations des réformateurs et arrêta les progrès de ces audacieux
+conquérants. Du Dâr-Mella, les Foullân se ruèrent sur le Soudan
+oriental, et, conduits par un illuminé, menacèrent d’absorber les trois
+quarts de la Soudanie. Notre cheykh nous racontera cette guerre
+religieuse qui désola tant de contrées au moment même où les Wahabites
+soutenaient et promenaient aussi leur protestantisme, les armes à la
+main, dans les tribus et les populations de l’Arabie occidentale.
+
+L’Adiguiz, l’Aghadès des géographes, est une province ou délimitation
+territoriale peu connue. Le lieu le plus considérable de cette partie du
+Soudan est appelé aussi Adiguiz. C’est à l’est de cette province que
+commence le _Soudan commercial_ des habitants du Maghreb.
+
+Après l’Adiguiz vient l’Afnau, contrée assez étendue et avec laquelle se
+fait une grande partie du commerce de Tunis et de Tripoli. L’Afnau et
+l’Adiguiz, à peine indiqués dans beaucoup de cartes, sont fréquentés par
+la plupart des caravanes du Maghreb. L’Afnau surtout est constamment en
+relations de commerce avec Tunis. Les trois villes principales de cette
+contrée sont Hauça, Kechnah et Noufeh, dont les noms sont aussi ceux des
+trois grandes divisions du pays. L’Afnau est la région appelée, par la
+géographie européenne, Haoussa, nom que personne des Soudaniens et des
+Mogrébins que j’ai pu voir et consulter en Égypte, ne connaît que comme
+le nom de la capitale de l’Afnau ; ils ne le connaissent point du tout
+comme nom d’un État.
+
+Quant au Dâr-Tounbouctou, je n’ai pas besoin d’en parler. Il commence à
+être connu, surtout par le nom de sa ville capitale, Tounbouctou.
+
+Le Dâr-Mella ou Dâr-El-Foullân a une étendue très-considérable. Les
+Foullân ou Félâta de l’est du Dâr-Mella, me dit mon cheykh, ont la tête
+grosse, le front court et saillant, la bouche largement ouverte, la face
+large. Mais ceux du côté de l’ouest, et surtout du nord-ouest du Mella,
+ont la figure et la tête assez régulières.
+
+Depuis le Dârfour principalement, jusqu’à la Sénégambie, on trouve des
+Foullân ou Félâta disséminés et établis de tous côtés en stations ou en
+peuplades plus ou moins nombreuses, soit fixes, soit nomades, mais
+surtout dans les deux tiers ouest des régions situées au delà des
+limites méridionales des États du Soudan musulman. Ils sont là comme le
+pendant des Touârik et des Toubou. En un mot, dans tout le Soudan,
+jusqu’au Kordofâl inclusivement, on rencontre des Félâta. A compter du
+Dârfour, où ils ont quelques stations fixes, telle que celle qui occupe
+l’interruption de la chaîne des monts Marrah, ils sont nombreux dans
+chaque État. La guerre de la réforme les a semés sur toute la surface du
+Soudan islamique.
+
+Au Dârfour et au Ouadây, le cheykh El-Tounsy a vu des Foullân arrivés
+aux premiers emplois du gouvernement. Dans le voyage au Dârfour, nous
+avons remarqué le faguyh Mâlik de Foûta, jouissant d’une influence
+extraordinaire auprès du sultan. D’autre part, les émotions de terreur
+et même d’admiration qu’ont éveillées les courses belliqueuses des
+Foullân, ont pour ainsi dire attaché au nom de ces sauvages une idée de
+terreur, quelque chose de merveilleux, qui les a conduits aussi à
+s’emparer de la _puissance_ de la sorcellerie, de la magie, contre les
+peuplades du Soudan ; sous ce rapport ils sont en possession de tout ce
+qui peut imposer et en imposer à des peuples ignorants, superstitieux,
+craintifs, et qu’un signe de main jette dans l’extrême de l’épouvante,
+ou de l’étonnement, ou de l’admiration.
+
+Disons maintenant quelques mots sur l’essai de carte du Ouadây ajoutée à
+ce Voyage.
+
+J’ai suivi pour la construction de cette carte la même marche que pour
+celle du Dârfour. Les distances sont appréciées approximativement. J’ai
+cru pouvoir admettre pour chaque journée, l’une dans l’autre, six lieues
+communes et un quart. C’est là tout ce que font les caravanes,
+moyennement, pendant un certain nombre de jours. Parfois elles
+parcourent dans deux, trois ou quatre jours, plus de vingt-cinq lieues ;
+mais si l’on considère que les voyageurs Soudaniens en caravanes, arabes
+ou non arabes, comptent, dans la somme des distances évaluées par une
+somme de journées, même les jours de repos, et que, par exemple, dans
+quinze ou vingt jours de _voyage_, ils ont fait peut-être quatre ou cinq
+jours de halte, on verra que l’approximation que j’ai adoptée pour
+représenter géographiquement mes distances, est dans des termes très-
+voisins de la vérité.
+
+La longueur du Ouadây, à partir du nord au sud, est d’environ trente
+journées, et la largeur, c’est-à-dire l’étendue de l’est à l’ouest, est
+d’environ vingt jours. Sa largeur terminale, du côté du nord, est
+sensiblement moins considérable que celle de l’extrémité sud. La surface
+du Ouadây est, comparativement, bien mieux garnie d’habitants que la
+surface du Dârfour.
+
+Excepté du côté de l’est, le Ouadây est environné de tribus d’Arabes
+demi-nomades qui ne reconnaissent pas l’autorité absolue du sultan
+ouadayen. Leurs relations avec ce sultan sont entièrement semblables à
+celles qu’ont avec le sultan Fôrien les tribus d’Arabes des environs du
+Dârfour. Les Bény-Bideyât, bédouins errants, à deux ou trois jours de
+distance des frontières nord du Ouadây, ne sont point d’origine arabe ;
+ils ont les habitudes et le genre de vie des Arabes, mais ils n’en ont
+pas le langage.
+
+Le Ouadây est encore appelé Ouadadây, Bargau et Dâr-Séleîh. Cette
+dernière dénomination est la plus employée dans tout le Soudan. Celle de
+Ouadây, et surtout celle de Ouadadây, est la plus communément usitée
+après celle de Dâr-Séleîh, et les Oudayens ne nomment presque jamais
+leur pays que Ouadadây ; très-rarement ils se servent du nom de Bargau ;
+cette dénomination n’a cours que dans quelques contrées du Soudan.
+
+Les divisions administratives principales du Ouadây sont fixées selon
+les positions géographiques. Il y a cinq grandes divisions premières :
+la province du Nord, celle de l’Est, celle de l’Ouest, celle du Botayha
+ou Petit-Pays-Bas, et celle du Batha ou Pays-Bas.
+
+Les gouverneurs des provinces portent le nom d’_aguîd_ (au pluriel
+_agada_) et ont le titre de _mélik_ ou _roi_. L’aguîd _El-Ryh_ ou de la
+province du _Vent_, c’est-à-dire du vent du nord, gouverne la province
+du Nord. L’aguîd du _Sabâh_ ou _Est_ gouverne, comme le nom l’indique,
+celle de l’Est, dont l’extrême frontière est presque entièrement habitée
+par des Maçâlyt, qui y forment une population nombreuse. L’Aguîd du
+_Gharb_ ou de l’Ouest gouverne la province de l’Ouest. L’aguîd _El-
+Batha_ ou du _Pays-Bas_ administre l’espace central compris depuis le
+Batha jusqu’à l’extrémité du sud. Enfin l’aguîd du Botayha administre la
+contrée qui s’étend, au centre du Ouadây, depuis le Batha jusqu’à la
+vallée proprement appelée Botayha.
+
+Batha et Botayha son diminutif sont les noms spéciaux de deux longues et
+larges vallées, ou bas terrains, qui courent de l’est à l’ouest et
+partagent le Dâr-Séleîh en y figurant trois zones d’étendues inégales.
+
+Le bas-fond proprement dit du Botayha est un lit de beau sable blanc,
+bordé de chaque côté d’une rangée d’arbres qui le suit dans toute sa
+longueur. Ce lit sablonneux et inculte a une largeur de presque une
+demi-heure de marche, et s’étend en ligne presque droite. Pendant et
+après la saison des pluies il est couvert d’eau, et à mesure que cette
+eau diminue, elle devient d’une limpidité parfaite et laisse briller les
+sables sur lesquels elle se promène. Selon le cheykh El-Tounsy, très-
+rarement cette eau se tarit ; il en reste toute l’année un ruisseau qui
+coule très-lentement. La rivière des Bény-Râched se dessèche parfois
+complétement ; l’eau s’infiltre en partie dans les sables et en partie
+s’évapore. En hiver, le courant est peu abondant, car, d’après la
+distribution des saisons de l’année au Ouadây, l’été, qui est l’époque
+des pluies, vient immédiatement après l’hiver, ce qui donne aux saisons
+l’ordre suivant : hiver, été, automne, printemps.
+
+Pendant les fortes chaleurs, l’eau est dans sa plus grande abondance ;
+quand arrive le printemps, et surtout l’hiver, la température médiocre
+de l’atmosphère ne provoque qu’une évaporation assez lente des eaux qui
+restent.
+
+Deux lignes d’arbres limitent le Botayha au sud et au nord ; au delà, on
+entre immédiatement dans les campagnes cultivées. Après une demi-heure
+de trajet vers le sud, sont les Kachméreh, peuplade nombreuse répandue
+dans une foule de villages, parmi lesquels est le village d’Am-
+Kharrôubeh, qui pourrait fournir près de cinq cents hommes en état de
+porter les armes, et qui fut le lieu de résidence du cheykh El-Tounsy
+pendant plusieurs mois.
+
+Le Batha est au sud du Botayha, à six ou sept jours de marche, c’est-à-
+dire environ 40 à 45 lieues communes. La vallée a la même disposition et
+à peu près la même longueur et la même largeur que celle du Botayha.
+Mais les eaux du Batha sont beaucoup plus abondantes et ne se dessèchent
+jamais entièrement. Pendant et après les pluies, les eaux, dans la
+vallée du Batha et dans celle du Botayha, s’accumulent de manière à se
+présenter comme deux énormes courants qui ont l’aspect de deux larges
+rivières. Alors les peuplades situées au delà de leurs bords méridionaux
+se constituent souvent en état de révolte, jusqu’à l’époque où ces
+inondations pluviales, diminuées, ne peuvent plus leur servir de
+rempart. Du Batha se détache la rivière ou bahr El-Fitry.
+
+Outre les principaux gouverneurs de provinces dont nous avons parlé tout
+à l’heure, il y a quelques mélik ou rois d’un rang secondaire, qui
+administrent en particulier certaines contrées restreintes ou districts,
+certaines peuplades, ou certains cantons. La plupart de ces mélik
+relèvent immédiatement de l’aguîd de la province dans la circonscription
+de laquelle ils sont enclavés.
+
+Les tribus arabes extra-limitrophes sont aussi, jusqu’à un certain
+point, en relation administrative avec l’aguîd le plus près des lieux où
+elles sont généralement stationnées. Car tous les ans le sultan envoie
+demander à ces Arabes une sorte de droit de protection, ou d’aubaine,
+qui est plus ou moins à l’arbitraire des tribus, et qui, pour cela, est
+parfois refusé nettement. Les Béni-Guéâteneh et les Bény-Zébédeh sont
+presque sous l’administration du gouverneur du Gharb.
+
+Les Kachméreh ont leur mélik qui relève de l’aguîd du Botayha. Les
+Djénâkhérah de l’intérieur du Ouadây, qui sont des esclaves
+primitivement attachés au service du sultan, et qui ensuite ont été
+rassemblés en une sorte de corps, comme les Abydyéh du sultan Fôrien,
+sont sous l’intendance d’un mélik qui gouverne à peu près comme province
+les nombreux villages que ces esclaves occupent entre Ouârah et le
+Gharb. Au nord de l’espace habité par ces Djénâkhérah, est une contrée
+montagneuse, bien peuplée, gouvernée aussi par un mélik qu’on désigne
+spécialement par le nom de _mélik El-Djébâl_ ou _roi des Monts_, et qui
+paraît relever plus directement du souverain du Ouadây que de l’aguîd du
+Nord.
+
+Les Koûka, les Koudkous, les Bygo, les Dâdjo, les Maûbeih, les Birguid,
+les Heimât, les Bendalah, les Fitry, du côté du sud et de l’ouest ; les
+Berty, les Mymeh, les Guimir, les Mesmédjeh, les Madago, les Bélâleh,
+une station de Dâdjo, les Héleilât, au nord ; les Maçâlyt, à l’est ; les
+Mesmédjeh du Botayha, les Ab-Béker, les Merfeh, ont chacun un mélik ou
+roi. Les tribus arabes, même celles qui sont en tout ou en partie sur le
+territoire du Ouadây, telles que les tribus des Salamât, des Djéâteneh
+et des Râched, sont sous l’administration d’un cheykh qui relève plus ou
+moins directement de l’aguîd le plus voisin de leur lieu de séjour. Les
+Fitry sont régis par cinq rois, dont un a la haute main sur les autres.
+Sa résidence est à Yâoua.
+
+Chaque roi dans la circonscription de son fief, quoique sous la
+juridiction d’un gouverneur, est un vassal du sultan ouadayen, mais un
+vassal presque despote absolu, un tyran de détail, mais un tyran qui se
+considère comme un haut, puissant et révérendissime seigneur. Les aguîd
+ont le _droit d’ordre et de défense_, comme disent les Arabes, chacun
+sur sa province, sur les rois qui s’y trouvent comme sur les sujets.
+
+Les Koûka qui sont vers les limites nord-est du Fitry sont une tribu
+détachée depuis longtemps des Koûka situés au sud-est du Ouadây. Cette
+séparation, m’a dit Ilâly, eut lieu à la suite d’une querelle violente.
+Cette sorte de tribu se voyant menacée par les autres Koûka, alla se
+plaindre au sultan, qui, pour couper court à toute dissension, confina
+les plaignants au sud-ouest du gouvernement ou département du Batha, où
+ils sont restés dès lors à demeure fixe.
+
+Les Koûka qui peuplent si abondamment l’angle sud-est du Dâr-Séleîh
+sont, par origine, une tribu des Djénâkhérah, chez lesquels ils forment
+encore une population nombreuse et célèbre par la beauté de ses femmes.
+Toutes les jeunes filles que les Ouadayens enlevaient autrefois aux
+Koûka, dans les chasses ou expéditions faites chez les Djénâkhérah,
+étaient pour le harem du sultan. A une époque oubliée maintenant, on
+conseilla au souverain du Ouadây d’expédier une grande chasse aux
+esclaves chez les Koûka Djénâkhériens idolâtres, d’y prendre une masse
+considérable de filles, de femmes, d’hommes, d’enfants, de familles, et
+de transplanter le tout dans la contrée sud du Ouadây, afin d’avoir plus
+facilement de quoi fournir annuellement de jeunes filles, soit comme
+femmes légitimes, soit comme concubines, le harem du sultan. Le conseil
+fut accueilli et suivi. C’est depuis ce temps qu’un aguîd ou gouverneur
+établi, outre le roi, au Dâr-Koûka ouadayen, envoie tous les ans, pour
+le harem du sultan, les plus belles filles du Koûka. Ces filles n’ont
+jamais plus de dix à quatorze ans, et souvent l’envoi annuel de ce genre
+d’impôt personnel va jusqu’à soixante, cent, et même cent cinquante
+vierges.
+
+Le sultan du Ouadây a sa résidence à Ouarâh, ville peu considérable dont
+le cheykh El-Tounsy m’a donné le plan. Ouârah est environnée de
+montagnes qui lui forment un mur naturel et la constituent presque en
+citadelle.
+
+Il résulterait des évaluations de distances que m’a fournies mon cheykh,
+une position approchée de Ouârah vers le 13° de latitude et vers le 21°
+ou le 22° de longitude. Cette ville ne doit pas être située très-loin du
+Dâr-Tâmah ; car dans une guerre entreprise contre les Tâmiens, l’armée
+ouadayenne, comme nous le raconterons, passa, en cinq jours, des
+environs de Ouârah sur le territoire du Tâmah.
+
+Le Dâr-Tâmah, qui est généralement sous la protection du sultan Fôrien,
+et qui plusieurs fois tomba sous la dépendance du souverain du Ouadây,
+est un pays hérissé de montagnes, entrecoupé de terrains cultivés. La
+principale montagne est le mont Tâmah, sur le sommet duquel est la
+résidence du roi des Tâmiens.
+
+Ouârah est partagée, du nord au sud, par une longue rue qui s’élargit en
+une place spacieuse appelée _le Fâcher_[76], devant la demeure du
+sultan. La ville elle-même est dite aussi le Fâcher, non pas comme nom
+spécial, mais comme nom donné à tout endroit où le sultan fixe son
+séjour. Cette dénomination de Fâcher est encore appliquée à la demeure
+ou palais du sultan ; mais, hors de Ouârah, on entend par Fâcher la
+ville même.
+
+Au Bâguirmeh, au Barnau et aussi dans quelques provinces, comme le
+Katakau, le mot _fâcher_ est remplacé par le mot _birny_. Ainsi, par le
+birny du Bâguirmeh on entend le lieu où réside le sultan ; et tout lieu
+où le sultan transférerait sa résidence prendrait immédiatement la
+_qualification_ de birny. Depuis longtemps le birny du Bâguirmeh est
+Maça_n_ia[77], auprès de laquelle passe le Châry. Maça_n_ia est le nom
+donné à la ville par ses habitants ; les Bâguirmiens du reste du
+Bâguirmeh la désignent par le nom de Karnak. Quant à l’appellation
+Maça_n_ia, je la transcris telle que l’ai entendu prononcer, au Caire,
+par quelques Ouadayens qui plusieurs fois étaient allés au birny du
+Bâguirmeh.
+
+Près de Maça_n_ia, appelée encore Meito, le Châry a une largeur
+extraordinaire, et même avant que ce fleuve arrive au Bâguirmeh, sa
+largeur, m’a dit le faguyh Ilâly, est de toute la portée de la vue ;
+d’un bord, on aperçoit à peine un individu sur le bord opposé. On sait,
+d’ailleurs, par les relations de voyages que, dans certains endroits, et
+même à l’époque des basses eaux, la largeur de ce fleuve est de 600
+mètres. Le Châry a sa source dans les montagnes du Mandarah ; il court
+du sud au nord, et se verse dans le grand lac Châry.
+
+Le faguyh Ilâly m’a assuré et répété maintes fois que l’Iro prend le nom
+de Bahr-Salamât quand il traverse le pays occupé par les Arabes
+Salamât ; mais que, par ce nom, l’on ne veut indiquer que la partie de
+l’Iro qui abreuve les Salamât, et non une rivière spéciale. Il en est de
+même du Bahr Am-Teîmân. Du reste, l’Iro est un immense cours d’eau qui,
+par époques, a une grande profondeur. Il décrit dans le Dâr-Goula un arc
+de cercle très-étendu. Le Bahr-Râched ou rivière des Bény-Râched trace
+aussi dans sa marche un arc de cercle.
+
+Une remarque importante à faire ici, et dont doivent tenir compte les
+voyageurs, c’est que, excepté le Châry, il n’y a pas un cours d’eau qui
+ait toute l’année une existence permanente et reconnaissable. L’Iro lui-
+même, qui prend sa source à Ozoûm, à l’extrémité sud de la chaîne des
+monts Marrah, dans le Dârfour, et qui a un trajet si long et si varié,
+un lit si plein, si riche, si exubérant après les pluies, perd ensuite
+ses eaux, entièrement, dans une grande partie de son cours. A certaines
+époques de l’année, on est donc exposé, dans une exploration, à nier
+l’existence d’un fleuve, d’une rivière, qui a une existence
+intermittente, qui s’est desséché sur quelques points et pour quelque
+temps. L’Iro, et à plus forte raison les autres cours d’eau plus faibles
+que lui, restent, pendant une partie de l’année, sans avoir
+d’embouchure ; ils se perdent en route et meurent dans les terres
+desséchées et dans les sables. Les autres cours ont la même fin. Du
+reste, après avoir quitté le Ouadây et être arrivé au sud du Dâr-Goula,
+l’Iro diminue d’abondance peu à peu, et cette diminution, produite par
+les pertes d’eau que fait le fleuve dans les terres altérées et demi-
+sablonneuses qu’il parcourt ensuite, n’est plus, sur la fin de son
+trajet, qu’un mince courant qui s’efface bientôt. En un mot, tous ces
+cours d’eau sont de véritables torrents qui ne durent qu’un temps de
+l’année.
+
+C’est probablement à cela qu’il faut attribuer les assertions diverses
+des géographes sur l’existence et la non-existence du Misselâd ou Iro,
+du bahr El-Ghazâl, du bahr El-Fitry, etc. L’Iro, le bahr El-Ghazâl et
+plusieurs autres cours et torrents ont, à ce qu’il paraît, dans leurs
+époques d’intumescence, leurs embouchures dans le grand lac Châry.
+
+Au Dâr-Heimât, la rivière d’Am-Teîmân, gonflée par les pluies, inonde la
+contrée, à la manière du Nil en Égypte, et immédiatement après la
+retraite des eaux ou l’imbibition dans le sol, on sème sur les terres
+encore molles.
+
+La Rivière-Blanche ou bahr El-Abiad, entre le Katakau et le Barnau
+proprement dit, a sa marche du sud au nord, et va se déverser avec l’Yéo
+dans le lac Châry. Elle a un lit étroit, à peu près comme le canal du
+Caire ; mais le cours en est extrêmement rapide.
+
+Toutes ces informations recueillies, par le cheykh El-Tounsy et moi, de
+plusieurs individus du Soudan, ont dû trouver leur place ici, comme
+n’étant pas indiquées dans le voyage au Ouadây. Ce sont autant de points
+propres à provoquer et guider les recherches des voyageurs européens qui
+auront, les premiers, le bonheur et l’honneur de voir ces contrées
+encore vierges pour les explorateurs, ce monde central de l’Afrique,
+fermé depuis tant de siècles : entreprise hérissée de mille dangers pour
+qui ne saurait pas se préparer à un voyage aussi curieux, aussi
+important, par quelques années de travail, par d’assez longues études de
+la langue arabe, et ne contracterait pas les habitudes de toute nature
+indispensables au succès de ces excursions[78].
+
+Qui n’aura pas le viatique sacré de la langue arabe, la langue sacrée
+des musulmans, qui ne se résoudra pas à se _musulmaniser_, comme moyen
+de sauf-conduit, qui ne se décidera pas à se donner les apparences de
+crédulité, de croyances, de sauvagerie même des musulmans du Soudan, ne
+doit pas songer à se mettre en route ; qu’il reste chez lui. Même les
+derniers voyages, ceux du major Denham au Mandarah, sont minces de
+résultats. On voyage mal avec des habits rouges anglais. Il faut la
+blouse du Fôrien, du Ouadayen, pour courir dans le Dârfour et le
+Ouadây ; il faut se brunir le teint jusqu’au bronze foncé, pour ne pas
+choquer trop rudement l’œil d’hommes noirs comme du charbon ; il faut
+séjourner quelques saisons de suite à Kôbeih, à Tendelty, à Ouârah, pour
+s’y lier avec des naturels du pays, avec des marchands, des négriers,
+des chasseurs d’esclaves ; il faut tout cela, et, par conséquent, il
+faut sauter à pieds joints sur nombre de nos répugnances européennes
+(n’en déplaise à qui que ce soit), si vous voulez suivre un voyageur
+indigène, un expéditionnaire ou chasseur aux esclaves, jusqu’aux limites
+sud peut-être du Fertyt, jusque peut-être au delà des Djénâkhérah
+idolâtres ; si enfin vous voulez savoir où sont les extrémités
+méridionales du Soudan, ce que sont et où sont ces monts de Coumr que
+l’on appelle Monts de la Lune. De plus, d’immenses intérêts de commerce
+et de civilisation sont à étudier dans le voyage du Soudan. Quelle
+magnifique gloire pour le patient et courageux voyageur, l’observateur
+calme et éclairé, qui sacrifiera six, huit, peut être dix ans de sa vie
+à se bien préparer à son excursion, et à explorer lentement, pour ainsi
+dire pas à pas, cette Afrique centrale encore ignorée ! Et puis, il y a
+à chercher les moyens d’effacer de dessus la terre ces voies de
+souffrances et de hontes, par lesquelles on traîne chaque année tant de
+milliers d’esclaves, c’est-à-dire tant de chair humaine à vendre sur les
+marchés, ou bien à laisser morte en pâture aux bêtes féroces des
+déserts. Il y a à introduire peu à peu, dans l’intérieur du Soudan, de
+nouveaux goûts, de nouveaux besoins, afin de substituer de nouvelles
+relations commerciales au commerce des esclaves, afin de ne pas laisser
+enfouir dans le Soudan des masses de numéraire européen, masses énormes
+qui dorment là sans profit, même pour leurs propriétaires. Il est
+impossible, dit-on, de se figurer quelle quantité de grosse monnaie
+d’argent est enterrée dans ces contrées ; là, tout le monde enfouit ces
+pièces d’argent, tout le monde cherche à en avoir pour les enfouir. Nous
+verrons plus loin qu’à la prise du trésor d’un sultan, on trouva un
+cabinet presque entièrement rempli de ces monnaies.
+
+Que l’on travaille, que l’on réussisse à éveiller le goût de
+l’industrie, ou au moins d’abord à faire naître des besoins nouveaux
+dans la Soudanie, et on en exportera des masses d’or, qui se répandront
+ensuite, sous mille formes différentes, et dans le monde européen et
+dans le monde africain. Car, il est bon de le savoir, 12 à 15 millions
+en or natif sortent annuellement du Soudan, pour s’embarquer sur les
+navires européens qui touchent aux côtes occidentales de l’Afrique ; 20
+à 30 autres millions, encore en or natif, traversent tous les ans les
+sables du Sahra pour venir sur les rives septentrionales de la
+Mauritanie, et s’en aller de là, par mer, du côté de la Turquie, de la
+Grèce, de l’Asie-Mineure, de la Syrie, et pénétrer jusqu’en Perse et
+dans les Indes. Il y a environ quarante ans, il s’en importait au Maroc
+seulement pour plus de 60 millions, dont la plus grande partie était de
+la poudre d’or. En 1590, le Dâr-Tounbouctou payait au Maroc un tribut
+annuel de 60 quintaux d’or. Tout cela peut s’écouler en Europe, si
+l’Europe est assez habile, assez généreuse, pour faire pénétrer
+graduellement son industrie en Afrique. Mais qu’on le sache bien, il
+faut, avec ces pensées d’industrie, des idées de bien moral et de
+civilisation ; car l’expérience est là pour témoigner que les seules
+relations commerciales ne suffisent pas. L’Angleterre en a donné la
+preuve ; elle n’a travaillé, sur les côtes de l’Afrique, qu’à faire du
+commerce ; et les vues exclusives de commerce poussent à l’avidité, par
+suite à l’égoïsme, à la ruse, à la déloyauté, même aux procédés brutaux.
+Alors, insensiblement, ces relations s’affaiblissent, et, avec le temps,
+finissent par mourir.
+
+« Les Anglais, dit M. Mac-Queen, n’ont rien fait, dans leurs rapports
+avec les côtes de l’Afrique, pour le bien de l’Afrique ; rien fait pour
+chercher à établir des communications utiles à la civilisation des
+peuplades, même les plus développées et les plus intelligentes des bords
+et du centre de l’Afrique. »
+
+Que la France profite de cet avis ; elle sait, aujourd’hui, rattacher à
+des calculs d’intérêts matériels des pensées et des vues civilisatrices.
+Maîtresse de l’Algérie, tenant en respect, sous sa férule, le Maroc
+bâillonné, elle pourra bientôt songer à l’intérieur du Soudan, songer à
+y faire passer des hommes capables qui, à la suite des caravanes,
+commencent de généreuses et pacifiques explorations. Il ne sera pas dit,
+nous l’espérons, que la France aura fait la conquête d’Alger pour le
+seul plaisir de la conquête d’une province, pour avoir un bout de terre
+de plus, mais bien pour servir aussi à des vues providentielles, au
+développement et à la civilisation de l’Afrique, des États de la rive
+septentrionale d’abord, et ensuite de la Soudanie : œuvre longue, sans
+doute ! Mais qu’importe ? Gloire à qui la commencera, et à qui saura la
+parfaire !
+
+Si les voies commerciales sont les plus simples pour entreprendre
+l’éducation des peuples de la Soudanie, il faut savoir d’abord ce qui
+plaît à ces noirs, quels objets leur conviennent, afin de les leur
+porter. Il y a lieu d’espérer que, par l’œuvre active de la France, la
+civilisation, après avoir germé et s’être répandue dans l’Algérie,
+suivra les caravanes commerçantes qui franchissent les longs sables du
+Sahra et traversent les petites huttes de Ghadâmès, du Fezzân, les
+tribus scénites des Toubou et des Touârik, et pénétrera jusqu’aux
+centres du Soudan, jusqu’à ses limites les plus éloignées et les plus
+inconnues.
+
+L’Algérie se calme, se pacifie ; les indigènes commencent à avoir
+confiance en nous, à chercher la satisfaction de leurs intérêts dans les
+relations pacifiques. Dès lors, la guerre doit bientôt se taire,
+étouffer sa voix brutale, et rendre les bras nécessaires à la culture
+des terres, à la construction des routes, des villages et des villes. Il
+n’est pas loin le jour où des musulmans penseront à aller, comme
+Français et comme marchands, explorer les contrées de la Soudanie, et
+pousseront leurs pérégrinations commerciales jusque par delà les anciens
+Garamantes, jusque dans l’Éthiopie intérieure.
+
+Mais, comme je l’ai indiqué tout à l’heure, il est nécessaire, pour
+établir ces relations, pour faire de l’Algérie un entrepôt et un
+comptoir de commerce et aussi une voie de transit de civilisation, il
+est nécessaire de connaître ce qui plaît à ces peuples enfants de la
+Soudanie ; les hochets, les grigris qui les ravissent d’aise,
+chatouillent leur coquetterie et leurs goûts encore puérils. Et ces
+hochets, ces grigris, seront les premiers moyens qui serviront à relier
+le Soudan et l’Algérie. Les joujoux des enfants se changent peu à peu en
+instruments d’œuvres plus sérieuses ; les enfants deviennent hommes.
+Plus tard, à ces hommes, on ouvrira les sentiers du Seigneur, et la voix
+du Précurseur criera dans le désert : _Vox clamantis in deserto :
+Aperite vias Domini, et rectas facite semitas ejus_.
+
+Les musulmans de l’Afrique française, en portant aux noirs de la
+Soudanie les produits industriels qu’aiment ces peuples encore presque
+au berceau, leur parleront d’une nation que Dieu a envoyée pour eux sur
+la terre d’Afrique, nation d’élite qui, heureuse de donner à manger à
+ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, communie sous toutes les
+espèces avec le monde entier, parce qu’elle est la grande basilique, le
+sanctuaire où la sainte table est ouverte à tous les hommes, et où tous
+reçoivent le pain de la vie, le vin de l’intelligence, le sel de la
+sagesse.
+
+Par une suite nécessaire des essais d’éducation sur le littoral du nord
+de l’Afrique et sur la Soudanie, on détruira, et d’intention et de fait,
+le commerce des esclaves. On forcera les maîtres du pays à avoir pour
+ces victimes le respect dû à des créatures du Dieu de miséricorde, à des
+hommes, enfin, à rougir du mépris qu’ils ont pour ces malheureux enlevés
+tous les ans par pillages et par coupes réglées comme les coupes des
+forêts, pour en faire des troupeaux et les vendre aux autres pays de
+l’islamisme ! Ce commerce, un des ulcères du mahométisme, est depuis
+longtemps sous la réprobation des nations européennes les plus
+éclairées. Du reste, déjà Mohammed-Aly, en frappant de droits élevés
+l’importation des esclaves en Égypte, a cherché à entraver autant qu’il
+l’a pu ce trafic déshonorant, quoique consacré par la religion et les
+mœurs.
+
+Je sais bien qu’un bon nombre, que la majorité, si l’on veut, des
+esclaves vendus hors du Soudan sont presque considérés, par leurs
+maîtres, comme de nouveaux membres des familles au service desquelles
+ils sont attachés, par cela même qu’ils deviennent une possession de ces
+familles. On allègue en effet pour excuse du mal, pour donner le change
+sur l’appréciation d’un acte aussi coupable et aussi avilissant, que les
+esclaves mis en domesticité ont un sort plus heureux qu’ils n’auraient
+jamais pu l’espérer dans leur pays. Singulière façon de s’absoudre d’un
+crime !
+
+Eh quoi ! ne sait-on donc pas combien de milliers de ces esclaves,
+hommes, femmes, enfants, perdent la vie, pour quelques centaines qui
+finissent par arriver en Égypte, au Maghreb, à Constantinople, dans
+toutes les contrées où respirent des musulmans gouvernés par des
+musulmans ? Il en meurt des milliers dans les ghazouah ou chasses qu’on
+dirige sur eux pour les capturer ; des milliers dans les premiers
+trajets qu’ils sont obligés de parcourir pour arriver dans les pays de
+leurs ravisseurs ; des milliers pour s’acclimater dans ces pays et
+s’habituer à un nouveau régime de vie, à des travaux inaccoutumés ; des
+milliers pour fournir quelques eunuques ; des milliers pour sortir du
+Soudan et traverser à pied les énormes déserts du Sahra ; des milliers
+pour avoir à supporter le froid de la Syrie, de l’Asie-Mineure, de la
+Turquie, de la Perse. Les femmes esclaves surtout meurent presque toutes
+à un âge peu avancé. Négresses ou Abyssiniennes, elles atteignent
+rarement quarante ans. A vingt ans elles sont déjà vieillies ; car
+souvent, depuis l’âge de huit ou dix années, elles servent au
+concubinage musulman. Et de tous les enfants qui naissent de ces
+concubines, combien en reste-t-il ? Et de ceux qui survivent, combien
+peu échappent aux maladies scrofuleuses !
+
+Grâce à Dieu ! les deux nations qui ont la haute voix dans le monde,
+qui, en raison de leur supériorité, l’une d’intelligence et de morale,
+l’autre d’industrie, la France et l’Angleterre, ont pris et ont dû
+prendre la police des nations arriérées, ont commencé à museler le
+commerce des esclaves. Sur la Méditerranée, ce trafic est réduit à des
+proportions minimes, c’est-à-dire qu’à peine quelques bâtiments
+traversent cette mer, transportant des hommes, des femmes et des enfants
+à vendre ; mais un assez grand nombre s’échappe par la mer Rouge, et le
+commerce par terre a encore une activité dévorante.
+
+Le paganisme n’existe plus ou presque plus. Pourquoi l’esclavage, qui en
+était une des faces, et la plus caractéristique, existerait-il encore
+pour longtemps ? Comment Mahomet a-t-il conservé cette triste pratique ?
+N’a-t-il donc pas vu que l’esclavage n’était un fait logique que dans la
+religion de l’Olympe ? Mahomet, qui a voulu abattre le polythéisme et
+proclamer l’unité de Dieu, ne s’est pas aperçu qu’il fallait tout
+d’abord détruire l’esclavage du paganisme. En reconnaissant et
+proclamant l’unité de Dieu, il fallait reconnaître aussi l’unité de la
+création et l’unité de la famille humaine, issue d’un seul Père, d’un
+seul sang et de la main de Dieu.
+
+ PERRON.
+
+Caire, juillet 1845.
+
+
+NOTA. Les mots et passages qui, dans ce Voyage, sont enfermés entre deux
+parenthèses, sont presque toujours ou des explications de ma part, ou
+des indications reçues oralement du cheykh El-Tounsy, et dès lors en
+dehors du texte original arabe. Parfois, mais rarement, j’ai aussi
+ajouté quelques mots de plus que ce qu’il y a dans le texte, afin de
+rendre plus explicite l’intention ou la pensée de l’auteur. Dès que je
+le pourrai, d’ailleurs, je publierai l’original arabe. Celui du _Voyage
+au Dârfour_ est publié.
+
+Il aurait été curieux de joindre aux diverses dénominations locales
+citées dans ce Voyage et dans le Voyage au Dârfour, les dénominations
+correspondantes anciennes, grecques et romaines, d’indiquer en raccourci
+les courses immenses qu’ont faites les Romains dans la Soudanie ; mais
+ce travail, que j’avais commencé, se trouve exécuté dans la _Géographie
+ancienne des États barbaresques, d’après l’allemand de Mannert_, par L.
+Marcus et Duesberg (Paris, 1842 ; un volume). Malgré les différences que
+présentent les noms des localités, on se reconnaîtra facilement ; il y a
+quelques contradictions entre les données de notre relation et les
+données consignées dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg. On verra,
+par exemple, que le fleuve Châry, que ces auteurs font courir du nord-
+ouest au sud-est, court, d’après mes informations, du sud au nord-nord-
+est. Mais ces différences sont extrêmement peu nombreuses.
+
+On remarquera aussi, dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg, des
+appréciations de distances par jours de marche, presque entièrement
+semblables à celles que nous indiquons et conformes aux marches
+actuelles des caravanes. Telle est, par exemple, l’évaluation du temps
+que mirent, selon eux, Julius Maternus et Septimius Flaccus, avec leurs
+troupes, pour aller du pays des Garamantes ou Phazanie, le Fezzân
+actuel, par Ouârah, le Dârfour et le Dâr-Noûbah, jusqu’au Faz-Oglou.
+Cette évaluation, prise en masse, est en analogie remarquable avec les
+notions sommaires qu’offre à cet égard notre Voyage.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 74 : Prononcez en deux syllabes : _oua_ et _dây_. Prononcez _ây_
+comme dans l’interjection française _aïe_.]
+
+[Note 75 : L’n _italique_ indique le son fortement nasal de la lettre
+qui la suit ; voyez le _Voyage au Dârfour_, page 484.]
+
+[Note 76 : Prononcez l’_r_.]
+
+[Note 77 : La lettre _n_ écrite en italique dans ce mot représente une
+prononciation purement nasale, une _n_ prononcée, autant qu’on peut le
+faire, par le nez.]
+
+[Note 78 : Voy. _Voyage au Dârfour_, avant-propos, page LXXXIII et
+suiv.]
+
+
+
+
+ VOYAGE
+
+ AU OUADÂY
+
+ OU
+
+ =DÂR-SÉLEÎH.=
+
+ * * * * *
+
+ PREMIÈRE PARTIE, OU PARTIE HISTORIQUE.
+
+[Décoration]
+ =CHAPITRE Ier.=
+
+Causes qui ont déterminé le cheykh El-Tounsy à passer du Dârfour au Dâr-
+Ouadây. — Reclusion. Délivrance. — Départ du Dârfour. — Retards ;
+guides ; traversée de l’espace qui sépare le Ouadây du Dârfour. —
+Quantité d’animaux sauvages. — Entrée au Ouadây. — Formalités
+singulières. — Bosses du courage. — Présentation à l’aguîd ou gouverneur
+de la province de l’Est. — Envoyés du sultan. — Départ pour Abâly. —
+Sorte de quarantaine. — Grand repas envoyé au cheykh par le sultan. —
+Présents du cheykh au sultan et du sultan au cheykh. — Présent d’œufs de
+pintade. — Accidents.
+
+
+Après que mon père eut quitté le Dârfour, j’y restai encore sept ans et
+quelques mois, et pendant tout ce temps je visitai une foule d’endroits,
+me reposant sous tous les ombrages, rôdant de toutes parts, me mêlant
+aux habitants, courant tantôt aux contrées de l’est ou de l’ouest,
+tantôt au Sayd ou bien aux contrées d’où soufflent les vents du nord,
+selon le sens de ce vers :
+
+
+ « Un jour à Hozoua et un jour à Akyk ; à Ozeib un jour, et un jour à
+ Kholeyça[79]. »
+
+
+Partout où j’allai, je fus reçu chez les principaux personnages de
+chaque pays. Je fréquentais tout ce que je rencontrais d’hommes de
+quelque instruction ; j’examinais tout, grandes et petites choses ; à
+quiconque me paraissait avoir quelques notions intéressantes, je
+demandais la rosée de ses connaissances et la pluie de son savoir.
+J’allais au-devant de tout ce qui pouvait me fournir quelque lumière. En
+un mot, je fis tous mes efforts pour n’avoir rien à regretter en fait de
+recherches et d’informations, pour connaître ce qui pouvait être de
+quelque importance ou de quelque intérêt ; gouvernés et gouvernants, je
+dirigeai mes investigations sur presque tout.
+
+Quand j’eus recueilli ce que je voulais recueillir, quand j’eus appris
+ce que je désirais savoir, je pensai à prendre du repos et à me procurer
+quelque peu d’or et d’argent. J’étais tranquille dans mon village,
+occupé de mes spéculations agricoles, jouissant de ce que Dieu m’avait
+fait acquérir, m’efforçant de m’assurer un certain bien-être, lorsque je
+reçus de mon père une lettre dans laquelle il m’annonçait son prochain
+départ du Ouadây pour Tunis. « Je me dispose, me disait-il, à aller
+revoir ma mère, et je désire ne laisser au Soudan personne de ceux qui
+me sont chers. Au reçu de cette lettre, hâte-toi de venir me rejoindre.
+Mon intention est que nous partions tous ensemble. Emmène avec toi ta
+famille et arrive promptement. Salut. » Je m’occupai immédiatement de
+mes préparatifs de voyage ; ce fut l’affaire de quelques jours... Je ne
+me doutais pas de ce que me réservait le destin.
+
+Je sors avec toute ma famille du village où j’étais établi, et je me
+rends à Tendelty pour prendre ma permission de départ. Mais à mon
+arrivée au Fâcher[80], j’apprends que le sultan du Ouadây, Mohammed-Abd-
+el-Kérym-Sâboûn, marchait en armes contre le Dâr-Tâmah. Ce dâr, assez
+considérable, est tout hérissé de montagnes, et est gouverné par un
+sultan particulier qui relève du sultan fôrien. La nouvelle de cette
+expédition venait d’être connue à Tendelty, et on disait que Mohammed-
+Abd-el-Kérym voulait non-seulement envahir le Tâmah, mais encore le
+Dârfour. Le sultan fôrien, Mohammed-Fadhl, informé des projets des
+Ouadayens, avait senti son cœur frémir. Inquiet, agité, il ordonna de
+suite les préparatifs de guerre, et fit annoncer à l’armée de se tenir
+prête à partir dans quelques jours. Moi, de mon côté, j’allai me
+présenter au sultan Fadhl, et je lui demandai la permission de me rendre
+au Ouadây auprès de mon père. Fadhl fronça le sourcil, détourna la
+tête ; l’air de tranquillité qu’il avait en s’entretenant avec son
+conseil disparut. « Ton père, me dit-il d’un air sévère, est vraiment
+singulier dans ses idées ; la manière dont il se conduit est
+incompréhensible ; croit-il donc que nous ne devinions pas ses
+intentions ! Pense-t-il m’en imposer sur ce qu’il veut faire pour le
+sultan Abd-el-Kérym ? Il désire t’avoir près de lui et jouir de ta
+présence ; c’est parce que son sultan Abd-el-Kérym s’avance contre nous
+et va bientôt pénétrer dans mes États avec son armée. En t’appelant
+auprès de lui, il veut te sauver de la poussière et des dangers des
+combats. Eh bien ! non, tu ne partiras pas. Renonce à lui procurer cette
+satisfaction. »
+
+En même temps, Fadhl ordonna au cheykh Abd-Allah-Dagaça de me garder à
+vue jusqu’à ce que la guerre fût terminée. Abd-Allah-Dagaça avait
+succédé à Mohammed-Kourra dans la fonction de père (_Voy._ le _Voyage au
+Dârfour_). Abd-Allah me fit enfermer, moi et tous ceux qui devaient
+partir avec moi, dans une demeure en face de la sienne. Il chargea dix
+individus de sa suite de me garder. Mes dix geôliers vinrent, avec leurs
+bagages, s’installer à l’entrée de ma prison et sous les bords du toit
+de ma hutte. Il me fut défendu de passer seulement le seuil de ma
+porte ; mais mes gens pouvaient aller et venir, s’éloigner pour me
+procurer ce dont j’avais besoin. Pendant la nuit mes gardiens
+alternaient deux par deux pour faire sentinelle.
+
+Dieu sait quelle tristesse s’empara de moi. Mille sombres pensées
+occupaient mon esprit... Je parvins à me concilier l’amitié du chef de
+mes gardiens. Je l’invitais à manger avec moi ; je le consultais sur ce
+que je pouvais avoir à faire ou à craindre. Heureusement il avait une
+certaine bonté naturelle, et je n’eus qu’à me louer de ses procédés et
+de sa politesse envers moi. Lorsque je me levais, il se levait aussi par
+honneur pour moi. Il s’empressait de me satisfaire en tout ce que je
+désirais. Nous fûmes constamment dans ces relations d’égards et de
+mutuelle amitié.
+
+Bientôt mes provisions s’épuisèrent ; de tout ce que j’avais préparé de
+vivres pour mon voyage au Ouadây, il ne me restait plus rien. Je
+demandai alors qu’on me permît d’envoyer quelqu’un au village où étaient
+les terres qu’on m’avait données, et de m’en faire apporter de quoi
+pourvoir à ma nourriture. On me refusa cette permission, grâce au faguyh
+Mâlek lui-même. Il me fallut me décider à vendre quelques-uns de mes
+esclaves ; dès lors ils me prirent en aversion, eux qui auparavant me
+témoignaient le plus grand attachement. Une jeune esclave trouva moyen
+de s’échapper de ma prison et ne reparut plus ; il me fut impossible de
+savoir où elle s’était réfugiée. Je voulus sortir de jour pour aller à
+sa recherche, mais on m’en dissuada. « Si tu sortais de jour, me dit un
+de mes gardiens, ce serait te mettre trop évidemment en contravention
+avec les ordres du sultan, et s’il venait à le savoir nous serions nous-
+mêmes victimes de sa colère. Attends la nuit, attends que les habitants
+de la ville soient rentrés chez eux, et je t’accompagnerai partout où tu
+voudras ; je suis à tes ordres, à ta discrétion. » L’avis me parut sage,
+je l’acceptai. A nuit close, je sortis avec cet homme et un autre de mes
+gardiens. Je me rendis chez le faguyh Mâlek et je lui annonçai la fuite
+de mon esclave ; j’avais les larmes aux yeux. Le faguyh parut prendre
+part à ma peine ; mais il me blâma d’avoir quitté ma prison et m’accusa
+d’imprudence. « Mon cher ami, me dit-il, si le sultan venait à apprendre
+que tu es sorti sans sa permission, il te le ferait peut-être payer bien
+cher, car tu sais combien il est irrité contre ton père. Du reste, si tu
+as besoin de mon secours pour quoi que ce soit, dis-le moi, et je
+m’empresserai de répondre à tes désirs. — Que faire ? lui répliquai-je,
+tous les malheurs m’accablent en même temps. — Ne t’inquiète pas, sois
+tranquille, je me charge de faire chercher partout ta belle esclave. —
+Mais il y a encore autre chose : mes provisions sont épuisées et les
+soucis ne me laissent de repos ni jour ni nuit. J’ai déjà été obligé de
+vendre une esclave pour avoir de quoi nourrir mes gens. Est-il bien vrai
+que le sultan me refuse la permission d’envoyer quelqu’un me chercher du
+grain ? Je suis aux abois. — Je me charge de te faire accorder la
+permission que tu désires, je te le jure par le Dieu de cette nuit
+obscure. » Je témoignai ma reconnaissance à Mâlek, et je sortis content
+de son accueil et de ses promesses. Je regagnai ma prison... J’attendis
+quelques jours ; vaine attente. Ne recevant pas de nouvelles de Mâlek,
+ni pour mon esclave perdue, ni pour la permission que je sollicitais, je
+vis bien que le faguyh m’avait leurré et que ses promesses n’étaient que
+mensonges et fausses couleurs. Je me décidai à lui écrire un billet,
+dans lequel, après lui avoir exprimé mes vœux et mes respects comme un
+fils à son père, je disais : « Les longueurs de l’attente engendrent le
+désespoir. Le fait d’un bon musulman est d’accomplir ses promesses. Il y
+a déjà quelque temps que j’attends l’effet de tes paroles, et je ne vois
+pas que tu aies encore rien tenté de ce que tu m’as annoncé. Notre saint
+Coran, le livre des principes immuables, dit : « O vous qui avez la
+vraie foi, pourquoi dites-vous des choses que vous ne voulez pas
+faire ? » Tu n’ignores pas que je suis à bout, que je n’ai ni vivres ni
+argent. Ce que j’ai retiré de l’esclave que j’ai vendue, est maintenant
+consommé, et je n’ai plus rien à manger, absolument rien. J’espère une
+prompte réponse ; par là tu calmeras les angoisses qui me tuent. »
+
+Je fis porter cette lettre par un de mes gardiens ; il revint quelques
+instants après et me remit un billet de Mâlek qui, après les politesses
+d’usage, me disait : « On doit, en bonne prudence, mettre en réserve
+tout ce qu’on peut, pour s’en servir au moment du besoin. Arrange-toi
+comme tu l’entendras. J’ai demandé au sultan la permission que tu
+désires ; mais ma demande a soulevé sa colère, l’a rendu furieux, et il
+ne m’a pas donné de réponse directe. Attends que Dieu t’amène une
+circonstance favorable ; sa providence veille à tout. Et puis, sache que
+si tu n’étais pas du noble sang des chérifs, ton malheur eût été encore
+plus grand qu’il n’est. Salut. »
+
+A la lecture de cette lettre, un feu subit se glissa dans mes veines,
+mais il fallut me résigner, je n’avais rien de mieux à faire. Quelques
+jours après, deux filles esclaves et un esclave mâle s’évadèrent de ma
+prison. Je me repentis alors de n’avoir pas vendu précédemment tous mes
+esclaves. J’étais désespéré de leur fuite et j’étais en proie à la plus
+poignante inquiétude.... Toute correspondance cessa avec le faguyh
+Mâlek ; je ne lui demandai plus rien.
+
+Il ne me restait qu’une esclave borgne qui avait été concubine de mon
+oncle, une autre qui était la mienne, et deux esclaves mâles
+_Sédâcy_[81]. Un matin, je ne trouvai plus ma concubine ; elle s’était
+enfuie. Ce dernier coup me dérouta complétement ; et je fus comme
+l’oiseau qui ne voit plus aucun moyen de s’échapper de sa cage.
+J’appelai le chef de mes gardiens et je lui contai mes peines. Il
+s’attrista, s’attendrit, soupira, gémit, tout en s’efforçant de me
+consoler. A la nuit, je sortis pour aller trouver Mâlek et lui exposer
+quelle était ma situation. Nous marchions depuis un moment, lorsqu’une
+troupe de cavaliers se présenta tout à coup devant nous. Le sultan lui-
+même rôdait pendant les nuits dans la ville, y distribuait des
+patrouilles pour empêcher que des espions et des étrangers intrus ne
+s’établissent en observation à Tendelty. Tout inconnu qu’on rencontrait
+alors était tué sur-le-champ. Beaucoup d’individus furent ainsi mis à
+mort. L’expédition des Ouadayens contre le Tâmah motivait aux yeux du
+sultan la nécessité de ces rigueurs.
+
+Lorsque nous fûmes rencontrés par les cavaliers du sultan, un d’eux nous
+cria : « Qui vive ? » Je répondis : « Le chérif, fils du chérif Omar de
+Tunis. — Arrête, » me dit le cavalier ; le sultan approche. Je
+m’arrêtai. La troupe du sultan vint en masse sur moi et m’entoura. Mon
+compagnon, au premier bruit du pas des chevaux s’était enfui comme fuit
+l’oiseau à tire-d’aile. Le sultan approche. Fort heureusement pour moi,
+il avait avec lui un de ses vizirs avec lequel j’étais intimement lié
+d’amitié ; c’était Soleymân Tyr. Le sultan s’arrête : « Qui es-tu ? me
+dit-il. » Le cavalier au qui-vive duquel j’avais répondu, et qui me
+connaissait, dit aussitôt : — « C’est l’homme dont le père est au
+Ouadây. — Qui t’a fait sortir à cette heure-ci ? » me dit le sultan.
+J’expose alors mes doléances au prince ; je lui parle de la perte de mes
+esclaves et de tout ce que je possédais. Les dents me claquaient de
+peur. « Mais, reprit le sultan, est-ce que je ne t’ai pas mis sous la
+surveillance d’une garde ? — Oui, prince ; et de là sont venus ma peine
+et mon malheur. On me tient en prison, mais on laisse fuir mes
+esclaves ; il ne m’en reste plus. J’ai voulu profiter des ténèbres pour
+sortir, et j’allais chez Mâlek lui exposer mon état de gêne et de
+détresse, espérant qu’il en instruirait Votre Majesté et qu’alors vous
+m’accorderiez ma grâce et ma délivrance, ou que vous ordonneriez ma
+mort. Car mourir me sera plus doux que de vivre ainsi dans les
+angoisses. — Comment cela ? — Prince des croyants ! je n’ai plus rien,
+ni provisions, ni esclaves ; j’ai passé plusieurs jours sans manger.
+J’ai tellement souffert de la faim que je ne puis plus avoir de sommeil.
+Dans un moment de fièvre, j’ai dérobé une poignée de doukhn du picotin
+d’un âne, et je l’ai dévoré comme ferait une bête de somme. Je suis au
+désespoir ; le malheur me tient les deux mains appliquées sur la
+poussière. » Alors Soleymân Tyr s’approche du sultan et lui baisant les
+genoux : « Que Dieu, lui dit-il, donne gloire à notre souverain !
+Prince, cet homme n’a point mérité un tel châtiment ; il est pour moi
+comme un frère. Votre grandeur sait qu’il est chérif ; et vos aïeux,
+ainsi que vous, honoraient les chérifs, les traitaient avec bonté et
+bienveillance. Nous supplions votre grandeur de ne pas rendre mon ami
+responsable de la faute de son père ; jetez plutôt sur lui vos bienfaits
+et rendez-lui vos faveurs. »
+
+A ces paroles, le sultan, entraîné par un élan de bonté et saisi d’un
+généreux mouvement : — « Nous supprimons tes gardes, me dit-il ; nous te
+rendons libre ; mais nous ne te permettons de partir de Tendelty que
+lorsque nous serons bien assuré que le sultan du Ouadây a renoncé à nous
+faire la guerre, et lorsqu’il sera de retour dans ses États. »
+
+Ces paroles me rappelèrent à la vie et calmèrent mes soucis : je conçus
+l’espoir de voir bientôt cesser mes souffrances, et j’ajoutai : — « Je
+prierai encore Votre Majesté de me permettre de retourner à mes
+propriétés pour y prendre de quoi vivre. J’ai enduré tout ce qu’on peut
+endurer ; les parfums sont pour la nuit des noces, non pour les autres
+nuits (c’est-à-dire, ce que je désire, ce ne sont point les parfums
+après la nuit de noces, mais le simple nécessaire). Accordez-moi cette
+grâce, en attendant que vous me permettiez de partir. Dieu vous gardera
+glorieuse rémunération. » Le sultan acquiesça à ma demande : — « Je te
+donne, dit-il, main libre sur tes propriétés. »
+
+Je m’en retournai plein de joie, heureux d’avoir atteint mon but et
+d’être délivré de ma prison ; depuis le commencement de ma captivité, il
+s’était écoulé plus de quatre mois. Je savourai les douceurs du calme
+après les amertumes de la crainte et de la douleur, et je me dis :
+« Ainsi se vérifie cette parole de notre saint Prophète : « Si la
+tristesse se glisse dans le trou du lézard, le contentement l’y suit et
+finit par le décider à sortir. » Et aussi cette parole du Dieu Très-
+Haut : « Avec une peine vient une consolation, puis une autre
+consolation encore, » C’est en ce sens que le divin Prophète a dit :
+« Toute peine sera chassée par deux joies. » (Voyez note 1.)
+
+Je passai la nuit dans le calme le plus parfait. Le lendemain, un
+Falganâouy vint me trouver de la part de l’Ab-Cheykh Dagaça. Il emmena
+mes gardiens, et je fus débarrassé enfin de leur importunité.
+
+Dans la matinée du même jour, j’allai chez le faguyh Mâlek et je lui
+annonçai ma délivrance. Mâlek m’en témoigna sa satisfaction, m’en
+félicita ; mais, dans le cœur, il était mécontent et tout à fait
+déconcerté.
+
+J’envoyai ensuite, au village où j’avais mes propriétés, chercher du
+grain et des provisions pour moi et mes gens. Je demeurai au Fâcher
+jusqu’à l’époque à laquelle les pluies tombent par torrents. Alors, je
+reçus l’ordre de me rendre à Abou-l-Djoudoûl et d’y rester. Je partis
+immédiatement de Tendelty et je rentrai dans mon ancienne demeure. Je me
+remis à cultiver mes terres, surtout à semer du doukhn, qui est la
+principale nourriture des Fôriens. Mes semailles réussirent à merveille,
+et chacun me présageait une abondante récolte. Mes champs étaient
+superbes et faisaient envie à tout le village.
+
+Quelque peu avant l’époque de la moisson, j’eus la visite d’un roi assez
+élevé du Dârfour ; il m’engagea avec instance à le suivre dans un voyage
+qu’il allait faire, et à être son compagnon intime pendant tout le temps
+qu’il serait hors de son pays. Je me laissai séduire par ses belles
+paroles. Je partis donc d’Abou-l-Djoudoûl dans l’espoir de me concilier
+la bienveillance de ce roi, et comptant qu’il serait fidèle à ses
+promesses. Après un jour de route, nous arrivâmes dans un pays où il
+avait plusieurs parents, et nous y passâmes la nuit. On retint encore le
+roi le jour suivant, et on le régala d’un repas des plus recherchés ; le
+roi me comblait d’égards et de politesses. Si j’appelais pour demander
+quelque chose, il me répondait : « A tes ordres. » Nous fûmes comme en
+une fête continuelle. Je respirais la joie et le plaisir lorsque,
+subitement, nous arriva un des courriers ou huissiers ordinaires du
+sultan, et appelés en fôrien _Falganâouy_. Il salue le roi et les
+assistants, et dit : « Qui de vous est le fils du chérif Omar ? — Moi,
+répondis-je, pour te servir. — Le sultan te demande ; prends la peine de
+venir au Fâcher. — Volontiers. » Je fus tout surpris et troublé de cet
+ordre ; on s’aperçut de mon émotion. Le roi me dit alors : — « Pourquoi
+cette crainte, ce trouble ? — C’est que j’ignore pourquoi le sultan
+m’appelle. — Alors, pourquoi prendre de l’inquiétude ? Il n’y a pas là
+sujet de te tourmenter. » (Voyez note 2.)
+
+Quand la nuit fut close, je sortis comme pour un besoin naturel ; mais
+j’allai commander à mon esclave de seller de suite ma monture, de la
+conduire hors du village et d’attendre que je vinsse. L’esclave obéit.
+Je tins secret mon projet de départ, et lorsque tout le monde fut
+couché, j’allai rejoindre mon esclave ; j’enfourchai ma monture et nous
+nous mîmes en marche. Nous pressâmes le pas, et avant le jour, nous
+étions à Abou-l-Djoudoûl. Arrivé chez moi, on m’annonça que le
+Falganâouy avait passé la nuit précédente à la maison. Je pris des
+provisions, je donnai mes ordres chez moi, je me remis sur une autre
+monture, je forçai le pas, et j’allai jusqu’à Tendelty sans m’arrêter.
+Je me rendis de suite à la demeure de Mâlek ; je demandai et j’obtins la
+permission de me présenter à lui. Il me fit l’accueil le plus gracieux,
+puis : — « Le sultan notre maître, me dit-il, consent à ton départ ; tu
+es libre ; il te laisse à cet égard les coudées franches ; mais il ne
+t’accorde qu’un délai de huit jours pour te préparer. Retourne chez toi,
+prends vite ta famille et pars à tire-d’aile. — Mais, lui dis-je, j’ai
+mes champs ensemencés, et nous sommes à la veille de la moisson ; est-ce
+que le sultan ne me laisserait pas le temps de faire ma récolte ? —
+Écoute-moi. Le sultan notre maître va envoyer le faguyh Ahmed-Abou-
+Sârrah en ambassade au sultan du Ouadây ; le faguyh sera chargé de
+présents pour le prince Ouadayen. L’intention de notre maître est que tu
+partes avec cette expédition. Si tu veux profiter de la circonstance,
+prépare-toi de suite et pars. Songes-y bien ; si tu manques cette
+occasion, il ne faut plus espérer de sortir du Dârfour, et tu auras pour
+toujours le regret de ne t’être pas rendu aux désirs et aux ordres de
+ton père. Quant à ce que tu me dis de tes moissons, cela ne me semble
+pas un motif plausible pour prolonger ici ton séjour. Du reste, tu as
+assez d’intelligence pour te conduire : choisis ce qui te conviendra. —
+Je t’obéis comme un fils ; car tu es pour moi comme un père. Tes avis
+sont ma règle de conduite, et ta bienveillance est l’ombre où je me
+plais. J’ai besoin des lumières de ta prudence, et c’est d’après tes
+conseils seuls que je me déciderai. — Mon fils, me dit-il, je te parle
+en toute sincérité. Si tu as réellement dessein de partir, confie-toi à
+la garde de Dieu. Prononce-toi ici devant moi ; il faut que je sache de
+suite ta résolution ; je dois en informer immédiatement le sultan mon
+maître. — Je pars ; c’est une affaire résolue. Et puis, Ahmed-Abou-
+Sârrah est un excellent homme, qui me traitera comme son enfant. — Alors
+donc, fais tes préparatifs, et demande à Dieu de te préserver de toute
+malencontre et de tout accident. »
+
+Je quittai Mâlek ; je me rendis aussitôt à Abou-l-Djoudoûl, et je
+disposai tout mon monde à partir. Je renonçai à profiter de mes
+récoltes ; je les laissai sur pied. Ce sacrifice était assez pénible,
+car à ce moment la vente pouvait être lucrative. En présence de témoins,
+je les abandonnai en toute propriété à un de mes serviteurs appelé Abd-
+Allah-Djourâb.
+
+Je sortis d’Abou-l-Djoudoûl avec toute ma famille, et je retournai au
+Fâcher. J’allai chez Mâlek qui, aussitôt que j’entrai, me remit une
+permission de voyage signée du sultan, et me recommandant à tous les
+chefs des pays que nous avions à traverser. Nous eûmes des ordres
+particuliers pour le gouverneur de la province de l’Ouest par laquelle
+nous devions sortir du Dârfour. Il était enjoint à ce gouverneur de nous
+accompagner avec ses soldats jusqu’à ce que nous fussions tous en lieu
+de sûreté. — « Prends cet ordre, me dit Mâlek, et va de suite trouver
+Ahmed-Abou-Sârrah ; il t’attend à Kebkâbyéh. » Je pris le papier, je
+remerciai Mâlek, et je lui fis mes adieux.
+
+Le lendemain matin j’étais en route. J’arrivai en deux jours au
+Kebkâbyéh. Je descendis à Sarf-el-Deddjâdj pour voir Syd-Ahmed, le
+jeune, fils de Syd-Ahmed-Bédaouy, avec lequel j’étais venu du Caire. Je
+restai chez lui une douzaine de jours, en attendant que nous eussions
+réuni assez de voyageurs pour le Ouadây. Nous partîmes ensuite, nous
+dirigeant sur la province de l’Ouest, c’est-à-dire sur la province des
+Maçâlyt ou Maslât. Nous y arrivâmes après cinq jours de voyage. Le
+sixième nous étions chez le roi de la province. Nous lui montrâmes notre
+firman ou ordre du sultan ; il nous reçut bien, et nous promit de nous
+accompagner avec ses troupes et de ne nous quitter que lorsque nous
+serions hors de tout danger. Mais cette promesse fut comme la parole de
+Dieu à Moïse, fils d’Amrân, que Dieu retint pendant trente jours. (Dieu
+dit à Moïse : « Tu veux aller sur le Sinaï ; mais, auparavant, jeûne
+pendant trente jours ; ensuite je t’y conduirai. »)
+
+Nous exposâmes au gouverneur que trente jours de retard étaient un trop
+long délai, et que nous craignions de voir nos provisions s’épuiser en
+pure perte. — « Je dois, nous répondit-il, vous indiquer le véritable
+motif de ce retard. Je suis occupé pour tout ce temps, et je ne puis, à
+présent, vous conduire jusqu’où vous désirez. S’il vous convient
+d’attendre, attendez tranquillement ; sinon, ne comptez pas sur moi. »
+Alors nous le flattâmes, nous cherchâmes à l’amadouer, comme on cherche,
+en certains pays, à calmer les chameaux fougueux (mot à mot, nous lui
+roulâmes doucement le toupet et le poil du garrot). Mais il demeura
+rétif et ne voulut rien entendre. Le voyant si résolument décidé à s’en
+tenir à son délai mosaïque, nous dûmes nous résigner, et nous
+attendîmes. Quand les trente jours furent écoulés, nous priâmes notre
+homme de mettre fin à nos ennuis. Il nous remit encore à trois jours.
+Nous ne savions pas que nous avions à faire à un homme de mauvaise foi,
+à un madré personnage qui se jouait de nous. Trois fois trois jours se
+passèrent, outre les trente. Nous perdions patience ; nous résolûmes de
+nous en retourner. Alors il gronda, s’emporta, nous fit mille
+lamentations, mille histoires, et inventa mille prétextes spécieux afin
+de motiver ses retards. — « Pour cette fois, ajouta-t-il, dans trois
+jours, sans remise, nous partons. Dieu est l’espoir de tous, il lèvera
+mes embarras. »
+
+Nous consentîmes encore, quoique à contre-cœur, à attendre. Après les
+trois jours, nous nous présentâmes chez notre gouverneur et nous lui
+dîmes : — « L’honnête homme exécute ce qu’il promet ; les nuages donnent
+la pluie après le coup de tonnerre. » Enfin cette fois il se mit en
+route, suivi de quelques troupes et de ses gardes. Il marcha ainsi avec
+notre caravane pendant trois jours qui, grâce à ses soins et à ses
+attentions pour nous, furent comme une fête, un rêve. Le quatrième jour,
+nous nous arrêtâmes dans une de ses terres, à l’extrémité de sa
+province. Il y passa une semaine entière à ramasser encore des soldats,
+cavaliers et fantassins. Nouveaux embarras, nouveaux retards ; nous
+craignîmes encore une fois de voir le voyage différé.
+
+Cependant une foule d’individus se rendirent à son appel ; ils
+affluaient de tous côtés, ils formèrent bientôt une sorte d’armée ; la
+campagne en était couverte. Lorsqu’il eut tout son monde réuni et qu’il
+crut l’escorte suffisante en nombre, il donna l’ordre du départ et on
+chargea les bagages.
+
+Nous nous mimes en route dans la matinée ; nous étions placés au centre
+de cette armée qui marchait serrée en une seule masse. Nous débouchâmes
+bientôt sur les terres inhabitées qui séparent le Dârfour et le Dâr-
+Ouadây, et qui sont la ligne de démarcation entre ces deux États. Nous
+rencontrâmes une quantité innombrable de bêtes sauvages, de lièvres, de
+gazelles, d’éléphants. Les lièvres épouvantés couraient se jeter au
+milieu même des soldats, se lançaient en aveugles de tous côtés,
+arrivaient tout fatigués à travers nos gens qui les tuaient presqu’à
+leurs pieds. Un bon nombre de gazelles et d’autres animaux, surpris et
+déroutés, furent tués sans grand’peine. On giboya ainsi jusqu’au moment
+de la forte chaleur du jour. Alors le roi campa à l’ombre des arbres, et
+nous suivîmes son exemple. On se mit à faire rôtir le gibier, puis on
+mangea. Le repas fini, on reprit la marche. Mais, quelque peu de temps
+après, notre roi ou gouverneur s’arrêta et se disposa à retourner sur
+ses pas. Moi seul j’osai m’opposer à son dessein. — « Si tu t’en
+retournes, lui dis-je, nous nous en retournons avec toi ; nous ne
+resterons pas ici sans escorte, au milieu de cette solitude. » Il
+chercha à s’excuser, toujours sous prétexte de nombreuses occupations. —
+« Ce que tu dois faire actuellement, répondîmes-nous, c’est de pourvoir
+à notre sûreté. » Alors il nous donna un individu de sa suite pour
+guide, avec une escorte de cinquante à soixante cavaliers, et il lui
+recommanda de nous accompagner jusqu’à ce que nous fussions en lieu de
+sûreté et que nous lui dissions de nous quitter. Il appuya fortement sur
+l’injonction qu’il exprimait à notre nouveau guide. Nous dîmes adieu au
+roi, qui aussitôt tourna bride et s’éloigna. Notre guide nous escorta
+jusqu’après l’_asr_, c’est-à-dire environ quatre heures après midi ;
+alors il voulut s’en retourner. Nous nous y opposâmes. Nous eûmes beau
+lui répéter qu’il ne devait pas nous quitter sitôt, que nous n’avions
+aucun moyen de défense, et que si nous rencontrions seulement quatre
+hommes bien armés c’en était fait de nous et de tout ce que nous
+avions ; que si malheur nous arrivait, notre sang lui retombait sur la
+tête ; nos paroles furent sans effet. — « Voyez donc, nous répondit-il,
+vous êtes tout près des terres cultivées du Ouadây, et nous, dans notre
+retour, nous avons à craindre d’être dépistés par des Ouadayens, nous,
+leurs ennemis ; s’ils nous aperçoivent, il s’ensuivra une attaque, du
+sang sera versé, et vous en serez la cause. » Nous le conjurâmes au nom
+de tous les saints, de tous les prophètes ; nous fîmes tous nos efforts
+pour le fléchir, pour le décider à nous accompagner encore. Il céda ;
+mais à peine nous eut-il escortés un quart d’heure, que lui et son
+escouade s’arrêtèrent tout d’un coup, et alors il nous dit : —
+« Maintenant je n’avancerai pas un seul pas de plus. » Et il nous jura
+que jamais il n’avait conduit aussi loin ses soldats en escorte. Il nous
+donna un guide, reçut nos adieux, et rebroussa chemin au galop, lui et
+sa troupe. La peur s’empara de nous ; chaque buisson, chaque bouquet
+d’arbres, nous semblait être des hommes ; l’inquiétude nous aveuglait ;
+la nuit approchait ; nous n’avions plus une goutte de sang dans les
+veines, tant nous étions terrifiés.
+
+La nuit nous surprit dans une forêt. Nous fîmes agenouiller nos
+chameaux. Pour tenir les lions à distance, nous nous hâtâmes d’amasser
+du bois et d’allumer des feux autour de nous. Nous passâmes la plus
+triste nuit du monde ; nous fûmes constamment sur le qui-vive. Il n’y
+eut que quelques cervelles brutes qui purent dormir ; les rugissements
+des lions, les hurlements continuels des loups et des hyènes nous
+assaillaient les oreilles.
+
+Nous vîmes dans ces forêts une quantité incroyable d’éléphants. Les
+dents d’éléphant, jaunies par le soleil, et déjà nuancées au noirâtre,
+étaient semées de tous côtés ; nous en remarquâmes d’énormes, dont une
+seule eût pu faire la charge d’un bon chameau. Nous en vîmes d’autres
+fendues en deux ou largement crevassées, et toutes en nombre
+incalculable.
+
+Durant la nuit, nous fîmes bonne garde pour nos hardes et pour notre
+sûreté personnelle. Le lendemain, avant le lever du soleil, nous avions
+déjà chargé nos bagages, et bientôt notre caravane commença à allonger
+le pas en se balançant. Après environ trois heures de route, nous
+entrâmes sur un terrain qui nous parut être un terrain cultivé ; alors
+notre guide nous déclara qu’il lui était impossible de passer outre.
+Nous lui dîmes adieu, et il partit à grands pas, tremblant pour lui-
+même.
+
+Nous marchions depuis à peu près un quart d’heure, lorsque tout à coup
+nous voyons venir droit à nous une troupe de cavaliers, armés de toutes
+pièces, portant lances à large fer et javelots en main. Ils nous lancent
+leurs javelots ; nous nous arrêtons : — « Paix ! paix ! leur crions-
+nous ; nous sommes de simples voyageurs, vos hôtes. — Ne bougez pas,
+répondent-ils ; restez-là : attendez que nous envoyions informer le
+gouverneur. »
+
+Nous nous étions arrêtés au soleil ; nous ne pûmes pas même aller
+jusqu’à l’ombre de quelques arbres qui se trouvaient à peu de distance
+de nous. Nous mîmes pied à terre et nous nous assîmes à l’ombre de nos
+chameaux. Les cavaliers ouadayens se postèrent en face de nous, et ne
+nous permirent ni d’avancer ni de reculer. Ils dépêchèrent de suite un
+des leurs au gouverneur en question. Une demi-heure après, ce gouverneur
+ou roi parut accompagné d’une dizaine de cavaliers. Chaque cheval
+portait au cou une clochette qui rendait un son très-aigu. La troupe
+s’approcha assez près de nous ; les cavaliers descendirent de cheval, se
+mirent à l’ombre d’un arbre, et nous appelèrent à eux. Nous nous
+avançâmes, et lorsque nous fûmes vers eux, un des cavaliers se porta un
+peu en avant de ses compagnons et nous dit : « Le roi vous salue. » Il
+est d’habitude qu’un roi ouadayen ne s’adresse jamais directement à ceux
+qui se présentent à lui ; il ne communique avec eux que par
+l’intermédiaire de quelqu’un de sa suite. Nous rendîmes le salut, et le
+même cavalier nous dit : — « Le roi demande qui vous êtes, d’où vous
+arrivez, et ce que vous venez faire ici. — Nous arrivons du Dârfour.
+Notre caravane se compose de marchands, d’un envoyé du prince du Dârfour
+et d’un autre individu, simple voyageur, le chérif, fils d’Omar, de
+Tunis. »
+
+On écrivit nos noms sur un papier ; le roi remonta à cheval, partit avec
+cinq de ses cavaliers, et laissa près de nous les cinq autres, avec les
+premiers qui étaient venus à notre rencontre. En s’éloignant le roi nous
+dit : — « Restez ici jusqu’à ce que vous receviez mes ordres. »
+
+Nous fîmes agenouiller nos chameaux et nous nous assîmes à l’ombre d’un
+arbre. Nous demandâmes de l’eau, nous bûmes et nous attendîmes pendant à
+peu près deux heures ; puis nous vîmes venir une poignée de cavaliers,
+et nous entendîmes les clochettes cliqueter au cou de leurs chevaux. Ces
+cavaliers étaient vêtus d’une sorte de long et large vêtement, comme le
+_beddâouy noir_ des femmes fellâh d’Égypte[82] ; ils étaient nu-tête.
+Chacun d’eux avait, un peu en arrière de chaque oreille, un renflement
+analogue en quelque sorte à un bubon de pestiféré. Ces renflements sont
+produits artificiellement par le moyen de ventouses que l’on applique
+derrière les oreilles, et dont on aspire fortement l’air avec la bouche
+afin de faire gonfler la peau le plus qu’il est possible. Ensuite on
+enlève ces ventouses ou _cornes_[83], on saisit avec les doigts la peau
+tuméfiée, et à l’aide d’une espèce de rasoir grossier on pratique deux
+courtes incisions semi-lunaires à peu de distance et en face l’une de
+l’autre, puis on coupe et abat le lambeau de peau compris entre les deux
+concavités des incisions ; on fait, sans désemparer, l’ablation de
+quatre ou cinq petits lambeaux derrière chaque oreille ; on réapplique
+ensuite les ventouses et on en aspire l’air ; on laisse écouler une
+bonne quantité de sang et on les enlève, mais on s’abstient de toute
+pression sur les gonflements, soit avec la main, soit de toute autre
+façon ; on se contente de placer du coton sur les petites blessures, et
+alors le sang s’arrête, retenu dans les parties tuméfiées, y maintient
+une tumeur assez dure, et de là il résulte une saillie mastoïdienne,
+comme une glande. Les Ouadayens attachent une grande importance à ces
+tubérosités, qu’on peut appeler _bosses du courage_ ; qui ne les a pas
+est réputé lâche, est moqué et repoussé de tout le monde. En langage du
+pays, ces tumeurs portent le nom de _dauma_, par comparaison avec le
+fruit du _daum_ (ou _doummogl_)[84]. Le Ouadayen méprise les étrangers
+parce qu’ils n’ont pas, comme lui, de dauma. — « Ce sont tous des
+poltrons, des lâches, dit-il ; s’ils avaient de la bravoure ils auraient
+des dauma. » Les Ouadayens sont persuadés que là est le siége de leur
+courage, et que le courage de tout étranger, quel qu’il soit et quoi
+qu’il fasse, n’est rien auprès du leur.
+
+Tous les cavaliers qui vinrent à nous étaient tête nue, comme je l’ai
+dit, excepté leur chef, qui avait une _taky_ ou _arakyeh_ noire (calotte
+de toile noire). Il avait aussi sur les épaules un _milâieh_, appelé au
+Ouadây _malhaf_ (couverture)[85]. Arrivés à une certaine distance de
+nous, les cavaliers mirent pied à terre et nous ordonnèrent de nous
+approcher. Nous approchâmes, et alors leur chef nous dit : — « L’aguîd
+(gouverneur) mon maître vous salue. » Nous répondîmes au salut et nous
+fîmes des vœux pour le chef de la troupe et pour le sultan. Ensuite le
+chef nous demanda : — « Qui êtes-vous ? que venez-vous faire dans ce
+pays-ci ? » Nous répondîmes comme aux premières questions qu’on nous
+avait adressées. Après cela le chef nous appela par nos noms l’un après
+l’autre, et écrivit de nouveau chaque nom à part, avec l’indication de
+ce que chaque voyageur avait en chameaux, en marchandises, la
+désignation du pays et de la tribu de chacun, et l’énoncé de ce que
+chacun de nous venait faire au Ouadây. Cela terminé : — « Reposez-vous à
+l’ombre, nous dit le chef ouadayen, lorsque la grande chaleur sera
+passée vous vous rendrez avec nous chez l’aguîd. — Nous sommes à vos
+ordres, répondîmes-nous. »
+
+Nous nous mîmes à l’ombre, nous mangeâmes, nous bûmes, nous fîmes une
+sieste, et quand l’ardeur du soleil fut baissée, les ombres étant déjà
+allongées, on nous dit de monter nos chameaux. Les Ouadayens se
+placèrent autour de nous et nous partîmes au grand pas. A la chute du
+jour nous arrivâmes à la résidence de l’aguîd. La demeure de l’aguîd
+avait une sorte de cour presque aussi grande que la place de Roumeileh
+au Caire[86]. On nous fit ranger sur un côté de la cour. Nous fîmes
+agenouiller nos chameaux, nous mîmes en ordre nos hardes et nos
+fardeaux, et peu après on vint nous appeler pour nous présenter à
+l’aguîd. Nous nous levâmes, et on nous conduisit vers la hutte
+principale, au centre de l’enceinte. On nous fit asseoir par terre
+auprès d’une sorte de cloison en roseaux de marhabeîb. Un individu parut
+et nous dit : — « L’aguîd vous salue. » Nous rendîmes le salut, et
+l’aguîd lui-même nous dit, de derrière la cloison qui le séparait de
+nous : « Qui êtes-vous ? que venez-vous faire au Ouadây ? d’où venez-
+vous ? quelles marchandises apportez-vous ? » Nous répondîmes à ces
+questions comme nous avions déjà répondu. Ensuite il nous demanda quels
+étaient le nom, le pays, la famille et les marchandises de chacun de
+nous ; quel motif personnel amenait chaque individu de notre troupe au
+Ouadây. Nous satisfîmes à toutes ces questions. Et l’aguîd ajouta : —
+« Soyez les bien-venus ; vous êtes les hôtes du sultan notre maître.
+Retournez à votre place. Je vais envoyer au sultan la nouvelle de votre
+arrivée ; attendez la réponse. »
+
+Nous retournâmes auprès de nos chameaux et de nos hardes. Au même
+instant, l’aguîd ordonna à un cavalier de se préparer à partir, et il
+lui remit une lettre pour le sultan, avec l’état de nos noms enfermé
+dans cette lettre. Le cavalier partit. Nous attendîmes son retour
+pendant sept jours. Tous les soirs l’aguîd Djâb-Allah (tel était son
+nom) nous faisait servir à manger. Djâb-Allah était l’aguîd El-Sabâh,
+c’est-à-dire gouverneur de l’Est ou de la province de l’Est.
+
+Le huitième jour après le départ de l’envoyé, arriva une troupe de
+cavaliers précédée de cet envoyé même. Ils avaient un tambourin en bois,
+de la longueur du _koûbeh_ ou _daraboukkah_ d’Égypte, et dont le son
+s’entendait à une très-grande distance ; ils avaient aussi des
+trompettes ou conques droites longues d’au moins trois coudées (environ
+deux mètres) et donnant un son rauque et sauvage. En approchant du
+village la troupe fit hurler sa musique, tambourin et trompettes.
+L’aguîd Djâb-Allah, avec tous ses gens, alla au-devant de la troupe et
+la reçut, puis la conduisit avec lui à sa demeure. Les clochettes
+suspendues au cou des chevaux cliquetaient. Chaque cavalier avait son
+cheval couvert d’une sorte de housse en peau rouge. Cette partie du
+harnachement était la même pour le cheval de l’aguîd et pour celui du
+roi qui accompagnait la troupe.
+
+Une fois arrivés chez Djâb-Allah, tous les cavaliers descendirent de
+cheval, et allèrent s’asseoir par terre à quelque distance. Un moment
+après, ils nous firent dire d’approcher ; nous obéîmes, et nous nous
+assîmes en face d’eux. Alors un individu de la troupe nous dit : « Le
+sultan vous salue. » Nous répondîmes à ce salut, nous récitâmes le
+fâthah (chapitre d’introduction du Coran) comme prière, et nous fîmes
+des vœux pour la prospérité et le succès des armes de Sa Majesté
+Ouadayenne. Ensuite le kamkolak Nâcer nous dit : « Qui êtes-vous ? d’où
+venez-vous ? que venez-vous faire ici ? quelles marchandises avez-
+vous ? » Nous répondîmes encore comme auparavant. Nâcer écrivit nos
+réponses et les collationna avec les états qu’avaient dressés l’aguîd et
+ceux qui, avant lui, nous avaient interrogés. Après avoir vérifié
+l’identité de ces pièces, il nous recommanda de nous tenir prêts à
+partir le lendemain matin. Nous passâmes tranquillement la nuit ; et le
+jour suivant, dès le matin, nous étions en marche. Le kamkolak et la
+troupe de cavaliers nous accompagnèrent. Nous voyageâmes deux jours et
+le troisième, au coucher du soleil, nous arrivâmes à Abâly, lieu où l’on
+met en expectation les voyageurs qui viennent d’un pays étranger au
+Ouadây. On les garde là, pendant trois jours, comme en quarantaine.
+C’est une imitation des quarantaines d’Europe et de celles qu’on exige
+aussi aujourd’hui en Égypte. Mais au Ouadây, le but en est presque
+insignifiant ; ce n’est guère qu’une vieille habitude conservée comme
+héritage du passé.
+
+Nous fîmes agenouiller nos chameaux à Abâly. Ainsi séquestrés, nous nous
+résignâmes à notre sort. Environ une heure et demie après le coucher du
+soleil, arriva mon oncle Zarroûk ; il avait su que j’étais venu avec
+Ahmed-Sârrah ; mais mon père était parti pour Tunis, n’espérant plus de
+me voir arriver au Ouadây. Zarroûk avait demandé au sultan la permission
+de me retirer immédiatement d’Abâly, et le sultan avait consenti.
+Zarroûk s’était hâté de venir me rejoindre ; de suite il me fit charger
+mes chameaux et m’emmena à une maison qui appartenait à mon père et qui
+était située à quelques minutes seulement d’Abâly... Une bonne nuit de
+sommeil me fit oublier la fatigue.
+
+Le lendemain matin, je remarquai la couleur rouge des murs de la
+maison ; je me rappelai alors le sableur Ishâc du Dârfour et ses
+merveilleuses prédictions. Zarroûk prépara en mon honneur un repas de
+bien-venue. Il invita un bon nombre de convives ; la réunion fut
+complète. Le soir, on nous apporta de la part du sultan de quoi faire un
+véritable banquet, les mets les plus recherchés du Ouadây. C’étaient
+douze _batyéh_, c’est-à-dire, en ouadayen, douze baquets de bois assez
+profonds, de forme carré long, ayant à chaque côté le plus éloigné deux
+trous en guise d’anses ou d’oreilles, munies chacune d’une chaîne.
+Chaque batyéh était portée par quatre esclaves. Il y avait donc
+quarante-huit esclaves pour nos douze batyéh, et ils étaient précédés
+par un jeune eunuque ou touayrah du sultan. Tout eunuque ou esclave
+envoyé en message spécial par le souverain est désigné par le titre de
+touayrah, ce qui correspond au nom de kôrkoa au Dârfour.
+
+Le touayrah qui accompagnait le repas en question, me dit en
+m’abordant : « Le sultan te salue, fils du chérif Omar. Il t’envoie ce
+souper comme à son hôte. » Nous acceptâmes les mets avec reconnaissance,
+et nous fîmes des vœux pour le bonheur du sultan. Ces présents du prince
+étaient un hommage indirect rendu à mon père, qui avait été son vizir.
+Nous donnâmes une batyéh aux esclaves porteurs ; elle suffit à tous pour
+leur souper, et il en resta encore quelque chose. Toutes les batyéh
+étaient remplies ; il y en avait deux de riz cuit au miel comme le
+zerdeh d’Égypte ; deux de poules frites au beurre ; deux de jeunes
+pigeons ; quatre d’_acideh_ ou bouillie épaisse parfaitement préparée,
+et d’autres ragoûts excellents ; une de _foutîr_ ou espèces de galettes
+feuilletées, arrosées de miel et délicieuses ; une de viande cuite dans
+son jus avec du beurre. Du reste, les poules, les pigeons et la viande
+nageaient dans une telle abondance de beurre, qu’on eût pu en retirer
+une énorme marmite. Nous mangeâmes de ces mets et nous en distribuâmes à
+nos voisins, à nos esclaves, à nos domestiques, et il resta encore,
+après que tous furent rassasiés, une quantité considérable de poules, de
+pigeons et de viandes.
+
+Le lendemain soir, le sultan nous envoya encore sept batyéh pleines ; de
+même le soir du surlendemain. Mais le troisième jour, le kamkolak Nâcer,
+accompagné du cheykh Mohammed, premier interprète du sultan, vint nous
+trouver. Les Ouadayens appellent tout interprète _khachm-el-kélâm_,
+c’est-à-dire la bouche du langage, de la conversation. Je donnai à Nâcer
+et Mohammed mes présents pour le sultan ; ces présents étaient fort
+modestes : dix rotls (livres de douze onces) de café de l’Yémen, en
+grain ; dix rotls de kab-et-tyb[87] ; dix rotls de savon, et deux
+anneaux de laiton pesant chacun deux rotls. Nâcer et Mohammed prirent
+note de ces différents objets et les emportèrent. Environ une heure
+après, ils revinrent. « Le sultan a accepté tes présents, me dirent-ils,
+et il te salue. » Ces dons, quoique de mince valeur, furent agréés du
+prince à cause de l’amitié qu’il conservait pour mon père.
+
+Le soir du même jour, nous eûmes la visite d’un touayrah qui me remit,
+de la part du sultan, un paquet, deux jeunes esclaves de lit, l’une
+encore vierge, l’autre _experta virum_, mais beaucoup plus belle que la
+première et mieux parée. « Le sultan mon maître, me dit le touayrah, te
+fait présent de ces deux jeunes concubines et des habits contenus dans
+ce paquet. » Je rendis grâces au sultan ; nous fîmes des vœux pour lui,
+et nous récitâmes le fâthah à son intention. Le lendemain dans la
+matinée, un autre touayrah nous arriva accompagné de plusieurs
+individus. Ils m’apportaient de nouveaux présents, et conduisaient des
+chameaux chargés. Ils déposèrent le tout devant moi. « Le sultan, me dit
+le touayrah, t’envoie ces présents. » C’étaient cinq jarres de miel, dix
+jarres de beurre, deux charges de blé, une charge de poisson salé, une
+charge de tékâki (liasses de fil ou de coton dont on se sert comme de
+monnaie), un cheval gris tout sellé et bridé, conduit par un esclave de
+sept empans[88], et enfin deux femmes esclaves pour domestiques. Nous
+témoignâmes notre reconnaissance par les vœux les plus sincères pour le
+sultan. Nous ouvrîmes le paquet et nous en tirâmes des vêtements du
+tissu le plus fin, l’un blanc et l’autre noir, dont chacun valait au
+moins le prix de deux esclaves ; une pièce de calicot anglais. A tout
+cela on avait ajouté deux taureaux bons à tuer et une jeune chamelle à
+tuer.
+
+De temps à autre, de nouveaux cadeaux m’étaient offerts de la part du
+sultan. Une fois il m’envoya deux petites couffes d’œufs de pintades, de
+cent œufs chaque couffe. Au Ouadây, les poules pintades vivent à l’état
+sauvage et pondent au printemps. Les paysans alors recueillent des
+quantités innombrables d’œufs. Il est d’habitude que tous les ans, au
+printemps, chaque canton en livre au sultan plus de cent charges de
+chameaux. L’année où j’arrivai au Ouadây, la rente des œufs fut expédiée
+au prince comme de coutume, et le sultan les distribua à ses
+courtisans ; chacun, selon son rang, en reçut plus ou moins, et moi
+j’eus aussi un lot de deux couffes.
+
+J’étais depuis quatre mois au Ouadây, que je n’avais pas encore vu le
+sultan, et il ne m’avait pas vu non plus. Un accident fut cause qu’il me
+reçut. J’eus, ainsi l’a voulu le destin de Dieu, la main brûlée par une
+explosion de poudre. J’étais à marchander une paire de pistolets. Je
+voulus en essayer la batterie ; j’en pris un, je mis dans le bassinet un
+peu de poudre, que je tirai d’un sac en cuir où j’en avais une provision
+d’à peu près trois rotls. Je lâche la détente, l’amorce s’enflamme, une
+étincelle tombe sur mon sac, la poudre prend feu, détone, et me brûle la
+main droite et le bras presque jusque vers l’épaule. A côté de moi,
+Chems, ancien domestique de mon père, fut aussi blessé... J’endurai les
+plus vives souffrances et je pensai mourir. Le sultan fut informé de mon
+malheur et me donna une preuve d’intérêt. Il me fit apporter, pour me
+panser, un vase rempli d’huile d’olive que l’on conservait depuis le
+règne de son aïeul, c’est-à-dire depuis plus de soixante ans ; elle
+avait acquis, par le temps, une nuance rouge et était devenue amère.
+Cette huile fut mon salut ; par elle Dieu me guérit. Le vendredi qui
+suivit ma guérison, je montai à cheval et j’allai faire la prière à la
+mosquée où tous les vendredis le sultan va prier. Le sultan avait appris
+mon rétablissement et en avait témoigné sa satisfaction. Le soir même il
+m’envoya chercher par un touayrah. Je me rendis de suite au _palais_. Je
+trouvai le sultan seul dans son lieu d’intimité. Il m’accueillit avec
+bienveillance, m’obligea de m’approcher de lui et me fit les plus
+grandes démonstrations d’amitié. Il me recommanda de m’occuper d’études,
+m’exhorta au travail et m’engagea à m’attacher au cheykh Seyd-Ahmed-el-
+Fâcy, qui donnait alors, à Ouârah, des leçons de droit civil et
+religieux. Je me conformai aux désirs du sultan et je suivis pendant
+longtemps les leçons du cheykh. Nous étudiâmes d’abord le livre d’Abou-
+l-Haçan, qui est un commentaire du _Riçalêh_ d’Ibn-Abou-Zeyd-el-
+Caraouany[89], du rite Mâlékite. Nous lûmes ensuite le quart du _Traité
+des locations_, commenté par le cheykh Ahmed-ed-Derdyr, et sur le texte
+du _Précis de jurisprudence_ de Khalyl[90]. Alors Ahmed-el-Fâcy parut ne
+plus me voir d’un œil d’ami, et je renonçai à sa société et à ses
+leçons.
+
+
+[Note 79 : Lieux sur le territoire sacré de la Mekke.]
+
+[Note 80 : Dans le mot Fâcher, prononcez l’_r_.]
+
+[Note 81 : On appelle _sédâcy_ ou _soudâcy_ les esclaves qui ont la
+taille de _six empans_, mesurés du bout inférieur de l’oreille jusqu’au
+talon.]
+
+[Note 82 : Le beddâouy est une ample chemise bleu-noir qui, au lieu de
+manches, a une longue ouverture sur chaque côté ; elle se met par-dessus
+le vêtement.]
+
+[Note 83 : _Voy._ note 3.]
+
+[Note 84 : _Voy._ Voyage au Dârfour, à la Note des plantes. _Voy._ aussi
+note 4, à la fin du présent volume.]
+
+[Note 85 : _Voy._ Voyage au Dârfour.]
+
+[Note 86 : A peu près comme la place Vendôme, à Paris.]
+
+[Note 87 : _Voy._ les notes du Voyage au Dârfour, aux plantes.]
+
+[Note 88 : _Voy._ note 5.]
+
+[Note 89 : Le nom complet de cet auteur est Abou-Mohammed-Abd-Allah-ibn-
+Abou Zeyd-el-Caraouâny. Le _Riçâleh_ ou opuscule contient les principes
+jurisprudentiels de la législation criminelle ; il a été traduit en
+français par M. B. Vincent ; Paris, 1842 ; brochure de 124 pages. Chez
+Joubert, libraire, rue des Grés, 14.]
+
+[Note 90 : J’ai traduit en français le _Précis de jurisprudence_ de
+Khalyl ; ce travail est accompagné de la traduction des commentaires
+arabes indispensables à l’intelligence du texte. Cinq volumes grand
+in-8o, faisant partie de la collection publiée par le ministère de la
+guerre, sous le titre : _Exploration scientifique de l’Algérie_. Paris,
+1848-49. Masson, libraire, place de l’École-de-Médecine ; Langlois et
+Leclercq, rue de la Harpe.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE II.=
+
+Le sultan Séleîh, dont le nom est aussi donné au Ouadây. — De l’origine
+des familles régnantes au Kordofâl, au Dârfour et au Ouadây.
+
+
+Le divin Créateur, dont l’essence est sans tache, dont les attributs
+sont purs et saints, dont les œuvres sont si différentes de celles de
+ses créatures, et auquel nul ne ressemble, ni par la manière d’être, ni
+par les qualités, ni par les actes, a diversifié les mœurs des nations
+et les usages des choses, a permis que les parures d’un peuple fussent
+un objet de moquerie pour d’autres peuples. S’il l’eût voulu, il n’eût
+constitué de tous les hommes qu’une seule nation. Mais en examinant les
+variétés que l’Éternel a établies dans les mœurs, dans les formes, dans
+la conduite des sociétés, l’homme d’intelligence et de pénétration
+reconnaît et comprend que c’est la Sagesse suprême qui a déterminé, pour
+chaque peuple, des coutumes spéciales, et que c’est chose presque
+impossible que de changer les habitudes, soit religieuses, soit
+mondaines. Cela posé, je dis :
+
+Les mœurs et coutumes du Ouadây se rapprochent sur plusieurs points de
+celles du Dârfour, et s’en éloignent sur d’autres points. Les
+rapprochements sont surtout dans la nourriture, les vêtements des
+femmes, les parures ; il y a, dis-je, analogie remarquable, non identité
+rigoureuse. Quant aux différences, elles existent spécialement dans les
+noms des fonctions et des dignités, dans certaines formes
+administratives, dans les règles divaniques ou gouvernementales.
+
+Rien n’égale les Ouadayens en libéralité. C’est une vertu générale chez
+les pauvres comme chez les riches ; chacun est généreux selon que le
+comporte sa condition.
+
+Avant de parler des mœurs et coutumes des Ouadayens, des dignités et des
+emplois, je vais parler de l’établissement de l’autorité souveraine, de
+la famille sultanique ; ensuite je parlerai des droits d’hérédité au
+pouvoir suprême, et des idées sur lesquelles reposent ces droits.
+
+Pendant mon séjour au Ouadây, lorsque j’étais à la mosquée pour la
+prière solennelle du vendredi, j’entendais toujours l’iman, dans
+l’allocution pieuse qu’il adressait aux fidèles, et en exprimant des
+vœux pour le sultan, dire : « Que Dieu accorde partout la victoire à
+notre sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, fils du sultan Mohammed-Sâleh, fils
+du sultan Mohammed-Gaûdeh, fils du sultan Séleîh. » De là il me vint à
+la pensée de demander aux anciens du pays si on connaissait quels
+étaient les commencements du sultan Séleîh et de quel pays il était. Les
+réponses furent différentes. Les uns me dirent qu’il était Sennâouy
+d’origine, c’est-à-dire de la tribu des Sennâouïdes ou Sennâouyens,
+ainsi nommés du nom d’une grande montagne du Ouadây appelée Ab-Senoûn,
+et que les Sennâouïdes étaient la tribu la plus distinguée du Ouadây en
+noblesse et en renommée.
+
+Ensuite je remarquai sur le sceau du sultan régnant ces mots : « Le
+sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, fils du sultan Sâleh l’Abbâcide. » Je
+cherchai à savoir par quel lien de filiation la généalogie de ce prince
+pouvait se rattacher aux Abbâcides, comment ce nom de famille noble
+avait pu arriver chez ces peuples non arabes et s’implanter parmi eux.
+De ceux que je consultai, les uns m’assurèrent que cette filiation était
+erronée, que les sultans Ouadayens n’avaient aucun rapport de
+consanguinité avec les véritables Arabes ; d’autres prétendirent que la
+descendance était réelle, seulement qu’on en ignorait l’époque et les
+circonstances.
+
+Je questionnai à cet égard l’aguîd Ahmed. Ahmed était un des plus hauts
+personnages de l’État ; il se distinguait par sa sagacité et ses
+connaissances. — « Lorsque les Tatârs, me dit-il, se furent emparés de
+Bagdad et eurent détrôné les Abbâcides, le khalifat se réfugia en Égypte
+et il s’y maintint jusqu’au moment où les Turks et leurs mamelouks y
+vainquirent les khalifes, c’est-à-dire jusqu’à l’époque des Fatimites.
+Les enfants des khalifes abbâcides, après le renversement de leur
+dynastie, se dispersèrent, et ils cherchèrent asile dans différents
+pays. Un d’eux se réfugia au Hedjâz et s’y fixa ; il y eut un fils,
+qu’il appela Sâleh.
+
+« Sâleh, déjà mûri par l’âge, se trouva avec des ulémas du Sennâr qui
+étaient en pèlerinage. Sâleh était habile jurisconsulte et très-dévot ;
+il observait minutieusement toutes les pratiques de la religion. Les
+ulémas s’attachèrent à lui d’intime amitié. D’autre part, Sâleh faisait
+de fréquents voyages dans le Hedjâz. Les ulémas sennâriens lui vantèrent
+la beauté de leur pays et lui firent naître l’envie d’aller le visiter.
+
+« Il partit avec eux. Mais il ne séjourna que peu de temps au Sennâr. Il
+y rencontra tant de libertinage et de débauche, que sa susceptibilité de
+conscience s’effaroucha, et il s’enfuit. Passant de contrées en
+contrées, il arriva au mont Ab-Senoûn, dans le Ouadây.
+
+« Les habitants d’Ab-Senoûn étaient idolâtres, ne connaissant ni
+l’islamisme ni autre religion. Néanmoins il resta parmi eux. Il
+remplissait scrupuleusement ses devoirs de religion, priait, jeûnait,
+faisait le zikr[91], souvent à lui seul, et récitait le Coran. Il sut se
+concilier l’amitié des Sennâouyens. — « Pourquoi fais-tu toutes ces
+choses ? lui demandait-on fréquemment. — Pour rendre hommage à Dieu. —
+Qu’est-ce donc que Dieu ? — Dieu, c’est celui qui a créé les cieux et la
+terre, la nuit et le jour, le soleil, la lune et les étoiles, les arbres
+et les fleuves ; c’est celui dont la main gouverne tout cela. Voilà
+Dieu. »
+
+Les Sennâouyens finirent par embrasser l’islamisme. Sâleh, qu’ils
+appellent Séleîh, leur expliqua plusieurs _soûrat_ ou chapitres du
+Coran, leur enseigna à prier et à jeûner. Il continua cette œuvre de
+prosélytisme jusqu’à ce que la foi fût parfaitement établie dans le cœur
+des Sennâouyens, qui d’ailleurs formaient une population nombreuse.
+Sâleh fut choisi pour chef religieux d’Ab-Senoûn et du Ouadây. Il levait
+l’impôt sacré sur les riches pour subvenir aux besoins des pauvres ; et
+il disait à ses nouveaux prosélytes : « Dieu commande de faire la guerre
+aux infidèles. Unissez-vous à moi et allons convertir, à l’aide de la
+force des armes, ceux qui ne professent pas l’unité de Dieu. » Ses
+paroles furent accueillies ; bientôt une expédition fut dirigée contre
+une des tribus ou peuplades voisines. Sâleh se fit d’abord précéder par
+des émissaires, qui, en son nom, appelèrent la tribu à la foi
+islamique ; la tribu se convertit. Une seconde tribu, puis une autre, se
+rendirent à la voix de Sâleh et acceptèrent l’islamisme. En peu de
+temps, quatre tribus des plus considérables se soumirent : ce sont les
+tribus d’Ab-Senoûn, de Malangah, de Madabah et de Madalah. Aujourd’hui
+elles forment en quelque sorte la _famille royale_, c’est-à-dire
+qu’elles composent la peuplade à laquelle doit appartenir tout sultan du
+Ouadây. D’après la loi, un fils de sultan qui n’aurait pas pour mère une
+femme originaire d’une de ces quatre peuplades ou tribus, ne serait pas
+accepté par les Ouadayens pour régner sur eux.
+
+Dans les tribus _royales_ on comprend aussi la petite tribu des Ab-
+Darag ; mais elle est réputée inférieure en noblesse, et les Ouadayens
+ne consentent à reconnaître pour sultan un individu né d’une mère
+d’origine ab-daraguienne, que lorsqu’il ne se trouve pas d’enfant royal
+mâle né d’une mère qui soit de l’une des quatre premières tribus. La
+raison de l’infériorité nobiliaire des Ab-Darag est qu’ils n’ont adopté
+l’islamisme qu’après leurs frères des quatre tribus principales.
+
+La guerre sainte fut ensuite portée chez d’autres peuplades. Celles qui
+se convertirent à la foi musulmane, sans résistance, reçurent le titre
+de tribus libres ; celles qui ne cédèrent qu’à la violence furent dites
+tribus esclaves. Quant aux Sennâouyens et aux trois autres peuplades qui
+les premières après eux accueillirent la foi islamique, ils forment,
+comme nous venons de le dire, la _peuplade royale_, la _famille royale_.
+
+Lorsque les pays convertis représentèrent une étendue de territoire
+assez considérable, Sâleh fut investi du titre de sultan et la
+souveraineté fut inféodée à ses descendants.
+
+J’ai entendu raconter par le chérif Sameîh que, dans le principe, le
+sultan du Ouadây, le sultan du Dârfour et celui du Kordofâl, étaient
+tous les trois fils d’un même père ; que Séleîh, Salon-Selmân et
+Mouçabba, étaient frères et originaires des arabes Fézârah. Tous les
+trois possédaient de grandes richesses, étaient bons et religieux.
+Chacun d’eux alla s’établir dans un pays : Sâleh ou Séleîh alla chez les
+Sennâouyens ; Salon (c’est-à-dire _le Bédouin_) -Selmân se fixa chez les
+Koundjârah au Dârfour. Là, Selmân se composa des forces assez
+considérables, et il enleva le pouvoir souverain des mains des
+Toundjour. J’ai déjà indiqué ce fait dans le _Voyage au Dârfour_.
+
+La différence des récits traditionnels relatifs à l’origine des princes
+de ces contrées, tient à ce que l’on n’a point d’archives généalogiques,
+et que jamais les _savants_ du Dârfour et du Ouadây n’ont écrit de
+chroniques de leurs pays. Ils vont comme des aveugles, comme gens
+marchant dans les ténèbres. Lorsqu’on les interroge, ils ne peuvent
+fournir que des traditions orales, des récits dans lesquels rien n’est
+bien constaté : Dieu seul sait ce qui en est.
+
+Si l’on admet que le sultan du Ouadây est issu des Arabes Fézârah, et
+que sa famille, ainsi que celle du sultan fôrien et celle des Mouçabba,
+sont trois branches qui se rattachent à un même aïeul d’origine
+fézârienne, il en résulte que le premier sultan, aïeul des trois sultans
+actuels du Dârfour, du Kordofâl[92] et du Ouadây, forme le sixième degré
+généalogique en remontant la filiation ; dès lors, l’ascendance du
+sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn, que Dieu ait son âme !
+est ainsi échelonnée : Mohammed-Abd-el-Kérym, fils de Mohammed Sâleh,
+fils du sultan Gaûdeh, surnommé Kharif-el-Teimân (ou l’Automne
+double)[93], fils du sultan Aroûs, appelé aussi Séleîh le Jeune, parce
+qu’il rappela, dans sa vie, les qualités et vertus de son père, le
+cheykh Séleîh, fils du premier Fézârien.
+
+Pour le sultan fôrien Mohammed-Fadhl, il y aura également six degrés
+généalogiques, savoir : Mohammed-Fadhl, ou, comme prononcent les
+Foriens, Fodhel, fils du sultan Abd-er-Rahmân, surnommé Réchyd, fils du
+sultan Ahmed-Bekr, fils du sultan Soleymân, fils du sultan Salon-Salmân,
+fils du Fézarien. De même la généalogie du sultan Hâchem, souverain du
+Kordofâl, a ses six degrés. Mais je ne sais, des noms qui les
+représentent, que le nom de Mouçabba, fils du Fézârien, qui est la
+souche commune aux trois branches.
+
+Si on accepte la filiation qui fait remonter aux Abbâcides le sultan du
+Ouadây, il est clair qu’on aura alors une lignée spéciale entièrement
+étrangère à la descendance des sultans du Dârfour et des sultans
+Mouçabba. Cette opinion semble s’accorder à priori avec la générosité de
+Séleîh, l’élévation de son caractère et ses éminentes qualités, la
+noblesse de son âme, sa piété profonde et solide, son amour du bien. Par
+ses hautes vertus il égala El-Mamoûn, fils de Réchîd l’Abbâcide ; il
+surpassa en libéralité Haroûn-er-Réchîd et les Barmécides ; s’il eût
+précédé Hâtem-Tây d’un jour, Hâtem n’eût jamais été le modèle de la
+générosité retracé tant de fois dans les récits et dans les vers des
+Arabes. Ce qu’il eut de bravoure, de persuasion dans la parole, est au-
+dessus de toute expression et de tout éloge. Combien loin aussi sont la
+lésinerie et la poltronnerie des Fôriens, de la valeur et de la facile
+hospitalité des Ouadayens ! Tout se transmet, par héritage, des pères
+aux enfants ; les différences de caractère et de qualités entre les deux
+peuples, prouveraient presque assez la différence originelle de leurs
+sultans ; car les peuples se modèlent sur leurs souverains, et sont en
+quelque sorte leur ouvrage.
+
+Au reste, quelque opinion que l’on adopte sur l’origine des sultans
+actuels du Ouadây, du Dârfour et du Kordofâl, il est certain que
+l’établissement de ces trois États est d’une époque assez rapprochée et
+ne dépasse pas deux cents ans.
+
+
+[Note 91 : _Voy._ la note sur le zikr, à la fin du Voyage au Dârfour.]
+
+[Note 92 : Aujourd’hui le Kordofâl est rangé sous la domination du vice-
+roi d’Égypte.]
+
+[Note 93 : _Voy._ note 6.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE III.=
+
+Conventions primitives de paix entre les Fôriens et les Ouadayens. —
+Rupture ; guerres. — Victoires des Ouadayens. — Deux sultans fôriens
+sont tués sur le champ de bataille. — Paix.
+
+
+El-Hâgdj-Nasr, d’Ab-Senoûn, vieillard presque octogénaire, m’a raconté
+que Salon-Selmân et Séleîh se donnèrent jadis rendez-vous dans l’espace
+inhabité qui sépare le Dârfour du Ouadây, et que là ils se promirent par
+serment de ne jamais rien entreprendre l’un contre l’autre, et de vivre
+en paix. Ils mesurèrent l’espace interlimitrophe des deux États, en
+déterminèrent le milieu juste, prirent ensuite de très-gros et très-
+longs clous en fer, les plantèrent dans les plus gros troncs d’arbres,
+et marquèrent ainsi la frontière ou ligne de démarcation des deux
+royaumes ; puis ils se promirent encore de ne jamais franchir ces
+limites dans des vues hostiles. Enfin, ils récitèrent le Fâthah (ou
+premier chapitre du Coran), se jurèrent ainsi, sur le Livre sacré, de
+rester amis et alliés, et vouèrent à la colère du ciel celui qui
+tenterait de nuire à l’autre : « Que Dieu, dirent-ils, refuse la
+victoire aux armes de l’agresseur. » Ils prirent à témoins de leurs
+serments les grands qui les avaient suivis..., puis on se sépara.
+
+Lorsque je passai du Dârfour au Dâr-Ouadây avec le faguyh Ahmed-Abou-
+Sârrah et l’escorte qui nous conduisait, je vis en effet au milieu de la
+forêt, à l’endroit où nous rencontrâmes un si grand nombre de lapins et
+de bêtes sauvages, une ligne d’arbres dont chacun avait une espèce de
+barre de fer enfoncée dans le tronc, et dont la pointe sortait hors de
+l’écorce, d’au moins un empan. Étonné, je demandai au faguyh Ahmed ce
+que signifiaient ces tiges de fer : « C’est ici, me dit-il, la frontière
+primitive des États du Dârfour et du Ouadây. » Chaque tige de fer me
+parut avoir au moins une coudée et demie de longueur ; car les diamètres
+de ces différents troncs étaient tels que la plus grande brasse d’homme
+n’aurait pu les embrasser. Chaque barre de fer était donc enfoncée de
+plus d’une coudée dans l’épaisseur du bois, car ce qui en était saillant
+au dehors n’avait guère qu’un empan. Et pour que les passants ne s’y
+accrochassent pas, on avait replié cette partie saillante, de manière à
+la ramener sur la longueur de l’arbre. Ces barres de fer, fichées ainsi
+depuis l’époque reculée du traité conclu entre les deux sultans, étaient
+tenues vigoureusement par le tissu du bois développé et accru sur
+elles ; les trous s’étaient comme cicatrisés, et les fers semblaient
+faire partie de l’arbre.
+
+Après la mort des deux sultans, le souverain pouvoir passa à leurs
+enfants. Les nouveaux princes portèrent l’un sur l’autre un œil d’envie,
+et cédèrent bientôt au désir d’agrandir leurs possessions par la voie
+des armes et d’attacher à leur nom quelque relief et quelque renommée :
+coutume de rois.
+
+Le sultan Ahmed-Bekr, lorsqu’il arriva au trône du Dârfour, était encore
+très-jeune. Il gouvernait en tutelle, et par conséquent n’avait aucun
+droit discrétionnaire. L’autorité réelle, ordres et défenses, était
+entre les mains des vizirs. Le sultan du Ouadây fut bientôt informé de
+cet état de choses ; c’était alors Aroûs. Il conçut le projet d’envahir
+le Dârfour et de s’en emparer. Les vizirs les plus éclairés et les plus
+sages de la cour d’Aroûs s’efforcèrent de le détourner de cette
+entreprise. Il rejeta leurs avis. « Je le veux, dit il, et je ne
+laisserai pas un enfant, à cet âge-là, maître d’un État comme le
+Dârfour. — Que Dieu nous conserve notre sultan ! dit un vizir ; que Dieu
+nous conserve notre maître ! Prince, n’est enfant que celui qui n’a pas
+d’hommes avec lui. Tant que des hommes aident et soutiennent un enfant,
+il est plus qu’un enfant. Que pensez-vous que nous ferions si Dieu vous
+appelait à lui, si vous laissiez un fils au milieu de nous, et qu’un
+ennemi vînt nous attaquer ? Ne le défendrions-nous pas au prix de tout
+notre sang ? Comment voulez-vous que les Fôriens nous laissent approcher
+de leur jeune souverain ? — Discours inutiles, reprit vivement Aroûs ;
+ce que je vous ai dit se fera. » Il fallut se soumettre.
+
+On entra en campagne... Aroûs avait deux fils. Il confia au plus
+intelligent, celui qu’il aimait le plus, le gouvernement du Ouadây
+pendant la guerre, et il emmena l’autre avec lui. Il se mit à la tête de
+la moitié de l’armée, et laissa l’autre moitié dans le Ouadây pour
+maintenir l’ordre et pour soutenir un coup de main en cas de besoin.
+
+Une fois arrivé sur le territoire du Dârfour, Aroûs défendit à ses
+troupes de faire le moindre mal aux habitants. « Ce sont, dit-il, des
+rayas, des sujets ; ce n’est point avec eux que j’ai à faire ; ce que je
+veux, c’est le sultan. »
+
+L’armée d’Aroûs s’enfonça dans l’intérieur du Dârfour, et parvint
+bientôt à peu de distance de Guerly, alors résidence ou Fâcher du
+sultan. Les troupes fôriennes s’étaient retirées à l’approche des
+Ouadayens, et s’étaient rassemblées aux environs de Guerly. Les chefs
+allèrent trouver le jeune prince. « Les Ouadayens, lui dirent-ils,
+marchent contre nous et veulent s’emparer du Dârfour. — Que dois-je
+faire ? répliqua Ahmed-Bekr ; je suis jeune encore ; partant je ne puis
+supporter les fatigues de la guerre, et je ne saurais comment repousser
+cette invasion. — Tu n’as rien à craindre, dirent-ils ; tout ce que nous
+voulons de toi, c’est que tu montes à cheval avec nous et que tu restes
+au centre de l’armée. Nous nous chargeons de combattre, de te défendre
+et de défendre le pays. » Le jeune prince accepta ; il se leva et partit
+entouré de ses troupes.
+
+Les vizirs, à la première nouvelle du danger, avaient écrit aux
+gouverneurs de toutes les contrées du Dârfour, leur ordonnant de lever
+des soldats pour chasser l’ennemi. Des forces considérables se réunirent
+de toutes parts et couvrirent monts et plaines ; les habitants mêmes des
+contrées que le sultan Aroûs avait laissées derrière lui et dont il
+avait dit : « Les habitants sont des sujets, ce n’est pas contre eux que
+je marche, » accoururent en foule ; une armée immense vint ainsi se
+joindre au jeune prince, et l’entoura comme l’anneau entoure le doigt.
+
+On livra bataille ; ce fut un jour d’horreur. La trahison alors prépara
+un amer déboire au sultan Aroûs. Plusieurs Ouadayens allèrent trouver
+son fils et lui dirent : « Ton père, pour t’amener ici, a laissé ton
+frère gouverner à sa place. Par cette préférence injurieuse, le sultan
+prouve que son désir est que tu périsses dans cette guerre, et que ton
+frère reste sans concurrent à la souveraineté. »
+
+Frappé par ces perfides insinuations, le fils d’Aroûs détache de l’armée
+la moitié des troupes, s’enfuit avec elles au Ouadây, et abandonne ainsi
+son père à toutes les conséquences d’une déroute. En effet, le péril
+s’accroît autour d’Aroûs ; le nombre des Ouadayens a diminué, celui des
+Fôriens se multiplie ; chaque jour ceux-ci deviennent plus forts, ceux-
+là plus faibles. Néanmoins, Aroûs jure par les serments les plus sacrés
+qu’il ne tournera pas la face de son cheval du côté de l’Occident ; aux
+yeux des Ouadayens, fuir est le comble de l’ignominie, surtout pour un
+sultan... Sept jours de suite la bataille dure. Le huitième jour, les
+Ouadayens sont rompus aux deux ailes de leur armée. Le sultan résiste
+vigoureusement au centre. Les tourbillons de poussière se renouvellent
+sans cesse sous les pieds des chevaux, obscurcissent l’air, et font du
+jour la nuit.
+
+Les vizirs et les grands des Ouadayens voient toute la honte qu’il y
+aurait pour eux de s’enfuir et d’abandonner leur souverain au milieu de
+l’ennemi. Alors, sans qu’Aroûs s’en aperçoive, ils font tourner peu à
+peu son cheval du côté de l’Ouest. Durant tout le jour les Ouadayens
+battent ainsi en retraite, entourant leur sultan, soutenant avec
+intrépidité les charges incessantes de l’ennemi. Et toutes les fois
+qu’Aroûs demandait : « Dans quelle direction marche mon cheval ? — A
+l’Est, » lui répondait-on. Quatre jours de suite se passent ainsi. Le
+cinquième, les Fôriens ont abandonné les traces des Ouadayens. L’air est
+pur, sans poussière, et on n’aperçoit plus l’ennemi. Aroûs voit alors où
+il est ; il voit qu’il est en déroute et qu’il s’est retiré vers le
+Ouadây. « Vous m’avez trahi, Ouadayens, dit-il. — Non, non ; si nous
+t’avions trahi, nous nous serions enfuis et nous t’aurions abandonné à
+la merci de l’ennemi. Mais les bataillons fôriens s’agrandissaient sans
+cesse, se multipliaient devant nous ; nos masses s’éclaircissaient ;
+nous avons fait retraite avec toi, et ainsi nous t’avons sauvé avec
+nous. — Mais où donc est mon fils ? qu’a-t-il fait ? — Ton fils a pris
+la moitié de l’armée et est rentré au Ouadây. » Alors la colère du
+sultan s’allume, il se ronge les doigts... ; puis il s’écrie : « C’est
+bien !... et vous avez bien fait. »
+
+Aroûs regagna le Ouadây. Arrivé à Ouârah, sa capitale, il trouve ses
+deux fils en deux camps ennemis. L’issue de cette rivalité était encore
+incertaine. Le jeune prince resté au Ouadây avait à sa disposition
+toutes les forces de réserve, armes, chevaux et hommes. Celui qui avait
+démembré l’armée d’expédition, avait aussi des troupes nombreuses. Les
+deux partis étaient assez puissants pour balancer longtemps les chances
+de la guerre.
+
+Lorsqu’Aroûs approcha de Ouârah, la querelle des deux rivaux cessa
+subitement. Le jeune prince qui avait été laissé au Ouadây sortit avec
+ses troupes. Il se rangea d’un côté en ligne de bataille, et son frère
+se rangea en face sur une autre ligne. Ainsi placés sur deux colonnes
+opposées, ils reçurent leur père. Aroûs se rendit à son palais. Il
+appela ses deux fils, qui aussitôt se présentèrent devant lui. Puis
+s’adressant à celui qui avait abandonné l’armée : « Quel motif, lui dit-
+il, t’a déterminé à agir comme tu l’as fait ? — Le désir de régner et
+ton injuste préférence. — En quoi donc ai-je été injuste ? Vous laisser
+ici tous les deux au pouvoir en mon absence, c’eût été préparer,
+provoquer de graves désordres. Chacun de vous eût voulu prendre pour lui
+seul la puissance et eût causé tous les malheurs que peut engendrer une
+criminelle rivalité. Si j’eusse emmené ton frère avec moi et que je
+t’eusse confié l’autorité, ton frère aurait eu à me faire les mêmes
+récriminations que tu me fais aujourd’hui. Devais-je donc mettre à ma
+place un étranger, quand j’ai deux fils ? Quoi qu’il en soit, c’est toi
+qui as désobéi à mes ordres, toi qui as détaché et détourné une partie
+de mes troupes, toi qui as été cause de ma défaite et de ma retraite,
+toi qui as été la cause de la victoire et du triomphe de mes ennemis ;
+je te traiterai comme tu le mérites. » Et sur-le-champ Aroûs fit saisir
+son fils coupable, et ordonna qu’on lui brûlât les yeux en passant
+dessus des _mirouéd_ rougis au feu[94]. Le malheureux, devenu ainsi
+aveugle, vécut dans la tristesse et la douleur.
+
+Selon moi, ce jeune prince avait certainement mérité un châtiment plus
+sévère encore. Par sa conduite, il avait entraîné la déroute de l’armée,
+la retraite du sultan et la mort de tous ceux qui succombèrent lorsqu’il
+combattit contre son frère.
+
+Après cette guerre, les deux États restèrent en paix jusqu’à la mort des
+deux sultans, celui du Ouadây et celui du Dârfour. Aroûs laissa le
+sultanat à son fils Gaûdeh, surnommé Kharif-el-Teimân, ou l’automne
+double. Ahmed-Bekr eut pour successeur son fils Omar. Omar régna en paix
+pendant huit ans ; après quoi, voyant ses troupes accrues et ses
+ressources augmentées, il résolut de faire la conquête du Ouadây.
+
+Il entra en campagne malgré les représentations de ses vizirs. Arrivé
+sur le territoire ouadayen, il pillait les villages, brûlait les
+récoltes, dévastait les campagnes, tuait, égorgeait tout ce qu’il
+rencontrait d’habitants sur son passage. La terreur se répandit
+partout ; on courut en foule annoncer à Gaûdeh la nouvelle de ces
+désastres.
+
+Gaûdeh monta à cheval au milieu des troupes qu’il avait à sa
+disposition, et envoya en même temps dans tout le Ouadây l’ordre de
+lever des hommes, d’amasser des armes, des chevaux et des chameaux. Les
+levées se firent immédiatement ; les troupes affluèrent vers lui,
+semblables aux torrents bruyants des pluies. Gaûdeh n’avait pas encore
+joint l’ennemi, que déjà tout autour de lui, et monts et plaines, était
+couvert d’hommes armés.
+
+Les Fôriens s’étaient emparés d’un butin immense, et se regardaient
+comme à peu près maîtres du Ouadây. Les Ouadayens leur paraissaient
+incapables de résister, et le succès de l’invasion semblait presque
+immanquable. Mais voilà que soudain les Fôriens aperçoivent les
+crinières des chevaux ouadayens et les drapeaux de Gaûdeh. De nombreux
+escadrons s’avançaient par masses imposantes. Les cavaliers, en fondant
+sur les Fôriens, baissaient la tête vers le pommeau de la selle et se
+ruaient ainsi sur l’ennemi. Les Ouadayens, emportés par l’intrépidité
+que Dieu leur a donnée en partage, par l’ardeur qui les pousse à se
+précipiter au combat, eurent bientôt enveloppé et enfoncé les Fôriens ;
+car un Ouadayen n’hésite pas à aller de front contre dix Fôriens. Telle
+est l’audace du Ouadayen que, dans une attaque d’homme à homme, lorsque
+le Fôrien va lancer ses javelots, le Ouadayen lui crie : « Attends, ne
+lance pas ton javelot ; c’est inutile ; je te rejoins. » Et le Ouadayen
+lui court sus, saisit son adversaire au corps, l’enlace, et lutte
+jusqu’à ce que l’un des deux succombe.
+
+Les Fôriens, accablés et vaincus, commencèrent à reculer ; les Ouadayens
+les serrèrent plus vivement et complétèrent bientôt la déroute. Le
+sultan Gaûdeh n’était pas encore arrivé sur le champ de bataille, que
+déjà les Fôriens étaient rompus de toutes parts.
+
+Le sultan Omar fut tué, foulé aux pieds des chevaux, et il fut
+impossible de reconnaître son cadavre. Un grand nombre de chevaux et de
+bêtes de transport, d’abondantes dépouilles furent le fruit de cette
+victoire ; et les Fôriens, poursuivis pendant longtemps, perdirent
+encore une foule d’hommes tués ou prisonniers. Chassés subitement du
+Ouadây, ils rentrèrent en fuyards sur leur territoire. Peu après que les
+débris de l’armée furent revenus, on élut pour sultan Abou-l-Câcem,
+autre fils d’Ahmed-Bekr. Abou-l-Câcem gouverna en paix pendant sept ans.
+
+Ensuite, poussé par une fatalité malheureuse, il résolut de prendre le
+talion sur les Ouadayens, c’est-à-dire de venger la mort de son frère
+Omar. Il rassembla des troupes et prépara les attirails de guerre. Il
+eut bientôt une armée tellement considérable qu’il en ignorait le
+nombre. Il partit et se dirigea sur le Ouadây. Dès qu’il en eut franchi
+les limites, il détacha un de ses vizirs et l’envoya du côté du Midi ou
+Haut-Ouadây, à la tête d’environ dix mille cavaliers, avec ordre de
+brûler tous les pays par lesquels il passerait, d’en massacrer les
+habitants, de tout piller et saccager. Le vizir se mit en marche, et
+exécuta les ordres de son maître.
+
+Quant au sultan, il se dirigea avec le gros de l’armée, du côté de la
+capitale du Ouadây. Gaûdeh, informé de l’approche des Fôriens et des
+ravages qui signalaient leur passage dans l’intérieur du pays, sortit de
+Ouârah et se retira du côté du sud, comme s’il fuyait l’ennemi. Abou-l-
+Câcem ayant appris ce mouvement de retraite, se félicita de ces premiers
+avantages et se persuada que bientôt son ambition serait satisfaite. Il
+ne douta plus du succès de son entreprise. Il se hâta de pénétrer au
+centre du Ouadây. Gaûdeh, continuant sa marche du côté du midi, suivit
+cette direction pendant deux jours entiers ; ensuite il tourna à l’est
+par un assez long détour, et s’avança ainsi jusqu’à ce qu’il fût entre
+l’armée fôrienne et le Dârfour.
+
+Lorsque la fuite de Gaûdeh fut connue dans le camp fôrien, Abou-l-Câcem
+s’imagina que le sultan avait abandonné Ouârah sans espoir d’y jamais
+rentrer. La plupart des vizirs d’Abou-l-Câcem, qui n’avaient pas
+l’expérience des ruses de la guerre, partagèrent l’opinion de ce prince.
+Un des vizirs les plus clairvoyants, homme d’esprit, distingué par sa
+pénétration et son habileté, était présent aux entretiens du conseil du
+sultan ; il connaissait les caprices de la fortune et les vicissitudes
+des choses humaines. Pendant que tous faisaient force discours sur la
+fuite du sultan ouadayen, lui restait muet et ne disait mot, ni doux ni
+amer. — « Pourquoi ce silence de ta part, lui dit Abou-l-Câcem. — Que
+Dieu vous protége, mon maître ! Quant à moi, mon opinion diffère
+entièrement de celle de vos vizirs. — Et pourquoi ? — Pourquoi ?...
+Gaûdeh est sultan du Ouadây, il a des soldats, une armée, et chacun de
+ses soldats a sa famille, femmes, enfants ; tous s’efforceront, fût-ce
+au prix des cils de leurs paupières, de les soustraire à l’ennemi.
+Jusqu’à présent, ils ne nous ont pas aperçus, et nous, nous ne les avons
+pas encore vus ni combattus. Dans un tel état de choses, si Gaûdeh fuit
+réellement, il faut dire qu’il a perdu la tête, qu’il est fou ; mais tel
+n’est pas mon avis ; et tout esprit un peu raisonnable aura la même
+persuasion. Du reste, si mon maître le permet, je lui prouverai ce que
+j’avance. — Et comment ? — Faites amener ici une chamelle à traire. » On
+amène une chamelle. « Qu’on la lave, dit le vizir, avec de l’eau de
+savon. » On la lave jusqu’à ce qu’il n’y ait plus sur son poil la
+moindre poussière et la plus légère saleté.
+
+Le vizir demande ensuite un vase bien propre et un homme qui sache
+traire. Il dit à cet homme de se bien laver les mains. L’homme se lave,
+se met à traire et reçoit le lait dans le vase, qui ensuite, par ordre
+du visir, est placé, découvert, sur le haut de la tente du sultan. Un
+gardien est aposté tout auprès, afin de ne laisser toucher le vase par
+qui que ce soit. Le lendemain matin, le vizir se fait apporter le vase,
+et on trouve le lait tout noirci. Le vizir le porte au sultan :
+« Maître, dit-il, votre homme se prépare à nous combattre ; il a marché
+toute la nuit. — Comment le sais-tu ? — Voyez ce lait noirci. — Mais
+encore ! comment s’est-il noirci ? — La poussière soulevée par les pieds
+des chevaux a été poussée ici par le vent. » Parmi les vizirs, les uns
+crurent à cette explication, les autres s’en moquèrent. On attendait les
+Ouadayens du côté de l’ouest, en face ; et tout à coup on vit, à l’est,
+apparaître les crinières de leurs chevaux. L’armée de Gaûdeh avait
+tourné l’ennemi.
+
+On m’a raconté que, dans cette expédition, de jeunes Fôriens, étourdis
+et insouciants comme des soldats novices, découvrirent un _djourn_ ou
+fosse pleine de doukhn[95] auprès de laquelle était une pauvre vieille,
+et qu’ils donnèrent aussitôt ce doukhn à manger à leurs montures. Comme
+ils le gaspillaient et en perdaient une grande partie, la vieille toute
+contristée leur disait : « Ne le perdez pas ainsi. » On ne tint compte
+de ses paroles, on continua. « Faites, dit la vieille, faites tant qu’il
+vous plaira ! mais notre Kharif-el-Teimân viendra ; il saura réparer
+tout cela et me venger. Faites ! notre Gaûdeh ne vous laissera pas
+échapper ; il viendra, et il vous chassera comme le bétail que chasse le
+berger. » Les Fôriens se mirent à rire et se moquèrent de la vieille.
+« Ton sultan est bien loin, dirent-ils ; il a eu soin de se sauver, de
+se mettre en sûreté. Vous et votre pays vous êtes à nous. » Et la bonne
+vieille répétait ses prédictions.
+
+Peu après, la cavalerie ouadayenne déboucha de loin. Dès que Gaûdeh
+aperçut les troupes fôriennes, il donna ordre à un de ses vizirs,
+l’aguîd ou gouverneur Foût, de se poster en embuscade, avec douze mille
+cavaliers, dans un endroit qu’il lui désigna. Gaûdeh recommanda à Foût
+de ne sortir et de ne se montrer que lorsqu’il le lui ferait dire,
+dussent les douze mille hommes périr jusqu’au dernier. Foût obéit et
+disposa l’embuscade.
+
+Les deux armées en vinrent aux mains. Dieu ! quelle journée ! Non, il
+n’en fut jamais de plus terrible. Les tourbillons de poussière
+s’élevèrent, obscurcirent la lumière, et on vit les étoiles en plein
+midi.
+
+J’ai traversé la plaine où se livra la bataille ; elle était encore
+stérile, desséchée, salie çà et là par le sang qui y était resté si
+longtemps stagnant. J’ai connu un Ouadayen qui avait assisté à cette
+journée de carnage ; il avait été tellement effrayé des horreurs qu’il
+eut alors en spectacle, qu’il en avait perdu subitement la puissance
+prolifique. Pendant tout le jour, les sabres, les lances frappèrent,
+massacrèrent. Lorsque la mêlée fut générale, Ouadayens et Fôriens ne se
+reconnurent plus, et le carnage fut épouvantable. Le sultan Gaûdeh,
+craignant alors que quelque Fôrien ne vînt se jeter sur lui et le tuer
+par surprise, envoya dire à Foût de sortir d’embuscade.
+
+Aussi prompt que l’éclair, Foût accourt avec ses douze mille cavaliers,
+se précipite comme un torrent furieux, comme un tourbillon de sable
+roulant du haut d’une colline ; mais à la vue d’une mêlée aussi
+bouleversée, il ne sait où se porter, il s’arrête, tremblant de
+rencontrer des Ouadayens sous ses coups. Gaûdeh s’aperçoit de cette
+hésitation, de cette incertitude, et dépêche un message à Foût.
+« Charge ! charge ! ne crains rien ; frappe tout ce qui se trouvera
+devant toi, qui que ce soit. » Foût part au galop, se rue dans la
+mêlée... ; tout tombe devant lui... Enfin les deux armées sont séparées,
+la confusion et le désordre cessent. Les Ouadayens voyant l’ennemi
+reformé en corps, s’élancent de nouveau tout d’une masse, et avec eux
+Foût et sa cavalerie qui avait à peine partagé la fatigue de la
+bataille. On se prodigue en efforts inouïs contre les Fôriens. En moins
+d’un clin d’œil, ils sont mis en pleine déroute ; leur sultan est tué ;
+les grands qui l’entourent sont hors de combat, tués, blessés ou
+prisonniers. Le massacre se multiplie ; ne se sauva que qui eut pour
+moyen de salut l’agile jarret d’un bon cheval. Dans leur fuite, les
+Fôriens, éperdus, désorientés, couraient au couchant, à l’opposé de la
+direction du Dârfour.
+
+Le sultan Gaûdeh leur dépêche alors des cavaliers qui leur crient :
+« Fôriens ! Fôriens ! votre route est au levant ; vous n’êtes pas dans
+votre chemin. » Les fuyards regardent, examinent..., et tournent du côté
+du Dârfour.
+
+Les Ouadayens s’emparèrent d’un butin immense en dépouilles, armes,
+chevaux, et de plus ils prirent les femmes du sultan Abou-l-Câcem ; car
+les princes du Soudan, Ouadayens ou Fôriens, ne se mettent jamais en
+campagne ou en guerre sans emmener avec eux un certain nombre de leurs
+femmes. — J’ai vu au Dâr-Ouadây deux vieilles Fôriennes d’environ
+quatre-vingt-dix ans, qui, à ce que l’on m’a assuré, avaient été faites
+prisonnières à la suite de la bataille où succomba le sultan Abou-l-
+Câcem.
+
+Gaûdeh, vainqueur de ses ennemis, reprit le chemin de Ouârah, et rentra
+en triomphe dans sa capitale, accompagné de son armée chargée de butin.
+
+Trois jours après la défaite des Fôriens et la mort de leur sultan,
+Gaûdeh apprit que le vizir qu’Abou-l-Câcem avait envoyé piller du côté
+du Haut-Ouadây, se dirigeait sur Ouârah. Ce vizir était persuadé que les
+Fôriens devaient avoir eu bon marché des troupes ouadayennes, et que
+Gaûdeh devait avoir été tué à la première rencontre. Il ignorait la mort
+d’Abou-l-Câcem et la déroute des Fôriens ; ce fut la cause de sa perte
+et de celle de ses troupes. Un des vizirs du sultan Gaûdeh partit à la
+rencontre de cet autre ennemi, l’arrêta court, lui livra bataille, le
+tua, et anéantit presque tout le corps d’armée ; à peine quelques
+Fôriens échappèrent aux coups de leurs vainqueurs... Guerre affreuse,
+qui fit oublier même la guerre de Baçoûs[96] ! guerre dont le souvenir
+glace d’horreur, trouble et bouleverse la pensée !
+
+Je tiens de personnes dignes de foi qu’après l’épouvantable journée dont
+nous venons de parler, les cadavres accumulés sur le champ de bataille
+servirent pendant un long temps de pâture aux oiseaux de proie et aux
+lions, et qu’après que cessa l’infection des cadavres et du sang qui
+avait inondé la terre, Gaûdeh ordonna d’enterrer les restes qui
+jonchaient encore la plaine. Pour pouvoir en finir promptement, on ne
+vit d’autre moyen que de creuser une immense fosse, d’y entasser pêle-
+mêle les débris des cadavres et de les recouvrir de terre. — Le succès
+de cette guerre fut pour les Ouadayens un événement mémorable.
+
+Dès que les Fôriens furent rentrés dans leur pays, on porta au sultanat
+Mohammed-Tyrâb. Ce prince, comme nous l’avons dit dans le _Voyage au
+Dârfour_, aimait les plaisirs, la débauche, les propos lubriques et
+libertins. Il régna trente ans, et jamais il ne songea à renouveler la
+guerre contre le Ouadây. Dès le commencement de son sultanat, Tyrâb
+conclut un traité de paix avec les Ouadayens, envoya des présents à
+Gaûdeh et en reçut de lui. Dès lors, les communications entre les deux
+États se rétablirent comme auparavant. Tyrâb, pendant tout son règne, ne
+fit que deux expéditions, celle du Kordofâl et celle des Arabes
+Rézeigât.
+
+
+[Note 94 : Tiges de métal ou de bois qu’on passe dans le _keulh_. —
+_Voy._ note 7.]
+
+[Note 95 : _Voy._ les notes du Voyage au Dârfour.]
+
+[Note 96 : Ancienne guerre des temps antéislamiques ; elle dura quarante
+ans.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE IV.=
+
+Le sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn. — Sa jeunesse. — Ses
+qualités. — Il se prépare au sultanat. — Il s’empare de la demeure
+impériale, et se fait reconnaître souverain. — Prétentions de ses
+frères. — Guerre civile. — Sâboûn triomphe ; il brûle les yeux à un de
+ses frères. — Il prend l’autre par ruse, et le fait mettre à mort.
+
+
+Mohammed-Abd-el-Kérym était l’aîné des enfants du sultan Mohammed-Sâleh,
+et sa mère était Sennâouyenne. Il eut deux frères, Ahmed et Acyl, mais
+d’une autre mère.
+
+Abd-el-Kérym fut surnommé Sâboûn. Il était supérieur à ses deux frères
+en intelligence et en instruction, plus sévère dans ses mœurs, plus
+attentif qu’eux à ses devoirs religieux. Sa mère était délaissée,
+dédaignée du sultan ; celle d’Ahmed et d’Acyl en avait toutes les
+affections, toutes les tendresses. Sâboûn partagea avec sa mère
+l’indifférence et la haine du sultan. Toutefois, la sagacité, la
+pénétration d’Abd-el-Kérym, la justesse de son esprit et de son jugement
+avaient frappé Sâleh, qui pour cela laissait à ce prince la haute main
+dans la conduite des affaires.
+
+D’autre part, le sultan, entraîné par son amour pour la mère d’Ahmed et
+d’Acyl, avait élevé les parents de cette femme aux premières dignités ;
+les uns étaient ses vizirs, les autres ses favoris particuliers, et leur
+parole avait force et puissance dans tout le Ouadây. Quant à Sâboûn et à
+sa mère, le sultan avait fini par les exclure de son palais, et il leur
+avait assigné un revenu dont ils vivaient à distance de la cour.
+
+Sâboûn sut se créer peu à peu une position respectable ; lorsqu’il
+n’était encore qu’adolescent, il avait déjà d’assez nombreux partisans.
+Son caractère sérieux et réfléchi l’empêcha de s’abandonner aux jeux
+frivoles, aux plaisirs sensuels, à la débauche. Il dépensait tous ses
+instants à l’étude du Coran, à des conversations instructives, à la
+prière, aux pratiques pieuses. Le désir et l’espoir d’arriver un jour au
+sultanat préoccupaient sa pensée ; et pour pouvoir s’emparer de la
+souveraineté lorsque le moment favorable s’en présenterait, il se
+procurait, par tous les moyens, des armes, des chevaux, des hommes, des
+cottes de mailles, des sabres, etc.
+
+Il eut occasion de connaître de quel avantage lui serait l’emploi du
+fusil. Il dut cette connaissance à quelques-uns de ces marchands
+mogrébins dont les caravanes vont parcourant le Soudan ; presque tous,
+dans leurs voyages, portent avec eux des fusils. Sâboûn demanda à ces
+marchands : « Quelle est donc cette arme dont vous ne vous séparez
+jamais ? — C’est l’arme offensive par excellence. — Offensive ! et
+comment ? cette arme ne coupe pas. De quelle manière vous en servez-
+vous ? — Nous y mettons de la poudre, puis nous visons ainsi. » Et ils
+montrent à Sâboûn comment on met en joue et comment on charge le fusil.
+Sâboûn, surpris de cette indication, veut aussitôt vérifier le fait.
+
+Il va avec ces étrangers en pleine campagne ; on dresse un point de
+mire, on vise, on tire, on frappe le but. Le jeune prince demeura
+émerveillé. De ce jour, tous les fusils qu’il aperçut ou put trouver, il
+les acheta à quelque prix que ce fût. Il se procura aussi des chevaux,
+accapara des armes de toute espèce, soit étrangères, soit en usage au
+Soudan. Il s’amassa un nombre assez considérable d’esclaves qu’il fit
+dresser au tir par les Mogrébins dont il achetait les fusils.
+
+Tout cela inquiétait les vizirs. Ils craignaient que Sâboûn, après la
+mort de son père, ne s’emparât du gouvernement. Ils réussirent bientôt à
+remuer dans le cœur du sultan le levain d’amertume qui l’avait aigri
+contre son fils. Enfin ils dirent à Sâleh : « Ton fils n’a plus, en
+vérité, qu’un pas à faire pour être sultan ; il ne lui en manque bientôt
+plus que le nom. Il s’entoure peu à peu de tout l’appareil et de toute
+la puissance d’un souverain ; il amasse, il rassemble des chevaux, des
+animaux de transport, des armes, des hommes ; il ne néglige rien, et
+probablement il ne tardera pas à se déclarer en révolte ouverte. » Ces
+paroles jetèrent l’indignation dans le cœur du sultan, et à l’heure même
+il ordonna qu’on lui amenât son fils. Les vizirs triomphaient du
+résultat de leur démarche, et se promettant déjà la perte de Sâboûn, ils
+dépêchèrent de suite à ce prince un des chefs ou rois des Turguenak avec
+une troupe de Turguenak, sorte de sbires ou alguazils appelés encore
+Ozbân. Les Turguenak sont les exécuteurs des colères du sultan ; lorsque
+le souverain ordonne de saisir quelque roi accusé ou disgracié, ce sont
+eux qui sont chargés de l’arrestation.
+
+Le chef des Turguenak se rend donc avec sa troupe à la demeure de
+Sâboûn. Heureusement alors ce prince était assis sur son _tirdjeh_. Le
+_tirdjeh_ est une élévation arrondie, un tumulus bâti à la manière des
+_mastabeh_, ou devants de boutique du Kaire, à la différence que ces
+_mastabeh_ n’ont pas la forme ronde et qu’ils ne sont qu’un simple mur à
+demi-hauteur d’homme à peu près, et dont la partie supérieure est de
+niveau avec le sol de la boutique. Dans les habitations, au Ouadây, le
+_tirdjeh_ est entre le zérybeh ou clôture extérieure et la clôture qui
+renferme la hutte proprement dite[97] ; car, en général, chaque demeure
+a deux enceintes, son enclos particulier, et plus au dehors, son
+zérybeh ; entre les deux est le tirdjeh, assez haut pour que celui qui
+est assis au-dessus, domine l’extérieur et aperçoive ceux qui passent
+auprès de la demeure et ceux qui se dirigent de son côté. _Voy._ fig.
+1re. Au point A est le tirdjeh. (Il n’y a que le sultan et les fils du
+sultan qui aient le droit d’élever des _tirdjeh_ dans leurs demeures. Le
+tirdjeh a ordinairement une hauteur de trois coudées environ. Le sommet
+est une plate-forme d’au moins neuf mètres de circonférence, et on y
+monte par un simple plan incliné. Les princes se reposent sur le tirdjeh
+avec des personnes de leur suite, et y passent souvent des heures
+entières à converser.)[98].
+
+Sâboûn vit arriver de loin les Turguenak, et devinant le but de leur
+mission, il appela ses gens, ses esclaves, et leur ordonna de se ranger
+sur une ligne hors de sa demeure, d’arrêter à distance les Turguenak, et
+de leur demander d’abord ce qu’ils voulaient. La troupe de Sâboûn sortit
+de suite, les armes à la main, se mit sur un rang et se disposa à
+repousser la force par la force ; c’était comme un rempart élevé entre
+la demeure du prince et les envoyés du sultan. Ceux-ci, arrêtés par
+cette démonstration, se tinrent éloignés, et durent répondre aux
+questions de la garde de Sâboûn, et sur le motif de leur démarche. Ils
+déclarèrent qu’ils avaient ordre de saisir le fils du sultan. « Vous
+n’arriverez à lui, dirent les esclaves, qu’en nous passant sur le
+corps. »
+
+Les Ozbân, surpris de cette résistance, allèrent raconter l’affaire à
+Sâleh, et lui demandèrent de leur permettre d’user de violence pour
+disperser les rebelles qui les avaient empêchés de s’emparer du prince.
+Le sultan, étonné et troublé, vit bien que s’il exigeait l’exécution de
+ses ordres à tout prix, il en coûterait la vie à plusieurs hommes, et
+que ce premier acte d’autorité allumerait probablement une révolte qu’il
+serait ensuite difficile d’éteindre.
+
+Après quelques instants de réflexion, Sâleh envoya convoquer les ulémas,
+le câdi, le prédicateur et les mouftis. Lorsqu’ils furent arrivés, il
+les députa à Sâboûn, en leur recommandant de rappeler au devoir le
+prince indocile, de lui exposer quelles pouvaient être les conséquences
+d’une pareille insubordination, et de lui faire sentir que la meilleure
+voie à suivre pour lui, fils du sultan, était de se rendre au désir de
+son père.
+
+La députation partit. Sâboûn écouta les représentations qui lui furent
+adressés et le conseil qui lui fut donné d’obéir aux ordres du sultan.
+« J’obéis, reprit Sâboûn, j’obéis humblement, et en tout, à Dieu, et
+j’obéirais de même à mon père, si l’ordre qu’il me transmet à présent
+était de sa propre inspiration. Mais comme cet ordre est la suite des
+perfides insinuations de ses vizirs, comme ce sont leurs mensonges qui,
+par leur influence malheureuse sur l’esprit de mon père, l’ont conduit à
+ordonner mon arrestation, et par conséquent à douter de mon innocence et
+de ma piété filiale, cette fois je n’obéis pas, je ne veux pas obéir.
+Qu’on me fasse connaître en quoi je suis coupable, et à l’heure même je
+me mets à la discrétion de mon père. Mais que sans raison, sans motif,
+j’aille ainsi me livrer, me laisser prendre pour le bon plaisir de ces
+lâches vizirs, cela ne sera jamais. Je répondrai à la violence par la
+violence ; s’il le faut, je mourrai, mais honorablement. »
+
+La députation porta au sultan la réponse de Sâboûn. Sâleh reconnaissant
+la vérité des paroles de son fils, renonça à l’arrestation, et congédia
+les Turguenak. De ce jour, Sâboûn vécut tranquillement chez lui, sans
+plus s’occuper d’aucune affaire.
+
+Quelques mois après cet événement, le sultan tomba gravement malade. La
+première de ses femmes ne lui avait pas donné d’enfant. Cette femme,
+craignant que la souveraineté ne fût dévolue à un des fils de ses
+compagnes de harem, c’est-à-dire à Ahmed ou à Acyl, qui, n’ayant pas la
+droiture, l’intelligence, la piété et la bienveillante équité qu’elle
+connaissait à Sâboûn, la dépouilleraient certainement de son titre de
+reine, et peut-être même la feraient mourir sans égard pour son rang,
+cette femme, dis-je, dépêcha un message secret à Sâboûn. « Prépare-toi,
+lui disait-elle, à t’emparer du pouvoir ; ton père est gravement
+malade. »
+
+A cette nouvelle, Sâboûn envoie immédiatement des courriers à tous les
+partisans qu’il pouvait avoir sur différents points du Ouadây, et leur
+fait dire de se réunir à la hâte, de se disperser par fractions dans les
+villages des environs de Ouârah, tels que Hêgueîr, Noumro, Abâly, et
+d’attendre là ses ordres ultérieurs. Il leur recommanda surtout de ne
+pas entrer dans Ouârah.
+
+Le mot de Ouârah, chez les Ouadayens, est analogue au mot de _Fâcher_
+chez les Fôriens ; seulement il faut remarquer que les sultans du Ouadây
+ne changent jamais le lieu de la résidence impériale, et que cette
+résidence a toujours été à la ville de Ouârah. Au Dârfour, la
+dénomination de Fâcher s’applique également à la grande place qui est
+devant la demeure du sultan (_voy._ le _Voyage au Dârfour_) et à cette
+demeure elle-même. On donne encore ce nom, hors de Tendelty, à la ville,
+ou au bourg, ou au village où le sultan s’établit. Mais au Ouadây, le
+nom de Fâcher ne s’applique qu’à la grande place qui est devant le
+_palais_ ; et le mot de Ouârah signifie proprement la ville de la
+résidence du sultan, la capitale.
+
+Les partisans de Sâboûn accoururent aux rendez-vous indiqués. Les
+messages se succédaient sans interruption, du prince à la reine et de la
+reine au prince ; ce mouvement continua plusieurs jours, c’est-à-dire
+jusqu’au moment où le sultan rendit le dernier soupir. C’était le matin,
+vers midi. Aussitôt que Sâleh fut expiré, un envoyé de la reine courut
+dire à Sâboûn : « Ton père vient de mourir ; prépare-toi sur-le-champ ;
+cette nuit même, il faut que tu sois en possession du sultanat, ou tout
+est perdu pour toi. Avertis tes gens, tes partisans ; arme-les
+promptement ; tiens-les prêts pour ce soir ; d’une à deux heures après
+le coucher du soleil, sois avec toute ta troupe aux portes du palais. »
+
+Sâboûn rassemble chez lui ses amis les plus dévoués ; on discute les
+moyens de franchir les portes du palais. La grande difficulté était de
+forcer la _porte ferrée_, qui est la quatrième des sept portes du
+_palais_. Les trois premières et les autres surtout, après la quatrième,
+ne présentent qu’un obstacle insignifiant ; mais la quatrième est bardée
+de fer et se ferme solidement. Sâboûn et ses affidés cherchaient le
+moyen de traverser ce passage difficile. Tout à coup le faguyh Moûça,
+frère de l’imâm Bedr-ed-Dyn et iman particulier de Sâboûn, auquel il
+était entièrement dévoué, prend la parole et dit : « Prince, je me
+charge, moi, de t’ouvrir la quatrième porte. — Tu crois pouvoir... ? —
+Je l’ouvrirai, te dis-je. — C’est bien ; je compte sur toi ; agis comme
+tu l’entendras. »
+
+Moûça part..., prend une pierre, s’en frappe la tête, et tout couvert de
+sang, les vêtements déchirés, il se réfugie au _palais_. En le voyant
+ainsi tout ensanglanté, les Ozbân du palais, les portiers restent
+stupéfaits, et chacun de lui demander : « Que t’est-il arrivé ? qui t’a
+maltraité de la sorte ? — J’ai voulu donner un conseil à Sâboûn, et vous
+voyez en quel état il m’a mis. — Mais enfin, que lui as-tu dit pour
+t’attirer un pareil traitement ? — Rien que de bien. Je lui conseillais
+d’obéir aux ordres de son père ; je lui indiquais les conséquences de
+son indocilité ; je l’engageais à se présenter au sultan ; et tout à
+coup le voilà qui se précipite sur moi, me frappe, me déchire mes
+habits... Je viens me plaindre au sultan même. — Depuis longtemps ne
+t’avions-nous pas conseillé, nous, de rompre avec cet extravagant, ce
+fou ? tu as toujours refusé de nous entendre. Voilà, aujourd’hui, la
+récompense de ton attachement. — Que Dieu vous comble de biens ! vous
+m’aviez averti, cela est vrai, et bien averti. Mais vous le savez, quand
+la fatalité se mêle des affaires de l’homme, il n’y voit plus goutte. —
+Çà ! reste ici avec nous. Nous t’aiderons à porter ta plainte au sultan.
+— Pour cette fois, je suis votre avis. » Et il s’enferma avec eux en
+dedans de la quatrième porte.
+
+Cependant les vizirs, informés de la mort de Sâleh, songèrent à prévenir
+toutes les tentatives que pourrait faire Sâboûn pour s’emparer de
+l’autorité souveraine. Malheureusement pour leur dessein, Ahmed et Acyl,
+frères de Sâboûn et parents, par leur mère, de plusieurs vizirs, étaient
+à parcourir les provinces du Ouadây, se faisant héberger et traiter
+partout aux dépens des habitants, répandant à pleines mains les
+vexations et l’injustice, enlevant ce qu’ils trouvaient à leur gré dans
+les récoltes et les troupeaux, outrageant les serviteurs de Dieu dans
+leurs affections les plus chères.
+
+Les vizirs expédièrent en toute hâte à Ahmed et à Acyl la nouvelle de la
+mort du sultan, et leur dirent de se rendre au plus vite à Ouârah,
+ajoutant que l’on tiendrait secret le trépas de leur père jusqu’à leur
+arrivée. Ils ignoraient, ces courtisans empressés, que la question du
+sultanat était pour ainsi dire déjà décidée et jugée ; qu’on donne
+raison à qui gagne, et tort à qui perd. Ils ne voyaient pas que Dieu
+accordait le pouvoir souverain à Sâboûn parce qu’il était le plus
+vertueux, le plus sage, le plus éclairé, le plus généreux des fils de
+Sâleh. Ils n’apercevaient pas qu’en ce moment se vérifiait cette parole
+de Dieu révélée dans le Coran et interprétée par les commentateurs de ce
+saint livre : « Nous avons écrit dans le _Zaboûr_ (ou livre des chants)
+de David, après avoir annoncé nos jugements sur les œuvres des hommes :
+« La terre est l’héritage destiné à mes serviteurs vertueux[99]. »
+
+A la nuit, dès que les ténèbres eurent abaissé leurs voiles sur la
+terre, les soldats de Sâboûn se rassemblent, entrent en silence à Ouârah
+et se répandent sur la place du Fâcher. Sâboûn, à la tête d’une troupe
+d’amis dévoués, s’avance jusqu’assez près de la porte extérieure du
+palais (_voy._ le plan de Ouârah). Les gardes qui chaque soir se
+renouvellent au palais, avec un chef turguenak, pour la garde de la
+nuit, étaient endormis. Sâboûn, craignant de les réveiller et d’être
+découvert trop tôt, s’avance avec une poignée d’amis ; on marche à pas
+de loup, pieds nus, sur la pointe des orteils. Sâboûn passe les trois
+premières portes. Il arrive à la quatrième ; il frappe doucement.....
+Moûça reconnaît le coup de Sâboûn. Moûça avait su intéresser celui des
+portiers qui était de service, lui inspirer de la confiance, et il avait
+réussi à prendre la clef, et l’avait placée sous sa tête en se couchant.
+
+Aussitôt que Moûça entend frapper, il se lève, ouvre la porte. « A qui
+donc ouvres-tu pendant la nuit ? » lui dit le portier. Moûça ne répond
+pas. Sâboûn passe avec sa troupe. Moûça s’empare d’une grande lance
+qu’il avait remarquée auprès du portier, et répondant alors à celui-ci,
+demi-endormi : « Sais-tu, lui dit-il, à qui je viens d’ouvrir la porte ?
+— Non. — C’est à ton maître, au maître de ta mère et de ton père. » Et à
+ces mots Moûça se jette sur le portier, lui enfonce la lance dans les
+flancs et l’éventre. Il retire sa lance, puis à coups redoublés il se
+précipite sur ceux qu’il peut distinguer près de lui, et de droite et de
+gauche il en égorge une quinzaine.
+
+Avant de pénétrer dans le palais, Sâboûn avait eu soin de placer à
+quelque distance de la première porte, sur le _Fâcher_, des avant-postes
+de cavaliers, avec consigne de repousser par la force quiconque se
+présenterait avec des intentions hostiles. D’autres avant-postes
+d’hommes à pied avaient été placés aussi tout près de la première porte,
+en face des gardes. Environ cinq cents hommes entrèrent peu à peu après
+Sâboûn ; cette troupe, au passage de la porte ferrée, s’unit
+immédiatement à Moûça, et tombe avec lui sur la garde dont il avait
+commencé le carnage. Tous ceux qui étaient alors dans le palais
+s’éveillèrent, mais ils rencontrèrent des coups de lance qui leur
+arrivèrent plus brûlants que la braise allumée. Les uns combattirent en
+désespérés jusqu’à la mort ; d’autres se soumirent à Sâboûn et se
+rangèrent de son parti.
+
+Sâboûn avait un fusil ; il le décharge dans une des huttes en jonc
+qu’habitent les gardes du palais ; elle prend feu ; la flamme s’élève,
+gagne d’autres huttes. La lumière de l’incendie éclaire comme la lumière
+du jour. Ce fut un bienfait de Dieu et la cause du succès de Sâboûn : à
+la lueur du feu, ce prince reconnut facilement ses ennemis et en fit un
+horrible massacre. Effrayés par l’incendie qui se développa tout d’un
+coup, les gardes et les gens du sultan couraient de toutes parts,
+abandonnant leurs huttes, fuyant les atteintes du feu. Un grand nombre
+d’entre eux succomba. Sans l’incendie qui éclaira ce carnage, Sâboûn eût
+pu être frappé par surprise et périr sous la main d’un traître.
+
+Lorsque ce prince se vit maître du palais et délivré de tout danger, il
+entra dans le lieu où étaient les restes de son père. Le cadavre était
+orné et paré, étendu sur le lit de mort, entouré des femmes du harem.
+Sâboûn versa quelques larmes, puis il dit : « Que Dieu me tienne compte
+dans le ciel du malheur qui m’afflige, de la mort de mon père ! »
+
+Ensuite il demanda les insignes du sultanat, c’est-à-dire le sceau
+impérial, héritage transmis de souverain à souverain, le sabre impérial,
+l’amulette[100] et le trône ou siége du sultan. En quelques instants
+tout fut apporté devant Sâboûn, excepté le siége ; on ne savait, disait-
+on, où il avait été déposé. Sâboûn, à cette excuse mensongère, alléguée
+par les femmes de Sâleh, ne put contenir sa colère. Il fit saisir ces
+femmes, les fit amener en sa présence, et leur exprima avec énergie
+l’ordre de lui apporter immédiatement le siége impérial. Elles
+persistèrent dans leur première déclaration, et jurèrent de leur
+sincérité. Commes elles étaient mécontentes du succès de Sâboûn, elles
+soutinrent opiniâtrément leur assertion. Alors le prince les fit
+enfermer, et les consigna à la garde d’eunuques choisis. Ensuite il dit
+aux concubines, aux esclaves, hommes et femmes, de se mettre à la
+recherche du siége, et il promit que celui qui le trouverait serait
+affranchi et serait généreusement récompensé. En un clin d’œil un jeune
+esclave se présente à Sâboûn avec le siége du sultan, disant en quel
+endroit il l’a découvert. Par ordre de Sâboûn, le siége fut réuni aux
+autres insignes, et le tout fut déposé dans l’endroit réservé à ces
+objets. Après cela, il délivra les femmes de leur consigne, et ne
+s’occupa plus d’elles.
+
+Cependant le combat continuait sur le Fâcher, la mêlée s’échauffait de
+plus en plus. Les Turguenak de garde à la porte extérieure s’étaient
+bientôt éveillés ; apercevant de suite la troupe armée postée en
+observation sur la grande place : « Qui vive ? crient-ils à la troupe. —
+Soldats du sultan Sâboûn. — Il n’y a pas de soldats de Sâboûn. Depuis
+quand est-il sultan ? — Il est sultan, répliquent vivement les soldats
+irrités de cette riposte ; il est maître du palais ; rendez-vous, ou
+vous êtes morts. » Et la lutte s’engage avec fureur. Soudain arrivent
+les vizirs de Sâleh, tous ceux qui étaient parents maternels d’Ahmed et
+d’Acyl. Le palais était au pouvoir de Sâboûn, qui déjà s’y était
+installé. Les vizirs veulent entrer ; on les repousse. La lutte devient
+plus acharnée, plus terrible ; elle se continue toute la nuit. Au jour,
+se présentent les autres vizirs et les rois. Informés de ce qui s’était
+passé, ils se déclarent enfin pour Sâboûn, dont ils connaissaient
+d’ailleurs la bienveillance et la justice. Ils protestent de leur
+dévouement pour lui, se rangent de son parti et combattent ceux qui
+résistent encore.
+
+L’acquisition de ces nouveaux partisans accrut les forces de Sâboûn, et
+dans la matinée même les ennemis de ce prince étaient vaincus, tués ou
+blessés ou enfuis. Les vainqueurs recueillirent un butin considérable en
+dépouilles de toute espèce, en chevaux et en armes.
+
+Le jour suivant, Ahmed et Acyl, à la tête d’une armée, arrivent à
+Ouârah ; ils tentent de forcer l’entrée du palais et de pénétrer jusqu’à
+Sâboûn ; mais ils sont repoussés avec vigueur. Un nouveau combat
+s’allume, et bouillonne pendant tout le jour. Ahmed et Acyl sont vaincus
+et obligés de prendre la fuite. Ahmed se retire dans la tribu de ses
+oncles, chez les Ab-Darag. Acyl, dont la mère était des Maçâlyt du
+Ouadây, population nombreuse sous les ordres de l’aguîd ou gouverneur de
+la province de l’Est, se réfugie dans cette tribu. De là il passe au
+Dârfour. Nous verrons bientôt comment il fut pris, ainsi qu’Ahmed.
+
+Sâboûn, informé de la fuite de ses deux frères et de la déroute de leur
+armée, rendit grâce à Dieu de la victoire qu’il venait d’obtenir et qui
+le délivrait du danger ; car les chefs kamkolak et les premiers vizirs
+étaient parents de la mère d’Ahmed et soutenaient résolument la faction
+de ce prince. D’ailleurs Sâleh, en raison de sa haine pour la mère de
+Sâboûn, avait, comme nous l’avons déjà dit, éloigné des emplois de
+quelque importance tous ceux qui tenaient à la famille de cette femme.
+
+Dès que Sâboûn vit ses rivaux et ses ennemis abattus et le calme
+rétabli, il parut au divan, et, en présence des ulémas, se fit
+reconnaître pour le chef de l’État. Il distribua ensuite les hautes
+fonctions à ses proches, et le Ouadây entier lui voua obéissance ; tous
+se soumirent, les uns par affection, les autres par crainte. La déroute
+d’Ahmed et de ses partisans comprima et étouffa les malveillances ; le
+nombre des morts avait été considérable, et le sang avait coulé à grands
+flots. Du reste, un poëte a dit :
+
+
+ « Les hommes de haute puissance n’échappent aux dangers qu’en versant
+ autour d’eux des flots de sang. »
+
+
+Cet événement arriva vers le milieu du mois de rédjeb l’_unique_[101],
+je crois en 1219 de l’hégire (vers 1804 ère chrétienne). Sâboûn resta en
+repos le reste de Rédjeb et le mois de Chabân suivant. Au commencement
+de Ramadân (qui suit le mois de Chabân), il se mit en route pour aller
+combattre son frère Ahmed, qui, aidé par ses oncles maternels, anciens
+vizirs, avait échappé au carnage de Ouârah, et qui ensuite avait réussi
+à rassembler une armée assez imposante. Sâboûn craignait avec raison
+que, s’il n’agissait pas alors avec vigueur et promptitude, diverses
+tribus ne se laissassent entraîner à la révolte, ne grossissent ainsi le
+parti d’Ahmed, et que de là il ne survînt quelque déchirement difficile
+à réparer. Un prince pourvu d’intelligence sait prévoir : la pluie
+s’annonce par quelques gouttes d’eau avant de tomber par torrents.
+
+La troisième nuit de Ramadân, Sâboûn partit avec ses troupes. Il lui
+fallait, pour atteindre l’armée d’Ahmed, deux jours de route à pas
+ordinaire. Il marcha toute la nuit. Le jour suivant, vers l’asr, c’est-
+à-dire à trois ou quatre heures après midi, il découvrit le camp de son
+frère ; les deux armées se trouvèrent campées en face l’une de l’autre.
+
+Les vizirs qui étaient avec Ahmed avaient répandu le bruit que Sâleh
+était vivant, que Sâboûn était en état de révolte et voulait se
+débarrasser de son père pour s’emparer du sultanat. Ces insinuations
+mensongères avaient jeté l’indignation dans l’esprit des Ouadayens, et
+le nom de Sâboûn, flétri d’infamie, ne réveillait plus dans les cœurs
+que des mouvements de haine et d’aversion. Mais le prince avait été
+informé de ces menées perfides, de ce lâche artifice dont le but était
+de détourner de lui l’affection des populations ouadayennes.
+
+A son arrivée près du camp ennemi, Sâboûn expédia aux vizirs de son
+frère le message suivant : « J’ai appris vos coupables machinations.
+Vous publiez que mon père est encore vivant, que je veux attenter à ses
+jours afin de m’emparer de l’État. Si vos dires sont vrais, si mon père
+existe, faites-le-moi voir ; alors je me livre à lui sans réserve, et il
+décidera de mon sort comme il lui plaira. Si vous craignez que ceci ne
+soit un stratagème de ma part, j’ai auprès de moi des gens sûrs et des
+hommes de probité auxquels vous pouvez vous fier et dont vous, et mon
+père (s’il vit), accepterez le témoignage. Laissez-leur voir Sâleh.
+S’ils me disent que celui que vous leur aurez présenté est véritablement
+mon père, encore une fois, je me livre immédiatement à lui. »
+
+Les vizirs répondirent à Sâboûn par les plus grossières injures, et lui
+déclarèrent que d’après ce qui s’était passé, ils ne pouvaient laisser
+voir le sultan ni à lui ni à d’autres. Au reçu de cette réponse, Sâboûn
+ordonna à ses troupes de se préparer à combattre. Il fit ses ablutions,
+sa prière, et, en présence de son armée, il demanda à Dieu de l’aider à
+triompher de ses ennemis.
+
+La bataille s’engage. En un clin d’œil, en un moment plus rapide que
+l’éclair, plus rapide que l’élan du faucon sur sa proie, Sâboûn se
+précipite ; l’ennemi bouleversé tourne le dos et prend la fuite. Sâboûn
+alors détache un corps de troupes qui se jette sur les devants des
+fuyards et leur ferme toute voie de salut. « Quiconque m’amènera Ahmed,
+dit le prince à ses soldats, sera généreusement récompensé. » Et avant
+le coucher du soleil, Ahmed était prisonnier et on le conduisait à
+Sâboûn. Ahmed était accablé sous le poids de la honte. Par ordre de
+Sâboûn, le malheureux prisonnier fut chargé de fers, ainsi que tous ceux
+de ses parents, vizirs ou autres, qui avaient été pris avec lui. Ils
+furent emmenés à Ouârah, à la suite du prince vainqueur. Sâboûn passa la
+nuit satisfait, se félicitant de son succès.
+
+Au matin suivant, on bat des tambourins, on rassemble les troupes. La
+foule s’amasse, se presse sur le Fâcher. Le sultan paraît ; les
+étendards frémissent autour de lui ; sur sa tête se balance le parasol
+et s’agitent les grands éventails en plumes d’autruche[102]. Chaque émir
+prend sa place ; chaque grand de l’État siége au rang réservé à sa
+dignité. Les interprètes se disposent en ligne, et les Ozbân se rangent
+troupes par troupes, revêtus des insignes de la vengeance et de la
+terreur. Le sultan ordonne d’amener Ahmed et tous ceux qui avaient été
+pris avec lui. Ils s’avancent dans le plus triste appareil, marchant à
+pas courts et coupés, car ils avaient les fers aux pieds et aux mains.
+On les fait arrêter devant le sultan, Ahmed à leur tête. Sâboûn ensuite
+s’adresse à son frère et lui dit :
+
+« Débauché que tu es, traître, libertin, imposteur, adultère,
+oppresseur, tyran méprisable, brutal despote, crois-tu donc qu’un être
+tel que toi soit capable d’être souverain, chef, conseiller, et puisse
+prétendre à gouverner des hommes, à dispenser la justice ? Non. Insensée
+fut ta présomption, détestables furent tes pensées ! Tu serais, toi, en
+état de diriger des serviteurs du Souverain des mondes ! Tu n’es pas
+même bon à garder les troupeaux. Assez longtemps tu as tourmenté nos
+sujets, usé de tyrannie et déployé ton insolent orgueil. Combien de
+femmes pudiques tu as déshonorées ! combien de malheureux tu as
+persécutés ! combien de sang tu as versé ! Tu as dépassé toutes les
+bornes posées par Dieu, et foulé aux pieds tout ce qu’il y a de sacré.
+Tu t’es jeté dans toutes les débauches dont Dieu a défendu même de
+s’approcher. Si ce que je te dis ici est faux, prouve le contraire, ose
+me démentir. »
+
+Ahmed alors, d’un ton hardi, ferme et résolu : « Tais-toi, dit-il à
+Sâboûn ; que Dieu te fende la bouche, te confonde et te perde, lâche que
+tu es, rebelle à ton père, excommunié de la pitié de Dieu ! Certes, le
+sort s’est cruellement trompé en te donnant la souveraine puissance !
+mais il réparera bientôt son erreur, je l’espère. Penses-tu donc
+vraiment que j’aie peur du supplice que tu me réserves, que je redoute
+les brutales rigueurs que tu me prépares ? Ne sais-je pas bien que tout
+ton pouvoir ne peut aller au delà de ce mot que tu vas dire : « Tuez-
+le ? » Mais, va ! mourir est plus doux pour moi que de me voir ainsi
+devant un être aussi vil que toi. »
+
+Le sultan s’adresse alors aux ulémas présents, aux docteurs de la loi,
+et leur dit : « Quel est le jugement que prononce la loi islamique
+contre ce rebelle ? — La peine, répondirent-ils, de celui qui est sorti
+du devoir et de l’obéissance due au chef reconnu souverain par le peuple
+est de mourir de mort violente, d’être pendu, ou d’avoir une main et un
+pied coupés l’un d’un côté du corps et l’autre de l’autre côté[103].
+Voici le texte des paroles de Dieu : « Celui qui se révoltera contre
+Dieu et son représentant, et sèmera le désordre et la rébellion dans un
+pays, mourra de mort violente, sera pendu, ou bien on lui coupera la
+main et le pied en sens croisé, ou bien on l’exilera. »
+
+Le sultan alors ordonna de faire rougir au feu les miroued ou brochettes
+de fer, et de les passer sur les yeux d’Ahmed. L’ordre fut exécuté ;
+puis le malheureux supplicié fut jeté en prison. Il y resta jusqu’à sa
+mort.
+
+Sâboûn, séance tenante, jugea aussi les vizirs prisonniers. « Vizirs de
+malheur et de honte, leur dit-il, comment avez-vous osé prétendre que
+mon père était encore vivant ? Selon vous, je n’étais qu’un rebelle ;
+vous l’avez publié partout. Votre unique but était de me perdre et
+d’élever Ahmed au souverain pouvoir. Grâce à Dieu, vos impostures et vos
+calomnies paraissent au grand jour. » Et Sâboûn ordonne aux kabartou de
+mettre à mort les coupables. Les kabartou s’approchent des vizirs
+condamnés, les entourent et les abattent à coups de casse-têtes ou
+massues en fer analogues à celles que les Turks appellent dabboûz[104].
+(_Voy._ fig. 3.) Nous décrirons ce genre de supplice en parlant des
+diverses punitions usitées chez les Ouadayens et les Fôriens. Les
+kabartou sont des officiers de justice chargés d’exécuter ceux que le
+sultan condamne à mort ; ce sont aussi les kabartou qui, dans les lieux
+publics, sonnent de la trompe devant le sultan.
+
+Les vizirs rivalisant de courage et méprisant la mort, chacun d’eux
+prétendait au privilége d’être assommé le premier ; tous à l’envi
+présentaient la tête ; chacun demandait le coup fatal, et craignait de
+se déshonorer par le moindre signe de lâcheté. Au Ouadây, le lâche ne
+compte pas pour un homme ; jamais il ne trouve à se marier avec une
+femme de famille un peu considérée ; il est en quelque sorte excommunié
+de la société. Je n’ai jamais ouï parler d’hommes plus intrépides que
+les Ouadayens[105].
+
+Sâboûn débarrassé des vizirs parents d’Ahmed, et n’ayant plus rien à
+craindre de leur parti, régna avec justice et équité, et s’attira
+l’admiration de ses voisins. On venait en foule le contempler dans sa
+gloire, on accourait de toute part pour le voir, comme jadis on se
+pressait aux temples des idoles.
+
+Il dompta et fit disparaître les terribles détrousseurs appelés _afryt_
+ou diables. Il assura ainsi la sécurité des chemins, et purgea les
+provinces de ces redoutables et dangereux larrons, véritables
+_khirryt_[106] ou lutins malfaisants qui coupent les routes aux passants
+au moment des brûlantes chaleurs du midi. Sous son règne, une femme
+seule, fût-elle couverte d’or, et sur quelque chemin que ce fût, n’avait
+à craindre que le Tout-Puissant.
+
+L’autorité de Sâboûn fut en peu de temps affermie et respectée. Mais la
+pensée de ce qu’il pouvait avoir à redouter de son frère Acyl
+l’inquiétait, l’obsédait, ne lui laissait ni repos dans les nuits, ni
+plaisir même à l’abri des brûlants rayons du soleil. Il attendait que
+Dieu lui offrît l’occasion et le moment de s’affranchir de toute
+crainte. Ce moment arriva.
+
+Sâboûn, comme nous le raconterons bientôt, fit une expédition contre le
+Dâr-Tâmah. Il ruina le pays, dispersa la population, les familles. Le
+roi de Tâmah était allié et protégé de Mohammed-Fadhl, sultan du
+Dârfour. Fadhl vit avec peine les résultats de la guerre, et il chercha
+un moyen de donner le change aux Ouadayens. Il consulta ses vizirs, et
+ceux-ci lui conseillèrent de prendre le parti d’Acyl, d’offrir des
+présents à ce prince émigré, et de lui proposer de reconquérir le
+Ouadây. « Certainement, ajoutèrent les vizirs, ce doit être là le plus
+ardent désir d’Acyl. Faites-le jurer de vous payer, après sa
+restauration, une redevance annuelle ; et une fois que la convention
+sera conclue, persuadez à ce prince d’écrire aux émirs de Sâboûn, de les
+attirer et de les gagner par des promesses. Si la réponse de ces émirs
+ou vizirs est favorable, et qu’ils se déclarent pour Acyl, donnez à ce
+prince des forces suffisantes, et qu’il aille s’emparer du Ouadây. La
+conquête mettra nécessairement ce pays sous votre tutelle. Ensuite, ou
+Sâboûn sera pris, et vous aurez atteint votre but ; ou il sera tué dans
+une bataille, et vous voilà délivré de toute inquiétude ; ou enfin il
+s’enfuira, et il restera ainsi sans ressource aucune. »
+
+Fadhl goûta ce conseil. Il appela Acyl, auquel jusqu’alors il n’avait
+pas fait plus d’attention qu’à des angles sortants d’un cercle dont on
+veut mesurer la superficie. Il combla ce prince de présents, lui donna
+des chevaux, des troupeaux, des esclaves, et lui assigna une demeure
+particulière. Ensuite il découvrit ses intentions à Acyl, qui promit de
+lui payer tribut après la conquête du Ouadây.
+
+Acyl, grâce aux dons de Fadhl, reprend un genre de vie digne d’un
+souverain. Son nom humilié se relève avec un certain relief ; ce nom,
+inconnu hier comme celui d’un homme de la foule, passe aujourd’hui de
+bouche en bouche ; partout il n’est bruit que de l’avénement prochain
+d’Acyl au sultanat du Ouadây.
+
+Acyl écrit aux vizirs de Sâboûn, leur demande leur coopération et leur
+fait les promesses les plus séduisantes. Les vizirs portent les lettres
+à Sâboûn. Celui-ci, satisfait du dévouement de ses vizirs, leur annonce
+que bientôt il sera libre de toute inquiétude du côté de son frère.
+« Répondez à Acyl, dit-il, que vous êtes à lui corps et âme ; que je
+vous tyrannise et vous tourmente ; que, malgré votre haine pour moi,
+vous restez en paix, faute d’un autre prince qui s’empare du sultanat.
+Exposez-lui aussi qu’il est contraire à ses intérêts de recevoir les
+secours de Mohammed-Fadhl ; que ce serait le comble de la honte ; que le
+Ouadây, après avoir été libre et indépendant de toute puissance en
+dehors du pays, ne consentira jamais à devenir tributaire de Fadhl ;
+qu’en un tel état de choses, Acyl lui-même n’aurait de sultan que le
+nom, et qu’ainsi il imprimerait à sa mémoire une tache indélébile ;
+ajoutez à cela : « Si tu aimes ton pays, si tu es vraiment jaloux de
+gouverner en sultan, garde-toi de descendre sous la loi du sultan
+fôrien. Notre avis, à nous, est que tu partes à la dérobée, que tu te
+rendes à tel endroit, et que tu nous en informes le plus vite possible.
+Aussitôt nous abandonnons Sâboûn, nous allons te rejoindre, nous te
+faisons escorte et appui, et nous t’introduisons au Ouadây. Sâboûn sera
+bientôt ensuite entre tes mains et à ta discrétion. Mais nous te jurons
+par Dieu et par les saintes paroles du Coran, que si tu viens avec une
+armée de Fôriens et avec leur sultan, jamais nous ne nous soumettrons à
+toi, ne restât-il plus qu’un seul Ouadayen dans le Ouadây. Choisis donc,
+et vois ce que tu veux faire. Du reste, quelle que soit ta décision,
+nous te prions de ne communiquer notre lettre à qui que ce soit,
+Ouadayen ou Fôrien. Un mot divulgué à un Ouadayen, nous ne saurions être
+sûrs qu’il ne le transmettra pas à Sâboûn, et alors c’en est fait de
+nous ; car tu connais la susceptibilité ombrageuse de ton frère et sa
+brutalité. Une seule parole dite à un Fôrien, comment répondre que ce
+Fôrien n’en profitera pas pour dérouter nos projets, et que Fadhl ne se
+mettra pas en campagne sans toi et ne fera pas avorter nos espérances ?
+Encore une fois, dès que le lieu du rendez-vous sera fixé, nous irons de
+suite y camper et t’y attendre. Quand tu en seras à peu de distance,
+dépêche-nous un courrier qui nous annonce ton approche. Nous te sommes
+tous dévoués. »
+
+Au reçu d’une pareille réponse, Acyl enthousiasmé, enivré de joie, crut
+déjà voir ses espérances réalisées. Ce qui augmenta surtout ses
+illusions, ce furent les signatures des premiers vizirs et des hauts
+kamkolak, apposées à la lettre. Acyl accueillit sans réserves la
+combinaison qui lui était indiquée.
+
+Il ferme aussitôt la porte de sa demeure et donne ordre à ses serviteurs
+d’éloigner tous ceux qui viendraient chez lui, et de dire qu’il est
+malade. A nuit close, il prend un seul domestique, monte à cheval,
+laissant tout ce qu’il possédait, abandonnant tout, esclaves, troupeaux,
+etc. Il part, il marche toute la nuit, tout le jour suivant, il ne se
+repose qu’aux moments de la grande chaleur. Puis il remonte à cheval et
+voyage encore toute la seconde nuit. Il franchit ainsi un long espace de
+chemin. Le troisième jour, il arrive près du lieu désigné. Il se cache
+et envoie aux vizirs de Sâboûn une lettre dans laquelle il leur annonce
+qu’il a accepté leur avis. Bientôt il aperçoit venir à lui une troupe
+d’hommes en armes. Ces hommes, arrivés près de lui, lui rendent hommage
+comme à leur souverain, protestent de leur soumission et de leur
+obéissance, se rangent en cortége autour de lui, et on se dirige de
+suite au lieu du rendez-vous général. Acyl y voit les tentes des Grands
+du Ouadây, les chevaux et les étendards du sultan. Tout émerveillé, il
+croit déjà en être à l’accomplissement de ses vœux. La troupe ouadayenne
+est nombreuse ; Acyl ne doute plus du succès. Les vizirs se rassemblent
+auprès du prince, lui rendent leurs hommages, se prosternent à ses pieds
+en les embrassant ; lui, de son côté, leur prodiguait à tous les plus
+belles promesses.
+
+Mais tout cela n’était qu’un stratagème dont Sâboûn lui-même avait
+combiné et ordonné toutes les parties. Sâboûn avait fait d’abord jurer
+ses vizirs et les kamkolak de lui rester fidèles, et il en avait reçu
+les serments les plus sacrés. Ensuite il leur avait promis, s’ils lui
+amenaient Acyl, de les récompenser libéralement. Après avoir ainsi
+engagé leur foi, il les avait envoyés à la rencontre d’Acyl, avec tout
+l’appareil de chevaux et de tentes dont nous avons parlé, et même avec
+ses propres tentes impériales. Il avait d’ailleurs recommandé à ses
+vizirs et à ses kamkolak de ne rien négliger pour s’assurer d’Acyl, et,
+dès qu’il serait en leur pouvoir, de le lui envoyer sous l’escorte de
+cavaliers sûrs, à qui ils auraient fait jurer à leur tour de remettre
+immédiatement à lui, Sâboûn, le dépôt qu’on allait leur confier.
+
+Acyl, arrivé dans le camp ouadayen, prit de suite le maintien et
+l’attitude de sultan. Il voulut, le jour même, répandre dans tout le
+Ouadây des proclamations pour appeler les provinces à venir reconnaître
+leur nouveau souverain, et pour prévenir les habitants que ceux qui
+refuseraient de se soumettre à lui auraient à encourir sa vengeance.
+Acyl ne se doutait nullement qu’il donnait dans un piége préparé pour
+l’attirer du Dârfour et le jeter entre les mains de Sâboûn.
+
+Et je dis, moi : « A pareil stratagème, nul autre qu’un esprit sans
+réflexion, sans raisonnement, ne pouvait se laisser prendre. Si Acyl eût
+eu la moindre pénétration, s’il eût un moment pensé à ce que pouvaient
+signifier ces dispositions guerrières, s’il se fût demandé pourquoi ces
+étendards de Sâboûn, ces tentes des premiers vizirs et tous ces apprêts,
+il eût reconnu l’impossibilité pour ces vizirs, sans une permission
+expresse du sultan, d’enlever du palais ces insignes royaux et de
+déployer un si grand appareil militaire. La sotte vanité d’Acyl lui
+ferma les yeux. »
+
+Moi-même, au Dârfour, j’eus maintes fois occasion de me rencontrer avec
+ce prince émigré et de juger de son caractère et de son naturel. Il
+avait une telle dose d’orgueil et de présomption, qu’elle eût vraiment
+suffi pour tout ce qu’il y a d’hommes vivants sur la terre. Et
+cependant, alors, il n’avait pas encore reçu les présents du sultan du
+Dârfour ; il vivait dans la pénurie, dans la misère. Partout où je me
+trouvai avec lui, il ne me regarda que d’un œil de dédain et de mépris.
+Jamais, cependant, je n’avais eu avec lui le moindre rapport ; je ne lui
+avais jamais parlé ; mais dès qu’il sut que mon père était vizir de son
+frère Sâboûn, il me prit en haine, en aversion, tant était grande son
+ineptie et sa fatuité.
+
+Revenons au récit. Lorsque Acyl vit arriver à lui les vizirs et les
+kamkolak, il crut, comme je l’ai déjà dit, que le succès était assuré,
+que la fortune se mettait à sa discrétion, tandis qu’au contraire elle
+ouvrait contre lui une brèche irréparable. Il était comme la femme dont
+un poëte a dit :
+
+
+ « Vainement la femme vieillie cherche à paraître jeune ; elle a les
+ côtes maigres, sèches, l’échine voûtée ;
+
+ « Elle a recours au parfumeur, lui demande la fraîcheur du bel âge ;
+ mais est-ce que les parfums peuvent réparer ce que le temps a
+ détruit ? »
+
+
+Acyl, en courant du Dârfour au Dâr-Ouadây, rappelait le mouton qui
+prépare lui-même sa perte en grattant la terre[107] ; il était l’image
+de celui qui de sa propre main se coupe le bout du nez.
+
+Les vizirs étaient convenus entre eux qu’après qu’ils auraient attiré
+Acyl au Ouadây, ils l’accompagneraient jusqu’à Ouârah, et que là ils se
+saisiraient de lui ; mais Dieu décida autrement, et lui jeta plus vite
+le malheur : voici comment.
+
+Un des rois ou grands qui était dans le secret du projet résolut, à
+quelque titre que ce fût, de trahir Sâboûn et de faire triompher Acyl.
+Ce roi avait au cœur la passion de la tyrannie ; et Sâboûn ne voulait ni
+injustice, ni tyrannie, ni vexations. Or ce certain roi voyait que, sous
+l’autorité d’un pareil maître, il ne pourrait satisfaire ses goûts
+d’iniquités, et qu’avec Acyl il aurait libre carrière. Il fit donc
+pencher ses affections pour Acyl, et il s’en ouvrit aux autres vizirs :
+« Voyez, leur dit-il, de quelle manière vous jouez le malheureux Acyl.
+Vous n’avez répondu à ses instigations que pour le perdre, et il est
+fils de votre souverain. A mon sens, Acyl a plus de droits que Sâboûn au
+pouvoir suprême ; car vous n’ignorez pas tout ce qu’il y a dans Sâboûn
+de dureté, d’arrogance, d’amour du sang, de mépris pour vos conseils. Si
+vous voulez agréer mon avis, vous transformerez tout ce jeu entrepris
+contre Acyl, en une expédition sérieuse en sa faveur, et vous vous
+dévouerez à lui de cœur et de corps. »
+
+A ces paroles, les vizirs aperçurent le danger qui les menaçait, et
+comprirent que s’ils ne se rendaient promptement maîtres de leur
+collègue, tout le stratagème allait être éventé. Sans forme de procès,
+on saisit le provocateur, on lui attache les fers aux pieds, et on le
+confie à la surveillance d’une garde sûre ; puis, d’un accord unanime,
+tous les autres vizirs pénètrent dans la tente d’Acyl, et s’emparent de
+lui avant qu’il puisse rien savoir de ce qui venait de se passer, et
+afin de prévenir un incendie qu’il serait peut-être difficile d’éteindre
+plus tard.
+
+Acyl est saisi au corps ; on lui attache une chaîne au cou, et un anneau
+de fer solide le tient une main fixée à cette chaîne. On le place
+ensuite sur un chameau, et on le met en marche au milieu d’une escorte
+de mille cavaliers, à qui on a fait jurer de le conduire à Sâboûn.
+L’escorte se dirige du côté de Ouârah, sous les ordres du kamkolak
+Kidermy, fils de l’oncle maternel de Sâboûn, et connu par son inviolable
+attachement pour son souverain..... Kidermy, avec les mille cavaliers,
+marcha toute la nuit.
+
+Au coucher du soleil, les vizirs s’acheminent avec le reste des troupes,
+et marchent également toute la nuit, afin d’être prêts à répondre à tout
+événement. Ils rejoignent le kamkolak Kidermy à un village ; et voyant
+que tout était calme dans l’armée, ils prennent les devants ; car
+Kidermy allait au pas ordinaire. Après trois jours de marche forcée, les
+vizirs entrent à Ouârah. Ils s’empressent de porter au sultan la
+nouvelle de leur succès. Sâboûn en fut transporté de joie ; et sur
+l’heure même il ordonna de jeter en prison le traître qui avait tenté de
+faire triompher Acyl.
+
+Le lendemain dès le matin, Sâboûn envoie un des chefs des Turguenak,
+avec sa troupe, au-devant de Kidermy. Le Turguenak part, et le troisième
+jour après, Kidermy et toute l’armée entrent à Ouârah avec Acyl la
+chaîne au cou et monté sur un chameau.
+
+Le sultan paraît au Fâcher ou grande place du palais, dans un appareil
+imposant ; les tambourins retentissent, les trompettes sonnent, les
+étendards frémissent au-dessus de la tête de Sâboûn. Acyl paraît aussi,
+monté sur son chameau. Le sultan fait amener son frère et le fait
+descendre au milieu du cercle de l’assemblée. « Traître, perfide, dit
+Sâboûn à Acyl, tu voulais donc livrer le Ouadây à nos ennemis, et cela
+pour satisfaire ta folle ambition ! » Et Sâboûn donne l’ordre de mettre
+à mort le coupable. Acyl est exécuté à l’instant même. Ainsi Dieu
+délivra le Ouadây et les Ouadayens. Ce jour fut un jour de fête et de
+joie comme on n’en vit jamais au Ouadây.
+
+On amena ensuite le vizir qui avait trahi. Sâboûn le fit mettre à mort
+immédiatement. Les deux cadavres furent laissés tout le jour sur la
+place publique ; le soir, Sâboûn ordonna de les enterrer[108].
+
+
+[Note 97 : _Voy._ le Voyage au Dârfour.]
+
+[Note 98 : Explication communiquée verbalement par le cheykh El-Tounsy.]
+
+[Note 99 : _Voy._ notes 8 et 9.]
+
+[Note 100 : _Voy._ note 10.]
+
+[Note 101 : _Voy._ note 11.]
+
+[Note 102 : Ce sont les mêmes que chez les Fôriens. Voy. _Voyage au
+Dârfour_.]
+
+[Note 103 : Par exemple, la main droite et le pied gauche, ou la main
+gauche et le pied droit.]
+
+[Note 104 : Les massues casse-têtes sont longues d’environ deux pieds,
+et sont terminées par une tête revêtue de fer ; la tête a environ trois
+pouces de diamètre.]
+
+[Note 105 : _Voy._ note 12.]
+
+[Note 106 : _Voy._ note 13.]
+
+[Note 107 : _Voy._ note 14.]
+
+[Note 108 : _Voy._ note 15.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE V.=
+
+Tyrannie et déréglements d’Ahmed, sultan du Bâguirmeh. — Incursions des
+Baguirmiens sur le territoire ouadayen. — Lettres de Sâboûn à Ahmed. —
+Expédition et départ de Sâboûn. — Arrivée dans l’espace qui sépare le
+Ouadây et le Bâguirmeh. — Un Abou-Carn se précipite sur les Ouadayens ;
+il est tué par un esclave. — Plusieurs chefs condamnés à mort. —
+Comparaison des Rézeigât et des Djéâtenah. — Vénération pour le
+souverain. — Anecdote. — Le souverain est toujours inspiré du ciel. —
+Autre anecdote.
+
+
+Le Très-Haut, Dieu, à qui rien n’est difficile, dont l’essence est
+sainte, dont les attributs sont purs et sans tache, a mis les rois sur
+les trônes des empires du monde, comme la tête sur le corps de l’homme ;
+or la tête est l’organe suprême de l’homme, et, disent les savants, le
+siége de l’intelligence ; elle est la plus noble partie de l’organisme
+humain ; car en elle sont les quatre sens externes, l’ouïe, la vue,
+l’odorat et le goût, et les sens internes, la perception, l’imagination,
+la réflexion, le jugement et la sagacité. Par analogie comparative, le
+souverain est la parole suprême de l’État, le siége de l’équité et de la
+puissance, le tribunal de la justice, le bouclier de l’empire, la source
+de la bonté et de la clémence, la main vengeresse toujours prête à
+frapper l’iniquité des œuvres et à appliquer les peines établies par la
+loi, enfin la voix qui absout et pardonne. Et notre saint Prophète a
+dit : « Le souverain est l’ombre de Dieu sur la terre, le refuge des
+malheureux, le consolateur des opprimés. Princes, vous êtes les pasteurs
+de vos brebis, et au grand jour Dieu vous demandera compte de la gestion
+de votre femme. »
+
+Le souverain, centre du pouvoir et de l’autorité, doit ne commander que
+le bien, ne défendre que le mal. « Celui qui voit faire le mal, dit le
+Prophète de l’islamisme, doit chercher à l’empêcher, ou par son
+intervention active, ou par ses paroles, ou par ses vœux ; et quand les
+vœux sont la seule voie possible, alors la foi est mourante dans la
+nation. »
+
+Mais nul n’est plus puissant à arrêter le mal que le chef d’un État ;
+tel est surtout le sultan du Ouadây. Maître absolu, tout obéit à ses
+ordres, tout se soumet à sa volonté.
+
+Lorsque le sultan Sâboûn eut assuré son pouvoir et que son pied s’y fut
+affermi, il n’y eut œuvre de mal que ce prince ne réprimât, œuvre de
+bien à faire, pour qui le méritait, qu’il ne la fît. Voici comment il
+punit la coupable conduite d’El-Hâdj-Ahmed, sultan du Bâguirmeh.
+
+Ahmed tyrannisait et tourmentait ses sujets, s’abandonnait aux plus
+honteux excès. Il laissait les gouverneurs des provinces se livrer à
+tous les caprices d’une licence effrénée, et ne voulait entendre les
+représentations et les plaintes de personne ; les souffrances des
+Bâguirmiens étaient extrêmes. Enfin plusieurs des principaux habitants
+des bourgs et villages se rassemblèrent et allèrent exposer leurs maux
+aux ulémas, leur raconter ce qu’ils enduraient de la tyrannie de leurs
+gouverneurs, leur dire que le sultan était sourd à leurs plaintes et à
+leurs supplications, les prier de représenter de vive voix au prince les
+abus dont le peuple était victime, et de mettre assez d’énergie dans
+leurs paroles pour inspirer à Ahmed de meilleurs sentiments, pour le
+décider à enjoindre aux gouverneurs de changer de conduite.
+
+Les ulémas se réunirent et se rendirent chez le sultan. Il les reçut
+avec les honneurs convenables et les fit asseoir ; quelques instants
+après, Ahmed leur demanda le motif qui les amenait ainsi réunis. D’abord
+ils gardèrent le silence ; puis un vieillard d’entre eux, le faguy El-
+Ouâly, prit la parole. « Prince, notre maître, dit-il, nous venons
+t’engager à faire cesser les injustices de tes préposés et de tes
+suppôts. Si tu connais leur conduite, nous te prions de les forcer à y
+renoncer ; si tu ne la connais pas, sache les intimider par tes menaces,
+et cherche à arrêter leurs excès. — Et quels sont donc ces excès ?
+réplique le sultan. — Œuvres d’iniquités qui n’ont pas laissé un seul
+cœur sans souffrance, et tu es notre souverain. C’est en ton nom qu’ils
+nous tyrannisent, et cependant tes sujets te respectent et te craignent.
+Toi seul tu rendras compte de tout cela au jour du jugement. » Puis le
+vieux uléma raconta cette parabole :
+
+« Prince, notre maître, dis-moi : Si tu avais un champ ensemencé ; si le
+moment de la moisson approchait et qu’elle se présentât riche et
+abondante ; si au milieu de ton champ était un grand arbre où des
+oiseaux eussent leurs nids ; si ces oiseaux mangeaient toute cette
+moisson, et que nul effort ne pût les chasser, et si tu étais enfin
+fatigué de cette dévastation, dis-moi, que ferais-tu ? — Je couperais
+cet arbre. — Eh bien ! prince, sache donc ceci : Les rayas sont la
+moisson ; toi, tu es le grand arbre ; tes officiers, tes gouverneurs
+sont les oiseaux ; et la moisson est ravagée, dévorée ; et nous
+craignons que l’arbre ne soit coupé, car le maître de la moisson, c’est
+Dieu, et il hait la tyrannie. Apprends qu’un poëte a dit :
+
+
+ « Évite l’injustice et l’oppression, si tu es puissant ; car elles ont
+ pour terme le repentir.
+
+ « Tes deux yeux dorment ; mais celui que tu as opprimé reste éveillé,
+ poussant ses cris au ciel contre toi ; et l’œil de Dieu ne dort
+ jamais. »
+
+
+« La sagesse des anciens temps a dit : « L’iniquité qui dure ruine ; la
+justice qui dure enrichit. » Pense encore à ces paroles du poëte :
+
+
+ « Allez dire de ma part à celui qui se plaît à m’opprimer, sans
+ crainte de Celui qui voit et sait tout,
+
+ « Allez lui dire que je tiens ma flèche en arrêt, cachée dans les
+ ténèbres de la nuit, et qu’à un moment, je l’espère, elle volera le
+ frapper. »
+
+
+« Enfin, apprends ces mots de notre saint Prophète : « La justice d’une
+heure seule vaut mieux que soixante-dix ans de prières. »
+
+Le sultan se mit à rire de ce sermon. « Ainsi, dit-il, vous pensez donc
+tous que mes oiseaux, comme vous les appelez, doivent vivre sans boire
+ni manger ? — Non. — Cependant ils ne prennent des rayas que pour se
+nourrir. — Leur nourriture, c’est toi qui la leur donnes, et pour cela
+tu leur accordes des terres dont ils recueillent les revenus. — Chacun
+sait comment il doit battre son briquet. Les rayas sont mes rayas à moi,
+les soldats sont mes soldats, et vous n’avez rien à voir dans tout cela.
+Votre affaire, à vous, c’est d’enseigner la loi et la religion à qui le
+veut, de répondre à ceux qui vous consultent ; le reste ne vous regarde
+pas. Et si je ne craignais d’être accusé de trop brutaliser les ulémas,
+je les ferais arrêter tous, et je n’en laisserais pas un seul en vie. »
+Ensuite Ahmed appelle ses émirs et dit à l’un d’eux : « Toi, tu es
+l’épervier ; » à l’autre : « Toi, tu es le faucon ; » à un autre :
+« Toi, le milan ; » à un autre : « Toi, le percnoptère ; » à un autre :
+« Toi, le vautour. » Il appliqua ainsi à chacun d’eux un nom d’oiseau de
+proie, en présence des ulémas stupéfaits de ce qu’ils voyaient et
+entendaient. Ils sortirent humiliés, maudissant la perversité du sultan.
+Cette démarche n’eut d’autre résultat que de susciter de nouvelles
+vexations et de nouvelles iniquités.
+
+Alors le peuple poussa les hauts cris, se révolta contre les soldats du
+sultan ; le sang coula ; une foule de bourgs et de villages furent
+ruinés, saccagés. Une seconde fois les ulémas se réunirent, et
+résolurent d’aller de nouveau se présenter au sultan, dût-il leur en
+coûter la vie. Ahmed les reçut avec politesse, les fit asseoir, puis
+leur demanda quel était le motif de leur visite. Ils répondirent qu’ils
+venaient remplir un devoir sacré, un devoir qui leur était prescrit par
+Dieu dans ces paroles du saint Coran : « Dieu impose à ceux auxquels son
+divin Livre a été envoyé, l’obligation de le faire connaître aux autres
+hommes et de n’en point tenir les préceptes cachés. » — « Voyons, dit le
+sultan, ce que vous avez à me dire. »
+
+Alors un des ulémas prit la parole : « Le Très-Haut a dit : « J’ai
+préparé à l’oppresseur d’effroyables supplices. » Et un autre : « Au
+jour du jugement, dit l’Éternel, nous élèverons la balance de la
+justice ; gardez-vous donc d’être injuste, ne fût-ce que pour quelques
+grains de sénevé ; aussi bien nous le représenterons, ce sénevé, au
+dernier jour ; car nous tenons compte également de tout à tous. » Un
+troisième des ulémas, puis d’autres successivement, citèrent diverses
+sentences ou passages du Coran et du _Hadyth_ ou livre des paroles
+traditionnelles du Prophète : « O hommes ! j’ai créé l’injustice ; elle
+m’est impossible à moi, mais je l’ai placée sur la terre, au milieu de
+vous, comme œuvre de mal ; évitez-la. » — Le Très-Haut a dit : « Au jour
+dernier du monde, je serai souverain redoutable ; je ne ferai grâce à
+nulle injustice, ne fût-elle que pour quelques grains de poussière ; car
+si je pardonnais à une seule injustice, je serais moi-même injuste. » —
+« L’injustice, au jour de la résurrection, enveloppera l’injuste
+d’épaisses ténèbres. » — Les traditions reçues du prophète disent :
+« L’injustice qui dure ruine ; la justice qui dure enrichit. » Chacun
+des ulémas donna ainsi sa maxime d’à-propos. Quand ils eurent fini, le
+sultan leur dit : « Est-ce pour cela que vous êtes venus ? — Sans doute.
+— C’est très-bien ! je vous ai entendus, mais je n’en ferai ni plus ni
+moins. Sortez d’ici. Et s’il vous prend fantaisie de m’apporter encore
+de ces remontrances, je vous traiterai comme vous le méritez. » Les
+ulémas se levèrent et sortirent, le mécontentement et la tristesse dans
+l’âme..... Ahmed continua à se conduire comme par le passé. On en parla
+à Sâboûn, qui répondit : « Dieu saura le rétribuer selon ses œuvres. »
+
+Le sultan du Bâguirmeh ne s’en tint pas aux excès de la tyrannie ; il
+s’abandonna encore aux excès de la débauche. Il avait une sœur mariée à
+un de ses vizirs ; elle se brouilla avec son mari à la suite d’une
+querelle particulière. Elle vint se plaindre à son frère, le prier de
+faire des reproches au vizir et de rétablir la bonne intelligence entre
+elle et son mari. Le sultan était alors ivre. Frappé de la beauté de sa
+sœur, il s’en éprit, et tous les désirs de l’amour s’éveillèrent en lui.
+Le lendemain il appela le vizir, et lui ordonna de répudier sa femme.
+Elle fut répudiée, et le sultan alors résolut de l’épouser. Mais
+craignant qu’on ne le blâmât de cette alliance, il convoqua les ulémas
+et leur demanda s’il n’y avait pas dans le Coran quelque passage sur
+l’autorité duquel il pût légitimer son mariage avec sa sœur. « Rien ne
+peut autoriser une pareille union, répondirent les ulémas. La possession
+maritale d’une sœur est formellement défendue par le texte du Coran. »
+Alors Ahmed promit de récompenser richement celui qui lui trouverait un
+moyen d’arranger cette affaire. Chacun répondit qu’il était impossible
+de légitimer son projet. A cette réponse tranchante, il s’emporta contre
+les ulémas et les chassa de sa présence.
+
+Mais un des ulémas qui était absent de l’assemblée, un de ces hommes que
+l’amour passionné des biens du monde fait plier à tout, apprit ce qui
+s’était passé dans la consultation. Il vint demander à parler au sultan.
+Introduit près du prince, il lui dit : « J’ai su la conversation que tu
+as eue avec les ulémas à propos de ta sœur. » Et il conta ce qu’il en
+avait appris. « La chose est ainsi, dit le sultan ; mais tous me
+répètent qu’aucun texte ne peut me rendre licite la possession de cette
+femme. Et toi, quelle est ton opinion ? — Je soutiens, moi, qu’il y a
+possibilité. — Et comment ? — Tu sais fort bien que ton père épousa plus
+de quatre femmes, et par conséquent dépassa le nombre que permet la loi.
+— Je sais cela. — Au delà de quatre femmes, il y a donc infraction à la
+loi, et les enfants nés de ces unions illicites sont illégitimes et
+adultérins. De plus, d’après les principes du rite des châféites[109],
+les enfants nés de l’_eau_ de l’adultère et du concubinage ne sont pas
+admis dans les degrés de parenté dans lesquels les unions matrimoniales
+sont défendues. Cette femme n’est donc pas réellement ta sœur ; il t’est
+donc permis de l’épouser[110]. »
+
+A cette explication, le sultan, transporté de joie, fit récompenser
+généreusement le commentateur. Les autres ulémas, informés de la réponse
+de leur confrère, envoyèrent dire au sultan : « La solution qui t’a été
+donnée est vicieuse, fausse, inadmissible dans les principes de notre
+rite mâlékite. — J’ai embrassé le rite des châféites, répliqua le
+sultan. — Mais alors, comment prouves-tu que la mère de ta sœur était en
+surplus du nombre des quatre femmes légitimes de ton père ? Avant tout
+il faut constater ce fait, car c’est le fait fondamental. » Le sultan ne
+prit nul souci de ces observations ; il se fiança à sa sœur, et peu
+après il en fit publiquement sa femme. Voici une autre monstruosité plus
+étonnante encore.
+
+Ahmed avait une fille mariée. Elle vint, peu de temps après son mariage,
+rendre visite au sultan... Elle entre et le trouve dans un singulier
+état d’ivresse. Ahmed s’enflamme subitement d’amour pour sa fille. Il
+envoie appeler le mari et lui ordonne de répudier sa femme. La
+répudiation est prononcée immédiatement. Pour cette fois, Ahmed ne
+consulte pas les ulémas. Il s’enferme seul avec sa fille et la presse de
+partager sa couche. « Mais, dit-elle au sultan, n’es-tu pas mon père ?
+comment croire qu’il soit permis à un père de faire à sa fille de
+pareilles propositions ? — Je t’aime, et ne veux céder mon bonheur à
+personne. » La jeune fille résiste, et refuse d’obéir. Les choses, dit-
+on, en restèrent au point des sollicitations. Toutefois, le public fut
+partagé d’avis sur le dénoûment. Les uns prétendirent qu’Ahmed avait
+enfin triomphé ; les autres, que sa fille n’avait point succombé.
+
+On raconta à Sâboûn les turpitudes du sultan bâguirmien. « Dieu, dit-il,
+le traitera selon ses œuvres. » Et en effet, lorsque Dieu veut un
+événement, il en dispose les causes ; lorsqu’il a décidé le malheur des
+populations, rien ne peut les y soustraire. Et puis, les œuvres, la
+conduite d’Ahmed donnent la raison de ces paroles du Tout-Puissant :
+« Quand j’ai résolu la perte d’un peuple, je fais marcher les hommes
+corrompus, qui les gouvernent, à tous les crimes ; alors ma résolution
+est justifiée, et je jette sur le peuple la ruine et la désolation. »
+
+Lorsque Dieu eut prononcé la condamnation du sultan bâguirmien et eut
+décidé la perte de ce prince par la main de Sâboûn, il suscita pour
+vizirs à Ahmed des hommes de dépravation et de mal. Ces vizirs allèrent
+dire à Ahmed : « Seigneur, nous avons maintenant appauvri notre pays,
+nous en avons épuisé, ruiné les habitants par toutes les rigueurs et les
+exactions possibles. Il vaudrait bien mieux, peut-être, chercher à nous
+satisfaire, toi et nous, sur d’autres que sur tes rayas ; par exemple,
+dépouillons de leurs biens les rayas de quelque pays voisin. — Savez-
+vous quelque prince voisin dont les rayas soient maintenant plus riches
+que les nôtres ? — Certainement, il y a les Ouadayens ; ils sont à nos
+portes ; ils ont en abondance des chameaux, des bœufs, du menu bétail,
+des esclaves, de l’argent[111]. — Eh bien ! faites une incursion dans le
+Ouadây, et enlevez tout ce que vous pourrez. » A ces mots le vizir Abd-
+Allah s’avance ; il était _Fetcha_[112], dignité qui répond à celle de
+l’_Ab_ (père), au Dârfour. « Que mon maître, dit Abd-Allah, me permette
+d’aller le premier tomber sur les Ouadayens. Après moi, ira qui
+voudra. » La permission est accordée sans difficulté.
+
+Peu après le fetcha part, suivi de cavaliers et de fantassins. Il fond à
+l’improviste sur les frontières du Ouadây, tue, pille, amasse un riche
+butin, et revient triomphant. L’aspect de ces dépouilles, de ces
+richesses, sourit au sultan Ahmed. « Nul autre que toi, dit-il au
+fetcha, ne conduira contre le Ouadây une seconde expédition. » Et pour
+cette fois, il lui ordonne de pénétrer au cœur du Ouadây. Le fetcha se
+remet en route. Il reste environ quinze jours en incursion, et revient
+chargé d’un butin plus considérable encore que le premier. Mais il avait
+trouvé une vigoureuse résistance chez les Ouadayens qu’il avait pillés,
+et on lui avait tué un grand nombre d’hommes ; néanmoins il rentra au
+Bâguirmeh les mains pleines.
+
+On annonça à Sâboûn les pillages des Bâguirmiens, l’enlèvement des
+troupeaux. Sâboûn surpris : « Eh quoi ! dit-il, ils saccagent, dévastent
+nos contrées, sans que nous soyons en guerre ! Et nous sommes musulmans,
+et eux aussi sont musulmans ! L’outrage est par trop violent ! » Sâboûn
+écrit aussitôt au sultan Ahmed, et lui dit, après les politesses
+d’usage : « ..... Ton fetcha a fait irruption sur mon pays, a enlevé les
+troupeaux de mes rayas ; c’est une insulte à ma personne même. Il a
+emmené des prisonniers, pillé les habitations ; jamais pareille chose
+n’a eu lieu entre nous, nulle loi au monde ne l’autorise. Au reçu de
+cette lettre, ordonne au fetcha de restituer tout ce qu’il a pris, et
+garde-toi bien de recommencer une semblable expédition. »
+
+Sâboûn accompagna l’envoi de cette lettre de quelques présents. A peine
+le messager chargé de la porter l’eut-il remise au sultan Ahmed, que
+celui-ci le fit saisir et mettre en prison..... La lettre demeura sans
+réponse. Peu de temps après, de nouvelles plaintes furent portées à
+Sâboûn ; on lui annonça que le fetcha avait reparu sur les terres du
+Ouadây, qu’il pillait les troupeaux, enlevait les familles, et répandait
+le massacre et la désolation partout. Sâboûn alors eut peine à contenir
+sa colère. Il attendit pendant quelques jours encore le retour de son
+envoyé ; mais son attente fut trompée. Il expédia un second envoyé avec
+une nouvelle lettre ; il écrivait au sultan : « Nous t’avons déjà écrit
+une fois, et nous t’avons exposé les actes iniques et les violences de
+ton fetcha. Nous t’avons demandé de l’obliger à rendre immédiatement ce
+qu’il a pris ; car ce sont des biens de musulmans, qu’un vrai croyant ne
+peut et ne doit pas s’approprier. Nous attendions le retour de notre
+envoyé et ta réponse, lorsque nos rayas sont venus à nous dans un état
+qui afflige un ami et ne réjouit qu’un ennemi. Ils se sont plaints de ce
+que ton fetcha a fait une nouvelle irruption sur nos terres, et qu’il
+n’a laissé dans les abris de nos villages ni homme qui pût crier, ni
+cheval qui pût hennir. Cette conduite nous a indigné. Au reçu de cette
+lettre, ordonne de suite à ton fetcha de rendre tout ce qu’il a pillé ;
+sinon, nous le ferons restituer de vive force. Salut. »
+
+A la lecture de ce message, le Bâguirmien se mit à rire. « Comment, dit-
+il, Sâboûn ose-t-il demander la restitution de ce que nous avons enlevé
+à ses rayas ? Je ne rendrai rien. » Et il mande à Sâboûn un messager
+avec une réponse ainsi conçue : « Nous avons reçu une première lettre de
+toi, puis une seconde. Nous en avons compris le contenu. Salut. »
+
+Une pareille réponse indigna Sâboûn. Dans sa colère, ce prince résolut
+de marcher immédiatement contre le Bâguirmeh, et de ne revenir que
+vainqueur ou vaincu. Il appela mon père et le câdy, et leur demanda ce
+qu’ils pensaient de la conduite et de l’insolence du sultan Ahmed. Il
+leur raconta comment ce prince s’abandonnait à tout ce que réprouve la
+loi de Dieu, comment il était arrivé à prendre sa sœur pour femme,
+comment on parlait de ses tentatives sur sa propre fille. Mon père et le
+câdy déclarèrent qu’après de tels actes, la guerre contre le sultan
+bâguirmien était permise et légitime. Ensuite Sâboûn ajouta que le
+fetcha avait pillé les Ouadayens de la province de l’Ouest, et cela sans
+motif, et que dans ces brigandages ce même fetcha avait versé le sang
+musulman sans qu’aucun grief pût être allégué contre les Ouadayens. La
+guerre contre le Bâguirmeh une fois reconnue licite et juste, Sâboûn
+recommanda à mon père et au câdy de garder le secret le plus absolu sur
+la conversation qu’ils venaient d’avoir avec lui.
+
+Le lendemain Sâboûn appelle les kamkolak et leur dit : « Je suis
+inquiet, tourmenté ; des idées sombres m’obsèdent ; le séjour de Ouârah
+et le repos augmentent ma tristesse. Je veux aller passer quelques jours
+à la maison de campagne de mon aïeul le sultan Gaûdeh. Montez à cheval
+et suivez-moi. » La maison du sultan Gaûdeh était éloignée de Ouârah
+d’environ huit heures de marche. « Prince, répondent les kamkolak, nous
+sommes à vos ordres. »
+
+Sâboûn fait aussitôt seller ses chevaux et disposer les bagages
+nécessaires. Il expédie en même temps au chef des tribus arabes voisines
+de la ville, l’ordre de tenir prêts le plus grand nombre possible de
+chameaux. Le chef arabe prépare tout ce qu’il en peut rassembler parmi
+ses Arabes, et tout ce qu’il en possède lui-même. Enfin les tambourins
+annoncent le départ, et le sultan sort de Ouârah au milieu de ses
+troupes. Il arrive à la maison de Gaûdeh. Il y reste trois jours, et le
+quatrième jour au matin il se remet en route.
+
+Vizirs et soldats pensaient que Sâboûn allait regagner Ouârah ; mais il
+tourne bride et marche au sud. Il fallut le suivre. On ignorait sur quel
+lieu il voulait se diriger. Un des grands s’approche de Sâboûn : « Que
+Dieu, dit-il, consolide la puissance de mon maître ! où désire-t-il se
+rendre ? — A la maison de mon aïeul Aroûs. » C’était une campagne à deux
+jours de Ouârah, et où jadis le sultan Aroûs allait de temps en temps
+passer quelques jours. On arrive à l’endroit désigné. Sâboûn y reste
+trois jours ; et au matin du quatrième, il part et reprend sa marche du
+côté du sud. Un vizir lui demande encore où il désire aller « Je vais
+faire une tournée dans les provinces et voir en quel état sont mes
+sujets. Mais que personne désormais ne vienne plus me demander où je
+vais. » On se conforma à cette défense.
+
+Sâboûn voyagea tout le jour, et ne fit halte qu’à la nuit. Le lendemain
+matin, il remonta à cheval ; toute la journée encore, il marcha à marche
+pressée ; il ne s’arrêta que le soir. Il recommença ainsi pendant sept
+jours de suite ; le huitième, on se reposa. Alors Sâboûn assembla les
+grands qui l’accompagnaient, ses vizirs et ses officiers : « Nous
+allons, leur dit-il, au Bâguirmeh. Je resterai ici sept jours encore.
+Pendant ce temps, vous vous préparerez pour l’expédition. Que ceux qui
+n’ont pas emmené leurs hommes de guerre avec eux les fassent venir ; que
+ceux qui n’ont pas leurs chameaux les fassent demander ; que ceux qui
+n’ont pas tous leurs cavaliers et toutes leurs armes les envoient
+chercher, et complètent ce qui leur manque. Cela terminé, nous marchons
+sur le Bâguirmeh. — Vos ordres seront exécutés. » On se sépare ; et
+chacun alors de discourir et de raisonner sur cette guerre improvisée,
+et d’en exagérer les dangers. « Pourquoi, se disait-on, est-il parti
+ainsi sans préparatifs ? Pourquoi venir jusqu’ici sans nous parler de
+ses intentions ? Comment pouvons-nous être prêts dans sept jours ? un
+mois ne suffirait pas. Et d’ailleurs, l’ennemi est en force ; chevaux,
+fantassins, il a tout en nombre ; à moins d’avoir à lui opposer une
+armée redoutable et bien équipée, nous ne pouvons pas aller l’attaquer.
+Dans l’état où nous sommes, nous serons mis en pièces, notre sultan sera
+tué, et nous devenons la risée du Soudan. Ce n’est pas ainsi que doit
+s’aventurer un souverain. Voyons ; qui de nous veut essayer de faire
+changer la résolution de Sâboûn, de le décider à retourner à Ouârah,
+afin que nous puissions nous préparer à la guerre ? — Moi, dit l’envoyé
+que Sâboûn avait précédemment expédié au Bâguirmeh ; moi, je me charge
+de déterminer le sultan à regagner Ouârah. Et si je réussis, quel sera
+le prix... ? — Nous promettons de te donner cent chevaux choisis, cent
+esclaves et cent chameaux. — J’accepte ; » et il se fait assurer cette
+promesse par écrit.
+
+Le soir il se rend auprès du sultan..., il attend qu’ils soient seuls en
+tête-à-tête. Alors il s’approche et dit : « Que Dieu accroisse la
+puissance de mon seigneur ! Permets-moi de te demander quel est ton but.
+— Que veux-tu dire ? — Tu es parti sans préparatifs suffisants pour
+fondre sur un pays plein de cavaliers et de soldats, composant une force
+immense, décidés à tout affronter. Tu risques la perte de tes troupes,
+une déroute complète. Si dans l’état où nous sommes nous pénétrons sur
+le territoire bâguirmien, et que nous ayons affaire avec le fetcha, il
+nous sera impossible de résister. — Ce que tu me dis là est-il bien
+vrai ? — Prince, très-vrai. — Ainsi, nos fatigues jusqu’aujourd’hui sont
+perdues. S’il plaît à Dieu, demain nous retournons sur nos pas ; nous
+n’irons pas chercher notre malheur. »
+
+L’envoyé sort enchanté de la réponse de Sâboûn, et convaincu qu’il a
+dissuadé ce prince de poursuivre son projet. Il en répand la nouvelle
+dans le camp, et la nuit fut une nuit de joie pour l’armée.
+
+Au matin, le sultan fait battre le coup du départ ; il avait renoncé aux
+sept jours de campement, mesure qu’il avait ordonnée d’abord. On lui
+amène son cheval ; il le monte, et appelle son conseiller de la veille.
+Celui-ci se présente devant le sultan, qui lui dit : « J’ai résolu de te
+laisser ici ; je ne veux pas que tu me suives dans mon expédition ; car
+tu es un poltron qui épouvanterait l’armée, comme tu m’as presque
+épouvanté hier ; tu anéantirais le courage de mes soldats. » Puis Sâboûn
+fit saisir l’envoyé, et montrant un arbre qui était près de là :
+« Attachez cet homme, dit Sâboûn, au pied de cet arbre. » On l’y
+attacha, le tronc de l’arbre entre les jambes. Quelques individus furent
+préposés à la garde du prisonnier, et chargés de lui donner à manger et
+à boire jusqu’à ce que l’armée revînt du Bâguirmeh. Le sultan s’éloigna.
+Ses vizirs et toute sa suite, étonnés, interdits, expédièrent
+immédiatement à leurs intendants et subdélégués les ordres les plus
+pressants pour tous les préparatifs que Sâboûn avait prescrits la
+veille.
+
+On partit, on voyagea tout le jour, et l’on fit halte pour la nuit. Le
+lendemain matin, ordre de départ. Jusqu’alors on avait marché dans la
+direction du sud, cette fois Sâboûn tourna à l’ouest, c’est-à-dire sur
+le Bâguirmeh. A la fin de la journée, il campa et annonça un repos de
+sept jours.
+
+Depuis la sortie de Ouârah, plusieurs corps armés étaient venus
+rejoindre l’expédition ; les troupes s’étaient accrues peu à peu, et de
+nouveaux renforts arrivaient de tous côtés. A la fin, Sâboûn se vit à la
+tête d’une masse d’hommes considérable, armée en quelque sorte
+improvisée, et qui couvrait monts et plaines. S’il eût annoncé ses
+intentions de guerre dès son départ et eût pris le temps de faire ses
+préparatifs de campagne, il eût certainement rassemblé une armée que
+l’œil n’eût pu embrasser tout entière.
+
+Néanmoins les soldats ouadayens réguliers et leurs rois conçurent
+quelque crainte lorsqu’ils apprirent quelles étaient les forces des
+Bâguirmiens. Les chefs surtout n’allaient qu’en hésitant s’exposer à
+tant de dangers. Ils regrettaient la tranquillité dont ils avaient joui
+jusqu’alors. Ils se réunirent une seconde fois en conciliabule,
+discutèrent et parlèrent longuement sur la guerre qui allait s’engager.
+« Quoi, disaient-ils, cet homme, tout seul, nous domine, nous enchaîne à
+ses volontés ! Ne sommes-nous pas hommes, nous aussi ? Ne saurons nous
+donc pas le décider à changer de résolution ? » Alors un cousin de
+Sâboûn, le kamkolak Kidermy, se charge de parler au prince. « Moi, dit-
+il, je le déterminerai à prendre avec nous le chemin de Ouârah, et à
+séjourner ensuite pendant quatre mois dans la ville ; après ce temps,
+s’il veut se remettre en campagne, ne croyez pas que j’essaye de le
+retenir davantage. — Si tu peux le décider à retourner à Ouârah et à y
+rester seulement un mois, nous te donnerons tout ce que nous avions
+promis à notre collègue qui a échoué dans la même tentative, et ensuite
+nous tâcherons d’arranger les choses le mieux possible. — Je me charge
+de l’affaire. » Tous attendaient avec confiance le succès de cette
+seconde démarche, car Kidermy était un parent du sultan, un favori
+intime, un ami, et sa parole était toujours bien accueillie.
+
+Kidermy se présente à Sâboûn et lui dit : « Prince, mon maître, et
+maître de mon père, tu connais mon affection pour toi ; tu connais ma
+bonne foi, mon désintéressement dans mes conseils. Tu es pour moi plus
+que le monde entier, et je ne crains que ce qui pourrait t’être
+contraire, car ma vie n’est rien. — Je suis parfaitement persuadé de
+tout cela. — Prince, j’ai l’honneur d’être admis à ton conseil, et j’ai
+pour toi le dévouement d’un fils. Je désire te dire quelques mots, qui,
+si tu les accueilles et les approuves, t’ouvriront la plus sûre voie de
+succès. — Voyons, parle ; tu n’ignores pas ce que j’ai d’estime pour
+toi. — Tu sais, prince, que nous sommes partis sans préparatifs, et que
+nos ennemis sont puissants et nombreux. Nous craignons pour toi d’abord,
+puis pour nous-mêmes, si nous marchons contre eux dans l’état où nous
+sommes. — Et que faut-il faire ? car enfin nous voilà loin de Ouârah et
+tout près des frontières du Baguirmeh. — Je te demande comme grâce de
+nous reconduire à Ouârah et de nous y laisser séjourner, ne fût-ce qu’un
+seul mois. Tu pourras facilement ensuite en partir à la tête d’une armée
+imposante, capable d’affronter avec toi les plus redoutables dangers. Et
+alors nous ne doutons pas que Dieu ne nous accorde la victoire. — Très-
+bien ! je comprends parfaitement ; je saisis toute la portée de ton
+idée ; et, s’il plaît à Dieu, demain je repars. » La nuit se passe ; au
+matin on bat le coup du départ ; le sultan monte à cheval.
+
+Le kamkolak Kidermy avait annoncé dans le camp que le retour à Ouârah
+était décidé, et les soldats s’y étaient préparés. Aussi, lorsque Sâboûn
+fut à cheval, les enseignes tournèrent de suite du côté de la route de
+Ouârah. A ce mouvement, le sultan comprit que Kidermy avait prévenu
+l’armée, et il le fit appeler. Dès que Kidermy parut : « Prenez cet
+homme, » dit Sâboûn aux kabartou. Les kabartou obéissent, et ils placent
+à terre Kidermy pour l’exécuter immédiatement. Alors les chefs de
+l’armée, tout bouleversés de ce résultat de leur combinaison, accourent
+se jeter aux pieds du sultan, embrassent la terre devant lui et le
+supplient de faire grâce à Kidermy ; Sâboûn reste inexorable. Ils vont à
+la hâte s’adresser à mon père et le conjurent d’intercéder pour le
+malheureux kamkolak. Mon père se présente au sultan et lui demande le
+pardon de Kidermy. « Le pardon est accordé, dit Sâboûn, mais il ne nous
+suivra pas au Bâguirmeh. Qu’il aille à Ouârah, lui qui désire si fort y
+retourner qu’il voulait aussi m’y entraîner. Qu’il parte. — Prince, dit
+mon père, mettez le comble à votre générosité, en permettant à Kidermy
+de vous accompagner et de garder le rang qu’il avait auprès de vous. Il
+se repent de son irréflexion et il ne retombera plus en pareille
+faute. » Le sultan se laisse fléchir et cède encore cette fois aux vœux
+de mon père.
+
+Peu après on se mit en marche. On pénétra dans les terres libres qui
+séparent les limites du Ouadây et du Bâguirmeh. Ces terres sont
+couvertes d’arbres de haute futaie et d’épaisses broussailles épineuses.
+Ces sortes de savanes servent de repaires aux lions, aux éléphants, et
+aux abou-carn ou _unicornes_, appelés en Égypte _khartyt_[113], c’est-à-
+dire rhinocéros.
+
+Sâboûn avait eu soin d’envoyer en avant, pour abattre les arbres, jeter
+de côté les grosses pierres et ouvrir ainsi à ses troupes une route
+praticable, deux aguîd ou officiers supérieurs, qui, chacun avec quatre
+mille esclaves, précédaient et devançaient le gros de l’armée à une
+heure au moins de distance. Ces esclaves étaient munis de haches pour
+couper les arbres, tracer un chemin et le déblayer. Il est d’habitude
+que le sultan et l’armée soient ainsi précédés des esclaves.
+
+Pendant qu’on travaillait à une tranchée dans un fourré épais et serré,
+voilà que tout à coup un énorme abou-carn s’élance, se rue sur les
+travailleurs, tue plusieurs hommes en tête de la troupe, puis fond au
+milieu de la masse et renverse morts tous ceux qu’il peut atteindre. On
+fuit, on s’épouvante ; chacun ne pense qu’à échapper aux coups de
+l’animal ; la bête se précipite, furieuse, sur les fuyards, qui refluent
+alors sur l’armée et en suspendent la marche.
+
+Le sultan, obligé de s’arrêter aussi avec le corps de troupes qui
+l’accompagne, demande quelle est la cause de tant de désordre et
+d’agitation. On lui apprend qu’un abou-carn s’est précipité à travers
+l’armée et que les soldats cherchent à tuer cet ennemi furieux. Presque
+aussitôt Sâboûn aperçoit que la foule s’écarte, se divise et s’enfuit.
+En un moment il ne reste plus auprès du sultan qu’une poignée d’hommes,
+et il voit l’abou-carn courir droit à lui. « Eh bien ! dit Sâboûn à ceux
+qui l’entourent, pas un de vous n’aura le courage de combattre cet
+ignoble animal et de m’en débarrasser ? » Or, il y avait-là un esclave
+appelé Adjmayn, grand, bien taillé, vigoureux. Il avait en mains son
+bouclier et ses javelots. Il jette à terre ses javelots, du côté de
+l’animal, et il marche contre lui n’ayant pour armes que son bouclier et
+un long couteau à la forme ouadayenne, c’est-à-dire presque semblable à
+une lame de sabre. (_Voy._ fig. 8.) Adjmayn, son couteau à la main
+droite et son bouclier au bras gauche, s’avance sur la bête, qui, le
+voyant approcher, lui fait face et fond sur lui. Adjmayn alors l’attend
+de pied ferme ; l’abou-carn va le frapper d’un coup de corne ; l’esclave
+se jette subitement à la renverse, toujours le couteau à la main.
+L’animal passe par-dessus l’esclave, qui, d’un coup rapide, lui coupe
+les jarrets, puis se redresse debout et court ramasser ses javelots ; il
+choisit le plus long, en revenant sur la bête, le lui enfonce dans la
+poitrine et l’étend roide sur la place. Des soldats se précipitaient du
+côté de l’abou-carn pour le percer de leurs lances ; mais ils arrivèrent
+trop tard.
+
+Ce singulier combat eut lieu sous les yeux du sultan. Quand l’animal fut
+tué, Sâboûn commanda aux soldats de se remettre en marche et de traîner
+avec eux le cadavre. Plusieurs hommes s’attelèrent à ce fardeau et le
+tirèrent jusqu’au delà des endroits pierreux. Quand on fut dans les
+chemins faciles et en plaine rase, le sultan fit faire halte et
+rassembla les gâïd ou officiers qui conduisaient la tête de l’armée, et
+les deux aguîd des huit mille esclaves d’avant-garde. Quand ils furent
+devant Sâboûn, il appela les kabartou et les turguenak, qui aussitôt se
+placèrent derrière les gâïd. Sâboûn, s’adressant à ces gâïd et à tous
+ceux qui l’entouraient : « Ouadayens, dit-il, qu’est devenue votre
+bravoure ? Où donc est votre intrépidité à repousser l’ennemi ? Non,
+vous n’êtes plus braves maintenant ; il ne vous reste plus l’ombre de
+courage. Si vous avez eu si peu de résolution en face d’un animal sans
+armes, sans intelligence, sans réflexion, que ferez-vous en face de
+l’ennemi quand il tombera sur vous avec armes, chevaux et soldats, avec
+sabres et boucliers ? Quand il manœuvrera autour de vous, cherchera à
+vous surprendre, vous vous livrerez donc à lui ? — Non, non !
+répliquèrent-ils vivement. — C’est donc moi que vous livrerez, que vous
+abandonnerez, pour ne songer qu’à votre salut ? Vous l’avez prouvé en
+fuyant devant un animal ; ce sera bien mieux encore en présence de
+l’ennemi ; il vous sera bien plus à propos de fuir. Vous m’avez menti
+par des apparences d’attachement, vous m’avez trompé. Mais il fallait
+m’avertir, me dire ce que vous avez de lâcheté au cœur ; je me serais
+conduit en conséquence. Maintenant, comment me fier à vous ? comment
+puis-je aller à l’ennemi avec vous ? » Puis il ajoute subitement : « Où
+sont les kabartou ? — Prince, nous voici. — Saisissez un tel, un
+tel,... » Et il désignait nom par nom les gâïd debout devant lui. Du
+nombre d’entre eux était celui qui commandait les Arabes Djéâtenah. Les
+kabartou saisissent aussitôt les gâïd que le sultan a désignés et les
+mettent à mort sur-le-champ.
+
+Sâboûn appelle ensuite Adjmayn, l’esclave qui avait tué l’abou-carn.
+Adjmayn était du nombre des huissiers de la demeure ou _palais_ du
+sultan. Sâboûn le nomme aguîd ou chef des Djéâtenah. Cette fonction est
+un poste honoré, et celui qui en est revêtu a sous ses ordres plus de
+deux mille cavaliers et de deux mille fantassins, il porte le titre
+spécial d’aguîd El-Djéâtenah. Les Arabes Djéâtenah sont une tribu
+nombreuse de bédouins, possédant d’immenses troupeaux de bœufs et vivant
+dans l’aisance. Ils rappellent les Arabes Rézeigât du Dârfour ; mais il
+y a cette différence que, chez les Rézeigât, le gâïd ou chef ne peut
+rien prendre de leurs meilleurs troupeaux, même à titre d’impôt, si ce
+n’est du consentement des propriétaires, et qu’au Ouadây l’aguîd des
+Djéâtenah a un droit discrétionnaire pour prélever l’impôt en nature sur
+les troupeaux. De plus, le gâïd des Rézeigât n’est qu’une sorte de
+délégué temporaire du sultan fôrien, chargé d’aller recueillir l’impôt
+et obligé d’abandonner presque tout à son souverain. Au contraire,
+l’aguîd des Djéâtenah, au Ouadây, commande en réalité dans la tribu, et
+garde de l’impôt une portion égale à celle qu’il remet au sultan. Car sa
+nourriture, son entretien, l’entretien de ses cavaliers et de toutes les
+troupes qu’il a sous ses ordres, sont payés par la tribu et entrent dans
+la somme des contributions qu’elle doit acquitter.
+
+Sâboûn nomma ensuite un autre de ses esclaves, appelé Djâb-Allah,
+gouverneur de la province du _Sabâh_ ou de l’Est : c’est ce qui
+correspond en Égypte au gouverneur de la province du _Charkyeh_. Chez
+les Fôriens cette fonction est celle du _macdoûm_ ou préposé d’une
+province ; mais au Dârfour il n’y a pas de macdoûm de l’Est ; toute la
+partie orientale n’est occupée que par des Arabes bédouins distribués en
+nombreuses peuplades, dont chacune a un chef spécial. Lorsqu’on envoie à
+ces Bédouins un percepteur général, il a aussi le nom de _macdoûm_ ou
+émissaire.
+
+Sâboûn remplaça également les gâïd des esclaves et les autres chefs qui
+venaient d’être mis à mort ; ensuite il fit enterrer les cadavres. Puis
+s’adressant à ses vizirs, à tous les officiers, et surtout à ceux qu’il
+venait d’élire : « Quiconque de vous, leur dit-il, fuira du combat, quel
+que soit le danger, n’aura d’autre chose à attendre de moi que la
+mort. » Ils consentirent à tout, et acceptèrent humblement la parole du
+sultan comme loi inflexible. Durant toute la guerre, nul ne sortit des
+limites rigoureuses de conduite qui leur avaient été tracées par ce peu
+de mots ; car aux yeux des Ouadayens l’obéissance au sultan est aussi
+sacrée que l’obéissance à Dieu et au Prophète. S’y soustraire pour le
+fait le plus mince, est réputé œuvre impie. Honorer, révérer le
+souverain, est aussi obligatoire que les plus importantes pratiques
+religieuses. Les Ouadayens négligent souvent leurs devoirs de piété,
+mais jamais ils ne manquent à ce qu’ils croient devoir à leur sultan.
+C’est par suite de ces idées de soumission et de vénération absolue, que
+jamais une affaire, un procès, une querelle, ne se discute ou ne se
+débat au tribunal du câdi, ou d’un autre magistrat, sans qu’on ne
+prélude par réciter le fâthah ou chapitre d’introduction du Coran, faire
+des vœux pour le sultan et par demander à Dieu de le rendre victorieux
+de ses ennemis et de le préserver de tout dommage et malheur. Voici, à
+propos de ces habitudes de vénération extrême pour le souverain, un fait
+assez singulier qui eut lieu sous le règne de Mohammed-Gaûdeh, aïeul de
+Sâboûn.
+
+Une femme d’un des officiers du sultan étant sortie de chez elle, vit
+passer Gaûdeh au milieu de son cortége et dans l’appareil des sultans.
+L’âge avait blanchi la barbe du prince. Le soir, revenue chez elle,
+cette femme, en causant avec son mari, lui dit qu’elle avait rencontré
+le cortége impérial et qu’elle avait vu le sultan. Entre autres paroles,
+elle dit : « Le cortége était beau, le sultan était beau ; seulement il
+est malheureux que sa barbe commence à blanchir des deux côtés de la
+face. Que Dieu prolonge les jours de notre maître ! » Soudain le mari se
+jette sur sa femme et la frappe violemment en lui adressant ces mots :
+« Ah ! tu oses dire que la barbe commence à blanchir aux deux côtés de
+la face de notre sultan, tu oses débiter de telles sottises ! Si on
+t’entendait, on n’aurait plus pour lui tout le respect qui lui est dû ;
+on dirait qu’il n’a plus la force de paraître en bataille. » Puis, après
+avoir bien battu sa femme, notre homme la lia, la garrotta et la laissa
+ainsi jusqu’au lendemain matin. Il alla alors se présenter au sultan,
+lui conta l’aventure, et termina par ces mots : « Je l’ai laissée, cette
+maudite femme, les mains liées ; maintenant, prince, ordonne : que veux-
+tu que je fasse ? » Le sultan loua l’officier de ses bonnes intentions,
+et lui fit cadeau d’un vêtement. Mais il voulut que la femme fût
+délivrée de ses liens ; « car, dit-il à l’officier, elle est ta femme ;
+seulement fais lui promettre de se garder désormais de pareilles
+remarques. » Notre homme obéit.
+
+La vénération des Ouadayens pour leurs souverains n’est point un fait
+d’obéissance ni de soumission à la loi. Pour conserver ces habitudes,
+cette sorte d’adoration dont il est l’objet, le sultan en témoigne sa
+satisfaction ; il encourage ainsi les louanges hyperboliques et les
+marques de respect qu’on lui donne à profusion. En outre, tous
+s’observent les uns les autres, s’espionnent mutuellement ; par là le
+sultan est plus sûr de sa tranquillité, et cette sorte de surveillance
+réciproque prévient toute tentative contre lui.
+
+D’autre part, les Ouadayens sont intimement persuadés que celui qui
+arrive à être sultan du Ouadây est aussitôt illuminé de Dieu, qu’il est
+un Voyant, un saint, quand même il n’aurait donné, avant son élévation,
+aucun signe de sainteté, et même eût-il vécu précédemment dans la
+débauche et le vice. Cette croyance publique, au dire de plus d’un
+individu, prit naissance à l’époque du sultan Mohammed-Aroûs. Ce prince
+avait défendu que son nom fût prononcé par qui que ce fût, soit en sa
+présence, soit au dehors. Afin de pouvoir connaître ceux qui
+enfreindraient sa défense, il envoya et dispersa de tous côtés, comme
+espions, des vieilles femmes, des enfants, des jeunes gens, qui,
+aussitôt qu’ils avaient entendu quelqu’un prononcer le nom prohibé,
+allaient dénoncer le coupable à Aroûs lui-même. Puis, le sultan appelait
+devant lui l’individu. « Ne t’ai-je pas défendu, lui disait Aroûs, de
+prononcer mon nom ? — Oui. — Et tu l’as prononcé à telle heure, et en
+présence de tels et tels ; crois-tu donc que je ne connaisse pas tout ce
+que tu dis et tout ce que tu fais ? » Et le coupable, interdit,
+pâlissait, jurant de ne plus prononcer le nom du prince.
+
+Un jour, un des officiers du palais, contrarié de la bizarre défense
+d’Aroûs, se rendit sur une montagne vers le haut de laquelle était une
+caverne. De peur d’être entendu de personne, il pénétra dans la caverne
+pour prononcer le nom du sultan, et il dit, mais a voix basse : « Le
+sultan Aroûs, le sultan Aroûs, le sultan Aroûs. » Il croyait bien
+n’avoir été ouï de personne ; mais par une singulière fatalité, un des
+espions du sultan l’avait vu gravir sur la montagne et l’avait suivi de
+loin sans en être aperçu. L’espion s’était glissé dans la caverne, et
+prêtant l’oreille, il avait entendu les mots « le sultan Aroûs » trois
+fois répétés. Il était resté caché jusqu’à ce que notre homme fût
+descendu ; ensuite il était allé se présenter au sultan, et lui avait
+raconté le fait.
+
+Le lendemain, Aroûs appelle l’officier et lui dit : « Ne t’ai-je pas
+défendu, à toi comme aux autres, de prononcer mon nom ? — Il est vrai. —
+Et pourquoi n’obéis-tu pas ? pourquoi prononces-tu mon nom ? — Prince,
+je ne t’ai pas désobéi ; je n’ai pas prononcé le nom de mon maître. — Me
+jurerais-tu que tu ne l’as pas nommé, pas une fois ? — Je le jure. —
+Menteur ! tu oses me faire un pareil serment ! Hier, tu es allé sur
+telle montagne ; tu es entré dans la caverne, et là tu as prononcé trois
+fois mon nom. » Notre homme reste ébahi, stupéfait, il change de
+couleur. « Oui, je suis coupable, dit-il ; je ne croyais pas mon
+seigneur ainsi inspiré de Dieu, aussi pénétrant, aussi habile à
+découvrir les choses secrètes, à deviner mes paroles et mes actions. »
+Et tous les assistants de maudire le coupable. « Quoi ! tu doutes, lui
+disent-ils, tu doutes que notre maître soit un saint, un inspiré du
+ciel ! Sache que c’est le privilége de tout sultan du Ouadây. » Puis
+Aroûs ajouta : « Je te pardonne pour cette fois ; mais si tu
+recommences, tu es mort. » L’officier partit ; et il répétait :
+« Certainement, il est inspiré. » Tout le peuple connut cette aventure,
+et tous furent convaincus qu’Aroûs était un Voyant.
+
+
+[Note 109 : Un des quatre rites orthodoxes musulmans.]
+
+[Note 110 : _Voy._ note 16.]
+
+[Note 111 : L’usage de l’or, au Ouadây, est défendu ; il est réservé au
+sultan seul.]
+
+[Note 112 : Ce nom s’écrit _fécha_ ; mais les Bâguirmiens prononcent le
+_ch_ comme _tch_, et disent _fetcha_.]
+
+[Note 113 : _Voy._ la note 17.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE VI.=
+
+Les Ouadayens pénètrent dans le Bâguirmeh ; ils arrivent à peu de
+distance de la capitale. — Sâboûn dispose ses corps d’armée. — Les
+Bâguirmiens sont battus. — Prise du birny. — Siége et prise de la
+demeure du sultan. — Pillage. — Richesses ; numéraire. — Disparition du
+sultan bâguirmien. — Par le moyen de ses femmes, on le retrouve parmi
+les morts. — Bas prix des esclaves. — Dons du sultan Sâboûn.
+
+
+Sâboûn eut bientôt franchi les frontières du Bâguirmeh. Avant de
+pénétrer dans le cœur du pays, il prit toutes les mesures nécessaires
+pour que les Bâguirmiens eussent le moins possible à souffrir des
+inconvénients et des malheurs de la guerre.
+
+Toutes les fois qu’il approchait d’un village, d’un bourg, il envoyait
+dire aux ulémas et aux principaux de l’endroit, de venir le trouver ;
+puis, il leur parlait avec bienveillance, et leur donnait quelques
+présents. Lorsque Sâboûn arrivait à un lieu sacré, révéré par la piété
+publique, au santon d’un saint, il y faisait des aumônes, et laissait
+quelques dons pieux à ceux qui étaient chargés des soins du lieu saint.
+Il empêchait autant qu’il le pouvait, les actes vexatoires des soldats
+envers les rayas. Aussi, il recueillit les bénédictions et les vœux des
+Bâguirmiens ; tous levaient les mains au ciel et demandaient à Dieu
+d’accorder la victoire au prince du Ouadây.
+
+Il traversa le Bâguirmeh sans rencontrer d’opposition, et arriva bientôt
+à quatre heures de distance seulement du birny[114]. Alors il s’arrêta,
+afin de laisser reposer ses troupes jusqu’au lendemain.
+
+A une heure après la nuit close, il appelle les chefs des esclaves qui
+formaient l’avant-garde, et leur dit : « Ce ne sont plus des arbres que
+vous aurez à couper demain pour nous déblayer un chemin ; nous sommes
+maintenant en rase campagne ; il n’y a plus ni arbres ni pierres qui
+nous gênent. Avant le jour, aussitôt que vous entendrez le tambourin
+battre le coup du départ, vous vous mettrez en route. J’espère que votre
+bravoure suffira pour vaincre l’ennemi, et que vous n’aurez pas besoin
+d’autres bras que des vôtres. » Ensuite il fait venir le gâïd Djâb-
+Allah, gouverneur de la province de l’Est, et lui dit : « Combien as-tu
+de cavalerie ? — J’ai dix mille hommes. — C’est bien. J’ai donné ordre
+au gâïd des esclaves de partir demain matin au premier coup de
+tambourin. Toi, tu marcheras à leur suite ; tiens-toi toujours sur leurs
+pas, tout près d’eux[115]. J’espère que lorsque je vous rejoindrai, tout
+sera fini comme je le désire. — J’ai entendu ; tu seras obéi. » Sâboûn
+appelle, après cela, Adjmayn, le nouveau gouverneur des Djéâtenah :
+« Combien, lui dit-il, as-tu de cavaliers sous ton commandement ? —
+Environ trois mille. — J’ai ordonné au gâïd Djâb-Allah de mettre en
+mouvement son corps d’armée à la suite des esclaves, au premier coup de
+tambourin pour le chargement des bagages. Toi, prends ligne après lui,
+et sache bien que lorsque je vous rejoindrai, si vous n’en avez pas
+terminé avec l’ennemi, vous n’avez à espérer de moi que la mort. » Le
+sultan fait venir enfin le kamkolak Kidermy : « Combien as-tu de
+cavalerie ? dit Sâboûn. — Environ quatre mille hommes. — Rappelle-toi
+que tu t’es mal conduit dans la route, et que j’ai dû te traiter
+sévèrement. J’ai encore présent le souvenir de ta faute, et il n’y a
+qu’une conduite vaillante qui puisse l’effacer et t’absoudre
+entièrement. Avant l’aube, au coup du tambourin pour la levée du camp,
+pars avec ta troupe à la suite d’Adjmayn ; et si tu ne te montres pas
+d’une manière digne de toi, il n’y a pas d’intercession ni
+d’intercesseur qui puisse te sauver. Quand je paraîtrai, si je ne trouve
+pas les choses au point que j’ai le droit d’espérer, je ne fais grâce à
+personne. — Prince, vous serez satisfait. »
+
+La nuit se passe. Une heure avant le jour, le sultan ordonne de battre
+le tambourin, et chaque corps de troupes s’achemine dans l’ordre
+prescrit. A l’aurore, Sâboûn monte à cheval et s’avance au milieu du
+reste de l’armée, marchant au pas ordinaire.
+
+Djâb-Allah, le gouverneur de l’Est, m’a raconté, un jour que j’étais
+chez lui, qu’en approchant de la capitale du Bâguirmeh, avec le corps
+des esclaves après lequel il marchait avec sa cavalerie, ils trouvèrent
+le fetcha et l’aîné des fils du sultan Ahmed, appelé Mohammed-Tchigama,
+campés chacun avec un corps d’armée hors de la ville. » Dès qu’ils
+surent que nous approchions, me dit Djâb-Allah, ils montèrent à cheval
+et vinrent à notre rencontre avec toutes leurs forces. Ils avaient plus
+de vingt mille hommes, tant cavaliers que fantassins. Ils reçurent de
+nos esclaves un choc terrible, et en même temps notre cavalerie tomba
+sur eux par différents points. Les Bâguirmiens, surpris d’une attaque
+aussi vive et aussi inattendue, furent culbutés en quelques instants ;
+en moins d’une heure les deux ailes de leur armée étaient rompues. Alors
+Tchigama s’élança au plus fort de la mêlée et s’efforça de ranimer le
+courage de ses soldats.
+
+« Tchigama était un intrépide et redoutable pourfendeur. Les troupes
+bâguirmiennes qui n’avaient pas encore donné, entendant le fracas de la
+bataille, accoururent au secours de leurs compagnons chancelants, et
+alors l’armée ennemie nous présenta une masse formidable. Nous vîmes que
+seuls, ma cavalerie et les esclaves, nous ne pourrions tenir contre le
+choc. Heureusement les autres divisions nous suivaient de près. Adjmayn
+nous atteignit avec sa cavalerie, qui alors poussa subitement un grand
+cri. Adjmayn, tout enthousiasmé, cria à son tour : « Bravo ! nous allons
+voir où sont les braves et où sont les poltrons. » Et il s’incline sur
+le pommeau de sa selle ; suivi de ses cavaliers, tous en arrêt comme
+lui, penchés sur les rênes de leurs chevaux, il se précipite au cœur de
+la bataille et frappe de toutes parts des coups plus brûlants que la
+braise en feu.
+
+« En un trait d’éclair, l’armée ennemie chancelle. Arrive Kidermy ; il
+s’élance comme Adjmayn. Les Bâguirmiens s’étonnent de voir ainsi nos
+colonnes se succéder. Ils avaient cru d’abord que le premier corps était
+toute l’armée ouadayenne. Quand ils aperçurent nos divisions se suivre
+si rapidement, ils perdirent courage et reconnurent qu’ils ne pouvaient
+plus soutenir le combat. Ils tournèrent le dos ; les Ouadayens se mirent
+à leur poursuite, tuèrent et firent prisonniers tous ceux qu’ils purent
+atteindre. Les Bâguirmiens n’avaient pas, comme nous, leur sultan pour
+les diriger, pour les maintenir par l’ascendant de la crainte et de
+l’autorité souveraine. »
+
+Djâb-Allah m’a raconté aussi que lorsqu’on apprit au Bâguirmeh que
+Sâboûn approchait, les vizirs bâguirmiens s’empressèrent d’en informer
+le sultan Ahmed : « Pur mensonge ! leur dit le sultan. Comment Sâboûn
+viendrait-il nous attaquer, lui qui a une si faible armée, lui qui ne
+redoute rien plus que nos incursions dans le Ouadây ? — Nous t’annonçons
+ce que nous avons entendu. — Vous n’avez rien entendu, tout cela n’est
+qu’un mensonge inventé par vous. » Vainement ils appuyèrent leurs
+paroles par les serments les plus solennels et protestèrent de leur
+sincérité ; le sultan refusa de les croire : « Vous ne voulez que
+m’épouvanter, que chercher à m’attirer hors du Bâguirmeh pour me tenir à
+votre discrétion et faire de moi ce qui vous plaira. » Les vizirs,
+étonnés, se turent.
+
+« Lorsque déjà nous étions très-avant sur le territoire bâguirmien, me
+dit Djâb-Allah, le fetcha lui-même alla trouver Ahmed et lui dit :
+« Prince, hâtons-nous, le sultan ouadayen marche contre nous les armes à
+la main et dévaste notre pays. — Quoi ! répondit le sultan, tout m’est
+donc ennemi maintenant, tout, jusqu’à toi ! Cependant je comptais sur
+ton attachement ; je ne puis donc plus me fier à personne ! » A ce
+moment survint la goumsou, c’est-à-dire la première des femmes du sultan
+(comme l’yâkoury au Dârfour, et la habbâbah au Ouadây). La goumsou
+saisit le fetcha au collet : « Esclave de malheur ! lui dit-elle, est-ce
+là ce que méritait celui qui t’a élevé ? celui qui t’a porté au poste
+éminent que tu occupes ? Pourquoi te jouer ainsi de ton maître ?
+Pourquoi veux-tu l’entraîner hors de sa capitale ? Est-ce pour le tuer ?
+Qu’est-ce que ce prétexte ridicule et faux de l’approche des Ouadayens,
+imposteur, fourbe que tu es ? Depuis des centaines d’années est-il
+advenu jamais qu’un sultan du Ouadây ait osé attaquer le Bâguirmeh ? Ce
+Sâboûn a bien assez à faire de se mettre en garde contre nous ; nos
+cavaliers ne vont-ils pas, au moins une ou deux fois par an, courir et
+piller en vingt endroits du Ouadây ? Sâboûn tremble à la seule idée de
+l’audace de notre prince. — Puisqu’il en est ainsi, dit le fetcha, je
+jure, au nom de Dieu, que désormais je ne vous avertirai plus de rien,
+les Ouadayens fussent-ils au milieu du birny. Je suis votre esclave, je
+le sais ; je vous ai des obligations, je vous devais de la
+reconnaissance ; il était de mon devoir de vous prévenir, je l’ai fait.
+Maintenant je pars ; j’emmène mes troupes hors du birny, afin de les
+réunir à celles qui sont hors de la ville. Quand l’ennemi se présentera,
+je le combattrai de toutes mes forces, et je tâcherai de m’acquitter
+envers vous de ma dette de reconnaissance. Si la destinée m’est
+contraire, si je suis vaincu, je m’enfuirai au hasard, la face au vent,
+et voilà tout. — Ennemi de toi-même ! reprit la goumsou ; à quoi bon ces
+paroles, ces subterfuges ? Tu sais bien que tu peux repousser nos
+ennemis, toi qui les as vaincus tant de fois ! Qu’as-tu besoin de venir
+nous parler de ces Ouadayens ? Ne les as-tu pas vingt fois mis en
+déroute dans leur propre pays ? N’es-tu plus capable de vaincre sur nos
+terres un sultan qui, dans ses propres États, a été si souvent rançonné
+et humilié par toi ? Ruse maladroite ! Vous n’avez tous d’autre but que
+de livrer à Tchigama le pouvoir souverain, en faisant sortir notre
+maître de la capitale ; une fois que notre sultan serait au milieu de
+vous, vous en disposeriez à votre caprice ; puis vous transféreriez la
+toute-puissance à Tchigama, qu’ensuite vous ramèneriez ici comme
+sultan. »
+
+Le fetcha sortit tout courroucé. Tchigama, informé de ce qui s’était
+passé dans cette entrevue, alla trouver son père : « Prince, lui dit-il,
+l’ennemi approche ; venez avec nous à sa rencontre. — Mon fils, personne
+n’a pu me décider à sortir d’ici. Penses-tu y réussir, toi, par ta
+ruse ? Pourquoi donc ces manœuvres contre ton père ? T’ai-je jamais rien
+refusé ? Ne t’ai-je pas laissé une puissance illimitée ? Comment peux-tu
+consentir à une démarche aussi honteuse et conspirer contre moi ? »
+Tchigama demeura stupéfait, étourdi de cette réponse. Toutefois, il jura
+qu’il n’avait dit que la vérité, qu’une armée nombreuse de Ouadayens
+approchait, et que les Bâguirmiens, sans la présence de leur sultan,
+n’auraient pas assez de courage pour résister à l’ennemi. Le sultan
+Ahmed ne voulut rien croire.
+
+La goumsou rentra quand Tchigama prononçait ses dernières paroles ; elle
+le saisit tout à coup par la barbe : « Infâme ! s’écria-t-elle, trahir
+ton père ! Tramer sa mort ! est-ce là ce qu’il avait droit d’attendre de
+toi, fils rebelle ! » Tchigama sortit, indigné de ces injures et
+bouillant de colère. « Dieu le veut, dit-il ; le Bâguirmeh est perdu ! »
+Lorsque les grands virent qu’il était impossible de persuader le sultan,
+les uns quittèrent la ville et s’enfuirent, les autres restèrent
+inactifs. Les troupes du fetcha et de Tchigama gardèrent leurs positions
+hors du birny et attendirent les Ouadayens.
+
+Dieu, qui avait décrété la chute et la perte du sultan bâguirmien, lui
+avait aveuglé l’esprit et étendu sur le cœur un voile de ténèbres. Car
+il est dit : « Quand Dieu a résolu le malheur d’un peuple, il obscurcit
+les intelligences des plus sages, afin que sa divine volonté
+s’accomplisse. »
+
+Le fetcha et Tchigama livrèrent bataille avec ce qu’ils avaient de
+troupes réunies. Ils furent battus, et un grand nombre des leurs
+demeurèrent sur la place. Informés de cette défaite, les autres fils du
+sultan accoururent, rallumèrent le feu de la mêlée et combattirent en
+furieux.
+
+Les Bâguirmiens, comme je l’ai déjà indiqué, avaient cru d’abord que les
+Ouadayens étaient peu nombreux, et que toute leur armée ne se composait
+guère que du corps des esclaves qui le premier leur apparut. Mais quand
+ils virent les autres divisions s’avancer contre eux, les colonnes
+s’allonger, les soldats combattre en hommes qui semblaient préférer la
+mort à la vie, ils se débandèrent et s’enfuirent. Dans leur déroute ils
+furent poursuivis par l’ennemi et perdirent un grand nombre d’hommes,
+tués ou prisonniers. Les Ouadayens s’emparèrent d’un butin immense. Ceux
+des Bâguirmiens qui échappèrent à l’ennemi, ne durent leur salut qu’à la
+rapidité de leur fuite.
+
+Les Ouadayens entrèrent dans la ville et pénétrèrent jusqu’aux environs
+de la demeure du sultan. Celui-ci, persuadé alors, mais trop tard, que
+les Ouadayens étaient maîtres du pays, voulut aller les repousser. La
+goumsou et les autres femmes l’en empêchèrent : « Pourquoi, lui dirent-
+elles, te mêler à la foule ? Les esclaves, les grands que tu as ici,
+sont plus braves que toute cette multitude. Un souverain ne doit se
+présenter en bataille qu’avec des gens de son rang ou de plus illustres
+que lui. » Ahmed accueillit cette réflexion et resta dans son birny ou
+_palais_.
+
+Bientôt retentit jusqu’au birny le fracas du combat, et le sultan
+apprend alors que ses troupes vaincues sont en fuite. Il appelle à
+grands cris ses esclaves, qui aussitôt se pressent autour de lui ; il
+leur ordonne de fermer les portes du birny, de se poster sur les murs
+d’enceinte, et d’empêcher à coups de flèches les ennemis de pénétrer
+dans le palais. Ahmed réunit ainsi auprès de lui environ quatre mille
+hommes qui bordèrent le haut des murs. Le fetcha, Tchigama et les débris
+de leurs troupes, après leur déroute, étaient accourus en toute hâte à
+la demeure du sultan. Ils n’en étaient plus qu’à quelque distance
+lorsqu’ils sont assaillis par les Ouadayens, qui leur lancent une pluie
+de traits. Les Bâguirmiens tombent de toutes parts, et leur foule est
+forcée de se disperser. Ils reviennent à la charge, et de nouveau ils
+sont accablés de flèches ; ils résistent encore, mais ils perdent un
+nombre considérable de soldats.
+
+En ce moment arrive Sâboûn avec le reste de l’armée. Alors se produisent
+un bruit et un bouleversement affreux ; tout se confond, les cris des
+soldats, les hennissements des chevaux, les décharges de mousqueterie,
+le retentissement des tambourins, le rauque éclat des trompettes, les
+trépignements de la cavalerie, les cris, les vociférations : vacarme
+horrible où l’on ne distingue plus rien ; on eût dit que le ciel tombait
+en éclats sur la terre. Dans ce désordre extrême, Sâboûn continue sa
+marche et arrive jusque près de la porte du palais. « Eh bien ! dit-il
+aux Ouadayens, est-ce là l’ordre que je vous ai donné ? Ne vous ai-je
+pas dit que quand je vous rejoindrais, si la victoire n’était pas
+décidée, vous auriez à vous en repentir ? » Et tous s’animent,
+s’échauffent de plus en plus ; les aguîd encouragent à grands cris leurs
+soldats. On se presse de tous côtés en troupes serrées, comme jadis les
+adorateurs des idoles se pressaient dans les temples pour les cérémonies
+sacrées. Les Ouadayens reçoivent une pluie de traits ; mais rien ne les
+arrête, et en un instant ils sont au pied des murs du palais. Alors ils
+se hissent sur les épaules les uns des autres, et atteignent ainsi les
+merlons ou découpures qui bordent le sommet des murailles. Se voyant en
+nombre, les Ouadayens semblent ne plus apercevoir les esclaves qui les
+combattent ; le birny est inondé de Ouadayens ; un dernier combat se
+livre entre eux et les esclaves du palais, qui sont enfin repoussés de
+partout et laissent le sol couvert de leurs morts. Toutes les portes du
+birny sont enfoncées ; la masse des Ouadayens s’y précipite à grands
+flots. Ce fut alors un affreux carnage, un spectacle capable de faire
+blanchir subitement les cheveux à un enfant. De toutes parts les femmes
+et les enfants poussent des cris d’effroi, les tambourins battent, les
+trompettes sonnent.
+
+Sâboûn était à la porte du palais. Il avait recommandé à ses soldats,
+s’ils rencontraient le sultan Ahmed, de le lui amener vivant. Sâboûn
+attendit, mais il fut déçu dans son attente. Nul n’aperçut le sultan
+vaincu. Enfin Sâboûn vit les Ouadayens sortir chargés de butin. Il leur
+demanda où était le sultan Ahmed ; personne ne l’avait rencontré,
+personne ne savait ce qu’il était devenu. Cette fâcheuse circonstance
+contrista Sâboûn ; la fuite du sultan bâguirmien lui parut un sinistre
+présage. Sâboûn craignait qu’Ahmed ne parvînt à rassembler de nouvelles
+troupes, à rallumer ainsi la guerre et recommencer une lutte sérieuse.
+Calculant ces conséquences inquiétantes, le prince ouadayen ordonna de
+suite à quelques officiers de sa cavalerie d’aller à la découverte, de
+chercher, d’explorer partout, et, s’ils découvraient le refuge d’Ahmed,
+de ne revenir qu’après s’être emparés du fugitif. Puis Sâboûn sortit de
+la ville et campa aux environs.
+
+Constamment préoccupé de la fuite du sultan bâguirmien, Sâboûn ne savait
+à quelle combinaison arrêter sa pensée. Les ulémas et les personnages
+les plus distingués qui l’avaient suivi à l’armée, vinrent le féliciter
+de ce que Dieu lui avait accordé la grâce de vaincre son ennemi, de
+s’emparer de la ville et de triompher dans cette lutte sanglante. Ils le
+trouvèrent soucieux et rêveur. Cet état d’inquiétude leur parut
+surprenant et inexplicable. Un des visiteurs s’enhardit à prendre la
+parole : « Prince, dit-il, aujourd’hui c’est jour de joie, de
+félicitations pour Ta Grandeur, et cependant nous te voyons dans
+l’anxiété, comme si quelque incident contraire avait trompé tes
+espérances. — Comment ne serais-je pas inquiet ? ce que je désirais le
+plus m’échappe. — Et qu’est-ce donc ? — J’ignore ce qu’est devenu le
+sultan Ahmed, s’il est parmi les morts ou s’il a disparu avec les
+fuyards. S’il est mort, c’est bien ; il a délivré le pays de sa personne
+et est délivré aussi de toute crainte. S’il a fui, il reste comme une
+calamité encore menaçante pour les autres, et comme un tourment pour
+lui-même. — Prince, dit alors mon père, il est facile de vérifier si le
+sultan Ahmed a survécu ou non au carnage : désigne quelques hommes sûrs
+et dévoués, et charge-les de t’amener les femmes du sultan. Tu placeras
+ces femmes dans une tente particulière ; ensuite tu ordonneras
+d’apporter tous les cadavres qui sont dans le palais ; on les montrera
+l’un après l’autre à ces femmes. Si elles aperçoivent le corps de leur
+maître, elles le reconnaîtront ; si dans le nombre elles n’en
+reconnaissent aucun, alors, prince, tes inquiétudes seront fondées. »
+
+Cette idée ramena la sérénité dans l’esprit de Sâboûn. Il appela Adjmayn
+et lui confia l’exécution du projet indiqué par mon père. Adjmayn
+partit ; il revint peu après avec les femmes du sultan Ahmed. Les
+soldats les avaient eues à discrétion, les avaient découvertes, violées,
+dépouillées de leurs parures et même de leurs vêtements. Ces excès
+avaient eu lieu sans l’assentiment et à l’insu de Sâboûn. Ce prince,
+uniquement occupé du sultan Ahmed, ne pensait qu’à le retrouver et à
+s’emparer de lui. Les soldats, voyant qu’aucun ordre n’avait été donné
+pour empêcher le pillage du birny et en respecter les femmes, s’étaient
+abandonnés à tous les désordres.
+
+Ces malheureuses femmes arrivèrent au camp, dans le plus déplorable
+état. Adjmayn les laissa d’abord à quelque distance, et vint informer le
+sultan de ce qui leur était arrivé, et lui dire qu’elles étaient nues.
+Sâboûn leur fit donner les vêtements les plus beaux que l’on put
+trouver. Une fois qu’elles furent vêtues, on les introduisit dans le
+camp et on les mit sous une grande tente élevée près de celle de Sâboûn.
+
+On apporta les morts, on les présenta aux femmes l’un après l’autre.
+Elles en virent ainsi un grand nombre sans articuler un mot, sans faire
+le moindre geste ou le moindre mouvement. Mais quand elles aperçurent le
+cadavre d’un homme âgé, débile, décharné, toutes poussèrent de grands
+cris, se jetèrent sur lui, lui embrassèrent les pieds et les mains. On
+pensa alors que ce devait être là le cadavre du sultan Ahmed, et on
+demanda aux captives de qui était ce cadavre : « C’est lui ! c’est
+lui ! » s’écrièrent-elles. Et on le porta à Sâboûn, qui le contempla un
+instant, puis ordonna de l’enterrer. La joie et le calme rentrèrent dans
+le cœur du sultan ouadayen, et en chassèrent les soucis.
+
+Sâboûn fit venir ensuite la goumsou, et lui demanda quelles étaient,
+parmi les femmes présentes au camp, la fille et la sœur du sultan Ahmed.
+La goumsou les lui désigna, et il fut frappé de leur beauté. Puis il
+demanda où étaient les trésors du sultan. La goumsou lui dit qu’ils
+étaient précédemment dans le palais, mais que les troupes ouadayennes
+les avaient pillés. En ce moment même, on accourut annoncer à Sâboûn que
+des soldats venaient de découvrir, dans le birny ou palais, une chambre
+carrée fermée par une porte en fer ; qu’après quelques efforts on avait
+brisé cette porte, qu’on avait trouvé la chambre pleine de ryâl[116], et
+que les soldats se battaient entre eux pour les prendre. Aussitôt Sâboûn
+envoya un officier avec une troupe de quelques hommes, afin d’arrêter le
+pillage et de réserver ces richesses pour le trésor de Ouârah. Le
+pillage cessa immédiatement.
+
+Peu après arrivèrent, de la ville, des ulémas, des personnages de haut
+rang, des hommes de distinction. Ils se couvraient la tête de poussière,
+déploraient les malheurs qui les accablaient, le pillage de leurs biens
+et le viol de leurs femmes. Sâboûn, irrité de voir que ses soldats se
+fussent abandonnés à ces excès, défendus expressément par la loi de
+Dieu, fit publier de suite dans la ville, par un crieur, que quiconque
+des Ouadayens entrerait dans une maison pour piller ou insulter les
+femmes, serait puni avec la plus rigoureuse sévérité. En même temps, les
+turguenak reçurent l’ordre de tenir leurs soldats en observation
+continuelle dans la ville, de saisir tous ceux qu’ils trouveraient en
+contravention, coupables de quelque méfait que ce fût, et de les lui
+amener. Pour le moment, le désordre cessa.
+
+Mon père, sur qui soient les nuages de la miséricorde et de la bonté
+divine ! m’a raconté que le lendemain du jour où la ville tomba au
+pouvoir des Ouadayens, Sâboûn le prit par la main et le conduisit avec
+lui dans le palais du sultan Ahmed. « Nous allâmes, me dit mon père,
+avec plusieurs des courtisans de Sâboûn à la chambre qu’on avait dit
+être pleine de pièces d’argent. Nous vîmes une chambre dont le sol avait
+une vingtaine de pieds carrés ; elle était remplie jusqu’au plafond de
+sacs en cuir empilés et tous pleins de ryâl. La porte de ce lieu de
+dépôt était revêtue de lames de fer. Nous estimâmes, à l’œil, qu’une
+dizaine de sacs seulement avaient été pris. Sâboûn fit éventrer un de
+ces sacs, et il en tomba des ryâl ou douros d’Espagne, connus des Arabes
+sous le nom de _pièces à canon_ ou _abou-medfa_[117]. On les compta, et
+le nombre en fut de quatre mille. Nous reconnûmes par là qu’il s’était
+perdu, par la disparition de dix sacs, quarante mille douros (plus de
+200,000 francs). Sâboûn fit enlever tous les sacs et ordonna de les
+porter à son trésor. Nous vîmes d’autres chambres ou réserves d’habits
+qui avaient été pillées, d’autres que Dieu avait dérobées à l’œil des
+soldats, et où tout était demeuré intact. Sâboûn regretta beaucoup les
+pertes énormes qu’avait occasionnées le pillage.
+
+Le chérif Simyh, homme d’une famille distinguée et d’un esprit orné, me
+raconta l’anecdote que voici. Simyh était de Noumro, petit bourg assez
+près de Ouârah, et résidence habituelle des marchands étrangers qui se
+fixent au Ouadây. Ce chérif me conta que lorsque des soldats ouadayens
+découvrirent le trésor du birny, un d’eux remplit de ryâl un pan de son
+vêtement, et alla trouver un marchand. « As-tu du tabac ? dit le
+Ouadayen. — Oui, j’en ai. » Et le soldat versa devant le marchand ce
+qu’il avait de ryâl dans son vêtement. « Prends cela, dit-il, et donne-
+moi du tabac. » Le marchand prend les ryâl et donne à son homme environ
+une livre de tabac avec un morceau de natron pesant à peu près une once.
+(Au Ouadây et au Bâguirmeh, on a l’habitude de mêler au tabac un peu de
+natron, de mettre le tout dans la bouche comme pour _chiquer_, et de le
+rejeter quelque temps après.) Le soldat se retire tout joyeux, croyant
+avoir joué un tour de maître au marchand auquel il venait de donner plus
+de quatre cents ryâl. De ce moment, tous les marchands, à l’insu l’un de
+l’autre, se mirent à la piste des ryâl, et chacun avait soin de bien
+cacher ce qu’il en recueillait. Ils exploitèrent largement l’ignorance
+des Ouadayens, qui ne connaissaient pas ces pièces d’argent ni leur
+valeur[118].
+
+On m’a certifié que les soldats, en voyant ces pièces, se demandaient
+mutuellement : « Qu’est-ce que cela ? à quoi cela peut-il servir ? » Un
+d’eux s’avisa de dire : « Attendez ! je vais en emporter et les
+présenter à des marchands ; s’ils les reçoivent, nous reviendrons en
+prendre ; sinon, nous laisserons tout cela. — Bien ! excellent avis ! »
+Et notre homme, comme je l’ai dit, de remplir de ryâl le pan de son
+habit et d’aller les jeter au premier marchand, en lui demandant en
+retour du tabac. Le Ouadayen ayant pris le tabac, retourne auprès de ses
+camarades et leur annonce que ces _choses-là_ ont cours parmi les
+marchands. Alors les soldats s’emparent chacun d’un certain nombre de
+ryâl. Du reste, il n’y a rien de surprenant dans ce fait ; les
+Soudaniens, en général, ne connaissent pas de monnaies[119].
+
+Sâboûn avait ordonné de cesser le pillage du birny du sultan Ahmed et de
+respecter les propriétés des habitants de la ville. Néanmoins, les
+soldats pillaient les demeures des grands, des gâïd, des officiers et
+soldats bâguirmiens, à l’insu de Sâboûn. Personne n’osait lui en
+parler ; on supposait qu’il y avait donné son assentiment. Les Ouadayens
+firent ainsi un immense butin. Par suite, il s’éleva des querelles et
+des rixes entre les Ouadayens et les habitants de la ville. Enfin des
+plaintes furent portées à Sâboûn ; il publia aussitôt un nouvel ordre de
+respecter toutes les propriétés indistinctement, et de ne rien piller.
+Il apprit aussi que des marchands ouadayens avaient, en échange d’objets
+de vil prix, acquis des richesses considérables ; il garda d’abord le
+silence ; mais quand les désordres furent arrêtés et que la sécurité et
+le calme furent rétablis, il enjoignit à tous les marchands de
+comparaître devant lui. Ils arrivèrent, et le prince leur dit : « J’ai
+su que vous avez ramassé toutes les richesses du sultan et des grands de
+la ville ; que vous les avez obtenues en échange de marchandises sans
+valeur. Je ne suis point jaloux de vos profits ; car vous n’êtes venus
+du Ouadây avec nous que pour tâcher de faire quelque gain. Mais vous
+n’ignorez pas que toutes ces richesses ne sont pas de même nature. Ce
+que vous avez acheté en esclaves, en bœufs, en menu bétail, en habits,
+en parures, tels que corail, bracelets, cela appartient à votre
+commerce, et personne n’a le droit de vous en dépouiller ; mais ce qui
+est en argent, tels que les ryâl, ce qui est matériel de guerre, tels
+que sabres, lances, fusils, cottes de mailles, vêtements de bataille, ce
+qui est ornements du sultan et des grands, tels que selles parées,
+harnachements de luxe, cela est de mon ressort, c’est mon lot à moi.
+Toutefois, je ne les prendrai qu’en vous remboursant le prix que ces
+objets vous ont coûté. » Et il désigna pour ses commissaires dans cette
+affaire, plusieurs individus de sa suite, dont il connaissait la bonne
+foi et la conscience ; il les chargea d’accompagner les marchands,
+d’aller examiner ce qui avait été échangé ou vendu par les soldats, et
+d’apporter au camp les objets dont il venait d’être question, et qui
+avaient été pris sur les Bâguirmiens. Sâboûn recommanda expressément à
+ses gens d’être attentifs à ce que tout s’exécutât avec la plus
+scrupuleuse justice. Ce fut l’affaire de quelques heures seulement. Les
+commissaires de Sâboûn revinrent avec une quantité incroyable d’objets,
+d’armes, etc. On avait fouillé chez les marchands, remué leurs
+marchandises dans les maisons et dans les tentes, enlevé tout ce que le
+sultan avait indiqué ; aucun marchand ne put rien soustraire. Le tout
+fut consigné à Sâboûn, et, par ses ordres, déposé dans son trésor et
+dans ses réserves. La collecte fut considérable. Sâboûn paya les
+marchands comme il le leur avait promis, et ils se retirèrent sans mot
+dire.
+
+Par suite du pillage, la valeur des esclaves descendit au plus bas prix.
+Ainsi, la plus belle esclave ne se vendait pas plus de trois ryâl, et
+encore ne trouvait-on pas d’acheteurs. Un esclave de six empans ne
+valait qu’un ryâl. Le nombre des esclaves devenus ainsi la proie des
+soldats et la possession des marchands ouadayens qui suivirent l’armée,
+était immense. Le sultan permit aux marchands ou de partir immédiatement
+avec leurs esclaves, ou bien de les expédier en avant. Il permit
+également aux vizirs, aux chefs de l’armée et aux soldats, d’expédier
+aussi les leurs à l’avance. Plusieurs gâïd, avec leurs troupes
+respectives, furent désignés comme escorte pour le voyage. De plus,
+chaque marchand fut laissé libre de diriger ses esclaves du côté qui lui
+conviendrait, ou au Ouadây, ou au Barnau, ou au Mandarah, ou au Katakau.
+Les marchands partirent, suivant différentes routes, et sur toutes les
+directions qu’ils prirent Sâboûn envoya des troupes pour garantir la
+sûreté des chemins, car on avait à craindre les attaques partielles de
+troupes bâguirmiennes disséminées sur différents points.
+
+Quelques jours avant le départ, la foule s’était rassemblée dans le
+camp ; et telle fut alors l’exubérance de la multitude, en soldats,
+marchands et esclaves, qu’une grave maladie se déclara subitement. Alors
+Sâboûn transporta son camp dans d’autres lieux plus sains, et prévint
+ainsi le développement du mal.
+
+Le sultan ouadayen dispersa sur divers points du pays, des détachements
+de cavalerie, chargés de poursuivre ce qu’ils rencontreraient de troupes
+bâguirmiennes et de s’en emparer. Il envoya aussi plusieurs de ses gâïd
+faire main-basse sur les biens des principaux chefs des Bâguirmiens qui
+avaient leurs propriétés dans les villages des environs de la ville. En
+même temps, il fit annoncer par un héraut aux habitants du birny ou
+capitale, que tout objet ayant appartenu aux gâïd bâguirmiens ou au
+sultan Ahmed devait être apporté au camp ; sinon, le détenteur ou
+dépositaire, ou recéleur, une fois reconnu, serait châtié
+rigoureusement. Par suite de cet ordre, on apporta au sultan des valeurs
+considérables. Sâboûn les distribua d’une main large et généreuse ; il
+en fit des présents aux ulémas et aux chérifs qui l’avaient accompagné,
+et aux pauvres qui, selon l’habitude, avaient suivi l’armée.
+
+
+[Note 114 : _Voy._ note 18.]
+
+[Note 115 : Les esclaves forment toujours le corps d’armée qui est en
+avant, et sont tous à pied.]
+
+[Note 116 : _Voy._ note 19.]
+
+[Note 117 : _Voy._ note 20.]
+
+[Note 118 : Le commerce au Ouadây se fait par échange, ou à prix
+d’esclaves ; l’or et l’argent y sont peu en usage.]
+
+[Note 119 : _Voy._ note 21.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE VII.=
+
+Les débris de l’armée ennemie se rassemblent sur les frontières du
+Mandarah. — Sâboûn y envoie des troupes. — Sultan de Logon. — Le père du
+cheykh va au Barnau. — Il est dépouillé. — Sâboûn établit sultan un fils
+du sultan bâghirmien, et il retourne au Ouadây. — Réaction. — Rentrée
+des Ouadayens au Bâguirmeh. — Nouveau sultan fils d’Ahmed. — Renvoi des
+Ouadayens. — Conspiration. — Troisième expédition. — Prise de Tchigama ;
+il est amené au Ouadây. — Il est fait sultan. — Son départ. — Firman. —
+Il entre en possession du sultanat. — Son portrait et celui de son
+fetcha.
+
+
+On apprit bientôt que le fetcha infestait les chemins du côté du Barnau.
+Il tenait les plaines des frontières du Mandarah et du Bâguirmeh, près
+du fleuve Châry. Sâboûn envoya un corps de troupes à la recherche du
+fetcha. Mais celui-ci, informé par ses espions de l’approche des
+Ouadayens, décampa dans la nuit et se réfugia à Logon (petite ville de
+trois ou quatre mille habitants).
+
+Le sultan du Katakau, appelé Sâleh, homme remarquable par ses qualités,
+était à Logon, son birny. Il accueillit le fetcha et lui donna asile.
+Les troupes ouadayennes arrivèrent, sur la fin de la nuit dans laquelle
+le fetcha était parti, au lieu où il avait eu son camp. Là, elles surent
+que le bâguirmien s’était retiré à Logon, et elles s’en retournèrent
+sans avoir rien fait.
+
+Après que ces troupes furent rentrées dans leur camp, mon père demanda à
+Sâboûn la permission d’aller au Barnau. Le sultan le lui permit, et lui
+fit, pour son départ, de riches présents en argent, en coraux et en
+esclaves. De plus, il lui donna pour escorte un détachement de soldats,
+qui devaient le protéger dans la route et le conduire jusqu’en lieu de
+sûreté. L’escorte l’accompagna jusqu’au delà du territoire Bâguirmien et
+revint sur ses pas.
+
+Mon père avait avec lui ses esclaves et sa femme. Tout à coup il
+aperçut, de loin, des cavaliers se dirigeant sur lui. Ces hommes lui
+prirent presque tout ce qu’il avait ; mais ils lui laissèrent sa femme.
+Nul n’osa porter la main sur lui et lui faire personnellement le moindre
+mal. Tous savaient qu’il était beau-frère de Sâboûn ; et ils se dirent :
+« Si nous le tuons, certainement Sâboûn le vengera. Quant à ce que nous
+lui avons pris, c’est une perte à laquelle le sultan ne fera pas grande
+attention. » Mon père avait avec lui deux esclaves mâles qu’il avait
+élevés. On voulut les lui prendre aussi ; mais il déclara qu’ils étaient
+libres, et on les lui laissa. Ces cavaliers étaient des soldats du
+fetcha.
+
+Mon père expédia à Sâboûn un des deux esclaves, avec une lettre où il
+lui disait : « Des cavaliers du fetcha se sont jetés sur moi, m’ont
+dépouillé et m’ont volé tout ce que j’ai reçu de ta générosité. »
+Immédiatement Sâboûn fait partir un corps de troupes assez nombreux, et
+ordonne au chef qui les commande de sommer le fetcha de rendre au chérif
+Omar tout ce qui lui a été enlevé, sinon les troupes marcheront droit
+sur Logon. Les Ouadayens se dirigèrent en effet du côté de Logon. Leur
+chef ou gâïd transmit à l’avance au sultan Sâleh les volontés de Sâboûn.
+Alors Sâleh dit au fetcha : « Si tu veux rester ici, dans ma province,
+il faut que tu restitues au chérif Omar tout ce que tes soldats lui ont
+pris, sinon sors de Logon et du Katakau. Je ne veux pas que Sâboûn
+vienne ici, les armes à la main, me forcer de te livrer à lui ; je ne
+suis pas assez puissant pour lui résister. » Le fetcha réunit tout ce
+que ses cavaliers avaient enlevé à mon père et le lui envoya au birny du
+Barnau.
+
+Enfin, Sâboûn voyant que son séjour au Bâguirmeh se prolongeait sans
+utilité, songea à rentrer au Ouadây. Il choisit un des fils du sultan
+Ahmed, dont j’ai oublié le nom, et l’établit sultan, mais à la charge de
+payer chaque année, au Ouadây, une redevance de mille esclaves, mille
+chevaux, mille chameaux, mille vêtements de l’espèce appelée _godâny_,
+ou de l’espèce appelée _teikau_. Ces conventions acceptées, Sâboûn
+organisa lui-même, pour le nouveau prince, une armée de bâguirmiens,
+distribua les emplois, nomma les dignitaires de l’État, les vizirs, et
+fixa pour le sultan une garde particulière.
+
+Ensuite Sâboûn partit. Dans sa route, il s’arrêta et passa la nuit à
+l’endroit où il avait fait lier un de ses officiers au pied d’un arbre.
+Le lendemain matin, il se fit amener cet officier et lui dit : « Sache
+que Dieu a fait mentir tes prévisions, qu’il m’a accordé la victoire sur
+mes ennemis. » Et Sâboûn ordonna de mettre immédiatement à mort ce
+malheureux. Puis on se remit en marche. A peine Sâboûn était-il hors du
+Bâguirmeh, que Tchigama, qui s’était enfui du côté du Kânum, reparut. Il
+s’était mis en mouvement dès qu’il avait appris le départ de Sâboûn, et
+en peu de temps il arriva au birny du Bâguirmeh. Le fetcha vint l’y
+rejoindre. Tchigama s’empara du jeune sultan son frère, le jeta en
+prison et l’y laissa mourir de faim.
+
+Sâboûn ne tarda pas à être informé de cette réaction. Indigné, il
+expédia de suite Adjmayn à la tête d’un corps d’armée, qu’il fit suivre
+d’un autre. Il enjoignit formellement à Adjmayn de ne revenir que
+lorsqu’il aurait entre les mains Tchigama et le fetcha. Sâboûn avait
+emmené au Ouadây les autres fils du sultan Ahmed. Le plus âgé d’entre
+eux accompagna l’expédition ; Adjmayn devait le constituer sultan du
+Bâguirmeh.
+
+L’armée hâta son départ ; elle fit force de marche, et eut bientôt
+franchi la frontière du Bâguirmeh. A la nouvelle de l’approche des
+Ouadayens, Tchigama et le fetcha s’enfuirent et abandonnèrent le birny.
+Adjmayn y arrive et détache aussitôt la plus grande partie de ses
+troupes à leur poursuite. Elles les atteignent, les attaquent avec
+vigueur ; le fetcha et Tchigama sont mis en déroute, séparés l’un de
+l’autre, et chacun d’eux s’enfuit de son côté. Les Ouadayens
+s’emparèrent d’un grand nombre de chevaux, de prisonniers, et revinrent
+avec un butin considérable.
+
+Adjmayn, conformément aux ordres de Sâboûn, établit sultan le jeune
+prince qu’il avait amené. Pendant les sept ou huit mois qu’Adjmayn
+demeura encore au Bâguirmeh, il envoya constamment, et en abondance, à
+Sâboûn, des esclaves, des chevaux, des vêtements, sans compter ce que le
+nouveau sultan avait à payer comme redevance.
+
+Enfin Adjmayn demanda à Sâboûn s’il devait rester encore au Bâguirmeh ou
+rentrer au Ouadây. Sâboûn le rappela ; mais il lui recommanda de laisser
+au birny des troupes ouadayennes en nombre suffisant pour soutenir et
+défendre le nouveau sultan contre toute tentative hostile, ou de
+Tchigama, ou du fetcha, ou de tout autre. Pour l’exécution de ces
+ordres, Adjmayn choisit environ quatre mille de ses plus braves
+cavaliers et les affecta à la garde du sultan, auquel ils devaient être
+soumis d’une manière absolue. D’ailleurs, le nouveau prince s’était déjà
+organisé une armée de bâguirmiens ; tout paraissait calme et pacifié.
+Adjmayn partit avec le reste de ses troupes et regagna tranquillement le
+Ouadây, emportant un butin immense.
+
+Bientôt après, Tchigama songea à tenter une seconde fois de s’emparer du
+birny à force ouverte. Alors ses principaux partisans lui dirent :
+« Adjmayn a laissé au birny quatre mille hommes de ses meilleurs
+cavaliers. Pour que nous puissions pénétrer dans la ville, il nous faut
+leur passer sur le corps. Ils résisteront vigoureusement, et nous n’en
+viendrons à bout qu’en sacrifiant au moins un égal nombre de nos
+soldats. — Mais alors quel est votre avis ? — Nous pensons que le plus à
+propos serait d’engager nos amis du birny à soulever peu à peu les plus
+turbulents et les plus audacieux des soldats bâguirmiens contre les
+Ouadayens, à susciter des querelles, à en venir même aux voies de fait,
+et à multiplier sans cesse leurs réclamations auprès du sultan. Comme,
+d’autre part, les Ouadayens ne souffriront pas que les Bâguirmiens
+prennent sur eux la haute main, ils obséderont le sultan de leurs
+récriminations : « Nous ne sommes pas restés ici avec toi, lui diront-
+ils, pour être humiliés et insultés. Nous prétendons être respectés. Les
+soldats bâguirmiens sont perpétuellement en hostilité contre nous. Ou tu
+les maintiendras dans les bornes du devoir, ou nous leur répondrons par
+la violence. » Alors les vizirs du sultan lui diront à leur tour, et
+d’après ce dont nous conviendrons entre eux et nous : « Aujourd’hui nous
+sommes en force et en nombre. Dans le principe nous avions besoin des
+Ouadayens, nous étions trop faibles ; maintenant nous pouvons nous
+passer d’eux, et même leur séjour ici ne peut désormais que nuire et
+être un sujet incessant de désordre. Et puis, ils sont naturellement
+cruels, brutaux, et ils peuvent à tout moment tomber sur nos soldats et
+provoquer des rixes sanglantes. Nos soldats aussi ne supporteront pas la
+brutalité des Ouadayens. Il naîtra nécessairement, de tout cela, des
+collisions ; du sang coulera de part et d’autre ; le massacre des
+Ouadayens déterminerait une nouvelle invasion à titre de vengeance, et
+ce serait la ruine définitive de notre pays. Sans nul doute, Sâboûn
+expédierait une troisième armée contre nous, il abattrait notre
+puissance et en arracherait jusqu’aux dernières racines. » Si l’affaire
+tourne comme nous l’espérons, et que les Ouadayens regagnent le Ouadây,
+nous nous rendrons facilement maîtres du birny et nous agirons alors
+comme il nous plaira. — Le plan me paraît bon, répond Tchigama ; je
+l’adopte. » Et le jour même on écrivit aux vizirs du sultan.
+
+Les vizirs entrèrent dans le complot, car toute leur affection était
+pour Tchigama, toute leur haine pour le sultan qu’on leur avait imposé.
+Ils travaillèrent à irriter les plus remuants des soldats contre les
+Ouadayens. Partout où les uns et les autres se rencontraient, ils en
+venaient aux insultes, aux querelles. Les Ouadayens ripostaient avec
+colère. De violentes altercations s’élevèrent, et se terminèrent souvent
+par les armes. Le sultan ne savait plus à quel parti s’arrêter, car les
+Bâguirmiens et les Ouadayens, chacun pour leur compte, se prétendaient
+outragés. Les Bâguirmiens alléguaient que les Ouadayens les traitaient
+comme des esclaves, comme des hommes vaincus par Sâboûn, et à ce titre
+les accablaient de vexations. Les Ouadayens reprochaient aux Bâguirmiens
+de les insulter sans cesse, eux et leur sultan, sans motif et sans
+raison : « Ils semblent, disaient-ils, nous mépriser parce que nous
+sommes ici en petit nombre ; ils nous regardent comme des étrangers sans
+appui et sans ressources. Mais si nous ne craignions les reproches de
+Sâboûn, si nous ne respections pas ses ordres, nous ne laisserions pas
+un seul de vos soldats en vie. »
+
+Les vizirs du sultan bâguirmien le tirèrent d’embarras et d’incertitude.
+« Dans quel but, lui dirent-ils, gardes-tu ici ces Ouadayens ? Est-ce
+par crainte de Tchigama ou du fetcha ? Mais nous avons assez de soldats
+pour déjouer toute entreprise de leur part contre toi. Ces étrangers ne
+sont ici que pour notre tourment et notre ruine. » A ces considérations
+les vizirs ajoutaient les idées que leur avaient insinuées les partisans
+de Tchigama. Enfin, le sultan bâguirmien se décida à ordonner le départ
+des Ouadayens. Il écrivit une lettre à Sâboûn, où, après avoir rendu
+hommage à la souveraineté de ce prince, il lui annonçait que l’armée
+bâguirmienne, désormais assez nombreuse, était entièrement soumise et
+dévouée. « Je sais bien, ajoutait-il, que dans ta généreuse prévoyance
+tu as voulu qu’on me laissât une garde ouadayenne suffisante pour
+imposer aux rebelles et aux mécontents. Mais aujourd’hui nous sommes en
+sécurité, à l’abri de tout danger, grâce à ta protection suprême et aux
+troupes que nous avons rassemblées. Nous avons donc jugé à propos de
+renvoyer les soldats de Ta Grandeur, tous en bon état. De plus, entre
+eux et les nôtres, ont eu lieu des collisions désagréables pour nous, et
+nous n’avons pu bien discerner qui avait tort. »
+
+Il remit ensuite au gâïd ouadayen, des présents pour Sâboûn, ordonna
+tous les préparatifs convenables et fixa le jour du départ. L’armée
+ouadayenne quitta donc le Bâguirmeh et rentra au Ouadây. Sâboûn, surpris
+de ce retour imprévu, demanda au gâïd quelles étaient les causes qui
+avaient motivé l’évacuation du birny. Le gâïd raconta tout ce qui
+s’était passé, et il remit à Sâboûn la lettre qu’il apportait du
+Bâguirmeh. Sâboûn, en la lisant, reconnut la ruse ourdie par les vizirs
+pour perdre leur sultan. Il fit venir immédiatement quatre de ses
+premiers gâïd ou officiers, savoir : l’aguîd Adjmayn, l’aguîd Magas,
+Mouça, l’aguîd ou gouverneur des Arabes Zébédeh, le turguenak Mohammed,
+et leur annonça de se préparer, dans le plus bref délai, à une nouvelle
+expédition pour le Bâguirmeh, sous les ordres d’Adjmayn. « Cette fois,
+dit-il, je veux que vous poursuiviez Tchigama en quelque endroit qu’il
+puisse être ; et lorsque vous l’aurez entre les mains, amenez-le moi. Il
+me le faut, ainsi que le fetcha. »
+
+Quinze jours d’un travail actif suffirent pour les préparatifs, et
+l’armée partit. Elle marcha à grandes journées, et arriva en peu de
+temps au Bâguirmeh.
+
+Le fetcha et Tchigama étaient en possession du birny. Le sultan,
+abandonné par ses troupes, qui, jusqu’au dernier soldat, s’étaient
+rangées du parti de Tchigama et du fetcha, avait été tué. Les Ouadayens,
+informés de ces nouvelles, se dirigèrent en toute hâte sur la capitale
+ou birny. Ils y entrèrent sans coup férir ; ils trouvèrent la place
+libre ; Tchigama et le fetcha s’étaient enfuis.
+
+Adjmayn se chargea de poursuivre Tchigama ; Mouça fut chargé de se
+mettre à la piste du fetcha, mais avec recommandation expresse de ne
+revenir qu’en l’amenant prisonnier. Le turguenak Mohammed reçut le
+commandement du birny et des circonscriptions adjacentes. Magas campa en
+observation hors de la ville, afin de pouvoir faire face à toute attaque
+imprévue ; en cas de besoin, il était à portée d’être promptement
+secouru par le turguenak.
+
+Adjmayn marche à grandes journées. Il reconnaît Tchigama et ses troupes
+sur les frontières du Kânum ; il manœuvre pendant la nuit ; au jour il
+paraît en vue de l’ennemi. Adjmayn l’attaque sur tous les points à la
+fois ; on se bat avec fureur. Tchigama, à cheval, s’élance au milieu de
+la mêlée. Le chef ouadayen l’aperçoit, se précipite à sa rencontre et se
+trouve face à face avec lui. Ils luttent ensemble pendant longtemps ;
+mais le cheval de Tchigama bronche et s’abat..... Tchigama est
+prisonnier. Ses troupes alors se mettent en déroute ; les Ouadayens les
+poursuivent de près, tuent les uns, dépouillent les autres et les font
+prisonniers : qui se sauva dans cette journée ne dut son salut qu’à une
+fuite rapide.
+
+Adjmayn retourna au birny. Peu de jours après, Mouça y arriva aussi avec
+un butin considérable. Il avait pris les enfants du fetcha et presque
+tous ses soldats. Le fetcha s’était enfui tout seul.
+
+J’ai appris de Mouça lui-même les détails de cette dernière rencontre.
+Mouça était frère de l’imâm Bedr-ed-Dyn, imâm de Sâboûn. C’est ce même
+Mouça qui, la nuit de l’assaut donné par Sâboûn à la demeure du sultan à
+Ouârah, ouvrit la porte de fer et se signala si bien par son courage.
+Voici comment il m’a raconté son expédition contre le fetcha :
+
+« Quand je me dirigeais du côté du Katakau, à la poursuite du fetcha,
+j’appris qu’il s’était réfugié, comme la première fois, au birny de
+Logon, et avait demandé protection et assistance au sultan Sâleh. Sâleh
+le congédia : « Sors de mon pays, lui dit-il, ou je te fais saisir et
+livrer à tes ennemis. » Le fetcha quitta Logon et alla implorer le
+secours des différents rois du Katakau ; mais aucun d’eux ne voulut lui
+donner asile. » « Si tu étais venu, lui dirent-ils, te réfugier ici tout
+d’abord, nous t’aurions accueilli. Retourne chez celui qui t’a reçu la
+première fois ; qu’il te reçoive encore une seconde fois. » Déconcerté,
+le fetcha se retire du côté du Mandarah. C’est alors que nous le
+rencontrâmes, lui, ses enfants, ses bagages et sa suite. « Bravo !
+m’écriai-je, voici mon homme. » Je range aussitôt mes soldats en
+bataille. Le fetcha range aussi les siens. Les deux troupes s’attaquent,
+s’entre-choquent. Je fonds sur le centre ennemi ; j’espérais y
+rencontrer le fetcha ; je fus trompé dans mon espoir. « Peut-être, dis-
+je, est-il à l’aile droite. » J’y cours ; il n’y était pas. « Il sera à
+l’aile gauche, » dis-je alors. Je m’y précipite ; je ne l’y trouve pas
+non plus. J’étais ainsi à la recherche de mon ennemi, lorsque sa troupe
+se débanda. Nous la poursuivons, tuant à tort et à travers, faisant
+force prisonniers. Je ne pus saisir la trace du fetcha ; mais j’enlevai
+toute sa suite, ses femmes, ses enfants. Il se sauva seul avec quelques
+serviteurs. »
+
+Adjmayn craignant que Tchigama ne s’échappât, le prit sous sa garde. Il
+partit bientôt avec ses troupes pour le Ouadây, emmenant son prisonnier.
+Le turguenak Mohammed fut laissé au birny. Adjmayn marcha à grandes
+journées, et arriva promptement à Ouârah. Sâboûn le reçut avec
+bienveillance, et sortit même au-devant de lui.
+
+Ensuite, entouré de toute la pompe des sultans, accompagné des grands du
+royaume, des vizirs ornés de leurs insignes, et en présence de l’armée
+rangée, le prince se fit amener Tchigama. Le malheureux prisonnier parut
+la chaîne au cou et les fers aux pieds. Du plus loin que Sâboûn
+l’aperçut, il ordonna qu’on enlevât les liens, le collier et les chaînes
+de fer. Tchigama se présenta ainsi d’une manière plus honorable, plus
+digne du fils d’un souverain. Il passa devant les lignes des soldats
+disposés comme en ligne de bataille, dans un appareil imposant et dans
+l’ordre le plus parfait. Tchigama regardait, admirait ce spectacle. Il
+arrive devant le sultan, qui lui dit : « Quel a été le motif et le but
+de ta conduite passée ? — Prince, que Dieu perpétue à jamais ta gloire !
+tu sais que je suis l’aîné des fils de mon père. J’espérais depuis
+longtemps être son héritier ; car mon père était avancé en âge ; de son
+vivant il m’avait désigné pour son successeur ; j’en avais la promesse
+formelle : comment pouvais-je voir tranquillement le sultanat passer
+entre les mains de mes frères, tous jeunes, tous incapables de se
+gouverner eux-mêmes, et à plus forte raison incapables de gouverner
+l’État ? Je n’avais donc d’autre ligne de conduite qu’une résolution
+énergique ; je devais faire tous mes efforts, employer toutes mes
+ressources pour arriver au but que j’ambitionnais. Et toi, prince, tu ne
+condamneras pas une telle conduite. — Mais pourquoi n’as-tu pas cherché
+à détourner ton père du sentier du mal où il s’était engagé si
+imprudemment ? — Que Dieu glorifie ton nom, prince ! Chez mon père, à
+mesure que les années augmentaient, l’esprit diminuait et
+s’affaiblissait. Une fois qu’il s’était arrêté à une détermination, nul
+au monde n’était capable de la lui faire révoquer. Moi, son fils, si
+j’eusse osé essayer de le détourner de ce qu’il jugeait bon et
+nécessaire, c’eût été un moyen certain d’attirer sur moi sa colère et sa
+haine ; car je ne fus jamais à ses yeux qu’un jeune enfant sans
+expérience. « Comment, disait-il, recevrais-je les conseils de mon fils,
+lui qui, encore hier, était aux vagissements de l’enfance, lui que j’ai
+élevé de mes mains, que j’ai vu croître et grandir ? » La défiance le
+tenait en garde contre moi. Certes, s’il eût jamais été disposé à
+écouter des avis, il eût écouté ceux des ulémas. Combien de fois lui
+ont-ils prodigué leurs sages paroles et ont-ils exagéré même leurs
+remontrances ! mais toujours il fut sourd, insensible à leur voix. — Il
+suffit. Mais où est ton frère, le dernier que tu as eu en ton pouvoir ?
+— Il a été tué. — Par qui ? — Par les soldats, lorsqu’ils assaillirent
+le birny. — Maintenant, quel sort penses-tu que je te réserve ? — Je
+pense que tu me traiteras avec bonté ; car tu es généreux, brave,
+éclairé, craignant Dieu et redoutant ses jugements. Aujourd’hui je suis
+ton prisonnier, ton esclave, je suis à ta discrétion ; mais les rois
+savent pardonner toutes les fois qu’ils le peuvent. — Si telle est ta
+pensée, tu ne t’es pas trompé. Je te pardonne, et tu es sultan à la
+place de ton père, mais à condition que tu me payeras le tribut annuel
+que j’avais imposé à ton frère avant toi. — Prince, la vérité est salut,
+le mensonge est malheur. Je suis désormais un de tes serviteurs, mais je
+ne veux pas te donner une promesse que je ne saurais acquitter. Tu avais
+imposé et fixé un tribut à mon frère, mais il n’en avait consenti la
+redevance que par crainte ; s’il eût été libre de dire sa pensée, il
+n’eût pas souscrit aux conditions que tu lui avais dictées. Tu le sais,
+le Bâguirmeh a reçu une brèche profonde qui ne pourra être réparée
+qu’après des années. Depuis trois ans la guerre le consume ; ses
+habitants, ruinés, épuisés, vivent dans la crainte et l’inquiétude ; ce
+qui de leurs biens avait échappé à la main de tes soldats victorieux est
+devenu la proie des miens ; et ce qui a pu nous échapper a été dévoré
+par d’autres. Le tribut que tu désires nous serait léger si le Bâguirmeh
+avait recouvré son bien-être premier ; mais le trésor est vide, les
+rayas sont dans la détresse ; je demande à ta générosité de nous traiter
+avec bienveillance. Du reste, nous sommes tes esclaves, tes serviteurs,
+et notre salut est en toi seul. »
+
+Le sultan admirant la sagesse et la gravité persuasive de ces paroles,
+réduisit le tribut à moitié, c’est-à-dire que ce qui était fixé
+précédemment par mille fut fixé à cinq cents. Tchigama souscrivit à ces
+conditions. Sâboûn le fit ensuite conduire au lieu de réception des
+hôtes, et voulut qu’il fût traité avec tous les égards et les honneurs
+dus à un sultan. Sâboûn permit aux officiers, aux vizirs, de rendre
+visite au prince bâguirmien et de lui témoigner la plus grande
+déférence ; puis il lui envoya des chevaux de prix, l’ameublement d’une
+demeure convenable, et des jeunes filles choisies parmi ses propres
+concubines ; en un mot, il le combla de bienfaits, et même il alla deux
+ou trois fois le visiter comme un ami.
+
+Tchigama demanda au sultan ouadayen la grâce du fetcha et de ses
+enfants. Sâboûn l’accorda. Tchigama en fit informer le fetcha, et
+l’engagea à se rendre au Ouadây. Le fetcha vint se présenter à Sâboûn,
+qui, par considération pour Tchigama, le traita honorablement, le logea
+aussi au lieu de réception des hôtes, et fournit généreusement à tous
+ses besoins. Enfin le fetcha reprit le poste qu’il occupait auprès du
+sultan Ahmed.
+
+Après quelques jours, Tchigama demanda à Sâboûn la permission de
+retourner au Bâguirmeh. Sâboûn acquiesça à cette demande, indiqua le
+jour du départ, fixa le nombre des troupes qui devaient escorter le
+nouveau sultan, et ordonna tous les préparatifs nécessaires en chevaux,
+chameaux et tentes. On ajouta même, pour Tchigama en particulier, une
+des grandes tentes du sultan, des chevaux parés de selles chamarrées
+d’or, un magnifique parasol avec les quatre éventails en plumes
+d’autruche[120] et les autres insignes du sultanat. Il fut prescrit aux
+vizirs, aux grands de l’État, de former cortége à Tchigama et de
+l’accompagner jusqu’à deux ou trois lieues de Ouârah. Le chef des
+troupes assignées pour escorter Tchigama jusqu’au birny du Bâguirmeh,
+fut mis sous les ordres de ce prince, auquel il devait obéir sans
+réserve et sans restriction.
+
+Au jour du départ, Sâboûn convoqua son divan ou conseil, et appela
+ensuite Tchigama et le fetcha. Il donna à Tchigama un vêtement de prix,
+un cachemire rouge et un magnifique sabre doré. Au fetcha, il donna un
+vêtement de vizir, un sabre, et un cheval avec une selle dorée. Les deux
+Bâguirmiens quittèrent Sâboûn, ravis de ses procédés, émerveillés de sa
+bonté et de sa générosité. Les vizirs ouadayens, les hauts dignitaires
+les accompagnèrent. Les trompettes sonnèrent, les tambourins retentirent
+comme en un jour de fête et de cérémonie ; et même les femmes, que
+cachent toujours les rideaux et les voiles du harem, sortirent pour
+jouir de ce spectacle nouveau. Sâboûn, de sa demeure, voulut voir ce
+brillant départ ; ce fut une cérémonie aussi solennelle que l’avait été
+celle de l’avénement du prince ouadayen. Tchigama et son fetcha, en
+quittant Ouârah, étaient entourés de tous les grands de l’État. Le
+cortége ne rentra dans la ville qu’à une heure ou deux après le coucher
+du soleil. Tchigama campa pour la nuit dans le lieu même où les vizirs
+et les dignitaires ouadayens lui avaient fait leurs adieux. Le lendemain
+il partit, voyagea par étapes régulières, et arriva tranquillement au
+Bâguirmeh.
+
+Le turguenak Mohammed, qui était au birny, vint à la rencontre du
+nouveau sultan ; arrivé près du prince, le turguenak lui dit : « J’ai
+reçu le commandement du birny au nom de mon maître Sâboûn, et je ne puis
+le livrer que par son ordre. » Sâboûn avait remis à Tchigama un firman
+de prise de possession ainsi conçu :
+
+
+« De par Sa Hautesse le Sultan glorieux, le Prince illustre, révéré, le
+noble Serviteur des deux Villes saintes[121], le Souverain confiant en
+Celui qui entend tout et sait tout, le Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-
+Sâboûn-l’Abbâcide, à tous ceux qui ces présentes verront, Émirs, Chefs
+militaires, Soldats, Seigneurs et Grands de l’État, sans nulle
+exception :
+
+« Or, nous avons invoqué les lumières de Dieu, de Dieu qui ne manque
+jamais à qui demande la grâce d’en haut pour se diriger. Éclairé ainsi,
+nous avons élu sultan notre cher Mohammed-Tchigama, fils de feu le
+sultan Ahmed, sultan du royaume du Bâguirmeh. Nous l’avons assis sur le
+trône de son père, et lui avons laissé la main libre dans le
+gouvernement de l’État. Nous lui avons recommandé d’être toujours juste
+et équitable, conformément à la sainte loi du Seigneur fils d’Abd-
+Menâf[122]. Nous lui avons imposé un tribut annuel qu’il nous payera au
+profit de notre trésor ; nous en avons la promesse écrite de sa main.
+Nous lui avons adjoint comme aide et conseil le fetcha Abd-Allah, avec
+le titre de vizir, comme du vivant du sultan Ahmed. En foi de quoi est
+émané de nous cet ordre sublime, à l’exécution entière duquel nul ne
+doit s’opposer dans les deux États du Ouadây et du Bâguirmeh. Que l’on
+se garde et que l’on se garde encore de lui résister en rien ! Dieu
+veuille nous donner ses grâces, à moi, à lui, à tous les princes de
+l’islamisme ! Salut à tous, miséricorde et bénédiction de Dieu ! »
+
+Le turguenak Mohammed ayant donc demandé à Tchigama un ordre pour lui
+livrer le birny, Tchigama présenta le firman précédent. Mohammed le lut
+en présence de l’armée ; puis il alla embrasser Tchigama, le félicita,
+et ils entrèrent ensemble au birny. La joie fut générale dans tout le
+Bâguirmeh ; ce jour est cité depuis comme une époque mémorable.
+
+Le turguenak évacua la ville, et alla camper à peu de distance avec ses
+troupes et les troupes nouvellement arrivées. Après quelques jours, le
+sultan Mohammed-Tchigama ordonna tous les préparatifs du départ. Il
+remit aux Ouadayens, pour Sâboûn, des richesses considérables surtout en
+troupeaux, et y ajouta le tribut qu’il était convenu de payer. Il fit
+aussi des présents au turguenak, aux gâïd de l’armée, aux vizirs, à
+chacun selon son rang, et ensuite il les congédia.
+
+J’ai vu plus tard, au Ouadây, Tchigama, et j’ai vu le fetcha chez le
+sultan Sâboûn. Tchigama était de haute taille, d’un embonpoint moyen,
+d’un teint noir très-foncé ; sa barbe, assez épaisse, commençait à
+grisonner ; ses yeux pétillants étincelaient comme deux flambeaux. Le
+fetcha avait une constitution toute différente. Il était petit et
+maigre, d’un teint bronzé sombre, de barbe rare, de physionomie sévère
+et imposante. Il avait au plus haut point l’intelligence des affaires.
+
+
+[Note 120 : _Voy._, pour ces éventails, le _Voyage au Dârfour_.]
+
+[Note 121 : La Mekke et Médine.]
+
+[Note 122 : _Voy._ note 22.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE VIII.=
+
+Incursions des Tâmiens sur les terres du Ouadây. — Députation au sultan
+du Dârfour. — Nouvelles incursions. — Envoi de troupes ouadayennes au
+nord-est du Ouadây. — Défaite des Ouadayens. — Départ de Sâboûn avec
+l’armée. — Entrée au Dâr-Tâmah. — État du terrain. — Siége du mont
+Tâmah. — Résistance vigoureuse. — Les vingt-deux Mogrébins. — Assaut ;
+massacre ; dévastation. — Courage des Tâmiens. — Désappointement du
+sultan fôrien. — Troisième expédition. — Paix ; conditions de cette
+paix. — Récriminations du sultan fôrien. — Délivrance des prisonniers
+tâmiens.
+
+
+Mon oncle Ahmed-Zarroûk m’a raconté que Sâboûn, après avoir pacifié le
+Bâguirmeh et y avoir étouffé toutes les semences de discordes et de
+troubles, resta quelque temps en repos, jouissant en sécurité du fruit
+de ses guerres. Mais, un jour, se présente soudainement au palais une
+troupe de Ouadayens blessés, ayant les vêtements déchirés, et poussant
+de grands cris : « Prince, dirent-ils, on est tombé sur nous, nous
+sommes victimes d’une injuste agression. — Qui vous a attaqués ? — Le
+roi de Tâmah. Ses gens ont fondu à l’improviste sur notre pays. Ils ont
+enlevé nos bestiaux et nos enfants. Nous nous sommes avancés pour
+reprendre ce qui nous avait été ravi, et alors plusieurs des nôtres ont
+été tués, d’autres faits prisonniers ; et nous, nous avons été traités
+comme tu le vois. » Sâboûn, indigné, députa immédiatement au sultan du
+Dârfour, Mohammed-Fadhl, des envoyés chargés de lui porter des présents,
+et en même temps une lettre, dans laquelle, après les compliments
+d’usage, il disait au prince fôrien :
+
+« Ta Grandeur sait que depuis longues années nous sommes en bonne
+intelligence, nous vivons en frères ; mes sujets et les tiens ne font
+qu’un peuple d’amis ; nous n’avons tous qu’une seule et même pensée de
+paix, qu’une même intention de bons procédés, et voilà que le roi de
+Tâmah, Ahmed, un de tes tributaires, vient de franchir mes frontières.
+Il a enlevé les troupeaux de mes sujets, il a tué plusieurs de mes
+rayas, il en a fait d’autres prisonniers, d’autres ont été blessés. Si
+je n’étais en paix avec toi, j’aurais traité le roi de Tâmah comme il le
+mérite. Par égard pour toi, je ne l’ai pas fait. Je t’informe de sa
+conduite, et je désire que Ta Grandeur enjoigne à ce roi de restituer
+sur-le-champ les troupeaux qu’il a pris. Tu lui défendras sévèrement de
+renouveler une pareille incursion. Si je n’eusse craint de te déplaire,
+si je n’eusse eu à cœur d’user de déférence envers Ta Grandeur, j’eusse
+envoyé de suite contre ce Tâmien quelqu’un qui l’eût rappelé à son
+devoir et lui eût donné une leçon exemplaire. Salut. »
+
+Quand Mohammed-Fadhl eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance,
+il manifesta une violente colère ; il s’agita, se leva, puis se rassit ;
+et il répétait : « La puissance et la force sont en Dieu seul ! et c’est
+à lui que nous rendrons compte un jour. » Encore tout ému et troublé,
+Fadhl écrivit cette réponse :
+
+« Après les témoignages de respect et de vénération dus à Ta Grandeur,
+après t’avoir exprimé combien nous te désirons de bonheur et de
+prospérité, nous te dirons : Nous avons reçu ta lettre, et nous nous
+sommes réjouis de ton état de bien-être ; mais nous avons été peinés de
+la conduite de ce turbulent roi de Tâmah. Je lui mande immédiatement
+l’ordre de rendre ce que ses soldats ont dérobé sur tes frontières ; je
+lui parle en termes énergiques et sévères. J’espère que cet événement
+n’altèrera en rien ton amitié pour moi. C’est à mon insu que ce chien de
+Tâmien a fait ce qu’il a fait. Salut. »
+
+Sâboûn n’aperçut dans cette réponse qu’une dissimulation profonde.
+« Tout cela, dit-il, n’est que ruse et mensonge. Si, comme le prétend
+cet ennemi de Dieu, l’incursion du roi de Tâmah eût eu lieu à l’insu de
+Fadhl, Fadhl dans sa prétendue colère l’eût immédiatement dépouillé de
+ses fonctions royales. Fadhl m’en impose effrontément. Mais
+j’attendrai ; je veux voir quelles vont être les suites de ce premier
+incident. »
+
+Peu de temps après, lorsque Sâboûn était dans sa demeure, tout à coup un
+grand bruit arrive jusqu’à lui ; des cris d’alarme retentissent ; il
+regarde sur la place du _fâcher_, et la voit remplie d’une foule de
+blessés, de gens dépouillés, qui lui criaient : « Le pillage, la guerre
+nous ont ruinés. — Qui sont ces gens ? dit Sâboûn. Que leur est-il
+arrivé ? — Ce sont, lui dit-on, des Maçâlyt qui se plaignent des
+incursions du roi de Tâmah. » Sâboûn appelle cette foule auprès de lui ;
+il questionne ; on lui apprend que les Tâmiens se sont précipités sur
+les limites du Ouadây, ont enlevé des troupeaux, des enfants, ont tué
+plusieurs de ceux qui leur ont résisté, en ont blessé un grand nombre.
+« Nous venons, ajoutent les Maçâlyt, nous plaindre à toi, te demander
+vengeance. »
+
+Soudain Sâboûn, irrité, fait écrire à Mohammed-Fadhl :
+
+« Je t’ai déjà informé, par ma précédente lettre, que le roi de Tâmah
+fait des incursions sur mon pays, qu’il vole les troupeaux, tue ou
+enlève prisonniers les habitants qu’il peut atteindre, et que, s’il
+n’était de tes vassaux, je l’aurais déjà traité selon ses œuvres. Tu
+m’as répondu que tu l’avais rappelé à son devoir en termes sévères, et
+que tu lui avais enjoint de rendre à mes rayas ce qu’il leur avait pris.
+Mais il me paraît que tu lui as écrit tout le contraire. Il n’a rien
+rendu ; bien plus, il a de nouveau paru sur mon territoire, et à été
+plus brutal encore que la première fois. Je te jure par le Dieu qui m’a
+fait mon sabre tranchant et ma lance déchirante, que, si tu ne mets un
+terme à ces actes honteux, si tu n’arrêtes ces lâches et honteuses
+incursions, si tu n’obliges pas les Tâmiens à restituer ce qu’ils ont
+volé et à rendre la liberté à ceux qu’ils ont emmenés prisonniers, je
+saurai châtier leur roi de manière à ce qu’il s’en ressouvienne lui et
+le siens. Voilà deux fois que je te préviens ; s’il reparaît une
+troisième fois sur mes frontières, j’en conclurai qu’il est en rébellion
+contre toi, et je me chargerai de le punir. Puisqu’il veut briser avec
+moi, je briserai aussi avec lui. Salut. »
+
+Aussitôt cette lettre expédiée, dès le jour même, Sâboûn prépare un
+corps d’armée considérable, et ordonne qu’il soit conduit sur les
+frontières nord-est du Ouadây. Là, les troupes devaient rester
+stationnées dans leurs campements ; mais au premier bruit de l’arrivée
+des Tâmiens, elles devaient être en armes et à cheval, la lance en arrêt
+sur le flanc de l’ennemi, attentives à délivrer quiconque viendrait à
+être fait prisonnier. Des ordres furent transmis en même temps à Djâb-
+Allah, gouverneur de la province de l’Est, pour qu’il rassemblât de
+suite ses chevaux et ses fantassins, et qu’il se tînt en armes, prêt à
+tout événement. Dès que les Tâmiens se présenteraient, il devait tomber
+sur eux de toute sa force et tuer sans quartier ce qu’il en
+rencontrerait.
+
+Sâboûn aussi s’occupa des préparatifs de son départ. Il arma de toutes
+parts, rassembla ses troupes, et annonça l’entrée en campagne.
+
+Au reçu de la lettre de Sâboûn, le sultan fôrien fut tout interdit. Il
+affecta une violente colère contre Ahmed, roi de Tâmah. Il répondit à la
+lettre de Sâboûn ; après les politesses d’usage entre sultans, il
+disait :
+
+« Ta lettre m’est parvenue. Je te le jure par Dieu, j’ai été aussi
+vivement affecté que toi de tout ce qui s’est passé. J’avais écrit déjà
+à ce perfide, ce fourbe, ce rebelle, de restituer immédiatement ce qu’il
+avait pris. Je lui avais répété de ne plus se hasarder à faire de
+pareilles incursions. Mais son penchant au mal l’emporte ; la passion du
+pillage l’entraîne, et il ne respecte rien. J’espère qu’en frère et ami,
+tu me croiras tout à fait étranger à la conduite de ce tâmien. Du reste,
+s’il recommance, il sentira les conséquences de ses méfaits. Il
+s’imagine, dans ses criminels projets, que sa demeure le protége
+suffisamment, que sa montagne de Tâmah le sauvera. Mais je saurai, moi,
+le châtier, et lui faire avaler la coupe de l’amertune ; je veux
+t’épargner la peine d’aller le corriger, et je te rendrai ce qu’il a
+volé à tes rayas. Aujourd’hui même j’enverrai un de mes rois, Ahmed-
+Djourâb, porter au rebelle une lettre de ma part. Et si ce tâmien ne se
+soumet pas à mes ordres, je lui ferai goûter ce que sa conduite mérite
+de rigueurs. Salut. »
+
+Mohammed-Fadhl appela Ahmed-Djourâb et le fit partir immédiatement, en
+lui remettant pour Abd-Allah-Ahmed, roi du Tâmah, une lettre dont
+personne ne connaissait le contenu. Fadhl donna à l’envoyé ouadayen
+celle qui était destinée à Sâboûn, et congédia de suite cet envoyé.
+
+Lorsque Sâboûn eut lu la réponse de Fadhl, il se demanda s’il
+continuerait à se tenir en armes ou s’il dissoudrait son armée. Les
+conseillers de ce prince, ceux par les avis desquels les affaires se
+nouent et se dénouent, lui conseillèrent de rester sur le pied de
+guerre. Mon père, qui était alors de retour du Barnau, et qui, de
+nouveau, était en paix à l’ombre de la bienveillance du prince ouadayen,
+et dans sa fonction primitive de vizir, partagea leur opinion.
+
+Les espions de Mohammed-Fadhl s’empressèrent d’annoncer à leur maître
+que Sâboûn était toujours prêt à pénétrer dans le Tâmah ; que si la
+restitution de ce qui avait été enlevé ne s’opérait pas promptement, les
+Ouadayens ouvriraient bientôt la campagne. Sâboûn, en effet, attendait
+cette satisfaction. Mais un jour il apprend que le roi de Tâmah avait
+violé les frontières du Ouadây, les avait franchies à la tête de troupes
+nombreuses, mêlées de troupes fôriennes, et qu’une quantité considérable
+de bétail avait été prise.
+
+Aux premiers cris qui annoncèrent l’approche de l’ennemi, les troupes
+ouadayennes qui étaient stationnées près des frontières, montèrent à
+cheval et coururent contre les Tâmiens. L’affaire fut chaude. Les
+Tâmiens étaient les plus nombreux ; ils tombèrent tout d’une masse sur
+les Ouadayens, les rompirent et leur tuèrent un grand nombre d’hommes.
+
+Djâb-Allah, aguîd de l’Est, informé de cette défaite, part aussitôt avec
+ses troupes, fantassins et cavaliers, se précipite sur les Tâmiens, leur
+coupe la retraite, enlève les prisonniers Ouadayens et leur tue un grand
+nombre de soldats. Il prit plusieurs chefs militaires, dont quelques-uns
+étaient de la suite d’Ahmed-Djourâb, envoyé par Mohammed-Fadhl au roi de
+Tâmah. A la nouvelle de ces hostilités, Sâboûn donna l’ordre du départ,
+et il se mit en marche à la tête d’une armée formidable. Il se dirigea
+droit et à grandes journées, sur le Dâr-Tâmah, et en atteignit
+promptement les frontières.
+
+Il trouva un pays assez étendu, presque tout hérissé de montagnes et de
+forêts serrées. Les Tâmiens, habitués à ces lieux âpres et difficiles,
+les traversaient et s’y défendaient sans peine. Les Ouadayens,
+accoutumés à leur pays découvert, n’avançaient dans le Tâmah qu’avec
+lenteur. Les Tâmiens s’embusquaient dans les massifs d’arbres et
+surprenaient les Ouadayens. Ils en tuèrent ainsi un nombre considérable.
+Sâboûn reconnut ce qu’il avait à vaincre d’obstacles, et il proclama
+l’ordre de couper tous les arbres. On se mit à l’œuvre, et près de trois
+mois furent employés seulement à abattre les forêts et les masses
+d’arbres. A mesure qu’on les coupait, on les amassait en piles et on les
+brûlait. Sâboûn fit déblayer ainsi et débarrasser tous les lieux
+inabordables ou difficiles, et laissa le mont Tâmah comme isolé. Il en
+entreprit alors le siége et en fit le blocus.
+
+Les Tâmiens faisaient de fréquentes sorties ; ou bien, postés çà et là
+sur le sommet de leur mont, ils assaillaient les Ouadayens à coups de
+pierres, et en abattaient un grand nombre. Les chefs des Tâmiens étaient
+partout, animant sans cesse les assiégés. Chaque fois que les ennemis
+tentaient un assaut et gravissaient de quelque côté de la montagne, on
+roulait sur eux des quartiers de rochers, et on écrasait ainsi plusieurs
+hommes à la fois.
+
+Mon père avait suivi l’expédition ; il avait avec lui plusieurs
+Mogrébins du Fezzân, de Tripoli, de Ben-Ghâzy. Voyant que les Ouadayens
+s’épuisaient en efforts presque infructueux, il dit à sa petite troupe :
+« Armez-vous de vos fusils, rejoignez l’armée ; et postez vous à
+distance convenable de l’endroit d’où on lance et roule les pierres. Dès
+que vous verrez un Tâmien roulant une pierre, tirez dessus, et continuez
+ainsi jusqu’à ce que nos soldats puissent monter à l’assaut. » Cette
+idée fut accueillie. La petite troupe mogrébine était de vingt-deux
+hommes. Ils se postèrent au pied de la montagne, sous un grand arbre.
+Ils élevèrent devant eux un petit mur, en manière de retranchement. Dès
+qu’ils remarquaient sur la montagne un Tâmien qui saisissait une pierre,
+pour la rouler ou la lancer, ou bien qui poussait ses compagnons à ce
+genre de défense, ils tiraient sur lui. Ils tuèrent ainsi bon nombre
+d’hommes. Bientôt les Tâmiens tournèrent leur attention sur le point
+d’où partait le feu, et lancèrent de ce côté une grêle de pierres. La
+plupart des Mogrébins furent frappés à la tête. Mon oncle Ahmed, chef de
+cette petite troupe, et six autres seulement restèrent sans blessure.
+Ils s’abritaient derrière le tronc de l’arbre, et de là tiraient l’un
+après l’autre sur l’ennemi.
+
+Les Tâmiens étonnés ne concevaient pas comment les balles allaient
+jusqu’à atteindre le sommet de leur mont et les tuer de si loin. Nombre
+d’entre eux succombèrent. Dès qu’ils distinguaient la fumée d’un fusil,
+ils reculaient rapidement ou se couchaient à plat ventre. Mais les
+Mogrébins les épiaient, tiraient sur le premier qui paraissait, et
+l’abattaient. L’affaire continua ainsi jusque vers trois heures après
+midi. Les Tâmiens cédèrent, et les Ouadayens montèrent à l’assaut.
+
+Déjà, de bonne heure, un individu du pays était venu trouver Sâboûn, et
+lui dire qu’il connaissait un chemin facilement praticable et conduisant
+au sommet du Tâmah. Le sultan confia à cet homme un détachement de
+soldats pour explorer le chemin ; mais Sâboûn recommanda à ses soldats
+d’user de prudence et de la plus grande circonspection. Ils suivirent le
+guide. Au moment où ils étaient près de déboucher sur le haut du mont,
+les autres troupes, du côté des Mogrébins, y paraissaient. Le carnage
+des Tâmiens fut effroyable ; Dieu seul sait combien d’entre eux furent
+égorgés.
+
+Le mont Tâmah est de médiocre hauteur, mais il est d’un abord difficile.
+Il n’a que des sentiers étroits et rocailleux, excepté le chemin par
+lequel le guide transfuge conduisit les Ouadayens. Le mont proprement
+dit a une étendue assez considérable ; il a des cours d’eau et des
+sources jaillissantes, des bouquets de forêts touffues et serrées. Sa
+largeur est d’environ deux lieues sur autant de longueur. Il porte un
+bon nombre de villages. Sur ce mont est la résidence du roi.
+
+Les Ouadayens pénétrèrent dans cette demeure ; elle était déserte et
+vide. Le roi s’était enfui ; on ignorait quelle direction il avait
+choisie. A cette nouvelle, Sâboûn poussa une exclamation de dépit ; il
+parut désolé d’avoir manqué sa proie.
+
+Les Ouadayens emmenèrent et firent descendre de la montagne une foule de
+femmes, d’enfants, de bœufs, et beaucoup de menu bétail. Sâboûn ordonna
+de détruire la demeure du roi, de brûler tout ce qu’il y avait
+d’habitations sur le mont, de briser tout ce qu’on trouverait
+d’ustensiles, jusqu’aux vases les plus communs, de couper tous les
+arbres, de ne rien laisser dont les Tâmiens pussent tirer usage ou
+profit. Pendant environ sept jours, l’armée ouadayenne travailla à
+mettre le feu partout, à briser ce que le feu épargnait, à piller les
+grains. La montagne resta nue, déserte ; il ne s’y trouvait plus âme qui
+vive.
+
+Ensuite Sâboûn détacha de tous côtés, dans le pays, plusieurs corps de
+troupes qui, après quelques jours d’excursions, revinrent avec
+d’immenses troupeaux, et portant les têtes des morts sur la pointe des
+lances. Ces courses dévastatrices se répétèrent ainsi pendant trois mois
+entiers. Dans leurs battues, les Ouadayens tuaient, enlevaient des
+prisonniers, brûlaient les habitations, ravageaient et ruinaient tout,
+pillaient ce qu’ils trouvaient à leur gré ; en telle sorte que le Dâr
+entier ne fut plus qu’un monceau de décombres. Sâboûn victorieux retira
+ses troupes et rentra au Ouadây.
+
+Il fallut des fatigues et des efforts inouïs à l’armée ouadayenne, pour
+venir à bout des Tâmiens. Nulle population du Soudan n’a plus de ruse,
+de malice et de résolution que les habitants du Tâmah. Pas un Tâmien
+peut-être ne succomba sans qu’il en eût coûté la vie à deux ou trois
+Ouadayens. Un Tâmien était-il gravement blessé, il restait sur place,
+étendu comme mort ; et s’il apercevait un Ouadayen s’avancer pour le
+dépouiller, il l’attendait, immobile, le laissait approcher jusque sur
+lui, le frappait d’un coup de couteau et le tuait. Nombre de blessés à
+l’agonie éventrèrent ainsi des Ouadayens. Si les troupes de Sâboûn
+n’avaient pas été de beaucoup plus nombreuses que celles des Tâmiens,
+elles n’auraient jamais réussi à s’emparer du pays.
+
+A la nouvelle du départ de Sâboûn pour le Dâr-Tâmah, Mohammed-Fadhl,
+persuadé que les Ouadayens ne pourraient triompher des obstacles et des
+difficultés qui rendent la montagne inabordable, avait ordonné tous les
+préparatifs nécessaires pour une grande expédition ; il s’était mis en
+mesure d’entrer en campagne au premier moment favorable. Des courriers
+qui sans cesse allaient et venaient, le tenaient au courant des
+événements. Il apprenait avec joie les pertes et les revers des
+Ouadayens ; son but était, après la déroute des assaillants, de pousser
+une expédition sur le Ouadây, et de profiter de l’affaiblissement des
+forces militaires de Sâboûn pour envahir les États de ce prince et le
+rendre vassal du Dârfour. Pour motiver ses armements et leur donner une
+apparence de raison, il allégua comme prétexte, dans les commencements
+de la guerre, l’intention qu’il avait eue de faire recouvrer aux
+Ouadayens ce que le roi de Tâmah leur avait pris. Plus tard, il écrivait
+à Sâboûn : « Tu n’as pas eu la patience d’attendre ; tu t’es arrogé des
+droits de vengeance qui m’appartiennent contre des gens qui sont mes
+sujets ; tu leur as porté la guerre, et voilà qu’en retour de cette
+violation des principes de la justice, en retour de ce procédé peu
+loyal, tu vas échouer dans ton entreprise ! »
+
+Lorsque Fadhl apprit les succès des Ouadayens, et qu’il vit ses projets
+de conquêtes déçus et renversés, il tomba dans une tristesse profonde.
+Bientôt des troupes de fuyards accoururent à lui coup sur coup, en lui
+criant : « Prince, à notre secours ! Sâboûn a massacré nos frères,
+enlevé nos familles, nos enfants et nos femmes, pillé nos biens, ruiné
+nos demeures, coupé nos arbres et fait de notre pays un champ de
+désolation, une contrée qui semble depuis longtemps inhabitée. Comme dit
+un poëte :
+
+
+ « Il n’y a plus âme humaine entre Hadjoûn et Safa[123] ; il n’y a plus
+ de veillées pour les causeries du soir. »
+
+
+Fadhl, tout bouleversé, s’agita, s’emporta : « Quoi ! s’écria-t-il,
+Sâboûn méprise ainsi toutes les convenances ; il traite mes sujets à son
+caprice et à sa guise ! » Et à l’instant Fadhl ordonna de rassembler les
+troupes et de se disposer au départ. Mais ses courtisans, par leurs
+remontrances, le décidèrent à renoncer à son dessein. « L’expédition des
+Ouadayens, lui dirent-ils, a eu des motifs légitimes. Sâboûn t’a
+présenté ses plaintes et tu ne l’as pas écouté. Laissons-le accomplir sa
+vengeance, et ne nous engageons dans une lutte contre lui que s’il
+pénétrait sur notre territoire et que si nous avions à défendre nos
+familles, nos femmes et notre pays. » Fadhl se laissa persuader.
+
+Lors de ces événements j’étais au Dârfour comme je l’ai déjà dit, et mon
+père venait de m’écrire d’aller le rejoindre au Ouadây. J’étais sur le
+point de me mettre en route, lorsque Fadhl me fit arrêter et garder à
+vue. Je demeurai ainsi jusqu’à la fin de l’expédition du Tâmah ; ce ne
+fut qu’après que les Ouadayens furent rentrés au Ouadây qu’il me fut
+permis de quitter le Dârfour. J’ai raconté ce fait précédemment.
+
+Sâboûn fut informé du mécontentement que Fadhl avait témoigné à la
+nouvelle des succès des Ouadayens et des malheurs du Tâmah. Sâboûn
+reconnut alors clairement que tout ce que Fadhl lui avait écrit d’abord
+n’était que mensonge et duplicité, et il résolut de pousser plus loin
+encore le châtiment des Tâmiens. Il attendit qu’ils fussent revenus sur
+leur montagne, que le roi eût réparé sa demeure primitive, que les
+habitants eussent rebâti leurs habitations et y fussent rentrés, que les
+terres fussent de nouveau ensemencées, les récoltes sur le point d’être
+recueillies, les grains près d’être moissonnés ; et alors il mit en
+campagne quatre de ses gâïd vizirs, chacun avec un corps de dix mille
+hommes au moins, infanterie et cavalerie. Il leur recommanda de détruire
+les récoltes du Tâmah, de couper ce qui y restait d’arbres, de brûler
+les habitations, de tout piller, de faire prisonniers ce qu’ils
+pourraient atteindre d’enfants et de femmes, de tuer tous ceux qu’ils
+trouveraient les armes à la main, d’être sans cesse et partout en alerte
+et aux aguets ; il ordonna aux chefs de ne marcher que de nuit, de ne
+laisser pressentir à qui que ce fût le but de l’expédition, de poster
+les quatre divisions de l’armée aux quatre coins du Tâmah, et de ruiner
+ainsi plus à l’aise tout le pays.
+
+Les gâïd devaient communiquer entre eux constamment par le moyen
+d’estafettes qui les informeraient sans cesse des opérations de chacun
+des quatre corps de troupes.
+
+L’armée, arrivée au Tâmah, pilla, dévasta les campagnes, brûla les
+villages, se répandit partout, et fit une foule de prisonniers. Les
+Tâmiens attaquèrent l’ennemi avec fureur. Les Ouadayens se défendirent
+vigoureusement, vendirent cher leur vie, et, après des efforts
+extraordinaires, triomphèrent des Tâmiens ; ils les taillèrent en
+pièces, emmenèrent captifs tout ce qu’ils purent rencontrer de femmes et
+d’enfants, et ravagèrent les campagnes. Ils retournèrent au Ouadây avec
+d’immenses troupeaux.
+
+Tant de désastres épuisèrent le Dâr-Tâmah et le réduisirent à la
+dernière misère. Il fallait tirer des vivres du Dârfour ; la pénurie fut
+telle qu’une foule de Tâmiens abandonnèrent leur pays. Dans les
+villages, il restait à peine le dixième du nombre primitif des
+habitants.
+
+Le roi du Tâmah fit parvenir ses doléances à Mohammed-Fadhl ; celui-ci
+lui envoya immédiatement des grains, des bœufs et du menu bétail,
+recommandant de distribuer ces secours entre les habitants, et de
+travailler à réparer les désastres de la guerre. Ensuite le sultan
+Fôrien écrivit à Sâboûn :
+
+« Après avoir offert mes hommages à Ta Grandeur, voici ce que je désire
+te faire savoir : le roi du Tâmah a reçu la récompense de sa conduite
+injuste ; il a été puni de sa coupable audace. Maintenant il est entré
+dans la voie de Dieu ; il se repent de s’être écarté des voies de la
+justice, et il promet de ne plus la violer. Je te prie donc d’oublier
+ses méfaits et de renoncer à poursuivre ta vengeance. »
+
+Sâboûn répondit à Fadhl :
+
+« J’ai reçu la lettre amicale par laquelle tu me demandes de ne plus
+m’occuper du traître et perfide Tâmien. Mais j’ai juré, et je ne veux
+pas être parjure, de châtier encore ce roi, afin de lui bien apprendre
+qu’il y a dans mes États des hommes qui savent payer les outrages par de
+terribles représailles. Le bien pour le bien, et qui le fait le premier
+est le plus méritant ; mal pour mal, et qui commence est le plus
+coupable. Bénédiction de Dieu sur le poëte qui a dit[124] :
+
+
+ « Mort pour mort, chameau pour chameau ; que celui qui repousse soit
+ repoussé comme l’excrément est chassé du corps. »
+
+
+« Eh quoi ! tu n’ignorais certainement pas que ce Tâmien était ton
+vassal, ton serviteur. Pourquoi n’as-tu pas eu la force de le retenir
+dans l’obéissance, lorsque je t’ai écrit, lorsque maintes fois je me
+suis plaint à toi et en particulier et au su de tout le monde ? Ne m’as-
+tu pas dit qu’il refusait d’obtempérer à tes sublimes ordres, qu’il
+foulait aux pieds tous ses devoirs, qu’il affectait d’ignorer la
+conduite qu’il devait tenir ? Comment viens-tu aujourd’hui me demander
+grâce et merci pour lui ? N’est-il pas de ces hommes méprisables dont le
+poëte a dit ?
+
+
+ « Si tu fais du bien à l’homme qui le mérite, tu gagneras son cœur ;
+ si tu fais du bien au méchant, tu le rends plus dangereux encore. »
+
+
+« Je le jure par le noble sang de mes pères, par la gloire de mes aïeux,
+j’irai apprendre encore à ce Tâmien ce qu’il vaut, afin qu’il sache
+désormais se maintenir dans les bornes du devoir. J’espère que tu ne
+m’en voudras pas pour cela. Salut. »
+
+Cette lettre souleva la colère et l’indignation de Mohammed-Fadhl. Il
+consulta ses courtisans sur la conduite qu’il avait à suivre. Les avis
+furent partagés. Les uns proposèrent la guerre pour rappeler Sâboûn à la
+raison. Les autres conseillèrent de rester en paix, et estimèrent qu’il
+fallait laisser le sultan ouadayen s’arranger avec le roi du Tâmah.
+Fadhl informa toutefois ce roi de la correspondance qu’il venait d’avoir
+avec Sâboûn.
+
+Peu de temps après, une armée ouadayenne, forte d’environ cinquante
+mille hommes, fantassins et cavaliers, se mit encore en marche pour le
+Tâmah. Ces troupes pénétrèrent dans le Dâr par différents points,
+s’emparèrent de ce qu’elles rencontrèrent de troupeaux, de femmes,
+d’enfants, et tuèrent un nombre considérable de Tâmiens. Parmi les
+troupeaux capturés, furent ceux du roi lui-même. Ses esclaves aussi
+tombèrent entre les mains de l’ennemi. Alors l’alarme se répandit de
+toutes parts. Abd-Allah-Ahmed, informé de ce qui se passait, sortit avec
+son armée pour aller présenter la bataille aux Ouadayens. Mais un des
+gâïd de Sâboûn, à la tête d’environ sept mille cavaliers, arrivait par
+derrière la montagne par le chemin praticable qui avait été reconnu dans
+la première invasion. Par hasard, le roi Abd-Allah-Ahmed descendait par
+un autre point, conduisant ses troupes à la rencontre des Ouadayens. Le
+gâïd gravit le mont avec sa cavalerie, prit ce qu’il y trouva de femmes,
+d’enfants, de troupeaux, et ne descendit qu’après avoir mis le feu aux
+habitations et avoir tout ravagé et pillé.
+
+Cependant le roi tâmien avait rejoint l’ennemi et lui avait présenté la
+bataille. Les Ouadayens s’étaient hâtés de diriger sur le Ouadây, avec
+une escorte suffisante, les prisonniers, les esclaves et les troupeaux
+qu’ils avaient capturés... On se disposa au combat. Le roi de Tâmah
+donna d’abord avec toutes ses forces, cavaliers et fantassins. Ce
+premier choc fut épouvantable. On était au fort de la mêlée, quand on
+vint annoncer au roi qu’on pillait, saccageait et brûlait tout sur le
+mont Tâmah. Frappé de cette nouvelle, il se détacha aussitôt avec une
+partie de ses troupes et marcha contre les pillards. Il ne les rencontra
+pas ; ils s’étaient retirés par un autre chemin. Quant aux forces
+tâmiennes restées en face de l’ennemi, l’absence du roi entraîna leur
+défaite, et elles laissèrent une foule de morts sur la place. Les
+vainqueurs poursuivirent les fuyards, en tuèrent un grand nombre et
+s’emparèrent de leurs dépouilles. Dans cette extrémité, Abd-Allah-Ahmed
+résolut d’affronter tous les dangers ; il se mit à la poursuite des
+Ouadayens ; il les atteignit sur la frontière du Ouadây, là où était le
+rendez-vous des troupes, pour de là rentrer dans leur pays. Le roi
+craignit que s’il allait les attaquer, l’aguîd de l’Est n’en fût
+informé, ne se hâtât de lui couper la retraite, et ne l’exposât au
+danger d’être pris ou tué. Abd-Allah retourna donc sur ses pas, sans
+autre résultat que la fatigue d’une poursuite infructueuse. Revenu au
+mont Tâmah, il n’y vit que ruine et dévastation. C’était comme le lieu
+désert dont j’ai parlé dans ce vers :
+
+
+ « Il n’y avait plus demeure habitable ni demeure habitée ; et ma chère
+ Hind n’avait seulement pas laissé trace de ses pas sur cette terre
+ ravagée. »
+
+
+A cet aspect, Abd-Allah demeura consterné. Il convoqua ses conseillers.
+« Décidons promptement, leur dit-il, quel parti il convient de prendre.
+Nous avons ouvert sous nos pieds un abîme de maux, en soulevant contre
+nous l’indignation de Sâboûn. Le sultan fôrien nous a abandonnés au
+milieu des périls ; il n’a rien tenté pour notre salut. »
+
+L’avis général fut de demander la paix, à la condition d’un tribut
+annuel déterminé, et d’une renonciation, de la part du prince ouadayen,
+à toute incursion ultérieure sur le Tâmah. Abd-Allah écrivit donc à
+Sâboûn une lettre, dans laquelle, après un préambule de soumission,
+après avoir baisé les pieds du souverain du Ouadây, il lui dit :
+
+« Ton humble serviteur avoue ses torts et t’en témoigne son repentir ;
+car il sait que les cœurs généreux pardonnent. Je consens à être esclave
+de ta Sublime Porte, et j’attends que tu me fixes le tribut que je dois
+te payer chaque année, afin que tu me laisses désormais en sécurité dans
+ma famille et dans mes biens, comme tu y laisses les autres rois des
+populations qui obéissent à tes lois et sont debout aux portes de ta
+demeure. Mais j’espère de ta bonté, de toi mon maître, que tu ne seras
+pas exigeant dans les conditions que tu m’imposeras, et que tu ne nous
+précipiteras pas dans des embarras d’où nous ne pourrions sortir, car
+notre situation est changée, nos richesses sont épuisées, nous sommes
+réduits à la détresse, et le Tâmah est devenu une solitude. Je mets ma
+confiance dans ta grandeur d’âme, ta bienveillance, ta générosité, dans
+ce que tu as de noblesse et d’élévation. Je compte que mon envoyé me
+rapportera une réponse qui nous promette paix et sûreté, et nous
+garantisse que nous n’aurons plus à craindre les ravages de la guerre et
+les malheurs qui l’accompagnent. Salut. »
+
+Sâboûn accueillit favorablement la demande du roi tâmien, et lui
+répondit :
+
+« J’ai reçu ta lettre et j’en ai pris connaissance. Qui vient à nous
+avec le repentir, trouve toujours grâce ; qui vient s’excuser, nous
+l’excusons. Je fixe le tribut annuel du Dâr-Tâmah à cent chevaux et
+mille esclaves. De plus, tu laisseras libres les chemins, en retirant
+les Tâmiens qui inquiètent les voyageurs allant du Ouadây au Tâmah et
+aux environs. Tu me seras soumis à discrétion. Je souscris à tes désirs,
+suivant ce vers d’un poëte :
+
+
+ « Accueille toujours les excuses de qui vient à toi s’excuser, qu’il
+ soit sincère ou qu’il soit menteur. »
+
+
+Adieu. »
+
+Le roi du Tâmah écrivit de nouveau à Sâboûn :
+
+« Je me soumets à toi et je reconnais ta suzeraineté. Mais je te prie de
+diminuer le nombre des esclaves que tu me demandes en tribut. Il nous
+serait impossible de les fournir. De notre pays nous ne pouvons aller au
+Fertyt à la chasse des esclaves. Ce que nous en avons, nous l’achetons,
+et n’est pas le fruit des incursions. Nous ne saurions en livrer plus de
+cent par année. Salut. »
+
+Sâboûn sentit la vérité et la justesse de cette observation, et
+acquiesça à la réduction qui lui était demandée. « Il me suffit, dit-il,
+que le roi de Tâmah se déclare mon vassal. » Et il lui écrivit :
+
+
+« De la part de Sa Grandeur le Serviteur de Dieu, Émir des Croyants, le
+Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn-l’Abbâcide, à tous ceux qui ces
+présentes verront, Émirs, Guerriers, Vizirs, Gâïd, que Dieu les conserve
+en élévation !
+
+« Or sus, le roi Ahmed, roi du Tâmah, réclame de notre bienveillance que
+nous nous abstenions d’incursions sur le territoire du Tâmah, et que
+nous ne l’inquiétions plus désormais ni pour sa famille, ni pour ses
+sujets, ni pour son pays. Il nous a demandé d’être de nos tributaires, à
+condition de nous payer, chaque année, un tribut de cent chevaux et de
+cent esclaves. Nous agréons ses demandes et propositions, et nous lui
+pardonnons le passé. Mais nous lui imposons l’obligation de laisser
+libres les routes du Ouadây au Tâmah et aux environs ; d’être ami de nos
+amis, et ennemi de nos ennemis. S’il accepte ces conditions ; nous lui
+promettons paix et tranquillité, au nom de Dieu et de son Prophète. Nos
+soldats n’entreront plus sur ses terres, nous ne pillerons plus les
+biens et les habitations. Nous lui envoyons en présent un sabre ; un
+vêtement, comme signes de notre sublime bienveillance, comme gages du
+maintien de sa royauté, comme preuve que nous le conservons dans ses
+titres et droits d’autorité, et que nous maintenons aussi les individus
+qu’il a revêtus de fonctions et d’honneurs autour de lui ; et cela, tant
+qu’il restera fidèle à notre sainte loi religieuse et à la parole du
+divin Coran, tant qu’il restera sur le pied de soumission envers nous,
+tant qu’il payera le tribut que nous lui avons fixé, tant qu’il obéira
+aux sublimes ordres qui émaneront de nous. Et salut. »
+
+Le sultan se fit apporter un sabre et un vêtement, qu’il envoya à Abd-
+Allah-Ahmed, avec la lettre.
+
+Ahmed, satisfait de cette réponse, ordonna de préparer immédiatement
+cent chevaux et cent esclaves, et chargea un de ses proches parents de
+les conduire au sultan du Ouadây. A l’arrivée de la caravane à Ouârah,
+Sâboûn appela de suite le parent d’Ahmed, qui lui remit alors la lettre
+que voici :
+
+
+« De la part du Serviteur de Dieu, Ahmed, roi de Tâmah, serviteur du
+Prince des Croyants, à Sa Grandeur le Prince des Croyants, serviteur des
+deux illustres Villes saintes, mon maître et fils de mon maître, le
+Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn.
+
+« Après avoir embrassé la trace de tes pieds, et avoir supplié Dieu
+qu’il rende partout tes drapeaux triomphants, je t’informe que j’envoie
+à Ta Majesté, mon cousin, l’homme qui m’est le plus cher au monde. Il te
+remettra les chevaux et les esclaves que je me suis engagé, moi ton
+serviteur, à te payer en tribut. J’espère de ta générosité et de ta
+grandeur d’âme que tu les accueilleras favorablement et sans examiner ce
+qu’ils peuvent avoir de mauvais ou de bon, car ils ne sont pas dignes de
+t’être offerts. Je prie Dieu qu’il te conserve ta grandeur et qu’il
+accroisse ta puissance. Salut. »
+
+Le ton humble de cette lettre plut à Sâboûn. Il reçut le tribut. Du
+reste, tout était choisi, chevaux et esclaves. Sâboûn traita le cousin
+d’Ahmed avec la plus grande déférence, et pourvut à tout ce dont il put
+avoir besoin. Il lui donna le reçu de l’envoi, lui fit présent d’un
+vêtement, puis le congédia.
+
+Le sultan fôrien fut bientôt informé de la soumission du roi Ahmed et de
+l’engagement qui en fut la conséquence. Mécontent de ce résultat :
+« Comment ! dit Fadhl, il est mon vassal, à moi, et il paye le tribut à
+un autre ! Je ne consentirai jamais à un pareil arrangement. Ou il sera
+mon vassal à moi seul, ou il le sera d’un autre seul. » Et il écrivit
+sur-le-champ au roi de Tâmah :
+
+« J’apprends que tu t’es engagé à payer au sultan Sâboûn un tribut
+annuel de cent chevaux et de cent esclaves ; que déjà tu t’es acquitté
+d’une année de redevance ; que tu as reçu de Sâboûn la promesse qu’il te
+protégera et te maintiendra dans ta royauté. Cependant tu es de mes
+vassaux, de mes tributaires. Dis-le-moi nettement : Es-tu capable de
+payer tribut à deux maîtres ? ou bien veux-tu te soustraire à ma
+dépendance et te placer sous la tutelle du sultan du Ouadây ? Explique-
+toi catégoriquement. »
+
+Le roi du Tâmah répondit à Fadhl quelques lignes dont voici le sens :
+« Tu m’as demandé des éclaircissements sur ma conduite. Je dirai d’abord
+à Ta Grandeur que tout ce qu’on t’a dit des résultats de la guerre est
+vrai. Mais je me reconnais toujours ton tributaire, comme par le passé.
+Je n’ai envoyé ces chevaux et ces esclaves au sultan Sâboûn que comme
+précaution pour sauver l’honneur et la vie de ma famille, sauver mes
+biens et acheter la paix. Car maintenant je suis presque sans ressource,
+la guerre m’a épuisé ; je ne pourrais plus tenir contre les armes de
+Sâboûn. J’ai donc dû payer pour avoir une trêve qui me laissât le loisir
+de remonter mes forces et me permît, pour plus tard, de secouer le joug
+de l’obéissance. Salut. » Cette réponse dissipa les soucis de Fadhl et
+calma le trouble de son esprit.
+
+Quant à Sâboûn, une fois qu’il eut reçu la promesse de vassalité
+d’Ahmed, il engagea les marchands du Ouadây à lier leur commerce avec le
+Tâmah, à y exporter leurs marchandises, à y trafiquer soit au comptant,
+soit à terme. Son but en cela était de chercher à s’assurer si la paix
+qui venait d’être conclue était une paix sincère ou simplement une
+soumission temporaire et fictive. Les chemins du Ouadây au Tâmah furent
+fréquentés par les habitants des deux pays ; la sécurité s’établit, la
+crainte et la défiance disparurent.
+
+Les Tâmiens vinrent au Ouadây racheter leurs femmes, leurs enfants et
+leurs proches faits prisonniers et esclaves dans la guerre ; mais ce
+qu’ils purent en soustraire par surprise et à la dérobée, ils les
+emmenèrent ; ceux qu’ils purent décider à s’enfuir, ils les aidèrent à
+s’esquiver. Ils réussirent de cette manière à dérober à la captivité une
+foule d’enfants et de femmes. Le sultan Sâboûn fut instruit de ces
+manœuvres ; mais, par respect pour la paix conclue, il ne chercha par
+aucun moyen à les déjouer ou à les arrêter. Il se contenta de faire dire
+aux Ouadayens : « Je vous permets de tuer tout Tâmien que vous
+surprendrez dérobant un esclave. Car la conduite de ces gens est une
+trahison ; et une trahison est une violation des traités. Quant à ceux
+qui, loyalement et sans détour, vous offriront la rançon de leurs
+proches, respectez-les. »
+
+
+[Note 123 : Lieux sur le territoire sacré de la Mekke.]
+
+[Note 124 : _Voy._ note 23.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE IX.=
+
+Sâboûn ordonne l’exploration d’une route nouvelle pour les caravanes. —
+Anecdote d’un Mogrébin. — Caravanes envoyées au Maghreb par la voie de
+Djâlau et Audjalah. — Sâboûn envoie des présents à Mohammed-Aly-Pacha. —
+Le pacha en fait porter à son tour à Sâboûn, par une caravane qui en
+route est pillée. — Cause de la guerre du Kordofâl. — Caravane expédiée
+du Ouadây sur Ben-Ghâzy, par la route de Djâlau. — Cette caravane
+s’égare, et les esclaves meurent de soif.
+
+
+Sâboûn, après ses guerres terminées, s’occupa des moyens de faire
+prospérer son gouvernement et son pays.
+
+Un jour on lui présenta un Mogrébin des Bédouins dépendants de la
+régence de Tripoli. Il était accompagné de plusieurs individus des
+Bideyât, tribu non arabe fixée au delà du Ouadây au nord, et vivant à la
+manière des Arabes des déserts. Ces Bideyât racontèrent que le Bédouin
+s’était égaré et avait perdu sa route dans les sables, qu’ils l’avaient
+trouvé épuisé, mourant de soif. Ils lui avaient donné de l’eau à boire,
+l’avaient recueilli dans leurs tentes et hébergé pendant un mois
+environ, et ensuite ils l’avaient amené à Ouârah pour le présenter au
+sultan.
+
+Sâboûn dit au Bédouin étranger : « D’où es-tu ? — Je suis des Aoulâd-
+Aly, tribu voisine du Barcah. Nous partîmes environ une cinquantaine
+d’Arabes à cheval. Nous nous dirigeâmes du côté du Soudan, dans
+l’intention de faire quelque incursion profitable. Nous déviâmes de la
+route sans nous en apercevoir. Nos provisions d’eau finirent. Trois
+d’entre nous, et j’étais un des trois, allèrent à la découverte pour
+chercher de l’eau. Je m’éloignai de mes deux compagnons ; je perdis leur
+trace, je m’égarai, et je ne sus plus de quel côté tourner mes pas. Je
+laissai aller mon cheval au hasard, jusqu’à ce qu’enfin il fut fatigué,
+harassé à ne pouvoir plus bouger. Je descendis alors ; je l’abandonnai,
+et je marchai à pied pendant trois jours. Le quatrième, la chaleur
+m’accabla ; j’étais haletant, mourant de soif ; et si Dieu ne m’eût
+envoyé ces hommes, c’en était fait de moi. — Combien es-tu resté de
+jours sans boire d’eau ? dit le sultan. — Six jours sans en goûter une
+seule goutte. » Ces dernières paroles étonnèrent l’auditoire ; admises
+par les uns, elles furent rejetées par les autres.
+
+Je me rendais alors au Ouadây (car le sultan du Dârfour m’avait délivré
+de ma prison) et je me trouvai plusieurs fois avec ce Bédouin mogrébin ;
+il s’appelait Aly. Je lui fis raconter et répéter son histoire du
+désert, et toujours son récit fut conforme à ce que j’en avais entendu
+d’abord.
+
+Sâboûn fit présent à Aly de plusieurs esclaves et d’un cheval, et de
+plus mit à ses ordres dix autres esclaves pour qu’ils apprissent de ce
+Bédouin à manier le fusil et à tirer juste.
+
+Mais souvent Aly disait : « Si le sultan, au lieu de me charger de
+dresser ses esclaves au tir, me confiait une caravane et me laissait
+retourner à ma tribu par le chemin qui conduit au Ouadây directement, il
+en résulterait certainement un grand avantage pour ce prince et pour son
+pays. » On rapporta ces paroles au sultan. Sâboûn fit appeler Aly et lui
+demanda si ce qu’on lui avait dit à propos d’un chemin de caravane
+servant pour la tribu des Aoulâd-Aly était vrai. « Oui, certainement,
+répondit l’Arabe, et je le répète souvent. — Connais-tu bien ce chemin ?
+— Sans doute ; mais je crains les Bédouins qui m’ont pris et amené ici
+dans l’intention de me faire périr, par tes ordres ; il faut passer par
+les lieux où ils sont répandus, et ces gens-là sont de vrais pillards. »
+
+Le sultan envoya chercher le chef des Bideyât. Ce chef arriva, et Sâboûn
+lui dit : « Prépare une caravane avec les provisions et les hommes
+nécessaires. Partez en nombre convenable avec ce Bédouin, et
+accompagnez-le jusqu’à ce qu’il vous dise : « Je connais maintenant le
+lieu où nous sommes, » et qu’il vous donne par des indications locales
+la preuve de la vérité de ces paroles. » Le chef des Bideyât partit avec
+Aly, suivi d’une vingtaine d’hommes de sa tribu. Tous étaient à dos de
+chameau. Ils s’enfoncèrent dans le désert, et marchèrent à grandes
+journées pendant une quinzaine de jours. Tout à coup Aly s’écria :
+« Bonne nouvelle ! voilà les dattiers de Djâlau. — A quoi reconnais-tu
+que c’est Djâlau ? — A quoi ? le voici : Lorsque nous nous mîmes en
+route pour notre expédition, nous fîmes halte en tel endroit ; nous y
+passâmes la nuit ; je vais vous montrer la place où furent attachées nos
+montures, et la place où nous allumâmes du feu. » Aly conduisit les
+Bideyât à ces deux endroits, et les Bideyât y trouvèrent la vérification
+de ce qu’Aly leur avait annoncé. Ils le ramenèrent ensuite au sultan
+Sâboûn, et lui racontèrent le résultat de leur course. Le sultan,
+satisfait, leur demanda quelle distance ils avaient parcourue. « Pour
+atteindre jusqu’à l’endroit où nous nous sommes arrêtés, il faut environ
+quarante jours à marche de chameau et avec des esclaves ; mais à grande
+marche, il n’y a que vingt-cinq jours. »
+
+Le sultan ordonna de préparer immédiatement une caravane. Il fit publier
+à Hédjeir et à Noumro que ceux qui voudraient aller en expédition
+commerciale au Maghreb, jusqu’à Dirna[125] et Ben-Ghâzy, aient à se
+disposer à se mettre en route avec la caravane. Ensuite il appela les
+principaux des Bideyât. Il les chargea de conduire la caravane, sous
+leur responsabilité, jusqu’au lieu où ils avaient rencontré Aly ; et Aly
+fut chargé de la guider pour le reste du trajet.
+
+Une caravane nombreuse se rassembla et partit..... Elle arriva
+heureusement au Maghreb, et revint de même. L’année suivante, Sâboûn en
+expédia une autre sous la conduite du chérif Ahmed-el-Fâcy (c’est-à-dire
+de Fâs ou Fez), qui avait succédé à mon père dans les fonctions de
+vizir. Ahmed-el-Fâcy était remarquable par son instruction, sa mémoire
+et son érudition littéraire. Il était profond jurisconsulte, et versé
+dans les traditions sacrées ; il savait par cœur, d’un bout à l’autre,
+le _Mouatta_[126], ou Principes de jurisprudence, par l’imâm Mâlek.
+Ahmed-el-Fâcy avait quelque teinture d’anatomie, et donnait même des
+leçons sur cette science. J’ai assisté à une de ces leçons sur
+l’anatomie de l’œil ; il s’en acquitta d’une manière remarquable. Ce
+chérif avait reçu de Dieu de merveilleuses dispositions, mais il était
+irascible et haineux. Aussi finit-il par aliéner de lui tous les
+esprits, et il devint tellement odieux qu’on l’assassina. Je lui
+consacrerai quelques lignes dans un des chapitres suivants, s’il plaît à
+Dieu.
+
+Depuis un temps immémorial les caravanes ouadayennes se dirigeaient sur
+le Fezzân pour le commerce des esclaves, et en rapportaient diverses
+marchandises. Toutefois, Sâboûn fut au comble de la joie de la
+reconnaissance que les Bideyât venaient de faire d’une nouvelle route
+pour les voyages au Maghreb. Mécontent d’El-Mountacer, sultan du Fezzân,
+il voyait avec plaisir s’ouvrir cette nouvelle route. Voici le motif de
+ce mécontentement du prince ouadayen.
+
+Lorsque mon père partit pour Tripoli avec des _marchandises_ au compte
+de Sâboûn, il faillit être mis à mort par ordre d’El-Mountacer, qui
+gouvernait alors le Fezzân. Le sultan du Ouadây, informé de cette
+conduite d’El-Mountacer, en fut indigné ; et sans la distance
+considérable qui sépare le Ouadây du Fezzân, sans les déserts arides et
+sans eau qu’il lui eût fallu traverser, il aurait déclaré la guerre à
+El-Mountacer. Aussi, après la reconnaissance du chemin de Djâlau, il vit
+avec joie la possibilité de pouvoir, à son gré, diriger ses caravanes
+jusqu’en Barbarie directement. Je vais raconter en quelques lignes la
+circonstance qui indisposa si fortement El-Mountacer contre mon père.
+
+Quand mon père eut résolu de quitter le Ouadây et de se rendre à Tunis,
+il parla de son projet à Sâboûn, et le pria de lui permettre de partir.
+Le sultan alors demanda à mon père : « Après le Fezzân, quel pays
+trouve-t-on ? — La régence de Tripoli. — Le prix des esclaves doit être
+là plus élevé qu’au Fezzân ; et les marchandises, à Tripoli, doivent
+être à meilleur marché. — Sans doute. — Te conviendrait-il que
+j’envoyasse avec toi un de mes fidèles serviteurs, un homme qui m’est
+dévoué et qui emmènerait des esclaves que tu vendrais à Tripoli pour mon
+compte ? Du prix de la vente tu m’acheterais telles et telles
+marchandises. — Très-volontiers, prince. » Alors le sultan désigna un de
+ses affidés intimes, auquel il confia environ trois cents esclaves. Il
+lui enjoignit de se soumettre à discrétion à mon père, et de ne recevoir
+d’autres ordres que ses ordres.
+
+On arriva au Fezzân. Le pays était gouverné par le sultan Mohammed-el-
+Mountacer. Celui-ci vit avec joie l’arrivée de la caravane, car la plus
+grande partie des revenus du sultan, au Fezzân, se compose des droits
+qu’il prélève sur les trafics que font les caravanes. Les marchands qui
+accompagnaient celle de mon père, vendirent leurs esclaves à Mourzouk
+(Marzik), capitale du Fezzân et siége du sultan. Mais mon père et le
+chargé d’affaires de Sâboûn ne voulurent rien vendre.
+
+El-Mountacer, informé de cette circonstance, appela mon père : « C’est
+toi, lui dit-il, qui as déterminé Sâboûn à envoyer des esclaves à
+Tripoli au lieu de les faire vendre ici. — Ce n’est point moi qui ai
+conseillé Sâboûn à cet égard. Il a su que les esclaves avaient plus de
+valeur à Tripoli qu’à Mourzouk, et c’est pour cela qu’il expédie cette
+caravane dans la régence de Tripoli, sous la responsabilité d’un de ses
+serviteurs. — Ce n’était point là l’habitude de Sâboûn ; et ces
+indications viennent de toi. »
+
+El-Mountacer prononça ces paroles avec colère, et si Dieu ne lui eut
+retenu la langue, El-Mountacer ordonnait l’arrestation de mon père. Mon
+père sortit tout ému ; il craignait que ce cupide sultan ne le fît tuer
+pour s’approprier les esclaves.
+
+Sur le soir, Osmân, vizir d’El-Mountacer, vint trouver mon père et lui
+dit : « Tu peux arranger ton affaire en offrant un cadeau au sultan.
+C’est le seul moyen, je crois, de l’apaiser, de détourner de toi l’orage
+qui te menace ; car il médite contre toi quelque mauvais projet. » Mon
+père suivit le conseil d’Osmân. Il choisit six de ses plus belles
+esclaves et les fit présenter en don à El-Mountacer. Celui-ci d’abord
+les refusa ; puis, à la sollicitation d’Osmân, il les accepta, et
+l’affaire se termina ainsi. Mais il restait encore quelque ressentiment
+dans le cœur d’El-Mountacer.
+
+Mon père, délivré de ses craintes, allait se mettre en route, lorsque le
+sultan l’appela, lui disant d’emmener avec lui le chargé d’affaires de
+Sâboûn, avec toute la pacotille d’esclaves. « Dieu me préserve de
+l’emmener ! répondit mon père. Qu’ai-je à faire avec lui ? Il a des
+ordres particuliers de Sâboûn, dont il est le serviteur. Moi, je suis
+étranger à cet individu ; rien ne me lie à lui. » El-Mountacer insista.
+Mon père jura que le Ouadayen ne l’accompagnerait pas, et il partit seul
+pour Tripoli, laissant son homme au Fezzân. Mais ils se retrouvèrent à
+Tripoli à quelques jours d’intervalle.
+
+Youcef, pacha de la régence, instruit de la conduite d’El-Mountacer, et
+de la manière dont ce sultan rançonnait les caravanes et cherchait à les
+empêcher de se porter jusqu’à Tripoli, résolut de l’en punir. Le Fezzân
+est une dépendance des États tripolitains, et El-Mountacer avait reçu le
+gouvernement de cette province des mains de Youcef même. Après le fait
+dont nous venons de parler, le mécontentement du pacha fut tel, qu’il
+jura la perte d’El-Mountacer. Celui-ci fut en effet violemment
+dépossédé, et ensuite remplacé par Mohammed-el-Moukkény[127].
+
+Revenons à Sâboûn. Une fois que le chemin d’Audjalah fut reconnu et
+ouvert, le sultan ouadayen achemina ses expéditions commerciales de ce
+côté. D’autres furent dirigées sur l’Égypte, et de là à Djâlau, puis à
+Ben-Ghâzy ; car, par la voie d’Égypte, le trajet pour arriver à Ben-
+Ghâzy est plus court que par la voie de Tripoli. Sâboûn sut que ses
+caravanes avaient facilement traversé l’Égypte, et que cette contrée
+était gouvernée par un prince juste et renommé. Le prince ouadayen
+envoya alors des présents et une lettre au pacha d’Égypte ; il lui
+demandait bonne et fraternelle amitié. Ibrahim-Pacha, le fils du vice-
+roi, et généralissime, envoya à son tour des présents à Sâboûn, et les
+fit accompagner par deux personnes de sa suite, avec un câoûch ou chef
+de dix cawâs. Une lettre d’Ibrahim annonçait à Sâboûn que Mohammed-Aly
+lui accordait volontiers son amitié. Les Zaghâouah du Dârfour apprirent
+que la caravane égyptienne allait passer assez près d’eux, et qu’elle
+n’était pas en force suffisante pour se bien défendre. Ils se
+disposèrent à la piller, et la pillèrent en effet.
+
+Le câoûch échappa aux Zaghâouah et alla remettre la lettre au sultan
+Sâboûn. Le prince ouadayen le traita honorablement, lui et ceux qui
+étaient avec lui. Ensuite Sâboûn, après lui avoir fait des présents, le
+congédia, avec une caravane pour escorte. Cette caravane fut encore
+attaquée par les Zaghâouah à la hauteur du Dârfour. Ils tuèrent le
+câoûch, ainsi que tous les passagers qui firent résistance, et
+emmenèrent le reste avec les chameaux chargés. Sâboûn, informé de ce
+fait, envoya un corps de troupes punir les pillards ; et un grand nombre
+de Zaghâouah perdirent la vie.
+
+Mohammed-Aly et Ibrahim-Pacha ne tardèrent pas à savoir aussi que la
+caravane égyptienne avait été détruite. Pour venger cet outrage,
+Mohammed-Aly arma des troupes et en confia le commandement à Mohammed-
+Bey, le Defterdâr, avec ordre de s’emparer d’abord du Kordofâl. Le
+Defterdâr partit, résolu de châtier Mohammed-Fadhl de la trahison et de
+l’audace de ses Zaghâouah.
+
+Le bruit se répandit parmi les Fôriens qu’une armée égyptienne marchait
+directement sur le Dârfour. La terreur fut extrême. Le Defterdâr se
+dirigea sur le Kordofâl ; le sultan qui y gouvernait alors, envoya à la
+rencontre des Égyptiens un appelé Moucellem, esclave parvenu. Moucellem
+fut tué dans un combat. Les Égyptiens furent bien vite maîtres du
+Kordofâl et de ses dépendances, et aujourd’hui, en 1259 de l’hégire, il
+est encore sous l’obéissance du souverain de l’Égypte.
+
+Le sultan Sâboûn, après son expédition contre les Zaghâouah, appareilla
+une nombreuse caravane pour le Maghreb. Le chérif Ahmed-El-Fâcy partit
+avec elle, emportant des richesses considérables. Elle eut ordre de
+prendre sa route par Audjalah. Une forte escorte de soldats la protégea
+dans sa marche jusque par delà la hauteur du Dâr-el-Zaghâouah, et même
+des stations des Bideyât. De là la caravane s’enfonça dans le désert.
+Elle s’égara. Les provisions d’eau s’épuisèrent, et l’on en fut au point
+qu’une gorgée d’eau potable se vendit 70 talaris (plus de 350 francs).
+On fut obligé d’égorger un bon nombre de chameaux qui allaient périr ;
+on exprimait l’eau des matières trouvées dans leurs entrailles, puis on
+l’exposait à l’air pour la laisser rafraîchir, et une ration de cette
+eau s’achetait jusqu’à 7 talaris (plus de 35 francs) ; c’est du moins ce
+que m’a raconté le marabout[128] Omar, de Misrâta, ainsi que ses
+compagnons de voyage. Je cite ce fait d’après eux. Une foule d’esclaves
+et beaucoup d’autres individus de la caravane moururent de soif ;
+plusieurs autres faillirent succomber.
+
+Le chérif El-Fâcy avait d’abondantes provisions d’eau. Ses compagnons de
+route lui en demandèrent, seulement pour ne pas périr de soif. Il
+refusa. « Je suis, dit-il, chef d’une famille nombreuse ; cette eau est
+mon salut et celui des miens. J’ai de jeunes enfants ; je dois me
+conserver pour eux. S’ils meurent par ma faute, c’est moi qui, au jour
+du jugement, devrai en rendre compte à Dieu. Je ne veux pas être
+l’artisan de leur malheur. — Vends-nous de l’eau, lui dit-on, au prix
+que tu voudras, et prends de nous, par écrit, des obligations que nous
+t’acquitterons à notre arrivée. » Le chérif fut inflexible.
+
+Cependant les souffrances de la soif devinrent de plus en plus vives ;
+la caravane ne voyait plus aucun moyen de salut. On vint en masse
+s’adresser de nouveau au chérif. « Tu vas, lui dirent les voyageurs,
+nous donner de l’eau, ou bien nous en prendrons de vive force ; décide-
+toi sur-le-champ. Il n’est pas juste, même aux yeux de Dieu, que tu aies
+ici de l’eau en surabondance et que nous mourions de soif. » Le chérif
+persista dans son refus. Alors, irritée et indignée de tant
+d’opiniâtreté, la caravane se précipita dans les tentes d’El-Fâcy, et
+l’eau fut enlevée de force et ensuite distribuée. Il ne lui en fut
+laissé qu’une quote-part égale à celle des autres voyageurs. Par suite
+de cette violence, tous les esclaves du chérif périrent de soif.
+
+Dieu vint en aide à la malheureuse caravane. Elle arriva à Djâlau. Là,
+on loua des chameaux et on retourna à l’endroit où ceux de la caravane
+étaient morts. On en rapporta la cargaison, les balles de gomme, les
+dents d’éléphants, les plumes d’autruche, toutes les marchandises qu’on
+avait abandonnées dans le désert. On les transporta à Ben-Ghâzy, où
+elles furent vendues.
+
+Le chérif Ahmed-el-Fâcy se rendit à Tripoli. Il consulta les ulémas sur
+le fait de violence exercée sur lui dans la traversée ; il leur demanda
+si la loi musulmane contenait quelque disposition sur laquelle ils
+pourraient lui délivrer un _fatouah_, ou consultation juridique écrite
+l’autorisant à se dédommager, sur ses compagnons de voyage, des pertes
+qu’il avait faites. Les ulémas examinèrent le texte de la loi, et
+répondirent que le détriment occasionné au chérif Ahmed par la mort de
+ses esclaves devait être à la charge de ceux qui composaient la
+caravane. Ahmed prit le _fatouah_ et ne parla à qui que ce fût de ses
+intentions.
+
+Il retourna au Ouadây. Le sultan le reçut avec bienveillance et le
+rendit aux fonctions de premier vizir. Ce fut alors qu’Ahmed, profitant
+du bénéfice de son _fatouah_, fit arrêter tous ceux qu’il put trouver
+des gens de la caravane, et s’empara de ce qu’ils possédaient. Il les
+faisait épier et prendre à mesure que chacun d’eux revenait, et,
+conformément aux termes du _fatouah_, il confisquait immédiatement leurs
+biens. Il doubla ainsi plusieurs fois la valeur de ce qu’il avait perdu.
+Mais plus tard, après la mort de Sâboûn, cette conduite fut la
+principale cause du malheur du chérif. Aussitôt Sâboûn expiré, comme
+Ahmed s’était toujours montré difficile, intraitable et brutal envers
+les rois du Ouadây, comme il avait toujours cherché à leur nuire et les
+accablait d’injures et d’outrages, comme enfin il n’avait jamais pris
+les intérêts d’aucun d’eux auprès du sultan sans s’être fait largement
+payer ou sans avoir reçu des présents, les Ouadayens résolurent la mort
+de cet ambitieux vizir. D’autre part, toutes les fois que les chefs de
+l’armée étaient venus le supplier et intercéder auprès de lui en faveur
+des marchands de la caravane qu’il avait emprisonnés et dépouillés, il
+avait repoussé dédaigneusement toute prière. Leur indignation s’était de
+plus en plus accrue et envenimée ; et lorsqu’enfin ils eurent décidé de
+se défaire du chérif vizir, ils vinrent de nuit assaillir sa demeure et
+l’assassinèrent. Tout ce qu’il possédait fut pris et versé au trésor du
+prince[129]. Je reviendrai sur cette histoire du chérif El-Fâcy.
+
+
+[Note 125 : Derne.]
+
+[Note 126 : _Voy._ note 24.]
+
+[Note 127 : _Voy._ note 25.]
+
+[Note 128 : _Voy._ note 26.]
+
+[Note 129 : _Voy._ note 27.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE X.=
+
+Mort de Sâboûn. — Événements qui se succédèrent ensuite. — Le sultan
+Kharyfeyn. — Son extravagance. — Son empoisonnement. — Le sultan Râkeb.
+— On crève les yeux à ses frères. — Protestation armée. — La mère de
+Râkeb calme le kamkolak révolté. — Assassinat des meurtriers de
+Kharyfeyn. — Le kamkolak tué. — Substitution d’un jeune sultan. —
+Expédition contre les Malangais. — Installation du sultan actuel du
+Ouadây. — Choléra au Ouadây ; famine.
+
+
+C’est au faguyh Délyl, grand câdi du Ouadây, qui passa au Caire, en 1257
+de l’hégire (1841, ère chrétienne), que je dois les notions suivantes
+sur la mort du sultan Sâboûn et sur les événements qui surgirent
+ensuite.
+
+Au Ouadây, on raconte de deux manières la mort de Sâboûn ; les uns
+prétendent qu’il mourut de maladie ; mais le plus grand nombre assure
+qu’il mourut de mort violente, et c’est ce que m’ont aussi raconté, au
+Caire, le faguyh Hilâly et ses compagnons de pèlerinage.
+
+Un soir, à la tombée de la nuit, Sâboûn alla rendre visite à sa mère.
+Pour ne pas être reconnu, il sortit de sa demeure accompagné seulement
+de deux esclaves. Il arrive chez sa mère, au village de la Mômo, à
+environ un quart d’heure de Ouârah, dans la direction nord-nord-est de
+la ville. Il reste quelques heures auprès de sa mère, ensuite remonte à
+cheval et reprend la route de Ouârah. Chemin faisant, il aperçoit deux
+voleurs qui emmenaient une vache. Il fond sur eux, et les voleurs
+abandonnent la vache et s’enfuient. Il dit à ses deux esclaves de
+s’emparer de la bête, et il se met à la poursuite des larrons. Ceux-ci,
+effrayés, se séparent et s’éloignent l’un à droite, l’autre à gauche.
+Sâboûn s’attache à l’un d’eux, le presse, et va bientôt l’atteindre. Le
+voleur, se voyant serré de près, fait volte-face, et court sur le sultan
+en lui criant : « Que veux-tu de moi ? je t’ai laissé ma proie. — Je
+veux m’emparer de toi. — Je te conseille, moi, de retourner sur tes
+pas. » Sâboûn ne tient compte de l’avis et s’élance sur le voleur, qui
+se remet en course. Sâboûn va le toucher, le saisir. Le voleur le
+tourne, lui lance un trait et le lui plante dans les reins. Sâboûn
+chancelle sur son cheval et va tomber. Les deux esclaves accourent et le
+voient presque évanoui. Ils le soutiennent, quittent la vache, et
+reprennent ainsi à pas lents le chemin de Ouârah. Ils arrivent au
+palais, le prince avait perdu beaucoup de sang, et la blessure était
+mortelle, elle lui avait ouvert les reins à la hauteur des flancs ;
+selon d’autres, elle lui avait percé la poitrine. Trois jours après,
+Sâboûn expira.
+
+Abd-el-Câder, son fils, lui succéda ; mais six mois après son
+installation, il tomba malade et mourut. Il eut pour successeur son
+frère Mohammed-Kharyfeyn.
+
+Kharyfeyn, à son avénement, était trop jeune encore pour gouverner. Le
+maniement des affaires passa alors entre les mains de ses oncles, qui
+s’établirent ses régents et gardèrent le pouvoir jusqu’à ce qu’il eût
+atteint sa majorité.
+
+Devenu maître absolu, Kharyfeyn usa d’abord de bienveillance envers ses
+oncles. Ensuite, l’habitude d’un pouvoir sans contrôle et sans bornes
+l’enivra et le porta bientôt à abuser capricieusement de son autorité.
+Il n’était fatigues et exigences fantasques dont il ne tourmentât ses
+officiers. Il conduisait en personne les expéditions pour la chasse aux
+esclaves chez les Djénâkhérah. Il alla même une fois au Dâr-Sila, punir
+le gouverneur ou chef de ce pays de n’avoir pas payé intégralement
+l’impôt qui avait été fixé. Au retour de cette excursion, au lieu de
+rentrer à Ouârah, il s’établit à Târah.
+
+Là, il reprit le cours de ses bizarreries et de ses vexations. Lorsqu’il
+était assis devant sa demeure, et que la pluie survenait et tombait en
+abondance, au lieu de rentrer, il ordonnait à ses officiers de prendre
+un _déreh_, grand vêtement de toile, et de le lui tenir suspendu sur la
+tête ; quand la pluie avait cessé, il rentrait chez lui. S’il apprenait
+qu’il y eût une jolie femme, mariée ou non, dans quelque maison que ce
+fût, il envoyait la prendre. L’ivrognerie était aussi une de ses
+habitudes.
+
+Tourmenter les gens était pour Kharyfeyn un besoin de tous les jours. Un
+officier revenait-il d’une expédition, il le faisait partir incontinent
+pour une autre. Ses actes de spoliation étaient pour ainsi dire
+incessants ; sans motif aucun, il confisquait les biens d’un individu
+pour les donner à un autre ; puis il les reprenait de celui-ci pour les
+rendre au premier, ou pour les transmettre à un troisième.
+
+Tant de tyrannie et de folie lassa la patience. Deux kamkolak, l’un
+appelé Dèneh et l’autre Gaybeh, gouverneur des Bény-Salâmât,
+conspirèrent et résolurent de mettre un terme aux bizarreries cruelles
+du sultan, à tant de vexations et d’injustices, et de se débarrasser
+d’un souverain odieux. Un soir, ils pénétrèrent tout à coup dans la
+demeure de Kharyfeyn, pour l’assassiner ; mais les femmes emmenèrent
+subitement le prince et le cachèrent chez elles[130]. Les deux conjurés
+mirent le feu à la demeure.
+
+Le lendemain matin, le sultan parut au milieu de ses troupes et des
+grands de sa suite. Il envoya à la recherche de Gaybeh et de Dèneh ;
+mais ils s’étaient enfuis, et nul ne connaissait leurs traces. Kharyfeyn
+confisqua leurs biens et fit égorger tous ceux qui avaient eu quelque
+relation ou liaison avec les conjurés. Il enveloppa dans cette injuste
+condamnation plusieurs hommes respectables, tels que le chérif Ahmed le
+Mogrébin.
+
+Ces violences furent la cause d’une nouvelle conspiration. Environ un
+mois après la première tentative, l’émyn Chérif fils de Mourchidy, et
+qui avait les fonctions de _koursy_ ou sous-chef d’administration,
+Djougourdy, intendant du _dengâyé_ ou trésor, l’émyn Touchcha, l’eunuque
+Yangol, chef des marchands d’esclaves, Guerguer, premier eunuque du
+sultan, se réunirent en conciliabule secret. « Tant que Kharyfeyn vivra,
+se dirent-ils, il n’y a ni paix ni sécurité pour personne ; homme de
+sang et d’ivrognerie, il nous fera tous périr. Plus de retard ; tuons-le
+avant qu’il ne mette la main sur nous. »
+
+Ils réussirent à empoisonner la liqueur avec laquelle Kharyfeyn
+s’enivrait ordinairement ; il avala le poison ; quelques instants après,
+il fut étourdi, il s’évanouit, et les conjurés l’assommèrent sur la
+place. Ensuite ils envoyèrent appeler, au nom du sultan, ses deux frères
+Idrys et Dâyog. Ces deux princes, en entrant, virent leur frère étendu
+par terre et son corps recouvert ; mais ils ignoraient qu’il fût mort.
+« Nous avons reçu du sultan, leur dirent les conjurés, l’ordre de vous
+crever les yeux. » Et les deux malheureux se laissèrent exécuter sans la
+moindre résistance.
+
+Kharyfeyn avait plusieurs fils sous la direction de Yangol, qui leur
+enseignait à lire. On les fit venir ; on en choisit un appelé Râkeb, on
+le déclara sultan, on creva les yeux à tous les autres, et on les
+renvoya. Râkeb fut installé au palais et proclamé immédiatement sultan
+du Ouadây. On abandonna le cadavre de Kharyfeyn aux femmes du harem, qui
+le firent enterrer.
+
+Râkeb fut soumis à une surveillance sévère de la part des
+conspirateurs ; ils se réservèrent le droit exclusif d’approcher de lui.
+
+Le complot dont nous venons de parler avait éclaté et réussi sans le
+concours du kamkolak Yakoûb, qui alors était au Botayha. Yacoûb était
+Malangais d’origine. Lorsqu’il apprit la mort de Kharyfeyn, il rassembla
+ses troupes et marcha sur Târah ; mais il se fit précéder par des
+émissaires chargés de dire de sa part aux chefs de la conspiration :
+« J’arrive avec mes troupes ; venez au combat. — C’est à toi de venir,
+lui répondit-on ; nous te recevrons. »
+
+Yakoûb parut, plaça son camp en face de Ouârah, et défia les partisans
+de Râkeb de venir se présenter en bataille. Son défi fut repoussé, et on
+lui dit qu’on l’attendait. Yakoûb arriva, pénétra dans Ouârah et inonda
+subitement le fâcher de ses cavaliers et de ses fantassins. L’épouvante,
+la consternation se répandit dans le palais. La mère de Râkeb calculant
+les conséquences de l’événement qui se préparait, dépêcha de suite à
+Yakoûb un exprès qui lui porta ces paroles : « Râkeb mon fils est aussi
+ton fils, et le sort des affaires est entre tes mains. Nous ne voulons
+point te combattre. Si tu consens à laisser le sultanat à Râkeb, tu en
+es le maître et nous en serons reconnaissants. Si tu as résolu de donner
+à un autre la souveraineté, nous l’acceptons à l’avance : proclame
+sultan qui tu voudras. » Séduit par ces paroles, qui flattaient son
+amour-propre, Yakoûb répondit : « Ton fils est pour moi comme un fils ;
+je suis, de plus, son humble esclave. J’accepte ce que vous déciderez. »
+Un nouvel exprès fut mandé à Yakoûb, et lui dit : « Le sultan t’accorde
+ses bonnes grâces, tu peux t’en retourner tranquille. »
+
+Ensuite Yakoûb alla s’entretenir avec la mère de Râkeb, afin de combiner
+un moyen de se débarrasser de ses rivaux. « Penses-tu, dit-il à la mère
+du sultan, que ceux qui ont trahi et tué le père épargneront le fils ? —
+Je ne le crois pas. — Alors laisseras-tu donc en repos ces hommes
+dangereux ? — Que faut-il faire ? — Il faut les mettre à mort. — Tu as
+toute liberté ; agis comme tu voudras. »
+
+Yakoûb affecta d’abord de traiter d’égal à égal les meurtriers de
+Kharyfeyn ; puis un jour il les rassembla tous les cinq, et, en présence
+des soldats réunis et armés, il fit exécuter les émyn Chérif, Touchcha
+et Guerguer, et traîner en prison Djougourdy et Yangol. Leurs fonctions
+furent immédiatement conférées à cinq nouveaux fonctionnaires.
+
+Les choses restèrent ainsi un certain laps de temps. Mais la mère de
+Râkeb, redoutant l’importance croissante de Yakoûb, travailla à le
+perdre. Elle réussit à le surprendre, elle le fit saisir et assassiner.
+Quelques jours après, Râkeb tomba malade ; la variole se déclara, et il
+en mourut. Il fut enterré secrètement, pendant la nuit, au cimetière des
+sultans. (Les tombeaux des sultans sont dans une enceinte à part, au
+nord de Ouârah, tout près de la ville : cette enceinte est limitée par
+une haie ou zérybeh ; plusieurs arbres de heglyg s’élèvent à travers les
+tombeaux.)
+
+Les partisans, proches et amis de Yakoûb, eurent connaissance du fait,
+et la nuit suivante ils se rendirent au cimetière et remarquèrent un
+tumulus fraîchement remué. D’autre part, les vizirs avaient incognito
+remplacé le jeune prince défunt par le fils d’un aguîd-djaramah[131]
+appelé Dougoury ; la substitution de cet intrus permettait de croire que
+Râkeb était encore vivant. Râkeb avait un faguyh qui venait lui
+apprendre à lire. On cacha et on enveloppa la figure du faux Râkeb pour
+le conduire au faguyh. (Il est d’habitude presque constante que les
+princes ne paraissent que la face entourée depuis le menton jusque vers
+les yeux, par l’extrémité de leur turban ou par une étoffe jetée sur la
+tête et sur les épaules, et revenant par un ou deux tours sur le visage.
+Cette sorte de déguisement est appelée _lithâm_ par les Arabes.)
+
+L’élève, ainsi caché et déguisé, parut devant son maître ; mais le
+faguyh, aux premières paroles, reconnut la substitution. Ce faguyh était
+de Malangah. Il informa de suite les principaux Malangais que l’élève
+qui lui avait été présenté comme étant le sultan ne l’était pas. Cette
+déclaration rappela à ceux d’entre eux qui avaient été attachés à
+Yakoûb, la tombe fraîchement fouillée au cimetière des sultans, et le
+rapprochement de ces deux circonstances leur confirma le fait de
+substitution. Ils résolurent de dévoiler et de punir cette supercherie ;
+car nul ne doit et ne peut recevoir le titre et l’autorité de sultan,
+s’il n’est du sang des sultans ouadayens et s’il n’a pour mère une femme
+d’une des cinq tribus privilégiées. Du nombre de ces cinq tribus sont
+les Malangais et les Ab-Senouniens ou Sennâouyens. Aux époques de
+rivalité et de contestations ou de luttes pour l’élection d’un sultan,
+chacune des cinq tribus cherche à fournir un prince à l’État ; car le
+prince traite sa tribu alors avec une certaine déférence et y choisit la
+plus grande partie de ses officiers, de ses vizirs, etc.
+
+Les vizirs du prétendu Râkeb songèrent à se débarrasser des principaux
+Malangais, qui leur portaient ombrage. Ils se rappelaient comment Yakoûb
+avait fini par mettre à mort les émyn partisans de Râkeb. Or donc, ils
+envoyèrent dire aux notables malangais de venir, selon leur coutume
+annuelle, réparer les dégradations de la demeure du sultan[132]. Le
+projet était d’attirer ces Malangais à Ouârah, de les saisir et de les
+égorger. Mais ils se doutèrent de la ruse, et refusèrent de se rendre à
+l’invitation qui leur était faite. Alors les vizirs expédièrent contre
+eux un corps de troupes, sous les ordres du djaramah Kéçâr et de Bilâl,
+aguîd ou gouverneur du Gaûz. Ces deux chefs marchèrent sur Malangah pour
+en saisir les notables. Les deux remplaçants de Yakoûb et de Dèneh
+marchèrent, chacun à la tête d’une troupe armée, contre les envoyés des
+vizirs, les battirent, leur tuèrent un grand nombre d’hommes, tuèrent
+aussi Kéçâr et Bilâl, et prirent une quantité considérable de chevaux et
+d’armes. Immédiatement après cette affaire, les Malangais expédièrent la
+nouvelle de leur victoire aux Sennâouyens ou Sennâouïdes, et leur
+expliquèrent quelle était la cause de ce débat sanglant et inattendu.
+
+Il y avait alors chez les Sennâouïdes deux jeunes enfants du sang des
+sultans. On en choisit un, appelé Mohammed-Abd-el-Azyz-Dhahouyéh, et il
+fut proclamé sultan. Il régna quelque temps, et après lui l’autorité
+échut à Chérif, frère de Sâboûn. C’est ce même Chérif qui règne encore
+aujourd’hui au Ouadây (1259, ère musulmane ; 1843, ère chrétienne).
+
+Des pèlerins ouadayens m’ont appris encore dernièrement, à leur passage
+au Caire (au commencement du mois de moharrem 1257, février 1841), que
+le Ouadây est gouverné avec justice par le sultan Chérif, descendant du
+sultan Sâleh, et frère de feu le sultan Abd-el-Kérym-Sâboûn. Chérif
+s’enfuit du Ouadây lors de l’intronisation de son neveu Abd-el-Câder, et
+se réfugia auprès du sultan fôrien Mohammed-Fadhl, à qui il demanda des
+troupes pour rentrer à Ouârah. Fadhl lui en donna, un peu tard il est
+vrai, et à la condition d’un tribut annuel. Chérif accepta, et conquit
+la souveraineté du Ouadây sans rencontrer d’opposition.
+
+Ensuite les Ouadayens se réunirent en masse, et représentèrent au
+nouveau prince que s’il voulait rester sultan, il devait être libre de
+tout engagement avec les Fôriens, dégagé de toute charge au profit du
+souverain du Dârfour. Chérif fut obligé d’écrire à Mohammed-Fadhl : « Je
+suis contraint, par la volonté de mes sujets, de rompre ma promesse. Il
+m’est impossible de demeurer fidèle aux conditions que j’ai acceptées
+précédemment. »
+
+Peu après, Chérif fit une expédition dans le Bâguirmeh. Il s’empara de
+ce pays, qui fut soumis au Ouadây, comme il l’avait déjà été auparavant.
+Lorsque le sultan ouadayen vit sa force et son autorité affermies et
+accrues, il tenta une expédition contre le Kânum, s’empara de cette
+province et en chassa le vizir-gouverneur ou _elifa_[133]. Il en chassa
+aussi l’emyn, chef suprême de la province, le faguyh Mohammed, sous les
+ordres duquel était l’elifa. Chérif se trouva alors maître du Kânum,
+comme l’avait été son frère Sâboûn. Du reste, Dieu seul sait la vérité ;
+quant à moi, j’écris ces faits comme reçus de la bouche d’un étranger,
+et toute nouvelle reçue d’un homme peut être vraie aussi bien qu’elle
+peut être fausse.
+
+Voici comment le faguyh Délyl, grand câdy du Ouadây, m’a raconté, ici au
+Caire, les circonstances de l’avénement du sultan Chérif.
+
+Lorsque Sâboûn fut parvenu à la souveraineté, il gouverna avec justice
+et équité. Grâce à la sage administration de ce prince, les choses
+nécessaires à la vie furent en abondance et à vil prix. Sâboûn sortit
+glorieux et triomphant de toutes ses entreprises. Après sa mort le trône
+échut à son fils Abd-el-Câder, et celui-ci eut pour successeur son frère
+Kharyfeyn, encore en bas âge. Les oncles de Kharyfeyn s’emparèrent du
+maniement des affaires et les conduisirent assez mal. Tyrans capricieux,
+ils violaient les droits les plus sacrés des hommes. C’est alors que
+Dieu envoya contre le Ouadây un fléau terrible, le choléra, qui dévasta
+le pays. C’était en 1253 de l’hégire (1837)[134]. Après le choléra, Dieu
+envoya la disette et la faim. Les pluies avaient été peu abondantes ; et
+alors une foule de Ouadayens s’enfuirent dans les contrées voisines du
+Dâr-Séleih. Ceux qui restèrent furent en proie à la plus affreuse
+famine ; ils en vinrent jusqu’à manger les cadavres même des animaux
+immondes.
+
+Un jeune frère de Sâboûn, appelé Chérif, s’était enfui lors de
+l’élévation de Sâboûn au sultanat. Il s’était retiré au Dârfour, et de
+là au Kordofâl. Il était dans cette dernière contrée lorsqu’il apprit
+quels malheurs accablaient le Ouadây, et comment la famine et la mort
+dépeuplaient le pays. Il repassa alors au Dârfour, et réussit à se faire
+présenter au sultan fôrien Mohammed Fadhl.
+
+Chérif déclara ses intentions à ce sultan, et lui exprima le désir de
+recouvrer la souveraineté du Ouadây ; il fit voir que le moment était
+favorable, que le Ouadây était sans ressources et en partie dépeuplé.
+Fadhl envoya alors des hommes examiner l’état du Ouadây, et il sut
+bientôt qu’en effet le pays était dans la plus affreuse détresse, qu’il
+n’y avait pour ainsi dire plus dans Ouârah que le sultan et quelques
+aguîd. D’après ce que m’a assuré le câdy Délyl, il ne s’y trouvait que
+deux aguîd (ou chefs militaires et préfets de provinces) ; la famine les
+assaillait, et ils avaient à peine quelques soldats. Pour profiter de
+cette circonstance, Mohammed-Fadhl rassembla une armée, et en confia le
+commandement à Abd-el-Syd[135], un des esclaves élevés à la cour.
+L’armée partit ; Chérif la suivit. Il avait promis au sultan fôrien de
+lui payer un tribut annuel. Les conditions du traité une fois
+déterminées et consenties, Chérif avait écrit de sa main le traité par
+lequel il fixait ses obligations.
+
+L’armée fôrienne pénétra dans le Ouadây sans rencontrer de résistance.
+Le sultan qui régnait alors fut tué ; Chérif fut investi de l’autorité
+souveraine et placé sur le _trône_ de ses pères.
+
+Les Fôriens, dès leur entrée au Ouadây, avaient pillé et détruit
+plusieurs villages, enlevé des femmes et des enfants. Les Ouadayens
+émigrés, informés de ce qui se passait, oubliant l’état de misère du
+Ouadây, rentrèrent à la hâte et vinrent examiner de près les
+circonstances de l’invasion des Fôriens. Mais déjà le sultan avait été
+tué, et Chérif était au pouvoir. Ils acceptèrent son autorité et se
+soumirent. Mais ils dirent au nouveau souverain : « Tu vas faire sortir
+promptement les Fôriens de notre pays, sinon nous les égorgeons tous. »
+Chérif fit faire à Abd-el-Syd ses préparatifs, et le congédia avec ses
+troupes.
+
+A la fin de l’année, Chérif songea à s’acquitter de sa promesse envers
+Mohammed-Fadhl et à payer la dette qu’il s’était imposée. Mais les
+Ouadayens s’opposèrent à ce projet. « Nous ne souffrirons jamais, lui
+dirent-ils, que tu payes rien au prince fôrien. Nous ne te fournirons
+pas ce que tu veux lui envoyer ; nous ne reconnaissons pas ta dette. Si
+cette résolution de notre part ne te convient pas, nous ne voulons plus
+de toi. » Chérif, surpris de cette opposition énergique, dépêcha des
+ambassadeurs à Fadhl ; il les chargea d’exposer comment il était
+contraint dans ses volontés, et de montrer qu’il lui était impossible de
+résister à ce que réclamaient ses sujets.
+
+De ce moment, l’inimitié s’éleva entre le Fôr et le Ouadây, et
+aujourd’hui encore, disait le cadi Délyl, elle est dans toute sa
+vigueur. C’est pour cela que la caravane des pèlerins du Ouadây s’est
+dirigée cette année (1257, hégire ; 1841, ère chrétienne) du côté du
+Maghreb, et a pris par Audjalah pour se rendre en Égypte. Ordinairement
+la caravane passait par le Dârfour pour aller traverser la Mer-Rouge.
+
+Mais arrêtons notre plume, trop pressée de courir sur la _carrière_ de
+ces événements historiques ; les trop longs détails engendrent la
+fatigue et apportent l’ennui. Dieu et le Prophète savent ce qui fut et
+ce qui sera.
+
+
+[Note 130 : L’asile des femmes est inviolable au Ouadây.]
+
+[Note 131 : _Voy._ note 28.]
+
+[Note 132 : _Voy._ note 29.]
+
+[Note 133 : En langage barnaouyen, _elifa_ signifie _gouverneur_.]
+
+[Note 134 : _Voy._ chapitre des Plantes du Dârfour, dans le _Voyage au
+Dârfour_.]
+
+[Note 135 : _Syd_, en fôrien, signifie _Dieu_ ; c’est le mot arabe
+_seyd_, maître, seigneur.]
+
+
+
+
+ SECONDE PARTIE, OU PARTIE DESCRIPTIVE.
+
+[Décoration]
+
+ CHAPITRE Ier.
+
+Étendue du Ouadây. — Comparaison du Ouadây et du Dârfour. — Éloge de
+Sâboûn ; année de la mort de ce prince. — Principales peuplades du
+Ouadây ; leurs contrées ; leurs caractères physiques. — Répugnance pour
+la coloration blanche. — Tribus arabes des environs du Ouadây. — Les
+Ouadayens refusent à tout prince étranger le titre de sultan. — Rudesse
+de leur langage. — Physionomie de certaines peuplades. — Époque des
+premières relations commerciales avec le Ouadây. — Amour de Sâboûn pour
+les savants. — Défaut de courage des Barnaouyens, anecdote. —
+Réflexions.
+
+
+Sachez que CELUI qui est unique dans la durée immuable de son empire et
+de sa puissance, et qui conduit et dirige ses créatures comme il lui
+plaît, choisit à son gré, parmi ses serviteurs, ceux qu’il veut élever,
+et les entoure d’éclat et de splendeur ; c’est lui qui établit les
+princes des nations.
+
+Les souverains et les peuples du Soudan reconnaissent comme un événement
+des plus étonnants et des plus mémorables pour l’histoire de leur pays,
+l’établissement du royaume des descendants de Séleîh, ou royaume du
+Ouadây. Cette contrée semble être une rose au milieu d’autres fleurs, ou
+un grand parterre où se promènent des fleuves, tant la Providence y a
+semé de bienfaits, y a prodigué de libéralités. De toutes parts des eaux
+pures et limpides, au courant argentin, des jardins où les fleurs
+s’épanouissent et brillent comme la pupille de l’œil. Sur les bords de
+ces eaux, l’arak entrelace ses rameaux en haies épaisses où le rossignol
+roucoule ses chants, réjouit le cœur et charme l’âme.
+
+Le Ouadây a un peu plus de largeur que le Dârfour, mais il a moins de
+longueur ; son territoire est d’une nature plus généreuse ; il y a en
+cela la différence d’aujourd’hui à hier, du soleil à la lune, d’un
+parterre à un désert, du paradis au Grand Feu. Il y a bien, il est vrai,
+au Dârfour, quelques lieux dont le sol se rapproche, par ses qualités,
+de celui du Ouadây ; mais la plus grande partie du Dârfour est une terre
+sablonneuse, altérée ou presque sans eau. Aussi les Fôriens qui habitent
+ces espèces de déserts sont chétifs, maigres, d’une teinte à nuance
+jaunâtre ; ils ont pour ainsi dire toujours soif ; ils sont obligés de
+se rationner strictement pour l’eau, comme s’ils étaient dans un navire
+égaré sur les mers, qui ne sait plus où il est, où est la terre, où est
+le ciel.
+
+Mais au Ouadây, presque partout abondent des courants d’eaux vives ;
+presque partout des arbres en végétation, toujours retentissants des
+chants des oiseaux. Depuis la province du Sabâh ou de l’Est, c’est-à-
+dire la première province qui forme la frontière orientale du Ouadây,
+jusqu’à la rivière qui coule à l’extrême limite du royaume, à l’ouest,
+on n’a à traverser aucun espace pour lequel il faille s’approvisionner
+d’eau. A chaque village, et pendant environ vingt-deux jours qu’exige ce
+trajet, on rencontre partout des puits, des cours d’eau, des arbres, des
+champs ensemencés. Il en est de même dans le trajet du nord au sud.
+
+Le Ouadây est assez riche en population, excepté dans quelques endroits
+peu nombreux et qu’on ne cite même pas, tant ils sont de peu
+d’importance. Aussi celui à qui le sultan donne l’administration et le
+revenu d’un village, en retire plus de profits que n’en produiraient dix
+villages du Dârfour. Comparé au Ouadây, le Dârfour est comme un pays
+ruiné.
+
+Ce peu de mots suffit pour établir la différence des deux États. Après
+les avoir parcourus l’un et l’autre, le voyageur s’écrie : « Trop loin
+sont les pléiades pour les atteindre avec la main ! » (C’est-à-dire :
+« Que le Dârfour est loin d’être comparable au Ouadây !). J’ai dit
+encore dans le même sens : « Qu’il y a loin des pléiades à la terre !
+qu’il y a loin d’un beau sabre à une faux ! » Qui déprécierait le Ouadây
+serait
+
+
+ « Comme les femmes légitimes d’un harem, compagnes d’une belle
+ concubine, et qui, dans leur jalousie et leur haine amère, lui disent
+ en face : « Qu’elle est laide ! »
+
+
+D’autre part, les Ouadayens, bien que moins policés que les Fôriens,
+sont cependant d’une nature plus généreuse, d’un caractère plus
+hospitalier. De l’aveu même de tous les princes du Soudan, les sultans
+ouadayens sont les plus généreux, ont le mieux organisé l’administration
+de leur pays.
+
+Qui voit la capitale du Ouadây est véritablement surpris, et en admire
+la position et la distribution. En effet, Ouârah est encadrée entre
+trois montagnes allongées, qui, par leur merveilleuse disposition, ne
+laissent que deux débouchés libres et ouverts sur elle. Dix hommes
+suffiraient presque pour défendre un de ces débouchés, et par conséquent
+empêcher l’entrée de la ville, même contre les troupes les plus
+nombreuses. Le second débouché pourrait presque être défendu par deux
+hommes seulement.
+
+Le sol du territoire de Ouârah est d’une qualité excellente, ferme, ni
+trop dur, ni trop sablonneux. Les plaines de Tendelty, capitale du
+Dârfour, sont au contraire d’un sable meuble comme celui des plaines de
+l’Alidj en Arabie ; le pied s’y enfonce facilement, et presque sans
+cesse il s’en élève des tourbillons poudreux.
+
+A Ouârah les habitations sont mieux construites qu’à Tendelty. A
+Tendelty elles sont faites en roseaux de doukhn, enclos et maisons
+même ; toutes les habitations, même celle du sultan, ont un zérybeh ou
+haie en épines sèches. Seulement la demeure du sultan renferme deux
+petites maisons en briques, où l’on garde en dépôt les vêtements, hardes
+et armes du prince, pour les préserver de l’incendie. Mais à Ouârah, la
+plupart des maisons et de leurs enclos sont en maçonnerie. Il en est de
+même de la demeure du sultan. Elle se compose d’espèces de pavillons
+ayant des _mouchrabât_ ou fenêtres grillées en bois, saillantes au
+dehors, et des murs solides. Au lieu d’un zérybeh d’épines, elle a un
+mur d’enceinte qui la clôt et l’entoure comme le hâlo entoure la lune,
+ou comme le stipe enveloppe le jeune régime du dattier.
+
+Au Dârfour, il n’y a de terres qui vaillent celles du Ouadây que dans
+les contrées de l’Ouest, c’est-à-dire vers les frontières ouadayennes.
+Au contraire, toutes les terres du Ouadây sont riches et fertiles, tous
+les pays y sont vivants et bien peuplés. Au Dârfour, la plupart des
+villages sont dévastés, ou à peu près, par les violences et la tyrannie
+des gouverneurs ; il n’y a d’endroits assez bien habités que ceux dont
+les chefs ont assez de puissance pour se faire craindre et respecter.
+Hors ce cas, tout est désolation, tant sont variées les formes de
+l’injustice et de la brutalité du gouvernement.
+
+Les souffrances du peuple étaient extrêmes à l’époque où j’étais au
+Dârfour. Le sultan Mohammed-Fadhl était alors encore jeune. Entraîné et
+emporté par l’effervescence et les passions de son âge, il oubliait les
+intérêts du pays, ne songeait guère à arrêter le cours des vexations qui
+pesaient sur ses sujets. Uniquement occupé de plaisirs, il passait son
+temps à boire et à se divertir. Toute sa vie se consumait à rechercher
+et posséder des femmes, à boire, à monter à cheval. Les rois, ou
+gouverneurs des provinces et des districts, écrasaient les rayas, les
+abreuvaient de souffrances. Nul n’osait posséder quelque bien. Il n’y
+avait plus ni rangs, ni classes. Les gens de la lie du peuple, il les
+admettait, de pair avec les grands, aux mêmes honneurs ; des esclaves,
+il faisait des vizirs ; les hommes les plus respectables et les plus
+révérés, il les humiliait. On pouvait alors répéter ces vers, comme à
+propos :
+
+
+ « Je vois les hommes confondus et sens dessus dessous, et cependant la
+ terre n’a pas encore culbuté.
+
+ « Confondre, ce n’est pas renverser un pays le haut en bas ; c’est,
+ avec des esclaves, faire des maîtres. »
+
+
+Enfin, l’État semblait être la réalisation des paroles de ces deux
+strophes à cinq hémistiches :
+
+
+ « Les moments de paix et de calme pour mon amour ne sont plus ;
+
+ « Ils sont enfuis. Ils ont donc refusé de durer, ces plaisirs et leur
+ limpide jouissance !
+
+ « Ne vous étonnez pas qu’aujourd’hui la douleur nous accable ;
+
+ « Les temps sont changés, et de noires ténèbres en ont remplacé la
+ blanche félicité.
+
+ « Maintenant de laids et vilains singes font le rôle de lions ;
+
+ « Des ignorants sont désormais devenus nos maîtres,
+
+ « Vrais chiens immondes au milieu d’hommes.
+
+ « Ami, si leur vile engeance reste longtemps au pouvoir,
+
+ « La mort sera alors le seul refuge des gens de cœur, le seul asile du
+ repos.
+
+ « Des esclaves commander à un peuple d’hommes libres ! »
+
+
+Au Ouadây, les affaires furent prospères sous la main du sultan
+Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn. Sa justice s’étendait sur tous, et il
+répandait partout ses dons et ses bienfaits. Sous son règne, personne
+n’eut à se plaindre d’injustice ou de misère. Il sut, par sa sagesse,
+donner l’arc à l’archer, la maison au maçon ; chacun fut à sa place et à
+son œuvre. Il maintint en honneur la loi divine. Son équité sut pénétrer
+jusque dans les dernières parties du royaume. Il se fit aimer de tous,
+excepté des méchants, au cœur malade, à l’âme gâtée et jalouse.
+
+Pourquoi le destin se plaît-il à transformer les joies en douleurs et en
+peines ? Comme un chien saisit son gibier, le destin a subitement saisi
+ce prince encore dans la vigueur et le bouillant de la jeunesse ; oui,
+trop tôt le destin versa la coupe du malheur à ceux qui aimaient Sâboûn.
+Toujours la fortune fit triompher les armes de ce souverain ; toujours
+il abreuva ses ennemis de l’amertume de la mort et de la désolation. Il
+soumit le Bâguirmeh, repaire de désordres et de crimes. Par un second
+coup, il ruina le Tâmah, refuge de vices et d’irréligion. Par la terreur
+de ses armes, il fit trembler dans toutes leurs articulations les
+Fôriens et leur sultan, qui crurent voir bientôt le vainqueur ouadayen
+se ruer sur eux et les expulser peut-être de leur pays.
+
+Sâboûn s’empara du souverain pouvoir en 1218 ou 1219 de l’hégire, et on
+sait, sans nul doute, qu’il mourut en 1226 (1811, ère chrétienne). Son
+règne ne fut donc que de huit ans, et dans ce court espace de temps il
+fit ce que d’autres ne pourraient faire en quatre-vingts ans.
+
+Mais qui oserait accuser ce monde d’une calamité aussi grande que la
+mort de Sâboûn ? La mort est une loi de la nature. Ce monde aussi, dans
+la coupe de ses joies, cache des maux irréparables. Miséricorde de Dieu
+sur Haryry, qui a dit ces vers :
+
+
+ « O toi qui recherches ce vil monde comme une fiancée ! Va, la vie
+ n’est qu’un filet tendu par la mort, qu’un séjour de douleurs,
+
+ « Une demeure où tu ris un jour, où tu pleures le lendemain. Fi de ce
+ monde, de cette demeure perfide !
+
+ « Des nuages y donnent leur ombre, mais leurs masses trompeuses
+ n’étanchent pas la soif.
+
+ « Les guerres n’y finissent jamais ; celui que le monde a fait
+ prisonnier ne voit plus par quels sacrifices il pourra se
+ racheter[136]. »
+
+
+Sâboûn vécut trop peu pour son pays. Si sa vie se fût prolongée, il se
+fût emparé du Dârfour et d’autres provinces du Soudan ; il eût ramené
+dans ces contrées le bel âge de la jeunesse de l’univers. Les jours de
+son règne furent des jours de fête à la face riante et épanouie ; ses
+colères ne furent que contre le mal, ses joies ne furent que pour le
+bien. Jamais ses sujets n’ont demandé une autre main que la sienne ;
+jamais ils n’ont désiré un autre maître que lui. Son pays fut riche en
+population dans toutes les tribus dont il se composait.
+
+Parlons maintenant des divers habitants du Ouadây. Les grandes peuplades
+du Dâr-Séleîh sont : les Maçâlyt, les Mymeh, les Dâdjo, les Kachméreh et
+les Gorân (ou les cinq tribus primitives), puis les Koûkah, les
+Djénâkhérah et les Birguid. Chacune de ces peuplades a sa contrée
+particulière.
+
+Les Maçâlyt habitent le Dâr-es-Sabâh ou province de l’Est. Ils sont en
+rapports d’intérêts, de parenté et d’origine avec les Maçâlyt du
+Dârfour. Leur province a une étendue d’environ deux jours de marche en
+largeur et au moins huit jours en longueur. Les Maçâlyt sont de taille
+moyenne et de couleur bronze foncé. Ils forment une population nombreuse
+tant au Dârfour qu’au Ouadây. Leur pays n’a que très-peu de montagnes ;
+il est presque tout en plaines.
+
+Les Ouadayens proprement dits, ou habitants primitifs du Ouadây,
+occupent plus particulièrement la partie centrale du royaume. C’est
+parmi eux que sont pris les vizirs et les troupes spéciales du sultan.
+Les contrées qu’ils habitent sont montueuses. La plus remarquable et la
+plus grande de leurs montagnes est le mont Ab-Senoûn ou Ab-Sounoûn. Les
+Ab-Senoûniens (ou Sennâouyens ou Sennâouïdes) se considèrent comme la
+souche originelle des Ouadayens et comme la famille d’où sont sortis les
+premiers sultans du Ouadây. Ils prétendent aussi que les quatre autres
+tribus qui avec eux forment les cinq tribus primitives des Ouadayens, ne
+sont que des branches nées de leur tige. Au nord du mont Ab-Senoûn, à
+quelques lieues de distance, est le mont Malangah. La plupart des
+Sennâouyens sont d’un noir foncé, d’une taille élevée ; ils sont
+fortement charpentés, et rappellent en quelque sorte les redoutables
+Amalécites. Les Malangais sont d’une nuance moins noire et tournant au
+bronzé.
+
+Les Kachméreh sont à quatre jours de distance de Ouârah, au sud. Ils
+habitent dans le Botayha, qui est une vallée charmante, bien arrosée ;
+ils y sèment une grande quantité de légumes et de plantes qui servent de
+condiments : tels sont le poivre, la coriandre, l’ail, l’ognon. La tribu
+des Kachméreh a ses demeures à l’extrémité sud de la vallée ; cette
+peuplade, assez nombreuse, est répandue sur une surface de quatre jours
+de longueur et de quatre heures de large seulement. Les villages des
+Kachméreh sont petits, alignés près de la lisière de la vallée, et
+rangés là comme les perles d’un collier sur le cou des houris.
+
+Le sultan Sâboûn avait donné à mon père l’administration et le revenu de
+cinq de ces villages kachméreh, qui certes valaient mieux, comme profit,
+que cinquante villages fôriens. Toutes leurs stations sont bien peuplées
+et vivantes ; du plus petit hameau, si la trompette de la guerre venait
+à retentir, sortiraient au moins cinq cents hommes dans la vigueur de
+l’âge. Je suis persuadé que si, pour une circonstance pressante, on
+rassemblait sous les armes tous les Kachméreh, ils fourniraient à eux
+seuls un corps d’armée imposant. Ils sont d’ailleurs soumis, et plus
+faciles à conduire que tous les autres Ouadayens. Ils vivent dans
+l’aisance, et leurs familles ont de nombreux enfants. Leur naturel est
+simple et docile sans bassesse. Ils sont de stature moyenne ordinaire,
+et leur carnation est entre le noir et le blanc. Leur langage diffère de
+celui des autres Ouadayens. Ils ont pour gouverneur un roi à peu près
+absolu.
+
+Les Koûkah sont situés au sud-est du Ouadây, et forment trois divisions.
+Les Koûkah sont très-considérés des Ouadayens à cause des esclaves
+qu’ils en retirent pour servir de concubines. Il y a surtout une des
+trois divisions qui fournit des femmes magnifiques, préférables même aux
+plus attrayantes Abyssiniennes. Ils ont de jeunes esclaves qui sont
+belles à ravir, et d’une grâce à soulever toutes les émotions du cœur ;
+leurs charmes troublent et bouleversent l’âme, tournent la tête aux plus
+dévots ascètes, et les plongent dans des désirs voluptueux.
+
+Les Koûkah, tribu nombreuse, ont leurs villages bien peuplés, leur pays
+bien arrosé et abondant en gras pâturages. Leur taille est svelte, assez
+haute, le corps élancé et dégagé, avec tous les caractères de la santé
+et de la vigueur. Le sultan et aussi les rois choisissent dans cette
+tribu beaucoup de leurs concubines ; car les Ouadayens ont pour croyance
+qu’excepté leurs cinq tribus dites originelles ouadayennes, tous les
+autres habitants du Dâr-Séleîh peuvent être vendus et achetés.
+
+Les Gorân sont établis au nord du Ouadây. Cette population, riche en
+troupeaux, en chevaux, en chameaux, est disséminée çà et là en une foule
+de petites peuplades dont chacune se suffit pour ses besoins. Les Gorân
+sont de petite taille, généralement d’un teint brun assez net et
+rapproché de la coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne
+semblent pas être d’origine soudanienne. Je n’ai pas vu leurs pays ; je
+n’y suis pas entré ; mais j’ai rencontré un grand nombre de Gorân dans
+le Ouadây. J’ai vu de leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté
+remarquable ; leurs yeux percent comme la flèche et vous pénètrent
+jusqu’au cœur.
+
+Ce qui m’a surpris, c’est que les Ouadayens ont presque en aversion la
+couleur des Gorâniennes. Ils trouvent leur teint trop blanc ; aussi
+celles qu’on vend comme concubines ne sont jamais de haut prix. Pour les
+Ouadayens, plus un individu, par sa couleur, s’éloigne de la couleur
+noire, plus il leur paraît éloigné de l’esclave ; cependant, si le teint
+passe un certain degré de coloration vers le blanc, elle n’est plus de
+leur goût ; ils préfèrent à cette teinte le ton mulâtre clair des
+Abyssiniennes ; c’est pour eux le type du beau. Un sellier tripolitain
+appelé Mohammed, et qui alla au Ouadây, donna en présent à Sâboûn deux
+esclaves, une blanche et une Abyssinienne. Le sultan se prit de
+tendresse pour l’Abyssinienne, et elle obtint toutes les faveurs du
+prince ; pour la blanche, Sâboûn n’en approcha pas ; elle resta
+délaissée au harem, et mourut intacte.
+
+Les Dâdjo sont au sud du Dâr-Séleîh, voisins des Koûkah, dont les
+limites sont contiguës. Les Dâdjo sont généralement d’un noir foncé ;
+leur caractère est encore sauvage. Ils sont, aux yeux des Ouadayens, ce
+que sont les Berty aux yeux des Fôriens. Les Berty sont au nord du Fôr,
+et les Dâdjo au sud du Ouadây.
+
+Je n’ai pas séjourné assez longtemps au Ouadây pour pouvoir parfaitement
+déterminer les natures différentes de ses diverses peuplades. Il y a
+d’ailleurs beaucoup d’autres tribus moins importantes que celles que je
+viens de citer ; elles sont interposées entre celles que j’ai signalées.
+J’ai oublié les noms et stations de plusieurs.
+
+Les Djénâkhérah sont originairement des esclaves du sultan. Ils
+représentent exactement les Abydyéh ou esclaves cantonnés dans certains
+pays du Dârfour par le sultan. Les Djénâkhérah sont nombreux, et forment
+divers groupes importants stationnés au sud-est du Ouadây. Ils sont
+contigus aux Maçâlyt, mais ils n’ont avec eux aucun rapport de parenté
+ou d’alliances ; ils ne contractent jamais de mariages avec eux.
+
+Les Mymeh constituent une population qui se compose de plusieurs tribus
+divisées en fractions. Ils sont d’un noir foncé comme de l’encre. Ils
+habitent au sud direct du Ouadây, sur la même ligne que les Dâdjo et les
+Koûkah.
+
+Il y a encore, à partir de Ouârah jusqu’aux limites méridionales du Dâr-
+Séleîh, plusieurs autres peuplades et des territoires ou subdivisions
+territoriales étendues, dont les habitants se mêlent par alliances ; de
+sorte que, dans une circonscription, on trouve deux, trois et quatre
+variétés d’individus et plus. Cela a lieu surtout chez les Birguid ; car
+dans le pays qu’ils occupent, les Birguid ont leurs villages éparpillés
+un par un, ou par groupes de deux, de trois, et quelquefois par groupes
+plus nombreux.
+
+Les Birguid sont d’un naturel méchant ; ils sont traîtres, brutaux,
+pillards. La plus grande partie de ce qu’ils ont est le produit de
+rapines et de vols. Ils ne connaissent ni amitié ni bonne foi.
+
+Les Birguid sont noirs et grêles, et leur taille est en général courte.
+Les plus considérés d’entre eux, les gens de distinction ont les mêmes
+vices de nature que les gens de la populace ; ils sont la honte et la
+plaie du Ouadây. C’est de cette peuplade que sortent les ouvriers en fer
+et les chasseurs ; tout ce qui constitue au Ouadây la classe infime et
+la plus méprisée des habitants, à cause de ses penchants honteux et de
+sa nature corrompue, se compose de Birguid.
+
+Le Ouadây, par delà ses limites, est entouré d’Arabes Bédouins. Du côté
+de l’ouest sont les Zébédeh, les Arabes-el-Bahr ou Arabes de la rivière,
+et les Areygât, trois tribus riches, fortes et puissantes. Le faguyh
+Moûça, aguyd des Zébédeh et frère de Bedr-ed-Dyn, imâm du sultan Sâboûn,
+m’a assuré que les Zébédeh sont d’origine yamanique, qu’ils tirent leur
+nom de Zébyd, ville de l’Yémen, et qu’ils descendent des Himyarites
+(Homérites). Quant aux Areygât, le faguyh Mohammed-l’Areygât, interprète
+du sultan, m’a dit qu’ils sont originaires de l’Irâg (Irâk), et issus
+des anciennes tribus arabes des Lakhmides et des Djouzâmides. Les
+Arabes-el-Bahr sont une population très-dense dont chaque rameau occupe
+un espace considérable. Ils sont gouvernés par un seul chef. Tous sont
+riches en bœufs, fournis d’ustensiles domestiques, de hardes, de
+vêtements. J’ai connu leur aguîd Maçoûd ; il avait des troupes
+nombreuses, et, de plus, une garde particulière.
+
+Au nord du Ouadây sont les Mahâmîd, puissante tribu, ramifiée en une
+foule de divisions et de branches. Les Mahâmîd ont une grande quantité
+de chameaux, de chamelles, de chevaux, de menu bétail, d’esclaves,
+d’argent, et aussi de corail, cette parure qui plaît si fort à l’œil.
+Ils sont bien fournis d’armes, et leurs lances sont excellentes.
+
+Au sud sont les Arabes Macîryeh, et des Foullân ou Felâta, deux tribus
+extrêmement nombreuses et possédant d’immenses troupeaux de bœufs.
+
+L’intervalle qui sert de démarcation entre le Dârfour et le Ouadây, est
+le seul espace où les Arabes ne stationnent pas. Cet espace est trop
+resserré pour leur permettre d’y vivre en sécurité et à l’abri des
+exigences spoliatrices des sultans fôriens et ouadayens, car le trajet,
+d’une frontière à l’autre, n’est guère plus que d’une journée à marche
+ordinaire.
+
+Le Dâr-Tâmah, comme on le sait déjà, est tributaire du Ouadây. Il en est
+de même du Bâguirmeh, du Dâr-Rau_n_a et du Fangarau, en ce sens que ces
+deux derniers dâr payent un tribut au sultan du Ouâday et un tribut au
+sultan du Dârfour. Du reste, les différentes peuplades qui habitent le
+Dârfour ont leurs sœurs homonymes au Ouadây. Il n’y a que les Toundjour,
+les Témourkeh et les Mydaûb qui n’aient pas de station sur le territoire
+du Dâr-Séleîh.
+
+Au nord-est, en dehors du Ouadây, sont les Bideyât, tribu d’origine
+nègre venue du Soudan, et non arabe. Toutefois, ils vivent comme les
+bédouins, voyagent comme eux, et ont des troupeaux de chameaux ; le lait
+de chamelle fait la nourriture principale de ces pseudo-bédouins.
+
+Toutes les peuplades ou tribus que nous venons de citer, sont gouvernées
+chacune par un roi. Ces gouverneurs, appelés généralement aussi sultans
+par les Fôriens, ne reçoivent des Ouadayens que le nom de _mélik_ ou
+roi. Les Ouadayens n’admettent, dans le monde entier, d’autre sultan que
+le leur. Tous les sultans de l’univers, le leur seul excepté, ne sont
+que des mélik. Nul ne s’avise de dire aux Ouadayens : « Nous avons _un
+sultan_ dans notre pays. » L’étranger qui prononcerait devant eux une
+telle hérésie, serait vertement admonesté, et on lui défendrait
+sévèrement de la répéter. « Garde-toi bien, à compter d’à présent, lui
+dirait-on, de prétendre qu’il y ait dans le monde un seul sultan autre
+que le nôtre. Tous vos sultans sont des rois, et rien de plus. » Un
+Ouadayen qui oserait dire : « Le sultan de tel pays, » serait aussi
+relevé vivement, et même insulté.
+
+Cependant, il y a de cela de singulier que les Ouadayens, dans la
+conversation, ne disent jamais _sultan_, mais disent simplement _mélik_,
+en parlant de leur souverain. Cette dénomination de _mélik_ n’a alors
+rien de répréhensible, car leur langue n’a réellement pas le mot
+_sultan_. Lors même qu’en parlant de leur prince, ils expriment des vœux
+pour lui, ils disent : « _Mélik manik Kalak ni_n_a tounyou-ny_ ; mot à
+mot : _Roi de nous, Dieu vie donne-lui_ ; c’est-à-dire que Dieu prolonge
+les jours de notre roi !
+
+La langue ouadayenne est pauvre, rude, raboteuse ; le _k_ y fourmille
+dans les mots. Ainsi, ils appellent Dieu, _Kalak_ ; le jeune enfant,
+_kalak_ ; l’individu âgé, _moundjoukolak_. Une foule de mots commencent
+et finissent par un _k_ ; tels sont : _kamkolak_, au pluriel
+_kamâkilah_ ; _karak_, un homme pieux, et _karak_, une citrouille.
+Presque tout le langage a cette physionomie sauvage. Un jour j’entendis
+un kabartou, ou crieur et exécuteur public, qui sonnait de la trompe en
+faisant résonner sur cet instrument le chant d’animation de guerre. Je
+demandai à l’aguîd Oued-Moukhtâr ce qu’articulait le kabartou. « Il
+chante, me répondit Moukhtâr, les paroles que voici : « _Kotétek
+tidârirnah kara nyâmé_. » — Que signifie cela en arabe ? — Le voici mot
+à mot : « Oiseau affamé, viens, mange ; » c’est-à-dire, en
+paraphrasant : « Massacrez vos ennemis, et que les oiseaux affamés se
+repaissent à satiété de leur chair. »
+
+Je ne séjournai pas assez longtemps chez les Ouadayens pour m’habituer à
+leur langue, et comme beaucoup d’entre eux parlent l’arabe, je ne vis
+pas la nécessité d’apprendre le ouadayen. Je savais seulement demander
+tout ce qui a trait aux besoins de la vie ordinaire ; je savais les noms
+de l’eau, du pain, de la viande, les noms des ustensiles de ménage, des
+différents vêtements, etc. ; mais, comme depuis longtemps je n’ai pas eu
+occasion d’employer ces mots, je les ai oubliés.
+
+D’ailleurs, toutes les peuplades ou tribus du Ouadây ont chacune son
+idiome particulier, qui ne ressemble en rien à celui des autres. Il y a
+à peu près la même dissemblance que dans les caractères physiques.
+
+Ainsi, les Ouadayens proprement dits ont une constitution physionomique
+différente de celle des Kachméreh. Les Ouadayens ont la tête grosse, la
+face oblongue, les articulations fortes, la taille élevée ; généralement
+les hommes sont plus beaux que les femmes. Les Kachméreh ont la face
+ovale, la taille de hauteur moyenne, et les articulations peu
+saillantes. Les Birguid ont la tête petite, le corps grêle, la stature
+courte, et généralement ils sont très-noirs. Les Koûkah sont mulâtres,
+sveltes et dégagés ; les femmes sont plus belles que les hommes. Chacune
+de ces peuplades a une physionomie tellement distincte, qu’on reconnaît
+facilement, en voyant deux individus ensemble, à quelle tribu chacun
+d’eux appartient.
+
+Les Ouadayens étaient encore presque sauvages il y a peu de temps : ce
+n’est guère que depuis un demi-siècle qu’ils ont commencé à se policer.
+Avant cette époque, ils restaient confinés et enfermés dans leurs
+frontières, à la manière des Chinois, et ils n’en laissaient sortir
+personne, pas même les étrangers qui se hasardaient de pénétrer chez
+eux. Ils craignaient alors que quelque puissance du dehors ne s’avisât
+de faire explorer leur pays pour s’en emparer. Si un étranger paraissait
+au Ouadây, on l’y retenait et on le gardait pour le reste de ses jours.
+On le traitait convenablement, il était nourri, vêtu ; mais il ne lui
+était plus possible de retourner jamais dans sa patrie. Cette habitude
+persista jusqu’au temps du sultan Sâleh.
+
+Sâleh était un homme intelligent et de bon sens, craignant Dieu et
+aimant le bien. Sous son règne, quelques marchands étrangers arrivèrent
+au Ouadây, dans un but de commerce. Ils réalisèrent des profits ; puis,
+le sultan les laissa repartir. De ce moment les caravanes se dirigèrent
+peu à peu sur le Ouadây, et ce mouvement continua jusqu’à l’époque du
+règne de Sâboûn. Alors la prospérité du pays s’accrut, et le règne de ce
+prince fut une série de bénédictions. Il donnait des présents aux
+marchands, afin de les engager à revenir dans son pays. Le bruit de la
+générosité de Sâboûn se répandit au loin, et les voyageurs commerçants
+tombèrent sur le Dâr-Séleîh comme des averses de pluie fécondante. Des
+ulémas, des poëtes, vinrent aussi de contrées lointaines visiter ce
+prince. Son règne fut beau comme le printemps, généreux comme la rosée
+bienfaisante. Sâboûn semblait être le sujet de ces vers :
+
+
+ « Roi, dont les vertus rendent tous les hommes vertueux,
+
+ « Tu es l’image du temps : parce que tu es pur, tout est toujours au
+ printemps. »
+
+
+La grâce et la faveur du ciel furent sans cesse avec ce prince ; on
+n’eut trouvé de défaut à lui reprocher que sa générosité, et on lui eut
+appliqué ces paroles du poëte :
+
+
+ « Le seul reproche qu’on trouve à leur faire, c’est que leurs hôtes,
+ une fois hébergés chez eux, oublient et leurs autres amis et même
+ leurs familles. »
+
+
+Et encore ce vers :
+
+
+ « Le seul reproche à leur adresser, c’est que leurs sabres ne cessent
+ jamais d’être ébréchés, tant ils frappent de coups sur les bataillons
+ ennemis. »
+
+
+Dès sa jeunesse Sâboûn se montra, autant qu’il lui fut possible, rigide
+observateur des principes consacrés par la religion. Personne n’eut à
+lui reprocher l’oubli du moindre de ses devoirs. Devenu sultan, il fit
+respecter et observer la loi ; il l’appliquait sévèrement à tout
+coupable, quel qu’il fût, ce coupable eût-il été fils du prince. Dans
+aucun pays je n’ai vu, comme au Ouadây, les peines prescrites par la loi
+être infligées à l’adultère. J’ai vu Sâboûn condamner une femme
+adultère[137] ; elle fut enterrée jusqu’à la poitrine, debout, dans une
+fosse ; ensuite elle fut lapidée et mourut sous les pierres. Pour ce qui
+regarde l’usage du vin, j’ai vu punir ce crime aussi sévèrement dans
+d’autres pays qu’au Ouadây.
+
+L’amour du sultan Sâboûn pour la science et pour les hommes instruits,
+rassembla auprès de lui un bon nombre d’ulémas. Il ne décidait rien sans
+les consulter ; et la plupart de ceux dont il composa son entourage
+furent des esprits éclairés. Le plus puissant et le plus haut placé
+auprès de lui, quand j’étais au Ouadây, était le savant cheykh Ahmed-el-
+Fâcy ; après lui venait l’imâm Noûr, grand câdi du Ouadây. C’était un
+Arabe de la tribu des Khouzâm, tribu nombreuse, riche en bœufs, et
+stationnée au sud du Ouadây. Après ces deux personnages, le plus élevé
+en distinction et en faveur, était le célèbre imâm Ahmed-Oued-Méheîdy ;
+ensuite l’illustre et vénérable vizir, le faguyh Djimeîl-el-Zaaf ; puis
+le faguyh Ouâly, le Bâguirmien, poëte distingué, qui dans plusieurs
+_cacydeh_ ou pièces de vers, fit l’éloge du sultan. J’étais alors peu
+amateur de poésie, et je n’ai pas cherché à retenir un seul de ces vers
+dans ma mémoire.
+
+Sâboûn témoignait de sa déférence pour les hommes instruits, en leur
+distribuant, à eux les premiers, leur part des dîmes. Il leur prodiguait
+ses bienfaits, punissait quiconque osait en dire du mal, détournait les
+yeux des torts des ulémas, et s’empressait de terminer leurs affaires
+dès qu’elles étaient portées devant lui. Son premier imâm fut le faguyh
+ou cheykh Mohammed-Bedr-ed-Dyn, profondément versé dans la connaissance
+des principes du rite de Mâlek[138]. Nul homme, dans les pays du Soudan
+que j’ai parcourus, ne m’a paru d’un extérieur plus grave et plus
+imposant que Bedr-ed-Dyn, d’une parole plus éloquente au prêche : Bedr-
+ed-Dyn fut la merveille de son temps. L’interprète en chef de Sâboûn
+n’était pas moins étonnant par l’élégance de son langage, par la
+politesse et l’affabilité de ses manières. Il s’appelait Mohammed et
+était de la tribu des Areygât. Il y avait ensuite, comme homme
+distingué, le vizir Moûça, aguyd de la tribu des Zébédeh, et frère de
+l’imâm Bedr-ed-Dyn et du faguyh Mohammed-Djimeîl-al-Zaàf. C’est ce même
+Moûça qui, ainsi que nous l’avons raconté ailleurs, ouvrit la porte de
+fer, pendant la nuit, lors de l’occupation de la demeure du sultan, à
+l’avénement de Sâboûn. La plupart des vizirs de Sâboûn, de ses hauts
+dignitaires, avaient une certaine instruction, et étaient gens de
+courage et de dévouement dans les dangers ; ils différaient, par ces
+qualités, des grands des autres États.
+
+Du reste, nous avons déjà fait observer que les Ouadayens sont plus
+braves que les Fôriens et les Bâguirmiens. Ils n’ont d’égaux en valeur
+que les Mydaûb au Dârfour, les Zaghâouah et les Tâmiens ; et ils
+surpassent de beaucoup en intrépidité les Barnâouyens.
+
+Le Barnau, comparé au Ouadây, est plus vaste, plus peuplé et mieux
+fourni d’armes. J’ai entendu raconter souvent que les Foullân ou Félâta
+ont vaincu les Barnâouyens, presque toutes les fois qu’ils les ont
+combattus. Quand mon père alla du Bâguirmeh au Barnau, il y avait peu de
+temps que les Félâta avaient mis les Barnâouyens en déroute. Ahmed,
+sultan du Barnau, s’était enfui de sa capitale et s’était retiré, au
+fond de ses États, dans la province de Kânum. Là, le sage et habile
+vizir Mohammed-Emyn-el-Kânumy l’avait accueilli, avait rassemblé à
+grand’peine un corps d’armée, avait soutenu vigoureusement le parti du
+prince fugitif, et avait réussi à relever la puissance chancelante du
+Barnau et à replacer Ahmed sur le siége impérial.
+
+A propos du courage des Barnâouyens, voici un fait assez bizarre. Le
+sultan du Barnau envoya une armée, sous la conduite d’un de ses vizirs,
+à la rencontre des Foullân. C’était à l’époque des guerres de Zâky, dont
+nous parlerons bientôt. Il y avait avec l’armée quelques Mogrébins et
+des Arabes bédouins. Les Barnâouyens, arrivés dans une vaste plaine
+sablonneuse qui s’étendait à perte de vue, aperçoivent dans le lointain
+une immense masse noire qui remplissait l’horizon. Ils se figurent que
+cette masse est l’armée des Felâta. La peur s’empare d’eux et glace les
+esprits. Les Barnâouyens s’arrêtent immobiles, consternés ; puis ils
+retournent sur leurs pas, en se répétant les uns aux autres qu’il est
+impossible de résister à une pareille multitude. Un Mogrébin se présente
+alors au vizir chef de l’armée : « Comment ! lui dit-il, les troupes se
+retirent, se débandent à l’aspect de cette masse noire, sans savoir ce
+qu’elle est réellement ! — Mais, réplique le vizir, qui veux-tu qui
+aille reconnaître ce que c’est ? — Moi. — Très-bien ! vas-y de suite. »
+
+Le Mogrébin part aussitôt, et découvre que la prétendue armée felâta
+n’est qu’une immense troupe d’autruches agitant leurs ailes, et qui, à
+l’horizon, offraient l’image trompeuse d’une nuée d’hommes en marche. Et
+l’éclaireur de crier : « Barnau, revenez ; ce sont des autruches. »
+L’armée, sans l’écouter, continue sa retraite, et arrive tout épouvantée
+au birny du Kânum, où était alors le sultan. La nouvelle de l’aventure
+fut bientôt répandue partout ; le faguyh Mohammed-Emyn, le Kânumide,
+craignant que les Foullân n’en fussent instruits et n’en prissent plus
+d’empressement à se précipiter sur le Barnau, appela les chefs de
+l’armée qui venait de s’enfuir si lâchement et les fit tous mettre à
+mort. Ensuite on annonça, de la part du sultan, à toutes les troupes,
+qu’à compter de ce jour quiconque fuirait devant l’ennemi n’aurait
+d’autre chose à attendre que la mort.
+
+Et immédiatement Emyn prépara l’armée, l’organisa, et marcha à la
+rencontre des Foullân. Il les battit et les chassa du birny principal
+que le sultan avait été forcé de leur abandonner. Le massacre des
+Foullân fut affreux.
+
+Voici comment je m’explique la conduite des Barnâouyens. Je crois que la
+cause qui leur fit prendre la fuite sans aucune démonstration hostile et
+avant toute vérification, ce fut la longue habitude d’une vie molle et
+pacifique. Les Barnâouyens s’y étaient depuis longtemps accoutumés ;
+c’était devenu un besoin pour eux. Or il est d’expérience que, toutes
+les fois que les habitudes de repos et d’inertie ont prévalu dans un
+État, les citoyens redoutent tout ce qui peut amener les fatigues et les
+dangers de la guerre, et qu’au contraire, lorsque les habitants d’un
+pays, accoutumés à une existence plus active et plus rude, vivent
+éloignés des plaisirs énervants, ils sont plus disposés à affronter les
+fatigues et les périls, et toujours prêts à repousser les attaques de
+leurs ennemis.
+
+Et quelles sont les habitudes de cette vie de citadin qui engendre ainsi
+la mollesse, la pusillanimité ? Ce sont toutes les jouissances
+physiques, les mets recherchés, les vêtements élégants, les montures de
+prix, les belles femmes, tous les besoins du luxe devenus impérieux.
+Alors, si des circonstances imprévues viennent exiger le sacrifice de
+ces jouissances, l’esprit résiste, se révolte, dominé qu’il est par les
+goûts voluptueux. « A quoi bon, se dit l’homme efféminé, courir les
+chances des combats, s’exposer à des périls, à la mort, ou au moins à de
+pénibles épreuves ? Pourquoi renoncer aux joies des festins, aux femmes,
+aux délices qui charment les jours ? » Inspiré par la crainte, persuadé
+qu’en se présentant aux combats il marche à une mort presque certaine,
+et qu’en les évitant il esquivera les dangers et pourra revenir aux
+plaisirs qu’il aime, il est ébranlé, entraîné, et à l’heure du péril il
+abandonne le champ de bataille et s’enfuit. Non, le citadin amolli par
+les douceurs de la vie ne sait pas que l’existence qu’il mène conduit à
+leur perte les États les plus florissants ; il oublie que la crainte de
+perdre quelques-unes de ses jouissances est précisément la cause qui les
+lui enlèvera toutes.
+
+Le célèbre Ibn-Khaldoûn, dans le premier volume de sa Grande Histoire, a
+consacré quelques pages à des réflexions analogues. « Les sociétés, dit-
+il, sont composées ainsi : habitants des campagnes ou des plaines et
+habitants des villes, grands et peuple. Chaque société a, comme chacun
+des êtres de ce monde en particulier, une durée d’existence déterminée.
+L’expérience de la vie et les enseignements révélés par la religion
+témoignent que le terme de quarante années est la limite du
+développement et de l’accroissement de l’homme. Arrivé à cet âge,
+l’homme est à son apogée de force ; il s’y maintient quelque temps, puis
+il commence à s’affaiblir. Il en est de même de la vie et du luxe des
+cités ; il est une limite qu’elles ne peuvent dépasser dans leur
+accroissement. La mollesse et l’abondance conduisent toujours les
+peuples, par la seule force des choses, à des habitudes de luxe qui
+deviennent insensiblement une seconde nature. »
+
+Pour revenir à notre sujet, rappelons que les Ouadayens sont les plus
+braves des peuples du Soudan. Ils ne craignent pas la mort et ne
+reculent jamais devant les plus grands dangers ; au contraire, les plus
+poltrons des habitants du Soudan sont les Barnâouyens. Les Fôriens sont
+comme un moyen terme entre les uns et les autres.
+
+
+[Note 136 : _Voy._ note 30.]
+
+[Note 137 : _Voy._ note 31.]
+
+[Note 138 : Un des quatre rites orthodoxes de l’islamisme, et
+prédominant au Maghreb et au Soudan.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE II.=
+
+Demeures des habitants. — Emplacement de Ouârah, capitale du Ouadây. —
+Palais du sultan. — Ozbân ou gardes du palais et exécuteurs des ordres
+du sultan. — La garde de nuit. — Les turguenak. — Les quatre portes du
+palais ; sa distribution intérieure. — Forme des habitations à Ouârah. —
+Étendue de la ville. — Position topographique. — Comparaison de Ouârah
+et de Tendelty.
+
+
+Les Ouadayens ont des habitudes dont les unes s’éloignent de celles des
+Fôriens, et dont les autres s’en rapprochent ou leur ressemblent. Ainsi,
+au Ouadây, les demeures des habitants des bourgs, des villages et des
+hameaux, sont en général de même forme que celles du Dârfour. Néanmoins,
+au Dârfour elles ont quelque chose de plus élégant, et au Dâr-Ouadây,
+quelque chose de plus solide et de plus durable. Celles de Ouârah
+surtout ont une toute autre solidité que celles de Tendelty, capitale du
+Dârfour. A Ouârah, elles n’ont pas toujours le zérybeh ; ce sont
+ordinairement des maisons à pignons ou murs faits de terre mêlée de
+pierres ou moellons, ou faits de terre seulement, fermées par des
+portes. Toute maison ainsi construite en terre est appelée birny par les
+Ouadayens.
+
+Ouârah, capitale du Ouadây, est encaissée dans une sorte d’ellipse
+formée par des montagnes distinguées en trois groupes. (_Voy._ fig. 2 et
+fig. 2 _bis._) La ville est plus longue que large ; sa longueur est dans
+le sens du nord au sud, c’est-à-dire dans le sens des monts qui la
+ceignent et en font une sorte de citadelle naturelle. Ces monts sont
+appelés monts Ouârah ; ils ont donné leur nom à la ville.
+
+La demeure du sultan ouadayen est une construction assez considérable,
+toute en maçonnerie, et située au-dessous de la grande division est des
+monts Ouârah. Ce grossier _palais_ occupe plus d’espace en largeur qu’en
+profondeur.
+
+Les maisons ou huttes qui, au sud et au nord, avoisinent le palais, sont
+les habitations des esclaves du sultan. Du côté du nord est aussi la
+demeure de la Mômo ou mère du sultan. A l’ouest, devant le mur extérieur
+du palais, est une mosquée et la grande place du Fâcher. A quelque
+distance de la porte de dehors, sont quelques seyâl, arbres rangés sur
+deux lignes, en avant et un peu au nord de la mosquée. (Le seyâl est
+l’_acacia seyâl_ de Delile, le _mimosa seyâl_ de Forskal.)
+
+Dans la première ligne, est l’arbre particulier à l’ombre duquel ou près
+duquel (à plus ou moins de distance) le sultan va se placer tous les
+vendredis, au sortir de la mosquée, pour la cérémonie habituelle du
+_salut_[139], pour la revue de ses gardes et des troupes, et pour
+recevoir ensuite les réclamations, les plaintes, etc.
+
+A peu de distance à l’ouest de la première rangée d’arbres en est une
+autre, près de laquelle le câdi, les ulémas, les chérifs sont assis
+pendant que le sultan est sous son arbre. Une troisième rangée de seyâl,
+située beaucoup plus loin, du côté ouest du Fâcher, est le lieu désigné
+et réservé au tribunal permanent des kamkolak.
+
+(Dans l’aperçu que je donne de la disposition de Ouârah et du palais du
+sultan, les noms des demeures de plusieurs individus sont à la place
+qu’elles occupaient lorsque le cheykh était au Ouadây. La demeure dite
+du chérif Omar est celle du cheykh El-Tounsy et celle qu’habitait son
+père avant lui.)
+
+Le _palais_ du sultan est de toutes les habitations ouadayennes la plus
+spacieuse et la plus importante. La première porte, ou porte extérieure,
+donne du côté de l’ouest, et sur la grande place du Fâcher. Elle est
+ouverte à tout le monde, grand ou petit, riche ou pauvre ; chacun entre
+et sort à sa discrétion par cette porte. En dehors s’étend un espace
+assez prolongé, surtout à droite en sortant, où sont bâties des huttes
+nombreuses la plupart appuyées contre le mur même d’enceinte extérieure.
+C’est dans ces huttes que les _ozbân_ de garde passent la nuit.
+
+Les ozbân sont réellement des turguenak ; cependant le nom de turguenak
+est plus spécialement appliqué aux chefs ou officiers supérieurs des
+ozbân, et ce dernier nom ne désigne que les simples gardes ou soldats.
+Les officiers ou turguenak (au pluriel, térâgueneh) sont au nombre de
+quatre, dont chacun a sous ses ordres un corps de mille hommes. Les
+ozbân sont la milice spéciale du sultan ; ce sont ses gardes du corps.
+Ils sont aussi les exécuteurs des hautes œuvres, c’est-à-dire les
+instruments de la colère du prince. C’est pour cela qu’ils portent un
+accoutrement ou uniforme d’un aspect imposant et menaçant, qui les
+distingue des autres soldats. Ils sont affublés de _châyeh_, espèces de
+_saies_ ou _sayons_ courts (_sagum_) ; ils ont à la main des casse-tête
+ou massues, et sont coiffés de _tasses_ ou casques ronds en fer.
+
+Tous les soirs, vers la chute du jour, un corps de mille ozbân vient au
+palais pour la garde de nuit. Cinq cents se placent en dehors du mur
+extérieur, du côté du Fâcher, et cinq cents au dedans, dans l’espace qui
+sépare le premier et le second mur.
+
+Les ozbân ne viennent jamais, pour former la garde, qu’au son des
+tambourins, lesquels font un vacarme épouvantable. Ils arrivent partagés
+en quatre divisions, chacune avec sa musique battant de toute sa force.
+Le tambourin dont il est ici question est un fragment de tronc d’arbre
+bien cylindrique, de médiocre diamètre, qu’on a évidé complétement. On a
+ainsi comme un manchon de bois, moins large que la caisse du tambour
+ordinaire ; sur une des deux ouvertures on adapte et assujettit une peau
+tendue. Les ozbân portent cette espèce de caisse attachée à un cordon
+passant par-dessus l’épaule, et tenue par le bras qui la serre sous
+l’aisselle, position qui permet de battre à deux mains.
+
+Toute la différence qu’il y a entre la garde montée par les ozbân et la
+garde montée par nos soldats, c’est que ceux-ci ne quittent leurs postes
+que lorsque d’autres soldats viennent les relever, et que les ozbân ne
+passant que la nuit à la porte du palais, s’en vont au matin sans qu’un
+autre corps les remplace.
+
+Le _tribunal_ où le sultan rend ordinairement la justice est un petit
+bâtiment carré, élevé à la droite, en dedans de la première porte et
+adossé au mur d’enceinte.
+
+La seconde porte du palais a des gardiens particuliers qui occupent
+l’espace entre le mur où est cette porte et le mur suivant. Ces gardiens
+sont les touayrât (sortes de pages) qui ont passé l’âge de puberté. Il y
+a aussi, là, les _sâïs_ ou les palefreniers des chevaux du sultan.
+
+Au mur suivant est la troisième porte, appelée _porte de fer_, parce
+qu’elle est revêtue de lames de fer. Au delà, à droite, est le _casr_,
+bâtiment dans lequel le prince vient s’asseoir tous les jours à l’_asr_
+pendant le Ramadhân (le mois de jeûne), pour entendre une lecture de
+quelque partie du Coran. Dans l’intervalle qui sépare le troisième et le
+quatrième mur, habitent des eunuques et les _jeunes_ touayrât, c’est-à-
+dire ceux qui n’ont encore aucun signe de puberté, car cet espace est
+voisin du harem.
+
+Enfin vient la quatrième porte. Jamais nul _homme_ autre que le sultan
+ne la franchit. Après lui, les eunuques et les _jeunes_ touayrât ont
+seuls la permission de passer cette porte.
+
+La population de Ouârah est partagée en deux divisions analogues à
+celles de Tendelty, capitale du Dârfour. A Tendelty, comme on l’a vu au
+_Voyage au Dârfour_, il y a la division ou le quartier de _ouarrédayé_,
+et la division ou le quartier de _ouarrébayé_. A Ouârah, il y a la
+division de _tourtalou_ (côté gauche), qui est l’analogue de celle de
+ouarrédayé, et celle de _tourlalou_ (côté droit), l’analogue de
+ouarrébayé. Les demeures des aguîd ou chefs, gouverneurs civils et
+militaires, et les demeures des kamkolak, sont dans l’intérieur de la
+ville. Ouârah n’a pas plus d’une demi-heure de trajet dans le sens de sa
+plus grande longueur.
+
+Les murs qui forment l’enceinte et les murs de la partie ouest du palais
+n’ont qu’une médiocre élévation. Ils ne dépassent que de très-peu la
+hauteur d’un homme.
+
+Le petit bâtiment où le prince rend la justice est aussi très-peu élevé.
+Le plan ou sol de l’étage unique qui le compose est au niveau du sommet
+du mur d’enceinte extérieur. Il en est de même du bâtiment où le sultan
+passe ses soirées du Ramadhân et où on lui lit le Coran.
+
+Le _casr_ ou appartement particulier du sultan, c’est-à-dire sa demeure
+personnelle, est la partie la plus élevée ; elle domine toute la ville
+de Ouârah. Cette construction a un seul étage au-dessus du rez-de-
+chaussée, et trois fenêtres à cet étage. L’une de ces fenêtres regarde
+la place du Fâcher ; la seconde a vue au midi, et la troisième au nord.
+(La muraille qui fait face à l’est n’a pas d’ouverture. Les fenêtres
+sont simplement trois trous carrés ayant deux bâtons placés en croix
+pour tout vitrage)[140].
+
+Les habitations établies dans les différentes parties du palais du
+sultan, telles que les huttes des eunuques, des touayrât, des ozbân,
+sont de même forme que les huttes fôriennes. Comme elles, elles sont
+rondes et à toitures coniques, et construites en cannes de doukhn. Mais
+les demeures des Ouadayens, principalement à Ouârah, ont presque toutes
+des _dourdour_ ou circonférences inférieures en terre, ce qui est assez
+rare au Dârfour. En outre, les zérybeh ou haies en enclos sont peu
+nombreux à Ouârah ; à Tendelty, au contraire, toutes les habitations ont
+leurs zérybeh. La terre dont on se sert pour bâtir les dourdour
+(pluriel, _dérâder_) et pour toutes les constructions du palais, est à
+l’épreuve des pluies, bien qu’elle ne soit mélangée ni de chaux ni de
+plâtre qui puisse lui faire acquérir de la solidité. Les bâtisses
+nouvelles se consolident même par les pluies ; la terre employée étant
+d’une nature grasse, s’encroûte, par l’action de l’eau, d’une matière
+blanche, et prend la dureté du fer.
+
+En dedans de la troisième porte du palais, et au devant de l’appartement
+du Ramadhân, est une sorte de construction en forme de hangar, où chaque
+jour le sultan passe quelque temps à traiter certaines affaires ; mais
+là, le prince est séparé de ceux qui viennent à lui par une _charganyeh_
+ou cloison en nattes tissues avec une tige herbacée, et travaillées avec
+un art et une délicatesse remarquables[141]. Cette cloison permet
+d’entendre les paroles du sultan sans le laisser voir, et à son tour il
+entend ce qu’on lui dit, sans qu’il ait besoin de paraître. Bien plus,
+il peut, à travers les mailles de la cloison, distinguer, s’il le veut,
+ceux qui lui parlent. Il n’y a que ceux qu’il appelle immédiatement
+auprès de sa personne, qui aient le privilége de le voir.
+
+Le dessin de Ouârah, qui est tracé (fig. 2), montre que cette ville est
+peu considérable ; elle a moins de population que Tendelty. Toutefois,
+il faut remarquer que la majeure partie de la population de Tendelty est
+composée de marchands ; en déduisant cette quantité de marchands et tous
+les individus oisifs et inutiles, Tendelty et Ouârah se trouveraient
+avoir à très-peu près le même nombre d’habitants, c’est-à-dire un nombre
+assez faible[142].
+
+Les Fôriens aiment naturellement tout ce qui leur donne de l’importance
+et du relief. Ainsi, chaque roi d’un rang un peu élevé se compose un
+entourage de rois secondaires, et chacun de ceux-ci s’efforce d’imiter
+les airs, les manières de faire de son patron ; chacun se construit
+comme lui, et près de lui, une demeure qui rappelle et représente celle
+du roi-chef. A Ouârah, les rois, les aguîd n’ont auprès d’eux que le
+personnel absolument nécessaire pour les aider dans leurs fonctions ; le
+reste des autres fonctionnaires demeure dans les bourgs ou villages
+placés sous leur juridiction. En un mot, il ne se trouve à Ouârah, en
+fonctionnaires de l’État, que ceux que leurs devoirs forcent à y
+séjourner, tels que les kamkolak, la cour ou l’entourage du sultan, et
+ceux dont le prince a presque constamment besoin.
+
+La position topographique de Ouârah diffère essentiellement de celle de
+Tendelty. Cette dernière capitale est établie sur un vaste _gâuz_, ou
+terrain sablonneux, sur lequel chaque particulier se construit une
+demeure du meilleur aspect qu’il peut lui donner. Ainsi, les vizirs se
+construisent des habitations qui, pour l’apparence et la composition, se
+rapprochent de celle du sultan ; et chacun des individus attachés aux
+grands s’efforce à son tour d’imiter son patron. De même, à Tendelty,
+les frères et les enfants du sultan se bâtissent des demeures d’une
+assez grande étendue, et tous ceux de leur suite s’appliquent à les
+imiter.
+
+A Ouârah, comme la ville est resserrée étroitement par la chaîne des
+monts qui l’emprisonnent dans leur enceinte, et comme aussi le sultan
+s’est emparé, pour y bâtir son palais, d’un espace considérable de
+terrain, les grands ne peuvent occuper chacun qu’un espace limité, et
+ils se sont restreints autant que possible dans leurs habitations. A
+Ouârah, par exemple, la demeure de l’aguîd des Zébédeh, celle de l’imâm
+Bedr-ed-Dyn, celle du grand câdi Noûr, n’égalaient pas à beaucoup près,
+en étendue, celles des plus minces roitelets fôriens.
+
+
+[Note 139 : _Voy._ au _Voyage au Dârfour_, chapitre des Assemblées,
+pages 194 et suivantes.]
+
+[Note 140 : Communication verbale du cheykh El-Tounsy.]
+
+[Note 141 : _Voy._ note 32.]
+
+[Note 142 : _Voy._ Explications de la figure 2, à la fin du volume.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE III.=
+
+Étendue comparative des principaux États du Soudan. — Esclaves du
+Ouadây, du Bâguirmeh, du Dârfour. — Distances des régions ou États du
+Soudan. — Populations du Soudan idolâtre. — Signes artificiels
+distinctifs des tribus. — Fertilité du Soudan idolâtre. — Industrie des
+Fertyt. — Les Djengueh ; ils dorment dans la cendre. — Noms de tribus de
+Fertyt. — Peuplade antropophage. — Singulière origine donnée aux Félâta.
+— Du Soudan en général ; Soudan _commercial_. — Désignation des
+esclaves. — Climat du Ouadây ; pluies, orages, etc. — Ressemblance entre
+les Ouadayens et les Fôriens.
+
+
+Des divers États constitués du Soudan, les plus vastes sont : le Barnau,
+le Dâr-Mella, ensuite le Dârfour, puis le Ouadây, le Dâr-Tounbouktou et
+le Bâguirmeh. Les moins étendus sont : l’Afnau, et ensuite l’Adiguiz. Le
+Ouadây, bien qu’au quatrième rang pour l’étendue, a plusieurs avantages
+qui le distinguent spécialement. Les esclaves y sont de beaucoup plus
+belles qu’au Dârfour, mieux dressées et plus attentives aux services
+domestiques. Mais les meilleurs esclaves de tout le Soudan central, sont
+sans contredit ceux du Bâguirmeh. Leur douceur, leur docilité, leur bon
+cœur, leurs prévenances pour leurs maîtres, surtout chez les femmes
+esclaves, sont au-dessus de tout éloge.
+
+Lorsque le sultan Sâboûn envahit le Bâguirmeh, les Bâguirmiennes
+tournèrent la tête à tous les Ouadayens, et leur inspirèrent presque de
+l’aversion pour les Ouadayennes. « En vérité, disaient-ils, nous n’avons
+jamais eu de femmes qu’ici ; à côté de ces femmes, les autres ne sont
+rien. » Cependant les Djenâkhériennes que les Ouadayens enlèvent aux
+tribus idolâtres situées au delà du Dâr-Séleîh, au sud, sont aussi
+remarquables par leur beauté, et ont dans les relations habituelles de
+la vie je ne sais quoi de séduisant que n’ont pas les esclaves prises
+par les Fôriens parmi les tribus transméridionales du Dârfour. Et, ce
+qu’il y a de singulier, c’est que les peuplades djénâkhériennes
+répandues au delà des limites sud du Ouadây, et les tribus fertyt-
+djénâkhériennes par delà le sud du Dârfour, se touchent et se
+confondent. Bien plus, il arrive parfois que les expéditions ouadayennes
+et fôriennes, pour les chasses aux esclaves, se rencontrent chez les
+mêmes peuplades du Dâr-Fertyt, et néanmoins les esclaves capturés dans
+ces mêmes pays et emmenés directement au Dârfour, sont de beaucoup
+inférieurs à ceux qui sont emmenés au Ouadây. Aussi les Ouadayens
+tiennent ces esclaves à très-haut prix ; et les meilleurs que l’on
+trouve à acheter au Dârfour sont ceux que les Ouadayens y conduisent et
+y vendent.
+
+La dénomination de djénâkhérah, prise dans son application générale,
+désigne une immense agglomération de populations dont personne que Dieu
+ne sait le nombre, divisées en une quantité incroyable de tribus et de
+sous-tribus, et dispersées sur une zone presque droite, dans les vastes
+espaces qui forment le Soudan idolâtre, depuis le sud au delà du Sennâr
+jusqu’au sud du Kechnah, dans le Soudan occidental.
+
+En ligne droite, de l’est à l’ouest, il y a, à partir de Sennâr jusqu’au
+Kordofâl, un trajet de quinze ou seize jours ; d’Ibéïd, capitale du
+Kordofâl, jusqu’à la capitale du Dârfour, Tendelty, il y a dix ou douze
+jours ; ensuite de ce fâcher fôrien à Ouârah, il y a vingt jours de
+marche à journées ordinaires, ou dix jours de marche forcée. Pour passer
+de la capitale du Ouadây au Bâguirmeh, on continue à l’ouest ; puis, en
+obliquant dans la direction du sud-ouest, on aboutit au Katakau,
+province dépendante du Barnau, et située par delà la frontière sud-ouest
+du Bâguirmeh.
+
+Pour traverser l’espace qui sépare le Ouadây du Bâguirmeh, il faut
+environ cinq à six jours de route.
+
+Du Ouadây, c’est-à-dire de Ouârah au Barnau, il y a deux routes. La plus
+courte est dans la direction de l’est à l’ouest, obliquant un peu au
+nord, et conduit au Barnau en moins de vingt jours. La seconde est par
+le Bâguirmeh, et conduit à un grand fleuve qu’il faut traverser pour
+arriver au birny du Barnau. Cette route est longue, car elle va passer
+par le birny principal du Katakau ; elle exige environ trente-cinq jours
+de voyage. Enfin, pour aller du Barnau à l’Adiguiz, le trajet est
+d’environ quinze journées de marche à l’ouest et en ligne droite. De
+l’Adiguiz à l’Afnau il y a quatre ou cinq jours de désert.
+
+Les nombreuses tribus ou peuplades du Soudan idolâtre occupent, au midi,
+les contrées en dehors des États du Soudan musulman. Ces peuplades se
+distinguent par grandes familles générales qui ont chacune leur nom.
+Ainsi, au delà du Sennâr, au sud, sont les Noûbah ; au delà du Kordofâl,
+sont les Touroûdj ; au delà du Dârfour, les Fertyt ; au delà du Ouadây,
+les Djénâkhérah ; au delà du Bâguirmeh et du Barnau, les Kirdy ou
+Kirdâouy, et ainsi de suite. Ces diverses populations idolâtres sont
+subdivisées en tribus, les tribus en groupes, les groupes en familles.
+
+Les Soudaniens musulmans, comparés aux populations idolâtres ou madjoûs,
+ne paraissent guère que comme un anneau jeté au milieu d’un désert,
+autrement comme une horde au milieu de populations nombreuses. On
+s’étonnera peut-être de voir que les musulmans ont en quelque sorte la
+haute main sur ces masses sauvages et les dominent. Ce fait s’explique
+par l’esprit de corps et de confraternité qui unit les Soudaniens
+musulmans. Les peuplades idolâtres, au contraire, divisées d’intérêts,
+sans accord entre elles, ne s’entr’aident jamais. Bien plus, chaque
+station est hostile aux stations qui l’avoisinent. Et quand l’ennemi
+vient tomber sur un village, l’attaque, en enlève les femmes et les
+enfants, le village voisin regarde d’un œil indifférent et ne cherche
+point à conjurer l’orage. Aussi, dès que l’ennemi en a fini avec une
+station, il va s’adresser à une autre et la traite comme la précédente,
+sous les yeux des villages les plus rapprochés, qui demeurent encore
+spectateurs tranquilles du malheur de leurs frères. Si ces idolâtres
+savaient se réunir contre leurs agresseurs, aucun des États musulmans du
+Soudan n’oserait aller les attaquer.
+
+En effet, les nombreuses tribus de ces madjoûs couvrent un espace de
+plus de deux mois de marche à grandes journées, et d’au moins trois mois
+de marche à journées ordinaires. Les expéditions fôriennes et
+ouadayennes pour les chasses aux esclaves, parcourent assez souvent ces
+contrées pendant six mois, à des distances de trois mois de marche ;
+mais jamais les expéditions n’ont pénétré jusqu’à l’extrémité
+méridionale de ces régions ; elles ne reviennent ordinairement qu’après
+s’être enfoncées pendant trois mois dans les pays idolâtres.
+
+Le faguyh Médény, de Foûta, m’a raconté qu’une expédition fôrienne
+s’avança très-loin dans le Dâr-Fertyt pour une chasse, et résolut de ne
+revenir qu’après avoir atteint jusqu’aux limites sud du pays et en avoir
+reconnu la fin. « Les Fôriens, me dit le faguyh Médény, s’enfoncèrent
+dans le Fertyt pendant environ cinq mois, allant presque toujours droit
+devant eux, dans la direction du sud. Toutes les expéditions revinrent,
+celle-là seule ne reparut pas. On crut que quelque accident malheureux
+l’avait détruite. Après cinq mois de marche, l’expédition arriva enfin
+auprès d’une grande surface d’eau dont les deux bords étaient à distance
+telle, que de l’un à l’autre on distinguait à peine les individus placés
+sur la rive.
+
+« Les Fôriens aperçurent, sur le bord opposé, des hommes vêtus de
+rouge ; mais ne trouvant ni barques ni autres moyens de transport, ils
+ne purent traverser cette eau et tenter d’aller à la découverte du pays.
+Quand ces sauvages remarquèrent la troupe fôrienne, ils prirent la fuite
+et disparurent.
+
+« Je demandai des renseignements sur ces contrées lointaines à nombre
+d’individus qui avaient été de cette expédition extraordinaire ; mais
+nul ne sut me donner des éclaircissements qui me satisfissent.
+
+« Longtemps après, j’eus occasion de lier connaissance avec un vieillard
+qui plusieurs fois avait fait des excursions dans le Fertyt. Je le
+questionnai aussi sur la grande surface d’eau dont nous venons de
+parler ; je lui demandai quelle était cette espèce d’hommes qu’on avait
+aperçus sur les bords. Il me répondit qu’il avait lui-même pénétré
+jusque dans ces contrées éloignées, sous le règne du sultan Omar, fils
+d’Ahmed-Bekr et frère de Tyrâb (sultan du Dârfour) ; qu’il avait vu la
+plaine d’eau que je lui citais et les peuplades qui en habitent les
+rivages ; qu’il y avait dans l’expédition fôrienne dont il faisait
+partie un individu de la presqu’île arabique, homme instruit et
+expérimenté, et qu’il avait certifié que ces sauvages du Haut-Fertyt
+avaient quelque chose de la physionomie des Indiens... Dieu sait la
+vérité. »
+
+Les diverses tribus du Soudan idolâtre, bien que très-nombreuses, ont
+toutes des signes artificiels particuliers qui les distinguent entre
+elles. Chez les Bendeh, l’habitude est de se limer les dents, excepté
+les molaires, et de leur donner la forme de mamelon. Les Kâra ont pour
+signe les deux lèvres percées. Les Châla (ou Schâla) se pratiquent, tout
+le long du pavillon de l’oreille, une rangée de trous qui se suivent en
+ligne arquée (_Voy._ fig. 4), et dont chacun recevrait au moins une
+plume à écrire. Les femmes des tribus des Châla se distinguent par des
+milliers de taillades qu’elles se font pratiquer sur le ventre, et qui y
+laissent une foule de petites hachures dessinant des anneaux, des
+carrés, etc. ; ces dessins sont une sorte de parure, car les femmes ne
+portent pour tout vêtement qu’un pagne très-léger et très-étroit. Les
+Routou se percent la lèvre supérieure. Les Djénâkhérah, situés au delà
+du sud du Bâguirmeh, se reconnaissent aux traces de trois rangs de
+mouchetures pratiquées, de chaque côté de la face, sur les pommettes.
+Les Choulouk, pour se distinguer, s’arrachent les dents incisives
+supérieures.
+
+Les régions du Soudan idolâtre sont remarquables par la fertilité du sol
+et la pureté de l’air. Les pluies y sont abondantes et prolongées, et il
+est quelques contrées où elles ne s’interrompent guère que pendant deux
+mois de l’année.
+
+On trouve dans ces terres méridionales plusieurs espèces de plantes
+tuberculeuses nourricières. Il en est une variété particulière que les
+indigènes appellent _oppo_. On fait cuire l’oppo sur les charbons
+ardents, et alors il prend la couleur et le goût du jaune d’œuf durci
+par la cuisson.
+
+L’abondance des pluies entretient dans ces latitudes des quantités
+considérables d’arbres fruitiers et de haute futaie.
+
+Les peuples du Soudan idolâtre, si sauvages, si inhospitaliers, si
+brutaux, relégués si loin de toutes populations un peu avancées dans les
+arts industriels, déploient dans la fabrication de certains objets une
+adresse vraiment merveilleuse, et leur donnent un fini qu’on dirait être
+l’ouvrage d’habiles artisans européens. Ainsi, ils fabriquent, pour les
+rois et les princes du Soudan, des tabourets ou siéges élégants, d’un
+goût, d’un poli, d’une perfection de travail admirable, d’une précision
+d’exécution étonnante. Ils fabriquent aussi, avec une habileté pour
+ainsi dire anglaise, les couteaux-poignards qu’on porte appliqués contre
+le bras, au-dessus du coude, et aussi des fers et des hampes de lances.
+J’ai vu, chez les Fertyt, de leurs _findjân_ ou tuyaux de pipes en fer,
+le travail en était d’une pureté et d’une beauté surprenante, on eût cru
+voir un produit d’industrie européenne. Ces tuyaux ou tiges de pipes
+sont en fer pur, et n’ont guère qu’un empan de longueur. La noix ou le
+lulé de la pipe est en terre cuite, et est parée de fils ou de petits
+rubans de fer. Les tiges sont courbées et serpentées comme certaines
+pipes européennes, mais elles sont plus élégantes, plus gracieuses, et
+elles ont un poli si net et si brillant, qu’elles semblent être de
+l’argent le plus pur et le plus éclatant. Il en est de même des
+bracelets et des _brassières_, qu’ils fabriquent également en fer. Les
+brassières sont des bracelets qui se portent au-dessus du coude.
+
+Les Fertyt ne fabriquent aucune espèce de tissu, n’ayant pas besoin de
+vêtements : ils vont complétement nus. Seulement les hommes se couvrent
+les parties sexuelles avec un pagne étroit, appelé _djoukou_, long de
+deux coudées au moins et large de moins d’un empan. Les femmes ne se
+cachent absolument que le pénil, et cela avec de simples feuilles
+d’arbres. Quand ces feuilles se sont desséchées, on les remplace par de
+nouvelles feuilles fraîches.
+
+Parmi les Fertyt, la tribu des Djengueh est très-riche en bœufs. Ces
+bœufs sont de petite taille et ont de longues cornes. Chaque individu
+des Djengueh a son troupeau. Hommes et femmes, les Djengueh vont
+entièrement nus, sans pagne ni feuilles qui leur couvrent les parties
+sexuelles. Les Djengueh sont les plus intrépides des Fertyt, les plus
+audacieux, les plus rapides à la course ; telle est la vigueur et la
+souplesse de leurs jarrets, que nul ne peut les atteindre et que nul
+n’échappe à leur poursuite.
+
+Ils dorment tous, hommes et femmes, couchés dans la cendre. Voici
+comment les femmes, dans chaque famille, préparent les lits :
+
+Vers le soir, lorsqu’elles ont trait les vaches, recueilli le lait, et
+qu’elles ont terminé leurs travaux domestiques, elles prennent un grand
+panier et vont dans la campagne ramasser çà et là les bouses, qu’ensuite
+elles amassent en plusieurs tas. Chaque femme rassemble sa récolte de
+bouses devant sa hutte ; dès qu’elles sont sèches, la femme y met le feu
+et les laisse brûler et se réduire en cendres. Quand les cendres sont
+refroidies, et qu’à une heure ou deux après le soleil le mari désire se
+coucher, sa femme vient avec un morceau de beurre, en frotte son mari du
+haut en bas, et après cette onction le Djengueh se fourre dans son tas
+de cendres. Il dort ainsi enfoui. Au matin, dès qu’il est sorti de son
+lit, il se rend à la première flaque d’eau et se lave. Ce qu’il y a
+d’incompréhensible dans cette habitude, c’est qu’étant ainsi enfoncés
+dans la cendre, les Djengueh puissent respirer sans en attirer une masse
+considérable dans les narines. Est-ce un résultat de l’habitude ? ou
+bien n’introduisent-ils dans la cendre que le corps, et laissent-ils la
+tête à l’air libre ? ou bien ont-ils quelque moyen particulier pour ne
+pas aspirer la cendre ?
+
+Les Djengueh n’appliquent pas à leurs bœufs de marques distinctives qui
+servent de signes de reconnaissance pour les propriétaires. Chacun, dans
+les diverses localités, reconnaît les siens à la forme des cornes. Pour
+chaque troupeau elles ont une direction particulière, qu’on leur fait
+prendre dès qu’elles commencent à s’allonger. Ainsi, le maître de tel
+troupeau a dirigé les cornes de ses bœufs perpendiculairement et en
+ligne droite ; un autre les a fait dévier en avant, un autre en arrière,
+un autre à droite et un autre à gauche ; un autre les a conduites de
+manière qu’elles se sont réunies ou croisées ; un autre les a
+contournées en forme ondulée, etc. Ce fait, entre beaucoup d’autres, m’a
+été certifié par plusieurs individus qui, dans les chasses aux esclaves,
+avaient pénétré chez les Djengueh. Je ne donne cette indication que sur
+la foi des récits que j’ai entendus. J’ai vu des vaches djengueh dont
+les cornes étaient courbées en forme de croissants ; mais cela n’a rien
+d’absolument extraordinaire. Dieu sait mieux que nous ce qui en est.
+
+Les Fertyt constituent une immense population, composée d’une foule de
+tribus. Ils n’ont aucune religion ; quand ils sont réduits en esclavage,
+ils acceptent la religion de ceux dont ils sont devenus la propriété.
+
+En résumé, voici les noms des tribus du Soudan idolâtre que je connais :
+les Noûbah, les Touroûdj, les Choulouk, les Madja_n_ah, les Djengueh,
+les Châla, les Rau_n_a[143], les Sila, les Bi_n_a, les Routou, les Kâra,
+les Goula, les Farâougueh, les Fangaroh ou Fongoroh, les Bendalah, les
+Bâya comprenant deux tribus, les Bâya-Fâra et les Bâya-Kéreitcheh, les
+Bendah distingués en deux tribus : les Bendah-Djoukou ou Joko, et les
+Bendah-Yamyam, les Djénâkhérah, les Kirdy, les Dengo, les Koûka.
+
+Un an avant mon départ du Dârfour, une grande _ghazoua_ ou expédition
+pour la chasse aux esclaves se mit en route, comme d’habitude, sous la
+conduite d’un _roi_ ou _sultan de ghazoua_, autorisé par le sultan
+fôrien, selon les formes voulues (_Voy._ chap. XIII, ci-après). Lorsque
+l’expédition fut sur le point de franchir les limites du Dârfour et de
+pénétrer sur les premières terres du Fertyt, des Arabes bédouins se
+présentèrent au chef expéditionnaire et lui dirent qu’ils avaient
+découvert une tribu considérable du Fertyt, tribu qu’aucune expédition
+n’avait encore aperçue. Les bédouins vantèrent avec emphase la beauté
+des individus. Le _roi_, enchanté de l’avis, prit aussitôt avec lui une
+partie de l’expédition et s’achemina à la recherche de la tribu
+nouvelle... Quelques jours après il revint avec sa troupe, tout
+déconcerté, et ramenant quelques esclaves seulement.
+
+Je demandai quelques détails sur cette incursion à plusieurs Fôriens qui
+l’avaient suivie. Ils me racontèrent que la tribu en question était une
+peuplade de sauvages effrayants, une tribu d’anthropophages, mangeant
+les gens tout vifs. « Comment le sais-tu ? répliquai-je. — Le voici.
+Quand nous pénétrâmes sur leur territoire nous vîmes, du premier
+village, se ruer sur nous une nuée de ces sauvages ayant tous à la main
+des _kourbâdj_, longs au moins de trois ou quatre empans, courbés en
+demi-cercle, à pointe effilée, et tranchants comme des rasoirs (_Voy._
+fig. 5). La troupe sauvage avait à sa suite une égale troupe de femmes,
+portant chacune sur la tête une grande écuelle couverte et remplie d’une
+bouillie très-épaisse. Dès que nous fûmes face à face avec ces sauvages,
+chacun d’eux se précipita sur un de nous, lui planta la pointe du
+kourbâdj dans l’épaule et lui ouvrit une large entaille. Alors le sang
+coulait en abondance ; aussitôt la femme accourait auprès de son mari et
+lui présentait l’écuelle. Il plongeait la main dans la bouillie, en
+séparait avec les doigts une bonne bouchée, la trempait dans le sang qui
+coulait et la mangeait. Puis il recommençait..... Ils nous tuèrent
+quelques hommes, qu’ils dévorèrent immédiatement. Nous nous enfuîmes
+tout épouvantés. — Comment appelle-t-on cette tribu ? Que Dieu la
+confonde ! — Ce sont les Madja_n_ah. »
+
+Les tribus du Soudan méridional forment une multitude incalculable ; je
+n’en ai vu que quelques-unes du Dâr-Fertyt. Toutes ces tribus si
+multipliées occupent, comme déjà nous l’avons dit, tout l’espace qui, de
+l’est à l’ouest, au delà du Soudan musulman, s’allonge du midi du Sennâr
+jusqu’au Dâr-Mella ou empire des Foullân.
+
+Le Dâr-Mella est une vaste contrée habitée par la nombreuse population
+des Foullân ou Félâta. Les Foullân étaient jadis considérés comme la
+dernière et la plus méprisable des populations de la Nigritie. Dans tout
+le Soudan on raconte qu’ils descendent en première origine d’un
+caméléon, et par conséquent qu’ils n’ont pas de père humain[144]. La
+femme qui fut leur souche primitive fut, dit-on, pendant son sommeil,
+abordée et fécondée par un caméléon ; et de cet accouplement bizarre
+naquit le premier individu, dont la lignée, en se multipliant, produisit
+le peuple des Felâta !
+
+Les Félâta, eux, prétendent être du sang de l’illustre Ammâr, fils
+d’Yâcir, un des célèbres et vertueux compagnons de Mahomet.
+
+Pour moi, je pense qu’au Soudan on imagina la fable qui précède, dans
+l’intention d’imprimer aux Foullân un stigmate de mépris ; mais,
+aujourd’hui, ils passent pour être le peuple le plus avancé en
+intelligence et en savoir-faire, par comparaison avec les autres
+populations noires du centre de l’Afrique.
+
+Encore quelques mots sur le Soudan en général. Si l’on considère la
+dénomination de Soudan (mot qui veut dire _les noirs_, pays des noirs,
+Nigritie) comme une expression indiquant seulement la couleur des
+peuples qui habitent cette partie de l’Afrique, et non comme une
+expression appliquée simplement à certaines limites d’une
+circonscription géographique, on comprendra dans cette dénomination
+toute l’étendue de pays qui, du Sennâr et de l’Abyssinie inclusivement,
+c’est-à-dire des rivages du golfe Arabique, se continue presque en ligne
+droite jusqu’aux limites occidentales du Dâr-Tounbouktou et du Dâr-
+Mella ; ce qui représente une zone occupée par plusieurs États ayant
+tous des noms spéciaux. Mais ceux qui considèrent les diverses régions
+de cette zone sous le rapport des avantages et des produits de chaque
+région, et sous le rapport de la qualité des esclaves qu’en retire le
+commerce, ceux-là ne donnent le nom de Soudan qu’à l’ensemble des États
+qui depuis le Barnau exclusivement occupent toute la partie occidentale
+de la Soudanie.
+
+Ainsi, lorsque les marchands voyageurs du Maghreb, les Ghadamsiens et
+les Fezzanais disent qu’ils sont allés _au Soudan_, ils veulent
+seulement indiquer par là qu’ils sont allés dans l’Afnau, le Noufeh et
+le Tounbouktou. Ceux qui ont voyagé du côté du Barnau, du Ouadây, du
+Dârfour, n’indiquent jamais ces directions par le mot _Soudan_ ; ils
+disent simplement alors : « Nous sommes allés au Barnau, au Ouâday, au
+Dârfour, » mais jamais : « Nous sommes allés au Soudan. » Tous les
+marchands que j’ai questionnés sur cette distinction m’ont répondu que
+le Barnau, le Ouadây, le Dârfour, etc., ne faisaient point partie du
+Soudan ; que ces contrées offraient trop peu d’avantages et de
+ressources _commerciales_ ; que les esclaves y étaient de qualité trop
+inférieure pour qu’elles fussent comptées au nombre des États du
+Soudan ; qu’en raison de cela, le véritable Soudan était l’ensemble des
+pays compris surtout depuis l’Afnau inclusivement jusqu’à l’ouest. Cette
+division est la seule adoptée dans le commerce.
+
+Après mon retour du Ouadây à Tunis, je me trouvai maintes fois avec des
+marchands qui faisaient le commerce dans l’intérieur de l’Afrique ; et
+lorsqu’il m’arrivait de dire : « Pendant mon séjour _au Soudan_, j’eus
+occasion de voir ou de faire telle et telle chose, » on me reprenait
+immédiatement : « Tu te trompes, me disait-on ; tu n’étais pas au
+Soudan ; tu étais au Ouadây, au Dârfour. Le Soudan, c’est l’Afnau et les
+autres contrées à l’ouest. »
+
+Chacun des États du Soudan, comme nous l’avons dit, a pour voisins plus
+ou moins rapprochés, du côté du sud, des peuplades idolâtres ou
+_mâdjoûs_, sans dogme religieux ni révélation. C’est chez ces peuplades
+que les musulmans vont chasser aux esclaves. Celles qui habitent au delà
+du Sennâr, au sud, sont comprises sous le nom collectif de Noûbah, et se
+distinguent par des noms particuliers. Il en est de même pour les
+peuplades confinées au delà des frontières méridionales des autres États
+musulmans.
+
+Les idolâtres situés au delà du Kordofâl, au sud, portent le nom
+collectif de Touroûdj ; ceux qui sont au delà du Dârfour portent le nom
+de Fertyt proprement dit ; ceux qui sont au delà du Ouadây, celui de
+Djénâkhérah ; ceux qui sont répandus au delà du Bâguirmeh et du Barnau
+sont les Kirdy ou Kirdâouyens.
+
+Ces noms sont les seuls employés commercialement dans les différents
+États que nous venons d’énumérer. Ainsi, lorsqu’on désigne un esclave
+par la qualification de _Noûby_ (Nubien), ou par celle de _Terdjâouy_
+(Touroûdjien), ou par celle de Fertyt, ou par celle de _Djounkharâouy_
+(Djenâkhérien), ou par celle de _Kirdy_ ou _Kirdâouy_ (Kirdâouyen), on
+comprend de suite que cet esclave est des contrées méridionales situées
+au delà du Sennâr, du Kordofâl, du Dârfour, du Ouadây, du Bâguirmeh ou
+du Barnau.
+
+J’ajouterai ici quelques mots sur l’état météorologique du Ouadây.
+
+Les vents, les orages, le tonnerre, la foudre, sont très-fréquents au
+Dâr-Séleîh, à l’époque du _rouchâch_. La violence en est telle, surtout
+pendant les premiers jours d’automne, qu’il est presque impossible d’en
+décrire les effets.
+
+Pendant tout le temps que je suis resté au Ouadây, je n’ai presque
+jamais vu la pluie arriver sans être précédée d’un grand vent qui
+commence par rembrunir et obscurcir l’atmosphère. C’est ordinairement de
+l’est que s’avancent ces orages ; et comme alors le vent passe sur des
+gaûz ou plaines sablonneuses, il en balaye et enlève d’énormes
+tourbillons de poussière qu’il transporte à des distances immenses.
+
+Lorsque les orages menacent, l’horizon au loin s’enveloppe d’un voile
+rougeâtre ou noirâtre ; puis, à mesure que la tempête avance, le
+tonnerre la suit en grondant, ou l’accompagne de roulements effrayants.
+Dès que les habitants voient la tempête menacer, la peur s’empare d’eux
+et ils courent se cacher. Les pâtres emmènent à la hâte leurs troupeaux
+et s’enfuient du côté des villages ; ceux qui travaillent dans les
+champs s’empressent aussi de fuir et d’atteindre le plus proche abri, ou
+bien se précipitent à toutes jambes au village le moins éloigné. Les
+voyageurs se retirent dans le premier abri qu’ils rencontrent, et y
+attendent que le calme soit rétabli ; s’ils ne voient aucun lieu de
+refuge, l’embarras ou le danger devient grave ; car, semblable à un
+conquérant fier et terrible, marchant à la tête d’innombrables
+guerriers, l’orage frappe et brise tout ce qu’il rencontre.
+
+Les tourbillons jettent et lancent partout un sable chargé de gravier,
+et par leur véhémence renversent à terre celui qu’ils atteignent par
+derrière ou par côté. Ceux que le tourbillon assaille de front ne
+peuvent avancer, ni résister aux secousses qui les ébranlent.
+
+Ces ouragans épouvantables brisent, déracinent sur leur passage les
+arbres isolés et trop faibles, enlèvent et emportent les huttes
+vieillies, les zérybeh ou enclos trop anciens. A l’approche des
+bourrasques, les animaux mêmes prennent la fuite.
+
+Dans les premiers temps qui suivirent mon arrivée au Dârfour, lorsque
+j’apercevais de loin ces immenses tourbillons, je m’attendais à voir des
+nuages orageux et de grandes averses, mais je fus bientôt désabusé.
+
+Ces masses poudreuses ne sont presque jamais charriées par les vents du
+sud ou les vents de l’ouest ; souvent ce sont les effets de violents
+coups de vent sans pluie ni tonnerre, et par cela même ils sont plus
+redoutables et plus dangereux ; car la pluie apaise bientôt les vents
+qui soulèvent la poussière et le sable, et ramène le calme et la
+tranquillité dans l’air ; le moins qu’elle fasse est d’abattre toujours
+la poussière qui trouble l’atmosphère.
+
+Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’ordinairement ces vents si
+violents soufflent pendant un mois entier, tous les jours. C’est surtout
+vers trois ou quatre heures après midi qu’ils s’élèvent et grondent ; le
+plus souvent ils viennent sans pluie, dans les derniers jours de
+l’automne. Quelquefois ils arrivent pendant la nuit, et il est rare
+qu’alors ils n’apportent pas d’effrayantes averses avec le tonnerre et
+la foudre. L’orage alors est encore plus terrible ; la foudre tombe plus
+souvent ; fréquemment elle enflamme les huttes et brise les arbres ; ses
+dévastations s’annoncent par d’épouvantables détonations, accompagnées
+de longues traînées de feu qui descendent des nuages.
+
+Nombre de Ouadayens et de Fôriens m’ont assuré que plusieurs fois on
+avait creusé la terre à l’endroit où s’était engloutie la foudre, et
+qu’on y avait trouvé des matières ressemblant à des scories
+ferrugineuses. Le tonnerre, dans les pays du Soudan que j’ai parcourus,
+se fait toujours entendre avec un fracas et des roulements beaucoup plus
+violents qu’en Égypte. J’ignore quelle est la raison physique de cette
+différence.
+
+D’après tout ce que nous avons retracé jusqu’ici des mœurs et habitudes
+des Fôriens, de leur manière de vivre, de leur nourriture, de la durée
+de leur vie, de la constitution hygiénique des diverses contrées, de
+leurs demeures, des maladies auxquelles ils sont le plus exposés, de
+leurs médecins et de leur médecine, des animaux, quadrupèdes ou oiseaux,
+qui se rencontrent dans le Dârfour, il est aisé de voir, par la
+comparaison de ce pays avec le Ouadây, que les Ouadayens sont, à peu de
+chose près, dans les mêmes conditions et les mêmes circonstances de vie
+et de climat que les Fôriens. L’analogie qu’il y a entre les deux
+peuples s’explique sans peine par leur voisinage ; chacun d’eux compose
+ses habitudes et ses actes sur ceux de ses voisins. De plus, les deux
+États, à leurs frontières les plus rapprochées, sont en quelque sorte
+liés entre eux par une même peuplade, celle des Maçâlît. Les Maçâlît du
+Dârfour sont dans une espèce de fraternité et de similitude de mœurs
+avec les Maçâlît de l’est du Ouadây ; et dans les deux États, les uns et
+les autres s’unissent entre eux par alliances conjugales.
+
+Tout ce que nous racontons des mœurs et coutumes des Fôriens, s’applique
+ainsi en grande partie aux Ouadayens ; nous décrivons à leur place les
+nuances par lesquelles les habitants des deux pays diffèrent. Nous ne
+répéterons donc pas ici, pour les Ouadayens, ce que nous avons déjà dit
+des Fôriens : ce serait alonger inutilement notre récit, ce serait
+combattre sans ennemi.
+
+
+[Note 143 : Nous avons déjà remarqué que l’_n_ en italique, dans un mot,
+ne doit se rendre que par un son nasal produit sans mouvement de la
+langue.]
+
+[Note 144 : _Voy._ note 33.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE IV.=
+
+Origine des conquêtes des Foullân ou Félâta. — Le réformateur Zâky. —
+Ses premiers succès au Dâr-Mella, puis au Kechnah et au Noufeh. —
+Coïncidence avec la réforme wahabite. — Avantages et aisance de Noufeh.
+— Son commerce d’esclaves. — Anecdote. — Invasion de l’Afnau, de
+l’Adiguiz, du Barnau. — Les Foullân vaincus et repoussés. —
+Synchronisme. — Comparaison de la vie pacifique en Europe et en Orient.
+— Analogies de caractère de certaines peuplades du Soudan avec des
+populations européennes.
+
+
+Les Félâta accusent tous les autres Soudaniens d’impiété et
+d’inorthodoxie, et soutiennent que la force des armes doit contraindre
+ces peuples à résipiscence. Ils prétendent que les autres Soudaniens ont
+changé, adultéré les principes islamiques ; qu’ils ont violé les
+prescriptions pénales de la loi en les commuant en rachats pour les
+coupables, et par conséquent en un commerce illicite et proscrit par le
+Saint Livre ; qu’ils ont sapé les bases de la religion, et ont dénaturé
+les règles de l’islâm par des innovations illégales et criminelles
+proclamées comme légitimes, par des habitudes honteuses, par l’adultère
+et l’inceste, par l’usage des boissons fermentées, par la passion des
+divertissements, des chants et des danses, par l’abandon des prières
+journalières et obligées, par le laisser-aller à tous les penchants
+déréglés, par le refus des dîmes pour les pauvres et les malheureux. Et
+chacun de ces crimes et de ces hontes mérite d’éclatantes vengeances, et
+appelle les armes d’une _guerre sainte_ dans tous les États du Soudan.
+
+Ces pensées fermentaient depuis des années dans l’esprit des Foullân et
+électrisaient leur imagination, lorsque tout à coup s’éleva parmi eux un
+homme révéré par sa piété et sa religion : c’était le faguyh Zâky[145].
+Il s’érigea en réformateur et proclama la guerre sainte. Une foule
+nombreuse répondit à sa voix. Dès lors il envoya au roi de Mella,
+capitale du royaume des Foullân, une lettre ainsi conçue :
+
+
+« Le Serviteur de Dieu, le faguyh Zâky, au roi des Foullân.
+
+« Or, sache bien ceci : Dieu a posé des préceptes, et toi et les tiens
+vous les transgressez ; il vous a imposé des devoirs, et vous les
+oubliez ; il a établi des défenses, et vous les enfreignez. Et moi je te
+défends de violer les préceptes de Dieu et de son Prophète. Je t’ordonne
+de te conformer à la loi de Dieu, loi pure et sainte, d’abolir les
+douanes et les droits de transport, de suivre exactement les règles
+pénales révélées par le Coran. En un mot, toi et tes sujets, soumettez-
+vous rigoureusement aux maximes de l’islamisme, faites pénitence ; car
+désormais vous n’avez plus de musulman que le nom. Écoute ma parole, ou
+je me lève contre toi, comme fit autrefois le juste Abou-Bekr contre
+ceux qui refusaient les dîmes aumônières destinées aux pauvres et aux
+nécessiteux. »
+
+Le roi de Mella reçoit cette lettre, la lit,... et transporté, agité
+d’indignation et de colère : « Ce misérable, s’écrie-t-il, me menace
+d’une révolte à main armée ! Il ose m’imputer de tels actes ! Il prétend
+que nous ne sommes pas musulmans, et déjà il se prépare à se soulever
+contre moi. Débarrassons-nous de cet audacieux. »
+
+Le roi rassembla une armée et l’expédia de suite contre Zâky, en
+ordonnant au vizir qui la commandait de combattre à toute outrance les
+révoltés et de n’en pas laisser un seul debout. « Si tu réussis, ajouta
+le roi, à prendre vivant ce Zâky, garde-toi de le tuer ; envoie-le moi
+garrotté. Nous verrons comment, en ma présence, il justifiera
+l’insolence de sa lettre. Je lui ferai voir quelle est l’infamie de sa
+conduite, et nous déciderons de son sort. »
+
+L’armée partit de Mella et marcha à la rencontre de Zâky. Le faguyh,
+informé de l’approche des troupes : « Voilà, dit-il, ce que je
+désirais. » Il réunit ses partisans et attend tranquillement l’armée
+royale. Lorsqu’elle paraît, il fait monter ses gens à cheval. Quant à
+lui, par esprit d’humilité, il monte sur un chameau, qui pour tout
+harnachement n’avait sur le dos qu’une peau de mouton ; ensuite il
+s’arme de son sabre.
+
+Zâky range sa troupe et lui adresse cette pieuse allocution :
+« Rappelez-vous que le paradis est sous l’ombre des sabres[146]. Ces
+malheureux viennent combattre pour une cause inique, impie. Nous les
+avons, par nos conseils, rappelés au bien ; et pour récompense ils
+viennent nous menacer de leurs armes. Mais Dieu a dit dans son saint
+livre : « La demeure éternelle est pour ceux qui, restés humbles de
+cœur, auront fui le mal sur la terre. Le bonheur de l’autre vie est pour
+les hommes qui craignent Dieu. » Soutenez avec fermeté, avec courage,
+l’attaque de vos ennemis, et comptez alors sur la victoire, sur le
+succès. Car notre saint Prophète a dit : « Si une montagne même était
+injuste et coupable envers une autre, la montagne coupable rentrerait en
+terre. »
+
+Les paroles de Zâky enthousiasment ses partisans, et ils n’aspirent plus
+qu’à la gloire du martyre. Ils s’avancent contre l’armée royale,
+l’attaquent, et en un moment la mettent en pleine déroute. Ils
+s’emparent de dépouilles considérables et d’un grand nombre de chevaux.
+
+Le vizir, trompé dans ses espérances et frustré dans ses calculs, revint
+à Mella. Zâky marcha sur la ville et l’assiégea. Le roi lui-même fit une
+sortie avec son armée et une troupe de courtisans ; il fut vaincu et
+forcé à une fuite honteuse. Zâky entra dans la ville et fit mettre
+immédiatement à mort plusieurs ulémas attachés au prince et un grand
+nombre de courtisans. En même temps il envoya un détachement de ses gens
+à la poursuite du roi fugitif ; le roi fut atteint, pris, ramené à
+Mella, et tué par ordre de Zâky.
+
+Zâky organisa promptement le pays et leva des troupes. Il se choisit un
+lieutenant ou vice-gouverneur, à qui il enjoignit, pour la direction et
+l’administration des affaires, de demeurer scrupuleusement soumis au
+texte de la loi, de n’exiger que les dîmes légales, de ne prendre pour
+les impôts des terres que ce qui est réglé par la loi, et de déposer le
+tout au trésor sacré.
+
+Ensuite Zâky partit avec l’armée et se dirigea sur le Dâr-Kechnah.
+Lorsqu’on sut que l’armée de Zâky allait partir, l’appât du butin attira
+à sa suite une foule d’individus, car Zâky distribuait aux soldats ce
+que l’on prenait de troupeaux, de dépouilles, sans en rien réserver pour
+lui. La distance de Mella à Kechnah est d’environ trente étapes. Zâky
+franchit ce trajet sans aucun accident et parut tout à coup dans le Dâr-
+Kechnah.
+
+Même en voyage, Zâky jeûnait tous les jours et passait à peine quelques
+heures sans se purifier par de nouvelles ablutions. Quand il fut près de
+la ville de Kechnah, le roi en sortit et vint à la rencontre de
+l’ennemi. Ce roi avait eu connaissance de la révolution opérée dans le
+Mella. Il se trouva bientôt avec toutes ses forces en face des Félâta.
+Alors Zâky lui adressa un manifeste semblable à celui qu’il avait
+expédié an prince de Mella. Le roi de Kechnah, irrité, déchira la
+lettre, éclata en invectives contre les Foullân, et fit marcher de suite
+son armée sur eux. Les Kechniens furent battus et leur roi fut tué.
+
+Le faguyh, vainqueur, entra à Kechnah et s’en proclama le maître.
+Aussitôt il envoya ses troupes parcourir le pays, et tout ce que
+possédait le roi devint la proie des Foullân.
+
+Zâky établit la justice la plus exacte et la plus sévère, et se fit
+aimer de tous. Il menaça des peines les plus rigoureuses les moindres
+transgressions commises contre les exigences de la loi et de la
+religion. Au moyen de crieurs, il fit publier partout ces paroles :
+« Lorsque le moëzzin annoncera la prière, quiconque ne se rendra pas
+aussitôt à la mosquée pour prier, sera impitoyablement puni de mort. »
+Zâky prohiba l’usage des boissons fermentées et abolit les droits de
+péage et de douane. Après avoir employé un certain temps à régulariser
+les habitudes du pays, il choisit un gouverneur et lui confia l’autorité
+administrative. Ensuite, Zâky rassembla ses troupes et leur annonça ses
+projets ultérieurs. « J’ai juré, leur dit-il, d’aller porter la guerre
+contre tous ces rois et sultans du Soudan qui gouvernent par l’injustice
+et l’impiété, de les traiter tous comme j’ai traité ces deux rois du
+Mella et du Kechnah, d’installer l’équité partout où règne l’iniquité. »
+Et il s’achemina du côté du Noufeh.
+
+Remarquons ici une coïncidence singulière : la guerre de rénovation
+entreprise par le faguyh Zâky commença en même temps que le
+protestantisme armé des Wahabites triomphait au Hedjâz[147]. Pendant que
+le fougueux Félâta procédait à ses conquêtes religieuses, Sooûd, fils
+d’Abd-el-Azyz le Wahabite, était sorti du Derryéh et marchait en armes
+contre la Mekke et Médine, sous le prétexte que les Hidjâziens du
+territoire sacré avaient abandonné les voies primitives pures de la loi
+islamique, et consacré des pratiques nouvelles contraires à cette loi.
+C’est d’après ces principes de puritanisme religieux que Sooûd
+détruisit, à la Mekke et à Médine, les santons ou tombeaux des saints et
+des compagnons du Prophète. Il institua un surveillant de police, chargé
+de battre ceux qui, à la voix du moëzzin, ne se rendrait pas à la
+mosquée pour la prière. Il proscrivit l’usage du tombac et du
+tabac[148], défendit la lecture des prières du livre des _Délaïl-el-
+Khayrât_ ou Guide religieux des œuvres dévotes, condamna les invocations
+adressées aux saints et aux prophètes, et ne voulut d’autre invocation
+que celle de Dieu. S’il entendait un individu mêler le nom du Prophète à
+ses serments ou à ses protestations, quelles qu’elles fussent, il
+faisait saisir et frapper le coupable à l’instant même, et lui disait
+alors : « Reconnais ta faute et expie-la, polythéiste que tu es ! »
+
+Zâky suivit les mêmes errements de rigorisme.
+
+Lorsque les Foullân approchèrent de Noufeh, les habitants de cette ville
+sortirent en armes avec leur roi et marchèrent contre l’ennemi. Ils
+livrèrent bataille, et furent mis en pièces. Zâky entra triomphant dans
+la ville de Noufeh.
+
+Cette place est une des plus remarquables du Soudan. Elle est connue
+pour ses agréments, le caractère facile de ses habitants et le bien-être
+dont ils jouissent. Les étrangers y sont accueillis avec bienveillance ;
+quelques hommes d’instruction y ont fixé leur séjour. Le bas prix des
+denrées y rend la vie douce et commode. La population y paraît riche et
+aisée ; la plus grande partie des habitants sont des marchands qui, à
+certaines époques, vont, pour leurs spéculations commerciales, à
+Tounbouctou, à Kechnah et autres grands bazars du Soudan, dont ils
+rapportent des marchandises et surtout des esclaves.
+
+Le Dâr-Noufeh est presque vis-à-vis des États du Maroc ; ces deux
+contrées ont entre elles un commerce assez actif.
+
+La ville de Noufeh, comme je l’ai déjà dit tout à l’heure, renferme une
+foule de marchands très-riches, dont la plupart font un immense commerce
+d’esclaves : l’anecdote que voici en est une preuve.
+
+Un marchand de Maroc, qui voulait montrer combien grande était sa
+fortune, vint à Noufeh avec au moins un millier d’esclaves et plus de
+cinq cents chameaux. A son arrivée, les marchands résidants
+s’empressèrent de lui rendre visite et le félicitèrent de son heureux
+voyage. Le Marocain, ignorant leur état de fortune, les reçut avec
+fierté. Le chef des marchands de Noufeh fut blessé de ces airs
+d’importance ; mais il concentra et dissimula son mécontentement, et
+résolut d’humilier un peu l’orgueil du Marocain. Il envoya plusieurs
+individus lui demander quelles marchandises il avait à vendre. « J’ai à
+vendre, dit le nouveau venu, ce troupeau d’esclaves ; mais je vends tout
+en bloc, esclaves, chameaux, cordes, sacs de hardes, ustensiles de
+voyage, etc., et je ne veux traiter qu’avec un seul acquéreur. Celui de
+vous qui est en mesure d’acheter d’un coup ma caravane entière, n’a qu’à
+venir me parler quand il voudra. — Très-bien ! sois tranquille ; repose-
+toi des fatigues de la route ; tu trouveras sans peine un acheteur tel
+que tu le désires. »
+
+Deux ou trois jours après, notre Marocain sut qu’il y avait dans Noufeh
+un individu dont personne ne connaissait toute la richesse. Cet
+individu, le chef des marchands de la ville, était du nombre de ceux qui
+avaient rendu visite au Marocain, et qui avaient été reçus assez
+froidement.
+
+Le quatrième jour, le chef-marchand en question appela un de ses
+esclaves-commis les plus inférieurs et des moins riches[149], nommé
+Saïd, et lui dit : « Va trouver le Marocain, et achète toute sa
+caravane, esclaves, ustensiles, chameaux, sans en rien excepter. » Or,
+au Dâr-Noufeh, on a pour monnaie courante de petits coquillages[150].
+
+Saïd endossa ce qu’il avait de mieux en vêtements, et se rendit chez le
+Marocain. Celui-ci le reçut avec politesse, croyant avoir affaire avec
+le chef même des marchands de la ville. Après un moment d’entrevue, Saïd
+dit à son homme : « Je désirerais voir ce que tu as amené d’esclaves. Si
+tu es dans l’intention de les vendre, je les achète ; car j’ai à faire
+de nombreux envois dans différentes directions. J’ai ouï dire que tu
+veux vendre le tout en masse ; cela me convient parfaitement, et
+m’épargnera la peine de réaliser par fractions le nombre d’esclaves dont
+j’ai besoin. »
+
+L’étranger satisfait au désir de Saïd, et lui montre ce qu’il a de
+meilleur en esclaves. « Laisse, dit Saïd, ce que tu as de meilleur et ce
+que tu as de pire ; amène-moi seulement tes esclaves de qualité moyenne.
+Nous en discuterons et fixerons le prix, qui sera aussi le prix du
+reste, bons et mauvais. » Cette proposition est agréée. Les esclaves de
+moyenne qualité, hommes et femmes, sont rassemblés devant Saïd, et le
+marché est conclu à six mille coquilles par tête. Le prix des chameaux,
+des hardes, des ustensiles de voyage, en un mot tout le matériel de la
+caravane, est également arrêté et convenu. Le marchand ne garda qu’une
+femme esclave dont il avait un enfant. On se frappa en main en signe de
+conclusion d’achat. Saïd fit emmener les esclaves et toute la caravane,
+et dit au Marocain de venir le trouver trois jours après, pour recevoir
+le payement.
+
+Au jour indiqué, le Marocain s’habille de son mieux et se rend chez le
+chef des marchands de Noufeh, s’imaginant avoir traité avec lui. Il
+arrive et voit une demeure qui annonce la fortune et l’aisance ; une
+foule considérable s’agite, se presse de tous côtés, et le chef de la
+maison, assis dans un endroit séparé, semblait être un roi gouvernant
+tout ce mouvement, toute cette multitude qui entrait et sortait.
+
+Le Marocain aborde et salue le marchand. Le Nouféen le salue à son
+tour ; puis, affectant de discuter de graves affaires de commerce avec
+ceux qui l’entourent, il paraît d’abord fort peu disposé à s’occuper du
+voyageur marocain. Il termine tranquillement la plupart des questions
+qu’il a entamées, et s’adressant enfin à l’étranger : « Quel est, lui
+dit-il, le motif qui t’amène ? — Je viens chercher le prix de mes
+esclaves. — Quels esclaves ? — Ceux que je t’ai vendus il y a trois
+jours. — Mon cher, tu te trompes. J’ai telles et telles qualités et
+espèces d’esclaves ; depuis une année je n’en ai pas acheté un seul.
+Cependant il m’en reste un certain nombre ; si tu désires en acheter,
+j’en ai encore à peu près dix mille à vendre. — Mais n’est-ce pas toi,
+reprit le Marocain tout étonné, qui es le chef des commerçants de la
+ville ? — C’est moi-même. — Y a-t-il donc ici d’autres commerçants que
+toi qui puisse acheter d’un coup mille esclaves, avec tout l’attirail de
+la caravane qui les a amenés ? — Certainement. Et moi-même j’ai une
+trentaine de mes esclaves-commis qui font aussi le commerce, et dont le
+moins riche peut facilement avoir acheté tes mille esclaves et au delà.
+Au surplus, attends un moment ; nous allons nous en informer. Je vais
+appeler mes commis, et de suite nous saurons qui d’entre eux a négocié
+avec toi. »
+
+Le Marocain était stupéfait. Un esclave entre, s’empresse de baiser les
+mains du Nouféen, et lui raconte qu’il vient d’acheter tant d’esclaves
+et tant d’or, de recevoir tant de milliers de coquillages, et qu’il
+prépare un envoi de tel nombre d’esclaves. Le Marocain, ébahi, ne savait
+plus que penser et que dire.
+
+Quand le commis eut fini de parler, son maître lui dit : « Est-ce toi
+qui as acheté avant-hier, ou il y a trois jours, une caravane de cet
+étranger ? — Mon Dieu non ! Que ferais-je d’esclaves ? J’en ai encore un
+nombre considérable. — Alors vas appeler tous tes camarades ; je veux
+savoir qui d’entre eux a acheté les esclaves de ce marchand. Il faut les
+lui payer de suite. C’est un devoir d’expédier promptement les affaires
+des étrangers. »
+
+Un moment après entrent plusieurs commis-esclaves, qui rendent compte de
+ce qu’ils ont acheté et vendu. Leur maître leur demande qui d’entre eux
+a fait l’acquisition des esclaves du Marocain. « Je n’ai rien acheté de
+cet homme, répond chacun d’eux. » Le temps se prolongeait ; le marchand
+vendeur s’inquiétait ; il pensa un instant avoir perdu sa caravane.
+
+« Mais enfin, dit le patron à ses commis, cherchez quel est l’acquéreur.
+— Ce doit être, reprend l’un d’eux, ce doit être Saïd. J’ai appris qu’il
+a acheté une caravane entière. — Que Dieu le confonde ! Il ne fait
+jamais que de ces sottises-là. Qu’on l’appelle. »
+
+Quelques minutes après Saïd entre. « Est-ce toi, lui demande son maître,
+qui as acheté les esclaves de cet étranger ? — Oui, c’est moi. Qui te
+l’a dit ? — Ce marchand ; et il en réclame le prix. — Et quoi ! dit Saïd
+au Marocain, que signifie cette conduite de ta part ? Pourquoi cette
+démarche inconvenante ? Pourquoi te plaindre de moi à mon maître ? Suis-
+je donc en défaut ? T’ai-je manqué de parole ? Es-tu venu chez moi me
+demander le prix de ta caravane, et te l’ai-je refusé ? Lève-toi, et
+viens recevoir tes coquilles. »
+
+Le Marocain, surpris de ces reproches humiliants, se lève, suit Saïd, et
+arrive avec lui dans une vaste maison, où il voit une foule considérable
+d’esclaves et tout l’étalage d’un grand commerce. Saïd ouvre son
+comptoir, et de suite se met à compter la somme convenue pour les
+esclaves, les chameaux, les cordes, les hardes, les ustensiles, tout ce
+qui composait la caravane. Le Marocain prend ses coquilles et se dispose
+à se retirer. Alors : « Que Dieu et son Prophète, dit Saïd, me
+préservent de jamais rien acheter de tes pareils ! Me croyais-tu donc
+insolvable pour m’humilier comme tu l’as fait devant mon maître, pour
+aller te plaindre à lui ? J’ai acheté bien d’autres caravanes que la
+tienne, et de bien autrement nombreuses, sans que mon maître en ait rien
+su. »
+
+Le Marocain avait singulièrement rabattu de sa fierté et de l’opinion
+qu’il avait de son importance commerciale. Il eut la preuve que sa
+fortune n’était pas à comparer à celle des commerçants de Noufeh. Il
+résolut de quitter aussitôt le pays ; et en effet il se disposa de suite
+à partir. Quelques jours après il avait disparu.
+
+J’ai connu un Fezzanais qui était allé à Noufeh et y avait séjourné
+quarante jours. Il m’assura qu’il n’avait jamais vu de pays plus
+agréable et plus riche, une population plus aisée et plus hospitalière ;
+tout y est en abondance et à bas prix. Ce Fezzanais ne parlait de Noufeh
+qu’avec amour et enthousiasme : « Quand j’en sortis pour retourner au
+Fezzân, me disait-il, je restai en route plus de six semaines. Pendant
+le trajet je ne rêvai que de Noufeh ; mon cœur et ma pensée y étaient
+sans cesse. »
+
+Revenons à nos Foullân.
+
+Zâky s’était facilement rendu maître du Noufeh. Frappé de la beauté et
+de la richesse du pays, du bien-être des habitants, il s’y fit faire une
+demeure pour y établir le siége de son gouvernement[151], et par là il
+choisit le Noufeh pour la province capitale de ses États. Après une
+excursion, après un voyage, il revenait toujours se délasser au Noufeh.
+
+Il y resta une année entière, après sa conquête, pour laisser reposer
+ses troupes. Pendant ce temps, il organisa l’administration des
+affaires, en fixa la marche, leva les impôts et distribua les aumônes et
+les secours aux pauvres et aux nécessiteux, conformément aux
+prescriptions de l’islamisme.
+
+Enfin il se dirigea sur Afnau, capitale de l’Afnau. Cette ville est
+renommée dans le monde musulman pour la beauté et les qualités des
+esclaves.
+
+L’Afnau est une province assez vaste. Zâky y porta la guerre et le
+soumit aussi rapidement que le Noufeh et le Kechnah. De là il marcha sur
+l’Adiguiz et s’en empara. Ensuite il se dirigea sur le Barnau, y entra,
+s’en rendit maître et en chassa le sultan, qui se réfugia alors au
+Kânum, chez le faguyh Mohammed-Emyn-el-Kânumy, roi ou élifa du Kânum. Le
+faguyh Émyn reçut le sultan avec les égards dus à un souverain, et
+fournit aux soldats qui avaient suivi le prince tout ce qui leur était
+nécessaire.
+
+Mohammed-Émyn s’empressa de lever des troupes, d’attirer à lui le plus
+d’hommes qu’il lui fut possible, soit par promesses ou par présents,
+soit par l’influence de sa parole. Il publia partout qu’il avait résolu
+de délivrer le pays de la présence des Foullân ; il prêcha la ligue
+sainte, anima la masse de la population à la guerre contre ces Félâta,
+contre ce Zâky dont la coupable audace versait le sang de purs
+musulmans. « C’est par la guerre, disait Émyn, qu’il nous faut répondre
+aux injustes imputations des Foullân. Ils nous accusent de violer les
+principes de la religion et de leur substituer des lois que l’islamisme
+désapprouve ; mais ce ne sont là que de vains prétextes inventés par
+Zâky pour donner à son ambition une couleur religieuse ; il n’a d’autre
+vue que de nous soumettre à son autorité et d’étendre sa puissance. »
+
+Émyn-el-Kânumy employa une année entière à travailler les esprits et à
+se préparer à la guerre. Lorsqu’il crut avoir des forces suffisantes, il
+se disposa à se mettre en campagne. Par ses ordres, des prières furent
+faites dans toute l’armée ; on invoqua la miséricorde et le secours de
+Dieu, on s’humilia devant le Seigneur unique, le Seigneur des
+batailles ; on lui demanda la grâce de triompher d’un ennemi impie qui
+voulait tout détruire.
+
+Émyn ordonna le départ..., et emmena le sultan avec l’armée. Il marcha
+droit sur le birny du Barnau. Lorsqu’il n’en était plus qu’à quelque
+distance, il aperçut l’armée des Foullân s’avancer contre lui. Il en
+vint aux mains ; les deux partis étaient nombreux, la mêlée fut
+sanglante. Cette fois, les Foullân furent battus, taillés en pièces, et
+laissèrent la plaine couverte de leurs morts. Ce qui put échapper au
+carnage s’enfuit avec Zâky.
+
+Après cette victoire éclatante remportée par l’habileté et le courage du
+faguyh El Kânumy, le sultan du Barnau rentra triomphant au birny. Le
+lendemain de cette mémorable journée, on n’aperçut plus un seul
+Foullân ; il n’en restait de vestiges que leurs demeures de la veille.
+
+Le sultan éleva de suite le faguyh El-Kânumy au rang de premier vizir,
+et lui concéda une autorité discrétionnaire sur tous les gâïd et les
+grands officiers de l’État. Grâce aux soins et à la fermeté d’Émyn,
+l’honneur du sultan et du pays fut vengé.
+
+La journée du birny fut le commencement des revers qui poursuivirent
+ensuite les Félâta. Jusqu’alors tous les princes du Soudan avaient
+tremblé à leur nom seul ; l’épouvante devançait partout les armes de ces
+terribles novateurs. Mais du jour où ils furent battus par le Kânumy, la
+hardiesse et la confiance ranimèrent les esprits.
+
+L’invasion du Barnau par Zâky eut lieu, je crois, vers 1220 de l’hégire.
+Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que la déroute des Foullân
+et leur expulsion du Barnau coïncident pour ainsi dire avec les premiers
+revers des Wahabites, ce qui eut lieu quatre ou cinq ans après l’époque
+où les Français évacuèrent définitivement l’Égypte.
+
+Tous ces bouleversements qui frappèrent le Soudan central depuis Noufeh
+et Kechnah jusqu’au Barnau, sont, comme je l’ai déjà indiqué, des
+conséquences plus ou moins immédiates de la vie sédentaire et tranquille
+des habitants de ces contrées. Le célèbre Ibn-Khaldoûn, ainsi qu’on l’a
+dit, a traité en termes généraux cette question sociale dans sa Grande
+Histoire. Il montre que lorsque l’habitude d’une existence pacifique, le
+goût du luxe domestique, l’entraînement des plaisirs de la table et des
+voluptés sensuelles sont entrés depuis longtemps dans les mœurs d’un
+peuple, les hommes redoutent la guerre et deviennent avares de leur vie.
+Ils craignent de perdre les jouissances dont ils se sont fait un besoin,
+et ils acceptent facilement la honte d’une défaite. La gloire d’une
+victoire, même productive, est pour eux sans attrait.
+
+Mais, dira-t-on, le bien-être et les douceurs de la vie, chez les
+populations non scénites, n’entraînent pas nécessairement cette
+dégradation dans les penchants et dans le caractère. Ainsi, les nations
+européennes, malgré leur aisance et leur luxe, n’ont pas moins agrandi
+leurs possessions, imposé à leurs ennemis, accru ce qu’elles avaient de
+puissance, abattu et foulé aux pieds des nations rivales. Si le luxe et
+le calme des sociétés enfantaient nécessairement des résultats
+semblables à ceux que nous avons signalés pour le Soudan central, la
+plupart des États européens seraient depuis bien longtemps démembrés,
+leurs richesses seraient anéanties, leurs populations expatriées ou
+épuisées ; car là les jouissances sociales sont arrivées au dernier
+degré de raffinement, et se sont multipliées à l’infini.
+
+A cela je répondrai : Les inventions et les raffinements du luxe et de
+l’industrie, en Europe, sont des faits que personne ne conteste, mais
+ils n’offrent rien ou presque rien de semblable à ce que nous voyons
+dans la société musulmane. Dans l’Islamie, les peuples ne portent guère
+leurs raffinements que dans les plaisirs de la table, dans les rapports
+des sexes, l’arrangement de leurs demeures, leur ameublement, les
+chevaux de haut prix, l’amour des chants et des fêtes domestiques ; mais
+les sciences abstraites, mais les sciences positives, mais toutes les
+connaissances qui caractérisent l’homme et composent le domaine propre
+de l’intelligence, les applications des mathématiques aux arts et à la
+guerre, la physique, la chimie, la médecine, l’histoire naturelle, la
+botanique, les études expérimentales, sont autant de points sur lesquels
+le musulman reste profondément ignorant. Les études du musulman,
+lorsqu’il en fait, n’embrassent guère que la jurisprudence religieuse et
+civile selon le rite qu’il a adopté. Il ajoute à cela quelques notions
+théologiques sur l’unité de Dieu, quelques éléments de grammaire
+analytique ; voilà ce qui compose aujourd’hui la science des ulémas, de
+ce qu’on appelle les savants de l’islamisme.
+
+Aux yeux des ulémas mêmes, celui qui a abordé le domaine de quelques-
+unes des sciences humaines que je viens de nommer, est un extravagant,
+un _philosophe_[152], un homme écarté de la voie de la religion. Ils ont
+poussé l’injustice et l’aveuglement à un tel point que plusieurs d’entre
+eux réprouvent et condamnent même l’étude de la logique, des principes
+qu’elle fournit pour composer et asseoir les démonstrations et pour en
+assurer la puissance dans les discussions, enfin pour déduire des
+conclusions saines et justes des différentes formes de raisonnement.
+
+Deux motifs excusent jusqu’à un certain point la manière de voir des
+ulémas. D’abord, ils n’ont jamais eu ni l’habitude ni l’exemple de ces
+études ; leurs prédécesseurs ne s’y sont point appliqués, et n’ont pu
+dès lors en faire naître chez eux l’amour ou le goût. Ensuite,
+accoutumés qu’ils sont à une vie désœuvrée, le travail qu’exigent les
+études européennes troublerait la sérénité de leur repos, fatiguerait
+leurs cerveaux endormis. Outre cela, les hauts personnages du
+gouvernement ne comprennent pas l’importance de ces études, et par suite
+la nécessité de les encourager ; et, comme dit le proverbe : Religion
+des grands, religion du peuple.
+
+En résumé, il y a une différence immense entre cette vie qu’animent les
+travaux intellectuels purement humains, qui enfantent et nourrissent le
+patriotisme, inspirent l’amour de la gloire militaire, excitent les
+sentiments d’honneur et d’illustration personnelle, et cette vie
+pacifique et monotone des peuples de l’Orient, que remplissent presque
+uniquement les jouissances sensuelles et qu’accompagne une ignorance
+profonde. Ici, en Orient, l’homme semble être l’animal qui broute quand
+il a faim, se couche quand il est repu, s’accouple quand il s’échauffe.
+Des arts, il ne connaît que les plus grossiers ; il se livre à la
+culture des terres et au négoce, et cela encore sans aucune idée de
+perfectionnement.
+
+En Europe, au contraire, les études scientifiques, en faisant découvrir
+à l’homme les lois du monde extérieur et les ressources que la nature
+offre au génie humain, le conduisent aux découvertes de l’industrie, aux
+merveilles et à la perfection des arts. Tout ce que produit l’Europe,
+appareils de guerre, armes, meubles, ornements, tissus, parures, tout
+porte le cachet de la précision. En ce qui regarde particulièrement la
+santé, les nations de l’Occident recherchent et expérimentent sans cesse
+les compositions médicales qu’il faut opposer aux maladies, examinent
+les matières vénéneuses et leurs antidotes ; la mécanique s’efforce de
+ménager les fatigues et les forces de l’homme, et, grâce à ses
+inventions, dix individus transportent des masses que cent individus
+d’entre nous ne sauraient seulement remuer.
+
+Mais il me semble entendre une foule de voix s’écrier que l’Europe est
+composée d’infidèles ; que pour nous, musulmans, aimer des infidèles est
+une affaire de conscience, une tendance à l’impiété, et presque un acte
+coupable. — Cela est vrai abstractivement, et je passerais condamnation
+si mon estime pour les Européens était inspirée par un sentiment
+religieux, au lieu d’être le résultat de mon admiration pour des œuvres
+d’arts et de sciences qui chez nous sont encore à l’état d’enfance. Ce
+que j’accorderai, c’est que cette estime, cette affection en moi
+tiennent à des faits accidentels ou circonstanciels, et nullement à des
+sentiments de fraternité. Et je demande à Dieu de me préserver de la
+moindre tendance qui pourrait porter atteinte à la pureté de ma foi
+religieuse.
+
+Je sais que mes frères musulmans peuvent me dire : « Il nous serait aisé
+de nous former aux arts et aux industries de l’Europe, soit en nous
+transportant au milieu des peuples européens, soit en appelant ici et
+rétribuant à grands frais quelques-uns de leurs hommes les plus habiles.
+Mais comment nous appliquer à tant de travaux, avec les cinq prières
+journalières que notre Loi sainte nous impose ? Une fois que nous
+serions plongés dans ces études et ces travaux, nous serions détournés
+de nos prières, de ces devoirs imprescriptibles sur lesquels nous serons
+sévèrement examinés, et dont l’oubli sera rigoureusement puni de Dieu.
+
+Je n’admets point que les études, les arts, les travaux dont nous
+voulons parler, soient des causes qui détournent de la prière ou fassent
+oublier les devoirs de dévotion. Celui dont la piété est sincère quitte
+sans peine, pour un moment, le travail qui l’occupe, et s’acquitte aux
+heures fixées des actes religieux auxquels il est obligé. Mais celui que
+la piété n’inspire et ne dirige pas, qu’il soit désœuvré ou qu’il
+travaille, laisse passer sans s’en inquiéter les heures de la prière, il
+les oublie, et oublie ainsi les actes religieux commandés par les
+devoirs les plus impérieux.
+
+Mais revenons à notre sujet, à notre récit premier.
+
+Le souverain Créateur diversifie à son gré les caractères et les natures
+des peuples. Il dispense à qui il veut le courage ou la lâcheté, la
+piété ou l’irréligion, l’intelligence ou l’incapacité, la générosité ou
+l’avarice, mais à des nuances et à des degrés différents, entre les
+limites extrêmes du plus ou du moins, du oui et du non. C’est aussi le
+Dieu tout-puissant qui a établi les analogies des caractères entre les
+nations, analogies qui rapprochent en quelque sorte les populations les
+plus éloignées.
+
+Ainsi, les Fôriens se rapprochent des Turks par le caractère, comme par
+une foule de mots de leur langue, par l’ostentation de courage dont ils
+masquent leur pusillanimité, par leur orgueil ou leur souplesse à
+s’humilier, par leur amour de l’oisiveté, par leur morgue, par leur goût
+pour l’apparat, par leur empressement à se venger toujours d’un ennemi
+aussitôt qu’ils le peuvent. Comme les Turks, les Fôriens négligent les
+choses importantes et s’attachent de préférence aux choses de médiocre
+ou de nul intérêt. Mais ce qui caractérise essentiellement les Fôriens,
+et surtout les Fôriens indigènes ou _primitifs_, tels que ceux des monts
+Marrah, c’est une avarice au delà de toute expression. La générosité,
+l’hospitalité large et libérale est reléguée chez les grands et chez les
+rois du Dârfour ; mais ceux-là sont presque tous d’origine ou de sang
+arabe.
+
+Les Fôriens manquent de vivacité dans l’esprit et dans l’intelligence,
+d’activité et de promptitude dans l’action. C’est encore là un trait qui
+rapproche ces hommes noirs, habitants de contrées âpres et ingrates, des
+Turks ou blancs, habitants de contrées plus douces et plus heureuses.
+
+L’humeur des Ouadayens a une sorte d’analogie avec le caractère
+français ; on trouve un point de ressemblance entre eux jusque dans
+l’institution des quarantaines. Mais les Ouadayens, au lieu d’avoir la
+parcimonie serrée et avare des Français, ont la générosité hospitalière
+des Arabes. Les conseils du souverain ouadayen offrent une certaine
+analogie avec les assemblées gouvernementales en France. Les kamkolak,
+qui ne sont pour ainsi dire que des Ouadayens d’ordre inférieur, sont
+conseillers du sultan ; dans le cas où le sultan récuserait leurs
+décisions et s’opposerait à l’exécution de leurs jugements, il courrait
+le risque de les voir se révolter contre lui : c’est là un trait de
+mœurs françaises.
+
+Les Bâguirmiens et les gens du Katakau rappellent le type italien jusque
+dans la mollesse de leur langage et par le manque habituel d’énergie
+dans le caractère.
+
+Les Birguid, les Tâmiens, les Zaghâouah et les Mydaûb, ont la perfidie
+et la traîtrise des Grecs. Comme eux aussi ils sont bas et rampants,
+lorsqu’en guerre, par exemple, ils tombent entre les mains de leurs
+ennemis.
+
+Les Foullân ou Félâta participent de la nature des Russes, par la
+passion des envahissements et des conquêtes, par le soin qu’ils prennent
+d’avoir de nombreuses armées toujours disponibles. Sous le rapport
+religieux, les Foullân ont le fanatisme espagnol ; pour une seule prière
+manquée, ils condamneraient un homme à mort.
+
+Les Barnâouyens approchent du caractère anglais par leur fierté un peu
+brutale, par leur goût pour le luxe et l’apparat, par leur insatiable
+avidité ; mais ils sont lâches et poltrons.
+
+Chez les Dâdjo et les Bygo on retrouve la nature des fellâh ou paysans
+d’Égypte ; même paresse, même malpropreté sur eux, même saleté dans tout
+ce qui les entoure. Ils supportent, sans mot dire, de la part de leurs
+supérieurs, les plus rudes vexations, les corvées les plus pénibles. Ils
+se laissent enlever leurs enfants, garçons ou filles, pour servir aux
+travaux commandés par les chefs, sans songer à se soustraire par aucun
+moyen à d’injustes caprices, sans penser à s’affranchir d’une odieuse
+servitude.
+
+Cette résignation est encore plus grande chez les Berty et les Maçâlît,
+bien que ces deux peuplades soient plus riches, plus nombreuses, plus
+peuplées que les Dâdjo et les Bygo. Les Berty et les Maçâlît
+s’épouvantent au moindre cliquetis d’armes. A l’aspect de quelques
+hommes armés, ils tremblent comme les brebis à la vue du loup. Les Berty
+surtout sont d’une poltronnerie inimaginable ; un seul Fôrien, le bâton
+à la main, fait marcher devant lui deux cents Berty comme un troupeau de
+moutons.
+
+Gloire soit à l’Être suprême, dont la sagesse a tout établi dans le
+monde. Nul n’a le droit de lui demander raison de ses œuvres : c’est lui
+qui nous demandera compte des nôtres.
+
+Maintenant, comme dans le courant de ce Voyage nous avons parlé souvent
+des coutumes et habitudes du Soudan, et que parfois nous avons indiqué
+qu’il y avait chez les Soudaniens certaines peines particulières, je
+crois convenable de dire ce que leurs genres de punitions ont de spécial
+et de plus saillant.
+
+
+[Note 145 : Il est connu en Europe sous le nom de _Damfodio_ ; mais ce
+n’est là qu’un nom patronymique, et il signifie _fils de Fôdy_. Cette
+indication m’a été donnée au Caire par un Barnâouyen.]
+
+[Note 146 : C’est-à-dire : Qui combat et meurt bravement pour Dieu va
+droit en paradis.]
+
+[Note 147 : Les Wahabites, sous la conduite de Mohammed-Ibn-Sooûd,
+s’emparèrent de la Mecque en 1217 de l’hégire, 1802 ère chrétienne.]
+
+[Note 148 : Le tombac est une variété de tabac qui se fume dans le
+_narguîleh_, appareil disposé de manière que la fumée n’arrive à la
+bouche qu’après avoir traversé une certaine quantité d’eau, et s’être
+ainsi adoucie.]
+
+[Note 149 : _Voy._ note 34.]
+
+[Note 150 : Dans le Soudan central, et surtout dans le Tounbouktou,
+l’Afnau, l’Adiguiz, le Kechnah, le Noufeh, le Mella, les petits
+coquillages appelés par les Arabes _ouéda, ouda_, par les noirs _kori,
+kouri, kourdi_, et par les Touârik _timékla_, servent de monnaie
+courante. 2,500 kori valent environ 12 francs ; 500 kori valent donc à
+peu près 2 francs 50 centimes, et le kori vaut à peu près un demi-
+centime.]
+
+[Note 151 : _Voy._ note 35.]
+
+[Note 152 : _Voy._ note 36.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE V.=
+
+Des moyens de répression. — Prescriptions du Coran. — Peines indiquées
+par les lois civiles. — Décollation ; dilaniation ; déchiquètement
+(couper en longues lignes) ; pendaison ; empalement. — Supplice du
+_châmyât_. Anecdote. — Supplice du feu. — Enterrer vif. — Écrasement ou
+broyement. — Tonne à clous. — Noyade. — Étranglement ; empoisonnement ;
+mort lente ; mort par armes à feu ; par les coups. — Peines au Dârfour.
+— Travail des prisonniers ; manière de les éveiller. — Entraves
+perpétuelles. — Casse-pastèque. — Écartement. — Étrivières. — Détention
+particulière. — Entrave dite _scorpion_. — La ligne-prison. — Autres
+punitions.
+
+
+La vérité suprême, le Dieu dont la puissance est infinie, dont la parole
+est imprescriptible, est le Dieu qui veut les hommages de ses créatures,
+le Dieu qui aime ceux qui l’aiment, qui verse sur eux les trésors de sa
+bonté et placera aux plus brillants degrés du paradis ceux qui
+travaillent au bien de leurs frères. Dieu est jaloux des adorations des
+hommes ; il a réprouvé l’injustice et les œuvres de mal ; c’est lui qui
+nous a envoyé des cieux son saint Coran et nous a ordonné d’en observer
+les préceptes sacrés ; c’est lui qui a fixé les limites de nos œuvres,
+qui nous a défendu de les franchir, et qui a prononcé les peines à
+infliger à ceux qui oseraient transgresser sa loi. Mais l’homme n’obéit
+guère qu’à la voix de la force, et ne s’abaisse que devant ceux qui sont
+plus élevés que lui. Aussi, Dieu nous a imposé des maîtres, des chefs,
+pour protéger le juste contre l’injuste ; il a constitué des peines et
+des châtiments, pour rappeler le coupable hors du sentier du mal. Par
+là, il a mis un frein aux passions sanguinaires, à l’avidité
+envahissante, aux penchants destructeurs, aux passions corruptrices.
+Oui, le Tout-Puissant a dit dans le Livre saint et inviolable : « Les
+châtiments sont la sauvegarde de la vie des hommes. O vous, hommes
+d’intelligence, peut-être aurez-vous la crainte de Dieu et la crainte du
+mal ! »
+
+Or donc, les peines sont de deux espèces : les unes religieuses, et
+partant invariables ; les autres civiles ou gouvernementales, et partant
+modifiables. Les premières sont déterminées par le Livre de la
+révélation divine. Ainsi, Dieu a posé la loi du talion en ces termes :
+« O vous qui croyez à ma loi, voici les peines prononcées pour le
+meurtre : homme libre pour homme libre, esclave pour esclave, femme pour
+femme. »
+
+Les peines religieuses sont de deux sortes. Les premières sont celles
+que nous venons d’indiquer pour le meurtre, et celles qu’annoncent ces
+paroles de Dieu : « Nous avons encore écrit dans le Pentateuque, pour
+les hébreux : âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour
+oreille, dent pour dent. Mais pour les blessures, le châtiment varie
+selon leur gravité. » Les secondes sont celles que la loi détermine pour
+les actes que le talion ne punit pas. Elles sont indiquées par ces
+paroles de Dieu : « Quiconque aura commis un vol aura les mains coupées,
+comme compensation du profit de son vol et comme exemple de répression
+pour les autres. Et à Dieu appartient la grandeur et la sagesse. —
+L’homme et la femme coupables d’inceste recevront chacun cent coups de
+fouet. Que la pitié alors ne vous fasse jamais sortir de la sévérité
+prescrite par la religion, si vous avez foi en votre Dieu et au dernier
+jour. Que le châtiment de l’inceste et de l’adultère soit infligé
+publiquement, en présence de fidèles rassemblés : telle est la peine
+portée contre le célibataire coupable ; mais si le coupable est marié,
+qu’il soit lapidé jusqu’à mort. »
+
+Le Prophète, sur lui soit la bénédiction de Dieu, a satisfait à cette
+prescription légale envers Mâïz, un de ses disciples.
+
+Des ulémas ont prétendu que d’abord la lapidation fut ordonnée
+textuellement par le Coran ; que le Prophète supprima le texte où elle
+était exprimée, mais que le principe fut néanmoins gardé et observé, car
+les suppressions ou abrogations de lois peuvent avoir eu lieu de trois
+manières : ou l’on a supprimé en même temps le principe et le texte ; ou
+l’on a supprimé le texte et l’on a conservé le principe ; ou l’on
+rejette le principe, en laissant subsister le texte.
+
+La question d’adultère dont nous parlons ici est dans le second cas, car
+on lisait originairement dans le Coran : « L’homme d’âge et la femme
+d’âge (c’est-à-dire mariés) qui commettront l’adultère, lapidez-les
+impitoyablement, et que leur mort soit un exemple qui serve de frein aux
+autres. »
+
+Il y a encore les peines dont n’a parlé ni le Coran ni le divin
+Prophète. Telles sont les peines portées contre ceux qui boivent des
+liqueurs enivrantes et ceux qui rendent de faux témoignages. Ce sont les
+disciples du Prophète qui, après sa mort, et d’après l’esprit de la loi,
+ont raisonné et spécifié ces peines. Celui qui a bu des liqueurs
+fermentées est puni, dans le rite mâlékite, de quatre-vingts coups de
+fouet, et dans le rite châfeïte, de quarante coups.
+
+Le vol avec effusion de sang sur les chemins, l’apostasie, la révolte
+contre le souverain juste et légitime, l’insurrection suscitée au sein
+des populations, sont punis de mort. Car Dieu a dit : « Que ceux qui,
+par la force des armes, s’élèvent contre Dieu et contre son Prophète,
+que ceux qui répandent le désordre et le trouble sur la terre, soient
+égorgés ou pendus, ou bien qu’on leur coupe la main d’un côté et le pied
+du côté opposé, ou qu’ils soient exilés de leur pays. »
+
+Pour les fautes moins graves que celles dont nous venons de parler, la
+détermination du châtiment est laissée à la sagesse et à l’équité du
+juge, qui la diversifie selon les degrés de culpabilité du coupable.
+
+Les peines établies par les lois civiles diffèrent selon les différences
+des États et des peuples. En Égypte, en Syrie et dans les pays arabes et
+turks, elles n’ont pas le même caractère. Les unes sont en harmonie avec
+les principes de l’islamisme, les autres pour ainsi dire en désharmonie.
+Mais en cela on a cru devoir se conformer aux exigences des choses et
+des temps. Pour le meurtrier, par exemple, — ou bien on lui tranche la
+tête avec le sabre, habitude suivie en Égypte depuis longtemps, et ce
+genre d’exécution est appelé _tédhy_, _perte, décollation_ ; — ou bien
+on le hache à coups de sabre ; c’est l’_istilhâm_, la _dilaniation_, ce
+qu’on appelle, en Égypte, _tacty_, _déchiquètement_, et à Tunis,
+_tastyr_, _couper en longues lignes_ ou entailles ; — ou bien on le
+pend, c’est le _chanac_, la _pendaison_, terme en usage en Égypte et à
+Tunis ; — ou bien on l’empale, c’est le _khauzacah_, _empalement_. On
+assied le coupable sur l’extrémité d’un pieu de bois ou de fer, et on le
+lui fait entrer par l’anus dans les entrailles ; le patient reste ainsi,
+les entrailles déchirées, jusqu’à ce qu’il expire. Parfois, les
+horribles souffrances de ce supplice se prolongent plusieurs jours.
+
+Il y avait encore autrefois, pour les assassins, le supplice du
+_châmyât_. En voici la description :
+
+On prenait un grand vase de terre cuite, mais peu profond, et on le
+remplissait de chiffons trempés dans la poix, le goudron et le pétrole.
+Ces chiffons étaient posés sur une couche de terre étalée au fond du
+vase. Cela fait, on amenait le condamné, on lui étendait les bras
+parallèlement au corps, et pour les maintenir étendus on les appliquait
+sur un long bâton, qui, passant sur la poitrine, allait jusqu’à
+l’extrémité des doigts des deux mains ; on liait alors solidement ce
+bâton aux bras du condamné. Au cou, on mettait un carcan de fer, d’où
+descendaient quatre ou cinq longues chaînes. Le patient était habillé de
+vêtements enduits de résine et de poix ; sur la tête, on lui attachait
+une grande coupe en cuivre.
+
+Ensuite, on faisait accroupir un chameau, et avec des liens on lui
+fixait sur le dos le vase de terre cuite, placé dans un autre vase en
+cuivre. On asseyait le criminel dans le premier de ces deux vases, et on
+assujettissait fortement à la selle du chameau les chaînes qui tenaient
+au collier ou carcan, de manière que le malheureux condamné ne pouvait
+ni se mouvoir ni se déranger. Alors on plaçait tout le long du bâton qui
+maintenait les bras étendus une ligne de bougies. On allumait ces
+bougies d’abord, puis les vêtements, qui, avons-nous dit, étaient
+imprégnés de résine et de poix, et on faisait dresser le chameau sur
+pieds. La figure du coupable était également frottée et enduite de poix
+et de goudron. On promenait ce triste appareil dans les rues de la ville
+et dans tous les marchés et places publiques.
+
+Ce genre de supplice affreux et réprouvé par la loi, était en usage en
+Égypte du temps des Ghouzz ou Mamelouks, et produisait sur la population
+une terreur profonde. La dernière victime qui subit, au Caire,
+l’exécution du châmyât, fut, à ce qu’on m’a assuré, une femme appelée
+Djindyeh, et coupable de meurtres nombreux.
+
+Cette Djindyeh assemblait chez elle chaque semaine, pour la nuit du
+jeudi au vendredi, un certain nombre de fakyh pour lire le Coran[153].
+Elle avait associé à ses crimes plusieurs jeunes gens au cœur féroce et
+sans crainte de Dieu. Pour faciliter l’exécution de ses assassinats,
+elle avait disposé dans sa maison plusieurs chambres et arrangé un puits
+très-profond.
+
+Le jeudi, elle sortait dès le matin, et examinant dans les rues du Caire
+celles des femmes qui passaient et avaient le plus de parures et de
+bijoux, elle allait à une d’elles, lui parlait d’un air de bonté et
+d’émotion, lui embrassait les mains, la suppliait de l’accompagner, de
+venir un moment avec elle, ne fût-ce qu’un quart d’heure. « Mais pour
+quelle raison ? demandait la dame à Djindyeh. — Hélas ! j’avais une
+fille jadis ; elle te ressemblait... La mort me l’a enlevée. Eh ! depuis
+lors la douleur me consume ; et toutes les fois que je rencontre quelque
+femme qui me la rappelle, je sens s’agiter en moi les émotions de
+l’amour maternel. Elle était comme toi ; oui ! tu es son image parfaite.
+Je t’en conjure au nom du Ciel, viens un moment avec moi ; permets-moi
+de rafraîchir un peu mon cœur par ta présence, de me consoler un peu
+dans le chagrin qui m’accable. Tous les jeudis, en mémoire de ma fille,
+je fais lire chez moi le Coran ; viens, tu assisteras quelques instants
+à la lecture sainte ; ta vue calmera quelque peu ma douleur ; un seul
+moment, et tu repartiras. »
+
+Assez souvent les instances de Djindyeh triomphaient ; elle emmenait la
+dame avec elle. Celle-ci entendant, à son arrivée chez sa compagne
+inconnue, les fakyh psalmodier le Coran, croyait à la sincérité des
+doléances qui lui avaient été si vivement exprimées. Elle allait, par
+bonté, s’asseoir avec Djindyeh ; mais quelques minutes après, Djindyeh,
+sous quelque prétexte, passait dans une autre chambre, et aussitôt les
+jeunes assassins apostés chez elle paraissaient et se précipitaient sur
+l’étrangère. Un d’eux lui fermait la bouche, et on assassinait la
+malheureuse. On coupait ensuite le cadavre par morceaux qu’on jetait
+dans le puits.
+
+Djindyeh se remettait en quête d’autres victimes ; et parfois elle
+réussissait à en entraîner avec elle trois, quatre par jour. Elle
+choisissait de préférence les jeunes femmes.
+
+Sa dernière victime fut une jeune fille appelée Ydeh. Ydeh fut accostée
+dans la rue par Djindyeh, qui par ses manœuvres accoutumées parvint à
+l’emmener avec elle. Ydeh fut égorgée... Elle avait encore sa mère, et
+était fille unique. La mère attendit le retour de sa fille pendant
+plusieurs heures. A la nuit, Ydeh n’avait pas reparu ; la mère, hors
+d’elle-même, courut informer de son malheur le gouverneur du Caire. Elle
+gémit, se lamenta ; sa douleur fut vaine.
+
+Nombre de personnes ont raconté que cette malheureuse mère apprit par un
+songe le sort de sa fille. Une nuit, dans son sommeil, cette mère vit
+Ydeh, et lui demanda où elle était allée, pourquoi elle était absente
+depuis si longtemps. Ydeh répondit qu’une femme appelée Djindyeh l’avait
+emmenée dans une maison de telle apparence, de telle manière, et dans
+tel endroit de la ville ; que Djindyeh l’avait persuadée de la suivre,
+l’avait trompée par ses feintes douceurs, l’avait entraînée avec elle,
+et l’avait fait égorger. « Et, ajoutait Ydeh, on m’a enlevé ma parure,
+mes vêtements, et on a jeté mon cadavre dans un puits. »
+
+La mère d’Ydeh se réveille toute bouleversée, et va trouver le
+gouverneur, à qui elle détaille le récit de cette vision. Le gouverneur
+la fait accompagner par des officiers de justice ; on force la maison de
+Djindyeh, et on reconnaît la vérité du fait de l’assassinat.
+
+On trouva dans cette maison une masse considérable de vêtements et de
+bijoux.
+
+Djindyeh fut condamnée à mort, et elle subit le supplice du châmyât. Les
+affidés et associés de tant de meurtres furent presque tous condamnés à
+être empalés.
+
+Tel est le récit qui m’a été fait.
+
+Il y avait encore en Égypte le supplice du feu. — On préparait une
+quantité considérable d’étoupes de lin qu’on amassait en tas, à un
+endroit désigné. On creusait une fosse et on y couchait le criminel les
+mains liées derrière le dos, puis on le couvrait de la masse d’étoupes,
+auxquelles ensuite on mettait le feu en quatre endroits différents, vers
+la tête, vers les flancs et aux pieds ; et le malheureux était ainsi
+brûlé.
+
+Il y eut des Ghouzz ou Mamelouks qui, dans leur férocité, enterraient
+des hommes vivants. En 1212 de l’hégire (1797 ère chrétienne), un
+certain Câïd aga, d’origine turque, ordonna plusieurs fois ce supplice.
+Il faisait creuser un fosse profonde, et y faisait jeter le criminel
+tout garrotté. On ramenait la terre dans la fosse, puis Câïd aga
+s’asseyait tranquillement sur la terre tumulaire, et là on lui servait à
+manger. Il condamna à ce genre de mort non-seulement des Arabes, mais
+même de ses compatriotes.
+
+Le _tahrys_ ou _broiement, écrasement_, tel qu’on l’exécute encore à
+Tunis, était aussi un genre de supplice en usage. On garrotte le
+coupable, on le met dans un grand mortier à quatre lourds pilons comme
+ceux avec lesquels on broie le café au Caire. Quatre hommes font
+manœuvrer ces pilons sur le condamné jusqu’à ce que toutes les chairs
+soient écrasées et réduites en pâte.
+
+Voici un autre genre de supplice qui me semble être un raffinement
+extraordinaire de cruauté ; il est le produit de l’imagination de Yézyd,
+sultan de Mourrâkich (Maroc). On m’a raconté qu’un juif ayant suscité la
+colère de ce prince, celui-ci jura de le faire mourir par un supplice
+qui n’eût encore été subi par personne. Il consulta à ce sujet ses
+courtisans, et chacun d’eux donna une invention de sa façon. Peu
+satisfait de leurs propositions, Yézyd réfléchit quelques instants, et
+rompant le silence, il demanda une grande tonne défoncée d’un côté, et
+appela un menuisier à qui il ordonna d’apporter un grand nombre de longs
+clous. D’après l’indication de Yézyd, le menuisier ficha les clous de
+dehors en dedans, tout autour de la tonne, et en lignes assez
+rapprochées, de manière que l’intérieur de la tonne ressemblait à une
+peau de hérisson ayant les épines dressées. On amena le juif garrotté,
+on l’enfourna dans la tonne, et on ferma solidement l’extrémité
+défoncée. Yézyd alors fit rouler la tonne sur elle-même un grand nombre
+de fois... Elle fut ensuite ouverte, et on trouva le juif déchiqueté,
+mis en morceaux comme de la chair hachée.
+
+La _noyade_ : on enfermait le criminel avec une grosse pierre, dans un
+sac, et on le jetait à l’eau. Ce supplice aujourd’hui est surtout
+réservé aux femmes, parce que la loi religieuse exige qu’elles soient
+dérobées aux regards des hommes.
+
+L’_étranglement_ est plus spécialement réservé aux personnages de
+distinction.
+
+L’_empoisonnement_ est le moyen dont on se débarrasse plus
+particulièrement de ceux dont on peut avoir à craindre l’audace et la
+puissance.
+
+La _mort lente_ consiste à enfermer ou emprisonner un individu, et de le
+laisser ainsi mourir de faim et de soif.
+
+La mort par le fusil ou le canon est la plus expéditive. (On attache le
+coupable à la gueule du canon, et on met le feu à la pièce. Le supplicié
+est emporté en morceaux. Le defterdâr gendre de Mohammed-Aly appelait le
+canon le _câdi_ ou le grand juge ; et lorsqu’il condamnait quelqu’un à
+ce genre de mort, il disait : « Conduisez-le au câdi. »)
+
+Il y a encore la mort sous les coups de kourbâdj ou fouets à une seule
+tige faite de peau de buffle, et sous les coups de bâton.
+
+Quant aux peines et châtiments énoncés et précisés par la loi musulmane,
+plusieurs sont tombés en désuétude et remplacés par d’autres. Ainsi, ce
+n’est que depuis un certain nombre d’années que l’on ne coupe plus la
+main aux voleurs ; on les condamne aux galères.
+
+Au Soudan, l’application des peines prescrites par la loi religieuse est
+tombée en désuétude. Il est permis de se racheter des condamnations. Ces
+rachats sont passés en habitude, surtout au Dârfour. Ainsi, les Fôriens
+payent un rachat pour l’inceste ; ils payent une rançon pour se
+soustraire aux coups de bâton ; parfois même la punition du meurtre est
+différente de ce que prescrit le Coran.
+
+Du reste, il y a dans le Soudan, surtout le Soudan central, d’assez
+nombreuses espèces de châtiments civils ; mais elles sont encore plus
+nombreuses chez les Arabes.
+
+Les plus fréquentes punitions, au Dârfour, sont la prison et les coups.
+On emprisonne les condamnés dans un lieu clos, sans toiture, dont le sol
+est la terre nue, et dont l’enceinte, intérieurement, est toute hérissée
+d’épines. Le détenu a les pieds dans les fers et le cou dans un carcan.
+Les geôliers sont des eunuques, sous les ordres d’un chef également
+eunuque. Des domestiques sont attachés au service de ces prisons. Les
+détenus sont forcés de tanner des peaux, surtout des peaux de bœufs, de
+vaches et de chameaux. Pour cela, on donne à chaque prisonnier un énorme
+vase en terre cuite, et du _caraz_, c’est-à-dire des siliques du _mimosa
+nilotica_ pilées qui servent de tan ; chacun a une époque fixée pour
+accomplir le tannage qu’on lui a imposé, et s’il la dépasse il est
+sévèrement châtié. Ces travaux ne sont exigés que dans les prisons
+destinées aux gens du peuple. Les grands et les personnages de
+distinction sont détenus dans des prisons particulières, et n’y sont
+soumis à aucune corvée.
+
+Le plus pénible et le plus cruel pour les détenus, c’est que, s’ils ne
+sont pas éveillés dès le matin à l’heure voulue, on les éveille à grands
+coups de fouets. Plusieurs individus se relayent pour continuer la
+fustigation pendant un temps assez long, et à chaque relai du
+fustigateur, les coups ont une nouvelle violence. On entend de très-loin
+les cris des malheureux fustigés.
+
+Pour ceux qui sont condamnés à une reclusion perpétuelle, on leur met à
+chaque pied une entrave dont les deux extrémités sont percées d’un trou
+et fixées l’une contre l’autre par un clou, dont ensuite on lime et rive
+les deux bouts. Ces entraves restent ainsi maintenues jusqu’à la mort du
+condamné ; alors seulement ou les retire en les coupant avec la lime.
+
+Les grands, tels que les enfants des sultans, des vizirs, qui ont
+encouru la colère du souverain, sont jetés dans les cachots des monts
+Marrah. Nous en avons parlé dans le _Voyage au Dârfour_.
+
+Chez les Fôriens, il y a, en fait de châtiments civils, ce qu’ils
+appellent le bortoa_n_-bau ou _casse-pastèque_ (_bau_, casser ;
+_bortoa_n, pastèque). Ainsi, lorsqu’un individu est condamné à mort par
+le sultan, et que le sultan dit à ses officiers : « Bortoa_n_-bau,
+cassez la pastèque, » les exécuteurs saisissent le condamné, le
+soulèvent en l’air, puis l’abandonnent tout à coup, mais de manière que
+le sommet du crâne vienne frapper le sol. On recommence ainsi plusieurs
+fois de suite, jusqu’à ce que le patient expire.
+
+On exécute encore les coupables par le _chabh_ ou _écartement_, ou mieux
+_pandiculation_. Si le sultan prononce la peine contre un individu
+accusé, ou réellement convaincu de crime, ou regardé comme convaincu, et
+articule le mot : « Écartez, » alors on cherche deux arbres qui soient
+assez rapprochés l’un de l’autre ; et si l’on n’en trouve pas qui soient
+ainsi placés, on plante profondément en terre deux poteaux qu’on
+assujettit solidement ; on lie le patient une main à chaque arbre ou à
+chaque poteau, mais en lui étendant les bras fortement, au point qu’il
+lui soit impossible de se mouvoir. Ensuite des hommes cueillent des
+faisceaux de verges d’un arbre appelé _laaut_, d’une odeur repoussante,
+et tout hérissé de petites épines recourbées comme des fers de hameçon.
+On enlève les épines du côté de la base des verges, afin de pouvoir
+saisir facilement le faisceau ; ensuite les exécuteurs flagellent le
+condamné jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou à peu près.
+
+Le meurtrier dont le crime est constaté soit par aveu, soit par preuves
+recueillies en dehors du coupable, est mis à mort par le plus proche
+parent de la victime, lequel le perce d’un coup de lance dans la
+poitrine.
+
+Pour une dent brisée, pour un coup sur le nez, pour la mutilation d’une
+main, pour les blessures de la tête, etc., le coupable, au Dârfour, est
+condamné à une amende, dont une partie, fixée d’ailleurs par la loi, est
+au profit de l’individu offensé et blessé ou mutilé.
+
+Au Ouadây, les peines déterminées par la loi religieuse sont appliquées
+dans les termes mêmes du texte du Coran. Le sultan a le droit aussi de
+condamner à mort, ou aux coups, ou à la reclusion.
+
+Quand le sultan prononce la peine de mort contre un coupable, et dit à
+ses _kabartou_ ou officiers de justice : « Prenez cet homme et écrasez-
+le, assommez-le, _daggougoû-ho_, » on s’empare du condamné et on le
+conduit sur la grande place du Fâcher. Là, un des kabartou s’arme d’un
+gros bâton court, à tête renflée et en forme de masse d’arme, et en
+assène au condamné un coup sur la nuque. Si le patient, par la violence
+du coup, fait un mouvement de tête et la relève, un autre kabartou lui
+décharge un second coup de massue sur le creux de l’estomac. Au
+troisième coup, toujours le condamné reste roide mort.
+
+Lorsque le sultan a ordonné d’exécuter plusieurs coupables ensemble,
+souvent on les voit, par une singulière rivalité, se présenter à
+l’exécuteur à l’envi l’un de l’autre et en s’écriant : « A moi le
+premier ! à moi le premier ! » comme s’ils se disputaient quelque chose
+d’un grand prix.
+
+Les coups de fouet proprement dits s’administrent au moyen de fouets
+particuliers, analogues aux _zoukhmeh_ d’Égypte[154] en longueur et en
+épaisseur. Néanmoins le fouet diffère du zoukhmeh, en ce qu’il ne se
+compose que d’une seule lanière épaisse, en cuir de buffle sauvage ou de
+rhinocéros. Cette lanière, à l’état brut, est dure, raboteuse, roide ;
+un seul coup déchire la peau et fait jaillir le sang. Parfois cependant
+le condamné en reçoit cent et même mille coups sans laisser échapper un
+ah ! Ces traits de courage sauvage ne sont pas rares au Ouadây.
+
+La détention se fait de diverses manières. Ainsi, on détient un individu
+en le faisant asseoir au pied d’un arbre, qu’il embrasse de ses deux
+jambes, et contre lequel on l’attache par des liens qui le maintiennent
+appliqué immédiatement contre l’arbre. Il reste ainsi attaché jusqu’à ce
+que sa délivrance soit prononcée par le sultan.
+
+Certains reclus ont les pieds dans une entrave en fer, d’une seule
+pièce, et appelée _acrab_ ou scorpion. C’est une bande aplatie, en forme
+d’S (_Voy._ fig. 6). A d’autres, on met les fers aux pieds et aux mains,
+une chaîne au cou, et on les enferme, comme nous l’avons déjà dit, dans
+un lieu sans toiture.
+
+La plus singulière détention est celle du _khatt_ ou de la _ligne_.
+Voici comment on y procède. On dit à celui qu’on doit soumettre au
+khatt : « Le sultan te détient ici, » c’est-à-dire dans le lieu où l’on
+rencontre l’individu. Celui-ci s’arrête aussitôt et reste en place, sans
+qu’on lui applique de liens, sans que personne le garde ou le surveille.
+Il demeure ainsi jusqu’à ce que soit ordonnée sa délivrance. Le khatt
+est prescrit pour les fautes légères, et appliqué surtout aux débiteurs.
+Ainsi, lorsqu’un créancier a rencontré plusieurs fois son débiteur et
+lui a demandé son dû, et que le débiteur, tout en reconnaissant sa
+dette, en remet toujours l’acquittement à un autre temps, le créancier
+peut, à discrétion, arrêter son homme sur place, le faire asseoir, et
+alors, de la pointe d’une lance, il trace par terre une _ligne_
+circulaire autour du débiteur, en lui disant : « Par Dieu et son
+Prophète ! par le sultan et la mère du sultan ! par les té_n_a appuis de
+l’État[155], tu ne sortiras pas de ce cercle que tu ne m’aies payé ta
+dette. » Le débiteur est obligé de rester enclos et assis dans son
+khatt, jusqu’à ce que quelqu’un intercède auprès du créancier, et que
+celui-ci consente à la délivrance de son prisonnier. Si le créancier
+reste inflexible et inexorable, le détenu demeure dans son khatt jusqu’à
+ce qu’il ait acquitté sa dette. Si, rompant la consigne qui lui est
+imposée, il s’avise de sortir de sa _ligne_, et qu’alors le créancier
+porte plainte au sultan, on envoie à la poursuite du fugitif, en quelque
+lieu qu’il soit on le saisit, et on le condamne à des peines très-
+sévères.
+
+Si celui qui s’est déclaré créancier est convaincu de mensonge, s’il a
+tracé le _khatt_ autour d’un individu dont il ne peut prouver la dette,
+il est rigoureusement puni. Aussi nul ne se hasarde à tirer le _cercle
+de reclusion_ autour de quelqu’un, qu’après avoir pris toutes ses
+mesures pour prouver la réalité de la créance, et se mettre à l’abri des
+conséquences fâcheuses d’une déclaration qui risquerait d’être reconnue
+fausse.
+
+Quant aux délits ordinaires, les punitions qu’ils encourent sont à peu
+près les mêmes au Ouadây qu’au Dârfour : telles sont les punitions
+décernées à celui qui a rendu une femme enceinte, à celui qui a frappé
+un autre et l’a blessé. Toutefois, comme nous l’avons déjà remarqué dans
+le _Voyage au Dârfour_, le premier de ces deux cas n’entraîne aucune
+peine chez les Fôriens des monts Marrah, par exemple, chez les
+Témourkeh, les Karakryt, etc. Là, un homme n’épouse une femme que
+lorsqu’il en a eu par concubinage deux ou trois enfants. Il n’y a donc
+aucun châtiment ni pour l’homme ni pour la femme. Bien plus, la femme se
+glorifie d’avoir eu des enfants, car elle a prouvé qu’elle est féconde.
+Les enfants nés de ces unions avant le mariage sont, comme nous l’avons
+dit, à la charge des oncles maternels.
+
+Et Dieu est admirable dans le secret et le but de ses œuvres ; c’est lui
+qui a donné aux peuples les caractères et les mœurs qui composent leur
+nature distinctive, cette nature que nul de nous ne consent à changer.
+
+
+[Note 153 : _Voy._ note 37.]
+
+[Note 154 : _Voy._ note 38.]
+
+[Note 155 : _Voy._ note 39.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE VI.=
+
+Commerce et industrie au Dârfour et au Ouadây. — Commerce des kharaz ou
+verroteries. — Ceintures secrètes des femmes. — Bracelets ; tamymeh ;
+périscélides ou chevillères ; damleg. — Coraux. — Étoffes importées. —
+Anes. — Tarboûch. — Aromates. — Cuivre ; étain. — Aiguilles. — Rasoirs.
+— Selles. — Sabres. — Talaris. — Soufre. — Papier ; encriers ; livres. —
+Ilâdjeh, étoffe. — Faîr ou insigne de récipiendaire. — Mousseline. —
+Souliers, etc. — Commerce au Ouadây. — Kharaz appelé chôr. — Moudraàh ou
+brassières. — Présents des amants ; le cadmoûl. — Anecdote. — Commerce
+des Arabes répandus aux environs du Dârfour et du Ouadây. — Sel ; ses
+espèces. — Industrie au Dârfour et au Ouadây. — Secours mutuels. —
+Devoirs rendus aux morts ; prières. — Occupations des femmes. — Récoltes
+des fruits, des légumes. — Pauvres.
+
+
+L’Être souverain maître de toutes richesses, l’Être qui n’a besoin ni du
+secours ni de l’aide d’aucun autre, qui seul se suffit, l’Être qui est
+le refuge et l’appui des mortels, a jeté sur nous un regard de bonté et
+de munificence, et nous a prodigué ses bienfaits. C’est lui qui fait le
+roi et le sujet, le riche et le pauvre ; c’est lui qui a gratifié chaque
+climat du monde de produits dont il a privé d’autres climats, lui qui a
+lié les causes et les effets, qui a montré aux hommes la droite voie,
+qui a mis dans leurs cœurs la passion du bien et la passion du mal, qui
+a distribué les peuples en fractions et en classes distinctes, au gré de
+sa volonté suprême. C’est lui qui a placé les hommes de commerce dans la
+classe moyenne des nations, et les a en quelque sorte séparés de la gent
+corvéable. De là les jouissances que le commerce répand dans les
+différents pays ; de là les relations qui établissent les communications
+des peuples.
+
+Noble industrie, qu’a honorée le plus vertueux des hommes, le saint
+Prophète de Dieu, Mahomet ! Qui ne connaît, parmi les nations de
+l’islamisme, les traditions révérées qui attestent et racontent les
+voyages du Prophète en Syrie, lorsqu’il gérait les intérêts commerciaux
+de Khadydjeh, la Mère des vrais Croyants ? Qui ne sait combien de fois
+il rendit hommage aux négoces des hommes probes et sincères dans leurs
+transactions, modérés dans leurs gains ? Les récits de ses disciples en
+fournissent les témoignages.
+
+A l’exemple du Prophète, une foule d’hommes, dans les divers climats, se
+sont livrés aux entreprises commerciales. Et, comme les autres peuples,
+les nations du Soudan ont leurs négoces. Privés des tissus utiles aux
+usages de la vie, d’une foule d’objets que procure le commerce
+ordinaire, et, d’autre part, possédant un certain nombre d’objets
+recherchés dans les contrées étrangères, les Soudaniens ont aussi parmi
+eux des hommes entreprenants qui se dirigent sur d’autres régions, dans
+le but d’opérer des transactions productives.
+
+Ainsi, on exporte du Dârfour des esclaves, de la gomme, des dents
+d’éléphant, du tamarin, du _habbet-el-ayn_, connu en Égypte sous le nom
+de _chichm_[156], du _nabk-el-karnau_, du _tébeldy_ ou fruits du baobab,
+des peaux de bœufs dont on fabrique les _mazâdeh_ ou grandes outres
+plates et carrées connues en Égypte sous le nom de _ray_, des plumes
+d’autruche blanches et noires. Tous ces objets trouvent leur débit dans
+les pays étrangers.
+
+Les esclaves sont une partie commerciale demandée sur tous les marchés
+des contrées éloignées ; il en est de même encore des dents d’éléphant,
+des plumes d’autruche, de la gomme et du tamarin. Mais il n’y a guère
+que les riches marchands qui puissent exporter ces marchandises.
+D’autres produits de petit commerce sont l’objet du négoce des gens
+d’humble condition.
+
+Les objets qu’on importe au Dârfour sont nombreux, et la plupart sont
+sans valeur et sans utilité pour les peuples plus civilisés. Telles sont
+les diverses espèces de _kharaz_ dont nous allons parler et dont nous
+avons déjà dit quelques mots dans le voyage au Dârfour. (Les kharaz sont
+les _verroteries_ proprement dites ; cependant le nom de kharaz
+s’applique aussi à d’autres objets ou matières que celles que nous
+comprenons en français sous le terme de verroterie. Les indications
+données dans ce chapitre délimiteront l’étendue du mot.)
+
+Le _mansoûs_ est un kharaz d’ambre jaune et de grosseur variable. Il y a
+le no 1, ainsi désigné parce qu’_un_ chapelet de ce mansoûs, qui est le
+plus cher, pèse un rotl ou une livre d’environ douze onces. Il est en
+grains arrondis, légèrement aplatis. Les femmes en font des colliers ou
+en mêlent des grains à leurs colliers. Il n’est acheté que par les
+filles et les femmes des grands, des rois, etc. Le no 2 est celui dont
+_deux_ chapelets pèsent un rotl ; il est moins cher que le précédent, et
+est recherché par les femmes de moyenne aisance. Il y a ensuite le no 3,
+et ainsi de suite.
+
+Le _raych_ est un kharaz allongé, cylindrique, rarement sphérique. Il a
+l’aspect du marbre blanc, et est marqué de raies.
+
+Le _soûmyt_ est plus cher que le raych. C’est un kharaz allongé, assez
+petit, brun et marqué de raies blanches circulaires. Les femmes et les
+filles des grands, des rois, en font leur parure. Souvent un seul soûmyt
+se vend pour deux esclaves ; s’il est abondant, il se vend pour un
+esclave.
+
+Le _mangoûr_ est un kharaz arrondi et qu’on exporte de la Galilée. Les
+Fôriennes portent souvent autour des reins, sur la peau, cinq ou sept
+tours de ces kharaz enfilés dans des cordons. Le mangoûr est vert, ou
+jaune, ou noir, et piqueté. Le noir est plus connu sous le nom de
+_michâhreh_.
+
+Le _rougâd-el-fâgah_ est plus cher que le mangoûr, plus gros, plus lisse
+et plus beau. Aussi le rougâd-el-fâgah est recherché comme parure
+secrète par les Fôriennes de condition aisée, et le mangoûr par les
+Fôriennes de moyenne condition.
+
+Le _mangoûr_ est du volume à peu près d’une noix ordinaire, et le
+rougâd-el-fâgah du volume d’une grosse noix. Tous deux sont en terre
+cuite couverte d’un vernis comme celui de la faïence. Mais le rougâd-el-
+fâgah est d’un travail plus parfait, est mieux verni, d’un coup d’œil
+plus agréable et d’un prix plus élevé. Le mangoûr est raboteux, comme
+plissé à sa surface, et assez grossièrement vernissé. Aussi se vend il
+assez bon marché.
+
+Ces deux sortes de kharaz sont employés par les Fôriennes comme parure
+cachée, c’est-à-dire, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, en sortes
+de ceintures appliquées sur la peau. L’intention de ce genre de parure
+est d’exciter les émotions voluptueuses des hommes, de les provoquer et
+de les animer par le léger cliquetis que laissent entendre les ceintures
+dans les moments de contact amoureux. Lorsqu’un individu rencontre une
+femme à l’écart et qu’il veut l’agacer, il la touche à la ceinture et en
+fait cliqueter les kharaz. Si la femme semble accueillir la provocation
+et se tait sans s’éloigner plus vite, il lui tend la main et on
+s’accorde. Si la femme le repousse, il passe son chemin.
+
+Ce qui prouve que les Fôriennes ne portent ces ceintures de kharaz que
+pour en faire entendre le cliquetis lorsqu’il le faut, c’est que le
+premier tour est assez solidement fixé sur les reins, tandis que les
+autres tours sont mobiles et presque flottants.
+
+Parmi leurs ressources de coquetterie et de séduction, les Fôriennes ont
+encore, comme partie importante de leur parure, les bracelets, les
+_tamymeh_, les _khalkhâl_ ou chevillères, autrement périscélides. Les
+bracelets sont en cuivre, ou en ivoire, ou en corne. Les premiers sont
+appelés _damleg_, les second _âdj_ ou ivoires, et les troisièmes _kym_.
+Les tamymeh, comme nous l’avons déjà dit dans le _Voyage au Dârfour_,
+sont un ornement pour la tête et en même temps une amulette protectrice.
+Chaque tamymeh a ordinairement un petit grelot qui bruit lorsque la
+femme marche, remue ou tourne la tête. Les bracelets aussi font entendre
+un petit claquement lorsqu’elles remuent le bras. Les chevillères sont
+des anneaux en cuivre que l’on porte au-dessus des chevilles, et qui,
+par le mouvement ou le choc des pieds, produisent également un léger
+clapotement.
+
+Le goût de ces diverses parures est répandu dans tout le Soudan. Au
+Sennâr, les femmes ont, au lieu de mangoûr et de rougâd-el-fâgah, des
+espèces de kharaz en argent, creux, et dans lesquels sont enfermés de
+petits cailloux. Ces kharaz, appelés _hoûmeh_, sont fixés sur une bande
+de cuir qui se ceint au-dessus des hanches, sur la peau ; par le
+mouvement de la marche, ces kharaz sonnent comme de petits grelots.
+
+Au Dârfour, à Kôbeih, le _harich_ sert de monnaie. C’est un petit kharaz
+vert, ou bleu, ou jaune. Les femmes pauvres qui ne peuvent se procurer
+des mangoûr portent le harich en ceinture.
+
+Le _mourgân_ ou _mourjân_, corail, est de deux espèces : le _gass_ et le
+_mouderdem_. Ce sont les deux seuls coraux qui soient connus au Dârfour.
+Le gass est un kharaz allongé et qui, comme le mansoûs, a plusieurs
+numéros.
+
+Le _fâo_ est un corail artificiel en fragments allongés ou sphériques.
+Le fâo sphérique est spécialement appelé _mouderdem_. Les deux espèces
+se vendent à bas prix, et sont très-répandues parmi les femmes du
+peuple. Ce corail, ainsi que le corail naturel, est très-souvent mêlé au
+mansoûs, au raych et au soûmyt, dans les colliers des Fôriennes.
+
+Le _dem-er-raâf_ (sang de l’hémorragie nasale) est un kharaz en verre
+d’un rouge de sang, il se fabrique en Europe. Il est en petits grains et
+de deux espèces, longs et _mouderdem_ c’est-à-dire sphériques. Il se
+vend à bas prix. Les Fôriennes des classes pauvres en font des colliers,
+des tamymeh et parfois des _moudraah_ ou sortes de brassières ou
+colliers que l’on porte au bras, au-dessus du coude.
+
+Parmi les autres marchandises importées au Dârfour, il y a encore les
+_tarboûch_ ou calottes rouges tissues. Les Fôriens n’aiment que les
+tarboûch de forme allongée, un peu rétrécis en haut, et qui se
+rapprochent du _tartoûr_ ou bonnet conique.
+
+Les djellâb ou marchands d’esclaves rapportent, à leur retour au
+Dârfour, des étoffes assez fines (de calicot et de madapolam) connues en
+Égypte sous le nom de _madrâcy_, et dont la pièce est de soixante _pyks_
+ou coudées. Dans le pays où les djellâb achètent ces étoffes, ils font
+de chaque pièce trois coupons de vingt pyks, les font teindre et les
+emportent ainsi. Ils vendent ordinairement un coupon pour un esclave.
+
+L’_ilâgueh-kéçâouy_, étoffe assez grossière (en soie et coton) est aussi
+importé au Dârfour, où il se vend sous le nom de _gogary_. Chaque pièce
+est mise en deux coupons, qui ensemble valent le prix d’un esclave. Le
+coupon est appelé _garin_. Les femmes des grands s’en couvrent la
+poitrine (en roulant le coupon comme une large bande, qui passe par-
+dessous les aisselles et parfois sous une aisselle et par-dessus
+l’épaule opposée).
+
+Il y a encore les _chaûter_, étoffes appelées en Égypte _àbak_. C’est
+une sorte de toile de coton assez grossière et ayant vers l’extrémité
+une large bande rouge faisant partie du tissu même. La pièce se vend, au
+Kaire, 9 ou 10 piastres (environ 2 francs 50 centimes). En Égypte, on
+s’en sert pour les matelas de divans et de lits, les doublures des
+couvertures piquées. Les djellâb ne les emportent au Dârfour qu’après
+les avoir fait teindre. Six pièces de chaûter se vendent pour un esclave
+quand les esclaves sont chers. J’ai vu vendre des esclaves à trois
+chaûter l’un.
+
+Au Dârfour, le gros drap rouge que les gens du commun achètent en Égypte
+à bas prix, se vend aux rois, qui en garnissent les harnachements de
+leurs chevaux.
+
+Les ânes étrangers, tels que ceux d’Égypte, ont une très-grande valeur
+au Dârfour. Ainsi, un Fôrien achètera un bon âne d’Égypte pour dix
+esclaves.
+
+On porte au Dârfour beaucoup de _sunbul_ (_spica celtica_, le nard), le
+_mahleb_ (amande du _prunus mahleb_, espèce de cerisier sauvage,
+indigène de Lorraine, et donnant le bois dit de Sainte-Lucie), le bois
+de sandal, le _cheybeh_ (espèce d’armoise mêlée de souchet), les
+feuilles de _mersyn_ ou myrte, le _karanfoul_ ou girofle, le _kab-el-
+tyb_ (sorte d’iris ou _glarea_), le café, le savon ; toutes ces
+substances, excepté, bien entendu, les deux dernières, sont réduites en
+poudre par les Fôriens pour en composer leurs cosmétiques. Et,
+d’ailleurs, on ne porte le café et le savon que sur commande des
+particuliers, ou comme cadeaux.
+
+Le cuivre rouge, mais seulement ce qu’on appelle en Égypte _corâdhah_ ou
+vieux cuivres hors de service et _rognures de cuivre_, est importé en
+grande quantité au Dârfour. Ces cuivres ne peuvent être employés
+qu’après avoir été refondus. Ce sont de vieux chaudrons défoncés, ou
+dégradés, ou usés. Ils se vendent à très-haut prix. Les Fôriens les
+fondent avec un peu de zinc pour en avoir un laiton dont on fabrique
+surtout des khalkhâl ou chevillères et des damleg ou brassières. (Les
+hommes portent les damleg au-dessus du coude ; les femmes les portent
+souvent au poignet.) Au Dâr-Rau_n_ah, quatre damleg, avec environ un
+rotl de sel, valent un esclave (car le sel est très-rare dans presque
+tout le Fertyt ; il y est généralement apporté du dehors).
+
+Le _tének_ jaune ou cuivre jaune en feuilles est très-cher au Dârfour.
+On en fait des _frontaux_ ou plaques qu’on attache comme ornement sur le
+front et le chanfrein des chevaux. Un grand qui n’a pas de _frontail_ à
+son cheval est fort peu considéré.
+
+Le _laiton en fil_ est acheté surtout par les Fôriens de haut rang et
+par les riches. On le tourne ou entrelace en manière d’ornement sur les
+hampes des lances. Les habitants du Farâougueh excellent dans ce genre
+de travail. Le sultan et les premiers personnages font venir de cette
+contrée les ouvriers les plus habiles pour orner et parer des lances.
+
+L’_étain_ est également recherché au Dârfour ; on en fabrique les
+anneaux qui servent de monnaie au Fâcher.
+
+Le _khaddoûr_, kharaz allongé, blanc, ou rouge, ou bleu, et que les
+négociants étrangers transportent au Dârfour, passe par la voie des
+caravanes marchandes jusqu’au Dâr-Rau_n_ah, au Farâougueh, au By_n_ah,
+au Châla, où les femmes en font leur principale parure. Le khaddoûr a
+peu de valeur au Dârfour proprement dit ; on ne le voit que sur les
+domestiques et les pauvres.
+
+Le _keuhl_ ou _athmed_ des Arabes (appelé dans le langage chimique
+sulfure d’antimoine), se vend en fragments bruts de couleur bleu
+noirâtre et d’un brillant métallique.
+
+Les _aiguilles_, bien qu’elles soient une marchandise de mince valeur en
+elle-même, se vendent très-cher au Dârfour ; on achète parfois un
+esclave pour un millier d’aiguilles.
+
+Les _rasoirs_ sont également très-recherchés ; car ceux que fabriquent
+les Fôriens sont en très-mauvais acier, à tranchant dur et d’un service
+difficile et pénible ; ils ne rasent pas, ils écorchent.
+
+Les _selles turques_, avec les couvertures feutrées qu’on place dessous,
+se vendent facilement aux personnages de distinction, qui seuls en font
+usage. Il en est de même des _étriers_ à la mamelouk, dits aussi étriers
+à la turque, des cottes de mailles et des sabres droits ou lattes ; le
+sultan seul porte le sabre cambré. Les grands ne peuvent avoir que le
+sabre droit ; ils y font monter, au-dessus de la poignée, un pommeau en
+argent, quelquefois doré. Ce pommeau est sphérique, creux, et renferme
+toujours, dans sa cavité, quelques cailloux qui, lorsqu’on dégaine ou
+qu’on agite le sabre, font entendre un cliquetis singulier. Chaque émir
+ou vizir, à cheval, a toujours deux sabres attachés, par le côté de la
+poignée, à la tête de la selle ou _carboûs_ antérieur, et, par l’autre
+extrémité, au trousse-quin ou _carboûs_ postérieur. Ces deux sabres
+passent sous la cuisse gauche du cavalier. Le sabre à pommeau en sphère
+d’argent est appelé, par comparaison, _abou toûmah_, ou _à tête d’ail_.
+Il est exclusivement réservé aux émirs de premier ordre. Les émirs
+d’ordre secondaire ou inférieur, lorsqu’ils garnissent leurs sabres d’un
+pommeau, ne doivent avoir que la sphère en cuivre.
+
+Le _papier à écrire_ est aussi un objet de commerce qu’exploitent les
+marchands voyageurs.
+
+Mais ce dont on retire le plus de profit dans le Soudan, c’est
+l’importation du _talari_ ou douro d’Espagne, appelé en Égypte et dans
+les contrées de la Nigritie _ryâl abou medfa_ ou _ryâl_ (réal) _à
+canon_[157]. Assez souvent, un esclave ne vaut que huit à dix talaris
+(de 40 à 50 et quelques francs). D’autre part, le transport de cette
+monnaie est facile et n’entraîne aucuns frais.
+
+Le _soufre en colonnes_ (soufre en canon), quoique étant un objet de
+faible valeur par lui-même, est très-recherché au Soudan et s’y vend
+fort-cher.
+
+La vente des _livres de jurisprudence_ musulmane et du _hadyth_ ou livre
+des traditions ou paroles du Prophète, donne aussi un profit
+considérable.
+
+Il y a trente ou quarante ans, les Djellâb apportaient au Dârfour des
+milâyeh hédjâziens que les grands de la cour achetaient pour s’en
+draper. Mais aujourd’hui, cette importation a cessé et est remplacée par
+celle des ilâdjeh. On en coupe la pièce en deux lés qu’on réunit par une
+couture, dans le sens de la longueur, ce qui forme une pièce large dont
+ensuite on orne les deux extrémités avec une longue frange. Cette sorte
+de vêtement, dont se drapent les rois, est appelée _faîr_. Lorsque le
+sultan investit quelqu’un de la dignité de roi, il donne un _faîr_ au
+récipiendaire ; et lorsque le roi est dépouillé de sa royauté, le sultan
+lui reprend le _faîr_. Aujourd’hui on emploie encore pour cette espèce
+de vêtement des indiennes rayées et qui figurent l’ilâgueh ; on coupe
+chaque pièce en quatre lés dont on frange les deux extrémités. Les
+marchands tiennent ces indiennes à un prix aussi haut que les ilâgueh.
+
+On porte au Dârfour, pour les vendre aux faguyh ou cheykh, des
+_encriers_ en cuivre ou encriers à étui, à la forme orientale, des
+_grattoirs_, sortes de petits couteaux à lame immobile et avec lesquels
+on taille les _calam_ ou roseaux à écrire, enfin des _canifs_ européens.
+
+La _mousseline_ pour turbans, les _souliers_, les _babouch_ ou longs
+chaussons en cuir jaune pour les femmes, viennent aussi du dehors, mais
+par voie de commandes ou comme cadeaux.
+
+Les articles de commerce que nous avons mentionnés ici sont fournis par
+l’Égypte au Dârfour. Il n’y a d’excepté que les raych, les soûmyt et le
+bois de sandal, qui viennent du Hédjâz par le Sennâr, le _loubân_[158]
+(oliban, encens), le sunbul et le mahleb. Les importations sont les
+mêmes pour le Ouadây que pour le Dârfour. Toutefois les Ouadayens, étant
+encore moins policés que les Fôriens, sont moins recherchés dans leurs
+goûts. D’autre part, les sultans ouadayens eux-mêmes ont modifié ou
+empêché l’importation de certains objets en en prohibant l’usage. Par
+suite de cela, le khaddoûr, qui est la parure habituelle des femmes
+pauvres au Dârfour, est, au Ouadây, l’ornement des femmes des plus
+grands personnages.
+
+Les _selles_ égyptiennes ou turques, les étoffes _gros feutre_, dont on
+fait les couvertures sur lesquelles on place la selle, sont défendues
+aux Ouadayens. Il n’y a, comme nous l’avons déjà indiqué, que le sultan
+qui s’en serve. Quant aux autres marchandises et objets de parure, on ne
+recherche au Ouadây que les kharaz khaddoûr, raych, dem-el-raâf, le
+corail naturel et le corail artificiel, le cuivre, les calicots, les
+milâyeh, les diverses espèces de parfums que nous avons mentionnés, les
+cottes de mailles, les sabres, le cuivre jaune en lames. Ces articles
+arrivent au Ouadây par le Fezzân.
+
+Les Ouadayens, beaucoup plus que les Fôriens, recherchent la soie filée.
+Ils en parent le devant de leurs vêtements blancs, en y brochant des
+broderies en rouge, jaune, bleu, entremêlées. Ce genre de parure n’est
+pas de leur invention ; ils l’ont imité des Bâguirmiens.
+
+On envoie du Barnau au Ouadây le _teîko_ et le _godâny_ qui sont des
+étoffes noires de la largeur de deux ou trois pouces au plus. Mais
+souvent plusieurs pièces sont cousues entre elles selon leur longueur.
+
+La plupart des marchandises importées au Ouadây y viennent par le
+Fezzân ; quelques-unes y arrivent par le Dârfour, très-peu par le
+Barnau.
+
+Les ânes sont de peu d’usage au Ouadây. Presque jamais on ne les monte.
+A Ouârah on ne voit jamais personne à âne.
+
+Au Dârfour, on apporte une sorte de kharaz de la longueur de près de
+trois travers de doigt, et le plus ordinairement il est blanc et noir ;
+c’est le _chôr_. Les femmes l’enfilent dans des fils pris des feuilles
+du daûm ou des tiges de graminées telles que le _halfa_ (_lygæum
+spartum_, L.). Les femmes des riches mettent entre un kharaz blanc et un
+kharaz noir, un grain rond de corail naturel ; les femmes pauvres y
+mettent un grain de fâo ou un dem-el-raâf ; les riches y mettent parfois
+du mansoûs no 3. On compose ainsi des _moudraah_ ou colliers pour les
+bras.
+
+Nombre de jeunes Fôriens portent de ces brassières ou colliers. Celui
+qui en a le bras paré indique par là qu’il aime une jeune fille et qu’il
+en est aimé. Les objets de parure que se donnent deux amants sont des
+gages d’un amour impatient, gages qu’ils ont toujours avec eux, afin de
+s’aider à supporter les moments d’absence. Lorsqu’une jeune fille reçoit
+quelque chose de son amant, c’est ordinairement un anneau ou un
+_cadmoul_. Le cadmoul est un morceau d’étoffe de coton, large d’environ
+un empan et long d’à peu près trois pyks ou coudées, ayant à chaque
+extrémité des raies en soie rouge d’au moins un pouce de largeur, et
+séparées entre elles d’environ quatre pouces. Le cadmoul ressemble assez
+au _tikkeh_ ou bande d’étoffe étroite qu’en Égypte on passe dans la
+coulisse des _cherouâl_ ou caleçons, pour les froncer et les maintenir
+autour des reins. Un jeune homme qui a donné à sa maîtresse, ou à son
+amante, un beau cadmoul à nombreuses raies en soie, est vanté et cité
+partout comme un modèle, et la jeune fille s’en enorgueillit. L’amant
+alors reçoit ordinairement de celle qu’il aime un moudraah ; il le porte
+à son bras, et est tout fier de son bonheur.
+
+Voici une anecdote à propos de ces moudraah ou brassières.
+
+A mon arrivée au Dârfour, mon père avait deux concubines. L’une, plus
+aimée que l’autre, commandait, gouvernait dans la maison, avait les
+clefs de tout. Ceux qu’elle traitait bien, mon père les accueillait de
+même ; il haïssait ou repoussait ceux qu’elle haïssait et repoussait. Il
+était fou de cette femme.
+
+Un jour qu’elle était, avec quelques-unes de nos esclaves, à arranger
+ses colliers et ses moudraah, j’entrai et j’allai m’accroupir à terre
+auprès d’elles. Un moment après, arriva une jeune fille arabe de nos
+voisines ; elle nous apportait en présent un vase de lait. Elle l’offrit
+à la favorite de mon père, et celle-ci le fit mettre dans une chambre à
+côté de celle où nous étions, en recommandant de le laisser couvert
+jusqu’au retour de mon père.
+
+Moi, étourdi et enfant comme on l’est encore souvent à l’âge que j’avais
+alors, je passai peu après dans la chambre où était le lait, et j’avalai
+une bonne partie de la jatte. La favorite devint furieuse contre moi. —
+Et puis, le fils d’un autre lit est mal vu d’une marâtre.
+
+Par hasard, en revoyant ses moudraah, la concubine de mon père en trouva
+un de moins. Il était tombé, et se trouvait couvert par la poussière. On
+chercha le moudraah, on ne le vit pas. La dame ne dit mot ; mais dès que
+mon père rentra, elle lui raconta son malheur et m’accusa d’avoir
+soustrait le moudraah pour le donner à la jeune Arabe qui nous avait
+apporté le lait. « Mais, dit mon père, pourquoi mon fils aurait-il pris
+et donné ce moudraah ? — Qui le sait ? il n’a qu’à être amoureux de
+cette petite fille !... Et puis, aujourd’hui c’est un moudraah ; une
+autre fois, ce sera un collier. » Or Dieu m’est témoin que j’étais
+innocent du vol que cette femme m’imputait.
+
+Mon père ajouta foi à l’accusation ; il parut tout irrité contre moi, il
+ne m’adressa pas une parole de toute la soirée. Le lendemain, dès le
+matin, je vis venir à moi mon oncle Zarroûk et deux de nos esclaves les
+plus âgés qui portaient de grosses entraves de fer. « Mon cher ami, me
+dit Zarroûk, ton père nous envoie pour te mettre les fers ; allonge les
+pieds. » Je devais obéir, et j’obéis. « Mais, dis-je alors, quelle est
+donc ma faute, pour être ainsi traité ? — Ta faute ? Tu as pris le
+moudraah, et tu l’as donné à la jeune fille arabe. » Je protestai, je
+jurai que je n’avais rien pris, rien vu. On ne me crut pas. Zarroûk et
+les deux esclaves m’attachèrent les fers aux pieds et s’en allèrent. Je
+restai seul tout le jour, enfermé dans la chambre où je couchais... Et
+je pleurais. On m’apporta à manger ; mais telle était ma douleur, que je
+ne pus goûter à rien. Deux jours se passèrent ainsi. Le troisième au
+matin, mon oncle vint me trouver et me dit : « Si tu ne te décides pas à
+indiquer où est le moudraah, ton père est résolu de te battre, de te
+châtier sévèrement, et d’une manière exemplaire. » Ma douleur devint
+plus vive encore. J’invoquai le secours du Ciel, j’invoquai le nom du
+divin Prophète ; je priai Dieu de me tirer de peine.
+
+Ce fut alors que je regrettai d’être venu au Soudan. Pendant tout le
+jour, je fus dans les plus cruelles angoisses ; mes pleurs ne tarirent
+pas un moment. Je me recommandais à Dieu, je l’appelais à mon aide, je
+le conjurais de permettre que mon innocence fût reconnue... Sur le soir,
+une esclave de la maison m’annonça que le moudraah avait été retrouvé
+dans la poussière. Je rendis grâces à Dieu ; je me sentis soulagé.
+
+Mon père était alors absent. Il ne rentra qu’après le coucher du soleil.
+Il n’eut rien de plus empressé que de m’envoyer mon oncle pour me
+répéter les menaces qu’il m’avait déjà adressées le matin. La favorite
+était présente quand mon père m’envoya Zarroûk ; mais cette maudite
+femme se garda bien de dire qu’elle avait son moudraah ; selon elle, je
+devais ignorer qu’elle l’avait retrouvé. Mon oncle vint à moi et me
+renouvela les menaces de mon père. « Mais, dis-je alors, est-ce que le
+moudraah n’est pas retrouvé ? — Je n’en sais rien. — Il est retrouvé,
+répliquai-je ; je le sais ; on me l’a annoncé. » Zarroûk sortit aussitôt
+et se hâta de porter ma réponse à mon père. « Est-il vrai que tu aies
+ton moudraah ? dit mon père à sa femme. — Oui, nous l’avons, dit-elle
+d’un ton froid et indifférent ; mais ton fils nous l’a fait rapporter
+ici par une esclave qui, sans qu’on l’eût aperçue, a jeté le moudraah
+dans la poussière ; car plusieurs fois nous avions cherché partout sans
+rien découvrir. Certes, si on ne l’avait pas jeté ici après coup,
+comment y serait-il venu ? » Mon père appela toutes ses esclaves, et,
+d’un ton sévère, leur ordonna de lui avouer la vérité. « Si mon fils,
+leur dit-il, a remis le moudraah à quelqu’une de vous qui l’ait ensuite
+jeté ici, qu’elle me le déclare ; je lui promets qu’il ne lui sera rien
+fait : sinon, vous serez battues jusqu’à ce que vous me disiez la
+vérité. » Toutes jurèrent et protestèrent qu’elles ne savaient rien de
+cette prétendue supercherie ; que nulle d’entre elles n’avait rapporté
+le moudraah, mais qu’elles l’avaient découvert au milieu de la poussière
+et dans la chambre même.
+
+Quand mon père eut bien questionné les esclaves et eut entendu leurs
+déclarations, il les renvoya. — Néanmoins je passai encore la nuit dans
+mes fers.
+
+Le jour suivant, de grand matin, parurent mon oncle et les deux esclaves
+qui m’avaient mis aux entraves. Ils m’éveillèrent, me débarrassèrent les
+pieds, et repartirent. Je demeurai de nouveau seul, et de nouveau mes
+larmes coulèrent. J’étais désespéré d’avoir été mis ainsi aux fers comme
+un misérable esclave. Cette pensée m’agitait encore, lorsque je vis
+entrer Zarroûk portant des hardes à la main. Il me fit ôter les habits
+que j’avais sur moi, me présenta d’autres vêtements propres, une
+chemise, un caleçon, un cafetan de cotonnade, un jubbé neuf en drap
+vert, un châle cachemire vert pour turban, un tarboûch, une ceinture et
+des sandales mekkoises[159]. Mon oncle me fit endosser tout cet
+accoutrement, puis il me dit : « Maintenant, viens te présenter à ton
+père ; il veut te parler. » Je suivis Zarroûk... Je baisai la main à mon
+père et l’arrosai de mes pleurs. Je vis qu’il était profondément ému. Il
+m’embrassa entre les yeux et me dit : « Rends grâce à Dieu que ce soit
+moi et non un juge ou un étranger qui ait conduit et terminé cette
+affaire, car probablement tu aurais été condamné. » Mon innocence fut
+pleinement reconnue.
+
+Plusieurs jours après mon accusatrice annonça encore qu’il lui manquait
+un collier, et que très-certainement je le lui avais soustrait. « Femme
+que tu es ! lui dit mon père, aie donc un peu la crainte de Dieu. Nous
+avons déjà faussement accusé mon fils, il y a quelques jours ; cherche
+ton collier ; tu le trouveras comme tu as trouvé ton moudraah. » Elle
+jura qu’elle l’avait cherché avec le plus grand soin, mais inutilement,
+et elle persista dans son accusation contre moi. Elle parlait encore
+lorsqu’une esclave apporta le collier, et dit : « Le voilà ! je l’ai
+trouvé à tel endroit. » Alors la colère exaspéra mon père. « Tu as eu
+l’audace, dit-il à sa concubine, d’accuser encore mon fils ! Depuis
+qu’il est dans ce pays, tu le traites toujours en ennemi. — Mais
+pourquoi, avant qu’il ne fût ici, ne perdais-je jamais rien ? Pourquoi
+ne disparaît-il rien de mes parures que depuis qu’il est avec nous ? »
+Ces paroles irritèrent encore davantage mon père. « Qu’est-ce que tout
+cela signifie ? répliqua-t-il. Tu ne penses qu’à jeter l’inimitié entre
+mon fils et moi ; et plus je te rappelle au devoir, plus ta haine
+s’envenime. Zarroûk, dit-il alors à mon oncle, apporte-moi ici des
+fers. » Zarroûk obéit.... « Mets les fers à cette femme, et conduis-la à
+la cuisine ; elle travaillera avec les esclaves. Désormais, elle n’est
+plus qu’une esclave comme les autres. »
+
+Lorsqu’elle entendit cette décision, elle se prit à pleurer, à soupirer,
+à demander pardon, à embrasser les pieds de mon père. Mon père restait
+inexorable, insensible à ces larmes et à ces prières. Zarroûk intercéda
+pour elle, baisa les mains à mon père, qui finit, après une longue
+résistance, par accorder le pardon de la coupable. Mais il jura que si
+jamais elle osait essayer le moindre mensonge contre moi, il la
+traiterait avec la dernière rigueur. De ce moment la concubine fut avec
+moi dans les meilleurs termes, dans le plus parfait accord, et elle me
+témoigna toujours beaucoup de déférence et d’égards.
+
+Plus tard cette femme suivit mon père au Ouadây. Et là, Dieu la punit
+des mensonges qu’elle avait ourdis contre moi, des calomnies basses et
+misérables dont elle m’avait noirci. Dieu, pour la punir, la soumit à de
+dures épreuves, et lui rendit le même genre de souffrances que j’avais
+endurées. Il la condamna, elle aussi, à vivre dans les fers autant
+d’années que j’y avais été de jours à cause d’elle ; et elle ne trouva
+personne qui la prît en pitié dans sa triste reclusion. Voici le fait.
+
+A l’époque où mon père se prépara à quitter le Ouadây et à retourner à
+Tunis, j’étais encore au Dârfour. Mon père me fit dire d’aller le
+trouver, afin de partir avec lui. Le sultan fôrien, comme je l’ai déjà
+dit, me retint au Dârfour. Mon père ne me voyant pas arriver, et ayant
+résolu de se mettre promptement en route, confia tout ce qui regardait
+ses intérêts, les cinq villages dont il avait alors la direction et les
+revenus, ses femmes, ses biens, ses troupeaux, à son frère Zarroûk,
+qu’il constitua son remplaçant et son chargé d’affaires, puis il partit
+par la route du Fezzân. Il allait revoir sa famille, son père, et ce que
+Dieu lui avait laissé de frères.
+
+La concubine, restée au Ouadây, donna carrière à sa méchanceté féminine
+et se déclara en guerre ouverte avec Zarroûk. En l’absence de mon père,
+elle prétendait être en dehors de toute autorité, n’avoir de compte à
+rendre à personne. Elle espérait tirer avantage de la résistance qu’elle
+opposait à mon oncle, et elle alla jusqu’à se plaindre plusieurs fois de
+lui au sultan. On examina la question et on reconnut la légitimité
+pleine et entière des droits de Zarroûk. La femme fut sévèrement
+admonestée de la part du sultan, et elle reçut l’ordre de rester soumise
+et tranquille, comme les autres femmes. Irritée de ces procédés, elle se
+déclara en hostilité ouverte contre Zarroûk, et refusa tout arrangement,
+toute conciliation. Le sultan, informé des dispositions de cette femme,
+la condamna à la reclusion chez elle, avec les fers _akrab_ (ou
+_scorpion_) aux pieds, afin de la ramener à résipiscence.
+
+Elle était alors enceinte. Quand approcha le moment de la délivrance,
+Zarroûk songea à prier le sultan de pardonner à cette femme ; mais
+ensuite Zarroûk réfléchit ; il craignait qu’elle ne recommençât ses
+querelles, et il se contenta de demander qu’on la débarrassât de ses
+fers jusqu’à ce qu’elle fût accouchée seulement, et qu’ensuite on la
+remît dans les entraves comme auparavant. La chose fut ainsi convenue.
+Lorsque j’arrivai au Ouadây je trouvai cette femme dans l’akrab.....
+Dieu n’oublie jamais l’injustice et la méchanceté ; il est l’appui de
+l’opprimé ; en lui est la consolation de celui qui souffre.
+
+Revenons à notre sujet.
+
+L’article de commerce le plus lucratif au Dârfour et au Ouadây est le
+cuivre rouge ; il s’y vend à prix d’or. On en fabrique, comme nous
+l’avons déjà dit, des chevillères, des damleg, des anneaux pour le nez.
+Au Dâr-Rau_n_ah, il a également une valeur très-élevée ; trois rotl
+seulement valent un esclave mâle ou femelle. Au Dârfour, six rotl,
+parfois dix, jamais plus de treize, valent un esclave _des six_, c’est-
+à-dire de la taille de six empans mesurés du talon au bout inférieur de
+l’oreille. Après le cuivre vient le zinc, et ensuite les talaris ou
+douros et le laiton en feuilles. De toutes les autres marchandises dont
+nous avons parlé, aucune n’est recherchée aussi avidement que ces
+métaux.
+
+Tous les objets ou articles indiqués dans ce chapitre sont importés par
+les djellâb au retour de leurs expéditions commerciales d’esclaves.
+D’autres objets sont apportés uniquement par les Arabes des environs du
+Dârfour et du Ouadây.
+
+Les Rézeigât et quelques autres tribus font, au Dârfour, un commerce
+considérable de beurre fondu, de bœufs, de vaches, de cuirs et de miel.
+Sans les Rézeigât, le rotl de beurre vaudrait son poids d’argent, et
+encore on n’en trouverait pas.
+
+Les Zéyâdyeh, les Areîgât, les Zaghâouah, apportent au Dârfour le sel
+qu’ils vont chercher au puits de Zaghâouy. Sans eux, les Fôriens en
+manqueraient presque totalement. Au Dârfour proprement dit, le sel est
+très-recherché. Il l’est encore davantage au Dâr-Sila, au Fangarau et au
+Rau_n_ah. Chez les Fôriens, la mesure de sel, quand il est en petite
+quantité sur les marchés, se vend pour vingt mesures semblables de
+doukhn (_penisetum typhoïdeum_, grain dont on fait du pain) ; si le sel
+est abondant, la mesure vaut quinze mesures de doukhn ; dans les moments
+de la plus grande abondance, il se vend pour douze mesures, même pour
+dix mesures, mais jamais au-dessous.
+
+Le sel de Mydaûb est réservé spécialement pour les vizirs et les autres
+grands du pays. Le sel de Zaghâouy est le plus mauvais qu’on puisse
+rencontrer dans le monde ; il est mêlé d’une quantité considérable de
+terre. Aussi, les gens de la classe aisée, avant de se servir de ce sel,
+le jettent dans l’eau, l’y laissent fondre, puis décantent l’eau après
+que la terre s’est déposée au fond du vase ; ensuite ils font évaporer
+le liquide, et le sel reste propre... Certes ! si les Fôriens voyaient
+du sel comme celui de Rosette ou de Tunis, ils se le disputeraient entre
+eux à coups de sabres.
+
+Dans certaines localités des monts Marrah, on a le sel _falgo_. On le
+prépare en fragments allongés qui servent en guise de monnaie dans les
+marchés.
+
+Il résulte de ce que nous venons de dire, qu’il y a au Dârfour trois
+variétés de sel. Le plus commun et le plus abondant, mais en même temps
+le plus mauvais, est celui de Zaghâouy ; le meilleur et le plus rare est
+celui de Mydaûb ; le moyen en quantité et en qualité est le _falgo_. En
+général, il n’y a guère que les gens d’une certaine aisance et les
+riches qui puissent se procurer du sel. Les pauvres salent presque toute
+leur nourriture avec de l’eau dans laquelle ils ont lavé de la cendre.
+Ils jettent la cendre dans un vase à fond criblé de très-petits trous ;
+par-dessus, ils versent de l’eau qui filtre à travers cette cendre et
+s’écoule peu à peu par les trous. Cette eau filtrée, qu’on appelle
+_kambo_, est le sel des pauvres et leur sert à préparer leurs mets. J’ai
+goûté de ce sel liquide ; il a un goût d’amertume fade, repoussante, et
+qui soulève le cœur.
+
+Quant au falgo, plusieurs personnes qui l’ont vu extraire m’ont raconté
+qu’on le retire d’une terre particulière que les montagnards recueillent
+dans certaines localités de leurs montagnes. Ils jettent cette terre
+dans de larges vases et la traitent à grande eau, à peu près comme on
+opère pour séparer le sel de nitre. On reprend cette eau, on la verse
+dans d’autres vases, dans le fond desquels sont pratiqués plusieurs
+enfoncements coniques qui font office de moules, et on laisse le liquide
+s’évaporer spontanément. Le résidu salin se rassemble dans les cônes et
+s’y dessèche en fragments opaques de forme pyramidale, d’une
+cristallisation irrégulière, de couleur grisâtre et d’un goût agréable.
+
+Il me reste à dire quelques mots sur l’industrie, sur les occupations
+domestiques, sur les derniers devoirs rendus aux morts.
+
+L’industrie est fort peu développée chez les peuples de l’Afrique
+centrale. Au Dârfour et au Ouadây, il n’y a guère, en fait d’arts, que
+ceux du tisseur, du forgeron, du laboureur, du fileur, du fondeur
+(c’est-à-dire du fabricant de lances, d’arcs, de flèches et de quelques
+grossiers ustensiles pour l’agriculture et les besoins les plus
+ordinaires et les plus communs de la vie). Au Dârfour, il y a des
+étrangers, originaires du Katakau, qui teignent en bleu avec l’indigo,
+et qui savent produire les nuances bleu-noir chatoyant du godâny et du
+teykau.
+
+Les Fôriens tannent parfaitement les peaux ; ils ont pour cela tout ce
+qu’il leur faut en instruments de travail et en matières premières. Ils
+préparent, avec les peaux de bœufs et de chameaux, des sacs, de grandes
+et belles pièces de cuir qu’ils appellent _doubourkou_ et qui servent,
+les unes pour s’asseoir et pour dormir, les autres pour cribler les
+grains, etc. Avec les peaux de chèvres et de boucs, ils fabriquent de
+belles outres et des sacoches pour les provisions de voyages. Des peaux
+de moutons, ils font du _sekhtyân_ ou cuir souple, rouge ou vert, pour
+recouvrir les fourreaux de sabres, garnir les selles, etc. Après que le
+sekhtyân a été bien tanné, ils le teignent en rouge avec le _kouloûd_,
+sorte de moëlle végétale d’un rouge foncé, extraite d’un arbrisseau et
+qui ressemble à la moëlle spongieuse et légère de la tige du petit
+_dourah_. On fait bouillir le kouloûd assez longtemps dans de l’eau ;
+ensuite on en teint le cuir, qui prend alors une belle couleur rouge
+analogue à celle que communique la cochenille. Quant aux cuirs verts, on
+les teint avec le _zindjâr_ ou cuivre oxydé à l’air ; on obtient ainsi
+une nuance d’un vert-clair. Ces cuirs verts sont beaucoup plus chers que
+les cuirs rouges.
+
+Au Dârfour, il y a des espèces de matelassiers qui fabriquent les
+surtouts ou caparaçons pour le harnachement des chevaux ; ces surtouts
+sont faits à la manière des couvertures piquées que l’on a en Égypte (et
+ailleurs), et sont ornés de bigarrures assez singulières. Nous les
+décrirons au chapitre de la _Tactique militaire_.
+
+Il n’y a réellement pas d’autres arts au Dârfour, que ceux que nous
+venons d’indiquer. Pour les besoins qui, dans les pays civilisés, ont
+créé des professions, les Fôriens s’entr’aident et se servent
+mutuellement. Ainsi, les voisins, entre eux, se rasent la tête les uns
+aux autres ; ils se passent ainsi de barbiers. Un individu veut-il se
+construire une demeure, il est aidé pour cela par ses amis, à la simple
+condition de leur donner à dîner et à souper.
+
+Si un homme meurt, un ami et surtout un faguyh ou cheykh lui rend les
+derniers devoirs, lave le cadavre et l’ensevelit ; car tout le monde
+connaît la manière d’accomplir ces simples cérémonies. Quand une femme
+meurt, les devoirs funèbres lui sont rendus par une femme âgée. Pour
+transporter un mort en terre, on fabrique instantanément un brancard
+grossier avec deux longs bâtons assez forts que l’on maintient à
+distance convenable avec une ou plusieurs cordes, de façon à représenter
+des sangles (_Voy._ fig. 7). On étale sur ces cordes une sorte de lit,
+c’est-à-dire, par exemple, un _bourch_ ou natte fine faite en lanières
+de feuilles de daûm, ou bien un _hacyrah_ ou natte ordinaire en petit
+jonc ou en paille. On place le cadavre là-dessus, et on l’emporte à
+bras ; car les manches de cette espèce de civière sont trop courts pour
+qu’il soit facile de la porter sur les épaules. Ce sont encore les amis
+et connaissances du défunt qui creusent sa fosse. Chaque mort est
+toujours seul dans une fosse isolée. Ni ceux qui ont lavé le cadavre, ni
+ceux qui l’ont transporté au tombeau, ne reçoivent de rétribution. Il en
+est de même pour ceux qui récitent en commun le Coran pour le repos de
+l’âme du défunt, ou qui récitent les prières de l’_itâcah_ ou
+délivrance[160], ou qui disent le chapelet _du pardon_.
+
+J’ai vu compter au Dârfour les prières du chapelet au moyen de fragments
+de petit jonc, comme le jonc des nattes fines[161]. Chaque individu qui
+vient prendre part à ces sortes de prières taille dix petits fragments
+de jonc et dix autres fragments plus grands. Quand il a prononcé sur son
+chapelet ordinaire, le premier cent de « _lâ Ilâh ill’ Allâh_ (Il n’y a
+pas d’autre Dieu que Dieu), » il met de côté un petit fragment de jonc ;
+après le second cent, il met un autre petit fragment avec le premier, et
+ainsi de suite jusqu’à ce que les dix petits fragments soient tous
+réunis. Alors, comme sur chaque grain de chapelet le priant a prononcé
+« _lâ Ilâh ill’ Allâh_, » il résulte que, quand ses dix petits fragments
+sont rassemblés, il a articulé mille fois ces mêmes mots « _lâ Ilâh ill’
+Allâh_. » Afin de se rappeler ou de compter le nombre des mille, il met
+de côté un des dix grands fragments de jonc. A chaque mille, il en fait
+de même jusqu’au dixième ; et alors il sait qu’il a articulé dix mille
+fois les saintes paroles.
+
+Les Fôriens prétendent que les morceaux de jonc, qui ont servi ainsi à
+compter les prières du chapelet du pardon, ont acquis, par cela seul,
+des vertus bienfaisantes. Ainsi, un fiévreux qu’on parfume avec la fumée
+de ces brins de jonc, guérit sur le champ de sa fièvre. En brûlant ces
+joncs et en en mettant la cendre dans de l’eau, on a un collyre dont la
+vertu sainte est telle qu’un ophthalmisant qui s’en lave les yeux
+pendant trois jours de suite, le matin, est nécessairement guéri. Si on
+dépose ces bouts de jonc entre un mort et son suaire, Dieu traite l’âme
+du mort avec plus de bonté et se montre moins sévère dans l’appréciation
+des fautes du défunt, et cela grâce aux bénédictions attachées aux brins
+de jonc.
+
+La charité fraternelle, en vue de Dieu, est chose commune au Dârfour.
+Celui que quelque malheur a frappé est toujours secouru par ses amis et
+par ceux qui le connaissent.
+
+Les Fôriennes n’ont aucune habitude des travaux domestiques auxquels se
+livrent les femmes des pays policés. Les filles des riches passent une
+partie de la journée à se parer, à se frotter le corps avec du beurre et
+les cheveux avec de la graisse, à se mettre du keuhl aux yeux, à se
+parfumer, à se friser. Après qu’elles ont fini, elles s’occupent des
+soins de la maison ; puis elles se mettent à tisser des _bourch_ ou
+nattes fines avec les feuilles de daûm découpées, qu’elles ont teintes
+de différentes couleurs, en rouge, en noir, en vert, en jaune. Ces
+nattes sont légères et du plus joli travail, elles ont un coup d’œil
+charmant et semblent inviter ceux qui les voient à s’asseoir ou à dormir
+dessus.
+
+La Fôrienne, même de condition aisée, prépare ordinairement la
+nourriture à son mari et aux hôtes ou convives qui viennent à la maison.
+Aux époques des travaux agricoles, les femmes des familles pauvres
+s’occupent avec leurs maris aux semailles, à la moisson, à la récolte
+des grains, du coton. Dans les autres temps de l’année, elles font des
+provisions de fruits et de plusieurs graines sauvages pour leurs
+familles. Ainsi, quand le fruit du héglyg (_balanites ægyptiaca_), du
+nabk-karnau est à maturité, elles en cueillent pour toute l’année. De
+même pour le riz, le défré, le koraîb[162], le fruit de l’andourâb,
+celui de l’ardeîb ou tamarin, celui du mokhaît. (Le fruit de l’andourâb,
+arbre de taille moyenne, est de la grosseur du fruit de la morelle ;
+c’est une baie à trois pépins.) Le fruit du Mokhaît, arbuste qui ne
+dépasse guère la hauteur d’un homme, est dur et du volume d’une aveline.
+On le fait digérer dans de l’eau qu’on renouvelle plusieurs fois pour le
+dépouiller de son amertume et en séparer la matière mucilagineuse. On
+reconnaît que l’amertume est enlevée, lorsque l’eau de digestion et de
+lavage ne renferme plus de mucilage. Alors on retire le fruit de l’eau,
+on le fait sécher au soleil, et plus tard il sert de nourriture.
+Certaines personnes le broient ou le moulent pour en faire de la
+bouillie ; d’autres le mangent tel qu’il est après qu’il a été desséché
+comme je viens de l’indiquer. Le nom de _mokhaît_, qui signifie
+_mucilage_, a été donné à ce fruit et à l’arbre qui le produit, à cause
+de sa matière muqueuse et tellement visqueuse qu’elle adhère aux doigts
+de ceux qui, en le cueillant, le brisent ou l’écrasent légèrement dans
+leurs mains.
+
+Les femmes travaillent aussi, dans la saison, à récolter les pastèques.
+Il y a au Dârfour deux espèces de pastèques : la grosse pastèque
+ordinaire qu’on cultive en Égypte, et la pastèque fôrienne qui n’est pas
+plus grosse qu’une coloquinte. Lorsque l’on a cueilli cette dernière
+espèce, on en enlève l’écorce, puis on coupe la pulpe en quatre zestes
+qu’ensuite on fait dessécher. Pour en manger, on en pile plusieurs
+morceaux jusqu’à ce qu’ils soient réduits en farine, et on en prépare
+une bouillie ou sorte de crème qui est agréable.
+
+Dans les campagnes, les femmes vont travailler aux champs avec leurs
+maris. Elles coupent avec une sorte de binette ou de sarcloir les herbes
+épineuses qu’elles amassent ensuite à part. Les filles, dès qu’elles
+sont assez grandes, accompagnent leurs parents dans ces travaux
+rustiques ; jusqu’alors, elles gardent les troupeaux aux pâturages. Le
+soir, au retour des champs, la femme rapporte une charge de bois ou
+d’herbes sèches pour cuire les aliments et aussi pour avoir de la
+lumière dans la hutte ; car là on n’a que la flamme du bois et des
+matières végétales desséchées, comme moyen d’éclairage.
+
+Les pauvres, pour ressource ordinaire, s’achètent, dès qu’ils le
+peuvent, une chèvre ou une brebis ; lorsqu’elle a mis bas, le lait leur
+sert de nourriture.
+
+Du reste, les pauvres sont dans le plus triste dénument et dans la plus
+affreuse misère. Sans cesse ils ont à souffrir de la tyrannie de leurs
+gouverneurs ; sur eux pèsent les exigences des guerres, les corvées
+publiques. Toute leur vie n’est qu’une vie d’esclaves.
+
+
+[Note 156 : _Voy._ note 40.]
+
+[Note 157 : _Voy._ note 41.]
+
+[Note 158 : _Voy._ note 42.]
+
+[Note 159 : _Voy._ note 43.]
+
+[Note 160 : _Voy._ note 44.]
+
+[Note 161 : _Voy._ note 45.]
+
+[Note 162 : _Voy._ note 46.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE VII.=
+
+Mœurs et coutumes. — Dignités ; fonctions. — Kamkolak. — Mômo. —
+Habbâbah. — Aguîd. — Vizirs ou émyn. — Kâmnah. — Turguenak. — Rois. —
+Audiences publiques du sultan. — Cérémonie bizarre du salut du vendredi.
+— Kabartou. — Costume des turguenak. — Timbales du mont Thoraya. —
+Manière de porter plainte au sultan. — Sorte de quarantaine. — Tribunal
+des kamkolak. — Vénération pour le sultan. — Nul ne doit porter le même
+nom que lui. — Eau du sultan. — Cérémonies pour pénétrer dans le
+palais ; réceptions particulières. — Jeunes filles habbâbah. —
+Inspecteurs des charges. — Nul ne monte à âne. — Forgerons et chasseurs.
+— Coutume des chérifs. — Innovations interdites. — Projet de battre
+monnaie.
+
+
+Sachez que Celui qui a l’unique et souveraine puissance sur le monde,
+Celui qui n’a besoin ni de vizirs ni de conseillers, a inspiré à chaque
+nation la manière dont elle doit se gouverner et se conduire, afin
+d’éviter et de prévenir les agitations et les souffrances. Dieu
+connaissant par sa prescience que, chez les nations, la multitude ne
+suivrait le droit chemin que si elle y était contrainte par l’autorité
+de souverains, dépositaires de la force et du pouvoir, et que, si les
+sociétés étaient sans direction, les forts opprimeraient les faibles, et
+braveraient les lois de l’équité, Dieu a donné aux peuples
+l’intelligence, les a parés du manteau de la réflexion, et dès lors
+chaque nation a consenti à se constituer un chef qui la gouvernât selon
+les principes du bien, s’éloignât des sentiers de l’injustice, traitât
+les sujets d’une manière équitable, prodiguât pour eux ses ressources,
+défendît l’opprimé contre l’oppresseur, et vengeât toute blessure portée
+par des bras coupables.
+
+Et certes, le souverain le plus puissant de tous les souverains du
+Soudan, le plus respecté, le plus généreux, fut le sultan Sâboûn. Il fut
+toujours grand dans ses libéralités ; toujours ses dons enrichissaient,
+toujours ses faveurs étaient placées avec discernement ; toujours celui
+qui recevait, était au comble de ses vœux.
+
+Il est de principe au Ouadây, de ne reconnaître pour chef de l’État
+qu’un prince issu d’une mère d’origine noble, dont la noblesse soit
+pure, bien constatée et prouvée ; en d’autres termes, la mère du
+souverain doit être d’une des cinq tribus privilégiées. Le fils d’un
+sultan, né d’une esclave, fût-elle des descendants du prophète, et à
+plus forte raison si elle est d’extraction inconnue, ne saurait parvenir
+au sultanat.
+
+Quand j’étais au Ouadây, le sultan régnant était Mohammed-Abd-el-Kérym,
+surnommé Sâboûn. Il était fils du Sultan Mohammed Sâleh, fils du sultan
+Mohammed Gaûdeh, surnommé Kharyf-el-Teymân, fils du sultan Mohammed-
+Aroûs le jeune, fils du sultan Mohammed-Aroûs l’ancien, fils du sultan
+Séleîh. Cette filiation généalogique, je l’ai entendu proclamer par
+l’imâm Bedr-ed-Dyn, imâm de Sâboûn, lorsque de la chaire sacrée, au
+prêche du vendredi, il demandait les bénédictions du Ciel pour ce
+prince.
+
+Les places, fonctions et dignités, au Ouadây et au Dârfour, diffèrent
+dans leurs corrélations et leur nature. Comme pour honorer leur
+souverain, les Fôriens (ainsi que nous l’avons dit dans le voyage au
+Dârfour) les ont dénommées et coordonnées d’après les noms et la
+position des membres du corps. Les Ouadâyens n’ont pensé dans cette
+coordination qu’à l’utilité de leur pays, ils n’ont été inspirés que par
+des vues de bien général. Plusieurs fonctions sont établies uniquement
+d’après les divisions des provinces de l’État.
+
+Les _kamkolak_ sont au nombre de huit, quatre de premier degré et quatre
+de second degré. Les premiers sont chargés d’examiner et de discuter les
+différends des particuliers. Ils forment un conseil délibérant et un
+tribunal judiciaire. Ils ne portent à la connaissance directe du sultan
+que les affaires de quelque importance. Dès qu’ils en ont terminé une,
+ils en dressent le procès-verbal, qu’ils soumettent ensuite au contrôle
+et à la sanction du sultan. Le sultan ne révoque et n’annule jamais les
+jugements des kamkolak, quand même ces jugements seraient erronés.
+Seulement dans ce dernier cas, le prince avertit les kamkolak qu’ils se
+sont trompés, il leur adresse ses remontrances et les invite à se mettre
+en garde contre toute erreur. Si le même fait se présente une seconde
+fois, le sultan les destitue ; et encore alors il laisse exécuter leur
+jugement par respect pour la dignité des fonctions de juges, à moins
+cependant que la sentence ne soit par trop injuste. Dans cette
+circonstance, il en renvoie l’examen au câdi, c’est-à-dire au tribunal
+suprême. De sa seule autorité, le prince ne casse aucun de leurs
+jugements.
+
+La dignité la plus élevée après celle de kamkolak est celle de la
+_mômo_ ; elle est affectée à la mère du sultan. Cette dignité, quand la
+mère du sultan vient à mourir, est transférée à l’aïeule du prince. Si
+l’aïeule n’existe plus, il n’y a plus de mômo ; et la dignité la plus en
+relief alors, après les kamkolak, est celle de _habbâbah_ ; elle est
+spéciale à la première des femmes du sultan, à celle qui tient le rang
+le plus élevé.
+
+Ensuite viennent, par ordre de considération et d’importance, les
+dignités des _aguîd_ proprement dits, des _visirs_, du _kâmnah_ et des
+_turguenak_.
+
+Il y a deux aguîd principaux, l’_Aguîd-el-Sabâh_, aguîd de l’Est, ou
+gouverneur de la province de l’Est ; et l’_Aguîd-el-Gharb_, aguîd de
+l’Ouest ou gouverneur de la province de l’Ouest. Chacun d’eux a sous sa
+juridiction et sous sa dépendance plusieurs rois ou gouverneurs de
+districts ou _dâr_ secondaires. Les deux principaux aguîd correspondent
+à l’abadyma et au tékényâouy chez les Fôriens.
+
+Après les aguîd, sont les _emyn_ ou _visirs_, et le _kâmnah_. Au Ouadây,
+le kâmnah diffère, par ses fonctions, du kâmnah du Dârfour ; il
+correspond à l’orondolon fôrien, c’est-à-dire que lorsque le sultan est
+à cheval, le kâmnah marche devant lui.
+
+Les _turguenak_ ou émissaires des vengeances du sultan, sont les
+exécuteurs des hautes œuvres, et les Gardes du corps et du palais du
+sultan. Leur costume diffère de celui des soldats ouadayens ; ceux-ci
+portent un vêtement ample à très-larges manches et semblable à l’espèce
+de blouse, appelée beddâouyeh, des femmes du Caire. Les turguenak sont
+très-nombreux.
+
+Après eux sont les _rois des montagnes_ ou _mouloûk-el-djébâl_, puis les
+aguîd ou gouverneurs des tribus arabes, tel que l’aguîd de la tribu des
+Djéâtenah, celui des Zébédeh, celui des Bény-Helbeh, celui des Mahâmyd.
+
+Enfin, après ces aguîd de second ordre, viennent les _rois_ tels que le
+roi des Birguid, le roi des Dâdjo, celui des Koûka, etc.
+
+Il est d’habitude que, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi,
+le sultan ouadayen donne audience publique. Il reçoit alors les plaintes
+et les réclamations de chacun, quel qu’il soit. Le lundi, il siège pour
+cela dans une pièce qui a vue sur la place du Fâcher. Sur cette place,
+comme nous l’avons déjà dit, il y a plusieurs séyâl, espèces d’arbres à
+épines blanches, disposés sur deux lignes, dont l’une est assez
+rapprochée du mur extérieur du palais, et dont l’autre en est un peu
+plus éloignée. Vers le milieu du Fâcher, sont encore d’autres séyâl ;
+c’est là qu’est le lieu du tribunal ou cour de justice des kamkolak, et
+qu’ils entendent et jugent les différends des particuliers.
+L’emplacement précis de ce tribunal en plein air est indiqué par les
+lances des kamkolak, qui y sont fichées dans le sol et alignées devant
+eux. Les juges se tiennent là, assis, faisant face à la demeure du
+sultan. Ils arrivent à leur tribunal dès le matin, et ne s’en absentent
+que pendant la grande chaleur du jour et pendant les moments de pluie.
+Les jours ordinaires, ils se remettent en séance à deux ou trois heures
+après-midi et ils ne se retirent qu’au coucher du soleil. Dans la saison
+des grandes pluies, ils tiennent leurs audiences dans le petit _casr_ ou
+maisonnette qui est adossée à la face interne du mur extérieur du
+palais. (_Voy._ le Plan de Ouârah.)
+
+C’est sous la rangée d’arbres la plus voisine du palais, que le sultan
+se tient le vendredi, à l’ombre et en restant à cheval. Le câdi, les
+mouftis, les ulémas, les chérifs, les principaux personnages, chacun
+selon son rang, s’assèyent accroupis en face du sultan. Entre lui et la
+foule, sept interprètes sont rangés en file l’un derrière l’autre, comme
+dans les assemblées du ligdâbeh au Dârfour. Chez les Fôriens, ce sont
+les assistants qui commencent par adresser leurs salutations au sultan ;
+au Ouadây, c’est le sultan qui prend l’initiative et salue d’abord
+l’assemblée. Alors, les interprètes disent de la part du prince
+ouadayen, en s’adressant successivement à chaque classe d’individus : —
+« Câdi, le sultan te salue ;... ulémas de l’Islâm, le sultan vous
+salue ;... chérifs, le sultan vous salue ;... kamkolak, le sultan vous
+salue ;... turguenak, le sultan vous salue ;... émyn ou vizirs, le
+sultan vous salue ;... kâmnah, le sultan te salue ;... rois des
+montagnes, le sultan vous salue, » et ainsi de suite pour chaque espèce
+ou classe de fonctionnaires ; on termine par : « Gens des environs et de
+la banlieue de Ouârah, le sultan vous salue tous ; il vous souhaite
+bonne santé, bénédiction de Dieu, toute prospérité et bien-être. »
+
+Les individus de chaque catégorie, et les individus pris isolément,
+aussitôt que le sultan leur a fait adresser sa salutation, battent des
+mains et s’inclinent jusqu’à terre d’abord sur le côté droit, puis sur
+le côté gauche, de manière que les tempes aillent alternativement
+toucher la poussière. Pendant cette cérémonie de salutation et de
+battement de mains, retentit derrière le sultan, et presque sans
+interruption, le daraboukkah dont le son aigre s’entend à une grande
+distance. Ce daraboukkah, de forme égyptienne, est appelé _baradyeh_ par
+les Ouadayens. Toutes les fois que le baradyeh sonne avec plus de force,
+l’assemblée l’accompagne en battant doucement des mains. En même temps,
+les soldats, debout, en dehors et autour de la foule, brandissent et
+heurtent le kourbâdj ou tige de fer qu’ils ont à chaque main. Ce bruit
+de tambourin ou baradyeh, de battements de mains, de cliquetis de
+kourbâdj, est encore mêlé des cris des soldats qui répètent : « Gloire à
+toi, sultan, buffle d’intrépidité ! que Dieu te rende victorieux de tes
+ennemis, toi notre maître ! » Et il résulte de ce sauvage et rude
+concert un vacarme des plus bizarres.
+
+Les _kabartou_ forment un corps particulier d’individus qui, dans les
+cérémonies, sonnent de la trompette et battent du tambourin. Ils
+représentent aussi un corps de bourreaux, car ce sont eux qui sont
+chargés d’exécuter ceux que le sultan condamne à mort. Les kabartou
+assistent également au salut du vendredi. Leur nombre est assez
+considérable. Dans les assemblées hebdomadaires dont nous venons de
+parler, ils s’asseyent accroupis sur un endroit un peu élevé. Plusieurs
+d’entre eux ont en main une trompette droite, longue de plusieurs empans
+comme les longs instruments de cuivre des musiques françaises, et
+donnant un son rauque et criard[163]. Les autres ont des tambourins du
+volume des tambours français, et qu’on appelle en Égypte _trombeîtah_.
+Une cinquantaine de tambours et de trompettes sonnent ensemble par
+moments, et produisent un tintamarre assourdissant ; car les trompettes
+ont un ronflement âpre et des plus violents. Lorsque les kabartou ont
+sonné ensemble une sorte de ritournelle sur leur trompette, le chef de
+la troupe sonne à son tour, seul, et en prononçant en même temps des
+paroles dans son instrument. Puis il se tait, toutes les autres
+trompettes lui répondent en l’imitant, et le vacarme recommence.
+
+Le concert achevé, les _turguenak_ s’avancent, ayant l’uniforme de
+guerre. Ils tiennent à la main des assommoirs revêtus de fer ou sortes
+de masses d’armes à renflement arrondi (fig. 3). Ils portent sur la tête
+une espèce d’armet d’acier en forme de tasse. La plupart ont le buste
+couvert d’une cotte de mailles qui ne leur descend que jusque sur les
+hanches ; car ils sont toujours à pied. Ceux qui n’ont pas de cotte de
+mailles sont habillés d’une _châyeh_ ou saye, sayon, espèce de gilet
+épais, à manches, et qui rappelle l’_antéri_ ou gilet égyptien actuel du
+costume _nizâm_ ou militaire. Les châyeh sont faites en drap, fourrées
+de coton et piquées à la manière des courtes-pointes. La saye ou
+_châyeh_ est un vêtement de bataille, pour préserver des flèches et des
+coups de sabre.
+
+Chaque compagnie de turguenak a deux tambours semblables à ceux des
+kabartou, et sur lesquels ils frappent de toutes leurs forces. Les
+compagnies des turguenak se mettent en marche pour quitter le Fâcher dès
+que leurs tambours commencent à battre ; alors elles traversent la foule
+du peuple et les lignes des soldats, font le tour, à l’intérieur, du
+cercle de la multitude qui environne à distance le sultan ; et en
+marchant elles menacent, comme si elles allaient les frapper, les
+assistants qui forment les premiers rangs du cercle de l’assemblée. Tout
+en gesticulant et menaçant, les turguenak disent à ceux qu’ils
+apostrophent : « Demandez pardon à Dieu et au prophète (faites votre
+acte de contrition) ! »
+
+A l’extrémité du Fâcher opposée au palais, est un petit mont appelé
+_Thoraya_, sur le sommet duquel est une construction ou bâtisse où sont
+déposés les grands _kette-drums_ ou nacaires du sultan, semblables à
+ceux des sultans fôriens. Au Ouadây, le renouvellement des cuirs ou
+peaux de ces timbales ne se fait pas tous les ans et n’a jamais lieu
+avec l’appareil de solennité et de cérémonie qui est en usage au
+Dârfour ; au Ouadây, ce renouvellement s’exécute sans que personne le
+sache.
+
+Toutes les fois que le sultan sort et paraît sur le Fâcher, les timbales
+de Thoraya retentissent ; en même temps retentissent aussi les baradyeh,
+les tambourins des kabartou, les trompettes des turguenak, le cliquetis
+des kourbâdj entre-choqués, les battements de mains de la foule, et de
+là un vacarme inimaginable.
+
+Le vendredi, après le salut du sultan sur le Fâcher, quiconque a à se
+plaindre de quelque injustice, s’avance et présente sa plainte au
+prince. Voici de quelle manière le requérant procède. Il abat d’abord
+son vêtement de dessus ses épaules, et se l’attache en forme de ceinture
+autour des reins. Ensuite, il pénètre dans l’intérieur du cercle des
+assistants, par le côté correspondant à la droite du sultan, marche
+demi-courbé en battant des mains, et il continue ainsi, s’avançant d’un
+pas légèrement accéléré, jusqu’à ce qu’il arrive au côté opposé du
+cercle, en passant devant le sultan. Si le sultan, par quelque cause que
+ce soit, n’a pas aperçu le _passant_, alors celui-ci repasse, toujours
+au pas demi-accéléré, et il regagne le point d’où il est parti d’abord.
+Nécessairement alors le sultan l’aperçoit et lui demande quel est le
+sujet de la plainte. Si l’affaire paraît être de médiocre importance, le
+sultan la renvoie aux kamkolak ; si elle est assez grave, le sultan s’en
+empare, l’examine lui-même, et la poursuit jusqu’à ce qu’il l’ait
+éclaircie.
+
+Les Ouadayens ont certaines habitudes qui rappellent des coutumes
+européennes. Ainsi, lorsqu’un voyageur pénètre sur le territoire du
+Ouadây, on ne le laisse entrer dans le cœur du pays qu’après un séjour
+de trois fois vingt-quatre heures au village d’Abâly. C’est une sorte de
+quarantaine de trois jours.
+
+Les séances journalières des kamkolak au Fâcher, les fonctions
+judiciaires de ces employés, l’obligation qui leur est imposée d’écrire
+la minute des affaires présentées à leur tribunal et d’en dresser un
+procès-verbal qui est ensuite soumis au sultan, tout cela constitue une
+manière de conseil délibérant et consultatif, une espèce de cour de
+justice.
+
+Le respect et la vénération des Ouadayens pour leur sultan est presque
+de l’adoration. Jamais ils ne lui présentent une affaire qu’après avoir
+récité devant lui le _Fâtihah_ ou invocation initiale du Coran, sans
+avoir demandé à Dieu d’accorder à leur prince la victoire sur ses
+ennemis et de lui donner de longs jours. Ce qu’il y a de médiocre et
+d’ordinaire, ils le réservent pour eux ; mais tout ce qu’il y a de
+meilleur doit être pour le sultan : habits recherchés, parures de prix
+sont pour lui et ses femmes. Nul vizir, nul grand de l’État, quelle que
+soit la hauteur de ses fonctions et de son rang, fût-il même le premier
+après le souverain, n’a le droit de porter de la soie ou sur sa personne
+ou dans les harnachements de ses chevaux. Il ne peut même avoir une
+selle couverte en drap ; à plus forte raison ne doit-il avoir ni selle
+dorée, ou brodée en or, ou garnie en argent, ni étriers dorés ou
+argentés. On permet seulement, et c’est le plus, d’avoir des selles
+couvertes en cuir rouge appelé, en ouadayen, _kouloudou_. Pour cela, le
+plus haut des émirs ou vizirs, aussi bien que le plus mince d’entre eux
+en importance, est soumis à la même loi ; bien plus, nul n’a le droit de
+s’asseoir sur des tapis grands ou petits, même dans l’intérieur de sa
+maison.
+
+Aucun Ouadayen, ni aucune Ouadayenne ne doit avoir de bijoux en or, ni
+s’éventer avec un éventail en plumes d’autruche, ou même avec un
+éventail ordinaire en papier coloré, comme ceux d’Europe.
+
+En fait de vêtements, hommes et femmes indistinctement ne portent que
+des habits noirs ou blancs, en toile de coton, ou en toile fil et coton,
+ou en mousseline grossière.
+
+Les parures ou bijoux, c’est-à-dire les bracelets, les _brassières_, les
+colliers, etc., des femmes, des émirs et des vizirs, même les plus
+élevés, ne sont jamais qu’en argent ; les gens de moyenne condition
+n’ont de parures qu’en cuivre ; les pauvres et les gens du peuple en ont
+parfois en cuivre, et d’ordinaire en fer. Si quelqu’un transgressait
+cette sorte de loi somptuaire et s’avisait de porter ou d’avoir quelque
+parure qui fût plus recherchée qu’il n’est permis, on le mettrait à mort
+impitoyablement, fût-il des plus hauts personnages de l’État[164].
+
+Le but de ces coutumes, devenues lois, est d’imposer à l’esprit
+d’insubordination un frein qui, s’il était trop relâché, laisserait les
+Ouadayens supposer qu’il n’existe pas de différence entre les sujets et
+le souverain, et de là s’ensuivraient des tentatives de révolte qui
+mettraient en péril la vie du sultan, la sécurité et la tranquillité du
+pays.
+
+La sévérité ombrageuse du pouvoir et l’espèce de respect servile des
+sujets pour le souverain sont telles, que l’on ne doit même pas faire
+l’éloge de qui que ce soit en présence des Ouadayens. Personne, selon
+eux, ne doit être loué que leur sultan ; nul autre que lui ne doit être
+cité pour sa générosité et ses qualités morales. L’exigence du
+gouvernant va jusqu’à ne permettre à personne d’avoir le même nom que
+lui. Lorsqu’un nouveau souverain revêt l’autorité suprême et que, par
+exemple, il se nomme Sâleh, tous les individus qui portent ce nom
+doivent le changer sur-le-champ.
+
+Sous le règne de Sâleh, des Ouadayens des provinces vinrent se présenter
+à ce sultan. L’interprète, selon l’habitude, leur transmit le salut du
+prince en les nommant l’un après l’autre. L’interprète avait pris leurs
+noms à l’avance. Parmi les visiteurs, il en était un appelé Sâleh, et en
+lui adressant la salutation, l’interprète dit : « Le sultan te salue,
+faguyh Sâleh. » A ce mot, le prince fronça le sourcil, il poussa un cri
+de colère comme le cri du paon, et qui fit tressaillir même
+l’interprète. Celui-ci reprit vivement : — « Le sultan te salue, faguyh
+Fâleh. »
+
+Tout près de Ouârah, il y avait le _puits de Sâboûn_. Dès que le sultan
+Sâboûn fut proclamé souverain, le puits fut appelé le _puits d’Ochar_.
+
+Jamais l’eau que boit le sultan ne doit être prise deux fois de suite au
+même endroit. Les porteurs d’eau du palais viennent tout à coup, et sans
+qu’on puisse les attendre, vers un des groupes de puits qui environnent
+Ouârah, en chassent à coups de fouet et mettent rapidement en fuite
+quiconque se trouve là, entourent aussitôt un des puits, et emplissent
+leurs cruches, en ayant bien soin de tenir tout le monde à distance
+durant tout le temps de l’opération. Qui s’aviserait d’approcher serait
+repoussé à grands coups de fouet. Aussi, leur laisse-t-on la place
+libre. La raison de ce procédé et de ces précautions est d’empêcher que
+quelque malintentionné n’ensorcèle ou n’empoisonne le puits où l’on
+verrait toujours puiser de l’eau pour le sultan. Du reste, on ne
+retourne à l’eau qu’après plusieurs jours ; car à chaque fois on remplit
+au moins une vingtaine de grandes cruches. Dès qu’on en a rempli une, on
+la ferme très-soigneusement, puis on la coiffe avec une toile très-
+propre. Ces cruches, comme étant destinées à l’usage du sultan, sont
+appelées _bélikyeh_ ou _les gouvernementales_ ; mais ce terme de
+bélikyeh, chez les Ouadayens, ne veut dire que _l’eau du sultan, l’eau
+du souverain_.
+
+Une loi d’étiquette et de respect pour la dignité du prince est que
+personne n’entre habillé, ou chaussé, ou en turban, auprès du sultan,
+dans l’intérieur du palais. Quiconque veut pénétrer jusqu’au souverain,
+doit quitter sa chaussure, dès la première porte, et entrer pieds-nuds.
+A la deuxième porte, s’il a un turban, il doit l’ôter ; à la troisième,
+il doit retirer son vêtement (sa blouse) de dessus son épaule droite, et
+le reporter sur l’épaule gauche ; à la quatrième, s’il a un tarboûch, il
+l’enlève ; à la cinquième porte, qui est la première du lieu de
+réception, il se ceint les reins avec sa couverture ; à la sixième
+porte, il se fait tomber le vêtement de dessus l’épaule gauche et le
+laisse pendre rabattu sur la ceinture ; à la septième, il saisit cette
+portion d’habit pendante et se la tourne en ceinture sur les hanches.
+Ainsi dépouillé et nu, excepté depuis le nombril jusqu’aux genoux, il
+est admis à parler au sultan. Le premier vizir, comme le plus bas
+individu, est soumis à cette loi.
+
+Toutes les fois que le sultan interpelle quelqu’un, il lui dit
+ordinairement : _Yâ abd_, ô esclave ! Celui à qui cette apostrophe
+s’adresse, loin de s’en offenser, s’en félicite et s’en réjouit, et il
+répond de suite : « Plaît-il ? mon maître, maître de mon père, et de mon
+grand-père. » Quelque ordre que prononce alors le sultan, l’individu
+interpellé bat des mains tout en restant accroupi à terre, et presque en
+même temps il se renverse du côté droit jusqu’à toucher la poussière
+avec la tempe ; ensuite il se renverse du côté opposé, au point que la
+joue gauche vienne à son tour jusqu’à terre ; et tout cela en répétant :
+« J’ai entendu, j’obéis, mon maître, maître de mon père, maître de mon
+grand-père, buffle de courage, que Dieu te rende toujours triomphant de
+tes ennemis, ô mon maître ! »
+
+Le sultan du Ouadây ne se met jamais en communication immédiate avec
+ceux à qui il accorde une audience. Il y a toujours entre lui et les
+assistants une grande tenture ou grand voile, et il ne leur parle que de
+derrière ce voile qui le cache aux regards. Personne ne le voit en face,
+chez lui, que ceux qu’il reçoit en intimité ou qu’il veut bien admettre
+en conversation familière et en tête-à-tête.
+
+Une des conséquences de l’extrême vénération des Ouadayens pour leur
+souverain, est l’autorité du nom de sultan pour l’arrestation d’un
+débiteur. Nous avons déjà parlé de ce fait. Lorsqu’un débiteur diffère
+sans cesse le payement de sa dette, le créancier, en quelque lieu qu’il
+le rencontre, soit seul, soit en société, trace à terre, autour de son
+homme, un cercle de reclusion, tout en apostrophant le reclus en ces
+termes : « Je te somme au nom de Dieu et de son Prophète, au nom du
+sultan, de la mère du sultan et des ta_n_â (hauts juges de l’État), de
+ne sortir de l’enceinte de ce cercle que quand tu m’auras payé ta
+dette. » Et le débiteur ne sort qu’après s’être acquitté, ou après avoir
+obtenu un sursis par l’intervention de personnes qui décident le
+créancier à délivrer son prisonnier ainsi _circonscrit_. Si de propos
+délibéré, et de sa seule autorité, le reclus quitte l’aire du cercle où
+il lui a été enjoint de rester, le créancier porte plainte aux kamkolak,
+et les informe de la transgression du captif. Les kamkolak envoient
+alors de tous côtés à la recherche du débiteur, et, lorsqu’il a été
+trouvé, il est traduit devant leur tribunal, et est condamné à une
+punition sévère.
+
+Personne ne prononce le nom du sultan sans ajouter : « Prince de vertus
+et de prospérité, que Dieu le rende victorieux de ses ennemis ! » Ces
+mots sont d’obligation, que le sultan soit absent ou présent, en
+assemblée ou seul.
+
+Il est d’habitude, dans tout le Ouadây, de donner à toute jeune fille
+jolie, le surnom de _Habbâbah_, titre de la première femme du sultan.
+Par la raison seule que la jeune fille a reçu ce nom, on ne peut la
+demander en mariage avant qu’elle n’ait été présentée au sultan. Si elle
+lui plaît, il la garde pour son harem ; sinon, elle est rendue à son
+père qui alors la marie à qui il veut. Beaucoup d’individus aspirent à
+l’honneur de voir un jour leurs filles habbâbah. Car le cas échéant, ils
+jouissent alors de certains priviléges, et sont à l’abri des vexations
+des gouverneurs. Celui dont la fille est devenue femme du sultan, est
+considéré et honoré partout.
+
+Ordinairement, personne ne gère un emploi élevé, pendant plus de deux
+années de suite. Après ce temps de gestion, le fonctionnaire est retiré
+de sa fonction. S’il conserve les bonnes grâces du sultan, il est porté
+à un emploi nouveau, souvent plus important que le précédent.
+
+Le fonctionnaire qui tombe en disgrâce et est alors déplacé, reste en
+prison jusqu’à ce que le sultan lui fasse grâce. Avant de prononcer la
+destitution d’un haut fonctionnaire, on fait le compte de tout ce qu’il
+avait en maniement dans sa fonction, on examine l’usage qu’il en a fait,
+et on reçoit par voie d’inventaire tout ce qui lui a été consigné depuis
+l’origine : chevaux, cottes de mailles, sabres, vêtements, sayes,
+lances, boucliers et autre matériel de guerre ; on recherche s’il en a
+su augmenter le nombre, et on questionne sur ce point les _inspecteurs
+des charges_. Si les dépositions de ces inspecteurs sont favorables au
+fonctionnaire et s’ils font son éloge, s’il a géré économiquement et
+avec profit, s’il est reconnu pour homme de courage et de conscience,
+s’il est prouvé qu’il n’a pas perdu en plaisirs le temps qu’il devait
+aux exigences de ses fonctions, il est maintenu à son poste, ou même il
+est promu à une charge plus élevée que la première.
+
+Voici comment est organisé le système d’_inspection_ dont nous venons de
+parler.
+
+Pour chaque fonction publique, il y a des inspecteurs attitrés et
+spéciaux, et souvent ils sont cause des destitutions des fonctionnaires.
+Car toutes les fois que ces inspecteurs remarquent quelque chose de
+répréhensible dans les actes ou la conduite d’un fonctionnaire, ils
+l’enregistrent, et lorsqu’ils ont recueilli un certain nombre de griefs,
+ils les soumettent au tribunal des kamkolak, séant au Fâcher. Les
+kamkolak en informent ensuite le sultan, à l’audience du vendredi.
+L’accusé comparaît, et en sa présence on consulte et examine l’état de
+ce qui lui a été consigné, tels que chevaux et matériel de guerre. On
+dresse l’inventaire de ce qui se trouve présent, on le collationne avec
+l’état de ce qui a été livré lors de l’entrée en fonction, et on prend
+note de la différence. Si la différence est en surplus, on soumet à une
+enquête les incriminations des inspecteurs, on en pèse la valeur, et on
+examine si le surplus trouvé dans les comptes de l’incriminé, est en
+proportion rationnelle avec le temps qu’a duré la gestion. Si au
+contraire il y a déficit, on recherche d’où proviennent les pertes
+signalées, on demande à l’accusé comment il justifie ces pertes et
+l’emploi qu’il a fait de ce qu’il avait en consignation et en maniement.
+Si les raisons alléguées sont admissibles, on éloigne la plainte :
+sinon, l’accusé est sévèrement puni.
+
+Les inspecteurs des charges sont toujours mal vus des fonctionnaires.
+Extérieurement, les inspecteurs paraissent être aux ordres et à la
+dévotion des fonctionnaires ; mais, intérieurement, ils en sont les
+ennemis, et ne pensent qu’à les perdre ; cette opposition hostile est
+entretenue par les instigations du sultan. D’ailleurs, les inspecteurs
+se justifient en disant : « Nous sommes les serviteurs du sultan, non
+ceux des aguîd et des rois. » Malgré tous les bons procédés, malgré tous
+les présents possibles de la part des fonctionnaires, dès que les
+inspecteurs trouvent quelqu’un de ces fonctionnaires en défaut, en
+déficit, ils s’empressent de porter plainte, et ne tiennent aucun compte
+du passé.
+
+Quand le fonctionnaire destitué par suite du mécontentement du sultan,
+revient en faveur, le prince fait appeler le remplaçant de l’individu
+révoqué, et lui dit : « Prends un tel (l’ancien fonctionnaire) avec
+toi ; traite-le avec égards ; il sera ton second dans tes travaux, et
+c’est lui qui m’instruira des particularités de ta conduite. » Le
+fonctionnaire en activité, est forcé d’emmener cet inspecteur ; et
+celui-ci, à la première faute sérieuse qu’il aperçoit, porte plainte,
+afin de reprendre son ancienne charge.
+
+Le caractère remuant et entreprenant des Ouadayens a été le principal
+motif qui a fait établir ce système administratif général. Si le sultan
+laissait les fonctionnaires libres de leurs actions, ils prendraient un
+orgueil intolérable, oublieraient toute subordination, et susciteraient
+à chaque moment des troubles, des révoltes. De là, la nécessité d’un
+contrôle rigide et incessant, comme garantie du repos et de la sécurité
+du souverain ; de là, cette organisation de surveillance mutuelle sous
+des formes hostiles. Et le temps en a fait une loi que personne ne songe
+à attaquer.
+
+La sévérité des châtiments est en proportion de la gravité des fautes et
+délits et de la honte qu’on y attache. L’acte le plus coupable est de
+fuir du combat. L’individu qui est convaincu de ce crime, est
+impitoyablement puni de mort. Viennent ensuite les délits de
+malversation dans le maniement des intérêts de l’État, et tous les actes
+qui peuvent déprécier l’autorité du sultan, car l’autorité du souverain
+est entre les mains des administrants ; dès lors, celui qui prend
+intérêt au bien de l’État est considéré et favorisé du sultan.
+
+Généralement, personne au Ouadây, à moins d’être hué et baffoué du
+public, ne monte à âne, quelque beau et excellent que soit l’animal. Les
+Ouadayens n’emploient ces animaux qu’à transporter des fardeaux. Il n’y
+a que les gens de l’infime plèbe, les forgerons, les chasseurs, qui
+enfourchent ces montures.
+
+Par forgerons, c’est-à-dire ouvriers en fer, on entend au Dâr-Séleîh,
+les fabricants de fers de lances, de couteaux, et de _djarâry_,
+instruments qui tiennent lieu de charrues pour les labours. Les
+chasseurs sont ceux qui vont à la recherche et à la poursuite des bêtes
+fauves, telles que les gazelles, les lièvres, les éléphants, les
+antilopes ou vaches sauvages. Les forgerons et les chasseurs forment les
+deux classes les plus inférieures du peuple, et sont considérés comme
+les derniers des hommes. Ils n’ont d’alliances et de mariages qu’entre
+eux. Nul n’a de relation avec eux que par nécessité momentanée, tant on
+les estime de peu de valeur.
+
+Une coutume assez singulière et que j’ai observée au Dârfour, est celle-
+ci : tout chérif qui passe près d’une boutique d’un ouvrier en fer, en
+emporte toujours quelque objet. « Donne-moi mon ordinaire, » dit le
+chérif ou descendant du Prophète à l’ouvrier. Et si celui-ci ne
+satisfait pas de bonne grâce à cette demande, le chérif prend, sans se
+gêner, ce qui lui convient. Aussi, quand un de ces ouvriers sait ou
+s’aperçoit qu’un chérif approche, il s’enfuit et ne revient que quand le
+chérif est passé et est déjà loin. Cette habitude n’existe pas au
+Ouadây ; mais là, comme au Dârfour, les forgerons et chasseurs sont
+souverainement méprisés de tous.
+
+L’origine de la coutume des chérifs au Dârfour est assez singulièrement
+racontée ; elle s’établit à la suite d’une sorte de tour de sorcier. —
+Un jour, un chérif se frotta les mains avec un _onguent incombustible_
+ou préservatif contre l’action du feu. Le chérif, oint de sa drogue,
+vint à la boutique d’un forgeron et voulut en emporter quelque chose
+sans payer. L’ouvrier s’opposa au désir du chérif. Celui-ci mit alors la
+main au feu, en retira le fer rouge qui y chauffait et en frappa le
+récalcitrant. L’ouvrier s’enfuit épouvanté, craignant d’être brûlé. Le
+chérif, tenant le fer rouge à la main, poursuivit son homme. La foule
+s’interposa entre eux deux, et le chérif obtint ce qu’il désirait... De
+ce fait, on a conclu que les chérifs avaient le bienheureux privilége
+d’être hors des atteintes du feu ; et de là, la coutume dont il est
+question, coutume que les chérifs du Dârfour ont conservée. J’ai entendu
+maintes fois répéter, quand j’étais au Dârfour, que le feu ne brûle pas
+les chérifs, et qu’ils peuvent impunément saisir avec la main un fer
+rouge..., mais je ne l’ai jamais vu faire.
+
+Au Ouadây, le sultan a un pouvoir discrétionnaire ; et cependant il ne
+peut rien changer aux habitudes établies ; la moindre innovation
+pourrait lui coûter la vie. Ainsi, j’ai entendu raconter par plusieurs
+grands personnages ouadayens, que le sultan Sâboûn eut intention de
+modifier le _keyl_ ou mesure des grains : « Je voudrais, dit le prince,
+qu’on employât le _moudd_ (_modius_) ou mesure de notre saint
+Prophète. » Les Ouadayens refusèrent nettement, et mon père fut chargé
+de représenter au sultan la nécessité de conserver la mesure telle
+qu’elle était employée alors et de ne pas s’exposer au danger d’une
+insurrection.
+
+Une autre fois, Sâboûn conçut le projet de battre monnaie. Il désigna le
+lieu où il voulait faire transformer en pièces frappées, la grande
+quantité d’argent qu’il possédait alors. On s’opposa encore à ce
+dessein, et on dit à Sâboûn : « Déjà des Mogrébins ont fait cette même
+proposition à ton aïeul Kharif El-Teîmân, et il la rejeta : « Mes
+sujets, répondit-il, sont des gens simples et sans ambition ; si nous
+faisons battre monnaie, dès qu’ils auront goûté le plaisir de posséder
+de l’argent, leur simplicité de vie disparaîtra ; ils travailleront à
+amasser des richesses, et ils deviendront avares, jaloux les uns des
+autres. Et ces vices une fois implantés en eux, amèneront la ruine du
+pays. Je ne veux pas de ce projet. » Il nous semblerait irraisonnable
+qu’aujourd’hui tu ne fusses pas de l’avis de ton aïeul. » Sâboûn se
+rendit à ces représentations et renonça à son projet.
+
+
+[Note 163 : Ces trompettes sont comme les anciennes trompettes dont la
+figure a été retrouvée par Pacho dans la grande nécropole de Cyrène.
+_Voy._ Voyage de Pacho dans la Cyrénaïque.]
+
+[Note 164 : _Voy._ note 47.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE VIII.=
+
+Décorum des princes du Soudan. — Visite de deux Bédouins à un sultan
+fôrien ; orateur en défaut. — Un sultan se fâche pour du miel. — Présent
+d’oignons, de piment et d’aulx. — Le Berty dépouillé et ruiné ; il va se
+plaindre. Il conduit sa fille au sultan, qui l’épouse. — Les dix
+fumeurs ; pipe monstre. — Usage du lait, jadis défendu aux sultans du
+Ouadây.
+
+
+Les princes et les grands des divers États du Soudan prennent cet air
+d’autorité imposant, cet extérieur sévère, cette rudesse âpre, ce
+maintien composé et rébarbatif, qui font trembler, dans toutes les
+articulations, les sujets qui se présentent devant eux. Ces formes de
+décorum sont passées en habitude ; et, au Dârfour, elles sont encore
+plus exagérées que partout ailleurs. Là, le sultan est toujours au
+milieu d’un appareil extraordinaire, entouré de courtisans posés dans
+une attitude grave et fière. Un Fôrien ou un Arabe qui se présente en
+pareille assemblée, est incapable d’articuler trois mots sans se
+troubler, à moins qu’il ne soit des habitués du _palais_, tels que
+vizir, grand de l’État, etc. Sans cela, eût-il la langue la plus facile
+et la plus dégagée, la fermeté la plus résolue, lorsqu’il est debout en
+face du sultan, il se déconcerte et son éloquence faillit.
+
+A cet égard, on m’a raconté l’anecdote que voici. — Le sultan Mohammed-
+Tyrâb avait envoyé, à des Arabes bédouins, un éléphant à dresser et à
+élever. L’éléphant, arrivé chez ces Arabes, prenait et dévorait tout ce
+qu’il rencontrait à son goût ; il allait même arracher la nourriture des
+mains de ceux qui mangeaient. Personne, par crainte du sultan, n’osait
+tuer l’incommode éléphant. A la fin, on se fatigua de cet hôte importun,
+et plusieurs Bédouins allèrent trouver leur cheykh ou chef de tribu, et
+lui présenter leurs doléances. « Quel ennemi, lui dirent ils, tu nous as
+apporté avec ton éléphant ! Pourquoi, lorsque le sultan te l’a remis,
+n’as-tu pas fait observer que nous étions des gens pauvres, incapables
+d’élever sa bête ? Tu as reçu ce parasite sans mot dire, et tu nous l’as
+amené. Il dévore nos provisions, il est nuit et jour à tout détruire.
+Débarrasse-nous de cette maudite bête, rends-la à son maître, ou nous la
+tuons. — Mais je ne saurai jamais aller adresser la parole au sultan, et
+lui annoncer le retour de son animal. — Conduis-moi avec toi, réplique
+aussitôt un des Bédouins ; si tu as peur, moi je parlerai au sultan. Je
+ne te demande qu’une chose ; c’est d’ouvrir le discours par ce seul
+mot : « L’éléphant. » Alors le sultan te dira : « Qu’est-ce qu’il a,
+l’éléphant ? » Et moi je me charge de lui répondre ; je lui dirai :
+« L’éléphant se conduit de telle et de telle façon. » — Ainsi donc, tu
+viens avec moi au Fâcher ? — Certainement. »
+
+Nos deux Bédouins se disposent au voyage... ; ils partent. Or il advint
+qu’ils entrèrent au Fâcher un vendredi. Arrivés à la porte de la demeure
+du sultan, tout à coup ils aperçoivent venir un vizir à cheval, en grand
+cortége. Les tambourins battaient, les flûtes criaient. Le vizir
+approche ; il était en grande tenue vizirale. « C’est le sultan ? dit le
+bédouin orateur à son compagnon. — Non ; c’est un de ses vizirs... » Et
+l’orateur trembla sur ses jambes, et commença déjà à se repentir de la
+mission qu’il s’était imposée. « Mais, dit-il, si c’est là seulement un
+vizir, comment est donc le sultan ? » Ils en étaient là, lorsque arrive
+un des grands vizirs, des hauts dignitaires, tels que l’abadima, précédé
+d’une troupe considérable de soldats, et d’autres vizirs. Il était vêtu
+de ses plus brillants vêtements ; les tambourins et les flûtes
+retentissaient autour de lui ; des cavaliers, des chevaux de parade le
+précédaient. « C’est le sultan, celui-là ? dit le bédouin stupéfait. —
+Non ; c’est un de ses grands vizirs. » Notre néophyte fut interdit ; le
+cœur lui bondit dans la poitrine, et le pauvre homme oublia l’allocution
+qu’il avait préparée. C’est alors qu’il calcula le péril de sa
+position... L’ab, appelé Abd-Allah-Our-Dikka, débouche sur le Fâcher, en
+grande cérémonie, entouré d’une foule de cavaliers, de chevaux de
+parade, au milieu du tapage des tambourins et des flûtes. On ne
+s’entendait plus. « Est-ce le sultan ? — Non ; c’est le plus grand de
+ses vizirs. » Notre bédouin ne pouvait plus respirer ; sa figure se
+décomposa ; il ne savait plus où il était.
+
+Un moment après, le sultan sortit de l’intérieur du palais. Pour cette
+fois, ce fut un bouleversement, un tintamarre incroyable. La terre
+tremblait du fracas infernal des tambourins et du piétinement des
+chevaux ; il semblait que le ciel s’écroulait sur la terre. Le sultan
+s’arrête ; les soldats se rangent en lignes. Le chef bédouin s’avance,
+et prononce d’une voix sonore et forte : « Que Dieu protége notre maître
+et le rende victorieux de ses ennemis !... L’éléphant... — Qu’est-ce
+qu’il a, l’éléphant ? » dit le sultan. Et notre homme fit signe de l’œil
+à son compagnon l’orateur, cligna des paupières de toute sa force, et
+lui glissa à demi-voix ces paroles : « Allons donc ; je t’ai ouvert le
+discours ; parle donc. » Peine perdue ! le malheureux orateur resta
+muet. « Eh bien ! reprit le sultan, qu’est-ce qu’a donc l’éléphant ? »
+Le cheykh bédouin tremblait que le sultan ne se fâchât et ne lui
+infligeât quelque rude punition pour lui apprendre à répondre.
+« L’éléphant, dit le cheykh d’un air empressé, l’éléphant reste toujours
+sauvage, parce qu’il est seul. Nous voudrions que tu nous donnasses un
+second éléphant pour lui tenir compagnie. — Qu’on leur donne encore un
+éléphant, » dit le sultan. Et sur-le-champ le cornac du prince amena un
+second élève et le remit aux deux bédouins. Les deux pauvres diables
+s’en retournent. Les hommes de la tribu les voyant avec ce nouvel hôte :
+« Qu’est cela ? disent-ils ; nous vous envoyons pour nous débarrasser
+d’un éléphant, et vous nous en amenez un second ! — Mes amis, dit le
+bédouin orateur, qui alors a retrouvé la parole, vous avez dans ce
+cheykh-là l’homme qui, sur toute la face de la terre, a le plus d’aplomb
+et de sang-froid. Rendez grâce à Dieu, qui vous a donné un pareil
+cheykh. » On accepta le nouvel éléphant, et on n’en parla plus.
+
+Autrefois, les hommes ne ressemblaient pas à ceux d’aujourd’hui ! Ils
+étaient d’une étonnante ignorance, prince et sujets. Là-dessus, voici
+quelques anecdotes.
+
+On m’a raconté au Ouadây, que plusieurs pauvres Ouadayens apprirent un
+jour, par ouï-dire seulement, que le miel était chose merveilleusement
+douce. Ils n’avaient de leur vie jamais eu occasion d’en goûter, pas
+même d’en voir. Ils conviennent entre eux d’aller se présenter au sultan
+et de lui demander du miel. Ils vont à Ouârah. Là, ils attendent que le
+sultan sorte..., et ils vont droit à lui. — « Qui êtes-vous ? leur dit
+le sultan, et que voulez-vous ? — Nous sommes des malheureux, de pauvres
+gens de tes rayas ; nous avons entendu dire que le miel est quelque
+chose d’admirablement doux, et jamais nous n’avons eu seulement le
+plaisir d’en voir. Nous sommes venus te demander, à toi notre maître, de
+nous en régaler. »
+
+Le sultan entra dans une grande colère. « Quoi ! dit-il, se moquer de
+moi, au point de venir me demander à moi-même quelque chose d’aussi
+chétif, du miel ! Qu’on en apporte ici une outre toute pleine. » On
+obéit ; et le sultan condamna nos pauvres diables à tout avaler, sous
+peine de mort. Ils n’en purent manger qu’une médiocre partie. Le cœur
+leur bondissait de répugnance ; il leur fut bientôt impossible d’en
+prendre une goutte. Le sultan les fit enfermer, eux et l’outre avec eux,
+et défendit de les lâcher avant qu’ils eussent avalé tout leur miel, ce
+qui fut exécuté à la lettre.
+
+Trois paysans semèrent l’un des oignons, l’autre du piment rouge, et
+l’autre des aulx. A la récolte, chacun d’eux prit une charge de son
+légume, la lia sur un chameau, et tous trois allèrent à Ouârah,
+présenter ce triple cadeau au sultan. Celui-ci, qui ne connaissait ni
+les oignons, ni le piment, ni l’ail, qui n’en avait jamais vu en nature,
+examina ces légumes et demanda ce que c’était. « Cela sert, lui dirent
+les paysans, à assaisonner les mets. » Le sultan, charmé de la belle
+couleur rouge du piment, en prend une baie, en sépare un petit morceau,
+et le porte à sa bouche. Soudain il éprouve une sensation brûlante.
+« Ces gens-là sont des fourbes, s’écrie-t-il ; ils sont venus ici pour
+nous empoisonner. Qu’on les mette en prison et qu’on ne leur donne à
+manger que de leurs cadeaux ; qu’ils mangent tout. » L’ordre fut
+exécuté. Les trois paysans furent emprisonnés, et leur reclusion se
+prolongea pendant trois ans. L’un sortit malade d’une dermatose blanche
+(le vitiligo), l’autre ayant la lèpre éléphantiasique ; le troisième
+était en bonne santé.
+
+Un autre exemple de simplicité plus que rustique. — Au Dârfour il y a
+une tribu très-nombreuse, non arabe, celle des Berty. Les Berty ou
+Bertâouy sont réputés pour leur poltronnerie et leur lâcheté. En cela
+ils ont la suprématie sur toutes les populations du Soudan. Or donc ils
+avaient un gouverneur ou _roi_ qui les tyrannisait, les rançonnait à
+outrance, prenait de leurs biens tout ce qui lui plaisait ; et nul
+n’osait aller se plaindre au sultan ; on redoutait les suites de la
+colère du gouverneur. D’autre part, la tribu le regardait comme un
+sultan, et tous étaient persuadés que personne n’avait une autorité
+supérieure à la sienne.
+
+Ce roi dépouilla complétement un de ses administrés, et le réduisit à la
+misère. Un jour, notre Berty désolé quitte la tribu, et s’en va marchant
+au hasard devant lui. Il rencontre un Fôrien de Tendelty, qui voyageait
+pour ses affaires, et retournait à la ville. Le Bertâouy l’apostrophe,
+lui demande d’où il vient et où il va. Le voyageur répond à cette
+question et ensuite il dit à son homme : « Toi, qui es-tu ? d’où viens-
+tu ? où vas-tu ? — Je suis de la tribu des Berty, et je ne sais où je
+vais. — Comment cela ? » Le Bertâouy raconte ses malheurs, dépeint la
+rapacité du roi, et finit par dire : « Je m’enfuis, chassé par
+l’injustice et les spoliations dont j’ai été victime. — Pourquoi,
+reprend le voyageur, ne vas-tu pas te plaindre au sultan ? Il te fera
+restituer ce que l’on t’a pris. — Il y a donc un sultan outre notre
+gouverneur ? — Mais certainement. — Et qui pourrait m’indiquer où est ce
+sultan, me conduire auprès de lui ? — Moi. — Est-ce bien vrai ce que tu
+me dis-là ? — Par Dieu ! très-vrai. » Ils marchent ; ils arrivent au
+Fâcher.
+
+Le voyageur conduit le Bertâouy devant le sultan Tyrâb. « Que veux-
+tu ? » dit le sultan à l’étranger. Le Bertâouy salue Tyrâb, comme de
+pair à compagnon : « Bonjour, père d’Ishâc ! on m’a assuré que tu étais
+capable de faire peur à notre _roi_. Ce roi m’a maltraité, m’a pris tout
+ce que je possédais, m’a ruiné. Si tu peux vraiment, comme on me l’a
+dit, l’obliger à me rendre ce qui m’appartenait, fais-le-moi rendre. »
+Tyrâb se mit à rire, étonné de la simplicité rustique de ce bonhomme, et
+envoya immédiatement appeler le roi des Berty.
+
+En arrivant au palais, le roi apercevant le plaignant, lui lance un
+regard de colère ; le Bertâouy, transi de frayeur, lève les deux mains
+en en tournant le dessus du côté de sa figure, la paume du côté du roi,
+et les porte ainsi un peu en avant pour ne pas voir son gouverneur ; en
+même temps : « Non, non ! s’écrie-t-il, je te couvre les deux yeux avec
+deux vaches de quatre ans... Ce n’est pas ma faute..., parole
+d’honneur ! on s’est joué de moi en m’amenant ici. » Cette expression
+« je te couvre les deux yeux avec deux vaches de quatre ans, » signifie,
+au Dârfour, je te donne deux vaches de quatre ans, pour les placer entre
+la colère de tes yeux et moi, c’est-à-dire pour te calmer, t’empêcher de
+me regarder d’un œil malveillant, et me garantir des effets de ta
+colère.
+
+A l’exclamation du Bertâouy, le sultan se prit à rire encore plus fort
+que la première fois. Puis s’adressant au gouverneur : « Quoi ! lui dit-
+il, n’as-tu donc nulle crainte de Dieu, pour tyranniser ainsi des
+musulmans, et sortir de la voie de l’équité ? Ces gens-là sont de bonnes
+gens, simples, sans expérience ; ils ne connaissent que toi, et même en
+ma présence tu les fais trembler. » Tyrâb demanda ensuite au Bertâouy
+quels objets lui avaient été pris. Le Bertâouy conta son histoire ; et
+le sultan exigea qu’à l’instant le gouverneur rendît ce qu’il s’était
+approprié. Le roi restitua le jour même ce qu’il en avait apporté dans
+sa demeure du Fâcher. Car chaque roi a, dans le lieu de la résidence du
+sultan, une habitation où il séjourne pendant le temps qu’il doit
+consacrer aux affaires pour lesquelles le sultan l’appelle. En l’absence
+du roi, sa famille ou ses proches occupent sa maison.
+
+Le sultan donna au Bertâouy, comme gage, le cheval du gouverneur.
+C’était un cheval de prix, tout sellé et harnaché ; il devait rester
+entre les mains du plaignant jusqu’à ce que le gouverneur eût restitué
+tout ce qu’il avait pris.
+
+Le sultan commanda au Bertâouy de monter immédiatement à cheval. Notre
+homme hésita ; il avait peur. Tyrâb dit alors à ceux qui l’entouraient :
+« Faites-le monter à cheval. » Le Bertâouy cède alors, et marche quelque
+pas ; puis tout à coup il se met à crier : « Père d’Ishâc, mais vous me
+tuez ! Ce n’est pas là de la justice. Moi, je n’ai jamais monté à cheval
+de ma vie. » Le sultan riait d’un rire fou. Il permit au cavalier de
+descendre, lui donna ensuite l’équivalent de ce que le roi lui redevait
+encore, et y ajouta des présents.
+
+De retour dans sa tribu : « Mes amis, dit le Bertâouy à ses
+compatriotes, j’ai trouvé le père d’Ishâc ; il impose fièrement à notre
+gouverneur ; il m’a traité on ne peut pas mieux. C’est mon ami
+maintenant ; s’il y a quelqu’un de vous qui ait à se plaindre de quelque
+vexation, qu’il aille trouver le père d’Ishâc. Et s’il ne peut pas
+arriver jusqu’à lui, moi je me charge de le faire arriver, parce que,
+voyez-vous, à présent nous sommes amis. »
+
+Ce brave homme avait une fille très-jolie. Il la conduisit à Tyrâb :
+« Père d’Ishâc, dit-il à Tyrâb, voici ma fille. C’est tout ce que j’ai
+de plus cher au monde. Beaucoup de prétendants me l’ont demandée en
+mariage, moi je n’ai pas voulu la leur donner. Toi, tu m’as rendu un
+grand service ; en retour, j’ai désiré te présenter ma fille. Si tu en
+veux, je te la cède pour femme. » Le sultan regarde la jeune fille, la
+trouve à son goût, et de suite les accords du mariage, sont conclus.
+Cette fille fut la première Bertâouyenne qui épousa un sultan ; de ce
+jour, beaucoup d’autres eurent le même honneur. Le sultan Mohammed-Fadhl
+ne crut devoir prendre des Bertâouyennes que comme concubines, et non
+comme femmes légitimes.
+
+A la suite de ces exemples de simplicité, de bizarrerie rustique, de
+sauvagerie même, chez les princes et les rayas du Soudan, nous pouvons
+encore ajouter ici deux historiettes de même nature.
+
+Des Ouadayens, insatiables fumeurs, avaient une telle passion, un tel
+amour pour la pipe, qu’ils ne pouvaient plus la quitter un moment ;
+c’était une habitude devenue un besoin, une sorte de violente passion.
+Un jour donc qu’ils n’avaient plus même de quoi acheter un peu de tabac,
+et qu’ils étaient à se lamenter ensemble et à déplorer leur dénûment,
+ils se décidèrent, après longue délibération, à aller se présenter au
+sultan, et à lui demander ou du tabac ou de quoi s’en procurer. Ils
+partent ;... arrivés devant le prince, ils lui exposent leur requête. Le
+sultan se fâche. « Ces gens, dit-il, n’ont aucune pudeur ! Ils viennent
+me demander, quoi ?... du tabac. Eh bien ! je vais leur en donner, et
+une dose suffisante. » Et aussitôt, par ordre du prince, on fabrique
+avec de la terre une espèce de tonne de quatre coudées de haut (près de
+trois mètres). On compte le nombre des solliciteurs ; ils étaient dix.
+On remplit de tabac la tonne-pipe, on arrange par-dessus une masse de
+charbons, et sur la circonférence on pratique dix trous, auxquels on
+adapte dix cannes de joncs percées dans toute leur longueur. Le sultan
+voulut que les dix fumeurs s’assissent autour de la tonne, et fumassent
+par les joncs jusqu’à ce que tout le tabac fût consumé. Aucun des dix ne
+devait se retirer, tant qu’il resterait à fumer un brin de tabac.
+
+Après que l’appareil est terminé, on souffle sur les charbons pour les
+bien allumer ; nos dix hommes s’asseyent, et on leur ordonne de se
+mettre en fonction. Chacun hume une gorgée ou deux, et ils sont
+rassasiés. Ils veulent se lever et partir. On les force à continuer ;
+bientôt la tête leur tourne, ils tombent étourdis et comme morts. On
+court informer le sultan de leur mésaventure, et il ordonne de les
+renvoyer.
+
+Autre exemple de bizarrerie... Autrefois, on ne permettait pas au sultan
+du Ouadây de boire du lait frais. « Car, disaient les Ouadayens, si le
+sultan boit du lait, qu’est-ce que boiront les sujets ? » Or il advint
+qu’un sultan se procura une vache laitière. On le sut dans le public ;
+on s’ameuta, et on alla dire au sultan : « Tu vas te défaire de ta
+vache, nous promettre de ne plus boire de lait, ou bien nous te tuons. »
+Il fallut obéir. Aujourd’hui cette coutume est abolie, et les sultans
+boivent du lait comme tout le monde.
+
+
+
+
+ =CHAPITRE IX.=
+
+Vêtements ; ornements ; parures. — Turbans ; calottes. — Ampleur des
+habits. — Ornement des sabres. — Présents d’investiture des charges. —
+Instruments de musique. — Masque ou frontail des chevaux. — Travail des
+lances. — Parure des femmes. — L’am-chinga. — Usage continuel du cure-
+dent. — Les kounfous. — Stature ; teint. — Les filles prennent peu de
+nourriture. — Travaux et fatigues des femmes. — Le raykeh ; le porte-
+fardeaux ou Karandjalah. — Relations des sexes. — Manœuvres des
+matrones. — Nombre des concubines chez les grands. — Quelques
+réflexions. — Choix des amants ; anecdote ; meurtre. — Malédiction
+contre les femmes infidèles.
+
+
+Dans les grandes cérémonies et dans les fêtes publiques, les Ouadayens
+portent de larges turbans, bien que dans leurs demeures les plus hauts
+personnages n’aient sur la tête que l’_arakyeh_ noire ou _tâkyeh_ qui
+est une calotte en toile ordinaire, ou bien un _tarboûch_ ou calotte en
+tissu de laine rouge et comme feutrée. Les tarboûch des Ouadayens
+diffèrent, pour la forme, de ceux des Fôriens. Ceux-ci aiment les longs
+tarboûch en manière de _tartoûr_ ou bonnets coniques. Les Ouadayens, au
+contraire, replient et renfoncent le sommet du tarboûch, de sorte que le
+centre où se trouve le floc en soie soit abaissé et comme bordé d’un
+relief circulaire d’environ deux doigts de hauteur.
+
+Les Ouadayens ont les vêtements larges à la manière du _beddâouy_ et du
+_sableh_ que portent les femmes au Caire. Mais, en Égypte, le sableh est
+toujours de couleur rouge, ou jaune, ou noir, etc. Ce nom de sableh est
+dérivé de la racine arabe _sabala_, se draper, laisser tomber en forme
+de draperie simple et de voile, parce que le sableh se revêt en libre
+flot par-dessus les habits proprement dits. (Le _sableh_ est une sorte
+de grande blouse sans manches, ouverte largement sur les deux côtés, et
+par-dessus laquelle se met encore le _habarah_, énorme pièce de soie
+noire qui est la dernière enveloppe des femmes et qui les ensevelit sous
+son ampleur. Le _beddâouy_ est la grande chemise bleue ouverte par les
+côtés en guise de manches et depuis le haut presque jusqu’en bas.) Le
+beddâouy est ordinairement en toile de lin assez grossière, souvent en
+toile de coton ou de fil, parfois en _châch_ ou grosse mousseline.
+Habituellement il est noir foncé.
+
+Les Ouadayens, disons-nous, portent d’amples et larges vêtements. Le
+plus communément ceux des grands sont noirs. Ces vêtements sont cousus
+avec le plus grand soin et la plus grande attention ; car chacun des lés
+dont ils se composent n’a pas plus de deux pouces de large. Ces étoffes
+si étroites sont de plusieurs espèces ; nous en avons déjà parlé dans le
+Voyage au Dârfour. Ainsi, il y a le tékâky, le teîkau, le godâny appelé
+dans le pays _gorge_ de kouldjou[165]. Le godâny est une étoffe noire
+dont la couleur reflète une nuance rougeâtre miroitante, ce qu’on
+désigne au Caire par le terme _gorge de pigeon_ (rikâb el-hamâm).
+
+Les sabres des Ouadayens sont comme ceux des Fôriens, c’est-à-dire à
+lames droites. La poignée est en argent doré et se termine par une boule
+creuse dans laquelle sont enfermés des cailloux qui, lors du maniement
+du sabre, produisent un léger cliquetis. Mais cet ornement ne se voit
+qu’aux sabres des grands, au Dârfour et au Ouadây.
+
+Généralement, les Ouadayens portent au poignet un couteau à double
+tranchant, long d’environ trois empans et qu’ils appellent _kirdâouy_
+(fig. 8). Ils en ont un autre (fig. 9), fixé au bras au-dessus du coude,
+mais beaucoup plus court que le précédent[166].
+
+Au Ouadây, l’investiture des emplois élevés se fait en donnant un turban
+au récipiendaire. C’est le sultan lui-même qui donne ce turban, et en
+même temps il dit à l’élu le nom de la fonction qui lui est conférée. Au
+Dârfour, l’investiture se fait en donnant un _faîr_, sorte de grand
+_milâyeh_ à longues franges de soie ; en présence du sultan, on en ceint
+les flancs du nouveau fonctionnaire, en laissant flotter les franges
+par-devant.
+
+Les Ouadayens n’égayent jamais leurs amusements et leurs réjouissances,
+comme les Fôriens, par le jeu d’instruments de musique. Au Dârfour, il y
+a, pour ces réjouissances, le _souffârah_ ou espèce de flageolet, le
+_tikjil_ (ou _daraboukkah_ qu’on bat à coups précipités), le _fadou_
+(qu’on bat à rhythme lent), le _dingâr_ ou _dinkâr_ (gros tambourin en
+bois), les timbales ou demi-sphères en cuivre. Chez les Ouadayens, le
+_baradyeh_ (ou daraboukkah à sons aigus) et les timbales en cuivre ne
+suivent et n’accompagnent que le sultan. Il y a encore le _tikjil_, le
+tambourin et les trompes longues et droites des kabartou. Ces trois
+sortes d’instruments accompagnent aussi les vizirs et les grands du
+pays.
+
+Les Ouadayens, comme les Fôriens, suspendent sur la face de leurs
+chevaux un masque (fig. 15) ou _frontal_ appelé par les Fôriens
+_kardjil_. J’ai oublié d’en faire mention en parlant des coutumes du
+Dârfour. Les kardjil sont en tôle jaunie ou en fer-blanc. Les premiers
+sont les plus recherchés et les plus chers ; les autres sont les plus
+communs au Ouadây, et sont doublés en drap rouge. Le kardjil se compose
+d’une plaque tombant sur le front et sur le chanfrein du cheval, et de
+deux plaques venant sur les tempes. Ces masques sont beaucoup mieux
+travaillés au Dârfour qu’au Ouadây. Un masque en tôle jaunie se vend
+parfois au prix de deux esclaves ; car, pour ces peuples, le kardjil est
+la plus belle pièce du harnachement d’un cheval.
+
+Les lances des Fôriens ont plus d’apparence que celles des Ouadayens, et
+sont d’un travail plus parfait. En général, les Ouadayens sont moins
+avancés que les Fôriens en industrie ; mais, d’autre part, les Ouadayens
+sont plus hardis et plus braves, et un seul d’entre eux n’hésiterait pas
+à tenir tête à dix Fôriens. J’ai déjà montré quel est le courage des
+Ouadayens, en racontant leurs guerres avec les Fôriens.
+
+La parure des femmes, au Ouadây, se rapproche de celle des Fôriennes.
+Elle en diffère surtout en ce que les Ouadayennes ne portent pas
+d’anneaux aux ailes du nez ; elles se contentent de se percer la narine
+d’un trou assez grand pour recevoir un morceau de corail cylindrique de
+l’espèce appelée _gass_. Les femmes pauvres introduisent et portent dans
+ce trou, pratiqué à la narine, un fragment de corail artificiel ou
+corail fâo. Celles qui ne peuvent avoir de faô, le remplacent par un
+petit cylindre de bois pour empêcher le trou de se fermer.
+
+La parure la plus gracieuse des Ouadayennes de condition distinguée est
+l’_am-chinga_. C’est un bijou composé de plusieurs broches d’argent,
+fines, arquées en manière de croissant. Chaque broche porte au milieu
+quatre ou cinq gros grains de corail bien arrondis ; et de chaque côté
+de ces lignes de corail est un kharaz mansoûs ou disque d’ambre jaune _a
+a_, fig. 32, D. Le nombre des broches varie de trois à onze, selon la
+richesse des individus ; car l’am-chinga est la parure des riches.
+Chaque broche est recourbée en anneau à ses deux extrémités, et dans la
+double série de tous ces anneaux passe, de chaque côté, une tige mince
+d’argent ou de cuivre jaune AEBCD. Par l’extrémité AB, passe une étroite
+courroie de cuir qu’on lie derrière la nuque, et au moyen de laquelle on
+fixe cette partie du bijou sur le front. Le reste de la parure est
+remonté et appliqué jusqu’au sommet de la tête. On maintient cette
+extrémité supérieure, en engageant dans les cheveux, qui d’ailleurs sont
+serrés et comme feutrés, les crochets CE qui terminent les tiges
+latérales. (La largeur de ce bijou est d’un peu plus de deux doigts.)
+Généralement, l’am-chinga à onze arcs se vend au prix de quatre esclaves
+ou environ 40 douros, c’est-à-dire de 200 à 220 francs.
+
+Les Ouadayennes ont presque constamment le cure-dent à la main ; ce
+cure-dent est un fragment d’un rameau d’arbre, dont elles arrangent une
+extrémité en forme de pinceau, en la fendillant un très-grand nombre de
+fois dans une longueur d’un demi-pouce à un pouce. Une Ouadayenne n’a
+pas plutôt mangé, fût-ce la plus légère nourriture, qu’elle s’empresse
+de prendre son cure-dent ; et, debout, ou assise, ou marchant, partout,
+elle s’en brosse et frotte les dents. Elle n’interrompt guère cette
+manœuvre que pendant le sommeil, ou lorsqu’elle est occupée à quelque
+travail. Aussi, toutes les Ouadayennes ont les dents d’une netteté
+exquise et la bouche d’un parfum délicieux.
+
+Elles portent sur le cou une sorte de vêtement sans couture, à peu près
+large de deux coudées, et au plus de quatre ou cinq coudées de
+long[167]. C’est une simple pièce d’étoffe qu’elles percent au milieu
+pour y passer la tête et s’en couvrir le cou et la poitrine par devant
+et par derrière ; les côtés restent découverts. Elles se ceignent la
+taille avec une espèce de serviette longue qui leur descend sur les
+cuisses.
+
+En général, les ornements des Ouadayennes sont les mêmes que ceux des
+Fôriennes ; mais au Dârfour ils sont travaillés avec plus de soin,
+exécutés avec plus d’art.
+
+Au Ouadây, les femmes portent à la ceinture et sur la peau, des
+_khaddoûr_ ou verroteries en fragments longs, rouges, blancs, et bleus,
+de grosseur moyenne, et ressemblant aux _mandjoûr_ des Fôriennes.
+
+Les femmes du Dârfour et du Ouadây se serrent encore les reins avec un
+cordon en cuir, au moyen duquel elles attachent, en la repliant, une
+toile large d’à peu près un empan et longue de plus d’une coudée. Cette
+toile passe entre les cuisses et est maintenue devant et derrière par le
+cordon, tout en restant suffisamment étalée pour cacher les parties
+naturelles. De cette manière, si la serviette qui est attachée autour
+des reins vient à tomber, les parties sexuelles n’en demeurent pas moins
+cachées. Cette serviette est appelée _kounfous_ ; les femmes esclaves
+l’appellent _djoukou_.
+
+Les bracelets et les périscélides sont en cuivre jaune. Enfin, les
+parfums dont se parfument les Ouadayennes sont moins fins et moins
+délicats que ceux des Fôriennes.
+
+Les Ouadayens sont d’une structure plus robuste et d’une taille plus
+élevée que les Fôriens et même que tous les autres peuples du Soudan.
+Leur couleur est d’un noir moins foncé que celle des Fôriens et des
+Bâguirmiens ; généralement elle est bronzée, de nuance abyssinienne. Les
+noirs très-foncés sont rares dans toute l’étendue du Ouadây. Les hommes
+de petite taille y sont également assez rares. Les Fôriens sont presque
+tous noirs et peu d’entre eux sont de forte constitution. Les Arabes
+bédouins ouadayens sont aussi d’un teint plus clair que les bédouins
+fôriens ; la tribu des Mahâmyd, au nord-ouest du Ouadây, a presque la
+nuance claire des Égyptiens.
+
+Au Dâr-Séleîh ou Ouadây, on ne dédaigne pas, comme au Dârfour, la
+couleur blanche. Toutes les couleurs humaines sont, pour les Ouadayens,
+de même valeur et sont toutes regardées comme des créations de Dieu
+également bonnes ; le blanc, le noir, le mulâtre, sont au même degré
+d’estime. Il y a plus : moins un individu est noir, plus les Ouadayens
+l’apprécient et le considèrent ; c’est pour eux un caractère d’origine
+supérieure. Car, à leur avis, le noir foncé est la preuve d’une longue
+filiation d’esclaves de père en fils ; plus la couleur s’éloigne du
+noir, plus elle rapproche l’individu de la supériorité des hommes
+libres. (Toutefois la couleur blanche du teint européen n’est pas de
+leur goût ; ils y trouvent trop de pâleur.)
+
+Les jeunes filles, vierges, ne prennent jamais beaucoup de nourriture,
+et même un grand nombre d’entre elles ne mangent presque que du
+_haryreh_, sorte de bouillie qui correspond assez aux crèmes
+européennes. Les jeunes filles se soumettent à ce régime diététique, de
+peur d’avoir un trop gros ventre ; c’est dans la même intention qu’elles
+se serrent assez fortement la taille, et qu’elles évitent surtout de
+manger beaucoup de viande.
+
+Les femmes, au Ouadây comme au Dârfour, sont chargées de la plus grande
+partie des travaux fatigants. Au Ouadây, ce sont les femmes qui vont aux
+marchés acheter les objets nécessaires à la maison. Jamais les hommes ne
+s’occupent de cela. Elles portent, d’une manière assez remarquable, les
+objets ou marchandises d’un pays à un autre pays. Ainsi, chacune d’elles
+a deux _raykeh_ ou paniers flexibles comme ceux d’Égypte. Chaque
+_raykeh_ ou cabas souple est maintenu avec quatre cordes, passées et
+suspendues à l’extrémité d’un bâton. Le bâton, et les deux raykeh, posés
+chacun entre ses cordes, représentent alors une balance avec ses deux
+plateaux et son fléau. (_Voy._ fig. 10.) La femme porte ce double
+fardeau par le milieu du bâton, posé sur l’épaule, de manière que le
+tout se tienne en équilibre. Cet appareil est appelé _karandjalah_. On
+met dans les deux cabas ou raykeh, des aliments, de l’eau, des
+marchandises, que les femmes transportent ainsi à des distances
+considérables.
+
+Ce sont encore les femmes qui labourent, moissonnent, et récoltent les
+grains. En un mot, elles sont chargées de tous les travaux, pénibles ou
+faciles. Ce sont elles aussi qui vont chercher de l’eau et du bois, qui
+recueillent le riz, le tamarin, le carroube, le nabk. Les hommes sont
+chargés de faire la guerre, ils tissent les étoffes, ils filent, ils
+vendent les objets les plus importants, tels que les bœufs, les
+esclaves. Ce sont eux encore qui vont à la chasse aux esclaves chez les
+Fertyt, qui sont aux ordres du sultan pour les services publics et pour
+les besoins et les exigences particulières des gouvernants, qui
+bâtissent les habitations, qui doivent payer de leur personne dans les
+moments de danger et les circonstances difficiles.
+
+Au Dârfour et au Ouadây, les hommes sont mêlés, en toute liberté, nuit
+et jour, avec les femmes. Filles et femmes n’ont nul scrupule de passer
+les nuits avec ceux qui leur plaisent. Rien ne peut empêcher les amants
+de se réunir ; ils ont recours à toutes les ruses imaginables pour
+atteindre leur but. J’en citerai un exemple..... Un turguenak, au
+Ouadây, était amoureux d’une jeune esclave concubine du sultan Sâboûn.
+Elle l’aimait aussi. Cependant elle avait toutes les préférences du
+sultan ; Sâboûn en était tellement épris, qu’il l’emmena avec lui
+lorsqu’il fit l’expédition contre les Tâmiens. Eh bien ! cette jeune
+fille corrompit les esclaves, hommes et femmes, qui la servaient et
+l’entouraient ; elle s’échappait de la tente même du sultan, pendant la
+nuit, pour aller trouver son amant. Sâboûn la surprit et la fit mettre à
+mort ; puis il donna aux vizirs et aux ulémas toutes les esclaves qui
+l’avaient servie. Mon père reçut deux de ces esclaves. J’ai entendu dire
+par mon père que toutes ces esclaves étaient les plus belles que
+possédât le sultan, et que Sâboûn lui-même les avait choisies. « Aussi,
+disait mon père, quand Sâboûn m’ordonna d’en prendre deux, je ne savais
+en vérité lesquelles préférer. A mesure que mes yeux passaient de l’une
+à l’autre, la beauté de celle que j’étais à regarder me faisait de suite
+oublier toutes celles que je venais de voir. J’étais vraiment très-
+embarrassé. Cependant je craignis, si j’hésitais trop longtemps, que
+Sâboûn ne prît mauvaise opinion de moi, en voyant un homme de mon âge,
+déjà presque vieux, un uléma, rester indécis dans le choix, et l’œil
+ainsi troublé par la beauté de ces esclaves. Et tout à coup je ferme les
+yeux, je m’avance rapidement vers ces jeunes filles, et j’en saisis deux
+au hasard. »
+
+J’ai vu ces deux esclaves : l’une d’elles aimait, dès longtemps avant
+cette distribution, le kamkolak Kidermy. Dès que le kamkolak sut qu’elle
+était échue à mon père, il envoya la lui demander à acheter. Mon père y
+consentit et la céda pour un cheval du prix de quatre esclaves, dix
+jeunes filles esclaves _des six_, c’est-à-dire de la taille de six
+empans, et un superbe chameau. De ce jour, Kidermy donna à mon père tous
+les témoignages de la plus bienveillante amitié, en reconnaissance de la
+facilité avec laquelle mon père avait cédé aux propositions de vente.
+
+Mon père garda pour lui-même l’autre de ces deux esclaves, appelée
+Zoheirah, et il en devint éperdument amoureux. Il l’emmena avec lui à
+Tunis et ne la vendit que lorsqu’il eut résolu de retourner au Ouadây.
+Il en était alors fatigué parce qu’elle avait adopté une conduite et des
+manières qui avaient fini par l’éloigner entièrement d’elle.
+
+J’ai vu au Dârfour, ainsi que je l’ai raconté, les femmes du sultan même
+se servir de vieilles matrones comme entremetteuses dans les intrigues
+d’amour. Ces vieilles vont trouver les jeunes gens qu’elles veulent
+introduire dans le harem du prince ; elles leur tressent et arrangent
+les cheveux comme à des femmes, les parent de colliers, de bracelets, de
+périscélides, les affublent en tout à la manière des concubines, les
+parfument de façon à donner complétement le change. Ainsi déguisés, les
+intrus sont conduits au harem par ces matrones, si habiles à triompher
+des obstacles qui s’opposent à l’entrée de tout étranger, même des
+femmes ; en effet, les eunuques égorgent sans pitié tout homme qu’ils
+découvrent, tentant de pénétrer dans le harem, jamais personne ne
+demande compte du sang qu’ils versent alors ; et cependant il est des
+individus qui bravent tous les dangers.
+
+A mon avis, la cause de ces intrigues est dans les privations auxquelles
+sont soumises les femmes, chez les grands du Soudan, sultans ou rois ;
+car, sans compter les femmes domestiques et les vieilles, un sultan a
+parfois dans son harem plus de mille femmes, toutes remarquables par la
+beauté, toutes méritant les faveurs de leur maître à titre de
+concubines. Des rois ou gouverneurs de provinces ont jusqu’à cinq cents
+concubines, toutes jeunes et belles. Évidemment, le propriétaire de ces
+femmes n’a que la force d’un homme, il est incapable de cohabiter avec
+toutes. D’autre part, comme elles sont dans le feu de la jeunesse, dans
+l’ardeur des passions, comme elles mangent et boivent à discrétion et
+font usage surtout de boissons enivrantes, les désirs de l’amour sont
+incessamment attisés, et elles mettent en œuvre toutes les ruses
+imaginables pour se satisfaire. Si elles n’étaient condamnées à une
+continence forcée, elles ne se livreraient pas à ces désordres, elles ne
+recourraient pas à des moyens illicites qui amènent souvent la mort de
+ceux qu’elles appellent et leur mort à elles-mêmes. L’exigence de leur
+position les entraîne ainsi à leur perte, ou au moins à une foule
+d’inquiétudes, de soucis, de tourments, et devient la cause du malheur
+d’un grand nombre d’hommes. Aussi, celui qui sait raisonner et prévoir
+ne s’engage pas dans ces aventures périlleuses, et se garde bien de
+céder à l’entraînement et à la puissance de la séduction.
+
+Une fois, deux jeunes amis, d’ailleurs intelligents et réfléchis,
+furent, par une circonstance particulière (mais toujours affaire
+d’amour), la cause de la mort d’une femme. Voici comment se passa le
+fait.
+
+L’habitude, au Ouadây, est que nulle femme n’est jamais forcée dans ses
+affections. Si elle s’attache à quelqu’un, on lui en laisse la libre
+faculté ; celui à qui elle consacre son amour devient son amant sans
+partage. Y eût-il dix individus, tous amis entre eux, dès qu’elle a fixé
+son choix entre eux tous, celui qu’elle a préféré est seul à elle, les
+neuf autres sont pour elle comme des frères ; chacun d’eux ne la doit
+interpeller que par ces mots : « _Ma sœur_, » et elle ne répond que
+par : « _Mon frère_. » Après son premier choix, vient-elle à être éprise
+d’un autre de ces neuf individus, alors la jalousie et les inimitiés
+s’allument, surtout si la femme est jolie.
+
+Or il arriva que deux amis s’amourachèrent d’une jeune et belle fille et
+lui proposèrent le choix entre eux deux. Elle en choisit un, et l’autre
+dit à la jeune fille : « Tu es maintenant ma sœur. » Les choses en
+restèrent là pendant un certain temps. Ensuite, elle s’éprit de celui
+qu’elle avait laissé d’abord, et ne songea plus qu’à l’avoir pour
+amant ; elle en était éperdument amoureuse. Le nouvel élu s’enflamma
+aussi pour elle. Mais il craignait, s’il avouait sa passion, d’encourir
+les reproches et le blâme de ceux qui le connaissaient, d’irriter son
+rival, d’amener peut-être le malheur de son ami et le sien propre, ou au
+moins le malheur de l’un d’eux. Il prit donc à part son rival et lui
+dit : « J’ai à te parler d’un fait à propos duquel il faut que nous nous
+concertions, afin de prendre le meilleur parti possible. Écoute-moi. Tu
+sais parfaitement que les femmes sont des causes de collisions et de
+luttes entre les hommes. Apprends-donc que ton amante pense à se séparer
+de toi, pour se jeter entre mes bras. Mais j’ai peur, en l’acceptant,
+d’ouvrir entre nous une source d’inimitié. Si d’ailleurs tu doutes de la
+vérité de ce que je te dis là, cache-toi, ce soir, dans un endroit
+convenable ; moi, j’irai chez ton amie, comme pour te chercher, et tu
+seras témoin de ce qui se passera entre elle et moi. Mais voici les
+conditions que je te pose. Si ce que tu verras te mécontente trop
+vivement, et si tu te sens capable de renoncer à ton amante, borne-toi
+alors à des reproches, à des injures même, si tu veux. Dis-lui, par
+exemple : « Perfide, garde-toi de songer à me captiver, moi ou mon ami ;
+sois assurée que nous n’irons pas élever entre nous deux une inimitié
+éternelle peut-être, pour une trompeuse et une infidèle telle que toi. »
+Si tu ne te sens pas la force de te passer d’elle, de répudier son
+amour, ne manifeste rien de ce que tu éprouveras. Moi, je l’abandonnerai
+sans bruit, sans éclat ; je m’éloignerai de vous deux jusqu’à ce que tu
+l’aies ramenée à toi. — Bien ! cela me semble raisonnablement combiné. »
+
+L’amant premier attend le moment du rendez-vous et de l’épreuve. Le
+nouvel élu vient à l’heure fixée, et entre chez la belle. L’amant
+délaissé était déjà caché, et de l’endroit où il était, il pouvait
+observer et suivre l’aventure, et vérifier les paroles de son ami. Dès
+que l’amant désiré arriva chez la jeune fille et en fut aperçu, elle se
+leva, alla au-devant de lui, l’accueillit en souriant, et l’invita à
+s’asseoir auprès d’elle. « Où est donc mon ami ? dit-il. — Je n’en sais
+rien, reprit la dame ; mais, pour Dieu ! ne l’appelle pas ton ami ; car
+certainement il n’a ni amitié ni attachement pour toi ; tu perds avec
+lui tous tes frais de bienveillance, et tu places là bien mal tes
+affections. — J’ai toujours eu des preuves très-nettes de son amitié, de
+son dévouement pour moi. — Comme tu voudras ; tu es libre de croire ou
+de ne pas croire ce que je viens de te dire de lui. Vous êtes amis,
+soit ! cela ne me regarde pas. »
+
+Et elle s’approche de son nouvel amant, se penche sur lui. Il résiste
+aux caresses. « Pense donc, ma chère, dit-il, que tu es encore à un
+autre que moi ; que si tu l’abandonnes pour te donner à moi, tu le
+trahis, et que si je cède à ta tendresse, je le trahis aussi. Pourquoi
+ne m’as-tu pas choisi d’abord ? — Eh mon Dieu ! je me suis bien
+trompée ! Je pensais qu’il avait au moins autant de cœur et d’âme que
+toi ; mais je m’étais abusée, et je me repens bien sincèrement de mon
+choix. Désormais tu as entre les mains les rênes de mon amour... Me
+voilà, je suis toute à toi. — Ma chère, celui dont tu parles est mon
+ami, et je ne le trahirai jamais. Si tu as besoin de quelque parure, de
+quelque chose qu’il ne veuille pas t’accorder, moi je m’engage à te le
+donner à sa place. — Non, je le hais ; je ne veux rien recevoir en son
+nom. Accepte, accepte mon amour, ou je m’enfuis au loin. Je ne veux plus
+jamais être à ton ami. »
+
+L’amant caché entendait cette conversation. Transporté de fureur, il
+paraît tout à coup, et, sans articuler un mot, il saisit la jeune fille
+et la poignarde. Elle tombe et meurt. — « Malheureux ! pourquoi l’as-tu
+assassinée ? — J’ai déchargé mon cœur d’un affreux fardeau. Je l’aimais,
+elle me haïssait ; je devais craindre, moi-même, de périr de la main
+d’un autre rival que toi. »
+
+Les deux amis furent embarrassés de leur victime. Ils se décidèrent à la
+couper en morceaux ; ils creusèrent un trou et l’y enfouirent. Ils
+gardèrent le secret ; ce ne fut qu’après que le meurtrier fut mort, que
+son ami divulgua les détails de cette aventure.
+
+Eh ! les femmes sont bien perfides ! Que jamais, jamais le ciel ne
+pardonne à une femme infidèle ! Miséricorde de Dieu sur l’auteur de ces
+vers :
+
+
+ « Des femmes ! il y en a, certes, qui valent bien chacune quatre-
+ vingts belles chamelles ; mais aussi, il y en a qui ne valent pas la
+ peau d’un chamelin qui vient de naître.
+
+ « Il y en a que Dieu ne garde pas sous le voile de l’honneur ; le mari
+ est-il absent, vite elles vont au voisin.
+
+ « Non ! que la bonté de Dieu ne fasse jamais grâce aux femmes
+ infidèles ! En enfer ! que Dieu les brûle à tout jamais[168] ! »
+
+
+[Note 165 : _Voy._ note 48.]
+
+[Note 166 : _Voy._ note 49.]
+
+[Note 167 : _Voy._ fig. 10.]
+
+[Note 168 : _Voy._ note 50.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE X.=
+
+Des afryt ou diables. — Leurs vols et meurtres réprimés par Sâboûn. —
+Leurs amours. — Anecdote : un afryt devenu amoureux exclusif d’une jeune
+fille. — Un rival ; rencontre singulière des deux prétendants. — L’afryt
+veut fuir ; il est vaincu, et cède la place. — Autre anecdote. —
+Singulières habitudes de relations des sexes. — Incontinence des femmes.
+— Secret des intrigues amoureuses.
+
+
+Nous avons déjà indiqué que les Ouadayens sont moins policés que les
+Fôriens, moins traitables, moins sociables même entre eux, mais plus
+braves. Ces caractères sont plus fortement exprimés dans les jeunes
+gens, surtout lorsque les boissons enivrantes échauffent les têtes ;
+alors, les conversations, qui ont débuté par des formes simples et
+ordinaires, passent rapidement aux formes grossières et brutales ; et de
+là, des rixes, des coups, souvent avec effusion de sang.
+
+Les Ouadayens chez lesquels s’exagèrent l’audace et la fierté sauvage
+sont appelés _afryt_, c’est-à-dire _diables_. Avant le règne du sultan
+Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn, les afryt s’étaient rendus redoutables.
+Ainsi, après le coucher du soleil, les meurtres, les vols commençaient
+vers le Puits de Sâboûn. On nomme Puits de Sâboûn un certain nombre de
+puits situés vers un petit village tout près du Fâcher. De ce village,
+des cris poussés à voix forte se font entendre assez loin dans la
+ville ; de notre maison et des maisons parallèles à la nôtre, nous les
+entendions.
+
+Si on volait et assassinait si près de Ouârah, on peut juger de ce qui
+se commettait de vols et d’assassinats à de grandes distances. J’ai
+souvent entendu dire que les marchands ne pouvaient voyager avec des
+marchandises, que lorsqu’ils étaient en grand nombre.
+
+Une fois qu’un afryt s’est amouraché d’une femme, il en défend
+l’approche à tout autre prétendant. Quiconque s’avise de faire la cour à
+l’amante d’un afryt, est tué. L’afryt épouse sa belle au nez et à la
+barbe de qui que ce soit, en dépit de toute opposition.
+
+On m’a raconté qu’un afryt se déclara l’amant exclusif d’une jeune fille
+qui le détestait. L’afryt l’aimait éperdument. Chaque soir, il se
+rendait chez elle, et lorsqu’il y trouvait quelqu’un, il le tuait.
+L’épouvante fit qu’on abandonna cette fille. Tous les prétendants qui
+d’abord allaient la voir, la courtiser, ne reparurent plus chez elle.
+L’afryt demanda le mariage ; le père de la fille y consentit, mais elle
+refusa. Elle resta longtemps célibataire. Personne n’osait la demander,
+pas même aller lui faire visite. Ainsi délaissée, elle passa presque
+l’âge de se marier. Néanmoins, elle repoussa opiniâtrément les
+sollicitations de son afryt, et refusa net de l’épouser. Elle en demeura
+là tant qu’il plut à Dieu.
+
+Un jour qu’elle était allée au marché faire quelques emplettes, sa
+beauté frappa un inconnu qui subitement en devint épris. C’était
+d’ailleurs un homme d’audace et de sang ; le danger, la mort, rien ne
+l’intimidait. — L’amour l’anime, l’échauffe ; il suit la jeune fille,
+attend qu’elle ait terminé ses affaires et qu’elle soit hors du marché.
+Alors il l’accoste, lui demande la permission d’aller la voir, lui offre
+son amour, et se prodigue en protestations de dévouement et de
+tendresse. « Mon Dieu ! répond-elle, je te trouve charmant ; et, en
+vérité, je me sens pour toi autant d’amour que tu peux en avoir, si ce
+n’est plus. Mais, comme dit le proverbe, « il y a obstacle qui empêche
+l’âne de saillir. » — Comment cela ? est-ce que tu es mariée ? — Eh,
+non ! — Et qui donc te retient ? — Ce qui me retient ! un de ces fiers-
+à-bras d’afryt a défendu à qui que ce fût de penser à moi ; il jette sa
+brutalité sur quiconque ose m’aborder. — Pourquoi alors ne t’épouse-t-il
+pas ? — Je ne l’aime pas ; je ne veux pas de lui. — T’est-il allié ? —
+Non, par Dieu, non ! — Eh bien ! ne crains rien ; moi, je te
+débarrasserai de lui, s’il plaît à Dieu. — Tu n’y es pas, mon cher, tu
+n’y es pas ! me débarrasser de la cage où je suis emprisonnée !...
+Cependant sache bien, Dieu me damne ! que je ne suis pas poltronne, que
+je n’ai pas peur, moi, de mon afryt ; mais c’est pour toi que j’ai peur.
+Tu me parais un homme de cœur et de résolution, mais mon afryt est un
+sauvage, un brutal ; s’il met la main sur toi, il t’assassine. — N’aie
+aucune crainte. Montre-moi seulement ta demeure, et tu verras, je
+l’espère, que tout se terminera à ta plus grande satisfaction. »
+
+La fille indique sa demeure.... A nuit close, notre homme se rend chez
+son inconnue. Il s’assied auprès d’elle, et ils s’entretiennent en tout
+bien et tout honneur. Quelques minutes après arrive l’afryt. Il avait
+appris qu’un rival devait se présenter chez la belle. Il entre et trouve
+l’étranger assis, ayant la cuisse passée sur celle de la jeune fille.
+Celle-ci veut aussitôt se dégager, se mettre en sûreté et laisser les
+deux rivaux se démêler entre eux. L’étranger appuie fortement sa cuisse
+sur celle de la jeune fille, la retient en place et continue la
+conversation sans faire attention à l’afryt. L’afryt, étonné, vient se
+poster en face d’eux, et dit à l’inconnu : « Qui t’a permis d’entrer
+ici ? » L’inconnu ne daigne pas lui répondre. Nouvelle question ; même
+indifférence. Troisième demande ; point de réponse encore.
+
+L’afryt furieux tire son coutelas-kirdâouy, le dirige sur la cuisse de
+son rival et en enfonce la pointe jusqu’à la cuisse de la fille. Elle
+fait un effort subit pour retirer sa cuisse, elle ne peut la
+débarrasser. L’afryt dégage son couteau, et tout stupéfait du flegme et
+de la contenance de son adversaire, il rengaine son arme, et va partir
+vaincu. Mais l’étranger se lève, le saisit par le haut de son vêtement
+et le tire brusquement. Le vêtement se déchire en deux ; un morceau
+reste à la main de l’inconnu, l’autre sur le corps de son ennemi. Celui-
+ci cherche à fuir et songe à son salut. Son rival lui allonge, de son
+membre blessé, un violent coup de pied dans les reins et le renverse sur
+la face. L’afryt, le nez et le front écorchés, demeure étendu par terre
+étourdi, ne sachant plus où il est. Il revient à lui ; l’autre tire son
+couteau, et va le tuer. — « Laisse-moi la vie, lui dit le vaincu ; que
+Dieu te laisse la tienne ! — Fais-nous amende honorable ; jure-moi que,
+de ta vie, tu ne te présenteras à cette fille, et je te fais grâce ;
+sinon, je t’éventre, là, sur la place. »
+
+L’afryt se soumit et jura aussitôt tout ce qu’on voulut. L’inconnu
+saisit alors l’afryt par les oreilles, et le traîne comme un mouton
+jusqu’auprès de la fille. Elle était restée assise, regardant et
+attendant quel allait être le dénoûment de la lutte, et lequel de ses
+deux prétendants demeurerait vainqueur. L’étrangér fait arrêter l’afryt
+debout en face de la fille, et déclare que le vaincu a juré de ne plus
+se présenter à elle. — « Sera-t-il fidèle à son serment ? dit-elle. —
+Oui, reprit l’afryt. — Laisse-le s’en aller, dit alors la fille à
+l’inconnu ; si jamais il reparaît ici, tu le traiteras comme tu
+voudras. » L’afryt fut relâché et il partit secouant la poussière de la
+mort.
+
+Le libérateur de la fille la demanda en mariage et l’épousa. Il resta
+avec elle jusqu’à ce qu’elle mourût... Les aventures de ce genre sont
+fréquentes au Ouadây[169].
+
+Un caractère singulier dans la nature des Ouadayens, c’est qu’ils sont
+jaloux d’une amante, et qu’ils n’ont nul souci d’empêcher les relations
+des amoureux avec leurs sœurs et leurs filles. Souvent même un Ouadayen
+cherche à amener des adorateurs à sa sœur, dont il vante avec intention
+la beauté et les mérites physiques. Bien plus, si l’inconnu séduit par
+le panégyrique ne plaît pas, s’il est évincé, alors la récalcitrante est
+sermonnée, réprimandée par son frère, et on la décide ordinairement à
+accueillir de bonne grâce l’aspirant d’abord rebuté. Il y a aussi des
+Ouadayens qui poussent parfois la complaisance jusqu’à conduire des
+étrangers à leurs femmes et à les laisser en tête-à-tête avec elles. On
+croirait qu’ils veulent suivre l’exemple tracé dans ce vers :
+
+
+ « Moi, grâce à Dieu ! j’amène sans façon un amant à ma femme. Eh !
+ bien d’autres que moi en amènent aussi, mais en dépit de leur propre
+ nez[170]. »
+
+
+Les Ouadayennes sont ardentes, passionnées ; rarement elles refusent une
+offre de tendresse. Beaucoup d’entre elles, outre leur mari, ont
+plusieurs amants ; elles ne se contentent pas des plaisirs matrimoniaux.
+Entre elles, elles se connaissent, elles n’ont ni honte ni scrupule de
+s’avouer réciproquement leurs exploits amoureux. Aussi, aucune ne
+s’avise de blâmer sa voisine, car à peu près toutes ont les mêmes
+reproches à se faire. C’est absolument l’apologue raconté dans ces deux
+vers :
+
+
+ « Un jour une femme, injuriant sa voisine, lui disait : « Tu as fait
+ ton mari cornu, et ses cornes le rendent le jouet de tout le monde.
+
+ « — Eh ! mon Dieu ! pourquoi veux-tu que je lui laisse le front net et
+ sans armes ? Ton mari, ton Alexandre aux deux belles cornes, ferait le
+ bélier contre lui et le battrait[171]. »
+
+
+La plupart des Ouadayennes, disons-nous, ont mari et amants, en sorte
+que chaque Ouadayen pourrait dire à sa femme les vers que voici :
+
+
+ « Femme insatiable, qui n’as pas assez d’un amant, de deux mille
+ amants dans une année !
+
+ « En vérité, tu me parais être un reste de ces juifs de Moïse qui,
+ dans le désert, ne pouvaient se contenter de la manne seule pour
+ nourriture. »
+
+
+Du reste, dans tout le Soudan, l’amour est la préoccupation de tous les
+esprits. C’est un feu courant dans les veines des noirs, comme les sucs
+végétaux courent dans les veines des arbres. Aucun individu ne croit
+devoir taire le nom de celle qu’il aime. On suit ce conseil du poëte :
+
+
+ « Dis, publie le nom de l’objet de ton amour ; ne le déguise pas sous
+ un nom supposé. A quoi bon tant de mystère et de secret dans les
+ plaisirs ? »
+
+
+Toutefois, lorsqu’un amant juge qu’il peut lui être préjudiciable de
+parler de ses bonnes fortunes, lorsque, par exemple, en divulguant son
+amour pour la fille ou la femme d’un personnage puissant, il risquerait
+d’être tué, il sait dissimuler sa passion, se résigner aux contraintes
+d’un amour secret. Mais une fois que l’amant est sorti des voies de la
+prudence et de la réserve, qu’il a vu déchirer le voile dont il était
+couvert, il va publiant partout les secrets de son cœur ; il espère
+soulager ainsi ses peines ; il n’écoute plus ni remontrances ni
+reproches, quelles que puissent être les conséquences de ses
+indiscrétions. Il semble ne plus prendre d’inspiration que de ces deux
+vers que je fis autrefois :
+
+
+ « Oui, je t’aime, je t’aime avec excès, ô lumière de mes yeux ! je ne
+ puis plus retenir mes paroles (je dis à tous mon amour), le voile du
+ secret est déchiré.
+
+ « Je suis fou, je n’écoute plus ni reproches, ni remontrances ; et
+ mourir pour toi est, à mon gré, la plus belle gloire. »
+
+
+D’autres dissimulent et concentrent leur passion, afin d’atteindre le
+but de leurs espérances, et ils semblent dire :
+
+
+ « Je te tiens cachée, mon amie, dans mes yeux mêmes, afin de mieux
+ dérober mon amour aux curieux indiscrets et moroses ; et mes yeux, où
+ je te garde enfermée, sont désormais embellis par ta présence.
+
+ « Tel est l’excès de mon amour pour tes charmes, que je crains même
+ les regards d’un censeur ; il penserait peut-être à me détourner de
+ t’aimer. »
+
+
+Mais arrêtons-nous ; ces questions embrassent une trop vaste étendue. Ne
+nous lançons pas sur cette mer d’orages et de difficultés, nous
+engendrerions l’ennui. Revenons à notre sujet direct, laissons marcher à
+bride libre les récits qui doivent spécialement composer ce livre, et
+nous conduire au but que nous nous proposons d’atteindre.
+
+Et Dieu est notre appui, il est la grâce généreuse qui nous accompagne
+partout.
+
+
+[Note 169 : _Voy._ note 51.]
+
+[Note 170 : C’est-à-dire : Il en est bien d’autres qui par leurs
+négligences maritales, ou par les caprices de leurs femmes, etc., en
+dépit de tout, ont des remplaçants. Autant faire comme je fais.]
+
+[Note 171 : _Voy._ note 52.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE XI.=
+
+Tactique militaire. — Division de l’armée. — Ordre de bataille. —
+Drapeaux. — Signes distinctifs pour les soldats des deux armées. —
+Attaque ; chant. — Armures et armes. — Casques. — Caparaçons. — La
+_châyeh_, ou saie. — Provocations en bataille. — Espèces de lances. —
+Boucliers ; adresse à les manier. — Arcs et flèches. — Les archers sont
+tous esclaves. — Tir de l’arc. — Empoisonnement des flèches ; leur
+petitesse. — Cordes d’arc. — Carquois. — Chants guerriers. — Abydyeh ou
+esclaves particuliers du sultan.
+
+
+Le Régulateur suprême des événements et des choses du monde, le
+Souverain de toute puissance, Celui qui a donné aux hommes le fer,
+instrument de terreur et d’utilité, et leur a commandé de s’exercer aux
+fatigues et aux dangers, afin de défendre les divins principes du Coran,
+Dieu qui a dit dans son saint Livre : « Disposez tout ce qu’il vous sera
+possible de force et de résistance contre les Infidèles, tout ce qu’il
+vous sera possible de chevaux et de cavaliers pour épouvanter les
+ennemis de Dieu et les vôtres, » a clairement manifesté sa volonté.
+L’homme, faible par lui seul, est obligé de défendre par la voie des
+armes, à pied, à cheval, ce qu’il a de cher ici-bas, sa famille et ses
+biens. C’est spécialement aux rois que sont imposés ces devoirs de
+protection et de défense, eux qui ont la puissance et la grandeur ; ils
+savent d’ailleurs que, dans l’accomplissement de ces devoirs, est leur
+gloire, leur sécurité. Et comme c’est par eux que règne la justice ou
+l’injustice, que se préparent et s’entretiennent les guerres contre les
+mécréants, et la tranquillité des vrais croyants, ils sont obligés de
+veiller sans cesse à la défense et à la glorification de la Religion,
+des fidèles et du pays.
+
+Les rois, il est vrai, règlent diversement leur conduite, selon leurs
+désirs et leurs intentions. Mais par leurs œuvres, Dieu manifeste ce
+qu’ils cachent dans les replis de leurs pensées, dans les secrets de
+leurs passions ; et le monde découvre toujours à qui d’entre eux Dieu a
+dispensé l’amour du bien et des œuvres pieuses, c’est-à-dire le désir
+sincère de combattre les ennemis de la Religion et de se conformer ainsi
+à ces paroles révélées à notre saint Prophète : « Prophète, porte la
+guerre aux Infidèles et aux hypocrites ; c’est là l’œuvre, la
+spéculation vraiment lucrative, la transaction vraiment profitable et
+salutaire. »
+
+Mais d’autres, au milieu de leur puissance, ont écouté les insinuations
+du diable, ont bassement obéi à ses suggestions, et ils ont oublié ce
+que leur enjoignaient les devoirs de réciprocité entre les hommes ; ils
+ont promené à travers leurs peuples l’injustice, l’orgueil, la
+tyrannie ; ils ont été, pour ainsi dire, comme un os étranglant, arrêté
+dans le gosier des croyants ; ils ont, sans songer à autre chose qu’à
+leur réputation et à leur gloire dans ce monde, écrasé sous leur main de
+fer grands et petits... Respectons et admirons les secrets mystérieux de
+la Providence !!
+
+Les peuples du Soudan n’ont, en général, ni mousquets, ni canons, ni
+forteresses, pour repousser ou arrêter leurs ennemis. Aux jours de
+batailles, le cavalier a le javelot et le sabre pour enfoncer les masses
+ennemies et faire avaler la mort à qui vient se mesurer avec lui ; le
+fantassin a la javeline ou la flèche, et le _daragueh_ ou bouclier pour
+se protéger les flancs, la face et les yeux. Pour le cavalier, sa cotte
+de mailles, son casque de fer, sa _châyeh_[172], le protégent contre le
+tranchant des sabres et les pointes des lances et des javelines, contre
+les blessures mortelles. Les chevaux sont habillés de couvertures
+piquées ou grands caparaçons qui les garantissent au milieu des mêlées.
+
+Chaque peuple a, dans ses guerres, des habitudes et une tactique dont il
+a reçu l’héritage de ses pères et qu’il conserve avec une sorte de
+vénération. Les Fôriens ont, à cet égard, des traditions dont l’origine
+remonte aux anciens Arabes. Chez eux, une armée a toujours cinq
+divisions ou corps, comme on le voyait jadis chez les Arabes, appelés
+pour cela, en style de guerre, _la gent à cinq divisions_. Le premier
+corps était l’avant-garde, ou _moucaddémeh_ ; le second était l’aile
+droite, ou _djénâh el-yemen_ ; le troisième, le centre, ou _calb_, le
+cœur ; le quatrième, l’aile gauche, ou _djénâh el-eyçar_ ; le cinquième,
+l’arrière-garde, ou _sâcah_, la jambe. Jusqu’aujourd’hui, les Fôriens
+ont accepté et conservé cet ordre comme règle, et ils ne consentiraient
+pas à s’en écarter, quelque avantage qu’ils aperçussent dans d’autres
+systèmes de tactique.
+
+En avant de l’armée, ils dispersent, à distance, plusieurs avant-postes
+ou vedettes, pour se garder de surprises. De plus, des éclaireurs,
+qu’ils appellent _anday_ (au pluriel, _andayât_), rôdent de tous côtés,
+observent les mouvements de l’ennemi, examinent ses positions et ses
+marches, et en informent leurs chefs.
+
+Sous le point de vue général, les fonctions des premiers ministres de
+l’État sont instituées dans une forme de corrélation nécessaire avec la
+manière de diviser les troupes. Ainsi l’orondolo_n_ commande les avant-
+postes ; le kâmneh ou Fôr-a_n_ abou (Père du Dârfour), commande l’avant-
+garde, et l’abadyma, l’aile droite. Le sultan est au centre. Le
+tékényâouy commande l’aile gauche, et l’ab-cheykh commande l’arrière-
+garde. Les émyn, les vizirs ont leurs postes auprès du sultan. Lorsque
+les troupes sont rangées en plaine, cet ordre de bataille est de
+rigueur. Si elles occupent un terrain accidenté, cette disposition se
+modifie selon l’exigence locale.
+
+Dans les armées, au Soudan, les drapeaux ou étendards sont toujours
+placés devant le sultan, et sous les ordres d’un roi, à la tête d’un
+certain nombre d’hommes choisis parmi les plus braves et les plus
+dévoués, qui seuls ont le privilége d’être porte-enseignes. Les drapeaux
+n’ont rien de particulier qui les distingue pour chaque État. Les
+Fôriens ont tout simplement de grandes bannières, les unes rouges, les
+autres blanches. Il en est de même au Ouadây ; seulement les Ouadayens
+ont plus de drapeaux rouges que de drapeaux blancs. Les drapeaux ne
+présentent non plus aucun insigne ni armorial qui les caractérise et les
+différencie.
+
+On porte toujours devant le sultan fôrien dix drapeaux, et on en porte
+au moins une trentaine devant le sultan ouadayen. Lorsqu’un sultan
+assiste à une bataille et qu’on voit s’abattre les drapeaux, on sait
+alors que le sultan est tué ou fait prisonnier. Dans le cas de défaite,
+le sultan n’a que deux chances, ou d’être tué ou d’être pris ; car
+jamais un sultan ne doit prendre la fuite. Tant que les drapeaux sont
+debout à leur place, on est certain que le sultan est en sécurité et
+vivant.
+
+Quelle que soit la durée d’une bataille, le bruit des _naguyrah_ ou
+nacaires ne cesse pas un moment de retentir devant le sultan. Lors même
+qu’il est fait prisonnier, lui et ceux qui battent des naguyrah, et que
+les chameaux ont les jarrets coupés, le bruit continue. Car alors,
+l’ennemi donne de nouveaux chameaux aux timbaliers, et les battements
+recommencent en suivant le sultan prisonnier, jusqu’à ce qu’il soit
+amené en présence du sultan vainqueur. — Nous reviendrons tout à l’heure
+sur ces habitudes.
+
+La veille d’une affaire, les deux partis se choisissent un signe de
+reconnaissance pour leurs soldats ; le sultan et les chefs de l’armée
+déterminent quel doit être ce signe. Ainsi, parfois, les soldats doivent
+s’attacher au poignet droit un lien en écorce d’arbre. Si l’un des deux
+camps apprend assez tôt que l’ennemi s’est appliqué le même signe que
+lui, on en fixe un autre immédiatement. Ce moyen de reconnaissance est
+une précaution de première nécessité, pour éviter que les soldats de la
+même armée ne soient exposés ou à s’entre-tuer dans la mêlée, ou à
+épargner un ennemi qui les aurait trompés en leur montrant le signe de
+reconnaissance. Tous ces peuples étant noirs, n’ont guère d’autre voie
+pour se reconnaître que des signes particuliers tels que ceux que nous
+indiquons. Par là encore, on reconnaît les morts après le combat ; car
+alors, des deux côtés, plusieurs individus vont sur le champ de bataille
+examiner les cadavres, et chaque parti n’enterre que les morts auxquels
+il trouve le signe qu’il a admis.
+
+Quand les armées sont en présence l’une de l’autre pour le combat, la
+cavalerie est divisée par _kardoûs_ ou escadrons plus ou moins nombreux
+et postés à distance en arrière de l’infanterie. Dès que la bataille
+s’engage, la cavalerie attaque la cavalerie, et l’infanterie attaque
+l’infanterie.
+
+Lorsque les troupes fôriennes fondent et se précipitent sur l’ennemi,
+elles déploient la plus vive animation. Les cavaliers brandissent leurs
+sabres, et chaque émyn ou chef de _kardoûs_ entonne un chant fôrien
+auquel répond toute sa troupe. Lors de la révolte du cheykh Mohammed-
+Kourra, dont nous avons parlé dans le _Voyage au Dârfour_, j’ai entendu
+chanter le chant suivant dans un kardoûs commandé par Ibrahym-Ouad-Ramâd
+au milieu de ses fils :
+
+
+ _O-nnas dio-ba-in kel-boa,_
+
+ _O-nnas dio-keih kel-boa yê,_
+
+ _Kel-boa._
+
+
+ « La parole (la pensée) que vous avez en vous-mêmes, allons ! dites-la
+
+ « La parole que vous avez en vous, allons ! dites-la, hâ !
+
+ « Allons ! dites-la. »
+
+
+La traduction, mot à mot, est : _o_, la parole ; _nnas_, qui ; _in_,
+dans, chez ; _dio_, l’intérieur ; _ba_, de vous ; _kel_, allons ! eh
+bien ! _boa_ (prononcez _boi_, comme l’impératif du verbe français
+_bois_, et non en deux sons comme _bo-a_), dites (la). — A la seconde
+ligne : _keih_, dedans, dans ; _dio_, l’intérieur ; _kel-boa_, allons !
+dites (la) ; _yê_ n’est qu’un cri de prolongation pour le chant. (_Voy._
+la musique du chant no 4.)
+
+Ibrahym-Ouad-Ramâd chantait les mots : _O-nnas dio-ba-in_, « la parole
+que vous avez en vous ; » et ses soldats répondaient : _Kel-boa_,
+allons ! dites (la). Puis Ibrahym reprenait : _O-nnas dio-keih_ ; et les
+soldats répondaient : _Kel-boa yê, kel-boa_, « allons ! dites-la, hâ !
+allons ! dites-la. »
+
+Et les soldats s’animaient, et chacun semblait être une tour
+inexpugnable.
+
+Les Fôriens de basse condition portent une seule cotte de mailles, et un
+_tély_ ou casque. Ils ont, aux avant-bras, des koumou_n_a ou brassarts
+d’acier. (_Voy._ fig. 15.)
+
+Les casques sont en acier et de formes différentes. Les uns représentent
+un segment d’œuf coupé selon son plus petit diamètre, c’est-à-dire à
+bombe presque ronde ; les autres sont plus rapprochés de la forme
+conique, c’est-à-dire à bombe plus allongée, et ont pour cimier deux
+globules ou _tauma_ (têtes d’ail) attachés l’un sur l’autre au sommet de
+la bombe du casque. Il y en a dont le tour inférieur est doré. (Ces
+casques sans cimier et demi-sphériques rappellent les alophes (αλόφοι)
+des Grecs, et les anciennes coiffures des chevaliers appelées bassinet,
+cabasset, pot-en-tête.)
+
+Tous les casques sont munis de trois baguettes métalliques en fer ;
+l’une est par-devant et peut descendre jusque vis-à-vis l’extrémité du
+nez ; les deux autres descendent chacune sur une tempe. Ces tiges ou
+baguettes métalliques sont de différentes formes. Parfois elles sont
+dorées et travaillées avec soin, et les extrémités en sont aplaties et
+élargies en spatule. D’autres ont les extrémités terminées par une
+petite boule métallique ; d’autres enfin sont de simples baguettes
+ordinaires sans reliefs ni façon, dans toute leur longueur. Ces
+baguettes glissent dans des coulisses en anneaux et peuvent, au gré du
+cavalier, être montées ou descendues.
+
+Il y a des casques dont la bombe est moins élevée que celles que nous
+venons d’indiquer. Elle est parcourue au sommet, dans son milieu, et
+d’avant en arrière, par une petite saillie ou crête métallique. Quand ce
+relief est passablement haut, on l’appelle _crête de coq_ (c’est le
+cimier) ; quand ce relief est très-peu élevé, on l’appelle _côte_.
+
+Tous les casques ont un long couvre-nuque en mailles, c’est-à-dire fait
+d’anneaux métalliques entrelacés les uns dans les autres comme dans les
+cottes de mailles. Le couvre-nuque descend jusque vers le milieu de
+l’omoplate et sur le sommet des épaules, afin de protéger le cou. Pour
+que les anneaux n’appuient pas immédiatement sur le cou, le tissu de
+mailles est doublé avec du drap ordinaire ou avec une sorte de feutre
+souple.
+
+Les différentes parties que nous venons de mentionner composent ensemble
+le _tély_ ou le _tâçah_ (la _tasse_, le _bassinet_), c’est-à-dire le
+casque ou l’armet complet. Comme le casque a une pesanteur assez grande,
+et peut, par un mouvement d’élévation de tête, tomber en arrière, on y
+attache de chaque côté un lien ou gourmette en soie ou en cuir, selon le
+rang ou l’état de richesse du cavalier. Au moyen des gourmettes
+(généiastères), on maintient le casque sur la tête, en les nouant sous
+le menton (γένειον).
+
+Les chevaux des cavaliers sont garnis de surtouts ou grands caparaçons
+travaillés à la manière des couvertures piquées ou courte-pointes. Ces
+caparaçons ont la face extérieure en drap rouge et se composent de
+quatre pièces dont l’une couvre la croupe et le derrière du cheval, et
+tombe jusqu’aux jarrets ; l’autre ou le gorgerin couvre le poitrail et
+toute l’encolure ; la troisième et la quatrième tapissent chacune un des
+flancs dans toute la longueur et flottent au moins jusque vers les
+jarrets.
+
+Ces différentes pièces, toutes en drap rouge et fourrées de coton, sont
+chamarrées de morceaux de diverses couleurs, rouges, jaunes, blancs,
+noirs, etc. Ce sont des piqués de petite dimension, travaillés comme les
+couvertures d’Égypte ; elles n’en diffèrent que par l’étendue et parce
+que chaque pièce, au lieu d’être coupée carrément, est taillée pour
+s’accommoder à la partie du corps du cheval qu’elle est destinée à
+garnir. Ainsi, celle du poitrail, fig. 11, a une échancrure en haut,
+pour s’adapter au cou. De même que les trois autres pièces, elle a des
+cordons pour la suspendre et la fixer à l’animal. De ces cordons, ceux
+qui sont de chaque côté de l’échancrure se nouent entre eux le long de
+la crinière, et ceux qui sont de chaque côté de la pièce se nouent avec
+les cordons correspondants de chaque pièce des flancs. La garniture de
+la croupe a la forme représentée dans la fig. 12 ; la pièce de chaque
+flanc est taillée en carré long, fig. 13. Le cheval garni de ces
+caparaçons, monté par son cavalier qui est bardé d’une ou de deux cottes
+de mailles et recouvert encore par là-dessus de sa châyeh, semble être
+une tour ambulante.
+
+La _châyeh_, sayon, fig. 14, est un vêtement de drap fourré de coton et
+piqué comme les surtouts ou caparaçons des chevaux. L’emploi de la
+châyeh a pour but d’empêcher l’effet des violents coups de taille portés
+au cavalier, lorsque le sabre frappe sans couper. Le coton, par sa
+souplesse et son élasticité, surtout lorsqu’il est bien cardé, amortit
+les chocs. (La châyeh est absolument la jaque bourrée, la hucque ou le
+gambeson des anciennes armures militaires des chevaliers.)
+
+La châyeh diffère à l’extérieur, chez les riches et chez les pauvres.
+Parfois les riches la font en soie, mais composée de nombreux morceaux,
+découpés en losanges, cousus ensemble, et de couleurs variées, telles
+que rouge, jaune, blanc, noir, etc., fig. 14. Parfois la châyeh est en
+drap, façonnée de même que la châyeh en soie. D’autres fois elle est en
+étoffe de coton, ou en _ilâdjeh_, selon l’état de fortune de chacun. Les
+cavaliers qui n’ont pas les moyens d’avoir une cotte de mailles ne
+portent que la châyeh. Il en est qui n’ont ni cottes de mailles ni
+châyeh. J’ai vu des cavaliers qui avaient des espèce de cuirasses
+couvertes en peau de crocodile ; on prétend que ces cuirasses
+garantissent à l’égal du tissu de mailles. Il y a aussi, dans
+l’infanterie, des boucliers recouverts d’une peau de crocodile.
+
+Lorsqu’un cavalier fôrien est armé et équipé au complet, lorsqu’il est
+revêtu de sa jaque de mailles et de sa châyeh par-dessus, lorsqu’il est
+sur son cheval garni de ses quatre pièces de caparaçon piqué et qu’il a
+ses deux sabres, il présente, à certaine distance, l’aspect de quelque
+chose de terrible et d’imposant (Voy. fig. 15). Du reste, le but de cet
+accoutrement si compliqué est d’inspirer de la crainte à l’ennemi. Un
+millier de cavaliers ainsi harnachés offre une masse effrayante, surtout
+au moment où tous mettent le sabre à la main et entonnent leurs chants
+de guerre accompagnés par les cris de leurs esclaves et par le son des
+flûtes.
+
+Lorsqu’un haut fonctionnaire a été destitué et que, par intrigue, un
+autre l’a remplacé, tous les deux se considèrent comme ennemis. Au
+moment où s’ouvre la bataille, ou lorsque déjà l’action est engagée et
+que la mêlée s’échauffe, celui qui a été disgracié cherche son rival, et
+dès qu’il le trouve il lui crie : « _Yâ ouendai, bism Illah_, Allons !
+compère, en avant ! »[173] c’est-à-dire : « allons ! avance ici avec moi
+au cœur de la mêlée. » Si l’individu provoqué accepte ce défi et suit
+bravement son provocateur au milieu du combat, la question finit là,
+l’affaire est jugée ; le disgracié n’a plus rien à réclamer de son
+remplaçant ou rival, et n’a plus rien à lui reprocher. Si le défi est
+rejeté, le provocateur en appelle aussitôt au témoignage de plusieurs
+cavaliers, qui ensuite certifieront qu’un tel a refusé de combattre au
+défi. Après la campagne, l’affaire est portée au sultan, appuyée par les
+témoignages des témoins ; et alors l’individu qui a été provoqué est
+dépouillé de ses fonctions et remplacé par son prédécesseur. Il en
+serait encore de même si, après la provocation acceptée, l’individu
+provoqué n’avait pas eu, sur le champ de bataille, toute l’intrépidité
+qu’on peut attendre d’un brave, s’il avait reculé ou fui devant
+l’ennemi. Dans le cas où il recule ou fuit, son adversaire le tue, s’il
+peut l’atteindre. Si le fuyard échappe, son rival réunit plusieurs
+témoignages déposant de la lâcheté de son homme, et le laisse
+disparaître. Ensuite le sultan juge l’affaire. — Beaucoup de personnages
+qui ont à satisfaire quelque vengeance sur un ennemi lui portent, un
+jour de bataille, cette sorte de défi.
+
+Ces provocations ont aussi lieu entre simples sujets sans fonctions dans
+le gouvernement. Et quand celui qui a été provoqué a refusé de pénétrer
+alors au milieu des combattants, ou bien quand, en présence de témoins,
+il a reculé ou pris la fuite, et a ainsi quitté son provocateur, celui-
+ci, après la guerre, pour toute vengeance, appelle en public les
+dépositions des témoins du fait, et le poltron reste déshonoré. La femme
+du fuyard demande aussitôt le divorce ; et personne ne veut plus donner
+en mariage sa fille ou sa sœur à un pareil lâche.
+
+Les fantassins, pour marcher au combat, se mettent en ceinture autour
+des reins la pièce d’étoffe dont ils se drapent habituellement, et ils
+vont les manches retroussées. Chacun a un bouclier ou _daragueh_ et au
+moins quatre _lances_, trois javelots ou javelines et une haste ou pique
+longue qu’ils appellent _farkhah_, la _belle_. Plusieurs soldats ont
+cinq et même six _lances_ ; la cinquième ou la sixième, c’est-à-dire la
+grande, est la _farkhah_[174].
+
+La lance est appelée en terme général _harbeh_ ; c’est l’arme ordinaire
+des Fôriens. Elle a trois parties distinctes : la hampe, le _kindâb_ et
+le _harbeh_ qui est proprement le fer de la lance.
+
+Ce fut Zoù-Yézen, prince himiarite[175], qui le premier arma le sommet
+des lances d’une tige de fer. Avant lui, les Arabes y attachaient une
+pointe faite de corne de bœuf. Le kindâb ou talon en fer est l’armature
+appliquée à l’extrémité inférieure de la hampe. C’est simplement une
+courte tige de fer, ou bien un ruban de fer tourné à deux ou trois tours
+l’un au-dessus de l’autre comme un double ou triple anneau. La base de
+la hampe est introduite et chassée de force dans cet anneau en hélice ;
+ensuite ce qui dépasse du bois par en bas est coupé net et juste au
+niveau du tour inférieur du kindâb. Le kindâb a pour but, dans la
+construction de la lance, de lui donner du poids et d’augmenter ainsi
+l’énergie des coups qu’elle porte.
+
+Quelquefois la tige terminale ou _harbeh_, la hampe et le kindâb ne font
+qu’une seule pièce toute en fer. J’ai eu, lorsque j’étais au Dârfour,
+une lance de cette espèce.
+
+Les fers de lance varient dans leurs formes. Ainsi, dans les lances
+farkhah, les uns sont à faces lisses et de la forme représentée dans la
+figure 18 ; d’autres ont une crête aux deux faces (fig. 16) ; d’autres
+ont la forme d’un cyprès (fig. 17). Les _farkhah_ ou hastes longues sont
+des armes de défense ou de combat à courte distance. En bataille, le
+soldat ne s’en dessaisit jamais ; il ne lance que les javelines
+ordinaires, dont la hauteur n’est guère que de la taille d’un homme.
+
+Les fers des javelines sont les plus variés dans leurs formes. Il y en a
+à la manière des farkhah (fig. 18), à faces lisses et à faces relevées
+d’une crête (fig. 16) ; il y en a comme ceux que représentent les
+figures 19, 20, 21, ou à crochets ordinaires (fig. 22). Ces quatre
+dernières variétés de javelines sont connues sous le nom général de
+_goulâouy_ (c’est-à-dire _goulâouyennes_), parce qu’elles se fabriquent
+au Dâr-Goula, une des provinces adjointes du Dârfour.
+
+Les longues lances ou farkhah, et les lances ordinaires ou javelines,
+dont le fer a la même forme que celui des farkhah, sont comprises sous
+le nom de _darâouy_, c’est-à-dire _du pays_ (dâr), parce qu’elles se
+fabriquent au Dârfour même.
+
+La lance _bendâouy_ (fig. 23) se fabrique dans le Dâr-Bendah, au sud du
+Goula. Il y a encore les fers de lances (fig. 24 et 25), appelés
+_karâouy_, fabriqués au Dâr-Kara dans le Fertyt, au delà du Bendah.
+
+La _guirguit_ est une javeline dont le fer est en manière de broche ou
+de grosse alêne tout hérissée de pointes ou piquants (fig. 26).
+
+La _koukâb_ est une grande haste à fer en pointe très-bien affilée (fig.
+27). Les cavaliers seuls en font usage. Elle est destinée à forcer et
+briser les anneaux de fer des cottes de mailles. Un _tâumah_ (tête
+d’ail), ou cube en fer plein, précède la pointe (et imprime aux coups
+une grande violence en augmentant beaucoup la pesanteur). Le kindâb est
+épais, lourd (et contribue encore à rendre les coups plus terribles)
+(fig. 15).
+
+Beaucoup de hampes, des diverses espèces de lances, sont fabriquées avec
+des branches de ganâ ou des branches d’ébénier. Les hampes faites avec
+d’autres espèces de bois sont préparées avec les racines de l’arbre ;
+pour cela, on creuse la terre au pied du tronc, afin de mettre les
+racines à découvert, et on en coupe les ramifications propres à être
+employées. Celles qui sont onduleuses et courbes, on les redresse au feu
+après les avoir dépouillées de leur écorce et enduites de graisse ou de
+beurre. (Parfois on enfouit ces racines dans un sol humide, et on les
+charge d’un poids suffisant ; puis on les recouvre de terre, et on les
+laisse ainsi se redresser peu à peu)[176].
+
+Il y a encore au Dârfour d’autres variétés de fers de lances dont j’ai
+oublié les noms, vu le nombre d’années qui s’est écoulé depuis que j’ai
+quitté ce pays.
+
+Les boucliers diffèrent aussi de forme et de construction. Il y a
+d’abord le bouclier appelé _kadjâouy_, du nom de _Kadja_, village des
+montagnes des Touroûdj, situées entre le Kordofâl et le Dârfour. Le
+kadjâouy, fig. 28 (le _scutum_ ou bouclier oblong des Romains), est un
+ovale coupé dans une peau d’animal et maintenu le long d’un bâton placé
+de haut en bas sur l’ovale, dans le sens de la longueur. Le cercle
+figuré au centre B indique un enfoncement qui, à la face externe du
+bouclier, ressort en relief arrondi (comme l’_umbo_ des boucliers
+romains), et qui sur la face interne fournit à la main une loge commode
+pour le maniement du bouclier.
+
+Autrefois, les Fôriens avaient de grands boucliers qui les couvraient de
+la tête aux pieds. Ensuite ils les trouvèrent trop pesants et trop
+embarrassants, soit dans les marches des troupes, soit en bataille dans
+les manœuvres de défense, et ils leur substituèrent de petits boucliers
+légers. Dès lors l’utilité protectrice du bouclier dépendit en grande
+partie du plus ou moins de dextérité du combattant, et de son adresse à
+manœuvrer cette arme pour parer les coups dirigés sur lui.
+
+Il y a le bouclier rond (_parma_ des Latins, ayant aussi la bosse ou
+l’_umbo_), fig. 30, et le bouclier carré, fig. 29.
+
+Les boucliers sont faits ordinairement avec la peau d’un animal
+aquatique que les Fôriens appellent _icint_. Cette peau est épaisse,
+dure, solide, et donne les meilleurs boucliers. On en fabrique encore
+avec la peau de l’abou-carn ou _kerkéden_ (rhinocéros). Les plus mauvais
+sont en peau d’éléphant ; cette peau, quoique épaisse et forte en
+apparence, cède facilement, et se laisse aisément percer par le coup de
+lance. On fait encore d’excellents boucliers avec la peau de crocodile.
+
+Jadis, comme nous l’avons déjà indiqué, les Soudaniens avaient, pour se
+protéger contre les lances et le sabre, d’énormes boucliers, mais
+gênants à transporter ; on était obligé de les charger sur des chameaux,
+et les soldats les détachaient au moment de livrer bataille. Maintenant
+que les peuples du Soudan ont acquis de l’expérience et de l’habileté,
+ils ont diminué considérablement l’ampleur de cette arme défensive, et
+son utilité est aujourd’hui en raison de la dextérité des soldats à la
+manier pour se garantir des javelines, des coups de haste ou de sabre.
+La sûreté de l’homme qui se bat est dans le jeu rapide de son bras armé
+du bouclier, dans sa prestesse à parer les coups. Celui qui n’a pas
+assez de légèreté dans le maniement du bouclier, et qui le tient devant
+lui sans le manœuvrer avec un jeu rapide, manque rarement d’être abattu
+dans une lutte d’homme à homme. Les javelines ou javelots en tombant sur
+le bouclier tenu ferme, perpendiculaire et la face en avant, le percent
+sans beaucoup de peine et arrivent dans les flancs de celui qui le
+porte.
+
+Aujourd’hui, le soldat qui, en bataille, aperçoit une javeline se
+diriger sur lui, l’attend,... et la détourne à droite ou à gauche en la
+frappant de son bouclier. C’est dans la souplesse et la sûreté du bras
+qu’est réellement la sauvegarde du combattant, n’eût-il même à la main
+qu’un bâton. Celui au contraire dont le bras est lent et paresseux, dont
+les mouvements sont lourds et gênés, n’a pour ainsi dire pas de chance
+de salut, quelle que soit l’ampleur de son bouclier.
+
+L’usage de l’arc et de la flèche est entièrement étranger aux Fôriens,
+aux Ouadayens et à tous les noirs des contrées musulmanes du Soudan. Les
+archers qu’ils ont parmi eux sont tous des esclaves, enlevés des tribus
+idolâtres répandues au sud de la Nigritie, et qu’on a transportés et
+fixés dans les pays musulmans. Ces esclaves, au Dârfour, sont des Fertyt
+proprement dits ; au Ouadây, ce sont des Djenâkhérah ou Fertyt-
+Djenakhériens ; au Barnau et au Bâguirmeh, ce sont des Kirdâouy.
+
+Ces archers présentent une force assez redoutable en face de l’ennemi.
+Ainsi, dans la révolte du cheykh Kourra contre le sultan Mohammed-Fadhl,
+ce furent les esclaves archers, de la suite de ce prince, qui, un
+mercredi après nuit close, empêchèrent les révoltés de pénétrer dans la
+demeure du sultan. Je fus témoin de ce fait. Les archers, réunis en un
+corps de plus de mille esclaves, accablèrent d’une grêle de flèches les
+partisans de Kourra, et mirent ainsi hors de combat un nombre
+considérable de cavaliers et de fantassins. Pas un seul des soldats de
+Kourra ne put entrer dans le palais ; ils furent forcés de se retirer,
+laissant sur la place une grande quantité de morts.
+
+Pendant mon séjour au Dârfour, je crus longtemps que les archers, en
+tirant de l’arc, visaient droit sur celui qu’ils voulaient atteindre.
+Mais dans la guerre que suscita la révolte de Mohammed-Kourra, je les
+vis diriger leur tir obliquement en l’air, de manière à ce que la flèche
+lancée fut obligée de décrire une parabole. Ils avaient sur la face
+externe de l’avant-bras gauche, à partir de la paume de la main, une
+pièce de cuir (et ils tenaient leur arc, la main placée en dessous de la
+corde). Je leur demandai de quelle utilité leur était le cuir appliqué
+en brassart sur l’avant-bras. « Il nous sert, me répondirent-ils, à
+prévenir les égratignures, et ensuite les blessures qui pourraient
+résulter des frottements et des chocs de la main droite, lorsqu’en
+s’échappant elle vient heurter l’avant-bras, après avoir lâché la corde
+de l’arc. »
+
+Les fers des flèches sont généralement de même forme que la plupart des
+fers de lances. Ils ne diffèrent que par le volume. Les flèches sont
+très-minces et très-courtes, mais les pointes qui en hérissent
+ordinairement le fer rendent très-difficile l’extraction de la flèche
+des chairs du blessé ; il est indispensable d’élargir la plaie avec un
+instrument tranchant, et de tailler et débrider les chairs dans toute la
+longueur du trajet qu’a suivi la flèche. Cette opération est d’autant
+plus difficile que la flèche, étant très-effilée, pénètre profondément.
+De plus, la tige en bois n’est que faiblement fixée au fer, et pour peu
+que l’on fasse effort afin d’attirer la flèche au dehors, le bois se
+dégage du fer, qui alors reste dans la blessure.
+
+(Les flèches portent au moins à deux cents pas, et les javelines au
+moins à quarante[177].)
+
+Les hommes vêtus de la châyeh, et les chevaux garnis de surtouts piqués,
+n’ont presque rien à craindre des flèches. J’ai vu beaucoup de cavaliers
+revenir du combat ayant les châyeh et les caparaçons couverts de
+flèches ; ils ressemblaient en quelque sorte à des hérissons.
+
+Les flèches, ainsi que les _lances_, sont parfois empoisonnées, et alors
+les blessures qu’elles ont faites sont généralement mortelles. J’ai
+cherché à savoir comment on empoisonnait ces armes. On m’a assuré, au
+Dârfour, qu’on employait pour cela l’urine d’âne. On remplit un vase de
+cette urine ; on chauffe jusqu’au rouge les fers de lances et de
+flèches ; on les retire alors du feu, et on les éteint subitement dans
+le vase d’urine. J’ignore si cette information est exacte ; je la donne
+sans autre garantie que la parole des gens du pays.
+
+J’ai été singulièrement surpris de la petitesse des arcs. Ils ne
+dépassent guère la longueur d’un empan (environ 25 à 28 centimètres). La
+flèche a moins d’un empan de long, et le _rych_, c’est-à-dire le fer,
+n’a guère en longueur que quatre travers de doigts (environ 8
+centimètres).
+
+Les arcs se fabriquent avec un bois solide et fort. Je ne me rappelle
+plus le nom de l’arbre qui le fournit.
+
+Les cordes des arcs sont préparées avec des tendons de bœufs ou de
+buffles qu’on effile d’abord, et qu’ensuite on tord en cordes, avec un
+soin tel qu’une fois qu’elles sont terminées, et bien frottées avec le
+suc d’un arbre appelé _chalaûb_, elles semblent n’être qu’un seul et
+unique fil parfaitement poli. (On leur conserve leur souplesse à un
+degré convenable, en les frottant de temps à autre avec une substance
+grasse.)
+
+Pour carquois, les archers ont un petit sac en peau de chèvre, dans
+lequel ils peuvent placer jusqu’à deux cents flèches. Ils ont un autre
+petit sac pour enfermer l’arc. Ils portent un de ces sacs pendant sur la
+cuisse du côté gauche, et l’autre, du côté droit. Ceux qui ne peuvent se
+procurer assez de peau n’ont qu’un seul sac pour l’arc et les flèches.
+
+L’infanterie est disposée en bataille par masses séparées, et marche en
+chantant. Le chef de chaque masse se met à la tête de la troupe qui la
+compose, et s’il est fôrien il entonne un chant fôrien ; s’il est arabe,
+un chant arabe. La troupe répond par un refrain, à chaque repos. Voici
+un chant que j’ai entendu dans la lutte que soutint l’ab-cheykh
+Mohammed-Kourra contre le sultan Mohammed-Fadhl :
+
+
+ _Lellé lellé ouaiê_
+
+ _Touroul élala saba_n_-ghéréh_
+
+ _No_n_ sy bi-_n_ô_
+
+ _Déïn tély ei lo_n_a_
+
+ _Non fârsan-dio_
+
+ _Lô fârsâ lô_
+
+ _No_n_ gui bara._
+
+
+ « Lellé lellé, allons ! — La poussière (du combat) s’élève du côté de
+ l’Orient. — Demandez au buffle (au brave) comment (est l’éclat de) son
+ casque. — Le buffle (est) au milieu de nos cavaliers. — La honte !
+ cavaliers, craignez la honte. — Le buffle (aura) son pareil (dans la
+ bataille). » _Voy._ le chant no 5.
+
+
+Voici l’explication mot pour mot.
+
+Lellé lellé, n’a véritablement pas de sens (et répond aux flonflons, aux
+_tra-la-la_ ou refrains des chansons françaises). — Ouaié, est une
+exclamation comme _euh ! væ !_ en latin. — Touroul, _poussière_. —
+Elala, _est venue_. — Ghéréh, _du côté de_. — Saban, corruption du mot
+arabe _sabâhh_, _matin, orient_. — No_n_, _taureau, buffle_, pour
+signifier le _brave_, le _fougueux_, le _guerrier intrépide et
+terrible_. (L’_n_ finale, ici en italique, représente un son purement
+nasal, sans articulation d’n). — Sy, _de_, _ex_ latin. — Bi, est la
+marque du pluriel ; ici, elle est appliquée au verbe nô. — Nô,
+_demandez, informez-vous de_. — Deïn, _son_, pronom ; (dyn, _ton, le
+tien_). — Tély, _casque_. — Ei, _comment ?_ — Lo_n_a, _lui_ (est-il ?) —
+No_n_, le _taureau_, le _buffle_. — Dio, _au milieu de_. — Fârsan, les
+_cavaliers_ ; ce mot est arabe. — Lô, la _honte_. — Farsâ, _ô
+cavaliers_. — No_n_, le _buffle_. — Gui, _avec_ (se trouvera avec). —
+Bara, _frère, pareil_, son _semblable_. Le brave sera avec son pareil,
+son frère ; c’est-à-dire vous, braves, vous trouverez des braves dignes
+de votre courage, vos émules au milieu du combat.
+
+Cette ariette, entonnée et soutenue à l’unisson, d’une voix forte et
+sonore, par la masse des soldats, me parut avoir dans ses paroles
+quelque chose d’émouvant. Par la traduction, elle n’a plus qu’une
+couleur assez pâle. Cet inconvénient, d’ailleurs, n’est pas seulement
+pour le langage fôrien ; tous les chants étrangers, en revêtant les
+formes d’un nouvel idiome, perdent de leur valeur et de leur caractère
+en perdant leurs mots originels et leur tournure native.
+
+Voici comment se partageait ce chant. Le chef de l’armée entonnait
+d’abord ces mots : Lellé lellé, et ses soldats répondaient en masse :
+Ouaié. Le chef reprenait : Touroul élala saban-guéreh ; no_n_ sy bi-
+_n_o, déïn tély ei lo_n_a. Et les soldats continuaient en chantant :
+No_n_ farsan dio, lô farsa lô, no_n_ gui bara.
+
+Parmi les armées fôriennes, les soldats qui sont de race arabe ont leurs
+chants particuliers et en langue arabe. En voici un :
+
+
+ _Tâur el-djâmoûs ouarad el-meih_
+
+ _Yédoûr el-dem yétérechrech beih_[178].
+
+
+ « Le taureau-buffle s’est rendu à l’abreuvoir, — cherchant du sang
+ pour s’en inonder. » _Voy._ chant 6.
+
+
+Le chef entonne et chante d’abord seul ces paroles, puis toute sa troupe
+les répète. Ensuite il chante seulement le premier vers, et les soldats
+répondent par le second. Pendant les chants, les guerriers brandissent
+leurs lances, et renforcent de plus en plus leurs voix, de sorte qu’il
+s’élève de toute l’armée un brouhaha épouvantable.
+
+Le corps des Fertyt attachés spécialement au prince fôrien est appelé le
+corps des _abydyeh_ ou _esclaves_ du sultan. (Ces esclaves fertyt sont
+en grand nombre au Dârfour, mais dispersés par troupes de cent, de deux
+cents, de quatre cents, et fixés dans diverses localités du pays. Ils
+relèvent d’un chef spécial. Quand le sultan en demande un certain
+nombre, même quelques milliers, pour une guerre par exemple, le chef en
+rassemble le nombre demandé et les fait arriver à la destination
+indiquée. Une troupe de deux mille de ces abydyeh compose toujours la
+suite du sultan, et lui forme un cortége particulier qui l’accompagne
+partout)[179]. En bataille, les abydyeh sont rassemblés par corps
+distincts. Leur chef d’abord entonne un chant, et tous ensuite répètent
+ce chant, qui est ordinairement en langue fertyt. Tel est celui-ci :
+
+
+ _Gambou lyly ingâbia_
+
+ _Ouaya ouaya ingâbia_
+
+ _Ouarrei ouaya ouaya ingâbia_[180].
+
+
+J’ignore quel est le sens de ces paroles. J’en ai demandé maintes fois
+l’explication à des Fôriens ; je n’ai jamais pu parvenir à avoir une
+réponse satisfaisante.
+
+Voici trois autres chants fôriens que j’ai entendus :
+
+
+ _Lô yé sydy lô djé-guilo yâ doouei déyé_
+
+ _In daoua doïn bara déyé._
+
+
+ « Toi qui es en ce lieu, regarde-le ce lieu, homme courageux ; — ici,
+ le brave aura affaire avec un autre brave[181]. »
+
+
+Un autre chant se compose de la seule ligne suivante :
+
+
+ _Kalô-nia dogdarè bio._
+
+
+ « Le lâche, un renard a fécondé sa mère. »
+
+
+Le troisième chant est celui-ci :
+
+
+ _Lô yâ lô kali-bô_
+
+ _Gam djer boâ djé-ni kali-bô_
+
+ _No_n_ déyé_
+
+ _Gabalan dio-ké._
+
+
+Ce chant, dans le langage fôrien, a une certaine couleur d’énergie et de
+beauté ; mais par la traduction, et surtout par la traduction littérale,
+il paraît faible et commun :
+
+
+ « Lieu, ô lieu, craindriez-vous ce lieu ? — (Non !) Dites (à
+ l’ennemi) : « Allons ! va-t-en. » Laissez toute crainte. — Le buffle
+ intrépide (trouvera) son égal (à combattre) au milieu (du champ de
+ bataille). » _Voy._ chant no 2.
+
+
+Voici l’explication de ces chants mot pour mot :
+
+1o Lô, _lieu_. — Yé, est explétif, exclamatif. — Sydi, _maître_, au
+vocatif. — Lô, _ce lieu_. — Djé-guilo, _regarde_. Djé s’écrit par la
+seule lettre arabe _djîm_, et est la marque du singulier. (Pour
+signifier : « Certes je ne l’ai pas vu, » on dirait : A-guilo-ba ; _a_
+est un mot d’affirmation, et _ba_ est le signe de la négation.) — Yâ,
+_ô_, signe du vocatif. — Doouei, _homme_. — Déyé, _étalon, brave_. Cette
+première ligne, traduite mot à mot, donne : « O lieu, toi maître de ce
+lieu, toi qui es ici sur ce lieu du combat, regarde, ô homme brave. » —
+Déyé, _le brave_. — Deïn et doïn, _son, le sien_. — Bara, _frère,
+semblable_. — In, _de_. — Daoua, _affaire_. — C’est-à-dire : « Le brave
+trouvera ici son frère d’affaire, son égal dans le combat. » En
+construisant régulièrement la traduction, en transposant les mots comme
+il convient, en y ajoutant ce qu’exige le complément de la phraséologie
+arabe, et en l’établissant selon les principes, on obtient cette phrase
+équivalente à l’original : « Toi qui es en ce lieu, regarde-le ce lieu ;
+tu y verras chaque brave avoir à combattre un brave comme lui. »
+
+2o Kalo, _peureux, poltron_. — Nia, _mère_. Le mot originel est _inia_ ;
+dans son union avec _kalo_, l’_i_ a disparu, a été perdu par
+contraction. — Dogdaré, _renard_. — Bio, _coïvit_. Hujus ignavi matrem
+vulpes coïvit. Le renard est l’emblème de la peur. Le sens expliqué de
+cette phrase fôrienne est : Le poltron est indigne d’avoir un homme pour
+père ; il ne peut être que le fils du renard peureux. Mais vous,
+guerriers, vous êtes enfants d’hommes, vous êtes braves.
+
+3o Lô, _lieu_ ; ya, _ô_ ; lô, _lieu_. — Kali, _craignez_. — Bô, _vous_,
+est le pronom pluriel. — Gam, _debout_. — Djer, _pars_. — Boa, _dites_.
+— Djé, signe du singulier. — Ni, _donne, laisse_. — Kali, _la peur_. —
+Bô, _de vous_. — No_n_, _le taureau_. — Déyé, _étalon, intrépide_. —
+Gabalan, _devant_ (lui, est un antagoniste digne de lui). — Dio, _dans_.
+— Ké, _l’intérieur_ (des rangs ennemis).
+
+Dans la seconde ligne du troisième chant, les mots _gam djér_, lève-toi,
+pars, retire-toi, composent une locution de mépris et de colère employée
+pour chasser un chien. Elle est l’analogue de _açâ guir_, expression en
+usage au Caire. Chez les Fôriens, les mots _gam djer_ sont employés en
+général comme injure, et on les adresse fréquemment avec un ton de
+mécontentement et de mauvaise humeur à un individu qu’on veut repousser.
+_Açâ guir_, et simplement _açâ_, s’emploie dans la même intention en
+Égypte, et signifie : « (Gare) le bâton ! retire-toi. » Cette injure,
+_gam djer_, est de la nature des formules passées dans l’usage ordinaire
+et appliquées souvent avec un sens vague, sans rapport à la
+signification réelle des mots originels ; telle est l’expression
+française, s... n... de Dieu.
+
+Les Fôriens sont persuadés que les chants guerriers animent le courage.
+Les Arabes des anciens temps avaient la même foi dans la puissance de
+leurs vers. Ces espèces d’hymnes fôriens rappellent les poésies
+martiales et enthousiastes des vieilles tribus de l’Arabie.
+
+Dans leurs fêtes les Fôriens ont aussi des cantilènes, mais elles sont
+toujours psalmodiées par les femmes ; au Dârfour, les femmes sont
+spécialement chargées d’égayer les divertissements.
+
+
+[Note 172 : _Voy._ note 53 et fig. 15.]
+
+[Note 173 : _Voy._ note 54.]
+
+[Note 174 : _Voy._ note 55.]
+
+[Note 175 : _Voy._ note 56.]
+
+[Note 176 : Indication orale du cheykh.]
+
+[Note 177 : Indication verbale du cheykh.]
+
+[Note 178 : Tous ces mots sont arabes ; seulement _meih_ et _beih_,
+qu’il faut prononcer comme en français _mée, bée_, sont, le premier pour
+_mâ_, eau, et le second pour _bihi_, _de lui, par lui_. Ces sortes
+d’altération, pour beaucoup de mots, sont fréquentes dans le langage des
+Arabes de ces contrées.]
+
+[Note 179 : Note reçue verbalement du cheykh El-Tounsy.]
+
+[Note 180 : _Voy._ chant no 1.]
+
+[Note 181 : _Voy._ chant 3.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE XII.=
+
+Des chevaux. — Chevaux du Dongolah et d’Égypte. — Habitudes des chevaux
+du sultan fôrien. — Chevaux du Dârfour. — Nourritures des chevaux chez
+les Fôriens et les Arabes. — Le cheval éveille l’Arabe son maître. —
+Chevaux à trois relais, ou fins coureurs. — Le coursier du Tâmien et le
+coursier du Ouadayen : anecdote. — Croyances bizarres relatives aux
+chevaux. — Croyances sur la destinée après la mort, chez deux tribus. —
+Petits chevaux du Ouadây. — Appréciation des balzanes ; du pelage. —
+Vers à ce sujet. — Poëtes ; luttes d’improvisations ; poëtes
+accompagnant le sultan. — Augures tirés des positions des chevaux. — Le
+faguyh Moûça et son cheval. — Signes préférés sur les chevaux. —
+Habitudes de guerre au Ouadây. — Les Fertyt n’ont pas de chevaux, et ont
+peu de gros bétail. — Comment les rois fertyt vont en guerre. — Un
+prince ne fuit jamais. — On laisse la vie au roi prisonnier, aux ulémas.
+— Ce que deviennent le roi pris, sa suite, ses femmes.
+
+
+Les chevaux sont, pour les populations du Soudan, la possession la plus
+précieuse, le plus puissant moyen de se faire respecter et de triompher
+de leurs ennemis... N’est-il pas écrit dans le _Hadyth_, ou recueil des
+paroles traditionnelles du Prophète : « Aux crins qui flottent sur le
+front des coursiers, est attachée la victoire pour jusqu’au dernier jour
+du monde. » Dieu a dit à son saint Envoyé, dans le Saint-Livre, pour
+avertir les musulmans d’être toujours préparés aux combats : « Tenez
+continuellement prêts contre vos ennemis tout ce que vous avez de
+forces, tout ce que vous avez de chevaux attachés auprès de vos
+demeures, afin d’inspirer la terreur aux ennemis de Dieu et à vos
+ennemis. » Les chevaux ont toujours été pour les Arabes la richesse la
+plus chère.
+
+Au Dârfour il y a plusieurs sortes de chevaux. Les meilleurs se trouvent
+chez les grands et chez le sultan.
+
+Les chevaux de race dongolah et ceux de race égyptienne sont recherchés
+au Dârfour. Les premiers sont assez souvent demandés par les princes,
+qui en font leurs montures de parade. Les dongolah ou dongoliens ont les
+jambes longues, la robe brillante et généralement noire. Mais les
+chevaux d’Égypte sont meilleurs. Leur taille, moins élevée que celle des
+dongoliens, est mieux proportionnée et plus gracieuse ; les ghouzz ou
+anciens mamelouks d’Égypte en faisaient leur monture favorite. Ces
+chevaux, d’ailleurs faciles à dresser, supportent assez bien la fatigue,
+et se façonnent parfaitement à l’élan de l’attaque et de la retraite.
+Leur robe est bien nuancée, mais elle a souvent les diverses teintes du
+pelage brun fauve.
+
+Ceux que l’on préfère sont ceux dont la taille est convenablement haute,
+dont les jambes sont de longueur bien proportionnée, dont les flancs
+sont élancés, la croupe large et pleine, le poitrail développé,
+l’encolure de longueur moyenne, la course rapide et légère. Ces qualités
+se voient surtout dans les chevaux du sultan fôrien.
+
+Les _sâïs_ ou grooms les dressent à des habitudes singulières. Ainsi les
+chevaux du sultan, soit dans les voyages, soit dans les cérémonies de
+représentation, ne font aucune ordure pendant tout le temps que le
+sultan les monte. Si le cheval est au repos, comme dans les parades,
+dans les assemblées du Ouarrébayé, il ne remue pas même les pieds ; il
+reste tout le temps dans une immobilité parfaite, sans avancer ou
+reculer d’une ligne. Il ne lui est permis que d’agiter, c’est-à-dire
+lever et baisser la tête.
+
+Si par hasard le cheval, dans une des circonstances que nous venons
+d’indiquer, vient à uriner ou faire son crottin, ou seulement à bouger
+d’un point de la place primitive où on l’a arrêté, le sultan en descend
+sur-le-champ ; les grooms emmènent aussitôt l’animal indécent, qui, pour
+punition de sa faute, reçoit une volée de coups comme avertissement de
+ne plus revenir à pareille impolitesse.
+
+Lorsque j’étais au Dârfour, j’admirais la finesse et la grâce des
+chevaux du sultan. Je demandai à des saïs comment ils obtenaient et
+conservaient à leurs chevaux cette élégance et cette délicatesse. Ils
+m’apprirent qu’ils nourrissaient ces animaux en vert avec des graminées
+sauvages des environs du mont Kouçah, au nord de Tendelty, et qu’on
+entretenait cet état de légèreté et le dégagé svelte des chevaux, en
+leur donnant aussi une pâtée assez épaisse de doukhn concassé mêlée de
+miel. « Deux fois le jour, ajoutèrent les sâïs, le matin et le soir, on
+pétrit pour eux quatre jointées de ce doukhn, et deux fois aussi on leur
+jette quelques poignées des herbes prises vers le mont Kouçah. De plus,
+chaque matin, on leur donne à boire du lait frais. Par ce régime, les
+chevaux acquièrent de la vigueur et de la beauté, et restent fins et
+élancés comme tu les vois. »
+
+Les chevaux d’origine ou race fôrienne sont d’abominables bidets à
+ventre bombé, d’un caractère rude et revêche. Bien repus, ils sont
+intraitables, ruent et se cabrent à tout moment. Montés, ils résistent à
+la main qui les conduit, n’ont jamais qu’une marche indécise et
+tortueuse, dévient sans cesse du chemin sur lequel on veut les tenir.
+Rétifs, ombrageux lorsqu’ils sont dans leurs instants de caprices, ils
+regimbent et luttent contre le cavalier. Quand même on les couperait en
+morceaux, ils ne se soumettent jamais. Dès qu’ils sentent le fouet, ils
+se cabrent et se dressent jusqu’à avoir le ventre debout. Indociles au
+frein, ils prennent souvent le mors entre les dents, et alors nul
+effort, nul jeu de bride ne peut les maîtriser ; ils emportent leur
+cavalier, et en bataille ils vont parfois le jeter au milieu de
+l’ennemi ; ils se précipitent à tort et à travers sur les rangs, et il
+est impossible de les retenir et de les ramener. L’indomptable bête se
+révolte, reste fixe en place, et fait tuer son maître. En résumé, ils
+sont quinteux et indociles ; c’est dire qu’ils ont les plus
+insupportables de tous les vices.
+
+S’ils ont faim, s’ils ne sont pas abondamment repus, ils sont lâches et
+mous ; néanmoins, ils supportent bien la fatigue et les longs voyages.
+En guerre, lorsqu’ils sont blessés, ils bondissent, se cabrent jusqu’à
+ce qu’ils aient renversé leurs cavaliers. En cela, ils différent
+essentiellement des chevaux de race, qui, fussent-ils criblés de
+blessures, supportent la douleur avec courage, et ramènent leurs maîtres
+en lieu de sûreté.
+
+Les meilleurs chevaux qu’il y ait au Dârfour sont ceux des Arabes qui
+habitent les alentours de cet État. C’est la race même des coursiers de
+la presqu’île arabique : à la poursuite, ils atteignent ; à la fuite,
+ils devancent, fussent-ils même affaiblis. Mais aussi quelle différence
+entre les soins de régime et d’éducation pour les chevaux chez les
+Arabes et chez les Fôriens !
+
+Les Fôriens, excepté le sultan et plusieurs des grands du pays,
+nourrissent leurs chevaux de doukhn en grain. Cette nourriture engendre
+le gros ventre, entretient une surabondance de sang, et donne de la
+pesanteur. Les Fôriens paraissent avec ces lourdes montures aux fêtes et
+aux cérémonies ; avec ces montures ils voyagent assez commodément à des
+distances assez grandes ; mais pour cela, il faut, comme du reste c’est
+l’habitude parmi les personnages élevés, prendre des relais de deux en
+deux heures. Alors la bête ne se fatigue pas et ne fatigue pas non plus
+son cavalier.
+
+Les Arabes n’ayant que peu de doukhn, nourrissent leurs chevaux aux
+pâtis ; ils les abreuvent toujours avec du lait frais, les frottent et
+les lavent tout entiers avec du beurre fondu ; et ils ont des chevaux
+appropriés et pliés à leurs besoins d’excursions, à leurs habitudes de
+rapine ; car c’est là la vie des Arabes.
+
+Le Bédouin soudanien, dans ses plaines isolées, attache pour la nuit, au
+pied de son cheval, une entrave de fer assujettie à l’extrémité d’une
+chaîne longue au moins d’une brasse ; cette chaîne est fixée au _lit_
+sur lequel dort l’Arabe. Quand le cheval, accoutumé qu’il est aux
+courses, aux attaques, aux fuites, aux incursions, entend dans
+l’obscurité le plus léger bruit, le plus léger indice d’alarme, il
+hennit, s’agite, frappe du pied la terre, et éveille ainsi son maître.
+De jour, il est attaché près de la tente du Bédouin.
+
+A quelque heure que ce soit, dès qu’un cri d’alerte vient à retentir, la
+femme du Bédouin, ou sa sœur, ou sa mère, etc., s’empresse de placer sur
+le cheval sa petite selle légère, de le brider ; et le bédouin, soit de
+nuit, soit de jour, monte aussitôt et part avec les hommes de sa tribu
+là où la circonstance les appelle. En un clin d’œil, une troupe de
+cavaliers débouche hors des tentes.
+
+En raison de ces habitudes de vie guerroyante et inquiète, les Arabes
+estiment les chevaux à des valeurs extraordinaires. Un cheval qui s’est
+acquis quelque réputation se vend à un prix démesuré ; ainsi, une jument
+de quatre ans avec son poulain se vendra parfois au prix de cent vaches.
+
+Les chevaux les plus chers sont les coureurs _à trois kamyn_ ou _trois
+relais_. Voici l’origine de cette dénomination. — Il y a des chevaux,
+chez les Arabes des environs du Dârfour, qui ne vainquent à la course
+qu’à un kamyn ; d’autres gagnent de vitesse à deux kamyn, d’autres à
+trois. Ces derniers sont les plus fins coureurs. Pour ces courses
+d’épreuve, on établit, au moins à une heure de distance chacun, trois
+relais ou kamyn, et à chaque relais on poste dix hommes à cheval.
+L’individu qui prétend avoir un cheval _à trois relais_ part au galop du
+premier relais avec les dix premiers cavaliers rivaux, et se dirige avec
+eux au second kamyn. Dès qu’il arrive en face de celui-ci, les dix
+cavaliers qui y sont postés, tout prêts à lutter de vitesse avec le
+coureur en question, s’élancent avec lui, et les onze rivaux courent
+alors à toute bride vers le troisième kamyn, où le cheval d’épreuve doit
+les devancer. De là encore, les dix chevaux frais qui l’attendent
+partent au grand galop, et le cheval d’abord vainqueur des vingt
+premiers doit arriver encore le premier au lieu où l’attendent ceux qui
+doivent décerner la victoire. De ce lieu au troisième kamyn il y a la
+même distance qu’entre chacun des autres relais.
+
+Au Dârfour et au Ouadây, on rencontre quelques chevaux dignes émules des
+chevaux arabes pour la rapidité, la vigueur et la force de supporter la
+fatigue. Le récit suivant en offre un exemple curieux.
+
+Un Tâmien ou habitant du Dâr-Tâmah avait acheté un très-jeune poulain de
+race et de sang noble. Il l’avait élevé, dressé avec la plus soigneuse
+attention. Quand le poulain fut en âge d’être monté, son maître le
+conduisait en rase campagne, l’exerçait à lutter de vitesse avec les
+plus lestes coureurs, et le jeune coursier devint tel que nul rival ne
+put l’atteindre, nul fuyard lui échapper.
+
+Le Tâmien, enchanté des succès de son élève, songea à en tirer profit et
+à se mettre bientôt en incursions.
+
+Il y a, entre les limites respectives du Tâmah et du Ouadây, un ravin
+encaissé dans des bords naturels distants l’un de l’autre d’environ deux
+kaçabah ou environ six brasses. Le Tâmien eut l’idée d’aller essayer, à
+ses risques et périls, si son élève serait capable de sauter ce ravin.
+
+Il part, lance son cheval... Le cheval saute, et atteint à l’autre bord.
+Le lit du ravin est profond ; si l’animal eût manqué son coup, il
+périssait et son maître avec lui. Assuré, par cette expérience, de la
+vigueur et de la solidité de son cheval, le Tâmien se mit dès lors à
+rôder sur les terres limitrophes du Ouadây. Il allait auprès de quelque
+puits, et là il examinait les jeunes filles qui venaient puiser de
+l’eau. Lorsqu’il en apercevait une dont la beauté lui convenait, il
+l’enlevait, la prenait en croupe, s’enfuyait à toute course, et ne
+laissait atteindre à ceux qui le poursuivaient que la poussière qui
+volait sur ses pas. Parfois, les Ouadayens lancés sur sa trace furent
+près de le rejoindre ; et comptant sur la largeur du ravin comme sur un
+obstacle qui leur permettrait d’attraper et de saisir le ravisseur, ils
+se flattaient de l’espoir d’une juste vengeance. Mais le hardi Tâmien
+frappant à coups redoublés les flancs de son coursier, franchissait le
+ravin comme un trait, et laissait les cavaliers ouadayens stupéfaits de
+cette fuite audacieuse, déroutés dans leurs espérances, immobiles au
+bord du dangereux passage traversé par le fuyard... Et il fallait s’en
+retourner à vide.
+
+Un jour, le larron enleva une jeune Ouadayenne, fille unique. Des
+cavaliers poursuivirent le Tâmien ; il leur échappa comme aux autres ;
+les cavaliers repartirent, désespérés de l’insuccès de leurs efforts.
+
+Le père de la jeune fille rentra chez lui, tout irrité, et résolut de se
+venger. Or, il avait une jument près de mettre bas. Quand elle fut
+délivrée et qu’ensuite la chaleur du rut lui fit de nouveau rechercher
+l’étalon, notre Ouadayen prit une poignée de coton bien nettoyé et bien
+préparé, l’attacha avec soin sur les parties génitales de la jument, et
+l’y laissa pendant un jour entier. Il le retira tout humecté du
+suintement échappé de la vulve de la cavale, l’enveloppa avec précaution
+dans d’autre coton frais, et le plaça dans une sacoche.
+
+Cela fait, le Ouadayen s’affuble d’un costume tâmien, et se déguise le
+mieux qu’il lui est possible. Caché sous son accoutrement qui le rend
+méconnaissable, notre homme passe au Dâr-Tâmah. Simulant le dénuement
+d’un étranger voyageur, il traverse le pays en mendiant, s’abritant là
+où il trouve asile.
+
+Un jour, il aperçoit et reconnaît sa fille vers un puits. Sans rien
+dire, il examine de quel côté elle se dirige ; il la suit à distance, et
+la voit entrer dans la demeure de celui qui l’a enlevée. Le Ouadayen
+attend la chute du jour. Il va frapper à la porte de la maison : « Un
+hôte de Dieu ! dit-il, un malheureux voyageur ! » On le reçoit, on
+l’héberge... Il a aperçu le cheval et remarqué l’endroit où il est
+attaché et gardé.
+
+Pendant la nuit, lorsque tout dort, le Ouadayen se lève, se rend auprès
+du cheval, se dispose à s’en emparer et à prendre la fuite. Mais
+l’animal est retenu par des entraves de fer fixées à une chaîne ; il ne
+peut être détaché. Le Ouadayen tire le coton de sa sacoche, l’approche
+des narines du cheval qui, aspirant alors l’odeur du rut, s’anime,
+s’échauffe... Le Ouadayen approche le coton, et Dieu voulut que le coton
+fût arrosé. Notre homme replie le coton, le replace dans sa sacoche...
+et attend la fin de la nuit. Il part de grand matin, et reprend la route
+de son village.
+
+En quittant sa demeure, le Ouadayen avait laissé sa jument attachée, et
+avait défendu qu’on la déliât, ne fût-ce que pour un moment, de peur
+qu’elle ne vînt à être saillie. En rentrant chez lui, il se hâte de
+retirer le coton de la sacoche, le glisse dans les parties génitales de
+la jument, et l’y abandonne un certain temps. La semence se délaye, puis
+est absorbée par le fait de la chaleur locale. Dieu voulut que la jument
+conçût. Elle fut laissée attachée encore quelque temps. Enfin la
+conception devint manifeste ; elle mit bas et il naquit un beau poulain,
+l’image de son père.
+
+Le Ouadayen, content, soigna attentivement l’éducation de son poulain ;
+et quand l’époque de monter le jeune coursier fut arrivée, il le dressa
+peu à peu à la course, aux manœuvres de force et de souplesse. Ensuite,
+pour le préparer aux incursions, il le conduisait au ravin de Tâmah, et,
+bravant tout danger, il exerçait son cheval à sauter ce redoutable
+espace. Le jeune poulain devint plus intrépide et plus fin coureur même
+que son père.
+
+Le Ouadayen savourait la joie de la vengeance. Enfin il part pour le
+Dâr-Tâmah. Il descend près du puits où autrefois il a aperçu sa fille.
+Elle paraît, elle vient au puits. Le Ouadayen dispose son cheval, le
+bride, monte et appelle sa fille. Elle approche ; il se fait connaître à
+elle ; il la prend en croupe, et il s’enfuit au grand galop.
+
+Les cris poussés de toutes parts annoncent que l’esclave du Tâmien est
+enlevée. Il rassemble à la hâte quelques cavaliers, s’élance avec eux à
+la poursuite du ravisseur ; et de loin il lui criait : « Où emmènes-tu
+cette fille ? arrête ! insensé. — Que me veux-tu ? répondait le fuyard ;
+que demandes-tu ? que t’importe, brigand que tu es ? viens donc, viens
+la prendre, si tu le peux. — Tu crois m’échapper ?... échapper à mon
+cheval ? — Oui, je t’échapperai ; et puis encore je vous enlèverai tous
+vos enfants, s’il plaît à Dieu... et avec ce cheval-là, entends-tu ? »
+
+Le Tâmien, furieux, presse son cheval de toute sa force, serre de près
+son ennemi et va peut-être l’atteindre. Le Ouadayen redouble d’efforts
+et ne laisse au Tâmien que la poussière qui tourbillonne. Le larron du
+Tâmah s’étonnait de voir son cheval vaincu à la course. Mais c’est au
+ravin qu’il espérait triompher, qu’il s’attendait à saisir son rival au
+bord du précipice que le cheval ouadayen ne pourrait franchir. « Va,
+cours, disait le Tâmien ; le ravin est devant nous. — Oui ! au ravin ! »
+disait le père de la fille en ricanant.
+
+Ils arrivent presque en même temps. Le Ouadayen frappe à grands coups
+les flancs de son cheval, le prépare à l’élan... Il vole... il a franchi
+le large fossé. Là il s’arrête, il attend son ennemi. Le Tâmien
+stupéfait est resté à l’autre bord. Ses compagnons le rejoignent ; tous
+d’un œil ébahi regardent le père et la fille. « Au nom du ciel, crie le
+Tâmien, dis-moi où tu as eu ton cheval. Que cette fille soit à toi ou à
+quelqu’un de tes parents, tu l’as reprise, c’est une affaire finie. Mais
+où as-tu trouvé ce cheval ? — Mon cheval est fils du tien. — Fils du
+mien ! Et comment ? » Le Ouadayen lui dit en quelques mots l’histoire.
+
+Le Tâmien surpris se retourne vers ses compagnons : « Mes amis, dit-il,
+la race de mon cheval a passé chez nos ennemis ; gare à vous
+désormais ! » Et ils repartirent tout étonnés de leur mésaventure.
+
+Il existe, dans les divers pays du Soudan, certaines croyances bizarres
+relativement aux chevaux. Je vais en indiquer quelques-unes.
+
+Un individu avait un cheval qu’il aimait à la folie, qu’il admirait,
+qu’il choyait nuit et jour. Or une certaine nuit qu’il alla le voir à
+pas sourds et à une heure inaccoutumée, il l’aperçut avec des ailes aux
+flancs, déployées comme celles d’un oiseau. L’homme s’arrêta pétrifié de
+peur. Le cheval, à l’aspect de son maître, replia soudain et cacha ses
+ailes, et lui dit : « La première fois que tu viendras de nuit me voir,
+sans que rien me prévienne de ton approche, tu t’en repentiras. »
+
+Les gens du peuple, au Dârfour, sont persuadés que les chevaux ne sont
+si rapides à la course, surtout quand ils fondent sur l’ennemi, que
+parce qu’ils volent alors avec des ailes véritables, mais invisibles. On
+croit encore au Dârfour, comme chose indubitable, que les chevaux ont un
+langage, et que jusqu’à un certain degré, comme l’homme, ils sont
+accessibles à la pudeur pour certains actes. Aussi, le Fôrien qui a une
+jument de race a grand soin, lorsqu’elle reçoit la saillie d’un étalon
+aussi de race noble, de jeter sur les deux acteurs un grand voile, tel
+qu’un milâyeh, afin d’empêcher que les émotions de la pudeur ne nuisent
+au succès de la conception.
+
+Un Fôrien avait un cheval qu’il aimait à l’excès, dont il surveillait
+attentivement la nourriture et faisait soigneusement nettoyer la
+litière. Toutes les fois que le Fôrien s’était trouvé en danger, il
+avait été sauvé par son cheval. La femme du Fôrien mourut ; il se
+remaria. Souvent la nouvelle femme donnait au cheval la ration mêlée de
+poussière et de terre, et laissait la litière malpropre. Le Fôrien,
+depuis son dernier mariage, n’avait plus pour son cheval les mêmes
+attentions, les mêmes soins. Notre homme se trouva un jour dans un
+danger pressant, et ne put en sortir. Il fut fait prisonnier, lui et son
+cheval, et ensuite on l’obligea à soigner l’animal. Dès lors le Fôrien
+nettoyait et pansait parfaitement le cheval, et vannait la nourriture
+avant de la lui donner. Un beau jour le quadrupède dit à son ancien
+maître : « Voilà la récompense de qui néglige son cheval. » L’homme
+épouvanté demeura immobile, et le cheval reprit : « Ne crains rien ; il
+n’y a pas de mal. Veux-tu me promettre, si je te rends la liberté,
+d’avoir toujours pour moi les soins que tu me donnes aujourd’hui ? — Je
+te le promets. — Eh bien ! enlève mes liens ; monte sur moi... et sois
+tranquille. »
+
+Le Fôrien détache le cheval et l’enfourche.
+
+Le maître de la maison, informé presque aussitôt de l’évasion de ses
+deux prisonniers, part à leur poursuite avec plusieurs cavaliers ; les
+fuyards leur échappent ; les poursuivants en furent pour les frais de
+leur course. Les habitants du Dârfour ont des milliers d’histoires et de
+rêveries pareilles.
+
+Les Témourkeh ont des croyances d’une autre espèce. Ainsi, ils croient
+que lorsqu’un d’eux meurt, il sort trois jours après de son tombeau, se
+transporte dans un autre pays que celui où il est mort, et qu’il y
+épouse une nouvelle femme. Les Maçâlît pensent que chacun d’eux, après
+sa mort, passe dans le corps d’un animal, d’une hyène par exemple, ou
+d’un matou. Cette foi ridicule en la métempsycose n’admet chez eux aucun
+doute.
+
+Les chevaux du Ouadây et du Dârfour varient beaucoup de valeur et de
+qualités. Chez les Arabes qui entourent ces deux États, les chevaux sont
+supérieurs en beauté et en race. Généralement, au Ouadây, les chevaux
+sont de taille peu élevée, et ressemblent assez à ceux qu’on nomme en
+Égypte _syçâniât_, sortes de petits bidets que montent les enfants des
+grands. Les Ouadayens appellent ces chevaux _djerkélyeh_, c’est-à-dire
+qui tiennent l’amble (_rahouân_). Ces chevaux marchent beau, et ils ont
+le pas tellement vite et d’aplomb, qu’aucun autre cheval ne peut les
+suivre, qu’en un jour ils parcourent aisément un trajet ordinaire de
+deux jours. J’ai eu un djerkélyeh, et je faisais souvent avec lui le
+voyage de Ouârah au Botayha. Aucun autre cheval ne pouvait aller de pair
+avec lui. Mon père eut aussi une de ces montures.
+
+Les Fôriens distinguent dans les chevaux certaines conditions qu’ils
+recherchent et certaines dispositions qu’ils réprouvent. Ainsi, ils
+aiment le pelage roux clair, l’étoile blanche au front et les trois
+balzanes. Lorsque la jambe antérieure droite est sans balzane, ils
+caractérisent le cheval par le nom de _matloûk el-yémîn rkoûb es-
+salâtyn_, libre de la droite, monture des sultans. Si la jambe
+antérieure gauche est sans balzane, ils le caractérisent par la
+dénomination de _matloûk el-chemâl rkoûb el-ridjâl_, libre de gauche,
+monture des braves. Mais le cheval qui a l’étoile blanche au front et
+les quatre balzanes est dit _mouhaddjel el-arbaah djoullâb el-menfaah_,
+balzané des quatre, portant bonheur. Dans des vers en arabe, à l’éloge
+d’un sultan, un poëte fôrien a dit :
+
+
+ « Il va sortir de son palais ; on lui apprête son coursier, enfant
+ d’une mère pur sang,
+
+ « Coursier aux quatre balzanes, et dont la cinquième marque blanche
+ est au front.
+
+ « Il vient au camp, et il modère l’ardeur de son coursier.
+
+ « Prince illustre ! Les mères des hommes, comparées à la sienne, ne
+ sont que des esclaves ; la sienne seule est d’un sang libre et
+ noble. »
+
+
+Le cheval sans balzanes est appelé _tôto_. Ce nom se trouve dans des
+vers composés à la louange de l’Ab-cheykh Mohammed-Kourra :
+
+
+ « Il va sortir ; on lui sangle son tôto ;
+
+ « Les trompettes retentissent, les maûgueh poussent de grands cris.
+
+ « Criez, célébrez le héros.
+
+ « Les hommes de Doouei_n_[182] se sont assemblés en foule autour de
+ lui.
+
+ « Kourra, sans le secours de l’injustice,
+
+ « A su inspirer la crainte et le respect[183]. »
+
+
+Après la robe roux clair, les Fôriens recherchent et aiment dans les
+chevaux la couleur alezan foncé, puis l’alezan doré, et enfin le pommelé
+bleuâtre. Quant aux blancs purs ou à peu près, personne ne les estime ;
+on ne trouve à les vendre qu’aux individus qui n’ont pas le moyen d’en
+acheter d’autres. Cette répugnance tient à ce que l’on croit que les
+chevaux à robe blanche ne voient pas au milieu du combat, et
+l’expérience semble avoir justifié cette croyance. Je me rappelle à ce
+sujet ces deux vers :
+
+
+ « Au nom du Ciel, écartez les chevaux blancs ; jamais ne venez avec
+ eux en bataille.
+
+ « Ne savez-vous donc pas ce qu’on a dit ? On a dit qu’au milieu des
+ combats ils sont aveugles. »
+
+
+Les vers que nous avons cités tout à l’heure à la louange du sultan et à
+la louange de Kourra, ne sont pas selon les règles métriques et
+grammaticales arabes. Toutefois, ils ont une certaine cadence rhythmique
+qui rappelle les formes et les principes de la versification. Les poëtes
+qui composent ces espèces de vers les improvisent, et n’ont aucune
+connaissance de la prosodie ; souvent ils se livrent à des luttes
+_poétiques_ dans lesquelles chacun d’eux s’efforce de surpasser les
+autres en verve et en couleur.
+
+Ces luttes ont ordinairement un motif d’intérêt. Toutes les fois que le
+sultan monte à cheval et sort, il est précédé immédiatement de deux
+poëtes qui à tour de rôle récitent chacun un vers à l’éloge du prince.
+Ceux de ces poëtes qui prétendent au talent poétique s’étudient à
+acquérir une certaine facilité rhythmique, s’exercent à trouver
+impromptu de poétiques images, des saillies spirituelles, et par
+conséquent à plaire au sultan et à l’émouvoir. Ceux qui montrent une
+certaine supériorité sont préférés et sont admis à improviser devant le
+prince, dont ils reçoivent alors des dons et des récompenses, selon le
+temps qu’ils l’ont accompagné et le nombre de fois qu’ils l’ont régalé
+de leurs rimes. Ces poëtes sont presque toujours des Arabes nomades. On
+ne voit pour ainsi dire pas de Fôriens qui aient assez d’inspiration et
+de sens du rhythme pour être admis comme poëtes du sultan[184].
+
+Les vers que composent parfois certains ulémas qui se trouvent au
+Dârfour, sont toujours accueillis avec empressement, applaudis et vantés
+des courtisans, si le prince régnant a quelque teinture de connaissances
+littéraires ; mais s’il est ignorant, il se contente des vers que lui
+débitent les _poëtes_ ambulants arabes qui l’accompagnent dans les
+cérémonies publiques ou dans ses excursions ; il ne s’informe pas s’il y
+a au monde d’autres _versificateurs_ ; il n’en prend nul souci.
+
+Il est certains mouvements des chevaux dont les Fôriens tirent augure.
+Ainsi, en campagne, si quelques chevaux étendent en avant les jambes
+antérieures, comme par une sorte de pandiculation, c’est présage de
+victoire. Si au contraire on en voit tendre et porter en arrière les
+jambes postérieures, c’est signe de déroute. Les Fôriens ont une foi
+sans réserve dans ces indications _ominiques_.
+
+Voici une petite aventure qui eut lieu sous le règne de Tyrâb, sultan du
+Dârfour.
+
+Ce prince avait pris en amitié un faguyh appelé Moûça-Taghâouys,
+remarquable par l’à-propos et le piquant de ses réparties, par la
+fécondité et l’aisance de sa conversation.
+
+Le faguyh Moûça suivit Tyrâb dans l’expédition du Kordofâl. Le
+détachement de troupes dans lequel était Moûça fut mis en déroute dans
+une rencontre. Le faguyh montait alors un cheval à grandes taches
+blanches et noires. Craignant de tomber entre les mains des ennemis, qui
+peut-être, à l’allure remarquable du cheval et à son harnachement,
+croiraient avoir à capturer dans le cavalier un personnage important du
+Dârfour, le faguyh mit pied à terre, s’enfuit et échappa au danger. Le
+cheval aussi prit la fuite ; il arriva au camp de Tyrâb ; on le saisit
+et on le conduisit au sultan. « Voilà, dit-on au prince, le cheval de
+Moûça. Il paraît que le faguyh a été tué, puisque le cheval s’est
+enfui. » Tyrâb, tout ému, déplora le malheur du faguyh ; ensuite il
+ordonna d’attacher le cheval avec les siens, en attendant plus ample
+nouvelle.
+
+A une heure ou deux après le coucher du soleil, Moûça rentre au camp. Il
+se rend de suite auprès du sultan. Tyrâb, surpris et content de le
+revoir, lui demande ce qui lui est arrivé. « Hier, dit Moûça, j’ai
+souffert et vu dans le combat tout ce qu’on peut imaginer d’affreux et
+de terrible. Mon cheval blanc et noir a été tué, et si la main de Dieu
+même ne m’eût protégé, j’étais tué aussi. » Tyrâb sourit à ce détour de
+malice, mais ne laissa pas apercevoir qu’il savait le secret de
+l’histoire. « Ce n’est rien que cela, mon cher Moûça, dit le sultan. Je
+te rendrai tout ce que tu as perdu ; tu as montré trop de courage pour
+que je me permette de te laisser aller à pied. »
+
+Le lendemain matin, Moûça vient revoir Tyrâb. Le prince s’informe de la
+santé de son faguyh et le prie ensuite de lui donner les détails de la
+bataille. Moûça débita son récit, et ne manqua pas de répéter ce qu’il
+avait déjà raconté sur les dangers qu’il avait courus. Alors le sultan
+dit à ceux qui l’entouraient : « Donnez de suite un de mes chevaux au
+faguyh Moûça. » Tyrâb avait ordonné à l’avance que lorsqu’il demanderait
+un cheval pour le faguyh, on amenât le cheval blanc-noir. On amène donc
+le cheval... Moûça le reconnaît, et, tout ébahi, il crie au coursier :
+« Tudieu ! animal ! tu ressuscites avant le jour de la résurrection ? »
+Et le sultan et l’assemblée partirent d’un bruyant éclat de rire.
+
+Moûça avait son franc-parler auprès de Tyrâb, et ne ménageait, dans ses
+conversations avec le prince, aucun des grands du pays. Aussi, tous
+faisaient force cadeaux et force présents au malin et dangereux faguyh ;
+celui qui manquait à cette sorte de devoir, en était bientôt puni par
+les traits méchants dont le faguyh l’accablait auprès du sultan. Moûça
+était craint et cajolé de tous[185].
+
+Les Fôriens exagèrent de beaucoup les qualités et la valeur de leurs
+chevaux, ils attachent une grande importance à certains signes provenant
+de la couleur ou des taches de la robe, ou de la position et du nombre
+des endroits du pelage dans lesquels le poil se contourne en forme de
+petite rosace. Il est hors d’utilité de rapporter ici toutes les
+interprétations qu’ils font de ces signes pour l’appréciation des
+défauts ou des mérites des chevaux. Ils ont aussi sur ces animaux une
+foule de vers et d’anecdotes interminables.
+
+Au Ouadây, les habitudes et les formes de tactique sont à peu près les
+mêmes qu’au Dârfour. Nous nous dispenserons donc d’entrer à cet égard
+dans de nouveaux détails, qui ne seraient que des répétitions oiseuses.
+Nous ferons remarquer seulement que les Ouadayens sont moins recherchés
+que les Fôriens dans leurs vêtements de guerre, dans les harnachements
+et appareils de leur cavalerie, dans les _kerguel_ ou plaques
+métalliques qu’ils suspendent sur le front des chevaux, etc. Une
+différence à noter encore entre les Ouadayens et les Fôriens, c’est que
+les Ouadayens ne chantent jamais ni avant ni pendant le combat. Ils
+considèrent les chants de batailles comme des puérilités. Au lieu de
+cela, ils ont le son des trompettes droites et longues (_tubæ_ des
+Romains), que font retentir les kabartou, et le bruit étourdissant du
+tikjil ou tambourin.
+
+Les Fertyt ou habitants du Dâr-Fertyt n’ont pas de chevaux ; en animaux
+domestiques, ils n’ont guère que des bœufs : encore n’en trouve-t-on en
+abondance que chez quelques-unes de leurs tribus, telle que la tribu des
+Djengueh dont nous avons déjà parlé. Dans leurs courses et leurs
+voyages, les Fertyt, n’ayant pas de bêtes de somme, font transporter
+leurs bagages par les femmes. Elles réunissent ces bagages en paquets ou
+en ballots, qu’elles chargent sur leurs têtes.
+
+En voyage, ou en campagne, ou au combat, les Fertyt portent leur roi sur
+un _koursy_, ou espèce de tabouret en ébène. Ils s’alternent et se
+relayent quatre par quatre ; le koursy est toujours tenu à hauteur de
+l’épaule par les porteurs. En bataille, si les Fertyt sont vaincus, les
+quatre porteurs du mélik déposent Sa Majesté à terre et se sauvent ; Sa
+Majesté doit rester et reste là où on l’a placée. Car, au Soudan, jamais
+un roi ne doit fuir, même lorsque ses soldats sont en déroute complète ;
+un roi, en cas de défaite générale, descend de cheval, ou bien on le
+pose par terre, s’il est porté à bras comme chez les Fertyt, et il
+demeure en place ; s’il fuyait, il serait déshonoré.
+
+Il est encore d’usage antique au Soudan, que dans les guerres, jamais le
+prince qui se trouve enveloppé dans une déroute, ne soit tué par
+l’ennemi, à moins que ce soit par hasard et dans la mêlée ; s’il est
+trouvé à terre et arrêté en place, on l’épargne. Il n’y a que des gens
+sans aveu et du bas peuple, qui parfois osent se permettre de le tuer ;
+s’il est aperçu d’abord par des gens même de condition ordinaire, il est
+toujours respecté. Le prince que l’on fait ainsi prisonnier, est conduit
+aussitôt au prince victorieux, qui l’accueille avec bienveillance, lui
+rend les honneurs dus à la majesté royale, et lui assigne pour quelques
+jours une place dans le camp, afin de traiter immédiatement des
+conventions à régler. Dès que les stipulations sont consenties, on
+renvoie le prince vaincu, et en l’entourant de tous les égards que
+comporte son rang.
+
+On laisse aussi la vie sauve aux câdis et aux ulémas qu’on prend dans
+une bataille, aux maûgueh, aux individus qui battent du tambourin et des
+timbales devant les sultans. Tous ces prisonniers ne sont ni tués ni
+vendus par l’ennemi ; on les met en liberté et on les renvoie dans leur
+pays. De même quand un roi fertyt est pris, on le traite avec honneur et
+on le renvoie chez lui. Ces lois de la guerre sont observées de temps
+immémorial au Soudan.
+
+On ne tue pas non plus un prisonnier ordinaire, à moins qu’il ne soit
+reconnu coupable de meurtre particulier, de tentatives ou de projets de
+trahison, après qu’il a été pris, ou bien encore si on l’entend
+injurier, invectiver, ou dénigrer ses vainqueurs.
+
+Lorsqu’un sultan tombe au pouvoir des ennemis, on lui enlève tout,
+ministres, visirs, officiers, chevaux, armes, chameaux. Ensuite, on lui
+recompose un nouvel entourage d’officiers, de serviteurs, choisis parmi
+les troupes victorieuses, et par conséquent qu’il ne connaît pas ; ce
+sont eux qui reconduiront l’illustre prisonnier dans ses États. Si les
+femmes du sultan vaincu ont été la proie des vainqueurs, on ne les lui
+rend jamais ; elles sont emmenées captives. Ensuite, elles sont déposées
+dans une demeure convenable où elles sont entretenues aux frais de
+l’État. Quant à celles qui étaient esclaves ou concubines le sultan
+vainqueur en dispose à son gré ; il les vend, ou les donne, ou se les
+réserve pour son harem.
+
+Lorsque Sâboûn se fut rendu maître d’une grande partie du Bâguirmeh, il
+fit vendre, comme esclaves, un nombre considérable de femmes et
+d’enfants. Il voulait, par ce châtiment exemplaire, disait-il, punir les
+Bâguirmiens d’avoir partagé l’impiété et l’irréligion de leur sultan.
+(Une telle conduite serait, sous tout autre prétexte, un crime aux yeux
+de l’islamisme. Mais comme Sâboûn voulait alors venger la religion qu’il
+croyait outragée par les Bâguirmiens, le droit des gens devait céder, et
+une correction violente devenait un fait légitime)[186]. Les femmes du
+sultan bâguirmien eurent le même sort ; Sâboûn s’en réserva quelques-
+unes et donna les autres[187].
+
+
+[Note 182 : _Voy._ note 57.]
+
+[Note 183 : _Voy._ note 58.]
+
+[Note 184 : _Voy._ note 59.]
+
+[Note 185 : _Voy._ note 60.]
+
+[Note 186 : Explication verbale reçue du cheykh.]
+
+[Note 187 : _Voy._ note 61.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE XIII.=
+
+Différences et analogies dans les habitudes du Dârfour et du Ouadây. —
+Chasses aux esclaves par les Fôriens. — _Salatyeh_ ou lance de
+permission de chasse. — Firman ou permis de chasse. — Comment se recrute
+ou se réunit une ghazoua ou ghazia. — _Sultan_ ou chef de chasse. —
+Partage des esclaves. — Procédé de répartition des captures. —
+Attentions pour le _sultan_ de la chasse. — Prise d’une station ou d’un
+village. — Acceptation de tribus au nombre des protégés du Dârfour, et
+exclusion. — Réserves de grains chez les Fertyt. — Nombre des chasses
+annuelles. — Cas de maladie ou de mort d’un _sultan_ de chasse. —
+Quantité des esclaves pris ; mortalité. — Leur crainte d’être vendus aux
+Arabes. — L’esclavage est permis par l’islamisme. — Procédé des
+Ouadayens pour les chasses. — Idolâtrie des Fertyt. — Mariages défendus
+entre proches parents. — Nudité habituelle. — Amour des Fertyt pour leur
+pays. — Demeures sur les arbres. — Habileté à travailler l’ébène.
+
+
+Au Ouadây et au Dârfour, il est certaines habitudes qui diffèrent et
+d’autres qui se ressemblent.
+
+Les Ouadayens portent des vêtements larges et amples, analogues aux
+vêtements des femmes égyptiennes, appelés _beddâouyeh_, sorte de grand
+_tâub_ ou _pallium_ en forme de chemise. Les Fôriens n’ont que des
+vêtements de moyenne ampleur, analogues aux _eireh_ ou blouses des sâïs
+ou grooms d’Égypte. Cependant les étoffes dont on fait les habits au
+Ouadây sont extrêmement étroites. Le lé n’a guère que deux pouces de
+large. Au Dârfour, les étoffes employées ont au moins une coudée en
+largeur.
+
+Dans les revues des troupes, les Ouadayens de distinction portent
+toujours de gros turbans qui rappellent ceux des anciens _ghouzz_ ou
+mamelouks d’Égypte. Les Fôriens, aux revues, n’ont pour coiffure que le
+_tarboûch_ ou calotte rouge.
+
+Les habitants du Dârfour ont un certain luxe et un certain appareil pour
+leurs vêtements de guerre, les selles de leur cavalerie, le harnachement
+des chevaux. Au Ouadây, cet apparat est rigoureusement défendu, et les
+vizirs même n’ont que de simples selles couvertes de cuir rouge.
+
+Les Ouadayens ont derrière chaque oreille, près de la nuque, un _daûmah_
+ou renflement artificiel, ce qui, pour eux, est le signe irrécusable du
+courage. Les Fôriens, au contraire, n’attachent aucune importance à ces
+protubérances.
+
+Au Dârfour, les hautes fonctions de l’État sont à vie ; au Ouadây, elles
+sont annuelles.
+
+Les _ghazoua_ ou expéditions pour les chasses aux esclaves, dans le Dâr-
+Fertyt et le Dâr-el-Djénâkhérah, s’exécutent d’une manière différente
+par les Fôriens et par les Ouadayens. Au Dâr-Séleîh, le sultan envoie
+pour ces chasses, un aguyd de sa part, avec une troupe désignée à
+l’avance et qui, à elle seule, fait l’expédition, sans s’adjoindre qui
+que ce soit d’étranger. Au Dârfour, on procède différemment.
+
+Tout Fôrien, même un simple particulier, qui se sent capable de conduire
+une ghazoua, demande une _salatyeh_ ; et s’il l’obtient, il se met en
+route avec le plus d’individus qu’il peut ramasser et réunir de toutes
+parts. Voici comment se prépare et s’exécute une ghazia ou ghazoua
+complète.
+
+Celui qui peut faire un présent au sultan et qui a quelque ami ou
+protecteur qui le soutienne et le protége auprès du prince, va au Fâcher
+avec son présent, dans les premiers jours de l’été, quelque temps avant
+l’arrivée des pluies. Le mieux qu’il convienne d’offrir au sultan, comme
+don, est un cheval tout bridé et sellé et un esclave qui le conduit. Si
+le prince agrée le présent et permet de faire l’expédition qui lui est
+demandée, il donne au solliciteur, en signe d’autorisation, une
+_salatyeh_, c’est-à-dire une _grande lance_, et il délivre un permis
+d’excursion conçu par exemple dans les termes suivants :
+
+
+« De par le Grand Sultan, refuge et appui de tous, gloire de tous les
+rois arabes et non arabes, maître du cou de toutes les Nations,
+souverain des deux terres et des deux mers, serviteur des deux Villes
+saintes, mettant son espérance dans le Dieu de justice et de
+longanimité, le Sultan Mohammed-Fadhl le Victorieux, à tous ceux qui ces
+présentes verront, Émirs, Guerriers, Chartay, Damleg, et Chefs de nos
+armées.
+
+« Nous, Sultan, favorisé de Dieu, soutenu par sa grâce spéciale, sultan
+victorieux, avons gratifié de nos faveurs et de notre bienveillance, un
+_tel_ fils d’un _tel_, et lui avons donné une salatyeh pour conduire une
+expédition dans le Dâr-Fertyt, et faire une ghazoua dans la direction de
+telle tribu. Tous ceux qui l’accompagneront dans son entreprise, grands
+ou petits, sont à l’abri de toute incrimination ou de tous reproches de
+notre part. En foi de quoi, le présent firman est émané de notre sublime
+générosité et de nos nobles bontés. Loin, loin toute opposition, tout
+acte de malveillance contre ce mandat. Et nous avons recommandé au
+porteur de ce permis, d’user d’égards et de justice envers tous ceux qui
+suivront cette expédition, de se conduire avec l’équité et la modération
+qu’inspire la crainte de Dieu, pour ce qui lui reviendra des esclaves
+capturés. Et salut. »
+
+Muni d’un firman ou permis de ce genre et de la salatyeh qui confère
+l’autorité de chef d’une ghazoua, le solliciteur sort de la demeure du
+sultan, et accompagné d’un ou de deux serviteurs, se poste sur la grande
+place du Fâcher. Là, il s’accroupit sur un tapis qu’on lui étale par
+terre, et on place en face la lance ou salatyeh. Un domestique bat alors
+du tambourin. On accourt de tous côtés auprès du chef de la ghazoua qui
+va se préparer, on se presse autour de lui, et il donne connaissance du
+firman qu’il vient d’obtenir.
+
+A la nouvelle de l’expédition, les marchands se présentent avec des
+étoffes de toiles pour vêtements. Le chef de la ghazoua en achète autant
+qu’il croit en devoir acheter, selon le profit présumé de son
+entreprise ; ces achats sont toujours à crédit. Les limites des prix
+varient suivant certaines circonstances. Ainsi, lorsque le marchand veut
+accompagner l’expédition, et que la quantité des objets qu’il a vendus
+ne vaut, par exemple, qu’un esclave au Fâcher, le chef de la ghazoua
+conclut l’achat de ces objets à cinq ou six esclaves, mais qu’il livrera
+au marchand dans le Dâr-Fertyt même. Si au contraire le marchand ne se
+soucie pas de suivre l’expédition, et préfère être payé au retour de la
+ghazoua, alors les objets sont achetés seulement au prix de deux ou
+trois esclaves. Après que les conditions du marché sont acceptées, le
+maître de la salatyeh donne par écrit au marchand une reconnaissance ou
+billet. Il arrête ainsi et régularise ses arrangements avec tous ceux
+dont il prend des marchandises. De cette manière, il rassemble des
+étoffes, des vêtements, et aussi des chevaux, des chameaux, des ânes,
+etc.
+
+Il y a des chefs de chasses qui contractent ainsi des engagements pour
+plus de cinq à six cents esclaves. Mais tout cela est en raison de la
+confiance qu’inspire l’expéditionnaire ou maître de la salatyeh, et
+selon ce qu’on lui connaît de résolution et d’habileté.
+
+Pendant le temps qu’exigent ces préliminaires de départ, plusieurs
+individus viennent s’associer au conducteur de l’expédition. Alors il
+fait transcrire un certain nombre de copies de son firman, et en remet
+une à chacun de ces individus ; à chacun aussi il remet, pour le voyage,
+ou un cheval ou un chameau.
+
+Ensuite, il désigne, à ces premiers compagnons de chasse, la route
+qu’ils ont à prendre. Il les divise, pour le départ, en une dizaine
+d’escouades dont chacune a son chef particulier et suit la route qui lui
+a été fixée. Le rendez-vous général est toujours au delà des frontières
+sud du Dârfour. Le chef expéditionnaire part aussi par une route
+différente de celles que prennent les escouades.
+
+Chaque chef d’escouade, en passant par un village ou un bourg, fait
+battre du tambourin, rassemble ainsi les habitants du pays, leur
+communique le contenu du firman du sultan, leur indique ensuite les
+conditions offertes par l’entrepreneur de la chasse à ceux qui suivront
+son excursion, et promet, par exemple, que le propriétaire de la
+salatyeh ne prendra pour lui, à la première _djébâyeh_ (ou première
+répartition et distribution de la première chasse), que le tiers des
+esclaves que chaque chasseur aura pu atteindre, et, à la seconde
+djébâyeh, le quart. Généralement, un certain nombre de jeunes Fôriens,
+surtout de familles pauvres, s’adjoignent à la troupe expéditionnaire.
+
+Le maître de la salatyeh, dans sa route, s’arrête de la même manière
+dans tous les pays qu’il rencontre, y fait connaître le contenu de son
+firman, et annonce ses conditions de répartition des esclaves entre lui
+et ceux qui le suivront. Il arrive de cette façon avec ses chevaux, ses
+chameaux, etc., à son pays natal, où il reste quelques jours pour se
+reposer.
+
+Ensuite, il part pour le lieu du rendez-vous général. Une fois qu’il y
+est arrivé, il prend le titre de _sultan_, se compose un cortége, une
+sorte de cour avec ceux auxquels il a délivré les copies du firman, et
+qu’il a chargés de rassembler autant de compagnons d’expédition qu’il
+leur serait possible. Il y a de ces sultans de ghazoua qui alors se
+trouvent à la tête de neuf à dix mille individus, et même plus encore.
+
+Le _sultan_ distribue immédiatement les fonctions de sa cour (et se
+constitue un corps d’officiers auxquels il assigne les titres et les
+devoirs des fonctionnaires et officiers qui composent la cour et
+l’entourage du véritable sultan, du souverain du Dârfour). Cela fait, le
+chef de la ghazoua est reconnu et appelé _sultan_ par toute
+l’expédition. Il donne des vêtements à sa troupe ou garde particulière,
+lui distribue ce qu’il a de chameaux, d’ânes, de chevaux.
+
+Souvent, d’autres individus viennent d’eux-mêmes et sans avoir été
+recrutés par les chefs d’escouades, s’unir à la Chasse, amenant avec eux
+leurs chevaux, leurs chameaux et un plus ou moins grand nombre d’amis et
+de connaissances. Mais tous, sans exception, sont aux ordres du sultan
+d’expédition, qui désormais a sur tous une autorité souveraine et
+absolue. Sa parole, ses ordres, ses volontés font loi, et il conserve
+cette puissance jusqu’à ce que, au retour de l’expédition, il soit
+rentré dans le lieu même où il a été revêtu du titre de sultan.
+
+Quant à la répartition des produits de la chasse, les règles sont fixées
+et connues.
+
+Tous les esclaves pris sans résistance et sans combat sont pour le
+sultan de l’expédition ; il en est de même des esclaves qu’à son passage
+les mekk fertyt ou rois fertyt des _provinces adjointes_ lui donnent en
+cadeaux.
+
+Une fois que l’expédition est en chasse, elle pousse ses courses et ses
+captures aussi loin qu’il lui est possible. Quand elle est parvenue au
+terme qu’elle voulait atteindre, le _sultan_, à la nuit, fait annoncer
+par un maûgueh crieur, que la djébâyeh ou répartition aura lieu le
+lendemain matin. Cette répartition s’opère de la manière suivante.
+
+Le _sultan_ fait planter et dresser un zérybeh ou clôture circulaire à
+deux issues. Les gens de la ghazoua viennent à la pointe du jour, chacun
+avec ce qu’il a attrapé d’esclaves. Si le nombre de ces esclaves est
+considérable, le _sultan_, selon qu’il est exagéré ou modéré dans ses
+prétentions de partage, prend une quote-part plus ou moins forte. Si le
+_sultan_ est raisonnable dans ses exigences, il se contente, même
+lorsque le butin est abondant, de prendre un tiers. S’il a des
+prétentions par trop ambitieuses, il prend moitié.
+
+Le zérybeh dressé pour la répartition est en branches d’arbres épineux,
+avec deux ouvertures opposées (à la manière de celui que représente la
+figure 1). Des serviteurs ou gens de la suite du sultan de la ghazoua se
+postent aux deux issues, et le sultan est accroupi au milieu du zérybeh.
+Tous les individus de l’expédition amènent ce qu’ils ont capturé
+d’esclaves, et chaque propriétaire, à tour de rôle, les introduit dans
+l’enceinte. Lorsqu’il entre, on écrit son nom et le nombre d’esclaves
+qu’il a avec lui. S’il en a deux, le sultan expéditionnaire en prend un,
+mais toujours le meilleur ; l’autre reste à son propriétaire et sort
+avec lui par la porte opposée à celle par laquelle il est entré. On
+délivre au maître un papier certifiant qu’il ne doit plus rien au
+_sultan_, c’est-à-dire qu’il a subi la loi du partage.
+
+Cette cérémonie se répète indistinctement pour tous ceux qui ont fait
+capture, dût la djébâyeh durer dix jours et même un mois.
+
+L’individu qui n’a pu enlever qu’un seul esclave attend à part jusqu’à
+ce que se présente un autre individu qui n’ait également qu’un esclave.
+Alors le _sultan_ prend un des deux esclaves et laisse l’autre en
+propriété commune aux deux propriétaires. Nous supposons ici que le
+_sultan_ s’est réservé le droit de prendre la moitié des captures. Quel
+que soit le lot que le _sultan_ s’adjuge, il le garde dans le zérybeh.
+
+Après le partage terminé, le maître de la salatyeh appelle ceux envers
+lesquels il a contracté des dettes et auxquels il a promis de
+s’acquitter à la première djébâyeh dans le Dâr-Fertyt. Il rembourse ce
+qu’il doit, et dès le lendemain il se remet en route dans une direction
+nouvelle et en se rapprochant du Dârfour. Il commence une autre chasse.
+On la poursuit, on enlève, on pille tout ce qu’on rencontre, jusqu’à ce
+qu’on se trouve à environ un jour de marche des frontières du Dârfour.
+Alors le _sultan_ fait procéder à la seconde djébâyeh. S’il n’est pas
+trop exigeant, il ne prend de chaque expéditionnaire que le quart des
+esclaves capturés ; sinon, il prend le tiers et même la moitié.
+
+Le conducteur en chef d’une chasse prélève sur la quantité des esclaves
+qui sont devenus sa propriété, ce qu’il doit livrer au sultan souverain,
+ce qu’il doit remettre en cadeaux aux grands qui l’ont aidé à obtenir sa
+salatyeh, et ce qu’il doit, à son retour, donner pour acquitter les
+dettes qu’il a contractées lors de son départ.
+
+Pendant la chasse, le chef _sultan_ a certains droits particuliers de
+préhension. Ainsi, tout esclave dont la possession est contestée entre
+deux ou plusieurs expéditionnaires, qui prétendent avoir pris cet
+esclave, appartient au _sultan_. Lui appartiennent encore tous les
+esclaves de ceux qui meurent dans l’expédition, s’il ne s’y trouve pas
+un parent qui en hérite immédiatement.
+
+Le maître d’une salatyeh, lorsque l’excursion a été heureuse, en retire
+facilement de quoi donner au sultan ce qui est de droit royal, faire des
+présents aux courtisans qui l’ont favorisé, payer ses dettes, et avoir
+en surplus pour lui-même une centaine d’esclaves. Outre cela, les
+chevaux, les chameaux, les ânes et tous les harnachements et bagages qui
+ont pu être conservés et ramenés avec l’expédition, sont de droit la
+propriété du sultan expéditionnaire. Tous ceux à qui, lors du départ, il
+avait confié des montures, les lui rendent à leur retour. Ils ne doivent
+garder que les vêtements qu’ils ont reçus. Enfin chaque individu regagne
+son pays avec le butin que Dieu lui a fait la grâce de pouvoir enlever.
+
+Le conducteur d’une chasse a toujours soin de traiter, plus
+avantageusement que les autres, les individus dont il s’est composé son
+cortége d’honneur et sa suite _sultanienne_ ; car c’est par leur
+coopération qu’il a rassemblé la troupe d’expédition, et par conséquent
+c’est à eux qu’il est redevable des produits de la chasse. Parfois même
+il ne prélève rien sur leurs captures, ni dans la première répartition,
+ni dans la seconde. Ce sont eux encore qui veillent à la sûreté et à
+tous les besoins du _sultan_.
+
+A chaque halte, ils font établir un abri pour lui et pour tout ce qui
+lui appartient ; de plus, ils ont toujours de leurs gens en avant-garde,
+afin de préparer le lieu de station du _sultan_ pour chaque étape. C’est
+dans ce but que lors du départ du Dârfour ils emportent à dos d’animaux,
+des tiges ou cannes de doukhn, des pieux, etc., en quantité suffisante
+pour en construire chaque jour un enclos ou demeure au _sultan_.
+Lorsqu’on se remet en route, ils enlèvent cette construction, retirent
+de terre les cannes de doukhn, les pieux, chargent le tout sur les bêtes
+de transport, chameaux ou ânes, et à la halte suivante ils recommencent
+de même. En un mot, Sa Majesté chasseresse doit la considération, la
+puissance, l’autorité dont elle jouit, à ceux dont elle s’est fait un
+entourage particulier, et qui d’ailleurs le servent et le respectent
+comme les grands de l’État servent et respectent le sultan souverain au
+Fâcher.
+
+Le chef d’une ghazoua a encore à sa suite des maûgueh ou bouffons, et
+des individus qui se sont volontairement attachés à lui avec la fonction
+de falganâouï. Il se choisit aussi, et se désigne, pour compléter sa
+_cour_ ambulante, un roi des kôrkoa, un roi des korayât, un roi du Soûm-
+in-dogolah, un Abadyma, un Tékényâouï, un Ab-cheykh, etc. Ces grands,
+attachés au sultan de l’expédition, s’occupent des provisions et vivres
+de leur maître, se chargent de le pourvoir de ce qui lui est nécessaire,
+car au départ on ne se munit pas ordinairement de provisions qui
+puissent suffire jusqu’au retour. Aussi, lorsque l’expédition arrive sur
+le territoire des provinces adjointes, elle s’y munit de vivres. Chaque
+roi de ces provinces rassemble autant de provisions qu’il lui est
+possible, et les vend à la troupe en voyage. Il donne également en
+cadeau un certain nombre d’esclaves au _sultan_ et aux gens du cortége.
+Le _sultan_, à son tour, fait présent d’habits au roi et aux individus
+de la suite du roi.
+
+Lorsqu’une expédition cerne une station ou un village des Fertyt, et que
+les habitants se soumettent sans résistance, le _sultan_ en garde le
+chef comme prisonnier, le traite avec honneur, lui donne un habit, puis
+le renvoie à ses subordonnés. Mais le _sultan_ prend parmi eux ce qu’il
+y a d’hommes, de jeunes gens, de filles, de femmes encore jeunes, en
+fait son profit, et ne laisse absolument que les vieillards et ceux qui
+ne lui paraissent pas en état de supporter la fatigue du voyage ou de
+servir comme esclaves, ou qui ne pourraient être avantageusement vendus.
+
+Au sultan expéditionnaire appartiennent encore, sans partage, les
+_denguyeh_, les _fekk-el-djébâl_ et les _hâmel_. On distingue par le
+premier de ces noms, les individus rencontrés et pris sans résistance
+dans les bois ou sur les chemins. Les fekk-el-djébâl sont ceux qu’on a
+bloqués sur une montagne, et qui se sont rendus à discrétion sans avoir
+essayé de se défendre. Les hâmel sont les esclaves, ayant été déjà la
+propriété d’un maître autre que les individus faisant partie d’une
+salatyeh, et qui se sont échappés.
+
+Le conducteur d’une chasse a le droit, comme _sultan_, de recevoir au
+nombre des tribus alliées, ou provinces adjointes, les villages ou
+stations de Fertyt qui désirent s’attacher au Dârfour à titre de
+tributaires. (Les tribus fertyt qui s’engagent à ce genre de soumission,
+se mettent par là à l’abri des incursions déprédatrices qui tous les ans
+viennent les bouleverser et leur enlever des esclaves.) Le _sultan_ peut
+encore annuler le privilége de protection précédemment accordé à une
+peuplade, à un village, dans le cas où cette peuplade ou ce village
+s’est rendu coupable de trahison ou de mauvaise foi envers le chef de la
+salatyeh. Le _sultan_ n’est point obligé, pour rompre ces alliances, de
+demander l’assentiment ou la permission d’aucune autorité. Il a toute
+liberté d’action, mais sous la condition de se conduire en cela avec
+justice et équité. (Une fois qu’il a prononcé l’exclusion de telle
+peuplade du nombre des alliés tributaires du Dârfour, il la traite en
+ennemie et en enlève ce qu’il y trouve d’individus à son gré.)
+
+Le maître d’une salatyeh conserve sa puissance et l’exercice complet de
+ses prérogatives pendant toute la durée de l’expédition, c’est-à-dire
+jusqu’à ce qu’il ait remis le pied sur les frontières du Dârfour et que
+la troupe qui l’accompagnait se soit séparée. Chacun alors prend la
+route de son pays. Lors de cette séparation, si le _sultan_ s’est
+conduit convenablement dans son expédition, c’est-à-dire dans les
+djébâyeh ou répartitions des captures, chacun fait son éloge, vante sa
+justice, et lui exprime le vœu de repartir l’année suivante avec lui
+pour une nouvelle chasse. Mais s’il s’est montré trop avide, infidèle à
+ses promesses, alors on rompt en visière avec lui ; il n’y a plus ni
+retenue ni modération, et ce n’est plus autour du _sultan_ déchu qu’un
+concert général de malédictions et d’injures.
+
+Pendant la durée de l’excursion, les officiers ou vizirs du _sultan_
+extra fôrien, et en général la troupe expéditionnaire, s’occupent, comme
+nous l’avons déjà indiqué, de pourvoir à la nourriture de leur maître ;
+et pour cela tous cherchent à découvrir les nids ou réserves où les
+Fertyt cachent leurs grains.
+
+Se voyant constamment en butte aux chasses des Fôriens et des autres
+peuples voisins, les Fertyt ont imaginé de placer leurs réserves de
+grains sur les arbres ; ils les y cachent si habilement, qu’un voyageur
+qui ne serait pas prévenu n’en découvrirait pas une seule. Ils
+choisissent, pour établir ces cachettes, les arbres les plus touffus et
+les plus riches en rameaux. Ils en coupent un certain nombre de
+branches, qu’ils réunissent et lient solidement ensemble, de manière à
+former une sorte de plancher-claie, ou plan à claire-voie assez serré.
+Ils étalent ensuite sur ce plancher un lit de feuillage, et par-dessus
+un lit de _bouttâb_, c’est-à-dire de balles ou glumes des épis du
+doukhn. Cette balle conserve le grain, en le garantissant de l’humidité
+pendant et après l’époque des pluies.
+
+Lorsque le plancher-claie est achevé, on arrange par-dessus une sorte de
+petite hutte conique en cannes de doukhn, et à laquelle on laisse
+d’abord le sommet ouvert afin de pouvoir introduire le grain. A mesure
+qu’on y accumule le grain, c’est-à-dire le doukhn, on tapisse de bouttâb
+les parois intérieurs de la hutte ; et après qu’elle est remplie, on en
+ferme l’ouverture. L’épaisseur du feuillage et l’entrecroisement serré
+des branches des arbres, dérobent au regard ces réserves aériennes ; il
+n’y a guère que ceux qui en connaissent l’emplacement qui sachent les
+retrouver. Le Dâr-Fertyt est d’ailleurs presque partout couvert de
+forêts peuplées d’arbres d’une grosseur monstrueuse et d’un branchage
+extraordinairement abondant.
+
+Les Fertyt qui habitent les terres élevées, enfouissent leur grain ou
+doukhn dans des _matmoûrah_. Ce sont des fosses plus ou moins spacieuses
+et profondes qu’ils tapissent de bouttâb avant d’y déposer leurs
+récoltes pour les conserver. Les matmoûrah (ou, selon la forme du
+pluriel arabe, les matâmyr) sont de véritables silos pratiqués sur les
+terrains les plus hauts, et préservés ainsi de l’humidité donnée par
+l’infiltration des eaux des torrents ou des étangs que produisent les
+pluies.
+
+Les Fôriens se creusent aussi des matmoûrah pour garder leurs grains.
+Mais les riches, et surtout les grands de l’État, construisent, pour y
+déposer leurs récoltes, des réserves spacieuses en cannes de doukhn ; ce
+sont d’assez vastes huttes, appelées au Dârfour _dirgâyeh_.
+
+Certaines peuplades du Dâr-Fertyt établissent leurs demeures sur des
+arbres, et n’ont d’autres refuges ou stations que ces constructions
+singulières... Nous en parlerons tout à l’heure.
+
+Tous les individus qui, chaque année, obtiennent des permis de chasse
+aux esclaves dans le Fertyt, ne dirigent pas leurs incursions sur un
+même point. Chacun a son itinéraire indiqué pour le départ et pour le
+retour. Cet itinéraire est spécifié dans le permis délivré par le
+sultan ; on y désigne quelles sont les peuplades sur lesquelles
+l’expéditionnaire, en allant et en revenant, peut conduire ses chasses
+et faire ses captures ; il lui est défendu de dépasser les limites qu’on
+lui a déterminées. Ces spécifications sont enregistrées, avec son nom,
+dans des états qui restent entre les mains du sultan.
+
+Ces précautions ont pour but de prévenir tout désordre ; car, chaque
+année, le sultan délivre plus de soixante à soixante-dix salatyeh, dont
+les bénéficiaires partent tous à la même époque. Si l’on ne fixait pas
+les itinéraires, les troupes allant en chasses se rencontreraient
+souvent l’une l’autre, se battraient, et les Fertyt des contrées où
+auraient lieu les rencontres, devenant victimes de ces avides
+collisions, seraient probablement détruits en peu de temps. Il est rare
+que deux ou trois expéditions se croisent dans leurs courses.
+
+Un appelé Ahmed Tiktik, qui commanda au moins une vingtaine de chasses,
+m’a raconté qu’une année il vit sept salatyeh ou expéditions à la fois.
+Alors elles choisirent parmi les sept chefs celui qui avait à sa suite
+le plus de monde, et le nommèrent _sultan_ général des sept troupes, qui
+ensuite n’en firent plus qu’une. Cette année fut une époque remarquable
+et citée pendant longtemps. Ahmed Tiktik m’a assuré aussi avoir vu une
+fois un chef de salatyeh qui n’avait pas plus de quinze hommes
+d’expédition.
+
+Dès qu’un individu qui a obtenu un firman de chasse est hors des confins
+du Dârfour et qu’il est reconnu sultan, il a, comme nous l’avons déjà
+dit, pleine liberté d’action et autorité absolue. Lors même qu’il fait
+mettre à mort quelqu’un de l’expédition, personne n’a le droit de lui en
+demander raison, eût-il même été injuste dans la condamnation.
+
+Si le bénéficiaire d’une salatyeh meurt pendant l’excursion, tout ce
+qu’il a de butin, esclaves ou objets quelconques, et aussi tout ce
+qu’ont capturé les expéditionnaires, sans aucune exception, devient la
+propriété du sultan souverain. Aussitôt que le prince fôrien est informé
+de la mort du chef de la salatyeh, il envoie un émir attendre, sur la
+frontière méridionale du Dârfour, l’arrivée de la troupe qui a perdu son
+conducteur. Il en est de même si le _sultan_ de la salatyeh a été tué
+par l’ennemi c’est-à-dire par les Fertyt, ou bien par quelqu’un de
+l’expédition. Alors encore, toutes les prises et captures reviennent au
+souverain, et nul expéditionnaire n’a le droit d’en rien retenir.
+
+Lorsque le maître d’une chasse tombe malade pendant l’incursion et que
+sa maladie s’aggrave et devient dangereuse, il est de règle que la
+troupe élise un substitut du _sultan_, ou bien que les officiers ou
+vizirs de ce _sultan_ se rassemblent en conseil et élisent un d’eux
+comme vicaire ou remplaçant du _sultan_ malade ou mort. Il en est de
+même si le _sultan_ a été tué dans une attaque.
+
+Aussitôt que l’expédition qui a perdu son chef arrive sur les frontières
+du Dârfour, l’émir envoyé de la part du prince souverain s’empare de
+tout le butin de l’expédition, part pour le Fâcher, et livre la capture
+entière au sultan.
+
+Il résulte de ces habitudes que tous les individus qui composent une
+chasse aux esclaves veillent avec le plus grand soin à la conservation
+de leur chef, l’éloignent du danger, et ne permettent jamais qu’il
+approche de trop près du lieu où il y a à craindre quelque résistance de
+la part des Fertyt attaqués. Mais il est clair que ces attentions des
+expéditionnaires pour leur _sultan_ n’ont d’autre but que d’assurer à
+chacun la jouissance de ses profits de chasse.
+
+Lorsque le sultan gouvernant le Dârfour meurt pendant que les salatyeh
+sont encore au Dâr-Fertyt, tout ce qu’elles ont pris devient la
+propriété du nouveau souverain. C’est une sorte de subvention qui lui
+est dévolue de droit à son avénement au pouvoir.
+
+Les chasses amènent entre les mains des Fôriens une quantité
+considérable d’esclaves. Si ces esclaves arrivaient tous au Dârfour, le
+pays en serait encombré ; mais beaucoup d’entre eux meurent de maladie
+dans le voyage, ou sont tués. Ainsi, lorsqu’un esclave, homme ou femme,
+qui vient d’être pris, se résout à ne pas s’exposer aux fatigues et aux
+souffrances du voyage, et refuse de suivre ceux qui l’ont capturé, il
+s’assied par terre et dit à celui dont il est devenu la proie :
+« _Kongorongo_, c’est-à-dire : tuez-moi. » Et à l’instant on le tue à
+coups de bâton, en présence des autres esclaves, afin de les effrayer et
+de les déterminer à se soumettre à leurs maîtres. Nombre d’esclaves
+meurent de lassitude et d’épuisement dans la route ; d’autres meurent de
+diarrhées occasionnées par le changement de nourriture ; mais ceux qui
+succombent en plus grande quantité, ce sont les esclaves pris chez les
+Bendah et les Fârah ; ceux qui survivent le plus facilement sont ceux
+qui viennent du Dâr-Goula, du Dâr-Routou, du By_n_a et du Châla.
+
+Certaines années, il se déclare des maladies épidémiques, telle que la
+dyssenterie, parmi les esclaves d’une expédition, et presque tous
+périssent dans le trajet du Dâr-Fertyt au Dârfour. Ainsi, des individus
+qui avaient une vingtaine d’esclaves n’en ramènent parfois au Dârfour
+que deux ou trois.
+
+Beaucoup d’esclaves meurent aussi au Dârfour par suite du changement de
+climat et de nourriture ; mais les Fôriens qui soumettent leurs esclaves
+à un régime de vie raisonné et prévoyant, qui les traitent avec douceur
+et qui ont soin de les nourrir convenablement, de ne pas les charger de
+travaux trop pénibles et trop multipliés, en conservent la majeure
+partie. Les _mougueddek_ ou esclaves qui, par un séjour de quelques
+années au Dârfour, _se sont acclimatés et se sont habitués_ à la vie des
+Fôriens, se vendent à un prix bien plus élevé que les esclaves _foutyr_,
+c’est-à-dire qui sont _amenés depuis peu de temps_ au Dârfour.
+
+Mais quel qu’ait été le temps d’acclimatation des esclaves dans un pays,
+leur transport dans d’autres régions éloignées les expose toujours à des
+maladies dangereuses, ne fût-ce que par suite des fatigues des voyages.
+De plus, la tristesse s’empare d’eux, surtout s’ils craignent d’être
+vendus aux Arabes étrangers. Ils sont persuadés que ces Arabes manquant
+de viandes, viennent acheter des esclaves pour en manger la chair, en
+employer les cervelles à faire du savon, et le sang à teindre des
+étoffes en rouge. Cette croyance est profondément implantée dans
+l’esprit de tous les esclaves ; les Fôriens profitent de ces idées pour
+retenir par la crainte ceux qui sont indociles. Il suffit de menacer ces
+esclaves insoumis de les vendre aux _djellâb_, et de dire au plus
+revêche : « Je te vendrai aux blancs (aux Arabes), qui mangeront ta
+viande, teindront leurs draps avec ton sang, et feront du savon avec ta
+cervelle. » Et l’esclave, épouvanté, rentre dans le devoir et
+s’assouplit.
+
+Cette croyance ne s’efface de l’esprit des esclaves que lorsqu’ils sont
+arrivés chez les Arabes, y ont vécu un certain temps, et n’ont rien vu
+qui vérifie leurs appréhensions. Mais pendant toute la durée des
+voyages, la crainte les agite, les tient continuellement en émoi. A cela
+s’ajoutent les fatigues excessives de la marche, les tourments de la
+chaleur ou du froid dans les déserts ; ce sont pour eux autant de causes
+de maladies et de mort. Aussi, ils succombent par milliers. Dans le
+nombre de ceux que l’on conduit, par exemple, en Égypte, il n’y arrive
+que ceux qui ont le plus de force et de vigueur, ou bien le plus de
+bonheur.
+
+J’ai vu des djellâb, des voyageurs partir du Ouadây avec une centaine
+d’esclaves, et les perdre tous en route par le froid ; d’autres partir
+avec trois cents esclaves, et les laisser en chemin morts de chaleur et
+de soif ; d’autres partir aussi avec des troupes considérables
+d’esclaves, et n’en pas perdre un seul. Tout cela dépend de la volonté
+du Tout-Puissant.
+
+Notre Loi sainte permet la vente et l’exportation des esclaves, mais à
+la condition expresse et absolue d’agir en cela avec le sentiment de la
+crainte de Dieu, sentiment qui doit être le motif inspirateur et le
+guide de toutes nos actions.
+
+Je dis que le commerce des esclaves est permis, et voici par quelles
+raisons il est justifié. Dieu a commandé à son Prophète, le prophète de
+l’islamisme, d’annoncer la Loi divine aux hommes, de les appeler à
+croire au vrai Dieu, et d’employer la force des armes afin de
+contraindre les mécréants à embrasser la vraie foi. Selon la parole de
+Dieu même, la guerre est la voie légitime et sainte pour entraîner les
+hommes à la religion ; car dès que les infidèles sentiront les armes de
+l’islamisme, dès qu’ils verront leur puissance humiliée, abattue, leurs
+familles emmenées en esclavage, ils désireront entrer dans la voie
+droite, et songeront à conserver ainsi leurs personnes et leurs biens.
+S’ils résistent, s’ils s’opiniâtrent dans leur infidélité, il faut
+marcher en armes contre eux. Toutefois, avant de tenter ce moyen
+extrême, il est nécessaire de les inviter à se soumettre à la Loi
+islamique, de les avertir plusieurs fois des malheurs que doit leur
+attirer leur incrédulité. Telle fut la conduite de notre saint Prophète
+envers les Corayschides qui refusaient de croire à sa parole.
+
+Mais le Prophète a aussi autorisé le rachat des prisonniers, d’après ces
+paroles du coran : « Après les combats, vous pouvez donner la liberté
+aux prisonniers, ou bien accepter leur rançon, afin d’arrêter plus vite
+les calamités de la guerre. Pour ceux qui repoussent opiniâtrément ma
+Loi, qui rejettent la religion de l’Islâm, offrez-leur encore le choix
+entre la guerre et l’obligation d’un impôt annuel pour acheter et
+garantir leur sécurité, leur vie. S’ils préfèrent la guerre, s’ils
+lèvent les armes contre vous, quiconque d’entre eux sera fait captif,
+sera vendu. »
+
+Cependant, tous les hommes sont égaux comme enfants d’Adam ; il n’y a de
+différence entre eux qu’en ce que les uns ont la vraie foi, c’est-à-dire
+la foi islamique, les autres une foi différente, c’est-à-dire une foi
+erronée.
+
+Les habitants du Soudan musulman, dans leurs incursions contre les
+idolâtres, n’observent point ce que prescrit la parole de Dieu,
+n’appellent jamais ces idolâtres, avant de les attaquer, à embrasser
+l’islamisme. Ils se jettent à l’improviste sur les tribus des Fertyt,
+des Djénâkhérah, etc., et, sans préliminaires, sans appel à la foi, sans
+essais pacifiques de prosélytisme, ils les assaillent, les combattent,
+les prennent comme esclaves, et ensuite les vendent. Mais le fait de
+capture une fois accompli, comme ces peuplades sont idolâtres, la vente
+de tous ceux que des musulmans leur ont enlevés est licite et justifiée
+par la religion.
+
+Celui qui a acquis un esclave, femme ou homme, doit se conduire envers
+cet esclave selon les principes de la justice et de la religion. Il doit
+se garder d’exiger de son esclave des travaux trop pénibles ; il doit le
+nourrir des aliments qu’il se prépare pour lui-même et pour sa famille,
+le vêtir avec soin ; car l’esclave est, comme lui, créature de Dieu ; et
+le saint Prophète nous a dit : « Dieu vous a rendus les arbitres de ces
+peuples ; mais rappelez-vous bien que si Dieu eût voulu vous seriez
+leurs esclaves. En vue de Dieu, ayez pitié des faibles. »
+
+Les _mekk_ ou rois des Fertyt sont extrêmement nombreux ; chaque
+station, chaque village a le sien.
+
+Les esclaves sont absolument dans les mêmes conditions au Ouadây et au
+Dârfour ; mais, pour ces deux États, il y a une différence totale dans
+le mode des excursions, dans le permis de chasse et dans l’emploi des
+produits des expéditions.
+
+Au Dârfour, le sultan, avons-nous dit, délivre une salatyeh et un firman
+comme droit de ghazoua, et jamais aucune expédition ne coûte au
+souverain la moindre dépense ni le moindre souci. Celui qui a eu
+l’honneur de recevoir un firman prend, il est vrai, l’entourage,
+l’autorité et le nom de sultan ; il a ses émirs, ses officiers qu’il
+charge des attaques des villages et des tribus ; il a ses dignitaires,
+ses gardes ou huissiers ; il a liberté absolue de la parole et du
+sabre ; mais tout cela a lieu sans que la majesté du souverain en soit
+le moins du monde lésée ou déconsidérée ; car aussitôt que l’expédition
+est de retour, celui qui la commandait rentre dans sa condition première
+et redevient simple sujet comme auparavant. Tous ceux qui l’ont suivi,
+aussi bien que l’appareil de puissance dont il s’était environné, tout
+s’en va, tout disparaît. C’est une circonstance exceptionnelle à
+laquelle personne n’attache d’importance.
+
+Il n’en est pas de même au Ouadây. Le sultan, sur tous ces points, est
+de la plus jalouse sévérité ; il ne souffrirait jamais qu’un autre
+Ouadayen que lui portât un moment le nom de sultan. Comme souverain, il
+craindrait que s’il se relâchait en cela de sa rigidité, celui à qui il
+aurait permis de s’appeler sultan ne s’avisât de prétendre à la
+souveraineté, et ne réussît à séduire les esprits étroits des Ouadayens
+et à se former un parti. Aussi, la coutume des salatyeh n’existe pas au
+Ouadây. A l’époque des chasses, le sultan ouadayen choisit à son gré un
+aguîd ou un kamkolak, lui confie un corps de troupes et l’envoie en
+expédition chez les Djénâkhérah. L’envoyé pille, tue, prend ce qu’il
+peut attraper d’esclaves, et presque tout ce qu’il capture appartient de
+droit au sultan. L’aguîd ou le kamkolak expéditionnaire n’a qu’une très-
+faible part du butin ; les soldats qui exécutent la chasse ne gardent
+pour eux que le quart des esclaves enlevés. Mais tout ce qui a été pris
+en chevaux, harnachements, armes, revient uniquement au sultan. Comme
+les princes ouadayens trouvent leur profit dans ces mesures et dans ces
+résultats des chasses, ils demeurent fidèles à la coutume établie dans
+le pays.
+
+Tous les esclaves capturés, sur quelque point que ce soit du Soudan
+idolâtre ou méridional, n’ont ni croyance en Dieu, ni croyance en un
+prophète ou révélateur, ni loi religieuse, ni loi civile. Ils adorent
+des fragments ou blocs de pierre ; ils construisent des demeures ou
+sortes de chapelles à ces divinités, et leur présentent, pour offrandes,
+des lances et des kourbâdj ou tiges en fer comme celles des habbôbah du
+Dârfour. C’est là tout leur culte et toute leur religion.
+
+Pendant mon séjour au Dârfour, j’avais un esclave du Dâr-Bi_n_ah. Il
+savait un peu d’arabe, tel qu’il est parlé par les Fôriens. Il entendait
+souvent les gens qui conversaient affirmer la vérité de leurs paroles en
+prenant à témoin le nom de Dieu. Il s’imaginait que le Dieu du Dârfour
+n’était pas le même que celui du Dâr-Fertyt, et il disait parfois :
+« Notre Dieu, à nous, est bien plus grand que le vôtre. » On me conta le
+fait. J’interrogeai l’esclave et je lui demandai ce qu’était leur Dieu.
+« Notre Dieu, me dit-il, est gros comme ça. » Et il m’indiquait le
+volume de son Dieu, en tenant les deux mains à une certaine distance
+l’une de l’autre. Je souris à cette réponse... J’appris à mon esclave
+qu’il n’y a qu’un seul et même Dieu pour tous les endroits du monde,
+pour toutes les contrées, tous les pays, tous les climats, et que ce
+Dieu, le seul grand et puissant, est invisible à nos yeux. Je répétai,
+expliquai ces paroles à mon esclave, et les retournai en tout sens,
+jusqu’à ce qu’il les eût comprises.
+
+L’ignorance, l’absence de foi en une révélation, en une doctrine
+religieuse, le manque de maximes de morale systématisées, sont autant de
+causes qui disposent ces hommes à embrasser une religion et qui leur
+facilitent l’acceptation d’une croyance. Ils ne sont point retenus par
+les liens d’une parole révélée, d’une loi imposée, par l’autorité d’un
+prophète reconnu tel, et de principes consacrés par Dieu.
+
+Dans une chasse, j’ai vu une jeune captive à laquelle, le jour même
+qu’elle fut prise, on apprit la profession de foi musulmane, et qui la
+prononça sans hésiter, sans paraître avoir la moindre émotion de
+trouble, sans changer d’expression de figure. Cette profession de foi
+n’eut point la gêne d’une renonciation, puisque cette fille n’avait pas
+à apostasier.
+
+Du reste, les peuples méridionaux du Soudan sont encore dans un état de
+sauvagerie extraordinaire. S’ils n’eussent pas vu les ghazoua, qui se
+renouvellent depuis si longtemps contre eux, ils se croiraient les
+seules créatures de la terre.
+
+Ces peuples ont une habitude remarquable relativement aux alliances
+matrimoniales. Je l’ai connue par des esclaves eux-mêmes, et j’en ai
+maintes fois entendu parler. C’est que les mariages n’ont jamais lieu,
+parmi eux, entre proches parents ; ainsi, nul n’épouse ni sa fille, ni
+sa sœur, ni une tante maternelle ou paternelle, ni même une cousine.
+Dans l’islamisme cependant, les mariages à ce dernier degré de parenté
+sont licites. Chez les idolâtres du Soudan, le mariage ne s’accepte que
+du degré au delà de cousin. Cette coutume, parmi des peuples si
+ignorants et privés de toute loi constituée, de toute révélation
+religieuse, est un trait caractéristique qui mérite d’être signalé,
+surtout si l’on réfléchit à leurs rapports de vie journalière. Car tous
+vont presque entièrement nus, presque sans aucune précaution pour la
+pudeur.
+
+Là, ni femmes ni filles ne se cachent la figure ou le corps ; elles se
+couvrent seulement, avec un pagne, les parties sexuelles et les parties
+postérieures inférieures du tronc. Il en est de même des hommes. Le
+pagne des femmes est appelé _kounfous_, et celui des hommes _djoukou_.
+Le djoukou est un long pagne fixé sur le devant du corps par une corde
+ou par une courroie de cuir tournée et liée autour des reins. On passe,
+par-devant, le djoukou dans cette corde ou cette courroie, on le ramène
+entre les cuisses sur les parties génitales et sur la ligne de
+séparation des fesses, puis on le passe, par derrière, entre la peau et
+le lien mis en ceinture, de manière qu’une grande partie du pagne tombe
+flottante par-devant et par derrière. L’extrémité qui flotte en avant
+arrive jusqu’assez près des pieds, et celle qui tombe par derrière
+descend jusqu’à la hauteur des jarrets. Ce pagne n’a guère qu’un empan
+de large.
+
+Il y a des tribus du Fertyt chez lesquelles les femmes ne se cachent les
+parties génitales qu’avec de larges feuilles d’arbres ; lorsque ces
+feuilles sont desséchées, elles sont remplacées par d’autres. Nous avons
+déjà indiqué cette coutume.
+
+Pour ce qui concerne les unions conjugales à certains degrés de parenté,
+chez les peuples constitués en corps de nation, c’est la loi religieuse
+qui fixe le degré de légitimité de ces unions. Or, les Fertyt n’ont à
+cet égard aucune base religieuse obligatoire, aucune donnée législative
+qui les règle et les dirige. Par quelle inspiration ont-ils donc établi
+parmi eux ces conditions de légitimité pour les mariages, en dépit même
+de tout ce que peut leur suggérer d’émotions charnelles l’aspect des
+femmes et de leurs charmes, constamment à découvert ? Il y a là quelque
+chose de surprenant, d’extraordinaire. Ce n’est ni l’aisance ni le bien-
+être de la vie qui a conduit ces peuples à s’imposer une obligation de
+cette nature, à s’astreindre à cette loi sociale, car ils n’ont rien de
+ce qui chez les autres peuples rend la vie facile et douce, ils ne
+connaissent ni les mets recherchés ni les vêtements de prix et d’éclat ;
+ils regardent comme quelque chose de magnifique, par exemple, les
+étoffes tékâky[188] et autres dont les Fôriens s’habillent ; ils restent
+en admiration devant les harnachements dont, au Dârfour, on pare les
+chevaux.
+
+J’ai vu une fois un des mekk, ou rois des provinces adjointes du
+Dârfour, qui venait de recevoir d’un chef de salatyeh un _taûb_ noir,
+sorte de grande blouse. Le bonhomme de roi endossa le taûb ; se pavanant
+sous cet accoutrement, il se regardait avec une complaisance étonnante
+de chaque côté de la poitrine, il ne s’était jamais vu si beau. Le taûb
+valait bien 20 piastres (environ 5 fr. 20 c.).
+
+J’ai déjà indiqué, dans le _Voyage au Dârfour_, que le sel est
+extrêmement rare chez les Fertyt. Aussi, dans les provinces adjointes,
+on vend parfois un esclave pour un morceau de sel qui ne vaudrait pas au
+Caire plus de 5 paras[189], ou pour un damleg en cuivre, sorte de
+bracelet qu’on porte au-dessus du coude, et qui ne vaut pas plus de 10
+paras en Égypte (environ 7 c.).
+
+Toutes ces peuplades mènent une vie pauvre et chétive. Cependant les
+Fertyt et tous les noirs du Soudan idolâtre aiment le pays, le lieu qui
+les a vus naître. S’ils s’éloignent de leurs villages, de leurs huttes,
+pour quelque voyage, ou s’ils sont emmenés esclaves, leur pensée et
+leurs désirs les reportent sans cesse vers leur patrie. Dans leur
+simplicité d’enfant, les esclaves s’enfuient souvent de chez leurs
+maîtres pour regagner leurs misérables villages, leurs misérables
+demeures. Règle générale, en se mettant à la piste de ces fugitifs, on
+les retrouve sur les chemins qui conduisent le plus directement à leur
+pays. D’autre part, tous ces idolâtres savent bien, tout simples et
+irréfléchis qu’ils sont, que tous les ans le Dârfour, le Dâr-Ouadây et
+les autres États du Soudan musulman, envoient, chacun sur les contrées
+méridionales qui l’avoisinent, de nombreuses expéditions de chasses ;
+que ces expéditions leur enlèvent tout ce qu’elles peuvent attraper
+d’hommes, de femmes et d’enfants ; qu’elles en tuent, outre cela, un
+nombre considérable ; et cependant les tribus, les populations restent
+toujours dans les endroits où elles se sont établies dès l’origine et
+qu’elles ont adoptés pour séjour. Seulement, à l’arrivée des expéditions
+qui viennent les assaillir, ces idolâtres prennent la fuite ; après les
+chasses terminées, tous ceux qui ont échappé aux ravisseurs reviennent à
+leurs demeures premières.
+
+Parmi les peuples idolâtres du Soudan, les uns, avons-nous dit, cachent
+leurs provisions de grains dans des fosses souterraines, et les autres
+sur des arbres. Il en est aussi qui établissent leurs habitations sur
+les arbres les plus robustes et les plus touffus[190].
+
+Le chef de la famille, après avoir adopté l’arbre qui lui convient,
+monte dessus, débarrasse de branches une partie de la hauteur médiane du
+branchage de cet arbre, et avec ces matériaux il se dispose deux plans,
+un supérieur au-dessus de sa tête, l’autre inférieur qu’il construit
+avec les branches les plus fortes, rapprochées et serrées les unes
+contre les autres ; il a eu soin d’abord d’en rendre les tiges plus
+unies en en élaguant les ramuscules. Ensuite, il étale sur le plan
+inférieur, qui sera l’aire de son gîte, le feuillage qu’il a enlevé de
+toutes les branches coupées de l’arbre. Ce plan terminé, il y construit,
+avec des cannes de doukhn, l’enceinte de sa cabane à laquelle il donne à
+peu près la forme conique d’une tente, afin de se garantir plus sûrement
+de la pluie. Le Fertyt et sa femme montent à leur demeure ainsi juchée,
+et en descendent sans peine ; ils s’aident pour cela des saillies et des
+nodosités qui se trouvent naturellement au tronc de l’arbre.
+
+Parfois, un même arbre porte la demeure et le magasin ou la réserve de
+grains d’une famille. Le plus souvent la famille a son habitation sur un
+arbre et sa réserve de provisions sur un autre.
+
+Beaucoup de peuplades des Fertyt habitent les montagnes et les terrains
+élevés.
+
+Ces sauvages ont pour certains travaux d’art une habileté merveilleuse.
+Ainsi, ils dressent des hampes de lances et de javelines d’une admirable
+beauté, d’un poli brillant comme de l’argent. Ils fabriquent également
+des _koursy_ ou tabourets en ébène d’une étonnante perfection
+d’exécution pour le poli et l’éclat, à tel point qu’on croirait ces
+tabourets sortis des ateliers des pays les plus célèbres en industrie,
+et que l’on jugerait les Fertyt avancés en civilisation. Mais en voyant
+quelle est l’existence chétive de ces peuplades, comment ils sont
+déshérités de tout ce qui contribue aux jouissances de la vie, telles
+que nourriture agréable, vêtements convenables et propres, etc., on les
+classe tout de suite parmi les sauvages.
+
+Tel est l’état des populations du Fertyt et de la généralité des
+idolâtres de la Soudanie méridionale. Mais nul ne change les hommes, et
+leurs conditions morales et sociales, qu’au moment où Dieu le permet.
+Gloire à l’Éternel qui a distribué aux sociétés les formes d’existence
+qu’il lui a plu ! Personne n’a le droit de lui en demander les motifs ;
+ce sont les hommes qui auront à répondre sur leurs œuvres.
+
+Maintenant, je n’ai plus, pour terminer cet ouvrage, qu’à dire encore
+quelques mots de mon séjour au Ouadây, et à raconter notre voyage de
+retour à Tunis.
+
+Et Dieu est le bon secours, le bon appui.
+
+
+[Note 188 : _Voy._ le _Voyage au Dârfour_, chapitre V, Vêtements.]
+
+[Note 189 : _Voy._ note 62.]
+
+[Note 190 : Aux îles Fidji, dans l’Océanie, il y a aussi des sauvages
+qui habitent sur les arbres. Si j’ai bonne mémoire, ce fait est consigné
+dans la relation de voyage du capitaine Dillon.]
+
+
+
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+
+ RETOUR AU MAGHREB ET EN ÉGYPTE.
+
+[Décoration]
+
+ CHAPITRE Ier.
+
+Départ du Ouadây. — Ses causes. — Mauvais procédés de l’oncle Zarroûk. —
+Épisode du chérif Ahmed. — Il arrive au Dârfour en revenant de
+pèlerinage. — Comment il traite le sultan. — Il va au Ouadây. — Il y
+devient vizir. — Il est dépouillé du vizirat. — Il part. — La caravane
+s’égare. — Le chérif revient au Ouadây. — Il s’attire la haine générale,
+et est assassiné. — Départ de la caravane avec laquelle le cheykh
+retourne au Maghreb. — Inspection des caravanes en départ.
+
+
+Lorsque Dieu, par sa sublime volonté, peupla la surface de la terre et
+distribua aux diverses familles de l’espèce humaine les climats qu’elles
+devaient habiter, il mit dans le cœur de l’homme l’amour de la patrie.
+Il voulut que les animaux même aimassent leur demeure et leur pays.
+
+L’illustre descendant d’Adnân[191], le Prophète de Dieu a dit :
+« L’amour de la patrie est aussi de la religion. » En effet, l’homme
+n’oublie jamais sa terre natale, n’aime jamais bien que cette terre
+première où il a passé une partie de ses jours, à moins qu’il n’y ait
+vécu abaissé, humilié, et qu’il n’ait trouvé ailleurs une existence plus
+douce et plus honorée. Et encore alors, sa pensée le rappelle au foyer
+de sa famille, à l’asile de ses pères. Le cheykh El-Damyry, au milieu de
+la joie et des hommages dont il s’était entouré pendant son séjour aux
+Indes, disait : « Oh ! que ne suis-je, avec tout ce bonheur, à mes deux
+hameaux de Damyreh[192] ! »
+
+Les Arabes jadis se plaisaient à confier à leurs vers le souvenir des
+lieux qu’ils avaient habités et qu’ils avaient vus ensuite ruinés, et
+des oasis verdoyantes qui les environnaient ; ils chantaient ces
+demeures où ils étaient réunis autrefois. Quand le saint Prophète de
+l’Islâm se retirait de la Mekke à Médine[193], il se retourna du côté de
+la ville de la Kaabah, et les yeux humides de larmes : « Oh, oui ! je
+t’aime, noble ville ! s’écria-t-il. N’étaient les œuvres impies de ces
+Corayschides, je ne t’aurais jamais quittée. » Puis, levant les mains au
+ciel : « Mon Dieu ! ajouta-t-il, c’est toi qui me fais sortir de ce
+séjour qui m’est si cher ; conduis-moi, et recueille-moi au séjour que
+tu aimes. » Tel est au moins le sens des paroles qui exprimèrent les
+regrets du saint envoyé de Dieu.
+
+Cela dit, venons à mon récit.
+
+Lorsque j’arrivai au Ouadây, mon père en était parti et se rendait à
+Tunis. Dans sa pensée, c’était par ma faute que j’avais tardé si
+longtemps à le rejoindre ; car il avait écrit au sultan du Dârfour et au
+faguyh Mâlek, les priant de me laisser partir pour le Ouadây. Mais le
+sultan lui-même avait empêché mon départ, et j’avais été forcé de rester
+plusieurs mois au Dârfour.
+
+Mon père, impatienté de mes retards, avait confié le soin de sa maison,
+de ses biens, de ses enfants, de ses cultures, à mon oncle le chérif
+Ahmed Zarroûk, et avait quitté le Ouadây avant que j’y arrivasse.
+Contrarié de ce contre-temps, je résolus de ne pas jeter le bâton de
+voyage ; j’étais décidé à continuer et à aller promptement retrouver mon
+père. Mais les bontés du sultan Sâboûn pour moi m’arrêtèrent. Il
+m’envoya en présent plusieurs beaux chevaux, de belles esclaves, des
+vêtements de prix ; et mes chagrins s’adoucirent ; je ne pensai bientôt
+plus à ma résolution première ; je fus comme le poëte de ce vers :
+
+
+ « Je m’enchaînai près de toi, prince ; mon cœur s’attacha à toi ; les
+ bienfaits enchaînent par des liens si puissants ! »
+
+
+Je demeurai donc au Ouadây pour quelque temps. Pour mon malheur, le
+chérif Ahmed-el-Fâcy (de Fâs ou Fez, au Maroc) avait succédé à mon père
+comme vizir. Le chérif Ahmed, que Dieu ait son âme ! détestait mon père
+et tout ce qui lui tenait ou se rapportait à lui. Il me desservit auprès
+du sultan, lui insinua que je n’étais qu’un ignorant, un homme nul et
+sans valeur, indigne d’approcher et d’être reçu d’un prince. Ces
+perfides calomnies, répétées souvent à Sâboûn, finirent par lui inspirer
+de la répugnance pour moi, et il ne me vit bientôt plus que d’un œil
+d’indifférence et de froideur. Ses bontés généreuses s’arrêtèrent.
+
+D’autre part, mon oncle Zarroûk s’emparait de tous les profits des
+terres de mon père, et ne m’accordait que ce qu’il me fallait pour ne
+pas mourir de faim. Il m’interdit toute intervention dans le maniement
+des revenus de mon père, me donnant à entendre que je ne saurais que les
+dissiper follement. Je témoignai mon mécontentement de la conduite de
+Zarroûk à mon égard ; mais personne ne voulut prendre mes intérêts et
+m’aider à faire valoir mes droits. Je me trouvai ainsi dans la gêne au
+milieu de l’abondance ; la terre, toute grande qu’elle est, m’était
+étroite ; de généreuse qu’avait été d’abord la fortune pour moi, elle
+était devenue avare.
+
+Mais quand Dieu veut un effet, il en prépare les causes à son gré et il
+ouvre les voies d’exécution. Je fus bien vite fatigué, dégoûté d’une
+pareille existence, et je demandai au sultan la permission de quitter le
+Ouadây et de me diriger sur le Fezzân, pour me rendre à Tunis où était
+mon père. La caravane annuelle se préparait à partir. La permission que
+je désirais me fut promptement accordée par l’entremise du chérif Ahmed.
+Je fis mes dispositions de voyage ; j’achetai des outres, des
+provisions, les hardes nécessaires. Le jour du départ fut enfin annoncé
+et irrévocablement fixé.
+
+Mais je veux ici, en forme d’épisode, dire quels furent les
+commencements du chérif Ahmed-el-Fâcy, ce qu’il était, ce que fut sa
+manière de se conduire, et quelle fut sa fin.
+
+L’homme raisonnable et juste ne s’abandonne pas aux caprices de son
+imagination ; il déclare le vrai quel qu’il soit, fût-ce à son dam et
+préjudice. Or donc, le chérif Ahmed possédait à fond la science de la
+loi et des traditions du Prophète, il était profondément versé dans la
+connaissance des principes de la secte mâlékite (une des quatre sectes
+orthodoxes musulmanes) ; il savait par cœur le _Mououatta_, ou Code
+primitif de Mâlek, et il développait avec une rare sagacité l’esprit et
+la pensée intime des traditions du Prophète ; il s’était élevé à un haut
+degré dans les sciences spirituelles, c’est-à-dire dans la connaissance
+de tout ce qui regarde les principes fondamentaux de la religion ; il
+avait acquis un savoir immense dans ce qu’on appelle les sciences
+traditionnelles, c’est-à-dire dans la connaissance des autorités qui
+nous ont transmis les traditions religieuses et législatives de
+l’islamisme.
+
+Ahmed-el-Fâcy, d’après ce que m’a raconté un uléma distingué originaire
+de Fâs (Fez), avait reçu le surnom de _Bâba_, papa, père ; mais j’ignore
+si ce surnom lui avait été donné à cause de sa nombreuse famille, ou
+s’il lui avait été donné par ses élèves.
+
+Des circonstances très-simples l’amenèrent au Ouadây. Il partit de son
+pays pour aller faire son pèlerinage. Après qu’il se fut acquitté de ce
+devoir sacré, et que, grâce à Dieu, il eut satisfait ses pieuses
+intentions, il se trouva avec des pèlerins du Dâr-Séleîh qui lui
+parlèrent de la générosité et des qualités élevées du sultan Sâboûn, lui
+vantèrent l’amour de ce prince pour les savants et pour la science. Ces
+récits inspirèrent à Ahmed le désir de voir Sâboûn, de se présenter à
+lui. Il passa donc à Saouâken, et de là au Sennâr, au Kordofâl, puis au
+Dârfour. C’était, je crois, en 1224 de l’hégire (1809-1810, ère
+chrétienne).
+
+Au Kordofâl, il se lia avec Bedr-ed-Dyn, chérif fezzanais qui avait
+épousé une fille du sultan-gouverneur du Fezzân. Ce Bedr-ed-Dyn avait
+connu mon père et avait profité de ses savantes leçons ; puis il était
+allé au Kordofâl. Là, disons-nous, il fit la connaissance du chérif
+Ahmed, et ensuite il sortit avec lui du Kordofâl. Bedr-ed-Dyn se
+répandait en éloges intarissables sur son nouveau patron, en vantait
+partout la sublime science, et s’enorgueillissait de le servir presque
+comme aurait fait un esclave. Cette conduite avait un but intéressé. Le
+Fezzanais comptait bien, par l’œuvre de son savant patron, acquérir,
+comme lui, des honneurs profitables auprès de quelque sultan du Soudan.
+Dans tous les pays où le chérif de Fâs s’arrêtait, Bedr-ed-Dyn célébrait
+le mérite extraordinaire de son maître, et, comme on dit, secouait les
+branches de l’arbre pour lui en donner les fruits, c’est-à-dire ne
+songeait qu’à inciter les gens à honorer la haute valeur du Fâcy, à le
+traiter généreusement.
+
+Quand les deux amis arrivèrent au Dârfour, ils furent hébergés au hameau
+d’Abou-l-Haçan, près de Tendelty, à l’est. La nouvelle de l’arrivée d’un
+uléma chérif au hameau, se répandit bientôt dans Tendelty. De toutes
+parts, même de plusieurs pays à distance, on vint le visiter ; la foule
+des curieux accourait des bourgs et des villages.
+
+J’étais alors à Tendelty. Moi aussi j’allai voir les deux chérifs
+voyageurs, leur présenter mes civilités, et je les priai de
+m’accompagner à mon village de Djoultou. Ils me remercièrent, et me
+dirent qu’ils étaient pressés de partir et de quitter le Dârfour.
+
+Le sultan Mohammed-Fadhl apprit aussi l’arrivée d’un savant au hameau
+d’Abou-l-Haçan. Fadhl envoya prier l’étranger de venir au Fâcher, et lui
+fit entendre qu’on le recevrait honorablement. Ahmed refusa avec dédain.
+« Que m’importe, dit-il, de voir ce tyran ? Il pense me séduire par des
+présents, m’empêcher de dire sur son compte ce qui est vrai. »
+
+Étonné d’un tel refus, le sultan voulut faire les frais de la démarche,
+et environ une heure et demie après le coucher du soleil il se mit en
+route. Fadhl arriva chez l’austère pèlerin, lui baisa les mains et puis
+encore les pieds. Et le Fâcy retirait ses mains et ses pieds, évitait le
+contact du sultan. « Éloigne-toi, tyran, dit l’uléma, éloigne-toi de
+moi. » Et Fadhl le priait de le bénir. L’inflexible Fâcy ne l’en jugea
+pas digne. « Je n’adresserai de vœux à Dieu pour toi, dit-il, que
+lorsque tu auras renoncé à tes œuvres de tyrannie. » Le sultan, irrité
+de cette réponse, offensé de tant d’orgueil et de mépris, de tant
+d’audace irrévérencieuse, s’écria : « Tuer un tel homme est un acte de
+justice ! »
+
+Heureusement Fadhl s’était fait accompagner par le fils de sa sœur,
+l’émyn Hâmed. Celui-ci s’efforça de calmer son oncle. « Un prince, dit-
+il, ne se concilie pas l’estime des hommes en ordonnant la mort d’un
+uléma, même s’il s’est permis une parole trop libre et s’il a pensé,
+dans ses principes de sévérité religieuse, qu’il devait se tenir éloigné
+de nous. Il y a plus d’honneur pour toi à le traiter généreusement, à
+empêcher ainsi qu’on ne dise : Le souverain du Dârfour ne sait que
+mépriser et outrager les ulémas qui visitent son pays. »
+
+Le sultan s’apaisa ; bien plus, il combla Ahmed de bienfaits et de
+largesses ; il lui envoya vingt esclaves, vingt _goulleh_ ou _pots_ de
+beurre et de miel, dix chameaux choisis chargés de blé. L’émyn Hâmed et
+ses compagnons ajoutèrent à cela d’autres présents de leur part.
+
+Mais le rigide pèlerin, persistant dans sa fierté déplacée, dédaigna ces
+dons et voulut les refuser. Alors Bedr-ed-Dyn lui montra l’inconvenance
+de ce procédé, et Ahmed consentit à tout accepter !!
+
+Peu après, nos voyageurs partirent et se rendirent à Kôbeih. Là, Ahmed
+fut reçu avec enthousiasme ; on s’empressa de lui fournir ce dont il
+pouvait avoir besoin ; il fut parfaitement traité et hébergé. Enfin il
+se mit en route pour le Ouadây... Mais partout, et sans cesse, le rusé
+Fâcy, dans son ostentation de sévérité et de puritanisme religieux,
+répétait que ces dons qui lui avaient été apportés n’étaient, à ses
+yeux, que choses futiles et mondaines auxquelles il n’attachait ni
+valeur ni importance ; que tous ces présents étaient pour le pauvre
+malheureux chérif Bedr-ed-Dyn, qui les avait agréés des donateurs. Mais,
+en réalité, Bedr-ed-Dyn ne recevait absolument que son pabulum
+quotidien.
+
+Lorsqu’Ahmed-el-Fâcy arriva au Ouadây, le sultan Sâboûn ne parut pas,
+comme l’avait fait Mohammed-Fadhl, très-empressé de le voir. Il se
+contenta de lui envoyer en cadeau quelques esclaves, lui assigna une
+demeure au village de Noumro, et lui fixa de modestes rations de vivres.
+
+Le chérif vécut ainsi dans son village jusqu’au jour où mon père eut
+résolu d’aller à Tunis, et demanda à Sâboûn la permission de partir.
+« Mais, dit le sultan à mon père, qui remplira tes fonctions de vizir ?
+— Il y a ici le chérif Ahmed ; il peut me remplacer dans mon vizirat et
+aussi t’enseigner à lire. »
+
+Le Fâcy fut élu, et de suite sa dévotion si profonde, si désintéressée,
+disparut. Il se fit un système de thésaurisation, entassa richesse sur
+richesse, jusqu’au jour où il fut assassiné comme un misérable.
+
+Plusieurs causes préparèrent cette fin honteuse : son avarice, son
+avidité, son orgueil, sa parole méchante, ses manières dédaigneuses et
+outrageantes, son amour-propre excessif, et cette présomption
+intolérable qui veut tout voir ramper. Tant de vices, dans un roi,
+l’eussent renversé ; dans un commerçant, l’eussent ruiné, perdu en un
+jour ; dans tout autre homme que ce Fâcy, l’eussent abattu en un moment
+et couvert d’ignominie.
+
+Les grands du Ouadây, fatigués des œuvres et de la présence du chérif
+Ahmed, pensèrent à se défaire violemment de lui. Mais craignant de
+provoquer par là la colère et la vengeance de Sâboûn, ils attendirent
+qu’une occasion favorable se présentât ; ils dissimulèrent et firent
+taire pour un temps leurs ressentiments et leurs haines.
+
+Il se présenta, trois ou quatre ans avant l’émeute dont le Fâcy fut
+victime, certaines circonstances qui auraient pu, s’il eût réfléchi, lui
+ouvrir les yeux sur les dangers qui le menaçaient, et le décider à
+quitter pour toujours le Ouadây. La principale peut-être de ces
+circonstances fut mon départ du Dâr-Séleîh. Je fis connaître à mon père
+les actes directs et les menées secrètes du chérif Ahmed à mon égard ;
+indigné de tant d’ingratitude de la part du Fâcy, mon père résolut de
+retourner au Ouadây et partit.
+
+Il fut reçu avec le plus grand empressement par Sâboûn. Ahmed fut
+dépouillé de son vizirat et fut réduit à donner des leçons chez lui
+comme auparavant. Deux ans se passèrent ainsi, et Ahmed, désespérant de
+retrouver la dignité qu’il avait perdue, méprisé, repoussé de tous,
+demanda la permission de se retirer du Ouadây. Il s’imaginait qu’alors
+le sultan allait lui rendre au moins une partie de sa bienveillance et
+de ses faveurs ; mais la permission fut immédiatement accordée, et
+Sâboûn s’empressa même de faciliter au chérif les moyens de départ.
+
+Ahmed se mit en route, emmenant avec lui au moins cinq cents esclaves,
+quatre cents chameaux magnifiques, ses concubines, ses enfants ; de
+toutes ses richesses, anciennes et récentes, il ne laissa absolument
+rien au Ouadây. Malheureusement pour lui, il s’adjoignit à une caravane
+qui prit la ligne de Djâlau. Il y avait peu de temps que Sâboûn
+expédiait, par là, ses caravanes au Maghreb, et par conséquent les
+guides étaient encore peu habitués aux points de repère de cette
+nouvelle direction.
+
+La caravane que suivait Ahmed, n’était plus éloignée de Djâlau que de
+sept à huit jours de voyage lorsqu’elle s’égara. Pendant dix jours elle
+erra à l’aventure dans le désert ; les provisions d’eau s’épuisèrent, la
+soif devint pressante, la chaleur était excessive, le mirage petillait ;
+on était au désespoir. On en vint au point de vendre jusqu’à sept ryâl
+ou talaris une ration d’eau exprimée des excréments des chameaux, et
+jusqu’à soixante-dix ryâl la ration d’eau pure et bonne. Nombre de
+voyageurs périrent. Le chérif Ahmed avait fait une provision
+considérable de petites et de grandes outres pleines d’eau. De ses
+esclaves, il n’avait perdu que ceux qu’il avait négligé de surveiller et
+de soigner[194].
+
+La caravane savait que le chérif Ahmed avait une abondante provision
+d’eau, et que depuis qu’on s’était égaré il avait caché une grande
+partie de ses outres dans ses sacs de hardes. On vint le prier, le
+conjurer d’être assez humain et généreux pour donner un peu d’eau, ou
+d’en vendre au prix qu’il voudrait à la caravane épuisée de soif,
+consumée de fatigue, et réduite aux abois.
+
+Ahmed éclata de colère, s’agita, gesticula. « En vérité, dit-il aux
+malheureux voyageurs, votre proposition est singulière ! Vous voulez me
+priver de mon eau, et m’exposer moi et mes enfants aux horreurs de la
+soif ! — Nous n’avons qu’un mot à te répondre : Prétends-tu que nous
+mourions de soif lorsque tu as assez d’eau pour tous tes esclaves, pour
+tes concubines et pour leurs enfants ? Tous les hommes sont hommes
+devant Dieu, comme créatures, cela est vrai ; mais des musulmans, et
+nous le sommes, des hommes libres, et nous le sommes aussi, sont aux
+yeux de Dieu quelque chose de plus que des esclaves. — Nul n’a le droit
+de me prendre mes provisions, et je n’en veux rien donner. L’eau, dans
+la position critique où nous nous trouvons, est trop précieuse, et ne
+peut ni se donner ni se vendre. »
+
+A cette sorte de sentence décisive, on se précipita sur les chameaux du
+chérif, on prit son eau, excepté deux outres seulement qu’on lui laissa
+pour lui et pour ses enfants. Bientôt tous ses esclaves furent en proie
+aux angoisses de la soif, et hommes et femmes, tout périssait. La nuit
+vint ; grâce à quelque fraîcheur, le chérif et ses enfants, quelques
+esclaves et trois chameaux échappèrent à la mort. Un des guides de la
+caravane les conduisait ; après trois étapes, le reste des esclaves
+succomba. Ainsi disparurent les richesses que l’avare chérif avait
+amassées par tant de ruses et de calculs.
+
+Arrivé à Djâlau, Ahmed loua des chameaux, retourna sur ses pas à la
+recherche des marchandises qu’il avait été forcé d’abandonner dans le
+désert ; c’était de la gomme, des dents d’éléphant et des plumes
+d’autruche, tous objets choisis et de première qualité. Il retrouva sa
+cargaison ; il la vendit et en retira de quoi vivre médiocrement.
+
+Mais une fois rentré à Fâs, et débarrassé de toute inquiétude de la part
+de ses compagnons de voyage, il écrivit aux ulémas de Tripoli de
+Barbarie, et leur posa la question suivante : « Quelle serait votre
+décision, Dieu vous conserve en honneur ! à propos du fait que voici ?
+Un voyageur traverse le désert en suivant une caravane. Il s’est pourvu
+d’eau en quantité suffisante ; la caravane s’égare ; la soif se fait
+sentir, puis elle devient violente ; alors la caravane entière enlève de
+force l’eau du voyageur, qui bientôt voit mourir de soif toute sa
+pacotille d’esclaves, et perd ainsi sa fortune. En pareil cas, les
+pertes du voyageur doivent-elles ou non être mises à la charge des gens
+de la caravane ? »
+
+Les ulémas de Tripoli répondirent que la caravane était responsable des
+pertes éprouvées par le voyageur. Ce _fatouah_, ou décision juridique,
+signé par les ulémas, fut envoyé au chérif Ahmed. Le chérif, muni de
+cette pièce, se remit en route pour le Soudan et reparut au Ouadây.
+
+Mon père alors n’existait plus. Ahmed reprit le vizirat et recouvra son
+ancienne autorité. Il se déclara ouvertement l’ennemi de mon oncle
+Zarroûk, leva le masque, et répéta à qui voulut l’entendre : « Tout
+parent ou proche du chérif Omar, est nécessairement mon ennemi. »
+
+Les caravanes revinrent bientôt du Maghreb, et, avec elles, ceux qui
+s’étaient emparés de l’eau d’Ahmed dans le désert de Djâlau. Aussitôt
+qu’un d’eux rentrait au Ouadây, il était dépouillé de ses biens au nom
+et profit du chérif et en vertu du fatouah de Tripoli. De cette manière,
+l’avide Fâcy recouvra le double et le triple de la valeur des pertes
+qu’il avait éprouvées. Plusieurs grands personnages le conjurèrent
+d’épargner ses malheureux compagnons de voyage ; l’impitoyable chérif
+repoussa toutes les supplications ; n’écoutant que les inspirations de
+la vengeance : « Ils auront de mes nouvelles, » répondait-il à toutes
+les demandes de pardon.
+
+Il jouissait en paix des richesses qu’il s’était acquises au détriment
+de ses anciens compagnons de route. Il lui semblait voir la fortune lui
+tendre les deux mains, lui apporter pleine sécurité pour l’avenir. Mais
+tout à coup l’horizon se rembrunit ; le seau de son puits se
+déchira[195] ; la poussière du danger commença à s’élever ; le feu
+s’irrita..... C’est à cette époque que le cri de la mort atteignit le
+sultan Abd-el-Kérym-Sâboûn. Soudain le trouble et l’inquiétude
+bouleversèrent la population ; un nouveau sultan, Yoûcef-Abd-el-Câder,
+fils de Sâboûn, fut porté à la souveraineté. Le nouveau prince, jeune
+encore, était incapable de maintenir l’armée et le peuple dans les
+limites du devoir. Il apprit bientôt que les habitants de Ouârah
+tramaient la perte du chérif Ahmed.
+
+A la mort du sultan Sâboûn, Ahmed, dépossédé de son vizirat, était
+rentré dans la vie privée. Yoûcef-Abd-el-Câder envoya le prévenir du
+danger qui se préparait, lui conseilla de fuir l’orage, et, pour le
+décider à quitter le Ouadây, lui fit dire qu’il ne devait plus penser
+désormais à arriver à aucune fonction.
+
+Ahmed douta de la sincérité des paroles et des avis du sultan, et resta
+au village de Noumro. Un jour la populace de Ouârah se porta à Noumro,
+envahit la demeure du chérif et le massacra. Le cadavre fut traîné
+ensuite hors du village et brûlé... Puisse ce martyre être agréé comme
+expiation des fautes du malheureux chérif ! que Dieu lui pardonne ses
+œuvres de mal !
+
+Reprenons maintenant le récit de mon départ.
+
+Lorsque la caravane que je devais suivre fut sur le point de se mettre
+en route et qu’elle n’eut plus, pour ainsi dire, qu’à charger ses
+bagages, je demandai à Sâboûn des chameaux de transport ; j’avais bon
+espoir qu’il me donnerait quelques bons chameaux. Mais, grâce à
+l’intervention du chérif Ahmed, on m’envoya un jeune chameau à peine en
+âge d’être chargé, faible, débile, encore incapable de servir de monture
+ou de porter un fardeau. « Bon Dieu ! m’écriai-je en voyant cette
+chétive bête, est-il possible qu’un pareil chameau endure les fatigues
+d’un si long trajet ? — Mais, insolent que tu es, me dit Ahmed, est-ce
+que le sultan notre maître te doit quelque chose ? Est-ce qu’il a des
+chameaux Bakhâty[196], à bosses comme des montagnes, pour que tu oses
+ainsi te lamenter et dire qu’il ne te donne qu’un mauvais chameau ? Est-
+ce donc que notre Maître s’est engagé par contrat à t’en fournir d’une
+autre espèce ? Est-ce une dette que tu réclames ? Tu déraisonnes, en
+vérité ! et tu te comportes là d’une indécente façon. Prends bien vite
+ce chameau, ou je vais annoncer au sultan le peu de cas que tu fais de
+ses bienfaits. »
+
+Bon gré mal gré, je pris l’animal. J’avais l’âme navrée, j’étouffais de
+dépit... J’ajoutai quelque argent, et je troquai le chameau contre un
+autre. Ainsi rassasié de déboires, je quittai Ouârah. Mais la caravane
+entrait à peine sur le territoire des Bény-Mahâmyd, à la limite du
+désert, lorsque nous arrivent des envoyés du sultan Sâboûn, qui
+m’amenaient, de la part de ce prince, trois jeunes filles esclaves, un
+esclave mâle, deux excellents chameaux et un taureau gras pour nous
+faire une provision de _cadyd_ ou viande sèche. Nous tuâmes le taureau,
+et nous en préparâmes du cadyd.
+
+Nous témoignâmes notre reconnaissance pour la générosité du sultan en
+rendant hommage à ses hautes qualités. Nous reconnûmes bien alors que la
+main malfaisante qui détournait ou arrêtait les bienfaits du prince
+était la main du chérif Ahmed. Que Dieu lui pardonne ! Mais aussi que
+Dieu bénisse les jours que je passai au Ouadây ! Ils eurent leurs joies
+et leurs douceurs, malgré ce que j’eus à supporter des caprices et des
+méchancetés des hommes.
+
+Quand nous eûmes séché notre cadyd, nous nous disposâmes à pénétrer dans
+le désert. Nous remplîmes nos outres d’eau, et nous partîmes un matin au
+lever du jour, tout contents du cadeau que nous avait envoyé le sultan
+Sâboûn. Plus rien ne nous arrêtait ; nous avions subi la visite à
+laquelle est soumise toute caravane en départ. Les inspecteurs du
+gouvernement avaient examiné tous les esclaves que nous avions,
+recherché si personne de nous n’emmenait comme esclaves des individus de
+condition libre. On avait questionné à ce sujet les esclaves de la
+caravane, grands et petits, jeunes ou âgés. Dans ces sortes d’enquêtes,
+les officiers inspecteurs mettent en liberté tout _esclave_ qui justifie
+de son origine libre, ou de sa qualité de musulman avant son esclavage,
+et aussi tout _esclave_ qui, par exemple, aurait été pris
+frauduleusement à un maître et vendu à l’insu ou contre le gré du
+propriétaire.
+
+
+[Note 191 : Adnân est le vingtième aïeul de Mahomet.]
+
+[Note 192 : _Voy._ note 63.]
+
+[Note 193 : On sait que les Corayschides, de la tribu desquels était
+Mahomet, le forcèrent par leurs menées et leurs agressions, à sortir de
+la Mekke et à se réfugier à Médine.]
+
+[Note 194 : Le récit des circonstances de cette traversée malheureuse se
+trouve déjà au chapitre IX de ce volume, 1re partie, mais avec quelques
+différences dans les détails.]
+
+[Note 195 : _Voy._ note 64.]
+
+[Note 196 : Nom d’une ancienne tribu arabe renommée pour l’excellence de
+ses chameaux.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE II.=
+
+Entrée dans les plaines des Mahâmyd. — Puits des Daûm. — Le caravanier
+Ahmed. — Talion redemandé. — Les Toubou-Turkmân. — Ils attaquent la
+caravane et sont repoussés. — Ils reviennent. — Entrevue singulière avec
+eux ; leur sultan. — On lui cingle un coup de fouet. — Les Toubou se
+vengent. — Ils harcèlent la caravane. — Arrivée chez les Toubou-Rechâd.
+— Leur sultan. — Cérémonial ; réception. — La caravane régale le sultan
+et la sultane ; portrait de Leurs Majestés. — Second régal. — Troisième
+régal. — Arrivée aux trois montagnes. — Quatrième régal. — Fuite de
+trois esclaves. — Trois tribulations. — Cadeau fait au sultan. —
+Perquisition ; dépouillement. — Départ.
+
+
+Nous traversâmes tout d’abord d’immenses plaines de verdure, vastes
+pâturages où les Arabes Mahamyd et d’autres tribus scénites nourrissent
+leurs troupeaux. Après cinq jours de voyage, nous arrivions à un puits
+où des Arabes, même des Bidéyât du nord-est du Ouadây, et d’autres
+peuplades vagabondes, se rendent très-souvent, à la rencontre des
+caravanes, pour offrir, vendre, ou louer aux djellâb ou aux voyageurs,
+des provisions, des chameaux, quelques ustensiles de voyage, des outres,
+des cordes, etc. C’est un point de rendez-vous. Dieu m’est témoin que
+j’ai oublié le nom de ce puits. Là nous fîmes halte, et nous nous
+reposâmes deux jours, ainsi que nos chameaux, qu’on abandonna en libre
+pâturage.
+
+Nous reprîmes notre route, et cinq jours après descendîmes au Puits des
+Daûm, ainsi appelé de quelques arbres de daûm qui l’environnent. Dans ce
+trajet, nous nous égarâmes et nous faillîmes avaler notre dernière
+salive.
+
+Notre guide ou caravanier, appelé Ahmed, était un vieillard sur lequel
+avaient passé les vicissitudes du monde. Il était d’une peuplade des
+Toubou nommés, au Fezzân, les Toubou-Réchâd ou Toubou des montagnes.
+Ahmed avait tué jadis un individu d’une autre peuplade de Toubou, et
+depuis ce temps les hommes de la tribu du mort épiaient le moment de la
+vengeance. Notre meurtrier, après l’accident, s’était enfui au Dâr-
+Séleîh. Il y demeura plus de dix ans ; il craignait, s’il retournait
+trop tôt dans sa tribu, de réveiller les souvenirs de ses ennemis, et de
+payer de son sang le sang qu’il avait versé. Mais, enfin, il ne put plus
+résister au désir de revoir son pays, ses huttes, son ancienne demeure.
+Il crut que dix années d’absence avaient fait oublier le talion qu’il
+devait, et il partit avec notre caravane, qu’il se chargea de guider.
+
+Heureux et tranquille au Ouadây, Ahmed y avait vécu des profits de son
+commerce. Content de sa position, il jouissait là d’une existence douce
+et aisée, et n’avait d’autre chose à craindre que Dieu. Son grand âge et
+sa fortune lui conciliaient le respect et la considération de tous.
+
+En partant avec nous, il emmena plus de cent vingt personnes, tant de
+ses cousins que de leurs enfants. Le reste de la caravane se composait
+d’une quinzaine de Ouadayens et de cinq Arabes, moi, un Tripolitain
+appelé le réis Abd-Allah ; un Fezzanais, Mohammed-Khayr-Yâcir ; un autre
+Fezzanais, le seïd Ahmed, du village de Zouylah, et un nommé Khalyl, de
+Tripoli.
+
+Nous nous aperçûmes que nous étions hors de notre route, que nous étions
+égarés ; alors nous craignîmes, si nous continuions de marcher, de
+perdre un temps précieux et nous nous décidâmes à nous arrêter. Nous
+fîmes agenouiller nos chameaux ; et pour garantir nos provisions d’eau
+de la chaleur desséchante du soleil, nous enfonçâmes et cachâmes nos
+outres dans le fond de nos sacs, sous nos hardes. Notre caravanier Ahmed
+prit ensuite avec lui un certain nombre de ses cousins, et se mit à
+battre le désert à droite et à gauche, cherchant à découvrir le nouveau
+puits où nous devions nous reposer ; car nous avions, d’après le calcul
+des étapes et jours de marche, passé le moment d’arriver à ce puits ; en
+déviant de notre direction, nous avions traversé inutilement un assez
+long espace. La matinée était déjà fort avancée, lorsque nos éclaireurs
+débouchèrent à quelque distance, revenant à nous.
+
+Ils avaient la face toute grise de poussière. En nous abordant, ils nous
+annoncèrent le succès de leur course, ils nous dirent que nous n’étions
+pas très-loin du puits, et que, même au petit pas, nous y arriverions
+bientôt. La joie succéda à l’inquiétude et au souci, et en un clin d’œil
+nous fûmes en marche.
+
+Nous stimulions activement nos chameaux. Nous voulions atteindre le
+puits avant que la soif ne commençât à nous tourmenter. Nous marchions
+depuis une heure au plus, quand nous avisâmes les arbres de daûm ; et
+alors, de nous écrier : « Les voilà ! les voilà ! c’est vers ces arbres
+qu’est l’eau que nous cherchons ; c’est là que nous faisons halte
+aujourd’hui. »
+
+Nous avions à peine prononcé ces paroles, que nous dépistâmes une troupe
+des Toubou appelés Toubou-Turkmân. (Ils ne viennent presque jamais à la
+rencontre des caravanes. Ils stationnent du côté du désert de Libye,
+divisés en hordes plus ou moins nombreuses dont chacune a un sultan ou
+un roi. Celle qui vint à nous a sa station _capitale_ à un lieu appelé
+Marmar. Ces Toubou avaient su depuis deux ou trois mois, par le moyen de
+leurs voyageurs au Ouadây, que le chef de notre caravane était Ahmed sur
+lequel ils avaient à prendre un talion. Cela seul les avait appelés sur
+notre route, ils s’y tenaient à l’affût, nous épiant au passage)[197].
+
+Ces Toubou, ennemis de notre guide, nous barraient le chemin. Ils nous
+détachèrent de leur troupe un homme qui vint sur nous à grande course de
+chameau ; on eût dit le galop rapide d’un cheval. (C’est merveille de
+voir avec quelle adresse la plupart des tribus touboues manient les
+chameaux de course ou _dromadaires_. Ils les dressent et les exercent,
+comme des chevaux, à une foule de manœuvres des plus délicates, et ils
+n’ont pour toute rêne que le _zimâm_ ou la corde légère qui, par un
+bout, est attachée à un trou pratiqué au bord flottant de la narine de
+l’animal, et qui par l’autre bout est tenue par la main du cavalier.
+Presque tous les Toubou qui montent ces dromadaires pour courir à
+marauder dans les déserts, ont pour vêtement des peaux de moutons
+garnies de la laine)[198].
+
+Le Toubou qui nous arriva en parlementaire avait le _liçâm_ ou _lithâm_
+sur la face, c’est-à-dire qu’une partie de l’étoffe de son turban était
+ramenée, par le bout, du côté de la figure, dont elle faisait le tour
+deux ou trois fois d’avant en arrière, de manière à ne laisser
+apercevoir absolument que les yeux.
+
+Une fois que ce parlementaire fut assez près de nous, il nous cria dans
+son langage toubou : « Eh ! les gens de la caravane ! notre sultan vient
+avec ses soldats et se rend vers le puits. Vous, il vous défend d’en
+approcher. Sachez-bien que vous n’y arriverez que lorsque vous nous
+aurez livré votre guide pour être tué en expiation du meurtre commis par
+lui sur un de nos frères. Dites-moi quelle est votre intention à cet
+égard ; il faut que j’en informe notre sultan ; il m’a envoyé ici pour
+vous questionner là-dessus. »
+
+Un des Toubou de notre caravane nous traduisit l’allocution de l’envoyé.
+Tous, d’un commun accord, nous décidâmes que nous ne livrerions pas
+Ahmed à ses ennemis, et que, ces Toubou et leur sultan ne nous
+demandassent-ils qu’un bout de corde, nous le leur refuserions.
+« Retourne sur tes pas, dîmes-nous à l’envoyé ; retourne auprès de ton
+maître ; nous n’avons rien à démêler avec vous ; nous n’avons personne
+ici à vous livrer. Voilà ! »
+
+Le parlementaire part et va rendre compte du résultat de sa mission. Le
+sultan se dispose à nous attaquer. Alors les Toubou qui faisaient partie
+de notre caravane se séparent de nous, et, excepté Ahmed et sa famille,
+tous s’éloignent à quelque distance. Notre troupe particulière, y
+compris Ahmed, ne se composait plus guère que de vingt-cinq individus.
+Je ne compte pas les esclaves ; ils étaient en grand nombre.
+
+Au moment où nous approchions du puits, les Toubou arrivèrent en masse,
+tous montés, couple par couple, sur soixante à soixante-dix chameaux
+environ. Ils se ruèrent en furieux sur nous et nous lancèrent leurs
+javelines. Nous, c’est-à-dire les cinq Arabes, nous leur fîmes face et
+leur lachâmes une bordée de coups de fusil. Les Toubou, surpris,
+tournèrent le dos subitement et s’enfuirent comme des loups chassés.
+Nous restâmes maîtres du puits, et nous y campâmes. Nous bûmes, et nous
+laissâmes nos chameaux paître les herbes sauvages des environs.
+
+Nous crûmes que ces sauvages Toubou, que nous venions de mettre si
+aisément en fuite, avaient regagné leurs demeures, et nous nous
+reposâmes à notre puits pendant deux jours entiers ; mais le troisième
+jour, nous entendons tout à coup de grands cris, d’effrayantes
+vociférations. Nous allons à la découverte, nous dirigeant sur le point
+d’où arrivait le bruit, et nous apercevons cinq chameaux accroupis et
+une troupe d’individus armés. Nous trouvons auprès d’eux notre
+conducteur Ahmed, debout avec ses gens et des Ouadayens de notre
+caravane. Au milieu des hommes armés était un vieillard, qui paraissait
+être leur chef. Il avait une bande de tissu de tapis, roulée autour de
+la tête, large d’environ cinq à six doigts et longue peut-être d’une
+coudée. Ce vieillard était accroupi, à la manière d’un chien ou d’une
+hyène, le derrière sur ses talons. Le chef des Ouadayens lui dit :
+« Qu’est-ce qui te ramène de ce côté-ci ? Tu étais parti, que reviens-tu
+faire ? que cherches-tu encore ? que prétends-tu ? — Apprenez d’abord
+que je suis sultan de ces déserts, et que j’ai tant de soldats que vous
+n’êtes pas capables de les compter. Ce que je viens faire ? Je viens
+vous conseiller de me livrer Ahmed, si vous voulez partir sans coups ni
+plaies. Je sais bien que nous ne sommes pas, vous et moi, en état
+d’hostilité ni en guerre ; mais si vous refusez de m’abandonner Ahmed,
+vous vous attirerez de l’embarras et des dangers. Cet Ahmed a tué mon
+cousin, et ce cousin je l’aimais comme un fils de ma mère. C’est à moi
+de venger mon cousin, à moi de laver l’affront que laisserait sur nous
+l’impunité de ce meurtre. — Mais, répliqua le chef ouadayen, n’as-tu pas
+peur d’être tué comme a été tué ton parent ? — Je n’ai pas la moindre
+peur ; celui qui me tuerait serait à son tour bien sûr de périr. Nous
+autres, nous ne faisons jamais grâce du talion, quand même on nous
+déchiqueterait à coups de couteau. »
+
+A ces mots suffisamment nets, Ahmed s’emporta contre le vieux sultan et
+l’insulta, il allait le tuer. On arrêta Ahmed. Mais, profitant de la
+préoccupation et de l’agitation de la troupe, il se glissa derrière les
+Toubou et coupa les jarrets au chameau du sultan. Alors celui-ci dit à
+Ahmed : « Voilà encore un coup qui nous sera payé cher ! Tu verras que
+mon chameau sera aussi vengé, et que je taillerai les jarrets à plus
+d’un de vos chameaux. Vous, vous n’aurez pas un moment de repos ; vous
+nous verrez sans cesse à vos trousses, sans cesse à vous harceler. » A
+ces menaces, le chef ouadayen cingle un grand coup de fouet par les
+reins du vieux chef, et : « Va-t’en, lui dit-il ; va-t’en au diable, et
+fais tout ce que tu voudras. Que le ciel le confonde, toi et celui qui
+t’a engendré de ses reins ! »
+
+Le vieux sultan et ses gens se levèrent tranquillement et s’en allèrent
+avec un air d’indifférence et de mépris, concentrant en eux tout ce
+qu’ils avaient d’indignation contre nos Ouadayens.
+
+Le jour passa. Nous remplîmes nos outres ; nous disposâmes nos bagages ;
+le lendemain matin, au moment de charger nos chameaux et de nous mettre
+en marche, on cria dans la caravane : « Attendez un instant ! Un chameau
+des Ouadayens a disparu. » Nous attendons un moment ; puis soudain les
+cris s’élèvent de toutes parts, la caravane s’émeut, s’inquiète, se
+trouble, et nous apprenons que les Toubou-Turkmân se sont emparés du
+chameau disparu, qu’ils ont pris un de nos Ouadayens et l’ont tué. Nous
+nous partageons de suite en deux bandes ; l’une court du côté de
+l’endroit où avait été tué notre compagnon, et l’autre reste auprès des
+esclaves, des bagages et des chameaux.
+
+J’étais du nombre de ceux qui allèrent à la recherche de la victime.
+Nous trouvons le Ouadayen noyé dans son sang et s’agitant encore des
+dernières convulsions de la mort. A distance nous découvrons une nuée de
+chameaux, dont chacun portait deux cavaliers à la face couverte d’un
+_liçâm_ noir. On eût dit des corbeaux juchés sur des chameaux. Ces
+sauvages faisaient manœuvrer leurs montures avec une habileté et une
+légèreté incroyables. Le cheval n’est pas plus rapide, plus docile, plus
+impatient sur le champ de bataille.
+
+Un de ces Toubou se présente en parlementaire et nous crie : « Où allez-
+vous ? Que prétendez-vous faire ? Êtes-vous fous de nous refuser ce que
+nous vous demandons ? Pour le chameau que vous nous avez fait perdre
+hier en lui coupant les jarrets, nous vous avons enlevé un chameau bien
+meilleur. Le prix du coup de fouet, c’est la vie d’un de vos meilleurs
+voyageurs, celui-là..... que vous voyez tué. Et vous en verrez bien
+d’autres encore ; vous vous repentirez de votre sottise quand il n’en
+sera plus temps. N’était vos fusils, nous vous tomberions sus tout d’une
+masse, et nous vous dépécerions, nous vous mettrions en pièces. »
+
+A cette oraison assez étrange, nous répondons par une décharge de coups
+de fusil sur la troupe qui observait à distance. La troupe prend la
+fuite au grand galop, et en un clin d’œil ces Toubou, qui étaient assez
+près de nous, ne nous paraissent plus que comme des points au fond de
+l’horizon.
+
+Quant aux Toubou qui primitivement étaient dans notre caravane, ils se
+tinrent désormais séparés, marchant seuls et assez loin de nous.
+
+L’inquiétude, le souci, la crainte de voir peut-être les sauvages
+Turkmân nous attaquer à l’inproviste, s’emparèrent de nous. Nous
+calculâmes tout ce qui pouvait nous survenir de dangers et d’ennuis,
+nous levâmes le camp et nous nous éloignâmes du puits. Mais les Toubou
+nous escortaient de loin, et à chaque instant se précipitaient sur nous.
+Nous les eûmes toute la journée sous les yeux, revenant, fuyant, se
+rapprochant de nous, manœuvrant à nos côtés, jusqu’à nuit close et
+noire.
+
+Alors, nous nous arrêtâmes, nous avions besoin de repos. Mais les
+insupportables Toubou ne nous laissèrent ni paix ni trêve. Malgré les
+ténèbres, à toute heure ils nous assaillaient ; une partie d’entre eux
+nous inquiétait, nous menaçait, nous tenait constamment en alerte,
+tandis que l’autre partie dormait. Leur nombre leur permettait de se
+relayer sans cesse pour nous tourmenter ; nous, peu nombreux, nous ne
+pouvions reposer que pendant quelques minutes entrecoupées, et le
+sommeil nous touchait à peine l’angle des paupières. Et puis nous
+savions que si l’un de nous venait à être pris par ces Toubou, il serait
+tué immédiatement. Nous ne pouvions songer à en user de même avec eux,
+eussent-ils lancé un des leurs au milieu de nous ; ils nous auraient
+écrasés de leur nombre ; enfin nous étions dans leur pays ; pour eux,
+d’ailleurs, tuer un homme n’est rien.
+
+Il fallut donc nous résoudre à une simple résistance passive, nous
+résigner à tout endurer ; cet état fatigant, ces menaces incessantes, ce
+harcèlement perpétuel durèrent pendant vingt jours ; ce furent vingt
+jours d’ennuis et de tourments intolérables. Nous ne fûmes délivrés de
+ces hargneux ennemis qu’en abordant sur le territoire d’un autre sultan
+Toubou, celui des Toubou-Réchâd ou Toubou des Montagnes. Cette contrée
+est une terre brûlée, hérissée de rochers stériles et nus, n’offrant
+qu’une végétation triste et rare.
+
+Une fois que nous fûmes sur le pays des Toubou-Réchâd, nos inquiétudes
+et nos craintes cessèrent, et nous nous félicitâmes d’être délivrés de
+nos ennemis à si bon marché. Il était midi quand nous entrâmes sur le
+territoire des Toubou-Réchâd, nous continuâmes notre marche, et vers la
+fin de la journée nous fîmes halte. Nous laissâmes nos chameaux paître
+en liberté ; nous n’avions plus à redouter la rapacité de nos Turkmân.
+
+Au moment où le soleil allait disparaître de l’horizon, nous vîmes
+affluer de tous côtés des essaims de Toubou-Réchâd, et en quelques
+minutes ils se posèrent comme une nuée autour de nous, mais restèrent à
+quelque distance. A mesure qu’une nouvelle escouade arrivait, ils
+descendaient de chameau et se campaient tranquillement auprès des
+premiers venus. Nous regardions paisiblement cette sorte de manœuvre,
+lorsque tout à coup nous entendîmes dans le lointain les battements de
+petits _tableh_ ou tambourins semblables à ceux des saadyeh, ou des
+chaouîch, ou des dâlatlyeh, ces valets de cour qui précédaient les
+princes à l’époque des janissaires[199].
+
+Aussitôt que les Toubou-Réchâd entendirent le bruit des tableh, ils se
+levèrent en masse et dirent : « Voici le sultan ! il vient ici, sans nul
+doute. » En effet, nous avisâmes bientôt un individu qui n’avait rien de
+bien remarquable, rien qui le distinguât réellement de la foule. Il
+venait avec sa femme, hissée en croupe derrière lui sur un chameau. Il
+n’y avait absolument que le sultan qui eût sa femme avec lui. Arrivé au
+milieu de ses Toubou, il fut reçu avec les prévenances d’usage ; on fit
+agenouiller sa monture ; on lui adressa les salutations d’étiquette
+touboue, et on descendit madame la sultane. Ensuite, on s’empressa de
+ficher en terre quatre piques à large fer et qu’on disposa face à face
+et en carré ; on les entoura d’un très-grand milâyeh en manière de
+tente, véritable image de ces sortes de latrines ambulantes qu’on
+établit ainsi dans les camps, derrière la tente du général et derrière
+les tentes des principaux chefs.
+
+Le sultan et sa sultane entrèrent dans cette tente improvisée, et la
+foule se posta en garde alentour. Un instant après, s’avança de notre
+côté un Toubou qui nous dit : « Eh ! les gens de la caravane, allons !
+venez ici ! tous, sans exception, venez saluer le sultan. » Nous nous
+levâmes et nous allâmes au _salut_. Quand nous fûmes assez près de cette
+caricature de sultan, on nous ordonna de nous asseoir par terre. Nous
+nous accroupîmes sur trois rangs. Alors s’avança, dans l’espace qui nous
+séparait de Sa Majesté, un individu ayant une peau de mouton sur le
+dos ; c’était le drogman. Et il dit au sultan : « Voilà les gens de la
+caravane qui sont venus pour te saluer. — Dis-leur, répondit Sa Hautesse
+Touboue, que je les salue aussi, qu’ils sont en sûreté sur mes terres et
+qu’ils seront bien traités. » Le drogman nous transmit en arabe les
+paroles de son souverain, et ensuite le souverain ajouta : « Gens de la
+caravane, j’ai appris que vous êtes trois sortes de voyageurs, des
+chérifs, des Ouadayens et des Toubou. Il faut, par conséquent, qu’avant
+de sortir de mon pays, vous me fassiez trois cadeaux. Sachez aussi que
+nous avons grande envie de manger de la viande, parce qu’il y a
+passablement longtemps que nous n’en avons mangé. Nous sommes nombreux ;
+dès lors, pensez à préparer un souper assez copieux pour nous régaler
+tous. Et puis, soignez la cuisine, entendez-vous ? Qu’elle soit bonne,
+et surtout bientôt prête. — Nous répondîmes : Très-bien ! nous sommes à
+tes ordres. »
+
+Nous nous levâmes de suite, nous retournâmes à notre station, et nous
+nous mîmes à préparer le repas du mieux qu’il nous fut possible.
+
+Pendant que nous étions dans le coup de feu de la cuisine, le sultan et
+la dame sortirent de leur tente et vinrent tout près de nous. Je les
+examinai à mon aise. Le sultan était un vieillard décrépit, sec, fluet,
+à barbe rare, à joues caves, mal tourné, vêtu d’une sorte de blouse
+bleue semblable aux _eyré_ des domestiques en Égypte. Il avait la face
+comme encadrée dans un lithâm noir qui lui entortillait la tête de haut
+en bas et lui donnait l’air d’un copte en chagrin. Il tenait à la main
+gauche une mauvaise lance à large fer, et à la main droite il avait un
+bâton fourchu. Ce genre de bâton sert aux Toubou à presser la marche du
+chameau, en voyage, et à soulever, par le moyen de l’enfourchure, les
+branches trop basses des arbres sous lesquels il faut passer. La sultane
+était une vieille femme rabougrie, fripée, ridée, ayant l’air d’une
+vraie pourvoyeuse. Elle était enveloppée dans un milâyeh de
+Bacioûn[200]. Elle avait la face à découvert, mais quelle face ! quel
+museau !
+
+Les deux Majestés rôdèrent à travers nos tentes, et s’en retournèrent
+sans avoir adressé un salut ni un mot de politesse à qui que ce fût.
+
+A la nuit, le repas était prêt. Nous le disposâmes de notre mieux, et
+nous le portâmes à ces deux chétives Majestés. Ils en prirent ce qui
+leur convint, et distribuèrent le reste à leur troupe, aussi misérable
+et aussi affamée qu’eux. Nous leur avions servi le mets le plus
+recherché du Soudan, c’est-à-dire une bouillie de farine de doukhn,
+flanquée de _ouaykeh_ de viandes sèches. (Ce ouaykeh se prépare avec du
+cadyd ou viande sèche qu’on pile et qu’on fricasse avec du beurre, un
+peu d’eau et un peu d’oignon. On y ajoute ensuite des bâmieh (_hibiscus
+esculentus_) secs, réduits en poudre, ce qui donne au ouaykeh un
+onctueux filant. On sert le ouaykeh en l’étalant en couronne sur le tour
+du plat, et on verse au milieu la bouillie épaisse de doukhn. Pour la
+manger, on prend avec les doigts une bouchée de bouillie et on la trempe
+dans le ouaykeh[201].)
+
+Après que le sultan et sa troupe furent repus, on nous renvoya les plats
+vides, et il nous fut ordonné expressément de préparer un nouveau repas
+pour le lendemain matin avant le lever du soleil ; on recommandait
+expressément de servir à l’heure dite, si nous ne voulions pas nous
+exposer à quelque mauvaise affaire et encourir la colère de Sa Majesté.
+
+Nous prévînmes nos domestiques, et leur prescrivîmes de tenir prêt le
+repas pour l’heure fixée. Nous passâmes ensuite la plus détestable nuit,
+préoccupés des ennuis qui nous obsédaient, de ceux qui nous avaient déjà
+assaillis et de ceux qui nous menaçaient encore. Au lever du jour, nous
+envoyâmes la provision au sultan et nous nous disposâmes à partir,
+pensant en avoir fini avec nos deux ridicules Majestés ; nous espérions
+qu’une fois décampés nous ne les reverrions plus, ni eux ni leurs
+importuns Toubou, vrais mendiants affamés.
+
+Nous voyageâmes tout le jour et ne nous arrêtâmes que le soir. Nous
+étions accablés de fatigue.
+
+Mais voilà que de nouveau nous apercevons venir à nous le sultan avec
+toute sa séquelle et la sultane toujours en croupe. Il arrive
+tranquillement assez près de nous, en causant avec ses Toubou, il campe
+à peu de distance, et toute la cérémonie de la veille recommence,
+excepté le _salut_.
+
+Il fallut absolument un nouveau repas, on le prépara ; nous étions
+impatientés, contrariés au dernier degré et d’une humeur maussade. La
+nuit vint, se passa ; mais nous ne savions comment chasser cette peste
+qui nous persécutait, comment échapper aux griffes de ce sultan affamé.
+Dès le matin nous dûmes encore lui préparer et lui donner sa pitance,
+comme la veille, pour lui et sa suite.
+
+Nous partîmes enfin... Nous marchâmes tout le jour à travers des chemins
+rocailleux où nos chameaux se déchiraient les pattes. Le soir nous
+campâmes dans un endroit enfermé entre trois montagnes. Là, on nous dit
+que nous étions arrivés au siége de l’État, à la résidence ordinaire du
+sublime souverain. Nous retrouvâmes encore là le maudit sultan ; nouveau
+repas le soir, puis un autre le matin suivant. Mais ici nous fûmes, de
+plus, assaillis par les gens du pays qui n’avaient pu accompagner le
+sultan lorsqu’il était venu au-devant de nous jusque près des frontières
+de son empire. (Car il avait été informé des attaques que nous avions eu
+à soutenir contre les Toubou-Turkmân ; et pour attraper quelques repas
+de plus, il s’était mis en marche afin de nous rejoindre le plus loin
+possible, et nous exploiter tout à son aise)[202].
+
+Aux Trois-Montagnes, il nous fallut encore dépenser une plus grande
+quantité de nos vivres ; la foule nous assiégeait. Nous mourions de
+dépit, et nous demandions à Dieu, de tout notre cœur, de nous délivrer
+bien vite. Cependant nous fûmes forcés de prolonger un peu notre séjour
+pour renouveler nos provisions d’eau et expédier tout ce que nous avions
+de cadeaux à offrir à ce misérable sultan. Pendant ce temps, nous eûmes
+le loisir de voir quelque peu les environs du lieu où nous étions en
+station.
+
+Les huttes des Toubou-Réchâd sont établies au pied des montagnes. Le
+pays a un aspect triste et misérable, et n’a d’autre richesse rurale que
+quelques petits troupeaux de menu bétail dont les propriétaires boivent
+le lait ; c’est là leur principal confort. Les arbres ne sont que des
+séyâl (_acacia seyal_ de Delile, _mimosa seyal_ de Forskall) et quelques
+daûm dont les Toubou mangent les fruits.
+
+Lorsque, au passage d’une caravane, un chameau meurt de fatigue, les
+Toubou s’en emparent et s’en partagent la chair, qu’ils mettent en
+réserve pour plus tard en faire fête et régal. Ils dépècent
+ordinairement la bête, et en préparent du cadyd dont ils se nourrissent
+à défaut de viande fraîche.
+
+Le jour du départ, dès le matin, comme nous nous disposions à nous
+acheminer, je m’aperçus qu’il me manquait un esclave. Il s’était évadé
+pendant la nuit précédente, et avait emmené avec lui deux filles
+esclaves, probablement afin de les vendre. Nous retardâmes notre départ
+d’un jour ; j’envoyai à la recherche des fugitifs ; pour moi la perte de
+ces esclaves était une perte considérable. Mais la somme que je donnai
+aux Toubou pour les rattraper fut une dépense inutile et j’eus le regret
+d’avoir ajouté, à la perte de mes trois individus enfuis, la perte de
+mon argent.
+
+Ceci me suggère une réflexion : c’est que, dans ce monde, il est de loi
+positive (loi d’expérience reconnue et avouée de tous), que si l’homme
+refuse son bien quand il lui est offert, son repos et sa tranquillité
+quand on les lui présente, il se repent toujours de son refus, et qu’il
+vient un moment où il voudrait bien avoir écouté et suivi les conseils
+qu’on lui avait donnés, les propositions qu’on lui avait faites. J’en ai
+eu trop souvent la preuve, la démonstration bien évidente. Ainsi,
+lorsque j’eus la pensée de ce malencontreux voyage, de cette maudite
+traversée du désert, le sultan Sâboûn voulut me faire renoncer à mon
+projet, m’engagea à rester au Ouadây, « Attends, me dit-il, le retour de
+ton père ; j’aurai soin de toi. » Je persistai dans ma résolution ; et
+certes, Dieu sait ce qu’il m’en coûta de tourments, de peines et
+d’ennuis.
+
+La première de mes tribulations dans cette détestable, cette
+insupportable traversée, fut la perte d’un excellent âne, excellent
+marcheur, un âne de prix auquel je tenais. Je le montai. « Il me
+servira, me dis-je, bien mieux qu’un chameau ; il me fatiguera moins. Je
+le monterai pendant la plus grande partie du chemin. Quand il sera las,
+je le laisserai marcher seul pour le délasser, et je prendrai alors un
+chameau. » Dès la première partie du désert, nous arrivâmes dans des
+plaines à sables mouvants et profonds, où les montures ordinaires
+pouvaient à peine avancer. Cependant nous fîmes bon pas pendant un jour
+entier, et moi, avec mon âne, je dépassai de beaucoup la caravane.
+J’attendis ensuite, et même je laissai passer toute la troupe. Je me
+reposais, assis sur le sable. Une fois que la caravane eut défilé et fut
+déjà assez loin en avant pour disparaître presque à mes yeux,
+j’enfourchai mon âne et je cheminai à grande hâte. Je craignais que
+quelque détour ne me dérobât la vue de notre troupe, ne m’exposât à en
+perdre la trace et à m’égarer. A grand’peine j’atteignis enfin la
+caravane ; et mon âne, mon pauvre baudet, était accablé, rendu. La
+marche dans le sable meuble l’avait éreinté ; il suait, l’eau ruisselait
+de son corps comme s’il venait d’être trempé dans la rivière. Je ne
+m’inquiétai pas d’abord de son état ; je ne réfléchis pas à sa fatigue,
+ne songeant qu’à atteindre la caravane et la file des chameaux attachés
+comme les grains d’un chapelet.
+
+A la suite des chameaux marchaient des filles esclaves, et parmi elles
+en était une d’une beauté extraordinaire, une perle. Mon âne vint se
+planter auprès de la jeune fille, se coller pour ainsi dire tout à côté
+d’elle, comme pour se mettre sous sa protection, lui demander le secours
+de sa bienveillance, et lui montrer combien il était fatigué. Je voulus
+le détourner, je lui pressai les flancs ; il s’entêta ; je le frappai à
+grands coups de talons ; il broncha. La fille et les autres esclaves se
+mirent à rire de mon embarras, et me dirent : « Retire donc ton âne ;
+éloigne-toi un peu de nous, et laisse-nous avancer tranquillement. » Il
+me fut impossible de vaincre l’obstination de ma bête. Je descendis, et
+je lui allongeai un vigoureux coup de pied dans le ventre. Ma bête tomba
+roide morte, comme si je lui eusse enfoncé un couteau dans les
+entrailles. Je restai stupéfait, ne pouvant me rendre compte de la mort
+du pauvre baudet. Je le dessanglai ; je lui enlevai son bât, sa bride,
+tout son attirail, et me chargeant tout cela sur les épaules, je me
+hâtai de rejoindre mes chameaux. J’en arrêtai un, et je grimpai dessus.
+
+Autre accident !..... Lorsque je me disposais à partir du Ouadây,
+j’achetai un esclave fort et robuste, mais qui, Dieu le sait ! et j’en
+avais été prévenu, ne pensait qu’à s’enfuir. Par précaution, je le
+tenais solidement lié à doubles liens aux pieds, et, la nuit, je fixais
+la chaîne que je lui attachais au cou, à un pieu, profondément et
+entièrement enfoncé en terre. Un autre esclave, que j’avais depuis
+longtemps à mon service, dormait appuyé sur cette chaîne. Mon homme,
+ainsi gardé, ne put trouver moyen de s’enfuir et de m’échapper. Après
+que nous eûmes quitté le Ouadây, pendant la route, je déliais mon
+esclave pour le jour ; mais je lui rendais ses liens pour la nuit, je
+lui replaçais la chaîne au cou et je replantais le pieu en terre. Je
+continuai cette manœuvre de précaution chez les Toubou-Réchâd, aux
+Trois-Montagnes. Alors on me supplia de délivrer mon homme de ses
+entraves. « Où veux-tu qu’il aille maintenant ? me dit-on ; ne le
+tourmente plus. » Je me laissai fléchir ; je le débarrassai de ses
+liens... Et ce fut lui qui traîtreusement me vola deux de mes plus
+belles esclaves et s’enfuit avec elles. C’était une perte énorme pour
+moi ; car on m’avait offert 110 mithcâl d’or, c’est-à-dire 200 piastres
+fortes ou colonnates d’Espagne, pour ces deux filles, et je les avais
+refusés. Pour l’esclave lui-même, on m’avait proposé 60 colonnates
+d’Espagne, et je les avais aussi refusées.
+
+Le troisième déboire de mon voyage au désert me vint à la suite de la
+mort de mon âne. Épuisé de lassitude, il s’était, comme je l’ai dit,
+réfugié à côté d’une jeune esclave. Je la vis cette belle esclave, et
+jamais mon œil n’avait rencontré beauté plus séduisante. Je fus
+soudainement frappé, émerveillé de ses charmes ; je demandai de quel
+pays elle était et quel était son maître. J’appris qu’elle appartenait à
+un des Toubou de notre caravane, et l’on me dit que ce Toubou s’appelait
+Tchay. J’allai lui proposer, le presser de me céder cette esclave. « Je
+ne vends mon esclave, me répondit-il, que pour quatre autres esclaves de
+son âge, c’est-à-dire que je ne veux pas la vendre. Cette fille, je la
+destine à diriger ma maison. Je ne suis pas marié ; elle sera ma
+gouvernante et ma femme. »
+
+J’insistai. J’envoyai faire de nouvelles propositions au Toubou, et à
+force d’instances il fut convenu entre lui et moi que je lui donnerais
+pour prix la plus belle de mes esclaves, une autre esclave à peine
+pubère, à gorge naissante, et un chameau étalon. Les accords furent
+établis, le marché fut conclu, et, à nuit close, le Toubou m’envoya son
+esclave. J’envoyai aussitôt les deux miennes et le chameau.
+
+Je fais entrer la jeune fille dans ma tente ; je la regarde..... Ce
+n’était pas celle que j’avais vue. Que faire ? J’étais désolé de mon
+marché, l’esclave du Toubou me paraissait détestable. J’envoyai un
+exprès à Tchay lui représenter qu’il y avait erreur dans notre échange,
+et que la jeune fille qu’il m’avait livrée n’était point celle que
+j’avais vue auparavant. Le Toubou ne voulut rien entendre. « Je n’ai pas
+d’autre esclave que celle-là, répondit-il. Notre marché est conclu, bien
+conclu. Le cheykh doit comprendre ce que c’est qu’une transaction, je ne
+résilierai pas la nôtre. » Cette réponse m’embarrassa. Toutefois, à
+force d’observations, de prières, de pourparlers, de messages, je finis
+par obtenir du Toubou qu’il me rendrait mes deux esclaves et que je lui
+rendrais la sienne ; mais il refusa opiniâtrément de me renvoyer mon
+chameau. Je fus forcé de céder ; car cet homme était des Toubou-Réchâd,
+et il n’y avait ni justice ni juge à qui je pusse recourir.
+
+Je me mis à la recherche de la première esclave qui m’avait paru si
+belle, et je sus bientôt qu’elle appartenait à un autre Toubou, que
+celui-ci l’aimait éperdument, que la belle aimait son maître plus encore
+qu’il ne l’aimait, et que ce sauvage ne la vendrait pas même à poids
+égal d’or.
+
+Rentrons dans notre récit premier.
+
+Avant de nous remettre en route, nous réunîmes ce que nous voulions
+donner en cadeau au vieux sultan, et nous le lui présentâmes. Un moment
+après, il envoya dire, de sa part et de la part de sa femme, à notre
+caravane : « Que chacun de vous donne au sultan un _moudd_ (modius) de
+doukhn ; le sultan vous le demande comme témoignage de bienveillance. »
+Et aussitôt les ambassadeurs de Sa Majesté étalent au milieu de la
+caravane, une grande peau pour recevoir le doukhn. Chacun de nous
+apporte sa quote-part, et en un instant s’élève une masse de doukhn
+suffisante pour nourrir le sultan et la sultane et toute leur séquelle,
+je ne sais combien de temps. Les Toubou ramassèrent soigneusement le
+doukhn et le mirent dans des sacs de cuir ; ils n’en laissèrent pas un
+grain..., puis ils nous quittèrent.
+
+Nous allions partir ; nous n’avions plus qu’à charger nos chameaux,
+lorsque nous vîmes arriver le sultan. Il rôda, se promena à travers nos
+tentes, avec l’air d’un misérable coquin ; il furetait partout. Tout ce
+qu’il apercevait à son goût, cordes, petites sébiles, il le happait et
+s’en faisait cadeau, toujours en répétant à chaque lippée : « Eh ! je
+suis le sultan de ce pays, et maître de cette route ; quiconque me
+refuse quelque chose ne sort plus d’ici. » Par ce procédé, Sa Majesté
+touboue fit bonne curée. Quand elle eut fini son inspection, elle nous
+dit par la voix de son crieur : « Attendez, pour partir, la permission
+du sultan, parce que sa femme veut venir vous faire ses adieux ;
+entendez-vous, les amis ? » Nous dûmes retarder le chargement de nos
+hardes. « Allons ! patientons, dîmes-nous alors ; patience est
+sagesse. »
+
+Et voilà que débouche l’affreuse et vieille sorcière, se traînant à la
+manière dont rampe un laid reptile, entortillée dans son milâyeh, enfin
+un vrai fantôme à faire peur au diable. Elle arrive donc, serpentant à
+travers nos tentes, demandant à tous des _keloûd_, en prenant de tous
+ceux qui en ont, et, de qui n’en a pas, prenant ce qu’elle voit à son
+gré[203]. La princesse amasse ainsi sa collecte, l’enferme dans des sacs
+qu’avaient les gens de son escorte ; enfin elle nous adresse ses
+congratulations, et disparaît.
+
+Mais bientôt après elle, tombe encore sur nous une foule de Toubou, une
+vraie troupe d’ogres ou de diables échappés de l’enfer. Ils nous
+abordent, et chacun de répéter : « Je suis _meilabou_, » c’est-à-dire
+fils du sultan. Ils parcourent la caravane ; toute lance qui leur plaît,
+ils l’enlèvent ; tout ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le
+leur donner. Presque aucun objet de quelque valeur ne nous resta.
+
+Après cette perquisition et ce dépouillement, le vieux sultan nous
+permit enfin de lever le camp. Nous ne nous fîmes pas prier ; nous
+partîmes à la hâte, vexés, ennuyés, fatigués à l’excès, de ces procédés
+odieux des Toubou ; la flèche, comme on dit, avait crevé le but ; ils
+nous avaient pris tout ce qui était à leur convenance ; pour mon compte,
+j’avais presque la larme à l’œil en pensant à l’esclave qui s’était
+enfui avec mes deux esclaves les plus belles.
+
+
+[Note 197 : _Voy._ note 65.]
+
+[Note 198 : Note reçue verbalement du cheykh, ainsi que la note
+précédente enfermée entre deux parenthèses.]
+
+[Note 199 : _Voy._ note 66.]
+
+[Note 200 : _Voy._ note 67.]
+
+[Note 201 : J’ai mangé de ce mets, au Caire, chez le sultan Abou-Madian.
+Ce mets était très-bien préparé et agréable.
+
+ PERRON.]
+
+[Note 202 : Explication verbale du cheykh El-Tounsy.]
+
+[Note 203 : _Voy._ note 68.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE III.=
+
+Le désert avant Catroûn. — Escorte de cent cinquante Toubou. — On loue
+des chameaux. — Manière de faire les marchés de louages. — Soins des
+Toubou pour leurs chameaux. — La montre d’Abd-Allah. — Cérémonies des
+Toubou en se saluant. — Analogies de ces salutations avec celles des
+Fôriens des monts Marrah. — Formes de politesses des Fôriens, des
+Barnâouyens. — Querelles fréquentes entre les Toubou. — Dix jours de
+désert. — On me vole deux outres d’eau. — Mon esclave favorite en danger
+de périr de soif ; moyen par lequel elle fut conservée. — Arrivée à
+Catroûn.
+
+
+Nous entrâmes dans le désert par lequel nous devions arriver à
+Catroûn[204], premier bourg sur la frontière du Fezzân. Cent cinquante
+Toubou-Réchâd nous accompagnaient, suivant à quelque distance notre
+caravane. Si nous oubliions, ou laissions à chaque halte, un couteau,
+une écuelle, etc. (car une caravane oublie toujours quelque chose), ils
+étaient là pour en faire leur profit. D’habitude, si un chameau meurt,
+ils en recueillent la chair et en préparent du cadyd ; s’il tombe malade
+et que son maître l’abandonne, ils s’en emparent.
+
+Pour ce trajet, jusqu’au Fezzân, nous fûmes obligés de louer d’eux un
+assez bon nombre de chameaux. Voici comment se font ces louages.
+
+Lorsqu’un voyageur s’aperçoit qu’un de ses chameaux ne pourra pas
+arriver jusqu’à l’endroit où la caravane doit s’arrêter, il appelle un
+de ces Toubou, lui offre le chameau fatigué et en demande un autre.
+« Montre-moi, dit alors le Toubou au voyageur, quelle est la charge à
+porter. » Le voyageur la désigne ; le Toubou la soulève pour en
+apprécier le poids, et si la chose lui convient, il s’engage à conduire
+et transporter le fardeau jusqu’au Fezzân. Alors le chameau affaibli,
+offert d’abord par le voyageur, reste au Toubou, qui le fait partir à
+petites marches pour son pays ou pour le Fezzân ; et ensuite, par ses
+soins, le Toubou réussit souvent à rappeler la force et la santé de la
+bête.
+
+Lorsque le Toubou a jugé le fardeau trop pesant, il le laisse et passe
+outre. Moi-même je fus obligé de prendre à louage un chameau. Le Toubou
+avec lequel je fis marché se chargea du transport de mes hardes jusqu’à
+Mourzouk. Je montai sur ce même chameau, par-dessus mon bagage.
+
+Pendant tout le trajet que nous eûmes à parcourir, le Toubou, mon
+loueur, venait à moi chaque matin au moment du départ et chargeait lui-
+même le chameau. Et si je m’avisais d’ajouter la moindre chose à la
+charge pour laquelle nous avions conclu notre marché, mon Toubou s’y
+refusait invinciblement. « Je ne dois transporter, me disait-il, que le
+poids que j’ai accepté dans nos conventions. »
+
+Au départ des stations, mon Toubou prenait la bride de la monture qu’il
+m’avait louée et marchait toute la matinée. En cheminant, il arrachait
+les plantes sauvages qu’il rencontrait sur ses pas, et, toujours sans
+s’arrêter, il les donnait à brouter à son chameau. Une fois que midi
+était passé, mon homme abandonnait la bride, qui alors restait pendante,
+et il allait ramasser des herbages, même à grande distance de la
+caravane, qui continuait sa route ; au moment de la halte, il arrivait,
+toujours alerte et dispos, avec une charge de plantes, faisait
+agenouiller son chameau et lui donnait à manger les plantes recueillies.
+Par ces soins, les chameaux des Toubou sont toujours, malgré les longues
+marches, en vigueur et santé, tandis que ceux des caravanes, étant
+privés de nourriture pendant la route, ont toujours l’air épuisés de
+fatigue et sans entrain. C’était en effet l’état des nôtres.
+
+Je raconterai ici, en passant, une petite anecdote qui caractérise
+l’ignorance et la sauvagerie des Toubou. Relégués dans leurs déserts,
+ils n’ont absolument aucune idée, aucune notion des choses les plus
+simples des pays civilisés.
+
+Il y avait dans notre caravane un Tripolitain appelé le réïs Abd-Allah.
+Cet Abd-Allah avait une montre d’un certain prix, bien qu’elle fût en
+cuivre. Lorsqu’il était allé au Ouadây, il avait eu intention de la
+vendre au sultan ouadayen. Mais Abd-Allah n’ayant pu avoir de sa montre
+le prix qu’il voulait, il l’emporta avec lui. Il avait le plus grand
+soin de sa montre, ne la laissait toucher par personne. Notre dernière
+station sur le territoire des Toubou-Réchâd, fut un endroit ombragé de
+plusieurs arbres. Nous nous y étions arrêtés pendant la grande chaleur ;
+un soleil brûlant nous avait épuisés tous, hommes libres et esclaves.
+Nous attendîmes donc que l’ardeur de l’atmosphère diminuât ; nous
+serions morts au soleil. Quand le jour commença à baisser, mais quelque
+temps avant le crépuscule, nous levâmes le camp, afin de rattraper,
+pendant la nuit, les heures que nous avions perdues dans la journée. Et
+puis, pendant la nuit, nous étions plus à l’abri des souffrances de la
+soif.
+
+La fatalité voulut qu’Abd-Allah oubliât sa montre à la station. Il la
+laissa suspendue à une branche à laquelle il l’avait attachée en se
+mettant à l’ombre. Quand nous eûmes décampé, les Toubou, selon leur
+habitude, vinrent fureter dans le camp abandonné et prendre ce que nous
+y avions pu oublier ou jeter. Un d’eux aperçoit la montre pendue à
+l’arbre. Transporté de joie à l’aspect de la couleur d’or, il saisit la
+montre. Mais il entend le bruit du mouvement ; il approche la _pièce
+d’or_ de son oreille, et le bruit est plus fort et plus distinct. Le
+sauvage Toubou s’imagine tout de suite qu’il y a là quelque diable
+enfermé dans l’or, et de toute sa force il lance contre le tronc de
+l’arbre la montre, qui se brise en mille morceaux ; verre, cadran,
+ressort, chaîne, tout a éclaté, tout est fracassé ; et le sauvage de
+crier : « Un diable ! un diable ! » de fuir à toutes jambes, et ses
+compagnons de fuir avec lui à qui mieux mieux.
+
+Abd-Allah pense à sa montre. Il la cherche partout, et ne la trouve pas.
+Il en demande des nouvelles à ses esclaves, à ses domestiques ; aucun ne
+sait ce qu’elle est devenue. Il se rappelle enfin qu’il l’a oubliée,
+suspendue à l’arbre sous lequel il s’était reposé, et il part à grande
+course de chameau, retourne à notre halte... ; il arrive, il voit la
+montre éventrée, et les pièces de l’intérieur éparses à terre, jetées çà
+et là. Il reste stupéfait et frappant ses deux mains l’une dans l’autre,
+il pousse une exclamation de douleur et de regret sur sa montre : « Que
+Dieu maudisse le temps que nous avons passé ici ! » dit-il. Et il
+rejoint la caravane. Il était désolé, consterné.
+
+Lorsque nous nous arrêtâmes, il alla vers les Toubou qui nous
+escortaient et leur demanda qui avait brisé la montre. Un d’entre eux
+répondit : « C’est moi, c’est moi qui ai mis le diable en pièces, et qui
+lui ai fait recevoir un rude coup. » Abd-Allah prit dans sa mémoire le
+signalement du brise-diable et en écrivit le nom. A notre arrivée à
+Mourzouk, le Tripolitain cita le Toubou devant le kâdi, et demanda
+quarante ryâl ou colonnates pour dédommagement. Le Toubou fut obligé de
+payer.
+
+Avant de quitter les Toubou, je dirai quelques mots sur leur manière de
+se saluer et de s’informer de la santé de quelqu’un.
+
+Les Toubou forment un groupe considérable de hordes. Cupides et avares,
+ils dépassent toutes les peuplades du Soudan en rusticité et en
+sauvagerie. J’en donnerai comme échantillon leur manière de s’aborder et
+de se saluer. C’est une des bizarreries qui m’ont le plus frappé chez
+eux.
+
+Lorsqu’un Toubou rencontre un autre Toubou qu’il n’a pas vu depuis
+quelque temps, ils ne s’abordent pas en se prenant et se serrant la
+main. Ils commencent par s’accroupir tous deux face à face, d’un œil
+sérieux et calme, le derrière appliqué sur les talons, comme deux
+singes, le liçâm entortillé jusqu’aux yeux sur le minois, la main droite
+tenant la lance debout sur le sable, et la main gauche gardant le
+dèrègueh ou bouclier. Puis l’un dit à l’autre, d’un ton rustre et demi-
+rauque : « _Lohantchennô_. » Et l’autre aussitôt répond :
+« _Lohantchennô_. » C’est leur manière de se dire d’abord _bonjour_.
+Ensuite tous les deux, alternativement, répètent plusieurs fois :
+_Lohantchennô_. Après cela, l’un reprend par : « _Nihillôhanihi_ ; » et
+l’autre de redire aussitôt : « _Nihillôhanihi_. » C’est leur façon
+d’exprimer « comment te portes-tu ? » Ce qui se répète à tour de rôle
+deux ou trois fois pour chacun, et toujours sans faire le moindre
+mouvement. Ensuite l’un des deux se prend à dire : « _Ihilla_ ; » et
+l’autre de répéter : « _Ihilla_. » Il paraît que, pour eux, c’est le
+vœu : « Dieu te conserve ! »
+
+Une fois qu’ils en sont à cet _ihilla_, les deux Toubou se le répètent
+mutuellement à n’en plus finir, et en laissant peu à peu baisser et
+mourir la voix ; et quand à peine on entend le perpétuel _ihilla_, tout
+à coup ils recommencent _da capo_, et par un cri fort et subit, ce
+bienheureux _ihilla_, ils parcourent la même gamme _decrescendo_ jusqu’à
+extinction de ton et jusqu’à ce qu’ils soient arrivés graduellement au
+ton avec lequel on parle à quelqu’un au tuyau de l’oreille, à tel point
+qu’on n’entend plus le _ihilla_ et qu’on croit la cérémonie de
+salutation terminée. Mais voilà qu’aussitôt, avec un nouvel éclat de
+voix, ils réentonnent à grand et haut cri : _Lohantchennô_, et toute la
+musique, toute la cérémonie recommencent d’un bout à l’autre, avec la
+même lenteur et tout aussi longuement ; puis encore une troisième fois,
+et tout au long, et toujours avec les mêmes formes, les mêmes mots aux
+mêmes places et la même palinodie. Cette scène de salutation dure ainsi,
+avec le plus grand flegme du monde, pendant près d’une heure.
+
+Je n’ai vu quelque chose d’analogue à ce genre de salutations, que chez
+les Fôriens sauvages et brutes des monts Marrah et du Témourkeh. Lorsque
+deux de ces Fôriens se rencontrent, ils sont presque aussi longs à
+s’adresser leurs civilités que les Toubou ; seulement ils varient
+davantage leurs termes de politesse, et les deux interlocuteurs ne se
+renvoient pas immuablement les mêmes mots. Ainsi, à l’abord, l’un dit :
+« _Assey_, » comme nous dirions : « En santé ? cela va bien ? Je te vois
+en bonne santé. » Et l’autre répond : « _Ki-dilo_n_ assey_, nous te
+voyons en bonne santé ; » ce qui serait l’analogue de : « Nous sommes
+content de te voir en bonne santé. » Le premier reprend :
+« _Kamou_n_ouacia djenn-is toullei dja-la_ ; » c’est-à dire : « Tu
+viens, tu me parais en bon état, à merveille. » (Le premier de ces mots
+fôriens n’a pas pour le cheykh El-Tounsy un sens bien connu. _Djen_, tu,
+toi ; _is_, lettres de rapport comme signe et force du génitif. L’_n_
+redoublée est une forme euphonique. _Toullei_, bien en bon état. _Dja_,
+tu, toi ; _la_, venu ; tu viens.) L’autre répond : « _Djennei âfia
+djan_, et toi, tu es en ta santé ? » (_Djen_, toi ; _nei_, tu es ;
+_âfia_, santé, mot d’origine arabe ; _djan_, de toi.) Le premier
+continue par : « _Dogolah, toullei, leh_, tes enfants sont-ils en bonne
+santé ? » (_Dogolah_, enfants ; _toullei_, bien, en bon état ; _leh_,
+est-ce que ?) La réponse est : « _Y toullei_, oui, bien. » Puis, le
+premier fait entendre le son sourd et poussé à bouche fermée : _hum_. Le
+second reproduit ce même son et de la même manière. Et chacun à son tour
+le renouvelle un certain nombre de fois et pendant assez longtemps. Mais
+tout cela dure bien moins que la longue salutation touboue.
+
+Les Fôriens qui sont un peu arabisés (tels que ceux du Fâcher, de
+Kôbeih, de Kério, de Tarneh, les Birguid, etc., et tous ceux des
+endroits où l’on connaît un peu la langue arabe), lorsqu’ils se
+rencontrent le matin, se saluent par : « _Asbahtou_, comment vous
+portez-vous ce matin ? » et par la réponse : « _Asbahtou_, je me porte
+bien ce matin. » Le premier interlocuteur reprend par : « _Djydan
+asbahtou_, grâce à Dieu, que vous vous portiez bien. » Et la réponse
+est : « _Djaououed asbahtou_, que (Dieu) vous garde en bonne santé
+aujourd’hui. » Le premier dit alors : « _Afieh_, bonne santé ; et
+l’autre répond aussi : « _Afieh_. » Mais si l’on se rencontre à midi ou
+après midi, l’un dit : « _Gueyeltou_, vous avez bien passé la
+chaleur ? » Et le reste des politesses est comme pour le matin, et finit
+par : _âfieh_.
+
+Si l’on rencontre un individu d’un autre pays que celui où l’on est, on
+lui dit : « _Habâbak_ (corruption de l’arabe _marhaba bah_), sois le
+bienvenu ! » Et l’étranger répond : « _Habâbak achrah_, sois le bienvenu
+dix fois ! » Le reste de la salutation est comme nous l’avons indiqué en
+premier lieu.
+
+A quelqu’un qui revient de voyage, on dit : « _Djydan djytou_, en bon
+état vous revenez ; soyez le bienvenu ! » La réponse est : « _Djaououed
+hâlak_, que Dieu te garde en bon état ! »
+
+Les Fôriens qui résident dans un même endroit ont aussi, entre eux,
+leurs formes de politesses pour le matin et pour l’après-midi. Le matin,
+les premières paroles sont : « _Assey djenn-is toullei kaola_, en santé
+bien tu t’es levé. » Et la reprise est : « _Ki-dilo_n_ assey djen-nei
+âfia djan_, nous te voyons bien, tu es en bonne santé. » Depuis le midi
+jusqu’au soir, on dit : « _Asbamouo_, toi au soir bon ; bon soir. » Et
+on répond : « _Ki-dilo_n_ asbamouo_, nous te voyons en bon soir. » Et
+les autres politesses sont les mêmes que celles du matin et surtout de
+l’après-midi.
+
+Au Barnau, les Barâéneh (pluriel de Barnâouy, Barnâouyen) s’accostent
+par le salut suivant. L’un dit : « _A-fi labar_, y a-t-il nouvelle ? »
+c’est-à-dire « comment allez-vous ? » (Ces mots sont la corruption de
+l’arabe _a-fy khabar_, y a-t-il nouvelle ?) L’autre répond : « _Ky-âfia
+ly_, en santé (êtes) vous ? »
+
+Revenons à nos Toubou... Il y a encore ceci de singulier chez ces
+sauvages, qu’après leurs salutations finies, ils se mettent à parler de
+leurs affaires, de leurs querelles ; et souvent deux individus qui se
+faisaient en grommelant leur interminable salut, il y a un moment, se
+lèvent tout à coup et se battent à coups de lances comme deux furieux,
+jusqu’à ce qu’on les sépare. Ainsi deux Toubou se rencontrent, ils
+s’accablent de longs compliments et se saluent pendant une heure, se
+comblant par conséquent des démonstrations les plus amicales ; puis ils
+éclatent subitement, et les voilà, la lance au poing, s’assaillant de
+toute leur force. (Leur cupidité et leur avarice sont le plus souvent la
+cause de ces luttes subites. L’un rappelle à l’autre et lui reproche,
+par un mot, la disparition d’un objet de la plus mince valeur ; et, en
+quelques paroles, leur colère s’allume et les champions sont
+debout[205]). C’est que leur avidité est extrême : pour un bout de
+corde, un morceau de cuir qui ne vaut pas une piastre (environ 25
+centimes), ils vont jusqu’à entraver et empêchent même le départ d’une
+caravane.
+
+Je reprends mon récit de voyage..... Nous étions, comme je l’ai dit,
+dans le désert qui sépare le pays des Toubou, des limites du Fezzân. Ce
+désert sans eau a dix jours de trajet. Nous ménagions et épargnions avec
+le plus grand soin nos provisions d’eau. Nous voyagions pendant
+plusieurs heures au commencement et à la fin de la nuit, pour éviter le
+tourment de la chaleur et de la soif ; il faut savoir que l’effet d’une
+soif brûlante est que, plus on boit, plus le besoin de boire devient
+opiniâtre et impérieux. Nous hâtions le pas, nous voulions absorber
+l’espace. A notre dernière nuit de marche, la plupart des voyageurs de
+la caravane n’avaient plus d’eau ; à quelques-uns, il n’en restait plus
+qu’une petite quantité. Moi, j’en avais encore quatre outres ; grâce à
+Dieu, j’avais eu la bonne idée d’enfermer dans deux _guerfeh_ deux de
+mes outres, pour les conserver entièrement pleines en prévenant toute
+perte d’eau causée par l’évaporation à la chaleur et à l’air libre. Mes
+deux autres outres étaient simplement attachées à mon chameau.
+
+On appelle _guerfeh_, au Soudan, des sacs en cuir de bœuf, parfaitement
+tannés. Ces _guerfeh_ ont la forme représentée fig. 31. Ils sont
+fabriqués au Ouadây, et sont cousus avec de fines lanières de cuir.
+
+La nuit qui précéda notre entrée au Fezzân, nous fîmes force de marche ;
+nous ne nous arrêtâmes que quand nous ne pûmes plus résister à la
+fatigue et au sommeil. Nous mîmes pied à terre, et sans préparation
+aucune, chacun s’endormit où il se trouva ; car nous étions brisés de
+lassitude. Avant de m’endormir, je donnai à boire à ceux de mes esclaves
+qui avaient soif, et je me couchai la tête entre mes deux outres. Je ne
+pensai pas à les mieux garder.
+
+Près de moi était couché Abd-Allah, avec ses esclaves. Le matin, en
+m’éveillant, je vis mes deux outres vides. Les esclaves d’Abd-Allah les
+avaient prises et en avaient bu toute l’eau. Je me plaignis vivement de
+ce vol à Abd-Allah ; mais Abd-Allah me donna tort et me blâma de n’avoir
+pas pris plus de précautions, surtout dans un pareil désert. La caravane
+aussi me donna tort de m’en prendre à Abd-Allah ; car il m’assurait par
+les serments les plus sacrés qu’il ne s’était aperçu de rien, et qu’il
+ignorait complétement si ses esclaves avaient bu mon eau.
+
+La caravane se dirigea sur un puits où elle arriva dans la matinée. Ce
+puits est à environ six heures de Catroûn.
+
+J’avais alors, comme concubine de prédilection, une des deux filles
+esclaves que j’avais données, avec un chameau, en échange pour celle du
+Toubou dont j’ai parlé précédemment. Un jour, avant que nous fussions au
+puits que je viens d’indiquer, mon esclave favorite avait été en proie à
+l’affreuse soif des déserts, au _chôb_. La pauvre fille était dévorée
+d’un inextinguible besoin de boire ; plus elle se gorgeait d’eau, moins
+elle s’en rassasiait, moins elle calmait sa soif. Je tremblais de voir
+cette malheureuse succomber à tout moment. Un bédouin appelé Khalyl, et
+qui était de notre caravane, s’aperçut de mon embarras. « Donne à cette
+fille, me dit-il, quelques _doigtées_ de beurre fondu, et ces angoisses-
+là cesseront. » Je suivis le conseil du bédouin, et en quelques instants
+les souffrances de mon esclave s’apaisèrent. Je la fis ensuite monter
+sur un chameau (car tous les esclaves accompagnent à pied les
+caravanes). Dieu voulut que la chaleur du soleil diminuât ; la nuit
+approchait, et bientôt mon esclave fut guérie de toute douleur.
+
+J’avais ignoré jusqu’à ce jour la recette que m’indiqua le bédouin
+Khalyl. De retour à Tunis, j’en parlai à un de mes amis, qui alors me
+raconta à son tour le fait que voici, et que je crois vrai, car mon
+homme était homme de conscience et de bonne foi, et lui, de son côté, le
+tenait de gens dignes de sa confiance.
+
+Il y a quelques années, me dit-il, le _rakb_ ou la réunion des pèlerins
+du Maghreb prit par le désert pour aller en pèlerinage à la Mekke ; on
+s’égara[206]. Les provisions d’eau s’épuisèrent. Alors le cheykh de la
+caravane (car chaque caravane de pèlerins a son cheykh ou chef
+religieux) fit annoncer par son crieur l’avis que voici : « Que tous
+ceux qui ont la foi en Dieu et au jour du jugement dernier, qui ne
+veulent pas être coupables de hâter leurs jours, et qui désirent
+échapper au danger qui nous menace, aient soin de ne prendre pour toute
+nourriture que quelques _doigtées_ de beurre fondu. » On suivit le
+conseil du cheykh. Pendant dix jours personne ne prit autre chose que
+quelque peu de beurre, et pas un seul individu ne souffrit de la soif,
+malgré la chaleur et la fatigue. Dieu remit les pèlerins dans leur
+route, et pas un ne mourut. Ce fait est plus extraordinaire encore que
+ce qui arriva à mon esclave.
+
+Quand nous fûmes auprès du puits vers lequel nous nous dirigions, nous
+rendîmes grâces à Dieu... Il me restait à peu près une outre d’eau ;
+c’est-à-dire que dans mes deux outres il y avait assez d’eau pour en
+remplir une.
+
+Nous séjournâmes quarante-huit heures auprès du puits ; ensuite nous
+décampâmes, et nous entrâmes bientôt sur le territoire fezzanais. Le
+premier pays que nous rencontrâmes fut Catroûn. Avant d’y arriver, nous
+trouvâmes de grands plants de dattiers, et nous vîmes venir à notre
+rencontre un certain nombre d’habitants de Catroûn qui nous félicitèrent
+de notre arrivée et nous accueillirent avec bienveillance. Nous campâmes
+près du village, et peu après une troupe d’individus accourut du village
+pour nous vendre des dattes. Les dattes de Catroûn sont grosses, très-
+parfumées et très-sucrées. Quelques-unes suffisent pour rassasier
+parfaitement ; c’est du moins ce que j’ai éprouvé pour moi. Cependant
+les habitants du pays, accoutumés à ce fruit, qui est leur principale et
+presque unique nourriture, en mangent en abondance à tous leurs repas.
+On en donne aussi aux animaux domestiques, aux bœufs, aux chevaux, etc.
+
+Le territoire de Catroûn est un sol sablonneux et stérile. Les habitants
+sont d’un noir au moins aussi foncé que les Soudaniens. Du reste, ces
+habitants sont un mélange de Toubou-Réchâd qui ne savent comment vivre
+parmi les rochers, et de quelques indigènes ou Fezzanais nés à Catroûn.
+
+Cette contrée est assez misérable. Le beurre, le miel y sont aussi rares
+que le griffon d’Occident[207]. Le blé y est presque entièrement
+inconnu. On n’y trouve que des dattes, de l’orge et quelque peu de
+graisse, et encore cette graisse est-elle apportée par les Arabes des
+environs ou des localités qui dépendent de la régence de Tripoli, et se
+vend à un prix exorbitant.
+
+L’orge, dans les environs de Catroûn, se sème près des puits, et l’eau
+de ces puits sert à l’arrosage de ces semailles ; la pluie ne vient
+jamais humecter ce sol.
+
+Le lait est aussi chose rare à Catroûn. Celui qui possède une brebis ou
+une chèvre, ayant du lait, est cité et envié de tous comme un être
+heureux. Dans ce pays si pauvre, un mouton se vend 10 douros, prix
+ordinaire, et ce chétif mouton ne donne pas peut-être 50 rotl (environ
+40 livres) de viande. L’individu qui, par extraordinaire, tue un mouton,
+en garde soigneusement la peau. Il en retire la laine pour la filer ;
+ensuite la peau proprement dite est fricassée, puis mangée avec délices.
+Il y a fête et réjouissance, grand banquet, le soir où l’on a pour repas
+ne fût-ce qu’un morceau de peau de mouton ; toute la maison est en émoi
+et en gaieté.
+
+
+[Note 204 : Les Mogrébins prononcent _Gatroûn_.]
+
+[Note 205 : Communication verbale du cheykh.]
+
+[Note 206 : _Voy._ note 69.]
+
+[Note 207 : _Voy._ note 70.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE IV.=
+
+Mourzouk ou Zeylah. — Son bazar de quatorze boutiques. — Présentation au
+sultan Mountacer. — Siége du sultan. — Gravité de ce sultan. — Séjour de
+Mourzouk ; petite anecdote. — Habitudes de vie ordinaire. — Mourzouk
+centre de commerce. — Bélâd-el-Abyd. — Commerce d’or à Mourzouk. —
+Probité des Fezzanais. — Anecdote.
+
+
+Nous nous reposâmes trois jours à Catroûn ; ensuite nous prîmes la route
+de Mourzouk, capitale du Fezzân. En quatre jours nous y arrivâmes. Dans
+tout le Soudan on donne à cette capitale le nom de Zeylah ; il paraît
+que c’est l’ancien nom de la ville[208].
+
+A l’entrée de Mourzouk nous fûmes arrêtés par les douaniers, qui
+comptèrent nos esclaves et prirent note du nombre que chacun de nous en
+conduisait. Cela fait, nous entrâmes ; on nous fit descendre tous dans
+une maison de Mohammed-Ibn-Yoûnès, un des secrétaires-intendants de
+Yoûcef, pacha de Tripoli.
+
+Mourzouk ou Marzik est un mauvais bourg qui ne vaut pas Calioûb (chef-
+lieu de la province du Calioûbyeh et à quatre ou cinq heures du Caire).
+Les habitants de Mourzouk sont un amalgame de noirs de l’Afnau et du
+Barnau ; les individus blancs ou bronzés qui sont fixés à Mourzouk sont
+tous des Arabes venus de la régence de Tripoli, de Djâlau, d’Audjalah,
+de Dirna.
+
+Mourzouk est sur un terrain salé et friable ; elle est isolée et
+éloignée de tout lieu habité, d’environ un jour et demi de marche, et
+même, dans certaines directions, de près de trois jours.
+
+La capitale du Fezzân a un marché composé de deux rangées de boutiques,
+et chaque rangée a, ni plus ni moins, sept boutiques à la file. Tous les
+jours il y a marché vers trois ou quatre heures après midi, selon la
+longueur des jours. La _foule_ se rassemble alors ; la plupart des
+individus sont accroupis sur les devantures élevées et murées des
+quatorze boutiques, et les crieurs à l’enchère vont et viennent,
+promenant à la vue du public les objets à vendre, provoquant et répétant
+les enchères des amateurs, qui toujours augmentent les prix des criées,
+depuis un sixième de mithcâl de poudre d’or, jusqu’à un quart, à un
+demi, à quatre sixièmes de mithcâl, etc. Le marché ne dure jamais
+qu’environ une heure et demie.
+
+Devant le château du _sultan_ (car le gouverneur du Fezzân se gratifie
+très-généreusement du nom de sultan, bien qu’il ne soit qu’un simple
+gouverneur sous la dépendance du pacha de Tripoli, son suzerain), devant
+le château, dis-je, il y a une grande place... Le soir de notre arrivée,
+le chargé d’affaires de Mohammed-Ibn-Yoûnès nous fit servir à souper. Il
+est d’habitude que le propriétaire, ou le représentant du propriétaire
+du lieu où descend une caravane, donne à souper aux voyageurs la
+première nuit. On nous apporta donc quelques aliments, et Dieu sait que
+pas même nos esclaves ne purent en manger.
+
+Le lendemain matin nous allâmes nous présenter au sultan avec des
+présents, que nous lui offrîmes par l’intermédiaire d’Othmân, son
+premier vizir, et dont l’aïeul avait été mamelouk du sultan Mohammed au
+Fezzân. Nous fûmes introduits, l’un après l’autre, auprès de Sa Majesté
+fezzanaise. Le Sultan Mohammed-el-Mountacer, c’est ainsi qu’il
+s’appelait, avait le teint blanc très-légèrement bronzé. Quand nous
+entrâmes chez lui, il était drapé dans une grande couverture de laine
+blanche, à raies en soie blanche aussi ; telle que les couvertures que
+portent les femmes de Tunis et les Bédouins agents subalternes du pacha.
+
+Mohammed, l’air fier et composé, était assis sur un porte-turban ou
+siége-à-turban, qui faisait le trône de Sa Hautesse. (Le porte-turban
+est une sorte de chaise ayant la longueur de deux ou trois chaises
+européennes placées à côté l’une de l’autre, et ressemblant à nos bancs
+de jardins, à la différence que le porte-turban, tel qu’on le voit au
+Caire et tel que celui sur lequel reposait le sire fezzanais, a son plan
+et son dossier en réseau tissu de bois de jonc coupé en lanières. Aux
+quatre coins sont des montants ordinairement en bois de sâdj ou platane
+des Indes et teints en noir, et quelquefois parés d’incrustations en
+nacre et en petits coquillages. Ces quatre montants, assez hauts, et
+réunis, aux extrémités latérales du siége, par une traverse de même bois
+qui fait office de bras de fauteuil, supportent en l’air un dôme ou
+couverture en façon de voûte, et travaillée aussi en tissu de jonc comme
+le plan ; c’est sur ce plan qu’on pose les turbans et les vêtements
+lorsqu’on les ôte pour aller se coucher ; jamais, en Égypte, ce genre de
+siége ne sert que comme meuble de dépôt pour les habits.
+
+Depuis que l’usage des turbans est abandonné par les grands et tous les
+employés en Égypte, les porte-turbans sont bien moins communs dans les
+maisons. Du temps des Mamelouks, et avant le règne de Mohammed-Aly, les
+turbans étaient un grand objet de luxe ; les riches en avaient toujours
+un certain nombre en réserve, et souvent en cachemires de haut prix.
+Aujourd’hui, il n’y a plus guère que les cheykh et gens de religion, les
+domestiques, les sâïs ou palefreniers, les gens du peuple, marchands,
+ouvriers, mercenaires, etc., enfin les Coptes et tous ceux qui ne
+portent pas le costume _nizâm_ ou costume militaire, qui aient encore le
+turban. Ce n’est que chez les cheykh et chez les personnes un peu à
+l’aise, qu’on trouverait des porte-turbans.
+
+La voûte ou le dôme de ce meuble est parfois parée d’étoffes plus ou
+moins brillantes, assez fréquemment marquetées d’or et bordées de
+franges de soie et de glands aux quatre coins. Au milieu du réseau-
+voûte, en dehors, est quelquefois aussi une saillie qui soutient une
+boule dorée ou argentée, ou même en argent creux. Les quatre montants
+ont souvent à leur sommet une boule argentée ou en argent ; ces boules
+sont appelées _asker_, soldats, sentinelles.
+
+En Égypte, jamais on ne s’assied sur les porte-turbans ; ils sont trop
+légers et trop fragiles pour ne pas se dégrader ou se briser sous celui
+qui s’y assiérait. Celui sur lequel était posé le grave et imposant
+prince du royaume des Fezzanais, était plus solidement établi. Peut-être
+sa Hautesse l’avait-elle commandé en Égypte ou au Maghreb. C’était
+probablement le seul meuble de cette espèce qui existât dans l’intérieur
+de l’Afrique)[209].
+
+Quand je fus présenté à Sa Majesté Fezzanaise, elle avait sur la tête un
+turban blanc, mais d’une ampleur !! je n’ai jamais rien vu de semblable.
+Ce turban était tourné et modelé à la manière mekkoise, plus renflé sur
+la tempe droite que sur la tempe gauche. Nulle part les musulmans ne
+portent le turban roulé avec autant de grâce et de coquetterie que les
+Mekkois, mais le seigneur du Fezzân en avait ridiculement exagéré la
+tournure et surtout les dimensions ; c’est à peine s’il pouvait à l’aise
+pencher la tête, tant était monstrueux le paquet qui le coiffait.
+
+Le sultan daigna recevoir mon cadeau, puis je décampai ; car je me
+sentais une envie de rire démesurée en considérant cette espèce de
+prince si bouffi, si gonflé, si sérieux, si morgue, qu’il laissait à
+grand’peine cheoir de sa bouche impériale quelques petits mots isolés et
+d’une voix presque mourante. Le plus souvent il répondait et parlait par
+signes légers et presque insaisissables. A ce qu’il paraît, il est de
+décorum, au Fezzân, de ne pas se prodiguer en mouvements et en paroles
+dans les cérémonies.
+
+Ce haut sultan, dont le nom complet, comme j’ai dit, était Mohammed-el-
+Mountacer, avait un entourage composé de gens affublés de vieilles
+couvertures de laine râpées ; tous avaient un air piteux et misérable.
+
+Quelques jours après que nous étions à Mourzouk, j’aperçus dans la ville
+le susdit sultan, seul, à pied, passant de maisons en maisons. On me dit
+qu’il allait en visites chez certaines femmes, ses maîtresses.
+
+C’est contre ce Mohammed-el-Mountacer qu’El-Moukkény marcha en armes.
+El-Moukkény le déposséda de la royauté, et ensuite le livra à son cousin
+Ahmed, qui le tua par ordre du vainqueur ; Ahmed fut ensuite mis à mort,
+et El-Moukkény gouverna le Fezzân.
+
+Le jour où je fus présenté au sultan, je me rendis, vers les trois
+heures après-midi, chez le vizir Othmân dont la demeure touchait à celle
+de son maître. Je vis alors devant le château plusieurs individus noirs,
+sales, dégoûtants à donner des nausées, et qui battaient du tambourin à
+caisse, semblable au tambourin des Turks d’autrefois. Mais ces caisses
+avaient l’air délabrées, et les flûtes ou chalumeaux qui les
+accompagnaient étaient d’aussi triste apparence.
+
+Chez Othmân, je rencontrai le câdi Tâher et son frère Zyn-el-Abidyn, le
+cheykh Ahmed Ibn-Yça, homme d’excellentes qualités, le cheykh Mohammed-
+Ibn-Ghalboûn de Tripoli. Pendant le temps que je demeurai à Mourzouk,
+j’assistai aux leçons de ce dernier cheykh ; il exposait et expliquait
+les commentaires de Khâzin sur le Coran.
+
+Le séjour de Mourzouk me déplaisait, m’ennuyait. Je n’y trouvais qu’avec
+peine quelque nourriture qui fût de mon goût. Et puis je ne voyais pas
+l’époque à laquelle je pourrais me mettre en route. Les caravanes pour
+Tripoli n’osaient pas partir ; le chemin était coupé par les Arabes de
+la tribu des Bény-Soleymân révoltés contre Yoûcef, pacha de Tripoli.
+Toutes les caravanes que ces Arabes apercevaient, ils les pillaient ; et
+le pacha ne savait comment mettre à la raison ces rebelles. Je passai
+trois mois à attendre une occasion de départ.
+
+Pendant cet intervalle, je vis arriver El-Moukkény, qui se rendait au
+Barnau par ordre de Yoûcef pacha. C’était le dernier voyage commercial
+que fit El-Moukkény au Soudan. Au retour, Yoûcef pacha prépara
+l’expédition du Fezzân contre Mohammed-el-Mountacer.
+
+Peu d’individus étrangers, soit du Maghreb, soit d’ailleurs, j’entends
+des gens qui ont quelque habitude d’une vie un peu commode, se décident
+à se fixer au Fezzân, même à Mourzouk. A ce sujet, voici ce que me conta
+le cheykh Ahmed-Ibn-Yça.
+
+Une fois, un homme d’étude et de science, un uléma, vint à Mourzouk.
+Quelques jours après qu’il y fut, et dès les premières leçons qu’il
+donna, une foule assez considérable se réunit autour de lui. On
+l’écoutait et le suivait avec assiduité et attention. Mais un beau
+matin, le brave homme prit subitement la fuite. Il ne pouvait plus
+supporter le séjour de Mourzouk. « Il m’est impossible, dit-il en
+partant, de demeurer davantage dans une pareille ville. — Pourquoi ? lui
+demanda-t-on. — Pourquoi ? mais Mourzouk est une vraie image de l’Enfer.
+L’Enfer est chaud, et ce pays-ci est brûlant ; les damnés de l’Enfer
+sont noirs, et les gens de ce pays-ci sont au moins aussi noirs ;
+l’Enfer a sept portes, et Mourzouk aussi a sept portes. Que diable
+voulez-vous que je fasse dans un lieu qui a tout ce qu’a l’Enfer ? » Et
+le bonhomme s’en alla.
+
+Là, les femmes vendent sans cérémonie leurs faveurs pour quelques dattes
+ou un peu d’orge ; c’est du moins ce que maintes personnes m’ont assuré.
+Que faire en pareil lieu ? comment tuer l’ennui ? Comment s’habituer à
+un pays où il n’y a pas un mets qui plaise et réjouisse un moment ! où
+jamais il ne tombe une goutte de pluie ! où bêtes et gens ont même
+pâture, quelques dattes ! où les fièvres ont élu domicile, entretenues
+ou sans cesse renouvelées par l’usage continuel et presque unique des
+dattes et du pain d’orge ! où le blé est si rare qu’il n’y a que les
+grands, les vizirs, le sultan qui puissent s’en procurer ! où le beurre
+est aussi introuvable que le soufre rouge[210] ! où le peu que l’on en
+trouve parfois, par pur hasard, semble être une apparition miraculeuse
+dont les riches seuls peuvent profiter ! Que faire de cette graisse
+qu’on vend à Mourzouk comme unique ressource de cuisine ? que devenir
+enfin dans un pays où le _cadb_, c’est-à-dire le trèfle des ruminants,
+est brouté par les hommes comme il l’est par les agneaux ? Pâture
+délicieuse, certes ! que les gourmands raffinés saupoudrent d’un peu de
+sel pour en faire un régal ! Et puis encore, à peine a-t-on une poule
+pour un demi-mithcâl d’or, et dix œufs, quand on en trouve, pour un
+demi-ryâl ! Quoi de plus ? n’ai-je pas vu chez le câdi des femmes, des
+domestiques faire procès à des gens qui refusaient de leur donner à
+manger, et quoi ? des dattes ! Y a-t-il rien de plus misérable, de plus
+affamé que ces _djebbâd_ ou pauvres hères qui tirent l’eau des puits et
+la jettent dans les rigoles d’arrosage pour abreuver quelques terres
+ensemencées, quelques bouts de champs de blé.
+
+En vérité, il ne peut y avoir que les marchands qui aient sujet de louer
+Mourzouk ; car ils y font des profits qui parfois s’élèvent jusqu’à
+mille pour cent.
+
+La surface entière du Fezzân ne porte que cent et un lieux habités, et
+tout vit du dattier ; il suffit à une foule de besoins ; c’est la
+ressource générale. (Du reste, il est presque l’unique arbre du pays ; à
+peine trouve-t-on, et encore vers les puits seulement, quelques
+tamarix.)
+
+Sans le commerce, Mourzouk ne pourrait subsister. C’est le point de
+passage des caravanes du Barnau, du Ouadây, du Bâguirmeh et de tout le
+Soudan occidental et oriental. Les marchands d’Audjalah vont acheter des
+marchandises en Égypte et les transportent à Mourzouk ; les marchands de
+Saukanah[211] s’approvisionnent à Tripoli de Barbarie, et vont ensuite à
+Mourzouk ; de même encore les marchands de Ben-Ghâzy ; ils tirent leurs
+marchandises de Tripoli et même de Constantinople, et les portent à la
+capitale du Fezzân. De cette manière, Mourzouk est un véritable centre
+commercial.
+
+Le lieu de Saukanah, que nous venons de citer, est entre la régence de
+Tripoli et la capitale du Fezzân, aux deux tiers du trajet à partir de
+Tripoli, c’est-à-dire à seize jours de distance, voyage au pas de
+caravane. A une journée au delà de Saukanah, dans la direction ouest, se
+trouve Hoûn.
+
+A Mourzouk, on préfère les esclaves amenés de Hauça, capitale de
+l’Afnau[212], aux esclaves amenés du Barnau, du Ouadây et de tous les
+autres pays à l’est de ces deux États. Partout les esclaves de Hauça
+sont les plus recherchés, et se vendent à plus haut prix que tous les
+autres. Ceux du Bâguirmeh, et après eux ceux du Barnau, sont plus
+estimés que ceux du Ouadây, mais moins que ceux du Soudan occidental.
+
+Au Maghreb et au Fezzân, comme déjà nous l’avons fait observer, on
+n’applique le nom de Soudan qu’à l’Afnau, à Hauça, à Noufeh et aux
+contrées à l’ouest de l’Afnau. Quant au Barnau, au Ouadây et aux autres
+contrées du côté de l’est, on leur donne le nom collectif de _Bélâd-el-
+Abyd_, pays des esclaves.
+
+Au Soudan occidental et au Barnau, Mourzouk est toujours appelée Zeylah.
+Pendant mon séjour dans cette ville, je cherchai à obtenir quelques
+renseignements historiques sur le pays, sur son origine ; mais je ne pus
+recueillir que quelques informations de minime importance. Tout ce qu’on
+sut me dire, c’est que les _rois_ du Fezzân étaient du sang des khalifes
+abbâcides ; que ce Mountacer dont nous avons parlé, et que je vis à
+Mourzouk, prétendait aussi descendre de cette même souche ; qu’un des
+Abbâcides, après que leur famille fut expulsée de Bagdad par les Tatârs,
+s’était enfui jusqu’au Fezzân, qu’il avait gouverné.
+
+A Mourzouk passent les Touârig, les Touâty, voyageurs et commerçants de
+Touât qui est leur centre de résidence, ainsi que les caravanes des
+pèlerins tounbouktiens, qui, de Mourzouk, se dirigent sur Audjalah, puis
+sur Syouah, et de là sur la province de Gyzeh et au Caire. Les caravanes
+du Tounbouktou apportaient autrefois à Mourzouk, comme matière
+commerciale ou monétaire, une assez grande quantité d’or en poudre, et
+d’or en fragments, en baguettes, ou en anneaux. On préfère, au Fezzân,
+la poudre d’or, comme étant or natif et de pureté plus sûre. C’est cette
+poudre, apportée de Tounbouktou et d’autres localités du Soudan
+occidental, qui servait et qui sert encore de monnaie à Mourzouk. On
+pèse la poudre d’or au mithcâl, à fractions de mithcâl, pour les
+payements. Aujourd’hui, la quantité de l’or a considérablement diminué
+au Fezzân, et le plus souvent, selon l’importance des achats, on paye
+avec les douros, avec des quarts, ou moitiés, ou trois quarts de douros
+qu’on a coupés en quatre parties égales. (Pour les achats d’objets de
+mince valeur, on n’a d’autre moyen monétaire ou d’échange que l’orge et
+les dattes. Il ne s’y trouve pas de petites monnaies.)
+
+Ce qu’il y a de frappant et d’admirable au Fezzân, c’est la
+bienveillance, la probité, la conscience des habitants, en paroles et en
+actions. J’en citerai un exemple.
+
+Un Fezzanais avait dissipé sa modique fortune en folles dépenses, et
+était réduit à la misère. Quelques jours avant le départ d’une caravane
+pour le Soudan, il va couper un grand nombre de palmes de dattier, et en
+sépare les bases, qu’il garde et qu’il emballe ensuite avec soin dans de
+grosses toiles. Il en fait deux ballots qu’il coud et lie ensemble avec
+de fortes cordes. Ces deux ballots, qui semblent être deux charges de
+marchandises, sont placés par notre homme sur un chameau et transportés
+de suite à Mourzouk.
+
+En entrant dans la ville, la douane ou octroi taxe le droit d’entrée à
+deux douros pour la charge, et on note que deux ballots de marchandises
+sont arrivés d’Égypte pour un tel. D’habitude, le droit de douane est de
+deux douros par charge, quelles que soient les marchandises, étoffes
+grossières, ou soie, ou cachemires, etc. On n’examine point quelles sont
+les marchandises, on n’ouvre jamais les ballots.
+
+Le Fezzanais conduit la charge chez lui ; ensuite il va trouver le vizir
+Othmân et lui dit : « Tu sais que demain une caravane part pour le
+Soudan ; aujourd’hui il m’arrive deux ballots de marchandises ; je ne
+puis pas les examiner et les réemballer pour demain ; je serais en
+retard pour le départ. Prends-moi ces marchandises chez toi, garde-les
+comme gage, et prête-moi 200 _frânsah_ (ou colonnates) pour la
+spéculation que je veux aller tenter au Soudan. A mon retour, je te
+rembourserai ma dette. — Très-volontiers, » dit Othmân.
+
+L’autre va prendre les deux ballots, les charge sur un chameau et les
+transporte chez le vizir, qui les fait déposer dans une chambre à part.
+Les deux cents frânsah sont comptés au Fezzanais.
+
+Le Fezzanais partit, il resta près de six mois absent. Sa spéculation
+réussit, et il revint avec une troupe considérable d’esclaves. Après
+s’être reposé quelques jours, il vendit ses esclaves ; puis il
+s’empressa d’aller payer son créancier, et le remercia. Lorsque Othmân
+eut touché son argent : « Maintenant, dit le Fezzanais, aie la bonté de
+me remettre mon dépôt. » Othmân ordonne à ses esclaves de retirer les
+deux ballots ; on obéit. Mais le bois s’était desséché, les ballots,
+devenus très-légers, paraissaient moins bien remplis qu’ils ne l’étaient
+lors de la consignation, et le maniement faisait entendre un craquement
+singulier. Deux esclaves portaient sans gêne un ballot que la première
+fois trois et quatre esclaves ne pouvaient remuer. Le vizir, surpris,
+demanda ce qui était arrivé aux marchandises du Fezzanais. Il lui vint à
+l’esprit que peut-être des voleurs s’étaient introduits chez lui et
+avaient volé quelque chose du dépôt qu’il avait reçu, ou bien que ses
+esclaves eux-mêmes avaient soustrait quelques objets. Othmân ne savait
+que dire, et paraissait inquiet et confus.
+
+Le Fezzanais le calma : « Ne t’inquiète pas ; il n’y a rien de moins
+dans mes marchandises ; elles sont comme je te les ai remises. Ce sont
+tout simplement des _kournâf_ (bases de palmes de dattier). C’est là
+tout ce que je t’ai donné en gage. J’ai imaginé ce moyen pour obtenir de
+toi l’argent que tu m’as prêté. Dieu m’a favorisé dans ma spéculation ;
+je t’ai rapporté tes deux cents frânsah, et je te remercie de ta bonté.
+Que Dieu t’en récompense ! — Je suis heureux de t’avoir été utile. Tu me
+donnes la preuve de la probité la plus scrupuleuse et la plus pure ;
+Dieu t’a gratifié de cette vertu au plus haut degré. Désormais, ma
+fortune, mon argent sont à ta discrétion ; toutes les fois que tu auras
+besoin d’en user pour ton commerce, pour tes voyages, je veux que tu
+viennes me demander les sommes qui te seront nécessaires. »
+
+De ce jour, le vizir et le Fezzanais devinrent et restèrent toujours
+sincèrement amis.
+
+Ce fait prouve la vérité de cette tradition reçue du saint Prophète
+arabe : « La bonne foi est l’arche du salut[213]. »
+
+
+[Note 208 : Zeylah ou Zouïlah était, en effet, jadis, le nom de la
+capitale du Fezzân, pays qui est la Phazania des anciens ; le nom de
+Mourzouk est récent et d’origine arabe ; la véritable prononciation est
+Marzik.
+
+ PERRON.]
+
+[Note 209 : Indications reçues verbalement du cheykh El-Tounsy.]
+
+[Note 210 : Le soufre rouge est une substance merveilleuse ; c’était la
+pierre philosophale. Les Égyptiens des temps pharaoniques savaient la
+préparer. Aujourd’hui, le secret de cet _œuvre_, le grand œuvre, est
+perdu.]
+
+[Note 211 : On prononce dans le pays sokna.]
+
+[Note 212 : Hauça est la capitale de l’Afnau ; Noufeh et Kechnah sont
+les deux autres villes principales de la même contrée. (_Note verbale du
+cheykh._) — Hauça est l’Haoussa des géographes européens.]
+
+[Note 213 : _Voy._ note 71.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE V.=
+
+Préparation au départ de Mourzouk. — Rivalités et guerre des Arabes
+Bény-Soleymân. — Moyen employé par le pacha de Tripoli pour la terminer.
+— Départ de Mourzouk. — Vallée de Chiâty. — Assemblée délibérante. —
+Départ pour Tripoli. — Le Ghiriân ; hospitalité ; régal. — Jardins. —
+Caractère des Arabes Bichr ; habitudes de rapines. — Arrivée à Tripoli.
+— Menchyeh. — Départ de Tripoli. — Djirbeh. — Safâkès ; rusticité des
+Safâkésains ; jardins ; fruits. — Castel du village d’El-Djemm.
+
+
+Mon séjour à Marzik se prolongeait ; c’était la longueur de la vie de
+l’aigle Loubed[214]. J’étais ennuyé, fatigué d’attendre ; et, Dieu le
+sait, j’avais l’esprit toujours par monts et vallées. J’aurais voulu
+avoir des ailes pour m’enfuir au plus vite ; partir était tout ce que je
+désirais.
+
+Mais comment faire ? Les Bény-Seyf-el-Nasr, tribu des Bény-Soleymân,
+infestaient la route, détroussaient, dépouillaient, ou même égorgeaient
+les voyageurs, rendaient impossible toute traversée, suspendaient tout
+départ de caravane.
+
+Je cherchais partout, à chaque heure, quelque compagnon de voyage qui
+pût me servir de sauvegarde et d’appui ; je n’en trouvais pas. Enfin, le
+cheykh Mohammed-Bou-Csayçah, de Tripoli, vint chez moi, et de premier
+abord : « Allons ! mon ami, me dit-il, prépare-toi ; tu vas partir.
+Voici une bonne occasion de mettre fin à tes ennuis. — Laquelle ?
+répondis-je, mon vénérable cheykh, laquelle ? — Il vient d’arriver ici
+un des plus hommes de bien que je connaisse, le cheykh Bou-Bekr-Bin-
+Rououyn, cheykh révéré pour sa piété, honoré et respecté par toutes les
+tribus des Arabes Bény-Soleymân. C’est lui que Yoûcef, pacha de Tripoli,
+a choisi comme médiateur et qu’il a chargé du soin d’étouffer la guerre
+qui agite les deux tribus ennemies des Bény-Bichr et des Bény-Seyf-el-
+Nasr. — Mais qu’est-ce donc que cette guerre ? demandai-je à Bou-
+Csayçah, et pourquoi Bou-Bekr-Bin-Rououyn vient-il ici ? — Voici
+l’affaire en peu de mots. Bou-Bekr vient ici envoyé par Yoûcef-Pacha. Il
+a l’ordre d’emmener sous sa sauvegarde, à Tripoli, les principaux des
+Bény-Bichr, tribu aussi des Bény-Soleymân. Car ces Bény-Soleymân se sont
+séparés en deux branches, la tribu des Bichr et la tribu, plus nombreuse
+et plus puissante, des Seyf-el-Nasr. Ceux-ci ont voulu dominer les
+Bichr, quoique les uns et les autres soient issus de deux frères dont
+chaque tribu porte le nom. De là une guerre dans laquelle les Seyf-el-
+Nasr furent vainqueurs. Les Bichr, battus, laissèrent un certain nombre
+de morts sur le champ de bataille. Forcés de s’enfuir, ils n’eurent
+d’autre parti à prendre que de se réfugier sur le territoire du Fezzân,
+et de se placer ainsi, en quelque sorte, sous la protection du sultan
+fezzanais.
+
+« Dès lors, les Seyf-el-Nasr infestèrent les routes, pillèrent les
+caravanes, et se mirent par là en hostilité flagrante avec le pacha de
+Tripoli. Yoûcef envoya contre eux des troupes, et ces troupes furent
+battues ; une seconde expédition fut encore battue. Yoûcef-Pacha, étonné
+et embarrassé, consulta ses vizirs ; et il lui fut conseillé d’appeler
+auprès de lui les Bichr retirés dans le district de Chiâty, de se les
+attacher par des largesses et par des procédés de bienveillance, et de
+les décider à une nouvelle guerre contre les Seyf-el-Nasr. — Mais qui
+pourrais-je employer à cette négociation ? dit le pacha. — Le plus sûr
+est de la confier à Bou-Bekr-Bin-Rououyn. » Aussitôt Yoûcef envoya
+appeler Bou-Bekr. Celui-ci se rendit à Tripoli[215]. Le pacha le reçut
+avec toute la déférence possible, lui fit des présents, ensuite
+l’informa de ses intentions et lui expliqua le but de la négociation
+qu’il voulait lui confier. Bou-Bekr accepta la mission, et promit
+d’amener à Tripoli les principaux des Bény-Bichr.
+
+« Yoûcef donna au cheykh un firman dans lequel il promettait, par
+serment, toute sécurité aux Bichr qui viendraient à Tripoli, et
+annonçait qu’il les traiterait avec honneur et générosité.
+
+« Bou-Bekr, muni de cette pièce, se rendit au Fezzân, et il vient
+d’arriver ici. Je crois que c’est la meilleure occasion de départ que tu
+puisses espérer. Joins-toi à cette ambassade, arrange-toi avec ces
+compagnons de voyage. Tu seras sous la protection et la sauvegarde de
+Bou-Bekr ; c’est un homme de religion et de conscience. — Que Dieu te
+conserve ! répliquai-je, transporté de joie. Présente-moi à ce brave
+cheykh Bou-Bekr, afin que je puisse un moment m’entretenir avec lui et
+connaître quelles sont ses intentions relativement à notre voyage. —
+Volontiers ! nous le verrons un peu après l’asr (vers quatre heures
+après-midi). Prépare-toi, prépare-toi à sortir de Mourzouk, de cette
+prison.
+
+A l’heure convenue, je me rendis chez Bou-Csayçah, et j’y trouvai un
+homme vénérable parmi les Arabes et d’un extérieur noble et distingué ;
+c’était Bou-Bekr lui-même. Dès que j’entrai : « Voici, lui dit Bou-
+Csayçah, voici un Tunisien que je veux te recommander et placer sous ta
+protection. — Très-bien ! répondit Bou-Bekr ; protection, attention,
+appui, secours, tout ce que tu désireras. — Et as-tu, me dit aussitôt
+Bou-Bekr, beaucoup de bagages, une grande suite ? — Oui, répondis-je ;
+j’ai un bagage assez considérable. — Alors, le mieux est que tu partes
+d’ici avant moi, et que tu ailles m’attendre au Chiâty. Je ne resterai à
+Mourzouk que quelques jours. — Mais comment saurai-je où et chez qui tu
+descendras dans le Chiâty ? — C’est chose facile ; et tu ne seras gêné
+ni inquiété par rien. » Il m’écrivit aussitôt deux mots de lettre pour
+le chef suprême de la tribu des Bichr, stationnés dans le Chiâty. Ce
+chef s’appelait aussi Bichr ; Bou-Bekr se borna à tracer ce billet :
+
+« Lorsque tu recevras cette lettre, traite honorablement celui qui te
+l’aura remise. Aie soin de lui jusqu’à mon arrivée. Je te salue, toi et
+tous ceux que tu aimes. »
+
+Ensuite Bou-Bekr me désigna un guide pour la route. Le lendemain je
+quittai cette ignoble et ennuyeuse ville de Mourzouk ; dès le matin nous
+étions sur le chemin qui devait nous conduire à la station des Beny-
+Bichr. Mon guide me servait de compagnon, d’ami, de délassement, de
+distraction, nous allâmes ainsi pendant quatre jours. Le cinquième,
+arrivés dans le Chiâty, nous aperçûmes le stationnement des Bichr, tribu
+brave, toujours prête à tout événement : attaque, défense ou capture.
+
+Nous nous dirigeâmes droit à la tente de Bichr, le chef de la tribu, et
+nous lui remîmes la lettre de Bou-Bekr. « Sois le bien-venu ! me dit
+Bichr ; tu es ici comme chez toi. » Et il m’indiqua un endroit près de
+ses tentes pour placer mes bagages et mes esclaves. En quelques
+instants, je fus établi comme un enfant de la tribu. Bichr me traita
+grandement ; aussi, j’attendis sans impatience l’arrivée de Bou-Bekr.
+
+Le district de Chiâty, où les Bény-Bichr étaient installés depuis
+quelque temps, est assez resserré, et se désigne souvent par le nom de
+Ouâdy (vallée). C’est en effet une vallée toute semée de tamarix, très-
+ombragée. Je n’y aperçus qu’un seul village, à quelque distance des
+tentes des Bichr.
+
+Dominés et tourmentés par leurs cousins les Seyf-el-Nasr, les Bichr,
+comme je l’ai dit tout à l’heure, avaient été forcés, après une lutte
+violente, d’abandonner leurs stations primitives, pour chercher au loin
+une autre résidence. Audacieux, intrépides, les Seyf-el-Nasr, vainqueurs
+des Bichr, s’étaient rendus redoutables. Postés entre le Fezzân et la
+régence tripolitaine, dévaliseurs perpétuels et guetteurs attentifs, ils
+ne quittaient plus l’arme du pillage ou de la guerre, ils faisaient
+victime ou profit de tout.
+
+On vient de voir quel moyen Yoûcef-Pacha employa pour tenter de les
+réduire et de purger de leur présence les routes des caravanes. Il
+recommanda spécialement à Bou-Bekr de décider Bichr lui-même, avec ses
+plus intimes amis, à entrer dans le projet combiné contre les
+brigandages interminables des Seyf-el-Nasr. Yoûcef promettait aux Bichr
+le secours et l’appui d’un corps de troupes, leur promettait aussi ses
+bienfaits et sa protection, s’ils voulaient combattre les Seyf-el-Nasr,
+les poursuivre jusqu’à extinction et les réduire aux abois. Bou-Bekr
+accomplit sa mission. Il vint trouver Bichr, et lui communiqua les
+propositions de Yoûcef-Pacha.
+
+J’attendais Bou-Bekr depuis cinq jours lorsqu’il arriva au Chiâty. Ces
+cinq jours, malgré l’embarras de mes esclaves femmes et hommes,
+passèrent rapidement. J’étais loin de Marzik ; le voyage m’avait
+ragaillardi ; et puis je trouvais à acheter, à mon gré, parmi les Bichr,
+du lait et de la viande. Mes chameaux avaient bon pâturage, herbe
+fraîche et abondante.
+
+A l’arrivée de Bou-Bekr, la tribu se réunit en conseil général pour
+délibérer. Grands et petits, jeunes et vieux, tous se disposent à
+examiner la circonstance actuelle et à discuter sur la situation. (Je me
+rappelle toujours avec plaisir l’impression que produisirent sur moi
+cette assemblée, la liberté avec laquelle tous les membres de la tribu
+exposèrent leurs réflexions, leurs opinions.)[216] Des jeunes gens, des
+enfants de douze à quinze ans, aussi bien que les révérends de la tribu,
+obtinrent voix délibérative et furent écoutés sans trouble et sans
+indifférence ; tous donnèrent leur avis, exprimèrent leur pensée ; tous
+prêtaient à celui qui parlait une égale attention, pesaient, sans faire
+distinction d’âge, les motifs et les observations des opinants et y
+répondaient. On ne repoussait et ne méprisait aucun avis.
+
+(C’était chose merveilleuse, et j’en conserverai toujours le souvenir,
+de voir comment les vieillards écoutaient les réflexions, les paroles
+d’enfants imberbes et peut-être à peine pubères. Jamais assemblée ne m’a
+plus fortement, plus profondément ému. Dans aucun pays du monde, je
+crois, pareilles choses ne se rencontrent. Une assemblée si calme, si
+attentive, si grave, assemblée représentant tous les âges, pour traiter
+une question d’intérêt général, une question qui touchait à tous les
+intérêts et à tous les rangs des hommes de la tribu, est un modèle à
+suivre, à imiter, pour tous les peuples de la terre. J’ignore comment se
+tiennent et se comportent les assemblées délibérantes en France, en
+Angleterre ; mais je suis persuadé que vous autres, Français et Anglais,
+vous pourriez bien aller prendre une leçon de gravité et de liberté, un
+exemple pour la forme des délibérations publiques, dans le désert de
+l’Afrique, là où sont ces enfants de la tribu des Bichr. Il y a des
+sauvages qui ont du bon ; il y a des brutaux qui ont de la sagesse ; il
+y a des ignorants qui en remontrent aux savants ; comme, dans le désert,
+il y a quelques oasis, quelques stations verdoyantes.)[217]
+
+Les conclusions de l’assemblée furent que quelques-uns des principaux de
+la tribu se rendraient à Tripoli avec Bou-Bekr, et que les autres
+resteraient à Chiâty. Dès le lendemain de cette décision, on s’occupa de
+préparer les provisions de voyage, les outres d’eau, et d’augmenter les
+rations des chevaux pour les disposer à mieux supporter les fatigues du
+trajet. Ces préliminaires durèrent cinq jours ; le sixième, la caravane
+était en route pour Tripoli, marchant à la garde de Dieu. Nous n’avions
+avec nous que vingt Arabes de la tribu, qui s’adjoignirent à Bou-Bekr
+pour aller se présenter à Yoûcef-Pacha.
+
+Nous fûmes hors des frontières du Fezzân après deux jours de route. Le
+troisième jour nous entrâmes dans d’immenses plaines à perte de vue,
+mais inondées de verdure, couvertes d’arbres verts ou secs.
+
+Pendant toute la traversée, les Bichr de notre caravane n’eurent d’autre
+conversation que les récits de leurs incursions, de leurs batailles, de
+leurs pillages. « Vous rappelez-vous, disait l’un, le jour que nous
+fîmes telle expédition, que nous fûmes attaqués par telle tribu ? Comme
+les cavaliers fondirent sur nous à telle rencontre ! C’est ce jour-là
+qu’ont succombé un tel et un tel. C’est là que j’ai étendu mort un tel ;
+toute la tribu m’a vu à ce fameux coup qui l’a renversé roide. » Nous
+n’entendîmes d’autre conversation, d’autres récits que ces aventures des
+Bédouins du désert.
+
+Nous voyageâmes pendant quinze journées dans ces plaines, riches de
+pâtis et de verdure. Constamment quelques-uns de nos Arabes étaient en
+avant, en vedettes actives, gravissant les hauteurs, flairant l’horizon
+sur tous les points, examinant s’ils n’avaient point à craindre quelque
+surprise, s’ils n’apercevaient personne. Ensuite ils revenaient à nous,
+nous accompagnaient jusqu’à ce qu’un nouvel accident de terrain s’offrît
+de loin et exigeât une nouvelle exploration.
+
+Le seizième jour nous entrâmes dans le pays de Ghiriân, pays bien boisé
+et orné de jardins, de sites pittoresques et sauvages, de sources d’eau,
+d’étangs et de flaques considérables ; riche de grandes cultures de
+safran, de fruits de diverses espèces. Le Ghiriân est à environ dix
+journées de Tripoli, sur les terres même de la régence, à l’ouest.
+
+Les Ghirianiens sont bons, généreux, hospitaliers, pleins de prévenance
+et de cordialité. Ce qu’il y a chez eux de singulier, c’est que toutes
+leurs demeures sont construites sous terre ; on n’aperçoit sur le sol de
+leurs villages que les mosquées et les minarets, ainsi que les maisons
+où ils hébergent les étrangers et les voyageurs.
+
+Tant que nous fûmes dans le Ghiriân, nous nous arrêtions le soir à un
+village ; au fort de la chaleur du jour, nous faisions halte à une
+station ; partout où nous nous reposions, nous étions reçus avec la plus
+avenante bienveillance, avec la plus facile générosité. Mais la chère
+était peu attrayante, au moins à mon goût. Je ne pouvais guère manger
+qu’une partie des viandes qu’on nous servait ; pour le reste, il m’était
+impossible d’y faire fête. Car le grand mets des Ghirianiens, leur grand
+régal, est une solide bouillie ou pâtée arrosée d’huile et assaisonnée
+avec de la marmelade de dattes. Inhabitué que j’étais à l’usage de cette
+bouillie épaisse, je ne pouvais aller au delà de deux bouchées ; j’étais
+étouffé.
+
+Nous mîmes cinq jours à traverser le Ghiriân. Nous débouchâmes ensuite
+sur des plaines comme celles que nous avions parcourues au sortir du
+Fezzân, à la différence que nous y trouvâmes çà et là quelques stations
+de bédouins arabes. Nous étions depuis longtemps hors de tout danger,
+sans autre crainte que la crainte de Dieu.
+
+Le vénérable Bou-Bekr avait pour moi les plus soigneuses attentions ; il
+me traitait généreusement, m’obligeait de manger avec lui, m’accablait
+d’égards, s’épuisait en éloges sur moi, me chargeait de faire l’imâm
+dans nos prières, me consultait, et acceptait mes avis et mes opinions
+sur une foule de questions jurisprudentielles et de questions de
+théologie.
+
+Quant aux Bichr qui nous accompagnaient, ils me parurent tellement vides
+de religion, tellement indifférents en matières de foi et de loi que
+j’en étais révolté. Jamais ils ne font une prière, rien pour eux n’est
+répréhensible ni défendu, pour eux crime et vertu sont au même tarif. Un
+Bichr, dans tous ses serments, jure toujours par les trois promesses de
+divorce multipliées par trois et suivies de trois. (Le musulman qui,
+pour quelque motif que ce soit, jure qu’il répudie sa femme _par trois_,
+s’il fait tel acte, doit la répudier par trois répudiations, aussitôt
+qu’il exécute ce dont il a juré de s’abstenir. Les Bichr, par une
+hyperbole de la forme ordinaire du serment, jurent _par trois_
+multipliés par trois plus trois.)[218] Un Bichr se glorifie toujours du
+nombre d’ennemis qu’il a tués, de ses pillages ; toutes prouesses qu’il
+regrette par cela seul qu’elles sont passées, et dont il désire et
+demande chaque jour le retour.
+
+A ces sortes de récits et de bravades, je disais aux Bichr : « Mais de
+pareilles œuvres et une pareille vie sont criminelles, réprouvées de
+Dieu. Renoncez à ces habitudes de mal ; corrigez-vous. — Oh ! nous
+autres, nous sommes _gens de prohibitions_, c’est notre vie à nous, nous
+vivons de ce qui est défendu. Il nous faut de tels coups, de telles
+curées. Ce sont profits que Dieu nous envoie, et c’est pour que nous en
+jouissions, pour que nous en vivions, qu’il nous a plantés bédouins et
+nous a donné notre patrie dans ces déserts. » Je leur lisais certains
+versets du Coran ; je leur citais des maximes du Prophète, toujours à
+propos des habitudes de meurtre, de brigandages, de spoliations ; et les
+Bichr me riaient au nez, traitaient de puérilités et de plaisanteries
+mes citations et mes remontrances. La meilleure preuve que mes sermons
+n’aboutissaient à rien, c’est qu’un jour un Bichr, appelé Katâr, me
+dit : « Eh ! mon brave cheykh, tu es bien heureux d’être ici sous la
+recommandation de Bou-Bekr-Ibn-Rououyn, sans cela nous nous serions déjà
+emparés de tout ce que tu as de chameaux et d’esclaves. »
+
+En un mot, ces tribus n’ont rien de sacré ; c’est le comble de l’impiété
+et de l’irréligion ; vieux et jeunes, tous sont de même. Les exceptions
+sont presque introuvables, elles portent à peine sur quelques vieillards
+cassés et décrépits. Ce que ces tribus ont de l’islamisme, se borne à
+peu près aux deux termes qui composent la profession orthodoxe de foi :
+« Je confesse qu’il n’y a de Dieu que Dieu, — et que Mahomet est son
+Prophète. »
+
+Les discours, la société de tels hommes me faisaient mal. Mais il me
+fallait rester ; je me disais ce vers :
+
+
+ « Ces gens-là, je les avais pour compagnons, non pour amis ; il faut
+ bien que le chasseur reste en compagnie avec des chiens. »
+
+
+Heureusement ce ne fut pas pour longtemps. Quand nous traversâmes le
+Ghiriân, je me préoccupai moins de ces Bichr ; j’admirais la richesse et
+la fertilité du pays. Et puis, j’étais poursuivi par l’idée des
+étouffantes bouillies, affreuses pâtées reparaissant presque à chaque
+pas pour menacer d’étrangler l’infortuné voyageur. Cette bienheureuse
+contrée, patrie des bouillies, je lui tournai ces deux vers comme
+souvenir :
+
+
+ « Oh ! oui ! Ghiriân est un fameux pays ! quelle richesse ! quelle
+ abondance !
+
+ « Là, le régal infaillible du voyageur..., c’est de la bouillie. »
+
+
+Le Ghiriân est presque couvert de jardins fruitiers ou vergers et de
+jardins ordinaires, parcourus par de nombreux cours d’eau. Mais pas un
+voyageur n’en peut goûter un fruit autrement que par les yeux.
+(Quiconque s’aviserait de porter la main sur un seul fruit, serait
+assommé à coups de pierres ou à coups de bâton, ou serait tué d’un coup
+de fusil. Les produits de ces vergers et de tous ces arbres sont portés
+et vendus à Tripoli.)[219] J’ai encore dit, à cet égard, ces trois
+petits vers :
+
+
+ « Certes, le Ghiriân est un pays de jardins charmants,
+
+ « De jolis parterres émaillés de couleurs ; tout cela sourit à l’œil
+ et à l’esprit.
+
+ « Mais que le voyageur en jouisse, en goûte, lorsqu’il passe par là,
+ oh ! non ! »
+
+
+Enfin, lorsque je vis les Ghirianiens habiter sous le sol comme des
+enterrés, et à un cri qu’ils entendaient, sortir de leurs trous comme
+des revenants de dessous leurs tombes, il me vint en tête ces deux
+autres vers :
+
+
+ « Ces bons Ghirianiens, ils vous ont là pour demeures de vrais
+ sépulcres ;
+
+ « Quand vous les voyez émerger, il semble qu’ils ressuscitent pour le
+ jour du jugement dernier. »
+
+
+Du Ghiriân nous nous dirigeâmes droit sur Tripoli... Nous y entrâmes
+vers le soir... Nous vîmes au-dessus de la porte, contre le mur, un
+homme pendu.
+
+J’allai m’héberger dans une maison de Mohammed-Ibn-Yoûnès, un des
+secrétaires-intendants de Yoûcef-Pacha. A Mourzouk, j’avais déjà été
+logé dans une maison appartenant à ce même Mohammed.
+
+Je ne restai que peu de jours à Tripoli. Je visitai la ville. Elle me
+parut beaucoup plus grande de réputation que de réalité. La population
+en pourrait tenir dans un des quartiers du Caire. La ville, avec la
+citadelle et les murs d’enceinte, entrerait sans gêne et sans laisser
+rien paraître en dehors, dans le quartier de Bardjaouân ; on pourrait
+encore la cacher tout entière dans le quartier d’El-Djouânyeh, au Caire.
+Les maisons de Tripoli sont semblables à celles des villes de province
+en Égypte, et se rapprochent singulièrement de ce qu’étaient les maisons
+d’Alexandrie avant que Mohammed-Aly n’eût fait restaurer et rajeunir
+cette dernière ville.
+
+Tripoli n’a que deux portes, une vers le marché du mardi, c’est celle
+par laquelle nous sommes entrés, et une du côté de la mer. De ce dernier
+côté est une grande halle couverte, appelée le marché d’El-Ribâ. A
+toutes les issues de cette halle sont établies des portes, auxquelles
+sont postés des gardiens et des chiens de garde pour la nuit. Tous les
+marchands, ou à peu près, sont de l’île de Djirbeh ; il y en a si peu de
+Tripoli, qu’on n’en tient pas compte.
+
+Il y a encore le marché des Turks. Ce sont simplement deux rangs d’une
+quinzaine de boutiques chacun. Dans ce marché, on vend à la criée des
+habits et autres objets plus ou moins précieux. Enfin, il y a encore le
+marché d’El-Camleh, ou marché aux poux, où l’on vend seulement les
+vieilles défroques et les vieux objets de rencontre.
+
+La plus belle mosquée de Tripoli, est la mosquée du pacha, en face du
+fort. Je suis entré dans ce fort ou espèce de citadelle ; c’est tout au
+plus une redoute, qui m’a paru une défense à peu près aussi bien
+combinée qu’une maison des anciens kâchef d’Égypte. Elle ne vaut pas une
+maison d’un bey d’Égypte, et à plus forte raison celle d’un pacha.
+
+A l’époque où j’étais à Tripoli, la valeur monétaire courante
+s’exprimait en termes extrêmement minimes. Ainsi le ryâl de Tunis, qui
+est estimé à un tiers de douro d’Espagne, ou un tiers du talari ou
+thaler autrichien, se traduisait par six cent cinquante ryâl de Tripoli.
+(Je dis _se traduisait_, ou _s’exprimait_, parce qu’en réalité il n’y
+avait pas de monnaie effective dite ryâl de Tripoli ; c’était une simple
+appréciation verbale, fictive, passée alors en usage, et par laquelle on
+indiquait une valeur comprise par les Tripolitains. _Explication orale
+du cheykh._)
+
+A Tripoli on ne trouvait guère, comme mets tout préparés, que du
+_tourchy_ de Bâdindjân, c’est-à-dire des pommes tomates confites dans le
+vinaigre ; pour les Tripolitains c’est un mets fin et recherché. On
+pouvait se procurer un dîner inpromptu, en achetant un pain de cinquante
+ryâl et du tourchy pour cinquante ryâl. Qui voulait se régaler de
+_kébâb_ (morceaux de viande gros comme une noix passés à une brochette
+et rôtis sur la braise), ou se régaler de viande cuite dans son jus, ou
+bouillie, devait sacrifier au moins six cents ryâl.
+
+Entre Tripoli et Menchyeh se tient, en plein vent et le mardi de chaque
+semaine, un marché où se rendent une foule considérable de bédouins,
+d’individus de Tripoli et de la banlieue, d’habitants de Menchyeh ; à
+peine peut-on avancer sur la place du marché, tant est grande la
+multitude. Les marchands d’étoffes, de tarboûch, etc., sont réunis en un
+même endroit et sur une ligne ; les marchands de drogueries forment une
+autre ligne, et les bouchers en forment une troisième. Ceux-ci égorgent
+et vendent, ce jour-là, une quantité extraordinaire d’excellents
+moutons. La viande des étals est magnifique et fait plaisir à voir. Ce
+jour-là, presque toute la population de Tripoli se régale de viande
+fraîche. Les autres jours, généralement, on s’en passe. Il n’y a guère
+que les gens de quelque aisance qui envoient encore chercher de la
+viande au marché du vendredi, à Menchyeh, à environ un quart d’heure
+seulement de Tripoli.
+
+Menchyeh est une ville d’une assez grande surface, plus longue que
+large. On ne la traverserait, dans sa plus grande longueur, qu’en quatre
+heures environ. Les maisons sont construites dans le genre des villes de
+province en Égypte, excepté cependant les demeures ou castels des
+grands. La raison de la grande étendue de Menchyeh est que presque
+chaque maison est une sorte de métairie, ayant un jardin avec des
+arbres, des dattiers et des terres de labour. Les habitants sont presque
+tous des Arabes bédouins d’origine.
+
+Pendant mon séjour à Tripoli, je me décidai à vendre ce que j’avais
+amené d’esclaves, et à en réaliser la valeur en argent net ; car alors
+il y avait en chargement au port un bâtiment qui se disposait à faire
+voile pour la Turquie, et les esclaves étaient à bon prix sur la place.
+Excepté une seule esclave bâguirmienne que j’aimais et qui s’appelait
+Zeîtoûn, je vendis ma pacotille. Ensuite je changeai, chez un juif, mon
+argent pour de la monnaie tunisienne.
+
+Je m’embarquai sur une grande barque pour Tunis. Le troisième jour de
+traversée, ou plutôt de cabotage sur la côte, nous touchâmes à l’île de
+Djirbeh. Nous y descendîmes et nous achetâmes quelques provisions de
+bouche, mais à un prix bien plus élevé qu’à Tripoli.
+
+Puis nous démarrâmes, et nous navigâmes sur Safâkès (Sfâkès, selon la
+prononciation des Moghrébins). Nous y abordâmes deux jours après notre
+départ de Djirbeh. Nous descendîmes à terre ; il était une heure et
+demie après le coucher du soleil. Nous ne connaissions personne dans la
+ville, nous ne savions où prendre gîte. On nous conduisit à un okel,
+lieu destiné à recevoir les voyageurs, près de la _Porte de la mer_,
+_Bâb el-bahr_. Nous y passâmes la nuit la plus détestable, en vrais
+étrangers abandonnés et ne sachant où s’installer, où se fourrer, dans
+des chambres inondées de poussière et que nous ne pûmes nettoyer ; car
+il était nuit close. Il eût été vingt fois préférable de rester dans
+notre barque. La nuit nous parut d’une interminable longueur, en proie
+que nous étions à toutes sortes d’insectes, puces, cousins, etc. Il nous
+semblait que l’aube ne viendrait jamais nous annoncer le jour, que
+jamais la nuit n’emporterait ses ténèbres. Du plus tôt que nous le
+pûmes, nous nous enfuîmes de nos lits comme des voleurs, et nous nous
+empressâmes de faire nos prières, prières à voix haute et prières à voix
+basse[220].
+
+J’allai visiter la ville de Safâkès et ses marchés. Les habitants sont
+de véritables brutes, de vrais ânes sauvages, ne répondant à nulle
+question, n’entendant rien, pures bêtes de somme sous forme humaine ; à
+peine y a-t-il quelques exceptions. Les Safâkésains se nourrissent de
+pain de maïs et de pain d’orge. En guise de viande, ils font une grande
+consommation de fretin ou poisson qu’ils appellent _sabârès_ et qu’en
+Égypte on appelle _biçârieh_ et _syr_[221].
+
+Il y a presque à s’étonner que Safâkès ait pu produire des ulémas, des
+écrivains distingués, des poëtes. Cependant elle en a produit plusieurs,
+tels que Aly-Holayk, le cheykh Macdych, le cheykh Aly-Ghourâb, érudit
+des plus renommés, dont la réputation est répandue et le mérite reconnu
+dans toute la régence de Tunis. Aly-Ghourâb est auteur de charmantes
+pièces de vers, de jolies poésies fugitives en vers détachés, comme
+sentences, pensées isolées, etc. N’était la crainte de prolonger ce
+récit déjà trop long, j’en citerais quelques fragments, quelques vers,
+comme échantillon de ces compositions pleines de sentiment, de finesse,
+d’esprit et de goût.
+
+Safâkès est remarquable par le grand nombre de ses jardins, par ses
+plants d’arbres fruitiers. La pistache verte y est abondante ; cette
+variété de pistache est préconisée, dans l’ancienne médecine, comme
+fruit doué de propriétés favorables au perfectionnement de
+l’intelligence et de l’esprit, comme substance dont la vertu développe
+les facultés mentales, surtout chez les enfants. Les amandes, les
+mélongènes, et surtout le melon _roûmy_ ou grec, sont également
+abondants dans les jardins de Safâkès. Les amandes sont de celles qu’on
+appelle, en Égypte, _ferk_ ; c’est une variété facilement déhiscente,
+c’est-à-dire que le moindre effort des doigts les ouvre en deux. Le
+melon roûmy, à Safâkès, est plus doux que le sucre même.
+
+Le poisson, à Safâkès, est à vil prix, presque pour rien. Nous y
+achetâmes des sabârès par tas de cinq à six livres pesant, et chaque tas
+ne valait qu’un kharroûbeh ou quatre nasryeh, ou un quart de ryâl
+tunisien. Le gros poisson se vendait au poids, ou à l’œil et à la pièce,
+mais toujours à bas prix.
+
+J’ai visité à Safâkès plusieurs mosquées ; la plus considérable est dite
+la Grande-Mosquée. Elle a à peu près la même étendue que la mosquée El-
+Azhar, au Caire ; mais elle est toujours déserte, excepté aux heures des
+prières (c’est-à-dire qu’il ne s’y donne aucune leçon).
+
+Safâkès a un petit bazar où j’ai remarqué deux boutiques de médecins.
+Une de ces deux boutiques est assez grande ; il y avait là un certain
+nombre de livres que le médecin propriétaire tenait devant lui ; à côté
+était une balance à peser les médicaments. L’intérieur de la case était
+garni de bouteilles et de flacons. Je demandai à ce médecin en boutique
+ce qu’étaient les livres qu’il avait devant lui. « Ce sont, me dit-il,
+mes livres de consultation ; j’y cherche quelles sont les maladies sur
+lesquelles on vient me questionner, quels sont les remèdes à employer,
+quelles sont les quantités qu’il faut prendre des diverses drogues. »
+
+Nous nous reposâmes trois jours à Safâkès. Je pris à louage deux mules
+de poste et, le quatrième jour, au matin, nous nous mîmes en route pour
+Tunis. Nous partîmes à la pointe du jour, munis des provisions de
+viatique nécessaires pour cinq postes, autrement pour cinq journées de
+marche. Nous arrivâmes au terme de ce voyage vers trois ou quatre heures
+après midi.
+
+Dans ce trajet de Safâkès à Tunis, ce que je vis de plus remarquable, ce
+fut le village d’El-Djemm avec son vieux castel aux grandes et hautes
+murailles, sorte de tour d’une hauteur presque inouïe et d’une
+construction parfaite. Les murs sont percés de nombreux créneaux à
+ouvertures étroites perpendiculaires, et pratiqués lors de la
+construction de la tour. Ces créneaux ressemblent à ceux qu’on observe
+dans certaines bâtisses de villages et derrière lesquels les paysans se
+mettent en défense lorsqu’un ennemi vient les attaquer. Ce sont de
+véritables meurtrières pour les fusillades[222].
+
+Le castel était à ciel découvert, sans couverture qui le fermât, et
+aussi sans escalier. Je demandai à mon muletier ce que c’était que cette
+construction. « C’est, me dit-il, un donjon des temps du paganisme, et
+bâti par les Amalécites. Il fut élevé par une femme qui y établit sa
+résidence. Elle s’installait ordinairement au sommet, et là elle passait
+les jours à filer du lin, et filait tant et si bien, que ses fils
+s’alongeaient du haut du château jusqu’en bas. »
+
+A Tunis, je cherchai à savoir ce qu’était le castel d’El-Djemm ; je ne
+pus avoir aucun renseignement satisfaisant.
+
+A El-Djemm, nous ne trouvâmes rien à plus bas prix que la figue épineuse
+(le fruit du _cactus opuntia_, Linnæus). J’en achetai pour un quart de
+ryâl tunisien, et j’en eus la charge d’un âne. Nous en mangeâmes tous à
+satiété, et nous en jetâmes encore.
+
+
+[Note 214 : _Voy._ note 72.]
+
+[Note 215 : Bou-Bekr, et plus régulièrement Abou-Bekr, habitait du côté
+des Arabes Tarhoûneh, dans les montagnes de ce nom, au sud-ouest de la
+régence de Tripoli.]
+
+[Note 216 : Observation reçue verbalement du cheykh.]
+
+[Note 217 : Ces remarques, je les ai reçues de la bouche du cheykh ; il
+me les fit avec une certaine animation que je vois encore, et je les
+écrivis sur-le-champ.]
+
+[Note 218 : L’explication des formes de la répudiation, et des serments
+chez les musulmans, demanderait de longs détails. Je renverrai aux vol.
+II et III du _Précis de jurisprudence musulmane_, que j’ai traduit de
+l’arabe. P.]
+
+[Note 219 : Indication verbale du cheykh.]
+
+[Note 220 : _Voy._ note 73.]
+
+[Note 221 : _Voy._ note 74.]
+
+[Note 222 : Cette vieille construction est très-probablement
+l’amphithéâtre d’El-Djemm, dont Shaw parle dans ses voyages.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE VI.=
+
+Arrivée à Tunis, et ensuite à la ferme de mon père. — Mon père vide ma
+ceinture et garde mon argent. — Regrets. — Le marabout Omar. — Mon père
+me communique son projet de retourner au Ouadây. — Il part. — Présents
+pour le sultan Sâboûn. — Mort de mon père. — Je me mets en route pour le
+Ouadây. — Arrivée à Mourzouk. — Départ pour le Ouadây. — Je rencontre
+l’oncle Zarroûk. — Discussion. — Conciliation. — Retour à Tunis. — Je
+pars pour le pèlerinage. — Visite à Cairaouân. — Arrivée à Alexandrie, à
+Rosette, au Caire. — J’achète une Abyssinienne.
+
+
+Nous approchâmes bientôt de Tunis. Nous l’apercevions de loin,
+éblouissant les yeux par son excessive blancheur, par les vitres
+miroitantes de ses maisons, par ses avant-toits revêtus de fer-blanc,
+par ses coupoles couvertes de tuiles demi-cylindriques et enduites d’un
+vernis vert.
+
+Nous arrivâmes, c’était un jeudi matin, dans le premier tiers du mois de
+Châbân (le huitième mois de l’année musulmane). Nous descendîmes à
+l’okel des voyageurs de Safâkès.
+
+Aussitôt, je louai deux ânes ; j’arrangeai et liai sur ces ânes mes
+ustensiles et objets de cuisine et de literie, et nous montâmes, moi sur
+l’un de ces ânes, mon esclave concubine sur l’autre. Nous pénétrâmes
+dans l’intérieur de la ville, demandant où demeurait mon père. On nous
+apprit que la maison était fermée et que mon père était à sa _sânieh_,
+c’est-à-dire, en langage de Tunis et de Tripoli, à son _jardin_, à son
+_potager_. (_Sânieh_ se dit encore des puits par lesquels on arrose les
+jardins ou les champs, surtout au Fezzân. On tire l’eau de ces puits par
+le secours d’un taureau qui s’approche et s’éloigne alternativement,
+pour laisser descendre et ensuite pour remonter la corde à laquelle est
+attaché le seau. Le mot _sânieh_ est un mot dérivé du verbe _sanâ_,
+aoriste, _yousnou_, qui signifie arroser, tirer de l’eau d’un puits. Ce
+verbe se trouve employé dans le vers suivant d’un rimeur bédouin, écrit
+en style vulgaire ; lequel vers, pris dans une acception proverbiale,
+s’applique à celui qui amasse, et qui, sans savoir comment, perd ce
+qu’il amasse :
+
+
+ « Je tire de l’eau ; mais mon réservoir est donc troué ! je ne sais
+ par où s’échappe mon eau. »
+
+
+Je m’informai de l’endroit où était la sânieh de mon père, et du chemin
+par lequel on pouvait y aller. On m’apprit qu’elle était à un endroit
+appelé Djafar, et qu’il fallait, pour s’y rendre, sortir par la Porte
+Verte, qui conduit au chemin du village d’Aryâneh. Nous suivîmes cette
+indication, et à midi nous arrivions à la sânieh. Nous entrons. Un
+esclave nous aperçoit, et me demande qui je suis. « Je suis voyageur,
+hôte de Dieu, répondis-je ; je viens du Ouadây. » Ces seuls mots
+suffirent pour me faire reconnaître. Les esclaves coururent m’annoncer à
+mon père, qui alors travaillait au jardin avec ses gens : il avait
+encore une douzaine de concubines, cinq servantes esclaves et deux
+esclaves noirs, l’un appelé Khamys et l’autre Sâdân ; de plus, il avait
+donné à sa mère une jeune esclave, qui la servait.
+
+Mon père arrive à la hâte. Il me reconnaît, me salue ; je lui baise la
+main, il m’emmène, nous entrons dans la maison qu’il habitait, et de
+suite accourent mes deux cousines, filles de feu Mohammed, avec ma sœur,
+née de cette concubine favorite qu’avait mon père au Dârfour, et qui fut
+laissée à mon oncle Zarroûk au Ouadây. Toutes les trois viennent à moi,
+me félicitent de mon retour. Arrive encore ma grand’mère, qui me fait
+ses compliments et ses politesses et m’accable des marques de sa
+bienveillance.
+
+Quelques instants après, on sert à manger. Le repas fini, je raconte à
+mon père les circonstances de mon voyage, et tout ce qui s’était passé
+pendant mon absence, depuis le jour qu’il partit du Dârfour pour le
+Ouadây, jusqu’à mon arrivée à Tunis. Mais je ne parlai pas de l’argent
+que j’avais avec moi ; j’avais aussi recommandé à ma concubine de n’en
+rien dire à qui que ce fût.
+
+Vers le soir mon père me fit préparer un bain. Lorsque le bain fut prêt,
+on m’apporta un vêtement neuf à la mode tunisienne. Puis : « Va, me dit
+mon père ; prends ton bain ; cela délasse ; nettoie la poussière du
+voyage. » J’obéis. Une esclave enlève les habits que je viens de quitter
+et les emporte avec elle. Mon argent était dans ma ceinture, c’était des
+_mahboûb_ d’or d’Égypte et de Constantinople, et quelques ryâl de Tunis.
+Mon père, en prenant la ceinture, la trouve un peu pesante ; il l’ouvre,
+la vide dans son giron, et va en enfermer le contenu dans un cabinet,
+sans compter, sans rien examiner. Et moi, j’étais dans le bain ; je ne
+vis rien de tout cela.
+
+Je sortis de l’eau, je m’habillai ; je pris ma ceinture pour m’en
+ceindre les flancs... Elle était vide comme le cœur de la mère de
+Moïse[223]. Je restai confondu, consterné ; la joie de mon retour fut
+évanouie, car j’espérais, après quelques jours passés en repos avec mon
+père, acheter des marchandises convenables pour le Ouadây ; je voulais
+retourner pour tenter la fortune et courir la chance de me faire un
+avenir un peu tranquille. Mais une fois mes petites richesses perdues,
+et cela par le fait de mon père, je me vis les ailes coupées et dès lors
+impuissant à reprendre mon vol... J’étais pétrifié, incapable
+d’articuler deux mots.
+
+Ensuite, chose singulière ! je me leurrai encore d’espérances : futiles,
+folles espérances ! Je me figurais bonnement que mon père avait pris mon
+argent, non pour se l’approprier, mais pour me le conserver, pour me le
+rendre lorsque je le désirerais. Je me berçais de ces illusions, comme
+pour calmer la fièvre de regrets qui me tenait au cœur.
+
+Quelques jours après, il nous vint à la maison un marabout de Masrâta,
+appelé Omar. Il était de la famille d’un cheykh renommé pour sa haute
+piété, du cheykh Ahmed-Zarroûk, le pôle des vertus, l’auteur du
+_Ouazyfeh_ (recueil de prières qu’on peut lire en une heure ou une heure
+et demie, et qui correspondrait à ce que nous appelons _Heures
+chrétiennes_ ; celui qui lit le matin le _Ouazyfeh_ de Zarroûk, reste
+nécessairement à l’abri de tout mal jusqu’au lendemain).
+
+Le marabout Omar s’était lié d’amitié avec mon père, au Ouadây. Mon père
+fut ravi de recevoir le saint homme, l’accueillit avec empressement, le
+combla de prévenances et de soins. Il le logea dans la partie de notre
+maison que j’habitais. La conversation du vieux marabout me soulageait,
+me distrayait, car Omar était un homme de mérite, de science,
+d’éloquence, de sagacité, d’une grande réserve dans les manières et le
+langage, d’une éducation complète, d’une érudition riche et variée.
+
+Un jour je m’avisai de lui parler de mon argent, de lui dire comment mon
+père s’en était emparé, et m’avait ainsi ruiné et laissé sans ressource.
+« Et je ne puis savoir, ajoutai-je, s’il se l’est approprié sans retour
+ou s’il me le garde en réserve. — Mon fils, me dit Omar, ce soir même je
+sonderai ton père sur ses intentions. »
+
+Le lendemain matin, j’allai trouver le marabout et lui demander le
+résultat de son entremise. « Mon cher ami, me répondit-il, à peine je
+commençais à exposer à ton père ce que tu m’avais chargé de lui dire,
+qu’il fronça le sourcil, se contracta la face, et me répliqua d’un ton
+résolu : « D’où lui vient cet argent ? Cet argent est à moi, c’est mon
+bien. Si mon fils l’a gagné en travaillant la terre, c’étaient mes
+terres ; en faisant le commerce, la somme première était à moi ; si ce
+sont des bienfaits du sultan, c’est à cause de moi, en souvenir de moi
+qu’ils lui ont été accordés. Si mon fils revient encore sur ce sujet, je
+le chasse d’ici sans autres ressources que ce qu’il a sur lui. Je
+donnerai un exemple de sévérité qui lui servira à lui et aux autres. »
+Je dus me taire ; et d’ailleurs qu’avais-je à lui répondre ? Je ne dis
+pas un mot. » Les regrets prirent en moi une nouvelle amertume. Je me
+repentais bien profondément de n’avoir pas pensé à cacher mon petit
+trésor en lieu secret.
+
+Quelques jours après, mon père m’appelle et me dit : « Je veux
+entreprendre un second voyage au Ouadây, en ramener mes enfants, ce que
+j’y ai de famille, voir et mettre en ordre mes affaires. Toi, tu
+demeureras ici, à la sânieh ; je te l’abandonne avec les terres
+environnantes qui en dépendent, en retour de l’argent que j’ai eu de
+toi. Surveille ce petit domaine, fais le valoir, sème des arbres,
+laboure les terres labourables. Je te laisse tout ce qu’il faut pour
+cela : des bœufs pour le labour et l’arrosage, des instruments de
+travail ; tu as, de plus, à l’endroit où nous conservons nos grains, une
+bonne provision d’orge pour la nourriture du bétail, et aussi une
+provision de blé pour les semailles et pour votre consommation à tous.
+Tu as encore les _khammâceh_ ou ouvriers à cinquième[224] ; tu garderas
+avec toi mon esclave Khamys, et l’esclave femme de Sâdân et sa fille.
+Ensuite, je te recommande ma mère, tes cousines ; prodigue-leur tes
+soins et tes attentions. — Mais, mon père, répondis-je, pourquoi vous
+exposer encore aux dangers et aux fatigues d’un si long voyage ? Vous
+êtes à un âge déjà avancé ; un tel trajet est trop difficile pour vous.
+Permettez-moi d’entreprendre ce voyage à votre place ; je vous
+suppléerai dans vos affaires, dans tout ce que vous désirerez. Donnez-
+moi seulement des lettres pour le sultan, pour votre frère Zarroûk, et
+je vous certifie que toutes vos affaires se termineront au mieux ; et
+vous, vous serez ici en repos et tranquillité. — Non, non, répliqua-t-il
+résolument, nul autre que moi ne terminera mes affaires ; tu ne peux pas
+me suppléer. »
+
+Il partit. Il se rendit à Tunis avec moi, et laissa à la sânieh sa mère
+et ses nièces. C’était en Ramadân ; nous passâmes le reste de ce mois de
+jeûne à Tunis, et pendant ce temps mon père vendit toutes ses esclaves ;
+il ne garda que Sâdân d’esclave mâle. Il prépara une pacotille de
+diverses marchandises convenables pour le Ouadây, et acheta plusieurs
+objets dont il voulait faire cadeau au sultan ouadayen. Parmi ces objets
+était une pendule à suspendre à la muraille ; elle était à musique, et
+jouait un air qui durait trois ou quatre minutes avant l’heure : puis le
+coup de l’heure frappait. Cette pendule avait coûté très-cher à mon
+père ; il l’avait payée 160 ryâl de Tunis (265 fr.). Le cadeau se
+composait encore de quelques livres, d’une assez grande quantité de thé
+(car le sultan Sâboûn en raffolait), de kharaz de premières qualités, de
+vêtements de prix, et de bougies de cire blanche comme du camphre.
+
+Les préparatifs de voyage une fois terminés, mon père quitta Tunis.
+C’était à la fin du mois de Chaouâl 1227 de l’hégire[225].
+
+Je demeurai quelques jours à Tunis, puis je retournai à notre sânieh. Je
+m’y fixai avec mes cousines. J’étais alors réduit à zéro, zéro d’or et
+d’argent. L’hiver approchait. Je labourai mes terres, je les semai.
+Quand je me trouvais dans le besoin, je vendais un peu de notre
+provision d’orge.
+
+Peu après le départ de mon père, ma grand’mère m’engagea à me marier
+avec la plus jeune de mes deux cousines. Je refusai d’abord, ensuite
+j’acceptai. Au mois de Zy-l-Câdeh nous fûmes fiancés, et à la fin de Zy-
+l-Hedjeh nous fûmes mariés.
+
+Deux ans se passèrent ; sur la fin de 1229 je reçus une lettre de
+Mohammed-Younès, secrétaire-intendant de Yoûcef, pacha de Tripoli.
+Mohammed m’annonçait la mort de mon père.
+
+Je me disposai immédiatement à me rendre à Tripoli. Je partis. De
+Tripoli je devais me mettre en route pour le Soudan, mais je dus
+attendre ; il n’y avait pas de caravane prête à se diriger sur le
+Fezzân. Bientôt après il en arriva une de Mourzouk ; parmi les voyageurs
+était Sâdân, l’esclave de mon père.
+
+J’allai de suite le trouver. Il me raconta que, du Ouadây, mon père
+l’avait envoyé au Fezzân avec une troupe d’esclaves et que ces esclaves
+avaient été vendus à Mourzouk ; qu’ensuite, lorsqu’il était sur le point
+de s’en retourner, il avait appris la mort de son maître ; que cette
+nouvelle parvint aux oreilles d’El-Moukkény, gouverneur du Fezzân, qui
+aussitôt s’empara du prix de la vente des esclaves, c’est-à-dire de 960
+douros, et que, de plus, El-Moukkény lui avait confisqué un chameau et
+un milâyeh du Hedjâz. J’allai raconter ce fait de spoliation à Mohammed-
+Yoûnès, qui sur-le-champ me remit, au nom de Yoûcef-Pacha, un ordre
+enjoignant à El-Moukkény de me rendre, sur la présentation de l’ordre,
+l’argent qu’il avait enlevé à l’esclave de mon père.
+
+Une fois muni de cette pièce, j’achetai de quoi faire un présent
+convenable à El-Moukkény. Peu après, la caravane reprit le chemin du
+Fezzân, et je partis avec elle. Nous suivîmes la route de Bou-Ndjeîm et
+de Saukanah (soknah). (Bou-Ndjeîm est un puits éloigné de Saukanah de
+quatre jours de marche, et où souvent les Arabes Bény-Soleymân attaquent
+les caravanes. Au delà, la route est commode et sûre.)[226] La traversée
+fut agréable, rapide, gaie, et sans le moindre contre-temps.
+
+J’arrivai au Fezzân, à Mourzouk. J’allai me présenter à El-Moukkény, et
+je lui remis l’ordre dont j’étais porteur. El-Moukkény ne me satisfit
+pas immédiatement. Il me renvoyait de jour en jour. Ce ne fut qu’après
+un assez long délai, après beaucoup d’instances, avec beaucoup de peine
+et de répugnance, qu’il me livra les 960 douros.
+
+La caravane avec laquelle j’étais venu de Tripoli partit ; il me fallut
+en attendre une autre. Pendant ce temps, j’achetai diverses marchandises
+de facile débit au Ouadây. A Mourzouk, j’allais fréquemment rendre
+visite au faguyh Aly-Mahaydy. Quand je fus sur le point de partir, le
+faguyh Aly ayant besoin d’argent, me demanda 100 douros. Je les lui
+prêtai, et il me remit une reconnaissance de sa dette.
+
+La caravane termina ses préparatifs et leva le camp. Nous traversâmes
+l’espace qui conduit du Fezzân chez les Toubou-Réchâd. En débouchant sur
+leurs confins, nous rencontrâmes une caravane nombreuse qui venait du
+Ouadây, et dans laquelle j’aperçus mon oncle Zarroûk. Il revenait avec
+tout ce qu’avaient laissé de fortune mon père, feu mon oncle Tâher et
+ses associés de commerce.
+
+Nous nous saluâmes Zarroûk et moi. Les deux caravanes s’arrêtèrent, et
+consentirent, à cause de nous deux, à faire une halte de vingt-quatre
+heures.
+
+Quand nous fûmes en repos, je parlai de mon père à Zarroûk, et je lui
+demandai ce qui nous restait de fortune. Il me répondit que mon père
+n’avait rien laissé. Cependant, lorsque je quittai le Ouadây, Zarroûk
+n’avait que trois ou quatre esclaves outre ses concubines, et je lui
+voyais dans la caravane au moins une centaine d’esclaves et au moins
+deux cents chameaux. J’appris aussi qu’il avait une charge de plumes
+d’autruche, et une charge de corail et de bijoux en argent, tels que
+bracelets, périscélides, am-chingah ; que presque tous les voyageurs de
+la caravane lui avaient emprunté ou de l’argent, ou des chameaux, ou du
+grain. De plus, je remarquais que presque tout le monde était à ses
+ordres et à sa dévotion ; il n’avait qu’à parler, commander ou défendre,
+et on lui obéissait.
+
+Je priai ceux qui connaissaient Zarroûk, et qui connaissaient sa fortune
+personnelle, de témoigner de ce qu’ils savaient et de m’en donner une
+déclaration légale ; mais tous refusèrent, de peur de lui déplaire.
+
+Je n’avais donc ni aide ni secours à espérer. J’appris qu’un des
+voyageurs désirait retourner au Ouadây, et qu’il avait dix jeunes
+esclaves. Je lui proposai d’échanger ses dix esclaves contre ce que
+j’avais de marchandises. Il accepta. L’échange fut effectué sur-le-
+champ, et je regagnai le Fezzân avec la caravane venant du Ouadây, où se
+trouvaient Zarroûk et mes autres parents qui l’accompagnaient.
+
+Aussitôt que nous fûmes à Mourzouk, j’attaquai Zarroûk en justice, mais
+personne ne voulut se charger du procès ; car Zarroûk alors exhiba un
+papier portant déclaration de mon père qui reconnaissait son frère comme
+son associé copropriétaire de tout ce qu’il possédait au Ouadây et même
+à Tunis. Cette pièce était revêtue, comme caractères d’authenticité
+légale, du témoignage du marabout Omar dont j’ai parlé précédemment et
+du témoignage d’un autre témoin, le tout légalisé par le cachet du
+faguyh Noûr, grand câdi du Ouadây. De plus, Zarroûk offrait de me livrer
+de suite la faible part qui me revenait de l’héritage.
+
+La querelle entre Zarroûk et moi menaçait de devenir violente. Quelques
+personnes graves s’interposèrent entre nous, et nous exhortèrent à
+entrer en conciliation. Je cédai à leurs conseils, et je consentis à
+recevoir pour lot dix-huit esclaves. Ensuite, pour couper court à toute
+récrimination, nous déclarâmes par écrit que Zarroûk ne me devait plus
+rien, et que je n’avais rien à réclamer de lui. L’accord ainsi conclu,
+Zarroûk me remit ma jeune sœur. Elle avait eu pour mère une concubine
+d’origine mydaûb, et qui avait été donnée à mon père avec une autre
+esclave zaghâouyenne par le sultan du Dârfour. Cette Zaghâouyenne
+s’était suicidée, jalouse qu’elle était des femmes de mon père.
+
+Je m’empressai de regagner Tunis. Cette fois, mon absence ne fut que de
+dix mois. A mon retour, j’avais pour toute fortune, je crois, vingt-cinq
+esclaves. Dans ce dernier voyage, j’eus à subir plusieurs contrariétés,
+des fatigues, des désagréments, même des dangers. J’en ferai grâce ici ;
+le récit en serait peut-être trop long et trop peu intéressant.
+
+Mon retour à Tunis fut une sorte d’événement, une fête pour mes amis,
+et, Dieu le sait, pour moi aussi. Quelques jours après mon arrivée, et
+quand j’eus mis un peu d’ordre dans mes affaires, les visiteurs vinrent
+me trouver, me féliciter de mon retour, acheter les esclaves que j’avais
+amenés. En peu de temps je vendis ces esclaves, femmes et hommes ; je
+n’en gardai qu’un appelé Saad. Quant au vieux Sâdân, je l’affranchis,
+comme œuvre de bien au nom de mon père ; mais je laissai sa femme et sa
+fille au nombre de nos esclaves.
+
+Ma grand’mère eut pour son lot de l’héritage deux filles esclaves
+qu’elle attacha à son service particulier. Pour moi, ma part résultant
+de la vente de mes esclaves s’éleva à 1,000 mahboûb ou 4,500 ryâl
+tunisiens.
+
+Lorsque j’eus réalisé cette somme, je m’occupai de la culture de la
+sânieh ; mais je m’aperçus bientôt que j’étais en perte, et que cette
+propriété, ingrate comme exploitation, convenait plutôt à un personnage
+de fortune et de rang qui en ferait une propriété de luxe et d’agrément.
+Comme fonds de spéculation, elle était sans avantage. Je la vendis, avec
+les dépendances, pour 8,500 ryâl de Tunis.
+
+Vers cette époque mourut ma sœur aînée, et alors les deux tiers de sa
+part d’héritage me revinrent de droit.
+
+Je me fixai à Tunis ; j’y vécus environ deux ans. Notre famille était
+nombreuse ; les denrées les plus ordinaires étaient à haut prix, et je
+dépensai pour notre entretien une assez grande partie de ce que je
+possédais. Je compris que si je demeurais ainsi deux autres années, ma
+petite fortune s’épuiserait entièrement.
+
+Je résolus d’aller faire mon pèlerinage, et voir en passant ma mère, que
+j’avais laissée au Caire lors de mon départ pour le Soudan. Je me
+préparai donc à ce nouveau voyage. Mon père avait possédé une maison à
+Tunis ; j’en achetai une seconde, située vers le Dâr-el-Pacha (le trésor
+de la guerre), pour 3,000 ryâl.
+
+J’engageai ma cousine, qui était ma femme, à m’accompagner dans mon
+pèlerinage, mais elle refusa. Je m’associai d’intérêts pour une
+commission de tarboûch, avec un fabricant, le célèbre Mohammed-el-Bâmry,
+que je chargeai du soin de notre famille pour le temps de mon absence.
+Enfin je quittai Tunis au mois de Rédjeb (septième mois de l’année).
+
+Le cheykh Ahmed-el-Sennâry, surnommé Ibn-el-Tayb, était à Tunis. Il
+avait aussi formé le projet d’aller en pèlerinage. Par un heureux
+hasard, il partit en même temps que moi, et nous nous rencontrâmes au
+sortir de la ville. Nous louâmes notre passage ensemble sur un petit
+brick. C’était un vendredi ; nous fîmes la prière de midi et nous nous
+embarquâmes au port de Halc-el-Ouâd, le port de Tunis ; mais nous ne
+démarrâmes que trois jours auprès. Le réïs ou chef de notre brick resta
+tout ce temps à terminer quelques affaires qu’il avait dans la ville.
+
+Enfin nous mîmes à la voile ; nous passâmes la nuit en mer. Le jour
+suivant, nous étions dans le port de Soûçah, la ville la plus
+remarquable que j’aie vue en Afrique après Tunis. Soûçah est assez bien
+bâtie, et les habitants en sont bons et affables. Nous nous y arrêtâmes
+trois jours. La cause de cette perte de temps fut encore notre réïs.
+Nous lui demandâmes pourquoi il différait ainsi le départ ; il nous
+répondit qu’il était en marché pour un chargement de savon. « Mais, lui
+dîmes-nous, en attendant que tu termines tes affaires, ne pourrions-nous
+pas aller jusqu’à Cairaouân, visiter le tombeau du saint compagnon du
+Prophète, le vénérable Abd-Allah, fils d’Abou-Zamàh[227] ? Nous serons
+de retour avant que tu sois prêt à partir. — Très-bien ; vous pouvez
+aller à Cairaouân. »
+
+Nous louâmes des montures, et le lendemain matin nous étions en marche.
+Nous passâmes par Mestyr et Méçâken. Le troisième jour de notre départ
+de Soûçah, nous entrâmes à Cairaouân. Nous étions une troupe de sept ou
+huit voyageurs, sans compter le cheykh Ibn-el-Tayb, qui était notre chef
+de route, notre conducteur.
+
+Nous visitâmes les tombeaux des saints personnages enterrés à Cairaouân,
+et, avant tout, celui d’Abd-Allah, fils de Zamàh. Son tombeau est dans
+un macâm (sorte de chapelle) d’une architecture admirable d’élégance et
+de beauté. Tout le sol en est pavé de marbre blanc, et les murs sont
+revêtus de marbres de diverses nuances. Les encadrements des fenêtres y
+sont ornementés en dorures et en dessins coloriés de différentes
+couleurs, rouge, bleu lapis-lazuli, violet, etc. Le tombeau du saint est
+d’une beauté et d’une magnificence au delà de toute description[228].
+
+Nous visitâmes ensuite le cimetière, les tombeaux de plusieurs ulémas
+célèbres, celui de l’iman Ibn-Abou-Zeyd, celui d’Ibn-Nâdjy, etc., tous
+partisans zélés du rite de Mâlek.
+
+Nous fûmes reçus et hébergés chez le moufti de Cairaouân ; il nous
+traita avec la plus attentive prévenance. Une foule d’habitants de la
+ville vinrent nous voir, se pressèrent autour de nous. On chercha à
+retarder notre départ, en nous invitant à des fêtes, des repas ; mais
+nous avions hâte de retourner à Soûçah. Nous nous excusâmes sur ce que
+nous étions attendus par notre bâtiment, que nous avions laissé près de
+mettre à la voile. On se rendit à nos raisons, quoique avec peine, et
+enfin nous quittâmes Cairaouân. Les plus distingués des cheykh nous
+conduisirent assez loin, nous accompagnèrent, nous témoignèrent leurs
+regrets, nous accablèrent de politesses.
+
+Nous revînmes à Soûçah. Notre brick était toujours à la même place. Nous
+demeurâmes deux jours à Soûçàh ; je ne sais pas pourquoi nous n’allâmes
+faire visite à aucun des ulémas. Il y en avait cependant un certain
+nombre ; et même, parmi les plus distingués d’entre eux, j’avais
+quelques parents éloignés.
+
+Nous mîmes à la voile. Nous fûmes bientôt en pleine mer, ne voyant plus
+que ciel et eau. Nous allâmes ainsi dix jours de suite. Le onzième jour,
+nous entrâmes au port d’Alexandrie ; il était une heure environ après le
+coucher du soleil quand nous jetâmes l’ancre. Nous passâmes la nuit à
+bord. Le lendemain de bonne heure nous prîmes une barque, et nous
+descendîmes à terre.
+
+Nous louâmes, dans Alexandrie, un petit appartement à l’okel de Batâch.
+Le jour suivant, on transporta à la douane les marchandises et nolis
+passibles de droits d’entrée. J’avais une lettre pour un commerçant,
+Ahmed-Zyâb, résidant à Alexandrie. Ahmed retira, en en payant le droit
+de douane, les marchandises que j’avais apportées, c’est-à-dire deux
+caisses de tarboûch et un sac de _boulgha_ ou souliers jaunes que
+j’avais achetés à Cairaouân.
+
+Je ne séjournai à Alexandrie que quarante-huit heures. Afin de me rendre
+au Caire, je m’embarquai pour Rosette ; car à cette époque le canal du
+Mahmoûdyeh n’était pas ouvert. Nous franchîmes heureusement le boghâz de
+Rosette, et nous entrâmes dans le port.
+
+J’avais une lettre pour Mohammed-Nànâ, un des premiers commerçants de la
+ville. Je ne demeurai que vingt-quatre heures à Rosette. On était en
+été. Je passai la nuit chez Nànâ, mais une nuit de tourments ; car j’y
+fus la proie des cousins qui me dévorèrent, à tel point que je fus
+obligé de quitter la maison pendant la nuit, et que j’allai me coucher
+et dormir près du rivage de la mer.
+
+Le lendemain, à mon réveil, je jurai bien de ne pas rester une seconde
+nuit à Rosette. Dieu me procura un batelier du Nil, appelé Moustafa-
+Lâlah. Il avait une petite barque que Nànâ loua vingt-cinq piastres en
+mon nom et pour moi seul. Lâlah embarqua mes deux caisses de tarboûch et
+tout ce que j’avais avec moi ; et j’étalai le tapis qui me servait de
+siége et de lit. Le vent nous fut favorable, et en moins de trois jours
+nous arrivâmes à Boulac.
+
+Je débarquai ; je fis transporter mes marchandises à la douane, et je
+les y laissai. J’emportai mon sac de provisions et de hardes. Je louai
+deux ânes. Sur l’un je chargeai mon _côrbo_[229] ou mannequin à
+vaisselle et ustensiles de cuisine, que j’équilibrai avec mon lit et ce
+que j’avais d’objets exempts d’octroi ; l’autre, je montai dessus.
+
+J’arrivai au Caire. Je me rendis à la maison que j’habitais lorsque je
+partis pour le Soudan. Je demandai des nouvelles de ma mère ; on
+m’apprit qu’elle était en parfaite santé. On alla lui annoncer mon
+arrivée, et quelques instants après elle vint avec son frère. Ils me
+félicitèrent de mon retour, et me témoignèrent leur joie de me revoir.
+
+J’avais vendu une partie de mes tarboûch à Alexandrie. De l’argent de
+cette vente, j’avais payé d’abord le prix de la douane que m’avait
+avancé Ahmed-Zyâb ; une autre partie me servit pour mes frais de voyage,
+et il m’en resta encore une assez bonne somme. J’en remis cent piastres
+à ma mère pour les dépenses de la maison.
+
+Je reçus une foule de visites ; gens inconnus, gens connus vinrent, à
+n’en pas finir, me saluer et me féliciter... Ma mère et mon oncle
+préparèrent un repas de bienvenue et de réjouissance.
+
+Sept jours après que je fus au Caire, j’achetai une esclave abyssinienne
+et j’en fis ma concubine. C’était une fille charmante, belle, douce, et
+qui prit soin de mes intérêts. D’un cœur bon et aimant, elle n’avait
+d’autres goûts, d’autres joies, d’autres volontés, d’autres chagrins que
+mes chagrins, mes joies, mes goûts et mes volontés. Je la gardai pendant
+six ans, et je ne vis jamais en elle que le désir et l’intention de me
+plaire et de mériter mon amour. Elle mourut de la peste, en 1237 de
+l’hégire (1821-1822, ère chrétienne). Jamais perte ne me causa plus de
+tristesse et de douleur que la mort de ma belle Abyssinienne, que Dieu
+la comble de ses miséricordes !
+
+
+[Note 223 : Expression métaphorique prise de la tradition ou légende de
+Moïse. Quand la mère de ce prophète vit son fils exposé sur le Nil, elle
+perdit tout espoir, disent les Arabes ; elle resta le _cœur vide de
+toute espérance_.]
+
+[Note 224 : _Voy._ note 75.]
+
+[Note 225 : Chaouâl est le dixième mois de l’année lunaire ou musulmane,
+et précède les mois de Zy-l-Câdeh et de Zy-l-Hedjeh. Le mois de Ramadân
+est le neuvième de l’année.]
+
+[Note 226 : Observation verbale du cheykh.]
+
+[Note 227 : Ce _saint_ mourut vers l’an 40 de l’hégire, dans la _guerre
+sainte_ du Maghreb, et ses restes furent inhumés à Cairaouân.]
+
+[Note 228 : _Voy._ note 76.]
+
+[Note 229 : _Côrbo_ est un terme en usage parmi le peuple au Maghreb,
+surtout à Tunis.]
+
+
+
+
+ =CHAPITRE VII.=
+
+Circonstances particulières dans le trajet de Tunis au Fezzân, et le
+retour. — Je prends une pacotille de tarboûch. — Ma marmite se casse. —
+Nous nous embarquons sur un brick à deux hommes d’équipage. —
+Bourrasque ; invocation des meilleurs saints. — Nous allons à pied à
+Zouârah. — Arrivée à Tripoli. — Je retourne au brick. — Danger
+singulier. — Un autre danger nous est annoncé mystérieusement. — Peur ;
+retour à Tripoli. — Trois mois d’attente. — Arrivée de l’esclave de mon
+père. — Départ pour le Fezzân. — Vallée où nous manquons d’être noyés. —
+Je me trouve sans provisions. — Bénédiction. — Chute de chameau. — Pour
+dernière aventure, je suis volé par un pauvre à qui je donne à dîner. —
+Finale pieuse.
+
+
+Maintenant, pour terminer cette relation, je veux exposer brièvement le
+récit de quelques circonstances qui marquèrent mon trajet de Tunis au
+Fezzân, et mon retour du Fezzân à Tunis. J’avais d’abord résolu de
+passer sous silence ces simples événements de voyage, de crainte d’être
+trop long et d’ennuyer ; ensuite je me suis ravisé. J’ai pensé que, sans
+inconvénient, je pouvais encore écrire ces dernières lignes et compléter
+ainsi le récit de tout ce qui m’est advenu dans mon excursion. Et puis,
+ces récits ont l’avantage de servir, comme avis, à d’autres voyageurs.
+Il est toujours utile de savoir ce que tel autre a eu de contrariétés ou
+de dangers à essuyer dans tel trajet. Dieu sait combien j’eus, pour mon
+compte, de traverses et de périls ; je devais périr cent fois, si ma
+destinée ne m’eût sauvé ; mais mon heure n’était pas venue.
+
+Lorsqu’à la nouvelle de la mort de mon père, je formai le projet de
+retourner au Ouadây, j’étais dans le plus parfait dénûment et sans
+argent aucun, ni rouge, ni blanc, ni jaune. J’étais absolument comme le
+voyageur en plein désert, avec un chameau épuisé, avec l’espace immense
+et la soif devant lui, j’étais tout déconcerté ; Dieu me vint en aide.
+
+Mohammed-el-Bâmry, de Tunis, me donna une caisse de cinquante douzaines
+de tarboûch à la mode de Tripoli, pour les vendre. Ces tarboûch n’ont de
+débit que dans cette dernière ville, par la raison qu’ils sont d’un
+rouge trop foncé, tournant presque au noir, tant il s’y trouve de
+garance mêlée au kermès[230] dont se compose la teinture ; et de plus,
+parce que le gland en fils de soie pure est mêlé d’un cinquième de fils
+de soie dorés. Le prix de cette petite pacotille s’élevait à douze cent
+cinquante ryâl de Tunis. El-Bâmry me prêta, outre cela, deux cent
+cinquante ryâl. Je lui écrivis donc une reconnaissance de quinze cents
+ryâl, et des témoins la signèrent. El-Bâmry n’avait consenti à me livrer
+l’argent et les tarboûch, qu’après des retards qui se prolongèrent
+pendant six mois. Toutes les fois que je le priais de me remettre les
+valeurs dont nous étions convenus, il me renvoyait au lendemain, me
+répondait par des promesses. J’étais fatigué de répéter mes instances,
+et si j’eusse trouvé un autre prêteur j’aurais abandonné El-Bâmry, car
+il était trop craintif en affaires, trop soucieux de ses intérêts.
+
+Dès que j’eus conclu, je louai un chameau de l’okel des Voyageurs de
+Safâkès. J’avais fait d’abondantes provisions de vivres ; je voulais que
+mon viatique me conduisît jusqu’au Ouadây sans que j’eusse besoin de
+rien acheter.
+
+Entre autres choses, j’avais une grande marmite en terre, enveloppée
+d’une sorte de tissu de joncs et pleine de cadyd (viande séchée) aux
+deux tiers cuit, et plongé dans l’huile. J’avais bien dans cette marmite
+cinquante livres pesant, huile et viande. Mon chamelier porta mes hardes
+à l’okel, car il y avait encore quelques dispositions à terminer pour le
+départ. Il arrive, fait agenouiller son chameau et s’en va à ses
+affaires. Quand il a fini, il revient, fait lever debout son chameau ;
+l’animal se dresse avec précipitation, et ma marmite, qui était mal
+assujettie, se détache, tombe et se brise. Voilà l’huile répandue,
+étalée par terre ; le cadyd jeté dans la poussière et les ordures. Je
+n’eus pas le courage de rien recueillir ; j’abandonnai tout. Le portier
+de l’okel, sa fille et plusieurs pauvres eurent bientôt enlevé ce qui
+pouvait se ramasser... Je fus désolé de cette perte.
+
+Autre mésaventure. Lorsque j’arrivai à Safâkès, le 11 du mois de Châbân,
+je me hâtai, avec quelques voyageurs, de prendre un bâtiment pour notre
+traversée à Tripoli. Notre intention à tous était de nous trouver à
+Tripoli avant la fête de la rupture du jeûne, c’est-à-dire avant la fin
+du mois de Ramadân, pour vendre ce que nous avions de tarboûch. Mais
+Dieu en décida autrement, et sa volonté dut s’accomplir.
+
+Nous demeurâmes à peu près cinq jours à Safâkès ; puis nous nous
+embarquâmes. Le bâtiment sur lequel nous prîmes passage était un petit
+brick à deux mâts. J’avais loué la dunette, moi, Djellaûn de Tripoli,
+Omourah-el-Zhafâïry, fils d’un des grands de la suite de Yoûcef-Pacha,
+et Aly-el-Hantâty (de la tribu des Hantâtah), tribu des Zououâouah
+(zouaves). J’avais acheté à Safâkès, en remplacement de mon pot de cadyd
+perdu, du beurre fondu et de l’huile. Nous avions acheté aussi une
+quantité de melons roûmy (melons grecs).
+
+Nous démarrâmes et nous quittâmes le rivage par un vent frais. Nous
+pensions mouiller à Tripoli sous deux jours. Nous ne savions guère ce
+que nous réservait le secret de Dieu !
+
+Le second jour de traversée, nous abordâmes à l’île de Djirbeh. Par une
+fatalité particulière, le chef ou capitaine du brick n’avait que trois
+matelots, lui quatrième. A Djirbeh, il eut une querelle avec un de ses
+trois hommes d’équipage ; il s’emporta, défendit à son homme de
+reparaître au service du brick, et jura qu’il ne voulait plus de ce
+matelot indocile. Nous n’eûmes donc, pour la manœuvre du bâtiment, que
+deux hommes ; il leur était impossible de suffire au service, on ne
+savait plus comment diriger et faire marcher le malheureux brick.
+
+Nous espérions que le commandant prendrait un autre matelot à Djirbeh.
+Il passa deux jours à en chercher un, mais aucun de ceux qui étaient en
+disponibilité ne voulut se mettre aux ordres de notre homme et voyager
+avec lui. Il avait une réputation, d’ailleurs justifiée, d’homme
+acariâtre, grossier, rustre, ne sachant parler à ses matelots sans les
+insulter, les maudire, les accabler des plus ignobles et des plus sales
+injures.
+
+Il fallut donc mettre à la voile avec deux hommes d’équipage. Le
+commandant tenait le timon, et de là ordonnait les manœuvres, faisait
+déferler les voiles, prendre le vent, carguer, plier, caler les voiles.
+Et quand les manœuvres devenaient pressantes et nombreuses, les
+passagers y prenaient part. Nous passâmes ainsi deux jours, ayant vent
+de bouline et marchant sur le flanc. C’est ce que les marins moghrébins
+de la Méditerranée appellent _bôrdo oua la bôrdo_. Le troisième jour
+nous étions dans la baie de Râs-el-Makhbez. C’est une sorte de port
+allongé où l’on entre en faisant un détour, abri si tranquille que l’on
+sait à peine si l’on est sur mer ou sur terre. Nous eûmes une nuit
+paisible et nous pensions démarrer dès le matin et gagner le large. Nous
+quittâmes la baie. Mais nous fûmes pris en proue par un vent d’est qui
+nous chassa en arrière malgré nous et nous obligea de rentrer. Nous
+ancrâmes de nouveau.
+
+Nous vîmes des pêcheurs en barque et nous leur achetâmes, à vil prix,
+une assez grande quantité de poisson. Nous avions à bord un Tripolitain,
+pauvre diable, appelé El-Hâddj-Mylâd et assez expert en cuisine. Nous
+lui livrâmes notre poisson, il nous l’apprêta. Grâce à Mylâd nous nous
+régalâmes à souper, et en eûmes encore suffisamment pour notre repas
+d’avant l’aube, car nous étions dans le mois de Ramadân, et par
+conséquent nous jeûnions[231].
+
+Notre commandant leva l’ancre et essaya de sortir de la baie ; le vent
+nous y repoussa de nouveau. Nous fûmes ainsi pendant dix jours ; tous
+les jours nous répétions nos manœuvres pour sortir, et le vent nous
+renvoyait. La onzième nuit, fatigués et ennuyés de ces retards, nous
+nous levâmes longtemps avant l’aube ; nous fîmes notre repas, et à peine
+avions-nous mangé qu’un vent violent souffla tout à coup. Alors notre
+voile de trinquet, qui était mal carguée et mal liée, s’échappa de ses
+cordages et fut subitement enflée par le vent. Le brick, violenté par
+l’effort de la secousse, brisa l’amarre de son ancre, et devint le jouet
+des vagues et de l’air. Poussé sur le flanc droit, il prenait l’eau en
+masse par les bords ; repoussé ensuite sur le flanc gauche, il repuisait
+l’eau de l’autre côté par grosses nappes.
+
+Sur le milieu du bâtiment, nous avions une cuisine, et le foyer en était
+allumé ; un coup de vent emporta et la cuisine et le feu, et les jeta à
+la mer. La braise volait partout, sur le brick, au-dessus de l’eau, et
+les flots parurent alors comme couverts d’un brasier ardent. Nous
+attendions le moment où nous allions couler à fond ; car les matelots ne
+pouvaient venir à bout de ramener et de plier la voile qu’avait ouverte
+le vent.
+
+Nous étions dans les transes les plus poignantes, préoccupés et agités
+de mille pensées sinistres. Les uns récitaient le chapitre _yâ syn_ du
+Coran[232] ; d’autres invoquaient le grand saint Abd-el-Câder-el-Kylâny,
+d’autres appelaient à leur secours le grand saint Mâghirny, d’autres le
+grand saint Ahmed-Zarroûk[233]. Chacun s’en référait au saint qui lui
+paraissait le plus sûr et le plus puissant ; chacun s’adressait à son
+patron. Tous nous implorions secours et salut, secours et salut ne nous
+venaient pas vite. Le brick nous emportait, chancelait, et nous dessus ;
+la nuit était noire, et nous ne savions comment et où nous étions
+poussés.
+
+Enfin le jour paraît, le vent s’apaise, et nos cœurs se calment. Nous
+ramenons le brick à l’endroit où il était avant la bourrasque. Nous
+prenons terre, et nous faisons notre prière, remerciant Dieu de toute
+notre âme de nous avoir sauvés du danger. Nous nous félicitâmes les uns
+les autres d’avoir échappé à la mort.
+
+Plusieurs d’entre nous jurèrent de ne plus remettre le pied dans le
+bâtiment qui nous avait si mal traités. Nous fûmes généralement d’avis
+d’aller par terre et à pied jusqu’à Zouârah, bourg sur les bords de la
+régence de Tripoli. Chacun prétendait que Zouârah était peu éloigné de
+nous et que nous y arriverions avant midi. Je partageai la résolution
+générale, on partit.
+
+Nous marchâmes toute la journée, et nous ne fûmes à Zouârah qu’après le
+couvre-feu, vers quatre heures après le coucher du soleil. Aussi,
+fallut-il nous faire reconnaître par la garde avant d’entrer.
+
+Un de nos compagnons, le marchand tripolitain, appelé Djallaûn, nous
+retarda dans notre trajet. La fatigue l’arrêta ; il était brisé,
+harassé, et pouvait à peine se traîner. Je vins à son secours avec El-
+Haddj-Mylâd ; nous le soutînmes de chaque côté, et nous l’aidâmes à
+marcher jusqu’à Zouârah. Quand nous arrivâmes, Omoûrah-el-Zafâïry se fit
+connaître à nous et nous apprit qu’il était parent du vizir du Pacha.
+(Ce vizir avait épousé la sœur d’Omoûrah).
+
+Nous fûmes hébergés dans la maison d’un particulier, et on nous servit à
+souper. Nous passâmes la plus mauvaise nuit possible, tant nous étions
+fatigués. Le lendemain matin, nous demandâmes où nous trouverions des
+montures à louer, afin de nous rendre à Tripoli, on nous dit que nous ne
+pouvions avoir que des chevaux. « Donnez-nous des chevaux, »
+répliquâmes-nous, on nous en amena, et nous les louâmes à sept ryâl
+tunisiens par animal.
+
+Nous partîmes, et, avec nous, les propriétaires de nos montures. Nous
+voyageâmes jusque vers quatre heures après midi, et nous descendîmes à
+Abou-Odjaylah, chez Husseyn-Bey, un des grands de la cour du pacha et
+gouverneur d’Abou-Odjaylah. A cause d’Omoûrah que Husseyn-Bey
+connaissait, nous fûmes très-bien reçus, très-bien traités et très-bien
+couchés.
+
+Le lendemain nous reprîmes notre route, et le soir nous entrâmes à
+Tripoli. Je pensais que quelqu’un de mes compagnons de voyage aurait la
+générosité de m’inviter à descendre chez lui ; car lorsque leurs
+provisions s’étaient épuisées à bord, ils avaient vécu des miennes ; de
+plus, Djallaûn avait été heureux de me trouver pour l’aider à marcher et
+à se traîner jusqu’à Zouârah ; j’avais eu de lui un soin tout
+particulier. Dans ce trajet de Zouârah, il souffrit de la soif, et ce
+fut moi qui, avec un autre, allai assez loin dans la plaine lui chercher
+de l’eau et la lui apportai. Bref, quand nous fûmes entrés à Tripoli,
+mes compagnons disparurent : c’est ainsi que le sel fond et s’écoule en
+eau.
+
+Me voilà donc seul. Je dus me rendre chez le chargé d’affaires de Tunis
+à Tripoli ; il s’appelait Ammy-Méhenny. Je m’informai du lieu de sa
+demeure, et je m’y fis conduire. Il me reçut parfaitement bien. C’était
+le soir, la vingt-septième nuit de Ramadân. Je restai jusqu’à la fête
+(c’est-à-dire le petit Bayram, qui suit le jeûne du mois de Ramadân).
+J’espérais tous les jours voir arriver le maudit brick où nous avions
+nos effets et des marchandises. La fête et ses quatre jours fériés se
+passèrent, et le brick n’avait pas paru.
+
+Je rencontrai des voyageurs de Saukanah (soknah), qui se préparaient à
+se mettre en route pour le Fezzân. C’était pour moi une excellente
+occasion de partir. Je réfléchis, et je ne vis rien de mieux à faire que
+de retourner à Râs-el-Makhbez chercher ce que j’avais à bord, de louer
+pour cela un âne bon marcheur (que je payai à raison de six cents ryâl
+de Tripoli par jour), puis, à Zouârah, de louer un chameau, d’aller avec
+le chamelier à Râs-el-Makhbez pour charger mes hardes et marchandises à
+dos de chameau, de revenir aussi promptement que possible à Tripoli, d’y
+vendre de suite mes tarboûch, et de partir avec la caravanne pour le
+Fezzân. Lorsque j’eus loué mon âne et que je fus sur le point de me
+mettre en route, mon Djallaûn et Omoûrah, qui surent mon projet, vinrent
+me prier de leur rapporter tout ce qu’ils avaient laissé à bord du
+brick. Ce qui était au nom d’Omoûrah ne lui appartenait point, mais
+appartenait à Yoûcef-Pacha. Omoûrah n’était que le commissionnaire du
+pacha, son homme de confiance.
+
+Un Moghrébin du fond du Maghreb occidental, et qui avait aussi dans
+notre brick un sac de cuir à mettre des provisions et des hardes, apprit
+également que j’allais me rendre à Râs-el-Makhbez. Il me demanda la
+permission de m’accompagner. C’était un pauvre hère, nu-pieds, nu-tête,
+n’ayant pour vêtement qu’une _cachchâbyeh_[234] sur laquelle il s’était
+appliqué une chétive ceinture. Je consentis volontiers à la demande de
+ce pauvre diable. C’était au moins, pour le trajet, une occasion de
+distraction ; j’évitais l’ennui d’être seul. J’emmène donc mon
+Moghrébin. Nous entrons à Abou-Odjaylah vers trois heures après midi.
+Nous ne voulions pas perdre de temps, et nous continuâmes notre route ;
+nous voyageâmes même toute la nuit. A l’aube, nous étions à Zouârah.
+
+Cette nuit de voyage fut marquée par une circonstance assez singulière.
+
+En cheminant côte à côte avec moi, mon Moghrébin me demanda pour quel
+motif j’allais au Soudan. Je lui dis que mon père y était mort et y
+avait laissé quelque fortune que j’allais recueillir. J’eus la
+maladresse de dire que dans la succession il y avait le prix d’un
+certain nombre d’esclaves que mon père avait envoyés au Fezzân avec un
+de ses serviteurs esclaves et que cet envoi avait été vendu pour une
+somme de neuf cents douros ou talaris ; j’ajoutai que lorsque le
+serviteur esclave se disposait à retourner au Soudan avec l’argent de la
+vente, il avait appris la mort de son maître ; que le gouverneur du
+Fezzân, informé aussi de cette nouvelle, avait appelé chez lui l’esclave
+commissionnaire, l’avait empêché de partir et avait confisqué les neuf
+cents douros ; enfin que la première chose que j’avais à recevoir de
+l’héritage de mon père, c’étaient les neuf cents pièces d’argent, et que
+je les toucherais au Fezzân.
+
+Mon Moghrébin, ébahi, émerveillé, et voyant dans neuf cents douros une
+somme qui, s’il l’eût eue, eût valu pour lui une fortune, devint fou
+rien que d’y penser. Je lui avais bien dit que cet argent était à
+Mourzouk ; mais il oublia cette circonstance ; il se figura que j’avais
+la somme sur moi, et il ne se possédait plus de joie. Tout à coup, il
+s’élance à une certaine distance de moi, puis revient subitement à
+grands pas, en me disant : « Comment ! neuf cents douros ! tu as neuf
+cents douros, mon fils ! — Certainement. » Et le voilà qui repart à
+grande course, puis revient de même, mais brandissant en l’air un casse-
+tête qu’il tenait à la main et dont il paraissait vouloir me frapper,
+m’assommer, et en me répétant : « Neuf cents douros, mon garçon ! neuf
+cents ! — Oui, oui ! » lui répondis-je, passablement effrayé ; car nous
+étions en pleine campagne, n’ayant d’autre témoin que Dieu ; et si cet
+extravagant eût tenté, dans son accès de folie, de m’assommer, de me
+tuer, qui eût pu me défendre et me tirer de ses griffes ?
+
+Une troisième fois, mon écervelé s’éloigne de moi subitement et revient
+sus à pleine course, toujours le casse-tête levé comme pour me frapper,
+et me criant encore : « Comment, mon fils ! neuf cents douros ! tu as
+neuf cents douros ! — Mais écoute-moi donc, mon pèlerin. Tu t’imagines
+que j’ai ici, sur moi, cet argent ? Mais, non, non ; cette somme est en
+dépôt à Mourzouk, entre les mains du gouverneur ; et je ne sais pas s’il
+consentira ou non à me la donner, s’il me la donnera tout entière ou
+s’il ne m’en donnera qu’une partie. Je ne puis pas prévoir comment Dieu
+conduira cette affaire. »
+
+Ces paroles calmèrent l’effervescence de mon extravagant, le ramenèrent
+à un état plus raisonnable : « Veux-tu, me dit-il, veux-tu que j’aille
+avec toi au Fezzân ? — Volontiers ! répondis-je ; car je craignais de
+lui déplaire. — Mais si je vais avec toi, que me donneras-tu de tes neuf
+cents douros ? la moitié, le tiers ? — Ce que tu voudras. »
+Intérieurement, j’étais contrarié, fâché contre moi-même de lui avoir
+parlé des motifs de mon voyage au Soudan. Mais, grâce à Dieu, la nuit se
+termina sans autre incident. Le matin, de bonne heure, nous étions à
+Zouârah, et mon Moghrébin disparut.
+
+Je m’empressai immédiatement de chercher des chameaux. « Il me faut,
+dis-je aux chameliers, quatre chameaux afin d’aller à Râs-el-Makhbez et
+y prendre les effets que je dois retirer d’un brick pour les transporter
+à Tripoli. » J’eus bientôt les quatre chameaux avec quatre hommes de
+conduite, bien armés. Nous partîmes de suite, nous dirigeant du côté de
+Râs-el-Makhbez.
+
+Nous n’étions pas à plus de trois ou quatre milles de Zouârah, lorsque
+nous aperçûmes venir au galop, dans la plaine, un cavalier armé, ayant
+la face enveloppée du lithâm au point de n’avoir à découvert que les
+deux yeux. Le cavalier s’arrête un moment près de nous, et nous dit :
+« Salut, les voyageurs ! — Salut ! répondîmes-nous avec une sorte de
+crainte. — Où allez-vous ? — Nous allons retrouver, à Râs-el-Makhbez, un
+brick que le vent a retenu dans la baie, et où nous avons des effets et
+des marchandises que nous voulons retirer. — Les amis, vous allez avoir
+une belle peur. » Et, sans un seul mot de plus, sans indiquer de quoi
+nous allions avoir peur, il s’éloigne et fuit. Nous ne savions que
+penser, et chacun de nous songeait à éviter le danger inconnu qui nous
+était annoncé. L’un disait : « Retournons à Zouârah ; peut-être y
+apprendrons-nous quel est le motif de cette peur que nous devons avoir.
+— Ne retournons pas, répliquait un autre ; prenons route par le rivage
+de la mer ; c’est le plus long, mais enfin nous arriverons à la baie ;
+nous chargerons nos chameaux, et nous reviendrons de même par le rivage
+jusqu’à Zouârah. » L’intérêt et la crainte de rien perdre de ce que le
+voyage devait rapporter de profit déterminèrent enfin la majorité des
+chameliers à accepter le dernier avis.
+
+Nous quittâmes le chemin battu que nous suivions et nous inclinâmes du
+côté de la mer. Mais au moment où nous allions tourner, nous apercevons
+arriver sur nous, à grande course, un autre cavalier comme le précédent.
+Nous le suivons des yeux ; il approche,... c’était un esclave noir.
+« N’est-il pas passé près de vous, tout à l’heure, un homme à cheval,
+vêtu de telle et telle façon ? — Oui, il y a quelques minutes seulement.
+— Et où allez-vous ? — A Râs-el-Makhbez ; » et nous terminâmes notre
+réponse par les mêmes indications que nous avions données au premier
+cavalier. « Vous allez avoir une belle peur, » reprit l’esclave. Et il
+disparut au galop, sans nous indiquer non plus ce que nous avions à
+craindre. Nous demeurâmes stupéfaits, plus inquiets encore que nous ne
+l’étions auparavant.
+
+Nous nous hâtâmes de prendre sur notre droite, du côté du rivage ; nous
+devisions sur le sens des paroles de nos deux cavaliers. Trois avis
+différents nous partagèrent. L’un disait : « Cachons-nous pendant le
+jour, nous marcherons pendant la nuit. — Non, disait un autre ;
+retournons sur nos pas. — Marchons, reprirent les autres, continuons
+notre route. » Et nous continuâmes.
+
+Nous arrivâmes à Râs-el-Makhbez à nuit noire. Nous nous couchâmes et le
+lendemain matin, de bonne heure, nous allâmes voir où était le brick ;
+il était à une assez grande distance du rivage ; nous lui fîmes signe en
+élevant un drapeau. Une embarcation fut expédiée du brick et nous amena
+le commandant. Nous l’informâmes de nos intentions, et de suite il alla
+prendre nos effets, nos marchandises, et nous les apporta sur le rivage.
+Ceux des voyageurs qui étaient restés à bord, tels que Mylâd et
+d’autres, et un turk armé jusqu’aux dents, chargé d’accompagner et de
+surveiller les objets appartenant au pacha, débarquèrent en même temps.
+Je reçus mes marchandises, mes armes, tout ce qui m’appartenait ; mais
+de mes provisions, plus rien ; les gens restés sur le bâtiment les
+avaient toutes consommées. Nous chargeâmes nos chameaux et nous
+partîmes, nous confiant à la garde de Dieu. Mais je me rappelai les
+présages de nos deux cavaliers, et je me repentis bientôt, surtout
+d’avoir retiré les objets appartenant à Yoûcef-Pacha. J’étais dans la
+plus grande anxiété. A chaque minute, j’examinais si de loin je
+n’apercevrais pas flotter les crinières de chevaux, si quelque ennemi ne
+venait pas fondre sur nous.
+
+Quand nous eûmes franchi un trajet d’environ cinq ou six milles, nous
+remarquâmes sur le sol que des chevaux venaient de passer par là au
+galop ; des crottins étaient encore frais ; des traces d’urine
+semblaient comme creusées depuis quelques minutes.
+
+Oh ! alors je tremblai. L’inquiétude, la frayeur nous tinrent dans leurs
+étreintes. Ce ne fut qu’à la tombée de la nuit que nous nous rassurâmes
+un peu. Néanmoins, nous restâmes aux aguets. Nous convînmes mutuellement
+de ne pas articuler le moindre mot ; car dans le calme de la nuit, le
+plus léger bruit court loin. Nous entrâmes à Zouârah vers le dernier
+tiers de la nuit ; les habitants étaient inquiets, car on nous
+attendait, et l’on craignait que nous n’eussions été égorgés. On nous
+expliqua alors le mot de l’énigme « Vous allez avoir une belle peur. »
+On nous raconta que le pacha de Tunis, Hamoûdeh-Pacha, venait de
+mourir ; que les Arabes bédouins des limites des deux régences s’étaient
+jetés les uns sur les autres, s’étaient battus, et que les Hamârinah
+(tribu du territoire de Tunis) avaient tué aux Ouirghimmah, leurs
+ennemis (tribu du territoire tripolitain), un grand nombre d’hommes,
+avaient enlevé des troupeaux et emporté un butin considérable. « Ainsi,
+nous dit-on ensuite, Dieu vous a fait une belle grâce en vous sauvant de
+la griffe des Arabes de Tunis. S’ils vous avaient attrapés, ils vous
+tuaient sans pitié, et ceux de vous qui auraient échappé à la mort, s’il
+en était échappé, étaient pillés et laissés à nu. » (Pour moi, à
+supposer que j’eusse survécu, je perdais aussi tout ce que j’avais, tous
+les objets qui appartenaient à Yoûcef, pacha de Tripoli, et qui étaient
+presque uniquement des pierreries et des bijoux. Certes c’était bonne
+curée, car nous avions avec nous une valeur de plus de cinquante mille
+francs. Pendant tout le trajet de Râs-el-Makhbez à Zouârah, nous
+entendîmes la fusillade)[235].
+
+Nous dormîmes quelques heures seulement. Au jour, nous nous disposâmes à
+partir ; nous achetâmes un mouton, nous l’égorgeâmes, et nous en fîmes
+un repas de réjouissance, nous félicitant d’avoir échappé au danger.
+Ensuite nous nous mîmes en marche pour Tripoli. Nous fûmes accompagnés
+par une cinquantaine d’hommes à cheval, qui nous escortèrent jusqu’à une
+distance d’environ trois ou quatre lieues. Le soir, nous couchâmes à
+Abou-Odjaylah.
+
+Le lendemain, nous étions sur le chemin de Tripoli. Je pris les devants,
+et je fus à Tripoli vers trois heures après midi. Je trouvai plusieurs
+personnes qui nous attendaient impatiemment, sachant les dangers
+auxquels nous étions exposés. On me félicita de mon retour, on
+m’embrassa, et on loua Dieu qui m’avait dérobé à la main des Arabes.
+
+En quelques instants, le pacha fut informé de mon arrivée. Il m’appela
+chez lui, et me questionna sur les circonstances de mon voyage à Râs-el-
+Makhbez. Je lui en racontai les détails, et il rendit grâce à Dieu qui
+lui avait conservé les pierreries et les bijoux. Le pacha me fit cadeau
+d’un bénich en drap rouge, du prix de cent ryâl tunisiens au moins.
+
+Mes chameaux n’arrivèrent que le lendemain matin à Tripoli.
+
+Lorsque je fus débarrassé des occupations qu’exigeaient l’arrangement de
+mes affaires, ainsi que la remise des marchandises que j’avais
+apportées, etc., je m’informai de la caravane qui allait au Fezzân.
+J’appris qu’elle était partie et qu’il n’y avait plus moyen de
+l’atteindre. Je regrettai alors d’être allé à Râs-el-Makhbez ; car si
+j’eusse prévu que je ne pourrais être assez tôt de retour pour le départ
+de la caravane, je n’aurais pas quitté Tripoli. J’y aurais attendu
+l’arrivée de notre brick, et je ne me serais pas exposé aux périls que
+nous eûmes à courir dans notre voyage.
+
+Un individu de Saukanah, appelé Mohammed-ed-Dâcchy et qui habitait à
+Tripoli, entendit parler de moi et vint me trouver à l’okel où j’étais
+logé et où descendent les voyageurs de Tunis. Mohammed-ed-Dâcchy me
+supplia d’aller me loger chez lui. Je cédai à ses instances
+bienveillantes, et il m’emmena. Je demeurai chez lui pendant trois mois,
+attendant tous les jours que quelque caravane se disposât à aller au
+Fezzân.
+
+A la fin du mois de Zy-l-Heddjeh (le mois des cérémonies du pèlerinage
+et le dernier de l’année musulmane), arrivèrent à Tripoli des voyageurs
+de Saukanah qui amenaient des esclaves. Parmi ces voyageurs étaient un
+appelé Mohammed-Khayr-el-Taryk, ainsi que l’esclave que mon père avait
+envoyé au Fezzân et auquel El-Moukkény avait pris les neuf cents
+talaris. Je gardai cet esclave avec moi, et il me fut d’une grande
+utilité. Il s’attacha à moi autant qu’il avait été attaché à mon père,
+et me servit toujours avec le plus parfait dévouement.
+
+Je dus attendre que les voyageurs de Saukanah eussent vendu leurs
+esclaves et acheté ce qui leur convenait pour repartir. Sur la fin de
+Moharrem (premier mois de l’année), ils firent leurs préparatifs de
+voyage, et de mon côté je fis aussi les miens. J’achetai un chameau et
+des provisions abondantes.
+
+Nous prîmes notre direction sur Bou-Ndjeim. Par bonheur pour moi, je pus
+nourrir de mon viatique mes compagnons de voyage, et ils me témoignèrent
+leur reconnaissance par les prévenances les plus attentives. Parmi
+plusieurs circonstances qui marquèrent ce voyage au Fezzân, j’en citerai
+une assez remarquable.
+
+Lorsque nous fûmes à deux ou trois étapes au delà de Misrâta, nous nous
+arrêtâmes dans une vallée charmante, riche de verdure et où nous
+résolûmes de passer le reste du jour et la nuit. Or, la destinée,
+l’inflexible destinée, voulut que, pendant la nuit, une pluie abondante
+tombât à quelque distance. Les eaux s’amassèrent dans la vallée, elles
+allaient la combler. Le torrent se précipitait vers nous. Nous étions
+endormis. Soudain, de tous côtés, s’élève le cri de : « Sauve qui
+peut ! » Sâdân, mon esclave, vient vite à moi, m’emporte sur son dos, et
+va me déposer sur une hauteur. Puis il retourne, entraîne mon chameau et
+l’amène auprès de moi. Plusieurs des voyageurs qui avaient profité de
+mes provisions, aidèrent Sâdân dans cette rapide expédition. Certes ! si
+Dieu ne m’eût donné cet esclave pour ce voyage, j’étais perdu, noyé,
+mort. Grâce au ciel qui me vint en aide par le moyen de Sâdân ! Sans
+Sâdân, cette nuit-là était bien ma dernière nuit ; je ne reparaissais
+pas plus que le jour d’hier ; où est hier ? Aujourd’hui je serais couché
+sous la tombe, au lieu d’être debout et vivant[236]. Ce fut pour moi un
+bienfait de la Providence, une couronne de grâce posée sur mon front par
+la main de Dieu, que le secours de Sâdân, que ce dévouement qui fut mon
+salut. En reconnaissance, je donnai la liberté à ce brave Sâdân : je
+l’affranchis.
+
+Avant que nous fussions à Saukanah, mes provisions s’épuisaient ;
+lorsque nous y fûmes arrivés, il ne m’en restait plus rien. Cette
+situation m’inquiétait ; je ne savais à quel parti m’arrêter.
+
+Sâdân avait trouvé en route un pistolet. A Saukanah, je lui dis de
+chercher à le vendre. Mais il ne se présenta pas d’amateur. J’étais au
+dépourvu ; j’étais à l’étroit sur cette terre, toute grande qu’elle est.
+Comment m’approvisionner d’un nouveau viatique ? Je rêvais au moyen de
+me tirer d’embarras, lorsque arriva près de moi une vieille femme qui me
+dit en m’abordant : « J’ai une fille qui ne peut plus se tenir debout,
+et cependant elle est dans la fleur de la jeunesse. Sa maladie date
+d’environ une année. Elle demande que je lui fasse écrire quelques
+lignes du Coran sur un papier, comme moyen d’invocation et de
+bénédiction. Dieu, je l’espère, nous viendra alors en aide et soulagera
+ma fille. — Très-bien ! répondis-je à la vieille ; reviens ici demain
+matin. » Et elle s’en alla.
+
+A la nuit, je fis mes ablutions, puis la prière du coucher du soleil,
+puis la prière de l’éché[237]. Ensuite j’écrivis le petit papier béni
+pour ma vieille. Elle revint à l’heure dite ; je lui remis le papier, et
+elle me quitta[238].
+
+Je passai encore ce jour-là à rêver, à chercher un moyen de sortir
+d’embarras. Ce fut sans succès. Mon imaginative restait en défaut ;
+j’étais aux abois, ne distinguant plus mon ventre de mon dos. Je passai
+la nuit dans cet état de souci et de serrement de cœur.
+
+Au lever du soleil, j’aperçois plusieurs femmes venant de mon côté,
+ayant chacune sur la tête un panier plein. Elles m’abordent, et je
+remarque que tous les paniers sont remplis, les uns de dattes sèches,
+les autres de farine. Bien entendu, la vieille était du nombre de ces
+femmes, et elle me dit : « Accepte de nous ce présent, ces paniers ; ce
+sont quelques provisions ; je désire qu’elles te soient agréables. Grâce
+à toi, Dieu a guéri ma fille. » Certes ! comme bien on le pense, ma joie
+fut grande. Je remerciai Dieu de cette bonne aubaine, de ce bienfait
+qu’il m’envoyait ; je me rappelai alors ces vers :
+
+
+ « Mets ton espoir dans la bonté de la Providence ; ne t’inquiète pas
+ si tu es dans la gêne.
+
+ « Dieu a ses manières de faire pour ses créatures ; pour toute
+ souffrance il a un soulagement. »
+
+
+Et puis encore ces deux vers, paroles prêtées au Dieu de toute-
+puissance :
+
+
+ « Ne te fatigue pas à tant combiner et calculer tes affaires ; les
+ plus habiles en cela s’y perdent.
+
+ « Confie-toi en ma bonté, et tu me trouveras toujours meilleur que toi
+ pour toi. »
+
+
+J’acceptai les présents de ces femmes ; ils furent mes provisions de
+voyage.
+
+Deux jours après, nous étions en route. Avec nous partit un individu de
+Saukanah, appelé Abou-Bekr. Nous marchâmes un jour, deux jours. Le
+chameau que je montais était à son époque de rut, et il refusait de
+manger[239]. J’avais devant moi un autre chameau. Tout à coup le mien se
+précipite sur lui pour le mordre ; la secousse de ce mouvement imprévu
+et violent me renversa par terre. Par bonheur, je tombai sur le dos.
+Néanmoins je fus étourdi, je perdis connaissance ; je me sentais mourir,
+je n’avais plus la force de me remuer. Sâdân accourut et avec lui Abou-
+Bekr et un autre voyageur appelé Kâdâr. Ils me mirent sur mon séant ;
+mais à peine pouvais-je respirer. Ils me ceignirent fortement les flancs
+avec une ceinture, et dès lors j’eus la respiration plus facile et moins
+douloureuse. Ensuite ils me replacèrent sur mon chameau, et ils
+marchèrent près de moi, chacun d’un côté, afin de me secourir en cas de
+besoin.
+
+Nous fûmes quatre jours à traverser le désert. Le cinquième jour nous
+étions sur le territoire fezzanais proprement dit. Il nous fallut deux
+journées de route pour le traverser, et la troisième nous entrâmes à
+Mourzouk.
+
+Je n’ai plus à raconter qu’une petite aventure qui m’arriva à Safâkès.
+Ce fut la dernière ; car c’était à mon retour du Fezzân et cinq jours
+avant que je fusse rentré à Tunis.
+
+J’étais à l’okel de Safâkès avec les esclaves que j’avais eus de mon
+oncle Zarroûk, et j’étais assis tranquillement dans l’intérieur, lorsque
+je vis venir à moi un individu que j’avais connu à Tunis et qui
+s’appelait Mohammed-Coubby. C’était un pauvre hère, ouvrier en tarboûch.
+Il était dans l’état le plus pitoyable, sale, déguenillé, et il boitait
+des deux jambes. Je lui demandai comment il avait été ainsi estropié. Il
+me dit qu’un sanglier s’était précipité sur lui, et d’un coup de
+défenses lui avait coupé les tendons inférieurs de derrière la jambe.
+J’eus pitié de ce malheureux ; et puis, il avait les larmes aux yeux, il
+implorait ma commisération. Je fus touché de sa misère. Il faisait alors
+très-froid, et Coubby grelottait sous ses haillons ; je jetai sur lui le
+bournous qui me couvrait. Nous venions de dîner ensemble ; après le
+repas il fit semblant de dormir, et ce fut alors que, le voyant
+frissonner, je jetai sur lui mon bournous.
+
+Avant tout cela, j’avais, en présence de Coubby, tiré ma bourse pour
+payer différents objets que je venais d’acheter. Je la posai sous mon
+coussin et je m’endormis. Alors mon drôle se leva, prit adroitement la
+bourse de dessous ma tête, s’en alla emportant argent et bournous, et
+s’éloigna tranquillement. Mes esclaves s’imaginant que je l’avais chargé
+de quelque commission, ne songèrent même pas à l’arrêter. A mon réveil,
+je n’aperçus plus mon homme. Je le fis chercher partout ; il fut
+impossible de découvrir sa trace. Dieu m’est témoin que je n’avais pas
+d’autre argent que celui qui restait dans ma bourse ; il y avait plus
+qu’il ne me fallait pour terminer mon voyage, car la somme se montait à
+environ soixante-dix ryâl de Tunis... et la bourse était en filet de
+soie.
+
+Je fus obligé d’emprunter, aux chameliers qui nous conduisaient, une
+cinquantaine de ryâl tunisiens, afin de pourvoir à mes dépenses. D’autre
+part, la perte de mon bournous fut cause que j’eus beaucoup à souffrir
+du froid pendant les cinq jours que nous mîmes à aller de Safâkès à
+Tunis ; mais ce fut la seule contrariété dont j’eus réellement à me
+plaindre dans ce dernier trajet.
+
+
+Il est temps de clore mon livre et d’arrêter mon _calam_ en son
+vagabondage, dans ce récit de mon Voyage au Soudan.
+
+Maintenant j’ai dessein d’écrire ce que j’ai vu dans mon pèlerinage à la
+Mekke, la ville sainte, dans ma visite au tombeau de notre Prophète, sur
+qui soient les grâces et les bénédictions de Dieu ! Je raconterai
+ensuite mon voyage en Morée ; j’exposerai ce que j’y ai vu, surtout à
+Missolonghi, d’événements et de désastres. Ce sera la matière d’un autre
+volume[240].
+
+Et je demande à Dieu de me préserver de toute chose mauvaise, soit en
+actions, soit en paroles. Je lui demande la grâce de persévérer dans la
+bonne voie, la voie de la vérité : l’islamisme. Et Dieu est tout-
+puissant, il exauce ceux qui l’invoquent. Dieu est tout pour moi ;
+gloire à lui, qui écoute et remplit si bien les vœux de ceux qui le
+prient ! Gloire au Seigneur des victoires et des bienfaits ! Que les
+bénédictions divines soient répandues sur notre saint Prophète, sur sa
+famille et sur ses disciples ! Que Dieu leur accorde à tous ses grâces
+pour le grand jour ! Et gloire, gloire à l’Éternel, à la Majesté
+souveraine des mondes ! Amen !
+
+
+Terminé en l’an 1845 de l’ère chrétienne, le 24 janvier, correspondant
+au 16 du mois de Moharrem (premier mois de l’année), 1261 de l’hégire.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 230 : Le kermès, animal employé pour la teinture des tarboûch, est
+apporté par le commerce, des îles de l’Archipel à Tunis. Le kermès dit
+kermès de Constantinople est d’une couleur plus foncée, surtout après
+son mélange avec le _fououah_ ou garance.
+
+ (_Note reçue du cheykh._)]
+
+[Note 231 : _Voy._ note 77.]
+
+[Note 232 : _Voy._ note 78.]
+
+[Note 233 : Le tombeau de saint Abd-el-Câder est à Bagdâd ; celui de
+saint Mâghirny est à Tripoli de Barbarie, et celui de saint Ahmed-
+Zarroûk est à Misrâtah, dans la régence de Tripoli.]
+
+[Note 234 : La _cachchâbyeh_ est un vêtement moghrébin, sorte de grande
+capote en laine à manches de largeur médiocre, cousue par devant et
+couvrant l’individu du haut en bas.]
+
+[Note 235 : Note reçue verbalement du cheykh.]
+
+[Note 236 : _Voy._ note 79.]
+
+[Note 237 : L’_éché_ est le moment qui correspond à une heure et demie
+après le coucher du soleil.]
+
+[Note 238 : _Voy._ note 80.]
+
+[Note 239 : _Voy._ note 81.]
+
+[Note 240 : Ce projet de relation de voyage n’a pas été exécuté.]
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ =ET ÉCLAIRCISSEMENTS.=
+
+[Décoration]
+
+
+Les notes qui ont le signe (S.) à la fin sont des digressions et
+observations qui, malgré ce qu’elles peuvent présenter d’intérêt,
+ralentissaient le récit direct de l’auteur. Les notes explicatives que
+j’ai jugé à propos d’ajouter de ma part, sont suivies de la lettre (P.).
+Les autres, signées (S. P.), sont des observations ou des explications
+reçues oralement du cheykh, et qui ne se trouvent pas dans le texte
+original.
+
+
+ NOTE 1, PAGE 47.
+
+
+L’anecdote qui suit est assez analogue à la précédente par sa
+conclusion.
+
+Le cheykh imam El-Hâfiz-Abou-Hâfs-Omar, fils de Châhyn, commentateur du
+_Hadyth_ ou Livre des paroles traditionnelles du Prophète, allait
+souvent passer quelques moments dans la boutique d’un _attâr_ ou
+marchand de drogues et de parfums à Bagdad. Le cheykh expliquait à ce
+marchand une des parties du Hadyth.
+
+Un jour qu’ils étaient assis dans la boutique, se présenta un de ces
+petits marchands ambulants qui vendent des odeurs dans les rues. Cet
+homme, déjà avancé en âge, avait cinq drachmes ou pièces d’argent et une
+large corbeille plate. « Donne moi, dit-il à l’attâr, pour ces cinq
+drachmes, de tels et tels parfums ; » et il les nomma. L’attâr reçoit
+les cinq drachmes, et lui met dans la corbeille plusieurs parfums pour
+la valeur indiquée. L’étranger prend la corbeille et se retire ; mais
+son pied glisse, sa corbeille se renverse, et les parfums se répandent
+par terre. Le bon vieux se désole, se désespère, se couvre la tête de
+poussière. A cet aspect, le cheykh, ému de compassion : « Mon brave
+homme, dit-il, ne te désespère pas ainsi ; sache qu’il y a dans le monde
+de bien plus grands malheurs que le tien. — Eh ! mon Dieu ! ce n’est pas
+positivement pour les cinq drachmes que je m’afflige, je sais très-bien
+que c’est peu de chose. Mais voici : j’étais marchand, et je voyageais,
+il y a plusieurs années, avec une caravane. Je perdis ma ceinture ; il y
+avait 4,000 dinârs (ou pièces d’or), des pierreries, tels que rubis et
+diamants, pour une valeur aussi de 4,000 dinârs. Cette perte m’attrista
+peu ; j’y fus, je t’assure, peu sensible ; il me restait d’autres
+ressources. Mais aujourd’hui je suis pauvre ; je n’avais plus que ces
+cinq drachmes ; ma femme, la nuit passée, m’a donné un fils, et elle a
+besoin de différentes choses nécessaires à une femme en couches. Je
+craignais, en dépensant directement à cela mes cinq drachmes, de me
+trouver sans une obole et de n’avoir plus moyen de rien gagner. J’eus
+l’idée d’acheter des parfums et de courir la ville pendant la matinée
+afin de chercher, par un modeste trafic, à conserver mon petit capital
+et gagner quelque chose qui me servît à pourvoir aux besoins de ma
+femme. Ma corbeille une fois renversée, il ne me reste plus qu’à
+déserter la maison : voilà la vraie cause de mon désespoir. »
+
+Le cheykh Abou-Hafs dit alors au marchand attâr : « Ramasse ce que tu
+pourras des parfums de cet homme, et complète-lui ce qui lui en
+manquera. Rends ce service à ce brave homme, et Dieu te récompensera de
+ta bonne œuvre. » L’attâr suivit le conseil du cheykh, ramassa tout ce
+qu’il put des parfums, et remplaça ce qui s’en était perdu.
+
+En face de la boutique de l’attâr, il y avait une autre boutique où
+était assis un soldat. Le soldat, qui avait entendu le récit du marchand
+ambulant, se lève et va dire à Abou-Hafs : « Fais-moi l’honneur de venir
+chez moi avec cet homme qui vous a conté ses peines. » Le cheykh pensa
+que le soldat voulait donner à notre homme de quoi acheter ce dont avait
+besoin la nouvelle accouchée et satisfaire aux premières nécessités
+d’une pareille circonstance.
+
+Le cheykh part donc avec le malheureux aux cinq drachmes, et tous deux
+suivent les pas du soldat, qui les précédait. Celui-ci les fait entrer
+chez lui, et ensuite il dit au marchand ambulant : « J’ai été surpris,
+vraiment, de voir ton désespoir pour le petit accident qui t’est arrivé.
+— Eh ! ce n’est pas, en vérité, pour les cinq drachmes. » Et il répéta
+l’histoire qu’il avait racontée devant la boutique, le voyage de la
+caravane, la perte de la ceinture, etc. « Tu étais véritablement avec
+cette caravane ? dit le soldat. — Mon Dieu, oui ! et la preuve de ce que
+j’avance, c’est qu’il y avait tels et tels marchands. — Comment était
+donc ta ceinture ? — Elle était comme cela et comme cela. »
+
+Le soldat passe dans une autre partie de sa maison, et un moment après
+il revient avec une ceinture à la main. « Voilà ma ceinture, s’écrie
+aussitôt notre homme ; et il y a dedans quatre mille dinârs, et des
+pierreries pour une valeur égale. » On ouvre la ceinture, et on y trouve
+ce qu’avait annoncé le marchand. « Prends ta ceinture, dit le soldat ;
+c’est un bienfait, une bénédiction que Dieu t’envoie. — Je prends les
+dinârs ; toi, prends les pierreries, je te les donne. — Je te jure par
+Dieu que je ne prendrai rien. » L’homme aux parfums renversés emporta sa
+ceinture. Il était venu pauvre, il s’en alla riche. Un poëte a dit :
+
+
+ « Combien Dieu a de faveurs cachées, et dont le mystère est
+ insaisissable à la pénétration humaine !
+
+ « Combien de fois la joie succède à la peine et dissipe les angoisses
+ d’une âme déchirée de souffrances !
+
+ « Combien de fois la tristesse s’éveille le matin avec toi, et la
+ joie, le soir, vient te consoler ! »
+
+
+Dans ce même sens, un autre poëte a dit :
+
+
+ « Combien de nuits ai-je passées dans des angoisses qui eussent fait
+ blanchir les cheveux même à un enfant !
+
+ « Et au matin, Dieu m’a rendu le calme et la sérénité, m’a relevé
+ triomphant et radieux ! »
+
+
+L’anecdote que voici est le pendant de celle que je viens de conter. Un
+prince ou gouverneur de Tunis, dans le temps d’autrefois, fut pendant
+une nuit tourmenté d’insomnie ; contre son ordinaire, il ne put avoir un
+moment de repos. Il s’imagina que cette agitation insolite devait être
+l’indice de quelque accident survenu sur quelque point de ses États. Il
+fait appeler son ministre ou vizir : « Je suis dans une étrange
+insomnie, lui dit le roi ; mes yeux ne peuvent se fermer au sommeil. Cet
+état extraordinaire pour moi me fait soupçonner qu’il se passe quelque
+chose de fâcheux aux environs d’ici. Va trouver le chef de notre marine,
+et dis-lui de mettre une felouque en mer à présent même, d’aller
+explorer les parages voisins et de voir s’il n’y a rien de particulier.
+Envoie aussi un certain nombre de cavaliers en exploration jusque vers
+nos frontières, et s’ils rencontrent quelque chose d’inaccoutumé, qu’ils
+se hâtent de m’en informer. »
+
+Le vizir obéit. Il se rend auprès du chef de la marine, lui transmet les
+ordres du prince ; et quelques instants après une felouque, avec
+équipage complet, prend le large. D’autre part, le vizir expédie des
+cavaliers dans les terres. La felouque fit force de rames, et vogua
+bientôt en pleine mer. A quelque distance du rivage, on entendit une
+voix s’écrier trois fois : « O mon Dieu, toi qui secours ceux qui
+t’invoquent ! » Et l’équipage répondit : « Nous allons à toi, nous
+voilà ! » On se dirige du côté de la voix, et on rencontre un homme
+épuisé de fatigue, luttant contre les flots et n’en pouvant plus. On le
+retire de l’eau. On lui demande quelle catastrophe l’a jeté en pareil
+danger. « J’étais sur un bâtiment ; il a naufragé. Des passagers, les
+uns se noyèrent, les autres échappèrent. Moi, depuis trois jours je
+m’efforce de me soutenir sur les flots ; et en ce moment, sans vous,
+j’allais périr. »
+
+On rentre au port. Au matin, le commandant de la marine se rend sur la
+felouque, et s’adressant aux marins : « Quoi ! vous n’êtes pas encore
+partis ? » On lui conte l’aventure de la nuit, et on lui présente le
+naufragé. Le commandant le conduit devant le prince, et expose en
+quelques mots comment ce malheureux a été sauvé des flots. Ensuite
+l’étranger, à la demande du prince, raconte les circonstances et les
+détails de son naufrage. Et le prince s’écrie : « Gloire à Dieu qui m’a
+privé de sommeil pour sauver un malheureux du gouffre des flots, pour le
+sauver d’un triple danger, danger dans les ténèbres de la nuit, danger
+de l’isolement sur les eaux, danger sur les abîmes de la mer. Gloire au
+Dieu tout puissant dont le poëte a dit :
+
+
+ « Quand les choses du monde s’embrouillent et se nouent, la main
+ bienveillante de Dieu suscite les événements qui les démêlent et les
+ dénouent.
+
+ « O homme ! prends patience ! espère, espère toujours que Celui qui a
+ fait le nœud le dénouera. »
+
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 2. PAGE 48.
+
+
+Ces mots : « Il n’y a pas grand mal à voir là-dedans, » me rappellent
+l’anecdote que voici.
+
+Un roi avait un ami qu’il invitait souvent à boire avec lui, et toutes
+les fois qu’il l’invitait pour la nuit, le roi lui faisait un cadeau.
+Une nuit il ne lui donna rien. La partie finie, le convive se retire. Il
+arrive chez lui ; aussitôt sa femme d’aller à son mari, et voyant qu’il
+ne rapporte rien : « Eh bien ! dit-elle, où donc est le cadeau du roi ?
+— Il n’y en a pas aujourd’hui. — Alors, moi, je veux te donner quelque
+chose. » Elle appelle ses femmes esclaves ; dès qu’elles arrivent, elle
+met en main à chacune d’elles un _khouff_, sorte de long chausson en
+cuir noir et de la forme des chaussons en cuir jaune à la mode du Caire.
+La dame aussi prit un khouff ; puis, toutes ensemble, elles tombent sur
+la nuque de notre homme, le battant en cadence avec les khouff. Et le
+pauvre mari en eut l’arrière-cou rouge comme une pomme.
+
+Le lendemain matin, le roi, voulant boire, envoya chercher son convive.
+L’ami n’osa se présenter ; il avait la nuque enflée, de couleur pourpre.
+Il écrivit au roi, lui conta son aventure, et termina sa lettre par ces
+deux vers :
+
+
+ « De blanches mains me sont tombées sur la nuque, me battant comme en
+ cadence rhythmée sur la mesure d’un chant nuptial.
+
+ « Les noirs khouff qui armaient ces mains-là jouaient sur ma pauvre
+ nuque, à coups suivis comme ceux du marteau dans la main du
+ taillandier. »
+
+
+Le roi, en lisant cette lettre, se prit d’un fou rire. Il appela le
+câdi, et lui jetant le papier : « Réponds à ces deux vers, » lui dit-
+il ; et le câdi trace les deux vers que voici :
+
+
+ « Ne te formalise pas du caprice de ces femmes ; montre un caractère
+ digne d’un homme.
+
+ « Qu’elles se soient ainsi amusées à ce jeu cadencé sur ta nuque, et
+ que tu sois ainsi resté une heure, en vérité il n’y a pas grand mal à
+ cela. »
+
+
+Le roi envoya à son convive ces deux vers, accompagnés d’un cadeau.
+
+Voici une aventure analogue arrivée à Abou-Nouâs.
+
+Hâroûn-el-Rachyd appela un jour une de ses esclaves et lui dit : « Je
+veux te donner à Abou-Nouâs. Mais garde-toi bien de lui accorder tes
+faveurs. Toutes les fois qu’il fera mine de s’approcher de toi, prends
+un khouff noir et tombe-lui à grands coups sur la nuque. — Très-bien. »
+Hâroûn envoie chercher Abou-Nouâs et lui fait cadeau de l’esclave. Abou-
+Nouâs accepte avec joie le don du khalife et se retire chez lui. La nuit
+venue, il va caresser sa belle, comme fait tout homme en préludes
+amoureux. Mais l’esclave résiste, prend son khouff et lui en administre
+un bon nombre de coups sur la nuque. « Pourquoi cette manière de
+répondre à mon amour ? » dit Abou-Nouâs. L’esclave ne dit mot ; Abou-
+Nouâs crut qu’elle était muette. Toutes les fois qu’il portait la main
+vers elle, les coups pleuvaient derechef. Le pauvre favori en eut la
+nuque toute rouge et toute meurtrie ; et le lendemain le cou lui avait
+gonflé.
+
+Le khalife envoie chercher Abou-Nouâs. Celui-ci arrive ; et Hâroûn lui
+dit : « Comment as-tu passé la nuit, mon cher Abou-Nouâs ? — Très-bien !
+prince ; parfaitement ! Seulement il me semble que vous avez laissé
+prendre à cette esclave une bien mauvaise habitude. » Il faisait
+entendre par là que le khalife aussi avait eu la nuque battue. Le
+khalife partit d’un éclat de rire moqueur, et il ajouta : « Tu as reçu
+ce que tu as mérité ; c’est très-bien. Que Dieu te confonde ! Il fallait
+laisser cette femme en repos. »
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 3. PAGE 57.
+
+
+Les ventouses sont, comme en Égypte, des cônes ou extrémités de cornes
+de bœuf, ouvertes par la pointe, longues d’environ trois pouces. Sur
+l’ouverture pratiquée à la pointe, une petite rondelle de cuir joue en
+manière de soupape. On fait le vide avec la bouche, par aspiration, et
+le cuir ferme la _corne_, qui par sa base reste appliquée sur la peau de
+l’individu.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 4. PAGE 58.
+
+
+La première fois que je lus ce passage relatif aux _daûmah_ ou _bosses
+du courage_ des Ouadayens, je témoignai ma surprise au cheykh El-Tounsy,
+et je lui demandai s’il avait entendu parler ailleurs qu’au Ouadây de
+cette singulière croyance. « Je n’ai jamais vu ces tumeurs qu’au Ouadây,
+me dit-il ; les Ouadayens sont intimement convaincus qu’elles sont le
+réceptacle de la bravoure. C’est un des mille préjugés et folies de ces
+contrées ignorantes. » Mais quand j’arrivai à dire au cheykh ce que la
+phrénologie avait admis à cet égard, il crut d’abord que je voulais
+plaisanter et il se mit à rire. Lorsqu’il vit que je lui parlais
+sérieusement, il m’adressa une foule de questions sur le _gallisme_.
+« Comment ce Gall, me répétait-il, a-t-il pu se trouver d’accord avec
+les Ouadayens ? » Notre conversation dura longtemps sur ce chapitre et
+se renouvela bien des fois.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 5. PAGE 65.
+
+
+On entend par esclave de sept empans celui dont la taille est de sept
+empans mesurés depuis la cheville jusqu’à l’extrémité inférieure de
+l’oreille. Les esclaves _soudâcy_ ou _sédâcy_, ou _des six_, ont six
+empans mesurés comme les précédents. Au-dessous de six empans, ils
+diminuent de valeur, de même au dessus de sept, parce qu’alors étant
+hommes faits, ils ne peuvent plus être employés au services des harems.
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 6. PAGE 74.
+
+
+Kharyf et-teymân ou et-tymân signifie _automne double_ de profit ; car
+là l’automne est le temps des pluies et le temps des semailles. _Teymân_
+vient du mot arabe _touamân_ qui signifie _jumeaux_, nés ensemble du
+sein d’une même mère. Au Ouadây, on a comparé ce sultan à l’automne
+ouadayen, qui apporterait la pluie de deux automnes : allusion à la
+libéralité de ce prince ; car s’il donnait, il enrichissait, tout comme
+l’automne fait la fortune des campagnes.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 7. PAGE 82.
+
+
+Les _miroued_ sont des tiges minces de métal ou de bois. On les plonge
+ou on les passe dans le _keuhl_ ou matière noire en poudre incorporée à
+un corps gras. Ensuite, en faisant glisser les miroued entre les deux
+bords des paupières, on se teint toute la ligne ciliaire palpébrale
+d’une couleur noire que les Arabes aiment comme parure.
+
+Le keuhl se conserve dans des espèces d’étuis dans lesquels sont aussi
+enfermés les miroued. Cette habitude de se teindre les bords des
+paupières et les sourcils existait, chez les femmes arabes surtout, de
+temps immémorial avant l’islamisme. Ce genre de parure était en vogue
+chez nombre de peuples anciens. A Rome, les dames se peignaient le bord
+des paupières et les sourcils avec une poudre noire ou avec de la suie.
+_Fuligine colligebant_ (Tertullien, _De cultu femin_. 5. — Juvénal, 11 ;
+93. — Pline, Epist. VI. 2). En Égypte, le keuhl est du sulfure
+d’antimoine pulvérisé très-fin ou bien du _loubân_ (oliban), brûlé dans
+deux vases se couvrant bouche à bouche ; c’est donc alors une suie,
+_fuligo_.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 8. PAGE 101.
+
+
+Les musulmans croient que les psaumes de David sont un livre envoyé du
+ciel au roi-prophète, et écrit de la main de Dieu.
+
+ (P).
+
+
+ NOTE 9. PAGE 101.
+
+
+Par _la terre_, les uns entendent _ce monde_, les autres _la vie du
+paradis_. Lorsque j’ai dit tout à l’heure que Dieu donna le pouvoir à
+Sâboûn comme au prince le plus vertueux, je n’ai pas voulu dire que la
+vertu de l’homme fût toujours la cause déterminante qui dirige la
+conduite de Dieu, car Dieu n’est point influencé et n’agit point par des
+raisons de cette nature ; mais j’ai voulu indiquer un simple rapport de
+corrélation, de but, comme l’indiquent ces paroles divines du Coran :
+« Je n’ai créé les génies et les hommes que pour m’adorer. »
+
+ (S).
+
+
+ NOTE 10. PAGE 103.
+
+
+L’amulette du sultan, comme la plupart des autres amulettes, est une
+très-petite giberne. Celle du sultan est dorée et tient à un cordon ou
+baudrier également doré. Dans cette giberne, le sultan porte des
+talismans ou fragments de papier pliés sur lesquels sont tracées des
+paroles du Coran, et dont la vertu alors doit préserver Sa Majesté de
+tout mal et malheur.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 11. PAGE 106.
+
+
+Redjeb a reçu la qualification d’_unique_ pour le distinguer des _deux_
+mois de Réby qui le précèdent et qui se distinguent par les mots
+_premier_ et _second_. Mais on pense plus généralement que Redjeb est
+appelé _redjeb l’unique_, parce qu’il ne se trouve pas immédiatement
+avant ou après les trois autres mois Zou-l-Câdeh, Zou-l-Heddjeh et
+Moharrem qui, comme Redjeb, sont des mois sacrés, c’est-à-dire dans
+lesquels il est défendu de faire la guerre.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 12. PAGE 111.
+
+
+J’ai lu, dans les récits historiques, quelque chose d’analogue au genre
+de courage dont je viens de parler. Un individu appelé Noaîm se révolta
+contre un khalife, et réussit à rassembler une armée nombreuse. Le
+khalife marcha contre le rebelle et le vainquit. Noaîm fut pris et fut
+amené au khalife, qui ordonna de le mettre à mort à l’instant même. On
+étale le cuir des suppliciés[241] ; le bourreau tire le glaive et le
+lève sur la tête de Noaîm. Le khalife regarde alors ce malheureux, le
+voit calme, tranquille et résolu ; rien dans les traits n’annonçait la
+moindre émotion, la moindre frayeur. Le khalife voulut le faire parler,
+afin de découvrir plus sûrement quel était l’état moral du coupable :
+« Noaîm, dit-il, si tu as à alléguer quelques raisons qui puissent
+excuser ta conduite, expose-les-moi ; je t’écoute. — Tu me permets de
+parler, ô émir des Croyants, et gloire à Dieu qui par toi a relevé notre
+sainte religion, et qui a réuni les musulmans sous ton autorité ! Eh
+bien, je n’ai nulle excuse à alléguer ; je ne te demande qu’une grâce,
+c’est de me laisser te réciter quelques vers qui se présentent à mon
+esprit :
+
+
+ « Entre ce cuir et ce glaive, je vois la mort qui m’épie ; de quelque
+ côté que je porte les regards, je l’aperçois l’œil sur moi.
+
+ « Je crois que dans un moment tu vas m’abattre la tête ; mais qui peut
+ éviter ce que lui réserve la fatalité ?
+
+ « Je n’ai pas peur du trépas, car je sais bien qu’il a son heure
+ inévitable.
+
+ « Mais, prince, je laisse des enfants, et leurs entrailles vont se
+ tordre de douleur.
+
+ « Il me semble les voir, mes enfants, au moment où leur arrivera la
+ nouvelle de ma mort : ils se déchirent la face, ils poussent des cris
+ de désespoir.
+
+ « Si je vivais, ils vivraient en paix, en sécurité, à l’abri d’une fin
+ malheureuse ; mais si je meurs, ils meurent. »
+
+
+Les yeux du khalife se mouillent de larmes. « Va, dit-il à Noaîm, je te
+pardonne pour Dieu et pour tes enfants. » Et le khalife ordonne de
+mettre en liberté le coupable, lui fait des présents et le renvoie plein
+de joie et de reconnaissance.
+
+Le récit suivant offre encore une circonstance analogue. Nomân, fils de
+Mounzir, fils de Mâ-és-Séma, était roi des Arabes de Hyrah, dans l’Irâk.
+Il avait partagé ses jours par alternative d’un jour de bienveillance et
+d’un jour de colère. Le jour de bienveillance, il donnait des bienfaits
+et des présents au premier individu que son regard rencontrait ; le jour
+néfaste, c’est-à-dire le lendemain, il mettait à mort le premier
+individu qu’il apercevait.
+
+Un Arabe vint trouver Nomân dans l’intention de lui demander une
+faveur ; mais, malheureusement, il se présenta le jour néfaste. Dès que
+l’Arabe est arrivé devant le roi, celui-ci ordonne de le mettre à mort.
+« Vie de Dieu ! dit l’Arabe, la mort ne m’épouvante pas ; je désire
+seulement que tu m’accordes trois jours de délai pour aller voir ma
+famille et lui annoncer ma destinée. Outre cela, plusieurs dépôts m’ont
+été confiés ; si je meurs aujourd’hui, ils seront probablement perdus
+pour ceux à qui ils appartiennent ; je veux les rendre ; puis je
+reviens, et tu feras de moi ce qu’il te plaira, ce que tu veux en faire
+actuellement. — Bien ! dit Nomân ; donne-moi un répondant, et je te
+laisse partir. »
+
+L’Arabe se tourne alors vers un des vizirs, et croyant devoir s’adresser
+à lui plutôt qu’aux autres, il lui dit : « Sois ma caution ; » l’Arabe
+ajoute à ces mots quelques vers dont je ne me rappelle que celui-ci :
+
+
+ « Frère, homme de cœur, sois généreux pour moi, sois mon répondant,
+ sois ma caution. »
+
+
+Entraîné par un sentiment de dévouement, de noblesse et de grandeur
+d’âme, le vizir se porte pour caution et dit à l’Arabe de partir. Celui-
+ci monte sa chamelle et va retrouver sa famille. Il raconte son malheur,
+l’engagement qu’il a pris, et l’obligation où il est de repartir
+bientôt. Au jour désigné il se met en route. L’heure du retour expirait,
+et il ne reparaissait pas au rendez-vous. Nomân alors dit au vizir :
+« Ton homme ne revient pas ; tu vas être victime pour lui. — Je suis
+prêt ; mais tu n’as rien à exiger de moi qu’à trois heures après midi ;
+à l’heure fixée, je serai à ta discrétion. »
+
+Trois heures arrivent. « Prépare-toi à mourir, dit Nomân au vizir. — Je
+suis à tes ordres. » On appelle le bourreau, et le vizir est conduit au
+lieu du supplice. La foule était immense ; les uns versaient des larmes,
+les autres se lamentaient. L’Arabe paraît. « Arrêtez ! arrêtez !
+s’écrie-t-il de loin ; ma caution est dégagée. » L’exécuteur suspend
+l’exécution ; on va avertir le roi. Nomân appelle nos deux hommes devant
+lui. « En vérité, leur dit-il, mon étonnement est extrême ; j’admire
+votre fidélité à votre parole, et je ne vois rien de plus grand qu’un
+tel exemple de sincérité, de conscience, de grandeur d’âme. Je vous
+pardonne, et à cause de vous j’abolis mes jours de colère. »
+
+Voici encore une histoire dont la conclusion est la même que celle des
+deux précédentes. Cette histoire m’a été racontée par le chérif
+Mohammed, fils du chérif Ibrahim, le Sennârien.
+
+Il était de coutume au Sennâr, me dit-il, que lorsqu’un homme en avait
+tué un autre, le meurtrier prît sa victime par le pied et restât ainsi
+jusqu’à ce que les parents du mort vinssent satisfaire leur vengeance.
+Or un jour, un Sennârien en tua un autre chez leur maîtresse commune. Il
+saisit alors le pied de son rival égorgé, et se tint assis près du
+cadavre jusqu’à l’arrivée des parents du mort. L’individu qui avait
+succombé avait six frères et son père et sa mère. Ils accourent tous les
+huit, et un des frères dit au meurtrier : « Pourquoi as-tu assassiné
+notre frère ? — Parce que cela m’a plu. — Alors tu vas te laisser tuer ?
+— Je suis à votre discrétion ; seulement je voudrais que vous fussiez
+assez généreux pour m’accorder trois jours de délai. J’irai faire mes
+adieux à ma famille et je reviendrai. — Voilà, ce nous semble, de la
+peur. Tu veux te soustraire à la mort ; tu es un lâche, et ton sang ne
+saurait dignement payer celui de notre frère. Va-t’en, va, nous ne te
+ferons pas l’honneur de te tuer. »
+
+L’habitude est de ne prendre le talion du sang que sur des individus
+sans peur. Lorsque le meurtrier montre de la lâcheté et craint la mort,
+on le méprise, on le refuse comme victime ; on va chercher un de ses
+parents qui sache envisager la mort avec courage, et on égorge ce parent
+à la place du véritable meurtrier.
+
+Nôtre homme répondit aux frères de son rival : « Je vous le jure par
+Dieu, je n’ai nulle crainte de mourir. Honte, malédiction du Ciel sur
+les lâches ! Et qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que je vous demande un
+délai ? Je ne veux que voir encore une fois ma famille ; cela me paraît
+très-simple. — Alors donne-nous un gage de ta parole, une caution, et
+nous te laissons partir. » Le meurtrier promène ses regards autour de
+lui, et il choisit parmi les assistants celui qu’il jugea, à la
+physionomie, le plus homme de cœur, et il le pria de se porter pour
+caution. Cet homme se dévoua, accepta la proposition, et on fixa pour
+condition que si, dans trois jours, le coupable n’était pas de retour,
+le répondant serait mis à mort. L’étranger consentit à cet arrangement,
+et donna sa parole. Le meurtrier enfourche une monture, dit adieu et
+part. Arrivé chez lui, il raconte son histoire.
+
+Il était nouvellement marié. Sa femme, après l’avoir entendu : « Garde-
+toi, lui dit-elle, garde-toi bien d’approcher de moi. Va dégager ta
+caution. » Notre homme est accueilli de la même manière par son père et
+par ses frères : « Dépêche-toi d’aller relever ta caution. » Il se lave,
+se parfume, reprend sa monture et s’en retourne.
+
+En route, il rencontre un lion qui lui coupe le chemin ; il descend,
+combat le lion, le tue, et emporte avec lui un morceau de la peau de la
+tête pour preuve légitime de son retard, s’il arrive après le délai
+fixé. Le soir du troisième jour, les parents du jeune homme mort vont
+trouver celui qui s’était donné comme garant. « Il paraît, lui disent-
+ils, que ton homme t’a trompé. Allons ! arrive, paye-nous le sang par le
+sang. » Il se lève et se rend immédiatement au lieu où l’on devait
+l’immoler. On se rangeait en cercle autour de lui, on se préparait à le
+tuer, lorsqu’on aperçut le meurtrier. « Que faites-vous, malheureux ?
+s’écrie-t-il. Laissez cet homme, me voici ; je vais vous payer ma dette
+et affranchir ma caution. »
+
+On délivre aussitôt le répondant. Mais le père du mort admirant la
+résolution et la conscience du meurtrier, appelle ses fils, entre avec
+eux dans sa cabane, en ferme la porte et leur dit : « Que pensez-vous,
+mes enfants, de toute cette aventure ? Quel est, à votre avis, le plus
+généreux, le meurtrier ou le répondant ? — Ce sont en vérité deux hommes
+au cœur élevé, deux étoiles du pôle dans le ciel. — Eh bien ! mon avis à
+moi est d’accorder la vie à ce coupable. Il l’a mérité par son
+empressement à délivrer sa caution. — Quoi ! dit un des fils, nous
+laisserons sans vengeance le sang de notre frère ! Sa mort resterait
+ainsi sans expiation ? Non, jamais. — Je vous le jure par les trois
+serments de répudiation, cet homme aura la vie sauve. Et celui de vous
+qui lui fera le moindre mal, m’en répondra sur sa tête[242]. »
+
+A ces mots, il sort, ferme la porte sur ses fils, appelle le meurtrier.
+« Nous te pardonnons, lui dit-il ; retourne à ta famille, à tes
+troupeaux. — Non ; cela est impossible. J’aurai tué ton fils, le fruit
+de ton cœur, et je vivrais après lui ! Non, il n’en sera pas ainsi ; je
+ne veux pas de pardon. — Nous te pardonnons, te dis-je. Tu m’as tué un
+fils, il est vrai ; mais grâce à Dieu, il m’en reste d’autres. » Et il
+s’éloigna. Le meurtrier resta trois jours encore, répétant aux parents
+de sa victime : « Le talion ! prenez sur moi le talion, payez-vous de
+votre fils. » On ne lui répondit pas. Il attendit vainement, et enfin il
+reprit sa monture et retourna chez lui.
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 13. PAGE 112.
+
+
+On appelle _khirryt_, des génies ou lutins redoutables qui, selon les
+musulmans, affrontent les brûlantes ardeurs du soleil de midi, se
+tiennent alors sur les routes, sur tous les chemins, pour nuire aux
+voyageurs, les tourmenter, les faire mourir.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 14. PAGE 118.
+
+
+(Il est comme le mouton qui cherche lui-même sa perte en grattant la
+terre.) Cette expression proverbiale fait allusion à ceci : On apporta
+un mouton pour le tuer, mais on ne trouva pas le couteau. Ce couteau
+était tombé et le vent l’avait couvert de poussière et de sable. Le
+mouton fut alors mis à terre, en liberté ; mais voilà que du pied il
+gratte juste à l’endroit où était le couteau. Le mouton fut repris de
+suite et égorgé.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 15. PAGE 120.
+
+
+Je ne connais d’autre prince qui ait été victime d’un pareil stratagème
+que Djézymet-el-Abrach, roi arabe. Il tomba dans les piéges de la reine
+Zabba. Cette reine était restée seule héritière de son père, qui lui
+laissa, en mourant, de vastes États.
+
+Djézymet eut envie d’épouser Zabba. Il envoya demander la main de cette
+reine. Zabba détestait les hommes ; mais elle pensa que si elle
+repoussait les vœux de Djézymet, celui-ci la viendrait attaquer les
+armes à la main, la déposséderait violemment, et peut-être la mettrait à
+mort. Zabba eut recours à la ruse et à la trahison pour trancher la
+difficulté. Elle répondit au prince arabe : « Le sabre a trouvé son
+fourreau. Reine, pouvais-je espérer un époux plus illustre que toi ?
+Depuis longtemps je sens en mon cœur le désir de m’unir à toi par le
+mariage. Mais tu sais ce qu’en pareilles circonstances la pudeur et la
+décence prescrivent à une femme. Je bénis Dieu qui t’a inspiré. Aussitôt
+que tu auras reçu cette lettre, pars, viens ici, et que nous soyons unis
+comme les grains d’un collier. Adieu. »
+
+Cette réponse porta la joie dans l’âme de Djézymet. Il se prépara de
+suite à se rendre auprès de Zabba. Djézymet avait un neveu appelé Cacyr,
+c’est-à-dire le _Petit_. Cacyr, informé du résultat de la démarche du
+roi, alla le trouver aussitôt. « Prince, lui dit-il, vous vous laissez
+jouer par une femme. — Et pourquoi me tromperait-elle ? — Je le vois !
+on n’écoute pas toujours les conseils d’un _petit_. » Ce jeu de mots
+passa en proverbe.
+
+Djézymet se mit en route. Zabba envoya au-devant de lui, lui rendit les
+honneurs dus à un roi, lui fournit en abondance ce dont il put avoir
+besoin. Ensuite elle se présenta à lui, et leur union fut conclue. Les
+premières cérémonies achevées, Djézymet, assuré de posséder désormais
+celle qu’il désirait, congédia la plus grande partie des soldats qui
+l’avaient accompagné ; il ne garda que quelques hommes comme cortége
+particulier.
+
+En entrant dans le palais de Zabba pour la consommation du mariage,
+Djézymet fut reçu magnifiquement. Mais en arrivant auprès de Zabba, il
+s’étonna de la voir sans parure, sans ornements. Ce fut pour lui un
+augure sinistre... On ferme toutes les portes sur le prince ; il reste
+seul. Un moment après, Zabba reparaît nue. « Regarde-moi bien, dit-elle
+au roi arabe, est-ce là un pubis préparé, épilé, comme chez une nouvelle
+mariée ? » Et en effet, il n’était point préparé. « C’est, dit Djézymet,
+le pubis d’une misérable esclave, d’une...[243] » Zabba appelle ses
+femmes : « Préparez à votre maître, leur dit-elle, et étalez par terre,
+devant lui, le cuir du supplice. » Les femmes obéissent ; puis Zabba
+ordonne à un barbier de saigner Djézymet aux deux bras ; on ouvre les
+veines et on laisse couler le sang jusqu’à extinction. Pendant ce temps,
+Zabba disait à ses suivantes : « Ayez bien soin du sang de votre
+maître ; ayez soin qu’il ne s’en perde pas une goutte en dehors du cuir.
+— Laissez mon sang, leur disait Djézymet ; je le donne sans regrets. »
+
+Un poëte a rappelé dans ce vers l’aventure de Djézymet :
+
+
+ « Elles apportèrent le cuir du supplice pour recevoir le sang qui
+ allait jaillir de ses veines. Il vit alors que Zabba l’avait trompé,
+ l’avait trahi. »
+
+
+Cacyr vengea son oncle. Il se concerta avec le fils de Djézymet, tua
+Zabba, et en massacra toute la suite. Du reste, cette histoire est
+connue ; je me borne au peu que j’en ai raconté, et que j’introduis ici
+en forme d’à-propos et d’épisode.
+
+Sâboûn, comme nous l’avons dit, mit à mort son frère et le roi qui avait
+voulu soulever l’armée. Car l’homme sensé, une fois qu’il tient ses
+ennemis en son pouvoir, n’ignore pas que pardonner alors, c’est se
+préparer des dangers qui peut-être lui coûteront la vie. Le prophète,
+sur lui soit la bénédiction de Dieu ! a dit : « Le sage n’est pas piqué
+deux fois à un trou de vipère. » Voici une confirmation de ce principe.
+
+Nomân le Borgne, en se retirant du monde et de la vie mondaine, céda la
+royauté à son fils El-Mounzir, qui régna jusqu’au temps de Feiroûz-Ibn-
+Yezdedjird, roi de Perse. Ensuite la souveraineté passa entre les mains
+du fils d’El-Mounzir, El-Açouad, qui soumit les Ghassânides, Arabes de
+Syrie. Il fit prisonniers plusieurs de leurs princes, auxquels ensuite
+il voulut rendre la liberté. El-Açouad avait un cousin appelé Abou-
+Ozaynah, dont les Ghassânides avaient tué un frère dans une bataille.
+Abou-Ozaynah, informé que son oncle avait intention de faire grâce aux
+princes ghassânides, composa une _cacydeh_ ou pièce de vers pour
+persuader à El-Açouad de se venger. En voici un passage :
+
+
+ « L’homme n’obtient pas tous les jours ce qu’il désire, et tous les
+ jours le destin ne lui verse pas ses faveurs.
+
+ « Le plus sage est celui qui, au moment propice, ne lâche pas la corde
+ qui tient à ce qu’il veut avoir.
+
+ « Le mieux avisé partout et en tout temps, est celui qui abreuve ses
+ ennemis à la coupe à laquelle ils l’ont fait boire.
+
+ « C’est justice à lui de les frapper du fer dont ils l’ont frappé
+ d’abord.
+
+ « Pardonner n’est générosité et sagesse qu’entre des égaux ; quiconque
+ soutient le contraire en a menti.
+
+ « Tu as tué Amr, et tu veux pardonner à Yézyd ; pensée malheureuse qui
+ ne t’amènera que guerres et calamités !
+
+ « Ne tranche pas seulement la queue de la vipère, pour laisser ensuite
+ partir la vipère ; si tu es homme, fais que la tête suive la queue.
+
+ « Ils ont tiré le sabre, qu’ils tombent sous le sabre ; ils ont allumé
+ le feu, donne-les, comme du bois, en pâture aux flammes.
+
+ « Tu veux leur pardonner ! Mais partout on dira : « Ce pardon n’est
+ pas de la clémence, c’est un pardon accordé par la peur.
+
+ « Ces rois sont les croissants brillants, les hautes illustrations des
+ Ghassânides ; qu’y aurait-il donc d’étonnant qu’ils cherchassent à
+ recouvrer leur puissance (et ensuite à se venger de toi) ?
+
+ « Ils t’ont fait offrir leur rachat, te vantant pour cela leurs
+ chevaux et leurs chameaux, qu’admirent, disent-ils, les barbares et
+ les Arabes.
+
+ « Eh quoi ! ils auront trait notre sang, et nous, nous ne trairons que
+ du lait de leurs chamelles ! Certes, aux yeux du monde, ils nous
+ auront surpassés dans l’art de traire !
+
+ « Pourquoi accepterais-tu pour eux une rançon ? Ce n’est pas de l’or
+ et de l’argent qu’ils ont eu de nous (c’est notre sang). »
+
+
+Mais il est temps de réprimer les excès de mon _calam_ et d’en arrêter
+la fougue en lui serrant la bride. Exposons maintenant ce qui se passa
+entre Sâboûn et les sultans ses voisins, et racontons les guerres qui
+signalèrent son règne.
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 16. PAGE 128.
+
+
+L’enfant né d’une femme non légitime, n’est pas regardé comme fils de
+celui qui a cohabité avec cette femme. Il est comme étranger pour
+l’homme.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 17. PAGE 140.
+
+
+Mon ami M. F. Fresnel, consul français à Djeddah, sur la mer Rouge, a
+publié, en 1844, un mémoire sur l’_Abou-Carn_, et considère cet animal
+comme étant la licorne. Ce mémoire a été lu à l’Académie.
+
+Ce que les Égyptiens appellent _khartyt_ est le rhinocéros proprement
+dit.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 18. PAGE 150.
+
+
+Le terme _birny_, au Bâguirmeh et au Barnau, correspond au mot Fâcher
+pour le Dârfour et le Ouadây. Birny n’est point un nom propre ; il se
+dit de la place qui est devant la demeure du sultan, et aussi de cette
+demeure, et même de la ville ou du bourg où siége un sultan secondaire,
+un gouverneur de premier ordre. Ainsi, il y a le birny de Logoun, au
+Katakau. Birny veut donc encore dire, en quelque sorte, _capitale_, soit
+d’un État, soit d’une province, etc.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 19. PAGE 162.
+
+
+Le ryâl est le _douro_ d’Espagne. Ce mot s’applique aussi au thaler
+d’Autriche. Le mot arabe ryâl est évidemment la transcription du mot
+espagnol _real_.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 20. PAGE 163.
+
+
+La raison de la dénomination _pièces à canon_, par laquelle on
+caractérise ces pièces d’argent, connues aussi dans le commerce sous le
+nom de _colonnates_, est que les Arabes ont pris les deux colonnes,
+figurées sur la pièce, pour deux canons.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 21. PAGE 165.
+
+
+J’ai vu un fait semblable dans la guerre de Morée, après la prise de
+Missolonghi.
+
+Un soldat égyptien, à l’approche de la nuit, fouillait les Grecs morts,
+espérant trouver quelque bonne capture. Il vint à un cadavre qui avait
+une ceinture en grosse toile comme de la toile cirée. Il la détache, et
+sent qu’elle est pleine de ryâl. Transporté de joie, il termine là ses
+recherches ; il se contente de la ceinture. Il se retire à quelque
+distance, et, seul, il compte ses ryâl. Il y en avait deux cent
+cinquante. Le ryâl ou talari valait alors douze piastres d’Égypte
+(aujourd’hui il en vaut environ vingt, et la pièce de cinq francs en
+vaut dix-neuf et un quart. La piastre équivaut à quarante paras).
+
+« Par Dieu ! dit notre homme tout ému, voilà une excellente trouvaille.
+Dieu m’envoie là trois mille piastres. Il y a de quoi me soigner, me
+régaler et en envoyer encore à ma famille. » Il était nuit quand il
+compta son butin. Le lendemain, au jour, il examine un ryâl et lui voit
+une couleur jaune. Il s’imagine que ce n’est qu’une pièce de cuivre, et
+il le jette. Il en examine d’autres ; jaunes encore, et tous, jaunes de
+même. C’étaient des doublons. Notre benêt prit l’or pour du cuivre, et
+il se mit à pleurer, à se lamenter : « Quel malheur ! disait-il ; est-on
+plus malheureux que moi ! »
+
+Passe par hasard près de lui un de mes amis, que je ne veux pas nommer :
+« Qu’as-tu donc à pleurer ? dit-il. » Et l’autre de raconter son
+aventure en répétant vingt fois : « Et pour mon malheur, je m’aperçois
+que mes talaris sont de cuivre. — Voyons. » Le soldat montre ses talaris
+de cuivre. L’autre reconnaît les doublons, mais il dissimule : « C’est
+vraiment bien malheureux ! dit-il aussitôt ; mais il faut se consoler.
+Ah ! la puissance et la force sont en Dieu seul ! Et où veux-tu aller
+avec cela ? qui veux-tu qui prenne cette monnaie ? — Je t’en prie, dit
+notre guerrier, si tu penses qu’on puisse les vendre, prends-en ce que
+tu voudras, et fais en sorte que j’en retire quelque chose. — Veux-tu
+m’en vendre quelques-uns à vingt paras la pièce ? — Très-volontiers, et
+tout de suite. » Mon ami n’avait malheureusement alors en poche que
+vingt-cinq piastres. Il les donne au soldat et prend cinquante doublons.
+Il ne put en acheter davantage en ce moment. « Attends un peu, dit-il à
+son Égyptien. Je vais au camp ; je t’apporterai cent piastres, et je te
+débarrasserai du reste de tes cuivres. — Très-bien, très-bien, va. »
+
+Mon ami part en toute hâte, prend cent piastres et retourne au plus vite
+sur ses pas. Mais de loin il aperçoit des soldats rassemblés autour de
+son homme, et il s’arrête, puis regagne le camp. Le benêt avait appris
+que ses pièces de cuivre étaient des doublons, valant chacun seize
+ryâl ; et il se lamentait, maudissait celui qui lui avait acheté les
+cinquante doublons.
+
+On m’a raconté d’une autre manière la fin de l’aventure. Après que
+l’acheteur aux cents piastres se fut éloigné, le soldat se remit à
+déplorer son malheur, à maudire son cuivre. Sur ce, passa un individu
+qui demanda au pleureur quel était le motif de ses larmes. Le pauvre
+désolé lui conta son histoire. « Voyons, montre-moi donc tes ryâl, dit
+le passant. » Le soldat étale ses cuivres, et l’autre reconnut de beaux
+et bons doublons. « Veux-tu, dit-il au soldat, me faire cadeau de cinq
+de ces ryâl, et je t’apprendrai ce que c’est ? — Volontiers, je te les
+donne. » L’étranger met en poche les cinq pièces, et dit à son homme :
+« Ouvre l’œil, comprends et sache que chacun de ces ryâl en vaut
+seize. »
+
+C’est à ces mots que notre guerrier se mit à chanter haut sa complainte
+sur les cinquante ryâl jaunes qui lui avaient été achetés pour vingt-
+cinq piastres. En revenant, l’acheteur ayant entendu, à quelque
+distance, sa dupe se répandre en plaintes, en désolation, eut soin de
+s’esquiver. Il savait bien que, s’il était découvert, il serait obligé
+de rendre les cinquante doublons.
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 22. PAGE 184.
+
+
+Ce _seigneur_ est Mahomet, fils d’Abd-Allah, fils d’Abd-El-Mouttaleb,
+fils de Hâchem, fils d’Abd-Ménâf. Mahomet est souvent appelé aussi fils
+d’Adnân ; Adnân est le vingtième aïeul de Mahomet.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 23. PAGE 201.
+
+
+Ce poëte, que le cheykh ne nomme pas, est _Tofaîl-el-Khaîl_ ou Tofaîl
+aux chevaux, ainsi surnommé à cause de son talent à décrire les chevaux,
+etc. Ce poëte vivait avant l’islamisme. J’en publierai la légende dans
+l’histoire légendaire des poëtes arabes antéislamiques.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 24. PAGE 214.
+
+
+Le livre dont il est question ici est de Mâlek, chef d’un des quatre
+rites orthodoxes. Quand Mâlek écrivait son livre sur les principes de la
+loi musulmane, une nuit il vit en songe Mahomet, qui lui dit :
+« _Ouattata ed-dyna_, tu as aplani, mis à la portée de tous la
+religion. » Et d’après cela, il appela son livre le _Mououattâ_.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 25. PAGE 218.
+
+
+Voici les détails de l’événement indiqué dans ce passage.
+
+Ce fut d’après les informations reçues de mon père que Yoûcef-Pacha se
+concerta sur les moyens de mettre en évidence, d’abord, les exactions
+d’El-Mountacer. Le pacha consulta à ce sujet plusieurs de ses
+courtisans. Ils lui conseillèrent d’envoyer des marchandises au Barnau
+sous la conduite d’un homme sûr et ferme, de diriger la caravane par le
+Fezzân, et de remettre au chef de cette caravane une lettre pour El-
+Mountacer et une autre pour le sultan du Barnau. Yoûcef-Pacha proposa à
+Mohammed-el-Moukkény, un des officiers de son palais, de se charger de
+cette expédition. Il lui confia donc quatre cargaisons de marchandises,
+outre des présents pour le sultan du Barnau. La caravane se mit en route
+pour le Fezzân. La lettre qu’El-Moukkény devait remettre à El-Mountacer
+était conçue en ces termes :
+
+
+« A Son Excellence notre cher Mohammed-el-Mountacer, notre gouverneur de
+la province du Fezzân.
+
+« Or sus, il nous est venu à l’idée d’envoyer notre honorable et
+excellent serviteur Mohammed-el-Moukkény au Barnau, avec une lettre et
+des présents pour le sultan barnaouyen. Nous avons ordonné à El-Moukkény
+de passer par le Fezzân et de se présenter à toi. J’espère que tu le
+traiteras convenablement. Adjoins-le à la première caravane qui ira au
+Barnau. S’il a besoin de chameaux de transport, ou de provisions, ou
+d’argent, donne-lui, à mon compte, ce qu’il te demandera. J’espère que
+tu le seconderas et l’aideras de tous tes moyens. Salut. »
+
+
+El-Moukkény, à son arrivée au Fezzân, fut bien reçu par El-Mountacer,
+qui l’hébergea et lui fournit pendant trois jours tout ce qu’un voyageur
+peut désirer. Le quatrième jour, El-Moukkény présenta à El-Mountacer la
+lettre de Yoûcef-Pacha. El-Mountacer la lut et trouva fort peu de son
+goût les exigences du pacha. Toutefois, il dissimula sa mauvaise humeur.
+
+L’arrivée d’El-Moukkény à Mourzouk coïncida justement avec le départ
+d’une caravane pour le Barnau. El-Moukkény fit le voyage avec elle, et
+environ six mois après il reparut à Mourzouk avec une troupe
+considérable d’esclaves ; il en remplit quatre maisons. El-Mountacer,
+afin de pouvoir prélever la taxe habituelle qui lui revenait sur la
+vente des esclaves à Mourzouk, envoya sous main des acheteurs à El-
+Moukkény pour lui proposer d’acheter une partie des esclaves. El-
+Moukkény ne voulut rien vendre. « Ces esclaves, dit-il, sont la
+propriété du pacha, je n’ai pas le droit d’en disposer. » Ensuite il fit
+demander à El-Mountacer, avec les formes d’autorité que lui permettait
+son caractère de commis du pacha, des provisions pour sa caravane
+entière. El-Mountacer, choqué de cette demande, envoya à El-Moukkény une
+lettre par laquelle il l’autorisait à exiger du gouverneur de Sabhah les
+provisions nécessaires ; bien plus, El-Mountacer ajoutait à la fin de sa
+lettre à El-Moukkény : « Hâte-toi de sortir du Fezzân, ou je te fais
+tuer. »
+
+El-Moukkény, indigné, partit et se rendit à Sabhah. Là, il réclama du
+gouverneur l’exécution des ordres du _sultan_ fezzanais. « El-Mountacer
+n’a rien à prétendre ici, dit le gouverneur ; ce qui est ici ne le
+regarde pas. » El-Moukkény insista. « Persuade-toi bien, répondit-il au
+Sabhien, que si tu ne me donnes pas ce qu’il me faut et si quelques-uns
+des esclaves que j’emmène périssent, le pacha saura te prendre le double
+du prix de ce qui aura péri. » Le Sabhien, intimidé, fournit les
+provisions nécessaires. Ensuite El-Moukkény demanda des chameaux de
+transport ; le gouverneur les fournit à ses propres frais.
+
+La caravane partit pour Tripoli. Plusieurs esclaves moururent de fatigue
+et d’épuisement. Le pacha s’informa du motif de ces pertes et de la
+conduite d’El-Mountacer. El-Moukkény raconta ce qui s’était passé. Le
+pacha, irrité, résolut de se venger ; et, après qu’il eut vendu les
+esclaves, il se mit en mesure d’expédier des troupes au Fezzân pour
+châtier El-Mountacer et le dépouiller du gouvernement de cette province.
+
+El-Moukkény eut bientôt nouvelle de ce dessein. Il alla trouver le
+pacha, et après avoir obtenu la permission de parler : « J’ai appris,
+dit-il, que tu as projeté une expédition pour le Fezzân. — C’est vrai. —
+De combien d’hommes penses-tu la composer ? — D’environ quatre mille
+hommes. — Calcule les dépenses nécessaires pour quatre mille hommes, en
+solde, vivres, chameaux de transport, chevaux, poudre, etc. » On
+calcula, et la somme dépassa de plusieurs fois l’impôt que payait le
+Fezzân au pacha. Cet impôt s’élevait alors à cinq mille talaris par an ;
+et encore était-il payé un tiers en talaris effectifs, un tiers en
+esclaves et un tiers en chaînes et entraves de fer, en peaux, etc. Ces
+derniers objets ont été introduits dans le payement de l’impôt, en vue
+du commerce des esclaves : voici comment.
+
+Les caravanes qui, de l’intérieur du Soudan, exportent des milliers
+d’esclaves, conduisent les plus âgés, c’est-à-dire les hommes faits,
+attachés entre eux pendant le jour avec une chaîne qu’on leur fixe au
+cou. La nuit, on leur met des entraves de fer aux pieds. Une fois que
+les esclaves sont arrivés au Fezzân et vendus, les chaînes et les
+entraves restent aux marchands, qui alors, ne sachant plus qu’en faire
+et ne voulant pas les remporter, attendu que ces objets ont peu de
+valeur au Soudan, les vendent à vil prix. Il en est de même des peaux.
+Ce sont des peaux de bœufs dont chacune est cousue en manière de sac
+pour les provisions de voyage. Lorsque les esclaves sont vendus, ces
+sacs, devenus inutiles, sont vendus comme les fers.
+
+Lorsque les calculs des frais de l’expédition furent achevés, El-
+Moukkény dit au pacha : « Pourquoi dépenser d’un coup, pour cette
+guerre, six ans des revenus du Fezzân ? — Et comment faire ? — Si tu
+veux me confier pour trois ans le gouvernement du Fezzân, je te promets
+de tout terminer selon tes désirs et sans qu’il t’en coûte rien. —
+Comment cela ? voyons ! si le moyen est acceptable, je t’assure la
+province du Fezzân pour six ans. — Voici comment je conçois mon plan. Tu
+écriras à ceux qui, dans les différentes localités du Fezzân, ont
+quelque considération et quelque influence, que tu remets le
+gouvernement de la province à Ahmed, cousin d’El-Mountacer ; qu’ils se
+gardent bien, tous, de prêter l’oreille aux instigations et aux
+promesses d’El-Mountacer ; qu’ils n’aillent pas le défendre par la voie
+des armes, et s’opposer à l’exécution de tes volontés. Écris en même
+temps à Ahmed son firman d’investiture. Enfin, écris-moi aussi mon
+firman de gouverneur du Fezzân, et donne-moi deux cents cavaliers
+seulement, deux mille talaris, vingt habillements, un vêtement d’honneur
+pour Ahmed et un pour moi. Ensuite l’expédition me regarde ; je m’en
+charge. »
+
+Le pacha, enchanté, acquiesça à la proposition d’El-Moukkény, et
+fournit, de plus, le nombre de chameaux nécessaires pour les provisions,
+pour les munitions et pour El-Moukkény lui-même. Enfin, Yoûcef-Pacha
+nomma son propre secrétaire, Zarroûk, vizir d’El-Moukkény.
+
+La troupe quitta Tripoli, et s’achemina du côté du désert. Elle arriva à
+Saukanah (Soknah), vers les frontières nord du Fezzân. Là, on mit pied à
+terre. El-Moukkény fit appeler le chef de Saukanah. Celui-ci se rendit à
+l’invitation, et El-Moukkény, de suite, lui fit poser un vêtement de
+prix sur les épaules, et lui lut le firman ou manifeste qui conférait le
+gouvernement du Fezzân à Ahmed, cousin d’El-Mountacer, et qui défendait
+toute tentative d’opposition et de résistance en faveur d’El-Mountacer.
+Le chef de Saukanah et tous les principaux du lieu protestèrent de leur
+soumission aux volontés du pacha. Et des vêtements d’honneur furent
+donnés à plusieurs d’entre eux.
+
+Le lendemain, la troupe tripolitaine se mit en route et arriva à Sabhah.
+El-Moukkény en fit appeler le chef et aussi le moufti, Abd-el-Rahman. Il
+les traita comme le chef de Saukanah, leur lut le manifeste du pacha, et
+reçut d’eux leur déclaration de neutralité.
+
+De là, El-Moukkény ne s’arrêta plus qu’aux environs de Mourzouk. Il
+annonça son arrivée à El-Mountacer, et lui fit dire : « J’ai entre les
+mains, de la part du pacha, des ordres qui te concernent ; veux-tu venir
+en prendre connaissance, ou bien veux-tu que j’aille te les
+communiquer ? »
+
+El-Mountacer connaissait ces ordres dès avant l’approche des
+Tripolitains. Pour toute réponse, il ferma les portes de Mourzouk et
+posta des fusiliers sur les murs, avec consigne de faire feu sur tous
+les Tripolitains qui approcheraient de la ville, et de les repousser de
+vive force. El-Moukkény se présenta avec sa troupe ; il fut accueilli à
+coups de fusil et contraint de se tenir à distance. Il avait deux canons
+de petit calibre qu’il avait apportés, ainsi que les affûts, à dos de
+chameaux. Il monta ces canons, les attela et tira sur les murs, qui
+bientôt furent ébréchés. Un fusilier eut la main emportée par un boulet.
+
+A la nuit, El-Moukkény expédia une lettre à Ahmed. Le porteur devait
+chercher à pénétrer dans Mourzouk ; c’était un voleur, un filou de
+profession. Il partit, et réussit à franchir les murs sans être aperçu
+des gardes. Il se rendit chez Ahmed, et lui remit la lettre. Ahmed
+rompit le cachet et lut :
+
+
+ « A Sa Hautesse le Sultan Ahmed.
+
+« Je viens avec des ordres positifs du pacha. Il t’a nommé sultan de
+Marzik (Mourzouk), et Mountacer est dépouillé de ses fonctions. Dès que
+cette lettre te sera parvenue, travaille à empêcher toute résistance aux
+ordres de notre maître ; ouvre les portes de la ville ; efforce-toi
+d’annuler tous les projets d’El-Mountacer. Salut. »
+
+Ahmed alla se présenter à El-Mountacer et lui dit : « Es-tu mon oncle,
+et sommes-nous unis par les mêmes intérêts ? — Nous le sommes, je crois.
+— En ce cas, dis-moi : Dans quel but as-tu fermé la ville, garni les
+murs de soldats, ordonné cette résistance armée ? — Mon cher cousin, je
+crains que nous ne soyons victimes de quelque perfide machination. — Ce
+sont-là des soupçons que rien ne justifie. Ouvre les portes de Mourzouk,
+ou bien je me sépare de toi et me déclare ton ennemi. »
+
+Ahmed sortit à l’instant même. Il rassembla les troupes fezzanaises et
+leur dit : « Chacun de vous conservera son grade actuel ; nul ne sera
+destitué ; tous auront le droit de prétendre à quelque chose de plus
+élevé. Le gouvernement du Fezzân est à moi désormais. Ouvrez les portes
+de la ville et quittez les murs. »
+
+On se déclara pour Ahmed ; on ouvrit les portes, on enleva les gardes ;
+Ahmed sortit de Mourzouk, se rendit au camp des Tripolitains, puis
+introduisit El-Moukkény dans la ville, et le traita avec les plus grands
+honneurs. Le lendemain Ahmed convoqua les premiers fonctionnaires du
+gouvernement et les rassembla en divan. El-Moukkény y assista avec
+Zarroûk. Celui-ci, se levant au milieu de l’assemblée aussi debout, lut
+le firman qui constituait Ahmed gouverneur du Fezzân, et prononçait la
+déchéance d’El-Mountacer. Le firman était ainsi conçu :
+
+« Cet ordre sublime est émané de Son Altesse le vizir Yoûcef-Pacha le
+Caramanien. »
+
+
+ « Aux Ulémas du Fezzân, Émirs, Soldats et Officiers.
+
+« Or, Mohammed-el-Mountacer avait reçu les bienfaits de Dieu ; il n’a
+pas su les conserver en restant dans la voie du bien. Il avait reçu le
+droit de commander, il n’a pas su le conserver ; il s’est laissé
+entraîner par ses passions, il s’est repu à d’infectes pâturages, il a
+oublié ces paroles sacrées du prophète, sur qui soient les bénédictions
+et les grâces de Dieu : « Vous êtes tous sujets d’un maître. » Bien
+plus, El-Mountacer s’est révolté plusieurs fois contre moi ; je l’ai
+averti en particulier et à haute voix ; mais sa perversité n’a pas connu
+de frein ; il a fermé les yeux sur ce qu’il devait faire. Pour le punir,
+je le dépouille du gouvernement du Fezzân ; et j’ai élu à sa place
+Ahmed-el-Nâcir, homme de bien ; écoutez-le, obéissez-lui. Je recommande
+à Ahmed d’avoir la crainte de Dieu pour guide dans le maniement de son
+autorité, de se conduire selon la loi sainte de l’Islâm dans tout ce qui
+sera déféré à son tribunal. Par là, il évitera les châtiments de Dieu au
+jour où les hommes seront pris par le toupet pour être relevés de leurs
+tombeaux. Gardez-vous, et encore gardez-vous de vous opposer en rien à
+mes ordres. Salut. »
+
+Après la lecture de ce manifeste, l’huissier ou appariteur du divan
+prononça à haute voix des vœux pour la conservation et la prospérité du
+pacha et du nouveau gouverneur. Puis, les _naûbah_ ou gros tambourins
+royaux retentirent, les canons grondèrent, et les félicitations à Ahmed
+commencèrent. Enfin El-Moukkény et Zarroûk se levèrent et sortirent.
+
+Trois jours après, ils allèrent trouver Ahmed et lui dirent : « Notre
+intention est de retourner immédiatement à Tripoli ; mais nous craignons
+qu’après notre départ, El-Mountacer ne tente de recouvrer le pouvoir
+qu’il a perdu ; nous te prévenons du danger. Si tu veux suivre nos
+conseils, efforce-toi de te saisir de ton rival, confisque ses biens et
+débarrasse-toi de lui ; car tant qu’il sera vivant il t’inquiétera, il
+travaillera à ta ruine, et tu n’auras jamais de sécurité. »
+
+Ahmed, frappé de ces paroles, rassemble de suite son divan, se fait
+amener El-Mountacer, et commande aux gardes de s’en emparer. « Pourquoi,
+lui dit El-Mountacer, me fais-tu arrêter ? — J’ai reçu des ordres pour
+cela. Ensuite, mon trésor est à sec et tu t’es approprié les revenus du
+pays ; tu n’as qu’un moyen d’acheter ta liberté, c’est de m’abandonner
+tout ce que tu possèdes. » Et Ahmed ordonne de mettre son rival en
+prison. El-Mountacer, une fois incarcéré, livra ses richesses à Ahmed ;
+et ensuite Ahmed le fit étrangler pendant la nuit.
+
+A la nouvelle de cette exécution, El-Moukkény et Zarroûk se présentèrent
+au divan d’Ahmed et lui demandèrent les richesses qu’il avait reçues
+d’El-Mountacer. « Ces richesses, lui dirent-ils, appartiennent au
+pacha. » Ahmed les remit, ainsi que les registres qui en indiquaient la
+nature et la valeur. Ensuite El-Moukkény dit au nouveau gouverneur :
+« Nous allons regagner Tripoli ; nous ne pouvons pas séjourner plus
+longtemps au Fezzân. Prépare-toi à nous rembourser les dépenses de
+l’expédition qui t’a établi au pouvoir. — Mais n’avez-vous pas déjà reçu
+tout ce que j’avais retiré d’El-Mountacer ? — C’est vrai, nous l’avons
+reçu. — Cela ne suffit-il donc pas ? — Non. D’habitude les biens d’un
+individu destitué et mort sont confisqués au profit du pacha, n’entrent
+dans aucun compte ; et les frais d’expédition sont à la charge du
+gouverneur nouveau. En conséquence, tu me rembourseras les dépenses que
+notre voyage a coûtées au pacha, ou bien tu renonceras au gouvernement
+du Fezzân, et le pacha en disposera comme il le jugera convenable. — A
+combien s’élèvent ces dépenses ? — Pour solde des soldats, pour
+nourriture, vêtements, frais de voyage, transports et service
+particulier, il a été avancé plus de douze mille talaris. Tu nous les
+payeras en nature, ou tu donneras en équivalent six mille mithcâl d’or.
+— Tu n’ignores pas que le trésor est vide ; je suis obligé, pour te
+satisfaire, de coter un impôt personnel d’après la somme que tu
+indiques. Accorde-moi pour cela un délai raisonnable. — Le plus court,
+le plus court possible. — Il me faut au moins quinze jours. — J’y
+consens ; mais pas un jour de plus. »
+
+Ahmed demanda le registre ou état des localités du pays du Fezzân, et il
+en trouva cent une, outre la ville de Mourzouk. Il répartit la dette des
+12,000 talaris par taxes proportionnelles sur ces divers pays, c’est-à-
+dire depuis Saukanah, qui est le premier village important à la limite
+nord du Fezzân, jusqu’à Catroûn, dernier village à la frontière sud, sur
+la route du Ouadây, et depuis Zouîlah, sur la limite à l’est, jusqu’aux
+limites du Chiâty ou frontières ouest. Ensuite, Ahmed écrivit à chaque
+chef de pays une lettre ainsi conçue :
+
+
+ « A _un tel_, chef de _tel pays_.
+
+« Nous avons besoin de votre coopération pour le payement des frais de
+l’expédition envoyée ici par le pacha sous la conduite d’El-Moukkény et
+de Zarroûk. La taxe qui vous est imposée est de _tant_ de talaris. Au
+reçu de cette lettre, hâtez-vous de recueillir la somme qui vous est
+fixée et expédiez-nous-la de suite par un homme de confiance. Que rien
+ne retarde et n’arrête cette levée. Salut. » ... Ahmed apposa son seing
+à ces circulaires, et fit partir des courriers pour les remettre
+promptement à leurs destinations. Les courriers s’acheminèrent en toute
+hâte sur les différents points du Fezzân.
+
+El-Moukkény avait pris le relevé des localités sur le registre même des
+inscriptions. Dès qu’il fut rentré chez lui, il se hâta, de son côté,
+d’écrire les cent lettres nécessaires, et les dépêcha aux différents
+chefs des villages. Ces circulaires étaient dans les termes suivants :
+
+
+ « Au chef de _tel village_.
+
+« Ahmed, ton souverain actuel, t’envoie demander une somme d’argent.
+Garde-toi de lui en rien transmettre ; c’est de lui personnellement que
+l’on réclame cette somme ; il est assez riche pour payer ; mais son
+avarice est telle qu’il veut rejeter la charge sur vous tous. Salut. »
+
+Les courriers d’Ahmed arrivèrent les premiers à leurs destinations.
+Chaque chef de village s’était empressé de se mettre à l’œuvre. Les
+principaux de chaque localité s’étaient réunis et avaient coté chaque
+habitant selon ses moyens. Vinrent les envoyés d’El-Moukkény. On lit
+leurs lettres, et la levée s’arrête. Partout on se résout à attendre,
+mais sans faire de démonstration de mécontentement, ce qui devait
+résulter de ces ordres contradictoires. Les quinze jours de délai
+s’écoulent, et Ahmed n’a pas reçu un seul talari.
+
+Le seizième jour, El-Moukkény arme ses gens et leur recommande de se
+tenir prêts à un coup de main. Zarroûk conduit cette troupe chez Ahmed
+et entre avec elle au divan. Ahmed reçoit les Tripolitains avec
+déférence ; mais El-Moukkény l’aborde brusquement par ces mots :
+« Livre-nous l’argent que tu as recueilli ; notre séjour se prolonge
+outre mesure, nous voulons partir ; nos conventions, d’ailleurs, sont à
+terme depuis hier. — Je n’ai rien reçu encore. — Ton indifférence et ta
+lenteur nous retiennent ici trop longtemps. Nous ne pouvons pas négliger
+ainsi nos devoirs à cause de toi. » Puis s’adressant à Zarroûk : « Quels
+ordres as-tu reçus du pacha relativement à moi ? » Zarroûk alors,
+debout, et d’une voix solennelle, dit aux membres du divan :
+« Reconnaissez désormais qu’Ahmed est incapable de gouverner. En
+conséquence, sa déchéance est prononcée, et cela d’après la volonté et
+les ordres du pacha notre maître. » En même temps, Zarroûk porte la main
+sur Ahmed, le tire violemment de la place où il était assis et le
+renverse à terre. « Saisissez cet homme, » dit Zarroûk aux Tripolitains.
+On se précipite sur Ahmed, on lui déchire ses habits. « Que veux-tu que
+nous fassions de lui ? » disent les Tripolitains à leur chef. —
+« Emmenez-le et jetez-le en prison, répond El-Moukkény ; mettez-lui un
+collier de fer au cou et les fers aux pieds, et liez-lui les mains au
+collier de fer. » On entraîne Ahmed, on l’accable d’outrages, on le
+charge de fers et on le dépose en prison.
+
+El-Moukkény s’assied aussitôt à la place où était Ahmed. Il envoie de
+suite ses officiers et ses affidés appeler tous les autres membres du
+divan, tels que le câdi, les deux mouftis, les principaux commerçants,
+les vizirs, les premiers fonctionnaires. Tous arrivent, et chacun prend
+la place assignée à ses fonctions ou à son rang. Alors Zarroûk exhibe le
+firman dont il était dépositaire, et, debout au milieu de l’assemblée
+aussi debout, il lit et annonce l’installation d’El-Moukkény comme chef
+et gouverneur du Fezzân, et la destitution définitive de ses
+prédécesseurs. Une foule considérable d’habitants de Mourzouk assistait
+à la lecture du manifeste.
+
+Cette proclamation terminée, les _noûbah_ royaux retentirent, le canon
+se fit entendre ; la multitude afflua à la demeure du souverain. Au
+milieu de l’agitation, un soldat fezzanais, pauvre, prit le turban d’un
+individu ; El-Moukkény s’en aperçut, appela aussitôt le soldat, et lui
+demanda pourquoi il avait enlevé ce turban. Le soldat ne sut que
+répondre, et El-Moukkény lui dit : « Tu n’as volé ce turban que pour
+braver mon autorité, pour montrer à la foule que peut-être je me soucie
+peu de rendre justice. » Et il condamna le Fezzanais à recevoir cinq
+cents coups de kourbâdj[244]. La foule, étonnée de cet acte de sévérité,
+se dispersa. Plusieurs fils des gouverneurs particuliers des districts
+du Fezzân étaient à Mourzouk ; ils s’enfuirent, effrayés de ce dont ils
+étaient témoins depuis un jour ; ils se retirèrent les uns au Soudan,
+les autres à Ben-Ghâzy.
+
+La mère d’Ahmed vint en suppliante demander la liberté de son fils à El-
+Moukkény. Elle fit aussi intercéder par plusieurs personnages du
+Fezzân : « Je donnerai la liberté à Ahmed, dit El-Moukkény, lorsqu’il
+aura payé tous les frais de l’expédition. » El-Moukkény avait appris que
+la mère d’Ahmed avait recueilli des richesses considérables par la mort
+de son mari. Aussi, le Tripolitain insista sur les conditions qu’il
+mettait à la délivrance de son prisonnier, et demeura inexorable. La
+mère d’Ahmed livra ses biens partie par partie jusqu’à ce qu’elle se fût
+entièrement dépouillée de ce qu’elle possédait. Alors El-Moukkény fit
+étrangler Ahmed pendant la nuit dans la prison. La mère du malheureux
+prince vint réclamer son fils, et l’ordre fut donné de le lui livrer. On
+retira le cadavre de la prison. A cette vue, la mère d’Ahmed s’abandonna
+au désespoir : « Eh ! pour quelle faute, pour quel crime as-tu assassiné
+mon fils ? dit-elle. — En punition du meurtre d’El-Mountacer, qu’il a
+assassiné sans motif. »
+
+El-Moukkény fit aussi arrêter et emprisonner les deux frères Othmân et
+Yoûcef, qui avaient été vizirs d’El-Mountacer. Il confisqua leurs biens
+et les laissa tous deux dans les fers. Yoûcef réussit à s’échapper.
+Othmân tomba gravement malade. El-Moukkény le sachant en danger de
+mourir, lui donna la liberté ; Othmân ne survécut que quelques jours à
+sa délivrance.
+
+El-Moukkény se choisit pour vizir Abou-Bekr, fils de Khalloûm, Arabe de
+Djâlau. Abou-Bekr, quoique jeune encore, s’était fait remarquer par sa
+sagacité, sa moralité, sa générosité, sa bienveillance. Ce fut lui qui
+dévoila à Yoûcef-Pacha les excès tyranniques d’El-Moukkény, et qui
+provoqua la destitution de ce gouverneur. Abou-Bekr le remplaça. Voici
+comment s’accomplit cette substitution.
+
+Abou-Bekr était homme de bien, religieux, issu d’une famille de noblesse
+ancienne, et possesseur d’une fortune assez considérable. Il faisait le
+commerce de Djâlau au Fezzân. Il avait acheté une des plus belles
+maisons de Mourzoûk ; elle lui servait de pied-à-terre pendant le temps
+qu’il passait à la ville pour ses affaires commerciales. Dans un voyage,
+son arrivée au Fezzân coïncida avec celle de l’expédition tripolitaine,
+et il assista à l’installation d’El-Moukkény.
+
+Zarroûk quitta le Fezzân et reconduisit les troupes à Tripoli. El-
+Moukkény, resté maître de l’autorité, entendit parler de la fortune, de
+la perspicacité d’Abou-Bekr, qui cependant n’avait guère alors que
+vingt-cinq ans, et il le chargea de quelques affaires importantes qui
+furent terminées avec bonheur. Ensuite El-Moukkény se l’attacha comme
+vizir, et lui confia les fonctions qu’avaient autrefois Othmân et
+Yoûcef.
+
+Abou-Bekr était au vizirat depuis un an, lorsqu’El-Moukkény se disposa à
+envoyer à Tripoli ce qu’il devait payer au pacha. Le gouverneur du
+Fezzân ne savait à qui confier cette mission. Abou-Bekr se proposa pour
+la remplir ; El-Moukkény accepta, et le vizir fut expédié à Tripoli.
+Abou-Bekr arriva heureusement, et remit le dépôt qui lui avait été
+consigné. Dans la conversation que le vizir fezzanais eut avec le pacha,
+celui-ci fut frappé de l’intelligence, du tact et de la pénétration de
+l’Arabe, le traita avec déférence, lui donna un vêtement d’honneur, et
+lui fournit pour le temps de son séjour à Tripoli les frais nécessaires
+d’entretien et de représentation.
+
+Lorsqu’Abou-Bekr se prépara à retourner au Fezzân, le pacha lui remit
+une lettre de recommandation dans laquelle il ordonnait à El-Moukkény de
+s’en rapporter en toutes choses aux conseils et aux jugements d’Abou-
+Bekr. Rentré à Mourzouk, Abou-Bekr, par l’effet même de la
+recommandation du pacha, s’attira la jalousie d’El-Moukkény, dont il
+contrôlait la conduite et entravait les exactions et les injustices. A
+la fin, El-Moukkény se fatigua et s’impatienta de cette censure, et il
+la repoussa avec colère.
+
+Alors Abou-Bekr alla à Tripoli et porta plainte au pacha. El-Moukkény
+fut appelé à rendre compte de sa gestion. La discussion s’engagea, et
+Yoûcef se convainquit par lui-même que l’accusation reposait sur des
+motifs réels. Lorsque les débats furent terminés, Abou-Bekr dit au
+pacha : « Que Dieu t’accorde la puissance ! Combien El-Moukkény te paye-
+t-il par année ? — Vingt mille talaris. — Moi, je t’en payerai vingt-
+deux mille, et sans qu’un seul individu ait à souffrir la moindre
+injustice, la moindre exaction. — Je te concède le gouvernement du
+Fezzân. — Je l’accepte, mais à condition que j’aurai auprès de moi ton
+mamelouk Ahmed. Je ne veux être que son intendant, et je lui rendrai un
+compte exact de ma gestion. — Cela est inutile ; tu commanderas seul. Je
+destitue El-Moukkény... » El-Moukkény avait administré le Fezzân pendant
+près de sept ans.
+
+Lorsque j’étais au Fezzân, allant au Ouadây pour recueillir la
+succession de mon père, je me présentai à Abou-Bekr, qui était alors
+vizir. Abou-Bekr eut pour moi la plus grande bienveillance ; il se fit
+rendre compte de la manière dont El-Moukkény avait agi dans mon affaire,
+et me rendit prompte justice. La cause de mes réclamations était qu’El-
+Moukkény avait détourné à son profit des valeurs qui appartenaient à mon
+père. Voici comment.
+
+Mon père avait envoyé Sâdân, un de ses plus anciens esclaves, avec une
+troupe d’esclaves pour les vendre au Fezzân et rapporter certaines
+marchandises désignées. Sâdân était encore à Mourzouk, et avait vendu
+les esclaves, lorsqu’il apprit la mort de son maître. El-Moukkény
+confisqua alors le prix de la vente. J’étais en ce moment à Tunis. Dès
+que me fut parvenue la nouvelle de la mort de mon père, j’allai à
+Tripoli, et je fis parler à Yoûcef-Pacha pour le recouvrement de la
+somme que le gouverneur fezzanais s’était appropriée. J’obtins du pacha
+un ordre pour me la faire restituer. Je me rendis à Mourzouk. El-
+Moukkény traîna l’affaire en longueur. De jour en jour il différait à
+m’accorder la solution que j’attendais. Ce fut par l’active entremise
+d’Abou-Bekr que je recouvrai enfin la somme qui m’appartenait ; elle
+s’élevait à 900 douros ou talaris d’Espagne.
+
+El-Moukkény, pendant tout le temps de sa gestion administrative, traita
+les Fezzanais avec une incroyable tyrannie. Il taxa pour chaque puits un
+impôt d’un douro, et un douro aussi pour chaque deux cents dattiers,
+comprenant dans la limite de l’impôt même les jeunes dattiers dont les
+_djéryd_ (les palmes) commençaient à s’étaler. Ces taxes étaient en
+surplus de ce qu’il percevait sur les condamnations judiciaires des
+procès de police correctionnelle.
+
+Mourzouk avait sept portes ; il les ferma, excepté une seule. Il y
+établit un octroi qui prélevait deux talaris pour toute charge ou ballot
+qui entrait dans la ville ; toile grossière ou soierie, ou toute autre
+marchandise, le péage était le même. Il augmenta, d’un sixième de
+mithcâl d’or, le droit imposé sur la vente de chaque esclave.
+
+Les Bény-Soleymân, tribu considérable d’Arabes du désert, tentèrent
+d’envahir le Fezzân ; El-Moukkény les vainquit et en tua un grand
+nombre. (Les Bény-Soleymân habitaient sous des tentes, campés dans les
+plaines situées entre la régence tripolitaine et le Fezzân. Par suite de
+la guerre indiquée ici, ils s’enfuirent dans les déserts qui précèdent
+le Kânum au nord. Il n’en reste presque plus aujourd’hui vers la régence
+de Tripoli. Ce fait m’a été raconté par des Ouadayens en 1842. Les Bény-
+Soleymân, dans leur nouvelle station, font le métier de détrousseurs sur
+les routes des caravanes, dans le désert au nord du Kânum.)
+
+Primitivement, les Bény-Soleymân étaient en bonne intelligence avec
+Yoûcef-Pacha, qui les avait chargés de veiller à la sûreté des routes
+entre Tripoli et le Fezzân, et d’en éloigner les pillards. Pour cela,
+les Bény-Soleymân recevaient chaque année quelques gratifications et
+rétributions du pacha, et quelques vêtements d’honneur. Le chef
+principal de ces Arabes s’appelait Seyf-el-Nasr. Une branche de la tribu
+portait le nom de Bény-Bichr.
+
+Yoûcef-Pacha réussit sous main à semer la discorde et la zizanie entre
+les deux branches de la tribu, les Bény-Seyf-el-Nasr et les Bény-Bichr.
+Son but était de se créer un motif pour se défaire de Hamed, fils de
+Seyf-el-Nasr. Hamed en eut pressentiment. Il était à Tripoli quand les
+hostilités s’annonçaient. Il sortit furtivement de la ville pendant la
+nuit. Dès lors, en dépit et au mépris de tous les ordres du pacha, il se
+mit à piller les caravanes sur les routes, à dévaliser les voyageurs.
+
+Le pacha appela les principaux des Bény-Bichr, leur donna des vêtements
+ou pelisses d’honneur, leur promit sa protection et ses secours, et leur
+adjoignit des troupes pour les aider à combattre les Seyf-el-Nasr. Les
+Bichr prirent ces troupes avec eux, marchèrent contre leurs ennemis, les
+battirent et les forcèrent à abandonner le pays. Les Seyf-el-Nasr
+s’enfuirent du côté du Fezzân ; arrivés sur les frontières de cette
+province, ils pensèrent à expulser El-Moukkény. Mais, comme nous venons
+de le dire, ils furent vaincus ; un grand nombre périt, et le reste
+disparut et s’enfonça dans les déserts.
+
+Ensuite Yoûcef-Pacha trahit les Bichr, tua plusieurs des principaux
+d’entre eux, et ceux qui échappèrent se réconcilièrent avec leurs frères
+les Seyf-el-Nasr ; dès lors les deux branches de la tribu se réunirent
+et se déclarèrent contre lui. La cupidité, la mauvaise foi, la perfidie
+du pacha, soulevèrent les haines de tous les Bény-Soleymân.
+
+Du reste, la première victime de la duplicité de Yoûcef fut son frère
+Ahmed-Pacha. Je vais raconter ce fait en peu de mots.
+
+Le sultan Sélim-Khân, sur lui soient les nuages de la miséricorde
+divine ! avait nommé au gouvernement de Tripoli de Barbarie Aly-Pacha-
+Bourghoul, et l’avait envoyé, pour prendre possession de la régence,
+avec des bâtiments de l’État sous le commandement du capitan Pacha, qui
+était alors Hussein-Pacha. La flottille fut bientôt en vue de Tripoli.
+Ahmed-Pacha-Caramanly ou le Caramanien, frère de Yoûcef, gouvernait
+alors la régence. Aly-Pacha fit parvenir aux ulémas de la ville et aux
+grands chargés de la direction suprême des affaires, une lettre dans
+laquelle il leur disait : « Le sultan notre maître, que Dieu lui accorde
+la victoire sur ses ennemis ! m’a honoré de ses faveurs, et m’a confié
+le gouvernement des États de Tripoli. J’arrive muni de ses ordres.
+Déclarez-moi de suite quelles sont vos intentions à mon égard. Si dans
+six heures je n’ai pas votre réponse, je fais feu sur la ville, je la
+prends de vive force, et je traite chacun selon qu’il l’aura mérité. »
+
+Ces paroles firent réfléchir les ulémas, et ils décidèrent, après
+délibération, qu’il n’était pas permis de prendre les armes contre des
+troupes du sultan sans être hors de la loi islamique, sans crime
+d’irréligion. Ahmed-Pacha et son frère appelèrent la population à la
+défense de la ville. Mais il leur fut répondu que la religion condamnait
+tout acte de résistance aux soldats du sultan : « Nous devons obéir au
+souverain, par ordre de Dieu et du Prophète. » Alors Ahmed-Pacha et son
+frère craignirent, s’ils restaient à Tripoli, de tomber entre les mains
+d’Aly-Pacha et d’être envoyés à Constantinople, ou d’être mis à mort.
+Ils s’enfuirent pendant la nuit, avec leurs femmes et leurs enfants,
+leurs serviteurs et leurs courtisans, et se dirigèrent du côté de Tunis.
+
+Ils envoyèrent annoncer leur arrivée à Hamoûdeh-Pacha, qui gouvernait la
+régence tunisienne. Hamoûdeh dépêcha à leur rencontre son premier
+intendant Moustafa, qui les introduisit en grande pompe dans la ville et
+les fit descendre dans une demeure convenable. Il leur fut assigné un
+revenu plus que suffisant pour leurs besoins. Les deux fugitifs vécurent
+donc à Tunis dans l’abondance et l’éclat pendant six ou sept mois.
+
+Alors Aly-Pacha conçut le projet de s’emparer de l’île de Djirbeh qui,
+d’après ce qu’il avait appris, était anciennement dans la dépendance de
+Tripoli, et était devenue possession de Tunis par une voie injuste. Aly-
+Pacha mit en mer ses bâtiments de guerre et se rendit maître de l’île.
+Hamoûdeh-Pacha, indigné de cette surprise : « Quoi ! dit-il, cet
+individu s’est impatronisé à Tripoli sans en avoir le droit ; Sélim,
+notre maître, ne lui avait point donné Tripoli de Barbarie, mais bien
+Tripoli de Syrie. Il est venu s’établir près de nous par suite d’une
+erreur. Nous l’avons néanmoins laissé faire, et voilà qu’aujourd’hui il
+porte ses cupides désirs sur nos possessions ! »
+
+Hamoûdeh appela Ahmed-Pacha le réfugié, ainsi que Yoûcef, et leur dit :
+« Je veux vous confier des troupes pour reprendre Tripoli des mains
+d’Aly-Pacha-Bourghoul, et vous rétablir dans votre gouvernement. Mais
+avant tout, promettez-moi de me rembourser les frais de l’expédition. »
+
+La proposition fut acceptée, et les stipulations de l’engagement furent
+rédigées et signées par Ahmed en présence des principaux officiers et
+courtisans de Hamoûdeh-Pacha. Yoûcef, qui n’avait alors que le titre de
+bey, souscrivit aussi la transaction et ajouta ces mots : « Je m’engage
+également à concourir au payement des frais de la guerre et à les
+rembourser à notre bienfaiteur Hamoûdeh-Pacha, dans le cas où le destin
+de Dieu réserverait à mon frère ce que nul ne peut éviter. Je serais
+alors redevable de la somme exigée. Et salut. » Yoûcef apposa son cachet
+au-dessous de cette déclaration qui le rendait caution pour son frère.
+
+Hamoûdeh prépara immédiatement deux corps de troupes, l’un de Turks,
+l’autre d’Arabes berbères appelés Zououâouah (Zouâves), et il confia le
+commandement en chef à Moustafa, son kiâhya. Il dit ensuite à Ahmed-
+Pacha d’écrire secrètement aux individus les plus influents de la
+régence de Tripoli et aux principaux personnages du gouvernement, pour
+leur annoncer la mise en marche des troupes tunisiennes. Ces lettres
+produisirent tout l’effet qu’on pouvait espérer. Elles furent reçues
+avec enthousiasme ; car Ahmed était d’une nature bonne et facile. Aly-
+Pacha-Bourghoul était fier et brutal ; son administration était déjà
+devenue odieuse ; les hommes les plus importants de la régence avaient
+été victimes de la cupidité de ce gouverneur ; plusieurs d’entre eux
+avaient été emprisonnés, et leurs biens avaient été confisqués.
+
+A l’approche des Tunisiens, Aly-Bourghoul se disposa à marcher à leur
+rencontre. Mais on l’abandonna à lui seul ; on refusa de se battre pour
+lui. Il s’embarqua et s’enfuit. Il vint aborder à Alexandrie d’Égypte.
+
+Ahmed-Pacha entra à Tripoli. Il traita honorablement Moustafa le kiâhya
+ou intendant de Hamoûdeh-Pacha, et les chefs de l’expédition. En les
+congédiant, il leur remit des présents pour Hamoûdeh... Les Tunisiens
+repartirent.
+
+Yoûcef-Bey, pendant quatre ou cinq mois, vécut tranquille, au moins en
+apparence. Seulement, il s’efforça de s’attacher l’artillerie par des
+largesses. Ensuite il lia complot avec un corps de troupes, mais si
+adroitement que rien ne fit naître le moindre soupçon.
+
+Un jour, Ahmed-Pacha alla en partie de plaisir à Menchyeh, village assez
+considérable près de Tripoli, et presque tout composé de jardins dont
+chacun a une maison ou une sorte de castel, selon la fortune du
+propriétaire. La plupart des habitants de Tripoli ont une demeure ou
+pied-à-terre à Menchyeh, et y passent leur temps de repos. Pendant le
+jour, ils restent dans la ville pour leur commerce et leurs affaires, et
+le soir, vers le coucher du soleil, ils se retirent à leurs maisons de
+Menchyeh. Ce village est le plus bel endroit des environs de Tripoli.
+
+Lorsqu’Ahmed-Pacha y alla, son frère Yoûcef, qui d’habitude le suivait
+partout, se dispensa de l’accompagner cette fois, prétextant une
+migraine. Yoûcef resta à Tripoli ; il attendit que Ahmed fut assez loin
+de la ville ; alors, il ferma les portes, et donna ordre aux canonniers
+de braquer leurs pièces sur la route de Menchyeh. La nouvelle de cette
+démonstration hostile parvint bientôt à Ahmed-Pacha. Il revint à la
+hâte, pensant que quelque ennemi s’était présenté à l’improviste. Mais à
+peine est-il à portée des murs de Tripoli, qu’on lui lâche une bordée de
+coups de canon. Plusieurs hommes de sa suite tombent autour de lui, et
+il rebrousse chemin rapidement avec sa suite, ses enfants et son
+escorte. Il se rend directement au Misrâta. Le Misrâta est un pays assez
+considérable dont presque tous les habitants sont Turks d’origine, et
+par conséquent soldats ; ils fournissent une bonne partie des troupes de
+la régence. Ahmed-Pacha les appelle à son secours et les invite à
+marcher avec lui sur Tripoli, pour combattre son frère. Mais on ne
+répondit point à son appel. Ahmed, déçu dans ses espérances, quitte le
+Misrâta et se dirige du côté de l’Égypte, où il arrive en peu de temps.
+Il va se présenter au vice-roi (Son Altesse le pèlerin Mohammed-Aly-
+Pacha), qui en ce moment se trouvait à Alexandrie. Mohammed-Aly
+accueillit le fugitif avec bienveillance, et lui assigna une subvention.
+Yoûcef fut bientôt informé que son frère s’était réfugié en Égypte. Il
+fit appareiller et approvisionner un vaisseau, y embarqua les femmes et
+le reste de la famille d’Ahmed, et ordonna au capitaine de les conduire
+directement à Alexandrie.
+
+Ensuite Yoûcef rompit avec le pacha de Tunis, cessa de lui payer la
+dette qui avait été consentie, renia les services qu’il avait reçus de
+Hamoûdeh et se déclara même son ennemi. Grâce de Dieu sur le poëte qui a
+dit :
+
+
+ « L’injustice est dans la nature de l’homme ; si vous trouvez un cœur
+ juste et reconnaissant, c’est qu’il a pour frein quelque motif
+ d’intérêt personnel. »
+
+
+Hamoûdeh ne voulut pas punir Yoûcef de son ingratitude ; il ne lui
+rappela même pas les sacrifices qu’il avait faits pour lui, et ne lui
+parla jamais de la dette.
+
+Quand Hamoûdeh pacha mourut et passa au sein de la miséricorde de Dieu,
+la nouvelle en fut portée de suite à Yoûcef par un Arabe des Hamârinah,
+tribu de Bédouins attenant à la régence de Tunis. Yoûcef, ravi de cette
+annonce, donna à l’Arabe une pelisse, lui fit des présents, et laissa
+éclater toute la joie qu’il éprouvait de cet événement. Il semblait
+qu’on eût appris à Yoûcef la mort de son plus grand ennemi.
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 26. PAGE 220.
+
+
+Les marabouts étaient originairement des espèces de saints qui vivaient
+dans l’éloignement le plus complet du monde, allant de pays en pays,
+attendant ou cherchant les occasions de s’exposer à la mort, surtout en
+combattant les infidèles, et le tout pour mériter le _djenneh_ ou
+_jardin_ éternel. Les marabouts de ce genre sont rares aujourd’hui. Ce
+ne sont plus guère que des espèces d’extravagants, de saints ou de fous
+ambulants, descendants d’aïeux marabouts... La sainteté, chez eux, se
+transmet par héritage.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 27. PAGE 223.
+
+
+Voici une aventure qui aboutit aux mêmes conséquences finales.
+
+Il y avait au Caire un Moghrébin de Tripoli qui fabriquait des étoffes
+brochées en argent pour garnir les selles. Ce Moghrébin s’était acquis
+une grande réputation dans son art. C’était au commencement de la
+puissance de Mohammed-Aly, pacha d’Égypte. On présenta de ses selles à
+ce prince, qui en fut émerveillé et en commanda aussitôt pour lui et
+pour ses mamelouks. Lorsque les grands virent ces selles si bien ornées,
+tous affluèrent chez le sellier, et il gagna par son travail des sommes
+considérables. On n’avait pas encore alors la mode de revêtir les selles
+d’argent laminé et relevé en bosse.
+
+Le sellier s’appelait El-Seyd-Mohammed El-Trâbloucy (le Tripolitain).
+Une caravane du Ouadây vint au Caire par Djâlau. Elle avait, au nombre
+des voyageurs, plusieurs Arabes des Moudjâbirah, tribu des environs de
+Djâlau, et plusieurs Tripolitains. Ils se rencontrèrent avec le sellier
+Mohammed et lui vantèrent la générosité et les autres qualités de
+Sâboûn. Mohammed résolut d’aller au Ouadây. Il prépara deux selles
+magnifiques, acheta une esclave blanche circassienne, du prix de vingt
+bourses (environ 2,500 f.), et une esclave abyssinienne vierge. Tout
+cela devait être offert en présent à Sâboûn. Mohammed partit avec la
+caravane.
+
+Parmi les voyageurs, il y avait Mohammed-el-Benzerty, Arabe du village
+de Benzert, dans les États de Tunis ; mon oncle Tâher, frère utérin de
+mon père ; Mohammed-el-Hantâty, Arabe de la tribu des Hantâtah, dans le
+Gharb, mais né à Tunis ; Mohammed-el-Tayb, fils de Djallâun, marchand au
+bazar du Ghoûryeh, au Caire. Ces trois derniers avaient fait bourse
+commune ; ils s’étaient associés commercialement. Une certaine
+antipathie les tenait éloignés du sellier ; car au Caire, lorsqu’il les
+apercevait arrêtés ou qu’il les voyait passer, il disait à ceux qui
+étaient auprès de lui : « Examinez-donc ces juifs du Ghoûryeh. » Dans le
+voyage aussi, il leur adressa souvent des paroles méprisantes ; mais ils
+ne lui répondirent pas.
+
+On arriva au Ouadây. Le sellier s’empressa d’offrir au sultan les deux
+femmes esclaves et les deux selles. Ces présents furent parfaitement
+accueillis et attirèrent au Tripolitain la bienveillance de Sâboûn. Le
+sellier fut même nommé vizir, et il reçut du prince, en cadeau, sept à
+huit cents esclaves, des chameaux et des bœufs en grand nombre. En un
+mot, il captiva les bonnes grâces du sultan, et eut la parole haute et
+puissante.
+
+Il n’était à Ouârah que depuis une quinzaine de jours, lorsque mon père
+mourut et passa au sein de la miséricorde et de la clémence divines. En
+arrivant au Ouadây, le Tripolitain avait appris de quelle faveur mon
+père jouissait auprès du sultan. Mohammed alors craignit l’influence de
+mon oncle Tâher et de ses deux compagnons, et il ne parla plus d’eux.
+Mais après la mort de mon père, il ne connut plus de frein ; il versa
+mille injures sur sa mémoire ; il outrageait son nom partout où il se
+trouvait. Toutes les fois qu’il entendait citer mon père, il s’écriait :
+« Le vieux fou est entré en triomphe en enfer, précédé de sept torches
+flambantes. » Mon oncle Zarroûk fut bientôt informé des propos et des
+dires malveillants du sellier, et résolut de s’en venger. Mais de peur
+de s’attirer l’animadversion de Sâboûn, il attendit l’occasion
+d’attaquer et d’humilier l’insolent Trâbloucy, si fier de sa position
+auprès du prince.
+
+Or un jour, dans une réunion où était Zarroûk, on vint à parler du
+sellier. « On ne sait vraiment pas, dit un des assistants, si ce
+Tripolitain est musulman ou chrétien. — Pourquoi ? reprit un autre. —
+Jamais on ne le voit faire un bout de prière. » Ces quelques paroles
+mirent à mon oncle la joie au cœur. « Ce que tu dis là, ajouta Zarroûk,
+est-il bien vrai ? — Certainement. — En témoignerais-tu devant le câdi,
+si le câdi t’appelait en témoignage ? — Certainement. — Et connais-tu
+des gens qui pourraient témoigner avec toi ? — J’en connais beaucoup ; »
+et il nomma plusieurs individus qui fréquentaient assidûment le sellier.
+
+Le lendemain Zarroûk se rendit au mehkémeh (le tribunal de justice), et
+y fit appeler le Tripolitain. Celui-ci comparut. Alors mon oncle dit :
+« Que Dieu vienne en aide au câdi ! Je déclare ici, pour la seule gloire
+de Dieu, sans aucune pensée d’intérêt mondain, je déclare que ce
+Tripolitain ne fait jamais de prière, pas même un seul _réka_[245]. —
+L’accusation portée contre toi est elle vraie ? dit le câdi au sellier.
+— Je fais mes prières ; cet homme est un imposteur. — Sur quelles
+preuves appuies-tu ton inculpation ? dit le câdi à mon oncle ; as-tu des
+témoins ? » Zarroûk présenta alors ses témoins, et ils déposèrent que le
+Tripolitain ne faisait jamais de prières, qu’ils l’avaient observé en
+voyage et ailleurs, et qu’ils ne l’avaient jamais vu s’acquitter d’un
+seul de ses devoirs religieux. Malgré ces témoignages, le câdi craignit
+de déplaire au sultan en condamnant le sellier tout d’abord et sans
+autre forme de procédure. Il verbalisa donc, et soumit l’affaire à
+Sâboûn. Le prince ordonna de prononcer selon la loi de Dieu, l’accusé
+fût-il de ses propres enfants.
+
+Le câdi, rassuré par cette réponse, condamna le sellier à subir une
+punition des plus humiliantes, à recevoir une vigoureuse bastonnade. La
+suite de cette condamnation fut que le Tripolitain eut toute l’aversion
+du sultan, qui dès lors lui interdit l’entrée du palais. Le sellier,
+ainsi disgracié, fit demander à Sâboûn la permission de quitter le
+Ouadây, ce qui lui fut facilement accordé. Il s’adjoignit à une caravane
+qui partait pour le Maghreb par la route d’Audjalah. La traversée fut
+sans accident, sans pertes et sans malheurs. D’Audjalah, le sellier, se
+dirigea sur Ben-Ghâzy avec ce qu’il possédait ; mais il fut arrêté par
+Mohammed-Bey, fils de Yoûcef-Pacha, dépouillé de tout ce qu’il avait, et
+laissé dans le plus complet dénûment. Plus tard il revint en Égypte ; il
+était alors dans la plus profonde misère, le plus pauvre des pauvres.
+
+Peu après Mohammed-Bey se révolta contre son père et prit les armes
+contre lui. Mohammed-Bey, débouté de ses prétentions et forcé de
+s’enfuir, se sauva en Égypte et se confia à la généreuse protection de
+Mohammed-Aly-Pacha, qui le reçut avec bienveillance et lui assigna un
+traitement régulier. Le sellier adressa une pétition à Mohammed-Aly, lui
+exposant que Mohammed-Bey l’avait injustement dépouillé et ruiné. Le
+pacha ne crut pas devoir donner suite à cette plainte, et répondit :
+« Je ne suis pas juge de la conduite d’un homme qui, chez lui, a usé de
+sa puissance envers un de ses sujets. » Le sellier vécut en mendiant et
+mourut dans la détresse.
+
+Je demande salut et persistance dans ma religion, bonheur dans ce monde
+et dans l’autre. Celui qui reçoit les bienfaits de Dieu et ne lui en
+rend pas grâce, les voit s’évanouir au moment où il y pense le moins.
+Bénédiction sur le poëte qui a dit :
+
+
+ « Quand tu jouis des bienfaits de Dieu, conserve-les ; car le mal les
+ dissipe bien vite.
+
+ « Sache les faire durer et continuer par la reconnaissance ; car la
+ vengeance céleste ne tarde pas à frapper l’ingratitude. »
+
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 28. PAGE 230.
+
+
+Le _djaramah_ est un fonctionnaire qui se rapproche de l’aguyd
+proprement dit. C’est un administrateur d’un ou de plusieurs pays, mais
+sans caractère militaire. Souvent il correspond directement avec le
+sultan.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 29. PAGE 232.
+
+
+Les Malangais ont le privilége honorifique de visiter tous les ans la
+demeure du sultan, et d’en réparer les dégradations à leurs frais.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 30. PAGE 244.
+
+
+De semblables malheurs ont agité et troublé les temps des quatre
+premiers khalifes ; la mort les emporta rapidement et les envoya trop
+vite au jugement de Dieu.
+
+Omar, fils d’Abd-el-Azyz l’Ommyade, fut un khalife ami de la justice.
+C’est d’Omar, fils d’Abd-el-Azyz, que l’on a dit : « Pourquoi la vie des
+autres princes Ommyades[246], malgré leur tyrannie et leur injustice,
+dura-t-elle tant d’années, et pourquoi la vie d’Omar fut-elle si courte,
+Omar qui, mis en parallèle avec eux pour sa vertu et son équité, fut
+comme l’or le plus pur ? En voyant cette existence si tôt finie, et si
+pleine de bien, on s’est écrié : « Oui, le monde est un séjour de peines
+et de souffrances, de soucis et de vicissitudes ; si Omar eût compté
+plus d’années, le monde vieilli et décrépit serait revenu au bel âge de
+la jeunesse. » Ces paroles rappellent une même pensée du Prophète, qui
+dans toutes ses œuvres avait la pensée de Dieu.
+
+Pourquoi en effet le monde n’aurait-il pas recouvré sa jeunesse ? Car
+Omar était d’une piété d’anachorète, d’une dévotion exemplaire. C’est
+lui qui a interdit les injurieuses malédictions que dans les prêches on
+lançait contre Aly, et qui ordonna de les remplacer par ces mots du
+Coran : « Dieu commande la justice et les bonnes œuvres. »
+
+Tels furent les fruits de la rigide équité d’Omar, que dans les jours de
+son règne on vit les loups paître avec les brebis et, grâce au Dieu de
+toute science, oublier leur férocité.
+
+Citons un exemple de la justice d’Omar. Un envoyé de rois kurdes vint se
+présenter à ce khalife. Omar le reçut avec honneur. On servit à manger ;
+parmi les mets se trouvaient deux perdrix cuites dans leur jus. Le Kurde
+remarque les perdrix et se met à pleurer, à fondre en larmes. Omar
+étonné lui demande quel est le motif de ses larmes. L’étranger refuse
+d’abord de s’expliquer ; puis, après quelques tergiversations, il dit :
+« Autrefois j’étais voleur de grands chemins. Un jour que j’étais à
+attendre des voyageurs sur un passage très-fréquenté, vint à passer un
+marchand monté sur une mule et ayant sous lui un sac rempli d’argent.
+J’arrête le marchand, je m’empare de la mule, et je me dispose à tuer
+mon homme, qui alors me dit : « Ton but n’est-il pas de prendre cet
+argent ? — Certainement, lui répondis-je. — En ce cas garde la mule et
+le sac qu’elle porte, et laisse-moi partir. — Impossible, mon cher ! »
+Et je le saisis par le bras pour le tuer. Le malheureux me voyant ainsi
+résolu : « Tu veux donc irrévocablement me faire mourir ? me dit-il. —
+Oui, et de suite. — Me permettras-tu au moins de faire deux _réka_ de
+prière ? — Je le veux bien ! fais ta prière. » Et mon homme de faire ses
+ablutions, et puis sa prière. Ensuite il me dit : « Je t’en conjure au
+nom du Dieu unique, laisse-moi m’en aller. — C’est impossible. Il faut
+que je te tue ici. » Alors mon voyageur regarde autour de lui ; il
+aperçoit à terre deux perdrix, et tout à coup il leur crie : « Soyez
+témoins que je meurs sans motif. » Je me mis à rire de cette singulière
+apostrophe, je tuai l’homme, et j’emmenai la mule avec son sac d’argent.
+En voyant ici ces deux perdrix devant nous, je me suis rappelé cette
+triste aventure. — Eh bien ! reprit Omar, ces deux perdrix viennent
+aujourd’hui déposer contre toi auprès de celui qui doit te punir de ton
+crime. » Et il fit mettre à mort l’envoyé kurde.
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 31. PAGE 256.
+
+
+L’adultère, en mariage, est puni de lapidation par la loi musulmane. La
+fornication, de la part du célibataire, est punie de cent coups de
+courroie ou de fouet.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 32. PAGE 268.
+
+
+_Charganyeh_ est un mot ouadayen et fôrien ; il signifie cloison mobile
+faite en tissu croisé composé de tiges herbacées. Cette cloison dont il
+est question ici est fixée au ligdâbeh par des cordes, et peut s’enlever
+et se replacer à discrétion.
+
+ (S P.)
+
+
+ NOTE 33. PAGE 282.
+
+
+Je trouve dans les Arabes anciens des idées analogues, imitations des
+rêveries des Grecs. Le livre du _Fikh el-loghah_ (connaissance de la
+langue arabe), ouvrage de l’iman Abou-Mansoûr-el-Thalaby, dit : « Les
+Amalécites étaient une race mixte née de l’union d’hommes avec de
+grandes ogresses. Les anciens Arabes, de l’antique tribu des
+Djourhoumides, étaient le produit de l’union d’anges femelles et
+d’hommes Bilkis, la reine de Saba, était un produit de cette espèce. Les
+Yâgog et les Mâgog furent les résultats de la cohabitation des filles
+des hommes avec certains animaux. Le prophète Alexandre le Bicorne, cité
+dans le Coran (et qui me paraît être une image défigurée de Bacchus et
+de Zoroastre), eut, d’après plusieurs docteurs musulmans, Cabra pour
+mère, et Abra pour père. Abra était un ange, Cabra était une fille des
+hommes. Du reste, le commerce des Djinn avec la race adamique est
+indiqué dans le Coran par ces mots, que Dieu adresse à Iblîs ou
+Lucifer : « Sois de pair avec eux, associé avec eux pour leurs biens et
+leurs enfants. » Les Djinn femelles donnent l’épilepsie à ceux d’entre
+les hommes dont elles deviennent amoureuses ; et quand ces amants
+humains sont renversés, étourdis par l’attaque épileptique, c’est
+qu’elles vont se mettre en union charnelle et _matrimoniale_ avec eux.
+De même, les Djinn mâles frappent d’épilepsie les filles des hommes,
+pour en jouir comme amantes au moment de l’étourdissement épileptique. »
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 34. PAGE 298.
+
+
+Les marchands choisissent et prennent des esclaves pour commis, et les
+dressent à gérer les affaires de commerce. Ces esclaves ont certains
+profits dont ils se forment un pécule. Souvent ils sont intéressés
+directement par leur maître dans les ventes et achats. Après qu’ils sont
+affranchis, ils se livrent au commerce, soit seuls, soit avec leur
+ancien patron ou avec d’autres. Parfois ils acquièrent ainsi des
+fortunes assez considérables.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 35. PAGE 302.
+
+
+C’est probablement de la fondation de la ville de Saccatou que veut
+parler ici le cheykh El-Tounsy ; mais il ignore absolument le nom de
+Saccatou. Ce nom ne fut donné que plus tard, en 1805, à la ville de Zâky
+ou Dam-Fôdio.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 36. PAGE 307.
+
+
+En Orient, le terme de _philosophe_ est une injure, un paronyme
+d’_impie_ ; de même, franc-maçon, qu’on prononce, au Caire, _farmaçôn_,
+est synonyme d’impie, de corrompu, et surtout d’homme sans foi
+religieuse.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 37. PAGE 319.
+
+
+La lecture du Coran par de simples fakhy, sortes de lecteurs exercés à
+la psalmodier, est une œuvre pie. On loue ces lecteurs mercenaires, aux
+anniversaires des morts, aux fêtes, pendant le Ramadân ou mois de jeûne,
+etc., et on invite plusieurs personnes à venir entendre la sainte
+psalmodie.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 38. PAGE 328.
+
+
+Le _zoukhmeh_, en Égypte, est fait de plusieurs lanières de cuir
+enfermées dans une enveloppe aussi de cuir et cousue sur ces lanières,
+qui ne la débordent que de quelques pouces à l’extrémité par laquelle on
+frappe. Le zoukhmeh a environ un mètre et demi de longueur et environ
+cinq ou six centimètres de largeur ; il est légèrement aplati dans toute
+sa longueur, et épais de deux centimètres. L’extrémité par laquelle on
+frappe le patient, est un peu plus étroite et plus mince que le reste.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 39. PAGE 329.
+
+
+Les té_n_a (prononcez l’_n_ par un son nasal seulement) sont les
+kamkolak ou justiciers, ou administrateurs de la justice. Leur tribunal
+est en plein air et en permanence sur le Fâcher. Il y a les grands
+kamkolak et les kamkolak de second ordre. Comme chargés de la justice,
+ce sont des magistrats de première importance dans l’État, et ils ont
+une part considérable dans l’administration gouvernementale. Ils sont
+les substituts, les représentants du souverain, au nom duquel ils
+jugent, et dont la sanction donne force et valeur à leurs jugements.
+C’est pour ces raisons qu’ils sont appelés les appuis de l’État. Quant
+au terme de té_n_a, c’est le nom général et collectif par lequel les
+Ouadayens désignent le corps des kamkolak tous ensemble.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 40. PAGE 332.
+
+
+Le _chichm_ est une graine noire fournie par le _cassia apsus_. On
+enlève la pellicule noire après avoir laissé macérer la graine dans de
+l’eau de rose. Ensuite cette graine, ainsi mondée, est réduite en poudre
+et sert comme collyre sec. Il est astringent et très-employé en Égypte
+dans les ophthalmies chroniques indolentes.
+
+Le _nabk-el-karnau_ est une sorte de pâte assez friable préparée avec le
+fruit de l’arbre dit nabk-el-karnau, qui est un _rhamnus_ dont le fruit
+est jaune roux. On pile la pulpe de ce fruit encore frais, après en
+avoir séparé le noyau. La pâte s’emploie, au Caire, comme médicament
+astringent et analeptique.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 41. PAGE 341.
+
+
+Les monnaies qui ont cours en Égypte sont très-nombreuses. Je vais en
+donner une indication avec les altérations ou variations qu’elles ont
+subies dans leurs noms.
+
+L’abou-medfa ou ryâl abou-medfa, _ryâl_ ou _talari à canon_, est ainsi
+appelé en Égypte, et chez la plupart des Arabes, parce qu’on a pris les
+deux colonnes de l’empreinte pour deux canons. Ce ryâl est la colonnate
+ou talari d’Espagne, ou piastre forte, _peso fuerte, peso duro_, que
+nous écrivons _douro_ d’après la prononciation espagnole.
+
+Le ryâl adjoûz, le _ryâl vieux_, est l’ancienne piastre forte d’Espagne,
+dont l’empreinte est en partie effacée et qui a perdu de son poids et de
+sa valeur.
+
+Le ryâl abou-arba, le _ryâl à quatre_ I, est très-recherché au Soudan ;
+c’est le même que l’abou-medfa ; il diffère seulement par ce qu’il a
+IIII auprès de la figure empreinte ; c’est la piastre forte de 1798,
+frappée à l’effigie de Charles IIII.
+
+La talari d’Autriche ou thaler, aussi à cause de quelques particularités
+interprétées plus ou moins bizarrement dans le dessin de l’une ou
+l’autre empreinte, est appelé en Égypte ryâl abou-tâcah ou abou-tâgah,
+ou abou-chebbâk, _ryâl_ ou _talari à fenêtre_ ; ou abou-ébreh, _talari à
+aiguille_ ; ou ryâl abou-noctah, _talari à point_, à cause de deux
+petites rosaces qui sont sur la parure de l’effigie.
+
+Le ryâl abou-teyrah, _talari à oiseau_, est de Russie.
+
+Ces différents ryâl sont compris collectivement sous la dénomination
+générale de ryâl frânsa, c’est-à-dire ryâl d’Europe. Le cinq francs de
+France est le ryâl fransâouy ; mais le nom général et presque exclusif
+par lequel on le désigne est ryâl chinco ; c’est le mot _cinco_, au lieu
+de _cinque_, italien. Mais pour les Arabes et les Turks, ce mot n’a pas
+la signification _cinq_, c’est un nom abstrait. La pièce de cinq francs
+de France est appelée parfois aussi ryâl abou-chagarah, le _ryâl à
+l’arbre_, allusion aux deux rameaux que présente une des deux
+empreintes ; et encore abou-choûcheh, _ryâl à toupet_, à cause de la
+touffe de cheveux que porte l’effigie royale. Le _ryâl à canon_ est
+préféré à tous.
+
+Les autres monnaies fractions du cinq francs, ou de la piastre forte
+d’Espagne, ou du thaler, ou de l’abou-teyrah, ne se voient que très-
+rarement en Égypte.
+
+En monnaies d’or étrangères, la guinée anglaise est de beaucoup la plus
+abondante ; après elle, ce sont les sequins et ensuite les doublons. La
+première est appelée _guiné_ ; les sequins sont les _boundoucah_ ou
+boundouky (vénitien), les _madjiar_ ; les autres sont appelés _dèbloûn_.
+La _guiné fransâouy_ ou le vingt francs français est appelé
+généralement, surtout dans les divans, par le nom de _binto_, corruption
+de l’italien _venti_, vingt. Par les changeurs, le vingt francs est
+appelé encore _louïgui_ ; c’est le mot _luigi_ italien, Louis. Le _binto
+moufred_ est le vingt francs _simple_, et le binto _mizoueg_
+(_mizouedj_), est le vingt francs _double_ ou pièce de quarante francs.
+
+Le sequin de Venise est désigné souvent par la dénomination de boundouky
+abou-laûzeh, le _vénitien à amande_. Le sequin madjiar, dit _magar_ ou
+_madjiar_, est spécifié par le nom de magar abou-chebbâk, le _sequin à
+fenêtre_.
+
+L’or du doublon équivalant à seize piastres fortes d’Espagne, est assez
+recherché en Égypte. Mais celui qu’on préfère à tout autre est l’or du
+boundouky ; et lorsqu’on veut désigner un or du meilleur titre possible,
+on dit _dèhèb_ boundouky, _or de sequin de Venise_ ; quand on veut
+désigner un or de mince qualité, on dit _dèhèb frengui_, or européen, et
+_dèhèb fransâouy_, or français.
+
+Voici les noms usuels et les valeurs des monnaies qui ont cours en
+Égypte, c’est-à-dire principalement au Caire et à Alexandrie ; car les
+fellâh ou paysans d’Égypte n’ont guère occasion de les voir et à plus
+forte raison de les connaître. La liste que je donne, je l’ai traduite
+du dernier tarif du gouvernement pour la fixation des valeurs
+comparatives des monnaies. Au moment où j’insère ici cette liste (3 juin
+1845), le tarif n’a que deux mois de publication. Cette fixation des
+valeurs monétaires est indispensable pour régulariser le cours des
+transactions et surtout des ventes et achats de détail ; car pas une
+seule des monnaies n’est donnée et reçue à son taux réel : toutes sont
+comptées par la population à un prix plus élevé. On met la plus grande
+sévérité à prévenir et à détruire ces incertitudes dans le cours des
+monnaies. Pour avoir un point de comparaison nécessaire à l’intelligence
+de la liste ci-dessous, il suffit de savoir que la pièce de cinq francs
+française vaut actuellement, en valeur monétaire égyptienne, 19 piastres
+et 10 paras, que la piastre se subdivise en 40 paras, et le para en 10
+djédyd.
+
+ =MONNAIES D’OR.=
+
+ =NOMS.= _ =VALEURS.= _ =POIDS.= =TITRE.=
+ / \
+ Piastres. Paras. Carats Carats.
+ [247].
+
+ Doublon (d’Espagne) 313 + 30 140 20 7/8
+
+ Demi-doublon 156 + 35 120 »
+
+ Quart de doublon 78 + 17 1/2 60 »
+
+ Huitième de doublon 39 + 8 3/4 30 »
+
+ Guinée anglaise 97 + 20 41 22 1/16
+
+ Demi-guinée 48 + 30 20 1/2 »
+
+ Portugais ancien 174 + 4 73 1/2 21 47/48
+
+ Portugais nouveau 173 + 10 73 1/2 21 7/8
+
+ Boundouky 46 + 17 18 23 23/24
+
+ Magar, madjiar 45 + 26 18 23 13/24
+
+ Binto 77 + 6 33 21 17/24
+
+ =Monnaies d’or de Constantinople.=
+
+ Mahmoûdyeh ancien 60 + 22 24 1/2 22 15/16
+
+ Demi-mahmoûdyeh 30 + 11 12 1/4 »
+
+ Mahmoûdyeh nouveau 50 + 33 24 1/2 19 1/4
+
+ Demi-mahmoûdyeh 25 + 16 1/2 12 1/4 »
+
+ Foundoucly mahmoûdy ancien 43 + 10 17 1/2 22 15/16
+
+ Demi-foundoucly [248] 21 + 25 8 3/4 »
+
+ Quart de foundoucly 10 + 32 1/2 4 3/8 »
+
+ Foundoucly mahmoûdy nouveau 34 + 10 16 1/2 19 1/4
+
+ Demi-foundoucly 17 + 5 8 1/4 »
+
+ Quart de foundoucly 8 + 22 1/2 4 1/8 »
+
+ Foundoucly sélîmy ancien 36 + 12 17 1/2 19 1/4
+
+ Demi-foundoucly 18 + 6 8 3/4 »
+
+ Quart de foundoucly 9 + 3 4 3/8 »
+
+ Mahboûb sélîmy nouveau 25 + 13 12 1/4 19 11/48
+
+ Adlyeh ancien 17 + 16 8 1/8 19 7/8
+
+ Demi-adlyeh 8 + 28 4 1/16 »
+
+ Quart d’adlyeh 4 + 14 2 1/32 »
+
+ Adlyeh nouveau 15 + 28 8 1/8 17 29/48
+
+ Demi-adlyeh 7 + 34 4 1/16 »
+
+ Quart d’adlyeh 3 + 37 2 1/32 »
+
+ Zaryf ancien 3 + 2 2 5/24 13 17/24
+
+ Zaryf nouveau 2 + 28 1 29/48 15 2/3
+
+ Khairyeh ancienne 20 + 5 9 20 3/4
+
+ Demi-khairyeh 10 + 2 1/2 4 1/2 »
+
+ Khairyeh nouvelle 17 + 10 8 20
+
+ Demi-khairyeh 8 + 25 4 »
+
+ Khairyeh medjydy 17 + 10 8 20
+
+ Demi-khairyeh 8 + 25 4 »
+
+ Quart de khairyeh 4 + 12 1/2 2 »
+
+ =Monnaies d’or d’Égypte.=
+
+ Yuzlik (ou 100) 100 + 0 44 21
+ 1/6
+
+ Demi-yuzlik 50 + 0 22 »
+ 1/12
+
+ Khairyeh de 20 20 + 0 8 21
+ 1/3
+
+ Demi-khairyeh 10 + 0 4 »
+ 1/6
+
+ Quart de khairyeh 5 + 0 2 1/12 »
+
+ Khairyeh ancienne 8 + 32 4 1/2 18 1/8
+
+ Khairyeh plus nouvelle 8 + 32 3 15/16 20 7/8
+
+ Sàdyeh ancienne 3 + 37 2 18 1/8
+
+ Sàdyeh nouvelle 3 + 37 1 17/24 20 7/8
+
+ Mahboûb moustafâouy 24 + 8 12 7/8 17 5/16
+
+ Demi-mahboûb 12 + 4 6 7/16 »
+
+ Quart de mahboûb 6 + 2 3 7/32 »
+
+ Mahboûb mahmoûdy 20 + 34 12 16 1/8
+
+ Demi-mahboûb 10 + 17 6 »
+
+ Quart de mahboûb 5 + 8 1/2 3 »
+
+ =MONNAIES D’ARGENT=
+
+ Ryâl abou-medfa 20 + 28 140 88 17/24
+ [249]
+
+ Demi-ryâl 10 + 14 70 »
+
+ Quart de ryâl 5 + 7 35 »
+
+ Ryâl chinco 19 + 10 128 90 1/4
+
+ Ryâl amérîca 19 + 0 139 82
+
+ Ryâl napolitân 19 + 22 142 82 5/8
+
+ Demi-ryâl 9 + 31 71 »
+
+ Ryâl châl (moscovite) 13 + 27 146 56 1/4
+
+ Ryâl couchly (à oiseau) (Le 20 + 0 144 83 1/3
+ même que l’abou-tâcah, ou
+ abou-teyrah.)
+
+ =Monnaies d’argent de Constantinople.=
+
+ Bechlik ancien 16 + 20 135 73 1/2
+
+ Bechlik nouveau 2 + 24 71 1/2 20 3/4
+
+ Iklik 10 + 0 129 1/2 46 1/4
+
+ Yuzlik 11 + 23 150 1/4 46 1/4
+
+ Altmichlik 3 + 0 33 1/2 54
+
+ Altlik médjydy 4 + 30 66 1/5 43
+
+ Demi-médjydy 2 + 15 32 3/8 »
+
+ Ryâl nouveau 16 + 35 6 81 3/4
+
+ Sittyny médjydy 1 + 3 15 15/16 41
+
+ Achrynyeh médjydy 0 + 8 7 2/3 15 3/4
+
+ Acharât médjydy 0 + 4 3 1/3 17 1/4
+
+ Faddah fart médjydy 10 + 18 88 7 3/4
+
+ Altlik 5 + 0 68 44
+
+ Piastre 0 + 24 15 24
+
+ Altlik hamydy 9 + 15 118 1/2 47 1/2
+
+ Catàh mahmoûdy 6 + 6 77 48
+
+ Yârimlik sélymy 1 + 14 17 48
+
+ =Monnaies d’argent d’Égypte.=
+
+ Ryâl masry (égyptien) 20 + 0 144 83 1/3
+
+ Demi-ryâl 10 + 0 72 »
+
+ Quart de ryâl 5 + 0 36 »
+
+ Piastre 1 + 0 7 1/4 83 1/3
+
+ Achrynyeh (vingt) 0 + 20 3 5/8 83 1/3
+
+ Achrâouyeh, ou acharât 0 + 10 1 13/16 83 1/3
+
+ Yârimlik sélymy 1 + 14 17 48
+
+Il y a encore les _khamsât_ ou pièces de _cinq_ paras, sorte de monnaie
+de billon dont la plupart sont anciennes. Enfin, il y a les _acharât_ ou
+_dix_ paras en cuivre et les _khamsât_ ou _cinq_ paras en cuivre aussi,
+et dont on frappe en Égypte une très-grande quantité. On les désigne par
+le nom de achara faddah et khamseh faddah. On les désigne les uns et les
+autres par les noms de _nahâs_, cuivre, khourdet nahâs (turk), brins,
+morceaux de cuivre, rognures, et dans le vulgaire par _cazârah_, saleté,
+et par _amryty_, du nom d’un village qui ne fournit que des objets
+grossiers et mauvais. On frappe encore, en assez grande quantité, des
+paras en cuivre. Le nom de _para_ est un mot turk ; il est parfois
+employé sous le nom de _bara_, car l’arabe n’a pas la lettre _p_. On les
+appelle _nouss_, _méïdy_, _faddah_. Cependant ces trois noms ne
+s’emploient pas indifféremment. Le nom de méïdy ne se dit que quand on
+veut parler d’_un_ seul para[250]. Quant à l’emploi du premier nom, on
+dit seulement _nouss_, _nousseyn_ et _kâm nouss_, c’est-à-dire 1 para, 2
+paras, quelques paras. Le mot de faddah ne s’emploie que depuis _trois_
+paras inclusivement, et au delà indéfiniment ; ce mot _faddah_ reste
+toujours invariable. On dit, par exemple, télâté faddah, khamseh faddah,
+achara faddah, myé faddah, elf faddah, etc., c’est-à-dire trois paras,
+cinq paras, dix paras, cent paras, mille paras ou 25 piastres. Quand on
+dit _ryâl_ simplement, ce mot signifie 90 paras. Ainsi, 60 ryâl
+signifient 135 piastres.
+
+Les monnaies d’or et d’argent de Constantinople ne sont pas très-
+abondantes en Égypte comparativement aux autres. Les monnaies
+actuellement frappées en Égypte et les seules frappées en Égypte
+maintenant, c’est-à-dire les pièces d’or de 100 piastres, de 50
+piastres, de 20 piastres, de 10 piastres, de 5 piastres, les pièces
+d’argent de 20 piastres, de 10 piastres, de 5 piastres, la piastre, les
+pièces de 20 paras, de 10 et de 5 paras, et enfin les pièces de cuivre
+de 10 paras, de 5 paras et de 1 para, sont les plus répandues dans le
+commerce et dans le public.
+
+Pour les monnaies non musulmanes, les plus abondantes sont la guinée
+anglaise, le vingt francs français, le cinq francs français, le douro ou
+piastre forte d’Espagne et le thaler autrichien. La monnaie d’argent
+d’Égypte et de Constantinople se distingue de loin par le seul aspect.
+Elle est toujours plus noire et plus sale que les monnaies d’argent de
+tous les autres pays. Elle n’a jamais le poli et l’éclat des autres
+pièces étrangères. Il semble que le coup du coin qui les frappe n’est
+pas assez vigoureux. Il n’y a que les petites pièces d’argent
+égyptiennes qui aient l’œil de l’argent d’Espagne, ou de France, ou
+d’Autriche, etc.
+
+La monnaie d’or d’Égypte est aujourd’hui très-bien frappée. Sous ce
+rapport et sous celui du titre, elle est de beaucoup supérieure à celle
+de Constantinople.
+
+Il reste encore en circulation quelques khairyeh d’or valant 8 piastres
+32 paras, et de sàdyeh ou khairyeh valant 3 piastres et 37 paras ; mais
+le gouvernement les fait disparaître autant qu’il le peut ; toutes les
+fois qu’on aperçoit cette monnaie entre les mains de qui que ce soit,
+elle est saisie, coupée en deux immédiatement ; alors le propriétaire
+n’a plus qu’à la vendre au poids de ce qu’elle contient d’or.
+
+Au Hedjâz et au Soudan, les colonnates d’Espagne sont très-recherchées,
+et la quantité qu’on y importe est extraordinaire. Mais une fois que ces
+pièces ont pénétré dans ces contrées, elles y sont presque toutes
+gardées, enfouies, cachées. Nous en avons vu une preuve en parlant du
+trésor trouvé au palais du Birny du Bâguirmeh par les Ouadayens.
+
+En Égypte, les monnaies d’or et surtout les monnaies égyptiennes et
+constantinopolitaines sont très-fréquemment rognées, principalement par
+les juifs.
+
+Sous le rapport général, le nombre des capitaux morts est considérable.
+La plus grande partie des musulmans qui possèdent du numéraire, le
+tiennent caché sans penser à en extraire de profit, soit par
+transactions commerciales ou industrielles, soit par voie de banque ou
+de prêt. Ce dernier mode de fructification est même proscrit, en
+principe, par la loi religieuse.
+
+Voyez la valeur du derhem et du dinâr, à la note 50.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 42. PAGE 342.
+
+
+En Égypte, les femmes, même celles d’une très-médiocre aisance, ont
+très-souvent dans la bouche un morceau de _loubân_. Elles le mâchent
+longtemps, pour se parfumer l’haleine. Ce loubân est d’un blanc
+légèrement jaunâtre.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 43. PAGE 348.
+
+
+Il y a, dans ce passage du texte, l’accoutrement entier d’un cheykh. Le
+_caftân_, comme on le sait, se met par-dessous le _jubbé_ et se
+maintient croisé au moyen de la ceinture. Le jubbé est pardessus le
+tout ; aujourd’hui, il est remplacé par la _faradjyeh_, qui n’en diffère
+que par un peu plus d’ampleur et par la longueur et la largeur des
+manches.
+
+Pour les jambes, les cheykh n’ont qu’un caleçon large qui vient de la
+hauteur des reins jusqu’à mi-jambe au plus. Les bas sont un hors-d’œuvre
+inutile.
+
+La _sandale mekkoise_ est une semelle en cuir qu’on fixe sous le pied
+par des courroies liées sur le dos du pied, et dont une passe entre les
+deux premiers orteils. Ces courroies sont variées de couleurs par de
+petites bandelettes de cuir coloré et surajoutées.
+
+ (P. S.)
+
+
+ NOTE 44. PAGE 356.
+
+
+Les prières _de la délivrance_ sont pour obtenir de Dieu que l’âme du
+défunt soit _délivrée_ du feu de l’enfer.
+
+Tout musulman qui récite lui-même, à une époque quelconque de sa vie, ou
+pour lequel on récite, après sa mort, _cent mille fois_ la série des
+mots suivants : « _Coul houa Allah âhad Allah es-samad lam yélid oua lam
+yoûlad oua lam yékoun laho koufoûän âhadoun_, » c’est-à-dire : « Dis
+ceci : Dieu est le Dieu un, le Dieu éternel ; il n’a point enfanté et
+n’a point été enfanté, et nul être ne lui ressemble en nature[251], » ce
+musulman, dis-je, sera sauvé des peines de l’enfer soit à l’avance, soit
+après sa mort, fût-il déjà dans le feu de la géhenne.
+
+ (S.)
+
+Pour expédier plus vite les _cent mille_ récitations de la formule ci-
+dessus, plusieurs individus se réunissent et la prononcent ensemble.
+Ainsi, lorsque vingt personnes sont réunies, chacune a _cinq mille_ fois
+à répéter la phrase rédemptive.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 45. PAGE 356.
+
+
+Le chapelet ordinaire des musulmans a cent petits grains, y compris le
+_mâdneh_. Le grand chapelet, qui correspond au rosaire des chrétiens et
+dont on se sert pour la _prière du pardon_, a mille grains, tous du
+volume d’une grosse noisette et disposés comme nos chapelets. Toujours,
+dans les petits comme dans les grands chapelets, les grains sont enfilés
+dans un cordonnet ; jamais ils ne sont maintenus par de petits chaînons
+de laiton. A la place de la croix, il y a un fragment très-allongé
+appelé _mâdneh_, minarêt.
+
+Sur chaque grain on prononce « _lâ Ilâh ill’ Allah_, il n’y a de Dieu
+que Dieu. Pour le chapelet du _pardon_, il faut répéter ces mots
+_soixante-dix mille fois_. Afin d’atteindre rapidement au complément de
+ce nombre, on rassemble plusieurs individus ; on les fait asseoir,
+accroupis en cercle, sur une natte ; un d’entre eux, comme chef de
+cérémonie, prononce le premier _lâ Ilâh ill’ Allah_ sur le mâdneh.
+Chaque priant a alors un grain du chapelet entre les doigts, et répète
+les mots _lâ Ilâh ill’ Allah_ ; puis il prend un autre grain et dit
+encore ces mêmes paroles, et ainsi de suite ; de sorte que tout le
+chapelet passe entre les mains de tous, en tournant dans le cercle des
+priants ; lorsque le mâdneh revient à la main de celui qui l’a tenu le
+premier, les mille grains ont voyagé et passé dans les mains de tout le
+cercle, et chaque priant a prononcé mille fois _lâ Ilâh ill’ Allah_.
+Ainsi, sept personnes termineront l’affaire en dix tournées, quatorze en
+cinq tournées, trente-cinq en deux tournées, soixante-dix en une seule
+tournée. Si le nombre de 70,000 fois est dépassé, tant mieux ; mais
+jamais il ne faut rester au-dessous de ce chiffre pour que l’effet soit
+obtenu ; au prix de 70,000 fois, _Dieu ne refuse jamais le pardon_.
+C’est un prix fait.
+
+Au Soudan on compte autrement. Chaque priant a un chapelet ordinaire, 99
+grains, plus le mâdneh, 100. A ce chapelet est attaché un appendice de
+dix autres grains glissant à frottement dur sur la corde qui les
+traverse. Après chaque cent _lâ Ilâh ill’ Allah_, on fait descendre un
+des dix grains surnuméraires du côté de l’extrémité flottante de
+l’appendice. Quand ces dix grains sont descendus, le priant a dit mille
+fois les paroles pieuses. Selon le nombre des priants réunis, on calcule
+à l’avance combien de milliers de fois chacun doit répéter _lâ Ilâh ill’
+Allah_.
+
+Le résultat est le _pardon inévitable_ des péchés du mort, et l’âme est
+rachetée des feux de la géhenne.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 46. PAGE 358.
+
+
+Le _défré_ ou _difrei_ est une plante aquatique qui se rapproche du riz.
+La graine est blanche, moins alongée que celle du riz, un peu aplatie
+comme celle du sésame. Elle est de meilleur goût que le riz.
+
+Le _korayb_ a une graine analogue à celle de la moutarde, mais n’en a
+pas le goût piquant. On la réduit en poudre pour la préparer en
+nourriture ; la farine n’a pas de matière liante, elle manque de gluten.
+_Voy._ les notes du _Voyage au Dârfour_.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 47. PAGE 372.
+
+
+J’ai eu la vérification directe du fait indiqué dans ce passage, chez le
+cheykh El-Tounsy même. Il eut comme hôte, pendant deux jours, un pèlerin
+ouadayen qui a épousé une des filles du sultan Chérif. Le jeune fils du
+cheykh jouait avec un petit éventail en plumes d’autruche. Il le
+présenta au Ouadayen en lui disant de s’éventer ; et soudain notre
+pèlerin leva les deux mains en repoussant l’éventail, et s’agitant pour
+éviter d’en recevoir la moindre ventilation. « Non ! s’écria-t-il, non,
+non ! cela est pour le sultan seul. — Mais tu n’es point au Ouadây. —
+C’est égal ; si on venait à le savoir, on me tuerait à mon retour. — Et
+qui, d’ici, ira parler de cela au sultan ? — Qui sait ? » Et le malin
+enfant du cheykh chercha maintes fois à éventer le bon Ouadayen, qui
+avait l’œil braqué du côté de l’éventail, et se tenait en garde avec une
+inquiétude étonnante contre le moindre mouvement de son espiègle ennemi.
+D’après les découvertes faites dans les ruines de l’ancienne Ninive, à
+Khorsabad, près de Moussoul, le chasse-mouche ou éventail et le parasol
+sont tenus par des eunuques placés auprès des princes, et jamais ces
+insignes n’accompagnent d’autres personnages que des rois. Cette
+circonstance permet de croire que le parasol, le chasse-mouche ou
+l’éventail étaient des attributs spéciaux aux souverains. Il en est de
+même au Ouadây.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 48. PAGE 395.
+
+
+Le _kouldjou_ est un oiseau à dos noir et à ventre blanc, venant au
+Soudan à l’époque des pluies ; il est gros comme une poule d’Égypte ;
+bec noir et pieds noirs ; claquant du bec ; dos à reflets rougeâtres.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 49. PAGE 396.
+
+
+Le _kirdâouy_ est, d’après l’explication verbale que j’ai reçue du
+cheykh, un long couteau assez grossier, maintenu au poignet gauche par
+un large anneau ou bracelet en cuir. Le kirdâouy est fixé à ce bracelet
+de manière que le manche soit du côté de la main, et que le couteau soit
+appliqué sous l’avant-bras ; la pointe alors dépasse de beaucoup le
+coude. Le couteau est tenu par la main gauche appliquée sur la poignée,
+et la main droite peut aller trouver facilement cette poignée et
+dégaîner au moment du besoin. Les Ouadayens ont toujours le kirdâouy
+attaché et appliqué au bras, dans le moindre voyage, partout où ils ont
+à craindre ou présument qu’ils auront à craindre. C’est une arme de
+défense contre les hommes et contre les animaux sauvages.
+
+Le couteau qui se porte au-dessus du coude s’attache la pointe en bas,
+avec une cordelle en cuir rouge fixée au fourreau, et n’a guère que six
+à huit pouces de long. Bien entendu, ces couteaux-poignards sont à lame
+non fermante.
+
+Les Fôriens portent aussi au poignet une espèce de kirdâouy, mais dont
+la lame n’est pas plus longue que l’avant-bras.
+
+Le manche des kirdâouy est en bois dur, assez souvent en ébène. La
+partie du fer qui traverse la longueur du manche en dépasse l’extrémité
+libre et est recourbée, ce qui la fixe solidement au manche. Parfois ce
+manche n’est ni en bois ordinaire dur, ni en ébène, mais en courroies
+fines de cuir rouge ; on entoure la partie du fer qui forme la poignée
+de quelques chiffons ou de morceaux de cuir, et par-dessus on roule
+d’abord des courroies rouges ; ensuite on tisse l’enveloppe extérieure
+avec de très-fines lanières de cuir. _Voy._ fig. 8.
+
+La lame du kirdâouy a assez souvent une saillie ou crête sur le milieu,
+à égale distance des deux tranchants.
+
+Le fourreau est en cuir rouge. Il porte, vers le manche du couteau,
+l’anneau ou bracelet de cuir qui maintient l’arme au poignet. Ce
+bracelet a de deux doigts à deux pouces de largeur, et est solidement
+cousu au fourreau. Celui-ci est percé par son extrémité la plus mince,
+de manière à laisser sortir au moins un pouce de la lame. Cette
+disposition est constante ; car l’individu peut être surpris par une
+circonstance particulière et subite, ou bien il ne veut porter qu’un
+léger coup de pointe, et dans ces cas, ou il n’a pas le temps de
+dégaîner, ou il ne veut pas dégaîner, et il frappe de la pointe qui
+saille du fourreau.
+
+Les individus de distinction se font des fourreaux, pour leurs kirdâouy,
+en peau de crocodile et d’une blancheur remarquable.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 50. PAGE 409.
+
+
+L’histoire que je viens de raconter me rappelle une aventure arrivée à
+Ahmed, fils de Toûloûn, sultan d’Égypte. Toûloûn un jour envoya Ahmed
+chercher quelque chose dans l’intérieur de son palais, et Ahmed surprit
+une concubine de son père avec un esclave. La concubine se crut alors
+perdue ; elle sentit bien qu’elle allait être dénoncée à Toûloûn. Elle
+ne dit mot à Ahmed, et dissimula son trouble et son inquiétude. Elle
+attendit que le sultan rentrât dans l’intérieur du palais ; alors, les
+yeux en larmes, elle alla se présenter au prince. Toûloûn la voyant tout
+éplorée, se sentit ému, car il l’aimait. « Que t’est-il arrivé ? lui
+dit-il. — Prince, répondit-elle d’un air malicieusement innocent, peut-
+il te convenir que ton fils cherche à me séduire ? Si je n’avais usé
+d’adresse avec lui, si je ne lui avais donné rendez-vous pour un autre
+moment, il allait tout à l’heure me soumettre à son caprice, ou me
+tuer. »
+
+Toûloûn, étonné et furieux, résolut immédiatement de faire périr son
+fils ; cependant l’amour paternel se révoltait à l’idée d’un pareil
+spectacle. Toûloûn écrivit à un de ses intendants : « Aussitôt que tu
+recevras cette lettre, tranche la tête à celui qui en est porteur, et
+cela sans demander aucune explication. Salut. » Le prince plie la
+lettre, appelle son fils et lui dit : « Va porter cette lettre à un tel.
+Qu’il exécute l’ordre qu’elle contient ; puis reviens à la hâte. »
+
+Ahmed se met en devoir d’obéir et se fait seller un cheval. L’esclave
+qui avait été surpris en délit, voulant en apparence être agréable à
+Ahmed, et espérant en même temps faire accroître encore la colère et
+l’indignation de Toûloûn, qui verrait la négligence de son fils à
+exécuter des ordres pressants, s’approche du jeune prince et lui dit :
+« Où va mon maître ? — Mon père m’envoie porter un ordre à un tel. — Mon
+maître voudrait-il me faire l’honneur de me charger de cette commission
+et de le dispenser de cette fatigue ? Vous pouvez compter sur mon zèle
+et mon exactitude. » Ahmed accepte, remet la lettre à l’esclave et reste
+au palais.
+
+Le lendemain, se présente à Toûloûn un envoyé de la part de l’intendant,
+et ayant à la main une musette ou petit sac et une lettre ainsi conçue :
+« Après vous avoir baisé les mains, je vous annonce que j’ai exécuté vos
+ordres. Je vous expédie la tête de celui que vous m’avez ordonné de
+mettre à mort. Je vous l’envoie par le porteur de ce billet. » Toûloûn
+examine la tête et reconnaît une tête d’esclave. Il appelle son fils
+Ahmed. Celui-ci arrive. « Qu’as-tu fait, lui dit le sultan, de la lettre
+que je t’ai chargé de porter à mon intendant ? — Je l’ai confiée à
+l’esclave un tel, qui me l’a demandée, et m’a juré par ta vie de la
+remettre à l’adresse indiquée. — Qu’y a-t-il donc eu entre toi et cet
+esclave ? » Ahmed se tut. « Dis-moi la vérité, » repartit vivement
+Toûloûn. Alors Ahmed déclara qu’il avait surpris cet esclave avec une
+concubine, et il la nomma. « J’ai gardé le silence, ajouta-t-il, dans la
+crainte d’être cause de leur perte à tous deux. »
+
+Toûloûn examina et vérifia le fait, reconnut l’innocence de son fils, et
+condamna à mort sa concubine.
+
+Miséricorde de Dieu sur Ibn-Aroûs le Tunisien, qui a dit ces deux vers !
+
+
+ « Mon cher, tu m’as dit : « Va me chercher du _hâk_ ; » et pour ton
+ argent, je t’en ai apporté.
+
+ « Qui fait le bien, trouve le bien ; et qui fait le mal, se perd. »
+
+
+(Ces vers ne sont pas construits, en arabe, sur un mètre prosodique
+régulier, mais sur un mètre vulgaire. Ils doivent être lus dans l’arabe
+selon la prononciation populaire, c’est-à-dire sans les voyelles finales
+des mots. Quant au mot _hâk_, il n’a pas de sens. Celui qui l’a prononcé
+l’a dit au hasard, n’ayant pour but que d’envoyer chercher au marché un
+objet imaginaire.) Voici l’aventure qui a donné lieu à la composition de
+ces deux vers.
+
+Le cheykh Ibn-Aroûs ou Ahmed-Ibn-Aroûs était encore enfant quand son
+père mourut. La mère d’Ahmed se remaria. Le nouveau mari prit en
+aversion Ibn-Aroûs comme fils d’un autre lit. Notre homme un jour rentra
+à la maison avec des fruits. Il voulait les manger seul. Arrive
+subitement Ibn-Aroûs. Le beau-père, déconcerté, cherche un prétexte pour
+éloigner l’enfant et se régaler à l’aise. « Ahmed, dit-il à Ibn-Aroûs,
+prends-moi ce dânek[252] et va chez l’attâr (épicier-droguiste, ou à peu
+près) m’acheter de ce qu’on appelle du _hâk_. »
+
+L’enfant acceptant l’indication comme vraie, prend le dânek et va chez
+tous les attâr, demandant partout : « Avez-vous du _hâk_ ? » Et de
+partout on lui répond : « Non. » Il passe par hasard près de jeunes
+enfants qui avaient un gros scorpion attaché avec un fil et leur servant
+de jouet. Et les enfants répétaient : « _hâk, hâk_, » c’est-à-dire : _à
+toi ! prends !_ Alors, Ibn-Aroûs leur dit : « Est-ce qu’on appelle cette
+bête-là _hâk_ ? — Certainement. — Eh bien ! prenez donc ce dânek, et
+donnez-moi votre _hâk_. Depuis une heure j’en cherche de tous côtés et
+je n’en trouve pas. » On accepte l’offre. Ahmed donne son dânek et
+emporte le scorpion. L’enfant ignorait que la piqûre en est parfois
+mortelle ; mais heureusement Dieu le préserva de malheur. Ahmed regagna
+la maison. « M’apportes-tu du _hâk_ ? lui demanda le beau-père. — Oui. —
+Où est-il ? — Le voici. — Voyons ! donne-le-moi. » Notre homme tend la
+main, et l’enfant lui remet le scorpion. Le beau-père en fut si vivement
+piqué qu’il en mourut. Ce fut alors qu’Ibn-Aroûs rima les deux vers que
+j’ai cités.
+
+De pareils exemples il y a à conclure la vérité de cette parole de
+Dieu : « La méchanceté revient toujours sur celui qui la fait ; qui fait
+le mal, reçoit la récompense du mal. » Le Prophète a dit aussi :
+« L’homme recueille selon ses œuvres : le bien pour le bien, le mal pour
+le mal. » De là cette maxime : « Qui creuse un fossé pour perdre son
+frère, y sera précipité par la main de Dieu. »
+
+L’aventure suivante offre encore le même sens moral. Un roi avait deux
+favoris pour convives habituels ; mais l’un d’eux était jaloux de la
+considération dont le roi honorait son collègue, d’ailleurs plus récent
+dans l’amitié du prince. Le piquant de la conversation du nouveau
+courtisan, sa vivacité d’esprit avait séduit le roi et captivé son
+amitié. L’ancien favori imagina, pour perdre son compagnon, de lui
+préparer un mets assez recherché alors, mais dans lequel on mit exprès
+beaucoup d’ail.
+
+Le jaloux invite son émule à dîner, et fait servir le plat à l’ail.
+L’invité, excité par l’apparence et aussi par le haut goût du mets, en
+mange abondamment, à pleine satiété ; puis, son collègue lui dit :
+« Maintenant, garde-toi bien d’approcher du roi tant que ton haleine
+conservera une odeur d’ail ; le prince ne peut la supporter ; et si
+d’aventure il t’appelait, aie bien soin de ne pas lui laisser sentir
+l’odeur d’ail : ce serait assez peut-être pour qu’il te prît en haine. »
+Le conseil fut reçu comme sincère. L’invité se retira chez lui, et son
+rival alla chez le roi. « Prince, lui dit-il, j’ai une communication à
+vous faire. — Voyons ! laquelle ? — Vous accordez votre bienveillance à
+des gens qui ne la méritent pas ; vous admettez à vos côtés des gens qui
+ne devraient pas vous approcher de si près. — Qui veux-tu désigner par
+là ? — Notre commensal ordinaire. Il prétend que vous avez mauvaise
+haleine, et qu’il ne s’assied jamais à votre table qu’avec une
+incroyable répugnance, dégoûté qu’il est de l’odeur repoussante qui vous
+sort de la bouche. Si vous doutez de la vérité de ce que je vous dis,
+tenez ! envoyez-le chercher sur-le-champ ; faites-le approcher très-près
+de vous ; feignez que vous ayez quelque chose de secret à lui confier,
+et vous verrez de quelle manière il détournera la tête. »
+
+Le roi, furieux, fit appeler le favori absent, qui d’ailleurs ne se
+doutait nullement des manœuvres hostiles de son collègue. Le favori,
+malgré son odeur d’ail, se vit obligé d’obéir. Le roi l’accueillit avec
+affabilité, comme d’ordinaire, le reçut d’un air souriant et l’invita à
+s’approcher ; mais notre homme tremblait de laisser sentir en lui
+l’odeur d’ail, et il détournait sans cesse la face. Le roi, alors
+persuadé de la vérité de la dénonciation qui lui avait été faite, dit au
+dernier venu : « Voyons, passe la nuit au palais ; j’ai besoin de toi
+pour une affaire importante. Lorsque je t’appellerai, tu entreras ici
+par telle porte secrète. »
+
+L’autre courtisan, vizir de malheur, était présent, et ces dernières
+paroles accrurent encore sa jalousie. « Quoi ! se dit-il, j’ai dénoncé
+mon rival pour l’éloigner d’ici, et voilà que j’ai seulement réussi à le
+rapprocher encore plus intimement du roi. » Il attendit que son collègue
+sortit, et il alla lui dire : « Je serais bien aise de passer ici la
+nuit avec toi. — Très-volontiers ; comme il te plaira. » Et ils allèrent
+ensemble à l’appartement qu’avait désigné le roi. Cet appartement était
+assez éloigné de celui où restait Sa Majesté. Dans l’espace
+intermédiaire, on creusa immédiatement, et par ordre du prince, une
+grande fosse sur laquelle on arrangea ensuite un faux sol mince et
+fragile ; tout près de là furent apostés des esclaves, avec ordre
+d’épier le moment où ils entendraient tomber quelqu’un dans la fosse,
+afin de se hâter alors de la combler de terre.
+
+Les deux courtisans passèrent une partie de la nuit à causer ; puis
+notre jaloux fit semblant d’avoir envie de dormir ; il bâilla plusieurs
+fois ; son collègue fut, par contagion, pris de la même envie, et céda
+au sommeil. Son compagnon se tint éveillé. « Bonne occasion ! se dit-
+il ; il ne faut pas la perdre. Je vais rester ainsi jusqu’à ce que le
+roi appelle ; j’irai à lui, et je lui montrerai que mon rival ne met ni
+attention ni souci à exécuter les ordres de son maître. « Vous lui avez
+recommandé, dirai-je au prince, de rester éveillé jusqu’à ce que vous
+l’appelassiez ; il n’a pas tenu compte de votre recommandation ; il
+s’est endormi. Dès que j’ai entendu votre ordre, j’ai cru devoir
+accourir. Le roi, mécontent, chassera cet homme qui me fait ombrage, et
+l’éloignera du palais pour toujours. »
+
+Notre jaloux veille. Sur le dernier tiers de la nuit, il entend la voix
+du roi qui appelle. Le courtisan s’empresse de se lever, d’aller
+répondre. Et l’autre dormait profondément ; il n’entendit rien, ne
+s’aperçut de rien. Le traître ouvre la porte secrète, et d’un pas
+empressé marche dans les ténèbres. Il tombe dans la fosse, et en un clin
+d’œil les esclaves l’ont comblée de terre. Il meurt étouffé.
+
+Au matin, le courtisan endormi s’éveille. Il se voit seul. « Le roi t’a
+appelé pendant la nuit, lui dit-on, mais tu ne l’as pas entendu ; tu
+dormais. » Le courtisan s’habille, se parfume, et se présente au roi. Le
+roi, étonné de le revoir, appelle les esclaves. « Comment, leur dit-il,
+avez-vous donc accompli mes ordres d’hier ? — Nous les avons suivis avec
+la plus scrupuleuse exactitude. Nous avons enseveli, étouffé sous la
+terre celui qui est tombé dans la fosse. » Alors le roi s’adresse au
+courtisan : « Où donc est ton ami ? — Prince, que Dieu vous conserve !
+mon ami était avec moi hier soir. Nous avons causé très-longtemps ; le
+sommeil nous a gagnés ; il s’est endormi le premier ; je me suis endormi
+peu après ; j’ignore ce qui lui est ensuite arrivé. A mon réveil, mon
+ami n’était plus avec moi. »
+
+Le roi, stupéfait, ordonne de nouveau de creuser la fosse, et on y
+trouve le courtisan mort. Alors le roi dit à l’autre : « Qu’y avait-il
+donc entre vous deux ? — Rien, que je sache. Nous étions bons amis, je
+le crois. Seulement, hier il m’a invité à manger avec lui, et il nous
+fit servir un excellent plat, mais fortement assaisonné d’ail ; j’en ai
+beaucoup mangé. Après le repas, mon ami m’a conseillé d’éviter, ayant à
+la bouche l’odeur d’ail, de m’approcher trop près de vous, parce que
+cette odeur vous déplaît et vous répugne. Peu après que je suis sorti de
+chez mon ami, vous m’avez appelé ; j’ai dû obéir ; je suis venu. Mais
+quand vous m’avez fait approcher de vous, j’ai eu peur que vous ne
+sentissiez en moi l’odeur d’ail, et je me suis tenu constamment la face
+détournée de vous. Voilà tout ce qui s’est passé ; je ne sais rien de
+plus. »
+
+Le roi reconnut là un récit sincère, et comprit que la jalousie avait
+amené la perte de l’autre convive. Ensuite le roi raconta tout ce qui
+s’était passé la veille. « C’est pour toi, dit-il à son courtisan, que
+j’avais fait creuser la fosse ; mais tu étais innocent, et pour cela tu
+l’as évitée. Lui, conduit par des intentions criminelles, est tombé dans
+le précipice. »
+
+Honte à la jalousie ! Notre saint Prophète a dit : « La jalousie mange
+et dévore le fruit des bonnes œuvres, comme le feu mange et dévore le
+bois. » Et un poëte a rimé ces deux vers :
+
+
+ « Dis à l’homme jaloux de mon bien-être : « Sais-tu bien à qui tu
+ sembles reprocher cette aisance ?
+
+ « C’est Dieu, ce sont ses décrets souverains que tu parais blâmer. Il
+ t’est donc bien pénible de voir ce qu’il m’a donné ! »
+
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 51. PAGE 414.
+
+
+La contenance de la jeune fille durant la scène tragique dont nous
+parlons, n’a rien d’extraordinaire au Ouadây. Si son nouveau prétendant
+eût bougé sous le couteau, s’il eût témoigné la moindre peur, il était
+répudié par la fille. Les Ouadayennes ne veulent pas d’amants ou de
+maris poltrons ; elles ne veulent pas se mettre sous la protection d’un
+homme incapable de faire face au danger, à la douleur, à la mort, et par
+conséquent incapable de protéger, de défendre la femme qu’il prendrait.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 52. PAGE 415.
+
+
+Allusion comique au grand Alexandre des Arabes, surnommé _le Bicorne_.
+Il fut prophète, et contemporain d’Abraham. _Voy._ notes du _Voyage au
+Dârfour_.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 53. PAGE 420.
+
+
+Le _châyeh_, nom qui me paraît singulièrement rapproché du mot _saie,
+sayon, sagum_, σάγος, vêtement de guerre des Perses, des Romains et des
+Gaulois, est une sorte de couverture piquée, fourrée de coton comme une
+courte-pointe, et dont s’affublent, en guerre, les cavaliers fôriens.
+
+Les couvertures des chevaux sont de même facture, et représentent
+exactement la forme des grands caparaçons des anciens chevaliers. Ces
+caparaçons descendaient presque jusqu’à terre, et ne laissaient guère
+que la tête du coursier à découvert ; parfois même ils le couvraient
+tout entier. Au Soudan, et surtout au Dârfour, les caparaçons vont
+jusqu’à mi-jambe.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 54. PAGE 428.
+
+
+_Yâ ouendai_ a ici le sens de provocation ; le texte de ce passage
+l’explique par _Bism Illah_, qui signifie _au nom de Dieu_, mais qui est
+une forme d’appel, d’_incitamentum_, et qui se traduirait, selon
+l’intention, non selon les mots, par : « Avance ! »
+
+_Ouendai_, en fôrien, est un terme d’injure employé très-fréquemment ;
+il veut dire proprement, _émule, rival, égal_, et répond au vieux mot
+_compaing_ (compagnon), mais toujours avec le sens de : _qui a pris pour
+femme la répudiée d’un autre_. Dans la circonstance dont l’auteur parle
+ici, le disgracié compare la place qu’il a perdue à une femme qu’il
+aurait quittée ou qu’il aurait répudiée.
+
+Voici comment le cheykh El-Tounsy indique, par un commentaire placé dans
+le texte, les usages du mot _ouendai_, égal, semblable. « Dans le cas
+actuel, on veut dire : « Toi qui es mon semblable, mon égal, mon
+collègue. » Le mot _ouendai_, dans le sens primitif, s’applique à l’un
+et l’autre de deux individus qui ont épousé les deux sœurs ; alors
+chacun est le ouendai de l’autre, semblable et égal à lui par sa femme.
+
+« Ensuite, par extension, celui qui a été porté aux fonctions qu’avait
+un autre, est alors son _ouendai_. On donne encore ce nom à celui qui,
+ayant demandé une femme en mariage, a d’abord été bien accueilli par le
+père et la mère de cette femme, puis a été supplanté par un autre qui
+l’a demandée après lui, obtenue et épousée, puis enfin, un jour de
+bataille, est venu provoquer le rival préféré à se jeter avec lui dans
+la mêlée. Enfin, on applique encore le nom de _ouendai_ à celui qui,
+ayant répudié une femme, s’en est ensuite repenti, a voulu reprendre sa
+femme, et l’a vue alors convoler à d’autres noces. »
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 55. PAGE 429.
+
+
+Depuis la Haute-Égypte jusqu’au Sennâr et au Soudan, au moins dans le
+Soudan oriental, c’est-à-dire dans la moitié est du Soudan, _farkhah_,
+employé dans ce passage pour dire _la belle_, en parlant de lances,
+signifie _jeune fille, jeune esclave_, une _belle_. Presque dans toute
+la moyenne et la basse Égypte, _farkhah_ veut dire _poule, poulette_.
+Dans ce dernier sens, au Soudan, on emploie le mot _dedjâdjeh_, employé
+aussi dans cette signification en Syrie, etc. En Égypte, _djârieh_
+signifie femme ou fille _esclave_, qu’elle serve ou non comme concubine
+à son propriétaire.
+
+— Les vélites romains, sortes de _voltigeurs_ irréguliers, avaient pour
+armes un arc, une fronde et sept javelots (_tela_). Les hastaires
+avaient primitivement de longues lances (_hastæ_). Les cavaliers eurent
+aussi, dans un temps, deux javelines (_pila_). Les hastes ou longues
+piques, _hastæ_, sont les analogues des _farkhah_ du Dârfour. On sait
+que Pline composa un traité sur la manière de se servir de la javeline à
+cheval : _De jaculatione equestri_.
+
+
+ NOTE 56. PAGE 430.
+
+
+Les Himiarites, peuple d’origine arabe de la souche de Saba, dans
+l’Yémen, sont les Homérites, _Homeritæ_ des Latins. Zoû-Yézen, un des
+rois de Himiar ou des Himiarites, vivait environ un siècle avant
+l’islamisme. Son fils Seyf vit Abd-el-Mouttaleb, aïeul de Mahomet. Abd-
+el-Mouttaleb prolongea ses jours, dit-on, au delà de cent ans.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 57. PAGE 458.
+
+
+Dououei_n_, prononcez l’_n_ par un son nasal sourd. Les hommes de
+dououei_n_, signifie _les Fôriens_. Ce nom leur est donné par les Arabes
+du Dârfour, parce que les Fôriens, pour appeler quelqu’un, disent : _yâ
+dououei_. L’_n_ finale de dououein est ajoutée par les Arabes.
+
+ (S. P.)
+
+Gens de dououei ou de dououei_n_ rappelle, pour la forme, l’ancienne
+appellation : les gens d’_oc_, les gens de la langue d’_oc_.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 58. PAGE 458.
+
+
+Voici la transcription de ces vers et des vers qui les précèdent. Ceux
+qui sont à l’éloge du sultan sont entièrement arabes, mais selon le
+langage corrompu et la prononciation vicieuse des Arabes des contrées
+dont il est question ici.
+
+Marag (_marac_, par le _câf_ guttural) ; oua cheddô lô (chaddoû laho)
+àla men oummou horrah, — mouhhagguel (le _g_ est pour _djim_) min el-
+arbaàh oua-l-khâmseh ghourrah. — Youguellil fy-l-matammeh (ce mot, de
+forme arabe, signifie _camp_) yemsik yégourrah (yédjourrou-hou) ; —
+oummân (pour oummahât) en-nâs khadam oummoû (pour oumm-hou) ouaheîd-hâ
+(diminutif de ouâhed) horrah.
+
+Les vers à l’éloge de Kourra sont en fôrien mêlé de quelques mots
+arabes : — Marag cheddo-lô àla tôto — oua-l-kirtim (trompettes) békâ
+(pleurent, crient) em-maûgàouy korak-lo (devant lui ; lo est pour laho).
+— Kôrko (criez) nebbézôh (nebbezoû-hou, vantez-le) — nâs dououei_n_
+djôlô (sont venus en foule) — Kourra bilâ (sans) sîya (mal, injustice) —
+El-Khalki (la syllabe _ki_ doit être écrite par un câf guttural) khâfoh
+(pour khâfoû-hou).
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 59. PAGE 459.
+
+
+Ces _poëtes_ rappellent les aèdes, ἀοιδοί, ou chanteurs que les chefs
+guerriers des anciens Hellènes avaient à leur service, et qui les
+suivaient aux batailles. Souvent même les aèdes combattaient aussi.
+Poëtes de nature, inspirés par l’heure, échauffés par la mêlée, nourris
+d’anciennes légendes, ils improvisaient au milieu de leurs frères
+d’armes qu’ils animaient et enthousiasmaient. Ils furent les pères des
+vieux bardes et des scaldes.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 60. PAGE 462.
+
+
+Le faguyh Mouça avait la prétention de donner pour vers des phrases
+arabes en apparence cadencées ; elles étaient farcies de fautes de
+grammaire et d’orthographe, et étaient même sans rimes. Voici de ces
+espèces de vers, à l’éloge des femmes :
+
+
+ _Sadrik satyhan kenno (kéennaho) lôhan djeiiéroh_
+
+ _Sâdâ faguyha-l-nâci kân kettâbâ_
+
+ _Ehlik izâzan yehfazoû es-soultân_
+
+ _Chartik bacar ouâlâ rouboù Corân._
+
+
+ « Ta poitrine est (lisse comme) une surface bien polie ; il semble que
+ ce soit une planchette (à écrire) luisante, enduite de chaux,
+
+ « Et trouvée par un faguyh qui ensuite y a tracé des caractères[253].
+
+ « Tes parents sont haut placés ; ils veillent à la personne du sultan.
+
+ « (Veux-tu accepter de moi) pour douaire des bœufs, ou bien le quart
+ du Coran ? »
+
+
+ (S.)
+
+D’après l’explication que m’a donnée le cheykh El-Tounsy, le sens réel
+de ces vers est différent de celui qu’ils présentent au premier aspect.
+Le prétendu poëte veut dire :
+
+« Ta poitrine est douce comme une surface bien polie ; elle est large et
+parée de kharaz, et elle charme les regards comme une jolie planche bien
+lisse que moi faguyh j’aurais ornée de lettres !! Veux-tu pour prix de
+ta main, pour douaire, que je te donne un nombre de bœufs, ou bien que
+je lise le quart du Coran ? »
+
+Cette dernière proposition en rappelle une semblable dont
+l’accomplissement fut consacré jadis par Mahomet lui-même. — Une jeune
+femme vint s’offrir au Prophète arabe pour qu’il l’épousât. Le Prophète
+refusa et dit à ses disciples : « Qui de vous veut se marier avec cette
+femme ? — Moi, répondit l’un d’eux. — Quel douaire lui donnes-tu ? — Je
+n’ai rien, reprit le disciple. — Pas même un anneau de fer ? — Non, pas
+même un anneau de fer ? — Eh bien ! récite à titre de douaire la sourat
+ou chapitre _de la Vache_. » (C’est le chapitre II du Coran.) Le
+disciple récita la sourat indiquée, et le mariage fut conclu.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 61. PAGE 465.
+
+
+Cette note est la fin d’un chapitre ; mais cette fin ne se trouve plus
+en place convenable, à cause des transpositions que j’ai cru devoir
+faire dans l’original. C’est pour cela que ce passage est renvoyé aux
+notes.
+
+« Nous terminons ici ce chapitre, dit le texte. Ce que j’ai indiqué,
+relativement au but que je voulais atteindre, me semble assez explicite
+pour faire comprendre les habitudes militaires des contrées dont j’ai
+parlé. Je passe à ce qui regarde les cérémonies du mariage, et je
+décrirai ce qu’elles ont d’intéressant et de curieux. Je dirai les fêtes
+qui les accompagnent, les jeux, les repas, les danses, les zikr et leurs
+formes. Et Dieu est le secours des hommes, leur aide pour le succès de
+ce qu’ils se proposent. »
+
+ (S.)
+
+Le zikr, dont nous avons déjà parlé dans les _notes_ du _Voyage au
+Dârfour_, est une cérémonie dans laquelle plusieurs personnes réunies
+récitent en forme de psalmodie, à intervalles variés, les différents
+noms et attributs de Dieu. C’est un genre de prière accompagné de
+mouvements perpétuels, de salutations et de balancements singuliers dont
+l’effet est de porter à l’extase ou à l’émotion religieuse les priants
+excités déjà par les cris sourds et pectoraux au moyen desquels ils
+pensent devoir invoquer les bénédictions de Dieu. Parfois plusieurs
+priants tombent étourdis et frappés d’une sorte de congestion cérébrale.
+Ces cérémonies ont quelque chose de sauvage, de pénible à voir, parfois
+aussi quelque chose de bouffon, et toujours beaucoup de ridicule.
+
+Les zikr ne sont pas d’ailleurs considérés par la majorité des ulémas
+comme œuvres de grande utilité. Je n’ai jamais vu d’uléma se mêler
+personnellement et comme acteur dans un zikr. Jamais non plus on ne voit
+un uléma se soumettre au _daûceh_. Dans le daûceh, un certain nombre
+d’hommes se couchent à plat ventre par terre, à la file les uns des
+autres, bien rangés en ligne, bien serrés côte à côte, et un cheykh, _à
+cheval_, passe au pas sur eux tous. Il y a toujours quelques pieux
+patients qui ont de la peine à se relever, ou qui ne peuvent plus se
+relever ; mais on dit alors que c’est la grâce de Dieu, une sainte
+extase qui les pénètre, les absorbe, les agite ou les stupéfie. Gardez-
+vous bien de dire que l’extase prétendue est dans une côte cassée, une
+violente contusion, etc., vous auriez tort. La puissance du saint à la
+fête duquel s’opère cette cérémonie empêche que jamais malheur arrive,
+et il n’en arrive jamais, ce qui est, disent les musulmans, une preuve
+de la divinité et de la supériorité de leur religion. Ce sont des
+miracles que tous les ans, à jour et heure fixe, Dieu fait et doit faire
+pour démontrer, au moins quelques fois l’an, la _vérité_ de l’islamisme.
+Tous les ulémas vous répètent cela avec l’air le plus pénétré du monde ;
+mais dites-leur, et je le leur ai dit vingt fois, de se mettre sous la
+_patte_ du cheval officiant dans cette sainte cérémonie, pas un n’en
+veut entendre parler ; ils craignent pour leurs côtes. Quant aux
+patients qui restent à terre, on les enlève vite, et il n’en est plus
+question. Voy. _Mœurs et coutumes des Égyptiens modernes_, de M. Lane,
+en anglais.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 62. PAGE 492.
+
+
+Le _para_, comme nous l’avons déjà dit à la note 41, est appelé en
+langage vulgaire _nouss_, c’est-à-dire _demi_. Cette dénomination se
+rapporte à l’invention d’une petite monnaie qui pesait primitivement une
+_demi_-drachme d’argent, et qui fut frappée pour la première fois par
+Mouéiïed, sultan d’Égypte ; et de là, par altération du nom de ce
+prince, on appela cette monnaie _méydy_. On continua à la frapper ; mais
+peu à peu elle perdit ou on lui fit perdre de son poids, et sa valeur se
+réduisit à presque rien ; en sorte qu’il n’en est pour ainsi dire plus
+resté que le nom et une sorte de vieille monnaie, mince comme une pelure
+d’oignon, de la valeur d’un _para_.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 63. PAGE 497.
+
+
+_Damyreh_ est le nom de deux petits villages dans la province du
+Gharbyeh ; l’une est le petit Damyreh, l’autre le grand Damyreh. Le
+cheykh connu sous le nom de Damiry est l’auteur d’un ouvrage de
+zoologie.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 64. PAGE 509.
+
+
+_Le seau de son puits se déchira_. Cette expression figurée repose sur
+la manière dont on fait les seaux au Soudan et en Égypte. Chaque seau
+est un morceau de cuir solide, carré long, dont les deux bouts et un des
+deux bords sont cousus. Un bâton attaché en travers sur l’ouverture sert
+à saisir le seau.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 65. PAGE 515.
+
+
+Les quelques lignes renfermées entre deux parenthèses sont une note que
+j’ai reçue verbalement du cheykh El-Tounsy. Elle m’explique pourquoi je
+n’ai pas trouvé dans les cartes géographiques que j’avais à ma
+disposition le nom des Toubou-Turkmân. Ils ne se sont jamais ou presque
+jamais présentés aux voyageurs. — Le désir de prendre leur talion sur
+Ahmed fut la cause occasionnelle qui les amena sur le passage de la
+caravane.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 66. PAGE 522.
+
+
+Les saàdyeh et les rifâyeh sont deux corporations qui existent encore
+actuellement en Égypte. Ce sont des sortes de psylles se donnant comme
+sorciers et magiciens, maniant impunément serpents, vipères, scorpions,
+avalant vifs ces reptiles et insectes, avalant aussi des clous, du
+verre, etc., le tout par la grâce et protection du chef dont ils sont
+les adeptes dévoués et confiants, les uns consacrés au cheykh Saàd-ed-
+Dyn, leur patron, les autres au cheykh Rifâah, aussi patron. Au Caire,
+on a plus de confiance dans les saàdyeh ; à leurs cérémonies
+religieuses, ils battent d’un petit tambourin qui a la forme du
+daraboukkah.
+
+Les tchaouîch et les dalatlyeh précédaient les princes en public, et
+battaient alors de petits tambourins comme on en voit encore en Égypte
+dans presque toutes les fêtes et réjouissances publiques et
+particulières. L’usage de battre du tambourin devant les princes fut
+aboli en Égypte par Mohammed-Aly-Pacha, lors de la création du _nizâm_
+ou des troupes régulières.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 67. PAGE 524.
+
+
+Il y a une vingtaine d’années, les _milâyeh_ (_voy._ notes du _Voyage au
+Dârfour_) étaient importés de Basrah en Égypte, sous le nom de milâyeh
+du Hedjâz. Ceux qu’on fabrique maintenant en Égypte, à Bacyoûn, sont de
+qualité bien supérieure, et se vendent de 60 à 70 piastres. Ceux de
+Basrah ne valent que 30 à 40 piastres.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 68. PAGE 534.
+
+
+Les _keloûd_ sont des peaux de chèvres ou de moutons, tannées et teintes
+en rouge. Nous avons vu ailleurs comment, au moyen d’une substance
+végétale, se préparent ces cuirs colorés. Ils servent au Dârfour, au
+Ouadây, etc., à faire surtout des _houroûz_, étuis cylindriques, ou bien
+enveloppes plates triangulaires, bien fermés et cousus, dans lesquels
+sont placés des talismans préservatifs, c’est-à-dire des bouts de papier
+sur lesquels on a écrit des paroles du Coran.
+
+Les houroûz se portent, sur la chair, jusqu’au nombre de sept ou huit,
+au-dessus du coude droit et au col ; ils servent de talismans et de
+parure pour les jeunes gens surtout. Le jeune homme qui en a sept ou
+huit au bras droit, plus un couteau dans sa gaîne en cuir rouge au-
+dessus du coude gauche, relève avec fierté et d’un air résolu les larges
+manches de sa blouse. Le cheykh El-Tounsy, l’auteur de ce Voyage,
+portait toujours huit houroûz à droite et un couteau à gauche, et, à ce
+qu’il m’a dit, il était, en raison de cela et de sa personne avenante,
+parfaitement bien venu auprès du beau sexe.
+
+Les houroûz s’attachent au bras par de jolies cordelles faites de minces
+lanières de keloûd.
+
+Le keloûd se colore en noir en mettant un peu de terre sur la surface
+rouge, et en la frottant alors quelques instants sur un fer de lance ou
+une simple tige de fer. Par le frottement seul, sans mettre de terre, la
+couleur rouge passe également au noir, mais beaucoup plus lentement. Le
+keloûd noirci sert principalement à fermer les deux extrémités des
+houroûz cylindriques.
+
+Ce sont des keloûd rouges qu’enleva en grand nombre la princesse
+touboue, et il fallait consentir à les lui donner sans la moindre
+opposition ; car tous les Toubou, sans exception, sont d’une exigence
+égale à leur vigueur, à leur audace, à leur opiniâtreté. Ils sont d’une
+légèreté et d’une vitesse extraordinaire. Leur habileté à manier le
+chameau à la course, à sauter dessus, même quand l’animal est au galop,
+a quelque chose de merveilleux.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 69. PAGE 546.
+
+
+Il y a plusieurs années, les pèlerins du Maghreb, au nombre de plus de
+dix mille par an, allaient en pèlerinage par le désert. Aujourd’hui le
+nombre est extrêmement diminué, et même, depuis deux ans (1844 et 1845),
+on n’a presque pas vu, au Caire, de pèlerin des régences de Tripoli et
+de Tunis. Ceux des autres États barbaresques ou des Arabes voisins de
+ces États, se rendent tous en Égypte par mer, pour aller de là à la
+Mekke. Cette habitude s’est établie depuis le règne de Soleymân, sultan
+du Maroc et prédécesseur du sultan actuel Abd-er-Rahman.
+
+J’ajouterai à ces quelques mots reçus oralement du cheykh El-Tounsy,
+quelques renseignements qu’il m’a donnés, aussi de vive voix, sur le
+sultan Soleymân et sur son prédécesseur.
+
+Le sultan Mohammed, qui régnait au Maroc il y a une soixantaine d’années
+au moins, laissa le trône à son fils Yézyd. Mohammed consacra des sommes
+immenses au rachat des prisonniers musulmans enlevés par les Maltais sur
+les différents points du rivage nord de l’Afrique, car avant que les
+Maltais fussent soumis à la France, puis à l’Angleterre, ils faisaient
+souvent de ces captures, et à quelques conditions que ce fût, il était
+impossible aux gouverneurs ou pachas moghrébins de délivrer les
+prisonniers. A force de manœuvres parlementaires, de supplications, de
+discussions, de propositions, de dépenses, le sultan Mohammed réussit à
+en obtenir le rachat.
+
+Yézyd fut à peine maître du pouvoir impérial au Maroc, qu’il leva des
+troupes, passa en Espagne, et, par la force des armes, s’avança assez
+loin dans la péninsule. Vainqueur des Espagnols en plusieurs rencontres,
+il les tenait en échec, menaçait presque d’une conquête définitive le
+midi de l’Espagne, lorsque, faisant sa prière, il fut assassiné par un
+musulman, qui le frappa d’un coup de lance. L’armée marocaine, privée de
+son chef, repassa en Afrique.
+
+Les fils des sultans précédents, voyant le trône vacant, prétendirent
+tous, chacun pour soi, au pouvoir souverain. Les désordres,
+l’inquiétude, les menaces de guerre civile s’annoncèrent de toutes
+parts. La population du Maroc, afin de prévenir les conséquences
+désastreuses d’un bouleversement général, déclara qu’elle n’accepterait
+pour sultan que celui des princes prétendants qui n’aspirait point au
+sultanat. On voulait indiquer par là Soleymân, qui était en grand renom
+de piété et de science religieuse. On lui offrit la souveraineté ; il la
+refusa.
+
+Peu après, des habitants des campagnes se rassemblèrent et allèrent lui
+présenter un placet au moment où il terminait une leçon à la mosquée de
+Karaouyn, à Fâs (Fez) ; car déjà, depuis longtemps, Soleymân faisait un
+cours de jurisprudence et expliquait le Coran ; même après son élévation
+au sultanat, il continua cet enseignement pendant quelques années. Le
+placet remis à Soleymân contenait les questions suivantes :
+
+« Que penses-tu de gens qui, voyant leur chef mort, disent presque
+tous : « Je veux être roi ; c’est moi qui gouvernerai ? » Si tant de
+prétentions rivales s’agitent et se heurtent ainsi pendant quelque
+temps, la guerre civile va s’allumer et l’État est perdu. Parmi ces gens
+il est un homme de piété, de sagesse, de simplicité, de modération, de
+caractère, de science ; si celui-là est roi, toutes les discusions et
+les rivalités se taisent, les discordes intestines sont prévenues,
+l’État est sauvé. Eh bien ! cet homme, le pays l’appelle au trône ; on
+le demande pour souverain, et il refuse. D’après la loi, est-il permis
+de forcer la volonté de cet homme, de l’obliger à accepter la
+souveraineté ? Est-ce permis, oui ou non ? Et si les sollicitations, les
+prières ne peuvent fléchir sa volonté, s’il résiste à tout, même à la
+violence, est-il permis, d’après la loi, de le tuer ? Est-ce permis, oui
+ou non ? Réponds-nous. »
+
+Soleymân lit le placet, et, ignorant ou feignant d’ignorer à quel
+dénoûment marchait cette affaire, il répond de suite, avec calme et
+gravité : « Cet homme, il faut le forcer. — Et s’il refuse ? — Il faut
+le tuer. — Écris-nous cette réponse au-dessous de notre consultation et
+mets-y ton cachet. » Soleymân écrit, appose son cachet, et rend la pièce
+à celui qui la lui avait présentée. L’homme la prend, la plie, la glisse
+dans son sein sous son vêtement, et portant la main sur le bras de
+Soleymân, qu’il attire légèrement à lui : « Fais-nous le plaisir de
+venir avec nous, dit-il au prince ; suis-nous. — Où me conduisez-vous ?
+— Au trône. — Au trône ! Je ne puis pas accepter cet honneur. —
+Comment ! — Je suis ici consacré tout entier à l’étude, à la science ;
+ces occupations me plaisent, me rendent heureux... — Mais... — Je ne
+conviens pas au trône. — Laisse ces détours inutiles. De deux choses
+l’une : ou sultan, ou tué ; choisis. Toi-même tu as prononcé le
+jugement. » Et on entoure Soleymân, on l’emmène et on le proclame
+sultan.
+
+A peine est-il au pouvoir, que toutes les rivalités et les prétentions
+disparaissent. Il impose le respect et la crainte par sa justice, son
+activité, son amour pour la religion, son attention et sa fermeté dans
+le maniement des intérêts de l’État, sa sollicitude pour le bien-être de
+ses sujets.
+
+Soleymân s’établit trois résidences impériales, une à Miknâceh, une à
+Arâych et une à Mourrâkech (Maroc) ; mais le plus souvent il résidait à
+Miknâceh (Mékinez).
+
+Soleymân, en vieillissant, songea à assurer l’avenir de ses enfants, et
+ce souci, porté au degré d’un amour paternel trop égoïste, lui suggéra
+la pensée de thésauriser pour toute sa famille. Il oublia qu’il était
+roi ; il ne fit plus que se constituer en quelque sorte le pourvoyeur de
+la fortune de ses fils. Il avait vu Sélâmeh, le fils du sultan Yézyd,
+réduit à la misère, et il voulut mettre ses enfants à l’abri d’une
+pareille destinée. Sélâmeh passa les dernières années de sa vie en
+Égypte, mendiant à la porte des grands les secours de leur charité. Soit
+de gré, soit pour céder par une sorte de compassion aux demandes que
+faisait Sélâmeh de façon un peu aigre, ceux à qui il s’adressait
+faisaient l’aumône à ce sultan déchu, encore trop fier dans sa détresse.
+Sélâmeh mourut misérablement au Caire, il y a plusieurs années. Le
+cheykh El-Tounsy, après son retour de Morée avec les troupes
+égyptiennes, a vu ce prince marocain au Caire, en 1244 de l’hégire
+(1828-29 de notre ère).
+
+Soleymân connut la fin de Sélâmeh, et s’efforça, dis-je, de préparer à
+ses enfants de quoi échapper à toute chance qui pût les exposer au
+besoin, les forcer de vivre aux dépens du hasard et de la commisération
+des hommes, toujours trop incertaine et trop capricieuse. Il thésaurisa.
+Les droits d’arrivages, de douanes, pour les provenances commerciales
+par mer, montaient à 2 1/2 pour 100 ; il éleva ces droits à 10 pour 100.
+Les Cabyles ou Berbères des montagnes payaient annuellement une demi-
+colonnate par tête, comme capitation, au gouvernement du Maroc, et cet
+impôt était perçu tous les ans par un envoyé du sultan marocain.
+Soleymân éleva cette capitation à deux colonnates. Les Berbères
+refusèrent de payer, et jurèrent qu’ils ne livreraient ni les deux
+douros, ni le demi-douro, l’ancienne capitation. De là une guerre.
+
+Soleymân envoya son fils Ibrahim, à la tête de troupes considérables,
+contre les Cabyles. On en vint aux mains ; Ibrahim fut battu et tué ;
+les bagages et les armes des vaincus restèrent en butin aux Berbères. Le
+sultan rassembla de nouvelles troupes, en prit le commandement et marcha
+contre les rebelles. Soleymân fut battu complétement et fut forcé de
+s’enfuir, accompagné de quelques affidés seulement.
+
+Il recueillit les débris de son armée et reprit le chemin de la
+capitale ; mais toutes les villes, toutes les localités qui se sentirent
+quelque force lui barrèrent le passage ou lui fermèrent leurs portes, et
+il fut obligé de soumettre le pays pièce à pièce. Il eut à lutter contre
+des résistances sans cesse renaissantes. Ceux qu’il réduisait
+aujourd’hui à l’obéissance, demain renouvelaient la révolte pendant
+qu’il en forçait d’autres à recevoir ses ordres, qui, là encore, ne
+devaient être respectés qu’un jour. Soleymân recruta ses troupes de tous
+ceux qu’il pouvait attirer dans son parti ; il les maintenait sous les
+armes par menaces, ou par rigueur, ou par largesses. Pendant trois ans
+il ne cessa de manœuvrer, dans ses États, contre ces fluctuations et ces
+mouvements perpétuels de la révolte. Cet orage, qui se promenait dans
+tout l’empire marocain, semblait ne pas vouloir s’éteindre.
+
+Les chefs de la religion, les ulémas se concertèrent pour aviser aux
+moyens de conjurer la tempête. Ils écrivirent à Soleymân : ... « L’état
+actuel des choses ne peut durer davantage. Tu ensanglantes et ruines le
+pays. Depuis trois ans que la guerre nous épuise, nous sommes las.
+Depuis trois ans, les campagnes désolées restent sans culture, et la
+disette, la famine va bientôt nous envahir avec tout ce qu’elle apporte
+de souffrances et d’horreurs. Tu ne peux plus gouverner ; abdique,
+renonce au pouvoir ; il le faut. »
+
+Soleymân abdiqua, et on s’accorda à porter au trône le sultan actuel
+Abd-el-Rahman, cousin de Soleymân. (Ces détails m’ont été racontés par
+le cheykh El-Tounsy, le 16 novembre 1844.)
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 70. PAGE 548.
+
+
+« Aussi rare que le griffon d’Occident. » Cette comparaison repose sur
+la croyance arabe au sujet de l’existence, à une époque indéterminée de
+l’antiquité, de deux êtres fantastiques appelés _ancâ_ ou griffons. L’un
+se trouvait en Orient, l’autre en Occident. Géants énormes, ils avaient
+la forme humaine avec des ailes proportionnées à la masse et à la
+hauteur de leur corps. Ils s’enlevaient dans les airs à des distances
+prodigieuses, incalculables. Ils emportaient alors sans effort ni
+fatigue des éléphants, dont ils faisaient leurs repas, dans les espaces
+qui séparent la terre du ciel.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 71. PAGE 562.
+
+
+Les traditions attribuées aux compagnons du saint Envoyé de la Mekke,
+ont conservé l’anecdote que voici comme modèle de ponctualité
+consciencieuse.
+
+Un homme emprunta 100 dinârs ou pièces d’or pour une spéculation
+commerciale qu’il voulait faire dans un lieu qu’il désigna. Il s’était
+engagé à rembourser son emprunt à une époque fixée, mois et jour.
+
+Il part, traverse le fleuve voisin et arrive bientôt à sa destination.
+Ses affaires terminées, il s’en retourne. Parvenu près du fleuve, il ne
+trouve pas de barque pour le traverser. Il attend, il patiente plusieurs
+jours, mais en vain. L’échéance de sa dette approche ;... il est au
+dernier jour. Tourmenté, inquiet, désolé d’être forcé de manquer à sa
+promesse, de ne pouvoir arriver chez lui quand il n’a plus que le fleuve
+qui l’en sépare, il imagine de prendre un bâton de bois ou un jonc, de
+le vider en tube et d’en faire un moyen d’envoi. Il prépare cet
+appareil, compte 100 dinârs, et les place dans le tube avec un billet
+ainsi conçu :
+
+
+ « A mon très-honoré ami..... (un tel).
+
+« Depuis plusieurs jours je ne puis avoir une barque pour traverser le
+fleuve ; aujourd’hui est l’échéance de ma dette envers toi. Ne sachant
+comment faire pour m’acquitter sans retard et selon ma promesse, je
+place les 100 dinârs que je te dois dans ce tube de bois et je les
+confie aux eaux du fleuve. Je prie Dieu de te faire arriver cette
+embarcation, je la mets sous sa sainte garde. La bonté divine ne manque
+jamais à qui se repose sur elle. »
+
+Ensuite notre homme fait ses ablutions, puis sa prière, et ajoute :
+« Mon Dieu, je te confie ces pièces d’or ; c’est le bien d’un tel.
+Dirige-les jusqu’à lui. » Et il met l’envoi à flot. La destinée voulut
+que le créancier eût l’idée d’aller du côté du fleuve et de voir si le
+débiteur arrivait. Il s’assied près de la rive et y passe une partie du
+jour. Vers le soir, le bâton atteint le rivage et touche terre près du
+créancier. Celui-ci le repousse machinalement ; le bâton revient se
+présenter au rivage. Notre homme le prend, l’examine, et s’aperçoit que
+le bâton est cacheté et scellé à l’extrémité. Il brise le cachet, secoue
+le bâton, et voilà que s’en échappent des dinârs et un papier. Notre
+curieux, tout stupéfait, ouvre et lit le papier : c’était une lettre du
+débiteur qu’il attendait. Le créancier compte les dinârs, et trouve
+juste la somme qui lui était due. Il la met en poche et retourne chez
+lui.
+
+Quelques jours après le débiteur revient. Il se reprochait d’avoir
+hasardé la somme qu’il avait expédiée par les flots. « Je voudrais bien
+savoir, se disait-il, si mes dinârs sont arrivés ou non à leur
+destination. » Et il n’osait aller en parler à son créancier. Il se
+décide à prendre d’autres dinârs et à aller acquitter sa dette. Il entre
+chez son homme, s’excuse du retard qu’il a mis à payer sa créance,
+expose et jure par serment qu’il n’a pu trouver de barque et par
+conséquent venir solder sa dette au jour promis. Ensuite il compte les
+dinârs et les livre à son homme. Celui-ci écoutait d’un air tranquille
+les excuses, les serments, tout le récit ; mais il s’étonnait de voir
+qu’il ne fût pas question de l’envoi par eau. Le créancier reçut
+l’argent sans mot dire.
+
+Le débiteur se dispose à se lever et à sortir. « Mais, lui dit le
+créancier, tu n’as donc pu m’envoyer cet argent par personne ? — Mon
+Dieu non ! — Tu n’avais pas quelque moyen... quelque ?... — Écoute, j’ai
+employé le moyen que voici : Quand je vis approcher le jour de
+l’échéance de ma dette, je cherchai une barque pour passer le fleuve ;
+je n’en trouvai pas. J’imaginai alors de prendre un jonc ou un bâton, de
+le vider en tube, et de placer dans l’intérieur les dinârs que je te
+devais. Je t’écrivis mes excuses en quelques mots ; j’introduisis la
+lettre et l’or dans le tube ; je confiai le tout à la garde de Dieu et
+j’abandonnai mon envoi au gré des flots, dans l’espoir qu’il
+t’arriverait. A mon retour, ne sachant pas si mon embarcation avait eu
+bonne traversée, je n’osai pas t’en parler. Je ne vis rien de mieux à
+faire que de t’apporter, sans nulle information, le montant de ma
+dette ; et c’est ce que j’ai fait. — Tout a réussi selon tes vœux. Ton
+expédition m’est parvenue au terme fixé. J’étais allé, le jour de
+l’échéance, sur la rive du fleuve. J’attendais ton retour ou au moins
+l’arrivée de quelque messager de ta part. Je patientai jusqu’au soir. Je
+désespérais de te voir ou de recevoir de tes nouvelles. Je pensais à
+rentrer chez moi, lorsque tout à coup je remarque un bâton flottant à la
+merci des vagues. Il est d’abord conduit vers moi ; je le repousse ; il
+revient ; alors je le prends. Il me paraît pesant. J’examine, et je vois
+qu’il est cacheté et scellé. Je brise le cachet, je secoue le bâton, les
+dinârs tombent et avec eux un papier. Je lis ; il était de ta main. Je
+rends grâce à Dieu, je garde les dinârs, et tout émerveillé je regagne
+le logis. Tiens, mon ami, voilà les dinârs que tu viens de me compter ;
+que le ciel te comble de bénédictions et te fasse fructifier cet or. »
+
+Le débiteur reçut les dinârs, remercia son créancier et partit content.
+Une amitié sincère et profonde unit pour toujours ces deux hommes.
+
+Qui dirige ses actes avec conscience et en vue de Dieu, qui remet au
+Seigneur le soin de ses espérances, n’est jamais déçu. La Providence ne
+trompe point celui qui s’abandonne à elle ; j’en donnerai encore un
+exemple.
+
+Un homme avait projeté et décidé un voyage. La femme de cet homme était
+enceinte. Au jour du départ il fait ses ablutions, sa prière, et termine
+en adressant à Dieu ces mots : « Mon Dieu, je confie à ta sainte
+protection le fruit que ma femme porte dans son sein. Qui est sous ta
+protection ne périclite pas. »
+
+L’homme partit. Dieu permit que la femme de son serviteur mourût. Le
+voyageur, par des circonstances imprévues, prolongea son absence
+beaucoup plus qu’il ne l’avait présumé d’abord.
+
+A son retour, il trouve sa demeure fermée, abandonnée. Il demande où est
+sa femme. On lui apprend qu’elle n’existe plus. Il soupire, il
+s’afflige. Quand sa première douleur fut un peu calmée, il voulut aller
+visiter le tombeau de sa femme et y lire quelques chapitres du Coran
+comme pratique de rédemption.
+
+Il se rend auprès du tombeau, s’assied et fait sa pieuse lecture. Il
+entend un bruit léger, une sorte de bruit de mouvement se produire sous
+le tertre funéraire. Il écoute, il approche l’oreille d’une ouverture
+qu’il aperçoit, et s’assure que le bruit qu’il a entendu sort réellement
+du tombeau[254]. Il enlève la terre du tumulus, en débarrasse les
+pierres latérales, ouvre la tombe... Il aperçoit un jeune enfant qui se
+mouvait çà et là, puis se rapprochait de sa mère étendue sur le sol. Et
+la mère, Dieu lui avait ressuscité la moitié du corps dans toute sa
+longueur : une main, un pied, un œil, un sein ; l’enfant tettait la
+mamelle revivifiée, et la mamelle lui fournissait le lait dont il avait
+besoin.
+
+L’homme reconnut la femme pour sa femme, et le nourrisson pour son fils.
+Il prit l’enfant ; aussitôt la moitié vivante de la mère mourut. Et le
+malheureux père entendit une voix miraculeuse lui dire : « Tu as mis ton
+fils sous ma sauvegarde ; je te l’ai gardé, et je te le rends. Si tu
+m’avais aussi confié ta femme, je te l’aurais gardée. » Le mari s’en
+alla emportant son fils et admirant la grandeur du miracle, mais désolé
+d’avoir oublié de recommander sa femme... Oui, Dieu est tout-puissant !
+
+Mais, je le rappelle, la pureté de conscience, l’amour de la vérité, là
+est la nef du salut, le rempart contre le malheur. Bénédiction de Dieu
+sur Haryry, qui a dit ces vers :
+
+
+ « La conscience ! la vérité ! dût-il t’en coûter le supplice du feu
+ promis aux coupables.
+
+ « Aie la crainte de Dieu ; le malheur, c’est de déplaire à Dieu pour
+ plaire aux hommes. »
+
+
+Et sachez, une fois pour toutes, que les prophètes furent hommes de
+conscience et de vérité dans tout ce qu’ils ont révélé ; sachez qu’ils
+n’ont pu mentir. Sachez aussi que les saints sont à l’abri de la fourbe
+et de l’imposture, car c’est Dieu qui les inspire et les possède. De là
+la vérité de la maxime reçue par les traditions sacrées : « Le saint qui
+mentirait perdrait toute sa puissance de sainteté, sa vertu de
+miracles. » Nul défaut, nul vice même, rien autre enfin que l’imposture
+n’exclut et ne détruit la sainteté ou vertu de bénédictions et de
+miracles ; il n’y a, il n’y a, vous dis-je, que l’imposture qui le
+puisse.
+
+(Les musulmans attachent au nom de _Saint_ une tout autre signification
+que les chrétiens. Pour eux, un saint est un homme qui, rempli par une
+émanation divine, a la vertu des œuvres merveilleuses, a le pouvoir de
+guérir par signes ou par paroles, d’opérer des miracles au moment où
+l’on s’y attend le moins, de prédire aux hommes ce qui les attend de
+près ou de loin, de deviner les pensées des autres, d’expliquer les
+songes, de savoir ce qui se passe à distance, etc. Le Saint, possédé par
+un _esprit_ qu’il n’aperçoit pas, mû par une puissance qui dépasse
+toutes les puissances ordinaires des hommes, animé par un enthousiasme
+intermittent ou continu, articule souvent des paroles décousues,
+énigmatiques. Souvent aussi l’influence qui les domine les tient dans un
+état permanent d’idiotisme, d’imbécillité. Les vices de conformation
+sont encore ordinairement des signes de sainteté, c’est-à-dire
+d’influence privilégiée de l’_Esprit_ surnaturel.
+
+Ces idées, heureusement répandues chez des peuples encore enfants ou
+sauvages, sont la sauvegarde des aliénés, des idiots, des malheureux
+frappés d’imbécillité, de difformités corporelles. Mais, d’autre part,
+beaucoup d’individus jouent l’idiotisme, l’inspiration, c’est-à-dire la
+sainteté, comme métier et spéculation ; car, en Orient, être Saint est
+une industrie à laquelle la crédulité générale paye facilement un revenu
+perpétuel. Qui ne connaît, au Caire, l’idiot Abd-el-Ouahâb, sale,
+repoussant, à crâne gros comme les deux poings, teigneux ? Constamment,
+en pleine rue, des femmes viennent recevoir ses _touchers_ comme moyens
+de bénédiction, comme grâce pour devenir mères. Un attouchement d’Abd-
+el-Ouahâb sur la figure des femmes et partout ailleurs, attouchement
+souvent rendu par les femmes à Abd-el-Ouahâb, attire toutes les grâces
+du ciel.)
+
+ (P.)
+
+El-Charâny raconte dans son livre _Des degrés des Saints et de leur
+puissance d’actions_, le fait étonnant que voici : Un ouâly d’Égypte fit
+saisir un coupable et le condamna à mort. Le coupable s’échappa des
+mains de ses gardes et courut se réfugier auprès d’un Saint cheykh, dans
+une chapelle ou petite mosquée. Le Saint était vannier, il faisait des
+paniers, des corbeilles en folioles de dattier. Le fugitif se présente
+au cheykh. « Saint homme, lui dit-il tout agité, je me mets sous la
+protection de Dieu et sous la tienne. Je fuis ceux qui veulent me
+tuer. »
+
+Or, il y avait près du Saint un tas de folioles de dattier. « Ne crains
+rien, mon ami, dit le cheykh ; glisse-toi sous ces folioles et reste là
+bien caché. » L’homme se blottit, s’ensevelit sous les folioles.
+Arrivent ceux qui le poursuivent, les gens du ouâly. « Brave cheykh,
+disent-ils, un individu est entré ici à l’instant même. Il nous a
+échappé. Montre-nous où il est. — Il est là, sous ces folioles. » Les
+alguazils cherchent, mais Dieu leur trouble la vue, les aveugle, grâce à
+la vertu de bénédiction du cheykh consciencieux qui leur a dit la
+vérité. Les perquisiteurs ne voient pas leur homme. « Nous sommes bien
+fous, se disent-ils entre eux. Nous nous fatiguons à chercher un homme
+là où il n’y aurait pas de quoi cacher un chat. Cet imbécille, cet idiot
+de cheykh s’est moqué de nous et nous fait perdre notre temps et notre
+peine. En vérité nous sommes bien simples de le croire. » Et ils
+sortent.
+
+Le pauvre condamné mourait, Dieu le sait ! mourait de peur sous les
+feuilles de dattier, lorsqu’il entendit le cheykh dire aux agents du
+ouâly : « Il est là, sous ces folioles. » Après ce miracle, qui aveugla
+ainsi les chercheurs et sauva le coupable, notre homme se rassura, et
+lorsque furent disparus ceux qui le cherchaient, il dit au Saint : « Mon
+brave cheykh, m’étais-je réfugié ici pour que tu voulusses bien me
+cacher, ou pour que tu misses ces gens-là sur ma trace ? — Mon fils,
+répond le cheykh, ce qui t’a sauvé, c’est que j’ai dit la vérité. Sans
+la vérité, Dieu te laissait prendre. »
+
+Et voyez comment Dieu loue dans son Saint Livre les cœurs purs et
+sincères, lorsqu’il dit, en parlant des ansârs de Médine, ces généreux
+défenseurs du Prophète dans les premiers dangers qui menacèrent
+l’islamisme naissant : « Ce sont des hommes qui ont été rigoureusement
+fidèles à ce qu’ils avaient promis. Les uns ont achevé leur carrière,
+les autres attendent encore le terme de leurs jours ; mais pas un n’a
+changé, pas un n’a manqué à sa parole. » Un poëte a heureusement
+introduit les premiers mots de ce passage du coran à la fin des deux
+vers que voici :
+
+
+ « Oui, mon cœur, mon âme, tout mon être est dévoué à ces hommes aux
+ mains desquels je me suis confié.
+
+ « Ils m’avaient promis de ne jamais m’oublier, de me voir partout, et
+ ils ont été fidèles à ce qu’ils m’avaient promis au nom de Dieu. »
+
+
+ (S.)
+
+
+ NOTE 72. PAGE 563.
+
+
+_Loubed_ est le dernier des aigles du sage Locmân. Ce Locmân, l’Ésope,
+l’Esculape et le Socrate des musulmans, et dont le 31e chapitre du Coran
+a le nom pour titre, était, disent-ils, un prophète à qui Dieu accorda
+de vivre autant que plusieurs aigles. Le dernier de ces aigles est
+Loubed, qui vécut une série de siècles ; quand il mourut, Locmân mourut.
+Loubed est pris comme terme de comparaison pour les désignations de
+longues durées, comme nous prenons parfois, en langage vulgaire,
+l’exemple de Mathusalem.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 73. PAGE 579.
+
+
+Des cinq prières journalières des musulmans, les unes doivent se dire à
+haute voix, les autres à voix basse. La prière de l’aube se dit à haute
+voix ou à voix basse, à discrétion. Celle de midi et celle de l’après-
+midi doivent se réciter à voix basse. Celle du coucher du soleil et
+celle de l’_eché_, ou une heure et demie après le coucher du soleil,
+doivent s’articuler à haute voix. C’est à ces diverses circonstances,
+qui toutes sont de rigoureuse obligation, que le texte ici fait allusion
+par ces mots : « Nos prières à voix haute, ou basse. »
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 74. PAGE 579.
+
+
+L’auteur identifie le _sabârés_ et le _syr_. Mais cette indication ne me
+paraît pas juste, car le syr de mer est le joël ou _atherina hepsetus_,
+petit poisson presque diaphane, et le syr d’Égypte, ou comme on
+l’appelle dans le vulgaire, le _biçârieh_, est une mœnide ou ménole.
+Voyez _Traduction d’Abd-el-Latyf_, par Sylvestre de Sacy, notes du
+chapitre IV.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 75. PAGE 588.
+
+
+Les _khammâceh_, ou _mercenaires à cinquième_, sont ceux dont les gages
+ou le salaire sont le cinquième du produit donné par leur travail. Ce
+que ces mercenaires reçoivent pendant la durée de leurs travaux, est
+ensuite déduit, par estimation, de ce qui leur revient comme salaire.
+
+ (S. P.)
+
+
+ NOTE 76. PAGE 597.
+
+
+J’ignore quelle est la valeur monumentale, la valeur artistique de la
+construction, des décorations et ornements de la chapelle et du tombeau
+ou mausolée de saint _Abd-Allah_ ; mais je doute très-fort que cette
+valeur soit telle que nous l’indiquent les expressions admiratives de
+notre auteur ; car les Arabes, actuellement surtout, n’ont aucun goût
+dans les beaux-arts, aucun sentiment de l’harmonie des couleurs et de
+l’ornementation, aucune idée de ce que nous appelons le beau dans les
+œuvres d’architecture, de peinture, de sculpture. Le voisinage des
+couleurs les plus heurtées est pour eux l’agencement le plus exquis, le
+plus ingénieux, parce qu’il frappe et surprend le plus rudement les
+yeux. La finesse et la délicatesse des nuances sont pour eux chose
+inaperçue. Il faut du fracas, en fait de couleurs comme dans les fêtes,
+pour les intéresser ; ce sont des enfants. Qu’on voie comment ils parent
+aujourd’hui leurs mosquées, de grandes bandes blanches de badigeon à la
+chaux, alternées avec des bandes rouge de brique grossier, également
+larges, ou bien de grands carrés blancs alternés avec des carrés rouge
+briqueté, sombres et ternes.
+
+Ce genre d’ornement appliqué aussi aux maisons, le plus souvent à
+l’extérieur, est, pour un œil arabe, d’un effet magnifique, étonnant.
+Des minarets du Caire, aujourd’hui, sont blanchis à la chaux, du haut
+jusques en bas ; ce sont de grands fantômes sinistres, pâles ; et les
+Arabes, ulémas et peuple, de s’écrier dans leur admiration : « Y a-t-il
+d’aussi belles choses que cela en Europe ? »
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 77. PAGE 606.
+
+
+Pendant le Ramadân ou mois de jeûne, et dans tous les jeûnes que
+s’imposent volontairement les musulmans, on ne doit manger que pendant
+la nuit, depuis le coucher du soleil ; on mange alors autant que l’on
+veut ou que l’on peut ; mais au matin, dès qu’il y a assez de lumière
+pour distinguer un fil blanc d’un fil noir, on doit avoir fini de boire
+et de manger. Pour ne pas être surpris par l’heure, on fait le _sahr_ ou
+repas du matin vers deux heures avant le lever du soleil.
+
+
+ NOTE 78. PAGE 607.
+
+
+Le chapitre appelé _Yâ syn_ dans le Coran, est le trente-sixième. Il
+porte ce nom parce que ses deux premières lettres sont un _yâ_ et un
+_syn_, écrites isolées. Beaucoup d’autres chapitres du Livre sacré de
+l’islamisme commencent par des lettres ainsi séparées, sortes de sigles
+dont Dieu seul, disent les musulmans, connaît le sens. Le chapitre _Yâ
+syn_ est le premier de la quatrième division du Coran ; car les
+musulmans divisent leur Livre en quatre parties : la première comprend
+les cinq premiers chapitres, c’est-à-dire celui de _La Vache_ et les
+quatre suivants ; la deuxième renferme les chapitres suivants jusqu’à
+environ la moitié du chapitre de _La Grotte_ ; la troisième renferme les
+chapitres au delà, jusqu’au chapitre de _Yâ syn_ exclusivement ; enfin
+la quatrième partie, ou le quatrième quart, commence par le chapitre _Yâ
+syn_ et comprend le reste du livre.
+
+On divise encore le Coran en trente parties écrites séparément ; et
+lorsqu’on a à le réciter comme prière de miséricorde pour un mort, on
+distribue une ou deux de ces trente parties à chaque assistant, qui
+alors se met à réciter son lot ; de cette façon, l’on expédie vite la
+lecture du livre. Le Coran ainsi divisé se désigne par le nom de
+_Rabàh_. Quant au chapitre _Yâ syn_, il y a une quantité considérable de
+grâces et de bénédictions attachées à sa lecture. _Voy._ la note mise à
+ce chapitre, traduction de Savary ; Paris, 1829.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 79. PAGE 619.
+
+
+Combien de fois les torrents, pendant la nuit, ont apporté le malheur,
+la mort ! En voici un exemple cité presque partout :
+
+Un vizir était à la chasse ; il aperçoit une troupe de gazelles. Il se
+met à les poursuivre et s’enfonce au loin dans les plaines. Il arrive à
+une épaisse forêt. Il était à cheval. En courant il se voit tout à coup
+serré au milieu des arbres, il va de son genou en heurter un contre
+lequel il va passer. Pour éviter le choc, il dégage le pied de l’étrier,
+lève la jambe, passe sans heurter, et abaisse aussitôt le pied pour le
+replacer dans l’étrier. Mais par hasard alors l’étrier est jeté contre
+l’arbre et l’embrasse ; ensuite, tiré avec violence par la rapidité et
+la force d’élan du cheval, il revient par un ricochet subit et violent,
+frappe sur un orteil du vizir et le blesse.
+
+Après la chasse, le vizir s’en retourne chez lui. Il néglige de soigner
+sa plaie ; elle s’envenime, se gangrène ; la jambe se gonfle et perd
+tout mouvement. Le sultan, informé de l’état de son vizir, lui envoie
+des médecins. On visite le malade, et d’un commun accord on décide qu’il
+faut amputer la jambe, comme seul moyen de sauver les jours du blessé.
+Le vizir se soumet à l’opération et est amputé. On le traite ensuite ;
+et il rendait grâce à Dieu : « Je remercie le Ciel, disait-il ; j’ai
+perdu un membre, mais, après tout, je n’en ai perdu qu’un. »
+
+Le jour que l’opération fut faite, ou le lendemain, un malheureux
+aveugle se présente au sultan et implore sa générosité. « Comment as-tu
+perdu la vue ? dit le sultan ; est-ce par accident, ou bien es tu
+aveugle-né ? — Par accident, dit l’étranger, et j’étais déjà avancé en
+âge quand ce malheur me frappa. — Comment cela t’est-il donc arrivé ? —
+Prince, j’étais marchand et j’avais quelques richesses ; je vivais dans
+l’aisance. Je me dégoûtai du séjour de Basrah, et je résolus d’aller me
+fixer dans une autre ville. Je réalisai ce que j’avais de fortune en
+circulation, en marchandises ; je pris ma femme, mes enfants, tout ce
+que je possédais, et je partis avec une caravane qui se rendait à
+Bagdad.
+
+« Une nuit, nous étions descendus et arrêtés dans une vallée assez
+basse ; nous étions là tranquilles. Vers minuit, à cette heure où tout
+dort, un torrent se précipite sur nous. Tout à coup des cris
+retentissent dans la caravane, et de vingt côtés j’entends ces mots :
+« Sauve qui peut ! » Je me lève épouvanté, troublé ; le torrent
+entraînait ma famille et mes richesses.
+
+« J’avais deux fils en bas âge. Je prends le plus jeune, je l’emporte à
+la hâte, et vais le déposer sur une petite hauteur voisine. Je reviens,
+je saisis mon autre fils, et je le transporte aussi sur une hauteur
+voisine de la première. Je le posais à terre, lorsque j’entendis mon
+plus jeune fils pousser des cris affreux. Je vole à lui ; un loup
+l’avait éventré et lui mangeait les entrailles. Une indicible douleur
+s’empare de moi ; je contemplais mon pauvre enfant, lorsque j’entends
+mon autre fils jeter à son tour des cris épouvantables. Je cours à
+lui... ; un loup venait aussi de l’éventrer et le dévorait.
+
+« Je me retire, désolé, brisé de douleur ; et je vois un de mes chameaux
+qui, échappé des flots du torrent, s’enfuyait et gagnait l’espace. Je
+cours ; je vais à lui, afin de le lier et de le garder ainsi pour le
+reste du voyage ; je cherche à saisir mon animal, je le flatte pour le
+calmer, je m’approche tout contre lui. Mais dès qu’il se sent toucher il
+rue, et des deux pieds me frappe à la face et me crève les deux yeux.
+Depuis ce moment je suis aveugle, malheureux comme tu me vois. »
+
+Le sultan donne une aumône généreuse à cet homme, et en même temps il
+dit à ses courtisans : « Conduisez ce brave homme à mon vizir, et qu’il
+lui raconte l’histoire que vous venez d’entendre ; mon vizir se
+consolera ; il verra qu’il n’est pas de malheur si grand qu’il n’y en
+ait encore un plus grand dans la main de Dieu ; il verra que son
+accident est peu de chose auprès de celui qui a frappé ce pauvre
+aveugle. »
+
+
+ NOTE 80. PAGE 620.
+
+
+Le genre de médication indiqué dans ce passage est tous les jours
+invoqué et employé par les musulmans. Un cheykh, c’est-à-dire un
+musulman qui a un caractère religieux, ou tout autre individu qui a une
+réputation de sainteté, ou de piété, ou de vogue dans ce genre de
+pratiques _hiéroïatriques_, écrit un passage ou seulement quelques mots
+du Coran sur un carré de papier d’environ un pouce ; et, par la vertu
+des paroles du Coran, le malade qui applique sur lui ce papier reçoit
+certaines influences qui le guérissent ; s’il ne guérit pas, on ne s’en
+prend à personne. Souvent on répète le procédé, et, bien entendu, jamais
+le malade ne s’en trouve pire.
+
+ (P.)
+
+
+ NOTE 81. PAGE 621.
+
+
+A l’époque du rut, le chameau écume abondamment, et par moments il enfle
+la membrane extensible de sa bouche, et la pousse au dehors d’un côté
+des mâchoires, en produisant un bruit de gargouillement assez fort. A
+cette époque, le chameau est dangereux, indocile, irritable, et il faut
+le tenir constamment muselé. Il refuse de manger, et on est obligé de
+lui introduire de force des aliments jusque dans le gosier, à travers
+les intervalles des courroies ou des cordes de la muselière. L’animal
+est tout entier aux désirs qui le dominent.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 241 : On faisait agenouiller le condamné sur une grande pièce de
+cuir, et on lui tranchait la tête.]
+
+[Note 242 : Jurer par les trois répudiations est un des grands serments.
+Le musulman qui le prononce doit, s’il manque à sa promesse, répudier
+définitivement sa femme, et il ne peut plus la reprendre que lorsqu’elle
+a consommé le mariage avec un autre mari. _Voy._ notre _Précis de
+jurisprudence musulmane_.]
+
+[Note 243 : Il est impossible d’oser mettre en français les mots
+lubriques que je représente par des points. L’Arabe est sans pudeur, et
+sa langue est comme lui.]
+
+[Note 244 : Le _kourbâdj_ est une sorte de _cravache_ plus ou moins
+grosse, en peau d’hippopotame.]
+
+[Note 245 : Chaque prière se compose de plusieurs _réka_, et chaque réka
+se compose de plusieurs actes et mouvements accompagnés de récitations.
+_Voy._ notre _Précis de jurisprudence musulmane, religieuse et civile_.]
+
+[Note 246 : Plus régulièrement Omayades, en appuyant sur la
+prononciation de l’_y_.]
+
+[Note 247 : Le carat poids pèse quatre grains. Les poids et les titres
+sont ici tels que les a déterminés l’administration des monnaies au
+Caire.]
+
+[Note 248 : _Foundoucly_ est le même nom que boundouky. Le foundoucly
+est une copie du sequin de Venise et signifie _vénitien_.]
+
+[Note 249 : Le titre pur est supposé 100 carats, pour les monnaies
+d’argent.]
+
+[Note 250 : _Voy._, pour l’origine du terme méïdy, la note 62.]
+
+[Note 251 : Ces mots composent tout l’antépénultième chapitre du Coran.]
+
+[Note 252 : Le dânek valait 2 kyrât ou 8 grains, et le derhem ou la
+drachme valait 22 kyrât d’argent pur. Vingt et, plus tard, vingt-quatre
+derhem valaient un dinâr (pièce d’or). Le derhem d’argent de haut titre
+vaut actuellement, en Égypte, 100 et quelques paras. _Voy._ note 41.]
+
+[Note 253 : Le _poëte_ fait allusion, pour indiquer le poli et le
+toucher moelleux de la gorge d’une femme, au poli luisant et doux qu’on
+donne aux planchettes couvertes d’un enduit blanc, préparées pour
+enseigner à lire et à écrire aux enfants. Cette habitude est presque
+générale chez les musulmans de tous les pays. Au lieu de la planchette
+peinte en blanc, beaucoup d’enfants ont une feuille ou une demi-feuille
+de fer-blanc. Dans l’un et l’autre cas, comme l’encre arabe est d’autant
+meilleure qu’on l’enlève plus facilement d’un coup de langue, on efface
+rapidement avec un peu de salive ou d’eau ce qui est écrit sur les
+planchettes ou sur les feuilles de fer-blanc. — Les _fekhy_ ou _kouttâb_
+(maîtres d’école) savent très-bien lire le Coran, et leur principal but,
+dans leurs leçons, est de le faire apprendre par cœur aux enfants, tout
+en leur enseignant à le lire et à l’écrire sur les planchettes et
+feuilles de fer-blanc qui alors tiennent lieu de papier et de livre.
+Mais les fekhy ne comprennent à peu près rien au Coran.
+
+ (S. P.)
+
+L’habitude d’écrire sur des planches _blanchies_ rappelle les _album_
+des anciens. Solon, 400 ans avant J.-C., avait exposé au public ses lois
+écrites sur des tables de bois. Dracon avait fait de même. Il paraît
+qu’à Rome, avant l’usage des colonnes et des tables de cuivre, les
+annales, où l’on inscrivait jour par jour les événements de l’année,
+étaient écrites en noir sur une planche de bois blanchie avec de la
+céruse et appelée _album_. Ces planches étaient exposées devant la
+maison du pontife. Ces annales cessèrent environ 120 ans avant J.-C. ;
+mais l’usage de l’album se conserva encore longtemps après.
+
+ (P.)]
+
+[Note 254 : Les tombeaux sont toujours des fosses recouvertes d’une
+sorte de voûte plus ou moins solide, et qui en peu de temps se perce de
+trous ou de crevasses ; par ces ouvertures on peut facilement apercevoir
+les cadavres inhumés. Quiconque a voyagé en Égypte a vu peu de tombeaux
+qui ne soient dégradés, dont la voûte ne soit pas au moins lézardée. Le
+plus souvent les tombeaux, d’ailleurs peu élevés au-dessus du sol, sont
+enduits en dehors d’une couche de terre délayée ou de boue qui, en
+séchant, forme un mortier ou crépissage assez friable. Des _midjdâl_ ou
+sortes de pierres de taille forment un carré long à deux ou trois
+petites assises bâties sur la voûte, qui est souvent composée de pierres
+longues arc-boutant entre elles.]
+
+
+
+
+ VOCABULAIRES
+
+ =Ouadayen, Fôrien, Fertyt, Barnâouyen, Toubou, Fezzanais.=
+
+
+[Décoration]
+
+
+ =Ouadayen.=
+
+
+ Administrateur civil d’un ou de plusieurs pays, mais subordonné à
+ l’aguîd : djaramah.
+
+ Affamé : tidârirnah.
+
+ Alguazil : turguenak.
+
+ Ane : adek.
+
+ Arrière-garde : sâcah (la jambe).
+
+ Assieds-toi : niongou.
+
+ Automne : kharyf.
+
+ Avant-garde : moucaddémeh.
+
+ Baquets en bois : batyeh.
+
+ Bas-fond, long ravin : batha ; le diminutif est : botayha.
+
+ Bâton et panier à chaque bout : karandjalah.
+
+ Bidet : djerkélyeh.
+
+ Bosse ou saillie du courage : daûma ; pl. daûmât.
+
+ Bouche : khachm.
+
+ Bouclier : daragueh ; dérégueh.
+
+ Bourreaux : kabartou.
+
+ Bouillie : haryreh.
+
+ Bouillie épaisse : acydeh.
+
+ Bracelet en corne : kym.
+
+ Id. en cuivre : damleg.
+
+ Id. en ivoire : âdj.
+
+ Brassière. _Voy._ Collier.
+
+ Brebis : gok.
+
+ Calotte de toile : arakyeh ; taky.
+
+ Casque rond en fer : tâçah.
+
+ Ceinture en verroteries portée sur la chair : khaddoûr.
+
+ Ceinture étroite : cadmoul.
+
+ Chasse aux esclaves : ghazoua.
+
+ Centre de l’armée : calb.
+
+ Chef, officier militaire : gâïd.
+
+ Chef (Sous-) d’administration : koursy.
+
+ Chemise : riky.
+
+ Chérif : chéryf.
+
+ Cheval : bérek.
+
+ Cheval tenant l’amble : djerkélyeh.
+
+ Cheval à jambe antérieure droite sans balzane : matloûk-el-yémyn.
+
+ Cheval à jambe antérieure gauche sans balzane : matloûk-el-chemâl.
+
+ Cheval à quatre balzanes : mouhaddjel-el-arbaàh.
+
+ Cheval sans balzanes : tôto.
+
+ Chevillères : khalkhâl.
+
+ Circonférence qui forme le mur d’une hutte : dourdour ; pl. dérâder.
+
+ Citrouille : karak.
+
+ Cloison en nattes fines et faites d’une tige herbacée : charganyeh.
+
+ Clos, clôture : zérybeh.
+
+ Cœur : kouly.
+
+ Collier qu’on porte au bras : moudraah ; c’est-à-dire brassière.
+
+ Corail artificiel : fâo.
+
+ Corail en cylindres : gass.
+
+ Courant d’eau : bahr.
+
+ Couteau en faucille, grand : kourbâdj.
+
+ Couteau de défense, à gaine : kirdâouy.
+
+ Crieur et exécuteur public : kabartou.
+
+ Cruches dans lesquelles on va chercher l’eau pour le sultan :
+ bélikyeh.
+
+ Demeure du prince : casr.
+
+ Diables, fiers-à-bras : afryt.
+
+ Dieu : kalak.
+
+ Discours : kana.
+
+ Donne : nârah.
+
+ Donne (qu’il) à lui : tounyou-ny.
+
+ Double, jumeau : teymân.
+
+ Doukhn en grains : aceih.
+
+ Dourah (petit) : kochômo.
+
+ Eau : adjy.
+
+ Éclaireurs d’armée : anday ; pl. andayât.
+
+ Écrasez-le : daggougou-ho.
+
+ Écu de cinq francs, d’Espagne, etc. : ryâl.
+
+ Écu d’Espagne, duro : abou-medfâ.
+
+ Élévation en terre où l’on s’assied : tirdjeh.
+
+ Enclos : zérybeh ; kadou.
+
+ Enfant : kalak.
+
+ Escadron : kardoûs.
+
+ Entrave en forme d’S : acrab, c’est-à-dire scorpion.
+
+ Esclave : abd.
+
+ Esclave femme : djârieh.
+
+ Esclave de six empans : soudâcy ; sédâcy.
+
+ Est, orient : sabâhh.
+
+ Étang : bahr.
+
+ Eunuques gardes et commissionnaires du sultan : touayrât.
+
+ Femme : mécho_n_.
+
+ Femme, première femme du sultan : habbâbah.
+
+ Fenêtres grillées : mouchrabât.
+
+ Fer de flèche : rych.
+
+ Fer de lance : harbeh.
+
+ Fille : kakalak.
+
+ Firman : faramân.
+
+ Fonctionnaires juges suprêmes ; kamkolak ; pl. kémâkelah.
+
+ Frontal, frontail pour les chevaux : kardjil ; kirdjel.
+
+ Gardes du prince : ozbân.
+
+ Gendarmes : turguenak.
+
+ Gouverneur : aguîd ; pl. agada.
+
+ Homme : mécho.
+
+ Homme instruit, cheykh : faguyh.
+
+ Homme pieux : karak.
+
+ Huissier du prince : falganâouy.
+
+ Idolâtre : madjoûs.
+
+ Instrument à labourer : djarâry.
+
+ Interprète : khachm-el-kélâm. (Mot à mot : la bouche du langage.)
+
+ Jeune enfant : kalak.
+
+ Jeune fille, belle : farkhah.
+
+ Juges suprêmes : kamkolak ; pl. kémâkelah. D’autres kamkolâk ont le
+ caractère militaire. Tous sont désignés par le nom collectif de :
+ té_n_a.
+
+ Justiciers, exécuteurs : kabartou.
+
+ Lac : bahr.
+
+ Lait : sila.
+
+ Lance dont le fer est en manière de broche ou d’alène : guirguit.
+
+ Lance grande : farkhah.
+
+ Lance grande à fer munie d’un cube en fer : koukâb.
+
+ Lance ordinaire : harbeh.
+
+ Langage : kélâm.
+
+ Lecture : guirso.
+
+ Le lire : guirso.
+
+ Liasse de fil ou de coton servant de monnaie : tékâki.
+
+ Lis (impératif) : guirsy.
+
+ Maison : ta_n_. En fôrien : to_n_.
+
+ Mains (les deux) : karnych.
+
+ Mange : nyâmé ; nièh.
+
+ Manteau léger en cotonnade : malhaf.
+
+ Mère ou grand’mère du sultan : mômo.
+
+ Miel : kimyn.
+
+ Moelle végétale rouge : kouloûd.
+
+ Mousseline grossière : châch.
+
+ Natte fine : bourch.
+
+ Nord : ryh ; rîh.
+
+ Nous (de) : manik.
+
+ Officier des ozbân ou gardes du prince : turguenak ; pl. térâgueneh.
+
+ Officier exécuteur et trompette : kabartou.
+
+ Officier marchant devant le sultan : kâmnah.
+
+ Oiseau : kotékeh.
+
+ Oiseau à dos noir et reflets rougeâtres, à ventre blanc, bec noir :
+ kouldjou.
+
+ Ornement de tête, placé sur les côtés : tamymeh.
+
+ Ouaykeh. _Voy._ Waykeh.
+
+ Ouest : gharb.
+
+ Outre grande et carrée plate : mazâdeh.
+
+ Outre grande en cuir de bœuf tanné pour hardes et vivres : guerfeh.
+
+ Pages ou jeunes gardes : touayrât.
+
+ Pagnes des femmes : kounfous.
+
+ Pain : niérek. C’est une bouillie épaisse.
+
+ Palefrenier : sâïs.
+
+ Panier flexible, cabas : raykeh.
+
+ Parure particulière de tête : am-chinga.
+
+ Pars (impératif de partir) : koukou.
+
+ Pays : dâr ; bélâd.
+
+ Peaux de chèvre ou de mouton tannées et teintes en rouge : keloûd.
+
+ Périscélides : khalkhâl.
+
+ Pieds (les deux) : djaïnsy.
+
+ Plusieurs : nellieur.
+
+ Poitrine : kouçou.
+
+ Pose à terre (impératif) : di_n_o.
+
+ Pot (à beurre, à miel) : goulleh.
+
+ Ravin long : batha.
+
+ Reine-mère : mômo.
+
+ Relai (distance) : kamyn.
+
+ Réunion de pèlerins en départ : rakb.
+
+ Rhinocéros : abou-carn.
+
+ Rivière : bahr.
+
+ Roi : mekk ; mélik.
+
+ Roseaux odorants quand ils sont mouillés : marhabeîb.
+
+ Sabre à pommeau creux contenant des cailloux : abou-toûmah (à tête
+ d’ail).
+
+ _Saïd_ : haut ; méridional.
+
+ Saie : châyeh.
+
+ Sayd ou saïd.
+
+ Sayon : châyeh.
+
+ Sbires : turguenak ; ozbân.
+
+ Serviette portée en pagne : kounfous ; djoukou.
+
+ Seul, unique : tek.
+
+ Soif violente dans le désert : chôb.
+
+ Sommeil : tarin.
+
+ Soudan : Bélad-es-Soûdân, c’est-à-dire le pays des noirs, Nigritie,
+ Soudanie.
+
+ Talismans : hodjoûb.
+
+ Talismans (étuis de) cylindriques ou triangulaires : houroûz.
+
+ Talon en fer de la lance : kindâb.
+
+ Tambourin conique se terminant en tube : baradyeh.
+
+ Tambourin que l’on bat à coups pressés : tikdjil ; tikjil.
+
+ Tête : kedjy.
+
+ Terrain sablonneux : gaûz.
+
+ Tiges de fer qu’on heurte dans les musiques : kourbâdj.
+
+ Timbales : naguyrah.
+
+ Toile de coton : chaûter.
+
+ Trésor du sultan : dengâyé.
+
+ Trois heures environ après midi : asr.
+
+ Unique, seul : tek.
+
+ Vache : dik.
+
+ Va-t’en : koukou.
+
+ Vent }
+ } ryh ; rih.
+ Vent du nord. }
+
+ Ventouse : carn.
+
+ Ventre : taboûk.
+
+ Verroteries : kharaz.
+
+ Vêtements : rikito.
+
+ Vêtement grand, en toile : dérek.
+
+ Viande : niou.
+
+ Viande séchée au soleil : cadyd.
+
+ Vie : ni_n_a.
+
+ Vieillard, en général : moundjoukolak.
+
+ Viens : kara.
+
+ Vieux : kamkolak.
+
+ Visage : you.
+
+ _Waykeh_ : viande séchée, pilée et fricassée avec du beurre, de
+ l’ognon et un peu de bâmyeh secs (_hibiscus esculentus_).
+
+
+ NOMS DE NOMBRE OUADAYENS.
+
+ Un : ten.
+
+ Deux : bâr.
+
+ Trois : ko_n_âl.
+
+ Quatre : açâl.
+
+ Cinq : toûr.
+
+ Six : sitâl.
+
+ Sept : manry.
+
+ Huit : aya.
+
+ Neuf : addouy (prononcez : addouye).
+
+ Dix : atek.
+
+
+ PHRASES OUADAYENNES.
+
+ Mélik manik kalak ni_n_a tounyou-ny : Roi de nous Dieu vie donne lui.
+ Que Dieu donne de longs jours à notre souverain.
+
+ Kotétek tidârirnah kara nyâmé : Oiseau affamé, viens, mange. C’est-à-
+ dire : Massacrez vos ennemis à tel point que les oiseaux affamés s’en
+ repaissent à satiété. (Phrase elliptique d’un chant de guerre.)
+
+ Monte à cheval : téna.
+
+ * * * * *
+
+
+ =Fôrien.=
+
+ (Ce Vocabulaire fôrien est différent de celui qui se trouve dans le
+ volume du _Voyage au Dârfour_.)
+
+
+ Affaire : daoua.
+
+ Avec : gui.
+
+ Bale, ou glume de doukhn : bouttâb.
+
+ _Bi_ : marque le pluriel.
+
+ Brassart d’avant-bras : koumou_n_a.
+
+ Brave : déyé.
+
+ Buffle : no_n_.
+
+ Çà ! allons : kel ; yâ ; ouaiê.
+
+ Casque : tély.
+
+ Cassez : bau.
+
+ Cavaliers : farsan ; farsa.
+
+ Certes : a.
+
+ Coïvit : bio.
+
+ Comment : ei.
+
+ Compère : ouendaî.
+
+ Craignez : kali.
+
+ Crainte : kali.
+
+ Criez : kôrko.
+
+ Dans : in ; dio ; keih.
+
+ Dârfour : Dououei.
+
+ De, _ex_ : sy ; in.
+
+ Debout ! gâm.
+
+ Demandez : nô.
+
+ Devant : gabalan.
+
+ De vous : ba.
+
+ Dites : boa.
+
+ _Djé_ : marque du pluriel.
+
+ Donne, laisse : ni.
+
+ Du côté de : ghéreh.
+
+ Eau filtrée dont on a retiré le sel : kambo.
+
+ Écartèlement (supplice) : chabh.
+
+ Esclave acclimaté : mougueddeh.
+
+ Esclave échappé à son maître et pris par une ghazoua : hâmel.
+
+ Esclave non encore acclimaté : foutyr.
+
+ Esclave pris sans résistance : denguyeh.
+
+ Esclaves qu’on a bloqués sur une hauteur et qui se sont rendus : fekk
+ el-djébâl.
+
+ Est, orient : saban (pour sabâhh).
+
+ Étalon, brave : déyé.
+
+ Frère, égal : bara.
+
+ Honte : lô.
+
+ Hutte grande : dirgâyeh.
+
+ Intérieur : dio.
+
+ Intérieur (l’) : ké.
+
+ Lance grande : farkhah.
+
+ Lance grande que donne le sultan comme permis de chasse aux esclaves :
+ salatyeh.
+
+ Lance ordinaire : harbeh.
+
+ Lieu : lô.
+
+ Lui : lo_n_a.
+
+ Maître : sydi.
+
+ Mère : inia.
+
+ Milieu (au) : dio.
+
+ Ne : ba.
+
+ Parole : ô.
+
+ Pars (impératif) : djer.
+
+ Pastèque : bortoa_n_.
+
+ Peureux : kalo.
+
+ Poussière : touroul.
+
+ Qui : nnas.
+
+ Regarde (il) : guilo.
+
+ Renard : dogdaré.
+
+ Répartition des esclaves pris : djébâyeh.
+
+ Seigneur, Dieu : Syd.
+
+ Sel en fragments longs : falgo.
+
+ Silo : matmoûrah ; pl. matâmyr.
+
+ Son (pronom) : deïn, prononcez dîn ; — doïn.
+
+ Supplice du casse-pastèque, pour dire du casse-tête : bertoa_n_-bau ;
+ — bau, cassez ; bertoa_n_, la pastèque.
+
+ Tambourin qu’on bat à coups éloignés : fadou.
+
+ Taureau : no_n_.
+
+ Trompette : kirtim.
+
+ Venu (est) : élala.
+
+ Voile long dont se drapent les rois : faîr.
+
+ Vous : bô.
+
+ _Yé_ : exclamation.
+
+
+ PHRASES FÔRIENNES.
+
+ Comment te portes-tu ce matin ? asbahtou.
+
+ Je me porte bien ce matin : asbahtou.
+
+ Grâce à Dieu que tu te portes bien : djydan asbahtou.
+
+ Que (Dieu) te garde en santé : djaououed asbahtou.
+
+ Bonne santé ! âfieh.
+
+ Tu as bien passé la chaleur (de midi) : guéyeltou.
+
+ Sois le bien venu : habâbak, pour marhabâbak.
+
+ Sois le bien venu dix fois : habâbak achrah.
+
+ En bon état tu reviens (de voyage) : djydan djitou.
+
+ Tu t’es levé en bonne santé : assey djenn-is toullei kaola. (_V._ IIIe
+ part., chap. III.)
+
+ Nous te voyons bien, tu es en bonne santé : ki-dilo_n_ assey djen-nei
+ âfiah djan.
+
+ Bonsoir : asbamouo.
+
+ _Réponse_ : Nous te voyons en bon soir : ki-dilo_n_ asbamouo.
+
+ Sont venus en foule : djôlô.
+
+
+ FÔRIEN DES MONTS MARRAH.
+
+ (_Voy._ l’explication, IIIe part., chap. III, pag. 541.)
+
+ En bonne santé ? cela va bien ? assey.
+
+ Nous te voyons en bonne santé : ki-dilo_n_ assey.
+
+ Tu viens, tu me parais en bonne santé : kamou_n_ouacia djenn-is
+ toullei dja-la.
+
+ Et toi, tu es en ta santé : djennei âfiah djan.
+
+ Les enfants sont-ils en bonne santé ? dogolah toullei leh.
+
+ Oui, en bonne santé : y toullei.
+
+ * * * * *
+
+
+ =Fertyt.=
+
+
+ Pagne étroit, en une bande, pour les hommes : djoukou.
+
+ Pagne des femmes : kounfous.
+
+ Bale, ou glumes de doukhn : bouttâb.
+
+ Roi : mekk.
+
+ Tue-moi : kongorongo.
+
+ Tubercule nourricier : oppo.
+
+ Tuyau de pipe : findjân.
+
+ * * * * *
+
+
+ =Barnâouyen.=
+
+
+ _Birny_, capitale, résidence du sultan.
+
+ Eau : enkieh ; inkieh.
+
+ Pain : gourâceh.
+
+ Sel : mounradhana.
+
+ Un peu : guéna ; djéna.
+
+ Gouverneur (du Kânum) : élifa.
+
+ Donne-moi de l’eau à boire : koté enkieh askin.
+
+ Y a-t-il nouvelle ? c’est-à-dire : Comment te portes-tu ? a fy labar.
+ (C’est la corruption de l’arabe : A-fy khabar : y a-t-il nouvelle ?)
+
+ _Réponse_ : Ky âfia ly : en santé (es) tu ?
+
+ * * * * *
+
+
+ =Bâguirmien.=
+
+
+ Premier grand vizir : fetcha.
+
+ Première femme du sultan : goumsou.
+
+ Capitale, résidence du sultan : birny.
+
+ * * * * *
+
+
+ =Toubou.=
+
+
+ Fils du sultan : meilabou.
+
+ Bonjour : lohantchennô.
+
+ Comment te portes-tu ? nihillôhanihi.
+
+ Que Dieu te conserve : ihilla.
+
+ * * * * *
+
+
+ =Fezzanais.=
+
+
+ Bases de palmier de dattier : kournâf.
+
+ Puits dont l’eau sert à arroser : sânieh.
+
+ Sorte de trèfle : cadb.
+
+ Tambourin : noûbah.
+
+ Tireurs d’eau de puits : djebbâd.
+
+ * * * * *
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+ TRANSCRIPTION ARABE,
+
+PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE, DES NOMS DES LOCALITÉS, DES TRIBUS, ETC.,
+MENTIONNÉES DANS LE VOYAGE AU OUADAY.
+
+ * * * * *
+
+
+La lettre ق, au Soudan, se prononce _ga, gui, go_, etc., selon la
+voyelle qui l’affecte. C’est aussi la prononciation vulgaire
+hédjâzienne. En Égypte, le ق, dans le vulgaire, se prononce par _a, i,
+o_, accentué légèrement du gosier ; et _ga, gui, go_, est la
+prononciation du ج. Dans les mots où se trouve le ڭ, cette lettre se
+prononce comme _n_ articulé par un son purement nasal, et sans
+véritablement faire entendre le son de _n_. ڭ se prononce aussi comme
+_g_ dur, dans ادڭز Adiguiz ; mais nous n’avons, dans cet ouvrage, que
+quelques mots où il s’articule ainsi par _g_.
+
+ ا
+
+ أَبْ بَكَر Ab-Béker.
+
+ أَبْ تَلْفان Ab-Telfân.
+
+ أَبْ دَرَق Ab-Darag.
+
+ أَبَس Abès.
+
+ أَبْ سَنُون Ab-Senoun.
+
+ اب سَمِن Ab-Semin.
+
+ اب نَحَاس Ab-Nahâs.
+
+ اب وَرْدة Ab-Ouardeh.
+
+ اب طاقِية Ab-Tâkyeh.
+
+ أَبُو طاقِية Abou-Tâkyeh.
+
+ أَبُو عُجَيْلة Abou-Odjaylah.
+
+ أَبْيَض Abiad.
+
+ اجْدالَن Adjdâlen.
+
+ أَدِڭِز Adiguiz.
+
+ أَريانَة Aryâneh.
+
+ أَسْكَنا Askéné.
+
+ اسْكنة Askéneh.
+
+ افانِين Afânyn.
+
+ أَفَه Afah.
+
+ أَمْبالِى Ambâly.
+
+ أَمْ بَرَنْجَل Am-Baranguel.
+
+ أَمْ تَيْمان Am-Teymân.
+
+ ام حَجَر Am-Hadjar.
+
+ ام جَدِيد Am-Djédyd.
+
+ ام حَرَيْزَة Am-Héreyzeh.
+
+ ام جَلّاب Am-Djellâb.
+
+ ام جَمْر Am-Djemr.
+
+ ام جَوز Am-Djaûz.
+
+ أَمْ جُوَيْخِينَة Am-Djououaykhyneh.
+
+ ام خَرُّوبَة Am-Kharroûbah.
+
+ ام دِيُونَاس Am-Dioûnas.
+
+ ام سَعْد Am-Sad.
+
+ اَمْشُو Amchou.
+
+ ام عَسَلَة Am-Acéleh.
+
+ ام عَرْجُونة Am-Ardjoûneh.
+
+ ام عَيش Am-Aych.
+
+ أَوْجَلَة Audjalah.
+
+ أُوقْدُنُو Ogdono.
+
+ أُوڭْدُنُو Ogdono.
+
+ اُولَه Oûlah.
+
+ إيتِسَن Yticen, Iticen.
+
+ إيرُو Yrô,Iro.
+
+ ب
+
+ باجَه Badjah.
+
+ بَاقِرْمَاوِى Bâguirmâouy.
+
+ بَاقِرْمَه Bâguirmeh.
+
+ بايَا Bâya.
+
+ بِچِر Bidjir.
+
+ بَحْر Bahr.
+
+ بدَيَات Bidéyât.
+
+ بَرْتِى Berty.
+
+ بِرْقِد Birguid.
+
+ بَرْقُو Bargau.
+
+ بَرْقَة Barcah.
+
+ بِرْكَةْ فَاطْمَة Birket Fâtmah.
+
+ بَرْلَو Berlau.
+
+ بَرْمَاسِدِى Bermacidy.
+
+ بَرْنَاوِى Barnâouy.
+
+ بَرْنُو Barnau.
+
+ بِرْنِى Birny.
+
+ بُرُورِيت Bouroûryt.
+
+ بَطْحا Batha.
+
+ بَطْرَانه Batrâneh.
+
+ بُطَيْحَا Botayha.
+
+ بِڭا Bi_n_a.
+
+ بلاد العَبِيد Bélâd el-Abyd.
+
+ بَلَالَه Bélâleh.
+
+ بُلْبُل Bulbul.
+
+ بَنْدَلة Bendalah.
+
+ بَنْدة Bendeh.
+
+ بَنْ زَرْت Ben-Zert.
+
+ بَنْزَرْت Benzert.
+
+ بَنْ غازِى Ben-Ghâzy.
+
+ بَنى بِشْر Bény-Bichr.
+
+ بَنى سُلَيْمان Bény-Soleymân.
+
+ بنى مُجَابِرَة Bény-Moudjâbirah.
+
+ بنى وِرْغِمَّة Bény-Ouirghimmah.
+
+ بُو قُومَا Bou-Gouma.
+
+ بُو قُمَاسَا Bou-Goumâça.
+
+ بُو نْجَيمْ Bou-Ndjeym.
+
+ بِيجَو Bygo.
+
+ بِير الدَوْم Byr-el-Daûm.
+
+ بِير صابُون Byr-Sâboûn.
+
+ بير طَوِيل Byr-Taouyl.
+
+ بير عُشَر Byr-Ochar.
+
+ بِيقُو Bygo.
+
+ ت
+
+ تاما Tâma.
+
+ تامَه Tâmah.
+
+ تامْكِى Tamky.
+
+ تانا Tana.
+
+ تَبَنَه Tabanah.
+
+ تُبُو Toubou.
+
+ تُبُو تُرْكْمَان Toubou-Turkmân.
+
+ تِتِر Titir.
+
+ تُرْبُڭه Torbo_n_ah.
+
+ تُرْتَلُو Tourtalu.
+
+ تَرْجَاوِى Tergâouy.
+
+ تُرْلَلُو Tourlalu.
+
+ تُرُوج Touroûdj.
+
+ تَكَّا Tekka.
+
+ تَكْرُور Takroûr.
+
+ تَلْفُو Telfo.
+
+ تَلَنْدُو Telendo.
+
+ تُمْتُمَه Toumtoumah.
+
+ تَمَذْ حَدَّن Temez-Hadden.
+
+ تُوَاتِى Touâty.
+
+ تُوَارِق Touârig, Touârik.
+
+ تُونْبُوكْتُو وتُنْبُكْتُو Tounbouktou.
+
+ تُونِس Tounis.
+
+ ح
+
+ حَجَر Hadjar, Hager.
+
+ حَجيْر Hégueîr.
+
+ حَرَيْتَة Héreîteh.
+
+ حَلْبَة Helbeh.
+
+ حَلْقْ الوَاد Halk-el-Ouâd.
+
+ حَلَيْلات Heleîlât.
+
+ حَمَارْنَة Hamârnah.
+
+ حَمِيدَة Hamydeh.
+
+ حَيْمَات Heymât.
+
+ ج چ
+
+ چالُو Djâlau.
+
+ جَبَال Djébâl.
+
+ جبلْ الطُيُور Djébel el-Touyoûr.
+
+ جرْبَة Djirbeh.
+
+ چَعَاتَنَة Djéâteneh.
+
+ جَعْفَر Djafar.
+
+ جُكُو Djoukou.
+
+ جَمّ Djemm.
+
+ جُمُو Djoumou.
+
+ جَمَّيْز Djemmeîz.
+
+ جَنَاخَرَة Djénâkhérah.
+
+ جُنْخَرَاوِى Djounkhérâouy.
+
+ جَنْدِى Djendy.
+
+ جَنْقَة Djengueh.
+
+ خ
+
+ خُزَام Khozâm.
+
+ خَشِم Khachim.
+
+ د
+
+ دَاجُو Dâdjo.
+
+ دَار Dâr.
+
+ دار وَدَاىْ Dâr-Ouadây.
+
+ دار وَادَاىْ Dâr-Ouâdây.
+
+ دار وَدَدَاىْ Dâr-Ouadadây.
+
+ دار صَلَيْح Dâr-Séleîh.
+
+ دَبْرَة Debreh.
+
+ دِخَيْبَش Dikhaybech.
+
+ دِرْنَا Dirna.
+
+ دِرْنَه Dirnah.
+
+ دُقُرِى Dougoury.
+
+ دَمّا Demmâ.
+
+ دَنْبَلُون Denbéloûn.
+
+ دَنْبَه Denbeh.
+
+ دُنْقُلَة Dongolah.
+
+ دَنْقُو Dengo.
+
+ دَنْقُول Dengoul.
+
+ دَوْم Daûm.
+
+ دُوْمَة Daumah.
+
+ ر
+
+ راس المَخْبَز Râs el-Makhbez.
+
+ راشَد Râched.
+
+ رُتُو Routou.
+
+ رَدَيْعَة Radeyah.
+
+ رَشَاد Réchâd.
+
+ رَشَادَة Réchâdeh.
+
+ رِقَنَة Riganah.
+
+ روڭَا Rau_n_a.
+
+ ز
+
+ زامة Zâmah.
+
+ زَبَدَة Zébédeh.
+
+ زُوَارَة Zououârah.
+
+ زَيْلة Zeylah.
+
+ زُوَيلَة Zououaylah.
+
+ س
+
+ سَارة Sârah.
+
+ سَارِى Sâry.
+
+ سَبْهَة Sebbah.
+
+ سَرْجَيلَة Serdjeylah.
+
+ سَرَف Saraf.
+
+ سَفَاقِس Safâkès.
+
+ سِكْر Sikr.
+
+ سِلَا Sila.
+
+ سَلَامات Salâmât.
+
+ سَلَمَات Salamât.
+
+ سُلَيْمَان Soleymân.
+
+ سَمِن Sémin.
+
+ سَنَّار Sennâr.
+
+ سَوَاكَن Saouâken.
+
+ سُودَان Soûdân.
+
+ سُوسَة Souçah.
+
+ سَوْكَنَة Saukanah.
+
+ سُوَيْن Sououeîn.
+
+ سَيْف النَصْر Seyf el-Nasr.
+
+ سِيم Sym.
+
+ سِيوَة Syouah.
+
+ ش
+
+ شارِى Châry.
+
+ شالا Châlâ.
+
+ شَانُو Châno.
+
+ شَرَر Charar.
+
+ شَرَِيْريب Chéreîrib.
+
+ شِفْرِى Chifry.
+
+ شُكْمَه Choukmeh.
+
+ شُلُوك Choulouk.
+
+ شَنْدِى Chendy.
+
+ شِيَاطِى Chiâty.
+
+ ص
+
+ صَبَاح Sabâh.
+
+ صَلَيْح Séleîh.
+
+ صَعِيد Saîd, Sayd.
+
+ ط
+
+ طارا Târa.
+
+ طاره Târah.
+
+ طَرَابْلُس Tarâblous, Trâblous.
+
+ طُرْبُقَة Tourbouga.
+
+ طَرْحُونَة Tarhoûneh.
+
+ طَوِيل Taouyl.
+
+ ع
+
+ عَبَالِى Abâly.
+
+ عَجَاجة Adjâdjeh.
+
+ عُجَيْلَة Odjaylah.
+
+ عَرَس Aras.
+
+ عَرَيْقَات Areygât.
+
+ عُزُوم Ozoûm.
+
+ عَفْنُو Afnau.
+
+ غ
+
+ غات Ghât.
+
+ غَدَامِس Ghadamès.
+
+ غِرْيَانْ Ghiriân.
+
+ غَزَال Ghazâl.
+
+ ف
+
+ فارَا Fâra.
+
+ فَاشَر Fâcher.
+
+ فِتْرِى Fitry.
+
+ فَرْتِيت Fertyt.
+
+ فِرْشَاح Firchâh.
+
+ فَرُولِى Féroûly.
+
+ فَزَّان Fezzân.
+
+ فَلَاتا Félâta.
+
+ فَلَاته Félâtah.
+
+ فُلَّان Foullân.
+
+ فَنْقَرُو Fangarau.
+
+ فِنُّو Finno.
+
+ فِنُّه Finnoh.
+
+ فُوتَا Foûta.
+
+ فَيْض أُغْلُو Feîz-Oglou.
+
+ ق
+
+ قابَس Gâbès.
+
+ قَالِيلُو Gâlîlo.
+
+ قَدَيح Guédeîh.
+
+ قُرْبِى Gourby.
+
+ قُرْعَان (قبيلة) Gorân.
+
+ قَطْرُون Gatroûn, Catroûn.
+
+ قَفَلَة Gafaleh.
+
+ قُلَا وقُلَه Goula.
+
+ قُلْزُم Koulzoûm.
+
+ قُمْر Koumr.
+
+ قِمِر Guimir.
+
+ قَنْدُول Gandoûl.
+
+ قَنْقَنَة Ganganah.
+
+ قَوز Gaûz.
+
+ قُوْقْمَة Gôgmah.
+
+ قُقْمَة Gogmah.
+
+ قُومَا Gouma.
+
+ قُوَّة Koûoueh.
+
+ قَيْرَوَان Kayraouân.
+
+ ك
+
+ كارا Kâra.
+
+ كانُم Kânum.
+
+ كامْبِيُو Kambio.
+
+ كَبَقَة Kabagah.
+
+ كَبَيْد Kébeîd.
+
+ كَتَكُو Katakau.
+
+ كَتْل Ketl.
+
+ كَدَارَة Kadârah.
+
+ كُدْكُس Koudkous.
+
+ كُدْنُه Koudnouh.
+
+ كَرَان Karân.
+
+ كِرْت Kirt.
+
+ كِرْدَاوِى Kirdâouy.
+
+ كِرْدِى Kirdy.
+
+ كُرْدُفَال Kordofâl.
+
+ كِرِرَة Kirireh.
+
+ كَرْنَك Karnak.
+
+ كَرْنَة Karnah.
+
+ كَرَيْتْشَة Kéreîtcheh.
+
+ كَشْمَرَة Kechméreh.
+
+ كَشَنَة Kechnah.
+
+ كَفَة Kafah.
+
+ كَلْتَكَة Keltékeh.
+
+ كُلْفَة Koulfeh.
+
+ كَلَكْ Kélek.
+
+ كَلْكَلْ Kelkel.
+
+ كَلْمَدِى Kelmédy.
+
+ كَمْبِيُو Kambio.
+
+ كُنْدُقَة Koundougah.
+
+ كُنُوز Kounoûz.
+
+ كُورْلُڭُن Kôrlo_n_on.
+
+ كُورِى Kôry, Koûry.
+
+ كُوكَة Koûkah.
+
+ كُولُوكُس Kouloukous.
+
+ كِيسِى Kycy.
+
+ كَيْل جِرِس Keyl-Djiris.
+
+ كَيْلَيْوِى وكَيْلَوِى Kéleîouy.
+
+ ل
+
+ لُقُون Logôn.
+
+ لُقُن Logon.
+
+ م
+
+ مابر Mâber.
+
+ مَاوَه Mâouah.
+
+ مَبْرُوم Mabroûm.
+
+ مَتُّك Mattouk.
+
+ مَتَلُون Matalon.
+
+ مَحَامِيد Mahâmyd.
+
+ مَحَس Mahas.
+
+ مُجَابَرَة Moudjâbérah.
+
+ مَجْرَن Magran.
+
+ مجڭَة Madja_n_ah.
+
+ مَجُوس Madjoûs.
+
+ مَخِينَس Mékhînès.
+
+ مَدَبَا Madaba.
+
+ مَدَقُو Madago.
+
+ مَدَلَا Madala.
+
+ مَرْحَال أَبَّا Merhâl-abbâ.
+
+ مَرْدَعَاب Merdaâb.
+
+ مَرْزِق Marzik.
+
+ مَرْفَة Merfeh.
+
+ مَرَّة Marrah.
+
+ مَسَالِيط Maçâlyt.
+
+ مَسَايا Maçâya.
+
+ مِسْرَاتَة Misrâta.
+
+ مَسَڭِيا Maça_n_ia.
+
+ مَسْمَجَة Mesmédjeh.
+
+ مَسِيرِيَّة حُمْر Macyryet-Houmr.
+
+ مَسِيرِيَّة زُرْق Macyryet-Zourk.
+
+ مَقْرَن Magran.
+
+ مَلَّا Mella.
+
+ ملَّى Mella.
+
+ مَلْفَة Melfeh.
+
+ مَلَنْقَا Malanga.
+
+ مَنْدَرَة Mandarah.
+
+ مَنْشِية Menchyeh.
+
+ مَنْقَارَة Mangarah.
+
+ مَنْقَاوِىْ Mangâouy.
+
+ مَوبَيْة Maubeîh.
+
+ مُورَا Môra (Morée).
+
+ مُومُو Mômô.
+
+ مَيْتُو Meytô.
+
+ مِيمَة Mymeh.
+
+ مَهْرِيَة Mehryeh.
+
+ ن
+
+ نُفَه Noufeh.
+
+ نِكْل Nikl.
+
+ نُمْرُو Noumro.
+
+ نَوَايبَة Naouâïbeh.
+
+ نُوَبَة Noûbah.
+
+ نِيكْل Nîkl.
+
+ نِيرُّو Nyrro.
+
+ نَهْضَان Nehdân.
+
+ ى
+
+ يَاوَا Yâoua.
+
+ يَميَم Yemyem.
+
+ يَنِيفِيَا Yénîfia.
+
+ ه
+
+ هَجْلِيجَة Hegleygueh, Hedjlydjeh.
+
+ هَوْصَا Hauça, Haussa (Haouça).
+
+ هُوون Houoûn.
+
+ هَيْمَات Heîmât.
+
+ و
+
+ وَادَاىْ Ouâdây.
+
+ وَادِى أَسْكَنَا Ouâdy Eskené.
+
+ وَادِى كَلْكَلْ Ouâdy-Kelkel.
+
+ وَارَه Ouârah.
+
+ وَدَّان Ouaddân.
+
+ وَدَاىْ Ouadây.
+
+ وَدَاوِى Ouadâouy.
+
+ وَدّ تَرْجَا Ouedd-Terdjé.
+
+ وَدَدَاىْ Ouadadây.
+
+ وَدْلايدَه Ouadlâïdah.
+
+ وَدِيمَة Ouadîmeh.
+
+ وِرْغِمَّة Ouirghimmah.
+
+ وَشَلَة Ouachalah.
+
+ وُلَّامُدَنَ Oullâmoden.
+
+ وُلَّامُودَنْ Oullâmouden.
+
+
+
+
+ ADDITIONS ET CORRECTIONS.
+
+ * * * * *
+
+ Pages 38 à 236, on a omis de porter au _verso_ les mots : première
+ partie, chapitres i, ii, iii, etc.
+
+ Page 34, ligne 11 _à fine_ : sont... _lisez_ sont presque toujours.
+
+ Page 51, ligne 25 : garot, _lisez_ garrot.
+
+ Page 285, titre courant : tourouj, lisez touroudj.
+
+ Page 321 (pagination) : 32, _lisez_ 321.
+
+ Page 665, ligne 18 : esi, _lisez_ est.
+
+ Page 717, ligne 6 _à fine_ : Ramadan, _lisez_ Ramadân.
+
+
+
+
+ =EXPLICATION DES FIGURES=
+
+ PAR M. PERRON.
+
+
+ * * * * *
+
+
+Toutes les figures de ce voyage ont été dessinées par mon ami M.
+Machereau, ancien élève de M. Perron, peintre, élève de David. M.
+Machereau (qui est aussi musicien, élève du Conservatoire de Paris) est
+depuis longues années professeur de dessin à l’École de cavalerie de
+Gyzeh, en Égypte. (Aujourd’hui cette école est supprimée.)
+
+La ressemblance de tous les portraits est frappante de vérité, malgré la
+rapidité avec laquelle ils ont été faits. Cette rapidité était une
+condition indispensable ; il a fallu en quelque sorte saisir et
+surprendre ceux qu’ils représentent, chez le cheykh El-Tounsy ; c’est là
+que nous les ayons rencontrés tous, excepté deux, à plusieurs reprises.
+Si ces braves Soudaniens se fussent seulement doutés que l’on dessinait
+leur figure, ils se fussent enfuis à toutes jambes, persuadés que nous
+voulions leur jeter un sort, les ensorceler. Il n’y a que le cheykh El-
+Tounsy qui ait posé. (Voyez son portrait en face du _titre_.) Le
+Barnâouyen a été dessiné, aussi par surprise, chez le sultan Abou-
+Madiân, dont le portrait est dans le volume du voyage au Dârfour. Le
+sultan, après avoir posé, fit appeler le Barnaouyen chez lui, le fit
+causer, l’entretint longtemps et donna le loisir à M. Machereau de
+tracer et de modeler notre homme.
+
+Je dois encore à M. Machereau la notation musicale de quelques chants
+que j’ai placés à la fin des planches de ce volume. M. Machereau a écrit
+ces airs sous le chant même du cheykh El-Tounsy, tout comme il a tracé
+et dessiné les instruments, les armes, l’accoutrement militaire, la vue
+de Ouârah, etc., sur les croquis grossiers et les explications de ce
+même cheykh.
+
+PLANCHE I. _Essai de carte_ du Ouadây, ou Dar-Séleîh, pour le Voyage au
+Soudan du cheykh Mohammed-el-Tounsy, dressée d’après les indications de
+ce cheykh, du Ouadayen Ilaly, d’un Barnâouy, etc., par M. Perron. Kaire,
+1845. Voyez, sur la construction de ce dessin, les observations insérées
+dans l’ouvrage. On a reproduit dans un angle de la carte, et plus en
+grand, les environs de la capitale.
+
+_Nota._ Les collines entre lesquelles sont comprises les vallées de
+Botayha et de Batha sont plus prononcées dans le dessin original que
+dans cette planche.
+
+FIGURE 1, PLANCHE II. Demeure de Sâboûn avant qu’il fût sultan : on voit
+ici une double enceinte ou double zérybeh en branches de bois épineux.
+L’enceinte extérieure est fermée par une branche brute, no 1, c’est la
+porte. L’enceinte intérieure est fermée par une porte grossière, no 2,
+faite d’ais liés entre eux à claire voie, et fixée au sol par un de ses
+montants. Le tirdjeh, no 3, est une élévation située entre les deux
+enceintes. _Voy._ chap. IV, 1re partie. La plus grande hutte est celle
+du prince ; les autres sont celles de ses femmes ; de ses concubines et
+de ses eunuques.
+
+FIG. 2, PL. III. Aperçu de la ville de Ouârah, capitale du Ouadây, avec
+les noms des demeures de plusieurs individus, placées aux endroits que
+m’a indiqués le cheykh El-Tounsy, et que ces personnes occupaient
+lorsqu’il était dans cette ville. _Voy._ chap. II, 2e partie. Ouârah est
+divisée en deux grands quartiers, l’un au nord, l’autre au sud. Au
+devant du _palais_ du sultan, au point A, est une mosquée de médiocre
+grandeur et de construction plus médiocre encore. C’est la seule mosquée
+qu’il y ait dans tout le Ouadây. A Tendelty, capitale du Dârfour, il y
+en a quelques-unes ; plusieurs autres encore se trouvent dans quelques-
+unes des principales localités du Dârfour, mais il n’y en a qu’une seule
+dans chacune de ces localités, et toujours c’est une construction
+grossière et de chétive apparence.
+
+La partie la plus profonde de la demeure du sultan, c’est-à-dire
+l’espace ou sorte de grande cour qui en forme la portion Est, à partir
+du bâtiment E et de la quatrième porte, est réservée aux nombreuses
+huttes ou cabanes du harem du prince. En arrière, à droite de H, au
+nord-est de ce même bâtiment E, sont trois autres petites maisons
+encloses d’un même mur, bâties en terre et en pierres, et terminées en
+plates-formes au lieu de toit conique. De ces trois bâtisses, l’une
+renferme le trésor du sultan ; les deux autres renferment ses hardes,
+ses armes, tout l’attirail de parure et de représentation impériale.
+
+Après la porte de fer, c’est-à-dire, entre le troisième et le quatrième
+mur, à gauche en entrant, est la grande étable des chevaux du prince et
+les huttes des saïs ou grooms.
+
+L’enceinte de montagnes qui entoure Ouârah, forme trois masses d’inégale
+longueur et trois échappées ou passages dont deux sont au midi et un au
+nord. L’épaisseur et la hauteur de cette chaîne varient. A l’est, les
+masses sont plus serrées, plus abruptes, plus élevées, plus larges, et
+sont infranchissables. Cette disposition se modifie et s’adoucit
+insensiblement à mesure que, venant des deux côtés nord et sud, on
+arrive à la ligne de l’ouest. A l’ouest, il y a même un endroit par où
+l’on peut sortir de l’enceinte et y entrer. Cette issue, praticable
+seulement aux piétons, est au-dessus et vis-à-vis de la lettre G, fig.
+2, et A, fig. 2 _bis._
+
+Dans l’intérieur de Ouârah, il n’y a pas d’autres arbres que les
+quelques seyâl (_mimosa seyâl_) qui sont sur la place du Fâcher. Les
+environs de la ville sont également sans arbres et aussi sans culture,
+jusqu à une distance d’un quart de lieue ; du côté du sud surtout,
+jusqu’à une distance d’une heure au moins, le sol est dur et nu, sans
+trace de végétation, même dans les premiers villages que l’on rencontre.
+
+A la sortie la plus à l’est, du côté du sud de la chaîne des monts
+Ouârah, est l’endroit appelé Byr-Ochar, ou encore Byr-Sâboûn, c’est-à-
+dire les puits d’Ochar, ou de Sâboûn. Ce sont quelques puits d’eau
+potable situés à quelques minutes des monts. La terre est élevée autour
+de ces puits ; car tous les ans on est obligé de les déblayer et de les
+débarrasser de la terre qu’y entraînent les grandes pluies.
+
+Les demeures ou huttes entourées de zérybeh sont la plupart celles
+d’individus riches ou de hauts fonctionnaires du gouvernement. Les gens
+de leur suite ou de leur service ont leurs huttes en dehors et à
+proximité des zéribeh.
+
+La population de Ouârah, toujours selon notre cheykh El-Tounsy, peut
+s’évaluer à 40,000 âmes, hommes, femmes, enfants et esclaves. Environ
+8,000 hommes armés pourraient être fournis par cette population, en
+supposant qu’on réunît tous les individus en état de porter les armes ;
+car au Ouadây, et en général dans tout le Soudan, tout homme pouvant
+porter les armes est soldat au jour du besoin.
+
+Du reste, pour les guerres, il est de principe, au Ouadây, de ne lever,
+au plus, que la moitié des hommes capables d’être soldats, et cela même
+dans les grandes nécessités. Habituellement on reste au-dessous de cette
+proportion. Les levées ordinaires peuvent amener sous les armes jusqu’à
+80 et 90 mille hommes. L’effectif possible des forces militaires du
+Ouadây s’élèverait au moins à 200,000 hommes. En tenant compte du nombre
+d’individus qui composent les familles, terme général, et en considérant
+que les Ouadayens adultes ont presque tous plusieurs femmes, un certain
+nombre d’enfants et même d’esclaves des deux sexes, on peut évaluer les
+habitants du Ouadây, au moins à 5,000,000 d’individus. Ce nombre,
+comparé à l’étendue du pays, serait encore loin de ce que le cheykh El-
+Tounsy et les faguyh Délyl et Ilâly, etc., m’ont répété si souvent, en
+me parlant _des troupeaux de population_ (c’est leur terme) qui abondent
+sur le sol ouadayen.
+
+FIG. 2 _BIS_, PL. IV. Ville de Ouârah, capitale du Ouadây, d’après les
+informations et les documents reçus du cheykh El-Tounsy. _Voy._ chap.
+II, 2e partie.
+
+FIG. 3, PL. V. _Dabboûz_ ou _dabboûs_, assommoir, casse-tête, sorte de
+masse d’armes. C’est une tige en bois, longue de deux ou trois pieds au
+plus, à renflement revêtu de rubans de fer. Il y a d’autres dabboûs en
+bois, longs de quatre ou cinq pieds, comme des gourdins, et dont le
+renflement arrondi, non garni de fer, est formé du haut de la racine
+même de l’arbre. _Voy._ chap. IV, 1re partie.
+
+FIG. 4, PL. VI. Oreille percée de plusieurs trous vers le bord du
+pavillon. _Voy._ chap. III, 2e partie.
+
+FIG. 5, PL. V. _Kourbâdj_ recourbé, ou couteau en forme de faucille.
+Instrument ou arme d’attaque d’une peuplade anthropophage. _Voy._ chap.
+III, 2e partie.
+
+FIG. 6, PL. V. _Acrab_ ou scorpion, sorte d’entrave. C’est une barre de
+fer recourbé en S. _Voy._ chap. V, 2e partie.
+
+FIG. 7, PL. V. Brancard à traverses en cordes, pour transporter les
+morts. _Voy._ chap. VI, 2e partie.
+
+FIG. 8, PL. VI. Bras gauche armé du grand couteau Kirdâouy. _Voy._ chap.
+V, 1re partie, et chap. IX, 2e partie.
+
+FIG. 9, PL. VI. Couteau simple attaché au-dessus du coude. Dans la Nubie
+et dans le Soudan, cette arme est portée presque constamment par les
+hommes. _Voy._ chap. IX, 2e partie.
+
+FIG. 10, PL. VI. Femme portant le Karandjalah. _Voy._ chap. IX, 2e
+partie.
+
+FIG. 11, PL. V. Gorgerin ou pièce antérieure du caparaçon des chevaux
+harnachés en guerre. Des cordons attachent sur l’encolure et
+maintiennent cette pièce en avant du poitrail. _Voy._ chap. XI, 2e
+partie.
+
+FIG. 12, PL. V. Pièce du caparaçon fixée sur la croupe, et garantissant
+le train postérieur. Les deux extrémités se nouent sous le ventre du
+cheval. La coupure facilite le rapprochement du bord, en avant, pour
+nouer cette pièce à la pièce qui protége le ventre du cheval et sur
+laquelle passe l’étrier. _Voy._ chap. XI, 2e partie.
+
+FIG. 13, PL. V. Pièce du caparaçon garantissant le milieu du flanc du
+cheval, elle s’attache à la pièce du poitrail et à celle de la croupe
+par le moyen de cordons. _Voy._ chap. XI, 2e partie.
+
+FIG. 14, PL. V. Sayon ou saie. Le dessin indique les losanges de
+diverses couleurs et assez irréguliers qui couvrent le sayon en dehors.
+La _châyeh_ ou saie est à manches qui viennent ordinairement jusqu’au
+poignet ; elle descend jusqu’au milieu des cuisses et est fendue en
+arrière depuis le bord inférieur jusqu’à la hauteur d’un pied environ
+pour s’écarter suffisamment de chaque côté de la selle, ou pour ne pas
+gêner la marche des fantassins. _Voy._ chap. XI, 2e partie. Sous la
+châyeh, les soldats fôriens et surtout les cavaliers, portent la chemise
+de mailles ou cotte de mailles en fer. Cette cotte de mailles est en
+forme de chemise, fendue en bas par devant, descendant jusque vers le
+milieu de la cuisse et parfois jusqu’aux genoux. Lorsque les manches de
+cette cotte composée d’anneaux de fer entrés les uns dans les autres ne
+viennent que jusque vers le coude, l’avant-bras est protégé par un
+brassart formé de deux plaques de fer blanc arrangées et courbées de
+façon à couvrir le bras, revêtues de drap à leur face interne et
+maintenues sur l’avant-bras avec des crochets qui se trouvent alors sur
+la direction du radius. Des charnières sur le bord opposé des deux
+pièces du brassart, permettent d’écarter et de rapprocher les deux
+parties de cette armure. Ce brassart porte le nom de komounah ou
+koumou_n_ah. Du reste les soldats, fantassins ou cavaliers, sont
+toujours jambes et pieds nus. La cavalerie n’a pas de boucliers. Le
+cavalier a souvent deux lances kaukâb.
+
+FIG. 15, PL. VI. Cheval préparé et harnaché pour le combat. Ce cheval,
+haut monté sur jambes, a par là même un caractère dongolâouy ou de race
+de Dongolah. Il est habillé de son caparaçon ; la tête est munie de
+plaques ou joues en fer-blanc réunies par des liens au frontail qui est
+bombé et aussi en fer-blanc. Toutes ces pièces en fer-blanc sont
+doublées de drap qui les déborde à l’entour et fait ainsi une sorte de
+parure. La têtière passe sous ces plaques qui d’ailleurs sont tenues
+entre elles sur le front et derrière les oreilles du cheval.
+
+Deux sabres droits sont suspendus par un bout à l’avant de la selle, et
+par l’autre bout au troussequin.
+
+Le cheval ainsi harnaché rappelle ceux dont se servaient en guerre les
+anciens chevaliers, et les miniatures du _manuscrit des miracles de
+Saint-Louis_ (époque du XIIIe siècle).
+
+Lorsque le cheval s’abat, il s’embarrasse tellement dans ses caparaçons
+et couvertures, qu’il ne parvient pas toujours à se remettre sur jambes.
+Le cavalier lui-même risque d’être gravement blessé, ou d’être pris ou
+tué, car il a, lui aussi, un embarras énorme dans ses lances, sa châyeh
+et sa cotte de mailles qui parfois encore est double.
+
+Le cavalier placé debout au côté droit du cheval est couvert de la saie
+piquée et coiffé de la _tasse_ ou bassinet rond à trois baguettes, une
+sur chaque tempe, et l’autre sur le front et le nez ; la nuquière est en
+mailles de fer et tombe jusque sur les épaules. Ce cavalier porte la
+grande lance kaukâh dont le kindâb ou talon est rendu pesant par une
+pièce d’ébène qui y est fixée, ou bien par quelques tours d’un ruban de
+fer. Un esclave est en tête du cheval ; un fantassin ordinaire est en
+arrière. _Voy._ chap. XI, 2e partie.
+
+FIG. 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 24 _bis_, 25, 25 _bis_, 26, 27,
+PL. V. Différentes formes de fers de lances et de javelines. _Voy._
+chap. XI, 2e partie. Le fer de lance, no 24 _bis_, est hérissé de
+piquants au point _a_. La fig. 25 _bis_ a été dessinée sur une lance
+d’une seule pièce et entièrement en fer. Vers le bas de la hampe, au
+point _c_ (25 _ter_), elle était revêtue d’un morceau de peau d’animal
+avec ses poils, servant à tenir l’arme plus fermement.
+
+FIG. 28, 28 _bis_, 29, 30, 30 A, 30 B, PL. VI. Boucliers de différentes
+formes. _Voy._ chap. XI, 2e partie. La fig. 28 porte deux courroies,
+l’une, _a_, pour suspendre le bouclier à l’épaule ; l’autre, _bb_, pour
+le porter en bandouillère. En _cc_, sont des lannières étroites qui ne
+servent que d’ornement. La fig. 28 _bis_, _a, b_, représente un bouclier
+assez grossièrement travaillé, d’une forme singulière, et qui est aussi
+en usage chez les peuplades des bords du Nil ou Fleuve-Blanc, vers les
+4o et 5o de latitude, m’a été donné par mon ami M. d’Arnaud, et je l’ai
+envoyé avec d’autres objets au cabinet de la Société historique et
+archéologique de Langres. Ce bouclier a 71 centimètres de long et 9
+centimètres de large à son milieu. C’est une sorte de grosse pièce de
+bois plus large à son milieu, bombée en dehors et en avant. La partie
+saillante en avant forme une crête épaisse qui va en dédolant sur chaque
+côté comme le représente la fig. 28 _bis_, _b_, où le bouclier est vu de
+face. La partie opposée, tenue par la main, est amincie et forme une
+longue crête, de haut en bas, creusée d’un sillon dans toute sa longueur
+pour permettre d’y poser une lance _cc_ qui alors est maintenue
+solidement le long du bouclier par la main qui le tient. Car l’individu
+a toujours deux lances, l’une portée, comme je viens de le dire, par la
+main qui a le bouclier, l’autre portée par la main droite et qui est
+celle avec laquelle on combat réellement. Lorsque l’individu a cru
+nécessaire de lancer cette dernière lance à un ennemi, il reprend
+aussitôt celle qui est maintenue dans le sillon du bouclier par la main
+gauche. Cette lance est toujours plus forte et plus longue que l’autre,
+car l’individu ne s’en sépare jamais dans le combat. Le bouclier en
+question ici est percé, au milieu et dans la direction d’une face
+latérale à l’autre, d’un trou oblong assez grand, ce qui fait une sorte
+d’anse par laquelle la main tient le bouclier et la lance _cc_. La fig.
+28 _bis_, _a_, présente cette disposition ; le bouclier y est vu
+latéralement.
+
+La fig. 30 A, est un bouclier à deux échancrures très-bien arrondies,
+dont l’entrée est un peu plus rétrécie que l’intérieur. L’_umbo_ porte
+une côte ou saillie qui n’est qu’un repoussement du cuir en dehors, de
+même que l’_umbo_ tout entier. Le bouclier sur lequel a été dessiné
+cette fig. 30 A, et que j’ai envoyé aussi au musée de Langres, était en
+peau de bufle. Autour de l’umbo il y avait une couronne de légers
+dessins d’angles. L’échancrure du bouclier sert souvent à poser la lance
+pour viser l’adversaire et la lui lancer plus sûrement. C’est ce
+qu’indique la fig. 30 B. Les courroies servent à suspendre le bouclier à
+l’épaule.
+
+FIG. 31, PL. V. _Guerfeh_, sorte de grand sac de cuir pour voyager. Il
+sert à mettre les hardes, les provisions de bouche. _Voy._ chap. III, 3e
+partie.
+
+FIG. 32, PL. VII. Femme ouadayenne coiffée de la parure appelée am-
+chinga. _Voy._ chap. IX, 2e partie. L’arrangement des cheveux n’est
+point disposé par étages et par renflement sur les côtés et derrière la
+tête, comme chez les Fôriennes, _voy._ fig. 10, pl. VI ; c’est une
+simple accumulation d’une foule de frisures très-fines et allongées,
+laissées pendantes à leur place naturelle, comme chez nous dans les
+_coiffures à l’enfant_. Les Ouadayennes de condition aisée passent
+beaucoup de temps à l’arrangement de leur chevelure, à coordonner la
+multitude des tuyaux de frisure qui leur forment comme une perruque
+serrée. En arrière, ces cheveux finement bouclés, en boucles aussi
+longues que le permet le crépu des cheveux, tombent sur le cou, d’une
+oreille à l’autre, et arrivent même jusque sur les épaules ; mais, pour
+cela, les Ouadayennes adaptent très-souvent de faux cheveux à leur
+chevelure, et, par cette ressource, allongent la chute de leurs frisures
+par derrière la tête. Il n’y a que les femmes d’origine arabe, me dit le
+cheykh El-Tounsy, qui n’aient pas besoin de cet emprunt pour se coiffer
+à la grande mode, à frisures tombantes.
+
+Les tuyaux frisés du milieu du devant de la tête ne descendent pas du
+côté du front. Ils sont au contraire remontés et couchés de bas en
+haut ; de plus, il y a, au milieu, une ligne de séparation marquée
+depuis le front jusqu’au bout de la tête ; c’est là que s’applique l’am-
+chinga.
+
+FIG. 32 D, PL. VII. L’am-chinga, parure que portent sur le devant de la
+tête les femmes des personnages distingués. Les crochets supérieurs de
+l’am-chinga se fixent dans les cheveux qui sont frisés et serrés comme
+on l’a dit. _Voy._ chap. IX, 2e partie.
+
+FIG. 33, PL. VIII. Portrait d’un Mandarâouy ou Mandaraouyen (habitant du
+Mandarah), province méridionale du Barnau. Les Mandaraouyens sont une
+population à part, conquise par le Barnau. L’individu représenté par le
+portrait, était soldat au service du pacha d’Égypte. Il arriva au Caire
+après la guerre de Syrie à laquelle il avait assisté. Je le fis
+dessiner, sans qu’il s’en doutât, à l’hôpital de Casr-el-Ayny où il
+était entré légèrement malade. Sa conversation (il parlait bien
+l’arabe), ses mouvements, toute sa physionomie, exprimaient la vivacité
+et l’intelligence.
+
+FIG. 34, PL. VII. Le faguyh Délyl, grand câdi du Ouadây. Il était
+d’origine arabe, mais né au Ouadây. Il avait fait ses études à la
+mosquée El-Azhar, au Kaire. Il mourut en pèlerinage. _Voy._ chap. X, 1re
+partie.
+
+FIG. 35, PL. VII. Le faguyh Ilâly, Ouadayen d’origine, né à Ouârah qu’il
+habite encore. Il occupe la maison même qu’occupait le cheykh El-Tounsy.
+_Voy._ Introduction.
+
+FIG. 36, PL. VII. Un Ouadayen du village de Koudkous dans la province du
+Batha, au centre du Ouadây. Il accompagnait le faguyh Ilâly lorsque
+celui-ci passa au Caire pour aller en pèlerinage à la Mekke. Sa
+physionomie, fine d’expression et de malice, avait l’air railleur.
+
+FIG. 37, PL. VIII. Portrait du Barnâouy ou Barnâouyen (habitant du
+Barnau), dessiné chez le sultan Abou-Madiân, au Kaire. Le portrait de ce
+Barnâouyen, comme tous les autres portraits précédents, est d’une
+ressemblance parfaite : figure longue, lèvres grosses, nez peu saillant,
+yeux petits, pommettes avancées ; air bénin, dévot et sanctifié,
+assaisonné de l’expression un peu niaise qui va si harmoniquement avec
+son tarbouche allongé. Ce Barnâouyen, né au Birny du Barnau, a passé
+quatre ans au Caire à faire ses études. Il a appris ce que l’on enseigne
+si médiocrement à la mosquée El-Azhar, la Sorbonne d’Égypte, et il s’est
+en allé cheykh bréveté jugé digne d’être câdi au Barnau.
+
+
+NOTA. Les détails relatifs aux figures ont été reçus du cheykh de vive
+voix.
+
+
+ MUSIQUE.
+
+
+PL. IX. Parmi les chants dont je donne la musique, il en est deux, le 7e
+et le 8e, dont le texte n’est pas cité dans le courant de cet ouvrage.
+Voici l’explication des mots qui composent ces deux chants :
+
+No 7. _Chout-Koum_, vous pourriez. _Koum_ est le mot arabe _vous_,
+régime. — _Toçalo_, que vous obteniez, atteigniez à, arriviez à. C’est
+le mot arabe _toûçaloû_ qui a ce même sens. — _Lé_, préposition arabe,
+_à, jusqu’à_. — _Khdeyrah_, diminutif arabe _Khodeyrah_, nom propre. —
+Le sens est : « Vous pourriez arriver à ma belle Khodeyrah, celle que
+j’aime ? vous pourriez y arriver ? vous le pourriez ? Non, jamais. Et si
+vous le tentiez, je vous tuerais ; elle est à moi seul. »
+
+No 8. _Yobané eyo ebné_. Ces mots n’ont pas de sens ; c’est une sorte de
+mise en train, comme nos _la la déri déra_, etc. — _El-leyl_, la nuit ;
+mot arabe. — _Bobé_, est avancée, avancée au tiers (et je suis encore
+seule !). — _Dâr-Fôr_, le Dârfour, c’est-à-dire ici, le monde entier ;
+car, pour les Fôriens, le Dârfour c’est l’univers. — _Guéfé_, c’est le
+mot arabe _djafa_ ou _djéfé_, s’éloigner, c’est-à-dire : le monde se
+disperse, s’éloigne ; ceux qui s’aiment dans ce monde sont souvent
+éloignés l’un de l’autre, forcés de se séparer. — _Ana_, moi, je,
+nominatif ; mot arabe. — _Râcy_, ma tête ; arabe. — _Naouei_, mot
+d’origine arabe, pour _nâouy_, a désir ; c’est-à-dire : je veux fuir ;
+ma tête, mon esprit veut que j’aille de par le monde à la recherche de
+mon amant. — Cet air n’est chanté que par les femmes, il est fôrien.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ =TABLE DES MATIÈRES=
+ CONTENUES DANS LE
+ VOYAGE AU OUADÂY.
+
+[Décoration]
+
+
+ _Page_
+
+ PRÉFACE, par M. JOMARD I-LXXV
+
+ --------------
+
+ INTRODUCTION, par M. PERRON 1
+
+ --------------
+
+ PREMIÈRE PARTIE, OU PARTIE HISTORIQUE.
+
+ CHAPITRE Ier. — Causes qui ont déterminé le cheykh El-Tounsy 37
+ à passer du Dârfour au Dâr-Ouadây. — Reclusion ; délivrance.
+ — Départ du Dârfour. — Retards ; guides ; traversée de
+ l’espace qui sépare le Ouadây du Dârfour. — Quantité
+ d’animaux sauvages. — Entrée au Ouadây. — Formalités
+ singulières. — Bosses du courage. — Présentation à l’aguîd
+ ou gouverneur de la province de l’Est. — Envoyés du sultan.
+ — Départ pour Abâly. — Sorte de quarantaine. — Grand repas
+ envoyé au cheykh par le sultan. — Présents du cheykh au
+ sultan et du sultan au cheykh. — Présent d’œufs de pintade.
+ — Accidents
+
+ CHAPITRE II. — Le sultan Séleîh, dont le nom est aussi donné 68
+ au Ouadây. — De l’origine des familles régnantes au
+ Kordofâl, au Dârfour et au Ouadây
+
+ CHAPITRE III. — Conventions primitives de paix entre les 76
+ Fôriens et les Ouadayens. — Rupture ; guerres. — Victoires
+ des Ouadayens. — Deux sultans fôriens sont tués sur le champ
+ de bataille. — Paix
+
+ CHAPITRE IV. — Le sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé 92
+ Sâboûn. — Sa jeunesse. — Ses qualités. — Il se prépare au
+ sultanat. — Il s’empare de la demeure impériale, et se fait
+ reconnaître souverain. — Prétentions de ses frères. — Guerre
+ civile. — Sâboûn triomphe ; il brûle les yeux à un de ses
+ frères. — Il prend l’autre par ruse, et le fait mettre à
+ mort
+
+ CHAPITRE V. — Tyrannie et déréglements d’Ahmed, sultan du 121
+ Bâguirmeh. — Incursions des Bâguirmiens sur le territoire
+ ouadayen. — Lettres de Sâboûn à Ahmed. — Expédition et
+ départ de Sâboûn. — Arrivée dans l’espace qui sépare le
+ Ouadây et le Bâguirmeh. — Un abou-carn se précipite sur les
+ Ouadayens ; il est tué par un esclave. — Plusieurs chefs
+ condamnés à mort. — Comparaison des Rézeigât et des
+ Djéâtenah. — Vénération pour le souverain. — Anecdote. — Le
+ souverain est toujours inspiré du ciel. — Autre anecdote
+
+ CHAPITRE VI. — Les Ouadayens pénètrent dans le Bâguirmeh ; 14
+ ils arrivent à peu de distance de la capitale. — Sâboûn
+ dispose ses corps d’armée. — Les Bâguirmiens sont battus. —
+ Prise du birny. — Siége et prise de la demeure du sultan. —
+ Pillage. — Richesses ; numéraire. — Disparition du sultan
+ bâguirmien. — Par le moyen de ses femmes, on le retrouve
+ parmi les morts. — Bas prix des esclaves. — Dons du sultan
+ Sâboûn
+
+ CHAPITRE VII. — Les débris de l’armée ennemie se rassemblent 169
+ sur les frontières du Mandarah. — Sâboûn y envoie des
+ troupes. — Sultan de Logo_n_. — Le père du cheykh va au
+ Barnau. — Il est dépouillé. — Sâboûn établit sultan un fils
+ du sultan bâguirmien, et il retourne au Ouadây. — Réaction.
+ — Rentrée des Ouadayens au Bâguirmeh. — Nouveau sultan fils
+ d’Ahmed. — Renvoi des Ouadayens. — Conspiration. — Troisième
+ expédition. — Prise de Tchigama ; il est amené au Ouadây. —
+ Il est fait sultan. — Son départ. — Firman. — Il entre en
+ possession du sultanat. — Son portrait et celui de son
+ fetcha
+
+ CHAPITRE VIII. — Incursions des Tâmiens sur les terres du 187
+ Ouadây. — Députation au sultan du Dârfour. — Nouvelles
+ incursions. — Envoi de troupes ouadayennes au nord-est du
+ Ouadây. — Défaite des Ouadayens. — Départ de Sâboûn avec
+ l’armée. — Entrée au Dâr-Tâmah. — État du terrain. — Siége
+ du mont Tâmah. — Résistance vigoureuse. — Les vingt-deux
+ Mogrébins. — Assaut ; massacre ; dévastation. — Courage des
+ Tâmiens. — Désappointement du sultan fôrien. — Troisième
+ expédition. — Paix ; conditions de cette paix. —
+ Récriminations du sultan fôrien. — Délivrance des
+ prisonniers tâmiens
+
+ CHAPITRE IX. — Sâboûn ordonne l’exploration d’une route 211
+ nouvelle pour les caravanes. — Anecdote d’un Mogrébin. —
+ Caravanes envoyées au Maghreb par la voie de Djâlau et
+ Audjalah. — Sâboûn envoie des présents à Mohammed-Aly-Pacha.
+ — Le pacha en fait porter à son tour à Sâboûn, par une
+ caravane qui en route est pillée. — Cause de la guerre du
+ Kordofâl. — Caravane expédiée du Ouadây sur Ben-Ghâzy, par
+ la route de Djâlau. — Cette caravane s’égare, et les
+ esclaves meurent de soif
+
+ CHAPITRE X. — Mort de Sâboûn. — Événements qui se 224
+ succédèrent ensuite. — Le sultan Kharyfeyn. — Son
+ extravagance. — Son empoisonnement. — Le sultan Râkeb. — On
+ crève les yeux à ses frères. — Protestation armée. — La mère
+ de Râkeb calme le kamkolak révolté. — Assassinat des
+ meurtriers de Kharyfeyn. — Le kamkolak tué. — Substitution
+ d’un jeune sultan. — Expédition contre les Malangais. —
+ Installation du sultan actuel du Ouadây. — Choléra au
+ Ouadây ; famine
+
+ SECONDE PARTIE, OU PARTIE DESCRIPTIVE.
+
+ CHAPITRE Ier. — Étendue du Ouadây. — Comparaison du Ouadây 238
+ et du Dârfour. — Éloge de Sâboûn ; année de la mort de ce
+ prince. — Principales peuplades du Ouadây ; leurs contrées ;
+ leurs caractères physiques. — Répugnance pour la coloration
+ blanche. — Tribus arabes des environs du Ouadây. — Les
+ Ouadayens refusent à tout prince étranger le titre de
+ sultan. — Rudesse de leur langage. — Physionomie de
+ certaines peuplades. — Époque des premières relations
+ commerciales avec le Ouadây. — Amour de Sâboûn pour les
+ savants. — Défaut de courage des Barnaouyens, anecdote. —
+ Réflexions
+
+ CHAPITRE II. — Demeures des habitants. — Emplacement de 262
+ Ouârah, capitale du Ouadây. — Palais du sultan. — Ozbân ou
+ gardes du palais et exécuteurs des ordres du sultan. — La
+ garde de nuit. — Les turguenak. — Les quatre portes du
+ palais ; sa distribution intérieure. — Forme des habitations
+ à Ouârah. — Étendue de la ville. — Position topographique. —
+ Comparaison de Ouârah et de Tendelty
+
+ CHAPITRE III. — Étendue comparative des principaux États du 271
+ Soudan. — Esclaves du Ouadây, du Bâguirmeh, du Dârfour. —
+ Distances des régions ou États du Soudan. — Populations du
+ Soudan idolâtre. — Signes artificiels distinctifs des
+ tribus. — Fertilité du Soudan idolâtre. — Industrie des
+ Fertyt. — Les Djengueh ; ils dorment dans la cendre. — Noms
+ de tribus de Fertyt. — Peuplade anthropophage. — Singulière
+ origine donnée aux Félâta. — Du Soudan en général ; Soudan
+ _commercial_. — Désignation des esclaves. — Climat du
+ Ouadây ; pluies, orages, etc. — Ressemblance entre les
+ Ouadayens et les Fôriens
+
+ CHAPITRE IV. — Origine des conquêtes des Foullân ou Félâta. 290
+ — Le réformateur Zâky. — Ses premiers succès au Dâr-Mella,
+ puis au Kechnah et au Noufeh. — Coïncidence avec la réforme
+ wahabite. — Avantages et aisance de Noufeh. — Son commerce
+ d’esclaves. — Anecdote. — Invasion de l’Afnau, de l’Adiguiz,
+ du Barnau. — Les Foullân vaincus et repoussés. —
+ Synchronisme. — Comparaison de la vie pacifique en Europe et
+ en Orient. — Analogies de caractère de certaines peuplades
+ du Soudan avec des populations européennes
+
+ CHAPITRE V. — Des moyens de répression. — Prescriptions du 314
+ Coran. — Peines indiquées par les lois civiles. —
+ Décollation ; dilaniation ; déchiquètement (couper en
+ longues lignes) ; pendaison ; empalement. — Supplice du
+ _châmyât_. Anecdote. — Supplice du feu. — Enterrer vif. —
+ Écrasement ou broyement. — Tonne à clous. — Noyade. —
+ Étranglement ; empoisonnement ; mort lente ; mort par armes
+ à feu ; par les coups. — Peines au Dârfour. — Travail des
+ prisonniers ; manière de les éveiller. — Entraves
+ perpétuelles. — Casse-pastèque. — Écartement. — Étrivières.
+ — Détention particulière. — Entrave dite _scorpion_. — La
+ ligne-prison. — Autres punitions
+
+ CHAPITRE VI. — Commerce et industrie au Dârfour et au 331
+ Ouadây. — Commerce des kharaz ou verroteries. — Ceintures
+ secrètes des femmes. — Bracelets ; tamymeh ; périscélides ou
+ chevillères ; damleg. — Coraux. — Étoffes importées. — Anes.
+ — Tarboûch. — Aromates. — Cuivre ; étain. — Aiguilles. —
+ Rasoirs. — Selles. — Sabres. — Talaris. — Soufre. — Papier ;
+ encriers ; livres. — Ilâdjeh, étoffe. — Faîr ou insigne de
+ récipiendaire. — Mousseline. — Souliers, etc. — Commerce au
+ Ouadây. — Kharaz appelé chôr. — Moudraàh ou brassières. —
+ Présents des amants ; le cadmoûl. — Anecdote. — Commerce des
+ Arabes répandus aux environs du Dârfour et du Ouadây. —
+ Sel ; ses espèces. — Industrie au Dârfour et au Ouadây. —
+ Secours mutuels. — Devoirs rendus aux morts ; prières. —
+ Occupations des femmes. — Récoltes des fruits, des légumes.
+ — Pauvres
+
+ CHAPITRE VII. — Mœurs et coutumes. — Dignités ; fonctions. — 361
+ Kamkolak. — Mômo. — Habbâbah. — Aguîd. — Vizirs ou émyn. —
+ Kâmnah. — Turguenak. — Rois. — Audiences publiques du
+ sultan. — Cérémonie bizarre du salut du vendredi. —
+ Kabartou. — Costume des turguenak. — Timbales du mont
+ Thoraya. — Manière de porter plainte au sultan. — Sorte de
+ quarantaine. — Tribunal des kamkolak. — Vénération pour le
+ sultan. — Nul ne doit porter le même nom que lui. — Eau du
+ sultan. — Cérémonies pour pénétrer dans le palais ;
+ réceptions particulières. — Jeunes filles habbâbah. —
+ Inspecteurs des charges. — Nul ne monte à âne. — Forgerons
+ et chasseurs. — Coutume des chérifs. — Innovations
+ interdites. — Projet de battre monnaie
+
+ CHAPITRE VIII. — Décorum des princes du Soudan. — Visite de 383
+ deux Bédouins à un sultan fôrien ; orateur en défaut. — Un
+ sultan se fâche pour du miel. — Présent d’oignons, de piment
+ et d’aulx. — Le Berty dépouillé et ruiné ; il va se
+ plaindre. Il conduit sa fille au sultan, qui l’épouse. — Les
+ dix fumeurs ; pipe monstre. — Usage du lait, jadis défendu
+ aux sultans du Ouadây
+
+ CHAPITRE IX. — Vêtements ; ornements ; parures. — Turbans ; 394
+ calottes. — Ampleur des habits. — Ornement des sabres. —
+ Présents d’investiture des charges. — Instruments de
+ musique. — Masque ou frontail des chevaux. — Travail des
+ lances. — Parure des femmes. — L’am-chinga. — Usage
+ continuel du cure-dent. — Les kounfous. — Stature ; teint. —
+ Les filles prennent peu de nourriture. — Travaux et fatigues
+ des femmes. — Le raykeh ; le porte-fardeaux ou Karandjalah.
+ — Relations des sexes. — Manœuvres des matrones. — Nombre
+ des concubines chez les grands. — Quelques réflexions. —
+ Choix des amants ; anecdote ; meurtre. — Malédiction contre
+ les femmes infidèles
+
+ CHAPITRE X. — Des afryt ou diables. — Leurs vols et meurtres 410
+ réprimés par Sâboûn. — Leurs amours. — Anecdote : un afryt
+ devenu amoureux exclusif d’une jeune fille. — Un rival ;
+ rencontre singulière des deux prétendants. — L’afryt veut
+ fuir ; il est vaincu, et cède la place. — Autre anecdote. —
+ Singulières habitudes de relations des sexes. — Incontinence
+ des femmes. — Secret des intrigues amoureuses
+
+ CHAPITRE XI. — Tactique militaire. — Division de l’armée. — 418
+ Ordre de bataille. — Drapeaux. — Signes distinctifs pour les
+ soldats des deux armées. — Attaque ; chant. — Armures et
+ armes. — Casques. — Caparaçons. — La _châyeh_ ou saie. —
+ Provocations en bataille. — Espèces de lances. — Boucliers ;
+ adresse à les manier. — Arcs et flèches. — Les archers sont
+ tous esclaves. — Tir de l’arc. — Empoisonnement des
+ flèches ; leur petitesse. — Cordes d’arc. — Carquois. —
+ Chants guerriers. — Abydyeh ou esclaves particuliers du
+ sultan
+
+ CHAPITRE XII. — Des chevaux. — Chevaux du Dongolah et 444
+ d’Égypte. — Habitudes des chevaux du sultan fôrien. —
+ Chevaux du Dârfour. — Nourritures des chevaux chez les
+ Fôriens et les Arabes. — Le cheval éveille l’Arabe son
+ maître. — Chevaux à trois relais, ou fins coureurs. — Le
+ coursier du Tâmien et le coursier du Ouadayen : anecdote. —
+ Croyances bizarres relatives aux chevaux. — Croyances sur la
+ destinée après la mort, chez deux tribus. — Petits chevaux
+ du Ouadây. — Appréciation des balzanes ; du pelage. — Vers à
+ ce sujet. — Poëtes ; luttes d’improvisations ; poëtes
+ accompagnant le sultan. — Augures tirés des positions des
+ chevaux. — Le faguyh Moûça et son cheval. — Signes préférés
+ sur les chevaux. — Habitudes de guerre au Ouadây. — Les
+ Fertyt n’ont pas de chevaux, et ont peu de gros bétail. —
+ Comment les rois fertyt vont en guerre. — Un prince ne fuit
+ jamais. — On laisse la vie au roi prisonnier, aux ulémas. —
+ Ce que deviennent le roi pris, sa suite, ses femmes
+
+ CHAPITRE XIII. — Différences et analogies dans les habitudes 466
+ du Dârfour et du Ouadây. — Chasses aux esclaves par les
+ Fôriens. — _Salatyeh_ ou lance de permission de chasse. —
+ Firman ou permis de chasse. — Comment se recrute ou se
+ réunit une ghazoua ou ghazia. — _Sultan_ ou chef de chasse.
+ — Partage des esclaves. — Procédé de répartition des
+ captures. — Attentions pour le _sultan_ de la chasse. —
+ Prise d’une station ou d’un village. — Acceptation de tribus
+ au nombre des protégés du Dârfour, et exclusion. — Réserves
+ de grains chez les Fertyt. — Nombre des chasses annuelles. —
+ Cas de maladie ou de mort d’un _sultan_ de chasse. —
+ Quantité des esclaves pris ; mortalité. — Leur crainte
+ d’être vendus aux Arabes. — L’esclavage est permis par
+ l’islamisme. — Procédé des Ouadayens pour les chasses. —
+ Idolâtrie des Fertyt. — Mariages défendus entre proches
+ parents. — Nudité habituelle. — Amour des Fertyt pour leur
+ pays. — Demeures sur les arbres. — Habileté à travailler
+ l’ébène
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+
+ RETOUR AU MAGHREB ET EN ÉGYPTE.
+
+ CHAPITRE Ier. — Départ du Ouadây. — Ses causes. — Mauvais 496
+ procédés de l’oncle Zarroûk. — Épisode du chérif Ahmed. — Il
+ arrive au Dârfour en revenant de pèlerinage. — Comment il
+ traite le sultan. — Il va au Ouadây. — Il y devient vizir. —
+ Il est dépouillé du vizirat. — Il part. — La caravane
+ s’égare. — Le chérif revient au Ouadây. — Il s’attire la
+ haine générale, et est assassiné. — Départ de la caravane
+ avec laquelle le cheykh retourne au Maghreb. — Inspection
+ des caravanes en départ
+
+ CHAPITRE II. — Entrée dans les plaines des Mahâmyd. — Puits 512
+ des Daûm. — Le caravanier Ahmed. — Talion redemandé. — Les
+ Toubou-Turkmân. — Ils attaquent la caravane et sont
+ repoussés. — Ils reviennent. — Entrevue singulière avec
+ eux ; leur sultan. — On lui cingle un coup de fouet. — Les
+ Toubou se vengent. — Ils harcèlent la caravane — Arrivée
+ chez les Toubou-Rechâd. — Leur sultan. — Cérémonial ;
+ réception. — La caravane régale le sultan et la sultane ;
+ portrait de Leurs Majestés. — Second régal. — Troisième
+ régal. — Arrivée aux trois montagnes. — Quatrième régal. —
+ Fuite de trois esclaves. — Trois tribulations. — Cadeau fait
+ au sultan. — Perquisition ; dépouillement. — Départ
+
+ CHAPITRE III. — Le désert avant Catroûn. — Escorte de cent 535
+ cinquante Toubou. — On loue des chameaux. — Manière de faire
+ les marchés de louages. — Soins des Toubou pour leurs
+ chameaux. — La montre d’Abd-Allah. — Cérémonies des Toubou
+ en se saluant. — Analogies de ces salutations avec celles
+ des Fôriens des monts Marrah. — Formes de politesses des
+ Fôriens, des Barnâouyens. — Querelles fréquentes entre les
+ Toubou. — Dix jours de désert. — On me vole deux outres
+ d’eau. — Mon esclave favorite en danger de périr de soif ;
+ moyen par lequel elle fut conservée. — Arrivée à Catroûn
+
+ CHAPITRE IV. — Mourzouk ou Zeylah. — Son bazar de quatorze 549
+ boutiques. — Présentation au sultan Mountacer. — Siége du
+ sultan. — Gravité de ce sultan. — Séjour de Mourzouk ;
+ petite anecdote. — Habitudes de vie ordinaire. — Mourzouk
+ centre de commerce. — Bélâd-el-Abyd. — Commerce d’or à
+ Mourzouk. — Probité des Fezzanais. — Anecdote
+
+ CHAPITRE V. — Préparation au départ de Mourzouk. — Rivalités 563
+ et guerre des Arabes Bény-Soleymân. — Moyen employé par le
+ pacha de Tripoli pour la terminer. — Départ de Mourzouk. —
+ Vallée de Chiâty. — Assemblée délibérante. — Départ pour
+ Tripoli. — Le Ghiriân ; hospitalité ; régal. — Jardins. —
+ Caractère des Arabes Bichr ; habitudes de rapines. — Arrivée
+ à Tripoli. — Menchyeh. — Départ de Tripoli. — Djirbeh. —
+ Safâkès ; rusticité des Safâkésains ; jardins ; fruits. —
+ Castel du village d’El-Djemm
+
+ CHAPITRE VI. — Arrivée à Tunis, et ensuite à la ferme de mon 583
+ père. — Mon père vide ma ceinture et garde mon argent. —
+ Regrets. — Le marabout Omar. — Mon père me communique son
+ projet de retourner au Ouadây. — Il part. — Présents pour le
+ sultan Sâboûn. — Mort de mon père. — Je me mets en route
+ pour le Ouadây. — Arrivée à Mourzouk. — Départ pour le
+ Ouadây. — Je rencontre l’oncle Zarroûk. — Discussion. —
+ Conciliation. — Retour à Tunis. — Je pars pour le
+ pèlerinage. — Visite à Cairaouân. — Arrivée à Alexandrie, à
+ Rosette, au Caire. — J’achète une Abyssinienne
+
+ CHAPITRE VII. — Circonstances particulières dans le trajet 601
+ de Tunis au Fezzân, et le retour. — Je prends une pacotille
+ de tarboûch. — Ma marmite se casse. — Nous nous embarquons
+ sur un brick à deux hommes d’équipage. — Bourrasque. —
+ Invocation des meilleurs saints. — Nous allons à pied à
+ Zouârah. — Arrivée à Tripoli. — Je retourne au brick. —
+ Danger singulier. — Un autre danger nous est annoncé
+ mystérieusement. — Peur ; retour à Tripoli. — Trois mois
+ d’attente. — Arrivée de l’esclave de mon père. — Départ pour
+ le Fezzân. — Vallée où nous manquons d’être noyés. — Je me
+ trouve sans provisions. — Bénédiction. — Chute de chameau. —
+ Pour dernière aventure, je suis volé par un pauvre à qui je
+ donne à dîner. — Finale pieuse
+
+
+ =INDEX DES NOTES,
+ VOCABULAIRES, ET EXPLICATION DES FIGURES.=
+
+ * * * * *
+
+
+ _Page_
+
+ NOTE 1. — L’attâr ou droguiste ruiné retrouve sa fortune. — 625
+ Un naufragé sauvé
+
+ NOTE 2. — « Il n’y a pas grand mal à cela : » coups sur la 629
+ nuque. Deux anecdotes
+
+ NOTE 3. — Ventouses 631
+
+ NOTE 4. — Bosses du courage. Fait craniologique 631
+
+ NOTE 5. — Mesures des esclaves par empans 632
+
+ NOTE 6. — Explication du nom Kharyf-el-Teymân 632
+
+ NOTE 7. — Miroued pour le keuhl. — Keuhl 632
+
+ NOTE 8. — Psaumes de David envoyés du ciel 633
+
+ NOTE 9. — Explication d’un passage où se trouve le mot _la 633
+ terre_
+
+ NOTE 10. — Amulette 633
+
+ NOTE 11. — Mois de Rédjeb l’_unique_ 634
+
+ NOTE 12. — Révolte de Noaîm. Il est condamné à mort. — Vers. 634
+ Pardon. — Nomân ; son jour de bienveillance et son jour de
+ colère : anecdote. — Coutume pour les vengeances des
+ meurtres au Sennâr ; anecdote
+
+ NOTE 13. — Les génies khirryt 639
+
+ NOTE 14. — Proverbe 639
+
+ NOTE 15. — Histoire de Djézymet El-Abrach et de Zabba. Vers 639
+
+ NOTE 16. — Cas d’union conjugale 642
+
+ NOTE 17. — L’abou-carn 643
+
+ NOTE 18. — Explication du mot bîrny 643
+
+ NOTE 19. — Le ryâl, monnaie 643
+
+ NOTE 20. — Colonate, monnaie dite _pièce à canon_ 643
+
+ NOTE 21. — Simplicité d’un soldat égyptien dans la guerre de 643
+ Morée
+
+ NOTE 22. — _Seigneur_, nom appliqué à Mahomet 645
+
+ NOTE 23. — Le poëte Tofaîl-el-Khâî 646
+
+ NOTE 24. — Livre des _Hadyth_, de Mâlik 646
+
+ NOTE 25. — Histoire de la guerre du Fezzân. — Arabes Bény- 646
+ Soleymân, Bény-Bichr ; Bény-Seîf-el-Nasr. — Pacha de
+ Tripoli. — Autre guerre
+
+ NOTE 26. — Marabouts 665
+
+ NOTE 27. — Le sellier tripolitain 666
+
+ NOTE 28. — Djaramah, sorte de fonctionnaire 669
+
+ NOTE 29. — Les Malangais ont le privilège de réparer le 670
+ palais
+
+ NOTE 30. — Réflexions sur les agitations qui troublèrent le 670
+ commencement du khalifat. — Exemple de sévérité d’Omar
+
+ NOTE 31. — Punition de l’adultère 672
+
+ NOTE 32. — Le charganyeh, ou cloison 672
+
+ NOTE 33. — Engendrements extraordinaires racontés par les 672
+ anciens Arabes. — Explication curieuse de l’épilepsie
+
+ NOTE 34. — Esclaves commis 673
+
+ NOTE 35. — Saccatou 673
+
+ NOTE 36. — Qualification de _philosophe_ 673
+
+ NOTE 37. — Lecture du Coran comme œuvre pie 673
+
+ NOTE 38. — Le zoukhmeh, instrument de correction 674
+
+ NOTE 39. — Té_n_a, nom général donné aux kamkolak ou 674
+ justiciers
+
+ NOTE 40. — Chichm. — Nabk-karnau 674
+
+ NOTE 41. — Monnaies ayant cours en Égypte. — Leurs valeurs 675
+
+ NOTE 42. — Usage du loubân 682
+
+ NOTE 43. — Vêtements des cheykh. — Sandale mekkoise 682
+
+ NOTE 44. — Prières de la délivrance, ou cent mille phrases 683
+
+ NOTE 45. — Chapelet et rosaire des musulmans. — Prière du 683
+ Pardon ou 70000 phrases
+
+ NOTE 46. — Le défré et le korayb, plantes 685
+
+ NOTE 47. — Coutumes réservées au sultan 685
+
+ NOTE 48. — Le kouldjou, oiseau 686
+
+ NOTE 49. — Le couteau kirdâouy. — Couteau porté au-dessus du 686
+ coude
+
+ NOTE 50. — Aventure arrivée à Ahmed, fils de Toûloûn. — 687
+ Autre anecdote. Dieu punit les malintentionnés. — Autre
+ aventure. Un mets à l’ail comme moyen d’intrigue de cour
+
+ NOTE 51. — Mépris des Ouadayennes pour les poltrons 694
+
+ NOTE 52. — Alexandre le Bicorne 694
+
+ NOTE 53. — La Châyeh ou Saie 694
+
+ NOTE 54. — Explication du terme ouendai 695
+
+ NOTE 55. — La parkhah, lance. Forkhah, jeune fille 695
+
+ NOTE 56. — Himiarites, Homérites 696
+
+ NOTE 57. — Les hommes du dououei_n_, ou Fôriens 696
+
+ NOTE 58. — Explication de vers 697
+
+ NOTE 59. — Aèdes, poëtes 697
+
+ NOTE 60. — Vers du Faguyh Moûça à l’éloge d’une femme. — 698
+ Lire une partie du Coran comme don nuptial
+
+ NOTE 61. — Fin de chapitre. — Zikr. — Dauceh ou _presse_ 699
+ dévote
+
+ NOTE 62. — Le para, petite monnaie. Le Meydy 701
+
+ NOTE 63. — Villages de Damyreh. Le cheykh El-Damyry 701
+
+ NOTE 64. — Expression : « _Le seau de son puits se 701
+ déchira_. »
+
+ NOTE 65. — Toubou-Turkmân 701
+
+ NOTE 66. — Saadyeh et Rifâyeh, deux corporations de psylles. 702
+ — Tchaouych et Dalatlyeh. — Usage du tambourin aboli
+
+ NOTE 67. — Milâyeh dit du Hidjâz 702
+
+ NOTE 68. — Keloûd ou peaux rouges. — Houroûz, sortes de 703
+ talismans religieux
+
+ NOTE 69. — Pèlerins du Maghreb moins nombreux à présent. — 704
+ Sultans du Maroc
+
+ NOTE 70. — Griffons 708
+
+ NOTE 71. — Ponctualité ; anecdote. — Autre anecdote plus 709
+ merveilleuse ; confiance dans la Providence. — Sainteté des
+ prophètes. — Des saints musulmans. — Anecdote
+
+ NOTE 72. — Loubed, aigle de Locmân 715
+
+ NOTE 73. — Les cinq prières journalières 716
+
+ NOTE 74. — Le sabârès et le syr, ou biçârieh, poissons 716
+
+ NOTE 75. — Khammâceh ou _mercenaire à cinquième_ 716
+
+ NOTE 76. — Du goût des Arabes actuels en beaux-arts 716
+
+ NOTE 77. — Jeûne du Ramadân 717
+
+ NOTE 78. — Chapitre _Yâ syn_ du Coran. Divisions du Coran 718
+
+ NOTE 79. — Malheurs occasionnés par les torrents. — 718
+ Anecdote ; enfants mangés par des loups
+
+ NOTE 80. — Médication hiéroïatrique 720
+
+ NOTE 81. — Rut des chameaux 721
+
+ VOCABULAIRES.
+
+ Ouadayen 722
+
+ Fôrien 725
+
+ Fertyt 726
+
+ Barnâouyen 726
+
+ Bâguirmien 727
+
+ Toubou 727
+
+ Fezzanais 727
+
+ TRANSCRIPTION ARABE, par ordre alphabétique, des noms des 728
+ localités, des tribus, etc., citées dans le voyage au Ouadây
+
+ EXPLICATION des Figures 739-746
+
+ * * * * *
+
+ COMPOSITION DES PLANCHES.
+
+ Portrait du cheykh Mohammed Ibn-Omar-El-Tounsy, en tête de l’ouvrage.
+
+ PLANCHE I. — Essai de carte du Ouadây.
+
+ PLANCHE II. FIG. 1. — Demeure de Sâboûn.
+
+ PLANCHE III. FIG. 2. — Aperçu de la ville de Ouârah.
+
+ PLANCHE IV. FIG. 2 _bis_. — Ville de Ouârah, capitale du Ouadây.
+
+ PLANCHE V. FIG. 3. — Dabboûz.
+
+ — 5. — Kourbâdj.
+
+ — 6. — Acrab.
+
+ — 7. — Brancard.
+
+ — 11. — Gorgerain.
+
+ — 12. — Pièce de caparaçon.
+
+ — 13. — Idem.
+
+ — 14. — Sayon.
+
+ — 16. — Fers de lance.
+
+ — 17. — Idem.
+
+ — 18. — Idem.
+
+ — 19. — Idem.
+
+ — 20. — Idem.
+
+ — 21. — Idem.
+
+ — 22. — Idem.
+
+ — 23. — Idem.
+
+ — 24. — Idem.
+
+ — 24 _bis._ — Idem.
+
+ — 25. — Idem.
+
+ — 25 _bis._ — Idem.
+
+ — 26. — Idem.
+
+ — 27. — Idem.
+
+ — 31. — Guerfeh.
+
+ PLANCHE VI. FIG. 4. — Oreille percée.
+
+ — 8. — Bras armé.
+
+ — 9. — Idem.
+
+ — 10. — Karandjalah.
+
+ — 15. — Cheval harnaché.
+
+ — 28. — Bouclier.
+
+ — 28 _bis._ — Idem.
+
+ — 29. — Idem.
+
+ — 30. — Idem.
+
+ — 30 A. — Idem.
+
+ — 30 B. — Idem.
+
+ PLANCHE VII. FIG. 32. — Ouadayenne.
+
+ — 32 D. — l’am-chinga.
+
+ — 34. — Grand câdi du Ouadây.
+
+ — 35. — Le Ouadayen Ilâly.
+
+ — 36. — Autre Ouadayen.
+
+ PLANCHE VIII. FIG. 33. — Mandarâouyen.
+
+ — 37. — Barnâouyen.
+
+ PLANCHE IX. — MUSIQUE. — Chants du Ouadây, nos 1 à 8.
+
+
+ FIN.
+
+ * * * * *
+ PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce,
+ rue Racine, 26, près de l’Odéon.
+
+
+
+
+ =OUVRAGES DU Dr PERRON.=
+
+[Décoration]
+
+
+=Précis de Jurisprudence musulmane=, ou Principes de législation
+musulmane civile et religieuse, selon le rite mâlékite, par KHALÎL IBN-
+ISHAK ; traduit de l’arabe par M. PERRON, chevalier de la Légion
+d’honneur, membre des Sociétés asiatiques de Paris, de Leipsick, etc.
+Paris, Imprimerie nationale. Chez VICTOR MASSON et chez LANGLOIS et
+LECLERCQ, libraires. Grand in-8o, six forts volumes. Quatre volumes sont
+publiés ; le cinquième est sous presse.
+
+Cet ouvrage se vend à part, bien qu’il fasse partie de la grande
+collection intitulée : _Exploration scientifique de l’Algérie_, publiée
+par ordre du gouvernement.
+
+Ce _Précis de Jurisprudence_ est le guide des tribunaux musulmans dans
+toute l’Algérie, dans toutes les régences barbaresques, dans le royaume
+de Maroc, dans tous les États de l’intérieur de l’Afrique, du Soudan,
+etc. Aucune publication, jusqu’à ce jour, n’avait reproduit en Europe la
+législation textuelle et entière des musulmans. M. PERRON a donc donné à
+la science un Code nouveau, le Code de l’Islamisme.
+
+=Voyage au Dârfour=, par le cheykh MOHAMMED IBN-OMAR EL-TOUNSY, réviseur
+en chef à l’École de médecine du Kaire ; traduit de l’arabe par le
+docteur PERRON, directeur de l’École de médecine du Kaire, membre de la
+Société asiatique de Paris et de la Société égyptienne ; ouvrage
+accompagné de cartes et de planches, et du portrait du sultan Abou-
+Madiân ; publié par les soins de M. JOMARD, membre de l’Institut, ancien
+directeur de l’École égyptienne en France, etc. Précédé d’une Préface
+contenant des remarques sur la région du Nil-Blanc supérieur, par le
+même. Dédié à S. A. MOHAMMED-ALY, vice-roi d’Égypte et dépendances.
+Paris, 1845. Chez BENJAMIN DUPRAT, libraire de l’Institut et de la
+Bibliothèque royale, rue du Cloître-Saint-Benoît, 7.
+
+=Voyage au Dârfour=, texte arabe, autographié par M. PERRON ; figures
+dans le texte. Un volume in-4o. Paris, 1850. Chez BENJAMIN DUPRAT,
+libraire, rue du Cloître-Saint-Benoît, 7.
+
+ * * * * *
+ =PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce=,
+ RUE RACINE, 26, PRÈS DE L’ODÉON.
+
+
+
+
+ VOYAGE
+ AU OUADÂY
+
+ PAR
+ LE CHEYKH MOHAMMED IBN-OMAR EL-TOUNSY,
+ RÉVISEUR EN CHEF A L’ÉCOLE DE MÉDECINE DU KAIRE ;
+
+ TRADUIT DE L’ARABE PAR LE Dr PERRON,
+ Directeur de l’École de médecine du Kaire ;
+ Membre de la Société asiatique de Paris et de la Société égyptiennne.
+
+ OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE CARTES ET DE PLANCHES
+ ET DU PORTRAIT DU CHEYKH,
+
+ PUBLIÉ PAR LE Dr PERRON ET M. JOMARD
+ Membre de l’Institut, ancien Directeur de la Mission égyptienne en
+ France
+
+ Ouvrage précédé d’une PRÉFACE de ce dernier, contenant des remarques
+ historiques et géographiques,
+ ET FAISANT SUITE AU VOYAGE AU DÂRFOUR.
+
+ =PLANCHES.=
+
+ PARIS.
+
+ CHEZ BENJAMIN DUPRAT, | FRANCK, LIBRAIRE,
+ LIBRAIRE DE L’INSTITUT | Rue Richelieu, 69.
+ ET DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, |
+ Rue du Cloître-Saint-Benoît, 7. | RENOUARD, LIBRAIRE,
+ | Rue de Tournon, 8
+ ARTHUS BERTRAND, |
+ LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE | GIDE ET BAUDRY, LIBRAIRES,
+ GÉOGRAPHIE, | Rue des Petits-Augustins, 5
+ Rue Hautefeuille, 23. |
+ |
+
+ * * * * *
+ 1851.
+
+
+
+
+ VOYAGE AU OUADAY.
+[Décoration]
+
+ =COMPOSITION DES PLANCHES.=
+
+
+ Portrait du cheykh Mohammed Ibn-Omar El-Tounsy (en tête du volume
+ de texte).
+
+ PLANCHE I. — Essai de carte du Ouadây.
+
+ PLANCHE II. FIG. 1. — Demeure de Sâboûn.
+
+ PLANCHE III. FIG. 2. — Aperçu de la ville de Ouârah.
+
+ PLANCHE IV. FIG. 2 _bis_. — Ville de Ouârah, capitale du Ouadây.
+
+ PLANCHE V. FIG. 3. — Dabboûz.
+
+ — 5. — Kourbâdj.
+
+ — 6. — Acrab.
+
+ — 7. — Brancard.
+
+ — 11. — Gorgerain.
+
+ — 12. — Pièce de caparaçon.
+
+ — 13. — Idem.
+
+ — 14. — Sayon.
+
+ — 16. — Fers de lance.
+
+ — 17. — Idem.
+
+ — 18. — Idem.
+
+ — 19. — Idem.
+
+ — 20. — Idem.
+
+ — 21. — Idem.
+
+ — 22. — Idem.
+
+ — 23. — Idem.
+
+ — 24. — Idem.
+
+ — 24 _bis._ — Idem.
+
+ — 25. — Idem.
+
+ — 25 _bis._ — Idem
+
+ — 26. — Idem.
+
+ — 27. — Idem.
+
+ — 31. — Guerfeh.
+
+ PLANCHE VI. FIG. 4. — Oreille percée.
+
+ — 8. — Bras armé.
+
+ — 9. — Idem.
+
+ — 10. — Karandjalah.
+
+ — 15. — Cheval harnaché.
+
+ — 28. — Bouclier.
+
+ — 28 _bis._ — Idem.
+
+ — 29. — Idem.
+
+ — 30. — Idem.
+
+ — 30 A. — Idem.
+
+ — 30 B. — Idem.
+
+ PLANCHE VII. FIG. 32. — Ouadayenne.
+
+ — 32 D. — l’am-chinga.
+
+ — 34. — Grand câdi du Ouadây.
+
+ — 35. — Le Ouadayen Ilâly.
+
+ — 36. — Autre Ouadayen.
+
+ PLANCHE VIII. FIG. 33. — Mandarâouyen.
+
+ — 37. — Barnâouyen.
+
+ PLANCHE IX. — MUSIQUE. — Chants du Ouadây, nos 1 à 8.
+
+ (Voyez l’_Explication des figures_ dans le volume de texte,
+ pages 739 et suiv.)
+
+ * * * * *
+ PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce,
+ rue Racine, 26, près de l’Odéon.
+
+
+
+
+[Illustration : ESSAI _de_ Carte _du_ OUADÂY _ou_ DÂR SÉLEÎH pour le
+voyage au Soudan, du Cheikh Mohammed el-Tounsy. _dressé d’après les
+indications de ce Cheikh, du Ouadaien Ilâly, d’un Barnâouyen, &c.,_
+par MR. PERRON _Directeur de l’Ecole Médicale du Kaire._ Kaire 1845.
+
+Voyage au Ouadây.
+
+Pl. I.]
+
+[Illustration : DEMEURE DE SÂBÔUN.
+
+Voyage au Ouadây.
+
+Pl. II.]
+
+[Illustration : APERÇU DE LA VILLE DE OUÂRAH Selon le tracé original
+du Cheykh Mohammed El-Tounsy.
+
+Voyage au Ouadây.
+
+Pl. III.]
+
+[Illustration : Voyage au Ouadây.
+
+Pl. IV.
+
+VILLE DE OUÂRAH Capitale du Ouadây.]
+
+[Illustration : COSTUMES, ARMES ET INSTRUMENTS.
+
+Voyage au Ouadây.
+
+Pl. V.]
+
+[Illustration : COSTUMES, ARMES ET INSTRUMENTS.
+
+Voyage au Ouadây.
+
+Pl. VI]
+
+[Illustration : Voyage au Ouadây.
+
+Pl. VII.
+
+32. Femme Ouadâyenne coiffée de l’Am-chinga.
+
+32. D. l’Am-chinga.
+
+34. Le Faguyh Delyl grand Cadi du Ouadây.
+
+35. Le Faguyh Ilaly de Ouârah.
+
+36. Ouadâyen de la Prov. du Bathah.]
+
+[Illustration : Voyage au Ouadây.
+
+Pl. VIII.
+
+Mandarâouy.
+
+Barnâouy.
+
+Dessiné par Mr. Machereau.]
+
+[Illustration : Voyage au Ouadây.
+
+Pl. IX.
+
+CHANTS DU OUADÂY.
+
+Paris. Imp. Bineteau.
+
+(1) _L’Explication des Chants No. 7 et No. 8, est à la fin de
+l’explication des Figures ; ils ne sont pas cités dans le courant du
+livre._]
+
+
+
+
+ =INSTRUCTION PRIMAIRE.=
+
+[Décoration]
+
+
+=Arithmétique élémentaire=, ou Tableaux d’arithmétique composés selon
+les principes et assujettis aux procédés de l’enseignement mutuel ;
+accompagnés d’un Manuel explicatif pour servir à l’intelligence des
+tableaux et pour en diriger l’emploi ; par M. JOMARD, président
+honoraire de la Société pour l’instruction primaire. Ouvrage adopté par
+la Société et par le Conseil d’instruction primaire établi par M. le
+préfet de la Seine pour l’usage des Écoles élémentaires. 3e édition. Un
+vol. in fo, 95 feuilles _in-plano_. 1843.
+
+=Arithmétique élémentaire= assujettie au système et aux procédés de
+l’enseignement mutuel ; applicable à tous les modes d’enseignement ; par
+M. JOMARD, etc. Ouvrage adopté par le Conseil royal d’instruction
+publique. Un vol. in-8o.
+
+=Nouveaux Tableaux de lecture= assujettis au système et aux procédés de
+l’enseignement mutuel, spécialement composés pour les Écoles dans
+lesquelles on suit cette méthode, et applicables aux autres modes
+d’enseignement ; par M. JOMARD..... Ouvrage autorisé par le Conseil
+royal de l’instruction publique, adopté par le Comité central
+d’instruction primaire pour les Écoles de la ville de Paris. 6e édition.
+Un vol. in-fo, 85 feuilles _in-plano_. 1849.
+
+=Nouveaux Tableaux de lecture= assujettis au système et aux procédés de
+l’enseignement mutuel, et applicables aux autres modes d’enseignement ;
+par M. JOMARD..... Ouvrage adopté par le Conseil royal de l’instruction
+publique. Un vol. in-8o.
+
+=Discours sur la vie et les travaux de B. Wilhem=, prononcé à
+l’assemblée générale de la Société pour l’instruction élémentaire, par
+M. JOMARD ; avec un portrait et une note historique sur l’introduction
+du chant dans les Écoles de France. In-8o.
+
+
+ =GÉOGRAPHIE ET VOYAGES.=
+
+[Décoration]
+
+
+=Galerie Ethnographique et Iconographique égyptienne=, ou Suite de
+portraits représentant des Orientaux de différentes races, publiés à
+l’occasion des réformes introduites en Égypte par le vice-roi Mohammed-
+Aly et de la mission adressée en France par ce prince en 1826 ; par M.
+JOMARD, membre de l’Institut, ancien directeur de la Mission égyptienne
+en France, membre correspondant des Académies royales de Berlin, Naples,
+Turin, Madrid. (PREMIÈRE PARTIE, _sous presse_.) Un vol. in-fo.
+
+
+ =OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.=
+
+
+=Voyage à l’oasis de Thèbes= et dans les déserts situés à l’orient et à
+l’occident de la Thébaïde, fait pendant les années 1815, 1816, 1817 et
+1818, par M. Frédéric CAILLIAUD ; publié et rédigé par M. JOMARD, membre
+de l’Institut, correspondant de l’Académie des scienes de Berlin, etc.,
+etc., accompagné de cartes et de planches et d’un recueil
+d’inscriptions. Deux vol. grand in-fo, texte et gravures.
+
+=Voyage à l’oasis de Syouah=, rédigé et publié par M. JOMARD.....,
+d’après les matériaux recueillis par M. le chevalier DROVETTI, consul
+général de France en Égypte, et par M. Frédéric CAILLIAUD, pendant leurs
+voyages dans cette oasis en 1819 et en 1820. Un vol. grand in-fo.
+
+=Remarques et recherches géographiques= sur le Voyage de M. CAILLIÉ dans
+l’Afrique centrale, par M. JOMARD, etc., comprenant l’analyse de la
+carte itinéraire et de la carte générale du Voyage, rédigées par le
+même ; suivies des Vocabulaires, des Itinéraires et de Notes sur
+plusieurs points d’histoire naturelle et de géographie. Un vol. in-8o.
+
+=Notice géographique sur le pays de Nedjd=, ou Arabie centrale,
+accompagnée d’une carte ; suivie de Notes sur l’histoire de l’Égypte
+sous Mohammed-Aly ; par M. E. J. D. L. Un vol. in-8o.
+
+=Études historiques et géographiques sur l’Arabie=, accompagnées d’une
+carte de l’ASYR et d’une carte générale de l’Arabie ; suivies de la
+relation du voyage de Mohammed-Aly dans le Fazoql ; avec des
+observations sur l’état des affaires en Arabie et en Égypte ; par M.
+JOMARD..... Un vol. in-8o.
+
+=Lettre à M. Ph. Fr. de Siebold= sur les Collections ethnographiques.
+Brochure in-8o.
+
+=De la Collection géographique= créée à la Bibliothèque nationale ;
+examen de ce qu’on a fait et de ce qui reste à faire pour compléter
+cette création et la rendre digne de la France. In-8o.
+
+=Seconde Note sur une pierre gravée= trouvée dans un ancien tumulus
+américain, et, à cette occasion, sur l’idiome libyen ; lue à l’Académie
+des inscriptions et belles-lettres. In-8o.
+
+ * * * * *
+ PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce,
+ RUE RACINE, 26, PRÈS DE L’ODÉON.
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Les changements dans ADDITIONS ET CORRECTIONS ont été aportés.
+
+ Page XLI, Réfs. manquantes à notes 33 et 34 ajoutées dans page XXXIX
+ après " la conjecture qu’on avait émise dans la préface du _Voyage
+ au Dârfour_ sur cette ligne de partage. " et dans page XL après " et
+ n’usons des cartes existantes qu’avec circonspection. "
+
+ Page XLI, " de Laybach, pourvu d’intruments " a été remplacé par
+ " d’instruments "
+
+ Page 3, " Noûba paraît venir du mot copte υούβ, or " a été remplacé
+ par " νούβ "
+
+ Page 40, " ordonna au cheykh Adb-Allah-Dagaça " a été remplacé par
+ " Abd-Allah-Dagaça "
+
+ Page 75, " facile hospitalité des Oudayens " a été remplacé par
+ " Ouadayens "
+
+ Page 80, " Plusieurs Oudayens allèrent " a été remplacé par
+ " Ouadayens "
+
+ Page 92, " était supé-périeur à ses deux frères " a été remplacé par
+ " supérieur "
+
+ Page 120, " retentissent, es trompettes " a été remplacé par " les "
+
+ Page 166, " la plus scrupufleuse justice " a été remplacé par
+ " scrupuleuse "
+
+ Page 292, " à la rencontre de Zâzy " a été remplacé par " Zâky "
+
+ Page 333, " Les eslaves sont une partie " a été remplacé par
+ " esclaves "
+
+ Page 338, " de _sunbul_ (_spina celtica_, le nard) " a été remplacé
+ par " _spica celtica_ "
+
+ Page 358, " Le fruit de l’andourâh " a été remplacé par
+ " l’andourâb "
+
+ Page 394, " une calottte en toile ordinaire " a été remplacé par
+ " calotte "
+
+ Page 400, " n’en demeu- pas moins cachées " a été remplacé par
+ " demeurent "
+
+ Page 412, " ils s’entretienneut en tout bien " a été remplacé par
+ " s’entretiennent "
+
+ Page 420, " de ses pères et qu’il co serve " a été remplacé par
+ " conserve "
+
+ Page 466, " se recrute on se réunit une ghazoua " a été remplacé par
+ " ou "
+
+ Page 473, " prend un des deux eslaves " a été remplacé par
+ " esclaves "
+
+ Page 578, " la prononciation des Mohgrébins " a été remplacé par
+ " Moghrébins "
+
+ Page 588, " moi une nouvelle amertune " a été remplacé par
+ " amertume "
+
+ Page 611, " répondis-je, passable-blement effrayé " a été remplacé
+ par " passablement "
+
+ Page 621, " t’inquiète pas s tu es dans la " a été remplacé par
+ " si tu es "
+
+ Page 646, " informations recues de mon père " a été remplacé par
+ " reçues "
+
+ Page 650 (x2), " de Saukanak " a été remplacé par " de Saukanah "
+
+ Page 663, " Aly-Bourghoud se disposa à marcher " a été remplacé par
+ " Aly-Bourghoul "
+
+ Page 673, " mâles frappent d’épilesie " a été remplacé par
+ " d’épilepsie "
+
+ Page 674, " représentants du souve-verain " a été remplacé par
+ " souverain "
+
+ Page 682, " en avons vu une peuve " a été remplacé par " preuve "
+
+ Page 701, " _coutumes des Égyptienms odernes_ " a été remplacé par
+ " _Égyptiens modernes_ "
+
+ Page 707, " Ibrahim fu battu et tué " a été remplacé par " fut "
+
+ Page 714, " Les perquisitenrs ne voient pas " a été remplacé par
+ " perquisiteurs "
+
+ Page 729, " بَزْنَاوِى — Barnâouy. " a été remplacé par " بَرْنَاوِى "
+
+ Page 737, " Ouâdy-Kellel " a été remplacé par " Ouâdy-Kelkel "
+
+ Page 751, " se recrute on se réunit une ghazoua " a été remplacé par
+ " ou "
+
+ Planche VII., " l’Ab-chinga " a été remplacé par " l’Am-chinga " et
+ " Faguyh-laly " par " Faguyh Ilaly "
+
+ De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe
+ ont été apportés.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79233 ***