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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:32:08 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Monsieur Lecoq, Seconde Partie, L'honneur Du Nom + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: July 4, 2008 [EBook #8719] +[Last updated: December 20, 2013] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE *** + + + + +Produced by Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and +the Online Distributed Proofreading Team + + + + + + + + + +MONSIEUR LECOQ + +PAR + +ÉMILE GABORIAU + +SECONDE PARTIE + +L'HONNEUR DU NOM + + + + +I + + +Le premier dimanche du mois d'août 1815, à dix heures précises,--comme +tous les dimanches,--le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna +les «trois coups», qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à +l'autel pour la grand'messe. + +L'église était plus d'à -moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en +se hâtant des groupes de paysans et de paysannes. + +Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien +tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes +coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles +allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que +respectueusement elles chaussaient avant d'entrer dans la maison de +Dieu. + +Les hommes, eux, n'entraient guère. + +Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la +place de l'Église, à l'ombre des ormes séculaires. + +Telle est la mode au hameau de Sairmeuse. + +Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les +emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l'apparence ou le +rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent +le verre à la main dans la grande salle de l'auberge du _Bœuf +couronné_. + +Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche +n'est guère qu'un prétexte de réunion, une sorte de bourse +hebdomadaire. + +Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de +dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette «foire +scandaleuse»; leurs efforts se sont brisés contre l'obstination +campagnarde. + +Ils n'ont obtenu qu'une concession: au moment où sonne l'élévation, +les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans +même plient le genou en se signant. + +C'est l'affaire d'une minute, et les conversations aussitôt reprennent +de plus belle. + +Mais ce dimanche d'août, la place n'avait pas son animation +accoutumée. + +Nul bruit ne s'élevait des groupes, pas un juron, pas un rire. +L'âpre intérêt faisait trêve. On n'eût pas surpris entre vendeurs et +acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que +ponctuent toutes sortes de serments, des «ma foi de Dieu!» des «que le +diable me brûle!» + +On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait +sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches +mystérieusement s'approchaient des oreilles, l'inquiétude était dans +tous les yeux. + +On sentait un malheur dans l'air. + +C'est qu'il n'y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la +seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante. + +La terre n'avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus +à Waterloo; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la +patrie; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris. + +Et les gens de Sairmeuse s'indignaient et tremblaient. + +Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que +les alliés eux-mêmes. + +Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu'il portait ne pouvait +signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la +noblesse.... + +Il signifiait surtout ruine, car il n'était pas un d'entre eux qui +n'eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que +toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires +émigrés. + +Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu'on entourait et qu'on +écoutait un tout jeune homme, revenu de l'armée depuis deux jours. + +Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les +misères de l'invasion. + +Il disait le pillage de Versailles, les exactions d'Orléans, et aussi +comment d'impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres +gens des campagnes. + +--Et ils ne s'en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits +auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s'en iront pas tant +qu'ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin!... + +Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré +au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise. + +Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l'attention qu'on lui +accordait n'était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par +le galop d'un cheval sonnant sur le pavé de l'unique rue de Sairmeuse. + +Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les cœurs. + +Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou +Prussien?... Il annoncerait l'arrivée de son régiment et exigerait +impérieusement de l'argent, des vêtements et des vivres pour ses +soldats.... + +Mais l'anxiété dura peu. + +Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays, +vêtu d'une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras +un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d'écume, faisait +encore feu des quatre fers. + +--Eh!... c'est le père Chupin!... murmura un des paysans avec un +soupir de soulagement. + +--Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé. + +--C'est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval +qu'il monte. + +Cette dernière réflexion disait la réputation de l'homme. + +Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont +l'effroi et le fléau des campagnes. Il s'intitulait journalier, mais +la vérité est qu'il avait le travail en horreur et passait toutes ses +journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa +femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le +secret d'échapper à toutes les conscriptions. + +Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin, +bois, fruits, tout était pris sur la propriété d'autrui. La chasse +et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés, +fournissaient l'argent comptant. + +Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de +temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait +jamais de témoins pour déposer contre lui. + +--C'est un mauvais homme, disait-on, et s'il en voulait à quelqu'un, +il serait bien capable de l'attendre au coin d'un bois pour tirer +dessus comme sur un lapin. + +Le vieux braconnier, cependant, venait de s'arrêter devant l'auberge +du _Bœuf couronné_. + +Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et +s'avança sur la place. + +C'était un grand vieux, d'une cinquantaine d'années, maigre et noueux +comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le +coquin. Il avait l'air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux, +l'expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce +diabolique et la plus froide méchanceté. + +À tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé, +mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui. + +--Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu'il fut à portée de la +voix, d'où nous arrivez-vous donc comme cela? + +--De la ville. + +La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c'est +le chef-lieu de l'arrondissement, Montaignac, une charmante +sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues. + +--Et c'est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous +rossiez si bien tout à l'heure?... + +--Je ne l'ai pas acheté, on me l'a prêté. + +L'assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne +purent s'empêcher de sourire. Lui ne parut pas s'en apercevoir. + +--On me l'a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une +fameuse nouvelle. + +La peur reprit tous les paysans. + +--L'ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés. + +--Oui, mais pas celui que vous croyez. L'ennemi dont je vous parle est +l'ancien seigneur d'ici, le duc de Sairmeuse. + +--Ah! mon Dieu! on le disait mort. + +--On se trompait. + +--Vous l'avez vu? + +--Non, mais un autre l'a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre +est M. Laugdron, le maître de l'_Hôtel de France_, de Montignac. +Je passais devant chez lui, ce matin, il m'appelle: «Vieux, me +demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?» Naturellement je réponds: +«oui.» Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me +disant: «Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu'à +Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est +arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial, +et deux domestiques.» + +Au milieu de tous ces paysans qui l'écoutaient, la joue pâle et les +dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d'un messager +de malheur. + +Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique +sourire, et dans ses yeux les pétillements d'une joie méchante. + +La vérité est qu'il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses +bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche! + +Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c'est qu'il +cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses +auditeurs. + +Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l'avait +peut-être pénétré, l'interrompit brusquement. + +--Que nous importe, s'écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse +à Montignac!... Qu'il reste à l'_Hôtel de France_ tant qu'il s'y +trouvera bien, nous n'irons pas l'y chercher. + +--Non!... nous n'irons pas l'y quérir, approuvèrent les paysans. + +Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air d'hypocrite pitié. + +--C'est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il; +avant deux heures il sera ici. + +--Comment le savez-vous? + +--Je le sais par M. Laugeron, qui m'a dit, lorsque j'ai enfourché son +bidet: «Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a +commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire +à Sairmeuse.» + +D'un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la +consultèrent. + +--Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune métayer. + +--Pardienne!... il ne me l'a pas dit, répondit le maraudeur; mais il +n'y a pas besoin d'être malin pour le deviner. Il vient visiter ses +anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. À toi, +Rousselet, il réclamera les prés de l'Oiselle qui donnent toujours +deux coupes; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la +Croix-Brûlée; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie.... + +Chanlouineau, c'était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu +le père Chupin. + +--Nous réclamer la Borderie!... s'écria-t-il avec une violence inouïe, +qu'il s'en avise... et nous verrons. C'était un terrain maudit, quand +mon père l'a acheté, il n'y poussait que des ajoncs et une chèvre n'y +eût pas trouvé sa pâture... Nous l'avons épierré pierre à pierre, nous +avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l'avons engraissé de +notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant +ma dernière goutte de sang. + +--Je ne dis pas, mais.... + +--Mais quoi?... Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont +sauvés à l'étranger? Nous n'avons pas volé leurs biens, n'est-ce pas? +La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos +actes sont en règle, la loi est pour nous. + +--C'est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi... + +Personne alors, sur la place de l'Église, ne s'occupait de ce jeune +soldat dont la voix, l'instant d'avant, faisait vibrer les plus nobles +sentiments. + +La France envahie, l'ennemi menaçant, tout était oublié. Le +tout-puissant instinct de la propriété avait parlé. + +--M'est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d'aller +consulter M. le baron d'Escorval. + +--Oui, oui!... s'écrièrent les paysans, allons! + +Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait +quelquefois les gazettes, les arrêta. + +--Prenez garde à ce que vous allez faire, prononçat-il. Ne savez-vous +donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d'Escorval n'est plus +rien?... Fouché l'a couché sur ses listes de proscription, il est ici +en exil et la police le surveille. + +À cette seule objection, tout l'enthousiasme tomba. + +--C'est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M. +d'Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort.... Et d'ailleurs, quel +conseil nous donnerait-il? + +Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence. + +--Qu'importe!... s'écria-t-il. Si M. d'Escorval n'a pas de conseil à +nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre +comment on résiste et comment on se défend. + +Depuis un moment, le père Chupin étudiait d'un œil impassible ce +grand déchaînement de colères. Au fond du cœur, il ressentait quelque +chose de la monstrueuse satisfaction de l'incendiaire à la vue des +flammes qu'il a allumées. + +Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu'il devait +jouer quelques mois plus tard. + +Mais, pour l'instant, satisfait de l'épreuve, il se posa en +modérateur. + +--Attendez donc, pour crier, qu'on vous écorche, prononça-t-il d'un +ton ironique. Ne voyez-vous pas que j'ai tout mis au pis. Qui vous +dit que le duc de Sairmeuse s'inquiétera de vous? Qu'avez-vous de ses +anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes, +des pâtures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne +rapportait pas cinq cents pistoles par an.... + +--Ça, c'est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous +dites a quadruplé, c'est que ces terres sont entre les mains de plus +de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes. + +--Raison de plus pour que le duc n'en souffle mot; il ne voudra pas se +mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s'en prendra qu'à +un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M. +Lacheneur, enfin. + +Ah! il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le +vieux misérable. Il savait de quel cœur et avec quel ensemble on +accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut +de tous. + +--Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque +tout le domaine de Sairmeuse. + +--Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin. +Où demeure M. Lacheneur? Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous +voyons d'ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les +bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait +traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où +on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture. + +Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi, +maintenant c'est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente. +Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme +le baron d'Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les +autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu'à terre. Pour un +moineau tué «sur ses terres,» comme il dit, il vous enverrait un homme +au bagne. Ah! il a eu de la chance. L'Empereur l'avait nommé maire. +Les Bourbons l'ont destitué, mais que lui importe! En est-il moins le +vrai seigneur d'ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres +et les nôtres? Son fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour +devenir notaire? Quant à sa fille, Mlle Marie-Anne... + +--Oh!... de celle-là , pas un mot, s'écria Chanlouineau... si elle +était la maîtresse, il n'y aurait plus un pauvre dans le pays, et même +on abuse de sa bonté... demandez plutôt à votre femme, père Chupin. + +Sans s'en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête. + +Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu'il ne devait pas +oublier, et c'est de l'air le plus humble qu'il poursuivit: + +--Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n'est pas donnante, mais enfin il +lui reste encore assez d'argent pour ses toilettes et ses falbalas... +Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore très-heureux après +avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu'il a +acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour +écraser le pauvre monde. + +Après s'être adressé à l'égoïsme, le père Chupin s'adressait à +l'envie... son succès devait être infaillible. + +Mais il n'eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les +fidèles sortaient de l'église. + +Bientôt apparut sous le porche l'homme dont il avait été tant +question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d'une +éblouissante beauté. + +Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s'acquitta de +son message. + +Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d'abord, puis +si affreusement pâle, qu'on crut qu'il allait tomber. + +Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s'éloigna +rapidement en entraînant sa fille... + +Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le +village au galop de ses quatre chevaux, et s'arrêtait devant la cure. + +Alors on eut un singulier spectacle. + +Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre +ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons: + +--Vive M. le duc de Sairmeuse!!!... + + + + +II + + +Une route en pente douce, longue de près d'une lieue, ombragée d'un +quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de +Sairmeuse. + +Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et +l'étranger qui la gravit s'explique le dicton naïvement vaniteux du +pays: + + «Ne sait combien la France est belle, + Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.» + +L'Oiselle, c'est la petite rivière qu'on passe sur un pont en bois en +sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la +vallée sa délicieuse fraîcheur. + +Et à chaque pas, à mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est +comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement. + +À droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la +Rèche. À gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise +la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre côté de la +rivière, sont tout ce qu'il reste du manoir féodal des sires de +Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi +cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d'Escorval. + +Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les +clochers de Montaignac.... + +C'est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui +eut appris la grande nouvelle, l'arrivée du duc de Sairmeuse.... + +Mais que lui importaient les magnificences du paysage! + +Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un +pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés +mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé +où se coucher et mourir. + +Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des +événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait, +abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l'habitude. + +À deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses +côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d'un +ton rude, fut tout ce qu'elle en tira. + +Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme +malheureux repassait toutes les phases de sa vie... + +À vingt ans, Lacheneur n'était qu'un pauvre garçon de charrue, au +service de la famille de Sairmeuse. + +Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s'étendait sous un +arbre à l'heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux +d'un enfant. + +--Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au +père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait +pas... + +Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en +deux ans de travail et de privations, n'avait économisé que onze +louis, qu'il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de +sa paillasse. + +Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de +Marthe qu'elle saurait attendre. + +Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche, +était sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il +l'intéresserait peut-être à ses amours. + +C'est alors qu'éclata le terrible orage de la révolution. + +Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré +avec M. le comte d'Artois. Ils se réfugiaient à l'étranger comme un +passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se +disant: «Cela ne durera pas.» + +Cela dura, et l'année suivante la vieille demoiselle Armande, qui +était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d'une +visite des patriotes de Montaignac. + +Le château fut fermé, le président du district s'empara des clés au +nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de +son côté. + +C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence. + +Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d'une physionomie +énergique, d'une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne +tarda pas à se faire une renommée dans les clubs. + +Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac. + +À ce métier de tribun on ne s'enrichissait guère; aussi la surprise +fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de +ferme venait d'acheter le château et presque toutes les terres de ses +anciens maîtres. + +Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingtième +seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq +mille livres. C'était pour rien. + +Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la +possédait, puisqu'il l'avait versée en beaux louis d'or entre les +mains du receveur du district. + +De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient +acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s'en +moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu'on +saluait fort bas le citoyen Lacheneur. + +Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au +moment où elles devenaient réalisables. + +Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il +se remit à la culture... + +On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans +crurent remarquer qu'il était tout étourdi du brusque changement de sa +situation. + +Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures +avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu'on eût dit, à le +voir, un domestique tremblant d'être surpris. + +Il avait laissé le château fermé et s'était installé avec sa jeune +femme dans l'ancien logis du garde-chasse, à l'entrée du parc. Il +visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais +il ne réclamait pas le prix des fermages. + +Cependant, peu à peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance +lui vint. + +Le Consulat avait succédé au Directoire, l'Empire remplaça le +Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras. + +Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du +garde-chasse et s'installa définitivement au château. + +L'ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de +Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes, +il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de +Montaignac. + +La prise de possession était complète. + +Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu +méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses +prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage, +prodigieux à son âge, d'acquérir l'instruction qui lui manquait. + +Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu +proverbial. Il suffisait qu'il se mêlât d'une entreprise pour qu'elle +tournât à bien. + +Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille. + +Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n'avaient +pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille +livres en sacs. + +Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut, +lui, garder son sang-froid. + +En dépit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et +frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses +revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque +entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et +cependant il n'était pas avare. Dès qu'il s'agissait de sa femme ou de +ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris, +il voulait qu'il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se +séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice. + +Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition démesurée pour ses +enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait: + +--Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!... +Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente +ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée... + +Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais +on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui +pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu'on parlât de lui +sans souhaiter sa ruine à mots couverts. + +Hélas!... les mauvais jours arrivèrent. + +Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui +enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses +amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut +obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à +Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes... + +La veille encore, il s'estimait le plus malheureux des hommes... + +Mais voici qu'un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous +les autres étaient oubliés... + +Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche +d'août 1815, vingt ans s'étaient écoulés... + +Vingt ans!... Et il lui semblait que c'était hier que, rouge et +tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du +district. + +Avait-il rêvé?... Avait-il vécu?... + +Il n'avait pas rêvé... une vie entière tient dans l'espace de dix +secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses +espoirs envolés.... + +Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation +présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa +fille, le ramena brutalement à l'affreuse réalité. + +La grille du château de Sairmeuse--de son château--où il venait +d'arriver se trouvait fermée. + +Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la +serrure, il sonna à briser la cloche. + +Au bruit, le jardinier se hâta d'accourir. + +--Pourquoi cette grille est-elle fermée?... demanda M. Lacheneur avec +une violence inouïe... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque +moi, le maître, je suis dehors!... + +Le jardinier voulut présenter quelques excuses. + +--Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n'es plus à +mon service!... + +Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du +château, cour d'honneur princière, sablée de sable fin, entourée de +gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbres verts. + +Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient +assis, l'attendant, car c'était le dimanche qu'il recevait les gens de +son immense exploitation. + +Ils se levèrent dès qu'il parut, se découvrant respectueusement. Mais +il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole. + +--Qui vous a permis d'entrer ici?... leur dit-il d'un ton menaçant; +que me voulez-vous? On vous envoie m'espionner, n'est-ce pas?... +Sortez!... + +Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs +réflexions durent être singulières. + +Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du +grand salon, et il s'y était précipité suivi de sa fille épouvantée. + +Jamais Marie-Anne n'avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le +cœur navré par les plus affreux pressentiments. + +Elle avait entendu dire que parfois, sous l'empire de certaines +passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se +demandait si son père ne devenait pas fou. + +En vérité, il semblait l'être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes +convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres. + +Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa +cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques. + +Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait +tâter du bout du pied l'épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur +les meubles comme pour en éprouver le moelleux. + +Par moments, il s'arrêtait brusquement devant un des tableaux de +maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit +qu'il inventoriait et qu'il estimait toutes les choses magnifiques et +coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château. + +--Et je renoncerais à tout cela!... s'écria-t-il enfin. Ce mot +expliquait tout. + +--Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais! +jamais!... Je ne saurais m'y résoudre... je ne peux pas... je ne veux +pas! + +Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l'esprit +de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle +était assise, elle alla se placer debout devant lui. + +--Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse, +qu'y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne +suis-je pas ta fille, ne m'aimes-tu donc plus?... + +À cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur +arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un +regard indéfinissable. + +--N'as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m'a dit +Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et +nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le +nôtre!... + +Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente +années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l'avoir +entendu mille fois débattre. + +--Eh! cher père, dit-elle, qu'importe le duc!... Si nous avons ses +terres, tu les a payées, n'est-ce pas?... elles sont donc bien et +légitimement à nous. + +M. Lacheneur hésita un moment avant de répondre... + +Mais son secret l'étouffait; mais il était dans une de ces crises où +l'homme, si énergique qu'il soit, chancèle et cherche un appui, si +fragile qu'il puisse être. + +--Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tête, si +l'or que j'ai donné en échange de Sairmeuse m'eût appartenu. + +À cet étrange aveu, la jeune fille recula en pâlissant. + +--Quoi!... balbutia-t-elle, cet or n'était pas à toi, mon père?... À +qui donc était-il, d'où venait-il?... + +Le malheureux s'était trop avancé pour ne pas aller jusqu'au bout. + +--Je vais tout te dire, ma fille, répondit-il, tout, et tu me jugeras, +tu décideras... Quand les Sairmeuse ont émigré, je n'avais que mes +bras pour vivre, et l'ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne +manquerait pas bientôt... + +Voilà où j'en étais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant +que Mlle Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me +parler. J'accourus. + +On avait dit vrai, Mlle Armande était à l'agonie; je le compris bien +en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire... + +Ah! je vivrais cent ans que jamais je n'oublierais son visage à ce +moment. On eût dit qu'à force de volonté et d'énergie, elle retenait +pour quelque grande tâche son dernier soupir près de s'envoler. + +Quand j'entrai dans sa chambre, ses traits se détendirent. + +--Comme tu as tardé!... murmura-t-elle d'une voix faible. + +Je voulais m'excuser, mais elle m'interrompit du geste et ordonna aux +femmes qui l'entouraient de se retirer. + +Dès que nous fûmes seuls: + +--Tu es un honnête garçon, n'est-ce pas? me dit-elle... Je vais te +donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se +trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du +monde, j'économisais les cinq cents louis de pension que me servait +annuellement M. le duc mon frère... + +Elle me fit signe de m'approcher et de m'agenouiller près de son lit. + +J'obéis, et aussitôt Mlle Armande se penchant vers moi, colla presque +ses lèvres contre mon oreille et ajouta: + +--Je possède quatre-vingt mille livres en or. + +J'eus comme un éblouissement, mais ma marraine ne s'en aperçut pas. + +--Cette somme, continua-t-elle, n'est pas le quart des anciens revenus +de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour +l'unique ressource des Sairmeuse?... Je vais te la remettre, +Lacheneur, je la confie à ta probité et à ton dévouement... On va +mettre en vente, dit-on, les terres des émigrés. Si cette affreuse +injustice a lieu, tu rachèteras pour soixante-dix mille livres de nos +propriétés... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme +à M. le duc mon frère qui a suivi M. le comte d'Artois. Le surplus, +c'est-à -dire les mille pistoles de différence, je te les donne, elles +sont à toi... + +Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me +tendant la croix de son chapelet: + +--Jure sur l'image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu +exécuteras fidèlement les dernières volontés de ta marraine mourante. + +Je jurai, et son visage exprima une grande joie. + +--C'est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille... tu auras une +protectrice là -haut. Mais ce n'est pas tout... Dans le temps où nous +vivons, cet or ne sera en sûreté entre tes mains que si on ignore que +tu le possèdes... J'ai cherché comment tu le sortirais de ma chambre +et du château, à l'insu de tous, et j'ai trouvé un moyen. L'or est là , +dans cette armoire, à la tête de mon lit, entassé dans un coffre de +chêne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... il le +faut. Tu vas l'attacher à un drap et le descendre bien doucement, par +la fenêtre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d'ici, comme tu y es +entré, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras +chez toi... La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre +tes précautions... Mais hâte-toi, je suis à bout de forces... + +Le coffre était lourd, mais j'étais robuste. Deux draps que je pris +dans un bahut firent l'affaire. + +En moins de dix minutes, j'eus terminé, sans embarras, sans un seul +bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fenêtre: + +--C'est fini, marraine, dis-je. + +--Dieu soit loué!... balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauvé!... + +J'entendis un profond soupir, je me retournai... elle était morte. + +Cette scène que retraçait M. Lacheneur, il la voyait... + +Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du passé +comme les flammes d'un incendie mal éteint. + +Feindre, déguiser la vérité, ménager des réticences, était hors de son +pouvoir. + +Il ne s'appartenait plus. + +Ce n'est pas à sa fille qu'il s'adressait, mais à la morte, à Mlle +Armande de Sairmeuse... + +Et s'il frissonna en prononçant ces mots: «elle était morte,» c'est +qu'il lui semblait qu'elle allait apparaître et lui demander compte de +son serment. + +Après un moment de silence pénible, c'est d'une voix sourde qu'il +poursuivit: + +--J'appelai au secours... on vint. Mlle Armande était adorée, +les larmes éclatèrent, et il y eut une demi-heure d'inexprimable +confusion. Tout le monde perdait la tête excepté moi... Je pus me +retirer sans être remarqué, courir au jardin et enlever le coffre +de chêne... Une heure plus tard, il était enterré dans la misérable +masure que j'habitais... L'année suivante, j'achetai Sairmeuse... + +Il avait tout avoué, il s'arrêta tremblant, cherchant son arrêt dans +les yeux de sa fille. + +--Et vous hésitez?... demanda-t-elle. + +--Ah!... tu ne sais pas... + +--Je sais qu'il faut rendre Sairmeuse. + +C'était bien là ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix +qui n'est qu'un murmure et que cependant tout le fracas de l'univers +ne saurait étouffer. + +--Personne ne m'a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me +soupçonnerait qu'on ne trouverait pas une seule preuve... Mais +personne ne sait rien... + +Marie-Anne se redressa, l'œil étincelant de la plus généreuse +indignation. + +--Mon père!... interrompit-elle, oh!... mon père!... + +Et d'un ton plus calme elle ajouta: + +--Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous!... + +M. Lacheneur semblait près de succomber aux souffrances des horribles +combats qui se livraient en lui. + +Moins abattu est l'accusé à l'heure où se décide son sort, pendant ces +minutes éternelles où il attend un verdict de vie ou de mort, l'œil +fixé sur cette petite porte par où il a vu le jury sortir pour +délibérer. + +--Rendre!... reprit-il, quoi?... Ce que j'ai reçu?... Soit, je +consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j'y ajouterai +les intérêts de cette somme depuis que je l'ai en dépôt, et... nous +serons quittes. + +La jeune fille hochait la tête d'un air doux et triste. + +--Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? prononça-t-elle. Tu +sais bien que c'est Sairmeuse que Mlle Armande entendait confier au +serviteur de sa famille... C'est Sairmeuse qu'il faut rendre. + +Ce mot de «serviteur» devait révolter un homme qui, tant qu'avait duré +l'Empire, avait été un des puissants du pays. + +--Ah!... vous êtes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde +amertume, cruelle comme l'enfant qui n'a jamais souffert..., cruelle +comme celui qui, n'ayant jamais été tenté, est impitoyable pour qui +succombe à la tentation. + +Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger, +parce que seul il sait tout et lit au fond des âmes... + +Je ne suis qu'un dépositaire, me dis-tu. C'est bien ainsi que je me +considérais jadis... + +Si ta pauvre sainte mère vivait encore, elle te dirait mon trouble et +mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n'était pas +mienne... Je tremblais de me laisser prendre à ses séductions, j'avais +peur de moi... J'étais comme le joueur chargé de tenir le jeu d'un +autre, comme un ivrogne qui aurait reçu en dépôt les plus délicieuses +liqueurs... + +Ta mère te dirait que j'ai remué ciel et terre pour retrouver le duc +de Sairmeuse. Mais il avait quitté le comte d'Artois, on ne savait ce +qu'il était devenu... J'ai été dix ans avant de me décider à habiter +le château, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j'ai fait +brosser les meubles et les tapis comme si le maître eût dû revenir le +soir. + +Enfin j'osai... J'avais entendu M. d'Escorval affirmer que le duc +avait été tué à la guerre... je m'installai ici. Et de jour en jour, à +mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et +plus vaste, je m'en sentais plus légitimement le possesseur... + +Mais ce plaidoyer désespéré en faveur d'une cause mauvaise, ne pouvait +toucher la loyale Marie-Anne. + +--Il faut restituer!... répéta-t-elle. + +M. Lacheneur se tordait les bras. + +--Implacable!... s'écria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui +ne comprend pas que c'est pour elle que je prétends, que je veux +rester ce que je suis. Hésiterais-je, s'il ne s'agissait que de moi... +Je suis vieux et je connais la misère et le travail; l'oisiveté n'a +pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il +pour vivre en attendant ma place au cimetière? Une croûte de pain +frottée d'oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la +nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela. +Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous? + +--On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père... Je crois +cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l'âme trop +haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l'immense +service que vous lui aurez rendu. + +L'ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau. + +--Tu crois cela!... dit-il. C'est que tu ne connais pas ces nobles qui +ont été nos maîtres pendant des siècles. Un «tu es un brave garçon!» +bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi +à ma charrue, toi à l'antichambre. Et si je m'avisais de parler des +mille pistoles qui m'ont été données, on me traiterait de bélître, de +faquin et d'impudent drôle... Par le saint nom de Dieu!... cela ne +sera pas. + +--Oh!... mon père!... + +--Non, cela ne saurait être... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas +voir, l'ignominie de la chute... Tu nous crois aimés à Sairmeuse?... +tu te trompes. Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés +et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour +nous déchirer, ceux qui aujourd'hui nous lèchent les mains... + +Ses yeux brillèrent; il pensa qu'il venait de trouver un argument +victorieux. + +--Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les +horreurs du mépris... Tu éprouverais cette douleur épouvantable de +voir s'éloigner de toi jusqu'à celui que ton cœur a choisi librement, +entre tous!... + +Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s'emplirent de +larmes. + +--Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d'une voix altérée, je +mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître +que j'avais mal placé ma confiance et mon affection. + +--Et tu t'obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse?... + +--L'honneur parle, mon père... + +M. Lacheneur disloqua à demi, d'un coup de poing terrible, le meuble +près duquel il se trouvait. + +--Et si je m'entêtais, moi aussi, s'écria-t-il, si je gardais tout... +que ferais-tu? + +--Je me dirais, mon père, qu'une misère honnête vaut mieux qu'une +fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse, +et je chercherais une place de fille de ferme aux environs... + +Cette terrible réponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue. +Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait +assez sa fille pour savoir que ce qu'elle disait elle le ferait. + +Mais il était vaincu, sa fille l'emportait, il venait de se résoudre à +l'héroïque sacrifice. + +--Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra... + +Il s'interrompit, un visiteur lui arrivait. + +C'était un tout jeune homme d'une vingtaine d'années, de tournure +distinguée, à l'air mélancolique et doux. + +Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de +Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi, +rougissant jusqu'à la racine des cheveux. + +--Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m'envoie vous dire que le +duc de Sairmeuse et son fils viennent d'arriver. Ils ont demandé +l'hospitalité à M. le curé. + +M. Lacheneur s'était levé, dissimulant mal son trouble affreux. + +--Vous remercierez le baron d'Escorval de son attention, mon cher +Maurice, répondit-il, j'aurai l'honneur de le voir aujourd'hui même, +après une démarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi. + +Le jeune d'Escorval avait vu, du premier coup d'œil, que sa présence +était importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants. + +Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout +bas, et sans vouloir s'expliquer autrement: + +--Je crois connaître votre cœur, Maurice, ce soir, je le connaîtrai +certainement. + + + + +III + + +Peu de gens à Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible +duc dont l'arrivée mettait le village en émoi. + +C'est à peine si quelques anciens du pays se rappelaient l'avoir +entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu'il venait, à de longs +intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille demoiselle Armande. + +Sa charge le retenait à la cour. + +S'il n'avait pas donné signe de vie tant qu'avait duré l'Empire, c'est +qu'il n'avait pas eu à subir les misères et les humiliations qui +attendaient les émigrés dans l'exil. + +Il y avait au contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que +lui enlevait la Révolution, une fortune royale. + +Réfugié à Londres après le licenciement de l'impuissante armée de +Condé, il avait eu le bonheur de plaire à la fille unique d'un des +plus riches pairs d'Angleterre, lord Holland, et il l'avait épousée. + +Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six +millions de francs. + +Cependant ce ménage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop +faciles de M. le comte d'Artois, le gentilhomme qui avait prétendu +reprendre sous Louis XVI les mœurs de la Régence, ne pouvait pas être +un bon mari. + +La jeune duchesse songeait à une séparation quand elle mourut en +donnant le jour à un garçon, qui fut baptisé sous les noms de +Anne-Marie-Martial. + +Cette mort ne désola pas le duc de Sairmeuse. + +Il se retrouvait libre et plus riche qu'il ne l'avait jamais été. + +Dès que les convenances le lui permirent, il confia son fils à une +parente de sa femme et se remit à courir le monde. + +La renommée disait vrai: Il s'était battu, et furieusement, contre +la France, tantôt dans les rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs +Russes. + +Et jarnibieu!--c'était un de ses jurons,--il ne s'en cachait guère, +disant qu'en cela, il n'avait fait que strictement son devoir. Il +estimait bien et loyalement gagné le grade de général que lui avait +conféré sur le champ de bataille l'empereur de Russie. + +On ne l'avait pas vu, lors de la première Restauration, mais son +absence avait été bien involontaire. Son beau-père, lord Holland, +venait de mourir, et il avait été retenu à Londres par les embarras +d'une immense succession. + +Les Cent-Jours l'avaient exaspéré. + +Mais «la bonne cause,» ainsi qu'il disait, triomphant de nouveau, il +se hâtait d'accourir. + +Hélas! Lacheneur soupçonnait bien les véritables sentiments de son +ancien maître, quand il se débattait sous les obsessions de sa fille. + +Lui qui avait été obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les +«revenants» n'avaient rien appris ni rien oublié. + +Le duc de Sairmeuse était comme les autres. + +Cet homme qui avait tant vu n'avait rien retenu. + +Il pensait, et rien n'était si tristement grotesque, qu'il suffisait +d'un acte de sa volonté pour supprimer net tous les événements de la +Révolution et de l'Empire. + +Quand il avait dit: «Je ne reconnais pas tout ça!...» il s'imaginait, +de la meilleure foi du monde, que tout était dit, que c'était fini, +que ce qui avait été n'était pas. + +Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII à l'œuvre en +1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu changé depuis +1789, il répondait en haussant les épaules: + +--Bast!... nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion +nous a surpris rentreront dans l'ombre. + +C'était bien là , sérieusement, son opinion. + +Tout le long de la route accidentée qui conduit de Montaignac à +Sairmeuse, le duc, confortablement établi dans le fond de sa berline +de voyage, développait ses plans à son fils Martial. + +--Le roi a été mal conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que +je le soupçonne d'incliner plus qu'il ne conviendrait vers les idées +jacobines. S'il m'en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout +le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les +alliés ont mis à sa disposition. Douze cent mille baïonnettes ont un +peu plus d'éloquence que les articles d'une charte. + +C'est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu'il +s'interrompit. + +Il était ému, lui, si peu accessible à l'émotion, en se sentant dans +ce pays où il était né, où il avait joué enfant, et dont il n'avait +pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante. + +Tout avait bien changé, mais les grandes lignes du paysage étaient +restées les mêmes, les coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée +de l'Oiselle était toujours riante comme autrefois. + +--Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait +oublier ses graves préoccupations, je me reconnais!... + +Bientôt les changements devinrent plus frappants. + +La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue +unique du village. + +Cette rue, autrefois, c'était un chemin qui devenait impraticable dès +qu'il pleuvait. + +--Eh! eh!... murmura le duc, c'est un progrès, cela!... + +Il ne tarda pas à en remarquer d'autres. + +Là où il n'y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes +de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes +et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant +au-dessus de la porte. + +Bientôt il aperçut la mairie, une vilaine construction toute neuve, +visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton. + +--Jarnibieu!... s'écria-t-il, pris d'inquiétude, les coquins sont +capables d'avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château!... + +Mais la berline longeait alors la place de l'Église, et Martial +observait les groupes qui s'y agitaient. + +--Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il +à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une +triomphante réception à leur ancien maître? + +M. de Sairmeuse haussa les épaules. Il n'était pas homme à renoncer +pour si peu à une illusion. + +--Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste, +répondit-il. Quand ils le sauront.... + +Des cris de «Vive M. le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole. + +--Vous entendez, marquis? fit-il. + +Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la +portière de la voiture, saluant de la main l'honnête famille Chupin, +qui courait et criait. + +Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix +formidables, et il ne tint qu'à M. de Sairmeuse de croire que le pays +entier l'acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s'arrêta devant +la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la +noblesse était plus grand que jamais. + +Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait +debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la +servante du curé est toujours et partout la mieux informée. + +--Monsieur le curé n'est pas revenu de l'église, répondit-elle aux +questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l'attendre, +il ne tardera pas à arriver, car il n'a pas déjeuné le pauvre cher +homme... + +--Entrons!... dit le duc à son fils. + +Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon, +où une table était dressée. + +D'un coup d'œil, M. de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les +habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était +propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux; une +douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d'une +simplicité monastique, il n'y avait que des couverts d'étain. + +Ce logis était celui d'un ambitieux ou d'un saint. + +--Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane. + +--Ma foi! répondit Martial, j'avoue que la route m'a singulièrement +aiguisé l'appétit. + +--Doux Jésus!... s'écria la vieille gouvernante, d'un air désespéré, +et moi qui n'ai rien!... C'est-à -dire, si, il me reste encore un +poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le +vider... + +Elle s'interrompit prêtant l'oreille, et on entendit un pas dans le +corridor. + +--Ah!... dit-elle, voici monsieur le curé. + +Fils d'un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de +Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure. + +À le voir, on reconnaissait bien l'homme annoncé par le presbytère. + +Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de +son église. + +Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il +ainsi façonné ses dehors? On s'en faisait une idée en regardant ses +yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d'une âme ardente. + +Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres +involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière. + +Était-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à +mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez +immense, en bec d'aigle, mince comme la lame d'un rasoir. + +Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais +d'une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps +maigre aussi misérablement que les voiles d'un navire en pantenne. + +On l'appelait l'abbé Midon. + +À la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement +surpris. + +La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais +il s'attendait à trouver quelqu'un de ses paroissiens. + +Personne ne l'ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se +demandait à qui il avait affaire, et ce qu'on lui voulait. + +Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante +venait de s'esquiver. + +Le duc comprit l'étonnement de son hôte. + +--Par ma foi!... l'abbé, fit-il avec l'aisance impertinente d'un grand +seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon +votre cure d'assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je +suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis. + +Le curé s'inclina, mais il ne parut pas qu'il fût fort touché de la +qualité de ses visiteurs. + +--Ce m'est un grand honneur, prononça-t-il d'un ton plus que réservé, +de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays. + +Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu'il était impossible de +se méprendre sur sa pensée et ses intentions. + +--Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici, +messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je +crains... + +--Bast!... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce +qui vous suffit nous suffira, l'abbé... Et comptez que nous saurons +reconnaître de façon ou d'autre le dérangement que nous allons vous +causer. + +L'œil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante, +cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l'homme +violent caché sous le prêtre. + +--D'ailleurs, ajouta gaiement Martial, que les angoisses de Bibiane +avaient beaucoup amusé, d'ailleurs nous savons qu'il y a un poulet en +mue... + +--C'est-à -dire qu'il y avait, monsieur le marquis... + +La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son +maître. Elle semblait au désespoir. + +--Doux Jésus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a +disparu... On nous l'a volé pour sûr, car la mue est bien fermée. + +--Attendez, avant d'accuser votre prochain, interrompit le curé, on +ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander +quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n'avais pas +d'argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon +bouillon... + +Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane. + +Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant +de l'autre main. + +--Voilà pourtant comme il est, s'écria-t-elle en montrant son maître, +moins raisonnable qu'un enfant, et sans plus de défense qu'un +innocent... Il n'y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire +tout ce qu'elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on +a de lui tout ce qu'on veut... On lui tire ainsi jusqu'aux souliers +qu'il a aux pieds, jusqu'au pain qu'il porte à sa bouche. La fille à +la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!... + +--Assez!... disait sévèrement le prêtre, assez!... + +Puis, sachant par expérience que sa voix n'avait pas le pouvoir +d'arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la +prit par le bras et l'entraîna jusque dans le corridor. + +M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d'un air consterné. + +Était-ce là une comédie préparée à leur intention? Évidemment non, +puisqu'ils étaient arrivés à l'improviste. + +Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n'était pas leur +fait. + +Ce n'était pas là , il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils +espéraient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours +indispensable à la réussite de leurs projets. + +Cependant ils n'échangèrent pas un mot, ils écoutaient. + +On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait +bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si +elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles. + +Bientôt le prêtre rentra. + +--J'espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune +prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule +de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si +pauvre qu'elle le dit. + +Ni le duc ni Martial ne répondirent. + +Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M. +de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit +des événements dont il venait d'être témoin à Paris, insistant sur +l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa +Majesté Louis XVIII... + +Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau. + +Elle arrivait chargée de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et +derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort +adroitement trois ou quatre plats. + +C'est l'ordre d'aller quérir ce repas à l'auberge du _Bœuf couronné_, +qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus! + +L'instant d'après le curé et ses hôtes se mettaient à table. + +Le poulet eût été «court,» la digne servante se l'avoua, en voyant le +terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils. + +--On eût juré qu'ils n'avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle +le lendemain aux dévotes, ses amies. + +L'abbé Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il fût près de deux heures +et qu'il n'eût rien pris depuis la veille. + +L'arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l'avait +bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables +malheurs. + +Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner +une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à +les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du +médecin et du magistrat. + +Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il +venait d'avoir. + +Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès +exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de +fer. + +Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec +complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, épaisses, +puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables +mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups +d'épée des croisades. + +Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l'ancienne +monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices. + +Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué +jusqu'au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts +sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable, +dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu. + +Pour être moins robuste que son père, Martial n'en était pas moins un +fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands +yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa mère. + +De son père, il avait l'énergie, la bravoure et, il faut bien le dire +aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et +des idées politiques. S'il partageait les préjugés de son père, il +les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment +d'emportement, le fils était capable de le faire froidement. + +C'est bien ainsi que l'abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses +deux hôtes. + +Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il +entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux, +des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens +émigrés. + +Connaissant le pays, renseigné quant à l'état des esprits, le curé de +Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstiné vieillard. + +Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il +commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque +Bibiane se montra à la porte du salon. + +--Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle +qui désireraient vous parler. + + + + +IV + + +Ce nom de Lacheneur n'éveillait aucun souvenir dans l'esprit du duc. + +D'abord, il n'avait jamais habité Sairmeuse... + +Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien régime +daigna s'inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans +qu'il confondait dans sa profonde indifférence! + +Ces gens-là , on les appelait: holà !... hé!... l'ami!... mon brave!... + +C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mémoire, que le +duc de Sairmeuse répétait: + +--Lacheneur... M. Lacheneur.... + +Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que +son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à +l'improviste par Bibiane. + +--Qu'est-ce que cet individu, l'abbé? demanda le duc d'un ton léger. + +Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu'il fût depuis des +années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une +cruelle inquiétude. + +--M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le +possesseur actuel du château de Sairmeuse. + +Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette +réponse qu'il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise. + +--Ah!... s'écria-t-il, c'est le drôle qui a eu l'impudence de.... +Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne. + +Bibiane sortie, le malaise de l'abbé Midon redoubla. + +--Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire +remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le +pays... se l'aliéner serait impolitique.... + +--J'entends... vous me conseillez des ménagements. C'est parler en pur +Jacobin, l'abbé. Si Sa Majesté, qui n'y est que trop portée, écoute +des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées... +Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution +s'est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les +biens du clergé... entre nous, pourquoi faire la petite bouche? + +--Les biens d'un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça +froidement le curé. + +M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse +impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille. + +L'infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur +ses tempes, et l'égarement de ses yeux disait la détresse de sa +pensée. + +Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la +flamme de son regard, disaient sa virile énergie. + +--Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de +Sairmeuse? + +Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit. +C'était chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il +jugeait son égal. + +Il se leva, et avançant deux chaises: + +--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une +politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle, +faites-moi cet honneur... + +Mais le père et la fille refusèrent d'un signe de tête pareil. + +--Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de +votre maison.... + +--Ah! Ah!... + +--Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la +faveur d'être ma marraine.... + +--Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi +maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les +tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es +empressé d'acheter nos biens!... + +L'ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son cœur et +son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de +sa dignité et de sa valeur. + +Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient, +mais tout le monde le respectait. + +Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se +permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!... + +Indigné de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer. + +Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n'avait qu'à +se taire et Sairmeuse lui restait. + +Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait, +car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour +ignorer qu'entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il +y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité. + +Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena. + +--Si j'ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est +sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait +laissé à l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous +restituer le dépôt confié à mon honneur. + +Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alliés n'en ramenèrent +que trop, eût été profondément ému. + +Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de +probité. + +--Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons +maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j'ai bonne mémoire, rendait +autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés +doivent produire une belle somme, où est-elle?... + +Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si +odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne +vit pas. + +Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la +pudeur. + +--Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa +les épaules d'un air résigné. + +--Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes +enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui +le double d'autrefois.... + +--C'est-à -dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au +châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce +pas?... + +--Je ne possède rien! Mais j'espère que vous m'autoriserez à prendre +dix mille livres que votre tante m'avait données... + +--Ah! elle t'avait donné mille pistoles!... Et quand cela?... + +--Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au +rachat de ses terres... + +--Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs? + +Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il +ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces +ou un torrent d'injures... + +Marie-Anne, alors, s'avança vivement. + +--La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la +parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononcé, vient de vous +rendre... de vous donner une fortune... + +Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'étaient à +demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d'un bleu +sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l'horreur de +l'humiliation, donnaient à son visage une expression sublime. + +Elle était si belle que Martial en fut remué. + +--Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de +l'insurrection. + +Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en +avait dit assez, son père se sentit vengé. + +Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table: + +--Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton où éclatait une haine +implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de +vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j'y +suis entré, misérable j'en sors... + +Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa +fille qu'un seul mot: + +--Eh bien!... + +--Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c'est ceux qui ne le +font pas qui sont à plaindre!... + +Elle n'en put dire davantage. Martial accourait, ne songeant qu'à +se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté +l'avait si fortement impressionné. + +--Je me suis esquivé, dit-il en s'adressant plutôt à Marie-Anne qu'à +M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle, +des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre +avocat près de mon père... + +--Mlle Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude. + +Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le +matin, était allé prévenir M. Lacheneur. + +--Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus +impertinent. + +--Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval. + +Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une +insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et +leurs regards étaient chargés d'une haine atroce. Peut-être eurent-ils +ce pressentiment qu'ils n'étaient pas deux rivaux, mais deux +principes, en présence. + +Martial, préoccupé de son père, céda. + +--Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! prononça-t-il en se +retirant. + +Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit: + +--Ne le souhaitez pas. + + + + +V + + +L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques à +saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de +Sairmeuse, était petite et modeste. + +Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient +jusqu'à l'Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé. + +Dans le pays on disait: «le château d'Escorval,» mais c'était pure +flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse eût +voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant +surtout. + +C'est que M. d'Escorval--et ce lui sera dans l'histoire un éternel +honneur--n'était pas riche. + +Après avoir été chargé de nombre de ces missions d'où généraux et +administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux +de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul +patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille +livres de rentes au plus. + +Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse, +représentait ses économies de dix années. + +Lui-même l'avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main, +et elle était devenue son séjour de prédilection. + +Il se hâtait d'y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques +journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc. + +Mais cette fois il n'était pas venu à Escorval de son plein gré. + +Il venait d'y être exilé par la liste de mort et de proscription du +24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de +guerre l'enthousiaste Labédoyère et l'intègre et vertueux Drouot. + +Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa +situation n'était pas exempte de périls. + +Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo, +avaient le plus vivement pressé l'Empereur de faire fusiller Fouché, +l'ancien ministre de la police. + +Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant. + +--Gardez-vous!... écrivaient à M. d'Escorval ses amis de Paris. + +Lui s'en remettait à la Providence, envisageant l'avenir, si menaçant +qu'il dût paraître, avec l'inaltérable sérénité d'une conscience pure. + +Le baron d'Escorval était un homme jeune encore, il n'avait pas +cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux +prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale +l'avaient vieilli avant l'âge. + +Il était grand, légèrement chargé d'embonpoint et un peu voûté. + +Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front +dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect. + +--Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour +la première fois. + +Ils se trompaient. + +Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut +résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s'il +restait de fer dès qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la +vie privée simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'à la faiblesse. + +À ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie. + +Il lui dut ce bonheur du ménage, que n'envie pas le vulgaire qui +l'ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui +emplit la vie et l'embaume comme un céleste parfum. + +À l'époque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait +arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu, +arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins +âgée que lui de trois ans seulement. + +Il l'aima... et bien qu'elle fût orpheline et qu'elle n'eût rien, il +l'épousa, estimant que les trésors de son cœur vierge valaient la dot +la plus magnifique. + +Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme, +dans le sens strict et rigoureux du mot. + +On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit +les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors +les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle. + +Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l'intimité du foyer les +qualités exquises de son esprit et de son cœur. + +Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle +n'eut une pensée qui ne lui appartint. + +Les quelques heures qu'il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres +étaient ses heures de fête. + +Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d'un côté +de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant +entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien à +souhaiter ici-bas. + +Les événements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur. + +Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d'Escorval +sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait +son idole. + +Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré +surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la +suivirent. Il fut épouvanté et écœuré, quand il vit la levée en masse +de toutes les cupidités se précipitant à la curée. + +Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui paraître un +bienfait... + +--Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés +ici. + +Ce n'était pas tout à fait ce qu'il pensait. + +Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors +qu'elle tremblait pour la sécurité des siens. + +Ce premier dimanche d'août, cependant, M. d'Escorval et sa femme +étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d'un +malheur terrible et prochain leur serrait le cœur. + +À l'heure même où Lacheneur se présentait chez l'abbé Midon, ils +étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un +œil inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au château et +au village du Sairmeuse. + +Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l'arrivée du +duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur. + +Il lui avait recommandé d'être le moins longtemps possible... et +malgré cela, les heures s'écoulaient et Maurice ne reparaissait pas. + +--Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu'il ne lui soit rien +arrivé!... + +Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur +avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux +volontés paternelles. + +--Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre cœur!... + +Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?... + +Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n'avait +pu se résoudre à s'éloigner sans une explication, et il avait rôdé +autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait. + +Elle reparut, en effet, mais au bras de son père. + +Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer +au presbytère. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son +fils s'y trouvaient. + +Le temps qu'ils y restèrent, et qu'il attendit sur la place lui parut +plus long qu'un siècle. + +Ils sortirent, cependant, et il s'avançait pour les aborder, quand il +fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses. + +Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant +dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux +intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse. + +À cette pensée que le caprice d'un libertin osait s'arrêter sur cette +jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces +de son âme, dont il avait juré qu'il ferait sa femme, tout son sang +afflua à son cerveau. + +Il se dit qu'il se devait de châtier l'insolent, le misérable... + +Heureusement--malheureusement peut-être--son bras fut arrêté par le +souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois répéter à son +père: + +«Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.» + +Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en +réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui +menaça... + +--Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents +serrées, en suivant de l'œil son ennemi qui s'éloignait. + +Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l'avaient abandonné, +et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le +confondit, il s'empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M. +Lacheneur. + +--Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d'un ton farouche. + +Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à +marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine, +mortellement inquiet et cherchant vainement à s'expliquer ce qui se +passait. + +Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina, +lorsqu'enfin, du haut de la terrasse, elle l'aperçut au tournant du +chemin. + +Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un +mois se résumèrent en un cri. + +--Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n'y échapperons pas. + +C'était le malheur, on n'en pouvait douter à la seule vue de M. +Lacheneur lorsqu'il entra dans le salon d'Escorval. + +Il s'avançait du pas lourd d'un ivrogne, l'œil morne et sans +expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes. + +--Qu'y a-t-il!... demanda vivement le baron... + +Mais l'autre ne sembla pas l'entendre. + +--Ah!... je l'avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue +commencé dehors, je l'avais bien dit à ma fille... + +Mme d'Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l'avait attirée près +d'elle. + +--Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle. + +D'un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille +lui lit signe de regarder et d'écouter son père. + +M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible +anéantissement,--bienfait de Dieu,--qui suit les crises trop cruelles +pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil +les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté +de se souvenir la faculté de souffrir. + +--Ce qu'il y a, monsieur le baron, répondit-il d'une voix rauque, il y +a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et +que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la +commune. J'avais tout, je n'ai plus rien... rien que mes deux bras. +Ils m'ont gagné mon pain jusqu'à vingt-cinq ans, ils me le gagneront +jusqu'à la mort... J'ai fait un beau rêve, il vient de finir... + +Devant l'explosion de ce désespoir, M. d'Escorval pâlissait. + +--Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi +ce qui vous arrive... + +Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lança +son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris +qu'il portait fort longs. + +--À vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis +venu pour cela. On vous connaît, vous, on connaît votre cœur... +D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler +votre ami?... + +Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il +retraça la scène du presbytère. + +Le baron écoutait pétrifié d'étonnement, doutant presque du témoignage +de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d'Escorval disaient à +quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés. + +Mais il était un auditeur--Marie-Anne seule l'observait,--que le +récit remuait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur +était Maurice. + +Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des +larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi les plus +inutiles efforts. + +Insulter Lacheneur, c'était insulter Marie-Anne, c'est-à -dire +l'atteindre, le frapper, l'outrager, lui, dans tout ce qu'il avait de +plus cher au monde. + +Ah! s'il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant +lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l'odieuse +conduite du père. + +Mais il se jurait bien que le châtiment n'était que différé. + +Et ce n'était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune +homme si modeste et si doux avait un cœur inaccessible à la crainte. +Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante +des yeux d'une jeune fille, savaient aller droit à l'ennemi comme une +lame d'épée. + +Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu'il avait +adressée au duc de Sairmeuse, M. d'Escorval lui tendit la main. + +--Je vous ai dit jadis que j'étais votre ami, prononçat-il d'une voix +émue, je dois vous dire aujourd'hui que je suis fier d'avoir un ami +tel que vous. + +Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui +était tendue, et son visage trahit une sensation d'une ineffable +douceur. + +--Si mon père n'eût pas rendu, murmura l'opiniâtre Marie-Anne, mon +père n'eût été qu'un dépositaire infidèle... un voleur. Il a fait son +devoir. + +M. d'Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille. + +--Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d'un ton de reproche; mais +lorsque vous aurez mon âge et mon expérience, vous saurez que +l'accomplissement d'un devoir est, en certaines circonstances, un +héroïsme dont peu du gens sont capables. + +M. Lacheneur s'était redressé. + +--Ah!... vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il, +maintenant je suis content d'avoir agi comme je l'ai fait. + +La baronne d'Escorval se leva, trop femme pour savoir résister aux +généreuses inspirations de son cœur. + +--Moi aussi, monsieur Lacheneur, prononça-t-elle, je veux vous serrer +la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je méprise +les tristes ingrats qui ont essayé de vous humilier alors qu'ils +devaient tomber à vos pieds... Vous avez rencontré des monstres sans +cœur, tels qu'on ne trouverait sans doute pas leurs semblables. + +--Hélas! soupira le baron, les alliés nous en ont ramené comme cela +quelques-uns qui pensent que le monde a été créé pour eux. + +--Et ces gens-là , gronda Lacheneur, voudraient être nos maîtres!... + +La fatalité voulut que personne n'entendît M. Lacheneur. Questionné +sur le sens de sa phrase, il eût sans doute laissé deviner quelque +chose des projets dont le germe existait déjà dans son esprit... Et +alors, que de catastrophes évitées!... + +Cependant M. d'Escorval reprenait peu à peu son sang-froid. + +--Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous +proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse? + +--Ils n'entendront plus parler de moi... d'ici quelque temps du moins. + +--Quoi!... vous ne réclamerez pas les dix mille francs qu'ils vous +doivent?... + +--Je ne demanderai rien... + +--Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parlé du legs de +dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en +poursuiviez par tous les moyens légaux la restitution... Il y a encore +des juges en France... + +M. Lacheneur hocha la tête. + +--Les juges, fît-il, ne m'accorderaient pas la justice que je veux; je +ne m'adresserai pas à eux... + +--Cependant... + +--Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces +nobles de malheur. Je n'enverrai même pas chercher à leur château mes +hardes et celles de ma fille. S'ils me les renvoient... bien. S'il +leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite à mon égard +sera honteuse, infâme, odieuse, plus je serai satisfait... + +Le baron ne répliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant, +croyait-elle, un moyen sûr de vaincre cette incompréhensible +obstination. + +--Je comprendrais votre résolution, monsieur, dit-elle, si vous étiez +seul au monde, mais vous avez des enfants... + +--Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne santé et de +l'éducation... il se tirera d'affaire tout seul à Paris, à moins qu'il +ne préfère ici me seconder. + +--Mais votre fille?... + +--Marie-Anne restera près de moi. + +M. d'Escorval crut devoir intervenir. + +--Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous égare. +Réfléchissez... Que deviendrez-vous, votre fille et vous?... + +Le pauvre dépossédé eut un sourire navrant. + +--Oh!... répondit-il, nous ne sommes pas aussi dénués que je l'ai dit, +j'ai exagéré. Nous sommes propriétaires encore. L'an dernier, une +vieille cousine à moi, que je n'avais jamais pu déterminer à venir +habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne héritière de tout +son bien... Tout son bien, c'était une méchante masure tout en haut de +la lande de la Rèche, avec un petit jardin devant et quelques perches +de mauvais terrain. Cette masure, je l'ai fait réparer sur les prières +de ma fille, et j'y ai fait même porter quelques meubles, deux mauvais +lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y établir +gratis, en manière de retraite, le père Grivat et sa femme... Et moi, +du sein de mon opulence, je disais: «Mais ils seront supérieurement +là dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pâte!...» Eh +bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi... +Je cultiverai des légumes et Marie-Anne ira les vendre... + +Parlait-il sérieusement? + +Maurice le crut, car il s'avança brusquement au milieu du salon. + +--Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s'écria-t-il. + +--Oh!... + +--Non, cela ne sera pas, parce que j'aime Marie-Anne et que je vous la +demande pour femme. + + + + +VI + + +Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s'aimaient. + +Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de +Sairmeuse et dans les allées du parc d'Escorval. + +Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le +sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans +les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies +de l'Oiselle. + +Car leurs mères étaient amies... + +Mme Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres, +et c'est à grand'peine que, le jour de son mariage, elle parvint à +former sur le registre les lettres de son nom. + +Mais, à l'exemple de son mari, elle avait compris que prospérité +oblige, et avec un rare courage, couronné d'un succès plus rare +encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport +avec sa fortune et sa situation nouvelle. + +Et la baronne d'Escorval n'avait pas résisté à la sympathie qui +l'entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait +reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence +supérieure et une âme d'élite. + +Quand était morte Mme Lacheneur, Mme d'Escorval l'avait pleurée comme +une sœur préférée. + +De ce moment, l'attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux. + +Élevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres +avaient à se plaindre de son application. + +--Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne +m'accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta +petite amie... + +Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un +redoublement d'ardeur au travail. + +Ainsi, d'année en année était allée s'affirmant cette grande passion +qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de +l'adolescence. + +Noble et chaste passion d'ailleurs, et de celles dont le spectacle +réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel. + +Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l'un +que l'autre. + +De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un +regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques +fleurs échangées,--reliques précieusement conservées...--telles +étaient leurs joies. + +Ce mot magique et sublime: amour, si doux à bégayer et si doux à +entendre, ne monta pas une seule fois de leur cœur à leurs lèvres. + +Jamais l'audace de Maurice n'avait dépassé un serrement de main +furtif. Jamais Marie-Anne n'avait été osée autant que ce matin même, +en reconduisant son ami. + +Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l'ignorer, et +s'ils fermaient les yeux, c'est qu'elle ne contrariait en rien leurs +desseins. + +M. et Mme d'Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils +épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble +caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays, +ce qui ne gâtait rien. + +M. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir, +lui, l'ancien valet de charrue, l'allié d'une vieille famille dont le +chef était un homme considérable. + +Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par +le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles +était arrêtée en principe... + +Oui, le mariage était parfaitement décidé... + +Et cependant, à l'impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il +y eut dans le salon un mouvement de stupeur. + +Ce mouvement, le jeune homme l'aperçut malgré son trouble, et inquiet +de sa hardiesse, il interrogea son père du regard. + +Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n'exprimait +aucun mécontentement. + +Cela rendit courage au pauvre amoureux. + +--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j'ai osé vous +présenter ainsi une telle requête... C'est en ce moment où le sort +vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs +empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont +vous avez été l'objet... + +Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer +Marie-Anne. + +Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être +pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de +reconnaissance et de joie. + +L'amour de l'homme qu'elle aimait sortait victorieux d'une épreuve +qu'il serait imprudent à beaucoup d'héritières de tenter. + +Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du cœur de Maurice. + +Lui, cependant, poursuivait: + +--Je n'ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son +affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma +vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me +comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot... + +Il se tut, attendant son arrêt... + +--Je vous approuve, mon fils, dit M. d'Escorval d'un son de voix +profond, vous venez de vous conduire en honnête homme... Certes, vous +êtes bien jeune pour devenir le chef d'une famille, mais, vous l'avez +dit, les circonstances commandent. + +Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta: + +--Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne. + +Maurice n'avait pas espéré un succès si facile... + +Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de +Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain... + +Il s'avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les +porta à ses lèvres, en balbutiant: + +--Merci!... vous êtes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis +heureux! + +Hélas! le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair +d'orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit +vite son attitude morne. + +--Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre +grandeur d'âme... oh! oui, bien profondément. Vous venez d'effacer +jusqu'au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela précisément, je +serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l'insigne honneur +que vous faites à ma fille. + +--Quoi!... fit le baron stupéfait, vous refusez... + +--Il le faut. + +Foudroyé tout d'abord, Maurice s'était redressé, puisant dans son +amour une énergie qu'il ne se connaissait pas. + +--Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s'écria-t-il, briser notre +vie, car si j'aime Marie-Anne... elle m'aime... + +Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille, +si rouge l'instant d'avant, était devenue plus blanche que le marbre, +elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus. + +--Il le faut, répéta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez +l'affreux courage que j'ai en ce moment. + +Effrayée du désespoir de son fils, Mme d'Escorval intervint. + +--Ce refus, commença-t-elle, a des raisons... + +--Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que +je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils. + +--Ah!... vous tuez mon enfant!... s'écria la baronne. + +M. Lacheneur hocha tristement la tête. + +--M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera... + +--Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais!... + +--Et votre fille? interrogea la baronne. + +Ah! c'était bien là vraiment la place faible, celle où il fallait +frapper; l'instinct de la mère ne s'était pas trompé. M. Lacheneur +eut une minute d'hésitation visible, mais se raidissant contre +l'attendrissement qui le gagnait. + +--Marie-Anne, répondit-il lentement, sait trop ce qu'est le devoir +pour ne pas obéir quand il commande... Quand je lui aurai dit le +secret de ma conduite, elle se résignera, et si elle souffre, elle +saura cacher ses souffrances... + +Il s'interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade, +des feux de file que dominait la voix puissante du canon. + +Tous les fronts pâlirent. Les circonstances donnaient à ces sourdes +détonations une signification terrible. + +Le cœur serré d'une pareille angoisse, M. d'Escorval et Lacheneur se +précipitèrent sur la terrasse. + +Mais déjà tout était rentré dans le silence. Si large que fût +l'horizon, l'œil n'y découvrait rien. Le ciel était bleu, pas un +nuage de fumée ne se balançait au-dessus des arbres. + +--C'est l'ennemi, gronda M. Lacheneur d'un ton qui disait bien de quel +cœur il eût, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et marché +aux alliés... + +Il s'arrêta... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et +durant cinq minutes elles se succédèrent sans interruption. + +M. d'Escorval écoutait les sourcils froncés. + +--Ce n'est pas là , murmurait-il, le feu d'un engagement... + +Demeurer plus longtemps dans cet état d'anxiété était impossible. + +--Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais +aller aux informations? + +--Va!... répondit simplement le baron, mais s'il y a quelque chose, ce +dont je doute, ne t'expose pas, reviens. + +--Oh!... sois prudent!... insista Mme d'Escorval, qui voyait déjà son +fils exposé aux plus affreux dangers. + +--Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre +quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré. + +Les recommandations étaient inutiles. Au moment où Maurice s'élançait +vers la porte, son père le retint. + +--Attends, lui dit-il, voici venir là -bas quelqu'un qui nous donnera +peut-être des renseignements. + +En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait +d'apparaître. + +Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue +sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement, +comme s'il eût menacé un ennemi visible pour lui seul. + +Bientôt on put distinguer ses traits. + +--Eh!... c'est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur. + +--Le propriétaire des vignes de la Borderie? + +--Précisément... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah! +il a du bon sang dans les veines, celui-là , et on peut se fier à lui. + +--Il faut le prier de monter, dit M. d'Escorval. + +M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains +en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela: + +--Ohé!... Chanlouineau. + +Le robuste gars leva la tête. + +--Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler. + +Chanlouineau répondit par un geste d'assentiment, on le vit dépasser +la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon. + +Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque +grave événement. Il n'avait plus de cravate, et le col de sa chemise +déchiré laissait voir son cou musculeux. + +--Où se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?... + +Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un +rugissement de rage. + +--On ne se bat pas, répondit-il, on s'amuse. Ces coups de fusil que +vous entendez sont tirés en l'honneur et gloire de M. le duc de +Sairmeuse. + +--C'est impossible... + +--Je le sais bien... et cependant c'est la pure vérité. C'est Chupin, +le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre, +qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais à +portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus!... + +M. Lacheneur était confondu. + +--Enfin, que s'est-il passé? interrogea-t-il. + +--Oh!... c'est simple comme bonjour. Quand le duc est arrivé à +Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme, +l'infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des +mendiants après une diligence, en criant: «Vive monsieur le duc!» Lui, +enchanté, qui s'attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait +remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L'argent, vous +m'entendez, a mis Chupin en appétit, et il s'est logé en tête de faire +à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l'Empereur. Ayant +appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s'était +passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de +Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voilà aussitôt tous +les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait +là -dessus... et bien vite il se met à raconter à ces pauvres +imbéciles qu'ils n'ont qu'à brûler de la poudre au nez du duc pour +obtenir la confirmation des ventes... + +--Et ils l'ont cru? + +--Dur comme fer... Ah! les préparatifs n'ont pas été longs. On est +allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur +hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de +la poudre... et vous avez entendu. Quand j'ai quitté Sairmeuse, ils +étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui +criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!... + +C'est bien là ce qu'avait deviné M. d'Escorval. + +--Voilà , en petit, l'ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La +bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout!... + +Cependant, Chanlouineau poursuivait: + +--Enfin, fête complète!... Le diable avait sans doute prévenu les +nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de +Sairmeuse est le grand ami du roi et qu'il en obtient tout ce qu'il +veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je +ne suis qu'un pauvre paysan, moi,--il disait «pésan»--mais jamais je +ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec +nous autres, devant le duc... Ils lui léchaient les mains... Et lui +se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de +Courtomieu... + +--Et son fils?... interrompit Maurice. + +--Le marquis Martial, n'est-ce pas?... Il se promenait aussi devant +l'église, donnant le bras à Mlle Blanche de Courtomieu... Ah! je ne +sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille +qui n'est pas plus grande que ça, si blonde qu'on dirait qu'elle a des +cheveux morts sur la tête... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se +moquaient des paysans... On dit qu'ils vont se marier. Et même, ce +soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l'honneur du +duc... + +Il avait conté tout ce qu'il savait, il s'arrêta. + +--Tu n'as oublié qu'une chose, fit M. Lacheneur, c'est de nous dire +pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t'étais battu?... + +Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement: + +--Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que +Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint... +Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout +rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s'est arrêté devant +moi: «Tu es donc une mauvaise tête?» m'a-t-il dit. J'ai répondu que +non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m'a pris par ma +cravate, et il m'a secoué en me disant qu'il me corrigerait et qu'il +me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j'ai senti +la main de ce vieux, tout mon sang n'a fait qu'un tour... Je l'ai +empoigné à bras le corps!... Heureusement on s'est jeté à six sur moi +et j'ai été obligé de lâcher prise... Mais qu'il ne s'avise jamais de +venir rôder autour de _mes_ vignes!... + +Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait; le feu des +révoltes flambait dans ses yeux. + +Et M. d'Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment +allumées, et dont l'explosion, pensait-il, serait terrible... + +Mais M. Lacheneur s'était redressé. + +--Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas +m'accompagner, j'ai un marché à te proposer... + +M. et Mme d'Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir; mais il ne +se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille. + +Pourtant Maurice ne désespérait pas encore. + +Marie-Anne lui avait promis qu'elle l'attendrait le lendemain, dans le +bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche. + + + + +VII + + +Lorsqu'il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de +Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité. + +Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l'enthousiasme de +commande des paysans si froids et si calculateurs qui l'entouraient. + +C'était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et +cauteleux, hardi comme qui n'a rien, patient autant qu'un sauvage; +enfin, un de ces coquins complets et tout d'une venue, tels qu'on n'en +trouve qu'au fond de la campagne. + +On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement. + +Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu'alors +dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du +Code rural. + +Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé, +il avait dépensé des trésors d'intrigue à faire la fortune de vingt +diplomates. + +Les circonstances, il le disait souvent, l'avaient mal servi. + +Aussi, est-ce désespérément qu'il s'accrocha à l'occasion rare et +unique qui se présentait. + +Comme de juste, ce rusé gredin n'avait rien dit des circonstances qui +entouraient la restitution de Sairmeuse. + +Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait +semant la nouvelle de groupe en groupe. + +--M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes, +terres à blé, il rend tout!... + +C'était plus qu'il n'en fallait pour bouleverser tous ces +propriétaires de la veille. + +Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez +menacé pour aller au-devant d'une revendication, que ne devaient-ils +pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans +défense?... + +On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu'un décret se +préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de +propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de +Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs +yeux comme un miroir à alouettes. + +--Quand on n'est pas le plus fort, comme l'ormeau, disaient les +orateurs de leurs délibérations, on plie comme l'osier, qui se relève +quand l'orage est passé. + +Et ils plièrent... Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec +un délire d'autant plus extravagant que la rancune et la peur s'y +mêlaient. + +À bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l'accent de la rage +et de la menace. + +Enfin, comme il est rare que l'homme des campagnes, travaillé de +défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d'eux se disait à +part soi: + +--Que risquons-nous à crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S'il +se contente de cela pour tout loyer, bon! S'il ne s'en contente pas, +il sera toujours temps de voir à trouver autre chose. + +Là -dessus, ils clamaient à s'égosiller... + +Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le +duc se laissait aller à son ravissement. + +Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l'incorrigé et +l'incorrigible, l'homme des grotesques préjugés et des illusions +obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations, +fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de singe,» prétendait +Chateaubriand. + +--Que me chantiez-vous donc, curé? disait-il à l'abbé Midon. Comment +avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour +nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions +n'existent que dans votre esprit et votre cœur. + +L'abbé Midon se taisait. Qu'eût-il pu répondre!... + +Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l'opinion, à cette +allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement. + +--Il y a quelqu'un sous tout ceci!... pensait-il. + +Ce quelqu'un ne tarda pas à se révéler. + +Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère. + +Il s'avança dans le salon, l'échine arrondie en cerceau, humble, +rampant, l'œil plein des plus viles soumissions, un sourire +obséquieux aux lèvres. + +Et, par l'entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l'ombre du +corridor le profil peu rassurant de ses deux fils. + +Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie +de protestations. Il venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur +la place. + +--Eh bien!... Oui! s'écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre +aux désirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis! + +Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense +hurrah s'éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en +l'air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n'avait ouï pareil +fracas d'artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au _Bœuf +couronné_. + +Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa +froideur hautaine et indifférente,--s'émouvoir est du commun--mais en +réalité il était ravi, transporté. + +Si ravi qu'il chercha vite comment récompenser cet accueil. + +Un simple coup d'œil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui +avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact. + +Les lots détachés de l'immense domaine et vendus séparément étaient +d'une importance relativement minime. + +Le duc pensa qu'il serait politique et peu coûteux d'abandonner ces +misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou +cinquante paysans. + +--Mes amis, cria-t-il d'une voix forte, je renonce pour moi et mes +descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils +sont à vous, je vous les donne!... + +Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble +sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de +Chupin, l'organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en +personnage. + +Et pendant que le duc se promenait d'un air fier et satisfait +au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne +venaient-ils pas de jouer «l'ancien seigneur,» comme disaient les +vieux. + +Même, s'ils s'étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau, +c'est que la donation leur semblait un peu fraîche... sans cela... + +Mais le duc n'eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui +frappa vivement son fils... + +Un de ses anciens amis de l'émigration, le marquis de Courtomieu, +qu'il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa +rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche. + +Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l'ami de +son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l'ombre des grands +arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec +toute la noblesse des environs... + +Il n'était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de +Sairmeuse. D'abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions +en Angleterre. Puis, il était l'ami du roi, et chacun, pour soi, pour +ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer... + +Pauvre roi!... il eût eu la France entière à partager comme du gâteau +entre tous ces appétits, qu'il ne les eût pas satisfaits... + +Ce soir-là , après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc +coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu'avait occupée +Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de +«Buonaparte.» + +Il était gai, causeur, plein de confiance dans l'avenir. + +--Ah!... on est bien chez soi, répétait-il à son fils. + +Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres. + +Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette +journée, l'avaient ému, lui si peu accessible à l'émotion. Il songeait +à ces deux jeunes filles si différentes: + +Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur. + + + + +VIII + + +Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l'adolescence, ont aimé, ont +été aimés et ont vu, tout à coup, s'ouvrir entre eux et le bonheur un +abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de +Maurice d'Escorval. + +Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d'avenir reposaient sur son +amour pour Marie-Anne. + +Cet amour lui échappant, l'édifice enchanté de ses espérances +s'écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines. + +Sans Marie-Anne, il n'apercevait ni but, ni sens à son existence. + +C'est qu'il ne s'abusait pas. Si tout d'abord son rendez-vous pour le +lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y +réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien, +puisque tout dépendait d'une volonté étrangère, la volonté de M. +Lacheneur. + +Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L'heure +du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d'avaler +une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se +retirer. + +M. d'Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne +se permirent aucune observation. + +Ils respectaient cette douleur qu'ils étaient si dignes de partager. +Ils savaient qu'il est de ces chagrins cuisants qui s'irritent de +toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que +soit la main qui les panse. + +--Pauvre Maurice!... murmura Mme d'Escorval, dès que son fils se fut +retiré. + +Et son mari ne répondant pas: + +--Peut-être, ajouta-t-elle d'une voix hésitante, peut-être serait-il +sage à nous de ne pas l'abandonner seul aux inspirations de son +désespoir. + +Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l'horrible appréhension +de sa femme. + +--Nous n'avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j'ai entendu +Marie-Anne promettre à Maurice de l'attendre demain au bois de la +Rèche. + +La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s'était +glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais +elle était mère, elle voulait savoir. + +Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement +la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes +rêveries, qu'il n'entendit rien et ne soupçonna même pas la +sollicitude qui veillait sur lui. + +Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d'appui, le front +entre ses mains, et il regardait... + +Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger +brouillard blanc qui indiquait le cours de l'Oiselle, il apercevait +la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses +toits dentelés. + +Que de fois il l'avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce +château qui abritait ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux +au monde. + +De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son cœur +battait plus fort quand il les voyait s'éclairer. + +--Elle est là , se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille... +Elle s'agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après +celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu... + +Mais ce soir, il n'avait pas à attendre qu'une lumière brillât +derrière les vitres de cette fenêtre chérie. + +Marie-Anne n'était plus à Sairmeuse... elle en avait été chassée. + +Où était-elle, maintenant?... Elle n'avait plus d'autre asile, elle, +accoutumée aux recherches de la richesse, qu'une misérable masure +couverte de chaume, dont les murs n'étaient même pas blanchis à la +chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la +grande route et boueux en hiver. + +Elle en était réduite à garder pour elle-même l'aumône que, charitable +en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens. + +Que faisait-elle à cette heure?... Elle pleurait sans doute... + +À cette idée, le cœur du pauvre Maurice se brisait. + +Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement +s'illuminer le château de Sairmeuse? + +Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de +Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique +demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire +possession de ce château dont M. de Sairmeuse n'avait pas franchi le +seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas. + +Maurice vit les lumières courir d'étage en étage, de chambre en +chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s'éclairèrent. + +À ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage. + +Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d'une vierge, +où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée. + +Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils +parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait +peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir +examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s'entourer les +jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre +inachevée laissée sur le pupitre... + +Jamais avant cette soirée Maurice n'eût voulu croire qu'on pouvait +haïr quelqu'un autant qu'il haïssait ces Sairmeuse. + +Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à +songer à ce qu'il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une +inextricable situation. + +Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine, +redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme +d'Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre +quelque chose; il ne s'apercevait pas que depuis la veille au matin il +n'avait rien mangé. + +Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit. + +Les landes de la Rèche étant situées de l'autre côté de l'Oiselle, +Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y +avait un bac, à une portée de fusil d'Escorval. Quand il arriva au +bord de l'eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui +attendaient le passeur. + +Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta. + +--Pour vrai, c'est vrai, disait un gros garçon à l'air réjoui, et moi +qui vous parle, je l'ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau, +hier soir... Il ne se tenait pas de joie... «Je vous invite tous à la +noce! criait-il, j'épouse la fille de M. Lacheneur, c'est décidé.» + +Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton +sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu'il perdit jusqu'à la faculté de +réfléchir. + +--Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu'il +en était amoureux... c'est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il +la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que +le père a été dans les grandeurs, il n'a rien osé dire... dès qu'il +l'a su tombé, il s'est déclaré et on a topé. + +--Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux. + +--Tiens!... pourquoi donc? + +--S'il est ruiné, comme on dit... + +Les autres éclatèrent de rire. + +--Ruiné!... M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce... +Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous... +On sait ce qu'on sait... Le croyez-vous donc assez bête pour n'avoir +rien mis de côté, en vingt ans!... Il en a placé, allez, de cet +argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même +il parait qu'il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n'est pas +possible... + +--Vous mentez!... interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte +Sairmeuse aussi pauvre qu'il y était entré. + +En reconnaissant le fils de M. d'Escorval, les paysans étaient devenus +fort penauds. Mais lui, en intervenant, s'était enlevé tout moyen de +se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des +choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu'il pense +devoir être agréable à qui l'interroge; il a peur de se compromettre. + +Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut +traversé l'Oiselle. + +--Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c'est impossible! +c'est impossible!... + + + + +IX + + +Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le +rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle. + +La nature y semble maudite, rien n'y vient. La boue s'y détrempe +contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la +patience opiniâtre des paysans s'y est émoussée comme le fer des +outils. + +Quelques chênes rabougris s'élevant de place en place au-dessus des +genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture. + +Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y +poussent droits et forts. Les eaux de l'hiver ont charrié dans +quelques replis de terrain assez d'humus pour donner la vie à des +clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales +s'accrochent aux branches voisines. + +En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi. +Il s'était cru en retard et il était en avance de plus d'une heure. + +Il s'assit sur un quartier de roche d'où il découvrait toute la lande, +et il attendit. + +Le temps était magnifique, l'air enflammé. Le soleil d'août dans +toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des +dernières pluies. + +Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la +campagne, pas un bourdonnement d'insecte, pas un frémissement de brise +dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portât le regard, rien +ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes. + +Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte +de son cœur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de +solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées, +plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à +la bise de novembre. + +Avec le malheur, l'expérience lui venait vite, et cette science +cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les +illusions. + +Ce n'est que depuis qu'il avait entendu causer les paysans qu'il +comprenait bien l'horreur de la situation de M. Lacheneur. Précipité +brusquement des hauteurs sociales qu'il avait atteintes, il ne +trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on +le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur, +criaient les autres. Il n'avait plus de condition sociale. Il était +l'homme tombé, celui qui a été et qui n'est plus... + +Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à +expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées?... + +Cette réflexion faisait frémir Maurice. Rapprochant des cancans des +paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur, +il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage +de Marie-Anne et de Chanlouineau n'était pas si absurde qu'il l'avait +jugée tout d'abord. + +Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan +sans éducation?... Par calcul? Non, puisqu'il repoussait une alliance +dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Par amour-propre +alors?... Peut-être ne voulait-il pas qu'il fût dit qu'il dût quelque +chose à un gendre... + +Maurice épuisait tout ce qu'il avait de pénétration à chercher le +mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la +lande, une femme apparut: Marie-Anne. + +Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n'osa +quitter l'ombre des arbres. + +Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en +jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans +surprise, qu'elle était tête nue, et qu'elle n'avait sur les épaules +ni châle ni écharpe. + +Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d'elle, et +lui prit la main qu'il porta à ses lèvres. + +Mais cette main qu'elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la +retira doucement avec un geste si triste qu'il eût bien dû comprendre +qu'il n'était plus d'espoir. + +--Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n'ai pu soutenir +l'idée de votre inquiétude... Je trahis en ce moment la confiance +de mon père... il a été obligé de sortir, je me suis échappée... Et +cependant je lui ai juré, il n'y a pas deux heures, que je ne vous +reverrais jamais... Vous l'entendez: jamais. + +Elle parlait vite, d'une voix brève, et Maurice était confondu de la +fermeté de son accent. + +Moins ému, il eût vu combien d'efforts ce calme apparent coûtait +à cette jeune fille si vaillante. Il l'eût vu, à sa pâleur, à la +contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu'elle avait +vainement baignées d'eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la +nuit. + +--Si je suis venue, poursuivait-elle, c'est qu'il ne faut pas, pour +votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu'il reste, au fond de +votre cœur, l'ombre d'une pensée d'espérances... Tout est bien fini, +c'est pour toujours que nous sommes séparés!... Les faibles seuls +se révoltent contre une destinée qu'ils ne peuvent changer; +résignons-nous... Je voulais vous voir une dernière fois et vous +dire cela... Ayons du courage, Maurice... Partez, quittez Escorval, +oubliez-moi... + +--Vous oublier, Marie-Anne! s'écria le malheureux, vous oublier!... + +Il chercha du regard le regard de son amie, et l'ayant rencontré, il +ajouta d'une voix sourde: + +--Vous m'oublierez donc, vous?... + +--Moi je suis une femme, Maurice... + +Mais il l'interrompit. + +--Ah! ce n'est pas là ce que j'attendais, prononça-t-il. Pauvre +fou!... Je m'étais dit que vous sauriez trouver dans votre cœur de +ces accents auxquels le cœur d'un père ne saurait résister. + +Elle rougit faiblement, hésita, et dit: + +--Je me suis jetée aux pieds de mon père... il m'a repoussée. + +Maurice fut anéanti, mais se remettant: + +--C'est que vous n'avez pas su lui parler, s'écria-t-il avec une +violence inouïe, mais je le saurai, moi!... Je lui donnerai de telles +raisons qu'il faudra bien qu'il se rende. De quel droit son caprice +briserait-il ma vie!... Je vous aime... de par mon amour vous êtes +à moi, oui, plus à moi qu'à lui!... Je lui ferai entendre cela, vous +verrez... Où est-il, où le rencontrer à cette heure?... + +Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne +l'arrêta par le bras. + +--Restez, commanda-t-elle, restez!... Vous ne m'avez donc pas +comprise, Maurice?... Eh bien! sachez toute la vérité. Je connais +maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais +mourir de sa résolution, je l'approuve... N'allez pas trouver mon +père... Si, touché de vos prières, il accordait son consentement, +j'aurais l'affreux courage de refuser le mien!... + +Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l'éclaira pas. +Sa tête s'égara, et sans conscience de l'abominable injure qu'il +adressait à cette femme tant aimée: + +--Est-ce donc pour Chanlouineau, s'écria-t-il, que vous gardez votre +consentement?... Il le croit, puisqu'il va disant partout que vous +serez bientôt sa femme... + +Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair +même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le +regard dont elle accabla Maurice. + +--Dois-je m'abaisser jusqu'à me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer +que si je soupçonne ce qu'ont pu projeter mon père et Chanlouineau, +je n'ai pas été consultée? Me faut-il vous apprendre qu'il est des +sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J'ai trouvé en moi +assez de dévouement pour renoncer à l'homme que j'avais choisi... Je +ne saurais me résoudre à en accepter un autre. + +Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui +de la sublime expression du visage de Marie-Anne. + +La raison lui revenait, il sentait l'indignité de ses soupçons, il se +faisait horreur pour avoir osé les exprimer. + +--Oh! pardon!... balbutia-t-il, pardon!... + +Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces +événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les +réticences de Marie-Anne!... + +Il cherchait une idée de salut; il crut l'avoir trouvée. + +--Il faut fuir! s'écria-t-il, partir à l'instant, sans retourner la +tête!... Avant la nuit nous aurons passé la frontière... + +Les bras étendus, il s'avançait comme pour prendre possession de +Marie-Anne, et l'entraîner, elle l'arrêta d'un seul regard. + +--Fuir!... dit-elle d'un ton de reproche, fuir!... et c'est vous, +Maurice, qui me conseillez cela. Quoi!... le malheur frappe à coups +redoublés mon pauvre père, et j'ajouterais ce désespoir et cette honte +à ses douleurs!... La solitude s'est faite autour de lui, ses amis +l'ont abandonné, et moi, sa fille, je l'abandonnerais!... Ah! je +serais, si j'agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des +créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce +que j'ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être +résolue au parti extrême que vous m'offrez... je serais sortie en +plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n'est pas le monde +que je crains, moi!... Mais si on fuit le château d'un père riche et +heureux, on ne déserte pas la masure d'un père désespéré et misérable. +Laissez-moi, Maurice, où m'attache l'honneur... Je saurai devenir +paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez... je n'ai pas trop +de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu'on ne saurait être +complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli... + +Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit +tourner la tête. + +À dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son +fusil de chasse. + + + + +X + + +Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la +première nuit de sa Restauration, ainsi qu'il disait. + +Si inaccessible qu'il se prétendît aux émotions qui agitent les gens +du commun, les scènes de la journée l'avaient profondément remué. + +Il n'avait pu se défendre de plus d'un retour vers le passé, lui qui +cependant s'était fait une loi de ne jamais réfléchir. + +Tant qu'il avait été sous les yeux des paysans ou des convives du +château de Courtomieu, il avait mis son honneur à paraître froid ou +insouciant. Une fois enfermé dans sa chambre, il s'abandonna sans +contrainte à l'excès de sa joie. + +Elle était immense et tenait presque du délire. + +Seul, il eût pu dire, mais il s'en fût bien gardé, quel prodigieux +service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse. + +Ce malheureux qu'il payait de la plus noire ingratitude, cet homme +probe jusqu'à l'héroïsme qu'il avait traité comme un valet infidèle, +venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie. + +Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse à l'abri d'une +misère non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il +redoutait... + +Celui-là eût bien ri, à qui on eût dit cela dans le pays. + +--Allons donc! eût-il répondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse +possèdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-être, on +n'en connaît pas le nombre. + +Cela était vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des +successions de la duchesse et de lord Holland, n'avaient pas été +légués au duc. + +Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa +guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait à +son fils, à son fils seul. + +Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes, +pas de quoi vivre, strictement parlant. + +Certes, jamais Martial n'avait dit un mot qui put donner à soupçonner +qu'il avait l'intention de s'emparer de l'administration de ses biens, +mais ce mot, il pouvait le dire... + +N'y avait-il pas lieu de croire qu'il le dirait fatalement quelque +jour, tôt ou tard?... + +Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l'entendre, s'avouant, à +part soi, qu'à la place de son fils il l'eût dit depuis longtemps. + +Rien qu'en songeant à cette éventualité, il frémissait. + +Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin +à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui +faudrait baser ses dépenses. + +Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à +puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables... + +--Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement... +Que Martial se marie, que l'ambition le prenne, qu'il soit mal +conseillé... c'en est fait. + +Lorsqu'il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils +comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire +dans ses yeux quantité de pensées qui n'y étaient pas. Et selon qu'il +le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou +s'effrayait davantage. + +Parfois il mettait les choses au pis. + +--Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute +sa fortune, et me voilà sans pain... + +Cette continuelle appréhension d'un homme qui jugeait les sentiments +des autres sur les siens, n'était-elle pas un épouvantable châtiment? + +Ah!... ils n'eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les +misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse +étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent. + +Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou. + +--Que suis-je? s'écriait-il, écumant de rage; un jouet entre les mains +d'un enfant. J'appartiens à mon fils. Que je lui déplaise, il me +brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis +de tout, c'est qu'il le veut bien; il me fait l'aumône de mon luxe et +de ma grande existence... Mais je dépens d'un moment de colère, de +moins que cela, d'un caprice... + +Avec de telles idées, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer +son fils. + +Il le haïssait. + +Il lui enviait passionnément tous les avantages qu'il lui voyait, +ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son +intelligence, qu'on disait supérieure. + +On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des +pères!... + +Enfin, cela était ainsi!... + +Seulement, rien n'apparut à la surface de ces misères intérieures, et +Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s'il surprit le +secret de son père, il n'en laissa rien voir et n'en abusa pas. + +Ils étaient parfaits l'un pour l'autre, le duc bon jusqu'à la plus +extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations +n'étaient pas celles d'un père et d'un fils, l'un craignant toujours +de déplaire, l'autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur +un pied d'égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n'ayant +même pas l'un pour l'autre de ces secrets que commande la pudeur de la +famille... + +Eh bien! c'est cette horrible situation que dénouait Lacheneur. + +Propriétaire de Sairmeuse, d'une terre de plus d'un million, le duc +échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté!... + +Aussi que de projets en cette nuit!... + +Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l'ami du roi; +n'avait-il pas le droit d'aspirer à tout? + +Lui qui avait épuisé jusqu'au dégoût, jusqu'à la nausée tous les +plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter +les délices du pouvoir qu'il ne connaissait pas... + +Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de +moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France. + +Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial. + +En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait +parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette +rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n'avait pas contenté sa +curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu. + +Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les +pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de +son enfance lui revenaient en foule. + +Lacheneur n'avait-il pas tout respecté!... Le duc retrouvait toutes +choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées, +laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu'il les avait +quittées. + +Lorsqu'il eut tout vu: + +--Décidément, marquis, s'écria-t-il, ce Lacheneur n'est pas un +aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner +beaucoup, en faveur du soin qu'il a pris de notre maison en notre +absence... + +Martial resta sérieux. + +--Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par +une belle et large indemnité. + +Ce mot fit bondir le duc. + +--Une indemnité!... s'écria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien! +et mes revenus?... N'ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir +le chevalier de La Livandière?... + +--Le chevalier n'est qu'un sot!... déclara Martial. Il a oublié que +Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu'il est de +notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille +francs... ce sera d'ailleurs d'une bonne politique en l'état des +esprits, et Sa Majesté vous en saura gré... + +Politique... état des esprits... Sa Majesté... On eût obtenu bien des +choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots. + +--Jarnibieu!... s'écria-t-il, cent mille livres!... comme vous +y allez!... Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune!... +Cependant, si c'est bien votre avis... + +--Eh!... monsieur, ma fortune n'est-elle pas la vôtre!... Oui, je vous +ai bien dit mon opinion. C'est à ce point que, si vous le permettez, +je verrai Lacheneur moi-même et je m'arrangerai de façon à ne pas +blesser sa fierté. C'est un dévouement qu'il nous faut conserver... + +Le duc ouvrait des yeux immenses. + +--La fierté de Lacheneur!... murmura-t-il. Un dévouement à +conserver... Que me chantez-vous là ?... D'où vous vient cet intérêt +extraordinaire?... + +Il s'interrompit, éclairé par un rapide souvenir. + +--J'y suis! reprit-il; j'y suis!... Il a une jolie fille, ce +Lacheneur... + +Martial sourit sans répondre. + +--Oui, jolie comme un cœur, poursuivit le duc, mais cent mille livres... +jarnibieu!... c'est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez... + +C'est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se +mit en route, armé d'un fusil qu'il avait trouvé dans une des salles +du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre. + +Le premier paysan qu'il rencontra lui indiqua le chemin de la masure +qu'habitait désormais M. Lacheneur... + +--Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois +de sapins sur votre gauche, traversez-le... + +Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il +s'approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d'Escorval, et obéissant à +une inspiration de colère, il s'arrêta, laissant tomber lourdement à +terre la crosse de son fusil. + + + + +XI + + +Aux heures décisives de la vie, quand l'avenir tout entier dépend +d'une parole ou d'un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent +traverser l'esprit dans l'espace de temps que brille un éclair. + +À la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première +idée de Maurice d'Escorval fut celle-ci: + +--Depuis combien de temps est-il là ? Nous épiait-il, nous a-t-il +écoutés, qu'a-t-il entendu?... + +Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le +frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps. + +La pensée de Marie-Anne l'arrêta. + +Il entrevit les résultats possibles, probables même, d'une querelle +née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu'en fût l'issue, +perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et +la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant, +par son fait, la fable du pays, montrée au doigt... et il eut assez de +puissance sur soi pour maîtriser sa colère. + +Tout cela ne dura pas la moitié d'une seconde. + +Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers +Martial: + +--Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d'une voix affreusement +altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin... + +L'expression trahissait ses sages intentions. Un «passez votre chemin» +bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d'étranger +était la plus sanglante injure qu'on jetait alors à la face des +anciens émigrés revenus avec les armées alliées. + +Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose +insolemment nonchalente. + +Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et +répondit: + +--C'est vrai... je me suis égaré. + +Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien +que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens. +Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient +laisser l'ombre d'un doute. Si l'un restait ramassé sur lui-même, +comme pour bondir en avant, l'autre serrait le double canon de son +fusil, tout prêt à se défendre... + +Le silence de près d'une minute qui suivit, fut menaçant comme ce +calme profond qui précède l'orage... Martial à la fin le rompit: + +--Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur +netteté, reprit-il d'un ton léger, voici plus d'une heure que je +cherche la maison où s'est retiré M. Lacheneur... + +--Ah!... + +--Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père. + +D'après ce qu'il savait, Maurice crut deviner qu'il s'agissait de +quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces. + +--Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de +Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. l'abbé Midon... + +Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas. +Il venait de se jurer qu'il resterait calme quand même, et il était de +force à se tenir parole. + +--Si ces relations, ce qu'à Dieu ne plaise! prononça-t-il, sont jamais +rompues, croyez, monsieur d'Escorval, qu'il n'y aura pas de notre +faute... + +--Ce n'est pas ce qu'on prétend. + +--Qui, on...? + +--Tout le pays. + +--Ah!... Et que dit-il?... + +--La vérité... Il est de ces offenses qu'un homme d'honneur ne saurait +oublier ni pardonner. + +Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d'un air grave. + +--Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement. +Permettez-moi d'espérer que M. Lacheneur sera moins sévère que vous, +et que son ressentiment,--juste, j'en conviens--tombera devant...--il +hésitait--devant des explications loyales. + +Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce +possible!... + +Martial profita de l'effet produit pour s'avancer vers Marie-Anne et +s'adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice +pour rien. + +--Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n'en doutez +pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... À qui fera-t-on entendre +que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dévoué de notre +famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé +service! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel +que le vôtre sont faits pour s'estimer. J'avoue que, dans la scène +d'hier, M. de Sairmeuse n'a pas eu le beau rôle, mais ma démarche +d'aujourd'hui prouve ses regrets... + +Certes, ce n'était plus là le ton cavalier qu'avait pris Martial +quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place +de l'église. + +Il s'était découvert, il restait à demi-incliné, et il s'exprimait +d'un ton de respect profond, comme s'il eût eu devant lui une fière +duchesse, et non l'humble fille de ce «maraud» de Lacheneur. + +Était-ce simplement une manœuvre de roué? Subissait-il, sans trop +s'en rendre compte, l'ascendant de cette jeune fille si étrange?... +C'était l'un et l'autre. Mais il lui eût été difficile de dire où +cessait le voulu et où commençait l'involontaire. + +Cependant il continuait: + +--Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert... L'exil, +loin de la France, est lourd à porter!... Mais si les chagrins et les +déceptions ont aigri son caractère, ils n'ont pas changé son cœur. +Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que +j'ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l'avouer? +le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d'un +enfant... Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis +vingt ans... On l'a abusé par des rodomontades ridicules... Enfin, +nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur +avaient trouvé le secret d'indisposer mon père contre lui... + +On eût juré qu'il disait la vérité, tant sa voix était persuasive, +tant l'expression de son visage, son regard, son geste, étaient +d'accord avec ses paroles. + +Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu'il mentait et mentait +impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que +donna le commerce de la «haute société,» et qu'il ignorait, lui... + +Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie?... + +--Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j'ai souffert hier, +dans cette petite salle du presbytère?... Non, je ne me rappelle pas, +en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l'héroïsme de M. +Lacheneur. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation, +sans faste, il se dépouillait volontairement d'une fortune... et on le +rudoyait. Cet excès d'injustice me faisait horreur. Et si je n'ai +pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c'est que la +contradiction irrite mon père jusqu'à la folie... Mais à quoi bon +protester?... Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus +puissant que toutes mes paroles. Vous n'étiez pas hors du village, que +déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait: «J'ai eu +tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le +premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, _et obtenez +qu'il oublie_...» + +Marie-Anne, plus rouge qu'une pivoine, baissait les yeux, horriblement +embarrassée. + +--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père... + +--Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera +à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M. +Lacheneur qu'il accepte les justes réparations qui lui sont dues... et +il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause... Qui donc +résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants... + +Si inexpérimenté que fût Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre +les projets de Martial. Cet homme, qu'il haïssait déjà mortellement, +osait parler d'amour à Marie-Anne devant lui, Maurice... C'est-à -dire +que, depuis une heure, il le bafouait et l'outrageait; il se jouait +abominablement de sa simplicité. + +La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son +cerveau. + +Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le +fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança +plutôt à dix pas, en s'écriant: + +--Ah! c'est trop d'impudence à la fin, marquis de Sairmeuse!... + +L'attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui. +La violence du choc l'avait fait tomber un genou en terre; sans se +relever, il arma son fusil, prêt à faire feu. + +Ce n'était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se +colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas, +qu'il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher +du bout du doigt. + +Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne +l'attendait, la souhaitait même depuis un moment. + +Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle +était femme et n'avait pu se méprendre à l'accent du jeune marquis de +Sairmeuse. + +Il était évident qu'il «lui faisait la cour.» Et avec quelles +intentions!... il n'était que trop aisé de le deviner. + +Son trouble, pendant que le marquis parlait d'une voix de plus en plus +tendre, venait de la stupeur et de l'indignation qu'elle ressentait +d'une si prodigieuse audace. + +Comment, après cela, n'eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à +une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice! + +Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à +s'entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas. + +Le devoir de Maurice n'était-il pas de la défendre quand on +l'insultait! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la +flétrissante galanterie d'un libertin? Elle eût rougi, elle qui était +l'énergie même, d'aimer un être faible et pusillanime. + +Mais toute intervention était inutile. + +Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois +qu'elle éclaire. + +Maurice comprit qu'il est de ces injures qu'on ne doit pas paraître +soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les +adresse. + +Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C'était affaire à +lui d'expliquer les motifs de son agression. + +Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une +si puissante réaction, qu'il recouvra, comme par magie, tout son +sang-froid et le libre exercice de ses facultés. + +--Oui, reprit-il d'un ton de défi, c'est assez d'hypocrisie, +monsieur!... Oser parler de réparations après le traitement que +vous et les vôtres lui avez infligé, c'est ajouter à l'affront une +humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas. + +Martial avait désarmé son fusil; il s'était relevé, et il époussetait +le genou de son pantalon, où s'étaient attachés quelques grains de +sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre. + +Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait +la véritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il +s'avouait, qu'emporté par l'étrange impression que produisait sur lui +Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n'en était pas +absolument mécontent. + +Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu'il +s'imaginait avoir eue jusqu'à ce moment. + +--Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant +alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle +Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'espère... + +--Vous me l'avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien +n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous +indiquera la maison du baron d'Escorval. + +--Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux +de mes amis... + +--Oh!... quand il vous plairai... + +--Naturellement... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel +mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et +prétendez le défendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos +droits? + +Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu +au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne. + +--Mes droits, répondit-il, sont ceux de l'amitié... Si je vous dis +que vos démarches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur +n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous +déguisiez l'aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour +faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est +son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs +de Sairmeuse!... vous l'avez élevé à mille pieds de votre fausse +grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j'écrase, +moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de +vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront +jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il +ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira: +«Ces gens-là me doivent tout!» + +Sa parole enflammée avait une telle puissance d'émotion, que +Marie-Anne ne sut pas résister à l'inspiration qu'elle eut de lui +serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit. + +--Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a +eu hier l'honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa +fille... + +--Et je l'ai refusée!... cria une voix terrible. + +Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même +mouvement de surprise et d'effroi. + +M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait +Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants. + +--Oui, je l'ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas +que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m'avez-vous juré +ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des +rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez à la maison, à +l'instant... + +--Mon père... + +--Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne. + +Elle obéit et s'éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où +se lisait un adieu qu'elle croyait devoir être éternel. + +Dès qu'elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant +Maurice, les bras croisés: + +--Quant à vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'espère ne plus +vous reprendre à rôder autour de ma fille... + +--Je vous jure, monsieur... + +--Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de détourner +une jeune fille de son devoir, qui est l'obéissance... Vous venez +de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la +mienne... + +Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur +l'interrompit. + +--Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis. + +Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque +jusqu'au sentier qui traversait le bois de la Rèche. + +Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui +dire à l'oreille, et de son ton amical d'autrefois: + +--Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre +toutes mes précautions inutiles!... + +Il suivit de l'œil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette +scène, stupéfié de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement +quand il le vit hors de la portée de la voix qu'il revint à Martial. + +--Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis, +dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous +cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend +pour se rendre au château de Courtomieu. + +Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta: + +--Et nous, en route!... + +Mais Martial l'arrêta d'un geste. + +--Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où +il m'a envoyé... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part... + +--Chez moi?... + +--Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter +l'expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le +curé Midon... + +Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un +rare bonheur d'expression, se mit à répéter au père l'histoire qu'il +venait de conter à la fille. + +À l'entendre, son père et lui étaient désespérés... Se pouvait-il que +M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s'était-il +retiré si précipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa +disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent +mille francs, davantage même... + +Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut +fini, il répondit respectueusement mais froidement qu'il réfléchirait. + +Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès +que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations. + +--Nous avions mal jugé ces gens-là , déclara-t-il. + +Mais M. Lacheneur haussa les épaules. + +--Comme cela, fit-il, tu crois que c'est à moi qu'on offre tout cet +argent? + +--Dame!... j'ai des oreilles... + +--Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu'elles +entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux +beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il +voudrait en faire sa maîtresse... + +Chanlouineau s'arrêta court, l'œil flamboyant, les poings crispés. + +--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à +vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez. + + + + +XII + + +--Non, décidément, je n'ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse +comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa +beauté est divine!... + +Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à +M. Lacheneur. + +Au risque de s'égarer, il avait pris au plus court, et il s'en allait +à travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour +sauter les fossés. + +Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à +se représenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante +et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se +redressant superbe de fierté. + +--Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous +cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie! +Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses +deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbécile +d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne +fut-ce qu'une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou +d'elle!... + +Lui-même l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel +nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui +frémissaient en lui. + +--Ah!... n'importe, s'écria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je +l'aurai. + +En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique +de l'entreprise, avec la sagacité d'une expérience souvent mise à +l'épreuve. + +Son début, force lui était d'en convenir, n'avait été ni heureux ni +adroit. + +--C'est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment, +moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des +réalités!... + +Il est sûr que l'épreuve qu'il venait de tenter était faite pour +porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été +repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur +ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que +froidement ses avances et l'offre d'une véritable fortune. + +En outre, il se rappelait l'œil terrible de Chanlouineau. + +--Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un +signe de Marie-Anne, il m'eût écrasé comme un œuf, sans souci de +mes aïeux. Ah ça! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois +poursuivants en ce cas. + +Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus +elle irritait sa passion. + +--Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir +ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques +entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de +Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout +tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j'ai +produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai été hardi, et ce sera +bien le diable si elle n'est pas touchée et flattée de ce triomphe de +sa beauté. Reste le d'Escorval. + +C'était là que le bât blessait Martial, ainsi qu'il se le répétait en +ce langage trivial qu'on emploie vis-à -vis de soi. + +Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa +colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle. + +Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour +Chanlouineau?... Et encore dans quel but?... + +--En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de +demander compte à ce petit d'Escorval de son insolence. Digérer +un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est +incontestable; peut-être s'avisera-t-il de venir me provoquer de +nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour +que je n'aie aucune satisfaction à lui refuser. D'un autre côté, si +j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête, +Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne +chose en échange d'un petit expédient pour le forcer à quitter le +pays. + +Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni +prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait +à l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas +précipités derrière lui. + +Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des +signes, il s'arrêta. + +C'était Chupin et un de ses fils. + +Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'était faufilé parmi les gens +chargés d'aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait +déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir +indispensable. + +--Ah! monsieur le marquis, s'écria-t-il dès qu'il fut à portée de la +voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc... + +--Bien, dit sèchement Maurice, je rentre. + +Mais Chupin n'était plus susceptible, et si fâcheux que fût l'accueil, +il ne s'en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près +pour être entendu. + +Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit +de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M. +Lacheneur. + +Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu'un autre? Avait-il deviné +quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?... + +À l'entendre, Lacheneur--il ne disait plus: Monsieur--n'était +définitivement qu'un scélérat, la restitution de Sairmeuse n'était +qu'une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs, +puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne. + +Si le vieux maraudeur n'avait que des soupçons, Martial les changea en +certitude par sa vivacité à demander: + +--Comment, Mlle Lacheneur va se marier. + +--Oui, monsieur le marquis. + +--Et avec qui?... + +--Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien, +que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait +manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si +Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la +mènerait pas à la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle +fille. + +--Est-ce positif ce que vous dites là ?... + +--À ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à +Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et +qu'on va publier les bans... + +Et se retournant vers son fils: + +--Pas vrai... garçon? demanda-t-il. + +--Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n'avait ouï rien de +pareil. + +Martial se tut, honteux peut-être de s'être laissé prendre aux amorces +de ce vieux, mais satisfait d'être averti de cette circonstance si +importante. + +Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de +mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait +quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif, +eût-il refusé sa fille à Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la +donner à un paysan?... + +Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à +Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace +sablé qui s'étendait entre le parterre et le perron du château, se +trouvaient amoncelés toutes sortes d'effets d'habillement, du linge, +de la vaisselle, des meubles... On eût dit un déménagement. Une +demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce +remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres. + +Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avança donc vers son père, +et après l'avoir respectueusement salué: + +--Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il. + +M. de Sairmeuse éclata de rire. + +--Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C'est cependant bien +simple. Qu'un maître légitime, à son retour, couche dans les draps +d'un usurpateur, c'est charmant pour une première nuit, pour une +seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait +que j'étais chez lui, et ça m'assassinait. J'ai donc fait rassembler +et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n'est pas +de l'ancien mobilier du château... On va charger le tout sur une +charrette et le lui porter... + +Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d'être arrivé si à point. +Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances. + +--Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il. + +--Hein!... pourquoi? Qui m'en empêcherait, je vous prie? + +--Personne assurément... Mais vous réfléchirez qu'un homme qui ne +s'est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards... + +Le duc parut abasourdi. + +--Des égards!... s'écria-t-il, ce maraud a droit à des égards!... +Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c'est-à -dire +vous lui donnez--car il n'est que juste que vous fassiez la guerre à +vos dépens--vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se +tient pas pour content, il lui faut encore des égards!... Accordez-lui +en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j'ai +résolu... + +--Eh bien!... moi, monsieur, j'y regarderais à deux fois, à votre +place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c'est très-bien. Mais où en +est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il +revenait sur sa parole?... Où sont vos titres de propriété?... + +M. de Sairmeuse devint vert. + +--Jarnibieu! s'écria-t-il, je n'avais pas pensé à cela... Holà ! vous +autres, qu'on me rentre toute cette dépouille, et promptement!... + +Et comme on lui obéissait: + +--Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à +Courtomieu, d'où on nous a déjà envoyé chercher deux fois... Il s'agit +d'une affaire d'une importance extrême. + + + + +XIII + + +Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus +magnifique habitation de l'arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse +s'enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et +ses eaux jaillissantes. + +On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée, +très-laide, et qui gâtait absolument l'harmonie du paysage. Elle avait +cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu'il disait, et, +pour cette raison, il la considérait comme un chef-d'œuvre. + +Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande +route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie +profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse. + +Cette rêverie, le marquis pensait bien l'avoir causée. + +--Voilà , se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat +de mon adroite manœuvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne +sera pas légalisée, j'obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai... +oui, tout. Et s'il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa +table. + +Il se trompait. Le duc avait déjà oublié cette affaire; ses +impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur +le sable. + +Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au +cocher de marcher au pas: + +--Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous êtes décidément +amoureux de cette petite Lacheneur?... + +Martial ne put s'empêcher de tressaillir. + +--Oh!... amoureux, fit-il d'un ton léger, ce serait peut-être beaucoup +dire. Mettons qu'elle m'inspire un goût assez vif, ce sera suffisant. + +Le duc regardait son fils d'un air narquois. + +--En vérité, vous me ravissez!... s'écria-t-il. Je craignais que cette +amourette ne dérangeât, au moins pour l'instant, certains plans que +j'ai conçus... J'ai des vues sur vous, marquis!... + +--Diable!... + +--Oui, j'ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en +détail... Je me borne pour aujourd'hui à vous recommander d'examiner +Mlle Blanche de Courtomieu. + +Martial ne répondit pas. La recommandation était inutile. Si Mlle +Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis +un moment le souvenir de Marie-Anne s'effaçait sous l'image radieuse +de Blanche. + +--Mais avant d'arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père... +Il est fort de mes amis et je le sais par cœur. Vous avez entendu des +faquins me reprocher ce qu'ils appelaient mes préjugés, n'est-ce pas? +Eh bien! comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu'un insigne +jacobin. + +--Oh!... mon père... + +--Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon époque, on l'eût tenu, +lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement,--car il y +a un seulement,--les principes que j'affiche hautement, il les tient +enfermés dans sa tabatière... et fiez-vous à lui pour ne l'ouvrir +qu'au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses +opinions, en ce sens qu'il a été forcé de les cacher assez souvent. Il +les a cachées sous le Consulat, d'abord, quand il revint d'émigration. +Il les dissimula plus courageusement encore sous l'Empire... car il a +été quelque peu chambellan de «Buonaparte,» ce cher marquis... Mais, +chut! ne lui rappelez pas cet héroïsme: il le déplore depuis Lutzen. + +C'est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses +meilleurs amis. + +--L'histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l'histoire de ses +mariages... Je dis: «ses,» parce qu'il s'est marié un certain nombre +de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de +perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches +les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une +Cissé-Blossac... c'est celle qui a le plus duré; elle est morte vers +1809. À chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité +de terres ou des rentes. Si bien qu'à cette heure, il est aussi riche +que vous, marquis, et qu'il a des influences secrètes dans tous les +camps... Mais, Jarnibieu! j'oubliais un détail: il flaire, m'a-t-on +dit, l'influence du clergé, et il est devenu d'une haute piété. + +Il s'interrompit, la voiture venait de s'arrêter dans la cour +d'honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne +au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu'il ne prodiguait pas. + +C'était bien l'homme du portrait. + +Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu +portait une lévite infinie et des souliers à boucle d'or. La tête +qui surmontait cette immense charpente était remarquablement +petite,--signe de race,--couronnée de rares cheveux plats et +noirs,--il les teignait,--et éclairée par de gros yeux ronds et sans +chaleur. + +La morgue qui sied au gentilhomme et l'humilité qui convient au +chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant +combat. + +Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non +sans les combler de compliments débités d'une petite voix de tête, qui +étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons +de flûte sortant des flancs d'un ophicléide. + +--Enfin, vous voici... répétait-il; nous vous attendions pour +délibérer... c'est très-grave... très-délicat aussi. Il s'agit de +rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de +la Révolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos +amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet, +transformé en chambre du conseil... + +Martial frémit à l'idée de tout ce qu'il allait être obligé d'entendre +de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui +revenant à propos: + +--N'aurons-nous donc pas l'honneur, demanda-t-il, de présenter nos +respects à Mlle de Courtomieu?... + +--Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine, +répondit le marquis de Courtomieu d'un ton distrait... à moins +qu'elles ne soient au jardin... + +Cela pouvait signifier: «Allez-y, si bon vous semble!» Martial le prit +ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et +le marquis. + +Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il était +vide. + +--C'est bien, dit-il, je sais où est le jardin. + +Mais c'est en vain qu'il le parcourut en tout sens, ce jardin: +personne. + +Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l'ennemi, +quand, à travers le feuillage d'un berceau de jasmin, il crut +distinguer comme une robe blanche. + +Il s'avança doucement, et son cœur battit, quand il reconnut qu'il +avait bien vu. + +Mlle Blanche de Courtomieu était assise près d'une vieille dame, et +elle lui lisait à demi-voix une lettre. + +Il fallait qu'elle fût bien préoccupée, pour n'avoir pas entendu le +sable crier sous les bottes de Martial. + +Il était à dix pas d'elle, si près qu'il distinguait, par une +éclaircie des jasmins, jusqu'à l'ombre de ses longs cils. + +Il s'arrêta, retenant son haleine, s'abandonnant à une délicieuse +extase. + +--Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!... + +Belle, non!... Mais jolie à ravir l'imagination. En elle, tout +souriait au désir, ses grands yeux d'un bleu velouté et ses lèvres +entr'ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré +des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque +s'échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se +jouant, semblait allumer des étincelles. + +Peut-être l'eût-on souhaitée un peu plus grande... Mais elle avait le +charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait +des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles +d'une enfant. + +Hélas!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les +apparences du marquis de Courtomieu. + +Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d'âme d'un +vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité +de fille unique d'un grand seigneur archi-millionnaire, on l'avait +entourée de tant d'adulations! Le poison de la flatterie avait flétri +en leur germe toutes ses bonnes qualités. + +Elle n'avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible +qu'aux jouissances de la vanité ou de l'ambition satisfaites. Elle +pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d'un +amoureux... + +Si elle avait daigné remarquer Martial,--car elle l'avait +remarqué,--c'est que son père lui avait dit que ce jeune homme +emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus, +elle avait prononcé un «c'est bien, nous verrons!» à faire fuir un +prétendant à mille lieues... + +Cependant, Martial, craignant d'être surpris, s'avança et Mlle +Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée... + +Lui s'inclina bien bas, et d'une voix amicalement respectueuse: + +--M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l'imprudence de +m'apprendre où j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je ne me +suis plus senti le courage d'affronter des discussions graves... +seulement... + +Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta: + +--Seulement, je suis peut-être indiscret? + +--Oh! en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que +je viens de lire m'ait profondément émue... elle m'est adressée par +une pauvre enfant à qui je m'intéressais, que j'envoyais chercher, +parfois, quand je m'ennuyais: Marie-Anne Lacheneur. + +Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune +marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses +impressions. + +Il savait rester riant avec l'angoisse au cœur, grave quand le +fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets. + +Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de Mlle de +Courtomieu, son œil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris +des autres, son œil si clair se voila. + +--Elles se connaissent!... pensa-t-il. + +L'idée d'un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait +sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes +sortes de pudeurs inconnues. + +La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche +l'avait aperçu. + +--Qu'est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inquiète. + +Cependant, c'est avec le naturel parfait de l'innocence qu'elle +poursuivit: + +--Au fait, vous devez l'avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre +Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse? + +--Je l'ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial. + +--N'est-ce pas, qu'elle est remarquablement belle, et d'une beauté +tout étrange, et qui surprend? + +Un sot eût protesté. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette +faute. + +--Oui, elle est très-belle, dit-il. + +Cette soi-disant franchise déconcerta un peu Mlle Blanche, et c'est +avec un air d'hypocrite compassion qu'elle ajouta: + +--Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son père réduit à +bêcher la terre. + +--Oh!... vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours +Lacheneur de la gêne. + +--Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour +Marie-Anne? + +--Elle en a un tout trouvé, mademoiselle... J'ai ouï dire qu'elle +va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain +Chanlouineau. + +La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait +à un interrogatoire en règle, et il ne s'en apercevait pas. Elle +éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui +concernait Mlle Lacheneur. + +--Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c'est là le parti +qu'elle avait rêvé?... Enfin!... Dieu veuille qu'elle soit heureuse; +nul plus que nous ne le souhaite, car nous l'aimons beaucoup, ici... +oui, beaucoup. N'est-ce pas, tante Médie? + +Tante Médie, c'était la vieille demoiselle assise près de Mlle +Blanche. + +--Oui, beaucoup, répondit-elle. + +Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de +Courtomieu avait recueillie, et à qui Mlle Blanche faisait payer +chèrement son pain; elle l'avait dressée à jouer le rôle d'écho. + +--Ce qui me désole, reprit Mlle de Courtomieu, c'est que je vois +brisées des relations qui m'étaient chères... Mais écoutez plutôt ce +que Marie-Anne m'écrit. + +Elle retira de sa ceinture, où elle l'avait passée, la lettre de Mlle +Lacheneur, et lut: + +«Ma chère Blanche, + +«Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris +comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés +à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité; nous en avons +été punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure +tout est consommé... Celle que vous appeliez votre amie n'est plus +qu'une pauvre paysanne, comme sa mère...» + +Le plus subtil observateur eût été pris à l'émotion de Mlle Blanche. +On eût juré qu'elle avait mille peines à retenir ses larmes... +peut-être même en tremblait-il quelqu'une entre ses longs cils. + +La vérité est qu'elle ne songeait qu'à épier sur la figure de Martial +quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu'il était en +garde, il restait de marbre. + +Elle continua: + +«Je mentirais si je disais que je n'ai pas souffert de ce brusque +changement... Mais j'ai du courage, je saurai me résigner. J'aurai, je +l'espère, la force d'oublier, car il faut que j'oublie!... Le souvenir +des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères +présentes...» + +Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre. + +--Vous l'entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous +cette fierté? Et on nous accuse d'orgueil, nous autres filles de la +noblesse! + +Martial ne répondit pas. L'altération de sa voix l'eût trahi, il le +sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s'il lui eût +été donné de lire les dernières lignes de la lettre. + +«Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n'éprouve +aucune honte à vous demander de m'aider. Je travaille fort joliment, +comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies +si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd'hui même à +Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je +pourrais me présenter en me recommandant de votre nom.» + +Mais Mlle de Courtomieu s'était bien gardée de parler de cette requête +si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n'avait pas réussi: +tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer. + +Elle semblait avoir oublié «son amie,» et elle babillait le plus +gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue +par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus +élevé. + +C'était la discussion de l'Adresse au roi, qui s'agitait furieusement +dans le cabinet de M. de Courtomieu. Mlle Blanche s'arrêta. + +--J'abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je +vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être +là -haut. + +--Certes non! répondit-il en riant. Qu'y ferais-je? Le rôle des +hommes d'action ne commence qu'après que les orateurs sont enroués... + +Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une +énergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle +reconnaissait, pensait-elle, l'homme qui, selon son père, devait aller +si loin. + +Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la +grosse cloche qui annonçait les visiteurs. + +Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très-vivement: + +--Ah!... n'importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se +dit là -haut... Si je le demande à mon père, il se moquera de ma +curiosité... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à +la conférence, vous me diriez tout... + +Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse +s'inclina et obéit. + +--Elle me congédie, se disait-il en montant l'escalier, rien n'est +plus clair, et même, elle n'y met pas de façons... Mais pourquoi +diable me congédie-t-elle? + +Pourquoi?... C'est qu'un seul coup à la cloche annonçait une visite +pour Mlle Blanche, qu'elle attendait «son amie,» et qu'elle ne voulait +à aucun prix d'une rencontre de Martial et de Marie-Anne. + +Elle n'aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la +déchiraient... Telle était la logique de son caractère. + +Ses pressentiments d'ailleurs ne l'avaient pas trompée. C'était bien +Mlle Lacheneur qui l'attendait au salon. + +La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais +rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu'elle +subissait depuis deux jours. + +Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de «pratiques,» +était aussi calme et aussi naturelle qu'autrefois quand elle la priait +de venir passer une après-midi à Sairmeuse. + +Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s'embrassèrent, +les rôles furent-ils intervertis. + +C'était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui +sanglota. + +Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa +connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu'à l'occasion favorable +qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le +trouble de Martial. + +--Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de +Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité!... + +Si loyale était Marie-Anne, qu'elle ne voulut pas laisser peser cette +accusation sur l'homme qui avait si cruellement traité son père. + +--Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait +faire, ce matin, des offres considérables, par son fils. + +Mlle Blanche se dressa comme si une vipère l'eût mordue. + +--Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne? +dit-elle. + +--Oui. + +--Serait-il allé chez vous?... + +--Il y allait... quand il m'a rencontrée, dans les bois de la Rèche... + +Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir +de l'impertinente galanterie de Martial. + +La sotte expérience de Mlle Blanche--elle était terriblement +expérimentée, cette fille qui sortait du couvent,--se méprit à ce +trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se +retira, elle eut la force de l'embrasser avec toutes les marques de +l'affection la plus vive. Mais elle suffoquait. + +--Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu'ils se sont rencontrés, +ils ont gardé l'un de l'autre une impression si profonde!... +S'aimeraient-ils donc déjà ?... + + + + +XIV + + +Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu'il +entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'eût +probablement un peu étonnée. + +Il l'eût, à coup sûr, stupéfiée, s'il lui eût confessé en toute +sincérité ses impressions et ses réflexions. + +C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus +tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à +combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison. + +Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d'une discussion +enragée, ses impressions furent celles d'un homme à jeun arrivant au +dessert d'un déjeuner d'ivrognes. L'échauffement des autres redoubla +son sang-froid. + +Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions +grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de +Courtomieu. + +Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout. + +Il n'en était pas un dont le pur dévouement n'exigeât impérieusement +les récompenses les plus inouïes. C'est à peine si les modestes +déclaraient se contenter d'une recette générale, d'une préfecture ou +des épaulettes de lieutenant-général. + +De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches +amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l'œil, +les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nommé président, +s'épuisait à répéter: + +--Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!... + +--Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à +grand'peine une violente envie de rire; fous à lier!... + +Mais il n'eut pas à rendre compte de cette séance, qu'interrompit par +bonheur l'annonce du dîner. + +Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne +songeait plus à interroger. + +Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de +ces personnages! + +Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un +n'était d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'à eux tous +ils étaient à peine aussi riches. + +Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur +absorbait despotiquement toutes ses facultés. + +Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le +départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi. + +L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait +les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les +conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu'il +serait son mari. + +Elle eût eu quelques jours d'irrésolution, vraisemblablement, sans le +mouvement de jalousie qui l'avait agitée. Mais, du moment où elle +put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu'une autre femme lui +disputerait Martial, elle le voulut... + +De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que +sous l'inspiration d'un de ces amours étranges où le cœur n'est pour +rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de +sang-froid, peuvent conduire aux pires folies. + +Que la femme dont l'ombre d'une réalité n'a jamais fait battre le +pouls plus vite lui jette la première pierre. + +Qu'elle fût vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si +toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'était pas sûre, c'est une +idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu. + +On lui avait tant dit, tant répété, qu'il s'estimerait heureux entre +tous l'homme qu'elle daignerait choisir! + +Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!... + +--D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les +glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne? + +«--Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce +que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le génie de la +coquetterie!...» + +Elle se sentait, en effet, assez d'habileté et de patience pour +prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à +éblouir, à fasciner Martial!... + +Quant à garder ce caractère, s'il lui déplaisait, après le mariage, +c'était une autre affaire!... + +Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle +Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie. + +Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en +furent frappés. + +D'une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais +Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien. +N'était-elle pas la plus riche héritière que l'on sût à dix lieues +à la ronde? Il n'est pas de médisance capable d'entamer le prestige +d'une dot d'un million comptant. + +--Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces +deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à +huit cent mille livres de rentes. + +Martial, lui, s'abandonnait sans défiance au charme de cette +situation. + +Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs, +dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de +l'enfant!... + +Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son +imagination flottant de l'une à l'autre s'enflammait de l'étrangeté du +contraste. + +Mlle Blanche l'avait fait placer près d'elle à table, et ils causaient +gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la +discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et +s'enflammait à mesure que se succédaient les services. + +Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient +du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes +baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux +Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur +pied... + +Le nom de d'Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des +verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement. + +Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d'une petite calotte +de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on fît les plus +actives démarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval. + +--La présence d'un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c'est +un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que +M. Fouché l'a couché sur ses listes, et qu'il est ici sous la +surveillance de la haute police. + +Ce discoureur avait dû au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la +plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il +ivre de rancune. + +On l'écoutait, mais on se taisait, l'hésitation se lisait dans tous +les yeux. + +Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur +et crut qu'il allait se trouver mal. + +--Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse. + +C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'âme du jeune marquis de +Sairmeuse, entre son honneur et sa passion. + +Ne souhaitait-il pas, la veille, l'éloignement de Maurice? + +Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu'il était impossible +d'en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu, +et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de +s'expatrier peut-être pour toujours... + +On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un +seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants. + +Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta. + +Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique... + +--M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour +d'eux comme un parfum d'honnêteté et de justice... Ayons le bon sens +de respecter la considération qui l'environne. + +Ainsi qu'il l'avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de +Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa +parole brève et tranchante produisirent un grand effet. + +--Évidemment, ce serait une faute! fut le cri général. + +Martial s'était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui. + +--C'est bien!... ce que vous avez fait là , monsieur le marquis, +murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis. + +Pris à l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation: + +--M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a +révolté, voilà tout. + +Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un +pressentiment lui disait qu'il y avait là quelque chose. Cependant +elle ajouta: + +--Votre conduite n'en est que plus belle. + +Mais ce n'était pas là l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en +regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait +amèrement à son fils son intervention. + +--Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je +n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition, +mais puisqu'elle était lancée... + +--J'ai tenu à empêcher une sottise inutile! + +--Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait +de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que +répondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre +nous?... + +--Je hausserais les épaules. + +--Oui-dà !... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger +Chupin. + + + + +XV + + +Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en +France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers +la poussière de l'exil, et déjà son imagination, troublée par la +passion, lui montrait des ennemis partout. + +Il n'était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était +à accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les +rapports envenimés qui caressaient ses rancunes. + +Les soupçons qu'il eût voulu faire partager à Martial étaient +cruellement et ridiculement injustes. + +À l'heure même où il accusait le baron d'Escorval de «tramer quelque +chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il +croyait, qu'il voyait mourant... + +Maurice était au moins en grand danger. + +Son organisation nerveuse et impressionnable à l'excès, n'avait pu +résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives +de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit. + +Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'était éloigné +précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté +de réfléchir et de délibérer. + +L'inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de +Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se +confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids +écrasait sa pensée... + +Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les +champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans +doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval. + +Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas. + +Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de +se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il +essayait de s'accoutumer au coup terrible. + +L'habitude--cette mémoire du corps qui veille alors que l'esprit +s'égare--l'habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner. + +Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d'Escorval, +en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa +l'interroger. + +Il parla le premier. + +--Tout est fini! prononça-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquiète +pas, mère, j'ai du courage, tu verras... + +Il se mit à table, en effet, d'un air assez résolu, il mangea presque +autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu'il +buvait son vin pur. + +Tout en lui était si extraordinaire, qu'on l'eût dit animé par une +volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent +seuls donner l'idée, les mouvements inconscients d'une somnambule. + +Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d'un éclat effrayant, son +geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il +plaisantait... Cherchait-il à s'étourdir?... + +--Que ne pleure-t-il! pensait Mme d'Escorval épouvantée, je ne +craindrais pas tant, et je le consolerais... + +Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand +sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se +décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des +phrases incohérentes... + +Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la +voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face +congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa +gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était +brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient... + +Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle +allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna +jusque sur le palier, où elle cria: + +--Au secours!... mon fils se meurt! + +D'un bond, M. d'Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda, +comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d'une voix +terrible. + +--Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'à Montaignac +et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une +minute!... + +Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c'était le plus borné +des hommes. C'était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l'armée +pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et +quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine +d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de +bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves. + +Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils +envoyaient quérir le curé. M. d'Escorval fit comme les paysans, après +avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour. + +L'abbé Midon n'avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au +temps où il n'était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui +demander conseil, qu'il s'était mis courageusement à l'étude, et +que l'expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas +toujours le diplôme de la Faculté. + +Quelle que fût l'heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade, +de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne +répondait qu'un mot: «Partons!» + +Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins, +avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments +pendue à l'épaule par une courroie, ils se découvraient +respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prêtre estimaient +l'homme. + +Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abbé Midon devait +se hâter. Le baron était son ami. C'est dire quelle appréhension le +fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d'Escorval +guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa +rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irréparable. +Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle +l'entraîna jusqu'à la chambre de Maurice. + +La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne +fallut à l'abbé qu'un coup d'œil pour le reconnaître, mais elle +n'était pas désespérée. + +--Nous le tirerons de là , dit-il avec un sourire qui ramenait +l'espérance. + +Et aussitôt, avec le sang-froid d'un vieux guérisseur, il pratiqua une +large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des +sinapismes. + +En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces +prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron +dans l'embrasure d'une fenêtre. + +--Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il. + +M. d'Escorval eut un geste désolé. + +--Un désespoir d'amour... répondit-il. M. Lacheneur m'a refusé la main +de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû +voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il passé entre eux?... je +l'ignore, vous voyez le résultat... + +La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment +funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de +Maurice. + +Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son +cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de +Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases, +trop incohérentes pour qu'il fût possible de suivre sa pensée. + +Ce que cette nuit-là parut longue à M. d'Escorval et à sa femme, +ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d'une minute près +du lit d'un malade aimé... + +Certes, leur confiance en l'abbé Midon, leur compagnon de veille, +était grande; mais enfin, il n'était pas médecin, tandis que l'autre, +celui qu'ils attendaient... + +Enfin, comme l'aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors +le galop furieux d'un cheval, et peu après le docteur de Montaignac +parut. + +Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à +voix basse avec le prêtre: + +--Je n'aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu'il y +avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours... +je reviendrai. + +Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'après, car ce ne +fut qu'à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de +danger. + +Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait. + +--Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas. + +Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la +Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés +dans sa mémoire. Lorsqu'il eut terminé: + +--Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne? +Elle t'a bien dit que si son père donnait son consentement à votre +mariage, elle refuserait le sien?... + +--Elle me l'a dit. + +--Et elle t'aime? + +--J'en suis sûr. + +--Tu ne t'es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais +va-t-en donc, petit malheureux!... + +--Non. + +M. d'Escorval demeura un moment pensif. + +--C'est à confondre la raison, murmura-t-il. + +Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta: + +--Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère +s'explique. + + + + +XVI + + +La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut +des landes de la Rèche. + +C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse; +mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de +paysans de la commune. + +Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et +était couverte en chaume. + +Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient +quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les +brins couraient le long de la toiture. + +Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé +de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des +prodiges de courage et de ténacité. + +Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne +n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées +de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue. + +Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin +qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne, +était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait +profondément battu. + +C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses +résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le +secret de son inexplicable conduite. + +Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il +gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la +chaleur, qui était accablante. + +Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et +tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'œil +au chemin qu'il venait de parcourir. + +C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut +surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait. + +De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de +l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en +raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie +sur un rocher presque inaccessible. + +Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu +des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La +maison de Lacheneur absorbait toute son attention. + +Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce +malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait +des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste +demeure. + +--Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas +résisté à de moindres épreuves... + +Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la +maison. + +--Entrez!... dit une voix. + +Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite +ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette +ficelle et entra. + +La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait +d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit. + +Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le +mobilier. + +Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux +verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie. + +Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume +était presque celui des ouvrières de la campagne. + +Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils +demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en +apparence, lui visiblement agité. + +Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle +était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une +expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir +accompli et de la résignation au sacrifice. + +Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette +tranquillité. + +--Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton +de reproche. + +--On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai +pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et +que même depuis hier on lui a permis de manger un peu... + +--Vous pensiez à lui?... + +Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son +front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit: + +--Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier, +alors même que je le voudrais... + +--Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre +père!... + +--Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le +répéter. + +--Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a +failli mourir!... + +Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval, +et quand elle l'eut rencontré: + +--Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne +souffre pas, moi? + +M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il +prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les +siennes: + +--Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a +failli mourir, et vous le repoussez!... + +--Il le faut, monsieur. + +--Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites +et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice +immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il +le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon +expérience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en +moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre +père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions +extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait +combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m'écoutera... + +--Je n'ai rien à vous apprendre, monsieur!... + +--Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible, +car c'est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit: +Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison +de mon fils... + +Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle +dégagea vivement sa main. + +--Ah! vous êtes cruel, monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes sans +pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous +me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien à vous +dire; non, il n'y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler +mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon énergie pour +combattre le désespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne +cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on +ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours. +Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous êtes son +père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous, +nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre +maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait... + +Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait +arriver à la pièce voisine. + +La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le +seuil. + +À la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y +avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont +il dit: + +--Vous, monsieur le baron, vous ici!... + +Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il +eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse: + +--Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre +vieille amitié, je viens à vous... + +Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours +froncés. + +--Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le +baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille... + +Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le +sang-froid revenait, qui répondit: + +--Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami. + +M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le +baron. + +--Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient +seuls? + +Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser +l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix +des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la +chambre voisine. + +--C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en +souriant. + +Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi +sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et +d'une quantité infinie de menus paquets. + +Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres. + +L'un était Chanlouineau. + +M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était +tout jeune. + +--C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il +a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu. + +C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le +baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur. + +Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait +homme. + +Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe +précoce le faisaient paraître plus vieux. + +Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait +une vive intelligence. + +Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un +certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard +mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le +caractère de l'astuce et de la méchanceté. + +--Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton. + +Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron, +profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable. + +M. Lacheneur, lui, poursuivait: + +--N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean à Paris, j'ai dû le faire +revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui!... L'air des +grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les +y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent à +s'élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n'aspirent qu'à +descendre... + +--Mon père, interrompit le jeune homme, mon père!... Attendez au moins +que nous soyons seuls!... + +--M. d'Escorval n'est pas un étranger!... + +Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les +signes pour engager M. Lacheneur à se taire. + +Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il +continua: + +--J'ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter: +«Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il +travaille, il arrivera...» Je le croyais sur la foi de ses lettres. +Ah! j'étais un père naïf! L'ami chargé de porter à Jean l'ordre de +revenir m'a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des +tripots que pour courir les bals publics... Il s'était amouraché d'une +mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour +plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à +ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge... + +--Monter sur un théâtre n'est pas un crime! + +--Non, mais c'en est un que de tromper son père, c'en est un que de se +draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refusé de l'argent? non. +Mais plutôt que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu +dois au moins vingt mille francs! + +Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait +son père. + +--Vingt mille francs!... répétait M. Lacheneur, je les avais il y a +quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que +de la générosité des Messieurs de Sairmeuse... + +Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait +imaginer le baron, qu'il ne fut pas maître d'un mouvement de stupeur. + +Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de +la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu'il reprit: + +--Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère +du premier moment m'a arraché tant de propos ridicules!... Mais je me +suis calmé et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le +duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque, +je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des +hommes... + +--Vous l'avez donc revu?... + +--Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé +avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder... +Oh! il n'y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. +J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, vêtements, linge... On +m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur... + +--Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci... + +--Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me +convient. + +Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regretté l'odieux +de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur +eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M. +d'Escorval. + +--Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait +trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par +exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré +qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et +qu'il les ferait renouveler tous les mois... + +Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu'il +s'était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d'une +sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval. + +--Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!... + +Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du +marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême. + +--Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on +me donnera les dix mille francs que m'avait légués Mlle Armande. En +outre, j'aurai à fixer le chiffre de l'indemnité qu'on reconnaît +me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de gérer Sairmeuse, +moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma +fille au pavillon de garde, que j'ai habité si longtemps... Toutes +réflexions faites, j'ai refusé. Après avoir joui longtemps d'une +fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien +à moi... + +--Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?... + +--Pas le moins du monde... Je m'établis colporteur. + +M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles. + +--Colporteur?... répéta-t-il. + +--Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là -bas, dans ce coin... + +--Mais c'est insensé! s'écria M. d'Escorval, c'est à peine si les gens +qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!... + +--Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est +de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je +confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront +des tournées de leur côté. + +--Quoi!... Chanlouineau... + +--Devient mon associé. + +--Et ses terres, qui en prendra soin? + +--Il aura des journaliers... + +Et là -dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d'Escorval que sa +visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les +petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant. + +Mais le baron ne pouvait s'éloigner ainsi, maintenant surtout que ses +soupçons devenaient presque une certitude. + +--Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement. + +M. Lacheneur se retourna. + +--C'est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible +hésitation. + +--Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez +pas aujourd'hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les +jours, jusqu'à ce que je puisse me trouver seul avec vous. + +Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu'il n'éviterait pas cet entretien; +il eut le geste de l'homme qui se résigne, et, s'adressant à son fils +et à Chanlouineau: + +--Allez donc voir un moment de l'autre côté, si j'y suis... dit-il. + +Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée: + +--Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles +raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je +sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement +souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins définitif, +irrévocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire +revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma +décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves... + +--Nous ne sommes donc pas vos amis!... + +--Vous!... monsieur, s'écria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive +affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, +les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus +misérable des hommes, si jusqu'à mon dernier soupir je ne gardais le +souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous +suis dévoué... et c'est pour cela même que je vous réponds; non, non, +jamais!... + +Il n'y avait plus à douter. M. d'Escorval saisit les poignets de +Lacheneur, et les serrant à les briser: + +--Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire! +quelle vengeance terrible rêvez-vous!... + +--Je vous jure... + +--Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon +expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse +plus mortellement que jamais. + +--Moi!... + +--Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient, +eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas +vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde +pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous +agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu'ils +seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous +pourrez les frapper plus sûrement... + +Il s'arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut: + +--Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse. + +Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au +milieu d'une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux +circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme +pétrifié. + +--Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs +ne s'écroulent sur lui!... + +M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait +d'une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les +plus furieuses passions contractèrent ses traits. + +Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte, +repoussa Marie-Anne, et s'appuyant à l'huisserie, il se pencha dans la +première pièce, en disant: + +--Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de +vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis à vous à +l'instant... + +Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une +respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude. + +Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d'Escorval. + +Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de +l'air d'un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il +en comprenait la portée. + +--Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?... + +--Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard. + +--Et vous le recevez, vous l'accueillez!... + +--De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas +sensible à l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons à +débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la +restitution de Sairmeuse... J'ai à lui donner des détails infinis pour +l'exploitation des propriétés... + +--Et c'est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que +vous espérez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence +supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de +Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux... +oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement, +dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme +s'adressent à vous!... + +L'œil de Lacheneur ne vacilla pas. + +--À qui donc s'adresseraient-elles? dit-il. + +Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il +n'avait plus qu'à frapper un grand coup. + +--Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la +situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la +voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut... + +--Qui la veut pour maîtresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais +que m'importe!... Je suis sûr de Marie-Anne et je méprise les propos +des imbéciles. + +M. d'Escorval frémit. + +--En d'autres termes, dit-il d'un ton indigné, vous faites de +l'honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie +que vous engagez!... + +C'en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur +comprimait éclatèrent à la fois; il ne songea plus à se contenir. + +--Eh bien! oui!... s'écria-t-il avec un affreux blasphème, oui, +vous l'avez dit: Marie-Anne doit être et sera l'instrument de mes +projets... Ah! c'est ainsi. L'homme qui est où j'en suis ne s'arrête +plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune, +amis, famille, la vie, l'honneur, j'ai d'avance tout sacrifié. Périsse +la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m'importe! pourvu que +je réussisse... + +Il était effrayant d'énergie et de fanatisme, ses poings crispés +menaçaient d'invisibles ennemis, ses yeux s'injectaient de sang. + +Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s'il eût craint +qu'il ne lui échappât... + +--Vous l'avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des +Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice. + +Mais Lacheneur, d'un mouvement brusque, se dégagea. + +--Je n'avoue rien, répliqua-t-il... Et cependant je veux vous +rassurer... + +Il leva la main comme pour prêter serment, et d'une voix solennelle: + +--Devant Dieu qui m'entend, prononça-t-il; sur tout ce que j'ai de +sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je +jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n'ai jamais eu +l'idée de toucher seulement un cheveu de leur tête... Je les ménage +parce que j'ai absolument besoin d'eux. Ils m'aideront sans s'en +douter. + +Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vérité trouve à +son service d'irrésistibles accents. Cependant M. d'Escorval feignit +de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère +de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C'est donc d'un +air de défiance insultante qu'il dit: + +--Comment croire à vos serments, après vos aveux!... Calcul +inutile!... Éclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le +piège; tout son calme lui revint comme par magie. + +--Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous +n'obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n'en ai que trop +dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est +grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un +abîme entre nous, n'essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir +encore?... Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l'abbé +Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit +ni de jour, sous aucun prétexte... On irait vous dire que je suis à +la mort, n'importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous +me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le +contact peut être mortel!... Le baron se taisait. C'était là , sous une +forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait +dit Marie-Anne. Et son esprit s'épuisait à chercher le mot de cette +effrayante énigme. + +--Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait +pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n'est pas un sentier, pas +un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses +amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin... + +--Eh!... le puis-je!... Ce misérable Fouché ne m'a-t-il pas emprisonné +ici!... + +--Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l'ami de +l'Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d'espions. Vos +ennemis guettent dans l'ombre une occasion de vous perdre. Que leur +faut-il pour vous jeter en prison?... Une démarche mal interprétée, +une lettre, un mot... La frontière est proche, allez attendre à +l'étranger des temps plus heureux... + +--C'est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d'Escorval. + +Son accent n'admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que +trop, et il parut désespéré. + +--Ah!... vous êtes comme l'abbé Midon, fit-il d'une voix sourde, vous +ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter +d'être venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa +destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s'abattait sur +votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez +pas... + +Il dit... et voyant que cette sinistre prophétie n'ébranlait pas le +baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla +ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse. + +Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d'Escorval; il ne l'en +salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit +à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui +au château venaient d'être chargés sur des charrettes qui allaient +arriver... + +M. d'Escorval n'avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à +Marie-Anne était impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue. + +Il se retira donc... et lentement, poigné par les plus cruelles +angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus +tôt il gravissait le cœur plein d'espoir. + +Qu'allait-il dire au pauvre Maurice?... + +Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le +sentier, le fit se retourner. + +Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s'arrêta, +très-surpris. Martial l'aborda avec cet air de juvénile franchise +qu'il savait si bien prendre, et d'un ton brusque: + +--J'espère, monsieur, dit-il, que vous m'excuserez de vous avoir +poursuivi quand vous m'aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord, +j'exècre ce que vous adorez, mais je n'ai ni la passion ni les +rancunes de vos ennemis. C'est pourquoi je vous dis: à votre place, je +voyagerais... La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps +de galop, et on est à l'abri... À bon entendeur salut! + +Et sans attendre une réponse, il s'éloigna. + +M. d'Escorval était confondu. + +--On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j'ai +de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils. + +Martial était déjà loin. + +Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois: Mlle +Blanche de Courtomieu, suivie de l'inévitable tante Médie, était venue +l'épier. + + + + +XVII + + +M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c'était un fait +admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté. + +Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui +dire: + +--Vous qui adorez votre fille... + +Et si lui-même en parlait, il disait: + +--Moi qui adore Blanche... + +La vérité est qu'il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune, +pour en être débarrassé. + +Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant, +avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon +son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme +un tambour.» + +Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de +plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et +Dieu sait si elle en avait! + +Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente +pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter +plus. + +Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher +ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui, +d'une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son +courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme +un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle +frappait avec une admirable précision. + +--Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec +une sorte de désespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement +cruelle que l'autre... + +Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père. + +Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne +sont pas capables ces filles blondes, dont le cœur est un glaçon et +la tête un brasier, qui rien n'émeut et que tout passionne, qu'une +incessante inquiétude d'esprit agite, et que la vanité mène. + +--Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me +plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays!... + +C'est dire de quels vœux il appelait le bon, l'honnête jeune homme +qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis. + +Mais où le prendre, ce libérateur?... + +Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu'il donnait à +sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait +mis sur pied le ban et l'arrière-ban des épouseurs, non-seulement de +l'arrondissement, mais encore des départements voisins. + +On eût rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien +qu'avec les ambitieux qui avaient tenté l'aventure. + +Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M. +de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire à Mlle Blanche. + +Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l'accueillait +gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais +dès qu'il avait tourné les talons, d'un seul mot qu'elle laissait +tomber de la hauteur de ses dédains, elle l'écartait. + +--Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez +noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!... + +Et à ces jugements sommaires, pas d'appel. On eût vainement insisté ou +discuté. L'homme condamné n'existait plus. + +Cependant, la revue des prétendants l'amusant, elle ne cessait +d'encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait +le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s'il eût +été moins riche. + +Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et +son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération +prochaine. + +--Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il. + +Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant +qu'il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses +vues au duc de Sairmeuse. + +L'ouverture venait à propos. + +Arrivant avec l'idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté, +le duc ne pouvait qu'être ravi de s'allier à la maison la plus +ancienne et la plus riche du pays après la sienne. + +La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte. + +--Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de +rentes... + +--J'irai, pour ma fille, jusqu'à ... oui, jusqu'à quinze cent mille +francs, prononça le marquis. + +--Sa Majesté a des bontés pour moi... j'obtiendrai pour Martial un +poste diplomatique important... + +--Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition... + +Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en +parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût +été lui donner l'idée de la repousser. Laisser aller les choses lui +parut le plus sûr... + +La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle +Blanche fit irruption dans son cabinet. + +--Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle +péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de +Sairmeuse. + +Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la +joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir +quelque chose, il perdrait peut-être tout. + +Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et +enfin, il osa dire: + +--Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent. +Reste à savoir si l'autre... + +--L'autre consentira, déclara l'orgueilleuse héritière. + +Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà , Mlle Blanche appliquait +toutes ses facultés à l'œuvre de séduction qui devait faire tomber +Martial à ses genoux. + +Après s'être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de +l'impression produite, elle battait en retraite, manœuvre trop simple +pour ne pas réussir toujours. + +Autant elle s'était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse, +autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire +étourdie parut s'effacer sous la vierge. + +Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comédie +divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les +chastes appréhensions de ce cœur qui semblait s'éveiller pour lui. +Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot +elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu'à travers les +franges soyeuses de ses sourcils. + +Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus +raffinée?... On dit que le couvent est un grand maître. + +Mais ce qu'on ne lui avait pas appris, ce qu'elle ignorait, c'est que +les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c'est que les +grandes comédiennes unissent toujours par verser de vraies larmes. + +Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui +révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur. + +Ce qu'elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de +jalousie, de colère plutôt, qui déjà l'avait agitée. + +Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d'une lame +rougie déchirant ses chairs. + +La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder +son sang-froid; cette fois, non. + +Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle +courut s'enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots. + +--Ne m'aimerait-il donc pas! murmurait-elle: + +Cette pensée la glaçait, et elle, l'orgueilleuse héritière, pour la +première fois elle douta de soi. + +Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la +noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l'argent, et qu'elle-même +n'était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu'elle le croyait et +que le disaient ses flatteurs. + +Elle pouvait n'être pas aimée... elle tremblait de ne l'être pas. + +Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle +fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était +fait pour lui rendre quelque assurance. + +Il ne s'était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement +clair qu'il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles +du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. À +certains moments, elle l'avait troublé, elle en était sûre. Il lui +semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases +qu'il avait murmurées à son oreille... + +Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d'une +conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres +où elle se débattait. + +L'une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari, +qu'elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu'il ne +l'avait pas rompue. + +Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects; on lui +faisait la charité des apparences, mais l'autre avait la réalité, +l'amour. + +Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la +plus misérable des créatures, qu'elle se taisait pourtant et dévorait +ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir +son mari l'abandonner ou cesser de se contraindre... + +Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l'avait +indignée en même temps. + +--Peut-on être lâche à ce point!... s'était-elle dit. + +Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu'elle avait raisonné la +passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait: + +--Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari +de ma parente?... + +Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l'ignominie d'un +partage. + +--Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais +comment?... + +Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore, +hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les +uns que les autres. + +Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l'entrée de +sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par +Martial... + +--Comment, mademoiselle ne s'est pas couchée!... fit cette fille +surprise. + +--Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m'éveille à +l'instant. Il est inutile de parler de cela. + +Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase +du Japon, elle baignait d'eau froide ses paupières gonflées par les +premières larmes sincères qu'elle eût répandues depuis qu'elle était +au monde. + +À quoi bon!... Cette nuit d'angoisses et de rages solitaires avait +pesé plus qu'une année sur le front de l'orgueilleuse héritière. + +Elle était si pâle et si triste, si différente d'elle-même, +lorsqu'elle parut à l'heure du déjeuner, que tante Médie s'inquiéta. + +Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d'un ton si doux +que la parente pauvre en fut saisie, comme d'un miracle. + +M. de Courtomieu n'était guère moins intrigué. + +--De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface?... +pensait-il. + +Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait +de table, sa fille lui demanda un instant d'entretien. + +Il la précéda dans son cabinet, et dès qu'ils y furent seuls, sans +laisser à son père le temps de s'asseoir, Mlle Blanche le supplia de +lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et +se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d'une +alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si +Martial avait été prévenu et ce qu'il avait répondu. + +Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la +plus affreuse anxiété. + +Le marquis était ravi. + +--Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en +caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s'est brûlée. + +Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d'épingles +qui lui cuisaient encore. + +Même, la tentation d'abuser de son avantage traversa son esprit. Il +n'osa, craignant un retour. + +--Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m'a formellement +demandé ta main, et on n'attend que ta décision pour les démarches +officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un +jour duchesse. + +Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que +ce mot «amoureuse» faisait monter à son front. Ce mot jusqu'alors lui +paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable. + +--Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d'une voix à peine +distincte, il faut nous hâter... + +Il recula, croyant avoir mal entendu. + +--Nous hâter? répéta-t-il. + +--Oui, père, j'ai des craintes. + +--Et lesquelles, bon Dieu?... + +--Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s'échappant. + +Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant +de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre +tout au fond de leur malheur. + +Aussi, dès qu'elle eut quitté son père, elle força tante Médie à +s'habiller en toute hâte, et, sans un mot d'explication, elle la +traîna au bois de la Rèche, à un endroit d'où elle apercevait la +maison de Lacheneur. + +C'était le jour où M. d'Escorval était venu demander une explication à +son ancien ami. Elle le vit arriver d'abord, puis, peu après, arriva +Martial... + +On ne l'avait pas trompée... elle pouvait se retirer. + +Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial +passerait près de Marie-Anne... + +M. d'Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s'élancer après +lui et lui parler. + +Elle respira... Sa visite n'avait pas duré une demi-heure, et sans +doute il allait s'éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il +remonta la côte et rentra chez Lacheneur. + +--Que faisons-nous ici? demandait tante Médie. + +--Ah! laisse-moi!... répondit durement Mlle Blanche; tais-toi! + +Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des +piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons. + +Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et +les effets de M. Lacheneur, arrivaient. + +Ce bruit, Martial l'entendit de la maison, car il sortit, et après lui +parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne. + +Tout ce monde aussitôt s'employa à débarrasser les charrettes, et +positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût +juré qu'il commandait la besogne; il allait, venait, s'empressait, +parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de +donner un coup de main. + +--Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche... +quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse créature lui +ferait faire tout ce qu'elle voudrait... + +Ce n'était rien... une troisième charrette apparaissait, traînée par +un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d'arbustes. + +Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait +porter l'épouvante dans le cœur de tante Médie. + +--Des fleurs!... dit-elle d'une voix sourde, comme à moi!... +Seulement, il m'envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les +massifs de Sairmeuse. + +--Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre. + +Mlle Blanche eût voulu répondre qu'elle ne l'eût pu. Elle étouffait... +Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures, +tout le temps qu'il fallut pour tout rentrer... + +Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà , quand enfin +Martial reparut sur le seuil de la maison. + +Marie-Anne l'avait accompagné et ils causaient... Il semblait ne +pouvoir se décider à partir... + +Il se décida cependant, et s'éloigna doucement, comme à regret... +Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical. + +--Je veux parler à cette créature! s'écria Mlle Blanche... Viens, +tante Médie... il le faut... + +Il n'y a pas à en douter: si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à +portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des +souffrances qu'elle venait d'endurer. + +Mais de l'endroit du bois où s'était établie Mlle Blanche, jusqu'à la +pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d'un terrain +très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et +d'ajoncs. + +Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et +c'était assez de cette minute pour changer toutes ses idées. + +Elle n'avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait +amèrement de s'être montrée. Mais il n'y avait plus à reculer, +Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l'avoir vue. + +Il ne lui restait qu'à profiter du reste de la route, pour se +remettre, pour composer son visage... elle en profita. + +Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle +aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait +trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle +feignait d'être très-essoufflée, presque autant que tante Médie. + +--Ah!... on n'arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne, +dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne... + +Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne +savait pas le cacher. + +--Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche, +mais elle m'a égarée... n'est-ce pas, tante? + +Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit: + +--Mais, enfin, nous voici... Je n'ai pu, ma chérie, me résigner à +rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que +devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que +vous espériez? + +Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d'intérêt +touchant de son ancienne amie. C'est donc avec la plus entière +franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu'elle +avoua l'inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui +avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal +recevoir... + +Mais Mlle Blanche n'écoutait pas. À deux pas d'elle étaient les +caisses d'arbustes apportées de Sairmeuse, et leurs parfums +rallumaient sa colère. + +--Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque +oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoyé ces belles +fleurs? + +Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin +répondit ou plutôt balbutia: + +--C'est... une attention de M. le marquis de Sairmeuse. + +--Ainsi, elle avoue!... pensa Mlle de Courtomieu, stupéfaite de ce +qu'elle jugeait une insigne impudence. + +Mais elle réussit à cacher sa rage sous un grand éclat de rire, et +c'est sur le ton de la plaisanterie qu'elle dit: + +--Prenez garde, chère amie, je vais vous en vouloir; c'est de mon +fiancé que vous avez accepté ces fleurs... + +--Comment, le marquis de Sairmeuse... + +--...a demandé la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon +père la lui a accordée. C'est encore un grand secret, mais je ne vois +nul danger à le confier à votre amitié. + +Elle croyait ainsi percer le cœur de Marie-Anne, mais elle eut +beau l'observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus léger +tressaillement. + +--Quel héroïsme de dissimulation! pensa-t-elle. + +Puis, tout haut, avec un effort de gaieté, elle reprit: + +--Et le pays verra deux noces en même temps, car vous allez vous +marier aussi, ma chérie?... + +--Moi!... + +--Oui, vous... vilaine cachottière! Tout le monde sait bien que vous +épousez un jeune homme des environs, qui se nomme... attendez... je +sais... Chanlouineau! + +Ainsi ce bruit qui désolait Marie-Anne lui revenait de tous les côtés, +ironique, persistant. + +--Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d'énergie, jamais je ne +serai la femme de ce jeune homme. + +--Tiens!... pourquoi donc? On le dit très-bien de sa personne et assez +riche... + +--Parce que... balbutia Marie-Anne, parce que... + +Le nom de Maurice d'Escorval montait à ses lèvres, malheureusement +elle ne le prononça pas, arrêtée qu'elle fut par un regard étrange de +son ancienne amie. Que de destinées ont tenu à une circonstance tout +aussi futile en apparence! + +--Coquine!... pensait Mlle Blanche, impudente!... il lui faudrait un +marquis de Sairmeuse. + +Et comme Marie-Anne s'embarrassait à chercher une excuse plausible, +elle reprit d'un ton froid et railleur qui laissait à la fin deviner +toutes ses rancunes. + +--Vous avez tort, ma chère, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce +Chanlouineau vous éviterait, en tout cas, la pénible obligation +de travailler de vos mains et d'aller de porte en porte quêter de +l'ouvrage qu'on vous refuse. Mais n'importe, je serai, moi--elle +appuyait sur ce mot--plus généreuse que vos anciennes connaissances... +J'ai des bandes de jupons à broder, je vous les enverrai par ma femme +de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Allons, +adieu, ma chère!... Viens-tu, tante Médie? + +Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne pétrifiée de surprise, de +douleur et d'indignation. + +Sans avoir l'expérience de Mlle Blanche, elle comprenait bien que +cette visite étrange cachait quelque mystère, mais lequel? + +Après plus d'une minute, elle était encore immobile à la même place, +au milieu du jardin, regardant s'éloigner cette amie de sa prospérité, +quand une main s'appuya légèrement sur son bras. + +Elle tressaillit, se retourna vivement... et se trouva en face de son +père. + +Lacheneur était plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux +brillaient d'un sinistre éclat. + +--J'étais là , dit-il en montrant la porte de sa maison, j'ai tout +entendu... + +--Mon père... + +--Quoi!... voudrais-tu par hasard la défendre, après qu'elle a eu +l'infamie de venir ici, chez toi, t'écraser de son insolent bonheur, +après qu'elle t'a accablée de son ironique pitié et de ses mépris!... +Va! je te l'avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles à qui la +vanité a tourné la tête, et qui se croient dans les veines un autre +sang que le nôtre... Mais patience!... Le jour de notre revanche +luira... + +Ils eussent frémi, ceux qu'il menaçait, s'ils l'eussent entendu et +vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il +paraissait formidable. + +--Et toi, reprit-il, ma fille bien-aimée, ma pauvre Marie-Anne; toi, +tu n'as rien compris aux outrages de cette noble héritière... Tu te +demandes, n'est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de +t'en vouloir?... Eh bien! je vais te les dire: elle s'imagine que le +marquis de Sairmeuse est ton amant. + +Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la +secoua de la nuque aux talons. + +--Est-ce possible!... balbutia-t-elle, grand Dieu... quelle honte!... +quelle humiliation!... + +--Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu'y a-t-il là qui +t'étonne?... Ne t'attendais-tu pas à cela, le jour où, fille dévouée, +tu t'es résignée, pour servir mes desseins, à subir les fades et +écœurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu exècres et que +je méprise?... + +--Mais Maurice! Maurice me méprisera... Je puis tout accepter, oui, +tout, excepté cela... + +M. Lacheneur ne répondit pas, le désespoir de Marie-Anne était +déchirant; il sentit qu'il s'attendrissait et rentra. + +Mais sa pénétration avait deviné juste. En attendant de trouver une +vengeance digne d'elle, Mlle Blanche résolut de se servir d'une arme +que la jalousie et la haine trouvent toujours à leur service: la +calomnie. + +Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imaginées, et +qu'elle forçait tante Médie de répéter partout, ne produisirent pas +l'effet qu'elle espérait. + +La réputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser +ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fréquentes. +Même, craignant d'être pris pour dupe, il surveilla... + +Et c'est ainsi qu'un soir où il était sûr que Lacheneur, son fils et +Chanlouineau étaient absents, Martial aperçut un homme qui s'échappait +de la maison et traversait en courant la lande. + +Il s'élança à la poursuite de cet homme, mais il lui échappa... + +Il avait cru reconnaître Maurice d'Escorval. + + + + +XVIII + + +Les chances favorables qu'il entrevoyait encore, après les confidences +de son fils, le baron d'Escorval avait eu la prudence de les taire. + +--Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné; mieux vaut +lui laisser la certitude du malheur que l'exposer à un mécompte... + +Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue. + +Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce +chétif espoir avec l'âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l'eau, +serre encore entre ses mains crispées la planche qui n'a pu le sauver. + +S'il n'interrogea pas, c'est qu'il était bien persuadé qu'on ne lui +dirait pas la vérité. + +Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la +maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique +la fièvre. + +Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des +mouvements du baron ne lui échappait. + +Ainsi, il l'entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et +trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il +distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure. + +--Mon père sort, se dit-il. + +Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu'à +la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses +conjectures. + +--Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se +rendre chez M. Lacheneur... donc il ne désespère pas tout à fait... + +Un fauteuil était près de lui, il s'y laissa tomber, songeant qu'en +guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa +destinée quelques secondes plus tôt. + +Il la connut au bout de trois mortelles heures. + +À la seule attitude de M. d'Escorval, il vit bien que tout, cette +fois, était irrémissiblement perdu; il en fut sûr, comme l'accusé +qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu'ils vont +prononcer. + +Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se +sentait mourir. + +Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu'il jugeait indigne. Il +voulut savoir ce qui s'était passé, demander des détails. + +Il sonna et dit au domestique qu'il souhaitait parler à son père. M. +d'Escorval ne tarda pas à paraître. + +--Eh bien?... cria Maurice. + +Rien qu'à l'accent de cette question, M. d'Escorval se sentit deviné. + +Dès lors, à quoi bon nier?... + +--Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières, +répondit-il d'un ton grave... Il ne te reste plus qu'à te soumettre, +mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps +emportera jusqu'au souvenir d'une douleur qui te semble en ce moment +devoir être éternelle... tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu +es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: défends-toi +de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se +défend de songer au vertige... + +--Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé?... + +--Je l'ai trouvée plus inflexible que Lacheneur. + +--Inflexibles!... ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être +Chanlouineau. + +--Chanlouineau est devenu leur commensal... + +--Mon Dieu!... Et Martial de Sairmeuse?... + +--Il vient chez eux familièrement, je l'y ai trouvé... + +Chacune de ses réponses tombait comme un coup d'assommoir sur le front +de Maurice, ce n'était que trop évident. + +Mais M. d'Escorval s'était armé de l'impassible courage du chirurgien +qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses +bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer. + +M. d'Escorval voulait éteindre dans le cœur de son fils la dernière +lueur d'espoir. + +--C'en est fait, répétait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison... + +Le baron hocha la tête d'un air découragé. + +--C'est ce que je pensais d'abord, murmura-t-il. + +--Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque +chose?... + +--Rien... il a su esquiver toute explication. + +--Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute +votre expérience, vous n'avez pu pénétrer ses intentions! + +Entre le moment où Martial de Sairmeuse l'avait quitté au milieu de +la lande, et l'instant présent, M. d'Escorval avait eu le temps de +réfléchir: + +--J'ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons... Il +se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve +quelque vengeance terrible... Qui sait s'il ne songe pas à organiser +quelque complot dont il serait le chef?... Ces suppositions expliquent +tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait +le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations +indispensables... + +Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice. + +--Un complot, fit-il, n'explique pas l'obstination de M. Lacheneur à +me repousser... + +--Hélas!... si, mon pauvre enfant. C'est par Marie-Anne qu'il tient +Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu'elle devienne ta femme +demain, ils lui échappent aussitôt... Puis, précisément parce qu'il +nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont +le succès lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont là que des +conjectures. + +--En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu'il faut +se soumettre, se résigner... oublier, s'il se peut. + +Il disait cela, parce qu'il voulait rassurer son père, mais il pensait +précisément le contraire. + +Une idée venait d'éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée, +obscure, à peine distincte, mais qu'il pressentait devoir être une +idée de salut. Et, en effet, dès qu'il fut seul, elle se dégagea, elle +grandit, elle se précisa: + +--Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices +lui sont nécessaires; il doit même en chercher... Pourquoi n'irais-je +pas m'offrir à lui? Du jour où je serai de moitié dans ses +préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui +sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu'il veuille +entreprendre, je vaux bien Chanlouineau... + +De là à prendre la résolution d'aller offrir ses services à Lacheneur, +il n'y avait qu'un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne +songea plus qu'à tout faire pour hâter sa convalescence. + +Elle fut prompte, l'espoir a des vertus merveilleuses, rapide à +étonner l'abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac. + +--Jamais je n'aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait Mme +d'Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la +vie. + +Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce +rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances... + +Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu'il s'y prit, il +n'en put rien tirer. + +Maurice, que la seule tentation d'un mensonge faisait rougir +jusqu'aux oreilles, trouva au service de ses projets l'imperturbable +dissimulation d'un vieux diplomate. + +Il avait décidé qu'il ne dirait rien à ses parents. À quoi bon les +inquiéter!... D'un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant +bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison +paternelle... + +Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l'abbé Midon déclara que +Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps +se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient +favorables. + +Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre. + +--Quel bonheur!... s'écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser! + +La chasse, jusqu'alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait +utile d'afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels +prétextes d'absence. + +Jamais il ne s'était senti si heureux que le matin où sur les sept +heures, le fusil sur l'épaule, il passa L'Oiselle pour gagner la +maison de M. Lacheneur. + +Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des +certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche. + +Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s'arrêta un moment à +l'endroit d'où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit +sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l'un et +l'autre, une balle de colporteur. + +Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient +seuls à la maison. + +Il y courut, et sans frapper il entra. + +Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis +devant la cheminée où flambait un grand feu... + +Au bruit de la porte, ils s'étaient retournés; à la vue de Maurice, +ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l'un que l'autre. + +--Que venez-vous faire ici?... s'écrièrent-ils en même temps. + +En toute autre circonstance, Maurice d'Escorval eût été bouleversé par +cet accueil ouvertement hostile. + +En ce moment, non-seulement il n'en fut pas troublé, mais c'est à +peine s'il le remarqua. + +--C'est trop d'obstination que de revenir ici contre ma volonté et +après ce que je vous ai dit, monsieur d'Escorval, reprit Lacheneur +d'une voix rude. + +Maurice sourit. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même +quelque chose de plus, l'étrange lucidité des grandes crises. + +D'un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il +pénétrait, et s'il eût conservé un doute, il se fut envolé. + +Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en +fusion, et deux moules à balles près des chenets. + +--Si j'ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d'un ton +ferme et grave, c'est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je +les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n'est-ce +pas? Eh bien!... regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si +je ne suis pas de ceux qu'un chef s'estime heureux d'enrôler... + +Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa +feinte colère; je n'ai pas de projets... + +--En feriez-vous serment?... Alors pourquoi ces balles que vous êtes +occupés à fondre?... Conspirateurs maladroits!... Il fallait au moins +fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer... + +Il dit, et joignant l'exemple au précepte, il se retourna et alla +pousser le verrou. + +--Ceci n'est qu'une imprudence, poursuivit-il... Mais répondre: +«Arrière!» au soldat qui vient à vous librement serait une faute +dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne +prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... Non. C'est +les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre +cause, je la déclare mienne... Ce que vous voulez, je le veux; +j'adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Commandez, +j'obéirai... Je ne réclame qu'une grâce, celle de combattre, de +triompher ou de me faire tuer à vos côtés! + +--Oh! refusez, mon père!... s'écria Marie-Anne, refusez... Accepter +serait un crime que vous ne commettrez pas!... + +--Un crime!... Et pourquoi, s'il vous plaît?... + +--Parce que, malheureux, notre cause n'est pas la vôtre, parce que le +but est incertain, le succès improbable... parce que le danger est +partout, de tous côtés!... + +Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l'interrompit. + +--Et c'est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m'arrêter en me +montrant les dangers que vous bravez... + +--Maurice!... + +--Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu +de me prêter secours, vous m'abandonneriez?... Vous vous cacheriez +lâchement, en vous disant: «Qu'il périsse, pourvu que je sois sauvé!» +Parlez!... est-ce là véritablement ce que vous feriez?... + +Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la +force de mentir, et elle ne voulait pas dire: «J'agirais comme vous.» + +Maintenant, elle s'en remettait à la décision de son père. + +--Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant +trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat. +Vous aimez Marie-Anne... saurez-vous voir d'un œil impassible sa +position affreuse? Songez qu'elle ne doit décourager absolument ni +Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez... Oh! je +le sais aussi bien que vous, c'est un rôle indigne que je lui impose, +un rôle odieux où elle laissera ce qu'une jeune fille a de plus +précieux en ce monde... sa réputation. + +Maurice ne sourcilla pas. + +--Soit! prononça-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui +de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de +l'homme qu'elles aimaient, père, frère ou amant... elle sera injuriée, +outragée, calomniée. Qu'importe! Elle peut poursuivre sa tâche, je +souffrirai, mais je ne douterai jamais d'elle et je me tairai. Si nous +triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite!... + +Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les +affirmations, qu'il s'attendait, qu'il se résignait à tout. + +M. Lacheneur fut visiblement ébranlé. + +--Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il. + +--Il n'y a plus à réfléchir, monsieur. + +--Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami... + +--Qu'importe!... + +--Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas qu'en vous engageant, vous +engagez fatalement le baron d'Escorval... Vous croyez ne risquer que +votre tête, vous jouez la vie de votre père... + +Mais Maurice l'interrompit violemment. + +--C'est trop d'hésitations!... s'écria-t-il, c'est assez de +remontrances!... Répondez-moi d'un mot!... Seulement, sachez-le bien, +si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je +tiens, je me fais sauter la cervelle... + +Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que +ce qu'il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne +s'inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant. + +--Soyez donc des nôtres! prononça durement M. Lacheneur. Mais +n'oubliez jamais la menace qui m'arrache mon consentement. Quoi qu'il +arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l'aurez voulu!... + +Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait, +il était ivre de joie. + +--Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste à vous dire mes +espérances et à vous apprendre pour quelle cause... + +--Eh!... qu'est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice. + +Il s'avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu'il porta à ses +lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s'écria: + +--Ma cause... la voilà !... + +Lacheneur se détourna. Peut-être songeait-il qu'il suffisait d'un +mouvement de sa volonté, d'un sacrifice de son orgueil pour assurer le +bonheur de ces deux pauvres enfants... + +Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa, +et c'est de l'air le plus sombre qu'il reprit: + +--Encore faut-il, monsieur d'Escorval, arrêter nos conventions... + +--Dictez vos conditions, monsieur. + +--D'abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi, +éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à +des heures convenues d'avance, jamais à l'improviste... + +L'attitude seule de Maurice affirmait son consentement. + +--Ensuite, comment traverserez-vous l'Oiselle sans avoir recours au +passeur, qui est un dangereux bavard?... + +--Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer. + +--Bien. Me promettez-vous aussi d'éviter le marquis de Sairmeuse? + +--Je le fuirai... + +--Attendez... il faut tout prévoir. Il se peut que le hasard, en dépit +de nos précautions, vous mette en présence ici. M. de Sairmeuse est +l'arrogance même, et il vous déteste... Vous le haïssez et vous +êtes violent... Jurez-moi que s'il venait à vous provoquer, vous +mépriseriez ses provocations... + +--Mais je passerais pour un lâche, monsieur!... + +--Probablement!... Jurez-vous?... + +Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida. + +--Je jure!... prononça-t-il. + +--Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser +trop voir notre intelligence... mais c'est mon affaire... + +M. Lacheneur s'arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s'il +n'oubliait rien. + +--Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu'à vous adresser une +dernière et bien importante recommandation... Vous connaissez mon +fils? + +--Certes!... nous étions camarades quand il venait en vacances... + +--Eh bien! quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai +toute ma pensée... défiez-vous de Jean. + +--Oh!... monsieur. + +--Restez sur vos gardes, vous dis-je... + +Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta: + +--Ah! c'est pour un père un pénible aveu: je n'ai pas confiance en mon +fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de +son arrivée... Maintenant, je le trompe comme s'il devait trahir... +Peut-être serait-il sage de l'éloigner; mais que penserait-on? Sans +doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je +risque froidement la vie de tant de braves gens. Après cela, je +m'abuse peut-être... + +Il soupira et dit encore: + +--Défiez-vous!... + + + + +XIX + + +Ainsi, c'était bien Maurice d'Escorval que le marquis de Sairmeuse +avait surpris s'échappant de la maison de M. Lacheneur. + +Martial n'avait aucune certitude, il se pouvait que l'obscurité l'eût +trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son cœur de colère. + +--Quel personnage fais-je donc! s'écriait-il. Un personnage ridicule, +assurément. + +Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu'il +n'apercevait rien des circonstances les plus frappantes. + +L'amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il +croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque +serviles de Chanlouineau ne l'étonnaient pas. + +Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait +qu'il s'avançait dans son esprit et dans son cœur. + +Ayant oublié, il s'imaginait que les autres ne se souvenaient pas. + +Après cela, il se figurait s'être montré assez généreux pour avoir des +droits à une certaine reconnaissance. + +M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le +montant du legs de Mlle Armande et une indemnité. Le tout allait à une +soixantaine de mille francs. + +--Il serait, jarnibieu! bien dégoûté s'il n'était pas content! +maugréait le duc, furieux d'une prodigalité qui cependant ne lui +coûtait rien. + +Encore entretenu dans ses illusions par l'opinion de son père, Martial +se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur. + +Le soupçon des visites de Maurice faillit l'éclairer... + +--Serais-je donc dupe d'une rouée?... pensa-t-il. + +Son dépit fut tel que, pendant plus d'une semaine, il prit sur lui de +ne se point montrer à la Rèche. + +Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l'exploitant avec +l'adresse de l'intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de +son fils à l'alliance avec les Courtomieu. + +Livré jusqu'alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé +toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s'écria enfin: + +--Soit!... j'épouse Mlle Blanche. + +Le duc n'était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions. + +En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent +faites; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées +et on décida que le mariage serait célébré au printemps. + +C'est à Sairmeuse qu'eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d'autant +plus gai qu'où y célébrait deux petites victoires. + +Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de +lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement +militaire à Montaignac. + +Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations +prodiguées à l'empereur, venait d'obtenir la présidence de la Cour +prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les +terreurs de la Restauration... + +Mlle Blanche triomphait. Après cette fête, déclaration publique, +Martial se trouvait lié. + +En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas. +Elle le pénétrait d'un charme dont la douceur infinie lui faisait +presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne. + +Malheureusement, l'orgueilleuse héritière ne sut pas résister au +plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu'elle +appelait la «bassesse des anciennes inclinations du marquis.» Elle +trouva l'occasion de dire qu'elle faisait travailler Marie-Anne pour +l'aider à vivre. + +Martial se contraignit à sourire, mais l'indignité du procédé le +forçait de plaindre Marie-Anne... + +Et le lendemain même, il courait chez M. Lacheneur. + +À la chaleur de l'accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se +fondirent, tous ses soupçons s'évaporèrent... La joie de le revoir +éclatait même dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien... + +--Oh!... je l'aurai!... pensa-t-il. + +C'est qu'en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du +commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire +du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument +précieux. + +--Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l'œil et l'oreille +dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre +espion... + +Il le fut, car il eut vite repris l'habitude de ses visites +quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient +défoncés, mais il n'était pluie, neige, ni boue capables d'arrêter +Martial. + +Il arrivait vers dix heures, s'asseyait sur un escabeau, contre +l'âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait... + +Marie-Anne paraissait s'intéresser prodigieusement aux événements; il +lui contait tout ce qu'il pouvait surprendre. + +Parfois ils restaient seuls... + +Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le +«commerce.» Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait +acheté un cheval afin d'étendre ses tournées. + +Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues... +Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient +pour parler à M. Lacheneur. C'était une interminable procession. Et +à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret. +Puis, elle offrait à boire... La maison était comme un cabaret... + +Qui ne sait où l'âpreté des convoitises peut mener un homme +amoureux!... Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants +et venants, il donnait une poignée de main, à l'occasion, il lui +arrivait de trinquer... + +Il eût accepté bien d'autres choses!... N'avait-il pas offert à +Lacheneur de l'aider à mettre ses comptes au net?... + +Et une fois, c'était vers le milieu de février, comme il voyait +Chanlouineau très-embarrassé pour composer une lettre, il voulut +absolument lui servir de secrétaire. + +--C'est que ce n'est pas pour moi, cette damnée lettre, disait +Chanlouineau, c'est pour un oncle à moi qui marie sa fille... + +Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non +sans mainte rature, il écrivit: + +«Mon cher ami... Nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé. +Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à ... Nous +vous invitons à nous faire le plaisir d'y venir. Nous comptons sur +vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis, +plus nous serons contents. + +«Comme la fête est sans façons et que nous serons très-nombreux, vous +nous rendrez service en apportant quelques provisions.» + +Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant +de laisser en blanc la date de «la noce,» il eût, à coup sûr, reconnu +qu'il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu... Mais il +était fasciné. + +--Ah ça! marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne +sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec +cette petite? + +Martial ne répondit pas. Il se sentait à la discrétion de cette +«petite.» Près d'elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de +ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût +demandé de la prendre pour femme, qu'il n'eût pas dit: non... + +Mais Marie-Anne n'avait pas cette ambition... Toutes ses pensées, tous +ses vœux étaient pour le succès de son père... + +Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides +auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient après le triomphe une +si magnifique récompense!... + +N'est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice!... Toute +la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt +le dîner, il s'esquivait, traversant l'Oiselle dans son bateau, et +volait à la Rèche. + +M. d'Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences +de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l'avait +«embauché;» ce fut son expression. + +Saisi d'effroi, il résolut d'aller sur-le-champ, sans prévenir +Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria +l'abbé Midon de l'accompagner. + +C'est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d'Escorval et le +curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes +ils étaient et si inquiets, qu'ils n'échangèrent pas dix paroles le +long de la route. + +Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois... + +Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets... + +Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d'une douzaine de +personnes, et M. Lacheneur parlait... + +Que disait-il?... Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l'entendre, +mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent +ses paroles... + +Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche +de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant +d'une voix formidable: + +--Le sort en est jeté!... Voilà qui vous prouve que je ne reculerai +pas... + +Cinq minutes après la maison était en flammes... + +Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac +s'éclairer comme un phare... et de tous côtés l'horizon s'empourpra de +lueurs d'incendie. + +On répondait au signal de Lacheneur... + + + + +XX + + +Ah! l'ambition est une belle chose!... + +Déjà presque vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle, +riches à millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la +province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n'eussent +plus dû, ce semble, aspirer qu'au repos du foyer domestique. + +Il leur eût été si facile de se créer une vie heureuse, tout en +répandant le bien autour d'eux, tout en préparant pour leur dernière +heure un concert de bénédictions et de regrets. + +Mais non!... Ils avaient voulu être pour quelque chose dans la +manœuvre de ce «vaisseau de l'État,» où personne ne consent plus à +rester simple passager. + +Nommés, l'un commandant des forces militaires, l'autre président de la +Cour prévôtale de Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux +pour s'installer tant bien que mal à la ville. + +Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d'Armes, une grande vieille +maison toute délabrée, une ruine où, la nuit, la bise qui se glissait +par les portes mal closes venait réveiller ses rhumatismes. + +Le marquis de Courtomieu s'était établi en camp volant chez un de ses +parents, rue de la Citadelle... + +Leur vanité sénile était satisfaite... tout était donc pour le mieux. + +Et cependant on traversait alors cette période douloureuse de la +Restauration, restée dans toutes les mémoires sous le nom de Terreur +Blanche. + +Les représailles s'exerçaient librement; les vengeances +s'assouvissaient en plein soleil; et les haines privées et +d'effroyables cupidités s'abritaient sous le manteau des rancunes +politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux... + +Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les +paysans, dans les campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs +pensées et leurs vœux vers «l'autre,» et il leur semblait que le +vaisseau qui portait à Sainte-Hélène le vaincu de Waterloo emportait +en même temps leurs dernières espérances. + +Mais rien de tout cela ne montait jusqu'au duc de Sairmeuse, jusqu'au +marquis de Courtomieu. + +Louis XVIII régnait, leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux; +quel faquin eût osé ne l'être pas! + +Donc, nulle inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis +aller, n'avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d'Alliés +sous la main! + +Quelques esprits chagrins leur parlèrent de «mécontentements,» ils les +traitèrent de visionnaires. + +Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à +table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison... + +Il se leva... mais la porte au même moment s'ouvrit, et un homme hors +d'haleine entra. + +Cet homme, c'était Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de +Sairmeuse à la dignité de garde-chasse. + +Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +--Qu'est-ce? interrogea le duc. + +--Ils viennent!... monseigneur, s'écria Chupin, ils sont en route!... + +--Qui?... qui?... + +Pour toute réponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre +écrite par Martial sous la dictée de Chanlouineau. + +M. de Sairmeuse lut à haute voix: + +«Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé. +Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixée au 4 mars...» + +La date n'était plus en blanc, cette fois, mais tel était +l'aveuglement du duc qu'il s'obstinait à ne pas comprendre. + +--Eh bien?... demanda-t-il. + +Chupin s'arrachait les cheveux. + +--Ils sont en route!... répéta-t-il... je parle des paysans... ils +comptent s'emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener +«l'autre,» ou du moins le fils de «l'autre...» Gredins de paysans! Ils +m'ont trompé... Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas +si proche... + +Ce coup terrible, en pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Il +demanda: + +--Combien donc sont-ils? + +--Eh!... le sais-je, monseigneur... deux mille peut-être... peut-être +dix mille... + +--Tous les gens de la ville sont pour nous. + +--Non, monseigneur, non!... Ils ont des complices ici; tous les +officiers à la demi-solde les attendent pour leur tendre la main. + +--Quels sont les chefs?... + +--Lacheneur, l'abbé Midon, Chanlouineau, le baron d'Escorval... + +--Assez! cria le duc. + +Le danger se précisant, le sang-froid lui revenait; sa taille +herculéenne courbée par les ans se redressait. + +Il sonna à briser la sonnette; un valet parut: + +--Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes +pistolets!... Faites vite! + +Le domestique se retirait abasourdi... + +--Attends!... cria-t-il encore. Qu'on monte à cheval et qu'on aille +dire à mon fils d'accourir ici, bride abattue... Qu'on prenne mes +meilleurs chevaux... On peut aller à Sairmeuse et en revenir en deux +heures... + +Chupin le tirait par le pan de sa redingote; il se retourna: + +--Qu'est-ce encore?... + +Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le +silence; mais dès que le valet fut sorti: + +--Inutile, monseigneur, dit-il, d'envoyer chercher M. le marquis? + +--Et pourquoi, maître drôle? + +--C'est que, monseigneur, c'est que, excusez-moi, je vous suis +dévoué... + +--Jarnibieu!... parleras-tu?... + +Positivement, Chupin regrettait de s'être tant avancé... + +--Alors donc, bégaya-t-il... monsieur le marquis... + +--Eh bien?... + +--Il en est!... + +D'un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table. + +--Tu mens, misérable!... hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi +du plafond, tu mens!... + +Il était à ce point menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit +jusqu'à la porte, dont il tourna le bouton, prêt à s'enfuir. + +--Que j'aie le cou coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il... Ah! la +fille à Lacheneur est une fière enjôleuse, tous ses galants en sont, +Chanlouineau, le petit d'Escorval, le fils de Monseigneur et les +autres... + +M. de Sairmeuse commençait à vomir un torrent d'injures contre +Marie-Anne quand son valet de chambre rentra... + +Il se tut, endossa son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et +s'élança dehors. + +Il espérait encore que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la +place d'Armes, d'où on découvrait une grande étendue de pays, ses +dernières illusions s'envolèrent. + +L'horizon flamboyait. Montaignac était comme entouré d'un cercle de +flammes. + +--C'est le signal!... murmura le vieux maraudeur, c'est l'ordre de se +mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils +seront aux portes de la ville vers deux heures du matin... + +Le duc ne répondit pas. Il ne lui restait plus qu'à se concerter avec +M. de Courtomieu. + +Il se dirigeait à grands pas vers la maison du marquis, lorsqu'en +tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte +deux hommes qui causaient, et qui, à la vue de ses épaulettes brillant +dans la nuit, prirent la fuite... + +Instinctivement il s'élança à leur poursuite et en atteignit un qu'il +saisit au collet. + +--Qui es-tu?... interrogea-t-il; ton nom? + +Et l'homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets +qu'il tenait cachés sous sa redingote tombèrent à terre. + +--Ah! brigand!... s'écria M. de Sairmeuse, tu conspires!... + +Aussitôt, sans un mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle, +le jeta aux soldats stupéfiés et se précipita chez M. de Courtomieu. + +Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait été bouleversé, son +ami sembla ravi. + +--Enfin!... prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater +notre dévouement et notre zèle!... Et sans danger!... Nous avons de +bonnes murailles, des portes solides, 3,000 hommes de troupes!... Ces +paysans sont fous!... Mais bénissez leur folie, cher duc, et courez +faire monter à cheval les chasseurs de Montaignac... + +Mais une pensée soudaine l'assombrit, il se gratta le front et ajouta: + +--Diable!... et moi qui attends Blanche ce soir!... Elle a dû quitter +Courtomieu après dîner... Pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur!... + + + + +XXI + + +Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux +plus de temps qu'ils ne croyaient. + +Les paysans s'avançaient, mais non si vite que l'avait dit Chupin. + +Deux de ces circonstances qui, fatalement, échappent aux prévisions +humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur... + +Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur +avait compté les feux qui répondaient à l'incendie qu'il venait +d'allumer. + +Leur nombre répondait à ses espérances, il eut une exclamation de +joie. + +--Tous nos amis, s'écria-t-il, nous tiennent parole... Ils sont prêts, +ils se mettent en route!... Partons donc, nous qui devons être les +premiers au rendez-vous!... + +On lui amena son cheval, et déjà il avait le pied à l'étrier quand +deux hommes s'élancèrent des genêts voisins et bondirent jusqu'à lui. +L'un d'eux saisit le cheval par la bride. + +--L'abbé Midon!... fit Lacheneur abasourdi; M. d'Escorval!... + +Et prévoyant peut-être ce qui allait arriver, il ajouta d'un ton de +fureur concentrée: + +--Que me voulez-vous encore, tous deux? + +--Nous voulons empêcher l'accomplissement d'une œuvre de délire!... +s'écria M. d'Escorval. La haine vous égare, Lacheneur! + +--Eh! monsieur, vous ne savez rien de mes projets! + +--Pensez-vous donc que je ne les devine pas?... Vous espérez vous +emparer de Montaignac... + +--Que vous importe!... interrompit violemment Lacheneur... + +Mais M. d'Escorval n'était pas homme à se laisser imposer silence. + +Il saisit le bras de son ancien ami, et d'une voix forte, de façon à +être entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit: + +--Insensé!... Vous oubliez donc que Montaignac est une place de +guerre, défendue par de profonds fossés et de hautes murailles... +Vous oubliez donc que derrière ces fortifications est une garnison +nombreuse commandée par un homme à qui on ne saurait refuser une rare +énergie et une indomptable bravoure: le duc de Sairmeuse. + +Lacheneur se débattait, essayant de se dégager. + +--Tout a été prévu, répondit-il, et on nous attend à Montaignac. Vous +en seriez sûr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumière aux +fenêtres de la citadelle. Et, tenez... regardez, on l'aperçoit encore. +Elle m'annonce, cette lumière, que deux à trois cents officiers en +demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, dès que nous +paraîtrons... + +--Et après!... Je veux admettre l'impossible; vous prenez Montaignac. +Que faites-vous ensuite? Pensez-vous que les Anglais vous rendront +l'empereur? Napoléon II n'est-il pas prisonnier des Autrichiens? Ne +vous souvient-il pas que les souverains coalisés ont laissé 130,000 +soldats à une journée de marche de Paris? + +De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur. + +--Cependant tout ceci n'est rien, continua le baron, vous ignorez ce +que savent à cette heure les enfants, que toujours et quand même, +dans une entreprise comme la vôtre, il y a autant de traîtres que de +dupes... + +--Qui appelez-vous dupes, monsieur?... + +--Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des +réalités; tous ceux qui, parce qu'ils souhaitent fortement une chose, +s'imaginent que cette chose est. Espérez-vous véritablement que ni le +marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n'ont été prévenus?... + +Lacheneur haussa les épaules. + +--Qui donc les aurait avertis? fit-il. + +Mais sa tranquillité était feinte, le regard dont il enveloppa son +fils Jean, le prouvait. + +C'est cependant du ton le plus froid qu'il ajouta: + +--Il est probable qu'à cette heure le duc et le marquis sont au +pouvoir de nos amis... + +Ainsi, rien ne pouvait ébranler la résolution de cet homme; il n'était +force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux... + +C'était au curé de Sairmeuse à joindre ses efforts à ceux du baron. + +--Vous ne partirez pas, Lacheneur, prononça-t-il. Vous ne resterez pas +sourd à la voix de la raison... Vous êtes un honnête homme, songez +à l'épouvantable responsabilité que vous acceptez... Quoi! sur des +chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves +gens et l'existence de leurs familles... On vous l'a dit, malheureux, +vous ne pouvez réussir, vous devez être trahis, je suis sûr que vous +êtes trahis!... + +Le lieu, l'instant, l'anxiété du péril, l'étrangeté de cette scène aux +clartés de l'incendie, la robe noire de ce prêtre, son geste véhément, +sa parole vibrante, tout était fait pour porter le trouble dans l'âme +la plus ferme. + +Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de +Lacheneur. Il était visible pour tous qu'il était remué jusqu'au plus +profond de ses entrailles. + +Qui peut dire ce qui fût advenu sans l'intervention de Chanlouineau. + +Le robuste gars s'avança, brandissant son fusil double: + +--Par le saint nom de Dieu!... s'écria-t-il, voici bien du temps perdu +en bavardages inutiles!... + +Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dégagea +brusquement et s'élança en selle: + +--Partons!... commanda-t-il. + +Mais le baron et l'abbé ne désespéraient pas encore, ils s'étaient +jetés à la tête du cheval. + +--Lacheneur, cria le prêtre, insensé, prenez garde!... Le sang que +vous allez faire répandre retombera sur votre tête et sur la tête de +vos enfants!... + +Épouvantée de ces accents prophétiques, la petite troupe s'arrêta... + +Alors sortit des rangs et s'avança un des complices, vêtu comme les +paysans des environs de Sairmeuse... + +--Marie-Anne!... s'écrièrent en même temps l'abbé et le baron +stupéfaits... + +--Oui, moi!... répondit la jeune fille, en retirant le large chapeau +qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de +ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la défaite... +Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs à +l'horizon?... Elles nous annoncent que les gens de ces communes se +rendent en armes au carrefour de la Croix-d'Arcy, à une lieue de +Montaignac, où est le rendez-vous général... Avant deux heures, il +y aura là quinze cents hommes dont mon père doit prendre le +commandement... Et vous voudriez qu'il laissât sans chef ces soldats +qu'il est allé arracher à leurs foyers?... C'est impossible!... + +L'exaltation de son père et de son amant l'avait gagnée, elle +partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs +espérances... Sa beauté avait quelque chose de fulgurant, les éclairs +de ses yeux faisaient pâlir les flammes de l'incendie... Ah! +c'est vraiment à cette heure, qu'elle méritait ce nom d'ange de +l'insurrection que lui avait donné Martial. + +--Non!... il n'y a plus à hésiter, reprit-elle, ni à réfléchir... +C'est la prudence maintenant qui serait folie... C'est en arrière +qu'est le plus grand danger. Laissez passer mon père, messieurs, +chaque minute que vous nous faites perdre coûte peut-être la vie d'un +homme... et nous, mes amis, en avant! + +Une immense acclamation lui répondit et la petite troupe s'élança à +travers la lande. + +Il n'y avait plus à lutter. M. d'Escorval était consterné, mais il ne +pouvait laisser s'éloigner ainsi son fils qu'il apercevait dans les +rangs. + +--Maurice!... cria-t-il. + +Le jeune homme hésita, mais enfin s'approcha... + +--Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron. + +--Il faut que je les suive, mon père... + +--Je vous le défends. + +--Hélas! mon père, je ne puis vous obéir... je suis engagé... j'ai +juré... je commande après Lacheneur... + +Sa voix était triste; mais elle annonçait une inébranlable +détermination. + +--Mon fils!... reprit M. d'Escorval, malheureux enfant!... C'est à la +mort que tu marches... à une mort certaine. + +--Raison de plus pour ne pas manquer à ma parole, mon père... + +--Et ta mère, Maurice, ta mère que tu oublies!... + +Une larme brilla dans les yeux du jeune homme. + +--Ma mère, répondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que +le garder près d'elle, déshonoré, flétri des noms de lâche et de +traître... Adieu, mon père! + +M. d'Escorval était digne de comprendre la conduite de Maurice. +Il étendit les bras et serra sur son cœur ce fils tant aimé, +convulsivement, comme si c'eût été pour la dernière fois... + +--Adieu!... balbutia-t-il, adieu!... + +Maurice avait déjà rejoint les autres, dont les acclamations allaient +se perdant dans le lointain, que le baron d'Escorval était encore à la +même place, écrasé sous l'excès de sa douleur... + +Tout à coup il se redressa. + +--Un espoir nous reste, l'abbé, s'écria-t-il. + +--Hélas!... murmura le prêtre. + +--Oh!... je ne m'abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire +où est le rendez-vous?... En courant à Escorval, en attelant en hâte +un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurés à la Croix-d'Arcy. +Votre voix, qui avait ému Lacheneur, touchera ses complices. Nous +déciderons ces pauvres égarés à rentrer chez eux... Venez, l'abbé, +venez vite!... + +Et ils partirent en courant... + + + + +XXII + + +Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et +les siens quittèrent la lande de la Rèche. + +Une heure plus tard, au château de Courtomieu, Mlle Blanche finissait +de dîner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son père à +Montaignac. + +L'étroitesse du logis mis à sa disposition avait forcé le marquis à le +séparer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que Mlle +Blanche se rendît à la ville, soit que le marquis vînt au château. + +Ainsi, ce voyage qu'entreprenait la jeune fille sortait des habitudes +établies; des circonstances graves l'expliquaient. + +Il y avait six jours que Martial n'avait paru à Courtomieu, et Mlle +Blanche était à moitié folle de douleur et de colère. + +Ce qu'eut à endurer tante Médie pendant ce temps, ne peut être compris +que de ceux qui ont observé dans certaines familles riches de ces +pauvres parentes, réduites à tout attendre de la pitié, le vêtement, +le pain, le sou même destiné à payer la chaise à l'église. + +Durant les trois premiers jours, Mlle Blanche avait pu rester +maîtresse de soi; le quatrième elle n'y tint plus, et malgré +l'inconvenance de sa démarche, elle osa envoyer prendre des nouvelles +de Martial. Était-il malade, absent?... + +On répondit à son messager que M. le marquis se portait comme un +charme, mais que chassant de l'aurore au crépuscule, il se couchait +tous les soirs aussitôt souper. + +Quelle horrible injure!... Mais du moins elle était persuadée que +Martial, prévenu de sa démarche, se hâterait le lendemain d'accourir +s'excuser. Illusion vaine de l'orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna +pas donner signe de vie. + +--Ah! sans doute il est près de l'autre, disait-elle à tante Médie, il +est aux genoux de cette misérable Marie-Anne... sa maîtresse. + +Elle disait ainsi, ayant fini par croire--cela arrive--aux calomnies +qu'elle même avait inventées. + +En cette extrémité, elle se décida à se confier à son père, et elle +lui écrivit pour lui annoncer son arrivée. + +Laisser voir le déchirement de son âme, l'excès de son amour et de sa +jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances +étaient intolérables. + +Elle voulait que son père contraignît Lacheneur à quitter le pays. +Ce devait être un jeu pour lui, revêtu d'une autorité presque +discrétionnaire, à une époque où une «attitude tiède» pouvait être un +prétexte de proscription. + +Le calme qui résulte du parti pris lui était revenu quand elle quitta +Courtomieu, et ses espérances débordaient en phrases passionnées que +la parente pauvre subissait avec son habituelle résignation. + +--Enfin!... disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse, +de cette effrontée!... Nous verrons bien s'il a l'audace de la +suivre!... La suivrait-il?... Oh! non, il n'oserait!... + +Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y +remarqua une animation inaccoutumée. + +Il y avait encore de la lumière dans toutes les maisons, les cabarets +paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes animés sur +la place, enfin sur le pas des portes, des commères causaient. + +Mais qu'importait à Mlle de Courtomieu! C'est seulement à une lieue de +Sairmeuse qu'elle fut tirée de ses préoccupations. + +--Écoute, tante Médie! dit-elle tout à coup. Entends-tu?... + +La parente pauvre prêta l'oreille. + +On entendait de lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue, +devenaient plus distinctes. + +--Sachons ce que c'est, fit Mlle Blanche. + +Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher. + +--Il me semble, répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la +côte, une grosse troupe de paysans... ils ont des torches... + +--Doux Jésus!... interrompit tante Médie épouvantée. + +--Ce doit être quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses +chevaux. + +Ce n'était pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du +contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s'élevait à +500 hommes environ... + +Depuis deux heures déjà , Lacheneur eût dû être à la Croix-d'Arcy. + +Mais il lui était arrivé ce qui toujours arrive aux chefs populaires. +Le branle donné, il n'avait plus été le maître. + +Le baron d'Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait +perdu quatre fois autant à Sairmeuse. + +Là , deux communes avaient opéré leur jonction, et les paysans +s'étaient aussitôt répandus dans les cabarets du village pour boire au +succès de l'entreprise. + +Les arracher à leurs bouteilles avait été long et difficile... + +Et pour comble, une fois qu'on les eut remis en marche, il fut +impossible de les décider à éteindre des branches de pin qu'ils +avaient allumées en guise de torches. + +Prières, menaces, tout échoua contre une incompréhensible obstination. +Ils voulaient y voir clair, disaient-ils... + +Pauvres gens!... Ils n'avaient certes conscience ni des difficultés, +ni des périls de l'entreprise. + +On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrôlés, +on les avait grisés de tant d'espérances!... Ils s'en allaient à la +conquête d'une place de guerre, défendue par une nombreuse garnison, +comme à une partie de plaisir... + +Et gais, insouciants, animés de l'imperturbable confiance de l'enfant, +ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons +patriotiques. + +À cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux +blanchir d'angoisse. + +Ce retard de deux heures n'allait-il pas tout perdre?... Que devaient +penser les autres, à la Croix-d'Arcy?... Que faisaient-ils en ce +moment?... + +--Avançons!... répétait-il, avançons!... + +Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une +vingtaine de vieux soldats de l'Empire, comprenaient et partageaient +le désespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu'ils risquaient au +terrible jeu qu'ils jouaient. Et eux aussi, ils répétaient: + +--Plus vite, marchons plus vite!... + +Exhortations stériles!... Il plaisait à ces gens de marcher ainsi, +lentement. + +Et même, tout à coup, la bande entière s'arrêta. Quelques-uns, en +tournant la tête, avaient vu briller les lanternes de la voiture de +Mlle de Courtomieu... + +Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la +livrée, une immense clameur la salua. + +M. de Courtomieu, par son âpreté au gain, s'était fait plus d'ennemis +que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins, +croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité, étaient ravis de cette +occasion qui se présentait de lui faire une peur épouvantable. + +Car, en vérité, ils ne songeaient qu'à cette vengeance: le procès +devait le prouver. + +Grande fut donc la déception quand, la portière ouverte, on n'aperçut +à l'intérieur que Mlle Blanche et tante Médie qui poussait des cris +perçants. + +Mlle de Courtomieu était brave. + +--Qui êtes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?... + +--Demain vous le saurez, répondit Chanlouineau qui s'était avancé. +Pour ce soir, vous êtes notre prisonnière. + +--Vous ignorez qui je suis, mon garçon, je le vois bien... + +--Pardonnez-moi, et c'est pour cela que je vous prie de descendre... +Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas, M. d'Escorval? + +--Eh bien!... Moi je déclare que je ne descendrai pas, dit Mlle +Blanche; arrachez-moi d'ici, si vous l'osez!... + +On eût osé, certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans +prêts à s'élancer. + +--Laissez passer librement Mlle de Courtomieu, dit-elle. + +Mais cela pouvait avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut +le courage de résister. + +--Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait prévenir son père... +Il faut la garder en ôtage, sa vie peut répondre de la vie de nos +amis. + +Mlle Blanche n'avait pas plus reconnu le déguisement masculin de +son ancienne amie qu'elle n'avait soupçonné le but de ce grand +rassemblement d'hommes. + +Le nom de Marie-Anne prononcé après celui de d'Escorval l'éclaira. + +Elle comprit tout, et frémit de rage à cette pensée qu'elle était à la +merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection. + +--C'est bien, fit-elle... nous descendons. + +Son ancienne amie l'arrêta. + +--Non, dit-elle, non!... Ce n'est pas ici la place d'une jeune fille. + +--D'une jeune fille honnête, devriez-vous dire. + +Chanlouineau était à deux pas, armé: si un homme eût tenu ce propos, +il était mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre. + +--Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme +elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont +l'accompagner jusqu'à Courtomieu... + +Elle commandait, on obéit. La voiture, retournée, s'éloigna, mais non +si vite que Marie-Anne ne pût entendre Mlle Blanche qui lui criait: + +--Garde-toi bien, Marie-Anne!... Je te ferai payer cher l'insulte de +ta générosité!... + +Les heures volaient, cependant... + +Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix siècles, et +pour comble les dernières apparences d'ordre avaient disparu. + +M. Lacheneur pleurait de rage; mais il comprit la nécessité d'un parti +suprême; tout retard désormais devenait mortel. + +Il appela Maurice et Chanlouineau. + +--Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au +monde pour hâter la marche de ces insensés... Moi, je cours à la +Croix-d'Arcy... il y va de notre vie à tous. + +Il partit, en effet, mais arrivé à moins de cinq cents mètres en avant +de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points +noirs qui s'avançaient et grossissaient rapidement... + +C'étaient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant, +ménageant leur haleine, couraient... + +L'un était vêtu comme les bourgeois aisés, l'autre portait un vieil +uniforme de capitaine des guides de l'empereur. + +Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de +ces officiers à demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de +Montaignac, complices dévoués qui haïssaient la Restauration autant +que lui-même, dont la voix devait troubler les soldats du duc de +Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner à tous les +poltrons qu'on pourrait leur amener. + +--Qu'arrive-t-il? leur cria-t-il d'une voix affreusement altérée. + +--Tout est découvert!... + +--Grand Dieu!... + +--Le major Carini est arrêté. + +--Par qui?... Comment? + +--Ah! c'est une fatalité!... Au moment où nous convenions de nos +dernières mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le +duc lui-même est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de +malheur a poursuivi Carini, l'a atteint, l'a pris au collet, et l'a +traîné à la citadelle. + +Lacheneur était anéanti. La sinistre prophétie de l'abbé Midon +bourdonnait à ses oreilles... + +--Aussitôt, continua l'officier, j'ai averti les amis et j'accours +vous prévenir... C'est un coup manqué!... + +Il n'avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne. +Mais aveuglé par la haine et par la colère, il ne voulait pas avouer, +il ne voulait pas s'avouer l'irréparable désastre. + +Par un prodige de volonté, il parvint à affecter un calme bien éloigné +de son âme. + +--Vous êtes prompts à jeter le manche après la cognée, messieurs, +dit-il d'un ton amer... Nous avons une chance de moins, et voilà tout. + +--Diable!... Vous avez donc des ressources que nous ignorons? + +--Peut-être... cela dépend. Vous venez de passer à la Croix-d'Arcy, +avez-vous dit à quelqu'un quelque chose de ce que vous venez de +m'apprendre?... + +--Pas un mot... à personne. + +--Combien avons-nous d'hommes au rendez-vous? + +--Au moins deux mille. + +--En quelles dispositions? + +--Ils brûlent d'agir... Ils maudissent nos lenteurs. Ils nous ont +recommandé de vous supplier de vous hâter. + +Lacheneur eut un geste menaçant. + +--En ce cas, fit-il, la partie n'est pas perdue. Attendez ici les gens +que je précède, et dites-leur simplement que vous êtes envoyés pour +les presser. Pressez-les surtout. Et comptez sur moi, je réponds du +succès. + +Il dit, et enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il +reprit sa course. + +Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n'en avait +aucune, il ne conservait pas même la plus chétive espérance. C'était +un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son +libre arbitre. L'édifice si laborieusement élevé s'écroulait, il +voulait être enseveli sous les ruines. On devait être vaincu, il en +était sûr, n'importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la +trouverait... Et il pensait: + +--Pourvu qu'on ne se lasse pas, là -bas!... + +Là -bas, à la Croix-d'Arcy, on l'accusait... + +Après le passage des deux officiers à demi-solde, les murmures +s'étaient changés en imprécations. + +Ces deux mille paysans, arrivés successivement au rendez-vous, +s'indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui était venu les +débaucher à la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes. + +--Où est-il? se disaient-ils. Qui sait s'il n'a pas eu peur, au +dernier moment? Peut-être se cache-t-il, pendant que nous sommes ici +risquant notre peau et le pain de nos enfants? + +Et déjà , ces terribles épithètes: traître, agent provocateur, +circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de colère toutes les +poitrines. + +Quelques-uns des conjurés étaient d'avis de se disperser; mais +d'autres, et c'étaient les plus influents, voulaient au contraire +qu'on marchât sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ, +sans attendre seulement le moment fixé pour l'attaque. + +Mais toutes les délibérations furent interrompues par le galop furieux +d'un cheval. + +Un cabriolet parut, qui s'arrêta au milieu du carrefour. + +Deux hommes en descendirent: le baron d'Escorval et l'abbé Midon. + +Ils avaient pris la traverse et devancé Lacheneur. Ils respirèrent... +Ils pensèrent qu'ils arrivaient à temps. + +Hélas! Ici comme là -bas, sur la lande de la Rèche, tous leurs efforts, +leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus +aveugle obstination. + +Ils étaient venus avec l'espoir d'arrêter le mouvement, ils le +précipitèrent. + +--Nous sommes trop avancés pour reculer, s'écria un propriétaire des +environs, chef reconnu en l'absence de Lacheneur, si la mort est +devant nous, elle est aussi derrière nous. Attaquer et vaincre... +telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et à l'instant, +c'est le seul moyen de déconcerter nos ennemis... Lâche qui hésite; en +avant!... + +Une seule et même acclamation lui répondit: + +--En avant!... + +Aussitôt, on tire de son étui un drapeau tricolore, ce drapeau tant +regretté, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un +tambour bat la marche, et la colonne entière s'ébranle aux cris de: +«Vive Napoléon II!» + +Pâles, les vêtements en désordre, la voix brisée par la fatigue et +l'émotion, M. d'Escorval et l'abbé Midon s'obstinent à suivre les +conjurés. + +Ils voient à quel précipice courent ces pauvres gens, et ils demandent +à Dieu une inspiration pour les arrêter. + +En cinquante minutes, la distance qui sépare la Croix-d'Arcy de +Montaignac est franchie. + +Bientôt on aperçoit la porte de la citadelle, qui est celle que +doivent livrer les officiers à demi-solde. + +Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte. + +Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjurés que leurs amis +de l'intérieur sont maîtres de la ville et qu'ils les attendent en +force?... + +Ils avancent donc sans défiance, si certains du succès, que ceux qui +ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer. + +Seuls, M. d'Escorval et l'abbé Midon pressentent une catastrophe. + +Le chef de l'expédition est près d'eux; ils le conjurent de ne pas +négliger les plus vulgaires précautions; ils le pressent d'envoyer +quelques hommes en reconnaissance, eux-mêmes s'offrent d'y aller, à +condition qu'on attendra leur retour avant d'aller plus loin. + +--Si un piège vous est tendu, lui disent-ils, n'y donnez pas tête +baissée. + +Mais on les repousse. + +Déjà on a dépassé les ouvrages avancés; la tête de colonne touche au +pont-levis. + +L'enthousiasme est devenu du délire; c'est à qui le premier pénétrera +dans la place. + +Hélas!... à ce moment un coup de pistolet est tiré. + +C'est un signal, car aussitôt, de tous côtés, éclate une fusillade +terrible. + +Trois ou quatre paysans tombent mortellement frappés... Tous les +autres s'arrêtent, glacés de stupeur, cherchant d'où partent les +coups... + +L'indécision est affreuse; cependant un chef énergique électriserait +ces paysans, il y a parmi eux d'anciens soldats de Napoléon; la lutte +s'engagerait, épouvantable, dans l'obscurité!... + +Mais ce n'est pas le cri de «en avant!» qui se fait entendre. + +La voix d'un lâche jette le cri des paniques: + +--Nous sommes vendus!... Sauve qui peut!... + +Dès lors, c'en est fait de l'expédition. + +La peur, une folle peur, s'empare de tous ces braves gens, et ils +s'enfuient éperdus, balayés comme des feuilles sèches par la tempête. + + + + +XXIII + + +Les stupéfiantes révélations de Chupin, l'idée que Martial, l'héritier +de son nom, conspirait peut-être avec des paysans, l'arrestation si +imprévue d'un des conjurés de l'intérieur, toutes ces circonstances +avaient bouleversé le duc de Sairmeuse. + +Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit à ses +facultés leur équilibre. + +Retrouvant l'énergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins +d'une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents +cavaliers des chasseurs de Montaignac étaient sous les armes, la +giberne garnie de cartouches. + +Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de +sang n'était qu'un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville. +Ce n'était pas avec leurs fusils de chasse et leurs bâtons, que ces +pauvres campagnards pouvaient forcer l'entrée d'une place de guerre. + +Mais tant de modération ne devait pas convenir à un homme d'un +tempérament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de +bruit, et que stimulait encore l'ambition de montrer son zèle. + +Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle, +qui devait être livrée, et fit cacher une partie de ses fantassins +derrière les parapets des ouvrages avancés. + +Quant à lui, il s'établit à une porte d'où, découvrant parfaitement la +route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu. + +Chose étrange, cependant. Sur quatre cents balles, tirées de moins de +vingt mètres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement +avaient porté. + +Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient déchargé +leur fusil en l'air. + +Mais le duc de Sairmeuse n'avait pas de temps à perdre à ces +considérations. Il enfourcha son cheval et, à la tête de 500 hommes +environ, cavaliers et fantassins, il s'élança sur les traces des +fuyards. + +Les paysans avaient plus de vingt minutes d'avance. + +Pauvres gens!... Il leur eût été bien facile de déjouer toutes les +poursuites. Ils n'avaient qu'à se disperser, qu'à «s'égailler,» comme +autrefois les gars de la Vendée. + +Malheureusement bien peu eurent l'idée de se jeter isolément à travers +champs. Les autres, éperdus, troublés, saisis de cet inconcevable +vertige des déroutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons +d'un troupeau pris d'épouvante. + +Ils allaient vite néanmoins, la peur leur donnait des ailes. +N'entendaient-ils pas à chaque moment des coups de fusil tirés aux +traînards!... + +Mais il était un homme qui, à chacune de ces détonations recevait pour +ainsi dire la mort... Lacheneur. + +Penché sur le cou de son cheval, haletant, dévoré d'angoisses, il +approchait ventre à terre de la Croix-d'Arcy, quand le fracas de la +fusillade de Montaignac arriva jusqu'à lui. + +Terrifié, il arrêta sa bête par une saccade si violente, qu'elle +chancela sur ses jarrets. + +Il prêta l'oreille et attendit... Rien. Nulle décharge ne répondait à +cette décharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non. + +Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante échauffourée; il vit +tous ces paysans soulevés à sa voix, mitraillés à bout portant. + +Ah! toutes ces balles, il eût voulu les avoir dans la poitrine. + +De nouveau, il éperonna les flancs de son cheval, et sa course devint +plus furieuse encore. + +Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d'Arcy; il était +vide. À l'entrée d'un des chemins était arrêté le cabriolet qui avait +amené M. d'Escorval et l'abbé Midon; personne ne s'en était inquiété. + +Enfin, M. Lacheneur aperçut les fuyards. + +Il poussa droit à eux, les chargeant des plus horribles malédictions +et les accablant d'injures. + +--Lâches!... vociférait-il, traîtres!... Vous fuyez et vous êtes dix +contre un!... Où courez-vous ainsi?... Chez vous? Insensés! vous +y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire à +l'échafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes à la main! Allons... +volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous amène du +renfort, deux mille hommes me suivent... + +Il promettait deux mille hommes, il en eût promis dix mille, cent +mille... Il eût promis aussi bien une armée et du canon... + +Mais eût-il eu tout cela, à moins d'employer la force, il n'eût pas +arrêté la déroute... Il fut entraîné comme la branche morte par le +torrent. + +Au carrefour de la Croix-d'Arcy seulement, à cet endroit d'où une +heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de +cœur purent se reconnaître et se compter, pendant que les autres +précipitaient leur course dans toutes les directions... + +Une centaine de conjurés, les plus braves et les plus compromis, +entouraient M. Lacheneur. + +Parmi eux était l'abbé Midon, sombre, désespéré. Une poussée l'avait +séparé de M. d'Escorval, et il ne l'avait plus revu. Qu'était devenu +le baron? Avait-il été pris ou tué? Avait-il gagné les champs? + +Et le digne prêtre n'osait s'éloigner, il attendait, heureux en son +malheur d'avoir retrouvé la voiture et d'avoir réussi à la défendre +contre une douzaine de paysans qui prétendaient s'en emparer. + +Il écoutait la délibération de M. Lacheneur et de ses amis. + +Devaient-ils tirer chacun de son côté? Devaient-ils, en s'obstinant +à une résistance désespérée, laisser à tous les conjurés le temps de +gagner leur maison?... + +Ils hésitaient quand enfin arrivèrent au rendez-vous les débris de la +colonne confiée à Maurice et à Chanlouineau. + +De cinq cents hommes qui la composaient au départ de Sairmeuse, quinze +restaient, en comptant les deux officiers à demi-solde. + +Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe. + +La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hésitations. + +--Je viens pour me battre, déclara-t-il, et je vendrai chèrement ma +vie. + +--Battons-nous donc! dirent les autres. + +Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jugé +le mieux disposé pour une longue défense; il avait tiré Maurice à +l'écart. + +--Vous, monsieur d'Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous +retirer. + +--Moi!... je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau... + +--Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez, +emmenez-la. + +--Je reste!... prononça Maurice. + +Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l'arrêta. + +--Vous n'avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d'une voix +sourde, votre vie appartient à la femme qui s'est donnée à vous. + +--Malheureux!... qu'osez-vous dire!... + +Chanlouineau hocha tristement la tête. + +--À quoi bon nier?... fit-il. Ce qui est arrivé devait arriver... Il +est de ces tentations si grandes, qu'un ange n'y résisterait pas... Ce +n'est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a été un mauvais père. +Il y a eu un jour... quand j'ai été sûr... où je voulais me tuer ou +vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n'aurez plus jamais la +mort si près de vous qu'une fois... Je vous ai tenu au bout de mon +fusil à cinq pas... C'est le bon Dieu qui a arrêté ma main, en me +montrant son désespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que +Lacheneur, il faut bien que quelqu'un reste à Marie-Anne... Jurez-moi +que vous l'épouserez... On vous inquiétera peut-être pour l'affaire de +cette nuit, mais j'ai ici de quoi vous sauver... + +Un feu de peloton l'interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse +arrivaient... + +--Saint bon Dieu!... s'écria Chanlouineau, et Marie-Anne! + +Ils s'élancèrent, et Maurice le premier l'aperçut, debout au milieu du +carrefour, appuyée sur le cou du cheval de son père. Il lui prit le +bras en cherchant à l'entraîner: + +--Venez, lui dit-il, venez! + +Mais elle résista. + +--De grâce, fit-elle, laissez-moi... + +--Mais tout est perdu, mon amie! + +--Oui, tout, je le sais... même l'honneur... Et c'est pour cela qu'il +faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux... + +Elle se pencha vers Maurice, et d'une voix à peine intelligible, elle +ajouta: + +--Il le faut, pour que le déshonneur ne devienne pas public... + +La fusillade était d'une violence extraordinaire, ils restaient +debout à l'endroit le plus périlleux, ils allaient certainement être +atteints, quand Chanlouineau reparut. + +Avait-il deviné le secret des résistances de Marie-Anne? Peut-être. +Toujours est-il que, sans mot dire, il l'enleva comme un enfant entre +ses bras robustes, et la porta jusqu'à la voiture que gardait l'abbé +Midon. + +--Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur, +bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour. + +Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour. +Apercevant un groupe, dans l'ombre, ils accoururent. + +Alors, l'héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le +manœuvrant comme une massue, il tint l'ennemi en échec et donna à +Maurice le temps de s'élancer près de Marie-Anne, de prendre les +guides et de fouetter le cheval qui partit au galop. + +Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d'héroïsmes, +d'inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l'a jamais su +au juste... + +Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau +luttait encore, barrant obstinément la route. + +Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n'importe. +Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l'avait +touché; on l'eût dit invulnérable. + +--Rends-toi!... lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure, +rends-toi!... + +--Jamais! jamais!... + +Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur +et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses +terribles moulinets. + +C'est alors qu'un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta +à plat ventre et rampant dans l'ombre alla saisir aux jambes, par +derrière, ce héros obscur. + +Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et +enfin, perdant plante, tomba en criant d'une voix formidable: + +--À moi!... les amis, à moi!... + +Nul ne répondit à son appel. + +À l'autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte +désespérée, combat d'hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les +conjurés cédaient... + +Le gros de l'infanterie du duc de Sairmeuse accourait. + +On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes +brillant dans la nuit. + +Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles, +sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés. + +En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme +l'éclair. Il se vit et se jugea. La haine l'avait conduit au crime. Il +se fit horreur, pour les hontes qu'il avait imposées à sa fille. Il se +maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui +se faisaient tuer... + +C'était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les +sauver. + +--Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous... + +On lui obéit... et il put voir comme des ombres qui s'éparpillaient +dans toutes les directions. + +Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui +l'emporterait vite loin de l'ennemi!... + +Mais il s'était juré qu'il ne survivrait pas au désastre; déchiré +de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne +voyait d'autre refuge que la mort... + +Il eût pu l'attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant +d'elle. Il rassembla son cheval, l'enleva de la bride et des éperons +et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse. + +Le choc fut rude, les rangs s'ouvrirent, et il y eut un instant de +mêlée furieuse... + +Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les +baïonnettes, se cabra; il battit l'air de ses sabots, puis ses jarrets +plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier... + +Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du +cheval le maître se débattait sans blessures. + +Il était une heure et demie du matin... le carrefour était désert. + +Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés +appelant leurs compagnons et implorant des secours... + +Les secours ne devaient pas venir encore. + +Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti +des événements pour sa fortune politique. + +Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de +l'exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l'importance +du service rendu. + +On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze +ou vingt; mais ce n'était pas assez pour l'éclat qu'il désirait, il +voulait plus d'accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une +commission militaire. + +Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu'il lança de +tous côtés, avec l'ordre d'explorer les villages, de fouiller les +maisons isolées, et d'arrêter tous les gens suspects... + +Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une +fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la +route de Montaignac. + +Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces +honnêtes et naïfs conspirateurs; mais une crainte, qu'il s'efforçait +vainement d'écarter, empoisonnait en satisfaction. + +Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du +complot? + +Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir +de l'assurance de Chupin le troublait. + +D'un autre côté, qu'était donc devenu Martial?... Le domestique +expédié pour le prévenir l'avait-il rencontré?... S'était-il mis +en route?... Par où?... Peut-être était-il tombé aux mains des +paysans?... + +C'est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand +rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui +apprit que Martial était arrivé depuis un quart d'heure. + +--M. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de +cheval, ajouta le domestique. + +--C'est bien!... fit le duc, je l'y rejoins. + +Tout haut, devant ses gens, il disait: «C'est bien!» mais il se disait +tout bas: + +--Ceci, à la fin, frise l'impertinence! Quoi, je suis à cheval, en +train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit +tranquillement, sans seulement s'informer de moi!... + +Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en +dedans. Il frappa. + +--Qui est-là ? demanda Martial. + +--Moi! ouvrez! + +Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu'il vit le +fit frémir. + +Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu, +lavait une large blessure qu'il avait un peu au-dessus du sein droit. + +--Vous vous êtes battu!... exclama le duc d'une voix étranglée. + +--Oui!... + +--Ah!... vous en étiez donc!... + +--J'en étais!... de quoi? + +--De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie +parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes!... + +Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la +plus violente envie de rire. + +--Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il. + +L'air et l'accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans +toutefois dissiper entièrement ses soupçons. + +--C'est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué!... s'écria-t-il. + +--Du tout!... J'ai simplement été obligé d'accepter un duel. + +--Avec qui?... Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer. + +Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c'est du ton +léger qui lui était habituel qu'il répondit: + +--Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l'inquiéteriez +peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon... C'était +sur la grande route, il pouvait m'assassiner sans cérémonie, et il m'a +offert un combat loyal... Il est d'ailleurs blessé plus grièvement que +moi... + +Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent. + +--Si c'est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d'appeler un médecin, vous +enfermer pour soigner cette blessure?... + +--Parce qu'elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure +secrète. + +Le duc hochait la tête. + +--Tout cela n'est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les +assurances qui m'ont été données de votre complicité. + +Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse. + +--Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce +drôle de Chupin. Il m'étonne, monsieur, qu'entre la parole de votre +fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde. + +--Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c'est un homme précieux... +Sans lui nous eussions été surpris. C'est par lui que j'ai connu le +vaste complot ourdi par Lacheneur... + +--Quoi! c'est Lacheneur... + +--... Qui était à la tête du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre +perspicacité a été outrageusement mystifiée. Quoi! vous êtes toujours +fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le père de +votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n'y voyez +que du feu!... Et je vous destinais à la diplomatie!... Mais il y a +mieux. Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez +si magnifiquement donnés à ces gens-là ? Ils ont servi à acheter des +fusils, de la poudre et des balles à notre intention... + +Le duc goguenardait à l'aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré +désormais, et il cherchait à piquer son fils. + +Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu'il avait été joué, mais +il ne songeait pas à s'en indigner. + +--Si Lacheneur était pris, pensait-il, s'il était condamné à mort, et +si je le sauvais, Marie-Anne n'aurait rien à me refuser... + + + + +XXIV + + +Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le +baron d'Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses +craintes. + +C'était la première fois qu'il avait un secret pour cette fidèle et +vaillante compagne de son existence. + +C'est sans la prévenir qu'il alla prier l'abbé Midon de le suivre à la +Rèche, chez M. Lacheneur. + +Il se cacha d'elle pour courir à la Croix-d'Arcy. + +Ce silence explique l'étonnement de Mme d'Escorval quand, l'heure du +dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils. + +Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les +grands travailleurs, était l'exactitude même. Qu'était-il donc arrivé +d'extraordinaire?... + +Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari +venait de partir avec l'abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes, +précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture +par la cour, comme d'habitude, ils avaient passé par la porte de +derrière de la remise qui donnait sur le chemin. + +Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces étranges +précautions?... + +Mme d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments +inexpliqués!... + +Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caractère +toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis +au feu pour lui. + +Aussi, vers dix heures, s'empressèrent-ils de conduire à leur +maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la +nouvelle du mouvement. + +Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges. + +Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait +pris les armes, et que M. le baron d'Escorval était à la tête du +soulèvement. + +Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s'il n'eût eu une vache +près de vêler... + +Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise +et tous les maréchaux de l'Empire étaient cachés à Montaignac... + +Hélas! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des +mensonges plus grossiers encore, dès qu'il s'agissait de gagner des +complices à sa cause. + +Mme d'Escorval ne devait pas s'arrêter à ces fables ridicules, mais +elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce +vaste complot. + +Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la +rassurait. + +Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle +le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable, +infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle +croyait. + +Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c'était bien. S'il +s'était aventuré, c'est qu'il espérait réussir. Donc, elle était sûre +du succès. + +Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le +jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et +d'accourir dès qu'il aurait recueilli quelque chose de positif. + +Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes. + +Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus +épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des +milliers d'hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait +dans la campagne, massacrant tout... + +Pendant qu'il parlait, Mme d'Escorval se sentait devenir folle. + +Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari +morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand +chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides, +sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de +l'eau... une goutte d'eau... + +--Je veux les voir!... s'écria-t-elle avec l'accent du plus affreux +égarement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi +les morts, jusqu'à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes +amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous +les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps +sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les +ont tués... + +Les domestiques s'étaient empressés d'obéir, quand retentit sur +la route le galop saccadé et convulsif d'un cheval surmené, et le +roulement d'une voiture. + +--Les voilà !... s'écria le jardinier, les voilà !... + +Mme d'Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à +temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu, +rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s'abattre. + +Déjà l'abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils +soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur +les coussins... + +L'énergie si grande de Marie-Anne n'avait pu résister à tant de chocs +successifs; la dernière scène l'avait brisée. Une fois en voiture, +tout danger immédiat ayant disparu, l'exaltation désespérée qui la +soutenait tombant, elle s'était trouvée mal, et tous les efforts de +Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles. + +Mais Mme d'Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses +vêtements masculins... + +Elle vit seulement que ce n'était pas son mari qui était là , et elle +sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au +cœur... + +--Ton père!... Maurice, dit-elle d'une voix étouffée, et ton père!... + +L'impression fut terrible. + +Jusqu'à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s'étaient bercés de +cet espoir que M. d'Escorval serait rentré avant eux... + +Maurice chancela à ce point qu'il faillit laisser échapper son +précieux fardeau. L'abbé s'en aperçut, et sur un signe de lui, deux +domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l'emportèrent... + +Alors il s'avança vers Mme d'Escorval. + +--Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout +hasard, il a dû fuir des premiers... + +Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle +se redressa. + +--Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un +général ne déserte pas en face de l'ennemi... Si la déroute se met +parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ramène au +combat où il se fait tuer... + +--Ma mère! balbutia Maurice, ma mère!... + +--Oh!... ne cherchez pas à m'abuser!... Mon mari était le chef du +complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement... +Dieu ait pitié de moi!... mon mari est mort! + +Si perspicace que fût l'abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que +la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée... + +--Eh! madame! s'écria-t-il, M. le baron n'était pour rien dans ce +mouvement, bien loin de là ... + +Il s'arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une +grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on +pouvait voir... il comprit l'imprudence. + +--Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et +vous aussi, Maurice, venez!... + +C'est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme +d'Escorval suivit le curé de Sairmeuse... + +Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée +s'envolaient à travers les espaces, vers l'homme qui avait été tout +pour elle et dont l'âme et la pensée, sans doute, l'appelaient du fond +de l'abîme où il avait roulé... + +Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et +quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la +réalité présente... + +Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques +l'avaient déposée. + +--Mlle Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume... +morte!... + +On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir +ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines +la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilité +du marbre, ses lèvres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents +convulsivement serrées et un large cercle, d'un bleu intense, cernait +ses paupières fermées. + +Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait roulés pour les glisser sous +son chapeau de paysan, s'étaient détachés, ils s'éparpillaient +opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu'à terre... + +--Ce n'est qu'une syncope sans gravité, déclara l'abbé Midon, après +avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens... + +Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait à +faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse. + +Mme d'Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle +paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main +sur son front mouillé d'une sueur froide... + +--Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!... + +--Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d'un accent ému +mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner +ainsi!... Épouse, où donc est votre énergie!... Chrétienne, qu'est +devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!... + +--Oh!... j'ai du courage, monsieur, bégayait l'infortunée, j'ai du +courage!... + +L'abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s'asseoir, +pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne, +et d'un ton plus doux il reprit: + +--Pourquoi désespérer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est près de +vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n'a rien +fait que je n'aie fait moi-même... + +Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du +baron et le sien pendant cette funeste soirée. + +Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son +épouvante. + +--Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous +crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont +persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient +et ils le disent... + +--Eh bien? + +--S'il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre, +il sera traduit devant la Cour prévôtale... N'était il pas l'ami de +l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et +condamné à mort... + +--Non, madame, non!... ne suis-je pas là ? Je me présenterai devant le +tribunal, et je dirai: «Me voici, j'ai vu, _adsum qui vidi_.» + +--Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l'abbé, parce que vous +n'êtes pas un prêtre selon le cœur de ces hommes cruels; ils vous +jetteront en prison, et ils vous enverront à l'échafaud!... + +Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber... + +Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, à +genoux, cachant son visage entre ses mains... + +--Ah!... j'ai tué mon père!... s'écria-t-il... + +--Malheureux enfant!... Que dis-tu!... + +Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et +poursuivit: + +--Mon père ignorait jusqu'à l'existence de cette conspiration, dont +M. Lacheneur était l'âme, mais je la connaissais, moi!... Je voulais +qu'elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma +vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s'agissait d'attirer +dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j'invoquais ce nom +respecté et aimé d'Escorval... Ah! j'étais fou!... j'étais fou!... + +Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il +ajouta: + +--Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma +folie!... Oh! ma mère, ma mère; si tu savais!... + +Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme +un faible gémissement... + +Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s'était à demi redressée sur le +canapé, et elle considérait cette scène navrante d'un air de profonde +stupeur, comme si elle n'y eût rien compris. + +D'un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et +elle clignait des yeux, éblouie par l'éclat des bougies... + +Elle voulait parler, interroger, elle s'efforçait de rassembler ses +idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abbé Midon lui +commanda le silence. + +Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait +son sang-froid et la lucidité de son intelligence. + +Éclairé par le témoignage de Mme d'Escorval et les aveux de Maurice, +il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont +étaient menacés le baron et son fils. + +Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?... + +Il n'y avait ni à s'expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute +s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti +sur-le-champ et d'agir. + +L'abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela +les gens groupés dans l'escalier. + +Quand ils furent tous réunis autour de lui: + +--Écoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que +donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre +discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur +vous, n'est-ce pas? + +Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment. + +--Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les +traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est passé ce +soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti +avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle +Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous, +mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si +les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M. +Maurice n'est pas sorti ce soir... + +Il s'arrêta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait suggérer +la prudence humaine, et ajouta: + +--Un mot encore: Nous voir tous debout à l'heure qu'il est, paraîtra +suspect... C'est ce que je souhaite... Nous alléguerons, pour nous +justifier, l'inquiétude où nous mettent l'absence de M. le baron et +aussi une indisposition très-grave de Mme la baronne... car Mme +la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire +possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et +surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum +dessus... + +Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de +rien tout fut disposé comme l'avait ordonné l'abbé Midon. + +Marie-Anne, bien qu'elle fût loin d'être remise, fut conduite à une +petite logette sous les combles; Mme d'Escorval se retira dans sa +chambre et les domestiques regagnèrent l'office... + +Maurice et l'abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux, +oppressés... + +La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d'affreuses +anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et +toutes ses précautions n'avaient qu'un but, écarter de Maurice tout +soupçon de complicité... c'était, pensait-il, le seul moyen qu'il y +eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles?... + +Un violent coup de cloche à la grille l'interrompit... + +On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de +la grille, puis le piétinement d'une compagnie de soldats dans la +cour. + +Une voix forte commanda: + +--Halte!... Reposez vos armes... + +Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu'il pâlissait comme s'il allait +mourir. + +--Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre +sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!... + +--Ils peuvent venir, répondit Maurice, j'ai du courage!... + +La porte du salon s'ouvrit, si brutalement poussée, que les deux +battants cédèrent à la fois comme sous un coup d'épaule. + +Un jeune homme entra, qui portait l'uniforme de capitaine des +grenadiers de la légion de Montaignac. + +Il paraissait vingt-cinq ans à peine; il était grand, mince, blond, +avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa +personne trahissait des recherches d'élégance exagérées jusqu'au +ridicule. + +Sa physionomie, d'ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de +soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche. + +Derrière lui, dans l'ombre du palier, on voyait étinceler les armes de +plusieurs soldats. + +Il promena autour du salon un regard défiant, puis d'une voix rude: + +--Le maître de la maison? demanda-t-il. + +--M. le baron d'Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice. + +--Où est-il? + +L'abbé Midon, resté assis jusqu'alors se leva. + +--Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le +baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer +de renoncer à une tentative insensée... Ils n'ont pas voulu nous +entendre. La déroute venue, j'ai été séparé de M. d'Escorval, je suis +revenu seul ici, très-inquiet, et je l'attends... + +Le capitaine tortillait sa moustache de l'air le plus goguenard. + +--Pas mal imaginé!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de +cette bourde. + +Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l'œil du prêtre, ses lèvres +tremblèrent... mais il se tut. + +--Mais, au fait, reprit l'officier, qui êtes-vous? + +--Je suis le curé de Sairmeuse. + +--Eh bien!... les curés honnêtes doivent être couchés à l'heure qu'il +est... Ah! vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les +paysans révoltés... Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous +arrêter... + +Ce qui le retenait, c'était la robe du prêtre, toute-puissante sous la +Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise. + +--Combien y a-t-il de maîtres ici? demanda-t-il. + +--Trois. Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi. + +--Et de domestiques? + +--Sept, quatre hommes et trois femmes. + +--Vous n'avez reçu ni caché personne, ce soir? + +--Personne. + +--C'est ce qu'on va vérifier, dit le capitaine. + +Et se tournant vers la porte: + +--Caporal Bavois!... appela-t-il. + +C'était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi +l'Empereur à travers l'Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre +de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face +tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très-mince, qui se +recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille. + +--Bavois, commanda l'officier, vous allez prendre une demi-douzaine +d'hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous êtes un +vieux lapin qui connaissez le tour; s'il y a une cachette, vous la +découvrirez, si quelqu'un y est caché, vous me l'amènerez... Demi-tour +et ne traînons pas! + +Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions. + +--À nous deux, maintenant, dit-il à Maurice; qu'avez-vous fait ce +soir? + +Le jeune homme eut une seconde d'hésitation; mais c'est avec une +insouciance bien jouée qu'il répondit: + +--Je n'ai pas mis le nez dehors. + +--Hum! c'est ce qu'il faudrait prouver. Voyons les mains?... + +Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était +si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de +colère. Heureusement, un coup d'œil de l'abbé Midon lui commanda le +calme. + +Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les +tourna et les retourna, et finalement les flaira. + +--Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon +la pommade pour avoir tiré des coups de fusil. + +Il était clair qu'il s'étonnait que le fils eût eu le courage de +rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la +bataille. + +--Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici? + +--Oui, des armes de chasse. + +--Où sont-elles? + +--Dans une petite pièce du rez-de-chaussée. + +--Il faut m'y conduire. + +On l'y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n'avait +fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié. + +Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu'ayant fureté +partout, il n'avait rien rencontré de suspect. + +--Qu'on fasse venir les gens, ordonna-t-il. + +Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de +l'abbé. + +Le capitaine comprit que s'il y avait quelque chose, comme il le +soupçonnait, il ne le saurait pas. + +Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher, +et de nouveau il appela Bavois. + +--Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal, +vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez à rendre compte +de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d'Escorval revient, +empoignez-le-moi et ne le lâchez pas... et ouvrez l'œil, et le +bon!... + +Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se +retira, sans saluer, comme il était entré. + +Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit, +et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron. + +--Hein! dit-il à ses hommes, vous l'avez entendu, ce cadet-là !... +Écoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes... Nom d'un +tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si «l'autre» +voyait ce qu'on fait de ses anciens!... + +Les deux soldats répondirent par un grognement sourd. + +--Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s'adressant à Maurice +et à l'abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous +déclare, tant en mon nom qu'au nom de mes deux hommes, que vous êtes +libres comme l'oiseau et que nous n'arrêterons personne... Même, +s'il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune +bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous +commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s'ils +viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n'ai pas brûlé une +amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche +avant de la couler dans le canon. + +Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l'être +pas. + +--Nous n'avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon. + +Le vieux caporal cligna de l'œil d'un air d'intelligence. + +--Connu!... fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je +vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s'il est aisé de faire le +poil à ce blanc-bec qui sort d'ici, il est un peu plus difficile de +raser le caporal Bavois. Ah!... c'est comme cela. Il ne fallait pas +laisser traîner dans la cour un fusil qui n'a certes pas été chargé +pour tirer des merles. + +Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice, +maintenant, se rappelait qu'en sautant du cabriolet pour soutenir +Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé +aux regards des domestiques... + +--Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu'un de caché là -haut... +j'ai l'oreille fine! Troisièmement je me suis arrangé pour que +personne n'entrât dans la chambre de la dame malade. + +Maurice n'y tint plus: il tendit la main au caporal, et d'une voix +émue: + +--Vous êtes un brave homme!... dit-il. + +Quelques instants plus tard, Maurice, l'abbé Midon et Mme d'Escorval, +réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut +qu'il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu'on était allé prévenir +parut. + +Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle +était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme. + +--Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de +moi-même, je n'eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer +tant de malheurs sur votre maison... Hélas!... il ne vous en coûte +déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m'avoir connue... +Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un +pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre... + +--Malheureuse enfant!... s'écria Mme d'Escorval, où voulez-vous +aller!... + +Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes +ses espérances. + +--Je l'ignore, madame, répondit-elle; mais le devoir commande... Je +dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur +sort... + +--Quoi!... s'écria Maurice, toujours cette pensée de mort!... Vous +savez bien, cependant, que vous n'avez plus le droit de disposer de +votre vie!... + +Il s'arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n'était +pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds +de Mme d'Escorval: + +--Ô ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous +s'éloigner?... Je puis périr en essayant de sauver mon père... Elle +serait ta fille alors, elle que j'ai tant aimée, tu reporterais sur +elle tes tendresses divines... + +Marie-Anne resta. + + + + +XXV + + +Le secret que les approches de la mort avaient arraché à Marie-Anne +au fort de la fusillade de la Croix-d'Arcy, Mme d'Escorval l'ignorait +quand elle joignait sa voix aux prières de son fils pour retenir la +malheureuse jeune fille. + +Mais cette circonstance n'inquiétait pas Maurice. + +Sa foi en sa mère était absolue, complète; il était sûr qu'elle +pardonnerait quand elle apprendrait la vérité. + +Les femmes aimantes, chastes épouses et mères sans reproche, gardent +au fond du cœur des trésors d'indulgence pour les entraînements de la +passion. + +Elles peuvent mépriser et braver les préjugés hypocrites, celles dont +la vertu immaculée n'eut jamais besoin des honteuses transactions du +monde. + +Et d'ailleurs, est-il une mère qui, secrètement, n'excuse la jeune +fille qui n'a pu se défendre de l'amour de son fils, à elle, de ce +fils que son imagination pare de séductions irrésistibles!... + +Toutes ces réflexions avaient traversé l'esprit de Maurice, et plus +tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu'à son père. + +Le jour venait... Maurice déclara qu'il allait endosser un déguisement +et se rendre à Montaignac. + +À ces mots, Mme d'Escorval se détourna, cachant son visage dans les +coussins du canapé pour y étouffer ses sanglots. + +Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se +précipitait au-devant du danger... Peut-être; avant le coucher de ce +soleil qui se levait, n'aurait-elle ni mari ni fils. + +Et pourtant elle ne dit pas: «Non, je ne veux pas!» Maurice ne +remplissait-il pas un devoir sacré!... Elle l'eût aimé moins, si elle +l'eût cru capable d'une lâche hésitation. Elle eût séché ses larmes +s'il l'eût fallu, pour lui dire: «Pars!» + +Tout d'ailleurs n'était-il pas préférable aux horreurs de cette +incertitude où on se débattait depuis des heures!... + +Maurice gagnait déjà la porte pour monter revêtir un travestissement, +l'abbé Midon lui fit signe de rester. + +--Il faut, en effet, courir à Montaignac, lui dit-il, mais vous +déguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et +indubitablement on vous appliquerait l'axiome que vous savez: «Tu te +caches, donc tu es coupable.» Vous devez marcher ouvertement, la tête +haute, exagérant l'assurance de l'innocence... Allez droit au duc de +Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez à l'injustice!... Mais je +veux vous accompagner, nous irons en voiture à deux chevaux. + +Maurice paraissait indécis. + +--Suis les conseils de M. le curé, mon fils, dit Mme d'Escorval, il +sait mieux que nous ce que nous devons faire. + +--J'obéirai, mère! + +L'abbé n'avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l'ordre +d'atteler. Mme d'Escorval sortit pour écrire quelques lignes à une +amie dont le mari jouissait d'une certaine influence à Montaignac. +Maurice et son amie restèrent seuls. + +C'était, depuis l'aveu de Marie-Anne, leur première minute de solitude +et de liberté. + +Ils étaient debout, à deux pas l'un de l'autre, les yeux encore +brillants de pleurs répandus, et ils restèrent ainsi un instant, +immobiles, pâles, oppressés, trop émus pour pouvoir traduire leur +sensation. + +À la fin, Maurice s'avança, entourant de son bras la taille de son +amie. + +--Marie-Anne, murmura-t-il, chère adorée, je ne savais pas qu'on +pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous +avez souhaité la mort, quand de votre vie une autre vie précieuse +dépend!... + +Elle hocha tristement la tête. + +--J'étais terrifiée, balbutia-t-elle... L'avenir de honte que je +voyais, que je vois, hélas! se dresser devant moi m'épouvantait +jusqu'à égarer ma raison... Maintenant, je suis résignée... +j'accepterai sans révolte la punition de l'horrible faute... je +m'humilierai sous les outrages qui m'attendent!... + +--Des outrages, à vous!... Ah! malheur à qui oserait!... Mais ne +serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l'êtes devant +Dieu!... Le malheur à la fin se lassera!... + +--Non, Maurice, non!... il ne se lassera pas. + +--Ah!... c'est toi qui es sans pitié!... Je ne le vois que trop, tu me +maudis, tu maudis le jour où nos regards se sont rencontrés pour la +première fois!... Avoue-le... dis-le... + +Marie-Anne se redressa. + +--Je mentirais, répondit-elle, si je disais cela... Mon lâche cœur +n'a pas ce courage. Je souffre, je suis humiliée et brisée, mais je ne +regrette rien, puisque... + +Elle n'acheva pas; il l'attira à lui, leurs visages se rapprochèrent, +et leurs lèvres et leurs larmes se confondirent en un baiser... + +--Tu m'aimes, s'écria Maurice, tu m'aimes!... Nous triompherons, je +saurai sauver mon père et le tien, je sauverai ton frère! + +Dans la cour, les chevaux piaffaient. L'abbé Midon criait: «Eh bien! +partons-nous?» Mme d'Escorval reparut avec une lettre, qu'elle remit à +Maurice. + +Longtemps elle tint embrassé dans une étreinte convulsive ce fils +qu'elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son +énergie, elle le repoussa en prononçant ce seul mot: + +--Va!... + +Il sortit... et lorsque s'éteignit, sur la route, le roulement de la +voiture qui l'emportait, Mme d'Escorval et Marie-Anne se laissèrent +tomber à genoux, implorant la miséricorde du Dieu des causes justes. + +Elles ne pouvaient que prier. Le curé de Sairmeuse agissait, ou plutôt +il poursuivait l'exécution du plan de salut qu'il avait conçu. + +Ce plan, d'une simplicité terrible, comme la situation, il +l'expliquait à Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement +menés. + +--Si en vous livrant vous deviez sauver votre père, disait-il, je vous +crierais: Livrez-vous, et confessez la vérité, c'est votre devoir +strict... Mais ce sacrifice serait plus qu'inutile, il serait +dangereux. Jamais l'accusation ne consentirait à vous séparer de votre +père. On vous garderait, mais on ne le lâcherait pas, et vous seriez +indubitablement condamnés tous les deux... Laissons donc--je ne dirai +pas la justice, ce serait un blasphème--mais les hommes de sang qui +s'intitulent juges, s'égarer sur son compte et lui attribuer tout ce +que vous avez fait... Au moment du procès, nous arriverons avec les +plus éclatants témoignages d'innocence, avec des alibi tellement +indiscutables que force sera de l'acquitter... Et je connais assez les +gens de notre pays pour être sûr que pas un des accusés ne révélera +notre manœuvre... + +--Et si nous ne réussissons pas! dit Maurice d'un air sombre, que me +restera-t-il à faire? + +C'était une question si terrible que le prêtre n'osa répondre. Tout le +reste du chemin, Maurice et lui gardèrent le silence. + +Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait été sage +l'abbé Midon en l'empêchant de recourir à un déguisement. + +Armés des pouvoirs les plus étendus, le duc de Sairmeuse et le marquis +de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac, +hormis une seule. + +Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir, +et il s'y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et +venants, qui les interrogeaient, et qui, même, prenaient par écrit les +noms et les signalements. + +Au nom d'Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop +visible pour échapper à Maurice. + +--Ah!... vous savez ce qu'est devenu mon père!... s'écria-t-il. + +--Le baron d'Escorval est prisonnier, monsieur, répondit un des +officiers. + +Si préparé que dût être Maurice à cette réponse, il pâlit. + +--Est-il blessé? reprit-il vivement. + +--Il n'a pas une égratignure!... mais entrez, monsieur, passez!... + +Aux regards inquiets de ces officiers, on eût dit qu'ils craignaient +de se compromettre en causant avec le fils d'un si grand coupable. +Peut-être, en effet, se compromettaient-ils. + +La voiture roula, et elle ne s'était pas avancée de cent mètres dans +la Grand'Rue, que déjà l'abbé Midon et Maurice avaient remarqué +plusieurs affiches blanches collées aux murs... + +--Il faut savoir ce que c'est, dirent-ils ensemble. + +Ils firent arrêter la voiture près d'une affiche devant laquelle +stationnait déjà un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRÊTÉ: + +ARTICLE 1er. _Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le +sieur Lacheneur seront livrés à une commission militaire pour être +passés par les armes._ + +ARTICLE II. _Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit +sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification._ + +Cela était signé: _duc de Sairmeuse._ + +--Dieu soit loué!... s'écria Maurice; le père de Marie-Anne est +sauvé!... Il avait un bon cheval, et en deux heures... + +Un coup de coude et un coup d'œil de l'abbé Midon l'arrêtèrent. + +L'abbé lui montrait l'homme arrêté près d'eux... Cet homme n'était +autre que Chupin. + +Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se découvrit +devant le curé de Sairmeuse, et avec des regards où flamboyaient les +plus ardentes convoitises, il dit:--Vingt mille francs!... c'est une +somme cela! En la plaçant à fonds perdus, on vivrait des revenus sa +vie durant!... + +L'abbé Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur +avait été impossible de se méprendre à l'accent de Chupin. + +L'énormité de la somme promise avait ébloui le misérable et le +fascinait jusqu'à ce point de lui arracher son masque de cautèle +accoutumée. + +Il s'était trahi. Il avait laissé entrevoir ses détestables projets et +quelles espérances abominables s'agitaient dans les boues de son âme. + +--Lacheneur est perdu si cet homme découvre sa retraite, murmura le +curé de Sairmeuse. + +--Par bonheur, répondit Maurice, il doit avoir franchi la frontière, +il y a cent à parier contre un qu'il est désormais hors de toute +atteinte. + +--Et si vous vous trompiez?... Si, blessé et perdant son sang, +Lacheneur n'avait eu que bien juste la force de se traîner jusqu'à la +maison la plus proche pour y demander l'hospitalité?... + +--Oh!... monsieur l'abbé, je connais nos paysans!... Il n'en est pas +un qui soit capable de vendre lâchement un proscrit!... + +Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prêtre le douloureux +sourire de l'expérience. + +--Vous oubliez, reprit-il, les menaces affichées à côté des +provocations à la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas +souiller ses mains du prix du sang, peut être saisi du vertige de la +peur. + +Ils suivaient alors la grande rue, et ils étaient frappés de l'aspect +morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie +d'ordinaire. + +La consternation et l'épouvante y régnaient. Les boutiques étaient +fermées, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence +lugubre. On eût dit un deuil général et que chaque famille avait perdu +quelqu'un de ses membres. + +La démarche des rares passants était inquiète et singulière. Ils se +hâtaient, en jetant de tous côtés des regards défiants. + +Deux ou trois qui étaient des connaissances du baron et qui croisèrent +la voiture se détournèrent d'un air effrayé pour éviter de saluer... + +L'abbé Midon et Maurice devaient trouver l'explication de ces terreurs +à l'hôtel où ils avaient donné l'ordre à leur cocher de les conduire. + +Ils lui avaient désigné l'_Hôtel de France_, où descendait le baron +d'Escorval quand il venait à Montaignac, et dont le propriétaire +n'était autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier, +avait donné avis de l'arrivée du duc de Sairmeuse. + +Ce brave homme, en apprenant quels hôtes lui arrivaient, alla +au-devant d'eux jusqu'au milieu de la cour, sa toque blanche à la +main. + +Ce jour-là , cette politesse était de l'héroïsme. + +Était-il du complot? on l'a toujours cru. + +Le fait est qu'il invita Maurice et l'abbé à se rafraîchir, de façon à +leur donner à entendre qu'il avait à leur parler, et il les conduisit +à une chambre où il savait être à l'abri de toute indiscrétion. + +Grâce à un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fréquentait +son établissement, il en savait autant que l'autorité, il en savait +plus, même, puisqu'il avait en même temps des informations par ceux +des conjurés qui étaient restés en liberté. + +Par lui, l'abbé Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements +positifs. + +D'abord on était sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils +Jean; ils avaient échappé aux plus ardentes recherches. + +En second lieu, il y avait jusqu'à ce moment deux cents prisonniers à +la citadelle, et parmi eux le baron d'Escorval et Chanlouineau. + +Enfin, depuis le matin, il n'y avait pas eu moins de soixante +arrestations à Montaignac même. + +On pensait généralement que ces arrestations étaient l'œuvre d'un +traître, et la ville entière tremblait... + +Mais M. Langeron connaissait leur véritable origine, qui lui avait été +confiée, sous le sceau du secret, par son habitué le valet de chambre. + +--C'est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et +cependant elle est vraie. Deux officiers de la légion de Montaignac, +qui revenaient de leur expédition ce matin, au petit jour, +traversaient le carrefour de la Croix-d'Arcy, quand sur le revers d'un +fossé, ils aperçurent, gisant mort, un homme revêtu de l'uniforme des +anciens guides de l'empereur... + +Maurice tressaillit. + +Cet infortuné, il n'en pouvait douter, était ce brave officier à la +demi-solde, qui était venu se joindre à sa colonne sur la route de +Sairmeuse, après avoir parlé à M. Lacheneur. + +--Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers +s'approchent du cadavre. Ils l'examinent, et qu'est-ce qu'ils voient? +Un papier qui dépassait les lèvres de ce pauvre mort. Comme bien vous +pensez, ils s'emparent de ce papier, ils l'ouvrent, ils lisent... +C'était la liste de tous les conjurés de la ville et de quelques +autres encore, dont les noms n'avaient été placés là que pour servir +d'appât... Se sentant blessé à mort, l'ancien guide aura voulu +anéantir la liste fatale, les convulsions de l'agonie l'ont empêché de +l'avaler... + +Cependant, ni l'abbé ni Maurice n'avaient le temps d'écouter les +commentaires dont le maître d'hôtel accompagnait son récit. + +Ils se hâtèrent d'expédier à Mme d'Escorval et à Marie-Anne un exprès +destiné à les rassurer, et sans perdre une minute, bien décidés à +tout oser, ils se dirigèrent vers la maison occupée par le duc de +Sairmeuse. + +Lorsqu'ils y arrivèrent, une foule émue se pressait devant la porte. + +Oui, il s'y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes à +la figure bouleversée, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui +imploraient une audience. + +Ceux-là étaient les parents des malheureux qu'on avait arrêtés. + +Deux valets de pied en superbe livrée, à l'air important, avaient +toutes les peines du monde à retenir le flot grossissant des +solliciteurs... + +L'abbé Midon espérant que sa robe lèverait la consigne, s'approcha et +se nomma. Il fut repoussé comme les autres. + +--M. le duc travaille et ne peut recevoir, répondirent les +domestiques, M. le duc rédige ses rapports pour Sa Majesté. + +Et à l'appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux +tout sellés des courriers qui devaient porter les dépêches. + +Le prêtre rejoignit tristement son compagnon. + +--Attendons! lui dit-il. + +Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres +gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s'inquiétait peu de ses rapports. +Une scène de la dernière violence éclatait entre M. de Courtomieu et +lui. + +Chacun de ces deux nobles personnages prétendant s'attribuer le +premier rôle,--celui qui serait le plus chèrement payé, sans +doute,--il y avait conflit d'ambitions et de pouvoirs. + +Ils avaient commencé par échanger quelques récriminations, et ils en +étaient vite venus aux mots piquants, aux allusions amères et enfin +aux menaces. + +Le marquis prétendait déployer les plus effroyables--il disait les +plus salutaires--rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à +l'indulgence. + +L'un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration, +et son fils s'étaient dérobés aux poursuites, il était urgent +d'arrêter Marie-Anne. + +L'autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait +un acte impolitique, une faute qui rendrait l'autorité plus odieuse et +les conjurés plus intéressants. + +Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se +convaincre. + +--Il faut décourager les rebelles en les frappant d'épouvante! criait +M. de Courtomieu. + +--Je ne veux pas exaspérer l'opinion, disait le duc. + +--Eh!... qu'importe l'opinion!... + +--Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous +ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit? Il s'est brûlé de +la poudre de quoi gagner une bataille, et il n'est pas resté quinze +paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l'air. Vous ne savez +donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de +moitié, d'anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs +armes contre nous!... + +Ni l'un ni l'autre n'osait dire la raison vraie de son obstination. + +Mlle Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié +à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer +qu'il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne. + +De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la +maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu'elle parût devant le +tribunal. À la fin, le marquis céda. + +Le duc lui avait dit: «Eh bien! vidons cette querelle...» en regardant +si amoureusement une paire de pistolets, qu'il avait senti un frisson +taquin courir le long de sa maigre échine... + +Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers, +précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit +vainement le retour du duc de Sairmeuse. + +Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du +télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs +s'agitaient incessamment. + +--Quels ordres traversent l'espace?... disait-il à l'abbé Midon; +est-ce la vie? est-ce la mort?... + + + + +XXVI + + +--«Surtout, hâtez-vous!» avait dit Maurice au messager qu'il chargeait +de porter une lettre à sa mère. + +Cet homme n'arriva pourtant à Escorval qu'à la nuit tombante. + +Troublé par la peur, il s'était égaré à chercher des chemins de +traverse, et il avait fait dix lieues pour éviter tous les gens qu'il +apercevait, paysans ou soldats. + +Mme d'Escorval lui arracha la lettre des mains, plutôt qu'elle ne la +prit. Elle l'ouvrit, la lut à haute voix à Marie-Anne et n'ajouta +qu'un seul mot: + +--Partons! + +C'était plus aisé à dire qu'à exécuter. + +Il n'y avait jamais eu que trois chevaux à Escorval; l'un était aux +trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres +étaient à Montaignac. + +Comment faire?... Recourir à l'obligeance des voisins était l'unique +ressource. + +Mais ces voisins, de braves gens d'ailleurs, qui avaient appris +l'arrestation du baron, refusèrent bravement de prêter leurs bêtes. +Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre +un service, si léger qu'il pût paraître, à la femme d'un homme sous le +poids de la plus terrible des accusations. + +Mme d'Escorval et Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à +pied, quand le caporal Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le +sacré nom d'un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi. + +--Minute! dit-il, je me charge de la chose!... + +Il s'éloigna, et un quart d'heure après reparut, traînant par le licol +une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu'on harnacha +tant bien que mal et qu'on attela au cabriolet... On irait au pas, +mais on irait. + +À cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier. + +Sa mission était terminée, puisque M. d'Escorval était arrêté, et il +n'avait plus qu'à rejoindre son régiment. + +Il déclara donc qu'il ne laisserait pas des «dames» voyager seules, +de nuit, sur une route où elles seraient exposées à de fâcheuses +rencontres, et qu'il les escorterait avec ses deux grenadiers... + +--Et tant pis pour qui s'y frotterait, disait-il en faisant sonner la +crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pékin ou militaire, on s'en +moque! pas vrai, vous autres? + +Comme toujours, les deux hommes approuvèrent par un juron. + +Et en effet, tout le long de la route, Mme d'Escorval et Marie-Anne +les aperçurent précédant ou suivant la voiture, marchant à côté le +plus souvent. + +Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses +«protégées,» non sans les avoir respectueusement saluées, tant en +son nom qu'en celui de ses deux hommes, non sans s'être mis à leur +disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de +grenadiers, 1^{ère} compagnie, caserné à la citadelle... + +Dix heures sonnaient, quand Mme d'Escorval et Marie-Anne mirent pied à +terre dans la cour de l'_Hôtel de France_. + +Elles trouvèrent Maurice désespéré et l'abbé Midon perdant courage. + +C'est que, depuis l'instant où Maurice avait écrit, les événements +avaient marché, et avec quelle épouvantable rapidité!... + +On connaissait maintenant les ordres arrivés par le télégraphe; ils +avaient été imprimés et affichés... + +Le télégraphe avait dit: + +«_Montaignac doit être regardé comme en état de siège. Les autorités +militaires ont un pouvoir discrétionnaire. Une commission militaire +fonctionnera aux lieu et place de la Cour prévôtale. Que les citoyens +paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles, +le glaive de la loi va les frapper_!...» + +Six lignes en tout... mais chaque mot était une menace. + +Ce qui surtout faisait frémir l'abbé Midon, c'était la substitution +d'une commission à la Cour prévôtale. + +Cela renversait tous ses plans, stérilisait toutes ses précautions, +enlevait les dernières chances de salut. + +La Cour prévôtale était certes expéditive et passionnée, mais du moins +elle se piquait d'observer les formes, elle gardait quelque chose +encore de la solennité de la justice régulière qui, avant de frapper, +veut être éclairée. + +Une commission militaire devait infailliblement négliger toute +procédure, et juger les accusés sommairement, comme en temps de guerre +on juge un espion. + +--Quoi!... s'écriait Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans +audition de témoins, sans confrontation, sans laisser aux accusés le +temps de rassembler les éléments de leur défense!... + +L'abbé Midon se tut... Ses plus sinistres prévisions étaient +dépassées... Désormais, il croyait tout possible... + +Maurice parlait d'enquête... Elle avait commencé dans la journée, et +elle se poursuivait, en ce moment même, à la lueur des lanternes des +geôliers. + +C'est-à -dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, +relégué au second plan par la mise en état du siège, passaient la +revue des prisonniers... + +Ils en avaient trois cents, et ils avaient décidé qu'ils choisiraient +dans ce nombre, pour les livrer à la commission, les trente plus +coupables. + +Comment les choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de +culpabilité de chacun de ces malheureux?... Ils eussent été bien +embarrassés de le dire. + +Ils allaient de l'un à l'autre, posaient quelques questions au hasard, +et, d'après ce que l'homme terrifié répondait, selon qu'ils lui +trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier +qui les accompagnait:--«Pour demain, celui-là ...» ou «pour plus tard, +cet autre.» + +Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux +premiers étaient ceux du baron d'Escorval et de Chanlouineau. + +Aucun des infortunés réunis à l'_Hôtel de France_ ne pouvait +soupçonner cela, et cependant ils suèrent leur agonie pendant cette +nuit, qui leur parut éternelle... + +Enfin l'aube fit pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la +citadelle; l'heure où il était possible de commencer de nouvelles +démarches arriva... + +L'abbé Midon annonça qu'il allait se rendre seul chez le duc de +Sairmeuse, et qu'il saurait bien forcer les consignes... + +Il avait baigné d'eau fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se +disposait à sortir, quand on frappa discrètement à la porte de la +chambre. + +Maurice cria: «entrez,» et tout aussitôt M. Langeron se présenta. + +Sa physionomie seule annonçait un grand malheur, et en réalité, le +digne homme était consterné. + +Il venait d'apprendre que la «commission militaire» était constituée. + +Au mépris de toutes les lois humaines et des règles les plus vulgaires +de la justice, la présidence de ce tribunal de vengeance et de haine +avait été attribuée au duc de Sairmeuse... + +Et il l'avait acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait +rendre tout à la fois acteur, témoin et juge... + +Les autres membres étaient tous militaires. + +--Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l'abbé +Midon... + +--Aujourd'hui même, répondit l'hôtelier d'une voix hésitante, ce +matin... dans une heure... peut-être plus tôt!... + +L'abbé Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n'osait dire: «La +commission s'assemble, hâtez-vous.» + +--Venez! dit-il à Maurice, je veux être présent quand on interrogera +votre père... + +Ah! que n'eût pas donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils! +Elle ne le pouvait, elle le comprit et se résigna... + +Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat +qui de loin leur faisait un signe amical. + +Ils reconnurent le caporal Bavois et s'arrêtèrent. + +Mais, lui, passa près d'eux, de l'air le plus indifférent, comme s'il +ne les eût pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette +phrase: + +--J'ai vu Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M. +d'Escorval!... + + + + +XXVII + + +Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des +fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on +appelait «la chapelle.» + +Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle +était humide à ce point qu'elle ne pouvait même servir de magasin au +régiment d'artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus +vite qu'en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu'à +hauteur d'homme. + +C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu +avaient choisi pour les séances de la commission militaire. + +Tout d'abord, en y pénétrant, Maurice et l'abbé Midon sentirent comme +un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété +indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés. + +Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et +regarder... + +Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle +lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d'en +finir promptement et brutalement. + +On devinait le mépris absolu de toute forme et l'effrayante certitude +du résultat. + +Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté +pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l'estrade. Il +avait fallu le caller d'un côté pour faire disparaître l'inclinaison. + +Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées +à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des +chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait +le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par +M. le duc de Sairmeuse. + +Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient +destinés aux accusés. + +Enfin, des cordes à fourrage tendues d'un mur à l'autre et fixées par +des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'était une précaution +contre le public. + +Précaution superflue, hélas!... + +L'abbé Midon et Maurice s'étaient attendus à trouver une foule trop +grande pour la salle, si vaste qu'elle fût, et ils trouvaient presque +la solitude. + +C'est qu'ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme +conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac. + +Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle. + +Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient +debout, pâles et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents +serrées par la colère... c'étaient des officiers à la demi-solde. +Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la +porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé +sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le +silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des +accusés... + +Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres +de l'unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria: «Présentez... +armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu +et de divers fonctionnaires civils. + +Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être, +mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un +seul, un jeune lieutenant paraissait ému. + +--La séance est ouverte!... prononça le duc de Sairmeuse, président. + +Et d'une voix rude, il ajouta: + +--Qu'on introduise les coupables. + +Il n'avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés. + +Ils parurent, et un à un, jusqu'à trente, ils prirent place sur les +bancs, au pied de l'estrade. + +Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des +regards assurés. Le baron d'Escorval était calme et grave, mais non +plus que lorsqu'il était, jadis, appelé à donner son avis dans les +conseils de l'Empereur. + +Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s'appuyer sur l'abbé pour ne +pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un +simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement +signifiait: + +--Ayez confiance en moi... ne craignez rien. + +L'attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la +crainte. Peut-être n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient +osé, ni du danger qui les menaçait... + +Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine +rapporteur se leva. + +Son réquisitoire, d'une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il +exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la +Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés. + +Lorsqu'il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le +premier conjuré du premier banc: + +--Levez-vous... + +Il se leva. + +--Votre nom? vos prénoms? votre âge?... + +--Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans, +cultivateur-propriétaire. + +--Propriétaire de biens nationaux... + +--Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à +force de travail, sont à moi légitimement. + +Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c'en était un, +par le fait. + +--Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il. + +--Oui. + +--Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des témoins qui vous +reconnaîtront. + +Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait +tenus en respect pendant que Maurice, l'abbé Midon et Marie-Anne +montaient en voiture. + +Ces militaires affirmèrent qu'ils remettaient très-bien l'accusé, et +même, l'un d'eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que +c'était un solide gaillard, d'une bravoure admirable. + +L'œil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler +quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette +circonstance de la voiture? Non, ils n'en parlèrent pas. + +--Il suffît!... interrompit le président. Et se tournant vers +Chanlouineau: + +--Quels étaient vos projets? interrogea-t-il. + +--Nous espérions nous débarrasser d'un gouvernement imposé par +l'étranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et +garder nos terres... + +--Assez!... Vous étiez un des chefs de la révolte? + +--Un des quatre chefs, oui... + +--Quels étaient les autres? + +Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se +recueillir et dit: + +--Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de +Sairmeuse. + +M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré. + +--Misérable!... s'écria-t-il, coquin!... vil scélérat!... Il avait +empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put +croire qu'il allait la lancer à la tête de l'accusé... + +Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée, +extraordinairement émue de son étrange déclaration. + +--Vous m'interrogez, reprit-il, je réponds. Faites-moi mettre un +bâillon, si mes réponses vous gênent... S'il y avait ici des témoins +pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments... +Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la +vérité... N'est-ce pas, vous autres?... + +À l'exception du baron d'Escorval, il n'était pas un accusé capable de +comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau; tous +cependant approuvèrent d'un signe de tête. + +--Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le +hardi paysan, qu'il a été blessé d'un coup de sabre en se battant +bravement à mes côtés... + +Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu'un homme frappé d'un coup +de sang, et la fureur lui enlevait presque l'usage de la parole. + +--Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments! + +--Qu'on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on +verra bien s'il est ou non blessé. + +Il est sûr que l'attitude du duc eût donné à penser à un observateur. +C'est qu'il doutait en ce moment, plus encore que la veille en +apercevant la blessure de Martial. On l'avait cachée, il était +impossible de l'avouer maintenant. + +Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d'embarras. + +--J'espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas +satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s'y opposerait... + +Chanlouineau éclata de rire. + +--Naturellement, fit-il... Demain j'aurai le cou coupé, une blessure +est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis. +J'en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de +votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous +terre. + +--Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda +de travers. + +L'accusé hocha la tête. + +--Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m'offririez +ma vie en échange... Elle est entre des mains sûres qui la feront +valoir... On ira au roi, s'il le faut... Nous voulons savoir le rôle +du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s'il était vraiment des +nôtres ou s'il n'était qu'un agent provocateur. + +Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement +préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs +discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse. + +Et alors, tout s'éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres, +l'étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue. + +Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi. + +Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n'étaient pas des juges +chargés d'appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C'étaient +des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au +nom de ce code sauvage que deux mots résument: _vae victis_!... + +Le président, le noble duc de Sairmeuse, n'eût consenti à aucun prix +à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas +davantage. + +Chanlouineau avait-il prévu cela?... On est autorisé à le supposer. +Eût-il, sans une sorte d'intuition des faits, risqué un coup si +hasardeux!... + +Quoi qu'il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida +qu'on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué +l'auditoire et stupéfié Maurice et l'abbé Midon. + +L'interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle. + +--Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de +Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur +du mouvement, qui n'est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à +l'autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval. + +--M. le baron d'Escorval ignorait absolument le complot, je le jure +sur tout ce qu'il y a de plus sacré, et même... + +--Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt +que d'abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter +son indulgence!... + +Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d'un tel dédain, que +son interrupteur en fut décontenancé. + +--Je ne veux pas d'indulgence, prononça-t-il... J'ai joué, j'ai perdu, +voici ma tête... payez-vous... Mais si vous n'êtes pas plus cruels +que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui +m'entourent... J'en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui +jamais n'ont été nos complices et qui certainement n'ont pas pris les +armes... Les autres ne savaient ce qu'ils faisaient... Non, ils ne le +savaient pas!... + +Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer +le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l'auditoire, +parmi les soldats de garde et jusque sur l'estrade. + +La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots +et leurs gémissements emplissaient la salle immense. + +Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus +pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d'entre eux, de grosses +larmes roulaient. + +--Celui-là , pensaient-ils, est un homme! + +L'abbé Midon s'était penché vers Maurice. + +--Évidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle... Il prétend +sauver votre père... Comment?... Je ne comprends pas. + +Les juges, cependant, s'étaient retournés à demi, et tous inclinés +vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation. + +C'est qu'une difficulté se présentait. + +Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation +immédiate, n'avaient pas pensé à se pourvoir d'un défenseur. + +Et cette circonstance, amère dérision! effrayait et arrêtait ce +tribunal inique, qui n'avait pas craint de fouler aux pieds les plus +saintes lois de l'équité, qui s'était affranchi de toutes les entraves +de la procédure. + +Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu +à l'avance, et cependant ils voulaient qu'une voix s'élevât pour +défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus. + +Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de +plusieurs accusés se trouvaient dans la salle. + +C'était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués, +causant près de la porte de la chapelle... + +Cela fut dit à M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur +faisant signe d'approcher; puis, leur montrant Chanlouineau: + +--Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce +coupable? + +Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse +les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard. + +--Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le +plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses +moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec +lui... + +--Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de +Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense?... + +L'avocat hésitait, non qu'il eût peur, c'était un vaillant homme, mais +parce qu'il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la +conscience de ces juges. + +--Et si nous refusions?... interrogea-t-il. + +Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d'impatience. + +--Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d'office à ce +scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main. + +--Je parlerai donc, dit l'avocat, mais non sans protester de toutes +mes forces contre cette façon inouïe de procéder... + +--Oh!... faites-nous grâce de vos homélies... et soyez bref. + +Après l'interrogatoire de Chanlouineau, improviser là , sur-le-champ, +une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa +dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un +autre tribunal. + +Pendant qu'il parlait, le duc de Sairmeuse s'agitait sur son fauteuil +doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience... + +--C'est bien long, prononça-t-il, dès que l'avocat eut fini, c'est +terriblement long!... Nous n'en finirons jamais, si chacun des accusés +doit nous tenir autant!... + +Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion, +quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes +les causes, à l'exception de celle du sieur d'Escorval. + +--Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement «la besogne,» +puisqu'on n'aurait que deux jugements à prononcer... Ce qui +n'empêchera pas la défense d'être individuelle, ajouta-t-il. + +Les avocats se récrièrent. Un jugement «en bloc,» comme disait le duc, +leur enlevait l'espoir d'arracher au bourreau un seul des malheureux +prévenus. + +--Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne +savons rien de la situation particulière de chacun des accusés! Nous +ignorons jusqu'à leurs noms!... Il nous faudra les désigner par la +forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux... + +Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai, +quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition +du président avait été adoptée, il fut passé outre. + +En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d'après le rang qu'il +occupait sur le banc. Il s'approchait du bureau, donnait son nom, ses +prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession... et il +recevait l'ordre de retourner à sa place. + +À peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu'ils +étaient absolument étrangers à la conspiration, qu'on leur avait mis +la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu'ils s'entretenaient +paisiblement sur la grande route... Ils demandaient à fournir la +preuve matérielle de ce qu'ils avançaient... ils invoquaient le +témoignage des soldats qui les avaient arrêtés... + +M. d'Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé. +Il devait être interrogé le dernier. + +--Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse, +mais abrégeons, abrégeons!... Il est déjà midi. + +Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. À chaque +moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire, +les interpellait ou les raillait... + +--C'est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils +scélérats... + +Ou encore: + +--Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces +misérables! + +Les avocats tinrent ferme, encore qu'ils sentissent l'inanité de leurs +efforts. Mais que pouvaient-ils?... La défense de ces vingt-neuf +accusés ne dura pas une heure et demie... + +Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira +bruyamment, et d'un ton qui trahissait la joie la plus cruelle: + +--Accusé Escorval, levez-vous. + +Interpellé, le baron se leva, digne, impassible... + +Des sensations qui l'agitaient, et elles devaient être terribles, rien +ne paraissait sur son noble visage. + +Il avait réprimé jusqu'au sourire de dédain que faisait monter à ses +lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre +qui lui appartenait. + +Mais en même temps que lui, Chanlouineau s'était dressé, vibrant +d'indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le +sang généreux de ses veines. + +--Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser... + +Lui déclara qu'il voulait parler: il avait quelque chose à dire, des +observations à ajouter à la plaidoirie des avocats... + +Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent +leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber +sur son banc, comme s'il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût +étouffé aisément ces deux soldats, rien qu'en les serrant entre ses +bras de fer. + +On l'eût dit furieux; intérieurement il était ravi. Le but qu'il se +proposait, il l'avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de +l'abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu +lui dire: + +--Quoi qu'il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu'il ne +compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis!... + +La recommandation n'était pas inutile. + +La figure de Maurice était bouleversée comme son âme; il étouffait, il +n'y voyait plus, il sentait s'égarer sa raison. + +--Où donc est le sang-froid que vous m'avez promis!... murmura le +prêtre. + +Cela ne fut pas remarqué. L'attention, dans cette grande salle +lugubre, était intense, palpitante... Si profond était le silence +qu'on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de +la chapelle. + +Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour +lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts. + +Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la +belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait été le +conseiller et l'ami fidèle de l'Empereur... Quelle gloire et quel +espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses. + +L'instinct de l'auditoire avait raison. S'ils jugeaient sans enquête +préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi +contre M. d'Escorval une information relativement complète. + +Grâce à l'activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs +d'accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort. + +--Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira à +défendre ce grand coupable?... + +--Moi!... répondirent ensemble ces trois hommes. + +--Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est... +lourde. + +Lourde!... Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le +défenseur risquait sa carrière, à coup sûr... le repos de sa vie et sa +liberté, vraisemblablement... sa tête, peut-être... + +Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait. + +--Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des +avocats. + +Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du +baron d'Escorval, vengeant ainsi l'honneur de leur robe, qui venait +d'être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où +deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n'avaient +pu, ô honte! trouver un défenseur. + +--Accusé, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms, +votre profession? + +--Louis-Guillaume, baron d'Escorval, commandeur de l'ordre de la +Légion d'honneur, ancien conseiller d'État du gouvernement de +l'empereur. + +--Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez... + +--Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d'avoir servi mon pays et de +lui avoir été utile dans la mesure de mes forces... + +D'un geste furibond le duc l'interrompit: + +--C'est bien!... fit-il, messieurs les commissaires apprécieront... +C'est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d'État que +vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de +misérables!... + +--Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des +hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi +que je n'ai pas conspiré. + +--On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles!... + +--Je n'avais pas d'armes, monsieur, vous ne l'ignorez pas... et +si j'étais parmi les révoltés, c'est que j'espérais les décider à +abandonner une entreprise insensée!... + +--Vous mentez!... + +Le baron d'Escorval pâlit sous l'insulte et ne répondit pas. + +Mais il y eut un homme dans l'auditoire, qui ne put supporter +l'horrible, l'abominable injustice, qui fut emporté hors de soi... Et +celui-là , ce fut l'abbé Midon, qui, l'instant d'avant, recommandait le +calme à Maurice. + +Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes +à fourrage qui barraient l'enceinte réservée, et s'avança au pied de +l'estrade. + +--M. le baron d'Escorval dit vrai, prononça-t-il d'une voix éclatante, +les trois cents prisonniers de la citadelle l'attesteront, les accusés +en feront serment la tête sur le billot... Et moi qui l'accompagnais, +qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous +jugera l'un et l'autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce +qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement, +nous l'avons fait!... + +Le duc écoutait d'un air à la fois ironique et méchant. + +--On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m'affirmait que la +rébellion avait un aumônier!... Allez, monsieur le curé, vous devriez +rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à +ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne +niez pas... Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos +vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite +coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous +rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré!... +Taisez-vous, monsieur, éloignez-vous!... + +Les avocats se levèrent vivement. + +--Nous demandons, s'écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit +l'être... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois +qui régissent les tribunaux ordinaires. + +--Si je ne dis pas la vérité, reprit l'abbé Midon, avec une animation +extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un +complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter... + +La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion. + +--Non, monsieur le curé, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrêter... +Je saurai éviter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour +l'habit les égards que l'homme ne mérite pas... Une dernière fois, +retirez-vous, sinon je me verrai contraint d'employer la force!... + +À quoi eût abouti une résistance plus longue?... À rien. L'abbé, plus +blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes, +regagna sa place près de Maurice. + +Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie +croissante... Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la +table, finit par les réduire au silence. + +--Ah! vous voulez des dépositions! s'écria-t-il. Eh bien! vous en +aurez. Soldats, introduisez le premier témoin. + +Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt +parut Chupin, qui s'avança d'un air délibéré. + +Mais sa contenance mentait; un observateur l'eût vu à ses yeux, dont +l'inquiète mobilité trahissait ses terreurs. + +Même, il eut dans la voix un tremblement très-appréciable, quand, la +main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute +la vérité, rien que la vérité. + +--Que savez-vous de l'accusé Escorval? demanda le duc. + +--Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5. + +--En êtes-vous bien sûr? + +--J'ai des preuves. + +--Soumettez-les à l'appréciation de la commission. + +Le vieux maraudeur se rassurait. + +--D'abord, répondit-il, c'est chez M. d'Escorval que M. Lacheneur a +couru après qu'il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le +château des ancêtres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontré +Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration. + +--J'étais l'ami de Lacheneur, il était naturel qu'il vînt me demander +des consolations après un grand malheur. + +M. de Sairmeuse se retourna vers ses collègues. + +--Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la +restitution d'un dépôt!... Continuez, témoin. + +--En second lieu, reprit Chupin, l'accusé était toujours fourré chez +M. Lacheneur... + +--C'est faux, interrompit le baron, je n'y suis allé qu'une fois, et +encore, ce jour-là , l'ai-je conjuré de renoncer... + +Il s'arrêta, comprenant trop tard la terrible portée de ce qu'il +disait. Mais ayant commencé, il ne voulut pas reculer, et il ajouta: + +--Je l'ai conjuré de renoncer à ses projets de soulèvement. + +--Ah!... vous les connaissiez donc, ces projets impies? + +--Je les soupçonnais... + +La non révélation d'un complot, c'était l'échafaud... Le baron +d'Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrêt de mort. + +Étrange caprice de la destinée!... Il était innocent, et cependant, +en l'état de la procédure, il était le seul de tous les accusés qu'un +tribunal régulier eût pu condamner légalement, un texte sous les yeux. + +Maurice et l'abbé Midon étaient atterrés de cet abandon de soi, mais +Chanlouineau, qui s'était retourné vers eux, avait encore aux lèvres +son sourire de confiance. + +Qu'espérait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument +perdu?... + +Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse +laissait éclater une joie indécente. + +--Eh bien! Messieurs!... dit-il aux avocats d'un ton goguenard. + +Les défenseurs dissimulaient mal leur découragement, mais ils n'en +essayaient pas moins de contester la valeur de la déclaration de leur +client. Il avait dit qu'il soupçonnait le complot, et non qu'il le +connaissait... Ce n'était pas la même chose... + +--Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes +encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit!... On va vous en +produire. Continuez votre déposition, témoin... + +Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air capable. + +--L'accusé, reprit-il, assistait à tous les conciliabules qui se +tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le +jour... Ayant à traverser l'Oiselle pour se rendre à la Rèche, et +craignant que le passeur ne remarquât ses voyages nocturnes, le baron +a fait, juste à cette époque, raccommoder un vieux canot dont il ne se +servait pas depuis des années... + +--En effet!... voilà une circonstance frappante! Accusé Escorval, +reconnaissez-vous avoir fait réparer votre bateau?... + +--Oui!... mais non avec le dessein que dit cet homme. + +--Dans quel but alors?... + +Le baron garda le silence. N'était-ce pas sur les instances de Maurice +que le canot avait été remis en état! + +--Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu à sa maison +pour donner le signal du soulèvement, l'accusé était près de lui... + +--Pour le coup, s'écria le duc, voilà qui est concluant... + +--J'étais à la Rèche, en effet, interrompit le baron, mais c'était, je +vous l'ai déjà dit, avec la ferme volonté d'empêcher le mouvement. + +M. de Sairmeuse eut un petit ricanement dédaigneux. + +--Messieurs les commissaires, prononça-t-il avec emphase, peuvent voir +que l'accusé n'a même pas le courage de sa scélératesse... Mais je +vais le confondre. Qu'avez-vous fait, accusé, quand les insurgés ont +quitté la lande de la Rèche? + +--Je suis rentré chez moi en toute hâte, j'ai pris un cheval et je me +suis rendu au carrefour de la Croix-d'Arcy. + +--Vous saviez donc que c'était l'endroit désigné pour le rendez-vous +général? + +--Lacheneur venait de me l'apprendre. + +--Si j'admettais votre version, je vous dirais que votre devoir était +d'accourir à Montaignac prévenir l'autorité... Mais vous n'avez pas +agi comme vous dites... Vous n'avez pas quitté Lacheneur, vous l'avez +accompagné. + +--Non, monsieur, non!... + +--Et si je vous le prouvais d'une façon indiscutable?... + +--Impossible, monsieur, puisque cela n'est pas. + +À la sinistre satisfaction qui éclairait le visage de M. de Sairmeuse, +l'abbé Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains +une arme inattendue et terrible, et que le baron d'Escorval allait +être écrasé sous quelqu'une de ces coïncidences fatales qui expliquent +sans les justifier toutes les erreurs judiciaires... + +Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait +quitté sa place et s'était avancé jusqu'à l'estrade. + +--Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien +donner à la commission lecture de la déposition écrite et signée de +Mlle votre fille. + +Cet effet d'audience devait avoir été préparé. M. de Courtomieu +chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu'il déplia, et au +milieu d'un silence de mort, il lut: + +«Moi, Blanche de Courtomieu, soussignée, après avoir juré sur mon âme +et conscience de dire la vérité, je déclare: + +«Dans la soirée du 4 février dernier, entre dix et onze heures, +suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse à Montaignac, +j'ai été assaillie par une horde de brigands armés. Pendant qu'ils +délibéraient pour savoir s'ils devaient s'emparer de ma personne et +piller ma voiture, j'ai entendu l'un d'eux s'écrier en parlant de moi: +«Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas M. d'Escorval?» Je crois que +le brigand qui a prononcé ces paroles est un homme du pays nommé +Chanlouineau, mais je n'oserais l'affirmer.» + +Un cri terrible, suivi de gémissements inarticulés, interrompit le +marquis. + +Le supplice enduré par Maurice était trop grand pour ses forces et +pour sa raison. Il venait de s'élancer vers le tribunal pour crier: +«C'est à moi que s'adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon +père est innocent!...» + +L'abbé Midon, par bonheur, eut la présence d'esprit de se jeter devant +lui et d'appliquer sa main sur sa bouche... + +Mais le prêtre n'eût pu contenir ce malheureux jeune homme sans les +officiers à demi-solde placés près de lui. + +Devinant tout peut-être, ils entourèrent Maurice, l'enlevèrent et +le portèrent dehors, bien qu'il se débattit avec une énergie +extraordinaire. + +Tout cela ne prit pas dix secondes. + +--Qu'est-ce? fit le duc, en promenant sur l'auditoire un regard +irrité. + +Personne ne souffla mot. + +--Au moindre bruit je fais évacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse. +Et vous, accusé, qu'avez-vous à dire pour votre justification, après +l'accablant témoignage de Mlle de Courtomieu? + +--Rien! murmura le baron. + +--Ainsi, vous avouez?... + +Une fois dehors, l'abbé Midon avait confié Maurice à trois officiers à +demi-solde qui s'étaient engagés, sur l'honneur, à le conduire, à le +porter au besoin à l'hôtel, et à l'y retenir de gré ou de force. + +Rassuré de ce côté, le prêtre rentra dans la salle juste à temps +pour voir le baron se rasseoir sans répondre, indiquant ainsi qu'il +renonçait à disputer plus longtemps sa tête. + +Que dire, en effet!... se défendre, n'était-ce pas risquer de trahir +son fils, le livrer quand déjà lui-même, quoi qu'il advint, ne pouvait +plus être sauvé... + +Jusqu'alors, il n'était personne dans l'auditoire qui ne crût +à l'innocence absolue du baron. Était-il donc coupable?... Sa +résignation devait le faire croire; quelques-uns le crurent. + +Mais les membres de la commission, qui avaient aperçu le mouvement de +Maurice, ne pouvaient pas ne pas soupçonner la vérité. Ils se turent +cependant. + +Toutes les affaires de ce genre ont des côtés sombres et mystérieux +que n'éclairent jamais les débats publics. + +Si les accusés se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter +d'aller jusqu'au fond des choses, ne sachant ce qu'ils y trouveront. + +Conseillé par le marquis de Courtomieu, inquiet du rôle de son fils, +le duc de Sairmeuse devait tenir à circonscrire l'accusation. Il +n'avait pas fait arrêter l'abbé Midon, il était bien résolu à ne pas +inquiéter Maurice tant qu'il n'y serait pas contraint. + +Le baron d'Escorval semblait se reconnaître coupable; n'était-ce pas +une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse!... + +Il se retourna vers les avocats, et d'un air dédaigneux et ennuyé: + +--Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu'il le faut absolument, mais +pas de phrases!... Nous devrions avoir fini depuis une heure. + +Le plus âgé des avocats se leva, frémissant d'indignation, prêt à tout +braver pour dire sa pensée; mais le baron l'arrêta. + +--N'essayez pas de me défendre, monsieur, prononça-t-il froidement... +ce serait inutile!... Je n'ai qu'un mot à dire à mes juges: qu'ils se +souviennent de ce qu'écrivait au roi le noble et généreux maréchal +Moncey: l'échafaud ne fait pas d'amis! + +Ce souvenir n'était pas de nature à émouvoir beaucoup la commission. +Le maréchal, pour cette phrase, avait été «destitué» et condamné à +trois mois de prison... + +Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse +résuma les débats et la commission se retira pour délibérer. + +M. d'Escorval restait pour ainsi dire avec ses défenseurs. Il leur +serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la liberté +de son esprit, il les remercia de leur dévouement et de leur courage. + +Ces hommes de cœur pleuraient... + +Alors, le baron attira vers lui le plus âgé, et rapidement, tout bas, +d'une voix émue: + +--J'ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service à vous demander... +Tout à l'heure, quand la sentence de mort aura été prononcée, +rendez-vous près de mon fils... Vous lui direz que son père mourant +lui ordonne de vivre... il vous comprendra. Dites-lui bien que c'est +ma dernière volonté: Qu'il vive... pour sa mère!... + +Il se tut, la commission rentrait... + +Des trente accusés, neuf, déclarés non coupables, étaient relâchés... + +Les vingt-et-un autres, et M. d'Escorval et Chanlouineau étaient de ce +nombre, étaient condamnés à mort!... + +Chanlouineau souriait toujours!... + + + + +XXVIII + + +L'abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers +à demi-solde. + +Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à +s'éloigner de la citadelle, ces hommes de cœur le saisirent chacun +sous un bras, et littéralement l'emportèrent. + +Bien leur en prit d'être robustes, car Maurice fit, pour leur +échapper, les efforts les plus désespérés... Chaque pas en avant fut +le résultat d'une lutte. + +--Laissez-moi! criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le +devoir m'appelle!... vous me déshonorez en prétendant me sauver!... + +Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de +Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un +regard inquiet. + +--C'est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu'on va +condamner... Pauvre garçon! comme il doit souffrir!... + +Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de +l'agonie! Voilà donc où l'avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce +radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire... + +Misérable fou!... Il s'était jeté à corps perdu dans une entreprise +insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses +actes!... Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté +au bourreau! + +Mais la faculté de souffrir a ses limites... + +Une fois dans la chambre de l'hôtel, entre sa mère et Marie-Anne, +Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible +torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines. + +--Rien n'est décidé encore, répondirent les officiers aux questions +de Mme d'Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le +verdict sera rendu... + +Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils +s'assirent, sombres et silencieux. + +Au dehors, tout se taisait; on eût cru l'hôtel désert. Les gens de +la maison s'entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble +infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du +condamné à mort la nuit qui précède l'exécution. + +Enfin, un peu avant quatre heures, l'abbé Midon arriva, suivi de +l'avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières... + +--Mon mari!... s'écria Mme d'Escorval en se dressant tout d'un bloc. + +Le prêtre baissa la tête... elle comprit. + +--Mort!... balbutia-t-elle. Ils l'ont condamné!... + +Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle +s'affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants... + +Mais cet anéantissement dura peu; elle se releva: + +--À nous donc de le sauver!... s'écria-t-elle, l'œil brillant de +la flamme des résolutions héroïques, à nous de l'arracher à +l'échafaud!... Debout, Maurice... Marie-Anne, debout!... Assez de +lâches lamentations, à l'œuvre!... Vous aussi, Messieurs, vous +m'aiderez!... Je peux compter sur vous, monsieur le curé!... +Qu'allons-nous faire?... Je l'ignore. Mais il doit y avoir quelque +chose à faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu +ne le permettra pas... + +Elle s'arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel, +comme si une inspiration divine lui fût venue... + +--Et le roi!... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu'un tel forfait +s'accomplisse!... Non! Un roi peut refuser de faire grâce, il ne +saurait refuser de faire justice!... Je veux aller à lui, je lui dirai +tout!... Comment cette idée de salut ne m'est-elle pus venue plus +tôt!... Il faut partir à l'instant pour Paris, sans perdre une +seconde... Maurice, tu m'accompagnes!... Que l'un de vous, messieurs, +m'aille commander des chevaux à la poste... + +Elle pensa qu'on lui obéissait, et précipitamment elle passa dans la +pièce voisine pour faire ses préparatifs de voyage. + +--Pauvre femme!... murmura l'avocat à l'oreille de l'abbé Midon, elle +ignore que les arrêts des commissions militaires sont exécutoires dans +les vingt-quatre heures. + +--Eh bien?... + +--Il faut quatre jours pour aller à Paris. + +Il réfléchit et ajouta: + +--Après cela, la laisser partir serait peut-être un acte d'humanité... +Ney, au matin de son exécution, ne parla-t-il pas du roi pour +éloigner la maréchale qui sanglotait à demi évanouie au milieu de son +cachot?... + +L'abbé Midon hocha la tête. + +--Non, dit-il, Mme d'Escorval ne nous pardonnerait pas de l'avoir +empêchée de recueillir la dernière pensée de son mari... + +Elle reparut en ce moment, et le prêtre rassemblait son courage pour +lui apprendre la vérité cruelle, quand on frappa à la porte à coups +précipités. + +Un des officiers à demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal +des grenadiers, entra, la main droite à son bonnet de police, +respectueusement; comme s'il eût été en présence d'un supérieur. + +--Mlle Lacheneur? demanda-t-il. + +Marie-Anne s'avança: + +--C'est moi, monsieur, répondit-elle, que me voulez-vous? + +--J'ai ordre, mademoiselle, de vous conduire à la citadelle... + +--Ah!... fit Maurice d'un ton farouche, on arrête les femmes aussi!... + +Le digne caporal se donna sur le front un énorme coup de poing. + +--Je ne suis qu'une vieille bête!... prononça-t-il, et je m'explique +mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d'un +des condamnés, le nommé Chanlouineau, qui voudrait lui parler... + +--Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera +pas mademoiselle pénétrer près d'un condamné sans une permission +spéciale... + +--Eh!... on l'a, cette permission! fit le vieux soldat. + +Il s'assura, d'un regard, qu'il n'avait rien à redouter d'aucun de ces +visiteurs, et plus bas il ajouta: + +--Même, ce Chanlouineau m'a glissé dans le tuyau de l'oreille qu'il +s'agit d'une affaire que sait bien M. le curé. + +Le hardi paysan avait-il donc réellement trouvé quelque expédient de +salut?... L'abbé Midon commençait presque à le croire. + +--Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il. + +À la seule pensée qu'elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune +fille frissonna. Mais l'idée ne lui vint même pas de se soustraire à +une démarche qui lui semblait le comble du malheur... + +--Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat. + +Mais le caporal restait à la même place, clignant de l'œil selon +son habitude quand il voulait bien fixer l'attention de ses +interlocuteurs. + +--Minute!... fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m'a dit +de vous dire comme cela que tout va bien!... Si je vois pourquoi, je +veux être pendu!... Enfin, c'est son opinion! Il m'a bien prié aussi +de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour +de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu'il +tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obéir... + +--Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l'abbé Midon, je le +promets... + +--Alors, c'est tout... Salut la compagnie... Et nous, mademoiselle, +au pas accéléré, marche!... le pauvre diable là -bas, doit être sur le +gril... + +Qu'on permît à un condamné de recevoir la fille du chef de la +conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se dérober à toutes les +poursuites, il y avait là de quoi surprendre... + +Mais Chanlouineau, à qui cette autorisation était indispensable, +s'était ingénié à chercher le moyen de se la procurer... + +C'est pourquoi, dès que fut prononcé le jugement qui le condamnait à +mort, il parut saisi de terreur et se mit à pleurer lamentablement. + +Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout à +l'heure jusqu'à l'insolence, si défaillant qu'on dut le porter jusqu'à +son cachot. + +Là , ses lamentations redoublèrent, et il supplia ses gardiens d'aller +lui chercher quelqu'un à qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis +de Courtomieu, affirmant qu'il avait à faire des révélations de la +plus haute importance... + +Ce gros mot, révélations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de +Chanlouineau. + +Il y trouva un homme à genoux, les traits décomposés, suant en +apparence l'agonie de la peur, qui se traîna jusqu'à lui, qui lui +prit les mains et les baisa, criant grâce et pardon, jurant que pour +conserver la vie il était prêt à tout, oui, à tout, même à livrer M. +Lacheneur... + +Prendre Lacheneur!... Cette perspective devait enflammer le zèle du +marquis de Courtomieu. + +--Vous savez donc où se cache ce brigand?... lui demanda-t-il. + +Chanlouineau déclara qu'il l'ignorait, mais il affirma que Marie-Anne, +la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la +plus entière confiance, et si on voulait lui permettre de l'envoyer +chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se +faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son père... +Ainsi posé, le marché devait être vite conclu. + +La vie fut promise au condamné en échange de la vie de Lacheneur... + +Un soldat, qui se trouva être le caporal Bavois, fut expédié à +Marie-Anne... + +Et Chanlouineau attendit, dévoré d'anxiété. + +L'énergie déployée par le robuste gars jusqu'au moment de sa soudaine +et incompréhensible défaillance, l'avait fait traiter en prisonnier +dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu'au baron d'Escorval, +l'honneur des plus minutieuses précautions et la faveur de la +solitude. + +On l'avait séparé de ses compagnons pour l'enfermer dans le cachot +réputé le plus sûr de la citadelle, qui jusqu'alors n'avait eu pour +hôtes que les soldats condamnés à mort. + +Ce cachot, situé au rez-de-chaussée, au fond d'un corridor obscur, +était long et étroit, et à demi conquis sur le roc. + +Un abat-jour placé à l'extérieur, devant la fenêtre, mesurait si +parcimonieusement la lumière, qu'à peine on y voyait assez pour +déchiffrer les exclamations désespérées et les noms charbonnés sur le +mur. + +Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une +cruche et un baquet infect, ajoutaient encore à l'aspect sinistre de +ce séjour, bien fait pour porter le désespoir dans les âmes les plus +solidement trempées. Mais qu'importait à Chanlouineau l'horreur de +son cachot!... Il était dans une de ces crises où les circonstances +extérieures cessent d'exister. + +Les geôliers ne gardaient que son corps... son âme libre se jouant des +verroux et des grilles, s'élançait vers les sphères supérieures, loin, +bien loin des misères, des passions, des bassesses et des rancunes +humaines. + +Ah!... M. de Courtomieu revenant tout à coup n'eût plus reconnu le +lâche qui l'instant d'avant se traînait à ses pieds, tremblant et +blême. Ou plutôt il eût constaté qu'il avait été dupe d'une habile et +audacieuse comédie. + +Cet héroïque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du +lendemain, était comme transfiguré par la joie qu'il ressentait du +succès de sa ruse. + +Jusqu'à ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances +futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite, +disloquent les plans les mieux connus. + +Maintenant la fortune, évidemment, se déclarait pour lui, il venait +d'en avoir la preuve. + +Ce soldat, qu'on avait mis à sa disposition, ne s'était-il pas trouvé +un de ces vieux, comme à cette époque on en comptait tant, qui +portaient à leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui +gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de +leur cœur le souvenir de «l'autre.» + +Il avait donc pu se confier relativement à ce soldat, et il ne doutait +pas qu'il ne lui ramenât Marie-Anne. + +Non, il n'en doutait pas. Nul ne l'avait informé de ce qui s'était +passé à Escorval, mais il le devinait, éclairé par cette merveilleuse +prescience qui précède les ténèbres éternelles. + +Il était certain que Mme d'Escorval était à Montaignac, il était sûr +que Marie-Anne y était avec elle, il savait qu'elle viendrait... + +Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son cœur. + +Il attendait; s'expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant +avec l'étonnante acuité des sens surexcités par la passion, des bruits +qui eussent été insaisissables pour un autre... + +Enfin, tout à l'extrémité du corridor, il entendit le frôlement d'une +robe contre les murs. + +--Elle!... murmura-t-il. + +Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincèrent, la porte +s'ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l'honnête caporal Bavois. + +--M. de Courtomieu m'a promis qu'on nous laisserait seuls! s'écria +Chanlouineau. + +--Aussi, je décampe, répondit le vieux soldat... Mais j'ai l'ordre de +revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure. + +La porte refermée, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et +avec une violence contenue, il l'attira tout près de la fenêtre, à +l'endroit où l'abat-jour dispensait le plus de lumière. + +--Merci d'être venue, disait-il, merci!... Je vous revois et il m'est +permis de parler... À présent que je suis un mourant dont les minutes +sont comptées, je puis laisser monter à mes lèvres le secret de mon +âme et de ma vie... Maintenant, j'oserai vous dire de quel ardent +amour je vous ai aimée, je vous dirai combien je vous aime... + +Instinctivement Marie-Anne dégagea sa main, et se rejeta en arrière. + +L'explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque +chose de lamentable et d'effrayant tout ensemble. + +--Vous ai-je donc offensée?... fit tristement Chanlouineau. Pardonnez +à qui va mourir!... Vous ne sauriez refuser d'entendre ma voix qui +demain sera éteinte pour toujours et qui si longtemps s'est tue!... + +C'est qu'il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a +plus de six ans!... Avant de vous avoir vue, je n'avais aimé que +la terre... Engranger de belles récoltes et amasser de l'argent me +paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur. + +Pourquoi vous ai-je rencontrée!... Mais j'étais si loin de vous, en ce +temps, vous étiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait +pas jusqu'à vous. J'allais à l'église le dimanche; tant que durait la +messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant +la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le cœur pleins de +vous... et c'était tout. + +C'est le malheur qui nous a rapprochés et c'est votre père qui m'a +rendu fou, oui, fou comme il l'était lui-même... + +Après les insultes des Sairmeuse, résolu à se venger de ces nobles si +orgueilleux et si durs, votre père vit en moi un complice, il m'avait +deviné. C'est en sortant de chez le baron d'Escorval, il doit vous en +souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux +projets de votre père. + +«Tu aimes ma fille, mon garçon, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te +promets que le lendemain du succès, elle sera ta femme... Seulement, +ajouta-t-il, je dois te prévenir que tu joues ta tête?» + +Mais qu'était la vie comparée à l'espérance dont il venait de +m'éblouir! De ce soir-là , je me donnai corps, âme et biens à la +conspiration. D'autres s'y sont jetés par haine, pour satisfaire +d'anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconquérir des positions +perdues: moi je n'avais ni ambitions ni haines! + +Que m'importaient les querelles des grands, à moi, ouvrier de la +terre!... Je savais bien qu'il était hors du pouvoir du plus puissant +de tous, de donner à mes récoltes une goutte d'eau pendant la +sécheresse, un rayon de soleil pendant les pluies... + +J'ai conspiré parce que je vous aimais... + +--Ah! vous êtes cruel!... s'écria Marie-Anne, vous êtes +impitoyable!... + +Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient encore des +larmes qui roulaient brûlantes le long de ses joues. + +Il lui était donné de juger par le dénoûment l'horreur du rôle que +son père lui avait imposé et qu'elle n'avait pas eu l'énergie de +repousser. + +Mais Chanlouineau n'entendit seulement pas l'exclamation de +Marie-Anne. Toutes les amertumes du passé montant à son cerveau comme +les fumées de l'alcool, il perdait conscience de ses paroles. + +--Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, où toutes les illusions +de ma folie s'envolèrent... Vous ne pouviez plus être à moi puisque +vous étiez à un autre!... Je devais rompre le pacte!... J'en eus +l'idée, non le courage. J'avais l'enfer en moi, mais vous voir, +entendre votre voix, être votre commensal, c'était encore une joie!... +Je vous voulais heureuse et honorée, j'ai combattu pour le triomphe de +l'autre, de celui que vous aviez choisi!... + +Un sanglot qui montait à sa gorge l'interrompit, il voila sa figure +de ses mains, pour dérober le spectacle de ses larmes, et pendant un +moment il parut anéanti. + +Mais il ne tarda pas à se redresser, il secoua la torpeur qui +l'envahissait, et d'une voix ferme: + +--C'est assez s'attarder au passé, prononça-t-il, l'heure vole... +l'avenir menace!... + +Cela dit, il alla jusqu'à la porte, et appliquant alternativement son +œil et son oreille au guichet, il chercha à découvrir si on l'épiait. + +Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il était sûr de +la solitude autant qu'on peut l'être au fond d'un cachot. + +Il revint près de Marie-Anne, et, déchirant avec ses dents la manche +de sa veste, il en tira deux lettres cachées entre la doublure et le +drap. + +--Voici, dit-il à voix basse, voici la vie d'un homme!... + +Marie-Anne ne savait rien des espérances de Chanlouineau, et son +esprit en détresse n'avait pas sa lucidité accoutumée; elle ne comprit +pas tout d'abord. + +--Ceci, s'écria-t-elle, la vie d'un homme!... + +--Plus bas!... interrompit Chanlouineau, parlez plus bas!... Oui, une +de ces lettres peut être le salut d'un condamné... + +--Malheureux!... Qu'attendez-vous alors pour l'utiliser!... + +Le robuste gars secoua tristement la tête. + +--Est-il possible que vous m'aimiez jamais? fit-il simplement. Non, +n'est-ce pas?... Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans +la terre, est plus enviable que mes angoisses. D'ailleurs j'ai été +condamné justement. Je savais ce que je faisais quand j'ai quitté la +Rèche, un fusil double sur l'épaule, un sabre passé dans ma ceinture. +Je n'ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques +ont frappé un innocent... + +--Le baron d'Escorval. + +--Oui, le père de... Maurice... + +Sa voix s'altéra en prononçant le nom de cet autre, dont il eût payé +le bonheur du prix de dix existences, s'il les eût eues. + +--Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis. + +--Oh! si vous disiez vrai!... Mais vous vous abusez, sans doute. + +--Je sais ce que je dis. + +Il tremblait d'être épié et entendu du dehors, il se rapprocha encore +de Marie-Anne, et d'une voix rapide: + +--Je n'ai jamais cru au succès de la conspiration, reprit-il... Quand +je me demandais où trouver une arme en cas de malheur, le marquis de +Sairmeuse me l'a fournie... Il s'agissait d'adresser à nos complices +une lettre qui fixât le jour du soulèvement; j'eus l'idée de prier +M. Martial d'en écrire le modèle... Il était sans défiances; je lui +disais que c'était pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et +le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a +décidé le mouvement, écrit de la main du marquis de Sairmeuse... Et +impossible de nier, il y a une rature à chaque ligne; on croirait +reconnaître le manuscrit d'un homme qui a cherché et trié ses +expressions pour bien rendre sa pensée... + +Chanlouineau ouvrit l'enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre +qu'il avait dictée, et où la date du soulèvement était restée en +blanc: + +«_Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord et le mariage est décidé, +etc_...» + +La flamme qui s'était allumée dans l'œil de Marie-Anne s'éteignit. + +--Et vous croyez, fit-elle d'un ton découragé, que cette lettre peut +servir à quelque chose?... + +--Je ne crois pas, je suis sûr. + +--Cependant... + +D'un geste il l'interrompit: + +--Ne discutons pas, fit-il vivement,--écoutez-moi plutôt. Arrivant +seul, ce brouillon serait sans importance... mais j'ai préparé l'effet +qu'il produira. J'ai déclaré devant la commission militaire que le +marquis de Sairmeuse était un des chefs du complot... On a ri et j'ai +lu l'incrédulité sur la figure de tous les juges... Mais une bonne +calomnie n'est jamais perdue... Vienne pour le duc de Sairmeuse +l'heure des récompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se +souviendront de mes paroles... Il a si bien senti cela que pendant que +les autres riaient il était bouleversé... + +--Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l'honnête Marie-Anne. + +--Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n'avais pas le choix +des moyens. Mon assurance était d'autant plus grande, que je savais +Martial blessé... J'ai affirmé qu'il s'était battu à mes côtés contre +la troupe, j'ai demandé qu'on le fit comparaître, j'ai annoncé des +preuves irrécusables de sa complicité... + +--Le marquis de Sairmeuse s'est donc battu?... + +Le plus vif étonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau. + +--Quoi!... commença-t-il, vous ne savez pas... + +Mais se ravisant: + +--Bête que je suis!... reprit-il, qui donc eût pu vous conter ce qui +s'est passé!... Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la +route de Sairmeuse, à la Croix-d'Arcy, après que votre père nous a eu +quittés pour courir en avant?... Maurice s'est mis à la tête de la +colonne et vous avez marché près de lui; votre frère Jean et moi +sommes restés en arrière pour pousser et ramasser les traînards. + +Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout à coup nous +entendons le galop d'un cheval. + +--«Il faut savoir qui vient, me dit Jean.» + +Nous nous arrêtons. Un cheval arrive sur nous à fond de train; nous +nous jetons à la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui était le +cavalier?... Martial de Sairmeuse! + +Vous dire la fureur de votre frère en reconnaissant le marquis est +impossible. + +--«Enfin, je te trouve, noble de malheur!... s'écria-t-il, et nous +allons régler notre compte! Après avoir réduit au désespoir mon père +qui venait de te rendre une fortune, tu as prétendu faire de ma sœur +ta maîtresse... cela se paie, marquis!... Allons, en bas, il faut se +battre...» + +À voir Marie-Anne, on eût dit qu'elle doutait si elle rêvait ou si +elle veillait... + +--Mon frère, murmurait-elle, provoquer le marquis!... Est-ce possible! + +Chanlouineau poursuivait: + +--Dame!... si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois. +Il balbutiait comme cela: «Vous êtes fou!... vous plaisantez!... +n'étions-nous pas amis, qu'est-ce que cela signifie?...» + +Jean grinçait des dents de rage. + +--«Cela signifie, répondit-il, que j'ai assez longtemps enduré les +outrages de ta familiarité, et que si tu ne descends pas de cheval +pour te battre en duel avec moi, je te casse la tête!...» + +Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que +le marquis est descendu et s'est adressé à moi. + +--«Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat? +Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu'arrivera-t-il?» + +Je lui jurai qu'il serait libre de s'éloigner, après toutefois qu'il +m'aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux +heures. + +--«Alors, fit-il, j'accepte le combat, donnez-moi une arme!...» + +Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent +en garde au milieu de la grande route... + +Le robuste paysan s'arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement +il dit: + +--Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère. +Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a +l'air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l'œil fuyant des +lâches... Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander +pardon... Un homme qui se bat comme je l'ai vu se battre a le cœur +haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance... Car +c'était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit!... Ils +s'attaquaient furieusement, sans un mot, on n'entendait que leur +respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient +il jaillissait des gerbes d'étincelles... À la fin, Jean tomba... + +--Ah! mon frère est mort! s'écria Marie-Anne. + +--Non, répondit Chanlouineau... on peut espérer que non. Les soins en +tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un +homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de +votre père... Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa +maison... + +Pour ce qui est du marquis, il m'a montré qu'il était blessé et il est +remonté à cheval en me disant: «C'est lui qui l'a voulu.» + +Marie-Anne maintenant comprenait: + +--Donnez-moi la lettre, dit-elle à Chanlouineau... J'irai trouver +le duc de Sairmeuse, j'arriverai à tout prix jusqu'à lui, et Dieu +m'inspirera... + +L'héroïque paysan tendit à la jeune fille cette fragile feuille de +papier qui eût pu être son salut à lui. + +--Et surtout, prononça-t-il, ne laissez pas soupçonner au duc que vous +avez apporté avec vous la preuve dont vous le menacez... Qui sait ce +dont il serait capable... Il vous répondra d'abord qu'il ne peut rien, +qu'il ne voit nul moyen de sauver le baron d'Escorval... Vous lui +répondrez que c'est cependant à lui de trouver un moyen, s'il ne veut +pas que la lettre soit envoyée à Paris, à un de ses ennemis... + +Il s'arrêta, les verroux grinçaient... Le caporal Bavois reparut. + +--La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement... +j'ai ma consigne. + +--Allons!... murmura Chanlouineau, tout est fini!... + +Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre: + +--Celle-ci est pour vous... ajouta-t-il. Vous la lirez quand je +ne serai plus... De grâce... ne pleurez pas ainsi!... Il faut du +courage!... Vous serez bientôt la femme de Maurice... Et quand vous +serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant +aimée!... + +Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens, +Marie-Anne n'eût pu prononcer une parole... Mais elle avança son +visage vers celui de Chanlouineau... + +--Ah! je n'osais vous le demander, s'écria-t-il. + +Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses +lèvres effleura ses joues pâlies... + +--Allons, adieu, dit-il encore... ne perdez plus une minute. Adieu!... + + + + +XXIX + + +La perspective de s'emparer de Lacheneur, le chef du mouvement, +émoustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu'il n'avait pas +quitté la citadelle, encore que l'heure de son dîner eût sonné. + +Posté à l'entrée de l'obscur corridor qui conduisait au cachot de +Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer +aux dernières clartés du jour, rapide et toute vibrante d'énergie, il +douta de la sincérité du soi-disant révélateur. + +--Ce misérable paysan se serait-il joué de moi!... pensa-t-il. + +Si aigu fut le soupçon, qu'il s'élança sur les traces de la jeune +fille, résolu à l'interroger, à lui arracher la vérité, à la faire +arrêter au besoin. + +Mais il n'avait plus son agilité de vingt ans. Quand il arriva au +poste de la citadelle, le factionnaire lui répondit que Mlle Lacheneur +venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-même, regarda de +tous côtés, n'aperçut personne et rentra furieux. + +--Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera +jour pour mander cette péronnelle et la questionner. + +Cette «péronnelle,» ainsi que le disait le noble marquis, remontait +alors la longue rue mal pavée qui mène à _l'Hôtel de France_. + +Insoucieuse de soi et de la curiosité des rares passants, uniquement +préoccupée d'abréger des angoisses mortelles. + +Avec quelles palpitations devaient attendre son retour Mme d'Escorval +et Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde eux-mêmes!... + +--Tout n'est peut-être pas perdu!... s'écria-t-elle en entrant. + +--Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prières!... + +Mais saisie aussitôt d'une appréhension terrible, elle ajouta: + +--Ne me trompez-vous pas?... Ne cherchez-vous pas à m'abuser +d'irréalisables espérances?... Ce serait une pitié cruelle!... + +--Je ne vous trompe pas, madame!... Chanlouineau vient de me confier +une arme qui, je l'espère, mettra M. de Sairmeuse à notre absolue +discrétion... Il est tout-puissant à Montaignac; le seul homme qui +pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami... Je +crois que M. d'Escorval peut être sauvé. + +--Parlez!... s'écria Maurice. Que faut-il faire?... + +--Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez sûr que +tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique +de vos malheurs, moi que vous devriez maudire... + +Tout entière à la tâche qu'elle s'était imposée, Marie-Anne ne +remarquait pas un étranger survenu pendant son absence, un vieux +paysan à cheveux blancs. + +L'abbé Midon le lui montra. + +--Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande +et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre père. + +Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu'à peine on distingua les +remercîments qu'elle balbutia. + +--Oh! il n'y a pas à me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit +comme ça: «Elle doit être terriblement inquiète, la pauvre fille, il +s'agit de la tirer de peine,» et je suis venu. C'est pour vous dire +que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure à la jambe qui +le fait beaucoup souffrir, mais qui sera guérie en moins de trois +semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l'a +rencontré près de la frontière en compagnie de deux des conjurés... +Maintenant ils doivent être en Piémont, à l'abri des gendarmes... + +--Espérons, fit l'abbé Midon, que nous saurons bientôt ce qu'est +devenu Jean. + +--Je le sais, monsieur le curé, répondit Marie-Anne, mon frère a été +grièvement blessé et de braves gens l'ont recueilli. + +Elle baissa la tête, près de défaillir sous le fardeau de ses +tristesses; mais bientôt, se redressant: + +--Que fais-je!... s'écria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens +quand de ma promptitude et de mon courage dépend la vie d'un innocent +follement compromis par eux!... + +Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde, entouraient la +vaillante jeune fille. + +Encore voulaient-ils savoir ce qu'elle allait tenter, et si elle ne +courait pas au-devant d'un danger inutile. + +Elle refusa de répondre aux plus pressantes questions. On voulait au +moins l'accompagner ou la suivre de loin, elle déclara qu'elle irait +seule... + +--Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixés, dit-elle en +s'élançant dehors... + +Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse était certes difficile; +Maurice et l'abbé Midon ne l'avaient que trop éprouvé l'avant-veille. +Assiégé par des familles éplorées, il se scélait, craignant peut-être +de faiblir. + +Marie-Anne savait cela, mais elle ne s'en inquiétait pas. Chanlouineau +lui avait donné un mot--celui dont il s'était servi--qui, aux époques +néfastes, ouvre les portes les plus sévèrement et les plus obstinément +fermées. + +Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre +valets flânaient et causaient. + +--Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que +je parle à M. le duc, à l'instant même, au sujet de la conspiration... + +--M. le duc est absent. + +--Je viens pour des révélations. + +L'attitude des domestiques changea brusquement. + +--En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied. + +Elle le suivit le long de l'escalier et à travers deux ou trois +pièces. Enfin, il ouvrit la porte d'un salon, en disant: «Entrez.» +Elle entra... + +Ce n'était pas le duc de Sairmeuse qui était dans le salon, mais son +fils, Martial. + +Étendu sur un canapé, il lisait un journal, à la lueur des six bougies +d'un candélabre. + +À la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d'une pièce, plus pâle et +plus troublé que si la porte eût livré passage à un spectre. + +--Vous!... bégaya-t-il. + +Mais il maîtrisa vite son émotion, et en une seconde son esprit alerte +eut parcouru tous les possibles. + +--Lacheneur est arrêté! s'écria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui +réserve la commission militaire, vous vous êtes souvenue de moi. +Merci, chère Marie-Anne, merci de votre confiance... je ne la +tromperai pas. Que votre cœur se rassure. Nous sauverons votre père, +je vous le promets, je vous le jure... Comment? je ne le sais pas +encore... Qu'importe!... Il faudra bien que je le sauve, je le +veux!... + +Il s'exprimait avec l'accent de la passion la plus vive, laissant +déborder la joie qu'il ressentait, sans songer à ce qu'elle avait +d'insultant et de cruel. + +--Mon père n'est pas arrêté, dit froidement Marie-Anne... + +--Alors, fit Martial, d'une voix hésitante, c'est donc... Jean qui +est... prisonnier? + +--Mon frère est en sûreté, et il échappera à toutes les recherches +s'il survit à ses blessures... + +De blême qu'il était, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le +feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu'elle connaissait le duel. Il +n'essaya pas de nier, il voulut se disculper: + +--C'est Jean qui m'a provoqué, dit-il. Je ne voulais pas... je n'ai +fait que défendre ma vie, dans un combat loyal, à armes égales... + +Marie-Anne l'interrompit. + +--Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, prononça-t-elle. + +--Eh bien!... moi, je suis plus sévère que vous... Jean a eu raison de +me provoquer, il avait deviné mes espérances... Oui, je m'étais dit +que vous seriez ma maîtresse... C'est que je ne vous connaissais pas, +Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste +et si pure!... + +Il cherchait à lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et +éclata en sanglots. + +Après tant de coups qui la frappaient sans relâche, celui-ci, le +dernier, était le plus terrible et le plus douloureux. + +Quelle épouvantable humiliation que cette louange passionnée, et +quelle honte! Ah! maintenant la mesure était comble. «Chaste et pure,» +disait-il. Amère dérision!... Le matin même, elle avait cru sentir son +enfant tressaillir dans son sein. + +Mais Martial devait se méprendre à la signification du geste de cette +infortunée. + +--Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation +croissante. Mais si je vous ai dit l'injure, c'est que je veux vous +offrir la réparation... J'ai été un fou, un misérable vaniteux, car je +vous aime, je n'aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis +de Sairmeuse, j'ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous être ma +femme?... + +Marie-Anne écoutait, éperdue de stupeur... + +Le vertige, à la fin, s'emparait d'elle, et il lui semblait que sa +raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions. + +Tout à l'heure, c'était Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui +criait qu'il mourait pour elle... C'était Martial, maintenant, qui +prétendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir. + +Et le pauvre paysan condamné à mort et le fils du tout-puissant duc +de Sairmeuse, enflammés d'un délire semblable, arrivaient pour le +traduire, à des expressions pareilles. + +Martial, cependant, s'était arrêté. Tout enfiévré d'espérances, il +attendait une réponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait +muette, immobile et glacée... + +--Vous vous taisez! reprit-il avec une véhémence nouvelle. +Douteriez-vous de ma sincérité? Non, c'est impossible! Pourquoi donc +ce silence?... Auriez-vous peur de l'opposition de mon père?... Je +saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d'ailleurs sa +volonté! Ai-je besoin de lui?... Ne suis-je pas mon maître? ne suis-je +pas riche, immensément riche!... Je ne serais qu'un misérable sot, si +j'hésitais entre des préjugés stupides et le bonheur de ma vie... + +Il s'efforçait, évidemment, de prévoir toutes les objections, afin de +les combattre et de les détruire... + +--Est-ce votre famille, qui vous inquiète? continuait-il. Votre père +et votre frère sont poursuivis et la France leur est fermée... Eh +bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre près de nous. +Jean ne m'en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous +fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je bénis ma +fortune, qui me permettra de vous créer une existence enchantée. Je +vous aime... je saurai bien, à force de tendresses, vous faire oublier +toutes les amertumes du passé!... + +Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien +comprendre tout ce que révélaient de passion ses propositions +inouïes... + +Mais pour cela, précisément, elle hésitait à lui dire qu'il avait +inutilement dompté les révoltes de son orgueil. + +Elle se demandait avec épouvante à quelles extrémités le porteraient +les rages de son amour-propre offensé et si elle n'allait pas trouver +en lui un ennemi qui ferait échouer toutes ses tentatives. + +--Vous ne répondez pas?... interrogea Martial dont l'anxiété était +visible. + +Elle sentait bien qu'il fallait répondre, en effet, parler, dire +quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lèvres... + +--Je ne suis qu'une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle +enfin... Je vous préparerais, si j'acceptais, des regrets éternels!... + +--Jamais!... + +--D'ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-même. +Vous avez donné votre parole. Mlle Blanche de Courtomieu est votre +fiancée... + +--Ah!... dites un mot, un seul, et ces engagements que je déteste sont +rompus. + +Elle se tut. Il était clair que son parti était pris irrévocablement +et qu'elle refusait. + +--Vous me haïssez donc? fit tristement Martial. + +S'il lui eût été permis de dire toute la vérité, Marie-Anne eût +répondu: «Oui.» Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion +presque insurmontable. + +--Je ne m'appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur, +prononça-t-elle. + +Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'œil de Martial. + +--Toujours Maurice!... dit-il. + +--Toujours. + +Elle s'attendait à une explosion de colère, il resta calme. + +--Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende +à l'évidence!... Il faut que je reconnaisse et que j'avoue que vous +m'avez fait jouer, à la Rèche, un personnage affreusement ridicule... +Jusqu'ici je doutais. + +La pauvre fille baissa la tête, rouge de honte jusqu'à la racine des +cheveux, mais elle n'essaya pas de nier. + +--Je n'étais pas maîtresse de ma volonté, balbutia-t-elle, mon père +commandait et menaçait, j'obéissais... + +--Peu importe, interrompit-il, votre rôle n'a pas été celui d'une +jeune fille... + +Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu'il crût +de sa dignité de ne pas laisser deviner la blessure saignante de +son orgueil, soit que véritablement--ainsi qu'il le déclarait plus +tard--il ne put prendre sur lui d'en vouloir à Marie-Anne. + +--Maintenant, reprit-il, je m'explique votre présence ici. Vous venez +demander la grâce de M. d'Escorval. + +--Grâce! non; mais justice? Le baron est innocent... + +Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix: + +--Si le père est innocent, murmura-t-il, c'est donc le fils qui est +coupable!... + +Elle recula terrifiée. Il tenait le secret que les juges n'avaient pas +su ou n'avaient pas voulu pénétrer. Mais lui, voyant son angoisse, en +eut pitié. + +--Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron!... Son sang +versé sur l'échafaud creuserait entre Maurice et vous un abîme que +rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux vôtres... + +Rouge, embarrassée, Marie-Anne n'osa pas remercier Martial. Comment +allait-elle reconnaître sa générosité? En le calomniant odieusement. +Ah! mille fois, elle eût préférer affronter sa colère. + +Sans nul doute, il allait donner d'utiles indications, quand un valet +ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand +uniforme, entra. + +--Par ma foi!... s'écria-t-il dès le seuil, il faut avouer que ce +Chupin est un limier incomparable, grâce à lui... + +Il s'interrompit brusquement, il venait de reconnaître Marie-Anne. + +--La fille de ce coquin de Lacheneur!... fit-il, de l'air le plus +surpris, que veut-elle? + +Le moment décisif était arrivé. La vie du baron allait dépendre de +l'adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible +responsabilité lui rendit comme par magie tout son sang-froid et même +quelque chose de plus. + +--On m'a chargée de vous vendre une révélation, monsieur, dit-elle +résolument. + +Le duc l'examina curieusement, et c'est en riant du meilleur cœur +qu'il se laissa tomber et s'étendit sur un canapé. + +--Vendez, la belle, répondit-il, vendez!... + +--Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur. + +Sur un signe de son père, Martial se retira. + +--Vous pouvez parler, maintenant... mam'selle, dit le duc. + +Elle n'eut pas une seconde d'hésitation. + +--Vous devez avoir lu, monsieur, commença-t-elle, la circulaire qui +convoquait tous les conjurés! + +--Certes!... j'en ai une douzaine d'exemplaires dans ma poche. + +--Par qui pensez-vous qu'elle a été rédigée? + +--Par le sieur Escorval, évidemment, ou par votre père... + +--Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l'œuvre du marquis de +Sairmeuse, votre fils... + +Le duc de Sairmeuse se dressa, l'œil flamboyant, plus rouge que son +pantalon garance. + +--Jarnibieu!... s'écria-t-il, je vous engage, la fille, à brider votre +langue!... + +--La preuve existe de ce que j'avance!... + +--Silence, coquine! sinon... + +--La personne qui m'envoie, monsieur le duc, possède le brouillon de +cette circulaire, écrit en entier de la main de M. Martial, et je dois +vous dire... + +Elle n'acheva pas. Le duc bondit jusqu'à la porte et d'une voix de +tonnerre appela son fils. + +Dès que Martial rentra. + +--Répétez, dit le duc à Marie-Anne, répétez devant mon fils ce que +vous venez de me dire. + +Audacieusement, le front haut, d'une voix ferme, Marie-Anne répéta. + +Elle s'attendait, de la part du marquis, à des dénégations indignées, +à des reproches cruels, à des explications violentes. Point. Il +écoutait d'un air nonchalant et même elle croyait lire dans ses yeux +comme un encouragement à poursuivre et des promesses de protection. + +Dès que Marie-Anne eut achevé: + +--Eh bien!... demanda violemment M. de Sairmeuse à son fils. + +--Avant tout, répondit Martial d'un ton léger, je voudrais voir un peu +cette fameuse circulaire. + +Le duc lui en tendit un exemplaire. + +--Tenez!... lisez!... + +Martial n'y jeta qu'un regard, il éclata de rire et s'écria: + +--Bien joué!... + +--Que dites-vous?... + +--Je dis que Chanlouineau est un rusé compère... Qui diable! jamais se +serait attendu à tant d'astuce, en voyant la face honnête de ce gros +gars... Fiez-vous donc après à la mine des gens!... + +De sa vie, le duc de Sairmeuse n'avait été soumis à une épreuve si +rude. + +--Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il à son fils d'une voix +étranglée, vous étiez donc un des instigateurs de la rébellion... + +La physionomie de Martial s'assombrit, et d'un ton de dédaigneuse +hauteur: + +--Voici quatre fois déjà , monsieur, fit-il, que vous m'adressez cette +question, et quatre fois que je vous réponds: non. Cela devrait +suffire. Si la fantaisie m'eût pris de me mêler de ce mouvement, je +vous l'avouerais le plus ingénument du monde. Quelles raisons ai-je de +me cacher de vous?... + +--Au fait!... interrompit furieusement le duc, au fait!... + +--Eh bien!... répondit Martial, reprenant son ton léger, le fait est +qu'un brouillon de cette circulaire existe, écrit de ma plus belle +écriture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle +que cherchant l'expression juste j'ai raturé et surchargé plusieurs +mots... Ai-je daté ce brouillon? Je crois que oui, mais je n'en +jurerais pas... + +--Conciliez donc cela avec vos dénégations? s'écria M. de Sairmeuse. + +--Parfaitement!... Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau +s'était moqué de moi!... + +Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l'exaspérait plus que +tout, c'était l'imperturbable tranquillité de son fils. + +--Avouez donc plutôt, dit-il en montrant le poing à Marie-Anne, que +vous vous êtes laissé engluer par votre maîtresse... + +Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolérer. + +--Mlle Lacheneur n'est pas ma maîtresse, déclara-t-il d'un ton +impérieux jusqu'à la menace. Il est vrai qu'il ne tient qu'à +elle d'être demain la marquise de Sairmeuse!... Laissons les +récriminations, elles n'avanceront en rien nos affaires. + +Une lueur de raison qui éclairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse +arrêta sur ses lèvres la plus outrageante réplique. + +Tout frémissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le +salon; puis revenant à Marie-Anne, qui restait à la même place, roide +comme une statue: + +--Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon. + +--Je ne l'ai pas, monsieur. + +--Où est-il? + +--Entre les mains d'une personne qui ne vous le rendra que sous +certaines conditions. + +--Quelle est cette personne? + +--C'est ce qu'il m'est défendu de vous dire. + +Il y avait de l'admiration et de la jalousie, dans le regard que +Martial attachait sur Marie-Anne. + +Il était ébahi de son sang-froid et de sa présence d'esprit. Où donc +puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui +pour un rien rougissait... Ah! elle devait être bien puissante, la +passion qui donnait à sa voix cette sonorité, cette flamme à ses yeux, +tant de précision à ses réponses. + +--Et si je n'acceptais pas les... conditions qu'on prétend m'imposer? +interrogea M. de Sairmeuse. + +--On utiliserait le brouillon de la circulaire... + +--Qu'entendez-vous par là ?... + +--Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour +Paris un homme de confiance, chargé de mettre ce document sous les +yeux de divers personnages, connus pour n'être pas précisément de vos +amis. Il le montrerait à M. Lainé, par exemple... ou à M. le duc +de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la +signification et la valeur... Cet écrit prouve-t-il, oui ou non, la +complicité de M. le marquis de Sairmeuse?... Avez-vous, oui ou non, +osé juger et condamner à mort des infortunés qui n'étaient que les +soldats de votre fils?... + +--Ah!... misérable!... interrompit le duc, scélérate, coquine, +vipère... + +Toutes les injures qui lui vinrent à la mémoire, il les égrena comme +un chapelet. Il était hors de soi, il écumait, les yeux lui sortaient +de la tête, il ne savait plus ce qu'il disait. + +--Voilà , criait-il avec des gestes furibonds, voilà ce qu'il fallait +craindre. Oui, j'ai des ennemis acharnés, oui, j'ai des envieux, qui +donneraient leur petit doigt pour cette exécrable lettre... Ah! s'ils +la tenaient!... Ils obtiendraient une enquête... Et alors, adieu les +récompenses éclatantes dues à mes services... + +Qu'on nous envoie de Paris quelque coquin intéressé à notre perte, et +il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera +sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous déclarait son +complice et son chef... Il vous fera déshabiller par des médecins qui, +voyant une cicatrice fraîche, vous demanderont où vous avez reçu une +blessure et pourquoi vous l'avez cachée... + +Après cela, de quoi ne m'accuserait-on pas?... On dirait que j'ai +brusqué la procédure pour étouffer les voix qui s'élevaient contre mon +fils... Peut-être irait-on jusqu'à insinuer que je favorisais sous +main le soulèvement... Je serais vilipendé dans tous les journaux!... + +Et qui aurait, s'il vous plaît, renversé la fortune de notre maison +quand j'allais la porter si haut?... Vous seul, marquis... + +Mais c'est ainsi... On se targue de diplomatie, de profondeur, de +pénétration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le +premier paysan venu... + +On ne croit à rien, on doute de tout, on est froid, sceptique, +dédaigneux, frondeur, railleur, usé, blasé... Mais qu'un cotillon +paraisse, bssst!... On s'enflamme comme un séminariste et on est prêt +à toutes les sottises... C'est à vous que je m'adresse, marquis... +entendez-vous?... parlez!... qu'avez-vous à dire?... + +Martial avait écouté d'un air froidement railleur, sans même essayer +d'interrompre. + +Il répondit lentement: + +--Je pense, monsieur, que si Mlle Lacheneur avait quelques doutes sur +la valeur du document qu'elle possède... elle ne les a plus. + +Cette réponse devait tomber comme un seau d'eau glacée sur la colère +du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout épouvanté +de ce qu'il venait de dire, il demeura stupide d'étonnement, bouche +béante, les yeux écarquillés. + +Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne. + +--Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu'on exige de +mon père en échange de cette lettre?... + +--La vie et la liberté du baron d'Escorval, monsieur. + +Cela secoua le duc comme une décharge électrique. + +--Ah!... s'écria-t-il, je savais bien qu'on me demanderait +l'impossible!... + +À son exaltation, un profond abattement succédait. Il se laissa +tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit, +cherchant évidemment un expédient. + +--Pourquoi n'être pas venue me trouver avant le jugement, +murmurait-il. Alors, je pouvais tout... Maintenant j'ai les mains +liées. La commission a prononcé, il faut que le jugement s'exécute... + +Il se leva, et du ton d'un homme résigné à tout: + +--Décidément, fit-il, je risquerais à essayer seulement de sauver le +baron--il lui rendait son titre, tant il était troublé--mille fois +plus que je n'ai à craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle--il ne +disait plus: «la belle»--vous pouvez utiliser votre... document. + +Le duc se disposait à quitter le salon, Martial le retint d'un signe. + +--Réfléchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche après la +cognée... Notre situation n'est pas sans précédents. Il y a quatre +mois de cela, le comte de Lavalette venait d'être condamné à mort. +Le roi souhaitait vivement faire grâce, mais son entourage, des +ministres, les gens de la cour s'y opposaient de toutes leurs +forces... Que fit le roi, qui était le maître, cependant?... Il parut +rester sourd à toutes les supplications, on dressa l'échafaud... et +cependant Lavalette fut sauvé!... Et il n'y eut personne de compromis. +Pourtant... un geôlier perdit sa place... il vit de ses rentes +maintenant. + +Marie-Anne devait saisir avidement l'idée si habilement présentée par +Martial. + +--Oui, s'écria-t-elle, le comte de Lavalette, protégé par une royale +connivence, réussit à s'échapper... + +La simplicité de l'expédient, l'autorité de l'exemple surtout, +devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse. + +Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l'observait crut voir +peu à peu s'effacer les plis de son front. + +--Une évasion, murmurait-il, c'est encore bien chanceux... Cependant, +avec un peu d'adresse, si on était sûr du secret... + +--Oh! le secret sera religieusement gardé, monsieur le duc... +interrompit Marie-Anne... + +D'un coup d'œil, Martial lui recommanda le silence. + +--On peut toujours, reprit-il, étudier l'expédient et calculer ses +conséquences... cela n'engage à rien. Quand doit être exécuté le +jugement? + +M. de Sairmeuse répondit: + +--Demain. + +Cette terrible réponse n'arracha pas un tressaillement à Marie-Anne. +Les angoisses du duc lui avaient donné la mesure de ce qu'elle pouvait +espérer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause. + +--Nous n'avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune +marquis... Par bonheur il n'est que sept heures et demie, et jusqu'à +dix heures mon père peut se montrer à la citadelle sans éveiller le +moindre soupçon... + +Il s'interrompit. Ses yeux, où éclatait la plus absolue confiance, se +voilaient. + +Il venait d'apercevoir une difficulté imprévue, et dans sa pensée +presque insurmontable. + +--Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il. +Le concours d'un subalterne, d'un geôlier ou d'un soldat nous est +indispensable. + +Il se retourna vers son père, et brusquement: + +--Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter +absolument? + +--J'ai trois ou quatre espions... on pourrait les tâter... + +--Jamais! le misérable qui trahit ses camarades pour quelques sous, +nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honnête homme, +partageant les idées du baron d'Escorval... un ancien soldat de +Napoléon, s'il est possible. + +Il tomba dans une rêverie profonde, en proie évidemment aux pires +perplexités... + +--Qui veut agir doit se confier à quelqu'un, murmurait-il, et ici une +indiscrétion perd tout!... + +De même que Martial, Marie-Anne se torturait l'esprit, quand une +inspiration qu'elle jugea divine lui vint. + +--Je connais l'homme que vous demandez! s'écria-t-elle. + +--Vous! + +--Oui, moi!... À la citadelle!... + +--Prenez garde!... Songez bien qu'il nous faut un brave capable de se +dévouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l'évasion venant à +être découverte, les instruments seraient sacrifiés. + +--Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Je réponds de +lui. + +--Et c'est un soldat?... + +--C'est un humble caporal... Mais par la noblesse de son cœur il est +digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous +pouvons nous confier à lui sans crainte. + +Si elle parlait ainsi, elle qui eût donné sa vie pour le salut du +baron, c'est que sa certitude était complète, absolue. + +Ainsi pensa Martial. + +--Je m'adresserai donc à cet homme, fit-il, comment le nommez-vous? + +--Il s'appelle Bavois et il est caporal à la 1re compagnie des +grenadiers de la légion de Montaignac. + +--Bavois!... répéta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la +mémoire, Bavois!... Mon père trouvera bien quelque prétexte pour le +faire appeler. + +--Oh! le prétexte est tout trouvé, monsieur le marquis. C'est ce brave +soldat qui avait été laissé en observation à Escorval, après la visite +domiciliaire... + +--Tout va donc bien de ce côté, fit Martial, poursuivons... + +Il s'était levé et il était allé s'adosser à la cheminée, se +rapprochant ainsi de son père. + +--Je suppose, monsieur, commença-t-il, que le baron d'Escorval a été +séparé des autres condamnés... + +--En effet... il est seul dans une chambre spacieuse et fort +convenable. + +--Où est-elle située, je vous prie? + +--Au second étage de la tour plate. + +Mais Martial n'était pas aussi bien que son père au fait des êtres +de la citadelle de Montaignac; il fut un moment à chercher dans ses +souvenirs. + +--La tour plate, fit-il, n'est-ce pas cette tour si grosse qu'on +aperçoit de si loin, et qui est construite à un endroit où le rocher +est presque à pic? + +--Précisément. + +À l'empressement que M. de Sairmeuse mettait à répondre, empressement +bien loin de son caractère si fier, il était aisé de comprendre qu'il +était prêt à tenter beaucoup pour la délivrance du condamné à mort. + +--Comment est la fenêtre de la chambre du baron? continua Martial. + +--Assez grande... haute surtout... elle n'a pas d'abat-jour comme les +fenêtres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de +fer croisées et scellées profondément dans le mur. + +--Bast!... on vient aisément à bout d'une barre de fer avec une bonne +lime... de quel côté ouvre cette fenêtre? + +--Elle donne sur la campagne. + +--C'est-à -dire sur le précipice... Diable!... c'est une difficulté +cela... il est vrai que d'un autre côté c'est un avantage. Place-t-on +des factionnaires au pied de cette tour?... + +--Jamais... À quoi bon... Entre la maçonnerie et le rocher à pic, il +n'y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, même +en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n'a ni +parapet, ni garde-fou. + +Martial s'arrêta, cherchant s'il n'oubliait rien. + +--Encore une question importante, reprit-il. À quelle hauteur est la +fenêtre de la chambre de M. d'Escorval? + +--Elle est à quarante pieds environ de l'entablement... + +--Bon!... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il? + +--Ma foi!... je ne sais pas trop... Une soixantaine de pieds au moins. + +--Ah!... c'est haut!... c'est terriblement haut!... Le baron, par +bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n'y a pas d'autre +moyen. + +Il était temps que l'interrogatoire finît, M. de Sairmeuse commençait +à s'impatienter. + +--Maintenant, dit-il à son fils, me ferez-vous l'honneur de +m'expliquer votre plan. + +Après avoir mis, en commençant, une certaine âpreté à ses questions, +Martial, insensiblement, était revenu à ce ton railleur et léger qui +avait le don d'exaspérer si fort M. de Sairmeuse. + +--Il est sûr du succès, pensa Marie-Anne. + +--Mon plan, disait Martial, est la simplicité même... Soixante et +quarante font cent... Il s'agit de se procurer cent pieds de bonne +corde... Cela fera un volume énorme, je le sais bien, mais peu +importe!... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m'enveloppe +d'un large manteau et je vous accompagne à la citadelle... Vous +demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un +endroit obscur, je lui expose nos intentions... + +M. de Sairmeuse haussait les épaules. + +--Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il, à cette +heure, à Montaignac?... Allez-vous courir de boutique en boutique? +Autant publier votre projet à son de trompe. + +--Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d'Escorval +le feront... + +Le duc allait élever de nouvelles objections, il l'interrompit. + +--De grâce, monsieur, fit-il avec vivacité, n'oubliez pas quel danger +nous menace et combien peu de temps nous avons... J'ai commis la +faute, laissez-moi la réparer... + +Et se retournant vers Marie-Anne: + +--Vous pouvez considérer le baron comme sauvé, poursuivit-il, mais il +faut que je m'entende avec un de vos amis... Retournez vite à _l'hôtel +de France_ et envoyez le curé de Sairmeuse me rejoindre sur la place +d'Armes, où je vais l'attendre... + + + + +XXX + + +Arrêté des premiers au moment de la panique des conjurés devant +Montaignac, le baron d'Escorval n'avait pas eu une seconde +d'illusions... + +--Je suis un homme perdu!... pensa-t-il. + +Et envisageant d'une âme sereine la mort toute proche, il ne songea +plus qu'aux périls qui menaçaient son fils. + +Son attitude devant ses juges fut le résultat de cette préoccupation. + +Il ne respira vraiment qu'après avoir vu Maurice traîné hors de la +salle par l'abbé Midon et les officiers à demi-solde... Il avait +compris que son fils voulait se livrer... + +C'est donc le front haut, le maintien assuré, le regard droit et clair +que le baron écouta la sentence fatale. D'avance son sacrifice était +fait. + +Mais bien lui en prit d'avoir déjà confié à son courageux défenseur +l'expression de ses volontés dernières... Les soldats chargés de +reconduire les condamnés à leur prison envahirent la salle. + +La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui +venaient d'être frappés en étaient encore à comprendre les événements +dont la vertigineuse rapidité les conduisait à l'échafaud. + +Et stupides d'étonnement plus que d'effroi, ils se pressaient à la +porte trop étroite de la chapelle, comme des bœufs ahuris qui se +serrent les uns contre les autres à la porte de l'abattoir. + +Si grande fut la confusion, que M. d'Escorval se trouva refoulé près +de Chanlouineau, qui commença la comédie de sa défaillance. + +--Du courage donc!... lui dit-il, indigné de cet accès de lâcheté. + +--Ah!... c'est facile à dire!... geignit le robuste gars. + +Et personne ne l'observant, il se pencha vers le baron, et tout bas, +d'une voix brève: + +--C'est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour +cette nuit. + +Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d'Escorval, mais il +attribua ses paroles au délire de la peur. + +Ramené à sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il +eut cette vision terrible et sublime de la dernière heure qui est +l'espérance ou le désespoir de qui va mourir... + +Il savait quelles lois terribles régissent les tribunaux +d'exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour, +peut-être, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait +devant un peloton de soldats, un officier lèverait son épée... et tout +serait fini, il tomberait sous les balles... + +Alors, que deviendraient sa femme et son fils?... + +Ah! son cœur se brisait en songeant à ces êtres chers et adorés!... +Il était seul, il pleura... + +Mais, soudain, il se dressa, épouvanté de son attendrissement... Si +son âme allait s'amollir à ces désolantes pensées!... s'il allait être +trahi par son énergie!... Manquerait-il de courage, tout à coup!... +Le verrait-on donc, lui, pâlir et défaillir devant le peloton +d'exécution!... + +Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l'envahissait, et il +se mit à marcher dans sa prison, s'efforçant d'occuper son esprit aux +choses extérieures... + +La chambre qu'on lui avait donnée était très-vaste, carrelée et +extrêmement haute d'étage. Jadis elle communiquait avec la pièce +voisine, mais la porte de communication avait été murée depuis +longtemps, même le ciment qui reliait entre elles les pierres larges +et peu épaisses était tombé, et il en résultait des jours par où on +pouvait, avec un peu d'application, voir d'une pièce dans l'autre. + +Machinalement, M. d'Escorval colla son œil à un de ces interstices... +Peut-être avait-il pour voisin quelque condamné?... Il ne vit +personne. Il appela, tout bas d'abord, puis plus haut... aucune voix +ne répondit à la sienne. + +--Si j'abattais cette mince cloison?... pensa-t-il. + +Il tressaillit, puis haussa les épaules. Et après?... Cette cloison +renversée, il se trouverait dans une chambre pareille à la sienne, +ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il +entendait le pas monotone. + +Cependant, c'était une pensée d'évasion qui lui était venue. Quelle +folie!... Il devait bien savoir que toutes les précautions étaient +prises. + +Oui, il le savait, et pourtant il ne put s'empêcher d'aller examiner +la fenêtre... Deux rangs de barres de fer la défendaient. Elles +étaient scellées de telle sorte qu'il était impossible d'avancer la +tête et de se rendre compte de la hauteur à laquelle on se trouvait du +sol. + +Cette hauteur devait être considérable, à en juger par l'étendue de la +vue. + +Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain, +le baron découvrait une ligne onduleuse de collines dont le point +culminant ne pouvait être que la lande de la Rèche... Les grandes +masses sombres qu'il apercevait sur la droite étaient probablement les +hautes futaies de Sairmeuse... Enfin, sur la gauche, dans le pli de +coteau, il devinait la vallée de l'Oiselle et Escorval... + +Son âme s'envolait vers cette retraite riante, où il avait été si +heureux, où il avait été aimé, où il espérait mourir de la mort calme +et sereine du juste... + +Et au souvenir des félicités passées, en songeant aux rêves évanouis, +ses yeux, encore une fois, s'emplissaient de larmes... + +Mais il les sécha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison. + +Deux soldats parurent. + +L'un d'eux avait à la main un flambeau allumé, l'autre tenait un de +ces longs paniers à compartiments qui servent à porter le repas des +officiers de garde. + +Ces hommes étaient visiblement très-émus, et cependant, obéissant à +un sentiment de délicatesse instinctive, ils affectaient une sorte de +gaieté. + +--C'est votre dîner, monsieur, que nous vous apportons, dit l'un +d'eux, il doit être très-bon, car il vient de la cuisine du commandant +de la citadelle. + +M. d'Escorval sourit tristement... Certaines attentions des geôliers +ont une signification sinistre. + +Cependant, lorsqu'il s'assit devant la petite table qu'on venait de +lui préparer, il se trouva qu'il avait réellement faim. + +Il mangea de bon appétit, et causa presque gaiement avec les soldats. + +--Il faut toujours espérer, monsieur, lui disaient ces braves +garçons... Qui sait!... On en a vu revenir de plus loin. + +Ayant fini, le baron demanda qu'on lui laissât la lumière et qu'on lui +apportât du papier, de l'encre et des plumes... Il fut fait selon ses +désirs. + +Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui +avait été utile... La défaillance de son esprit était passée, le +sang-froid lui était revenu, il pouvait réfléchir. + +Alors il s'étonna d'être sans nouvelles de Mme d'Escorval et de +Maurice. + +Leur aurait-on donc refusé l'accès de sa prison?... Non, il ne pouvait +le croire, il ne pouvait imaginer qu'il existât des hommes assez +cruels pour empêcher un malheureux de presser contre son cœur, dans +une suprême étreinte, avant de mourir, sa femme et son fils... + +C'était donc que ni la baronne ni Maurice n'avaient essayé d'arriver +jusqu'à lui. Comment cela se faisait-il?... Certainement, il était +survenu quelque chose!... Quoi? + +Son imagination lui représentait les pires malheurs... Il voyait sa +femme agonisante, morte peut-être... Il voyait Maurice fou de douleur +à genoux devant le lit de sa mère... + +Mais ils pouvaient encore venir... Il consulta sa montre, elle +marquait sept heures... + +Mais il attendit vainement... Les tambours battirent la retraite, puis +une demi-heure plus tard l'appel du soir... rien... personne!... + +--Ah!... mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c'est mourir +deux fois!... + +Il se disposait pourtant à écrire, quand des pas retentirent dans le +corridor, nombreux, bruyants... Des éperons sonnaient sur les dalles, +on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires présentant les +armes... + +Tout palpitant, le baron se dressa en disant: + +--C'est eux!... + +Il se trompait, les pas s'éloignèrent... + +--Une ronde!... murmura-t-il. + +Mais au même moment, deux objets lancés par le judas de la porte +roulèrent au milieu de la chambre... + +M. d'Escorval se précipita... + +On venait de lui jeter deux limes. + +Son premier sentiment fut tout de défiance. Il savait qu'il est des +geôliers qui mettent leur amour-propre à déshonorer leurs prisonniers +avant de les livrer à l'exécuteur!... + +Qui lui assurait qu'on n'espérait pas l'embarquer dans quelque +aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais où il +laisserait, sinon l'honneur, au moins la renommée de l'honneur. + +Était-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces +instruments de délivrance et de liberté? + +Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles étaient +accompagnées se représentaient bien à sa mémoire, mais il n'en était +que plus perplexe. + +Il restait donc debout, le front plissé par l'effort de sa pensée, +tournant et retournant ces limes fines et bien trempées, lorsqu'il +aperçut à terre, plié menu, un papier qu'il n'avait pas remarqué tout +d'abord. + +Il le ramassa vivement, le déplia et lut: + +«Vos amis veillent... Tout est prêt pour votre évasion... Hâtez-vous +de scier les barreaux de votre fenêtre... Maurice et sa mère vous +embrassent... Espoir, courage!» + +Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M. + +Mais le baron n'avait pas besoin de cette initiale pour être rassuré. +Il avait reconnu l'écriture de l'abbé Midon. + +--Ah! celui-là est un véritable ami, murmura-t-il. + +Puis, le souvenir des déchirements de son âme lui revenant: + +--Voilà donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient +veiller ma dernière veille!... Et je doutais de leur énergie, et je me +plaignais de leur abandon!... + +Une joie immense le pénétrait, il porta à ses lèvres cette lettre qui +lui annonçait la vie, la liberté, et résolument il se dit: + +--À l'œuvre!... à l'œuvre!... + +Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les +énormes barreaux quand il lui sembla qu'on ouvrait la porte de la +chambre voisine. + +On l'ouvrait, positivement... On la referma, mais non à la clef... +Puis on marcha avec une certaine précaution. Qu'est-ce que cela +voulait dire? Était-ce quelque nouvel accusé qu'on emprisonnait, ou +mettait-on là un espion? + +Prêtant l'oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et +dont il lui était absolument impossible d'expliquer la cause. + +Inquiet, il s'avança à pas muets jusqu'à l'ancienne porte de +communication, s'agenouilla et appliqua son œil à l'un des +interstices de la légère maçonnerie... + +Ce qu'il vit, dans l'autre chambre, faillit lui arracher un cri de +stupeur. + +Dans un des angles, un homme était debout, éclairé par une grosse +lanterne d'écurie placée à ses pieds. + +Il tournait sur lui-même, très-vite, et par ce mouvement dévidait une +longue corde roulée autour de son corps comme du fil sur une bobine... + +M. d'Escorval se tâtait, pour s'assurer qu'il était bien éveillé, +qu'il n'était pas le jouet d'un de ces rêves décevants, si cruels au +réveil, qui bercent les prisonniers de promesses de liberté. + +Évidemment cette corde lui était destinée. C'était elle qu'il +attacherait à un des tronçons de ses barreaux brisés... + +Mais comment cet homme se trouvait-il là , seul?... + +De quelle autorité jouissait-il donc dans la citadelle qu'il avait pu, +en dépit de la consigne des sentinelles et des rondes, s'introduire +dans cette pièce?... Il n'était pas soldat, ou du moins il ne portait +pas l'uniforme... + +Malheureusement, la fente de la cloison était disposée de telle façon +que le rayon visuel n'arrivait pas à hauteur d'homme, et quelques +efforts que fit le baron, il lui était impossible d'apercevoir le +visage de cet ami--il le jugeait tel--dont la bravoure touchait à la +folie. + +Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde, +sur le carreau, près de lui, s'amoncelait en cercle... Il prenait, +pour ne la point emmêler les plus grandes précautions. + +Incapable de résister à la curiosité qui le peignait, M. d'Escorval +était sur le point de frapper à la cloison pour interroger, quand la +porte de la chambre où était celui qu'il appelait déjà son sauveur, +s'ouvrit avec fracas... + +Un homme y pénétra, dont la figure était également hors du champ de +l'œil, et qui s'écria avec l'accent de la stupeur: + +--Malheureux!... que faites-vous!... + +Le baron, foudroyé, faillit tomber en arrière, à la renverse. + +--Tout est découvert!... pensait-il. + +Point. Celui que M. d'Escorval nommait déjà son ami, n'interrompit +seulement pas son opération de dévidage, et c'est de la voix la plus +tranquille qu'il répondit: + +--Comme vous le voyez, je me débarrasse de tout ce chanvre, qui me +gênait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n'est-ce +pas?... Et quel volume! Je tremblais qu'on ne le devinât sous mon +manteau. + +--Et pourquoi ces cordes?... interrogea le survenant. + +--Je vais les faire passer à M. le baron d'Escorval, à qui j'ai déjà +jeté une lime. Il faut qu'il s'évade cette nuit... + +Si invraisemblable était cette scène, que le baron n'en voulait pas +croire ses oreilles. + +--«Il est clair que tout en me croyant fort éveillé, je rêve,» se +disait-il. + +Cependant le nouveau venu avait à demi étouffé un terrible juron, et +d'un ton presque menaçant, il poursuivait: + +--C'est ce qu'il faudra voir!... Si vous devenez fou, j'ai toute ma +raison, Dieu merci!... Je ne permettrai pas... + +--Pardon!... interrompit froidement l'homme à la corde, vous +permettrez... Ceci est le résultat de votre... crédulité. C'est quand +Chanlouineau vous demandait à recevoir la visite de Marie-Anne, qu'il +fallait dire: «Je ne permets pas!» Savez-vous ce qu'il voulait, ce +garçon? Simplement remettre à Mlle Lacheneur une lettre de moi, si +compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel +personnage que je sais, mon père et moi n'aurions plus qu'à retourner +à Londres. Alors, adieu les projets d'union entre nos deux familles... + +Le dernier venu eut un gros soupir accompagné d'une exclamation +chagrine, mais déjà l'autre poursuivait: + +--Vous-même, marquis, seriez sans doute compromis... N'avez-vous pas +été quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde +ou de votre troisième femme? Ah! marquis, comment un homme du votre +expérience, pénétrant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux +simagrées d'un grossier paysan!... + +Maintenant, M. d'Escorval comprenait... + +Il ne dormait pas; c'était le marquis de Courtomieu et Martial de +Sairmeuse qui causaient de l'autre côté du mur... + +Même, ce pauvre M. de Courtomieu avait été si prestement et si +habilement écrasé par Martial, qu'il ne discutait plus. + +--Et cette terrible lettre?... soupira-t-il. + +--Marie-Anne l'a remise à l'abbé Midon, qui est venu me trouver en +disant: «Ou le duc s'évadera, ou cette lettre sera portée à M. le duc +de Richelieu.» J'ai opté pour l'évasion. L'abbé s'est procuré tout ce +qui était nécessaire, il m'a donné rendez-vous dans un endroit écarté +sur le rempart, il m'a entortillé toute cette corde autour du corps, +et me voici... + +--Ainsi, vous pensez que si le baron s'échappe on vous rendra la +lettre?... + +--Parbleu!... + +--Pauvre jeune homme!... détrompez-vous. Le baron sauvé, on vous +demandera la vie d'un autre condamné avec les mêmes menaces... + +--Point! + +--Vous verrez! + +--Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c'est que j'ai cette +lettre dans ma poche... L'abbé Midon me l'a restituée en échange de ma +parole d'honneur... + +Le cri de M. de Courtomieu prouva qu'il tenait le curé de Sairmeuse +pour un peu plus simple qu'il ne convient. + +--Quoi!... fit-il, vous tenez la preuve et... Mais c'est de la +démence! Brûlez à la flamme de cette lanterne ce papier maudit, +laissez le baron où il est et allez dormir un bon somme. + +Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur. + +--Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis? demanda-t-il. + +--Certes!... et sans hésiter... + +--Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment. + +L'impertinence était si forte, que M. de Courtomieu eut comme une +velléité de colère et presque l'envie de se fâcher. + +Mais ce n'était pas un homme de premier mouvement, cet ancien +chambellan de l'empereur, devenu grand prévôt de la Restauration. + +Il réfléchit... Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec +Martial, avec ce prétendant inespéré qu'avait agréé sa fille... Une +rupture... plus de gendre! Le ciel lui en enverrait-il un autre? Et +quelle ne serait pas la fureur de Mlle Blanche. + +Il avala donc l'amère pilule, et c'est avec l'accent d'une indulgence +toute paternelle qu'il dit: + +--Vous êtes jeune, mon cher Martial... + +Toujours agenouillé contre la porte murée, retenant son haleine, +l'œil et l'oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues +jusqu'à la souffrance, le baron d'Escorval respira... + +--Vous n'avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de +Courtomieu d'un ton paterne, vous avez l'ardente générosité de votre +âge... Achevez donc votre entreprise, je n'y mettrai pas obstacle, +seulement songez que tout peut être découvert, et alors... + +--Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes +mesures sont bien prises... Avez-vous rencontré un soldat le long des +corridors? Non. C'est que mon père, sur ma prière, a réuni tous les +hommes de garde, même les factionnaires, sous prétexte de prescrire +des précautions exceptionnelles... Il leur parle en ce moment. Voilà +comment j'ai pu monter ici sans être aperçu... Nul ne me verra quand +je sortirai... Qui donc après l'évasion oserait me soupçonner!... + +--Si le baron s'évade, la justice se demandera qui l'a aidé... + +Martial riait. + +--Si la justice cherche, répondit-il, elle trouvera un coupable de +ma façon... Allez, j'ai tout prévu... Je n'avais qu'une personne à +craindre: vous. Un homme sûr vous a prié de ma part de me rejoindre +ici, vous êtes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester +neutre... je suis tranquille. Le baron sera en Piémont, respirant +l'air à pleins poumons, quand le soleil se lèvera. + +Il avait fini d'arranger les cordes, il prit la lanterne et continua +d'un ton léger: + +--Mais sortons... mon père ne peut éternellement haranguer les +soldats. + +--Cependant, insista M. de Courtomieu, vous ne m'avez pas dit... + +--Je vous dirai tout, mais ailleurs... venez, venez... + +Ils sortirent, la serrure et les verroux grincèrent, et alors le baron +se redressa. + +Toutes sortes d'idées contradictoires, de suppositions bizarres, de +doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit. + +Que contenait donc cette lettre?... Comment Chanlouineau ne s'en +était-il pas servi pour son propre salut?... Qui jamais eût cru +Martial si fidèle à une parole arrachée par des menaces?... Il +s'inquiétait surtout de la façon dont lui parviendraient les cordes. + +Mais c'était le moment d'agir, non de réfléchir... les barreaux +étaient énormes et il y en avait deux rangées... + +M. d'Escorval se mit à la besogne. + +Il avait jugé sa tâche difficile!... Elle l'était mille fois plus +qu'il ne l'avait soupçonné, il le reconnut tout d'abord. + +C'était la première fois qu'il se servait d'une lime, et il ne savait +comment la manœuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le +fer, mais avec une lenteur désespérante, et bien plus en surface qu'en +profondeur. + +Et ce n'était pas tout... Quelques précautions que prit le baron, +chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaçait son +sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit!... il lui +paraissait impossible qu'on ne l'entendit pas, tant il lui semblait +formidable!... + +Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient +repris leur poste dans le corridor... + +Si faible, après vingt minutes, était le résultat, que le baron se +sentit envahi par un affreux découragement. + +Aurait-il seulement scié le premier rang de barreaux quand paraîtrait +le jour? De toute évidence, non. Dès lors, à quoi bon s'épuiser à +un travail inutile... Pourquoi ternir la dignité de sa mort par le +ridicule d'une évasion manquée?... + +Il hésitait, quand des pas nombreux s'arrêtèrent devant sa prison. Il +courut s'asseoir devant sa table. + +La porte s'ouvrit et un soldat entra, auquel un officier resté sur le +seuil dit: + +--Vous savez la consigne, caporal... défense de fermer l'œil... Si le +prisonnier a besoin de quelque chose, appelez!... + +Le cœur de M. d'Escorval battait à rompre sa poitrine... Qui arrivait +là ?... + +Les conseils de M. de Courtomieu l'avaient-ils donc emporté... +Martial, au contraire, lui envoyait un aide!... + +--Il s'agit de ne pas moisir ici! prononça le caporal, dès que la +porte fut refermée. + +M. d'Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c'était un ami, c'était +un secours, c'était la vie!... + +--Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m'a +dit comme cela: «Il y a un ami de «l'autre» qui est dans une fichue +situation, veux-tu lui donner un coup de main?...» J'ai répondu: +«présent» et me voilà !... + +Celui-là , à coup sûr, était un brave, le baron lui serra la main, et +d'une voix émue: + +--Merci, lui dit-il, merci à vous qui sans me connaître vous exposez, +pour me sauver, au plus terrible danger... + +Bavois haussa dédaigneusement les épaules. + +--Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus +cher que la vôtre... Si nous ne réussissons pas, on nous lavera la +tête avec le même plomb... Mais nous réussirons... Là -dessus, assez +causé!... + +Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer +et un litre d'eau-de-vie qu'il déposa sur le lit. + +Il prit ensuite la bougie; et à cinq ou six reprises il la fit passer +rapidement devant la fenêtre. + +--Que faites-vous?... demanda le baron surpris. + +--Je préviens vos amis que tout va bien. Ils sont là -bas, à nous +attendre, et tenez, voici qu'ils répondent... + +Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une +petite flamme très-vive, comme celle que produit une pincée de poudre. + +--Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons!... reste à +savoir où en sont les barreaux... + +--Je n'ai guère avancé la besogne, murmura M. d'Escorval... + +Le caporal s'approcha: + +--Vous pouvez même dire que vous ne l'avez pas avancée du tout, +fit-il, mais rassurez-vous... j'ai été armurier, et je sais manier une +lime... + +Le baron eût souhaité quelques éclaircissements; un laconique: +«Silence dans le rang!» fut tout ce qu'il obtint de son compagnon. + +Expansif en face d'une bouteille, l'honnête Bavois devenait dans les +grandes occasions «fort ménager de sa salive»--c'était son expression. + +S'il se taisait, c'est qu'il étudiait la situation, le fort et le +faible de l'entreprise, en homme qui sait que tout dépend de son +sang-froid. + +--Il s'agit de n'être ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en +tourmentant sa moustache grise. + +C'était plus aisé à concevoir qu'à réaliser. + +Et cependant, après un moment de réflexion, il ajouta: + +--Cela se peut. + +C'est qu'il avait plus d'un expédient dans son sac, le caporal. + +Ayant retiré le bouchon du litre d'eau-de-vie qu'il avait apporté, il +le fixa à l'extrémité d'une des limes et il enveloppa ensuite d'un +linge mouillé le manche de l'outil. + +--C'est ce qu'on appelle mettre une sourdine à son instrument!... +fit-il. + +Déjà il avait reconnu les barreaux; il se mit à les attaquer +énergiquement. + +Alors, on put reconnaître qu'il n'avait exagéré ni son savoir-faire ni +l'efficacité de ses précautions pour assourdir l'opération. + +Le fer, sous sa main habile et prompte, s'émiettait et s'entaillait à +miracle, et la limaille pleuvait sur l'appui de la fenêtre. + +Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant +épouvanté le baron. À peine eût-on dit le frottement de deux morceaux +de bois dur l'un contre l'autre... + +N'ayant rien à redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait songé +à se mettre à l'abri des regards... + +La porte de la chambre était percée d'un guichet et à tout moment +quelque factionnaire pouvait y mettre l'œil. + +Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vêtement eût éveillé +des soupçons... le caporal avait trouvé mieux. + +Déplaçant la petite table de la prison, il y avait posé la lumière de +telle sorte que la fenêtre restait totalement dans l'ombre. + +De plus, il avait commandé au baron de s'asseoir, et lui remettant un +journal, il lui avait dit: + +--Lisez, monsieur, à haute voix, sans interruption, lisez jusqu'à ce +que vous me voyez cesser ma besogne... + +Comme cela, on pouvait défier les factionnaires du corridor... Ils +n'avaient qu'a venir!... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent à +leurs camarades: + +--Nous avons vu le condamné à mort... il est très-pâle et ses yeux +brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le +caporal Bavois est accoudé à la fenêtre, il ne doit pas s'amuser... + +La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement +suspect, s'il y en eût eu un... + +Et pendant que travaillait Bavois, M. d'Escorval lisait, lisait... + +Déjà il avait lu entièrement le journal et il venait de le +recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fenêtre, lui fit signe +de se reposer. + +--La moitié de la besogne est faite!... prononça-t-il tout bas. Les +barres de la première rangée sont coupées... + +--Ah!... comment reconnaîtrai-je jamais tant de dévouement!... murmura +le baron. + +--Là -dessus, motus!... interrompit Bavois d'un ton fâché. Quand +j'aurai filé avec vous, je serai condamné à mort et je ne saurai +où aller, car le régiment, voyez-vous, c'est tout ce que j'ai de +famille... Eh bien!... vous me donnerez chez vous place au feu et à la +chandelle, et je serai très-content!... + +Il dit, avala une large lampée d'eau-de-vie, et se remit à l'œuvre +avec une ardeur nouvelle... + +Déjà le caporal avait fortement entamé un des barreaux de la +seconde rangée quand il fut interrompu par M. d'Escorval qui, sans +discontinuer sa lecture à haute voix, s'était approché de lui et le +tirait par un pan de sa longue capote. + +Vivement il se retourna. + +--Qu'y a-t-il?... + +--J'ai entendu un bruit singulier. + +--Où? + +--Dans la pièce à côté; où sont les cordes. + +Le digne Bavois n'étouffa qu'à demi un terrible juron. + +--Nom d'un tonnerre!... fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma +peau, on m'a promis de jouer franc jeu!... + +Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il +écouta... Rien, pas un mouvement. + +--C'est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez +le journal... + +Et lui-même reprit la lime... + +Ce fut d'ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout +était prêt pour l'évasion: les barreaux étaient sciés et les cordes +apportées par un trou pratiqué à la cloison étaient roulées au bas de +la fenêtre. + +L'instant décisif venu, Bavois avait placé la couverture du lit devant +le guichet de la porte et «encloué la serrure.» + +--Maintenant, dit-il au baron, du même ton qu'il prenait pour réciter +la théorie à ses recrues, à l'ordre, monsieur, et attention au +commandement. + +Et aussitôt, avec une parfaite liberté d'esprit, en décomposant bien, +comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment +l'évasion présentait deux opérations distinctes, consistant à gagner +d'abord l'étroit entablement situé au bas de la tour plate, pour +descendre de là jusqu'au pied du rocher à pic. + +L'abbé Midon, qui avait fort bien prévu cette circonstance, avait +remis à Martial deux cordes, dont l'une, celle qui devait servir pour +le rocher, était bien plus longue que l'autre. + +--Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait +Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu'à +l'entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse +corde et la pince... Et ne lâchez rien!... Si nous nous trouvions +démunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous +précipiter... Je ne serai pas long à vous aller rejoindre... Êtes-vous +prêt? + +M. d'Escorval leva les bras, la corde fut attachée et il se laissa +glisser entre les barreaux... + +D'où il était, la hauteur paraissait immense... + +En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit +personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient, +silencieuses, émues, toutes palpitantes... + +C'était Mme d'Escorval et Maurice, Marie-Anne, l'abbé Midon et quatre +officiers à demi-solde... + +La nuit, bien que sans lune, était fort claire, et d'où ils étaient +ils pouvaient voir quelque chose... + +Donc, lorsque quatre heures sonnèrent, ils aperçurent fort bien une +forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... C'était +le baron. Peu après, une autre forme suivit très-rapidement: c'était +Bavois... + +La moitié du périlleux trajet était accomplie... + +D'en bas, on voyait confusément deux ombres se mouvoir sur l'étroite +plate-forme... Le caporal et le baron réunissaient leurs forces pour +ficher solidement la pince dans une fente du rocher... + +Mais au bout d'un moment, une des ombres émergea du saillant, et tout +doucement, le long du rocher, glissa... + +Ce ne pouvait être que M. d'Escorval... Transportée de bonheur, sa +femme s'avançait les bras ouverts pour le recevoir... + +Malheureuse!... Un cri effroyable déchira la nuit... + +M. d'Escorval tombait d'une hauteur de cinquante pieds... il était +précipité... il s'écrasait au bas de la citadelle... La corde s'était +rompue... + +S'était-elle naturellement rompue?... + +Maurice qui en avait examiné le bout, s'écriait avec d'horribles +imprécations de vengeance et de haine, qu'ils étaient trahis, qu'on +s'était arrangé pour ne leur livrer qu'un cadavre... Que la corde +enfin, avait été coupée. + + + + +XXXI + + +Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin +funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l'arrêté +de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort +ou vif, une gratification de 20,000 francs. + +L'odieuse provocation s'adressait à de telles âmes. + +--Vingt mille francs, répétait-il, d'un air sombre, vingt sacs de +cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je +puiserais à même comme un richard!... Ah! je découvrirai Lacheneur, +fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la +récompense!... + +L'infamie du crime, le nom de traître et d'infâme qui lui en +reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui +et les siens ne l'arrêtèrent pas un instant. + +Il ne voyait, il ne pouvait voir qu'une seule chose... la prime, le +prix du sang... + +Le malheur est qu'il n'avait pour guider ses recherches, aucun indice, +même vague. + +Tout ce qu'on savait à Montaignac, c'était que le cheval de M. +Lacheneur avait été tué à la Croix-d'Arcy, on l'avait reconnu en +travers de la route. + +Mais on ignorait si M. Lacheneur avait été blessé ou s'il s'était tiré +sain et sauf de la mêlée. Avait-il gagné la frontière?... Était-il +allé demander un asile à quelque fermier de ses amis?... + +Donc Chupin se «mangeait le sang,» selon son expression, quand le jour +même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de +la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son +attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix +près de lui. + +Deux paysans vidaient une bouteille, et l'un d'eux, d'un certain âge, +racontait qu'il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à Mlle +Lacheneur des nouvelles de son père. + +Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement +dans les montagnes qui séparent l'arrondissement de Montaignac de +la Savoie. Il précisait l'endroit de la rencontre, c'était dans les +environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux. + +Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse +indiscrétion. À son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la +frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger. + +En quoi il se trompait. + +Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d'un cordon de +carabiniers royaux,--gendarmes du Piémont,--qui, ayant reçu des +ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables. + +Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés, +et encore, de l'autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et +emprisonné, en attendant les brèves formalités de l'extradition. + +Avec cette promptitude de coup d'œil, trop souvent départie à des +scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu'il +pouvait tirer du renseignement. + +Mais il n'y avait pas une seconde à perdre. + +Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans +attendre sa monnaie il courut jusqu'à la citadelle, entra au poste et +demanda au sergent une plume et du papier... + +Le vieux maraudeur, d'ordinaire, écrivait péniblement; ce jour-là , il +ne lui fallut qu'un tour de main pour tracer ces quatre lignes: + +«_Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d'ordonner +que quelques soldats à cheval m'accompagnent pour le saisir._ + +«CHUPIN.» + +Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au +duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire. + +Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet... + +En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition +de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les +chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu'on ne soupçonnait +pas, comme tout le reste de la garnison, d'avoir fait des vœux pour +le succès du soulèvement... + +Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en +accorda un... Il l'enfourcha d'une jambe nerveuse, et prenant la tête +du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa +fortune sous les fers de sa bête... + +De ce billet, venait l'air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il +entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient +déjà l'évasion du baron d'Escorval. + +C'est parce qu'il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort +hasardées de son espion, qu'il s'était écrié dès la porte: + +--Par ma foi!... il faut convenir que ce Chupin est un limier +incomparable!... Grâce à lui... + +Alors, il avait aperçu Mlle Lacheneur et s'était arrêté court... + +Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n'étaient dans une +situation d'esprit à remarquer la phrase et l'interruption. + +Questionné, M. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la +vérité, et très-probablement M. Lacheneur eût été sauvé. + +Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée +fatale qu'ils ne sauraient fuir... + +Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lacheneur avait +perdu connaissance... + +Lorsqu'il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l'aube, le +carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux +cadavres qu'on n'était pas encore venu relever. + +Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la +mort qui avait trahi ses suprêmes désirs. + +S'il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par +le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu'il soit donné à un +homme d'endurer... mais il était désarmé. + +Force lui était donc d'accepter le châtiment de la vie qui lui était +laissée... + +Peut-être aussi, la voix de l'honneur lui cria-t-elle que se +soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une +insigne lâcheté... Si irréparable que paraisse le mal qu'on a fait, il +y a toujours à réparer. + +Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée!... +Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval, +et sans aide, ce n'était pas chose facile; outre que son pied était +resté engagé dans l'étrier, tous ses membres étaient à ce point +engourdis qu'à grand'peine il parvenait à se mouvoir. + +Il se dégagea cependant, et, s'étant dressé, il s'examina et se +palpa... + +Lui qui eût dû être tué dix fois, il n'avait d'autre blessure qu'un +coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du +coup de pied, remontait jusqu'au genou. + +Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se +baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu'il entendit sur la +route un bruit de pas... + +Il n'y avait pas à hésiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la +gauche de la Croix-d'Arcy... + +C'étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir +poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la +baïonnette dans les reins. + +Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une +vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets, +avec des lanières de cuir coupées aux fourniments. + +Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route, +Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces +prisonniers... + +Comment ne fut-il pas découvert lui-même?... Ce fut une grande chance. + +Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait +difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d'un de ces +détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant +les bois, fouillant les fermes et les villages. + +Cependant, il ne désespéra pas. + +Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait +fermement qu'il serait à l'abri de toutes les poursuites aussitôt +qu'il aurait atteint les premières gorges. + +Il se mit donc courageusement en route... + +Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours +précédents qui maintenant l'écrasaient, sans sa blessure dont il ne +pouvait arrêter le sang... + +Il avait arraché un échalas à une vigne, et s'en servant en guise de +béquille, il se traînait plutôt qu'il ne marchait, restant sous bois +tant qu'il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés +quand il avait à traverser un espace découvert. + +À tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales, +un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la +faim. + +Il y avait trente heures qu'il n'avait rien pris et il se sentait +défaillir de besoin. + +Bientôt, la torture devint si intolérable, qu'il se sentit prêt à tout +braver pour y mettre un terme. + +À une portée de fusil, il apercevait les toits d'un petit hameau; il +résolut de s'y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison +par le jardin... + +Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres +sèches, quand il entendit un roulement de tambour... + +Instinctivement il s'aplatit derrière le petit mur. + +Mais ce n'était qu'un de ces «bans» comme en battent les crieurs de +village pour amasser le monde. + +Aussitôt après une voix s'éleva, claire et perçante, qui arrivait +très-distincte à M. Lacheneur. + +Elle disait: + +«C'est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac +promettent de donner une récompense de vingt mille livres--vous +m'entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles!--à qui +livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n'est-ce +pas?... Il serait mort que la gratification serait la même: vingt +mille francs!... On paiera comptant... en or.» + +D'un bond, Lacheneur s'était dressé, fou d'épouvante et d'horreur... + +Lui qui s'était cru à bout d'énergie, il trouva des forces +surnaturelles pour courir, pour fuir... + +Sa tête était mise à prix... Cette horrible pensée le transportait de +cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées. + +De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter +des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l'infâme +récompense. + +Où aller, maintenant, qu'il était comme un vivant appât offert à la +trahison et à la cupidité!... À quelle créature humaine se confier!... +À quel toit demander un abri!... + +Et mort, il vaudrait encore une fortune. + +Quand il serait tombé d'inanition et d'épuisement sous quelque +buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie +de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs. + +Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la +sépulture. + +Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac. + +Il irait droit aux autorités et dirait: + +«Voici le corps de Lacheneur... comptez l'argent de la prime!...» + +Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même +n'a pu le dire. + +Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de +Charves, ayant aperçu deux hommes qui s'étaient levés à son approche +et qui fuyaient; il les appela d'une voix terrible: + +--Eh! vous autres!... voulez-vous mille pistoles chacun?... Je suis +Lacheneur. + +Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut +deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et +qu'il avait eu bien de la peine à enrôler. + +Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine +d'eau-de-vie. + +--Prenez... dirent-ils au pauvre affamé. + +Ils s'étaient assis près de lui, sur l'herbe, et pendant qu'il +mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés, +on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils +espéraient gagner les États sardes, grâce à un guide qui les attendait +à un endroit convenu... + +Lacheneur leur tendit la main. + +--Je suis donc sauvé, dit-il. Faible et blessé comme je le suis, je +périssais si je restais seul... + +Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue. + +--Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d'un air sombre, +car c'est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez +trompés, monsieur Lacheneur!... + +Il n'osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes +l'écrasait. + +--Bast!... qu'il vienne tout de même, fit l'autre paysan, avec un +regard étrange. + +Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq +de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière... + +Mais cette longue route ne s'était pas faite sans d'amers reproches, +sans les plus cruelles récriminations. + +Pressé de questions par ses compagnons, l'esprit affaissé comme le +corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l'inanité des promesses +dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu'il avait dit que +Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l'Empire +devaient se trouver à Montaignac, et c'était là un monstrueux +mensonge. Il confessa qu'il avait donné le signal du soulèvement sans +chance de succès, sans moyens d'action, en s'en remettant presque au +hasard. Enfin, il avoua qu'il n'y avait de réel que sa haine, la haine +implacable qu'il avait vouée aux Sairmeuse... + +Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la +marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des +précipices qu'ils côtoyaient. + +--Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c'est pour ses haines à +lui qu'il a fait battre et massacrer le monde, qu'il nous ruine et +qu'il nous perd... on verra! + +Les fugitifs arrivaient à la première maison qu'ils eussent vue sur le +territoire sarde. + +C'était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg +de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain. + +Ils frappèrent, sans s'inquiéter de l'heure--il était plus de minuit. +On leur ouvrit et ils demandèrent qu'on leur préparât à souper. + +Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l'effort +d'une marche si pénible, déclara qu'il ne souperait pas. + +Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l'auberge, et +s'endormit... + +C'était, depuis qu'ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois +que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs +impressions. + +La même idée leur était venue. + +Ils avaient pensé qu'en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur +grâce. + +Certes, ils n'eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou +de l'argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie +contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une +trahison... + +--D'ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils. + +Ils décidèrent donc que dès qu'ils auraient soupé ils iraient à +Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais. + +Mais ils devaient être devancés. + +Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui +avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la +délation. + +Cet homme était l'aubergiste Balstain. + +En apprenant le nom de l'hôte qui dormait sans défiance sous son +toit, le vertige de l'or le saisit. Il ne dit qu'un mot à sa femme et +s'échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes. + +Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent. + +Pour monter leur courage jusqu'à l'abominable action qu'ils allaient +commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant. + +Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la +secousse, se leva. + +La femme de l'aubergiste était seule dans la première pièce. + +--Où sont mes amis?... demanda-t-il vivement, où est votre mari?... + +Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses... +N'en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant: + +--Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous... vous êtes trahi!... + +Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l'œil une +arme pour se défendre, une issue pour fuir. + +Il avait pu se croire abandonné; mais trahi... non, jamais. + +--Qui donc m'a vendu?... fit-il d'une voix étranglée. + +--Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là , à cette table. + +--Impossible, madame, impossible!... + +C'est qu'il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les +espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas +les croire capables de le livrer ignoblement pour de l'argent. + +--Cependant, poursuivait la femme de l'aubergiste, toujours à genoux, +ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous +dénoncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie +rachèterait la leur... Ils vont pour sûr ramener les gendarmes!... +Pourquoi faut-il que j'aie encore cette honte d'avouer que mon mari, +lui aussi, est allé vous vendre... + +Lacheneur comprenait maintenant!... Et ce suprême malheur, après tant +de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie. + +De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s'affaissa sur une +chaise en murmurant: + +--Qu'ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas +d'ici!... C'est trop disputer une misérable existence. + +Mais la femme du traître s'était relevée, et elle s'attachait +obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le +tirait, elle l'eût porté si elle en eût eu la force. + +--Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence +extraordinaire... Partez, sauvez-vous!... Je ne veux pas que vous +soyez pris ici, cela nous porterait malheur! + +Ébranlé par ces adjurations violentes, l'instinct de la conservation +reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s'avança jusque sur le seuil +de l'auberge. + +La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les +ténèbres. + +--Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider à +travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n'y a point +de routes, où les sentiers sont à peine frayés... + +D'un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le +tournant comme un aveugle qu'on remet en son chemin: + +--Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Dieu +vous protège!... Adieu! + +Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la +femme était rentrée dans l'auberge et avait refermé la porte. + +Il s'éloigna donc, soutenu par l'excitation d'une fièvre terrible, et +durant de longues heures il marcha... Il n'avait pas tardé à perdre +la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la +frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches, +tombant parfois et se relevant meurtri... + +Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c'est ce qu'il +est difficile d'expliquer. + +Ce qui est sûr, c'est qu'il s'égara complètement, et le soleil était +déjà bien haut sur l'horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces +mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait. + +C'était un petit berger qui s'en allait, chassant quatre chèvres, et +qui, effrayé de l'aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa +d'abord d'approcher. + +Une pièce de monnaie l'attira pourtant. + +--Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la +chaîne, et juste sur la ligne de la frontière... Ici est la France, là +c'est la Savoie... + +--Et quel est le village le plus proche?... + +--Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du côté de la France, +Saint-Pavin... + +Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s'était pas +éloigné d'une lieue de l'auberge de Balstain... + +Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis, +délibérant... + +À quoi bon!... Les infortunés voués à la mort choisissent-ils?... +Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l'abîme où ils +doivent rouler!... + +Il se souvint des carabiniers royaux dont l'avait menacé la femme de +l'aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit +les pentes roides qui le ramenaient en France. + +Il venait d'entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant +une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui +filait assise au soleil. + +Péniblement il se traîna jusqu'à elle, et d'une voix expirante il lui +demanda l'hospitalité. + +À la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue +et de sang, la jolie paysanne s'était levée, plus surprise évidemment +qu'effrayée. + +Elle l'examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses +traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à +profusion sur toute cette frontière... + +--Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu'on cherche partout et +dont on promet deux mille pistoles!... + +Lacheneur tressaillit. + +--Eh bien! oui, répondit-il après un moment de silence, je suis +Lacheneur... Livrez-moi si vous voulez... mais, par pitié, donnez-moi +un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos... + +À ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d'horreur +et de dégoût. + +--Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle... Ah! vous ne connaissez pas +les Antoine!... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre +lit, pendant que je préparerai des œufs au lard... Quand mon mari +sera rentré, nous aviserons... + +La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un +robuste montagnard à l'œil ouvert et franc... + +En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit +affreusement. + +--Malheureuse!... dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l'homme +chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera +rasée!... + +Lacheneur se leva frissonnant. + +Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime +promise à l'infamie, il ignorait de quelles terribles peines on +menaçait les gens d'honneur. + +--Je me retire, monsieur, prononça-t-il. + +Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l'épaule de son +hôte, le força à se rasseoir. + +--Ce n'est point pour vous chasser que j'ai parlé, monsieur, dit-il. +Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu'à ce que je trouve un moyen +de pourvoir à votre sûreté... + +La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l'accent de la +passion la plus vive: + +--Ah! tu es un brave homme, Antoine! s'écria-t-elle. + +Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte +restée ouverte: + +--Veille, dit-il. + +M. Lacheneur put croire que la destinée enfin se lassait. + +--Je dois vous avouer, monsieur, reprit l'honnête montagnard, que +vous sauver ne sera pas facile... Les promesses d'argent ont mis +en mouvement tous les mauvais gueux du pays... On vous sait aux +environs... Un gredin d'aubergiste a passé la frontière tout exprès +pour vous dénoncer aux gendarmes français... + +--Balstain. + +--Oui, Balstain, et il vous cherche... Ce n'est pas tout. Comme je +traversais Saint-Pavin, remontant ici, j'ai vu arriver huit soldats +à cheval, guidés par un paysan à cheval comme eux... Ils ont déclaré +qu'ils vous savaient caché dans le village et ils se sont mis à +visiter toutes les maisons... + +Ces soldats n'étaient autres que les chasseurs de Montaignac confiés à +Chupin par le duc de Sairmeuse. + +Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine. + +Cette besogne n'était certes pas de leur goût, mais ils étaient +surveillés de près par le sous-officier qui les commandait. + +Ce sous-officier n'était pas un méchant homme, mais il avait été, +le long de la route, endoctriné par Chupin, lequel avait poussé +l'impudence jusqu'à lui promettre l'épaulette, au nom de M. de +Sairmeuse, si les investigations étaient couronnées de succès. + +Antoine, cependant, exposait à M. Lacheneur ses espérances et ses +craintes. + +--Épuisé et blessé comme vous l'êtes, lui disait-il, vous ne serez +pas en état d'entreprendre une longue marche avant quinze jours... +Jusque-là il faut vous cacher... Je connais, par bonheur, une retraite +sûre, à deux portées de fusil dans la montagne... Je vous y conduirai, +de nuit, avec des provisions pour une semaine... + +Un cri étouffé de sa femme l'interrompit. + +Il se retourna, et l'aperçut toute défaillante, appuyée au montant de +la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier +qui de Saint-Pavin conduisait à la cabane. + +Elle disait: + +--Les soldats!... ils viennent! + +Plus prompts que la pensée, Lacheneur et l'honnête montagnard se +précipitèrent vers la porte, allongeant la tête pour voir sans se +montrer. + +La jeune femme n'avait dit que trop vrai. + +Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement, +embarrassés qu'ils étaient par leurs lourdes bottes éperonnées, mais +obstinément. + +En avant marchait Chupin, qui de l'exemple, de la voix et du geste les +animait. + +Une parole imprudente de ce petit berger qu'il avait questionné +venait, il n'y avait pas vingt minutes, de décider du sort de M. +Lacheneur. + +Revenu à Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef +des conjurés, cet enfant avait dit au hasard: + +--Je l'ai rencontré, moi, sur «les hauts,» il m'a demandé son chemin, +et je l'ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des +Antoine. + +Et, à l'appui de son dire, il montrait fièrement la pièce blanche que +«le monsieur» lui avait donnée. + +--Du coup, s'était écrié Chupin transporté, nous tenons notre homme! +En route, camarades!... + +Et maintenant, le petit détachement n'était pas à plus de deux cents +pas de la maison où le proscrit avait trouvé asile... + +Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait +dans leurs yeux. + +Ils voyaient leur hôte irrémissiblement perdu. + +--Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le +faut... + +--Oui, il le faut!... répéta le mari d'un air sombre. On me tuera +avant de porter la main sur mon hôte, dans ma maison!... + +--S'il se cachait dans le grenier, derrière les bottes de paille... + +--On le trouverait... Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil +gredin qui les mène doit avoir le flair d'un chien de chasse. + +Il s'interrompit, pour prendre un parti, et vivement: + +--Venez, monsieur!... dit-il, sautons par la fenêtre de derrière et +gagnons la montagne... On nous verra... qu'importe!... Ces cavaliers +à pied ne doivent pas être lestes... Si vous ne pouvez pas courir, je +vous porterai... On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on +nous manquera... + +--Et votre femme?... fit Lacheneur. + +L'honnête montagnard frissonna, mais il dit: + +--Elle nous rejoindra. + +Lacheneur lui prit la main qu'il serra avec un attendrissement dont il +ne cherchait ni à se cacher ni à se défendre. + +--Ah!... vous êtes de braves gens!... dit-il, et Dieu vous +récompensera de votre pitié pour le pauvre proscrit... Mais vous +avez trop fait déjà ... Je serais le plus lâche des hommes si je vous +exposais inutilement... Je ne puis plus, je ne veux plus être sauvé. + +Il attira à lui la jeune femme qui sanglotait, et l'embrassant sur le +front: + +--J'ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme +vous, généreuse et fière... Pauvre Marie-Anne!... Qu'est-elle devenue, +elle que j'ai impitoyablement sacrifiée à mes rancunes?... Allez! il +ne faut pas me plaindre, quoi qu'il m'arrive... je l'ai mérité. + +Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct. +Lacheneur se redressa, rassemblant pour l'heure décisive toute +l'énergie dont son âme altière était capable... + +--Restez!... commanda-t-il à Antoine et à sa femme. Moi, je sors, je +ne veux pas qu'on m'arrête chez vous. + +Il sortit, en disant cela, d'un pas ferme, le front haut, le regard +calme et assuré. + +Les soldats arrivaient. + +--Holà !... leur cria-t-il d'une voix forte, c'est Lacheneur que vous +cherchez, n'est-ce pas?... Me voici!... Je me rends. + +Pas une acclamation ne répondit. + +La mort qui planait au-dessus de sa tête imprimait à sa personne une +si imposante majesté, que les soldats s'arrêtèrent frappés de respect. + +Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin. + +Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le +cœur du misérable, et blême, tremblant, éperdu, il essayait de se +dissimuler derrière les soldats. + +Lacheneur marcha droit à lui. + +--C'est donc toi qui me vends, Chupin, prononça-t-il. Tu n'as pas +oublié, je le vois bien, que souvent, l'hiver, Marie-Anne a rempli ta +huche vide... et tu te venges!... + +Le vieux maraudeur était écrasé, on eût dit qu'il allait tomber à +genoux. + +Maintenant qu'il avait trahi, il comprenait ce qu'est la trahison... + +--Va!... dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang, +mais il ne te portera pas bonheur!... traître!... + +Mais déjà Chupin, s'indignant de sa faiblesse, relevait la tête, +s'efforçant de secouer la frayeur qui l'envahissait. + +--Vous avez conspiré contre le roi, dit-il, je n'ai fait que mon +devoir en vous dénonçant. + +Et se retournant vers les soldats: + +--Quant à vous, camarades, soyez sûr que monseigneur le duc de +Sairmeuse vous témoignera sa satisfaction... + +On avait lié les poignets de Lacheneur, et la petite troupe +s'apprêtait à redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant +de sueur, hors d'haleine, la tête nue... + +Il faisait presque nuit déjà , cependant M. Lacheneur reconnut +Balstain. + +Dès qu'il fut à portée de la voix: + +--Ah!... vous le tenez!... s'écria-t-il en montrant le prisonnier... +C'est à moi que revient la prime... C'est moi qui l'ai dénoncé +le premier, de l'autre côté de la frontière, les carabiniers de +Saint-Jean-de-Coche en témoigneront... Il devait être pris cette nuit, +chez moi, mais il a profité de mon absence, le gueux, le scélérat!... +pour séduire ma femme et s'évader... Quand je suis revenu avec les +carabiniers, il était parti... Ma femme est au lit, de la correction +que je lui ai administrée... Et moi, depuis seize heures, je suis les +traces de ce bandit!... + +Il s'exprimait avec une violence et une volubilité extraordinaires, la +cupidité déçue le jetait hors de soi; il était comme fou, en songeant +que de sa délation il ne recueillait que l'infamie. + +--Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez +valoir près des autorités... + +--Comment, si j'ai des droits!... interrompit Balstain; qui donc me +les conteste? + +Il promenait autour de lui des regards menaçants; il reconnut Chupin. + +--Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c'est toi qui as +découvert le brigand... + +--Oui! c'est moi qui ai deviné sa retraite. + +--Tu mens, imposteur!... vociférait l'aubergiste, tu mens!... + +Les soldats ne bougeaient pas; cette scène les vengea des dégoûts de +l'après-midi. + +--Du reste, poursuivait Balstain, avec l'emphase des hommes de son +pays, que peut-on attendre d'un vil coquin tel que Chupin!... Chacun +ne sait-il pas que dix fois au moins il a été obligé de quitter la +France pour ses crimes... Où te réfugiais-tu quand tu passais la +frontière, Chupin?... Dans ma maison, dans l'auberge de l'honnête +Balstain... On t'y cachait et on t'y nourrissait. Combien de fois +t'ai-je sauvé de la potence et des galères?... Je n'ai pas compté. Et +pour me récompenser, tu me voles mon bien, tu t'empares de cet homme +qui était à moi!... + +--Il est fou!... répétait le vieux maraudeur ahuri, il est fou!... + +Alors l'aubergiste changea de tactique. + +--Si du moins tu étais raisonnable, reprit-il... Voyons, Chupin, un +bon mouvement, pour un vieil ami... Part à deux, hein! veux-tu?... +Non... tu me réponds non... Que veux-tu donc me donner, compère?... Le +tiers?... c'est trop!... Le quart alors?... + +Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient +ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l'instant d'avant il +les avait vus éviter son contact avec une visible horreur. + +Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux +soldats: + +--Ah ça!... allons-nous coucher ici!... + +Un éclair d'implacable haine flamboya dans l'œil du Piémontais. + +Il tira très-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec +le signe de la croix: + +--Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d'une voix éclatante, et vous, +bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment... Que je sois damné si +jamais je me sers d'un couteau à mes repas avant d'avoir enfoncé celui +que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole! + +Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche. + +Mais le vieux maraudeur n'était plus le même. Rien ne lui restait de +son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes +sortes de pensées comme jamais il n'en avait eues, assailli par les +plus sinistres pressentiments. + +Un serment comme celui de Balstain, et de la part d'un tel homme, +c'était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du +moins la certitude d'une tentative prochaine d'assassinat... + +Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le +détachement coucher à Saint-Pavin, comme c'était convenu. Il lui +tardait de s'éloigner. + +Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher +une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit. + +Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué +à la citadelle de Montaignac. + +Nul ne semblait s'y douter qu'en ce moment même, M. d'Escorval et le +caporal Bavois travaillaient à leur évasion. + + + + +XXXII + + +Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau +s'abandonnait au plus affreux désespoir. + +Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée. + +N'avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une +entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur. + +Tant qu'il l'avait attendue, tant qu'elle avait été là , il ne songeait +qu'au succès de sa ruse... Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce +que diraient les gardiens. + +--Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n'était après tout +qu'un misérable fanfaron... Nous l'avons entendu implorer sa grâce à +genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices. + +La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de +lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur. + +Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de +réhabilitation. + +--On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du +peloton d'exécution, si je pâlis et si je tremble!... + +Il était dans ces dispositions, quand sa porte s'ouvrit livrant +passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper +Mlle Lacheneur, venait s'informer des résultats de sa visite. + +--Eh bien! mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux. + +--Sortez! cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon!... + +Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s'esquiva prestement, +effrayé et surtout fort surpris du changement. + +--Quel redoutable et féroce scélérat! dit-il au gardien, il serait +peut-être prudent de lui mettre la camisole de force... + +Ah!... il n'en était pas besoin. L'héroïque paysan venait de se +laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible +fièvre de l'angoisse qui vieillit un homme en une nuit. + +Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l'arme qu'il venait de +mettre entre ses mains?... + +S'il l'espérait, c'est qu'il songeait qu'elle aurait pour conseil et +pour guide un homme dont l'expérience lui inspirait une confiance +absolue: l'abbé Midon. + +--Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura +peur... + +En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était +certes au-dessus de sa condition, mais elle n'était pas assez +raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de +Sairmeuse. + +Ce brouillon, écrit par lui en un moment d'abandon et d'aveuglement, +fut presque sans influence sur les déterminations de Martial. + +Il parut s'en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père, +mais au fond il considérait la menace comme puérile. + +Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance. + +D'autres causes eussent décidé Martial: la difficulté et le danger de +l'entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver. + +Déjà , à cette époque, il n'y avait que l'impossible capable de tenter +cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d'émotions. + +Sauver la vie du baron d'Escorval, un ennemi, presque sur les marches +de l'échafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur +d'une femme qu'il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui +parut digne de lui... + +Quelle occasion, d'ailleurs, pour l'exercice des facultés de son +sang-froid, de diplomatie et de finesse qu'il s'accordait!... + +Il fallait jouer son père, c'était aisé; il le joua. + +Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c'était difficile; il crut +l'avoir joué. + +Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles +contradictions, et il se consumait d'anxiété. + +C'est avec joie qu'il eût consenti à subir la torture avant de +recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches +de Marie-Anne. + +Que faisait-elle?... Comment savoir?... + +Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il +appela ses gardiens et s'efforça de les faire causer. Sa raison lui +disait bien que ces gens n'étaient pas plus instruits que lui-même, +qu'on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu'on résolût... +n'importe!... + +La retraite battit... puis l'appel du soir... puis l'extinction des +feux... + +Après, rien, le silence... + +L'oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un +effort surhumain d'attention, Chanlouineau écoutait. + +Il lui semblait que si de façon ou d'autre le baron d'Escorval +recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe... +Ceux qu'il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de +reconnaissance... + +Un peu après deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand +mouvement dans les corridors, on courait, on s'appelait, on agitait +des trousseaux de clefs, des portes s'ouvraient et se refermaient... + +Le corridor s'éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des +lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur, +entraîné par des soldats. + +Lacheneur!... Était-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il +se disait que ce ne pouvait être là qu'une vision de la fièvre qui +brûlait son cerveau. + +Un peu plus tard il entendit un cri déchirant... Mais qu'avait de +surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort +suaient l'agonie de cette effroyable nuit qui précède l'exécution... + +Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la +fenêtre. Chanlouineau désespéra. + +--C'est fini, murmura-t-il, la lettre a été inutile!... + +Pauvre généreux garçon... Son cœur eût bondi de joie s'il eût pu +jeter un coup d'œil dans la cour de la citadelle... + +Il y avait plus d'une heure qu'on avait sonné le réveil, les cavaliers +achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne, +de celles qui apportent au marché leur beurre et leurs œufs, se +présentèrent au poste. + +Elles racontaient que passant le long des rochers à pic de la tour +plate, elles venaient d'apercevoir une longue corde qui pendait. + +Une corde!... Un des condamnés s'était donc évadé!... + +On courut à la chambre du baron d'Escorval... elle était vide. + +Le baron s'était enfui, entraînant l'homme qui lui avait été donné +pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers. + +La stupeur fut grande et aussi l'indignation... mais la frayeur fut +plus grande encore... + +Il n'était pas un des officiers de service qui ne frémit en songeant à +sa responsabilité, qui ne vît presque sa carrière brisée. + +Qu'allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de +Courtomieu, bien autrement redouté avec ses façons froides et polies? +Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut dépêché. + +Bientôt ils parurent, accompagnés de Martial, enflammés, en apparence, +d'une effroyable colère, tout à fait propre, en vérité, à écarter tout +soupçon de connivence de leur part. + +M. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi. + +Il jurait, injuriait, accusait, menaçait, et s'en prenait à tout le +monde. + +Il avait commencé par faire mettre en prison tous les factionnaires, +jusqu'à plus ample informé, et il parlait de demander la destitution +en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers. + +--Quant à ce misérable Bavois, criait-il aux soldats, quant à ce +lâche déserteur, il sera fusillé dès qu'on l'aura repris... et on le +reprendra, comptez-y!... + +On avait espéré calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant +l'arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait osé +l'éveiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle. + +Ce lui fut seulement une occasion d'exalter les mérites du traître. + +--Celui qui a découvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le +sieur Escorval. Qu'on aille me chercher Chupin!... + +Plus calme, M. de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre, +disait-il, le «grand coupable» sous la main de la justice. + +Il expédiait des courriers dans toutes les directions, et faisait +porter avis de l'événement dans les localités voisines. + +Ses commandements étaient précis et brefs: surveiller la frontière, +soumettre les voyageurs à un examen sévère, pratiquer de nombreuses +visites domiciliaires, répandre à profusion le signalement du sieur +Escorval. + +Avant tout, il avait donné l'ordre de rechercher et d'arrêter le sieur +Midon, ancien curé de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils. + +Mais parmi tous les officiers présents, il y en avait un, c'était +un vieux lieutenant décoré, que le ton du duc de Sairmeuse avait +profondément blessé. + +Il s'avança, d'un air sombre, en disant que tout cela sans doute était +bel et bien, mais que le plus pressé était de procéder à une enquête +qui, en faisant connaître les moyens d'évasion, révélerait peut-être +les complices. + +À ce simple mot: enquête, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de +Courtomieu n'avaient été maîtres d'un imperceptible tressaillement. + +Pouvaient-ils ignorer à combien peu tient le secret des trames les +mieux ourdies! + +Que fallait-il, ici, pour dégager la vérité des apparences +mensongères? Une précaution négligée, un puéril détail, un mot, un +geste, un rien... + +Ils tremblèrent que cet officier ne fût un homme d'une perspicacité +supérieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins, +avait des présomptions qu'il était impatient de vérifier. + +Non, le vieux lieutenant n'avait aucun soupçon, il avait parlé ainsi +au hasard, uniquement pour exhaler son mécontentement. Même son +intelligence était si peu subtile qu'il ne remarqua pas le rapide coup +d'œil qu'échangèrent le marquis et le duc. + +Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussitôt: + +--Je suis de l'avis du lieutenant, prononça-t-il avec une politesse +trop étudiée pour n'être pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une +enquête... cela est aussi ingénieusement pensé que bien dit. + +Le vieil officier décoré tourna le dos en mâchonnant un juron. + +--Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son père et cet +autre pékin mériteraient... mais il faut vivre!... + +À s'avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien +qu'il ne courait pas le moindre risque. + +À qui revenait le soin des investigations?... Au duc et au marquis. +Ils étaient donc, en vérité, un peu naïfs de s'inquiéter. Ne +resteraient-ils pas seuls juges de ce qu'il serait opportun de taire +ou de révéler, et complètement maîtres de cacher ce qui serait de +nature à trahir leur connivence?... + +Ils se mirent donc à l'œuvre immédiatement, avec un empressement qui +eût fait évanouir les doutes, s'il y en eût eu parmi les assistants. + +Mais qui donc se fût avisé de concevoir des doutes!... + +Le succès de la comédie était d'autant plus certain que la fuite du +baron d'Escorval paraissait menacer sérieusement les intérêts de ceux +qui l'avaient favorisée. + +Les détails de l'évasion, Martial pensait les connaître aussi +exactement que les évadés eux-mêmes... Il était l'auteur, s'ils +avaient été les acteurs du drame de la nuit. + +Il s'abusait, il ne tarda pas à se l'avouer. + +L'enquête, dès les premiers pas, révéla des circonstances qui lui +parurent inexplicables. + +Il était clair, et la disposition des lieux le démontrait, que pour +recouvrer leur liberté, le baron d'Escorval et le caporal Bavois +avaient eu à accomplir deux descentes successives. + +Ils avaient dû, d'abord, descendre de la fenêtre de la prison jusque +sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait +ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu'au bas des +rochers à pic. + +Pour réaliser cette double opération, et les prisonniers l'avaient +réalisée, puisqu'ils s'étaient échappés, deux cordes leur étaient +indispensables. Martial les avait apportées, on eût dû les retrouver. + +Eh bien! on n'en retrouvait qu'une, celle que les paysannes avaient +aperçue, pendant de la saillie où elle était accrochée à une pince de +fer. + +De la fenêtre à la saillie, point de corde... + +Ce fait sauta aux yeux de tout le monde. + +--Voilà qui est extraordinaire! murmura Martial devenu pensif. + +--Tout à fait bizarre!... approuva M. de Courtomieu. + +--Comment diable s'y sont-ils pris pour arriver de la fenêtre du +cachot à cette étroite corniche?... + +--C'est ce qui ne se comprend pas... + +Martial allait trouver une bien autre occasion de s'étonner. + +Ayant examiné la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde +descente, il reconnut qu'elle n'était pas d'un seul morceau. On avait +noué bout à bout les deux cordes qu'il avait apportées... La plus +grosse évidemment ne s'était pas trouvée assez longue. + +Comment cela se faisait-il?... Le duc avait-il donc mal évalué la +hauteur du rocher?... l'abbé Midon avait-il mal pris ses mesures?... + +Il aunait cette grosse corde de l'œil, et positivement il lui +semblait qu'elle avait été raccourci... elle lui avait paru avoir un +bon tiers en plus, pendant qu'on la lui roulait autour du corps pour +l'entrer dans la citadelle. + +--Il sera survenu quelque accident imprévu, disait-il à son père et au +marquis de Courtomieu; mais lequel?... + +--Eh!... que nous importe? répondait le marquis; vous avez la lettre +compromettante, n'est-ce pas?... + +Mais Martial était de ces esprits qui ne sauraient rester en repos +tant qu'ils sont en face d'un problème à résoudre. + +Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le +bas des rochers. + +Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang. + +--Un des prisonniers est tombé, fit Martial vivement, et s'est +dangereusement blessé! + +--Par ma foi!... s'écria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se +serait brisé les os que j'en serais ravi. + +Martial rougit, et regardant fixement son père: + +--Je suppose, monsieur, prononça-t-il froidement, que vous ne pensez +pas un mot de ce que vous dites... Nous nous sommes engagés sur +l'honneur de notre nom à sauver M. le baron d'Escorval, s'il +s'était tué ce serait un malheur pour nous, monsieur, un très grand +malheur!... + +Quand son fils prenait ce ton hautain et glacé, le duc ne trouvait +rien à répondre; il s'en indignait, mais c'était plus fort que lui. + +--Bast!... fit M. de Courtomieu, si ce coquin-là s'était seulement +blessé, nous le saurions... + +Ce fut l'opinion de Chupin qui, mandé par le duc, venait d'arriver. + +Mais le vieux maraudeur, si loquace d'ordinaire et si empressé, +répondit brièvement, et, chose étrange, n'offrit point ses services. + +De son imperturbable assurance, de son impudence familière, de son +sourire obséquieux et bas, rien ne restait. + +Son œil trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le +tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la +détresse de son âme... + +Si visible était le changement, que M. de Sairmeuse le remarqua. + +--Quelle mésaventure t'est arrivée, maître Chupin? demanda-t-il. + +--Il est arrivé, répondit d'une voix rauque l'ancien braconnier, que +pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m'ont jeté de +la boue et des pierres... Je courais, ils me poursuivaient en criant: +Traître!... Infâme!... + +Ses poings se crispaient dans le vide, comme s'il eût médité quelque +vengeance, et il ajouta: + +--Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l'évasion du +baron et ils se réjouissent. + +Hélas!... cette joie des habitants de Montaignac devait être de courte +durée. + +Ce jour était désigné pour l'exécution des condamnés à mort. + +Jugés par un conseil de guerre, ils devaient être passés par les +armes. + +C'était un vendredi. + +À midi, les portes furent fermées et les troupes prirent les armes. + +L'impression fut profonde, terrible, quand les funèbres roulements des +tambours annoncèrent les préparatifs de l'épouvantable holocauste. + +La consternation et une sorte d'épouvante se répandirent dans la +ville; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous +les quartiers; les rues devinrent désertes et bientôt on put voir +chaque habitant fermer ses fenêtres et ses portes... + +Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle +s'ouvrirent et donnèrent passage à quatorze condamnés, qui +s'avancèrent lentement, accompagnés chacun d'un prêtre... + +Quatorze!... Pris de remords et d'effroi au dernier moment, M. de +Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l'exécution de six +condamnés, et en ce moment même, un courrier emportait vers Paris six +demandes de grâce, signées par la commission militaire. + +Chanlouineau n'était pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la +clémence royale... + +Tiré de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait +été inutile, il comptait avec une poignante anxiété les condamnés... + +Il y eut un moment où ses regards eurent une telle expression +d'angoisse, que le prêtre qui l'accompagnait se pencha vers lui en +murmurant: + +--Qui cherchez-vous des yeux, mon fils?... + +--Le baron d'Escorval. + +--Il s'est évadé cette nuit. + +--Ah!... je mourrai donc content!... s'écria l'héroïque paysan. + +Il mourut sans pâlir, comme il se l'était promis, calme et fier, le +nom de Marie-Anne sur les lèvres... + + + + +XXXIII + +Eh bien!... il y eut une femme, une jeune fille, que n'émurent ni ne +touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre. + +Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au +milieu d'une population en deuil; ses yeux si beaux restèrent secs +pendant que coulaient tant de pleurs. + +Fille d'un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable +dictature, elle n'essaya pas d'arracher au bourreau un seul des +malheureux qui furent jetés à la commission militaire. + +On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin!... Voilà le crime que +Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier... + +Elle n'avait dû qu'à l'intercession de Marie-Anne, de n'être pas +retenue prisonnière. Voilà ce qu'il était au-dessus de ses forces de +pardonner. + +Aussi, est-ce avec l'exagération du ressentiment que le lendemain, +en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu'elle +appelait «ses humiliations,» l'incroyable arrogance de la fille de +Lacheneur et l'épouvantable brutalité des paysans. + +Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à +déposer contre le baron d'Escorval, elle répondit froidement: + +--Je crois que c'est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu'il soit +pénible. + +Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa +déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et +son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause. + +Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut +sincère. + +Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c'était le +baron d'Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de +Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l'opinion. + +Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens, +venait de l'habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner +Maurice que par son prénom. + +En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M. +d'Escorval, c'est qu'il s'agissait du baron. + +Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa +jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche, +Mlle de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde +indifférence. + +Elle voulait qu'il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens +de rien, comme ces pauvres paysans, n'était capable de troubler la +sérénité de son orgueil. + +On ne l'entendit pas adresser une seule question. + +Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de +son âme, Mlle de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui +faisait verser tant de larmes et tant de sang. + +Marie-Anne n'était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le +tourbillon des événements!... + +--Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai +vite fait oublier cette effrontée qui l'avait ensorcelé. + +Chimères!... Le charme s'était évanoui qui avait fait flotter indécise +la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de +Lacheneur. + +Surpris d'abord par les grâces pénétrantes de Mlle Blanche, il avait +fini par distinguer l'expérience cruelle et la profondeur de calcul +dissimulées sous les apparences d'une adorable candeur. + +Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la +pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités +féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse +Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu'éloignement. + +Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais +uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son +caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous +détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par +désœuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu'il sentait +bien que Marie-Anne était perdue pour lui. + +Enfin, il se disait qu'il y avait eu parole échangée entre le duc de +Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que +Mlle Blanche était sa fiancée... + +Était-ce la peine de rompre des engagements publics?... Ne faudrait-il +pas finir par se marier un jour?... Pourquoi ne se pas marier ainsi +qu'il était convenu! Autant épouser Mlle de Courtomieu que toute +autre, puisqu'il était sûr que la seule femme qu'il eût aimée, la +seule qu'il pût aimer, ne serait jamais sienne. + +Froid et maître de lui près d'elle, et certain qu'il resterait de +même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l'amour, +avec cette perfection et ce charme que n'atteint jamais, cela est +triste à dire, un sentiment vrai. + +Son amour-propre, bien qu'il ne fût point fat, y trouvait son compte, +et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en +contradiction ses actes et ses pensées. + +Mais pendant qu'il paraissait ne s'occuper que de son mariage, tandis +qu'il berçait Mlle Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus +doux projets d'avenir, il ne s'inquiétait que du baron d'Escorval. + +Qu'étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal +Bavois?... Qu'étaient devenus tous ceux qui étaient allés les +attendre,--Martial le savait,--au bas du rocher, Mme d'Escorval et +Marie-Anne, l'abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la +demi-solde?... + +C'était donc dix personnes en tout qui s'étaient enfuies. + +Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu +disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans +seulement avoir été aperçues... + +--Ah! il n'y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté +supérieure... je reconnais la main du prêtre... + +L'habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par +M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une +fiévreuse activité. + +Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu'y +pouvaient-ils?... + +Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se +passionnent tout d'abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de +leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l'encontre de +leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni +même se dispenser de le louer. + +Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si +le baron d'Escorval et Bavois étaient repris. + +Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté? +Évidemment, non. Ils n'étaient certains que de la complicité de +Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais +c'était assez pour tout perdre. + +Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines. + +Un seul témoin déclarait que, le matin de l'évasion, au petit jour, il +avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d'une dizaine de +personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre. + +Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage +faisait frémir Martial. + +Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de +l'enquête. + +Tous les soldats de service la nuit de l'évasion ayant été interrogés, +voici ce que l'un d'eux avait déclaré: + +--«J'étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers +deux heures et demie, après qu'on eût écroué Lacheneur, je vis venir +à moi un officier. Il me donna le mot d'ordre, naturellement je le +laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre +voisine de celle où était enfermé M. d'Escorval et en est ressorti au +bout de cinq minutes...» + +--«Reconnaîtriez-vous cet officier?» avait-on demandé à ce +factionnaire. + +Et il avait répondu: + +--«Non, parce qu'il avait un manteau dont le collet était relevé +jusqu'à ses yeux.» + +Quel pouvait être ce mystérieux officier? qu'était-il allé faire dans +la chambre où les cordes avaient été déposées?... + +Martial se mettait l'esprit à la torture sans trouver une réponse à +ces deux questions. + +Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet. + +--Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison +des adhérents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui +se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois, +venait savoir si on avait besoin d'un coup de main. + +C'était une explication et plausible même: cependant elle ne pouvait +satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette +affaire un secret qui irritait sa curiosité. + +--Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d'Escorval n'ait +pas daigné me faire savoir qu'il est en sûreté!... Le service que je +lui ai rendu valait bien cette attention. + +Si obsédante devint son inquiétude, qu'il résolut de recourir à +l'adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance +extrême. + +Mais n'obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur. + +Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui +l'avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse. + +Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout +seul, dans une grande chambre du premier étage. + +La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu'au jour, le plus +souvent, on l'entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis +imaginaires. + +Cependant il n'osa pas résister à l'ordre que lui porta un soldat de +planton, d'avoir à se rendre sur-le-champ à l'hôtel de Sairmeuse. + +--Je veux savoir ce qu'est devenu le baron d'Escorval, lui demanda +Martial à brûle-pourpoint. + +Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et +une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues. + +--La police de Montaignac est là , répondit-il d'un ton bourru, pour +contenter la curiosité de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de +la police... + +Était-ce sérieux?... N'attendait-il pas plutôt qu'on eût intéressé sa +cupidité? Martial le pensa. + +--Tu n'auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te +paierai bien... + +Mais voilà qu'à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans +son œil l'éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur. + +--Si c'est pour me tenter encore que vous m'avez fait venir, +s'écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge. + +--Qu'est-ce à dire, drôle!... + +Cette interruption, le vieux maraudeur ne l'entendit même pas; il +poursuivait avec une violence croissante: + +--On m'avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la +bonne cause... je l'ai livré et on me traite comme si j'avais commis +le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage +et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas... +On m'appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on +trinquait tout de même avec moi!... Aujourd'hui que j'ai deux +mille pistoles, on se sauve de moi comme d'une bête venimeuse. Si +j'approche, on recule; quand j'entre quelque part, on sort... + +Le souvenir des injures qu'il avait subies lui était si cruel qu'il +paraissait véritablement hors de soi. + +--Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j'ai commise, +ignoble et abominable?... Alors pourquoi M. le duc me l'a-t-il +proposée?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente +pas, comme cela, le pauvre monde avec de l'argent. Ai-je bien agi, au +contraire?... Alors qu'on fasse des lois pour me protéger... + +C'était un esprit troublé qu'il fallait rassurer, Martial le comprit. + +--Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M. +d'Escorval pour le dénoncer, loin de là ... Je désire seulement que tu +te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son +passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche... + +À ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême. + +--Vous voulez donc me faire assassiner! s'écria-t-il en pensant à +Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche!... + +Et pris d'une sorte de panique, il s'enfuit. Martial était stupéfait. + +--On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu'il a +fait. + +Il n'eût pas été le seul en tout cas. + +Déjà M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher +mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les +proportions mensongères données au soulèvement. + +L'ivresse d'ambition qui les avait saisis au premier moment s'étant +dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux +calculs. + +Ils s'accusaient réciproquement de la précipitation fatale des juges, +de l'oubli de toute procédure, de l'injustice de l'arrêt rendu. + +Chacun prétendait rejeter sur l'autre et le sang versé et l'exécration +publique. + +Du moins, espéraient-ils obtenir la grâce des six condamnés dont ils +avaient suspendu l'exécution. + +Ils ne l'obtinrent pas. + +Une nuit, un courrier arriva à Montaignac, qui apportait de Paris +cette laconique dépêche: + +«Les vingt-et-un condamnés doivent être exécutés.» + +Quoi qu'eût pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres +entraîné par M. Decazes, ministre de la police, avait décidé que les +grâces devaient être rejetées... + +Cette dépêche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu. +Ils savaient mieux que personne combien peu méritaient la mort ces +pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils +savaient, cela était prouvé et public, que de ces six condamnés deux +n'avaient pris aucune part au complot. + +Que faire? + +Martial voulait que son père résignât son autorité, le duc n'eut pas +ce courage. + +M. de Courtomieu l'emporta. Il disait que tout cela était bien +fâcheux, mais que le vin étant tiré il fallait le boire, qu'on ne +pouvait se déjuger sans s'attirer une disgrâce éclatante. + +C'est pourquoi, le lendemain, les funèbres roulements du tambour se +firent encore une fois entendre, et les six condamnés--dont deux +reconnus innocents--furent conduits sous les murs de la citadelle et +fusillés à la place même où, sept jours auparavant, étaient tombés les +quatorze malheureux qui les avaient précédés dans la mort... + +Et cependant l'organisateur du complot n'était pas jugé encore. + +Enfermé dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur +était tombé dans un morne engourdissement qui dura autant que sa +détention. Âme et corps, il était brisé. + +Une seule fois, on vit remonter un peu de sang à son visage pâli, le +matin où le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l'interroger. + +--C'est vous qui m'avez amené là où je suis, dit-il, Dieu nous voit et +nous juge!... + +Malheureux homme!... ses fautes avaient été grandes, son châtiment fut +terrible. + +Il avait sacrifié ses enfants aux rancunes de son orgueil blessé; il +n'eut pas cette consolation suprême de les serrer sur son cœur et +d'obtenir leur pardon avant de mourir... + +Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pensée de son fils et +de sa fille, et telle était l'horreur de la situation qu'il avait +faite, qu'il n'osait demander ce qu'ils étaient devenus. + +À la seule pitié d'un geôlier, il dut d'apprendre qu'on était sans +nouvelles aucunes de Jean et qu'on croyait Marie-Anne passée à +l'étranger avec la famille d'Escorval. + +Renvoyé devant la Cour prévôtale, Lacheneur fut calme et digne pendant +les débats. Loin de marchander sa vie, il répondit avec la plus +entière franchise. Il n'accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses +complices. + +Condamné à avoir la tête tranchée, il fut conduit à la mort le +lendemain qui était le jour du marché de Montaignac. + +Malgré la pluie, il voulut faire le trajet à pied. Arrivé à +l'échafaud, il gravit les degrés d'un pas ferme, et de lui-même +s'étendit sur la planche fatale.... + +Quelques secondes après, le soulèvement du 4 mars comptait sa +vingt-et-unième victime. + +Et le soir même, des officiers à la demi-solde s'en allaient racontant +partout que des récompenses magnifiques venaient d'être accordées +au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu'ils allaient +marier leurs enfants à la fin de la semaine. + + + + +XXXIV + + +Que Martial de Sairmeuse épousât Mlle Blanche de Courtomieu, il n'y +avait rien là qui dût surprendre les habitants de Montaignac. + +Mais en répandant, comme toute fraîche, cette vieille nouvelle, le +soir même de l'exécution de Lacheneur, les officiers à la demi-solde +savaient bien tout ce qu'il en rejaillirait d'odieux sur deux hommes +qui étaient devenus le point de mire de leur haine. + +Ils prévoyaient l'irritant rapprochement qui de lui-même naîtrait dans +les cervelles les plus bornées. + +Dieu sait pourtant que M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse +s'efforçaient alors d'atténuer, autant qu'il était en eux, l'horreur +de leur conduite. + +Des cent et quelques révoltés détenus à la citadelle, dix-huit ou +vingt au plus furent mis en jugement et frappés de peines légères. Les +autres furent relâchés. + +Le major Carini lui-même, le chef des conjurés de la ville, qui avait +fait le sacrifice de sa vie, s'entendit avec surprise condamner à deux +ans de prison. + +Mais il est de ces crimes que rien n'efface ni n'atténue. L'opinion +attribua à la peur la soudaine indulgence du duc et du marquis... + +On les exécrait pour leurs cruautés, on les méprisa pour ce qu'on +appelait leur lâcheté. + +Eux ne savaient rien de tout cela, et ils pressaient le mariage de +leurs enfants, sans se douter qu'on le considérait comme un odieux +défi. + +La cérémonie avait été fixée au 17 avril, et il avait été décidé que +la noce aurait lieu au château de Sairmeuse, transformé à grands frais +en un palais féerique. + +C'est dans l'église du petit village de Sairmeuse, par la plus belle +journée du monde, que ce mariage fut béni par le curé qui avait +remplacé le pauvre abbé Midon. + +À la fin de l'allocution emphatique qu'il adressa aux «jeunes époux,» +il prononça ces paroles qu'il croyait prophétiques: + +--Vous serez, vous devez être heureux!... + +Qui n'eût cru comme lui? Ne réunissaient-ils pas, ces beaux jeunes +gens, si nobles et si riches, toutes les conditions qui semblent +devoir faire le bonheur!... + +Et cependant, si une joie dissimulée éclatait dans les yeux de la +nouvelle marquise de Sairmeuse, les observateurs remarquèrent la +préoccupation du mari. On eût dit qu'il faisait effort pour écarter +des pensées sinistres. + +C'est qu'en ce moment, où sa jeune femme se suspendait radieuse +et fière à son bras, le souvenir de Marie-Anne lui revenait, plus +palpitant, plus obstiné que jamais. + +Qu'était-elle devenue, qu'on ne l'avait pas vue lors de l'exécution +de Lacheneur? Courageuse comme il la savait, il se disait que si elle +n'avait pas paru, c'est qu'elle n'avait rien su... + +Ah!... s'il eût été aimé d'elle, oui, véritablement il se fût cru +heureux... Tandis que maintenant, il était lié pour la vie à une femme +qu'il n'aimait point... + +Au dîner, cependant, il réussit à secouer la tristesse qui l'avait +envahi, et quand les convives se levèrent de table pour se répandre +dans les salons, il avait presque oublié ses noirs pressentiments. + +Il se levait, à son tour, quand un domestique mystérieusement +s'approcha de lui. + +--On demande M. le marquis en bas, dit ce valet à voix basse. + +--Qui?... + +--Un jeune paysan qui n'a pas voulu se nommer. + +--Un jour de mariage, il faut donner audience à tout le monde, fit +Martial. + +Et souriant et gai, il descendit. + +Dans le vestibule, encombré de plantes rares et d'arbustes, un jeune +homme était debout, fort pâle, dont les yeux avaient l'éclat de la +fièvre. + +En le reconnaissant, Martial ne put retenir une exclamation de +stupeur. + +--Jean Lacheneur!... fit-il... imprudent!... + +Le jeune homme s'avança. + +--Vous vous étiez cru délivré de moi, prononça-t-il d'un ton amer. +Dans le fait, je suis revenu de loin... mais vous pouvez encore me +faire prendre par vos gens... + +La figure de Martial s'empourpra sous l'insulte, mais il resta calme. + +--Que me voulez-vous? demanda-t-il froidement. + +Jean tira de sa veste un pli cacheté. + +--Vous remettre ceci, répondit-il, de la part de Maurice d'Escorval. + +D'une main fiévreuse, Martial rompit le cachet. Il lut la lettre d'un +coup d'œil, pâlit comme pour mourir, chancela et ne dit qu'un mot: + +--Infamie!... + +--Que dois-je dire à Maurice? insista Jean. Que comptez-vous faire? + +Grâce à un prodige d'énergie, Martial avait dompté sa défaillance. Il +parut réfléchir dix secondes, puis tout à coup saisissant le bras de +Jean, il l'entraîna vers l'escalier en disant: + +--Venez... je le veux... vous allez voir... + +En trois minutes d'absence, les traits de Martial s'étaient à ce point +décomposés qu'il n'y eut qu'un cri, quand il reparut au salon, une +lettre ouverte d'une main, traînant de l'autre un jeune paysan que +personne ne reconnaissait. + +--Où est mon père?... demanda-t-il d'une voix affreusement altérée, où +est le marquis de Courtomieu?... + +Le duc et le marquis étaient près de Mme Blanche, dans un petit salon, +au bout de la grande galerie. + +Martial y courut, suivi par un tourbillon d'invités qui, pressentant +quelque scène très-grave, tenaient à n'en pas perdre une syllabe. + +Il alla droit à M. de Courtomieu, debout près de la cheminée, et lui +tendant la lettre de Maurice: + +--Lisez!... dit-il d'un ton terrible. + +M. de Courtomieu obéit, et aussitôt il devint livide, le papier +trembla dans sa main, ses yeux se voilèrent, et il fut obligé de +s'appuyer au marbre pour ne pas tomber. + +--Je ne comprends pas, bégayait-il, non, je ne vois pas... + +Le duc de Sairmeuse et Mme Blanche s'avancèrent vivement. + +--Qu'est-ce?... demandèrent-ils ensemble, qu'arrive-t-il? + +D'un geste rapide, Martial arracha la lettre des mains du marquis de +Courtomieu, et s'adressant à son père: + +--Écoutez ce qu'on m'écrit, fit-il. + +Il y avait là trois cents personnes, et cependant le silence +s'établit, si profond et si solennel, que la voix du jeune marquis de +Sairmeuse s'entendit jusqu'à l'extrémité de la galerie pendant qu'il +lisait: + +«Monsieur le marquis, + +«En échange de dix lignes qui pouvaient vous perdre, vous nous aviez +promis sur l'honneur de votre nom, la vie du baron d'Escorval. + +«Vous lui avez, en effet, porté des cordes pour qu'il puisse s'évader, +mais d'avance, sans qu'il y parût rien, elles avaient été coupées, et +mon père a été précipité du haut des roches de la citadelle. + +«Vous avez forfait à l'honneur, Monsieur, et souillé votre nom d'un +opprobre ineffaçable. Tant qu'une goutte de sang me restera dans les +veines, par tous moyens, je poursuivrai la vengeance de votre lâche et +vile trahison. + +En me tuant, vous échapperiez il est vrai à la flétrissure que je vous +réserve... Consentez à vous battre avec moi... Dois-je vous attendre +demain sur les landes de la Rèche?... À quelle heure? Avec quelles +armes?... + +«Si vous êtes le dernier des hommes, vous pouvez me donner rendez-vous +et envoyer des gendarmes qui m'arrêteront. C'est un moyen. + +«MAURICE D'ESCORVAL.» + +Le duc de Sairmeuse était désespéré. Il voyait le secret de l'évasion +du baron livré... c'était sa fortune politique renversée. + +--Malheureux, disait-il à son fils, malheureux!... tu nous perds!... + +Martial n'avait pas seulement paru l'entendre. Quand il eut terminé: + +--Eh bien?... demanda-t-il au marquis de Courtomieu. + +--Je continue à ne pas comprendre... dit froidement le vieux +gentilhomme, qui avait eu le temps de se remettre. + +Martial eut un si terrible mouvement, que tout le monde crut qu'il +allait frapper cet homme qui était son beau-père depuis quelques +heures. + +--Eh bien!... moi, je comprends!... s'écria-t-il. Je sais maintenant +qui était cet officier qui s'est introduit dans la chambre où j'avais +déposé les cordes... et je sais ce qu'il y allait faire! + +Il avait froissé la lettre de Maurice entre ses mains, il la lança au +visage de M. de Courtomieu, en disant: + +--Voilà votre salaire... lâche! + +Ainsi atteint, le baron s'affaissa sur un fauteuil, et déjà Martial +sortait entraînant Jean Lacheneur, quand sa jeune femme éperdue lui +barra le passage. + +--Vous ne sortirez pas, s'écria-t-elle exaspérée, je ne le veux +pas!... Où allez-vous?... Rejoindre la sœur de ce jeune homme, que je +reconnais maintenant!... Vous courez retrouver votre maîtresse... + +Hors de soi, Martial repoussa sa femme... + +--Malheureuse, fit-il, vous osez insulter la plus noble et la plus +pure des femmes... Eh bien!... oui, je vais retrouver Marie-Anne... +Adieu!... + +Et il passa... + + + + +XXXV + + +Étroite était la saillie de rocher où avaient dû prendre pied en +fuyant le baron d'Escorval et le caporal Bavois. + +À son point le plus large, elle ne mesurait pas plus d'un mètre et +demi. + +Elle était extrêmement inégale, en outre, glissante, toute rugueuse, +et coupée de fissures et de crevasses. + +S'y tenir debout, en plein jour, avec le mur de la tour plate derrière +soi, et devant un précipice, eût été considéré comme une grave +imprudence. + +À plus forte raison était-il périlleux de laisser glisser de là , en +pleine nuit, un homme attaché à l'extrémité d'une longue corde. + +Aussi, avant de hasarder la descente du baron, l'honnête Bavois +avait-il pris toutes les précautions possibles pour n'être pas +entraîné par le poids qu'il aurait à soutenir. + +Sa pince de fer logée solidement dans une fente, servit à son pied de +point d'appui, il s'assit solidement sur ses jarrets, le buste bien en +arrière, et c'est seulement quand il fut bien sûr de sa position qu'il +dit au baron: + +--J'y suis, et ferme... laissez-vous couler, bourgeois!... + +La corde rompant tout à coup, le baron tombant, l'effort devenant +inutile, le brave caporal fut lancé violemment contre le mur de la +tour, et rejeté en avant par le contre-coup. + +Sans son inaltérable sang-froid, c'en était fait de lui... + +Pendant plus d'une minute, tout le haut de son corps fut suspendu +au-dessus de l'abîme où venait de rouler M. d'Escorval, et ses bras se +crispèrent dans le vide. + +Un mouvement brusque, et il était précipité. + +Mais il eut cette puissance de volonté merveilleuse de ne tenter +aucun effort violent. Prudemment, mais avec une énergie obstinée, il +s'accrocha des genoux et du bout des pieds aux aspérités du roc, ses +mains cherchèrent un point d'appui, il obliqua doucement, et enfin +reprit plante... + +Il était temps, car une crampe lui vint, si violente qu'il fut +contraint de s'asseoir. + +Que le baron se fut tué sur le coup, c'est ce dont il ne doutait +pas... Mais cette catastrophe ne pouvait troubler l'intelligence de ce +vieux soldat, qui, aux jours de bataille, avait eu tant de camarades +emportés à ses côtés par le brutal. + +Ce qui le confondait, c'était que la corde se fût rompue au raz de sa +main... une corde si grosse, qu'on eût jugée, à la voir, solide assez +pour supporter dix fois le poids du corps du baron. + +Comme il ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir le point de rupture, +Bavois promena son doigt dessus, et à son inexprimable étonnement, il +le trouva lisse... + +Point de filaments, point de brins de chanvre, comme après un +arrachement... la section était nette. + +Le caporal comprit, comme Maurice avait compris en bas, et il lâcha +son plus effroyable juron. + +--Cent millions de tonnerres!... Les canailles ont coupé la corde!... + +Et un souvenir qui ne remontait pas à quatre heures lui revenant: + +--Voilà donc, pensa-t-il, la cause du bruit qu'avait entendu ce pauvre +baron dans la chambre à côté!... Et moi qui lui disais: «Bast! c'est +les rats!» + +Cependant il songea qu'il avait un moyen simple de vérifier +l'exactitude de ses conjectures. Il passa la corde sur la pince et +tira dessus de toutes ses forces et par saccades... Elle se rompit en +trois endroits. + +Cette découverte consterna le vieux soldat. + +--Vous voici dans de beaux draps, caporal, grommela-t-il. + +Une partie de la corde était tombée avec le malheureux baron, et il +était clair que tous les morceaux réunis ne suffiraient pas pour +atteindre le bas du rocher. + +De cette saillie isolée, il était impossible de gagner le terre-plein +de la citadelle. + +Avec ce rapide coup d'œil des gens d'exécution, l'honnête Bavois +envisagea la situation sous toutes ses faces, et il la vit désespérée. + +--Allons, murmura-t-il, vous êtes f...lambé, caporal, il n'y a pas à +dire mon bel ami! Au jour, on arrive et on trouve vide la prison du +baron... On met le nez à la fenêtre, et on vous aperçoit ici, comme un +saint de pierre sur son piédestal... Naturellement, on vous repêche, +on vous juge, on vous condamne, et on vous mène faire un tour dans les +fossés de la citadelle... Portez armes!... Apprêtez armes!... Joue!... +Feu!... Et voilà l'histoire. + +Il s'arrêta court... Une idée lui venait vague encore, indécise, qu'il +sentait devoir être une idée de salut. + +Elle lui venait en regardant et en touchant la corde qui lui avait +servi à descendre de la prison sur la saillie, et qui, solidement +attachée aux barreaux, pendait le long du mur. + +--Si vous aviez cette corde, qui pend là , inutile, caporal, reprit-il, +vous l'ajouteriez aux morceaux de celle-ci, et vous vous laisseriez +glisser jusqu'au bas du rocher... Monter la chercher est possible... +mais comment redescendre sans qu'elle soit accrochée solidement là +haut?... + +Il chercha et trouva, et il poursuivit, se parlant à soi-même, comme +s'il y eût eu deux Bavois en un seul; l'un prompt à la conception, +l'autre un peu borné, à qui il était indispensable de tout expliquer +par le menu. + +--Attention au commandement, caporal, disait-il... Vous allez me +raboutir les cinq morceaux de la corde coupée que voici, vous les +attachez à votre ceinture et vous remontez à la prison à la force du +poignet... Hein! que dites-vous?... Que l'ascension est raide et qu'un +escalier avec tapis vaudrait mieux que cette ficelle qui pend! Vous +n'êtes pas dégoûté, caporal!... Donc, vous grimpez, et vous voici dans +la chambre. Qu'y faites-vous? Presque rien. Vous détachez la corde +fixée à la fenêtre, vous la nouez à celle-ci, et le tout vous +donne quatre-vingts bons pieds de chanvre tordu... Alors, au lieu +d'assujettir cette longue corde à demeure, vous la passez à cheval +autour d'un barreau intact, elle se trouve ainsi doublée, et une fois +de retour ici, vous n'avez qu'à tirer un des bouts pour la dépasser là +haut... Est-ce compris? + +C'était si bien compris que vingt minutes plus tard le caporal +était revenu sur l'étroite corniche, ayant accompli la difficile et +audacieuse opération qu'il avait imaginée... + +Non sans efforts inouïs, par exemple, non sans s'être mis les mains et +les genoux en sang. + +Mais il avait réussi à dépasser la corde, mais il était certain +maintenant de s'échapper. + +Il riait, oui, il riait de bon cœur, de ce rire muet qui lui était +habituel. + +L'anxiété, puis la joie lui avaient fait oublier M. d'Escorval; le +souvenir qui lui en revint, lui fut douloureux comme un remords. + +--Pauvre homme, murmura-t-il.... Je sauverai ma vieille peau qui +n'intéresse personne, je n'ai pas pu sauver sa vie... Sans doute à +cette heure, ses amis l'ont emporté... + +Il s'était penché au-dessus de l'abîme, en disant ces mots... il se +demanda s'il n'était pas pris d'un éblouissement. + +Tout au fond, il lui semblait distinguer une petite lumière qui allait +et venait... + +Qu'était-il donc arrivé? + +Bien évidemment il avait fallu quelque raison d'une gravité +extraordinaire, impossible à concevoir pour décider les amis du baron +d'Escorval, des hommes intelligents, à allumer une lumière qui, vue +des fenêtres de la citadelle, trahissait leur présence et les perdait. + +Mais les minutes étaient trop précieuses pour que le caporal Bavois +les gaspillât en stériles conjectures. + +--Mieux vaut descendre en deux temps, prononça-t-il à haute voix, +comme pour fouetter son courage... Allons, caporal, mon ami, crachez +dans vos mains, et en avant... en route!... + +Tout en parlant ainsi, le vieux soldat s'était couché à plat ventre +sur l'étroite corniche, et il reculait lentement vers l'abîme, +assurant de toutes ses forces, après la corde, ses mains et ses +genoux. + +L'âme était forte, mais la chair frissonnait... Marcher sur une +batterie avait toujours paru une plaisanterie au digne caporal; mais +affronter un péril inconnu, mais suspendre sa vie à une corde... +diable!... + +Quelques gouttes de sueur perlèrent à la racine de ses cheveux, quand +il sentit que la moitié de son corps avait dépassé le bord du rocher, +qu'il se trouvait absolument en équilibre et que le plus faible +mouvement le lançait dans l'espace... + +Ce mouvement il le fit, en murmurant: + +--S'il y a un Dieu pour les honnêtes gens, qu'il ouvre l'œil, c'est +l'instant!... + +Le Dieu des honnêtes gens veillait. + +Bavois arriva en bas trop vite, les mains et les genoux affreusement +déchirés, mais sain et sauf. + +Il tomba comme une masse, et le choc, lorsqu'il toucha terre, fut si +rude qu'il lui arracha une plainte rauque, comme un mugissement de +bête assommée. + +Durant plus d'une minute, il demeura à terre, ahuri, étourdi. + +Quand il se releva, deux hommes qu'il reconnut pour des officiers à +demi-solde, le saisirent par les poignets, les serrant à les briser... + +--Eh!... doucement, fit-il, pas de bêtises, c'est moi, Bavois!... + +Ceux qui le tenaient ne le lâchèrent pas. + +--Comment se fait-il, demanda l'un d'eux, d'un ton de menace, que le +baron d'Escorval ait été précipité et que vous ayez réussi à descendre +ensuite?... + +Le vieux soldat avait trop d'expérience pour ne pas comprendre toute +la portée de cette humiliante question. + +La douleur et l'indignation qu'il en ressentit, lui donnèrent la force +de se dégager. + +--Mille tonnerres!... s'écria-t-il, je passerais pour un traître, +moi!... Non, ce n'est pas possible... écoutez-moi. + +Et aussitôt, rapidement et avec une surprenante précision, il raconta +tous les détails de l'évasion, sa douleur, ses angoisses, et quels +obstacles en apparence insurmontables il avait su vaincre. + +Il n'avait pas besoin de tant se débattre. L'entendre c'était le +croire... + +Les officiers lui tendirent la main, sincèrement affligés d'avoir +froissé un tel homme, si digne d'estime et si dévoué. + +--Vous nous excuserez, caporal, dirent-ils tristement, le malheur rend +défiant et injuste, et nous sommes malheureux... + +--Il n'y a pas d'offense, mes officiers, grogna-t-il... Si je m'étais +défié, moi, le pauvre M. d'Escorval... un ami de «l'autre,» mille +tonnerres!... serait encore de ce monde! + +--Le baron respire encore, caporal, dit un des officiers. + +Cela tenait si bien du prodige, que Bavois parut un moment confondu. + +--Ah!... s'il ne fallait que donner un de mes bras pour le sauver!... +s'écria-t-il enfin. + +--S'il peut être sauvé, il le sera, mon ami... Ce brave prêtre que +vous voyez là , est, parait-il, un fameux médecin... Il examine, en +ce moment, les blessures affreuses de M. d'Escorval... C'est sur son +ordre que nous nous sommes procuré et que nous avons allumé cette +bougie qui, d'un instant à l'autre, peut nous mettre tous nos ennemis +sur les bras... mais il n'y avait pas à balancer... + +Bavois regardait de tous ses yeux, mais vainement. De sa place, il ne +distinguait qu'un groupe confus, à quelques pas. + +--Je voudrais bien voir le pauvre homme?... demanda-t-il tristement. + +--Approchez, mon brave, ne craignez rien, avancez!... + +Il s'avança, et à la lueur tremblante d'une bougie que tenait +Marie-Anne, il vit un spectacle qui le remua, lui qui pourtant, plus +d'une fois, avait fait la «corvée du champ de bataille.» + +Le baron était étendu à terre, tout de son long, sur le dos, la tête +appuyée sur les genoux de Mme d'Escorval... + +Il n'était pas défiguré; la tête n'avait point porté dans la chute, +mais il était pâle comme la mort même, et ses yeux étaient fermés... + +Par intervalles, une convulsion le secouait, il râlait, et alors une +gorgée de sang sortait de sa bouche, glissait le long de ses lèvres et +coulait jusque sur sa poitrine... + +Ses vêtements avaient été hachés, littéralement, et on voyait que tout +son corps n'était pour ainsi dire qu'une effroyable plaie. + +Agenouillé près du blessé, l'abbé Midon, avec une dextérité admirable, +étanchait le sang et fixait des bandes qui provenaient du linge de +toutes les personnes présentes. + +Maurice et un officier à la demi-solde l'aidaient. + +--Ah! si je tenais le gredin qui a coupé la corde, murmurait le +caporal violemment ému; mais patience, je le retrouverai... + +--Vous le connaissez?... + +--Que trop! + +Il se tut; l'abbé Midon venait déterminer tout ce qu'il était possible +de faire là , et il haussait un peu le blessé sur les genoux de Mme +d'Escorval. + +Ce mouvement arracha au malheureux un gémissement qui trahissait +des souffrances atroces. Il ouvrit les yeux et balbutia quelques +paroles... c'étaient les premières. + +--Firmin!... murmura-t-il, Firmin!... + +C'était le nom d'un secrétaire qu'avait eu le baron autrefois, qui +lui avait été absolument dévoué, mais qui était mort depuis plusieurs +années. + +Le baron n'avait donc pas sa raison, qu'il appelait ce mort!... + +Il avait du moins un sentiment vague de son horrible situation, car il +ajouta d'une voix étouffée, à peine distincte: + +--Ah!... que je souffre!... Firmin, je ne veux pas tomber vivant entre +les mains du marquis de Courtomieu... Tu m'achèveras plutôt... tu +entends, je te l'ordonne... + +Et ce fut tout: ses yeux se refermèrent, et sa tête qu'il avait +soulevée retomba inerte. On put croire qu'il venait de rendre le +dernier soupir. + +Les officiers le crurent, et c'est avec une poignante anxiété qu'ils +entraînèrent l'abbé Midon à quelques pas de Mme d'Escorval. + +--Est-ce fini, monsieur le curé? demandèrent-ils; espérez-vous +encore?... + +Le prêtre hocha tristement la tête, et du doigt montrant le ciel: + +--J'espère en Dieu!... prononça-t-il. + +L'heure, le lieu, l'émotion de l'horrible catastrophe, le danger +présent, les menaces de l'avenir, tout se réunissait pour donner aux +paroles du prêtre une saisissante solennité. + +Si vive fut l'impression, que pendant plus d'une minute les officiers +à demi-solde demeurèrent silencieux, remués profondément, eux, de +vieux soldats, dont tant de scènes sanglantes avaient dû émousser la +sensibilité. + +Maurice qui s'approcha, suivi du caporal Bavois, les rendit au +sentiment de l'implacable réalité. + +--Ne devons-nous pas nous hâter d'emporter mon père, monsieur +l'abbé? demanda-t-il. Ne faut-il pas qu'avant ce soir nous soyons en +Piémont?... + +--Oui!... s'écrièrent les officiers, partons! + +Mais le prêtre ne bougea pas, et d'une voix triste: + +--Essayer de transporter M. d'Escorval de l'autre côté de la +frontière, serait le tuer, prononça-t-il. + +Cela semblait si bien un arrêt de mort que tous frémirent. + +--Que faire, mon Dieu!... balbutia Maurice, quel parti prendre! + +Pas une voix ne s'éleva. Il était clair que du prêtre seul on +attendait une idée de salut. + +Lui réfléchissait, et ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il reprit: + +--À une heure et demie d'ici, au-delà de la Croix-d'Arcy, habite un +paysan dont je puis répondre, un nommé Poignot, qui a été autrefois le +métayer de M. Lacheneur. Il exploite maintenant, avec l'aide de ses +trois fils, une ferme assez vaste. Nous allons nous procurer un +brancard et porter M. d'Escorval chez cet honnête homme. + +--Quoi!... monsieur le curé, interrompit un des officiers, vous voulez +que nous cherchions un brancard à cette heure aux environs! + +--Il le faut. + +--Mais cela ne va pas manquer d'éveiller des soupçons. + +--Assurément. + +--La police de Montaignac nous suivra à la piste. + +--J'y compte bien. + +--Le baron sera repris... + +--Non. + +L'abbé s'exprimait de ce ton bref et impérieux de l'homme qui +assumant toute la responsabilité d'une situation, veut être obéi sans +discussion. + +--Une fois le baron déposé chez Poignot, reprit-il, l'un de vous, +messieurs, prendra sur le brancard la place du blessé, les autres le +porteront, et tous ensemble vous tâcherez de gagner le territoire +piémontais. Seulement, entendons-nous bien. Arrivés à la frontière, +mettez toute votre adresse à être maladroits, cachez-vous, mais de +telle façon qu'on vous voie partout... + +Tout le monde, maintenant, comprenait le plan si simple du prêtre. + +De quoi s'agissait-il?... simplement de créer une fausse piste +destinée à égarer les agents que lanceraient M. de Courtomieu et le +duc de Sairmeuse. + +Du moment où il paraîtrait bien prouvé que le baron avait été aperçu +dans les montagnes, il serait en sûreté chez Poignot... + +--Encore un mot, messieurs, ajouta l'abbé. Il importe de donner au +cortège du faux blessé toutes les apparences de la suite qui eût +accompagné M. d'Escorval... Mlle Lacheneur vous suivra donc, et aussi +Maurice. On sait que je ne quitterais pas le baron, qui est mon ami, +et ma robe me désigne à l'attention; l'un de vous revêtira ma robe... +Dieu nous pardonnera ce travestissement en faveur du motif... + +Il ne s'agissait plus que de se procurer le brancard, et les officiers +délibéraient pour décider à quelle porte prochaine ils iraient +frapper, quand le caporal Bavois les interrompit. + +--Pardon, excuse, fit-il; ne vous dérangez pas, je connais, à dix +enjambées d'ici, un coquin d'aubergiste qui aura mon affaire... + +Il dit, partit en courant, et moins de cinq minutes plus tard, +reparut, portant une manière de civière, un mince matelas et une +couverture. Il avait pensé à tout... + +Mais il s'agissait de soulever le blessé et de le placer sur le +matelas. + +Ce fut une difficile opération, fort longue, et qui, en dépit de +précautions extrêmes, arracha au baron deux ou trois cris déchirants. + +Enfin tout fut prêt, les officiers prirent chacun un bras de la +civière et on se mit en route. + +Le jour se levait... Le brouillard qui se balançait au-dessus des +collines lointaines se teintait de lueurs pourpres et violettes; les +objets insensiblement émergeaient des ténèbres... + +Le triste cortège, guidé par l'abbé Midon, avait pris à travers champs +et à chaque instant quelque obstacle se présentait, haie ou fossé +qu'il fallait franchir. + +Que d'attentions alors pour éviter au brancard des oscillations dont +la moindre devait causer au blessé des tortures inouïes... Que de +soins!... mais aussi que de temps perdu! + +Appuyée au bras de Marie-Anne, la baronne d'Escorval marchait près de +la civière, et aux passages difficiles elle pressait la main de son +mari... Le sentait-il?... Rien en lui ne trahissait la vie qu'un râle +sourd par intervalles, et quelquefois un de ces vomissements de sang +qui épouvantaient si fort l'abbé Midon. + +On avançait cependant, et la campagne s'éveillait et s'animait. + +C'était tantôt quelque paysanne revenant de l'herbe qu'on rencontrait, +tantôt quelque gars, l'aiguillon sur l'épaule, qui conduisait ses +bœufs au labour. + +Hommes et femmes s'arrêtaient, et bien après qu'on les avait dépassés, +on les apercevait encore, plantés à la même place, suivant d'un œil +étonné ces gens qui leur semblaient porter un mort... + +Le prêtre paraissait se soucier peu de ces rencontres. Il ne faisait +rien pour les éviter. + +Mais il s'inquiéta visiblement et devint circonspect, quand après +trois heures de marche on aperçut la ferme de Poignot. + +Heureusement, il y avait à une portée de fusil de la maison un petit +bois. L'abbé Midon y fit entrer tout son monde, recommandant la +plus stricte prudence, pendant qu'il allait, lui, courir en avant +s'entendre avec l'homme sur qui reposaient toutes ses espérances. + +Comme il arrivait dans la cour de la ferme un petit homme, à cheveux +gris, très-maigre, au teint basané, sortait de l'écurie. + +C'était le père Poignot. + +--Comment! vous, monsieur le curé, s'écria-t-il tout joyeux... Dieu! +ma femme va-t-elle être contente!... Nous avons un fier service à vous +demander. + +Et aussitôt, sans laisser à l'abbé Midon le temps d'ouvrir la bouche, +il se mit à raconter son embarras... La nuit du soulèvement, il avait +ramassé un malheureux qui avait reçu un coup de sabre; ni sa femme ni +lui, ne savaient comment panser cette blessure, et il n'osait aller +quérir un médecin. + +--Et ce blessé, ajouta-t-il, c'est Jean Lacheneur, le fils de mon +ancien maître. + +Une affreuse anxiété serrait le cœur du prêtre. + +Ce fermier, qui avait déjà donné asile à un blessé, consentirait-il à +en recevoir un autre? + +La voix de l'abbé Midon tremblait en présentant sa requête... + +Dès les premiers mots, le fermier devint fort pâle, et tant que parla +le prêtre, il hocha gravement la tête. Quand ce fut fini: + +--Savez-vous, monsieur le curé, dit-il froidement, que je risque gros +à faire de ma maison un hôpital pour les révoltés? + +L'abbé Midon n'osa pas répondre... + +--On m'a dit comme ça, poursuivit le père Poignot, que j'étais un +lâche, parce que je ne voulais pas me mêler du complot... ça n'était +pas mon idée, j'ai laissé dire. Maintenant il me convient de ramasser +les éclopés... je les ramasse. M'est avis que c'est aussi courageux que +d'aller tirer des coups de fusil... + +--Ah!... vous êtes un brave homme!... s'écria l'abbé. + +--Pardienne!... je le sais bien. Allez chercher M. d'Escorval... +Il n'y a ici que ma femme et mes trois garçons, personne ne le +trahira!... + +Une demi-heure après, le baron était couché dans un petit grenier où +déjà on avait installé Jean Lacheneur. + +De la fenêtre, l'abbé Midon et Mme d'Escorval purent voir s'éloigner +rapidement le cortège destiné à donner le change aux espions. + +Le caporal Bavois, la tête entortillée de linges ensanglantés, avait +remplacé le baron sur le brancard. + +C'est aux époques troublées de l'histoire qu'il faut chercher l'homme. +Alors l'hypocrisie fait trêve, et il apparaît tel qu'il est, avec ses +bassesses et ses grandeurs. + +Certes, de grandes lâchetés furent commises aux premiers jours de la +seconde Restauration, mais aussi que de dévouements sublimes! + +Ces officiers à demi-solde qui entourèrent Mme d'Escorval et Maurice, +qui prêtèrent ensuite leur concours à l'abbé Midon, ne connaissaient +le baron que de nom et de réputation. + +Il leur suffit de savoir qu'il avait été ami de «l'autre,» de celui +qui avait été leur idole, pour se donner entièrement, sans hésitation +comme sans forfanterie. + +Ils triomphèrent, quand ils virent M. d'Escorval couché dans le +grenier du père Poignet, en sûreté relativement. + +Après cela, le reste de leur tâche, qui consistait à créer une +fausse piste jusqu'à la frontière, leur paraissait un véritable jeu +d'enfants. + +Ils ne songeaient en vérité qu'au bon tour qu'il jouaient au duc de +Sairmeuse et au marquis de Courtomieu. + +Et ils riaient à l'idée de la besogne et de la déception qu'ils +préparaient à la police de Montaignac. + +Mais toutes ces précautions étaient bien inutiles. En cette occasion +éclatèrent les sentiments véritables de la contrée, et on put voir que +les espérances de Lacheneur n'étaient pas sans quelque fondement. + +La police ne découvrit rien; elle ne connut pas un détail de +l'évasion; elle n'apprit pas une circonstance de ce voyage de plus de +trois lieues, en plein jour, de six personnes portant un blessé sur un +brancard. + +Parmi les deux mille paysans qui crurent bien que c'était le baron +d'Escorval qu'on portait ainsi, il ne se trouva pas un délateur, il ne +se rencontra pas même un indiscret. + +Cependant, en approchant de la frontière qu'ils savaient strictement +surveillée, les fugitifs devinrent circonspects. + +Ils attendirent que la nuit fût venue, avant de se présenter à une +auberge isolée qu'ils avaient aperçue, et où ils espéraient trouver un +guide pour franchir les défilés des montagnes. + +Une affreuse nouvelle les y avait devancés. + +L'aubergiste qui leur ouvrit leur apprit les sanglantes représailles +de Montaignac. + +De grosses larmes coulaient de ses yeux, pendant qu'il racontait les +détails de l'exécution, qu'il tenait d'un paysan qui y avait assisté. + +Heureusement ou malheureusement, cet aubergiste ignorait l'évasion de +M. d'Escorval et l'arrestation de M. Lacheneur... + +Mais il avait connu particulièrement Chanlouineau, et il était +consterné de la mort de ce «beau gars, le plus solide du pays.» + +Les officiers qui avaient laissé le brancard dehors, jugèrent alors +que cet homme était bien celui qu'ils souhaitaient, et qu'ils +pouvaient lui confier une partie de leur secret. + +--Nous portons, lui dirent-ils, un de nos amis blessé... Pouvez-vous +nous faire franchir la frontière cette nuit même?... + +L'aubergiste répondit qu'il le ferait volontiers, qu'il se chargeait +même d'éviter tous les postes; mais qu'il ne fallait pas songer à +s'engager dans la montagne avant le lever de la lune. + +À minuit les fugitifs se mirent en route: au jour ils foulaient le +territoire du Piémont. + +Depuis assez longtemps déjà ils avaient congédié leur guide. Ils +brisèrent le brancard, et poignée par poignée ils jetèrent au vent la +laine du matelas. + +--Notre tâche est remplie, monsieur, dirent alors les officiers à +Maurice... Nous allons rentrer en France... Dieu nous protège!... +Adieu!... + +C'est les yeux pleins de larmes que Maurice regarda s'éloigner ces +braves gens qui, sans doute, venaient de sauver la vie à son père. +Maintenant il était le seul protecteur de Marie-Anne, qui, pâle, +anéantie, brisée de fatigue et d'émotion, tremblait à son bras... + +Non, cependant... Près de lui se tenait encore le caporal Bavois. + +--Et vous, mon ami, lui demanda-t-il d'un ton triste, qu'allez-vous +faire?... + +--Vous suivre, donc!... répondit le vieux soldat. J'ai droit au feu et +à la chandelle chez vous, c'est convenu avec votre père!... Ainsi, pas +accéléré, la jeune demoiselle n'a pas l'air bien du tout, et je vois +là -bas le clocher de l'étape. + + + + +XXXVI + + +Femme par la grâce et par la beauté, femme par le dévouement et la +tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-même une vaillance +virile. Son énergie et son sang-froid, en ces jours désolés, furent +l'admiration et l'étonnement de tous ceux qui l'approchèrent. + +Mais les forces humaines sont bornées... Toujours, après des efforts +exorbitants, un moment arrive où la chair défaillante trahit la plus +ferme volonté. + +Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu'elle +était à bout: ses pieds gonflés ne la soutenaient plus, ses jambes se +dérobaient sous elle, la tête lui tournait, des nausées soulevaient +son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu'au cœur. + +Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque. + +Heureusement il n'était pas fort éloigné ce village dont les fugitifs +apercevaient le clocher à travers la brume matinale. + +Déjà ces infortunés distinguaient les premières maisons quand le +caporal s'arrêta brusquement en jurant. + +--Milliard de tonnerres!... s'écria-t-il, et mon uniforme!... Entrer +avec ce fourniment dans ce méchant village, ce serait se jeter dans la +gueule du loup!... Le temps de nous asseoir et nous serions ramassés +par les gendarmes piémontais... Faut attendre!... + +Il réfléchit, tortillant furieusement sa moustache, puis d'un ton qui +eût fait frémir et fuir un passant: + +--À la guerre comme à la guerre!... fit-il. Faut acheter un équipement +à «la foire d'empoigne!» Le premier pékin qui passe... + +--Mais j'ai de l'argent, interrompit Maurice, en débouclant une +ceinture pleine d'or qu'il avait placée sous ses habits le soir du +soulèvement. + +--Eh!... que ne le disiez-vous!... Nous sommes des bons, cela étant... +Donnez, j'aurai vite trouvé quelque bicoque aux environs... + +Il s'éloigna, et ne tarda pas à reparaître affublé d'un costume de +paysan qu'on eût dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait +sous un immense chapeau... + +--Maintenant, pas accéléré, en avant, marche!... dit-il à Maurice et à +Marie-Anne qui le reconnaissaient à peine. + +Le village où ils arrivaient, le premier après la frontière, +s'appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau. + +La quatrième maison était une hôtellerie, «_Au Repos des Voyageurs_.» +Ils y entrèrent, et d'un ton bref commandèrent à la maîtresse de +conduire la jeune dame à une chambre et de l'aider à se coucher. + +On obéit, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune, +demandèrent quelque chose à manger. + +On les servit, mais les regards qu'on arrêtait sur eux n'étaient rien +moins que bienveillants. Évidemment, on les tenait pour très-suspects. + +Un gros homme, qui semblait le patron de l'hôtellerie, rôda autour +d'eux un bon moment, les examinant du coin de l'œil, et finalement il +leur demanda leurs noms. + +--Je me nomme Dubois, répondit Maurice sans hésiter, je voyage pour +mon commerce, avec ma femme qui est là -haut et mon fermier que +voici... + +Cette vivacité heureuse décida un peu l'hôtelier, et atteignant un +petit registre crasseux il se mit à y consigner les réponses. + +--Et quel commerce faites-vous? interrogea-t-il encore. + +--Je viens dans votre sacré pays de curieux pour acheter des mulets, +répondit Maurice en frappant sur sa ceinture. + +Au son de l'or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L'élève des +mulets était la richesse de la contrée, le bourgeois était bien jeune, +mais il avait le gousset garni: cela ne suffisait-il pas? + +--Vous m'excuserez, reprit l'hôte d'un tout autre ton; c'est que, +voyez-vous, nous sommes très-surveillés; il y a du tapage, à ce qu'il +parait, vers Montaignac... + +L'imminence du péril et le sentiment de la responsabilité donnaient à +Maurice un aplomb qu'il ne se connaissait pas. C'est de l'air le +plus dégagé qu'il débita une histoire passablement plausible, pour +expliquer son arrivée matinale, à pied, avec une jeune femme malade. + +Il s'applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal était moins +satisfait. + +--Nous sommes trop près de la frontière pour bivaquer ici, +grogna-t-il. Dès que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos +escarpins. + +Il croyait et Maurice espérait comme lui que vingt-quatre heures de +repos absolu rétabliraient Marie-Anne. + +Ils se trompaient, car elle avait été atteinte aux sources même de la +vie. + +À vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait +immobile et comme engourdie dans une torpeur glacée, dont rien +n'était capable de la tirer. On lui parlait, elle ne répondait pas. +Entendait-elle, comprenait-elle? c'était au moins douteux. + +Par un rare bonheur, la mère de l'hôtelier se trouvait être une +vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne... de +Mme Dubois, comme on disait à l'hôtellerie du _Repos des Voyageurs_. + +--Rassurez-vous, disait-elle à Maurice, qu'elle voyait dévoré +d'inquiétude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au +clair de lune... vous verrez... + +Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violentée reprit-elle +seule son équilibre, toujours est-il que dans la soirée du troisième +jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles. + +--Pauvre jeune fille!... disait-elle, pauvre malheureuse!... + +C'était d'elle-même qu'elle parlait. + +Par un phénomène fréquent, après les crises où a sombré +l'intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se +percevait double. + +Il lui semblait que c'était une autre qui avait été victime de tous +les malheurs dont le souvenir, peu à peu, lui revenait, trouble et +confus comme les réminiscences d'un rêve pénible, au matin... + +Toutes les scènes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les +derniers mois de sa vie, se déroulaient devant elle, comme les actes +divers d'un drame sur un théâtre. + +Que d'événements, depuis ce dimanche d'août, où, sortant de l'église +avec son père, elle avait appris l'arrivée du duc de Sairmeuse. + +Et tout cela avait tenu dans huit mois!... + +Quelle différence entre ce temps où elle vivait heureuse, honorée et +enviée, dans ce beau château de Sairmeuse dont elle se croyait la +maîtresse, et l'heure présente, où elle gisait fugitive et abandonnée, +dans une misérable chambre d'auberge, soignée par une vieille femme +qu'elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d'un vieux +soldat qui avait déserté, et celle de son amant proscrit... Car elle +avait un amant!... + +De ce grand naufrage de ses chères ambitions et de toutes ses +espérances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle +n'avait pas même sauvé son honneur de jeune fille!... + +Mais était-elle responsable toute seule? + +Qui donc lui avait imposé le rôle odieux qu'elle avait joué entre +Maurice, Martial et Chanlouineau? + +À ce dernier nom traversant sa pensée, toute la scène du cachot, +soudainement, lui apparut comme aux lueurs d'un éclair. + +Chanlouineau, condamné à mort, lui avait remis une lettre en lui +disant: + +--Vous la lirez quand je ne serai plus... + +Elle pouvait la lire, maintenant qu'il était tombé sous les balles!... +Mais qu'était-elle devenue?... Depuis le moment où elle l'avait reçue +elle n'y avait pas pensé... + +Elle se souleva, et d'une voix brève: + +--Ma robe!... demanda-t-elle à la vieille assise près du lit, +donnez-moi ma robe!... + +La vieille obéit, et d'une main fiévreuse Marie-Anne palpa la poche. + +Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous +l'étoffe, elle tenait la lettre. + +Elle l'ouvrit, la lut lentement à deux reprises et, se laissant +retomber sur son oreiller, fondit en larmes... + +Inquiet, Maurice s'approcha. + +--Qu'avez-vous, mon Dieu!... demanda-t-il d'une voix émue. + +Elle lui tendit la lettre en disant: + +--Lisez. + +Chanlouineau n'était qu'un pauvre paysan. + +Toute son instruction lui venait d'un vieil instituteur de campagne, +dont il avait fréquenté l'école pendant trois hivers, et qui +s'inquiétait infiniment moins de l'application de ses élèves que de la +grosseur de la bûche qu'ils apportaient chaque matin. + +Sa lettre, écrite sur le papier le plus commun, avait été fermée avec +un de ces maîtres pains à cacheter, larges et épais comme une pièce de +deux sous, que l'épicier de Sairmeuse débitait au quarteron. + +Pénible était l'écriture. Lourde et toute tremblée, elle trahissait la +main roide de l'homme qui a manié la bêche plus que la plume. + +Les lignes s'en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la +page, et les fautes d'orthographes s'y enlaçaient... + +Mais si l'écriture était d'un paysan vulgaire, la pensée était digne +des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde. + +Voici ce qu'avait écrit Chanlouineau, la veille, très-probablement, du +soulèvement: + +«Marie-Anne, + +«Le complot va donc éclater. Qu'il réussisse ou qu'il échoue, j'y +serai tué... Cela a été décidé par moi et arrêté le jour où j'ai su +que vous ne pouviez plus ne pas épouser Maurice d'Escorval. + +«Mais le complot ne réussira pas, et je connais assez votre père pour +savoir qu'il ne voudra pas survivre à sa défaite. + +«Si Maurice et votre frère Jean venaient à être frappés mortellement, +que deviendriez-vous, ô mon Dieu?... En seriez-vous donc réduite à +tendre la main aux portes?... + +«Je ne fais que penser à cela en dedans de moi, continuellement. J'ai +bien réfléchi et voici ma dernière volonté: + +«Je vous donne et lègue en toute propriété, tout ce que je possède: + +«Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en +dépendent, les taillis et les pâtures de Bérarde et cinq pièces de +terre au Valrollier. + +«Vous trouverez le détail de cela et de diverses choses encore dans +mon testament en votre faveur, déposé chez le notaire de Sairmeuse... + +«Vous pouvez accepter sans craindre, car n'ayant point de parents je +suis maître de mon bien. + +«Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera +aisément du tout une quarantaine de mille-francs... + +«Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre +contrée. La maison de la Borderie est commode à habiter, depuis que +j'ai fait diviser le bas en trois pièces, et que j'ai fait réparer le +fourneau de la cuisine. + +«Au premier est une chambre qui a été arrangée par le plus fameux +tapissier de Montaignac... qu'elle devienne la vôtre. + +«J'avais voulu qu'on y mit tout ce qu'on connaît de plus beau, dans un +temps où j'étais fou, et où je me disais que peut-être cette chambre +serait la nôtre. Les droits de «main-morte» seront chers, mais j'ai un +peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre, +vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d'or et +cent quarante écus de six livres... + +«Si vous refusiez cette donation, c'est que vous voudriez me +désespérer jusque dans la terre... Acceptez, sinon pour vous, du moins +pour... je n'ose pas écrire cela, mais vous ne me comprenez que trop. + +«Si Maurice n'est pas tué, et je tâcherai d'être toujours entre les +balles et lui, il vous épousera... Alors, il vous faudra peut-être son +consentement pour accepter ma donation. J'espère qu'il ne le refusera +pas. On n'est pas jaloux de ceux qui sont morts! + +«Il sait bien d'ailleurs que jamais vous n'avez eu un regard pour le +pauvre paysan qui vous a tant aimée... + +«Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque; je suis comme si +j'étais à l'agonie, n'est-ce pas, et je n'en réchapperai pas, bien +sûr... + +«Allons... adieu, Marie-Anne. + +«CHANLOUINEAU.» + +Maurice, lui aussi, relut à deux reprises avant de la rendre, cette +lettre où palpitait à chaque mot une passion sublime. + +Il se recueillit un moment, et d'une voix étouffée: + +--Vous ne pouvez refuser, prononça-t-il, ce serait mal! + +Son émotion était telle, que se sentant impuissant à la dissimuler, il +sortit. + +Il était comme foudroyé par la grandeur d'âme de ce paysan qui, après +lui avoir sauvé la vie à la Croix-d'Arcy, avait arraché le baron +d'Escorval aux exécuteurs, qui mourait pour n'avoir pu être aimé, qui +jamais n'avait laissé échapper une plainte ni un reproche, et dont la +protection s'étendait par delà le tombeau sur la femme qu'il avait +adorée. + +Se comparant à ce héros obscur, Maurice se trouvait petit, médiocre, +indigne... + +Qu'adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se présentait +jamais à l'esprit de Marie-Anne!... Comment lutter, comment écarter ce +souvenir écrasant, on ne se mesure pas contre une ombre... + +Chanlouineau s'était trompé: on peut être jaloux des morts!... + +Mais cette poignante jalousie, ces pensées douloureuses, Maurice sut +les ensevelir au plus profond de son âme, et les jours qui suivirent, +il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne. + +Car elle ne se rétablissait toujours pas, l'infortunée... + +Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les +forces ne lui revenaient pas. Il lui était impossible de se lever, et +Maurice ne pouvait songer à quitter Saliente, encore qu'il sentît que +le terrain y brûlait sous les pieds. + +Même, cette faiblesse persistante commençait à étonner la vieille +garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en +était presque ébranlée. + +L'honnête caporal Bavois parla le premier de consulter «un major», +s'il s'en trouvait un, toutefois, ajoutait-il «dans ce pays de +sauvages.» + +Oui, il se trouvait un médecin aux environs, et même un homme d'une +expérience supérieure. Attaché autrefois à la cour si brillante du +prince Eugène, il avait tout à coup quitté Milan et était venu cacher, +en cette contrée perdue, un désespoir d'amour, prétendaient les uns, +les déceptions de son ambition, assuraient les autres. + +C'est à ce médecin que Maurice eut recours, non sans de longues +indécisions, après une conférence avec Marie-Anne. + +Il vint un matin, monté sur un petit bidet, et avant de se faire +conduire à la chambre de la malade, il s'entretint assez longtemps +avec Maurice, dans la cour de l'hôtellerie, tout en marchant. + +C'était un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d'âge, qui +semblent vieillis plutôt que vieux. + +Il était grand, maigre et un peu voûté. Son passé, quel qu'il fût, +avait creusé sur son front des rides profondes, et ses regards, quand +il fixait son interlocuteur, étaient plus aigus et plus tranchants que +des bistouris. + +Il resta près d'un quart d'heure enfermé avec Marie-Anne, et quand il +sortit, il attira Maurice à part. + +--Cette jeune dame est enceinte, prononça-t-il. + +Là était le secret des hésitations de Maurice. Il ne répondit pas, et +alors le médecin ajouta: + +--Cette jeune dame est-elle véritablement votre femme, monsieur... +Dubois? + +Il insistait d'une façon si étrange sur ce nom: Dubois; ses yeux +avaient un éclat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir +jusqu'au blanc des yeux. + +--Je ne m'explique pas votre question, monsieur!... dit-il avec un +accent irrité. + +Le médecin haussa légèrement les épaules. + +--Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il... +seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes bien jeune pour +un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en +tournée!... Quand on parle à la jeune dame de son mari, elle devient +cramoisie!... L'homme qui vous accompagne a de terribles moustaches +pour un fermier!... Après cela, vous me direz qu'il y a eu des +troubles, de l'autre côté de la frontière, à Montaignac. + +De pourpre qu'il était, Maurice était devenu blême. + +Il se sentait découvert; il se voyait aux mains de ce médecin. + +Que faire?... Nier! À quoi bon! + +Il songea que s'abandonner est parfois la suprême prudence, que +l'extrême confiance force souvent la discrétion... et d'une voix émue: + +--Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, dit-il... L'homme qui +m'accompagne et moi, sommes des réfugiés, sans doute condamnés à mort +en France à cette heure. + +Et sans laisser au docteur le temps de répondre, il lui dit quels +terribles événements l'avaient amené à Saliente, et l'histoire +navrante de ses amours. Il n'omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni +celui de Marie-Anne. + +Le médecin, quand il eut terminé, lui serra la main... + +--C'est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il. +Croyez-moi, monsieur... Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que +j'ai vu, d'autres peuvent le voir. Et surtout ne prévenez pas votre +hôtelier de votre départ. Il n'a pas été dupe de vos explications. +L'intérêt seul lui a fermé la bouche. Il vous a vu de l'or, tant que +vous en dépenserez chez lui, il se taira... s'il vous savait à la +veille de lui échapper, il parlerait peut-être... + +--Eh!... monsieur, comment partir?... + +--Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur. + +Il parut se recueillir, ses yeux se voilèrent comme si la situation de +Maurice lui eût rappelé de cruels souvenirs, et d'une voix profonde il +ajouta: + +--Et croyez-moi... Au prochain village arrêtez-vous et donnez votre +nom à Mlle Lacheneur. + +Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le +médecin dut supposer qu'il s'expliquait mal. + +--Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu'un +honnête homme ne peut hésiter à épouser au plus tôt cette malheureuse +jeune fille. + +Le conseil avait paru presque ridicule à Maurice; la leçon l'irrita. + +--Eh! monsieur, s'écria-t-il, avez-vous réfléchi à ce que vous me +conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamné à mort +peut-être, je me procure les pièces qu'on exige pour un mariage!... + +Le médecin hochait la tête. + +--Permettez!... Vous n'êtes plus en France, monsieur d'Escorval, vous +êtes en Piémont... + +--Raison de plus... + +--Non, parce qu'en ce pays on se marie encore, on peut se marier du +moins, sans toutes les formalités qui vous préoccupent. + +Maurice était devenu attentif. + +--Est-ce possible!... exclama-t-il. + +--Oui!... qu'un prêtre se trouve, qui consente à votre union, à +vous inscrire sur le registre de sa paroisse et à vous donner un +certificat, et vous serez unis si indissolublement, Mlle Lacheneur et +vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce... + +Suspecter la vérité de ces affirmations était difficile, et cependant +Maurice doutait encore. + +--Ainsi, monsieur, fit-il, tout hésitant, je trouverais un prêtre qui +consentirait... + +Le médecin se taisait, on eût dit qu'il se reprochait de s'être tant +avancé, et de s'occuper ainsi d'une affaire qui n'était pas sienne. + +Puis, tout à coup, d'un ton brusque, il reprit: + +--Écoutez-moi bien, monsieur d'Escorval. Je vais me retirer; mais +avant j'aurai soin de recommander à la malade beaucoup d'exercice... +Je le lui ordonnerai devant vos hôtes. En conséquence, après-demain, +mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, Mlle Lacheneur, +le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez +jusqu'à Vigano, à trois lieues d'ici, c'est là que je demeure... +Je vous conduirai à un prêtre qui est mon ami, et qui, sur ma +recommandation, fera ce que vous lui demanderez... Réfléchissez. +Dois-je vous attendre mercredi?... + +--Oh! oui, monsieur, oui!... Et comment vous remercier?... + +--En ne me remerciant pas!... Allons, voici l'hôtelier, redevenez M. +Dubois. + +Maurice était ivre de joie. Il comprenait fort bien toute +l'irrégularité d'un tel mariage, mais il était persuadé qu'il +rassurerait la conscience troublée de Marie-Anne. Pauvre fille!... Le +sentiment de sa faute la tuait. + +Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un événement imprévu qui +peut-être anéantirait ses projets. + +--La bercer d'espérances qui ne se réaliseraient pas serait cruel, +pensait-il. + +Mais le vieux médecin ne s'était pas avancé à la légère, et tout +devait se passer comme il l'avait promis. + +Un prêtre de Vigano bénit le mariage de Maurice d'Escorval et de +Marie-Anne Lacheneur, et après les avoir inscrits sur le registre de +son église, leur délivra un certificat que signèrent comme témoins le +médecin et le caporal Bavois... + +Le soir même, les mules étaient renvoyées à Saliente, et les fugitifs +qui avaient à redouter les bavardages de l'hôtelier se remettaient en +route. + +L'abbé Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressément +recommandé de gagner Turin le plus tôt possible. + +--C'est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme +dans la foule. J'y ai de plus un ami, dont voici le nom et l'adresse; +vous irez le voir, et j'espère, par lui, vous faire passer des +nouvelles de votre père. + +C'est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se +dirigeaient. + +Mais ils n'avançaient que lentement, obligés qu'ils étaient d'éviter +les routes fréquentées et de renoncer aux moyens ordinaires de +transport. + +Selon le hasard des localités, ils louaient une mauvaise charrette, +des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil à la nuit, ils +marchaient. + +Ces fatigues qui, en apparence, eussent dû achever Marie-Anne, la +remirent... Après cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le +sang remontait à ses joues pâlies. + +--Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles +récompenses nous garde l'avenir!... + +Non, le sort ne se lassait pas, ce n'était qu'un répit de la +destinée... + +Par une belle matinée d'avril, les proscrits s'étaient arrêtés, pour +déjeuner, dans une auberge à l'entrée d'un gros bourg... + +Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer +l'hôtesse, quand un cri déchirant le ramena... + +Marie-Anne, pâle et les yeux égarés agitait un journal, et d'une voix +rauque disait: + +--La!... Maurice... Regarde! + +C'était un journal français, vieux de quinze jours, oublié sans doute +par quelque voyageur, et qui depuis traînait sur les tables... + +Maurice le prit et lut: + +«Hier, a été exécuté Lacheneur, le chef des révoltés de Montaignac. +Ce misérable perturbateur a conservé jusque sur l'échafaud l'audace +coupable dont il avait donné tant de preuves...» + +Tout le reste de l'article, écrit sous l'empire des idées de M. de +Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, était sur ce ton. + +--Mon père a été exécuté! reprit Marie-Anne d'un air sombre, et je +n'étais pas là , moi, sa fille, pour recueillir sa volonté suprême et +son dernier regard... + +Elle se leva, et d'un ton bref et impérieux: + +--Je n'irai pas plus loin, déclara-t-elle; il faut revenir sur nos +pas, à l'instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France... + +Rentrer en France... s'exposer à des périls mortels!... À quoi bon!... +Le malheur affreux n'était-il pas irréparable?... + +C'est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par +exemple!... Il tremblait, ce vieux soldat, qu'on ne le soupçonnât +d'avoir peur... + +Mais Maurice ne l'écouta pas. + +Il frissonnait!... Il lui semblait que le baron d'Escorval avait dû +être atteint et frappé en même temps que M. Lacheneur. + +--Oui, partons, s'écria-t-il, rentrons!... + +Et comme il ne devait plus être question de prudence, jusqu'au moment +où ils fouleraient le sol français, ils se procurèrent une voiture +pour les conduire, par la grande route, jusqu'au point le plus +rapproché de la frontière. + +Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir, +préoccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les +emportaient. + +Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse? + +Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se résigner au +châtiment et à l'humiliation... + +Maurice frémissait à l'idée seule des mépris qui attendent une pauvre +jeune fille séduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux, +de dissimuler, de se cacher... + +--Notre certificat de mariage, disait-il, n'imposerait pas silence aux +méchants... Que de misères alors!... Il faut cacher ce qui est, il +le faut!... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans +doute. + +Malheureusement, Marie-Anne céda. + +--Vous le voulez, dit-elle, j'obéirai, personne ne saura rien... + +Le lendemain, qui était le 17 avril, à la tombée de la nuit, les +fugitifs arrivaient à la ferme du père Poignet. + +Maurice et le caporal Bavois étaient déguisés en paysans... + +Le vieux soldat avait fait à la sûreté commune un sacrifice qui lui +avait tiré une larme: + +Il avait coupé sa moustache. + + + + +XXXVII + + +C'est entre l'abbé Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la +place d'Armes de Montaignac, qu'avaient été discutées et arrêtées les +conditions de l'évasion du baron d'Escorval. + +Une difficulté tout d'abord s'était présentée qui avait failli rompre +la négociation: + +--Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron. + +--Sauvez le baron, répondait l'abbé, et votre lettre vous sera rendue. + +Mais Martial était de ces natures que l'ombre seule de la contrainte +exaspère. + +L'idée qu'il paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il +ne se rendait qu'aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur. + +--Voici mon dernier mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi +à l'instant ce brouillon que m'a arraché une ruse de Chanlouineau, +et je vous jure sur l'honneur de mon nom, que tout ce qu'il est +humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai... +Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir. + +La situation était désespérée, le danger pressant, le temps mesuré... +Le ton de Martial annonçait une résolution inébranlable. + +L'abbé pouvait-il hésiter? + +Il tira la lettre de sa poche, et la tendant à Martial: + +--Voici, monsieur! prononça-t-il d'une voix solennelle, souvenez-vous +que vous venez d'engager l'honneur de votre nom. + +--Je me souviendrai, monsieur le curé... Allez chercher les cordes. + +C'est ainsi que les choses s'étaient passées. + +C'est dire la douleur de l'abbé Midon quand eut lieu l'épouvantable +chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s'écria que la corde avait +été coupée. + +--C'est ma confiance qui tue le baron!... dit-il. + +Et cependant il ne pouvait se résoudre à charger Martial de cette +exécrable action. Elle trahissait une profondeur de scélératesse et +d'hypocrisie qu'on ne rencontre guère chez les hommes de moins de +vingt-cinq ans. + +Mais il avait sur ses émotions la puissance du prêtre. Nul ne put +soupçonner le secret de ses pensées. Il resta maître de soi, et c'est +avec les apparences du plus inaltérable sang-froid qu'il donna sur +place les premiers soins au baron et qu'il régla les détails de la +fuite. + +Quand il vit M. d'Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu +s'éloigner le cortège destiné à donner le change, il respira. + +Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait +dans ce pauvre corps brisé une intensité de vie qu'on n'y eût pas +soupçonnée. + +L'important, à cette heure, était de se procurer les instruments de +chirurgie et les médicaments qu'exigeait l'état du blessé. + +Mais où, mais comment se les procurer? + +La police du marquis de Courtomieu épiait les médecins et les +pharmaciens de Montaignac, espérant arriver par eux, et à leur insu, +jusqu'aux blessés du soulèvement. + +Le passé de l'abbé Midon sauva le présent. + +Lui qui s'était fait la Providence des malheureux de sa paroisse, +lui qui, pendant dix ans, avait été le médecin et le chirurgien des +pauvres, il avait à sa cure une trousse presque complète, et cette +grande boîte de médicaments qu'il portait sur le dos dans ses +tournées. + +--Ce soir, dit-il à Mme d'Escorval, j'irai chercher tout cela. + +L'obscurité venue, en effet, il passa une longue blouse bleue, +rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers +le village de Sairmeuse. + +Pas une lumière ne brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la +vieille gouvernante, devait être à bavarder chez les voisins. + +L'abbé pénétra dans cette maison, qui avait été la sienne, en forçant +la porte du petit jardin; il trouva à tâtons ce qu'il voulait, et se +retira sans avoir été aperçu... + +Et cette nuit-là même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme +du père Poignot, il eût entendu deux ou trois cris effrayants, +sinistres comme ceux de la bête qu'on égorge. + +L'abbé hasardait une cruelle, mais indispensable opération. + +Son cœur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique +jamais il n'eût rien tenté de si difficile. + +--Ce n'est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit, +j'ai mis mon espoir plus haut. + +Cet espoir ne fut pas déçu, car à trois jours de là , le blessé, après +une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance. + +Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet, +sa première parole fut pour son fils. + +--Maurice?... demanda-t-il. + +--En sûreté!... répondit l'abbé Midon. Il doit être sur la route de +Turin. + +Les lèvres de M. d'Escorval s'agitèrent comme s'il eût murmuré une +prière, et d'une voix faible: + +--Nous vous devrons tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que +je m'en tirerai. + +Tout faisait supposer qu'il s'en tirerait, en effet, non sans +souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois +faisaient trembler ceux qui l'entouraient. + +Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine. + +En ces circonstances périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces +braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent héroïques. +Pour que personne ne soupçonnât la présence de leurs hôtes, ils surent +déployer cette finesse de paysan près de laquelle la rouerie des plus +subtils diplomates n'est que simplicité. + +Ainsi s'étaient écoulés quarante jours, quand un soir, c'était le 17 +avril, pendant que l'abbé Midon lisait un journal au baron d'Escorval, +la porte du grenier s'entrebâilla doucement, et un des fils Poignot se +montra et disparut aussitôt... + +Sans affectation, le prêtre acheva sa phrase, posa son journal et +sortit. + +--Qu'est-ce? demanda-t-il au jeune gars. + +--Eh! monsieur le curé, M. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal +viennent d'arriver; ils voudraient monter. + +En trois bonds, l'abbé Midon descendit le roide escalier. + +--Malheureux!... s'écria-t-il en marchant sur les trois imprudents, +que voulez-vous?... + +Et s'adressant à Maurice: + +--C'est par vous et pour vous que votre père a failli mourir!... +Craignez-vous donc qu'il en réchappe, que vous revenez, au risque de +montrer aux délateurs le chemin de sa retraite!... Partez. + +Le pauvre garçon, atterré, balbutiait des excuses inintelligibles. +L'incertitude lui avait paru pire que la mort; il avait appris +le supplice de M. Lacheneur; il n'avait pas réfléchi; il allait +s'éloigner; il ne demandait qu'à voir son père; il voulait seulement +embrasser sa mère... + +Le prêtre fut inflexible. + +--Une émotion peut tuer votre père, déclara-t-il; apprendre à votre +mère votre retour et à quels dangers vous vous êtes follement exposé, +serait lui enlever toute sécurité... Retirez-vous... Repassez la +frontière cette nuit même. + +Jean Lacheneur, témoin de cette scène, s'approcha. + +--Je m'éloignerai aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai +de garder ma sœur... La place de Marie-Anne est ici et non sur les +grands chemins... + +L'abbé Midon se tut, évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis +brusquement: + +--Soit, dit-il, partez; je n'ai vu votre nom sur aucune liste; on ne +vous poursuit pas... + +Ainsi séparé tout à coup de celle qui était sa femme, après tout, +Maurice eût voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernières +recommandations, l'abbé ne le permit pas. + +--Fuyez!... dit-il encore en entraînant Marie-Anne... Adieu! + +Le prêtre s'était trop hâté. + +Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le +livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur. + +Dès qu'ils furent dehors: + +--Voilà donc, s'écria Jean, l'œuvre des Sairmeuse et du marquis de +Courtomieu!... Je ne sais, moi, où ils ont jeté le corps de mon père +exécuté; vous ne pouvez, vous, embrasser votre père, lâchement, +traîtreusement assassiné par eux!... + +Il eut un éclat de rire nerveux, strident, terrible, et d'une voix +rauque poursuivit: + +--Et cependant, si nous gravissions cette éminence, nous apercevrions, +dans le lointain, le château de Sairmeuse illuminé... Ce soir, on fête +le mariage de Martial et de Mlle Blanche... Nous errons à l'aventure, +nous, sans amis, sans asile; là -bas, ils tiennent table, ils rient, +les verres se choquent. + +Il n'en fallait pas tant pour rallumer toutes les colères de Maurice. +Tout son sang afflua à son cerveau. Il oublia tout pour se dire que +troubler cette fête de sa présence serait une vengeance digne de lui. + +--Je vais aller provoquer Martial, s'écria-t-il, à l'instant, chez +lui... + +Mais Jean l'interrompit. + +--Non, dit-il, pas cela!... Ils sont lâches, ils vous feraient +arrêter. Il faut écrire, je porterai la lettre. + +Le caporal Bavois les entendait, il eût pu s'opposer à leur folie... + +Mais non... il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique +leur fureur de vengeance, et jugeant qu'ils «n'avaient pas froid aux +yeux» il les estimait davantage... + +À tous risques, ils entrèrent donc dans le premier bouchon qu'ils +rencontrèrent sur leur route, et la provocation fut écrite et confiée +à Jean Lacheneur.... + + + + +XXXVIII + + +Troubler la fête du château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie +d'un premier jour de mariage, épouvanter de sinistres présages l'union +de Martial et de Mlle Blanche de Courtomieu... + +Voilà , en vérité, tout ce qu'espérait Jean Lacheneur. + +Quant à croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel +de Maurice, misérable et proscrit... il ne le croyait pas. + +Même, tout en attendant Martial dans le vestibule du château, il +s'armait contre les mépris et les railleries dont ne manquerait pas de +l'accabler tout d'abord, présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme +qu'il venait défier. + +L'accueil évidemment bienveillant de Martial le déconcerta un peu... + +Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la +provocation mortellement offensante de Maurice. + +--Nous avons frappé juste!... pensait-il. + +Martial lui ayant pris la main pour l'entraîner, il ne résista pas... + +Et pendant qu'il traversait les salons ruisselants de lumière, tout en +fendant les groupes d'invités surpris, Jean ne songeait ni à ses gros +souliers ferrés ni a ses habits de paysan. + +Tout palpitant d'anxiété, il se demandait; + +--Que va-t-il se passer?... + +Il le sut bientôt. + +Appuyé au chambranle doré de la porte de la galerie, il assista à la +terrible scène du petit salon. + +Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du +marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d'Escorval. + +On eût cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid +et immobile, pâle, les lèvres pincées, les yeux baissés... Mais +ces apparences mentaient. Son cœur se dilatait en une espèce de +jouissance, et s'il baissait les yeux, c'est qu'il ne voulait pas +qu'on pût voir quelle joie immense y éclatait. + +Jamais il n'eût osé souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si +terrible. + +Et cependant ce n'était rien encore... + +Après avoir écarté brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s'opposait +à sa sortie, qui s'accrochait désespérément à ses vêtements, Martial +reprit le bras de Jean Lacheneur. + +--Arrivez!... lui dit-il d'une voix frémissante. Suivez-moi!... + +Jean le suivit. + +Ils traversèrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invités +pétrifiés; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s'empara +d'un candélabre allumé sur une console et ouvrit une petite porte qui +donnait sur un escalier de service. + +--Où me conduisez-vous?... demanda Jean Lacheneur. + +Martial, qui avait déjà gravi deux ou trois marches, se retourna: + +--Avez-vous donc peur? fit-il. + +L'autre haussa les épaules, et froidement: + +--Si vous le prenez ainsi, prononça-t-il, montons. + +Ils montèrent au second étage du château et arrivèrent à un +appartement à demi démeublé, où tout était en désordre. + +C'était l'appartement de garçon de Martial. La veille au soir, il +avait bien cru qu'il y couchait pour la dernière fois. + +Cet appartement, autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu'il +venait passer les vacances près de son père, et rien n'y avait été +changé. Il reconnaissait les rideaux à ramages, les grandes rosaces +du tapis et jusqu'au vieux fauteuil où il avait lu tant de romans en +cachette. + +Dès qu'ils furent entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté +dans un angle, le brisa plutôt qu'il ne l'ouvrit et prit dans un +tiroir un papier plié fort menu qu'il glissa dans sa poche. + +Bien qu'il parût agir dans la plénitude de sa volonté, un observateur +eût été effrayé de ses mouvements saccadés, de sa pâleur et de l'éclat +de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus +raisonnablement, se trahissent par un extérieur pareil. + +--Maintenant, dit-il, partons... Il faut éviter une scène; mon père +et... ma femme me cherchent sans doute... Nous nous expliquerons +dehors. + +Ils descendirent en toute hâte, sortirent par les jardins et eurent +bientôt atteint la longue avenue de Sairmeuse. + +Alors Jean Lacheneur s'arrêta court. + +--Venir si loin pour un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il. +Enfin, vous l'avez voulu. Que dois-je répondre à Maurice d'Escorval? + +--Rien! Vous allez me conduire près de lui. + +--Vous?... + +--Oui, moi!... Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me +justifie... Marchons! + +Mais Jean Lacheneur ne bougea pas. + +--Ce que vous me demandez est impossible, prononça-t-il. + +--Pourquoi? + +--Parce que Maurice est poursuivi. S'il était pris, il serait traduit +devant la Cour prévôtale et sans doute condamné a mort. Il se cache, +il a trouvé une retraite sûre, je n'ai pas le droit de la faire +connaître. + +En fait de retraite sûre, Maurice n'avait alors que la bois voisin, +où, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean. + +Mais Jean n'avait pu résister à la tentation de prononcer cette +réponse, plus insultante que s'il eût dit simplement: + +--Nous craignons les délateurs!... + +La preuve que Martial n'était pas soi, c'est que lui si fier, si +violent, il ne releva pas l'outrage. + +--Vous vous défiez de moi!... fit-il tristement. + +Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense. + +--Cependant, insista Martial, après ce que vous venez de voir et +d'entendre, vous ne pouvez plus me soupçonner d'avoir coupé les cordes +que j'ai portées au baron d'Escorval. + +--Non... Je suis persuadé que vous êtes innocent de cette atroce +lâcheté. + +--Vous avez vu comment j'ai puni celui qui a osé compromettre +l'honneur du nom de Sairmeuse... Et celui-là , cependant, est le père +de la jeune fille que j'ai épousée aujourd'hui même... + +--J'ai vu!... mais je vous répondrai quand même: impossible! + +Véritablement, Jean était stupéfait de la patience,--il faut dire +plus,--de l'humble résignation de Martial. + +Au lieu de se révolter, Martial tira de sa poche le papier qu'il était +allé prendre à son appartement, et le tendant à Jean: + +--Ceux qui m'infligent cette honte qu'on doute de ma parole, seront +châtiés, dit-il d'une voix sourde... Vous ne croyez pas à ma +sincérité, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a +Maurice et qui vous rassurera... + +--Qu'est-ce que cette preuve?... + +--Le brouillon écrit de ma main, en échange duquel mon père a favorisé +l'évasion du baron d'Escorval... Un inexplicable pressentiment m'a +empêché de brûler cette pièce compromettante... je m'en réjouis +aujourd'hui. Reprenez cette lettre, elle me remet à votre discrétion. + +Tout autre que Jean Lacheneur eût été touché de cette grandeur d'âme, +que d'aucuns eussent taxée d'héroïque niaiserie. + +Jean demeura implacable. Il avait au cœur une de ces haines que rien +ne désarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles +satisfactions n'assouvissent, qui loin de s'affaiblir avec les années, +grandissent et deviennent plus terribles. + +Il eût tout sacrifié, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux! +à l'ineffable jouissance de voir à ses pieds ce fier marquis qu'il +exécrait. + +--Bien, dit-il, je remettrai cela à Maurice. + +--C'est un gage d'alliance, ce me semble? + +Jean Lacheneur eut un geste terrible d'ironie et de menace. + +--Un gage d'alliance! s'écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le +marquis!... Avez-vous donc oublié tout le sang qui a coulé entre nous? +Vous n'avez pas coupé les cordes, soit!... Mais qui donc a condamné à +mort le baron d'Escorval innocent? N'est-ce pas le duc de Sairmeuse? +Une alliance!... Vous oubliez donc que vous et les vôtres vous avez +conduit mon père à l'échafaud!... Comment avez-vous remercié cet homme +dont l'héroïque probité vous a rendu une fortune!... Vous avez essayé +de séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l'avez pas +séduite, mais vous l'avez bien perdue de réputation. + +--J'ai offert mon nom et ma fortune à votre sœur. + +--Je l'eusse tuée de ma main si elle eût accepté!... C'est que je +n'oublie pas, moi, et je vous le prouverai... Si jamais quelque +grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez à Jean +Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose... + +Il s'emportait, il s'oubliait; une violente secousse de sa volonté lui +rendit sa froideur, et d'un ton posé il ajouta: + +--Et si vous tenez tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la +Rèche à midi, il y sera. Au revoir!... + +Ayant dit, il se jeta brusquement de côté, franchit d'un bond le talus +de l'avenue, et disparut dans les ténèbres... + +--Jean!... cria Martial d'une voix presque suppliante; Jean! revenez; +écoutez-moi! + +Pas de réponse... + +Et bientôt, le bruit des souliers ferrés du frère de Marie-Anne +s'éteignit sur la terre labourée... + +Une sorte d'étourdissement, comme après une chute, s'était emparé du +jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout à la même place au +milieu de l'avenue, immobile, sans projets et sans pensées... + +Un cheval qui passait à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et +qui en passant faillit l'écraser, le tira de cet anéantissement. + +Il tressaillit comme un homme éveillé en sursaut, et la conscience de +ses actes qu'il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui +revint. + +Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l'ivrogne qui, +l'ivresse dissipée, constate avec épouvante ses extravagances. + +Était-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l'homme qui +vantait son sang-froid et son insensibilité parfaite, qui s'était +laissé emporter ainsi! + +Hélas! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de +Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la +trompait pas absolument... + +Martial, qui eût dédaigné l'opinion du monde entier, fut comme frappé +de vertige, à l'idée que Marie-Anne le méprisait sans doute, et +qu'elle le tenait pour un traître et pour un lâche... + +C'est pour elle que, dans un accès de rage, il avait voulu une +éclatante justification. + +S'il suppliait Jean de le conduire près de Maurice d'Escorval, c'est +que près de Maurice il espérait trouver Marie-Anne pour lui dire: + +--Les apparences étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l'ai +prouvé en démasquant le coupable. + +C'est à Marie-Anne qu'il eût voulu remettre le brouillon qu'il avait +conservé, se disant qu'à tout le moins il l'étonnerait à force de +générosité... + +Son attente avait été trompée, et il n'apercevait plus de réel qu'un +scandale inouï. + +--Ce sera le diable à arranger, cet esclandre... se dit-il; mais +bast!... personne n'y pensera plus dans un mois. Le plus court est +d'aller au devant des commentaires... Rentrons!... + +Il disait cela: «rentrons,» du ton le plus délibéré. Le fait est qu'à +mesure qu'il approchait du château, sa résolution chancelait. + +La fête de ses noces, qui devait être si magnifique, était déjà +terminée; les invités ne se retiraient pas, ils s'enfuyaient... + +Martial réfléchissait qu'il allait se trouver seul entre sa jeune +femme, son père et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors, +de cris, de larmes, de colère et de menaces!... Et il affronterait +tout cela... + +--Ma foi! non!... prononça-t-il à demi-voix, pas si bête... +Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparaîtrai demain... + +Mais où passer la nuit?... Il était en costume de cérémonie, nu-tête, +et il commençait à avoir froid... La maison occupée par le duc à +Montaignac était une ressource. + +--J'y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d'autres habits, +du feu, et demain un cheval pour revenir. + +C'était une longue traite à faire à pied, mais dans sa disposition +d'esprit cela ne lui déplut pas. + +Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de +son haut en le reconnaissant... + +--Vous, monsieur le marquis!... + +--Oui, moi!... Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m'y +des vêtements pour me changer... + +Le valet obéit, et bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un +canapé devant la cheminée. + +--Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le +dessus. + +Il essaya, mais il n'était pas de cette force. + +Sa pensée lui échappait pour s'envoler à Sairmeuse, dans cette chambre +nuptiale où il avait prodigué les plus exquises recherches du luxe. + +Il eut dû y être à cette heure, près de Blanche, cette jeune femme +si jolie qui était la sienne, qu'il n'aimait pas, mais dont il était +passionnément aimé... + +Pourquoi l'avoir abandonnée?... Était-elle donc responsable de +l'infamie du marquis de Courtomieu? + +--Pauvre fille!... pensait-il, quelle nuit de noces!... + +Au jour, cependant, il s'endormit d'un sommeil fiévreux, et il était +plus de neuf heures quand il s'éveilla. + +Il se fit servir à déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il +mangeait de bon appétit, quand tout à coup: + +--Qu'on me selle un cheval, s'écria-t-il. Vite!... très-vite!... + +Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas +s'y rendre!... + +Il s'y rendit, et, grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied +à terre à la Rèche comme sonnait la demie de onze heures. + +Les autres ne devant pas être arrivés encore; il attacha son cheval +à un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point +culminant de la lande. + +Là avait été autrefois la masure de Lacheneur... Il n'en restait que +les quatre murs, noircis par l'incendie et à demi-éboulés... + +Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une +violente émotion, quand il entendit un grand froissement dans les +ajoncs. + +Il se retourna: Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient... + +Le vieux soldat portait sous le bras un long et étroit paquet +enveloppé de serge: c'était des épées que, pendant la nuit, Jean +Lacheneur était allé chercher à Montaignac, chez un officier à +demi-solde. + +--Nous sommes fâchés, monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait +attendre. Remarquez toutefois qu'il n'est pas midi... Puis nous +comptions peu sur vous... + +--Je tenais trop à me... justifier, interrompit Martial, pour n'être +pas exact. + +Maurice haussa dédaigneusement les épaules. + +--Il ne s'agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d'un ton rude +jusqu'à la grossièreté, mais de se battre. + +Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla +pas. + +--Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur +ici présent ne vous a rien dit. + +--Jean m'a tout raconté... + +--Eh bien, alors?... + +Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi. + +--Alors, répondit-il, avec une violence inouïe, ma haine est pareille, +si mon mépris a diminué... Vous me devez une rencontre, monsieur, +depuis le jour où nos regards se sont croisés sur la place de +Sairmeuse, en présence de Mlle Lacheneur... Vous m'avez dit ce +jour-là : «Nous nous retrouverons!» Nous voici face à face... Quelle +insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre?... + +Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit +une des épées que lui présentait le caporal Bavois, et tombant en +garde: + +--Vous l'aurez voulu, dit-il d'une voix stridente... Le souvenir de +Marie-Anne ne peut plus vous sauver... + +Mais les fers étaient à peine croisés, qu'un cri de Jean et du caporal +Bavois arrêta le combat. + +--Les soldats!... crièrent-ils, fuyons!... + +Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes +leurs forces. + +--Ah! je l'avais bien dit!... s'écria Maurice, le lâche est venu, mais +il avait prévenu les gendarmes!... + +Il bondit en arrière, et brisant son épée sur son genou, il en lança +les tronçons à la face de Martial en disant: + +--Voilà ton salaire, misérable!... + +--Misérable!... répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître!... +infâme!... + +Et ils s'enfuirent laissant Martial foudroyé... + +Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient; il courut au +sous-officier qui les commandait, et d'une voix brève: + +--Me reconnaissez-vous?... + +--Oui, répondit le sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse. + +--Eh bien, je vous défends de poursuivre ces gens qui fuient!... + +Le sergent hésita d'abord, puis d'un ton décidé: + +--Je ne puis vous obéir, monsieur, j'ai ma consigne. + +Et s'adressant à ses hommes: + +--Allons, vous autres, haut le pied! + +Il allait donner l'exemple, Martial le retint par le bras. + +--Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous +envoie... + +--Qui?... le colonel, parbleu! d'après les ordres que le grand prévôt, +M. de Courtomieu, lui a envoyés hier soir par un homme à cheval... +Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du +jour... Mais lâchez-moi, sacré tonnerre!... vous allez me faire +manquer mon expédition... + +Il s'échappa, et Martial, plus trébuchant qu'un homme ivre, descendit +la lande et alla reprendre son cheval. + +Mais il ne rentra pas au château de Sairmeuse... Il revint à +Montaignac, et passa le reste de l'après-midi enfermé dans sa chambre. + +Et le soir même il expédiait à Sairmeuse deux lettres... + +L'une à son père, l'autre à sa jeune femme. + + + + +XXXIX + + +Si abominable que Martial imaginât le scandale de ses emportements, +l'idée qu'il s'en faisait restait encore au-dessous de la réalité. + +La foudre tombant au milieu de la galerie, n'eût pas impressionné les +hôtes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de +Maurice d'Escorval. + +Un frisson courut par l'assemblée, quand Martial, effrayant de colère, +lança la lettre froissée au visage de son beau-père, le marquis de +Courtomieu. + +Et quand le marquis s'affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes +femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri +d'effroi... + +Il y avait bien vingt secondes que Martial était sorti avec Jean +Lacheneur et les invités restaient encore immobiles comme des statues, +pâles, muets, stupéfaits et comme pétrifiés. + +Ce fut Mme Blanche, la mariée, qui rompit le charme. + +Pendant que le marquis de Courtomieu se pâmait sans que personne +encore songeât à le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse +trépignait et se mordait les poings de colère, la jeune marquise +essaya de sauver la situation... + +Le poignet meurtri de l'étreinte brutale de Martial, le cœur tout +gonflé de haine et de rage, plus blanche que son voile de mariée, +elle eut la force de retenir ses larmes prêtes à jaillir, elle sut +contraindre ses lèvres à sourire. + +--C'est vraiment donner trop d'importance à un petit malentendu qui +s'expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les +plus rapprochées d'elle. + +Et aussitôt, s'avançant jusqu'au milieu de la galerie, elle fit signe +à l'orchestre de commencer une contre-danse. + +Mais aux premières mesures de l'orchestre, éclatant soudainement, tous +les invités, d'un mouvement unanime, se précipitèrent vers la porte. + +On eût dit que le feu venait de prendre au château... On ne se +retirait pas, on fuyait... + +Une heure plus tôt, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse +étaient excédés d'empressements serviles et de plates adulations... + +En ce moment, ils n'eussent pas trouvé dans toute cette foule si noble +un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main. + +C'est que l'instant d'avant on les croyait tout-puissants... Ils +venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en étouffant la +conspiration... On les savait bien en cour et amis du roi... On leur +supposait sur l'esprit des ministres une influence qui devait tourner +au profit de leurs amis... + +Tandis que maintenant, à la suite de la lettre si explicite de +Maurice, après les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis +précipités du faîte de leurs grandeurs, disgraciés, punis peut-être... + +Or, le grand art consiste à pressentir les disgrâces... + +Héroïque jusqu'au bout, «la mariée» fit, pour arrêter cette déroute, +d'incroyables efforts. + +Debout près de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux +lèvres, Mme Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus +flatteuses paroles, s'épuisant en arguments pour rassurer ces +déserteurs. + +Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux +danseurs, elle s'adressait aux jeunes filles... + +Efforts vains!... sacrifices inutiles!... Beaucoup de femmes, sans +doute, ce soir-là , se donnèrent la délicate jouissance de faire payer +à la jeune marquise de Sairmeuse les dédains et les épigrammes de +Blanche de Courtomieu... + +Enfin, le moment arriva où de tous ces hôtes si empressés à accourir, +le matin, il ne resta plus qu'un vieux gentilhomme, lequel, +prudemment, à cause de sa goutte, avait laissé s'écouler la foule. + +Il s'inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et +rougissant de cette insulte à une femme, il sortit comme les autres... + +Mme Blanche était seule!... Elle n'avait plus besoin de se +contraindre... Il n'y avait plus là de témoins pour épier ses +horribles souffrances et en jouir... + +D'un geste furieux, elle arracha son voile de mariée et sa couronne de +fleurs d'oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula +aux pieds... + +Un valet de pied traversant la galerie, elle l'arrêta. + +--Éteignez partout!... lui dit-elle comme si elle eût été chez son +père, à Courtomieu et non pas à Sairmeuse. + +On lui obéit, et alors, pâle et échevelée, les yeux hagards, elle +courut au petit salon où avait eu lieu la scène... + +Des domestiques s'empressaient autour du marquis de Courtomieu qui +gisait sur une causeuse. + +On avait, quand il s'était affaissé, prononcé le terrible mot +d'apoplexie. + +Mais le duc de Sairmeuse avait haussé les épaules. + +--Tout le sang de ses veines affluerait à son cerveau, qu'il ne lui +donnerait pas seulement un étourdissement, dit-il. + +C'est que M. de Sairmeuse était furieux contre son ancien ami. + +Même, en y réfléchissant, il ne savait trop si c'était à Martial ou au +marquis de Courtomieu qu'il devait en vouloir le plus... + +Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser +l'échafaudage de sa fortune politique. + +Mais, d'un autre côté, le marquis de Courtomieu n'était-il pas cause +qu'on accusait un Sairmeuse d'une trahison dont l'idée seule soulevait +le cœur de dégoût?... + +Enfoncé dans un fauteuil, les traits contractés par la colère, il +suivait les mouvements des domestiques, quand Mme Blanche entra. + +Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d'une voix sourde: + +--Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, prononça-t-elle, +pendant que je restais seule, exposée aux dernières humiliations... +Ah!... si j'étais un homme!... Tous vos hôtes se sont enfuis, +monsieur, tous!... + +Brusquement M. de Sairmeuse se dressa: + +--Eh bien, s'écria-t-il, qu'ils aillent au diable!... + +C'est que de tous ces hôtes qui venaient de quitter ses salons, +rompant ainsi violemment avec lui, il n'en était pas un seul que le +duc de Sairmeuse regrettât. + +Il savait bien qu'il n'avait pas un ami, lui dont l'étonnant orgueil +ne reconnaissait pas un égal. + +Donnant une fête pour le mariage de son fils, il y avait convié tous +les gentilshommes de la contrée. Ils étaient venus... bien! Ils +s'enfuyaient... bon voyage! + +Si le duc enrageait de cette désertion, c'est qu'elle lui présageait +avec une terrible éloquence la disgrâce tant redoutée. + +Cependant, il essaya de se mentir à lui-même. + +--Ils reviendront, dit-il à Mme Blanche, nous les reverrons repentants +et humbles! Fiez-vous à moi!... Mais où donc peut être Martial? + +Les yeux de la jeune femme flamboyèrent, mais elle ne répondit pas. + +--Serait-il sorti avec le fils de ce scélérat de Lacheneur? reprit le +duc. + +--Je le crois... + +--Il ne saurait tarder à rentrer... + +--Qui sait!... + +M. de Sairmeuse donna sur la cheminée un coup de poing à briser le +marbre. + +--Jarnibieu!... s'écria-t-il, ce serait combler la mesure... + +La jeune mariée dut croire que le duc s'inquiétait et s'irritait pour +elle... Mais elle se trompait. Il ne songeait qu'aux calculs de son +ambition déçue. + +Quoi qu'il en dit, il s'avouait, à part soi, la supériorité de son +fils; il avait confiance en son génie d'intrigue, et avant de rien +résoudre, il voulait le consulter. + +--C'est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c'est à lui de le +réparer!... Et, Jarnibieu! il en est bien capable, s'il le veut!... + +Et tout haut il reprit: + +--Il faut retrouver Martial, il faut... + +D'un geste terrible de douleur et de colère, Mme Blanche +l'interrompit: + +--Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver... +mon mari. + +Le duc avait eu une pensée pareille, il n'osa l'avouer. + +--Le ressentiment vous égare, marquise, fit-il. + +--Je sais ce que je sais!... + +--Non!... et la preuve c'est que Martial va reparaître... S'il est +sorti, il ne peut être loin... On va le chercher, je le chercherai +moi-même... + +Il s'éloigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la +jeune femme s'approcha de son père qui ne semblait point reprendre +connaissance. + +Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus impérieux: + +--Mon père!... appela-t-elle: mon père! + +Cette voix, qui tant de fois l'avait fait trembler, agit sur M. de +Courtomieu plus efficacement que l'eau de Cologne des domestiques. Il +entr'ouvrit languissamment un œil, qu'il referma aussitôt, mais non +si vite que sa fille ne s'en aperçût: + +--J'ai à vous parler, insista-t-elle, relevez-vous!... + +Il n'osa désobéir, et péniblement il se redressa sur la causeuse, la +cravate dénouée, le visage marbré de grandes plaques rouges. + +--Ah!... que je souffre!... geignait-il, que je souffre! + +Sa fille l'écrasa d'un regard méprisant, et d'un ton d'ironie amère: + +--Pensez-vous que je suis aux anges?... prononça-t-elle. + +--Parle donc, soupira M. de Courtomieu, parle, puisque tu le veux... + +Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi. + +--Retirez-vous! dit-elle aux domestiques. + +Ils se retirèrent, et après qu'elle eût poussé le verrou de la porte: + +--Parlons de Martial... commença-t-elle. + +À ce nom, M. de Courtomieu bondit et ses poings se crispèrent. + +--Ah! le misérable!... s'écria-t-il. + +--Martial est mon mari, mon père. + +--Quoi!... après ce qu'il a fait, vous osez le défendre!... + +--Je ne le défends pas, mais je ne veux pas qu'on me le tue. + +Qui eût, en ce moment, annoncé la mort de Martial, n'eût pas désespéré +M. de Courtomieu. + +--Vous l'avez entendu, mon père, poursuivit Mme Blanche, on assigne +pour demain, à midi, un rendez-vous à Martial, à la lande de la +Rèche... Je le connais, il a été insulté, il s'y rendra... Y +rencontrera-t-il un adversaire loyal?... Non. Il y trouvera des +assassins... Vous pouvez l'empêcher d'être assassiné. + +--Moi, mon Dieu!... et comment? + +--En envoyant à la Rèche des soldats qui se cacheront dans le bois, et +qui, le moment venu, arrêteront les scélérats qui en veulent aux jours +de Martial... + +Le marquis hocha gravement la tête: + +--Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable... + +--De tout!... oui, je le sais. Mais que vous importe, si je prends +tout sur moi? + +Quelle était la véritable intention de «la mariée?» M. de Courtomieu +essaya vainement de la pénétrer. + +--Il faut expédier des ordres à Montaignac, insista-t-elle... + +Moins émue, elle eût vu l'ombre d'une pensée mauvaise voiler les yeux +de son père. Il songeait que faire ce que désirait sa fille, c'était +se venger de Martial et de la façon la plus cruelle, et le déshonorer, +lui qui se souciait si peu de l'honneur des autres. + +--Soit!... fit-il. Tu l'exiges, je vais écrire... + +Sa fille lui apporta vivement de l'encre et des plumes, et tant bien +que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le +colonel de la légion de Montaignac. + +Mme Blanche descendit elle-même cette lettre à un domestique, elle lui +commanda de monter à cheval, et c'est seulement quand elle l'eût +vu partir au galop qu'elle gagna les appartements qui avaient été +préparés pour elle, ces appartements où Martial avait réuni les plus +délicates merveilles du luxe, et que devait éclairer la plus radieuse +des lunes de miel. + +Mais là tout était fait pour raviver le désespoir de la pauvre +abandonnée, pour attirer sa haine et exaspérer ses colères... + +Ses femmes voulaient la déshabiller, elle les renvoya durement et +courut s'enfermer avec la tante Médie dans la chambre nuptiale où +l'époux seul manquait... + +Affaissée sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage +les flatteries excessives dont elle avait été l'objet quand elle était +l'élève des Dames du Sacré-Cœur. + +Alors, on s'étudiait à lui persuader qu'en raison de tous ses +avantages de naissance, de fortune, d'esprit et de beauté, elle devait +être plus heureuse que les autres... + +Et c'était à elle, que par une étrange dérive de la destinée, ce +malheur arrivait, incroyable, inouï, d'être abandonnée la première +nuit de ses noces... + +Car elle était abandonnée, elle n'en doutait pas... Elle était sûre +que son mari ne rentrerait pas, elle ne l'attendait pas... + +Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques; +mais elle savait bien que c'était peine perdue, qu'ils ne +rencontreraient pas Martial... + +Où pouvait-il être? Près de Marie-Anne, certainement... Mme Blanche ne +pouvait l'imaginer ailleurs... + +Et à cette pensée atroce, qui l'obsédait, elle sentait la folie +envahir son cerveau; elle comprenait le crime; elle rêvait la +vengeance qu'on demande au fer ou au poison... + +Martial, à Montaignac, avait fini par s'endormir... + +Mme Blanche, quand vint le jour, changea pour des vêtements noirs sa +robe blanche de mariée, et on la vit errer comme une ombre dans les +jardins de Sairmeuse... Elle n'était plus, véritablement, que l'ombre +d'elle-même; cette nuit d'indicibles tortures avait pesé sur sa tête +plus que toutes les années qu'elle avait vécues... + +Elle passa la journée enfermée dans son appartement, refusant d'ouvrir +au duc de Sairmeuse et même à son père... + +Dans la soirée seulement, vers les huit heures, on eut des +nouvelles... + +Un domestique apportait les lettres adressées par Martial à son père +et à sa femme. + +Pendant plus d'une minute, Mme Blanche hésita à ouvrir celle qui lui +était destinée: son sort allait être fixé, elle avait peur... + +Enfin elle rompit le cachet et lut: + +«Madame la marquise, + +«Entre vous et moi, tout est fini, et il n'est pas de rapprochement +possible... + +«De ce moment, reprenez votre liberté... Je vous estime assez pour +espérer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis +vous enlever. + +«Vous trouverez comme moi, je pense, une séparation amiable préférable +au scandale d'un procès. + +«Quand mes hommes d'affaires règleront vos intérêts, souvenez-vous que +j'ai trois cent mille livres de rentes... + +«MARTIAL DE SAIRMEUSE.» + +Mme Blanche chancela sous le coup terrible... c'en était fait, elle +était abandonnée, et abandonnée, pensait-elle, pour une autre. Mais +elle se roidit, et d'une voix stridente: + +--Oh! cette Marie-Anne! s'écria-t-elle, cette créature! je la +tuerai!... + + + + +XL + + +Les vingt-quatre mortelles heures passées par Mme Blanche à mesurer +l'étendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait +employées à tempêter et à jurer à faire crouler les plafonds. + +Lui non plus, il ne s'était pas couché. + +Après des recherches inutiles aux environs, il était revenu à la +grande galerie du château, et il l'arpentait d'un pied furieux. + +Il tombait de lassitude, après un accès de colère qui avait duré une +nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils... + +Elle était brève... + +Martial ne donnait à son père aucune explication; il ne mentionnait +même pas la rupture qu'il venait de signifier à sa femme. + +«Je ne puis me rendre à Sairmeuse, Monsieur le duc, écrivait-il, et +cependant, nous voir est de la dernière importance. + +«Vous approuverez, je l'espère, mes déterminations, quand je vous +aurai exposé les raisons qui les ont dictées. + +«Venez donc à Montaignac, le plus tôt sera le mieux, je vous attends.» + +S'il n'eût écouté que les suggestions de son impatience, le duc de +Sairmeuse eût fait atteler à l'instant même, et se fût mis en route. + +Mais pouvait-il, décemment, abandonner ainsi brusquement le marquis +de Courtomieu, qui avait accepté son hospitalité, et Mme Blanche, la +femme de son fils, en définitive. + +S'il eût pu les voir encore, leur parler, les prévenir... + +Il l'essaya en vain... Mme Blanche s'était enfermée et refusait +d'ouvrir; le marquis s'était mis au lit, avait envoyé chercher un +médecin qui l'avait saigné, et il se déclarait à la mort. + +Le duc de Sairmeuse se résigna donc à une nuit encore d'incertitudes, +vraiment intolérables, pour un caractère comme le sien. + +--Attendons, se disait-il, demain à l'issue du déjeuner, je saurai +bien trouver un prétexte pour m'esquiver quelques heures sans dire que +je vais rejoindre Martial... + +Il n'eut pas cette peine... + +Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de +s'habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille +l'attendaient au salon. + +Surpris, il se hâta de descendre. + +Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui était assis dans un +fauteuil, se dressa tout d'une pièce, s'appuyant sur l'épaule de tante +Médie... + +Et Mme Blanche s'avança d'un pas raide, pâle et défaite, autant que si +on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang. + +--Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons +vous faire nos adieux. + +--Comment, vous partez, vous ne voulez pas... + +D'un geste doux la jeune femme l'interrompit, et tirant de son corsage +la lettre de rupture, elle la tendit à M. de Sairmeuse en disant: + +--Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc. + +D'un seul coup d'œil il lut, et son saisissement fut tel qu'il ne +trouva même pas un juron. + +--Incompréhensible!... balbutia-t-il; inimaginable!... + +--Inimaginable, en effet!... répéta la jeune femme d'un ton triste, +mais sans amertume... Je suis mariée d'hier et me voici abandonnée... +Il eût été généreux de réfléchir la veille et non le lendemain... +Dites pourtant à Martial que je lui pardonne d'avoir brisé ma vie, +d'avoir fait de moi la plus misérable des créatures... Je lui pardonne +aussi cette insulte suprême de me parler de sa fortune... Je souhaite +qu'il soit heureux. Allons... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous +reverrons plus... Adieu!... + +Elle prit le bras de son père et ils allaient se retirer... M. de +Sairmeuse, qui s'était un peu remis, n'eut que le temps de se jeter +devant la porte. + +--Vous ne partirez pas ainsi!... s'écria-t-il, je ne le souffrirai +pas... Attendez au moins que j'aie vu Martial, il n'est peut-être pas +coupable autant que vous le croyez... + +--Oh! assez!... interrompit le marquis, assez!... + +Il dégagea de son bras, le bras de sa fille, et d'une voix affaiblie: + +--À quoi bon des explications!... poursuivit-il. Hélas!... il est de +ces outrages qui ne se réparent pas... Puisse votre conscience vous +pardonner comme je vous pardonne moi-même... Adieu!... + +Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel +accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut ébloui. + +C'est d'un air absolument ahuri qu'il regarda s'éloigner le marquis et +sa fille, et ils étaient déjà loin quand il s'écria: + +--Cafard!... me croit-il sa dupe!... + +Dupe!... M. de Sairmeuse l'était si peu que sa seconde pensée fut +celle-ci: + +--Où veut-il en venir, avec cette comédie? Il dit qu'il nous +pardonne... c'est donc qu'il nous réserve quelque coup de jarnac!... + +Cette conviction l'emplit d'inquiétude. En vérité il ne se sentait pas +de force à lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu. + +--Mais Martial lui damera le pion... s'écria-t-il... Oui, il faut voir +Martial!... + +Si grande était son anxiété et telle son impatience, que de sa main il +aida à atteler la voiture qu'il avait commandée, et que, prenant le +fouet, il voulut conduire lui-même. + +Tout en poussant furieusement ses chevaux il s'efforçait de réfléchir, +mais les idées les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tête, +il n'y voyait plus clair, et la rapidité de la course fouettant son +sang ravivait sa colère. + +Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, à Montaignac. + +--J'imagine que vous êtes devenu fou, marquis! s'écria-t-il dès le +seuil. C'est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez +présenter... + +Mais Martial, qui attendait la visite de son père, avait eu le temps +de se préparer. + +--Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d'esprit, +répondit-il... Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui +avez envoyé des soldats au rendez-vous que Maurice d'Escorval m'avait +loyalement assigné?... + +--Marquis!... + +--Bien!... c'est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu?... + +Le duc ne répondit pas. En dépit de ses travers, de ses défauts et +de ses vices, cet homme orgueilleux avait conservé les qualités +essentielles de la vieille noblesse française: la fidélité à la parole +jurée et une admirable bravoure. + +Il trouvait tout naturel que Martial se battît avec Maurice... Il +jugeait ignoble ce fait d'envoyer des soldats saisir un ennemi loyal +et confiant. + +--C'est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misérable essaie +de déshonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu'on me croie, quand je +l'affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... j'ai rompu. Je +ne le regrette pas, puisque je ne l'avais vraiment épousée que par +condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu'il faut se marier et +que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me +sont rien... + +Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse. + +--C'est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n'en avez +pas moins perdu la fortune politique de notre maison. + +Un fin sourire glissa sur les lèvres de Martial: + +--Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas, +toute cette affaire du soulèvement de Montaignac est abominable, et +vous devez bénir l'occasion qui vous est offerte de dégager votre +responsabilité. Avec un peu d'adresse, vous pouvez rejeter tout +l'odieux des représailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder +pour vous que le prestige du service rendu... + +Le duc se déridait, il entrevoyait le plan de son fils. + +--Jarnibieu!... marquis, s'écria-t-il, savez-vous que c'est une idée +cela!... Savez-vous que dès maintenant, je crains infiniment moins le +Courtomieu?... + +Martial était devenu pensif. + +--Ce n'est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille... ma +femme. + + + + +XLI + + +Il faut avoir vécu au fond des campagnes pour savoir au juste avec +quelle prestigieuse rapidité une nouvelle s'y propage et vole de +bouche en bouche. Parfois, c'est à confondre l'esprit. + +Ainsi, le soir même des scènes du château de Sairmeuse, la rumeur en +arrivait aux infortunés cachés à la ferme du père Poignot. + +Il n'y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le +caporal Bavois s'étaient éloignés en promettant de repasser la +frontière cette nuit même. + +Après mûres réflexions, l'abbé Midon avait décidé qu'on ne dirait rien +à M. d'Escorval de la brusque apparition de son fils et qu'on lui +dissimulerait même la présence de Marie-Anne. + +Son état était si alarmant encore, que la moindre émotion pouvait +décider quelque complication mortelle. + +Vers les dix heures, le baron s'étant assoupi, l'abbé Midon et Mme +d'Escorval étaient descendus dans une salle basse de la ferme, pour +causer librement avec Marie-Anne, quand l'aîné des fils Poignot parut +la figure bouleversée. + +Ce grave gars était sorti après souper avec plusieurs de ses +camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des fêtes de +Sairmeuse, et il revenait en toute hâte apprendre aux hôtes de son +père les étranges événements de la soirée. + +--C'est inconcevable!... murmurait l'abbé Midon abasourdi. + +Pas si inconcevable, le prêtre l'eût bien compris, si l'idée lui fût +venue d'observer Marie-Anne. + +Elle était devenue plus rouge que le feu, elle baissait la tête, et +autant que possible s'écartait du cercle de la lumière. + +C'est qu'il ne lui était pas possible de méconnaître un trait de cette +grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait déclaré, le +soir où il lui avait offert son nom en même temps qu'il lui avouait +son aversion pour sa fiancée. + +Ce qui s'était passé dans l'âme de Martial, il lui semblait qu'elle le +devinait. + +Mais l'abbé Midon était trop préoccupé pour rien voir. Son premier +étonnement dissipé, il était devenu sombre, et le froncement de ses +sourcils trahissait l'effort de sa pensée. + +Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que +ces étranges événements rendaient leur situation plus périlleuse que +jamais. + +--Il est inouï, murmurait-il, que Maurice ait osé cette folie, +après ce que je venais de lui dire; l'ennemi le plus cruel du baron +d'Escorval n'agirait pas autrement que son fils... Enfin, attendons à +demain avant de rien décider. + +Le lendemain, on apprit la rencontre de la Rèche. Un paysan, qui avait +assisté de loin aux préliminaires de ce duel qui ne devait pas finir, +put donner les détails les plus circonstanciés. + +Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats +accourir et se mettre à la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois. + +Mais il était sûr aussi que les soldats en avaient été pour leurs +peines. Il les avait rencontrés sur les cinq heures, harassés et +furieux. + +Le sous-officier disait que l'expédition avait manqué par la faute de +Martial qui l'avait retenu une minute... + +Ce même jour, le père Poignot vint conter à l'abbé Midon que le duc de +Sairmeuse et le marquis de Courtomieu étaient brouillés... C'était le +bruit du pays. Le marquis était rentré au château de Courtomieu avec +sa fille, et le duc était parti pour Montaignac... + +Cette dernière nouvelle devait rassurer l'abbé Midou; mais ses transes +avaient été trop poignantes pour échapper au baron d'Escorval. + +--Vous avez quelque chose, curé, lui dit-il. + +--Rien, monsieur le baron, rien absolument. + +--Aucun péril nouveau ne nous menace? + +--Aucun, je vous jure. + +L'assurance du prêtre et ses protestations ne semblèrent pas +convaincre M. d'Escorval. + +--Oh!... ne jurez pas, curé... Avant-hier soir, tenez, quand vous êtes +remonté ici, à mon réveil, vous étiez plus pâle que la mort, et ma +femme, certainement, venait de pleurer... pourquoi?... + +D'ordinaire, quand l'abbé Midon ne voulait pas répondre à certaines +questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce +qui était vrai d'ailleurs, que s'agiter et parler, c'était retarder sa +guérison... + +Habituellement, le baron obéissait, cette fois il résista. + +--Il dépend de vous, curé, poursuivit-il, de me rendre ma +tranquillité... Avouez-le, vous tremblez qu'on ne découvre ma +retraite... Cette crainte me torture aussi... Eh bien!... jurez-moi +que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la +paix... + +--Je ne puis jurer cela! murmura l'abbé en pâlissant. + +Le regard de M. d'Escorval se voila: + +--Et pourquoi donc? insista-t-il... Si j'étais repris, +qu'arriverait-il? On me soignerait, et dès que je pourrais me tenir +debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime que de m'épargner +l'horreur du supplice... Voyons, curé, vous êtes mon meilleur ami, +n'est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce suprême service... Voulez-vous +que je vous maudisse de m'avoir sauvé la vie... + +L'abbé ne répondit pas, mais son œil, volontairement ou non, s'arrêta +avec une expression étrange sur la boîte de médicaments posée sur la +table. + +Voulait-il donc dire: + +--Je ne ferai rien; mais là vous trouveriez du poison... + +M. d'Escorval le comprit ainsi, car c'est avec l'accent de la +reconnaissance qu'il murmura: + +--Merci!... + +Persuadé que désormais il était le maître de sa vie, qu'il aurait +du poison sous la main s'il était découvert, le baron respirait +librement. + +De ce moment, sa situation, si longtemps désespérée, s'améliora +visiblement et d'une façon soutenue. + +--Je me moque à cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il +avec une gaieté qui certes n'était pas feinte, je puis attendre +paisiblement mon rétablissement. + +De son côté, l'abbé Midon reprenait confiance. Les jours s'écoulaient +et ses sinistres appréhensions ne se réalisaient pas. + +Loin de provoquer un redoublement de sévérités, l'imprudence affreuse +de Maurice et de Jean Lacheneur avait été comme le point de départ +d'une indulgence universelle. + +On eût dit un parti pris des autorités de Montaignac d'oublier et de +faire oublier, s'il était possible, la conspiration de Lacheneur et +les abominables représailles dont elle avait été le prétexte. + +Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient à la ferme, calmaient +une inquiétude, ou étaient une garantie de sécurité. + +On sut d'abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal +Bavois avaient réussi à gagner le Piémont. + +De Jean Lacheneur, il n'en était pas question, on supposait qu'il +n'avait pas quitté le pays, mais on n'avait aucune raison de +craindre pour lui, puisqu'il n'était porté sur aucune des listes de +poursuites... + +Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade, +qu'il ne sortait plus de chez lui et que Mme Blanche ne quittait pas +son chevet. + +Une autre fois, le père Poignot raconta en revenant de Montaignac que +le duc de Sairmeuse était allé passer huit jours à Paris, qu'il était +de retour avec une décoration de plus, signe évident de faveur, et +qu'il avait fait à tous les conjurés condamnés à la prison la remise +de leur peine. + +Douter n'était pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait +le surlendemain toutes ces circonstances. + +L'abbé Midon n'en revenait pas. + +--Voilà qui prouve bien l'inanité des prévisions humaines, disait-il à +Mme d'Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera. + +C'est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l'abbé +Midon l'attribuait uniquement à la rupture du marquis de Courtomieu et +du duc de Sairmeuse. + +Si grande que fût sa perspicacité, il fut comme tout le monde dupe des +apparences. + +Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les +officiers à demi-solde de Montaignac eux-mêmes répétaient: + +--Décidément, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa réputation, et +s'il s'est montré implacable c'est qu'il était conseillé par l'odieux +marquis de Courtomieu. + +Seule, Marie-Anne soupçonnait la vérité. + +Il lui semblait qu'elle reconnaissait le génie de Martial, cet +esprit souple, se plaisant aux coups de théâtre, toujours épris de +l'impossible. + +Un secret pressentiment lui disait que c'était lui qui, secouant +son apathie habituelle, dirigeait avec une habileté souveraine les +événements et usait et abusait de son ascendant sur l'esprit du duc de +Sairmeuse. + +--Et c'est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans +d'elle-même, c'est pour toi que Martial agit ainsi!... Qu'importent +à cet insoucieux égoïste tous ces conjurés obscurs qu'il ne connaît +pas!... S'il les protège c'est pour avoir le droit de te protéger, +toi et ceux que tu aimes!... s'il a fait remettre les prisonniers en +liberté, n'est-ce pas qu'il se propose de faire réformer le jugement +injuste qui a condamné à mort le baron d'Escorval innocent!... + +Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu'elle songeait à +cela. + +Et dans le fait, n'était-ce pas de l'héroïsme de la part d'un homme +dont elle avait repoussé les offres éblouissantes!... + +Pouvait-elle méconnaître tout ce qu'il y avait de réelle grandeur dans +la façon dont Martial, plutôt que d'être soupçonné d'une lâcheté, +avait révélé un secret qui pouvait renverser la fortune politique du +duc de Sairmeuse!... + +Et cependant jamais l'idée de cette grande passion d'un homme vraiment +supérieur ne fit battre son cœur plus vite. Jamais elle n'en éprouva +un mouvement d'orgueil... + +Hélas!... Rien n'était plus capable de la toucher; rien ne pouvait +plus la distraire de la noire tristesse qui l'envahissait. + +Deux mois après son arrivée à la ferme du père Poignot, elle n'était +plus que l'ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur +son passage, recueillait tant de murmures d'admiration... + +Elle maigrissait et dépérissait à vue d'œil, pour ainsi dire, ses +joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus pâle que la +veille, chaque jour élargissait le cercle bleuâtre qui cernait ses +grands yeux noirs. + +Vive et active autrefois, elle était devenue paresseuse et lente. Elle +ne marchait plus, elle se traînait. Souvent elle restait des journées +entières immobile sur une chaise, les lèvres contractées comme par +un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes +roulaient silencieuses le long de ses joues. + +Les gens de la ferme--et Dieu sait cependant si les campagnards sont +durs!--ne pouvaient se défendre d'émotion en la regardant, et ils la +plaignaient. + +--Pauvre fille! répétaient-ils entre eux, ce qu'elle mange ne lui +profite guère!... il est vrai qu'elle ne mange, autant dire, rien. + +--Dame! disait le père Poignot, faut être juste: elle n'a pas de +chance... Elle a été élevée comme une reine, et maintenant la voilà à +la charité... Son père a été guillotiné, elle ne sait ce qu'est devenu +son frère... On se ferait du chagrin à moins. + +À maintes reprises, l'abbé Midon, inquiet, l'avait questionnée. + +--Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave, +qu'avez-vous?... + +--Je ne souffre pas, monsieur le curé. + +--Pourquoi ne pas vous confier à moi? Ne suis-je pas votre ami? Que +craignez-vous? + +Elle secouait tristement la tête et répondait: + +--Je n'ai rien à confier!... + +Elle disait: rien. Et, cependant elle se mourait de douleur et +d'angoisses. + +Fidèle à la promesse que lui avait arrachée Maurice, elle n'avait +rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage à la fois nul et +indissoluble, contracté dans la petite église de Vigano. + +Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment où il +lui serait impossible de dissimuler sa grossesse. + +Déjà elle n'y parvenait qu'au prix de tortures de tous les instants, +et qu'en risquant sa vie et celle de son enfant. + +Et encore réussissait-elle véritablement? + +Deux ou trois fois, l'abbé Midon avait arrêté sur elle un regard si +perspicace, qu'elle en avait perdu contenance. Était-il sûr qu'il ne +doutât de rien? + +Les autres ne savaient rien, elle en était certaine. Toute autre +qu'elle eût peut-être été soupçonnée, mais elle!... Sa réputation +seule la mettait à l'abri de tout soupçon.... Et nature droite et +loyale, elle se révoltait de ce continuel mensonge; elle s'indignait +de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu. + +--La honte, pensait-elle, n'en sera que plus grande quand tout se +découvrira!... + +Ses angoisses étaient affreuses. Que faire?... Avouer! Elle l'eût osé +les premiers jours; maintenant, elle ne s'en sentait pas le courage. + +Fuir?... mais où aller?... Quel prétexte donner ensuite?... Ne +perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l'espoir seul la +soutenait! + +Elle songeait à fuir cependant, quand un événement lui vint en aide, +qui lui sembla le salut. + +L'argent manquait à la ferme... Les proscrits ne pouvaient rien tirer +du dehors, sous peine de se livrer, et le père Poignot était à bout de +ressources... + +L'abbé Midon se demandait comment sortir d'embarras, quand Marie-Anne +lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l'argent +caché sous la pierre de la cheminée de la belle chambre. + +--Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir à la Borderie, m'y +introduire, prendre l'argent et l'apporter ici... Il est bien à moi, +n'est-ce pas? + +Mais le prêtre, après un moment de réflexion, jugea cette démarche +impossible. + +--Vous seriez peut-être vue, dit-il, et qui sait?... arrêtée. On vous +interrogerait... quelles explications plausibles donner? Sans compter +que les scellés doivent avoir été mis partout. Les briser, ce +serait donner l'idée qu'un vol a été commis, c'est-à -dire éveiller +l'attention. + +--Que faire, alors! + +--Agir au grand jour. Vous n'êtes nullement compromise, vous; +reparaissez demain comme si vous reveniez du Piémont, allez trouver +le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre +héritage, et installez-vous à la Borderie... + +Marie-Anne frissonnait... + +--Habiter la maison de Chanlouineau, bégaya-t-elle, moi... toute +seule!... + +Si le prêtre aperçut le trouble de la malheureuse, il n'en tint +compte. + +--Visiblement le ciel nous protège, ma chère enfant, reprit-il. Je ne +vois que des avantages à votre installation à la Borderie, et pas un +inconvénient. Nos communications seront faciles, et avec quelques +précautions, sans danger. Nous choisirons avant votre départ un +point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y +rencontrerez avec le père Poignot... + +L'espérance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit: + +--Et dans l'avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus +utile encore... Dès qu'on sera accoutumé dans le pays à votre séjour à +la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera +bien plus rapide que dans le grenier étroit et bas où nous le cachons +et où il souffre véritablement du manque d'air et d'espace... + +Il parlait si vite, que Marie-Anne n'avait pu seulement ouvrir la +bouche. Comme il s'arrêtait, elle hasarda une objection: + +--Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m'établir +comme cela, tout à coup, dans les biens d'un homme qui n'était pas mon +parent?... + +Le prêtre ne voulut pas comprendre l'appréhension de Marie-Anne. + +--Que voulez-vous qu'on pense, fit-il, que vous importe l'opinion?... + +Et après une pause: + +--Pour vous-même, ma pauvre enfant, prononça-t-il, sortir d'ici où +vous vivez enfermée est indispensable... ce vous sera un bienfait, de +vous retrouver au grand air, libre, seule... + +Le ton de l'abbé, l'expression de son visage, ses regards parurent si +étranges à Marie-Anne, qu'elle devint plus blanche que la muraille +contre laquelle elle s'appuya toute défaillante. + +--Je ne m'étais pas trompée, se dit-elle, il sait!... + +--D'ailleurs, insista l'abbé d'un ton péremptoire, il n'y a pas à +hésiter. + +La détermination prise, restait à en régler l'exécution avec assez +d'habileté pour n'éveiller aucun soupçon, et ne laisser au hasard que +le moins de prise possible. + +Il fut convenu que, dans la nuit même, le père Poignot conduirait +Marie-Anne jusqu'à la frontière où elle prendrait la diligence qui +fait le service entre le Piémont et Montaignac, et qui traverse le +village de Sairmeuse. + +C'est avec le plus grand soin que l'abbé Midon avait dicté à +Marie-Anne la version qu'elle donnerait de son séjour à l'étranger. + +Toutes les réponses aux questions qu'on ne manquerait pas de lui +adresser devaient tendre à ce but de bien persuader à tout le monde +que le baron d'Escorval était caché dans les environs de Turin. + +Ce qui avait été convenu fut exécuté de point en point, et le +lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse +virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence +qui relayait. + +--La fille à M. Lacheneur est ici!... + +Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidité, +mit tout le village aux portes et aux fenêtres. + +On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur, +remonter la grande rue suivie d'un garçon d'écurie qui portait une +petite malle, et entrer à l'auberge du _Bœuf couronné_. + +À la ville, l'indiscrétion a quelque pudeur; on se cache pour épier. À +la campagne, la curiosité, effrontément naïve, se montre sans vergogne +et obsède avec une inconsciente cruauté ceux qui en sont l'objet. + +Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte +un rassemblement qui l'attendait bouche béante, les yeux largement +écarquillés. + +Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de +réflexions qui bourdonnaient à ses oreilles, jusqu'à la porte du +notaire où elle alla frapper. + +C'était un homme considérable, ce notaire, par sa corpulence, sa +fortune et la quantité d'actes qu'il faisait. Il avait la face plate +et rougeaude, une façon de s'exprimer melliflue, une barbe bien +taillée et des prétentions au bel esprit. On le disait à la fois pieux +et gaillard. + +Il accueillit Marie-Anne avec la déférence due à une héritière qui va +palper une succession liquide d'une cinquantaine de mille francs... + +Mais jaloux d'étaler sa perspicacité, il donna fort clairement à +entendre que lui, homme d'expérience, il devinait que l'amour avait +seul dicté le testament de Chanlouineau... + +La résignation de Marie-Anne se révolta. + +--Vous oubliez ce qui m'amène, monsieur, prononça-t-elle, vous ne me +dites rien de ce que j'ai à faire? + +Le notaire, interdit du ton, s'arrêta. + +--Peste! pensa-t-il, elle est pressée de tâter les espèces, la +commère!... + +Et à haute voix: + +--Tout sera vite terminé, dit-il; justement le juge de paix n'a pas +d'audience aujourd'hui, il sera à notre disposition pour la levée des +scellés. + +Pauvre Chanlouineau!... le génie des nobles passions l'avait inspiré +quand il avait pris ses dispositions dernières... + +Un avoué retors n'eût pas imaginé des précautions plus ingénieuses +pour écarter toutes ces infinies et irritantes difficultés qui se +dressent comme des buissons d'épines autour des successions. + +Le soir même, les scellés étaient levés et Marie-Anne était mise en +possession de la Borderie. + +Elle était seule dans la maison de Chanlouineau, seule!... La nuit +tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu'une des portes +allait s'ouvrir, que cet homme qui l'avait tant aimée allait paraître, +et qu'elle entendrait sa voix comme elle l'avait entendue pour la +dernière fois, dans son cachot. + +Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumière, +et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la +sienne désormais, et où palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui +l'avait habitée. + +Lentement, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée, elle +reconnut le fourneau récemment réparé, et enfin elle monta dans +cette chambre du premier étage dont Chanlouineau avait fait comme le +tabernacle de sa passion. + +Là , tout était magnifique, encore plus qu'il ne l'avait dit. + +L'âpre paysan qui déjeunait d'une croûte frottée d'oignon avait +dépensé une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destiné +à son idole. + +--Comme il m'aimait! murmurait Marie-Anne, émue de cette émotion dont +l'idée seule avait enflammé la jalousie de Maurice, comme il m'aimait! + +Mais elle n'avait pas le droit de s'abandonner à ses sensations... Le +père Poignot l'attendait sans doute au rendez-vous. + +Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme +annoncée par Chanlouineau... les approches de la mort ne lui avaient +pas fait oublier son compte... + +Le lendemain, à son réveil, l'abbé Midon eut de l'argent... + +Dès lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, après tant d'épreuves +et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur. + +Fidèle aux recommandations de l'abbé, elle vivait seule, mais par +ses fréquentes sorties, elle accoutumait à sa présence les gens des +environs... Dans la journée, elle vaquait aux occupations de son +modeste ménage, et le soir, elle courait au rendez-vous où le père +Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part +de l'abbé, de quelque commission qu'il ne pouvait faire. + +Oui, elle se fût trouvée presque heureuse, si elle eût pu avoir des +nouvelles de Maurice... Qu'était-il devenu?... Comment ne donnait-il +pas signe de vie?... Que n'eût-elle pas donné pour un conseil de +lui... + +C'est que le moment approchait où il allait lui falloir un confident, +des secours, des soins... et elle ne savait à qui se confier. + +En cette extrémité, et lorsque véritablement elle perdait la tête, +elle se souvint de ce vieux médecin qui avait reconnu son état à +Saliente, qui lui avait témoigné un si paternel intérêt, et qui avait +été un des témoins de son mariage à Vigano. + +--Celui-là me sauverait, s'écria-t-elle, s'il savait, s'il était +prévenu!... + +Elle n'avait ni à temporiser ni à réfléchir; elle écrivit sur-le-champ +au vieux médecin et chargea un jeune gars des environs de porter sa +lettre à Vigano. + +--Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit à son retour +le jeune commissionnaire. + +Ce soir-là , en effet, Marie-Anne entendit frapper à sa porte. C'était +bien cet ami inconnu qui venait à son secours... + +Cet honnête homme resta quinze jours caché à la Borderie... + +Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand +manteau, un enfant,--un garçon,--dont il avait juré les larmes aux +yeux de prendre soin comme de son enfant à lui... + +Marie-Anne avait repris son train de vie... + +Personne, dans le pays, n'eut seulement un soupçon. + + + + +XLII + + +Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il +avait fallu à Mme Blanche des efforts surhumains et toute l'énergie de +sa volonté. + +La plus épouvantable colère grondait en elle, pendant que, drapée de +dignité mélancolique, elle murmurait des paroles de mansuétude et de +pardon. + +Ah! si elle n'eût écouté que les inspirations de ses ressentiments!... + +Mais son indomptable vanité l'enflammait de l'héroïsme du gladiateur +mourant dans l'arène, le sourire aux lèvres... + +Tombant, elle prétendait tomber avec grâce. + +--Nul ne me verra pleurer, personne ne m'entendra me plaindre, +disait-elle à son père, plus abattu qu'elle, sachez m'imiter. + +Et dans le fait, elle fut stoïque, à son retour au château de +Courtomieu. + +Son visage, pâli, resta de marbre sous les regards des domestiques +ébahis, qui semblaient attendre l'explication de cette catastrophe +inouïe. + +--On m'appellera «Mademoiselle» comme par le passé, dit-elle d'un ton +impérieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoyé. + +Une femme de chambre l'oublia le soir même et prononça le mot défendu: +«Madame...» La pauvre fille fut chassée sur l'heure, sans miséricorde, +malgré ses protestations et ses larmes. + +Tous les gens du château étaient indignés. + +--Espère-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu'elle est +mariée et que son mari l'a plantée là !... + +Hélas! elle eût voulu l'oublier elle-même. + +Elle eût voulu anéantir jusqu'au souvenir de cette fatale journée du +17 avril, qui l'avait vue jeune fille, épouse et veuve, entre le lever +et le coucher du soleil. + +Veuve!... ne l'était-elle pas, par le fait?... + +Seulement ce n'était pas la mort qui lui avait ravi son mari; c'était, +pensait-elle, une autre femme, une rivale, une infâme et perfide +créature, une fille perdue d'honneur, Marie-Anne enfin. + +Et elle, cependant, ignominieusement abandonnée, dédaignée, repoussée, +elle ne s'appartenait plus. + +Elle appartenait à l'homme dont elle portait le nom comme une livrée +de servitude, qui ne voulait pas d'elle, qui la fuyait... + +Elle n'avait pas vingt ans et c'en était fait de sa jeunesse, de sa +vie, de ses espérances, de ses rêves même. + +Le monde la condamnait sans appel ni recours à vivre seule, désolée... +pendant que Martial, lui, libre de par les préjugés, étalerait au +grand jour ses amours adultères. + +Alors elle connut l'horreur de l'isolement. Pas une âme à qui se +confier en sa détresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre!... + +Elle avait deux amies préférées, autrefois; elles étaient inséparables +au Sacré-Cœur, mais sortie du couvent elle les avait éloignées par +ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour +elle... + +Elle en était réduite aux irritantes consolations de tante Médie, une +brave et digne personne, certes, mais dont l'intelligence avait fléchi +sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient +aussi abondantes pour la perte d'un chat que pour la mort d'un parent. + +Vaillante, cependant, Mme Blanche se jura qu'elle renfermerait en son +cœur le secret de ses désespoirs. + +Elle se montra, comme au temps où elle était jeune fille, elle porta +audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se +contraindre à paraître gaie et insouciante. + +Mais le dimanche suivant, ayant osé aller à la grand'messe au village +de Sairmeuse, elle comprit l'inanité de ses efforts. + +On ne la regardait pas d'un air surpris ni haineux, mais on tournait +la tête sur son passage pour rire aux éclats. Elle put même entendre +sur son état de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entrèrent dans +l'esprit comme des pointes de fer rouge. + +On se moquait... Elle était ridicule!... Ce fut le comble. + +--Oh!... Il faudra qu'on me paye tout cela, répétait-elle. + +Mais Mme Blanche n'avait pas attendu cette suprême injure pour songer +à se venger, et elle avait trouvé son père prêt à la seconder. + +Pour la première fois, le père et la fille avaient été d'accord. + +--Le duc de Sairmeuse saura ce qu'il en coûte, disait M. de +Courtomieu, de prêter les mains à l'évasion d'un condamné et +d'insulter ensuite un homme comme moi!... Fortune politique, position, +faveur, tout y passera!... Je veux le voir ruiné, déconsidéré, à mes +pieds!... Tu verras... tu verras!... + +Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait été malade +trois jours, après les scènes de Sairmeuse, et il avait perdu trois +autres jours à composer et à écrire un rapport qui devait écraser son +ancien allié. + +Ce retard devait le perdre, car il permit à Martial de prendre les +devants, de bien mûrir son plan, et de faire partir pour Paris le duc +de Sairmeuse, habilement endoctriné... + +Que raconta le duc à Paris?... Que dit-il au roi qui daigna le +recevoir?... + +Il démentit sans doute ses premiers rapports, il réduisit le +soulèvement de Montaignac à ses proportions réelles, il présenta +Lacheneur comme un fou et les paysans qui l'avaient suivi comme des +niais inoffensifs. + +Peut-être donna-t-il à entendre que le marquis de Courtomieu pouvait +fort bien avoir provoqué ce soulèvement de Montaignac... Il avait +servi Buonaparte, il tenait à montrer son zèle; on savait des +exemples... + +Il déplora, quant à lui, d'avoir été trompé par ce coupable ambitieux, +rejeta sur le marquis tout le sang versé et se porta fort de faire +oublier ces tristes représailles... + +Il résulta de ce voyage, que le jour où le rapport du marquis arriva +à Paris, on lui répondit en le destituant de ses fonctions de grand +prévôt. + +Ce coup imprévu devait atterrer M. de Courtomieu. + +Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait +sauvé les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait +traversé les époques les plus troublées comme une anguille ses bourbes +natales, qui avait su établir sa colossale fortune sur trois mariages +successifs, qui avait servi d'un même visage obséquieux tous les +maîtres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, être joué +ainsi!... + +Car il était joué, il n'en pouvait douter, il était sacrifié, perdu... + +--Ce ne peut être ce vieil imbécile de duc de Sairmeuse qui a +manœuvré si vivement, et avec tant d'adresse, répétait-il... +Quelqu'un l'a conseillé, mais qui? je ne vois personne... + +Qui? Mme Blanche ne le devinait que trop. + +De même que Marie-Anne, elle reconnaissait le génie de Martial. + +--Ah!... je ne m'étais pas trompée, pensait-elle: celui-là est bien +l'homme supérieur que je rêvais... À son âge, jouer mon père, ce +politique de tant d'expérience et d'astuce! + +Mais cette idée exaspérait sa douleur et attisait sa haine. + +Devinant Martial, elle pénétrait ses projets. + +Elle comprenait que s'il était sorti de son insouciance hautaine et +railleuse, ce n'était pas pour la mesquine satisfaction d'abattre le +marquis de Courtomieu. + +--C'est pour plaire à Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de +rage. C'est un premier pas vers la grâce des amis de cette créature... +Ah! elle peut tout sur son esprit, et tant qu'elle vivra, j'espérerais +en vain... Mais patience... + +Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger +sûrement doit attendre, dissimuler, préparer l'occasion mais ne pas +violenter... + +Comment elle se vengerait, elle l'ignorait, mais elle savait qu'elle +se vengerait, et déjà elle avait jeté les yeux sur un homme qui +serait, croyait-elle, l'instrument docile de ses desseins, et capable +de tout pour de l'argent: Chupin. + +Comment le traître qui avait livré Lacheneur pour vingt mille francs, +se trouva-t-il sur le chemin de Mme Blanche?... + +Ce fut le résultat d'une de ces simples combinaisons des événements +que les imbéciles admirent sous le nom de hasard. + +Bourrelé de remords, honni, conspué, maudit, pourchassé à coups de +pierres quand il s'aventurait par les rues, suant de peur quand il +songeait aux terribles menaces de Balstain, l'aubergiste piémontais, +Chupin avait quitté Montaignac et était venu demander asile au château +de Sairmeuse. + +Il pensait, dans la naïveté de son ignominie, que le grand seigneur +qui l'avait employé, qui l'avait convié au crime, qui avait profité +de sa trahison, lui devait, outre la récompense promise, aide et +protection. + +Les domestiques le reçurent comme une bête galeuse dont on redoute la +contagion. Il n'y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines +et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les écuries. +On lui jetait la pâtée comme à un chien et il dormait au hasard dans +les greniers à foin. + +Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures, +s'estimant encore heureux de pouvoir acheter à ce prix une certaine +sécurité. + +Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d'oubli +et de conciliation en poche, ne pouvait tolérer la présence d'un tel +homme, si compromettant et chargé de l'exécration de tout le pays. + +Il ordonna de congédier Chupin. + +Le vieux braconnier résista, croyant deviner un complot de ses ennemis +les domestiques. + +Il déclara d'un ton farouche qu'il ne sortirait de Sairmeuse que de +force ou sur un ordre formel, de la bouche même du duc. + +Cette résistance obstinée, rapportée à M. de Sairmeuse, le fit presque +hésiter. + +Il tenait peu à se faire un implacable ennemi d'un homme qui passait +pour le plus rancunier et le plus dangereux qu'il y eût à dix lieues à +la ronde. + +La nécessité du moment et les observations de Martial le décidèrent. + +Ayant mandé son ancien espion, il lui déclara qu'il ne voulait plus, +sous aucun prétexte, le revoir à Sairmeuse, adoucissant toutefois la +brutalité de l'expulsion par l'offre d'une petite somme. + +Mais Chupin, d'un air sombre, refusa l'argent. Il alla prendre ses +quelques hardes et s'éloigna en montrant le poing au château, jurant +que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil, à la +brune, il lui ferait passer le goût du pain. + +Il est sûr qu'il tint ce propos, plusieurs domestiques l'entendirent. + +Ainsi expulsé, le vieux braconnier se retira dans sa masure, où +habitaient toujours sa femme et ses deux fils. + +Il n'en sortait guère, et jamais que pour satisfaire son ancienne +passion pour la chasse, qui survivait à tout. + +Seulement, il ne perdait plus son temps à s'entourer de précautions +comme autrefois, pour tirer un lièvre ou quelques perdreaux. + +Sûr de l'impunité, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de +Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses épaules et +rentrait chez lui en plein jour à la barbe des gardes intimidés. + +Le reste du temps, il vivait plongé dans le somnambulisme d'une +demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le +vin, loin de lui procurer l'oubli qu'il cherchait, ne fit que donner +une réalité plus terrifiante aux fantômes qui peuplaient son perpétuel +cauchemar. + +Parfois, à la tombée de la nuit, les paysans qui passaient près de la +masure, entendaient comme un trépignement de lutte, des voix rauques, +des blasphèmes et des cris aigus de femme. + +C'est que Chupin était plus ivre que de coutume, et que sa femme et +ses deux fils le battaient pour lui arracher de l'argent. + +Car il n'avait rien donné aux siens du prix de la trahison. +Qu'avait-il fait des vingt mille francs qu'il avait reçus en bel or? +On ne savait. Ses fils supposaient bien qu'il les avait enterrés +quelque part; mais ils avaient beau se relayer pour épier leur père, +l'ivrogne, plus rusé qu'eux, savait garder le secret de sa cachette. À +grand peine, à force de coups, se décidait-il à lâcher quelques louis. + +On savait ces détails dans le pays, et on voulait y reconnaître un +juste châtiment du ciel. + +--Le sang de Lacheneur étouffera Chupin et les siens, disaient les +paysans. + +Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que Mme Blanche connut +d'abord toute cette histoire. + +Ne se sachant pas écouté par la fille de l'homme qui avait suscité et +payé la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu'il savait à +deux de ses aides, et, tout en parlant, il s'animait et rougissait +d'indignation. + +--Ah!... c'est une fière canaille que ce vieux, répétait-il, qui +devrait être aux galères et non en liberté dans un pays de braves +gens!... + +De ces imprécations, une bonne part retombait sur le marquis de +Courtomieu, mais Mme Blanche ne le remarquait seulement pas. + +Elle se recueillait, comprenant d'instinct une des lois immuables qui +régissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles +transactions sociales. + +Le crime, fatalement attire le mépris, qui provoque la révolte et un +nouveau crime. + +--Voilà bien l'homme qu'il te faudrait... murmurait à l'oreille de Mme +Blanche la voix de la haine... + +Certes!... Mais comment arriver jusqu'à lui? comment entrer en +pourparlers? + +Aller chez Chupin, c'était s'exposer à être aperçue entrant dans sa +maison ou en sortant. Mme Blanche était trop prudente pour avoir +seulement l'idée de courir un tel risque. + +Mais elle songea que du moment où le vieux braconnier chassait +quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas être +impossible de l'y rencontrer... par hasard. + +--Ce sera, se dit-elle déjà toute decidée, l'affaire d'un peu de +persévérance et de quelques promenades adroitement dirigées. + +Ce fut l'affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que +tante Médie, l'inévitable chaperon de la jeune femme, en était sur les +dents. + +--Encore une nouvelle lubie!... gémissait la parente pauvre, rendue de +fatigue, ma pauvre nièce est décidément folle. + +Pas si folle, car par une belle après-midi du mois de mai, dans les +derniers jours, Mme Blanche aperçut enfin celui qu'elle cherchait. + +C'était dans la partie réservée du bois de Courtomieu, tout près des +étangs. + +Chupin s'avançait au milieu d'une large allée de chasse, le doigt sur +la détente de son fusil. + +Il s'avançait à la manière des bêtes traquées, d'un pas muet et +inquiet, tout ramassé sur lui-même comme pour prendre son élan, +l'oreille au guet, le regard défiant... Ce n'est pas qu'il craignit +les gardes, mon Dieu! ni un procès-verbal; seulement, dès qu'il +sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son +couteau ouvert à la main... + +Reconnaissant Mme Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais +elle le prévint, et enflant la voix à cause de la distance. + +--Père Chupin!... cria-t-elle. + +Le vieux maraudeur parut hésiter, mais il s'arrêta, laissant glisser +jusqu'à terre la crosse de son fusil, et il attendit. + +Tante Médie était devenue toute pâle de saisissement. + +--Doux Jésus! murmura-t-elle en serrant le bras de sa nièce, pourquoi +appeler ce vilain homme!... + +--Je veux lui parler. + +--Comment, toi, Blanche, tu oserais... + +--Il le faut. + +--Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas... + +--Oh!... assez, interrompit là jeune femme, avec un de ces regards +impérieux qui fondaient comme cire les volontés de la parente pauvre, +assez, n'est-ce pas... + +Et plus doucement: + +--J'ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce +temps, tante Médie, tu vas te tenir un peu à l'écart... Regarde bien +de tous les côtés... Si tu apercevais quelqu'un, n'importe qui, tu +m'appellerais... Allons, va, tante, fais cela pour moi. + +La parente pauvre, comme toujours, se résigna et obéit, et Mme Blanche +s'avança vers le vieux braconnier qui était resté en place, aussi +immobile que les troncs d'arbres qui l'entouraient... + +--Eh bien!... mon brave père Chupin, commença-t-elle dès qu'elle fut à +quatre pas de lui, vous voici donc en chasse... + +--Qu'est-ce que vous me voulez!... interrompit-il brusquement, car +vous me voulez quelque chose, n'est-ce pas, vous avez besoin de +moi?... + +Il fallut à Mme Blanche un effort pour dominer un mouvement d'effroi +et de dégoût; ce qui n'empêche que c'est du ton le plus résolu qu'elle +dit: + +--Eh bien! oui, j'ai un service à vous demander... + +--Ah! ah!... + +--Un très-léger service, du reste, qui vous coûtera peu de peine et +qui vous sera bien payé. + +Elle disait cela d'un petit air détaché, comme si véritablement il ne +se fût agi que de la moindre des choses. Mais si bien que fût joué son +insouciance le vieux maraudeur n'en parut pas dupe. + +--On ne demande pas des services si légers que cela à un homme comme +moi, fit-il brutalement. Depuis que j'ai servi la bonne cause d'après +mes moyens, selon qu'on le demandait sur les affiches, et au péril de +ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me +marchander des infamies... C'est vrai que les autres m'ont payé; mais +tout l'or qu'ils m'ont donné, je voudrais pouvoir le faire fondre et +le leur couler brûlant dans le ventre!... Allez!... je sais ce qu'il +en coûte aux petits d'écouter les paroles des gros! Passez votre +chemin, et si vous avez des abominations en tête, faites-les +vous-même!... + +Il remit son fusil sur l'épaule, et il allait s'éloigner, quand une +inspiration soudaine, véritable éclair de la haine, illumina l'esprit +de Mme Blanche. + +--C'est parce que je sais votre histoire, prononça-t-elle froidement, +que je vous ai arrêté. J'imaginais que vous me serviriez volontiers, +moi qui hais les Sairmeuse. + +Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier. + +--Je crois bien, en effet, dit-il, que vous haïssez les Sairmeuse +en ce moment... Ils vous ont plantée là , sans gêne, tout comme moi; +seulement... + +--Eh bien? + +--Avant un mois, vous serez réconciliés... Et qui payera les frais de +la guerre et de la paix? Toujours Chupin, le vieil imbécile... + +--Jamais. + +Le traître cherchait des objections, mais il était ébranlé. + +--Hum!... grommela-t-il, jamais il ne faut dire: «Fontaine je +ne boirai pas de ton eau.» Enfin, si je vous aidais, que m'en +reviendrait-il? + +--Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l'argent, de la +terre, une maison... + +--Grand merci!... Je veux autre chose. + +--Quoi? Faites vos conditions. + +Chupin se recueillit un moment, puis d'un air grave: + +--Voici la chose, répondit-il. J'ai des ennemis, un surtout... bref, +je ne me sens pas en sûreté dans ma masure; mes fils me cognent quand +j'ai bu, pour me voler; ma femme est bien capable d'empoisonner mon +vin; je tremble pour ma peau et pour mon argent... Cette existence +ne peut durer. Promettez-moi un asile au château de Courtomieu après +l'affaire, et je suis à vous... Chez vous, je serai gardé, et j'oserai +boire à ma soif et autrement que d'un œil. Mais, entendons-nous, je +ne veux pas être maltraité par les domestiques comme à Sairmeuse... + +--Il sera fait ainsi que vous le désirez. + +--Jurez-moi cela sur votre part de paradis. + +--Je le jure! + +Tel était l'accent de sincérité de la jeune femme, que Chupin en fut +rassuré. Il se pencha vers elle, et d'une voix sourde: + +--Maintenant, fit-il, contez-moi votre affaire. + +Ses petits yeux étincelaient d'une infernale audace, ses lèvres +minces se serraient sur ses dents aiguës, il s'attendait à quelque +proposition de meurtre, et il était prêt. + +Cela ressortait si clairement de son attitude, que Mme Blanche en +frissonna. + +--Véritablement, reprit-elle, ce que j'attends de vous n'est rien. +Il ne s'agit que d'épier, de surveiller adroitement le marquis de +Sairmeuse, Martial... + +--Votre mari? + +--Oui... mon mari. Je veux savoir ce qu'il devient, ce qu'il fait, où +il va, quelles personnes il voit. Il me faut l'emploi de son temps, de +tout son temps, minute par minute. + +On eût dit, à voir la figure étonnée de Chupin, qu'il tombait des +nues. + +--Quoi!... bégaya-t-il, sérieusement, franchement, c'est tout ce que +vous demandez? + +--Pour l'instant, oui, mon plan n'est pas fait. Plus tard, selon ce +que vous me rapporterez, j'agirai... + +La jeune femme ne mentait qu'à demi. + +Entre tous les projets de vengeance qui s'étaient présentés à son +esprit, elle hésitait encore. + +Ce qu'elle taisait, c'est qu'elle ne faisait épier Martial que pour +arriver à Marie-Anne. Elle n'avait pas osé prononcer devant le traître +le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livré le père au bourreau, +n'hésiterait-il pas à s'attaquer à la fille. Mme Blanche le craignait. + +--Une fois qu'il sera engagé, pensait-elle, ce sera tout différent. + +Cependant le vieux maraudeur était remis de sa surprise. + +--Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de +temps... + +--Je le comprends... Nous sommes aujourd'hui samedi, jeudi saurez-vous +quelque chose?... + +--Dans cinq jours?... Oui, probablement. + +--En ce cas, soyez ici jeudi; à cette heure-ci, vous m'y trouverez... + +Un cri de tante Médie l'interrompit. + +--Quelqu'un!... dit-elle à Chupin. Il ne faut pas qu'on nous voie +ensemble, vite, sauvez-vous. + +D'un bond, l'ancien braconnier franchit l'allée et disparut dans un +taillis. + +Il était temps, un domestique de Courtomieu venait d'arriver près de +tante Médie, et Mme Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande +animation. + +Rapidement elle s'avança. + +--Ah! mada... c'est-à -dire mademoiselle, s'écria le domestique, voici +plus de trois heures qu'on vous cherche partout... votre père, M. le +marquis, mon Dieu! quel malheur!... on est allé quérir le médecin. + +--Mon père est mort!... + +--Non, mademoiselle, non, seulement... comment vous dire cela!... +Quand M. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les façons +de ses vignes, il était tout chose, n'est-ce pas, tout drôle... Eh +bien!... quand il est revenu... + +Du bout de l'index, tout en parlant, le domestique se touchait le +front. + +--Vous m'entendez bien, n'est-ce pas, quand il est rentré, la raison +n'y était plus... partie... envolée!... + +--Courons!... interrompit Mme Blanche. + +Et sans attendre tante Médie terrifiée, elle s'élança dans la +direction du château. + +--M. le marquis? demanda-t-elle au premier valet qu'elle aperçut sous +le vestibule. + +--Il est dans sa chambre, mademoiselle; on l'a couché, il est un peu +plus tranquille, maintenant. + +Déjà la jeune femme arrivait à la chambre du marquis. + +Il était assis sur son lit, les manches de sa chemise arrachées, et +deux domestiques guettaient ses mouvements. + +Sa face était livide, avec de larges marbrures bleuâtres aux joues... +Ses yeux roulaient égarés sous leurs paupières bouffies, et une écume +blanchâtre frangeait ses lèvres. Des mèches de cheveux rares collées +sur son front ajoutaient encore à l'effrayante expression de sa +physionomie. + +La sueur, à grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il +grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus +rudement que le vent de décembre ne tord et ne secoue les branches +mortes. + +Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incohérentes, d'une +voix tour à tour sourde ou éclatante. + +Cependant, il reconnut sa fille. + +--Te voilà , fit-il, je t'attendais. + +Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu'elle ne fût certes, ni +tendre, ni impressionnable. + +--Mon père!... balbutiait-elle, mon Dieu! que vous est-il arrivé? + +Le marquis riait d'un rire strident: + +--Ah! ah!... répondit-il, je l'ai rencontré, voilà !... Il fallait bien +que cela finît ainsi!... Hein! tu doutes! Puisque je te dis que je +l'ai vu, le misérable!... Je le connais bien, peut-être, moi qui +depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite... +car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. Je l'ai vu... +C'était en forêt, près des roches de Sanguille, tu sais, là où il fait +toujours sombre, à cause des grands arbres... Je revenais, lentement, +pensant à lui, quand tout à coup, brusquement, il s'est dressé devant +moi, étendant les bras, pour me barrer le passage: + +--«Allons!... m'a-t-il crié, il faut venir me rejoindre!» Il était +armé d'un fusil, il m'a couché en joue et il a fait feu... + +Le marquis s'interrompant, Mme Blanche réussit enfin à prendre sur soi +de s'approcher de lui. + +Durant plus d'une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et +persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment +le bras: + +--Revenez à vous, mon père!... dit-elle d'une voix rude, comprenez que +vous êtes le jouet d'une hallucination!... Il est impossible que vous +ayez vu... l'homme que vous dites. + +Quel homme croyait avoir aperçu M. de Courtomieu, la jeune femme ne le +devinait que trop, mais elle n'osait, elle ne pouvait prononcer son +nom. + +Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes: + +--Ai-je donc rêvé!... Non, c'est bien Lacheneur qui m'est apparu. J'en +suis sûr, et la preuve, c'est qu'il m'a rappelé une circonstance de +notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi... C'était pendant +la Terreur, en 93, il était tout-puissant à Montaignac, moi, j'étais +poursuivi pour avoir correspondu avec les émigrés. Mes biens allaient +être confisqués, je croyais déjà sentir la main du bourreau sur mon +épaule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me +cacha, le misérable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune +et il sauva ma tête... Moi, je lui ai fait couper le cou. Voilà +pourquoi je l'ai revu. Je dois le rejoindre, il me l'a dit, je suis un +homme mort!... + +Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa +tête, et demeura tellement immobile et roide, que véritablement on eût +pu croire que c'était un cadavre, dont la toile dessinait vaguement +les contours. + +Muets d'horreur, les domestiques échangeaient des regards effarés. + +Tant d'infamie devait les confondre, incapables qu'ils étaient de +soupçonner quels calculs atroces pour faire éclore l'ambition dans une +âme de boue. + +Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n'avait pardonné à +Lacheneur de l'avoir sauvé? Cela était cependant!... + +Seule, Mme Blanche conservait sa présence d'esprit au milieu de tous +ces gens éperdus. + +Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s'avancer, +et à voix basse: + +--Il est impossible qu'on ait tiré sur mon père, dit-elle. + +--Je vous demande pardon, mademoiselle, et même peu s'en est fallu +qu'on ne l'ait tué. + +--Comment le savez-vous? + +--En déshabillant M. le marquis, j'ai remarqué qu'il avait à la tête +une éraflure qui saignait... J'ai aussitôt examiné sa casquette, et +j'y ai constaté deux trous qui ne peuvent avoir été faits que par des +chevrotines. + +Le digne valet de chambre était certes bien plus ému que la jeune +femme. + +--On aurait donc tenté d'assassiner mon père, murmura-t-elle, et la +frayeur expliquerait cet accès de délire... Comment savoir qui a osé +ce crime? + +Le domestique hocha la tête: + +--Je soupçonne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos +chevreuils en plein jour jusque sous nos fenêtres, mademoiselle le +connaît... Chupin... + +--Non, ce ne peut être lui. + +--Ah! j'en mettrais pourtant la main au feu!... Il n'y a que lui dans +la commune capable de ce mauvais coup. + +Mme Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient +l'innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n'eût avoué +qu'elle l'avait rencontré à plus d'une lieue du théâtre du crime, +qu'elle l'avait arrêté, qu'elle avait causé avec lui plus d'une +demi-heure, enfin qu'elle le quittait à l'instant... + +Elle se tut. Aussi bien le médecin arrivait. + +Il découvrit--il dut presque employer la force--le visage de M. +de Courtomieu, l'examina longtemps, les sourcils froncés; puis, +brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications +de glace sur le crâne, des sangsues, une potion qu'il fallait vite et +vite courir chercher à Montaignac. Tout le monde perdait la tête. + +Quand le médecin se retira, Mme Blanche le suivit sur l'escalier: + +--Eh bien! docteur, interrogea-t-elle. + +Il eut un geste équivoque, et d'une voix hésitante: + +--On se remet de cela, répondit-il. + +Mais qu'importait à cette jeune femme, que son père se rétablit ou +mourût! Elle devait suivre d'un œil sec toutes les phases de cette +maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme. + +Ce qui n'empêche que sa conduite fut citée. + +Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort, +elle devait ramener l'opinion et s'improviser une réputation toute +différente de l'ancienne. Se faire un piédestal où elle poserait en +victime résignée lui souriait. L'occasion était admirable; elle la +saisit. + +Jamais fille dévouée ne prodigua à un père plus de soins touchants, +plus de délicates attentions. Impossible de la décider à s'éloigner +une minute du chevet du malade. C'est à peine si la nuit elle +consentait à dormir une couple d'heures, sur un fauteuil, dans la +chambre même. + +Mais pendant qu'elle restait là , jouant ce rôle de sœur de charité +qu'elle s'était imposé, sa pensée suivait Chupin. Que faisait-il à +Montaignac? Épiait-il Martial, ainsi qu'il l'avait promis?... Comme le +jour qu'elle lui avait fixé était lent à venir!... + +Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, après +avoir bien recommandé son père à tante Médie, Mme Blanche s'échappa, +et d'un pied fiévreux courut au rendez-vous. + +Le vieux maraudeur l'attendait, assis sur un arbre renversé. Il avait +presque sa physionomie d'autrefois. Depuis cinq jours qu'il avait une +préoccupation, il avait presque cessé de boire, et son intelligence se +dégageait des brouillards de l'ivresse. + +--Parlez!... lui dit Mme Blanche. + +--Volontiers! Seulement, je n'ai rien à vous conter. + +--Ah!... vous n'avez pas surveillé le marquis de Sairmeuse. + +--Votre mari?... faites excuse, je l'ai suivi comme son ombre. Mais +que voulez-vous que je vous en dise? Depuis le voyage du duc de +Sairmeuse à Paris c'est M. Martial qui commande. Ah! vous ne le +reconnaîtriez plus. Toujours en affaires, maintenant. Dès le +potron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la +matinée, il écrit des lettres. Dans l'après-midi, il reçoit tous ceux +qui se présentent. Lui qui était haut comme le temps, autrefois, il +fait le pas fier, le bon enfant, le câlin, il donne des poignées de +main au premier venu. Les officiers à demi-solde sont à pot et à +feu avec lui; il en a déjà replacé cinq ou six, il a fait rendre la +pension à deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soirée... + +Il s'arrêta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le +silence, émue et confuse de la question qui lui montait aux lèvres. +Quelle humiliation!... Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que +le feu, détournant un peu la tête: + +--Il est impossible qu'il n'ait pas une maîtresse!... dit-elle. + +Chupin éclata de rire. + +--Nous y voici donc!... fit-il avec une si outrageante familiarité que +la jeune femme en fut révoltée, vous voulez parler de la fille de ce +scélérat de Lacheneur, n'est-ce pas, de cette coquine effrontée de +Marie-Anne? + +À l'accent haineux de Chupin, Mme Blanche comprit l'inutilité de ses +ménagements. + +Elle ignorait encore que l'assassin exècre sa victime, uniquement +parce qu'il l'a tuée. + +--Oui, répondit-elle, c'est bien de Marie-Anne que j'entendais parler. + +--Eh bien!... ni vu ni connu, il faut qu'elle ait filé, la gueuse, +avec un autre de ses amants, Maurice d'Escorval. + +--Vous vous trompez... + +--Oh!... pas du tout!... De tous ces Lacheneur, il n'est resté ici que +le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu'il est, de pillage et de +vol... Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l'épaule. Il +est effrayant à voir, maigre autant qu'un squelette, avec des yeux qui +brillent comme des charbons... S'il me rencontrait jamais, celui-là , +mon compte serait vite réglé... + +Mme Blanche avait pâli... C'était Jean Lacheneur qui avait tiré sur le +marquis de Courtomieu... elle n'en doutait pas... + +--Eh bien! moi, dit-elle, je suis sûre que Marie-Anne est dans le +pays, à Montaignac probablement... Il me la faut, je la veux! Tâchez +d'avoir découvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici. + +--Je chercherai, répondit Chupin. + +Il chercha en effet; et avec ardeur, déployant toute son adresse: en +vain. + +D'abord toutes ses démarches étaient paralysées par les précautions +qu'il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D'un autre +côté, personne dans le pays n'eût consenti à lui donner le moindre +renseignement. + +--Toujours rien! disait-il à Mme Blanche à chaque entrevue. + +Mais elle ne se rendait pas... La jalousie ne se rend jamais, même à +l'évidence. + +Mme Blanche s'était dit que Marie-Anne lui avait enlevé son mari, +que Martial et elle s'aimaient, qu'ils cachaient leur bonheur aux +environs, qu'ils la raillaient et la bravaient... Donc cela devait +être, encore que tout lui démontrât le contraire... + +Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux. + +--Bonne nouvelle!... lui cria-t-il dès qu'il l'aperçut, nous tenons +enfin la coquine! + + + + +XLIII + + +C'était le surlendemain du jour où, sur l'ordre formel de l'abbé +Midon, Marie-Anne était allée s'établir à la Borderie. + +On ne s'entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et +le testament de Chanlouineau était le texte de commentaires infinis. + +--Voilà la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de +rentes, faisaient les vieux d'un air grave, sans compter encore la +maison... + +--Une honnête fille n'aurait pas tant de chance que ça! murmuraient +quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari. + +Jusqu'alors on n'était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la +«bonne amie» de Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on +apercevait entre eux une distance difficile à franchir. La donation +leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence +posthume? + +Voilà cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait à Mme +Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux. + +Elle l'écoutait, frémissante de colère, les poings si convulsivement +serrés que les ongles lui entraient dans les chairs. + +--Quelle audace!... répétait-elle d'une voix étranglée, quelle +impudence!... + +Le vieux maraudeur semblait de cet avis. + +--Le fait est, grommela-t-il d'un air de dégoût, qu'elle eût pu +attendre que le lit de Chanlouineau fût refroidi, avant de s'en +emparer. + +Il branla la tête, et comme en à -parte: + +--Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus +riche qu'une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu. + +Si Chupin avait eu l'intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il +dut être satisfait. + +--Et c'est une telle femme qui m'a enlevé le cœur de Martial!... +s'écria-t-elle. C'est pour cette misérable qu'il m'abandonne!... Quels +philtres ces créatures font-elles donc boire à leurs dupes!... + +L'indignité prétendue de cette infortunée, en qui sa jalousie lui +montrait une rivale, transportait Mme Blanche à ce point qu'elle +oubliait la présence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle +livrait sans restrictions le secret de ses souffrances. + +--Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites, +père Chupin? + +--Comme je suis sûr que vous êtes là . + +--Qui vous a dit tout cela? + +--Personne... on a des yeux. J'ai poussé hier jusqu'à la Borderie, et +j'ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait à une fenêtre. +Elle n'est seulement pas en deuil, la gueuse!... + +C'est qu'en effet, jusqu'à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait +été réduite à la robe que Mme d'Escorval lui avait prêtée le soir du +soulèvement, pour qu'elle pût quitter ses habits d'homme. + +Le vieux maraudeur voulait continuer à scarifier Mme Blanche de ses +observations méchantes, elle l'interrompit d'un geste. + +--Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie? + +--Pardienne! + +--Où est-ce? + +--Juste en face des moulins de l'Oiselle, de ce côté de la rivière, à +une lieue et demie d'ici, à peu près... + +--C'est juste. Je me rappelle maintenant. Y êtes-vous entré +quelquefois?... + +--Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau. + +--Alors il faut me donner la topographie de l'habitation. + +Les yeux de Chupin s'écarquillèrent prodigieusement. + +--Vous dites?... interrogea-t-il, ne comprenant pas. + +--Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est bâtie. + +--Ah!... comme cela, j'entends... Pour lors, elle est construite en +plein champ, à une demi-portée de fusil de la grande route. Devant, il +y a une manière de jardin, et derrière un grand verger qui n'est pas +clos de murs, mais seulement entouré d'une petite haie vive. Tout +autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un bocage qui +ombrage un cours d'eau. + +Il s'arrêta tout à coup, et clignant de l'œil. + +--Mais à quoi peuvent vous servir tous ces renseignements? +demanda-t-il. + +--Que vous importe!... Comment est l'intérieur? + +--Comme partout: trois grandes chambres carrelées qui se commandent, +une cuisine, une autre petite pièce noire... + +--Voilà pour le rez-de-chaussée. Passons à l'étage supérieur. + +--C'est que... dame!... je n'y suis jamais monté. + +--Tant pis. Comment sont meublées les pièces que vous avez +visitées?... + +--Comme celles de tous les paysans d'ici. + +Personne, assurément, ne soupçonnait l'existence de cette chambre +magnifique du premier étage, que Chanlouineau, dans sa folie, +destinait à Marie-Anne. Jamais il n'en avait parlé, même il avait +pris les plus grandes précautions pour qu'on ne vît pas apporter les +meubles. + +--Combien de portes à la maison? poursuivit madame Blanche. + +--Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisième communique +avec l'écurie. L'escalier qui mène au premier étage se trouve dans la +pièce du milieu. + +--Et Marie-Anne est seule à la Borderie?... + +--Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de frère +ne tardera pas à aller demeurer avec elle... + +Au lieu de répondre, Mme Blanche s'absorba dans une sorte de rêverie +si profonde et si prolongée, que le vieux maraudeur, à la fin, s'en +impatienta. + +Il osa lui toucher le bras, et de cette voix étouffée de complices +méditant un mauvais coup: + +--Eh bien! fit-il, que décidons-nous?... + +La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à +coup, dans l'engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des +terribles instruments du chirurgien... + +--Mon parti n'est pas encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je +verrai... + +Et remarquant la mine décontenancée du vieux maraudeur: + +--Je ne veux pas m'aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne +perdez plus Martial de vue... S'il va à la Borderie, et il ira, +j'en dois être informée... S'il écrit, et il écrira, tâchez de vous +procurer une de ses lettres... Désormais je veux vous voir tous les +deux jours... Ne vous endormez pas!... Songez à gagner la bonne place +que je vous réserve à Courtomieu... Allez!... + +Il s'éloigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de +dissimuler son désappointement et son mécontentement. + +--Fiez-vous donc à toutes ces mijaurées! grommela-t-il. Celle-là +jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brûler, tout +détruire, elle ne demandait qu'une occasion... L'occasion se présente, +le cœur lui manque, elle recule... elle a peur!... + +Le vieux maraudeur jugeait mal Mme Blanche. + +Le mouvement d'horreur qu'elle venait de laisser voir était une +instinctive révolte de la chair et non pas une défaillance de son +inflexible volonté. + +Ses réflexions n'étaient pas de nature à désarmer sa haine. + +Quoi que lui eût dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était +persuadé que la fille à Lacheneur revenait du Piémont, Mme Blanche +s'entêtait à considérer ce voyage comme une fable ridicule. + +Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite où +Martial avait jugé prudent de la cacher jusqu'à ce jour. + +Or, pourquoi cette brusque apparition? + +La vindicative jeune femme était prête à jurer que c'était une insulte +et une bravade à son adresse. + +--Et je me résignerais!... s'écria-t-elle. Ah! j'arracherais mon cœur +s'il était capable d'une si indigne lâcheté. + +La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion. +Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l'attentat de Jean +Lacheneur lui paraissait justifier d'avance les pires représailles. + +Elle ne reculait donc pas, mais une difficulté imprévue l'arrêtait: + +Elle avait rêvé une de ces vengeances raffinées, telles qu'on en cite +dans les histoires, elle voulait une de ces revanches éclatantes +et soudaines, comme il s'en rencontre dans les romans, et elle ne +trouvait au service de ses rancunes qu'un crime vulgaire, absolument +indigne d'elle. + +--Mieux vaut patienter encore, se disait-elle. + +Et sa haine, alors, s'égarant en conceptions insensées, elle imaginait +des combinaisons impossibles, ou rêvait des revirements inouïs... + +Au surplus, elle était libre désormais de s'abandonner sans contrainte +ni contrôle à toutes ses inspirations. + +Il n'y avait plus de soins à donner au marquis de Courtomieu. + +Aux crises violentes de la démence, aux frénésies de son premier +délire, l'anéantissement avait succédé, puis peu après était venue la +morne stupeur de l'idiotisme. + +Puis, un matin, le médecin avait déclaré son malade guéri. + +Guéri!... Le corps était sauf, en effet, mais la raison avait +succombé. + +Toute trace d'intelligence avait disparu de cette physionomie +si mobile autrefois, et qui se prêtait si bien à toutes les +transformations de l'hypocrisie la plus consommée. + +Plus une étincelle dans l'œil, où jadis pétillaient l'esprit et la +ruse. Les lèvres, naguère si fines, pendaient avec une désolante +expression d'hébétement. + +Et nul espoir de guérison. + +Une seule et unique passion: la table, remplaçait toutes les passions +qui avaient agité la vie de ce froid ambitieux. + +Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la +plus dégoûtante voracité. Chaque repas était une lutte où il fallait +employer la force pour lui arracher les plats. + +Il est vrai qu'il engraissait. Maigre au point d'être diaphane, +disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se +bouffissaient de mauvaise graisse. + +Levé de grand matin, il errait, corps sans âme, dans le château ou aux +environs, sans intentions, sans projet, sans but. + +Conscience de soi, idée de dignité, notion du bien et du mal, pensée, +mémoire, il avait tout perdu. L'instinct de la conservation même, le +dernier qui meure en nous, l'abandonnait, il fallait le surveiller +comme un enfant. + +Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du +château, Mme Blanche, accoudée à sa fenêtre, le suivait des yeux, le +cœur serré par un mystérieux effroi. + +Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer +en soi-même, exaltait encore ses désirs et ses espérances de +représailles. + +--Qui ne préférerait la mort à cet épouvantable malheur!... +murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est plus cruellement vengé que si +sa balle eût porté. C'est une vengeance comme celle-là que je veux, il +me la faut, elle m'est due, je l'aurai!... + +Ses indécisions ne l'empêchaient pas de voir Chupin tous les deux +ou trois jours comme elle se l'était promis, tantôt seule, le plus +souvent accompagnée de tante Médie qui faisait le guet. + +Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu'il commençât à avoir +plein le dos de ce métier d'espion. + +--C'est que je risque gros, moi, à ce jeu-là , grognait-il. J'espérais +que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa sœur; il y +serait très-bien... pas du tout! Le brigand continue à vagabonder son +fusil sous le bras et à coucher à la belle étoile dans les bois. Quel +gibier chasse-t-il? Le père Chupin naturellement. D'un autre côté, je +sais que mon scélérat d'aubergiste de là -bas a abandonné son auberge +et qu'il a disparu. Où est-il? Peut-être derrière un de ces arbres, en +train de choisir l'endroit de ma peau où il va planter son couteau... +On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-là après ses +chausses, et les promenades surtout ne valent rien... + +Ce qui irritait particulièrement le vieux maraudeur, c'est qu'après +deux mois de la surveillance la plus attentive, il était arrivé à +cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations +autrefois, tout était fini entre eux. + +C'était ce dont Mme Blanche ne voulait pas convenir. + +--Dites qu'ils sont plus fins que vous, père Chupin! répondait-elle. + +--Fins!... et comment?... Depuis que j'épie M. Martial, il n'a pas +dépassé une seule fois les fortifications de Montaignac. D'un autre +côté, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrogé par ma femme, a +déclaré qu'il n'avait pas porté une seule lettre à la Borderie... + +Il est sûr que sans l'espoir d'une douce et sûre retraite à +Courtomieu, Chupin eût brusquement abandonné la partie... + +Et même, en dépit de cette perspective, et malgré des promesses sans +cesse renouvelées, dès le milieu du mois d'août, il avait presque +entièrement cessé toute surveillance. + +S'il venait encore aux rendez-vous, c'est qu'il avait pris la douce +habitude de réclamer à chaque fois quelque argent pour ses frais. + +Et quand Mme Blanche lui demandait, comme toujours, l'emploi du temps +de Martial, il racontait effrontément tout ce qui lui passait par la +tête. + +Mme Blanche s'en aperçut. C'était au commencement de septembre. Un +jour, elle l'interrompit dès les premiers mots, et le regardant +fixement: + +--Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n'êtes qu'un imbécile... +choisissez. Hier, Martial et Marie-Anne se sont promenés ensemble un +quart d'heure au carrefour de la Croix-d'Arcy. + + + + +XLIV + + +C'était un honnête homme, ce vieux médecin de Vigano, qui avait tout +quitté pour voler au secours de Marie-Anne. Son intelligence était +supérieure, comme son cœur, il connaissait la vie pour avoir aimé +et souffert, et il devait à l'expérience deux vertus sublimes: +l'indulgence et la charité. + +À un tel homme, une soirée de causerie suffisait pour pénétrer +Marie-Anne. Aussi, pendant les quinze jours qu'il resta caché à la +Borderie, mit-il tout en œuvre pour rassurer cette infortunée qui se +confiait à lui, pour la rassurer, pour la réhabiliter en quelque sorte +à ses propres yeux. + +Réussit-il? Assurément il l'espéra. + +Mais dès qu'il se fut éloigné, Marie-Anne, livrée aux inspirations de +la solitude, ne sut plus réagir contre la tristesse qui de plus en +plus l'envahissait. + +Beaucoup, cependant, à sa place, eussent repris leur sérénité et même +se fussent réjouies. + +N'avait-elle pas réussi à dissimuler une de ces fautes qui, +d'ordinaire, à la campagne surtout, ne se cèlent jamais! + +Qui donc la soupçonnait, excepté peut-être l'abbé Midon? Personne, +elle en était convaincue, et c'était vrai. + +Chupin lui-même, son ennemi, ne se doutait de rien. Préoccupé de +surveiller les démarches de Martial à Montaignac, il n'était pas +venu une seule fois rôder autour de la Borderie pendant le séjour du +docteur. + +Donc Marie-Anne n'avait plus rien à craindre et elle avait tout à +espérer. + +Mais cette conviction même ne pouvait lui rendre le calme. + +C'est qu'elle était de ces âmes hautes et fières, plus sensibles au +murmure de la conscience qu'aux clameurs de l'opinion. + +Dans le public, on lui attribuait trois amants: Chanlouineau, Martial +et Maurice, on les lui avait jetés au visage, mais cette calomnie ne +l'avait pas émue. Ce qui la torturait, c'était ce qu'on ne savait pas: +la vérité. + +Cette amère pensée: j'ai failli, ne la quittait pas, et pareille à un +ver logé au cœur d'un bon fruit, la minait sourdement et la tuait. + +Et ce n'était pas tout! + +L'instinct sublime de la maternité s'était éveillé en elle le soir du +départ du médecin. Quand elle l'entendit s'éloigner, emportant +son enfant, elle sentit au dedans d'elle-même comme un horrible +déchirement. Ne le reverrait-elle donc plus, ce petit être qui lui +était deux fois cher par la douleur et par les angoisses? Les larmes +jaillirent de ses yeux, à cette idée que son premier sourire ne serait +pas pour elle. + +Ah!... sans le souvenir de Maurice, comme elle eût fièrement bravé +l'opinion et gardé son enfant!... + +Sa nature sincère et vaillante eût moins souffert des humiliations que +de cet abandon si douloureux et du continuel mensonge de sa vie. + +Mais elle avait promis: Maurice était son mari, en définitive, le +maître, et la raison lui disait qu'elle devait conserver pour lui, non +son honneur, hélas!... mais les apparences de l'honneur... + +Enfin, et pour comble, son sang se figeait dans ses veines, quand elle +pensait à son frère. + +Ayant appris que Jean rôdait dans le pays, elle avait envoyé à sa +recherche, et après bien des tergiversations, un soir, il se décida à +paraître à la Borderie. + +Rien qu'à le voir, son fusil double à l'épaule, maintenu par la +bretelle, on s'expliquait les terreurs de Chupin. + +Ce malheureux, dont la physionomie cauteleuse écartait les amis au +temps de sa prospérité, avait en sa misère l'expression farouche du +désespoir prêt à tout. Sa maigreur, son teint hâlé et tanné par les +intempéries faisaient paraître plus profonds et plus noirs ses yeux où +la haine flambait, furibonde, ardente, permanente... + +Littéralement ses habits s'en allaient en lambeaux. + +Quand il entra, Marie-Anne recula épouvantée; elle ne le reconnaissait +pas; elle ne le remit qu'à la voix quand il dit: + +--C'est moi, ma sœur!... + +--Toi!... balbutia-t-elle, mon pauvre Jean!... toi! + +Il s'examina de la tête aux pieds, et d'un air d'atroce raillerie: + +--Le fait est, prononça-t-il, que je ne voudrais pas me rencontrer à +la brune au coin d'un bois... + +Marie-Anne frissonna. Il lui semblait sous cette phrase ironique, à +travers cette moquerie de soi, deviner une menace. + +--Mais aussi, mon pauvre frère, reprit-elle très-vite, quelle vie est +la tienne!... Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?... Heureusement +te voici!... Nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas, tu ne +m'abandonneras pas, j'ai tant besoin d'affection et de protection!... +Tu vas demeurer avec moi... + +--C'est impossible, Marie-Anne. + +--Et pourquoi, mon Dieu! + +Une fugitive rougeur empourpra les pommettes saillantes de Jean +Lacheneur, il parut indécis, puis prenant son parti: + +--Parce que, répondit-il, j'ai le droit de disposer de ma vie, mais +non de la tienne... Nous ne devons plus nous connaître. Je te renie +aujourd'hui pour que tu puisses me renier un jour. Oui, je te renie, +toi qui es ma seule, mon unique affection... Tes plus cruels ennemis +ne t'ont jamais calomniée autant que moi... + +Il s'arrêta, hésita une seconde et ajouta: + +--J'ai été jusqu'à dire tout haut, dans un cabaret où il y avait bien +quinze personnes, que jamais je ne mettrais les pieds dans une maison +qui t'avait été donnée par Chanlouineau, parce que... + +--Jean!... malheureux! tu as dit cela, toi, mon frère!... + +--Je l'ai dit. Il faut qu'on nous sache mortellement brouillés, pour +que jamais, quoi que je fasse, on ne vous accuse de complicité, toi ou +Maurice d'Escorval. + +Marie-Anne était comme pétrifiée. + +--Il est fou!... murmura-t-elle. + +--En ai-je véritablement l'air?... + +Elle secoua la stupeur qui la paralysait, et saisissant les poignets +de son frère qu'elle serrait à les briser: + +--Que veux-tu faire?... répéta-t-elle. Que veux-tu donc faire?... + +--Rien!... laisse-moi, tu me fais mal. + +--Jean!... + +--Ah! laisse-moi! fit-il en se dégageant. + +Un pressentiment horrible, douloureux comme une blessure, traversa +l'esprit de Marie-Anne... + +Elle recula, et avec un accent prophétique: + +--Prends garde, prononça-t-elle, prends bien garde, mon frère!... +C'est attirer le malheur sur soi que d'empiéter sur la justice de +Dieu! + +Mais rien, désormais, ne pouvait émouvoir ou seulement toucher Jean +Lacheneur. Il eut un éclat de rire strident, et faisant sonner de la +paume de la main la batterie de son fusil: + +--Voici ma justice, à moi!... s'écria-t-il. + +Accablée de douleur, Marie-Anne s'affaissa sur une chaise. + +Elle reconnaissait en son frère, cette idée fixe, fatale, qui un jour +s'était emparée du cerveau de leur père, à laquelle il avait tout +sacrifié, famille, amis, fortune, le présent et l'avenir, l'honneur +même de sa fille, qui avait fait verser des flots de sang, qui avait +coûté la vie à des innocents, et qui enfin l'avait conduit lui-même à +l'échafaud. + +--Jean, murmura-t-elle, souviens-toi de notre père. + +Le fils de Lacheneur devint livide, ses poings se crispèrent, mais il +eut la force de refouler sa colère près d'éclater. + +Il s'avança vers sa sœur, et froidement, d'un ton posé, qui ajoutait +à l'effroyable violence de ses menaces: + +--C'est parce que je me souviens du père, dit-il, que justice sera +faite. Ah! les coquins n'auraient pas tant d'audace, si tous les fils +avaient ma résolution. Un scélérat hésiterait à s'attaquer à un homme +de bien, s'il avait à se dire: «Je puis frapper cet honnête homme, +mais j'aurai ensuite à compter avec ses enfants. Ils s'acharneront +après moi et après les miens, et ils nous poursuivront sans paix ni +trêve, sans cesse, partout, impitoyablement. Leur haine, toujours +armée et éveillée, nous escortera, nous entourera, ce sera une guerre +de sauvages, implacable, sans merci. Je ne sortirai plus sans craindre +un coup de fusil, je ne porterai plus une bouchée de pain à ma bouche +sans redouter le poison... Et jusqu'à ce que nous ayons succombé tous, +moi et les miens, nous aurons, rôdant autour de notre maison, guettant +pour s'y glisser, une porte entrebâillée, la mort, le déshonneur, la +ruine, l'infamie, la misère!...» + +Il s'interrompit, riant d'un rire nerveux, et plus lentement encore: + +--Voilà , poursuivit-il, ce que les Sairmeuse et les Courtomieu ont à +attendre de moi. + +Il n'y avait pas à se méprendre sur la portée des menaces de Jean +Lacheneur. + +Ce n'était pas là les vaines imprécations de la colère. Son air grave, +son ton posé, son geste automatique, trahissaient une de ces rages +froides qui durent la vie d'un homme. + +Lui-même prit soin de le faire bien entendre, car il ajouta entre ses +dents: + +--Sans doute, les Sairmeuse et les Courtomieu sont bien haut et moi je +suis bien bas; mais quand le ver blanc, qui est gros comme mon pouce, +se met aux racines d'un chêne l'arbre immense meurt... + +Marie-Anne ne comprenait que trop l'inanité de ses larmes et de ses +prières... + +Et cependant elle ne pouvait pas, elle ne devait pas laisser son frère +s'éloigner ainsi. + +Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d'une voix +suppliante: + +--Jean, dit-elle, je t'en conjure, renonce à tes projets impies... +Au nom de notre mère, reviens à toi; ce sont des crimes que tu +médites!... + +Il l'écrasa d'un regard plein de mépris pour ce qu'il jugeait une +faiblesse indigne; mais, presqu'aussitôt, haussant les épaules: + +--Laissons cela, fit-il, j'ai eu tort de te confier mes espérances... +Ne me fais pas regretter d'être venu!... + +Alors Marie-Anne essaya autre chose, elle se redressa, contraignant +ses lèvres à sourire, et, comme si rien ne se fût passé, elle pria +Jean de lui donner au moins la soirée et de partager son modeste +souper. + +--Reste, lui disait-elle, qu'est-ce que cela peut te faire?... rien, +n'est-ce pas? Tu me rendras si heureuse! Puisque c'est la dernière +fois que nous nous voyons d'ici des années, accorde-moi quelques +heures, tu seras libre après. Il y a si longtemps que nous ne nous +sommes vus, j'ai tant souffert, j'ai tant de choses à te dire! Jean, +mon frère aîné, ne m'aimes-tu donc plus!... + +Il eût fallu être de bronze pour rester insensible à de telles +prières; le cœur de Jean Lacheneur se gonflait d'attendrissement; +ses traits contractés se détendaient, une larme tremblait entre ses +cils... + +Cette larme, Marie-Anne la vit, elle crut qu'elle l'emportait, et +battant des mains: + +--Ah!... tu restes, s'écria-t-elle, tu restes, c'est dit!... + +Non. Jean se roidit, en un effort suprême, contre l'émotion qui le +pénétrait, et d'une voix rauque: + +--Impossible, répéta-t-il, impossible. + +Puis, comme sa sœur s'attachait à lui, comme elle le retenait par +ses vêtements, il l'attira entre ses bras et la serrant contre sa +poitrine: + +--Pauvre sœur, prononça-t-il, pauvre Marie-Anne, tu ne sauras jamais +tout ce qu'il m'en coûte de te refuser, de me séparer de toi... Mais +il le faut. Déjà , en venant ici, j'ai commis une imprudence. C'est que +tu ne peux savoir à quels périls tu serais exposée si on soupçonnait +une entente entre nous. Je veux le calme et le bonheur, pour Maurice +et pour toi, vous mêler à mes luttes enragées serait un crime. Quand +vous serez mariés, pensez à moi quelquefois, mais ne cherchez pas à me +revoir, ni même à savoir ce que je deviens. Un homme comme moi rompt +avec la famille, il combat, triomphe ou périt seul. + +Il embrassait Marie-Anne avec une sorte d'égarement, et comme elle se +débattait, comme elle ne le lâchait toujours pas, il la souleva, la +porta jusqu'à une chaise et brusquement s'arracha à ses étreintes. + +--Adieu!... cria-t-il, quand tu me reverras, le père sera vengé. + +Elle se dressa pour se jeter sur lui, pour le retenir encore; trop +tard. + +Il avait ouvert la porte et s'était enfui. + +--C'est fini, murmura l'infortunée, mon frère est perdu. Rien ne +l'arrêtera plus maintenant. + +Une crainte vague et cependant terrifiante, inexplicable et qui avait +l'horreur de la réalité, étreignait son cœur jusqu'au spasme. + +Elle se sentait comme entraînée dans un tourbillon de passions, de +haines, de vengeances et de crimes, et une voix lui disait qu'elle y +serait misérablement brisée. + +Le cercle fatal du malheur qui l'entourait allait se rétrécissant +autour d'elle de jour en jour. + +Mais d'autres soucis devaient la distraire de ces pressentiments +funèbres. + +Un soir, pendant qu'elle dressait sa petite table dans la première +pièce de la Borderie, elle entendit à la porte, qui était fermée au +verrou, comme le bruissement d'une feuille de papier qu'on froisse. + +Elle regarda. On venait de glisser une lettre sous la porte. + +Bravement, sans hésiter, elle courut ouvrir... personne! + +Il faisait nuit, elle ne distingua rien dans les ténèbres, elle prêta +l'oreille, pas un bruit ne troubla le silence. + +Toute agitée d'un tremblement nerveux, elle ramassa la lettre, +s'approcha de la lumière et regarda l'adresse: + +--Le marquis de Sairmeuse! balbutia-t-elle, stupéfiée. + +Elle venait de reconnaître l'écriture de Martial. + +Ainsi il lui écrivait, il osait lui écrire!... + +Le premier mouvement de Marie-Anne fut de brûler cette lettre, et déjà +elle l'approchait de la flamme, quand le souvenir de ses amis cachés à +la ferme du père Poignot l'arrêta. + +--Pour eux, pensa-t-elle, il faut que je la lise... + +Elle brisa le cachet aux armes de Sairmeuse et lut: + +«Ma chère Marie-Anne, + +«Peut-être avez-vous deviné l'homme qui a su imprimer aux événements +une direction toute nouvelle et certainement surprenante. + +«Peut-être avez-vous compris les inspirations qui le guident. + +«S'il en est ainsi, je suis récompensé de mes efforts, car vous ne +pouvez plus me refuser votre amitié et votre estime... + +«Cependant, mon œuvre de réparation n'est pas achevée. J'ai tout +préparé pour la révision du jugement qui a condamné à mort le baron +d'Escorval, ou pour son recours en grâce. + +«Vous devez savoir où se cache M. d'Escorval, faites-lui connaître mes +desseins, sachez de lui ce qu'il préfère ou de la révision ou de sa +grâce pure et simple. + +«S'il se décide pour un nouveau jugement, j'aurai pour lui un +sauf-conduit de Sa Majesté. + +«J'attends une réponse pour agir. + +«MARTIAL DE SAIRMEUSE.» + +Marie-Anne eut comme un éblouissement. + +C'était la seconde fois que Martial l'étonnait par la grandeur de sa +passion. + +Voilà donc de quoi étaient capables deux hommes qui l'avaient aimée et +qu'elle avait repoussés! + +L'un, Chanlouineau, après être mort pour elle, la protégeait encore... + +L'autre, le marquis de Sairmeuse, lui sacrifiait les convictions de +sa vie et les préjugés de sa race, et jouait, pour elle, avec une +magnifique imprudence, la fortune politique de sa maison... + +Et cependant, celui qu'elle avait choisi, l'élu de son âme, le père +de son enfant, Maurice d'Escorval, depuis cinq mois qu'il l'avait +quittée, n'avait pas donné signe de vie. + +Mais toutes ces pensées confuses s'effacèrent devant un doute terrible +qui lui vint: + +--Si la lettre de Martial cachait un piège! + +Le soupçon ne se discute ni se s'explique: il est ou il n'est pas. + +Tout à coup, brusquement, sans raison, Marie-Anne passa de la plus +vive admiration à la plus extrême défiance. + +--Eh! s'écria-t-elle, le marquis de Sairmeuse serait un héros, s'il +était sincère!... + +Or, elle ne voulait pas qu'il fût un héros. + +Déjà elle en était à s'en vouloir comme d'une vilaine action, +d'avoir pu, d'avoir osé comparer Maurice d'Escorval et le marquis de +Sairmeuse. + +Le résultat de ses soupçons fut qu'elle hésita cinq jours à se rendre +à l'endroit où d'ordinaire l'attendait le père Poignot. + +Elle n'y trouva pas l'honnête fermier, mais l'abbé Midon, fort inquiet +de son absence. + +C'était la nuit, mais Marie-Anne, heureusement, savait la lettre de +Martial par cœur. + +L'abbé la lui fit réciter à deux reprises, très-lentement la seconde +fois, et quand elle eut terminé: + +--Ce jeune homme, dit le prêtre, a les vices et les préjugés de sa +naissance et de son éducation, mais son cœur est noble et généreux. + +Et comme Marie-Anne exposait ses soupçons: + +--Vous vous trompez, mon enfant, interrompit-il, le marquis est +certainement sincère. Ne pas profiter de sa générosité, serait une +faute.... à mon avis, du moins. Confiez-moi cette lettre, nous +nous consulterons, le baron et moi, et demain je vous dirai notre +décision... + +Marie-Anne s'éloigna, toute agitée, et s'indignant de son agitation. + +L'abbé, cet homme de tant d'expérience, et si froid, avait été ému des +procédés de Martial et les avait admirés. Il l'avait loué avec une +sorte d'enthousiasme, et il était allé jusqu'à dire que ce jeune +marquis de Sairmeuse, comblé déjà de tous les avantages de la +naissance et de la fortune, cachait peut-être, sous son insouciance +affectée, un génie supérieur... + +Elle s'arrêtait complaisamment à ces éloges de l'abbé, puis, tout à +coup, s'en irritant: + +--Eh! que m'importe!... répétait-elle, que m'importe!... + +L'abbé Midon l'attendait avec une impatience fébrile, quand elle le +rejoignit, vingt-quatre heures plus tard. + +--M. d'Escorval est entièrement de mon avis, lui dit-il, nous devons +nous abandonner au marquis de Sairmeuse. Seulement, le baron, qui est +innocent, ne peut pas, ne veut pas accepter de grâce. Il demande la +révision de l'inique jugement qui l'a condamné. + +Encore qu'elle dût pressentir cette détermination, Marie-Anne parut +stupéfiée. + +--Quoi!... dit-elle, M. d'Escorval se livrera à ses ennemis, il se +constituera prisonnier!... + +--Le marquis de Sairmeuse ne promet-il pas un sauf conduit du roi? + +--Oui. + +--Eh bien!... + +Elle ne trouva pas d'objection, et d'un ton soumis: + +--Puisqu'il en est ainsi, monsieur le curé, dit-elle, je vous +demanderai le brouillon de la lettre que je dois écrire à M. Martial. + +Le prêtre fut un moment sans répondre. Il était évident qu'il reculait +devant ce qu'il avait à dire. Enfin, se décidant: + +--Il ne faut pas écrire, fit-il. + +--Cependant... + +--Ce n'est pas que je me défie, je le répète, mais une lettre est +indiscrète, elle n'arrive pas toujours à son adresse, ou elle +s'égare... Il faut que vous voyez M. de Sairmeuse... + +Marie-Anne recula, plus épouvantée que si un spectre eût jailli de +terre sous ses pieds. + +--Jamais! monsieur le curé, s'écria-t-elle, jamais!... + +L'abbé Midon ne parut pas s'étonner. + +--Je comprends votre résistance, mon enfant, prononça-t-il doucement; +votre réputation n'a que trop souffert des assiduités du marquis de +Sairmeuse... + +--Oh! monsieur, je vous en prie... + +--Il n'y a pas à hésiter, mon enfant, le devoir parle... Vous devez ce +sacrifice au salut d'un innocent perdu par votre père... + +Et aussitôt, sûr de l'empire de ce grand mot, devoir, sur cette +infortunée, il lui expliqua tout ce qu'elle aurait à dire, et il ne la +quitta qu'après qu'elle lui eût promis d'obéir... + +Elle avait promis, l'idée ne lui vint pas de manquer à sa promesse, +et elle fit prier Martial de se trouver au carrefour de la +Croix-d'Arcy... Mais jamais sacrifice ne lui avait été si douloureux. + +Cependant, la cause de sa répugnance n'était pas celle que croyait +l'abbé Midon. Sa réputation!... hélas! elle la savait à jamais perdue. +Non, ce n'était pas cela!... + +Quinze jours plus tôt, elle ne se fût pas seulement inquiétée de cette +entrevue. Alors elle ne haïssait plus Martial, il est vrai, mais il +lui était absolument indifférent, tandis que maintenant... + +Peut-être, en choisissant pour le rencontrer le carrefour de la +Croix-d'Arcy, peut-être espérait-elle que cet endroit, qui lui +rappelait tant de cruels souvenirs, lui rendrait quelque chose de ses +sentiments d'autrefois... + +Tout en suivant le chemin qui conduisait au rendez-vous, elle se +disait que sans doute Martial la blesserait par ce ton de galanterie +légère qui lui était habituel, et elle s'en réjouissait... + +En cela elle se trompait. + +Martial était extrêmement ému, elle le remarqua, si troublée qu'elle +fût elle-même, mais il ne lui adressa pas une parole qui n'eût trait à +l'affaire du baron. + +Seulement, quand elle eut terminé, lorsqu'il eut souscrit à toutes les +conditions: + +--Nous sommes amis, n'est-ce pas? demanda-t-il tristement. + +D'une voix expirante elle répondit: + +--Oui. + +Et ce fut tout. Il remonta sur son cheval que tenait un domestique et +reprit à fond de train la route de Montaignac. + +Clouée sur place, haletante, la joue en feu, remuée jusqu'au plus +profond d'elle-même, Marie-Anne le suivit un moment des yeux, et alors +une clarté fulgurante se fit dans son âme. + +--Mon Dieu! s'écria-t-elle, quelle indigne créature suis-je donc!... +Est-ce que je n'aime pas, est-ce que je n'aurais jamais aimé Maurice, +mon mari, le père de mon enfant? + +Sa voix tremblait encore d'une affreuse émotion quand elle raconta à +l'abbé Midon les détails de l'entrevue. Mais il ne s'en aperçut pas. +Il ne songeait qu'au salut de M. d'Escorval. + +--Je savais bien, prononça-t-il, que Martial dirait _Amen_ à tout. Je +le savais si bien que toutes les mesures sont prises pour que le baron +quitte la ferme... Il attendra, caché chez vous, le sauf-conduit de Sa +Majesté... + +Et comme Marie-Anne s'étonnait de la rapidité de cette décision: + +--L'étroitesse du grenier et la chaleur compromettent la convalescence +du baron, poursuivit l'abbé. Ainsi, apprêtez tout chez vous pour +demain soir... La nuit venue, un des fils Poignot vous portera, en +deux voyages, tout ce que nous avons ici. Vers onze heures, nous +installerons M. d'Escorval sur une charrette, et, ma foi!... nous +souperons tous à la Borderie... + +Tout en regagnant son logis: + +--Le ciel vient à notre secours, pensait Marie-Anne. + +Elle songeait qu'elle ne serait plus seule, qu'elle aurait près d'elle +Mme d'Escorval, qui lui parlerait de Maurice, et que tous ces amis qui +l'entoureraient l'aideraient à chasser cette pensée de Martial qui +l'obsédait. + +Aussi, le lendemain était-elle plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis +bien des mois, et une fois, tout en arrangeant son petit ménage, elle +se surprit à chanter. + +Huit heures sonnaient, quand elle entendit un coup de sifflet... + +C'était le signal du fils Poignot, qui apportait un fauteuil de +malade, qu'on avait eu bien de la peine à se procurer, la trousse et +la boîte de médicaments de l'abbé Midon, et un sac plein de livres... + +Tous ces objets, Marie-Anne les disposa dans cette chambre du premier +étage, que Chanlouineau avait voulu si magnifique pour elle, et +qu'elle destinait au baron... + +Elle sortit ensuite pour aller au devant du fils Poignot, qui avait +annoncé qu'il allait revenir... + +La nuit était noire, Marie-Anne se hâtait... elle n'aperçut pas dans +son petit jardin, près d'un massif de lilas, deux ombres immobiles... + + + + +XLV + + +Pris par Mme Blanche en flagrant délit de mensonge ou tout au moins de +négligence, Chupin demeura un moment interloqué. + +Il voyait s'évanouir cette perspective tant caressée d'une retraite +à Courtomieu; il voyait se tarir brusquement une source de faciles +bénéfices qui lui permettaient d'épargner son trésor et même de le +grossir. + +Néanmoins il reprit son assurance, et d'un beau ton de franchise: + +--Il se peut bien que je ne sois qu'une bête, dit-il à la jeune +femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux +rapport. + +Mme Blanche haussa les épaules. + +--Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui, +certes, ignoraient l'intérêt qu'ils avaient pour moi, et qui n'ont pu +s'entendre... + +--Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vous jure... + +--Ne jurez pas... Avouez tout simplement avoir manqué de zèle. + +L'accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que +Chupin cessa de nier et changea de tactique. + +Se grimant d'humilité, il confessa que la veille, en effet, il s'était +relâché de sa surveillance; il avait eu des affaires, un de ses gars, +le cadet, s'était foulé le pied, puis il avait rencontré des amis, on +l'avait entraîné au cabaret, on l'avait régalé, il avait bu plus que +de coutume, de sorte que... + +Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource +suprême de tout paysan serré de près, et à chaque moment il +s'interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour +se bourrer de coups de poing en s'adressant des injures. + +--Vieil ivrogne! disait-il, cela t'apprendra... Maudite boisson!... + +Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer Mme Blanche, ne +faisait que fortifier le soupçon qui lui était venu. + +--Tout cela est bel et bien, père Chupin, interrompit-elle d'un +ton fort sec, qu'allez-vous faire maintenant pour réparer votre +maladresse?... + +Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et, +feignant la plus violente colère: + +--Ce que je compte faire!... s'écria-t-il; oh! on le verra bien. Je +prouverai qu'on ne se moque pas de moi impunément. D'abord, je plante +là le marquis de Sairmeuse pour ne m'occuper que de cette gueuse de +Marie-Anne. Tout près de la Borderie, il y a un petit bocage; dès ce +soir je m'y installe, et je veux que le diable me brûle s'il entre un +chat dans la maison sans que je le voie. + +--Peut-être votre idée est-elle bonne. + +--Oh! j'en réponds. + +Mme Blanche n'insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en +tira trois louis qu'elle tendit à Chupin, en lui disant: + +--Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme +celle-ci, et je me verrais forcée de m'adresser à un autre. + +Le vieux maraudeur s'en alla sifflotant et tout tranquillisé. + +On l'employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses +invalides... + +Il avait tort de se rassurer ainsi. La générosité de Mme Blanche +n'était qu'une ruse destinée à masquer ses défiances. + +--Je ne dois rien en laisser paraître, pensait-elle, tant que je +n'aurai pas une preuve. + +Et dans le fait, pourquoi ne l'eût-il pas trahie, ce misérable, dont +le métier était de trahir!... Quelle raison avait-elle d'ajouter foi +à ses rapports? Elle le payait!... La belle affaire! D'autres, en le +payant mieux devaient certainement avoir la préférence! + +Qui assurait Mme Blanche que, tandis qu'elle pensait faire surveiller, +elle n'était pas surveillée elle-même!... Elle eût reconnu à ce trait +la duplicité du marquis de Sairmeuse, de son mari. + +Mais comment savoir et savoir vite surtout? Ah! elle n'apercevait +qu'un moyen, désagréable sans doute, mais sûr: épier elle-même son +espion. + +Cette idée l'obséda si bien, que le dîner terminé, et comme la nuit +tombait, elle appela tante Médie. + +--Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j'ai une course +à faire et tu m'accompagnes. + +La parente pauvre étendit la main vers un cordon de sonnette, sa nièce +l'arrêta. + +--Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas +qu'on sache au château que nous sortons. + +--Nous irons donc seules? + +--Seules. + +--Comme cela, à pied, la nuit... + +--Je suis pressée, tante, interrompit durement Mme Blanche, et je +t'attends. + +En un clin d'œil la parente pauvre fut prête. + +On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques +dînaient, Mme Blanche et tante Médie purent gagner, sans être vues, +une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne. + +--Où allons-nous, mon Dieu!... gémissait tante Médie. + +--Que t'importe!... viens... + +Mme Blanche allait à la Borderie. + +Elle eût pu prendre la route qui borde l'Oiselle, mais elle préféra +couper à travers champs, jugeant que de cette façon elle était sûre de +ne rencontrer personne. + +La nuit était magnifique mais très-obscure, et à chaque instant les +deux femmes étaient arrêtées par quelque obstacle, haie vive ou fossé. +Deux fois Mme Blanche perdit sa direction. La pauvre tante Médie se +heurtait à toutes les mottes de terre, trébuchait à tous les sillons, +elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible nièce était +impitoyable. + +--Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin +comme tu pourras. + +Et la parente pauvre marchait. + +Enfin, après une course de plus d'une heure, Mme Blanche respira. Elle +reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s'arrêta dans le petit +bois que Chupin appelait «le bocage.» + +--Sommes-nous donc arrivées? demanda tante Médie. + +--Oui, mais tais-toi, reste là , je veux voir quelque chose. + +--Quoi! tu me laisses seule?... Blanche, je t'en prie, que veux-tu +faire?... Mon Dieu, tu m'épouvantes... j'ai peur, Blanche!... + +Déjà la jeune femme s'était éloignée. Elle parcourait en tous sens le +petit bois, cherchant Chupin. Elle ne le trouva pas. + +--J'avais deviné, pensait-elle, les dents serrées par la colère, le +misérable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas là , +dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma crédulité!... + +Elle rejoignit tante Médie à demi-morte de frayeur, et toutes deux +s'avancèrent jusqu'à la lisière du «bocage,» à un endroit d'où l'on +découvrait la façade de la Borderie. + +Deux fenêtres au premier étage étaient éclairées de lueurs rougeâtres +et mobiles... Évidemment il y avait du feu dans la pièce. + +--C'est juste, murmura Mme Blanche, Martial est si frileux! + +Elle songeait à s'avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua +sur place. + +Elle regarda de tous côtés, et malgré l'obscurité, elle aperçut au +milieu du sentier qui allait de la Borderie à la grande route, un +homme chargé d'objets qu'elle ne distinguait pas... + +Presque aussitôt, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la +maison et marcha à la rencontre de l'homme. + +Ils ne se dirent que deux mots, et rentrèrent ensemble à la Borderie. +Puis, l'homme ressortit, sans son fardeau, et s'éloigna. + +--Qu'est-ce que cela signifie!... murmurait Mme Blanche. + +Patiemment, pendant plus d'une demi-heure, elle attendit, et comme +rien ne bougeait: + +--Approchons, dit-elle à tante Médie, je veux regarder par les +fenêtres. + +Elles approchèrent, en effet, mais au moment où elles arrivaient +dans le petit jardin, la porte de la maison s'ouvrit si brusquement +qu'elles n'eurent que le temps de se blottir contre un massif de +lilas... + +Marie-Anne sortait sans fermer sa porte à clef, l'imprudente. Elle +descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut... + +Mme Blanche, alors, saisit le bras de tante Médie, et le serrant à la +faire crier: + +--Attends-moi ici, lui dit-elle d'une voix rauque et brève, et quoi +qu'il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours à +Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens... + +Et elle entra dans la Borderie... + +Marie-Anne, en s'éloignant, avait déposé un flambeau sur la table de +la première pièce, Mme Blanche s'en empara, et hardiment elle se mit à +parcourir tout le rez-de-chaussée. + +Elle s'était fait tant de fois expliquer la distribution de la +Borderie, que les êtres lui étaient familiers, elle se reconnaissait +pour ainsi dire. + +Et elle allait, poussée par une volonté plus forte que sa raison, +tranquillement, comme si elle eût fait la chose du monde la plus +naturelle, examinant chaque chose... + +Malgré les descriptions de Chupin, la pauvreté de ce logis de paysan +l'étonnait. Pas d'autre plancher que le sol raboteux, les murs étaient +à peine passés à la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et +de paquets d'herbes pendaient; de lourdes tables à peine équarries, +quelques chaises grossières, des escabeaux et des bancs de bois +constituaient tout le mobilier. + +Marie-Anne, évidemment, habitait la pièce du fond. C'était la seule où +il y eût un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts, +à baldaquin avec des colonnes torses, drapés de rideaux de serge verte +glissant sur des tringles de fer. + +À la tête du lit, accroché au mur, pendait un bénitier dont la croix +retenait un rameau de buis desséché. Mme Blanche trempa son doigt dans +le bénitier, il était plein d'eau bénite. + +Devant la fenêtre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet +mobile, supportait un pot à eau et une cuvette de la faïence la plus +commune. + +--Il faut avouer, se dit Mme Blanche, que mon mari loge mal ses +amours!... + +Réellement, elle en était presque à se demander si la jalousie ne +l'avait pas égarée. + +Elle se rappelait les habitudes délicates de Martial, les recherches +de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les +concilier avec ce dénûment. Puis, il y avait cette eau bénite!... + +Ses doutes lui revinrent dans la cuisine. + +Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui «embaumait,» et sur des +cendres chaudes, plusieurs casseroles où mijotaient des ragoûts. + +--Tout cela ne peut être pour elle, murmura Mme Blanche. + +Et le souvenir lui revenant de ces deux fenêtres du premier étage +qu'elle avait vues illuminées par les clartés tremblantes de la +flamme. + +--C'est là -haut qu'il faut voir, pensa-t-elle. + +L'escalier était dans la pièce du milieu, elle le savait; elle monta +vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de +rage. + +Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le +sanctuaire de son grand amour, qu'il avait ornée avec le fanatisme de +la passion, où il avait accumulé tout ce qu'on lui avait dit être le +luxe des plus grands et des plus riches. + +--Voilà donc la vérité!... se disait Mme Blanche, anéantie de stupeur, +et moi qui tout à l'heure, en bas, doutais encore, qui me disais que +c'était trop pauvre et trop froid pour l'adultère. Misérable dupe que +je suis! En bas, ils ont tout disposé pour le monde, pour les allants +et venants, pour les imbéciles... Ici, tout est arrangé pour eux. Le +rez-de-chaussée, c'est l'apparence de l'austère sagesse, le premier +étage, c'est la réalité de la débauche. Maintenant, je reconnais bien +l'étonnante dissimulation de Martial. Il l'aime tant, cette +vile créature qui est sa maîtresse, qu'il s'inquiète même de sa +réputation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis +mystérieux de leurs amours. C'est ici qu'ils se rient de moi, pauvre +délaissée, dont le mariage n'a pas même eu de première nuit... + +Elle avait souhaité la certitude; elle l'avait, croyait-elle, et +foudroyante. + +Eh bien! elle préférait encore cette horrible blessure de la vérité +aux incessants coups d'épingle du soupçon. + +Et comme si elle eût goûté une âpre jouissance à se prouver l'étendue +de l'amour de Martial pour une rivale exécrée, elle inventoriait, en +quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde +étoffe de soie brochée des rideaux, sondant du bout du pied +l'épaisseur des tapis. + +Tout d'ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu'un: le feu +clair, le grand fauteuil roulé près de l'âtre, les pantoufles brodées +placées devant le fauteuil. + +Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu +qui avait sifflé venait lui annoncer l'arrivée de son amant, et elle +était sortie pour courir au-devant de lui. + +Même, une circonstance futile prouvait que ce messager n'était pas +attendu. + +Sur la cheminée se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant. + +Il était clair que Marie-Anne s'apprêtait à le boire, quand elle avait +été surprise par le signal... + +Mais qu'importait ce détail à Mme Blanche!... + +Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa +découverte, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une grande boîte de +chêne, ouverte sur une table, près de la porte vitrée du cabinet de +toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots. + +Machinalement, elle s'approcha, et parmi les flacons, elle en +distingua deux, de verre bleus, bouchés à l'émeri, sur lesquels le +mot: poison, était écrit au-dessus de caractères indéchiffrables. + +Poison!... Mme Blanche fut plus d'une minute sans pouvoir détourner +les yeux de ce mot qui la fascinait. + +Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces +flacons et le bol resté sur la cheminée. + +--Et pourquoi pas!... murmura-t-elle, je m'esquiverais après... + +Une réflexion terrible l'arrêta. + +Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne +serait pas lui qui boirait le contenu du bol!... + +--Dieu décidera!... murmura la jeune femme. Mieux vaut d'ailleurs +savoir son mari mort qu'appartenant à une autre femme!... + +Et d'une main ferme, elle prit au hasard un des flacons... + +Depuis son entrée à la Borderie, Mme Blanche n'avait pas, on peut le +dire, conscience de ses actes. La haine a des égarements qui troublent +le cerveau comme les vapeurs de l'alcool. + +Mais l'impression terrible qu'elle ressentit au contact du verre +dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la +faculté de délibérer lui revint... + +Et la preuve, c'est que sa première pensée fut celle-ci: + +--J'ignore jusqu'au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en +dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou très-peu?... + +Elle déboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son +contenu dans le creux de sa main. + +C'était une poudre blanche, très-fine, scintillante comme s'il s'y fût +trouvé de la poussière de verre, et ressemblant beaucoup à du sucre +pilé. + +--Serait-ce vraiment du sucre? pensa Mme Blanche. + +Résolue à s'en assurer, elle mouilla légèrement le bout de son doigt +et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu'elle posa sur sa +langue et qu'elle cracha aussitôt. + +Sa sensation fut celle que lui eût donné un morceau de pomme +très-sûre. + +--L'étiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible +sourire. + +Et, sans hésiter, sans pâlir, sans remords, elle laissa tomber dans la +tasse tout ce que contenait le flacon... + +Elle avait si bien tout son sang-froid, qu'elle songea que cette +poudre serait peut-être lente à se dissoudre, et qu'elle eut la +sinistre prévoyance de l'agiter avec une cuiller pendant plus d'une +minute. + +Cela fait,--elle pensait à tout,--elle goûta le bouillon. Il avait +une saveur légèrement âpre, mais trop peu sensible pour éveiller des +défiances... + +Alors, Mme Blanche respira. Qu'elle réussît à s'esquiver maintenant, +et elle était vengée, et elle était assurée de l'impunité... + +Déjà elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans +l'escalier la terrifia. + +Deux personnes montaient... Où fuir, où se cacher?... + +Elle se sentait si bien prise et perdue, qu'elle eut l'idée de jeter +le bol au feu, d'attendre et de payer d'audace... + +Mais non!... une ressource restait... le cabinet de toilette... Elle +s'y précipita. + +Elle avait si bien attendu à la dernière seconde, qu'elle n'osa pas +refermer la porte: le seul claquement du pêne dans sa gâche l'eût +trahie. + +Elle devait s'en applaudir, l'entre-bâillure lui permettant de mieux +voir et de tout entendre. + +Marie-Anne rentrait, suivie d'un jeune paysan qui portait un gros +paquet. + +--Ah! voici ma lumière, s'écria-t-elle dès le seuil, le contentement +me fait perdre l'esprit; j'aurais juré que je l'avais descendue et +posée sur la table, en bas. + +Mme Blanche frémit. Elle n'avait pas songé à cette circonstance! + +--Où faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars. + +--Ici, répondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard. + +Le brave paysan déposa son paquet et respira bruyamment. + +--Voilà donc le déménagement fini, s'écria-t-il. Ç'a été fait +lestement, j'espère, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre +monsieur peut venir... + +--À quelle heure se mettra-t-il en route? + +--On attellera à onze heures, comme c'était convenu... Ah! il lui +tarde joliment d'être ici; il y sera vers minuit... + +Marie-Anne consulta de l'œil la magnifique pendule de la cheminée. + +--J'ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... c'est plus +qu'il ne faut. Le souper est prêt, je vais dresser la table, là , +devant le feu... Dites-lui qu'il m'apporte un bon appétit. + +--On lui dira... Et vous savez, mademoiselle, bien des remercîments +d'être venue à ma rencontre et de m'avoir aidé au second voyage. Ce +que j'apportais n'était pas lourd, mais c'était si embarrassant!... + +--Peut-être accepteriez-vous un verre de vin?... + +--Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Au revoir, +mademoiselle Lacheneur. + +--Au revoir, Poignot. + +Ce nom de Poignot n'apprenait rien à Mme Blanche... + +Ah! si elle eût entendu prononcer le nom de M. d'Escorval, de la +baronne ou de l'abbé Midon, ses certitudes eussent été troublées, sa +résolution eût chancelé, et qui sait alors! + +Mais non, rien!... Le fils Poignot, pour désigner le baron, avait dit: +«le monsieur,» Marie-Anne disait: «Il...» + +«Il...» n'est-ce pas toujours celui qui emplit et obsède notre pensée, +ami ou ennemi, le mari qu'on hait ou l'amant qu'on adore. + +«Le monsieur!... Il!...» Mme Blanche traduisait Martial. + +Oui, pour elle c'était le marquis de Sairmeuse qui devait arriver à +minuit, elle l'eût juré, elle en était sûre. + +C'était lui qui s'était fait précéder de ce commissionnaire chargé de +paquets. + +Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu'il avait +l'habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait +des hardes... Mme Blanche l'avait bien entendu: des hardes!... + +C'est-à -dire qu'il se trouvait si bien à la Borderie, qu'il y +complétait son installation, il s'y établissait, il y voulait être +chez lui. Peut-être était-il las du mystère, et se proposait-il d'y +vivre ouvertement, au mépris de son rang, de sa dignité, de ses +devoirs, sans souci des préjugés et des idées reçues... + +Voilà quelles conjectures, pareilles à de l'huile sur un brasier, +enflammaient la haine de Mme Blanche. + +Comment, après cela, eût-elle hésité ou tremblé!... + +Elle ne tremblait, en vérité, que d'être découverte dans sa +cachette... + +Tante Médie était, il est vrai, dans le jardin, mais après la menace +qui lui avait été faite, la parente pauvre était femme à rester la +nuit entière, immobile comme une pierre, derrière le massif de lilas. + +Donc, rien à craindre, et Mme Blanche se voyait deux heures et demie à +rester seule avec Marie-Anne à la Borderie. + +N'était-ce pas plus de temps qu'il ne fallait pour assurer le crime, +sa vengeance et l'impunité. + +Quand on découvrirait l'empoisonnement, elle serait bien loin, ses +mesures étaient prises pour qu'on ne sût pas qu'elle était sortie de +Courtomieu, nul ne l'avait aperçue, la tante Médie serait muette. + +Et, d'ailleurs, qui oserait seulement songer à elle, marquise de +Sairmeuse, née Blanche de Courtomieu!... + +--Mais cette créature ne boit pas, pensait-elle. + +Marie-Anne, en effet, avait oublié le bouillon, de même que l'instant +d'avant elle ne s'était plus souvenue de l'endroit où elle avait +déposé son flambeau. + +Elle avait dénoué le paquet, et, montée sur une chaise, elle +arrangeait les hardes, dans un grand placard, près du lit... + +Qu'on parle donc encore de pressentiments!... Elle avait presque sa +gaieté et sa vivacité des jours heureux, et tout en allant et venant +par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice +chantait autrefois. + +Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misères, ses amis +allaient l'entourer... + +Cependant le paquet était rangé, le placard refermé, elle se préoccupa +de souper et roula devant la cheminée une petite table. + +C'est alors qu'elle aperçut le bol sur la tablette. + +--Étourdie!... fit-elle tout haut en riant. + +Et prenant la tasse, elle la porta à ses lèvres. + +De sa cachette, Mme Blanche avait entendu l'exclamation de Marie-Anne, +elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au +fond de son âme. + +Mais Marie-Anne ne but qu'une gorgée, et avec un visible dégoût elle +éloigna le bol de ses lèvres. + +Une épouvantable angoisse serra le cœur de madame Blanche. + +--La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une +saveur suspecte?... + +Nullement, mais il s'était refroidi et il s'était formé à la surface +une gelée qui répugnait à Marie-Anne. + +Elle prit donc la cuillère, écréma le bouillon et ensuite l'agita +assez longtemps pour bien diviser les parties grasses. + +Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la cheminée et reprit sa +besogne. + +C'était fini!... Le dénoûment, désormais, ne dépendait plus de +la volonté de Mme Blanche; quoi qu'il advînt, elle était une +empoisonneuse. + +Mais si elle avait la conscience très-nette de son crime, l'excès de +sa haine l'empêchait encore d'en comprendre l'horreur et la lâcheté. + +Elle se répétait même que c'était un acte de justice qu'elle +accomplissait, qu'elle ne faisait que se défendre! que la vengeance +était encore bien au-dessous de l'outrage, et que rien n'était capable +de payer les tortures qu'elle avait endurées... + +Au bout d'un moment, pourtant, une appréhension sinistre l'agita. + +Ses notions sur les effets des poisons étaient des plus incertaines. +Elle s'était imaginée que Marie-Anne tomberait comme foudroyée, et +qu'elle serait libre de s'enfuir après lui avoir toutefois jeté son +nom pour ajouter aux angoisses de son agonie. + +Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait à s'occuper +des apprêts du souper comme si de rien n'était. + +Elle avait étendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait +avec ses mains, elle disposait dessus un couvert.... + +--Comme c'est long, pensait Mme Blanche, si on allait venir! + +Elle se sentait pâlir à l'idée d'être surprise. C'était miracle +qu'elle ne l'eût pas été déjà , c'était un hasard prodigieux que +Marie-Anne n'eût eu besoin de rien dans le cabinet de toilette... + +Tout à l'heure, peu lui eût importé en somme. En renversant la tasse +elle eût anéanti les preuves du crime, tandis que maintenant!... + +L'effroi du châtiment, qui précède le remords, faisait battre son +cœur avec une telle violence, qu'elle ne comprenait pas qu'on n'en +entendît pas les battements de l'autre côté, dans la chambre. + +Son épouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumière, +se diriger vers la porte et descendre. + +Mme Blanche était seule. La pensée d'essayer de s'échapper lui vint... +mais par où? mais comment, sans être vue? + +--Il faut, se disait-elle avec rage, que l'étiquette ait menti!... + +Hélas! non. Elle en fut bien sûre lorsque reparut Marie-Anne. + +En moins de cinq minutes qu'elle était restée au rez-de-chaussée, un +changement s'était opéré en elle, comme après une maladie de six mois. + +Son visage affreusement décomposé était livide et tout marbré de +taches violacées, ses yeux comme agrandis brillaient d'un éclat +étrange, ses dents claquaient... + +Elle laissa tomber plutôt qu'elle ne posa sur la table les assiettes +qu'elle montait. + +--Le poison!... pensa Mme Blanche, cela commence... + +Marie-Anne restait debout devant la cheminée, promenant autour d'elle +un regard éperdu, comme si elle eût cherché une cause visible à +d'incompréhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait +la main sur son front qui se couvrait d'une sueur froide et visqueuse; +elle remuait ses mâchoires dans le vide et faisait claquer sa langue +comme si la salive lui eût manqué; sa respiration haletait... + +Puis, tout à coup, une nausée lui vint, elle chancela, porta +violemment les mains à sa poitrine et s'affaissa sur un fauteuil en +s'écriant: + +--Oh! mon Dieu! comme je souffre!... + + + + +XLVI + + +Agenouillée à l'entre-bâillure de la porte, le cou tendu, toute +vibrante d'anxiété, Mme Blanche épiait les effets du poison qu'elle +avait versé. + +Elle était si près de sa victime, qu'elle distinguait jusqu'au +battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son +haleine brûlante comme la flamme... + +À la crise qui avait brisé Marie-Anne, une invincible prostration +succédait. On l'eût crue morte, à la voir dans son fauteuil, sans le +mouvement continuel de ses mâchoires, sans le râle profond et sourd +qui déchirait sa gorge. + +Mais bientôt un soubresaut la redressa toute frémissante, ses nerfs se +crispèrent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les nausées +revinrent, puis elle fut prise de vomissements. + +Et à chaque effort qu'elle faisait pour vomir, tout son corps était +ébranlé et secoué des talons à la nuque, sa poitrine se soulevait à +éclater, et de brusques secousses disloquaient ses épaules. Peu à peu +une teinte terreuse, de même qu'une couche de bistre, s'étendait sur +son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus foncées, les +yeux s'injectaient, et la sueur à grosses gouttes coulait de son +front. + +Ses douleurs devaient être intolérables... Elle gémissait faiblement, +par moments, et d'autres fois elle poussait de véritables hurlements. + +Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait à boire +ou suppliait Dieu d'abréger ses tortures. + +--Ah!... c'est atroce!... Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la +mort!... + +Tous les gens qu'elle avait connus, elle les invoquait, criant à +l'aide, d'une voix déchirante. + +Elle appelait Mme d'Escorval, l'abbé Midon, Maurice, son frère, +Chanlouineau, Martial!... + +Martial! ce nom seul, ainsi prononcé, eût suffi pour éteindre toute +pitié dans le cœur de Mme Blanche. + +--Va!... pensait-elle, appelle ton amant, appelle!... Il arrivera trop +tard. + +Et Marie-Anne répétant encore ce nom: + +--Souffre!... poursuivait Mme Blanche, toi qui as inspiré à Martial +l'odieux courage de m'abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de +Sairmeuse, comme un laquais ivre n'oserait pas abandonner la dernière +des créatures perdues... Meurs; et mon mari me reviendra repentant. + +Non, elle n'avait pas pitié. Si elle était oppressée à ne pouvoir +respirer, cela venait simplement de l'instinctive horreur qu'inspiré +la souffrance d'autrui, impression toute physique, qu'on décore du +beau nom de sensibilité, et qui n'est qu'une manifestation du plus +grossier égoïsme. + +Et cependant Marie-Anne allait s'affaiblissant à vue d'œil. + +Les spasmes devenaient moins fréquents, les périodes de rémission de +plus en plus longues; les nausées faisaient encore haleter ses flancs, +mais elle ne vomissait plus, et après chaque crise l'anéantissement +augmentait, pareil à une syncope. + +Bientôt elle n'eut même plus la force de se plaindre, ses yeux +s'éteignirent, et après un grand effort qui amena à ses lèvres une +bave sanglante, sa tête se renversa en arrière et elle ne bougea plus. + +--Serait-ce fini! murmura Mme Blanche. + +Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient à peine; +elle fut obligée de s'accoter contre la cloison. + +Le cœur était resté ferme, implacable; la chair défaillait. + +C'est que jamais son imagination n'avait pu concevoir un spectacle tel +que celui qu'elle venait de voir. + +Elle savait que le poison donne la mort; elle ne soupçonnait pas ce +qu'est l'agonie du poison. + +Maintenant elle ne songeait plus à augmenter les angoisses de +Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprême vengeance... Elle +ne songeait qu'à se retirer sans être aperçue de sa victime. + +Fuir, s'éloigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers +lui brûlaient les pieds, elle ne voulait que cela. + +Toutes ses idées vacillaient, une sensation étrange, mystérieuse, +inexplicable l'envahissait; ce n'était pas encore l'effroi, c'était la +stupeur qui suit le crime, l'hébétement du meurtre... + +Cependant elle se contraignit à attendre quelques minutes, et enfin, +voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupières +closes, elle se hasarda à ouvrir doucement la porte du cabinet et elle +s'avança dans la chambre. + +Elle n'y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout à coup, +brusquement, comme si elle eût été galvanisée par une commotion +électrique, se dressa tout d'une pièce, les bras en croix pour barrer +le passage. + +Le mouvement fut si terrible, que Mme Blanche recula jusqu'à une des +fenêtres. + +--La marquise de Sairmeuse!... balbutia Marie-Anne, Blanche... ici. + +Et s'expliquant ses souffrances par la présence de cette jeune femme +qui avait été son amie, elle s'écria: + +--Empoisonneuse!... + +Mais Mme Blanche avait un de ces caractères de fer que les événements +brisent et ne font pas ployer. + +Pour rien au monde, puisqu'elle était découverte, elle n'eût consenti +à nier. + +Elle s'avança résolument, et d'une voix ferme: + +--Eh bien, oui!... dit-elle; c'est moi qui prends ma revanche. + +Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie: + +--Penses-tu donc que je n'ai pas souffert le soir où tu as envoyé ton +frère m'arracher mon mari, que je n'ai plus revu!... + +--Votre mari!... moi.... Je ne vous comprends pas. + +--Oserais-tu donc soutenir que tu n'es pas la maîtresse de Martial... + +--Le marquis de Sairmeuse!... je l'ai revu hier pour la première fois, +depuis l'évasion du baron d'Escorval... + +L'effort qu'elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout, +pour parler, l'avait épuisée; elle retomba sur le fauteuil. + +Mais Mme Blanche devait être impitoyable. + +--Vraiment!... fit-elle, tu n'as pas revu Martial... Dis-moi donc +alors qui t'a donné ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces +tapis, tout ce luxe qui t'entoure?... + +--Chanlouineau. + +Mme Blanche haussa les épaules. + +--Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi +Chanlouineau que tu attends ce soir?... Est-ce pour Chanlouineau +que tu as mis chauffer ces pantoufles brodées et que tu dressais la +table?... Est-ce Chanlouineau qui t'a envoyé des vêtements par un +paysan nommé Poignot?... Tu vois bien que je sais tout... + +Et comme sa victime se taisait: + +--Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, réponds!... + +--Je ne puis... + +--Tu vois donc bien, malheureuse, que c'est ton amant, mon mari, +Martial!... + +Marie-Anne réfléchissait autant que le lui permettaient ses +souffrances intolérables et le trouble de son intelligence. + +Pouvait-elle dire quels hôtes elle attendait?... + +Nommer le baron d'Escorval à Mme Blanche, n'était-ce pas le perdre, le +livrer!... On espérait sa grâce, un sauf-conduit, la révision de son +jugement; il n'en était pas moins sous le coup d'une condamnation à +mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures... + +--Ainsi, c'est bien décidé, insista Mme Blanche, tu refuses de me dire +qui doit venir ici, dans une heure, à minuit!... + +--Je refuse. + +Mais une idée était venue à Marie-Anne. + +Bien que le moindre mouvement lui causât une douleur aiguë, elle eut +assez d'énergie pour dégrafer sa robe, et déchirant son corset, elle +en retira un papier plié menu. + +--Je ne suis pas la maîtresse du marquis de Sairmeuse, prononça-t-elle +d'une voix défaillante, je suis la femme de Maurice d'Escorval; en +voici la preuve, lisez... + +Mme Blanche n'eut pas plus tôt lu que ses traits subitement se +décomposèrent; elle devint pâle autant que sa victime, sa vue se +troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait trempée d'une +sueur froide. + +Ce papier, c'était le certificat du mariage religieux de Maurice et de +Marie-Anne, signé par le curé de Vigano, par le vieux médecin et par +le caporal Bavois, daté et scellé du sceau de la paroisse... + +La preuve était indiscutable. + +Une lueur foudroyante se fit dans l'esprit de Mme Blanche. + +Elle avait commis un crime inutile, elle venait d'assassiner une +innocente... + +Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son cœur plus vite, +elle ne calcula rien, elle oublia à quels périls elle s'exposait, et +d'une voix vibrante: + +--À moi!... s'écria-t-elle, à l'aide!... au secours!... + +Onze heures sonnaient, tout dormait; la ferme la plus voisine de la +Borderie en était distante d'un quart de lieue. + +La voix de Mme Blanche devait se perdre dans l'immense solitude de la +nuit. + +En bas, dans le jardin, tante Médie entendait sans doute, mais elle se +fût laissée hacher en morceaux plutôt que d'entrer. + +Et cependant, il se trouva quelqu'un pour recueillir ces cris de +détresse. + +Moins éperdues de douleur et d'épouvante, les deux jeunes femmes +eussent remarqué le bruit de l'escalier, craquant sous le poids d'un +homme qui montait à pas muets... + +Ce n'était pas un sauveur, car il ne se montra pas. + +Mais fût-on venu aux appels désespérés de Mme Blanche, il était trop +tard. + +Marie-Anne comprenait bien qu'il n'était plus d'espoir pour elle, et +que c'était le froid de la mort qui peu à peu gagnait son cœur. Elle +sentait que la vie lui échappait. + +Aussi, quand Mme Blanche parut prête à s'élancer dehors pour courir +chercher des secours, elle la retint d'un geste doux, et d'une voix +éteinte: + +--Blanche!... murmura-t-elle. + +L'empoisonneuse s'arrêta. + +--N'appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le +tutoiement d'autrefois, à quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que +du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long!... + +--Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu +meures!... Si tu mourais, grand Dieu!... quelle serait ma vie, après! + +Marie-Anne ne répondit pas... Le poison poursuivait son œuvre de +dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflammée; sa +langue, lorsqu'elle la remuait, lui causait dans la bouche l'affreuse +sensation d'un fer rouge; ses lèvres se tuméfiaient, et ses mains +paralysées, inertes, n'obéissaient plus à sa volonté. + +Mais l'horreur même de la situation rendit à Mme Blanche une lueur de +raison. + +--Rien n'est perdu, s'écria-t-elle. C'est dans cette grande boîte-là , +sur la table, que j'ai trouvé, que j'ai pris,--elle n'osa pas +prononcer le mot: poison,--la poudre que j'ai versée dans la tasse. Tu +sais quelle est cette poudre, tu dois connaître le remède... + +Marie-Anne secoua tristement la tête. + +--Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d'une voix à peine +distincte, et entrecoupée de hoquets sinistres; mais je ne me plains +pas. Qui sait de quelles chutes la mort me préserve peut-être. Je ne +regrette pas la vie. J'ai tant souffert depuis un an, j'ai subi tant +d'humiliations, j'ai tant pleuré... La fatalité était sur moi!... + +Elle eut, en ce moment, cet éclair de seconde vue qui illumine les +agonisants. Le sens des événements éclata. Elle comprit qu'elle-même +avait fait sa destinée, et qu'en acceptant le rôle de perfidie et de +mensonge composé par son père, elle avait rendu possibles et comme +préparé les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les +trompeuses apparences dont enfin elle était victime. + +Sa parole allait s'éteignant comme celle d'une personne qui +s'assoupit, ses atroces douleurs faisaient trêve, tout s'apaisait en +elle après tant d'agitations; elle s'endormait, pour ainsi dire, dans +les bras de la mort... + +Elle s'abandonnait, quand une pensée jaillit de ses ténèbres, si +terrible qu'elle lui arracha un cri: + +--Mon enfant!... + +Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait +de volonté, d'énergie et de forces, elle s'était redressée sur son +fauteuil, le visage contracté par une indicible angoisse... + +--Blanche!... prononça-t-elle d'un accent bref dont on l'eût crue +incapable, écoute-moi: c'est le secret de ma vie qu'il faut que je te +dise... personne ne le soupçonne... J'ai un fils de Maurice... +Hélas! voici des mois que Maurice a disparu... S'il était mort, que +deviendrait notre fils!... Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues, +que tu me remplaceras près de mon enfant... + +Mme Blanche était comme frappée de vertige. + +--Je jure!... dit-elle, je jure!... + +--Eh bien! à ce prix, mais à ce prix seulement, je te pardonne! Mais +prends garde! N'oublie pas que tu as juré!... Blanche, Dieu permet +parfois que les morts se vengent!... Tu as juré, souviens-toi! Mon +fantôme ne t'accordera le sommeil qu'après que tu auras tenu ton +serment. + +--Je me souviendrai, balbutia Mme Blanche, je me souviendrai. Mais... +ton enfant... + +--Ah!... j'ai eu peur... Lâche créature que je suis, j'ai reculé +devant la honte... puis, Maurice commandait... Je me suis séparée +de mon enfant... ta jalousie et ma mort sont le châtiment... Pauvre +être... je l'ai livré à des étrangers... Malheureuse que je suis... +malheureuse... Ah! c'est trop souffrir... Blanche, souviens-toi!... + +Elle bégaya quelques mots encore, mais indistincts, +incompréhensibles... + +Mme Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de +le secouer... + +--À qui as-tu confié ton enfant, répéta-t-elle, à qui?... où?... +Marie-Anne... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne! + +Les lèvres de l'infortunée s'agitèrent, mais sa gorge ne rendit qu'un +râle sourd... + +Elle s'était affaissée sur son fauteuil; une convulsion suprême la +tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout +de son long, sur le dos... + +Marie-Anne était morte... morte sans avoir pu prononcer le nom du +vieux médecin de Vigano... + +Elle était morte, et l'empoisonneuse terrifiée demeurait au milieu de +la chambre, livide et plus raide qu'une statue, l'œil démesurément +agrandi, le front moite d'une sueur glacée... + +Toutes ses pensées tourbillonnaient comme des feuilles au souffle +furieux de l'ouragan; il lui semblait que la folie--une folie comme +celle de son père--envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle +s'oubliait elle-même, elle ne se rappelait plus qu'un hôte devait +arriver à minuit, que l'heure volait, qu'elle allait être surprise si +elle ne fuyait pas. + +Mais l'homme qui était venu quand elle avait crié au secours, veillait +sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir, +il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure +grimaçante. + +--Chupin!... balbutia Mme Blanche, rappelée au sentiment de la +réalité. + +--En personne naturelle, répondit le vieux maraudeur. C'est une fière +chance que vous avez!... Eh! eh!... ça vous a trifouillé l'estomac, +toute cette affaire... Bast! ça passera. Mais il s'agit de ne pas +moisir ici, on peut venir... Allons, arrivez!... + +Machinalement, l'empoisonneuse avança, mais le cadavre de Marie-Anne +était en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il +fallait le franchir, elle n'eut pas ce courage et recula toute +chancelante... + +--Hein!... qu'est-ce, fit Chupin, vous êtes incommodée... + +Et comme il n'avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva Mme +Blanche comme un enfant et l'emporta... + +Le vieux maraudeur était tout en joie. L'avenir ne l'inquiétait plus, +maintenant que Mme Blanche était rivée à lui, par cette chaîne plus +solide que celle des forçats, la complicité d'un crime. + +Il se sentait sur la planche, ainsi qu'il se le disait, une vie de +seigneur, des années de bombances et de ribotes. Les remords de sa +délation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus guère. +Il se voyait nourri, logé, renté, vêtu, bien gardé surtout par une +armée de domestiques. + +Cependant, Mme Blanche, qui s'était trouvée mal, fut ranimée par le +grand air. + +--Je veux marcher, dit-elle. + +Chupin la déposa à terre, à vingt pas de la maison. Alors, elle se +souvint. + +--Et tante Médie!... s'écria-t-elle. + +La parente pauvre était là ; pareille à ces chiens que leurs maîtres +laissent à la porte des maisons où ils entrent, elle avait vu sortir +sa nièce, portée par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait +suivi. + +--Il ne s'agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je +vais vous conduire. + +Et prenant le bras de Mme Blanche, il se dirigea du côté du «bocage.» + +--Ah! Marie-Anne avait un enfant, disait-il tout en hâtant le pas. +Elle qui faisait tant sa Sainte-n'y-touche. Mais où diable a-t-elle +mis le petit en nourrice?... + +--Je chercherai... + +--Hum!... c'est facile à dire... + +Un rire strident, qui retentit dans l'obscurité, l'interrompit. Il +lâcha le bras de Mme Blanche et tomba en garde... + +Précaution vaine. Un homme caché derrière un tronc d'arbre bondit +jusqu'à lui, et par quatre fois le frappa d'un couteau, en criant: + +--Bonne Sainte Vierge, voilà mon vœu rempli! Je ne mangerai plus avec +mes doigts. + +--L'aubergiste!... murmura le traître en s'affaissant. + +Pour une fois tante Médie eut de l'énergie. + +--Viens! dit-elle, folle de peur, en entraînant sa nièce, viens, il +est mort! + +Pas tout à fait, car le traître eut la force de se traîner jusqu'à sa +maison et d'y frapper. + +Sa femme et son fils cadet dormaient. Son fils aîné qui rentrait du +cabaret vint lui ouvrir. + +Voyant son père à terre, ce garçon le crut ivre et voulut le relever; +le vieux maraudeur le repoussa. + +--Laisse-moi, dit-il, mon compte est réglé; écoute-moi plutôt... La +fille à Lacheneur vient d'être empoisonnée par Mme Blanche... C'est +pour t'apprendre ça que je suis venu crever ici... Ça vaut une +fortune, mon gars... si tu n'es pas une bête... + +Et il expira, sans avoir pu dire aux siens où il avait enfoui le prix +du sang de Lacheneur. + + + + +XLVII + + +De tous les gens qui avaient été témoins de l'épouvantable chute +du baron d'Escorval, l'abbé Midon avait été le seul à ne pas +désespérer... + +Il n'était pas médecin, de par le diplôme; mais il avait en sa vie, +toute de dévouement, raccommodé tant de bras et «rebouté» tant de +jambes, que les blessures, ainsi qu'il le disait, le connaissaient. + +Ce que plus d'un savant docteur n'eût pas osé, il l'osa. + +Il était prêtre, il avait la foi, il se souvint de la réponse sublime +de modestie d'Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.» + +Le baron devait être guéri. + +Après six mois passés à la ferme du père Poignot, M. d'Escorval se +levait et s'essayait à marcher en s'aidant de béquilles. + +C'est alors, surtout, qu'il souffrit du défaut d'espace, dans le +grenier où la prudence le confinait, et c'est avec un véritable +transport de joie qu'il accueillit l'idée de se réfugier à la +Borderie, près de Marie-Anne. + +Le jour du départ fixé, c'est avec l'impatience d'un écolier attendant +les vacances qu'il compta pour ainsi dire les minutes. Il y a toujours +de l'enfant, chez le convalescent qui se reprend à aimer la vie. + +--J'étouffe, ici, répétait-il à sa femme, j'étouffe!... Comme le temps +est long!... Quand donc arrivera le jour béni!... + +Il arriva. Dès le matin, tous les objets que les proscrits avaient +réussi à se procurer, pendant leur séjour à la ferme, furent réunis +et empaquetés. Enfin, la nuit venue, le fils Poignot commença le +déménagement. + +--Tout est à la Borderie, dit ce brave garçon, au retour de son +dernier voyage, Mlle Lacheneur ne demande à M. le baron qu'un bon +appétit. + +--Et j'en aurai, morbleu! répondit gaiement le baron. Nous en aurons +tous!... + +Dans la cour de la ferme, le père Poignot attelait lui-même son +meilleur cheval à la charrette qui devait transporter M. d'Escorval. + +Le brave homme était tout triste du départ de ces hôtes pour lesquels +il s'était exposé à de si grands périls. Il sentait qu'ils lui +manqueraient, qu'il trouverait la maison vide, qu'il regretterait +peut-être jusqu'à ses soucis. + +Il ne voulut laisser à personne le soin de disposer bien commodément +dans la charrette un bon matelas. + +--Allons!... voilà qu'il est temps de partir!... soupira-t-il quand il +eut terminé. + +Et lentement, il gravit l'étroit escalier du petit grenier. + +M. d'Escorval n'avait pas prévu ce moment. + +À la vue de l'honnête fermier qui s'avançait, rouge d'émotion, pour +lui faire ses adieux, il oublia tout le bien-être qu'il se promettait +à la Borderie, pour ne se souvenir que de la loyale et courageuse +hospitalité de cette maison qu'il allait quitter. Son cœur se serra, +et une larme roula dans ses yeux. + +--Vous m'avez rendu un de ces services dont on ne s'acquitte pas, père +Poignot, prononça-t-il, avec une gravité solennelle, vous m'avez sauvé +la vie... + +--Oh! ne parlons pas de ça, monsieur le baron. À ma place, vous +eussiez fait comme moi, n'est-ce pas, ni plus ni moins... + +--Soit!... je ne vous dirai même pas merci. J'espère maintenant vivre +assez pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat. + +L'escalier était si raide et si étroit qu'on eut toutes les peines du +monde à descendre le baron. On l'étendit sur le matelas, et en cas de +fâcheuse rencontre, on étendit sur lui quelques brassées de paille qui +le cachaient entièrement.... + +--Adieu donc!... dit le vieux fermier, ou plutôt au revoir, monsieur +le baron, madame la baronne, et vous aussi monsieur le curé... + +Puis, quand la dernière poignée de main eut été échangée: + +--Y sommes-nous? demanda le fils Poignot. + +--Oui, répondit le baron. + +--Alors en route!... hue! le gris!... + +La charrette roula, conduite avec les plus extrêmes précautions par +le jeune paysan, à qui son père avait bien recommandé d'éviter les +cahots. + +À une vingtaine de pas en arrière, marchait Mme d'Escorval donnant le +bras à l'abbé Midon. + +La nuit était noire, mais eût-il fait grand jour, l'ancien curé de +Sairmeuse pouvait, sans courir le risque d'être reconnu, défier l'œil +de tous ses paroissiens. + +Il avait laisse croître ses cheveux et sa barbe, sa tonsure avait +depuis longtemps disparu, et le manque d'exercice avait épaissi sa +taille. Il était vêtu comme tous les paysans aisés des environs, d'une +veste et d'un pantalon de ratine, et il était coiffé d'un immense +chapeau de feutre qui lui tombait jusque sur le nez. + +Il y avait bien des mois qu'il ne s'était senti l'esprit si libre. +Les obstacles qui lui avaient paru le plus insurmontables ne +s'aplanissaient-ils pas comme d'eux-mêmes? + +Il se représentait dans un avenir prochain le baron rétabli, déclaré +innocent par des juges impartiaux, reprenant son ancienne existence à +Escorval. Il se voyait lui-même, comme autrefois, dans son presbytère +de Sairmeuse... + +Seul, le souvenir de Maurice troublait cette sécurité. Comment ne +donnait-il pas signe de vie?... + +--Mais s'il lui était arrivé malheur, nous le saurions, pensait le +prêtre; il a avec lui un brave homme, ce vieux soldat, qui braverait +tout pour venir nous prévenir... + +Ces pensées le préoccupaient tellement qu'il ne s'apercevait pas que +Mme d'Escorval s'appuyait de plus en plus lourdement à son bras. + +--J'ai honte de l'avouer, dit-elle enfin; mais je n'en puis plus, il +y a si longtemps que je ne suis sortie, que j'ai comme désappris de +marcher... + +--Heureusement, nous approchons, madame, répondit l'abbé. + +Bientôt, en effet, le fils Poignot arrêta sa charrette sur la grande +route, devant le petit sentier qui conduit à la Borderie. + +--Voilà le voyage fini!... dit-il au baron. + +Et aussitôt, il donna un coup de sifflet, comme il l'avait fait +quelques heures plus tôt, pour avertir de son arrivée. + +Personne ne paraissant, il siffla de nouveau, plus fort, puis de +toutes ses forces... rien encore. + +Mme d'Escorval et l'abbé Midon le rejoignaient à ce moment. + +--C'est singulier, leur dit-il, que Marie-Anne ne m'entende pas... +Nous ne pouvons descendre M. le baron sans l'avoir vue, et elle le +sait bien... Si je courais l'avertir? + +--Elle se sera endormie, répondit l'abbé, veillez sur votre cheval, +mon garçon, je vais aller la réveiller... + +Il quitta le bras de Mme d'Escorval sur ces mots, et gagna le sentier. + +Certes, il n'avait pas l'ombre d'une inquiétude. Tout était calme et +silence autour de la Borderie; une lumière brillait aux fenêtres du +premier étage. + +Cependant, lorsqu'il vit la porte ouverte, un pressentiment vague +tressaillit en lui. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. + +Au rez-de-chaussée il n'y avait pas de lumière, et l'abbé qui ne +connaissait pas les êtres de la maison, fut obligé de chercher +l'escalier à tâtons. + +Enfin, il le trouva et monta... + +Mais sur le seuil de la chambre, il s'arrêta, pétrifié par l'horreur +du spectacle qui s'offrit à lui... + +La pauvre Marie-Anne gisait à terre, étendue sur le dos... Ses yeux, +grands ouverts, étaient comme noyés dans un liquide blanchâtre; sa +langue noire et tuméfiée, sortait à demi de sa bouche. + +--Morte!... balbutia le prêtre. Morte!... + +Cependant, elle pouvait ne l'être pas... Il se roidit contre sa +défaillance, et se penchant vers la malheureuse, il lui prit la main. +Cette main était glacée et le bras avait la rigidité d'une barre de +fer. + +C'était plus d'indications qu'il n'en fallait pour éclairer +l'expérience de l'abbé Midon. + +--Empoisonnée!... murmura-t-il, avec de l'arsenic... + +Il s'était relevé, perdu de stupeur, et son regard errait autour de +la chambre, quand il aperçut son coffre de médicaments ouvert sur une +table. + +Vivement il s'avança, prit sans hésiter un flacon, le déboucha et le +retourna dans le creux de sa main... il était vide. + +--Je ne m'étais pas trompé! fit-il. + +Mais il n'avait pas de temps à perdre en conjectures. + +L'important, avant tout, était de décider le baron à retourner à la +ferme, sans pourtant lui apprendre un malheur qui l'eût fortement +impressionné. + +Imaginer un prétexte était assez facile. + +Faisant sur soi-même un violent effort, le prêtre recouvra presque les +apparences du sang-froid, et courant à la route, il expliqua au baron +que le séjour de la Borderie était devenu impossible, qu'on avait vu +rôder des hommes suspects, qu'on devait être plus prudent que jamais, +maintenant qu'on connaissait les bonnes intentions de Martial de +Sairmeuse... + +Non sans résistance, le baron céda. + +--Vous le voulez, curé, soupira-t-il, j'obéis... Allons, Poignot, mon +garçon, ramène-moi chez ton père... + +Mme d'Escorval était montée sur la charrette près de son mari, le +prêtre les regarda s'éloigner, et lorsqu'il n'entendit plus le bruit +des roues il regagna la Borderie... + +Il atteignait le corridor, quand des gémissements qu'il entendit, et +qui partaient de la chambre de la morte, firent affluer tout son sang +à son cœur... Il avança rapidement. + +Près du corps de Marie-Anne, un homme agenouillé pleurait. + +C'était un tout jeune homme, vêtu de haillons, et l'expression de son +visage, son attitude, ses sanglots, trahissaient un immense désespoir. + +Même, sa douleur profonde absorbait si complètement toutes les +facultés de son âme, qu'il ne s'aperçut ni de l'arrivée ni de la +présence de l'abbé Midon. + +Qui était ce malheureux, qui avait osé s'introduire ainsi dans la +maison? + +Après un premier moment de stupeur, l'abbé le devina plutôt qu'il ne +le reconnut. + +--Jean!... cria-t-il d'une voix forte et à deux reprises, Jean +Lacheneur!... + +D'un bond, le jeune homme fut debout, pâle, menaçant; la flamme de la +colère séchait les larmes dans ses yeux. + +--Qui êtes-vous? demanda-t-il d'un ton terrible, que faites-vous +ici?... Que me voulez-vous?... + +Sous ses habits de paysan, avec sa longue barbe, l'ancien curé de +Sairmeuse était à ce point méconnaissable qu'il fut obligé de se +nommer. + +Mais, dès qu'il eut prononcé son nom, Jean eut un cri de joie. + +--C'est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur l'abbé, s'écria-t-il... +Marie-Anne ne peut pas être morte!... Vous allez la sauver, vous qui +en avez sauvé tant d'autres... + +À un geste du prêtre qui lui montrait le ciel, il s'arrêta, devenant +plus blême encore. Il comprenait qu'il n'était plus d'espérance. + +--Allons!... reprit-il avec un accent d'affreux découragement, la +destinée ne s'est pas lassée... Je veillais sur Marie-Anne, cependant, +dans l'ombre, de loin... Et ce soir, je venais lui dire: «Défie-toi, +sœur, prends garde!...» + +--Quoi! vous saviez... + +--Je savais qu'elle était en grand danger, oui, monsieur l'abbé... Il +y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand +le gars à Grollet est entré. «Te voilà , Jean? me dit-il; je viens de +voir le père Chupin en embuscade près de la maison à la Marie-Anne; +quand il m'a aperçu, le vieux gueux, il a filé.» Aussitôt, j'ai +ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis +venu ici en courant de toutes mes forces... Mais quand la fatalité est +sur un homme, vous savez! Je suis arrivé trop tard. + +L'abbé Midon réfléchissait. + +--Ainsi, fit-il, vous supposez que c'est Chupin... + +--Je ne suppose pas, monsieur le curé, j'affirme que c'est lui, le +misérable traître, qui a commis cet abominable forfait. + +--Encore faudrait-il qu'il y eût eu un intérêt quelconque... + +Jean eut un de ces éclats de rire stridents qui sont peut-être +l'expression la plus saisissante du désespoir. + +--Soyez tranquille, monsieur le curé, interrompit-il, le sang de la +fille lui sera payé et plus cher, sans doute, que le sang du père. +Chupin a été le vil instrument du crime, mais ce n'est pas lui qui l'a +conçu. C'est plus haut qu'il faut chercher le vrai coupable, bien plus +haut, dans le plus beau château du pays, au milieu d'une armée de +valets, à Sairmeuse enfin!... + +--Malheureux, que voulez-vous dire!... + +--Ce que je dis! + +Et froidement il ajouta: + +--L'assassin est Martial de Sairmeuse. + +Le prêtre recula, véritablement effrayé des regards de ce malheureux +jeune homme. + +--Vous devenez fou!... dit-il sévèrement. + +Mais Jean hocha gravement la tête. + +--Si je vous parais tel, monsieur l'abbé, répondit-il, c'est que +vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne... Il +en voulait faire sa maîtresse... Elle a eu l'audace de refuser cet +honneur, c'est un crime qu'on châtie, cela... Le jour où il a été +prouvé à M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur +ne serait à lui, il l'a fait empoisonner pour qu'elle ne fut pas à un +autre... + +Tout ce qu'on eût dit à Jean en ce moment, pour lui démontrer la folie +de ses accusations, eût été inutile; des preuves ne l'eussent pas +convaincu; il eût fermé les yeux à l'évidence. Il voulait que cela fût +ainsi, parce que sa haine s'en arrangeait... + +--Demain, pensait l'abbé, quand il sera plus calme, je le +raisonnerai... + +Et comme Jean se taisait: + +--Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi à terre le corps de cette +infortunée, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit. + +Jean tressaillit de la tête aux pieds, et durant dix secondes hésita. + +--Soit!... dit-il enfin... + +Personne jamais n'avait couché dans ce lit que le pauvre Chanlouineau, +au temps des illusions de son amour, avait destiné à Marie-Anne. + +--Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne. + +Et ce fût elle, en effet, qui y coucha la première, mais morte. + +La douloureuse et pénible tâche remplie, Jean se laissa tomber dans le +grand fauteuil où avait expiré Marie-Anne, et la tête entre les mains, +les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces +statues de la douleur qu'on place sur les tombeaux. + +L'abbé Midon, lui, s'était mis à genoux à la tête du lit, et il +récitait les prières des morts, demandant à Dieu paix et miséricorde +au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre... + +Mais il ne priait que des lèvres... Sa pensée, en dépit de sa volonté +et de ses efforts d'attention, lui échappait. + +Il se demandait comment était morte Marie-Anne... + +Était-ce un crime?... Était-ce un suicide? + +Car l'idée du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l'admettre, lui qui +jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortunée, +et qui savait qu'elle était mère, bien qu'il ne sût pas ce qu'était +devenu son enfant. + +D'un autre côté, comment expliquer un crime?... + +Le prêtre avait scrupuleusement examiné la chambre, et il n'y avait +rien découvert qui trahit la présence d'une personne étrangère. + +Tout ce qu'il avait constaté, c'est que son flacon d'arsenic était +vide, et que Marie-Anne avait été empoisonnée avec le bouillon dont il +restait quelques gouttes dans la tasse, laissée sur la cheminée. + +--Quand il fera jour, pensa l'abbé Midon, je verrai dehors... + +Dès que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit +à décrire autour de la maison des cercles de plus en plus étendus, à +la façon des chiens qui quêtent. + +Il n'aperçut rien, d'abord, qui pût le mettre sur la voie, ni traces +de pas ni empreintes. + +Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, étant entré +dans le petit bois, il aperçut de loin comme une grande tache noire +sur l'herbe. Il s'approcha... c'était du sang. + +Fortement impressionné, il courut appeler le frère de Marie-Anne pour +lui montrer sa découverte. + +--On a assassiné quelqu'un à cette place, prononça Jean, et cela cette +nuit même, car le sang n'a pas eu le temps de sécher. + +D'un coup d'œil l'abbé Midon avait exploré le terrain aux alentours. + +--La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-être +à la connaître en suivant ses traces. + +--Je vais toujours essayer, répondit Jean. Remontez, monsieur le curé, +je serai bientôt de retour. + +Un enfant eût reconnu le chemin suivi par le blessé, tant les marques +de son passage étaient claires et distinctes. Il s'était traîné +presque à plat ventre, on le reconnaissait à l'herbe foulée et aux +endroits où il y avait de la poussière, et en outre, de place en +place, on retrouvait des taches de sang. + +Cette piste si visible s'arrêtait à la maison de Chupin. La porte +était fermée. Jean frappa sans hésiter. + +L'aîné des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un +spectacle étrange. + +Le cadavre du traître avait été jeté à terre, dans un coin; le lit +était bouleversé et brisé, toute la paille de la paillasse était +éparpillée, et les fils et la femme du défunt, armés de pelles et de +pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Ils +cherchaient le trésor... + +--Qu'est-ce que vous voulez?... demanda rudement la veuve. + +--Le père Chupin... + +--Tu vois bien qu'on l'a assassiné, répondit un des fils. Et +brandissant son pic à deux pouces de la tête de Jean: + +--Et l'assassin est peut-être dans ta chemise, canaille!... +ajouta-t-il. Mais c'est l'affaire de la justice... Allons, décampe, ou +sinon!... + +S'il n'eût écouté que les inspirations de sa colère, Jean Lacheneur +eût certes essayé de faire repentir les Chupin de leurs provocations +et de leurs menaces... + +Mais une rixe, en ce moment, était-elle admissible? + +Il s'éloigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la +Borderie. + +Que Chupin eût été tué, cela renversait toutes ses idées et en même +temps l'irritait. + +--J'avais juré, murmurait-il, que le traître qui a vendu mon père ne +périrait que de ma main, et voici que ma vengeance m'échappe, on me +l'a volée!... + +Puis, il se demandait quel pouvait bien être le meurtrier du vieux +maraudeur. + +--Serait-ce Martial, pensait-il, qui l'a assassiné après qu'il a eu +empoisonné Marie-Anne?... Tuer un complice, c'est un moyen sûr de +s'assurer de son silence!... + +Il était arrivé à la Borderie, et déjà il prenait la rampe pour monter +au premier étage, quand il crut entendre comme le murmure d'une +conversation dans la pièce du fond. + +--C'est étrange, se dit-il, qui donc serait là !... + +Et, poussé par un mouvement instinctif de curiosité, il alla frapper à +la porte de communication... + +À l'instant même, l'abbé Midon parut, et retira brusquement la porte à +lui. Il était plus pâle que de coutume, et visiblement agité. + +--Qu'y a-t-il? monsieur le curé, demanda Jean vivement. + +--Il y a... il y a... Devinez qui est là , de l'autre côté... + +--Eh! comment deviner?... + +--Maurice d'Escorval et le caporal Bavois. + +Jean eut un geste de stupeur. + +--Mon Dieu!... balbutia-t-il. + +--Et c'est miracle qu'il ne soit pas monté. + +--Mais d'où vient-il, comment n'avait-il pas donné de ses +nouvelles!... + +--Je l'ignore... Il n'y a pas cinq minutes qu'il est là ... Pauvre +garçon!... Après que je lui ai eu dit que son père est sauvé, son +premier mot a été: «Et Marie-Anne?» Il l'aime plus que jamais... il +arrive le cœur tout rempli d'elle, confiant, radieux d'espoir, et moi +je tremble, j'ai peur de lui annoncer la vérité... + +--Oh! le malheureux! le malheureux!... + +--Vous voici prévenu, soyez prudent... et maintenant, venez. + +Ils entrèrent ensemble, et c'est avec toutes les effusions de l'amitié +la plus vive, que Maurice et le vieux soldat serrèrent les mains de +Jean Lacheneur. + +Ils ne s'étaient pas vus depuis le duel dans les landes de la Rèche, +interrompu par l'arrivée des soldats, et quand ils s'étaient séparés +ce jour-là , ils ne savaient pas s'ils se reverraient jamais... + +--Et cependant nous voici réunis, répétait Maurice, et nous n'avons +plus rien à craindre. + +Jamais cet infortuné n'avait été si gai, et c'est de l'air le plus +enjoué qu'il se mit à expliquer les raisons de son long silence. + +--Trois jours après avoir passé la frontière, racontait-il, le caporal +Bavois et moi arrivions à Turin. Franchement il était temps, nous +étions épuisés de fatigue. J'avais tenu à descendre dans une assez +piteuse auberge, et on nous avait donné une chambre à deux lits... + +Je me rappelle que le soir, en nous couchant, le caporal me disait: +«Je suis capable de dormir deux jours sans débrider.» Moi, je me +promettais bien un somme de plus de douze heures... Nous comptions +sans notre hôte, comme vous l'allez voir... + +Il faisait à peine jour, le lendemain, quand nous sommes éveillés +par un grand tumulte... Une douzaine de messieurs de mauvaise mine +envahissent notre chambre, et nous commandent brutalement, en italien, +de nous habiller... Nous n'étions pas les plus forts, nous obéissons. +Et une heure plus tard, nous étions bel et bien en prison, enfermés +dans la même cellule. Nos idées, j'en conviens, n'étaient pas couleur +de rose... + +Il me souvient parfaitement que le caporal ne cessait de me dire du +plus beau sang-froid: «Pour obtenir notre extradition, il faut quatre +jours, trois jours pour nous ramener à Montaignac, ça fait sept; +mettons qu'on me laissera là -bas vingt-quatre heures pour me +reconnaître, c'est en tout huit jours que j'ai encore à vivre.» + +--C'est que, ma foi!... je le pensais, approuva le vieux soldat. + +--Pendant plus de cinq mois, poursuivit Maurice, nous nous sommes dit, +en guise de bonsoir: «C'est demain qu'on viendra nous chercher.» Et on +ne venait pas. + +Nous étions, d'ailleurs, convenablement traités; on m'avait laissé mon +argent et on nous vendait volontiers certaines petites douceurs; on +nous accordait, chaque jour, deux heures de promenade dans une cour +aussi large qu'un puits; on nous prêtait même quelques livres... + +Bref, je ne me serais pas trouvé extraordinairement à plaindre, si +j'avais pu recevoir des nouvelles de mon père et de Marie-Anne et leur +donner des miennes... Mais nous étions au secret, sans communications +avec les autres prisonniers... + +Enfin, à la longue, notre détention nous parut si étrange et nous +devint si insupportable, que nous résolûmes, le caporal et moi, +d'obtenir, quoi qu'il dût nous en coûter, des éclaircissements. + +Nous changeâmes de tactique. Nous nous étions jusqu'alors montrés +résignés et soumis, nous devînmes tout à coup indisciplinés et +furieux. Nous remplissions la prison de nos protestations et de +nos cris, nous demandions sans cesse le directeur; nous réclamions +l'intervention de l'ambassadeur français. + +Ah! le résultat ne se fit pas attendre. + +Par une belle après-dîner, le directeur nous mit poliment dehors, non +sans nous avoir exprimé le regret qu'il éprouvait de se séparer de +pensionnaires de notre importance, si aimables et si charmants. + +Notre premier soin, vous le comprenez, fut de courir à l'ambassade. +Nous n'arrivâmes pas à l'ambassadeur, mais le premier secrétaire nous +reçut. Il fronça le sourcil, dès que je lui eus exposé notre affaire, +et sa mine devint excessivement grave. + +Je me rappelle mot pour mot sa réponse: + +«Monsieur, me dit-il, je puis vous affirmer que les poursuites +dont vous avez été l'objet en France, ne sont pour rien dans votre +détention ici.» + +Et comme je m'étonnais: + +«Tenez, ajouta-t-il, je vais vous exprimer franchement mon opinion. +Un de vos ennemis, cherchez lequel, doit avoir à Turin des influences +très-puissantes... Vous le gêniez, sans doute, il vous a fait enfermer +administrativement par la police piémontaise...» + +D'un formidable coup de poing, Jean Lacheneur ébranla la table placée +près de lui. + +--Ah!... le secrétaire d'ambassade avait raison, s'écria-t-il... +Maurice, c'est Martial de Sairmeuse qui t'a fait arrêter là -bas. + +--Ou le marquis de Courtomieu, interrompit vivement l'abbé, en jetant +à Jean un regard qui arrêta sa pensée sur ses lèvres. + +La flamme de la colère avait brillé dans les yeux de Maurice, mais +presque aussitôt il haussa les épaules. + +--Bast!... prononça-t-il, je ne veux plus me souvenir du passé... Mon +père est rétabli, voilà l'important. Nous trouverons bien, monsieur +le curé aidant, quelque moyen de lui faire franchir la frontière sans +danger... Entre Marie-Anne et moi, il oubliera que mes imprudences +ont failli lui coûter la vie... Il est si bon, mon père! Nous nous +établirons en Italie ou en Suisse. Vous nous accompagnerez, monsieur +l'abbé, et toi aussi, Jean... Vous, caporal, c'est entendu, vous êtes +de la maison... + +Rien d'horrible comme de voir joyeux et plein de sécurité, tout +rayonnant d'espoir, l'homme que l'on sait frappé d'une catastrophe qui +doit briser sa vie... + +Si désolante était l'impression de l'abbé Midon et de Jean, qu'il en +parut sur leur visage quelque chose que Maurice remarqua. + +--Qu'avez-vous? demanda-t-il tout surpris. + +Les autres tressaillirent, baissèrent la tête et se turent. + +Alors, l'étonnement de l'infortuné se changea en une vague et +indicible épouvante. + +D'un seul effort de réflexion, il s'énuméra tous les malheurs qui +pouvaient l'atteindre. + +--Qu'est-il donc arrivé? fit-il d'une voix étouffée; mon père est +sauvé, n'est-ce pas?... Ma mère n'aurait rien à souhaiter, m'avez-vous +dit, si j'étais près d'elle... C'est donc Marie-Anne!... + +Il hésitait. + +--Du courage, Maurice, murmura l'abbé Midon, du courage! + +Le malheureux chancela, plus blanc que le mur de plâtre contre lequel +il s'appuya. + +--Marie-Anne est morte! s'écria-t-il. + +Jean Lacheneur et le prêtre gardèrent le silence. + +--Morte! répéta-t-il, et pas une voix au dedans de moi-même ne m'a +prévenu... Morte!... quand? + +--Cette nuit même, répondit Jean. + +Maurice se redressa, tout frémissant d'un espoir suprême. + +--Cette nuit même, fit-il... mais alors... elle est ici, encore! +Où?... là haut... + +Et sans attendre une réponse, il s'élança vers l'escalier, si +rapidement que ni Jean ni l'abbé Midon n'eurent le temps de le +retenir. + +En trois bonds il fut à la chambre, il marcha droit au lit et, d'une +main ferme, il écarta le drap qui recouvrait le visage de la morte. + +Mais il recula en jetant un cri terrible... + +Était-ce là , vraiment, cette belle, cette radieuse Marie-Anne, qui +l'avait aimé jusqu'à l'abandon de soi-même!... Il ne la reconnaissait +pas. + +Il ne pouvait reconnaître ces traits, dévastés et crispés par +l'agonie, ce visage gonflé et bleui par le poison; ces yeux, qui +disparaissaient presque sous une bouffissure sanguinolente... + +Quand Jean Lacheneur et le prêtre arrivèrent près de lui, ils le +trouvèrent debout, le buste rejeté en arrière, la pupille dilatée par +la terreur, la bouche entr'ouverte, les bras roidis dans la direction +du cadavre. + +--Maurice, fit doucement l'abbé, revenez à vous, du courage... + +Il se retourna, et avec une navrante expression d'hébétement: + +--Oui, bégaya-t-il, c'est cela... du courage!... + +Il s'affaissait, il fallut le soutenir jusqu'à un fauteuil. + +--Soyez homme, poursuivait le prêtre; où donc est votre énergie? +vivre, c'est souffrir... + +Il écoutait, mais il ne semblait pas comprendre. + +--Vivre!... balbutia-t-il, à quoi bon, puisqu'elle est morte!... + +Ses yeux secs avaient l'éclat sinistre de la démence. L'abbé eut peur. + +--S'il ne pleure pas, il est perdu! pensa-t-il. + +Et d'une voix impérieuse: + +--Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi... prononça-t-il, +vous vous devez à votre enfant!... + +L'inspiration du prêtre le servit bien. + +Le souvenir qui avait donné à Marie-Anne la force de maîtriser +un instant la mort, arracha Maurice à sa dangereuse torpeur. Il +tressaillit, comme s'il eût été touché par une étincelle électrique, +et se dressant tout d'une pièce: + +--C'est vrai, dit-il, je dois vivre. Notre enfant, c'est encore +elle... conduisez-moi près de lui... + +--Pas en ce moment, Maurice, plus tard. + +--Où est-il?... Dites-moi où il est?... + +--Je ne puis, je ne sais pas... + +Une indicible angoisse se peignit sur la figure de Maurice, et d'une +voix étranglée: + +--Comment! vous ne savez pas, fit-il, elle ne s'était donc pas confiée +à vous? + +--Non... J'avais surpris le secret de sa grossesse, et j'ai été, j'en +suis sûr, le seul à le surprendre... + +--Le seul!... mais alors notre enfant est mort, peut-être, et s'il vit +qui me dira où il est! + +--Nous trouverons, sans doute, quelque note qui nous mettra sur la +voie... + +Le malheureux pressait son front entre ses mains, comme s'il eut +espéré en faire jaillir une idée... + +--Vous avez raison, balbutia-t-il. Marie-Anne, quand elle s'est vue en +danger, ne peut avoir oublié son enfant... Ceux qui la soignaient à +ses derniers moments ont dû recueillir les indications qui m'étaient +destinées... Je veux interroger les gens qui l'ont veillée... Quels +sont-ils? + +Le prêtre détourna la tête. + +--Je vous demande qui était près d'elle quand elle est morte, insista +Maurice, avec une sorte d'égarement. + +Et comme l'abbé se taisait encore, une épouvantable lueur se fit dans +son esprit. Il s'expliqua le visage décomposé de Marie-Anne. + +--Elle a péri victime d'un crime!... s'écria-t-il. Un monstre existait +qui la haïssait à ce point de la tuer... la haïr, elle! + +Il se recueillit un moment, et d'une voix déchirante: + +--Mais si elle est morte ainsi, reprit-il, foudroyée, notre enfant +est peut-être perdu à tout jamais! Et moi qui lui avais recommandé, +ordonné les plus savantes précautions! Ah! c'est une malédiction!... + +Il retomba sur le fauteuil, abîmé de douleur, l'éclat de ses yeux +pâlit et des larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues. + +--Il est sauvé!... pensa l'abbé Midon. + +Et il restait là , tout ému de ce désespoir immense, insondable, quand +il se sentit tirer par la manche. + +Jean Lacheneur, dont les yeux flamboyaient, l'entraîna dans +l'embrasure d'une croisée. + +--Qu'est-ce que cet enfant? demanda-t-il d'un ton rauque. + +Une fugitive rougeur empourpra les pommettes du prêtre. + +--Vous avez entendu, répondit-il. + +--J'ai compris que Marie-Anne était la maîtresse de Maurice, et +qu'elle a eu un enfant de lui. C'est donc vrai?... Je ne voulais pas, +je ne pouvais pas le croire!... Elle que je vénérais à l'égal d'une +sainte!... Son front si pur et ses chastes regards mentaient. Et +lui, Maurice, qui était mon ami, qui était comme le fils de notre +maison!... Son amitié n'était qu'un masque qu'il prenait pour nous +voler plus sûrement notre honneur!... + +Il parlait, les dents serrées par la colère, si bas, que Maurice ne +pouvait l'entendre. + +--Mais comment a-t-elle donc fait, poursuivait-il, pour cacher sa +grossesse... Personne dans le pays ne l'a soupçonnée, personne +absolument. Et après? qu'a-t-elle fait de l'enfant?... Aurait-elle été +prise de l'effroi de la honte, de ce vertige qui pousse au crime +les pauvres filles séduites et abandonnées... Aurait-elle tué son +enfant?... + +Un sourire sinistre effleurait ses lèvres minces. + +--Si l'enfant vit, ajouta-t-il, comme en _à parte_, je saurai bien le +découvrir où qu'il soit, et Maurice sera puni de son infamie... + +Il s'interrompit; le galop de deux chevaux, sur la grande route, +attirait son attention et celle de l'abbé Midon. + +Ils regardèrent à la fenêtre et virent un cavalier s'arrêter devant le +petit sentier, descendre de cheval, jeter la bride à son domestique, à +cheval comme lui, et s'avancer vers la Borderie... + +À cette vue, Jean Lacheneur eut un véritable rugissement de bête +fauve. + +--Le marquis de Sairmeuse, hurla-t-il, ici!... + +Il bondit jusqu'à Maurice, et le secouant avec une sorte de frénésie: + +--Debout!... lui cria-t-il, voilà Martial, l'assassin de Marie-Anne! +debout, il vient, il est à nous!... + +Maurice se dressa, ivre de colère, mais l'abbé Midon leur barra le +passage. + +--Pas un mot, jeunes gens, prononça-t-il, pas une menace, je vous le +défends... respectez au moins cette pauvre morte qui est là !... + +Son accent et ses regards avaient une autorité si irrésistible, que +Jean et Maurice furent comme changés en statues. + +Le prêtre n'eut que le temps de se retourner, Martial arrivait... + +Il ne dépassa pas le cadre de la porte, son coup d'œil si pénétrant +embrassa la scène, il pâlit extrêmement, mais il n'eut ni un geste, ni +une exclamation... + +Si grande cependant que fût son étonnante puissance sur soi, il ne put +articuler une syllabe, et c'est du doigt qu'il interrogea, montrant +Marie-Anne, dont il distinguait la figure convulsée dans l'ombre des +rideaux. + +--Elle a été lâchement empoisonnée hier soir, prononça l'abbé Midon. + +Maurice, oubliant les ordres du prêtre, s'avança... + +--Elle était seule, dit-il, et sans défense, je ne suis en liberté que +depuis deux jours. Mais je sais le nom de celui qui m'a fait arrêter à +Turin et jeter en prison, on me l'a dit! + +Instinctivement Martial recula. + +--C'est donc toi, misérable!... s'écria Maurice, tu avoues donc ton +crime, infâme... + +Une fois encore l'abbé intervint; il se jeta entre ces deux ennemis, +persuadé que Martial allait se précipiter sur Maurice. + +Point. Le marquis de Sairmeuse avait repris cet air ironique et +hautain qui lui était habituel. Il sortit de sa poche une volumineuse +enveloppe et la lançant sur la table: + +--Voici, dit-il froidement, ce que j'apportais à Mlle Lacheneur. C'est +d'abord un sauf-conduit de Sa Majesté pour M. le baron d'Escorval. De +ce moment, il peut quitter la ferme de Poignot et rentrer à Escorval, +il est libre, il est sauvé; sa condamnation sera réformée. C'est +ensuite un arrêt de non-lieu rendu en faveur de M. l'abbé Midon, et +une décision de l'évêque qui le réinstalle à sa cure de Sairmeuse. +C'est, enfin, un congé en bonne forme et un brevet de pension au nom +du caporal Bavois. + +Il s'arrêta, et comme la stupeur clouait tout le monde sur place, il +s'approcha du lit de Marie-Anne. + +Il étendit la main au-dessus de la morte, et d'une voix qui eût fait +frémir la coupable jusqu'au plus profond de ses entrailles, si elle +l'eût entendue: + +--À vous, Marie-Anne, prononça-t-il, je jure que je vous vengerai!... + +Il demeura dix secondes immobile, perdu de douleur, puis tout à +coup, vivement, il se pencha, mit un baiser au front de la morte, et +sortit... + +--Et cet homme serait coupable!... s'écria l'abbé Midon, vous voyez +bien, Jean, que vous êtes fou!... + +Jean eut un geste terrible. + +--C'est juste!... fit-il, et cette dernière insulte à ma sœur morte, +c'est bien de l'honneur, n'est-ce pas?... + +--Et le misérable me lie les mains, en sauvant mon père! s'écria +Maurice. + +Placé près de la fenêtre, l'abbé put voir Martial remonter à cheval... + +Mais le marquis de Sairmeuse ne reprit pas la route de Montaignac, +c'est vers le château de Courtomieu qu'il galopa... + + + + +XLVIII + + +La raison de Mme Blanche était déjà affreusement troublée quand Chupin +l'emporta hors de la chambre de Marie-Anne. + +Elle perdit toute conscience d'elle lorsqu'elle vit tomber le vieux +maraudeur. + +Mais il était dit que cette nuit-là tante Médie prendrait sa revanche +de toutes ses défaillances passées. + +À grand'peine tolérée jusqu'alors à Courtomieu, et à quel prix! elle +conquit le droit d'y vivre désormais respectée et même redoutée. + +Elle qui s'évanouissait d'ordinaire si un chat du château s'écrasait +la patte, elle ne jeta pas un cri. + +L'extrême épouvante lui communiqua ce courage désespéré qui enflamme +les poltrons poussés à bout. Sa nature moutonnière se révoltant, elle +devint comme enragée. + +Elle saisit le bras de sa nièce éperdue, et moitié de gré, moitié de +force, la traînant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au +château de Courtomieu en moins de temps qu'il n'en avait fallu pour +aller à la Borderie. + +La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient à la petite porte +du jardin par où elles étaient sorties... + +Personne, au château, ne s'était aperçu de leur longue absence... +personne absolument. + +Cela tenait à diverses circonstances. Aux précautions prises par Mme +Blanche, d'abord. Avant de sortir, elle avait défendu qu'on pénétrât +chez elle, sous n'importe quel prétexte, tant qu'elle ne sonnerait +pas. + +En outre, c'était la fête du valet de chambre du marquis; les +domestiques avaient dîné mieux que de coutume; ils avaient chanté au +dessert, et à la fin il s'étaient mis à danser. + +Ils dansaient encore à une heure et demie, toutes les portes étaient +ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans être vues, +jusqu'à la chambre de Mme Blanche. + +Alors, quand les portes de l'appartement furent bien fermées, +lorsqu'il n'y eut plus d'indiscrets à craindre, tante Médie s'avança +près de sa nièce. + +--M'expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s'est passé à la +Borderie, ce que tu as fait?... + +Mme Blanche frissonna. + +--Eh!... répondit-elle; que t'importe! + +--C'est que j'ai cruellement souffert, pendant plus de trois +heures que je t'ai attendue. Qu'est-ce que ces cris déchirants que +j'entendais? Pourquoi appelais-tu au secours?... Je distinguais comme +un râle qui me faisait dresser les cheveux sur la tête... D'où vient +que Chupin t'a emportée entre ses bras?... + +Tante Médie eût peut-être fait ses malles le soir même, et quitté +Courtomieu, si elle eût vu de quels regards l'enveloppait sa nièce. + +En ce moment, Mme Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour +foudroyer, pour anéantir cette parente pauvre, irrécusable témoin qui +d'un mot pouvait la perdre, et qu'elle aurait toujours près d'elle, +vivant reproche de son crime. + +--Tu ne me réponds pas?... insista la pauvre tante. + +C'est que la jeune femme en était à se demander si elle devait dire la +vérité, si horrible qu'elle fût, ou inventer quelque explication à peu +près plausible. + +Tout avouer! C'était intolérable, c'était renoncer à soi, c'était se +mettre corps et âme à l'absolue discrétion de tante Médie. + +D'un autre côté, mentir, n'était-ce pas s'exposer à ce que tante Médie +la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait, +ce qui ne pouvait manquer, à apprendre le crime de la Borderie? + +--Car elle est stupide! pensait Mme Blanche. + +Le plus sage était encore, elle le comprit, d'être entièrement +franche, de bien faire la leçon à la parente pauvre et de a'efforcer +de lui communiquer quelque chose de sa fermeté. + +Et cela résolu, la jeune femme dédaigna tous les ménagements... + +--Eh bien!... répondit-elle, j'étais jalouse de Marie-Anne, je croyais +qu'elle était la maîtresse de Martial, j'étais folle, je l'ai tuée!... + +Elle s'attendait à des cris lamentables, à des évanouissements; pas du +tout. Si bornée que fût la tante Médie, elle avait à peu près deviné. +Puis, les ignominies qu'elle avait endurées depuis des années avaient +éteint en elle tout sentiment généreux, tari les sources de la +sensibilité, et détruit tout sens moral. + +--Ah! mon Dieu!... fit-elle d'un ton dolent, c'est terrible... Si on +venait à savoir!... + +Et elle se mit à pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours +pour la moindre des choses. + +Mme Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait +bien assurée du silence et de l'absolue soumission de la parente +pauvre. + +C'est pourquoi, tout aussitôt, elle se mit à raconter tous les détails +de ce drame effroyable de la Borderie. + +Sans doute, elle cédait à ce besoin d'épanchement plus fort que la +volonté, qui délie la langue des pires scélérats et qui les force, qui +les contraint de parler de leur crime, alors même qu'ils se défient de +leur confident. + +Mais quand l'empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient été +données que sa haine s'était égarée, elle s'arrêta brusquement. + +Ce certificat de mariage, signé du curé de Vigano, qu'en avait-elle +fait, qu'était-il devenu? Elle se rappelait bien qu'elle l'avait tenu +entre les mains. + +Elle se dressa tout d'une pièce, fouilla dans sa poche et poussa un +cri de joie. Elle le tenait, ce certificat! Elle le jeta dans un +tiroir qu'elle ferma à clef. + +Il y avait longtemps que tante Médie demandait à gagner sa chambre, +mais Mme Blanche la conjura de ne pas s'éloigner. Elle ne voulait pas +rester seule, elle n'osait pas, elle avait peur... + +Et comme si elle eût espéré étouffer les voix qui s'élevaient en elle +et l'épouvantaient, elle parlait avec une extrême volubilité, ne +cessant de répéter qu'elle était prête à tout pour expier, et qu'elle +allait tenter l'impossible pour retrouver l'enfant de Marie-Anne... + +Et certes, la tâche était difficile et périlleuse. + +Faire chercher cet enfant ouvertement, n'était-ce pas s'avouer +coupable?... Elle serait donc obligée d'agir secrètement, avec +beaucoup de circonspection, et en s'entourant des plus minutieuses +précautions. + +--Mais je réussirai, disait-elle, je prodiguerai l'argent... + +Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante, +elle ajoutait d'une voix étouffée: + +--Il faut que je réussisse, d'ailleurs... le pardon est à ce prix... +j'ai juré!... + +L'étonnement suspendait presque les larmes faciles de tante Médie. + +Que sa nièce, les mains chaudes encore du meurtre, pût se posséder +ainsi, raisonner, délibérer, faire des projets, cela dépassait son +entendement. + +--Quel caractère de fer! pensait-elle. + +C'est que, dans son aveuglement imbécile, elle ne remarquait rien de +ce qui eût éclairé le plus médiocre observateur. + +Mme Blanche était assise sur son lit, les cheveux dénoués, les +pommettes enflammées, l'œil brillant de l'éclat du délire, «tremblant +la fièvre,» selon l'expression vulgaire. + +Et sa parole saccadée, ses gestes désordonnés, décelaient, quoi +qu'elle fit, l'égarement de sa pensée et le trouble affreux de son +âme... + +Et elle discourait, elle discourait, d'une voix tour à tour sourde et +stridente, s'exclamant, interrogeant, forçant tante Médie à répondre, +essayant enfin de s'étourdir et d'échapper en quelque sorte à +elle-même! + +Le jour était venu depuis longtemps, et le château s'emplissait +du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux +circonstances extérieures, expliquait encore comment elle était sûre +d'arriver, avant un an, à rendre à Maurice d'Escorval l'enfant de +Marie-Anne... + +Tout à coup, cependant, elle s'interrompit au milieu d'une phrase... + +L'instinct l'avertissait du danger qu'elle courait à changer quelque +chose à ses habitudes. + +Elle renvoya donc tante Médie, en lui recommandant bien de défaire son +lit, et comme tous les jours elle sonna... + +Il était près de onze heures, et elle venait d'achever sa toilette, +quand la cloche du château tinta, annonçant une visite. + +Presque aussitôt, une femme de chambre parut, tout effarée. + +--Qu'y a-t-il? demanda vivement Mme Blanche; qui est là ? + +--Ah! madame!... c'est-à -dire, mademoiselle, si vous saviez... + +--Parlerez-vous!... + +--Eh bien! M. le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon +bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes... + +La foudre tombant aux pieds de l'empoisonneuse l'eût moins +terriblement impressionnée que ce nom qui éclatait là , tout à coup. + +Sa première pensée fut que tout était découvert... Cela seul pouvait +amener Martial. + +Elle avait presque envie de faire répondre qu'elle était absente, +partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de +raison lui montra qu'elle s'alarmait peut-être à tort, que son mari +finirait toujours par arriver jusqu'à elle, et que, d'ailleurs, tout +était préférable à l'incertitude. + +--Dites à M. le marquis que je suis à lui dans un instant, +répondit-elle. + +C'est qu'elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour +composer son visage, pour rentrer en possession d'elle-même, s'il +était possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait +comme la feuille, le temps de se calmer. + +Mais au moment où elle s'inquiétait le plus de l'état où elle était, +une inspiration qu'elle jugea divine lui arracha un sourire méchant. + +--Eh!... pensa-t-elle, mon trouble ne s'explique-t-il pas tout +naturellement... Il peut même me servir... + +Et tout en descendant le grand escalier: + +--N'importe!... se disait-elle, la présence de Martial est +incompréhensible. + +Bien extraordinaire, du moins! Aussi, n'est-ce pas sans de longues +hésitations qu'il s'était résigné à cette démarche pénible. + +Mais c'était l'unique moyen de se procurer plusieurs pièces +importantes, indispensables pour la révision du jugement de M. +d'Escorval. + +Ces pièces, après la condamnation du baron, étaient restées entre +les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander +maintenant qu'il était frappé d'imbécillité. Force était de s'adresser +à sa fille pour obtenir d'elle la permission de chercher parmi les +papiers de son père. + +C'est pourquoi, le matin, Martial s'était dit: + +--Ma foi!... arrive qui plante, je vais porter à Marie-Anne le +sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu'à Courtomieu. + +Il arrivait tout en joie à la Borderie, palpitant, le cœur gonflé +d'espérances... Hélas! Marie-Anne était morte. + +Nul ne soupçonna l'effroyable coup qui atteignait Martial. Sa +douleur devait être d'autant plus poignante que l'avant-veille, à la +Croix-d'Arcy, il avait lu dans le cœur de la pauvre fille... + +Ce fut donc bien son cœur, frémissant de rage, qui lui dicta son +serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu'il était +pour quelque chose dans ce crime, qu'il en avait à tout le moins +facilité l'exécution. + +C'est que c'était bien lui qui, abusant des grandes relations de sa +famille, avait obtenu l'arrestation de Maurice à Turin. + +Mais s'il était capable des pires perfidies dès que sa passion était +en jeu, il était incapable d'une basse rancune. + +Marie-Anne morte, il dépendait uniquement de lui d'anéantir les grâces +qu'il avait obtenues; l'idée ne lui en vint même pas. Insulté, il mit +une affectation dédaigneuse à écraser ceux qui l'insultaient par sa +magnanimité. + +Et lorsqu'il sortit de la Borderie, plus pâle qu'un spectre, les +lèvres encore glacées du baiser donné à la morte, il se disait: + +--Pour elle, j'irai à Courtomieu... En mémoire d'elle, le baron doit +être sauvé. + +À la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la +cour du château et qu'il demanda Mme Blanche, le marquis de Sairmeuse +fut averti de l'impression qu'il allait produire. + +Mais que lui importait! Il était dans une de ces crises de douleur +où l'âme devient indifférente à tout, n'apercevant plus de malheur +possible. + +Il tressaillit pourtant, lorsqu'on l'introduisit dans un petit salon +du rez-de-chaussée, tendu de soie bleu. + +Ce petit salon, il le reconnaissait. C'était là que d'ordinaire se +tenait Mme Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu'il la +connaissait, lorsque son cœur hésitait encore entre Marie-Anne et +elle, et qu'il lui faisait la cour... + +Que d'heures heureuses ils y avaient passé ensemble. Il lui semblait +la revoir, telle qu'elle était alors, radieuse de jeunesse, +insoucieuse et rieuse... sa naïveté était peut-être cherchée et +voulue, en était-elle moins adorable. + +Cependant, Mme Blanche entrait... + +Elle était si défaite et si changée, que c'était à ne la pas +reconnaître, on eût dit qu'elle se mourait. Martial fut épouvanté. + +--Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir +ce qu'il disait. + +Elle eut besoin d'un effort pour garder le secret de sa joie. Elle +comprenait qu'il ne savait rien. Elle voyait son émotion et tout le +parti qu'elle en pouvait tirer. + +--Je n'ai pas su me consoler de vous avoir déplu, répondit-elle d'une +voix navrante de résignation, je ne m'en consolerai jamais. + +Du premier coup, elle touchait la place vulnérable chez tous les +hommes. + +Car il n'est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blasé qu'on le +suppose, dont la vanité ne s'épanouisse délicieusement à l'idée qu'une +femme meurt de son abandon. + +Il n'en est pas qui ne soit touché de cette divine flatterie, et qui +ne soit bien près de la payer au moins d'une tendre pitié. + +--Me pardonneriez-vous donc? balbutia Martial ému. + +L'admirable comédienne détourna la tête, comme pour empêcher de lire +dans ses yeux l'aveu d'une faiblesse dont elle avait honte. C'était la +plus éloquente des réponses. + +Martial, cependant, n'insista pas. Il présenta sa requête qui lui fut +accordée, et craignant peut-être de trop s'engager: + +--Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai... +demain... un autre jour. + +Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial réfléchissait. + +--Elle m'aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette pâleur, ni +cet affaissement. Pauvre fille!... C'est ma femme, après tout. Les +raisons qui ont déterminé notre rupture n'existent plus... On peut +considérer le marquis de Courtomieu comme mort... + +Tout le village de Sairmeuse était sur la place, quand Martial le +traversa. On venait d'apprendre le crime de la Borderie, et l'abbé +Midon était chez le juge de paix pour l'informer des circonstances de +l'empoisonnement. + +Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait +égarer la justice. + +Après plus d'un mois d'efforts, l'enquête aboutit à cette conclusion: +que «le nommé Chupin, homme mal famé, était entré chez Marie-Anne, +avait profité de son absence momentanée, pour mêler à ses aliments du +poison qui s'était trouvé sous sa main.» + +Le rapport ajoutait: que «Chupin avait été lui-même assassiné peu +après son crime, par un certain Balstain demeuré introuvable...» + +Mais, dans le pays, on s'occupait infiniment moins de cette affaire +que des visites de Martial à Mme Blanche. + +Bientôt il fut avéré que le marquis et la marquise de Sairmeuse +étaient réconciliés, et peu après on apprit leur départ pour Paris. + +C'est le surlendemain même de ce départ que l'aîné des Chupin annonça +que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville. + +Et comme on lui disait qu'il y crèverait sans doute de misère: + +--Bast! répondit-il avec une assurance singulière, qui sait?... J'ai +idée, au contraire, que l'argent ne me manquera pas, là -bas!... + + + + +XLIX + + +Ainsi, moins d'un an après ce terrible ouragan de passions qui avait +bouleversé la paisible vallée de l'Oiselle, c'est à peine si on en +retrouvait des vestiges qui allaient s'effaçant de jour en jour, sous +les tombées de neige du temps. + +Que restait-il pour attester la réalité de tous ces événements si +récents et cependant déjà presque du domaine de la légende?... + +Des ruines noircies par l'incendie, sur les landes de la Rèche. + +Une tombe, au cimetière, où on lisait: + + _Marie-Anne Lacheneur, morte à vingt ans_. + _Priez pour elle_!... + +Seuls, quelques vieux politiques de village, en dépit des soucis des +récoltes et des semailles, se souvenaient... + +Souvent, les longs soirs d'hiver, à Sairmeuse, quand ils se +réunissaient au _Bœuf couronné_ pour faire la partie, ils posaient +leurs cartes grasses et gravement s'entretenaient des choses de l'an +passé. + +Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce +drame sanglant de Montaignac avaient eu «une mauvaise fin?» + +Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une même fatalité +inexorable. + +Et que de noms déjà sur la liste funèbre!... + +Lacheneur, mort sur l'échafaud. + +Chanlouineau, fusillé. + +Marie-Anne empoisonnée. + +Chupin, le traître, assassiné. + +Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plutôt se survivait. Mais +la mort devait paraître un bienfait, comparée à cet anéantissement de +toute intelligence. Il était tombé bien au-dessous de la brute, qui, +du moins, a ses instincts. Depuis le départ de sa fille, il restait +confié aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient à leur +aise. Ils l'enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans +sa chambre, mais à la cave, pour qu'on n'entendit pas ses hurlements +du dehors. + +Un moment, on crut que les Sairmeuse éviteraient la destinée commune; +on se trompait. Ils ne devaient pas tarder à payer leur dette au +malheur. + +Par une belle matinée du mois de décembre, le duc de Sairmeuse partit, +à cheval, pour courre un loup signalé aux environs. + +À la nuit tombante, le cheval rentra seul, renâclant et soufflant, +tremblant d'épouvanté, les étriers battant ses flancs haletants et +ruisselants de sueur... + +Qu'était donc devenu le maître? + +On se mit en quête aussitôt, et toute la nuit vingt domestiques armés +de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces. + +Mais ce n'est qu'au bout de cinq jours, et quand on renonçait presque +aux recherches, qu'un petit pâtre, tout pâle de saisissement, vint +annoncer au château qu'il avait découvert, au fond d'un précipice, le +cadavre fracassé et sanglant du duc de Sairmeuse. + +Comment avait-il roulé là , lui, si excellent cavalier? Cet accident +eût paru louche, sans l'explication que donnèrent les palfreniers. + +--M. le duc montait une bête très-ombrageuse, dirent ces hommes, elle +aura eu peur, elle aura fait un écart... il n'en faut pas davantage. + +Ce n'est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna +définitivement le pays. + +La conduite de ce singulier garçon avait donné lieu à bien des +conjectures. + +Marie-Anne morte, il avait commencé par refuser son héritage. + +--Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, répétait-il +partout, calomniant ainsi la mémoire de sa sœur comme il avait +calomnié sa vie. + +Puis, à quelques jours de là , après une courte absence, sans raison +apparente, ses résolutions changèrent brusquement. + +Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour hâter +les formalités. + +On eût dit qu'il méditait quelque méchante action et qu'il s'efforçait +d'écarter les soupçons, tant il mettait d'insistance à justifier +sa conduite et à donner, à tout propos, les explications les plus +embrouillées. + +À l'entendre, il n'agissait pas pour lui, il ne faisait que se +conformer aux volontés de Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas +un sou de cet héritage n'entrerait dans sa poche. + +Ce qui est sûr, c'est que, dès qu'il fut envoyé en possession, il +vendit tout, s'inquiétant peu du prix pourvu qu'on payât comptant. + +Il ne s'était réservé que les meubles qui garnissaient la belle +chambre de la Borderie, et il les brûla. + +On connut cette particularité, et ce fut le comble. + +--Ce pauvre garçon est fou! devint l'opinion généralement admise. + +Et ceux qui doutaient n'eurent plus de doutes, quand on sut que Jean +Lacheneur s'était engagé dans une troupe de comédiens de passage à +Montaignac. + +Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqué. + +Pour déterminer ce malheureux jeune homme à retourner à Paris terminer +ses études, M. d'Escorval et l'abbé Midon avaient mis en œuvre toute +leur éloquence... + +C'est que ni le prêtre, ni le baron n'avaient besoin de se cacher +désormais. Grâce à Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour, +comme autrefois, l'un à son presbytère, l'autre à Escorval. + +Acquitté par un nouveau tribunal, rentré en possession de ses biens, +ne gardant de son effroyable chute qu'une légère claudication, le +baron se fût estimé heureux, après tant d'épreuves imméritées, si son +fils ne lui eût causé les plus poignantes inquiétudes. + +Pauvre Maurice!... son cœur s'était brisé au bruit sourd des +pelletées de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne; et sa vie, +depuis lors, semblait ne tenir qu'à l'espérance qu'il gardait encore +de retrouver son enfant. + +Du moins avait-il des raisons sérieuses d'espérer. + +Sûr déjà du puissant concours de l'abbé Midon, il avait tout avoué +à son père, il s'était confié au caporal Bavois devenu le commensal +d'Escorval, et ces amis si dévoués lui avaient promis de tenter +l'impossible. + +La tâche était difficile cependant, et les volontés de Maurice +diminuaient encore les chances de succès. + +Au contraire de Jean, il mettait son honneur à garder l'honneur de +la morte, et il avait exigé que le nom de Marie-Anne ne fût jamais +prononcé. + +--Nous réussirons quand même, disait l'abbé; avec du temps et de la +patience, on vient à bout de tout... + +Il avait divisé le pays en un certain nombre de zones, et chacun, +chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte, +interrogeant, questionnant, non sans précautions toutefois, de +peur d'éveiller des défiances, car le paysan qui se défie devient +intraitable. + +Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le +découragement s'emparait de Maurice. + +--Mon enfant est mort en naissant... répétait-il. + +Mais l'abbé le rassurait. + +--Je suis moralement sûr du contraire, répondait-il. Je sais +exactement, par une absence de Marie-Anne, à quelle époque est né +son enfant. Je l'ai revue dès qu'elle a été relevée, elle était +relativement gaie et souriante... tirez la conclusion. + +--Et cependant il n'est bientôt plus, aux environs, un coin que nous +n'ayons fouillé. + +--Eh bien!... nous étendrons le cercle de nos investigations... + +Le prêtre, en ce moment, cherchait surtout à gagner du temps, sachant +bien que le temps est le guérisseur souverain de toutes les douleurs. + +Sa confiance, très-grande au commencement, avait été singulièrement +altérée par la réponse d'une bonne femme qui passait pour une des +meilleures langues de l'arrondissement. + +Adroitement mise sur la sellette, cette vieille répondit qu'elle +n'avait aucune connaissance d'un bâtard mis en nourrice dans les +environs, mais qu'il fallait qu'il s'en trouvât quelqu'un, puisque +c'était la troisième fois qu'on la questionnait à ce sujet... + +Si grande que fut sa surprise, l'abbé sut la dissimuler. + +Il fit encore causer la bonne femme, et d'une conversation de deux +heures résulta pour lui une conviction étrange. + +Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l'enfant de Marie-Anne. + +Pourquoi, dans quel but, quelles étaient ces personnes? voilà ce que +toute la pénétration de l'abbé ne pouvait lui apprendre. + +--Ah!... les coquins sont parfois nécessaires, pensait-il, ah! si nous +avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois? + +Mais le vieux maraudeur était mort, et son fils aîné, celui qui savait +le secret de Mme Blanche était à Paris. + +Il n'y avait plus à Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils. + +Ils n'avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la +trahison, et la fièvre de l'or les travaillant, ils s'obstinaient à +chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la mère et le fils, la +sueur au front, bêcher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu'à +six pieds de profondeur autour de leur masure. + +Cependant il suffit d'un mot d'un paysan au cadet Chupin pour arrêter +ces fouilles. + +--Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si benêt que de +t'obstiner à dénicher des oiseaux envolés depuis longtemps... ton +frère qui est à Paris te dirait sans doute où était le trésor. + +Chupin cadet eut un rugissement de bête fauve... + +--Saint-bon Dieu!... s'écria-t-il, vous avez raison... Mais, laissez +faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra... + + + + +L + + +Plus encore que Mme Blanche, tante Médie avait été épouvantée de +la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au château de +Courtomieu. + +En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d'idées qu'en dix +ans. + +Elle vit les gendarmes au château, sa nièce arrêtée, conduite à la +prison de Montaignac et traduite en cour d'assises... + +Il est vrai que si elle n'eût eu que cela à craindre!... + +Mais elle-même, Médie, ne serait-elle pas compromise, soupçonnée de +complicité, traînée devant les juges, et accusée, qui sait, d'être +seule coupable! + +Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s'échappa de +sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon, +elle alla coller son oreille à la porte du petit salon bleu, où elle +entendait parler Blanche et Martial. + +Dès les vingt premiers mots qu'elle recueillit, la parente pauvre +reconnut l'inanité de ses terreurs. + +Elle respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un poids énorme, +longuement et délicieusement. Mais une idée venait de germer dans sa +cervelle, qui devait poindre, bientôt grandir, s'épanouir et porter +des fruits. + +Martial sorti, tante Médie ouvrit la porte de communication et entra +dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu'elle avait écouté... + +Jamais, la veille seulement, elle n'eût osé une énormité pareille. +Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irréfléchie. + +--Eh bien! Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur. + +La jeune femme ne répondit pas. + +Encore sous le coup de sa terrible émotion, toute saisie des façons +de Martial, elle réfléchissait, s'efforçant de déterminer les +conséquences probables de tous ces événements qui se succédaient avec +une foudroyante rapidité. + +--Peut-être l'heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura Mme +Blanche, comme se parlant à soi-même. + +--Hein! Tu dis? interrogea curieusement la parente pauvre. + +--Je dis, tante, qu'avant un mois je serai marquise de Sairmeuse +autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors... oh! +alors... + +--Dieu t'entende! fit hypocritement tante Médie. + +Au fond elle croyait peu à la prédiction, et qu'elle se réalisât ou +non, peu lui importait. + +--Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux +complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta +jalousie s'est trompée, là -bas, à la Borderie, et que... ce que tu as +fait était inutile. + +Tel avait été, tel n'était plus l'avis de Mme Blanche. + +Elle hocha la tête, et de l'air le plus sombre: + +--C'est, au contraire, ce qui s'est passé là -bas qui me ramène mon +mari, répondit-elle. J'y vois clair, à cette heure... C'est vrai, +Marie-Anne n'était pas la maîtresse de Martial, mais Martial +l'aimait... Il l'aimait, et les résistances qu'il avait rencontrées +avaient exalté sa passion jusqu'au délire. C'est bien pour cette +créature qu'il m'avait abandonnée, et jamais, tant qu'elle eût vécu, +il n'eût seulement pensé à moi... Son émotion en me voyant, c'était +un reste de son émotion quand il a vu l'autre... Son attendrissement +n'était qu'une expression de sa douleur... Quoi qu'il advienne, +je n'aurai que les restes de cette créature, que ce qu'elle a +dédaigné!... + +Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage. + +--Et je regretterais ce que j'ai fait, s'écria-t-elle... jamais!... +non, jamais. + +Ce jour-là , en ce moment, elle eût recommencé, elle eût tout bravé... + +Mais des transes terribles l'assaillirent quand elle apprit que la +justice venait de commencer une enquête. + +Il était venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui +interrogeaient quantité de témoins, et une douzaine d'hommes de la +police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait +même de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus +à déjouer toutes les ruses du crime. + +Tante Médie en perdait la tête, et ses frayeurs à certains moments +étaient si évidentes que Mme Blanche s'en inquiéta. + +--Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle. + +--Ah!... c'est plus fort que moi. + +--Ne sors plus de ta chambre, en ce cas. + +--Oui, ce serait plus prudent. + +--Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi. + +Le visage de la parente pauvre s'épanouissait. + +--C'est cela, approuvait-elle en battant des mains, c'est cela! + +Véritablement, elle était ravie. + +Être servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une +petite table au coin du feu, le soir, cela avait été longtemps le rêve +et l'ambition de la parente pauvre. Mais le moyen!... Deux ou trois +fois, étant un peu indisposée, elle avait osé demander qu'on lui +montât ses repas, mais elle avait été vertement repoussée. + +--Si tante Médie a faim, elle descendra se mettre à table avec nous, +avait répondu Mme Blanche. Qu'est-ce que ces fantaisies!... + +Positivement, c'est ainsi qu'on la traitait, dans ce château où il y +avait toujours dix domestiques à bayer aux corneilles. + +Tandis que maintenant... + +Tous les matins, sur l'ordre formel de Mme Blanche, le cuisinier +montait prendre les ordres de tante Médie, et il ne tenait qu'à elle +de dicter le menu de la journée, et de se commander les plats qu'elle +aimait. + +Et la tante Médie trouvait cela excellent d'être ainsi soignée, +choyée, mignotée et dorlotée. Elle se délectait dans ce bien-être +comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans être resté des +mois sans coucher dans un lit. + +Et ces jouissances nouvelles faisaient naître en elle quantité de +pensées étranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu'elle avait +du crime de la Borderie... + +L'enquête cependant était le sujet de toutes ses conversations avec sa +nièce. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier +de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouvé, +dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de +Montaignac. + +Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur défunt +Chupin. Ne l'avait-on pas aperçu, le soir du crime, rôdant autour de +la Borderie? Le témoignage du jeune paysan qui avait prévenu Jean +Lacheneur paraissait décisif. + +Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt +personnes l'avaient entendu déclarer avec d'affreux jurons qu'il ne +serait pas tranquille tant qu'il resterait un Lacheneur sur la terre. + +Ainsi, tout ce qui eût dû perdre Mme Blanche la sauva, et la mort du +vieux maraudeur lui parut véritablement providentielle. + +Pouvait-elle soupçonner que Chupin avait eu le temps de révéler son +secret avant de mourir?... + +Le jour où le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient +de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine à dissimuler sa +joie. + +--Plus rien à craindre, répétait-elle à tante Médie... plus rien!... + +Elle échappait en effet à la justice des hommes... + +Restait la justice de Dieu. + +Quelques semaines plus tôt, cette idée de «la justice de Dieu» eût +peut-être amené un sourire sur les lèvres de Mme Blanche. + +Femme positive s'il en fut, un peu esprit fort même, à ce qu'elle +prétendait, elle eût traité cette incompréhensible justice de lieu +commun de morale ou encore d'épouvantail ingénieux imaginé pour +contenir dans les limites du devoir les consciences timorées... + +Le lendemain de son crime, elle haussait presque les épaules en +songeant aux menaces de Marie-Anne mourante... + +Elle se souvenait de son serment, mais elle n'était plus disposée à le +tenir. + +Elle avait réfléchi, et elle avait vu à quels périls elle s'exposerait +en faisant rechercher l'enfant de Marie-Anne. + +--Le père saura bien le retrouver, songeait-elle. + +Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l'éprouver le +soir même... + +Brisée de fatigue, elle s'était retirée dans sa chambre de fort bonne +heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l'habitude, elle +éteignit sa bougie dès qu'elle fut couchée, en se disant: + +--Il faut dormir. + +Mais c'en était fait du repos de ses nuits... + +Son crime se représentait à sa pensée, et elle en jugeait l'horreur +et l'atrocité... Elle se percevait double, pour ainsi dire; elle se +sentait dans son lit, à Courtomieu, et cependant il lui semblait +être là -bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis +ensuite épiant ses effets, cachée dans le cabinet de toilette... + +Elle luttait, elle dépensait toute la puissance de sa volonté pour +écarter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une +clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers. + +Alors, aux lueurs pâles de sa veilleuse, elle crut voir sa porte +s'ouvrir lentement, sans bruit... Marie-Anne entrait... Elle +s'avançait, elle glissait plutôt comme une ombre. Arrivée à un +fauteuil, en face du lit, elle s'assit... De grosses larmes roulaient +le long de ses joues, et elle regardait d'un air triste et menaçant à +la fois... + +L'empoisonneuse, sous ses couvertures, était baignée d'une sueur +glacée. + +Pour elle, ce n'était pas une apparition vaine... c'était une +effroyable réalité. + +Mais elle n'était pas d'une nature à subir sans résistance une telle +impression. Elle secoua la stupeur qui l'envahissait et elle se mit +à se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix eût dû la +rassurer. + +--Je rêve! disait-elle... Est-ce que les morts reviennent!... Suis-je +enfant de me laisser émouvoir ainsi par les fantômes ridicules de mon +imagination!... + +Elle disait cela, mais le fantôme ne se dissipait pas. + +Elle fermait les yeux, mais elle le voyait à travers ses paupières... +à travers ses draps, qu'elle relevait sur sa tête, elle le voyait +encore... + +Au petit jour seulement, Mme Blanche reposa. + +Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours, +et toujours, et l'épouvante de chaque nuit s'augmentait des terreurs +des nuits précédentes. + +Le jour, aux clartés du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les +forfanteries du scepticisme. Alors elle se raillait elle-même. + +--Avoir peur d'une chose qui n'existe pas, se disait-elle, est-ce +stupide!... Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde +faiblesse... + +Puis, le soir venu, toutes ces belles résolutions s'envolaient; la +fièvre la reprenait, quand arrivaient les ténèbres avec leur cortège +de spectres. + +Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, Mme Blanche les +attribuait aux inquiétudes de la journée. + +Les gens de justice étaient encore à Sairmeuse, et elle tremblait. Que +fallait-il pour que de Chupin on remontât jusqu'à elle? Un rien, une +circonstance insignifiante. Qu'un paysan l'eût rencontrée avec Chupin, +lors de leur rendez-vous, et les soupçons étaient éveillés et le juge +d'instruction arrivait à Courtomieu. + +--L'enquête terminée, pensait-elle, j'oublierai. + +L'enquête finit, et elle n'oublia pas. + +Darvin l'a dit: «C'est quand l'impunité leur est assurée que les +grands coupables connaissent véritablement le remords.» + +Mme Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du +siècle. + +Et cependant l'atroce supplice qu'elle endurait ne détournait pas sa +volonté du but qu'elle s'était fixé le jour de la visite de Martial. + +Elle joua pour lui une si merveilleuse comédie, que touché, presque +repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda à ne +pas rentrer à Montaignac. + +Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers étonnements du +mariage, n'avaient rendu la paix à Mme Blanche. + +Entre ses lèvres et les lèvres de Martial, se dressait encore, +implacable épouvantement, le visage convulsé de Marie-Anne. + +Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une +cruelle déception. Elle reconnut que cet homme, dont le cœur avait +été brisé, n'offrait aucune prise, et qu'elle n'aurait jamais sur lui +la moindre influence. + +Et pour comble, il avait ajouté à ses tortures déjà intolérables, une +angoisse plus poignante encore que toutes les autres. + +Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s'oublia et avoua +hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin fût +mort, car il eût éprouvé, disait-il, une indicible jouissance à +tenailler, à faire mourir lentement au milieu d'affreuses souffrances, +le misérable empoisonneur. + +Il s'exprimait avec une violence inouïe, d'une voix où vibrait encore +sa puissante passion... + +Et Mme Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son +mari venait à découvrir qu'elle était coupable... et il pouvait le +découvrir... + +C'est vers cette époque qu'elle commença à regretter de n'avoir +pas tenu le serment fait à sa victime, et qu'elle résolut de faire +rechercher l'enfant de Marie-Anne. + +Mais, pour cela, il fallait à toute force qu'elle habitât une grande +ville, Paris, par exemple, où, avec de l'argent, elle trouverait des +agents habiles et discrets... + +Il ne s'agissait que de décider Martial. + +Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne fût pas difficile, et, un matin, Mme +Blanche rayonnante, put dire à tante Médie: + +--Tante, nous partons d'aujourd'hui en huit. + + + + +LI + + +Dévorée d'angoisses, obsédée de soucis poignants, Mme Blanche n'avait +pas remarqué que tante Médie n'était plus la même. + +Le changement, à vrai dire, était peu sensible, il ne frappait pas +les domestiques, mais il n'en était pas moins positif et réel, et se +trahissait par quantité de petites circonstances inaperçues. + +Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement +résigné, elle perdait petit à petit ses mouvements craintifs de bête +maltraitée; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la +parole, et il y avait par instants des velléités d'indépendance dans +son accent. + +Depuis la fameuse semaine où on l'avait servie dans sa chambre, elle +hasardait toutes sortes de démarches insolites. + +S'il venait des visites, au lieu de se tenir modestement à l'écart, +elle avançait sa chaise et même se mêlait à la conversation. À table, +elle laissait paraître ses dégoûts ou ses préférences. À deux ou trois +reprises elle eut une opinion qui n'était pas celle de sa nièce, et il +lui arriva de discuter des ordres. + +Une fois, Mme Blanche qui sortait, l'ayant priée de l'accompagner, +elle se déclara enrhumée et resta au château. + +Et le dimanche suivant, Mme Blanche ne voulant pas aller aux vêpres, +tante Médie déclara qu'elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda +qu'on lui attelât une voiture, ce qui fut fait. + +Tout cela n'était rien en apparence; en réalité, c'était monstrueux, +inimaginable. + +Il était clair que la parente pauvre s'exerçait timidement à +l'audace... + +Jamais devant elle il n'avait été question de ce départ que sa nièce +lui annonçait si gaiement; elle en parut toute saisie... + +--Ah!... vous partez, répétait-elle, vous quittez Courtomieu... + +--Et sans regrets... + +--Pour où aller, mon Dieu!... + +--À Paris... Nous nous y fixons, c'est décidé. Là est la place de mon +mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui +assurent une grande situation. Il va racheter l'hôtel de Sairmeuse et +le meubler magnifiquement. Nous aurons un train princier... + +Tous les tourments de l'envie se lisaient sur le visage de la parente +pauvre. + +--Et moi?... interrogea-t-elle d'un ton plaintif. + +--Toi, tante, tu resteras ici; tu y seras dame et maîtresse. Ne +faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre +père!... Hein! te voilà heureuse et contente, j'espère. + +Mais non; tante Médie ne paraissait point satisfaite. + +--Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n'aurai le courage de rester +seule dans ce grand château. + +--Eh! sotte, tu auras près de toi des domestiques, le concierge, les +jardiniers... + +--N'importe!... j'ai peur des fous... Quand le marquis se met à hurler +le soir, il me semble que je deviens folle moi-même. + +Mme Blanche haussait les épaules. + +--Qu'espérais-tu donc? interrogea-t-elle, de l'air le plus ironique. + +--Je pensais... je me disais... que tu m'emmènerais avec vous... + +--À Paris! tu perds la tête, je crois. Qu'y ferais-tu? bon Dieu! + +--Blanche, je t'en conjure, je t'en supplie. + +--Impossible, tante, impossible! + +Tante Médie semblait désespérée: + +--Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que +je n'ose, que c'est plus fort que moi, que j'y mourrai!... + +Le rouge de l'impatience commençait à empourprer le front de Mme +Blanche. + +--Ah! tu m'ennuies, à la fin, dit-elle rudement. + +Et avec un geste qui ajoutait à la cruauté de sa phrase: + +--Si Courtomieu te déplaît tant que cela, rien ne t'empêche de +chercher un séjour plus à ton gré; tu es libre et majeure... + +La parente pauvre était devenue excessivement pâle, et elle serrait à +les faire saigner ses lèvres minces sur ses dents jaunies. + +--C'est-à -dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir +de frayeur à Courtomieu, ou mourir de misère à l'hôpital. Merci, ma +nièce, merci, je reconnais ton cœur; je n'attendais pas moins de toi, +merci! + +Elle relevait la tête et une méchanceté diabolique étincelait dans ses +yeux. + +Et c'est d'une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vipère +se redressant pour mordre, qu'elle poursuivit: + +--Eh bien! cela me décide. Je suppliais, tu m'as brutalement +repoussée, maintenant je commande et je dis: je veux! Oui, j'entends +et je prétends aller avec vous à Paris... et j'irai. Ah! ah!... cela +te surprend d'entendre parler ainsi cette pauvre bonne bête de tante +Médie. C'est comme cela. Il y a si longtemps que je souffre, que je me +révolte à la fin. Car j'ai souffert la passion chez vous. C'est vrai, +vous m'avez recueillie, vous m'avez nourrie et logée, mais vous m'avez +pris en échange ma vie entière, heure par heure. Quelle servante +jamais endurerait tout ce que j'ai supporté... As-tu jamais, Blanche, +traité une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre +nom! Et je n'avais pas de gages, moi; bien au contraire je vous devais +de la reconnaissance, puisque je vivais à vos crochets. Ah! le crime +d'être pauvre, vous me l'avez fait payer cher. M'avez-vous assez +ravalée, assez abaissée, assez foulée aux pieds!... À une livre de +pain par humiliation, vous êtes en reste avec moi!... + +Elle s'arrêta. + +Tout le fiel qui depuis des années, goutte à goutte, s'amassait en +elle, lui remontait à la gorge et l'étouffait. + +Mais ce fut l'affaire d'une seconde, et d'un ton d'amère ironie: + +--Tu me demandes ce que je ferai à Paris, continua-t-elle. J'y +prendrai du bon temps, donc! Qu'y feras-tu toi-même? Tu iras à la +cour, n'est-ce pas, au bal, au spectacle. Eh bien! je t'y suivrai. Je +serai de toutes tes fêtes. J'aurai enfin de belles toilettes, moi qui +depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes +de laine noire. Avez-vous jamais songé à me donner la joie d'une +toilette? Oui, deux fois par an on m'achetait une robe de soie noire, +en me recommandant de bien la ménager... Mais ce n'était pas pour moi +que vous vous décidiez à cette dépense, c'était pour vous, et pour que +la pauvresse fît honneur à votre générosité. Vous me mettiez ça sur le +dos, comme vous cousiez du galon d'or aux habits de vos laquais, par +vanité. Et moi, je me soumettais à tout, je me taisais petite, humble, +tremblante, souffletée sur une joue, je tendais l'autre... il faut +manger. Et toi Blanche, combien de fois, pour m'inspirer ta volonté +m'as-tu pas dit: «Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester à +Courtomieu.» Et j'obéissais, force m'était bien d'obéir, puisque je ne +savais où aller... Ah! vous avez abusé de toutes les façons; mais mon +tour est venu, et j'abuse... + +Mme Blanche était à ce point stupéfiée qu'il lui eût été impossible +d'articuler seulement une syllabe pour interrompre tante Médie. + +À la fin, cependant, d'une voix à peine intelligible, elle balbutia: + +--Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas. + +Comme sa nièce, l'instant d'avant, la parente pauvre haussa les +épaules. + +--En ce cas, prononça-t-elle lentement, je te dirai que du moment où +tu as fait de moi, bien malgré moi, ta complice, tout, entre nous, +doit être commun. Je suis de moitié pour le danger, je veux être de +moitié pour le plaisir. Si tout se découvrait!... Penses-tu à cela +quelquefois? Oui, n'est-ce pas, et tu cherches à t'étourdir. Eh bien! +je veux m'étourdir aussi... J'irai à Paris avec vous... + +Faisant appel à toute son énergie, Mme Blanche avait un peu repris +possession de soi. + +--Et si je répondais non? fit-elle froidement. + +--Tu ne répondras pas non. + +--Et pourquoi, s'il te plaît? + +--Parce que... parce que... + +--Iras-tu donc me dénoncer à la justice? + +Tante Médie hocha négativement la tête, + +--Pas si bête, répondit-elle, ce serait me livrer moi-même... Non, je +ne ferais pas cela, seulement, je raconterais à ton mari l'histoire de +la Borderie. + +La jeune femme frissonna. Nulle menace n'était capable de l'épouvanter +autant que celle-là . + +--Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets. + +Et plus doucement: + +--Mais il était inutile de me menacer. Tu as été cruelle, tante, et +injuste en même temps. Il se peut que tu aies été fort malheureuse +dans notre maison; c'est à toi seule que tu dois t'en prendre. +Pourquoi ne nous rien dire?... J'attribuais toutes tes complaisances à +ton amitié pour moi... + +Elle eut un sourire contraint et ajouta encore: + +--Quant à deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu +souhaitais des toilettes tapageuses... avoue que c'était impossible. +Ah! si j'avais su!... Mais tranquillise-toi, je réparerai ma +sottise... + +Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu'elle voulait, +balbutiait quelques excuses: + +--Bast! s'écria Mme Blanche, oublions cette vilaine querelle... Tu +me pardonnes, n'est-ce pas?... Allons, viens, embrasse-moi comme +autrefois. + +La tante et la nièce s'embrassèrent en effet, avec de grandes +effusions de tendresse, comme deux amies qu'un malentendu a failli +séparer. + +Mais les patelinages de cette réconciliation forcée ne trompaient pas +plus l'inepte tante Médie que la perspicace Mme Blanche. + +--Ah! je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente +pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma chère nièce m'enverrait +rejoindre Marie-Anne. + +Peut-être, en effet, quelque pensée pareille traversa-t-elle l'esprit +de Mme Blanche. + +Sa sensation était celle du forçat qui verrait river à sa chaîne +d'ignominie son ennemi le plus exécré, son dénonciateur, par exemple, +l'agent de police qui l'a arrêté. + +--Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours liée à +cette dangereuse et perfide créature. Je ne m'appartiens plus, je +suis à elle. Qu'elle exige, je devrai obéir. Il me faudra adorer ses +caprices... et elle a quarante ans d'humiliation et de servitude à +venger. + +Les perspectives de cette existence commune la faisaient frémir, et +elle se torturait à chercher par quels moyens elle parviendrait à se +débarrasser de cette complice. + +Elle n'en apercevait aucun pour le présent, mais il lui semblait en +entrevoir vaguement plusieurs dans l'avenir... + +Serait-il donc impossible, avec beaucoup d'adresse, d'inspirer à tante +Médie l'ambition de vivre indépendante dans une maison à soi, servie +par des gens à soi!... + +Était-il prouvé qu'on ne réussirait pas à pousser au mariage +cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des velléités de +coquetterie et la passion de la toilette... L'appât d'une bonne dot +attirerait toujours un mari. + +Mais, dans un cas comme dans l'autre, il fallait à Mme Blanche de +l'argent, beaucoup d'argent, dont elle pût disposer sans avoir à en +rendre compte à personne. + +Cette conviction la décida à détourner de la fortune de son père, une +somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en +or... + +Cette somme représentait les économies du marquis de Courtomieu depuis +trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu'il était +devenu imbécile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans +danger s'emparer du trésor. + +--Avec cela, se disait la jeune femme, je puis, à un moment donné, +enrichir tante Médie, sans avoir recours à Martial. + +La tante et la nièce semblaient d'ailleurs, depuis la scène décisive, +vivre mieux qu'en bonne intelligence. C'était, entre elles, un +perpétuel échange d'attentions délicates et de soins touchants. + +Et, du matin au soir, ce n'était que des «petite tante chérie,» ou des +«chère nièce aimée,» à n'en plus finir. + +Même, il était temps que le départ arrivât. Plusieurs femmes de +hobereaux du voisinage, accoutumées aux façons d'autrefois, au ton +impérieux de l'une et à l'humilité de l'autre, commençaient à trouver +cela drôle. + +Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur +eût appris que Mme Blanche avait fait venir, pour que tante Médie +n'eût pas froid en route, un manteau garni de précieuses fourrures, +exactement pareil au sien. + +Elles eussent été confondues, si on leur eût dit que tante Médie +voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans +la propre chaise de poste des maîtres, entre le marquis et la marquise +de Sairmeuse. + +C'était trop fort pour que Martial ne le remarquât pas, et à un moment +où il se trouvait seul avec sa femme: + +--Oh! chère marquise, dit-il, d'un ton de bienveillante ironie, que de +petits soins! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette chère +tante. + +Mme Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu. + +--Je l'aime tant, cette bonne Médie! fit-elle. Jamais je ne +reconnaîtrai assez les témoignages d'affection et de dévouement +qu'elle m'a donnés quand j'étais malheureuse. + +C'était une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne +s'était plus inquiété d'une circonstance toute futile en apparence. + +Il avait, d'ailleurs, à ce préoccuper de bien d'autres choses. + +L'homme d'affaires qu'il avait envoyé à Paris pour racheter, si faire +se pouvait, l'hôtel de Sairmeuse, lui avait écrit d'accourir, se +trouvant, marquait-il, en présence d'une de ces difficultés qu'un +mandataire ne saurait résoudre. Il ne s'expliquait pas davantage. + +--La peste étouffe le maladroit! répétait Martial. Il est capable de +manquer une occasion que mon père attendait depuis dix ans. Je ne +saurais me plaire à Paris, si je n'habite l'hôtel de ma famille. + +Sa hâte d'arriver était si grande, que le second jour de voyage, le +soir il déclara que s'il eût été seul il eût couru la poste toute la +nuit. + +--Qu'à cela ne tienne, dit gracieusement Mme Blanche, je ne me sens +aucunement fatiguée, et une nuit en voiture est loin de me faire +peur... + +Ils marchèrent en conséquence toute la nuit, et le lendemain, qui +était un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient à +l'hôtel Meurice. + +C'est à peine si Martial prit le temps de déjeuner. + +--Il faut que je voie où nous en sommes, fit-il en se dépêchant de +sortir, je serai bientôt de retour. + +Il reparut, en effet, moins de deux heures après, tout joyeux, cette +fois. + +--Mon homme d'affaires, dit-il, n'est qu'un nigaud. Il n'osait pas +m'écrire qu'un coquin, de qui dépend la conclusion de la vente, exige +un pot-de-vin de cinquante mille francs; il les aura, pardieu! + +Et d'un ton de galanterie affectée qu'il prenait toujours en +s'adressant à sa femme: + +--Je n'ai plus qu'à signer, ma chère amie, ajouta-t-il; mais je ne +le ferai que si l'hôtel vous convient. Je vous demanderais, si vous +n'êtes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous +avons des concurrents... + +Cette visite, assurément, était de pure forme. Mais Mme Blanche eût +été bien difficile si elle n'eût pas été satisfaite de cet hôtel de +Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l'entrée +est rue de Grenelle et dont les jardins ombragés d'arbres séculaires +s'étendent jusqu'à la rue de Varennes. + +Cette belle demeure malheureusement avait été fort négligée depuis +plusieurs années. + +--Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d'un ton +chagrin, un an peut-être... Il est vrai qu'on peut, avant trois mois, +avoir ici un appartement provisoire très-habitable. + +--On y serait chez soi, du moins, approuva Mme Blanche, devinant le +désir de son mari. + +--Ah!... c'est aussi votre avis!... En ce cas, comptez sur moi pour +presser les ouvriers. + +En dépit, ou plutôt en raison de son immense fortune, le marquis de +Sairmeuse savait qu'on n'est guère bien servi, vite et selon ses +désirs que par soi-même. Pressé, il résolut de s'occuper de tout. Il +s'entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il +courait les fabricants. + +Sitôt levé, il décampait, déjeunait dehors, le plus souvent, il ne +rentrait que pour dîner. + +Réduite par le mauvais temps à passer toutes ses journées dans son +appartement de l'hôtel Meurice, Mme Blanche ne se trouvait pourtant +pas à plaindre. + +Le voyage, le mouvement, la vue d'objets inaccoutumés, le bruit de +Paris sous ses fenêtres, un entourage étranger, toutes sortes de +préoccupations enfin, l'arrachaient pour ainsi dire à soi-même. Les +épouvantements de ses nuits faisaient trêve, une sorte de brume +enveloppait l'horrible scène de la Borderie, les clameurs de sa +conscience devenaient murmure... + +Même, elle en arrivait à haïr moins tante Médie, qui, à la condition +près de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles +habitudes de servilité et lui tenait compagnie... + +Le passé s'effaçait, croyait-elle, et elle s'abandonnait aux +espérances d'une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des +domestiques de l'hôtel parut, et dit: + +--Il y a en bas un homme qui demande à parler à madame la marquise. + + + + +LII + + +À demi-couchée sur un canapé, le coude sur les coussins, le front dans +la main, Mme Blanche écoutait la lecture d'un livre nouveau que lui +faisait tante Médie. + +L'entrée du domestique ne lui fit seulement pas lever la tête. + +--Un homme? interrogea-t-elle, quel homme? + +Elle n'attendait personne. Dans sa pensée, celui qui venait ainsi ne +pouvait être qu'un des ouvriers employés par Martial. + +--Je ne puis renseigner madame la marquise, répondit le domestique. +Cet individu est tout jeune, il est vêtu comme les paysans, je +supposais qu'il cherchait une place... + +--C'est sans doute M. le marquis qu'il veut voir? + +--Madame m'excusera, c'est bien à Madame qu'il veut parler, il me l'a +dit. + +--Alors, sachez comme il s'appelle et ce qu'il désire. + +Et se retournant vers la parente pauvre: + +--Continue, tante, dit Mme Blanche, on nous a interrompues au passage +le plus intéressant. + +Mais tante Médie n'avait pas eu le temps de finir la page, que déjà le +domestique était de retour. + +--L'homme, dit-il, prétend que madame la marquise comprendra ce dont +il s'agit dès qu'elle saura son nom. + +--Et ce nom? + +--Chupin. + +Ce fut comme un obus éclatant tout à coup dans le salon de l'hôtel +Meurice. + +Tante Médie eut un gémissement étouffé; elle laissa son livre et +s'affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants. + +Mme Blanche, elle, se dressa tout d'une pièce, plus pâle que son +peignoir de cachemire blanc, l'œil trouble, les lèvres tremblantes. + +--Chupin! répétait-elle, comme si elle eût espéré qu'on allait lui +dire qu'elle avait mal entendu, Chupin!... + +Puis, avec une certaine violence: + +--Répondez à cet homme que je ne veux ni le voir ni l'entendre. Il est +inutile qu'il se représente. Jamais je ne le recevrai!... + +Mais, dans le temps que mit le domestique à s'incliner +respectueusement et à gagner la porte à reculons, la jeune femme se +ravisa. + +--Au fait, non, prononça-t-elle, j'ai réfléchi, faites monter cet +homme. + +--Oui, approuva tante Médie d'une voix défaillante, qu'il vienne, cela +vaut mieux. + +Le domestique sortit, et les deux femmes restèrent en face l'une +de l'autre, immobiles, consternées, le cœur serré par les plus +effroyables appréhensions, la gorge serrée au point de ne pouvoir qu'à +grand peine articuler quelques paroles. + +--C'est un des fils de ce vieux scélérat de Chupin, dit enfin Mme +Blanche. + +--En effet, je le crois, mais que veut-il? + +--Quelque secours, probablement. + +La parente pauvre leva les bras au ciel. + +--Fasse Dieu qu'il ignore tes rendez-vous avec son père, Blanche, +prononça-t-elle. Doux Jésus!... pourvu qu'il ne sache rien! + +--Eh! que veux-tu qu'il sache. Ne vas-tu pas te désespérer à l'avance! +Dans dix minutes, nous serons fixées. D'ici là , tante, du calme. Et +même, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu'on +ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant à +paraître... + +Mme Blanche ne se trompait pas. + +C'était bien l'aîné des Chupin qui était là , celui à qui le vieux +maraudeur mourant avait confié son secret. + +Depuis son arrivée à Paris, il battait le pavé du matin au soir, +demandant partout et à tous l'adresse du marquis de Sairmeuse. On +venait de lui indiquer l'hôtel Meurice, et il accourait. + +Ce n'est toutefois qu'après s'être bien assuré de l'absence de Martial +qu'il avait demandé Mme la marquise. + +Il attendait le résultat de sa démarche sous le porche, debout, les +mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique +revint en lui disant: + +--On consent à vous recevoir, suivez-moi. + +Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigué et +tout brûlant de curiosité, ne se hâtait pas, espérant tirer quelque +éclaircissement de ce campagnard. + +--Ce n'est pas pour vous flatter, mon garçon, dit-il, mais votre nom a +produit un fier effet sur Mme la marquise! + +Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont +l'inonda cette nouvelle. + +--Comme ça, poursuivit le domestique, elle vous connaît? + +--Un petit peu. + +--Vous êtes pays? + +--Je suis son frère de lait. + +Le domestique n'en crut pas un mot; il soupçonnait bien autre chose, +vraiment! Cependant, comme il était arrivé à la porte de l'appartement +du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon. + +Le mauvais gars avait d'avance préparé une petite histoire, mais il +fut si bien ébloui de la magnificence du salon, qu'il resta court et +béant. Ce qui l'interloquait surtout, c'était une grande glace, en +face de la porte, où il se voyait en pied, et les belles fleurs du +tapis qu'il craignait d'écraser sous ses gros souliers. + +Après un moment, voyant qu'il demeurait stupide, un sourire idiot sur +les lèvres, tortillant son chapeau de feutre, Mme Blanche se décida à +rompre le silence. + +--Vous désirez?... demanda-t-elle. + +Le gars Chupin était intimidé, mais il n'avait point peur: ce n'est +pas du tout la même chose. Il garda son masque de gaucherie, mais +recouvrant son aplomb, il se mit à débiter avec, un accent traînard +toutes les formules de respect qu'il savait. + +--Au fait, insista la jeune femme impatientée. + +Amener au fait un paysan n'est pas facile, et ce n'est qu'après +beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement +qu'il avait été obligé de quitter le pays à cause des ennemis qu'il y +avait, qu'on n'avait pas retrouvé le trésor de son père, qu'il était, +en conséquence, sans ressources... + +--Oh! assez! interrompit Mme Blanche. + +Puis, d'un ton qui n'était rien moins que bienveillant: + +--Je ne vois pas, continua-t-elle, à quel titre vous vous adressez à +moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une réputation détestable +à Sairmeuse. Enfin, n'importe, vous êtes de mon pays, je consens à +vous accorder un secours, à la condition que vous n'y reviendrez pas. + +C'est d'un air moitié humble et moitié goguenard que Chupin écouta +cette semonce. À la fin, il releva la tête: + +--Je ne demande pas l'aumône, articula-t-il fièrement. + +--Que demandez-vous donc? + +--Mon dû. + +Mme Blanche reçut un coup dans le cœur, et cependant, elle eut le +courage de toiser Chupin d'un air dédaigneux, en disant: + +--Ah! je vous dois quelque chose!... + +--Pas à moi personnellement, madame la marquise, mais à mon défunt +père. Au service de qui donc a-t-il péri? Pauvre vieux! Il vous aimait +bien, allez... tout comme moi, du reste. Sa dernière parole, avant de +mourir, a été pour vous. «Vois-tu, gars, qu'il me dit, il vient de +se passer des choses terribles à la Borderie. La jeune dame de M. le +marquis en voulait à Marie-Anne, et elle lui a fait passer le goût du +pain. Sans moi, elle était perdue. Quand je serai crevé, laisse-moi +tout mettre sur le dos, la terre n'en sera pas plus froide et ça +innocentera la jeune dame... Et après, elle te récompensera bien, et +tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien...» + +Si grande que fût son impudence, il s'arrêta, stupéfait de la +physionomie de Mme Blanche. + +En présence de cette dissimulation supérieure, il douta presque du +récit de son père. + +C'est que véritablement la jeune femme fut héroïque en ce moment. Elle +avait compris que céder une fois c'était se mettre à la discrétion de +ce misérable, comme elle était déjà à la merci de tante Médie. Et avec +une merveilleuse énergie, elle payait d'audace. + +--En d'autres termes, fit-elle, vous m'accusez du meurtre de Mlle +Lacheneur, et vous me menacez de me dénoncer si je ne vous accorde pas +ce que vous allez exiger? + +Le gars Chupin inclina affirmativement la tête. + +--Eh bien!... reprit Mme Blanche, puisqu'il en est ainsi, sortez!... + +Il est sûr qu'elle allait, à force d'audace, gagner cette partie +périlleuse, dont le repos de sa vie était l'enjeu; Chupin était +absolument déconcerté, lorsque tante Médie qui écoutait, debout devant +la fenêtre, se retourna, tout effarée, en criant: + +--Blanche!... ton mari... Martial!... Il entre... il monte. + +La partie fut perdue... La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant +Chupin, le faisant parler, découvrant tout. + +Sa tête s'égara, elle s'abandonna, elle se livra. + +Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misérable et +l'entraîna, par une porte intérieure, jusqu'à l'escalier de service. + +--Prenez toujours cela, disait-elle d'une voix sourde, ce n'est qu'un +à -compte... Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot à mon mari, +surtout!... + +Elle avait été bien inspirée de ne pas perdre une minute; lorsqu'elle +rentra, elle trouva Martial dans le salon. + +Il était assis, la tête inclinée sur la poitrine, et tenait à la main +une lettre déployée. + +Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans +ses yeux une larme furtive. + +--Quel malheur nous frappe encore!... balbutia-t-elle d'une voix que +l'excès de son émotion de tout à l'heure rendait à peine intelligible. + +Martial ne remarqua pas ce mot «encore,» qui l'eût au moins étonné. + +--Mon père est mort, Blanche, prononça-t-il. + +--Le duc de Sairmeuse!... Mon Dieu!... Comment cela?... + +--D'une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, près des roches +de Sanguille... + +--Ah!... c'est là que mon pauvre père a failli être assassiné. + +--Oui... c'est au même endroit, en effet. + +Un moment de silence suivit. + +Martial n'aimait que très-médiocrement son père, et il n'en était +pas aimé, il le savait; et il s'étonnait de l'amère tristesse qui +l'envahissait en songeant qu'il n'était plus. + +Puis, il y avait autre chose encore. + +--D'après cette lettre, que m'apporte un exprès, poursuivit-il, tout +le monde, à Sairmeuse, croit à un accident. Mais moi!... moi!... + +--Eh bien!... + +--Moi, je crois à un crime. + +Une exclamation d'effroi échappa à tante Médie, et Mme Blanche pâlit. + +--À un crime!... murmura-t-elle. + +--Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. Oh! mes +pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon père est celui +qui a tenté d'assassiner le marquis de Courtomieu... + +--Jean Lacheneur!... + +Martial baissa tristement la tête. C'était répondre. + +--Et vous ne le dénoncez pas, s'écria la jeune femme, et vous ne +courez pas demander vengeance à la justice!... + +La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre. + +--À quoi bon!... répondit-il. Je n'ai à donner que des preuves +morales, et c'est des preuves matérielles qu'il faut à la justice. + +Il eut un geste d'affreux découragement, et, d'une voix sourde, +répondant à ses pensées plutôt que s'adressant à sa femme, il +poursuivit: + +--Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont récolté ce +qu'ils avaient semé. La terre ne boit jamais le sang répandu, et tôt +ou tard le crime s'expie. + +Mme Blanche frémissait. Chacune des paroles de son mari trouvait un +écho en elle. Il eût parlé pour elle qu'il ne se fût pas exprimé +autrement. + +--Martial, fit-elle, essayant de le détourner de ses funèbres +préoccupations, Martial! + +Il ne parut pas l'entendre, et du même ton il continua: + +--Ces Lacheneur vivaient heureux et honorés avant notre arrivée à +Sairmeuse. Leur conduite a été au-dessus de tout éloge, ils ont poussé +la probité jusqu'à l'héroïsme. D'un mot, nous pouvions nous les +attacher et en faire nos amis les plus sûrs et les plus dévoués... +C'était notre devoir avant notre intérêt. Nous ne l'avons pas compris. +Nous les avons humiliés, ruinés, exaspérés, poussés à bout... De +telles fautes se payent. Il est de ces gens qu'on doit respecter, si +on n'est pas sûr de les anéantir d'un coup, eux et les leurs... Qui me +dit qu'à la place de Jean Lacheneur, je n'agirais pas comme lui. + +Il se tut un moment, puis, éclairé par un de ces rapides et +éblouissants éclairs, qui parfois déchirent les ténèbres de l'avenir: + +--Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il; seul j'ai pu mesurer +sa haine, et je sais qu'il ne vit plus que par l'espoir de se venger +de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n'importe! +Nous avons tout à craindre. Nos millions sont comme un rempart autour +de nous, c'est vrai, mais il saura s'ouvrir une brèche. Et les plus +minutieuses précautions ne nous sauveront pas: un moment viendra quand +même où nos défiances s'assoupiront, tandis que sa haine veillera +toujours. Qu'entreprendra-t-il, je n'en sais rien, mais ce sera +terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre +dans notre maison, c'est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la +porte... + +Tante Médie et sa nièce étaient trop bouleversées pour articuler +seulement une parole, et pendant cinq minutes on n'entendit que le pas +de Martial qui arpentait le salon. + +Enfin il s'arrêta devant sa femme. + +--Je viens d'envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous +m'excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende à +Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d'une semaine. + +Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et Mme Blanche se +trouva abandonnée à elle-même et maîtresse d'elle pour plusieurs +jours. + +Ses angoisses étaient plus intolérables encore qu'au lendemain du +crime. Ce n'était plus contre des fantômes qu'elle avait à se défendre +maintenant; Chupin existait, et sa voix, si elle n'était pas plus +terrible que celle de la conscience, pouvait être entendue. + +Si Mme Blanche eût su où le prendre, le misérable, elle eût traité +avec lui. Elle eût obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme, +qu'il quittât Paris, la France, qu'il s'en allât si loin qu'on +n'entendit plus jamais parler de lui... + +Naturellement Chupin était sorti de l'hôtel sans rien dire... + +Les sinistres pressentiments exprimés par Martial, ajoutaient encore +à l'épouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu'au nom de +Lacheneur, se sentait remuée jusqu'au plus profond de ses entrailles. +Elle ne pouvait s'ôter l'idée qu'il soupçonnait quelque chose, et +que, des bas fonds de la société où le retenait sa misère, il la +guettait... + +C'est alors que plus vivement que jamais elle désira retrouver +l'enfant de Marie-Anne. + +Outre qu'elle se débarrasserait ainsi des obsessions de son serment +violé, il lui semblait que cet enfant la protégerait peut-être un jour +et qu'il serait entre ses mains comme un otage. + +Mais où rencontrer un homme à qui se confier?... + +Se mettant l'esprit à la torture, elle se souvint d'avoir entendu +autrefois son père parler d'un espion du nom de Chefteux, garçon +prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, même +d'honnêteté, quand on y mettait le prix. + +C'était un de ces misérables comme il en grouille dans les bourbiers +de la politique, aux époques troublées, un jeune mouchard dressé par +Fouché, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour à +tour tous les partis, qui avait trafiqué de tout, et qui, en dernier +lieu, avait été condamné pour faux et s'était évadé du bagne. + +En 1815, Chefteux avait quitté ostensiblement la police, pour fonder +un «bureau de renseignements privés.» + +Après quelques informations, Mme Blanche apprit que cet homme +demeurait place Dauphine, et elle résolut de profiter de l'absence de +son mari pour s'adresser à lui. + +Un matin donc, elle s'habilla le plus simplement possible et, suivie +de tante Médie, elle alla frapper à la porte de l'élève de Fouché. + +Chefteux avait alors trente-quatre ans. C'était un petit homme de +taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle +bonne humeur. + +Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement +meublé, et tout aussitôt Mme Blanche se mit à lui raconter qu'elle +était mariée et établie rue Saint-Denis, et qu'une de ses sœurs, qui +venait de mourir, avait fait une faute, et qu'elle était prête aux +plus grands sacrifices pour retrouver l'enfant de cette sœur, etc., +etc., enfin, tout une histoire, qu'elle avait préparée, et qui était +assez vraisemblable. + +L'espion n'en crut pourtant pas un mot, car, dès qu'elle eut achevé, +il lui frappa familièrement sur l'épaule, en disant: + +--Bref, la petite mère, nous avons fait nos farces avant le mariage... + +Elle se rejeta en arrière, comme au contact d'un reptile, écrasant du +regard l'homme des renseignements. + +Être traitée ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse! + +--Je crois que vous vous méprenez! fit-elle d'un accent où vibrait +tout l'orgueil de sa race. + +Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses. + +Mais tout en écoutant et en notant les indispensables détails que lui +donnait la jeune femme, il pensait: + +--Quel œil! quel ton!... De la part d'une bourgeoise du quartier +Saint-Denis, c'est louche... + +Ses soupçons furent confirmés par la somme de 20,000 francs que +lui promit imprudemment Mme Blanche en cas de succès et par la +consignation de 500 francs d'arrhes. + +--Et où aurai-je l'honneur de vous adresser mes communications, +madame?... demanda-t-il. + +--Nulle part... répondit la jeune femme, je passerai ici de temps à +autre... + +Lorsqu'il reconduisit ses clientes, l'espion ne doutait plus... + +Dès qu'il les jugea au bas de l'escalier, il s'élança dehors en se +disant: + +--Pour le coup, je crois que la chance me sourit. + +Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne étoile, s'informer, +découvrir leur nom et leur qualité n'était qu'un jeu pour l'ancien +agent de Fouché. + +Il avait la partie d'autant plus belle, qu'elles étaient à mille +lieues de soupçonner ses desseins. + +La bassesse du personnage et sa générosité, à elle, rassuraient +absolument Mme Blanche. Il lui avait d'ailleurs si fort vanté ses +prodigieux moyens d'investigations, qu'elle se tenait pour certaine du +succès. + +Tout en regagnant l'hôtel Meurice, elle s'applaudissait de sa +démarche. + +--Avant un mois, disait-elle à tante Médie, nous aurons cet enfant; je +le ferai élever secrètement et il sera notre sauvegarde... + +La semaine suivante, seulement, elle reconnut l'énormité de son +imprudence. + +Étant retournée chez Chefteux, il l'accueillit avec de telles marques +de respect, qu'elle vit bien qu'elle était connue... + +Consternée, elle essaya de donner le change, mais l'espion +l'interrompit: + +--Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l'identité des +personnes qui m'honorent de leur confiance. C'est comme un échantillon +de mon savoir-faire, que je donne... gratis. Mais que madame la +duchesse soit sans crainte: je suis discret par caractère et par +profession. Nous avons d'ailleurs quantité de dames de la plus haute +volée dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant +le mariage est si vite arrivé!... + +Ainsi Chefteux était persuadé que c'était son enfant à elle, que la +jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher. + +Elle n'essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu'il crût cela que +s'il eût soupçonné la vérité. + +Mme Blanche rentra dans un état à faire pitié. + +Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et à chaque +mouvement, loin de se dégager, elle resserrait les mailles. + +Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le possédaient. +Comment dans de telles conditions espérer garder un secret, cette +chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche à une +oreille amie, s'évapore et se répand! + +Elle se voyait trois maîtres qui d'un geste, d'un mot, d'un regard, +pouvaient plier sa volonté comme une baguette de saule. + +Et elle n'était plus libre comme autrefois. + +Martial était revenu. Le temps avait marché. La somptueuse +installation de l'hôtel de Sairmeuse était terminée... + +Désormais, la jeune duchesse était condamnée à vivre sous les yeux de +cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par conséquent +intéressés à la surveiller, à épier ses démarches, à deviner jusqu'à +ses plus intimes pensées. + +Il est vrai que tante Médie lui était plus utile que nuisible. Elle +lui achetait une robe toutes les fois qu'elle s'en achetait une, elle +la traînait partout à sa suite, et la parente pauvre se déclarait +ravie et prête à tout. + +Chefteux n'inquiétait pas non plus beaucoup Mme Blanche. + +Tous les trois mois, il présentait un mémoire de «frais +d'investigations» s'élevant à dix mille francs environ, et il était +clair que tant qu'on le payerait il se tairait. + +L'ancien espion n'avait d'ailleurs pas fait mystère de l'espoir qu'il +avait d'une rente viagère de vingt-quatre mille francs. + +Mme Blanche lui ayant dit, après deux années, qu'il devait renoncer à +ses explorations puisqu'il n'aboutissait à rien: + +--Jamais, répondit-il, je chercherai tant que je vivrai... à tout +prix. + +Restait Chupin malheureusement... + +Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d'un +seul coup... + +Son frère cadet venait de le rejoindre, l'accusant d'avoir volé le +magot paternel, et réclamant sa part un couteau à la main. + +Il y avait eu bataille, et c'est la tête tout enveloppée de linges +ensanglantés que Chupin s'était présenté à Mme Blanche. + +--Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterrée, +et je laisserai croire à mon frère que je l'avais prise... C'est bien +désagréable de passer pour un voleur, quand on est honnête, mais je +supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra +bien que je lui avoue d'où je tire mon argent, et comment... + +S'il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversité +du vieux maraudeur, ce misérable n'en avait ni l'intelligence ni la +finesse. + +Loin de s'entourer de précautions, comme le lui commandait son +intérêt, il semblait prendre, à compromettre la duchesse, un plaisir +de brute. + +Il assiégeait l'hôtel de Sairmeuse. On ne voyait que lui pendu à la +cloche. Et il venait à toute heure, le matin, l'après-midi, le soir, +sans s'inquiéter de Martial. + +Et les domestiques étaient stupéfaits de voir que leur maîtresse, si +hautaine, quittait tout, sans hésiter, pour cet homme de mauvaise +mine, qui empestait le tabac et l'eau-de-vie. + +Une nuit qu'il y avait une grande fête à l'hôtel de Sairmeuse, il +se présenta ivre, et impérieusement exigea qu'on allât prévenir Mme +Blanche qu'il était là et qu'il attendait. + +Elle accourut avec sa magnifique toilette décolletée, blême de rage et +de honte sous son diadème de diamants... + +Et comme, dans son exaspération, elle refusait au misérable ce qu'il +demandait: + +--C'est-à -dire que je crèverais de faim pendant que vous faites la +noce!... s'écria-t-il. Pas si bête! De la monnaie, et vite, ou je crie +tout ce que je sais! + +Que faire? céder. La duchesse s'exécuta, comme toujours. + +Et cependant, il devenait de jour en jour plus insatiable. + +L'argent ne tenait pas plus dans ses poches que l'eau dans un crible. + +Qu'en faisait-il?... Sans doute, il l'éparpillait sans en comprendre +la valeur, il le gaspillait insoucieusement et stupidement, comme le +voleur qui a fait un beau coup, que l'or grise, et qui d'ailleurs se +croit riche de tout ce qu'il y a à voler au monde. + +Lui faisait un beau coup tous les jours... + +N'importe! c'était à n'y rien comprendre, car il n'avait même pas +eu l'idée de hausser ses vices aux proportions de la fortune qu'il +prodiguait. Il ne songeait même pas à se vêtir proprement, il semblait +à la mendicité. + +Il restait fidèle à la boue et à la plus basse crapule. Peut-être ne +se soûlait-il à l'aise que dans un bouge ignoble. Il lui fallait pour +compagnons les plus dégoûtants gredins, les plus abjects et les plus +vils. + +C'est à ce point qu'une nuit il fut arrêté dans un endroit immonde. +La police, émue de voir tant d'or entre les mains d'un tel misérable, +crut à un crime. Il nomma la duchesse de Sairmeuse. + +Martial était à Vienne à ce moment, par bonheur, car le lendemain un +inspecteur de la Préfecture se présenta à l'hôtel... + +Et Mme Blanche subit cette atroce humiliation de confesser que c'était +elle, en effet, qui avait remis une grosse somme à cet homme, dont +elle avait connu la famille, ajoutait-elle, et qui lui avait rendu des +services autrefois... + +Souvent le misérable avait des lubies. + +Il déclarait, par exemple, que se présenter sans cesse à l'hôtel de +Sairmeuse lui répugnait, que les domestiques le traitaient comme un +mendiant et que cela l'humiliait; bref, qu'il écrirait désormais... + +Et le lendemain, en effet, il écrivait à Mme Blanche: + +«Apportez-moi telle somme, à telle heure, à tel endroit.» + +Et elle, la fière duchesse de Sairmeuse, elle était toujours exacte au +rendez-vous. + +Puis, c'était sans cesse quelque invention nouvelle, comme s'il eût +trouvé une jouissance extraordinaire à constater continuellement son +pouvoir et à en abuser. C'était à le croire, tant il y déployait de +science, de méchanceté et de raffinements cruels. + +Il avait rencontré, Dieu sait où une certaine Aspasie Clapard, il +s'en était épris, et bien qu'elle fût plus vieille que lui, il avait +voulu l'épouser. Mme Blanche avait payé la noce... + +Une autre fois, il voulut s'établir, résolu, disait-il, à vivre de son +travail. Il acheta un fonds de marchand de vin que la duchesse paya et +qui fut bu en un rien de temps. + +Il eut un enfant, et Mme de Sairmeuse dut payer le baptême comme elle +avait payé la noce, trop heureuse que Chupin n'exigeât pas qu'elle fût +marraine du petit Polyte. Il avait eu un moment cette idée... + +À deux reprises, Mme Blanche fut obligée d'accompagner à Vienne et à +Londres, son mari, chargé d'importantes missions diplomatiques. Elle +resta près de trois ans à l'étranger... + +Eh bien! pendant tout ce temps, elle reçut chaque semaine une lettre, +au moins, de Chupin... + +Ah! que de fois elle envia le sort de sa victime! Qu'était, comparée à +sa vie, la mort de Marie-Anne!... + +Elle souffrait depuis autant d'années bientôt que Marie-Anne avait +souffert de minutes, et elle se disait que les tortures du poison ne +devaient pas être bien plus intolérables que ses angoisses... + + + + +LIII + + +Comment Martial ne s'aperçut-il, ne se douta-t-il même jamais de rien? + +La réflexion explique ce fait, extraordinaire en apparence, naturel en +réalité. + +Le chef d'une famille, qu'il habite une mansarde ou un palais, est +toujours le dernier à apprendre ce qui se passe chez lui. Ce que tout +le monde sait, il l'ignore. Souvent le feu est à la maison, que le +maître dort en pleine sécurité. Il faut, pour l'éveiller, l'explosion, +l'écroulement, la catastrophe. + +L'existence adoptée par Martial était d'ailleurs bien faite pour +empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui. + +La première année de son mariage n'était pas révolue, que déjà il +avait comme rompu avec sa femme. + +Il restait parfait pour elle, plein de déférences et d'attentions, +mais ils n'avaient plus rien de commun que le nom et certains +intérêts. + +Ils vivaient chacun de son côté, ne se retrouvant qu'au dîner, ou +lors des fêtes qu'ils donnaient et qui étaient des plus brillantes de +Paris. + +La duchesse avait ses appartements à elle, ses gens, ses voitures, ses +chevaux, son service à elle. + +À vingt-cinq ans, Martial, le dernier descendant de cette grande +maison de Sairmeuse, que la destinée avait accablé de ses faveurs, qui +avait pour lui la jeunesse et la richesse, un des huit ou dix beaux +noms de France et une intelligence supérieure, Martial succombait sous +le poids d'un incurable ennui. + +La mort de Marie-Anne avait tari en lui toutes sources de la +sensibilité. Et voyant sa vie vide de bonheur, il essayait de l'emplir +de bruit et d'agitations. Lui, le sceptique par excellence, il +recherchait les émotions du pouvoir. Il s'était jeté dans la politique +comme un vieux lord blasé se met au jeu. + +Il est juste de dire aussi que Mme Blanche sut rester supérieure aux +événements et jouer avec une héroïque constance la comédie du bonheur. + +Les plus atroces souffrances n'effacèrent jamais de sa physionomie +cette hauteur sereine, qui annonce le contentement de soi et le dédain +d'autrui, et qui est la plus saisissante expression de l'orgueil. + +Devenue en peu de temps une de ces reines que Paris adopte, c'est avec +une sorte de frénésie qu'elle se ruait au plaisir. Cherchait-elle à +s'étourdir? Espérait-elle que l'excès de la fatigue anéantirait la +pensée? + +À tante Médie seule, et encore à de rares intervalles, Mme Blanche +laissa voir le fond de son âme. + +--Je suis, répétait-elle, comme un condamné qu'on aurait lié sur +l'échafaud, et qu'on aurait abandonné en lui disant: Vis jusqu'à ce +que le couperet tombe de lui-même. + +Et en effet, que fallait-il pour que le couperet tombât, c'est-à -dire +pour que Martial découvrît tout? une circonstance fortuite, un mot, +un rien, un caprice du hasard... elle n'osait dire un arrêt de la +Providence. + +C'était bien là , en effet, dans toute son horreur, la situation de +cette belle et noble duchesse de Sairmeuse, tant enviée et tant +adulée. «Elle a tous les bonheurs,» disait-on. Et elle, cependant, se +sentait glisser peu à peu tout au fond d'abîmes indéfinissables. + +Pareille au matelot désespérément accroché à une épave, elle +interrogeait l'horizon d'un œil éperdu, et elle n'apercevait que +tempêtes et désastres. + +Les années, pourtant, devaient lui amener quelques allégements. + +Il arriva une fois que Chupin resta six semaines sans donner de ses +nouvelles. Un mois et demi!... Qu'était-il devenu? Ce silence semblait +à Mme Blanche menaçant comme le calme qui précède l'orage. + +Un journal lui donna le mot de l'énigme. + +Chupin était en prison. + +Le misérable, un soir qu'il avait bu plus que de coutume, s'était pris +de querelle avec son frère, et l'avait assommé à coups de barre de +fer. + +Le sang de Lacheneur vendu par le vieux braconnier, retombait sur la +tête de ses enfants. + +Traduit en cour d'assises, Chupin fut condamné à vingt ans de travaux +forcés et envoyé à Brest. + +Cette condamnation ne devait pas rendre la paix à Mme Blanche. Le +meurtrier lui avait écrit de sa prison de Paris, dès qu'il n'avait +plus été au secret; il lui écrivait du bagne. + +Mais il n'envoyait pas ses lettres par la poste. Il les confiait à des +camarades qui avaient fait leur temps, qui se présentaient à l'hôtel +de Sairmeuse et qui demandaient à parler à Mme la duchesse. + +Et elle les recevait. Ils lui racontaient toutes les misères qu'on +endure là -bas «au pré,» et leur commission faite, ils finissaient +toujours par réclamer quelque petit secours... + +Enfin, un matin, un homme dont les regards lui firent peur lui apporta +ce laconique billet: + +«Je m'ennuie à crever ici; quitte à risquer ma peau, je veux m'évader. +Venez à Brest; vous visiterez le bagne, je vous verrai et nous nous +entendrons. Et que ça ne traîne pas, sinon je m'adresse au duc, qui +m'obtiendra ma grâce en échange de ce que je lui apprendrai.» + +Mme Blanche demeura un moment anéantie... il était impossible, +croyait-elle, de crouler plus bas. + +--Eh bien! demanda l'homme, d'une voix affreusement enrouée, quelle +réponse faut-il faire au camarade? + +--J'irai, dites-lui que j'irai!... + +Elle fit le voyage, en effet, elle visita le bagne, mais elle +n'aperçut pas Chupin. + +La semaine précédente, il y avait eu au bagne une sorte de révolte, la +troupe avait fait feu et Chupin avait été tué roide. + +Cependant, la duchesse, de retour à Paris, n'osait pas trop se +réjouir. + +Elle supposait que le misérable devait avoir livré à la créature qu'il +avait épousée, le secret de sa puissance. + +--Je ne tarderai pas à la voir, pensait-elle. + +La veuve Chupin se présenta en effet, peu après, mais humblement et en +suppliante. + +Elle avait souvent ouï dire, prétendait-elle, à son pauvre défunt, que +Mme la duchesse était sa protectrice, et se trouvant sans ressources +aucunes, elle venait solliciter un petit secours qui lui permit de +lever un débit de boissons. + +Justement son fils, Polyte, ah! un bien bon sujet! qui avait alors +dix-huit ans, venait de découvrir, du côté de Montrouge, une petite +maison bien commode et pas trop chère, et sûrement, avec trois ou +quatre cents francs... + +Mme Blanche remit 500 francs à l'affreuse mégère. + +--Son humilité n'est-elle qu'un masque, pensait-elle, ou son mari ne +lui a-t-il rien dit? + +Cinq jours plus tard, ce fut Polyte Chupin qui arriva. + +Il manquait, déclara-t-il, trois cents francs pour l'installation, +et il venait de la part de sa mère supplier la bonne dame de les +avancer... + +Résolue à savoir au juste à quoi s'en tenir, la duchesse refusa net, +et l'affreux garnement se retira sans souffler mot. + +Évidemment, ni la veuve ni son fils ne savaient... Chupin était mort +avec son secret... + +Cela se passait dans les premiers jours de janvier... + +Vers la fin de février, tante Médie fut enlevée par une fluxion de +poitrine prise en sortant d'un bal travesti où elle s'était obstinée à +aller, malgré sa nièce, avec un costume ridicule. + +Sa passion pour la toilette la tuait. + +La maladie ne dura que trois jours, mais l'agonie fut effroyable. + +Les approches de la mort éclairèrent de lueurs terribles la conscience +de la parente pauvre. Elle comprit qu'ayant profité et même abusé du +crime de sa nièce, elle était coupable autant que si elle l'eût aidée +à le commettre. Elle avait été très-pieuse, autrefois; la foi lui +revint avec son cortège de terreurs. + +--Je suis damnée!... criait-elle; je suis damnée!... + +Elle se débattait sur son lit, elle se tordait comme si elle eût vu +l'enfer s'entr'ouvrir pour l'engloutir. Elle hurlait comme si déjà +elle eût senti les morsures des flammes. + +Puis elle appelait la sainte vierge et tous les saints à son secours. +Elle priait Dieu de la laisser vivre encore un peu pour se repentir, +pour expier... Elle demandait un prêtre, jurant qu'elle ferait une +confession publique. + +Plus pâle que la mourante, mais implacable, Mme Blanche veillait, +aidée par celle de ses femmes en qui elle avait le plus confiance. + +--Si cela dure, pensait-elle, je suis perdue... Je serai forcée +d'appeler quelqu'un, et cette malheureuse dira tout. + +Cela ne dura pas. + +Le délire ne tarda pas à s'emparer de tante Médie, puis un +anéantissement survint, si profond, qu'on pouvait croire à toute +minute qu'elle allait passer. + +Cependant, vers le milieu de la nuit, elle parut se ranimer et +reprendre connaissance. + +Elle se tourna péniblement vers sa nièce, et d'une voix où vibraient +ses dernières forces: + +--Tu n'as pas eu pitié de moi, Blanche, dit-elle, tu veux me perdre +dans l'autre vie comme dans celle-ci... Dieu te punira. Tu mourras +désespérée, toi aussi, seule, comme un chien... Sois maudite! + +Et elle expira. Deux heures sonnaient. + +Il était loin, le temps où Mme Blanche eût donné quelque chose de sa +vie pour sentir tante Médie à six pieds sous terre. + +En ce moment, la mort de cette pauvre vieille l'affectait +profondément. + +Elle perdait une complice qui parfois l'avait consolée, et elle ne +gagnait rien en liberté, puisqu'une femme de chambre se trouvait +initiée au secret du crime de la Borderie. + +Toutes les personnes de l'intimité de la duchesse de Sairmeuse +remarquèrent, à cette époque, son abattement et s'en étonnèrent. + +--N'est-il pas singulier, disait-on, que la duchesse, une femme +supérieure, regrette si fort cette antique caricature! + +C'est que Mme Blanche avait été extraordinairement impressionnée par +les sinistres prophéties de cette parente pauvre, devenue à la longue +son âme damnée, et à qui elle avait refusé les consolations suprêmes +de la religion. + +Contrainte à un retour vers le passé, elle s'épouvantait, comme +jadis les paysans de Sairmeuse, de l'acharnement de la fatalité à +poursuivre, jusque dans leurs enfants, ceux qui avaient versé le sang. + +Quelle fin ils avaient eu, tous, depuis les fils de Chupin, le +traître, jusqu'à son père, le marquis de Courtomieu, le grand prévôt, +qui avant de mourir avait traîné dix ans sous les huées un corps dont +la pensée s'était envolée. + +--Mon tour viendra! pensait-elle. + +L'année précédente, s'étaient éteints, à un mois d'intervalle, pleurés +de tous, le baron et la baronne d'Escorval, et aussi le vieux caporal +Bavois. + +De telle sorte que de tant de gens de conditions diverses, mêlés aux +troubles de Montaignac, Mme Blanche n'en apercevait plus que quatre: + +Maurice d'Escorval, entré dans la magistrature, et qui était juge près +du tribunal de la Seine, l'abbé Midon qui était venu vivre à Paris +avec Maurice, enfin Martial et elle-même. + +Il en était un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la +duchesse, et dont elle osait à peine articuler le nom... + +Jean Lacheneur, le frère de Marie-Anne. + +Une voix intérieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui +criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu'il se souvenait +toujours, qu'il était tout près d'elle, protégé par son obscurité, +épiant l'heure de la vengeance... + +Plus obsédée par ses pressentiments que par Chupin autrefois, Mme +Blanche résolut de s'adresser à Chefteux, afin de savoir au moins à +quoi s'en tenir. + +L'ancien agent de Fouché était resté à sa dévotion. Toujours, tous les +trois mois, il présentait un «compte de frais» qui lui était payé sans +discussion, et même, pour l'acquit de sa conscience, il envoyait tous +les ans, un de ses hommes rôder dans les environs de Sairmeuse. + +Émoustillé par l'espoir d'une magnifique récompense, l'espion promit à +sa cliente et se promit à lui-même de découvrir cet ennemi. + +Il se mit en quête, et il était déjà parvenu à se procurer des preuves +de l'existence de Jean quand ses investigations furent brusquement +arrêtées... + +Un matin, au petit jour, des balayeurs ramassèrent dans un ruisseau un +cadavre littéralement haché de coups de couteau. C'était le cadavre de +Chefteux. + +«Digne fin d'un tel misérable,» disait le _Journal des Débats_, en +enregistrant l'événement. + +Lorsqu'elle lut cette nouvelle, Mme Blanche eut la terrifiante +sensation du coupable lisant son arrêt. + +--Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche!... + +La duchesse ne se trompait pas. + +Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu'il ne vendait pas pour son +compte les biens de sa sœur. + +L'héritage de Marie-Anne avait, dans sa pensée, une destination +sacrée. Il l'y employa tout entier sans en détourner rien pour ses +besoins personnels. + +Il n'avait plus un sou en poche, quand le directeur d'une troupe +ambulante l'engagea à raison de 45 francs par mois. + +De ce jour, il vécut comme vivent les pauvres comédiens nomades, à +l'aventure; mal payé, toujours pris entre un manque d'engagement et la +faillite d'un directeur. + +Sa haine était toujours aussi violente; seulement, pour se venger +comme il l'entendait, il avait besoin de temps, c'est-à -dire d'argent +devant soi. + +Or, comment économiser, lorsqu'il n'avait pas toujours de quoi manger +à sa faim! + +Il était loin, cependant, de renoncer à ses espérances. Ses rancunes +étaient de celles que le temps aigrit et exaspère, au lieu de les +adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse +patience, suivant de l'œil, des profondeurs de sa misère, la +brillante fortune des Sairmeuse. + +Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un +engagement en Russie. + +L'engagement n'était rien; mais le pauvre comédien eut l'habileté de +s'associer à une entreprise théâtrale, et en moins de six ans, il +avait réalisé un bénéfice de cent mille francs. + +--Maintenant, se dit-il, je puis partir; je suis assez riche pour +commencer la guerre. + +Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait à Sairmeuse. + +Au moment de mettre à exécution quelqu'un de ces atroces projets +qu'il avait conçus, il venait demander à la tombe de Marie-Anne un +redoublement de haine et l'impitoyable sang-froid des justiciers. + +Il ne venait que pour cela, en vérité, quand le soir même de son +arrivée les caquets d'une paysanne lui apprirent que depuis son +départ, c'est-à -dire depuis plus de vingt ans, deux personnes +s'obtenaient à faire chercher un enfant dans le pays. + +Quel était cet enfant, Jean le savait, c'était celui de Marie-Anne. +Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait également... + +Mais pourquoi deux personnes?... L'une était Maurice d'Escorval, mais +l'autre?... + +Au lieu de rester une semaine à Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa +un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d'un agent de +Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu'à l'ancien espion de +Fouché, puis jusqu'à la duchesse de Sairmeuse elle-même. + +Cette découverte le stupéfia. + +Comment Mme Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et +le sachant quel intérêt avait-elle à le retrouver? + +Voilà les deux questions qui tout d'abord se présentèrent à l'esprit +de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n'y trouva pas de réponse +satisfaisante. + +--Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il; je me réconcilierai +s'il le faut, en apparence, avec les fils du misérable qui a livré mon +père... + +Oui, mais les fils du vieux maraudeur étaient morts depuis plusieurs +années, et après des démarches sans nombre, Jean ne rencontra que la +veuve Chupin et son fils Polyte. + +Ils tenaient un cabaret bâti au milieu des terrains vagues, non +loin de la rue du Château-des-Rentiers, bouge mal famé, appelé la +_Poivrière_. + +Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les +interrogea, son nom même qu'il leur dit n'éveilla en eux aucun +souvenir. + +Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute espérait tirer +de lui quelques sous, se mit à déplorer sa misère présente, +laquelle était d'autant plus affreuse, qu'elle avait «eu de quoi,» +affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre défunt, lequel +avait de l'argent tant qu'elle en voulait, jusqu'à plus soif, d'une +dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse... + +Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils +reculèrent... + +Il voyait l'étroite relation entre les recherches de Mme Blanche et +ses générosités. La vérité éclairait le passé de ses fulgurantes +lueurs... + +--C'est elle, se dit-il, l'infâme, qui a empoisonné Marie-Anne... +C'est par ma sœur qu'elle a connu l'existence de l'enfant... Elle a +comblé Chupin parce qu'il connaissait le crime dont son père a été le +complice... + +Il se souvenait du serment de Martial, et son cœur était inondé +d'une épouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des +Sairmeuse et la dernière des Courtomieu, punis l'un par l'autre et +faisant de leurs mains sa besogne de vengeur... + +Ce n'était là cependant qu'une présomption, et il voulait une +certitude. + +Il sortit de sa poche une poignée d'or, et l'étalant sur la table du +cabaret: + +--Je suis très-riche, dit-il à la veuve et à Polyte... voulez-vous +m'obéir et vous taire? votre fortune est faite. + +Le cri rauque arraché par la convoitise à la mère et au fils valait +toutes les protestations d'obéissance. + +La veuve Chupin savait écrire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet: + +«Madame la duchesse, + +«Je vous attends demain à mon établissement, entre midi et quatre +heures. C'est pour l'affaire de la Borderie. Si à cinq heures, je ne +vous ai pas vue, je porterai à la poste une lettre pour M. le duc...». + +--Et si elle vient, répétait la veuve stupéfiée, que lui dire?... + +--Rien; vous lui demanderez de l'argent. + +Et, en lui-même, il se disait: + +--Si elle vient, c'est que j'ai deviné... + +Elle vint. + +Caché à l'étage supérieur de la _Poivrière_, Jean la vit par une fente +du plancher, remettre un billet de banque à la Chupin. + +--Maintenant, pensait-il, je la tiens!... Dans quels bourbiers dois-je +la traîner, avant de la livrer à la vengeance de son mari!... + + + + +LIV + + +Dix lignes de l'article consacré à Martial de Sairmeuse, par la +BIOGRAPHIE GÉNÉRALE DES HOMMES DU SIÈCLE, expliquent son existence +après son mariage. + +«Martial de Sairmeuse, y est-il dit, dépensa au service de son parti +la plus haute intelligence et d'admirables facultés... Mis en avant au +moment où les passions politiques étaient le plus violentes, il eut le +courage d'assumer seul la responsabilité des plus terribles mesures... + +Obligé de se retirer devant l'animadversion générale, il laissa +derrière lui des haines qui ne s'éteignirent qu'avec la vie.» + +Mais ce que l'article ne dit pas, c'est que si Martial fut +coupable--et cela dépend du point de vue--il le fut doublement, car il +n'avait pas l'excuse de ces convictions exaltées jusqu'au fanatisme +qui font les fous, les héros et les martyrs. + +Et il n'était pas même ambitieux. + +Tous ceux qui l'approchaient, lorsqu'il était aux affaires, témoins de +ses luttes passionnées et de sa dévorante activité, le croyaient ivre +du pouvoir... + +Il s'en souciait aussi peu que possible. Il jugeait les charges +lourdes et les compensations médiocres. Son orgueil était trop haut +pour être touché des satisfactions qui délectent les vaniteux, et la +flatterie l'écœurait. + +Souvent dans ses salons, au milieu d'une fête, ses familiers voyant sa +physionomie s'assombrir, s'écartaient respectueusement. + +--Le voilà , pensaient-ils, préoccupé des plus graves intérêts... Qui +sait quelles importantes décisions sortiront de cette rêverie. + +Ils se trompaient. + +En ce moment, où sa fortune à son apogée faisait pâlir l'envie, alors +qu'il paraissait n'avoir rien à souhaiter en ce monde, Martial se +disait: + +--Quelle existence creuse!... Quel ennui! Vivre pour les autres... +quelle duperie! + +Il considérait alors la duchesse, sa femme, rayonnante de beauté, plus +entourée qu'une reine, et il soupirait. + +Il songeait à l'autre, la morte, Marie-Anne, la seule femme qui l'eût +remué, dont un regard faisait monter à son cerveau tout le sang de son +cœur... + +Car jamais elle n'était sortie de sa pensée. Après tant d'années, il +la voyait encore, immobile, roide, morte, dans la grande chambre de la +Borderie... Il frissonnait parfois, croyant sentir sous ses lèvres sa +chair glacée. + +Et le temps, loin d'effacer cette image qui avait empli sa jeunesse, +la faisait plus radieuse et la parait de qualités presque surhumaines. + +Si la destinée l'eût voulu, pourtant, Marie-Anne eût été sa femme. Il +s'était répété cela mille fois, et il cherchait à se représenter sa +vie avec elle. + +Ils seraient restés à Sairmeuse... Ils auraient de beaux enfants +jouant autour d'eux! Il ne serait pas condamné à cette représentation +continuelle, si bruyante et si creuse... + +Les heureux ne sont pas ceux qui ont des tréteaux en vue, jouent pour +la foule la parade du bonheur... Les véritables heureux se cachent, et +ils ont raison; le bonheur, c'est presque un crime. + +Ainsi pensait Martial, et lui, le grave homme d'État, il se disait +avec rage: + +--Aimer et être aimé!... tout est là ! Le reste... niaiserie. + +Positivement il avait essayé de se donner de l'amour pour Mme Blanche. +Il avait cherché à retrouver près d'elle les chaudes sensations qu'il +avait éprouvées en la voyant à Courtomieu. Il n'avait pas réussi. On +a beau tisonner des cendres froides, on n'en fait point jaillir +d'étincelles. Entre elle et lui se dressait un mur de glace que rien +ne pouvait fondre, et qui allait gagnant toujours en hauteur et en +épaisseur. + +--C'est incompréhensible, se disait-il, pourquoi?... Il y a des +jours où je jurerais qu'elle m'aime... Son caractère, si irritable +autrefois, est entièrement changé; elle est devenue la douceur même... +Quand j'ai pour elle une attention, ses yeux brillent de plaisir... + +Mais c'était plus fort que lui... + +Ses regrets stériles, les douleurs qui le rongeaient, contribuèrent +sans doute à l'âpreté de la politique de Martial. + +Il sut du moins tomber noblement. + +Il passa, sans changer de visage, de la toute-puissance à une +situation si compromise qu'il put croire un instant sa vie en danger. + +Au fond, que lui importait. + +Voyant vides ses antichambres encombrées jadis de solliciteurs et +d'adulateurs, il se mit à rire, et son rire était franc. + +--Le vaisseau coule, dit-il, les rats sont partis. + +On ne le vit point pâlir quand l'émeute vint hurler sous ses fenêtres +et briser ses vitres. Et comme Otto, son fidèle valet de chambre, le +conjurait de revêtir un déguisement et de s'enfuir par la porte du +jardin: + +--Ah! parbleu, non! répondit-il. Je ne suis qu'odieux, je ne veux pas +devenir ridicule!... + +Même on ne put jamais l'empêcher de s'approcher d'une fenêtre et de +regarder dans la rue. + +Une singulière idée lui était venue. + +--Si Jean Lacheneur est encore de ce monde, s'était-il dit, quelle +ne doit pas être sa joie!... Et s'il vit, à coup sûr il est là , au +premier rang, animant la foule. + +Et il avait voulu voir. + +Mais Jean Lacheneur était encore en Russie, à cette époque. L'émotion +populaire se calma, l'hôtel de Sairmeuse ne fut même pas sérieusement +menacé. + +Cependant, Martial avait compris qu'il devait disparaître pour un +temps, se faire oublier, voyager... + +Il ne proposa pas à la duchesse de le suivre. + +--C'est moi qui ai fait les fautes, ma chère amie, lui dit-il, vous +les faire payer en vous condamnant à l'exil serait injuste. Restez... +je vois un avantage à ce que vous restiez. + +Elle ne lui offrit pas de partager sa mauvaise fortune. C'eût été un +bonheur, pour elle, mais était-ce possible! Ne fallait-il pas qu'elle +demeurât pour tenir tête aux misérables qui la harcelaient. Déjà , +quand par deux fois elle avait été obligée de s'éloigner, tout avait +failli se découvrir, et cependant elle avait tante Médie, alors, qui +la remplaçait... + +Martial partit donc, accompagné du seul Otto, un de ces serviteurs +dévoués comme les bons maîtres en rencontrent encore. Par son +intelligence, Otto était supérieur à sa position; il possédait une +fortune indépendante, il avait cent raisons, dont une bien jolie, +pour tenir au séjour de Paris, mais son maître était malheureux, il +n'hésita pas... + +Et, pendant quatre ans, le duc de Sairmeuse promena à travers l'Europe +son ennui et son désœuvrement, écrasé sous l'accablement d'une vie +que nul intérêt n'animait plus, que ne soutenait aucune espérance. + +Il habita Londres d'abord, Vienne et Venise ensuite. Puis, un beau +jour, un invincible désir de revoir Paris le prit, et il revint. + +Ce n'était pas très-prudent, peut-être. Ses ennemis les plus acharnés, +des ennemis personnels, mortellement blessés par lui autrefois, +offensés et persécutés, étaient au pouvoir. Il ne calcula rien. Et +d'ailleurs, que pouvait-on contre lui, lui qui ne voulait plus rien +être!... Quelle prise offrait-il à des représailles?... + +L'exil qui avait lourdement pesé sur lui, le chagrin, les déceptions, +l'isolement où il s'était tenu, avaient disposé son âme à la +tendresse, et il revenait avec l'intention formellement arrêtée de +surmonter ses anciennes répugnances et de se rapprocher franchement de +la duchesse. + +--La vieillesse arrive, pensait-il. Si je n'ai pas une femme aimée à +mon foyer, j'y veux du moins une amie... + +Et dans le fait, ses façons, à son retour, étonnèrent Mme Blanche. +Elle crut presque retrouver le Martial du petit salon bleu de +Courtomieu. Mais elle ne s'appartenait plus, et ce qui eût dû être +pour elle le rêve réalisé ne fut qu'une souffrance ajoutée à toutes +les autres. + +Cependant, Martial poursuivait l'exécution du plan qu'il avait conçu, +quand un jour la poste lui apporta ce laconique billet: + +«Moi, monsieur le duc, à votre place, je surveillerais ma femme.» + +Ce n'était qu'une lettre anonyme, cependant Martial sentit le rouge de +la colère lui monter au front. + +--Aurait-elle un amant, se dit-il. + +Puis réfléchissant à sa conduite, à lui, depuis son mariage: + +--Et quand cela serait, ajouta-t-il, qu'aurais-je à dire?... Ne lui +ai-je pas tacitement rendu sa liberté!... + +Il était extraordinairement troublé, et cependant jamais il ne fût +descendu au vil métier d'espion, sans une de ces futiles circonstances +qui décident de la destinée d'un homme. + +Il rentrait d'une promenade à cheval, un matin, sur les onze heures, +et il n'était pas à trente pas de son hôtel, quand il en vit sortir +rapidement une femme, plus que simplement vêtue, tout en noir, qui +avait exactement la tournure de la duchesse. + +--C'est bien elle, se dit-il, avec ce costume subalterne... +Pourquoi?... + +S'il eût été à pied, il fût rentré, certainement. Il était à cheval, +il poussa la bête sur les traces de Mme Blanche, qui remontait la rue +de Grenelle. + +Elle marchait très-vite, sans tourner la tête, tout occupée à +maintenir sur son visage une voilette très-épaisse. + +Arrivée à la rue Taranne, elle se jeta plutôt qu'elle ne monta dans un +des fiacres de la station. + +Le cocher vint lui parler par la portière, puis remontant lestement +sur son siège, il enveloppa ses maigres rosses d'un de ces maîtres +coups de fouet qui trahissent un pourboire princier... + +Le fiacre avait déjà tourné la rue du Dragon, que Martial, honteux et +irrésolu, retenait encore son cheval à l'endroit où il l'avait arrêté, +à l'angle de la rue des Saints-Pères, devant le bureau de tabac. + +N'osant prendre un parti, il essaya de se mentir à lui-même. + +--Bast! pensa-t-il en rendant la main à son cheval, qu'est-ce que je +risque à avancer?... Le fiacre est sans doute bien loin, et je ne le +rejoindrai pas. + +Il le rejoignit cependant, au carrefour de la Croix-Rouge, où il y +avait comme toujours un encombrement... + +C'était bien le même, Martial le reconnaissait à sa caisse verte et à +ses roues blanches. + +L'encombrement cessant, le fiacre repartit. + +Debout sur son siège, le cocher rouait ses chevaux de coups, et c'est +au galop qu'il longea l'étroite rue du Vieux-Colombier, qu'il côtoya +la place Saint-Sulpice et qu'il gagna les boulevards extérieurs, par +la rue Bonaparte et la rue de l'Ouest. + +Toujours trottant, à cent pas en arrière, Martial réfléchissait. + +--Comme elle est pressée! pensait-il. Ce n'est cependant guère le +quartier des rendez-vous. + +Le fiacre venait de dépasser la place d'Italie. Il enfila la rue du +Château-des-Rentiers, et bientôt s'arrêta devant un espace libre... + +La portière s'ouvrit aussitôt, la duchesse de Sairmeuse sauta +lestement à terre, et sans regarder de droite ni de gauche, elle +s'engagea dans les terrains vagues... + +Non loin de là , sur un bloc de pierre, était assis un homme de +mauvaise mine, à longue barbe, en blouse, la casquette sur l'oreille, +la pipe aux dents. + +--Voulez-vous garder mon cheval un instant? lui demanda Martial. + +--Tout de même! fit l'homme. + +Martial lui jeta la bride et s'élança sur les pas de sa femme. + +Moins préoccupé, il eût été mis en défiance par le sourire méchant qui +plissa les lèvres de l'homme, et, examinant bien ses traits, il l'eût +peut-être reconnu. + +C'était Jean Lacheneur. + +Depuis qu'il avait adressé au duc de Sairmeuse une dénonciation +anonyme, il faisait multiplier à la duchesse ses visites à la veuve +Chupin, et, à chaque fois, il guettait son arrivée. + +--Comme cela, pensait-il, dès que son mari se décidera à la suivre, je +le saurai... + +C'est que pour le succès de ses projets, il était indispensable que +Mme Blanche fût épiée par son mari. + +Car Jean Lacheneur était décidé désormais. Entre mille vengeances, +il en avait choisi une effroyable, active et ignoble, qu'un cerveau +malade et enfiévré par la haine pouvait seul concevoir. + +Il voulait voir l'altière duchesse de Sairmeuse livrée aux plus +dégoûtants outrages, Martial aux prises avec les plus vils scélérats, +une mêlée sanglante et immonde dans un bouge... Il se délectait +à l'idée de la police, prévenue par lui, arrivant et ramassant +indistinctement tout le monde. Il rêvait un procès hideux où +reparaîtrait le crime de la Borderie, des condamnations infamantes, le +bagne pour Martial, la maison centrale pour la duchesse, et il voyait +ces grands noms de Sairmeuse et de Courtomieu flétris d'une éternelle +ignominie. + +Dans cette conception du délire se retrouvait la férocité de +l'assassin du vieux duc de Sairmeuse, mêlée de monstrueux raffinements +empruntés par le cabotin nomade aux mélodrames où il jouait les rôles +de traître. + +Et il pensait bien n'avoir rien oublié. Il avait sous la main deux +abjects scélérats, capables de toutes les violences, et un triste +garçon du nom de Gustave, que la misère et la lâcheté mettaient à +sa discrétion, et à qui il comptait faire jouer le rôle du fils de +Marie-Anne. + +Certes ces trois complices ne soupçonnaient rien de sa pensée. Quant +à la veuve Chupin et à son fils, s'ils flairaient quelque infamie +énorme, il ne savaient de la vérité que le nom de la duchesse. + +Jean tenait d'ailleurs Polyte et sa mère par l'appât du gain et la +promesse d'une fortune s'ils servaient docilement ses desseins. + +Enfin, pour le premier jour où Martial suivrait sa femme, Jean avait +prévu le cas où il entrerait derrière elle à la _Poivrière_, et tout +avait été disposé pour qu'il crût qu'elle y était amenée par la +charité. + +Mais il n'entrera pas, pensait Lacheneur, dont le cœur était inondé +d'une joie sinistre, pendant qu'il tenait le cheval, M. le duc est +trop fin pour cela. + +Et dans le fait, Martial n'entra pas. Si les bras lui tombèrent quand +il vit sa femme entrer comme chez elle dans ce cabaret infâme, il se +dit qu'en l'y suivant il n'apprendrait rien. + +Il se contenta donc de faire le tour de la maison, et remontant à +cheval, il partit au grand galop. Ses soupçons étaient absolument +déroutés, il ne savait que penser, qu'imaginer, que croire... + +Mais il était bien résolu à pénétrer ce mystère, et dès en rentrant à +l'hôtel, il envoya Otto aux informations. Il pouvait tout confier, à +ce serviteur si dévoué, il n'avait pas de secrets pour lui. + +Sur les quatre heures, le fidèle valet de chambre reparut, la figure +bouleversée. + +--Quoi?... fit Martial, devinant un malheur. + +--Ah! monseigneur, la maîtresse de ce bouge est la veuve d'un fils de +ce misérable Chupin... + +Martial était devenu plus blanc que sa chemise... + +Il connaissait trop la vie pour ne pas comprendre que la duchesse en +était réduite à subir la volonté de scélérats maîtres de ses secrets. +Mais quels secrets? Ils ne pouvaient être que terribles. + +Les années, qui avaient argenté de fils blancs la chevelure de +Martial, n'avaient pas éteint les ardeurs de son sang. Il était +toujours l'homme du premier mouvement. + +Enfin, d'un bond il fut à l'appartement de sa femme. + +--Mme la duchesse vient de descendre, lui dit la femme de chambre, +pour recevoir Mme la comtesse de Mussidan et Mme la marquise +d'Arlange. + +--C'est bien; je l'attendrai ici!... sortez! + +Et Martial entra dans la chambre de Mme Blanche. + +Tout y était en désordre, car la duchesse, de retour de la +_Poivrière_, achevait de s'habiller, quand on lui avait annoncé une +visite. + +Les armoires étaient ouvertes, toutes les chaises encombrées, les +mille objets dont Mme Blanche se servait journellement, sa montre, sa +bourse, des trousseaux de petites clefs, des bijoux, traînaient sur +les commodes et sur la cheminée. + +Martial ne s'assit pas, le sang-froid lui revenait. + +--Pas de folie, pensait-il, si j'interroge, je suis joué!... Il faut +se taire et surveiller. + +Il allait se retirer, quand, parcourant la chambre de l'œil, il +aperçut, dans l'armoire à glace, un grand coffret à incrustations +d'argent, que sa femme possédait déjà étant jeune fille, et qui +l'avait toujours suivie partout. + +--Là , se dit-il, est sans doute le mot de l'énigme. + +Martial était à un de ces moments où l'homme obéit sans réflexions aux +inspirations de la passion. Il voyait sur la cheminée un trousseau de +clefs, il sauta dessus et se mit à essayer les clefs au coffret... La +quatrième ouvrit. Il était plein de papiers... + +Avec une rapidité fiévreuse, Martial avait déjà parcouru trente +lettres insignifiantes, quand il tomba sur une facture ainsi conçue: + +«RECHERCHES POUR L'ENFANT DE MME DE S---- _Frais du 3e trimestre de +l'an 18--_» + +Martial eut comme un éblouissement. + +Un enfant!... Sa femme avait un enfant! + +Il poursuivit néanmoins et il lut: «Entretien de deux agents à +Sairmeuse... Voyage pour moi... Gratifications à divers..., etc., +etc.» Le total s'élevait à 6,000 francs, le tout était signé: +Chefteux. + +Alors, avec une sorte de rage froide, Martial se mit à bouleverser +le coffret, et successivement il trouva: un billet d'une écriture +ignoble, où il était dit: «Deux mille francs ce soir, sinon j'apprends +au duc l'histoire de la Borderie.» Puis trois autres factures de +Chefteux; puis une lettre de tante Médie, où elle parlait de prison +et de remords. Enfin, tout au fond, était le certificat de mariage de +Marie-Anne Lacheneur et de Maurice d'Escorval, délivré par le curé de +Vigano, signé par le vieux médecin et par le caporal Bavois. + +La vérité éclatait plus claire que le jour. + +Plus assommé que s'il eût reçu un coup de barre de fer sur la tête, +éperdu, glacé d'horreur; Martial eut cependant assez d'énergie pour +ranger tant bien que mal les lettres, et remettre le coffret en place. + +Puis il regagna son appartement en chancelant, se tenant aux murs. + +--C'est elle, murmura-t-il, qui a empoisonné Marie-Anne! + +Il était confondu, abasourdi, de la profondeur, de la scélératesse +de cette femme qui était la sienne, de sa criminelle audace, de son +sang-froid, des perfections inouïes de sa dissimulation. + +Cependant, si Martial discernait bien les choses en gros, beaucoup de +détails échappaient à sa pénétration. + +Il se jura que soit par la duchesse, en usant d'adresse, soit par la +Chupin, il saurait tout par le menu. + +Il ordonna donc à Otto de lui procurer un costume tel qu'en portaient +les habitants de la _Poivrière_, non de fantaisie, mais réel, ayant +servi. On ne savait pas ce qui pouvait arriver. + +De ce moment,--c'était dans les premiers jours de février,--Mme +Blanche ne fit plus un pas sans être épiée. Plus une lettre ne lui +parvint qui n'eût été lue auparavant par son mari... + +Et certes, elle était à mille lieues de soupçonner cet incessant +espionnage. + +Martial gardait la chambre; il s'était dit malade. Se trouver en +face de sa femme eût se taire et été au-dessus de ses forces. Il se +souvenait trop du serment juré sur le cadavre de Marie-Anne... + +Cependant, ni Otto, ni son maître, ne surprenaient rien... + +C'est qu'il n'y avait rien. Polyte Chupin venait d'être arrêté +sous l'inculpation de vol et cet accident retardait les projets de +Lacheneur. + +Enfin, il jugea que tout serait prêt le 20 février, un dimanche, le +dimanche gras. + +La veille, la veuve Chupin fut habilement endoctrinée, et écrivit à la +duchesse d'avoir à se trouver à la _Poivrière_, le dimanche soir, à +onze heures. + +Ce même soir, Jean devait rencontrer ses complices dans un bal mal +famé de la banlieue, le bal de _l'Arc-en-Ciel_, et leur distribuer +leurs rôles, et leur donner leurs dernières instructions. + +Ces complices devaient ouvrir la scène; lui n'apparaîtrait que pour le +dénoûment. + +--Tout est bien combiné, pensait-il, «la mécanique marchera.» + +«La mécanique,» ainsi qu'il le disait, faillit cependant ne pas +marcher. + +Mme Blanche, en recevant l'assignation de la Chupin, eut une velléité +de révolte. L'heure insolite, l'endroit désigné l'épouvantaient... + +Elle se résigna cependant, et le soir venu, elle s'échappait +furtivement de l'hôtel, emmenant Camille, cette femme de chambre qui +avait assisté à l'agonie de tante Médie. + +La duchesse et sa camériste s'étaient vêtues comme les malheureuses de +la plus abjecte condition, et, certes, elles se croyaient bien sûres +de n'être ni épiées, ni reconnues, ni vues... + +Et cependant un homme les guettait, qui s'élança sur leurs traces: +Martial... + +Informé avant sa femme, de ce rendez-vous, il avait lui aussi endossé +un déguisement, ce costume d'ouvrier des ports, que lui avait procuré +Otto. Et comme il était dans son caractère de pousser jusqu'à la +dernière perfection tout ce qu'il entreprenait, il avait véritablement +réussi à se rendre méconnaissable. Il avait sali et emmêlé ses cheveux +et sa barbe, et souillé ses mains de terre. Il était, enfin, l'homme +des haillons qu'il portait. + +Otto l'avait conjuré de lui permettre de le suivre, il avait refusé, +disant que le revolver qu'il emportait suffisait à sa sûreté. Mais il +connaissait assez Otto pour savoir qu'il désobéirait... + +Dix heures sonnaient quand Mme Blanche et Camille se mirent en route, +et il ne leur fallut pas cinq minutes pour gagner la rue Taranne. + +Il y avait un fiacre à la station, un seul... + +Elles y montèrent et il partit. + +Cette circonstance arracha à Martial un juron digne de son costume. +Puis il songea que sachant où se rendait sa femme, il trouverait +toujours, pour la rejoindre, une autre voiture. + +Il en trouva une, en effet, dont le cocher, grâce à dix francs de +pourboire exigés d'avance, le mena grand train jusqu'à la rue du +Château-des-Rentiers. + +Il venait de mettre pied à terre, quand il entendit le roulement sourd +d'une autre voiture, qui brusquement s'arrêta à quelque distance. + +--Décidément, se dit-il, Otto me suit. + +Et il s'engagea dans les terrains vagues. + +Tout était ténèbres et silence, et le brouillard puant qui annonçait +le dégel s'épaississait. Martial trébuchait et glissait à chaque pas, +sur le sol inégal et couvert de neige. + +Il ne tarda pas, cependant, à apercevoir une masse noire au milieu du +brouillard. C'était la _Poivrière_. La lumière de l'intérieur filtrait +par les ouvertures en forme de cœur, des volets, et de loin on eût +dit de gros yeux rouges, dans la nuit... + +Était-il vraiment possible que la duchesse de Sairmeuse fût là !... + +Doucement, Martial s'approcha des volets, et, s'accrochant aux gonds +et à une des ouvertures, il s'enleva à la force des poignets et +regarda. + +Oui, sa femme était bien dans le bouge infâme. + +Elle était assise à une table, ainsi que Camille, devant un saladier +de vin, en compagnie de deux hideux gredins et d'un tout jeune soldat. + +Au milieu de la pièce, une vieille femme, la Chupin, un petit verre à +la main, pérorait et ponctuait ses phrases de gorgées d'eau-de-vie. + +L'impression de Martial fut telle, qu'il se laissa retomber à terre. + +Un rayon de pitié pénétra en son âme, car il eut comme une vague +notion de l'effroyable supplice qui avait été le châtiment de +l'empoisonneuse. + +Mais il voulait voir encore, il se haussa de nouveau. + +La vieille avait disparu. Le militaire s'était levé, il parlait en +gesticulant, et Mme Blanche et Camille l'écoutaient attentivement. + +Les deux gredins, face à face, les coudes sur la table, se +regardaient, et Martial crut remarquer qu'ils échangeaient des signes +d'intelligence. + +Il avait bien vu. Les scélérats étaient en train de comploter un «bon +coup.» + +Mme Blanche, qui avait tenu à l'exactitude du travestissement, jusqu'à +chausser de gros souliers plats qui la meurtrissaient, Mme Blanche +avait oublié de retirer ses riches boucles d'oreilles. + +Elle les avait oubliées... mais les complices de Lacheneur les avaient +bien aperçues, et ils les regardaient avec des yeux qui brillaient +plus que les diamants. + +En attendant que Lacheneur parût, comme il était convenu, ces +misérables jouaient le rôle qui leur avait été imposé. Pour cela, +et pour leur concours ensuite, une certaine somme leur avait été +promise... + +Or, ils songeaient que cette somme ne s'élèverait peut-être pas +au quart de la valeur de ces belles pierres, et de l'œil, ils se +disaient: + +--Si nous les décrochions, hein!... et si nous allions sans attendre +l'autre!... + +Bientôt ce fut entendu. + +L'un d'eux se dressa brusquement, et, saisissant la duchesse par la +nuque, il la renversa sur la table. + +Les boucles d'oreilles étaient arrachées du coup sans Camille, qui se +jeta bravement entre sa maîtresse et le malfaiteur. + +Martial n'en put voir davantage. + +Il bondit jusqu'à la porte du cabaret, l'ouvrit et entra, repoussant +les verrous sur lui. + +--Martial!... + +--Monsieur le duc!... + +Ces deux cris échappés en même temps à Mme Blanche et à Camille, +changèrent en une rage furieuse la stupeur des deux bandits, et ils se +précipitèrent sur Martial, résolus à le tuer... + +D'un bond de côté, Martial les évita. Il avait à la main son revolver, +il fit feu deux fois, les deux misérables tombèrent. + +Il n'était pas sauvé pour cela, car le jeune soldat se jeta sur lui, +s'efforçant de le désarmer. + +Tout en se débattant furieusement, Martial ne cessait de crier d'une +voix haletante: + +--Fuyez!... Blanche, fuyez!... Otto n'est pas loin!... Le nom... +Sauvez l'honneur du nom!... + +Les deux femmes s'enfuirent par une seconde issue, donnant sur un +jardinet, et presque aussitôt des coups violents ébranlèrent la porte. + +On venait!... Cela doubla l'énergie de Martial, et dans un suprême +effort il repoussa si violemment son adversaire, que la tête du +malheureux portant sur l'angle d'une table, il resta comme mort sur le +coup. + +Mais la veuve Chupin, descendue au bruit, hurlait. À la porte, on +criait: + +--Ouvrez, au nom de la loi!... + +Martial pouvait fuir. Mais fuir, c'était peut-être livrer la duchesse, +car on le poursuivrait certainement. Il vit le péril d'un coup d'œil, +et son parti fut pris. + +Il secoua vivement la Chupin, et d'une voix brève: + +--Cent mille francs pour toi, dit-il, si tu sais te taire. + +Puis, attirant une table à lui, il s'en fit comme un rempart. + +La porte volait en éclats... Une ronde de police, commandée par +l'inspecteur Gévrol, se rua dans le bouge. + +--Rends-toi! cria l'inspecteur à Martial. + +Il ne bougea pas, il dirigeait vers les agents les canons de son +revolver. + +--Si je puis les tenir en respect et parlementer seulement deux +minutes, pensait-il, tout peut encore être sauvé... + +Il les gagna ces deux minutes... Aussitôt il jeta son arme à terre, +et il prenait son élan quand un agent qui avait tourné la maison le +saisit à bras-le-corps et le renversa... + +De ce côté, il n'attendait que des secours, aussi s'écria-t-il: + +--Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent! + +En un clin d'œil il fut garrotté, et deux heures plus tard on +l'enfermait dans le violon du poste de la place d'Italie. + +Sa situation se résumait ainsi: + +Il avait joué le personnage de son costume de façon à tromper Gévrol +lui-même. Les scélérats de la _Poivrière_ étaient morts et il pouvait +compter sur la Chupin. + +Mais il savait que le piège avait été tendu par Jean Lacheneur. + +Mais il avait lu un volume de soupçons dans les yeux du jeune policier +qui l'avait arrêté, et que les autres appelaient Lecoq. + + + + +LV + + +Le duc de Sairmeuse était de ces hommes qui restent supérieurs à +toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son expérience était +grande, son coup d'œil sûr, son intelligence prompte et féconde en +ressources. Il avait, en sa vie, traversé des hasards étranges, et +toujours son sang-froid avait dominé les événements. + +Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, après les +scènes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans idées +comme sans espérances... + +C'est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d'apparences, et +quand elle se trouve en face d'un mystère, elle n'a ni repos ni trêve +qu'elle ne l'ait éclairci. + +Martial ne le comprenait que trop, une fois son identité constatée, +on chercherait les raisons de sa présence à la _Poivrière_, on ne +tarderait pas à les découvrir, on arriverait jusqu'à la duchesse, et +alors le crime de la Borderie émergerait des ténèbres du passé. + +C'était la cour d'assises, la maison centrale, un scandale effroyable, +le déshonneur, une honte éternelle... + +Et sa puissance d'autrefois, loin de le protéger, l'écrasait. Qui donc +l'avait remplacé aux affaires? Ses adversaires politiques, et parmi +eux deux ennemis personnels à qui il avait infligé de ces atroces +blessures d'amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion +de vengeance pour eux!... + +À cette idée d'une flétrissure ineffaçable, imprimée à ce grand nom de +Sairmeuse, qui avait été sa force et sa gloire, sa tête s'égarait. + +--Mon Dieu!... murmurait-il, inspirez-moi... Comment sauver l'honneur +du nom! + +Il ne vit qu'une chance de salut: mourir, se suicider dans ce cabanon. +On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues; +mort, on ne s'inquiéterait que médiocrement de son identité. + +--Allons!... il le faut! se dit-il. + +Déjà il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit +un grand mouvement, à côté, dans le poste, des trépignements et des +éclats de rire. + +La porte du violon s'ouvrit, et les sergents de ville y poussèrent un +homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement à terre, +et presque aussitôt se mit à rouler. Ce n'était qu'un ivrogne... + +Cependant un rayon d'espoir illuminait le cœur de Martial. En cet +ivrogne, il avait reconnu Otto, déguisé, presque méconnaissable. + +La ruse était hardie, il fallait se hâter d'en profiter et de défier +de la surveillance. Martial s'étendit sur le banc, comme pour dormir, +de telle façon que sa tête n'était pas à un mètre de celle de Otto. + +--La duchesse est hors de danger... murmura le fidèle domestique. + +--Aujourd'hui, peut-être. Mais demain, par moi, on arrivera jusqu'à +elle. + +--Monseigneur s'est donc nommé? + +--Non... tous les agents, excepté un, me prennent pour un rôdeur de +barrières. + +--Eh bien!... il faut continuer à jouer ce personnage. + +--À quoi bon!... Lacheneur ira me dénoncer... + +Martial, pour le moment au moins, était délivré de Jean. Quelques +heures plus tôt, en se rendant de _l'Arc-en-ciel_ à la _Poivrière_, +Jean avait roulé au fond d'une carrière abandonnée et s'y était +fracassé le crâne. Des carriers qui allaient à leur travail l'avaient +aperçu et relevé, et à cette heure même, ils le portaient à l'hôpital. + +Bien que ne pouvant prévoir cela, Otto ne parut pas ébranlé. + +--On se débarrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc +soutienne seulement son rôle... Une évasion n'est qu'une plaisanterie +quand on a des millions... + +--On me demandera qui je suis, d'où je viens, comment j'ai vécu... + +--Monseigneur parle l'allemand et l'anglais, il peut dire qu'il +arrive de l'étranger, qu'il est un enfant trouvé, qu'il a exercé une +profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple. + +--En effet, comme cela... + +Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son maître, et +d'une voix brève: + +--Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d'une parfaite +entente dépend le succès. J'ai à Paris une amie--et personne ne sait +nos relations--qui est fine comme l'ambre. Elle se nomme Milner et +tient l'hôtel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira +qu'il est arrivé hier, dimanche, de Leipzig, qu'il est descendu à cet +hôtel, qu'il y a laissé sa malle, qu'il y est inscrit sous le nom de +Mai, artiste forain, sans prénoms... + +--C'est cela, approuvait Martial... + +Et ainsi, avec une promptitude et une précision extraordinaires, +ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient +dérouter l'instruction... + +Tout étant bien réglé, Otto sembla s'éveiller du sommeil profond de +l'ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit à la liberté. + +Seulement, avant de quitter le poste, il avait réussi à lancer un +billet à la veuve Chupin enfermée dans le violon des femmes. + +Lors donc que Lecoq, tout haletant d'espérance et d'ambition, arriva +au poste de la place d'Italie, après son enquête si habile à la +_Poivrière_, il était battu d'avance par des hommes qui lui étaient +inférieurs comme pénétration, mais dont la finesse égalait la sienne. + +Le plan de Martial était arrêté, et il devait le poursuivre avec une +incroyable perfection de détails. + +Mis au secret au Dépôt, le duc de Sairmeuse se préparait à la visite +du juge d'instruction, quand entra Maurice d'Escorval... Ils se +reconnurent. + +Ils étaient aussi émus l'un que l'autre, et il n'y eut point +d'interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussitôt après le départ +de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas à +la générosité de son ancien ennemi... + +Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller, +Martial crut entendre une voix qui lui criait: «Tu seras sauvé.» + +Alors commença, entre le juge et Lecoq d'un côté, et le prévenu de +l'autre, cette lutte où il n'y eut point de vainqueur. + +Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le péril, et cependant +il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fidèle à son +caractère, qui le portait à rendre quand même justice à ses ennemis, +il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'étonnante pénétration et la +ténacité de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la +vérité. + +Il est vrai de dire que si l'attitude de Martial fut merveilleuse, on +le servit au dehors avec une admirable précision. + +Toujours Lecoq fut devancé par Otto, ce mystérieux complice qu'il +devinait et ne pouvait saisir. À la Morgue comme à l'hôtel de +Mariembourg, près de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi +bien que près de Polyte lui-même, partout Lecoq arriva deux heures +trop tard. + +Lecoq surprit la correspondance de son énigmatique prévenu; il en +devina la clef si ingénieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un +homme qui avait deviné en lui un rival ou plutôt un maître futur le +trahit. + +Si les démarches du jeune policier près du bijoutier et de la marquise +d'Arlange n'eurent pas le résultat qu'il espérait, c'est que Mme +Blanche n'avait pas acheté les boucles d'oreille qu'elle portait à +la _Poivrière_; elle les avait échangées avec une de ses amies, la +baronne de Watchau. + +Enfin, si personne à Paris ne s'aperçut de la disparition de Martial, +c'est que, grâce à l'entente de la duchesse, de Otto et de Camille, +personne à l'hôtel de Sairmeuse, ne soupçonna son absence. Pour tous +les domestiques, le maître était dans son appartement, souffrant, on +lui faisait faire des tisanes, on montait son déjeuner et son dîner +chaque jour. + +Le temps passait cependant, et Martial s'attendait bien à être renvoyé +devant la cour d'assises et condamné sous le nom de Mai, lorsque +l'occasion lui fut bénévolement offerte de s'évader. + +Trop fin pour ne pas éventer le piège, il eut dans la voiture +cellulaire quelques minutes d'horrible indécision... + +Il se hasarda, cependant, s'en remettant à sa bonne étoile... + +Et bien il fit, puisque dans la nuit même, il franchissait le mur du +jardin de son hôtel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq, +un misérable qu'il avait ramassé dans un bouge, Joseph Couturier... + +Prévenu par Mme Milner, grâce à la fausse manœuvre de Lecoq, Otto +attendait son maître. + +En un clin d'œil, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se +plongea dans un bain qu'on tenait tout près, et ses haillons furent +brûlés... + +Et c'est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants après, osa +crier: + +--Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur métier. + +Mais ce n'est qu'après le départ de ces agents qu'il respira. + +--Enfin!... s'écria-t-il, l'honneur est sauf!... Nous avons joué +Lecoq. + +Il venait de sortir du bain et avait passé une robe de chambre, quand +on lui apporta une lettre de la duchesse. + +Brusquement il rompit le cachet et lut: + +«Vous êtes sauvé, vous savez tout, je meurs. Adieu, je vous aimais...» + +En deux bonds, il fut à l'appartement de sa femme. + +La porte de la chambre était fermée, il l'enfonça; trop tard!... + +Mme Blanche était morte, comme Marie-Anne, empoisonnée... Mais elle +avait su se procurer un poison foudroyant, et étendue toute habillée +sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait +dormir... + +Une larme brilla dans les yeux de Martial. + +--Pauvre malheureuse!... murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme +je te pardonne, toi dont le crime a été si effroyablement expié ici +bas! + + + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + + + +ÉPILOGUE + +LE PREMIER SUCCÈS + + +Libre, dans son hôtel, au milieu de ses gens, rentré en possession de +sa personnalité, le duc de Sairmeuse s'était écrié avec l'accent du +triomphe: + +--Nous avons joué Lecoq! + +En cela, il avait raison. + +Mais il se croyait à tout jamais hors des atteintes de ce limier au +flair subtil, et, en cela, il avait tort. + +Le jeune policier n'était pas d'un tempérament à digérer, les bras +croisés, l'humiliation d'une défaite. + +Déjà , lorsqu'il était entré chez le père Tabaret, il commençait à +revenir du premier saisissement. Quand il quitta cet investigateur de +tant d'expérience, il avait tout son courage, le plein exercice de ses +facultés, et il se sentait une énergie à soulever le monde. + +--Eh bien!... bonhomme, disait-il au père Absinthe, qui trottinait à +ses côtés, vous avez entendu M. Tabaret, notre maître à tous? J'étais +dans le vrai. + +Mais le vieux policier n'avait point d'enthousiasme. + +--Oui, vous aviez raison! répondit-il d'un ton piteux. + +--Qu'est-ce qui nous a perdus? Trois fausses manœuvres. Eh bien! je +saurai changer en victoire notre échec d'aujourd'hui. + +--Ah!... vous en êtes bien capable... si on ne nous met pas à pied. + +Cette réflexion chagrine rappela brusquement Lecoq au juste sentiment +de la situation présente. + +Elle n'était pas brillante, mais elle n'était pas non plus si +compromise que le disait le père Absinthe. + +Qu'était-il arrivé, en résumé? + +Ils avaient laissé un prévenu leur glisser entre les doigts... c'était +fâcheux; mais ils avaient empoigné et ils ramenaient un malfaiteur des +plus dangereux, Joseph Couturier... il y avait compensation. + +Cependant si Lecoq ne voyait pas de mise à pied a craindre, il +tremblait qu'on ne lui refusât les moyens de suivre cette affaire de +la _Poivrière_. + +Que lui répondrait-on, quand il affirmerait que Mai et le duc de +Sairmeuse ne faisaient qu'un? + +On hausserait les épaules, sans doute, et on lui rirait au nez. + +--Cependant, pensait-il, M. Segmuller, le juge d'instruction, me +comprendra, lui. Mais osera-t-il, sur de simples présomptions, aller +de l'avant? + +C'était bien peu probable, et Lecoq ne le comprenait que trop. + +--On pourrait, continuait-il, imaginer un prétexte pour une descente +de justice à l'hôtel de Sairmeuse, on demanderait le duc, il serait +obligé de se montrer, et en lui on reconnaîtrait Mai. + +Il resta un moment sur cette idée, puis tout à coup: + +--Mauvais moyen! reprit-il, maladroit, pitoyable!... Ce n'est pas deux +lapins tels que ce duc et son complice qu'on prend sans vert. Il est +impossible qu'ils n'aient pas prévu une visite domiciliaire et préparé +une comédie de leur façon. Nous en serions pour nos frais. + +Il avait fini par parler à demi-voix, et la curiosité ardait le père +Absinthe. + +--Pardon, fit-il, je ne comprends pas bien... + +--Inutile, papa!... Donc, il est clair qu'il nous faudrait un +commencement de preuve matérielle... Oh!... peu de chose: la preuve, +seulement, d'une démarche faite par quelqu'un de l'hôtel de Sairmeuse +près d'un de nos témoins... + +Il s'arrêta, les sourcils froncés, la pupille dilatée, immobile, en +arrêt... + +Il découvrait parmi toutes les circonstances de son enquête, une +circonstance qui s'ajustait à ses desseins. + +Il revoyait par la pensée Mme Milner, la propriétaire de l'hôtel de +Mariembourg, dans l'attitude qu'elle avait la première fois qu'il +l'avait aperçue. + +Oui, il la revoyait, hissée sur une chaise, le visage à hauteur d'une +cage couverte d'un grand morceau de lustrine noire, répétant avec +acharnement trois ou quatre mots d'allemand à un sansonnet, qui +s'obstinait à crier: «Camille!... où est Camille!» + +--Évidemment, reprit tout haut Lecoq, si Mme Milner, qui est Allemande +et qui a un accent allemand des plus prononcés, eût élevé cet oiseau, +il eût parlé l'allemand ou il eût eu tout au moins l'accent de sa +maîtresse... Donc, il lui avait été donné depuis peu de temps... par +qui? + +Le père Absinthe commençait à s'impatienter. + +--Sérieusement, fit-il, que dites-vous? + +--Je dis que si quelqu'un, homme ou femme, à l'hôtel de Sairmeuse, +porte le nom de Camille, je tiens ma preuve matérielle... Allons, +papa, en route... + +Et sans un mot d'explication, il entraîna son compagnon au pas de +course. + +Arrivé rue de Grenelle-Saint-Germain, Lecoq s'arrêta court devant un +commissionnaire adossé à la boutique d'un marchand de vins. + +--Mon ami, lui dit-il, vous allez vous rendre à l'hôtel de Sairmeuse, +vous demanderez Camille, et vous lui direz que son oncle l'attend +ici... + +--Mais, Monsieur... + +--Comment, vous n'êtes pas encore parti! + +Le commissionnaire s'éloigna. Lecoq avait arrangé sa phrase de telle +sorte qu'elle s'appliquait indifféremment à un homme ou à une femme. + +Les deux policiers étaient entrés chez le marchand de vins, et le père +Absinthe avait eu bien juste le temps d'avaler un petit verre, quand +le commissionnaire reparut. + +--Monsieur, dit-il, je n'ai pas pu parler à Mlle Camille.... + +--Bon!... pensa Lecoq, c'est une femme de chambre. + +--L'hôtel est sens dessus dessous, vu que Mme la duchesse est décédée +de mort subite ce matin. + +--Ah!... le gredin!... s'écria le jeune policier. + +Et, se maîtrisant, il ajouta mentalement: + +--Il aura assassiné sa femme en rentrant... mais il est pincé. +Maintenant j'obtiendrai l'autorisation de continuer mes recherches. + +Moins de vingt minutes après, il arrivait au Palais de Justice. + +Faut-il le dire? M. Segmuller ne parut pas démesurément surpris de +la surprenante révélation de Lecoq. Cependant il écoutait avec une +visible hésitation l'ingénieuse déduction du jeune policier; ce fut la +circonstance du sansonnet qui le décida. + +--Peut-être avez-vous deviné juste, mon cher Lecoq, dit-il, et même +là , franchement, votre opinion est la mienne... Mais la justice, en +une circonstance si délicate, ne peut marcher qu'à coup sûr... C'est à +la police, c'est à vous de rechercher, de réunir des preuves tellement +accablantes que le duc de Sairmeuse ne puisse avoir seulement l'idée +de nier... + +--Eh! monsieur, mes chefs ne me permettront pas... + +--Ils vous donneront toutes les permissions possibles, mon ami, quand +je leur aurai parlé. + +Il y avait quelque courage de la part de M. Segmuller à agir ainsi. On +avait tant ri, au Palais, on s'était tellement égayé de cette histoire +de soi-disant grand seigneur déguisé en pitre, que beaucoup eussent +sacrifié leur conviction à la peur du ridicule. + +--Et quand parlerez-vous, monsieur, demanda timidement Lecoq. + +--À l'instant même. + +Le juge ouvrait déjà la porte de son cabinet, le jeune policier +l'arrêta. + +--J'aurais encore, monsieur, supplia-t-il, une grâce à vous +demander... vous êtes si bon, vous êtes le premier qui ayez foi en +moi. + +--Parlez, mon brave garçon. + +--Eh bien! monsieur, je vous demanderais un mot pour M. d'Escorval... +Oh! un mot insignifiant, lui annonçant par exemple l'évasion du +prévenu... je porterais ce mot, et alors... Oh! ne craignez rien, +monsieur, je serai prudent. + +--Soit!... fit le juge, allons, venez!... + +Quand il sortit du bureau de son chef, Lecoq avait toutes les +autorisations imaginables, et de plus il avait en poche un billet de +M. Segmuller à M. d'Escorval. Sa joie était si grande, qu'il ne daigna +pas remarquer les lazzis qu'il recueillit le long des couloirs de la +Préfecture. Mais sur le seuil, son ennemi Gévrol, dit le Général, le +guettait... + +--Eh! eh!... fit-il quand passa Lecoq, il y a comme cela des malins +qui partent pour la pêche à la baleine, et qui ne rapportent même pas +un goujon. + +Du coup, Lecoq fut piqué. Il se retourna brusquement, se planta en +face du Général et le regardant bien dans le blanc des yeux: + +--Cela vaut encore mieux, prononça-t-il du ton d'un homme sûr de son +affaire, cela vaut infiniment mieux que de faciliter au dehors les +intelligences des prisonniers. + +Surpris, Gévrol perdit presque contenance et sa rougeur seule fut un +aveu. + +Mais Lecoq n'abusa pas. Que lui importait que le Général, ivre de +jalousie, l'eût trahi! Ne tenait-il pas une éclatante revanche! + +Il n'avait pas trop d'ailleurs du reste de sa journée pour méditer son +plan de bataille et songer à ce qu'il dirait en portant le billet de +M. Segmuller. + +Son thème était bien prêt, quand le lendemain sur les onze heures, il +se présenta chez M. d'Escorval. + +--Monsieur est dans son cabinet avec un jeune homme, lui répondit le +domestique, mais comme il ne m'a rien dit vous pouvez entrer... + +Lecoq entra, le cabinet était vide. + +Mais dans la pièce voisine, dont on n'était séparé que par une +portière de velours, on entendait des exclamations étouffées et des +sanglots entremêlés de baisers... + +Assez embarrassé de son personnage, le jeune policier ne savait s'il +devait rester ou se retirer, quand il aperçut sur le tapis une lettre +ouverte... + +Évidemment, cette lettre, toute froissée, contenait l'explication de +la scène d'à côté. Mû par un sentiment instinctif plus fort que sa +volonté, Lecoq la ramassa. Il y était écrit: + +«Celui qui te remettra cette lettre est le fils de Marie-Anne, Maurice, +ton fils... J'ai réuni et je lui ai donné toutes les pièces qui +justifient sa naissance... + +«C'est à son éducation que j'ai consacré l'héritage de ma pauvre +Marie-Anne. Ceux à qui je l'avais confié ont su en faire un homme. + +«Si je te le rends, c'est que je crains pour lui les souillures de +ma vie. Hier s'est empoisonnée la misérable qui avait empoisonné ma +sÅ“ur... Pauvre Marie-Anne!... elle eût été plus terriblement vengée +si un accident qui m'est arrivé n'eût sauvé le duc et la duchesse de +Sairmeuse du piège où je les avais attirés... + +JEAN LACHENEUR.» + +Lecoq eut comme un éblouissement. + +Maintenant, il entrevoyait le drame terrible qui s'était dénoué dans +le cabaret de la Chupin... + +--Il n'y a pas à hésiter, il faut partir pour Sairmeuse, se dit-il, là +je saurai tout!... + +Et il se retira sans avoir parlé à M. d'Escorval. Il avait résisté à +la tentation de s'emparer de la lettre. + +C'était un mois, jour pour jour, après la mort de Mme Blanche. + +Etendu sur un divan, dans sa bibliothèque, le duc de Sairmeuse lisait, +quand son valet de chambre Otto vint lui annoncer un commissionnaire +chargé de lui remettre en mains propres une lettre de M. Maurice +d'Escorval. + +D'un bond, Martial fut debout. + +--Est-ce possible! s'écria-t-il. + +Et vivement: + +--Qu'il entre, ce commissionnaire. + +Un gros homme, rouge de visage, de cheveux et de barbe, tout habillé +de velours bleu blanchi par l'usage, se présenta tendant timidement +une lettre. + +Martial brisa le cachet et lut: + +«Je vous ai sauvé, Monsieur le duc, en ne reconnaissant pas le prévenu +Mai. À votre tour, aidez-moi!... Il me faut pour après-demain, avant +midi, 260,000 francs. + +«J'ai assez confiance en votre honneur pour vous écrire ceci, moi!... + +MAURICE D'ESCORVAL.» + +Pendant près d'une minute, Martial resta confondu... puis, tout +à coup, se précipitant à une table, il se mit à écrire, sans +s'apercevoir que le commissionnaire lisait par-dessus son épaule... + +«Monsieur, + +«Non pas après-demain, mais ce soir. Ma fortune et ma vie sont à vous. +Je vous dois cela pour la générosité que vous avez eue de vous retirer +quand, sous les haillons de Mai, vous avez reconnu votre ancien +ennemi, maintenant votre dévoué, + +MARTIAL DE SAIRMEUSE.» + +Il plia cette lettre d'une main fiévreuse, et la remettant au +commissionnaire avec un louis: + +--Voici la réponse, dit-il, hâtez-vous... + +Mais le commissionnaire ne bougea pas... + +Il glissa la lettre dans sa poche; puis, d'un geste violent, fit +tomber sa barbe et ses cheveux rouges... + +--Lecoq!... s'écria Martial, devenu plus pâle que la mort. + +--Lecoq, en effet, monseigneur, répondit le jeune policier. Il me +fallait une revanche, mon avenir en dépendait... j'ai osé imiter, oh! +bien mal, l'écriture de M. d'Escorval... + +Et comme Martial se taisait: + +--Je dois d'ailleurs dire à monsieur le duc, poursuivit-il, qu'en +remettant à la justice l'aveu écrit de sa main, de sa présence à la +_Poivrière_, je donnerai des preuves de sa complète innocence. + +Et pour montrer qu'il n'ignorait rien, il ajouta: + +Mme la duchesse étant morte, il ne saurait être question de ce qui a +pu se passer à la Borderie. + +Huit jours après, en effet, une ordonnance de non-lieu était rendue +par M. Segmuller en faveur du duc de Sairmeuse... + +Nommé au poste qu'il ambitionnait, Lecoq eut le bon goût,--ce dut être +un calcul,--de grimer de modestie son triomphe... + +Mais le jour même, il avait couru au passage des Panoramas, commander +à Sterne un cachet portant ses armes parlantes, et la devise à +laquelle il est resté fidèle: _Semper vigilans_. + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Seconde Partie, +L'honneur Du Nom, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE *** + +***** This file should be named 8719-0.txt or 8719-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/7/1/8719/ + +Produced by Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and +the Online Distributed Proofreading Team + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Monsieur Lecoq, Seconde Partie, L'honneur Du Nom + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: July 4, 2008 [EBook #8719] +[Last updated: December 20, 2013] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE *** + + + + +Produced by Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and +the Online Distributed Proofreading Team + + + + + + + + + +MONSIEUR LECOQ + +PAR + +ÉMILE GABORIAU + +SECONDE PARTIE + +L'HONNEUR DU NOM + + + + +I + + +Le premier dimanche du mois d'août 1815, à dix heures précises,--comme +tous les dimanches,--le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna +les «trois coups», qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à +l'autel pour la grand'messe. + +L'église était plus d'à-moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en +se hâtant des groupes de paysans et de paysannes. + +Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien +tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes +coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles +allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que +respectueusement elles chaussaient avant d'entrer dans la maison de +Dieu. + +Les hommes, eux, n'entraient guère. + +Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la +place de l'Église, à l'ombre des ormes séculaires. + +Telle est la mode au hameau de Sairmeuse. + +Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les +emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l'apparence ou le +rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent +le verre à la main dans la grande salle de l'auberge du _Boeuf +couronné_. + +Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche +n'est guère qu'un prétexte de réunion, une sorte de bourse +hebdomadaire. + +Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de +dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette «foire +scandaleuse»; leurs efforts se sont brisés contre l'obstination +campagnarde. + +Ils n'ont obtenu qu'une concession: au moment où sonne l'élévation, +les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans +même plient le genou en se signant. + +C'est l'affaire d'une minute, et les conversations aussitôt reprennent +de plus belle. + +Mais ce dimanche d'août, la place n'avait pas son animation +accoutumée. + +Nul bruit ne s'élevait des groupes, pas un juron, pas un rire. +L'âpre intérêt faisait trêve. On n'eût pas surpris entre vendeurs et +acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que +ponctuent toutes sortes de serments, des «ma foi de Dieu!» des «que le +diable me brûle!» + +On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait +sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches +mystérieusement s'approchaient des oreilles, l'inquiétude était dans +tous les yeux. + +On sentait un malheur dans l'air. + +C'est qu'il n'y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la +seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante. + +La terre n'avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus +à Waterloo; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la +patrie; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris. + +Et les gens de Sairmeuse s'indignaient et tremblaient. + +Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que +les alliés eux-mêmes. + +Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu'il portait ne pouvait +signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la +noblesse.... + +Il signifiait surtout ruine, car il n'était pas un d'entre eux qui +n'eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que +toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires +émigrés. + +Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu'on entourait et qu'on +écoutait un tout jeune homme, revenu de l'armée depuis deux jours. + +Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les +misères de l'invasion. + +Il disait le pillage de Versailles, les exactions d'Orléans, et aussi +comment d'impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres +gens des campagnes. + +--Et ils ne s'en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits +auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s'en iront pas tant +qu'ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin!... + +Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré +au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise. + +Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l'attention qu'on lui +accordait n'était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par +le galop d'un cheval sonnant sur le pavé de l'unique rue de Sairmeuse. + +Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les coeurs. + +Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou +Prussien?... Il annoncerait l'arrivée de son régiment et exigerait +impérieusement de l'argent, des vêtements et des vivres pour ses +soldats.... + +Mais l'anxiété dura peu. + +Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays, +vêtu d'une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras +un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d'écume, faisait +encore feu des quatre fers. + +--Eh!... c'est le père Chupin!... murmura un des paysans avec un +soupir de soulagement. + +--Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé. + +--C'est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval +qu'il monte. + +Cette dernière réflexion disait la réputation de l'homme. + +Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont +l'effroi et le fléau des campagnes. Il s'intitulait journalier, mais +la vérité est qu'il avait le travail en horreur et passait toutes ses +journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa +femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le +secret d'échapper à toutes les conscriptions. + +Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin, +bois, fruits, tout était pris sur la propriété d'autrui. La chasse +et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés, +fournissaient l'argent comptant. + +Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de +temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait +jamais de témoins pour déposer contre lui. + +--C'est un mauvais homme, disait-on, et s'il en voulait à quelqu'un, +il serait bien capable de l'attendre au coin d'un bois pour tirer +dessus comme sur un lapin. + +Le vieux braconnier, cependant, venait de s'arrêter devant l'auberge +du _Boeuf couronné_. + +Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et +s'avança sur la place. + +C'était un grand vieux, d'une cinquantaine d'années, maigre et noueux +comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le +coquin. Il avait l'air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux, +l'expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce +diabolique et la plus froide méchanceté. + +À tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé, +mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui. + +--Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu'il fut à portée de la +voix, d'où nous arrivez-vous donc comme cela? + +--De la ville. + +La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c'est +le chef-lieu de l'arrondissement, Montaignac, une charmante +sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues. + +--Et c'est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous +rossiez si bien tout à l'heure?... + +--Je ne l'ai pas acheté, on me l'a prêté. + +L'assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne +purent s'empêcher de sourire. Lui ne parut pas s'en apercevoir. + +--On me l'a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une +fameuse nouvelle. + +La peur reprit tous les paysans. + +--L'ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés. + +--Oui, mais pas celui que vous croyez. L'ennemi dont je vous parle est +l'ancien seigneur d'ici, le duc de Sairmeuse. + +--Ah! mon Dieu! on le disait mort. + +--On se trompait. + +--Vous l'avez vu? + +--Non, mais un autre l'a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre +est M. Laugdron, le maître de l'_Hôtel de France_, de Montignac. +Je passais devant chez lui, ce matin, il m'appelle: «Vieux, me +demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?» Naturellement je réponds: +«oui.» Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me +disant: «Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu'à +Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est +arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial, +et deux domestiques.» + +Au milieu de tous ces paysans qui l'écoutaient, la joue pâle et les +dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d'un messager +de malheur. + +Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique +sourire, et dans ses yeux les pétillements d'une joie méchante. + +La vérité est qu'il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses +bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche! + +Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c'est qu'il +cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses +auditeurs. + +Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l'avait +peut-être pénétré, l'interrompit brusquement. + +--Que nous importe, s'écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse +à Montignac!... Qu'il reste à l'_Hôtel de France_ tant qu'il s'y +trouvera bien, nous n'irons pas l'y chercher. + +--Non!... nous n'irons pas l'y quérir, approuvèrent les paysans. + +Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air d'hypocrite pitié. + +--C'est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il; +avant deux heures il sera ici. + +--Comment le savez-vous? + +--Je le sais par M. Laugeron, qui m'a dit, lorsque j'ai enfourché son +bidet: «Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a +commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire +à Sairmeuse.» + +D'un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la +consultèrent. + +--Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune métayer. + +--Pardienne!... il ne me l'a pas dit, répondit le maraudeur; mais il +n'y a pas besoin d'être malin pour le deviner. Il vient visiter ses +anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. À toi, +Rousselet, il réclamera les prés de l'Oiselle qui donnent toujours +deux coupes; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la +Croix-Brûlée; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie.... + +Chanlouineau, c'était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu +le père Chupin. + +--Nous réclamer la Borderie!... s'écria-t-il avec une violence inouïe, +qu'il s'en avise... et nous verrons. C'était un terrain maudit, quand +mon père l'a acheté, il n'y poussait que des ajoncs et une chèvre n'y +eût pas trouvé sa pâture... Nous l'avons épierré pierre à pierre, nous +avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l'avons engraissé de +notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant +ma dernière goutte de sang. + +--Je ne dis pas, mais.... + +--Mais quoi?... Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont +sauvés à l'étranger? Nous n'avons pas volé leurs biens, n'est-ce pas? +La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos +actes sont en règle, la loi est pour nous. + +--C'est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi... + +Personne alors, sur la place de l'Église, ne s'occupait de ce jeune +soldat dont la voix, l'instant d'avant, faisait vibrer les plus nobles +sentiments. + +La France envahie, l'ennemi menaçant, tout était oublié. Le +tout-puissant instinct de la propriété avait parlé. + +--M'est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d'aller +consulter M. le baron d'Escorval. + +--Oui, oui!... s'écrièrent les paysans, allons! + +Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait +quelquefois les gazettes, les arrêta. + +--Prenez garde à ce que vous allez faire, prononçat-il. Ne savez-vous +donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d'Escorval n'est plus +rien?... Fouché l'a couché sur ses listes de proscription, il est ici +en exil et la police le surveille. + +À cette seule objection, tout l'enthousiasme tomba. + +--C'est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M. +d'Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort.... Et d'ailleurs, quel +conseil nous donnerait-il? + +Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence. + +--Qu'importe!... s'écria-t-il. Si M. d'Escorval n'a pas de conseil à +nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre +comment on résiste et comment on se défend. + +Depuis un moment, le père Chupin étudiait d'un oeil impassible ce +grand déchaînement de colères. Au fond du coeur, il ressentait quelque +chose de la monstrueuse satisfaction de l'incendiaire à la vue des +flammes qu'il a allumées. + +Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu'il devait +jouer quelques mois plus tard. + +Mais, pour l'instant, satisfait de l'épreuve, il se posa en +modérateur. + +--Attendez donc, pour crier, qu'on vous écorche, prononça-t-il d'un +ton ironique. Ne voyez-vous pas que j'ai tout mis au pis. Qui vous +dit que le duc de Sairmeuse s'inquiétera de vous? Qu'avez-vous de ses +anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes, +des pâtures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne +rapportait pas cinq cents pistoles par an.... + +--Ça, c'est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous +dites a quadruplé, c'est que ces terres sont entre les mains de plus +de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes. + +--Raison de plus pour que le duc n'en souffle mot; il ne voudra pas se +mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s'en prendra qu'à +un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M. +Lacheneur, enfin. + +Ah! il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le +vieux misérable. Il savait de quel coeur et avec quel ensemble on +accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut +de tous. + +--Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque +tout le domaine de Sairmeuse. + +--Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin. +Où demeure M. Lacheneur? Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous +voyons d'ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les +bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait +traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où +on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture. + +Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi, +maintenant c'est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente. +Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme +le baron d'Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les +autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu'à terre. Pour un +moineau tué «sur ses terres,» comme il dit, il vous enverrait un homme +au bagne. Ah! il a eu de la chance. L'Empereur l'avait nommé maire. +Les Bourbons l'ont destitué, mais que lui importe! En est-il moins le +vrai seigneur d'ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres +et les nôtres? Son fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour +devenir notaire? Quant à sa fille, Mlle Marie-Anne... + +--Oh!... de celle-là, pas un mot, s'écria Chanlouineau... si elle +était la maîtresse, il n'y aurait plus un pauvre dans le pays, et même +on abuse de sa bonté... demandez plutôt à votre femme, père Chupin. + +Sans s'en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête. + +Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu'il ne devait pas +oublier, et c'est de l'air le plus humble qu'il poursuivit: + +--Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n'est pas donnante, mais enfin il +lui reste encore assez d'argent pour ses toilettes et ses falbalas... +Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore très-heureux après +avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu'il a +acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour +écraser le pauvre monde. + +Après s'être adressé à l'égoïsme, le père Chupin s'adressait à +l'envie... son succès devait être infaillible. + +Mais il n'eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les +fidèles sortaient de l'église. + +Bientôt apparut sous le porche l'homme dont il avait été tant +question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d'une +éblouissante beauté. + +Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s'acquitta de +son message. + +Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d'abord, puis +si affreusement pâle, qu'on crut qu'il allait tomber. + +Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s'éloigna +rapidement en entraînant sa fille... + +Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le +village au galop de ses quatre chevaux, et s'arrêtait devant la cure. + +Alors on eut un singulier spectacle. + +Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre +ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons: + +--Vive M. le duc de Sairmeuse!!!... + + + + +II + + +Une route en pente douce, longue de près d'une lieue, ombragée d'un +quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de +Sairmeuse. + +Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et +l'étranger qui la gravit s'explique le dicton naïvement vaniteux du +pays: + + «Ne sait combien la France est belle, + Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.» + +L'Oiselle, c'est la petite rivière qu'on passe sur un pont en bois en +sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la +vallée sa délicieuse fraîcheur. + +Et à chaque pas, à mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est +comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement. + +À droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la +Rèche. À gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise +la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre côté de la +rivière, sont tout ce qu'il reste du manoir féodal des sires de +Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi +cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d'Escorval. + +Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les +clochers de Montaignac.... + +C'est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui +eut appris la grande nouvelle, l'arrivée du duc de Sairmeuse.... + +Mais que lui importaient les magnificences du paysage! + +Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un +pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés +mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé +où se coucher et mourir. + +Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des +événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait, +abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l'habitude. + +À deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses +côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d'un +ton rude, fut tout ce qu'elle en tira. + +Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme +malheureux repassait toutes les phases de sa vie... + +À vingt ans, Lacheneur n'était qu'un pauvre garçon de charrue, au +service de la famille de Sairmeuse. + +Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s'étendait sous un +arbre à l'heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux +d'un enfant. + +--Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au +père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait +pas... + +Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en +deux ans de travail et de privations, n'avait économisé que onze +louis, qu'il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de +sa paillasse. + +Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de +Marthe qu'elle saurait attendre. + +Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche, +était sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il +l'intéresserait peut-être à ses amours. + +C'est alors qu'éclata le terrible orage de la révolution. + +Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré +avec M. le comte d'Artois. Ils se réfugiaient à l'étranger comme un +passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se +disant: «Cela ne durera pas.» + +Cela dura, et l'année suivante la vieille demoiselle Armande, qui +était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d'une +visite des patriotes de Montaignac. + +Le château fut fermé, le président du district s'empara des clés au +nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de +son côté. + +C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence. + +Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d'une physionomie +énergique, d'une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne +tarda pas à se faire une renommée dans les clubs. + +Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac. + +À ce métier de tribun on ne s'enrichissait guère; aussi la surprise +fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de +ferme venait d'acheter le château et presque toutes les terres de ses +anciens maîtres. + +Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingtième +seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq +mille livres. C'était pour rien. + +Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la +possédait, puisqu'il l'avait versée en beaux louis d'or entre les +mains du receveur du district. + +De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient +acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s'en +moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu'on +saluait fort bas le citoyen Lacheneur. + +Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au +moment où elles devenaient réalisables. + +Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il +se remit à la culture... + +On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans +crurent remarquer qu'il était tout étourdi du brusque changement de sa +situation. + +Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures +avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu'on eût dit, à le +voir, un domestique tremblant d'être surpris. + +Il avait laissé le château fermé et s'était installé avec sa jeune +femme dans l'ancien logis du garde-chasse, à l'entrée du parc. Il +visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais +il ne réclamait pas le prix des fermages. + +Cependant, peu à peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance +lui vint. + +Le Consulat avait succédé au Directoire, l'Empire remplaça le +Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras. + +Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du +garde-chasse et s'installa définitivement au château. + +L'ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de +Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes, +il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de +Montaignac. + +La prise de possession était complète. + +Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu +méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses +prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage, +prodigieux à son âge, d'acquérir l'instruction qui lui manquait. + +Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu +proverbial. Il suffisait qu'il se mêlât d'une entreprise pour qu'elle +tournât à bien. + +Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille. + +Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n'avaient +pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille +livres en sacs. + +Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut, +lui, garder son sang-froid. + +En dépit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et +frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses +revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque +entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et +cependant il n'était pas avare. Dès qu'il s'agissait de sa femme ou de +ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris, +il voulait qu'il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se +séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice. + +Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition démesurée pour ses +enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait: + +--Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!... +Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente +ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée... + +Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais +on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui +pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu'on parlât de lui +sans souhaiter sa ruine à mots couverts. + +Hélas!... les mauvais jours arrivèrent. + +Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui +enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses +amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut +obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à +Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes... + +La veille encore, il s'estimait le plus malheureux des hommes... + +Mais voici qu'un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous +les autres étaient oubliés... + +Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche +d'août 1815, vingt ans s'étaient écoulés... + +Vingt ans!... Et il lui semblait que c'était hier que, rouge et +tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du +district. + +Avait-il rêvé?... Avait-il vécu?... + +Il n'avait pas rêvé... une vie entière tient dans l'espace de dix +secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses +espoirs envolés.... + +Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation +présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa +fille, le ramena brutalement à l'affreuse réalité. + +La grille du château de Sairmeuse--de son château--où il venait +d'arriver se trouvait fermée. + +Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la +serrure, il sonna à briser la cloche. + +Au bruit, le jardinier se hâta d'accourir. + +--Pourquoi cette grille est-elle fermée?... demanda M. Lacheneur avec +une violence inouïe... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque +moi, le maître, je suis dehors!... + +Le jardinier voulut présenter quelques excuses. + +--Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n'es plus à +mon service!... + +Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du +château, cour d'honneur princière, sablée de sable fin, entourée de +gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbres verts. + +Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient +assis, l'attendant, car c'était le dimanche qu'il recevait les gens de +son immense exploitation. + +Ils se levèrent dès qu'il parut, se découvrant respectueusement. Mais +il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole. + +--Qui vous a permis d'entrer ici?... leur dit-il d'un ton menaçant; +que me voulez-vous? On vous envoie m'espionner, n'est-ce pas?... +Sortez!... + +Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs +réflexions durent être singulières. + +Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du +grand salon, et il s'y était précipité suivi de sa fille épouvantée. + +Jamais Marie-Anne n'avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le +coeur navré par les plus affreux pressentiments. + +Elle avait entendu dire que parfois, sous l'empire de certaines +passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se +demandait si son père ne devenait pas fou. + +En vérité, il semblait l'être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes +convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres. + +Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa +cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques. + +Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait +tâter du bout du pied l'épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur +les meubles comme pour en éprouver le moelleux. + +Par moments, il s'arrêtait brusquement devant un des tableaux de +maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit +qu'il inventoriait et qu'il estimait toutes les choses magnifiques et +coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château. + +--Et je renoncerais à tout cela!... s'écria-t-il enfin. Ce mot +expliquait tout. + +--Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais! +jamais!... Je ne saurais m'y résoudre... je ne peux pas... je ne veux +pas! + +Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l'esprit +de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle +était assise, elle alla se placer debout devant lui. + +--Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse, +qu'y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne +suis-je pas ta fille, ne m'aimes-tu donc plus?... + +À cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur +arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un +regard indéfinissable. + +--N'as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m'a dit +Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et +nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le +nôtre!... + +Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente +années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l'avoir +entendu mille fois débattre. + +--Eh! cher père, dit-elle, qu'importe le duc!... Si nous avons ses +terres, tu les a payées, n'est-ce pas?... elles sont donc bien et +légitimement à nous. + +M. Lacheneur hésita un moment avant de répondre... + +Mais son secret l'étouffait; mais il était dans une de ces crises où +l'homme, si énergique qu'il soit, chancèle et cherche un appui, si +fragile qu'il puisse être. + +--Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tête, si +l'or que j'ai donné en échange de Sairmeuse m'eût appartenu. + +À cet étrange aveu, la jeune fille recula en pâlissant. + +--Quoi!... balbutia-t-elle, cet or n'était pas à toi, mon père?... À +qui donc était-il, d'où venait-il?... + +Le malheureux s'était trop avancé pour ne pas aller jusqu'au bout. + +--Je vais tout te dire, ma fille, répondit-il, tout, et tu me jugeras, +tu décideras... Quand les Sairmeuse ont émigré, je n'avais que mes +bras pour vivre, et l'ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne +manquerait pas bientôt... + +Voilà où j'en étais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant +que Mlle Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me +parler. J'accourus. + +On avait dit vrai, Mlle Armande était à l'agonie; je le compris bien +en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire... + +Ah! je vivrais cent ans que jamais je n'oublierais son visage à ce +moment. On eût dit qu'à force de volonté et d'énergie, elle retenait +pour quelque grande tâche son dernier soupir près de s'envoler. + +Quand j'entrai dans sa chambre, ses traits se détendirent. + +--Comme tu as tardé!... murmura-t-elle d'une voix faible. + +Je voulais m'excuser, mais elle m'interrompit du geste et ordonna aux +femmes qui l'entouraient de se retirer. + +Dès que nous fûmes seuls: + +--Tu es un honnête garçon, n'est-ce pas? me dit-elle... Je vais te +donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se +trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du +monde, j'économisais les cinq cents louis de pension que me servait +annuellement M. le duc mon frère... + +Elle me fit signe de m'approcher et de m'agenouiller près de son lit. + +J'obéis, et aussitôt Mlle Armande se penchant vers moi, colla presque +ses lèvres contre mon oreille et ajouta: + +--Je possède quatre-vingt mille livres en or. + +J'eus comme un éblouissement, mais ma marraine ne s'en aperçut pas. + +--Cette somme, continua-t-elle, n'est pas le quart des anciens revenus +de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour +l'unique ressource des Sairmeuse?... Je vais te la remettre, +Lacheneur, je la confie à ta probité et à ton dévouement... On va +mettre en vente, dit-on, les terres des émigrés. Si cette affreuse +injustice a lieu, tu rachèteras pour soixante-dix mille livres de nos +propriétés... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme +à M. le duc mon frère qui a suivi M. le comte d'Artois. Le surplus, +c'est-à-dire les mille pistoles de différence, je te les donne, elles +sont à toi... + +Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me +tendant la croix de son chapelet: + +--Jure sur l'image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu +exécuteras fidèlement les dernières volontés de ta marraine mourante. + +Je jurai, et son visage exprima une grande joie. + +--C'est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille... tu auras une +protectrice là-haut. Mais ce n'est pas tout... Dans le temps où nous +vivons, cet or ne sera en sûreté entre tes mains que si on ignore que +tu le possèdes... J'ai cherché comment tu le sortirais de ma chambre +et du château, à l'insu de tous, et j'ai trouvé un moyen. L'or est là, +dans cette armoire, à la tête de mon lit, entassé dans un coffre de +chêne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... il le +faut. Tu vas l'attacher à un drap et le descendre bien doucement, par +la fenêtre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d'ici, comme tu y es +entré, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras +chez toi... La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre +tes précautions... Mais hâte-toi, je suis à bout de forces... + +Le coffre était lourd, mais j'étais robuste. Deux draps que je pris +dans un bahut firent l'affaire. + +En moins de dix minutes, j'eus terminé, sans embarras, sans un seul +bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fenêtre: + +--C'est fini, marraine, dis-je. + +--Dieu soit loué!... balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauvé!... + +J'entendis un profond soupir, je me retournai... elle était morte. + +Cette scène que retraçait M. Lacheneur, il la voyait... + +Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du passé +comme les flammes d'un incendie mal éteint. + +Feindre, déguiser la vérité, ménager des réticences, était hors de son +pouvoir. + +Il ne s'appartenait plus. + +Ce n'est pas à sa fille qu'il s'adressait, mais à la morte, à Mlle +Armande de Sairmeuse... + +Et s'il frissonna en prononçant ces mots: «elle était morte,» c'est +qu'il lui semblait qu'elle allait apparaître et lui demander compte de +son serment. + +Après un moment de silence pénible, c'est d'une voix sourde qu'il +poursuivit: + +--J'appelai au secours... on vint. Mlle Armande était adorée, +les larmes éclatèrent, et il y eut une demi-heure d'inexprimable +confusion. Tout le monde perdait la tête excepté moi... Je pus me +retirer sans être remarqué, courir au jardin et enlever le coffre +de chêne... Une heure plus tard, il était enterré dans la misérable +masure que j'habitais... L'année suivante, j'achetai Sairmeuse... + +Il avait tout avoué, il s'arrêta tremblant, cherchant son arrêt dans +les yeux de sa fille. + +--Et vous hésitez?... demanda-t-elle. + +--Ah!... tu ne sais pas... + +--Je sais qu'il faut rendre Sairmeuse. + +C'était bien là ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix +qui n'est qu'un murmure et que cependant tout le fracas de l'univers +ne saurait étouffer. + +--Personne ne m'a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me +soupçonnerait qu'on ne trouverait pas une seule preuve... Mais +personne ne sait rien... + +Marie-Anne se redressa, l'oeil étincelant de la plus généreuse +indignation. + +--Mon père!... interrompit-elle, oh!... mon père!... + +Et d'un ton plus calme elle ajouta: + +--Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous!... + +M. Lacheneur semblait près de succomber aux souffrances des horribles +combats qui se livraient en lui. + +Moins abattu est l'accusé à l'heure où se décide son sort, pendant ces +minutes éternelles où il attend un verdict de vie ou de mort, l'oeil +fixé sur cette petite porte par où il a vu le jury sortir pour +délibérer. + +--Rendre!... reprit-il, quoi?... Ce que j'ai reçu?... Soit, je +consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j'y ajouterai +les intérêts de cette somme depuis que je l'ai en dépôt, et... nous +serons quittes. + +La jeune fille hochait la tête d'un air doux et triste. + +--Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? prononça-t-elle. Tu +sais bien que c'est Sairmeuse que Mlle Armande entendait confier au +serviteur de sa famille... C'est Sairmeuse qu'il faut rendre. + +Ce mot de «serviteur» devait révolter un homme qui, tant qu'avait duré +l'Empire, avait été un des puissants du pays. + +--Ah!... vous êtes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde +amertume, cruelle comme l'enfant qui n'a jamais souffert..., cruelle +comme celui qui, n'ayant jamais été tenté, est impitoyable pour qui +succombe à la tentation. + +Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger, +parce que seul il sait tout et lit au fond des âmes... + +Je ne suis qu'un dépositaire, me dis-tu. C'est bien ainsi que je me +considérais jadis... + +Si ta pauvre sainte mère vivait encore, elle te dirait mon trouble et +mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n'était pas +mienne... Je tremblais de me laisser prendre à ses séductions, j'avais +peur de moi... J'étais comme le joueur chargé de tenir le jeu d'un +autre, comme un ivrogne qui aurait reçu en dépôt les plus délicieuses +liqueurs... + +Ta mère te dirait que j'ai remué ciel et terre pour retrouver le duc +de Sairmeuse. Mais il avait quitté le comte d'Artois, on ne savait ce +qu'il était devenu... J'ai été dix ans avant de me décider à habiter +le château, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j'ai fait +brosser les meubles et les tapis comme si le maître eût dû revenir le +soir. + +Enfin j'osai... J'avais entendu M. d'Escorval affirmer que le duc +avait été tué à la guerre... je m'installai ici. Et de jour en jour, à +mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et +plus vaste, je m'en sentais plus légitimement le possesseur... + +Mais ce plaidoyer désespéré en faveur d'une cause mauvaise, ne pouvait +toucher la loyale Marie-Anne. + +--Il faut restituer!... répéta-t-elle. + +M. Lacheneur se tordait les bras. + +--Implacable!... s'écria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui +ne comprend pas que c'est pour elle que je prétends, que je veux +rester ce que je suis. Hésiterais-je, s'il ne s'agissait que de moi... +Je suis vieux et je connais la misère et le travail; l'oisiveté n'a +pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il +pour vivre en attendant ma place au cimetière? Une croûte de pain +frottée d'oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la +nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela. +Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous? + +--On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père... Je crois +cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l'âme trop +haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l'immense +service que vous lui aurez rendu. + +L'ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau. + +--Tu crois cela!... dit-il. C'est que tu ne connais pas ces nobles qui +ont été nos maîtres pendant des siècles. Un «tu es un brave garçon!» +bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi +à ma charrue, toi à l'antichambre. Et si je m'avisais de parler des +mille pistoles qui m'ont été données, on me traiterait de bélître, de +faquin et d'impudent drôle... Par le saint nom de Dieu!... cela ne +sera pas. + +--Oh!... mon père!... + +--Non, cela ne saurait être... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas +voir, l'ignominie de la chute... Tu nous crois aimés à Sairmeuse?... +tu te trompes. Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés +et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour +nous déchirer, ceux qui aujourd'hui nous lèchent les mains... + +Ses yeux brillèrent; il pensa qu'il venait de trouver un argument +victorieux. + +--Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les +horreurs du mépris... Tu éprouverais cette douleur épouvantable de +voir s'éloigner de toi jusqu'à celui que ton coeur a choisi librement, +entre tous!... + +Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s'emplirent de +larmes. + +--Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d'une voix altérée, je +mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître +que j'avais mal placé ma confiance et mon affection. + +--Et tu t'obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse?... + +--L'honneur parle, mon père... + +M. Lacheneur disloqua à demi, d'un coup de poing terrible, le meuble +près duquel il se trouvait. + +--Et si je m'entêtais, moi aussi, s'écria-t-il, si je gardais tout... +que ferais-tu? + +--Je me dirais, mon père, qu'une misère honnête vaut mieux qu'une +fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse, +et je chercherais une place de fille de ferme aux environs... + +Cette terrible réponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue. +Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait +assez sa fille pour savoir que ce qu'elle disait elle le ferait. + +Mais il était vaincu, sa fille l'emportait, il venait de se résoudre à +l'héroïque sacrifice. + +--Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra... + +Il s'interrompit, un visiteur lui arrivait. + +C'était un tout jeune homme d'une vingtaine d'années, de tournure +distinguée, à l'air mélancolique et doux. + +Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de +Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi, +rougissant jusqu'à la racine des cheveux. + +--Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m'envoie vous dire que le +duc de Sairmeuse et son fils viennent d'arriver. Ils ont demandé +l'hospitalité à M. le curé. + +M. Lacheneur s'était levé, dissimulant mal son trouble affreux. + +--Vous remercierez le baron d'Escorval de son attention, mon cher +Maurice, répondit-il, j'aurai l'honneur de le voir aujourd'hui même, +après une démarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi. + +Le jeune d'Escorval avait vu, du premier coup d'oeil, que sa présence +était importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants. + +Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout +bas, et sans vouloir s'expliquer autrement: + +--Je crois connaître votre coeur, Maurice, ce soir, je le connaîtrai +certainement. + + + + +III + + +Peu de gens à Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible +duc dont l'arrivée mettait le village en émoi. + +C'est à peine si quelques anciens du pays se rappelaient l'avoir +entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu'il venait, à de longs +intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille demoiselle Armande. + +Sa charge le retenait à la cour. + +S'il n'avait pas donné signe de vie tant qu'avait duré l'Empire, c'est +qu'il n'avait pas eu à subir les misères et les humiliations qui +attendaient les émigrés dans l'exil. + +Il y avait au contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que +lui enlevait la Révolution, une fortune royale. + +Réfugié à Londres après le licenciement de l'impuissante armée de +Condé, il avait eu le bonheur de plaire à la fille unique d'un des +plus riches pairs d'Angleterre, lord Holland, et il l'avait épousée. + +Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six +millions de francs. + +Cependant ce ménage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop +faciles de M. le comte d'Artois, le gentilhomme qui avait prétendu +reprendre sous Louis XVI les moeurs de la Régence, ne pouvait pas être +un bon mari. + +La jeune duchesse songeait à une séparation quand elle mourut en +donnant le jour à un garçon, qui fut baptisé sous les noms de +Anne-Marie-Martial. + +Cette mort ne désola pas le duc de Sairmeuse. + +Il se retrouvait libre et plus riche qu'il ne l'avait jamais été. + +Dès que les convenances le lui permirent, il confia son fils à une +parente de sa femme et se remit à courir le monde. + +La renommée disait vrai: Il s'était battu, et furieusement, contre +la France, tantôt dans les rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs +Russes. + +Et jarnibieu!--c'était un de ses jurons,--il ne s'en cachait guère, +disant qu'en cela, il n'avait fait que strictement son devoir. Il +estimait bien et loyalement gagné le grade de général que lui avait +conféré sur le champ de bataille l'empereur de Russie. + +On ne l'avait pas vu, lors de la première Restauration, mais son +absence avait été bien involontaire. Son beau-père, lord Holland, +venait de mourir, et il avait été retenu à Londres par les embarras +d'une immense succession. + +Les Cent-Jours l'avaient exaspéré. + +Mais «la bonne cause,» ainsi qu'il disait, triomphant de nouveau, il +se hâtait d'accourir. + +Hélas! Lacheneur soupçonnait bien les véritables sentiments de son +ancien maître, quand il se débattait sous les obsessions de sa fille. + +Lui qui avait été obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les +«revenants» n'avaient rien appris ni rien oublié. + +Le duc de Sairmeuse était comme les autres. + +Cet homme qui avait tant vu n'avait rien retenu. + +Il pensait, et rien n'était si tristement grotesque, qu'il suffisait +d'un acte de sa volonté pour supprimer net tous les événements de la +Révolution et de l'Empire. + +Quand il avait dit: «Je ne reconnais pas tout ça!...» il s'imaginait, +de la meilleure foi du monde, que tout était dit, que c'était fini, +que ce qui avait été n'était pas. + +Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII à l'oeuvre en +1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu changé depuis +1789, il répondait en haussant les épaules: + +--Bast!... nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion +nous a surpris rentreront dans l'ombre. + +C'était bien là, sérieusement, son opinion. + +Tout le long de la route accidentée qui conduit de Montaignac à +Sairmeuse, le duc, confortablement établi dans le fond de sa berline +de voyage, développait ses plans à son fils Martial. + +--Le roi a été mal conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que +je le soupçonne d'incliner plus qu'il ne conviendrait vers les idées +jacobines. S'il m'en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout +le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les +alliés ont mis à sa disposition. Douze cent mille baïonnettes ont un +peu plus d'éloquence que les articles d'une charte. + +C'est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu'il +s'interrompit. + +Il était ému, lui, si peu accessible à l'émotion, en se sentant dans +ce pays où il était né, où il avait joué enfant, et dont il n'avait +pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante. + +Tout avait bien changé, mais les grandes lignes du paysage étaient +restées les mêmes, les coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée +de l'Oiselle était toujours riante comme autrefois. + +--Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait +oublier ses graves préoccupations, je me reconnais!... + +Bientôt les changements devinrent plus frappants. + +La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue +unique du village. + +Cette rue, autrefois, c'était un chemin qui devenait impraticable dès +qu'il pleuvait. + +--Eh! eh!... murmura le duc, c'est un progrès, cela!... + +Il ne tarda pas à en remarquer d'autres. + +Là où il n'y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes +de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes +et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant +au-dessus de la porte. + +Bientôt il aperçut la mairie, une vilaine construction toute neuve, +visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton. + +--Jarnibieu!... s'écria-t-il, pris d'inquiétude, les coquins sont +capables d'avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château!... + +Mais la berline longeait alors la place de l'Église, et Martial +observait les groupes qui s'y agitaient. + +--Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il +à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une +triomphante réception à leur ancien maître? + +M. de Sairmeuse haussa les épaules. Il n'était pas homme à renoncer +pour si peu à une illusion. + +--Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste, +répondit-il. Quand ils le sauront.... + +Des cris de «Vive M. le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole. + +--Vous entendez, marquis? fit-il. + +Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la +portière de la voiture, saluant de la main l'honnête famille Chupin, +qui courait et criait. + +Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix +formidables, et il ne tint qu'à M. de Sairmeuse de croire que le pays +entier l'acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s'arrêta devant +la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la +noblesse était plus grand que jamais. + +Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait +debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la +servante du curé est toujours et partout la mieux informée. + +--Monsieur le curé n'est pas revenu de l'église, répondit-elle aux +questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l'attendre, +il ne tardera pas à arriver, car il n'a pas déjeuné le pauvre cher +homme... + +--Entrons!... dit le duc à son fils. + +Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon, +où une table était dressée. + +D'un coup d'oeil, M. de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les +habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était +propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux; une +douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d'une +simplicité monastique, il n'y avait que des couverts d'étain. + +Ce logis était celui d'un ambitieux ou d'un saint. + +--Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane. + +--Ma foi! répondit Martial, j'avoue que la route m'a singulièrement +aiguisé l'appétit. + +--Doux Jésus!... s'écria la vieille gouvernante, d'un air désespéré, +et moi qui n'ai rien!... C'est-à-dire, si, il me reste encore un +poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le +vider... + +Elle s'interrompit prêtant l'oreille, et on entendit un pas dans le +corridor. + +--Ah!... dit-elle, voici monsieur le curé. + +Fils d'un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de +Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure. + +À le voir, on reconnaissait bien l'homme annoncé par le presbytère. + +Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de +son église. + +Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il +ainsi façonné ses dehors? On s'en faisait une idée en regardant ses +yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d'une âme ardente. + +Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres +involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière. + +Était-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à +mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez +immense, en bec d'aigle, mince comme la lame d'un rasoir. + +Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais +d'une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps +maigre aussi misérablement que les voiles d'un navire en pantenne. + +On l'appelait l'abbé Midon. + +À la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement +surpris. + +La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais +il s'attendait à trouver quelqu'un de ses paroissiens. + +Personne ne l'ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se +demandait à qui il avait affaire, et ce qu'on lui voulait. + +Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante +venait de s'esquiver. + +Le duc comprit l'étonnement de son hôte. + +--Par ma foi!... l'abbé, fit-il avec l'aisance impertinente d'un grand +seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon +votre cure d'assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je +suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis. + +Le curé s'inclina, mais il ne parut pas qu'il fût fort touché de la +qualité de ses visiteurs. + +--Ce m'est un grand honneur, prononça-t-il d'un ton plus que réservé, +de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays. + +Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu'il était impossible de +se méprendre sur sa pensée et ses intentions. + +--Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici, +messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je +crains... + +--Bast!... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce +qui vous suffit nous suffira, l'abbé... Et comptez que nous saurons +reconnaître de façon ou d'autre le dérangement que nous allons vous +causer. + +L'oeil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante, +cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l'homme +violent caché sous le prêtre. + +--D'ailleurs, ajouta gaiement Martial, que les angoisses de Bibiane +avaient beaucoup amusé, d'ailleurs nous savons qu'il y a un poulet en +mue... + +--C'est-à-dire qu'il y avait, monsieur le marquis... + +La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son +maître. Elle semblait au désespoir. + +--Doux Jésus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a +disparu... On nous l'a volé pour sûr, car la mue est bien fermée. + +--Attendez, avant d'accuser votre prochain, interrompit le curé, on +ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander +quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n'avais pas +d'argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon +bouillon... + +Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane. + +Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant +de l'autre main. + +--Voilà pourtant comme il est, s'écria-t-elle en montrant son maître, +moins raisonnable qu'un enfant, et sans plus de défense qu'un +innocent... Il n'y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire +tout ce qu'elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on +a de lui tout ce qu'on veut... On lui tire ainsi jusqu'aux souliers +qu'il a aux pieds, jusqu'au pain qu'il porte à sa bouche. La fille à +la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!... + +--Assez!... disait sévèrement le prêtre, assez!... + +Puis, sachant par expérience que sa voix n'avait pas le pouvoir +d'arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la +prit par le bras et l'entraîna jusque dans le corridor. + +M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d'un air consterné. + +Était-ce là une comédie préparée à leur intention? Évidemment non, +puisqu'ils étaient arrivés à l'improviste. + +Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n'était pas leur +fait. + +Ce n'était pas là, il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils +espéraient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours +indispensable à la réussite de leurs projets. + +Cependant ils n'échangèrent pas un mot, ils écoutaient. + +On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait +bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si +elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles. + +Bientôt le prêtre rentra. + +--J'espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune +prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule +de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si +pauvre qu'elle le dit. + +Ni le duc ni Martial ne répondirent. + +Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M. +de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit +des événements dont il venait d'être témoin à Paris, insistant sur +l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa +Majesté Louis XVIII... + +Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau. + +Elle arrivait chargée de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et +derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort +adroitement trois ou quatre plats. + +C'est l'ordre d'aller quérir ce repas à l'auberge du _Boeuf couronné_, +qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus! + +L'instant d'après le curé et ses hôtes se mettaient à table. + +Le poulet eût été «court,» la digne servante se l'avoua, en voyant le +terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils. + +--On eût juré qu'ils n'avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle +le lendemain aux dévotes, ses amies. + +L'abbé Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il fût près de deux heures +et qu'il n'eût rien pris depuis la veille. + +L'arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l'avait +bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables +malheurs. + +Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner +une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à +les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du +médecin et du magistrat. + +Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il +venait d'avoir. + +Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès +exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de +fer. + +Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec +complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, épaisses, +puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables +mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups +d'épée des croisades. + +Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l'ancienne +monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices. + +Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué +jusqu'au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts +sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable, +dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu. + +Pour être moins robuste que son père, Martial n'en était pas moins un +fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands +yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa mère. + +De son père, il avait l'énergie, la bravoure et, il faut bien le dire +aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et +des idées politiques. S'il partageait les préjugés de son père, il +les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment +d'emportement, le fils était capable de le faire froidement. + +C'est bien ainsi que l'abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses +deux hôtes. + +Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il +entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux, +des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens +émigrés. + +Connaissant le pays, renseigné quant à l'état des esprits, le curé de +Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstiné vieillard. + +Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il +commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque +Bibiane se montra à la porte du salon. + +--Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle +qui désireraient vous parler. + + + + +IV + + +Ce nom de Lacheneur n'éveillait aucun souvenir dans l'esprit du duc. + +D'abord, il n'avait jamais habité Sairmeuse... + +Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien régime +daigna s'inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans +qu'il confondait dans sa profonde indifférence! + +Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l'ami!... mon brave!... + +C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mémoire, que le +duc de Sairmeuse répétait: + +--Lacheneur... M. Lacheneur.... + +Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que +son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à +l'improviste par Bibiane. + +--Qu'est-ce que cet individu, l'abbé? demanda le duc d'un ton léger. + +Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu'il fût depuis des +années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une +cruelle inquiétude. + +--M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le +possesseur actuel du château de Sairmeuse. + +Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette +réponse qu'il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise. + +--Ah!... s'écria-t-il, c'est le drôle qui a eu l'impudence de.... +Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne. + +Bibiane sortie, le malaise de l'abbé Midon redoubla. + +--Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire +remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le +pays... se l'aliéner serait impolitique.... + +--J'entends... vous me conseillez des ménagements. C'est parler en pur +Jacobin, l'abbé. Si Sa Majesté, qui n'y est que trop portée, écoute +des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées... +Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution +s'est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les +biens du clergé... entre nous, pourquoi faire la petite bouche? + +--Les biens d'un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça +froidement le curé. + +M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse +impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille. + +L'infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur +ses tempes, et l'égarement de ses yeux disait la détresse de sa +pensée. + +Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la +flamme de son regard, disaient sa virile énergie. + +--Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de +Sairmeuse? + +Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit. +C'était chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il +jugeait son égal. + +Il se leva, et avançant deux chaises: + +--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une +politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle, +faites-moi cet honneur... + +Mais le père et la fille refusèrent d'un signe de tête pareil. + +--Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de +votre maison.... + +--Ah! Ah!... + +--Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la +faveur d'être ma marraine.... + +--Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi +maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les +tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es +empressé d'acheter nos biens!... + +L'ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son coeur et +son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de +sa dignité et de sa valeur. + +Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient, +mais tout le monde le respectait. + +Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se +permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!... + +Indigné de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer. + +Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n'avait qu'à +se taire et Sairmeuse lui restait. + +Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait, +car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour +ignorer qu'entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il +y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité. + +Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena. + +--Si j'ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est +sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait +laissé à l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous +restituer le dépôt confié à mon honneur. + +Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alliés n'en ramenèrent +que trop, eût été profondément ému. + +Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de +probité. + +--Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons +maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j'ai bonne mémoire, rendait +autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés +doivent produire une belle somme, où est-elle?... + +Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si +odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne +vit pas. + +Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la +pudeur. + +--Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa +les épaules d'un air résigné. + +--Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes +enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui +le double d'autrefois.... + +--C'est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au +châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce +pas?... + +--Je ne possède rien! Mais j'espère que vous m'autoriserez à prendre +dix mille livres que votre tante m'avait données... + +--Ah! elle t'avait donné mille pistoles!... Et quand cela?... + +--Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au +rachat de ses terres... + +--Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs? + +Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il +ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces +ou un torrent d'injures... + +Marie-Anne, alors, s'avança vivement. + +--La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la +parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononcé, vient de vous +rendre... de vous donner une fortune... + +Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'étaient à +demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d'un bleu +sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l'horreur de +l'humiliation, donnaient à son visage une expression sublime. + +Elle était si belle que Martial en fut remué. + +--Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de +l'insurrection. + +Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en +avait dit assez, son père se sentit vengé. + +Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table: + +--Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton où éclatait une haine +implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de +vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j'y +suis entré, misérable j'en sors... + +Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa +fille qu'un seul mot: + +--Eh bien!... + +--Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c'est ceux qui ne le +font pas qui sont à plaindre!... + +Elle n'en put dire davantage. Martial accourait, ne songeant qu'à +se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté +l'avait si fortement impressionné. + +--Je me suis esquivé, dit-il en s'adressant plutôt à Marie-Anne qu'à +M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle, +des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre +avocat près de mon père... + +--Mlle Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude. + +Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le +matin, était allé prévenir M. Lacheneur. + +--Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus +impertinent. + +--Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval. + +Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une +insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et +leurs regards étaient chargés d'une haine atroce. Peut-être eurent-ils +ce pressentiment qu'ils n'étaient pas deux rivaux, mais deux +principes, en présence. + +Martial, préoccupé de son père, céda. + +--Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! prononça-t-il en se +retirant. + +Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit: + +--Ne le souhaitez pas. + + + + +V + + +L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques à +saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de +Sairmeuse, était petite et modeste. + +Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient +jusqu'à l'Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé. + +Dans le pays on disait: «le château d'Escorval,» mais c'était pure +flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse eût +voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant +surtout. + +C'est que M. d'Escorval--et ce lui sera dans l'histoire un éternel +honneur--n'était pas riche. + +Après avoir été chargé de nombre de ces missions d'où généraux et +administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux +de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul +patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille +livres de rentes au plus. + +Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse, +représentait ses économies de dix années. + +Lui-même l'avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main, +et elle était devenue son séjour de prédilection. + +Il se hâtait d'y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques +journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc. + +Mais cette fois il n'était pas venu à Escorval de son plein gré. + +Il venait d'y être exilé par la liste de mort et de proscription du +24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de +guerre l'enthousiaste Labédoyère et l'intègre et vertueux Drouot. + +Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa +situation n'était pas exempte de périls. + +Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo, +avaient le plus vivement pressé l'Empereur de faire fusiller Fouché, +l'ancien ministre de la police. + +Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant. + +--Gardez-vous!... écrivaient à M. d'Escorval ses amis de Paris. + +Lui s'en remettait à la Providence, envisageant l'avenir, si menaçant +qu'il dût paraître, avec l'inaltérable sérénité d'une conscience pure. + +Le baron d'Escorval était un homme jeune encore, il n'avait pas +cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux +prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale +l'avaient vieilli avant l'âge. + +Il était grand, légèrement chargé d'embonpoint et un peu voûté. + +Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front +dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect. + +--Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour +la première fois. + +Ils se trompaient. + +Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut +résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s'il +restait de fer dès qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la +vie privée simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'à la faiblesse. + +À ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie. + +Il lui dut ce bonheur du ménage, que n'envie pas le vulgaire qui +l'ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui +emplit la vie et l'embaume comme un céleste parfum. + +À l'époque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait +arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu, +arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins +âgée que lui de trois ans seulement. + +Il l'aima... et bien qu'elle fût orpheline et qu'elle n'eût rien, il +l'épousa, estimant que les trésors de son coeur vierge valaient la dot +la plus magnifique. + +Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme, +dans le sens strict et rigoureux du mot. + +On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit +les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors +les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle. + +Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l'intimité du foyer les +qualités exquises de son esprit et de son coeur. + +Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle +n'eut une pensée qui ne lui appartint. + +Les quelques heures qu'il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres +étaient ses heures de fête. + +Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d'un côté +de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant +entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien à +souhaiter ici-bas. + +Les événements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur. + +Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d'Escorval +sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait +son idole. + +Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré +surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la +suivirent. Il fut épouvanté et écoeuré, quand il vit la levée en masse +de toutes les cupidités se précipitant à la curée. + +Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui paraître un +bienfait... + +--Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés +ici. + +Ce n'était pas tout à fait ce qu'il pensait. + +Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors +qu'elle tremblait pour la sécurité des siens. + +Ce premier dimanche d'août, cependant, M. d'Escorval et sa femme +étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d'un +malheur terrible et prochain leur serrait le coeur. + +À l'heure même où Lacheneur se présentait chez l'abbé Midon, ils +étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un +oeil inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au château et +au village du Sairmeuse. + +Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l'arrivée du +duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur. + +Il lui avait recommandé d'être le moins longtemps possible... et +malgré cela, les heures s'écoulaient et Maurice ne reparaissait pas. + +--Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu'il ne lui soit rien +arrivé!... + +Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur +avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux +volontés paternelles. + +--Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre coeur!... + +Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?... + +Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n'avait +pu se résoudre à s'éloigner sans une explication, et il avait rôdé +autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait. + +Elle reparut, en effet, mais au bras de son père. + +Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer +au presbytère. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son +fils s'y trouvaient. + +Le temps qu'ils y restèrent, et qu'il attendit sur la place lui parut +plus long qu'un siècle. + +Ils sortirent, cependant, et il s'avançait pour les aborder, quand il +fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses. + +Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant +dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux +intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse. + +À cette pensée que le caprice d'un libertin osait s'arrêter sur cette +jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces +de son âme, dont il avait juré qu'il ferait sa femme, tout son sang +afflua à son cerveau. + +Il se dit qu'il se devait de châtier l'insolent, le misérable... + +Heureusement--malheureusement peut-être--son bras fut arrêté par le +souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois répéter à son +père: + +«Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.» + +Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en +réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui +menaça... + +--Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents +serrées, en suivant de l'oeil son ennemi qui s'éloignait. + +Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l'avaient abandonné, +et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le +confondit, il s'empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M. +Lacheneur. + +--Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d'un ton farouche. + +Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à +marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine, +mortellement inquiet et cherchant vainement à s'expliquer ce qui se +passait. + +Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina, +lorsqu'enfin, du haut de la terrasse, elle l'aperçut au tournant du +chemin. + +Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un +mois se résumèrent en un cri. + +--Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n'y échapperons pas. + +C'était le malheur, on n'en pouvait douter à la seule vue de M. +Lacheneur lorsqu'il entra dans le salon d'Escorval. + +Il s'avançait du pas lourd d'un ivrogne, l'oeil morne et sans +expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes. + +--Qu'y a-t-il!... demanda vivement le baron... + +Mais l'autre ne sembla pas l'entendre. + +--Ah!... je l'avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue +commencé dehors, je l'avais bien dit à ma fille... + +Mme d'Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l'avait attirée près +d'elle. + +--Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle. + +D'un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille +lui lit signe de regarder et d'écouter son père. + +M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible +anéantissement,--bienfait de Dieu,--qui suit les crises trop cruelles +pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil +les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté +de se souvenir la faculté de souffrir. + +--Ce qu'il y a, monsieur le baron, répondit-il d'une voix rauque, il y +a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et +que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la +commune. J'avais tout, je n'ai plus rien... rien que mes deux bras. +Ils m'ont gagné mon pain jusqu'à vingt-cinq ans, ils me le gagneront +jusqu'à la mort... J'ai fait un beau rêve, il vient de finir... + +Devant l'explosion de ce désespoir, M. d'Escorval pâlissait. + +--Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi +ce qui vous arrive... + +Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lança +son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris +qu'il portait fort longs. + +--À vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis +venu pour cela. On vous connaît, vous, on connaît votre coeur... +D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler +votre ami?... + +Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il +retraça la scène du presbytère. + +Le baron écoutait pétrifié d'étonnement, doutant presque du témoignage +de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d'Escorval disaient à +quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés. + +Mais il était un auditeur--Marie-Anne seule l'observait,--que le +récit remuait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur +était Maurice. + +Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des +larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi les plus +inutiles efforts. + +Insulter Lacheneur, c'était insulter Marie-Anne, c'est-à-dire +l'atteindre, le frapper, l'outrager, lui, dans tout ce qu'il avait de +plus cher au monde. + +Ah! s'il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant +lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l'odieuse +conduite du père. + +Mais il se jurait bien que le châtiment n'était que différé. + +Et ce n'était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune +homme si modeste et si doux avait un coeur inaccessible à la crainte. +Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante +des yeux d'une jeune fille, savaient aller droit à l'ennemi comme une +lame d'épée. + +Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu'il avait +adressée au duc de Sairmeuse, M. d'Escorval lui tendit la main. + +--Je vous ai dit jadis que j'étais votre ami, prononçat-il d'une voix +émue, je dois vous dire aujourd'hui que je suis fier d'avoir un ami +tel que vous. + +Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui +était tendue, et son visage trahit une sensation d'une ineffable +douceur. + +--Si mon père n'eût pas rendu, murmura l'opiniâtre Marie-Anne, mon +père n'eût été qu'un dépositaire infidèle... un voleur. Il a fait son +devoir. + +M. d'Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille. + +--Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d'un ton de reproche; mais +lorsque vous aurez mon âge et mon expérience, vous saurez que +l'accomplissement d'un devoir est, en certaines circonstances, un +héroïsme dont peu du gens sont capables. + +M. Lacheneur s'était redressé. + +--Ah!... vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il, +maintenant je suis content d'avoir agi comme je l'ai fait. + +La baronne d'Escorval se leva, trop femme pour savoir résister aux +généreuses inspirations de son coeur. + +--Moi aussi, monsieur Lacheneur, prononça-t-elle, je veux vous serrer +la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je méprise +les tristes ingrats qui ont essayé de vous humilier alors qu'ils +devaient tomber à vos pieds... Vous avez rencontré des monstres sans +coeur, tels qu'on ne trouverait sans doute pas leurs semblables. + +--Hélas! soupira le baron, les alliés nous en ont ramené comme cela +quelques-uns qui pensent que le monde a été créé pour eux. + +--Et ces gens-là, gronda Lacheneur, voudraient être nos maîtres!... + +La fatalité voulut que personne n'entendît M. Lacheneur. Questionné +sur le sens de sa phrase, il eût sans doute laissé deviner quelque +chose des projets dont le germe existait déjà dans son esprit... Et +alors, que de catastrophes évitées!... + +Cependant M. d'Escorval reprenait peu à peu son sang-froid. + +--Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous +proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse? + +--Ils n'entendront plus parler de moi... d'ici quelque temps du moins. + +--Quoi!... vous ne réclamerez pas les dix mille francs qu'ils vous +doivent?... + +--Je ne demanderai rien... + +--Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parlé du legs de +dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en +poursuiviez par tous les moyens légaux la restitution... Il y a encore +des juges en France... + +M. Lacheneur hocha la tête. + +--Les juges, fît-il, ne m'accorderaient pas la justice que je veux; je +ne m'adresserai pas à eux... + +--Cependant... + +--Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces +nobles de malheur. Je n'enverrai même pas chercher à leur château mes +hardes et celles de ma fille. S'ils me les renvoient... bien. S'il +leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite à mon égard +sera honteuse, infâme, odieuse, plus je serai satisfait... + +Le baron ne répliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant, +croyait-elle, un moyen sûr de vaincre cette incompréhensible +obstination. + +--Je comprendrais votre résolution, monsieur, dit-elle, si vous étiez +seul au monde, mais vous avez des enfants... + +--Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne santé et de +l'éducation... il se tirera d'affaire tout seul à Paris, à moins qu'il +ne préfère ici me seconder. + +--Mais votre fille?... + +--Marie-Anne restera près de moi. + +M. d'Escorval crut devoir intervenir. + +--Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous égare. +Réfléchissez... Que deviendrez-vous, votre fille et vous?... + +Le pauvre dépossédé eut un sourire navrant. + +--Oh!... répondit-il, nous ne sommes pas aussi dénués que je l'ai dit, +j'ai exagéré. Nous sommes propriétaires encore. L'an dernier, une +vieille cousine à moi, que je n'avais jamais pu déterminer à venir +habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne héritière de tout +son bien... Tout son bien, c'était une méchante masure tout en haut de +la lande de la Rèche, avec un petit jardin devant et quelques perches +de mauvais terrain. Cette masure, je l'ai fait réparer sur les prières +de ma fille, et j'y ai fait même porter quelques meubles, deux mauvais +lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y établir +gratis, en manière de retraite, le père Grivat et sa femme... Et moi, +du sein de mon opulence, je disais: «Mais ils seront supérieurement +là dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pâte!...» Eh +bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi... +Je cultiverai des légumes et Marie-Anne ira les vendre... + +Parlait-il sérieusement? + +Maurice le crut, car il s'avança brusquement au milieu du salon. + +--Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s'écria-t-il. + +--Oh!... + +--Non, cela ne sera pas, parce que j'aime Marie-Anne et que je vous la +demande pour femme. + + + + +VI + + +Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s'aimaient. + +Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de +Sairmeuse et dans les allées du parc d'Escorval. + +Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le +sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans +les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies +de l'Oiselle. + +Car leurs mères étaient amies... + +Mme Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres, +et c'est à grand'peine que, le jour de son mariage, elle parvint à +former sur le registre les lettres de son nom. + +Mais, à l'exemple de son mari, elle avait compris que prospérité +oblige, et avec un rare courage, couronné d'un succès plus rare +encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport +avec sa fortune et sa situation nouvelle. + +Et la baronne d'Escorval n'avait pas résisté à la sympathie qui +l'entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait +reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence +supérieure et une âme d'élite. + +Quand était morte Mme Lacheneur, Mme d'Escorval l'avait pleurée comme +une soeur préférée. + +De ce moment, l'attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux. + +Élevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres +avaient à se plaindre de son application. + +--Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne +m'accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta +petite amie... + +Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un +redoublement d'ardeur au travail. + +Ainsi, d'année en année était allée s'affirmant cette grande passion +qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de +l'adolescence. + +Noble et chaste passion d'ailleurs, et de celles dont le spectacle +réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel. + +Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l'un +que l'autre. + +De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un +regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques +fleurs échangées,--reliques précieusement conservées...--telles +étaient leurs joies. + +Ce mot magique et sublime: amour, si doux à bégayer et si doux à +entendre, ne monta pas une seule fois de leur coeur à leurs lèvres. + +Jamais l'audace de Maurice n'avait dépassé un serrement de main +furtif. Jamais Marie-Anne n'avait été osée autant que ce matin même, +en reconduisant son ami. + +Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l'ignorer, et +s'ils fermaient les yeux, c'est qu'elle ne contrariait en rien leurs +desseins. + +M. et Mme d'Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils +épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble +caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays, +ce qui ne gâtait rien. + +M. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir, +lui, l'ancien valet de charrue, l'allié d'une vieille famille dont le +chef était un homme considérable. + +Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par +le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles +était arrêtée en principe... + +Oui, le mariage était parfaitement décidé... + +Et cependant, à l'impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il +y eut dans le salon un mouvement de stupeur. + +Ce mouvement, le jeune homme l'aperçut malgré son trouble, et inquiet +de sa hardiesse, il interrogea son père du regard. + +Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n'exprimait +aucun mécontentement. + +Cela rendit courage au pauvre amoureux. + +--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j'ai osé vous +présenter ainsi une telle requête... C'est en ce moment où le sort +vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs +empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont +vous avez été l'objet... + +Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer +Marie-Anne. + +Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être +pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de +reconnaissance et de joie. + +L'amour de l'homme qu'elle aimait sortait victorieux d'une épreuve +qu'il serait imprudent à beaucoup d'héritières de tenter. + +Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du coeur de Maurice. + +Lui, cependant, poursuivait: + +--Je n'ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son +affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma +vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me +comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot... + +Il se tut, attendant son arrêt... + +--Je vous approuve, mon fils, dit M. d'Escorval d'un son de voix +profond, vous venez de vous conduire en honnête homme... Certes, vous +êtes bien jeune pour devenir le chef d'une famille, mais, vous l'avez +dit, les circonstances commandent. + +Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta: + +--Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne. + +Maurice n'avait pas espéré un succès si facile... + +Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de +Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain... + +Il s'avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les +porta à ses lèvres, en balbutiant: + +--Merci!... vous êtes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis +heureux! + +Hélas! le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair +d'orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit +vite son attitude morne. + +--Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre +grandeur d'âme... oh! oui, bien profondément. Vous venez d'effacer +jusqu'au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela précisément, je +serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l'insigne honneur +que vous faites à ma fille. + +--Quoi!... fit le baron stupéfait, vous refusez... + +--Il le faut. + +Foudroyé tout d'abord, Maurice s'était redressé, puisant dans son +amour une énergie qu'il ne se connaissait pas. + +--Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s'écria-t-il, briser notre +vie, car si j'aime Marie-Anne... elle m'aime... + +Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille, +si rouge l'instant d'avant, était devenue plus blanche que le marbre, +elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus. + +--Il le faut, répéta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez +l'affreux courage que j'ai en ce moment. + +Effrayée du désespoir de son fils, Mme d'Escorval intervint. + +--Ce refus, commença-t-elle, a des raisons... + +--Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que +je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils. + +--Ah!... vous tuez mon enfant!... s'écria la baronne. + +M. Lacheneur hocha tristement la tête. + +--M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera... + +--Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais!... + +--Et votre fille? interrogea la baronne. + +Ah! c'était bien là vraiment la place faible, celle où il fallait +frapper; l'instinct de la mère ne s'était pas trompé. M. Lacheneur +eut une minute d'hésitation visible, mais se raidissant contre +l'attendrissement qui le gagnait. + +--Marie-Anne, répondit-il lentement, sait trop ce qu'est le devoir +pour ne pas obéir quand il commande... Quand je lui aurai dit le +secret de ma conduite, elle se résignera, et si elle souffre, elle +saura cacher ses souffrances... + +Il s'interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade, +des feux de file que dominait la voix puissante du canon. + +Tous les fronts pâlirent. Les circonstances donnaient à ces sourdes +détonations une signification terrible. + +Le coeur serré d'une pareille angoisse, M. d'Escorval et Lacheneur se +précipitèrent sur la terrasse. + +Mais déjà tout était rentré dans le silence. Si large que fût +l'horizon, l'oeil n'y découvrait rien. Le ciel était bleu, pas un +nuage de fumée ne se balançait au-dessus des arbres. + +--C'est l'ennemi, gronda M. Lacheneur d'un ton qui disait bien de quel +coeur il eût, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et marché +aux alliés... + +Il s'arrêta... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et +durant cinq minutes elles se succédèrent sans interruption. + +M. d'Escorval écoutait les sourcils froncés. + +--Ce n'est pas là, murmurait-il, le feu d'un engagement... + +Demeurer plus longtemps dans cet état d'anxiété était impossible. + +--Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais +aller aux informations? + +--Va!... répondit simplement le baron, mais s'il y a quelque chose, ce +dont je doute, ne t'expose pas, reviens. + +--Oh!... sois prudent!... insista Mme d'Escorval, qui voyait déjà son +fils exposé aux plus affreux dangers. + +--Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre +quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré. + +Les recommandations étaient inutiles. Au moment où Maurice s'élançait +vers la porte, son père le retint. + +--Attends, lui dit-il, voici venir là-bas quelqu'un qui nous donnera +peut-être des renseignements. + +En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait +d'apparaître. + +Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue +sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement, +comme s'il eût menacé un ennemi visible pour lui seul. + +Bientôt on put distinguer ses traits. + +--Eh!... c'est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur. + +--Le propriétaire des vignes de la Borderie? + +--Précisément... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah! +il a du bon sang dans les veines, celui-là, et on peut se fier à lui. + +--Il faut le prier de monter, dit M. d'Escorval. + +M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains +en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela: + +--Ohé!... Chanlouineau. + +Le robuste gars leva la tête. + +--Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler. + +Chanlouineau répondit par un geste d'assentiment, on le vit dépasser +la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon. + +Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque +grave événement. Il n'avait plus de cravate, et le col de sa chemise +déchiré laissait voir son cou musculeux. + +--Où se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?... + +Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un +rugissement de rage. + +--On ne se bat pas, répondit-il, on s'amuse. Ces coups de fusil que +vous entendez sont tirés en l'honneur et gloire de M. le duc de +Sairmeuse. + +--C'est impossible... + +--Je le sais bien... et cependant c'est la pure vérité. C'est Chupin, +le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre, +qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais à +portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus!... + +M. Lacheneur était confondu. + +--Enfin, que s'est-il passé? interrogea-t-il. + +--Oh!... c'est simple comme bonjour. Quand le duc est arrivé à +Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme, +l'infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des +mendiants après une diligence, en criant: «Vive monsieur le duc!» Lui, +enchanté, qui s'attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait +remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L'argent, vous +m'entendez, a mis Chupin en appétit, et il s'est logé en tête de faire +à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l'Empereur. Ayant +appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s'était +passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de +Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voilà aussitôt tous +les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait +là-dessus... et bien vite il se met à raconter à ces pauvres +imbéciles qu'ils n'ont qu'à brûler de la poudre au nez du duc pour +obtenir la confirmation des ventes... + +--Et ils l'ont cru? + +--Dur comme fer... Ah! les préparatifs n'ont pas été longs. On est +allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur +hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de +la poudre... et vous avez entendu. Quand j'ai quitté Sairmeuse, ils +étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui +criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!... + +C'est bien là ce qu'avait deviné M. d'Escorval. + +--Voilà, en petit, l'ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La +bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout!... + +Cependant, Chanlouineau poursuivait: + +--Enfin, fête complète!... Le diable avait sans doute prévenu les +nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de +Sairmeuse est le grand ami du roi et qu'il en obtient tout ce qu'il +veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je +ne suis qu'un pauvre paysan, moi,--il disait «pésan»--mais jamais je +ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec +nous autres, devant le duc... Ils lui léchaient les mains... Et lui +se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de +Courtomieu... + +--Et son fils?... interrompit Maurice. + +--Le marquis Martial, n'est-ce pas?... Il se promenait aussi devant +l'église, donnant le bras à Mlle Blanche de Courtomieu... Ah! je ne +sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille +qui n'est pas plus grande que ça, si blonde qu'on dirait qu'elle a des +cheveux morts sur la tête... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se +moquaient des paysans... On dit qu'ils vont se marier. Et même, ce +soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l'honneur du +duc... + +Il avait conté tout ce qu'il savait, il s'arrêta. + +--Tu n'as oublié qu'une chose, fit M. Lacheneur, c'est de nous dire +pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t'étais battu?... + +Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement: + +--Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que +Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint... +Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout +rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s'est arrêté devant +moi: «Tu es donc une mauvaise tête?» m'a-t-il dit. J'ai répondu que +non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m'a pris par ma +cravate, et il m'a secoué en me disant qu'il me corrigerait et qu'il +me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j'ai senti +la main de ce vieux, tout mon sang n'a fait qu'un tour... Je l'ai +empoigné à bras le corps!... Heureusement on s'est jeté à six sur moi +et j'ai été obligé de lâcher prise... Mais qu'il ne s'avise jamais de +venir rôder autour de _mes_ vignes!... + +Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait; le feu des +révoltes flambait dans ses yeux. + +Et M. d'Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment +allumées, et dont l'explosion, pensait-il, serait terrible... + +Mais M. Lacheneur s'était redressé. + +--Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas +m'accompagner, j'ai un marché à te proposer... + +M. et Mme d'Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir; mais il ne +se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille. + +Pourtant Maurice ne désespérait pas encore. + +Marie-Anne lui avait promis qu'elle l'attendrait le lendemain, dans le +bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche. + + + + +VII + + +Lorsqu'il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de +Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité. + +Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l'enthousiasme de +commande des paysans si froids et si calculateurs qui l'entouraient. + +C'était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et +cauteleux, hardi comme qui n'a rien, patient autant qu'un sauvage; +enfin, un de ces coquins complets et tout d'une venue, tels qu'on n'en +trouve qu'au fond de la campagne. + +On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement. + +Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu'alors +dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du +Code rural. + +Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé, +il avait dépensé des trésors d'intrigue à faire la fortune de vingt +diplomates. + +Les circonstances, il le disait souvent, l'avaient mal servi. + +Aussi, est-ce désespérément qu'il s'accrocha à l'occasion rare et +unique qui se présentait. + +Comme de juste, ce rusé gredin n'avait rien dit des circonstances qui +entouraient la restitution de Sairmeuse. + +Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait +semant la nouvelle de groupe en groupe. + +--M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes, +terres à blé, il rend tout!... + +C'était plus qu'il n'en fallait pour bouleverser tous ces +propriétaires de la veille. + +Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez +menacé pour aller au-devant d'une revendication, que ne devaient-ils +pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans +défense?... + +On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu'un décret se +préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de +propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de +Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs +yeux comme un miroir à alouettes. + +--Quand on n'est pas le plus fort, comme l'ormeau, disaient les +orateurs de leurs délibérations, on plie comme l'osier, qui se relève +quand l'orage est passé. + +Et ils plièrent... Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec +un délire d'autant plus extravagant que la rancune et la peur s'y +mêlaient. + +À bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l'accent de la rage +et de la menace. + +Enfin, comme il est rare que l'homme des campagnes, travaillé de +défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d'eux se disait à +part soi: + +--Que risquons-nous à crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S'il +se contente de cela pour tout loyer, bon! S'il ne s'en contente pas, +il sera toujours temps de voir à trouver autre chose. + +Là-dessus, ils clamaient à s'égosiller... + +Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le +duc se laissait aller à son ravissement. + +Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l'incorrigé et +l'incorrigible, l'homme des grotesques préjugés et des illusions +obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations, +fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de singe,» prétendait +Chateaubriand. + +--Que me chantiez-vous donc, curé? disait-il à l'abbé Midon. Comment +avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour +nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions +n'existent que dans votre esprit et votre coeur. + +L'abbé Midon se taisait. Qu'eût-il pu répondre!... + +Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l'opinion, à cette +allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement. + +--Il y a quelqu'un sous tout ceci!... pensait-il. + +Ce quelqu'un ne tarda pas à se révéler. + +Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère. + +Il s'avança dans le salon, l'échine arrondie en cerceau, humble, +rampant, l'oeil plein des plus viles soumissions, un sourire +obséquieux aux lèvres. + +Et, par l'entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l'ombre du +corridor le profil peu rassurant de ses deux fils. + +Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie +de protestations. Il venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur +la place. + +--Eh bien!... Oui! s'écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre +aux désirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis! + +Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense +hurrah s'éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en +l'air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n'avait ouï pareil +fracas d'artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au _Boeuf +couronné_. + +Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa +froideur hautaine et indifférente,--s'émouvoir est du commun--mais en +réalité il était ravi, transporté. + +Si ravi qu'il chercha vite comment récompenser cet accueil. + +Un simple coup d'oeil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui +avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact. + +Les lots détachés de l'immense domaine et vendus séparément étaient +d'une importance relativement minime. + +Le duc pensa qu'il serait politique et peu coûteux d'abandonner ces +misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou +cinquante paysans. + +--Mes amis, cria-t-il d'une voix forte, je renonce pour moi et mes +descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils +sont à vous, je vous les donne!... + +Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble +sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de +Chupin, l'organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en +personnage. + +Et pendant que le duc se promenait d'un air fier et satisfait +au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne +venaient-ils pas de jouer «l'ancien seigneur,» comme disaient les +vieux. + +Même, s'ils s'étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau, +c'est que la donation leur semblait un peu fraîche... sans cela... + +Mais le duc n'eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui +frappa vivement son fils... + +Un de ses anciens amis de l'émigration, le marquis de Courtomieu, +qu'il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa +rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche. + +Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l'ami de +son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l'ombre des grands +arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec +toute la noblesse des environs... + +Il n'était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de +Sairmeuse. D'abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions +en Angleterre. Puis, il était l'ami du roi, et chacun, pour soi, pour +ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer... + +Pauvre roi!... il eût eu la France entière à partager comme du gâteau +entre tous ces appétits, qu'il ne les eût pas satisfaits... + +Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc +coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu'avait occupée +Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de +«Buonaparte.» + +Il était gai, causeur, plein de confiance dans l'avenir. + +--Ah!... on est bien chez soi, répétait-il à son fils. + +Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres. + +Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette +journée, l'avaient ému, lui si peu accessible à l'émotion. Il songeait +à ces deux jeunes filles si différentes: + +Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur. + + + + +VIII + + +Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l'adolescence, ont aimé, ont +été aimés et ont vu, tout à coup, s'ouvrir entre eux et le bonheur un +abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de +Maurice d'Escorval. + +Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d'avenir reposaient sur son +amour pour Marie-Anne. + +Cet amour lui échappant, l'édifice enchanté de ses espérances +s'écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines. + +Sans Marie-Anne, il n'apercevait ni but, ni sens à son existence. + +C'est qu'il ne s'abusait pas. Si tout d'abord son rendez-vous pour le +lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y +réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien, +puisque tout dépendait d'une volonté étrangère, la volonté de M. +Lacheneur. + +Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L'heure +du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d'avaler +une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se +retirer. + +M. d'Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne +se permirent aucune observation. + +Ils respectaient cette douleur qu'ils étaient si dignes de partager. +Ils savaient qu'il est de ces chagrins cuisants qui s'irritent de +toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que +soit la main qui les panse. + +--Pauvre Maurice!... murmura Mme d'Escorval, dès que son fils se fut +retiré. + +Et son mari ne répondant pas: + +--Peut-être, ajouta-t-elle d'une voix hésitante, peut-être serait-il +sage à nous de ne pas l'abandonner seul aux inspirations de son +désespoir. + +Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l'horrible appréhension +de sa femme. + +--Nous n'avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j'ai entendu +Marie-Anne promettre à Maurice de l'attendre demain au bois de la +Rèche. + +La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s'était +glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais +elle était mère, elle voulait savoir. + +Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement +la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes +rêveries, qu'il n'entendit rien et ne soupçonna même pas la +sollicitude qui veillait sur lui. + +Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d'appui, le front +entre ses mains, et il regardait... + +Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger +brouillard blanc qui indiquait le cours de l'Oiselle, il apercevait +la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses +toits dentelés. + +Que de fois il l'avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce +château qui abritait ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux +au monde. + +De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son coeur +battait plus fort quand il les voyait s'éclairer. + +--Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille... +Elle s'agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après +celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu... + +Mais ce soir, il n'avait pas à attendre qu'une lumière brillât +derrière les vitres de cette fenêtre chérie. + +Marie-Anne n'était plus à Sairmeuse... elle en avait été chassée. + +Où était-elle, maintenant?... Elle n'avait plus d'autre asile, elle, +accoutumée aux recherches de la richesse, qu'une misérable masure +couverte de chaume, dont les murs n'étaient même pas blanchis à la +chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la +grande route et boueux en hiver. + +Elle en était réduite à garder pour elle-même l'aumône que, charitable +en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens. + +Que faisait-elle à cette heure?... Elle pleurait sans doute... + +À cette idée, le coeur du pauvre Maurice se brisait. + +Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement +s'illuminer le château de Sairmeuse? + +Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de +Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique +demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire +possession de ce château dont M. de Sairmeuse n'avait pas franchi le +seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas. + +Maurice vit les lumières courir d'étage en étage, de chambre en +chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s'éclairèrent. + +À ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage. + +Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d'une vierge, +où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée. + +Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils +parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait +peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir +examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s'entourer les +jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre +inachevée laissée sur le pupitre... + +Jamais avant cette soirée Maurice n'eût voulu croire qu'on pouvait +haïr quelqu'un autant qu'il haïssait ces Sairmeuse. + +Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à +songer à ce qu'il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une +inextricable situation. + +Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine, +redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme +d'Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre +quelque chose; il ne s'apercevait pas que depuis la veille au matin il +n'avait rien mangé. + +Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit. + +Les landes de la Rèche étant situées de l'autre côté de l'Oiselle, +Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y +avait un bac, à une portée de fusil d'Escorval. Quand il arriva au +bord de l'eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui +attendaient le passeur. + +Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta. + +--Pour vrai, c'est vrai, disait un gros garçon à l'air réjoui, et moi +qui vous parle, je l'ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau, +hier soir... Il ne se tenait pas de joie... «Je vous invite tous à la +noce! criait-il, j'épouse la fille de M. Lacheneur, c'est décidé.» + +Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton +sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu'il perdit jusqu'à la faculté de +réfléchir. + +--Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu'il +en était amoureux... c'est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il +la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que +le père a été dans les grandeurs, il n'a rien osé dire... dès qu'il +l'a su tombé, il s'est déclaré et on a topé. + +--Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux. + +--Tiens!... pourquoi donc? + +--S'il est ruiné, comme on dit... + +Les autres éclatèrent de rire. + +--Ruiné!... M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce... +Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous... +On sait ce qu'on sait... Le croyez-vous donc assez bête pour n'avoir +rien mis de côté, en vingt ans!... Il en a placé, allez, de cet +argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même +il parait qu'il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n'est pas +possible... + +--Vous mentez!... interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte +Sairmeuse aussi pauvre qu'il y était entré. + +En reconnaissant le fils de M. d'Escorval, les paysans étaient devenus +fort penauds. Mais lui, en intervenant, s'était enlevé tout moyen de +se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des +choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu'il pense +devoir être agréable à qui l'interroge; il a peur de se compromettre. + +Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut +traversé l'Oiselle. + +--Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c'est impossible! +c'est impossible!... + + + + +IX + + +Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le +rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle. + +La nature y semble maudite, rien n'y vient. La boue s'y détrempe +contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la +patience opiniâtre des paysans s'y est émoussée comme le fer des +outils. + +Quelques chênes rabougris s'élevant de place en place au-dessus des +genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture. + +Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y +poussent droits et forts. Les eaux de l'hiver ont charrié dans +quelques replis de terrain assez d'humus pour donner la vie à des +clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales +s'accrochent aux branches voisines. + +En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi. +Il s'était cru en retard et il était en avance de plus d'une heure. + +Il s'assit sur un quartier de roche d'où il découvrait toute la lande, +et il attendit. + +Le temps était magnifique, l'air enflammé. Le soleil d'août dans +toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des +dernières pluies. + +Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la +campagne, pas un bourdonnement d'insecte, pas un frémissement de brise +dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portât le regard, rien +ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes. + +Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte +de son coeur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de +solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées, +plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à +la bise de novembre. + +Avec le malheur, l'expérience lui venait vite, et cette science +cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les +illusions. + +Ce n'est que depuis qu'il avait entendu causer les paysans qu'il +comprenait bien l'horreur de la situation de M. Lacheneur. Précipité +brusquement des hauteurs sociales qu'il avait atteintes, il ne +trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on +le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur, +criaient les autres. Il n'avait plus de condition sociale. Il était +l'homme tombé, celui qui a été et qui n'est plus... + +Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à +expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées?... + +Cette réflexion faisait frémir Maurice. Rapprochant des cancans des +paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur, +il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage +de Marie-Anne et de Chanlouineau n'était pas si absurde qu'il l'avait +jugée tout d'abord. + +Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan +sans éducation?... Par calcul? Non, puisqu'il repoussait une alliance +dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Par amour-propre +alors?... Peut-être ne voulait-il pas qu'il fût dit qu'il dût quelque +chose à un gendre... + +Maurice épuisait tout ce qu'il avait de pénétration à chercher le +mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la +lande, une femme apparut: Marie-Anne. + +Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n'osa +quitter l'ombre des arbres. + +Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en +jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans +surprise, qu'elle était tête nue, et qu'elle n'avait sur les épaules +ni châle ni écharpe. + +Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d'elle, et +lui prit la main qu'il porta à ses lèvres. + +Mais cette main qu'elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la +retira doucement avec un geste si triste qu'il eût bien dû comprendre +qu'il n'était plus d'espoir. + +--Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n'ai pu soutenir +l'idée de votre inquiétude... Je trahis en ce moment la confiance +de mon père... il a été obligé de sortir, je me suis échappée... Et +cependant je lui ai juré, il n'y a pas deux heures, que je ne vous +reverrais jamais... Vous l'entendez: jamais. + +Elle parlait vite, d'une voix brève, et Maurice était confondu de la +fermeté de son accent. + +Moins ému, il eût vu combien d'efforts ce calme apparent coûtait +à cette jeune fille si vaillante. Il l'eût vu, à sa pâleur, à la +contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu'elle avait +vainement baignées d'eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la +nuit. + +--Si je suis venue, poursuivait-elle, c'est qu'il ne faut pas, pour +votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu'il reste, au fond de +votre coeur, l'ombre d'une pensée d'espérances... Tout est bien fini, +c'est pour toujours que nous sommes séparés!... Les faibles seuls +se révoltent contre une destinée qu'ils ne peuvent changer; +résignons-nous... Je voulais vous voir une dernière fois et vous +dire cela... Ayons du courage, Maurice... Partez, quittez Escorval, +oubliez-moi... + +--Vous oublier, Marie-Anne! s'écria le malheureux, vous oublier!... + +Il chercha du regard le regard de son amie, et l'ayant rencontré, il +ajouta d'une voix sourde: + +--Vous m'oublierez donc, vous?... + +--Moi je suis une femme, Maurice... + +Mais il l'interrompit. + +--Ah! ce n'est pas là ce que j'attendais, prononça-t-il. Pauvre +fou!... Je m'étais dit que vous sauriez trouver dans votre coeur de +ces accents auxquels le coeur d'un père ne saurait résister. + +Elle rougit faiblement, hésita, et dit: + +--Je me suis jetée aux pieds de mon père... il m'a repoussée. + +Maurice fut anéanti, mais se remettant: + +--C'est que vous n'avez pas su lui parler, s'écria-t-il avec une +violence inouïe, mais je le saurai, moi!... Je lui donnerai de telles +raisons qu'il faudra bien qu'il se rende. De quel droit son caprice +briserait-il ma vie!... Je vous aime... de par mon amour vous êtes +à moi, oui, plus à moi qu'à lui!... Je lui ferai entendre cela, vous +verrez... Où est-il, où le rencontrer à cette heure?... + +Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne +l'arrêta par le bras. + +--Restez, commanda-t-elle, restez!... Vous ne m'avez donc pas +comprise, Maurice?... Eh bien! sachez toute la vérité. Je connais +maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais +mourir de sa résolution, je l'approuve... N'allez pas trouver mon +père... Si, touché de vos prières, il accordait son consentement, +j'aurais l'affreux courage de refuser le mien!... + +Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l'éclaira pas. +Sa tête s'égara, et sans conscience de l'abominable injure qu'il +adressait à cette femme tant aimée: + +--Est-ce donc pour Chanlouineau, s'écria-t-il, que vous gardez votre +consentement?... Il le croit, puisqu'il va disant partout que vous +serez bientôt sa femme... + +Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair +même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le +regard dont elle accabla Maurice. + +--Dois-je m'abaisser jusqu'à me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer +que si je soupçonne ce qu'ont pu projeter mon père et Chanlouineau, +je n'ai pas été consultée? Me faut-il vous apprendre qu'il est des +sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J'ai trouvé en moi +assez de dévouement pour renoncer à l'homme que j'avais choisi... Je +ne saurais me résoudre à en accepter un autre. + +Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui +de la sublime expression du visage de Marie-Anne. + +La raison lui revenait, il sentait l'indignité de ses soupçons, il se +faisait horreur pour avoir osé les exprimer. + +--Oh! pardon!... balbutia-t-il, pardon!... + +Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces +événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les +réticences de Marie-Anne!... + +Il cherchait une idée de salut; il crut l'avoir trouvée. + +--Il faut fuir! s'écria-t-il, partir à l'instant, sans retourner la +tête!... Avant la nuit nous aurons passé la frontière... + +Les bras étendus, il s'avançait comme pour prendre possession de +Marie-Anne, et l'entraîner, elle l'arrêta d'un seul regard. + +--Fuir!... dit-elle d'un ton de reproche, fuir!... et c'est vous, +Maurice, qui me conseillez cela. Quoi!... le malheur frappe à coups +redoublés mon pauvre père, et j'ajouterais ce désespoir et cette honte +à ses douleurs!... La solitude s'est faite autour de lui, ses amis +l'ont abandonné, et moi, sa fille, je l'abandonnerais!... Ah! je +serais, si j'agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des +créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce +que j'ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être +résolue au parti extrême que vous m'offrez... je serais sortie en +plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n'est pas le monde +que je crains, moi!... Mais si on fuit le château d'un père riche et +heureux, on ne déserte pas la masure d'un père désespéré et misérable. +Laissez-moi, Maurice, où m'attache l'honneur... Je saurai devenir +paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez... je n'ai pas trop +de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu'on ne saurait être +complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli... + +Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit +tourner la tête. + +À dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son +fusil de chasse. + + + + +X + + +Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la +première nuit de sa Restauration, ainsi qu'il disait. + +Si inaccessible qu'il se prétendît aux émotions qui agitent les gens +du commun, les scènes de la journée l'avaient profondément remué. + +Il n'avait pu se défendre de plus d'un retour vers le passé, lui qui +cependant s'était fait une loi de ne jamais réfléchir. + +Tant qu'il avait été sous les yeux des paysans ou des convives du +château de Courtomieu, il avait mis son honneur à paraître froid ou +insouciant. Une fois enfermé dans sa chambre, il s'abandonna sans +contrainte à l'excès de sa joie. + +Elle était immense et tenait presque du délire. + +Seul, il eût pu dire, mais il s'en fût bien gardé, quel prodigieux +service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse. + +Ce malheureux qu'il payait de la plus noire ingratitude, cet homme +probe jusqu'à l'héroïsme qu'il avait traité comme un valet infidèle, +venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie. + +Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse à l'abri d'une +misère non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il +redoutait... + +Celui-là eût bien ri, à qui on eût dit cela dans le pays. + +--Allons donc! eût-il répondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse +possèdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-être, on +n'en connaît pas le nombre. + +Cela était vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des +successions de la duchesse et de lord Holland, n'avaient pas été +légués au duc. + +Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa +guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait à +son fils, à son fils seul. + +Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes, +pas de quoi vivre, strictement parlant. + +Certes, jamais Martial n'avait dit un mot qui put donner à soupçonner +qu'il avait l'intention de s'emparer de l'administration de ses biens, +mais ce mot, il pouvait le dire... + +N'y avait-il pas lieu de croire qu'il le dirait fatalement quelque +jour, tôt ou tard?... + +Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l'entendre, s'avouant, à +part soi, qu'à la place de son fils il l'eût dit depuis longtemps. + +Rien qu'en songeant à cette éventualité, il frémissait. + +Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin +à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui +faudrait baser ses dépenses. + +Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à +puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables... + +--Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement... +Que Martial se marie, que l'ambition le prenne, qu'il soit mal +conseillé... c'en est fait. + +Lorsqu'il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils +comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire +dans ses yeux quantité de pensées qui n'y étaient pas. Et selon qu'il +le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou +s'effrayait davantage. + +Parfois il mettait les choses au pis. + +--Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute +sa fortune, et me voilà sans pain... + +Cette continuelle appréhension d'un homme qui jugeait les sentiments +des autres sur les siens, n'était-elle pas un épouvantable châtiment? + +Ah!... ils n'eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les +misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse +étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent. + +Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou. + +--Que suis-je? s'écriait-il, écumant de rage; un jouet entre les mains +d'un enfant. J'appartiens à mon fils. Que je lui déplaise, il me +brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis +de tout, c'est qu'il le veut bien; il me fait l'aumône de mon luxe et +de ma grande existence... Mais je dépens d'un moment de colère, de +moins que cela, d'un caprice... + +Avec de telles idées, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer +son fils. + +Il le haïssait. + +Il lui enviait passionnément tous les avantages qu'il lui voyait, +ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son +intelligence, qu'on disait supérieure. + +On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des +pères!... + +Enfin, cela était ainsi!... + +Seulement, rien n'apparut à la surface de ces misères intérieures, et +Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s'il surprit le +secret de son père, il n'en laissa rien voir et n'en abusa pas. + +Ils étaient parfaits l'un pour l'autre, le duc bon jusqu'à la plus +extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations +n'étaient pas celles d'un père et d'un fils, l'un craignant toujours +de déplaire, l'autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur +un pied d'égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n'ayant +même pas l'un pour l'autre de ces secrets que commande la pudeur de la +famille... + +Eh bien! c'est cette horrible situation que dénouait Lacheneur. + +Propriétaire de Sairmeuse, d'une terre de plus d'un million, le duc +échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté!... + +Aussi que de projets en cette nuit!... + +Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l'ami du roi; +n'avait-il pas le droit d'aspirer à tout? + +Lui qui avait épuisé jusqu'au dégoût, jusqu'à la nausée tous les +plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter +les délices du pouvoir qu'il ne connaissait pas... + +Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de +moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France. + +Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial. + +En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait +parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette +rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n'avait pas contenté sa +curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu. + +Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les +pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de +son enfance lui revenaient en foule. + +Lacheneur n'avait-il pas tout respecté!... Le duc retrouvait toutes +choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées, +laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu'il les avait +quittées. + +Lorsqu'il eut tout vu: + +--Décidément, marquis, s'écria-t-il, ce Lacheneur n'est pas un +aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner +beaucoup, en faveur du soin qu'il a pris de notre maison en notre +absence... + +Martial resta sérieux. + +--Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par +une belle et large indemnité. + +Ce mot fit bondir le duc. + +--Une indemnité!... s'écria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien! +et mes revenus?... N'ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir +le chevalier de La Livandière?... + +--Le chevalier n'est qu'un sot!... déclara Martial. Il a oublié que +Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu'il est de +notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille +francs... ce sera d'ailleurs d'une bonne politique en l'état des +esprits, et Sa Majesté vous en saura gré... + +Politique... état des esprits... Sa Majesté... On eût obtenu bien des +choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots. + +--Jarnibieu!... s'écria-t-il, cent mille livres!... comme vous +y allez!... Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune!... +Cependant, si c'est bien votre avis... + +--Eh!... monsieur, ma fortune n'est-elle pas la vôtre!... Oui, je vous +ai bien dit mon opinion. C'est à ce point que, si vous le permettez, +je verrai Lacheneur moi-même et je m'arrangerai de façon à ne pas +blesser sa fierté. C'est un dévouement qu'il nous faut conserver... + +Le duc ouvrait des yeux immenses. + +--La fierté de Lacheneur!... murmura-t-il. Un dévouement à +conserver... Que me chantez-vous là?... D'où vous vient cet intérêt +extraordinaire?... + +Il s'interrompit, éclairé par un rapide souvenir. + +--J'y suis! reprit-il; j'y suis!... Il a une jolie fille, ce +Lacheneur... + +Martial sourit sans répondre. + +--Oui, jolie comme un coeur, poursuivit le duc, mais cent mille livres... +jarnibieu!... c'est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez... + +C'est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se +mit en route, armé d'un fusil qu'il avait trouvé dans une des salles +du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre. + +Le premier paysan qu'il rencontra lui indiqua le chemin de la masure +qu'habitait désormais M. Lacheneur... + +--Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois +de sapins sur votre gauche, traversez-le... + +Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il +s'approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d'Escorval, et obéissant à +une inspiration de colère, il s'arrêta, laissant tomber lourdement à +terre la crosse de son fusil. + + + + +XI + + +Aux heures décisives de la vie, quand l'avenir tout entier dépend +d'une parole ou d'un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent +traverser l'esprit dans l'espace de temps que brille un éclair. + +À la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première +idée de Maurice d'Escorval fut celle-ci: + +--Depuis combien de temps est-il là? Nous épiait-il, nous a-t-il +écoutés, qu'a-t-il entendu?... + +Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le +frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps. + +La pensée de Marie-Anne l'arrêta. + +Il entrevit les résultats possibles, probables même, d'une querelle +née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu'en fût l'issue, +perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et +la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant, +par son fait, la fable du pays, montrée au doigt... et il eut assez de +puissance sur soi pour maîtriser sa colère. + +Tout cela ne dura pas la moitié d'une seconde. + +Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers +Martial: + +--Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d'une voix affreusement +altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin... + +L'expression trahissait ses sages intentions. Un «passez votre chemin» +bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d'étranger +était la plus sanglante injure qu'on jetait alors à la face des +anciens émigrés revenus avec les armées alliées. + +Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose +insolemment nonchalente. + +Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et +répondit: + +--C'est vrai... je me suis égaré. + +Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien +que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens. +Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient +laisser l'ombre d'un doute. Si l'un restait ramassé sur lui-même, +comme pour bondir en avant, l'autre serrait le double canon de son +fusil, tout prêt à se défendre... + +Le silence de près d'une minute qui suivit, fut menaçant comme ce +calme profond qui précède l'orage... Martial à la fin le rompit: + +--Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur +netteté, reprit-il d'un ton léger, voici plus d'une heure que je +cherche la maison où s'est retiré M. Lacheneur... + +--Ah!... + +--Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père. + +D'après ce qu'il savait, Maurice crut deviner qu'il s'agissait de +quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces. + +--Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de +Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. l'abbé Midon... + +Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas. +Il venait de se jurer qu'il resterait calme quand même, et il était de +force à se tenir parole. + +--Si ces relations, ce qu'à Dieu ne plaise! prononça-t-il, sont jamais +rompues, croyez, monsieur d'Escorval, qu'il n'y aura pas de notre +faute... + +--Ce n'est pas ce qu'on prétend. + +--Qui, on...? + +--Tout le pays. + +--Ah!... Et que dit-il?... + +--La vérité... Il est de ces offenses qu'un homme d'honneur ne saurait +oublier ni pardonner. + +Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d'un air grave. + +--Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement. +Permettez-moi d'espérer que M. Lacheneur sera moins sévère que vous, +et que son ressentiment,--juste, j'en conviens--tombera devant...--il +hésitait--devant des explications loyales. + +Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce +possible!... + +Martial profita de l'effet produit pour s'avancer vers Marie-Anne et +s'adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice +pour rien. + +--Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n'en doutez +pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... À qui fera-t-on entendre +que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dévoué de notre +famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé +service! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel +que le vôtre sont faits pour s'estimer. J'avoue que, dans la scène +d'hier, M. de Sairmeuse n'a pas eu le beau rôle, mais ma démarche +d'aujourd'hui prouve ses regrets... + +Certes, ce n'était plus là le ton cavalier qu'avait pris Martial +quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place +de l'église. + +Il s'était découvert, il restait à demi-incliné, et il s'exprimait +d'un ton de respect profond, comme s'il eût eu devant lui une fière +duchesse, et non l'humble fille de ce «maraud» de Lacheneur. + +Était-ce simplement une manoeuvre de roué? Subissait-il, sans trop +s'en rendre compte, l'ascendant de cette jeune fille si étrange?... +C'était l'un et l'autre. Mais il lui eût été difficile de dire où +cessait le voulu et où commençait l'involontaire. + +Cependant il continuait: + +--Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert... L'exil, +loin de la France, est lourd à porter!... Mais si les chagrins et les +déceptions ont aigri son caractère, ils n'ont pas changé son coeur. +Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que +j'ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l'avouer? +le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d'un +enfant... Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis +vingt ans... On l'a abusé par des rodomontades ridicules... Enfin, +nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur +avaient trouvé le secret d'indisposer mon père contre lui... + +On eût juré qu'il disait la vérité, tant sa voix était persuasive, +tant l'expression de son visage, son regard, son geste, étaient +d'accord avec ses paroles. + +Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu'il mentait et mentait +impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que +donna le commerce de la «haute société,» et qu'il ignorait, lui... + +Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie?... + +--Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j'ai souffert hier, +dans cette petite salle du presbytère?... Non, je ne me rappelle pas, +en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l'héroïsme de M. +Lacheneur. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation, +sans faste, il se dépouillait volontairement d'une fortune... et on le +rudoyait. Cet excès d'injustice me faisait horreur. Et si je n'ai +pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c'est que la +contradiction irrite mon père jusqu'à la folie... Mais à quoi bon +protester?... Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus +puissant que toutes mes paroles. Vous n'étiez pas hors du village, que +déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait: «J'ai eu +tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le +premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, _et obtenez +qu'il oublie_...» + +Marie-Anne, plus rouge qu'une pivoine, baissait les yeux, horriblement +embarrassée. + +--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père... + +--Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera +à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M. +Lacheneur qu'il accepte les justes réparations qui lui sont dues... et +il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause... Qui donc +résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants... + +Si inexpérimenté que fût Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre +les projets de Martial. Cet homme, qu'il haïssait déjà mortellement, +osait parler d'amour à Marie-Anne devant lui, Maurice... C'est-à-dire +que, depuis une heure, il le bafouait et l'outrageait; il se jouait +abominablement de sa simplicité. + +La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son +cerveau. + +Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le +fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança +plutôt à dix pas, en s'écriant: + +--Ah! c'est trop d'impudence à la fin, marquis de Sairmeuse!... + +L'attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui. +La violence du choc l'avait fait tomber un genou en terre; sans se +relever, il arma son fusil, prêt à faire feu. + +Ce n'était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se +colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas, +qu'il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher +du bout du doigt. + +Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne +l'attendait, la souhaitait même depuis un moment. + +Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle +était femme et n'avait pu se méprendre à l'accent du jeune marquis de +Sairmeuse. + +Il était évident qu'il «lui faisait la cour.» Et avec quelles +intentions!... il n'était que trop aisé de le deviner. + +Son trouble, pendant que le marquis parlait d'une voix de plus en plus +tendre, venait de la stupeur et de l'indignation qu'elle ressentait +d'une si prodigieuse audace. + +Comment, après cela, n'eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à +une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice! + +Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à +s'entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas. + +Le devoir de Maurice n'était-il pas de la défendre quand on +l'insultait! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la +flétrissante galanterie d'un libertin? Elle eût rougi, elle qui était +l'énergie même, d'aimer un être faible et pusillanime. + +Mais toute intervention était inutile. + +Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois +qu'elle éclaire. + +Maurice comprit qu'il est de ces injures qu'on ne doit pas paraître +soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les +adresse. + +Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C'était affaire à +lui d'expliquer les motifs de son agression. + +Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une +si puissante réaction, qu'il recouvra, comme par magie, tout son +sang-froid et le libre exercice de ses facultés. + +--Oui, reprit-il d'un ton de défi, c'est assez d'hypocrisie, +monsieur!... Oser parler de réparations après le traitement que +vous et les vôtres lui avez infligé, c'est ajouter à l'affront une +humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas. + +Martial avait désarmé son fusil; il s'était relevé, et il époussetait +le genou de son pantalon, où s'étaient attachés quelques grains de +sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre. + +Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait +la véritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il +s'avouait, qu'emporté par l'étrange impression que produisait sur lui +Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n'en était pas +absolument mécontent. + +Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu'il +s'imaginait avoir eue jusqu'à ce moment. + +--Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant +alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle +Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'espère... + +--Vous me l'avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien +n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous +indiquera la maison du baron d'Escorval. + +--Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux +de mes amis... + +--Oh!... quand il vous plairai... + +--Naturellement... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel +mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et +prétendez le défendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos +droits? + +Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu +au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne. + +--Mes droits, répondit-il, sont ceux de l'amitié... Si je vous dis +que vos démarches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur +n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous +déguisiez l'aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour +faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est +son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs +de Sairmeuse!... vous l'avez élevé à mille pieds de votre fausse +grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j'écrase, +moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de +vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront +jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il +ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira: +«Ces gens-là me doivent tout!» + +Sa parole enflammée avait une telle puissance d'émotion, que +Marie-Anne ne sut pas résister à l'inspiration qu'elle eut de lui +serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit. + +--Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a +eu hier l'honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa +fille... + +--Et je l'ai refusée!... cria une voix terrible. + +Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même +mouvement de surprise et d'effroi. + +M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait +Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants. + +--Oui, je l'ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas +que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m'avez-vous juré +ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des +rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez à la maison, à +l'instant... + +--Mon père... + +--Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne. + +Elle obéit et s'éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où +se lisait un adieu qu'elle croyait devoir être éternel. + +Dès qu'elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant +Maurice, les bras croisés: + +--Quant à vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'espère ne plus +vous reprendre à rôder autour de ma fille... + +--Je vous jure, monsieur... + +--Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de détourner +une jeune fille de son devoir, qui est l'obéissance... Vous venez +de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la +mienne... + +Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur +l'interrompit. + +--Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis. + +Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque +jusqu'au sentier qui traversait le bois de la Rèche. + +Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui +dire à l'oreille, et de son ton amical d'autrefois: + +--Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre +toutes mes précautions inutiles!... + +Il suivit de l'oeil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette +scène, stupéfié de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement +quand il le vit hors de la portée de la voix qu'il revint à Martial. + +--Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis, +dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous +cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend +pour se rendre au château de Courtomieu. + +Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta: + +--Et nous, en route!... + +Mais Martial l'arrêta d'un geste. + +--Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où +il m'a envoyé... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part... + +--Chez moi?... + +--Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter +l'expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le +curé Midon... + +Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un +rare bonheur d'expression, se mit à répéter au père l'histoire qu'il +venait de conter à la fille. + +À l'entendre, son père et lui étaient désespérés... Se pouvait-il que +M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s'était-il +retiré si précipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa +disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent +mille francs, davantage même... + +Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut +fini, il répondit respectueusement mais froidement qu'il réfléchirait. + +Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès +que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations. + +--Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il. + +Mais M. Lacheneur haussa les épaules. + +--Comme cela, fit-il, tu crois que c'est à moi qu'on offre tout cet +argent? + +--Dame!... j'ai des oreilles... + +--Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu'elles +entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux +beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il +voudrait en faire sa maîtresse... + +Chanlouineau s'arrêta court, l'oeil flamboyant, les poings crispés. + +--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à +vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez. + + + + +XII + + +--Non, décidément, je n'ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse +comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa +beauté est divine!... + +Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à +M. Lacheneur. + +Au risque de s'égarer, il avait pris au plus court, et il s'en allait +à travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour +sauter les fossés. + +Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à +se représenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante +et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se +redressant superbe de fierté. + +--Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous +cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie! +Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses +deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbécile +d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne +fut-ce qu'une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou +d'elle!... + +Lui-même l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel +nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui +frémissaient en lui. + +--Ah!... n'importe, s'écria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je +l'aurai. + +En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique +de l'entreprise, avec la sagacité d'une expérience souvent mise à +l'épreuve. + +Son début, force lui était d'en convenir, n'avait été ni heureux ni +adroit. + +--C'est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment, +moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des +réalités!... + +Il est sûr que l'épreuve qu'il venait de tenter était faite pour +porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été +repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur +ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que +froidement ses avances et l'offre d'une véritable fortune. + +En outre, il se rappelait l'oeil terrible de Chanlouineau. + +--Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un +signe de Marie-Anne, il m'eût écrasé comme un oeuf, sans souci de +mes aïeux. Ah ça! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois +poursuivants en ce cas. + +Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus +elle irritait sa passion. + +--Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir +ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques +entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de +Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout +tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j'ai +produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai été hardi, et ce sera +bien le diable si elle n'est pas touchée et flattée de ce triomphe de +sa beauté. Reste le d'Escorval. + +C'était là que le bât blessait Martial, ainsi qu'il se le répétait en +ce langage trivial qu'on emploie vis-à-vis de soi. + +Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa +colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle. + +Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour +Chanlouineau?... Et encore dans quel but?... + +--En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de +demander compte à ce petit d'Escorval de son insolence. Digérer +un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est +incontestable; peut-être s'avisera-t-il de venir me provoquer de +nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour +que je n'aie aucune satisfaction à lui refuser. D'un autre côté, si +j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête, +Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne +chose en échange d'un petit expédient pour le forcer à quitter le +pays. + +Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni +prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait +à l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas +précipités derrière lui. + +Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des +signes, il s'arrêta. + +C'était Chupin et un de ses fils. + +Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'était faufilé parmi les gens +chargés d'aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait +déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir +indispensable. + +--Ah! monsieur le marquis, s'écria-t-il dès qu'il fut à portée de la +voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc... + +--Bien, dit sèchement Maurice, je rentre. + +Mais Chupin n'était plus susceptible, et si fâcheux que fût l'accueil, +il ne s'en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près +pour être entendu. + +Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit +de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M. +Lacheneur. + +Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu'un autre? Avait-il deviné +quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?... + +À l'entendre, Lacheneur--il ne disait plus: Monsieur--n'était +définitivement qu'un scélérat, la restitution de Sairmeuse n'était +qu'une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs, +puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne. + +Si le vieux maraudeur n'avait que des soupçons, Martial les changea en +certitude par sa vivacité à demander: + +--Comment, Mlle Lacheneur va se marier. + +--Oui, monsieur le marquis. + +--Et avec qui?... + +--Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien, +que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait +manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si +Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la +mènerait pas à la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle +fille. + +--Est-ce positif ce que vous dites là?... + +--À ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à +Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et +qu'on va publier les bans... + +Et se retournant vers son fils: + +--Pas vrai... garçon? demanda-t-il. + +--Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n'avait ouï rien de +pareil. + +Martial se tut, honteux peut-être de s'être laissé prendre aux amorces +de ce vieux, mais satisfait d'être averti de cette circonstance si +importante. + +Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de +mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait +quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif, +eût-il refusé sa fille à Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la +donner à un paysan?... + +Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à +Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace +sablé qui s'étendait entre le parterre et le perron du château, se +trouvaient amoncelés toutes sortes d'effets d'habillement, du linge, +de la vaisselle, des meubles... On eût dit un déménagement. Une +demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce +remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres. + +Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avança donc vers son père, +et après l'avoir respectueusement salué: + +--Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il. + +M. de Sairmeuse éclata de rire. + +--Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C'est cependant bien +simple. Qu'un maître légitime, à son retour, couche dans les draps +d'un usurpateur, c'est charmant pour une première nuit, pour une +seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait +que j'étais chez lui, et ça m'assassinait. J'ai donc fait rassembler +et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n'est pas +de l'ancien mobilier du château... On va charger le tout sur une +charrette et le lui porter... + +Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d'être arrivé si à point. +Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances. + +--Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il. + +--Hein!... pourquoi? Qui m'en empêcherait, je vous prie? + +--Personne assurément... Mais vous réfléchirez qu'un homme qui ne +s'est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards... + +Le duc parut abasourdi. + +--Des égards!... s'écria-t-il, ce maraud a droit à des égards!... +Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c'est-à-dire +vous lui donnez--car il n'est que juste que vous fassiez la guerre à +vos dépens--vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se +tient pas pour content, il lui faut encore des égards!... Accordez-lui +en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j'ai +résolu... + +--Eh bien!... moi, monsieur, j'y regarderais à deux fois, à votre +place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c'est très-bien. Mais où en +est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il +revenait sur sa parole?... Où sont vos titres de propriété?... + +M. de Sairmeuse devint vert. + +--Jarnibieu! s'écria-t-il, je n'avais pas pensé à cela... Holà! vous +autres, qu'on me rentre toute cette dépouille, et promptement!... + +Et comme on lui obéissait: + +--Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à +Courtomieu, d'où on nous a déjà envoyé chercher deux fois... Il s'agit +d'une affaire d'une importance extrême. + + + + +XIII + + +Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus +magnifique habitation de l'arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse +s'enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et +ses eaux jaillissantes. + +On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée, +très-laide, et qui gâtait absolument l'harmonie du paysage. Elle avait +cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu'il disait, et, +pour cette raison, il la considérait comme un chef-d'oeuvre. + +Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande +route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie +profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse. + +Cette rêverie, le marquis pensait bien l'avoir causée. + +--Voilà, se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat +de mon adroite manoeuvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne +sera pas légalisée, j'obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai... +oui, tout. Et s'il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa +table. + +Il se trompait. Le duc avait déjà oublié cette affaire; ses +impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur +le sable. + +Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au +cocher de marcher au pas: + +--Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous êtes décidément +amoureux de cette petite Lacheneur?... + +Martial ne put s'empêcher de tressaillir. + +--Oh!... amoureux, fit-il d'un ton léger, ce serait peut-être beaucoup +dire. Mettons qu'elle m'inspire un goût assez vif, ce sera suffisant. + +Le duc regardait son fils d'un air narquois. + +--En vérité, vous me ravissez!... s'écria-t-il. Je craignais que cette +amourette ne dérangeât, au moins pour l'instant, certains plans que +j'ai conçus... J'ai des vues sur vous, marquis!... + +--Diable!... + +--Oui, j'ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en +détail... Je me borne pour aujourd'hui à vous recommander d'examiner +Mlle Blanche de Courtomieu. + +Martial ne répondit pas. La recommandation était inutile. Si Mlle +Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis +un moment le souvenir de Marie-Anne s'effaçait sous l'image radieuse +de Blanche. + +--Mais avant d'arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père... +Il est fort de mes amis et je le sais par coeur. Vous avez entendu des +faquins me reprocher ce qu'ils appelaient mes préjugés, n'est-ce pas? +Eh bien! comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu'un insigne +jacobin. + +--Oh!... mon père... + +--Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon époque, on l'eût tenu, +lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement,--car il y +a un seulement,--les principes que j'affiche hautement, il les tient +enfermés dans sa tabatière... et fiez-vous à lui pour ne l'ouvrir +qu'au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses +opinions, en ce sens qu'il a été forcé de les cacher assez souvent. Il +les a cachées sous le Consulat, d'abord, quand il revint d'émigration. +Il les dissimula plus courageusement encore sous l'Empire... car il a +été quelque peu chambellan de «Buonaparte,» ce cher marquis... Mais, +chut! ne lui rappelez pas cet héroïsme: il le déplore depuis Lutzen. + +C'est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses +meilleurs amis. + +--L'histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l'histoire de ses +mariages... Je dis: «ses,» parce qu'il s'est marié un certain nombre +de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de +perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches +les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une +Cissé-Blossac... c'est celle qui a le plus duré; elle est morte vers +1809. À chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité +de terres ou des rentes. Si bien qu'à cette heure, il est aussi riche +que vous, marquis, et qu'il a des influences secrètes dans tous les +camps... Mais, Jarnibieu! j'oubliais un détail: il flaire, m'a-t-on +dit, l'influence du clergé, et il est devenu d'une haute piété. + +Il s'interrompit, la voiture venait de s'arrêter dans la cour +d'honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne +au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu'il ne prodiguait pas. + +C'était bien l'homme du portrait. + +Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu +portait une lévite infinie et des souliers à boucle d'or. La tête +qui surmontait cette immense charpente était remarquablement +petite,--signe de race,--couronnée de rares cheveux plats et +noirs,--il les teignait,--et éclairée par de gros yeux ronds et sans +chaleur. + +La morgue qui sied au gentilhomme et l'humilité qui convient au +chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant +combat. + +Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non +sans les combler de compliments débités d'une petite voix de tête, qui +étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons +de flûte sortant des flancs d'un ophicléide. + +--Enfin, vous voici... répétait-il; nous vous attendions pour +délibérer... c'est très-grave... très-délicat aussi. Il s'agit de +rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de +la Révolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos +amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet, +transformé en chambre du conseil... + +Martial frémit à l'idée de tout ce qu'il allait être obligé d'entendre +de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui +revenant à propos: + +--N'aurons-nous donc pas l'honneur, demanda-t-il, de présenter nos +respects à Mlle de Courtomieu?... + +--Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine, +répondit le marquis de Courtomieu d'un ton distrait... à moins +qu'elles ne soient au jardin... + +Cela pouvait signifier: «Allez-y, si bon vous semble!» Martial le prit +ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et +le marquis. + +Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il était +vide. + +--C'est bien, dit-il, je sais où est le jardin. + +Mais c'est en vain qu'il le parcourut en tout sens, ce jardin: +personne. + +Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l'ennemi, +quand, à travers le feuillage d'un berceau de jasmin, il crut +distinguer comme une robe blanche. + +Il s'avança doucement, et son coeur battit, quand il reconnut qu'il +avait bien vu. + +Mlle Blanche de Courtomieu était assise près d'une vieille dame, et +elle lui lisait à demi-voix une lettre. + +Il fallait qu'elle fût bien préoccupée, pour n'avoir pas entendu le +sable crier sous les bottes de Martial. + +Il était à dix pas d'elle, si près qu'il distinguait, par une +éclaircie des jasmins, jusqu'à l'ombre de ses longs cils. + +Il s'arrêta, retenant son haleine, s'abandonnant à une délicieuse +extase. + +--Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!... + +Belle, non!... Mais jolie à ravir l'imagination. En elle, tout +souriait au désir, ses grands yeux d'un bleu velouté et ses lèvres +entr'ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré +des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque +s'échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se +jouant, semblait allumer des étincelles. + +Peut-être l'eût-on souhaitée un peu plus grande... Mais elle avait le +charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait +des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles +d'une enfant. + +Hélas!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les +apparences du marquis de Courtomieu. + +Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d'âme d'un +vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité +de fille unique d'un grand seigneur archi-millionnaire, on l'avait +entourée de tant d'adulations! Le poison de la flatterie avait flétri +en leur germe toutes ses bonnes qualités. + +Elle n'avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible +qu'aux jouissances de la vanité ou de l'ambition satisfaites. Elle +pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d'un +amoureux... + +Si elle avait daigné remarquer Martial,--car elle l'avait +remarqué,--c'est que son père lui avait dit que ce jeune homme +emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus, +elle avait prononcé un «c'est bien, nous verrons!» à faire fuir un +prétendant à mille lieues... + +Cependant, Martial, craignant d'être surpris, s'avança et Mlle +Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée... + +Lui s'inclina bien bas, et d'une voix amicalement respectueuse: + +--M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l'imprudence de +m'apprendre où j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je ne me +suis plus senti le courage d'affronter des discussions graves... +seulement... + +Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta: + +--Seulement, je suis peut-être indiscret? + +--Oh! en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que +je viens de lire m'ait profondément émue... elle m'est adressée par +une pauvre enfant à qui je m'intéressais, que j'envoyais chercher, +parfois, quand je m'ennuyais: Marie-Anne Lacheneur. + +Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune +marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses +impressions. + +Il savait rester riant avec l'angoisse au coeur, grave quand le +fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets. + +Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de Mlle de +Courtomieu, son oeil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris +des autres, son oeil si clair se voila. + +--Elles se connaissent!... pensa-t-il. + +L'idée d'un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait +sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes +sortes de pudeurs inconnues. + +La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche +l'avait aperçu. + +--Qu'est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inquiète. + +Cependant, c'est avec le naturel parfait de l'innocence qu'elle +poursuivit: + +--Au fait, vous devez l'avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre +Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse? + +--Je l'ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial. + +--N'est-ce pas, qu'elle est remarquablement belle, et d'une beauté +tout étrange, et qui surprend? + +Un sot eût protesté. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette +faute. + +--Oui, elle est très-belle, dit-il. + +Cette soi-disant franchise déconcerta un peu Mlle Blanche, et c'est +avec un air d'hypocrite compassion qu'elle ajouta: + +--Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son père réduit à +bêcher la terre. + +--Oh!... vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours +Lacheneur de la gêne. + +--Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour +Marie-Anne? + +--Elle en a un tout trouvé, mademoiselle... J'ai ouï dire qu'elle +va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain +Chanlouineau. + +La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait +à un interrogatoire en règle, et il ne s'en apercevait pas. Elle +éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui +concernait Mlle Lacheneur. + +--Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c'est là le parti +qu'elle avait rêvé?... Enfin!... Dieu veuille qu'elle soit heureuse; +nul plus que nous ne le souhaite, car nous l'aimons beaucoup, ici... +oui, beaucoup. N'est-ce pas, tante Médie? + +Tante Médie, c'était la vieille demoiselle assise près de Mlle +Blanche. + +--Oui, beaucoup, répondit-elle. + +Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de +Courtomieu avait recueillie, et à qui Mlle Blanche faisait payer +chèrement son pain; elle l'avait dressée à jouer le rôle d'écho. + +--Ce qui me désole, reprit Mlle de Courtomieu, c'est que je vois +brisées des relations qui m'étaient chères... Mais écoutez plutôt ce +que Marie-Anne m'écrit. + +Elle retira de sa ceinture, où elle l'avait passée, la lettre de Mlle +Lacheneur, et lut: + +«Ma chère Blanche, + +«Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris +comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés +à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité; nous en avons +été punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure +tout est consommé... Celle que vous appeliez votre amie n'est plus +qu'une pauvre paysanne, comme sa mère...» + +Le plus subtil observateur eût été pris à l'émotion de Mlle Blanche. +On eût juré qu'elle avait mille peines à retenir ses larmes... +peut-être même en tremblait-il quelqu'une entre ses longs cils. + +La vérité est qu'elle ne songeait qu'à épier sur la figure de Martial +quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu'il était en +garde, il restait de marbre. + +Elle continua: + +«Je mentirais si je disais que je n'ai pas souffert de ce brusque +changement... Mais j'ai du courage, je saurai me résigner. J'aurai, je +l'espère, la force d'oublier, car il faut que j'oublie!... Le souvenir +des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères +présentes...» + +Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre. + +--Vous l'entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous +cette fierté? Et on nous accuse d'orgueil, nous autres filles de la +noblesse! + +Martial ne répondit pas. L'altération de sa voix l'eût trahi, il le +sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s'il lui eût +été donné de lire les dernières lignes de la lettre. + +«Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n'éprouve +aucune honte à vous demander de m'aider. Je travaille fort joliment, +comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies +si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd'hui même à +Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je +pourrais me présenter en me recommandant de votre nom.» + +Mais Mlle de Courtomieu s'était bien gardée de parler de cette requête +si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n'avait pas réussi: +tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer. + +Elle semblait avoir oublié «son amie,» et elle babillait le plus +gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue +par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus +élevé. + +C'était la discussion de l'Adresse au roi, qui s'agitait furieusement +dans le cabinet de M. de Courtomieu. Mlle Blanche s'arrêta. + +--J'abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je +vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être +là-haut. + +--Certes non! répondit-il en riant. Qu'y ferais-je? Le rôle des +hommes d'action ne commence qu'après que les orateurs sont enroués... + +Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une +énergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle +reconnaissait, pensait-elle, l'homme qui, selon son père, devait aller +si loin. + +Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la +grosse cloche qui annonçait les visiteurs. + +Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très-vivement: + +--Ah!... n'importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se +dit là-haut... Si je le demande à mon père, il se moquera de ma +curiosité... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à +la conférence, vous me diriez tout... + +Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse +s'inclina et obéit. + +--Elle me congédie, se disait-il en montant l'escalier, rien n'est +plus clair, et même, elle n'y met pas de façons... Mais pourquoi +diable me congédie-t-elle? + +Pourquoi?... C'est qu'un seul coup à la cloche annonçait une visite +pour Mlle Blanche, qu'elle attendait «son amie,» et qu'elle ne voulait +à aucun prix d'une rencontre de Martial et de Marie-Anne. + +Elle n'aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la +déchiraient... Telle était la logique de son caractère. + +Ses pressentiments d'ailleurs ne l'avaient pas trompée. C'était bien +Mlle Lacheneur qui l'attendait au salon. + +La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais +rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu'elle +subissait depuis deux jours. + +Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de «pratiques,» +était aussi calme et aussi naturelle qu'autrefois quand elle la priait +de venir passer une après-midi à Sairmeuse. + +Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s'embrassèrent, +les rôles furent-ils intervertis. + +C'était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui +sanglota. + +Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa +connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu'à l'occasion favorable +qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le +trouble de Martial. + +--Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de +Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité!... + +Si loyale était Marie-Anne, qu'elle ne voulut pas laisser peser cette +accusation sur l'homme qui avait si cruellement traité son père. + +--Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait +faire, ce matin, des offres considérables, par son fils. + +Mlle Blanche se dressa comme si une vipère l'eût mordue. + +--Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne? +dit-elle. + +--Oui. + +--Serait-il allé chez vous?... + +--Il y allait... quand il m'a rencontrée, dans les bois de la Rèche... + +Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir +de l'impertinente galanterie de Martial. + +La sotte expérience de Mlle Blanche--elle était terriblement +expérimentée, cette fille qui sortait du couvent,--se méprit à ce +trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se +retira, elle eut la force de l'embrasser avec toutes les marques de +l'affection la plus vive. Mais elle suffoquait. + +--Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu'ils se sont rencontrés, +ils ont gardé l'un de l'autre une impression si profonde!... +S'aimeraient-ils donc déjà?... + + + + +XIV + + +Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu'il +entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'eût +probablement un peu étonnée. + +Il l'eût, à coup sûr, stupéfiée, s'il lui eût confessé en toute +sincérité ses impressions et ses réflexions. + +C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus +tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à +combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison. + +Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d'une discussion +enragée, ses impressions furent celles d'un homme à jeun arrivant au +dessert d'un déjeuner d'ivrognes. L'échauffement des autres redoubla +son sang-froid. + +Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions +grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de +Courtomieu. + +Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout. + +Il n'en était pas un dont le pur dévouement n'exigeât impérieusement +les récompenses les plus inouïes. C'est à peine si les modestes +déclaraient se contenter d'une recette générale, d'une préfecture ou +des épaulettes de lieutenant-général. + +De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches +amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l'oeil, +les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nommé président, +s'épuisait à répéter: + +--Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!... + +--Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à +grand'peine une violente envie de rire; fous à lier!... + +Mais il n'eut pas à rendre compte de cette séance, qu'interrompit par +bonheur l'annonce du dîner. + +Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne +songeait plus à interroger. + +Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de +ces personnages! + +Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un +n'était d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'à eux tous +ils étaient à peine aussi riches. + +Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur +absorbait despotiquement toutes ses facultés. + +Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le +départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi. + +L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait +les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les +conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu'il +serait son mari. + +Elle eût eu quelques jours d'irrésolution, vraisemblablement, sans le +mouvement de jalousie qui l'avait agitée. Mais, du moment où elle +put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu'une autre femme lui +disputerait Martial, elle le voulut... + +De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que +sous l'inspiration d'un de ces amours étranges où le coeur n'est pour +rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de +sang-froid, peuvent conduire aux pires folies. + +Que la femme dont l'ombre d'une réalité n'a jamais fait battre le +pouls plus vite lui jette la première pierre. + +Qu'elle fût vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si +toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'était pas sûre, c'est une +idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu. + +On lui avait tant dit, tant répété, qu'il s'estimerait heureux entre +tous l'homme qu'elle daignerait choisir! + +Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!... + +--D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les +glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne? + +«--Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce +que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le génie de la +coquetterie!...» + +Elle se sentait, en effet, assez d'habileté et de patience pour +prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à +éblouir, à fasciner Martial!... + +Quant à garder ce caractère, s'il lui déplaisait, après le mariage, +c'était une autre affaire!... + +Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle +Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie. + +Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en +furent frappés. + +D'une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais +Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien. +N'était-elle pas la plus riche héritière que l'on sût à dix lieues +à la ronde? Il n'est pas de médisance capable d'entamer le prestige +d'une dot d'un million comptant. + +--Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces +deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à +huit cent mille livres de rentes. + +Martial, lui, s'abandonnait sans défiance au charme de cette +situation. + +Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs, +dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de +l'enfant!... + +Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son +imagination flottant de l'une à l'autre s'enflammait de l'étrangeté du +contraste. + +Mlle Blanche l'avait fait placer près d'elle à table, et ils causaient +gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la +discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et +s'enflammait à mesure que se succédaient les services. + +Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient +du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes +baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux +Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur +pied... + +Le nom de d'Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des +verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement. + +Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d'une petite calotte +de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on fît les plus +actives démarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval. + +--La présence d'un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c'est +un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que +M. Fouché l'a couché sur ses listes, et qu'il est ici sous la +surveillance de la haute police. + +Ce discoureur avait dû au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la +plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il +ivre de rancune. + +On l'écoutait, mais on se taisait, l'hésitation se lisait dans tous +les yeux. + +Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur +et crut qu'il allait se trouver mal. + +--Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse. + +C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'âme du jeune marquis de +Sairmeuse, entre son honneur et sa passion. + +Ne souhaitait-il pas, la veille, l'éloignement de Maurice? + +Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu'il était impossible +d'en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu, +et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de +s'expatrier peut-être pour toujours... + +On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un +seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants. + +Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta. + +Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique... + +--M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour +d'eux comme un parfum d'honnêteté et de justice... Ayons le bon sens +de respecter la considération qui l'environne. + +Ainsi qu'il l'avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de +Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa +parole brève et tranchante produisirent un grand effet. + +--Évidemment, ce serait une faute! fut le cri général. + +Martial s'était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui. + +--C'est bien!... ce que vous avez fait là, monsieur le marquis, +murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis. + +Pris à l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation: + +--M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a +révolté, voilà tout. + +Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un +pressentiment lui disait qu'il y avait là quelque chose. Cependant +elle ajouta: + +--Votre conduite n'en est que plus belle. + +Mais ce n'était pas là l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en +regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait +amèrement à son fils son intervention. + +--Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je +n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition, +mais puisqu'elle était lancée... + +--J'ai tenu à empêcher une sottise inutile! + +--Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait +de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que +répondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre +nous?... + +--Je hausserais les épaules. + +--Oui-dà!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger +Chupin. + + + + +XV + + +Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en +France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers +la poussière de l'exil, et déjà son imagination, troublée par la +passion, lui montrait des ennemis partout. + +Il n'était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était +à accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les +rapports envenimés qui caressaient ses rancunes. + +Les soupçons qu'il eût voulu faire partager à Martial étaient +cruellement et ridiculement injustes. + +À l'heure même où il accusait le baron d'Escorval de «tramer quelque +chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il +croyait, qu'il voyait mourant... + +Maurice était au moins en grand danger. + +Son organisation nerveuse et impressionnable à l'excès, n'avait pu +résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives +de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit. + +Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'était éloigné +précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté +de réfléchir et de délibérer. + +L'inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de +Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se +confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids +écrasait sa pensée... + +Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les +champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans +doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval. + +Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas. + +Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de +se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il +essayait de s'accoutumer au coup terrible. + +L'habitude--cette mémoire du corps qui veille alors que l'esprit +s'égare--l'habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner. + +Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d'Escorval, +en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa +l'interroger. + +Il parla le premier. + +--Tout est fini! prononça-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquiète +pas, mère, j'ai du courage, tu verras... + +Il se mit à table, en effet, d'un air assez résolu, il mangea presque +autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu'il +buvait son vin pur. + +Tout en lui était si extraordinaire, qu'on l'eût dit animé par une +volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent +seuls donner l'idée, les mouvements inconscients d'une somnambule. + +Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d'un éclat effrayant, son +geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il +plaisantait... Cherchait-il à s'étourdir?... + +--Que ne pleure-t-il! pensait Mme d'Escorval épouvantée, je ne +craindrais pas tant, et je le consolerais... + +Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand +sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se +décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des +phrases incohérentes... + +Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la +voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face +congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa +gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était +brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient... + +Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle +allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna +jusque sur le palier, où elle cria: + +--Au secours!... mon fils se meurt! + +D'un bond, M. d'Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda, +comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d'une voix +terrible. + +--Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'à Montaignac +et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une +minute!... + +Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c'était le plus borné +des hommes. C'était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l'armée +pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et +quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine +d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de +bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves. + +Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils +envoyaient quérir le curé. M. d'Escorval fit comme les paysans, après +avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour. + +L'abbé Midon n'avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au +temps où il n'était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui +demander conseil, qu'il s'était mis courageusement à l'étude, et +que l'expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas +toujours le diplôme de la Faculté. + +Quelle que fût l'heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade, +de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne +répondait qu'un mot: «Partons!» + +Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins, +avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments +pendue à l'épaule par une courroie, ils se découvraient +respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prêtre estimaient +l'homme. + +Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abbé Midon devait +se hâter. Le baron était son ami. C'est dire quelle appréhension le +fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d'Escorval +guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa +rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irréparable. +Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle +l'entraîna jusqu'à la chambre de Maurice. + +La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne +fallut à l'abbé qu'un coup d'oeil pour le reconnaître, mais elle +n'était pas désespérée. + +--Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait +l'espérance. + +Et aussitôt, avec le sang-froid d'un vieux guérisseur, il pratiqua une +large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des +sinapismes. + +En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces +prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron +dans l'embrasure d'une fenêtre. + +--Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il. + +M. d'Escorval eut un geste désolé. + +--Un désespoir d'amour... répondit-il. M. Lacheneur m'a refusé la main +de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû +voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il passé entre eux?... je +l'ignore, vous voyez le résultat... + +La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment +funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de +Maurice. + +Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son +cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de +Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases, +trop incohérentes pour qu'il fût possible de suivre sa pensée. + +Ce que cette nuit-là parut longue à M. d'Escorval et à sa femme, +ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d'une minute près +du lit d'un malade aimé... + +Certes, leur confiance en l'abbé Midon, leur compagnon de veille, +était grande; mais enfin, il n'était pas médecin, tandis que l'autre, +celui qu'ils attendaient... + +Enfin, comme l'aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors +le galop furieux d'un cheval, et peu après le docteur de Montaignac +parut. + +Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à +voix basse avec le prêtre: + +--Je n'aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu'il y +avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours... +je reviendrai. + +Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'après, car ce ne +fut qu'à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de +danger. + +Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait. + +--Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas. + +Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la +Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés +dans sa mémoire. Lorsqu'il eut terminé: + +--Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne? +Elle t'a bien dit que si son père donnait son consentement à votre +mariage, elle refuserait le sien?... + +--Elle me l'a dit. + +--Et elle t'aime? + +--J'en suis sûr. + +--Tu ne t'es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais +va-t-en donc, petit malheureux!... + +--Non. + +M. d'Escorval demeura un moment pensif. + +--C'est à confondre la raison, murmura-t-il. + +Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta: + +--Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère +s'explique. + + + + +XVI + + +La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut +des landes de la Rèche. + +C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse; +mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de +paysans de la commune. + +Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et +était couverte en chaume. + +Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient +quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les +brins couraient le long de la toiture. + +Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé +de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des +prodiges de courage et de ténacité. + +Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne +n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées +de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue. + +Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin +qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne, +était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait +profondément battu. + +C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses +résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le +secret de son inexplicable conduite. + +Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il +gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la +chaleur, qui était accablante. + +Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et +tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'oeil +au chemin qu'il venait de parcourir. + +C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut +surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait. + +De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de +l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en +raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie +sur un rocher presque inaccessible. + +Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu +des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La +maison de Lacheneur absorbait toute son attention. + +Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce +malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait +des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste +demeure. + +--Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas +résisté à de moindres épreuves... + +Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la +maison. + +--Entrez!... dit une voix. + +Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite +ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette +ficelle et entra. + +La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait +d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit. + +Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le +mobilier. + +Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux +verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie. + +Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume +était presque celui des ouvrières de la campagne. + +Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils +demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en +apparence, lui visiblement agité. + +Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle +était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une +expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir +accompli et de la résignation au sacrifice. + +Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette +tranquillité. + +--Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton +de reproche. + +--On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai +pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et +que même depuis hier on lui a permis de manger un peu... + +--Vous pensiez à lui?... + +Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son +front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit: + +--Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier, +alors même que je le voudrais... + +--Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre +père!... + +--Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le +répéter. + +--Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a +failli mourir!... + +Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval, +et quand elle l'eut rencontré: + +--Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne +souffre pas, moi? + +M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il +prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les +siennes: + +--Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a +failli mourir, et vous le repoussez!... + +--Il le faut, monsieur. + +--Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites +et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice +immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il +le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon +expérience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en +moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre +père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions +extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait +combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m'écoutera... + +--Je n'ai rien à vous apprendre, monsieur!... + +--Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible, +car c'est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit: +Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison +de mon fils... + +Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle +dégagea vivement sa main. + +--Ah! vous êtes cruel, monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes sans +pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous +me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien à vous +dire; non, il n'y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler +mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon énergie pour +combattre le désespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne +cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on +ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours. +Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous êtes son +père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous, +nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre +maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait... + +Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait +arriver à la pièce voisine. + +La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le +seuil. + +À la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y +avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont +il dit: + +--Vous, monsieur le baron, vous ici!... + +Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il +eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse: + +--Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre +vieille amitié, je viens à vous... + +Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours +froncés. + +--Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le +baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille... + +Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le +sang-froid revenait, qui répondit: + +--Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami. + +M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le +baron. + +--Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient +seuls? + +Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser +l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix +des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la +chambre voisine. + +--C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en +souriant. + +Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi +sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et +d'une quantité infinie de menus paquets. + +Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres. + +L'un était Chanlouineau. + +M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était +tout jeune. + +--C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il +a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu. + +C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le +baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur. + +Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait +homme. + +Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe +précoce le faisaient paraître plus vieux. + +Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait +une vive intelligence. + +Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un +certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard +mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le +caractère de l'astuce et de la méchanceté. + +--Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton. + +Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron, +profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable. + +M. Lacheneur, lui, poursuivait: + +--N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean à Paris, j'ai dû le faire +revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui!... L'air des +grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les +y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent à +s'élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n'aspirent qu'à +descendre... + +--Mon père, interrompit le jeune homme, mon père!... Attendez au moins +que nous soyons seuls!... + +--M. d'Escorval n'est pas un étranger!... + +Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les +signes pour engager M. Lacheneur à se taire. + +Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il +continua: + +--J'ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter: +«Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il +travaille, il arrivera...» Je le croyais sur la foi de ses lettres. +Ah! j'étais un père naïf! L'ami chargé de porter à Jean l'ordre de +revenir m'a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des +tripots que pour courir les bals publics... Il s'était amouraché d'une +mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour +plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à +ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge... + +--Monter sur un théâtre n'est pas un crime! + +--Non, mais c'en est un que de tromper son père, c'en est un que de se +draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refusé de l'argent? non. +Mais plutôt que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu +dois au moins vingt mille francs! + +Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait +son père. + +--Vingt mille francs!... répétait M. Lacheneur, je les avais il y a +quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que +de la générosité des Messieurs de Sairmeuse... + +Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait +imaginer le baron, qu'il ne fut pas maître d'un mouvement de stupeur. + +Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de +la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu'il reprit: + +--Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère +du premier moment m'a arraché tant de propos ridicules!... Mais je me +suis calmé et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le +duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque, +je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des +hommes... + +--Vous l'avez donc revu?... + +--Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé +avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder... +Oh! il n'y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. +J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, vêtements, linge... On +m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur... + +--Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci... + +--Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me +convient. + +Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regretté l'odieux +de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur +eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M. +d'Escorval. + +--Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait +trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par +exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré +qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et +qu'il les ferait renouveler tous les mois... + +Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu'il +s'était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d'une +sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval. + +--Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!... + +Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du +marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême. + +--Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on +me donnera les dix mille francs que m'avait légués Mlle Armande. En +outre, j'aurai à fixer le chiffre de l'indemnité qu'on reconnaît +me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de gérer Sairmeuse, +moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma +fille au pavillon de garde, que j'ai habité si longtemps... Toutes +réflexions faites, j'ai refusé. Après avoir joui longtemps d'une +fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien +à moi... + +--Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?... + +--Pas le moins du monde... Je m'établis colporteur. + +M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles. + +--Colporteur?... répéta-t-il. + +--Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin... + +--Mais c'est insensé! s'écria M. d'Escorval, c'est à peine si les gens +qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!... + +--Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est +de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je +confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront +des tournées de leur côté. + +--Quoi!... Chanlouineau... + +--Devient mon associé. + +--Et ses terres, qui en prendra soin? + +--Il aura des journaliers... + +Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d'Escorval que sa +visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les +petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant. + +Mais le baron ne pouvait s'éloigner ainsi, maintenant surtout que ses +soupçons devenaient presque une certitude. + +--Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement. + +M. Lacheneur se retourna. + +--C'est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible +hésitation. + +--Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez +pas aujourd'hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les +jours, jusqu'à ce que je puisse me trouver seul avec vous. + +Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu'il n'éviterait pas cet entretien; +il eut le geste de l'homme qui se résigne, et, s'adressant à son fils +et à Chanlouineau: + +--Allez donc voir un moment de l'autre côté, si j'y suis... dit-il. + +Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée: + +--Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles +raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je +sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement +souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins définitif, +irrévocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire +revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma +décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves... + +--Nous ne sommes donc pas vos amis!... + +--Vous!... monsieur, s'écria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive +affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, +les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus +misérable des hommes, si jusqu'à mon dernier soupir je ne gardais le +souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous +suis dévoué... et c'est pour cela même que je vous réponds; non, non, +jamais!... + +Il n'y avait plus à douter. M. d'Escorval saisit les poignets de +Lacheneur, et les serrant à les briser: + +--Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire! +quelle vengeance terrible rêvez-vous!... + +--Je vous jure... + +--Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon +expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse +plus mortellement que jamais. + +--Moi!... + +--Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient, +eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas +vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde +pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous +agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu'ils +seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous +pourrez les frapper plus sûrement... + +Il s'arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut: + +--Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse. + +Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au +milieu d'une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux +circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme +pétrifié. + +--Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs +ne s'écroulent sur lui!... + +M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait +d'une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les +plus furieuses passions contractèrent ses traits. + +Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte, +repoussa Marie-Anne, et s'appuyant à l'huisserie, il se pencha dans la +première pièce, en disant: + +--Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de +vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis à vous à +l'instant... + +Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une +respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude. + +Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d'Escorval. + +Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de +l'air d'un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il +en comprenait la portée. + +--Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?... + +--Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard. + +--Et vous le recevez, vous l'accueillez!... + +--De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas +sensible à l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons à +débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la +restitution de Sairmeuse... J'ai à lui donner des détails infinis pour +l'exploitation des propriétés... + +--Et c'est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que +vous espérez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence +supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de +Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux... +oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement, +dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme +s'adressent à vous!... + +L'oeil de Lacheneur ne vacilla pas. + +--À qui donc s'adresseraient-elles? dit-il. + +Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il +n'avait plus qu'à frapper un grand coup. + +--Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la +situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la +voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut... + +--Qui la veut pour maîtresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais +que m'importe!... Je suis sûr de Marie-Anne et je méprise les propos +des imbéciles. + +M. d'Escorval frémit. + +--En d'autres termes, dit-il d'un ton indigné, vous faites de +l'honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie +que vous engagez!... + +C'en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur +comprimait éclatèrent à la fois; il ne songea plus à se contenir. + +--Eh bien! oui!... s'écria-t-il avec un affreux blasphème, oui, +vous l'avez dit: Marie-Anne doit être et sera l'instrument de mes +projets... Ah! c'est ainsi. L'homme qui est où j'en suis ne s'arrête +plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune, +amis, famille, la vie, l'honneur, j'ai d'avance tout sacrifié. Périsse +la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m'importe! pourvu que +je réussisse... + +Il était effrayant d'énergie et de fanatisme, ses poings crispés +menaçaient d'invisibles ennemis, ses yeux s'injectaient de sang. + +Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s'il eût craint +qu'il ne lui échappât... + +--Vous l'avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des +Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice. + +Mais Lacheneur, d'un mouvement brusque, se dégagea. + +--Je n'avoue rien, répliqua-t-il... Et cependant je veux vous +rassurer... + +Il leva la main comme pour prêter serment, et d'une voix solennelle: + +--Devant Dieu qui m'entend, prononça-t-il; sur tout ce que j'ai de +sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je +jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n'ai jamais eu +l'idée de toucher seulement un cheveu de leur tête... Je les ménage +parce que j'ai absolument besoin d'eux. Ils m'aideront sans s'en +douter. + +Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vérité trouve à +son service d'irrésistibles accents. Cependant M. d'Escorval feignit +de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère +de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C'est donc d'un +air de défiance insultante qu'il dit: + +--Comment croire à vos serments, après vos aveux!... Calcul +inutile!... Éclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le +piège; tout son calme lui revint comme par magie. + +--Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous +n'obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n'en ai que trop +dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est +grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un +abîme entre nous, n'essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir +encore?... Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l'abbé +Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit +ni de jour, sous aucun prétexte... On irait vous dire que je suis à +la mort, n'importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous +me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le +contact peut être mortel!... Le baron se taisait. C'était là, sous une +forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait +dit Marie-Anne. Et son esprit s'épuisait à chercher le mot de cette +effrayante énigme. + +--Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait +pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n'est pas un sentier, pas +un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses +amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin... + +--Eh!... le puis-je!... Ce misérable Fouché ne m'a-t-il pas emprisonné +ici!... + +--Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l'ami de +l'Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d'espions. Vos +ennemis guettent dans l'ombre une occasion de vous perdre. Que leur +faut-il pour vous jeter en prison?... Une démarche mal interprétée, +une lettre, un mot... La frontière est proche, allez attendre à +l'étranger des temps plus heureux... + +--C'est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d'Escorval. + +Son accent n'admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que +trop, et il parut désespéré. + +--Ah!... vous êtes comme l'abbé Midon, fit-il d'une voix sourde, vous +ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter +d'être venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa +destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s'abattait sur +votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez +pas... + +Il dit... et voyant que cette sinistre prophétie n'ébranlait pas le +baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla +ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse. + +Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d'Escorval; il ne l'en +salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit +à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui +au château venaient d'être chargés sur des charrettes qui allaient +arriver... + +M. d'Escorval n'avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à +Marie-Anne était impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue. + +Il se retira donc... et lentement, poigné par les plus cruelles +angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus +tôt il gravissait le coeur plein d'espoir. + +Qu'allait-il dire au pauvre Maurice?... + +Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le +sentier, le fit se retourner. + +Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s'arrêta, +très-surpris. Martial l'aborda avec cet air de juvénile franchise +qu'il savait si bien prendre, et d'un ton brusque: + +--J'espère, monsieur, dit-il, que vous m'excuserez de vous avoir +poursuivi quand vous m'aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord, +j'exècre ce que vous adorez, mais je n'ai ni la passion ni les +rancunes de vos ennemis. C'est pourquoi je vous dis: à votre place, je +voyagerais... La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps +de galop, et on est à l'abri... À bon entendeur salut! + +Et sans attendre une réponse, il s'éloigna. + +M. d'Escorval était confondu. + +--On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j'ai +de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils. + +Martial était déjà loin. + +Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois: Mlle +Blanche de Courtomieu, suivie de l'inévitable tante Médie, était venue +l'épier. + + + + +XVII + + +M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c'était un fait +admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté. + +Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui +dire: + +--Vous qui adorez votre fille... + +Et si lui-même en parlait, il disait: + +--Moi qui adore Blanche... + +La vérité est qu'il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune, +pour en être débarrassé. + +Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant, +avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon +son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme +un tambour.» + +Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de +plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et +Dieu sait si elle en avait! + +Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente +pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter +plus. + +Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher +ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui, +d'une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son +courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme +un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle +frappait avec une admirable précision. + +--Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec +une sorte de désespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement +cruelle que l'autre... + +Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père. + +Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne +sont pas capables ces filles blondes, dont le coeur est un glaçon et +la tête un brasier, qui rien n'émeut et que tout passionne, qu'une +incessante inquiétude d'esprit agite, et que la vanité mène. + +--Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me +plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays!... + +C'est dire de quels voeux il appelait le bon, l'honnête jeune homme +qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis. + +Mais où le prendre, ce libérateur?... + +Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu'il donnait à +sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait +mis sur pied le ban et l'arrière-ban des épouseurs, non-seulement de +l'arrondissement, mais encore des départements voisins. + +On eût rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien +qu'avec les ambitieux qui avaient tenté l'aventure. + +Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M. +de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire à Mlle Blanche. + +Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l'accueillait +gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais +dès qu'il avait tourné les talons, d'un seul mot qu'elle laissait +tomber de la hauteur de ses dédains, elle l'écartait. + +--Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez +noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!... + +Et à ces jugements sommaires, pas d'appel. On eût vainement insisté ou +discuté. L'homme condamné n'existait plus. + +Cependant, la revue des prétendants l'amusant, elle ne cessait +d'encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait +le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s'il eût +été moins riche. + +Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et +son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération +prochaine. + +--Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il. + +Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant +qu'il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses +vues au duc de Sairmeuse. + +L'ouverture venait à propos. + +Arrivant avec l'idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté, +le duc ne pouvait qu'être ravi de s'allier à la maison la plus +ancienne et la plus riche du pays après la sienne. + +La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte. + +--Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de +rentes... + +--J'irai, pour ma fille, jusqu'à... oui, jusqu'à quinze cent mille +francs, prononça le marquis. + +--Sa Majesté a des bontés pour moi... j'obtiendrai pour Martial un +poste diplomatique important... + +--Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition... + +Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en +parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût +été lui donner l'idée de la repousser. Laisser aller les choses lui +parut le plus sûr... + +La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle +Blanche fit irruption dans son cabinet. + +--Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle +péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de +Sairmeuse. + +Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la +joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir +quelque chose, il perdrait peut-être tout. + +Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et +enfin, il osa dire: + +--Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent. +Reste à savoir si l'autre... + +--L'autre consentira, déclara l'orgueilleuse héritière. + +Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait +toutes ses facultés à l'oeuvre de séduction qui devait faire tomber +Martial à ses genoux. + +Après s'être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de +l'impression produite, elle battait en retraite, manoeuvre trop simple +pour ne pas réussir toujours. + +Autant elle s'était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse, +autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire +étourdie parut s'effacer sous la vierge. + +Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comédie +divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les +chastes appréhensions de ce coeur qui semblait s'éveiller pour lui. +Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot +elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu'à travers les +franges soyeuses de ses sourcils. + +Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus +raffinée?... On dit que le couvent est un grand maître. + +Mais ce qu'on ne lui avait pas appris, ce qu'elle ignorait, c'est que +les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c'est que les +grandes comédiennes unissent toujours par verser de vraies larmes. + +Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui +révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur. + +Ce qu'elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de +jalousie, de colère plutôt, qui déjà l'avait agitée. + +Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d'une lame +rougie déchirant ses chairs. + +La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder +son sang-froid; cette fois, non. + +Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle +courut s'enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots. + +--Ne m'aimerait-il donc pas! murmurait-elle: + +Cette pensée la glaçait, et elle, l'orgueilleuse héritière, pour la +première fois elle douta de soi. + +Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la +noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l'argent, et qu'elle-même +n'était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu'elle le croyait et +que le disaient ses flatteurs. + +Elle pouvait n'être pas aimée... elle tremblait de ne l'être pas. + +Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle +fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était +fait pour lui rendre quelque assurance. + +Il ne s'était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement +clair qu'il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles +du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. À +certains moments, elle l'avait troublé, elle en était sûre. Il lui +semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases +qu'il avait murmurées à son oreille... + +Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d'une +conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres +où elle se débattait. + +L'une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari, +qu'elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu'il ne +l'avait pas rompue. + +Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects; on lui +faisait la charité des apparences, mais l'autre avait la réalité, +l'amour. + +Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la +plus misérable des créatures, qu'elle se taisait pourtant et dévorait +ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir +son mari l'abandonner ou cesser de se contraindre... + +Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l'avait +indignée en même temps. + +--Peut-on être lâche à ce point!... s'était-elle dit. + +Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu'elle avait raisonné la +passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait: + +--Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari +de ma parente?... + +Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l'ignominie d'un +partage. + +--Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais +comment?... + +Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore, +hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les +uns que les autres. + +Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l'entrée de +sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par +Martial... + +--Comment, mademoiselle ne s'est pas couchée!... fit cette fille +surprise. + +--Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m'éveille à +l'instant. Il est inutile de parler de cela. + +Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase +du Japon, elle baignait d'eau froide ses paupières gonflées par les +premières larmes sincères qu'elle eût répandues depuis qu'elle était +au monde. + +À quoi bon!... Cette nuit d'angoisses et de rages solitaires avait +pesé plus qu'une année sur le front de l'orgueilleuse héritière. + +Elle était si pâle et si triste, si différente d'elle-même, +lorsqu'elle parut à l'heure du déjeuner, que tante Médie s'inquiéta. + +Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d'un ton si doux +que la parente pauvre en fut saisie, comme d'un miracle. + +M. de Courtomieu n'était guère moins intrigué. + +--De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface?... +pensait-il. + +Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait +de table, sa fille lui demanda un instant d'entretien. + +Il la précéda dans son cabinet, et dès qu'ils y furent seuls, sans +laisser à son père le temps de s'asseoir, Mlle Blanche le supplia de +lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et +se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d'une +alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si +Martial avait été prévenu et ce qu'il avait répondu. + +Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la +plus affreuse anxiété. + +Le marquis était ravi. + +--Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en +caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s'est brûlée. + +Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d'épingles +qui lui cuisaient encore. + +Même, la tentation d'abuser de son avantage traversa son esprit. Il +n'osa, craignant un retour. + +--Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m'a formellement +demandé ta main, et on n'attend que ta décision pour les démarches +officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un +jour duchesse. + +Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que +ce mot «amoureuse» faisait monter à son front. Ce mot jusqu'alors lui +paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable. + +--Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d'une voix à peine +distincte, il faut nous hâter... + +Il recula, croyant avoir mal entendu. + +--Nous hâter? répéta-t-il. + +--Oui, père, j'ai des craintes. + +--Et lesquelles, bon Dieu?... + +--Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s'échappant. + +Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant +de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre +tout au fond de leur malheur. + +Aussi, dès qu'elle eut quitté son père, elle força tante Médie à +s'habiller en toute hâte, et, sans un mot d'explication, elle la +traîna au bois de la Rèche, à un endroit d'où elle apercevait la +maison de Lacheneur. + +C'était le jour où M. d'Escorval était venu demander une explication à +son ancien ami. Elle le vit arriver d'abord, puis, peu après, arriva +Martial... + +On ne l'avait pas trompée... elle pouvait se retirer. + +Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial +passerait près de Marie-Anne... + +M. d'Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s'élancer après +lui et lui parler. + +Elle respira... Sa visite n'avait pas duré une demi-heure, et sans +doute il allait s'éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il +remonta la côte et rentra chez Lacheneur. + +--Que faisons-nous ici? demandait tante Médie. + +--Ah! laisse-moi!... répondit durement Mlle Blanche; tais-toi! + +Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des +piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons. + +Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et +les effets de M. Lacheneur, arrivaient. + +Ce bruit, Martial l'entendit de la maison, car il sortit, et après lui +parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne. + +Tout ce monde aussitôt s'employa à débarrasser les charrettes, et +positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût +juré qu'il commandait la besogne; il allait, venait, s'empressait, +parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de +donner un coup de main. + +--Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche... +quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse créature lui +ferait faire tout ce qu'elle voudrait... + +Ce n'était rien... une troisième charrette apparaissait, traînée par +un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d'arbustes. + +Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait +porter l'épouvante dans le coeur de tante Médie. + +--Des fleurs!... dit-elle d'une voix sourde, comme à moi!... +Seulement, il m'envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les +massifs de Sairmeuse. + +--Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre. + +Mlle Blanche eût voulu répondre qu'elle ne l'eût pu. Elle étouffait... +Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures, +tout le temps qu'il fallut pour tout rentrer... + +Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin +Martial reparut sur le seuil de la maison. + +Marie-Anne l'avait accompagné et ils causaient... Il semblait ne +pouvoir se décider à partir... + +Il se décida cependant, et s'éloigna doucement, comme à regret... +Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical. + +--Je veux parler à cette créature! s'écria Mlle Blanche... Viens, +tante Médie... il le faut... + +Il n'y a pas à en douter: si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à +portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des +souffrances qu'elle venait d'endurer. + +Mais de l'endroit du bois où s'était établie Mlle Blanche, jusqu'à la +pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d'un terrain +très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et +d'ajoncs. + +Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et +c'était assez de cette minute pour changer toutes ses idées. + +Elle n'avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait +amèrement de s'être montrée. Mais il n'y avait plus à reculer, +Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l'avoir vue. + +Il ne lui restait qu'à profiter du reste de la route, pour se +remettre, pour composer son visage... elle en profita. + +Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle +aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait +trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle +feignait d'être très-essoufflée, presque autant que tante Médie. + +--Ah!... on n'arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne, +dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne... + +Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne +savait pas le cacher. + +--Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche, +mais elle m'a égarée... n'est-ce pas, tante? + +Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit: + +--Mais, enfin, nous voici... Je n'ai pu, ma chérie, me résigner à +rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que +devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que +vous espériez? + +Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d'intérêt +touchant de son ancienne amie. C'est donc avec la plus entière +franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu'elle +avoua l'inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui +avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal +recevoir... + +Mais Mlle Blanche n'écoutait pas. À deux pas d'elle étaient les +caisses d'arbustes apportées de Sairmeuse, et leurs parfums +rallumaient sa colère. + +--Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque +oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoyé ces belles +fleurs? + +Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin +répondit ou plutôt balbutia: + +--C'est... une attention de M. le marquis de Sairmeuse. + +--Ainsi, elle avoue!... pensa Mlle de Courtomieu, stupéfaite de ce +qu'elle jugeait une insigne impudence. + +Mais elle réussit à cacher sa rage sous un grand éclat de rire, et +c'est sur le ton de la plaisanterie qu'elle dit: + +--Prenez garde, chère amie, je vais vous en vouloir; c'est de mon +fiancé que vous avez accepté ces fleurs... + +--Comment, le marquis de Sairmeuse... + +--...a demandé la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon +père la lui a accordée. C'est encore un grand secret, mais je ne vois +nul danger à le confier à votre amitié. + +Elle croyait ainsi percer le coeur de Marie-Anne, mais elle eut +beau l'observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus léger +tressaillement. + +--Quel héroïsme de dissimulation! pensa-t-elle. + +Puis, tout haut, avec un effort de gaieté, elle reprit: + +--Et le pays verra deux noces en même temps, car vous allez vous +marier aussi, ma chérie?... + +--Moi!... + +--Oui, vous... vilaine cachottière! Tout le monde sait bien que vous +épousez un jeune homme des environs, qui se nomme... attendez... je +sais... Chanlouineau! + +Ainsi ce bruit qui désolait Marie-Anne lui revenait de tous les côtés, +ironique, persistant. + +--Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d'énergie, jamais je ne +serai la femme de ce jeune homme. + +--Tiens!... pourquoi donc? On le dit très-bien de sa personne et assez +riche... + +--Parce que... balbutia Marie-Anne, parce que... + +Le nom de Maurice d'Escorval montait à ses lèvres, malheureusement +elle ne le prononça pas, arrêtée qu'elle fut par un regard étrange de +son ancienne amie. Que de destinées ont tenu à une circonstance tout +aussi futile en apparence! + +--Coquine!... pensait Mlle Blanche, impudente!... il lui faudrait un +marquis de Sairmeuse. + +Et comme Marie-Anne s'embarrassait à chercher une excuse plausible, +elle reprit d'un ton froid et railleur qui laissait à la fin deviner +toutes ses rancunes. + +--Vous avez tort, ma chère, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce +Chanlouineau vous éviterait, en tout cas, la pénible obligation +de travailler de vos mains et d'aller de porte en porte quêter de +l'ouvrage qu'on vous refuse. Mais n'importe, je serai, moi--elle +appuyait sur ce mot--plus généreuse que vos anciennes connaissances... +J'ai des bandes de jupons à broder, je vous les enverrai par ma femme +de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Allons, +adieu, ma chère!... Viens-tu, tante Médie? + +Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne pétrifiée de surprise, de +douleur et d'indignation. + +Sans avoir l'expérience de Mlle Blanche, elle comprenait bien que +cette visite étrange cachait quelque mystère, mais lequel? + +Après plus d'une minute, elle était encore immobile à la même place, +au milieu du jardin, regardant s'éloigner cette amie de sa prospérité, +quand une main s'appuya légèrement sur son bras. + +Elle tressaillit, se retourna vivement... et se trouva en face de son +père. + +Lacheneur était plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux +brillaient d'un sinistre éclat. + +--J'étais là, dit-il en montrant la porte de sa maison, j'ai tout +entendu... + +--Mon père... + +--Quoi!... voudrais-tu par hasard la défendre, après qu'elle a eu +l'infamie de venir ici, chez toi, t'écraser de son insolent bonheur, +après qu'elle t'a accablée de son ironique pitié et de ses mépris!... +Va! je te l'avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles à qui la +vanité a tourné la tête, et qui se croient dans les veines un autre +sang que le nôtre... Mais patience!... Le jour de notre revanche +luira... + +Ils eussent frémi, ceux qu'il menaçait, s'ils l'eussent entendu et +vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il +paraissait formidable. + +--Et toi, reprit-il, ma fille bien-aimée, ma pauvre Marie-Anne; toi, +tu n'as rien compris aux outrages de cette noble héritière... Tu te +demandes, n'est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de +t'en vouloir?... Eh bien! je vais te les dire: elle s'imagine que le +marquis de Sairmeuse est ton amant. + +Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la +secoua de la nuque aux talons. + +--Est-ce possible!... balbutia-t-elle, grand Dieu... quelle honte!... +quelle humiliation!... + +--Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu'y a-t-il là qui +t'étonne?... Ne t'attendais-tu pas à cela, le jour où, fille dévouée, +tu t'es résignée, pour servir mes desseins, à subir les fades et +écoeurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu exècres et que +je méprise?... + +--Mais Maurice! Maurice me méprisera... Je puis tout accepter, oui, +tout, excepté cela... + +M. Lacheneur ne répondit pas, le désespoir de Marie-Anne était +déchirant; il sentit qu'il s'attendrissait et rentra. + +Mais sa pénétration avait deviné juste. En attendant de trouver une +vengeance digne d'elle, Mlle Blanche résolut de se servir d'une arme +que la jalousie et la haine trouvent toujours à leur service: la +calomnie. + +Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imaginées, et +qu'elle forçait tante Médie de répéter partout, ne produisirent pas +l'effet qu'elle espérait. + +La réputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser +ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fréquentes. +Même, craignant d'être pris pour dupe, il surveilla... + +Et c'est ainsi qu'un soir où il était sûr que Lacheneur, son fils et +Chanlouineau étaient absents, Martial aperçut un homme qui s'échappait +de la maison et traversait en courant la lande. + +Il s'élança à la poursuite de cet homme, mais il lui échappa... + +Il avait cru reconnaître Maurice d'Escorval. + + + + +XVIII + + +Les chances favorables qu'il entrevoyait encore, après les confidences +de son fils, le baron d'Escorval avait eu la prudence de les taire. + +--Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné; mieux vaut +lui laisser la certitude du malheur que l'exposer à un mécompte... + +Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue. + +Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce +chétif espoir avec l'âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l'eau, +serre encore entre ses mains crispées la planche qui n'a pu le sauver. + +S'il n'interrogea pas, c'est qu'il était bien persuadé qu'on ne lui +dirait pas la vérité. + +Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la +maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique +la fièvre. + +Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des +mouvements du baron ne lui échappait. + +Ainsi, il l'entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et +trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il +distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure. + +--Mon père sort, se dit-il. + +Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu'à +la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses +conjectures. + +--Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se +rendre chez M. Lacheneur... donc il ne désespère pas tout à fait... + +Un fauteuil était près de lui, il s'y laissa tomber, songeant qu'en +guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa +destinée quelques secondes plus tôt. + +Il la connut au bout de trois mortelles heures. + +À la seule attitude de M. d'Escorval, il vit bien que tout, cette +fois, était irrémissiblement perdu; il en fut sûr, comme l'accusé +qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu'ils vont +prononcer. + +Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se +sentait mourir. + +Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu'il jugeait indigne. Il +voulut savoir ce qui s'était passé, demander des détails. + +Il sonna et dit au domestique qu'il souhaitait parler à son père. M. +d'Escorval ne tarda pas à paraître. + +--Eh bien?... cria Maurice. + +Rien qu'à l'accent de cette question, M. d'Escorval se sentit deviné. + +Dès lors, à quoi bon nier?... + +--Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières, +répondit-il d'un ton grave... Il ne te reste plus qu'à te soumettre, +mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps +emportera jusqu'au souvenir d'une douleur qui te semble en ce moment +devoir être éternelle... tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu +es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: défends-toi +de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se +défend de songer au vertige... + +--Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé?... + +--Je l'ai trouvée plus inflexible que Lacheneur. + +--Inflexibles!... ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être +Chanlouineau. + +--Chanlouineau est devenu leur commensal... + +--Mon Dieu!... Et Martial de Sairmeuse?... + +--Il vient chez eux familièrement, je l'y ai trouvé... + +Chacune de ses réponses tombait comme un coup d'assommoir sur le front +de Maurice, ce n'était que trop évident. + +Mais M. d'Escorval s'était armé de l'impassible courage du chirurgien +qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses +bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer. + +M. d'Escorval voulait éteindre dans le coeur de son fils la dernière +lueur d'espoir. + +--C'en est fait, répétait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison... + +Le baron hocha la tête d'un air découragé. + +--C'est ce que je pensais d'abord, murmura-t-il. + +--Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque +chose?... + +--Rien... il a su esquiver toute explication. + +--Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute +votre expérience, vous n'avez pu pénétrer ses intentions! + +Entre le moment où Martial de Sairmeuse l'avait quitté au milieu de +la lande, et l'instant présent, M. d'Escorval avait eu le temps de +réfléchir: + +--J'ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons... Il +se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve +quelque vengeance terrible... Qui sait s'il ne songe pas à organiser +quelque complot dont il serait le chef?... Ces suppositions expliquent +tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait +le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations +indispensables... + +Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice. + +--Un complot, fit-il, n'explique pas l'obstination de M. Lacheneur à +me repousser... + +--Hélas!... si, mon pauvre enfant. C'est par Marie-Anne qu'il tient +Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu'elle devienne ta femme +demain, ils lui échappent aussitôt... Puis, précisément parce qu'il +nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont +le succès lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont là que des +conjectures. + +--En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu'il faut +se soumettre, se résigner... oublier, s'il se peut. + +Il disait cela, parce qu'il voulait rassurer son père, mais il pensait +précisément le contraire. + +Une idée venait d'éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée, +obscure, à peine distincte, mais qu'il pressentait devoir être une +idée de salut. Et, en effet, dès qu'il fut seul, elle se dégagea, elle +grandit, elle se précisa: + +--Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices +lui sont nécessaires; il doit même en chercher... Pourquoi n'irais-je +pas m'offrir à lui? Du jour où je serai de moitié dans ses +préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui +sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu'il veuille +entreprendre, je vaux bien Chanlouineau... + +De là à prendre la résolution d'aller offrir ses services à Lacheneur, +il n'y avait qu'un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne +songea plus qu'à tout faire pour hâter sa convalescence. + +Elle fut prompte, l'espoir a des vertus merveilleuses, rapide à +étonner l'abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac. + +--Jamais je n'aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait Mme +d'Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la +vie. + +Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce +rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances... + +Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu'il s'y prit, il +n'en put rien tirer. + +Maurice, que la seule tentation d'un mensonge faisait rougir +jusqu'aux oreilles, trouva au service de ses projets l'imperturbable +dissimulation d'un vieux diplomate. + +Il avait décidé qu'il ne dirait rien à ses parents. À quoi bon les +inquiéter!... D'un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant +bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison +paternelle... + +Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l'abbé Midon déclara que +Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps +se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient +favorables. + +Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre. + +--Quel bonheur!... s'écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser! + +La chasse, jusqu'alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait +utile d'afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels +prétextes d'absence. + +Jamais il ne s'était senti si heureux que le matin où sur les sept +heures, le fusil sur l'épaule, il passa L'Oiselle pour gagner la +maison de M. Lacheneur. + +Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des +certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche. + +Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s'arrêta un moment à +l'endroit d'où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit +sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l'un et +l'autre, une balle de colporteur. + +Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient +seuls à la maison. + +Il y courut, et sans frapper il entra. + +Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis +devant la cheminée où flambait un grand feu... + +Au bruit de la porte, ils s'étaient retournés; à la vue de Maurice, +ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l'un que l'autre. + +--Que venez-vous faire ici?... s'écrièrent-ils en même temps. + +En toute autre circonstance, Maurice d'Escorval eût été bouleversé par +cet accueil ouvertement hostile. + +En ce moment, non-seulement il n'en fut pas troublé, mais c'est à +peine s'il le remarqua. + +--C'est trop d'obstination que de revenir ici contre ma volonté et +après ce que je vous ai dit, monsieur d'Escorval, reprit Lacheneur +d'une voix rude. + +Maurice sourit. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même +quelque chose de plus, l'étrange lucidité des grandes crises. + +D'un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il +pénétrait, et s'il eût conservé un doute, il se fut envolé. + +Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en +fusion, et deux moules à balles près des chenets. + +--Si j'ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d'un ton +ferme et grave, c'est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je +les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n'est-ce +pas? Eh bien!... regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si +je ne suis pas de ceux qu'un chef s'estime heureux d'enrôler... + +Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa +feinte colère; je n'ai pas de projets... + +--En feriez-vous serment?... Alors pourquoi ces balles que vous êtes +occupés à fondre?... Conspirateurs maladroits!... Il fallait au moins +fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer... + +Il dit, et joignant l'exemple au précepte, il se retourna et alla +pousser le verrou. + +--Ceci n'est qu'une imprudence, poursuivit-il... Mais répondre: +«Arrière!» au soldat qui vient à vous librement serait une faute +dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne +prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... Non. C'est +les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre +cause, je la déclare mienne... Ce que vous voulez, je le veux; +j'adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Commandez, +j'obéirai... Je ne réclame qu'une grâce, celle de combattre, de +triompher ou de me faire tuer à vos côtés! + +--Oh! refusez, mon père!... s'écria Marie-Anne, refusez... Accepter +serait un crime que vous ne commettrez pas!... + +--Un crime!... Et pourquoi, s'il vous plaît?... + +--Parce que, malheureux, notre cause n'est pas la vôtre, parce que le +but est incertain, le succès improbable... parce que le danger est +partout, de tous côtés!... + +Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l'interrompit. + +--Et c'est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m'arrêter en me +montrant les dangers que vous bravez... + +--Maurice!... + +--Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu +de me prêter secours, vous m'abandonneriez?... Vous vous cacheriez +lâchement, en vous disant: «Qu'il périsse, pourvu que je sois sauvé!» +Parlez!... est-ce là véritablement ce que vous feriez?... + +Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la +force de mentir, et elle ne voulait pas dire: «J'agirais comme vous.» + +Maintenant, elle s'en remettait à la décision de son père. + +--Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant +trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat. +Vous aimez Marie-Anne... saurez-vous voir d'un oeil impassible sa +position affreuse? Songez qu'elle ne doit décourager absolument ni +Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez... Oh! je +le sais aussi bien que vous, c'est un rôle indigne que je lui impose, +un rôle odieux où elle laissera ce qu'une jeune fille a de plus +précieux en ce monde... sa réputation. + +Maurice ne sourcilla pas. + +--Soit! prononça-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui +de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de +l'homme qu'elles aimaient, père, frère ou amant... elle sera injuriée, +outragée, calomniée. Qu'importe! Elle peut poursuivre sa tâche, je +souffrirai, mais je ne douterai jamais d'elle et je me tairai. Si nous +triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite!... + +Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les +affirmations, qu'il s'attendait, qu'il se résignait à tout. + +M. Lacheneur fut visiblement ébranlé. + +--Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il. + +--Il n'y a plus à réfléchir, monsieur. + +--Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami... + +--Qu'importe!... + +--Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas qu'en vous engageant, vous +engagez fatalement le baron d'Escorval... Vous croyez ne risquer que +votre tête, vous jouez la vie de votre père... + +Mais Maurice l'interrompit violemment. + +--C'est trop d'hésitations!... s'écria-t-il, c'est assez de +remontrances!... Répondez-moi d'un mot!... Seulement, sachez-le bien, +si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je +tiens, je me fais sauter la cervelle... + +Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que +ce qu'il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne +s'inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant. + +--Soyez donc des nôtres! prononça durement M. Lacheneur. Mais +n'oubliez jamais la menace qui m'arrache mon consentement. Quoi qu'il +arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l'aurez voulu!... + +Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait, +il était ivre de joie. + +--Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste à vous dire mes +espérances et à vous apprendre pour quelle cause... + +--Eh!... qu'est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice. + +Il s'avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu'il porta à ses +lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s'écria: + +--Ma cause... la voilà!... + +Lacheneur se détourna. Peut-être songeait-il qu'il suffisait d'un +mouvement de sa volonté, d'un sacrifice de son orgueil pour assurer le +bonheur de ces deux pauvres enfants... + +Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa, +et c'est de l'air le plus sombre qu'il reprit: + +--Encore faut-il, monsieur d'Escorval, arrêter nos conventions... + +--Dictez vos conditions, monsieur. + +--D'abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi, +éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à +des heures convenues d'avance, jamais à l'improviste... + +L'attitude seule de Maurice affirmait son consentement. + +--Ensuite, comment traverserez-vous l'Oiselle sans avoir recours au +passeur, qui est un dangereux bavard?... + +--Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer. + +--Bien. Me promettez-vous aussi d'éviter le marquis de Sairmeuse? + +--Je le fuirai... + +--Attendez... il faut tout prévoir. Il se peut que le hasard, en dépit +de nos précautions, vous mette en présence ici. M. de Sairmeuse est +l'arrogance même, et il vous déteste... Vous le haïssez et vous +êtes violent... Jurez-moi que s'il venait à vous provoquer, vous +mépriseriez ses provocations... + +--Mais je passerais pour un lâche, monsieur!... + +--Probablement!... Jurez-vous?... + +Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida. + +--Je jure!... prononça-t-il. + +--Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser +trop voir notre intelligence... mais c'est mon affaire... + +M. Lacheneur s'arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s'il +n'oubliait rien. + +--Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu'à vous adresser une +dernière et bien importante recommandation... Vous connaissez mon +fils? + +--Certes!... nous étions camarades quand il venait en vacances... + +--Eh bien! quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai +toute ma pensée... défiez-vous de Jean. + +--Oh!... monsieur. + +--Restez sur vos gardes, vous dis-je... + +Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta: + +--Ah! c'est pour un père un pénible aveu: je n'ai pas confiance en mon +fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de +son arrivée... Maintenant, je le trompe comme s'il devait trahir... +Peut-être serait-il sage de l'éloigner; mais que penserait-on? Sans +doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je +risque froidement la vie de tant de braves gens. Après cela, je +m'abuse peut-être... + +Il soupira et dit encore: + +--Défiez-vous!... + + + + +XIX + + +Ainsi, c'était bien Maurice d'Escorval que le marquis de Sairmeuse +avait surpris s'échappant de la maison de M. Lacheneur. + +Martial n'avait aucune certitude, il se pouvait que l'obscurité l'eût +trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son coeur de colère. + +--Quel personnage fais-je donc! s'écriait-il. Un personnage ridicule, +assurément. + +Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu'il +n'apercevait rien des circonstances les plus frappantes. + +L'amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il +croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque +serviles de Chanlouineau ne l'étonnaient pas. + +Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait +qu'il s'avançait dans son esprit et dans son coeur. + +Ayant oublié, il s'imaginait que les autres ne se souvenaient pas. + +Après cela, il se figurait s'être montré assez généreux pour avoir des +droits à une certaine reconnaissance. + +M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le +montant du legs de Mlle Armande et une indemnité. Le tout allait à une +soixantaine de mille francs. + +--Il serait, jarnibieu! bien dégoûté s'il n'était pas content! +maugréait le duc, furieux d'une prodigalité qui cependant ne lui +coûtait rien. + +Encore entretenu dans ses illusions par l'opinion de son père, Martial +se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur. + +Le soupçon des visites de Maurice faillit l'éclairer... + +--Serais-je donc dupe d'une rouée?... pensa-t-il. + +Son dépit fut tel que, pendant plus d'une semaine, il prit sur lui de +ne se point montrer à la Rèche. + +Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l'exploitant avec +l'adresse de l'intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de +son fils à l'alliance avec les Courtomieu. + +Livré jusqu'alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé +toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s'écria enfin: + +--Soit!... j'épouse Mlle Blanche. + +Le duc n'était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions. + +En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent +faites; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées +et on décida que le mariage serait célébré au printemps. + +C'est à Sairmeuse qu'eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d'autant +plus gai qu'où y célébrait deux petites victoires. + +Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de +lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement +militaire à Montaignac. + +Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations +prodiguées à l'empereur, venait d'obtenir la présidence de la Cour +prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les +terreurs de la Restauration... + +Mlle Blanche triomphait. Après cette fête, déclaration publique, +Martial se trouvait lié. + +En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas. +Elle le pénétrait d'un charme dont la douceur infinie lui faisait +presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne. + +Malheureusement, l'orgueilleuse héritière ne sut pas résister au +plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu'elle +appelait la «bassesse des anciennes inclinations du marquis.» Elle +trouva l'occasion de dire qu'elle faisait travailler Marie-Anne pour +l'aider à vivre. + +Martial se contraignit à sourire, mais l'indignité du procédé le +forçait de plaindre Marie-Anne... + +Et le lendemain même, il courait chez M. Lacheneur. + +À la chaleur de l'accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se +fondirent, tous ses soupçons s'évaporèrent... La joie de le revoir +éclatait même dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien... + +--Oh!... je l'aurai!... pensa-t-il. + +C'est qu'en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du +commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire +du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument +précieux. + +--Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l'oeil et l'oreille +dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre +espion... + +Il le fut, car il eut vite repris l'habitude de ses visites +quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient +défoncés, mais il n'était pluie, neige, ni boue capables d'arrêter +Martial. + +Il arrivait vers dix heures, s'asseyait sur un escabeau, contre +l'âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait... + +Marie-Anne paraissait s'intéresser prodigieusement aux événements; il +lui contait tout ce qu'il pouvait surprendre. + +Parfois ils restaient seuls... + +Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le +«commerce.» Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait +acheté un cheval afin d'étendre ses tournées. + +Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues... +Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient +pour parler à M. Lacheneur. C'était une interminable procession. Et +à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret. +Puis, elle offrait à boire... La maison était comme un cabaret... + +Qui ne sait où l'âpreté des convoitises peut mener un homme +amoureux!... Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants +et venants, il donnait une poignée de main, à l'occasion, il lui +arrivait de trinquer... + +Il eût accepté bien d'autres choses!... N'avait-il pas offert à +Lacheneur de l'aider à mettre ses comptes au net?... + +Et une fois, c'était vers le milieu de février, comme il voyait +Chanlouineau très-embarrassé pour composer une lettre, il voulut +absolument lui servir de secrétaire. + +--C'est que ce n'est pas pour moi, cette damnée lettre, disait +Chanlouineau, c'est pour un oncle à moi qui marie sa fille... + +Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non +sans mainte rature, il écrivit: + +«Mon cher ami... Nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé. +Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à... Nous +vous invitons à nous faire le plaisir d'y venir. Nous comptons sur +vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis, +plus nous serons contents. + +«Comme la fête est sans façons et que nous serons très-nombreux, vous +nous rendrez service en apportant quelques provisions.» + +Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant +de laisser en blanc la date de «la noce,» il eût, à coup sûr, reconnu +qu'il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu... Mais il +était fasciné. + +--Ah ça! marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne +sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec +cette petite? + +Martial ne répondit pas. Il se sentait à la discrétion de cette +«petite.» Près d'elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de +ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût +demandé de la prendre pour femme, qu'il n'eût pas dit: non... + +Mais Marie-Anne n'avait pas cette ambition... Toutes ses pensées, tous +ses voeux étaient pour le succès de son père... + +Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides +auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient après le triomphe une +si magnifique récompense!... + +N'est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice!... Toute +la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt +le dîner, il s'esquivait, traversant l'Oiselle dans son bateau, et +volait à la Rèche. + +M. d'Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences +de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l'avait +«embauché;» ce fut son expression. + +Saisi d'effroi, il résolut d'aller sur-le-champ, sans prévenir +Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria +l'abbé Midon de l'accompagner. + +C'est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d'Escorval et le +curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes +ils étaient et si inquiets, qu'ils n'échangèrent pas dix paroles le +long de la route. + +Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois... + +Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets... + +Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d'une douzaine de +personnes, et M. Lacheneur parlait... + +Que disait-il?... Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l'entendre, +mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent +ses paroles... + +Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche +de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant +d'une voix formidable: + +--Le sort en est jeté!... Voilà qui vous prouve que je ne reculerai +pas... + +Cinq minutes après la maison était en flammes... + +Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac +s'éclairer comme un phare... et de tous côtés l'horizon s'empourpra de +lueurs d'incendie. + +On répondait au signal de Lacheneur... + + + + +XX + + +Ah! l'ambition est une belle chose!... + +Déjà presque vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle, +riches à millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la +province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n'eussent +plus dû, ce semble, aspirer qu'au repos du foyer domestique. + +Il leur eût été si facile de se créer une vie heureuse, tout en +répandant le bien autour d'eux, tout en préparant pour leur dernière +heure un concert de bénédictions et de regrets. + +Mais non!... Ils avaient voulu être pour quelque chose dans la +manoeuvre de ce «vaisseau de l'État,» où personne ne consent plus à +rester simple passager. + +Nommés, l'un commandant des forces militaires, l'autre président de la +Cour prévôtale de Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux +pour s'installer tant bien que mal à la ville. + +Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d'Armes, une grande vieille +maison toute délabrée, une ruine où, la nuit, la bise qui se glissait +par les portes mal closes venait réveiller ses rhumatismes. + +Le marquis de Courtomieu s'était établi en camp volant chez un de ses +parents, rue de la Citadelle... + +Leur vanité sénile était satisfaite... tout était donc pour le mieux. + +Et cependant on traversait alors cette période douloureuse de la +Restauration, restée dans toutes les mémoires sous le nom de Terreur +Blanche. + +Les représailles s'exerçaient librement; les vengeances +s'assouvissaient en plein soleil; et les haines privées et +d'effroyables cupidités s'abritaient sous le manteau des rancunes +politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux... + +Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les +paysans, dans les campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs +pensées et leurs voeux vers «l'autre,» et il leur semblait que le +vaisseau qui portait à Sainte-Hélène le vaincu de Waterloo emportait +en même temps leurs dernières espérances. + +Mais rien de tout cela ne montait jusqu'au duc de Sairmeuse, jusqu'au +marquis de Courtomieu. + +Louis XVIII régnait, leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux; +quel faquin eût osé ne l'être pas! + +Donc, nulle inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis +aller, n'avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d'Alliés +sous la main! + +Quelques esprits chagrins leur parlèrent de «mécontentements,» ils les +traitèrent de visionnaires. + +Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à +table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison... + +Il se leva... mais la porte au même moment s'ouvrit, et un homme hors +d'haleine entra. + +Cet homme, c'était Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de +Sairmeuse à la dignité de garde-chasse. + +Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +--Qu'est-ce? interrogea le duc. + +--Ils viennent!... monseigneur, s'écria Chupin, ils sont en route!... + +--Qui?... qui?... + +Pour toute réponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre +écrite par Martial sous la dictée de Chanlouineau. + +M. de Sairmeuse lut à haute voix: + +«Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé. +Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixée au 4 mars...» + +La date n'était plus en blanc, cette fois, mais tel était +l'aveuglement du duc qu'il s'obstinait à ne pas comprendre. + +--Eh bien?... demanda-t-il. + +Chupin s'arrachait les cheveux. + +--Ils sont en route!... répéta-t-il... je parle des paysans... ils +comptent s'emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener +«l'autre,» ou du moins le fils de «l'autre...» Gredins de paysans! Ils +m'ont trompé... Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas +si proche... + +Ce coup terrible, en pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Il +demanda: + +--Combien donc sont-ils? + +--Eh!... le sais-je, monseigneur... deux mille peut-être... peut-être +dix mille... + +--Tous les gens de la ville sont pour nous. + +--Non, monseigneur, non!... Ils ont des complices ici; tous les +officiers à la demi-solde les attendent pour leur tendre la main. + +--Quels sont les chefs?... + +--Lacheneur, l'abbé Midon, Chanlouineau, le baron d'Escorval... + +--Assez! cria le duc. + +Le danger se précisant, le sang-froid lui revenait; sa taille +herculéenne courbée par les ans se redressait. + +Il sonna à briser la sonnette; un valet parut: + +--Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes +pistolets!... Faites vite! + +Le domestique se retirait abasourdi... + +--Attends!... cria-t-il encore. Qu'on monte à cheval et qu'on aille +dire à mon fils d'accourir ici, bride abattue... Qu'on prenne mes +meilleurs chevaux... On peut aller à Sairmeuse et en revenir en deux +heures... + +Chupin le tirait par le pan de sa redingote; il se retourna: + +--Qu'est-ce encore?... + +Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le +silence; mais dès que le valet fut sorti: + +--Inutile, monseigneur, dit-il, d'envoyer chercher M. le marquis? + +--Et pourquoi, maître drôle? + +--C'est que, monseigneur, c'est que, excusez-moi, je vous suis +dévoué... + +--Jarnibieu!... parleras-tu?... + +Positivement, Chupin regrettait de s'être tant avancé... + +--Alors donc, bégaya-t-il... monsieur le marquis... + +--Eh bien?... + +--Il en est!... + +D'un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table. + +--Tu mens, misérable!... hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi +du plafond, tu mens!... + +Il était à ce point menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit +jusqu'à la porte, dont il tourna le bouton, prêt à s'enfuir. + +--Que j'aie le cou coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il... Ah! la +fille à Lacheneur est une fière enjôleuse, tous ses galants en sont, +Chanlouineau, le petit d'Escorval, le fils de Monseigneur et les +autres... + +M. de Sairmeuse commençait à vomir un torrent d'injures contre +Marie-Anne quand son valet de chambre rentra... + +Il se tut, endossa son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et +s'élança dehors. + +Il espérait encore que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la +place d'Armes, d'où on découvrait une grande étendue de pays, ses +dernières illusions s'envolèrent. + +L'horizon flamboyait. Montaignac était comme entouré d'un cercle de +flammes. + +--C'est le signal!... murmura le vieux maraudeur, c'est l'ordre de se +mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils +seront aux portes de la ville vers deux heures du matin... + +Le duc ne répondit pas. Il ne lui restait plus qu'à se concerter avec +M. de Courtomieu. + +Il se dirigeait à grands pas vers la maison du marquis, lorsqu'en +tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte +deux hommes qui causaient, et qui, à la vue de ses épaulettes brillant +dans la nuit, prirent la fuite... + +Instinctivement il s'élança à leur poursuite et en atteignit un qu'il +saisit au collet. + +--Qui es-tu?... interrogea-t-il; ton nom? + +Et l'homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets +qu'il tenait cachés sous sa redingote tombèrent à terre. + +--Ah! brigand!... s'écria M. de Sairmeuse, tu conspires!... + +Aussitôt, sans un mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle, +le jeta aux soldats stupéfiés et se précipita chez M. de Courtomieu. + +Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait été bouleversé, son +ami sembla ravi. + +--Enfin!... prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater +notre dévouement et notre zèle!... Et sans danger!... Nous avons de +bonnes murailles, des portes solides, 3,000 hommes de troupes!... Ces +paysans sont fous!... Mais bénissez leur folie, cher duc, et courez +faire monter à cheval les chasseurs de Montaignac... + +Mais une pensée soudaine l'assombrit, il se gratta le front et ajouta: + +--Diable!... et moi qui attends Blanche ce soir!... Elle a dû quitter +Courtomieu après dîner... Pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur!... + + + + +XXI + + +Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux +plus de temps qu'ils ne croyaient. + +Les paysans s'avançaient, mais non si vite que l'avait dit Chupin. + +Deux de ces circonstances qui, fatalement, échappent aux prévisions +humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur... + +Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur +avait compté les feux qui répondaient à l'incendie qu'il venait +d'allumer. + +Leur nombre répondait à ses espérances, il eut une exclamation de +joie. + +--Tous nos amis, s'écria-t-il, nous tiennent parole... Ils sont prêts, +ils se mettent en route!... Partons donc, nous qui devons être les +premiers au rendez-vous!... + +On lui amena son cheval, et déjà il avait le pied à l'étrier quand +deux hommes s'élancèrent des genêts voisins et bondirent jusqu'à lui. +L'un d'eux saisit le cheval par la bride. + +--L'abbé Midon!... fit Lacheneur abasourdi; M. d'Escorval!... + +Et prévoyant peut-être ce qui allait arriver, il ajouta d'un ton de +fureur concentrée: + +--Que me voulez-vous encore, tous deux? + +--Nous voulons empêcher l'accomplissement d'une oeuvre de délire!... +s'écria M. d'Escorval. La haine vous égare, Lacheneur! + +--Eh! monsieur, vous ne savez rien de mes projets! + +--Pensez-vous donc que je ne les devine pas?... Vous espérez vous +emparer de Montaignac... + +--Que vous importe!... interrompit violemment Lacheneur... + +Mais M. d'Escorval n'était pas homme à se laisser imposer silence. + +Il saisit le bras de son ancien ami, et d'une voix forte, de façon à +être entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit: + +--Insensé!... Vous oubliez donc que Montaignac est une place de +guerre, défendue par de profonds fossés et de hautes murailles... +Vous oubliez donc que derrière ces fortifications est une garnison +nombreuse commandée par un homme à qui on ne saurait refuser une rare +énergie et une indomptable bravoure: le duc de Sairmeuse. + +Lacheneur se débattait, essayant de se dégager. + +--Tout a été prévu, répondit-il, et on nous attend à Montaignac. Vous +en seriez sûr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumière aux +fenêtres de la citadelle. Et, tenez... regardez, on l'aperçoit encore. +Elle m'annonce, cette lumière, que deux à trois cents officiers en +demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, dès que nous +paraîtrons... + +--Et après!... Je veux admettre l'impossible; vous prenez Montaignac. +Que faites-vous ensuite? Pensez-vous que les Anglais vous rendront +l'empereur? Napoléon II n'est-il pas prisonnier des Autrichiens? Ne +vous souvient-il pas que les souverains coalisés ont laissé 130,000 +soldats à une journée de marche de Paris? + +De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur. + +--Cependant tout ceci n'est rien, continua le baron, vous ignorez ce +que savent à cette heure les enfants, que toujours et quand même, +dans une entreprise comme la vôtre, il y a autant de traîtres que de +dupes... + +--Qui appelez-vous dupes, monsieur?... + +--Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des +réalités; tous ceux qui, parce qu'ils souhaitent fortement une chose, +s'imaginent que cette chose est. Espérez-vous véritablement que ni le +marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n'ont été prévenus?... + +Lacheneur haussa les épaules. + +--Qui donc les aurait avertis? fit-il. + +Mais sa tranquillité était feinte, le regard dont il enveloppa son +fils Jean, le prouvait. + +C'est cependant du ton le plus froid qu'il ajouta: + +--Il est probable qu'à cette heure le duc et le marquis sont au +pouvoir de nos amis... + +Ainsi, rien ne pouvait ébranler la résolution de cet homme; il n'était +force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux... + +C'était au curé de Sairmeuse à joindre ses efforts à ceux du baron. + +--Vous ne partirez pas, Lacheneur, prononça-t-il. Vous ne resterez pas +sourd à la voix de la raison... Vous êtes un honnête homme, songez +à l'épouvantable responsabilité que vous acceptez... Quoi! sur des +chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves +gens et l'existence de leurs familles... On vous l'a dit, malheureux, +vous ne pouvez réussir, vous devez être trahis, je suis sûr que vous +êtes trahis!... + +Le lieu, l'instant, l'anxiété du péril, l'étrangeté de cette scène aux +clartés de l'incendie, la robe noire de ce prêtre, son geste véhément, +sa parole vibrante, tout était fait pour porter le trouble dans l'âme +la plus ferme. + +Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de +Lacheneur. Il était visible pour tous qu'il était remué jusqu'au plus +profond de ses entrailles. + +Qui peut dire ce qui fût advenu sans l'intervention de Chanlouineau. + +Le robuste gars s'avança, brandissant son fusil double: + +--Par le saint nom de Dieu!... s'écria-t-il, voici bien du temps perdu +en bavardages inutiles!... + +Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dégagea +brusquement et s'élança en selle: + +--Partons!... commanda-t-il. + +Mais le baron et l'abbé ne désespéraient pas encore, ils s'étaient +jetés à la tête du cheval. + +--Lacheneur, cria le prêtre, insensé, prenez garde!... Le sang que +vous allez faire répandre retombera sur votre tête et sur la tête de +vos enfants!... + +Épouvantée de ces accents prophétiques, la petite troupe s'arrêta... + +Alors sortit des rangs et s'avança un des complices, vêtu comme les +paysans des environs de Sairmeuse... + +--Marie-Anne!... s'écrièrent en même temps l'abbé et le baron +stupéfaits... + +--Oui, moi!... répondit la jeune fille, en retirant le large chapeau +qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de +ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la défaite... +Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs à +l'horizon?... Elles nous annoncent que les gens de ces communes se +rendent en armes au carrefour de la Croix-d'Arcy, à une lieue de +Montaignac, où est le rendez-vous général... Avant deux heures, il +y aura là quinze cents hommes dont mon père doit prendre le +commandement... Et vous voudriez qu'il laissât sans chef ces soldats +qu'il est allé arracher à leurs foyers?... C'est impossible!... + +L'exaltation de son père et de son amant l'avait gagnée, elle +partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs +espérances... Sa beauté avait quelque chose de fulgurant, les éclairs +de ses yeux faisaient pâlir les flammes de l'incendie... Ah! +c'est vraiment à cette heure, qu'elle méritait ce nom d'ange de +l'insurrection que lui avait donné Martial. + +--Non!... il n'y a plus à hésiter, reprit-elle, ni à réfléchir... +C'est la prudence maintenant qui serait folie... C'est en arrière +qu'est le plus grand danger. Laissez passer mon père, messieurs, +chaque minute que vous nous faites perdre coûte peut-être la vie d'un +homme... et nous, mes amis, en avant! + +Une immense acclamation lui répondit et la petite troupe s'élança à +travers la lande. + +Il n'y avait plus à lutter. M. d'Escorval était consterné, mais il ne +pouvait laisser s'éloigner ainsi son fils qu'il apercevait dans les +rangs. + +--Maurice!... cria-t-il. + +Le jeune homme hésita, mais enfin s'approcha... + +--Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron. + +--Il faut que je les suive, mon père... + +--Je vous le défends. + +--Hélas! mon père, je ne puis vous obéir... je suis engagé... j'ai +juré... je commande après Lacheneur... + +Sa voix était triste; mais elle annonçait une inébranlable +détermination. + +--Mon fils!... reprit M. d'Escorval, malheureux enfant!... C'est à la +mort que tu marches... à une mort certaine. + +--Raison de plus pour ne pas manquer à ma parole, mon père... + +--Et ta mère, Maurice, ta mère que tu oublies!... + +Une larme brilla dans les yeux du jeune homme. + +--Ma mère, répondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que +le garder près d'elle, déshonoré, flétri des noms de lâche et de +traître... Adieu, mon père! + +M. d'Escorval était digne de comprendre la conduite de Maurice. +Il étendit les bras et serra sur son coeur ce fils tant aimé, +convulsivement, comme si c'eût été pour la dernière fois... + +--Adieu!... balbutia-t-il, adieu!... + +Maurice avait déjà rejoint les autres, dont les acclamations allaient +se perdant dans le lointain, que le baron d'Escorval était encore à la +même place, écrasé sous l'excès de sa douleur... + +Tout à coup il se redressa. + +--Un espoir nous reste, l'abbé, s'écria-t-il. + +--Hélas!... murmura le prêtre. + +--Oh!... je ne m'abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire +où est le rendez-vous?... En courant à Escorval, en attelant en hâte +un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurés à la Croix-d'Arcy. +Votre voix, qui avait ému Lacheneur, touchera ses complices. Nous +déciderons ces pauvres égarés à rentrer chez eux... Venez, l'abbé, +venez vite!... + +Et ils partirent en courant... + + + + +XXII + + +Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et +les siens quittèrent la lande de la Rèche. + +Une heure plus tard, au château de Courtomieu, Mlle Blanche finissait +de dîner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son père à +Montaignac. + +L'étroitesse du logis mis à sa disposition avait forcé le marquis à le +séparer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que Mlle +Blanche se rendît à la ville, soit que le marquis vînt au château. + +Ainsi, ce voyage qu'entreprenait la jeune fille sortait des habitudes +établies; des circonstances graves l'expliquaient. + +Il y avait six jours que Martial n'avait paru à Courtomieu, et Mlle +Blanche était à moitié folle de douleur et de colère. + +Ce qu'eut à endurer tante Médie pendant ce temps, ne peut être compris +que de ceux qui ont observé dans certaines familles riches de ces +pauvres parentes, réduites à tout attendre de la pitié, le vêtement, +le pain, le sou même destiné à payer la chaise à l'église. + +Durant les trois premiers jours, Mlle Blanche avait pu rester +maîtresse de soi; le quatrième elle n'y tint plus, et malgré +l'inconvenance de sa démarche, elle osa envoyer prendre des nouvelles +de Martial. Était-il malade, absent?... + +On répondit à son messager que M. le marquis se portait comme un +charme, mais que chassant de l'aurore au crépuscule, il se couchait +tous les soirs aussitôt souper. + +Quelle horrible injure!... Mais du moins elle était persuadée que +Martial, prévenu de sa démarche, se hâterait le lendemain d'accourir +s'excuser. Illusion vaine de l'orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna +pas donner signe de vie. + +--Ah! sans doute il est près de l'autre, disait-elle à tante Médie, il +est aux genoux de cette misérable Marie-Anne... sa maîtresse. + +Elle disait ainsi, ayant fini par croire--cela arrive--aux calomnies +qu'elle même avait inventées. + +En cette extrémité, elle se décida à se confier à son père, et elle +lui écrivit pour lui annoncer son arrivée. + +Laisser voir le déchirement de son âme, l'excès de son amour et de sa +jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances +étaient intolérables. + +Elle voulait que son père contraignît Lacheneur à quitter le pays. +Ce devait être un jeu pour lui, revêtu d'une autorité presque +discrétionnaire, à une époque où une «attitude tiède» pouvait être un +prétexte de proscription. + +Le calme qui résulte du parti pris lui était revenu quand elle quitta +Courtomieu, et ses espérances débordaient en phrases passionnées que +la parente pauvre subissait avec son habituelle résignation. + +--Enfin!... disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse, +de cette effrontée!... Nous verrons bien s'il a l'audace de la +suivre!... La suivrait-il?... Oh! non, il n'oserait!... + +Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y +remarqua une animation inaccoutumée. + +Il y avait encore de la lumière dans toutes les maisons, les cabarets +paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes animés sur +la place, enfin sur le pas des portes, des commères causaient. + +Mais qu'importait à Mlle de Courtomieu! C'est seulement à une lieue de +Sairmeuse qu'elle fut tirée de ses préoccupations. + +--Écoute, tante Médie! dit-elle tout à coup. Entends-tu?... + +La parente pauvre prêta l'oreille. + +On entendait de lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue, +devenaient plus distinctes. + +--Sachons ce que c'est, fit Mlle Blanche. + +Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher. + +--Il me semble, répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la +côte, une grosse troupe de paysans... ils ont des torches... + +--Doux Jésus!... interrompit tante Médie épouvantée. + +--Ce doit être quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses +chevaux. + +Ce n'était pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du +contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s'élevait à +500 hommes environ... + +Depuis deux heures déjà, Lacheneur eût dû être à la Croix-d'Arcy. + +Mais il lui était arrivé ce qui toujours arrive aux chefs populaires. +Le branle donné, il n'avait plus été le maître. + +Le baron d'Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait +perdu quatre fois autant à Sairmeuse. + +Là, deux communes avaient opéré leur jonction, et les paysans +s'étaient aussitôt répandus dans les cabarets du village pour boire au +succès de l'entreprise. + +Les arracher à leurs bouteilles avait été long et difficile... + +Et pour comble, une fois qu'on les eut remis en marche, il fut +impossible de les décider à éteindre des branches de pin qu'ils +avaient allumées en guise de torches. + +Prières, menaces, tout échoua contre une incompréhensible obstination. +Ils voulaient y voir clair, disaient-ils... + +Pauvres gens!... Ils n'avaient certes conscience ni des difficultés, +ni des périls de l'entreprise. + +On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrôlés, +on les avait grisés de tant d'espérances!... Ils s'en allaient à la +conquête d'une place de guerre, défendue par une nombreuse garnison, +comme à une partie de plaisir... + +Et gais, insouciants, animés de l'imperturbable confiance de l'enfant, +ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons +patriotiques. + +À cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux +blanchir d'angoisse. + +Ce retard de deux heures n'allait-il pas tout perdre?... Que devaient +penser les autres, à la Croix-d'Arcy?... Que faisaient-ils en ce +moment?... + +--Avançons!... répétait-il, avançons!... + +Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une +vingtaine de vieux soldats de l'Empire, comprenaient et partageaient +le désespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu'ils risquaient au +terrible jeu qu'ils jouaient. Et eux aussi, ils répétaient: + +--Plus vite, marchons plus vite!... + +Exhortations stériles!... Il plaisait à ces gens de marcher ainsi, +lentement. + +Et même, tout à coup, la bande entière s'arrêta. Quelques-uns, en +tournant la tête, avaient vu briller les lanternes de la voiture de +Mlle de Courtomieu... + +Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la +livrée, une immense clameur la salua. + +M. de Courtomieu, par son âpreté au gain, s'était fait plus d'ennemis +que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins, +croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité, étaient ravis de cette +occasion qui se présentait de lui faire une peur épouvantable. + +Car, en vérité, ils ne songeaient qu'à cette vengeance: le procès +devait le prouver. + +Grande fut donc la déception quand, la portière ouverte, on n'aperçut +à l'intérieur que Mlle Blanche et tante Médie qui poussait des cris +perçants. + +Mlle de Courtomieu était brave. + +--Qui êtes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?... + +--Demain vous le saurez, répondit Chanlouineau qui s'était avancé. +Pour ce soir, vous êtes notre prisonnière. + +--Vous ignorez qui je suis, mon garçon, je le vois bien... + +--Pardonnez-moi, et c'est pour cela que je vous prie de descendre... +Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas, M. d'Escorval? + +--Eh bien!... Moi je déclare que je ne descendrai pas, dit Mlle +Blanche; arrachez-moi d'ici, si vous l'osez!... + +On eût osé, certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans +prêts à s'élancer. + +--Laissez passer librement Mlle de Courtomieu, dit-elle. + +Mais cela pouvait avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut +le courage de résister. + +--Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait prévenir son père... +Il faut la garder en ôtage, sa vie peut répondre de la vie de nos +amis. + +Mlle Blanche n'avait pas plus reconnu le déguisement masculin de +son ancienne amie qu'elle n'avait soupçonné le but de ce grand +rassemblement d'hommes. + +Le nom de Marie-Anne prononcé après celui de d'Escorval l'éclaira. + +Elle comprit tout, et frémit de rage à cette pensée qu'elle était à la +merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection. + +--C'est bien, fit-elle... nous descendons. + +Son ancienne amie l'arrêta. + +--Non, dit-elle, non!... Ce n'est pas ici la place d'une jeune fille. + +--D'une jeune fille honnête, devriez-vous dire. + +Chanlouineau était à deux pas, armé: si un homme eût tenu ce propos, +il était mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre. + +--Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme +elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont +l'accompagner jusqu'à Courtomieu... + +Elle commandait, on obéit. La voiture, retournée, s'éloigna, mais non +si vite que Marie-Anne ne pût entendre Mlle Blanche qui lui criait: + +--Garde-toi bien, Marie-Anne!... Je te ferai payer cher l'insulte de +ta générosité!... + +Les heures volaient, cependant... + +Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix siècles, et +pour comble les dernières apparences d'ordre avaient disparu. + +M. Lacheneur pleurait de rage; mais il comprit la nécessité d'un parti +suprême; tout retard désormais devenait mortel. + +Il appela Maurice et Chanlouineau. + +--Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au +monde pour hâter la marche de ces insensés... Moi, je cours à la +Croix-d'Arcy... il y va de notre vie à tous. + +Il partit, en effet, mais arrivé à moins de cinq cents mètres en avant +de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points +noirs qui s'avançaient et grossissaient rapidement... + +C'étaient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant, +ménageant leur haleine, couraient... + +L'un était vêtu comme les bourgeois aisés, l'autre portait un vieil +uniforme de capitaine des guides de l'empereur. + +Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de +ces officiers à demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de +Montaignac, complices dévoués qui haïssaient la Restauration autant +que lui-même, dont la voix devait troubler les soldats du duc de +Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner à tous les +poltrons qu'on pourrait leur amener. + +--Qu'arrive-t-il? leur cria-t-il d'une voix affreusement altérée. + +--Tout est découvert!... + +--Grand Dieu!... + +--Le major Carini est arrêté. + +--Par qui?... Comment? + +--Ah! c'est une fatalité!... Au moment où nous convenions de nos +dernières mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le +duc lui-même est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de +malheur a poursuivi Carini, l'a atteint, l'a pris au collet, et l'a +traîné à la citadelle. + +Lacheneur était anéanti. La sinistre prophétie de l'abbé Midon +bourdonnait à ses oreilles... + +--Aussitôt, continua l'officier, j'ai averti les amis et j'accours +vous prévenir... C'est un coup manqué!... + +Il n'avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne. +Mais aveuglé par la haine et par la colère, il ne voulait pas avouer, +il ne voulait pas s'avouer l'irréparable désastre. + +Par un prodige de volonté, il parvint à affecter un calme bien éloigné +de son âme. + +--Vous êtes prompts à jeter le manche après la cognée, messieurs, +dit-il d'un ton amer... Nous avons une chance de moins, et voilà tout. + +--Diable!... Vous avez donc des ressources que nous ignorons? + +--Peut-être... cela dépend. Vous venez de passer à la Croix-d'Arcy, +avez-vous dit à quelqu'un quelque chose de ce que vous venez de +m'apprendre?... + +--Pas un mot... à personne. + +--Combien avons-nous d'hommes au rendez-vous? + +--Au moins deux mille. + +--En quelles dispositions? + +--Ils brûlent d'agir... Ils maudissent nos lenteurs. Ils nous ont +recommandé de vous supplier de vous hâter. + +Lacheneur eut un geste menaçant. + +--En ce cas, fit-il, la partie n'est pas perdue. Attendez ici les gens +que je précède, et dites-leur simplement que vous êtes envoyés pour +les presser. Pressez-les surtout. Et comptez sur moi, je réponds du +succès. + +Il dit, et enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il +reprit sa course. + +Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n'en avait +aucune, il ne conservait pas même la plus chétive espérance. C'était +un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son +libre arbitre. L'édifice si laborieusement élevé s'écroulait, il +voulait être enseveli sous les ruines. On devait être vaincu, il en +était sûr, n'importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la +trouverait... Et il pensait: + +--Pourvu qu'on ne se lasse pas, là-bas!... + +Là-bas, à la Croix-d'Arcy, on l'accusait... + +Après le passage des deux officiers à demi-solde, les murmures +s'étaient changés en imprécations. + +Ces deux mille paysans, arrivés successivement au rendez-vous, +s'indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui était venu les +débaucher à la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes. + +--Où est-il? se disaient-ils. Qui sait s'il n'a pas eu peur, au +dernier moment? Peut-être se cache-t-il, pendant que nous sommes ici +risquant notre peau et le pain de nos enfants? + +Et déjà, ces terribles épithètes: traître, agent provocateur, +circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de colère toutes les +poitrines. + +Quelques-uns des conjurés étaient d'avis de se disperser; mais +d'autres, et c'étaient les plus influents, voulaient au contraire +qu'on marchât sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ, +sans attendre seulement le moment fixé pour l'attaque. + +Mais toutes les délibérations furent interrompues par le galop furieux +d'un cheval. + +Un cabriolet parut, qui s'arrêta au milieu du carrefour. + +Deux hommes en descendirent: le baron d'Escorval et l'abbé Midon. + +Ils avaient pris la traverse et devancé Lacheneur. Ils respirèrent... +Ils pensèrent qu'ils arrivaient à temps. + +Hélas! Ici comme là-bas, sur la lande de la Rèche, tous leurs efforts, +leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus +aveugle obstination. + +Ils étaient venus avec l'espoir d'arrêter le mouvement, ils le +précipitèrent. + +--Nous sommes trop avancés pour reculer, s'écria un propriétaire des +environs, chef reconnu en l'absence de Lacheneur, si la mort est +devant nous, elle est aussi derrière nous. Attaquer et vaincre... +telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et à l'instant, +c'est le seul moyen de déconcerter nos ennemis... Lâche qui hésite; en +avant!... + +Une seule et même acclamation lui répondit: + +--En avant!... + +Aussitôt, on tire de son étui un drapeau tricolore, ce drapeau tant +regretté, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un +tambour bat la marche, et la colonne entière s'ébranle aux cris de: +«Vive Napoléon II!» + +Pâles, les vêtements en désordre, la voix brisée par la fatigue et +l'émotion, M. d'Escorval et l'abbé Midon s'obstinent à suivre les +conjurés. + +Ils voient à quel précipice courent ces pauvres gens, et ils demandent +à Dieu une inspiration pour les arrêter. + +En cinquante minutes, la distance qui sépare la Croix-d'Arcy de +Montaignac est franchie. + +Bientôt on aperçoit la porte de la citadelle, qui est celle que +doivent livrer les officiers à demi-solde. + +Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte. + +Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjurés que leurs amis +de l'intérieur sont maîtres de la ville et qu'ils les attendent en +force?... + +Ils avancent donc sans défiance, si certains du succès, que ceux qui +ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer. + +Seuls, M. d'Escorval et l'abbé Midon pressentent une catastrophe. + +Le chef de l'expédition est près d'eux; ils le conjurent de ne pas +négliger les plus vulgaires précautions; ils le pressent d'envoyer +quelques hommes en reconnaissance, eux-mêmes s'offrent d'y aller, à +condition qu'on attendra leur retour avant d'aller plus loin. + +--Si un piège vous est tendu, lui disent-ils, n'y donnez pas tête +baissée. + +Mais on les repousse. + +Déjà on a dépassé les ouvrages avancés; la tête de colonne touche au +pont-levis. + +L'enthousiasme est devenu du délire; c'est à qui le premier pénétrera +dans la place. + +Hélas!... à ce moment un coup de pistolet est tiré. + +C'est un signal, car aussitôt, de tous côtés, éclate une fusillade +terrible. + +Trois ou quatre paysans tombent mortellement frappés... Tous les +autres s'arrêtent, glacés de stupeur, cherchant d'où partent les +coups... + +L'indécision est affreuse; cependant un chef énergique électriserait +ces paysans, il y a parmi eux d'anciens soldats de Napoléon; la lutte +s'engagerait, épouvantable, dans l'obscurité!... + +Mais ce n'est pas le cri de «en avant!» qui se fait entendre. + +La voix d'un lâche jette le cri des paniques: + +--Nous sommes vendus!... Sauve qui peut!... + +Dès lors, c'en est fait de l'expédition. + +La peur, une folle peur, s'empare de tous ces braves gens, et ils +s'enfuient éperdus, balayés comme des feuilles sèches par la tempête. + + + + +XXIII + + +Les stupéfiantes révélations de Chupin, l'idée que Martial, l'héritier +de son nom, conspirait peut-être avec des paysans, l'arrestation si +imprévue d'un des conjurés de l'intérieur, toutes ces circonstances +avaient bouleversé le duc de Sairmeuse. + +Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit à ses +facultés leur équilibre. + +Retrouvant l'énergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins +d'une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents +cavaliers des chasseurs de Montaignac étaient sous les armes, la +giberne garnie de cartouches. + +Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de +sang n'était qu'un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville. +Ce n'était pas avec leurs fusils de chasse et leurs bâtons, que ces +pauvres campagnards pouvaient forcer l'entrée d'une place de guerre. + +Mais tant de modération ne devait pas convenir à un homme d'un +tempérament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de +bruit, et que stimulait encore l'ambition de montrer son zèle. + +Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle, +qui devait être livrée, et fit cacher une partie de ses fantassins +derrière les parapets des ouvrages avancés. + +Quant à lui, il s'établit à une porte d'où, découvrant parfaitement la +route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu. + +Chose étrange, cependant. Sur quatre cents balles, tirées de moins de +vingt mètres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement +avaient porté. + +Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient déchargé +leur fusil en l'air. + +Mais le duc de Sairmeuse n'avait pas de temps à perdre à ces +considérations. Il enfourcha son cheval et, à la tête de 500 hommes +environ, cavaliers et fantassins, il s'élança sur les traces des +fuyards. + +Les paysans avaient plus de vingt minutes d'avance. + +Pauvres gens!... Il leur eût été bien facile de déjouer toutes les +poursuites. Ils n'avaient qu'à se disperser, qu'à «s'égailler,» comme +autrefois les gars de la Vendée. + +Malheureusement bien peu eurent l'idée de se jeter isolément à travers +champs. Les autres, éperdus, troublés, saisis de cet inconcevable +vertige des déroutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons +d'un troupeau pris d'épouvante. + +Ils allaient vite néanmoins, la peur leur donnait des ailes. +N'entendaient-ils pas à chaque moment des coups de fusil tirés aux +traînards!... + +Mais il était un homme qui, à chacune de ces détonations recevait pour +ainsi dire la mort... Lacheneur. + +Penché sur le cou de son cheval, haletant, dévoré d'angoisses, il +approchait ventre à terre de la Croix-d'Arcy, quand le fracas de la +fusillade de Montaignac arriva jusqu'à lui. + +Terrifié, il arrêta sa bête par une saccade si violente, qu'elle +chancela sur ses jarrets. + +Il prêta l'oreille et attendit... Rien. Nulle décharge ne répondait à +cette décharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non. + +Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante échauffourée; il vit +tous ces paysans soulevés à sa voix, mitraillés à bout portant. + +Ah! toutes ces balles, il eût voulu les avoir dans la poitrine. + +De nouveau, il éperonna les flancs de son cheval, et sa course devint +plus furieuse encore. + +Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d'Arcy; il était +vide. À l'entrée d'un des chemins était arrêté le cabriolet qui avait +amené M. d'Escorval et l'abbé Midon; personne ne s'en était inquiété. + +Enfin, M. Lacheneur aperçut les fuyards. + +Il poussa droit à eux, les chargeant des plus horribles malédictions +et les accablant d'injures. + +--Lâches!... vociférait-il, traîtres!... Vous fuyez et vous êtes dix +contre un!... Où courez-vous ainsi?... Chez vous? Insensés! vous +y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire à +l'échafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes à la main! Allons... +volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous amène du +renfort, deux mille hommes me suivent... + +Il promettait deux mille hommes, il en eût promis dix mille, cent +mille... Il eût promis aussi bien une armée et du canon... + +Mais eût-il eu tout cela, à moins d'employer la force, il n'eût pas +arrêté la déroute... Il fut entraîné comme la branche morte par le +torrent. + +Au carrefour de la Croix-d'Arcy seulement, à cet endroit d'où une +heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de +coeur purent se reconnaître et se compter, pendant que les autres +précipitaient leur course dans toutes les directions... + +Une centaine de conjurés, les plus braves et les plus compromis, +entouraient M. Lacheneur. + +Parmi eux était l'abbé Midon, sombre, désespéré. Une poussée l'avait +séparé de M. d'Escorval, et il ne l'avait plus revu. Qu'était devenu +le baron? Avait-il été pris ou tué? Avait-il gagné les champs? + +Et le digne prêtre n'osait s'éloigner, il attendait, heureux en son +malheur d'avoir retrouvé la voiture et d'avoir réussi à la défendre +contre une douzaine de paysans qui prétendaient s'en emparer. + +Il écoutait la délibération de M. Lacheneur et de ses amis. + +Devaient-ils tirer chacun de son côté? Devaient-ils, en s'obstinant +à une résistance désespérée, laisser à tous les conjurés le temps de +gagner leur maison?... + +Ils hésitaient quand enfin arrivèrent au rendez-vous les débris de la +colonne confiée à Maurice et à Chanlouineau. + +De cinq cents hommes qui la composaient au départ de Sairmeuse, quinze +restaient, en comptant les deux officiers à demi-solde. + +Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe. + +La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hésitations. + +--Je viens pour me battre, déclara-t-il, et je vendrai chèrement ma +vie. + +--Battons-nous donc! dirent les autres. + +Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jugé +le mieux disposé pour une longue défense; il avait tiré Maurice à +l'écart. + +--Vous, monsieur d'Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous +retirer. + +--Moi!... je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau... + +--Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez, +emmenez-la. + +--Je reste!... prononça Maurice. + +Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l'arrêta. + +--Vous n'avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d'une voix +sourde, votre vie appartient à la femme qui s'est donnée à vous. + +--Malheureux!... qu'osez-vous dire!... + +Chanlouineau hocha tristement la tête. + +--À quoi bon nier?... fit-il. Ce qui est arrivé devait arriver... Il +est de ces tentations si grandes, qu'un ange n'y résisterait pas... Ce +n'est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a été un mauvais père. +Il y a eu un jour... quand j'ai été sûr... où je voulais me tuer ou +vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n'aurez plus jamais la +mort si près de vous qu'une fois... Je vous ai tenu au bout de mon +fusil à cinq pas... C'est le bon Dieu qui a arrêté ma main, en me +montrant son désespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que +Lacheneur, il faut bien que quelqu'un reste à Marie-Anne... Jurez-moi +que vous l'épouserez... On vous inquiétera peut-être pour l'affaire de +cette nuit, mais j'ai ici de quoi vous sauver... + +Un feu de peloton l'interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse +arrivaient... + +--Saint bon Dieu!... s'écria Chanlouineau, et Marie-Anne! + +Ils s'élancèrent, et Maurice le premier l'aperçut, debout au milieu du +carrefour, appuyée sur le cou du cheval de son père. Il lui prit le +bras en cherchant à l'entraîner: + +--Venez, lui dit-il, venez! + +Mais elle résista. + +--De grâce, fit-elle, laissez-moi... + +--Mais tout est perdu, mon amie! + +--Oui, tout, je le sais... même l'honneur... Et c'est pour cela qu'il +faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux... + +Elle se pencha vers Maurice, et d'une voix à peine intelligible, elle +ajouta: + +--Il le faut, pour que le déshonneur ne devienne pas public... + +La fusillade était d'une violence extraordinaire, ils restaient +debout à l'endroit le plus périlleux, ils allaient certainement être +atteints, quand Chanlouineau reparut. + +Avait-il deviné le secret des résistances de Marie-Anne? Peut-être. +Toujours est-il que, sans mot dire, il l'enleva comme un enfant entre +ses bras robustes, et la porta jusqu'à la voiture que gardait l'abbé +Midon. + +--Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur, +bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour. + +Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour. +Apercevant un groupe, dans l'ombre, ils accoururent. + +Alors, l'héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le +manoeuvrant comme une massue, il tint l'ennemi en échec et donna à +Maurice le temps de s'élancer près de Marie-Anne, de prendre les +guides et de fouetter le cheval qui partit au galop. + +Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d'héroïsmes, +d'inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l'a jamais su +au juste... + +Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau +luttait encore, barrant obstinément la route. + +Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n'importe. +Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l'avait +touché; on l'eût dit invulnérable. + +--Rends-toi!... lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure, +rends-toi!... + +--Jamais! jamais!... + +Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur +et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses +terribles moulinets. + +C'est alors qu'un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta +à plat ventre et rampant dans l'ombre alla saisir aux jambes, par +derrière, ce héros obscur. + +Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et +enfin, perdant plante, tomba en criant d'une voix formidable: + +--À moi!... les amis, à moi!... + +Nul ne répondit à son appel. + +À l'autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte +désespérée, combat d'hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les +conjurés cédaient... + +Le gros de l'infanterie du duc de Sairmeuse accourait. + +On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes +brillant dans la nuit. + +Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles, +sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés. + +En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme +l'éclair. Il se vit et se jugea. La haine l'avait conduit au crime. Il +se fit horreur, pour les hontes qu'il avait imposées à sa fille. Il se +maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui +se faisaient tuer... + +C'était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les +sauver. + +--Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous... + +On lui obéit... et il put voir comme des ombres qui s'éparpillaient +dans toutes les directions. + +Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui +l'emporterait vite loin de l'ennemi!... + +Mais il s'était juré qu'il ne survivrait pas au désastre; déchiré +de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne +voyait d'autre refuge que la mort... + +Il eût pu l'attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant +d'elle. Il rassembla son cheval, l'enleva de la bride et des éperons +et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse. + +Le choc fut rude, les rangs s'ouvrirent, et il y eut un instant de +mêlée furieuse... + +Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les +baïonnettes, se cabra; il battit l'air de ses sabots, puis ses jarrets +plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier... + +Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du +cheval le maître se débattait sans blessures. + +Il était une heure et demie du matin... le carrefour était désert. + +Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés +appelant leurs compagnons et implorant des secours... + +Les secours ne devaient pas venir encore. + +Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti +des événements pour sa fortune politique. + +Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de +l'exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l'importance +du service rendu. + +On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze +ou vingt; mais ce n'était pas assez pour l'éclat qu'il désirait, il +voulait plus d'accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une +commission militaire. + +Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu'il lança de +tous côtés, avec l'ordre d'explorer les villages, de fouiller les +maisons isolées, et d'arrêter tous les gens suspects... + +Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une +fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la +route de Montaignac. + +Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces +honnêtes et naïfs conspirateurs; mais une crainte, qu'il s'efforçait +vainement d'écarter, empoisonnait en satisfaction. + +Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du +complot? + +Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir +de l'assurance de Chupin le troublait. + +D'un autre côté, qu'était donc devenu Martial?... Le domestique +expédié pour le prévenir l'avait-il rencontré?... S'était-il mis +en route?... Par où?... Peut-être était-il tombé aux mains des +paysans?... + +C'est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand +rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui +apprit que Martial était arrivé depuis un quart d'heure. + +--M. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de +cheval, ajouta le domestique. + +--C'est bien!... fit le duc, je l'y rejoins. + +Tout haut, devant ses gens, il disait: «C'est bien!» mais il se disait +tout bas: + +--Ceci, à la fin, frise l'impertinence! Quoi, je suis à cheval, en +train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit +tranquillement, sans seulement s'informer de moi!... + +Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en +dedans. Il frappa. + +--Qui est-là? demanda Martial. + +--Moi! ouvrez! + +Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu'il vit le +fit frémir. + +Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu, +lavait une large blessure qu'il avait un peu au-dessus du sein droit. + +--Vous vous êtes battu!... exclama le duc d'une voix étranglée. + +--Oui!... + +--Ah!... vous en étiez donc!... + +--J'en étais!... de quoi? + +--De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie +parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes!... + +Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la +plus violente envie de rire. + +--Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il. + +L'air et l'accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans +toutefois dissiper entièrement ses soupçons. + +--C'est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué!... s'écria-t-il. + +--Du tout!... J'ai simplement été obligé d'accepter un duel. + +--Avec qui?... Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer. + +Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c'est du ton +léger qui lui était habituel qu'il répondit: + +--Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l'inquiéteriez +peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon... C'était +sur la grande route, il pouvait m'assassiner sans cérémonie, et il m'a +offert un combat loyal... Il est d'ailleurs blessé plus grièvement que +moi... + +Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent. + +--Si c'est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d'appeler un médecin, vous +enfermer pour soigner cette blessure?... + +--Parce qu'elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure +secrète. + +Le duc hochait la tête. + +--Tout cela n'est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les +assurances qui m'ont été données de votre complicité. + +Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse. + +--Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce +drôle de Chupin. Il m'étonne, monsieur, qu'entre la parole de votre +fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde. + +--Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c'est un homme précieux... +Sans lui nous eussions été surpris. C'est par lui que j'ai connu le +vaste complot ourdi par Lacheneur... + +--Quoi! c'est Lacheneur... + +--... Qui était à la tête du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre +perspicacité a été outrageusement mystifiée. Quoi! vous êtes toujours +fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le père de +votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n'y voyez +que du feu!... Et je vous destinais à la diplomatie!... Mais il y a +mieux. Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez +si magnifiquement donnés à ces gens-là? Ils ont servi à acheter des +fusils, de la poudre et des balles à notre intention... + +Le duc goguenardait à l'aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré +désormais, et il cherchait à piquer son fils. + +Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu'il avait été joué, mais +il ne songeait pas à s'en indigner. + +--Si Lacheneur était pris, pensait-il, s'il était condamné à mort, et +si je le sauvais, Marie-Anne n'aurait rien à me refuser... + + + + +XXIV + + +Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le +baron d'Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses +craintes. + +C'était la première fois qu'il avait un secret pour cette fidèle et +vaillante compagne de son existence. + +C'est sans la prévenir qu'il alla prier l'abbé Midon de le suivre à la +Rèche, chez M. Lacheneur. + +Il se cacha d'elle pour courir à la Croix-d'Arcy. + +Ce silence explique l'étonnement de Mme d'Escorval quand, l'heure du +dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils. + +Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les +grands travailleurs, était l'exactitude même. Qu'était-il donc arrivé +d'extraordinaire?... + +Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari +venait de partir avec l'abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes, +précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture +par la cour, comme d'habitude, ils avaient passé par la porte de +derrière de la remise qui donnait sur le chemin. + +Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces étranges +précautions?... + +Mme d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments +inexpliqués!... + +Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caractère +toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis +au feu pour lui. + +Aussi, vers dix heures, s'empressèrent-ils de conduire à leur +maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la +nouvelle du mouvement. + +Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges. + +Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait +pris les armes, et que M. le baron d'Escorval était à la tête du +soulèvement. + +Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s'il n'eût eu une vache +près de vêler... + +Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise +et tous les maréchaux de l'Empire étaient cachés à Montaignac... + +Hélas! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des +mensonges plus grossiers encore, dès qu'il s'agissait de gagner des +complices à sa cause. + +Mme d'Escorval ne devait pas s'arrêter à ces fables ridicules, mais +elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce +vaste complot. + +Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la +rassurait. + +Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle +le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable, +infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle +croyait. + +Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c'était bien. S'il +s'était aventuré, c'est qu'il espérait réussir. Donc, elle était sûre +du succès. + +Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le +jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et +d'accourir dès qu'il aurait recueilli quelque chose de positif. + +Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes. + +Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus +épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des +milliers d'hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait +dans la campagne, massacrant tout... + +Pendant qu'il parlait, Mme d'Escorval se sentait devenir folle. + +Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari +morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand +chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides, +sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de +l'eau... une goutte d'eau... + +--Je veux les voir!... s'écria-t-elle avec l'accent du plus affreux +égarement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi +les morts, jusqu'à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes +amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous +les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps +sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les +ont tués... + +Les domestiques s'étaient empressés d'obéir, quand retentit sur +la route le galop saccadé et convulsif d'un cheval surmené, et le +roulement d'une voiture. + +--Les voilà!... s'écria le jardinier, les voilà!... + +Mme d'Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à +temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu, +rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s'abattre. + +Déjà l'abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils +soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur +les coussins... + +L'énergie si grande de Marie-Anne n'avait pu résister à tant de chocs +successifs; la dernière scène l'avait brisée. Une fois en voiture, +tout danger immédiat ayant disparu, l'exaltation désespérée qui la +soutenait tombant, elle s'était trouvée mal, et tous les efforts de +Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles. + +Mais Mme d'Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses +vêtements masculins... + +Elle vit seulement que ce n'était pas son mari qui était là, et elle +sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au +coeur... + +--Ton père!... Maurice, dit-elle d'une voix étouffée, et ton père!... + +L'impression fut terrible. + +Jusqu'à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s'étaient bercés de +cet espoir que M. d'Escorval serait rentré avant eux... + +Maurice chancela à ce point qu'il faillit laisser échapper son +précieux fardeau. L'abbé s'en aperçut, et sur un signe de lui, deux +domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l'emportèrent... + +Alors il s'avança vers Mme d'Escorval. + +--Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout +hasard, il a dû fuir des premiers... + +Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle +se redressa. + +--Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un +général ne déserte pas en face de l'ennemi... Si la déroute se met +parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ramène au +combat où il se fait tuer... + +--Ma mère! balbutia Maurice, ma mère!... + +--Oh!... ne cherchez pas à m'abuser!... Mon mari était le chef du +complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement... +Dieu ait pitié de moi!... mon mari est mort! + +Si perspicace que fût l'abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que +la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée... + +--Eh! madame! s'écria-t-il, M. le baron n'était pour rien dans ce +mouvement, bien loin de là... + +Il s'arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une +grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on +pouvait voir... il comprit l'imprudence. + +--Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et +vous aussi, Maurice, venez!... + +C'est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme +d'Escorval suivit le curé de Sairmeuse... + +Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée +s'envolaient à travers les espaces, vers l'homme qui avait été tout +pour elle et dont l'âme et la pensée, sans doute, l'appelaient du fond +de l'abîme où il avait roulé... + +Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et +quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la +réalité présente... + +Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques +l'avaient déposée. + +--Mlle Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume... +morte!... + +On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir +ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines +la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilité +du marbre, ses lèvres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents +convulsivement serrées et un large cercle, d'un bleu intense, cernait +ses paupières fermées. + +Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait roulés pour les glisser sous +son chapeau de paysan, s'étaient détachés, ils s'éparpillaient +opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu'à terre... + +--Ce n'est qu'une syncope sans gravité, déclara l'abbé Midon, après +avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens... + +Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait à +faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse. + +Mme d'Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle +paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main +sur son front mouillé d'une sueur froide... + +--Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!... + +--Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d'un accent ému +mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner +ainsi!... Épouse, où donc est votre énergie!... Chrétienne, qu'est +devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!... + +--Oh!... j'ai du courage, monsieur, bégayait l'infortunée, j'ai du +courage!... + +L'abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s'asseoir, +pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne, +et d'un ton plus doux il reprit: + +--Pourquoi désespérer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est près de +vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n'a rien +fait que je n'aie fait moi-même... + +Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du +baron et le sien pendant cette funeste soirée. + +Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son +épouvante. + +--Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous +crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont +persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient +et ils le disent... + +--Eh bien? + +--S'il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre, +il sera traduit devant la Cour prévôtale... N'était il pas l'ami de +l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et +condamné à mort... + +--Non, madame, non!... ne suis-je pas là? Je me présenterai devant le +tribunal, et je dirai: «Me voici, j'ai vu, _adsum qui vidi_.» + +--Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l'abbé, parce que vous +n'êtes pas un prêtre selon le coeur de ces hommes cruels; ils vous +jetteront en prison, et ils vous enverront à l'échafaud!... + +Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber... + +Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, à +genoux, cachant son visage entre ses mains... + +--Ah!... j'ai tué mon père!... s'écria-t-il... + +--Malheureux enfant!... Que dis-tu!... + +Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et +poursuivit: + +--Mon père ignorait jusqu'à l'existence de cette conspiration, dont +M. Lacheneur était l'âme, mais je la connaissais, moi!... Je voulais +qu'elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma +vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s'agissait d'attirer +dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j'invoquais ce nom +respecté et aimé d'Escorval... Ah! j'étais fou!... j'étais fou!... + +Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il +ajouta: + +--Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma +folie!... Oh! ma mère, ma mère; si tu savais!... + +Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme +un faible gémissement... + +Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s'était à demi redressée sur le +canapé, et elle considérait cette scène navrante d'un air de profonde +stupeur, comme si elle n'y eût rien compris. + +D'un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et +elle clignait des yeux, éblouie par l'éclat des bougies... + +Elle voulait parler, interroger, elle s'efforçait de rassembler ses +idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abbé Midon lui +commanda le silence. + +Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait +son sang-froid et la lucidité de son intelligence. + +Éclairé par le témoignage de Mme d'Escorval et les aveux de Maurice, +il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont +étaient menacés le baron et son fils. + +Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?... + +Il n'y avait ni à s'expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute +s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti +sur-le-champ et d'agir. + +L'abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela +les gens groupés dans l'escalier. + +Quand ils furent tous réunis autour de lui: + +--Écoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que +donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre +discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur +vous, n'est-ce pas? + +Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment. + +--Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les +traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est passé ce +soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti +avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle +Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous, +mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si +les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M. +Maurice n'est pas sorti ce soir... + +Il s'arrêta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait suggérer +la prudence humaine, et ajouta: + +--Un mot encore: Nous voir tous debout à l'heure qu'il est, paraîtra +suspect... C'est ce que je souhaite... Nous alléguerons, pour nous +justifier, l'inquiétude où nous mettent l'absence de M. le baron et +aussi une indisposition très-grave de Mme la baronne... car Mme +la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire +possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et +surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum +dessus... + +Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de +rien tout fut disposé comme l'avait ordonné l'abbé Midon. + +Marie-Anne, bien qu'elle fût loin d'être remise, fut conduite à une +petite logette sous les combles; Mme d'Escorval se retira dans sa +chambre et les domestiques regagnèrent l'office... + +Maurice et l'abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux, +oppressés... + +La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d'affreuses +anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et +toutes ses précautions n'avaient qu'un but, écarter de Maurice tout +soupçon de complicité... c'était, pensait-il, le seul moyen qu'il y +eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles?... + +Un violent coup de cloche à la grille l'interrompit... + +On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de +la grille, puis le piétinement d'une compagnie de soldats dans la +cour. + +Une voix forte commanda: + +--Halte!... Reposez vos armes... + +Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu'il pâlissait comme s'il allait +mourir. + +--Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre +sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!... + +--Ils peuvent venir, répondit Maurice, j'ai du courage!... + +La porte du salon s'ouvrit, si brutalement poussée, que les deux +battants cédèrent à la fois comme sous un coup d'épaule. + +Un jeune homme entra, qui portait l'uniforme de capitaine des +grenadiers de la légion de Montaignac. + +Il paraissait vingt-cinq ans à peine; il était grand, mince, blond, +avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa +personne trahissait des recherches d'élégance exagérées jusqu'au +ridicule. + +Sa physionomie, d'ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de +soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche. + +Derrière lui, dans l'ombre du palier, on voyait étinceler les armes de +plusieurs soldats. + +Il promena autour du salon un regard défiant, puis d'une voix rude: + +--Le maître de la maison? demanda-t-il. + +--M. le baron d'Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice. + +--Où est-il? + +L'abbé Midon, resté assis jusqu'alors se leva. + +--Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le +baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer +de renoncer à une tentative insensée... Ils n'ont pas voulu nous +entendre. La déroute venue, j'ai été séparé de M. d'Escorval, je suis +revenu seul ici, très-inquiet, et je l'attends... + +Le capitaine tortillait sa moustache de l'air le plus goguenard. + +--Pas mal imaginé!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de +cette bourde. + +Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l'oeil du prêtre, ses lèvres +tremblèrent... mais il se tut. + +--Mais, au fait, reprit l'officier, qui êtes-vous? + +--Je suis le curé de Sairmeuse. + +--Eh bien!... les curés honnêtes doivent être couchés à l'heure qu'il +est... Ah! vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les +paysans révoltés... Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous +arrêter... + +Ce qui le retenait, c'était la robe du prêtre, toute-puissante sous la +Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise. + +--Combien y a-t-il de maîtres ici? demanda-t-il. + +--Trois. Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi. + +--Et de domestiques? + +--Sept, quatre hommes et trois femmes. + +--Vous n'avez reçu ni caché personne, ce soir? + +--Personne. + +--C'est ce qu'on va vérifier, dit le capitaine. + +Et se tournant vers la porte: + +--Caporal Bavois!... appela-t-il. + +C'était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi +l'Empereur à travers l'Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre +de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face +tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très-mince, qui se +recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille. + +--Bavois, commanda l'officier, vous allez prendre une demi-douzaine +d'hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous êtes un +vieux lapin qui connaissez le tour; s'il y a une cachette, vous la +découvrirez, si quelqu'un y est caché, vous me l'amènerez... Demi-tour +et ne traînons pas! + +Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions. + +--À nous deux, maintenant, dit-il à Maurice; qu'avez-vous fait ce +soir? + +Le jeune homme eut une seconde d'hésitation; mais c'est avec une +insouciance bien jouée qu'il répondit: + +--Je n'ai pas mis le nez dehors. + +--Hum! c'est ce qu'il faudrait prouver. Voyons les mains?... + +Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était +si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de +colère. Heureusement, un coup d'oeil de l'abbé Midon lui commanda le +calme. + +Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les +tourna et les retourna, et finalement les flaira. + +--Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon +la pommade pour avoir tiré des coups de fusil. + +Il était clair qu'il s'étonnait que le fils eût eu le courage de +rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la +bataille. + +--Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici? + +--Oui, des armes de chasse. + +--Où sont-elles? + +--Dans une petite pièce du rez-de-chaussée. + +--Il faut m'y conduire. + +On l'y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n'avait +fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié. + +Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu'ayant fureté +partout, il n'avait rien rencontré de suspect. + +--Qu'on fasse venir les gens, ordonna-t-il. + +Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de +l'abbé. + +Le capitaine comprit que s'il y avait quelque chose, comme il le +soupçonnait, il ne le saurait pas. + +Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher, +et de nouveau il appela Bavois. + +--Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal, +vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez à rendre compte +de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d'Escorval revient, +empoignez-le-moi et ne le lâchez pas... et ouvrez l'oeil, et le +bon!... + +Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se +retira, sans saluer, comme il était entré. + +Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit, +et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron. + +--Hein! dit-il à ses hommes, vous l'avez entendu, ce cadet-là!... +Écoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes... Nom d'un +tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si «l'autre» +voyait ce qu'on fait de ses anciens!... + +Les deux soldats répondirent par un grognement sourd. + +--Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s'adressant à Maurice +et à l'abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous +déclare, tant en mon nom qu'au nom de mes deux hommes, que vous êtes +libres comme l'oiseau et que nous n'arrêterons personne... Même, +s'il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune +bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous +commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s'ils +viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n'ai pas brûlé une +amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche +avant de la couler dans le canon. + +Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l'être +pas. + +--Nous n'avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon. + +Le vieux caporal cligna de l'oeil d'un air d'intelligence. + +--Connu!... fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je +vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s'il est aisé de faire le +poil à ce blanc-bec qui sort d'ici, il est un peu plus difficile de +raser le caporal Bavois. Ah!... c'est comme cela. Il ne fallait pas +laisser traîner dans la cour un fusil qui n'a certes pas été chargé +pour tirer des merles. + +Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice, +maintenant, se rappelait qu'en sautant du cabriolet pour soutenir +Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé +aux regards des domestiques... + +--Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu'un de caché là-haut... +j'ai l'oreille fine! Troisièmement je me suis arrangé pour que +personne n'entrât dans la chambre de la dame malade. + +Maurice n'y tint plus: il tendit la main au caporal, et d'une voix +émue: + +--Vous êtes un brave homme!... dit-il. + +Quelques instants plus tard, Maurice, l'abbé Midon et Mme d'Escorval, +réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut +qu'il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu'on était allé prévenir +parut. + +Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle +était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme. + +--Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de +moi-même, je n'eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer +tant de malheurs sur votre maison... Hélas!... il ne vous en coûte +déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m'avoir connue... +Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un +pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre... + +--Malheureuse enfant!... s'écria Mme d'Escorval, où voulez-vous +aller!... + +Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes +ses espérances. + +--Je l'ignore, madame, répondit-elle; mais le devoir commande... Je +dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur +sort... + +--Quoi!... s'écria Maurice, toujours cette pensée de mort!... Vous +savez bien, cependant, que vous n'avez plus le droit de disposer de +votre vie!... + +Il s'arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n'était +pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds +de Mme d'Escorval: + +--Ô ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous +s'éloigner?... Je puis périr en essayant de sauver mon père... Elle +serait ta fille alors, elle que j'ai tant aimée, tu reporterais sur +elle tes tendresses divines... + +Marie-Anne resta. + + + + +XXV + + +Le secret que les approches de la mort avaient arraché à Marie-Anne +au fort de la fusillade de la Croix-d'Arcy, Mme d'Escorval l'ignorait +quand elle joignait sa voix aux prières de son fils pour retenir la +malheureuse jeune fille. + +Mais cette circonstance n'inquiétait pas Maurice. + +Sa foi en sa mère était absolue, complète; il était sûr qu'elle +pardonnerait quand elle apprendrait la vérité. + +Les femmes aimantes, chastes épouses et mères sans reproche, gardent +au fond du coeur des trésors d'indulgence pour les entraînements de la +passion. + +Elles peuvent mépriser et braver les préjugés hypocrites, celles dont +la vertu immaculée n'eut jamais besoin des honteuses transactions du +monde. + +Et d'ailleurs, est-il une mère qui, secrètement, n'excuse la jeune +fille qui n'a pu se défendre de l'amour de son fils, à elle, de ce +fils que son imagination pare de séductions irrésistibles!... + +Toutes ces réflexions avaient traversé l'esprit de Maurice, et plus +tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu'à son père. + +Le jour venait... Maurice déclara qu'il allait endosser un déguisement +et se rendre à Montaignac. + +À ces mots, Mme d'Escorval se détourna, cachant son visage dans les +coussins du canapé pour y étouffer ses sanglots. + +Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se +précipitait au-devant du danger... Peut-être; avant le coucher de ce +soleil qui se levait, n'aurait-elle ni mari ni fils. + +Et pourtant elle ne dit pas: «Non, je ne veux pas!» Maurice ne +remplissait-il pas un devoir sacré!... Elle l'eût aimé moins, si elle +l'eût cru capable d'une lâche hésitation. Elle eût séché ses larmes +s'il l'eût fallu, pour lui dire: «Pars!» + +Tout d'ailleurs n'était-il pas préférable aux horreurs de cette +incertitude où on se débattait depuis des heures!... + +Maurice gagnait déjà la porte pour monter revêtir un travestissement, +l'abbé Midon lui fit signe de rester. + +--Il faut, en effet, courir à Montaignac, lui dit-il, mais vous +déguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et +indubitablement on vous appliquerait l'axiome que vous savez: «Tu te +caches, donc tu es coupable.» Vous devez marcher ouvertement, la tête +haute, exagérant l'assurance de l'innocence... Allez droit au duc de +Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez à l'injustice!... Mais je +veux vous accompagner, nous irons en voiture à deux chevaux. + +Maurice paraissait indécis. + +--Suis les conseils de M. le curé, mon fils, dit Mme d'Escorval, il +sait mieux que nous ce que nous devons faire. + +--J'obéirai, mère! + +L'abbé n'avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l'ordre +d'atteler. Mme d'Escorval sortit pour écrire quelques lignes à une +amie dont le mari jouissait d'une certaine influence à Montaignac. +Maurice et son amie restèrent seuls. + +C'était, depuis l'aveu de Marie-Anne, leur première minute de solitude +et de liberté. + +Ils étaient debout, à deux pas l'un de l'autre, les yeux encore +brillants de pleurs répandus, et ils restèrent ainsi un instant, +immobiles, pâles, oppressés, trop émus pour pouvoir traduire leur +sensation. + +À la fin, Maurice s'avança, entourant de son bras la taille de son +amie. + +--Marie-Anne, murmura-t-il, chère adorée, je ne savais pas qu'on +pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous +avez souhaité la mort, quand de votre vie une autre vie précieuse +dépend!... + +Elle hocha tristement la tête. + +--J'étais terrifiée, balbutia-t-elle... L'avenir de honte que je +voyais, que je vois, hélas! se dresser devant moi m'épouvantait +jusqu'à égarer ma raison... Maintenant, je suis résignée... +j'accepterai sans révolte la punition de l'horrible faute... je +m'humilierai sous les outrages qui m'attendent!... + +--Des outrages, à vous!... Ah! malheur à qui oserait!... Mais ne +serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l'êtes devant +Dieu!... Le malheur à la fin se lassera!... + +--Non, Maurice, non!... il ne se lassera pas. + +--Ah!... c'est toi qui es sans pitié!... Je ne le vois que trop, tu me +maudis, tu maudis le jour où nos regards se sont rencontrés pour la +première fois!... Avoue-le... dis-le... + +Marie-Anne se redressa. + +--Je mentirais, répondit-elle, si je disais cela... Mon lâche coeur +n'a pas ce courage. Je souffre, je suis humiliée et brisée, mais je ne +regrette rien, puisque... + +Elle n'acheva pas; il l'attira à lui, leurs visages se rapprochèrent, +et leurs lèvres et leurs larmes se confondirent en un baiser... + +--Tu m'aimes, s'écria Maurice, tu m'aimes!... Nous triompherons, je +saurai sauver mon père et le tien, je sauverai ton frère! + +Dans la cour, les chevaux piaffaient. L'abbé Midon criait: «Eh bien! +partons-nous?» Mme d'Escorval reparut avec une lettre, qu'elle remit à +Maurice. + +Longtemps elle tint embrassé dans une étreinte convulsive ce fils +qu'elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son +énergie, elle le repoussa en prononçant ce seul mot: + +--Va!... + +Il sortit... et lorsque s'éteignit, sur la route, le roulement de la +voiture qui l'emportait, Mme d'Escorval et Marie-Anne se laissèrent +tomber à genoux, implorant la miséricorde du Dieu des causes justes. + +Elles ne pouvaient que prier. Le curé de Sairmeuse agissait, ou plutôt +il poursuivait l'exécution du plan de salut qu'il avait conçu. + +Ce plan, d'une simplicité terrible, comme la situation, il +l'expliquait à Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement +menés. + +--Si en vous livrant vous deviez sauver votre père, disait-il, je vous +crierais: Livrez-vous, et confessez la vérité, c'est votre devoir +strict... Mais ce sacrifice serait plus qu'inutile, il serait +dangereux. Jamais l'accusation ne consentirait à vous séparer de votre +père. On vous garderait, mais on ne le lâcherait pas, et vous seriez +indubitablement condamnés tous les deux... Laissons donc--je ne dirai +pas la justice, ce serait un blasphème--mais les hommes de sang qui +s'intitulent juges, s'égarer sur son compte et lui attribuer tout ce +que vous avez fait... Au moment du procès, nous arriverons avec les +plus éclatants témoignages d'innocence, avec des alibi tellement +indiscutables que force sera de l'acquitter... Et je connais assez les +gens de notre pays pour être sûr que pas un des accusés ne révélera +notre manoeuvre... + +--Et si nous ne réussissons pas! dit Maurice d'un air sombre, que me +restera-t-il à faire? + +C'était une question si terrible que le prêtre n'osa répondre. Tout le +reste du chemin, Maurice et lui gardèrent le silence. + +Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait été sage +l'abbé Midon en l'empêchant de recourir à un déguisement. + +Armés des pouvoirs les plus étendus, le duc de Sairmeuse et le marquis +de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac, +hormis une seule. + +Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir, +et il s'y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et +venants, qui les interrogeaient, et qui, même, prenaient par écrit les +noms et les signalements. + +Au nom d'Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop +visible pour échapper à Maurice. + +--Ah!... vous savez ce qu'est devenu mon père!... s'écria-t-il. + +--Le baron d'Escorval est prisonnier, monsieur, répondit un des +officiers. + +Si préparé que dût être Maurice à cette réponse, il pâlit. + +--Est-il blessé? reprit-il vivement. + +--Il n'a pas une égratignure!... mais entrez, monsieur, passez!... + +Aux regards inquiets de ces officiers, on eût dit qu'ils craignaient +de se compromettre en causant avec le fils d'un si grand coupable. +Peut-être, en effet, se compromettaient-ils. + +La voiture roula, et elle ne s'était pas avancée de cent mètres dans +la Grand'Rue, que déjà l'abbé Midon et Maurice avaient remarqué +plusieurs affiches blanches collées aux murs... + +--Il faut savoir ce que c'est, dirent-ils ensemble. + +Ils firent arrêter la voiture près d'une affiche devant laquelle +stationnait déjà un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRÊTÉ: + +ARTICLE 1er. _Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le +sieur Lacheneur seront livrés à une commission militaire pour être +passés par les armes._ + +ARTICLE II. _Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit +sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification._ + +Cela était signé: _duc de Sairmeuse._ + +--Dieu soit loué!... s'écria Maurice; le père de Marie-Anne est +sauvé!... Il avait un bon cheval, et en deux heures... + +Un coup de coude et un coup d'oeil de l'abbé Midon l'arrêtèrent. + +L'abbé lui montrait l'homme arrêté près d'eux... Cet homme n'était +autre que Chupin. + +Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se découvrit +devant le curé de Sairmeuse, et avec des regards où flamboyaient les +plus ardentes convoitises, il dit:--Vingt mille francs!... c'est une +somme cela! En la plaçant à fonds perdus, on vivrait des revenus sa +vie durant!... + +L'abbé Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur +avait été impossible de se méprendre à l'accent de Chupin. + +L'énormité de la somme promise avait ébloui le misérable et le +fascinait jusqu'à ce point de lui arracher son masque de cautèle +accoutumée. + +Il s'était trahi. Il avait laissé entrevoir ses détestables projets et +quelles espérances abominables s'agitaient dans les boues de son âme. + +--Lacheneur est perdu si cet homme découvre sa retraite, murmura le +curé de Sairmeuse. + +--Par bonheur, répondit Maurice, il doit avoir franchi la frontière, +il y a cent à parier contre un qu'il est désormais hors de toute +atteinte. + +--Et si vous vous trompiez?... Si, blessé et perdant son sang, +Lacheneur n'avait eu que bien juste la force de se traîner jusqu'à la +maison la plus proche pour y demander l'hospitalité?... + +--Oh!... monsieur l'abbé, je connais nos paysans!... Il n'en est pas +un qui soit capable de vendre lâchement un proscrit!... + +Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prêtre le douloureux +sourire de l'expérience. + +--Vous oubliez, reprit-il, les menaces affichées à côté des +provocations à la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas +souiller ses mains du prix du sang, peut être saisi du vertige de la +peur. + +Ils suivaient alors la grande rue, et ils étaient frappés de l'aspect +morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie +d'ordinaire. + +La consternation et l'épouvante y régnaient. Les boutiques étaient +fermées, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence +lugubre. On eût dit un deuil général et que chaque famille avait perdu +quelqu'un de ses membres. + +La démarche des rares passants était inquiète et singulière. Ils se +hâtaient, en jetant de tous côtés des regards défiants. + +Deux ou trois qui étaient des connaissances du baron et qui croisèrent +la voiture se détournèrent d'un air effrayé pour éviter de saluer... + +L'abbé Midon et Maurice devaient trouver l'explication de ces terreurs +à l'hôtel où ils avaient donné l'ordre à leur cocher de les conduire. + +Ils lui avaient désigné l'_Hôtel de France_, où descendait le baron +d'Escorval quand il venait à Montaignac, et dont le propriétaire +n'était autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier, +avait donné avis de l'arrivée du duc de Sairmeuse. + +Ce brave homme, en apprenant quels hôtes lui arrivaient, alla +au-devant d'eux jusqu'au milieu de la cour, sa toque blanche à la +main. + +Ce jour-là, cette politesse était de l'héroïsme. + +Était-il du complot? on l'a toujours cru. + +Le fait est qu'il invita Maurice et l'abbé à se rafraîchir, de façon à +leur donner à entendre qu'il avait à leur parler, et il les conduisit +à une chambre où il savait être à l'abri de toute indiscrétion. + +Grâce à un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fréquentait +son établissement, il en savait autant que l'autorité, il en savait +plus, même, puisqu'il avait en même temps des informations par ceux +des conjurés qui étaient restés en liberté. + +Par lui, l'abbé Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements +positifs. + +D'abord on était sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils +Jean; ils avaient échappé aux plus ardentes recherches. + +En second lieu, il y avait jusqu'à ce moment deux cents prisonniers à +la citadelle, et parmi eux le baron d'Escorval et Chanlouineau. + +Enfin, depuis le matin, il n'y avait pas eu moins de soixante +arrestations à Montaignac même. + +On pensait généralement que ces arrestations étaient l'oeuvre d'un +traître, et la ville entière tremblait... + +Mais M. Langeron connaissait leur véritable origine, qui lui avait été +confiée, sous le sceau du secret, par son habitué le valet de chambre. + +--C'est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et +cependant elle est vraie. Deux officiers de la légion de Montaignac, +qui revenaient de leur expédition ce matin, au petit jour, +traversaient le carrefour de la Croix-d'Arcy, quand sur le revers d'un +fossé, ils aperçurent, gisant mort, un homme revêtu de l'uniforme des +anciens guides de l'empereur... + +Maurice tressaillit. + +Cet infortuné, il n'en pouvait douter, était ce brave officier à la +demi-solde, qui était venu se joindre à sa colonne sur la route de +Sairmeuse, après avoir parlé à M. Lacheneur. + +--Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers +s'approchent du cadavre. Ils l'examinent, et qu'est-ce qu'ils voient? +Un papier qui dépassait les lèvres de ce pauvre mort. Comme bien vous +pensez, ils s'emparent de ce papier, ils l'ouvrent, ils lisent... +C'était la liste de tous les conjurés de la ville et de quelques +autres encore, dont les noms n'avaient été placés là que pour servir +d'appât... Se sentant blessé à mort, l'ancien guide aura voulu +anéantir la liste fatale, les convulsions de l'agonie l'ont empêché de +l'avaler... + +Cependant, ni l'abbé ni Maurice n'avaient le temps d'écouter les +commentaires dont le maître d'hôtel accompagnait son récit. + +Ils se hâtèrent d'expédier à Mme d'Escorval et à Marie-Anne un exprès +destiné à les rassurer, et sans perdre une minute, bien décidés à +tout oser, ils se dirigèrent vers la maison occupée par le duc de +Sairmeuse. + +Lorsqu'ils y arrivèrent, une foule émue se pressait devant la porte. + +Oui, il s'y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes à +la figure bouleversée, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui +imploraient une audience. + +Ceux-là étaient les parents des malheureux qu'on avait arrêtés. + +Deux valets de pied en superbe livrée, à l'air important, avaient +toutes les peines du monde à retenir le flot grossissant des +solliciteurs... + +L'abbé Midon espérant que sa robe lèverait la consigne, s'approcha et +se nomma. Il fut repoussé comme les autres. + +--M. le duc travaille et ne peut recevoir, répondirent les +domestiques, M. le duc rédige ses rapports pour Sa Majesté. + +Et à l'appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux +tout sellés des courriers qui devaient porter les dépêches. + +Le prêtre rejoignit tristement son compagnon. + +--Attendons! lui dit-il. + +Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres +gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s'inquiétait peu de ses rapports. +Une scène de la dernière violence éclatait entre M. de Courtomieu et +lui. + +Chacun de ces deux nobles personnages prétendant s'attribuer le +premier rôle,--celui qui serait le plus chèrement payé, sans +doute,--il y avait conflit d'ambitions et de pouvoirs. + +Ils avaient commencé par échanger quelques récriminations, et ils en +étaient vite venus aux mots piquants, aux allusions amères et enfin +aux menaces. + +Le marquis prétendait déployer les plus effroyables--il disait les +plus salutaires--rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à +l'indulgence. + +L'un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration, +et son fils s'étaient dérobés aux poursuites, il était urgent +d'arrêter Marie-Anne. + +L'autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait +un acte impolitique, une faute qui rendrait l'autorité plus odieuse et +les conjurés plus intéressants. + +Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se +convaincre. + +--Il faut décourager les rebelles en les frappant d'épouvante! criait +M. de Courtomieu. + +--Je ne veux pas exaspérer l'opinion, disait le duc. + +--Eh!... qu'importe l'opinion!... + +--Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous +ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit? Il s'est brûlé de +la poudre de quoi gagner une bataille, et il n'est pas resté quinze +paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l'air. Vous ne savez +donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de +moitié, d'anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs +armes contre nous!... + +Ni l'un ni l'autre n'osait dire la raison vraie de son obstination. + +Mlle Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié +à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer +qu'il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne. + +De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la +maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu'elle parût devant le +tribunal. À la fin, le marquis céda. + +Le duc lui avait dit: «Eh bien! vidons cette querelle...» en regardant +si amoureusement une paire de pistolets, qu'il avait senti un frisson +taquin courir le long de sa maigre échine... + +Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers, +précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit +vainement le retour du duc de Sairmeuse. + +Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du +télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs +s'agitaient incessamment. + +--Quels ordres traversent l'espace?... disait-il à l'abbé Midon; +est-ce la vie? est-ce la mort?... + + + + +XXVI + + +--«Surtout, hâtez-vous!» avait dit Maurice au messager qu'il chargeait +de porter une lettre à sa mère. + +Cet homme n'arriva pourtant à Escorval qu'à la nuit tombante. + +Troublé par la peur, il s'était égaré à chercher des chemins de +traverse, et il avait fait dix lieues pour éviter tous les gens qu'il +apercevait, paysans ou soldats. + +Mme d'Escorval lui arracha la lettre des mains, plutôt qu'elle ne la +prit. Elle l'ouvrit, la lut à haute voix à Marie-Anne et n'ajouta +qu'un seul mot: + +--Partons! + +C'était plus aisé à dire qu'à exécuter. + +Il n'y avait jamais eu que trois chevaux à Escorval; l'un était aux +trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres +étaient à Montaignac. + +Comment faire?... Recourir à l'obligeance des voisins était l'unique +ressource. + +Mais ces voisins, de braves gens d'ailleurs, qui avaient appris +l'arrestation du baron, refusèrent bravement de prêter leurs bêtes. +Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre +un service, si léger qu'il pût paraître, à la femme d'un homme sous le +poids de la plus terrible des accusations. + +Mme d'Escorval et Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à +pied, quand le caporal Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le +sacré nom d'un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi. + +--Minute! dit-il, je me charge de la chose!... + +Il s'éloigna, et un quart d'heure après reparut, traînant par le licol +une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu'on harnacha +tant bien que mal et qu'on attela au cabriolet... On irait au pas, +mais on irait. + +À cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier. + +Sa mission était terminée, puisque M. d'Escorval était arrêté, et il +n'avait plus qu'à rejoindre son régiment. + +Il déclara donc qu'il ne laisserait pas des «dames» voyager seules, +de nuit, sur une route où elles seraient exposées à de fâcheuses +rencontres, et qu'il les escorterait avec ses deux grenadiers... + +--Et tant pis pour qui s'y frotterait, disait-il en faisant sonner la +crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pékin ou militaire, on s'en +moque! pas vrai, vous autres? + +Comme toujours, les deux hommes approuvèrent par un juron. + +Et en effet, tout le long de la route, Mme d'Escorval et Marie-Anne +les aperçurent précédant ou suivant la voiture, marchant à côté le +plus souvent. + +Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses +«protégées,» non sans les avoir respectueusement saluées, tant en +son nom qu'en celui de ses deux hommes, non sans s'être mis à leur +disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de +grenadiers, 1^{ère} compagnie, caserné à la citadelle... + +Dix heures sonnaient, quand Mme d'Escorval et Marie-Anne mirent pied à +terre dans la cour de l'_Hôtel de France_. + +Elles trouvèrent Maurice désespéré et l'abbé Midon perdant courage. + +C'est que, depuis l'instant où Maurice avait écrit, les événements +avaient marché, et avec quelle épouvantable rapidité!... + +On connaissait maintenant les ordres arrivés par le télégraphe; ils +avaient été imprimés et affichés... + +Le télégraphe avait dit: + +«_Montaignac doit être regardé comme en état de siège. Les autorités +militaires ont un pouvoir discrétionnaire. Une commission militaire +fonctionnera aux lieu et place de la Cour prévôtale. Que les citoyens +paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles, +le glaive de la loi va les frapper_!...» + +Six lignes en tout... mais chaque mot était une menace. + +Ce qui surtout faisait frémir l'abbé Midon, c'était la substitution +d'une commission à la Cour prévôtale. + +Cela renversait tous ses plans, stérilisait toutes ses précautions, +enlevait les dernières chances de salut. + +La Cour prévôtale était certes expéditive et passionnée, mais du moins +elle se piquait d'observer les formes, elle gardait quelque chose +encore de la solennité de la justice régulière qui, avant de frapper, +veut être éclairée. + +Une commission militaire devait infailliblement négliger toute +procédure, et juger les accusés sommairement, comme en temps de guerre +on juge un espion. + +--Quoi!... s'écriait Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans +audition de témoins, sans confrontation, sans laisser aux accusés le +temps de rassembler les éléments de leur défense!... + +L'abbé Midon se tut... Ses plus sinistres prévisions étaient +dépassées... Désormais, il croyait tout possible... + +Maurice parlait d'enquête... Elle avait commencé dans la journée, et +elle se poursuivait, en ce moment même, à la lueur des lanternes des +geôliers. + +C'est-à-dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, +relégué au second plan par la mise en état du siège, passaient la +revue des prisonniers... + +Ils en avaient trois cents, et ils avaient décidé qu'ils choisiraient +dans ce nombre, pour les livrer à la commission, les trente plus +coupables. + +Comment les choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de +culpabilité de chacun de ces malheureux?... Ils eussent été bien +embarrassés de le dire. + +Ils allaient de l'un à l'autre, posaient quelques questions au hasard, +et, d'après ce que l'homme terrifié répondait, selon qu'ils lui +trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier +qui les accompagnait:--«Pour demain, celui-là...» ou «pour plus tard, +cet autre.» + +Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux +premiers étaient ceux du baron d'Escorval et de Chanlouineau. + +Aucun des infortunés réunis à l'_Hôtel de France_ ne pouvait +soupçonner cela, et cependant ils suèrent leur agonie pendant cette +nuit, qui leur parut éternelle... + +Enfin l'aube fit pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la +citadelle; l'heure où il était possible de commencer de nouvelles +démarches arriva... + +L'abbé Midon annonça qu'il allait se rendre seul chez le duc de +Sairmeuse, et qu'il saurait bien forcer les consignes... + +Il avait baigné d'eau fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se +disposait à sortir, quand on frappa discrètement à la porte de la +chambre. + +Maurice cria: «entrez,» et tout aussitôt M. Langeron se présenta. + +Sa physionomie seule annonçait un grand malheur, et en réalité, le +digne homme était consterné. + +Il venait d'apprendre que la «commission militaire» était constituée. + +Au mépris de toutes les lois humaines et des règles les plus vulgaires +de la justice, la présidence de ce tribunal de vengeance et de haine +avait été attribuée au duc de Sairmeuse... + +Et il l'avait acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait +rendre tout à la fois acteur, témoin et juge... + +Les autres membres étaient tous militaires. + +--Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l'abbé +Midon... + +--Aujourd'hui même, répondit l'hôtelier d'une voix hésitante, ce +matin... dans une heure... peut-être plus tôt!... + +L'abbé Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n'osait dire: «La +commission s'assemble, hâtez-vous.» + +--Venez! dit-il à Maurice, je veux être présent quand on interrogera +votre père... + +Ah! que n'eût pas donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils! +Elle ne le pouvait, elle le comprit et se résigna... + +Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat +qui de loin leur faisait un signe amical. + +Ils reconnurent le caporal Bavois et s'arrêtèrent. + +Mais, lui, passa près d'eux, de l'air le plus indifférent, comme s'il +ne les eût pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette +phrase: + +--J'ai vu Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M. +d'Escorval!... + + + + +XXVII + + +Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des +fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on +appelait «la chapelle.» + +Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle +était humide à ce point qu'elle ne pouvait même servir de magasin au +régiment d'artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus +vite qu'en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu'à +hauteur d'homme. + +C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu +avaient choisi pour les séances de la commission militaire. + +Tout d'abord, en y pénétrant, Maurice et l'abbé Midon sentirent comme +un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété +indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés. + +Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et +regarder... + +Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle +lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d'en +finir promptement et brutalement. + +On devinait le mépris absolu de toute forme et l'effrayante certitude +du résultat. + +Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté +pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l'estrade. Il +avait fallu le caller d'un côté pour faire disparaître l'inclinaison. + +Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées +à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des +chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait +le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par +M. le duc de Sairmeuse. + +Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient +destinés aux accusés. + +Enfin, des cordes à fourrage tendues d'un mur à l'autre et fixées par +des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'était une précaution +contre le public. + +Précaution superflue, hélas!... + +L'abbé Midon et Maurice s'étaient attendus à trouver une foule trop +grande pour la salle, si vaste qu'elle fût, et ils trouvaient presque +la solitude. + +C'est qu'ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme +conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac. + +Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle. + +Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient +debout, pâles et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents +serrées par la colère... c'étaient des officiers à la demi-solde. +Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la +porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé +sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le +silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des +accusés... + +Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres +de l'unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria: «Présentez... +armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu +et de divers fonctionnaires civils. + +Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être, +mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un +seul, un jeune lieutenant paraissait ému. + +--La séance est ouverte!... prononça le duc de Sairmeuse, président. + +Et d'une voix rude, il ajouta: + +--Qu'on introduise les coupables. + +Il n'avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés. + +Ils parurent, et un à un, jusqu'à trente, ils prirent place sur les +bancs, au pied de l'estrade. + +Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des +regards assurés. Le baron d'Escorval était calme et grave, mais non +plus que lorsqu'il était, jadis, appelé à donner son avis dans les +conseils de l'Empereur. + +Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s'appuyer sur l'abbé pour ne +pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un +simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement +signifiait: + +--Ayez confiance en moi... ne craignez rien. + +L'attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la +crainte. Peut-être n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient +osé, ni du danger qui les menaçait... + +Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine +rapporteur se leva. + +Son réquisitoire, d'une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il +exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la +Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés. + +Lorsqu'il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le +premier conjuré du premier banc: + +--Levez-vous... + +Il se leva. + +--Votre nom? vos prénoms? votre âge?... + +--Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans, +cultivateur-propriétaire. + +--Propriétaire de biens nationaux... + +--Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à +force de travail, sont à moi légitimement. + +Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c'en était un, +par le fait. + +--Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il. + +--Oui. + +--Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des témoins qui vous +reconnaîtront. + +Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait +tenus en respect pendant que Maurice, l'abbé Midon et Marie-Anne +montaient en voiture. + +Ces militaires affirmèrent qu'ils remettaient très-bien l'accusé, et +même, l'un d'eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que +c'était un solide gaillard, d'une bravoure admirable. + +L'oeil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler +quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette +circonstance de la voiture? Non, ils n'en parlèrent pas. + +--Il suffît!... interrompit le président. Et se tournant vers +Chanlouineau: + +--Quels étaient vos projets? interrogea-t-il. + +--Nous espérions nous débarrasser d'un gouvernement imposé par +l'étranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et +garder nos terres... + +--Assez!... Vous étiez un des chefs de la révolte? + +--Un des quatre chefs, oui... + +--Quels étaient les autres? + +Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se +recueillir et dit: + +--Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de +Sairmeuse. + +M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré. + +--Misérable!... s'écria-t-il, coquin!... vil scélérat!... Il avait +empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put +croire qu'il allait la lancer à la tête de l'accusé... + +Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée, +extraordinairement émue de son étrange déclaration. + +--Vous m'interrogez, reprit-il, je réponds. Faites-moi mettre un +bâillon, si mes réponses vous gênent... S'il y avait ici des témoins +pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments... +Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la +vérité... N'est-ce pas, vous autres?... + +À l'exception du baron d'Escorval, il n'était pas un accusé capable de +comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau; tous +cependant approuvèrent d'un signe de tête. + +--Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le +hardi paysan, qu'il a été blessé d'un coup de sabre en se battant +bravement à mes côtés... + +Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu'un homme frappé d'un coup +de sang, et la fureur lui enlevait presque l'usage de la parole. + +--Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments! + +--Qu'on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on +verra bien s'il est ou non blessé. + +Il est sûr que l'attitude du duc eût donné à penser à un observateur. +C'est qu'il doutait en ce moment, plus encore que la veille en +apercevant la blessure de Martial. On l'avait cachée, il était +impossible de l'avouer maintenant. + +Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d'embarras. + +--J'espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas +satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s'y opposerait... + +Chanlouineau éclata de rire. + +--Naturellement, fit-il... Demain j'aurai le cou coupé, une blessure +est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis. +J'en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de +votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous +terre. + +--Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda +de travers. + +L'accusé hocha la tête. + +--Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m'offririez +ma vie en échange... Elle est entre des mains sûres qui la feront +valoir... On ira au roi, s'il le faut... Nous voulons savoir le rôle +du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s'il était vraiment des +nôtres ou s'il n'était qu'un agent provocateur. + +Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement +préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs +discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse. + +Et alors, tout s'éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres, +l'étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue. + +Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi. + +Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n'étaient pas des juges +chargés d'appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C'étaient +des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au +nom de ce code sauvage que deux mots résument: _vae victis_!... + +Le président, le noble duc de Sairmeuse, n'eût consenti à aucun prix +à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas +davantage. + +Chanlouineau avait-il prévu cela?... On est autorisé à le supposer. +Eût-il, sans une sorte d'intuition des faits, risqué un coup si +hasardeux!... + +Quoi qu'il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida +qu'on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué +l'auditoire et stupéfié Maurice et l'abbé Midon. + +L'interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle. + +--Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de +Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur +du mouvement, qui n'est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à +l'autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval. + +--M. le baron d'Escorval ignorait absolument le complot, je le jure +sur tout ce qu'il y a de plus sacré, et même... + +--Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt +que d'abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter +son indulgence!... + +Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d'un tel dédain, que +son interrupteur en fut décontenancé. + +--Je ne veux pas d'indulgence, prononça-t-il... J'ai joué, j'ai perdu, +voici ma tête... payez-vous... Mais si vous n'êtes pas plus cruels +que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui +m'entourent... J'en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui +jamais n'ont été nos complices et qui certainement n'ont pas pris les +armes... Les autres ne savaient ce qu'ils faisaient... Non, ils ne le +savaient pas!... + +Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer +le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l'auditoire, +parmi les soldats de garde et jusque sur l'estrade. + +La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots +et leurs gémissements emplissaient la salle immense. + +Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus +pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d'entre eux, de grosses +larmes roulaient. + +--Celui-là, pensaient-ils, est un homme! + +L'abbé Midon s'était penché vers Maurice. + +--Évidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle... Il prétend +sauver votre père... Comment?... Je ne comprends pas. + +Les juges, cependant, s'étaient retournés à demi, et tous inclinés +vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation. + +C'est qu'une difficulté se présentait. + +Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation +immédiate, n'avaient pas pensé à se pourvoir d'un défenseur. + +Et cette circonstance, amère dérision! effrayait et arrêtait ce +tribunal inique, qui n'avait pas craint de fouler aux pieds les plus +saintes lois de l'équité, qui s'était affranchi de toutes les entraves +de la procédure. + +Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu +à l'avance, et cependant ils voulaient qu'une voix s'élevât pour +défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus. + +Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de +plusieurs accusés se trouvaient dans la salle. + +C'était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués, +causant près de la porte de la chapelle... + +Cela fut dit à M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur +faisant signe d'approcher; puis, leur montrant Chanlouineau: + +--Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce +coupable? + +Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse +les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard. + +--Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le +plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses +moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec +lui... + +--Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de +Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense?... + +L'avocat hésitait, non qu'il eût peur, c'était un vaillant homme, mais +parce qu'il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la +conscience de ces juges. + +--Et si nous refusions?... interrogea-t-il. + +Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d'impatience. + +--Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d'office à ce +scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main. + +--Je parlerai donc, dit l'avocat, mais non sans protester de toutes +mes forces contre cette façon inouïe de procéder... + +--Oh!... faites-nous grâce de vos homélies... et soyez bref. + +Après l'interrogatoire de Chanlouineau, improviser là, sur-le-champ, +une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa +dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un +autre tribunal. + +Pendant qu'il parlait, le duc de Sairmeuse s'agitait sur son fauteuil +doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience... + +--C'est bien long, prononça-t-il, dès que l'avocat eut fini, c'est +terriblement long!... Nous n'en finirons jamais, si chacun des accusés +doit nous tenir autant!... + +Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion, +quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes +les causes, à l'exception de celle du sieur d'Escorval. + +--Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement «la besogne,» +puisqu'on n'aurait que deux jugements à prononcer... Ce qui +n'empêchera pas la défense d'être individuelle, ajouta-t-il. + +Les avocats se récrièrent. Un jugement «en bloc,» comme disait le duc, +leur enlevait l'espoir d'arracher au bourreau un seul des malheureux +prévenus. + +--Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne +savons rien de la situation particulière de chacun des accusés! Nous +ignorons jusqu'à leurs noms!... Il nous faudra les désigner par la +forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux... + +Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai, +quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition +du président avait été adoptée, il fut passé outre. + +En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d'après le rang qu'il +occupait sur le banc. Il s'approchait du bureau, donnait son nom, ses +prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession... et il +recevait l'ordre de retourner à sa place. + +À peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu'ils +étaient absolument étrangers à la conspiration, qu'on leur avait mis +la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu'ils s'entretenaient +paisiblement sur la grande route... Ils demandaient à fournir la +preuve matérielle de ce qu'ils avançaient... ils invoquaient le +témoignage des soldats qui les avaient arrêtés... + +M. d'Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé. +Il devait être interrogé le dernier. + +--Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse, +mais abrégeons, abrégeons!... Il est déjà midi. + +Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. À chaque +moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire, +les interpellait ou les raillait... + +--C'est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils +scélérats... + +Ou encore: + +--Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces +misérables! + +Les avocats tinrent ferme, encore qu'ils sentissent l'inanité de leurs +efforts. Mais que pouvaient-ils?... La défense de ces vingt-neuf +accusés ne dura pas une heure et demie... + +Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira +bruyamment, et d'un ton qui trahissait la joie la plus cruelle: + +--Accusé Escorval, levez-vous. + +Interpellé, le baron se leva, digne, impassible... + +Des sensations qui l'agitaient, et elles devaient être terribles, rien +ne paraissait sur son noble visage. + +Il avait réprimé jusqu'au sourire de dédain que faisait monter à ses +lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre +qui lui appartenait. + +Mais en même temps que lui, Chanlouineau s'était dressé, vibrant +d'indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le +sang généreux de ses veines. + +--Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser... + +Lui déclara qu'il voulait parler: il avait quelque chose à dire, des +observations à ajouter à la plaidoirie des avocats... + +Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent +leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber +sur son banc, comme s'il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût +étouffé aisément ces deux soldats, rien qu'en les serrant entre ses +bras de fer. + +On l'eût dit furieux; intérieurement il était ravi. Le but qu'il se +proposait, il l'avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de +l'abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu +lui dire: + +--Quoi qu'il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu'il ne +compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis!... + +La recommandation n'était pas inutile. + +La figure de Maurice était bouleversée comme son âme; il étouffait, il +n'y voyait plus, il sentait s'égarer sa raison. + +--Où donc est le sang-froid que vous m'avez promis!... murmura le +prêtre. + +Cela ne fut pas remarqué. L'attention, dans cette grande salle +lugubre, était intense, palpitante... Si profond était le silence +qu'on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de +la chapelle. + +Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour +lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts. + +Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la +belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait été le +conseiller et l'ami fidèle de l'Empereur... Quelle gloire et quel +espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses. + +L'instinct de l'auditoire avait raison. S'ils jugeaient sans enquête +préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi +contre M. d'Escorval une information relativement complète. + +Grâce à l'activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs +d'accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort. + +--Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira à +défendre ce grand coupable?... + +--Moi!... répondirent ensemble ces trois hommes. + +--Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est... +lourde. + +Lourde!... Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le +défenseur risquait sa carrière, à coup sûr... le repos de sa vie et sa +liberté, vraisemblablement... sa tête, peut-être... + +Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait. + +--Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des +avocats. + +Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du +baron d'Escorval, vengeant ainsi l'honneur de leur robe, qui venait +d'être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où +deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n'avaient +pu, ô honte! trouver un défenseur. + +--Accusé, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms, +votre profession? + +--Louis-Guillaume, baron d'Escorval, commandeur de l'ordre de la +Légion d'honneur, ancien conseiller d'État du gouvernement de +l'empereur. + +--Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez... + +--Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d'avoir servi mon pays et de +lui avoir été utile dans la mesure de mes forces... + +D'un geste furibond le duc l'interrompit: + +--C'est bien!... fit-il, messieurs les commissaires apprécieront... +C'est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d'État que +vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de +misérables!... + +--Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des +hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi +que je n'ai pas conspiré. + +--On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles!... + +--Je n'avais pas d'armes, monsieur, vous ne l'ignorez pas... et +si j'étais parmi les révoltés, c'est que j'espérais les décider à +abandonner une entreprise insensée!... + +--Vous mentez!... + +Le baron d'Escorval pâlit sous l'insulte et ne répondit pas. + +Mais il y eut un homme dans l'auditoire, qui ne put supporter +l'horrible, l'abominable injustice, qui fut emporté hors de soi... Et +celui-là, ce fut l'abbé Midon, qui, l'instant d'avant, recommandait le +calme à Maurice. + +Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes +à fourrage qui barraient l'enceinte réservée, et s'avança au pied de +l'estrade. + +--M. le baron d'Escorval dit vrai, prononça-t-il d'une voix éclatante, +les trois cents prisonniers de la citadelle l'attesteront, les accusés +en feront serment la tête sur le billot... Et moi qui l'accompagnais, +qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous +jugera l'un et l'autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce +qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement, +nous l'avons fait!... + +Le duc écoutait d'un air à la fois ironique et méchant. + +--On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m'affirmait que la +rébellion avait un aumônier!... Allez, monsieur le curé, vous devriez +rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à +ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne +niez pas... Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos +vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite +coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous +rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré!... +Taisez-vous, monsieur, éloignez-vous!... + +Les avocats se levèrent vivement. + +--Nous demandons, s'écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit +l'être... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois +qui régissent les tribunaux ordinaires. + +--Si je ne dis pas la vérité, reprit l'abbé Midon, avec une animation +extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un +complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter... + +La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion. + +--Non, monsieur le curé, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrêter... +Je saurai éviter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour +l'habit les égards que l'homme ne mérite pas... Une dernière fois, +retirez-vous, sinon je me verrai contraint d'employer la force!... + +À quoi eût abouti une résistance plus longue?... À rien. L'abbé, plus +blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes, +regagna sa place près de Maurice. + +Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie +croissante... Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la +table, finit par les réduire au silence. + +--Ah! vous voulez des dépositions! s'écria-t-il. Eh bien! vous en +aurez. Soldats, introduisez le premier témoin. + +Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt +parut Chupin, qui s'avança d'un air délibéré. + +Mais sa contenance mentait; un observateur l'eût vu à ses yeux, dont +l'inquiète mobilité trahissait ses terreurs. + +Même, il eut dans la voix un tremblement très-appréciable, quand, la +main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute +la vérité, rien que la vérité. + +--Que savez-vous de l'accusé Escorval? demanda le duc. + +--Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5. + +--En êtes-vous bien sûr? + +--J'ai des preuves. + +--Soumettez-les à l'appréciation de la commission. + +Le vieux maraudeur se rassurait. + +--D'abord, répondit-il, c'est chez M. d'Escorval que M. Lacheneur a +couru après qu'il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le +château des ancêtres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontré +Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration. + +--J'étais l'ami de Lacheneur, il était naturel qu'il vînt me demander +des consolations après un grand malheur. + +M. de Sairmeuse se retourna vers ses collègues. + +--Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la +restitution d'un dépôt!... Continuez, témoin. + +--En second lieu, reprit Chupin, l'accusé était toujours fourré chez +M. Lacheneur... + +--C'est faux, interrompit le baron, je n'y suis allé qu'une fois, et +encore, ce jour-là, l'ai-je conjuré de renoncer... + +Il s'arrêta, comprenant trop tard la terrible portée de ce qu'il +disait. Mais ayant commencé, il ne voulut pas reculer, et il ajouta: + +--Je l'ai conjuré de renoncer à ses projets de soulèvement. + +--Ah!... vous les connaissiez donc, ces projets impies? + +--Je les soupçonnais... + +La non révélation d'un complot, c'était l'échafaud... Le baron +d'Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrêt de mort. + +Étrange caprice de la destinée!... Il était innocent, et cependant, +en l'état de la procédure, il était le seul de tous les accusés qu'un +tribunal régulier eût pu condamner légalement, un texte sous les yeux. + +Maurice et l'abbé Midon étaient atterrés de cet abandon de soi, mais +Chanlouineau, qui s'était retourné vers eux, avait encore aux lèvres +son sourire de confiance. + +Qu'espérait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument +perdu?... + +Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse +laissait éclater une joie indécente. + +--Eh bien! Messieurs!... dit-il aux avocats d'un ton goguenard. + +Les défenseurs dissimulaient mal leur découragement, mais ils n'en +essayaient pas moins de contester la valeur de la déclaration de leur +client. Il avait dit qu'il soupçonnait le complot, et non qu'il le +connaissait... Ce n'était pas la même chose... + +--Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes +encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit!... On va vous en +produire. Continuez votre déposition, témoin... + +Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air capable. + +--L'accusé, reprit-il, assistait à tous les conciliabules qui se +tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le +jour... Ayant à traverser l'Oiselle pour se rendre à la Rèche, et +craignant que le passeur ne remarquât ses voyages nocturnes, le baron +a fait, juste à cette époque, raccommoder un vieux canot dont il ne se +servait pas depuis des années... + +--En effet!... voilà une circonstance frappante! Accusé Escorval, +reconnaissez-vous avoir fait réparer votre bateau?... + +--Oui!... mais non avec le dessein que dit cet homme. + +--Dans quel but alors?... + +Le baron garda le silence. N'était-ce pas sur les instances de Maurice +que le canot avait été remis en état! + +--Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu à sa maison +pour donner le signal du soulèvement, l'accusé était près de lui... + +--Pour le coup, s'écria le duc, voilà qui est concluant... + +--J'étais à la Rèche, en effet, interrompit le baron, mais c'était, je +vous l'ai déjà dit, avec la ferme volonté d'empêcher le mouvement. + +M. de Sairmeuse eut un petit ricanement dédaigneux. + +--Messieurs les commissaires, prononça-t-il avec emphase, peuvent voir +que l'accusé n'a même pas le courage de sa scélératesse... Mais je +vais le confondre. Qu'avez-vous fait, accusé, quand les insurgés ont +quitté la lande de la Rèche? + +--Je suis rentré chez moi en toute hâte, j'ai pris un cheval et je me +suis rendu au carrefour de la Croix-d'Arcy. + +--Vous saviez donc que c'était l'endroit désigné pour le rendez-vous +général? + +--Lacheneur venait de me l'apprendre. + +--Si j'admettais votre version, je vous dirais que votre devoir était +d'accourir à Montaignac prévenir l'autorité... Mais vous n'avez pas +agi comme vous dites... Vous n'avez pas quitté Lacheneur, vous l'avez +accompagné. + +--Non, monsieur, non!... + +--Et si je vous le prouvais d'une façon indiscutable?... + +--Impossible, monsieur, puisque cela n'est pas. + +À la sinistre satisfaction qui éclairait le visage de M. de Sairmeuse, +l'abbé Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains +une arme inattendue et terrible, et que le baron d'Escorval allait +être écrasé sous quelqu'une de ces coïncidences fatales qui expliquent +sans les justifier toutes les erreurs judiciaires... + +Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait +quitté sa place et s'était avancé jusqu'à l'estrade. + +--Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien +donner à la commission lecture de la déposition écrite et signée de +Mlle votre fille. + +Cet effet d'audience devait avoir été préparé. M. de Courtomieu +chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu'il déplia, et au +milieu d'un silence de mort, il lut: + +«Moi, Blanche de Courtomieu, soussignée, après avoir juré sur mon âme +et conscience de dire la vérité, je déclare: + +«Dans la soirée du 4 février dernier, entre dix et onze heures, +suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse à Montaignac, +j'ai été assaillie par une horde de brigands armés. Pendant qu'ils +délibéraient pour savoir s'ils devaient s'emparer de ma personne et +piller ma voiture, j'ai entendu l'un d'eux s'écrier en parlant de moi: +«Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas M. d'Escorval?» Je crois que +le brigand qui a prononcé ces paroles est un homme du pays nommé +Chanlouineau, mais je n'oserais l'affirmer.» + +Un cri terrible, suivi de gémissements inarticulés, interrompit le +marquis. + +Le supplice enduré par Maurice était trop grand pour ses forces et +pour sa raison. Il venait de s'élancer vers le tribunal pour crier: +«C'est à moi que s'adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon +père est innocent!...» + +L'abbé Midon, par bonheur, eut la présence d'esprit de se jeter devant +lui et d'appliquer sa main sur sa bouche... + +Mais le prêtre n'eût pu contenir ce malheureux jeune homme sans les +officiers à demi-solde placés près de lui. + +Devinant tout peut-être, ils entourèrent Maurice, l'enlevèrent et +le portèrent dehors, bien qu'il se débattit avec une énergie +extraordinaire. + +Tout cela ne prit pas dix secondes. + +--Qu'est-ce? fit le duc, en promenant sur l'auditoire un regard +irrité. + +Personne ne souffla mot. + +--Au moindre bruit je fais évacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse. +Et vous, accusé, qu'avez-vous à dire pour votre justification, après +l'accablant témoignage de Mlle de Courtomieu? + +--Rien! murmura le baron. + +--Ainsi, vous avouez?... + +Une fois dehors, l'abbé Midon avait confié Maurice à trois officiers à +demi-solde qui s'étaient engagés, sur l'honneur, à le conduire, à le +porter au besoin à l'hôtel, et à l'y retenir de gré ou de force. + +Rassuré de ce côté, le prêtre rentra dans la salle juste à temps +pour voir le baron se rasseoir sans répondre, indiquant ainsi qu'il +renonçait à disputer plus longtemps sa tête. + +Que dire, en effet!... se défendre, n'était-ce pas risquer de trahir +son fils, le livrer quand déjà lui-même, quoi qu'il advint, ne pouvait +plus être sauvé... + +Jusqu'alors, il n'était personne dans l'auditoire qui ne crût +à l'innocence absolue du baron. Était-il donc coupable?... Sa +résignation devait le faire croire; quelques-uns le crurent. + +Mais les membres de la commission, qui avaient aperçu le mouvement de +Maurice, ne pouvaient pas ne pas soupçonner la vérité. Ils se turent +cependant. + +Toutes les affaires de ce genre ont des côtés sombres et mystérieux +que n'éclairent jamais les débats publics. + +Si les accusés se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter +d'aller jusqu'au fond des choses, ne sachant ce qu'ils y trouveront. + +Conseillé par le marquis de Courtomieu, inquiet du rôle de son fils, +le duc de Sairmeuse devait tenir à circonscrire l'accusation. Il +n'avait pas fait arrêter l'abbé Midon, il était bien résolu à ne pas +inquiéter Maurice tant qu'il n'y serait pas contraint. + +Le baron d'Escorval semblait se reconnaître coupable; n'était-ce pas +une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse!... + +Il se retourna vers les avocats, et d'un air dédaigneux et ennuyé: + +--Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu'il le faut absolument, mais +pas de phrases!... Nous devrions avoir fini depuis une heure. + +Le plus âgé des avocats se leva, frémissant d'indignation, prêt à tout +braver pour dire sa pensée; mais le baron l'arrêta. + +--N'essayez pas de me défendre, monsieur, prononça-t-il froidement... +ce serait inutile!... Je n'ai qu'un mot à dire à mes juges: qu'ils se +souviennent de ce qu'écrivait au roi le noble et généreux maréchal +Moncey: l'échafaud ne fait pas d'amis! + +Ce souvenir n'était pas de nature à émouvoir beaucoup la commission. +Le maréchal, pour cette phrase, avait été «destitué» et condamné à +trois mois de prison... + +Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse +résuma les débats et la commission se retira pour délibérer. + +M. d'Escorval restait pour ainsi dire avec ses défenseurs. Il leur +serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la liberté +de son esprit, il les remercia de leur dévouement et de leur courage. + +Ces hommes de coeur pleuraient... + +Alors, le baron attira vers lui le plus âgé, et rapidement, tout bas, +d'une voix émue: + +--J'ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service à vous demander... +Tout à l'heure, quand la sentence de mort aura été prononcée, +rendez-vous près de mon fils... Vous lui direz que son père mourant +lui ordonne de vivre... il vous comprendra. Dites-lui bien que c'est +ma dernière volonté: Qu'il vive... pour sa mère!... + +Il se tut, la commission rentrait... + +Des trente accusés, neuf, déclarés non coupables, étaient relâchés... + +Les vingt-et-un autres, et M. d'Escorval et Chanlouineau étaient de ce +nombre, étaient condamnés à mort!... + +Chanlouineau souriait toujours!... + + + + +XXVIII + + +L'abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers +à demi-solde. + +Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à +s'éloigner de la citadelle, ces hommes de coeur le saisirent chacun +sous un bras, et littéralement l'emportèrent. + +Bien leur en prit d'être robustes, car Maurice fit, pour leur +échapper, les efforts les plus désespérés... Chaque pas en avant fut +le résultat d'une lutte. + +--Laissez-moi! criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le +devoir m'appelle!... vous me déshonorez en prétendant me sauver!... + +Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de +Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un +regard inquiet. + +--C'est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu'on va +condamner... Pauvre garçon! comme il doit souffrir!... + +Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de +l'agonie! Voilà donc où l'avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce +radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire... + +Misérable fou!... Il s'était jeté à corps perdu dans une entreprise +insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses +actes!... Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté +au bourreau! + +Mais la faculté de souffrir a ses limites... + +Une fois dans la chambre de l'hôtel, entre sa mère et Marie-Anne, +Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible +torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines. + +--Rien n'est décidé encore, répondirent les officiers aux questions +de Mme d'Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le +verdict sera rendu... + +Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils +s'assirent, sombres et silencieux. + +Au dehors, tout se taisait; on eût cru l'hôtel désert. Les gens de +la maison s'entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble +infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du +condamné à mort la nuit qui précède l'exécution. + +Enfin, un peu avant quatre heures, l'abbé Midon arriva, suivi de +l'avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières... + +--Mon mari!... s'écria Mme d'Escorval en se dressant tout d'un bloc. + +Le prêtre baissa la tête... elle comprit. + +--Mort!... balbutia-t-elle. Ils l'ont condamné!... + +Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle +s'affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants... + +Mais cet anéantissement dura peu; elle se releva: + +--À nous donc de le sauver!... s'écria-t-elle, l'oeil brillant de +la flamme des résolutions héroïques, à nous de l'arracher à +l'échafaud!... Debout, Maurice... Marie-Anne, debout!... Assez de +lâches lamentations, à l'oeuvre!... Vous aussi, Messieurs, vous +m'aiderez!... Je peux compter sur vous, monsieur le curé!... +Qu'allons-nous faire?... Je l'ignore. Mais il doit y avoir quelque +chose à faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu +ne le permettra pas... + +Elle s'arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel, +comme si une inspiration divine lui fût venue... + +--Et le roi!... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu'un tel forfait +s'accomplisse!... Non! Un roi peut refuser de faire grâce, il ne +saurait refuser de faire justice!... Je veux aller à lui, je lui dirai +tout!... Comment cette idée de salut ne m'est-elle pus venue plus +tôt!... Il faut partir à l'instant pour Paris, sans perdre une +seconde... Maurice, tu m'accompagnes!... Que l'un de vous, messieurs, +m'aille commander des chevaux à la poste... + +Elle pensa qu'on lui obéissait, et précipitamment elle passa dans la +pièce voisine pour faire ses préparatifs de voyage. + +--Pauvre femme!... murmura l'avocat à l'oreille de l'abbé Midon, elle +ignore que les arrêts des commissions militaires sont exécutoires dans +les vingt-quatre heures. + +--Eh bien?... + +--Il faut quatre jours pour aller à Paris. + +Il réfléchit et ajouta: + +--Après cela, la laisser partir serait peut-être un acte d'humanité... +Ney, au matin de son exécution, ne parla-t-il pas du roi pour +éloigner la maréchale qui sanglotait à demi évanouie au milieu de son +cachot?... + +L'abbé Midon hocha la tête. + +--Non, dit-il, Mme d'Escorval ne nous pardonnerait pas de l'avoir +empêchée de recueillir la dernière pensée de son mari... + +Elle reparut en ce moment, et le prêtre rassemblait son courage pour +lui apprendre la vérité cruelle, quand on frappa à la porte à coups +précipités. + +Un des officiers à demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal +des grenadiers, entra, la main droite à son bonnet de police, +respectueusement; comme s'il eût été en présence d'un supérieur. + +--Mlle Lacheneur? demanda-t-il. + +Marie-Anne s'avança: + +--C'est moi, monsieur, répondit-elle, que me voulez-vous? + +--J'ai ordre, mademoiselle, de vous conduire à la citadelle... + +--Ah!... fit Maurice d'un ton farouche, on arrête les femmes aussi!... + +Le digne caporal se donna sur le front un énorme coup de poing. + +--Je ne suis qu'une vieille bête!... prononça-t-il, et je m'explique +mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d'un +des condamnés, le nommé Chanlouineau, qui voudrait lui parler... + +--Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera +pas mademoiselle pénétrer près d'un condamné sans une permission +spéciale... + +--Eh!... on l'a, cette permission! fit le vieux soldat. + +Il s'assura, d'un regard, qu'il n'avait rien à redouter d'aucun de ces +visiteurs, et plus bas il ajouta: + +--Même, ce Chanlouineau m'a glissé dans le tuyau de l'oreille qu'il +s'agit d'une affaire que sait bien M. le curé. + +Le hardi paysan avait-il donc réellement trouvé quelque expédient de +salut?... L'abbé Midon commençait presque à le croire. + +--Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il. + +À la seule pensée qu'elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune +fille frissonna. Mais l'idée ne lui vint même pas de se soustraire à +une démarche qui lui semblait le comble du malheur... + +--Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat. + +Mais le caporal restait à la même place, clignant de l'oeil selon +son habitude quand il voulait bien fixer l'attention de ses +interlocuteurs. + +--Minute!... fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m'a dit +de vous dire comme cela que tout va bien!... Si je vois pourquoi, je +veux être pendu!... Enfin, c'est son opinion! Il m'a bien prié aussi +de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour +de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu'il +tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obéir... + +--Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l'abbé Midon, je le +promets... + +--Alors, c'est tout... Salut la compagnie... Et nous, mademoiselle, +au pas accéléré, marche!... le pauvre diable là-bas, doit être sur le +gril... + +Qu'on permît à un condamné de recevoir la fille du chef de la +conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se dérober à toutes les +poursuites, il y avait là de quoi surprendre... + +Mais Chanlouineau, à qui cette autorisation était indispensable, +s'était ingénié à chercher le moyen de se la procurer... + +C'est pourquoi, dès que fut prononcé le jugement qui le condamnait à +mort, il parut saisi de terreur et se mit à pleurer lamentablement. + +Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout à +l'heure jusqu'à l'insolence, si défaillant qu'on dut le porter jusqu'à +son cachot. + +Là, ses lamentations redoublèrent, et il supplia ses gardiens d'aller +lui chercher quelqu'un à qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis +de Courtomieu, affirmant qu'il avait à faire des révélations de la +plus haute importance... + +Ce gros mot, révélations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de +Chanlouineau. + +Il y trouva un homme à genoux, les traits décomposés, suant en +apparence l'agonie de la peur, qui se traîna jusqu'à lui, qui lui +prit les mains et les baisa, criant grâce et pardon, jurant que pour +conserver la vie il était prêt à tout, oui, à tout, même à livrer M. +Lacheneur... + +Prendre Lacheneur!... Cette perspective devait enflammer le zèle du +marquis de Courtomieu. + +--Vous savez donc où se cache ce brigand?... lui demanda-t-il. + +Chanlouineau déclara qu'il l'ignorait, mais il affirma que Marie-Anne, +la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la +plus entière confiance, et si on voulait lui permettre de l'envoyer +chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se +faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son père... +Ainsi posé, le marché devait être vite conclu. + +La vie fut promise au condamné en échange de la vie de Lacheneur... + +Un soldat, qui se trouva être le caporal Bavois, fut expédié à +Marie-Anne... + +Et Chanlouineau attendit, dévoré d'anxiété. + +L'énergie déployée par le robuste gars jusqu'au moment de sa soudaine +et incompréhensible défaillance, l'avait fait traiter en prisonnier +dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu'au baron d'Escorval, +l'honneur des plus minutieuses précautions et la faveur de la +solitude. + +On l'avait séparé de ses compagnons pour l'enfermer dans le cachot +réputé le plus sûr de la citadelle, qui jusqu'alors n'avait eu pour +hôtes que les soldats condamnés à mort. + +Ce cachot, situé au rez-de-chaussée, au fond d'un corridor obscur, +était long et étroit, et à demi conquis sur le roc. + +Un abat-jour placé à l'extérieur, devant la fenêtre, mesurait si +parcimonieusement la lumière, qu'à peine on y voyait assez pour +déchiffrer les exclamations désespérées et les noms charbonnés sur le +mur. + +Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une +cruche et un baquet infect, ajoutaient encore à l'aspect sinistre de +ce séjour, bien fait pour porter le désespoir dans les âmes les plus +solidement trempées. Mais qu'importait à Chanlouineau l'horreur de +son cachot!... Il était dans une de ces crises où les circonstances +extérieures cessent d'exister. + +Les geôliers ne gardaient que son corps... son âme libre se jouant des +verroux et des grilles, s'élançait vers les sphères supérieures, loin, +bien loin des misères, des passions, des bassesses et des rancunes +humaines. + +Ah!... M. de Courtomieu revenant tout à coup n'eût plus reconnu le +lâche qui l'instant d'avant se traînait à ses pieds, tremblant et +blême. Ou plutôt il eût constaté qu'il avait été dupe d'une habile et +audacieuse comédie. + +Cet héroïque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du +lendemain, était comme transfiguré par la joie qu'il ressentait du +succès de sa ruse. + +Jusqu'à ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances +futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite, +disloquent les plans les mieux connus. + +Maintenant la fortune, évidemment, se déclarait pour lui, il venait +d'en avoir la preuve. + +Ce soldat, qu'on avait mis à sa disposition, ne s'était-il pas trouvé +un de ces vieux, comme à cette époque on en comptait tant, qui +portaient à leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui +gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de +leur coeur le souvenir de «l'autre.» + +Il avait donc pu se confier relativement à ce soldat, et il ne doutait +pas qu'il ne lui ramenât Marie-Anne. + +Non, il n'en doutait pas. Nul ne l'avait informé de ce qui s'était +passé à Escorval, mais il le devinait, éclairé par cette merveilleuse +prescience qui précède les ténèbres éternelles. + +Il était certain que Mme d'Escorval était à Montaignac, il était sûr +que Marie-Anne y était avec elle, il savait qu'elle viendrait... + +Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son coeur. + +Il attendait; s'expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant +avec l'étonnante acuité des sens surexcités par la passion, des bruits +qui eussent été insaisissables pour un autre... + +Enfin, tout à l'extrémité du corridor, il entendit le frôlement d'une +robe contre les murs. + +--Elle!... murmura-t-il. + +Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincèrent, la porte +s'ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l'honnête caporal Bavois. + +--M. de Courtomieu m'a promis qu'on nous laisserait seuls! s'écria +Chanlouineau. + +--Aussi, je décampe, répondit le vieux soldat... Mais j'ai l'ordre de +revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure. + +La porte refermée, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et +avec une violence contenue, il l'attira tout près de la fenêtre, à +l'endroit où l'abat-jour dispensait le plus de lumière. + +--Merci d'être venue, disait-il, merci!... Je vous revois et il m'est +permis de parler... À présent que je suis un mourant dont les minutes +sont comptées, je puis laisser monter à mes lèvres le secret de mon +âme et de ma vie... Maintenant, j'oserai vous dire de quel ardent +amour je vous ai aimée, je vous dirai combien je vous aime... + +Instinctivement Marie-Anne dégagea sa main, et se rejeta en arrière. + +L'explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque +chose de lamentable et d'effrayant tout ensemble. + +--Vous ai-je donc offensée?... fit tristement Chanlouineau. Pardonnez +à qui va mourir!... Vous ne sauriez refuser d'entendre ma voix qui +demain sera éteinte pour toujours et qui si longtemps s'est tue!... + +C'est qu'il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a +plus de six ans!... Avant de vous avoir vue, je n'avais aimé que +la terre... Engranger de belles récoltes et amasser de l'argent me +paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur. + +Pourquoi vous ai-je rencontrée!... Mais j'étais si loin de vous, en ce +temps, vous étiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait +pas jusqu'à vous. J'allais à l'église le dimanche; tant que durait la +messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant +la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le coeur pleins de +vous... et c'était tout. + +C'est le malheur qui nous a rapprochés et c'est votre père qui m'a +rendu fou, oui, fou comme il l'était lui-même... + +Après les insultes des Sairmeuse, résolu à se venger de ces nobles si +orgueilleux et si durs, votre père vit en moi un complice, il m'avait +deviné. C'est en sortant de chez le baron d'Escorval, il doit vous en +souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux +projets de votre père. + +«Tu aimes ma fille, mon garçon, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te +promets que le lendemain du succès, elle sera ta femme... Seulement, +ajouta-t-il, je dois te prévenir que tu joues ta tête?» + +Mais qu'était la vie comparée à l'espérance dont il venait de +m'éblouir! De ce soir-là, je me donnai corps, âme et biens à la +conspiration. D'autres s'y sont jetés par haine, pour satisfaire +d'anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconquérir des positions +perdues: moi je n'avais ni ambitions ni haines! + +Que m'importaient les querelles des grands, à moi, ouvrier de la +terre!... Je savais bien qu'il était hors du pouvoir du plus puissant +de tous, de donner à mes récoltes une goutte d'eau pendant la +sécheresse, un rayon de soleil pendant les pluies... + +J'ai conspiré parce que je vous aimais... + +--Ah! vous êtes cruel!... s'écria Marie-Anne, vous êtes +impitoyable!... + +Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient encore des +larmes qui roulaient brûlantes le long de ses joues. + +Il lui était donné de juger par le dénoûment l'horreur du rôle que +son père lui avait imposé et qu'elle n'avait pas eu l'énergie de +repousser. + +Mais Chanlouineau n'entendit seulement pas l'exclamation de +Marie-Anne. Toutes les amertumes du passé montant à son cerveau comme +les fumées de l'alcool, il perdait conscience de ses paroles. + +--Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, où toutes les illusions +de ma folie s'envolèrent... Vous ne pouviez plus être à moi puisque +vous étiez à un autre!... Je devais rompre le pacte!... J'en eus +l'idée, non le courage. J'avais l'enfer en moi, mais vous voir, +entendre votre voix, être votre commensal, c'était encore une joie!... +Je vous voulais heureuse et honorée, j'ai combattu pour le triomphe de +l'autre, de celui que vous aviez choisi!... + +Un sanglot qui montait à sa gorge l'interrompit, il voila sa figure +de ses mains, pour dérober le spectacle de ses larmes, et pendant un +moment il parut anéanti. + +Mais il ne tarda pas à se redresser, il secoua la torpeur qui +l'envahissait, et d'une voix ferme: + +--C'est assez s'attarder au passé, prononça-t-il, l'heure vole... +l'avenir menace!... + +Cela dit, il alla jusqu'à la porte, et appliquant alternativement son +oeil et son oreille au guichet, il chercha à découvrir si on l'épiait. + +Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il était sûr de +la solitude autant qu'on peut l'être au fond d'un cachot. + +Il revint près de Marie-Anne, et, déchirant avec ses dents la manche +de sa veste, il en tira deux lettres cachées entre la doublure et le +drap. + +--Voici, dit-il à voix basse, voici la vie d'un homme!... + +Marie-Anne ne savait rien des espérances de Chanlouineau, et son +esprit en détresse n'avait pas sa lucidité accoutumée; elle ne comprit +pas tout d'abord. + +--Ceci, s'écria-t-elle, la vie d'un homme!... + +--Plus bas!... interrompit Chanlouineau, parlez plus bas!... Oui, une +de ces lettres peut être le salut d'un condamné... + +--Malheureux!... Qu'attendez-vous alors pour l'utiliser!... + +Le robuste gars secoua tristement la tête. + +--Est-il possible que vous m'aimiez jamais? fit-il simplement. Non, +n'est-ce pas?... Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans +la terre, est plus enviable que mes angoisses. D'ailleurs j'ai été +condamné justement. Je savais ce que je faisais quand j'ai quitté la +Rèche, un fusil double sur l'épaule, un sabre passé dans ma ceinture. +Je n'ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques +ont frappé un innocent... + +--Le baron d'Escorval. + +--Oui, le père de... Maurice... + +Sa voix s'altéra en prononçant le nom de cet autre, dont il eût payé +le bonheur du prix de dix existences, s'il les eût eues. + +--Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis. + +--Oh! si vous disiez vrai!... Mais vous vous abusez, sans doute. + +--Je sais ce que je dis. + +Il tremblait d'être épié et entendu du dehors, il se rapprocha encore +de Marie-Anne, et d'une voix rapide: + +--Je n'ai jamais cru au succès de la conspiration, reprit-il... Quand +je me demandais où trouver une arme en cas de malheur, le marquis de +Sairmeuse me l'a fournie... Il s'agissait d'adresser à nos complices +une lettre qui fixât le jour du soulèvement; j'eus l'idée de prier +M. Martial d'en écrire le modèle... Il était sans défiances; je lui +disais que c'était pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et +le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a +décidé le mouvement, écrit de la main du marquis de Sairmeuse... Et +impossible de nier, il y a une rature à chaque ligne; on croirait +reconnaître le manuscrit d'un homme qui a cherché et trié ses +expressions pour bien rendre sa pensée... + +Chanlouineau ouvrit l'enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre +qu'il avait dictée, et où la date du soulèvement était restée en +blanc: + +«_Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord et le mariage est décidé, +etc_...» + +La flamme qui s'était allumée dans l'oeil de Marie-Anne s'éteignit. + +--Et vous croyez, fit-elle d'un ton découragé, que cette lettre peut +servir à quelque chose?... + +--Je ne crois pas, je suis sûr. + +--Cependant... + +D'un geste il l'interrompit: + +--Ne discutons pas, fit-il vivement,--écoutez-moi plutôt. Arrivant +seul, ce brouillon serait sans importance... mais j'ai préparé l'effet +qu'il produira. J'ai déclaré devant la commission militaire que le +marquis de Sairmeuse était un des chefs du complot... On a ri et j'ai +lu l'incrédulité sur la figure de tous les juges... Mais une bonne +calomnie n'est jamais perdue... Vienne pour le duc de Sairmeuse +l'heure des récompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se +souviendront de mes paroles... Il a si bien senti cela que pendant que +les autres riaient il était bouleversé... + +--Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l'honnête Marie-Anne. + +--Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n'avais pas le choix +des moyens. Mon assurance était d'autant plus grande, que je savais +Martial blessé... J'ai affirmé qu'il s'était battu à mes côtés contre +la troupe, j'ai demandé qu'on le fit comparaître, j'ai annoncé des +preuves irrécusables de sa complicité... + +--Le marquis de Sairmeuse s'est donc battu?... + +Le plus vif étonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau. + +--Quoi!... commença-t-il, vous ne savez pas... + +Mais se ravisant: + +--Bête que je suis!... reprit-il, qui donc eût pu vous conter ce qui +s'est passé!... Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la +route de Sairmeuse, à la Croix-d'Arcy, après que votre père nous a eu +quittés pour courir en avant?... Maurice s'est mis à la tête de la +colonne et vous avez marché près de lui; votre frère Jean et moi +sommes restés en arrière pour pousser et ramasser les traînards. + +Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout à coup nous +entendons le galop d'un cheval. + +--«Il faut savoir qui vient, me dit Jean.» + +Nous nous arrêtons. Un cheval arrive sur nous à fond de train; nous +nous jetons à la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui était le +cavalier?... Martial de Sairmeuse! + +Vous dire la fureur de votre frère en reconnaissant le marquis est +impossible. + +--«Enfin, je te trouve, noble de malheur!... s'écria-t-il, et nous +allons régler notre compte! Après avoir réduit au désespoir mon père +qui venait de te rendre une fortune, tu as prétendu faire de ma soeur +ta maîtresse... cela se paie, marquis!... Allons, en bas, il faut se +battre...» + +À voir Marie-Anne, on eût dit qu'elle doutait si elle rêvait ou si +elle veillait... + +--Mon frère, murmurait-elle, provoquer le marquis!... Est-ce possible! + +Chanlouineau poursuivait: + +--Dame!... si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois. +Il balbutiait comme cela: «Vous êtes fou!... vous plaisantez!... +n'étions-nous pas amis, qu'est-ce que cela signifie?...» + +Jean grinçait des dents de rage. + +--«Cela signifie, répondit-il, que j'ai assez longtemps enduré les +outrages de ta familiarité, et que si tu ne descends pas de cheval +pour te battre en duel avec moi, je te casse la tête!...» + +Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que +le marquis est descendu et s'est adressé à moi. + +--«Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat? +Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu'arrivera-t-il?» + +Je lui jurai qu'il serait libre de s'éloigner, après toutefois qu'il +m'aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux +heures. + +--«Alors, fit-il, j'accepte le combat, donnez-moi une arme!...» + +Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent +en garde au milieu de la grande route... + +Le robuste paysan s'arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement +il dit: + +--Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère. +Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a +l'air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l'oeil fuyant des +lâches... Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander +pardon... Un homme qui se bat comme je l'ai vu se battre a le coeur +haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance... Car +c'était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit!... Ils +s'attaquaient furieusement, sans un mot, on n'entendait que leur +respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient +il jaillissait des gerbes d'étincelles... À la fin, Jean tomba... + +--Ah! mon frère est mort! s'écria Marie-Anne. + +--Non, répondit Chanlouineau... on peut espérer que non. Les soins en +tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un +homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de +votre père... Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa +maison... + +Pour ce qui est du marquis, il m'a montré qu'il était blessé et il est +remonté à cheval en me disant: «C'est lui qui l'a voulu.» + +Marie-Anne maintenant comprenait: + +--Donnez-moi la lettre, dit-elle à Chanlouineau... J'irai trouver +le duc de Sairmeuse, j'arriverai à tout prix jusqu'à lui, et Dieu +m'inspirera... + +L'héroïque paysan tendit à la jeune fille cette fragile feuille de +papier qui eût pu être son salut à lui. + +--Et surtout, prononça-t-il, ne laissez pas soupçonner au duc que vous +avez apporté avec vous la preuve dont vous le menacez... Qui sait ce +dont il serait capable... Il vous répondra d'abord qu'il ne peut rien, +qu'il ne voit nul moyen de sauver le baron d'Escorval... Vous lui +répondrez que c'est cependant à lui de trouver un moyen, s'il ne veut +pas que la lettre soit envoyée à Paris, à un de ses ennemis... + +Il s'arrêta, les verroux grinçaient... Le caporal Bavois reparut. + +--La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement... +j'ai ma consigne. + +--Allons!... murmura Chanlouineau, tout est fini!... + +Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre: + +--Celle-ci est pour vous... ajouta-t-il. Vous la lirez quand je +ne serai plus... De grâce... ne pleurez pas ainsi!... Il faut du +courage!... Vous serez bientôt la femme de Maurice... Et quand vous +serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant +aimée!... + +Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens, +Marie-Anne n'eût pu prononcer une parole... Mais elle avança son +visage vers celui de Chanlouineau... + +--Ah! je n'osais vous le demander, s'écria-t-il. + +Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses +lèvres effleura ses joues pâlies... + +--Allons, adieu, dit-il encore... ne perdez plus une minute. Adieu!... + + + + +XXIX + + +La perspective de s'emparer de Lacheneur, le chef du mouvement, +émoustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu'il n'avait pas +quitté la citadelle, encore que l'heure de son dîner eût sonné. + +Posté à l'entrée de l'obscur corridor qui conduisait au cachot de +Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer +aux dernières clartés du jour, rapide et toute vibrante d'énergie, il +douta de la sincérité du soi-disant révélateur. + +--Ce misérable paysan se serait-il joué de moi!... pensa-t-il. + +Si aigu fut le soupçon, qu'il s'élança sur les traces de la jeune +fille, résolu à l'interroger, à lui arracher la vérité, à la faire +arrêter au besoin. + +Mais il n'avait plus son agilité de vingt ans. Quand il arriva au +poste de la citadelle, le factionnaire lui répondit que Mlle Lacheneur +venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-même, regarda de +tous côtés, n'aperçut personne et rentra furieux. + +--Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera +jour pour mander cette péronnelle et la questionner. + +Cette «péronnelle,» ainsi que le disait le noble marquis, remontait +alors la longue rue mal pavée qui mène à _l'Hôtel de France_. + +Insoucieuse de soi et de la curiosité des rares passants, uniquement +préoccupée d'abréger des angoisses mortelles. + +Avec quelles palpitations devaient attendre son retour Mme d'Escorval +et Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde eux-mêmes!... + +--Tout n'est peut-être pas perdu!... s'écria-t-elle en entrant. + +--Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prières!... + +Mais saisie aussitôt d'une appréhension terrible, elle ajouta: + +--Ne me trompez-vous pas?... Ne cherchez-vous pas à m'abuser +d'irréalisables espérances?... Ce serait une pitié cruelle!... + +--Je ne vous trompe pas, madame!... Chanlouineau vient de me confier +une arme qui, je l'espère, mettra M. de Sairmeuse à notre absolue +discrétion... Il est tout-puissant à Montaignac; le seul homme qui +pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami... Je +crois que M. d'Escorval peut être sauvé. + +--Parlez!... s'écria Maurice. Que faut-il faire?... + +--Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez sûr que +tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique +de vos malheurs, moi que vous devriez maudire... + +Tout entière à la tâche qu'elle s'était imposée, Marie-Anne ne +remarquait pas un étranger survenu pendant son absence, un vieux +paysan à cheveux blancs. + +L'abbé Midon le lui montra. + +--Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande +et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre père. + +Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu'à peine on distingua les +remercîments qu'elle balbutia. + +--Oh! il n'y a pas à me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit +comme ça: «Elle doit être terriblement inquiète, la pauvre fille, il +s'agit de la tirer de peine,» et je suis venu. C'est pour vous dire +que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure à la jambe qui +le fait beaucoup souffrir, mais qui sera guérie en moins de trois +semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l'a +rencontré près de la frontière en compagnie de deux des conjurés... +Maintenant ils doivent être en Piémont, à l'abri des gendarmes... + +--Espérons, fit l'abbé Midon, que nous saurons bientôt ce qu'est +devenu Jean. + +--Je le sais, monsieur le curé, répondit Marie-Anne, mon frère a été +grièvement blessé et de braves gens l'ont recueilli. + +Elle baissa la tête, près de défaillir sous le fardeau de ses +tristesses; mais bientôt, se redressant: + +--Que fais-je!... s'écria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens +quand de ma promptitude et de mon courage dépend la vie d'un innocent +follement compromis par eux!... + +Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde, entouraient la +vaillante jeune fille. + +Encore voulaient-ils savoir ce qu'elle allait tenter, et si elle ne +courait pas au-devant d'un danger inutile. + +Elle refusa de répondre aux plus pressantes questions. On voulait au +moins l'accompagner ou la suivre de loin, elle déclara qu'elle irait +seule... + +--Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixés, dit-elle en +s'élançant dehors... + +Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse était certes difficile; +Maurice et l'abbé Midon ne l'avaient que trop éprouvé l'avant-veille. +Assiégé par des familles éplorées, il se scélait, craignant peut-être +de faiblir. + +Marie-Anne savait cela, mais elle ne s'en inquiétait pas. Chanlouineau +lui avait donné un mot--celui dont il s'était servi--qui, aux époques +néfastes, ouvre les portes les plus sévèrement et les plus obstinément +fermées. + +Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre +valets flânaient et causaient. + +--Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que +je parle à M. le duc, à l'instant même, au sujet de la conspiration... + +--M. le duc est absent. + +--Je viens pour des révélations. + +L'attitude des domestiques changea brusquement. + +--En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied. + +Elle le suivit le long de l'escalier et à travers deux ou trois +pièces. Enfin, il ouvrit la porte d'un salon, en disant: «Entrez.» +Elle entra... + +Ce n'était pas le duc de Sairmeuse qui était dans le salon, mais son +fils, Martial. + +Étendu sur un canapé, il lisait un journal, à la lueur des six bougies +d'un candélabre. + +À la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d'une pièce, plus pâle et +plus troublé que si la porte eût livré passage à un spectre. + +--Vous!... bégaya-t-il. + +Mais il maîtrisa vite son émotion, et en une seconde son esprit alerte +eut parcouru tous les possibles. + +--Lacheneur est arrêté! s'écria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui +réserve la commission militaire, vous vous êtes souvenue de moi. +Merci, chère Marie-Anne, merci de votre confiance... je ne la +tromperai pas. Que votre coeur se rassure. Nous sauverons votre père, +je vous le promets, je vous le jure... Comment? je ne le sais pas +encore... Qu'importe!... Il faudra bien que je le sauve, je le +veux!... + +Il s'exprimait avec l'accent de la passion la plus vive, laissant +déborder la joie qu'il ressentait, sans songer à ce qu'elle avait +d'insultant et de cruel. + +--Mon père n'est pas arrêté, dit froidement Marie-Anne... + +--Alors, fit Martial, d'une voix hésitante, c'est donc... Jean qui +est... prisonnier? + +--Mon frère est en sûreté, et il échappera à toutes les recherches +s'il survit à ses blessures... + +De blême qu'il était, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le +feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu'elle connaissait le duel. Il +n'essaya pas de nier, il voulut se disculper: + +--C'est Jean qui m'a provoqué, dit-il. Je ne voulais pas... je n'ai +fait que défendre ma vie, dans un combat loyal, à armes égales... + +Marie-Anne l'interrompit. + +--Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, prononça-t-elle. + +--Eh bien!... moi, je suis plus sévère que vous... Jean a eu raison de +me provoquer, il avait deviné mes espérances... Oui, je m'étais dit +que vous seriez ma maîtresse... C'est que je ne vous connaissais pas, +Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste +et si pure!... + +Il cherchait à lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et +éclata en sanglots. + +Après tant de coups qui la frappaient sans relâche, celui-ci, le +dernier, était le plus terrible et le plus douloureux. + +Quelle épouvantable humiliation que cette louange passionnée, et +quelle honte! Ah! maintenant la mesure était comble. «Chaste et pure,» +disait-il. Amère dérision!... Le matin même, elle avait cru sentir son +enfant tressaillir dans son sein. + +Mais Martial devait se méprendre à la signification du geste de cette +infortunée. + +--Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation +croissante. Mais si je vous ai dit l'injure, c'est que je veux vous +offrir la réparation... J'ai été un fou, un misérable vaniteux, car je +vous aime, je n'aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis +de Sairmeuse, j'ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous être ma +femme?... + +Marie-Anne écoutait, éperdue de stupeur... + +Le vertige, à la fin, s'emparait d'elle, et il lui semblait que sa +raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions. + +Tout à l'heure, c'était Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui +criait qu'il mourait pour elle... C'était Martial, maintenant, qui +prétendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir. + +Et le pauvre paysan condamné à mort et le fils du tout-puissant duc +de Sairmeuse, enflammés d'un délire semblable, arrivaient pour le +traduire, à des expressions pareilles. + +Martial, cependant, s'était arrêté. Tout enfiévré d'espérances, il +attendait une réponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait +muette, immobile et glacée... + +--Vous vous taisez! reprit-il avec une véhémence nouvelle. +Douteriez-vous de ma sincérité? Non, c'est impossible! Pourquoi donc +ce silence?... Auriez-vous peur de l'opposition de mon père?... Je +saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d'ailleurs sa +volonté! Ai-je besoin de lui?... Ne suis-je pas mon maître? ne suis-je +pas riche, immensément riche!... Je ne serais qu'un misérable sot, si +j'hésitais entre des préjugés stupides et le bonheur de ma vie... + +Il s'efforçait, évidemment, de prévoir toutes les objections, afin de +les combattre et de les détruire... + +--Est-ce votre famille, qui vous inquiète? continuait-il. Votre père +et votre frère sont poursuivis et la France leur est fermée... Eh +bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre près de nous. +Jean ne m'en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous +fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je bénis ma +fortune, qui me permettra de vous créer une existence enchantée. Je +vous aime... je saurai bien, à force de tendresses, vous faire oublier +toutes les amertumes du passé!... + +Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien +comprendre tout ce que révélaient de passion ses propositions +inouïes... + +Mais pour cela, précisément, elle hésitait à lui dire qu'il avait +inutilement dompté les révoltes de son orgueil. + +Elle se demandait avec épouvante à quelles extrémités le porteraient +les rages de son amour-propre offensé et si elle n'allait pas trouver +en lui un ennemi qui ferait échouer toutes ses tentatives. + +--Vous ne répondez pas?... interrogea Martial dont l'anxiété était +visible. + +Elle sentait bien qu'il fallait répondre, en effet, parler, dire +quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lèvres... + +--Je ne suis qu'une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle +enfin... Je vous préparerais, si j'acceptais, des regrets éternels!... + +--Jamais!... + +--D'ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-même. +Vous avez donné votre parole. Mlle Blanche de Courtomieu est votre +fiancée... + +--Ah!... dites un mot, un seul, et ces engagements que je déteste sont +rompus. + +Elle se tut. Il était clair que son parti était pris irrévocablement +et qu'elle refusait. + +--Vous me haïssez donc? fit tristement Martial. + +S'il lui eût été permis de dire toute la vérité, Marie-Anne eût +répondu: «Oui.» Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion +presque insurmontable. + +--Je ne m'appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur, +prononça-t-elle. + +Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'oeil de Martial. + +--Toujours Maurice!... dit-il. + +--Toujours. + +Elle s'attendait à une explosion de colère, il resta calme. + +--Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende +à l'évidence!... Il faut que je reconnaisse et que j'avoue que vous +m'avez fait jouer, à la Rèche, un personnage affreusement ridicule... +Jusqu'ici je doutais. + +La pauvre fille baissa la tête, rouge de honte jusqu'à la racine des +cheveux, mais elle n'essaya pas de nier. + +--Je n'étais pas maîtresse de ma volonté, balbutia-t-elle, mon père +commandait et menaçait, j'obéissais... + +--Peu importe, interrompit-il, votre rôle n'a pas été celui d'une +jeune fille... + +Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu'il crût +de sa dignité de ne pas laisser deviner la blessure saignante de +son orgueil, soit que véritablement--ainsi qu'il le déclarait plus +tard--il ne put prendre sur lui d'en vouloir à Marie-Anne. + +--Maintenant, reprit-il, je m'explique votre présence ici. Vous venez +demander la grâce de M. d'Escorval. + +--Grâce! non; mais justice? Le baron est innocent... + +Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix: + +--Si le père est innocent, murmura-t-il, c'est donc le fils qui est +coupable!... + +Elle recula terrifiée. Il tenait le secret que les juges n'avaient pas +su ou n'avaient pas voulu pénétrer. Mais lui, voyant son angoisse, en +eut pitié. + +--Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron!... Son sang +versé sur l'échafaud creuserait entre Maurice et vous un abîme que +rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux vôtres... + +Rouge, embarrassée, Marie-Anne n'osa pas remercier Martial. Comment +allait-elle reconnaître sa générosité? En le calomniant odieusement. +Ah! mille fois, elle eût préférer affronter sa colère. + +Sans nul doute, il allait donner d'utiles indications, quand un valet +ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand +uniforme, entra. + +--Par ma foi!... s'écria-t-il dès le seuil, il faut avouer que ce +Chupin est un limier incomparable, grâce à lui... + +Il s'interrompit brusquement, il venait de reconnaître Marie-Anne. + +--La fille de ce coquin de Lacheneur!... fit-il, de l'air le plus +surpris, que veut-elle? + +Le moment décisif était arrivé. La vie du baron allait dépendre de +l'adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible +responsabilité lui rendit comme par magie tout son sang-froid et même +quelque chose de plus. + +--On m'a chargée de vous vendre une révélation, monsieur, dit-elle +résolument. + +Le duc l'examina curieusement, et c'est en riant du meilleur coeur +qu'il se laissa tomber et s'étendit sur un canapé. + +--Vendez, la belle, répondit-il, vendez!... + +--Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur. + +Sur un signe de son père, Martial se retira. + +--Vous pouvez parler, maintenant... mam'selle, dit le duc. + +Elle n'eut pas une seconde d'hésitation. + +--Vous devez avoir lu, monsieur, commença-t-elle, la circulaire qui +convoquait tous les conjurés! + +--Certes!... j'en ai une douzaine d'exemplaires dans ma poche. + +--Par qui pensez-vous qu'elle a été rédigée? + +--Par le sieur Escorval, évidemment, ou par votre père... + +--Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l'oeuvre du marquis de +Sairmeuse, votre fils... + +Le duc de Sairmeuse se dressa, l'oeil flamboyant, plus rouge que son +pantalon garance. + +--Jarnibieu!... s'écria-t-il, je vous engage, la fille, à brider votre +langue!... + +--La preuve existe de ce que j'avance!... + +--Silence, coquine! sinon... + +--La personne qui m'envoie, monsieur le duc, possède le brouillon de +cette circulaire, écrit en entier de la main de M. Martial, et je dois +vous dire... + +Elle n'acheva pas. Le duc bondit jusqu'à la porte et d'une voix de +tonnerre appela son fils. + +Dès que Martial rentra. + +--Répétez, dit le duc à Marie-Anne, répétez devant mon fils ce que +vous venez de me dire. + +Audacieusement, le front haut, d'une voix ferme, Marie-Anne répéta. + +Elle s'attendait, de la part du marquis, à des dénégations indignées, +à des reproches cruels, à des explications violentes. Point. Il +écoutait d'un air nonchalant et même elle croyait lire dans ses yeux +comme un encouragement à poursuivre et des promesses de protection. + +Dès que Marie-Anne eut achevé: + +--Eh bien!... demanda violemment M. de Sairmeuse à son fils. + +--Avant tout, répondit Martial d'un ton léger, je voudrais voir un peu +cette fameuse circulaire. + +Le duc lui en tendit un exemplaire. + +--Tenez!... lisez!... + +Martial n'y jeta qu'un regard, il éclata de rire et s'écria: + +--Bien joué!... + +--Que dites-vous?... + +--Je dis que Chanlouineau est un rusé compère... Qui diable! jamais se +serait attendu à tant d'astuce, en voyant la face honnête de ce gros +gars... Fiez-vous donc après à la mine des gens!... + +De sa vie, le duc de Sairmeuse n'avait été soumis à une épreuve si +rude. + +--Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il à son fils d'une voix +étranglée, vous étiez donc un des instigateurs de la rébellion... + +La physionomie de Martial s'assombrit, et d'un ton de dédaigneuse +hauteur: + +--Voici quatre fois déjà, monsieur, fit-il, que vous m'adressez cette +question, et quatre fois que je vous réponds: non. Cela devrait +suffire. Si la fantaisie m'eût pris de me mêler de ce mouvement, je +vous l'avouerais le plus ingénument du monde. Quelles raisons ai-je de +me cacher de vous?... + +--Au fait!... interrompit furieusement le duc, au fait!... + +--Eh bien!... répondit Martial, reprenant son ton léger, le fait est +qu'un brouillon de cette circulaire existe, écrit de ma plus belle +écriture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle +que cherchant l'expression juste j'ai raturé et surchargé plusieurs +mots... Ai-je daté ce brouillon? Je crois que oui, mais je n'en +jurerais pas... + +--Conciliez donc cela avec vos dénégations? s'écria M. de Sairmeuse. + +--Parfaitement!... Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau +s'était moqué de moi!... + +Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l'exaspérait plus que +tout, c'était l'imperturbable tranquillité de son fils. + +--Avouez donc plutôt, dit-il en montrant le poing à Marie-Anne, que +vous vous êtes laissé engluer par votre maîtresse... + +Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolérer. + +--Mlle Lacheneur n'est pas ma maîtresse, déclara-t-il d'un ton +impérieux jusqu'à la menace. Il est vrai qu'il ne tient qu'à +elle d'être demain la marquise de Sairmeuse!... Laissons les +récriminations, elles n'avanceront en rien nos affaires. + +Une lueur de raison qui éclairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse +arrêta sur ses lèvres la plus outrageante réplique. + +Tout frémissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le +salon; puis revenant à Marie-Anne, qui restait à la même place, roide +comme une statue: + +--Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon. + +--Je ne l'ai pas, monsieur. + +--Où est-il? + +--Entre les mains d'une personne qui ne vous le rendra que sous +certaines conditions. + +--Quelle est cette personne? + +--C'est ce qu'il m'est défendu de vous dire. + +Il y avait de l'admiration et de la jalousie, dans le regard que +Martial attachait sur Marie-Anne. + +Il était ébahi de son sang-froid et de sa présence d'esprit. Où donc +puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui +pour un rien rougissait... Ah! elle devait être bien puissante, la +passion qui donnait à sa voix cette sonorité, cette flamme à ses yeux, +tant de précision à ses réponses. + +--Et si je n'acceptais pas les... conditions qu'on prétend m'imposer? +interrogea M. de Sairmeuse. + +--On utiliserait le brouillon de la circulaire... + +--Qu'entendez-vous par là?... + +--Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour +Paris un homme de confiance, chargé de mettre ce document sous les +yeux de divers personnages, connus pour n'être pas précisément de vos +amis. Il le montrerait à M. Lainé, par exemple... ou à M. le duc +de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la +signification et la valeur... Cet écrit prouve-t-il, oui ou non, la +complicité de M. le marquis de Sairmeuse?... Avez-vous, oui ou non, +osé juger et condamner à mort des infortunés qui n'étaient que les +soldats de votre fils?... + +--Ah!... misérable!... interrompit le duc, scélérate, coquine, +vipère... + +Toutes les injures qui lui vinrent à la mémoire, il les égrena comme +un chapelet. Il était hors de soi, il écumait, les yeux lui sortaient +de la tête, il ne savait plus ce qu'il disait. + +--Voilà, criait-il avec des gestes furibonds, voilà ce qu'il fallait +craindre. Oui, j'ai des ennemis acharnés, oui, j'ai des envieux, qui +donneraient leur petit doigt pour cette exécrable lettre... Ah! s'ils +la tenaient!... Ils obtiendraient une enquête... Et alors, adieu les +récompenses éclatantes dues à mes services... + +Qu'on nous envoie de Paris quelque coquin intéressé à notre perte, et +il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera +sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous déclarait son +complice et son chef... Il vous fera déshabiller par des médecins qui, +voyant une cicatrice fraîche, vous demanderont où vous avez reçu une +blessure et pourquoi vous l'avez cachée... + +Après cela, de quoi ne m'accuserait-on pas?... On dirait que j'ai +brusqué la procédure pour étouffer les voix qui s'élevaient contre mon +fils... Peut-être irait-on jusqu'à insinuer que je favorisais sous +main le soulèvement... Je serais vilipendé dans tous les journaux!... + +Et qui aurait, s'il vous plaît, renversé la fortune de notre maison +quand j'allais la porter si haut?... Vous seul, marquis... + +Mais c'est ainsi... On se targue de diplomatie, de profondeur, de +pénétration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le +premier paysan venu... + +On ne croit à rien, on doute de tout, on est froid, sceptique, +dédaigneux, frondeur, railleur, usé, blasé... Mais qu'un cotillon +paraisse, bssst!... On s'enflamme comme un séminariste et on est prêt +à toutes les sottises... C'est à vous que je m'adresse, marquis... +entendez-vous?... parlez!... qu'avez-vous à dire?... + +Martial avait écouté d'un air froidement railleur, sans même essayer +d'interrompre. + +Il répondit lentement: + +--Je pense, monsieur, que si Mlle Lacheneur avait quelques doutes sur +la valeur du document qu'elle possède... elle ne les a plus. + +Cette réponse devait tomber comme un seau d'eau glacée sur la colère +du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout épouvanté +de ce qu'il venait de dire, il demeura stupide d'étonnement, bouche +béante, les yeux écarquillés. + +Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne. + +--Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu'on exige de +mon père en échange de cette lettre?... + +--La vie et la liberté du baron d'Escorval, monsieur. + +Cela secoua le duc comme une décharge électrique. + +--Ah!... s'écria-t-il, je savais bien qu'on me demanderait +l'impossible!... + +À son exaltation, un profond abattement succédait. Il se laissa +tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit, +cherchant évidemment un expédient. + +--Pourquoi n'être pas venue me trouver avant le jugement, +murmurait-il. Alors, je pouvais tout... Maintenant j'ai les mains +liées. La commission a prononcé, il faut que le jugement s'exécute... + +Il se leva, et du ton d'un homme résigné à tout: + +--Décidément, fit-il, je risquerais à essayer seulement de sauver le +baron--il lui rendait son titre, tant il était troublé--mille fois +plus que je n'ai à craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle--il ne +disait plus: «la belle»--vous pouvez utiliser votre... document. + +Le duc se disposait à quitter le salon, Martial le retint d'un signe. + +--Réfléchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche après la +cognée... Notre situation n'est pas sans précédents. Il y a quatre +mois de cela, le comte de Lavalette venait d'être condamné à mort. +Le roi souhaitait vivement faire grâce, mais son entourage, des +ministres, les gens de la cour s'y opposaient de toutes leurs +forces... Que fit le roi, qui était le maître, cependant?... Il parut +rester sourd à toutes les supplications, on dressa l'échafaud... et +cependant Lavalette fut sauvé!... Et il n'y eut personne de compromis. +Pourtant... un geôlier perdit sa place... il vit de ses rentes +maintenant. + +Marie-Anne devait saisir avidement l'idée si habilement présentée par +Martial. + +--Oui, s'écria-t-elle, le comte de Lavalette, protégé par une royale +connivence, réussit à s'échapper... + +La simplicité de l'expédient, l'autorité de l'exemple surtout, +devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse. + +Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l'observait crut voir +peu à peu s'effacer les plis de son front. + +--Une évasion, murmurait-il, c'est encore bien chanceux... Cependant, +avec un peu d'adresse, si on était sûr du secret... + +--Oh! le secret sera religieusement gardé, monsieur le duc... +interrompit Marie-Anne... + +D'un coup d'oeil, Martial lui recommanda le silence. + +--On peut toujours, reprit-il, étudier l'expédient et calculer ses +conséquences... cela n'engage à rien. Quand doit être exécuté le +jugement? + +M. de Sairmeuse répondit: + +--Demain. + +Cette terrible réponse n'arracha pas un tressaillement à Marie-Anne. +Les angoisses du duc lui avaient donné la mesure de ce qu'elle pouvait +espérer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause. + +--Nous n'avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune +marquis... Par bonheur il n'est que sept heures et demie, et jusqu'à +dix heures mon père peut se montrer à la citadelle sans éveiller le +moindre soupçon... + +Il s'interrompit. Ses yeux, où éclatait la plus absolue confiance, se +voilaient. + +Il venait d'apercevoir une difficulté imprévue, et dans sa pensée +presque insurmontable. + +--Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il. +Le concours d'un subalterne, d'un geôlier ou d'un soldat nous est +indispensable. + +Il se retourna vers son père, et brusquement: + +--Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter +absolument? + +--J'ai trois ou quatre espions... on pourrait les tâter... + +--Jamais! le misérable qui trahit ses camarades pour quelques sous, +nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honnête homme, +partageant les idées du baron d'Escorval... un ancien soldat de +Napoléon, s'il est possible. + +Il tomba dans une rêverie profonde, en proie évidemment aux pires +perplexités... + +--Qui veut agir doit se confier à quelqu'un, murmurait-il, et ici une +indiscrétion perd tout!... + +De même que Martial, Marie-Anne se torturait l'esprit, quand une +inspiration qu'elle jugea divine lui vint. + +--Je connais l'homme que vous demandez! s'écria-t-elle. + +--Vous! + +--Oui, moi!... À la citadelle!... + +--Prenez garde!... Songez bien qu'il nous faut un brave capable de se +dévouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l'évasion venant à +être découverte, les instruments seraient sacrifiés. + +--Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Je réponds de +lui. + +--Et c'est un soldat?... + +--C'est un humble caporal... Mais par la noblesse de son coeur il est +digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous +pouvons nous confier à lui sans crainte. + +Si elle parlait ainsi, elle qui eût donné sa vie pour le salut du +baron, c'est que sa certitude était complète, absolue. + +Ainsi pensa Martial. + +--Je m'adresserai donc à cet homme, fit-il, comment le nommez-vous? + +--Il s'appelle Bavois et il est caporal à la 1re compagnie des +grenadiers de la légion de Montaignac. + +--Bavois!... répéta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la +mémoire, Bavois!... Mon père trouvera bien quelque prétexte pour le +faire appeler. + +--Oh! le prétexte est tout trouvé, monsieur le marquis. C'est ce brave +soldat qui avait été laissé en observation à Escorval, après la visite +domiciliaire... + +--Tout va donc bien de ce côté, fit Martial, poursuivons... + +Il s'était levé et il était allé s'adosser à la cheminée, se +rapprochant ainsi de son père. + +--Je suppose, monsieur, commença-t-il, que le baron d'Escorval a été +séparé des autres condamnés... + +--En effet... il est seul dans une chambre spacieuse et fort +convenable. + +--Où est-elle située, je vous prie? + +--Au second étage de la tour plate. + +Mais Martial n'était pas aussi bien que son père au fait des êtres +de la citadelle de Montaignac; il fut un moment à chercher dans ses +souvenirs. + +--La tour plate, fit-il, n'est-ce pas cette tour si grosse qu'on +aperçoit de si loin, et qui est construite à un endroit où le rocher +est presque à pic? + +--Précisément. + +À l'empressement que M. de Sairmeuse mettait à répondre, empressement +bien loin de son caractère si fier, il était aisé de comprendre qu'il +était prêt à tenter beaucoup pour la délivrance du condamné à mort. + +--Comment est la fenêtre de la chambre du baron? continua Martial. + +--Assez grande... haute surtout... elle n'a pas d'abat-jour comme les +fenêtres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de +fer croisées et scellées profondément dans le mur. + +--Bast!... on vient aisément à bout d'une barre de fer avec une bonne +lime... de quel côté ouvre cette fenêtre? + +--Elle donne sur la campagne. + +--C'est-à-dire sur le précipice... Diable!... c'est une difficulté +cela... il est vrai que d'un autre côté c'est un avantage. Place-t-on +des factionnaires au pied de cette tour?... + +--Jamais... À quoi bon... Entre la maçonnerie et le rocher à pic, il +n'y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, même +en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n'a ni +parapet, ni garde-fou. + +Martial s'arrêta, cherchant s'il n'oubliait rien. + +--Encore une question importante, reprit-il. À quelle hauteur est la +fenêtre de la chambre de M. d'Escorval? + +--Elle est à quarante pieds environ de l'entablement... + +--Bon!... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il? + +--Ma foi!... je ne sais pas trop... Une soixantaine de pieds au moins. + +--Ah!... c'est haut!... c'est terriblement haut!... Le baron, par +bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n'y a pas d'autre +moyen. + +Il était temps que l'interrogatoire finît, M. de Sairmeuse commençait +à s'impatienter. + +--Maintenant, dit-il à son fils, me ferez-vous l'honneur de +m'expliquer votre plan. + +Après avoir mis, en commençant, une certaine âpreté à ses questions, +Martial, insensiblement, était revenu à ce ton railleur et léger qui +avait le don d'exaspérer si fort M. de Sairmeuse. + +--Il est sûr du succès, pensa Marie-Anne. + +--Mon plan, disait Martial, est la simplicité même... Soixante et +quarante font cent... Il s'agit de se procurer cent pieds de bonne +corde... Cela fera un volume énorme, je le sais bien, mais peu +importe!... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m'enveloppe +d'un large manteau et je vous accompagne à la citadelle... Vous +demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un +endroit obscur, je lui expose nos intentions... + +M. de Sairmeuse haussait les épaules. + +--Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il, à cette +heure, à Montaignac?... Allez-vous courir de boutique en boutique? +Autant publier votre projet à son de trompe. + +--Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d'Escorval +le feront... + +Le duc allait élever de nouvelles objections, il l'interrompit. + +--De grâce, monsieur, fit-il avec vivacité, n'oubliez pas quel danger +nous menace et combien peu de temps nous avons... J'ai commis la +faute, laissez-moi la réparer... + +Et se retournant vers Marie-Anne: + +--Vous pouvez considérer le baron comme sauvé, poursuivit-il, mais il +faut que je m'entende avec un de vos amis... Retournez vite à _l'hôtel +de France_ et envoyez le curé de Sairmeuse me rejoindre sur la place +d'Armes, où je vais l'attendre... + + + + +XXX + + +Arrêté des premiers au moment de la panique des conjurés devant +Montaignac, le baron d'Escorval n'avait pas eu une seconde +d'illusions... + +--Je suis un homme perdu!... pensa-t-il. + +Et envisageant d'une âme sereine la mort toute proche, il ne songea +plus qu'aux périls qui menaçaient son fils. + +Son attitude devant ses juges fut le résultat de cette préoccupation. + +Il ne respira vraiment qu'après avoir vu Maurice traîné hors de la +salle par l'abbé Midon et les officiers à demi-solde... Il avait +compris que son fils voulait se livrer... + +C'est donc le front haut, le maintien assuré, le regard droit et clair +que le baron écouta la sentence fatale. D'avance son sacrifice était +fait. + +Mais bien lui en prit d'avoir déjà confié à son courageux défenseur +l'expression de ses volontés dernières... Les soldats chargés de +reconduire les condamnés à leur prison envahirent la salle. + +La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui +venaient d'être frappés en étaient encore à comprendre les événements +dont la vertigineuse rapidité les conduisait à l'échafaud. + +Et stupides d'étonnement plus que d'effroi, ils se pressaient à la +porte trop étroite de la chapelle, comme des boeufs ahuris qui se +serrent les uns contre les autres à la porte de l'abattoir. + +Si grande fut la confusion, que M. d'Escorval se trouva refoulé près +de Chanlouineau, qui commença la comédie de sa défaillance. + +--Du courage donc!... lui dit-il, indigné de cet accès de lâcheté. + +--Ah!... c'est facile à dire!... geignit le robuste gars. + +Et personne ne l'observant, il se pencha vers le baron, et tout bas, +d'une voix brève: + +--C'est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour +cette nuit. + +Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d'Escorval, mais il +attribua ses paroles au délire de la peur. + +Ramené à sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il +eut cette vision terrible et sublime de la dernière heure qui est +l'espérance ou le désespoir de qui va mourir... + +Il savait quelles lois terribles régissent les tribunaux +d'exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour, +peut-être, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait +devant un peloton de soldats, un officier lèverait son épée... et tout +serait fini, il tomberait sous les balles... + +Alors, que deviendraient sa femme et son fils?... + +Ah! son coeur se brisait en songeant à ces êtres chers et adorés!... +Il était seul, il pleura... + +Mais, soudain, il se dressa, épouvanté de son attendrissement... Si +son âme allait s'amollir à ces désolantes pensées!... s'il allait être +trahi par son énergie!... Manquerait-il de courage, tout à coup!... +Le verrait-on donc, lui, pâlir et défaillir devant le peloton +d'exécution!... + +Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l'envahissait, et il +se mit à marcher dans sa prison, s'efforçant d'occuper son esprit aux +choses extérieures... + +La chambre qu'on lui avait donnée était très-vaste, carrelée et +extrêmement haute d'étage. Jadis elle communiquait avec la pièce +voisine, mais la porte de communication avait été murée depuis +longtemps, même le ciment qui reliait entre elles les pierres larges +et peu épaisses était tombé, et il en résultait des jours par où on +pouvait, avec un peu d'application, voir d'une pièce dans l'autre. + +Machinalement, M. d'Escorval colla son oeil à un de ces interstices... +Peut-être avait-il pour voisin quelque condamné?... Il ne vit +personne. Il appela, tout bas d'abord, puis plus haut... aucune voix +ne répondit à la sienne. + +--Si j'abattais cette mince cloison?... pensa-t-il. + +Il tressaillit, puis haussa les épaules. Et après?... Cette cloison +renversée, il se trouverait dans une chambre pareille à la sienne, +ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il +entendait le pas monotone. + +Cependant, c'était une pensée d'évasion qui lui était venue. Quelle +folie!... Il devait bien savoir que toutes les précautions étaient +prises. + +Oui, il le savait, et pourtant il ne put s'empêcher d'aller examiner +la fenêtre... Deux rangs de barres de fer la défendaient. Elles +étaient scellées de telle sorte qu'il était impossible d'avancer la +tête et de se rendre compte de la hauteur à laquelle on se trouvait du +sol. + +Cette hauteur devait être considérable, à en juger par l'étendue de la +vue. + +Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain, +le baron découvrait une ligne onduleuse de collines dont le point +culminant ne pouvait être que la lande de la Rèche... Les grandes +masses sombres qu'il apercevait sur la droite étaient probablement les +hautes futaies de Sairmeuse... Enfin, sur la gauche, dans le pli de +coteau, il devinait la vallée de l'Oiselle et Escorval... + +Son âme s'envolait vers cette retraite riante, où il avait été si +heureux, où il avait été aimé, où il espérait mourir de la mort calme +et sereine du juste... + +Et au souvenir des félicités passées, en songeant aux rêves évanouis, +ses yeux, encore une fois, s'emplissaient de larmes... + +Mais il les sécha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison. + +Deux soldats parurent. + +L'un d'eux avait à la main un flambeau allumé, l'autre tenait un de +ces longs paniers à compartiments qui servent à porter le repas des +officiers de garde. + +Ces hommes étaient visiblement très-émus, et cependant, obéissant à +un sentiment de délicatesse instinctive, ils affectaient une sorte de +gaieté. + +--C'est votre dîner, monsieur, que nous vous apportons, dit l'un +d'eux, il doit être très-bon, car il vient de la cuisine du commandant +de la citadelle. + +M. d'Escorval sourit tristement... Certaines attentions des geôliers +ont une signification sinistre. + +Cependant, lorsqu'il s'assit devant la petite table qu'on venait de +lui préparer, il se trouva qu'il avait réellement faim. + +Il mangea de bon appétit, et causa presque gaiement avec les soldats. + +--Il faut toujours espérer, monsieur, lui disaient ces braves +garçons... Qui sait!... On en a vu revenir de plus loin. + +Ayant fini, le baron demanda qu'on lui laissât la lumière et qu'on lui +apportât du papier, de l'encre et des plumes... Il fut fait selon ses +désirs. + +Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui +avait été utile... La défaillance de son esprit était passée, le +sang-froid lui était revenu, il pouvait réfléchir. + +Alors il s'étonna d'être sans nouvelles de Mme d'Escorval et de +Maurice. + +Leur aurait-on donc refusé l'accès de sa prison?... Non, il ne pouvait +le croire, il ne pouvait imaginer qu'il existât des hommes assez +cruels pour empêcher un malheureux de presser contre son coeur, dans +une suprême étreinte, avant de mourir, sa femme et son fils... + +C'était donc que ni la baronne ni Maurice n'avaient essayé d'arriver +jusqu'à lui. Comment cela se faisait-il?... Certainement, il était +survenu quelque chose!... Quoi? + +Son imagination lui représentait les pires malheurs... Il voyait sa +femme agonisante, morte peut-être... Il voyait Maurice fou de douleur +à genoux devant le lit de sa mère... + +Mais ils pouvaient encore venir... Il consulta sa montre, elle +marquait sept heures... + +Mais il attendit vainement... Les tambours battirent la retraite, puis +une demi-heure plus tard l'appel du soir... rien... personne!... + +--Ah!... mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c'est mourir +deux fois!... + +Il se disposait pourtant à écrire, quand des pas retentirent dans le +corridor, nombreux, bruyants... Des éperons sonnaient sur les dalles, +on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires présentant les +armes... + +Tout palpitant, le baron se dressa en disant: + +--C'est eux!... + +Il se trompait, les pas s'éloignèrent... + +--Une ronde!... murmura-t-il. + +Mais au même moment, deux objets lancés par le judas de la porte +roulèrent au milieu de la chambre... + +M. d'Escorval se précipita... + +On venait de lui jeter deux limes. + +Son premier sentiment fut tout de défiance. Il savait qu'il est des +geôliers qui mettent leur amour-propre à déshonorer leurs prisonniers +avant de les livrer à l'exécuteur!... + +Qui lui assurait qu'on n'espérait pas l'embarquer dans quelque +aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais où il +laisserait, sinon l'honneur, au moins la renommée de l'honneur. + +Était-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces +instruments de délivrance et de liberté? + +Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles étaient +accompagnées se représentaient bien à sa mémoire, mais il n'en était +que plus perplexe. + +Il restait donc debout, le front plissé par l'effort de sa pensée, +tournant et retournant ces limes fines et bien trempées, lorsqu'il +aperçut à terre, plié menu, un papier qu'il n'avait pas remarqué tout +d'abord. + +Il le ramassa vivement, le déplia et lut: + +«Vos amis veillent... Tout est prêt pour votre évasion... Hâtez-vous +de scier les barreaux de votre fenêtre... Maurice et sa mère vous +embrassent... Espoir, courage!» + +Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M. + +Mais le baron n'avait pas besoin de cette initiale pour être rassuré. +Il avait reconnu l'écriture de l'abbé Midon. + +--Ah! celui-là est un véritable ami, murmura-t-il. + +Puis, le souvenir des déchirements de son âme lui revenant: + +--Voilà donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient +veiller ma dernière veille!... Et je doutais de leur énergie, et je me +plaignais de leur abandon!... + +Une joie immense le pénétrait, il porta à ses lèvres cette lettre qui +lui annonçait la vie, la liberté, et résolument il se dit: + +--À l'oeuvre!... à l'oeuvre!... + +Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les +énormes barreaux quand il lui sembla qu'on ouvrait la porte de la +chambre voisine. + +On l'ouvrait, positivement... On la referma, mais non à la clef... +Puis on marcha avec une certaine précaution. Qu'est-ce que cela +voulait dire? Était-ce quelque nouvel accusé qu'on emprisonnait, ou +mettait-on là un espion? + +Prêtant l'oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et +dont il lui était absolument impossible d'expliquer la cause. + +Inquiet, il s'avança à pas muets jusqu'à l'ancienne porte de +communication, s'agenouilla et appliqua son oeil à l'un des +interstices de la légère maçonnerie... + +Ce qu'il vit, dans l'autre chambre, faillit lui arracher un cri de +stupeur. + +Dans un des angles, un homme était debout, éclairé par une grosse +lanterne d'écurie placée à ses pieds. + +Il tournait sur lui-même, très-vite, et par ce mouvement dévidait une +longue corde roulée autour de son corps comme du fil sur une bobine... + +M. d'Escorval se tâtait, pour s'assurer qu'il était bien éveillé, +qu'il n'était pas le jouet d'un de ces rêves décevants, si cruels au +réveil, qui bercent les prisonniers de promesses de liberté. + +Évidemment cette corde lui était destinée. C'était elle qu'il +attacherait à un des tronçons de ses barreaux brisés... + +Mais comment cet homme se trouvait-il là, seul?... + +De quelle autorité jouissait-il donc dans la citadelle qu'il avait pu, +en dépit de la consigne des sentinelles et des rondes, s'introduire +dans cette pièce?... Il n'était pas soldat, ou du moins il ne portait +pas l'uniforme... + +Malheureusement, la fente de la cloison était disposée de telle façon +que le rayon visuel n'arrivait pas à hauteur d'homme, et quelques +efforts que fit le baron, il lui était impossible d'apercevoir le +visage de cet ami--il le jugeait tel--dont la bravoure touchait à la +folie. + +Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde, +sur le carreau, près de lui, s'amoncelait en cercle... Il prenait, +pour ne la point emmêler les plus grandes précautions. + +Incapable de résister à la curiosité qui le peignait, M. d'Escorval +était sur le point de frapper à la cloison pour interroger, quand la +porte de la chambre où était celui qu'il appelait déjà son sauveur, +s'ouvrit avec fracas... + +Un homme y pénétra, dont la figure était également hors du champ de +l'oeil, et qui s'écria avec l'accent de la stupeur: + +--Malheureux!... que faites-vous!... + +Le baron, foudroyé, faillit tomber en arrière, à la renverse. + +--Tout est découvert!... pensait-il. + +Point. Celui que M. d'Escorval nommait déjà son ami, n'interrompit +seulement pas son opération de dévidage, et c'est de la voix la plus +tranquille qu'il répondit: + +--Comme vous le voyez, je me débarrasse de tout ce chanvre, qui me +gênait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n'est-ce +pas?... Et quel volume! Je tremblais qu'on ne le devinât sous mon +manteau. + +--Et pourquoi ces cordes?... interrogea le survenant. + +--Je vais les faire passer à M. le baron d'Escorval, à qui j'ai déjà +jeté une lime. Il faut qu'il s'évade cette nuit... + +Si invraisemblable était cette scène, que le baron n'en voulait pas +croire ses oreilles. + +--«Il est clair que tout en me croyant fort éveillé, je rêve,» se +disait-il. + +Cependant le nouveau venu avait à demi étouffé un terrible juron, et +d'un ton presque menaçant, il poursuivait: + +--C'est ce qu'il faudra voir!... Si vous devenez fou, j'ai toute ma +raison, Dieu merci!... Je ne permettrai pas... + +--Pardon!... interrompit froidement l'homme à la corde, vous +permettrez... Ceci est le résultat de votre... crédulité. C'est quand +Chanlouineau vous demandait à recevoir la visite de Marie-Anne, qu'il +fallait dire: «Je ne permets pas!» Savez-vous ce qu'il voulait, ce +garçon? Simplement remettre à Mlle Lacheneur une lettre de moi, si +compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel +personnage que je sais, mon père et moi n'aurions plus qu'à retourner +à Londres. Alors, adieu les projets d'union entre nos deux familles... + +Le dernier venu eut un gros soupir accompagné d'une exclamation +chagrine, mais déjà l'autre poursuivait: + +--Vous-même, marquis, seriez sans doute compromis... N'avez-vous pas +été quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde +ou de votre troisième femme? Ah! marquis, comment un homme du votre +expérience, pénétrant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux +simagrées d'un grossier paysan!... + +Maintenant, M. d'Escorval comprenait... + +Il ne dormait pas; c'était le marquis de Courtomieu et Martial de +Sairmeuse qui causaient de l'autre côté du mur... + +Même, ce pauvre M. de Courtomieu avait été si prestement et si +habilement écrasé par Martial, qu'il ne discutait plus. + +--Et cette terrible lettre?... soupira-t-il. + +--Marie-Anne l'a remise à l'abbé Midon, qui est venu me trouver en +disant: «Ou le duc s'évadera, ou cette lettre sera portée à M. le duc +de Richelieu.» J'ai opté pour l'évasion. L'abbé s'est procuré tout ce +qui était nécessaire, il m'a donné rendez-vous dans un endroit écarté +sur le rempart, il m'a entortillé toute cette corde autour du corps, +et me voici... + +--Ainsi, vous pensez que si le baron s'échappe on vous rendra la +lettre?... + +--Parbleu!... + +--Pauvre jeune homme!... détrompez-vous. Le baron sauvé, on vous +demandera la vie d'un autre condamné avec les mêmes menaces... + +--Point! + +--Vous verrez! + +--Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c'est que j'ai cette +lettre dans ma poche... L'abbé Midon me l'a restituée en échange de ma +parole d'honneur... + +Le cri de M. de Courtomieu prouva qu'il tenait le curé de Sairmeuse +pour un peu plus simple qu'il ne convient. + +--Quoi!... fit-il, vous tenez la preuve et... Mais c'est de la +démence! Brûlez à la flamme de cette lanterne ce papier maudit, +laissez le baron où il est et allez dormir un bon somme. + +Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur. + +--Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis? demanda-t-il. + +--Certes!... et sans hésiter... + +--Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment. + +L'impertinence était si forte, que M. de Courtomieu eut comme une +velléité de colère et presque l'envie de se fâcher. + +Mais ce n'était pas un homme de premier mouvement, cet ancien +chambellan de l'empereur, devenu grand prévôt de la Restauration. + +Il réfléchit... Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec +Martial, avec ce prétendant inespéré qu'avait agréé sa fille... Une +rupture... plus de gendre! Le ciel lui en enverrait-il un autre? Et +quelle ne serait pas la fureur de Mlle Blanche. + +Il avala donc l'amère pilule, et c'est avec l'accent d'une indulgence +toute paternelle qu'il dit: + +--Vous êtes jeune, mon cher Martial... + +Toujours agenouillé contre la porte murée, retenant son haleine, +l'oeil et l'oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues +jusqu'à la souffrance, le baron d'Escorval respira... + +--Vous n'avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de +Courtomieu d'un ton paterne, vous avez l'ardente générosité de votre +âge... Achevez donc votre entreprise, je n'y mettrai pas obstacle, +seulement songez que tout peut être découvert, et alors... + +--Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes +mesures sont bien prises... Avez-vous rencontré un soldat le long des +corridors? Non. C'est que mon père, sur ma prière, a réuni tous les +hommes de garde, même les factionnaires, sous prétexte de prescrire +des précautions exceptionnelles... Il leur parle en ce moment. Voilà +comment j'ai pu monter ici sans être aperçu... Nul ne me verra quand +je sortirai... Qui donc après l'évasion oserait me soupçonner!... + +--Si le baron s'évade, la justice se demandera qui l'a aidé... + +Martial riait. + +--Si la justice cherche, répondit-il, elle trouvera un coupable de +ma façon... Allez, j'ai tout prévu... Je n'avais qu'une personne à +craindre: vous. Un homme sûr vous a prié de ma part de me rejoindre +ici, vous êtes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester +neutre... je suis tranquille. Le baron sera en Piémont, respirant +l'air à pleins poumons, quand le soleil se lèvera. + +Il avait fini d'arranger les cordes, il prit la lanterne et continua +d'un ton léger: + +--Mais sortons... mon père ne peut éternellement haranguer les +soldats. + +--Cependant, insista M. de Courtomieu, vous ne m'avez pas dit... + +--Je vous dirai tout, mais ailleurs... venez, venez... + +Ils sortirent, la serrure et les verroux grincèrent, et alors le baron +se redressa. + +Toutes sortes d'idées contradictoires, de suppositions bizarres, de +doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit. + +Que contenait donc cette lettre?... Comment Chanlouineau ne s'en +était-il pas servi pour son propre salut?... Qui jamais eût cru +Martial si fidèle à une parole arrachée par des menaces?... Il +s'inquiétait surtout de la façon dont lui parviendraient les cordes. + +Mais c'était le moment d'agir, non de réfléchir... les barreaux +étaient énormes et il y en avait deux rangées... + +M. d'Escorval se mit à la besogne. + +Il avait jugé sa tâche difficile!... Elle l'était mille fois plus +qu'il ne l'avait soupçonné, il le reconnut tout d'abord. + +C'était la première fois qu'il se servait d'une lime, et il ne savait +comment la manoeuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le +fer, mais avec une lenteur désespérante, et bien plus en surface qu'en +profondeur. + +Et ce n'était pas tout... Quelques précautions que prit le baron, +chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaçait son +sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit!... il lui +paraissait impossible qu'on ne l'entendit pas, tant il lui semblait +formidable!... + +Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient +repris leur poste dans le corridor... + +Si faible, après vingt minutes, était le résultat, que le baron se +sentit envahi par un affreux découragement. + +Aurait-il seulement scié le premier rang de barreaux quand paraîtrait +le jour? De toute évidence, non. Dès lors, à quoi bon s'épuiser à +un travail inutile... Pourquoi ternir la dignité de sa mort par le +ridicule d'une évasion manquée?... + +Il hésitait, quand des pas nombreux s'arrêtèrent devant sa prison. Il +courut s'asseoir devant sa table. + +La porte s'ouvrit et un soldat entra, auquel un officier resté sur le +seuil dit: + +--Vous savez la consigne, caporal... défense de fermer l'oeil... Si le +prisonnier a besoin de quelque chose, appelez!... + +Le coeur de M. d'Escorval battait à rompre sa poitrine... Qui arrivait +là?... + +Les conseils de M. de Courtomieu l'avaient-ils donc emporté... +Martial, au contraire, lui envoyait un aide!... + +--Il s'agit de ne pas moisir ici! prononça le caporal, dès que la +porte fut refermée. + +M. d'Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c'était un ami, c'était +un secours, c'était la vie!... + +--Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m'a +dit comme cela: «Il y a un ami de «l'autre» qui est dans une fichue +situation, veux-tu lui donner un coup de main?...» J'ai répondu: +«présent» et me voilà!... + +Celui-là, à coup sûr, était un brave, le baron lui serra la main, et +d'une voix émue: + +--Merci, lui dit-il, merci à vous qui sans me connaître vous exposez, +pour me sauver, au plus terrible danger... + +Bavois haussa dédaigneusement les épaules. + +--Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus +cher que la vôtre... Si nous ne réussissons pas, on nous lavera la +tête avec le même plomb... Mais nous réussirons... Là-dessus, assez +causé!... + +Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer +et un litre d'eau-de-vie qu'il déposa sur le lit. + +Il prit ensuite la bougie; et à cinq ou six reprises il la fit passer +rapidement devant la fenêtre. + +--Que faites-vous?... demanda le baron surpris. + +--Je préviens vos amis que tout va bien. Ils sont là-bas, à nous +attendre, et tenez, voici qu'ils répondent... + +Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une +petite flamme très-vive, comme celle que produit une pincée de poudre. + +--Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons!... reste à +savoir où en sont les barreaux... + +--Je n'ai guère avancé la besogne, murmura M. d'Escorval... + +Le caporal s'approcha: + +--Vous pouvez même dire que vous ne l'avez pas avancée du tout, +fit-il, mais rassurez-vous... j'ai été armurier, et je sais manier une +lime... + +Le baron eût souhaité quelques éclaircissements; un laconique: +«Silence dans le rang!» fut tout ce qu'il obtint de son compagnon. + +Expansif en face d'une bouteille, l'honnête Bavois devenait dans les +grandes occasions «fort ménager de sa salive»--c'était son expression. + +S'il se taisait, c'est qu'il étudiait la situation, le fort et le +faible de l'entreprise, en homme qui sait que tout dépend de son +sang-froid. + +--Il s'agit de n'être ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en +tourmentant sa moustache grise. + +C'était plus aisé à concevoir qu'à réaliser. + +Et cependant, après un moment de réflexion, il ajouta: + +--Cela se peut. + +C'est qu'il avait plus d'un expédient dans son sac, le caporal. + +Ayant retiré le bouchon du litre d'eau-de-vie qu'il avait apporté, il +le fixa à l'extrémité d'une des limes et il enveloppa ensuite d'un +linge mouillé le manche de l'outil. + +--C'est ce qu'on appelle mettre une sourdine à son instrument!... +fit-il. + +Déjà il avait reconnu les barreaux; il se mit à les attaquer +énergiquement. + +Alors, on put reconnaître qu'il n'avait exagéré ni son savoir-faire ni +l'efficacité de ses précautions pour assourdir l'opération. + +Le fer, sous sa main habile et prompte, s'émiettait et s'entaillait à +miracle, et la limaille pleuvait sur l'appui de la fenêtre. + +Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant +épouvanté le baron. À peine eût-on dit le frottement de deux morceaux +de bois dur l'un contre l'autre... + +N'ayant rien à redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait songé +à se mettre à l'abri des regards... + +La porte de la chambre était percée d'un guichet et à tout moment +quelque factionnaire pouvait y mettre l'oeil. + +Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vêtement eût éveillé +des soupçons... le caporal avait trouvé mieux. + +Déplaçant la petite table de la prison, il y avait posé la lumière de +telle sorte que la fenêtre restait totalement dans l'ombre. + +De plus, il avait commandé au baron de s'asseoir, et lui remettant un +journal, il lui avait dit: + +--Lisez, monsieur, à haute voix, sans interruption, lisez jusqu'à ce +que vous me voyez cesser ma besogne... + +Comme cela, on pouvait défier les factionnaires du corridor... Ils +n'avaient qu'a venir!... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent à +leurs camarades: + +--Nous avons vu le condamné à mort... il est très-pâle et ses yeux +brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le +caporal Bavois est accoudé à la fenêtre, il ne doit pas s'amuser... + +La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement +suspect, s'il y en eût eu un... + +Et pendant que travaillait Bavois, M. d'Escorval lisait, lisait... + +Déjà il avait lu entièrement le journal et il venait de le +recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fenêtre, lui fit signe +de se reposer. + +--La moitié de la besogne est faite!... prononça-t-il tout bas. Les +barres de la première rangée sont coupées... + +--Ah!... comment reconnaîtrai-je jamais tant de dévouement!... murmura +le baron. + +--Là-dessus, motus!... interrompit Bavois d'un ton fâché. Quand +j'aurai filé avec vous, je serai condamné à mort et je ne saurai +où aller, car le régiment, voyez-vous, c'est tout ce que j'ai de +famille... Eh bien!... vous me donnerez chez vous place au feu et à la +chandelle, et je serai très-content!... + +Il dit, avala une large lampée d'eau-de-vie, et se remit à l'oeuvre +avec une ardeur nouvelle... + +Déjà le caporal avait fortement entamé un des barreaux de la +seconde rangée quand il fut interrompu par M. d'Escorval qui, sans +discontinuer sa lecture à haute voix, s'était approché de lui et le +tirait par un pan de sa longue capote. + +Vivement il se retourna. + +--Qu'y a-t-il?... + +--J'ai entendu un bruit singulier. + +--Où? + +--Dans la pièce à côté; où sont les cordes. + +Le digne Bavois n'étouffa qu'à demi un terrible juron. + +--Nom d'un tonnerre!... fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma +peau, on m'a promis de jouer franc jeu!... + +Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il +écouta... Rien, pas un mouvement. + +--C'est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez +le journal... + +Et lui-même reprit la lime... + +Ce fut d'ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout +était prêt pour l'évasion: les barreaux étaient sciés et les cordes +apportées par un trou pratiqué à la cloison étaient roulées au bas de +la fenêtre. + +L'instant décisif venu, Bavois avait placé la couverture du lit devant +le guichet de la porte et «encloué la serrure.» + +--Maintenant, dit-il au baron, du même ton qu'il prenait pour réciter +la théorie à ses recrues, à l'ordre, monsieur, et attention au +commandement. + +Et aussitôt, avec une parfaite liberté d'esprit, en décomposant bien, +comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment +l'évasion présentait deux opérations distinctes, consistant à gagner +d'abord l'étroit entablement situé au bas de la tour plate, pour +descendre de là jusqu'au pied du rocher à pic. + +L'abbé Midon, qui avait fort bien prévu cette circonstance, avait +remis à Martial deux cordes, dont l'une, celle qui devait servir pour +le rocher, était bien plus longue que l'autre. + +--Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait +Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu'à +l'entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse +corde et la pince... Et ne lâchez rien!... Si nous nous trouvions +démunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous +précipiter... Je ne serai pas long à vous aller rejoindre... Êtes-vous +prêt? + +M. d'Escorval leva les bras, la corde fut attachée et il se laissa +glisser entre les barreaux... + +D'où il était, la hauteur paraissait immense... + +En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit +personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient, +silencieuses, émues, toutes palpitantes... + +C'était Mme d'Escorval et Maurice, Marie-Anne, l'abbé Midon et quatre +officiers à demi-solde... + +La nuit, bien que sans lune, était fort claire, et d'où ils étaient +ils pouvaient voir quelque chose... + +Donc, lorsque quatre heures sonnèrent, ils aperçurent fort bien une +forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... C'était +le baron. Peu après, une autre forme suivit très-rapidement: c'était +Bavois... + +La moitié du périlleux trajet était accomplie... + +D'en bas, on voyait confusément deux ombres se mouvoir sur l'étroite +plate-forme... Le caporal et le baron réunissaient leurs forces pour +ficher solidement la pince dans une fente du rocher... + +Mais au bout d'un moment, une des ombres émergea du saillant, et tout +doucement, le long du rocher, glissa... + +Ce ne pouvait être que M. d'Escorval... Transportée de bonheur, sa +femme s'avançait les bras ouverts pour le recevoir... + +Malheureuse!... Un cri effroyable déchira la nuit... + +M. d'Escorval tombait d'une hauteur de cinquante pieds... il était +précipité... il s'écrasait au bas de la citadelle... La corde s'était +rompue... + +S'était-elle naturellement rompue?... + +Maurice qui en avait examiné le bout, s'écriait avec d'horribles +imprécations de vengeance et de haine, qu'ils étaient trahis, qu'on +s'était arrangé pour ne leur livrer qu'un cadavre... Que la corde +enfin, avait été coupée. + + + + +XXXI + + +Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin +funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l'arrêté +de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort +ou vif, une gratification de 20,000 francs. + +L'odieuse provocation s'adressait à de telles âmes. + +--Vingt mille francs, répétait-il, d'un air sombre, vingt sacs de +cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je +puiserais à même comme un richard!... Ah! je découvrirai Lacheneur, +fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la +récompense!... + +L'infamie du crime, le nom de traître et d'infâme qui lui en +reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui +et les siens ne l'arrêtèrent pas un instant. + +Il ne voyait, il ne pouvait voir qu'une seule chose... la prime, le +prix du sang... + +Le malheur est qu'il n'avait pour guider ses recherches, aucun indice, +même vague. + +Tout ce qu'on savait à Montaignac, c'était que le cheval de M. +Lacheneur avait été tué à la Croix-d'Arcy, on l'avait reconnu en +travers de la route. + +Mais on ignorait si M. Lacheneur avait été blessé ou s'il s'était tiré +sain et sauf de la mêlée. Avait-il gagné la frontière?... Était-il +allé demander un asile à quelque fermier de ses amis?... + +Donc Chupin se «mangeait le sang,» selon son expression, quand le jour +même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de +la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son +attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix +près de lui. + +Deux paysans vidaient une bouteille, et l'un d'eux, d'un certain âge, +racontait qu'il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à Mlle +Lacheneur des nouvelles de son père. + +Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement +dans les montagnes qui séparent l'arrondissement de Montaignac de +la Savoie. Il précisait l'endroit de la rencontre, c'était dans les +environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux. + +Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse +indiscrétion. À son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la +frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger. + +En quoi il se trompait. + +Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d'un cordon de +carabiniers royaux,--gendarmes du Piémont,--qui, ayant reçu des +ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables. + +Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés, +et encore, de l'autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et +emprisonné, en attendant les brèves formalités de l'extradition. + +Avec cette promptitude de coup d'oeil, trop souvent départie à des +scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu'il +pouvait tirer du renseignement. + +Mais il n'y avait pas une seconde à perdre. + +Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans +attendre sa monnaie il courut jusqu'à la citadelle, entra au poste et +demanda au sergent une plume et du papier... + +Le vieux maraudeur, d'ordinaire, écrivait péniblement; ce jour-là, il +ne lui fallut qu'un tour de main pour tracer ces quatre lignes: + +«_Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d'ordonner +que quelques soldats à cheval m'accompagnent pour le saisir._ + +«CHUPIN.» + +Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au +duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire. + +Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet... + +En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition +de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les +chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu'on ne soupçonnait +pas, comme tout le reste de la garnison, d'avoir fait des voeux pour +le succès du soulèvement... + +Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en +accorda un... Il l'enfourcha d'une jambe nerveuse, et prenant la tête +du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa +fortune sous les fers de sa bête... + +De ce billet, venait l'air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il +entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient +déjà l'évasion du baron d'Escorval. + +C'est parce qu'il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort +hasardées de son espion, qu'il s'était écrié dès la porte: + +--Par ma foi!... il faut convenir que ce Chupin est un limier +incomparable!... Grâce à lui... + +Alors, il avait aperçu Mlle Lacheneur et s'était arrêté court... + +Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n'étaient dans une +situation d'esprit à remarquer la phrase et l'interruption. + +Questionné, M. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la +vérité, et très-probablement M. Lacheneur eût été sauvé. + +Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée +fatale qu'ils ne sauraient fuir... + +Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lacheneur avait +perdu connaissance... + +Lorsqu'il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l'aube, le +carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux +cadavres qu'on n'était pas encore venu relever. + +Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la +mort qui avait trahi ses suprêmes désirs. + +S'il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par +le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu'il soit donné à un +homme d'endurer... mais il était désarmé. + +Force lui était donc d'accepter le châtiment de la vie qui lui était +laissée... + +Peut-être aussi, la voix de l'honneur lui cria-t-elle que se +soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une +insigne lâcheté... Si irréparable que paraisse le mal qu'on a fait, il +y a toujours à réparer. + +Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée!... +Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval, +et sans aide, ce n'était pas chose facile; outre que son pied était +resté engagé dans l'étrier, tous ses membres étaient à ce point +engourdis qu'à grand'peine il parvenait à se mouvoir. + +Il se dégagea cependant, et, s'étant dressé, il s'examina et se +palpa... + +Lui qui eût dû être tué dix fois, il n'avait d'autre blessure qu'un +coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du +coup de pied, remontait jusqu'au genou. + +Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se +baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu'il entendit sur la +route un bruit de pas... + +Il n'y avait pas à hésiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la +gauche de la Croix-d'Arcy... + +C'étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir +poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la +baïonnette dans les reins. + +Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une +vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets, +avec des lanières de cuir coupées aux fourniments. + +Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route, +Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces +prisonniers... + +Comment ne fut-il pas découvert lui-même?... Ce fut une grande chance. + +Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait +difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d'un de ces +détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant +les bois, fouillant les fermes et les villages. + +Cependant, il ne désespéra pas. + +Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait +fermement qu'il serait à l'abri de toutes les poursuites aussitôt +qu'il aurait atteint les premières gorges. + +Il se mit donc courageusement en route... + +Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours +précédents qui maintenant l'écrasaient, sans sa blessure dont il ne +pouvait arrêter le sang... + +Il avait arraché un échalas à une vigne, et s'en servant en guise de +béquille, il se traînait plutôt qu'il ne marchait, restant sous bois +tant qu'il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés +quand il avait à traverser un espace découvert. + +À tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales, +un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la +faim. + +Il y avait trente heures qu'il n'avait rien pris et il se sentait +défaillir de besoin. + +Bientôt, la torture devint si intolérable, qu'il se sentit prêt à tout +braver pour y mettre un terme. + +À une portée de fusil, il apercevait les toits d'un petit hameau; il +résolut de s'y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison +par le jardin... + +Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres +sèches, quand il entendit un roulement de tambour... + +Instinctivement il s'aplatit derrière le petit mur. + +Mais ce n'était qu'un de ces «bans» comme en battent les crieurs de +village pour amasser le monde. + +Aussitôt après une voix s'éleva, claire et perçante, qui arrivait +très-distincte à M. Lacheneur. + +Elle disait: + +«C'est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac +promettent de donner une récompense de vingt mille livres--vous +m'entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles!--à qui +livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n'est-ce +pas?... Il serait mort que la gratification serait la même: vingt +mille francs!... On paiera comptant... en or.» + +D'un bond, Lacheneur s'était dressé, fou d'épouvante et d'horreur... + +Lui qui s'était cru à bout d'énergie, il trouva des forces +surnaturelles pour courir, pour fuir... + +Sa tête était mise à prix... Cette horrible pensée le transportait de +cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées. + +De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter +des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l'infâme +récompense. + +Où aller, maintenant, qu'il était comme un vivant appât offert à la +trahison et à la cupidité!... À quelle créature humaine se confier!... +À quel toit demander un abri!... + +Et mort, il vaudrait encore une fortune. + +Quand il serait tombé d'inanition et d'épuisement sous quelque +buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie +de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs. + +Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la +sépulture. + +Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac. + +Il irait droit aux autorités et dirait: + +«Voici le corps de Lacheneur... comptez l'argent de la prime!...» + +Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même +n'a pu le dire. + +Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de +Charves, ayant aperçu deux hommes qui s'étaient levés à son approche +et qui fuyaient; il les appela d'une voix terrible: + +--Eh! vous autres!... voulez-vous mille pistoles chacun?... Je suis +Lacheneur. + +Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut +deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et +qu'il avait eu bien de la peine à enrôler. + +Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine +d'eau-de-vie. + +--Prenez... dirent-ils au pauvre affamé. + +Ils s'étaient assis près de lui, sur l'herbe, et pendant qu'il +mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés, +on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils +espéraient gagner les États sardes, grâce à un guide qui les attendait +à un endroit convenu... + +Lacheneur leur tendit la main. + +--Je suis donc sauvé, dit-il. Faible et blessé comme je le suis, je +périssais si je restais seul... + +Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue. + +--Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d'un air sombre, +car c'est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez +trompés, monsieur Lacheneur!... + +Il n'osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes +l'écrasait. + +--Bast!... qu'il vienne tout de même, fit l'autre paysan, avec un +regard étrange. + +Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq +de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière... + +Mais cette longue route ne s'était pas faite sans d'amers reproches, +sans les plus cruelles récriminations. + +Pressé de questions par ses compagnons, l'esprit affaissé comme le +corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l'inanité des promesses +dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu'il avait dit que +Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l'Empire +devaient se trouver à Montaignac, et c'était là un monstrueux +mensonge. Il confessa qu'il avait donné le signal du soulèvement sans +chance de succès, sans moyens d'action, en s'en remettant presque au +hasard. Enfin, il avoua qu'il n'y avait de réel que sa haine, la haine +implacable qu'il avait vouée aux Sairmeuse... + +Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la +marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des +précipices qu'ils côtoyaient. + +--Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c'est pour ses haines à +lui qu'il a fait battre et massacrer le monde, qu'il nous ruine et +qu'il nous perd... on verra! + +Les fugitifs arrivaient à la première maison qu'ils eussent vue sur le +territoire sarde. + +C'était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg +de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain. + +Ils frappèrent, sans s'inquiéter de l'heure--il était plus de minuit. +On leur ouvrit et ils demandèrent qu'on leur préparât à souper. + +Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l'effort +d'une marche si pénible, déclara qu'il ne souperait pas. + +Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l'auberge, et +s'endormit... + +C'était, depuis qu'ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois +que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs +impressions. + +La même idée leur était venue. + +Ils avaient pensé qu'en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur +grâce. + +Certes, ils n'eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou +de l'argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie +contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une +trahison... + +--D'ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils. + +Ils décidèrent donc que dès qu'ils auraient soupé ils iraient à +Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais. + +Mais ils devaient être devancés. + +Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui +avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la +délation. + +Cet homme était l'aubergiste Balstain. + +En apprenant le nom de l'hôte qui dormait sans défiance sous son +toit, le vertige de l'or le saisit. Il ne dit qu'un mot à sa femme et +s'échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes. + +Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent. + +Pour monter leur courage jusqu'à l'abominable action qu'ils allaient +commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant. + +Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la +secousse, se leva. + +La femme de l'aubergiste était seule dans la première pièce. + +--Où sont mes amis?... demanda-t-il vivement, où est votre mari?... + +Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses... +N'en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant: + +--Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous... vous êtes trahi!... + +Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l'oeil une +arme pour se défendre, une issue pour fuir. + +Il avait pu se croire abandonné; mais trahi... non, jamais. + +--Qui donc m'a vendu?... fit-il d'une voix étranglée. + +--Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là, à cette table. + +--Impossible, madame, impossible!... + +C'est qu'il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les +espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas +les croire capables de le livrer ignoblement pour de l'argent. + +--Cependant, poursuivait la femme de l'aubergiste, toujours à genoux, +ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous +dénoncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie +rachèterait la leur... Ils vont pour sûr ramener les gendarmes!... +Pourquoi faut-il que j'aie encore cette honte d'avouer que mon mari, +lui aussi, est allé vous vendre... + +Lacheneur comprenait maintenant!... Et ce suprême malheur, après tant +de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie. + +De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s'affaissa sur une +chaise en murmurant: + +--Qu'ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas +d'ici!... C'est trop disputer une misérable existence. + +Mais la femme du traître s'était relevée, et elle s'attachait +obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le +tirait, elle l'eût porté si elle en eût eu la force. + +--Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence +extraordinaire... Partez, sauvez-vous!... Je ne veux pas que vous +soyez pris ici, cela nous porterait malheur! + +Ébranlé par ces adjurations violentes, l'instinct de la conservation +reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s'avança jusque sur le seuil +de l'auberge. + +La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les +ténèbres. + +--Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider à +travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n'y a point +de routes, où les sentiers sont à peine frayés... + +D'un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le +tournant comme un aveugle qu'on remet en son chemin: + +--Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Dieu +vous protège!... Adieu! + +Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la +femme était rentrée dans l'auberge et avait refermé la porte. + +Il s'éloigna donc, soutenu par l'excitation d'une fièvre terrible, et +durant de longues heures il marcha... Il n'avait pas tardé à perdre +la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la +frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches, +tombant parfois et se relevant meurtri... + +Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c'est ce qu'il +est difficile d'expliquer. + +Ce qui est sûr, c'est qu'il s'égara complètement, et le soleil était +déjà bien haut sur l'horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces +mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait. + +C'était un petit berger qui s'en allait, chassant quatre chèvres, et +qui, effrayé de l'aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa +d'abord d'approcher. + +Une pièce de monnaie l'attira pourtant. + +--Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la +chaîne, et juste sur la ligne de la frontière... Ici est la France, là +c'est la Savoie... + +--Et quel est le village le plus proche?... + +--Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du côté de la France, +Saint-Pavin... + +Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s'était pas +éloigné d'une lieue de l'auberge de Balstain... + +Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis, +délibérant... + +À quoi bon!... Les infortunés voués à la mort choisissent-ils?... +Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l'abîme où ils +doivent rouler!... + +Il se souvint des carabiniers royaux dont l'avait menacé la femme de +l'aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit +les pentes roides qui le ramenaient en France. + +Il venait d'entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant +une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui +filait assise au soleil. + +Péniblement il se traîna jusqu'à elle, et d'une voix expirante il lui +demanda l'hospitalité. + +À la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue +et de sang, la jolie paysanne s'était levée, plus surprise évidemment +qu'effrayée. + +Elle l'examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses +traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à +profusion sur toute cette frontière... + +--Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu'on cherche partout et +dont on promet deux mille pistoles!... + +Lacheneur tressaillit. + +--Eh bien! oui, répondit-il après un moment de silence, je suis +Lacheneur... Livrez-moi si vous voulez... mais, par pitié, donnez-moi +un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos... + +À ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d'horreur +et de dégoût. + +--Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle... Ah! vous ne connaissez pas +les Antoine!... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre +lit, pendant que je préparerai des oeufs au lard... Quand mon mari +sera rentré, nous aviserons... + +La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un +robuste montagnard à l'oeil ouvert et franc... + +En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit +affreusement. + +--Malheureuse!... dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l'homme +chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera +rasée!... + +Lacheneur se leva frissonnant. + +Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime +promise à l'infamie, il ignorait de quelles terribles peines on +menaçait les gens d'honneur. + +--Je me retire, monsieur, prononça-t-il. + +Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l'épaule de son +hôte, le força à se rasseoir. + +--Ce n'est point pour vous chasser que j'ai parlé, monsieur, dit-il. +Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu'à ce que je trouve un moyen +de pourvoir à votre sûreté... + +La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l'accent de la +passion la plus vive: + +--Ah! tu es un brave homme, Antoine! s'écria-t-elle. + +Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte +restée ouverte: + +--Veille, dit-il. + +M. Lacheneur put croire que la destinée enfin se lassait. + +--Je dois vous avouer, monsieur, reprit l'honnête montagnard, que +vous sauver ne sera pas facile... Les promesses d'argent ont mis +en mouvement tous les mauvais gueux du pays... On vous sait aux +environs... Un gredin d'aubergiste a passé la frontière tout exprès +pour vous dénoncer aux gendarmes français... + +--Balstain. + +--Oui, Balstain, et il vous cherche... Ce n'est pas tout. Comme je +traversais Saint-Pavin, remontant ici, j'ai vu arriver huit soldats +à cheval, guidés par un paysan à cheval comme eux... Ils ont déclaré +qu'ils vous savaient caché dans le village et ils se sont mis à +visiter toutes les maisons... + +Ces soldats n'étaient autres que les chasseurs de Montaignac confiés à +Chupin par le duc de Sairmeuse. + +Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine. + +Cette besogne n'était certes pas de leur goût, mais ils étaient +surveillés de près par le sous-officier qui les commandait. + +Ce sous-officier n'était pas un méchant homme, mais il avait été, +le long de la route, endoctriné par Chupin, lequel avait poussé +l'impudence jusqu'à lui promettre l'épaulette, au nom de M. de +Sairmeuse, si les investigations étaient couronnées de succès. + +Antoine, cependant, exposait à M. Lacheneur ses espérances et ses +craintes. + +--Épuisé et blessé comme vous l'êtes, lui disait-il, vous ne serez +pas en état d'entreprendre une longue marche avant quinze jours... +Jusque-là il faut vous cacher... Je connais, par bonheur, une retraite +sûre, à deux portées de fusil dans la montagne... Je vous y conduirai, +de nuit, avec des provisions pour une semaine... + +Un cri étouffé de sa femme l'interrompit. + +Il se retourna, et l'aperçut toute défaillante, appuyée au montant de +la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier +qui de Saint-Pavin conduisait à la cabane. + +Elle disait: + +--Les soldats!... ils viennent! + +Plus prompts que la pensée, Lacheneur et l'honnête montagnard se +précipitèrent vers la porte, allongeant la tête pour voir sans se +montrer. + +La jeune femme n'avait dit que trop vrai. + +Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement, +embarrassés qu'ils étaient par leurs lourdes bottes éperonnées, mais +obstinément. + +En avant marchait Chupin, qui de l'exemple, de la voix et du geste les +animait. + +Une parole imprudente de ce petit berger qu'il avait questionné +venait, il n'y avait pas vingt minutes, de décider du sort de M. +Lacheneur. + +Revenu à Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef +des conjurés, cet enfant avait dit au hasard: + +--Je l'ai rencontré, moi, sur «les hauts,» il m'a demandé son chemin, +et je l'ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des +Antoine. + +Et, à l'appui de son dire, il montrait fièrement la pièce blanche que +«le monsieur» lui avait donnée. + +--Du coup, s'était écrié Chupin transporté, nous tenons notre homme! +En route, camarades!... + +Et maintenant, le petit détachement n'était pas à plus de deux cents +pas de la maison où le proscrit avait trouvé asile... + +Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait +dans leurs yeux. + +Ils voyaient leur hôte irrémissiblement perdu. + +--Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le +faut... + +--Oui, il le faut!... répéta le mari d'un air sombre. On me tuera +avant de porter la main sur mon hôte, dans ma maison!... + +--S'il se cachait dans le grenier, derrière les bottes de paille... + +--On le trouverait... Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil +gredin qui les mène doit avoir le flair d'un chien de chasse. + +Il s'interrompit, pour prendre un parti, et vivement: + +--Venez, monsieur!... dit-il, sautons par la fenêtre de derrière et +gagnons la montagne... On nous verra... qu'importe!... Ces cavaliers +à pied ne doivent pas être lestes... Si vous ne pouvez pas courir, je +vous porterai... On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on +nous manquera... + +--Et votre femme?... fit Lacheneur. + +L'honnête montagnard frissonna, mais il dit: + +--Elle nous rejoindra. + +Lacheneur lui prit la main qu'il serra avec un attendrissement dont il +ne cherchait ni à se cacher ni à se défendre. + +--Ah!... vous êtes de braves gens!... dit-il, et Dieu vous +récompensera de votre pitié pour le pauvre proscrit... Mais vous +avez trop fait déjà... Je serais le plus lâche des hommes si je vous +exposais inutilement... Je ne puis plus, je ne veux plus être sauvé. + +Il attira à lui la jeune femme qui sanglotait, et l'embrassant sur le +front: + +--J'ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme +vous, généreuse et fière... Pauvre Marie-Anne!... Qu'est-elle devenue, +elle que j'ai impitoyablement sacrifiée à mes rancunes?... Allez! il +ne faut pas me plaindre, quoi qu'il m'arrive... je l'ai mérité. + +Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct. +Lacheneur se redressa, rassemblant pour l'heure décisive toute +l'énergie dont son âme altière était capable... + +--Restez!... commanda-t-il à Antoine et à sa femme. Moi, je sors, je +ne veux pas qu'on m'arrête chez vous. + +Il sortit, en disant cela, d'un pas ferme, le front haut, le regard +calme et assuré. + +Les soldats arrivaient. + +--Holà!... leur cria-t-il d'une voix forte, c'est Lacheneur que vous +cherchez, n'est-ce pas?... Me voici!... Je me rends. + +Pas une acclamation ne répondit. + +La mort qui planait au-dessus de sa tête imprimait à sa personne une +si imposante majesté, que les soldats s'arrêtèrent frappés de respect. + +Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin. + +Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le +coeur du misérable, et blême, tremblant, éperdu, il essayait de se +dissimuler derrière les soldats. + +Lacheneur marcha droit à lui. + +--C'est donc toi qui me vends, Chupin, prononça-t-il. Tu n'as pas +oublié, je le vois bien, que souvent, l'hiver, Marie-Anne a rempli ta +huche vide... et tu te venges!... + +Le vieux maraudeur était écrasé, on eût dit qu'il allait tomber à +genoux. + +Maintenant qu'il avait trahi, il comprenait ce qu'est la trahison... + +--Va!... dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang, +mais il ne te portera pas bonheur!... traître!... + +Mais déjà Chupin, s'indignant de sa faiblesse, relevait la tête, +s'efforçant de secouer la frayeur qui l'envahissait. + +--Vous avez conspiré contre le roi, dit-il, je n'ai fait que mon +devoir en vous dénonçant. + +Et se retournant vers les soldats: + +--Quant à vous, camarades, soyez sûr que monseigneur le duc de +Sairmeuse vous témoignera sa satisfaction... + +On avait lié les poignets de Lacheneur, et la petite troupe +s'apprêtait à redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant +de sueur, hors d'haleine, la tête nue... + +Il faisait presque nuit déjà, cependant M. Lacheneur reconnut +Balstain. + +Dès qu'il fut à portée de la voix: + +--Ah!... vous le tenez!... s'écria-t-il en montrant le prisonnier... +C'est à moi que revient la prime... C'est moi qui l'ai dénoncé +le premier, de l'autre côté de la frontière, les carabiniers de +Saint-Jean-de-Coche en témoigneront... Il devait être pris cette nuit, +chez moi, mais il a profité de mon absence, le gueux, le scélérat!... +pour séduire ma femme et s'évader... Quand je suis revenu avec les +carabiniers, il était parti... Ma femme est au lit, de la correction +que je lui ai administrée... Et moi, depuis seize heures, je suis les +traces de ce bandit!... + +Il s'exprimait avec une violence et une volubilité extraordinaires, la +cupidité déçue le jetait hors de soi; il était comme fou, en songeant +que de sa délation il ne recueillait que l'infamie. + +--Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez +valoir près des autorités... + +--Comment, si j'ai des droits!... interrompit Balstain; qui donc me +les conteste? + +Il promenait autour de lui des regards menaçants; il reconnut Chupin. + +--Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c'est toi qui as +découvert le brigand... + +--Oui! c'est moi qui ai deviné sa retraite. + +--Tu mens, imposteur!... vociférait l'aubergiste, tu mens!... + +Les soldats ne bougeaient pas; cette scène les vengea des dégoûts de +l'après-midi. + +--Du reste, poursuivait Balstain, avec l'emphase des hommes de son +pays, que peut-on attendre d'un vil coquin tel que Chupin!... Chacun +ne sait-il pas que dix fois au moins il a été obligé de quitter la +France pour ses crimes... Où te réfugiais-tu quand tu passais la +frontière, Chupin?... Dans ma maison, dans l'auberge de l'honnête +Balstain... On t'y cachait et on t'y nourrissait. Combien de fois +t'ai-je sauvé de la potence et des galères?... Je n'ai pas compté. Et +pour me récompenser, tu me voles mon bien, tu t'empares de cet homme +qui était à moi!... + +--Il est fou!... répétait le vieux maraudeur ahuri, il est fou!... + +Alors l'aubergiste changea de tactique. + +--Si du moins tu étais raisonnable, reprit-il... Voyons, Chupin, un +bon mouvement, pour un vieil ami... Part à deux, hein! veux-tu?... +Non... tu me réponds non... Que veux-tu donc me donner, compère?... Le +tiers?... c'est trop!... Le quart alors?... + +Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient +ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l'instant d'avant il +les avait vus éviter son contact avec une visible horreur. + +Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux +soldats: + +--Ah ça!... allons-nous coucher ici!... + +Un éclair d'implacable haine flamboya dans l'oeil du Piémontais. + +Il tira très-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec +le signe de la croix: + +--Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d'une voix éclatante, et vous, +bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment... Que je sois damné si +jamais je me sers d'un couteau à mes repas avant d'avoir enfoncé celui +que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole! + +Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche. + +Mais le vieux maraudeur n'était plus le même. Rien ne lui restait de +son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes +sortes de pensées comme jamais il n'en avait eues, assailli par les +plus sinistres pressentiments. + +Un serment comme celui de Balstain, et de la part d'un tel homme, +c'était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du +moins la certitude d'une tentative prochaine d'assassinat... + +Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le +détachement coucher à Saint-Pavin, comme c'était convenu. Il lui +tardait de s'éloigner. + +Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher +une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit. + +Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué +à la citadelle de Montaignac. + +Nul ne semblait s'y douter qu'en ce moment même, M. d'Escorval et le +caporal Bavois travaillaient à leur évasion. + + + + +XXXII + + +Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau +s'abandonnait au plus affreux désespoir. + +Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée. + +N'avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une +entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur. + +Tant qu'il l'avait attendue, tant qu'elle avait été là, il ne songeait +qu'au succès de sa ruse... Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce +que diraient les gardiens. + +--Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n'était après tout +qu'un misérable fanfaron... Nous l'avons entendu implorer sa grâce à +genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices. + +La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de +lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur. + +Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de +réhabilitation. + +--On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du +peloton d'exécution, si je pâlis et si je tremble!... + +Il était dans ces dispositions, quand sa porte s'ouvrit livrant +passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper +Mlle Lacheneur, venait s'informer des résultats de sa visite. + +--Eh bien! mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux. + +--Sortez! cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon!... + +Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s'esquiva prestement, +effrayé et surtout fort surpris du changement. + +--Quel redoutable et féroce scélérat! dit-il au gardien, il serait +peut-être prudent de lui mettre la camisole de force... + +Ah!... il n'en était pas besoin. L'héroïque paysan venait de se +laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible +fièvre de l'angoisse qui vieillit un homme en une nuit. + +Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l'arme qu'il venait de +mettre entre ses mains?... + +S'il l'espérait, c'est qu'il songeait qu'elle aurait pour conseil et +pour guide un homme dont l'expérience lui inspirait une confiance +absolue: l'abbé Midon. + +--Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura +peur... + +En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était +certes au-dessus de sa condition, mais elle n'était pas assez +raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de +Sairmeuse. + +Ce brouillon, écrit par lui en un moment d'abandon et d'aveuglement, +fut presque sans influence sur les déterminations de Martial. + +Il parut s'en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père, +mais au fond il considérait la menace comme puérile. + +Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance. + +D'autres causes eussent décidé Martial: la difficulté et le danger de +l'entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver. + +Déjà, à cette époque, il n'y avait que l'impossible capable de tenter +cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d'émotions. + +Sauver la vie du baron d'Escorval, un ennemi, presque sur les marches +de l'échafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur +d'une femme qu'il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui +parut digne de lui... + +Quelle occasion, d'ailleurs, pour l'exercice des facultés de son +sang-froid, de diplomatie et de finesse qu'il s'accordait!... + +Il fallait jouer son père, c'était aisé; il le joua. + +Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c'était difficile; il crut +l'avoir joué. + +Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles +contradictions, et il se consumait d'anxiété. + +C'est avec joie qu'il eût consenti à subir la torture avant de +recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches +de Marie-Anne. + +Que faisait-elle?... Comment savoir?... + +Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il +appela ses gardiens et s'efforça de les faire causer. Sa raison lui +disait bien que ces gens n'étaient pas plus instruits que lui-même, +qu'on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu'on résolût... +n'importe!... + +La retraite battit... puis l'appel du soir... puis l'extinction des +feux... + +Après, rien, le silence... + +L'oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un +effort surhumain d'attention, Chanlouineau écoutait. + +Il lui semblait que si de façon ou d'autre le baron d'Escorval +recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe... +Ceux qu'il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de +reconnaissance... + +Un peu après deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand +mouvement dans les corridors, on courait, on s'appelait, on agitait +des trousseaux de clefs, des portes s'ouvraient et se refermaient... + +Le corridor s'éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des +lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur, +entraîné par des soldats. + +Lacheneur!... Était-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il +se disait que ce ne pouvait être là qu'une vision de la fièvre qui +brûlait son cerveau. + +Un peu plus tard il entendit un cri déchirant... Mais qu'avait de +surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort +suaient l'agonie de cette effroyable nuit qui précède l'exécution... + +Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la +fenêtre. Chanlouineau désespéra. + +--C'est fini, murmura-t-il, la lettre a été inutile!... + +Pauvre généreux garçon... Son coeur eût bondi de joie s'il eût pu +jeter un coup d'oeil dans la cour de la citadelle... + +Il y avait plus d'une heure qu'on avait sonné le réveil, les cavaliers +achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne, +de celles qui apportent au marché leur beurre et leurs oeufs, se +présentèrent au poste. + +Elles racontaient que passant le long des rochers à pic de la tour +plate, elles venaient d'apercevoir une longue corde qui pendait. + +Une corde!... Un des condamnés s'était donc évadé!... + +On courut à la chambre du baron d'Escorval... elle était vide. + +Le baron s'était enfui, entraînant l'homme qui lui avait été donné +pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers. + +La stupeur fut grande et aussi l'indignation... mais la frayeur fut +plus grande encore... + +Il n'était pas un des officiers de service qui ne frémit en songeant à +sa responsabilité, qui ne vît presque sa carrière brisée. + +Qu'allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de +Courtomieu, bien autrement redouté avec ses façons froides et polies? +Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut dépêché. + +Bientôt ils parurent, accompagnés de Martial, enflammés, en apparence, +d'une effroyable colère, tout à fait propre, en vérité, à écarter tout +soupçon de connivence de leur part. + +M. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi. + +Il jurait, injuriait, accusait, menaçait, et s'en prenait à tout le +monde. + +Il avait commencé par faire mettre en prison tous les factionnaires, +jusqu'à plus ample informé, et il parlait de demander la destitution +en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers. + +--Quant à ce misérable Bavois, criait-il aux soldats, quant à ce +lâche déserteur, il sera fusillé dès qu'on l'aura repris... et on le +reprendra, comptez-y!... + +On avait espéré calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant +l'arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait osé +l'éveiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle. + +Ce lui fut seulement une occasion d'exalter les mérites du traître. + +--Celui qui a découvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le +sieur Escorval. Qu'on aille me chercher Chupin!... + +Plus calme, M. de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre, +disait-il, le «grand coupable» sous la main de la justice. + +Il expédiait des courriers dans toutes les directions, et faisait +porter avis de l'événement dans les localités voisines. + +Ses commandements étaient précis et brefs: surveiller la frontière, +soumettre les voyageurs à un examen sévère, pratiquer de nombreuses +visites domiciliaires, répandre à profusion le signalement du sieur +Escorval. + +Avant tout, il avait donné l'ordre de rechercher et d'arrêter le sieur +Midon, ancien curé de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils. + +Mais parmi tous les officiers présents, il y en avait un, c'était +un vieux lieutenant décoré, que le ton du duc de Sairmeuse avait +profondément blessé. + +Il s'avança, d'un air sombre, en disant que tout cela sans doute était +bel et bien, mais que le plus pressé était de procéder à une enquête +qui, en faisant connaître les moyens d'évasion, révélerait peut-être +les complices. + +À ce simple mot: enquête, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de +Courtomieu n'avaient été maîtres d'un imperceptible tressaillement. + +Pouvaient-ils ignorer à combien peu tient le secret des trames les +mieux ourdies! + +Que fallait-il, ici, pour dégager la vérité des apparences +mensongères? Une précaution négligée, un puéril détail, un mot, un +geste, un rien... + +Ils tremblèrent que cet officier ne fût un homme d'une perspicacité +supérieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins, +avait des présomptions qu'il était impatient de vérifier. + +Non, le vieux lieutenant n'avait aucun soupçon, il avait parlé ainsi +au hasard, uniquement pour exhaler son mécontentement. Même son +intelligence était si peu subtile qu'il ne remarqua pas le rapide coup +d'oeil qu'échangèrent le marquis et le duc. + +Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussitôt: + +--Je suis de l'avis du lieutenant, prononça-t-il avec une politesse +trop étudiée pour n'être pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une +enquête... cela est aussi ingénieusement pensé que bien dit. + +Le vieil officier décoré tourna le dos en mâchonnant un juron. + +--Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son père et cet +autre pékin mériteraient... mais il faut vivre!... + +À s'avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien +qu'il ne courait pas le moindre risque. + +À qui revenait le soin des investigations?... Au duc et au marquis. +Ils étaient donc, en vérité, un peu naïfs de s'inquiéter. Ne +resteraient-ils pas seuls juges de ce qu'il serait opportun de taire +ou de révéler, et complètement maîtres de cacher ce qui serait de +nature à trahir leur connivence?... + +Ils se mirent donc à l'oeuvre immédiatement, avec un empressement qui +eût fait évanouir les doutes, s'il y en eût eu parmi les assistants. + +Mais qui donc se fût avisé de concevoir des doutes!... + +Le succès de la comédie était d'autant plus certain que la fuite du +baron d'Escorval paraissait menacer sérieusement les intérêts de ceux +qui l'avaient favorisée. + +Les détails de l'évasion, Martial pensait les connaître aussi +exactement que les évadés eux-mêmes... Il était l'auteur, s'ils +avaient été les acteurs du drame de la nuit. + +Il s'abusait, il ne tarda pas à se l'avouer. + +L'enquête, dès les premiers pas, révéla des circonstances qui lui +parurent inexplicables. + +Il était clair, et la disposition des lieux le démontrait, que pour +recouvrer leur liberté, le baron d'Escorval et le caporal Bavois +avaient eu à accomplir deux descentes successives. + +Ils avaient dû, d'abord, descendre de la fenêtre de la prison jusque +sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait +ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu'au bas des +rochers à pic. + +Pour réaliser cette double opération, et les prisonniers l'avaient +réalisée, puisqu'ils s'étaient échappés, deux cordes leur étaient +indispensables. Martial les avait apportées, on eût dû les retrouver. + +Eh bien! on n'en retrouvait qu'une, celle que les paysannes avaient +aperçue, pendant de la saillie où elle était accrochée à une pince de +fer. + +De la fenêtre à la saillie, point de corde... + +Ce fait sauta aux yeux de tout le monde. + +--Voilà qui est extraordinaire! murmura Martial devenu pensif. + +--Tout à fait bizarre!... approuva M. de Courtomieu. + +--Comment diable s'y sont-ils pris pour arriver de la fenêtre du +cachot à cette étroite corniche?... + +--C'est ce qui ne se comprend pas... + +Martial allait trouver une bien autre occasion de s'étonner. + +Ayant examiné la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde +descente, il reconnut qu'elle n'était pas d'un seul morceau. On avait +noué bout à bout les deux cordes qu'il avait apportées... La plus +grosse évidemment ne s'était pas trouvée assez longue. + +Comment cela se faisait-il?... Le duc avait-il donc mal évalué la +hauteur du rocher?... l'abbé Midon avait-il mal pris ses mesures?... + +Il aunait cette grosse corde de l'oeil, et positivement il lui +semblait qu'elle avait été raccourci... elle lui avait paru avoir un +bon tiers en plus, pendant qu'on la lui roulait autour du corps pour +l'entrer dans la citadelle. + +--Il sera survenu quelque accident imprévu, disait-il à son père et au +marquis de Courtomieu; mais lequel?... + +--Eh!... que nous importe? répondait le marquis; vous avez la lettre +compromettante, n'est-ce pas?... + +Mais Martial était de ces esprits qui ne sauraient rester en repos +tant qu'ils sont en face d'un problème à résoudre. + +Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le +bas des rochers. + +Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang. + +--Un des prisonniers est tombé, fit Martial vivement, et s'est +dangereusement blessé! + +--Par ma foi!... s'écria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se +serait brisé les os que j'en serais ravi. + +Martial rougit, et regardant fixement son père: + +--Je suppose, monsieur, prononça-t-il froidement, que vous ne pensez +pas un mot de ce que vous dites... Nous nous sommes engagés sur +l'honneur de notre nom à sauver M. le baron d'Escorval, s'il +s'était tué ce serait un malheur pour nous, monsieur, un très grand +malheur!... + +Quand son fils prenait ce ton hautain et glacé, le duc ne trouvait +rien à répondre; il s'en indignait, mais c'était plus fort que lui. + +--Bast!... fit M. de Courtomieu, si ce coquin-là s'était seulement +blessé, nous le saurions... + +Ce fut l'opinion de Chupin qui, mandé par le duc, venait d'arriver. + +Mais le vieux maraudeur, si loquace d'ordinaire et si empressé, +répondit brièvement, et, chose étrange, n'offrit point ses services. + +De son imperturbable assurance, de son impudence familière, de son +sourire obséquieux et bas, rien ne restait. + +Son oeil trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le +tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la +détresse de son âme... + +Si visible était le changement, que M. de Sairmeuse le remarqua. + +--Quelle mésaventure t'est arrivée, maître Chupin? demanda-t-il. + +--Il est arrivé, répondit d'une voix rauque l'ancien braconnier, que +pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m'ont jeté de +la boue et des pierres... Je courais, ils me poursuivaient en criant: +Traître!... Infâme!... + +Ses poings se crispaient dans le vide, comme s'il eût médité quelque +vengeance, et il ajouta: + +--Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l'évasion du +baron et ils se réjouissent. + +Hélas!... cette joie des habitants de Montaignac devait être de courte +durée. + +Ce jour était désigné pour l'exécution des condamnés à mort. + +Jugés par un conseil de guerre, ils devaient être passés par les +armes. + +C'était un vendredi. + +À midi, les portes furent fermées et les troupes prirent les armes. + +L'impression fut profonde, terrible, quand les funèbres roulements des +tambours annoncèrent les préparatifs de l'épouvantable holocauste. + +La consternation et une sorte d'épouvante se répandirent dans la +ville; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous +les quartiers; les rues devinrent désertes et bientôt on put voir +chaque habitant fermer ses fenêtres et ses portes... + +Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle +s'ouvrirent et donnèrent passage à quatorze condamnés, qui +s'avancèrent lentement, accompagnés chacun d'un prêtre... + +Quatorze!... Pris de remords et d'effroi au dernier moment, M. de +Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l'exécution de six +condamnés, et en ce moment même, un courrier emportait vers Paris six +demandes de grâce, signées par la commission militaire. + +Chanlouineau n'était pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la +clémence royale... + +Tiré de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait +été inutile, il comptait avec une poignante anxiété les condamnés... + +Il y eut un moment où ses regards eurent une telle expression +d'angoisse, que le prêtre qui l'accompagnait se pencha vers lui en +murmurant: + +--Qui cherchez-vous des yeux, mon fils?... + +--Le baron d'Escorval. + +--Il s'est évadé cette nuit. + +--Ah!... je mourrai donc content!... s'écria l'héroïque paysan. + +Il mourut sans pâlir, comme il se l'était promis, calme et fier, le +nom de Marie-Anne sur les lèvres... + + + + +XXXIII + +Eh bien!... il y eut une femme, une jeune fille, que n'émurent ni ne +touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre. + +Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au +milieu d'une population en deuil; ses yeux si beaux restèrent secs +pendant que coulaient tant de pleurs. + +Fille d'un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable +dictature, elle n'essaya pas d'arracher au bourreau un seul des +malheureux qui furent jetés à la commission militaire. + +On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin!... Voilà le crime que +Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier... + +Elle n'avait dû qu'à l'intercession de Marie-Anne, de n'être pas +retenue prisonnière. Voilà ce qu'il était au-dessus de ses forces de +pardonner. + +Aussi, est-ce avec l'exagération du ressentiment que le lendemain, +en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu'elle +appelait «ses humiliations,» l'incroyable arrogance de la fille de +Lacheneur et l'épouvantable brutalité des paysans. + +Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à +déposer contre le baron d'Escorval, elle répondit froidement: + +--Je crois que c'est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu'il soit +pénible. + +Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa +déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et +son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause. + +Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut +sincère. + +Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c'était le +baron d'Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de +Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l'opinion. + +Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens, +venait de l'habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner +Maurice que par son prénom. + +En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M. +d'Escorval, c'est qu'il s'agissait du baron. + +Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa +jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche, +Mlle de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde +indifférence. + +Elle voulait qu'il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens +de rien, comme ces pauvres paysans, n'était capable de troubler la +sérénité de son orgueil. + +On ne l'entendit pas adresser une seule question. + +Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de +son âme, Mlle de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui +faisait verser tant de larmes et tant de sang. + +Marie-Anne n'était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le +tourbillon des événements!... + +--Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai +vite fait oublier cette effrontée qui l'avait ensorcelé. + +Chimères!... Le charme s'était évanoui qui avait fait flotter indécise +la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de +Lacheneur. + +Surpris d'abord par les grâces pénétrantes de Mlle Blanche, il avait +fini par distinguer l'expérience cruelle et la profondeur de calcul +dissimulées sous les apparences d'une adorable candeur. + +Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la +pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités +féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse +Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu'éloignement. + +Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais +uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son +caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous +détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par +désoeuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu'il sentait +bien que Marie-Anne était perdue pour lui. + +Enfin, il se disait qu'il y avait eu parole échangée entre le duc de +Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que +Mlle Blanche était sa fiancée... + +Était-ce la peine de rompre des engagements publics?... Ne faudrait-il +pas finir par se marier un jour?... Pourquoi ne se pas marier ainsi +qu'il était convenu! Autant épouser Mlle de Courtomieu que toute +autre, puisqu'il était sûr que la seule femme qu'il eût aimée, la +seule qu'il pût aimer, ne serait jamais sienne. + +Froid et maître de lui près d'elle, et certain qu'il resterait de +même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l'amour, +avec cette perfection et ce charme que n'atteint jamais, cela est +triste à dire, un sentiment vrai. + +Son amour-propre, bien qu'il ne fût point fat, y trouvait son compte, +et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en +contradiction ses actes et ses pensées. + +Mais pendant qu'il paraissait ne s'occuper que de son mariage, tandis +qu'il berçait Mlle Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus +doux projets d'avenir, il ne s'inquiétait que du baron d'Escorval. + +Qu'étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal +Bavois?... Qu'étaient devenus tous ceux qui étaient allés les +attendre,--Martial le savait,--au bas du rocher, Mme d'Escorval et +Marie-Anne, l'abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la +demi-solde?... + +C'était donc dix personnes en tout qui s'étaient enfuies. + +Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu +disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans +seulement avoir été aperçues... + +--Ah! il n'y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté +supérieure... je reconnais la main du prêtre... + +L'habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par +M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une +fiévreuse activité. + +Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu'y +pouvaient-ils?... + +Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se +passionnent tout d'abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de +leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l'encontre de +leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni +même se dispenser de le louer. + +Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si +le baron d'Escorval et Bavois étaient repris. + +Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté? +Évidemment, non. Ils n'étaient certains que de la complicité de +Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais +c'était assez pour tout perdre. + +Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines. + +Un seul témoin déclarait que, le matin de l'évasion, au petit jour, il +avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d'une dizaine de +personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre. + +Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage +faisait frémir Martial. + +Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de +l'enquête. + +Tous les soldats de service la nuit de l'évasion ayant été interrogés, +voici ce que l'un d'eux avait déclaré: + +--«J'étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers +deux heures et demie, après qu'on eût écroué Lacheneur, je vis venir +à moi un officier. Il me donna le mot d'ordre, naturellement je le +laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre +voisine de celle où était enfermé M. d'Escorval et en est ressorti au +bout de cinq minutes...» + +--«Reconnaîtriez-vous cet officier?» avait-on demandé à ce +factionnaire. + +Et il avait répondu: + +--«Non, parce qu'il avait un manteau dont le collet était relevé +jusqu'à ses yeux.» + +Quel pouvait être ce mystérieux officier? qu'était-il allé faire dans +la chambre où les cordes avaient été déposées?... + +Martial se mettait l'esprit à la torture sans trouver une réponse à +ces deux questions. + +Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet. + +--Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison +des adhérents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui +se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois, +venait savoir si on avait besoin d'un coup de main. + +C'était une explication et plausible même: cependant elle ne pouvait +satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette +affaire un secret qui irritait sa curiosité. + +--Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d'Escorval n'ait +pas daigné me faire savoir qu'il est en sûreté!... Le service que je +lui ai rendu valait bien cette attention. + +Si obsédante devint son inquiétude, qu'il résolut de recourir à +l'adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance +extrême. + +Mais n'obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur. + +Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui +l'avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse. + +Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout +seul, dans une grande chambre du premier étage. + +La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu'au jour, le plus +souvent, on l'entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis +imaginaires. + +Cependant il n'osa pas résister à l'ordre que lui porta un soldat de +planton, d'avoir à se rendre sur-le-champ à l'hôtel de Sairmeuse. + +--Je veux savoir ce qu'est devenu le baron d'Escorval, lui demanda +Martial à brûle-pourpoint. + +Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et +une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues. + +--La police de Montaignac est là, répondit-il d'un ton bourru, pour +contenter la curiosité de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de +la police... + +Était-ce sérieux?... N'attendait-il pas plutôt qu'on eût intéressé sa +cupidité? Martial le pensa. + +--Tu n'auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te +paierai bien... + +Mais voilà qu'à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans +son oeil l'éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur. + +--Si c'est pour me tenter encore que vous m'avez fait venir, +s'écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge. + +--Qu'est-ce à dire, drôle!... + +Cette interruption, le vieux maraudeur ne l'entendit même pas; il +poursuivait avec une violence croissante: + +--On m'avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la +bonne cause... je l'ai livré et on me traite comme si j'avais commis +le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage +et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas... +On m'appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on +trinquait tout de même avec moi!... Aujourd'hui que j'ai deux +mille pistoles, on se sauve de moi comme d'une bête venimeuse. Si +j'approche, on recule; quand j'entre quelque part, on sort... + +Le souvenir des injures qu'il avait subies lui était si cruel qu'il +paraissait véritablement hors de soi. + +--Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j'ai commise, +ignoble et abominable?... Alors pourquoi M. le duc me l'a-t-il +proposée?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente +pas, comme cela, le pauvre monde avec de l'argent. Ai-je bien agi, au +contraire?... Alors qu'on fasse des lois pour me protéger... + +C'était un esprit troublé qu'il fallait rassurer, Martial le comprit. + +--Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M. +d'Escorval pour le dénoncer, loin de là... Je désire seulement que tu +te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son +passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche... + +À ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême. + +--Vous voulez donc me faire assassiner! s'écria-t-il en pensant à +Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche!... + +Et pris d'une sorte de panique, il s'enfuit. Martial était stupéfait. + +--On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu'il a +fait. + +Il n'eût pas été le seul en tout cas. + +Déjà M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher +mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les +proportions mensongères données au soulèvement. + +L'ivresse d'ambition qui les avait saisis au premier moment s'étant +dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux +calculs. + +Ils s'accusaient réciproquement de la précipitation fatale des juges, +de l'oubli de toute procédure, de l'injustice de l'arrêt rendu. + +Chacun prétendait rejeter sur l'autre et le sang versé et l'exécration +publique. + +Du moins, espéraient-ils obtenir la grâce des six condamnés dont ils +avaient suspendu l'exécution. + +Ils ne l'obtinrent pas. + +Une nuit, un courrier arriva à Montaignac, qui apportait de Paris +cette laconique dépêche: + +«Les vingt-et-un condamnés doivent être exécutés.» + +Quoi qu'eût pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres +entraîné par M. Decazes, ministre de la police, avait décidé que les +grâces devaient être rejetées... + +Cette dépêche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu. +Ils savaient mieux que personne combien peu méritaient la mort ces +pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils +savaient, cela était prouvé et public, que de ces six condamnés deux +n'avaient pris aucune part au complot. + +Que faire? + +Martial voulait que son père résignât son autorité, le duc n'eut pas +ce courage. + +M. de Courtomieu l'emporta. Il disait que tout cela était bien +fâcheux, mais que le vin étant tiré il fallait le boire, qu'on ne +pouvait se déjuger sans s'attirer une disgrâce éclatante. + +C'est pourquoi, le lendemain, les funèbres roulements du tambour se +firent encore une fois entendre, et les six condamnés--dont deux +reconnus innocents--furent conduits sous les murs de la citadelle et +fusillés à la place même où, sept jours auparavant, étaient tombés les +quatorze malheureux qui les avaient précédés dans la mort... + +Et cependant l'organisateur du complot n'était pas jugé encore. + +Enfermé dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur +était tombé dans un morne engourdissement qui dura autant que sa +détention. Âme et corps, il était brisé. + +Une seule fois, on vit remonter un peu de sang à son visage pâli, le +matin où le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l'interroger. + +--C'est vous qui m'avez amené là où je suis, dit-il, Dieu nous voit et +nous juge!... + +Malheureux homme!... ses fautes avaient été grandes, son châtiment fut +terrible. + +Il avait sacrifié ses enfants aux rancunes de son orgueil blessé; il +n'eut pas cette consolation suprême de les serrer sur son coeur et +d'obtenir leur pardon avant de mourir... + +Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pensée de son fils et +de sa fille, et telle était l'horreur de la situation qu'il avait +faite, qu'il n'osait demander ce qu'ils étaient devenus. + +À la seule pitié d'un geôlier, il dut d'apprendre qu'on était sans +nouvelles aucunes de Jean et qu'on croyait Marie-Anne passée à +l'étranger avec la famille d'Escorval. + +Renvoyé devant la Cour prévôtale, Lacheneur fut calme et digne pendant +les débats. Loin de marchander sa vie, il répondit avec la plus +entière franchise. Il n'accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses +complices. + +Condamné à avoir la tête tranchée, il fut conduit à la mort le +lendemain qui était le jour du marché de Montaignac. + +Malgré la pluie, il voulut faire le trajet à pied. Arrivé à +l'échafaud, il gravit les degrés d'un pas ferme, et de lui-même +s'étendit sur la planche fatale.... + +Quelques secondes après, le soulèvement du 4 mars comptait sa +vingt-et-unième victime. + +Et le soir même, des officiers à la demi-solde s'en allaient racontant +partout que des récompenses magnifiques venaient d'être accordées +au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu'ils allaient +marier leurs enfants à la fin de la semaine. + + + + +XXXIV + + +Que Martial de Sairmeuse épousât Mlle Blanche de Courtomieu, il n'y +avait rien là qui dût surprendre les habitants de Montaignac. + +Mais en répandant, comme toute fraîche, cette vieille nouvelle, le +soir même de l'exécution de Lacheneur, les officiers à la demi-solde +savaient bien tout ce qu'il en rejaillirait d'odieux sur deux hommes +qui étaient devenus le point de mire de leur haine. + +Ils prévoyaient l'irritant rapprochement qui de lui-même naîtrait dans +les cervelles les plus bornées. + +Dieu sait pourtant que M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse +s'efforçaient alors d'atténuer, autant qu'il était en eux, l'horreur +de leur conduite. + +Des cent et quelques révoltés détenus à la citadelle, dix-huit ou +vingt au plus furent mis en jugement et frappés de peines légères. Les +autres furent relâchés. + +Le major Carini lui-même, le chef des conjurés de la ville, qui avait +fait le sacrifice de sa vie, s'entendit avec surprise condamner à deux +ans de prison. + +Mais il est de ces crimes que rien n'efface ni n'atténue. L'opinion +attribua à la peur la soudaine indulgence du duc et du marquis... + +On les exécrait pour leurs cruautés, on les méprisa pour ce qu'on +appelait leur lâcheté. + +Eux ne savaient rien de tout cela, et ils pressaient le mariage de +leurs enfants, sans se douter qu'on le considérait comme un odieux +défi. + +La cérémonie avait été fixée au 17 avril, et il avait été décidé que +la noce aurait lieu au château de Sairmeuse, transformé à grands frais +en un palais féerique. + +C'est dans l'église du petit village de Sairmeuse, par la plus belle +journée du monde, que ce mariage fut béni par le curé qui avait +remplacé le pauvre abbé Midon. + +À la fin de l'allocution emphatique qu'il adressa aux «jeunes époux,» +il prononça ces paroles qu'il croyait prophétiques: + +--Vous serez, vous devez être heureux!... + +Qui n'eût cru comme lui? Ne réunissaient-ils pas, ces beaux jeunes +gens, si nobles et si riches, toutes les conditions qui semblent +devoir faire le bonheur!... + +Et cependant, si une joie dissimulée éclatait dans les yeux de la +nouvelle marquise de Sairmeuse, les observateurs remarquèrent la +préoccupation du mari. On eût dit qu'il faisait effort pour écarter +des pensées sinistres. + +C'est qu'en ce moment, où sa jeune femme se suspendait radieuse +et fière à son bras, le souvenir de Marie-Anne lui revenait, plus +palpitant, plus obstiné que jamais. + +Qu'était-elle devenue, qu'on ne l'avait pas vue lors de l'exécution +de Lacheneur? Courageuse comme il la savait, il se disait que si elle +n'avait pas paru, c'est qu'elle n'avait rien su... + +Ah!... s'il eût été aimé d'elle, oui, véritablement il se fût cru +heureux... Tandis que maintenant, il était lié pour la vie à une femme +qu'il n'aimait point... + +Au dîner, cependant, il réussit à secouer la tristesse qui l'avait +envahi, et quand les convives se levèrent de table pour se répandre +dans les salons, il avait presque oublié ses noirs pressentiments. + +Il se levait, à son tour, quand un domestique mystérieusement +s'approcha de lui. + +--On demande M. le marquis en bas, dit ce valet à voix basse. + +--Qui?... + +--Un jeune paysan qui n'a pas voulu se nommer. + +--Un jour de mariage, il faut donner audience à tout le monde, fit +Martial. + +Et souriant et gai, il descendit. + +Dans le vestibule, encombré de plantes rares et d'arbustes, un jeune +homme était debout, fort pâle, dont les yeux avaient l'éclat de la +fièvre. + +En le reconnaissant, Martial ne put retenir une exclamation de +stupeur. + +--Jean Lacheneur!... fit-il... imprudent!... + +Le jeune homme s'avança. + +--Vous vous étiez cru délivré de moi, prononça-t-il d'un ton amer. +Dans le fait, je suis revenu de loin... mais vous pouvez encore me +faire prendre par vos gens... + +La figure de Martial s'empourpra sous l'insulte, mais il resta calme. + +--Que me voulez-vous? demanda-t-il froidement. + +Jean tira de sa veste un pli cacheté. + +--Vous remettre ceci, répondit-il, de la part de Maurice d'Escorval. + +D'une main fiévreuse, Martial rompit le cachet. Il lut la lettre d'un +coup d'oeil, pâlit comme pour mourir, chancela et ne dit qu'un mot: + +--Infamie!... + +--Que dois-je dire à Maurice? insista Jean. Que comptez-vous faire? + +Grâce à un prodige d'énergie, Martial avait dompté sa défaillance. Il +parut réfléchir dix secondes, puis tout à coup saisissant le bras de +Jean, il l'entraîna vers l'escalier en disant: + +--Venez... je le veux... vous allez voir... + +En trois minutes d'absence, les traits de Martial s'étaient à ce point +décomposés qu'il n'y eut qu'un cri, quand il reparut au salon, une +lettre ouverte d'une main, traînant de l'autre un jeune paysan que +personne ne reconnaissait. + +--Où est mon père?... demanda-t-il d'une voix affreusement altérée, où +est le marquis de Courtomieu?... + +Le duc et le marquis étaient près de Mme Blanche, dans un petit salon, +au bout de la grande galerie. + +Martial y courut, suivi par un tourbillon d'invités qui, pressentant +quelque scène très-grave, tenaient à n'en pas perdre une syllabe. + +Il alla droit à M. de Courtomieu, debout près de la cheminée, et lui +tendant la lettre de Maurice: + +--Lisez!... dit-il d'un ton terrible. + +M. de Courtomieu obéit, et aussitôt il devint livide, le papier +trembla dans sa main, ses yeux se voilèrent, et il fut obligé de +s'appuyer au marbre pour ne pas tomber. + +--Je ne comprends pas, bégayait-il, non, je ne vois pas... + +Le duc de Sairmeuse et Mme Blanche s'avancèrent vivement. + +--Qu'est-ce?... demandèrent-ils ensemble, qu'arrive-t-il? + +D'un geste rapide, Martial arracha la lettre des mains du marquis de +Courtomieu, et s'adressant à son père: + +--Écoutez ce qu'on m'écrit, fit-il. + +Il y avait là trois cents personnes, et cependant le silence +s'établit, si profond et si solennel, que la voix du jeune marquis de +Sairmeuse s'entendit jusqu'à l'extrémité de la galerie pendant qu'il +lisait: + +«Monsieur le marquis, + +«En échange de dix lignes qui pouvaient vous perdre, vous nous aviez +promis sur l'honneur de votre nom, la vie du baron d'Escorval. + +«Vous lui avez, en effet, porté des cordes pour qu'il puisse s'évader, +mais d'avance, sans qu'il y parût rien, elles avaient été coupées, et +mon père a été précipité du haut des roches de la citadelle. + +«Vous avez forfait à l'honneur, Monsieur, et souillé votre nom d'un +opprobre ineffaçable. Tant qu'une goutte de sang me restera dans les +veines, par tous moyens, je poursuivrai la vengeance de votre lâche et +vile trahison. + +En me tuant, vous échapperiez il est vrai à la flétrissure que je vous +réserve... Consentez à vous battre avec moi... Dois-je vous attendre +demain sur les landes de la Rèche?... À quelle heure? Avec quelles +armes?... + +«Si vous êtes le dernier des hommes, vous pouvez me donner rendez-vous +et envoyer des gendarmes qui m'arrêteront. C'est un moyen. + +«MAURICE D'ESCORVAL.» + +Le duc de Sairmeuse était désespéré. Il voyait le secret de l'évasion +du baron livré... c'était sa fortune politique renversée. + +--Malheureux, disait-il à son fils, malheureux!... tu nous perds!... + +Martial n'avait pas seulement paru l'entendre. Quand il eut terminé: + +--Eh bien?... demanda-t-il au marquis de Courtomieu. + +--Je continue à ne pas comprendre... dit froidement le vieux +gentilhomme, qui avait eu le temps de se remettre. + +Martial eut un si terrible mouvement, que tout le monde crut qu'il +allait frapper cet homme qui était son beau-père depuis quelques +heures. + +--Eh bien!... moi, je comprends!... s'écria-t-il. Je sais maintenant +qui était cet officier qui s'est introduit dans la chambre où j'avais +déposé les cordes... et je sais ce qu'il y allait faire! + +Il avait froissé la lettre de Maurice entre ses mains, il la lança au +visage de M. de Courtomieu, en disant: + +--Voilà votre salaire... lâche! + +Ainsi atteint, le baron s'affaissa sur un fauteuil, et déjà Martial +sortait entraînant Jean Lacheneur, quand sa jeune femme éperdue lui +barra le passage. + +--Vous ne sortirez pas, s'écria-t-elle exaspérée, je ne le veux +pas!... Où allez-vous?... Rejoindre la soeur de ce jeune homme, que je +reconnais maintenant!... Vous courez retrouver votre maîtresse... + +Hors de soi, Martial repoussa sa femme... + +--Malheureuse, fit-il, vous osez insulter la plus noble et la plus +pure des femmes... Eh bien!... oui, je vais retrouver Marie-Anne... +Adieu!... + +Et il passa... + + + + +XXXV + + +Étroite était la saillie de rocher où avaient dû prendre pied en +fuyant le baron d'Escorval et le caporal Bavois. + +À son point le plus large, elle ne mesurait pas plus d'un mètre et +demi. + +Elle était extrêmement inégale, en outre, glissante, toute rugueuse, +et coupée de fissures et de crevasses. + +S'y tenir debout, en plein jour, avec le mur de la tour plate derrière +soi, et devant un précipice, eût été considéré comme une grave +imprudence. + +À plus forte raison était-il périlleux de laisser glisser de là, en +pleine nuit, un homme attaché à l'extrémité d'une longue corde. + +Aussi, avant de hasarder la descente du baron, l'honnête Bavois +avait-il pris toutes les précautions possibles pour n'être pas +entraîné par le poids qu'il aurait à soutenir. + +Sa pince de fer logée solidement dans une fente, servit à son pied de +point d'appui, il s'assit solidement sur ses jarrets, le buste bien en +arrière, et c'est seulement quand il fut bien sûr de sa position qu'il +dit au baron: + +--J'y suis, et ferme... laissez-vous couler, bourgeois!... + +La corde rompant tout à coup, le baron tombant, l'effort devenant +inutile, le brave caporal fut lancé violemment contre le mur de la +tour, et rejeté en avant par le contre-coup. + +Sans son inaltérable sang-froid, c'en était fait de lui... + +Pendant plus d'une minute, tout le haut de son corps fut suspendu +au-dessus de l'abîme où venait de rouler M. d'Escorval, et ses bras se +crispèrent dans le vide. + +Un mouvement brusque, et il était précipité. + +Mais il eut cette puissance de volonté merveilleuse de ne tenter +aucun effort violent. Prudemment, mais avec une énergie obstinée, il +s'accrocha des genoux et du bout des pieds aux aspérités du roc, ses +mains cherchèrent un point d'appui, il obliqua doucement, et enfin +reprit plante... + +Il était temps, car une crampe lui vint, si violente qu'il fut +contraint de s'asseoir. + +Que le baron se fut tué sur le coup, c'est ce dont il ne doutait +pas... Mais cette catastrophe ne pouvait troubler l'intelligence de ce +vieux soldat, qui, aux jours de bataille, avait eu tant de camarades +emportés à ses côtés par le brutal. + +Ce qui le confondait, c'était que la corde se fût rompue au raz de sa +main... une corde si grosse, qu'on eût jugée, à la voir, solide assez +pour supporter dix fois le poids du corps du baron. + +Comme il ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir le point de rupture, +Bavois promena son doigt dessus, et à son inexprimable étonnement, il +le trouva lisse... + +Point de filaments, point de brins de chanvre, comme après un +arrachement... la section était nette. + +Le caporal comprit, comme Maurice avait compris en bas, et il lâcha +son plus effroyable juron. + +--Cent millions de tonnerres!... Les canailles ont coupé la corde!... + +Et un souvenir qui ne remontait pas à quatre heures lui revenant: + +--Voilà donc, pensa-t-il, la cause du bruit qu'avait entendu ce pauvre +baron dans la chambre à côté!... Et moi qui lui disais: «Bast! c'est +les rats!» + +Cependant il songea qu'il avait un moyen simple de vérifier +l'exactitude de ses conjectures. Il passa la corde sur la pince et +tira dessus de toutes ses forces et par saccades... Elle se rompit en +trois endroits. + +Cette découverte consterna le vieux soldat. + +--Vous voici dans de beaux draps, caporal, grommela-t-il. + +Une partie de la corde était tombée avec le malheureux baron, et il +était clair que tous les morceaux réunis ne suffiraient pas pour +atteindre le bas du rocher. + +De cette saillie isolée, il était impossible de gagner le terre-plein +de la citadelle. + +Avec ce rapide coup d'oeil des gens d'exécution, l'honnête Bavois +envisagea la situation sous toutes ses faces, et il la vit désespérée. + +--Allons, murmura-t-il, vous êtes f...lambé, caporal, il n'y a pas à +dire mon bel ami! Au jour, on arrive et on trouve vide la prison du +baron... On met le nez à la fenêtre, et on vous aperçoit ici, comme un +saint de pierre sur son piédestal... Naturellement, on vous repêche, +on vous juge, on vous condamne, et on vous mène faire un tour dans les +fossés de la citadelle... Portez armes!... Apprêtez armes!... Joue!... +Feu!... Et voilà l'histoire. + +Il s'arrêta court... Une idée lui venait vague encore, indécise, qu'il +sentait devoir être une idée de salut. + +Elle lui venait en regardant et en touchant la corde qui lui avait +servi à descendre de la prison sur la saillie, et qui, solidement +attachée aux barreaux, pendait le long du mur. + +--Si vous aviez cette corde, qui pend là, inutile, caporal, reprit-il, +vous l'ajouteriez aux morceaux de celle-ci, et vous vous laisseriez +glisser jusqu'au bas du rocher... Monter la chercher est possible... +mais comment redescendre sans qu'elle soit accrochée solidement là +haut?... + +Il chercha et trouva, et il poursuivit, se parlant à soi-même, comme +s'il y eût eu deux Bavois en un seul; l'un prompt à la conception, +l'autre un peu borné, à qui il était indispensable de tout expliquer +par le menu. + +--Attention au commandement, caporal, disait-il... Vous allez me +raboutir les cinq morceaux de la corde coupée que voici, vous les +attachez à votre ceinture et vous remontez à la prison à la force du +poignet... Hein! que dites-vous?... Que l'ascension est raide et qu'un +escalier avec tapis vaudrait mieux que cette ficelle qui pend! Vous +n'êtes pas dégoûté, caporal!... Donc, vous grimpez, et vous voici dans +la chambre. Qu'y faites-vous? Presque rien. Vous détachez la corde +fixée à la fenêtre, vous la nouez à celle-ci, et le tout vous +donne quatre-vingts bons pieds de chanvre tordu... Alors, au lieu +d'assujettir cette longue corde à demeure, vous la passez à cheval +autour d'un barreau intact, elle se trouve ainsi doublée, et une fois +de retour ici, vous n'avez qu'à tirer un des bouts pour la dépasser là +haut... Est-ce compris? + +C'était si bien compris que vingt minutes plus tard le caporal +était revenu sur l'étroite corniche, ayant accompli la difficile et +audacieuse opération qu'il avait imaginée... + +Non sans efforts inouïs, par exemple, non sans s'être mis les mains et +les genoux en sang. + +Mais il avait réussi à dépasser la corde, mais il était certain +maintenant de s'échapper. + +Il riait, oui, il riait de bon coeur, de ce rire muet qui lui était +habituel. + +L'anxiété, puis la joie lui avaient fait oublier M. d'Escorval; le +souvenir qui lui en revint, lui fut douloureux comme un remords. + +--Pauvre homme, murmura-t-il.... Je sauverai ma vieille peau qui +n'intéresse personne, je n'ai pas pu sauver sa vie... Sans doute à +cette heure, ses amis l'ont emporté... + +Il s'était penché au-dessus de l'abîme, en disant ces mots... il se +demanda s'il n'était pas pris d'un éblouissement. + +Tout au fond, il lui semblait distinguer une petite lumière qui allait +et venait... + +Qu'était-il donc arrivé? + +Bien évidemment il avait fallu quelque raison d'une gravité +extraordinaire, impossible à concevoir pour décider les amis du baron +d'Escorval, des hommes intelligents, à allumer une lumière qui, vue +des fenêtres de la citadelle, trahissait leur présence et les perdait. + +Mais les minutes étaient trop précieuses pour que le caporal Bavois +les gaspillât en stériles conjectures. + +--Mieux vaut descendre en deux temps, prononça-t-il à haute voix, +comme pour fouetter son courage... Allons, caporal, mon ami, crachez +dans vos mains, et en avant... en route!... + +Tout en parlant ainsi, le vieux soldat s'était couché à plat ventre +sur l'étroite corniche, et il reculait lentement vers l'abîme, +assurant de toutes ses forces, après la corde, ses mains et ses +genoux. + +L'âme était forte, mais la chair frissonnait... Marcher sur une +batterie avait toujours paru une plaisanterie au digne caporal; mais +affronter un péril inconnu, mais suspendre sa vie à une corde... +diable!... + +Quelques gouttes de sueur perlèrent à la racine de ses cheveux, quand +il sentit que la moitié de son corps avait dépassé le bord du rocher, +qu'il se trouvait absolument en équilibre et que le plus faible +mouvement le lançait dans l'espace... + +Ce mouvement il le fit, en murmurant: + +--S'il y a un Dieu pour les honnêtes gens, qu'il ouvre l'oeil, c'est +l'instant!... + +Le Dieu des honnêtes gens veillait. + +Bavois arriva en bas trop vite, les mains et les genoux affreusement +déchirés, mais sain et sauf. + +Il tomba comme une masse, et le choc, lorsqu'il toucha terre, fut si +rude qu'il lui arracha une plainte rauque, comme un mugissement de +bête assommée. + +Durant plus d'une minute, il demeura à terre, ahuri, étourdi. + +Quand il se releva, deux hommes qu'il reconnut pour des officiers à +demi-solde, le saisirent par les poignets, les serrant à les briser... + +--Eh!... doucement, fit-il, pas de bêtises, c'est moi, Bavois!... + +Ceux qui le tenaient ne le lâchèrent pas. + +--Comment se fait-il, demanda l'un d'eux, d'un ton de menace, que le +baron d'Escorval ait été précipité et que vous ayez réussi à descendre +ensuite?... + +Le vieux soldat avait trop d'expérience pour ne pas comprendre toute +la portée de cette humiliante question. + +La douleur et l'indignation qu'il en ressentit, lui donnèrent la force +de se dégager. + +--Mille tonnerres!... s'écria-t-il, je passerais pour un traître, +moi!... Non, ce n'est pas possible... écoutez-moi. + +Et aussitôt, rapidement et avec une surprenante précision, il raconta +tous les détails de l'évasion, sa douleur, ses angoisses, et quels +obstacles en apparence insurmontables il avait su vaincre. + +Il n'avait pas besoin de tant se débattre. L'entendre c'était le +croire... + +Les officiers lui tendirent la main, sincèrement affligés d'avoir +froissé un tel homme, si digne d'estime et si dévoué. + +--Vous nous excuserez, caporal, dirent-ils tristement, le malheur rend +défiant et injuste, et nous sommes malheureux... + +--Il n'y a pas d'offense, mes officiers, grogna-t-il... Si je m'étais +défié, moi, le pauvre M. d'Escorval... un ami de «l'autre,» mille +tonnerres!... serait encore de ce monde! + +--Le baron respire encore, caporal, dit un des officiers. + +Cela tenait si bien du prodige, que Bavois parut un moment confondu. + +--Ah!... s'il ne fallait que donner un de mes bras pour le sauver!... +s'écria-t-il enfin. + +--S'il peut être sauvé, il le sera, mon ami... Ce brave prêtre que +vous voyez là, est, parait-il, un fameux médecin... Il examine, en +ce moment, les blessures affreuses de M. d'Escorval... C'est sur son +ordre que nous nous sommes procuré et que nous avons allumé cette +bougie qui, d'un instant à l'autre, peut nous mettre tous nos ennemis +sur les bras... mais il n'y avait pas à balancer... + +Bavois regardait de tous ses yeux, mais vainement. De sa place, il ne +distinguait qu'un groupe confus, à quelques pas. + +--Je voudrais bien voir le pauvre homme?... demanda-t-il tristement. + +--Approchez, mon brave, ne craignez rien, avancez!... + +Il s'avança, et à la lueur tremblante d'une bougie que tenait +Marie-Anne, il vit un spectacle qui le remua, lui qui pourtant, plus +d'une fois, avait fait la «corvée du champ de bataille.» + +Le baron était étendu à terre, tout de son long, sur le dos, la tête +appuyée sur les genoux de Mme d'Escorval... + +Il n'était pas défiguré; la tête n'avait point porté dans la chute, +mais il était pâle comme la mort même, et ses yeux étaient fermés... + +Par intervalles, une convulsion le secouait, il râlait, et alors une +gorgée de sang sortait de sa bouche, glissait le long de ses lèvres et +coulait jusque sur sa poitrine... + +Ses vêtements avaient été hachés, littéralement, et on voyait que tout +son corps n'était pour ainsi dire qu'une effroyable plaie. + +Agenouillé près du blessé, l'abbé Midon, avec une dextérité admirable, +étanchait le sang et fixait des bandes qui provenaient du linge de +toutes les personnes présentes. + +Maurice et un officier à la demi-solde l'aidaient. + +--Ah! si je tenais le gredin qui a coupé la corde, murmurait le +caporal violemment ému; mais patience, je le retrouverai... + +--Vous le connaissez?... + +--Que trop! + +Il se tut; l'abbé Midon venait déterminer tout ce qu'il était possible +de faire là, et il haussait un peu le blessé sur les genoux de Mme +d'Escorval. + +Ce mouvement arracha au malheureux un gémissement qui trahissait +des souffrances atroces. Il ouvrit les yeux et balbutia quelques +paroles... c'étaient les premières. + +--Firmin!... murmura-t-il, Firmin!... + +C'était le nom d'un secrétaire qu'avait eu le baron autrefois, qui +lui avait été absolument dévoué, mais qui était mort depuis plusieurs +années. + +Le baron n'avait donc pas sa raison, qu'il appelait ce mort!... + +Il avait du moins un sentiment vague de son horrible situation, car il +ajouta d'une voix étouffée, à peine distincte: + +--Ah!... que je souffre!... Firmin, je ne veux pas tomber vivant entre +les mains du marquis de Courtomieu... Tu m'achèveras plutôt... tu +entends, je te l'ordonne... + +Et ce fut tout: ses yeux se refermèrent, et sa tête qu'il avait +soulevée retomba inerte. On put croire qu'il venait de rendre le +dernier soupir. + +Les officiers le crurent, et c'est avec une poignante anxiété qu'ils +entraînèrent l'abbé Midon à quelques pas de Mme d'Escorval. + +--Est-ce fini, monsieur le curé? demandèrent-ils; espérez-vous +encore?... + +Le prêtre hocha tristement la tête, et du doigt montrant le ciel: + +--J'espère en Dieu!... prononça-t-il. + +L'heure, le lieu, l'émotion de l'horrible catastrophe, le danger +présent, les menaces de l'avenir, tout se réunissait pour donner aux +paroles du prêtre une saisissante solennité. + +Si vive fut l'impression, que pendant plus d'une minute les officiers +à demi-solde demeurèrent silencieux, remués profondément, eux, de +vieux soldats, dont tant de scènes sanglantes avaient dû émousser la +sensibilité. + +Maurice qui s'approcha, suivi du caporal Bavois, les rendit au +sentiment de l'implacable réalité. + +--Ne devons-nous pas nous hâter d'emporter mon père, monsieur +l'abbé? demanda-t-il. Ne faut-il pas qu'avant ce soir nous soyons en +Piémont?... + +--Oui!... s'écrièrent les officiers, partons! + +Mais le prêtre ne bougea pas, et d'une voix triste: + +--Essayer de transporter M. d'Escorval de l'autre côté de la +frontière, serait le tuer, prononça-t-il. + +Cela semblait si bien un arrêt de mort que tous frémirent. + +--Que faire, mon Dieu!... balbutia Maurice, quel parti prendre! + +Pas une voix ne s'éleva. Il était clair que du prêtre seul on +attendait une idée de salut. + +Lui réfléchissait, et ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il reprit: + +--À une heure et demie d'ici, au-delà de la Croix-d'Arcy, habite un +paysan dont je puis répondre, un nommé Poignot, qui a été autrefois le +métayer de M. Lacheneur. Il exploite maintenant, avec l'aide de ses +trois fils, une ferme assez vaste. Nous allons nous procurer un +brancard et porter M. d'Escorval chez cet honnête homme. + +--Quoi!... monsieur le curé, interrompit un des officiers, vous voulez +que nous cherchions un brancard à cette heure aux environs! + +--Il le faut. + +--Mais cela ne va pas manquer d'éveiller des soupçons. + +--Assurément. + +--La police de Montaignac nous suivra à la piste. + +--J'y compte bien. + +--Le baron sera repris... + +--Non. + +L'abbé s'exprimait de ce ton bref et impérieux de l'homme qui +assumant toute la responsabilité d'une situation, veut être obéi sans +discussion. + +--Une fois le baron déposé chez Poignot, reprit-il, l'un de vous, +messieurs, prendra sur le brancard la place du blessé, les autres le +porteront, et tous ensemble vous tâcherez de gagner le territoire +piémontais. Seulement, entendons-nous bien. Arrivés à la frontière, +mettez toute votre adresse à être maladroits, cachez-vous, mais de +telle façon qu'on vous voie partout... + +Tout le monde, maintenant, comprenait le plan si simple du prêtre. + +De quoi s'agissait-il?... simplement de créer une fausse piste +destinée à égarer les agents que lanceraient M. de Courtomieu et le +duc de Sairmeuse. + +Du moment où il paraîtrait bien prouvé que le baron avait été aperçu +dans les montagnes, il serait en sûreté chez Poignot... + +--Encore un mot, messieurs, ajouta l'abbé. Il importe de donner au +cortège du faux blessé toutes les apparences de la suite qui eût +accompagné M. d'Escorval... Mlle Lacheneur vous suivra donc, et aussi +Maurice. On sait que je ne quitterais pas le baron, qui est mon ami, +et ma robe me désigne à l'attention; l'un de vous revêtira ma robe... +Dieu nous pardonnera ce travestissement en faveur du motif... + +Il ne s'agissait plus que de se procurer le brancard, et les officiers +délibéraient pour décider à quelle porte prochaine ils iraient +frapper, quand le caporal Bavois les interrompit. + +--Pardon, excuse, fit-il; ne vous dérangez pas, je connais, à dix +enjambées d'ici, un coquin d'aubergiste qui aura mon affaire... + +Il dit, partit en courant, et moins de cinq minutes plus tard, +reparut, portant une manière de civière, un mince matelas et une +couverture. Il avait pensé à tout... + +Mais il s'agissait de soulever le blessé et de le placer sur le +matelas. + +Ce fut une difficile opération, fort longue, et qui, en dépit de +précautions extrêmes, arracha au baron deux ou trois cris déchirants. + +Enfin tout fut prêt, les officiers prirent chacun un bras de la +civière et on se mit en route. + +Le jour se levait... Le brouillard qui se balançait au-dessus des +collines lointaines se teintait de lueurs pourpres et violettes; les +objets insensiblement émergeaient des ténèbres... + +Le triste cortège, guidé par l'abbé Midon, avait pris à travers champs +et à chaque instant quelque obstacle se présentait, haie ou fossé +qu'il fallait franchir. + +Que d'attentions alors pour éviter au brancard des oscillations dont +la moindre devait causer au blessé des tortures inouïes... Que de +soins!... mais aussi que de temps perdu! + +Appuyée au bras de Marie-Anne, la baronne d'Escorval marchait près de +la civière, et aux passages difficiles elle pressait la main de son +mari... Le sentait-il?... Rien en lui ne trahissait la vie qu'un râle +sourd par intervalles, et quelquefois un de ces vomissements de sang +qui épouvantaient si fort l'abbé Midon. + +On avançait cependant, et la campagne s'éveillait et s'animait. + +C'était tantôt quelque paysanne revenant de l'herbe qu'on rencontrait, +tantôt quelque gars, l'aiguillon sur l'épaule, qui conduisait ses +boeufs au labour. + +Hommes et femmes s'arrêtaient, et bien après qu'on les avait dépassés, +on les apercevait encore, plantés à la même place, suivant d'un oeil +étonné ces gens qui leur semblaient porter un mort... + +Le prêtre paraissait se soucier peu de ces rencontres. Il ne faisait +rien pour les éviter. + +Mais il s'inquiéta visiblement et devint circonspect, quand après +trois heures de marche on aperçut la ferme de Poignot. + +Heureusement, il y avait à une portée de fusil de la maison un petit +bois. L'abbé Midon y fit entrer tout son monde, recommandant la +plus stricte prudence, pendant qu'il allait, lui, courir en avant +s'entendre avec l'homme sur qui reposaient toutes ses espérances. + +Comme il arrivait dans la cour de la ferme un petit homme, à cheveux +gris, très-maigre, au teint basané, sortait de l'écurie. + +C'était le père Poignot. + +--Comment! vous, monsieur le curé, s'écria-t-il tout joyeux... Dieu! +ma femme va-t-elle être contente!... Nous avons un fier service à vous +demander. + +Et aussitôt, sans laisser à l'abbé Midon le temps d'ouvrir la bouche, +il se mit à raconter son embarras... La nuit du soulèvement, il avait +ramassé un malheureux qui avait reçu un coup de sabre; ni sa femme ni +lui, ne savaient comment panser cette blessure, et il n'osait aller +quérir un médecin. + +--Et ce blessé, ajouta-t-il, c'est Jean Lacheneur, le fils de mon +ancien maître. + +Une affreuse anxiété serrait le coeur du prêtre. + +Ce fermier, qui avait déjà donné asile à un blessé, consentirait-il à +en recevoir un autre? + +La voix de l'abbé Midon tremblait en présentant sa requête... + +Dès les premiers mots, le fermier devint fort pâle, et tant que parla +le prêtre, il hocha gravement la tête. Quand ce fut fini: + +--Savez-vous, monsieur le curé, dit-il froidement, que je risque gros +à faire de ma maison un hôpital pour les révoltés? + +L'abbé Midon n'osa pas répondre... + +--On m'a dit comme ça, poursuivit le père Poignot, que j'étais un +lâche, parce que je ne voulais pas me mêler du complot... ça n'était +pas mon idée, j'ai laissé dire. Maintenant il me convient de ramasser +les éclopés... je les ramasse. M'est avis que c'est aussi courageux que +d'aller tirer des coups de fusil... + +--Ah!... vous êtes un brave homme!... s'écria l'abbé. + +--Pardienne!... je le sais bien. Allez chercher M. d'Escorval... +Il n'y a ici que ma femme et mes trois garçons, personne ne le +trahira!... + +Une demi-heure après, le baron était couché dans un petit grenier où +déjà on avait installé Jean Lacheneur. + +De la fenêtre, l'abbé Midon et Mme d'Escorval purent voir s'éloigner +rapidement le cortège destiné à donner le change aux espions. + +Le caporal Bavois, la tête entortillée de linges ensanglantés, avait +remplacé le baron sur le brancard. + +C'est aux époques troublées de l'histoire qu'il faut chercher l'homme. +Alors l'hypocrisie fait trêve, et il apparaît tel qu'il est, avec ses +bassesses et ses grandeurs. + +Certes, de grandes lâchetés furent commises aux premiers jours de la +seconde Restauration, mais aussi que de dévouements sublimes! + +Ces officiers à demi-solde qui entourèrent Mme d'Escorval et Maurice, +qui prêtèrent ensuite leur concours à l'abbé Midon, ne connaissaient +le baron que de nom et de réputation. + +Il leur suffit de savoir qu'il avait été ami de «l'autre,» de celui +qui avait été leur idole, pour se donner entièrement, sans hésitation +comme sans forfanterie. + +Ils triomphèrent, quand ils virent M. d'Escorval couché dans le +grenier du père Poignet, en sûreté relativement. + +Après cela, le reste de leur tâche, qui consistait à créer une +fausse piste jusqu'à la frontière, leur paraissait un véritable jeu +d'enfants. + +Ils ne songeaient en vérité qu'au bon tour qu'il jouaient au duc de +Sairmeuse et au marquis de Courtomieu. + +Et ils riaient à l'idée de la besogne et de la déception qu'ils +préparaient à la police de Montaignac. + +Mais toutes ces précautions étaient bien inutiles. En cette occasion +éclatèrent les sentiments véritables de la contrée, et on put voir que +les espérances de Lacheneur n'étaient pas sans quelque fondement. + +La police ne découvrit rien; elle ne connut pas un détail de +l'évasion; elle n'apprit pas une circonstance de ce voyage de plus de +trois lieues, en plein jour, de six personnes portant un blessé sur un +brancard. + +Parmi les deux mille paysans qui crurent bien que c'était le baron +d'Escorval qu'on portait ainsi, il ne se trouva pas un délateur, il ne +se rencontra pas même un indiscret. + +Cependant, en approchant de la frontière qu'ils savaient strictement +surveillée, les fugitifs devinrent circonspects. + +Ils attendirent que la nuit fût venue, avant de se présenter à une +auberge isolée qu'ils avaient aperçue, et où ils espéraient trouver un +guide pour franchir les défilés des montagnes. + +Une affreuse nouvelle les y avait devancés. + +L'aubergiste qui leur ouvrit leur apprit les sanglantes représailles +de Montaignac. + +De grosses larmes coulaient de ses yeux, pendant qu'il racontait les +détails de l'exécution, qu'il tenait d'un paysan qui y avait assisté. + +Heureusement ou malheureusement, cet aubergiste ignorait l'évasion de +M. d'Escorval et l'arrestation de M. Lacheneur... + +Mais il avait connu particulièrement Chanlouineau, et il était +consterné de la mort de ce «beau gars, le plus solide du pays.» + +Les officiers qui avaient laissé le brancard dehors, jugèrent alors +que cet homme était bien celui qu'ils souhaitaient, et qu'ils +pouvaient lui confier une partie de leur secret. + +--Nous portons, lui dirent-ils, un de nos amis blessé... Pouvez-vous +nous faire franchir la frontière cette nuit même?... + +L'aubergiste répondit qu'il le ferait volontiers, qu'il se chargeait +même d'éviter tous les postes; mais qu'il ne fallait pas songer à +s'engager dans la montagne avant le lever de la lune. + +À minuit les fugitifs se mirent en route: au jour ils foulaient le +territoire du Piémont. + +Depuis assez longtemps déjà ils avaient congédié leur guide. Ils +brisèrent le brancard, et poignée par poignée ils jetèrent au vent la +laine du matelas. + +--Notre tâche est remplie, monsieur, dirent alors les officiers à +Maurice... Nous allons rentrer en France... Dieu nous protège!... +Adieu!... + +C'est les yeux pleins de larmes que Maurice regarda s'éloigner ces +braves gens qui, sans doute, venaient de sauver la vie à son père. +Maintenant il était le seul protecteur de Marie-Anne, qui, pâle, +anéantie, brisée de fatigue et d'émotion, tremblait à son bras... + +Non, cependant... Près de lui se tenait encore le caporal Bavois. + +--Et vous, mon ami, lui demanda-t-il d'un ton triste, qu'allez-vous +faire?... + +--Vous suivre, donc!... répondit le vieux soldat. J'ai droit au feu et +à la chandelle chez vous, c'est convenu avec votre père!... Ainsi, pas +accéléré, la jeune demoiselle n'a pas l'air bien du tout, et je vois +là-bas le clocher de l'étape. + + + + +XXXVI + + +Femme par la grâce et par la beauté, femme par le dévouement et la +tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-même une vaillance +virile. Son énergie et son sang-froid, en ces jours désolés, furent +l'admiration et l'étonnement de tous ceux qui l'approchèrent. + +Mais les forces humaines sont bornées... Toujours, après des efforts +exorbitants, un moment arrive où la chair défaillante trahit la plus +ferme volonté. + +Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu'elle +était à bout: ses pieds gonflés ne la soutenaient plus, ses jambes se +dérobaient sous elle, la tête lui tournait, des nausées soulevaient +son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu'au coeur. + +Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque. + +Heureusement il n'était pas fort éloigné ce village dont les fugitifs +apercevaient le clocher à travers la brume matinale. + +Déjà ces infortunés distinguaient les premières maisons quand le +caporal s'arrêta brusquement en jurant. + +--Milliard de tonnerres!... s'écria-t-il, et mon uniforme!... Entrer +avec ce fourniment dans ce méchant village, ce serait se jeter dans la +gueule du loup!... Le temps de nous asseoir et nous serions ramassés +par les gendarmes piémontais... Faut attendre!... + +Il réfléchit, tortillant furieusement sa moustache, puis d'un ton qui +eût fait frémir et fuir un passant: + +--À la guerre comme à la guerre!... fit-il. Faut acheter un équipement +à «la foire d'empoigne!» Le premier pékin qui passe... + +--Mais j'ai de l'argent, interrompit Maurice, en débouclant une +ceinture pleine d'or qu'il avait placée sous ses habits le soir du +soulèvement. + +--Eh!... que ne le disiez-vous!... Nous sommes des bons, cela étant... +Donnez, j'aurai vite trouvé quelque bicoque aux environs... + +Il s'éloigna, et ne tarda pas à reparaître affublé d'un costume de +paysan qu'on eût dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait +sous un immense chapeau... + +--Maintenant, pas accéléré, en avant, marche!... dit-il à Maurice et à +Marie-Anne qui le reconnaissaient à peine. + +Le village où ils arrivaient, le premier après la frontière, +s'appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau. + +La quatrième maison était une hôtellerie, «_Au Repos des Voyageurs_.» +Ils y entrèrent, et d'un ton bref commandèrent à la maîtresse de +conduire la jeune dame à une chambre et de l'aider à se coucher. + +On obéit, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune, +demandèrent quelque chose à manger. + +On les servit, mais les regards qu'on arrêtait sur eux n'étaient rien +moins que bienveillants. Évidemment, on les tenait pour très-suspects. + +Un gros homme, qui semblait le patron de l'hôtellerie, rôda autour +d'eux un bon moment, les examinant du coin de l'oeil, et finalement il +leur demanda leurs noms. + +--Je me nomme Dubois, répondit Maurice sans hésiter, je voyage pour +mon commerce, avec ma femme qui est là-haut et mon fermier que +voici... + +Cette vivacité heureuse décida un peu l'hôtelier, et atteignant un +petit registre crasseux il se mit à y consigner les réponses. + +--Et quel commerce faites-vous? interrogea-t-il encore. + +--Je viens dans votre sacré pays de curieux pour acheter des mulets, +répondit Maurice en frappant sur sa ceinture. + +Au son de l'or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L'élève des +mulets était la richesse de la contrée, le bourgeois était bien jeune, +mais il avait le gousset garni: cela ne suffisait-il pas? + +--Vous m'excuserez, reprit l'hôte d'un tout autre ton; c'est que, +voyez-vous, nous sommes très-surveillés; il y a du tapage, à ce qu'il +parait, vers Montaignac... + +L'imminence du péril et le sentiment de la responsabilité donnaient à +Maurice un aplomb qu'il ne se connaissait pas. C'est de l'air le +plus dégagé qu'il débita une histoire passablement plausible, pour +expliquer son arrivée matinale, à pied, avec une jeune femme malade. + +Il s'applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal était moins +satisfait. + +--Nous sommes trop près de la frontière pour bivaquer ici, +grogna-t-il. Dès que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos +escarpins. + +Il croyait et Maurice espérait comme lui que vingt-quatre heures de +repos absolu rétabliraient Marie-Anne. + +Ils se trompaient, car elle avait été atteinte aux sources même de la +vie. + +À vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait +immobile et comme engourdie dans une torpeur glacée, dont rien +n'était capable de la tirer. On lui parlait, elle ne répondait pas. +Entendait-elle, comprenait-elle? c'était au moins douteux. + +Par un rare bonheur, la mère de l'hôtelier se trouvait être une +vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne... de +Mme Dubois, comme on disait à l'hôtellerie du _Repos des Voyageurs_. + +--Rassurez-vous, disait-elle à Maurice, qu'elle voyait dévoré +d'inquiétude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au +clair de lune... vous verrez... + +Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violentée reprit-elle +seule son équilibre, toujours est-il que dans la soirée du troisième +jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles. + +--Pauvre jeune fille!... disait-elle, pauvre malheureuse!... + +C'était d'elle-même qu'elle parlait. + +Par un phénomène fréquent, après les crises où a sombré +l'intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se +percevait double. + +Il lui semblait que c'était une autre qui avait été victime de tous +les malheurs dont le souvenir, peu à peu, lui revenait, trouble et +confus comme les réminiscences d'un rêve pénible, au matin... + +Toutes les scènes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les +derniers mois de sa vie, se déroulaient devant elle, comme les actes +divers d'un drame sur un théâtre. + +Que d'événements, depuis ce dimanche d'août, où, sortant de l'église +avec son père, elle avait appris l'arrivée du duc de Sairmeuse. + +Et tout cela avait tenu dans huit mois!... + +Quelle différence entre ce temps où elle vivait heureuse, honorée et +enviée, dans ce beau château de Sairmeuse dont elle se croyait la +maîtresse, et l'heure présente, où elle gisait fugitive et abandonnée, +dans une misérable chambre d'auberge, soignée par une vieille femme +qu'elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d'un vieux +soldat qui avait déserté, et celle de son amant proscrit... Car elle +avait un amant!... + +De ce grand naufrage de ses chères ambitions et de toutes ses +espérances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle +n'avait pas même sauvé son honneur de jeune fille!... + +Mais était-elle responsable toute seule? + +Qui donc lui avait imposé le rôle odieux qu'elle avait joué entre +Maurice, Martial et Chanlouineau? + +À ce dernier nom traversant sa pensée, toute la scène du cachot, +soudainement, lui apparut comme aux lueurs d'un éclair. + +Chanlouineau, condamné à mort, lui avait remis une lettre en lui +disant: + +--Vous la lirez quand je ne serai plus... + +Elle pouvait la lire, maintenant qu'il était tombé sous les balles!... +Mais qu'était-elle devenue?... Depuis le moment où elle l'avait reçue +elle n'y avait pas pensé... + +Elle se souleva, et d'une voix brève: + +--Ma robe!... demanda-t-elle à la vieille assise près du lit, +donnez-moi ma robe!... + +La vieille obéit, et d'une main fiévreuse Marie-Anne palpa la poche. + +Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous +l'étoffe, elle tenait la lettre. + +Elle l'ouvrit, la lut lentement à deux reprises et, se laissant +retomber sur son oreiller, fondit en larmes... + +Inquiet, Maurice s'approcha. + +--Qu'avez-vous, mon Dieu!... demanda-t-il d'une voix émue. + +Elle lui tendit la lettre en disant: + +--Lisez. + +Chanlouineau n'était qu'un pauvre paysan. + +Toute son instruction lui venait d'un vieil instituteur de campagne, +dont il avait fréquenté l'école pendant trois hivers, et qui +s'inquiétait infiniment moins de l'application de ses élèves que de la +grosseur de la bûche qu'ils apportaient chaque matin. + +Sa lettre, écrite sur le papier le plus commun, avait été fermée avec +un de ces maîtres pains à cacheter, larges et épais comme une pièce de +deux sous, que l'épicier de Sairmeuse débitait au quarteron. + +Pénible était l'écriture. Lourde et toute tremblée, elle trahissait la +main roide de l'homme qui a manié la bêche plus que la plume. + +Les lignes s'en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la +page, et les fautes d'orthographes s'y enlaçaient... + +Mais si l'écriture était d'un paysan vulgaire, la pensée était digne +des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde. + +Voici ce qu'avait écrit Chanlouineau, la veille, très-probablement, du +soulèvement: + +«Marie-Anne, + +«Le complot va donc éclater. Qu'il réussisse ou qu'il échoue, j'y +serai tué... Cela a été décidé par moi et arrêté le jour où j'ai su +que vous ne pouviez plus ne pas épouser Maurice d'Escorval. + +«Mais le complot ne réussira pas, et je connais assez votre père pour +savoir qu'il ne voudra pas survivre à sa défaite. + +«Si Maurice et votre frère Jean venaient à être frappés mortellement, +que deviendriez-vous, ô mon Dieu?... En seriez-vous donc réduite à +tendre la main aux portes?... + +«Je ne fais que penser à cela en dedans de moi, continuellement. J'ai +bien réfléchi et voici ma dernière volonté: + +«Je vous donne et lègue en toute propriété, tout ce que je possède: + +«Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en +dépendent, les taillis et les pâtures de Bérarde et cinq pièces de +terre au Valrollier. + +«Vous trouverez le détail de cela et de diverses choses encore dans +mon testament en votre faveur, déposé chez le notaire de Sairmeuse... + +«Vous pouvez accepter sans craindre, car n'ayant point de parents je +suis maître de mon bien. + +«Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera +aisément du tout une quarantaine de mille-francs... + +«Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre +contrée. La maison de la Borderie est commode à habiter, depuis que +j'ai fait diviser le bas en trois pièces, et que j'ai fait réparer le +fourneau de la cuisine. + +«Au premier est une chambre qui a été arrangée par le plus fameux +tapissier de Montaignac... qu'elle devienne la vôtre. + +«J'avais voulu qu'on y mit tout ce qu'on connaît de plus beau, dans un +temps où j'étais fou, et où je me disais que peut-être cette chambre +serait la nôtre. Les droits de «main-morte» seront chers, mais j'ai un +peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre, +vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d'or et +cent quarante écus de six livres... + +«Si vous refusiez cette donation, c'est que vous voudriez me +désespérer jusque dans la terre... Acceptez, sinon pour vous, du moins +pour... je n'ose pas écrire cela, mais vous ne me comprenez que trop. + +«Si Maurice n'est pas tué, et je tâcherai d'être toujours entre les +balles et lui, il vous épousera... Alors, il vous faudra peut-être son +consentement pour accepter ma donation. J'espère qu'il ne le refusera +pas. On n'est pas jaloux de ceux qui sont morts! + +«Il sait bien d'ailleurs que jamais vous n'avez eu un regard pour le +pauvre paysan qui vous a tant aimée... + +«Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque; je suis comme si +j'étais à l'agonie, n'est-ce pas, et je n'en réchapperai pas, bien +sûr... + +«Allons... adieu, Marie-Anne. + +«CHANLOUINEAU.» + +Maurice, lui aussi, relut à deux reprises avant de la rendre, cette +lettre où palpitait à chaque mot une passion sublime. + +Il se recueillit un moment, et d'une voix étouffée: + +--Vous ne pouvez refuser, prononça-t-il, ce serait mal! + +Son émotion était telle, que se sentant impuissant à la dissimuler, il +sortit. + +Il était comme foudroyé par la grandeur d'âme de ce paysan qui, après +lui avoir sauvé la vie à la Croix-d'Arcy, avait arraché le baron +d'Escorval aux exécuteurs, qui mourait pour n'avoir pu être aimé, qui +jamais n'avait laissé échapper une plainte ni un reproche, et dont la +protection s'étendait par delà le tombeau sur la femme qu'il avait +adorée. + +Se comparant à ce héros obscur, Maurice se trouvait petit, médiocre, +indigne... + +Qu'adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se présentait +jamais à l'esprit de Marie-Anne!... Comment lutter, comment écarter ce +souvenir écrasant, on ne se mesure pas contre une ombre... + +Chanlouineau s'était trompé: on peut être jaloux des morts!... + +Mais cette poignante jalousie, ces pensées douloureuses, Maurice sut +les ensevelir au plus profond de son âme, et les jours qui suivirent, +il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne. + +Car elle ne se rétablissait toujours pas, l'infortunée... + +Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les +forces ne lui revenaient pas. Il lui était impossible de se lever, et +Maurice ne pouvait songer à quitter Saliente, encore qu'il sentît que +le terrain y brûlait sous les pieds. + +Même, cette faiblesse persistante commençait à étonner la vieille +garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en +était presque ébranlée. + +L'honnête caporal Bavois parla le premier de consulter «un major», +s'il s'en trouvait un, toutefois, ajoutait-il «dans ce pays de +sauvages.» + +Oui, il se trouvait un médecin aux environs, et même un homme d'une +expérience supérieure. Attaché autrefois à la cour si brillante du +prince Eugène, il avait tout à coup quitté Milan et était venu cacher, +en cette contrée perdue, un désespoir d'amour, prétendaient les uns, +les déceptions de son ambition, assuraient les autres. + +C'est à ce médecin que Maurice eut recours, non sans de longues +indécisions, après une conférence avec Marie-Anne. + +Il vint un matin, monté sur un petit bidet, et avant de se faire +conduire à la chambre de la malade, il s'entretint assez longtemps +avec Maurice, dans la cour de l'hôtellerie, tout en marchant. + +C'était un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d'âge, qui +semblent vieillis plutôt que vieux. + +Il était grand, maigre et un peu voûté. Son passé, quel qu'il fût, +avait creusé sur son front des rides profondes, et ses regards, quand +il fixait son interlocuteur, étaient plus aigus et plus tranchants que +des bistouris. + +Il resta près d'un quart d'heure enfermé avec Marie-Anne, et quand il +sortit, il attira Maurice à part. + +--Cette jeune dame est enceinte, prononça-t-il. + +Là était le secret des hésitations de Maurice. Il ne répondit pas, et +alors le médecin ajouta: + +--Cette jeune dame est-elle véritablement votre femme, monsieur... +Dubois? + +Il insistait d'une façon si étrange sur ce nom: Dubois; ses yeux +avaient un éclat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir +jusqu'au blanc des yeux. + +--Je ne m'explique pas votre question, monsieur!... dit-il avec un +accent irrité. + +Le médecin haussa légèrement les épaules. + +--Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il... +seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes bien jeune pour +un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en +tournée!... Quand on parle à la jeune dame de son mari, elle devient +cramoisie!... L'homme qui vous accompagne a de terribles moustaches +pour un fermier!... Après cela, vous me direz qu'il y a eu des +troubles, de l'autre côté de la frontière, à Montaignac. + +De pourpre qu'il était, Maurice était devenu blême. + +Il se sentait découvert; il se voyait aux mains de ce médecin. + +Que faire?... Nier! À quoi bon! + +Il songea que s'abandonner est parfois la suprême prudence, que +l'extrême confiance force souvent la discrétion... et d'une voix émue: + +--Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, dit-il... L'homme qui +m'accompagne et moi, sommes des réfugiés, sans doute condamnés à mort +en France à cette heure. + +Et sans laisser au docteur le temps de répondre, il lui dit quels +terribles événements l'avaient amené à Saliente, et l'histoire +navrante de ses amours. Il n'omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni +celui de Marie-Anne. + +Le médecin, quand il eut terminé, lui serra la main... + +--C'est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il. +Croyez-moi, monsieur... Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que +j'ai vu, d'autres peuvent le voir. Et surtout ne prévenez pas votre +hôtelier de votre départ. Il n'a pas été dupe de vos explications. +L'intérêt seul lui a fermé la bouche. Il vous a vu de l'or, tant que +vous en dépenserez chez lui, il se taira... s'il vous savait à la +veille de lui échapper, il parlerait peut-être... + +--Eh!... monsieur, comment partir?... + +--Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur. + +Il parut se recueillir, ses yeux se voilèrent comme si la situation de +Maurice lui eût rappelé de cruels souvenirs, et d'une voix profonde il +ajouta: + +--Et croyez-moi... Au prochain village arrêtez-vous et donnez votre +nom à Mlle Lacheneur. + +Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le +médecin dut supposer qu'il s'expliquait mal. + +--Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu'un +honnête homme ne peut hésiter à épouser au plus tôt cette malheureuse +jeune fille. + +Le conseil avait paru presque ridicule à Maurice; la leçon l'irrita. + +--Eh! monsieur, s'écria-t-il, avez-vous réfléchi à ce que vous me +conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamné à mort +peut-être, je me procure les pièces qu'on exige pour un mariage!... + +Le médecin hochait la tête. + +--Permettez!... Vous n'êtes plus en France, monsieur d'Escorval, vous +êtes en Piémont... + +--Raison de plus... + +--Non, parce qu'en ce pays on se marie encore, on peut se marier du +moins, sans toutes les formalités qui vous préoccupent. + +Maurice était devenu attentif. + +--Est-ce possible!... exclama-t-il. + +--Oui!... qu'un prêtre se trouve, qui consente à votre union, à +vous inscrire sur le registre de sa paroisse et à vous donner un +certificat, et vous serez unis si indissolublement, Mlle Lacheneur et +vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce... + +Suspecter la vérité de ces affirmations était difficile, et cependant +Maurice doutait encore. + +--Ainsi, monsieur, fit-il, tout hésitant, je trouverais un prêtre qui +consentirait... + +Le médecin se taisait, on eût dit qu'il se reprochait de s'être tant +avancé, et de s'occuper ainsi d'une affaire qui n'était pas sienne. + +Puis, tout à coup, d'un ton brusque, il reprit: + +--Écoutez-moi bien, monsieur d'Escorval. Je vais me retirer; mais +avant j'aurai soin de recommander à la malade beaucoup d'exercice... +Je le lui ordonnerai devant vos hôtes. En conséquence, après-demain, +mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, Mlle Lacheneur, +le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez +jusqu'à Vigano, à trois lieues d'ici, c'est là que je demeure... +Je vous conduirai à un prêtre qui est mon ami, et qui, sur ma +recommandation, fera ce que vous lui demanderez... Réfléchissez. +Dois-je vous attendre mercredi?... + +--Oh! oui, monsieur, oui!... Et comment vous remercier?... + +--En ne me remerciant pas!... Allons, voici l'hôtelier, redevenez M. +Dubois. + +Maurice était ivre de joie. Il comprenait fort bien toute +l'irrégularité d'un tel mariage, mais il était persuadé qu'il +rassurerait la conscience troublée de Marie-Anne. Pauvre fille!... Le +sentiment de sa faute la tuait. + +Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un événement imprévu qui +peut-être anéantirait ses projets. + +--La bercer d'espérances qui ne se réaliseraient pas serait cruel, +pensait-il. + +Mais le vieux médecin ne s'était pas avancé à la légère, et tout +devait se passer comme il l'avait promis. + +Un prêtre de Vigano bénit le mariage de Maurice d'Escorval et de +Marie-Anne Lacheneur, et après les avoir inscrits sur le registre de +son église, leur délivra un certificat que signèrent comme témoins le +médecin et le caporal Bavois... + +Le soir même, les mules étaient renvoyées à Saliente, et les fugitifs +qui avaient à redouter les bavardages de l'hôtelier se remettaient en +route. + +L'abbé Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressément +recommandé de gagner Turin le plus tôt possible. + +--C'est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme +dans la foule. J'y ai de plus un ami, dont voici le nom et l'adresse; +vous irez le voir, et j'espère, par lui, vous faire passer des +nouvelles de votre père. + +C'est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se +dirigeaient. + +Mais ils n'avançaient que lentement, obligés qu'ils étaient d'éviter +les routes fréquentées et de renoncer aux moyens ordinaires de +transport. + +Selon le hasard des localités, ils louaient une mauvaise charrette, +des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil à la nuit, ils +marchaient. + +Ces fatigues qui, en apparence, eussent dû achever Marie-Anne, la +remirent... Après cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le +sang remontait à ses joues pâlies. + +--Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles +récompenses nous garde l'avenir!... + +Non, le sort ne se lassait pas, ce n'était qu'un répit de la +destinée... + +Par une belle matinée d'avril, les proscrits s'étaient arrêtés, pour +déjeuner, dans une auberge à l'entrée d'un gros bourg... + +Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer +l'hôtesse, quand un cri déchirant le ramena... + +Marie-Anne, pâle et les yeux égarés agitait un journal, et d'une voix +rauque disait: + +--La!... Maurice... Regarde! + +C'était un journal français, vieux de quinze jours, oublié sans doute +par quelque voyageur, et qui depuis traînait sur les tables... + +Maurice le prit et lut: + +«Hier, a été exécuté Lacheneur, le chef des révoltés de Montaignac. +Ce misérable perturbateur a conservé jusque sur l'échafaud l'audace +coupable dont il avait donné tant de preuves...» + +Tout le reste de l'article, écrit sous l'empire des idées de M. de +Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, était sur ce ton. + +--Mon père a été exécuté! reprit Marie-Anne d'un air sombre, et je +n'étais pas là, moi, sa fille, pour recueillir sa volonté suprême et +son dernier regard... + +Elle se leva, et d'un ton bref et impérieux: + +--Je n'irai pas plus loin, déclara-t-elle; il faut revenir sur nos +pas, à l'instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France... + +Rentrer en France... s'exposer à des périls mortels!... À quoi bon!... +Le malheur affreux n'était-il pas irréparable?... + +C'est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par +exemple!... Il tremblait, ce vieux soldat, qu'on ne le soupçonnât +d'avoir peur... + +Mais Maurice ne l'écouta pas. + +Il frissonnait!... Il lui semblait que le baron d'Escorval avait dû +être atteint et frappé en même temps que M. Lacheneur. + +--Oui, partons, s'écria-t-il, rentrons!... + +Et comme il ne devait plus être question de prudence, jusqu'au moment +où ils fouleraient le sol français, ils se procurèrent une voiture +pour les conduire, par la grande route, jusqu'au point le plus +rapproché de la frontière. + +Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir, +préoccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les +emportaient. + +Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse? + +Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se résigner au +châtiment et à l'humiliation... + +Maurice frémissait à l'idée seule des mépris qui attendent une pauvre +jeune fille séduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux, +de dissimuler, de se cacher... + +--Notre certificat de mariage, disait-il, n'imposerait pas silence aux +méchants... Que de misères alors!... Il faut cacher ce qui est, il +le faut!... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans +doute. + +Malheureusement, Marie-Anne céda. + +--Vous le voulez, dit-elle, j'obéirai, personne ne saura rien... + +Le lendemain, qui était le 17 avril, à la tombée de la nuit, les +fugitifs arrivaient à la ferme du père Poignet. + +Maurice et le caporal Bavois étaient déguisés en paysans... + +Le vieux soldat avait fait à la sûreté commune un sacrifice qui lui +avait tiré une larme: + +Il avait coupé sa moustache. + + + + +XXXVII + + +C'est entre l'abbé Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la +place d'Armes de Montaignac, qu'avaient été discutées et arrêtées les +conditions de l'évasion du baron d'Escorval. + +Une difficulté tout d'abord s'était présentée qui avait failli rompre +la négociation: + +--Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron. + +--Sauvez le baron, répondait l'abbé, et votre lettre vous sera rendue. + +Mais Martial était de ces natures que l'ombre seule de la contrainte +exaspère. + +L'idée qu'il paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il +ne se rendait qu'aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur. + +--Voici mon dernier mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi +à l'instant ce brouillon que m'a arraché une ruse de Chanlouineau, +et je vous jure sur l'honneur de mon nom, que tout ce qu'il est +humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai... +Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir. + +La situation était désespérée, le danger pressant, le temps mesuré... +Le ton de Martial annonçait une résolution inébranlable. + +L'abbé pouvait-il hésiter? + +Il tira la lettre de sa poche, et la tendant à Martial: + +--Voici, monsieur! prononça-t-il d'une voix solennelle, souvenez-vous +que vous venez d'engager l'honneur de votre nom. + +--Je me souviendrai, monsieur le curé... Allez chercher les cordes. + +C'est ainsi que les choses s'étaient passées. + +C'est dire la douleur de l'abbé Midon quand eut lieu l'épouvantable +chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s'écria que la corde avait +été coupée. + +--C'est ma confiance qui tue le baron!... dit-il. + +Et cependant il ne pouvait se résoudre à charger Martial de cette +exécrable action. Elle trahissait une profondeur de scélératesse et +d'hypocrisie qu'on ne rencontre guère chez les hommes de moins de +vingt-cinq ans. + +Mais il avait sur ses émotions la puissance du prêtre. Nul ne put +soupçonner le secret de ses pensées. Il resta maître de soi, et c'est +avec les apparences du plus inaltérable sang-froid qu'il donna sur +place les premiers soins au baron et qu'il régla les détails de la +fuite. + +Quand il vit M. d'Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu +s'éloigner le cortège destiné à donner le change, il respira. + +Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait +dans ce pauvre corps brisé une intensité de vie qu'on n'y eût pas +soupçonnée. + +L'important, à cette heure, était de se procurer les instruments de +chirurgie et les médicaments qu'exigeait l'état du blessé. + +Mais où, mais comment se les procurer? + +La police du marquis de Courtomieu épiait les médecins et les +pharmaciens de Montaignac, espérant arriver par eux, et à leur insu, +jusqu'aux blessés du soulèvement. + +Le passé de l'abbé Midon sauva le présent. + +Lui qui s'était fait la Providence des malheureux de sa paroisse, +lui qui, pendant dix ans, avait été le médecin et le chirurgien des +pauvres, il avait à sa cure une trousse presque complète, et cette +grande boîte de médicaments qu'il portait sur le dos dans ses +tournées. + +--Ce soir, dit-il à Mme d'Escorval, j'irai chercher tout cela. + +L'obscurité venue, en effet, il passa une longue blouse bleue, +rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers +le village de Sairmeuse. + +Pas une lumière ne brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la +vieille gouvernante, devait être à bavarder chez les voisins. + +L'abbé pénétra dans cette maison, qui avait été la sienne, en forçant +la porte du petit jardin; il trouva à tâtons ce qu'il voulait, et se +retira sans avoir été aperçu... + +Et cette nuit-là même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme +du père Poignot, il eût entendu deux ou trois cris effrayants, +sinistres comme ceux de la bête qu'on égorge. + +L'abbé hasardait une cruelle, mais indispensable opération. + +Son coeur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique +jamais il n'eût rien tenté de si difficile. + +--Ce n'est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit, +j'ai mis mon espoir plus haut. + +Cet espoir ne fut pas déçu, car à trois jours de là, le blessé, après +une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance. + +Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet, +sa première parole fut pour son fils. + +--Maurice?... demanda-t-il. + +--En sûreté!... répondit l'abbé Midon. Il doit être sur la route de +Turin. + +Les lèvres de M. d'Escorval s'agitèrent comme s'il eût murmuré une +prière, et d'une voix faible: + +--Nous vous devrons tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que +je m'en tirerai. + +Tout faisait supposer qu'il s'en tirerait, en effet, non sans +souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois +faisaient trembler ceux qui l'entouraient. + +Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine. + +En ces circonstances périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces +braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent héroïques. +Pour que personne ne soupçonnât la présence de leurs hôtes, ils surent +déployer cette finesse de paysan près de laquelle la rouerie des plus +subtils diplomates n'est que simplicité. + +Ainsi s'étaient écoulés quarante jours, quand un soir, c'était le 17 +avril, pendant que l'abbé Midon lisait un journal au baron d'Escorval, +la porte du grenier s'entrebâilla doucement, et un des fils Poignot se +montra et disparut aussitôt... + +Sans affectation, le prêtre acheva sa phrase, posa son journal et +sortit. + +--Qu'est-ce? demanda-t-il au jeune gars. + +--Eh! monsieur le curé, M. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal +viennent d'arriver; ils voudraient monter. + +En trois bonds, l'abbé Midon descendit le roide escalier. + +--Malheureux!... s'écria-t-il en marchant sur les trois imprudents, +que voulez-vous?... + +Et s'adressant à Maurice: + +--C'est par vous et pour vous que votre père a failli mourir!... +Craignez-vous donc qu'il en réchappe, que vous revenez, au risque de +montrer aux délateurs le chemin de sa retraite!... Partez. + +Le pauvre garçon, atterré, balbutiait des excuses inintelligibles. +L'incertitude lui avait paru pire que la mort; il avait appris +le supplice de M. Lacheneur; il n'avait pas réfléchi; il allait +s'éloigner; il ne demandait qu'à voir son père; il voulait seulement +embrasser sa mère... + +Le prêtre fut inflexible. + +--Une émotion peut tuer votre père, déclara-t-il; apprendre à votre +mère votre retour et à quels dangers vous vous êtes follement exposé, +serait lui enlever toute sécurité... Retirez-vous... Repassez la +frontière cette nuit même. + +Jean Lacheneur, témoin de cette scène, s'approcha. + +--Je m'éloignerai aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai +de garder ma soeur... La place de Marie-Anne est ici et non sur les +grands chemins... + +L'abbé Midon se tut, évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis +brusquement: + +--Soit, dit-il, partez; je n'ai vu votre nom sur aucune liste; on ne +vous poursuit pas... + +Ainsi séparé tout à coup de celle qui était sa femme, après tout, +Maurice eût voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernières +recommandations, l'abbé ne le permit pas. + +--Fuyez!... dit-il encore en entraînant Marie-Anne... Adieu! + +Le prêtre s'était trop hâté. + +Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le +livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur. + +Dès qu'ils furent dehors: + +--Voilà donc, s'écria Jean, l'oeuvre des Sairmeuse et du marquis de +Courtomieu!... Je ne sais, moi, où ils ont jeté le corps de mon père +exécuté; vous ne pouvez, vous, embrasser votre père, lâchement, +traîtreusement assassiné par eux!... + +Il eut un éclat de rire nerveux, strident, terrible, et d'une voix +rauque poursuivit: + +--Et cependant, si nous gravissions cette éminence, nous apercevrions, +dans le lointain, le château de Sairmeuse illuminé... Ce soir, on fête +le mariage de Martial et de Mlle Blanche... Nous errons à l'aventure, +nous, sans amis, sans asile; là-bas, ils tiennent table, ils rient, +les verres se choquent. + +Il n'en fallait pas tant pour rallumer toutes les colères de Maurice. +Tout son sang afflua à son cerveau. Il oublia tout pour se dire que +troubler cette fête de sa présence serait une vengeance digne de lui. + +--Je vais aller provoquer Martial, s'écria-t-il, à l'instant, chez +lui... + +Mais Jean l'interrompit. + +--Non, dit-il, pas cela!... Ils sont lâches, ils vous feraient +arrêter. Il faut écrire, je porterai la lettre. + +Le caporal Bavois les entendait, il eût pu s'opposer à leur folie... + +Mais non... il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique +leur fureur de vengeance, et jugeant qu'ils «n'avaient pas froid aux +yeux» il les estimait davantage... + +À tous risques, ils entrèrent donc dans le premier bouchon qu'ils +rencontrèrent sur leur route, et la provocation fut écrite et confiée +à Jean Lacheneur.... + + + + +XXXVIII + + +Troubler la fête du château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie +d'un premier jour de mariage, épouvanter de sinistres présages l'union +de Martial et de Mlle Blanche de Courtomieu... + +Voilà, en vérité, tout ce qu'espérait Jean Lacheneur. + +Quant à croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel +de Maurice, misérable et proscrit... il ne le croyait pas. + +Même, tout en attendant Martial dans le vestibule du château, il +s'armait contre les mépris et les railleries dont ne manquerait pas de +l'accabler tout d'abord, présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme +qu'il venait défier. + +L'accueil évidemment bienveillant de Martial le déconcerta un peu... + +Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la +provocation mortellement offensante de Maurice. + +--Nous avons frappé juste!... pensait-il. + +Martial lui ayant pris la main pour l'entraîner, il ne résista pas... + +Et pendant qu'il traversait les salons ruisselants de lumière, tout en +fendant les groupes d'invités surpris, Jean ne songeait ni à ses gros +souliers ferrés ni a ses habits de paysan. + +Tout palpitant d'anxiété, il se demandait; + +--Que va-t-il se passer?... + +Il le sut bientôt. + +Appuyé au chambranle doré de la porte de la galerie, il assista à la +terrible scène du petit salon. + +Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du +marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d'Escorval. + +On eût cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid +et immobile, pâle, les lèvres pincées, les yeux baissés... Mais +ces apparences mentaient. Son coeur se dilatait en une espèce de +jouissance, et s'il baissait les yeux, c'est qu'il ne voulait pas +qu'on pût voir quelle joie immense y éclatait. + +Jamais il n'eût osé souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si +terrible. + +Et cependant ce n'était rien encore... + +Après avoir écarté brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s'opposait +à sa sortie, qui s'accrochait désespérément à ses vêtements, Martial +reprit le bras de Jean Lacheneur. + +--Arrivez!... lui dit-il d'une voix frémissante. Suivez-moi!... + +Jean le suivit. + +Ils traversèrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invités +pétrifiés; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s'empara +d'un candélabre allumé sur une console et ouvrit une petite porte qui +donnait sur un escalier de service. + +--Où me conduisez-vous?... demanda Jean Lacheneur. + +Martial, qui avait déjà gravi deux ou trois marches, se retourna: + +--Avez-vous donc peur? fit-il. + +L'autre haussa les épaules, et froidement: + +--Si vous le prenez ainsi, prononça-t-il, montons. + +Ils montèrent au second étage du château et arrivèrent à un +appartement à demi démeublé, où tout était en désordre. + +C'était l'appartement de garçon de Martial. La veille au soir, il +avait bien cru qu'il y couchait pour la dernière fois. + +Cet appartement, autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu'il +venait passer les vacances près de son père, et rien n'y avait été +changé. Il reconnaissait les rideaux à ramages, les grandes rosaces +du tapis et jusqu'au vieux fauteuil où il avait lu tant de romans en +cachette. + +Dès qu'ils furent entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté +dans un angle, le brisa plutôt qu'il ne l'ouvrit et prit dans un +tiroir un papier plié fort menu qu'il glissa dans sa poche. + +Bien qu'il parût agir dans la plénitude de sa volonté, un observateur +eût été effrayé de ses mouvements saccadés, de sa pâleur et de l'éclat +de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus +raisonnablement, se trahissent par un extérieur pareil. + +--Maintenant, dit-il, partons... Il faut éviter une scène; mon père +et... ma femme me cherchent sans doute... Nous nous expliquerons +dehors. + +Ils descendirent en toute hâte, sortirent par les jardins et eurent +bientôt atteint la longue avenue de Sairmeuse. + +Alors Jean Lacheneur s'arrêta court. + +--Venir si loin pour un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il. +Enfin, vous l'avez voulu. Que dois-je répondre à Maurice d'Escorval? + +--Rien! Vous allez me conduire près de lui. + +--Vous?... + +--Oui, moi!... Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me +justifie... Marchons! + +Mais Jean Lacheneur ne bougea pas. + +--Ce que vous me demandez est impossible, prononça-t-il. + +--Pourquoi? + +--Parce que Maurice est poursuivi. S'il était pris, il serait traduit +devant la Cour prévôtale et sans doute condamné a mort. Il se cache, +il a trouvé une retraite sûre, je n'ai pas le droit de la faire +connaître. + +En fait de retraite sûre, Maurice n'avait alors que la bois voisin, +où, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean. + +Mais Jean n'avait pu résister à la tentation de prononcer cette +réponse, plus insultante que s'il eût dit simplement: + +--Nous craignons les délateurs!... + +La preuve que Martial n'était pas soi, c'est que lui si fier, si +violent, il ne releva pas l'outrage. + +--Vous vous défiez de moi!... fit-il tristement. + +Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense. + +--Cependant, insista Martial, après ce que vous venez de voir et +d'entendre, vous ne pouvez plus me soupçonner d'avoir coupé les cordes +que j'ai portées au baron d'Escorval. + +--Non... Je suis persuadé que vous êtes innocent de cette atroce +lâcheté. + +--Vous avez vu comment j'ai puni celui qui a osé compromettre +l'honneur du nom de Sairmeuse... Et celui-là, cependant, est le père +de la jeune fille que j'ai épousée aujourd'hui même... + +--J'ai vu!... mais je vous répondrai quand même: impossible! + +Véritablement, Jean était stupéfait de la patience,--il faut dire +plus,--de l'humble résignation de Martial. + +Au lieu de se révolter, Martial tira de sa poche le papier qu'il était +allé prendre à son appartement, et le tendant à Jean: + +--Ceux qui m'infligent cette honte qu'on doute de ma parole, seront +châtiés, dit-il d'une voix sourde... Vous ne croyez pas à ma +sincérité, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a +Maurice et qui vous rassurera... + +--Qu'est-ce que cette preuve?... + +--Le brouillon écrit de ma main, en échange duquel mon père a favorisé +l'évasion du baron d'Escorval... Un inexplicable pressentiment m'a +empêché de brûler cette pièce compromettante... je m'en réjouis +aujourd'hui. Reprenez cette lettre, elle me remet à votre discrétion. + +Tout autre que Jean Lacheneur eût été touché de cette grandeur d'âme, +que d'aucuns eussent taxée d'héroïque niaiserie. + +Jean demeura implacable. Il avait au coeur une de ces haines que rien +ne désarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles +satisfactions n'assouvissent, qui loin de s'affaiblir avec les années, +grandissent et deviennent plus terribles. + +Il eût tout sacrifié, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux! +à l'ineffable jouissance de voir à ses pieds ce fier marquis qu'il +exécrait. + +--Bien, dit-il, je remettrai cela à Maurice. + +--C'est un gage d'alliance, ce me semble? + +Jean Lacheneur eut un geste terrible d'ironie et de menace. + +--Un gage d'alliance! s'écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le +marquis!... Avez-vous donc oublié tout le sang qui a coulé entre nous? +Vous n'avez pas coupé les cordes, soit!... Mais qui donc a condamné à +mort le baron d'Escorval innocent? N'est-ce pas le duc de Sairmeuse? +Une alliance!... Vous oubliez donc que vous et les vôtres vous avez +conduit mon père à l'échafaud!... Comment avez-vous remercié cet homme +dont l'héroïque probité vous a rendu une fortune!... Vous avez essayé +de séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l'avez pas +séduite, mais vous l'avez bien perdue de réputation. + +--J'ai offert mon nom et ma fortune à votre soeur. + +--Je l'eusse tuée de ma main si elle eût accepté!... C'est que je +n'oublie pas, moi, et je vous le prouverai... Si jamais quelque +grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez à Jean +Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose... + +Il s'emportait, il s'oubliait; une violente secousse de sa volonté lui +rendit sa froideur, et d'un ton posé il ajouta: + +--Et si vous tenez tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la +Rèche à midi, il y sera. Au revoir!... + +Ayant dit, il se jeta brusquement de côté, franchit d'un bond le talus +de l'avenue, et disparut dans les ténèbres... + +--Jean!... cria Martial d'une voix presque suppliante; Jean! revenez; +écoutez-moi! + +Pas de réponse... + +Et bientôt, le bruit des souliers ferrés du frère de Marie-Anne +s'éteignit sur la terre labourée... + +Une sorte d'étourdissement, comme après une chute, s'était emparé du +jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout à la même place au +milieu de l'avenue, immobile, sans projets et sans pensées... + +Un cheval qui passait à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et +qui en passant faillit l'écraser, le tira de cet anéantissement. + +Il tressaillit comme un homme éveillé en sursaut, et la conscience de +ses actes qu'il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui +revint. + +Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l'ivrogne qui, +l'ivresse dissipée, constate avec épouvante ses extravagances. + +Était-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l'homme qui +vantait son sang-froid et son insensibilité parfaite, qui s'était +laissé emporter ainsi! + +Hélas! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de +Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la +trompait pas absolument... + +Martial, qui eût dédaigné l'opinion du monde entier, fut comme frappé +de vertige, à l'idée que Marie-Anne le méprisait sans doute, et +qu'elle le tenait pour un traître et pour un lâche... + +C'est pour elle que, dans un accès de rage, il avait voulu une +éclatante justification. + +S'il suppliait Jean de le conduire près de Maurice d'Escorval, c'est +que près de Maurice il espérait trouver Marie-Anne pour lui dire: + +--Les apparences étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l'ai +prouvé en démasquant le coupable. + +C'est à Marie-Anne qu'il eût voulu remettre le brouillon qu'il avait +conservé, se disant qu'à tout le moins il l'étonnerait à force de +générosité... + +Son attente avait été trompée, et il n'apercevait plus de réel qu'un +scandale inouï. + +--Ce sera le diable à arranger, cet esclandre... se dit-il; mais +bast!... personne n'y pensera plus dans un mois. Le plus court est +d'aller au devant des commentaires... Rentrons!... + +Il disait cela: «rentrons,» du ton le plus délibéré. Le fait est qu'à +mesure qu'il approchait du château, sa résolution chancelait. + +La fête de ses noces, qui devait être si magnifique, était déjà +terminée; les invités ne se retiraient pas, ils s'enfuyaient... + +Martial réfléchissait qu'il allait se trouver seul entre sa jeune +femme, son père et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors, +de cris, de larmes, de colère et de menaces!... Et il affronterait +tout cela... + +--Ma foi! non!... prononça-t-il à demi-voix, pas si bête... +Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparaîtrai demain... + +Mais où passer la nuit?... Il était en costume de cérémonie, nu-tête, +et il commençait à avoir froid... La maison occupée par le duc à +Montaignac était une ressource. + +--J'y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d'autres habits, +du feu, et demain un cheval pour revenir. + +C'était une longue traite à faire à pied, mais dans sa disposition +d'esprit cela ne lui déplut pas. + +Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de +son haut en le reconnaissant... + +--Vous, monsieur le marquis!... + +--Oui, moi!... Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m'y +des vêtements pour me changer... + +Le valet obéit, et bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un +canapé devant la cheminée. + +--Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le +dessus. + +Il essaya, mais il n'était pas de cette force. + +Sa pensée lui échappait pour s'envoler à Sairmeuse, dans cette chambre +nuptiale où il avait prodigué les plus exquises recherches du luxe. + +Il eut dû y être à cette heure, près de Blanche, cette jeune femme +si jolie qui était la sienne, qu'il n'aimait pas, mais dont il était +passionnément aimé... + +Pourquoi l'avoir abandonnée?... Était-elle donc responsable de +l'infamie du marquis de Courtomieu? + +--Pauvre fille!... pensait-il, quelle nuit de noces!... + +Au jour, cependant, il s'endormit d'un sommeil fiévreux, et il était +plus de neuf heures quand il s'éveilla. + +Il se fit servir à déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il +mangeait de bon appétit, quand tout à coup: + +--Qu'on me selle un cheval, s'écria-t-il. Vite!... très-vite!... + +Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas +s'y rendre!... + +Il s'y rendit, et, grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied +à terre à la Rèche comme sonnait la demie de onze heures. + +Les autres ne devant pas être arrivés encore; il attacha son cheval +à un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point +culminant de la lande. + +Là avait été autrefois la masure de Lacheneur... Il n'en restait que +les quatre murs, noircis par l'incendie et à demi-éboulés... + +Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une +violente émotion, quand il entendit un grand froissement dans les +ajoncs. + +Il se retourna: Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient... + +Le vieux soldat portait sous le bras un long et étroit paquet +enveloppé de serge: c'était des épées que, pendant la nuit, Jean +Lacheneur était allé chercher à Montaignac, chez un officier à +demi-solde. + +--Nous sommes fâchés, monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait +attendre. Remarquez toutefois qu'il n'est pas midi... Puis nous +comptions peu sur vous... + +--Je tenais trop à me... justifier, interrompit Martial, pour n'être +pas exact. + +Maurice haussa dédaigneusement les épaules. + +--Il ne s'agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d'un ton rude +jusqu'à la grossièreté, mais de se battre. + +Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla +pas. + +--Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur +ici présent ne vous a rien dit. + +--Jean m'a tout raconté... + +--Eh bien, alors?... + +Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi. + +--Alors, répondit-il, avec une violence inouïe, ma haine est pareille, +si mon mépris a diminué... Vous me devez une rencontre, monsieur, +depuis le jour où nos regards se sont croisés sur la place de +Sairmeuse, en présence de Mlle Lacheneur... Vous m'avez dit ce +jour-là: «Nous nous retrouverons!» Nous voici face à face... Quelle +insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre?... + +Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit +une des épées que lui présentait le caporal Bavois, et tombant en +garde: + +--Vous l'aurez voulu, dit-il d'une voix stridente... Le souvenir de +Marie-Anne ne peut plus vous sauver... + +Mais les fers étaient à peine croisés, qu'un cri de Jean et du caporal +Bavois arrêta le combat. + +--Les soldats!... crièrent-ils, fuyons!... + +Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes +leurs forces. + +--Ah! je l'avais bien dit!... s'écria Maurice, le lâche est venu, mais +il avait prévenu les gendarmes!... + +Il bondit en arrière, et brisant son épée sur son genou, il en lança +les tronçons à la face de Martial en disant: + +--Voilà ton salaire, misérable!... + +--Misérable!... répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître!... +infâme!... + +Et ils s'enfuirent laissant Martial foudroyé... + +Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient; il courut au +sous-officier qui les commandait, et d'une voix brève: + +--Me reconnaissez-vous?... + +--Oui, répondit le sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse. + +--Eh bien, je vous défends de poursuivre ces gens qui fuient!... + +Le sergent hésita d'abord, puis d'un ton décidé: + +--Je ne puis vous obéir, monsieur, j'ai ma consigne. + +Et s'adressant à ses hommes: + +--Allons, vous autres, haut le pied! + +Il allait donner l'exemple, Martial le retint par le bras. + +--Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous +envoie... + +--Qui?... le colonel, parbleu! d'après les ordres que le grand prévôt, +M. de Courtomieu, lui a envoyés hier soir par un homme à cheval... +Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du +jour... Mais lâchez-moi, sacré tonnerre!... vous allez me faire +manquer mon expédition... + +Il s'échappa, et Martial, plus trébuchant qu'un homme ivre, descendit +la lande et alla reprendre son cheval. + +Mais il ne rentra pas au château de Sairmeuse... Il revint à +Montaignac, et passa le reste de l'après-midi enfermé dans sa chambre. + +Et le soir même il expédiait à Sairmeuse deux lettres... + +L'une à son père, l'autre à sa jeune femme. + + + + +XXXIX + + +Si abominable que Martial imaginât le scandale de ses emportements, +l'idée qu'il s'en faisait restait encore au-dessous de la réalité. + +La foudre tombant au milieu de la galerie, n'eût pas impressionné les +hôtes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de +Maurice d'Escorval. + +Un frisson courut par l'assemblée, quand Martial, effrayant de colère, +lança la lettre froissée au visage de son beau-père, le marquis de +Courtomieu. + +Et quand le marquis s'affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes +femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri +d'effroi... + +Il y avait bien vingt secondes que Martial était sorti avec Jean +Lacheneur et les invités restaient encore immobiles comme des statues, +pâles, muets, stupéfaits et comme pétrifiés. + +Ce fut Mme Blanche, la mariée, qui rompit le charme. + +Pendant que le marquis de Courtomieu se pâmait sans que personne +encore songeât à le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse +trépignait et se mordait les poings de colère, la jeune marquise +essaya de sauver la situation... + +Le poignet meurtri de l'étreinte brutale de Martial, le coeur tout +gonflé de haine et de rage, plus blanche que son voile de mariée, +elle eut la force de retenir ses larmes prêtes à jaillir, elle sut +contraindre ses lèvres à sourire. + +--C'est vraiment donner trop d'importance à un petit malentendu qui +s'expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les +plus rapprochées d'elle. + +Et aussitôt, s'avançant jusqu'au milieu de la galerie, elle fit signe +à l'orchestre de commencer une contre-danse. + +Mais aux premières mesures de l'orchestre, éclatant soudainement, tous +les invités, d'un mouvement unanime, se précipitèrent vers la porte. + +On eût dit que le feu venait de prendre au château... On ne se +retirait pas, on fuyait... + +Une heure plus tôt, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse +étaient excédés d'empressements serviles et de plates adulations... + +En ce moment, ils n'eussent pas trouvé dans toute cette foule si noble +un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main. + +C'est que l'instant d'avant on les croyait tout-puissants... Ils +venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en étouffant la +conspiration... On les savait bien en cour et amis du roi... On leur +supposait sur l'esprit des ministres une influence qui devait tourner +au profit de leurs amis... + +Tandis que maintenant, à la suite de la lettre si explicite de +Maurice, après les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis +précipités du faîte de leurs grandeurs, disgraciés, punis peut-être... + +Or, le grand art consiste à pressentir les disgrâces... + +Héroïque jusqu'au bout, «la mariée» fit, pour arrêter cette déroute, +d'incroyables efforts. + +Debout près de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux +lèvres, Mme Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus +flatteuses paroles, s'épuisant en arguments pour rassurer ces +déserteurs. + +Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux +danseurs, elle s'adressait aux jeunes filles... + +Efforts vains!... sacrifices inutiles!... Beaucoup de femmes, sans +doute, ce soir-là, se donnèrent la délicate jouissance de faire payer +à la jeune marquise de Sairmeuse les dédains et les épigrammes de +Blanche de Courtomieu... + +Enfin, le moment arriva où de tous ces hôtes si empressés à accourir, +le matin, il ne resta plus qu'un vieux gentilhomme, lequel, +prudemment, à cause de sa goutte, avait laissé s'écouler la foule. + +Il s'inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et +rougissant de cette insulte à une femme, il sortit comme les autres... + +Mme Blanche était seule!... Elle n'avait plus besoin de se +contraindre... Il n'y avait plus là de témoins pour épier ses +horribles souffrances et en jouir... + +D'un geste furieux, elle arracha son voile de mariée et sa couronne de +fleurs d'oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula +aux pieds... + +Un valet de pied traversant la galerie, elle l'arrêta. + +--Éteignez partout!... lui dit-elle comme si elle eût été chez son +père, à Courtomieu et non pas à Sairmeuse. + +On lui obéit, et alors, pâle et échevelée, les yeux hagards, elle +courut au petit salon où avait eu lieu la scène... + +Des domestiques s'empressaient autour du marquis de Courtomieu qui +gisait sur une causeuse. + +On avait, quand il s'était affaissé, prononcé le terrible mot +d'apoplexie. + +Mais le duc de Sairmeuse avait haussé les épaules. + +--Tout le sang de ses veines affluerait à son cerveau, qu'il ne lui +donnerait pas seulement un étourdissement, dit-il. + +C'est que M. de Sairmeuse était furieux contre son ancien ami. + +Même, en y réfléchissant, il ne savait trop si c'était à Martial ou au +marquis de Courtomieu qu'il devait en vouloir le plus... + +Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser +l'échafaudage de sa fortune politique. + +Mais, d'un autre côté, le marquis de Courtomieu n'était-il pas cause +qu'on accusait un Sairmeuse d'une trahison dont l'idée seule soulevait +le coeur de dégoût?... + +Enfoncé dans un fauteuil, les traits contractés par la colère, il +suivait les mouvements des domestiques, quand Mme Blanche entra. + +Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d'une voix sourde: + +--Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, prononça-t-elle, +pendant que je restais seule, exposée aux dernières humiliations... +Ah!... si j'étais un homme!... Tous vos hôtes se sont enfuis, +monsieur, tous!... + +Brusquement M. de Sairmeuse se dressa: + +--Eh bien, s'écria-t-il, qu'ils aillent au diable!... + +C'est que de tous ces hôtes qui venaient de quitter ses salons, +rompant ainsi violemment avec lui, il n'en était pas un seul que le +duc de Sairmeuse regrettât. + +Il savait bien qu'il n'avait pas un ami, lui dont l'étonnant orgueil +ne reconnaissait pas un égal. + +Donnant une fête pour le mariage de son fils, il y avait convié tous +les gentilshommes de la contrée. Ils étaient venus... bien! Ils +s'enfuyaient... bon voyage! + +Si le duc enrageait de cette désertion, c'est qu'elle lui présageait +avec une terrible éloquence la disgrâce tant redoutée. + +Cependant, il essaya de se mentir à lui-même. + +--Ils reviendront, dit-il à Mme Blanche, nous les reverrons repentants +et humbles! Fiez-vous à moi!... Mais où donc peut être Martial? + +Les yeux de la jeune femme flamboyèrent, mais elle ne répondit pas. + +--Serait-il sorti avec le fils de ce scélérat de Lacheneur? reprit le +duc. + +--Je le crois... + +--Il ne saurait tarder à rentrer... + +--Qui sait!... + +M. de Sairmeuse donna sur la cheminée un coup de poing à briser le +marbre. + +--Jarnibieu!... s'écria-t-il, ce serait combler la mesure... + +La jeune mariée dut croire que le duc s'inquiétait et s'irritait pour +elle... Mais elle se trompait. Il ne songeait qu'aux calculs de son +ambition déçue. + +Quoi qu'il en dit, il s'avouait, à part soi, la supériorité de son +fils; il avait confiance en son génie d'intrigue, et avant de rien +résoudre, il voulait le consulter. + +--C'est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c'est à lui de le +réparer!... Et, Jarnibieu! il en est bien capable, s'il le veut!... + +Et tout haut il reprit: + +--Il faut retrouver Martial, il faut... + +D'un geste terrible de douleur et de colère, Mme Blanche +l'interrompit: + +--Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver... +mon mari. + +Le duc avait eu une pensée pareille, il n'osa l'avouer. + +--Le ressentiment vous égare, marquise, fit-il. + +--Je sais ce que je sais!... + +--Non!... et la preuve c'est que Martial va reparaître... S'il est +sorti, il ne peut être loin... On va le chercher, je le chercherai +moi-même... + +Il s'éloigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la +jeune femme s'approcha de son père qui ne semblait point reprendre +connaissance. + +Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus impérieux: + +--Mon père!... appela-t-elle: mon père! + +Cette voix, qui tant de fois l'avait fait trembler, agit sur M. de +Courtomieu plus efficacement que l'eau de Cologne des domestiques. Il +entr'ouvrit languissamment un oeil, qu'il referma aussitôt, mais non +si vite que sa fille ne s'en aperçût: + +--J'ai à vous parler, insista-t-elle, relevez-vous!... + +Il n'osa désobéir, et péniblement il se redressa sur la causeuse, la +cravate dénouée, le visage marbré de grandes plaques rouges. + +--Ah!... que je souffre!... geignait-il, que je souffre! + +Sa fille l'écrasa d'un regard méprisant, et d'un ton d'ironie amère: + +--Pensez-vous que je suis aux anges?... prononça-t-elle. + +--Parle donc, soupira M. de Courtomieu, parle, puisque tu le veux... + +Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi. + +--Retirez-vous! dit-elle aux domestiques. + +Ils se retirèrent, et après qu'elle eût poussé le verrou de la porte: + +--Parlons de Martial... commença-t-elle. + +À ce nom, M. de Courtomieu bondit et ses poings se crispèrent. + +--Ah! le misérable!... s'écria-t-il. + +--Martial est mon mari, mon père. + +--Quoi!... après ce qu'il a fait, vous osez le défendre!... + +--Je ne le défends pas, mais je ne veux pas qu'on me le tue. + +Qui eût, en ce moment, annoncé la mort de Martial, n'eût pas désespéré +M. de Courtomieu. + +--Vous l'avez entendu, mon père, poursuivit Mme Blanche, on assigne +pour demain, à midi, un rendez-vous à Martial, à la lande de la +Rèche... Je le connais, il a été insulté, il s'y rendra... Y +rencontrera-t-il un adversaire loyal?... Non. Il y trouvera des +assassins... Vous pouvez l'empêcher d'être assassiné. + +--Moi, mon Dieu!... et comment? + +--En envoyant à la Rèche des soldats qui se cacheront dans le bois, et +qui, le moment venu, arrêteront les scélérats qui en veulent aux jours +de Martial... + +Le marquis hocha gravement la tête: + +--Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable... + +--De tout!... oui, je le sais. Mais que vous importe, si je prends +tout sur moi? + +Quelle était la véritable intention de «la mariée?» M. de Courtomieu +essaya vainement de la pénétrer. + +--Il faut expédier des ordres à Montaignac, insista-t-elle... + +Moins émue, elle eût vu l'ombre d'une pensée mauvaise voiler les yeux +de son père. Il songeait que faire ce que désirait sa fille, c'était +se venger de Martial et de la façon la plus cruelle, et le déshonorer, +lui qui se souciait si peu de l'honneur des autres. + +--Soit!... fit-il. Tu l'exiges, je vais écrire... + +Sa fille lui apporta vivement de l'encre et des plumes, et tant bien +que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le +colonel de la légion de Montaignac. + +Mme Blanche descendit elle-même cette lettre à un domestique, elle lui +commanda de monter à cheval, et c'est seulement quand elle l'eût +vu partir au galop qu'elle gagna les appartements qui avaient été +préparés pour elle, ces appartements où Martial avait réuni les plus +délicates merveilles du luxe, et que devait éclairer la plus radieuse +des lunes de miel. + +Mais là tout était fait pour raviver le désespoir de la pauvre +abandonnée, pour attirer sa haine et exaspérer ses colères... + +Ses femmes voulaient la déshabiller, elle les renvoya durement et +courut s'enfermer avec la tante Médie dans la chambre nuptiale où +l'époux seul manquait... + +Affaissée sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage +les flatteries excessives dont elle avait été l'objet quand elle était +l'élève des Dames du Sacré-Coeur. + +Alors, on s'étudiait à lui persuader qu'en raison de tous ses +avantages de naissance, de fortune, d'esprit et de beauté, elle devait +être plus heureuse que les autres... + +Et c'était à elle, que par une étrange dérive de la destinée, ce +malheur arrivait, incroyable, inouï, d'être abandonnée la première +nuit de ses noces... + +Car elle était abandonnée, elle n'en doutait pas... Elle était sûre +que son mari ne rentrerait pas, elle ne l'attendait pas... + +Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques; +mais elle savait bien que c'était peine perdue, qu'ils ne +rencontreraient pas Martial... + +Où pouvait-il être? Près de Marie-Anne, certainement... Mme Blanche ne +pouvait l'imaginer ailleurs... + +Et à cette pensée atroce, qui l'obsédait, elle sentait la folie +envahir son cerveau; elle comprenait le crime; elle rêvait la +vengeance qu'on demande au fer ou au poison... + +Martial, à Montaignac, avait fini par s'endormir... + +Mme Blanche, quand vint le jour, changea pour des vêtements noirs sa +robe blanche de mariée, et on la vit errer comme une ombre dans les +jardins de Sairmeuse... Elle n'était plus, véritablement, que l'ombre +d'elle-même; cette nuit d'indicibles tortures avait pesé sur sa tête +plus que toutes les années qu'elle avait vécues... + +Elle passa la journée enfermée dans son appartement, refusant d'ouvrir +au duc de Sairmeuse et même à son père... + +Dans la soirée seulement, vers les huit heures, on eut des +nouvelles... + +Un domestique apportait les lettres adressées par Martial à son père +et à sa femme. + +Pendant plus d'une minute, Mme Blanche hésita à ouvrir celle qui lui +était destinée: son sort allait être fixé, elle avait peur... + +Enfin elle rompit le cachet et lut: + +«Madame la marquise, + +«Entre vous et moi, tout est fini, et il n'est pas de rapprochement +possible... + +«De ce moment, reprenez votre liberté... Je vous estime assez pour +espérer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis +vous enlever. + +«Vous trouverez comme moi, je pense, une séparation amiable préférable +au scandale d'un procès. + +«Quand mes hommes d'affaires règleront vos intérêts, souvenez-vous que +j'ai trois cent mille livres de rentes... + +«MARTIAL DE SAIRMEUSE.» + +Mme Blanche chancela sous le coup terrible... c'en était fait, elle +était abandonnée, et abandonnée, pensait-elle, pour une autre. Mais +elle se roidit, et d'une voix stridente: + +--Oh! cette Marie-Anne! s'écria-t-elle, cette créature! je la +tuerai!... + + + + +XL + + +Les vingt-quatre mortelles heures passées par Mme Blanche à mesurer +l'étendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait +employées à tempêter et à jurer à faire crouler les plafonds. + +Lui non plus, il ne s'était pas couché. + +Après des recherches inutiles aux environs, il était revenu à la +grande galerie du château, et il l'arpentait d'un pied furieux. + +Il tombait de lassitude, après un accès de colère qui avait duré une +nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils... + +Elle était brève... + +Martial ne donnait à son père aucune explication; il ne mentionnait +même pas la rupture qu'il venait de signifier à sa femme. + +«Je ne puis me rendre à Sairmeuse, Monsieur le duc, écrivait-il, et +cependant, nous voir est de la dernière importance. + +«Vous approuverez, je l'espère, mes déterminations, quand je vous +aurai exposé les raisons qui les ont dictées. + +«Venez donc à Montaignac, le plus tôt sera le mieux, je vous attends.» + +S'il n'eût écouté que les suggestions de son impatience, le duc de +Sairmeuse eût fait atteler à l'instant même, et se fût mis en route. + +Mais pouvait-il, décemment, abandonner ainsi brusquement le marquis +de Courtomieu, qui avait accepté son hospitalité, et Mme Blanche, la +femme de son fils, en définitive. + +S'il eût pu les voir encore, leur parler, les prévenir... + +Il l'essaya en vain... Mme Blanche s'était enfermée et refusait +d'ouvrir; le marquis s'était mis au lit, avait envoyé chercher un +médecin qui l'avait saigné, et il se déclarait à la mort. + +Le duc de Sairmeuse se résigna donc à une nuit encore d'incertitudes, +vraiment intolérables, pour un caractère comme le sien. + +--Attendons, se disait-il, demain à l'issue du déjeuner, je saurai +bien trouver un prétexte pour m'esquiver quelques heures sans dire que +je vais rejoindre Martial... + +Il n'eut pas cette peine... + +Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de +s'habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille +l'attendaient au salon. + +Surpris, il se hâta de descendre. + +Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui était assis dans un +fauteuil, se dressa tout d'une pièce, s'appuyant sur l'épaule de tante +Médie... + +Et Mme Blanche s'avança d'un pas raide, pâle et défaite, autant que si +on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang. + +--Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons +vous faire nos adieux. + +--Comment, vous partez, vous ne voulez pas... + +D'un geste doux la jeune femme l'interrompit, et tirant de son corsage +la lettre de rupture, elle la tendit à M. de Sairmeuse en disant: + +--Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc. + +D'un seul coup d'oeil il lut, et son saisissement fut tel qu'il ne +trouva même pas un juron. + +--Incompréhensible!... balbutia-t-il; inimaginable!... + +--Inimaginable, en effet!... répéta la jeune femme d'un ton triste, +mais sans amertume... Je suis mariée d'hier et me voici abandonnée... +Il eût été généreux de réfléchir la veille et non le lendemain... +Dites pourtant à Martial que je lui pardonne d'avoir brisé ma vie, +d'avoir fait de moi la plus misérable des créatures... Je lui pardonne +aussi cette insulte suprême de me parler de sa fortune... Je souhaite +qu'il soit heureux. Allons... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous +reverrons plus... Adieu!... + +Elle prit le bras de son père et ils allaient se retirer... M. de +Sairmeuse, qui s'était un peu remis, n'eut que le temps de se jeter +devant la porte. + +--Vous ne partirez pas ainsi!... s'écria-t-il, je ne le souffrirai +pas... Attendez au moins que j'aie vu Martial, il n'est peut-être pas +coupable autant que vous le croyez... + +--Oh! assez!... interrompit le marquis, assez!... + +Il dégagea de son bras, le bras de sa fille, et d'une voix affaiblie: + +--À quoi bon des explications!... poursuivit-il. Hélas!... il est de +ces outrages qui ne se réparent pas... Puisse votre conscience vous +pardonner comme je vous pardonne moi-même... Adieu!... + +Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel +accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut ébloui. + +C'est d'un air absolument ahuri qu'il regarda s'éloigner le marquis et +sa fille, et ils étaient déjà loin quand il s'écria: + +--Cafard!... me croit-il sa dupe!... + +Dupe!... M. de Sairmeuse l'était si peu que sa seconde pensée fut +celle-ci: + +--Où veut-il en venir, avec cette comédie? Il dit qu'il nous +pardonne... c'est donc qu'il nous réserve quelque coup de jarnac!... + +Cette conviction l'emplit d'inquiétude. En vérité il ne se sentait pas +de force à lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu. + +--Mais Martial lui damera le pion... s'écria-t-il... Oui, il faut voir +Martial!... + +Si grande était son anxiété et telle son impatience, que de sa main il +aida à atteler la voiture qu'il avait commandée, et que, prenant le +fouet, il voulut conduire lui-même. + +Tout en poussant furieusement ses chevaux il s'efforçait de réfléchir, +mais les idées les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tête, +il n'y voyait plus clair, et la rapidité de la course fouettant son +sang ravivait sa colère. + +Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, à Montaignac. + +--J'imagine que vous êtes devenu fou, marquis! s'écria-t-il dès le +seuil. C'est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez +présenter... + +Mais Martial, qui attendait la visite de son père, avait eu le temps +de se préparer. + +--Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d'esprit, +répondit-il... Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui +avez envoyé des soldats au rendez-vous que Maurice d'Escorval m'avait +loyalement assigné?... + +--Marquis!... + +--Bien!... c'est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu?... + +Le duc ne répondit pas. En dépit de ses travers, de ses défauts et +de ses vices, cet homme orgueilleux avait conservé les qualités +essentielles de la vieille noblesse française: la fidélité à la parole +jurée et une admirable bravoure. + +Il trouvait tout naturel que Martial se battît avec Maurice... Il +jugeait ignoble ce fait d'envoyer des soldats saisir un ennemi loyal +et confiant. + +--C'est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misérable essaie +de déshonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu'on me croie, quand je +l'affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... j'ai rompu. Je +ne le regrette pas, puisque je ne l'avais vraiment épousée que par +condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu'il faut se marier et +que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me +sont rien... + +Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse. + +--C'est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n'en avez +pas moins perdu la fortune politique de notre maison. + +Un fin sourire glissa sur les lèvres de Martial: + +--Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas, +toute cette affaire du soulèvement de Montaignac est abominable, et +vous devez bénir l'occasion qui vous est offerte de dégager votre +responsabilité. Avec un peu d'adresse, vous pouvez rejeter tout +l'odieux des représailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder +pour vous que le prestige du service rendu... + +Le duc se déridait, il entrevoyait le plan de son fils. + +--Jarnibieu!... marquis, s'écria-t-il, savez-vous que c'est une idée +cela!... Savez-vous que dès maintenant, je crains infiniment moins le +Courtomieu?... + +Martial était devenu pensif. + +--Ce n'est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille... ma +femme. + + + + +XLI + + +Il faut avoir vécu au fond des campagnes pour savoir au juste avec +quelle prestigieuse rapidité une nouvelle s'y propage et vole de +bouche en bouche. Parfois, c'est à confondre l'esprit. + +Ainsi, le soir même des scènes du château de Sairmeuse, la rumeur en +arrivait aux infortunés cachés à la ferme du père Poignot. + +Il n'y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le +caporal Bavois s'étaient éloignés en promettant de repasser la +frontière cette nuit même. + +Après mûres réflexions, l'abbé Midon avait décidé qu'on ne dirait rien +à M. d'Escorval de la brusque apparition de son fils et qu'on lui +dissimulerait même la présence de Marie-Anne. + +Son état était si alarmant encore, que la moindre émotion pouvait +décider quelque complication mortelle. + +Vers les dix heures, le baron s'étant assoupi, l'abbé Midon et Mme +d'Escorval étaient descendus dans une salle basse de la ferme, pour +causer librement avec Marie-Anne, quand l'aîné des fils Poignot parut +la figure bouleversée. + +Ce grave gars était sorti après souper avec plusieurs de ses +camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des fêtes de +Sairmeuse, et il revenait en toute hâte apprendre aux hôtes de son +père les étranges événements de la soirée. + +--C'est inconcevable!... murmurait l'abbé Midon abasourdi. + +Pas si inconcevable, le prêtre l'eût bien compris, si l'idée lui fût +venue d'observer Marie-Anne. + +Elle était devenue plus rouge que le feu, elle baissait la tête, et +autant que possible s'écartait du cercle de la lumière. + +C'est qu'il ne lui était pas possible de méconnaître un trait de cette +grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait déclaré, le +soir où il lui avait offert son nom en même temps qu'il lui avouait +son aversion pour sa fiancée. + +Ce qui s'était passé dans l'âme de Martial, il lui semblait qu'elle le +devinait. + +Mais l'abbé Midon était trop préoccupé pour rien voir. Son premier +étonnement dissipé, il était devenu sombre, et le froncement de ses +sourcils trahissait l'effort de sa pensée. + +Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que +ces étranges événements rendaient leur situation plus périlleuse que +jamais. + +--Il est inouï, murmurait-il, que Maurice ait osé cette folie, +après ce que je venais de lui dire; l'ennemi le plus cruel du baron +d'Escorval n'agirait pas autrement que son fils... Enfin, attendons à +demain avant de rien décider. + +Le lendemain, on apprit la rencontre de la Rèche. Un paysan, qui avait +assisté de loin aux préliminaires de ce duel qui ne devait pas finir, +put donner les détails les plus circonstanciés. + +Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats +accourir et se mettre à la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois. + +Mais il était sûr aussi que les soldats en avaient été pour leurs +peines. Il les avait rencontrés sur les cinq heures, harassés et +furieux. + +Le sous-officier disait que l'expédition avait manqué par la faute de +Martial qui l'avait retenu une minute... + +Ce même jour, le père Poignot vint conter à l'abbé Midon que le duc de +Sairmeuse et le marquis de Courtomieu étaient brouillés... C'était le +bruit du pays. Le marquis était rentré au château de Courtomieu avec +sa fille, et le duc était parti pour Montaignac... + +Cette dernière nouvelle devait rassurer l'abbé Midou; mais ses transes +avaient été trop poignantes pour échapper au baron d'Escorval. + +--Vous avez quelque chose, curé, lui dit-il. + +--Rien, monsieur le baron, rien absolument. + +--Aucun péril nouveau ne nous menace? + +--Aucun, je vous jure. + +L'assurance du prêtre et ses protestations ne semblèrent pas +convaincre M. d'Escorval. + +--Oh!... ne jurez pas, curé... Avant-hier soir, tenez, quand vous êtes +remonté ici, à mon réveil, vous étiez plus pâle que la mort, et ma +femme, certainement, venait de pleurer... pourquoi?... + +D'ordinaire, quand l'abbé Midon ne voulait pas répondre à certaines +questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce +qui était vrai d'ailleurs, que s'agiter et parler, c'était retarder sa +guérison... + +Habituellement, le baron obéissait, cette fois il résista. + +--Il dépend de vous, curé, poursuivit-il, de me rendre ma +tranquillité... Avouez-le, vous tremblez qu'on ne découvre ma +retraite... Cette crainte me torture aussi... Eh bien!... jurez-moi +que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la +paix... + +--Je ne puis jurer cela! murmura l'abbé en pâlissant. + +Le regard de M. d'Escorval se voila: + +--Et pourquoi donc? insista-t-il... Si j'étais repris, +qu'arriverait-il? On me soignerait, et dès que je pourrais me tenir +debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime que de m'épargner +l'horreur du supplice... Voyons, curé, vous êtes mon meilleur ami, +n'est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce suprême service... Voulez-vous +que je vous maudisse de m'avoir sauvé la vie... + +L'abbé ne répondit pas, mais son oeil, volontairement ou non, s'arrêta +avec une expression étrange sur la boîte de médicaments posée sur la +table. + +Voulait-il donc dire: + +--Je ne ferai rien; mais là vous trouveriez du poison... + +M. d'Escorval le comprit ainsi, car c'est avec l'accent de la +reconnaissance qu'il murmura: + +--Merci!... + +Persuadé que désormais il était le maître de sa vie, qu'il aurait +du poison sous la main s'il était découvert, le baron respirait +librement. + +De ce moment, sa situation, si longtemps désespérée, s'améliora +visiblement et d'une façon soutenue. + +--Je me moque à cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il +avec une gaieté qui certes n'était pas feinte, je puis attendre +paisiblement mon rétablissement. + +De son côté, l'abbé Midon reprenait confiance. Les jours s'écoulaient +et ses sinistres appréhensions ne se réalisaient pas. + +Loin de provoquer un redoublement de sévérités, l'imprudence affreuse +de Maurice et de Jean Lacheneur avait été comme le point de départ +d'une indulgence universelle. + +On eût dit un parti pris des autorités de Montaignac d'oublier et de +faire oublier, s'il était possible, la conspiration de Lacheneur et +les abominables représailles dont elle avait été le prétexte. + +Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient à la ferme, calmaient +une inquiétude, ou étaient une garantie de sécurité. + +On sut d'abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal +Bavois avaient réussi à gagner le Piémont. + +De Jean Lacheneur, il n'en était pas question, on supposait qu'il +n'avait pas quitté le pays, mais on n'avait aucune raison de +craindre pour lui, puisqu'il n'était porté sur aucune des listes de +poursuites... + +Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade, +qu'il ne sortait plus de chez lui et que Mme Blanche ne quittait pas +son chevet. + +Une autre fois, le père Poignot raconta en revenant de Montaignac que +le duc de Sairmeuse était allé passer huit jours à Paris, qu'il était +de retour avec une décoration de plus, signe évident de faveur, et +qu'il avait fait à tous les conjurés condamnés à la prison la remise +de leur peine. + +Douter n'était pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait +le surlendemain toutes ces circonstances. + +L'abbé Midon n'en revenait pas. + +--Voilà qui prouve bien l'inanité des prévisions humaines, disait-il à +Mme d'Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera. + +C'est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l'abbé +Midon l'attribuait uniquement à la rupture du marquis de Courtomieu et +du duc de Sairmeuse. + +Si grande que fût sa perspicacité, il fut comme tout le monde dupe des +apparences. + +Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les +officiers à demi-solde de Montaignac eux-mêmes répétaient: + +--Décidément, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa réputation, et +s'il s'est montré implacable c'est qu'il était conseillé par l'odieux +marquis de Courtomieu. + +Seule, Marie-Anne soupçonnait la vérité. + +Il lui semblait qu'elle reconnaissait le génie de Martial, cet +esprit souple, se plaisant aux coups de théâtre, toujours épris de +l'impossible. + +Un secret pressentiment lui disait que c'était lui qui, secouant +son apathie habituelle, dirigeait avec une habileté souveraine les +événements et usait et abusait de son ascendant sur l'esprit du duc de +Sairmeuse. + +--Et c'est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans +d'elle-même, c'est pour toi que Martial agit ainsi!... Qu'importent +à cet insoucieux égoïste tous ces conjurés obscurs qu'il ne connaît +pas!... S'il les protège c'est pour avoir le droit de te protéger, +toi et ceux que tu aimes!... s'il a fait remettre les prisonniers en +liberté, n'est-ce pas qu'il se propose de faire réformer le jugement +injuste qui a condamné à mort le baron d'Escorval innocent!... + +Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu'elle songeait à +cela. + +Et dans le fait, n'était-ce pas de l'héroïsme de la part d'un homme +dont elle avait repoussé les offres éblouissantes!... + +Pouvait-elle méconnaître tout ce qu'il y avait de réelle grandeur dans +la façon dont Martial, plutôt que d'être soupçonné d'une lâcheté, +avait révélé un secret qui pouvait renverser la fortune politique du +duc de Sairmeuse!... + +Et cependant jamais l'idée de cette grande passion d'un homme vraiment +supérieur ne fit battre son coeur plus vite. Jamais elle n'en éprouva +un mouvement d'orgueil... + +Hélas!... Rien n'était plus capable de la toucher; rien ne pouvait +plus la distraire de la noire tristesse qui l'envahissait. + +Deux mois après son arrivée à la ferme du père Poignot, elle n'était +plus que l'ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur +son passage, recueillait tant de murmures d'admiration... + +Elle maigrissait et dépérissait à vue d'oeil, pour ainsi dire, ses +joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus pâle que la +veille, chaque jour élargissait le cercle bleuâtre qui cernait ses +grands yeux noirs. + +Vive et active autrefois, elle était devenue paresseuse et lente. Elle +ne marchait plus, elle se traînait. Souvent elle restait des journées +entières immobile sur une chaise, les lèvres contractées comme par +un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes +roulaient silencieuses le long de ses joues. + +Les gens de la ferme--et Dieu sait cependant si les campagnards sont +durs!--ne pouvaient se défendre d'émotion en la regardant, et ils la +plaignaient. + +--Pauvre fille! répétaient-ils entre eux, ce qu'elle mange ne lui +profite guère!... il est vrai qu'elle ne mange, autant dire, rien. + +--Dame! disait le père Poignot, faut être juste: elle n'a pas de +chance... Elle a été élevée comme une reine, et maintenant la voilà à +la charité... Son père a été guillotiné, elle ne sait ce qu'est devenu +son frère... On se ferait du chagrin à moins. + +À maintes reprises, l'abbé Midon, inquiet, l'avait questionnée. + +--Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave, +qu'avez-vous?... + +--Je ne souffre pas, monsieur le curé. + +--Pourquoi ne pas vous confier à moi? Ne suis-je pas votre ami? Que +craignez-vous? + +Elle secouait tristement la tête et répondait: + +--Je n'ai rien à confier!... + +Elle disait: rien. Et, cependant elle se mourait de douleur et +d'angoisses. + +Fidèle à la promesse que lui avait arrachée Maurice, elle n'avait +rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage à la fois nul et +indissoluble, contracté dans la petite église de Vigano. + +Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment où il +lui serait impossible de dissimuler sa grossesse. + +Déjà elle n'y parvenait qu'au prix de tortures de tous les instants, +et qu'en risquant sa vie et celle de son enfant. + +Et encore réussissait-elle véritablement? + +Deux ou trois fois, l'abbé Midon avait arrêté sur elle un regard si +perspicace, qu'elle en avait perdu contenance. Était-il sûr qu'il ne +doutât de rien? + +Les autres ne savaient rien, elle en était certaine. Toute autre +qu'elle eût peut-être été soupçonnée, mais elle!... Sa réputation +seule la mettait à l'abri de tout soupçon.... Et nature droite et +loyale, elle se révoltait de ce continuel mensonge; elle s'indignait +de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu. + +--La honte, pensait-elle, n'en sera que plus grande quand tout se +découvrira!... + +Ses angoisses étaient affreuses. Que faire?... Avouer! Elle l'eût osé +les premiers jours; maintenant, elle ne s'en sentait pas le courage. + +Fuir?... mais où aller?... Quel prétexte donner ensuite?... Ne +perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l'espoir seul la +soutenait! + +Elle songeait à fuir cependant, quand un événement lui vint en aide, +qui lui sembla le salut. + +L'argent manquait à la ferme... Les proscrits ne pouvaient rien tirer +du dehors, sous peine de se livrer, et le père Poignot était à bout de +ressources... + +L'abbé Midon se demandait comment sortir d'embarras, quand Marie-Anne +lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l'argent +caché sous la pierre de la cheminée de la belle chambre. + +--Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir à la Borderie, m'y +introduire, prendre l'argent et l'apporter ici... Il est bien à moi, +n'est-ce pas? + +Mais le prêtre, après un moment de réflexion, jugea cette démarche +impossible. + +--Vous seriez peut-être vue, dit-il, et qui sait?... arrêtée. On vous +interrogerait... quelles explications plausibles donner? Sans compter +que les scellés doivent avoir été mis partout. Les briser, ce +serait donner l'idée qu'un vol a été commis, c'est-à-dire éveiller +l'attention. + +--Que faire, alors! + +--Agir au grand jour. Vous n'êtes nullement compromise, vous; +reparaissez demain comme si vous reveniez du Piémont, allez trouver +le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre +héritage, et installez-vous à la Borderie... + +Marie-Anne frissonnait... + +--Habiter la maison de Chanlouineau, bégaya-t-elle, moi... toute +seule!... + +Si le prêtre aperçut le trouble de la malheureuse, il n'en tint +compte. + +--Visiblement le ciel nous protège, ma chère enfant, reprit-il. Je ne +vois que des avantages à votre installation à la Borderie, et pas un +inconvénient. Nos communications seront faciles, et avec quelques +précautions, sans danger. Nous choisirons avant votre départ un +point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y +rencontrerez avec le père Poignot... + +L'espérance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit: + +--Et dans l'avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus +utile encore... Dès qu'on sera accoutumé dans le pays à votre séjour à +la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera +bien plus rapide que dans le grenier étroit et bas où nous le cachons +et où il souffre véritablement du manque d'air et d'espace... + +Il parlait si vite, que Marie-Anne n'avait pu seulement ouvrir la +bouche. Comme il s'arrêtait, elle hasarda une objection: + +--Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m'établir +comme cela, tout à coup, dans les biens d'un homme qui n'était pas mon +parent?... + +Le prêtre ne voulut pas comprendre l'appréhension de Marie-Anne. + +--Que voulez-vous qu'on pense, fit-il, que vous importe l'opinion?... + +Et après une pause: + +--Pour vous-même, ma pauvre enfant, prononça-t-il, sortir d'ici où +vous vivez enfermée est indispensable... ce vous sera un bienfait, de +vous retrouver au grand air, libre, seule... + +Le ton de l'abbé, l'expression de son visage, ses regards parurent si +étranges à Marie-Anne, qu'elle devint plus blanche que la muraille +contre laquelle elle s'appuya toute défaillante. + +--Je ne m'étais pas trompée, se dit-elle, il sait!... + +--D'ailleurs, insista l'abbé d'un ton péremptoire, il n'y a pas à +hésiter. + +La détermination prise, restait à en régler l'exécution avec assez +d'habileté pour n'éveiller aucun soupçon, et ne laisser au hasard que +le moins de prise possible. + +Il fut convenu que, dans la nuit même, le père Poignot conduirait +Marie-Anne jusqu'à la frontière où elle prendrait la diligence qui +fait le service entre le Piémont et Montaignac, et qui traverse le +village de Sairmeuse. + +C'est avec le plus grand soin que l'abbé Midon avait dicté à +Marie-Anne la version qu'elle donnerait de son séjour à l'étranger. + +Toutes les réponses aux questions qu'on ne manquerait pas de lui +adresser devaient tendre à ce but de bien persuader à tout le monde +que le baron d'Escorval était caché dans les environs de Turin. + +Ce qui avait été convenu fut exécuté de point en point, et le +lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse +virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence +qui relayait. + +--La fille à M. Lacheneur est ici!... + +Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidité, +mit tout le village aux portes et aux fenêtres. + +On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur, +remonter la grande rue suivie d'un garçon d'écurie qui portait une +petite malle, et entrer à l'auberge du _Boeuf couronné_. + +À la ville, l'indiscrétion a quelque pudeur; on se cache pour épier. À +la campagne, la curiosité, effrontément naïve, se montre sans vergogne +et obsède avec une inconsciente cruauté ceux qui en sont l'objet. + +Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte +un rassemblement qui l'attendait bouche béante, les yeux largement +écarquillés. + +Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de +réflexions qui bourdonnaient à ses oreilles, jusqu'à la porte du +notaire où elle alla frapper. + +C'était un homme considérable, ce notaire, par sa corpulence, sa +fortune et la quantité d'actes qu'il faisait. Il avait la face plate +et rougeaude, une façon de s'exprimer melliflue, une barbe bien +taillée et des prétentions au bel esprit. On le disait à la fois pieux +et gaillard. + +Il accueillit Marie-Anne avec la déférence due à une héritière qui va +palper une succession liquide d'une cinquantaine de mille francs... + +Mais jaloux d'étaler sa perspicacité, il donna fort clairement à +entendre que lui, homme d'expérience, il devinait que l'amour avait +seul dicté le testament de Chanlouineau... + +La résignation de Marie-Anne se révolta. + +--Vous oubliez ce qui m'amène, monsieur, prononça-t-elle, vous ne me +dites rien de ce que j'ai à faire? + +Le notaire, interdit du ton, s'arrêta. + +--Peste! pensa-t-il, elle est pressée de tâter les espèces, la +commère!... + +Et à haute voix: + +--Tout sera vite terminé, dit-il; justement le juge de paix n'a pas +d'audience aujourd'hui, il sera à notre disposition pour la levée des +scellés. + +Pauvre Chanlouineau!... le génie des nobles passions l'avait inspiré +quand il avait pris ses dispositions dernières... + +Un avoué retors n'eût pas imaginé des précautions plus ingénieuses +pour écarter toutes ces infinies et irritantes difficultés qui se +dressent comme des buissons d'épines autour des successions. + +Le soir même, les scellés étaient levés et Marie-Anne était mise en +possession de la Borderie. + +Elle était seule dans la maison de Chanlouineau, seule!... La nuit +tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu'une des portes +allait s'ouvrir, que cet homme qui l'avait tant aimée allait paraître, +et qu'elle entendrait sa voix comme elle l'avait entendue pour la +dernière fois, dans son cachot. + +Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumière, +et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la +sienne désormais, et où palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui +l'avait habitée. + +Lentement, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée, elle +reconnut le fourneau récemment réparé, et enfin elle monta dans +cette chambre du premier étage dont Chanlouineau avait fait comme le +tabernacle de sa passion. + +Là, tout était magnifique, encore plus qu'il ne l'avait dit. + +L'âpre paysan qui déjeunait d'une croûte frottée d'oignon avait +dépensé une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destiné +à son idole. + +--Comme il m'aimait! murmurait Marie-Anne, émue de cette émotion dont +l'idée seule avait enflammé la jalousie de Maurice, comme il m'aimait! + +Mais elle n'avait pas le droit de s'abandonner à ses sensations... Le +père Poignot l'attendait sans doute au rendez-vous. + +Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme +annoncée par Chanlouineau... les approches de la mort ne lui avaient +pas fait oublier son compte... + +Le lendemain, à son réveil, l'abbé Midon eut de l'argent... + +Dès lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, après tant d'épreuves +et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur. + +Fidèle aux recommandations de l'abbé, elle vivait seule, mais par +ses fréquentes sorties, elle accoutumait à sa présence les gens des +environs... Dans la journée, elle vaquait aux occupations de son +modeste ménage, et le soir, elle courait au rendez-vous où le père +Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part +de l'abbé, de quelque commission qu'il ne pouvait faire. + +Oui, elle se fût trouvée presque heureuse, si elle eût pu avoir des +nouvelles de Maurice... Qu'était-il devenu?... Comment ne donnait-il +pas signe de vie?... Que n'eût-elle pas donné pour un conseil de +lui... + +C'est que le moment approchait où il allait lui falloir un confident, +des secours, des soins... et elle ne savait à qui se confier. + +En cette extrémité, et lorsque véritablement elle perdait la tête, +elle se souvint de ce vieux médecin qui avait reconnu son état à +Saliente, qui lui avait témoigné un si paternel intérêt, et qui avait +été un des témoins de son mariage à Vigano. + +--Celui-là me sauverait, s'écria-t-elle, s'il savait, s'il était +prévenu!... + +Elle n'avait ni à temporiser ni à réfléchir; elle écrivit sur-le-champ +au vieux médecin et chargea un jeune gars des environs de porter sa +lettre à Vigano. + +--Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit à son retour +le jeune commissionnaire. + +Ce soir-là, en effet, Marie-Anne entendit frapper à sa porte. C'était +bien cet ami inconnu qui venait à son secours... + +Cet honnête homme resta quinze jours caché à la Borderie... + +Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand +manteau, un enfant,--un garçon,--dont il avait juré les larmes aux +yeux de prendre soin comme de son enfant à lui... + +Marie-Anne avait repris son train de vie... + +Personne, dans le pays, n'eut seulement un soupçon. + + + + +XLII + + +Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il +avait fallu à Mme Blanche des efforts surhumains et toute l'énergie de +sa volonté. + +La plus épouvantable colère grondait en elle, pendant que, drapée de +dignité mélancolique, elle murmurait des paroles de mansuétude et de +pardon. + +Ah! si elle n'eût écouté que les inspirations de ses ressentiments!... + +Mais son indomptable vanité l'enflammait de l'héroïsme du gladiateur +mourant dans l'arène, le sourire aux lèvres... + +Tombant, elle prétendait tomber avec grâce. + +--Nul ne me verra pleurer, personne ne m'entendra me plaindre, +disait-elle à son père, plus abattu qu'elle, sachez m'imiter. + +Et dans le fait, elle fut stoïque, à son retour au château de +Courtomieu. + +Son visage, pâli, resta de marbre sous les regards des domestiques +ébahis, qui semblaient attendre l'explication de cette catastrophe +inouïe. + +--On m'appellera «Mademoiselle» comme par le passé, dit-elle d'un ton +impérieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoyé. + +Une femme de chambre l'oublia le soir même et prononça le mot défendu: +«Madame...» La pauvre fille fut chassée sur l'heure, sans miséricorde, +malgré ses protestations et ses larmes. + +Tous les gens du château étaient indignés. + +--Espère-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu'elle est +mariée et que son mari l'a plantée là!... + +Hélas! elle eût voulu l'oublier elle-même. + +Elle eût voulu anéantir jusqu'au souvenir de cette fatale journée du +17 avril, qui l'avait vue jeune fille, épouse et veuve, entre le lever +et le coucher du soleil. + +Veuve!... ne l'était-elle pas, par le fait?... + +Seulement ce n'était pas la mort qui lui avait ravi son mari; c'était, +pensait-elle, une autre femme, une rivale, une infâme et perfide +créature, une fille perdue d'honneur, Marie-Anne enfin. + +Et elle, cependant, ignominieusement abandonnée, dédaignée, repoussée, +elle ne s'appartenait plus. + +Elle appartenait à l'homme dont elle portait le nom comme une livrée +de servitude, qui ne voulait pas d'elle, qui la fuyait... + +Elle n'avait pas vingt ans et c'en était fait de sa jeunesse, de sa +vie, de ses espérances, de ses rêves même. + +Le monde la condamnait sans appel ni recours à vivre seule, désolée... +pendant que Martial, lui, libre de par les préjugés, étalerait au +grand jour ses amours adultères. + +Alors elle connut l'horreur de l'isolement. Pas une âme à qui se +confier en sa détresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre!... + +Elle avait deux amies préférées, autrefois; elles étaient inséparables +au Sacré-Coeur, mais sortie du couvent elle les avait éloignées par +ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour +elle... + +Elle en était réduite aux irritantes consolations de tante Médie, une +brave et digne personne, certes, mais dont l'intelligence avait fléchi +sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient +aussi abondantes pour la perte d'un chat que pour la mort d'un parent. + +Vaillante, cependant, Mme Blanche se jura qu'elle renfermerait en son +coeur le secret de ses désespoirs. + +Elle se montra, comme au temps où elle était jeune fille, elle porta +audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se +contraindre à paraître gaie et insouciante. + +Mais le dimanche suivant, ayant osé aller à la grand'messe au village +de Sairmeuse, elle comprit l'inanité de ses efforts. + +On ne la regardait pas d'un air surpris ni haineux, mais on tournait +la tête sur son passage pour rire aux éclats. Elle put même entendre +sur son état de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entrèrent dans +l'esprit comme des pointes de fer rouge. + +On se moquait... Elle était ridicule!... Ce fut le comble. + +--Oh!... Il faudra qu'on me paye tout cela, répétait-elle. + +Mais Mme Blanche n'avait pas attendu cette suprême injure pour songer +à se venger, et elle avait trouvé son père prêt à la seconder. + +Pour la première fois, le père et la fille avaient été d'accord. + +--Le duc de Sairmeuse saura ce qu'il en coûte, disait M. de +Courtomieu, de prêter les mains à l'évasion d'un condamné et +d'insulter ensuite un homme comme moi!... Fortune politique, position, +faveur, tout y passera!... Je veux le voir ruiné, déconsidéré, à mes +pieds!... Tu verras... tu verras!... + +Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait été malade +trois jours, après les scènes de Sairmeuse, et il avait perdu trois +autres jours à composer et à écrire un rapport qui devait écraser son +ancien allié. + +Ce retard devait le perdre, car il permit à Martial de prendre les +devants, de bien mûrir son plan, et de faire partir pour Paris le duc +de Sairmeuse, habilement endoctriné... + +Que raconta le duc à Paris?... Que dit-il au roi qui daigna le +recevoir?... + +Il démentit sans doute ses premiers rapports, il réduisit le +soulèvement de Montaignac à ses proportions réelles, il présenta +Lacheneur comme un fou et les paysans qui l'avaient suivi comme des +niais inoffensifs. + +Peut-être donna-t-il à entendre que le marquis de Courtomieu pouvait +fort bien avoir provoqué ce soulèvement de Montaignac... Il avait +servi Buonaparte, il tenait à montrer son zèle; on savait des +exemples... + +Il déplora, quant à lui, d'avoir été trompé par ce coupable ambitieux, +rejeta sur le marquis tout le sang versé et se porta fort de faire +oublier ces tristes représailles... + +Il résulta de ce voyage, que le jour où le rapport du marquis arriva +à Paris, on lui répondit en le destituant de ses fonctions de grand +prévôt. + +Ce coup imprévu devait atterrer M. de Courtomieu. + +Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait +sauvé les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait +traversé les époques les plus troublées comme une anguille ses bourbes +natales, qui avait su établir sa colossale fortune sur trois mariages +successifs, qui avait servi d'un même visage obséquieux tous les +maîtres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, être joué +ainsi!... + +Car il était joué, il n'en pouvait douter, il était sacrifié, perdu... + +--Ce ne peut être ce vieil imbécile de duc de Sairmeuse qui a +manoeuvré si vivement, et avec tant d'adresse, répétait-il... +Quelqu'un l'a conseillé, mais qui? je ne vois personne... + +Qui? Mme Blanche ne le devinait que trop. + +De même que Marie-Anne, elle reconnaissait le génie de Martial. + +--Ah!... je ne m'étais pas trompée, pensait-elle: celui-là est bien +l'homme supérieur que je rêvais... À son âge, jouer mon père, ce +politique de tant d'expérience et d'astuce! + +Mais cette idée exaspérait sa douleur et attisait sa haine. + +Devinant Martial, elle pénétrait ses projets. + +Elle comprenait que s'il était sorti de son insouciance hautaine et +railleuse, ce n'était pas pour la mesquine satisfaction d'abattre le +marquis de Courtomieu. + +--C'est pour plaire à Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de +rage. C'est un premier pas vers la grâce des amis de cette créature... +Ah! elle peut tout sur son esprit, et tant qu'elle vivra, j'espérerais +en vain... Mais patience... + +Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger +sûrement doit attendre, dissimuler, préparer l'occasion mais ne pas +violenter... + +Comment elle se vengerait, elle l'ignorait, mais elle savait qu'elle +se vengerait, et déjà elle avait jeté les yeux sur un homme qui +serait, croyait-elle, l'instrument docile de ses desseins, et capable +de tout pour de l'argent: Chupin. + +Comment le traître qui avait livré Lacheneur pour vingt mille francs, +se trouva-t-il sur le chemin de Mme Blanche?... + +Ce fut le résultat d'une de ces simples combinaisons des événements +que les imbéciles admirent sous le nom de hasard. + +Bourrelé de remords, honni, conspué, maudit, pourchassé à coups de +pierres quand il s'aventurait par les rues, suant de peur quand il +songeait aux terribles menaces de Balstain, l'aubergiste piémontais, +Chupin avait quitté Montaignac et était venu demander asile au château +de Sairmeuse. + +Il pensait, dans la naïveté de son ignominie, que le grand seigneur +qui l'avait employé, qui l'avait convié au crime, qui avait profité +de sa trahison, lui devait, outre la récompense promise, aide et +protection. + +Les domestiques le reçurent comme une bête galeuse dont on redoute la +contagion. Il n'y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines +et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les écuries. +On lui jetait la pâtée comme à un chien et il dormait au hasard dans +les greniers à foin. + +Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures, +s'estimant encore heureux de pouvoir acheter à ce prix une certaine +sécurité. + +Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d'oubli +et de conciliation en poche, ne pouvait tolérer la présence d'un tel +homme, si compromettant et chargé de l'exécration de tout le pays. + +Il ordonna de congédier Chupin. + +Le vieux braconnier résista, croyant deviner un complot de ses ennemis +les domestiques. + +Il déclara d'un ton farouche qu'il ne sortirait de Sairmeuse que de +force ou sur un ordre formel, de la bouche même du duc. + +Cette résistance obstinée, rapportée à M. de Sairmeuse, le fit presque +hésiter. + +Il tenait peu à se faire un implacable ennemi d'un homme qui passait +pour le plus rancunier et le plus dangereux qu'il y eût à dix lieues à +la ronde. + +La nécessité du moment et les observations de Martial le décidèrent. + +Ayant mandé son ancien espion, il lui déclara qu'il ne voulait plus, +sous aucun prétexte, le revoir à Sairmeuse, adoucissant toutefois la +brutalité de l'expulsion par l'offre d'une petite somme. + +Mais Chupin, d'un air sombre, refusa l'argent. Il alla prendre ses +quelques hardes et s'éloigna en montrant le poing au château, jurant +que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil, à la +brune, il lui ferait passer le goût du pain. + +Il est sûr qu'il tint ce propos, plusieurs domestiques l'entendirent. + +Ainsi expulsé, le vieux braconnier se retira dans sa masure, où +habitaient toujours sa femme et ses deux fils. + +Il n'en sortait guère, et jamais que pour satisfaire son ancienne +passion pour la chasse, qui survivait à tout. + +Seulement, il ne perdait plus son temps à s'entourer de précautions +comme autrefois, pour tirer un lièvre ou quelques perdreaux. + +Sûr de l'impunité, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de +Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses épaules et +rentrait chez lui en plein jour à la barbe des gardes intimidés. + +Le reste du temps, il vivait plongé dans le somnambulisme d'une +demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le +vin, loin de lui procurer l'oubli qu'il cherchait, ne fit que donner +une réalité plus terrifiante aux fantômes qui peuplaient son perpétuel +cauchemar. + +Parfois, à la tombée de la nuit, les paysans qui passaient près de la +masure, entendaient comme un trépignement de lutte, des voix rauques, +des blasphèmes et des cris aigus de femme. + +C'est que Chupin était plus ivre que de coutume, et que sa femme et +ses deux fils le battaient pour lui arracher de l'argent. + +Car il n'avait rien donné aux siens du prix de la trahison. +Qu'avait-il fait des vingt mille francs qu'il avait reçus en bel or? +On ne savait. Ses fils supposaient bien qu'il les avait enterrés +quelque part; mais ils avaient beau se relayer pour épier leur père, +l'ivrogne, plus rusé qu'eux, savait garder le secret de sa cachette. À +grand peine, à force de coups, se décidait-il à lâcher quelques louis. + +On savait ces détails dans le pays, et on voulait y reconnaître un +juste châtiment du ciel. + +--Le sang de Lacheneur étouffera Chupin et les siens, disaient les +paysans. + +Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que Mme Blanche connut +d'abord toute cette histoire. + +Ne se sachant pas écouté par la fille de l'homme qui avait suscité et +payé la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu'il savait à +deux de ses aides, et, tout en parlant, il s'animait et rougissait +d'indignation. + +--Ah!... c'est une fière canaille que ce vieux, répétait-il, qui +devrait être aux galères et non en liberté dans un pays de braves +gens!... + +De ces imprécations, une bonne part retombait sur le marquis de +Courtomieu, mais Mme Blanche ne le remarquait seulement pas. + +Elle se recueillait, comprenant d'instinct une des lois immuables qui +régissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles +transactions sociales. + +Le crime, fatalement attire le mépris, qui provoque la révolte et un +nouveau crime. + +--Voilà bien l'homme qu'il te faudrait... murmurait à l'oreille de Mme +Blanche la voix de la haine... + +Certes!... Mais comment arriver jusqu'à lui? comment entrer en +pourparlers? + +Aller chez Chupin, c'était s'exposer à être aperçue entrant dans sa +maison ou en sortant. Mme Blanche était trop prudente pour avoir +seulement l'idée de courir un tel risque. + +Mais elle songea que du moment où le vieux braconnier chassait +quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas être +impossible de l'y rencontrer... par hasard. + +--Ce sera, se dit-elle déjà toute decidée, l'affaire d'un peu de +persévérance et de quelques promenades adroitement dirigées. + +Ce fut l'affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que +tante Médie, l'inévitable chaperon de la jeune femme, en était sur les +dents. + +--Encore une nouvelle lubie!... gémissait la parente pauvre, rendue de +fatigue, ma pauvre nièce est décidément folle. + +Pas si folle, car par une belle après-midi du mois de mai, dans les +derniers jours, Mme Blanche aperçut enfin celui qu'elle cherchait. + +C'était dans la partie réservée du bois de Courtomieu, tout près des +étangs. + +Chupin s'avançait au milieu d'une large allée de chasse, le doigt sur +la détente de son fusil. + +Il s'avançait à la manière des bêtes traquées, d'un pas muet et +inquiet, tout ramassé sur lui-même comme pour prendre son élan, +l'oreille au guet, le regard défiant... Ce n'est pas qu'il craignit +les gardes, mon Dieu! ni un procès-verbal; seulement, dès qu'il +sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son +couteau ouvert à la main... + +Reconnaissant Mme Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais +elle le prévint, et enflant la voix à cause de la distance. + +--Père Chupin!... cria-t-elle. + +Le vieux maraudeur parut hésiter, mais il s'arrêta, laissant glisser +jusqu'à terre la crosse de son fusil, et il attendit. + +Tante Médie était devenue toute pâle de saisissement. + +--Doux Jésus! murmura-t-elle en serrant le bras de sa nièce, pourquoi +appeler ce vilain homme!... + +--Je veux lui parler. + +--Comment, toi, Blanche, tu oserais... + +--Il le faut. + +--Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas... + +--Oh!... assez, interrompit là jeune femme, avec un de ces regards +impérieux qui fondaient comme cire les volontés de la parente pauvre, +assez, n'est-ce pas... + +Et plus doucement: + +--J'ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce +temps, tante Médie, tu vas te tenir un peu à l'écart... Regarde bien +de tous les côtés... Si tu apercevais quelqu'un, n'importe qui, tu +m'appellerais... Allons, va, tante, fais cela pour moi. + +La parente pauvre, comme toujours, se résigna et obéit, et Mme Blanche +s'avança vers le vieux braconnier qui était resté en place, aussi +immobile que les troncs d'arbres qui l'entouraient... + +--Eh bien!... mon brave père Chupin, commença-t-elle dès qu'elle fut à +quatre pas de lui, vous voici donc en chasse... + +--Qu'est-ce que vous me voulez!... interrompit-il brusquement, car +vous me voulez quelque chose, n'est-ce pas, vous avez besoin de +moi?... + +Il fallut à Mme Blanche un effort pour dominer un mouvement d'effroi +et de dégoût; ce qui n'empêche que c'est du ton le plus résolu qu'elle +dit: + +--Eh bien! oui, j'ai un service à vous demander... + +--Ah! ah!... + +--Un très-léger service, du reste, qui vous coûtera peu de peine et +qui vous sera bien payé. + +Elle disait cela d'un petit air détaché, comme si véritablement il ne +se fût agi que de la moindre des choses. Mais si bien que fût joué son +insouciance le vieux maraudeur n'en parut pas dupe. + +--On ne demande pas des services si légers que cela à un homme comme +moi, fit-il brutalement. Depuis que j'ai servi la bonne cause d'après +mes moyens, selon qu'on le demandait sur les affiches, et au péril de +ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me +marchander des infamies... C'est vrai que les autres m'ont payé; mais +tout l'or qu'ils m'ont donné, je voudrais pouvoir le faire fondre et +le leur couler brûlant dans le ventre!... Allez!... je sais ce qu'il +en coûte aux petits d'écouter les paroles des gros! Passez votre +chemin, et si vous avez des abominations en tête, faites-les +vous-même!... + +Il remit son fusil sur l'épaule, et il allait s'éloigner, quand une +inspiration soudaine, véritable éclair de la haine, illumina l'esprit +de Mme Blanche. + +--C'est parce que je sais votre histoire, prononça-t-elle froidement, +que je vous ai arrêté. J'imaginais que vous me serviriez volontiers, +moi qui hais les Sairmeuse. + +Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier. + +--Je crois bien, en effet, dit-il, que vous haïssez les Sairmeuse +en ce moment... Ils vous ont plantée là, sans gêne, tout comme moi; +seulement... + +--Eh bien? + +--Avant un mois, vous serez réconciliés... Et qui payera les frais de +la guerre et de la paix? Toujours Chupin, le vieil imbécile... + +--Jamais. + +Le traître cherchait des objections, mais il était ébranlé. + +--Hum!... grommela-t-il, jamais il ne faut dire: «Fontaine je +ne boirai pas de ton eau.» Enfin, si je vous aidais, que m'en +reviendrait-il? + +--Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l'argent, de la +terre, une maison... + +--Grand merci!... Je veux autre chose. + +--Quoi? Faites vos conditions. + +Chupin se recueillit un moment, puis d'un air grave: + +--Voici la chose, répondit-il. J'ai des ennemis, un surtout... bref, +je ne me sens pas en sûreté dans ma masure; mes fils me cognent quand +j'ai bu, pour me voler; ma femme est bien capable d'empoisonner mon +vin; je tremble pour ma peau et pour mon argent... Cette existence +ne peut durer. Promettez-moi un asile au château de Courtomieu après +l'affaire, et je suis à vous... Chez vous, je serai gardé, et j'oserai +boire à ma soif et autrement que d'un oeil. Mais, entendons-nous, je +ne veux pas être maltraité par les domestiques comme à Sairmeuse... + +--Il sera fait ainsi que vous le désirez. + +--Jurez-moi cela sur votre part de paradis. + +--Je le jure! + +Tel était l'accent de sincérité de la jeune femme, que Chupin en fut +rassuré. Il se pencha vers elle, et d'une voix sourde: + +--Maintenant, fit-il, contez-moi votre affaire. + +Ses petits yeux étincelaient d'une infernale audace, ses lèvres +minces se serraient sur ses dents aiguës, il s'attendait à quelque +proposition de meurtre, et il était prêt. + +Cela ressortait si clairement de son attitude, que Mme Blanche en +frissonna. + +--Véritablement, reprit-elle, ce que j'attends de vous n'est rien. +Il ne s'agit que d'épier, de surveiller adroitement le marquis de +Sairmeuse, Martial... + +--Votre mari? + +--Oui... mon mari. Je veux savoir ce qu'il devient, ce qu'il fait, où +il va, quelles personnes il voit. Il me faut l'emploi de son temps, de +tout son temps, minute par minute. + +On eût dit, à voir la figure étonnée de Chupin, qu'il tombait des +nues. + +--Quoi!... bégaya-t-il, sérieusement, franchement, c'est tout ce que +vous demandez? + +--Pour l'instant, oui, mon plan n'est pas fait. Plus tard, selon ce +que vous me rapporterez, j'agirai... + +La jeune femme ne mentait qu'à demi. + +Entre tous les projets de vengeance qui s'étaient présentés à son +esprit, elle hésitait encore. + +Ce qu'elle taisait, c'est qu'elle ne faisait épier Martial que pour +arriver à Marie-Anne. Elle n'avait pas osé prononcer devant le traître +le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livré le père au bourreau, +n'hésiterait-il pas à s'attaquer à la fille. Mme Blanche le craignait. + +--Une fois qu'il sera engagé, pensait-elle, ce sera tout différent. + +Cependant le vieux maraudeur était remis de sa surprise. + +--Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de +temps... + +--Je le comprends... Nous sommes aujourd'hui samedi, jeudi saurez-vous +quelque chose?... + +--Dans cinq jours?... Oui, probablement. + +--En ce cas, soyez ici jeudi; à cette heure-ci, vous m'y trouverez... + +Un cri de tante Médie l'interrompit. + +--Quelqu'un!... dit-elle à Chupin. Il ne faut pas qu'on nous voie +ensemble, vite, sauvez-vous. + +D'un bond, l'ancien braconnier franchit l'allée et disparut dans un +taillis. + +Il était temps, un domestique de Courtomieu venait d'arriver près de +tante Médie, et Mme Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande +animation. + +Rapidement elle s'avança. + +--Ah! mada... c'est-à-dire mademoiselle, s'écria le domestique, voici +plus de trois heures qu'on vous cherche partout... votre père, M. le +marquis, mon Dieu! quel malheur!... on est allé quérir le médecin. + +--Mon père est mort!... + +--Non, mademoiselle, non, seulement... comment vous dire cela!... +Quand M. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les façons +de ses vignes, il était tout chose, n'est-ce pas, tout drôle... Eh +bien!... quand il est revenu... + +Du bout de l'index, tout en parlant, le domestique se touchait le +front. + +--Vous m'entendez bien, n'est-ce pas, quand il est rentré, la raison +n'y était plus... partie... envolée!... + +--Courons!... interrompit Mme Blanche. + +Et sans attendre tante Médie terrifiée, elle s'élança dans la +direction du château. + +--M. le marquis? demanda-t-elle au premier valet qu'elle aperçut sous +le vestibule. + +--Il est dans sa chambre, mademoiselle; on l'a couché, il est un peu +plus tranquille, maintenant. + +Déjà la jeune femme arrivait à la chambre du marquis. + +Il était assis sur son lit, les manches de sa chemise arrachées, et +deux domestiques guettaient ses mouvements. + +Sa face était livide, avec de larges marbrures bleuâtres aux joues... +Ses yeux roulaient égarés sous leurs paupières bouffies, et une écume +blanchâtre frangeait ses lèvres. Des mèches de cheveux rares collées +sur son front ajoutaient encore à l'effrayante expression de sa +physionomie. + +La sueur, à grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il +grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus +rudement que le vent de décembre ne tord et ne secoue les branches +mortes. + +Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incohérentes, d'une +voix tour à tour sourde ou éclatante. + +Cependant, il reconnut sa fille. + +--Te voilà, fit-il, je t'attendais. + +Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu'elle ne fût certes, ni +tendre, ni impressionnable. + +--Mon père!... balbutiait-elle, mon Dieu! que vous est-il arrivé? + +Le marquis riait d'un rire strident: + +--Ah! ah!... répondit-il, je l'ai rencontré, voilà!... Il fallait bien +que cela finît ainsi!... Hein! tu doutes! Puisque je te dis que je +l'ai vu, le misérable!... Je le connais bien, peut-être, moi qui +depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite... +car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. Je l'ai vu... +C'était en forêt, près des roches de Sanguille, tu sais, là où il fait +toujours sombre, à cause des grands arbres... Je revenais, lentement, +pensant à lui, quand tout à coup, brusquement, il s'est dressé devant +moi, étendant les bras, pour me barrer le passage: + +--«Allons!... m'a-t-il crié, il faut venir me rejoindre!» Il était +armé d'un fusil, il m'a couché en joue et il a fait feu... + +Le marquis s'interrompant, Mme Blanche réussit enfin à prendre sur soi +de s'approcher de lui. + +Durant plus d'une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et +persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment +le bras: + +--Revenez à vous, mon père!... dit-elle d'une voix rude, comprenez que +vous êtes le jouet d'une hallucination!... Il est impossible que vous +ayez vu... l'homme que vous dites. + +Quel homme croyait avoir aperçu M. de Courtomieu, la jeune femme ne le +devinait que trop, mais elle n'osait, elle ne pouvait prononcer son +nom. + +Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes: + +--Ai-je donc rêvé!... Non, c'est bien Lacheneur qui m'est apparu. J'en +suis sûr, et la preuve, c'est qu'il m'a rappelé une circonstance de +notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi... C'était pendant +la Terreur, en 93, il était tout-puissant à Montaignac, moi, j'étais +poursuivi pour avoir correspondu avec les émigrés. Mes biens allaient +être confisqués, je croyais déjà sentir la main du bourreau sur mon +épaule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me +cacha, le misérable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune +et il sauva ma tête... Moi, je lui ai fait couper le cou. Voilà +pourquoi je l'ai revu. Je dois le rejoindre, il me l'a dit, je suis un +homme mort!... + +Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa +tête, et demeura tellement immobile et roide, que véritablement on eût +pu croire que c'était un cadavre, dont la toile dessinait vaguement +les contours. + +Muets d'horreur, les domestiques échangeaient des regards effarés. + +Tant d'infamie devait les confondre, incapables qu'ils étaient de +soupçonner quels calculs atroces pour faire éclore l'ambition dans une +âme de boue. + +Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n'avait pardonné à +Lacheneur de l'avoir sauvé? Cela était cependant!... + +Seule, Mme Blanche conservait sa présence d'esprit au milieu de tous +ces gens éperdus. + +Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s'avancer, +et à voix basse: + +--Il est impossible qu'on ait tiré sur mon père, dit-elle. + +--Je vous demande pardon, mademoiselle, et même peu s'en est fallu +qu'on ne l'ait tué. + +--Comment le savez-vous? + +--En déshabillant M. le marquis, j'ai remarqué qu'il avait à la tête +une éraflure qui saignait... J'ai aussitôt examiné sa casquette, et +j'y ai constaté deux trous qui ne peuvent avoir été faits que par des +chevrotines. + +Le digne valet de chambre était certes bien plus ému que la jeune +femme. + +--On aurait donc tenté d'assassiner mon père, murmura-t-elle, et la +frayeur expliquerait cet accès de délire... Comment savoir qui a osé +ce crime? + +Le domestique hocha la tête: + +--Je soupçonne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos +chevreuils en plein jour jusque sous nos fenêtres, mademoiselle le +connaît... Chupin... + +--Non, ce ne peut être lui. + +--Ah! j'en mettrais pourtant la main au feu!... Il n'y a que lui dans +la commune capable de ce mauvais coup. + +Mme Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient +l'innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n'eût avoué +qu'elle l'avait rencontré à plus d'une lieue du théâtre du crime, +qu'elle l'avait arrêté, qu'elle avait causé avec lui plus d'une +demi-heure, enfin qu'elle le quittait à l'instant... + +Elle se tut. Aussi bien le médecin arrivait. + +Il découvrit--il dut presque employer la force--le visage de M. +de Courtomieu, l'examina longtemps, les sourcils froncés; puis, +brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications +de glace sur le crâne, des sangsues, une potion qu'il fallait vite et +vite courir chercher à Montaignac. Tout le monde perdait la tête. + +Quand le médecin se retira, Mme Blanche le suivit sur l'escalier: + +--Eh bien! docteur, interrogea-t-elle. + +Il eut un geste équivoque, et d'une voix hésitante: + +--On se remet de cela, répondit-il. + +Mais qu'importait à cette jeune femme, que son père se rétablit ou +mourût! Elle devait suivre d'un oeil sec toutes les phases de cette +maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme. + +Ce qui n'empêche que sa conduite fut citée. + +Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort, +elle devait ramener l'opinion et s'improviser une réputation toute +différente de l'ancienne. Se faire un piédestal où elle poserait en +victime résignée lui souriait. L'occasion était admirable; elle la +saisit. + +Jamais fille dévouée ne prodigua à un père plus de soins touchants, +plus de délicates attentions. Impossible de la décider à s'éloigner +une minute du chevet du malade. C'est à peine si la nuit elle +consentait à dormir une couple d'heures, sur un fauteuil, dans la +chambre même. + +Mais pendant qu'elle restait là, jouant ce rôle de soeur de charité +qu'elle s'était imposé, sa pensée suivait Chupin. Que faisait-il à +Montaignac? Épiait-il Martial, ainsi qu'il l'avait promis?... Comme le +jour qu'elle lui avait fixé était lent à venir!... + +Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, après +avoir bien recommandé son père à tante Médie, Mme Blanche s'échappa, +et d'un pied fiévreux courut au rendez-vous. + +Le vieux maraudeur l'attendait, assis sur un arbre renversé. Il avait +presque sa physionomie d'autrefois. Depuis cinq jours qu'il avait une +préoccupation, il avait presque cessé de boire, et son intelligence se +dégageait des brouillards de l'ivresse. + +--Parlez!... lui dit Mme Blanche. + +--Volontiers! Seulement, je n'ai rien à vous conter. + +--Ah!... vous n'avez pas surveillé le marquis de Sairmeuse. + +--Votre mari?... faites excuse, je l'ai suivi comme son ombre. Mais +que voulez-vous que je vous en dise? Depuis le voyage du duc de +Sairmeuse à Paris c'est M. Martial qui commande. Ah! vous ne le +reconnaîtriez plus. Toujours en affaires, maintenant. Dès le +potron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la +matinée, il écrit des lettres. Dans l'après-midi, il reçoit tous ceux +qui se présentent. Lui qui était haut comme le temps, autrefois, il +fait le pas fier, le bon enfant, le câlin, il donne des poignées de +main au premier venu. Les officiers à demi-solde sont à pot et à +feu avec lui; il en a déjà replacé cinq ou six, il a fait rendre la +pension à deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soirée... + +Il s'arrêta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le +silence, émue et confuse de la question qui lui montait aux lèvres. +Quelle humiliation!... Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que +le feu, détournant un peu la tête: + +--Il est impossible qu'il n'ait pas une maîtresse!... dit-elle. + +Chupin éclata de rire. + +--Nous y voici donc!... fit-il avec une si outrageante familiarité que +la jeune femme en fut révoltée, vous voulez parler de la fille de ce +scélérat de Lacheneur, n'est-ce pas, de cette coquine effrontée de +Marie-Anne? + +À l'accent haineux de Chupin, Mme Blanche comprit l'inutilité de ses +ménagements. + +Elle ignorait encore que l'assassin exècre sa victime, uniquement +parce qu'il l'a tuée. + +--Oui, répondit-elle, c'est bien de Marie-Anne que j'entendais parler. + +--Eh bien!... ni vu ni connu, il faut qu'elle ait filé, la gueuse, +avec un autre de ses amants, Maurice d'Escorval. + +--Vous vous trompez... + +--Oh!... pas du tout!... De tous ces Lacheneur, il n'est resté ici que +le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu'il est, de pillage et de +vol... Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l'épaule. Il +est effrayant à voir, maigre autant qu'un squelette, avec des yeux qui +brillent comme des charbons... S'il me rencontrait jamais, celui-là, +mon compte serait vite réglé... + +Mme Blanche avait pâli... C'était Jean Lacheneur qui avait tiré sur le +marquis de Courtomieu... elle n'en doutait pas... + +--Eh bien! moi, dit-elle, je suis sûre que Marie-Anne est dans le +pays, à Montaignac probablement... Il me la faut, je la veux! Tâchez +d'avoir découvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici. + +--Je chercherai, répondit Chupin. + +Il chercha en effet; et avec ardeur, déployant toute son adresse: en +vain. + +D'abord toutes ses démarches étaient paralysées par les précautions +qu'il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D'un autre +côté, personne dans le pays n'eût consenti à lui donner le moindre +renseignement. + +--Toujours rien! disait-il à Mme Blanche à chaque entrevue. + +Mais elle ne se rendait pas... La jalousie ne se rend jamais, même à +l'évidence. + +Mme Blanche s'était dit que Marie-Anne lui avait enlevé son mari, +que Martial et elle s'aimaient, qu'ils cachaient leur bonheur aux +environs, qu'ils la raillaient et la bravaient... Donc cela devait +être, encore que tout lui démontrât le contraire... + +Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux. + +--Bonne nouvelle!... lui cria-t-il dès qu'il l'aperçut, nous tenons +enfin la coquine! + + + + +XLIII + + +C'était le surlendemain du jour où, sur l'ordre formel de l'abbé +Midon, Marie-Anne était allée s'établir à la Borderie. + +On ne s'entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et +le testament de Chanlouineau était le texte de commentaires infinis. + +--Voilà la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de +rentes, faisaient les vieux d'un air grave, sans compter encore la +maison... + +--Une honnête fille n'aurait pas tant de chance que ça! murmuraient +quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari. + +Jusqu'alors on n'était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la +«bonne amie» de Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on +apercevait entre eux une distance difficile à franchir. La donation +leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence +posthume? + +Voilà cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait à Mme +Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux. + +Elle l'écoutait, frémissante de colère, les poings si convulsivement +serrés que les ongles lui entraient dans les chairs. + +--Quelle audace!... répétait-elle d'une voix étranglée, quelle +impudence!... + +Le vieux maraudeur semblait de cet avis. + +--Le fait est, grommela-t-il d'un air de dégoût, qu'elle eût pu +attendre que le lit de Chanlouineau fût refroidi, avant de s'en +emparer. + +Il branla la tête, et comme en à-parte: + +--Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus +riche qu'une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu. + +Si Chupin avait eu l'intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il +dut être satisfait. + +--Et c'est une telle femme qui m'a enlevé le coeur de Martial!... +s'écria-t-elle. C'est pour cette misérable qu'il m'abandonne!... Quels +philtres ces créatures font-elles donc boire à leurs dupes!... + +L'indignité prétendue de cette infortunée, en qui sa jalousie lui +montrait une rivale, transportait Mme Blanche à ce point qu'elle +oubliait la présence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle +livrait sans restrictions le secret de ses souffrances. + +--Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites, +père Chupin? + +--Comme je suis sûr que vous êtes là. + +--Qui vous a dit tout cela? + +--Personne... on a des yeux. J'ai poussé hier jusqu'à la Borderie, et +j'ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait à une fenêtre. +Elle n'est seulement pas en deuil, la gueuse!... + +C'est qu'en effet, jusqu'à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait +été réduite à la robe que Mme d'Escorval lui avait prêtée le soir du +soulèvement, pour qu'elle pût quitter ses habits d'homme. + +Le vieux maraudeur voulait continuer à scarifier Mme Blanche de ses +observations méchantes, elle l'interrompit d'un geste. + +--Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie? + +--Pardienne! + +--Où est-ce? + +--Juste en face des moulins de l'Oiselle, de ce côté de la rivière, à +une lieue et demie d'ici, à peu près... + +--C'est juste. Je me rappelle maintenant. Y êtes-vous entré +quelquefois?... + +--Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau. + +--Alors il faut me donner la topographie de l'habitation. + +Les yeux de Chupin s'écarquillèrent prodigieusement. + +--Vous dites?... interrogea-t-il, ne comprenant pas. + +--Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est bâtie. + +--Ah!... comme cela, j'entends... Pour lors, elle est construite en +plein champ, à une demi-portée de fusil de la grande route. Devant, il +y a une manière de jardin, et derrière un grand verger qui n'est pas +clos de murs, mais seulement entouré d'une petite haie vive. Tout +autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un bocage qui +ombrage un cours d'eau. + +Il s'arrêta tout à coup, et clignant de l'oeil. + +--Mais à quoi peuvent vous servir tous ces renseignements? +demanda-t-il. + +--Que vous importe!... Comment est l'intérieur? + +--Comme partout: trois grandes chambres carrelées qui se commandent, +une cuisine, une autre petite pièce noire... + +--Voilà pour le rez-de-chaussée. Passons à l'étage supérieur. + +--C'est que... dame!... je n'y suis jamais monté. + +--Tant pis. Comment sont meublées les pièces que vous avez +visitées?... + +--Comme celles de tous les paysans d'ici. + +Personne, assurément, ne soupçonnait l'existence de cette chambre +magnifique du premier étage, que Chanlouineau, dans sa folie, +destinait à Marie-Anne. Jamais il n'en avait parlé, même il avait +pris les plus grandes précautions pour qu'on ne vît pas apporter les +meubles. + +--Combien de portes à la maison? poursuivit madame Blanche. + +--Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisième communique +avec l'écurie. L'escalier qui mène au premier étage se trouve dans la +pièce du milieu. + +--Et Marie-Anne est seule à la Borderie?... + +--Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de frère +ne tardera pas à aller demeurer avec elle... + +Au lieu de répondre, Mme Blanche s'absorba dans une sorte de rêverie +si profonde et si prolongée, que le vieux maraudeur, à la fin, s'en +impatienta. + +Il osa lui toucher le bras, et de cette voix étouffée de complices +méditant un mauvais coup: + +--Eh bien! fit-il, que décidons-nous?... + +La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à +coup, dans l'engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des +terribles instruments du chirurgien... + +--Mon parti n'est pas encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je +verrai... + +Et remarquant la mine décontenancée du vieux maraudeur: + +--Je ne veux pas m'aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne +perdez plus Martial de vue... S'il va à la Borderie, et il ira, +j'en dois être informée... S'il écrit, et il écrira, tâchez de vous +procurer une de ses lettres... Désormais je veux vous voir tous les +deux jours... Ne vous endormez pas!... Songez à gagner la bonne place +que je vous réserve à Courtomieu... Allez!... + +Il s'éloigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de +dissimuler son désappointement et son mécontentement. + +--Fiez-vous donc à toutes ces mijaurées! grommela-t-il. Celle-là +jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brûler, tout +détruire, elle ne demandait qu'une occasion... L'occasion se présente, +le coeur lui manque, elle recule... elle a peur!... + +Le vieux maraudeur jugeait mal Mme Blanche. + +Le mouvement d'horreur qu'elle venait de laisser voir était une +instinctive révolte de la chair et non pas une défaillance de son +inflexible volonté. + +Ses réflexions n'étaient pas de nature à désarmer sa haine. + +Quoi que lui eût dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était +persuadé que la fille à Lacheneur revenait du Piémont, Mme Blanche +s'entêtait à considérer ce voyage comme une fable ridicule. + +Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite où +Martial avait jugé prudent de la cacher jusqu'à ce jour. + +Or, pourquoi cette brusque apparition? + +La vindicative jeune femme était prête à jurer que c'était une insulte +et une bravade à son adresse. + +--Et je me résignerais!... s'écria-t-elle. Ah! j'arracherais mon coeur +s'il était capable d'une si indigne lâcheté. + +La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion. +Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l'attentat de Jean +Lacheneur lui paraissait justifier d'avance les pires représailles. + +Elle ne reculait donc pas, mais une difficulté imprévue l'arrêtait: + +Elle avait rêvé une de ces vengeances raffinées, telles qu'on en cite +dans les histoires, elle voulait une de ces revanches éclatantes +et soudaines, comme il s'en rencontre dans les romans, et elle ne +trouvait au service de ses rancunes qu'un crime vulgaire, absolument +indigne d'elle. + +--Mieux vaut patienter encore, se disait-elle. + +Et sa haine, alors, s'égarant en conceptions insensées, elle imaginait +des combinaisons impossibles, ou rêvait des revirements inouïs... + +Au surplus, elle était libre désormais de s'abandonner sans contrainte +ni contrôle à toutes ses inspirations. + +Il n'y avait plus de soins à donner au marquis de Courtomieu. + +Aux crises violentes de la démence, aux frénésies de son premier +délire, l'anéantissement avait succédé, puis peu après était venue la +morne stupeur de l'idiotisme. + +Puis, un matin, le médecin avait déclaré son malade guéri. + +Guéri!... Le corps était sauf, en effet, mais la raison avait +succombé. + +Toute trace d'intelligence avait disparu de cette physionomie +si mobile autrefois, et qui se prêtait si bien à toutes les +transformations de l'hypocrisie la plus consommée. + +Plus une étincelle dans l'oeil, où jadis pétillaient l'esprit et la +ruse. Les lèvres, naguère si fines, pendaient avec une désolante +expression d'hébétement. + +Et nul espoir de guérison. + +Une seule et unique passion: la table, remplaçait toutes les passions +qui avaient agité la vie de ce froid ambitieux. + +Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la +plus dégoûtante voracité. Chaque repas était une lutte où il fallait +employer la force pour lui arracher les plats. + +Il est vrai qu'il engraissait. Maigre au point d'être diaphane, +disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se +bouffissaient de mauvaise graisse. + +Levé de grand matin, il errait, corps sans âme, dans le château ou aux +environs, sans intentions, sans projet, sans but. + +Conscience de soi, idée de dignité, notion du bien et du mal, pensée, +mémoire, il avait tout perdu. L'instinct de la conservation même, le +dernier qui meure en nous, l'abandonnait, il fallait le surveiller +comme un enfant. + +Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du +château, Mme Blanche, accoudée à sa fenêtre, le suivait des yeux, le +coeur serré par un mystérieux effroi. + +Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer +en soi-même, exaltait encore ses désirs et ses espérances de +représailles. + +--Qui ne préférerait la mort à cet épouvantable malheur!... +murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est plus cruellement vengé que si +sa balle eût porté. C'est une vengeance comme celle-là que je veux, il +me la faut, elle m'est due, je l'aurai!... + +Ses indécisions ne l'empêchaient pas de voir Chupin tous les deux +ou trois jours comme elle se l'était promis, tantôt seule, le plus +souvent accompagnée de tante Médie qui faisait le guet. + +Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu'il commençât à avoir +plein le dos de ce métier d'espion. + +--C'est que je risque gros, moi, à ce jeu-là, grognait-il. J'espérais +que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa soeur; il y +serait très-bien... pas du tout! Le brigand continue à vagabonder son +fusil sous le bras et à coucher à la belle étoile dans les bois. Quel +gibier chasse-t-il? Le père Chupin naturellement. D'un autre côté, je +sais que mon scélérat d'aubergiste de là-bas a abandonné son auberge +et qu'il a disparu. Où est-il? Peut-être derrière un de ces arbres, en +train de choisir l'endroit de ma peau où il va planter son couteau... +On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-là après ses +chausses, et les promenades surtout ne valent rien... + +Ce qui irritait particulièrement le vieux maraudeur, c'est qu'après +deux mois de la surveillance la plus attentive, il était arrivé à +cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations +autrefois, tout était fini entre eux. + +C'était ce dont Mme Blanche ne voulait pas convenir. + +--Dites qu'ils sont plus fins que vous, père Chupin! répondait-elle. + +--Fins!... et comment?... Depuis que j'épie M. Martial, il n'a pas +dépassé une seule fois les fortifications de Montaignac. D'un autre +côté, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrogé par ma femme, a +déclaré qu'il n'avait pas porté une seule lettre à la Borderie... + +Il est sûr que sans l'espoir d'une douce et sûre retraite à +Courtomieu, Chupin eût brusquement abandonné la partie... + +Et même, en dépit de cette perspective, et malgré des promesses sans +cesse renouvelées, dès le milieu du mois d'août, il avait presque +entièrement cessé toute surveillance. + +S'il venait encore aux rendez-vous, c'est qu'il avait pris la douce +habitude de réclamer à chaque fois quelque argent pour ses frais. + +Et quand Mme Blanche lui demandait, comme toujours, l'emploi du temps +de Martial, il racontait effrontément tout ce qui lui passait par la +tête. + +Mme Blanche s'en aperçut. C'était au commencement de septembre. Un +jour, elle l'interrompit dès les premiers mots, et le regardant +fixement: + +--Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n'êtes qu'un imbécile... +choisissez. Hier, Martial et Marie-Anne se sont promenés ensemble un +quart d'heure au carrefour de la Croix-d'Arcy. + + + + +XLIV + + +C'était un honnête homme, ce vieux médecin de Vigano, qui avait tout +quitté pour voler au secours de Marie-Anne. Son intelligence était +supérieure, comme son coeur, il connaissait la vie pour avoir aimé +et souffert, et il devait à l'expérience deux vertus sublimes: +l'indulgence et la charité. + +À un tel homme, une soirée de causerie suffisait pour pénétrer +Marie-Anne. Aussi, pendant les quinze jours qu'il resta caché à la +Borderie, mit-il tout en oeuvre pour rassurer cette infortunée qui se +confiait à lui, pour la rassurer, pour la réhabiliter en quelque sorte +à ses propres yeux. + +Réussit-il? Assurément il l'espéra. + +Mais dès qu'il se fut éloigné, Marie-Anne, livrée aux inspirations de +la solitude, ne sut plus réagir contre la tristesse qui de plus en +plus l'envahissait. + +Beaucoup, cependant, à sa place, eussent repris leur sérénité et même +se fussent réjouies. + +N'avait-elle pas réussi à dissimuler une de ces fautes qui, +d'ordinaire, à la campagne surtout, ne se cèlent jamais! + +Qui donc la soupçonnait, excepté peut-être l'abbé Midon? Personne, +elle en était convaincue, et c'était vrai. + +Chupin lui-même, son ennemi, ne se doutait de rien. Préoccupé de +surveiller les démarches de Martial à Montaignac, il n'était pas +venu une seule fois rôder autour de la Borderie pendant le séjour du +docteur. + +Donc Marie-Anne n'avait plus rien à craindre et elle avait tout à +espérer. + +Mais cette conviction même ne pouvait lui rendre le calme. + +C'est qu'elle était de ces âmes hautes et fières, plus sensibles au +murmure de la conscience qu'aux clameurs de l'opinion. + +Dans le public, on lui attribuait trois amants: Chanlouineau, Martial +et Maurice, on les lui avait jetés au visage, mais cette calomnie ne +l'avait pas émue. Ce qui la torturait, c'était ce qu'on ne savait pas: +la vérité. + +Cette amère pensée: j'ai failli, ne la quittait pas, et pareille à un +ver logé au coeur d'un bon fruit, la minait sourdement et la tuait. + +Et ce n'était pas tout! + +L'instinct sublime de la maternité s'était éveillé en elle le soir du +départ du médecin. Quand elle l'entendit s'éloigner, emportant +son enfant, elle sentit au dedans d'elle-même comme un horrible +déchirement. Ne le reverrait-elle donc plus, ce petit être qui lui +était deux fois cher par la douleur et par les angoisses? Les larmes +jaillirent de ses yeux, à cette idée que son premier sourire ne serait +pas pour elle. + +Ah!... sans le souvenir de Maurice, comme elle eût fièrement bravé +l'opinion et gardé son enfant!... + +Sa nature sincère et vaillante eût moins souffert des humiliations que +de cet abandon si douloureux et du continuel mensonge de sa vie. + +Mais elle avait promis: Maurice était son mari, en définitive, le +maître, et la raison lui disait qu'elle devait conserver pour lui, non +son honneur, hélas!... mais les apparences de l'honneur... + +Enfin, et pour comble, son sang se figeait dans ses veines, quand elle +pensait à son frère. + +Ayant appris que Jean rôdait dans le pays, elle avait envoyé à sa +recherche, et après bien des tergiversations, un soir, il se décida à +paraître à la Borderie. + +Rien qu'à le voir, son fusil double à l'épaule, maintenu par la +bretelle, on s'expliquait les terreurs de Chupin. + +Ce malheureux, dont la physionomie cauteleuse écartait les amis au +temps de sa prospérité, avait en sa misère l'expression farouche du +désespoir prêt à tout. Sa maigreur, son teint hâlé et tanné par les +intempéries faisaient paraître plus profonds et plus noirs ses yeux où +la haine flambait, furibonde, ardente, permanente... + +Littéralement ses habits s'en allaient en lambeaux. + +Quand il entra, Marie-Anne recula épouvantée; elle ne le reconnaissait +pas; elle ne le remit qu'à la voix quand il dit: + +--C'est moi, ma soeur!... + +--Toi!... balbutia-t-elle, mon pauvre Jean!... toi! + +Il s'examina de la tête aux pieds, et d'un air d'atroce raillerie: + +--Le fait est, prononça-t-il, que je ne voudrais pas me rencontrer à +la brune au coin d'un bois... + +Marie-Anne frissonna. Il lui semblait sous cette phrase ironique, à +travers cette moquerie de soi, deviner une menace. + +--Mais aussi, mon pauvre frère, reprit-elle très-vite, quelle vie est +la tienne!... Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?... Heureusement +te voici!... Nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas, tu ne +m'abandonneras pas, j'ai tant besoin d'affection et de protection!... +Tu vas demeurer avec moi... + +--C'est impossible, Marie-Anne. + +--Et pourquoi, mon Dieu! + +Une fugitive rougeur empourpra les pommettes saillantes de Jean +Lacheneur, il parut indécis, puis prenant son parti: + +--Parce que, répondit-il, j'ai le droit de disposer de ma vie, mais +non de la tienne... Nous ne devons plus nous connaître. Je te renie +aujourd'hui pour que tu puisses me renier un jour. Oui, je te renie, +toi qui es ma seule, mon unique affection... Tes plus cruels ennemis +ne t'ont jamais calomniée autant que moi... + +Il s'arrêta, hésita une seconde et ajouta: + +--J'ai été jusqu'à dire tout haut, dans un cabaret où il y avait bien +quinze personnes, que jamais je ne mettrais les pieds dans une maison +qui t'avait été donnée par Chanlouineau, parce que... + +--Jean!... malheureux! tu as dit cela, toi, mon frère!... + +--Je l'ai dit. Il faut qu'on nous sache mortellement brouillés, pour +que jamais, quoi que je fasse, on ne vous accuse de complicité, toi ou +Maurice d'Escorval. + +Marie-Anne était comme pétrifiée. + +--Il est fou!... murmura-t-elle. + +--En ai-je véritablement l'air?... + +Elle secoua la stupeur qui la paralysait, et saisissant les poignets +de son frère qu'elle serrait à les briser: + +--Que veux-tu faire?... répéta-t-elle. Que veux-tu donc faire?... + +--Rien!... laisse-moi, tu me fais mal. + +--Jean!... + +--Ah! laisse-moi! fit-il en se dégageant. + +Un pressentiment horrible, douloureux comme une blessure, traversa +l'esprit de Marie-Anne... + +Elle recula, et avec un accent prophétique: + +--Prends garde, prononça-t-elle, prends bien garde, mon frère!... +C'est attirer le malheur sur soi que d'empiéter sur la justice de +Dieu! + +Mais rien, désormais, ne pouvait émouvoir ou seulement toucher Jean +Lacheneur. Il eut un éclat de rire strident, et faisant sonner de la +paume de la main la batterie de son fusil: + +--Voici ma justice, à moi!... s'écria-t-il. + +Accablée de douleur, Marie-Anne s'affaissa sur une chaise. + +Elle reconnaissait en son frère, cette idée fixe, fatale, qui un jour +s'était emparée du cerveau de leur père, à laquelle il avait tout +sacrifié, famille, amis, fortune, le présent et l'avenir, l'honneur +même de sa fille, qui avait fait verser des flots de sang, qui avait +coûté la vie à des innocents, et qui enfin l'avait conduit lui-même à +l'échafaud. + +--Jean, murmura-t-elle, souviens-toi de notre père. + +Le fils de Lacheneur devint livide, ses poings se crispèrent, mais il +eut la force de refouler sa colère près d'éclater. + +Il s'avança vers sa soeur, et froidement, d'un ton posé, qui ajoutait +à l'effroyable violence de ses menaces: + +--C'est parce que je me souviens du père, dit-il, que justice sera +faite. Ah! les coquins n'auraient pas tant d'audace, si tous les fils +avaient ma résolution. Un scélérat hésiterait à s'attaquer à un homme +de bien, s'il avait à se dire: «Je puis frapper cet honnête homme, +mais j'aurai ensuite à compter avec ses enfants. Ils s'acharneront +après moi et après les miens, et ils nous poursuivront sans paix ni +trêve, sans cesse, partout, impitoyablement. Leur haine, toujours +armée et éveillée, nous escortera, nous entourera, ce sera une guerre +de sauvages, implacable, sans merci. Je ne sortirai plus sans craindre +un coup de fusil, je ne porterai plus une bouchée de pain à ma bouche +sans redouter le poison... Et jusqu'à ce que nous ayons succombé tous, +moi et les miens, nous aurons, rôdant autour de notre maison, guettant +pour s'y glisser, une porte entrebâillée, la mort, le déshonneur, la +ruine, l'infamie, la misère!...» + +Il s'interrompit, riant d'un rire nerveux, et plus lentement encore: + +--Voilà, poursuivit-il, ce que les Sairmeuse et les Courtomieu ont à +attendre de moi. + +Il n'y avait pas à se méprendre sur la portée des menaces de Jean +Lacheneur. + +Ce n'était pas là les vaines imprécations de la colère. Son air grave, +son ton posé, son geste automatique, trahissaient une de ces rages +froides qui durent la vie d'un homme. + +Lui-même prit soin de le faire bien entendre, car il ajouta entre ses +dents: + +--Sans doute, les Sairmeuse et les Courtomieu sont bien haut et moi je +suis bien bas; mais quand le ver blanc, qui est gros comme mon pouce, +se met aux racines d'un chêne l'arbre immense meurt... + +Marie-Anne ne comprenait que trop l'inanité de ses larmes et de ses +prières... + +Et cependant elle ne pouvait pas, elle ne devait pas laisser son frère +s'éloigner ainsi. + +Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d'une voix +suppliante: + +--Jean, dit-elle, je t'en conjure, renonce à tes projets impies... +Au nom de notre mère, reviens à toi; ce sont des crimes que tu +médites!... + +Il l'écrasa d'un regard plein de mépris pour ce qu'il jugeait une +faiblesse indigne; mais, presqu'aussitôt, haussant les épaules: + +--Laissons cela, fit-il, j'ai eu tort de te confier mes espérances... +Ne me fais pas regretter d'être venu!... + +Alors Marie-Anne essaya autre chose, elle se redressa, contraignant +ses lèvres à sourire, et, comme si rien ne se fût passé, elle pria +Jean de lui donner au moins la soirée et de partager son modeste +souper. + +--Reste, lui disait-elle, qu'est-ce que cela peut te faire?... rien, +n'est-ce pas? Tu me rendras si heureuse! Puisque c'est la dernière +fois que nous nous voyons d'ici des années, accorde-moi quelques +heures, tu seras libre après. Il y a si longtemps que nous ne nous +sommes vus, j'ai tant souffert, j'ai tant de choses à te dire! Jean, +mon frère aîné, ne m'aimes-tu donc plus!... + +Il eût fallu être de bronze pour rester insensible à de telles +prières; le coeur de Jean Lacheneur se gonflait d'attendrissement; +ses traits contractés se détendaient, une larme tremblait entre ses +cils... + +Cette larme, Marie-Anne la vit, elle crut qu'elle l'emportait, et +battant des mains: + +--Ah!... tu restes, s'écria-t-elle, tu restes, c'est dit!... + +Non. Jean se roidit, en un effort suprême, contre l'émotion qui le +pénétrait, et d'une voix rauque: + +--Impossible, répéta-t-il, impossible. + +Puis, comme sa soeur s'attachait à lui, comme elle le retenait par +ses vêtements, il l'attira entre ses bras et la serrant contre sa +poitrine: + +--Pauvre soeur, prononça-t-il, pauvre Marie-Anne, tu ne sauras jamais +tout ce qu'il m'en coûte de te refuser, de me séparer de toi... Mais +il le faut. Déjà, en venant ici, j'ai commis une imprudence. C'est que +tu ne peux savoir à quels périls tu serais exposée si on soupçonnait +une entente entre nous. Je veux le calme et le bonheur, pour Maurice +et pour toi, vous mêler à mes luttes enragées serait un crime. Quand +vous serez mariés, pensez à moi quelquefois, mais ne cherchez pas à me +revoir, ni même à savoir ce que je deviens. Un homme comme moi rompt +avec la famille, il combat, triomphe ou périt seul. + +Il embrassait Marie-Anne avec une sorte d'égarement, et comme elle se +débattait, comme elle ne le lâchait toujours pas, il la souleva, la +porta jusqu'à une chaise et brusquement s'arracha à ses étreintes. + +--Adieu!... cria-t-il, quand tu me reverras, le père sera vengé. + +Elle se dressa pour se jeter sur lui, pour le retenir encore; trop +tard. + +Il avait ouvert la porte et s'était enfui. + +--C'est fini, murmura l'infortunée, mon frère est perdu. Rien ne +l'arrêtera plus maintenant. + +Une crainte vague et cependant terrifiante, inexplicable et qui avait +l'horreur de la réalité, étreignait son coeur jusqu'au spasme. + +Elle se sentait comme entraînée dans un tourbillon de passions, de +haines, de vengeances et de crimes, et une voix lui disait qu'elle y +serait misérablement brisée. + +Le cercle fatal du malheur qui l'entourait allait se rétrécissant +autour d'elle de jour en jour. + +Mais d'autres soucis devaient la distraire de ces pressentiments +funèbres. + +Un soir, pendant qu'elle dressait sa petite table dans la première +pièce de la Borderie, elle entendit à la porte, qui était fermée au +verrou, comme le bruissement d'une feuille de papier qu'on froisse. + +Elle regarda. On venait de glisser une lettre sous la porte. + +Bravement, sans hésiter, elle courut ouvrir... personne! + +Il faisait nuit, elle ne distingua rien dans les ténèbres, elle prêta +l'oreille, pas un bruit ne troubla le silence. + +Toute agitée d'un tremblement nerveux, elle ramassa la lettre, +s'approcha de la lumière et regarda l'adresse: + +--Le marquis de Sairmeuse! balbutia-t-elle, stupéfiée. + +Elle venait de reconnaître l'écriture de Martial. + +Ainsi il lui écrivait, il osait lui écrire!... + +Le premier mouvement de Marie-Anne fut de brûler cette lettre, et déjà +elle l'approchait de la flamme, quand le souvenir de ses amis cachés à +la ferme du père Poignot l'arrêta. + +--Pour eux, pensa-t-elle, il faut que je la lise... + +Elle brisa le cachet aux armes de Sairmeuse et lut: + +«Ma chère Marie-Anne, + +«Peut-être avez-vous deviné l'homme qui a su imprimer aux événements +une direction toute nouvelle et certainement surprenante. + +«Peut-être avez-vous compris les inspirations qui le guident. + +«S'il en est ainsi, je suis récompensé de mes efforts, car vous ne +pouvez plus me refuser votre amitié et votre estime... + +«Cependant, mon oeuvre de réparation n'est pas achevée. J'ai tout +préparé pour la révision du jugement qui a condamné à mort le baron +d'Escorval, ou pour son recours en grâce. + +«Vous devez savoir où se cache M. d'Escorval, faites-lui connaître mes +desseins, sachez de lui ce qu'il préfère ou de la révision ou de sa +grâce pure et simple. + +«S'il se décide pour un nouveau jugement, j'aurai pour lui un +sauf-conduit de Sa Majesté. + +«J'attends une réponse pour agir. + +«MARTIAL DE SAIRMEUSE.» + +Marie-Anne eut comme un éblouissement. + +C'était la seconde fois que Martial l'étonnait par la grandeur de sa +passion. + +Voilà donc de quoi étaient capables deux hommes qui l'avaient aimée et +qu'elle avait repoussés! + +L'un, Chanlouineau, après être mort pour elle, la protégeait encore... + +L'autre, le marquis de Sairmeuse, lui sacrifiait les convictions de +sa vie et les préjugés de sa race, et jouait, pour elle, avec une +magnifique imprudence, la fortune politique de sa maison... + +Et cependant, celui qu'elle avait choisi, l'élu de son âme, le père +de son enfant, Maurice d'Escorval, depuis cinq mois qu'il l'avait +quittée, n'avait pas donné signe de vie. + +Mais toutes ces pensées confuses s'effacèrent devant un doute terrible +qui lui vint: + +--Si la lettre de Martial cachait un piège! + +Le soupçon ne se discute ni se s'explique: il est ou il n'est pas. + +Tout à coup, brusquement, sans raison, Marie-Anne passa de la plus +vive admiration à la plus extrême défiance. + +--Eh! s'écria-t-elle, le marquis de Sairmeuse serait un héros, s'il +était sincère!... + +Or, elle ne voulait pas qu'il fût un héros. + +Déjà elle en était à s'en vouloir comme d'une vilaine action, +d'avoir pu, d'avoir osé comparer Maurice d'Escorval et le marquis de +Sairmeuse. + +Le résultat de ses soupçons fut qu'elle hésita cinq jours à se rendre +à l'endroit où d'ordinaire l'attendait le père Poignot. + +Elle n'y trouva pas l'honnête fermier, mais l'abbé Midon, fort inquiet +de son absence. + +C'était la nuit, mais Marie-Anne, heureusement, savait la lettre de +Martial par coeur. + +L'abbé la lui fit réciter à deux reprises, très-lentement la seconde +fois, et quand elle eut terminé: + +--Ce jeune homme, dit le prêtre, a les vices et les préjugés de sa +naissance et de son éducation, mais son coeur est noble et généreux. + +Et comme Marie-Anne exposait ses soupçons: + +--Vous vous trompez, mon enfant, interrompit-il, le marquis est +certainement sincère. Ne pas profiter de sa générosité, serait une +faute.... à mon avis, du moins. Confiez-moi cette lettre, nous +nous consulterons, le baron et moi, et demain je vous dirai notre +décision... + +Marie-Anne s'éloigna, toute agitée, et s'indignant de son agitation. + +L'abbé, cet homme de tant d'expérience, et si froid, avait été ému des +procédés de Martial et les avait admirés. Il l'avait loué avec une +sorte d'enthousiasme, et il était allé jusqu'à dire que ce jeune +marquis de Sairmeuse, comblé déjà de tous les avantages de la +naissance et de la fortune, cachait peut-être, sous son insouciance +affectée, un génie supérieur... + +Elle s'arrêtait complaisamment à ces éloges de l'abbé, puis, tout à +coup, s'en irritant: + +--Eh! que m'importe!... répétait-elle, que m'importe!... + +L'abbé Midon l'attendait avec une impatience fébrile, quand elle le +rejoignit, vingt-quatre heures plus tard. + +--M. d'Escorval est entièrement de mon avis, lui dit-il, nous devons +nous abandonner au marquis de Sairmeuse. Seulement, le baron, qui est +innocent, ne peut pas, ne veut pas accepter de grâce. Il demande la +révision de l'inique jugement qui l'a condamné. + +Encore qu'elle dût pressentir cette détermination, Marie-Anne parut +stupéfiée. + +--Quoi!... dit-elle, M. d'Escorval se livrera à ses ennemis, il se +constituera prisonnier!... + +--Le marquis de Sairmeuse ne promet-il pas un sauf conduit du roi? + +--Oui. + +--Eh bien!... + +Elle ne trouva pas d'objection, et d'un ton soumis: + +--Puisqu'il en est ainsi, monsieur le curé, dit-elle, je vous +demanderai le brouillon de la lettre que je dois écrire à M. Martial. + +Le prêtre fut un moment sans répondre. Il était évident qu'il reculait +devant ce qu'il avait à dire. Enfin, se décidant: + +--Il ne faut pas écrire, fit-il. + +--Cependant... + +--Ce n'est pas que je me défie, je le répète, mais une lettre est +indiscrète, elle n'arrive pas toujours à son adresse, ou elle +s'égare... Il faut que vous voyez M. de Sairmeuse... + +Marie-Anne recula, plus épouvantée que si un spectre eût jailli de +terre sous ses pieds. + +--Jamais! monsieur le curé, s'écria-t-elle, jamais!... + +L'abbé Midon ne parut pas s'étonner. + +--Je comprends votre résistance, mon enfant, prononça-t-il doucement; +votre réputation n'a que trop souffert des assiduités du marquis de +Sairmeuse... + +--Oh! monsieur, je vous en prie... + +--Il n'y a pas à hésiter, mon enfant, le devoir parle... Vous devez ce +sacrifice au salut d'un innocent perdu par votre père... + +Et aussitôt, sûr de l'empire de ce grand mot, devoir, sur cette +infortunée, il lui expliqua tout ce qu'elle aurait à dire, et il ne la +quitta qu'après qu'elle lui eût promis d'obéir... + +Elle avait promis, l'idée ne lui vint pas de manquer à sa promesse, +et elle fit prier Martial de se trouver au carrefour de la +Croix-d'Arcy... Mais jamais sacrifice ne lui avait été si douloureux. + +Cependant, la cause de sa répugnance n'était pas celle que croyait +l'abbé Midon. Sa réputation!... hélas! elle la savait à jamais perdue. +Non, ce n'était pas cela!... + +Quinze jours plus tôt, elle ne se fût pas seulement inquiétée de cette +entrevue. Alors elle ne haïssait plus Martial, il est vrai, mais il +lui était absolument indifférent, tandis que maintenant... + +Peut-être, en choisissant pour le rencontrer le carrefour de la +Croix-d'Arcy, peut-être espérait-elle que cet endroit, qui lui +rappelait tant de cruels souvenirs, lui rendrait quelque chose de ses +sentiments d'autrefois... + +Tout en suivant le chemin qui conduisait au rendez-vous, elle se +disait que sans doute Martial la blesserait par ce ton de galanterie +légère qui lui était habituel, et elle s'en réjouissait... + +En cela elle se trompait. + +Martial était extrêmement ému, elle le remarqua, si troublée qu'elle +fût elle-même, mais il ne lui adressa pas une parole qui n'eût trait à +l'affaire du baron. + +Seulement, quand elle eut terminé, lorsqu'il eut souscrit à toutes les +conditions: + +--Nous sommes amis, n'est-ce pas? demanda-t-il tristement. + +D'une voix expirante elle répondit: + +--Oui. + +Et ce fut tout. Il remonta sur son cheval que tenait un domestique et +reprit à fond de train la route de Montaignac. + +Clouée sur place, haletante, la joue en feu, remuée jusqu'au plus +profond d'elle-même, Marie-Anne le suivit un moment des yeux, et alors +une clarté fulgurante se fit dans son âme. + +--Mon Dieu! s'écria-t-elle, quelle indigne créature suis-je donc!... +Est-ce que je n'aime pas, est-ce que je n'aurais jamais aimé Maurice, +mon mari, le père de mon enfant? + +Sa voix tremblait encore d'une affreuse émotion quand elle raconta à +l'abbé Midon les détails de l'entrevue. Mais il ne s'en aperçut pas. +Il ne songeait qu'au salut de M. d'Escorval. + +--Je savais bien, prononça-t-il, que Martial dirait _Amen_ à tout. Je +le savais si bien que toutes les mesures sont prises pour que le baron +quitte la ferme... Il attendra, caché chez vous, le sauf-conduit de Sa +Majesté... + +Et comme Marie-Anne s'étonnait de la rapidité de cette décision: + +--L'étroitesse du grenier et la chaleur compromettent la convalescence +du baron, poursuivit l'abbé. Ainsi, apprêtez tout chez vous pour +demain soir... La nuit venue, un des fils Poignot vous portera, en +deux voyages, tout ce que nous avons ici. Vers onze heures, nous +installerons M. d'Escorval sur une charrette, et, ma foi!... nous +souperons tous à la Borderie... + +Tout en regagnant son logis: + +--Le ciel vient à notre secours, pensait Marie-Anne. + +Elle songeait qu'elle ne serait plus seule, qu'elle aurait près d'elle +Mme d'Escorval, qui lui parlerait de Maurice, et que tous ces amis qui +l'entoureraient l'aideraient à chasser cette pensée de Martial qui +l'obsédait. + +Aussi, le lendemain était-elle plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis +bien des mois, et une fois, tout en arrangeant son petit ménage, elle +se surprit à chanter. + +Huit heures sonnaient, quand elle entendit un coup de sifflet... + +C'était le signal du fils Poignot, qui apportait un fauteuil de +malade, qu'on avait eu bien de la peine à se procurer, la trousse et +la boîte de médicaments de l'abbé Midon, et un sac plein de livres... + +Tous ces objets, Marie-Anne les disposa dans cette chambre du premier +étage, que Chanlouineau avait voulu si magnifique pour elle, et +qu'elle destinait au baron... + +Elle sortit ensuite pour aller au devant du fils Poignot, qui avait +annoncé qu'il allait revenir... + +La nuit était noire, Marie-Anne se hâtait... elle n'aperçut pas dans +son petit jardin, près d'un massif de lilas, deux ombres immobiles... + + + + +XLV + + +Pris par Mme Blanche en flagrant délit de mensonge ou tout au moins de +négligence, Chupin demeura un moment interloqué. + +Il voyait s'évanouir cette perspective tant caressée d'une retraite +à Courtomieu; il voyait se tarir brusquement une source de faciles +bénéfices qui lui permettaient d'épargner son trésor et même de le +grossir. + +Néanmoins il reprit son assurance, et d'un beau ton de franchise: + +--Il se peut bien que je ne sois qu'une bête, dit-il à la jeune +femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux +rapport. + +Mme Blanche haussa les épaules. + +--Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui, +certes, ignoraient l'intérêt qu'ils avaient pour moi, et qui n'ont pu +s'entendre... + +--Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vous jure... + +--Ne jurez pas... Avouez tout simplement avoir manqué de zèle. + +L'accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que +Chupin cessa de nier et changea de tactique. + +Se grimant d'humilité, il confessa que la veille, en effet, il s'était +relâché de sa surveillance; il avait eu des affaires, un de ses gars, +le cadet, s'était foulé le pied, puis il avait rencontré des amis, on +l'avait entraîné au cabaret, on l'avait régalé, il avait bu plus que +de coutume, de sorte que... + +Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource +suprême de tout paysan serré de près, et à chaque moment il +s'interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour +se bourrer de coups de poing en s'adressant des injures. + +--Vieil ivrogne! disait-il, cela t'apprendra... Maudite boisson!... + +Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer Mme Blanche, ne +faisait que fortifier le soupçon qui lui était venu. + +--Tout cela est bel et bien, père Chupin, interrompit-elle d'un +ton fort sec, qu'allez-vous faire maintenant pour réparer votre +maladresse?... + +Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et, +feignant la plus violente colère: + +--Ce que je compte faire!... s'écria-t-il; oh! on le verra bien. Je +prouverai qu'on ne se moque pas de moi impunément. D'abord, je plante +là le marquis de Sairmeuse pour ne m'occuper que de cette gueuse de +Marie-Anne. Tout près de la Borderie, il y a un petit bocage; dès ce +soir je m'y installe, et je veux que le diable me brûle s'il entre un +chat dans la maison sans que je le voie. + +--Peut-être votre idée est-elle bonne. + +--Oh! j'en réponds. + +Mme Blanche n'insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en +tira trois louis qu'elle tendit à Chupin, en lui disant: + +--Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme +celle-ci, et je me verrais forcée de m'adresser à un autre. + +Le vieux maraudeur s'en alla sifflotant et tout tranquillisé. + +On l'employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses +invalides... + +Il avait tort de se rassurer ainsi. La générosité de Mme Blanche +n'était qu'une ruse destinée à masquer ses défiances. + +--Je ne dois rien en laisser paraître, pensait-elle, tant que je +n'aurai pas une preuve. + +Et dans le fait, pourquoi ne l'eût-il pas trahie, ce misérable, dont +le métier était de trahir!... Quelle raison avait-elle d'ajouter foi +à ses rapports? Elle le payait!... La belle affaire! D'autres, en le +payant mieux devaient certainement avoir la préférence! + +Qui assurait Mme Blanche que, tandis qu'elle pensait faire surveiller, +elle n'était pas surveillée elle-même!... Elle eût reconnu à ce trait +la duplicité du marquis de Sairmeuse, de son mari. + +Mais comment savoir et savoir vite surtout? Ah! elle n'apercevait +qu'un moyen, désagréable sans doute, mais sûr: épier elle-même son +espion. + +Cette idée l'obséda si bien, que le dîner terminé, et comme la nuit +tombait, elle appela tante Médie. + +--Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j'ai une course +à faire et tu m'accompagnes. + +La parente pauvre étendit la main vers un cordon de sonnette, sa nièce +l'arrêta. + +--Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas +qu'on sache au château que nous sortons. + +--Nous irons donc seules? + +--Seules. + +--Comme cela, à pied, la nuit... + +--Je suis pressée, tante, interrompit durement Mme Blanche, et je +t'attends. + +En un clin d'oeil la parente pauvre fut prête. + +On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques +dînaient, Mme Blanche et tante Médie purent gagner, sans être vues, +une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne. + +--Où allons-nous, mon Dieu!... gémissait tante Médie. + +--Que t'importe!... viens... + +Mme Blanche allait à la Borderie. + +Elle eût pu prendre la route qui borde l'Oiselle, mais elle préféra +couper à travers champs, jugeant que de cette façon elle était sûre de +ne rencontrer personne. + +La nuit était magnifique mais très-obscure, et à chaque instant les +deux femmes étaient arrêtées par quelque obstacle, haie vive ou fossé. +Deux fois Mme Blanche perdit sa direction. La pauvre tante Médie se +heurtait à toutes les mottes de terre, trébuchait à tous les sillons, +elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible nièce était +impitoyable. + +--Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin +comme tu pourras. + +Et la parente pauvre marchait. + +Enfin, après une course de plus d'une heure, Mme Blanche respira. Elle +reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s'arrêta dans le petit +bois que Chupin appelait «le bocage.» + +--Sommes-nous donc arrivées? demanda tante Médie. + +--Oui, mais tais-toi, reste là, je veux voir quelque chose. + +--Quoi! tu me laisses seule?... Blanche, je t'en prie, que veux-tu +faire?... Mon Dieu, tu m'épouvantes... j'ai peur, Blanche!... + +Déjà la jeune femme s'était éloignée. Elle parcourait en tous sens le +petit bois, cherchant Chupin. Elle ne le trouva pas. + +--J'avais deviné, pensait-elle, les dents serrées par la colère, le +misérable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas là, +dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma crédulité!... + +Elle rejoignit tante Médie à demi-morte de frayeur, et toutes deux +s'avancèrent jusqu'à la lisière du «bocage,» à un endroit d'où l'on +découvrait la façade de la Borderie. + +Deux fenêtres au premier étage étaient éclairées de lueurs rougeâtres +et mobiles... Évidemment il y avait du feu dans la pièce. + +--C'est juste, murmura Mme Blanche, Martial est si frileux! + +Elle songeait à s'avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua +sur place. + +Elle regarda de tous côtés, et malgré l'obscurité, elle aperçut au +milieu du sentier qui allait de la Borderie à la grande route, un +homme chargé d'objets qu'elle ne distinguait pas... + +Presque aussitôt, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la +maison et marcha à la rencontre de l'homme. + +Ils ne se dirent que deux mots, et rentrèrent ensemble à la Borderie. +Puis, l'homme ressortit, sans son fardeau, et s'éloigna. + +--Qu'est-ce que cela signifie!... murmurait Mme Blanche. + +Patiemment, pendant plus d'une demi-heure, elle attendit, et comme +rien ne bougeait: + +--Approchons, dit-elle à tante Médie, je veux regarder par les +fenêtres. + +Elles approchèrent, en effet, mais au moment où elles arrivaient +dans le petit jardin, la porte de la maison s'ouvrit si brusquement +qu'elles n'eurent que le temps de se blottir contre un massif de +lilas... + +Marie-Anne sortait sans fermer sa porte à clef, l'imprudente. Elle +descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut... + +Mme Blanche, alors, saisit le bras de tante Médie, et le serrant à la +faire crier: + +--Attends-moi ici, lui dit-elle d'une voix rauque et brève, et quoi +qu'il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours à +Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens... + +Et elle entra dans la Borderie... + +Marie-Anne, en s'éloignant, avait déposé un flambeau sur la table de +la première pièce, Mme Blanche s'en empara, et hardiment elle se mit à +parcourir tout le rez-de-chaussée. + +Elle s'était fait tant de fois expliquer la distribution de la +Borderie, que les êtres lui étaient familiers, elle se reconnaissait +pour ainsi dire. + +Et elle allait, poussée par une volonté plus forte que sa raison, +tranquillement, comme si elle eût fait la chose du monde la plus +naturelle, examinant chaque chose... + +Malgré les descriptions de Chupin, la pauvreté de ce logis de paysan +l'étonnait. Pas d'autre plancher que le sol raboteux, les murs étaient +à peine passés à la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et +de paquets d'herbes pendaient; de lourdes tables à peine équarries, +quelques chaises grossières, des escabeaux et des bancs de bois +constituaient tout le mobilier. + +Marie-Anne, évidemment, habitait la pièce du fond. C'était la seule où +il y eût un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts, +à baldaquin avec des colonnes torses, drapés de rideaux de serge verte +glissant sur des tringles de fer. + +À la tête du lit, accroché au mur, pendait un bénitier dont la croix +retenait un rameau de buis desséché. Mme Blanche trempa son doigt dans +le bénitier, il était plein d'eau bénite. + +Devant la fenêtre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet +mobile, supportait un pot à eau et une cuvette de la faïence la plus +commune. + +--Il faut avouer, se dit Mme Blanche, que mon mari loge mal ses +amours!... + +Réellement, elle en était presque à se demander si la jalousie ne +l'avait pas égarée. + +Elle se rappelait les habitudes délicates de Martial, les recherches +de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les +concilier avec ce dénûment. Puis, il y avait cette eau bénite!... + +Ses doutes lui revinrent dans la cuisine. + +Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui «embaumait,» et sur des +cendres chaudes, plusieurs casseroles où mijotaient des ragoûts. + +--Tout cela ne peut être pour elle, murmura Mme Blanche. + +Et le souvenir lui revenant de ces deux fenêtres du premier étage +qu'elle avait vues illuminées par les clartés tremblantes de la +flamme. + +--C'est là-haut qu'il faut voir, pensa-t-elle. + +L'escalier était dans la pièce du milieu, elle le savait; elle monta +vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de +rage. + +Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le +sanctuaire de son grand amour, qu'il avait ornée avec le fanatisme de +la passion, où il avait accumulé tout ce qu'on lui avait dit être le +luxe des plus grands et des plus riches. + +--Voilà donc la vérité!... se disait Mme Blanche, anéantie de stupeur, +et moi qui tout à l'heure, en bas, doutais encore, qui me disais que +c'était trop pauvre et trop froid pour l'adultère. Misérable dupe que +je suis! En bas, ils ont tout disposé pour le monde, pour les allants +et venants, pour les imbéciles... Ici, tout est arrangé pour eux. Le +rez-de-chaussée, c'est l'apparence de l'austère sagesse, le premier +étage, c'est la réalité de la débauche. Maintenant, je reconnais bien +l'étonnante dissimulation de Martial. Il l'aime tant, cette +vile créature qui est sa maîtresse, qu'il s'inquiète même de sa +réputation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis +mystérieux de leurs amours. C'est ici qu'ils se rient de moi, pauvre +délaissée, dont le mariage n'a pas même eu de première nuit... + +Elle avait souhaité la certitude; elle l'avait, croyait-elle, et +foudroyante. + +Eh bien! elle préférait encore cette horrible blessure de la vérité +aux incessants coups d'épingle du soupçon. + +Et comme si elle eût goûté une âpre jouissance à se prouver l'étendue +de l'amour de Martial pour une rivale exécrée, elle inventoriait, en +quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde +étoffe de soie brochée des rideaux, sondant du bout du pied +l'épaisseur des tapis. + +Tout d'ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu'un: le feu +clair, le grand fauteuil roulé près de l'âtre, les pantoufles brodées +placées devant le fauteuil. + +Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu +qui avait sifflé venait lui annoncer l'arrivée de son amant, et elle +était sortie pour courir au-devant de lui. + +Même, une circonstance futile prouvait que ce messager n'était pas +attendu. + +Sur la cheminée se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant. + +Il était clair que Marie-Anne s'apprêtait à le boire, quand elle avait +été surprise par le signal... + +Mais qu'importait ce détail à Mme Blanche!... + +Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa +découverte, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une grande boîte de +chêne, ouverte sur une table, près de la porte vitrée du cabinet de +toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots. + +Machinalement, elle s'approcha, et parmi les flacons, elle en +distingua deux, de verre bleus, bouchés à l'émeri, sur lesquels le +mot: poison, était écrit au-dessus de caractères indéchiffrables. + +Poison!... Mme Blanche fut plus d'une minute sans pouvoir détourner +les yeux de ce mot qui la fascinait. + +Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces +flacons et le bol resté sur la cheminée. + +--Et pourquoi pas!... murmura-t-elle, je m'esquiverais après... + +Une réflexion terrible l'arrêta. + +Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne +serait pas lui qui boirait le contenu du bol!... + +--Dieu décidera!... murmura la jeune femme. Mieux vaut d'ailleurs +savoir son mari mort qu'appartenant à une autre femme!... + +Et d'une main ferme, elle prit au hasard un des flacons... + +Depuis son entrée à la Borderie, Mme Blanche n'avait pas, on peut le +dire, conscience de ses actes. La haine a des égarements qui troublent +le cerveau comme les vapeurs de l'alcool. + +Mais l'impression terrible qu'elle ressentit au contact du verre +dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la +faculté de délibérer lui revint... + +Et la preuve, c'est que sa première pensée fut celle-ci: + +--J'ignore jusqu'au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en +dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou très-peu?... + +Elle déboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son +contenu dans le creux de sa main. + +C'était une poudre blanche, très-fine, scintillante comme s'il s'y fût +trouvé de la poussière de verre, et ressemblant beaucoup à du sucre +pilé. + +--Serait-ce vraiment du sucre? pensa Mme Blanche. + +Résolue à s'en assurer, elle mouilla légèrement le bout de son doigt +et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu'elle posa sur sa +langue et qu'elle cracha aussitôt. + +Sa sensation fut celle que lui eût donné un morceau de pomme +très-sûre. + +--L'étiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible +sourire. + +Et, sans hésiter, sans pâlir, sans remords, elle laissa tomber dans la +tasse tout ce que contenait le flacon... + +Elle avait si bien tout son sang-froid, qu'elle songea que cette +poudre serait peut-être lente à se dissoudre, et qu'elle eut la +sinistre prévoyance de l'agiter avec une cuiller pendant plus d'une +minute. + +Cela fait,--elle pensait à tout,--elle goûta le bouillon. Il avait +une saveur légèrement âpre, mais trop peu sensible pour éveiller des +défiances... + +Alors, Mme Blanche respira. Qu'elle réussît à s'esquiver maintenant, +et elle était vengée, et elle était assurée de l'impunité... + +Déjà elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans +l'escalier la terrifia. + +Deux personnes montaient... Où fuir, où se cacher?... + +Elle se sentait si bien prise et perdue, qu'elle eut l'idée de jeter +le bol au feu, d'attendre et de payer d'audace... + +Mais non!... une ressource restait... le cabinet de toilette... Elle +s'y précipita. + +Elle avait si bien attendu à la dernière seconde, qu'elle n'osa pas +refermer la porte: le seul claquement du pêne dans sa gâche l'eût +trahie. + +Elle devait s'en applaudir, l'entre-bâillure lui permettant de mieux +voir et de tout entendre. + +Marie-Anne rentrait, suivie d'un jeune paysan qui portait un gros +paquet. + +--Ah! voici ma lumière, s'écria-t-elle dès le seuil, le contentement +me fait perdre l'esprit; j'aurais juré que je l'avais descendue et +posée sur la table, en bas. + +Mme Blanche frémit. Elle n'avait pas songé à cette circonstance! + +--Où faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars. + +--Ici, répondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard. + +Le brave paysan déposa son paquet et respira bruyamment. + +--Voilà donc le déménagement fini, s'écria-t-il. Ç'a été fait +lestement, j'espère, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre +monsieur peut venir... + +--À quelle heure se mettra-t-il en route? + +--On attellera à onze heures, comme c'était convenu... Ah! il lui +tarde joliment d'être ici; il y sera vers minuit... + +Marie-Anne consulta de l'oeil la magnifique pendule de la cheminée. + +--J'ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... c'est plus +qu'il ne faut. Le souper est prêt, je vais dresser la table, là, +devant le feu... Dites-lui qu'il m'apporte un bon appétit. + +--On lui dira... Et vous savez, mademoiselle, bien des remercîments +d'être venue à ma rencontre et de m'avoir aidé au second voyage. Ce +que j'apportais n'était pas lourd, mais c'était si embarrassant!... + +--Peut-être accepteriez-vous un verre de vin?... + +--Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Au revoir, +mademoiselle Lacheneur. + +--Au revoir, Poignot. + +Ce nom de Poignot n'apprenait rien à Mme Blanche... + +Ah! si elle eût entendu prononcer le nom de M. d'Escorval, de la +baronne ou de l'abbé Midon, ses certitudes eussent été troublées, sa +résolution eût chancelé, et qui sait alors! + +Mais non, rien!... Le fils Poignot, pour désigner le baron, avait dit: +«le monsieur,» Marie-Anne disait: «Il...» + +«Il...» n'est-ce pas toujours celui qui emplit et obsède notre pensée, +ami ou ennemi, le mari qu'on hait ou l'amant qu'on adore. + +«Le monsieur!... Il!...» Mme Blanche traduisait Martial. + +Oui, pour elle c'était le marquis de Sairmeuse qui devait arriver à +minuit, elle l'eût juré, elle en était sûre. + +C'était lui qui s'était fait précéder de ce commissionnaire chargé de +paquets. + +Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu'il avait +l'habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait +des hardes... Mme Blanche l'avait bien entendu: des hardes!... + +C'est-à-dire qu'il se trouvait si bien à la Borderie, qu'il y +complétait son installation, il s'y établissait, il y voulait être +chez lui. Peut-être était-il las du mystère, et se proposait-il d'y +vivre ouvertement, au mépris de son rang, de sa dignité, de ses +devoirs, sans souci des préjugés et des idées reçues... + +Voilà quelles conjectures, pareilles à de l'huile sur un brasier, +enflammaient la haine de Mme Blanche. + +Comment, après cela, eût-elle hésité ou tremblé!... + +Elle ne tremblait, en vérité, que d'être découverte dans sa +cachette... + +Tante Médie était, il est vrai, dans le jardin, mais après la menace +qui lui avait été faite, la parente pauvre était femme à rester la +nuit entière, immobile comme une pierre, derrière le massif de lilas. + +Donc, rien à craindre, et Mme Blanche se voyait deux heures et demie à +rester seule avec Marie-Anne à la Borderie. + +N'était-ce pas plus de temps qu'il ne fallait pour assurer le crime, +sa vengeance et l'impunité. + +Quand on découvrirait l'empoisonnement, elle serait bien loin, ses +mesures étaient prises pour qu'on ne sût pas qu'elle était sortie de +Courtomieu, nul ne l'avait aperçue, la tante Médie serait muette. + +Et, d'ailleurs, qui oserait seulement songer à elle, marquise de +Sairmeuse, née Blanche de Courtomieu!... + +--Mais cette créature ne boit pas, pensait-elle. + +Marie-Anne, en effet, avait oublié le bouillon, de même que l'instant +d'avant elle ne s'était plus souvenue de l'endroit où elle avait +déposé son flambeau. + +Elle avait dénoué le paquet, et, montée sur une chaise, elle +arrangeait les hardes, dans un grand placard, près du lit... + +Qu'on parle donc encore de pressentiments!... Elle avait presque sa +gaieté et sa vivacité des jours heureux, et tout en allant et venant +par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice +chantait autrefois. + +Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misères, ses amis +allaient l'entourer... + +Cependant le paquet était rangé, le placard refermé, elle se préoccupa +de souper et roula devant la cheminée une petite table. + +C'est alors qu'elle aperçut le bol sur la tablette. + +--Étourdie!... fit-elle tout haut en riant. + +Et prenant la tasse, elle la porta à ses lèvres. + +De sa cachette, Mme Blanche avait entendu l'exclamation de Marie-Anne, +elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au +fond de son âme. + +Mais Marie-Anne ne but qu'une gorgée, et avec un visible dégoût elle +éloigna le bol de ses lèvres. + +Une épouvantable angoisse serra le coeur de madame Blanche. + +--La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une +saveur suspecte?... + +Nullement, mais il s'était refroidi et il s'était formé à la surface +une gelée qui répugnait à Marie-Anne. + +Elle prit donc la cuillère, écréma le bouillon et ensuite l'agita +assez longtemps pour bien diviser les parties grasses. + +Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la cheminée et reprit sa +besogne. + +C'était fini!... Le dénoûment, désormais, ne dépendait plus de +la volonté de Mme Blanche; quoi qu'il advînt, elle était une +empoisonneuse. + +Mais si elle avait la conscience très-nette de son crime, l'excès de +sa haine l'empêchait encore d'en comprendre l'horreur et la lâcheté. + +Elle se répétait même que c'était un acte de justice qu'elle +accomplissait, qu'elle ne faisait que se défendre! que la vengeance +était encore bien au-dessous de l'outrage, et que rien n'était capable +de payer les tortures qu'elle avait endurées... + +Au bout d'un moment, pourtant, une appréhension sinistre l'agita. + +Ses notions sur les effets des poisons étaient des plus incertaines. +Elle s'était imaginée que Marie-Anne tomberait comme foudroyée, et +qu'elle serait libre de s'enfuir après lui avoir toutefois jeté son +nom pour ajouter aux angoisses de son agonie. + +Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait à s'occuper +des apprêts du souper comme si de rien n'était. + +Elle avait étendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait +avec ses mains, elle disposait dessus un couvert.... + +--Comme c'est long, pensait Mme Blanche, si on allait venir! + +Elle se sentait pâlir à l'idée d'être surprise. C'était miracle +qu'elle ne l'eût pas été déjà, c'était un hasard prodigieux que +Marie-Anne n'eût eu besoin de rien dans le cabinet de toilette... + +Tout à l'heure, peu lui eût importé en somme. En renversant la tasse +elle eût anéanti les preuves du crime, tandis que maintenant!... + +L'effroi du châtiment, qui précède le remords, faisait battre son +coeur avec une telle violence, qu'elle ne comprenait pas qu'on n'en +entendît pas les battements de l'autre côté, dans la chambre. + +Son épouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumière, +se diriger vers la porte et descendre. + +Mme Blanche était seule. La pensée d'essayer de s'échapper lui vint... +mais par où? mais comment, sans être vue? + +--Il faut, se disait-elle avec rage, que l'étiquette ait menti!... + +Hélas! non. Elle en fut bien sûre lorsque reparut Marie-Anne. + +En moins de cinq minutes qu'elle était restée au rez-de-chaussée, un +changement s'était opéré en elle, comme après une maladie de six mois. + +Son visage affreusement décomposé était livide et tout marbré de +taches violacées, ses yeux comme agrandis brillaient d'un éclat +étrange, ses dents claquaient... + +Elle laissa tomber plutôt qu'elle ne posa sur la table les assiettes +qu'elle montait. + +--Le poison!... pensa Mme Blanche, cela commence... + +Marie-Anne restait debout devant la cheminée, promenant autour d'elle +un regard éperdu, comme si elle eût cherché une cause visible à +d'incompréhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait +la main sur son front qui se couvrait d'une sueur froide et visqueuse; +elle remuait ses mâchoires dans le vide et faisait claquer sa langue +comme si la salive lui eût manqué; sa respiration haletait... + +Puis, tout à coup, une nausée lui vint, elle chancela, porta +violemment les mains à sa poitrine et s'affaissa sur un fauteuil en +s'écriant: + +--Oh! mon Dieu! comme je souffre!... + + + + +XLVI + + +Agenouillée à l'entre-bâillure de la porte, le cou tendu, toute +vibrante d'anxiété, Mme Blanche épiait les effets du poison qu'elle +avait versé. + +Elle était si près de sa victime, qu'elle distinguait jusqu'au +battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son +haleine brûlante comme la flamme... + +À la crise qui avait brisé Marie-Anne, une invincible prostration +succédait. On l'eût crue morte, à la voir dans son fauteuil, sans le +mouvement continuel de ses mâchoires, sans le râle profond et sourd +qui déchirait sa gorge. + +Mais bientôt un soubresaut la redressa toute frémissante, ses nerfs se +crispèrent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les nausées +revinrent, puis elle fut prise de vomissements. + +Et à chaque effort qu'elle faisait pour vomir, tout son corps était +ébranlé et secoué des talons à la nuque, sa poitrine se soulevait à +éclater, et de brusques secousses disloquaient ses épaules. Peu à peu +une teinte terreuse, de même qu'une couche de bistre, s'étendait sur +son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus foncées, les +yeux s'injectaient, et la sueur à grosses gouttes coulait de son +front. + +Ses douleurs devaient être intolérables... Elle gémissait faiblement, +par moments, et d'autres fois elle poussait de véritables hurlements. + +Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait à boire +ou suppliait Dieu d'abréger ses tortures. + +--Ah!... c'est atroce!... Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la +mort!... + +Tous les gens qu'elle avait connus, elle les invoquait, criant à +l'aide, d'une voix déchirante. + +Elle appelait Mme d'Escorval, l'abbé Midon, Maurice, son frère, +Chanlouineau, Martial!... + +Martial! ce nom seul, ainsi prononcé, eût suffi pour éteindre toute +pitié dans le coeur de Mme Blanche. + +--Va!... pensait-elle, appelle ton amant, appelle!... Il arrivera trop +tard. + +Et Marie-Anne répétant encore ce nom: + +--Souffre!... poursuivait Mme Blanche, toi qui as inspiré à Martial +l'odieux courage de m'abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de +Sairmeuse, comme un laquais ivre n'oserait pas abandonner la dernière +des créatures perdues... Meurs; et mon mari me reviendra repentant. + +Non, elle n'avait pas pitié. Si elle était oppressée à ne pouvoir +respirer, cela venait simplement de l'instinctive horreur qu'inspiré +la souffrance d'autrui, impression toute physique, qu'on décore du +beau nom de sensibilité, et qui n'est qu'une manifestation du plus +grossier égoïsme. + +Et cependant Marie-Anne allait s'affaiblissant à vue d'oeil. + +Les spasmes devenaient moins fréquents, les périodes de rémission de +plus en plus longues; les nausées faisaient encore haleter ses flancs, +mais elle ne vomissait plus, et après chaque crise l'anéantissement +augmentait, pareil à une syncope. + +Bientôt elle n'eut même plus la force de se plaindre, ses yeux +s'éteignirent, et après un grand effort qui amena à ses lèvres une +bave sanglante, sa tête se renversa en arrière et elle ne bougea plus. + +--Serait-ce fini! murmura Mme Blanche. + +Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient à peine; +elle fut obligée de s'accoter contre la cloison. + +Le coeur était resté ferme, implacable; la chair défaillait. + +C'est que jamais son imagination n'avait pu concevoir un spectacle tel +que celui qu'elle venait de voir. + +Elle savait que le poison donne la mort; elle ne soupçonnait pas ce +qu'est l'agonie du poison. + +Maintenant elle ne songeait plus à augmenter les angoisses de +Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprême vengeance... Elle +ne songeait qu'à se retirer sans être aperçue de sa victime. + +Fuir, s'éloigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers +lui brûlaient les pieds, elle ne voulait que cela. + +Toutes ses idées vacillaient, une sensation étrange, mystérieuse, +inexplicable l'envahissait; ce n'était pas encore l'effroi, c'était la +stupeur qui suit le crime, l'hébétement du meurtre... + +Cependant elle se contraignit à attendre quelques minutes, et enfin, +voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupières +closes, elle se hasarda à ouvrir doucement la porte du cabinet et elle +s'avança dans la chambre. + +Elle n'y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout à coup, +brusquement, comme si elle eût été galvanisée par une commotion +électrique, se dressa tout d'une pièce, les bras en croix pour barrer +le passage. + +Le mouvement fut si terrible, que Mme Blanche recula jusqu'à une des +fenêtres. + +--La marquise de Sairmeuse!... balbutia Marie-Anne, Blanche... ici. + +Et s'expliquant ses souffrances par la présence de cette jeune femme +qui avait été son amie, elle s'écria: + +--Empoisonneuse!... + +Mais Mme Blanche avait un de ces caractères de fer que les événements +brisent et ne font pas ployer. + +Pour rien au monde, puisqu'elle était découverte, elle n'eût consenti +à nier. + +Elle s'avança résolument, et d'une voix ferme: + +--Eh bien, oui!... dit-elle; c'est moi qui prends ma revanche. + +Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie: + +--Penses-tu donc que je n'ai pas souffert le soir où tu as envoyé ton +frère m'arracher mon mari, que je n'ai plus revu!... + +--Votre mari!... moi.... Je ne vous comprends pas. + +--Oserais-tu donc soutenir que tu n'es pas la maîtresse de Martial... + +--Le marquis de Sairmeuse!... je l'ai revu hier pour la première fois, +depuis l'évasion du baron d'Escorval... + +L'effort qu'elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout, +pour parler, l'avait épuisée; elle retomba sur le fauteuil. + +Mais Mme Blanche devait être impitoyable. + +--Vraiment!... fit-elle, tu n'as pas revu Martial... Dis-moi donc +alors qui t'a donné ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces +tapis, tout ce luxe qui t'entoure?... + +--Chanlouineau. + +Mme Blanche haussa les épaules. + +--Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi +Chanlouineau que tu attends ce soir?... Est-ce pour Chanlouineau +que tu as mis chauffer ces pantoufles brodées et que tu dressais la +table?... Est-ce Chanlouineau qui t'a envoyé des vêtements par un +paysan nommé Poignot?... Tu vois bien que je sais tout... + +Et comme sa victime se taisait: + +--Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, réponds!... + +--Je ne puis... + +--Tu vois donc bien, malheureuse, que c'est ton amant, mon mari, +Martial!... + +Marie-Anne réfléchissait autant que le lui permettaient ses +souffrances intolérables et le trouble de son intelligence. + +Pouvait-elle dire quels hôtes elle attendait?... + +Nommer le baron d'Escorval à Mme Blanche, n'était-ce pas le perdre, le +livrer!... On espérait sa grâce, un sauf-conduit, la révision de son +jugement; il n'en était pas moins sous le coup d'une condamnation à +mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures... + +--Ainsi, c'est bien décidé, insista Mme Blanche, tu refuses de me dire +qui doit venir ici, dans une heure, à minuit!... + +--Je refuse. + +Mais une idée était venue à Marie-Anne. + +Bien que le moindre mouvement lui causât une douleur aiguë, elle eut +assez d'énergie pour dégrafer sa robe, et déchirant son corset, elle +en retira un papier plié menu. + +--Je ne suis pas la maîtresse du marquis de Sairmeuse, prononça-t-elle +d'une voix défaillante, je suis la femme de Maurice d'Escorval; en +voici la preuve, lisez... + +Mme Blanche n'eut pas plus tôt lu que ses traits subitement se +décomposèrent; elle devint pâle autant que sa victime, sa vue se +troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait trempée d'une +sueur froide. + +Ce papier, c'était le certificat du mariage religieux de Maurice et de +Marie-Anne, signé par le curé de Vigano, par le vieux médecin et par +le caporal Bavois, daté et scellé du sceau de la paroisse... + +La preuve était indiscutable. + +Une lueur foudroyante se fit dans l'esprit de Mme Blanche. + +Elle avait commis un crime inutile, elle venait d'assassiner une +innocente... + +Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son coeur plus vite, +elle ne calcula rien, elle oublia à quels périls elle s'exposait, et +d'une voix vibrante: + +--À moi!... s'écria-t-elle, à l'aide!... au secours!... + +Onze heures sonnaient, tout dormait; la ferme la plus voisine de la +Borderie en était distante d'un quart de lieue. + +La voix de Mme Blanche devait se perdre dans l'immense solitude de la +nuit. + +En bas, dans le jardin, tante Médie entendait sans doute, mais elle se +fût laissée hacher en morceaux plutôt que d'entrer. + +Et cependant, il se trouva quelqu'un pour recueillir ces cris de +détresse. + +Moins éperdues de douleur et d'épouvante, les deux jeunes femmes +eussent remarqué le bruit de l'escalier, craquant sous le poids d'un +homme qui montait à pas muets... + +Ce n'était pas un sauveur, car il ne se montra pas. + +Mais fût-on venu aux appels désespérés de Mme Blanche, il était trop +tard. + +Marie-Anne comprenait bien qu'il n'était plus d'espoir pour elle, et +que c'était le froid de la mort qui peu à peu gagnait son coeur. Elle +sentait que la vie lui échappait. + +Aussi, quand Mme Blanche parut prête à s'élancer dehors pour courir +chercher des secours, elle la retint d'un geste doux, et d'une voix +éteinte: + +--Blanche!... murmura-t-elle. + +L'empoisonneuse s'arrêta. + +--N'appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le +tutoiement d'autrefois, à quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que +du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long!... + +--Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu +meures!... Si tu mourais, grand Dieu!... quelle serait ma vie, après! + +Marie-Anne ne répondit pas... Le poison poursuivait son oeuvre de +dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflammée; sa +langue, lorsqu'elle la remuait, lui causait dans la bouche l'affreuse +sensation d'un fer rouge; ses lèvres se tuméfiaient, et ses mains +paralysées, inertes, n'obéissaient plus à sa volonté. + +Mais l'horreur même de la situation rendit à Mme Blanche une lueur de +raison. + +--Rien n'est perdu, s'écria-t-elle. C'est dans cette grande boîte-là, +sur la table, que j'ai trouvé, que j'ai pris,--elle n'osa pas +prononcer le mot: poison,--la poudre que j'ai versée dans la tasse. Tu +sais quelle est cette poudre, tu dois connaître le remède... + +Marie-Anne secoua tristement la tête. + +--Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d'une voix à peine +distincte, et entrecoupée de hoquets sinistres; mais je ne me plains +pas. Qui sait de quelles chutes la mort me préserve peut-être. Je ne +regrette pas la vie. J'ai tant souffert depuis un an, j'ai subi tant +d'humiliations, j'ai tant pleuré... La fatalité était sur moi!... + +Elle eut, en ce moment, cet éclair de seconde vue qui illumine les +agonisants. Le sens des événements éclata. Elle comprit qu'elle-même +avait fait sa destinée, et qu'en acceptant le rôle de perfidie et de +mensonge composé par son père, elle avait rendu possibles et comme +préparé les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les +trompeuses apparences dont enfin elle était victime. + +Sa parole allait s'éteignant comme celle d'une personne qui +s'assoupit, ses atroces douleurs faisaient trêve, tout s'apaisait en +elle après tant d'agitations; elle s'endormait, pour ainsi dire, dans +les bras de la mort... + +Elle s'abandonnait, quand une pensée jaillit de ses ténèbres, si +terrible qu'elle lui arracha un cri: + +--Mon enfant!... + +Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait +de volonté, d'énergie et de forces, elle s'était redressée sur son +fauteuil, le visage contracté par une indicible angoisse... + +--Blanche!... prononça-t-elle d'un accent bref dont on l'eût crue +incapable, écoute-moi: c'est le secret de ma vie qu'il faut que je te +dise... personne ne le soupçonne... J'ai un fils de Maurice... +Hélas! voici des mois que Maurice a disparu... S'il était mort, que +deviendrait notre fils!... Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues, +que tu me remplaceras près de mon enfant... + +Mme Blanche était comme frappée de vertige. + +--Je jure!... dit-elle, je jure!... + +--Eh bien! à ce prix, mais à ce prix seulement, je te pardonne! Mais +prends garde! N'oublie pas que tu as juré!... Blanche, Dieu permet +parfois que les morts se vengent!... Tu as juré, souviens-toi! Mon +fantôme ne t'accordera le sommeil qu'après que tu auras tenu ton +serment. + +--Je me souviendrai, balbutia Mme Blanche, je me souviendrai. Mais... +ton enfant... + +--Ah!... j'ai eu peur... Lâche créature que je suis, j'ai reculé +devant la honte... puis, Maurice commandait... Je me suis séparée +de mon enfant... ta jalousie et ma mort sont le châtiment... Pauvre +être... je l'ai livré à des étrangers... Malheureuse que je suis... +malheureuse... Ah! c'est trop souffrir... Blanche, souviens-toi!... + +Elle bégaya quelques mots encore, mais indistincts, +incompréhensibles... + +Mme Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de +le secouer... + +--À qui as-tu confié ton enfant, répéta-t-elle, à qui?... où?... +Marie-Anne... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne! + +Les lèvres de l'infortunée s'agitèrent, mais sa gorge ne rendit qu'un +râle sourd... + +Elle s'était affaissée sur son fauteuil; une convulsion suprême la +tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout +de son long, sur le dos... + +Marie-Anne était morte... morte sans avoir pu prononcer le nom du +vieux médecin de Vigano... + +Elle était morte, et l'empoisonneuse terrifiée demeurait au milieu de +la chambre, livide et plus raide qu'une statue, l'oeil démesurément +agrandi, le front moite d'une sueur glacée... + +Toutes ses pensées tourbillonnaient comme des feuilles au souffle +furieux de l'ouragan; il lui semblait que la folie--une folie comme +celle de son père--envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle +s'oubliait elle-même, elle ne se rappelait plus qu'un hôte devait +arriver à minuit, que l'heure volait, qu'elle allait être surprise si +elle ne fuyait pas. + +Mais l'homme qui était venu quand elle avait crié au secours, veillait +sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir, +il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure +grimaçante. + +--Chupin!... balbutia Mme Blanche, rappelée au sentiment de la +réalité. + +--En personne naturelle, répondit le vieux maraudeur. C'est une fière +chance que vous avez!... Eh! eh!... ça vous a trifouillé l'estomac, +toute cette affaire... Bast! ça passera. Mais il s'agit de ne pas +moisir ici, on peut venir... Allons, arrivez!... + +Machinalement, l'empoisonneuse avança, mais le cadavre de Marie-Anne +était en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il +fallait le franchir, elle n'eut pas ce courage et recula toute +chancelante... + +--Hein!... qu'est-ce, fit Chupin, vous êtes incommodée... + +Et comme il n'avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva Mme +Blanche comme un enfant et l'emporta... + +Le vieux maraudeur était tout en joie. L'avenir ne l'inquiétait plus, +maintenant que Mme Blanche était rivée à lui, par cette chaîne plus +solide que celle des forçats, la complicité d'un crime. + +Il se sentait sur la planche, ainsi qu'il se le disait, une vie de +seigneur, des années de bombances et de ribotes. Les remords de sa +délation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus guère. +Il se voyait nourri, logé, renté, vêtu, bien gardé surtout par une +armée de domestiques. + +Cependant, Mme Blanche, qui s'était trouvée mal, fut ranimée par le +grand air. + +--Je veux marcher, dit-elle. + +Chupin la déposa à terre, à vingt pas de la maison. Alors, elle se +souvint. + +--Et tante Médie!... s'écria-t-elle. + +La parente pauvre était là; pareille à ces chiens que leurs maîtres +laissent à la porte des maisons où ils entrent, elle avait vu sortir +sa nièce, portée par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait +suivi. + +--Il ne s'agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je +vais vous conduire. + +Et prenant le bras de Mme Blanche, il se dirigea du côté du «bocage.» + +--Ah! Marie-Anne avait un enfant, disait-il tout en hâtant le pas. +Elle qui faisait tant sa Sainte-n'y-touche. Mais où diable a-t-elle +mis le petit en nourrice?... + +--Je chercherai... + +--Hum!... c'est facile à dire... + +Un rire strident, qui retentit dans l'obscurité, l'interrompit. Il +lâcha le bras de Mme Blanche et tomba en garde... + +Précaution vaine. Un homme caché derrière un tronc d'arbre bondit +jusqu'à lui, et par quatre fois le frappa d'un couteau, en criant: + +--Bonne Sainte Vierge, voilà mon voeu rempli! Je ne mangerai plus avec +mes doigts. + +--L'aubergiste!... murmura le traître en s'affaissant. + +Pour une fois tante Médie eut de l'énergie. + +--Viens! dit-elle, folle de peur, en entraînant sa nièce, viens, il +est mort! + +Pas tout à fait, car le traître eut la force de se traîner jusqu'à sa +maison et d'y frapper. + +Sa femme et son fils cadet dormaient. Son fils aîné qui rentrait du +cabaret vint lui ouvrir. + +Voyant son père à terre, ce garçon le crut ivre et voulut le relever; +le vieux maraudeur le repoussa. + +--Laisse-moi, dit-il, mon compte est réglé; écoute-moi plutôt... La +fille à Lacheneur vient d'être empoisonnée par Mme Blanche... C'est +pour t'apprendre ça que je suis venu crever ici... Ça vaut une +fortune, mon gars... si tu n'es pas une bête... + +Et il expira, sans avoir pu dire aux siens où il avait enfoui le prix +du sang de Lacheneur. + + + + +XLVII + + +De tous les gens qui avaient été témoins de l'épouvantable chute +du baron d'Escorval, l'abbé Midon avait été le seul à ne pas +désespérer... + +Il n'était pas médecin, de par le diplôme; mais il avait en sa vie, +toute de dévouement, raccommodé tant de bras et «rebouté» tant de +jambes, que les blessures, ainsi qu'il le disait, le connaissaient. + +Ce que plus d'un savant docteur n'eût pas osé, il l'osa. + +Il était prêtre, il avait la foi, il se souvint de la réponse sublime +de modestie d'Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.» + +Le baron devait être guéri. + +Après six mois passés à la ferme du père Poignot, M. d'Escorval se +levait et s'essayait à marcher en s'aidant de béquilles. + +C'est alors, surtout, qu'il souffrit du défaut d'espace, dans le +grenier où la prudence le confinait, et c'est avec un véritable +transport de joie qu'il accueillit l'idée de se réfugier à la +Borderie, près de Marie-Anne. + +Le jour du départ fixé, c'est avec l'impatience d'un écolier attendant +les vacances qu'il compta pour ainsi dire les minutes. Il y a toujours +de l'enfant, chez le convalescent qui se reprend à aimer la vie. + +--J'étouffe, ici, répétait-il à sa femme, j'étouffe!... Comme le temps +est long!... Quand donc arrivera le jour béni!... + +Il arriva. Dès le matin, tous les objets que les proscrits avaient +réussi à se procurer, pendant leur séjour à la ferme, furent réunis +et empaquetés. Enfin, la nuit venue, le fils Poignot commença le +déménagement. + +--Tout est à la Borderie, dit ce brave garçon, au retour de son +dernier voyage, Mlle Lacheneur ne demande à M. le baron qu'un bon +appétit. + +--Et j'en aurai, morbleu! répondit gaiement le baron. Nous en aurons +tous!... + +Dans la cour de la ferme, le père Poignot attelait lui-même son +meilleur cheval à la charrette qui devait transporter M. d'Escorval. + +Le brave homme était tout triste du départ de ces hôtes pour lesquels +il s'était exposé à de si grands périls. Il sentait qu'ils lui +manqueraient, qu'il trouverait la maison vide, qu'il regretterait +peut-être jusqu'à ses soucis. + +Il ne voulut laisser à personne le soin de disposer bien commodément +dans la charrette un bon matelas. + +--Allons!... voilà qu'il est temps de partir!... soupira-t-il quand il +eut terminé. + +Et lentement, il gravit l'étroit escalier du petit grenier. + +M. d'Escorval n'avait pas prévu ce moment. + +À la vue de l'honnête fermier qui s'avançait, rouge d'émotion, pour +lui faire ses adieux, il oublia tout le bien-être qu'il se promettait +à la Borderie, pour ne se souvenir que de la loyale et courageuse +hospitalité de cette maison qu'il allait quitter. Son coeur se serra, +et une larme roula dans ses yeux. + +--Vous m'avez rendu un de ces services dont on ne s'acquitte pas, père +Poignot, prononça-t-il, avec une gravité solennelle, vous m'avez sauvé +la vie... + +--Oh! ne parlons pas de ça, monsieur le baron. À ma place, vous +eussiez fait comme moi, n'est-ce pas, ni plus ni moins... + +--Soit!... je ne vous dirai même pas merci. J'espère maintenant vivre +assez pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat. + +L'escalier était si raide et si étroit qu'on eut toutes les peines du +monde à descendre le baron. On l'étendit sur le matelas, et en cas de +fâcheuse rencontre, on étendit sur lui quelques brassées de paille qui +le cachaient entièrement.... + +--Adieu donc!... dit le vieux fermier, ou plutôt au revoir, monsieur +le baron, madame la baronne, et vous aussi monsieur le curé... + +Puis, quand la dernière poignée de main eut été échangée: + +--Y sommes-nous? demanda le fils Poignot. + +--Oui, répondit le baron. + +--Alors en route!... hue! le gris!... + +La charrette roula, conduite avec les plus extrêmes précautions par +le jeune paysan, à qui son père avait bien recommandé d'éviter les +cahots. + +À une vingtaine de pas en arrière, marchait Mme d'Escorval donnant le +bras à l'abbé Midon. + +La nuit était noire, mais eût-il fait grand jour, l'ancien curé de +Sairmeuse pouvait, sans courir le risque d'être reconnu, défier l'oeil +de tous ses paroissiens. + +Il avait laisse croître ses cheveux et sa barbe, sa tonsure avait +depuis longtemps disparu, et le manque d'exercice avait épaissi sa +taille. Il était vêtu comme tous les paysans aisés des environs, d'une +veste et d'un pantalon de ratine, et il était coiffé d'un immense +chapeau de feutre qui lui tombait jusque sur le nez. + +Il y avait bien des mois qu'il ne s'était senti l'esprit si libre. +Les obstacles qui lui avaient paru le plus insurmontables ne +s'aplanissaient-ils pas comme d'eux-mêmes? + +Il se représentait dans un avenir prochain le baron rétabli, déclaré +innocent par des juges impartiaux, reprenant son ancienne existence à +Escorval. Il se voyait lui-même, comme autrefois, dans son presbytère +de Sairmeuse... + +Seul, le souvenir de Maurice troublait cette sécurité. Comment ne +donnait-il pas signe de vie?... + +--Mais s'il lui était arrivé malheur, nous le saurions, pensait le +prêtre; il a avec lui un brave homme, ce vieux soldat, qui braverait +tout pour venir nous prévenir... + +Ces pensées le préoccupaient tellement qu'il ne s'apercevait pas que +Mme d'Escorval s'appuyait de plus en plus lourdement à son bras. + +--J'ai honte de l'avouer, dit-elle enfin; mais je n'en puis plus, il +y a si longtemps que je ne suis sortie, que j'ai comme désappris de +marcher... + +--Heureusement, nous approchons, madame, répondit l'abbé. + +Bientôt, en effet, le fils Poignot arrêta sa charrette sur la grande +route, devant le petit sentier qui conduit à la Borderie. + +--Voilà le voyage fini!... dit-il au baron. + +Et aussitôt, il donna un coup de sifflet, comme il l'avait fait +quelques heures plus tôt, pour avertir de son arrivée. + +Personne ne paraissant, il siffla de nouveau, plus fort, puis de +toutes ses forces... rien encore. + +Mme d'Escorval et l'abbé Midon le rejoignaient à ce moment. + +--C'est singulier, leur dit-il, que Marie-Anne ne m'entende pas... +Nous ne pouvons descendre M. le baron sans l'avoir vue, et elle le +sait bien... Si je courais l'avertir? + +--Elle se sera endormie, répondit l'abbé, veillez sur votre cheval, +mon garçon, je vais aller la réveiller... + +Il quitta le bras de Mme d'Escorval sur ces mots, et gagna le sentier. + +Certes, il n'avait pas l'ombre d'une inquiétude. Tout était calme et +silence autour de la Borderie; une lumière brillait aux fenêtres du +premier étage. + +Cependant, lorsqu'il vit la porte ouverte, un pressentiment vague +tressaillit en lui. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. + +Au rez-de-chaussée il n'y avait pas de lumière, et l'abbé qui ne +connaissait pas les êtres de la maison, fut obligé de chercher +l'escalier à tâtons. + +Enfin, il le trouva et monta... + +Mais sur le seuil de la chambre, il s'arrêta, pétrifié par l'horreur +du spectacle qui s'offrit à lui... + +La pauvre Marie-Anne gisait à terre, étendue sur le dos... Ses yeux, +grands ouverts, étaient comme noyés dans un liquide blanchâtre; sa +langue noire et tuméfiée, sortait à demi de sa bouche. + +--Morte!... balbutia le prêtre. Morte!... + +Cependant, elle pouvait ne l'être pas... Il se roidit contre sa +défaillance, et se penchant vers la malheureuse, il lui prit la main. +Cette main était glacée et le bras avait la rigidité d'une barre de +fer. + +C'était plus d'indications qu'il n'en fallait pour éclairer +l'expérience de l'abbé Midon. + +--Empoisonnée!... murmura-t-il, avec de l'arsenic... + +Il s'était relevé, perdu de stupeur, et son regard errait autour de +la chambre, quand il aperçut son coffre de médicaments ouvert sur une +table. + +Vivement il s'avança, prit sans hésiter un flacon, le déboucha et le +retourna dans le creux de sa main... il était vide. + +--Je ne m'étais pas trompé! fit-il. + +Mais il n'avait pas de temps à perdre en conjectures. + +L'important, avant tout, était de décider le baron à retourner à la +ferme, sans pourtant lui apprendre un malheur qui l'eût fortement +impressionné. + +Imaginer un prétexte était assez facile. + +Faisant sur soi-même un violent effort, le prêtre recouvra presque les +apparences du sang-froid, et courant à la route, il expliqua au baron +que le séjour de la Borderie était devenu impossible, qu'on avait vu +rôder des hommes suspects, qu'on devait être plus prudent que jamais, +maintenant qu'on connaissait les bonnes intentions de Martial de +Sairmeuse... + +Non sans résistance, le baron céda. + +--Vous le voulez, curé, soupira-t-il, j'obéis... Allons, Poignot, mon +garçon, ramène-moi chez ton père... + +Mme d'Escorval était montée sur la charrette près de son mari, le +prêtre les regarda s'éloigner, et lorsqu'il n'entendit plus le bruit +des roues il regagna la Borderie... + +Il atteignait le corridor, quand des gémissements qu'il entendit, et +qui partaient de la chambre de la morte, firent affluer tout son sang +à son coeur... Il avança rapidement. + +Près du corps de Marie-Anne, un homme agenouillé pleurait. + +C'était un tout jeune homme, vêtu de haillons, et l'expression de son +visage, son attitude, ses sanglots, trahissaient un immense désespoir. + +Même, sa douleur profonde absorbait si complètement toutes les +facultés de son âme, qu'il ne s'aperçut ni de l'arrivée ni de la +présence de l'abbé Midon. + +Qui était ce malheureux, qui avait osé s'introduire ainsi dans la +maison? + +Après un premier moment de stupeur, l'abbé le devina plutôt qu'il ne +le reconnut. + +--Jean!... cria-t-il d'une voix forte et à deux reprises, Jean +Lacheneur!... + +D'un bond, le jeune homme fut debout, pâle, menaçant; la flamme de la +colère séchait les larmes dans ses yeux. + +--Qui êtes-vous? demanda-t-il d'un ton terrible, que faites-vous +ici?... Que me voulez-vous?... + +Sous ses habits de paysan, avec sa longue barbe, l'ancien curé de +Sairmeuse était à ce point méconnaissable qu'il fut obligé de se +nommer. + +Mais, dès qu'il eut prononcé son nom, Jean eut un cri de joie. + +--C'est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur l'abbé, s'écria-t-il... +Marie-Anne ne peut pas être morte!... Vous allez la sauver, vous qui +en avez sauvé tant d'autres... + +À un geste du prêtre qui lui montrait le ciel, il s'arrêta, devenant +plus blême encore. Il comprenait qu'il n'était plus d'espérance. + +--Allons!... reprit-il avec un accent d'affreux découragement, la +destinée ne s'est pas lassée... Je veillais sur Marie-Anne, cependant, +dans l'ombre, de loin... Et ce soir, je venais lui dire: «Défie-toi, +soeur, prends garde!...» + +--Quoi! vous saviez... + +--Je savais qu'elle était en grand danger, oui, monsieur l'abbé... Il +y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand +le gars à Grollet est entré. «Te voilà, Jean? me dit-il; je viens de +voir le père Chupin en embuscade près de la maison à la Marie-Anne; +quand il m'a aperçu, le vieux gueux, il a filé.» Aussitôt, j'ai +ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis +venu ici en courant de toutes mes forces... Mais quand la fatalité est +sur un homme, vous savez! Je suis arrivé trop tard. + +L'abbé Midon réfléchissait. + +--Ainsi, fit-il, vous supposez que c'est Chupin... + +--Je ne suppose pas, monsieur le curé, j'affirme que c'est lui, le +misérable traître, qui a commis cet abominable forfait. + +--Encore faudrait-il qu'il y eût eu un intérêt quelconque... + +Jean eut un de ces éclats de rire stridents qui sont peut-être +l'expression la plus saisissante du désespoir. + +--Soyez tranquille, monsieur le curé, interrompit-il, le sang de la +fille lui sera payé et plus cher, sans doute, que le sang du père. +Chupin a été le vil instrument du crime, mais ce n'est pas lui qui l'a +conçu. C'est plus haut qu'il faut chercher le vrai coupable, bien plus +haut, dans le plus beau château du pays, au milieu d'une armée de +valets, à Sairmeuse enfin!... + +--Malheureux, que voulez-vous dire!... + +--Ce que je dis! + +Et froidement il ajouta: + +--L'assassin est Martial de Sairmeuse. + +Le prêtre recula, véritablement effrayé des regards de ce malheureux +jeune homme. + +--Vous devenez fou!... dit-il sévèrement. + +Mais Jean hocha gravement la tête. + +--Si je vous parais tel, monsieur l'abbé, répondit-il, c'est que +vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne... Il +en voulait faire sa maîtresse... Elle a eu l'audace de refuser cet +honneur, c'est un crime qu'on châtie, cela... Le jour où il a été +prouvé à M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur +ne serait à lui, il l'a fait empoisonner pour qu'elle ne fut pas à un +autre... + +Tout ce qu'on eût dit à Jean en ce moment, pour lui démontrer la folie +de ses accusations, eût été inutile; des preuves ne l'eussent pas +convaincu; il eût fermé les yeux à l'évidence. Il voulait que cela fût +ainsi, parce que sa haine s'en arrangeait... + +--Demain, pensait l'abbé, quand il sera plus calme, je le +raisonnerai... + +Et comme Jean se taisait: + +--Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi à terre le corps de cette +infortunée, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit. + +Jean tressaillit de la tête aux pieds, et durant dix secondes hésita. + +--Soit!... dit-il enfin... + +Personne jamais n'avait couché dans ce lit que le pauvre Chanlouineau, +au temps des illusions de son amour, avait destiné à Marie-Anne. + +--Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne. + +Et ce fût elle, en effet, qui y coucha la première, mais morte. + +La douloureuse et pénible tâche remplie, Jean se laissa tomber dans le +grand fauteuil où avait expiré Marie-Anne, et la tête entre les mains, +les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces +statues de la douleur qu'on place sur les tombeaux. + +L'abbé Midon, lui, s'était mis à genoux à la tête du lit, et il +récitait les prières des morts, demandant à Dieu paix et miséricorde +au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre... + +Mais il ne priait que des lèvres... Sa pensée, en dépit de sa volonté +et de ses efforts d'attention, lui échappait. + +Il se demandait comment était morte Marie-Anne... + +Était-ce un crime?... Était-ce un suicide? + +Car l'idée du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l'admettre, lui qui +jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortunée, +et qui savait qu'elle était mère, bien qu'il ne sût pas ce qu'était +devenu son enfant. + +D'un autre côté, comment expliquer un crime?... + +Le prêtre avait scrupuleusement examiné la chambre, et il n'y avait +rien découvert qui trahit la présence d'une personne étrangère. + +Tout ce qu'il avait constaté, c'est que son flacon d'arsenic était +vide, et que Marie-Anne avait été empoisonnée avec le bouillon dont il +restait quelques gouttes dans la tasse, laissée sur la cheminée. + +--Quand il fera jour, pensa l'abbé Midon, je verrai dehors... + +Dès que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit +à décrire autour de la maison des cercles de plus en plus étendus, à +la façon des chiens qui quêtent. + +Il n'aperçut rien, d'abord, qui pût le mettre sur la voie, ni traces +de pas ni empreintes. + +Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, étant entré +dans le petit bois, il aperçut de loin comme une grande tache noire +sur l'herbe. Il s'approcha... c'était du sang. + +Fortement impressionné, il courut appeler le frère de Marie-Anne pour +lui montrer sa découverte. + +--On a assassiné quelqu'un à cette place, prononça Jean, et cela cette +nuit même, car le sang n'a pas eu le temps de sécher. + +D'un coup d'oeil l'abbé Midon avait exploré le terrain aux alentours. + +--La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-être +à la connaître en suivant ses traces. + +--Je vais toujours essayer, répondit Jean. Remontez, monsieur le curé, +je serai bientôt de retour. + +Un enfant eût reconnu le chemin suivi par le blessé, tant les marques +de son passage étaient claires et distinctes. Il s'était traîné +presque à plat ventre, on le reconnaissait à l'herbe foulée et aux +endroits où il y avait de la poussière, et en outre, de place en +place, on retrouvait des taches de sang. + +Cette piste si visible s'arrêtait à la maison de Chupin. La porte +était fermée. Jean frappa sans hésiter. + +L'aîné des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un +spectacle étrange. + +Le cadavre du traître avait été jeté à terre, dans un coin; le lit +était bouleversé et brisé, toute la paille de la paillasse était +éparpillée, et les fils et la femme du défunt, armés de pelles et de +pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Ils +cherchaient le trésor... + +--Qu'est-ce que vous voulez?... demanda rudement la veuve. + +--Le père Chupin... + +--Tu vois bien qu'on l'a assassiné, répondit un des fils. Et +brandissant son pic à deux pouces de la tête de Jean: + +--Et l'assassin est peut-être dans ta chemise, canaille!... +ajouta-t-il. Mais c'est l'affaire de la justice... Allons, décampe, ou +sinon!... + +S'il n'eût écouté que les inspirations de sa colère, Jean Lacheneur +eût certes essayé de faire repentir les Chupin de leurs provocations +et de leurs menaces... + +Mais une rixe, en ce moment, était-elle admissible? + +Il s'éloigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la +Borderie. + +Que Chupin eût été tué, cela renversait toutes ses idées et en même +temps l'irritait. + +--J'avais juré, murmurait-il, que le traître qui a vendu mon père ne +périrait que de ma main, et voici que ma vengeance m'échappe, on me +l'a volée!... + +Puis, il se demandait quel pouvait bien être le meurtrier du vieux +maraudeur. + +--Serait-ce Martial, pensait-il, qui l'a assassiné après qu'il a eu +empoisonné Marie-Anne?... Tuer un complice, c'est un moyen sûr de +s'assurer de son silence!... + +Il était arrivé à la Borderie, et déjà il prenait la rampe pour monter +au premier étage, quand il crut entendre comme le murmure d'une +conversation dans la pièce du fond. + +--C'est étrange, se dit-il, qui donc serait là!... + +Et, poussé par un mouvement instinctif de curiosité, il alla frapper à +la porte de communication... + +À l'instant même, l'abbé Midon parut, et retira brusquement la porte à +lui. Il était plus pâle que de coutume, et visiblement agité. + +--Qu'y a-t-il? monsieur le curé, demanda Jean vivement. + +--Il y a... il y a... Devinez qui est là, de l'autre côté... + +--Eh! comment deviner?... + +--Maurice d'Escorval et le caporal Bavois. + +Jean eut un geste de stupeur. + +--Mon Dieu!... balbutia-t-il. + +--Et c'est miracle qu'il ne soit pas monté. + +--Mais d'où vient-il, comment n'avait-il pas donné de ses +nouvelles!... + +--Je l'ignore... Il n'y a pas cinq minutes qu'il est là... Pauvre +garçon!... Après que je lui ai eu dit que son père est sauvé, son +premier mot a été: «Et Marie-Anne?» Il l'aime plus que jamais... il +arrive le coeur tout rempli d'elle, confiant, radieux d'espoir, et moi +je tremble, j'ai peur de lui annoncer la vérité... + +--Oh! le malheureux! le malheureux!... + +--Vous voici prévenu, soyez prudent... et maintenant, venez. + +Ils entrèrent ensemble, et c'est avec toutes les effusions de l'amitié +la plus vive, que Maurice et le vieux soldat serrèrent les mains de +Jean Lacheneur. + +Ils ne s'étaient pas vus depuis le duel dans les landes de la Rèche, +interrompu par l'arrivée des soldats, et quand ils s'étaient séparés +ce jour-là, ils ne savaient pas s'ils se reverraient jamais... + +--Et cependant nous voici réunis, répétait Maurice, et nous n'avons +plus rien à craindre. + +Jamais cet infortuné n'avait été si gai, et c'est de l'air le plus +enjoué qu'il se mit à expliquer les raisons de son long silence. + +--Trois jours après avoir passé la frontière, racontait-il, le caporal +Bavois et moi arrivions à Turin. Franchement il était temps, nous +étions épuisés de fatigue. J'avais tenu à descendre dans une assez +piteuse auberge, et on nous avait donné une chambre à deux lits... + +Je me rappelle que le soir, en nous couchant, le caporal me disait: +«Je suis capable de dormir deux jours sans débrider.» Moi, je me +promettais bien un somme de plus de douze heures... Nous comptions +sans notre hôte, comme vous l'allez voir... + +Il faisait à peine jour, le lendemain, quand nous sommes éveillés +par un grand tumulte... Une douzaine de messieurs de mauvaise mine +envahissent notre chambre, et nous commandent brutalement, en italien, +de nous habiller... Nous n'étions pas les plus forts, nous obéissons. +Et une heure plus tard, nous étions bel et bien en prison, enfermés +dans la même cellule. Nos idées, j'en conviens, n'étaient pas couleur +de rose... + +Il me souvient parfaitement que le caporal ne cessait de me dire du +plus beau sang-froid: «Pour obtenir notre extradition, il faut quatre +jours, trois jours pour nous ramener à Montaignac, ça fait sept; +mettons qu'on me laissera là-bas vingt-quatre heures pour me +reconnaître, c'est en tout huit jours que j'ai encore à vivre.» + +--C'est que, ma foi!... je le pensais, approuva le vieux soldat. + +--Pendant plus de cinq mois, poursuivit Maurice, nous nous sommes dit, +en guise de bonsoir: «C'est demain qu'on viendra nous chercher.» Et on +ne venait pas. + +Nous étions, d'ailleurs, convenablement traités; on m'avait laissé mon +argent et on nous vendait volontiers certaines petites douceurs; on +nous accordait, chaque jour, deux heures de promenade dans une cour +aussi large qu'un puits; on nous prêtait même quelques livres... + +Bref, je ne me serais pas trouvé extraordinairement à plaindre, si +j'avais pu recevoir des nouvelles de mon père et de Marie-Anne et leur +donner des miennes... Mais nous étions au secret, sans communications +avec les autres prisonniers... + +Enfin, à la longue, notre détention nous parut si étrange et nous +devint si insupportable, que nous résolûmes, le caporal et moi, +d'obtenir, quoi qu'il dût nous en coûter, des éclaircissements. + +Nous changeâmes de tactique. Nous nous étions jusqu'alors montrés +résignés et soumis, nous devînmes tout à coup indisciplinés et +furieux. Nous remplissions la prison de nos protestations et de +nos cris, nous demandions sans cesse le directeur; nous réclamions +l'intervention de l'ambassadeur français. + +Ah! le résultat ne se fit pas attendre. + +Par une belle après-dîner, le directeur nous mit poliment dehors, non +sans nous avoir exprimé le regret qu'il éprouvait de se séparer de +pensionnaires de notre importance, si aimables et si charmants. + +Notre premier soin, vous le comprenez, fut de courir à l'ambassade. +Nous n'arrivâmes pas à l'ambassadeur, mais le premier secrétaire nous +reçut. Il fronça le sourcil, dès que je lui eus exposé notre affaire, +et sa mine devint excessivement grave. + +Je me rappelle mot pour mot sa réponse: + +«Monsieur, me dit-il, je puis vous affirmer que les poursuites +dont vous avez été l'objet en France, ne sont pour rien dans votre +détention ici.» + +Et comme je m'étonnais: + +«Tenez, ajouta-t-il, je vais vous exprimer franchement mon opinion. +Un de vos ennemis, cherchez lequel, doit avoir à Turin des influences +très-puissantes... Vous le gêniez, sans doute, il vous a fait enfermer +administrativement par la police piémontaise...» + +D'un formidable coup de poing, Jean Lacheneur ébranla la table placée +près de lui. + +--Ah!... le secrétaire d'ambassade avait raison, s'écria-t-il... +Maurice, c'est Martial de Sairmeuse qui t'a fait arrêter là-bas. + +--Ou le marquis de Courtomieu, interrompit vivement l'abbé, en jetant +à Jean un regard qui arrêta sa pensée sur ses lèvres. + +La flamme de la colère avait brillé dans les yeux de Maurice, mais +presque aussitôt il haussa les épaules. + +--Bast!... prononça-t-il, je ne veux plus me souvenir du passé... Mon +père est rétabli, voilà l'important. Nous trouverons bien, monsieur +le curé aidant, quelque moyen de lui faire franchir la frontière sans +danger... Entre Marie-Anne et moi, il oubliera que mes imprudences +ont failli lui coûter la vie... Il est si bon, mon père! Nous nous +établirons en Italie ou en Suisse. Vous nous accompagnerez, monsieur +l'abbé, et toi aussi, Jean... Vous, caporal, c'est entendu, vous êtes +de la maison... + +Rien d'horrible comme de voir joyeux et plein de sécurité, tout +rayonnant d'espoir, l'homme que l'on sait frappé d'une catastrophe qui +doit briser sa vie... + +Si désolante était l'impression de l'abbé Midon et de Jean, qu'il en +parut sur leur visage quelque chose que Maurice remarqua. + +--Qu'avez-vous? demanda-t-il tout surpris. + +Les autres tressaillirent, baissèrent la tête et se turent. + +Alors, l'étonnement de l'infortuné se changea en une vague et +indicible épouvante. + +D'un seul effort de réflexion, il s'énuméra tous les malheurs qui +pouvaient l'atteindre. + +--Qu'est-il donc arrivé? fit-il d'une voix étouffée; mon père est +sauvé, n'est-ce pas?... Ma mère n'aurait rien à souhaiter, m'avez-vous +dit, si j'étais près d'elle... C'est donc Marie-Anne!... + +Il hésitait. + +--Du courage, Maurice, murmura l'abbé Midon, du courage! + +Le malheureux chancela, plus blanc que le mur de plâtre contre lequel +il s'appuya. + +--Marie-Anne est morte! s'écria-t-il. + +Jean Lacheneur et le prêtre gardèrent le silence. + +--Morte! répéta-t-il, et pas une voix au dedans de moi-même ne m'a +prévenu... Morte!... quand? + +--Cette nuit même, répondit Jean. + +Maurice se redressa, tout frémissant d'un espoir suprême. + +--Cette nuit même, fit-il... mais alors... elle est ici, encore! +Où?... là haut... + +Et sans attendre une réponse, il s'élança vers l'escalier, si +rapidement que ni Jean ni l'abbé Midon n'eurent le temps de le +retenir. + +En trois bonds il fut à la chambre, il marcha droit au lit et, d'une +main ferme, il écarta le drap qui recouvrait le visage de la morte. + +Mais il recula en jetant un cri terrible... + +Était-ce là, vraiment, cette belle, cette radieuse Marie-Anne, qui +l'avait aimé jusqu'à l'abandon de soi-même!... Il ne la reconnaissait +pas. + +Il ne pouvait reconnaître ces traits, dévastés et crispés par +l'agonie, ce visage gonflé et bleui par le poison; ces yeux, qui +disparaissaient presque sous une bouffissure sanguinolente... + +Quand Jean Lacheneur et le prêtre arrivèrent près de lui, ils le +trouvèrent debout, le buste rejeté en arrière, la pupille dilatée par +la terreur, la bouche entr'ouverte, les bras roidis dans la direction +du cadavre. + +--Maurice, fit doucement l'abbé, revenez à vous, du courage... + +Il se retourna, et avec une navrante expression d'hébétement: + +--Oui, bégaya-t-il, c'est cela... du courage!... + +Il s'affaissait, il fallut le soutenir jusqu'à un fauteuil. + +--Soyez homme, poursuivait le prêtre; où donc est votre énergie? +vivre, c'est souffrir... + +Il écoutait, mais il ne semblait pas comprendre. + +--Vivre!... balbutia-t-il, à quoi bon, puisqu'elle est morte!... + +Ses yeux secs avaient l'éclat sinistre de la démence. L'abbé eut peur. + +--S'il ne pleure pas, il est perdu! pensa-t-il. + +Et d'une voix impérieuse: + +--Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi... prononça-t-il, +vous vous devez à votre enfant!... + +L'inspiration du prêtre le servit bien. + +Le souvenir qui avait donné à Marie-Anne la force de maîtriser +un instant la mort, arracha Maurice à sa dangereuse torpeur. Il +tressaillit, comme s'il eût été touché par une étincelle électrique, +et se dressant tout d'une pièce: + +--C'est vrai, dit-il, je dois vivre. Notre enfant, c'est encore +elle... conduisez-moi près de lui... + +--Pas en ce moment, Maurice, plus tard. + +--Où est-il?... Dites-moi où il est?... + +--Je ne puis, je ne sais pas... + +Une indicible angoisse se peignit sur la figure de Maurice, et d'une +voix étranglée: + +--Comment! vous ne savez pas, fit-il, elle ne s'était donc pas confiée +à vous? + +--Non... J'avais surpris le secret de sa grossesse, et j'ai été, j'en +suis sûr, le seul à le surprendre... + +--Le seul!... mais alors notre enfant est mort, peut-être, et s'il vit +qui me dira où il est! + +--Nous trouverons, sans doute, quelque note qui nous mettra sur la +voie... + +Le malheureux pressait son front entre ses mains, comme s'il eut +espéré en faire jaillir une idée... + +--Vous avez raison, balbutia-t-il. Marie-Anne, quand elle s'est vue en +danger, ne peut avoir oublié son enfant... Ceux qui la soignaient à +ses derniers moments ont dû recueillir les indications qui m'étaient +destinées... Je veux interroger les gens qui l'ont veillée... Quels +sont-ils? + +Le prêtre détourna la tête. + +--Je vous demande qui était près d'elle quand elle est morte, insista +Maurice, avec une sorte d'égarement. + +Et comme l'abbé se taisait encore, une épouvantable lueur se fit dans +son esprit. Il s'expliqua le visage décomposé de Marie-Anne. + +--Elle a péri victime d'un crime!... s'écria-t-il. Un monstre existait +qui la haïssait à ce point de la tuer... la haïr, elle! + +Il se recueillit un moment, et d'une voix déchirante: + +--Mais si elle est morte ainsi, reprit-il, foudroyée, notre enfant +est peut-être perdu à tout jamais! Et moi qui lui avais recommandé, +ordonné les plus savantes précautions! Ah! c'est une malédiction!... + +Il retomba sur le fauteuil, abîmé de douleur, l'éclat de ses yeux +pâlit et des larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues. + +--Il est sauvé!... pensa l'abbé Midon. + +Et il restait là, tout ému de ce désespoir immense, insondable, quand +il se sentit tirer par la manche. + +Jean Lacheneur, dont les yeux flamboyaient, l'entraîna dans +l'embrasure d'une croisée. + +--Qu'est-ce que cet enfant? demanda-t-il d'un ton rauque. + +Une fugitive rougeur empourpra les pommettes du prêtre. + +--Vous avez entendu, répondit-il. + +--J'ai compris que Marie-Anne était la maîtresse de Maurice, et +qu'elle a eu un enfant de lui. C'est donc vrai?... Je ne voulais pas, +je ne pouvais pas le croire!... Elle que je vénérais à l'égal d'une +sainte!... Son front si pur et ses chastes regards mentaient. Et +lui, Maurice, qui était mon ami, qui était comme le fils de notre +maison!... Son amitié n'était qu'un masque qu'il prenait pour nous +voler plus sûrement notre honneur!... + +Il parlait, les dents serrées par la colère, si bas, que Maurice ne +pouvait l'entendre. + +--Mais comment a-t-elle donc fait, poursuivait-il, pour cacher sa +grossesse... Personne dans le pays ne l'a soupçonnée, personne +absolument. Et après? qu'a-t-elle fait de l'enfant?... Aurait-elle été +prise de l'effroi de la honte, de ce vertige qui pousse au crime +les pauvres filles séduites et abandonnées... Aurait-elle tué son +enfant?... + +Un sourire sinistre effleurait ses lèvres minces. + +--Si l'enfant vit, ajouta-t-il, comme en _à parte_, je saurai bien le +découvrir où qu'il soit, et Maurice sera puni de son infamie... + +Il s'interrompit; le galop de deux chevaux, sur la grande route, +attirait son attention et celle de l'abbé Midon. + +Ils regardèrent à la fenêtre et virent un cavalier s'arrêter devant le +petit sentier, descendre de cheval, jeter la bride à son domestique, à +cheval comme lui, et s'avancer vers la Borderie... + +À cette vue, Jean Lacheneur eut un véritable rugissement de bête +fauve. + +--Le marquis de Sairmeuse, hurla-t-il, ici!... + +Il bondit jusqu'à Maurice, et le secouant avec une sorte de frénésie: + +--Debout!... lui cria-t-il, voilà Martial, l'assassin de Marie-Anne! +debout, il vient, il est à nous!... + +Maurice se dressa, ivre de colère, mais l'abbé Midon leur barra le +passage. + +--Pas un mot, jeunes gens, prononça-t-il, pas une menace, je vous le +défends... respectez au moins cette pauvre morte qui est là!... + +Son accent et ses regards avaient une autorité si irrésistible, que +Jean et Maurice furent comme changés en statues. + +Le prêtre n'eut que le temps de se retourner, Martial arrivait... + +Il ne dépassa pas le cadre de la porte, son coup d'oeil si pénétrant +embrassa la scène, il pâlit extrêmement, mais il n'eut ni un geste, ni +une exclamation... + +Si grande cependant que fût son étonnante puissance sur soi, il ne put +articuler une syllabe, et c'est du doigt qu'il interrogea, montrant +Marie-Anne, dont il distinguait la figure convulsée dans l'ombre des +rideaux. + +--Elle a été lâchement empoisonnée hier soir, prononça l'abbé Midon. + +Maurice, oubliant les ordres du prêtre, s'avança... + +--Elle était seule, dit-il, et sans défense, je ne suis en liberté que +depuis deux jours. Mais je sais le nom de celui qui m'a fait arrêter à +Turin et jeter en prison, on me l'a dit! + +Instinctivement Martial recula. + +--C'est donc toi, misérable!... s'écria Maurice, tu avoues donc ton +crime, infâme... + +Une fois encore l'abbé intervint; il se jeta entre ces deux ennemis, +persuadé que Martial allait se précipiter sur Maurice. + +Point. Le marquis de Sairmeuse avait repris cet air ironique et +hautain qui lui était habituel. Il sortit de sa poche une volumineuse +enveloppe et la lançant sur la table: + +--Voici, dit-il froidement, ce que j'apportais à Mlle Lacheneur. C'est +d'abord un sauf-conduit de Sa Majesté pour M. le baron d'Escorval. De +ce moment, il peut quitter la ferme de Poignot et rentrer à Escorval, +il est libre, il est sauvé; sa condamnation sera réformée. C'est +ensuite un arrêt de non-lieu rendu en faveur de M. l'abbé Midon, et +une décision de l'évêque qui le réinstalle à sa cure de Sairmeuse. +C'est, enfin, un congé en bonne forme et un brevet de pension au nom +du caporal Bavois. + +Il s'arrêta, et comme la stupeur clouait tout le monde sur place, il +s'approcha du lit de Marie-Anne. + +Il étendit la main au-dessus de la morte, et d'une voix qui eût fait +frémir la coupable jusqu'au plus profond de ses entrailles, si elle +l'eût entendue: + +--À vous, Marie-Anne, prononça-t-il, je jure que je vous vengerai!... + +Il demeura dix secondes immobile, perdu de douleur, puis tout à +coup, vivement, il se pencha, mit un baiser au front de la morte, et +sortit... + +--Et cet homme serait coupable!... s'écria l'abbé Midon, vous voyez +bien, Jean, que vous êtes fou!... + +Jean eut un geste terrible. + +--C'est juste!... fit-il, et cette dernière insulte à ma soeur morte, +c'est bien de l'honneur, n'est-ce pas?... + +--Et le misérable me lie les mains, en sauvant mon père! s'écria +Maurice. + +Placé près de la fenêtre, l'abbé put voir Martial remonter à cheval... + +Mais le marquis de Sairmeuse ne reprit pas la route de Montaignac, +c'est vers le château de Courtomieu qu'il galopa... + + + + +XLVIII + + +La raison de Mme Blanche était déjà affreusement troublée quand Chupin +l'emporta hors de la chambre de Marie-Anne. + +Elle perdit toute conscience d'elle lorsqu'elle vit tomber le vieux +maraudeur. + +Mais il était dit que cette nuit-là tante Médie prendrait sa revanche +de toutes ses défaillances passées. + +À grand'peine tolérée jusqu'alors à Courtomieu, et à quel prix! elle +conquit le droit d'y vivre désormais respectée et même redoutée. + +Elle qui s'évanouissait d'ordinaire si un chat du château s'écrasait +la patte, elle ne jeta pas un cri. + +L'extrême épouvante lui communiqua ce courage désespéré qui enflamme +les poltrons poussés à bout. Sa nature moutonnière se révoltant, elle +devint comme enragée. + +Elle saisit le bras de sa nièce éperdue, et moitié de gré, moitié de +force, la traînant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au +château de Courtomieu en moins de temps qu'il n'en avait fallu pour +aller à la Borderie. + +La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient à la petite porte +du jardin par où elles étaient sorties... + +Personne, au château, ne s'était aperçu de leur longue absence... +personne absolument. + +Cela tenait à diverses circonstances. Aux précautions prises par Mme +Blanche, d'abord. Avant de sortir, elle avait défendu qu'on pénétrât +chez elle, sous n'importe quel prétexte, tant qu'elle ne sonnerait +pas. + +En outre, c'était la fête du valet de chambre du marquis; les +domestiques avaient dîné mieux que de coutume; ils avaient chanté au +dessert, et à la fin il s'étaient mis à danser. + +Ils dansaient encore à une heure et demie, toutes les portes étaient +ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans être vues, +jusqu'à la chambre de Mme Blanche. + +Alors, quand les portes de l'appartement furent bien fermées, +lorsqu'il n'y eut plus d'indiscrets à craindre, tante Médie s'avança +près de sa nièce. + +--M'expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s'est passé à la +Borderie, ce que tu as fait?... + +Mme Blanche frissonna. + +--Eh!... répondit-elle; que t'importe! + +--C'est que j'ai cruellement souffert, pendant plus de trois +heures que je t'ai attendue. Qu'est-ce que ces cris déchirants que +j'entendais? Pourquoi appelais-tu au secours?... Je distinguais comme +un râle qui me faisait dresser les cheveux sur la tête... D'où vient +que Chupin t'a emportée entre ses bras?... + +Tante Médie eût peut-être fait ses malles le soir même, et quitté +Courtomieu, si elle eût vu de quels regards l'enveloppait sa nièce. + +En ce moment, Mme Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour +foudroyer, pour anéantir cette parente pauvre, irrécusable témoin qui +d'un mot pouvait la perdre, et qu'elle aurait toujours près d'elle, +vivant reproche de son crime. + +--Tu ne me réponds pas?... insista la pauvre tante. + +C'est que la jeune femme en était à se demander si elle devait dire la +vérité, si horrible qu'elle fût, ou inventer quelque explication à peu +près plausible. + +Tout avouer! C'était intolérable, c'était renoncer à soi, c'était se +mettre corps et âme à l'absolue discrétion de tante Médie. + +D'un autre côté, mentir, n'était-ce pas s'exposer à ce que tante Médie +la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait, +ce qui ne pouvait manquer, à apprendre le crime de la Borderie? + +--Car elle est stupide! pensait Mme Blanche. + +Le plus sage était encore, elle le comprit, d'être entièrement +franche, de bien faire la leçon à la parente pauvre et de a'efforcer +de lui communiquer quelque chose de sa fermeté. + +Et cela résolu, la jeune femme dédaigna tous les ménagements... + +--Eh bien!... répondit-elle, j'étais jalouse de Marie-Anne, je croyais +qu'elle était la maîtresse de Martial, j'étais folle, je l'ai tuée!... + +Elle s'attendait à des cris lamentables, à des évanouissements; pas du +tout. Si bornée que fût la tante Médie, elle avait à peu près deviné. +Puis, les ignominies qu'elle avait endurées depuis des années avaient +éteint en elle tout sentiment généreux, tari les sources de la +sensibilité, et détruit tout sens moral. + +--Ah! mon Dieu!... fit-elle d'un ton dolent, c'est terrible... Si on +venait à savoir!... + +Et elle se mit à pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours +pour la moindre des choses. + +Mme Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait +bien assurée du silence et de l'absolue soumission de la parente +pauvre. + +C'est pourquoi, tout aussitôt, elle se mit à raconter tous les détails +de ce drame effroyable de la Borderie. + +Sans doute, elle cédait à ce besoin d'épanchement plus fort que la +volonté, qui délie la langue des pires scélérats et qui les force, qui +les contraint de parler de leur crime, alors même qu'ils se défient de +leur confident. + +Mais quand l'empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient été +données que sa haine s'était égarée, elle s'arrêta brusquement. + +Ce certificat de mariage, signé du curé de Vigano, qu'en avait-elle +fait, qu'était-il devenu? Elle se rappelait bien qu'elle l'avait tenu +entre les mains. + +Elle se dressa tout d'une pièce, fouilla dans sa poche et poussa un +cri de joie. Elle le tenait, ce certificat! Elle le jeta dans un +tiroir qu'elle ferma à clef. + +Il y avait longtemps que tante Médie demandait à gagner sa chambre, +mais Mme Blanche la conjura de ne pas s'éloigner. Elle ne voulait pas +rester seule, elle n'osait pas, elle avait peur... + +Et comme si elle eût espéré étouffer les voix qui s'élevaient en elle +et l'épouvantaient, elle parlait avec une extrême volubilité, ne +cessant de répéter qu'elle était prête à tout pour expier, et qu'elle +allait tenter l'impossible pour retrouver l'enfant de Marie-Anne... + +Et certes, la tâche était difficile et périlleuse. + +Faire chercher cet enfant ouvertement, n'était-ce pas s'avouer +coupable?... Elle serait donc obligée d'agir secrètement, avec +beaucoup de circonspection, et en s'entourant des plus minutieuses +précautions. + +--Mais je réussirai, disait-elle, je prodiguerai l'argent... + +Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante, +elle ajoutait d'une voix étouffée: + +--Il faut que je réussisse, d'ailleurs... le pardon est à ce prix... +j'ai juré!... + +L'étonnement suspendait presque les larmes faciles de tante Médie. + +Que sa nièce, les mains chaudes encore du meurtre, pût se posséder +ainsi, raisonner, délibérer, faire des projets, cela dépassait son +entendement. + +--Quel caractère de fer! pensait-elle. + +C'est que, dans son aveuglement imbécile, elle ne remarquait rien de +ce qui eût éclairé le plus médiocre observateur. + +Mme Blanche était assise sur son lit, les cheveux dénoués, les +pommettes enflammées, l'oeil brillant de l'éclat du délire, «tremblant +la fièvre,» selon l'expression vulgaire. + +Et sa parole saccadée, ses gestes désordonnés, décelaient, quoi +qu'elle fit, l'égarement de sa pensée et le trouble affreux de son +âme... + +Et elle discourait, elle discourait, d'une voix tour à tour sourde et +stridente, s'exclamant, interrogeant, forçant tante Médie à répondre, +essayant enfin de s'étourdir et d'échapper en quelque sorte à +elle-même! + +Le jour était venu depuis longtemps, et le château s'emplissait +du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux +circonstances extérieures, expliquait encore comment elle était sûre +d'arriver, avant un an, à rendre à Maurice d'Escorval l'enfant de +Marie-Anne... + +Tout à coup, cependant, elle s'interrompit au milieu d'une phrase... + +L'instinct l'avertissait du danger qu'elle courait à changer quelque +chose à ses habitudes. + +Elle renvoya donc tante Médie, en lui recommandant bien de défaire son +lit, et comme tous les jours elle sonna... + +Il était près de onze heures, et elle venait d'achever sa toilette, +quand la cloche du château tinta, annonçant une visite. + +Presque aussitôt, une femme de chambre parut, tout effarée. + +--Qu'y a-t-il? demanda vivement Mme Blanche; qui est là? + +--Ah! madame!... c'est-à-dire, mademoiselle, si vous saviez... + +--Parlerez-vous!... + +--Eh bien! M. le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon +bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes... + +La foudre tombant aux pieds de l'empoisonneuse l'eût moins +terriblement impressionnée que ce nom qui éclatait là, tout à coup. + +Sa première pensée fut que tout était découvert... Cela seul pouvait +amener Martial. + +Elle avait presque envie de faire répondre qu'elle était absente, +partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de +raison lui montra qu'elle s'alarmait peut-être à tort, que son mari +finirait toujours par arriver jusqu'à elle, et que, d'ailleurs, tout +était préférable à l'incertitude. + +--Dites à M. le marquis que je suis à lui dans un instant, +répondit-elle. + +C'est qu'elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour +composer son visage, pour rentrer en possession d'elle-même, s'il +était possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait +comme la feuille, le temps de se calmer. + +Mais au moment où elle s'inquiétait le plus de l'état où elle était, +une inspiration qu'elle jugea divine lui arracha un sourire méchant. + +--Eh!... pensa-t-elle, mon trouble ne s'explique-t-il pas tout +naturellement... Il peut même me servir... + +Et tout en descendant le grand escalier: + +--N'importe!... se disait-elle, la présence de Martial est +incompréhensible. + +Bien extraordinaire, du moins! Aussi, n'est-ce pas sans de longues +hésitations qu'il s'était résigné à cette démarche pénible. + +Mais c'était l'unique moyen de se procurer plusieurs pièces +importantes, indispensables pour la révision du jugement de M. +d'Escorval. + +Ces pièces, après la condamnation du baron, étaient restées entre +les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander +maintenant qu'il était frappé d'imbécillité. Force était de s'adresser +à sa fille pour obtenir d'elle la permission de chercher parmi les +papiers de son père. + +C'est pourquoi, le matin, Martial s'était dit: + +--Ma foi!... arrive qui plante, je vais porter à Marie-Anne le +sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu'à Courtomieu. + +Il arrivait tout en joie à la Borderie, palpitant, le coeur gonflé +d'espérances... Hélas! Marie-Anne était morte. + +Nul ne soupçonna l'effroyable coup qui atteignait Martial. Sa +douleur devait être d'autant plus poignante que l'avant-veille, à la +Croix-d'Arcy, il avait lu dans le coeur de la pauvre fille... + +Ce fut donc bien son coeur, frémissant de rage, qui lui dicta son +serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu'il était +pour quelque chose dans ce crime, qu'il en avait à tout le moins +facilité l'exécution. + +C'est que c'était bien lui qui, abusant des grandes relations de sa +famille, avait obtenu l'arrestation de Maurice à Turin. + +Mais s'il était capable des pires perfidies dès que sa passion était +en jeu, il était incapable d'une basse rancune. + +Marie-Anne morte, il dépendait uniquement de lui d'anéantir les grâces +qu'il avait obtenues; l'idée ne lui en vint même pas. Insulté, il mit +une affectation dédaigneuse à écraser ceux qui l'insultaient par sa +magnanimité. + +Et lorsqu'il sortit de la Borderie, plus pâle qu'un spectre, les +lèvres encore glacées du baiser donné à la morte, il se disait: + +--Pour elle, j'irai à Courtomieu... En mémoire d'elle, le baron doit +être sauvé. + +À la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la +cour du château et qu'il demanda Mme Blanche, le marquis de Sairmeuse +fut averti de l'impression qu'il allait produire. + +Mais que lui importait! Il était dans une de ces crises de douleur +où l'âme devient indifférente à tout, n'apercevant plus de malheur +possible. + +Il tressaillit pourtant, lorsqu'on l'introduisit dans un petit salon +du rez-de-chaussée, tendu de soie bleu. + +Ce petit salon, il le reconnaissait. C'était là que d'ordinaire se +tenait Mme Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu'il la +connaissait, lorsque son coeur hésitait encore entre Marie-Anne et +elle, et qu'il lui faisait la cour... + +Que d'heures heureuses ils y avaient passé ensemble. Il lui semblait +la revoir, telle qu'elle était alors, radieuse de jeunesse, +insoucieuse et rieuse... sa naïveté était peut-être cherchée et +voulue, en était-elle moins adorable. + +Cependant, Mme Blanche entrait... + +Elle était si défaite et si changée, que c'était à ne la pas +reconnaître, on eût dit qu'elle se mourait. Martial fut épouvanté. + +--Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir +ce qu'il disait. + +Elle eut besoin d'un effort pour garder le secret de sa joie. Elle +comprenait qu'il ne savait rien. Elle voyait son émotion et tout le +parti qu'elle en pouvait tirer. + +--Je n'ai pas su me consoler de vous avoir déplu, répondit-elle d'une +voix navrante de résignation, je ne m'en consolerai jamais. + +Du premier coup, elle touchait la place vulnérable chez tous les +hommes. + +Car il n'est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blasé qu'on le +suppose, dont la vanité ne s'épanouisse délicieusement à l'idée qu'une +femme meurt de son abandon. + +Il n'en est pas qui ne soit touché de cette divine flatterie, et qui +ne soit bien près de la payer au moins d'une tendre pitié. + +--Me pardonneriez-vous donc? balbutia Martial ému. + +L'admirable comédienne détourna la tête, comme pour empêcher de lire +dans ses yeux l'aveu d'une faiblesse dont elle avait honte. C'était la +plus éloquente des réponses. + +Martial, cependant, n'insista pas. Il présenta sa requête qui lui fut +accordée, et craignant peut-être de trop s'engager: + +--Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai... +demain... un autre jour. + +Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial réfléchissait. + +--Elle m'aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette pâleur, ni +cet affaissement. Pauvre fille!... C'est ma femme, après tout. Les +raisons qui ont déterminé notre rupture n'existent plus... On peut +considérer le marquis de Courtomieu comme mort... + +Tout le village de Sairmeuse était sur la place, quand Martial le +traversa. On venait d'apprendre le crime de la Borderie, et l'abbé +Midon était chez le juge de paix pour l'informer des circonstances de +l'empoisonnement. + +Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait +égarer la justice. + +Après plus d'un mois d'efforts, l'enquête aboutit à cette conclusion: +que «le nommé Chupin, homme mal famé, était entré chez Marie-Anne, +avait profité de son absence momentanée, pour mêler à ses aliments du +poison qui s'était trouvé sous sa main.» + +Le rapport ajoutait: que «Chupin avait été lui-même assassiné peu +après son crime, par un certain Balstain demeuré introuvable...» + +Mais, dans le pays, on s'occupait infiniment moins de cette affaire +que des visites de Martial à Mme Blanche. + +Bientôt il fut avéré que le marquis et la marquise de Sairmeuse +étaient réconciliés, et peu après on apprit leur départ pour Paris. + +C'est le surlendemain même de ce départ que l'aîné des Chupin annonça +que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville. + +Et comme on lui disait qu'il y crèverait sans doute de misère: + +--Bast! répondit-il avec une assurance singulière, qui sait?... J'ai +idée, au contraire, que l'argent ne me manquera pas, là-bas!... + + + + +XLIX + + +Ainsi, moins d'un an après ce terrible ouragan de passions qui avait +bouleversé la paisible vallée de l'Oiselle, c'est à peine si on en +retrouvait des vestiges qui allaient s'effaçant de jour en jour, sous +les tombées de neige du temps. + +Que restait-il pour attester la réalité de tous ces événements si +récents et cependant déjà presque du domaine de la légende?... + +Des ruines noircies par l'incendie, sur les landes de la Rèche. + +Une tombe, au cimetière, où on lisait: + + _Marie-Anne Lacheneur, morte à vingt ans_. + _Priez pour elle_!... + +Seuls, quelques vieux politiques de village, en dépit des soucis des +récoltes et des semailles, se souvenaient... + +Souvent, les longs soirs d'hiver, à Sairmeuse, quand ils se +réunissaient au _Boeuf couronné_ pour faire la partie, ils posaient +leurs cartes grasses et gravement s'entretenaient des choses de l'an +passé. + +Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce +drame sanglant de Montaignac avaient eu «une mauvaise fin?» + +Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une même fatalité +inexorable. + +Et que de noms déjà sur la liste funèbre!... + +Lacheneur, mort sur l'échafaud. + +Chanlouineau, fusillé. + +Marie-Anne empoisonnée. + +Chupin, le traître, assassiné. + +Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plutôt se survivait. Mais +la mort devait paraître un bienfait, comparée à cet anéantissement de +toute intelligence. Il était tombé bien au-dessous de la brute, qui, +du moins, a ses instincts. Depuis le départ de sa fille, il restait +confié aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient à leur +aise. Ils l'enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans +sa chambre, mais à la cave, pour qu'on n'entendit pas ses hurlements +du dehors. + +Un moment, on crut que les Sairmeuse éviteraient la destinée commune; +on se trompait. Ils ne devaient pas tarder à payer leur dette au +malheur. + +Par une belle matinée du mois de décembre, le duc de Sairmeuse partit, +à cheval, pour courre un loup signalé aux environs. + +À la nuit tombante, le cheval rentra seul, renâclant et soufflant, +tremblant d'épouvanté, les étriers battant ses flancs haletants et +ruisselants de sueur... + +Qu'était donc devenu le maître? + +On se mit en quête aussitôt, et toute la nuit vingt domestiques armés +de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces. + +Mais ce n'est qu'au bout de cinq jours, et quand on renonçait presque +aux recherches, qu'un petit pâtre, tout pâle de saisissement, vint +annoncer au château qu'il avait découvert, au fond d'un précipice, le +cadavre fracassé et sanglant du duc de Sairmeuse. + +Comment avait-il roulé là, lui, si excellent cavalier? Cet accident +eût paru louche, sans l'explication que donnèrent les palfreniers. + +--M. le duc montait une bête très-ombrageuse, dirent ces hommes, elle +aura eu peur, elle aura fait un écart... il n'en faut pas davantage. + +Ce n'est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna +définitivement le pays. + +La conduite de ce singulier garçon avait donné lieu à bien des +conjectures. + +Marie-Anne morte, il avait commencé par refuser son héritage. + +--Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, répétait-il +partout, calomniant ainsi la mémoire de sa soeur comme il avait +calomnié sa vie. + +Puis, à quelques jours de là, après une courte absence, sans raison +apparente, ses résolutions changèrent brusquement. + +Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour hâter +les formalités. + +On eût dit qu'il méditait quelque méchante action et qu'il s'efforçait +d'écarter les soupçons, tant il mettait d'insistance à justifier +sa conduite et à donner, à tout propos, les explications les plus +embrouillées. + +À l'entendre, il n'agissait pas pour lui, il ne faisait que se +conformer aux volontés de Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas +un sou de cet héritage n'entrerait dans sa poche. + +Ce qui est sûr, c'est que, dès qu'il fut envoyé en possession, il +vendit tout, s'inquiétant peu du prix pourvu qu'on payât comptant. + +Il ne s'était réservé que les meubles qui garnissaient la belle +chambre de la Borderie, et il les brûla. + +On connut cette particularité, et ce fut le comble. + +--Ce pauvre garçon est fou! devint l'opinion généralement admise. + +Et ceux qui doutaient n'eurent plus de doutes, quand on sut que Jean +Lacheneur s'était engagé dans une troupe de comédiens de passage à +Montaignac. + +Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqué. + +Pour déterminer ce malheureux jeune homme à retourner à Paris terminer +ses études, M. d'Escorval et l'abbé Midon avaient mis en oeuvre toute +leur éloquence... + +C'est que ni le prêtre, ni le baron n'avaient besoin de se cacher +désormais. Grâce à Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour, +comme autrefois, l'un à son presbytère, l'autre à Escorval. + +Acquitté par un nouveau tribunal, rentré en possession de ses biens, +ne gardant de son effroyable chute qu'une légère claudication, le +baron se fût estimé heureux, après tant d'épreuves imméritées, si son +fils ne lui eût causé les plus poignantes inquiétudes. + +Pauvre Maurice!... son coeur s'était brisé au bruit sourd des +pelletées de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne; et sa vie, +depuis lors, semblait ne tenir qu'à l'espérance qu'il gardait encore +de retrouver son enfant. + +Du moins avait-il des raisons sérieuses d'espérer. + +Sûr déjà du puissant concours de l'abbé Midon, il avait tout avoué +à son père, il s'était confié au caporal Bavois devenu le commensal +d'Escorval, et ces amis si dévoués lui avaient promis de tenter +l'impossible. + +La tâche était difficile cependant, et les volontés de Maurice +diminuaient encore les chances de succès. + +Au contraire de Jean, il mettait son honneur à garder l'honneur de +la morte, et il avait exigé que le nom de Marie-Anne ne fût jamais +prononcé. + +--Nous réussirons quand même, disait l'abbé; avec du temps et de la +patience, on vient à bout de tout... + +Il avait divisé le pays en un certain nombre de zones, et chacun, +chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte, +interrogeant, questionnant, non sans précautions toutefois, de +peur d'éveiller des défiances, car le paysan qui se défie devient +intraitable. + +Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le +découragement s'emparait de Maurice. + +--Mon enfant est mort en naissant... répétait-il. + +Mais l'abbé le rassurait. + +--Je suis moralement sûr du contraire, répondait-il. Je sais +exactement, par une absence de Marie-Anne, à quelle époque est né +son enfant. Je l'ai revue dès qu'elle a été relevée, elle était +relativement gaie et souriante... tirez la conclusion. + +--Et cependant il n'est bientôt plus, aux environs, un coin que nous +n'ayons fouillé. + +--Eh bien!... nous étendrons le cercle de nos investigations... + +Le prêtre, en ce moment, cherchait surtout à gagner du temps, sachant +bien que le temps est le guérisseur souverain de toutes les douleurs. + +Sa confiance, très-grande au commencement, avait été singulièrement +altérée par la réponse d'une bonne femme qui passait pour une des +meilleures langues de l'arrondissement. + +Adroitement mise sur la sellette, cette vieille répondit qu'elle +n'avait aucune connaissance d'un bâtard mis en nourrice dans les +environs, mais qu'il fallait qu'il s'en trouvât quelqu'un, puisque +c'était la troisième fois qu'on la questionnait à ce sujet... + +Si grande que fut sa surprise, l'abbé sut la dissimuler. + +Il fit encore causer la bonne femme, et d'une conversation de deux +heures résulta pour lui une conviction étrange. + +Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l'enfant de Marie-Anne. + +Pourquoi, dans quel but, quelles étaient ces personnes? voilà ce que +toute la pénétration de l'abbé ne pouvait lui apprendre. + +--Ah!... les coquins sont parfois nécessaires, pensait-il, ah! si nous +avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois? + +Mais le vieux maraudeur était mort, et son fils aîné, celui qui savait +le secret de Mme Blanche était à Paris. + +Il n'y avait plus à Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils. + +Ils n'avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la +trahison, et la fièvre de l'or les travaillant, ils s'obstinaient à +chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la mère et le fils, la +sueur au front, bêcher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu'à +six pieds de profondeur autour de leur masure. + +Cependant il suffit d'un mot d'un paysan au cadet Chupin pour arrêter +ces fouilles. + +--Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si benêt que de +t'obstiner à dénicher des oiseaux envolés depuis longtemps... ton +frère qui est à Paris te dirait sans doute où était le trésor. + +Chupin cadet eut un rugissement de bête fauve... + +--Saint-bon Dieu!... s'écria-t-il, vous avez raison... Mais, laissez +faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra... + + + + +L + + +Plus encore que Mme Blanche, tante Médie avait été épouvantée de +la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au château de +Courtomieu. + +En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d'idées qu'en dix +ans. + +Elle vit les gendarmes au château, sa nièce arrêtée, conduite à la +prison de Montaignac et traduite en cour d'assises... + +Il est vrai que si elle n'eût eu que cela à craindre!... + +Mais elle-même, Médie, ne serait-elle pas compromise, soupçonnée de +complicité, traînée devant les juges, et accusée, qui sait, d'être +seule coupable! + +Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s'échappa de +sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon, +elle alla coller son oreille à la porte du petit salon bleu, où elle +entendait parler Blanche et Martial. + +Dès les vingt premiers mots qu'elle recueillit, la parente pauvre +reconnut l'inanité de ses terreurs. + +Elle respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un poids énorme, +longuement et délicieusement. Mais une idée venait de germer dans sa +cervelle, qui devait poindre, bientôt grandir, s'épanouir et porter +des fruits. + +Martial sorti, tante Médie ouvrit la porte de communication et entra +dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu'elle avait écouté... + +Jamais, la veille seulement, elle n'eût osé une énormité pareille. +Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irréfléchie. + +--Eh bien! Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur. + +La jeune femme ne répondit pas. + +Encore sous le coup de sa terrible émotion, toute saisie des façons +de Martial, elle réfléchissait, s'efforçant de déterminer les +conséquences probables de tous ces événements qui se succédaient avec +une foudroyante rapidité. + +--Peut-être l'heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura Mme +Blanche, comme se parlant à soi-même. + +--Hein! Tu dis? interrogea curieusement la parente pauvre. + +--Je dis, tante, qu'avant un mois je serai marquise de Sairmeuse +autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors... oh! +alors... + +--Dieu t'entende! fit hypocritement tante Médie. + +Au fond elle croyait peu à la prédiction, et qu'elle se réalisât ou +non, peu lui importait. + +--Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux +complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta +jalousie s'est trompée, là-bas, à la Borderie, et que... ce que tu as +fait était inutile. + +Tel avait été, tel n'était plus l'avis de Mme Blanche. + +Elle hocha la tête, et de l'air le plus sombre: + +--C'est, au contraire, ce qui s'est passé là-bas qui me ramène mon +mari, répondit-elle. J'y vois clair, à cette heure... C'est vrai, +Marie-Anne n'était pas la maîtresse de Martial, mais Martial +l'aimait... Il l'aimait, et les résistances qu'il avait rencontrées +avaient exalté sa passion jusqu'au délire. C'est bien pour cette +créature qu'il m'avait abandonnée, et jamais, tant qu'elle eût vécu, +il n'eût seulement pensé à moi... Son émotion en me voyant, c'était +un reste de son émotion quand il a vu l'autre... Son attendrissement +n'était qu'une expression de sa douleur... Quoi qu'il advienne, +je n'aurai que les restes de cette créature, que ce qu'elle a +dédaigné!... + +Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage. + +--Et je regretterais ce que j'ai fait, s'écria-t-elle... jamais!... +non, jamais. + +Ce jour-là, en ce moment, elle eût recommencé, elle eût tout bravé... + +Mais des transes terribles l'assaillirent quand elle apprit que la +justice venait de commencer une enquête. + +Il était venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui +interrogeaient quantité de témoins, et une douzaine d'hommes de la +police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait +même de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus +à déjouer toutes les ruses du crime. + +Tante Médie en perdait la tête, et ses frayeurs à certains moments +étaient si évidentes que Mme Blanche s'en inquiéta. + +--Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle. + +--Ah!... c'est plus fort que moi. + +--Ne sors plus de ta chambre, en ce cas. + +--Oui, ce serait plus prudent. + +--Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi. + +Le visage de la parente pauvre s'épanouissait. + +--C'est cela, approuvait-elle en battant des mains, c'est cela! + +Véritablement, elle était ravie. + +Être servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une +petite table au coin du feu, le soir, cela avait été longtemps le rêve +et l'ambition de la parente pauvre. Mais le moyen!... Deux ou trois +fois, étant un peu indisposée, elle avait osé demander qu'on lui +montât ses repas, mais elle avait été vertement repoussée. + +--Si tante Médie a faim, elle descendra se mettre à table avec nous, +avait répondu Mme Blanche. Qu'est-ce que ces fantaisies!... + +Positivement, c'est ainsi qu'on la traitait, dans ce château où il y +avait toujours dix domestiques à bayer aux corneilles. + +Tandis que maintenant... + +Tous les matins, sur l'ordre formel de Mme Blanche, le cuisinier +montait prendre les ordres de tante Médie, et il ne tenait qu'à elle +de dicter le menu de la journée, et de se commander les plats qu'elle +aimait. + +Et la tante Médie trouvait cela excellent d'être ainsi soignée, +choyée, mignotée et dorlotée. Elle se délectait dans ce bien-être +comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans être resté des +mois sans coucher dans un lit. + +Et ces jouissances nouvelles faisaient naître en elle quantité de +pensées étranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu'elle avait +du crime de la Borderie... + +L'enquête cependant était le sujet de toutes ses conversations avec sa +nièce. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier +de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouvé, +dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de +Montaignac. + +Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur défunt +Chupin. Ne l'avait-on pas aperçu, le soir du crime, rôdant autour de +la Borderie? Le témoignage du jeune paysan qui avait prévenu Jean +Lacheneur paraissait décisif. + +Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt +personnes l'avaient entendu déclarer avec d'affreux jurons qu'il ne +serait pas tranquille tant qu'il resterait un Lacheneur sur la terre. + +Ainsi, tout ce qui eût dû perdre Mme Blanche la sauva, et la mort du +vieux maraudeur lui parut véritablement providentielle. + +Pouvait-elle soupçonner que Chupin avait eu le temps de révéler son +secret avant de mourir?... + +Le jour où le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient +de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine à dissimuler sa +joie. + +--Plus rien à craindre, répétait-elle à tante Médie... plus rien!... + +Elle échappait en effet à la justice des hommes... + +Restait la justice de Dieu. + +Quelques semaines plus tôt, cette idée de «la justice de Dieu» eût +peut-être amené un sourire sur les lèvres de Mme Blanche. + +Femme positive s'il en fut, un peu esprit fort même, à ce qu'elle +prétendait, elle eût traité cette incompréhensible justice de lieu +commun de morale ou encore d'épouvantail ingénieux imaginé pour +contenir dans les limites du devoir les consciences timorées... + +Le lendemain de son crime, elle haussait presque les épaules en +songeant aux menaces de Marie-Anne mourante... + +Elle se souvenait de son serment, mais elle n'était plus disposée à le +tenir. + +Elle avait réfléchi, et elle avait vu à quels périls elle s'exposerait +en faisant rechercher l'enfant de Marie-Anne. + +--Le père saura bien le retrouver, songeait-elle. + +Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l'éprouver le +soir même... + +Brisée de fatigue, elle s'était retirée dans sa chambre de fort bonne +heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l'habitude, elle +éteignit sa bougie dès qu'elle fut couchée, en se disant: + +--Il faut dormir. + +Mais c'en était fait du repos de ses nuits... + +Son crime se représentait à sa pensée, et elle en jugeait l'horreur +et l'atrocité... Elle se percevait double, pour ainsi dire; elle se +sentait dans son lit, à Courtomieu, et cependant il lui semblait +être là-bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis +ensuite épiant ses effets, cachée dans le cabinet de toilette... + +Elle luttait, elle dépensait toute la puissance de sa volonté pour +écarter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une +clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers. + +Alors, aux lueurs pâles de sa veilleuse, elle crut voir sa porte +s'ouvrir lentement, sans bruit... Marie-Anne entrait... Elle +s'avançait, elle glissait plutôt comme une ombre. Arrivée à un +fauteuil, en face du lit, elle s'assit... De grosses larmes roulaient +le long de ses joues, et elle regardait d'un air triste et menaçant à +la fois... + +L'empoisonneuse, sous ses couvertures, était baignée d'une sueur +glacée. + +Pour elle, ce n'était pas une apparition vaine... c'était une +effroyable réalité. + +Mais elle n'était pas d'une nature à subir sans résistance une telle +impression. Elle secoua la stupeur qui l'envahissait et elle se mit +à se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix eût dû la +rassurer. + +--Je rêve! disait-elle... Est-ce que les morts reviennent!... Suis-je +enfant de me laisser émouvoir ainsi par les fantômes ridicules de mon +imagination!... + +Elle disait cela, mais le fantôme ne se dissipait pas. + +Elle fermait les yeux, mais elle le voyait à travers ses paupières... +à travers ses draps, qu'elle relevait sur sa tête, elle le voyait +encore... + +Au petit jour seulement, Mme Blanche reposa. + +Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours, +et toujours, et l'épouvante de chaque nuit s'augmentait des terreurs +des nuits précédentes. + +Le jour, aux clartés du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les +forfanteries du scepticisme. Alors elle se raillait elle-même. + +--Avoir peur d'une chose qui n'existe pas, se disait-elle, est-ce +stupide!... Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde +faiblesse... + +Puis, le soir venu, toutes ces belles résolutions s'envolaient; la +fièvre la reprenait, quand arrivaient les ténèbres avec leur cortège +de spectres. + +Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, Mme Blanche les +attribuait aux inquiétudes de la journée. + +Les gens de justice étaient encore à Sairmeuse, et elle tremblait. Que +fallait-il pour que de Chupin on remontât jusqu'à elle? Un rien, une +circonstance insignifiante. Qu'un paysan l'eût rencontrée avec Chupin, +lors de leur rendez-vous, et les soupçons étaient éveillés et le juge +d'instruction arrivait à Courtomieu. + +--L'enquête terminée, pensait-elle, j'oublierai. + +L'enquête finit, et elle n'oublia pas. + +Darvin l'a dit: «C'est quand l'impunité leur est assurée que les +grands coupables connaissent véritablement le remords.» + +Mme Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du +siècle. + +Et cependant l'atroce supplice qu'elle endurait ne détournait pas sa +volonté du but qu'elle s'était fixé le jour de la visite de Martial. + +Elle joua pour lui une si merveilleuse comédie, que touché, presque +repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda à ne +pas rentrer à Montaignac. + +Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers étonnements du +mariage, n'avaient rendu la paix à Mme Blanche. + +Entre ses lèvres et les lèvres de Martial, se dressait encore, +implacable épouvantement, le visage convulsé de Marie-Anne. + +Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une +cruelle déception. Elle reconnut que cet homme, dont le coeur avait +été brisé, n'offrait aucune prise, et qu'elle n'aurait jamais sur lui +la moindre influence. + +Et pour comble, il avait ajouté à ses tortures déjà intolérables, une +angoisse plus poignante encore que toutes les autres. + +Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s'oublia et avoua +hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin fût +mort, car il eût éprouvé, disait-il, une indicible jouissance à +tenailler, à faire mourir lentement au milieu d'affreuses souffrances, +le misérable empoisonneur. + +Il s'exprimait avec une violence inouïe, d'une voix où vibrait encore +sa puissante passion... + +Et Mme Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son +mari venait à découvrir qu'elle était coupable... et il pouvait le +découvrir... + +C'est vers cette époque qu'elle commença à regretter de n'avoir +pas tenu le serment fait à sa victime, et qu'elle résolut de faire +rechercher l'enfant de Marie-Anne. + +Mais, pour cela, il fallait à toute force qu'elle habitât une grande +ville, Paris, par exemple, où, avec de l'argent, elle trouverait des +agents habiles et discrets... + +Il ne s'agissait que de décider Martial. + +Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne fût pas difficile, et, un matin, Mme +Blanche rayonnante, put dire à tante Médie: + +--Tante, nous partons d'aujourd'hui en huit. + + + + +LI + + +Dévorée d'angoisses, obsédée de soucis poignants, Mme Blanche n'avait +pas remarqué que tante Médie n'était plus la même. + +Le changement, à vrai dire, était peu sensible, il ne frappait pas +les domestiques, mais il n'en était pas moins positif et réel, et se +trahissait par quantité de petites circonstances inaperçues. + +Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement +résigné, elle perdait petit à petit ses mouvements craintifs de bête +maltraitée; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la +parole, et il y avait par instants des velléités d'indépendance dans +son accent. + +Depuis la fameuse semaine où on l'avait servie dans sa chambre, elle +hasardait toutes sortes de démarches insolites. + +S'il venait des visites, au lieu de se tenir modestement à l'écart, +elle avançait sa chaise et même se mêlait à la conversation. À table, +elle laissait paraître ses dégoûts ou ses préférences. À deux ou trois +reprises elle eut une opinion qui n'était pas celle de sa nièce, et il +lui arriva de discuter des ordres. + +Une fois, Mme Blanche qui sortait, l'ayant priée de l'accompagner, +elle se déclara enrhumée et resta au château. + +Et le dimanche suivant, Mme Blanche ne voulant pas aller aux vêpres, +tante Médie déclara qu'elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda +qu'on lui attelât une voiture, ce qui fut fait. + +Tout cela n'était rien en apparence; en réalité, c'était monstrueux, +inimaginable. + +Il était clair que la parente pauvre s'exerçait timidement à +l'audace... + +Jamais devant elle il n'avait été question de ce départ que sa nièce +lui annonçait si gaiement; elle en parut toute saisie... + +--Ah!... vous partez, répétait-elle, vous quittez Courtomieu... + +--Et sans regrets... + +--Pour où aller, mon Dieu!... + +--À Paris... Nous nous y fixons, c'est décidé. Là est la place de mon +mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui +assurent une grande situation. Il va racheter l'hôtel de Sairmeuse et +le meubler magnifiquement. Nous aurons un train princier... + +Tous les tourments de l'envie se lisaient sur le visage de la parente +pauvre. + +--Et moi?... interrogea-t-elle d'un ton plaintif. + +--Toi, tante, tu resteras ici; tu y seras dame et maîtresse. Ne +faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre +père!... Hein! te voilà heureuse et contente, j'espère. + +Mais non; tante Médie ne paraissait point satisfaite. + +--Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n'aurai le courage de rester +seule dans ce grand château. + +--Eh! sotte, tu auras près de toi des domestiques, le concierge, les +jardiniers... + +--N'importe!... j'ai peur des fous... Quand le marquis se met à hurler +le soir, il me semble que je deviens folle moi-même. + +Mme Blanche haussait les épaules. + +--Qu'espérais-tu donc? interrogea-t-elle, de l'air le plus ironique. + +--Je pensais... je me disais... que tu m'emmènerais avec vous... + +--À Paris! tu perds la tête, je crois. Qu'y ferais-tu? bon Dieu! + +--Blanche, je t'en conjure, je t'en supplie. + +--Impossible, tante, impossible! + +Tante Médie semblait désespérée: + +--Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que +je n'ose, que c'est plus fort que moi, que j'y mourrai!... + +Le rouge de l'impatience commençait à empourprer le front de Mme +Blanche. + +--Ah! tu m'ennuies, à la fin, dit-elle rudement. + +Et avec un geste qui ajoutait à la cruauté de sa phrase: + +--Si Courtomieu te déplaît tant que cela, rien ne t'empêche de +chercher un séjour plus à ton gré; tu es libre et majeure... + +La parente pauvre était devenue excessivement pâle, et elle serrait à +les faire saigner ses lèvres minces sur ses dents jaunies. + +--C'est-à-dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir +de frayeur à Courtomieu, ou mourir de misère à l'hôpital. Merci, ma +nièce, merci, je reconnais ton coeur; je n'attendais pas moins de toi, +merci! + +Elle relevait la tête et une méchanceté diabolique étincelait dans ses +yeux. + +Et c'est d'une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vipère +se redressant pour mordre, qu'elle poursuivit: + +--Eh bien! cela me décide. Je suppliais, tu m'as brutalement +repoussée, maintenant je commande et je dis: je veux! Oui, j'entends +et je prétends aller avec vous à Paris... et j'irai. Ah! ah!... cela +te surprend d'entendre parler ainsi cette pauvre bonne bête de tante +Médie. C'est comme cela. Il y a si longtemps que je souffre, que je me +révolte à la fin. Car j'ai souffert la passion chez vous. C'est vrai, +vous m'avez recueillie, vous m'avez nourrie et logée, mais vous m'avez +pris en échange ma vie entière, heure par heure. Quelle servante +jamais endurerait tout ce que j'ai supporté... As-tu jamais, Blanche, +traité une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre +nom! Et je n'avais pas de gages, moi; bien au contraire je vous devais +de la reconnaissance, puisque je vivais à vos crochets. Ah! le crime +d'être pauvre, vous me l'avez fait payer cher. M'avez-vous assez +ravalée, assez abaissée, assez foulée aux pieds!... À une livre de +pain par humiliation, vous êtes en reste avec moi!... + +Elle s'arrêta. + +Tout le fiel qui depuis des années, goutte à goutte, s'amassait en +elle, lui remontait à la gorge et l'étouffait. + +Mais ce fut l'affaire d'une seconde, et d'un ton d'amère ironie: + +--Tu me demandes ce que je ferai à Paris, continua-t-elle. J'y +prendrai du bon temps, donc! Qu'y feras-tu toi-même? Tu iras à la +cour, n'est-ce pas, au bal, au spectacle. Eh bien! je t'y suivrai. Je +serai de toutes tes fêtes. J'aurai enfin de belles toilettes, moi qui +depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes +de laine noire. Avez-vous jamais songé à me donner la joie d'une +toilette? Oui, deux fois par an on m'achetait une robe de soie noire, +en me recommandant de bien la ménager... Mais ce n'était pas pour moi +que vous vous décidiez à cette dépense, c'était pour vous, et pour que +la pauvresse fît honneur à votre générosité. Vous me mettiez ça sur le +dos, comme vous cousiez du galon d'or aux habits de vos laquais, par +vanité. Et moi, je me soumettais à tout, je me taisais petite, humble, +tremblante, souffletée sur une joue, je tendais l'autre... il faut +manger. Et toi Blanche, combien de fois, pour m'inspirer ta volonté +m'as-tu pas dit: «Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester à +Courtomieu.» Et j'obéissais, force m'était bien d'obéir, puisque je ne +savais où aller... Ah! vous avez abusé de toutes les façons; mais mon +tour est venu, et j'abuse... + +Mme Blanche était à ce point stupéfiée qu'il lui eût été impossible +d'articuler seulement une syllabe pour interrompre tante Médie. + +À la fin, cependant, d'une voix à peine intelligible, elle balbutia: + +--Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas. + +Comme sa nièce, l'instant d'avant, la parente pauvre haussa les +épaules. + +--En ce cas, prononça-t-elle lentement, je te dirai que du moment où +tu as fait de moi, bien malgré moi, ta complice, tout, entre nous, +doit être commun. Je suis de moitié pour le danger, je veux être de +moitié pour le plaisir. Si tout se découvrait!... Penses-tu à cela +quelquefois? Oui, n'est-ce pas, et tu cherches à t'étourdir. Eh bien! +je veux m'étourdir aussi... J'irai à Paris avec vous... + +Faisant appel à toute son énergie, Mme Blanche avait un peu repris +possession de soi. + +--Et si je répondais non? fit-elle froidement. + +--Tu ne répondras pas non. + +--Et pourquoi, s'il te plaît? + +--Parce que... parce que... + +--Iras-tu donc me dénoncer à la justice? + +Tante Médie hocha négativement la tête, + +--Pas si bête, répondit-elle, ce serait me livrer moi-même... Non, je +ne ferais pas cela, seulement, je raconterais à ton mari l'histoire de +la Borderie. + +La jeune femme frissonna. Nulle menace n'était capable de l'épouvanter +autant que celle-là. + +--Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets. + +Et plus doucement: + +--Mais il était inutile de me menacer. Tu as été cruelle, tante, et +injuste en même temps. Il se peut que tu aies été fort malheureuse +dans notre maison; c'est à toi seule que tu dois t'en prendre. +Pourquoi ne nous rien dire?... J'attribuais toutes tes complaisances à +ton amitié pour moi... + +Elle eut un sourire contraint et ajouta encore: + +--Quant à deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu +souhaitais des toilettes tapageuses... avoue que c'était impossible. +Ah! si j'avais su!... Mais tranquillise-toi, je réparerai ma +sottise... + +Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu'elle voulait, +balbutiait quelques excuses: + +--Bast! s'écria Mme Blanche, oublions cette vilaine querelle... Tu +me pardonnes, n'est-ce pas?... Allons, viens, embrasse-moi comme +autrefois. + +La tante et la nièce s'embrassèrent en effet, avec de grandes +effusions de tendresse, comme deux amies qu'un malentendu a failli +séparer. + +Mais les patelinages de cette réconciliation forcée ne trompaient pas +plus l'inepte tante Médie que la perspicace Mme Blanche. + +--Ah! je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente +pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma chère nièce m'enverrait +rejoindre Marie-Anne. + +Peut-être, en effet, quelque pensée pareille traversa-t-elle l'esprit +de Mme Blanche. + +Sa sensation était celle du forçat qui verrait river à sa chaîne +d'ignominie son ennemi le plus exécré, son dénonciateur, par exemple, +l'agent de police qui l'a arrêté. + +--Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours liée à +cette dangereuse et perfide créature. Je ne m'appartiens plus, je +suis à elle. Qu'elle exige, je devrai obéir. Il me faudra adorer ses +caprices... et elle a quarante ans d'humiliation et de servitude à +venger. + +Les perspectives de cette existence commune la faisaient frémir, et +elle se torturait à chercher par quels moyens elle parviendrait à se +débarrasser de cette complice. + +Elle n'en apercevait aucun pour le présent, mais il lui semblait en +entrevoir vaguement plusieurs dans l'avenir... + +Serait-il donc impossible, avec beaucoup d'adresse, d'inspirer à tante +Médie l'ambition de vivre indépendante dans une maison à soi, servie +par des gens à soi!... + +Était-il prouvé qu'on ne réussirait pas à pousser au mariage +cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des velléités de +coquetterie et la passion de la toilette... L'appât d'une bonne dot +attirerait toujours un mari. + +Mais, dans un cas comme dans l'autre, il fallait à Mme Blanche de +l'argent, beaucoup d'argent, dont elle pût disposer sans avoir à en +rendre compte à personne. + +Cette conviction la décida à détourner de la fortune de son père, une +somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en +or... + +Cette somme représentait les économies du marquis de Courtomieu depuis +trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu'il était +devenu imbécile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans +danger s'emparer du trésor. + +--Avec cela, se disait la jeune femme, je puis, à un moment donné, +enrichir tante Médie, sans avoir recours à Martial. + +La tante et la nièce semblaient d'ailleurs, depuis la scène décisive, +vivre mieux qu'en bonne intelligence. C'était, entre elles, un +perpétuel échange d'attentions délicates et de soins touchants. + +Et, du matin au soir, ce n'était que des «petite tante chérie,» ou des +«chère nièce aimée,» à n'en plus finir. + +Même, il était temps que le départ arrivât. Plusieurs femmes de +hobereaux du voisinage, accoutumées aux façons d'autrefois, au ton +impérieux de l'une et à l'humilité de l'autre, commençaient à trouver +cela drôle. + +Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur +eût appris que Mme Blanche avait fait venir, pour que tante Médie +n'eût pas froid en route, un manteau garni de précieuses fourrures, +exactement pareil au sien. + +Elles eussent été confondues, si on leur eût dit que tante Médie +voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans +la propre chaise de poste des maîtres, entre le marquis et la marquise +de Sairmeuse. + +C'était trop fort pour que Martial ne le remarquât pas, et à un moment +où il se trouvait seul avec sa femme: + +--Oh! chère marquise, dit-il, d'un ton de bienveillante ironie, que de +petits soins! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette chère +tante. + +Mme Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu. + +--Je l'aime tant, cette bonne Médie! fit-elle. Jamais je ne +reconnaîtrai assez les témoignages d'affection et de dévouement +qu'elle m'a donnés quand j'étais malheureuse. + +C'était une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne +s'était plus inquiété d'une circonstance toute futile en apparence. + +Il avait, d'ailleurs, à ce préoccuper de bien d'autres choses. + +L'homme d'affaires qu'il avait envoyé à Paris pour racheter, si faire +se pouvait, l'hôtel de Sairmeuse, lui avait écrit d'accourir, se +trouvant, marquait-il, en présence d'une de ces difficultés qu'un +mandataire ne saurait résoudre. Il ne s'expliquait pas davantage. + +--La peste étouffe le maladroit! répétait Martial. Il est capable de +manquer une occasion que mon père attendait depuis dix ans. Je ne +saurais me plaire à Paris, si je n'habite l'hôtel de ma famille. + +Sa hâte d'arriver était si grande, que le second jour de voyage, le +soir il déclara que s'il eût été seul il eût couru la poste toute la +nuit. + +--Qu'à cela ne tienne, dit gracieusement Mme Blanche, je ne me sens +aucunement fatiguée, et une nuit en voiture est loin de me faire +peur... + +Ils marchèrent en conséquence toute la nuit, et le lendemain, qui +était un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient à +l'hôtel Meurice. + +C'est à peine si Martial prit le temps de déjeuner. + +--Il faut que je voie où nous en sommes, fit-il en se dépêchant de +sortir, je serai bientôt de retour. + +Il reparut, en effet, moins de deux heures après, tout joyeux, cette +fois. + +--Mon homme d'affaires, dit-il, n'est qu'un nigaud. Il n'osait pas +m'écrire qu'un coquin, de qui dépend la conclusion de la vente, exige +un pot-de-vin de cinquante mille francs; il les aura, pardieu! + +Et d'un ton de galanterie affectée qu'il prenait toujours en +s'adressant à sa femme: + +--Je n'ai plus qu'à signer, ma chère amie, ajouta-t-il; mais je ne +le ferai que si l'hôtel vous convient. Je vous demanderais, si vous +n'êtes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous +avons des concurrents... + +Cette visite, assurément, était de pure forme. Mais Mme Blanche eût +été bien difficile si elle n'eût pas été satisfaite de cet hôtel de +Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l'entrée +est rue de Grenelle et dont les jardins ombragés d'arbres séculaires +s'étendent jusqu'à la rue de Varennes. + +Cette belle demeure malheureusement avait été fort négligée depuis +plusieurs années. + +--Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d'un ton +chagrin, un an peut-être... Il est vrai qu'on peut, avant trois mois, +avoir ici un appartement provisoire très-habitable. + +--On y serait chez soi, du moins, approuva Mme Blanche, devinant le +désir de son mari. + +--Ah!... c'est aussi votre avis!... En ce cas, comptez sur moi pour +presser les ouvriers. + +En dépit, ou plutôt en raison de son immense fortune, le marquis de +Sairmeuse savait qu'on n'est guère bien servi, vite et selon ses +désirs que par soi-même. Pressé, il résolut de s'occuper de tout. Il +s'entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il +courait les fabricants. + +Sitôt levé, il décampait, déjeunait dehors, le plus souvent, il ne +rentrait que pour dîner. + +Réduite par le mauvais temps à passer toutes ses journées dans son +appartement de l'hôtel Meurice, Mme Blanche ne se trouvait pourtant +pas à plaindre. + +Le voyage, le mouvement, la vue d'objets inaccoutumés, le bruit de +Paris sous ses fenêtres, un entourage étranger, toutes sortes de +préoccupations enfin, l'arrachaient pour ainsi dire à soi-même. Les +épouvantements de ses nuits faisaient trêve, une sorte de brume +enveloppait l'horrible scène de la Borderie, les clameurs de sa +conscience devenaient murmure... + +Même, elle en arrivait à haïr moins tante Médie, qui, à la condition +près de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles +habitudes de servilité et lui tenait compagnie... + +Le passé s'effaçait, croyait-elle, et elle s'abandonnait aux +espérances d'une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des +domestiques de l'hôtel parut, et dit: + +--Il y a en bas un homme qui demande à parler à madame la marquise. + + + + +LII + + +À demi-couchée sur un canapé, le coude sur les coussins, le front dans +la main, Mme Blanche écoutait la lecture d'un livre nouveau que lui +faisait tante Médie. + +L'entrée du domestique ne lui fit seulement pas lever la tête. + +--Un homme? interrogea-t-elle, quel homme? + +Elle n'attendait personne. Dans sa pensée, celui qui venait ainsi ne +pouvait être qu'un des ouvriers employés par Martial. + +--Je ne puis renseigner madame la marquise, répondit le domestique. +Cet individu est tout jeune, il est vêtu comme les paysans, je +supposais qu'il cherchait une place... + +--C'est sans doute M. le marquis qu'il veut voir? + +--Madame m'excusera, c'est bien à Madame qu'il veut parler, il me l'a +dit. + +--Alors, sachez comme il s'appelle et ce qu'il désire. + +Et se retournant vers la parente pauvre: + +--Continue, tante, dit Mme Blanche, on nous a interrompues au passage +le plus intéressant. + +Mais tante Médie n'avait pas eu le temps de finir la page, que déjà le +domestique était de retour. + +--L'homme, dit-il, prétend que madame la marquise comprendra ce dont +il s'agit dès qu'elle saura son nom. + +--Et ce nom? + +--Chupin. + +Ce fut comme un obus éclatant tout à coup dans le salon de l'hôtel +Meurice. + +Tante Médie eut un gémissement étouffé; elle laissa son livre et +s'affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants. + +Mme Blanche, elle, se dressa tout d'une pièce, plus pâle que son +peignoir de cachemire blanc, l'oeil trouble, les lèvres tremblantes. + +--Chupin! répétait-elle, comme si elle eût espéré qu'on allait lui +dire qu'elle avait mal entendu, Chupin!... + +Puis, avec une certaine violence: + +--Répondez à cet homme que je ne veux ni le voir ni l'entendre. Il est +inutile qu'il se représente. Jamais je ne le recevrai!... + +Mais, dans le temps que mit le domestique à s'incliner +respectueusement et à gagner la porte à reculons, la jeune femme se +ravisa. + +--Au fait, non, prononça-t-elle, j'ai réfléchi, faites monter cet +homme. + +--Oui, approuva tante Médie d'une voix défaillante, qu'il vienne, cela +vaut mieux. + +Le domestique sortit, et les deux femmes restèrent en face l'une +de l'autre, immobiles, consternées, le coeur serré par les plus +effroyables appréhensions, la gorge serrée au point de ne pouvoir qu'à +grand peine articuler quelques paroles. + +--C'est un des fils de ce vieux scélérat de Chupin, dit enfin Mme +Blanche. + +--En effet, je le crois, mais que veut-il? + +--Quelque secours, probablement. + +La parente pauvre leva les bras au ciel. + +--Fasse Dieu qu'il ignore tes rendez-vous avec son père, Blanche, +prononça-t-elle. Doux Jésus!... pourvu qu'il ne sache rien! + +--Eh! que veux-tu qu'il sache. Ne vas-tu pas te désespérer à l'avance! +Dans dix minutes, nous serons fixées. D'ici là, tante, du calme. Et +même, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu'on +ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant à +paraître... + +Mme Blanche ne se trompait pas. + +C'était bien l'aîné des Chupin qui était là, celui à qui le vieux +maraudeur mourant avait confié son secret. + +Depuis son arrivée à Paris, il battait le pavé du matin au soir, +demandant partout et à tous l'adresse du marquis de Sairmeuse. On +venait de lui indiquer l'hôtel Meurice, et il accourait. + +Ce n'est toutefois qu'après s'être bien assuré de l'absence de Martial +qu'il avait demandé Mme la marquise. + +Il attendait le résultat de sa démarche sous le porche, debout, les +mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique +revint en lui disant: + +--On consent à vous recevoir, suivez-moi. + +Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigué et +tout brûlant de curiosité, ne se hâtait pas, espérant tirer quelque +éclaircissement de ce campagnard. + +--Ce n'est pas pour vous flatter, mon garçon, dit-il, mais votre nom a +produit un fier effet sur Mme la marquise! + +Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont +l'inonda cette nouvelle. + +--Comme ça, poursuivit le domestique, elle vous connaît? + +--Un petit peu. + +--Vous êtes pays? + +--Je suis son frère de lait. + +Le domestique n'en crut pas un mot; il soupçonnait bien autre chose, +vraiment! Cependant, comme il était arrivé à la porte de l'appartement +du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon. + +Le mauvais gars avait d'avance préparé une petite histoire, mais il +fut si bien ébloui de la magnificence du salon, qu'il resta court et +béant. Ce qui l'interloquait surtout, c'était une grande glace, en +face de la porte, où il se voyait en pied, et les belles fleurs du +tapis qu'il craignait d'écraser sous ses gros souliers. + +Après un moment, voyant qu'il demeurait stupide, un sourire idiot sur +les lèvres, tortillant son chapeau de feutre, Mme Blanche se décida à +rompre le silence. + +--Vous désirez?... demanda-t-elle. + +Le gars Chupin était intimidé, mais il n'avait point peur: ce n'est +pas du tout la même chose. Il garda son masque de gaucherie, mais +recouvrant son aplomb, il se mit à débiter avec, un accent traînard +toutes les formules de respect qu'il savait. + +--Au fait, insista la jeune femme impatientée. + +Amener au fait un paysan n'est pas facile, et ce n'est qu'après +beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement +qu'il avait été obligé de quitter le pays à cause des ennemis qu'il y +avait, qu'on n'avait pas retrouvé le trésor de son père, qu'il était, +en conséquence, sans ressources... + +--Oh! assez! interrompit Mme Blanche. + +Puis, d'un ton qui n'était rien moins que bienveillant: + +--Je ne vois pas, continua-t-elle, à quel titre vous vous adressez à +moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une réputation détestable +à Sairmeuse. Enfin, n'importe, vous êtes de mon pays, je consens à +vous accorder un secours, à la condition que vous n'y reviendrez pas. + +C'est d'un air moitié humble et moitié goguenard que Chupin écouta +cette semonce. À la fin, il releva la tête: + +--Je ne demande pas l'aumône, articula-t-il fièrement. + +--Que demandez-vous donc? + +--Mon dû. + +Mme Blanche reçut un coup dans le coeur, et cependant, elle eut le +courage de toiser Chupin d'un air dédaigneux, en disant: + +--Ah! je vous dois quelque chose!... + +--Pas à moi personnellement, madame la marquise, mais à mon défunt +père. Au service de qui donc a-t-il péri? Pauvre vieux! Il vous aimait +bien, allez... tout comme moi, du reste. Sa dernière parole, avant de +mourir, a été pour vous. «Vois-tu, gars, qu'il me dit, il vient de +se passer des choses terribles à la Borderie. La jeune dame de M. le +marquis en voulait à Marie-Anne, et elle lui a fait passer le goût du +pain. Sans moi, elle était perdue. Quand je serai crevé, laisse-moi +tout mettre sur le dos, la terre n'en sera pas plus froide et ça +innocentera la jeune dame... Et après, elle te récompensera bien, et +tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien...» + +Si grande que fût son impudence, il s'arrêta, stupéfait de la +physionomie de Mme Blanche. + +En présence de cette dissimulation supérieure, il douta presque du +récit de son père. + +C'est que véritablement la jeune femme fut héroïque en ce moment. Elle +avait compris que céder une fois c'était se mettre à la discrétion de +ce misérable, comme elle était déjà à la merci de tante Médie. Et avec +une merveilleuse énergie, elle payait d'audace. + +--En d'autres termes, fit-elle, vous m'accusez du meurtre de Mlle +Lacheneur, et vous me menacez de me dénoncer si je ne vous accorde pas +ce que vous allez exiger? + +Le gars Chupin inclina affirmativement la tête. + +--Eh bien!... reprit Mme Blanche, puisqu'il en est ainsi, sortez!... + +Il est sûr qu'elle allait, à force d'audace, gagner cette partie +périlleuse, dont le repos de sa vie était l'enjeu; Chupin était +absolument déconcerté, lorsque tante Médie qui écoutait, debout devant +la fenêtre, se retourna, tout effarée, en criant: + +--Blanche!... ton mari... Martial!... Il entre... il monte. + +La partie fut perdue... La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant +Chupin, le faisant parler, découvrant tout. + +Sa tête s'égara, elle s'abandonna, elle se livra. + +Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misérable et +l'entraîna, par une porte intérieure, jusqu'à l'escalier de service. + +--Prenez toujours cela, disait-elle d'une voix sourde, ce n'est qu'un +à-compte... Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot à mon mari, +surtout!... + +Elle avait été bien inspirée de ne pas perdre une minute; lorsqu'elle +rentra, elle trouva Martial dans le salon. + +Il était assis, la tête inclinée sur la poitrine, et tenait à la main +une lettre déployée. + +Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans +ses yeux une larme furtive. + +--Quel malheur nous frappe encore!... balbutia-t-elle d'une voix que +l'excès de son émotion de tout à l'heure rendait à peine intelligible. + +Martial ne remarqua pas ce mot «encore,» qui l'eût au moins étonné. + +--Mon père est mort, Blanche, prononça-t-il. + +--Le duc de Sairmeuse!... Mon Dieu!... Comment cela?... + +--D'une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, près des roches +de Sanguille... + +--Ah!... c'est là que mon pauvre père a failli être assassiné. + +--Oui... c'est au même endroit, en effet. + +Un moment de silence suivit. + +Martial n'aimait que très-médiocrement son père, et il n'en était +pas aimé, il le savait; et il s'étonnait de l'amère tristesse qui +l'envahissait en songeant qu'il n'était plus. + +Puis, il y avait autre chose encore. + +--D'après cette lettre, que m'apporte un exprès, poursuivit-il, tout +le monde, à Sairmeuse, croit à un accident. Mais moi!... moi!... + +--Eh bien!... + +--Moi, je crois à un crime. + +Une exclamation d'effroi échappa à tante Médie, et Mme Blanche pâlit. + +--À un crime!... murmura-t-elle. + +--Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. Oh! mes +pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon père est celui +qui a tenté d'assassiner le marquis de Courtomieu... + +--Jean Lacheneur!... + +Martial baissa tristement la tête. C'était répondre. + +--Et vous ne le dénoncez pas, s'écria la jeune femme, et vous ne +courez pas demander vengeance à la justice!... + +La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre. + +--À quoi bon!... répondit-il. Je n'ai à donner que des preuves +morales, et c'est des preuves matérielles qu'il faut à la justice. + +Il eut un geste d'affreux découragement, et, d'une voix sourde, +répondant à ses pensées plutôt que s'adressant à sa femme, il +poursuivit: + +--Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont récolté ce +qu'ils avaient semé. La terre ne boit jamais le sang répandu, et tôt +ou tard le crime s'expie. + +Mme Blanche frémissait. Chacune des paroles de son mari trouvait un +écho en elle. Il eût parlé pour elle qu'il ne se fût pas exprimé +autrement. + +--Martial, fit-elle, essayant de le détourner de ses funèbres +préoccupations, Martial! + +Il ne parut pas l'entendre, et du même ton il continua: + +--Ces Lacheneur vivaient heureux et honorés avant notre arrivée à +Sairmeuse. Leur conduite a été au-dessus de tout éloge, ils ont poussé +la probité jusqu'à l'héroïsme. D'un mot, nous pouvions nous les +attacher et en faire nos amis les plus sûrs et les plus dévoués... +C'était notre devoir avant notre intérêt. Nous ne l'avons pas compris. +Nous les avons humiliés, ruinés, exaspérés, poussés à bout... De +telles fautes se payent. Il est de ces gens qu'on doit respecter, si +on n'est pas sûr de les anéantir d'un coup, eux et les leurs... Qui me +dit qu'à la place de Jean Lacheneur, je n'agirais pas comme lui. + +Il se tut un moment, puis, éclairé par un de ces rapides et +éblouissants éclairs, qui parfois déchirent les ténèbres de l'avenir: + +--Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il; seul j'ai pu mesurer +sa haine, et je sais qu'il ne vit plus que par l'espoir de se venger +de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n'importe! +Nous avons tout à craindre. Nos millions sont comme un rempart autour +de nous, c'est vrai, mais il saura s'ouvrir une brèche. Et les plus +minutieuses précautions ne nous sauveront pas: un moment viendra quand +même où nos défiances s'assoupiront, tandis que sa haine veillera +toujours. Qu'entreprendra-t-il, je n'en sais rien, mais ce sera +terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre +dans notre maison, c'est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la +porte... + +Tante Médie et sa nièce étaient trop bouleversées pour articuler +seulement une parole, et pendant cinq minutes on n'entendit que le pas +de Martial qui arpentait le salon. + +Enfin il s'arrêta devant sa femme. + +--Je viens d'envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous +m'excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende à +Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d'une semaine. + +Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et Mme Blanche se +trouva abandonnée à elle-même et maîtresse d'elle pour plusieurs +jours. + +Ses angoisses étaient plus intolérables encore qu'au lendemain du +crime. Ce n'était plus contre des fantômes qu'elle avait à se défendre +maintenant; Chupin existait, et sa voix, si elle n'était pas plus +terrible que celle de la conscience, pouvait être entendue. + +Si Mme Blanche eût su où le prendre, le misérable, elle eût traité +avec lui. Elle eût obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme, +qu'il quittât Paris, la France, qu'il s'en allât si loin qu'on +n'entendit plus jamais parler de lui... + +Naturellement Chupin était sorti de l'hôtel sans rien dire... + +Les sinistres pressentiments exprimés par Martial, ajoutaient encore +à l'épouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu'au nom de +Lacheneur, se sentait remuée jusqu'au plus profond de ses entrailles. +Elle ne pouvait s'ôter l'idée qu'il soupçonnait quelque chose, et +que, des bas fonds de la société où le retenait sa misère, il la +guettait... + +C'est alors que plus vivement que jamais elle désira retrouver +l'enfant de Marie-Anne. + +Outre qu'elle se débarrasserait ainsi des obsessions de son serment +violé, il lui semblait que cet enfant la protégerait peut-être un jour +et qu'il serait entre ses mains comme un otage. + +Mais où rencontrer un homme à qui se confier?... + +Se mettant l'esprit à la torture, elle se souvint d'avoir entendu +autrefois son père parler d'un espion du nom de Chefteux, garçon +prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, même +d'honnêteté, quand on y mettait le prix. + +C'était un de ces misérables comme il en grouille dans les bourbiers +de la politique, aux époques troublées, un jeune mouchard dressé par +Fouché, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour à +tour tous les partis, qui avait trafiqué de tout, et qui, en dernier +lieu, avait été condamné pour faux et s'était évadé du bagne. + +En 1815, Chefteux avait quitté ostensiblement la police, pour fonder +un «bureau de renseignements privés.» + +Après quelques informations, Mme Blanche apprit que cet homme +demeurait place Dauphine, et elle résolut de profiter de l'absence de +son mari pour s'adresser à lui. + +Un matin donc, elle s'habilla le plus simplement possible et, suivie +de tante Médie, elle alla frapper à la porte de l'élève de Fouché. + +Chefteux avait alors trente-quatre ans. C'était un petit homme de +taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle +bonne humeur. + +Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement +meublé, et tout aussitôt Mme Blanche se mit à lui raconter qu'elle +était mariée et établie rue Saint-Denis, et qu'une de ses soeurs, qui +venait de mourir, avait fait une faute, et qu'elle était prête aux +plus grands sacrifices pour retrouver l'enfant de cette soeur, etc., +etc., enfin, tout une histoire, qu'elle avait préparée, et qui était +assez vraisemblable. + +L'espion n'en crut pourtant pas un mot, car, dès qu'elle eut achevé, +il lui frappa familièrement sur l'épaule, en disant: + +--Bref, la petite mère, nous avons fait nos farces avant le mariage... + +Elle se rejeta en arrière, comme au contact d'un reptile, écrasant du +regard l'homme des renseignements. + +Être traitée ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse! + +--Je crois que vous vous méprenez! fit-elle d'un accent où vibrait +tout l'orgueil de sa race. + +Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses. + +Mais tout en écoutant et en notant les indispensables détails que lui +donnait la jeune femme, il pensait: + +--Quel oeil! quel ton!... De la part d'une bourgeoise du quartier +Saint-Denis, c'est louche... + +Ses soupçons furent confirmés par la somme de 20,000 francs que +lui promit imprudemment Mme Blanche en cas de succès et par la +consignation de 500 francs d'arrhes. + +--Et où aurai-je l'honneur de vous adresser mes communications, +madame?... demanda-t-il. + +--Nulle part... répondit la jeune femme, je passerai ici de temps à +autre... + +Lorsqu'il reconduisit ses clientes, l'espion ne doutait plus... + +Dès qu'il les jugea au bas de l'escalier, il s'élança dehors en se +disant: + +--Pour le coup, je crois que la chance me sourit. + +Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne étoile, s'informer, +découvrir leur nom et leur qualité n'était qu'un jeu pour l'ancien +agent de Fouché. + +Il avait la partie d'autant plus belle, qu'elles étaient à mille +lieues de soupçonner ses desseins. + +La bassesse du personnage et sa générosité, à elle, rassuraient +absolument Mme Blanche. Il lui avait d'ailleurs si fort vanté ses +prodigieux moyens d'investigations, qu'elle se tenait pour certaine du +succès. + +Tout en regagnant l'hôtel Meurice, elle s'applaudissait de sa +démarche. + +--Avant un mois, disait-elle à tante Médie, nous aurons cet enfant; je +le ferai élever secrètement et il sera notre sauvegarde... + +La semaine suivante, seulement, elle reconnut l'énormité de son +imprudence. + +Étant retournée chez Chefteux, il l'accueillit avec de telles marques +de respect, qu'elle vit bien qu'elle était connue... + +Consternée, elle essaya de donner le change, mais l'espion +l'interrompit: + +--Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l'identité des +personnes qui m'honorent de leur confiance. C'est comme un échantillon +de mon savoir-faire, que je donne... gratis. Mais que madame la +duchesse soit sans crainte: je suis discret par caractère et par +profession. Nous avons d'ailleurs quantité de dames de la plus haute +volée dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant +le mariage est si vite arrivé!... + +Ainsi Chefteux était persuadé que c'était son enfant à elle, que la +jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher. + +Elle n'essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu'il crût cela que +s'il eût soupçonné la vérité. + +Mme Blanche rentra dans un état à faire pitié. + +Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et à chaque +mouvement, loin de se dégager, elle resserrait les mailles. + +Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le possédaient. +Comment dans de telles conditions espérer garder un secret, cette +chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche à une +oreille amie, s'évapore et se répand! + +Elle se voyait trois maîtres qui d'un geste, d'un mot, d'un regard, +pouvaient plier sa volonté comme une baguette de saule. + +Et elle n'était plus libre comme autrefois. + +Martial était revenu. Le temps avait marché. La somptueuse +installation de l'hôtel de Sairmeuse était terminée... + +Désormais, la jeune duchesse était condamnée à vivre sous les yeux de +cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par conséquent +intéressés à la surveiller, à épier ses démarches, à deviner jusqu'à +ses plus intimes pensées. + +Il est vrai que tante Médie lui était plus utile que nuisible. Elle +lui achetait une robe toutes les fois qu'elle s'en achetait une, elle +la traînait partout à sa suite, et la parente pauvre se déclarait +ravie et prête à tout. + +Chefteux n'inquiétait pas non plus beaucoup Mme Blanche. + +Tous les trois mois, il présentait un mémoire de «frais +d'investigations» s'élevant à dix mille francs environ, et il était +clair que tant qu'on le payerait il se tairait. + +L'ancien espion n'avait d'ailleurs pas fait mystère de l'espoir qu'il +avait d'une rente viagère de vingt-quatre mille francs. + +Mme Blanche lui ayant dit, après deux années, qu'il devait renoncer à +ses explorations puisqu'il n'aboutissait à rien: + +--Jamais, répondit-il, je chercherai tant que je vivrai... à tout +prix. + +Restait Chupin malheureusement... + +Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d'un +seul coup... + +Son frère cadet venait de le rejoindre, l'accusant d'avoir volé le +magot paternel, et réclamant sa part un couteau à la main. + +Il y avait eu bataille, et c'est la tête tout enveloppée de linges +ensanglantés que Chupin s'était présenté à Mme Blanche. + +--Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterrée, +et je laisserai croire à mon frère que je l'avais prise... C'est bien +désagréable de passer pour un voleur, quand on est honnête, mais je +supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra +bien que je lui avoue d'où je tire mon argent, et comment... + +S'il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversité +du vieux maraudeur, ce misérable n'en avait ni l'intelligence ni la +finesse. + +Loin de s'entourer de précautions, comme le lui commandait son +intérêt, il semblait prendre, à compromettre la duchesse, un plaisir +de brute. + +Il assiégeait l'hôtel de Sairmeuse. On ne voyait que lui pendu à la +cloche. Et il venait à toute heure, le matin, l'après-midi, le soir, +sans s'inquiéter de Martial. + +Et les domestiques étaient stupéfaits de voir que leur maîtresse, si +hautaine, quittait tout, sans hésiter, pour cet homme de mauvaise +mine, qui empestait le tabac et l'eau-de-vie. + +Une nuit qu'il y avait une grande fête à l'hôtel de Sairmeuse, il +se présenta ivre, et impérieusement exigea qu'on allât prévenir Mme +Blanche qu'il était là et qu'il attendait. + +Elle accourut avec sa magnifique toilette décolletée, blême de rage et +de honte sous son diadème de diamants... + +Et comme, dans son exaspération, elle refusait au misérable ce qu'il +demandait: + +--C'est-à-dire que je crèverais de faim pendant que vous faites la +noce!... s'écria-t-il. Pas si bête! De la monnaie, et vite, ou je crie +tout ce que je sais! + +Que faire? céder. La duchesse s'exécuta, comme toujours. + +Et cependant, il devenait de jour en jour plus insatiable. + +L'argent ne tenait pas plus dans ses poches que l'eau dans un crible. + +Qu'en faisait-il?... Sans doute, il l'éparpillait sans en comprendre +la valeur, il le gaspillait insoucieusement et stupidement, comme le +voleur qui a fait un beau coup, que l'or grise, et qui d'ailleurs se +croit riche de tout ce qu'il y a à voler au monde. + +Lui faisait un beau coup tous les jours... + +N'importe! c'était à n'y rien comprendre, car il n'avait même pas +eu l'idée de hausser ses vices aux proportions de la fortune qu'il +prodiguait. Il ne songeait même pas à se vêtir proprement, il semblait +à la mendicité. + +Il restait fidèle à la boue et à la plus basse crapule. Peut-être ne +se soûlait-il à l'aise que dans un bouge ignoble. Il lui fallait pour +compagnons les plus dégoûtants gredins, les plus abjects et les plus +vils. + +C'est à ce point qu'une nuit il fut arrêté dans un endroit immonde. +La police, émue de voir tant d'or entre les mains d'un tel misérable, +crut à un crime. Il nomma la duchesse de Sairmeuse. + +Martial était à Vienne à ce moment, par bonheur, car le lendemain un +inspecteur de la Préfecture se présenta à l'hôtel... + +Et Mme Blanche subit cette atroce humiliation de confesser que c'était +elle, en effet, qui avait remis une grosse somme à cet homme, dont +elle avait connu la famille, ajoutait-elle, et qui lui avait rendu des +services autrefois... + +Souvent le misérable avait des lubies. + +Il déclarait, par exemple, que se présenter sans cesse à l'hôtel de +Sairmeuse lui répugnait, que les domestiques le traitaient comme un +mendiant et que cela l'humiliait; bref, qu'il écrirait désormais... + +Et le lendemain, en effet, il écrivait à Mme Blanche: + +«Apportez-moi telle somme, à telle heure, à tel endroit.» + +Et elle, la fière duchesse de Sairmeuse, elle était toujours exacte au +rendez-vous. + +Puis, c'était sans cesse quelque invention nouvelle, comme s'il eût +trouvé une jouissance extraordinaire à constater continuellement son +pouvoir et à en abuser. C'était à le croire, tant il y déployait de +science, de méchanceté et de raffinements cruels. + +Il avait rencontré, Dieu sait où une certaine Aspasie Clapard, il +s'en était épris, et bien qu'elle fût plus vieille que lui, il avait +voulu l'épouser. Mme Blanche avait payé la noce... + +Une autre fois, il voulut s'établir, résolu, disait-il, à vivre de son +travail. Il acheta un fonds de marchand de vin que la duchesse paya et +qui fut bu en un rien de temps. + +Il eut un enfant, et Mme de Sairmeuse dut payer le baptême comme elle +avait payé la noce, trop heureuse que Chupin n'exigeât pas qu'elle fût +marraine du petit Polyte. Il avait eu un moment cette idée... + +À deux reprises, Mme Blanche fut obligée d'accompagner à Vienne et à +Londres, son mari, chargé d'importantes missions diplomatiques. Elle +resta près de trois ans à l'étranger... + +Eh bien! pendant tout ce temps, elle reçut chaque semaine une lettre, +au moins, de Chupin... + +Ah! que de fois elle envia le sort de sa victime! Qu'était, comparée à +sa vie, la mort de Marie-Anne!... + +Elle souffrait depuis autant d'années bientôt que Marie-Anne avait +souffert de minutes, et elle se disait que les tortures du poison ne +devaient pas être bien plus intolérables que ses angoisses... + + + + +LIII + + +Comment Martial ne s'aperçut-il, ne se douta-t-il même jamais de rien? + +La réflexion explique ce fait, extraordinaire en apparence, naturel en +réalité. + +Le chef d'une famille, qu'il habite une mansarde ou un palais, est +toujours le dernier à apprendre ce qui se passe chez lui. Ce que tout +le monde sait, il l'ignore. Souvent le feu est à la maison, que le +maître dort en pleine sécurité. Il faut, pour l'éveiller, l'explosion, +l'écroulement, la catastrophe. + +L'existence adoptée par Martial était d'ailleurs bien faite pour +empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui. + +La première année de son mariage n'était pas révolue, que déjà il +avait comme rompu avec sa femme. + +Il restait parfait pour elle, plein de déférences et d'attentions, +mais ils n'avaient plus rien de commun que le nom et certains +intérêts. + +Ils vivaient chacun de son côté, ne se retrouvant qu'au dîner, ou +lors des fêtes qu'ils donnaient et qui étaient des plus brillantes de +Paris. + +La duchesse avait ses appartements à elle, ses gens, ses voitures, ses +chevaux, son service à elle. + +À vingt-cinq ans, Martial, le dernier descendant de cette grande +maison de Sairmeuse, que la destinée avait accablé de ses faveurs, qui +avait pour lui la jeunesse et la richesse, un des huit ou dix beaux +noms de France et une intelligence supérieure, Martial succombait sous +le poids d'un incurable ennui. + +La mort de Marie-Anne avait tari en lui toutes sources de la +sensibilité. Et voyant sa vie vide de bonheur, il essayait de l'emplir +de bruit et d'agitations. Lui, le sceptique par excellence, il +recherchait les émotions du pouvoir. Il s'était jeté dans la politique +comme un vieux lord blasé se met au jeu. + +Il est juste de dire aussi que Mme Blanche sut rester supérieure aux +événements et jouer avec une héroïque constance la comédie du bonheur. + +Les plus atroces souffrances n'effacèrent jamais de sa physionomie +cette hauteur sereine, qui annonce le contentement de soi et le dédain +d'autrui, et qui est la plus saisissante expression de l'orgueil. + +Devenue en peu de temps une de ces reines que Paris adopte, c'est avec +une sorte de frénésie qu'elle se ruait au plaisir. Cherchait-elle à +s'étourdir? Espérait-elle que l'excès de la fatigue anéantirait la +pensée? + +À tante Médie seule, et encore à de rares intervalles, Mme Blanche +laissa voir le fond de son âme. + +--Je suis, répétait-elle, comme un condamné qu'on aurait lié sur +l'échafaud, et qu'on aurait abandonné en lui disant: Vis jusqu'à ce +que le couperet tombe de lui-même. + +Et en effet, que fallait-il pour que le couperet tombât, c'est-à-dire +pour que Martial découvrît tout? une circonstance fortuite, un mot, +un rien, un caprice du hasard... elle n'osait dire un arrêt de la +Providence. + +C'était bien là, en effet, dans toute son horreur, la situation de +cette belle et noble duchesse de Sairmeuse, tant enviée et tant +adulée. «Elle a tous les bonheurs,» disait-on. Et elle, cependant, se +sentait glisser peu à peu tout au fond d'abîmes indéfinissables. + +Pareille au matelot désespérément accroché à une épave, elle +interrogeait l'horizon d'un oeil éperdu, et elle n'apercevait que +tempêtes et désastres. + +Les années, pourtant, devaient lui amener quelques allégements. + +Il arriva une fois que Chupin resta six semaines sans donner de ses +nouvelles. Un mois et demi!... Qu'était-il devenu? Ce silence semblait +à Mme Blanche menaçant comme le calme qui précède l'orage. + +Un journal lui donna le mot de l'énigme. + +Chupin était en prison. + +Le misérable, un soir qu'il avait bu plus que de coutume, s'était pris +de querelle avec son frère, et l'avait assommé à coups de barre de +fer. + +Le sang de Lacheneur vendu par le vieux braconnier, retombait sur la +tête de ses enfants. + +Traduit en cour d'assises, Chupin fut condamné à vingt ans de travaux +forcés et envoyé à Brest. + +Cette condamnation ne devait pas rendre la paix à Mme Blanche. Le +meurtrier lui avait écrit de sa prison de Paris, dès qu'il n'avait +plus été au secret; il lui écrivait du bagne. + +Mais il n'envoyait pas ses lettres par la poste. Il les confiait à des +camarades qui avaient fait leur temps, qui se présentaient à l'hôtel +de Sairmeuse et qui demandaient à parler à Mme la duchesse. + +Et elle les recevait. Ils lui racontaient toutes les misères qu'on +endure là-bas «au pré,» et leur commission faite, ils finissaient +toujours par réclamer quelque petit secours... + +Enfin, un matin, un homme dont les regards lui firent peur lui apporta +ce laconique billet: + +«Je m'ennuie à crever ici; quitte à risquer ma peau, je veux m'évader. +Venez à Brest; vous visiterez le bagne, je vous verrai et nous nous +entendrons. Et que ça ne traîne pas, sinon je m'adresse au duc, qui +m'obtiendra ma grâce en échange de ce que je lui apprendrai.» + +Mme Blanche demeura un moment anéantie... il était impossible, +croyait-elle, de crouler plus bas. + +--Eh bien! demanda l'homme, d'une voix affreusement enrouée, quelle +réponse faut-il faire au camarade? + +--J'irai, dites-lui que j'irai!... + +Elle fit le voyage, en effet, elle visita le bagne, mais elle +n'aperçut pas Chupin. + +La semaine précédente, il y avait eu au bagne une sorte de révolte, la +troupe avait fait feu et Chupin avait été tué roide. + +Cependant, la duchesse, de retour à Paris, n'osait pas trop se +réjouir. + +Elle supposait que le misérable devait avoir livré à la créature qu'il +avait épousée, le secret de sa puissance. + +--Je ne tarderai pas à la voir, pensait-elle. + +La veuve Chupin se présenta en effet, peu après, mais humblement et en +suppliante. + +Elle avait souvent ouï dire, prétendait-elle, à son pauvre défunt, que +Mme la duchesse était sa protectrice, et se trouvant sans ressources +aucunes, elle venait solliciter un petit secours qui lui permit de +lever un débit de boissons. + +Justement son fils, Polyte, ah! un bien bon sujet! qui avait alors +dix-huit ans, venait de découvrir, du côté de Montrouge, une petite +maison bien commode et pas trop chère, et sûrement, avec trois ou +quatre cents francs... + +Mme Blanche remit 500 francs à l'affreuse mégère. + +--Son humilité n'est-elle qu'un masque, pensait-elle, ou son mari ne +lui a-t-il rien dit? + +Cinq jours plus tard, ce fut Polyte Chupin qui arriva. + +Il manquait, déclara-t-il, trois cents francs pour l'installation, +et il venait de la part de sa mère supplier la bonne dame de les +avancer... + +Résolue à savoir au juste à quoi s'en tenir, la duchesse refusa net, +et l'affreux garnement se retira sans souffler mot. + +Évidemment, ni la veuve ni son fils ne savaient... Chupin était mort +avec son secret... + +Cela se passait dans les premiers jours de janvier... + +Vers la fin de février, tante Médie fut enlevée par une fluxion de +poitrine prise en sortant d'un bal travesti où elle s'était obstinée à +aller, malgré sa nièce, avec un costume ridicule. + +Sa passion pour la toilette la tuait. + +La maladie ne dura que trois jours, mais l'agonie fut effroyable. + +Les approches de la mort éclairèrent de lueurs terribles la conscience +de la parente pauvre. Elle comprit qu'ayant profité et même abusé du +crime de sa nièce, elle était coupable autant que si elle l'eût aidée +à le commettre. Elle avait été très-pieuse, autrefois; la foi lui +revint avec son cortège de terreurs. + +--Je suis damnée!... criait-elle; je suis damnée!... + +Elle se débattait sur son lit, elle se tordait comme si elle eût vu +l'enfer s'entr'ouvrir pour l'engloutir. Elle hurlait comme si déjà +elle eût senti les morsures des flammes. + +Puis elle appelait la sainte vierge et tous les saints à son secours. +Elle priait Dieu de la laisser vivre encore un peu pour se repentir, +pour expier... Elle demandait un prêtre, jurant qu'elle ferait une +confession publique. + +Plus pâle que la mourante, mais implacable, Mme Blanche veillait, +aidée par celle de ses femmes en qui elle avait le plus confiance. + +--Si cela dure, pensait-elle, je suis perdue... Je serai forcée +d'appeler quelqu'un, et cette malheureuse dira tout. + +Cela ne dura pas. + +Le délire ne tarda pas à s'emparer de tante Médie, puis un +anéantissement survint, si profond, qu'on pouvait croire à toute +minute qu'elle allait passer. + +Cependant, vers le milieu de la nuit, elle parut se ranimer et +reprendre connaissance. + +Elle se tourna péniblement vers sa nièce, et d'une voix où vibraient +ses dernières forces: + +--Tu n'as pas eu pitié de moi, Blanche, dit-elle, tu veux me perdre +dans l'autre vie comme dans celle-ci... Dieu te punira. Tu mourras +désespérée, toi aussi, seule, comme un chien... Sois maudite! + +Et elle expira. Deux heures sonnaient. + +Il était loin, le temps où Mme Blanche eût donné quelque chose de sa +vie pour sentir tante Médie à six pieds sous terre. + +En ce moment, la mort de cette pauvre vieille l'affectait +profondément. + +Elle perdait une complice qui parfois l'avait consolée, et elle ne +gagnait rien en liberté, puisqu'une femme de chambre se trouvait +initiée au secret du crime de la Borderie. + +Toutes les personnes de l'intimité de la duchesse de Sairmeuse +remarquèrent, à cette époque, son abattement et s'en étonnèrent. + +--N'est-il pas singulier, disait-on, que la duchesse, une femme +supérieure, regrette si fort cette antique caricature! + +C'est que Mme Blanche avait été extraordinairement impressionnée par +les sinistres prophéties de cette parente pauvre, devenue à la longue +son âme damnée, et à qui elle avait refusé les consolations suprêmes +de la religion. + +Contrainte à un retour vers le passé, elle s'épouvantait, comme +jadis les paysans de Sairmeuse, de l'acharnement de la fatalité à +poursuivre, jusque dans leurs enfants, ceux qui avaient versé le sang. + +Quelle fin ils avaient eu, tous, depuis les fils de Chupin, le +traître, jusqu'à son père, le marquis de Courtomieu, le grand prévôt, +qui avant de mourir avait traîné dix ans sous les huées un corps dont +la pensée s'était envolée. + +--Mon tour viendra! pensait-elle. + +L'année précédente, s'étaient éteints, à un mois d'intervalle, pleurés +de tous, le baron et la baronne d'Escorval, et aussi le vieux caporal +Bavois. + +De telle sorte que de tant de gens de conditions diverses, mêlés aux +troubles de Montaignac, Mme Blanche n'en apercevait plus que quatre: + +Maurice d'Escorval, entré dans la magistrature, et qui était juge près +du tribunal de la Seine, l'abbé Midon qui était venu vivre à Paris +avec Maurice, enfin Martial et elle-même. + +Il en était un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la +duchesse, et dont elle osait à peine articuler le nom... + +Jean Lacheneur, le frère de Marie-Anne. + +Une voix intérieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui +criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu'il se souvenait +toujours, qu'il était tout près d'elle, protégé par son obscurité, +épiant l'heure de la vengeance... + +Plus obsédée par ses pressentiments que par Chupin autrefois, Mme +Blanche résolut de s'adresser à Chefteux, afin de savoir au moins à +quoi s'en tenir. + +L'ancien agent de Fouché était resté à sa dévotion. Toujours, tous les +trois mois, il présentait un «compte de frais» qui lui était payé sans +discussion, et même, pour l'acquit de sa conscience, il envoyait tous +les ans, un de ses hommes rôder dans les environs de Sairmeuse. + +Émoustillé par l'espoir d'une magnifique récompense, l'espion promit à +sa cliente et se promit à lui-même de découvrir cet ennemi. + +Il se mit en quête, et il était déjà parvenu à se procurer des preuves +de l'existence de Jean quand ses investigations furent brusquement +arrêtées... + +Un matin, au petit jour, des balayeurs ramassèrent dans un ruisseau un +cadavre littéralement haché de coups de couteau. C'était le cadavre de +Chefteux. + +«Digne fin d'un tel misérable,» disait le _Journal des Débats_, en +enregistrant l'événement. + +Lorsqu'elle lut cette nouvelle, Mme Blanche eut la terrifiante +sensation du coupable lisant son arrêt. + +--Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche!... + +La duchesse ne se trompait pas. + +Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu'il ne vendait pas pour son +compte les biens de sa soeur. + +L'héritage de Marie-Anne avait, dans sa pensée, une destination +sacrée. Il l'y employa tout entier sans en détourner rien pour ses +besoins personnels. + +Il n'avait plus un sou en poche, quand le directeur d'une troupe +ambulante l'engagea à raison de 45 francs par mois. + +De ce jour, il vécut comme vivent les pauvres comédiens nomades, à +l'aventure; mal payé, toujours pris entre un manque d'engagement et la +faillite d'un directeur. + +Sa haine était toujours aussi violente; seulement, pour se venger +comme il l'entendait, il avait besoin de temps, c'est-à-dire d'argent +devant soi. + +Or, comment économiser, lorsqu'il n'avait pas toujours de quoi manger +à sa faim! + +Il était loin, cependant, de renoncer à ses espérances. Ses rancunes +étaient de celles que le temps aigrit et exaspère, au lieu de les +adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse +patience, suivant de l'oeil, des profondeurs de sa misère, la +brillante fortune des Sairmeuse. + +Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un +engagement en Russie. + +L'engagement n'était rien; mais le pauvre comédien eut l'habileté de +s'associer à une entreprise théâtrale, et en moins de six ans, il +avait réalisé un bénéfice de cent mille francs. + +--Maintenant, se dit-il, je puis partir; je suis assez riche pour +commencer la guerre. + +Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait à Sairmeuse. + +Au moment de mettre à exécution quelqu'un de ces atroces projets +qu'il avait conçus, il venait demander à la tombe de Marie-Anne un +redoublement de haine et l'impitoyable sang-froid des justiciers. + +Il ne venait que pour cela, en vérité, quand le soir même de son +arrivée les caquets d'une paysanne lui apprirent que depuis son +départ, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans, deux personnes +s'obtenaient à faire chercher un enfant dans le pays. + +Quel était cet enfant, Jean le savait, c'était celui de Marie-Anne. +Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait également... + +Mais pourquoi deux personnes?... L'une était Maurice d'Escorval, mais +l'autre?... + +Au lieu de rester une semaine à Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa +un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d'un agent de +Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu'à l'ancien espion de +Fouché, puis jusqu'à la duchesse de Sairmeuse elle-même. + +Cette découverte le stupéfia. + +Comment Mme Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et +le sachant quel intérêt avait-elle à le retrouver? + +Voilà les deux questions qui tout d'abord se présentèrent à l'esprit +de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n'y trouva pas de réponse +satisfaisante. + +--Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il; je me réconcilierai +s'il le faut, en apparence, avec les fils du misérable qui a livré mon +père... + +Oui, mais les fils du vieux maraudeur étaient morts depuis plusieurs +années, et après des démarches sans nombre, Jean ne rencontra que la +veuve Chupin et son fils Polyte. + +Ils tenaient un cabaret bâti au milieu des terrains vagues, non +loin de la rue du Château-des-Rentiers, bouge mal famé, appelé la +_Poivrière_. + +Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les +interrogea, son nom même qu'il leur dit n'éveilla en eux aucun +souvenir. + +Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute espérait tirer +de lui quelques sous, se mit à déplorer sa misère présente, +laquelle était d'autant plus affreuse, qu'elle avait «eu de quoi,» +affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre défunt, lequel +avait de l'argent tant qu'elle en voulait, jusqu'à plus soif, d'une +dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse... + +Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils +reculèrent... + +Il voyait l'étroite relation entre les recherches de Mme Blanche et +ses générosités. La vérité éclairait le passé de ses fulgurantes +lueurs... + +--C'est elle, se dit-il, l'infâme, qui a empoisonné Marie-Anne... +C'est par ma soeur qu'elle a connu l'existence de l'enfant... Elle a +comblé Chupin parce qu'il connaissait le crime dont son père a été le +complice... + +Il se souvenait du serment de Martial, et son coeur était inondé +d'une épouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des +Sairmeuse et la dernière des Courtomieu, punis l'un par l'autre et +faisant de leurs mains sa besogne de vengeur... + +Ce n'était là cependant qu'une présomption, et il voulait une +certitude. + +Il sortit de sa poche une poignée d'or, et l'étalant sur la table du +cabaret: + +--Je suis très-riche, dit-il à la veuve et à Polyte... voulez-vous +m'obéir et vous taire? votre fortune est faite. + +Le cri rauque arraché par la convoitise à la mère et au fils valait +toutes les protestations d'obéissance. + +La veuve Chupin savait écrire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet: + +«Madame la duchesse, + +«Je vous attends demain à mon établissement, entre midi et quatre +heures. C'est pour l'affaire de la Borderie. Si à cinq heures, je ne +vous ai pas vue, je porterai à la poste une lettre pour M. le duc...». + +--Et si elle vient, répétait la veuve stupéfiée, que lui dire?... + +--Rien; vous lui demanderez de l'argent. + +Et, en lui-même, il se disait: + +--Si elle vient, c'est que j'ai deviné... + +Elle vint. + +Caché à l'étage supérieur de la _Poivrière_, Jean la vit par une fente +du plancher, remettre un billet de banque à la Chupin. + +--Maintenant, pensait-il, je la tiens!... Dans quels bourbiers dois-je +la traîner, avant de la livrer à la vengeance de son mari!... + + + + +LIV + + +Dix lignes de l'article consacré à Martial de Sairmeuse, par la +BIOGRAPHIE GÉNÉRALE DES HOMMES DU SIÈCLE, expliquent son existence +après son mariage. + +«Martial de Sairmeuse, y est-il dit, dépensa au service de son parti +la plus haute intelligence et d'admirables facultés... Mis en avant au +moment où les passions politiques étaient le plus violentes, il eut le +courage d'assumer seul la responsabilité des plus terribles mesures... + +Obligé de se retirer devant l'animadversion générale, il laissa +derrière lui des haines qui ne s'éteignirent qu'avec la vie.» + +Mais ce que l'article ne dit pas, c'est que si Martial fut +coupable--et cela dépend du point de vue--il le fut doublement, car il +n'avait pas l'excuse de ces convictions exaltées jusqu'au fanatisme +qui font les fous, les héros et les martyrs. + +Et il n'était pas même ambitieux. + +Tous ceux qui l'approchaient, lorsqu'il était aux affaires, témoins de +ses luttes passionnées et de sa dévorante activité, le croyaient ivre +du pouvoir... + +Il s'en souciait aussi peu que possible. Il jugeait les charges +lourdes et les compensations médiocres. Son orgueil était trop haut +pour être touché des satisfactions qui délectent les vaniteux, et la +flatterie l'écoeurait. + +Souvent dans ses salons, au milieu d'une fête, ses familiers voyant sa +physionomie s'assombrir, s'écartaient respectueusement. + +--Le voilà, pensaient-ils, préoccupé des plus graves intérêts... Qui +sait quelles importantes décisions sortiront de cette rêverie. + +Ils se trompaient. + +En ce moment, où sa fortune à son apogée faisait pâlir l'envie, alors +qu'il paraissait n'avoir rien à souhaiter en ce monde, Martial se +disait: + +--Quelle existence creuse!... Quel ennui! Vivre pour les autres... +quelle duperie! + +Il considérait alors la duchesse, sa femme, rayonnante de beauté, plus +entourée qu'une reine, et il soupirait. + +Il songeait à l'autre, la morte, Marie-Anne, la seule femme qui l'eût +remué, dont un regard faisait monter à son cerveau tout le sang de son +coeur... + +Car jamais elle n'était sortie de sa pensée. Après tant d'années, il +la voyait encore, immobile, roide, morte, dans la grande chambre de la +Borderie... Il frissonnait parfois, croyant sentir sous ses lèvres sa +chair glacée. + +Et le temps, loin d'effacer cette image qui avait empli sa jeunesse, +la faisait plus radieuse et la parait de qualités presque surhumaines. + +Si la destinée l'eût voulu, pourtant, Marie-Anne eût été sa femme. Il +s'était répété cela mille fois, et il cherchait à se représenter sa +vie avec elle. + +Ils seraient restés à Sairmeuse... Ils auraient de beaux enfants +jouant autour d'eux! Il ne serait pas condamné à cette représentation +continuelle, si bruyante et si creuse... + +Les heureux ne sont pas ceux qui ont des tréteaux en vue, jouent pour +la foule la parade du bonheur... Les véritables heureux se cachent, et +ils ont raison; le bonheur, c'est presque un crime. + +Ainsi pensait Martial, et lui, le grave homme d'État, il se disait +avec rage: + +--Aimer et être aimé!... tout est là! Le reste... niaiserie. + +Positivement il avait essayé de se donner de l'amour pour Mme Blanche. +Il avait cherché à retrouver près d'elle les chaudes sensations qu'il +avait éprouvées en la voyant à Courtomieu. Il n'avait pas réussi. On +a beau tisonner des cendres froides, on n'en fait point jaillir +d'étincelles. Entre elle et lui se dressait un mur de glace que rien +ne pouvait fondre, et qui allait gagnant toujours en hauteur et en +épaisseur. + +--C'est incompréhensible, se disait-il, pourquoi?... Il y a des +jours où je jurerais qu'elle m'aime... Son caractère, si irritable +autrefois, est entièrement changé; elle est devenue la douceur même... +Quand j'ai pour elle une attention, ses yeux brillent de plaisir... + +Mais c'était plus fort que lui... + +Ses regrets stériles, les douleurs qui le rongeaient, contribuèrent +sans doute à l'âpreté de la politique de Martial. + +Il sut du moins tomber noblement. + +Il passa, sans changer de visage, de la toute-puissance à une +situation si compromise qu'il put croire un instant sa vie en danger. + +Au fond, que lui importait. + +Voyant vides ses antichambres encombrées jadis de solliciteurs et +d'adulateurs, il se mit à rire, et son rire était franc. + +--Le vaisseau coule, dit-il, les rats sont partis. + +On ne le vit point pâlir quand l'émeute vint hurler sous ses fenêtres +et briser ses vitres. Et comme Otto, son fidèle valet de chambre, le +conjurait de revêtir un déguisement et de s'enfuir par la porte du +jardin: + +--Ah! parbleu, non! répondit-il. Je ne suis qu'odieux, je ne veux pas +devenir ridicule!... + +Même on ne put jamais l'empêcher de s'approcher d'une fenêtre et de +regarder dans la rue. + +Une singulière idée lui était venue. + +--Si Jean Lacheneur est encore de ce monde, s'était-il dit, quelle +ne doit pas être sa joie!... Et s'il vit, à coup sûr il est là, au +premier rang, animant la foule. + +Et il avait voulu voir. + +Mais Jean Lacheneur était encore en Russie, à cette époque. L'émotion +populaire se calma, l'hôtel de Sairmeuse ne fut même pas sérieusement +menacé. + +Cependant, Martial avait compris qu'il devait disparaître pour un +temps, se faire oublier, voyager... + +Il ne proposa pas à la duchesse de le suivre. + +--C'est moi qui ai fait les fautes, ma chère amie, lui dit-il, vous +les faire payer en vous condamnant à l'exil serait injuste. Restez... +je vois un avantage à ce que vous restiez. + +Elle ne lui offrit pas de partager sa mauvaise fortune. C'eût été un +bonheur, pour elle, mais était-ce possible! Ne fallait-il pas qu'elle +demeurât pour tenir tête aux misérables qui la harcelaient. Déjà, +quand par deux fois elle avait été obligée de s'éloigner, tout avait +failli se découvrir, et cependant elle avait tante Médie, alors, qui +la remplaçait... + +Martial partit donc, accompagné du seul Otto, un de ces serviteurs +dévoués comme les bons maîtres en rencontrent encore. Par son +intelligence, Otto était supérieur à sa position; il possédait une +fortune indépendante, il avait cent raisons, dont une bien jolie, +pour tenir au séjour de Paris, mais son maître était malheureux, il +n'hésita pas... + +Et, pendant quatre ans, le duc de Sairmeuse promena à travers l'Europe +son ennui et son désoeuvrement, écrasé sous l'accablement d'une vie +que nul intérêt n'animait plus, que ne soutenait aucune espérance. + +Il habita Londres d'abord, Vienne et Venise ensuite. Puis, un beau +jour, un invincible désir de revoir Paris le prit, et il revint. + +Ce n'était pas très-prudent, peut-être. Ses ennemis les plus acharnés, +des ennemis personnels, mortellement blessés par lui autrefois, +offensés et persécutés, étaient au pouvoir. Il ne calcula rien. Et +d'ailleurs, que pouvait-on contre lui, lui qui ne voulait plus rien +être!... Quelle prise offrait-il à des représailles?... + +L'exil qui avait lourdement pesé sur lui, le chagrin, les déceptions, +l'isolement où il s'était tenu, avaient disposé son âme à la +tendresse, et il revenait avec l'intention formellement arrêtée de +surmonter ses anciennes répugnances et de se rapprocher franchement de +la duchesse. + +--La vieillesse arrive, pensait-il. Si je n'ai pas une femme aimée à +mon foyer, j'y veux du moins une amie... + +Et dans le fait, ses façons, à son retour, étonnèrent Mme Blanche. +Elle crut presque retrouver le Martial du petit salon bleu de +Courtomieu. Mais elle ne s'appartenait plus, et ce qui eût dû être +pour elle le rêve réalisé ne fut qu'une souffrance ajoutée à toutes +les autres. + +Cependant, Martial poursuivait l'exécution du plan qu'il avait conçu, +quand un jour la poste lui apporta ce laconique billet: + +«Moi, monsieur le duc, à votre place, je surveillerais ma femme.» + +Ce n'était qu'une lettre anonyme, cependant Martial sentit le rouge de +la colère lui monter au front. + +--Aurait-elle un amant, se dit-il. + +Puis réfléchissant à sa conduite, à lui, depuis son mariage: + +--Et quand cela serait, ajouta-t-il, qu'aurais-je à dire?... Ne lui +ai-je pas tacitement rendu sa liberté!... + +Il était extraordinairement troublé, et cependant jamais il ne fût +descendu au vil métier d'espion, sans une de ces futiles circonstances +qui décident de la destinée d'un homme. + +Il rentrait d'une promenade à cheval, un matin, sur les onze heures, +et il n'était pas à trente pas de son hôtel, quand il en vit sortir +rapidement une femme, plus que simplement vêtue, tout en noir, qui +avait exactement la tournure de la duchesse. + +--C'est bien elle, se dit-il, avec ce costume subalterne... +Pourquoi?... + +S'il eût été à pied, il fût rentré, certainement. Il était à cheval, +il poussa la bête sur les traces de Mme Blanche, qui remontait la rue +de Grenelle. + +Elle marchait très-vite, sans tourner la tête, tout occupée à +maintenir sur son visage une voilette très-épaisse. + +Arrivée à la rue Taranne, elle se jeta plutôt qu'elle ne monta dans un +des fiacres de la station. + +Le cocher vint lui parler par la portière, puis remontant lestement +sur son siège, il enveloppa ses maigres rosses d'un de ces maîtres +coups de fouet qui trahissent un pourboire princier... + +Le fiacre avait déjà tourné la rue du Dragon, que Martial, honteux et +irrésolu, retenait encore son cheval à l'endroit où il l'avait arrêté, +à l'angle de la rue des Saints-Pères, devant le bureau de tabac. + +N'osant prendre un parti, il essaya de se mentir à lui-même. + +--Bast! pensa-t-il en rendant la main à son cheval, qu'est-ce que je +risque à avancer?... Le fiacre est sans doute bien loin, et je ne le +rejoindrai pas. + +Il le rejoignit cependant, au carrefour de la Croix-Rouge, où il y +avait comme toujours un encombrement... + +C'était bien le même, Martial le reconnaissait à sa caisse verte et à +ses roues blanches. + +L'encombrement cessant, le fiacre repartit. + +Debout sur son siège, le cocher rouait ses chevaux de coups, et c'est +au galop qu'il longea l'étroite rue du Vieux-Colombier, qu'il côtoya +la place Saint-Sulpice et qu'il gagna les boulevards extérieurs, par +la rue Bonaparte et la rue de l'Ouest. + +Toujours trottant, à cent pas en arrière, Martial réfléchissait. + +--Comme elle est pressée! pensait-il. Ce n'est cependant guère le +quartier des rendez-vous. + +Le fiacre venait de dépasser la place d'Italie. Il enfila la rue du +Château-des-Rentiers, et bientôt s'arrêta devant un espace libre... + +La portière s'ouvrit aussitôt, la duchesse de Sairmeuse sauta +lestement à terre, et sans regarder de droite ni de gauche, elle +s'engagea dans les terrains vagues... + +Non loin de là, sur un bloc de pierre, était assis un homme de +mauvaise mine, à longue barbe, en blouse, la casquette sur l'oreille, +la pipe aux dents. + +--Voulez-vous garder mon cheval un instant? lui demanda Martial. + +--Tout de même! fit l'homme. + +Martial lui jeta la bride et s'élança sur les pas de sa femme. + +Moins préoccupé, il eût été mis en défiance par le sourire méchant qui +plissa les lèvres de l'homme, et, examinant bien ses traits, il l'eût +peut-être reconnu. + +C'était Jean Lacheneur. + +Depuis qu'il avait adressé au duc de Sairmeuse une dénonciation +anonyme, il faisait multiplier à la duchesse ses visites à la veuve +Chupin, et, à chaque fois, il guettait son arrivée. + +--Comme cela, pensait-il, dès que son mari se décidera à la suivre, je +le saurai... + +C'est que pour le succès de ses projets, il était indispensable que +Mme Blanche fût épiée par son mari. + +Car Jean Lacheneur était décidé désormais. Entre mille vengeances, +il en avait choisi une effroyable, active et ignoble, qu'un cerveau +malade et enfiévré par la haine pouvait seul concevoir. + +Il voulait voir l'altière duchesse de Sairmeuse livrée aux plus +dégoûtants outrages, Martial aux prises avec les plus vils scélérats, +une mêlée sanglante et immonde dans un bouge... Il se délectait +à l'idée de la police, prévenue par lui, arrivant et ramassant +indistinctement tout le monde. Il rêvait un procès hideux où +reparaîtrait le crime de la Borderie, des condamnations infamantes, le +bagne pour Martial, la maison centrale pour la duchesse, et il voyait +ces grands noms de Sairmeuse et de Courtomieu flétris d'une éternelle +ignominie. + +Dans cette conception du délire se retrouvait la férocité de +l'assassin du vieux duc de Sairmeuse, mêlée de monstrueux raffinements +empruntés par le cabotin nomade aux mélodrames où il jouait les rôles +de traître. + +Et il pensait bien n'avoir rien oublié. Il avait sous la main deux +abjects scélérats, capables de toutes les violences, et un triste +garçon du nom de Gustave, que la misère et la lâcheté mettaient à +sa discrétion, et à qui il comptait faire jouer le rôle du fils de +Marie-Anne. + +Certes ces trois complices ne soupçonnaient rien de sa pensée. Quant +à la veuve Chupin et à son fils, s'ils flairaient quelque infamie +énorme, il ne savaient de la vérité que le nom de la duchesse. + +Jean tenait d'ailleurs Polyte et sa mère par l'appât du gain et la +promesse d'une fortune s'ils servaient docilement ses desseins. + +Enfin, pour le premier jour où Martial suivrait sa femme, Jean avait +prévu le cas où il entrerait derrière elle à la _Poivrière_, et tout +avait été disposé pour qu'il crût qu'elle y était amenée par la +charité. + +Mais il n'entrera pas, pensait Lacheneur, dont le coeur était inondé +d'une joie sinistre, pendant qu'il tenait le cheval, M. le duc est +trop fin pour cela. + +Et dans le fait, Martial n'entra pas. Si les bras lui tombèrent quand +il vit sa femme entrer comme chez elle dans ce cabaret infâme, il se +dit qu'en l'y suivant il n'apprendrait rien. + +Il se contenta donc de faire le tour de la maison, et remontant à +cheval, il partit au grand galop. Ses soupçons étaient absolument +déroutés, il ne savait que penser, qu'imaginer, que croire... + +Mais il était bien résolu à pénétrer ce mystère, et dès en rentrant à +l'hôtel, il envoya Otto aux informations. Il pouvait tout confier, à +ce serviteur si dévoué, il n'avait pas de secrets pour lui. + +Sur les quatre heures, le fidèle valet de chambre reparut, la figure +bouleversée. + +--Quoi?... fit Martial, devinant un malheur. + +--Ah! monseigneur, la maîtresse de ce bouge est la veuve d'un fils de +ce misérable Chupin... + +Martial était devenu plus blanc que sa chemise... + +Il connaissait trop la vie pour ne pas comprendre que la duchesse en +était réduite à subir la volonté de scélérats maîtres de ses secrets. +Mais quels secrets? Ils ne pouvaient être que terribles. + +Les années, qui avaient argenté de fils blancs la chevelure de +Martial, n'avaient pas éteint les ardeurs de son sang. Il était +toujours l'homme du premier mouvement. + +Enfin, d'un bond il fut à l'appartement de sa femme. + +--Mme la duchesse vient de descendre, lui dit la femme de chambre, +pour recevoir Mme la comtesse de Mussidan et Mme la marquise +d'Arlange. + +--C'est bien; je l'attendrai ici!... sortez! + +Et Martial entra dans la chambre de Mme Blanche. + +Tout y était en désordre, car la duchesse, de retour de la +_Poivrière_, achevait de s'habiller, quand on lui avait annoncé une +visite. + +Les armoires étaient ouvertes, toutes les chaises encombrées, les +mille objets dont Mme Blanche se servait journellement, sa montre, sa +bourse, des trousseaux de petites clefs, des bijoux, traînaient sur +les commodes et sur la cheminée. + +Martial ne s'assit pas, le sang-froid lui revenait. + +--Pas de folie, pensait-il, si j'interroge, je suis joué!... Il faut +se taire et surveiller. + +Il allait se retirer, quand, parcourant la chambre de l'oeil, il +aperçut, dans l'armoire à glace, un grand coffret à incrustations +d'argent, que sa femme possédait déjà étant jeune fille, et qui +l'avait toujours suivie partout. + +--Là, se dit-il, est sans doute le mot de l'énigme. + +Martial était à un de ces moments où l'homme obéit sans réflexions aux +inspirations de la passion. Il voyait sur la cheminée un trousseau de +clefs, il sauta dessus et se mit à essayer les clefs au coffret... La +quatrième ouvrit. Il était plein de papiers... + +Avec une rapidité fiévreuse, Martial avait déjà parcouru trente +lettres insignifiantes, quand il tomba sur une facture ainsi conçue: + +«RECHERCHES POUR L'ENFANT DE MME DE S---- _Frais du 3e trimestre de +l'an 18--_» + +Martial eut comme un éblouissement. + +Un enfant!... Sa femme avait un enfant! + +Il poursuivit néanmoins et il lut: «Entretien de deux agents à +Sairmeuse... Voyage pour moi... Gratifications à divers..., etc., +etc.» Le total s'élevait à 6,000 francs, le tout était signé: +Chefteux. + +Alors, avec une sorte de rage froide, Martial se mit à bouleverser +le coffret, et successivement il trouva: un billet d'une écriture +ignoble, où il était dit: «Deux mille francs ce soir, sinon j'apprends +au duc l'histoire de la Borderie.» Puis trois autres factures de +Chefteux; puis une lettre de tante Médie, où elle parlait de prison +et de remords. Enfin, tout au fond, était le certificat de mariage de +Marie-Anne Lacheneur et de Maurice d'Escorval, délivré par le curé de +Vigano, signé par le vieux médecin et par le caporal Bavois. + +La vérité éclatait plus claire que le jour. + +Plus assommé que s'il eût reçu un coup de barre de fer sur la tête, +éperdu, glacé d'horreur; Martial eut cependant assez d'énergie pour +ranger tant bien que mal les lettres, et remettre le coffret en place. + +Puis il regagna son appartement en chancelant, se tenant aux murs. + +--C'est elle, murmura-t-il, qui a empoisonné Marie-Anne! + +Il était confondu, abasourdi, de la profondeur, de la scélératesse +de cette femme qui était la sienne, de sa criminelle audace, de son +sang-froid, des perfections inouïes de sa dissimulation. + +Cependant, si Martial discernait bien les choses en gros, beaucoup de +détails échappaient à sa pénétration. + +Il se jura que soit par la duchesse, en usant d'adresse, soit par la +Chupin, il saurait tout par le menu. + +Il ordonna donc à Otto de lui procurer un costume tel qu'en portaient +les habitants de la _Poivrière_, non de fantaisie, mais réel, ayant +servi. On ne savait pas ce qui pouvait arriver. + +De ce moment,--c'était dans les premiers jours de février,--Mme +Blanche ne fit plus un pas sans être épiée. Plus une lettre ne lui +parvint qui n'eût été lue auparavant par son mari... + +Et certes, elle était à mille lieues de soupçonner cet incessant +espionnage. + +Martial gardait la chambre; il s'était dit malade. Se trouver en +face de sa femme eût se taire et été au-dessus de ses forces. Il se +souvenait trop du serment juré sur le cadavre de Marie-Anne... + +Cependant, ni Otto, ni son maître, ne surprenaient rien... + +C'est qu'il n'y avait rien. Polyte Chupin venait d'être arrêté +sous l'inculpation de vol et cet accident retardait les projets de +Lacheneur. + +Enfin, il jugea que tout serait prêt le 20 février, un dimanche, le +dimanche gras. + +La veille, la veuve Chupin fut habilement endoctrinée, et écrivit à la +duchesse d'avoir à se trouver à la _Poivrière_, le dimanche soir, à +onze heures. + +Ce même soir, Jean devait rencontrer ses complices dans un bal mal +famé de la banlieue, le bal de _l'Arc-en-Ciel_, et leur distribuer +leurs rôles, et leur donner leurs dernières instructions. + +Ces complices devaient ouvrir la scène; lui n'apparaîtrait que pour le +dénoûment. + +--Tout est bien combiné, pensait-il, «la mécanique marchera.» + +«La mécanique,» ainsi qu'il le disait, faillit cependant ne pas +marcher. + +Mme Blanche, en recevant l'assignation de la Chupin, eut une velléité +de révolte. L'heure insolite, l'endroit désigné l'épouvantaient... + +Elle se résigna cependant, et le soir venu, elle s'échappait +furtivement de l'hôtel, emmenant Camille, cette femme de chambre qui +avait assisté à l'agonie de tante Médie. + +La duchesse et sa camériste s'étaient vêtues comme les malheureuses de +la plus abjecte condition, et, certes, elles se croyaient bien sûres +de n'être ni épiées, ni reconnues, ni vues... + +Et cependant un homme les guettait, qui s'élança sur leurs traces: +Martial... + +Informé avant sa femme, de ce rendez-vous, il avait lui aussi endossé +un déguisement, ce costume d'ouvrier des ports, que lui avait procuré +Otto. Et comme il était dans son caractère de pousser jusqu'à la +dernière perfection tout ce qu'il entreprenait, il avait véritablement +réussi à se rendre méconnaissable. Il avait sali et emmêlé ses cheveux +et sa barbe, et souillé ses mains de terre. Il était, enfin, l'homme +des haillons qu'il portait. + +Otto l'avait conjuré de lui permettre de le suivre, il avait refusé, +disant que le revolver qu'il emportait suffisait à sa sûreté. Mais il +connaissait assez Otto pour savoir qu'il désobéirait... + +Dix heures sonnaient quand Mme Blanche et Camille se mirent en route, +et il ne leur fallut pas cinq minutes pour gagner la rue Taranne. + +Il y avait un fiacre à la station, un seul... + +Elles y montèrent et il partit. + +Cette circonstance arracha à Martial un juron digne de son costume. +Puis il songea que sachant où se rendait sa femme, il trouverait +toujours, pour la rejoindre, une autre voiture. + +Il en trouva une, en effet, dont le cocher, grâce à dix francs de +pourboire exigés d'avance, le mena grand train jusqu'à la rue du +Château-des-Rentiers. + +Il venait de mettre pied à terre, quand il entendit le roulement sourd +d'une autre voiture, qui brusquement s'arrêta à quelque distance. + +--Décidément, se dit-il, Otto me suit. + +Et il s'engagea dans les terrains vagues. + +Tout était ténèbres et silence, et le brouillard puant qui annonçait +le dégel s'épaississait. Martial trébuchait et glissait à chaque pas, +sur le sol inégal et couvert de neige. + +Il ne tarda pas, cependant, à apercevoir une masse noire au milieu du +brouillard. C'était la _Poivrière_. La lumière de l'intérieur filtrait +par les ouvertures en forme de coeur, des volets, et de loin on eût +dit de gros yeux rouges, dans la nuit... + +Était-il vraiment possible que la duchesse de Sairmeuse fût là!... + +Doucement, Martial s'approcha des volets, et, s'accrochant aux gonds +et à une des ouvertures, il s'enleva à la force des poignets et +regarda. + +Oui, sa femme était bien dans le bouge infâme. + +Elle était assise à une table, ainsi que Camille, devant un saladier +de vin, en compagnie de deux hideux gredins et d'un tout jeune soldat. + +Au milieu de la pièce, une vieille femme, la Chupin, un petit verre à +la main, pérorait et ponctuait ses phrases de gorgées d'eau-de-vie. + +L'impression de Martial fut telle, qu'il se laissa retomber à terre. + +Un rayon de pitié pénétra en son âme, car il eut comme une vague +notion de l'effroyable supplice qui avait été le châtiment de +l'empoisonneuse. + +Mais il voulait voir encore, il se haussa de nouveau. + +La vieille avait disparu. Le militaire s'était levé, il parlait en +gesticulant, et Mme Blanche et Camille l'écoutaient attentivement. + +Les deux gredins, face à face, les coudes sur la table, se +regardaient, et Martial crut remarquer qu'ils échangeaient des signes +d'intelligence. + +Il avait bien vu. Les scélérats étaient en train de comploter un «bon +coup.» + +Mme Blanche, qui avait tenu à l'exactitude du travestissement, jusqu'à +chausser de gros souliers plats qui la meurtrissaient, Mme Blanche +avait oublié de retirer ses riches boucles d'oreilles. + +Elle les avait oubliées... mais les complices de Lacheneur les avaient +bien aperçues, et ils les regardaient avec des yeux qui brillaient +plus que les diamants. + +En attendant que Lacheneur parût, comme il était convenu, ces +misérables jouaient le rôle qui leur avait été imposé. Pour cela, +et pour leur concours ensuite, une certaine somme leur avait été +promise... + +Or, ils songeaient que cette somme ne s'élèverait peut-être pas +au quart de la valeur de ces belles pierres, et de l'oeil, ils se +disaient: + +--Si nous les décrochions, hein!... et si nous allions sans attendre +l'autre!... + +Bientôt ce fut entendu. + +L'un d'eux se dressa brusquement, et, saisissant la duchesse par la +nuque, il la renversa sur la table. + +Les boucles d'oreilles étaient arrachées du coup sans Camille, qui se +jeta bravement entre sa maîtresse et le malfaiteur. + +Martial n'en put voir davantage. + +Il bondit jusqu'à la porte du cabaret, l'ouvrit et entra, repoussant +les verrous sur lui. + +--Martial!... + +--Monsieur le duc!... + +Ces deux cris échappés en même temps à Mme Blanche et à Camille, +changèrent en une rage furieuse la stupeur des deux bandits, et ils se +précipitèrent sur Martial, résolus à le tuer... + +D'un bond de côté, Martial les évita. Il avait à la main son revolver, +il fit feu deux fois, les deux misérables tombèrent. + +Il n'était pas sauvé pour cela, car le jeune soldat se jeta sur lui, +s'efforçant de le désarmer. + +Tout en se débattant furieusement, Martial ne cessait de crier d'une +voix haletante: + +--Fuyez!... Blanche, fuyez!... Otto n'est pas loin!... Le nom... +Sauvez l'honneur du nom!... + +Les deux femmes s'enfuirent par une seconde issue, donnant sur un +jardinet, et presque aussitôt des coups violents ébranlèrent la porte. + +On venait!... Cela doubla l'énergie de Martial, et dans un suprême +effort il repoussa si violemment son adversaire, que la tête du +malheureux portant sur l'angle d'une table, il resta comme mort sur le +coup. + +Mais la veuve Chupin, descendue au bruit, hurlait. À la porte, on +criait: + +--Ouvrez, au nom de la loi!... + +Martial pouvait fuir. Mais fuir, c'était peut-être livrer la duchesse, +car on le poursuivrait certainement. Il vit le péril d'un coup d'oeil, +et son parti fut pris. + +Il secoua vivement la Chupin, et d'une voix brève: + +--Cent mille francs pour toi, dit-il, si tu sais te taire. + +Puis, attirant une table à lui, il s'en fit comme un rempart. + +La porte volait en éclats... Une ronde de police, commandée par +l'inspecteur Gévrol, se rua dans le bouge. + +--Rends-toi! cria l'inspecteur à Martial. + +Il ne bougea pas, il dirigeait vers les agents les canons de son +revolver. + +--Si je puis les tenir en respect et parlementer seulement deux +minutes, pensait-il, tout peut encore être sauvé... + +Il les gagna ces deux minutes... Aussitôt il jeta son arme à terre, +et il prenait son élan quand un agent qui avait tourné la maison le +saisit à bras-le-corps et le renversa... + +De ce côté, il n'attendait que des secours, aussi s'écria-t-il: + +--Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent! + +En un clin d'oeil il fut garrotté, et deux heures plus tard on +l'enfermait dans le violon du poste de la place d'Italie. + +Sa situation se résumait ainsi: + +Il avait joué le personnage de son costume de façon à tromper Gévrol +lui-même. Les scélérats de la _Poivrière_ étaient morts et il pouvait +compter sur la Chupin. + +Mais il savait que le piège avait été tendu par Jean Lacheneur. + +Mais il avait lu un volume de soupçons dans les yeux du jeune policier +qui l'avait arrêté, et que les autres appelaient Lecoq. + + + + +LV + + +Le duc de Sairmeuse était de ces hommes qui restent supérieurs à +toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son expérience était +grande, son coup d'oeil sûr, son intelligence prompte et féconde en +ressources. Il avait, en sa vie, traversé des hasards étranges, et +toujours son sang-froid avait dominé les événements. + +Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, après les +scènes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans idées +comme sans espérances... + +C'est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d'apparences, et +quand elle se trouve en face d'un mystère, elle n'a ni repos ni trêve +qu'elle ne l'ait éclairci. + +Martial ne le comprenait que trop, une fois son identité constatée, +on chercherait les raisons de sa présence à la _Poivrière_, on ne +tarderait pas à les découvrir, on arriverait jusqu'à la duchesse, et +alors le crime de la Borderie émergerait des ténèbres du passé. + +C'était la cour d'assises, la maison centrale, un scandale effroyable, +le déshonneur, une honte éternelle... + +Et sa puissance d'autrefois, loin de le protéger, l'écrasait. Qui donc +l'avait remplacé aux affaires? Ses adversaires politiques, et parmi +eux deux ennemis personnels à qui il avait infligé de ces atroces +blessures d'amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion +de vengeance pour eux!... + +À cette idée d'une flétrissure ineffaçable, imprimée à ce grand nom de +Sairmeuse, qui avait été sa force et sa gloire, sa tête s'égarait. + +--Mon Dieu!... murmurait-il, inspirez-moi... Comment sauver l'honneur +du nom! + +Il ne vit qu'une chance de salut: mourir, se suicider dans ce cabanon. +On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues; +mort, on ne s'inquiéterait que médiocrement de son identité. + +--Allons!... il le faut! se dit-il. + +Déjà il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit +un grand mouvement, à côté, dans le poste, des trépignements et des +éclats de rire. + +La porte du violon s'ouvrit, et les sergents de ville y poussèrent un +homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement à terre, +et presque aussitôt se mit à rouler. Ce n'était qu'un ivrogne... + +Cependant un rayon d'espoir illuminait le coeur de Martial. En cet +ivrogne, il avait reconnu Otto, déguisé, presque méconnaissable. + +La ruse était hardie, il fallait se hâter d'en profiter et de défier +de la surveillance. Martial s'étendit sur le banc, comme pour dormir, +de telle façon que sa tête n'était pas à un mètre de celle de Otto. + +--La duchesse est hors de danger... murmura le fidèle domestique. + +--Aujourd'hui, peut-être. Mais demain, par moi, on arrivera jusqu'à +elle. + +--Monseigneur s'est donc nommé? + +--Non... tous les agents, excepté un, me prennent pour un rôdeur de +barrières. + +--Eh bien!... il faut continuer à jouer ce personnage. + +--À quoi bon!... Lacheneur ira me dénoncer... + +Martial, pour le moment au moins, était délivré de Jean. Quelques +heures plus tôt, en se rendant de _l'Arc-en-ciel_ à la _Poivrière_, +Jean avait roulé au fond d'une carrière abandonnée et s'y était +fracassé le crâne. Des carriers qui allaient à leur travail l'avaient +aperçu et relevé, et à cette heure même, ils le portaient à l'hôpital. + +Bien que ne pouvant prévoir cela, Otto ne parut pas ébranlé. + +--On se débarrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc +soutienne seulement son rôle... Une évasion n'est qu'une plaisanterie +quand on a des millions... + +--On me demandera qui je suis, d'où je viens, comment j'ai vécu... + +--Monseigneur parle l'allemand et l'anglais, il peut dire qu'il +arrive de l'étranger, qu'il est un enfant trouvé, qu'il a exercé une +profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple. + +--En effet, comme cela... + +Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son maître, et +d'une voix brève: + +--Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d'une parfaite +entente dépend le succès. J'ai à Paris une amie--et personne ne sait +nos relations--qui est fine comme l'ambre. Elle se nomme Milner et +tient l'hôtel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira +qu'il est arrivé hier, dimanche, de Leipzig, qu'il est descendu à cet +hôtel, qu'il y a laissé sa malle, qu'il y est inscrit sous le nom de +Mai, artiste forain, sans prénoms... + +--C'est cela, approuvait Martial... + +Et ainsi, avec une promptitude et une précision extraordinaires, +ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient +dérouter l'instruction... + +Tout étant bien réglé, Otto sembla s'éveiller du sommeil profond de +l'ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit à la liberté. + +Seulement, avant de quitter le poste, il avait réussi à lancer un +billet à la veuve Chupin enfermée dans le violon des femmes. + +Lors donc que Lecoq, tout haletant d'espérance et d'ambition, arriva +au poste de la place d'Italie, après son enquête si habile à la +_Poivrière_, il était battu d'avance par des hommes qui lui étaient +inférieurs comme pénétration, mais dont la finesse égalait la sienne. + +Le plan de Martial était arrêté, et il devait le poursuivre avec une +incroyable perfection de détails. + +Mis au secret au Dépôt, le duc de Sairmeuse se préparait à la visite +du juge d'instruction, quand entra Maurice d'Escorval... Ils se +reconnurent. + +Ils étaient aussi émus l'un que l'autre, et il n'y eut point +d'interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussitôt après le départ +de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas à +la générosité de son ancien ennemi... + +Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller, +Martial crut entendre une voix qui lui criait: «Tu seras sauvé.» + +Alors commença, entre le juge et Lecoq d'un côté, et le prévenu de +l'autre, cette lutte où il n'y eut point de vainqueur. + +Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le péril, et cependant +il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fidèle à son +caractère, qui le portait à rendre quand même justice à ses ennemis, +il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'étonnante pénétration et la +ténacité de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la +vérité. + +Il est vrai de dire que si l'attitude de Martial fut merveilleuse, on +le servit au dehors avec une admirable précision. + +Toujours Lecoq fut devancé par Otto, ce mystérieux complice qu'il +devinait et ne pouvait saisir. À la Morgue comme à l'hôtel de +Mariembourg, près de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi +bien que près de Polyte lui-même, partout Lecoq arriva deux heures +trop tard. + +Lecoq surprit la correspondance de son énigmatique prévenu; il en +devina la clef si ingénieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un +homme qui avait deviné en lui un rival ou plutôt un maître futur le +trahit. + +Si les démarches du jeune policier près du bijoutier et de la marquise +d'Arlange n'eurent pas le résultat qu'il espérait, c'est que Mme +Blanche n'avait pas acheté les boucles d'oreille qu'elle portait à +la _Poivrière_; elle les avait échangées avec une de ses amies, la +baronne de Watchau. + +Enfin, si personne à Paris ne s'aperçut de la disparition de Martial, +c'est que, grâce à l'entente de la duchesse, de Otto et de Camille, +personne à l'hôtel de Sairmeuse, ne soupçonna son absence. Pour tous +les domestiques, le maître était dans son appartement, souffrant, on +lui faisait faire des tisanes, on montait son déjeuner et son dîner +chaque jour. + +Le temps passait cependant, et Martial s'attendait bien à être renvoyé +devant la cour d'assises et condamné sous le nom de Mai, lorsque +l'occasion lui fut bénévolement offerte de s'évader. + +Trop fin pour ne pas éventer le piège, il eut dans la voiture +cellulaire quelques minutes d'horrible indécision... + +Il se hasarda, cependant, s'en remettant à sa bonne étoile... + +Et bien il fit, puisque dans la nuit même, il franchissait le mur du +jardin de son hôtel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq, +un misérable qu'il avait ramassé dans un bouge, Joseph Couturier... + +Prévenu par Mme Milner, grâce à la fausse manoeuvre de Lecoq, Otto +attendait son maître. + +En un clin d'oeil, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se +plongea dans un bain qu'on tenait tout près, et ses haillons furent +brûlés... + +Et c'est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants après, osa +crier: + +--Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur métier. + +Mais ce n'est qu'après le départ de ces agents qu'il respira. + +--Enfin!... s'écria-t-il, l'honneur est sauf!... Nous avons joué +Lecoq. + +Il venait de sortir du bain et avait passé une robe de chambre, quand +on lui apporta une lettre de la duchesse. + +Brusquement il rompit le cachet et lut: + +«Vous êtes sauvé, vous savez tout, je meurs. Adieu, je vous aimais...» + +En deux bonds, il fut à l'appartement de sa femme. + +La porte de la chambre était fermée, il l'enfonça; trop tard!... + +Mme Blanche était morte, comme Marie-Anne, empoisonnée... Mais elle +avait su se procurer un poison foudroyant, et étendue toute habillée +sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait +dormir... + +Une larme brilla dans les yeux de Martial. + +--Pauvre malheureuse!... murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme +je te pardonne, toi dont le crime a été si effroyablement expié ici +bas! + + + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + + + +ÉPILOGUE + +LE PREMIER SUCCÈS + + +Libre, dans son hôtel, au milieu de ses gens, rentré en possession de +sa personnalité, le duc de Sairmeuse s'était écrié avec l'accent du +triomphe: + +--Nous avons joué Lecoq! + +En cela, il avait raison. + +Mais il se croyait à tout jamais hors des atteintes de ce limier au +flair subtil, et, en cela, il avait tort. + +Le jeune policier n'était pas d'un tempérament à digérer, les bras +croisés, l'humiliation d'une défaite. + +Déjà, lorsqu'il était entré chez le père Tabaret, il commençait à +revenir du premier saisissement. Quand il quitta cet investigateur de +tant d'expérience, il avait tout son courage, le plein exercice de ses +facultés, et il se sentait une énergie à soulever le monde. + +--Eh bien!... bonhomme, disait-il au père Absinthe, qui trottinait à +ses côtés, vous avez entendu M. Tabaret, notre maître à tous? J'étais +dans le vrai. + +Mais le vieux policier n'avait point d'enthousiasme. + +--Oui, vous aviez raison! répondit-il d'un ton piteux. + +--Qu'est-ce qui nous a perdus? Trois fausses manoeuvres. Eh bien! je +saurai changer en victoire notre échec d'aujourd'hui. + +--Ah!... vous en êtes bien capable... si on ne nous met pas à pied. + +Cette réflexion chagrine rappela brusquement Lecoq au juste sentiment +de la situation présente. + +Elle n'était pas brillante, mais elle n'était pas non plus si +compromise que le disait le père Absinthe. + +Qu'était-il arrivé, en résumé? + +Ils avaient laissé un prévenu leur glisser entre les doigts... c'était +fâcheux; mais ils avaient empoigné et ils ramenaient un malfaiteur des +plus dangereux, Joseph Couturier... il y avait compensation. + +Cependant si Lecoq ne voyait pas de mise à pied a craindre, il +tremblait qu'on ne lui refusât les moyens de suivre cette affaire de +la _Poivrière_. + +Que lui répondrait-on, quand il affirmerait que Mai et le duc de +Sairmeuse ne faisaient qu'un? + +On hausserait les épaules, sans doute, et on lui rirait au nez. + +--Cependant, pensait-il, M. Segmuller, le juge d'instruction, me +comprendra, lui. Mais osera-t-il, sur de simples présomptions, aller +de l'avant? + +C'était bien peu probable, et Lecoq ne le comprenait que trop. + +--On pourrait, continuait-il, imaginer un prétexte pour une descente +de justice à l'hôtel de Sairmeuse, on demanderait le duc, il serait +obligé de se montrer, et en lui on reconnaîtrait Mai. + +Il resta un moment sur cette idée, puis tout à coup: + +--Mauvais moyen! reprit-il, maladroit, pitoyable!... Ce n'est pas deux +lapins tels que ce duc et son complice qu'on prend sans vert. Il est +impossible qu'ils n'aient pas prévu une visite domiciliaire et préparé +une comédie de leur façon. Nous en serions pour nos frais. + +Il avait fini par parler à demi-voix, et la curiosité ardait le père +Absinthe. + +--Pardon, fit-il, je ne comprends pas bien... + +--Inutile, papa!... Donc, il est clair qu'il nous faudrait un +commencement de preuve matérielle... Oh!... peu de chose: la preuve, +seulement, d'une démarche faite par quelqu'un de l'hôtel de Sairmeuse +près d'un de nos témoins... + +Il s'arrêta, les sourcils froncés, la pupille dilatée, immobile, en +arrêt... + +Il découvrait parmi toutes les circonstances de son enquête, une +circonstance qui s'ajustait à ses desseins. + +Il revoyait par la pensée Mme Milner, la propriétaire de l'hôtel de +Mariembourg, dans l'attitude qu'elle avait la première fois qu'il +l'avait aperçue. + +Oui, il la revoyait, hissée sur une chaise, le visage à hauteur d'une +cage couverte d'un grand morceau de lustrine noire, répétant avec +acharnement trois ou quatre mots d'allemand à un sansonnet, qui +s'obstinait à crier: «Camille!... où est Camille!» + +--Évidemment, reprit tout haut Lecoq, si Mme Milner, qui est Allemande +et qui a un accent allemand des plus prononcés, eût élevé cet oiseau, +il eût parlé l'allemand ou il eût eu tout au moins l'accent de sa +maîtresse... Donc, il lui avait été donné depuis peu de temps... par +qui? + +Le père Absinthe commençait à s'impatienter. + +--Sérieusement, fit-il, que dites-vous? + +--Je dis que si quelqu'un, homme ou femme, à l'hôtel de Sairmeuse, +porte le nom de Camille, je tiens ma preuve matérielle... Allons, +papa, en route... + +Et sans un mot d'explication, il entraîna son compagnon au pas de +course. + +Arrivé rue de Grenelle-Saint-Germain, Lecoq s'arrêta court devant un +commissionnaire adossé à la boutique d'un marchand de vins. + +--Mon ami, lui dit-il, vous allez vous rendre à l'hôtel de Sairmeuse, +vous demanderez Camille, et vous lui direz que son oncle l'attend +ici... + +--Mais, Monsieur... + +--Comment, vous n'êtes pas encore parti! + +Le commissionnaire s'éloigna. Lecoq avait arrangé sa phrase de telle +sorte qu'elle s'appliquait indifféremment à un homme ou à une femme. + +Les deux policiers étaient entrés chez le marchand de vins, et le père +Absinthe avait eu bien juste le temps d'avaler un petit verre, quand +le commissionnaire reparut. + +--Monsieur, dit-il, je n'ai pas pu parler à Mlle Camille.... + +--Bon!... pensa Lecoq, c'est une femme de chambre. + +--L'hôtel est sens dessus dessous, vu que Mme la duchesse est décédée +de mort subite ce matin. + +--Ah!... le gredin!... s'écria le jeune policier. + +Et, se maîtrisant, il ajouta mentalement: + +--Il aura assassiné sa femme en rentrant... mais il est pincé. +Maintenant j'obtiendrai l'autorisation de continuer mes recherches. + +Moins de vingt minutes après, il arrivait au Palais de Justice. + +Faut-il le dire? M. Segmuller ne parut pas démesurément surpris de +la surprenante révélation de Lecoq. Cependant il écoutait avec une +visible hésitation l'ingénieuse déduction du jeune policier; ce fut la +circonstance du sansonnet qui le décida. + +--Peut-être avez-vous deviné juste, mon cher Lecoq, dit-il, et même +là, franchement, votre opinion est la mienne... Mais la justice, en +une circonstance si délicate, ne peut marcher qu'à coup sûr... C'est à +la police, c'est à vous de rechercher, de réunir des preuves tellement +accablantes que le duc de Sairmeuse ne puisse avoir seulement l'idée +de nier... + +--Eh! monsieur, mes chefs ne me permettront pas... + +--Ils vous donneront toutes les permissions possibles, mon ami, quand +je leur aurai parlé. + +Il y avait quelque courage de la part de M. Segmuller à agir ainsi. On +avait tant ri, au Palais, on s'était tellement égayé de cette histoire +de soi-disant grand seigneur déguisé en pitre, que beaucoup eussent +sacrifié leur conviction à la peur du ridicule. + +--Et quand parlerez-vous, monsieur, demanda timidement Lecoq. + +--À l'instant même. + +Le juge ouvrait déjà la porte de son cabinet, le jeune policier +l'arrêta. + +--J'aurais encore, monsieur, supplia-t-il, une grâce à vous +demander... vous êtes si bon, vous êtes le premier qui ayez foi en +moi. + +--Parlez, mon brave garçon. + +--Eh bien! monsieur, je vous demanderais un mot pour M. d'Escorval... +Oh! un mot insignifiant, lui annonçant par exemple l'évasion du +prévenu... je porterais ce mot, et alors... Oh! ne craignez rien, +monsieur, je serai prudent. + +--Soit!... fit le juge, allons, venez!... + +Quand il sortit du bureau de son chef, Lecoq avait toutes les +autorisations imaginables, et de plus il avait en poche un billet de +M. Segmuller à M. d'Escorval. Sa joie était si grande, qu'il ne daigna +pas remarquer les lazzis qu'il recueillit le long des couloirs de la +Préfecture. Mais sur le seuil, son ennemi Gévrol, dit le Général, le +guettait... + +--Eh! eh!... fit-il quand passa Lecoq, il y a comme cela des malins +qui partent pour la pêche à la baleine, et qui ne rapportent même pas +un goujon. + +Du coup, Lecoq fut piqué. Il se retourna brusquement, se planta en +face du Général et le regardant bien dans le blanc des yeux: + +--Cela vaut encore mieux, prononça-t-il du ton d'un homme sûr de son +affaire, cela vaut infiniment mieux que de faciliter au dehors les +intelligences des prisonniers. + +Surpris, Gévrol perdit presque contenance et sa rougeur seule fut un +aveu. + +Mais Lecoq n'abusa pas. Que lui importait que le Général, ivre de +jalousie, l'eût trahi! Ne tenait-il pas une éclatante revanche! + +Il n'avait pas trop d'ailleurs du reste de sa journée pour méditer son +plan de bataille et songer à ce qu'il dirait en portant le billet de +M. Segmuller. + +Son thème était bien prêt, quand le lendemain sur les onze heures, il +se présenta chez M. d'Escorval. + +--Monsieur est dans son cabinet avec un jeune homme, lui répondit le +domestique, mais comme il ne m'a rien dit vous pouvez entrer... + +Lecoq entra, le cabinet était vide. + +Mais dans la pièce voisine, dont on n'était séparé que par une +portière de velours, on entendait des exclamations étouffées et des +sanglots entremêlés de baisers... + +Assez embarrassé de son personnage, le jeune policier ne savait s'il +devait rester ou se retirer, quand il aperçut sur le tapis une lettre +ouverte... + +Évidemment, cette lettre, toute froissée, contenait l'explication de +la scène d'à côté. Mû par un sentiment instinctif plus fort que sa +volonté, Lecoq la ramassa. Il y était écrit: + +«Celui qui te remettra cette lettre est le fils de Marie-Anne, Maurice, +ton fils... J'ai réuni et je lui ai donné toutes les pièces qui +justifient sa naissance... + +«C'est à son éducation que j'ai consacré l'héritage de ma pauvre +Marie-Anne. Ceux à qui je l'avais confié ont su en faire un homme. + +«Si je te le rends, c'est que je crains pour lui les souillures de +ma vie. Hier s'est empoisonnée la misérable qui avait empoisonné ma +soeur... Pauvre Marie-Anne!... elle eût été plus terriblement vengée +si un accident qui m'est arrivé n'eût sauvé le duc et la duchesse de +Sairmeuse du piège où je les avais attirés... + +JEAN LACHENEUR.» + +Lecoq eut comme un éblouissement. + +Maintenant, il entrevoyait le drame terrible qui s'était dénoué dans +le cabaret de la Chupin... + +--Il n'y a pas à hésiter, il faut partir pour Sairmeuse, se dit-il, là +je saurai tout!... + +Et il se retira sans avoir parlé à M. d'Escorval. Il avait résisté à +la tentation de s'emparer de la lettre. + +C'était un mois, jour pour jour, après la mort de Mme Blanche. + +Etendu sur un divan, dans sa bibliothèque, le duc de Sairmeuse lisait, +quand son valet de chambre Otto vint lui annoncer un commissionnaire +chargé de lui remettre en mains propres une lettre de M. Maurice +d'Escorval. + +D'un bond, Martial fut debout. + +--Est-ce possible! s'écria-t-il. + +Et vivement: + +--Qu'il entre, ce commissionnaire. + +Un gros homme, rouge de visage, de cheveux et de barbe, tout habillé +de velours bleu blanchi par l'usage, se présenta tendant timidement +une lettre. + +Martial brisa le cachet et lut: + +«Je vous ai sauvé, Monsieur le duc, en ne reconnaissant pas le prévenu +Mai. À votre tour, aidez-moi!... Il me faut pour après-demain, avant +midi, 260,000 francs. + +«J'ai assez confiance en votre honneur pour vous écrire ceci, moi!... + +MAURICE D'ESCORVAL.» + +Pendant près d'une minute, Martial resta confondu... puis, tout +à coup, se précipitant à une table, il se mit à écrire, sans +s'apercevoir que le commissionnaire lisait par-dessus son épaule... + +«Monsieur, + +«Non pas après-demain, mais ce soir. Ma fortune et ma vie sont à vous. +Je vous dois cela pour la générosité que vous avez eue de vous retirer +quand, sous les haillons de Mai, vous avez reconnu votre ancien +ennemi, maintenant votre dévoué, + +MARTIAL DE SAIRMEUSE.» + +Il plia cette lettre d'une main fiévreuse, et la remettant au +commissionnaire avec un louis: + +--Voici la réponse, dit-il, hâtez-vous... + +Mais le commissionnaire ne bougea pas... + +Il glissa la lettre dans sa poche; puis, d'un geste violent, fit +tomber sa barbe et ses cheveux rouges... + +--Lecoq!... s'écria Martial, devenu plus pâle que la mort. + +--Lecoq, en effet, monseigneur, répondit le jeune policier. Il me +fallait une revanche, mon avenir en dépendait... j'ai osé imiter, oh! +bien mal, l'écriture de M. d'Escorval... + +Et comme Martial se taisait: + +--Je dois d'ailleurs dire à monsieur le duc, poursuivit-il, qu'en +remettant à la justice l'aveu écrit de sa main, de sa présence à la +_Poivrière_, je donnerai des preuves de sa complète innocence. + +Et pour montrer qu'il n'ignorait rien, il ajouta: + +Mme la duchesse étant morte, il ne saurait être question de ce qui a +pu se passer à la Borderie. + +Huit jours après, en effet, une ordonnance de non-lieu était rendue +par M. Segmuller en faveur du duc de Sairmeuse... + +Nommé au poste qu'il ambitionnait, Lecoq eut le bon goût,--ce dut être +un calcul,--de grimer de modestie son triomphe... + +Mais le jour même, il avait couru au passage des Panoramas, commander +à Sterne un cachet portant ses armes parlantes, et la devise à +laquelle il est resté fidèle: _Semper vigilans_. + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Seconde Partie, +L'honneur Du Nom, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE *** + +***** This file should be named 8719-8.txt or 8719-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/7/1/8719/ + +Produced by Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and +the Online Distributed Proofreading Team + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Monsieur Lecoq, Seconde Partie, L'honneur Du Nom + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: July 4, 2008 [EBook #8719] +[Last updated: December 20, 2013] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE *** + + + + +Produced by Chuck Greif, Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and +the Online Distributed Proofreading Team + + + + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<h3 class="top15">MONSIEUR</h3> +<h1>LECOQ</h1> +<p class="c">PAR</p> +<h3>ÉMILE GABORIAU</h3> + +<h3>II</h3> + +<h3>L'HONNEUR DU NOM</h3> + + +<div class="box"> +<p class="c"><b>Chapitres:</b></p> +<p class="chapitres"> +<a href="#I">I, </a> +<a href="#II">II, </a> +<a href="#III">II, </a> +<a href="#IV">IV, </a> +<a href="#V">V, </a> +<a href="#VI">VI, </a> +<a href="#VII">VII, </a> +<a href="#VIII">VIII, </a> +<a href="#IX">IX, </a> +<a href="#X">X, </a> +<a href="#XI">XI, </a> +<a href="#XII">XII, </a> +<a href="#XIII">XIII, </a> +<a href="#XIV">XIV, </a> +<a href="#XV">XV, </a> +<a href="#XVI">XVI, </a> +<a href="#XVII">XVII, </a> +<a href="#XVIII">XVIII, </a> +<a href="#XIX">XIX, </a> +<a href="#XX">XX, </a> +<a href="#XXI">XXI, </a> +<a href="#XXII">XXII, </a> +<a href="#XXIII">XXIII, </a> +<a href="#XXIV">XXIV, </a> +<a href="#XXV">XXV, </a> +<a href="#XXVI">XXVI, </a> +<a href="#XXVII">XXVII, </a> +<a href="#XXVIII">XXVIII, </a> +<a href="#XXIX">XXIX, </a> +<a href="#XXX">XXX, </a> +<a href="#XXXI">XXXI, </a> +<a href="#XXXII">XXXII, </a> +<a href="#XXXIII">XXXIII, </a> +<a href="#XXXIV">XXXIV, </a> +<a href="#XXXV">XXXV, </a> +<a href="#XXXVI">XXXVI, </a> +<a href="#XXXVII">XXXVII, </a> +<a href="#XXXVIII">XXXVIII, </a> +<a href="#XXXIX">XXXIX, </a> +<a href="#XL">XL, </a> +<a href="#XLI">XLI, </a> +<a href="#XLII">XLII, </a> +<a href="#XLIII">XLIII, </a> +<a href="#XLIV">XLIV, </a> +<a href="#XLV">XLV, </a> +<a href="#XLVI">XLVI, </a> +<a href="#XLVII">XLVII, </a> +<a href="#XLVIII">XLVIII, </a> +<a href="#XLIX">XLIX, </a> +<a href="#L">L, </a> +<a href="#LI">LI, </a> +<a href="#LII">LII, </a> +<a href="#LIII">LIII, </a> +<a href="#LIV">LIV, </a> +<a href="#LV">LV, </a> +<a href="#EPILOGUE">ÉPILOGUE</a> +</p> +</div> +<hr /> + +<p class="c top15">SECONDE PARTIE</p> + +<h3>L'HONNEUR DU NOM</h3> + + +<h3 class="top15"><a name="I" id="I"></a>I</h3> + + +<p>Le premier dimanche du mois d'août 1815, à dix heures précises,—comme +tous les dimanches,—le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna +les «trois coups», qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à +l'autel pour la grand'messe.</p> + +<p>L'église était plus d'à-moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en +se hâtant des groupes de paysans et de paysannes.</p> + +<p>Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien +tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes +coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles +allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que +respectueusement elles chaussaient avant d'entrer dans la maison de +Dieu.</p> + +<p>Les hommes, eux, n'entraient guère.</p> + +<p>Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la +place de l'Église, à l'ombre des ormes séculaires.</p> + +<p>Telle est la mode au hameau de Sairmeuse.</p> + +<p>Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les +emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l'apparence ou le +rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent +le verre à la main dans la grande salle de l'auberge du <i>Bœuf +couronné</i>.</p> + +<p>Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche +n'est guère qu'un prétexte de réunion, une sorte de bourse +hebdomadaire.</p> + +<p>Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de +dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette «foire +scandaleuse»; leurs efforts se sont brisés contre l'obstination +campagnarde.</p> + +<p>Ils n'ont obtenu qu'une concession: au moment où sonne l'élévation, +les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans +même plient le genou en se signant.</p> + +<p>C'est l'affaire d'une minute, et les conversations aussitôt reprennent +de plus belle.</p> + +<p>Mais ce dimanche d'août, la place n'avait pas son animation +accoutumée.</p> + +<p>Nul bruit ne s'élevait des groupes, pas un juron, pas un rire. +L'âpre intérêt faisait trêve. On n'eût pas surpris entre vendeurs et +acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que +ponctuent toutes sortes de serments, des «ma foi de Dieu!» des «que le +diable me brûle!»</p> + +<p>On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait +sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches +mystérieusement s'approchaient des oreilles, l'inquiétude était dans +tous les yeux.</p> + +<p>On sentait un malheur dans l'air.</p> + +<p>C'est qu'il n'y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la +seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante.</p> + +<p>La terre n'avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus +à Waterloo; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la +patrie; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris.</p> + +<p>Et les gens de Sairmeuse s'indignaient et tremblaient.</p> + +<p>Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que +les alliés eux-mêmes.</p> + +<p>Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu'il portait ne pouvait +signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la +noblesse....</p> + +<p>Il signifiait surtout ruine, car il n'était pas un d'entre eux qui +n'eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que +toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires +émigrés.</p> + +<p>Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu'on entourait et qu'on +écoutait un tout jeune homme, revenu de l'armée depuis deux jours.</p> + +<p>Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les +misères de l'invasion.</p> + +<p>Il disait le pillage de Versailles, les exactions d'Orléans, et aussi +comment d'impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres +gens des campagnes.</p> + +<p>—Et ils ne s'en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits +auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s'en iront pas tant +qu'ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin!...</p> + +<p>Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré +au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise.</p> + +<p>Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l'attention qu'on lui +accordait n'était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par +le galop d'un cheval sonnant sur le pavé de l'unique rue de Sairmeuse.</p> + +<p>Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les cœurs.</p> + +<p>Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou +Prussien?... Il annoncerait l'arrivée de son régiment et exigerait +impérieusement de l'argent, des vêtements et des vivres pour ses +soldats....</p> + +<p>Mais l'anxiété dura peu.</p> + +<p>Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays, +vêtu d'une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras +un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d'écume, faisait +encore feu des quatre fers.</p> + +<p>—Eh!... c'est le père Chupin!... murmura un des paysans avec un +soupir de soulagement.</p> + +<p>—Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé.</p> + +<p>—C'est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval +qu'il monte.</p> + +<p>Cette dernière réflexion disait la réputation de l'homme.</p> + +<p>Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont +l'effroi et le fléau des campagnes. Il s'intitulait journalier, mais +la vérité est qu'il avait le travail en horreur et passait toutes ses +journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa +femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le +secret d'échapper à toutes les conscriptions.</p> + +<p>Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin, +bois, fruits, tout était pris sur la propriété d'autrui. La chasse +et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés, +fournissaient l'argent comptant.</p> + +<p>Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de +temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait +jamais de témoins pour déposer contre lui.</p> + +<p>—C'est un mauvais homme, disait-on, et s'il en voulait à quelqu'un, +il serait bien capable de l'attendre au coin d'un bois pour tirer +dessus comme sur un lapin.</p> + +<p>Le vieux braconnier, cependant, venait de s'arrêter devant l'auberge +du <i>Bœuf couronné</i>.</p> + +<p>Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et +s'avança sur la place.</p> + +<p>C'était un grand vieux, d'une cinquantaine d'années, maigre et noueux +comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le +coquin. Il avait l'air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux, +l'expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce +diabolique et la plus froide méchanceté.</p> + +<p>À tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé, +mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui.</p> + +<p>—Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu'il fut à portée de la +voix, d'où nous arrivez-vous donc comme cela?</p> + +<p>—De la ville.</p> + +<p>La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c'est +le chef-lieu de l'arrondissement, Montaignac, une charmante +sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues.</p> + +<p>—Et c'est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous +rossiez si bien tout à l'heure?...</p> + +<p>—Je ne l'ai pas acheté, on me l'a prêté.</p> + +<p>L'assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne +purent s'empêcher de sourire. Lui ne parut pas s'en apercevoir.</p> + +<p>—On me l'a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une +fameuse nouvelle.</p> + +<p>La peur reprit tous les paysans.</p> + +<p>—L'ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés.</p> + +<p>—Oui, mais pas celui que vous croyez. L'ennemi dont je vous parle est +l'ancien seigneur d'ici, le duc de Sairmeuse.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! on le disait mort.</p> + +<p>—On se trompait.</p> + +<p>—Vous l'avez vu?</p> + +<p>—Non, mais un autre l'a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre +est M. Laugdron, le maître de l'<i>Hôtel de France</i>, de Montignac. +Je passais devant chez lui, ce matin, il m'appelle: «Vieux, me +demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?» Naturellement je réponds: +«oui.» Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me +disant: «Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu'à +Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est +arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial, +et deux domestiques.»</p> + +<p>Au milieu de tous ces paysans qui l'écoutaient, la joue pâle et les +dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d'un messager +de malheur.</p> + +<p>Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique +sourire, et dans ses yeux les pétillements d'une joie méchante.</p> + +<p>La vérité est qu'il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses +bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche!</p> + +<p>Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c'est qu'il +cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses +auditeurs.</p> + +<p>Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l'avait +peut-être pénétré, l'interrompit brusquement.</p> + +<p>—Que nous importe, s'écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse +à Montignac!... Qu'il reste à l'<i>Hôtel de France</i> tant qu'il s'y +trouvera bien, nous n'irons pas l'y chercher.</p> + +<p>—Non!... nous n'irons pas l'y quérir, approuvèrent les paysans.</p> + +<p>Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air d'hypocrite pitié.</p> + +<p>—C'est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il; +avant deux heures il sera ici.</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Je le sais par M. Laugeron, qui m'a dit, lorsque j'ai enfourché son +bidet: «Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a +commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire +à Sairmeuse.»</p> + +<p>D'un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la +consultèrent.</p> + +<p>—Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune métayer.</p> + +<p>—Pardienne!... il ne me l'a pas dit, répondit le maraudeur; mais il +n'y a pas besoin d'être malin pour le deviner. Il vient visiter ses +anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. À toi, +Rousselet, il réclamera les prés de l'Oiselle qui donnent toujours +deux coupes; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la +Croix-Brûlée; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie....</p> + +<p>Chanlouineau, c'était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu +le père Chupin.</p> + +<p>—Nous réclamer la Borderie!... s'écria-t-il avec une violence inouïe, +qu'il s'en avise... et nous verrons. C'était un terrain maudit, quand +mon père l'a acheté, il n'y poussait que des ajoncs et une chèvre n'y +eût pas trouvé sa pâture... Nous l'avons épierré pierre à pierre, nous +avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l'avons engraissé de +notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant +ma dernière goutte de sang.</p> + +<p>—Je ne dis pas, mais....</p> + +<p>—Mais quoi?... Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont +sauvés à l'étranger? Nous n'avons pas volé leurs biens, n'est-ce pas? +La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos +actes sont en règle, la loi est pour nous.</p> + +<p>—C'est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi...</p> + +<p>Personne alors, sur la place de l'Église, ne s'occupait de ce jeune +soldat dont la voix, l'instant d'avant, faisait vibrer les plus nobles +sentiments.</p> + +<p>La France envahie, l'ennemi menaçant, tout était oublié. Le +tout-puissant instinct de la propriété avait parlé.</p> + +<p>—M'est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d'aller +consulter M. le baron d'Escorval.</p> + +<p>—Oui, oui!... s'écrièrent les paysans, allons!</p> + +<p>Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait +quelquefois les gazettes, les arrêta.</p> + +<p>—Prenez garde à ce que vous allez faire, prononçat-il. Ne savez-vous +donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d'Escorval n'est plus +rien?... Fouché l'a couché sur ses listes de proscription, il est ici +en exil et la police le surveille.</p> + +<p>À cette seule objection, tout l'enthousiasme tomba.</p> + +<p>—C'est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M. +d'Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort.... Et d'ailleurs, quel +conseil nous donnerait-il?</p> + +<p>Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence.</p> + +<p>—Qu'importe!... s'écria-t-il. Si M. d'Escorval n'a pas de conseil à +nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre +comment on résiste et comment on se défend.</p> + +<p>Depuis un moment, le père Chupin étudiait d'un œil impassible ce +grand déchaînement de colères. Au fond du cœur, il ressentait quelque +chose de la monstrueuse satisfaction de l'incendiaire à la vue des +flammes qu'il a allumées.</p> + +<p>Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu'il devait +jouer quelques mois plus tard.</p> + +<p>Mais, pour l'instant, satisfait de l'épreuve, il se posa en +modérateur.</p> + +<p>—Attendez donc, pour crier, qu'on vous écorche, prononça-t-il d'un +ton ironique. Ne voyez-vous pas que j'ai tout mis au pis. Qui vous +dit que le duc de Sairmeuse s'inquiétera de vous? Qu'avez-vous de ses +anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes, +des pâtures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne +rapportait pas cinq cents pistoles par an....</p> + +<p>—Ça, c'est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous +dites a quadruplé, c'est que ces terres sont entre les mains de plus +de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes.</p> + +<p>—Raison de plus pour que le duc n'en souffle mot; il ne voudra pas se +mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s'en prendra qu'à +un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M. +Lacheneur, enfin.</p> + +<p>Ah! il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le +vieux misérable. Il savait de quel cœur et avec quel ensemble on +accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut +de tous.</p> + +<p>—Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque +tout le domaine de Sairmeuse.</p> + +<p>—Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin. +Où demeure M. Lacheneur? Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous +voyons d'ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les +bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait +traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où +on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture.</p> + +<p>Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi, +maintenant c'est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente. +Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme +le baron d'Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les +autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu'à terre. Pour un +moineau tué «sur ses terres,» comme il dit, il vous enverrait un homme +au bagne. Ah! il a eu de la chance. L'Empereur l'avait nommé maire. +Les Bourbons l'ont destitué, mais que lui importe! En est-il moins le +vrai seigneur d'ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres +et les nôtres? Son fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour +devenir notaire? Quant à sa fille, M<sup>lle</sup> Marie-Anne...</p> + +<p>—Oh!... de celle-là, pas un mot, s'écria Chanlouineau... si elle +était la maîtresse, il n'y aurait plus un pauvre dans le pays, et même +on abuse de sa bonté... demandez plutôt à votre femme, père Chupin.</p> + +<p>Sans s'en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête.</p> + +<p>Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu'il ne devait pas +oublier, et c'est de l'air le plus humble qu'il poursuivit:</p> + +<p>—Je ne dis pas que M<sup>lle</sup> Marie-Anne n'est pas donnante, mais enfin il +lui reste encore assez d'argent pour ses toilettes et ses falbalas... +Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore très-heureux après +avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu'il a +acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour +écraser le pauvre monde.</p> + +<p>Après s'être adressé à l'égoïsme, le père Chupin s'adressait à +l'envie... son succès devait être infaillible.</p> + +<p>Mais il n'eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les +fidèles sortaient de l'église.</p> + +<p>Bientôt apparut sous le porche l'homme dont il avait été tant +question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d'une +éblouissante beauté.</p> + +<p>Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s'acquitta de +son message.</p> + +<p>Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d'abord, puis +si affreusement pâle, qu'on crut qu'il allait tomber.</p> + +<p>Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s'éloigna +rapidement en entraînant sa fille...</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le +village au galop de ses quatre chevaux, et s'arrêtait devant la cure.</p> + +<p>Alors on eut un singulier spectacle.</p> + +<p>Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre +ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons:</p> + +<p>—Vive M. le duc de Sairmeuse!!!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="II" id="II"></a>II</h3> + + +<p>Une route en pente douce, longue de près d'une lieue, ombragée d'un +quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de +Sairmeuse.</p> + +<p>Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et +l'étranger qui la gravit s'explique le dicton naïvement vaniteux du +pays:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«Ne sait combien la France est belle,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.»</span><br /> +</p> + +<p>L'Oiselle, c'est la petite rivière qu'on passe sur un pont en bois en +sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la +vallée sa délicieuse fraîcheur.</p> + +<p>Et à chaque pas, à mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est +comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement.</p> + +<p>À droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la +Rèche. À gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise +la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre côté de la +rivière, sont tout ce qu'il reste du manoir féodal des sires de +Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi +cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d'Escorval.</p> + +<p>Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les +clochers de Montaignac....</p> + +<p>C'est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui +eut appris la grande nouvelle, l'arrivée du duc de Sairmeuse....</p> + +<p>Mais que lui importaient les magnificences du paysage!</p> + +<p>Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un +pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés +mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé +où se coucher et mourir.</p> + +<p>Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des +événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait, +abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l'habitude.</p> + +<p>À deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses +côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d'un +ton rude, fut tout ce qu'elle en tira.</p> + +<p>Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme +malheureux repassait toutes les phases de sa vie...</p> + +<p>À vingt ans, Lacheneur n'était qu'un pauvre garçon de charrue, au +service de la famille de Sairmeuse.</p> + +<p>Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s'étendait sous un +arbre à l'heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux +d'un enfant.</p> + +<p>—Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au +père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait +pas...</p> + +<p>Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en +deux ans de travail et de privations, n'avait économisé que onze +louis, qu'il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de +sa paillasse.</p> + +<p>Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de +Marthe qu'elle saurait attendre.</p> + +<p>Puis, M<sup>lle</sup> Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche, +était sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il +l'intéresserait peut-être à ses amours.</p> + +<p>C'est alors qu'éclata le terrible orage de la révolution.</p> + +<p>Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré +avec M. le comte d'Artois. Ils se réfugiaient à l'étranger comme un +passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se +disant: «Cela ne durera pas.»</p> + +<p>Cela dura, et l'année suivante la vieille demoiselle Armande, qui +était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d'une +visite des patriotes de Montaignac.</p> + +<p>Le château fut fermé, le président du district s'empara des clés au +nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de +son côté.</p> + +<p>C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence.</p> + +<p>Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d'une physionomie +énergique, d'une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne +tarda pas à se faire une renommée dans les clubs.</p> + +<p>Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.</p> + +<p>À ce métier de tribun on ne s'enrichissait guère; aussi la surprise +fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de +ferme venait d'acheter le château et presque toutes les terres de ses +anciens maîtres.</p> + +<p>Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingtième +seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq +mille livres. C'était pour rien.</p> + +<p>Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la +possédait, puisqu'il l'avait versée en beaux louis d'or entre les +mains du receveur du district.</p> + +<p>De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient +acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s'en +moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu'on +saluait fort bas le citoyen Lacheneur.</p> + +<p>Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au +moment où elles devenaient réalisables.</p> + +<p>Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il +se remit à la culture...</p> + +<p>On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans +crurent remarquer qu'il était tout étourdi du brusque changement de sa +situation.</p> + +<p>Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures +avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu'on eût dit, à le +voir, un domestique tremblant d'être surpris.</p> + +<p>Il avait laissé le château fermé et s'était installé avec sa jeune +femme dans l'ancien logis du garde-chasse, à l'entrée du parc. Il +visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais +il ne réclamait pas le prix des fermages.</p> + +<p>Cependant, peu à peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance +lui vint.</p> + +<p>Le Consulat avait succédé au Directoire, l'Empire remplaça le +Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.</p> + +<p>Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du +garde-chasse et s'installa définitivement au château.</p> + +<p>L'ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de +Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes, +il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de +Montaignac.</p> + +<p>La prise de possession était complète.</p> + +<p>Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu +méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses +prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage, +prodigieux à son âge, d'acquérir l'instruction qui lui manquait.</p> + +<p>Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu +proverbial. Il suffisait qu'il se mêlât d'une entreprise pour qu'elle +tournât à bien.</p> + +<p>Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.</p> + +<p>Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n'avaient +pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille +livres en sacs.</p> + +<p>Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut, +lui, garder son sang-froid.</p> + +<p>En dépit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et +frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses +revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque +entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et +cependant il n'était pas avare. Dès qu'il s'agissait de sa femme ou de +ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris, +il voulait qu'il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se +séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.</p> + +<p>Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition démesurée pour ses +enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait:</p> + +<p>—Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!... +Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente +ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée...</p> + +<p>Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais +on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui +pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu'on parlât de lui +sans souhaiter sa ruine à mots couverts.</p> + +<p>Hélas!... les mauvais jours arrivèrent.</p> + +<p>Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui +enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses +amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut +obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à +Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes...</p> + +<p>La veille encore, il s'estimait le plus malheureux des hommes...</p> + +<p>Mais voici qu'un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous +les autres étaient oubliés...</p> + +<p>Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche +d'août 1815, vingt ans s'étaient écoulés...</p> + +<p>Vingt ans!... Et il lui semblait que c'était hier que, rouge et +tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du +district.</p> + +<p>Avait-il rêvé?... Avait-il vécu?...</p> + +<p>Il n'avait pas rêvé... une vie entière tient dans l'espace de dix +secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses +espoirs envolés....</p> + +<p>Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation +présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa +fille, le ramena brutalement à l'affreuse réalité.</p> + +<p>La grille du château de Sairmeuse—de son château—où il venait +d'arriver se trouvait fermée.</p> + +<p>Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la +serrure, il sonna à briser la cloche.</p> + +<p>Au bruit, le jardinier se hâta d'accourir.</p> + +<p>—Pourquoi cette grille est-elle fermée?... demanda M. Lacheneur avec +une violence inouïe... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque +moi, le maître, je suis dehors!...</p> + +<p>Le jardinier voulut présenter quelques excuses.</p> + +<p>—Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n'es plus à +mon service!...</p> + +<p>Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du +château, cour d'honneur princière, sablée de sable fin, entourée de +gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbres verts.</p> + +<p>Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient +assis, l'attendant, car c'était le dimanche qu'il recevait les gens de +son immense exploitation.</p> + +<p>Ils se levèrent dès qu'il parut, se découvrant respectueusement. Mais +il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.</p> + +<p>—Qui vous a permis d'entrer ici?... leur dit-il d'un ton menaçant; +que me voulez-vous? On vous envoie m'espionner, n'est-ce pas?... +Sortez!...</p> + +<p>Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs +réflexions durent être singulières.</p> + +<p>Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du +grand salon, et il s'y était précipité suivi de sa fille épouvantée.</p> + +<p>Jamais Marie-Anne n'avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le +cœur navré par les plus affreux pressentiments.</p> + +<p>Elle avait entendu dire que parfois, sous l'empire de certaines +passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se +demandait si son père ne devenait pas fou.</p> + +<p>En vérité, il semblait l'être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes +convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres.</p> + +<p>Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa +cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques.</p> + +<p>Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait +tâter du bout du pied l'épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur +les meubles comme pour en éprouver le moelleux.</p> + +<p>Par moments, il s'arrêtait brusquement devant un des tableaux de +maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit +qu'il inventoriait et qu'il estimait toutes les choses magnifiques et +coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château.</p> + +<p>—Et je renoncerais à tout cela!... s'écria-t-il enfin. Ce mot +expliquait tout.</p> + +<p>—Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais! +jamais!... Je ne saurais m'y résoudre... je ne peux pas... je ne veux +pas!</p> + +<p>Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l'esprit +de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle +était assise, elle alla se placer debout devant lui.</p> + +<p>—Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse, +qu'y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne +suis-je pas ta fille, ne m'aimes-tu donc plus?...</p> + +<p>À cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur +arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un +regard indéfinissable.</p> + +<p>—N'as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m'a dit +Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et +nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le +nôtre!...</p> + +<p>Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente +années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l'avoir +entendu mille fois débattre.</p> + +<p>—Eh! cher père, dit-elle, qu'importe le duc!... Si nous avons ses +terres, tu les a payées, n'est-ce pas?... elles sont donc bien et +légitimement à nous.</p> + +<p>M. Lacheneur hésita un moment avant de répondre...</p> + +<p>Mais son secret l'étouffait; mais il était dans une de ces crises où +l'homme, si énergique qu'il soit, chancèle et cherche un appui, si +fragile qu'il puisse être.</p> + +<p>—Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tête, si +l'or que j'ai donné en échange de Sairmeuse m'eût appartenu.</p> + +<p>À cet étrange aveu, la jeune fille recula en pâlissant.</p> + +<p>—Quoi!... balbutia-t-elle, cet or n'était pas à toi, mon père?... À +qui donc était-il, d'où venait-il?...</p> + +<p>Le malheureux s'était trop avancé pour ne pas aller jusqu'au bout.</p> + +<p>—Je vais tout te dire, ma fille, répondit-il, tout, et tu me jugeras, +tu décideras... Quand les Sairmeuse ont émigré, je n'avais que mes +bras pour vivre, et l'ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne +manquerait pas bientôt...</p> + +<p>Voilà où j'en étais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant +que M<sup>lle</sup> Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me +parler. J'accourus.</p> + +<p>On avait dit vrai, M<sup>lle</sup> Armande était à l'agonie; je le compris bien +en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire...</p> + +<p>Ah! je vivrais cent ans que jamais je n'oublierais son visage à ce +moment. On eût dit qu'à force de volonté et d'énergie, elle retenait +pour quelque grande tâche son dernier soupir près de s'envoler.</p> + +<p>Quand j'entrai dans sa chambre, ses traits se détendirent.</p> + +<p>—Comme tu as tardé!... murmura-t-elle d'une voix faible.</p> + +<p>Je voulais m'excuser, mais elle m'interrompit du geste et ordonna aux +femmes qui l'entouraient de se retirer.</p> + +<p>Dès que nous fûmes seuls:</p> + +<p>—Tu es un honnête garçon, n'est-ce pas? me dit-elle... Je vais te +donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se +trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du +monde, j'économisais les cinq cents louis de pension que me servait +annuellement M. le duc mon frère...</p> + +<p>Elle me fit signe de m'approcher et de m'agenouiller près de son lit.</p> + +<p>J'obéis, et aussitôt M<sup>lle</sup> Armande se penchant vers moi, colla presque +ses lèvres contre mon oreille et ajouta:</p> + +<p>—Je possède quatre-vingt mille livres en or.</p> + +<p>J'eus comme un éblouissement, mais ma marraine ne s'en aperçut pas.</p> + +<p>—Cette somme, continua-t-elle, n'est pas le quart des anciens revenus +de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour +l'unique ressource des Sairmeuse?... Je vais te la remettre, +Lacheneur, je la confie à ta probité et à ton dévouement... On va +mettre en vente, dit-on, les terres des émigrés. Si cette affreuse +injustice a lieu, tu rachèteras pour soixante-dix mille livres de nos +propriétés... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme +à M. le duc mon frère qui a suivi M. le comte d'Artois. Le surplus, +c'est-à-dire les mille pistoles de différence, je te les donne, elles +sont à toi...</p> + +<p>Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me +tendant la croix de son chapelet:</p> + +<p>—Jure sur l'image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu +exécuteras fidèlement les dernières volontés de ta marraine mourante.</p> + +<p>Je jurai, et son visage exprima une grande joie.</p> + +<p>—C'est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille... tu auras une +protectrice là-haut. Mais ce n'est pas tout... Dans le temps où nous +vivons, cet or ne sera en sûreté entre tes mains que si on ignore que +tu le possèdes... J'ai cherché comment tu le sortirais de ma chambre +et du château, à l'insu de tous, et j'ai trouvé un moyen. L'or est là, +dans cette armoire, à la tête de mon lit, entassé dans un coffre de +chêne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... il le +faut. Tu vas l'attacher à un drap et le descendre bien doucement, par +la fenêtre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d'ici, comme tu y es +entré, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras +chez toi... La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre +tes précautions... Mais hâte-toi, je suis à bout de forces...</p> + +<p>Le coffre était lourd, mais j'étais robuste. Deux draps que je pris +dans un bahut firent l'affaire.</p> + +<p>En moins de dix minutes, j'eus terminé, sans embarras, sans un seul +bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fenêtre:</p> + +<p>—C'est fini, marraine, dis-je.</p> + +<p>—Dieu soit loué!... balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauvé!...</p> + +<p>J'entendis un profond soupir, je me retournai... elle était morte.</p> + +<p>Cette scène que retraçait M. Lacheneur, il la voyait...</p> + +<p>Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du passé +comme les flammes d'un incendie mal éteint.</p> + +<p>Feindre, déguiser la vérité, ménager des réticences, était hors de son +pouvoir.</p> + +<p>Il ne s'appartenait plus.</p> + +<p>Ce n'est pas à sa fille qu'il s'adressait, mais à la morte, à M<sup>lle</sup> +Armande de Sairmeuse...</p> + +<p>Et s'il frissonna en prononçant ces mots: «elle était morte,» c'est +qu'il lui semblait qu'elle allait apparaître et lui demander compte de +son serment.</p> + +<p>Après un moment de silence pénible, c'est d'une voix sourde qu'il +poursuivit:</p> + +<p>—J'appelai au secours... on vint. M<sup>lle</sup> Armande était adorée, +les larmes éclatèrent, et il y eut une demi-heure d'inexprimable +confusion. Tout le monde perdait la tête excepté moi... Je pus me +retirer sans être remarqué, courir au jardin et enlever le coffre +de chêne... Une heure plus tard, il était enterré dans la misérable +masure que j'habitais... L'année suivante, j'achetai Sairmeuse...</p> + +<p>Il avait tout avoué, il s'arrêta tremblant, cherchant son arrêt dans +les yeux de sa fille.</p> + +<p>—Et vous hésitez?... demanda-t-elle.</p> + +<p>—Ah!... tu ne sais pas...</p> + +<p>—Je sais qu'il faut rendre Sairmeuse.</p> + +<p>C'était bien là ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix +qui n'est qu'un murmure et que cependant tout le fracas de l'univers +ne saurait étouffer.</p> + +<p>—Personne ne m'a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me +soupçonnerait qu'on ne trouverait pas une seule preuve... Mais +personne ne sait rien...</p> + +<p>Marie-Anne se redressa, l'œil étincelant de la plus généreuse +indignation.</p> + +<p>—Mon père!... interrompit-elle, oh!... mon père!...</p> + +<p>Et d'un ton plus calme elle ajouta:</p> + +<p>—Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous!...</p> + +<p>M. Lacheneur semblait près de succomber aux souffrances des horribles +combats qui se livraient en lui.</p> + +<p>Moins abattu est l'accusé à l'heure où se décide son sort, pendant ces +minutes éternelles où il attend un verdict de vie ou de mort, l'œil +fixé sur cette petite porte par où il a vu le jury sortir pour +délibérer.</p> + +<p>—Rendre!... reprit-il, quoi?... Ce que j'ai reçu?... Soit, je +consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j'y ajouterai +les intérêts de cette somme depuis que je l'ai en dépôt, et... nous +serons quittes.</p> + +<p>La jeune fille hochait la tête d'un air doux et triste.</p> + +<p>—Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? prononça-t-elle. Tu +sais bien que c'est Sairmeuse que M<sup>lle</sup> Armande entendait confier au +serviteur de sa famille... C'est Sairmeuse qu'il faut rendre.</p> + +<p>Ce mot de «serviteur» devait révolter un homme qui, tant qu'avait duré +l'Empire, avait été un des puissants du pays.</p> + +<p>—Ah!... vous êtes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde +amertume, cruelle comme l'enfant qui n'a jamais souffert..., cruelle +comme celui qui, n'ayant jamais été tenté, est impitoyable pour qui +succombe à la tentation.</p> + +<p>Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger, +parce que seul il sait tout et lit au fond des âmes...</p> + +<p>Je ne suis qu'un dépositaire, me dis-tu. C'est bien ainsi que je me +considérais jadis...</p> + +<p>Si ta pauvre sainte mère vivait encore, elle te dirait mon trouble et +mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n'était pas +mienne... Je tremblais de me laisser prendre à ses séductions, j'avais +peur de moi... J'étais comme le joueur chargé de tenir le jeu d'un +autre, comme un ivrogne qui aurait reçu en dépôt les plus délicieuses +liqueurs...</p> + +<p>Ta mère te dirait que j'ai remué ciel et terre pour retrouver le duc +de Sairmeuse. Mais il avait quitté le comte d'Artois, on ne savait ce +qu'il était devenu... J'ai été dix ans avant de me décider à habiter +le château, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j'ai fait +brosser les meubles et les tapis comme si le maître eût dû revenir le +soir.</p> + +<p>Enfin j'osai... J'avais entendu M. d'Escorval affirmer que le duc +avait été tué à la guerre... je m'installai ici. Et de jour en jour, à +mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et +plus vaste, je m'en sentais plus légitimement le possesseur...</p> + +<p>Mais ce plaidoyer désespéré en faveur d'une cause mauvaise, ne pouvait +toucher la loyale Marie-Anne.</p> + +<p>—Il faut restituer!... répéta-t-elle.</p> + +<p>M. Lacheneur se tordait les bras.</p> + +<p>—Implacable!... s'écria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui +ne comprend pas que c'est pour elle que je prétends, que je veux +rester ce que je suis. Hésiterais-je, s'il ne s'agissait que de moi... +Je suis vieux et je connais la misère et le travail; l'oisiveté n'a +pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il +pour vivre en attendant ma place au cimetière? Une croûte de pain +frottée d'oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la +nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela. +Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous?</p> + +<p>—On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père... Je crois +cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l'âme trop +haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l'immense +service que vous lui aurez rendu.</p> + +<p>L'ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau.</p> + +<p>—Tu crois cela!... dit-il. C'est que tu ne connais pas ces nobles qui +ont été nos maîtres pendant des siècles. Un «tu es un brave garçon!» +bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi +à ma charrue, toi à l'antichambre. Et si je m'avisais de parler des +mille pistoles qui m'ont été données, on me traiterait de bélître, de +faquin et d'impudent drôle... Par le saint nom de Dieu!... cela ne +sera pas.</p> + +<p>—Oh!... mon père!...</p> + +<p>—Non, cela ne saurait être... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas +voir, l'ignominie de la chute... Tu nous crois aimés à Sairmeuse?... +tu te trompes. Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés +et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour +nous déchirer, ceux qui aujourd'hui nous lèchent les mains...</p> + +<p>Ses yeux brillèrent; il pensa qu'il venait de trouver un argument +victorieux.</p> + +<p>—Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les +horreurs du mépris... Tu éprouverais cette douleur épouvantable de +voir s'éloigner de toi jusqu'à celui que ton cœur a choisi librement, +entre tous!...</p> + +<p>Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s'emplirent de +larmes.</p> + +<p>—Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d'une voix altérée, je +mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître +que j'avais mal placé ma confiance et mon affection.</p> + +<p>—Et tu t'obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse?...</p> + +<p>—L'honneur parle, mon père...</p> + +<p>M. Lacheneur disloqua à demi, d'un coup de poing terrible, le meuble +près duquel il se trouvait.</p> + +<p>—Et si je m'entêtais, moi aussi, s'écria-t-il, si je gardais tout... +que ferais-tu?</p> + +<p>—Je me dirais, mon père, qu'une misère honnête vaut mieux qu'une +fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse, +et je chercherais une place de fille de ferme aux environs...</p> + +<p>Cette terrible réponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue. +Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait +assez sa fille pour savoir que ce qu'elle disait elle le ferait.</p> + +<p>Mais il était vaincu, sa fille l'emportait, il venait de se résoudre à +l'héroïque sacrifice.</p> + +<p>—Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra...</p> + +<p>Il s'interrompit, un visiteur lui arrivait.</p> + +<p>C'était un tout jeune homme d'une vingtaine d'années, de tournure +distinguée, à l'air mélancolique et doux.</p> + +<p>Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de +Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi, +rougissant jusqu'à la racine des cheveux.</p> + +<p>—Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m'envoie vous dire que le +duc de Sairmeuse et son fils viennent d'arriver. Ils ont demandé +l'hospitalité à M. le curé.</p> + +<p>M. Lacheneur s'était levé, dissimulant mal son trouble affreux.</p> + +<p>—Vous remercierez le baron d'Escorval de son attention, mon cher +Maurice, répondit-il, j'aurai l'honneur de le voir aujourd'hui même, +après une démarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi.</p> + +<p>Le jeune d'Escorval avait vu, du premier coup d'œil, que sa présence +était importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants.</p> + +<p>Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout +bas, et sans vouloir s'expliquer autrement:</p> + +<p>—Je crois connaître votre cœur, Maurice, ce soir, je le connaîtrai +certainement.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="III" id="III"></a>III</h3> + + +<p>Peu de gens à Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible +duc dont l'arrivée mettait le village en émoi.</p> + +<p>C'est à peine si quelques anciens du pays se rappelaient l'avoir +entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu'il venait, à de longs +intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille demoiselle Armande.</p> + +<p>Sa charge le retenait à la cour.</p> + +<p>S'il n'avait pas donné signe de vie tant qu'avait duré l'Empire, c'est +qu'il n'avait pas eu à subir les misères et les humiliations qui +attendaient les émigrés dans l'exil.</p> + +<p>Il y avait au contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que +lui enlevait la Révolution, une fortune royale.</p> + +<p>Réfugié à Londres après le licenciement de l'impuissante armée de +Condé, il avait eu le bonheur de plaire à la fille unique d'un des +plus riches pairs d'Angleterre, lord Holland, et il l'avait épousée.</p> + +<p>Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six +millions de francs.</p> + +<p>Cependant ce ménage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop +faciles de M. le comte d'Artois, le gentilhomme qui avait prétendu +reprendre sous Louis XVI les mœurs de la Régence, ne pouvait pas être +un bon mari.</p> + +<p>La jeune duchesse songeait à une séparation quand elle mourut en +donnant le jour à un garçon, qui fut baptisé sous les noms de +Anne-Marie-Martial.</p> + +<p>Cette mort ne désola pas le duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Il se retrouvait libre et plus riche qu'il ne l'avait jamais été.</p> + +<p>Dès que les convenances le lui permirent, il confia son fils à une +parente de sa femme et se remit à courir le monde.</p> + +<p>La renommée disait vrai: Il s'était battu, et furieusement, contre +la France, tantôt dans les rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs +Russes.</p> + +<p>Et jarnibieu!—c'était un de ses jurons,—il ne s'en cachait guère, +disant qu'en cela, il n'avait fait que strictement son devoir. Il +estimait bien et loyalement gagné le grade de général que lui avait +conféré sur le champ de bataille l'empereur de Russie.</p> + +<p>On ne l'avait pas vu, lors de la première Restauration, mais son +absence avait été bien involontaire. Son beau-père, lord Holland, +venait de mourir, et il avait été retenu à Londres par les embarras +d'une immense succession.</p> + +<p>Les Cent-Jours l'avaient exaspéré.</p> + +<p>Mais «la bonne cause,» ainsi qu'il disait, triomphant de nouveau, il +se hâtait d'accourir.</p> + +<p>Hélas! Lacheneur soupçonnait bien les véritables sentiments de son +ancien maître, quand il se débattait sous les obsessions de sa fille.</p> + +<p>Lui qui avait été obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les +«revenants» n'avaient rien appris ni rien oublié.</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse était comme les autres.</p> + +<p>Cet homme qui avait tant vu n'avait rien retenu.</p> + +<p>Il pensait, et rien n'était si tristement grotesque, qu'il suffisait +d'un acte de sa volonté pour supprimer net tous les événements de la +Révolution et de l'Empire.</p> + +<p>Quand il avait dit: «Je ne reconnais pas tout ça!...» il s'imaginait, +de la meilleure foi du monde, que tout était dit, que c'était fini, +que ce qui avait été n'était pas.</p> + +<p>Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII à l'œuvre en +1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu changé depuis +1789, il répondait en haussant les épaules:</p> + +<p>—Bast!... nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion +nous a surpris rentreront dans l'ombre.</p> + +<p>C'était bien là, sérieusement, son opinion.</p> + +<p>Tout le long de la route accidentée qui conduit de Montaignac à +Sairmeuse, le duc, confortablement établi dans le fond de sa berline +de voyage, développait ses plans à son fils Martial.</p> + +<p>—Le roi a été mal conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que +je le soupçonne d'incliner plus qu'il ne conviendrait vers les idées +jacobines. S'il m'en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout +le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les +alliés ont mis à sa disposition. Douze cent mille baïonnettes ont un +peu plus d'éloquence que les articles d'une charte.</p> + +<p>C'est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu'il +s'interrompit.</p> + +<p>Il était ému, lui, si peu accessible à l'émotion, en se sentant dans +ce pays où il était né, où il avait joué enfant, et dont il n'avait +pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante.</p> + +<p>Tout avait bien changé, mais les grandes lignes du paysage étaient +restées les mêmes, les coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée +de l'Oiselle était toujours riante comme autrefois.</p> + +<p>—Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait +oublier ses graves préoccupations, je me reconnais!...</p> + +<p>Bientôt les changements devinrent plus frappants.</p> + +<p>La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue +unique du village.</p> + +<p>Cette rue, autrefois, c'était un chemin qui devenait impraticable dès +qu'il pleuvait.</p> + +<p>—Eh! eh!... murmura le duc, c'est un progrès, cela!...</p> + +<p>Il ne tarda pas à en remarquer d'autres.</p> + +<p>Là où il n'y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes +de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes +et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant +au-dessus de la porte.</p> + +<p>Bientôt il aperçut la mairie, une vilaine construction toute neuve, +visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton.</p> + +<p>—Jarnibieu!... s'écria-t-il, pris d'inquiétude, les coquins sont +capables d'avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château!...</p> + +<p>Mais la berline longeait alors la place de l'Église, et Martial +observait les groupes qui s'y agitaient.</p> + +<p>—Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il +à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une +triomphante réception à leur ancien maître?</p> + +<p>M. de Sairmeuse haussa les épaules. Il n'était pas homme à renoncer +pour si peu à une illusion.</p> + +<p>—Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste, +répondit-il. Quand ils le sauront....</p> + +<p>Des cris de «Vive M. le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole.</p> + +<p>—Vous entendez, marquis? fit-il.</p> + +<p>Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la +portière de la voiture, saluant de la main l'honnête famille Chupin, +qui courait et criait.</p> + +<p>Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix +formidables, et il ne tint qu'à M. de Sairmeuse de croire que le pays +entier l'acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s'arrêta devant +la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la +noblesse était plus grand que jamais.</p> + +<p>Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait +debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la +servante du curé est toujours et partout la mieux informée.</p> + +<p>—Monsieur le curé n'est pas revenu de l'église, répondit-elle aux +questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l'attendre, +il ne tardera pas à arriver, car il n'a pas déjeuné le pauvre cher +homme...</p> + +<p>—Entrons!... dit le duc à son fils.</p> + +<p>Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon, +où une table était dressée.</p> + +<p>D'un coup d'œil, M. de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les +habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était +propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux; une +douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d'une +simplicité monastique, il n'y avait que des couverts d'étain.</p> + +<p>Ce logis était celui d'un ambitieux ou d'un saint.</p> + +<p>—Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane.</p> + +<p>—Ma foi! répondit Martial, j'avoue que la route m'a singulièrement +aiguisé l'appétit.</p> + +<p>—Doux Jésus!... s'écria la vieille gouvernante, d'un air désespéré, +et moi qui n'ai rien!... C'est-à-dire, si, il me reste encore un +poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le +vider...</p> + +<p>Elle s'interrompit prêtant l'oreille, et on entendit un pas dans le +corridor.</p> + +<p>—Ah!... dit-elle, voici monsieur le curé.</p> + +<p>Fils d'un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de +Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.</p> + +<p>À le voir, on reconnaissait bien l'homme annoncé par le presbytère.</p> + +<p>Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de +son église.</p> + +<p>Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il +ainsi façonné ses dehors? On s'en faisait une idée en regardant ses +yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d'une âme ardente.</p> + +<p>Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres +involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière.</p> + +<p>Était-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à +mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez +immense, en bec d'aigle, mince comme la lame d'un rasoir.</p> + +<p>Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais +d'une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps +maigre aussi misérablement que les voiles d'un navire en pantenne.</p> + +<p>On l'appelait l'abbé Midon.</p> + +<p>À la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement +surpris.</p> + +<p>La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais +il s'attendait à trouver quelqu'un de ses paroissiens.</p> + +<p>Personne ne l'ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se +demandait à qui il avait affaire, et ce qu'on lui voulait.</p> + +<p>Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante +venait de s'esquiver.</p> + +<p>Le duc comprit l'étonnement de son hôte.</p> + +<p>—Par ma foi!... l'abbé, fit-il avec l'aisance impertinente d'un grand +seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon +votre cure d'assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je +suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.</p> + +<p>Le curé s'inclina, mais il ne parut pas qu'il fût fort touché de la +qualité de ses visiteurs.</p> + +<p>—Ce m'est un grand honneur, prononça-t-il d'un ton plus que réservé, +de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays.</p> + +<p>Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu'il était impossible de +se méprendre sur sa pensée et ses intentions.</p> + +<p>—Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici, +messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je +crains...</p> + +<p>—Bast!... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce +qui vous suffit nous suffira, l'abbé... Et comptez que nous saurons +reconnaître de façon ou d'autre le dérangement que nous allons vous +causer.</p> + +<p>L'œil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante, +cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l'homme +violent caché sous le prêtre.</p> + +<p>—D'ailleurs, ajouta gaiement Martial, que les angoisses de Bibiane +avaient beaucoup amusé, d'ailleurs nous savons qu'il y a un poulet en +mue...</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il y avait, monsieur le marquis...</p> + +<p>La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son +maître. Elle semblait au désespoir.</p> + +<p>—Doux Jésus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a +disparu... On nous l'a volé pour sûr, car la mue est bien fermée.</p> + +<p>—Attendez, avant d'accuser votre prochain, interrompit le curé, on +ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander +quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n'avais pas +d'argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon +bouillon...</p> + +<p>Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.</p> + +<p>Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant +de l'autre main.</p> + +<p>—Voilà pourtant comme il est, s'écria-t-elle en montrant son maître, +moins raisonnable qu'un enfant, et sans plus de défense qu'un +innocent... Il n'y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire +tout ce qu'elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on +a de lui tout ce qu'on veut... On lui tire ainsi jusqu'aux souliers +qu'il a aux pieds, jusqu'au pain qu'il porte à sa bouche. La fille à +la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...</p> + +<p>—Assez!... disait sévèrement le prêtre, assez!...</p> + +<p>Puis, sachant par expérience que sa voix n'avait pas le pouvoir +d'arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la +prit par le bras et l'entraîna jusque dans le corridor.</p> + +<p>M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d'un air consterné.</p> + +<p>Était-ce là une comédie préparée à leur intention? Évidemment non, +puisqu'ils étaient arrivés à l'improviste.</p> + +<p>Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n'était pas leur +fait.</p> + +<p>Ce n'était pas là, il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils +espéraient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours +indispensable à la réussite de leurs projets.</p> + +<p>Cependant ils n'échangèrent pas un mot, ils écoutaient.</p> + +<p>On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait +bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si +elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles.</p> + +<p>Bientôt le prêtre rentra.</p> + +<p>—J'espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune +prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule +de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si +pauvre qu'elle le dit.</p> + +<p>Ni le duc ni Martial ne répondirent.</p> + +<p>Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M. +de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit +des événements dont il venait d'être témoin à Paris, insistant sur +l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa +Majesté Louis XVIII...</p> + +<p>Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau.</p> + +<p>Elle arrivait chargée de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et +derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort +adroitement trois ou quatre plats.</p> + +<p>C'est l'ordre d'aller quérir ce repas à l'auberge du <i>Bœuf couronné</i>, +qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus!</p> + +<p>L'instant d'après le curé et ses hôtes se mettaient à table.</p> + +<p>Le poulet eût été «court,» la digne servante se l'avoua, en voyant le +terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils.</p> + +<p>—On eût juré qu'ils n'avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle +le lendemain aux dévotes, ses amies.</p> + +<p>L'abbé Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il fût près de deux heures +et qu'il n'eût rien pris depuis la veille.</p> + +<p>L'arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l'avait +bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables +malheurs.</p> + +<p>Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner +une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à +les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du +médecin et du magistrat.</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il +venait d'avoir.</p> + +<p>Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès +exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de +fer.</p> + +<p>Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec +complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, épaisses, +puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables +mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups +d'épée des croisades.</p> + +<p>Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l'ancienne +monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices.</p> + +<p>Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué +jusqu'au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts +sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable, +dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu.</p> + +<p>Pour être moins robuste que son père, Martial n'en était pas moins un +fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands +yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa mère.</p> + +<p>De son père, il avait l'énergie, la bravoure et, il faut bien le dire +aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et +des idées politiques. S'il partageait les préjugés de son père, il +les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment +d'emportement, le fils était capable de le faire froidement.</p> + +<p>C'est bien ainsi que l'abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses +deux hôtes.</p> + +<p>Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il +entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux, +des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens +émigrés.</p> + +<p>Connaissant le pays, renseigné quant à l'état des esprits, le curé de +Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstiné vieillard.</p> + +<p>Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il +commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque +Bibiane se montra à la porte du salon.</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle +qui désireraient vous parler.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3> + + +<p>Ce nom de Lacheneur n'éveillait aucun souvenir dans l'esprit du duc.</p> + +<p>D'abord, il n'avait jamais habité Sairmeuse...</p> + +<p>Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien régime +daigna s'inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans +qu'il confondait dans sa profonde indifférence!</p> + +<p>Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l'ami!... mon brave!...</p> + +<p>C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mémoire, que le +duc de Sairmeuse répétait:</p> + +<p>—Lacheneur... M. Lacheneur....</p> + +<p>Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que +son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à +l'improviste par Bibiane.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cet individu, l'abbé? demanda le duc d'un ton léger.</p> + +<p>Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu'il fût depuis des +années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une +cruelle inquiétude.</p> + +<p>—M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le +possesseur actuel du château de Sairmeuse.</p> + +<p>Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette +réponse qu'il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.</p> + +<p>—Ah!... s'écria-t-il, c'est le drôle qui a eu l'impudence de.... +Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne.</p> + +<p>Bibiane sortie, le malaise de l'abbé Midon redoubla.</p> + +<p>—Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire +remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le +pays... se l'aliéner serait impolitique....</p> + +<p>—J'entends... vous me conseillez des ménagements. C'est parler en pur +Jacobin, l'abbé. Si Sa Majesté, qui n'y est que trop portée, écoute +des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées... +Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution +s'est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les +biens du clergé... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?</p> + +<p>—Les biens d'un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça +froidement le curé.</p> + +<p>M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse +impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.</p> + +<p>L'infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur +ses tempes, et l'égarement de ses yeux disait la détresse de sa +pensée.</p> + +<p>Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la +flamme de son regard, disaient sa virile énergie.</p> + +<p>—Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de +Sairmeuse?</p> + +<p>Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit. +C'était chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il +jugeait son égal.</p> + +<p>Il se leva, et avançant deux chaises:</p> + +<p>—Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une +politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle, +faites-moi cet honneur...</p> + +<p>Mais le père et la fille refusèrent d'un signe de tête pareil.</p> + +<p>—Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de +votre maison....</p> + +<p>—Ah! Ah!...</p> + +<p>—Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la +faveur d'être ma marraine....</p> + +<p>—Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi +maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les +tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es +empressé d'acheter nos biens!...</p> + +<p>L'ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son cœur et +son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de +sa dignité et de sa valeur.</p> + +<p>Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient, +mais tout le monde le respectait.</p> + +<p>Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se +permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...</p> + +<p>Indigné de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.</p> + +<p>Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n'avait qu'à +se taire et Sairmeuse lui restait.</p> + +<p>Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait, +car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour +ignorer qu'entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il +y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.</p> + +<p>Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.</p> + +<p>—Si j'ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est +sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait +laissé à l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous +restituer le dépôt confié à mon honneur.</p> + +<p>Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alliés n'en ramenèrent +que trop, eût été profondément ému.</p> + +<p>Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de +probité.</p> + +<p>—Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons +maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j'ai bonne mémoire, rendait +autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés +doivent produire une belle somme, où est-elle?...</p> + +<p>Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si +odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne +vit pas.</p> + +<p>Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la +pudeur.</p> + +<p>—Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa +les épaules d'un air résigné.</p> + +<p>—Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes +enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui +le double d'autrefois....</p> + +<p>—C'est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au +châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce +pas?...</p> + +<p>—Je ne possède rien! Mais j'espère que vous m'autoriserez à prendre +dix mille livres que votre tante m'avait données...</p> + +<p>—Ah! elle t'avait donné mille pistoles!... Et quand cela?...</p> + +<p>—Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au +rachat de ses terres...</p> + +<p>—Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?</p> + +<p>Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il +ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces +ou un torrent d'injures...</p> + +<p>Marie-Anne, alors, s'avança vivement.</p> + +<p>—La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la +parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononcé, vient de vous +rendre... de vous donner une fortune...</p> + +<p>Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'étaient à +demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d'un bleu +sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l'horreur de +l'humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.</p> + +<p>Elle était si belle que Martial en fut remué.</p> + +<p>—Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de +l'insurrection.</p> + +<p>Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en +avait dit assez, son père se sentit vengé.</p> + +<p>Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:</p> + +<p>—Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton où éclatait une haine +implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de +vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j'y +suis entré, misérable j'en sors...</p> + +<p>Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa +fille qu'un seul mot:</p> + +<p>—Eh bien!...</p> + +<p>—Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c'est ceux qui ne le +font pas qui sont à plaindre!...</p> + +<p>Elle n'en put dire davantage. Martial accourait, ne songeant qu'à +se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté +l'avait si fortement impressionné.</p> + +<p>—Je me suis esquivé, dit-il en s'adressant plutôt à Marie-Anne qu'à +M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle, +des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre +avocat près de mon père...</p> + +<p>—M<sup>lle</sup> Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude.</p> + +<p>Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le +matin, était allé prévenir M. Lacheneur.</p> + +<p>—Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus +impertinent.</p> + +<p>—Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval.</p> + +<p>Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une +insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et +leurs regards étaient chargés d'une haine atroce. Peut-être eurent-ils +ce pressentiment qu'ils n'étaient pas deux rivaux, mais deux +principes, en présence.</p> + +<p>Martial, préoccupé de son père, céda.</p> + +<p>—Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! prononça-t-il en se +retirant.</p> + +<p>Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:</p> + +<p>—Ne le souhaitez pas.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="V" id="V"></a>V</h3> + + +<p>L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques à +saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de +Sairmeuse, était petite et modeste.</p> + +<p>Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient +jusqu'à l'Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.</p> + +<p>Dans le pays on disait: «le château d'Escorval,» mais c'était pure +flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse eût +voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant +surtout.</p> + +<p>C'est que M. d'Escorval—et ce lui sera dans l'histoire un éternel +honneur—n'était pas riche.</p> + +<p>Après avoir été chargé de nombre de ces missions d'où généraux et +administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux +de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul +patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille +livres de rentes au plus.</p> + +<p>Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse, +représentait ses économies de dix années.</p> + +<p>Lui-même l'avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main, +et elle était devenue son séjour de prédilection.</p> + +<p>Il se hâtait d'y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques +journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.</p> + +<p>Mais cette fois il n'était pas venu à Escorval de son plein gré.</p> + +<p>Il venait d'y être exilé par la liste de mort et de proscription du +24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de +guerre l'enthousiaste Labédoyère et l'intègre et vertueux Drouot.</p> + +<p>Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa +situation n'était pas exempte de périls.</p> + +<p>Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo, +avaient le plus vivement pressé l'Empereur de faire fusiller Fouché, +l'ancien ministre de la police.</p> + +<p>Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.</p> + +<p>—Gardez-vous!... écrivaient à M. d'Escorval ses amis de Paris.</p> + +<p>Lui s'en remettait à la Providence, envisageant l'avenir, si menaçant +qu'il dût paraître, avec l'inaltérable sérénité d'une conscience pure.</p> + +<p>Le baron d'Escorval était un homme jeune encore, il n'avait pas +cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux +prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale +l'avaient vieilli avant l'âge.</p> + +<p>Il était grand, légèrement chargé d'embonpoint et un peu voûté.</p> + +<p>Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front +dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.</p> + +<p>—Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour +la première fois.</p> + +<p>Ils se trompaient.</p> + +<p>Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut +résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s'il +restait de fer dès qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la +vie privée simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'à la faiblesse.</p> + +<p>À ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.</p> + +<p>Il lui dut ce bonheur du ménage, que n'envie pas le vulgaire qui +l'ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui +emplit la vie et l'embaume comme un céleste parfum.</p> + +<p>À l'époque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait +arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu, +arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins +âgée que lui de trois ans seulement.</p> + +<p>Il l'aima... et bien qu'elle fût orpheline et qu'elle n'eût rien, il +l'épousa, estimant que les trésors de son cœur vierge valaient la dot +la plus magnifique.</p> + +<p>Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme, +dans le sens strict et rigoureux du mot.</p> + +<p>On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit +les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors +les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle.</p> + +<p>Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l'intimité du foyer les +qualités exquises de son esprit et de son cœur.</p> + +<p>Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle +n'eut une pensée qui ne lui appartint.</p> + +<p>Les quelques heures qu'il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres +étaient ses heures de fête.</p> + +<p>Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d'un côté +de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant +entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien à +souhaiter ici-bas.</p> + +<p>Les événements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur.</p> + +<p>Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d'Escorval +sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait +son idole.</p> + +<p>Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré +surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la +suivirent. Il fut épouvanté et écœuré, quand il vit la levée en masse +de toutes les cupidités se précipitant à la curée.</p> + +<p>Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui paraître un +bienfait...</p> + +<p>—Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés +ici.</p> + +<p>Ce n'était pas tout à fait ce qu'il pensait.</p> + +<p>Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors +qu'elle tremblait pour la sécurité des siens.</p> + +<p>Ce premier dimanche d'août, cependant, M. d'Escorval et sa femme +étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d'un +malheur terrible et prochain leur serrait le cœur.</p> + +<p>À l'heure même où Lacheneur se présentait chez l'abbé Midon, ils +étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un +œil inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au château et +au village du Sairmeuse.</p> + +<p>Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l'arrivée du +duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur.</p> + +<p>Il lui avait recommandé d'être le moins longtemps possible... et +malgré cela, les heures s'écoulaient et Maurice ne reparaissait pas.</p> + +<p>—Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu'il ne lui soit rien +arrivé!...</p> + +<p>Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de M<sup>lle</sup> Lacheneur +avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux +volontés paternelles.</p> + +<p>—Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre cœur!...</p> + +<p>Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...</p> + +<p>Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n'avait +pu se résoudre à s'éloigner sans une explication, et il avait rôdé +autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait.</p> + +<p>Elle reparut, en effet, mais au bras de son père.</p> + +<p>Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer +au presbytère. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son +fils s'y trouvaient.</p> + +<p>Le temps qu'ils y restèrent, et qu'il attendit sur la place lui parut +plus long qu'un siècle.</p> + +<p>Ils sortirent, cependant, et il s'avançait pour les aborder, quand il +fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses.</p> + +<p>Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant +dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux +intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse.</p> + +<p>À cette pensée que le caprice d'un libertin osait s'arrêter sur cette +jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces +de son âme, dont il avait juré qu'il ferait sa femme, tout son sang +afflua à son cerveau.</p> + +<p>Il se dit qu'il se devait de châtier l'insolent, le misérable...</p> + +<p>Heureusement—malheureusement peut-être—son bras fut arrêté par le +souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois répéter à son +père:</p> + +<p>«Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.»</p> + +<p>Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en +réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui +menaça...</p> + +<p>—Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents +serrées, en suivant de l'œil son ennemi qui s'éloignait.</p> + +<p>Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l'avaient abandonné, +et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le +confondit, il s'empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M. +Lacheneur.</p> + +<p>—Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d'un ton farouche.</p> + +<p>Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à +marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine, +mortellement inquiet et cherchant vainement à s'expliquer ce qui se +passait.</p> + +<p>Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina, +lorsqu'enfin, du haut de la terrasse, elle l'aperçut au tournant du +chemin.</p> + +<p>Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un +mois se résumèrent en un cri.</p> + +<p>—Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n'y échapperons pas.</p> + +<p>C'était le malheur, on n'en pouvait douter à la seule vue de M. +Lacheneur lorsqu'il entra dans le salon d'Escorval.</p> + +<p>Il s'avançait du pas lourd d'un ivrogne, l'œil morne et sans +expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il!... demanda vivement le baron...</p> + +<p>Mais l'autre ne sembla pas l'entendre.</p> + +<p>—Ah!... je l'avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue +commencé dehors, je l'avais bien dit à ma fille...</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l'avait attirée près +d'elle.</p> + +<p>—Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.</p> + +<p>D'un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille +lui lit signe de regarder et d'écouter son père.</p> + +<p>M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible +anéantissement,—bienfait de Dieu,—qui suit les crises trop cruelles +pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil +les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté +de se souvenir la faculté de souffrir.</p> + +<p>—Ce qu'il y a, monsieur le baron, répondit-il d'une voix rauque, il y +a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et +que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la +commune. J'avais tout, je n'ai plus rien... rien que mes deux bras. +Ils m'ont gagné mon pain jusqu'à vingt-cinq ans, ils me le gagneront +jusqu'à la mort... J'ai fait un beau rêve, il vient de finir...</p> + +<p>Devant l'explosion de ce désespoir, M. d'Escorval pâlissait.</p> + +<p>—Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi +ce qui vous arrive...</p> + +<p>Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lança +son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris +qu'il portait fort longs.</p> + +<p>—À vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis +venu pour cela. On vous connaît, vous, on connaît votre cœur... +D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler +votre ami?...</p> + +<p>Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il +retraça la scène du presbytère.</p> + +<p>Le baron écoutait pétrifié d'étonnement, doutant presque du témoignage +de ses sens. Les exclamations sourdes de M<sup>me</sup> d'Escorval disaient à +quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés.</p> + +<p>Mais il était un auditeur—Marie-Anne seule l'observait,—que le +récit remuait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur +était Maurice.</p> + +<p>Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des +larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi les plus +inutiles efforts.</p> + +<p>Insulter Lacheneur, c'était insulter Marie-Anne, c'est-à-dire +l'atteindre, le frapper, l'outrager, lui, dans tout ce qu'il avait de +plus cher au monde.</p> + +<p>Ah! s'il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant +lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l'odieuse +conduite du père.</p> + +<p>Mais il se jurait bien que le châtiment n'était que différé.</p> + +<p>Et ce n'était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune +homme si modeste et si doux avait un cœur inaccessible à la crainte. +Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante +des yeux d'une jeune fille, savaient aller droit à l'ennemi comme une +lame d'épée.</p> + +<p>Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu'il avait +adressée au duc de Sairmeuse, M. d'Escorval lui tendit la main.</p> + +<p>—Je vous ai dit jadis que j'étais votre ami, prononçat-il d'une voix +émue, je dois vous dire aujourd'hui que je suis fier d'avoir un ami +tel que vous.</p> + +<p>Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui +était tendue, et son visage trahit une sensation d'une ineffable +douceur.</p> + +<p>—Si mon père n'eût pas rendu, murmura l'opiniâtre Marie-Anne, mon +père n'eût été qu'un dépositaire infidèle... un voleur. Il a fait son +devoir.</p> + +<p>M. d'Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille.</p> + +<p>—Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d'un ton de reproche; mais +lorsque vous aurez mon âge et mon expérience, vous saurez que +l'accomplissement d'un devoir est, en certaines circonstances, un +héroïsme dont peu du gens sont capables.</p> + +<p>M. Lacheneur s'était redressé.</p> + +<p>—Ah!... vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il, +maintenant je suis content d'avoir agi comme je l'ai fait.</p> + +<p>La baronne d'Escorval se leva, trop femme pour savoir résister aux +généreuses inspirations de son cœur.</p> + +<p>—Moi aussi, monsieur Lacheneur, prononça-t-elle, je veux vous serrer +la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je méprise +les tristes ingrats qui ont essayé de vous humilier alors qu'ils +devaient tomber à vos pieds... Vous avez rencontré des monstres sans +cœur, tels qu'on ne trouverait sans doute pas leurs semblables.</p> + +<p>—Hélas! soupira le baron, les alliés nous en ont ramené comme cela +quelques-uns qui pensent que le monde a été créé pour eux.</p> + +<p>—Et ces gens-là, gronda Lacheneur, voudraient être nos maîtres!...</p> + +<p>La fatalité voulut que personne n'entendît M. Lacheneur. Questionné +sur le sens de sa phrase, il eût sans doute laissé deviner quelque +chose des projets dont le germe existait déjà dans son esprit... Et +alors, que de catastrophes évitées!...</p> + +<p>Cependant M. d'Escorval reprenait peu à peu son sang-froid.</p> + +<p>—Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous +proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse?</p> + +<p>—Ils n'entendront plus parler de moi... d'ici quelque temps du moins.</p> + +<p>—Quoi!... vous ne réclamerez pas les dix mille francs qu'ils vous +doivent?...</p> + +<p>—Je ne demanderai rien...</p> + +<p>—Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parlé du legs de +dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en +poursuiviez par tous les moyens légaux la restitution... Il y a encore +des juges en France...</p> + +<p>M. Lacheneur hocha la tête.</p> + +<p>—Les juges, fît-il, ne m'accorderaient pas la justice que je veux; je +ne m'adresserai pas à eux...</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces +nobles de malheur. Je n'enverrai même pas chercher à leur château mes +hardes et celles de ma fille. S'ils me les renvoient... bien. S'il +leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite à mon égard +sera honteuse, infâme, odieuse, plus je serai satisfait...</p> + +<p>Le baron ne répliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant, +croyait-elle, un moyen sûr de vaincre cette incompréhensible +obstination.</p> + +<p>—Je comprendrais votre résolution, monsieur, dit-elle, si vous étiez +seul au monde, mais vous avez des enfants...</p> + +<p>—Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne santé et de +l'éducation... il se tirera d'affaire tout seul à Paris, à moins qu'il +ne préfère ici me seconder.</p> + +<p>—Mais votre fille?...</p> + +<p>—Marie-Anne restera près de moi.</p> + +<p>M. d'Escorval crut devoir intervenir.</p> + +<p>—Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous égare. +Réfléchissez... Que deviendrez-vous, votre fille et vous?...</p> + +<p>Le pauvre dépossédé eut un sourire navrant.</p> + +<p>—Oh!... répondit-il, nous ne sommes pas aussi dénués que je l'ai dit, +j'ai exagéré. Nous sommes propriétaires encore. L'an dernier, une +vieille cousine à moi, que je n'avais jamais pu déterminer à venir +habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne héritière de tout +son bien... Tout son bien, c'était une méchante masure tout en haut de +la lande de la Rèche, avec un petit jardin devant et quelques perches +de mauvais terrain. Cette masure, je l'ai fait réparer sur les prières +de ma fille, et j'y ai fait même porter quelques meubles, deux mauvais +lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y établir +gratis, en manière de retraite, le père Grivat et sa femme... Et moi, +du sein de mon opulence, je disais: «Mais ils seront supérieurement +là dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pâte!...» Eh +bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi... +Je cultiverai des légumes et Marie-Anne ira les vendre...</p> + +<p>Parlait-il sérieusement?</p> + +<p>Maurice le crut, car il s'avança brusquement au milieu du salon.</p> + +<p>—Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Non, cela ne sera pas, parce que j'aime Marie-Anne et que je vous la +demande pour femme.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3> + + +<p>Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s'aimaient.</p> + +<p>Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de +Sairmeuse et dans les allées du parc d'Escorval.</p> + +<p>Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le +sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans +les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies +de l'Oiselle.</p> + +<p>Car leurs mères étaient amies...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres, +et c'est à grand'peine que, le jour de son mariage, elle parvint à +former sur le registre les lettres de son nom.</p> + +<p>Mais, à l'exemple de son mari, elle avait compris que prospérité +oblige, et avec un rare courage, couronné d'un succès plus rare +encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport +avec sa fortune et sa situation nouvelle.</p> + +<p>Et la baronne d'Escorval n'avait pas résisté à la sympathie qui +l'entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait +reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence +supérieure et une âme d'élite.</p> + +<p>Quand était morte M<sup>me</sup> Lacheneur, M<sup>me</sup> d'Escorval l'avait pleurée comme +une sœur préférée.</p> + +<p>De ce moment, l'attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux.</p> + +<p>Élevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres +avaient à se plaindre de son application.</p> + +<p>—Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne +m'accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta +petite amie...</p> + +<p>Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un +redoublement d'ardeur au travail.</p> + +<p>Ainsi, d'année en année était allée s'affirmant cette grande passion +qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de +l'adolescence.</p> + +<p>Noble et chaste passion d'ailleurs, et de celles dont le spectacle +réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel.</p> + +<p>Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l'un +que l'autre.</p> + +<p>De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un +regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques +fleurs échangées,—reliques précieusement conservées...—telles +étaient leurs joies.</p> + +<p>Ce mot magique et sublime: amour, si doux à bégayer et si doux à +entendre, ne monta pas une seule fois de leur cœur à leurs lèvres.</p> + +<p>Jamais l'audace de Maurice n'avait dépassé un serrement de main +furtif. Jamais Marie-Anne n'avait été osée autant que ce matin même, +en reconduisant son ami.</p> + +<p>Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l'ignorer, et +s'ils fermaient les yeux, c'est qu'elle ne contrariait en rien leurs +desseins.</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> d'Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils +épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble +caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays, +ce qui ne gâtait rien.</p> + +<p>M. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir, +lui, l'ancien valet de charrue, l'allié d'une vieille famille dont le +chef était un homme considérable.</p> + +<p>Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par +le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles +était arrêtée en principe...</p> + +<p>Oui, le mariage était parfaitement décidé...</p> + +<p>Et cependant, à l'impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il +y eut dans le salon un mouvement de stupeur.</p> + +<p>Ce mouvement, le jeune homme l'aperçut malgré son trouble, et inquiet +de sa hardiesse, il interrogea son père du regard.</p> + +<p>Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n'exprimait +aucun mécontentement.</p> + +<p>Cela rendit courage au pauvre amoureux.</p> + +<p>—Vous m'excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j'ai osé vous +présenter ainsi une telle requête... C'est en ce moment où le sort +vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs +empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont +vous avez été l'objet...</p> + +<p>Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer +Marie-Anne.</p> + +<p>Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être +pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de +reconnaissance et de joie.</p> + +<p>L'amour de l'homme qu'elle aimait sortait victorieux d'une épreuve +qu'il serait imprudent à beaucoup d'héritières de tenter.</p> + +<p>Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du cœur de Maurice.</p> + +<p>Lui, cependant, poursuivait:</p> + +<p>—Je n'ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son +affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma +vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me +comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot...</p> + +<p>Il se tut, attendant son arrêt...</p> + +<p>—Je vous approuve, mon fils, dit M. d'Escorval d'un son de voix +profond, vous venez de vous conduire en honnête homme... Certes, vous +êtes bien jeune pour devenir le chef d'une famille, mais, vous l'avez +dit, les circonstances commandent.</p> + +<p>Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta:</p> + +<p>—Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne.</p> + +<p>Maurice n'avait pas espéré un succès si facile...</p> + +<p>Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de +Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain...</p> + +<p>Il s'avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les +porta à ses lèvres, en balbutiant:</p> + +<p>—Merci!... vous êtes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis +heureux!</p> + +<p>Hélas! le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair +d'orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit +vite son attitude morne.</p> + +<p>—Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre +grandeur d'âme... oh! oui, bien profondément. Vous venez d'effacer +jusqu'au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela précisément, je +serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l'insigne honneur +que vous faites à ma fille.</p> + +<p>—Quoi!... fit le baron stupéfait, vous refusez...</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>Foudroyé tout d'abord, Maurice s'était redressé, puisant dans son +amour une énergie qu'il ne se connaissait pas.</p> + +<p>—Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s'écria-t-il, briser notre +vie, car si j'aime Marie-Anne... elle m'aime...</p> + +<p>Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille, +si rouge l'instant d'avant, était devenue plus blanche que le marbre, +elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus.</p> + +<p>—Il le faut, répéta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez +l'affreux courage que j'ai en ce moment.</p> + +<p>Effrayée du désespoir de son fils, M<sup>me</sup> d'Escorval intervint.</p> + +<p>—Ce refus, commença-t-elle, a des raisons...</p> + +<p>—Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que +je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils.</p> + +<p>—Ah!... vous tuez mon enfant!... s'écria la baronne.</p> + +<p>M. Lacheneur hocha tristement la tête.</p> + +<p>—M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera...</p> + +<p>—Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais!...</p> + +<p>—Et votre fille? interrogea la baronne.</p> + +<p>Ah! c'était bien là vraiment la place faible, celle où il fallait +frapper; l'instinct de la mère ne s'était pas trompé. M. Lacheneur +eut une minute d'hésitation visible, mais se raidissant contre +l'attendrissement qui le gagnait.</p> + +<p>—Marie-Anne, répondit-il lentement, sait trop ce qu'est le devoir +pour ne pas obéir quand il commande... Quand je lui aurai dit le +secret de ma conduite, elle se résignera, et si elle souffre, elle +saura cacher ses souffrances...</p> + +<p>Il s'interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade, +des feux de file que dominait la voix puissante du canon.</p> + +<p>Tous les fronts pâlirent. Les circonstances donnaient à ces sourdes +détonations une signification terrible.</p> + +<p>Le cœur serré d'une pareille angoisse, M. d'Escorval et Lacheneur se +précipitèrent sur la terrasse.</p> + +<p>Mais déjà tout était rentré dans le silence. Si large que fût +l'horizon, l'œil n'y découvrait rien. Le ciel était bleu, pas un +nuage de fumée ne se balançait au-dessus des arbres.</p> + +<p>—C'est l'ennemi, gronda M. Lacheneur d'un ton qui disait bien de quel +cœur il eût, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et marché +aux alliés...</p> + +<p>Il s'arrêta... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et +durant cinq minutes elles se succédèrent sans interruption.</p> + +<p>M. d'Escorval écoutait les sourcils froncés.</p> + +<p>—Ce n'est pas là, murmurait-il, le feu d'un engagement...</p> + +<p>Demeurer plus longtemps dans cet état d'anxiété était impossible.</p> + +<p>—Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais +aller aux informations?</p> + +<p>—Va!... répondit simplement le baron, mais s'il y a quelque chose, ce +dont je doute, ne t'expose pas, reviens.</p> + +<p>—Oh!... sois prudent!... insista M<sup>me</sup> d'Escorval, qui voyait déjà son +fils exposé aux plus affreux dangers.</p> + +<p>—Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre +quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré.</p> + +<p>Les recommandations étaient inutiles. Au moment où Maurice s'élançait +vers la porte, son père le retint.</p> + +<p>—Attends, lui dit-il, voici venir là-bas quelqu'un qui nous donnera +peut-être des renseignements.</p> + +<p>En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait +d'apparaître.</p> + +<p>Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue +sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement, +comme s'il eût menacé un ennemi visible pour lui seul.</p> + +<p>Bientôt on put distinguer ses traits.</p> + +<p>—Eh!... c'est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur.</p> + +<p>—Le propriétaire des vignes de la Borderie?</p> + +<p>—Précisément... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah! +il a du bon sang dans les veines, celui-là, et on peut se fier à lui.</p> + +<p>—Il faut le prier de monter, dit M. d'Escorval.</p> + +<p>M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains +en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela:</p> + +<p>—Ohé!... Chanlouineau.</p> + +<p>Le robuste gars leva la tête.</p> + +<p>—Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler.</p> + +<p>Chanlouineau répondit par un geste d'assentiment, on le vit dépasser +la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon.</p> + +<p>Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque +grave événement. Il n'avait plus de cravate, et le col de sa chemise +déchiré laissait voir son cou musculeux.</p> + +<p>—Où se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?...</p> + +<p>Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un +rugissement de rage.</p> + +<p>—On ne se bat pas, répondit-il, on s'amuse. Ces coups de fusil que +vous entendez sont tirés en l'honneur et gloire de M. le duc de +Sairmeuse.</p> + +<p>—C'est impossible...</p> + +<p>—Je le sais bien... et cependant c'est la pure vérité. C'est Chupin, +le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre, +qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais à +portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus!...</p> + +<p>M. Lacheneur était confondu.</p> + +<p>—Enfin, que s'est-il passé? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Oh!... c'est simple comme bonjour. Quand le duc est arrivé à +Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme, +l'infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des +mendiants après une diligence, en criant: «Vive monsieur le duc!» Lui, +enchanté, qui s'attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait +remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L'argent, vous +m'entendez, a mis Chupin en appétit, et il s'est logé en tête de faire +à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l'Empereur. Ayant +appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s'était +passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de +Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voilà aussitôt tous +les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait +là-dessus... et bien vite il se met à raconter à ces pauvres +imbéciles qu'ils n'ont qu'à brûler de la poudre au nez du duc pour +obtenir la confirmation des ventes...</p> + +<p>—Et ils l'ont cru?</p> + +<p>—Dur comme fer... Ah! les préparatifs n'ont pas été longs. On est +allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur +hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de +la poudre... et vous avez entendu. Quand j'ai quitté Sairmeuse, ils +étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui +criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!...</p> + +<p>C'est bien là ce qu'avait deviné M. d'Escorval.</p> + +<p>—Voilà, en petit, l'ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La +bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout!...</p> + +<p>Cependant, Chanlouineau poursuivait:</p> + +<p>—Enfin, fête complète!... Le diable avait sans doute prévenu les +nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de +Sairmeuse est le grand ami du roi et qu'il en obtient tout ce qu'il +veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je +ne suis qu'un pauvre paysan, moi,—il disait «pésan»—mais jamais je +ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec +nous autres, devant le duc... Ils lui léchaient les mains... Et lui +se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de +Courtomieu...</p> + +<p>—Et son fils?... interrompit Maurice.</p> + +<p>—Le marquis Martial, n'est-ce pas?... Il se promenait aussi devant +l'église, donnant le bras à M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu... Ah! je ne +sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille +qui n'est pas plus grande que ça, si blonde qu'on dirait qu'elle a des +cheveux morts sur la tête... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se +moquaient des paysans... On dit qu'ils vont se marier. Et même, ce +soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l'honneur du +duc...</p> + +<p>Il avait conté tout ce qu'il savait, il s'arrêta.</p> + +<p>—Tu n'as oublié qu'une chose, fit M. Lacheneur, c'est de nous dire +pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t'étais battu?...</p> + +<p>Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement:</p> + +<p>—Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que +Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint... +Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout +rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s'est arrêté devant +moi: «Tu es donc une mauvaise tête?» m'a-t-il dit. J'ai répondu que +non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m'a pris par ma +cravate, et il m'a secoué en me disant qu'il me corrigerait et qu'il +me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j'ai senti +la main de ce vieux, tout mon sang n'a fait qu'un tour... Je l'ai +empoigné à bras le corps!... Heureusement on s'est jeté à six sur moi +et j'ai été obligé de lâcher prise... Mais qu'il ne s'avise jamais de +venir rôder autour de <i>mes</i> vignes!...</p> + +<p>Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait; le feu des +révoltes flambait dans ses yeux.</p> + +<p>Et M. d'Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment +allumées, et dont l'explosion, pensait-il, serait terrible...</p> + +<p>Mais M. Lacheneur s'était redressé.</p> + +<p>—Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas +m'accompagner, j'ai un marché à te proposer...</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> d'Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir; mais il ne +se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille.</p> + +<p>Pourtant Maurice ne désespérait pas encore.</p> + +<p>Marie-Anne lui avait promis qu'elle l'attendrait le lendemain, dans le +bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3> + + +<p>Lorsqu'il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de +Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité.</p> + +<p>Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l'enthousiasme de +commande des paysans si froids et si calculateurs qui l'entouraient.</p> + +<p>C'était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et +cauteleux, hardi comme qui n'a rien, patient autant qu'un sauvage; +enfin, un de ces coquins complets et tout d'une venue, tels qu'on n'en +trouve qu'au fond de la campagne.</p> + +<p>On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement.</p> + +<p>Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu'alors +dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du +Code rural.</p> + +<p>Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé, +il avait dépensé des trésors d'intrigue à faire la fortune de vingt +diplomates.</p> + +<p>Les circonstances, il le disait souvent, l'avaient mal servi.</p> + +<p>Aussi, est-ce désespérément qu'il s'accrocha à l'occasion rare et +unique qui se présentait.</p> + +<p>Comme de juste, ce rusé gredin n'avait rien dit des circonstances qui +entouraient la restitution de Sairmeuse.</p> + +<p>Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait +semant la nouvelle de groupe en groupe.</p> + +<p>—M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes, +terres à blé, il rend tout!...</p> + +<p>C'était plus qu'il n'en fallait pour bouleverser tous ces +propriétaires de la veille.</p> + +<p>Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez +menacé pour aller au-devant d'une revendication, que ne devaient-ils +pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans +défense?...</p> + +<p>On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu'un décret se +préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de +propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de +Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs +yeux comme un miroir à alouettes.</p> + +<p>—Quand on n'est pas le plus fort, comme l'ormeau, disaient les +orateurs de leurs délibérations, on plie comme l'osier, qui se relève +quand l'orage est passé.</p> + +<p>Et ils plièrent... Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec +un délire d'autant plus extravagant que la rancune et la peur s'y +mêlaient.</p> + +<p>À bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l'accent de la rage +et de la menace.</p> + +<p>Enfin, comme il est rare que l'homme des campagnes, travaillé de +défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d'eux se disait à +part soi:</p> + +<p>—Que risquons-nous à crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S'il +se contente de cela pour tout loyer, bon! S'il ne s'en contente pas, +il sera toujours temps de voir à trouver autre chose.</p> + +<p>Là-dessus, ils clamaient à s'égosiller...</p> + +<p>Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le +duc se laissait aller à son ravissement.</p> + +<p>Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l'incorrigé et +l'incorrigible, l'homme des grotesques préjugés et des illusions +obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations, +fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de singe,» prétendait +Chateaubriand.</p> + +<p>—Que me chantiez-vous donc, curé? disait-il à l'abbé Midon. Comment +avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour +nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions +n'existent que dans votre esprit et votre cœur.</p> + +<p>L'abbé Midon se taisait. Qu'eût-il pu répondre!...</p> + +<p>Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l'opinion, à cette +allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement.</p> + +<p>—Il y a quelqu'un sous tout ceci!... pensait-il.</p> + +<p>Ce quelqu'un ne tarda pas à se révéler.</p> + +<p>Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère.</p> + +<p>Il s'avança dans le salon, l'échine arrondie en cerceau, humble, +rampant, l'œil plein des plus viles soumissions, un sourire +obséquieux aux lèvres.</p> + +<p>Et, par l'entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l'ombre du +corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.</p> + +<p>Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie +de protestations. Il venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur +la place.</p> + +<p>—Eh bien!... Oui! s'écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre +aux désirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis!</p> + +<p>Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense +hurrah s'éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en +l'air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n'avait ouï pareil +fracas d'artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au <i>Bœuf +couronné</i>.</p> + +<p>Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa +froideur hautaine et indifférente,—s'émouvoir est du commun—mais en +réalité il était ravi, transporté.</p> + +<p>Si ravi qu'il chercha vite comment récompenser cet accueil.</p> + +<p>Un simple coup d'œil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui +avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact.</p> + +<p>Les lots détachés de l'immense domaine et vendus séparément étaient +d'une importance relativement minime.</p> + +<p>Le duc pensa qu'il serait politique et peu coûteux d'abandonner ces +misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou +cinquante paysans.</p> + +<p>—Mes amis, cria-t-il d'une voix forte, je renonce pour moi et mes +descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils +sont à vous, je vous les donne!...</p> + +<p>Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble +sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de +Chupin, l'organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en +personnage.</p> + +<p>Et pendant que le duc se promenait d'un air fier et satisfait +au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne +venaient-ils pas de jouer «l'ancien seigneur,» comme disaient les +vieux.</p> + +<p>Même, s'ils s'étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau, +c'est que la donation leur semblait un peu fraîche... sans cela...</p> + +<p>Mais le duc n'eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui +frappa vivement son fils...</p> + +<p>Un de ses anciens amis de l'émigration, le marquis de Courtomieu, +qu'il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa +rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.</p> + +<p>Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l'ami de +son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l'ombre des grands +arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec +toute la noblesse des environs...</p> + +<p>Il n'était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de +Sairmeuse. D'abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions +en Angleterre. Puis, il était l'ami du roi, et chacun, pour soi, pour +ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer...</p> + +<p>Pauvre roi!... il eût eu la France entière à partager comme du gâteau +entre tous ces appétits, qu'il ne les eût pas satisfaits...</p> + +<p>Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc +coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu'avait occupée +Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de +«Buonaparte.»</p> + +<p>Il était gai, causeur, plein de confiance dans l'avenir.</p> + +<p>—Ah!... on est bien chez soi, répétait-il à son fils.</p> + +<p>Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres.</p> + +<p>Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette +journée, l'avaient ému, lui si peu accessible à l'émotion. Il songeait +à ces deux jeunes filles si différentes:</p> + +<p>Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3> + + +<p>Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l'adolescence, ont aimé, ont +été aimés et ont vu, tout à coup, s'ouvrir entre eux et le bonheur un +abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de +Maurice d'Escorval.</p> + +<p>Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d'avenir reposaient sur son +amour pour Marie-Anne.</p> + +<p>Cet amour lui échappant, l'édifice enchanté de ses espérances +s'écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines.</p> + +<p>Sans Marie-Anne, il n'apercevait ni but, ni sens à son existence.</p> + +<p>C'est qu'il ne s'abusait pas. Si tout d'abord son rendez-vous pour le +lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y +réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien, +puisque tout dépendait d'une volonté étrangère, la volonté de M. +Lacheneur.</p> + +<p>Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L'heure +du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d'avaler +une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se +retirer.</p> + +<p>M. d'Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne +se permirent aucune observation.</p> + +<p>Ils respectaient cette douleur qu'ils étaient si dignes de partager. +Ils savaient qu'il est de ces chagrins cuisants qui s'irritent de +toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que +soit la main qui les panse.</p> + +<p>—Pauvre Maurice!... murmura M<sup>me</sup> d'Escorval, dès que son fils se fut +retiré.</p> + +<p>Et son mari ne répondant pas:</p> + +<p>—Peut-être, ajouta-t-elle d'une voix hésitante, peut-être serait-il +sage à nous de ne pas l'abandonner seul aux inspirations de son +désespoir.</p> + +<p>Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l'horrible appréhension +de sa femme.</p> + +<p>—Nous n'avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j'ai entendu +Marie-Anne promettre à Maurice de l'attendre demain au bois de la +Rèche.</p> + +<p>La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s'était +glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais +elle était mère, elle voulait savoir.</p> + +<p>Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement +la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes +rêveries, qu'il n'entendit rien et ne soupçonna même pas la +sollicitude qui veillait sur lui.</p> + +<p>Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d'appui, le front +entre ses mains, et il regardait...</p> + +<p>Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger +brouillard blanc qui indiquait le cours de l'Oiselle, il apercevait +la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses +toits dentelés.</p> + +<p>Que de fois il l'avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce +château qui abritait ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux +au monde.</p> + +<p>De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son cœur +battait plus fort quand il les voyait s'éclairer.</p> + +<p>—Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille... +Elle s'agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après +celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu...</p> + +<p>Mais ce soir, il n'avait pas à attendre qu'une lumière brillât +derrière les vitres de cette fenêtre chérie.</p> + +<p>Marie-Anne n'était plus à Sairmeuse... elle en avait été chassée.</p> + +<p>Où était-elle, maintenant?... Elle n'avait plus d'autre asile, elle, +accoutumée aux recherches de la richesse, qu'une misérable masure +couverte de chaume, dont les murs n'étaient même pas blanchis à la +chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la +grande route et boueux en hiver.</p> + +<p>Elle en était réduite à garder pour elle-même l'aumône que, charitable +en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens.</p> + +<p>Que faisait-elle à cette heure?... Elle pleurait sans doute...</p> + +<p>À cette idée, le cœur du pauvre Maurice se brisait.</p> + +<p>Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement +s'illuminer le château de Sairmeuse?</p> + +<p>Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de +Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique +demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire +possession de ce château dont M. de Sairmeuse n'avait pas franchi le +seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.</p> + +<p>Maurice vit les lumières courir d'étage en étage, de chambre en +chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s'éclairèrent.</p> + +<p>À ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.</p> + +<p>Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d'une vierge, +où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée.</p> + +<p>Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils +parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait +peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir +examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s'entourer les +jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre +inachevée laissée sur le pupitre...</p> + +<p>Jamais avant cette soirée Maurice n'eût voulu croire qu'on pouvait +haïr quelqu'un autant qu'il haïssait ces Sairmeuse.</p> + +<p>Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à +songer à ce qu'il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une +inextricable situation.</p> + +<p>Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine, +redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. M<sup>me</sup> +d'Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre +quelque chose; il ne s'apercevait pas que depuis la veille au matin il +n'avait rien mangé.</p> + +<p>Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.</p> + +<p>Les landes de la Rèche étant situées de l'autre côté de l'Oiselle, +Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y +avait un bac, à une portée de fusil d'Escorval. Quand il arriva au +bord de l'eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui +attendaient le passeur.</p> + +<p>Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta.</p> + +<p>—Pour vrai, c'est vrai, disait un gros garçon à l'air réjoui, et moi +qui vous parle, je l'ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau, +hier soir... Il ne se tenait pas de joie... «Je vous invite tous à la +noce! criait-il, j'épouse la fille de M. Lacheneur, c'est décidé.»</p> + +<p>Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton +sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu'il perdit jusqu'à la faculté de +réfléchir.</p> + +<p>—Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu'il +en était amoureux... c'est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il +la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que +le père a été dans les grandeurs, il n'a rien osé dire... dès qu'il +l'a su tombé, il s'est déclaré et on a topé.</p> + +<p>—Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.</p> + +<p>—Tiens!... pourquoi donc?</p> + +<p>—S'il est ruiné, comme on dit...</p> + +<p>Les autres éclatèrent de rire.</p> + +<p>—Ruiné!... M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce... +Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous... +On sait ce qu'on sait... Le croyez-vous donc assez bête pour n'avoir +rien mis de côté, en vingt ans!... Il en a placé, allez, de cet +argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même +il parait qu'il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n'est pas +possible...</p> + +<p>—Vous mentez!... interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte +Sairmeuse aussi pauvre qu'il y était entré.</p> + +<p>En reconnaissant le fils de M. d'Escorval, les paysans étaient devenus +fort penauds. Mais lui, en intervenant, s'était enlevé tout moyen de +se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des +choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu'il pense +devoir être agréable à qui l'interroge; il a peur de se compromettre.</p> + +<p>Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut +traversé l'Oiselle.</p> + +<p>—Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c'est impossible! +c'est impossible!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3> + + +<p>Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le +rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle.</p> + +<p>La nature y semble maudite, rien n'y vient. La boue s'y détrempe +contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la +patience opiniâtre des paysans s'y est émoussée comme le fer des +outils.</p> + +<p>Quelques chênes rabougris s'élevant de place en place au-dessus des +genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture.</p> + +<p>Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y +poussent droits et forts. Les eaux de l'hiver ont charrié dans +quelques replis de terrain assez d'humus pour donner la vie à des +clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales +s'accrochent aux branches voisines.</p> + +<p>En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi. +Il s'était cru en retard et il était en avance de plus d'une heure.</p> + +<p>Il s'assit sur un quartier de roche d'où il découvrait toute la lande, +et il attendit.</p> + +<p>Le temps était magnifique, l'air enflammé. Le soleil d'août dans +toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des +dernières pluies.</p> + +<p>Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la +campagne, pas un bourdonnement d'insecte, pas un frémissement de brise +dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portât le regard, rien +ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes.</p> + +<p>Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte +de son cœur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de +solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées, +plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à +la bise de novembre.</p> + +<p>Avec le malheur, l'expérience lui venait vite, et cette science +cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les +illusions.</p> + +<p>Ce n'est que depuis qu'il avait entendu causer les paysans qu'il +comprenait bien l'horreur de la situation de M. Lacheneur. Précipité +brusquement des hauteurs sociales qu'il avait atteintes, il ne +trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on +le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur, +criaient les autres. Il n'avait plus de condition sociale. Il était +l'homme tombé, celui qui a été et qui n'est plus...</p> + +<p>Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à +expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées?...</p> + +<p>Cette réflexion faisait frémir Maurice. Rapprochant des cancans des +paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur, +il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage +de Marie-Anne et de Chanlouineau n'était pas si absurde qu'il l'avait +jugée tout d'abord.</p> + +<p>Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan +sans éducation?... Par calcul? Non, puisqu'il repoussait une alliance +dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Par amour-propre +alors?... Peut-être ne voulait-il pas qu'il fût dit qu'il dût quelque +chose à un gendre...</p> + +<p>Maurice épuisait tout ce qu'il avait de pénétration à chercher le +mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la +lande, une femme apparut: Marie-Anne.</p> + +<p>Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n'osa +quitter l'ombre des arbres.</p> + +<p>Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en +jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans +surprise, qu'elle était tête nue, et qu'elle n'avait sur les épaules +ni châle ni écharpe.</p> + +<p>Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d'elle, et +lui prit la main qu'il porta à ses lèvres.</p> + +<p>Mais cette main qu'elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la +retira doucement avec un geste si triste qu'il eût bien dû comprendre +qu'il n'était plus d'espoir.</p> + +<p>—Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n'ai pu soutenir +l'idée de votre inquiétude... Je trahis en ce moment la confiance +de mon père... il a été obligé de sortir, je me suis échappée... Et +cependant je lui ai juré, il n'y a pas deux heures, que je ne vous +reverrais jamais... Vous l'entendez: jamais.</p> + +<p>Elle parlait vite, d'une voix brève, et Maurice était confondu de la +fermeté de son accent.</p> + +<p>Moins ému, il eût vu combien d'efforts ce calme apparent coûtait +à cette jeune fille si vaillante. Il l'eût vu, à sa pâleur, à la +contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu'elle avait +vainement baignées d'eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la +nuit.</p> + +<p>—Si je suis venue, poursuivait-elle, c'est qu'il ne faut pas, pour +votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu'il reste, au fond de +votre cœur, l'ombre d'une pensée d'espérances... Tout est bien fini, +c'est pour toujours que nous sommes séparés!... Les faibles seuls +se révoltent contre une destinée qu'ils ne peuvent changer; +résignons-nous... Je voulais vous voir une dernière fois et vous +dire cela... Ayons du courage, Maurice... Partez, quittez Escorval, +oubliez-moi...</p> + +<p>—Vous oublier, Marie-Anne! s'écria le malheureux, vous oublier!...</p> + +<p>Il chercha du regard le regard de son amie, et l'ayant rencontré, il +ajouta d'une voix sourde:</p> + +<p>—Vous m'oublierez donc, vous?...</p> + +<p>—Moi je suis une femme, Maurice...</p> + +<p>Mais il l'interrompit.</p> + +<p>—Ah! ce n'est pas là ce que j'attendais, prononça-t-il. Pauvre +fou!... Je m'étais dit que vous sauriez trouver dans votre cœur de +ces accents auxquels le cœur d'un père ne saurait résister.</p> + +<p>Elle rougit faiblement, hésita, et dit:</p> + +<p>—Je me suis jetée aux pieds de mon père... il m'a repoussée.</p> + +<p>Maurice fut anéanti, mais se remettant:</p> + +<p>—C'est que vous n'avez pas su lui parler, s'écria-t-il avec une +violence inouïe, mais je le saurai, moi!... Je lui donnerai de telles +raisons qu'il faudra bien qu'il se rende. De quel droit son caprice +briserait-il ma vie!... Je vous aime... de par mon amour vous êtes +à moi, oui, plus à moi qu'à lui!... Je lui ferai entendre cela, vous +verrez... Où est-il, où le rencontrer à cette heure?...</p> + +<p>Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne +l'arrêta par le bras.</p> + +<p>—Restez, commanda-t-elle, restez!... Vous ne m'avez donc pas +comprise, Maurice?... Eh bien! sachez toute la vérité. Je connais +maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais +mourir de sa résolution, je l'approuve... N'allez pas trouver mon +père... Si, touché de vos prières, il accordait son consentement, +j'aurais l'affreux courage de refuser le mien!...</p> + +<p>Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l'éclaira pas. +Sa tête s'égara, et sans conscience de l'abominable injure qu'il +adressait à cette femme tant aimée:</p> + +<p>—Est-ce donc pour Chanlouineau, s'écria-t-il, que vous gardez votre +consentement?... Il le croit, puisqu'il va disant partout que vous +serez bientôt sa femme...</p> + +<p>Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair +même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le +regard dont elle accabla Maurice.</p> + +<p>—Dois-je m'abaisser jusqu'à me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer +que si je soupçonne ce qu'ont pu projeter mon père et Chanlouineau, +je n'ai pas été consultée? Me faut-il vous apprendre qu'il est des +sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J'ai trouvé en moi +assez de dévouement pour renoncer à l'homme que j'avais choisi... Je +ne saurais me résoudre à en accepter un autre.</p> + +<p>Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui +de la sublime expression du visage de Marie-Anne.</p> + +<p>La raison lui revenait, il sentait l'indignité de ses soupçons, il se +faisait horreur pour avoir osé les exprimer.</p> + +<p>—Oh! pardon!... balbutia-t-il, pardon!...</p> + +<p>Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces +événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les +réticences de Marie-Anne!...</p> + +<p>Il cherchait une idée de salut; il crut l'avoir trouvée.</p> + +<p>—Il faut fuir! s'écria-t-il, partir à l'instant, sans retourner la +tête!... Avant la nuit nous aurons passé la frontière...</p> + +<p>Les bras étendus, il s'avançait comme pour prendre possession de +Marie-Anne, et l'entraîner, elle l'arrêta d'un seul regard.</p> + +<p>—Fuir!... dit-elle d'un ton de reproche, fuir!... et c'est vous, +Maurice, qui me conseillez cela. Quoi!... le malheur frappe à coups +redoublés mon pauvre père, et j'ajouterais ce désespoir et cette honte +à ses douleurs!... La solitude s'est faite autour de lui, ses amis +l'ont abandonné, et moi, sa fille, je l'abandonnerais!... Ah! je +serais, si j'agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des +créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce +que j'ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être +résolue au parti extrême que vous m'offrez... je serais sortie en +plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n'est pas le monde +que je crains, moi!... Mais si on fuit le château d'un père riche et +heureux, on ne déserte pas la masure d'un père désespéré et misérable. +Laissez-moi, Maurice, où m'attache l'honneur... Je saurai devenir +paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez... je n'ai pas trop +de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu'on ne saurait être +complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli...</p> + +<p>Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit +tourner la tête.</p> + +<p>À dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son +fusil de chasse.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="X" id="X"></a>X</h3> + + +<p>Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la +première nuit de sa Restauration, ainsi qu'il disait.</p> + +<p>Si inaccessible qu'il se prétendît aux émotions qui agitent les gens +du commun, les scènes de la journée l'avaient profondément remué.</p> + +<p>Il n'avait pu se défendre de plus d'un retour vers le passé, lui qui +cependant s'était fait une loi de ne jamais réfléchir.</p> + +<p>Tant qu'il avait été sous les yeux des paysans ou des convives du +château de Courtomieu, il avait mis son honneur à paraître froid ou +insouciant. Une fois enfermé dans sa chambre, il s'abandonna sans +contrainte à l'excès de sa joie.</p> + +<p>Elle était immense et tenait presque du délire.</p> + +<p>Seul, il eût pu dire, mais il s'en fût bien gardé, quel prodigieux +service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse.</p> + +<p>Ce malheureux qu'il payait de la plus noire ingratitude, cet homme +probe jusqu'à l'héroïsme qu'il avait traité comme un valet infidèle, +venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie.</p> + +<p>Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse à l'abri d'une +misère non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il +redoutait...</p> + +<p>Celui-là eût bien ri, à qui on eût dit cela dans le pays.</p> + +<p>—Allons donc! eût-il répondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse +possèdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-être, on +n'en connaît pas le nombre.</p> + +<p>Cela était vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des +successions de la duchesse et de lord Holland, n'avaient pas été +légués au duc.</p> + +<p>Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa +guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait à +son fils, à son fils seul.</p> + +<p>Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes, +pas de quoi vivre, strictement parlant.</p> + +<p>Certes, jamais Martial n'avait dit un mot qui put donner à soupçonner +qu'il avait l'intention de s'emparer de l'administration de ses biens, +mais ce mot, il pouvait le dire...</p> + +<p>N'y avait-il pas lieu de croire qu'il le dirait fatalement quelque +jour, tôt ou tard?...</p> + +<p>Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l'entendre, s'avouant, à +part soi, qu'à la place de son fils il l'eût dit depuis longtemps.</p> + +<p>Rien qu'en songeant à cette éventualité, il frémissait.</p> + +<p>Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin +à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui +faudrait baser ses dépenses.</p> + +<p>Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à +puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables...</p> + +<p>—Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement... +Que Martial se marie, que l'ambition le prenne, qu'il soit mal +conseillé... c'en est fait.</p> + +<p>Lorsqu'il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils +comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire +dans ses yeux quantité de pensées qui n'y étaient pas. Et selon qu'il +le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou +s'effrayait davantage.</p> + +<p>Parfois il mettait les choses au pis.</p> + +<p>—Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute +sa fortune, et me voilà sans pain...</p> + +<p>Cette continuelle appréhension d'un homme qui jugeait les sentiments +des autres sur les siens, n'était-elle pas un épouvantable châtiment?</p> + +<p>Ah!... ils n'eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les +misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse +étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent.</p> + +<p>Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou.</p> + +<p>—Que suis-je? s'écriait-il, écumant de rage; un jouet entre les mains +d'un enfant. J'appartiens à mon fils. Que je lui déplaise, il me +brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis +de tout, c'est qu'il le veut bien; il me fait l'aumône de mon luxe et +de ma grande existence... Mais je dépens d'un moment de colère, de +moins que cela, d'un caprice...</p> + +<p>Avec de telles idées, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer +son fils.</p> + +<p>Il le haïssait.</p> + +<p>Il lui enviait passionnément tous les avantages qu'il lui voyait, +ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son +intelligence, qu'on disait supérieure.</p> + +<p>On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des +pères!...</p> + +<p>Enfin, cela était ainsi!...</p> + +<p>Seulement, rien n'apparut à la surface de ces misères intérieures, et +Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s'il surprit le +secret de son père, il n'en laissa rien voir et n'en abusa pas.</p> + +<p>Ils étaient parfaits l'un pour l'autre, le duc bon jusqu'à la plus +extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations +n'étaient pas celles d'un père et d'un fils, l'un craignant toujours +de déplaire, l'autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur +un pied d'égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n'ayant +même pas l'un pour l'autre de ces secrets que commande la pudeur de la +famille...</p> + +<p>Eh bien! c'est cette horrible situation que dénouait Lacheneur.</p> + +<p>Propriétaire de Sairmeuse, d'une terre de plus d'un million, le duc +échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté!...</p> + +<p>Aussi que de projets en cette nuit!...</p> + +<p>Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l'ami du roi; +n'avait-il pas le droit d'aspirer à tout?</p> + +<p>Lui qui avait épuisé jusqu'au dégoût, jusqu'à la nausée tous les +plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter +les délices du pouvoir qu'il ne connaissait pas...</p> + +<p>Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de +moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France.</p> + +<p>Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial.</p> + +<p>En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait +parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette +rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n'avait pas contenté sa +curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu.</p> + +<p>Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les +pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de +son enfance lui revenaient en foule.</p> + +<p>Lacheneur n'avait-il pas tout respecté!... Le duc retrouvait toutes +choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées, +laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu'il les avait +quittées.</p> + +<p>Lorsqu'il eut tout vu:</p> + +<p>—Décidément, marquis, s'écria-t-il, ce Lacheneur n'est pas un +aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner +beaucoup, en faveur du soin qu'il a pris de notre maison en notre +absence...</p> + +<p>Martial resta sérieux.</p> + +<p>—Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par +une belle et large indemnité.</p> + +<p>Ce mot fit bondir le duc.</p> + +<p>—Une indemnité!... s'écria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien! +et mes revenus?... N'ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir +le chevalier de La Livandière?...</p> + +<p>—Le chevalier n'est qu'un sot!... déclara Martial. Il a oublié que +Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu'il est de +notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille +francs... ce sera d'ailleurs d'une bonne politique en l'état des +esprits, et Sa Majesté vous en saura gré...</p> + +<p>Politique... état des esprits... Sa Majesté... On eût obtenu bien des +choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots.</p> + +<p>—Jarnibieu!... s'écria-t-il, cent mille livres!... comme vous +y allez!... Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune!... +Cependant, si c'est bien votre avis...</p> + +<p>—Eh!... monsieur, ma fortune n'est-elle pas la vôtre!... Oui, je vous +ai bien dit mon opinion. C'est à ce point que, si vous le permettez, +je verrai Lacheneur moi-même et je m'arrangerai de façon à ne pas +blesser sa fierté. C'est un dévouement qu'il nous faut conserver...</p> + +<p>Le duc ouvrait des yeux immenses.</p> + +<p>—La fierté de Lacheneur!... murmura-t-il. Un dévouement à +conserver... Que me chantez-vous là?... D'où vous vient cet intérêt +extraordinaire?...</p> + +<p>Il s'interrompit, éclairé par un rapide souvenir.</p> + +<p>—J'y suis! reprit-il; j'y suis!... Il a une jolie fille, ce +Lacheneur...</p> + +<p>Martial sourit sans répondre.</p> + +<p>—Oui, jolie comme un cœur, poursuivit le duc, mais cent mille livres... +jarnibieu!... c'est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez...</p> + +<p>C'est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se +mit en route, armé d'un fusil qu'il avait trouvé dans une des salles +du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre.</p> + +<p>Le premier paysan qu'il rencontra lui indiqua le chemin de la masure +qu'habitait désormais M. Lacheneur...</p> + +<p>—Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois +de sapins sur votre gauche, traversez-le...</p> + +<p>Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il +s'approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d'Escorval, et obéissant à +une inspiration de colère, il s'arrêta, laissant tomber lourdement à +terre la crosse de son fusil.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3> + + +<p>Aux heures décisives de la vie, quand l'avenir tout entier dépend +d'une parole ou d'un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent +traverser l'esprit dans l'espace de temps que brille un éclair.</p> + +<p>À la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première +idée de Maurice d'Escorval fut celle-ci:</p> + +<p>—Depuis combien de temps est-il là? Nous épiait-il, nous a-t-il +écoutés, qu'a-t-il entendu?...</p> + +<p>Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le +frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps.</p> + +<p>La pensée de Marie-Anne l'arrêta.</p> + +<p>Il entrevit les résultats possibles, probables même, d'une querelle +née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu'en fût l'issue, +perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et +la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant, +par son fait, la fable du pays, montrée au doigt... et il eut assez de +puissance sur soi pour maîtriser sa colère.</p> + +<p>Tout cela ne dura pas la moitié d'une seconde.</p> + +<p>Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers +Martial:</p> + +<p>—Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d'une voix affreusement +altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin...</p> + +<p>L'expression trahissait ses sages intentions. Un «passez votre chemin» +bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d'étranger +était la plus sanglante injure qu'on jetait alors à la face des +anciens émigrés revenus avec les armées alliées.</p> + +<p>Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose +insolemment nonchalente.</p> + +<p>Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et +répondit:</p> + +<p>—C'est vrai... je me suis égaré.</p> + +<p>Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien +que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens. +Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient +laisser l'ombre d'un doute. Si l'un restait ramassé sur lui-même, +comme pour bondir en avant, l'autre serrait le double canon de son +fusil, tout prêt à se défendre...</p> + +<p>Le silence de près d'une minute qui suivit, fut menaçant comme ce +calme profond qui précède l'orage... Martial à la fin le rompit:</p> + +<p>—Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur +netteté, reprit-il d'un ton léger, voici plus d'une heure que je +cherche la maison où s'est retiré M. Lacheneur...</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père.</p> + +<p>D'après ce qu'il savait, Maurice crut deviner qu'il s'agissait de +quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces.</p> + +<p>—Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de +Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. l'abbé Midon...</p> + +<p>Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas. +Il venait de se jurer qu'il resterait calme quand même, et il était de +force à se tenir parole.</p> + +<p>—Si ces relations, ce qu'à Dieu ne plaise! prononça-t-il, sont jamais +rompues, croyez, monsieur d'Escorval, qu'il n'y aura pas de notre +faute...</p> + +<p>—Ce n'est pas ce qu'on prétend.</p> + +<p>—Qui, on...?</p> + +<p>—Tout le pays.</p> + +<p>—Ah!... Et que dit-il?...</p> + +<p>—La vérité... Il est de ces offenses qu'un homme d'honneur ne saurait +oublier ni pardonner.</p> + +<p>Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d'un air grave.</p> + +<p>—Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement. +Permettez-moi d'espérer que M. Lacheneur sera moins sévère que vous, +et que son ressentiment,—juste, j'en conviens—tombera devant...—il +hésitait—devant des explications loyales.</p> + +<p>Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce +possible!...</p> + +<p>Martial profita de l'effet produit pour s'avancer vers Marie-Anne et +s'adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice +pour rien.</p> + +<p>—Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n'en doutez +pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... À qui fera-t-on entendre +que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dévoué de notre +famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé +service! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel +que le vôtre sont faits pour s'estimer. J'avoue que, dans la scène +d'hier, M. de Sairmeuse n'a pas eu le beau rôle, mais ma démarche +d'aujourd'hui prouve ses regrets...</p> + +<p>Certes, ce n'était plus là le ton cavalier qu'avait pris Martial +quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place +de l'église.</p> + +<p>Il s'était découvert, il restait à demi-incliné, et il s'exprimait +d'un ton de respect profond, comme s'il eût eu devant lui une fière +duchesse, et non l'humble fille de ce «maraud» de Lacheneur.</p> + +<p>Était-ce simplement une manœuvre de roué? Subissait-il, sans trop +s'en rendre compte, l'ascendant de cette jeune fille si étrange?... +C'était l'un et l'autre. Mais il lui eût été difficile de dire où +cessait le voulu et où commençait l'involontaire.</p> + +<p>Cependant il continuait:</p> + +<p>—Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert... L'exil, +loin de la France, est lourd à porter!... Mais si les chagrins et les +déceptions ont aigri son caractère, ils n'ont pas changé son cœur. +Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que +j'ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l'avouer? +le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d'un +enfant... Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis +vingt ans... On l'a abusé par des rodomontades ridicules... Enfin, +nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur +avaient trouvé le secret d'indisposer mon père contre lui...</p> + +<p>On eût juré qu'il disait la vérité, tant sa voix était persuasive, +tant l'expression de son visage, son regard, son geste, étaient +d'accord avec ses paroles.</p> + +<p>Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu'il mentait et mentait +impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que +donna le commerce de la «haute société,» et qu'il ignorait, lui...</p> + +<p>Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie?...</p> + +<p>—Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j'ai souffert hier, +dans cette petite salle du presbytère?... Non, je ne me rappelle pas, +en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l'héroïsme de M. +Lacheneur. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation, +sans faste, il se dépouillait volontairement d'une fortune... et on le +rudoyait. Cet excès d'injustice me faisait horreur. Et si je n'ai +pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c'est que la +contradiction irrite mon père jusqu'à la folie... Mais à quoi bon +protester?... Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus +puissant que toutes mes paroles. Vous n'étiez pas hors du village, que +déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait: «J'ai eu +tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le +premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, <i>et obtenez +qu'il oublie</i>...»</p> + +<p>Marie-Anne, plus rouge qu'une pivoine, baissait les yeux, horriblement +embarrassée.</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père...</p> + +<p>—Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera +à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M. +Lacheneur qu'il accepte les justes réparations qui lui sont dues... et +il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause... Qui donc +résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants...</p> + +<p>Si inexpérimenté que fût Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre +les projets de Martial. Cet homme, qu'il haïssait déjà mortellement, +osait parler d'amour à Marie-Anne devant lui, Maurice... C'est-à-dire +que, depuis une heure, il le bafouait et l'outrageait; il se jouait +abominablement de sa simplicité.</p> + +<p>La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son +cerveau.</p> + +<p>Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le +fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança +plutôt à dix pas, en s'écriant:</p> + +<p>—Ah! c'est trop d'impudence à la fin, marquis de Sairmeuse!...</p> + +<p>L'attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui. +La violence du choc l'avait fait tomber un genou en terre; sans se +relever, il arma son fusil, prêt à faire feu.</p> + +<p>Ce n'était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se +colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas, +qu'il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher +du bout du doigt.</p> + +<p>Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne +l'attendait, la souhaitait même depuis un moment.</p> + +<p>Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle +était femme et n'avait pu se méprendre à l'accent du jeune marquis de +Sairmeuse.</p> + +<p>Il était évident qu'il «lui faisait la cour.» Et avec quelles +intentions!... il n'était que trop aisé de le deviner.</p> + +<p>Son trouble, pendant que le marquis parlait d'une voix de plus en plus +tendre, venait de la stupeur et de l'indignation qu'elle ressentait +d'une si prodigieuse audace.</p> + +<p>Comment, après cela, n'eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à +une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice!</p> + +<p>Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à +s'entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas.</p> + +<p>Le devoir de Maurice n'était-il pas de la défendre quand on +l'insultait! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la +flétrissante galanterie d'un libertin? Elle eût rougi, elle qui était +l'énergie même, d'aimer un être faible et pusillanime.</p> + +<p>Mais toute intervention était inutile.</p> + +<p>Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois +qu'elle éclaire.</p> + +<p>Maurice comprit qu'il est de ces injures qu'on ne doit pas paraître +soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les +adresse.</p> + +<p>Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C'était affaire à +lui d'expliquer les motifs de son agression.</p> + +<p>Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une +si puissante réaction, qu'il recouvra, comme par magie, tout son +sang-froid et le libre exercice de ses facultés.</p> + +<p>—Oui, reprit-il d'un ton de défi, c'est assez d'hypocrisie, +monsieur!... Oser parler de réparations après le traitement que +vous et les vôtres lui avez infligé, c'est ajouter à l'affront une +humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas.</p> + +<p>Martial avait désarmé son fusil; il s'était relevé, et il époussetait +le genou de son pantalon, où s'étaient attachés quelques grains de +sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.</p> + +<p>Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait +la véritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il +s'avouait, qu'emporté par l'étrange impression que produisait sur lui +Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n'en était pas +absolument mécontent.</p> + +<p>Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu'il +s'imaginait avoir eue jusqu'à ce moment.</p> + +<p>—Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant +alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à M<sup>lle</sup> +Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'espère...</p> + +<p>—Vous me l'avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien +n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous +indiquera la maison du baron d'Escorval.</p> + +<p>—Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux +de mes amis...</p> + +<p>—Oh!... quand il vous plairai...</p> + +<p>—Naturellement... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel +mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et +prétendez le défendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos +droits?</p> + +<p>Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu +au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.</p> + +<p>—Mes droits, répondit-il, sont ceux de l'amitié... Si je vous dis +que vos démarches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur +n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous +déguisiez l'aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour +faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est +son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs +de Sairmeuse!... vous l'avez élevé à mille pieds de votre fausse +grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j'écrase, +moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de +vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront +jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il +ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira: +«Ces gens-là me doivent tout!»</p> + +<p>Sa parole enflammée avait une telle puissance d'émotion, que +Marie-Anne ne sut pas résister à l'inspiration qu'elle eut de lui +serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit.</p> + +<p>—Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a +eu hier l'honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa +fille...</p> + +<p>—Et je l'ai refusée!... cria une voix terrible.</p> + +<p>Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même +mouvement de surprise et d'effroi.</p> + +<p>M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait +Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants.</p> + +<p>—Oui, je l'ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas +que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m'avez-vous juré +ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des +rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez à la maison, à +l'instant...</p> + +<p>—Mon père...</p> + +<p>—Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne.</p> + +<p>Elle obéit et s'éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où +se lisait un adieu qu'elle croyait devoir être éternel.</p> + +<p>Dès qu'elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant +Maurice, les bras croisés:</p> + +<p>—Quant à vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'espère ne plus +vous reprendre à rôder autour de ma fille...</p> + +<p>—Je vous jure, monsieur...</p> + +<p>—Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de détourner +une jeune fille de son devoir, qui est l'obéissance... Vous venez +de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la +mienne...</p> + +<p>Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur +l'interrompit.</p> + +<p>—Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.</p> + +<p>Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque +jusqu'au sentier qui traversait le bois de la Rèche.</p> + +<p>Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui +dire à l'oreille, et de son ton amical d'autrefois:</p> + +<p>—Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre +toutes mes précautions inutiles!...</p> + +<p>Il suivit de l'œil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette +scène, stupéfié de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement +quand il le vit hors de la portée de la voix qu'il revint à Martial.</p> + +<p>—Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis, +dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous +cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend +pour se rendre au château de Courtomieu.</p> + +<p>Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:</p> + +<p>—Et nous, en route!...</p> + +<p>Mais Martial l'arrêta d'un geste.</p> + +<p>—Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où +il m'a envoyé... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part...</p> + +<p>—Chez moi?...</p> + +<p>—Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter +l'expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le +curé Midon...</p> + +<p>Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un +rare bonheur d'expression, se mit à répéter au père l'histoire qu'il +venait de conter à la fille.</p> + +<p>À l'entendre, son père et lui étaient désespérés... Se pouvait-il que +M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s'était-il +retiré si précipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa +disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent +mille francs, davantage même...</p> + +<p>Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut +fini, il répondit respectueusement mais froidement qu'il réfléchirait.</p> + +<p>Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès +que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations.</p> + +<p>—Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il.</p> + +<p>Mais M. Lacheneur haussa les épaules.</p> + +<p>—Comme cela, fit-il, tu crois que c'est à moi qu'on offre tout cet +argent?</p> + +<p>—Dame!... j'ai des oreilles...</p> + +<p>—Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu'elles +entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux +beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il +voudrait en faire sa maîtresse...</p> + +<p>Chanlouineau s'arrêta court, l'œil flamboyant, les poings crispés.</p> + +<p>—Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à +vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3> + + +<p>—Non, décidément, je n'ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse +comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa +beauté est divine!...</p> + +<p>Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à +M. Lacheneur.</p> + +<p>Au risque de s'égarer, il avait pris au plus court, et il s'en allait +à travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour +sauter les fossés.</p> + +<p>Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à +se représenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante +et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se +redressant superbe de fierté.</p> + +<p>—Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous +cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie! +Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses +deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbécile +d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne +fut-ce qu'une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou +d'elle!...</p> + +<p>Lui-même l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel +nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui +frémissaient en lui.</p> + +<p>—Ah!... n'importe, s'écria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je +l'aurai.</p> + +<p>En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique +de l'entreprise, avec la sagacité d'une expérience souvent mise à +l'épreuve.</p> + +<p>Son début, force lui était d'en convenir, n'avait été ni heureux ni +adroit.</p> + +<p>—C'est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment, +moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des +réalités!...</p> + +<p>Il est sûr que l'épreuve qu'il venait de tenter était faite pour +porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été +repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur +ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que +froidement ses avances et l'offre d'une véritable fortune.</p> + +<p>En outre, il se rappelait l'œil terrible de Chanlouineau.</p> + +<p>—Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un +signe de Marie-Anne, il m'eût écrasé comme un œuf, sans souci de +mes aïeux. Ah ça! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois +poursuivants en ce cas.</p> + +<p>Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus +elle irritait sa passion.</p> + +<p>—Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir +ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques +entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de +Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout +tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j'ai +produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai été hardi, et ce sera +bien le diable si elle n'est pas touchée et flattée de ce triomphe de +sa beauté. Reste le d'Escorval.</p> + +<p>C'était là que le bât blessait Martial, ainsi qu'il se le répétait en +ce langage trivial qu'on emploie vis-à-vis de soi.</p> + +<p>Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa +colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle.</p> + +<p>Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour +Chanlouineau?... Et encore dans quel but?...</p> + +<p>—En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de +demander compte à ce petit d'Escorval de son insolence. Digérer +un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est +incontestable; peut-être s'avisera-t-il de venir me provoquer de +nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour +que je n'aie aucune satisfaction à lui refuser. D'un autre côté, si +j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête, +Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne +chose en échange d'un petit expédient pour le forcer à quitter le +pays.</p> + +<p>Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni +prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait +à l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas +précipités derrière lui.</p> + +<p>Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des +signes, il s'arrêta.</p> + +<p>C'était Chupin et un de ses fils.</p> + +<p>Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'était faufilé parmi les gens +chargés d'aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait +déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir +indispensable.</p> + +<p>—Ah! monsieur le marquis, s'écria-t-il dès qu'il fut à portée de la +voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc...</p> + +<p>—Bien, dit sèchement Maurice, je rentre.</p> + +<p>Mais Chupin n'était plus susceptible, et si fâcheux que fût l'accueil, +il ne s'en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près +pour être entendu.</p> + +<p>Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit +de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M. +Lacheneur.</p> + +<p>Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu'un autre? Avait-il deviné +quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?...</p> + +<p>À l'entendre, Lacheneur—il ne disait plus: Monsieur—n'était +définitivement qu'un scélérat, la restitution de Sairmeuse n'était +qu'une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs, +puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne.</p> + +<p>Si le vieux maraudeur n'avait que des soupçons, Martial les changea en +certitude par sa vivacité à demander:</p> + +<p>—Comment, M<sup>lle</sup> Lacheneur va se marier.</p> + +<p>—Oui, monsieur le marquis.</p> + +<p>—Et avec qui?...</p> + +<p>—Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien, +que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait +manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si +Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la +mènerait pas à la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle +fille.</p> + +<p>—Est-ce positif ce que vous dites là?...</p> + +<p>—À ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à +Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et +qu'on va publier les bans...</p> + +<p>Et se retournant vers son fils:</p> + +<p>—Pas vrai... garçon? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n'avait ouï rien de +pareil.</p> + +<p>Martial se tut, honteux peut-être de s'être laissé prendre aux amorces +de ce vieux, mais satisfait d'être averti de cette circonstance si +importante.</p> + +<p>Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de +mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait +quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif, +eût-il refusé sa fille à Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la +donner à un paysan?...</p> + +<p>Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à +Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace +sablé qui s'étendait entre le parterre et le perron du château, se +trouvaient amoncelés toutes sortes d'effets d'habillement, du linge, +de la vaisselle, des meubles... On eût dit un déménagement. Une +demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce +remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.</p> + +<p>Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avança donc vers son père, +et après l'avoir respectueusement salué:</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il.</p> + +<p>M. de Sairmeuse éclata de rire.</p> + +<p>—Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C'est cependant bien +simple. Qu'un maître légitime, à son retour, couche dans les draps +d'un usurpateur, c'est charmant pour une première nuit, pour une +seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait +que j'étais chez lui, et ça m'assassinait. J'ai donc fait rassembler +et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n'est pas +de l'ancien mobilier du château... On va charger le tout sur une +charrette et le lui porter...</p> + +<p>Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d'être arrivé si à point. +Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances.</p> + +<p>—Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.</p> + +<p>—Hein!... pourquoi? Qui m'en empêcherait, je vous prie?</p> + +<p>—Personne assurément... Mais vous réfléchirez qu'un homme qui ne +s'est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards...</p> + +<p>Le duc parut abasourdi.</p> + +<p>—Des égards!... s'écria-t-il, ce maraud a droit à des égards!... +Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c'est-à-dire +vous lui donnez—car il n'est que juste que vous fassiez la guerre à +vos dépens—vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se +tient pas pour content, il lui faut encore des égards!... Accordez-lui +en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j'ai +résolu...</p> + +<p>—Eh bien!... moi, monsieur, j'y regarderais à deux fois, à votre +place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c'est très-bien. Mais où en +est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il +revenait sur sa parole?... Où sont vos titres de propriété?...</p> + +<p>M. de Sairmeuse devint vert.</p> + +<p>—Jarnibieu! s'écria-t-il, je n'avais pas pensé à cela... Holà! vous +autres, qu'on me rentre toute cette dépouille, et promptement!...</p> + +<p>Et comme on lui obéissait:</p> + +<p>—Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à +Courtomieu, d'où on nous a déjà envoyé chercher deux fois... Il s'agit +d'une affaire d'une importance extrême.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3> + + +<p>Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus +magnifique habitation de l'arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse +s'enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et +ses eaux jaillissantes.</p> + +<p>On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée, +très-laide, et qui gâtait absolument l'harmonie du paysage. Elle avait +cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu'il disait, et, +pour cette raison, il la considérait comme un chef-d'œuvre.</p> + +<p>Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande +route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie +profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse.</p> + +<p>Cette rêverie, le marquis pensait bien l'avoir causée.</p> + +<p>—Voilà, se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat +de mon adroite manœuvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne +sera pas légalisée, j'obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai... +oui, tout. Et s'il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa +table.</p> + +<p>Il se trompait. Le duc avait déjà oublié cette affaire; ses +impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur +le sable.</p> + +<p>Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au +cocher de marcher au pas:</p> + +<p>—Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous êtes décidément +amoureux de cette petite Lacheneur?...</p> + +<p>Martial ne put s'empêcher de tressaillir.</p> + +<p>—Oh!... amoureux, fit-il d'un ton léger, ce serait peut-être beaucoup +dire. Mettons qu'elle m'inspire un goût assez vif, ce sera suffisant.</p> + +<p>Le duc regardait son fils d'un air narquois.</p> + +<p>—En vérité, vous me ravissez!... s'écria-t-il. Je craignais que cette +amourette ne dérangeât, au moins pour l'instant, certains plans que +j'ai conçus... J'ai des vues sur vous, marquis!...</p> + +<p>—Diable!...</p> + +<p>—Oui, j'ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en +détail... Je me borne pour aujourd'hui à vous recommander d'examiner +M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu.</p> + +<p>Martial ne répondit pas. La recommandation était inutile. Si M<sup>lle</sup> +Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, M<sup>lle</sup> de Courtomieu, depuis +un moment le souvenir de Marie-Anne s'effaçait sous l'image radieuse +de Blanche.</p> + +<p>—Mais avant d'arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père... +Il est fort de mes amis et je le sais par cœur. Vous avez entendu des +faquins me reprocher ce qu'ils appelaient mes préjugés, n'est-ce pas? +Eh bien! comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu'un insigne +jacobin.</p> + +<p>—Oh!... mon père...</p> + +<p>—Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon époque, on l'eût tenu, +lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement,—car il y +a un seulement,—les principes que j'affiche hautement, il les tient +enfermés dans sa tabatière... et fiez-vous à lui pour ne l'ouvrir +qu'au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses +opinions, en ce sens qu'il a été forcé de les cacher assez souvent. Il +les a cachées sous le Consulat, d'abord, quand il revint d'émigration. +Il les dissimula plus courageusement encore sous l'Empire... car il a +été quelque peu chambellan de «Buonaparte,» ce cher marquis... Mais, +chut! ne lui rappelez pas cet héroïsme: il le déplore depuis Lutzen.</p> + +<p>C'est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses +meilleurs amis.</p> + +<p>—L'histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l'histoire de ses +mariages... Je dis: «ses,» parce qu'il s'est marié un certain nombre +de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de +perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches +les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une +Cissé-Blossac... c'est celle qui a le plus duré; elle est morte vers +1809. À chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité +de terres ou des rentes. Si bien qu'à cette heure, il est aussi riche +que vous, marquis, et qu'il a des influences secrètes dans tous les +camps... Mais, Jarnibieu! j'oubliais un détail: il flaire, m'a-t-on +dit, l'influence du clergé, et il est devenu d'une haute piété.</p> + +<p>Il s'interrompit, la voiture venait de s'arrêter dans la cour +d'honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne +au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu'il ne prodiguait pas.</p> + +<p>C'était bien l'homme du portrait.</p> + +<p>Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu +portait une lévite infinie et des souliers à boucle d'or. La tête +qui surmontait cette immense charpente était remarquablement +petite,—signe de race,—couronnée de rares cheveux plats et +noirs,—il les teignait,—et éclairée par de gros yeux ronds et sans +chaleur.</p> + +<p>La morgue qui sied au gentilhomme et l'humilité qui convient au +chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant +combat.</p> + +<p>Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non +sans les combler de compliments débités d'une petite voix de tête, qui +étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons +de flûte sortant des flancs d'un ophicléide.</p> + +<p>—Enfin, vous voici... répétait-il; nous vous attendions pour +délibérer... c'est très-grave... très-délicat aussi. Il s'agit de +rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de +la Révolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos +amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet, +transformé en chambre du conseil...</p> + +<p>Martial frémit à l'idée de tout ce qu'il allait être obligé d'entendre +de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui +revenant à propos:</p> + +<p>—N'aurons-nous donc pas l'honneur, demanda-t-il, de présenter nos +respects à M<sup>lle</sup> de Courtomieu?...</p> + +<p>—Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine, +répondit le marquis de Courtomieu d'un ton distrait... à moins +qu'elles ne soient au jardin...</p> + +<p>Cela pouvait signifier: «Allez-y, si bon vous semble!» Martial le prit +ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et +le marquis.</p> + +<p>Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il était +vide.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, je sais où est le jardin.</p> + +<p>Mais c'est en vain qu'il le parcourut en tout sens, ce jardin: +personne.</p> + +<p>Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l'ennemi, +quand, à travers le feuillage d'un berceau de jasmin, il crut +distinguer comme une robe blanche.</p> + +<p>Il s'avança doucement, et son cœur battit, quand il reconnut qu'il +avait bien vu.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu était assise près d'une vieille dame, et +elle lui lisait à demi-voix une lettre.</p> + +<p>Il fallait qu'elle fût bien préoccupée, pour n'avoir pas entendu le +sable crier sous les bottes de Martial.</p> + +<p>Il était à dix pas d'elle, si près qu'il distinguait, par une +éclaircie des jasmins, jusqu'à l'ombre de ses longs cils.</p> + +<p>Il s'arrêta, retenant son haleine, s'abandonnant à une délicieuse +extase.</p> + +<p>—Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!...</p> + +<p>Belle, non!... Mais jolie à ravir l'imagination. En elle, tout +souriait au désir, ses grands yeux d'un bleu velouté et ses lèvres +entr'ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré +des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque +s'échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se +jouant, semblait allumer des étincelles.</p> + +<p>Peut-être l'eût-on souhaitée un peu plus grande... Mais elle avait le +charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait +des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles +d'une enfant.</p> + +<p>Hélas!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les +apparences du marquis de Courtomieu.</p> + +<p>Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d'âme d'un +vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité +de fille unique d'un grand seigneur archi-millionnaire, on l'avait +entourée de tant d'adulations! Le poison de la flatterie avait flétri +en leur germe toutes ses bonnes qualités.</p> + +<p>Elle n'avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible +qu'aux jouissances de la vanité ou de l'ambition satisfaites. Elle +pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d'un +amoureux...</p> + +<p>Si elle avait daigné remarquer Martial,—car elle l'avait +remarqué,—c'est que son père lui avait dit que ce jeune homme +emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus, +elle avait prononcé un «c'est bien, nous verrons!» à faire fuir un +prétendant à mille lieues...</p> + +<p>Cependant, Martial, craignant d'être surpris, s'avança et M<sup>lle</sup> +Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée...</p> + +<p>Lui s'inclina bien bas, et d'une voix amicalement respectueuse:</p> + +<p>—M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l'imprudence de +m'apprendre où j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je ne me +suis plus senti le courage d'affronter des discussions graves... +seulement...</p> + +<p>Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta:</p> + +<p>—Seulement, je suis peut-être indiscret?</p> + +<p>—Oh! en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que +je viens de lire m'ait profondément émue... elle m'est adressée par +une pauvre enfant à qui je m'intéressais, que j'envoyais chercher, +parfois, quand je m'ennuyais: Marie-Anne Lacheneur.</p> + +<p>Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune +marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses +impressions.</p> + +<p>Il savait rester riant avec l'angoisse au cœur, grave quand le +fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets.</p> + +<p>Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de M<sup>lle</sup> de +Courtomieu, son œil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris +des autres, son œil si clair se voila.</p> + +<p>—Elles se connaissent!... pensa-t-il.</p> + +<p>L'idée d'un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait +sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes +sortes de pudeurs inconnues.</p> + +<p>La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais M<sup>lle</sup> Blanche +l'avait aperçu.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inquiète.</p> + +<p>Cependant, c'est avec le naturel parfait de l'innocence qu'elle +poursuivit:</p> + +<p>—Au fait, vous devez l'avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre +Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse?</p> + +<p>—Je l'ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial.</p> + +<p>—N'est-ce pas, qu'elle est remarquablement belle, et d'une beauté +tout étrange, et qui surprend?</p> + +<p>Un sot eût protesté. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette +faute.</p> + +<p>—Oui, elle est très-belle, dit-il.</p> + +<p>Cette soi-disant franchise déconcerta un peu M<sup>lle</sup> Blanche, et c'est +avec un air d'hypocrite compassion qu'elle ajouta:</p> + +<p>—Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son père réduit à +bêcher la terre.</p> + +<p>—Oh!... vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours +Lacheneur de la gêne.</p> + +<p>—Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour +Marie-Anne?</p> + +<p>—Elle en a un tout trouvé, mademoiselle... J'ai ouï dire qu'elle +va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain +Chanlouineau.</p> + +<p>La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait +à un interrogatoire en règle, et il ne s'en apercevait pas. Elle +éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui +concernait M<sup>lle</sup> Lacheneur.</p> + +<p>—Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c'est là le parti +qu'elle avait rêvé?... Enfin!... Dieu veuille qu'elle soit heureuse; +nul plus que nous ne le souhaite, car nous l'aimons beaucoup, ici... +oui, beaucoup. N'est-ce pas, tante Médie?</p> + +<p>Tante Médie, c'était la vieille demoiselle assise près de M<sup>lle</sup> +Blanche.</p> + +<p>—Oui, beaucoup, répondit-elle.</p> + +<p>Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de +Courtomieu avait recueillie, et à qui M<sup>lle</sup> Blanche faisait payer +chèrement son pain; elle l'avait dressée à jouer le rôle d'écho.</p> + +<p>—Ce qui me désole, reprit M<sup>lle</sup> de Courtomieu, c'est que je vois +brisées des relations qui m'étaient chères... Mais écoutez plutôt ce +que Marie-Anne m'écrit.</p> + +<p>Elle retira de sa ceinture, où elle l'avait passée, la lettre de M<sup>lle</sup> +Lacheneur, et lut:</p> + +<p>«Ma chère Blanche,</p> + +<p>«Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris +comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés +à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité; nous en avons +été punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure +tout est consommé... Celle que vous appeliez votre amie n'est plus +qu'une pauvre paysanne, comme sa mère...»</p> + +<p>Le plus subtil observateur eût été pris à l'émotion de M<sup>lle</sup> Blanche. +On eût juré qu'elle avait mille peines à retenir ses larmes... +peut-être même en tremblait-il quelqu'une entre ses longs cils.</p> + +<p>La vérité est qu'elle ne songeait qu'à épier sur la figure de Martial +quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu'il était en +garde, il restait de marbre.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>«Je mentirais si je disais que je n'ai pas souffert de ce brusque +changement... Mais j'ai du courage, je saurai me résigner. J'aurai, je +l'espère, la force d'oublier, car il faut que j'oublie!... Le souvenir +des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères +présentes...»</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Courtomieu referma brusquement la lettre.</p> + +<p>—Vous l'entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous +cette fierté? Et on nous accuse d'orgueil, nous autres filles de la +noblesse!</p> + +<p>Martial ne répondit pas. L'altération de sa voix l'eût trahi, il le +sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s'il lui eût +été donné de lire les dernières lignes de la lettre.</p> + +<p>«Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n'éprouve +aucune honte à vous demander de m'aider. Je travaille fort joliment, +comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies +si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd'hui même à +Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je +pourrais me présenter en me recommandant de votre nom.»</p> + +<p>Mais M<sup>lle</sup> de Courtomieu s'était bien gardée de parler de cette requête +si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n'avait pas réussi: +tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer.</p> + +<p>Elle semblait avoir oublié «son amie,» et elle babillait le plus +gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue +par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus +élevé.</p> + +<p>C'était la discussion de l'Adresse au roi, qui s'agitait furieusement +dans le cabinet de M. de Courtomieu. M<sup>lle</sup> Blanche s'arrêta.</p> + +<p>—J'abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je +vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être +là-haut.</p> + +<p>—Certes non! répondit-il en riant. Qu'y ferais-je? Le rôle des +hommes d'action ne commence qu'après que les orateurs sont enroués...</p> + +<p>Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une +énergie si forte, que M<sup>lle</sup> de Courtomieu en fut toute saisie. Elle +reconnaissait, pensait-elle, l'homme qui, selon son père, devait aller +si loin.</p> + +<p>Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la +grosse cloche qui annonçait les visiteurs.</p> + +<p>Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très-vivement:</p> + +<p>—Ah!... n'importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se +dit là-haut... Si je le demande à mon père, il se moquera de ma +curiosité... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à +la conférence, vous me diriez tout...</p> + +<p>Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse +s'inclina et obéit.</p> + +<p>—Elle me congédie, se disait-il en montant l'escalier, rien n'est +plus clair, et même, elle n'y met pas de façons... Mais pourquoi +diable me congédie-t-elle?</p> + +<p>Pourquoi?... C'est qu'un seul coup à la cloche annonçait une visite +pour M<sup>lle</sup> Blanche, qu'elle attendait «son amie,» et qu'elle ne voulait +à aucun prix d'une rencontre de Martial et de Marie-Anne.</p> + +<p>Elle n'aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la +déchiraient... Telle était la logique de son caractère.</p> + +<p>Ses pressentiments d'ailleurs ne l'avaient pas trompée. C'était bien +M<sup>lle</sup> Lacheneur qui l'attendait au salon.</p> + +<p>La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais +rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu'elle +subissait depuis deux jours.</p> + +<p>Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de «pratiques,» +était aussi calme et aussi naturelle qu'autrefois quand elle la priait +de venir passer une après-midi à Sairmeuse.</p> + +<p>Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s'embrassèrent, +les rôles furent-ils intervertis.</p> + +<p>C'était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut M<sup>lle</sup> Blanche qui +sanglota.</p> + +<p>Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa +connaissance, M<sup>lle</sup> de Courtomieu ne songeait qu'à l'occasion favorable +qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le +trouble de Martial.</p> + +<p>—Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de +Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité!...</p> + +<p>Si loyale était Marie-Anne, qu'elle ne voulut pas laisser peser cette +accusation sur l'homme qui avait si cruellement traité son père.</p> + +<p>—Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait +faire, ce matin, des offres considérables, par son fils.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche se dressa comme si une vipère l'eût mordue.</p> + +<p>—Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne? +dit-elle.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Serait-il allé chez vous?...</p> + +<p>—Il y allait... quand il m'a rencontrée, dans les bois de la Rèche...</p> + +<p>Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir +de l'impertinente galanterie de Martial.</p> + +<p>La sotte expérience de M<sup>lle</sup> Blanche—elle était terriblement +expérimentée, cette fille qui sortait du couvent,—se méprit à ce +trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se +retira, elle eut la force de l'embrasser avec toutes les marques de +l'affection la plus vive. Mais elle suffoquait.</p> + +<p>—Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu'ils se sont rencontrés, +ils ont gardé l'un de l'autre une impression si profonde!... +S'aimeraient-ils donc déjà?...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3> + + +<p>Si Martial eût rapporté fidèlement à M<sup>lle</sup> Blanche tout ce qu'il +entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'eût +probablement un peu étonnée.</p> + +<p>Il l'eût, à coup sûr, stupéfiée, s'il lui eût confessé en toute +sincérité ses impressions et ses réflexions.</p> + +<p>C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus +tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à +combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.</p> + +<p>Tombant, de par la volonté de M<sup>lle</sup> Blanche, au milieu d'une discussion +enragée, ses impressions furent celles d'un homme à jeun arrivant au +dessert d'un déjeuner d'ivrognes. L'échauffement des autres redoubla +son sang-froid.</p> + +<p>Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions +grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de +Courtomieu.</p> + +<p>Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.</p> + +<p>Il n'en était pas un dont le pur dévouement n'exigeât impérieusement +les récompenses les plus inouïes. C'est à peine si les modestes +déclaraient se contenter d'une recette générale, d'une préfecture ou +des épaulettes de lieutenant-général.</p> + +<p>De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches +amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l'œil, +les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nommé président, +s'épuisait à répéter:</p> + +<p>—Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!...</p> + +<p>—Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à +grand'peine une violente envie de rire; fous à lier!...</p> + +<p>Mais il n'eut pas à rendre compte de cette séance, qu'interrompit par +bonheur l'annonce du dîner.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne +songeait plus à interroger.</p> + +<p>Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de +ces personnages!</p> + +<p>Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un +n'était d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'à eux tous +ils étaient à peine aussi riches.</p> + +<p>Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur +absorbait despotiquement toutes ses facultés.</p> + +<p>Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le +départ de Marie-Anne, M<sup>lle</sup> Blanche avait réfléchi.</p> + +<p>L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait +les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les +conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu'il +serait son mari.</p> + +<p>Elle eût eu quelques jours d'irrésolution, vraisemblablement, sans le +mouvement de jalousie qui l'avait agitée. Mais, du moment où elle +put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu'une autre femme lui +disputerait Martial, elle le voulut...</p> + +<p>De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que +sous l'inspiration d'un de ces amours étranges où le cœur n'est pour +rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de +sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.</p> + +<p>Que la femme dont l'ombre d'une réalité n'a jamais fait battre le +pouls plus vite lui jette la première pierre.</p> + +<p>Qu'elle fût vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si +toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'était pas sûre, c'est une +idée qui ne pouvait venir à M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu.</p> + +<p>On lui avait tant dit, tant répété, qu'il s'estimerait heureux entre +tous l'homme qu'elle daignerait choisir!</p> + +<p>Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!...</p> + +<p>—D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les +glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?</p> + +<p>«—Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce +que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le génie de la +coquetterie!...»</p> + +<p>Elle se sentait, en effet, assez d'habileté et de patience pour +prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à +éblouir, à fasciner Martial!...</p> + +<p>Quant à garder ce caractère, s'il lui déplaisait, après le mariage, +c'était une autre affaire!...</p> + +<p>Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner M<sup>lle</sup> +Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.</p> + +<p>Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en +furent frappés.</p> + +<p>D'une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais +Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien. +N'était-elle pas la plus riche héritière que l'on sût à dix lieues +à la ronde? Il n'est pas de médisance capable d'entamer le prestige +d'une dot d'un million comptant.</p> + +<p>—Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces +deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à +huit cent mille livres de rentes.</p> + +<p>Martial, lui, s'abandonnait sans défiance au charme de cette +situation.</p> + +<p>Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs, +dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de +l'enfant!...</p> + +<p>Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son +imagination flottant de l'une à l'autre s'enflammait de l'étrangeté du +contraste.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche l'avait fait placer près d'elle à table, et ils causaient +gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la +discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et +s'enflammait à mesure que se succédaient les services.</p> + +<p>Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient +du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes +baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux +Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur +pied...</p> + +<p>Le nom de d'Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des +verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.</p> + +<p>Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d'une petite calotte +de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on fît les plus +actives démarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval.</p> + +<p>—La présence d'un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c'est +un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que +M. Fouché l'a couché sur ses listes, et qu'il est ici sous la +surveillance de la haute police.</p> + +<p>Ce discoureur avait dû au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la +plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il +ivre de rancune.</p> + +<p>On l'écoutait, mais on se taisait, l'hésitation se lisait dans tous +les yeux.</p> + +<p>Martial, lui, était devenu si pâle que M<sup>lle</sup> Blanche remarqua sa pâleur +et crut qu'il allait se trouver mal.</p> + +<p>—Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse.</p> + +<p>C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'âme du jeune marquis de +Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.</p> + +<p>Ne souhaitait-il pas, la veille, l'éloignement de Maurice?</p> + +<p>Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu'il était impossible +d'en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu, +et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de +s'expatrier peut-être pour toujours...</p> + +<p>On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un +seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.</p> + +<p>Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta.</p> + +<p>Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique...</p> + +<p>—M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour +d'eux comme un parfum d'honnêteté et de justice... Ayons le bon sens +de respecter la considération qui l'environne.</p> + +<p>Ainsi qu'il l'avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de +Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa +parole brève et tranchante produisirent un grand effet.</p> + +<p>—Évidemment, ce serait une faute! fut le cri général.</p> + +<p>Martial s'était rassis, M<sup>lle</sup> Blanche se pencha vers lui.</p> + +<p>—C'est bien!... ce que vous avez fait là, monsieur le marquis, +murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.</p> + +<p>Pris à l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:</p> + +<p>—M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a +révolté, voilà tout.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un +pressentiment lui disait qu'il y avait là quelque chose. Cependant +elle ajouta:</p> + +<p>—Votre conduite n'en est que plus belle.</p> + +<p>Mais ce n'était pas là l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en +regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait +amèrement à son fils son intervention.</p> + +<p>—Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je +n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition, +mais puisqu'elle était lancée...</p> + +<p>—J'ai tenu à empêcher une sottise inutile!</p> + +<p>—Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait +de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que +répondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre +nous?...</p> + +<p>—Je hausserais les épaules.</p> + +<p>—Oui-dà!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger +Chupin.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3> + + +<p>Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en +France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers +la poussière de l'exil, et déjà son imagination, troublée par la +passion, lui montrait des ennemis partout.</p> + +<p>Il n'était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était +à accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les +rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.</p> + +<p>Les soupçons qu'il eût voulu faire partager à Martial étaient +cruellement et ridiculement injustes.</p> + +<p>À l'heure même où il accusait le baron d'Escorval de «tramer quelque +chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il +croyait, qu'il voyait mourant...</p> + +<p>Maurice était au moins en grand danger.</p> + +<p>Son organisation nerveuse et impressionnable à l'excès, n'avait pu +résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives +de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.</p> + +<p>Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'était éloigné +précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté +de réfléchir et de délibérer.</p> + +<p>L'inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de +Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se +confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids +écrasait sa pensée...</p> + +<p>Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les +champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans +doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval.</p> + +<p>Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas.</p> + +<p>Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de +se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il +essayait de s'accoutumer au coup terrible.</p> + +<p>L'habitude—cette mémoire du corps qui veille alors que l'esprit +s'égare—l'habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.</p> + +<p>Ses traits étaient si affreusement décomposés que M<sup>me</sup> d'Escorval, +en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa +l'interroger.</p> + +<p>Il parla le premier.</p> + +<p>—Tout est fini! prononça-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquiète +pas, mère, j'ai du courage, tu verras...</p> + +<p>Il se mit à table, en effet, d'un air assez résolu, il mangea presque +autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu'il +buvait son vin pur.</p> + +<p>Tout en lui était si extraordinaire, qu'on l'eût dit animé par une +volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent +seuls donner l'idée, les mouvements inconscients d'une somnambule.</p> + +<p>Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d'un éclat effrayant, son +geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il +plaisantait... Cherchait-il à s'étourdir?...</p> + +<p>—Que ne pleure-t-il! pensait M<sup>me</sup> d'Escorval épouvantée, je ne +craindrais pas tant, et je le consolerais...</p> + +<p>Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand +sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se +décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des +phrases incohérentes...</p> + +<p>Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la +voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face +congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa +gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était +brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...</p> + +<p>Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle +allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna +jusque sur le palier, où elle cria:</p> + +<p>—Au secours!... mon fils se meurt!</p> + +<p>D'un bond, M. d'Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda, +comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d'une voix +terrible.</p> + +<p>—Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'à Montaignac +et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une +minute!...</p> + +<p>Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c'était le plus borné +des hommes. C'était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l'armée +pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et +quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine +d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de +bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.</p> + +<p>Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils +envoyaient quérir le curé. M. d'Escorval fit comme les paysans, après +avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.</p> + +<p>L'abbé Midon n'avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au +temps où il n'était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui +demander conseil, qu'il s'était mis courageusement à l'étude, et +que l'expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas +toujours le diplôme de la Faculté.</p> + +<p>Quelle que fût l'heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade, +de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne +répondait qu'un mot: «Partons!»</p> + +<p>Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins, +avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments +pendue à l'épaule par une courroie, ils se découvraient +respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prêtre estimaient +l'homme.</p> + +<p>Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abbé Midon devait +se hâter. Le baron était son ami. C'est dire quelle appréhension le +fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, M<sup>me</sup> d'Escorval +guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa +rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irréparable. +Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle +l'entraîna jusqu'à la chambre de Maurice.</p> + +<p>La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne +fallut à l'abbé qu'un coup d'œil pour le reconnaître, mais elle +n'était pas désespérée.</p> + +<p>—Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait +l'espérance.</p> + +<p>Et aussitôt, avec le sang-froid d'un vieux guérisseur, il pratiqua une +large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des +sinapismes.</p> + +<p>En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces +prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron +dans l'embrasure d'une fenêtre.</p> + +<p>—Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il.</p> + +<p>M. d'Escorval eut un geste désolé.</p> + +<p>—Un désespoir d'amour... répondit-il. M. Lacheneur m'a refusé la main +de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû +voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il passé entre eux?... je +l'ignore, vous voyez le résultat...</p> + +<p>La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment +funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de +Maurice.</p> + +<p>Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son +cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de +Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases, +trop incohérentes pour qu'il fût possible de suivre sa pensée.</p> + +<p>Ce que cette nuit-là parut longue à M. d'Escorval et à sa femme, +ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d'une minute près +du lit d'un malade aimé...</p> + +<p>Certes, leur confiance en l'abbé Midon, leur compagnon de veille, +était grande; mais enfin, il n'était pas médecin, tandis que l'autre, +celui qu'ils attendaient...</p> + +<p>Enfin, comme l'aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors +le galop furieux d'un cheval, et peu après le docteur de Montaignac +parut.</p> + +<p>Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à +voix basse avec le prêtre:</p> + +<p>—Je n'aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu'il y +avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours... +je reviendrai.</p> + +<p>Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'après, car ce ne +fut qu'à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de +danger.</p> + +<p>Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait.</p> + +<p>—Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.</p> + +<p>Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la +Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés +dans sa mémoire. Lorsqu'il eut terminé:</p> + +<p>—Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne? +Elle t'a bien dit que si son père donnait son consentement à votre +mariage, elle refuserait le sien?...</p> + +<p>—Elle me l'a dit.</p> + +<p>—Et elle t'aime?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Tu ne t'es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais +va-t-en donc, petit malheureux!...</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>M. d'Escorval demeura un moment pensif.</p> + +<p>—C'est à confondre la raison, murmura-t-il.</p> + +<p>Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta:</p> + +<p>—Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère +s'explique.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3> + + +<p>La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut +des landes de la Rèche.</p> + +<p>C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse; +mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de +paysans de la commune.</p> + +<p>Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et +était couverte en chaume.</p> + +<p>Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient +quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les +brins couraient le long de la toiture.</p> + +<p>Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé +de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des +prodiges de courage et de ténacité.</p> + +<p>Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne +n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées +de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue.</p> + +<p>Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin +qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne, +était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait +profondément battu.</p> + +<p>C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses +résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le +secret de son inexplicable conduite.</p> + +<p>Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il +gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la +chaleur, qui était accablante.</p> + +<p>Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et +tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'œil +au chemin qu'il venait de parcourir.</p> + +<p>C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut +surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait.</p> + +<p>De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de +l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en +raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie +sur un rocher presque inaccessible.</p> + +<p>Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu +des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La +maison de Lacheneur absorbait toute son attention.</p> + +<p>Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce +malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait +des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste +demeure.</p> + +<p>—Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas +résisté à de moindres épreuves...</p> + +<p>Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la +maison.</p> + +<p>—Entrez!... dit une voix.</p> + +<p>Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite +ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette +ficelle et entra.</p> + +<p>La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait +d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.</p> + +<p>Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le +mobilier.</p> + +<p>Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux +verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.</p> + +<p>Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume +était presque celui des ouvrières de la campagne.</p> + +<p>Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils +demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en +apparence, lui visiblement agité.</p> + +<p>Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle +était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une +expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir +accompli et de la résignation au sacrifice.</p> + +<p>Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette +tranquillité.</p> + +<p>—Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton +de reproche.</p> + +<p>—On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai +pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et +que même depuis hier on lui a permis de manger un peu...</p> + +<p>—Vous pensiez à lui?...</p> + +<p>Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son +front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit:</p> + +<p>—Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier, +alors même que je le voudrais...</p> + +<p>—Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre +père!...</p> + +<p>—Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le +répéter.</p> + +<p>—Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a +failli mourir!...</p> + +<p>Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval, +et quand elle l'eut rencontré:</p> + +<p>—Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne +souffre pas, moi?</p> + +<p>M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il +prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les +siennes:</p> + +<p>—Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a +failli mourir, et vous le repoussez!...</p> + +<p>—Il le faut, monsieur.</p> + +<p>—Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites +et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice +immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il +le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon +expérience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en +moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre +père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions +extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait +combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m'écoutera...</p> + +<p>—Je n'ai rien à vous apprendre, monsieur!...</p> + +<p>—Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible, +car c'est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit: +Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison +de mon fils...</p> + +<p>Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle +dégagea vivement sa main.</p> + +<p>—Ah! vous êtes cruel, monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes sans +pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous +me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien à vous +dire; non, il n'y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler +mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon énergie pour +combattre le désespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne +cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on +ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours. +Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous êtes son +père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous, +nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre +maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait...</p> + +<p>Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait +arriver à la pièce voisine.</p> + +<p>La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le +seuil.</p> + +<p>À la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y +avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont +il dit:</p> + +<p>—Vous, monsieur le baron, vous ici!...</p> + +<p>Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il +eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:</p> + +<p>—Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre +vieille amitié, je viens à vous...</p> + +<p>Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours +froncés.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le +baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille...</p> + +<p>Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le +sang-froid revenait, qui répondit:</p> + +<p>—Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami.</p> + +<p>M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le +baron.</p> + +<p>—Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient +seuls?</p> + +<p>Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser +l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix +des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la +chambre voisine.</p> + +<p>—C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en +souriant.</p> + +<p>Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi +sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et +d'une quantité infinie de menus paquets.</p> + +<p>Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.</p> + +<p>L'un était Chanlouineau.</p> + +<p>M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était +tout jeune.</p> + +<p>—C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il +a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu.</p> + +<p>C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le +baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.</p> + +<p>Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait +homme.</p> + +<p>Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe +précoce le faisaient paraître plus vieux.</p> + +<p>Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait +une vive intelligence.</p> + +<p>Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un +certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard +mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le +caractère de l'astuce et de la méchanceté.</p> + +<p>—Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton.</p> + +<p>Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron, +profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.</p> + +<p>M. Lacheneur, lui, poursuivait:</p> + +<p>—N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean à Paris, j'ai dû le faire +revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui!... L'air des +grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les +y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent à +s'élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n'aspirent qu'à +descendre...</p> + +<p>—Mon père, interrompit le jeune homme, mon père!... Attendez au moins +que nous soyons seuls!...</p> + +<p>—M. d'Escorval n'est pas un étranger!...</p> + +<p>Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les +signes pour engager M. Lacheneur à se taire.</p> + +<p>Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il +continua:</p> + +<p>—J'ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter: +«Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il +travaille, il arrivera...» Je le croyais sur la foi de ses lettres. +Ah! j'étais un père naïf! L'ami chargé de porter à Jean l'ordre de +revenir m'a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des +tripots que pour courir les bals publics... Il s'était amouraché d'une +mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour +plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à +ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge...</p> + +<p>—Monter sur un théâtre n'est pas un crime!</p> + +<p>—Non, mais c'en est un que de tromper son père, c'en est un que de se +draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refusé de l'argent? non. +Mais plutôt que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu +dois au moins vingt mille francs!</p> + +<p>Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait +son père.</p> + +<p>—Vingt mille francs!... répétait M. Lacheneur, je les avais il y a +quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que +de la générosité des Messieurs de Sairmeuse...</p> + +<p>Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait +imaginer le baron, qu'il ne fut pas maître d'un mouvement de stupeur.</p> + +<p>Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de +la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu'il reprit:</p> + +<p>—Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère +du premier moment m'a arraché tant de propos ridicules!... Mais je me +suis calmé et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le +duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque, +je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des +hommes...</p> + +<p>—Vous l'avez donc revu?...</p> + +<p>—Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé +avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder... +Oh! il n'y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. +J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, vêtements, linge... On +m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur...</p> + +<p>—Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci...</p> + +<p>—Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me +convient.</p> + +<p>Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regretté l'odieux +de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur +eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M. +d'Escorval.</p> + +<p>—Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait +trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par +exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré +qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et +qu'il les ferait renouveler tous les mois...</p> + +<p>Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu'il +s'était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d'une +sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval.</p> + +<p>—Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!...</p> + +<p>Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du +marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.</p> + +<p>—Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on +me donnera les dix mille francs que m'avait légués M<sup>lle</sup> Armande. En +outre, j'aurai à fixer le chiffre de l'indemnité qu'on reconnaît +me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de gérer Sairmeuse, +moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma +fille au pavillon de garde, que j'ai habité si longtemps... Toutes +réflexions faites, j'ai refusé. Après avoir joui longtemps d'une +fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien +à moi...</p> + +<p>—Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?...</p> + +<p>—Pas le moins du monde... Je m'établis colporteur.</p> + +<p>M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles.</p> + +<p>—Colporteur?... répéta-t-il.</p> + +<p>—Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin...</p> + +<p>—Mais c'est insensé! s'écria M. d'Escorval, c'est à peine si les gens +qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!...</p> + +<p>—Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est +de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je +confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront +des tournées de leur côté.</p> + +<p>—Quoi!... Chanlouineau...</p> + +<p>—Devient mon associé.</p> + +<p>—Et ses terres, qui en prendra soin?</p> + +<p>—Il aura des journaliers...</p> + +<p>Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d'Escorval que sa +visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les +petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.</p> + +<p>Mais le baron ne pouvait s'éloigner ainsi, maintenant surtout que ses +soupçons devenaient presque une certitude.</p> + +<p>—Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement.</p> + +<p>M. Lacheneur se retourna.</p> + +<p>—C'est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible +hésitation.</p> + +<p>—Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez +pas aujourd'hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les +jours, jusqu'à ce que je puisse me trouver seul avec vous.</p> + +<p>Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu'il n'éviterait pas cet entretien; +il eut le geste de l'homme qui se résigne, et, s'adressant à son fils +et à Chanlouineau:</p> + +<p>—Allez donc voir un moment de l'autre côté, si j'y suis... dit-il.</p> + +<p>Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:</p> + +<p>—Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles +raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je +sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement +souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins définitif, +irrévocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire +revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma +décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves...</p> + +<p>—Nous ne sommes donc pas vos amis!...</p> + +<p>—Vous!... monsieur, s'écria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive +affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, +les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus +misérable des hommes, si jusqu'à mon dernier soupir je ne gardais le +souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous +suis dévoué... et c'est pour cela même que je vous réponds; non, non, +jamais!...</p> + +<p>Il n'y avait plus à douter. M. d'Escorval saisit les poignets de +Lacheneur, et les serrant à les briser:</p> + +<p>—Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire! +quelle vengeance terrible rêvez-vous!...</p> + +<p>—Je vous jure...</p> + +<p>—Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon +expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse +plus mortellement que jamais.</p> + +<p>—Moi!...</p> + +<p>—Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient, +eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas +vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde +pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous +agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu'ils +seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous +pourrez les frapper plus sûrement...</p> + +<p>Il s'arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:</p> + +<p>—Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.</p> + +<p>Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au +milieu d'une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux +circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme +pétrifié.</p> + +<p>—Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs +ne s'écroulent sur lui!...</p> + +<p>M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait +d'une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les +plus furieuses passions contractèrent ses traits.</p> + +<p>Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte, +repoussa Marie-Anne, et s'appuyant à l'huisserie, il se pencha dans la +première pièce, en disant:</p> + +<p>—Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de +vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis à vous à +l'instant...</p> + +<p>Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une +respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.</p> + +<p>Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d'Escorval.</p> + +<p>Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de +l'air d'un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il +en comprenait la portée.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...</p> + +<p>—Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard.</p> + +<p>—Et vous le recevez, vous l'accueillez!...</p> + +<p>—De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas +sensible à l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons à +débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la +restitution de Sairmeuse... J'ai à lui donner des détails infinis pour +l'exploitation des propriétés...</p> + +<p>—Et c'est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que +vous espérez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence +supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de +Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux... +oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement, +dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme +s'adressent à vous!...</p> + +<p>L'œil de Lacheneur ne vacilla pas.</p> + +<p>—À qui donc s'adresseraient-elles? dit-il.</p> + +<p>Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il +n'avait plus qu'à frapper un grand coup.</p> + +<p>—Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la +situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la +voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...</p> + +<p>—Qui la veut pour maîtresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais +que m'importe!... Je suis sûr de Marie-Anne et je méprise les propos +des imbéciles.</p> + +<p>M. d'Escorval frémit.</p> + +<p>—En d'autres termes, dit-il d'un ton indigné, vous faites de +l'honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie +que vous engagez!...</p> + +<p>C'en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur +comprimait éclatèrent à la fois; il ne songea plus à se contenir.</p> + +<p>—Eh bien! oui!... s'écria-t-il avec un affreux blasphème, oui, +vous l'avez dit: Marie-Anne doit être et sera l'instrument de mes +projets... Ah! c'est ainsi. L'homme qui est où j'en suis ne s'arrête +plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune, +amis, famille, la vie, l'honneur, j'ai d'avance tout sacrifié. Périsse +la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m'importe! pourvu que +je réussisse...</p> + +<p>Il était effrayant d'énergie et de fanatisme, ses poings crispés +menaçaient d'invisibles ennemis, ses yeux s'injectaient de sang.</p> + +<p>Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s'il eût craint +qu'il ne lui échappât...</p> + +<p>—Vous l'avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des +Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.</p> + +<p>Mais Lacheneur, d'un mouvement brusque, se dégagea.</p> + +<p>—Je n'avoue rien, répliqua-t-il... Et cependant je veux vous +rassurer...</p> + +<p>Il leva la main comme pour prêter serment, et d'une voix solennelle:</p> + +<p>—Devant Dieu qui m'entend, prononça-t-il; sur tout ce que j'ai de +sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je +jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n'ai jamais eu +l'idée de toucher seulement un cheveu de leur tête... Je les ménage +parce que j'ai absolument besoin d'eux. Ils m'aideront sans s'en +douter.</p> + +<p>Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vérité trouve à +son service d'irrésistibles accents. Cependant M. d'Escorval feignit +de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère +de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C'est donc d'un +air de défiance insultante qu'il dit:</p> + +<p>—Comment croire à vos serments, après vos aveux!... Calcul +inutile!... Éclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le +piège; tout son calme lui revint comme par magie.</p> + +<p>—Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous +n'obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n'en ai que trop +dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est +grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un +abîme entre nous, n'essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir +encore?... Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l'abbé +Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit +ni de jour, sous aucun prétexte... On irait vous dire que je suis à +la mort, n'importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous +me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le +contact peut être mortel!... Le baron se taisait. C'était là, sous une +forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait +dit Marie-Anne. Et son esprit s'épuisait à chercher le mot de cette +effrayante énigme.</p> + +<p>—Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait +pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n'est pas un sentier, pas +un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses +amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin...</p> + +<p>—Eh!... le puis-je!... Ce misérable Fouché ne m'a-t-il pas emprisonné +ici!...</p> + +<p>—Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l'ami de +l'Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d'espions. Vos +ennemis guettent dans l'ombre une occasion de vous perdre. Que leur +faut-il pour vous jeter en prison?... Une démarche mal interprétée, +une lettre, un mot... La frontière est proche, allez attendre à +l'étranger des temps plus heureux...</p> + +<p>—C'est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d'Escorval.</p> + +<p>Son accent n'admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que +trop, et il parut désespéré.</p> + +<p>—Ah!... vous êtes comme l'abbé Midon, fit-il d'une voix sourde, vous +ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter +d'être venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa +destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s'abattait sur +votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez +pas...</p> + +<p>Il dit... et voyant que cette sinistre prophétie n'ébranlait pas le +baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla +ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.</p> + +<p>Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d'Escorval; il ne l'en +salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit +à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui +au château venaient d'être chargés sur des charrettes qui allaient +arriver...</p> + +<p>M. d'Escorval n'avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à +Marie-Anne était impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue.</p> + +<p>Il se retira donc... et lentement, poigné par les plus cruelles +angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus +tôt il gravissait le cœur plein d'espoir.</p> + +<p>Qu'allait-il dire au pauvre Maurice?...</p> + +<p>Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le +sentier, le fit se retourner.</p> + +<p>Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s'arrêta, +très-surpris. Martial l'aborda avec cet air de juvénile franchise +qu'il savait si bien prendre, et d'un ton brusque:</p> + +<p>—J'espère, monsieur, dit-il, que vous m'excuserez de vous avoir +poursuivi quand vous m'aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord, +j'exècre ce que vous adorez, mais je n'ai ni la passion ni les +rancunes de vos ennemis. C'est pourquoi je vous dis: à votre place, je +voyagerais... La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps +de galop, et on est à l'abri... À bon entendeur salut!</p> + +<p>Et sans attendre une réponse, il s'éloigna.</p> + +<p>M. d'Escorval était confondu.</p> + +<p>—On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j'ai +de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.</p> + +<p>Martial était déjà loin.</p> + +<p>Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois: M<sup>lle</sup> +Blanche de Courtomieu, suivie de l'inévitable tante Médie, était venue +l'épier.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3> + + +<p>M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c'était un fait +admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté.</p> + +<p>Venait-on à lui parler de M<sup>lle</sup> Blanche, on ne manquait jamais de lui +dire:</p> + +<p>—Vous qui adorez votre fille...</p> + +<p>Et si lui-même en parlait, il disait:</p> + +<p>—Moi qui adore Blanche...</p> + +<p>La vérité est qu'il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune, +pour en être débarrassé.</p> + +<p>Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant, +avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon +son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme +un tambour.»</p> + +<p>Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de +plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et +Dieu sait si elle en avait!</p> + +<p>Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente +pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter +plus.</p> + +<p>Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher +ses tentatives de rébellion. Quand M<sup>lle</sup> Blanche arrêtait sur lui, +d'une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son +courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme +un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle +frappait avec une admirable précision.</p> + +<p>—Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec +une sorte de désespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement +cruelle que l'autre...</p> + +<p>Pour comble, M<sup>lle</sup> Blanche faisait frémir son père.</p> + +<p>Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne +sont pas capables ces filles blondes, dont le cœur est un glaçon et +la tête un brasier, qui rien n'émeut et que tout passionne, qu'une +incessante inquiétude d'esprit agite, et que la vanité mène.</p> + +<p>—Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me +plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays!...</p> + +<p>C'est dire de quels vœux il appelait le bon, l'honnête jeune homme +qui, en épousant M<sup>lle</sup> Blanche, le délivrerait de tous ses soucis.</p> + +<p>Mais où le prendre, ce libérateur?...</p> + +<p>Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu'il donnait à +sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait +mis sur pied le ban et l'arrière-ban des épouseurs, non-seulement de +l'arrondissement, mais encore des départements voisins.</p> + +<p>On eût rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien +qu'avec les ambitieux qui avaient tenté l'aventure.</p> + +<p>Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M. +de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire à M<sup>lle</sup> Blanche.</p> + +<p>Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l'accueillait +gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais +dès qu'il avait tourné les talons, d'un seul mot qu'elle laissait +tomber de la hauteur de ses dédains, elle l'écartait.</p> + +<p>—Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez +noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!...</p> + +<p>Et à ces jugements sommaires, pas d'appel. On eût vainement insisté ou +discuté. L'homme condamné n'existait plus.</p> + +<p>Cependant, la revue des prétendants l'amusant, elle ne cessait +d'encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait +le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s'il eût +été moins riche.</p> + +<p>Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et +son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération +prochaine.</p> + +<p>—Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il.</p> + +<p>Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant +qu'il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses +vues au duc de Sairmeuse.</p> + +<p>L'ouverture venait à propos.</p> + +<p>Arrivant avec l'idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté, +le duc ne pouvait qu'être ravi de s'allier à la maison la plus +ancienne et la plus riche du pays après la sienne.</p> + +<p>La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.</p> + +<p>—Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de +rentes...</p> + +<p>—J'irai, pour ma fille, jusqu'à... oui, jusqu'à quinze cent mille +francs, prononça le marquis.</p> + +<p>—Sa Majesté a des bontés pour moi... j'obtiendrai pour Martial un +poste diplomatique important...</p> + +<p>—Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition...</p> + +<p>Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en +parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût +été lui donner l'idée de la repousser. Laisser aller les choses lui +parut le plus sûr...</p> + +<p>La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que M<sup>lle</sup> +Blanche fit irruption dans son cabinet.</p> + +<p>—Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle +péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de +Sairmeuse.</p> + +<p>Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la +joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir +quelque chose, il perdrait peut-être tout.</p> + +<p>Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et +enfin, il osa dire:</p> + +<p>—Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent. +Reste à savoir si l'autre...</p> + +<p>—L'autre consentira, déclara l'orgueilleuse héritière.</p> + +<p>Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, M<sup>lle</sup> Blanche appliquait +toutes ses facultés à l'œuvre de séduction qui devait faire tomber +Martial à ses genoux.</p> + +<p>Après s'être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de +l'impression produite, elle battait en retraite, manœuvre trop simple +pour ne pas réussir toujours.</p> + +<p>Autant elle s'était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse, +autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire +étourdie parut s'effacer sous la vierge.</p> + +<p>Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comédie +divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les +chastes appréhensions de ce cœur qui semblait s'éveiller pour lui. +Paraissait-il, M<sup>lle</sup> Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot +elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu'à travers les +franges soyeuses de ses sourcils.</p> + +<p>Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus +raffinée?... On dit que le couvent est un grand maître.</p> + +<p>Mais ce qu'on ne lui avait pas appris, ce qu'elle ignorait, c'est que +les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c'est que les +grandes comédiennes unissent toujours par verser de vraies larmes.</p> + +<p>Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui +révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.</p> + +<p>Ce qu'elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de +jalousie, de colère plutôt, qui déjà l'avait agitée.</p> + +<p>Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d'une lame +rougie déchirant ses chairs.</p> + +<p>La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder +son sang-froid; cette fois, non.</p> + +<p>Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle +courut s'enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots.</p> + +<p>—Ne m'aimerait-il donc pas! murmurait-elle:</p> + +<p>Cette pensée la glaçait, et elle, l'orgueilleuse héritière, pour la +première fois elle douta de soi.</p> + +<p>Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la +noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l'argent, et qu'elle-même +n'était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu'elle le croyait et +que le disaient ses flatteurs.</p> + +<p>Elle pouvait n'être pas aimée... elle tremblait de ne l'être pas.</p> + +<p>Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle +fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était +fait pour lui rendre quelque assurance.</p> + +<p>Il ne s'était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement +clair qu'il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles +du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. À +certains moments, elle l'avait troublé, elle en était sûre. Il lui +semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases +qu'il avait murmurées à son oreille...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d'une +conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres +où elle se débattait.</p> + +<p>L'une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari, +qu'elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu'il ne +l'avait pas rompue.</p> + +<p>Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects; on lui +faisait la charité des apparences, mais l'autre avait la réalité, +l'amour.</p> + +<p>Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la +plus misérable des créatures, qu'elle se taisait pourtant et dévorait +ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir +son mari l'abandonner ou cesser de se contraindre...</p> + +<p>Cette confidence, autrefois, avait fait rire M<sup>lle</sup> Blanche, et l'avait +indignée en même temps.</p> + +<p>—Peut-on être lâche à ce point!... s'était-elle dit.</p> + +<p>Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu'elle avait raisonné la +passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait:</p> + +<p>—Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari +de ma parente?...</p> + +<p>Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l'ignominie d'un +partage.</p> + +<p>—Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais +comment?...</p> + +<p>Il faisait jour depuis longtemps que M<sup>lle</sup> Blanche délibérait encore, +hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les +uns que les autres.</p> + +<p>Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l'entrée de +sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par +Martial...</p> + +<p>—Comment, mademoiselle ne s'est pas couchée!... fit cette fille +surprise.</p> + +<p>—Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m'éveille à +l'instant. Il est inutile de parler de cela.</p> + +<p>Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase +du Japon, elle baignait d'eau froide ses paupières gonflées par les +premières larmes sincères qu'elle eût répandues depuis qu'elle était +au monde.</p> + +<p>À quoi bon!... Cette nuit d'angoisses et de rages solitaires avait +pesé plus qu'une année sur le front de l'orgueilleuse héritière.</p> + +<p>Elle était si pâle et si triste, si différente d'elle-même, +lorsqu'elle parut à l'heure du déjeuner, que tante Médie s'inquiéta.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d'un ton si doux +que la parente pauvre en fut saisie, comme d'un miracle.</p> + +<p>M. de Courtomieu n'était guère moins intrigué.</p> + +<p>—De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface?... +pensait-il.</p> + +<p>Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait +de table, sa fille lui demanda un instant d'entretien.</p> + +<p>Il la précéda dans son cabinet, et dès qu'ils y furent seuls, sans +laisser à son père le temps de s'asseoir, M<sup>lle</sup> Blanche le supplia de +lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et +se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d'une +alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si +Martial avait été prévenu et ce qu'il avait répondu.</p> + +<p>Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la +plus affreuse anxiété.</p> + +<p>Le marquis était ravi.</p> + +<p>—Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en +caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s'est brûlée.</p> + +<p>Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d'épingles +qui lui cuisaient encore.</p> + +<p>Même, la tentation d'abuser de son avantage traversa son esprit. Il +n'osa, craignant un retour.</p> + +<p>—Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m'a formellement +demandé ta main, et on n'attend que ta décision pour les démarches +officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un +jour duchesse.</p> + +<p>Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que +ce mot «amoureuse» faisait monter à son front. Ce mot jusqu'alors lui +paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.</p> + +<p>—Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d'une voix à peine +distincte, il faut nous hâter...</p> + +<p>Il recula, croyant avoir mal entendu.</p> + +<p>—Nous hâter? répéta-t-il.</p> + +<p>—Oui, père, j'ai des craintes.</p> + +<p>—Et lesquelles, bon Dieu?...</p> + +<p>—Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s'échappant.</p> + +<p>Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant +de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre +tout au fond de leur malheur.</p> + +<p>Aussi, dès qu'elle eut quitté son père, elle força tante Médie à +s'habiller en toute hâte, et, sans un mot d'explication, elle la +traîna au bois de la Rèche, à un endroit d'où elle apercevait la +maison de Lacheneur.</p> + +<p>C'était le jour où M. d'Escorval était venu demander une explication à +son ancien ami. Elle le vit arriver d'abord, puis, peu après, arriva +Martial...</p> + +<p>On ne l'avait pas trompée... elle pouvait se retirer.</p> + +<p>Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial +passerait près de Marie-Anne...</p> + +<p>M. d'Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s'élancer après +lui et lui parler.</p> + +<p>Elle respira... Sa visite n'avait pas duré une demi-heure, et sans +doute il allait s'éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il +remonta la côte et rentra chez Lacheneur.</p> + +<p>—Que faisons-nous ici? demandait tante Médie.</p> + +<p>—Ah! laisse-moi!... répondit durement M<sup>lle</sup> Blanche; tais-toi!</p> + +<p>Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des +piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.</p> + +<p>Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et +les effets de M. Lacheneur, arrivaient.</p> + +<p>Ce bruit, Martial l'entendit de la maison, car il sortit, et après lui +parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.</p> + +<p>Tout ce monde aussitôt s'employa à débarrasser les charrettes, et +positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût +juré qu'il commandait la besogne; il allait, venait, s'empressait, +parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de +donner un coup de main.</p> + +<p>—Il est dans cette maison comme chez lui, se disait M<sup>lle</sup> Blanche... +quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse créature lui +ferait faire tout ce qu'elle voudrait...</p> + +<p>Ce n'était rien... une troisième charrette apparaissait, traînée par +un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d'arbustes.</p> + +<p>Cette vue arracha à M<sup>lle</sup> de Courtomieu un cri de rage qui devait +porter l'épouvante dans le cœur de tante Médie.</p> + +<p>—Des fleurs!... dit-elle d'une voix sourde, comme à moi!... +Seulement, il m'envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les +massifs de Sairmeuse.</p> + +<p>—Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche eût voulu répondre qu'elle ne l'eût pu. Elle étouffait... +Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures, +tout le temps qu'il fallut pour tout rentrer...</p> + +<p>Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin +Martial reparut sur le seuil de la maison.</p> + +<p>Marie-Anne l'avait accompagné et ils causaient... Il semblait ne +pouvoir se décider à partir...</p> + +<p>Il se décida cependant, et s'éloigna doucement, comme à regret... +Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical.</p> + +<p>—Je veux parler à cette créature! s'écria M<sup>lle</sup> Blanche... Viens, +tante Médie... il le faut...</p> + +<p>Il n'y a pas à en douter: si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à +portée de la voix, M<sup>lle</sup> de Courtomieu laissait échapper le secret des +souffrances qu'elle venait d'endurer.</p> + +<p>Mais de l'endroit du bois où s'était établie M<sup>lle</sup> Blanche, jusqu'à la +pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d'un terrain +très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et +d'ajoncs.</p> + +<p>Il fallait à M<sup>lle</sup> Blanche une minute pour traverser cet espace, et +c'était assez de cette minute pour changer toutes ses idées.</p> + +<p>Elle n'avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait +amèrement de s'être montrée. Mais il n'y avait plus à reculer, +Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l'avoir vue.</p> + +<p>Il ne lui restait qu'à profiter du reste de la route, pour se +remettre, pour composer son visage... elle en profita.</p> + +<p>Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle +aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait +trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle +feignait d'être très-essoufflée, presque autant que tante Médie.</p> + +<p>—Ah!... on n'arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne, +dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne +savait pas le cacher.</p> + +<p>—Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua M<sup>lle</sup> Blanche, +mais elle m'a égarée... n'est-ce pas, tante?</p> + +<p>Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit:</p> + +<p>—Mais, enfin, nous voici... Je n'ai pu, ma chérie, me résigner à +rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que +devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que +vous espériez?</p> + +<p>Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d'intérêt +touchant de son ancienne amie. C'est donc avec la plus entière +franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu'elle +avoua l'inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui +avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal +recevoir...</p> + +<p>Mais M<sup>lle</sup> Blanche n'écoutait pas. À deux pas d'elle étaient les +caisses d'arbustes apportées de Sairmeuse, et leurs parfums +rallumaient sa colère.</p> + +<p>—Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque +oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoyé ces belles +fleurs?</p> + +<p>Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin +répondit ou plutôt balbutia:</p> + +<p>—C'est... une attention de M. le marquis de Sairmeuse.</p> + +<p>—Ainsi, elle avoue!... pensa M<sup>lle</sup> de Courtomieu, stupéfaite de ce +qu'elle jugeait une insigne impudence.</p> + +<p>Mais elle réussit à cacher sa rage sous un grand éclat de rire, et +c'est sur le ton de la plaisanterie qu'elle dit:</p> + +<p>—Prenez garde, chère amie, je vais vous en vouloir; c'est de mon +fiancé que vous avez accepté ces fleurs...</p> + +<p>—Comment, le marquis de Sairmeuse...</p> + +<p>—...a demandé la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon +père la lui a accordée. C'est encore un grand secret, mais je ne vois +nul danger à le confier à votre amitié.</p> + +<p>Elle croyait ainsi percer le cœur de Marie-Anne, mais elle eut +beau l'observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus léger +tressaillement.</p> + +<p>—Quel héroïsme de dissimulation! pensa-t-elle.</p> + +<p>Puis, tout haut, avec un effort de gaieté, elle reprit:</p> + +<p>—Et le pays verra deux noces en même temps, car vous allez vous +marier aussi, ma chérie?...</p> + +<p>—Moi!...</p> + +<p>—Oui, vous... vilaine cachottière! Tout le monde sait bien que vous +épousez un jeune homme des environs, qui se nomme... attendez... je +sais... Chanlouineau!</p> + +<p>Ainsi ce bruit qui désolait Marie-Anne lui revenait de tous les côtés, +ironique, persistant.</p> + +<p>—Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d'énergie, jamais je ne +serai la femme de ce jeune homme.</p> + +<p>—Tiens!... pourquoi donc? On le dit très-bien de sa personne et assez +riche...</p> + +<p>—Parce que... balbutia Marie-Anne, parce que...</p> + +<p>Le nom de Maurice d'Escorval montait à ses lèvres, malheureusement +elle ne le prononça pas, arrêtée qu'elle fut par un regard étrange de +son ancienne amie. Que de destinées ont tenu à une circonstance tout +aussi futile en apparence!</p> + +<p>—Coquine!... pensait M<sup>lle</sup> Blanche, impudente!... il lui faudrait un +marquis de Sairmeuse.</p> + +<p>Et comme Marie-Anne s'embarrassait à chercher une excuse plausible, +elle reprit d'un ton froid et railleur qui laissait à la fin deviner +toutes ses rancunes.</p> + +<p>—Vous avez tort, ma chère, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce +Chanlouineau vous éviterait, en tout cas, la pénible obligation +de travailler de vos mains et d'aller de porte en porte quêter de +l'ouvrage qu'on vous refuse. Mais n'importe, je serai, moi—elle +appuyait sur ce mot—plus généreuse que vos anciennes connaissances... +J'ai des bandes de jupons à broder, je vous les enverrai par ma femme +de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Allons, +adieu, ma chère!... Viens-tu, tante Médie?</p> + +<p>Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne pétrifiée de surprise, de +douleur et d'indignation.</p> + +<p>Sans avoir l'expérience de M<sup>lle</sup> Blanche, elle comprenait bien que +cette visite étrange cachait quelque mystère, mais lequel?</p> + +<p>Après plus d'une minute, elle était encore immobile à la même place, +au milieu du jardin, regardant s'éloigner cette amie de sa prospérité, +quand une main s'appuya légèrement sur son bras.</p> + +<p>Elle tressaillit, se retourna vivement... et se trouva en face de son +père.</p> + +<p>Lacheneur était plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux +brillaient d'un sinistre éclat.</p> + +<p>—J'étais là, dit-il en montrant la porte de sa maison, j'ai tout +entendu...</p> + +<p>—Mon père...</p> + +<p>—Quoi!... voudrais-tu par hasard la défendre, après qu'elle a eu +l'infamie de venir ici, chez toi, t'écraser de son insolent bonheur, +après qu'elle t'a accablée de son ironique pitié et de ses mépris!... +Va! je te l'avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles à qui la +vanité a tourné la tête, et qui se croient dans les veines un autre +sang que le nôtre... Mais patience!... Le jour de notre revanche +luira...</p> + +<p>Ils eussent frémi, ceux qu'il menaçait, s'ils l'eussent entendu et +vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il +paraissait formidable.</p> + +<p>—Et toi, reprit-il, ma fille bien-aimée, ma pauvre Marie-Anne; toi, +tu n'as rien compris aux outrages de cette noble héritière... Tu te +demandes, n'est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de +t'en vouloir?... Eh bien! je vais te les dire: elle s'imagine que le +marquis de Sairmeuse est ton amant.</p> + +<p>Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la +secoua de la nuque aux talons.</p> + +<p>—Est-ce possible!... balbutia-t-elle, grand Dieu... quelle honte!... +quelle humiliation!...</p> + +<p>—Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu'y a-t-il là qui +t'étonne?... Ne t'attendais-tu pas à cela, le jour où, fille dévouée, +tu t'es résignée, pour servir mes desseins, à subir les fades et +écœurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu exècres et que +je méprise?...</p> + +<p>—Mais Maurice! Maurice me méprisera... Je puis tout accepter, oui, +tout, excepté cela...</p> + +<p>M. Lacheneur ne répondit pas, le désespoir de Marie-Anne était +déchirant; il sentit qu'il s'attendrissait et rentra.</p> + +<p>Mais sa pénétration avait deviné juste. En attendant de trouver une +vengeance digne d'elle, M<sup>lle</sup> Blanche résolut de se servir d'une arme +que la jalousie et la haine trouvent toujours à leur service: la +calomnie.</p> + +<p>Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imaginées, et +qu'elle forçait tante Médie de répéter partout, ne produisirent pas +l'effet qu'elle espérait.</p> + +<p>La réputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser +ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fréquentes. +Même, craignant d'être pris pour dupe, il surveilla...</p> + +<p>Et c'est ainsi qu'un soir où il était sûr que Lacheneur, son fils et +Chanlouineau étaient absents, Martial aperçut un homme qui s'échappait +de la maison et traversait en courant la lande.</p> + +<p>Il s'élança à la poursuite de cet homme, mais il lui échappa...</p> + +<p>Il avait cru reconnaître Maurice d'Escorval.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h3> + + +<p>Les chances favorables qu'il entrevoyait encore, après les confidences +de son fils, le baron d'Escorval avait eu la prudence de les taire.</p> + +<p>—Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné; mieux vaut +lui laisser la certitude du malheur que l'exposer à un mécompte...</p> + +<p>Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue.</p> + +<p>Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce +chétif espoir avec l'âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l'eau, +serre encore entre ses mains crispées la planche qui n'a pu le sauver.</p> + +<p>S'il n'interrogea pas, c'est qu'il était bien persuadé qu'on ne lui +dirait pas la vérité.</p> + +<p>Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la +maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique +la fièvre.</p> + +<p>Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des +mouvements du baron ne lui échappait.</p> + +<p>Ainsi, il l'entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et +trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il +distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure.</p> + +<p>—Mon père sort, se dit-il.</p> + +<p>Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu'à +la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses +conjectures.</p> + +<p>—Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se +rendre chez M. Lacheneur... donc il ne désespère pas tout à fait...</p> + +<p>Un fauteuil était près de lui, il s'y laissa tomber, songeant qu'en +guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa +destinée quelques secondes plus tôt.</p> + +<p>Il la connut au bout de trois mortelles heures.</p> + +<p>À la seule attitude de M. d'Escorval, il vit bien que tout, cette +fois, était irrémissiblement perdu; il en fut sûr, comme l'accusé +qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu'ils vont +prononcer.</p> + +<p>Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se +sentait mourir.</p> + +<p>Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu'il jugeait indigne. Il +voulut savoir ce qui s'était passé, demander des détails.</p> + +<p>Il sonna et dit au domestique qu'il souhaitait parler à son père. M. +d'Escorval ne tarda pas à paraître.</p> + +<p>—Eh bien?... cria Maurice.</p> + +<p>Rien qu'à l'accent de cette question, M. d'Escorval se sentit deviné.</p> + +<p>Dès lors, à quoi bon nier?...</p> + +<p>—Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières, +répondit-il d'un ton grave... Il ne te reste plus qu'à te soumettre, +mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps +emportera jusqu'au souvenir d'une douleur qui te semble en ce moment +devoir être éternelle... tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu +es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: défends-toi +de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se +défend de songer au vertige...</p> + +<p>—Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé?...</p> + +<p>—Je l'ai trouvée plus inflexible que Lacheneur.</p> + +<p>—Inflexibles!... ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être +Chanlouineau.</p> + +<p>—Chanlouineau est devenu leur commensal...</p> + +<p>—Mon Dieu!... Et Martial de Sairmeuse?...</p> + +<p>—Il vient chez eux familièrement, je l'y ai trouvé...</p> + +<p>Chacune de ses réponses tombait comme un coup d'assommoir sur le front +de Maurice, ce n'était que trop évident.</p> + +<p>Mais M. d'Escorval s'était armé de l'impassible courage du chirurgien +qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses +bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer.</p> + +<p>M. d'Escorval voulait éteindre dans le cœur de son fils la dernière +lueur d'espoir.</p> + +<p>—C'en est fait, répétait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison...</p> + +<p>Le baron hocha la tête d'un air découragé.</p> + +<p>—C'est ce que je pensais d'abord, murmura-t-il.</p> + +<p>—Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque +chose?...</p> + +<p>—Rien... il a su esquiver toute explication.</p> + +<p>—Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute +votre expérience, vous n'avez pu pénétrer ses intentions!</p> + +<p>Entre le moment où Martial de Sairmeuse l'avait quitté au milieu de +la lande, et l'instant présent, M. d'Escorval avait eu le temps de +réfléchir:</p> + +<p>—J'ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons... Il +se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve +quelque vengeance terrible... Qui sait s'il ne songe pas à organiser +quelque complot dont il serait le chef?... Ces suppositions expliquent +tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait +le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations +indispensables...</p> + +<p>Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice.</p> + +<p>—Un complot, fit-il, n'explique pas l'obstination de M. Lacheneur à +me repousser...</p> + +<p>—Hélas!... si, mon pauvre enfant. C'est par Marie-Anne qu'il tient +Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu'elle devienne ta femme +demain, ils lui échappent aussitôt... Puis, précisément parce qu'il +nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont +le succès lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont là que des +conjectures.</p> + +<p>—En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu'il faut +se soumettre, se résigner... oublier, s'il se peut.</p> + +<p>Il disait cela, parce qu'il voulait rassurer son père, mais il pensait +précisément le contraire.</p> + +<p>Une idée venait d'éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée, +obscure, à peine distincte, mais qu'il pressentait devoir être une +idée de salut. Et, en effet, dès qu'il fut seul, elle se dégagea, elle +grandit, elle se précisa:</p> + +<p>—Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices +lui sont nécessaires; il doit même en chercher... Pourquoi n'irais-je +pas m'offrir à lui? Du jour où je serai de moitié dans ses +préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui +sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu'il veuille +entreprendre, je vaux bien Chanlouineau...</p> + +<p>De là à prendre la résolution d'aller offrir ses services à Lacheneur, +il n'y avait qu'un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne +songea plus qu'à tout faire pour hâter sa convalescence.</p> + +<p>Elle fut prompte, l'espoir a des vertus merveilleuses, rapide à +étonner l'abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac.</p> + +<p>—Jamais je n'aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait M<sup>me</sup> +d'Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la +vie.</p> + +<p>Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce +rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances...</p> + +<p>Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu'il s'y prit, il +n'en put rien tirer.</p> + +<p>Maurice, que la seule tentation d'un mensonge faisait rougir +jusqu'aux oreilles, trouva au service de ses projets l'imperturbable +dissimulation d'un vieux diplomate.</p> + +<p>Il avait décidé qu'il ne dirait rien à ses parents. À quoi bon les +inquiéter!... D'un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant +bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison +paternelle...</p> + +<p>Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l'abbé Midon déclara que +Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps +se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient +favorables.</p> + +<p>Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre.</p> + +<p>—Quel bonheur!... s'écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser!</p> + +<p>La chasse, jusqu'alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait +utile d'afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels +prétextes d'absence.</p> + +<p>Jamais il ne s'était senti si heureux que le matin où sur les sept +heures, le fusil sur l'épaule, il passa L'Oiselle pour gagner la +maison de M. Lacheneur.</p> + +<p>Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des +certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche.</p> + +<p>Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s'arrêta un moment à +l'endroit d'où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit +sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l'un et +l'autre, une balle de colporteur.</p> + +<p>Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient +seuls à la maison.</p> + +<p>Il y courut, et sans frapper il entra.</p> + +<p>Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis +devant la cheminée où flambait un grand feu...</p> + +<p>Au bruit de la porte, ils s'étaient retournés; à la vue de Maurice, +ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l'un que l'autre.</p> + +<p>—Que venez-vous faire ici?... s'écrièrent-ils en même temps.</p> + +<p>En toute autre circonstance, Maurice d'Escorval eût été bouleversé par +cet accueil ouvertement hostile.</p> + +<p>En ce moment, non-seulement il n'en fut pas troublé, mais c'est à +peine s'il le remarqua.</p> + +<p>—C'est trop d'obstination que de revenir ici contre ma volonté et +après ce que je vous ai dit, monsieur d'Escorval, reprit Lacheneur +d'une voix rude.</p> + +<p>Maurice sourit. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même +quelque chose de plus, l'étrange lucidité des grandes crises.</p> + +<p>D'un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il +pénétrait, et s'il eût conservé un doute, il se fut envolé.</p> + +<p>Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en +fusion, et deux moules à balles près des chenets.</p> + +<p>—Si j'ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d'un ton +ferme et grave, c'est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je +les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n'est-ce +pas? Eh bien!... regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si +je ne suis pas de ceux qu'un chef s'estime heureux d'enrôler...</p> + +<p>Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance.</p> + +<p>—Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa +feinte colère; je n'ai pas de projets...</p> + +<p>—En feriez-vous serment?... Alors pourquoi ces balles que vous êtes +occupés à fondre?... Conspirateurs maladroits!... Il fallait au moins +fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer...</p> + +<p>Il dit, et joignant l'exemple au précepte, il se retourna et alla +pousser le verrou.</p> + +<p>—Ceci n'est qu'une imprudence, poursuivit-il... Mais répondre: +«Arrière!» au soldat qui vient à vous librement serait une faute +dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne +prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... Non. C'est +les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre +cause, je la déclare mienne... Ce que vous voulez, je le veux; +j'adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Commandez, +j'obéirai... Je ne réclame qu'une grâce, celle de combattre, de +triompher ou de me faire tuer à vos côtés!</p> + +<p>—Oh! refusez, mon père!... s'écria Marie-Anne, refusez... Accepter +serait un crime que vous ne commettrez pas!...</p> + +<p>—Un crime!... Et pourquoi, s'il vous plaît?...</p> + +<p>—Parce que, malheureux, notre cause n'est pas la vôtre, parce que le +but est incertain, le succès improbable... parce que le danger est +partout, de tous côtés!...</p> + +<p>Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l'interrompit.</p> + +<p>—Et c'est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m'arrêter en me +montrant les dangers que vous bravez...</p> + +<p>—Maurice!...</p> + +<p>—Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu +de me prêter secours, vous m'abandonneriez?... Vous vous cacheriez +lâchement, en vous disant: «Qu'il périsse, pourvu que je sois sauvé!» +Parlez!... est-ce là véritablement ce que vous feriez?...</p> + +<p>Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la +force de mentir, et elle ne voulait pas dire: «J'agirais comme vous.»</p> + +<p>Maintenant, elle s'en remettait à la décision de son père.</p> + +<p>—Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant +trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat. +Vous aimez Marie-Anne... saurez-vous voir d'un œil impassible sa +position affreuse? Songez qu'elle ne doit décourager absolument ni +Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez... Oh! je +le sais aussi bien que vous, c'est un rôle indigne que je lui impose, +un rôle odieux où elle laissera ce qu'une jeune fille a de plus +précieux en ce monde... sa réputation.</p> + +<p>Maurice ne sourcilla pas.</p> + +<p>—Soit! prononça-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui +de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de +l'homme qu'elles aimaient, père, frère ou amant... elle sera injuriée, +outragée, calomniée. Qu'importe! Elle peut poursuivre sa tâche, je +souffrirai, mais je ne douterai jamais d'elle et je me tairai. Si nous +triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite!...</p> + +<p>Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les +affirmations, qu'il s'attendait, qu'il se résignait à tout.</p> + +<p>M. Lacheneur fut visiblement ébranlé.</p> + +<p>—Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il.</p> + +<p>—Il n'y a plus à réfléchir, monsieur.</p> + +<p>—Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami...</p> + +<p>—Qu'importe!...</p> + +<p>—Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas qu'en vous engageant, vous +engagez fatalement le baron d'Escorval... Vous croyez ne risquer que +votre tête, vous jouez la vie de votre père...</p> + +<p>Mais Maurice l'interrompit violemment.</p> + +<p>—C'est trop d'hésitations!... s'écria-t-il, c'est assez de +remontrances!... Répondez-moi d'un mot!... Seulement, sachez-le bien, +si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je +tiens, je me fais sauter la cervelle...</p> + +<p>Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que +ce qu'il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne +s'inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant.</p> + +<p>—Soyez donc des nôtres! prononça durement M. Lacheneur. Mais +n'oubliez jamais la menace qui m'arrache mon consentement. Quoi qu'il +arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l'aurez voulu!...</p> + +<p>Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait, +il était ivre de joie.</p> + +<p>—Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste à vous dire mes +espérances et à vous apprendre pour quelle cause...</p> + +<p>—Eh!... qu'est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice.</p> + +<p>Il s'avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu'il porta à ses +lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s'écria:</p> + +<p>—Ma cause... la voilà!...</p> + +<p>Lacheneur se détourna. Peut-être songeait-il qu'il suffisait d'un +mouvement de sa volonté, d'un sacrifice de son orgueil pour assurer le +bonheur de ces deux pauvres enfants...</p> + +<p>Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa, +et c'est de l'air le plus sombre qu'il reprit:</p> + +<p>—Encore faut-il, monsieur d'Escorval, arrêter nos conventions...</p> + +<p>—Dictez vos conditions, monsieur.</p> + +<p>—D'abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi, +éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à +des heures convenues d'avance, jamais à l'improviste...</p> + +<p>L'attitude seule de Maurice affirmait son consentement.</p> + +<p>—Ensuite, comment traverserez-vous l'Oiselle sans avoir recours au +passeur, qui est un dangereux bavard?...</p> + +<p>—Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer.</p> + +<p>—Bien. Me promettez-vous aussi d'éviter le marquis de Sairmeuse?</p> + +<p>—Je le fuirai...</p> + +<p>—Attendez... il faut tout prévoir. Il se peut que le hasard, en dépit +de nos précautions, vous mette en présence ici. M. de Sairmeuse est +l'arrogance même, et il vous déteste... Vous le haïssez et vous +êtes violent... Jurez-moi que s'il venait à vous provoquer, vous +mépriseriez ses provocations...</p> + +<p>—Mais je passerais pour un lâche, monsieur!...</p> + +<p>—Probablement!... Jurez-vous?...</p> + +<p>Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida.</p> + +<p>—Je jure!... prononça-t-il.</p> + +<p>—Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser +trop voir notre intelligence... mais c'est mon affaire...</p> + +<p>M. Lacheneur s'arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s'il +n'oubliait rien.</p> + +<p>—Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu'à vous adresser une +dernière et bien importante recommandation... Vous connaissez mon +fils?</p> + +<p>—Certes!... nous étions camarades quand il venait en vacances...</p> + +<p>—Eh bien! quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai +toute ma pensée... défiez-vous de Jean.</p> + +<p>—Oh!... monsieur.</p> + +<p>—Restez sur vos gardes, vous dis-je...</p> + +<p>Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta:</p> + +<p>—Ah! c'est pour un père un pénible aveu: je n'ai pas confiance en mon +fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de +son arrivée... Maintenant, je le trompe comme s'il devait trahir... +Peut-être serait-il sage de l'éloigner; mais que penserait-on? Sans +doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je +risque froidement la vie de tant de braves gens. Après cela, je +m'abuse peut-être...</p> + +<p>Il soupira et dit encore:</p> + +<p>—Défiez-vous!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h3> + + +<p>Ainsi, c'était bien Maurice d'Escorval que le marquis de Sairmeuse +avait surpris s'échappant de la maison de M. Lacheneur.</p> + +<p>Martial n'avait aucune certitude, il se pouvait que l'obscurité l'eût +trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son cœur de colère.</p> + +<p>—Quel personnage fais-je donc! s'écriait-il. Un personnage ridicule, +assurément.</p> + +<p>Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu'il +n'apercevait rien des circonstances les plus frappantes.</p> + +<p>L'amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il +croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque +serviles de Chanlouineau ne l'étonnaient pas.</p> + +<p>Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait +qu'il s'avançait dans son esprit et dans son cœur.</p> + +<p>Ayant oublié, il s'imaginait que les autres ne se souvenaient pas.</p> + +<p>Après cela, il se figurait s'être montré assez généreux pour avoir des +droits à une certaine reconnaissance.</p> + +<p>M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le +montant du legs de M<sup>lle</sup> Armande et une indemnité. Le tout allait à une +soixantaine de mille francs.</p> + +<p>—Il serait, jarnibieu! bien dégoûté s'il n'était pas content! +maugréait le duc, furieux d'une prodigalité qui cependant ne lui +coûtait rien.</p> + +<p>Encore entretenu dans ses illusions par l'opinion de son père, Martial +se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur.</p> + +<p>Le soupçon des visites de Maurice faillit l'éclairer...</p> + +<p>—Serais-je donc dupe d'une rouée?... pensa-t-il.</p> + +<p>Son dépit fut tel que, pendant plus d'une semaine, il prit sur lui de +ne se point montrer à la Rèche.</p> + +<p>Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l'exploitant avec +l'adresse de l'intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de +son fils à l'alliance avec les Courtomieu.</p> + +<p>Livré jusqu'alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé +toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s'écria enfin:</p> + +<p>—Soit!... j'épouse M<sup>lle</sup> Blanche.</p> + +<p>Le duc n'était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions.</p> + +<p>En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent +faites; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées +et on décida que le mariage serait célébré au printemps.</p> + +<p>C'est à Sairmeuse qu'eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d'autant +plus gai qu'où y célébrait deux petites victoires.</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de +lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement +militaire à Montaignac.</p> + +<p>Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations +prodiguées à l'empereur, venait d'obtenir la présidence de la Cour +prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les +terreurs de la Restauration...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche triomphait. Après cette fête, déclaration publique, +Martial se trouvait lié.</p> + +<p>En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas. +Elle le pénétrait d'un charme dont la douceur infinie lui faisait +presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne.</p> + +<p>Malheureusement, l'orgueilleuse héritière ne sut pas résister au +plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu'elle +appelait la «bassesse des anciennes inclinations du marquis.» Elle +trouva l'occasion de dire qu'elle faisait travailler Marie-Anne pour +l'aider à vivre.</p> + +<p>Martial se contraignit à sourire, mais l'indignité du procédé le +forçait de plaindre Marie-Anne...</p> + +<p>Et le lendemain même, il courait chez M. Lacheneur.</p> + +<p>À la chaleur de l'accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se +fondirent, tous ses soupçons s'évaporèrent... La joie de le revoir +éclatait même dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien...</p> + +<p>—Oh!... je l'aurai!... pensa-t-il.</p> + +<p>C'est qu'en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du +commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire +du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument +précieux.</p> + +<p>—Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l'œil et l'oreille +dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre +espion...</p> + +<p>Il le fut, car il eut vite repris l'habitude de ses visites +quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient +défoncés, mais il n'était pluie, neige, ni boue capables d'arrêter +Martial.</p> + +<p>Il arrivait vers dix heures, s'asseyait sur un escabeau, contre +l'âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait...</p> + +<p>Marie-Anne paraissait s'intéresser prodigieusement aux événements; il +lui contait tout ce qu'il pouvait surprendre.</p> + +<p>Parfois ils restaient seuls...</p> + +<p>Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le +«commerce.» Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait +acheté un cheval afin d'étendre ses tournées.</p> + +<p>Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues... +Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient +pour parler à M. Lacheneur. C'était une interminable procession. Et +à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret. +Puis, elle offrait à boire... La maison était comme un cabaret...</p> + +<p>Qui ne sait où l'âpreté des convoitises peut mener un homme +amoureux!... Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants +et venants, il donnait une poignée de main, à l'occasion, il lui +arrivait de trinquer...</p> + +<p>Il eût accepté bien d'autres choses!... N'avait-il pas offert à +Lacheneur de l'aider à mettre ses comptes au net?...</p> + +<p>Et une fois, c'était vers le milieu de février, comme il voyait +Chanlouineau très-embarrassé pour composer une lettre, il voulut +absolument lui servir de secrétaire.</p> + +<p>—C'est que ce n'est pas pour moi, cette damnée lettre, disait +Chanlouineau, c'est pour un oncle à moi qui marie sa fille...</p> + +<p>Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non +sans mainte rature, il écrivit:</p> + +<p>«Mon cher ami... Nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé. +Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à... Nous +vous invitons à nous faire le plaisir d'y venir. Nous comptons sur +vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis, +plus nous serons contents.</p> + +<p>«Comme la fête est sans façons et que nous serons très-nombreux, vous +nous rendrez service en apportant quelques provisions.»</p> + +<p>Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant +de laisser en blanc la date de «la noce,» il eût, à coup sûr, reconnu +qu'il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu... Mais il +était fasciné.</p> + +<p>—Ah ça! marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne +sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec +cette petite?</p> + +<p>Martial ne répondit pas. Il se sentait à la discrétion de cette +«petite.» Près d'elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de +ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût +demandé de la prendre pour femme, qu'il n'eût pas dit: non...</p> + +<p>Mais Marie-Anne n'avait pas cette ambition... Toutes ses pensées, tous +ses vœux étaient pour le succès de son père...</p> + +<p>Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides +auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient après le triomphe une +si magnifique récompense!...</p> + +<p>N'est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice!... Toute +la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt +le dîner, il s'esquivait, traversant l'Oiselle dans son bateau, et +volait à la Rèche.</p> + +<p>M. d'Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences +de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l'avait +«embauché;» ce fut son expression.</p> + +<p>Saisi d'effroi, il résolut d'aller sur-le-champ, sans prévenir +Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria +l'abbé Midon de l'accompagner.</p> + +<p>C'est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d'Escorval et le +curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes +ils étaient et si inquiets, qu'ils n'échangèrent pas dix paroles le +long de la route.</p> + +<p>Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois...</p> + +<p>Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets...</p> + +<p>Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d'une douzaine de +personnes, et M. Lacheneur parlait...</p> + +<p>Que disait-il?... Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l'entendre, +mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent +ses paroles...</p> + +<p>Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche +de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant +d'une voix formidable:</p> + +<p>—Le sort en est jeté!... Voilà qui vous prouve que je ne reculerai +pas...</p> + +<p>Cinq minutes après la maison était en flammes...</p> + +<p>Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac +s'éclairer comme un phare... et de tous côtés l'horizon s'empourpra de +lueurs d'incendie.</p> + +<p>On répondait au signal de Lacheneur...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XX" id="XX"></a>XX</h3> + + +<p>Ah! l'ambition est une belle chose!...</p> + +<p>Déjà presque vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle, +riches à millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la +province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n'eussent +plus dû, ce semble, aspirer qu'au repos du foyer domestique.</p> + +<p>Il leur eût été si facile de se créer une vie heureuse, tout en +répandant le bien autour d'eux, tout en préparant pour leur dernière +heure un concert de bénédictions et de regrets.</p> + +<p>Mais non!... Ils avaient voulu être pour quelque chose dans la +manœuvre de ce «vaisseau de l'État,» où personne ne consent plus à +rester simple passager.</p> + +<p>Nommés, l'un commandant des forces militaires, l'autre président de la +Cour prévôtale de Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux +pour s'installer tant bien que mal à la ville.</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d'Armes, une grande vieille +maison toute délabrée, une ruine où, la nuit, la bise qui se glissait +par les portes mal closes venait réveiller ses rhumatismes.</p> + +<p>Le marquis de Courtomieu s'était établi en camp volant chez un de ses +parents, rue de la Citadelle...</p> + +<p>Leur vanité sénile était satisfaite... tout était donc pour le mieux.</p> + +<p>Et cependant on traversait alors cette période douloureuse de la +Restauration, restée dans toutes les mémoires sous le nom de Terreur +Blanche.</p> + +<p>Les représailles s'exerçaient librement; les vengeances +s'assouvissaient en plein soleil; et les haines privées et +d'effroyables cupidités s'abritaient sous le manteau des rancunes +politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux...</p> + +<p>Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les +paysans, dans les campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs +pensées et leurs vœux vers «l'autre,» et il leur semblait que le +vaisseau qui portait à Sainte-Hélène le vaincu de Waterloo emportait +en même temps leurs dernières espérances.</p> + +<p>Mais rien de tout cela ne montait jusqu'au duc de Sairmeuse, jusqu'au +marquis de Courtomieu.</p> + +<p>Louis XVIII régnait, leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux; +quel faquin eût osé ne l'être pas!</p> + +<p>Donc, nulle inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis +aller, n'avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d'Alliés +sous la main!</p> + +<p>Quelques esprits chagrins leur parlèrent de «mécontentements,» ils les +traitèrent de visionnaires.</p> + +<p>Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à +table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison...</p> + +<p>Il se leva... mais la porte au même moment s'ouvrit, et un homme hors +d'haleine entra.</p> + +<p>Cet homme, c'était Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de +Sairmeuse à la dignité de garde-chasse.</p> + +<p>Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>—Qu'est-ce? interrogea le duc.</p> + +<p>—Ils viennent!... monseigneur, s'écria Chupin, ils sont en route!...</p> + +<p>—Qui?... qui?...</p> + +<p>Pour toute réponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre +écrite par Martial sous la dictée de Chanlouineau.</p> + +<p>M. de Sairmeuse lut à haute voix:</p> + +<p>«Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé. +Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixée au 4 mars...»</p> + +<p>La date n'était plus en blanc, cette fois, mais tel était +l'aveuglement du duc qu'il s'obstinait à ne pas comprendre.</p> + +<p>—Eh bien?... demanda-t-il.</p> + +<p>Chupin s'arrachait les cheveux.</p> + +<p>—Ils sont en route!... répéta-t-il... je parle des paysans... ils +comptent s'emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener +«l'autre,» ou du moins le fils de «l'autre...» Gredins de paysans! Ils +m'ont trompé... Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas +si proche...</p> + +<p>Ce coup terrible, en pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Il +demanda:</p> + +<p>—Combien donc sont-ils?</p> + +<p>—Eh!... le sais-je, monseigneur... deux mille peut-être... peut-être +dix mille...</p> + +<p>—Tous les gens de la ville sont pour nous.</p> + +<p>—Non, monseigneur, non!... Ils ont des complices ici; tous les +officiers à la demi-solde les attendent pour leur tendre la main.</p> + +<p>—Quels sont les chefs?...</p> + +<p>—Lacheneur, l'abbé Midon, Chanlouineau, le baron d'Escorval...</p> + +<p>—Assez! cria le duc.</p> + +<p>Le danger se précisant, le sang-froid lui revenait; sa taille +herculéenne courbée par les ans se redressait.</p> + +<p>Il sonna à briser la sonnette; un valet parut:</p> + +<p>—Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes +pistolets!... Faites vite!</p> + +<p>Le domestique se retirait abasourdi...</p> + +<p>—Attends!... cria-t-il encore. Qu'on monte à cheval et qu'on aille +dire à mon fils d'accourir ici, bride abattue... Qu'on prenne mes +meilleurs chevaux... On peut aller à Sairmeuse et en revenir en deux +heures...</p> + +<p>Chupin le tirait par le pan de sa redingote; il se retourna:</p> + +<p>—Qu'est-ce encore?...</p> + +<p>Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le +silence; mais dès que le valet fut sorti:</p> + +<p>—Inutile, monseigneur, dit-il, d'envoyer chercher M. le marquis?</p> + +<p>—Et pourquoi, maître drôle?</p> + +<p>—C'est que, monseigneur, c'est que, excusez-moi, je vous suis +dévoué...</p> + +<p>—Jarnibieu!... parleras-tu?...</p> + +<p>Positivement, Chupin regrettait de s'être tant avancé...</p> + +<p>—Alors donc, bégaya-t-il... monsieur le marquis...</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Il en est!...</p> + +<p>D'un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table.</p> + +<p>—Tu mens, misérable!... hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi +du plafond, tu mens!...</p> + +<p>Il était à ce point menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit +jusqu'à la porte, dont il tourna le bouton, prêt à s'enfuir.</p> + +<p>—Que j'aie le cou coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il... Ah! la +fille à Lacheneur est une fière enjôleuse, tous ses galants en sont, +Chanlouineau, le petit d'Escorval, le fils de Monseigneur et les +autres...</p> + +<p>M. de Sairmeuse commençait à vomir un torrent d'injures contre +Marie-Anne quand son valet de chambre rentra...</p> + +<p>Il se tut, endossa son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et +s'élança dehors.</p> + +<p>Il espérait encore que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la +place d'Armes, d'où on découvrait une grande étendue de pays, ses +dernières illusions s'envolèrent.</p> + +<p>L'horizon flamboyait. Montaignac était comme entouré d'un cercle de +flammes.</p> + +<p>—C'est le signal!... murmura le vieux maraudeur, c'est l'ordre de se +mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils +seront aux portes de la ville vers deux heures du matin...</p> + +<p>Le duc ne répondit pas. Il ne lui restait plus qu'à se concerter avec +M. de Courtomieu.</p> + +<p>Il se dirigeait à grands pas vers la maison du marquis, lorsqu'en +tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte +deux hommes qui causaient, et qui, à la vue de ses épaulettes brillant +dans la nuit, prirent la fuite...</p> + +<p>Instinctivement il s'élança à leur poursuite et en atteignit un qu'il +saisit au collet.</p> + +<p>—Qui es-tu?... interrogea-t-il; ton nom?</p> + +<p>Et l'homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets +qu'il tenait cachés sous sa redingote tombèrent à terre.</p> + +<p>—Ah! brigand!... s'écria M. de Sairmeuse, tu conspires!...</p> + +<p>Aussitôt, sans un mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle, +le jeta aux soldats stupéfiés et se précipita chez M. de Courtomieu.</p> + +<p>Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait été bouleversé, son +ami sembla ravi.</p> + +<p>—Enfin!... prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater +notre dévouement et notre zèle!... Et sans danger!... Nous avons de +bonnes murailles, des portes solides, 3,000 hommes de troupes!... Ces +paysans sont fous!... Mais bénissez leur folie, cher duc, et courez +faire monter à cheval les chasseurs de Montaignac...</p> + +<p>Mais une pensée soudaine l'assombrit, il se gratta le front et ajouta:</p> + +<p>—Diable!... et moi qui attends Blanche ce soir!... Elle a dû quitter +Courtomieu après dîner... Pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h3> + + +<p>Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux +plus de temps qu'ils ne croyaient.</p> + +<p>Les paysans s'avançaient, mais non si vite que l'avait dit Chupin.</p> + +<p>Deux de ces circonstances qui, fatalement, échappent aux prévisions +humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur...</p> + +<p>Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur +avait compté les feux qui répondaient à l'incendie qu'il venait +d'allumer.</p> + +<p>Leur nombre répondait à ses espérances, il eut une exclamation de +joie.</p> + +<p>—Tous nos amis, s'écria-t-il, nous tiennent parole... Ils sont prêts, +ils se mettent en route!... Partons donc, nous qui devons être les +premiers au rendez-vous!...</p> + +<p>On lui amena son cheval, et déjà il avait le pied à l'étrier quand +deux hommes s'élancèrent des genêts voisins et bondirent jusqu'à lui. +L'un d'eux saisit le cheval par la bride.</p> + +<p>—L'abbé Midon!... fit Lacheneur abasourdi; M. d'Escorval!...</p> + +<p>Et prévoyant peut-être ce qui allait arriver, il ajouta d'un ton de +fureur concentrée:</p> + +<p>—Que me voulez-vous encore, tous deux?</p> + +<p>—Nous voulons empêcher l'accomplissement d'une œuvre de délire!... +s'écria M. d'Escorval. La haine vous égare, Lacheneur!</p> + +<p>—Eh! monsieur, vous ne savez rien de mes projets!</p> + +<p>—Pensez-vous donc que je ne les devine pas?... Vous espérez vous +emparer de Montaignac...</p> + +<p>—Que vous importe!... interrompit violemment Lacheneur...</p> + +<p>Mais M. d'Escorval n'était pas homme à se laisser imposer silence.</p> + +<p>Il saisit le bras de son ancien ami, et d'une voix forte, de façon à +être entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit:</p> + +<p>—Insensé!... Vous oubliez donc que Montaignac est une place de +guerre, défendue par de profonds fossés et de hautes murailles... +Vous oubliez donc que derrière ces fortifications est une garnison +nombreuse commandée par un homme à qui on ne saurait refuser une rare +énergie et une indomptable bravoure: le duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Lacheneur se débattait, essayant de se dégager.</p> + +<p>—Tout a été prévu, répondit-il, et on nous attend à Montaignac. Vous +en seriez sûr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumière aux +fenêtres de la citadelle. Et, tenez... regardez, on l'aperçoit encore. +Elle m'annonce, cette lumière, que deux à trois cents officiers en +demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, dès que nous +paraîtrons...</p> + +<p>—Et après!... Je veux admettre l'impossible; vous prenez Montaignac. +Que faites-vous ensuite? Pensez-vous que les Anglais vous rendront +l'empereur? Napoléon II n'est-il pas prisonnier des Autrichiens? Ne +vous souvient-il pas que les souverains coalisés ont laissé 130,000 +soldats à une journée de marche de Paris?</p> + +<p>De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur.</p> + +<p>—Cependant tout ceci n'est rien, continua le baron, vous ignorez ce +que savent à cette heure les enfants, que toujours et quand même, +dans une entreprise comme la vôtre, il y a autant de traîtres que de +dupes...</p> + +<p>—Qui appelez-vous dupes, monsieur?...</p> + +<p>—Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des +réalités; tous ceux qui, parce qu'ils souhaitent fortement une chose, +s'imaginent que cette chose est. Espérez-vous véritablement que ni le +marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n'ont été prévenus?...</p> + +<p>Lacheneur haussa les épaules.</p> + +<p>—Qui donc les aurait avertis? fit-il.</p> + +<p>Mais sa tranquillité était feinte, le regard dont il enveloppa son +fils Jean, le prouvait.</p> + +<p>C'est cependant du ton le plus froid qu'il ajouta:</p> + +<p>—Il est probable qu'à cette heure le duc et le marquis sont au +pouvoir de nos amis...</p> + +<p>Ainsi, rien ne pouvait ébranler la résolution de cet homme; il n'était +force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux...</p> + +<p>C'était au curé de Sairmeuse à joindre ses efforts à ceux du baron.</p> + +<p>—Vous ne partirez pas, Lacheneur, prononça-t-il. Vous ne resterez pas +sourd à la voix de la raison... Vous êtes un honnête homme, songez +à l'épouvantable responsabilité que vous acceptez... Quoi! sur des +chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves +gens et l'existence de leurs familles... On vous l'a dit, malheureux, +vous ne pouvez réussir, vous devez être trahis, je suis sûr que vous +êtes trahis!...</p> + +<p>Le lieu, l'instant, l'anxiété du péril, l'étrangeté de cette scène aux +clartés de l'incendie, la robe noire de ce prêtre, son geste véhément, +sa parole vibrante, tout était fait pour porter le trouble dans l'âme +la plus ferme.</p> + +<p>Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de +Lacheneur. Il était visible pour tous qu'il était remué jusqu'au plus +profond de ses entrailles.</p> + +<p>Qui peut dire ce qui fût advenu sans l'intervention de Chanlouineau.</p> + +<p>Le robuste gars s'avança, brandissant son fusil double:</p> + +<p>—Par le saint nom de Dieu!... s'écria-t-il, voici bien du temps perdu +en bavardages inutiles!...</p> + +<p>Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dégagea +brusquement et s'élança en selle:</p> + +<p>—Partons!... commanda-t-il.</p> + +<p>Mais le baron et l'abbé ne désespéraient pas encore, ils s'étaient +jetés à la tête du cheval.</p> + +<p>—Lacheneur, cria le prêtre, insensé, prenez garde!... Le sang que +vous allez faire répandre retombera sur votre tête et sur la tête de +vos enfants!...</p> + +<p>Épouvantée de ces accents prophétiques, la petite troupe s'arrêta...</p> + +<p>Alors sortit des rangs et s'avança un des complices, vêtu comme les +paysans des environs de Sairmeuse...</p> + +<p>—Marie-Anne!... s'écrièrent en même temps l'abbé et le baron +stupéfaits...</p> + +<p>—Oui, moi!... répondit la jeune fille, en retirant le large chapeau +qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de +ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la défaite... +Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs à +l'horizon?... Elles nous annoncent que les gens de ces communes se +rendent en armes au carrefour de la Croix-d'Arcy, à une lieue de +Montaignac, où est le rendez-vous général... Avant deux heures, il +y aura là quinze cents hommes dont mon père doit prendre le +commandement... Et vous voudriez qu'il laissât sans chef ces soldats +qu'il est allé arracher à leurs foyers?... C'est impossible!...</p> + +<p>L'exaltation de son père et de son amant l'avait gagnée, elle +partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs +espérances... Sa beauté avait quelque chose de fulgurant, les éclairs +de ses yeux faisaient pâlir les flammes de l'incendie... Ah! +c'est vraiment à cette heure, qu'elle méritait ce nom d'ange de +l'insurrection que lui avait donné Martial.</p> + +<p>—Non!... il n'y a plus à hésiter, reprit-elle, ni à réfléchir... +C'est la prudence maintenant qui serait folie... C'est en arrière +qu'est le plus grand danger. Laissez passer mon père, messieurs, +chaque minute que vous nous faites perdre coûte peut-être la vie d'un +homme... et nous, mes amis, en avant!</p> + +<p>Une immense acclamation lui répondit et la petite troupe s'élança à +travers la lande.</p> + +<p>Il n'y avait plus à lutter. M. d'Escorval était consterné, mais il ne +pouvait laisser s'éloigner ainsi son fils qu'il apercevait dans les +rangs.</p> + +<p>—Maurice!... cria-t-il.</p> + +<p>Le jeune homme hésita, mais enfin s'approcha...</p> + +<p>—Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron.</p> + +<p>—Il faut que je les suive, mon père...</p> + +<p>—Je vous le défends.</p> + +<p>—Hélas! mon père, je ne puis vous obéir... je suis engagé... j'ai +juré... je commande après Lacheneur...</p> + +<p>Sa voix était triste; mais elle annonçait une inébranlable +détermination.</p> + +<p>—Mon fils!... reprit M. d'Escorval, malheureux enfant!... C'est à la +mort que tu marches... à une mort certaine.</p> + +<p>—Raison de plus pour ne pas manquer à ma parole, mon père...</p> + +<p>—Et ta mère, Maurice, ta mère que tu oublies!...</p> + +<p>Une larme brilla dans les yeux du jeune homme.</p> + +<p>—Ma mère, répondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que +le garder près d'elle, déshonoré, flétri des noms de lâche et de +traître... Adieu, mon père!</p> + +<p>M. d'Escorval était digne de comprendre la conduite de Maurice. +Il étendit les bras et serra sur son cœur ce fils tant aimé, +convulsivement, comme si c'eût été pour la dernière fois...</p> + +<p>—Adieu!... balbutia-t-il, adieu!...</p> + +<p>Maurice avait déjà rejoint les autres, dont les acclamations allaient +se perdant dans le lointain, que le baron d'Escorval était encore à la +même place, écrasé sous l'excès de sa douleur...</p> + +<p>Tout à coup il se redressa.</p> + +<p>—Un espoir nous reste, l'abbé, s'écria-t-il.</p> + +<p>—Hélas!... murmura le prêtre.</p> + +<p>—Oh!... je ne m'abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire +où est le rendez-vous?... En courant à Escorval, en attelant en hâte +un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurés à la Croix-d'Arcy. +Votre voix, qui avait ému Lacheneur, touchera ses complices. Nous +déciderons ces pauvres égarés à rentrer chez eux... Venez, l'abbé, +venez vite!...</p> + +<p>Et ils partirent en courant...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h3> + + +<p>Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et +les siens quittèrent la lande de la Rèche.</p> + +<p>Une heure plus tard, au château de Courtomieu, M<sup>lle</sup> Blanche finissait +de dîner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son père à +Montaignac.</p> + +<p>L'étroitesse du logis mis à sa disposition avait forcé le marquis à le +séparer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que M<sup>lle</sup> +Blanche se rendît à la ville, soit que le marquis vînt au château.</p> + +<p>Ainsi, ce voyage qu'entreprenait la jeune fille sortait des habitudes +établies; des circonstances graves l'expliquaient.</p> + +<p>Il y avait six jours que Martial n'avait paru à Courtomieu, et M<sup>lle</sup> +Blanche était à moitié folle de douleur et de colère.</p> + +<p>Ce qu'eut à endurer tante Médie pendant ce temps, ne peut être compris +que de ceux qui ont observé dans certaines familles riches de ces +pauvres parentes, réduites à tout attendre de la pitié, le vêtement, +le pain, le sou même destiné à payer la chaise à l'église.</p> + +<p>Durant les trois premiers jours, M<sup>lle</sup> Blanche avait pu rester +maîtresse de soi; le quatrième elle n'y tint plus, et malgré +l'inconvenance de sa démarche, elle osa envoyer prendre des nouvelles +de Martial. Était-il malade, absent?...</p> + +<p>On répondit à son messager que M. le marquis se portait comme un +charme, mais que chassant de l'aurore au crépuscule, il se couchait +tous les soirs aussitôt souper.</p> + +<p>Quelle horrible injure!... Mais du moins elle était persuadée que +Martial, prévenu de sa démarche, se hâterait le lendemain d'accourir +s'excuser. Illusion vaine de l'orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna +pas donner signe de vie.</p> + +<p>—Ah! sans doute il est près de l'autre, disait-elle à tante Médie, il +est aux genoux de cette misérable Marie-Anne... sa maîtresse.</p> + +<p>Elle disait ainsi, ayant fini par croire—cela arrive—aux calomnies +qu'elle même avait inventées.</p> + +<p>En cette extrémité, elle se décida à se confier à son père, et elle +lui écrivit pour lui annoncer son arrivée.</p> + +<p>Laisser voir le déchirement de son âme, l'excès de son amour et de sa +jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances +étaient intolérables.</p> + +<p>Elle voulait que son père contraignît Lacheneur à quitter le pays. +Ce devait être un jeu pour lui, revêtu d'une autorité presque +discrétionnaire, à une époque où une «attitude tiède» pouvait être un +prétexte de proscription.</p> + +<p>Le calme qui résulte du parti pris lui était revenu quand elle quitta +Courtomieu, et ses espérances débordaient en phrases passionnées que +la parente pauvre subissait avec son habituelle résignation.</p> + +<p>—Enfin!... disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse, +de cette effrontée!... Nous verrons bien s'il a l'audace de la +suivre!... La suivrait-il?... Oh! non, il n'oserait!...</p> + +<p>Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, M<sup>lle</sup> Blanche y +remarqua une animation inaccoutumée.</p> + +<p>Il y avait encore de la lumière dans toutes les maisons, les cabarets +paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes animés sur +la place, enfin sur le pas des portes, des commères causaient.</p> + +<p>Mais qu'importait à M<sup>lle</sup> de Courtomieu! C'est seulement à une lieue de +Sairmeuse qu'elle fut tirée de ses préoccupations.</p> + +<p>—Écoute, tante Médie! dit-elle tout à coup. Entends-tu?...</p> + +<p>La parente pauvre prêta l'oreille.</p> + +<p>On entendait de lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue, +devenaient plus distinctes.</p> + +<p>—Sachons ce que c'est, fit M<sup>lle</sup> Blanche.</p> + +<p>Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher.</p> + +<p>—Il me semble, répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la +côte, une grosse troupe de paysans... ils ont des torches...</p> + +<p>—Doux Jésus!... interrompit tante Médie épouvantée.</p> + +<p>—Ce doit être quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses +chevaux.</p> + +<p>Ce n'était pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du +contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s'élevait à +500 hommes environ...</p> + +<p>Depuis deux heures déjà, Lacheneur eût dû être à la Croix-d'Arcy.</p> + +<p>Mais il lui était arrivé ce qui toujours arrive aux chefs populaires. +Le branle donné, il n'avait plus été le maître.</p> + +<p>Le baron d'Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait +perdu quatre fois autant à Sairmeuse.</p> + +<p>Là, deux communes avaient opéré leur jonction, et les paysans +s'étaient aussitôt répandus dans les cabarets du village pour boire au +succès de l'entreprise.</p> + +<p>Les arracher à leurs bouteilles avait été long et difficile...</p> + +<p>Et pour comble, une fois qu'on les eut remis en marche, il fut +impossible de les décider à éteindre des branches de pin qu'ils +avaient allumées en guise de torches.</p> + +<p>Prières, menaces, tout échoua contre une incompréhensible obstination. +Ils voulaient y voir clair, disaient-ils...</p> + +<p>Pauvres gens!... Ils n'avaient certes conscience ni des difficultés, +ni des périls de l'entreprise.</p> + +<p>On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrôlés, +on les avait grisés de tant d'espérances!... Ils s'en allaient à la +conquête d'une place de guerre, défendue par une nombreuse garnison, +comme à une partie de plaisir...</p> + +<p>Et gais, insouciants, animés de l'imperturbable confiance de l'enfant, +ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons +patriotiques.</p> + +<p>À cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux +blanchir d'angoisse.</p> + +<p>Ce retard de deux heures n'allait-il pas tout perdre?... Que devaient +penser les autres, à la Croix-d'Arcy?... Que faisaient-ils en ce +moment?...</p> + +<p>—Avançons!... répétait-il, avançons!...</p> + +<p>Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une +vingtaine de vieux soldats de l'Empire, comprenaient et partageaient +le désespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu'ils risquaient au +terrible jeu qu'ils jouaient. Et eux aussi, ils répétaient:</p> + +<p>—Plus vite, marchons plus vite!...</p> + +<p>Exhortations stériles!... Il plaisait à ces gens de marcher ainsi, +lentement.</p> + +<p>Et même, tout à coup, la bande entière s'arrêta. Quelques-uns, en +tournant la tête, avaient vu briller les lanternes de la voiture de +M<sup>lle</sup> de Courtomieu...</p> + +<p>Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la +livrée, une immense clameur la salua.</p> + +<p>M. de Courtomieu, par son âpreté au gain, s'était fait plus d'ennemis +que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins, +croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité, étaient ravis de cette +occasion qui se présentait de lui faire une peur épouvantable.</p> + +<p>Car, en vérité, ils ne songeaient qu'à cette vengeance: le procès +devait le prouver.</p> + +<p>Grande fut donc la déception quand, la portière ouverte, on n'aperçut +à l'intérieur que M<sup>lle</sup> Blanche et tante Médie qui poussait des cris +perçants.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Courtomieu était brave.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?...</p> + +<p>—Demain vous le saurez, répondit Chanlouineau qui s'était avancé. +Pour ce soir, vous êtes notre prisonnière.</p> + +<p>—Vous ignorez qui je suis, mon garçon, je le vois bien...</p> + +<p>—Pardonnez-moi, et c'est pour cela que je vous prie de descendre... +Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas, M. d'Escorval?</p> + +<p>—Eh bien!... Moi je déclare que je ne descendrai pas, dit M<sup>lle</sup> +Blanche; arrachez-moi d'ici, si vous l'osez!...</p> + +<p>On eût osé, certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans +prêts à s'élancer.</p> + +<p>—Laissez passer librement M<sup>lle</sup> de Courtomieu, dit-elle.</p> + +<p>Mais cela pouvait avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut +le courage de résister.</p> + +<p>—Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait prévenir son père... +Il faut la garder en ôtage, sa vie peut répondre de la vie de nos +amis.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche n'avait pas plus reconnu le déguisement masculin de +son ancienne amie qu'elle n'avait soupçonné le but de ce grand +rassemblement d'hommes.</p> + +<p>Le nom de Marie-Anne prononcé après celui de d'Escorval l'éclaira.</p> + +<p>Elle comprit tout, et frémit de rage à cette pensée qu'elle était à la +merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection.</p> + +<p>—C'est bien, fit-elle... nous descendons.</p> + +<p>Son ancienne amie l'arrêta.</p> + +<p>—Non, dit-elle, non!... Ce n'est pas ici la place d'une jeune fille.</p> + +<p>—D'une jeune fille honnête, devriez-vous dire.</p> + +<p>Chanlouineau était à deux pas, armé: si un homme eût tenu ce propos, +il était mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre.</p> + +<p>—Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme +elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont +l'accompagner jusqu'à Courtomieu...</p> + +<p>Elle commandait, on obéit. La voiture, retournée, s'éloigna, mais non +si vite que Marie-Anne ne pût entendre M<sup>lle</sup> Blanche qui lui criait:</p> + +<p>—Garde-toi bien, Marie-Anne!... Je te ferai payer cher l'insulte de +ta générosité!...</p> + +<p>Les heures volaient, cependant...</p> + +<p>Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix siècles, et +pour comble les dernières apparences d'ordre avaient disparu.</p> + +<p>M. Lacheneur pleurait de rage; mais il comprit la nécessité d'un parti +suprême; tout retard désormais devenait mortel.</p> + +<p>Il appela Maurice et Chanlouineau.</p> + +<p>—Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au +monde pour hâter la marche de ces insensés... Moi, je cours à la +Croix-d'Arcy... il y va de notre vie à tous.</p> + +<p>Il partit, en effet, mais arrivé à moins de cinq cents mètres en avant +de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points +noirs qui s'avançaient et grossissaient rapidement...</p> + +<p>C'étaient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant, +ménageant leur haleine, couraient...</p> + +<p>L'un était vêtu comme les bourgeois aisés, l'autre portait un vieil +uniforme de capitaine des guides de l'empereur.</p> + +<p>Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de +ces officiers à demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de +Montaignac, complices dévoués qui haïssaient la Restauration autant +que lui-même, dont la voix devait troubler les soldats du duc de +Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner à tous les +poltrons qu'on pourrait leur amener.</p> + +<p>—Qu'arrive-t-il? leur cria-t-il d'une voix affreusement altérée.</p> + +<p>—Tout est découvert!...</p> + +<p>—Grand Dieu!...</p> + +<p>—Le major Carini est arrêté.</p> + +<p>—Par qui?... Comment?</p> + +<p>—Ah! c'est une fatalité!... Au moment où nous convenions de nos +dernières mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le +duc lui-même est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de +malheur a poursuivi Carini, l'a atteint, l'a pris au collet, et l'a +traîné à la citadelle.</p> + +<p>Lacheneur était anéanti. La sinistre prophétie de l'abbé Midon +bourdonnait à ses oreilles...</p> + +<p>—Aussitôt, continua l'officier, j'ai averti les amis et j'accours +vous prévenir... C'est un coup manqué!...</p> + +<p>Il n'avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne. +Mais aveuglé par la haine et par la colère, il ne voulait pas avouer, +il ne voulait pas s'avouer l'irréparable désastre.</p> + +<p>Par un prodige de volonté, il parvint à affecter un calme bien éloigné +de son âme.</p> + +<p>—Vous êtes prompts à jeter le manche après la cognée, messieurs, +dit-il d'un ton amer... Nous avons une chance de moins, et voilà tout.</p> + +<p>—Diable!... Vous avez donc des ressources que nous ignorons?</p> + +<p>—Peut-être... cela dépend. Vous venez de passer à la Croix-d'Arcy, +avez-vous dit à quelqu'un quelque chose de ce que vous venez de +m'apprendre?...</p> + +<p>—Pas un mot... à personne.</p> + +<p>—Combien avons-nous d'hommes au rendez-vous?</p> + +<p>—Au moins deux mille.</p> + +<p>—En quelles dispositions?</p> + +<p>—Ils brûlent d'agir... Ils maudissent nos lenteurs. Ils nous ont +recommandé de vous supplier de vous hâter.</p> + +<p>Lacheneur eut un geste menaçant.</p> + +<p>—En ce cas, fit-il, la partie n'est pas perdue. Attendez ici les gens +que je précède, et dites-leur simplement que vous êtes envoyés pour +les presser. Pressez-les surtout. Et comptez sur moi, je réponds du +succès.</p> + +<p>Il dit, et enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il +reprit sa course.</p> + +<p>Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n'en avait +aucune, il ne conservait pas même la plus chétive espérance. C'était +un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son +libre arbitre. L'édifice si laborieusement élevé s'écroulait, il +voulait être enseveli sous les ruines. On devait être vaincu, il en +était sûr, n'importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la +trouverait... Et il pensait:</p> + +<p>—Pourvu qu'on ne se lasse pas, là-bas!...</p> + +<p>Là-bas, à la Croix-d'Arcy, on l'accusait...</p> + +<p>Après le passage des deux officiers à demi-solde, les murmures +s'étaient changés en imprécations.</p> + +<p>Ces deux mille paysans, arrivés successivement au rendez-vous, +s'indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui était venu les +débaucher à la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes.</p> + +<p>—Où est-il? se disaient-ils. Qui sait s'il n'a pas eu peur, au +dernier moment? Peut-être se cache-t-il, pendant que nous sommes ici +risquant notre peau et le pain de nos enfants?</p> + +<p>Et déjà, ces terribles épithètes: traître, agent provocateur, +circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de colère toutes les +poitrines.</p> + +<p>Quelques-uns des conjurés étaient d'avis de se disperser; mais +d'autres, et c'étaient les plus influents, voulaient au contraire +qu'on marchât sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ, +sans attendre seulement le moment fixé pour l'attaque.</p> + +<p>Mais toutes les délibérations furent interrompues par le galop furieux +d'un cheval.</p> + +<p>Un cabriolet parut, qui s'arrêta au milieu du carrefour.</p> + +<p>Deux hommes en descendirent: le baron d'Escorval et l'abbé Midon.</p> + +<p>Ils avaient pris la traverse et devancé Lacheneur. Ils respirèrent... +Ils pensèrent qu'ils arrivaient à temps.</p> + +<p>Hélas! Ici comme là-bas, sur la lande de la Rèche, tous leurs efforts, +leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus +aveugle obstination.</p> + +<p>Ils étaient venus avec l'espoir d'arrêter le mouvement, ils le +précipitèrent.</p> + +<p>—Nous sommes trop avancés pour reculer, s'écria un propriétaire des +environs, chef reconnu en l'absence de Lacheneur, si la mort est +devant nous, elle est aussi derrière nous. Attaquer et vaincre... +telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et à l'instant, +c'est le seul moyen de déconcerter nos ennemis... Lâche qui hésite; en +avant!...</p> + +<p>Une seule et même acclamation lui répondit:</p> + +<p>—En avant!...</p> + +<p>Aussitôt, on tire de son étui un drapeau tricolore, ce drapeau tant +regretté, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un +tambour bat la marche, et la colonne entière s'ébranle aux cris de: +«Vive Napoléon II!»</p> + +<p>Pâles, les vêtements en désordre, la voix brisée par la fatigue et +l'émotion, M. d'Escorval et l'abbé Midon s'obstinent à suivre les +conjurés.</p> + +<p>Ils voient à quel précipice courent ces pauvres gens, et ils demandent +à Dieu une inspiration pour les arrêter.</p> + +<p>En cinquante minutes, la distance qui sépare la Croix-d'Arcy de +Montaignac est franchie.</p> + +<p>Bientôt on aperçoit la porte de la citadelle, qui est celle que +doivent livrer les officiers à demi-solde.</p> + +<p>Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte.</p> + +<p>Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjurés que leurs amis +de l'intérieur sont maîtres de la ville et qu'ils les attendent en +force?...</p> + +<p>Ils avancent donc sans défiance, si certains du succès, que ceux qui +ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer.</p> + +<p>Seuls, M. d'Escorval et l'abbé Midon pressentent une catastrophe.</p> + +<p>Le chef de l'expédition est près d'eux; ils le conjurent de ne pas +négliger les plus vulgaires précautions; ils le pressent d'envoyer +quelques hommes en reconnaissance, eux-mêmes s'offrent d'y aller, à +condition qu'on attendra leur retour avant d'aller plus loin.</p> + +<p>—Si un piège vous est tendu, lui disent-ils, n'y donnez pas tête +baissée.</p> + +<p>Mais on les repousse.</p> + +<p>Déjà on a dépassé les ouvrages avancés; la tête de colonne touche au +pont-levis.</p> + +<p>L'enthousiasme est devenu du délire; c'est à qui le premier pénétrera +dans la place.</p> + +<p>Hélas!... à ce moment un coup de pistolet est tiré.</p> + +<p>C'est un signal, car aussitôt, de tous côtés, éclate une fusillade +terrible.</p> + +<p>Trois ou quatre paysans tombent mortellement frappés... Tous les +autres s'arrêtent, glacés de stupeur, cherchant d'où partent les +coups...</p> + +<p>L'indécision est affreuse; cependant un chef énergique électriserait +ces paysans, il y a parmi eux d'anciens soldats de Napoléon; la lutte +s'engagerait, épouvantable, dans l'obscurité!...</p> + +<p>Mais ce n'est pas le cri de «en avant!» qui se fait entendre.</p> + +<p>La voix d'un lâche jette le cri des paniques:</p> + +<p>—Nous sommes vendus!... Sauve qui peut!...</p> + +<p>Dès lors, c'en est fait de l'expédition.</p> + +<p>La peur, une folle peur, s'empare de tous ces braves gens, et ils +s'enfuient éperdus, balayés comme des feuilles sèches par la tempête.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h3> + + +<p>Les stupéfiantes révélations de Chupin, l'idée que Martial, l'héritier +de son nom, conspirait peut-être avec des paysans, l'arrestation si +imprévue d'un des conjurés de l'intérieur, toutes ces circonstances +avaient bouleversé le duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit à ses +facultés leur équilibre.</p> + +<p>Retrouvant l'énergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins +d'une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents +cavaliers des chasseurs de Montaignac étaient sous les armes, la +giberne garnie de cartouches.</p> + +<p>Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de +sang n'était qu'un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville. +Ce n'était pas avec leurs fusils de chasse et leurs bâtons, que ces +pauvres campagnards pouvaient forcer l'entrée d'une place de guerre.</p> + +<p>Mais tant de modération ne devait pas convenir à un homme d'un +tempérament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de +bruit, et que stimulait encore l'ambition de montrer son zèle.</p> + +<p>Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle, +qui devait être livrée, et fit cacher une partie de ses fantassins +derrière les parapets des ouvrages avancés.</p> + +<p>Quant à lui, il s'établit à une porte d'où, découvrant parfaitement la +route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu.</p> + +<p>Chose étrange, cependant. Sur quatre cents balles, tirées de moins de +vingt mètres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement +avaient porté.</p> + +<p>Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient déchargé +leur fusil en l'air.</p> + +<p>Mais le duc de Sairmeuse n'avait pas de temps à perdre à ces +considérations. Il enfourcha son cheval et, à la tête de 500 hommes +environ, cavaliers et fantassins, il s'élança sur les traces des +fuyards.</p> + +<p>Les paysans avaient plus de vingt minutes d'avance.</p> + +<p>Pauvres gens!... Il leur eût été bien facile de déjouer toutes les +poursuites. Ils n'avaient qu'à se disperser, qu'à «s'égailler,» comme +autrefois les gars de la Vendée.</p> + +<p>Malheureusement bien peu eurent l'idée de se jeter isolément à travers +champs. Les autres, éperdus, troublés, saisis de cet inconcevable +vertige des déroutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons +d'un troupeau pris d'épouvante.</p> + +<p>Ils allaient vite néanmoins, la peur leur donnait des ailes. +N'entendaient-ils pas à chaque moment des coups de fusil tirés aux +traînards!...</p> + +<p>Mais il était un homme qui, à chacune de ces détonations recevait pour +ainsi dire la mort... Lacheneur.</p> + +<p>Penché sur le cou de son cheval, haletant, dévoré d'angoisses, il +approchait ventre à terre de la Croix-d'Arcy, quand le fracas de la +fusillade de Montaignac arriva jusqu'à lui.</p> + +<p>Terrifié, il arrêta sa bête par une saccade si violente, qu'elle +chancela sur ses jarrets.</p> + +<p>Il prêta l'oreille et attendit... Rien. Nulle décharge ne répondait à +cette décharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non.</p> + +<p>Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante échauffourée; il vit +tous ces paysans soulevés à sa voix, mitraillés à bout portant.</p> + +<p>Ah! toutes ces balles, il eût voulu les avoir dans la poitrine.</p> + +<p>De nouveau, il éperonna les flancs de son cheval, et sa course devint +plus furieuse encore.</p> + +<p>Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d'Arcy; il était +vide. À l'entrée d'un des chemins était arrêté le cabriolet qui avait +amené M. d'Escorval et l'abbé Midon; personne ne s'en était inquiété.</p> + +<p>Enfin, M. Lacheneur aperçut les fuyards.</p> + +<p>Il poussa droit à eux, les chargeant des plus horribles malédictions +et les accablant d'injures.</p> + +<p>—Lâches!... vociférait-il, traîtres!... Vous fuyez et vous êtes dix +contre un!... Où courez-vous ainsi?... Chez vous? Insensés! vous +y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire à +l'échafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes à la main! Allons... +volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous amène du +renfort, deux mille hommes me suivent...</p> + +<p>Il promettait deux mille hommes, il en eût promis dix mille, cent +mille... Il eût promis aussi bien une armée et du canon...</p> + +<p>Mais eût-il eu tout cela, à moins d'employer la force, il n'eût pas +arrêté la déroute... Il fut entraîné comme la branche morte par le +torrent.</p> + +<p>Au carrefour de la Croix-d'Arcy seulement, à cet endroit d'où une +heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de +cœur purent se reconnaître et se compter, pendant que les autres +précipitaient leur course dans toutes les directions...</p> + +<p>Une centaine de conjurés, les plus braves et les plus compromis, +entouraient M. Lacheneur.</p> + +<p>Parmi eux était l'abbé Midon, sombre, désespéré. Une poussée l'avait +séparé de M. d'Escorval, et il ne l'avait plus revu. Qu'était devenu +le baron? Avait-il été pris ou tué? Avait-il gagné les champs?</p> + +<p>Et le digne prêtre n'osait s'éloigner, il attendait, heureux en son +malheur d'avoir retrouvé la voiture et d'avoir réussi à la défendre +contre une douzaine de paysans qui prétendaient s'en emparer.</p> + +<p>Il écoutait la délibération de M. Lacheneur et de ses amis.</p> + +<p>Devaient-ils tirer chacun de son côté? Devaient-ils, en s'obstinant +à une résistance désespérée, laisser à tous les conjurés le temps de +gagner leur maison?...</p> + +<p>Ils hésitaient quand enfin arrivèrent au rendez-vous les débris de la +colonne confiée à Maurice et à Chanlouineau.</p> + +<p>De cinq cents hommes qui la composaient au départ de Sairmeuse, quinze +restaient, en comptant les deux officiers à demi-solde.</p> + +<p>Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe.</p> + +<p>La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hésitations.</p> + +<p>—Je viens pour me battre, déclara-t-il, et je vendrai chèrement ma +vie.</p> + +<p>—Battons-nous donc! dirent les autres.</p> + +<p>Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jugé +le mieux disposé pour une longue défense; il avait tiré Maurice à +l'écart.</p> + +<p>—Vous, monsieur d'Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous +retirer.</p> + +<p>—Moi!... je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau...</p> + +<p>—Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez, +emmenez-la.</p> + +<p>—Je reste!... prononça Maurice.</p> + +<p>Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l'arrêta.</p> + +<p>—Vous n'avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d'une voix +sourde, votre vie appartient à la femme qui s'est donnée à vous.</p> + +<p>—Malheureux!... qu'osez-vous dire!...</p> + +<p>Chanlouineau hocha tristement la tête.</p> + +<p>—À quoi bon nier?... fit-il. Ce qui est arrivé devait arriver... Il +est de ces tentations si grandes, qu'un ange n'y résisterait pas... Ce +n'est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a été un mauvais père. +Il y a eu un jour... quand j'ai été sûr... où je voulais me tuer ou +vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n'aurez plus jamais la +mort si près de vous qu'une fois... Je vous ai tenu au bout de mon +fusil à cinq pas... C'est le bon Dieu qui a arrêté ma main, en me +montrant son désespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que +Lacheneur, il faut bien que quelqu'un reste à Marie-Anne... Jurez-moi +que vous l'épouserez... On vous inquiétera peut-être pour l'affaire de +cette nuit, mais j'ai ici de quoi vous sauver...</p> + +<p>Un feu de peloton l'interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse +arrivaient...</p> + +<p>—Saint bon Dieu!... s'écria Chanlouineau, et Marie-Anne!</p> + +<p>Ils s'élancèrent, et Maurice le premier l'aperçut, debout au milieu du +carrefour, appuyée sur le cou du cheval de son père. Il lui prit le +bras en cherchant à l'entraîner:</p> + +<p>—Venez, lui dit-il, venez!</p> + +<p>Mais elle résista.</p> + +<p>—De grâce, fit-elle, laissez-moi...</p> + +<p>—Mais tout est perdu, mon amie!</p> + +<p>—Oui, tout, je le sais... même l'honneur... Et c'est pour cela qu'il +faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux...</p> + +<p>Elle se pencha vers Maurice, et d'une voix à peine intelligible, elle +ajouta:</p> + +<p>—Il le faut, pour que le déshonneur ne devienne pas public...</p> + +<p>La fusillade était d'une violence extraordinaire, ils restaient +debout à l'endroit le plus périlleux, ils allaient certainement être +atteints, quand Chanlouineau reparut.</p> + +<p>Avait-il deviné le secret des résistances de Marie-Anne? Peut-être. +Toujours est-il que, sans mot dire, il l'enleva comme un enfant entre +ses bras robustes, et la porta jusqu'à la voiture que gardait l'abbé +Midon.</p> + +<p>—Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez M<sup>lle</sup> Lacheneur, +bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour.</p> + +<p>Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour. +Apercevant un groupe, dans l'ombre, ils accoururent.</p> + +<p>Alors, l'héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le +manœuvrant comme une massue, il tint l'ennemi en échec et donna à +Maurice le temps de s'élancer près de Marie-Anne, de prendre les +guides et de fouetter le cheval qui partit au galop.</p> + +<p>Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d'héroïsmes, +d'inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l'a jamais su +au juste...</p> + +<p>Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau +luttait encore, barrant obstinément la route.</p> + +<p>Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n'importe. +Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l'avait +touché; on l'eût dit invulnérable.</p> + +<p>—Rends-toi!... lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure, +rends-toi!...</p> + +<p>—Jamais! jamais!...</p> + +<p>Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur +et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses +terribles moulinets.</p> + +<p>C'est alors qu'un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta +à plat ventre et rampant dans l'ombre alla saisir aux jambes, par +derrière, ce héros obscur.</p> + +<p>Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et +enfin, perdant plante, tomba en criant d'une voix formidable:</p> + +<p>—À moi!... les amis, à moi!...</p> + +<p>Nul ne répondit à son appel.</p> + +<p>À l'autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte +désespérée, combat d'hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les +conjurés cédaient...</p> + +<p>Le gros de l'infanterie du duc de Sairmeuse accourait.</p> + +<p>On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes +brillant dans la nuit.</p> + +<p>Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles, +sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés.</p> + +<p>En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme +l'éclair. Il se vit et se jugea. La haine l'avait conduit au crime. Il +se fit horreur, pour les hontes qu'il avait imposées à sa fille. Il se +maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui +se faisaient tuer...</p> + +<p>C'était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les +sauver.</p> + +<p>—Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous...</p> + +<p>On lui obéit... et il put voir comme des ombres qui s'éparpillaient +dans toutes les directions.</p> + +<p>Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui +l'emporterait vite loin de l'ennemi!...</p> + +<p>Mais il s'était juré qu'il ne survivrait pas au désastre; déchiré +de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne +voyait d'autre refuge que la mort...</p> + +<p>Il eût pu l'attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant +d'elle. Il rassembla son cheval, l'enleva de la bride et des éperons +et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Le choc fut rude, les rangs s'ouvrirent, et il y eut un instant de +mêlée furieuse...</p> + +<p>Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les +baïonnettes, se cabra; il battit l'air de ses sabots, puis ses jarrets +plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier...</p> + +<p>Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du +cheval le maître se débattait sans blessures.</p> + +<p>Il était une heure et demie du matin... le carrefour était désert.</p> + +<p>Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés +appelant leurs compagnons et implorant des secours...</p> + +<p>Les secours ne devaient pas venir encore.</p> + +<p>Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti +des événements pour sa fortune politique.</p> + +<p>Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de +l'exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l'importance +du service rendu.</p> + +<p>On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze +ou vingt; mais ce n'était pas assez pour l'éclat qu'il désirait, il +voulait plus d'accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une +commission militaire.</p> + +<p>Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu'il lança de +tous côtés, avec l'ordre d'explorer les villages, de fouiller les +maisons isolées, et d'arrêter tous les gens suspects...</p> + +<p>Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une +fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la +route de Montaignac.</p> + +<p>Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces +honnêtes et naïfs conspirateurs; mais une crainte, qu'il s'efforçait +vainement d'écarter, empoisonnait en satisfaction.</p> + +<p>Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du +complot?</p> + +<p>Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir +de l'assurance de Chupin le troublait.</p> + +<p>D'un autre côté, qu'était donc devenu Martial?... Le domestique +expédié pour le prévenir l'avait-il rencontré?... S'était-il mis +en route?... Par où?... Peut-être était-il tombé aux mains des +paysans?...</p> + +<p>C'est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand +rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui +apprit que Martial était arrivé depuis un quart d'heure.</p> + +<p>—M. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de +cheval, ajouta le domestique.</p> + +<p>—C'est bien!... fit le duc, je l'y rejoins.</p> + +<p>Tout haut, devant ses gens, il disait: «C'est bien!» mais il se disait +tout bas:</p> + +<p>—Ceci, à la fin, frise l'impertinence! Quoi, je suis à cheval, en +train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit +tranquillement, sans seulement s'informer de moi!...</p> + +<p>Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en +dedans. Il frappa.</p> + +<p>—Qui est-là? demanda Martial.</p> + +<p>—Moi! ouvrez!</p> + +<p>Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu'il vit le +fit frémir.</p> + +<p>Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu, +lavait une large blessure qu'il avait un peu au-dessus du sein droit.</p> + +<p>—Vous vous êtes battu!... exclama le duc d'une voix étranglée.</p> + +<p>—Oui!...</p> + +<p>—Ah!... vous en étiez donc!...</p> + +<p>—J'en étais!... de quoi?</p> + +<p>—De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie +parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes!...</p> + +<p>Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la +plus violente envie de rire.</p> + +<p>—Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il.</p> + +<p>L'air et l'accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans +toutefois dissiper entièrement ses soupçons.</p> + +<p>—C'est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué!... s'écria-t-il.</p> + +<p>—Du tout!... J'ai simplement été obligé d'accepter un duel.</p> + +<p>—Avec qui?... Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer.</p> + +<p>Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c'est du ton +léger qui lui était habituel qu'il répondit:</p> + +<p>—Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l'inquiéteriez +peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon... C'était +sur la grande route, il pouvait m'assassiner sans cérémonie, et il m'a +offert un combat loyal... Il est d'ailleurs blessé plus grièvement que +moi...</p> + +<p>Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent.</p> + +<p>—Si c'est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d'appeler un médecin, vous +enfermer pour soigner cette blessure?...</p> + +<p>—Parce qu'elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure +secrète.</p> + +<p>Le duc hochait la tête.</p> + +<p>—Tout cela n'est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les +assurances qui m'ont été données de votre complicité.</p> + +<p>Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse.</p> + +<p>—Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce +drôle de Chupin. Il m'étonne, monsieur, qu'entre la parole de votre +fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde.</p> + +<p>—Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c'est un homme précieux... +Sans lui nous eussions été surpris. C'est par lui que j'ai connu le +vaste complot ourdi par Lacheneur...</p> + +<p>—Quoi! c'est Lacheneur...</p> + +<p>—... Qui était à la tête du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre +perspicacité a été outrageusement mystifiée. Quoi! vous êtes toujours +fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le père de +votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n'y voyez +que du feu!... Et je vous destinais à la diplomatie!... Mais il y a +mieux. Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez +si magnifiquement donnés à ces gens-là? Ils ont servi à acheter des +fusils, de la poudre et des balles à notre intention...</p> + +<p>Le duc goguenardait à l'aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré +désormais, et il cherchait à piquer son fils.</p> + +<p>Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu'il avait été joué, mais +il ne songeait pas à s'en indigner.</p> + +<p>—Si Lacheneur était pris, pensait-il, s'il était condamné à mort, et +si je le sauvais, Marie-Anne n'aurait rien à me refuser...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h3> + + +<p>Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le +baron d'Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses +craintes.</p> + +<p>C'était la première fois qu'il avait un secret pour cette fidèle et +vaillante compagne de son existence.</p> + +<p>C'est sans la prévenir qu'il alla prier l'abbé Midon de le suivre à la +Rèche, chez M. Lacheneur.</p> + +<p>Il se cacha d'elle pour courir à la Croix-d'Arcy.</p> + +<p>Ce silence explique l'étonnement de M<sup>me</sup> d'Escorval quand, l'heure du +dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils.</p> + +<p>Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les +grands travailleurs, était l'exactitude même. Qu'était-il donc arrivé +d'extraordinaire?...</p> + +<p>Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari +venait de partir avec l'abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes, +précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture +par la cour, comme d'habitude, ils avaient passé par la porte de +derrière de la remise qui donnait sur le chemin.</p> + +<p>Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces étranges +précautions?...</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments +inexpliqués!...</p> + +<p>Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caractère +toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis +au feu pour lui.</p> + +<p>Aussi, vers dix heures, s'empressèrent-ils de conduire à leur +maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la +nouvelle du mouvement.</p> + +<p>Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges.</p> + +<p>Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait +pris les armes, et que M. le baron d'Escorval était à la tête du +soulèvement.</p> + +<p>Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s'il n'eût eu une vache +près de vêler...</p> + +<p>Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise +et tous les maréchaux de l'Empire étaient cachés à Montaignac...</p> + +<p>Hélas! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des +mensonges plus grossiers encore, dès qu'il s'agissait de gagner des +complices à sa cause.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Escorval ne devait pas s'arrêter à ces fables ridicules, mais +elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce +vaste complot.</p> + +<p>Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la +rassurait.</p> + +<p>Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle +le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable, +infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle +croyait.</p> + +<p>Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c'était bien. S'il +s'était aventuré, c'est qu'il espérait réussir. Donc, elle était sûre +du succès.</p> + +<p>Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le +jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et +d'accourir dès qu'il aurait recueilli quelque chose de positif.</p> + +<p>Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes.</p> + +<p>Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus +épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des +milliers d'hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait +dans la campagne, massacrant tout...</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, M<sup>me</sup> d'Escorval se sentait devenir folle.</p> + +<p>Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari +morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand +chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides, +sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de +l'eau... une goutte d'eau...</p> + +<p>—Je veux les voir!... s'écria-t-elle avec l'accent du plus affreux +égarement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi +les morts, jusqu'à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes +amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous +les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps +sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les +ont tués...</p> + +<p>Les domestiques s'étaient empressés d'obéir, quand retentit sur +la route le galop saccadé et convulsif d'un cheval surmené, et le +roulement d'une voiture.</p> + +<p>—Les voilà!... s'écria le jardinier, les voilà!...</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à +temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu, +rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s'abattre.</p> + +<p>Déjà l'abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils +soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur +les coussins...</p> + +<p>L'énergie si grande de Marie-Anne n'avait pu résister à tant de chocs +successifs; la dernière scène l'avait brisée. Une fois en voiture, +tout danger immédiat ayant disparu, l'exaltation désespérée qui la +soutenait tombant, elle s'était trouvée mal, et tous les efforts de +Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> d'Escorval ne pouvait reconnaître M<sup>lle</sup> Lacheneur sous ses +vêtements masculins...</p> + +<p>Elle vit seulement que ce n'était pas son mari qui était là, et elle +sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au +cœur...</p> + +<p>—Ton père!... Maurice, dit-elle d'une voix étouffée, et ton père!...</p> + +<p>L'impression fut terrible.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s'étaient bercés de +cet espoir que M. d'Escorval serait rentré avant eux...</p> + +<p>Maurice chancela à ce point qu'il faillit laisser échapper son +précieux fardeau. L'abbé s'en aperçut, et sur un signe de lui, deux +domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l'emportèrent...</p> + +<p>Alors il s'avança vers M<sup>me</sup> d'Escorval.</p> + +<p>—Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout +hasard, il a dû fuir des premiers...</p> + +<p>Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle +se redressa.</p> + +<p>—Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un +général ne déserte pas en face de l'ennemi... Si la déroute se met +parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ramène au +combat où il se fait tuer...</p> + +<p>—Ma mère! balbutia Maurice, ma mère!...</p> + +<p>—Oh!... ne cherchez pas à m'abuser!... Mon mari était le chef du +complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement... +Dieu ait pitié de moi!... mon mari est mort!</p> + +<p>Si perspicace que fût l'abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que +la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée...</p> + +<p>—Eh! madame! s'écria-t-il, M. le baron n'était pour rien dans ce +mouvement, bien loin de là...</p> + +<p>Il s'arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une +grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on +pouvait voir... il comprit l'imprudence.</p> + +<p>—Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et +vous aussi, Maurice, venez!...</p> + +<p>C'est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que M<sup>me</sup> +d'Escorval suivit le curé de Sairmeuse...</p> + +<p>Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée +s'envolaient à travers les espaces, vers l'homme qui avait été tout +pour elle et dont l'âme et la pensée, sans doute, l'appelaient du fond +de l'abîme où il avait roulé...</p> + +<p>Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et +quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la +réalité présente...</p> + +<p>Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques +l'avaient déposée.</p> + +<p>—M<sup>lle</sup> Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume... +morte!...</p> + +<p>On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir +ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines +la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilité +du marbre, ses lèvres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents +convulsivement serrées et un large cercle, d'un bleu intense, cernait +ses paupières fermées.</p> + +<p>Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait roulés pour les glisser sous +son chapeau de paysan, s'étaient détachés, ils s'éparpillaient +opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu'à terre...</p> + +<p>—Ce n'est qu'une syncope sans gravité, déclara l'abbé Midon, après +avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens...</p> + +<p>Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait à +faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle +paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main +sur son front mouillé d'une sueur froide...</p> + +<p>—Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!...</p> + +<p>—Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d'un accent ému +mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner +ainsi!... Épouse, où donc est votre énergie!... Chrétienne, qu'est +devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!...</p> + +<p>—Oh!... j'ai du courage, monsieur, bégayait l'infortunée, j'ai du +courage!...</p> + +<p>L'abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s'asseoir, +pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne, +et d'un ton plus doux il reprit:</p> + +<p>—Pourquoi désespérer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est près de +vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n'a rien +fait que je n'aie fait moi-même...</p> + +<p>Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du +baron et le sien pendant cette funeste soirée.</p> + +<p>Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son +épouvante.</p> + +<p>—Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous +crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont +persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient +et ils le disent...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—S'il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre, +il sera traduit devant la Cour prévôtale... N'était il pas l'ami de +l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et +condamné à mort...</p> + +<p>—Non, madame, non!... ne suis-je pas là? Je me présenterai devant le +tribunal, et je dirai: «Me voici, j'ai vu, <i>adsum qui vidi</i>.»</p> + +<p>—Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l'abbé, parce que vous +n'êtes pas un prêtre selon le cœur de ces hommes cruels; ils vous +jetteront en prison, et ils vous enverront à l'échafaud!...</p> + +<p>Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber...</p> + +<p>Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, à +genoux, cachant son visage entre ses mains...</p> + +<p>—Ah!... j'ai tué mon père!... s'écria-t-il...</p> + +<p>—Malheureux enfant!... Que dis-tu!...</p> + +<p>Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et +poursuivit:</p> + +<p>—Mon père ignorait jusqu'à l'existence de cette conspiration, dont +M. Lacheneur était l'âme, mais je la connaissais, moi!... Je voulais +qu'elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma +vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s'agissait d'attirer +dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j'invoquais ce nom +respecté et aimé d'Escorval... Ah! j'étais fou!... j'étais fou!...</p> + +<p>Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il +ajouta:</p> + +<p>—Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma +folie!... Oh! ma mère, ma mère; si tu savais!...</p> + +<p>Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme +un faible gémissement...</p> + +<p>Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s'était à demi redressée sur le +canapé, et elle considérait cette scène navrante d'un air de profonde +stupeur, comme si elle n'y eût rien compris.</p> + +<p>D'un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et +elle clignait des yeux, éblouie par l'éclat des bougies...</p> + +<p>Elle voulait parler, interroger, elle s'efforçait de rassembler ses +idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abbé Midon lui +commanda le silence.</p> + +<p>Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait +son sang-froid et la lucidité de son intelligence.</p> + +<p>Éclairé par le témoignage de M<sup>me</sup> d'Escorval et les aveux de Maurice, +il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont +étaient menacés le baron et son fils.</p> + +<p>Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?...</p> + +<p>Il n'y avait ni à s'expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute +s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti +sur-le-champ et d'agir.</p> + +<p>L'abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela +les gens groupés dans l'escalier.</p> + +<p>Quand ils furent tous réunis autour de lui:</p> + +<p>—Écoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que +donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre +discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur +vous, n'est-ce pas?</p> + +<p>Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment.</p> + +<p>—Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les +traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est passé ce +soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti +avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu M<sup>lle</sup> +Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous, +mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si +les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M. +Maurice n'est pas sorti ce soir...</p> + +<p>Il s'arrêta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait suggérer +la prudence humaine, et ajouta:</p> + +<p>—Un mot encore: Nous voir tous debout à l'heure qu'il est, paraîtra +suspect... C'est ce que je souhaite... Nous alléguerons, pour nous +justifier, l'inquiétude où nous mettent l'absence de M. le baron et +aussi une indisposition très-grave de M<sup>me</sup> la baronne... car M<sup>me</sup> +la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire +possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et +surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum +dessus...</p> + +<p>Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de +rien tout fut disposé comme l'avait ordonné l'abbé Midon.</p> + +<p>Marie-Anne, bien qu'elle fût loin d'être remise, fut conduite à une +petite logette sous les combles; M<sup>me</sup> d'Escorval se retira dans sa +chambre et les domestiques regagnèrent l'office...</p> + +<p>Maurice et l'abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux, +oppressés...</p> + +<p>La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d'affreuses +anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et +toutes ses précautions n'avaient qu'un but, écarter de Maurice tout +soupçon de complicité... c'était, pensait-il, le seul moyen qu'il y +eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles?...</p> + +<p>Un violent coup de cloche à la grille l'interrompit...</p> + +<p>On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de +la grille, puis le piétinement d'une compagnie de soldats dans la +cour.</p> + +<p>Une voix forte commanda:</p> + +<p>—Halte!... Reposez vos armes...</p> + +<p>Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu'il pâlissait comme s'il allait +mourir.</p> + +<p>—Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre +sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!...</p> + +<p>—Ils peuvent venir, répondit Maurice, j'ai du courage!...</p> + +<p>La porte du salon s'ouvrit, si brutalement poussée, que les deux +battants cédèrent à la fois comme sous un coup d'épaule.</p> + +<p>Un jeune homme entra, qui portait l'uniforme de capitaine des +grenadiers de la légion de Montaignac.</p> + +<p>Il paraissait vingt-cinq ans à peine; il était grand, mince, blond, +avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa +personne trahissait des recherches d'élégance exagérées jusqu'au +ridicule.</p> + +<p>Sa physionomie, d'ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de +soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche.</p> + +<p>Derrière lui, dans l'ombre du palier, on voyait étinceler les armes de +plusieurs soldats.</p> + +<p>Il promena autour du salon un regard défiant, puis d'une voix rude:</p> + +<p>—Le maître de la maison? demanda-t-il.</p> + +<p>—M. le baron d'Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>L'abbé Midon, resté assis jusqu'alors se leva.</p> + +<p>—Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le +baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer +de renoncer à une tentative insensée... Ils n'ont pas voulu nous +entendre. La déroute venue, j'ai été séparé de M. d'Escorval, je suis +revenu seul ici, très-inquiet, et je l'attends...</p> + +<p>Le capitaine tortillait sa moustache de l'air le plus goguenard.</p> + +<p>—Pas mal imaginé!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de +cette bourde.</p> + +<p>Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l'œil du prêtre, ses lèvres +tremblèrent... mais il se tut.</p> + +<p>—Mais, au fait, reprit l'officier, qui êtes-vous?</p> + +<p>—Je suis le curé de Sairmeuse.</p> + +<p>—Eh bien!... les curés honnêtes doivent être couchés à l'heure qu'il +est... Ah! vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les +paysans révoltés... Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous +arrêter...</p> + +<p>Ce qui le retenait, c'était la robe du prêtre, toute-puissante sous la +Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise.</p> + +<p>—Combien y a-t-il de maîtres ici? demanda-t-il.</p> + +<p>—Trois. Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi.</p> + +<p>—Et de domestiques?</p> + +<p>—Sept, quatre hommes et trois femmes.</p> + +<p>—Vous n'avez reçu ni caché personne, ce soir?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—C'est ce qu'on va vérifier, dit le capitaine.</p> + +<p>Et se tournant vers la porte:</p> + +<p>—Caporal Bavois!... appela-t-il.</p> + +<p>C'était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi +l'Empereur à travers l'Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre +de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face +tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très-mince, qui se +recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille.</p> + +<p>—Bavois, commanda l'officier, vous allez prendre une demi-douzaine +d'hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous êtes un +vieux lapin qui connaissez le tour; s'il y a une cachette, vous la +découvrirez, si quelqu'un y est caché, vous me l'amènerez... Demi-tour +et ne traînons pas!</p> + +<p>Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions.</p> + +<p>—À nous deux, maintenant, dit-il à Maurice; qu'avez-vous fait ce +soir?</p> + +<p>Le jeune homme eut une seconde d'hésitation; mais c'est avec une +insouciance bien jouée qu'il répondit:</p> + +<p>—Je n'ai pas mis le nez dehors.</p> + +<p>—Hum! c'est ce qu'il faudrait prouver. Voyons les mains?...</p> + +<p>Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était +si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de +colère. Heureusement, un coup d'œil de l'abbé Midon lui commanda le +calme.</p> + +<p>Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les +tourna et les retourna, et finalement les flaira.</p> + +<p>—Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon +la pommade pour avoir tiré des coups de fusil.</p> + +<p>Il était clair qu'il s'étonnait que le fils eût eu le courage de +rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la +bataille.</p> + +<p>—Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici?</p> + +<p>—Oui, des armes de chasse.</p> + +<p>—Où sont-elles?</p> + +<p>—Dans une petite pièce du rez-de-chaussée.</p> + +<p>—Il faut m'y conduire.</p> + +<p>On l'y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n'avait +fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié.</p> + +<p>Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu'ayant fureté +partout, il n'avait rien rencontré de suspect.</p> + +<p>—Qu'on fasse venir les gens, ordonna-t-il.</p> + +<p>Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de +l'abbé.</p> + +<p>Le capitaine comprit que s'il y avait quelque chose, comme il le +soupçonnait, il ne le saurait pas.</p> + +<p>Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher, +et de nouveau il appela Bavois.</p> + +<p>—Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal, +vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez à rendre compte +de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d'Escorval revient, +empoignez-le-moi et ne le lâchez pas... et ouvrez l'œil, et le +bon!...</p> + +<p>Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se +retira, sans saluer, comme il était entré.</p> + +<p>Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit, +et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron.</p> + +<p>—Hein! dit-il à ses hommes, vous l'avez entendu, ce cadet-là!... +Écoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes... Nom d'un +tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si «l'autre» +voyait ce qu'on fait de ses anciens!...</p> + +<p>Les deux soldats répondirent par un grognement sourd.</p> + +<p>—Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s'adressant à Maurice +et à l'abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous +déclare, tant en mon nom qu'au nom de mes deux hommes, que vous êtes +libres comme l'oiseau et que nous n'arrêterons personne... Même, +s'il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune +bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous +commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s'ils +viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n'ai pas brûlé une +amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche +avant de la couler dans le canon.</p> + +<p>Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l'être +pas.</p> + +<p>—Nous n'avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon.</p> + +<p>Le vieux caporal cligna de l'œil d'un air d'intelligence.</p> + +<p>—Connu!... fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je +vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s'il est aisé de faire le +poil à ce blanc-bec qui sort d'ici, il est un peu plus difficile de +raser le caporal Bavois. Ah!... c'est comme cela. Il ne fallait pas +laisser traîner dans la cour un fusil qui n'a certes pas été chargé +pour tirer des merles.</p> + +<p>Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice, +maintenant, se rappelait qu'en sautant du cabriolet pour soutenir +Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé +aux regards des domestiques...</p> + +<p>—Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu'un de caché là-haut... +j'ai l'oreille fine! Troisièmement je me suis arrangé pour que +personne n'entrât dans la chambre de la dame malade.</p> + +<p>Maurice n'y tint plus: il tendit la main au caporal, et d'une voix +émue:</p> + +<p>—Vous êtes un brave homme!... dit-il.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Maurice, l'abbé Midon et M<sup>me</sup> d'Escorval, +réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut +qu'il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu'on était allé prévenir +parut.</p> + +<p>Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle +était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme.</p> + +<p>—Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de +moi-même, je n'eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer +tant de malheurs sur votre maison... Hélas!... il ne vous en coûte +déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m'avoir connue... +Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un +pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre...</p> + +<p>—Malheureuse enfant!... s'écria M<sup>me</sup> d'Escorval, où voulez-vous +aller!...</p> + +<p>Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes +ses espérances.</p> + +<p>—Je l'ignore, madame, répondit-elle; mais le devoir commande... Je +dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur +sort...</p> + +<p>—Quoi!... s'écria Maurice, toujours cette pensée de mort!... Vous +savez bien, cependant, que vous n'avez plus le droit de disposer de +votre vie!...</p> + +<p>Il s'arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n'était +pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds +de M<sup>me</sup> d'Escorval:</p> + +<p>—Ô ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous +s'éloigner?... Je puis périr en essayant de sauver mon père... Elle +serait ta fille alors, elle que j'ai tant aimée, tu reporterais sur +elle tes tendresses divines...</p> + +<p>Marie-Anne resta.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h3> + + +<p>Le secret que les approches de la mort avaient arraché à Marie-Anne +au fort de la fusillade de la Croix-d'Arcy, M<sup>me</sup> d'Escorval l'ignorait +quand elle joignait sa voix aux prières de son fils pour retenir la +malheureuse jeune fille.</p> + +<p>Mais cette circonstance n'inquiétait pas Maurice.</p> + +<p>Sa foi en sa mère était absolue, complète; il était sûr qu'elle +pardonnerait quand elle apprendrait la vérité.</p> + +<p>Les femmes aimantes, chastes épouses et mères sans reproche, gardent +au fond du cœur des trésors d'indulgence pour les entraînements de la +passion.</p> + +<p>Elles peuvent mépriser et braver les préjugés hypocrites, celles dont +la vertu immaculée n'eut jamais besoin des honteuses transactions du +monde.</p> + +<p>Et d'ailleurs, est-il une mère qui, secrètement, n'excuse la jeune +fille qui n'a pu se défendre de l'amour de son fils, à elle, de ce +fils que son imagination pare de séductions irrésistibles!...</p> + +<p>Toutes ces réflexions avaient traversé l'esprit de Maurice, et plus +tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu'à son père.</p> + +<p>Le jour venait... Maurice déclara qu'il allait endosser un déguisement +et se rendre à Montaignac.</p> + +<p>À ces mots, M<sup>me</sup> d'Escorval se détourna, cachant son visage dans les +coussins du canapé pour y étouffer ses sanglots.</p> + +<p>Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se +précipitait au-devant du danger... Peut-être; avant le coucher de ce +soleil qui se levait, n'aurait-elle ni mari ni fils.</p> + +<p>Et pourtant elle ne dit pas: «Non, je ne veux pas!» Maurice ne +remplissait-il pas un devoir sacré!... Elle l'eût aimé moins, si elle +l'eût cru capable d'une lâche hésitation. Elle eût séché ses larmes +s'il l'eût fallu, pour lui dire: «Pars!»</p> + +<p>Tout d'ailleurs n'était-il pas préférable aux horreurs de cette +incertitude où on se débattait depuis des heures!...</p> + +<p>Maurice gagnait déjà la porte pour monter revêtir un travestissement, +l'abbé Midon lui fit signe de rester.</p> + +<p>—Il faut, en effet, courir à Montaignac, lui dit-il, mais vous +déguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et +indubitablement on vous appliquerait l'axiome que vous savez: «Tu te +caches, donc tu es coupable.» Vous devez marcher ouvertement, la tête +haute, exagérant l'assurance de l'innocence... Allez droit au duc de +Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez à l'injustice!... Mais je +veux vous accompagner, nous irons en voiture à deux chevaux.</p> + +<p>Maurice paraissait indécis.</p> + +<p>—Suis les conseils de M. le curé, mon fils, dit M<sup>me</sup> d'Escorval, il +sait mieux que nous ce que nous devons faire.</p> + +<p>—J'obéirai, mère!</p> + +<p>L'abbé n'avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l'ordre +d'atteler. M<sup>me</sup> d'Escorval sortit pour écrire quelques lignes à une +amie dont le mari jouissait d'une certaine influence à Montaignac. +Maurice et son amie restèrent seuls.</p> + +<p>C'était, depuis l'aveu de Marie-Anne, leur première minute de solitude +et de liberté.</p> + +<p>Ils étaient debout, à deux pas l'un de l'autre, les yeux encore +brillants de pleurs répandus, et ils restèrent ainsi un instant, +immobiles, pâles, oppressés, trop émus pour pouvoir traduire leur +sensation.</p> + +<p>À la fin, Maurice s'avança, entourant de son bras la taille de son +amie.</p> + +<p>—Marie-Anne, murmura-t-il, chère adorée, je ne savais pas qu'on +pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous +avez souhaité la mort, quand de votre vie une autre vie précieuse +dépend!...</p> + +<p>Elle hocha tristement la tête.</p> + +<p>—J'étais terrifiée, balbutia-t-elle... L'avenir de honte que je +voyais, que je vois, hélas! se dresser devant moi m'épouvantait +jusqu'à égarer ma raison... Maintenant, je suis résignée... +j'accepterai sans révolte la punition de l'horrible faute... je +m'humilierai sous les outrages qui m'attendent!...</p> + +<p>—Des outrages, à vous!... Ah! malheur à qui oserait!... Mais ne +serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l'êtes devant +Dieu!... Le malheur à la fin se lassera!...</p> + +<p>—Non, Maurice, non!... il ne se lassera pas.</p> + +<p>—Ah!... c'est toi qui es sans pitié!... Je ne le vois que trop, tu me +maudis, tu maudis le jour où nos regards se sont rencontrés pour la +première fois!... Avoue-le... dis-le...</p> + +<p>Marie-Anne se redressa.</p> + +<p>—Je mentirais, répondit-elle, si je disais cela... Mon lâche cœur +n'a pas ce courage. Je souffre, je suis humiliée et brisée, mais je ne +regrette rien, puisque...</p> + +<p>Elle n'acheva pas; il l'attira à lui, leurs visages se rapprochèrent, +et leurs lèvres et leurs larmes se confondirent en un baiser...</p> + +<p>—Tu m'aimes, s'écria Maurice, tu m'aimes!... Nous triompherons, je +saurai sauver mon père et le tien, je sauverai ton frère!</p> + +<p>Dans la cour, les chevaux piaffaient. L'abbé Midon criait: «Eh bien! +partons-nous?» M<sup>me</sup> d'Escorval reparut avec une lettre, qu'elle remit à +Maurice.</p> + +<p>Longtemps elle tint embrassé dans une étreinte convulsive ce fils +qu'elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son +énergie, elle le repoussa en prononçant ce seul mot:</p> + +<p>—Va!...</p> + +<p>Il sortit... et lorsque s'éteignit, sur la route, le roulement de la +voiture qui l'emportait, M<sup>me</sup> d'Escorval et Marie-Anne se laissèrent +tomber à genoux, implorant la miséricorde du Dieu des causes justes.</p> + +<p>Elles ne pouvaient que prier. Le curé de Sairmeuse agissait, ou plutôt +il poursuivait l'exécution du plan de salut qu'il avait conçu.</p> + +<p>Ce plan, d'une simplicité terrible, comme la situation, il +l'expliquait à Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement +menés.</p> + +<p>—Si en vous livrant vous deviez sauver votre père, disait-il, je vous +crierais: Livrez-vous, et confessez la vérité, c'est votre devoir +strict... Mais ce sacrifice serait plus qu'inutile, il serait +dangereux. Jamais l'accusation ne consentirait à vous séparer de votre +père. On vous garderait, mais on ne le lâcherait pas, et vous seriez +indubitablement condamnés tous les deux... Laissons donc—je ne dirai +pas la justice, ce serait un blasphème—mais les hommes de sang qui +s'intitulent juges, s'égarer sur son compte et lui attribuer tout ce +que vous avez fait... Au moment du procès, nous arriverons avec les +plus éclatants témoignages d'innocence, avec des alibi tellement +indiscutables que force sera de l'acquitter... Et je connais assez les +gens de notre pays pour être sûr que pas un des accusés ne révélera +notre manœuvre...</p> + +<p>—Et si nous ne réussissons pas! dit Maurice d'un air sombre, que me +restera-t-il à faire?</p> + +<p>C'était une question si terrible que le prêtre n'osa répondre. Tout le +reste du chemin, Maurice et lui gardèrent le silence.</p> + +<p>Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait été sage +l'abbé Midon en l'empêchant de recourir à un déguisement.</p> + +<p>Armés des pouvoirs les plus étendus, le duc de Sairmeuse et le marquis +de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac, +hormis une seule.</p> + +<p>Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir, +et il s'y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et +venants, qui les interrogeaient, et qui, même, prenaient par écrit les +noms et les signalements.</p> + +<p>Au nom d'Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop +visible pour échapper à Maurice.</p> + +<p>—Ah!... vous savez ce qu'est devenu mon père!... s'écria-t-il.</p> + +<p>—Le baron d'Escorval est prisonnier, monsieur, répondit un des +officiers.</p> + +<p>Si préparé que dût être Maurice à cette réponse, il pâlit.</p> + +<p>—Est-il blessé? reprit-il vivement.</p> + +<p>—Il n'a pas une égratignure!... mais entrez, monsieur, passez!...</p> + +<p>Aux regards inquiets de ces officiers, on eût dit qu'ils craignaient +de se compromettre en causant avec le fils d'un si grand coupable. +Peut-être, en effet, se compromettaient-ils.</p> + +<p>La voiture roula, et elle ne s'était pas avancée de cent mètres dans +la Grand'Rue, que déjà l'abbé Midon et Maurice avaient remarqué +plusieurs affiches blanches collées aux murs...</p> + +<p>—Il faut savoir ce que c'est, dirent-ils ensemble.</p> + +<p>Ils firent arrêter la voiture près d'une affiche devant laquelle +stationnait déjà un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRÊTÉ:</p> + +<p>ARTICLE 1<sup>er</sup>. <i>Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le +sieur Lacheneur seront livrés à une commission militaire pour être +passés par les armes.</i></p> + +<p>ARTICLE II. <i>Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit +sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification.</i></p> + +<p>Cela était signé: <i>duc de Sairmeuse.</i></p> + +<p>—Dieu soit loué!... s'écria Maurice; le père de Marie-Anne est +sauvé!... Il avait un bon cheval, et en deux heures...</p> + +<p>Un coup de coude et un coup d'œil de l'abbé Midon l'arrêtèrent.</p> + +<p>L'abbé lui montrait l'homme arrêté près d'eux... Cet homme n'était +autre que Chupin.</p> + +<p>Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se découvrit +devant le curé de Sairmeuse, et avec des regards où flamboyaient les +plus ardentes convoitises, il dit:—Vingt mille francs!... c'est une +somme cela! En la plaçant à fonds perdus, on vivrait des revenus sa +vie durant!...</p> + +<p>L'abbé Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur +avait été impossible de se méprendre à l'accent de Chupin.</p> + +<p>L'énormité de la somme promise avait ébloui le misérable et le +fascinait jusqu'à ce point de lui arracher son masque de cautèle +accoutumée.</p> + +<p>Il s'était trahi. Il avait laissé entrevoir ses détestables projets et +quelles espérances abominables s'agitaient dans les boues de son âme.</p> + +<p>—Lacheneur est perdu si cet homme découvre sa retraite, murmura le +curé de Sairmeuse.</p> + +<p>—Par bonheur, répondit Maurice, il doit avoir franchi la frontière, +il y a cent à parier contre un qu'il est désormais hors de toute +atteinte.</p> + +<p>—Et si vous vous trompiez?... Si, blessé et perdant son sang, +Lacheneur n'avait eu que bien juste la force de se traîner jusqu'à la +maison la plus proche pour y demander l'hospitalité?...</p> + +<p>—Oh!... monsieur l'abbé, je connais nos paysans!... Il n'en est pas +un qui soit capable de vendre lâchement un proscrit!...</p> + +<p>Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prêtre le douloureux +sourire de l'expérience.</p> + +<p>—Vous oubliez, reprit-il, les menaces affichées à côté des +provocations à la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas +souiller ses mains du prix du sang, peut être saisi du vertige de la +peur.</p> + +<p>Ils suivaient alors la grande rue, et ils étaient frappés de l'aspect +morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie +d'ordinaire.</p> + +<p>La consternation et l'épouvante y régnaient. Les boutiques étaient +fermées, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence +lugubre. On eût dit un deuil général et que chaque famille avait perdu +quelqu'un de ses membres.</p> + +<p>La démarche des rares passants était inquiète et singulière. Ils se +hâtaient, en jetant de tous côtés des regards défiants.</p> + +<p>Deux ou trois qui étaient des connaissances du baron et qui croisèrent +la voiture se détournèrent d'un air effrayé pour éviter de saluer...</p> + +<p>L'abbé Midon et Maurice devaient trouver l'explication de ces terreurs +à l'hôtel où ils avaient donné l'ordre à leur cocher de les conduire.</p> + +<p>Ils lui avaient désigné l'<i>Hôtel de France</i>, où descendait le baron +d'Escorval quand il venait à Montaignac, et dont le propriétaire +n'était autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier, +avait donné avis de l'arrivée du duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Ce brave homme, en apprenant quels hôtes lui arrivaient, alla +au-devant d'eux jusqu'au milieu de la cour, sa toque blanche à la +main.</p> + +<p>Ce jour-là, cette politesse était de l'héroïsme.</p> + +<p>Était-il du complot? on l'a toujours cru.</p> + +<p>Le fait est qu'il invita Maurice et l'abbé à se rafraîchir, de façon à +leur donner à entendre qu'il avait à leur parler, et il les conduisit +à une chambre où il savait être à l'abri de toute indiscrétion.</p> + +<p>Grâce à un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fréquentait +son établissement, il en savait autant que l'autorité, il en savait +plus, même, puisqu'il avait en même temps des informations par ceux +des conjurés qui étaient restés en liberté.</p> + +<p>Par lui, l'abbé Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements +positifs.</p> + +<p>D'abord on était sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils +Jean; ils avaient échappé aux plus ardentes recherches.</p> + +<p>En second lieu, il y avait jusqu'à ce moment deux cents prisonniers à +la citadelle, et parmi eux le baron d'Escorval et Chanlouineau.</p> + +<p>Enfin, depuis le matin, il n'y avait pas eu moins de soixante +arrestations à Montaignac même.</p> + +<p>On pensait généralement que ces arrestations étaient l'œuvre d'un +traître, et la ville entière tremblait...</p> + +<p>Mais M. Langeron connaissait leur véritable origine, qui lui avait été +confiée, sous le sceau du secret, par son habitué le valet de chambre.</p> + +<p>—C'est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et +cependant elle est vraie. Deux officiers de la légion de Montaignac, +qui revenaient de leur expédition ce matin, au petit jour, +traversaient le carrefour de la Croix-d'Arcy, quand sur le revers d'un +fossé, ils aperçurent, gisant mort, un homme revêtu de l'uniforme des +anciens guides de l'empereur...</p> + +<p>Maurice tressaillit.</p> + +<p>Cet infortuné, il n'en pouvait douter, était ce brave officier à la +demi-solde, qui était venu se joindre à sa colonne sur la route de +Sairmeuse, après avoir parlé à M. Lacheneur.</p> + +<p>—Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers +s'approchent du cadavre. Ils l'examinent, et qu'est-ce qu'ils voient? +Un papier qui dépassait les lèvres de ce pauvre mort. Comme bien vous +pensez, ils s'emparent de ce papier, ils l'ouvrent, ils lisent... +C'était la liste de tous les conjurés de la ville et de quelques +autres encore, dont les noms n'avaient été placés là que pour servir +d'appât... Se sentant blessé à mort, l'ancien guide aura voulu +anéantir la liste fatale, les convulsions de l'agonie l'ont empêché de +l'avaler...</p> + +<p>Cependant, ni l'abbé ni Maurice n'avaient le temps d'écouter les +commentaires dont le maître d'hôtel accompagnait son récit.</p> + +<p>Ils se hâtèrent d'expédier à M<sup>me</sup> d'Escorval et à Marie-Anne un exprès +destiné à les rassurer, et sans perdre une minute, bien décidés à +tout oser, ils se dirigèrent vers la maison occupée par le duc de +Sairmeuse.</p> + +<p>Lorsqu'ils y arrivèrent, une foule émue se pressait devant la porte.</p> + +<p>Oui, il s'y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes à +la figure bouleversée, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui +imploraient une audience.</p> + +<p>Ceux-là étaient les parents des malheureux qu'on avait arrêtés.</p> + +<p>Deux valets de pied en superbe livrée, à l'air important, avaient +toutes les peines du monde à retenir le flot grossissant des +solliciteurs...</p> + +<p>L'abbé Midon espérant que sa robe lèverait la consigne, s'approcha et +se nomma. Il fut repoussé comme les autres.</p> + +<p>—M. le duc travaille et ne peut recevoir, répondirent les +domestiques, M. le duc rédige ses rapports pour Sa Majesté.</p> + +<p>Et à l'appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux +tout sellés des courriers qui devaient porter les dépêches.</p> + +<p>Le prêtre rejoignit tristement son compagnon.</p> + +<p>—Attendons! lui dit-il.</p> + +<p>Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres +gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s'inquiétait peu de ses rapports. +Une scène de la dernière violence éclatait entre M. de Courtomieu et +lui.</p> + +<p>Chacun de ces deux nobles personnages prétendant s'attribuer le +premier rôle,—celui qui serait le plus chèrement payé, sans +doute,—il y avait conflit d'ambitions et de pouvoirs.</p> + +<p>Ils avaient commencé par échanger quelques récriminations, et ils en +étaient vite venus aux mots piquants, aux allusions amères et enfin +aux menaces.</p> + +<p>Le marquis prétendait déployer les plus effroyables—il disait les +plus salutaires—rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à +l'indulgence.</p> + +<p>L'un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration, +et son fils s'étaient dérobés aux poursuites, il était urgent +d'arrêter Marie-Anne.</p> + +<p>L'autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait +un acte impolitique, une faute qui rendrait l'autorité plus odieuse et +les conjurés plus intéressants.</p> + +<p>Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se +convaincre.</p> + +<p>—Il faut décourager les rebelles en les frappant d'épouvante! criait +M. de Courtomieu.</p> + +<p>—Je ne veux pas exaspérer l'opinion, disait le duc.</p> + +<p>—Eh!... qu'importe l'opinion!...</p> + +<p>—Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous +ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit? Il s'est brûlé de +la poudre de quoi gagner une bataille, et il n'est pas resté quinze +paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l'air. Vous ne savez +donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de +moitié, d'anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs +armes contre nous!...</p> + +<p>Ni l'un ni l'autre n'osait dire la raison vraie de son obstination.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié +à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer +qu'il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne.</p> + +<p>De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la +maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu'elle parût devant le +tribunal. À la fin, le marquis céda.</p> + +<p>Le duc lui avait dit: «Eh bien! vidons cette querelle...» en regardant +si amoureusement une paire de pistolets, qu'il avait senti un frisson +taquin courir le long de sa maigre échine...</p> + +<p>Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers, +précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit +vainement le retour du duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du +télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs +s'agitaient incessamment.</p> + +<p>—Quels ordres traversent l'espace?... disait-il à l'abbé Midon; +est-ce la vie? est-ce la mort?...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h3> + + +<p>—«Surtout, hâtez-vous!» avait dit Maurice au messager qu'il chargeait +de porter une lettre à sa mère.</p> + +<p>Cet homme n'arriva pourtant à Escorval qu'à la nuit tombante.</p> + +<p>Troublé par la peur, il s'était égaré à chercher des chemins de +traverse, et il avait fait dix lieues pour éviter tous les gens qu'il +apercevait, paysans ou soldats.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Escorval lui arracha la lettre des mains, plutôt qu'elle ne la +prit. Elle l'ouvrit, la lut à haute voix à Marie-Anne et n'ajouta +qu'un seul mot:</p> + +<p>—Partons!</p> + +<p>C'était plus aisé à dire qu'à exécuter.</p> + +<p>Il n'y avait jamais eu que trois chevaux à Escorval; l'un était aux +trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres +étaient à Montaignac.</p> + +<p>Comment faire?... Recourir à l'obligeance des voisins était l'unique +ressource.</p> + +<p>Mais ces voisins, de braves gens d'ailleurs, qui avaient appris +l'arrestation du baron, refusèrent bravement de prêter leurs bêtes. +Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre +un service, si léger qu'il pût paraître, à la femme d'un homme sous le +poids de la plus terrible des accusations.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Escorval et Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à +pied, quand le caporal Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le +sacré nom d'un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi.</p> + +<p>—Minute! dit-il, je me charge de la chose!...</p> + +<p>Il s'éloigna, et un quart d'heure après reparut, traînant par le licol +une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu'on harnacha +tant bien que mal et qu'on attela au cabriolet... On irait au pas, +mais on irait.</p> + +<p>À cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier.</p> + +<p>Sa mission était terminée, puisque M. d'Escorval était arrêté, et il +n'avait plus qu'à rejoindre son régiment.</p> + +<p>Il déclara donc qu'il ne laisserait pas des «dames» voyager seules, +de nuit, sur une route où elles seraient exposées à de fâcheuses +rencontres, et qu'il les escorterait avec ses deux grenadiers...</p> + +<p>—Et tant pis pour qui s'y frotterait, disait-il en faisant sonner la +crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pékin ou militaire, on s'en +moque! pas vrai, vous autres?</p> + +<p>Comme toujours, les deux hommes approuvèrent par un juron.</p> + +<p>Et en effet, tout le long de la route, M<sup>me</sup> d'Escorval et Marie-Anne +les aperçurent précédant ou suivant la voiture, marchant à côté le +plus souvent.</p> + +<p>Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses +«protégées,» non sans les avoir respectueusement saluées, tant en +son nom qu'en celui de ses deux hommes, non sans s'être mis à leur +disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de +grenadiers, 1<sup>ère</sup> compagnie, caserné à la citadelle...</p> + +<p>Dix heures sonnaient, quand M<sup>me</sup> d'Escorval et Marie-Anne mirent pied à +terre dans la cour de l'<i>Hôtel de France</i>.</p> + +<p>Elles trouvèrent Maurice désespéré et l'abbé Midon perdant courage.</p> + +<p>C'est que, depuis l'instant où Maurice avait écrit, les événements +avaient marché, et avec quelle épouvantable rapidité!...</p> + +<p>On connaissait maintenant les ordres arrivés par le télégraphe; ils +avaient été imprimés et affichés...</p> + +<p>Le télégraphe avait dit:</p> + +<p>«<i>Montaignac doit être regardé comme en état de siège. Les autorités +militaires ont un pouvoir discrétionnaire. Une commission militaire +fonctionnera aux lieu et place de la Cour prévôtale. Que les citoyens +paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles, +le glaive de la loi va les frapper</i>!...»</p> + +<p>Six lignes en tout... mais chaque mot était une menace.</p> + +<p>Ce qui surtout faisait frémir l'abbé Midon, c'était la substitution +d'une commission à la Cour prévôtale.</p> + +<p>Cela renversait tous ses plans, stérilisait toutes ses précautions, +enlevait les dernières chances de salut.</p> + +<p>La Cour prévôtale était certes expéditive et passionnée, mais du moins +elle se piquait d'observer les formes, elle gardait quelque chose +encore de la solennité de la justice régulière qui, avant de frapper, +veut être éclairée.</p> + +<p>Une commission militaire devait infailliblement négliger toute +procédure, et juger les accusés sommairement, comme en temps de guerre +on juge un espion.</p> + +<p>—Quoi!... s'écriait Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans +audition de témoins, sans confrontation, sans laisser aux accusés le +temps de rassembler les éléments de leur défense!...</p> + +<p>L'abbé Midon se tut... Ses plus sinistres prévisions étaient +dépassées... Désormais, il croyait tout possible...</p> + +<p>Maurice parlait d'enquête... Elle avait commencé dans la journée, et +elle se poursuivait, en ce moment même, à la lueur des lanternes des +geôliers.</p> + +<p>C'est-à-dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, +relégué au second plan par la mise en état du siège, passaient la +revue des prisonniers...</p> + +<p>Ils en avaient trois cents, et ils avaient décidé qu'ils choisiraient +dans ce nombre, pour les livrer à la commission, les trente plus +coupables.</p> + +<p>Comment les choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de +culpabilité de chacun de ces malheureux?... Ils eussent été bien +embarrassés de le dire.</p> + +<p>Ils allaient de l'un à l'autre, posaient quelques questions au hasard, +et, d'après ce que l'homme terrifié répondait, selon qu'ils lui +trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier +qui les accompagnait:—«Pour demain, celui-là...» ou «pour plus tard, +cet autre.»</p> + +<p>Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux +premiers étaient ceux du baron d'Escorval et de Chanlouineau.</p> + +<p>Aucun des infortunés réunis à l'<i>Hôtel de France</i> ne pouvait +soupçonner cela, et cependant ils suèrent leur agonie pendant cette +nuit, qui leur parut éternelle...</p> + +<p>Enfin l'aube fit pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la +citadelle; l'heure où il était possible de commencer de nouvelles +démarches arriva...</p> + +<p>L'abbé Midon annonça qu'il allait se rendre seul chez le duc de +Sairmeuse, et qu'il saurait bien forcer les consignes...</p> + +<p>Il avait baigné d'eau fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se +disposait à sortir, quand on frappa discrètement à la porte de la +chambre.</p> + +<p>Maurice cria: «entrez,» et tout aussitôt M. Langeron se présenta.</p> + +<p>Sa physionomie seule annonçait un grand malheur, et en réalité, le +digne homme était consterné.</p> + +<p>Il venait d'apprendre que la «commission militaire» était constituée.</p> + +<p>Au mépris de toutes les lois humaines et des règles les plus vulgaires +de la justice, la présidence de ce tribunal de vengeance et de haine +avait été attribuée au duc de Sairmeuse...</p> + +<p>Et il l'avait acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait +rendre tout à la fois acteur, témoin et juge...</p> + +<p>Les autres membres étaient tous militaires.</p> + +<p>—Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l'abbé +Midon...</p> + +<p>—Aujourd'hui même, répondit l'hôtelier d'une voix hésitante, ce +matin... dans une heure... peut-être plus tôt!...</p> + +<p>L'abbé Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n'osait dire: «La +commission s'assemble, hâtez-vous.»</p> + +<p>—Venez! dit-il à Maurice, je veux être présent quand on interrogera +votre père...</p> + +<p>Ah! que n'eût pas donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils! +Elle ne le pouvait, elle le comprit et se résigna...</p> + +<p>Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat +qui de loin leur faisait un signe amical.</p> + +<p>Ils reconnurent le caporal Bavois et s'arrêtèrent.</p> + +<p>Mais, lui, passa près d'eux, de l'air le plus indifférent, comme s'il +ne les eût pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette +phrase:</p> + +<p>—J'ai vu Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M. +d'Escorval!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h3> + + +<p>Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des +fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on +appelait «la chapelle.»</p> + +<p>Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle +était humide à ce point qu'elle ne pouvait même servir de magasin au +régiment d'artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus +vite qu'en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu'à +hauteur d'homme.</p> + +<p>C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu +avaient choisi pour les séances de la commission militaire.</p> + +<p>Tout d'abord, en y pénétrant, Maurice et l'abbé Midon sentirent comme +un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété +indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés.</p> + +<p>Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et +regarder...</p> + +<p>Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle +lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d'en +finir promptement et brutalement.</p> + +<p>On devinait le mépris absolu de toute forme et l'effrayante certitude +du résultat.</p> + +<p>Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté +pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l'estrade. Il +avait fallu le caller d'un côté pour faire disparaître l'inclinaison.</p> + +<p>Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées +à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des +chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait +le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par +M. le duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient +destinés aux accusés.</p> + +<p>Enfin, des cordes à fourrage tendues d'un mur à l'autre et fixées par +des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'était une précaution +contre le public.</p> + +<p>Précaution superflue, hélas!...</p> + +<p>L'abbé Midon et Maurice s'étaient attendus à trouver une foule trop +grande pour la salle, si vaste qu'elle fût, et ils trouvaient presque +la solitude.</p> + +<p>C'est qu'ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme +conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.</p> + +<p>Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.</p> + +<p>Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient +debout, pâles et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents +serrées par la colère... c'étaient des officiers à la demi-solde. +Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la +porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé +sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le +silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des +accusés...</p> + +<p>Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres +de l'unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria: «Présentez... +armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu +et de divers fonctionnaires civils.</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être, +mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un +seul, un jeune lieutenant paraissait ému.</p> + +<p>—La séance est ouverte!... prononça le duc de Sairmeuse, président.</p> + +<p>Et d'une voix rude, il ajouta:</p> + +<p>—Qu'on introduise les coupables.</p> + +<p>Il n'avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés.</p> + +<p>Ils parurent, et un à un, jusqu'à trente, ils prirent place sur les +bancs, au pied de l'estrade.</p> + +<p>Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des +regards assurés. Le baron d'Escorval était calme et grave, mais non +plus que lorsqu'il était, jadis, appelé à donner son avis dans les +conseils de l'Empereur.</p> + +<p>Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s'appuyer sur l'abbé pour ne +pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un +simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement +signifiait:</p> + +<p>—Ayez confiance en moi... ne craignez rien.</p> + +<p>L'attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la +crainte. Peut-être n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient +osé, ni du danger qui les menaçait...</p> + +<p>Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine +rapporteur se leva.</p> + +<p>Son réquisitoire, d'une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il +exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la +Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés.</p> + +<p>Lorsqu'il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le +premier conjuré du premier banc:</p> + +<p>—Levez-vous...</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>—Votre nom? vos prénoms? votre âge?...</p> + +<p>—Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans, +cultivateur-propriétaire.</p> + +<p>—Propriétaire de biens nationaux...</p> + +<p>—Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à +force de travail, sont à moi légitimement.</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c'en était un, +par le fait.</p> + +<p>—Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des témoins qui vous +reconnaîtront.</p> + +<p>Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait +tenus en respect pendant que Maurice, l'abbé Midon et Marie-Anne +montaient en voiture.</p> + +<p>Ces militaires affirmèrent qu'ils remettaient très-bien l'accusé, et +même, l'un d'eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que +c'était un solide gaillard, d'une bravoure admirable.</p> + +<p>L'œil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler +quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette +circonstance de la voiture? Non, ils n'en parlèrent pas.</p> + +<p>—Il suffît!... interrompit le président. Et se tournant vers +Chanlouineau:</p> + +<p>—Quels étaient vos projets? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Nous espérions nous débarrasser d'un gouvernement imposé par +l'étranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et +garder nos terres...</p> + +<p>—Assez!... Vous étiez un des chefs de la révolte?</p> + +<p>—Un des quatre chefs, oui...</p> + +<p>—Quels étaient les autres?</p> + +<p>Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se +recueillir et dit:</p> + +<p>—Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de +Sairmeuse.</p> + +<p>M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré.</p> + +<p>—Misérable!... s'écria-t-il, coquin!... vil scélérat!... Il avait +empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put +croire qu'il allait la lancer à la tête de l'accusé...</p> + +<p>Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée, +extraordinairement émue de son étrange déclaration.</p> + +<p>—Vous m'interrogez, reprit-il, je réponds. Faites-moi mettre un +bâillon, si mes réponses vous gênent... S'il y avait ici des témoins +pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments... +Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la +vérité... N'est-ce pas, vous autres?...</p> + +<p>À l'exception du baron d'Escorval, il n'était pas un accusé capable de +comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau; tous +cependant approuvèrent d'un signe de tête.</p> + +<p>—Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le +hardi paysan, qu'il a été blessé d'un coup de sabre en se battant +bravement à mes côtés...</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu'un homme frappé d'un coup +de sang, et la fureur lui enlevait presque l'usage de la parole.</p> + +<p>—Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments!</p> + +<p>—Qu'on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on +verra bien s'il est ou non blessé.</p> + +<p>Il est sûr que l'attitude du duc eût donné à penser à un observateur. +C'est qu'il doutait en ce moment, plus encore que la veille en +apercevant la blessure de Martial. On l'avait cachée, il était +impossible de l'avouer maintenant.</p> + +<p>Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d'embarras.</p> + +<p>—J'espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas +satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s'y opposerait...</p> + +<p>Chanlouineau éclata de rire.</p> + +<p>—Naturellement, fit-il... Demain j'aurai le cou coupé, une blessure +est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis. +J'en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de +votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous +terre.</p> + +<p>—Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda +de travers.</p> + +<p>L'accusé hocha la tête.</p> + +<p>—Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m'offririez +ma vie en échange... Elle est entre des mains sûres qui la feront +valoir... On ira au roi, s'il le faut... Nous voulons savoir le rôle +du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s'il était vraiment des +nôtres ou s'il n'était qu'un agent provocateur.</p> + +<p>Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement +préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs +discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse.</p> + +<p>Et alors, tout s'éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres, +l'étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue.</p> + +<p>Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi.</p> + +<p>Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n'étaient pas des juges +chargés d'appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C'étaient +des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au +nom de ce code sauvage que deux mots résument: <i>vae victis</i>!...</p> + +<p>Le président, le noble duc de Sairmeuse, n'eût consenti à aucun prix +à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas +davantage.</p> + +<p>Chanlouineau avait-il prévu cela?... On est autorisé à le supposer. +Eût-il, sans une sorte d'intuition des faits, risqué un coup si +hasardeux!...</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida +qu'on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué +l'auditoire et stupéfié Maurice et l'abbé Midon.</p> + +<p>L'interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle.</p> + +<p>—Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de +Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur +du mouvement, qui n'est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à +l'autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval.</p> + +<p>—M. le baron d'Escorval ignorait absolument le complot, je le jure +sur tout ce qu'il y a de plus sacré, et même...</p> + +<p>—Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt +que d'abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter +son indulgence!...</p> + +<p>Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d'un tel dédain, que +son interrupteur en fut décontenancé.</p> + +<p>—Je ne veux pas d'indulgence, prononça-t-il... J'ai joué, j'ai perdu, +voici ma tête... payez-vous... Mais si vous n'êtes pas plus cruels +que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui +m'entourent... J'en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui +jamais n'ont été nos complices et qui certainement n'ont pas pris les +armes... Les autres ne savaient ce qu'ils faisaient... Non, ils ne le +savaient pas!...</p> + +<p>Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer +le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l'auditoire, +parmi les soldats de garde et jusque sur l'estrade.</p> + +<p>La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots +et leurs gémissements emplissaient la salle immense.</p> + +<p>Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus +pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d'entre eux, de grosses +larmes roulaient.</p> + +<p>—Celui-là, pensaient-ils, est un homme!</p> + +<p>L'abbé Midon s'était penché vers Maurice.</p> + +<p>—Évidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle... Il prétend +sauver votre père... Comment?... Je ne comprends pas.</p> + +<p>Les juges, cependant, s'étaient retournés à demi, et tous inclinés +vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation.</p> + +<p>C'est qu'une difficulté se présentait.</p> + +<p>Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation +immédiate, n'avaient pas pensé à se pourvoir d'un défenseur.</p> + +<p>Et cette circonstance, amère dérision! effrayait et arrêtait ce +tribunal inique, qui n'avait pas craint de fouler aux pieds les plus +saintes lois de l'équité, qui s'était affranchi de toutes les entraves +de la procédure.</p> + +<p>Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu +à l'avance, et cependant ils voulaient qu'une voix s'élevât pour +défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus.</p> + +<p>Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de +plusieurs accusés se trouvaient dans la salle.</p> + +<p>C'était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués, +causant près de la porte de la chapelle...</p> + +<p>Cela fut dit à M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur +faisant signe d'approcher; puis, leur montrant Chanlouineau:</p> + +<p>—Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce +coupable?</p> + +<p>Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse +les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard.</p> + +<p>—Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le +plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses +moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec +lui...</p> + +<p>—Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de +Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense?...</p> + +<p>L'avocat hésitait, non qu'il eût peur, c'était un vaillant homme, mais +parce qu'il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la +conscience de ces juges.</p> + +<p>—Et si nous refusions?... interrogea-t-il.</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d'impatience.</p> + +<p>—Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d'office à ce +scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main.</p> + +<p>—Je parlerai donc, dit l'avocat, mais non sans protester de toutes +mes forces contre cette façon inouïe de procéder...</p> + +<p>—Oh!... faites-nous grâce de vos homélies... et soyez bref.</p> + +<p>Après l'interrogatoire de Chanlouineau, improviser là, sur-le-champ, +une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa +dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un +autre tribunal.</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, le duc de Sairmeuse s'agitait sur son fauteuil +doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience...</p> + +<p>—C'est bien long, prononça-t-il, dès que l'avocat eut fini, c'est +terriblement long!... Nous n'en finirons jamais, si chacun des accusés +doit nous tenir autant!...</p> + +<p>Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion, +quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes +les causes, à l'exception de celle du sieur d'Escorval.</p> + +<p>—Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement «la besogne,» +puisqu'on n'aurait que deux jugements à prononcer... Ce qui +n'empêchera pas la défense d'être individuelle, ajouta-t-il.</p> + +<p>Les avocats se récrièrent. Un jugement «en bloc,» comme disait le duc, +leur enlevait l'espoir d'arracher au bourreau un seul des malheureux +prévenus.</p> + +<p>—Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne +savons rien de la situation particulière de chacun des accusés! Nous +ignorons jusqu'à leurs noms!... Il nous faudra les désigner par la +forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux...</p> + +<p>Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai, +quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition +du président avait été adoptée, il fut passé outre.</p> + +<p>En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d'après le rang qu'il +occupait sur le banc. Il s'approchait du bureau, donnait son nom, ses +prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession... et il +recevait l'ordre de retourner à sa place.</p> + +<p>À peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu'ils +étaient absolument étrangers à la conspiration, qu'on leur avait mis +la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu'ils s'entretenaient +paisiblement sur la grande route... Ils demandaient à fournir la +preuve matérielle de ce qu'ils avançaient... ils invoquaient le +témoignage des soldats qui les avaient arrêtés...</p> + +<p>M. d'Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé. +Il devait être interrogé le dernier.</p> + +<p>—Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse, +mais abrégeons, abrégeons!... Il est déjà midi.</p> + +<p>Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. À chaque +moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire, +les interpellait ou les raillait...</p> + +<p>—C'est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils +scélérats...</p> + +<p>Ou encore:</p> + +<p>—Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces +misérables!</p> + +<p>Les avocats tinrent ferme, encore qu'ils sentissent l'inanité de leurs +efforts. Mais que pouvaient-ils?... La défense de ces vingt-neuf +accusés ne dura pas une heure et demie...</p> + +<p>Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira +bruyamment, et d'un ton qui trahissait la joie la plus cruelle:</p> + +<p>—Accusé Escorval, levez-vous.</p> + +<p>Interpellé, le baron se leva, digne, impassible...</p> + +<p>Des sensations qui l'agitaient, et elles devaient être terribles, rien +ne paraissait sur son noble visage.</p> + +<p>Il avait réprimé jusqu'au sourire de dédain que faisait monter à ses +lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre +qui lui appartenait.</p> + +<p>Mais en même temps que lui, Chanlouineau s'était dressé, vibrant +d'indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le +sang généreux de ses veines.</p> + +<p>—Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser...</p> + +<p>Lui déclara qu'il voulait parler: il avait quelque chose à dire, des +observations à ajouter à la plaidoirie des avocats...</p> + +<p>Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent +leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber +sur son banc, comme s'il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût +étouffé aisément ces deux soldats, rien qu'en les serrant entre ses +bras de fer.</p> + +<p>On l'eût dit furieux; intérieurement il était ravi. Le but qu'il se +proposait, il l'avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de +l'abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu +lui dire:</p> + +<p>—Quoi qu'il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu'il ne +compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis!...</p> + +<p>La recommandation n'était pas inutile.</p> + +<p>La figure de Maurice était bouleversée comme son âme; il étouffait, il +n'y voyait plus, il sentait s'égarer sa raison.</p> + +<p>—Où donc est le sang-froid que vous m'avez promis!... murmura le +prêtre.</p> + +<p>Cela ne fut pas remarqué. L'attention, dans cette grande salle +lugubre, était intense, palpitante... Si profond était le silence +qu'on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de +la chapelle.</p> + +<p>Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour +lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts.</p> + +<p>Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la +belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait été le +conseiller et l'ami fidèle de l'Empereur... Quelle gloire et quel +espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses.</p> + +<p>L'instinct de l'auditoire avait raison. S'ils jugeaient sans enquête +préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi +contre M. d'Escorval une information relativement complète.</p> + +<p>Grâce à l'activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs +d'accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort.</p> + +<p>—Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira à +détendre ce grand coupable?...</p> + +<p>—Moi!... répondirent ensemble ces trois hommes.</p> + +<p>—Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est... +lourde.</p> + +<p>Lourde!... Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le +défenseur risquait sa carrière, à coup sûr... le repos de sa vie et sa +liberté, vraisemblablement... sa tête, peut-être...</p> + +<p>Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait.</p> + +<p>—Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des +avocats.</p> + +<p>Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du +baron d'Escorval, vengeant ainsi l'honneur de leur robe, qui venait +d'être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où +deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n'avaient +pu, ô honte! trouver un défenseur.</p> + +<p>—Accusé, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms, +votre profession?</p> + +<p>—Louis-Guillaume, baron d'Escorval, commandeur de l'ordre de la +Légion d'honneur, ancien conseiller d'État du gouvernement de +l'empereur.</p> + +<p>—Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez...</p> + +<p>—Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d'avoir servi mon pays et de +lui avoir été utile dans la mesure de mes forces...</p> + +<p>D'un geste furibond le duc l'interrompit:</p> + +<p>—C'est bien!... fit-il, messieurs les commissaires apprécieront... +C'est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d'État que +vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de +misérables!...</p> + +<p>—Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des +hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi +que je n'ai pas conspiré.</p> + +<p>—On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles!...</p> + +<p>—Je n'avais pas d'armes, monsieur, vous ne l'ignorez pas... et +si j'étais parmi les révoltés, c'est que j'espérais les décider à +abandonner une entreprise insensée!...</p> + +<p>—Vous mentez!...</p> + +<p>Le baron d'Escorval pâlit sous l'insulte et ne répondit pas.</p> + +<p>Mais il y eut un homme dans l'auditoire, qui ne put supporter +l'horrible, l'abominable injustice, qui fut emporté hors de soi... Et +celui-là, ce fut l'abbé Midon, qui, l'instant d'avant, recommandait le +calme à Maurice.</p> + +<p>Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes +à fourrage qui barraient l'enceinte réservée, et s'avança au pied de +l'estrade.</p> + +<p>—M. le baron d'Escorval dit vrai, prononça-t-il d'une voix éclatante, +les trois cents prisonniers de la citadelle l'attesteront, les accusés +en feront serment la tête sur le billot... Et moi qui l'accompagnais, +qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous +jugera l'un et l'autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce +qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement, +nous l'avons fait!...</p> + +<p>Le duc écoutait d'un air à la fois ironique et méchant.</p> + +<p>—On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m'affirmait que la +rébellion avait un aumônier!... Allez, monsieur le curé, vous devriez +rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à +ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne +niez pas... Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos +vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite +coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous +rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré!... +Taisez-vous, monsieur, éloignez-vous!...</p> + +<p>Les avocats se levèrent vivement.</p> + +<p>—Nous demandons, s'écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit +l'être... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois +qui régissent les tribunaux ordinaires.</p> + +<p>—Si je ne dis pas la vérité, reprit l'abbé Midon, avec une animation +extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un +complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter...</p> + +<p>La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion.</p> + +<p>—Non, monsieur le curé, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrêter... +Je saurai éviter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour +l'habit les égards que l'homme ne mérite pas... Une dernière fois, +retirez-vous, sinon je me verrai contraint d'employer la force!...</p> + +<p>À quoi eût abouti une résistance plus longue?... À rien. L'abbé, plus +blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes, +regagna sa place près de Maurice.</p> + +<p>Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie +croissante... Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la +table, finit par les réduire au silence.</p> + +<p>—Ah! vous voulez des dépositions! s'écria-t-il. Eh bien! vous en +aurez. Soldats, introduisez le premier témoin.</p> + +<p>Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt +parut Chupin, qui s'avança d'un air délibéré.</p> + +<p>Mais sa contenance mentait; un observateur l'eût vu à ses yeux, dont +l'inquiète mobilité trahissait ses terreurs.</p> + +<p>Même, il eut dans la voix un tremblement très-appréciable, quand, la +main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute +la vérité, rien que la vérité.</p> + +<p>—Que savez-vous de l'accusé Escorval? demanda le duc.</p> + +<p>—Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5.</p> + +<p>—En êtes-vous bien sûr?</p> + +<p>—J'ai des preuves.</p> + +<p>—Soumettez-les à l'appréciation de la commission.</p> + +<p>Le vieux maraudeur se rassurait.</p> + +<p>—D'abord, répondit-il, c'est chez M. d'Escorval que M. Lacheneur a +couru après qu'il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le +château des ancêtres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontré +Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration.</p> + +<p>—J'étais l'ami de Lacheneur, il était naturel qu'il vînt me demander +des consolations après un grand malheur.</p> + +<p>M. de Sairmeuse se retourna vers ses collègues.</p> + +<p>—Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la +restitution d'un dépôt!... Continuez, témoin.</p> + +<p>—En second lieu, reprit Chupin, l'accusé était toujours fourré chez +M. Lacheneur...</p> + +<p>—C'est faux, interrompit le baron, je n'y suis allé qu'une fois, et +encore, ce jour-là, l'ai-je conjuré de renoncer...</p> + +<p>Il s'arrêta, comprenant trop tard la terrible portée de ce qu'il +disait. Mais ayant commencé, il ne voulut pas reculer, et il ajouta:</p> + +<p>—Je l'ai conjuré de renoncer à ses projets de soulèvement.</p> + +<p>—Ah!... vous les connaissiez donc, ces projets impies?</p> + +<p>—Je les soupçonnais...</p> + +<p>La non révélation d'un complot, c'était l'échafaud... Le baron +d'Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrêt de mort.</p> + +<p>Étrange caprice de la destinée!... Il était innocent, et cependant, +en l'état de la procédure, il était le seul de tous les accusés qu'un +tribunal régulier eût pu condamner légalement, un texte sous les yeux.</p> + +<p>Maurice et l'abbé Midon étaient atterrés de cet abandon de soi, mais +Chanlouineau, qui s'était retourné vers eux, avait encore aux lèvres +son sourire de confiance.</p> + +<p>Qu'espérait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument +perdu?...</p> + +<p>Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse +laissait éclater une joie indécente.</p> + +<p>—Eh bien! Messieurs!... dit-il aux avocats d'un ton goguenard.</p> + +<p>Les défenseurs dissimulaient mal leur découragement, mais ils n'en +essayaient pas moins de contester la valeur de la déclaration de leur +client. Il avait dit qu'il soupçonnait le complot, et non qu'il le +connaissait... Ce n'était pas la même chose...</p> + +<p>—Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes +encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit!... On va vous en +produire. Continuez votre déposition, témoin...</p> + +<p>Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air capable.</p> + +<p>—L'accusé, reprit-il, assistait à tous les conciliabules qui se +tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le +jour... Ayant à traverser l'Oiselle pour se rendre à la Rèche, et +craignant que le passeur ne remarquât ses voyages nocturnes, le baron +a fait, juste à cette époque, raccommoder un vieux canot dont il ne se +servait pas depuis des années...</p> + +<p>—En effet!... voilà une circonstance frappante! Accusé Escorval, +reconnaissez-vous avoir fait réparer votre bateau?...</p> + +<p>—Oui!... mais non avec le dessein que dit cet homme.</p> + +<p>—Dans quel but alors?...</p> + +<p>Le baron garda le silence. N'était-ce pas sur les instances de Maurice +que le canot avait été remis en état!</p> + +<p>—Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu à sa maison +pour donner le signal du soulèvement, l'accusé était près de lui...</p> + +<p>—Pour le coup, s'écria le duc, voilà qui est concluant...</p> + +<p>—J'étais à la Rèche, en effet, interrompit le baron, mais c'était, je +vous l'ai déjà dit, avec la ferme volonté d'empêcher le mouvement.</p> + +<p>M. de Sairmeuse eut un petit ricanement dédaigneux.</p> + +<p>—Messieurs les commissaires, prononça-t-il avec emphase, peuvent voir +que l'accusé n'a même pas le courage de sa scélératesse... Mais je +vais le confondre. Qu'avez-vous fait, accusé, quand les insurgés ont +quitté la lande de la Rèche?</p> + +<p>—Je suis rentré chez moi en toute hâte, j'ai pris un cheval et je me +suis rendu au carrefour de la Croix-d'Arcy.</p> + +<p>—Vous saviez donc que c'était l'endroit désigné pour le rendez-vous +général?</p> + +<p>—Lacheneur venait de me l'apprendre.</p> + +<p>—Si j'admettais votre version, je vous dirais que votre devoir était +d'accourir à Montaignac prévenir l'autorité... Mais vous n'avez pas +agi comme vous dites... Vous n'avez pas quitté Lacheneur, vous l'avez +accompagné.</p> + +<p>—Non, monsieur, non!...</p> + +<p>—Et si je vous le prouvais d'une façon indiscutable?...</p> + +<p>—Impossible, monsieur, puisque cela n'est pas.</p> + +<p>À la sinistre satisfaction qui éclairait le visage de M. de Sairmeuse, +l'abbé Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains +une arme inattendue et terrible, et que le baron d'Escorval allait +être écrasé sous quelqu'une de ces coïncidences fatales qui expliquent +sans les justifier toutes les erreurs judiciaires...</p> + +<p>Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait +quitté sa place et s'était avancé jusqu'à l'estrade.</p> + +<p>—Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien +donner à la commission lecture de la déposition écrite et signée de +M<sup>lle</sup> votre fille.</p> + +<p>Cet effet d'audience devait avoir été préparé. M. de Courtomieu +chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu'il déplia, et au +milieu d'un silence de mort, il lut:</p> + +<p>«Moi, Blanche de Courtomieu, soussignée, après avoir juré sur mon âme +et conscience de dire la vérité, je déclare:</p> + +<p>«Dans la soirée du 4 février dernier, entre dix et onze heures, +suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse à Montaignac, +j'ai été assaillie par une horde de brigands armés. Pendant qu'ils +délibéraient pour savoir s'ils devaient s'emparer de ma personne et +piller ma voiture, j'ai entendu l'un d'eux s'écrier en parlant de moi: +«Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas M. d'Escorval?» Je crois que +le brigand qui a prononcé ces paroles est un homme du pays nommé +Chanlouineau, mais je n'oserais l'affirmer.»</p> + +<p>Un cri terrible, suivi de gémissements inarticulés, interrompit le +marquis.</p> + +<p>Le supplice enduré par Maurice était trop grand pour ses forces et +pour sa raison. Il venait de s'élancer vers le tribunal pour crier: +«C'est à moi que s'adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon +père est innocent!...»</p> + +<p>L'abbé Midon, par bonheur, eut la présence d'esprit de se jeter devant +lui et d'appliquer sa main sur sa bouche...</p> + +<p>Mais le prêtre n'eût pu contenir ce malheureux jeune homme sans les +officiers à demi-solde placés près de lui.</p> + +<p>Devinant tout peut-être, ils entourèrent Maurice, l'enlevèrent et +le portèrent dehors, bien qu'il se débattit avec une énergie +extraordinaire.</p> + +<p>Tout cela ne prit pas dix secondes.</p> + +<p>—Qu'est-ce? fit le duc, en promenant sur l'auditoire un regard +irrité.</p> + +<p>Personne ne souffla mot.</p> + +<p>—Au moindre bruit je fais évacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse. +Et vous, accusé, qu'avez-vous à dire pour votre justification, après +l'accablant témoignage de M<sup>lle</sup> de Courtomieu?</p> + +<p>—Rien! murmura le baron.</p> + +<p>—Ainsi, vous avouez?...</p> + +<p>Une fois dehors, l'abbé Midon avait confié Maurice à trois officiers à +demi-solde qui s'étaient engagés, sur l'honneur, à le conduire, à le +porter au besoin à l'hôtel, et à l'y retenir de gré ou de force.</p> + +<p>Rassuré de ce côté, le prêtre rentra dans la salle juste à temps +pour voir le baron se rasseoir sans répondre, indiquant ainsi qu'il +renonçait à disputer plus longtemps sa tête.</p> + +<p>Que dire, en effet!... se défendre, n'était-ce pas risquer de trahir +son fils, le livrer quand déjà lui-même, quoi qu'il advint, ne pouvait +plus être sauvé...</p> + +<p>Jusqu'alors, il n'était personne dans l'auditoire qui ne crût +à l'innocence absolue du baron. Était-il donc coupable?... Sa +résignation devait le faire croire; quelques-uns le crurent.</p> + +<p>Mais les membres de la commission, qui avaient aperçu le mouvement de +Maurice, ne pouvaient pas ne pas soupçonner la vérité. Ils se turent +cependant.</p> + +<p>Toutes les affaires de ce genre ont des côtés sombres et mystérieux +que n'éclairent jamais les débats publics.</p> + +<p>Si les accusés se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter +d'aller jusqu'au fond des choses, ne sachant ce qu'ils y trouveront.</p> + +<p>Conseillé par le marquis de Courtomieu, inquiet du rôle de son fils, +le duc de Sairmeuse devait tenir à circonscrire l'accusation. Il +n'avait pas fait arrêter l'abbé Midon, il était bien résolu à ne pas +inquiéter Maurice tant qu'il n'y serait pas contraint.</p> + +<p>Le baron d'Escorval semblait se reconnaître coupable; n'était-ce pas +une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse!...</p> + +<p>Il se retourna vers les avocats, et d'un air dédaigneux et ennuyé:</p> + +<p>—Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu'il le faut absolument, mais +pas de phrases!... Nous devrions avoir fini depuis une heure.</p> + +<p>Le plus âgé des avocats se leva, frémissant d'indignation, prêt à tout +braver pour dire sa pensée; mais le baron l'arrêta.</p> + +<p>—N'essayez pas de me défendre, monsieur, prononça-t-il froidement... +ce serait inutile!... Je n'ai qu'un mot à dire à mes juges: qu'ils se +souviennent de ce qu'écrivait au roi le noble et généreux maréchal +Moncey: l'échafaud ne fait pas d'amis!</p> + +<p>Ce souvenir n'était pas de nature à émouvoir beaucoup la commission. +Le maréchal, pour cette phrase, avait été «destitué» et condamné à +trois mois de prison...</p> + +<p>Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse +résuma les débats et la commission se retira pour délibérer.</p> + +<p>M. d'Escorval restait pour ainsi dire avec ses défenseurs. Il leur +serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la liberté +de son esprit, il les remercia de leur dévouement et de leur courage.</p> + +<p>Ces hommes de cœur pleuraient...</p> + +<p>Alors, le baron attira vers lui le plus âgé, et rapidement, tout bas, +d'une voix émue:</p> + +<p>—J'ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service à vous demander... +Tout à l'heure, quand la sentence de mort aura été prononcée, +rendez-vous près de mon fils... Vous lui direz que son père mourant +lui ordonne de vivre... il vous comprendra. Dites-lui bien que c'est +ma dernière volonté: Qu'il vive... pour sa mère!...</p> + +<p>Il se tut, la commission rentrait...</p> + +<p>Des trente accusés, neuf, déclarés non coupables, étaient relâchés...</p> + +<p>Les vingt-et-un autres, et M. d'Escorval et Chanlouineau étaient de ce +nombre, étaient condamnés à mort!...</p> + +<p>Chanlouineau souriait toujours!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h3> + + +<p>L'abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers +à demi-solde.</p> + +<p>Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à +s'éloigner de la citadelle, ces hommes de cœur le saisirent chacun +sous un bras, et littéralement l'emportèrent.</p> + +<p>Bien leur en prit d'être robustes, car Maurice fit, pour leur +échapper, les efforts les plus désespérés... Chaque pas en avant fut +le résultat d'une lutte.</p> + +<p>—Laissez-moi! criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le +devoir m'appelle!... vous me déshonorez en prétendant me sauver!...</p> + +<p>Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de +Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un +regard inquiet.</p> + +<p>—C'est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu'on va +condamner... Pauvre garçon! comme il doit souffrir!...</p> + +<p>Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de +l'agonie! Voilà donc où l'avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce +radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire...</p> + +<p>Misérable fou!... Il s'était jeté à corps perdu dans une entreprise +insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses +actes!... Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté +au bourreau!</p> + +<p>Mais la faculté de souffrir a ses limites...</p> + +<p>Une fois dans la chambre de l'hôtel, entre sa mère et Marie-Anne, +Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible +torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines.</p> + +<p>—Rien n'est décidé encore, répondirent les officiers aux questions +de M<sup>me</sup> d'Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le +verdict sera rendu...</p> + +<p>Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils +s'assirent, sombres et silencieux.</p> + +<p>Au dehors, tout se taisait; on eût cru l'hôtel désert. Les gens de +la maison s'entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble +infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du +condamné à mort la nuit qui précède l'exécution.</p> + +<p>Enfin, un peu avant quatre heures, l'abbé Midon arriva, suivi de +l'avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières...</p> + +<p>—Mon mari!... s'écria M<sup>me</sup> d'Escorval en se dressant tout d'un bloc.</p> + +<p>Le prêtre baissa la tête... elle comprit.</p> + +<p>—Mort!... balbutia-t-elle. Ils l'ont condamné!...</p> + +<p>Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle +s'affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants...</p> + +<p>Mais cet anéantissement dura peu; elle se releva:</p> + +<p>—À nous donc de le sauver!... s'écria-t-elle, l'œil brillant de +la flamme des résolutions héroïques, à nous de l'arracher à +l'échafaud!... Debout, Maurice... Marie-Anne, debout!... Assez de +lâches lamentations, à l'œuvre!... Vous aussi, Messieurs, vous +m'aiderez!... Je peux compter sur vous, monsieur le curé!... +Qu'allons-nous faire?... Je l'ignore. Mais il doit y avoir quelque +chose à faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu +ne le permettra pas...</p> + +<p>Elle s'arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel, +comme si une inspiration divine lui fût venue...</p> + +<p>—Et le roi!... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu'un tel forfait +s'accomplisse!... Non! Un roi peut refuser de faire grâce, il ne +saurait refuser de faire justice!... Je veux aller à lui, je lui dirai +tout!... Comment cette idée de salut ne m'est-elle pus venue plus +tôt!... Il faut partir à l'instant pour Paris, sans perdre une +seconde... Maurice, tu m'accompagnes!... Que l'un de vous, messieurs, +m'aille commander des chevaux à la poste...</p> + +<p>Elle pensa qu'on lui obéissait, et précipitamment elle passa dans la +pièce voisine pour faire ses préparatifs de voyage.</p> + +<p>—Pauvre femme!... murmura l'avocat à l'oreille de l'abbé Midon, elle +ignore que les arrêts des commissions militaires sont exécutoires dans +les vingt-quatre heures.</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Il faut quatre jours pour aller à Paris.</p> + +<p>Il réfléchit et ajouta:</p> + +<p>—Après cela, la laisser partir serait peut-être un acte d'humanité... +Ney, au matin de son exécution, ne parla-t-il pas du roi pour +éloigner la maréchale qui sanglotait à demi évanouie au milieu de son +cachot?...</p> + +<p>L'abbé Midon hocha la tête.</p> + +<p>—Non, dit-il, M<sup>me</sup> d'Escorval ne nous pardonnerait pas de l'avoir +empêchée de recueillir la dernière pensée de son mari...</p> + +<p>Elle reparut en ce moment, et le prêtre rassemblait son courage pour +lui apprendre la vérité cruelle, quand on frappa à la porte à coups +précipités.</p> + +<p>Un des officiers à demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal +des grenadiers, entra, la main droite à son bonnet de police, +respectueusement; comme s'il eût été en présence d'un supérieur.</p> + +<p>—M<sup>lle</sup> Lacheneur? demanda-t-il.</p> + +<p>Marie-Anne s'avança:</p> + +<p>—C'est moi, monsieur, répondit-elle, que me voulez-vous?</p> + +<p>—J'ai ordre, mademoiselle, de vous conduire à la citadelle...</p> + +<p>—Ah!... fit Maurice d'un ton farouche, on arrête les femmes aussi!...</p> + +<p>Le digne caporal se donna sur le front un énorme coup de poing.</p> + +<p>—Je ne suis qu'une vieille bête!... prononça-t-il, et je m'explique +mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d'un +des condamnés, le nommé Chanlouineau, qui voudrait lui parler...</p> + +<p>—Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera +pas mademoiselle pénétrer près d'un condamné sans une permission +spéciale...</p> + +<p>—Eh!... on l'a, cette permission! fit le vieux soldat.</p> + +<p>Il s'assura, d'un regard, qu'il n'avait rien à redouter d'aucun de ces +visiteurs, et plus bas il ajouta:</p> + +<p>—Même, ce Chanlouineau m'a glissé dans le tuyau de l'oreille qu'il +s'agit d'une affaire que sait bien M. le curé.</p> + +<p>Le hardi paysan avait-il donc réellement trouvé quelque expédient de +salut?... L'abbé Midon commençait presque à le croire.</p> + +<p>—Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il.</p> + +<p>À la seule pensée qu'elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune +fille frissonna. Mais l'idée ne lui vint même pas de se soustraire à +une démarche qui lui semblait le comble du malheur...</p> + +<p>—Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat.</p> + +<p>Mais le caporal restait à la même place, clignant de l'œil selon +son habitude quand il voulait bien fixer l'attention de ses +interlocuteurs.</p> + +<p>—Minute!... fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m'a dit +de vous dire comme cela que tout va bien!... Si je vois pourquoi, je +veux être pendu!... Enfin, c'est son opinion! Il m'a bien prié aussi +de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour +de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu'il +tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obéir...</p> + +<p>—Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l'abbé Midon, je le +promets...</p> + +<p>—Alors, c'est tout... Salut la compagnie... Et nous, mademoiselle, +au pas accéléré, marche!... le pauvre diable là-bas, doit être sur le +gril...</p> + +<p>Qu'on permît à un condamné de recevoir la fille du chef de la +conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se dérober à toutes les +poursuites, il y avait là de quoi surprendre...</p> + +<p>Mais Chanlouineau, à qui cette autorisation était indispensable, +s'était ingénié à chercher le moyen de se la procurer...</p> + +<p>C'est pourquoi, dès que fut prononcé le jugement qui le condamnait à +mort, il parut saisi de terreur et se mit à pleurer lamentablement.</p> + +<p>Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout à +l'heure jusqu'à l'insolence, si défaillant qu'on dut le porter jusqu'à +son cachot.</p> + +<p>Là, ses lamentations redoublèrent, et il supplia ses gardiens d'aller +lui chercher quelqu'un à qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis +de Courtomieu, affirmant qu'il avait à faire des révélations de la +plus haute importance...</p> + +<p>Ce gros mot, révélations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de +Chanlouineau.</p> + +<p>Il y trouva un homme à genoux, les traits décomposés, suant en +apparence l'agonie de la peur, qui se traîna jusqu'à lui, qui lui +prit les mains et les baisa, criant grâce et pardon, jurant que pour +conserver la vie il était prêt à tout, oui, à tout, même à livrer M. +Lacheneur...</p> + +<p>Prendre Lacheneur!... Cette perspective devait enflammer le zèle du +marquis de Courtomieu.</p> + +<p>—Vous savez donc où se cache ce brigand?... lui demanda-t-il.</p> + +<p>Chanlouineau déclara qu'il l'ignorait, mais il affirma que Marie-Anne, +la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la +plus entière confiance, et si on voulait lui permettre de l'envoyer +chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se +faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son père... +Ainsi posé, le marché devait être vite conclu.</p> + +<p>La vie fut promise au condamné en échange de la vie de Lacheneur...</p> + +<p>Un soldat, qui se trouva être le caporal Bavois, fut expédié à +Marie-Anne...</p> + +<p>Et Chanlouineau attendit, dévoré d'anxiété.</p> + +<p>L'énergie déployée par le robuste gars jusqu'au moment de sa soudaine +et incompréhensible défaillance, l'avait fait traiter en prisonnier +dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu'au baron d'Escorval, +l'honneur des plus minutieuses précautions et la faveur de la +solitude.</p> + +<p>On l'avait séparé de ses compagnons pour l'enfermer dans le cachot +réputé le plus sûr de la citadelle, qui jusqu'alors n'avait eu pour +hôtes que les soldats condamnés à mort.</p> + +<p>Ce cachot, situé au rez-de-chaussée, au fond d'un corridor obscur, +était long et étroit, et à demi conquis sur le roc.</p> + +<p>Un abat-jour placé à l'extérieur, devant la fenêtre, mesurait si +parcimonieusement la lumière, qu'à peine on y voyait assez pour +déchiffrer les exclamations désespérées et les noms charbonnés sur le +mur.</p> + +<p>Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une +cruche et un baquet infect, ajoutaient encore à l'aspect sinistre de +ce séjour, bien fait pour porter le désespoir dans les âmes les plus +solidement trempées. Mais qu'importait à Chanlouineau l'horreur de +son cachot!... Il était dans une de ces crises où les circonstances +extérieures cessent d'exister.</p> + +<p>Les geôliers ne gardaient que son corps... son âme libre se jouant des +verroux et des grilles, s'élançait vers les sphères supérieures, loin, +bien loin des misères, des passions, des bassesses et des rancunes +humaines.</p> + +<p>Ah!... M. de Courtomieu revenant tout à coup n'eût plus reconnu le +lâche qui l'instant d'avant se traînait à ses pieds, tremblant et +blême. Ou plutôt il eût constaté qu'il avait été dupe d'une habile et +audacieuse comédie.</p> + +<p>Cet héroïque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du +lendemain, était comme transfiguré par la joie qu'il ressentait du +succès de sa ruse.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances +futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite, +disloquent les plans les mieux connus.</p> + +<p>Maintenant la fortune, évidemment, se déclarait pour lui, il venait +d'en avoir la preuve.</p> + +<p>Ce soldat, qu'on avait mis à sa disposition, ne s'était-il pas trouvé +un de ces vieux, comme à cette époque on en comptait tant, qui +portaient à leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui +gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de +leur cœur le souvenir de «l'autre.»</p> + +<p>Il avait donc pu se confier relativement à ce soldat, et il ne doutait +pas qu'il ne lui ramenât Marie-Anne.</p> + +<p>Non, il n'en doutait pas. Nul ne l'avait informé de ce qui s'était +passé à Escorval, mais il le devinait, éclairé par cette merveilleuse +prescience qui précède les ténèbres éternelles.</p> + +<p>Il était certain que M<sup>me</sup> d'Escorval était à Montaignac, il était sûr +que Marie-Anne y était avec elle, il savait qu'elle viendrait...</p> + +<p>Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son cœur.</p> + +<p>Il attendait; s'expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant +avec l'étonnante acuité des sens surexcités par la passion, des bruits +qui eussent été insaisissables pour un autre...</p> + +<p>Enfin, tout à l'extrémité du corridor, il entendit le frôlement d'une +robe contre les murs.</p> + +<p>—Elle!... murmura-t-il.</p> + +<p>Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincèrent, la porte +s'ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l'honnête caporal Bavois.</p> + +<p>—M. de Courtomieu m'a promis qu'on nous laisserait seuls! s'écria +Chanlouineau.</p> + +<p>—Aussi, je décampe, répondit le vieux soldat... Mais j'ai l'ordre de +revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure.</p> + +<p>La porte refermée, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et +avec une violence contenue, il l'attira tout près de la fenêtre, à +l'endroit où l'abat-jour dispensait le plus de lumière.</p> + +<p>—Merci d'être venue, disait-il, merci!... Je vous revois et il m'est +permis de parler... À présent que je suis un mourant dont les minutes +sont comptées, je puis laisser monter à mes lèvres le secret de mon +âme et de ma vie... Maintenant, j'oserai vous dire de quel ardent +amour je vous ai aimée, je vous dirai combien je vous aime...</p> + +<p>Instinctivement Marie-Anne dégagea sa main, et se rejeta en arrière.</p> + +<p>L'explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque +chose de lamentable et d'effrayant tout ensemble.</p> + +<p>—Vous ai-je donc offensée?... fit tristement Chanlouineau. Pardonnez +à qui va mourir!... Vous ne sauriez refuser d'entendre ma voix qui +demain sera éteinte pour toujours et qui si longtemps s'est tue!...</p> + +<p>C'est qu'il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a +plus de six ans!... Avant de vous avoir vue, je n'avais aimé que +la terre... Engranger de belles récoltes et amasser de l'argent me +paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur.</p> + +<p>Pourquoi vous ai-je rencontrée!... Mais j'étais si loin de vous, en ce +temps, vous étiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait +pas jusqu'à vous. J'allais à l'église le dimanche; tant que durait la +messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant +la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le cœur pleins de +vous... et c'était tout.</p> + +<p>C'est le malheur qui nous a rapprochés et c'est votre père qui m'a +rendu fou, oui, fou comme il l'était lui-même...</p> + +<p>Après les insultes des Sairmeuse, résolu à se venger de ces nobles si +orgueilleux et si durs, votre père vit en moi un complice, il m'avait +deviné. C'est en sortant de chez le baron d'Escorval, il doit vous en +souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux +projets de votre père.</p> + +<p>«Tu aimes ma fille, mon garçon, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te +promets que le lendemain du succès, elle sera ta femme... Seulement, +ajouta-t-il, je dois te prévenir que tu joues ta tête?»</p> + +<p>Mais qu'était la vie comparée à l'espérance dont il venait de +m'éblouir! De ce soir-là, je me donnai corps, âme et biens à la +conspiration. D'autres s'y sont jetés par haine, pour satisfaire +d'anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconquérir des positions +perdues: moi je n'avais ni ambitions ni haines!</p> + +<p>Que m'importaient les querelles des grands, à moi, ouvrier de la +terre!... Je savais bien qu'il était hors du pouvoir du plus puissant +de tous, de donner à mes récoltes une goutte d'eau pendant la +sécheresse, un rayon de soleil pendant les pluies...</p> + +<p>J'ai conspiré parce que je vous aimais...</p> + +<p>—Ah! vous êtes cruel!... s'écria Marie-Anne, vous êtes +impitoyable!...</p> + +<p>Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient encore des +larmes qui roulaient brûlantes le long de ses joues.</p> + +<p>Il lui était donné de juger par le dénoûment l'horreur du rôle que +son père lui avait imposé et qu'elle n'avait pas eu l'énergie de +repousser.</p> + +<p>Mais Chanlouineau n'entendit seulement pas l'exclamation de +Marie-Anne. Toutes les amertumes du passé montant à son cerveau comme +les fumées de l'alcool, il perdait conscience de ses paroles.</p> + +<p>—Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, où toutes les illusions +de ma folie s'envolèrent... Vous ne pouviez plus être à moi puisque +vous étiez à un autre!... Je devais rompre le pacte!... J'en eus +l'idée, non le courage. J'avais l'enfer en moi, mais vous voir, +entendre votre voix, être votre commensal, c'était encore une joie!... +Je vous voulais heureuse et honorée, j'ai combattu pour le triomphe de +l'autre, de celui que vous aviez choisi!...</p> + +<p>Un sanglot qui montait à sa gorge l'interrompit, il voila sa figure +de ses mains, pour dérober le spectacle de ses larmes, et pendant un +moment il parut anéanti.</p> + +<p>Mais il ne tarda pas à se redresser, il secoua la torpeur qui +l'envahissait, et d'une voix ferme:</p> + +<p>—C'est assez s'attarder au passé, prononça-t-il, l'heure vole... +l'avenir menace!...</p> + +<p>Cela dit, il alla jusqu'à la porte, et appliquant alternativement son +œil et son oreille au guichet, il chercha à découvrir si on l'épiait.</p> + +<p>Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il était sûr de +la solitude autant qu'on peut l'être au fond d'un cachot.</p> + +<p>Il revint près de Marie-Anne, et, déchirant avec ses dents la manche +de sa veste, il en tira deux lettres cachées entre la doublure et le +drap.</p> + +<p>—Voici, dit-il à voix basse, voici la vie d'un homme!...</p> + +<p>Marie-Anne ne savait rien des espérances de Chanlouineau, et son +esprit en détresse n'avait pas sa lucidité accoutumée; elle ne comprit +pas tout d'abord.</p> + +<p>—Ceci, s'écria-t-elle, la vie d'un homme!...</p> + +<p>—Plus bas!... interrompit Chanlouineau, parlez plus bas!... Oui, une +de ces lettres peut être le salut d'un condamné...</p> + +<p>—Malheureux!... Qu'attendez-vous alors pour l'utiliser!...</p> + +<p>Le robuste gars secoua tristement la tête.</p> + +<p>—Est-il possible que vous m'aimiez jamais? fit-il simplement. Non, +n'est-ce pas?... Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans +la terre, est plus enviable que mes angoisses. D'ailleurs j'ai été +condamné justement. Je savais ce que je faisais quand j'ai quitté la +Rèche, un fusil double sur l'épaule, un sabre passé dans ma ceinture. +Je n'ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques +ont frappé un innocent...</p> + +<p>—Le baron d'Escorval.</p> + +<p>—Oui, le père de... Maurice...</p> + +<p>Sa voix s'altéra en prononçant le nom de cet autre, dont il eût payé +le bonheur du prix de dix existences, s'il les eût eues.</p> + +<p>—Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis.</p> + +<p>—Oh! si vous disiez vrai!... Mais vous vous abusez, sans doute.</p> + +<p>—Je sais ce que je dis.</p> + +<p>Il tremblait d'être épié et entendu du dehors, il se rapprocha encore +de Marie-Anne, et d'une voix rapide:</p> + +<p>—Je n'ai jamais cru au succès de la conspiration, reprit-il... Quand +je me demandais où trouver une arme en cas de malheur, le marquis de +Sairmeuse me l'a fournie... Il s'agissait d'adresser à nos complices +une lettre qui fixât le jour du soulèvement; j'eus l'idée de prier +M. Martial d'en écrire le modèle... Il était sans défiances; je lui +disais que c'était pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et +le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a +décidé le mouvement, écrit de la main du marquis de Sairmeuse... Et +impossible de nier, il y a une rature à chaque ligne; on croirait +reconnaître le manuscrit d'un homme qui a cherché et trié ses +expressions pour bien rendre sa pensée...</p> + +<p>Chanlouineau ouvrit l'enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre +qu'il avait dictée, et où la date du soulèvement était restée en +blanc:</p> + +<p>«<i>Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord et le mariage est décidé, +etc</i>...»</p> + +<p>La flamme qui s'était allumée dans l'œil de Marie-Anne s'éteignit.</p> + +<p>—Et vous croyez, fit-elle d'un ton découragé, que cette lettre peut +servir à quelque chose?...</p> + +<p>—Je ne crois pas, je suis sûr.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>D'un geste il l'interrompit:</p> + +<p>—Ne discutons pas, fit-il vivement,—écoutez-moi plutôt. Arrivant +seul, ce brouillon serait sans importance... mais j'ai préparé l'effet +qu'il produira. J'ai déclaré devant la commission militaire que le +marquis de Sairmeuse était un des chefs du complot... On a ri et j'ai +lu l'incrédulité sur la figure de tous les juges... Mais une bonne +calomnie n'est jamais perdue... Vienne pour le duc de Sairmeuse +l'heure des récompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se +souviendront de mes paroles... Il a si bien senti cela que pendant que +les autres riaient il était bouleversé...</p> + +<p>—Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l'honnête Marie-Anne.</p> + +<p>—Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n'avais pas le choix +des moyens. Mon assurance était d'autant plus grande, que je savais +Martial blessé... J'ai affirmé qu'il s'était battu à mes côtés contre +la troupe, j'ai demandé qu'on le fit comparaître, j'ai annoncé des +preuves irrécusables de sa complicité...</p> + +<p>—Le marquis de Sairmeuse s'est donc battu?...</p> + +<p>Le plus vif étonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau.</p> + +<p>—Quoi!... commença-t-il, vous ne savez pas...</p> + +<p>Mais se ravisant:</p> + +<p>—Bête que je suis!... reprit-il, qui donc eût pu vous conter ce qui +s'est passé!... Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la +route de Sairmeuse, à la Croix-d'Arcy, après que votre père nous a eu +quittés pour courir en avant?... Maurice s'est mis à la tête de la +colonne et vous avez marché près de lui; votre frère Jean et moi +sommes restés en arrière pour pousser et ramasser les traînards.</p> + +<p>Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout à coup nous +entendons le galop d'un cheval.</p> + +<p>—«Il faut savoir qui vient, me dit Jean.»</p> + +<p>Nous nous arrêtons. Un cheval arrive sur nous à fond de train; nous +nous jetons à la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui était le +cavalier?... Martial de Sairmeuse!</p> + +<p>Vous dire la fureur de votre frère en reconnaissant le marquis est +impossible.</p> + +<p>—«Enfin, je te trouve, noble de malheur!... s'écria-t-il, et nous +allons régler notre compte! Après avoir réduit au désespoir mon père +qui venait de te rendre une fortune, tu as prétendu faire de ma sœur +ta maîtresse... cela se paie, marquis!... Allons, en bas, il faut se +battre...»</p> + +<p>À voir Marie-Anne, on eût dit qu'elle doutait si elle rêvait ou si +elle veillait...</p> + +<p>—Mon frère, murmurait-elle, provoquer le marquis!... Est-ce possible!</p> + +<p>Chanlouineau poursuivait:</p> + +<p>—Dame!... si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois. +Il balbutiait comme cela: «Vous êtes fou!... vous plaisantez!... +n'étions-nous pas amis, qu'est-ce que cela signifie?...»</p> + +<p>Jean grinçait des dents de rage.</p> + +<p>—«Cela signifie, répondit-il, que j'ai assez longtemps enduré les +outrages de ta familiarité, et que si tu ne descends pas de cheval +pour te battre en duel avec moi, je te casse la tête!...»</p> + +<p>Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que +le marquis est descendu et s'est adressé à moi.</p> + +<p>—«Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat? +Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu'arrivera-t-il?»</p> + +<p>Je lui jurai qu'il serait libre de s'éloigner, après toutefois qu'il +m'aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux +heures.</p> + +<p>—«Alors, fit-il, j'accepte le combat, donnez-moi une arme!...»</p> + +<p>Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent +en garde au milieu de la grande route...</p> + +<p>Le robuste paysan s'arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement +il dit:</p> + +<p>—Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère. +Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a +l'air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l'œil fuyant des +lâches... Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander +pardon... Un homme qui se bat comme je l'ai vu se battre a le cœur +haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance... Car +c'était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit!... Ils +s'attaquaient furieusement, sans un mot, on n'entendait que leur +respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient +il jaillissait des gerbes d'étincelles... À la fin, Jean tomba...</p> + +<p>—Ah! mon frère est mort! s'écria Marie-Anne.</p> + +<p>—Non, répondit Chanlouineau... on peut espérer que non. Les soins en +tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un +homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de +votre père... Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa +maison...</p> + +<p>Pour ce qui est du marquis, il m'a montré qu'il était blessé et il est +remonté à cheval en me disant: «C'est lui qui l'a voulu.»</p> + +<p>Marie-Anne maintenant comprenait:</p> + +<p>—Donnez-moi la lettre, dit-elle à Chanlouineau... J'irai trouver +le duc de Sairmeuse, j'arriverai à tout prix jusqu'à lui, et Dieu +m'inspirera...</p> + +<p>L'héroïque paysan tendit à la jeune fille cette fragile feuille de +papier qui eût pu être son salut à lui.</p> + +<p>—Et surtout, prononça-t-il, ne laissez pas soupçonner au duc que vous +avez apporté avec vous la preuve dont vous le menacez... Qui sait ce +dont il serait capable... Il vous répondra d'abord qu'il ne peut rien, +qu'il ne voit nul moyen de sauver le baron d'Escorval... Vous lui +répondrez que c'est cependant à lui de trouver un moyen, s'il ne veut +pas que la lettre soit envoyée à Paris, à un de ses ennemis...</p> + +<p>Il s'arrêta, les verroux grinçaient... Le caporal Bavois reparut.</p> + +<p>—La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement... +j'ai ma consigne.</p> + +<p>—Allons!... murmura Chanlouineau, tout est fini!...</p> + +<p>Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre:</p> + +<p>—Celle-ci est pour vous... ajouta-t-il. Vous la lirez quand je +ne serai plus... De grâce... ne pleurez pas ainsi!... Il faut du +courage!... Vous serez bientôt la femme de Maurice... Et quand vous +serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant +aimée!...</p> + +<p>Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens, +Marie-Anne n'eût pu prononcer une parole... Mais elle avança son +visage vers celui de Chanlouineau...</p> + +<p>—Ah! je n'osais vous le demander, s'écria-t-il.</p> + +<p>Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses +lèvres effleura ses joues pâlies...</p> + +<p>—Allons, adieu, dit-il encore... ne perdez plus une minute. Adieu!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h3> + + +<p>La perspective de s'emparer de Lacheneur, le chef du mouvement, +émoustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu'il n'avait pas +quitté la citadelle, encore que l'heure de son dîner eût sonné.</p> + +<p>Posté à l'entrée de l'obscur corridor qui conduisait au cachot de +Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer +aux dernières clartés du jour, rapide et toute vibrante d'énergie, il +douta de la sincérité du soi-disant révélateur.</p> + +<p>—Ce misérable paysan se serait-il joué de moi!... pensa-t-il.</p> + +<p>Si aigu fut le soupçon, qu'il s'élança sur les traces de la jeune +fille, résolu à l'interroger, à lui arracher la vérité, à la faire +arrêter au besoin.</p> + +<p>Mais il n'avait plus son agilité de vingt ans. Quand il arriva au +poste de la citadelle, le factionnaire lui répondit que M<sup>lle</sup> Lacheneur +venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-même, regarda de +tous côtés, n'aperçut personne et rentra furieux.</p> + +<p>—Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera +jour pour mander cette péronnelle et la questionner.</p> + +<p>Cette «péronnelle,» ainsi que le disait le noble marquis, remontait +alors la longue rue mal pavée qui mène à <i>l'Hôtel de France</i>.</p> + +<p>Insoucieuse de soi et de la curiosité des rares passants, uniquement +préoccupée d'abréger des angoisses mortelles.</p> + +<p>Avec quelles palpitations devaient attendre son retour M<sup>me</sup> d'Escorval +et Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde eux-mêmes!...</p> + +<p>—Tout n'est peut-être pas perdu!... s'écria-t-elle en entrant.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prières!...</p> + +<p>Mais saisie aussitôt d'une appréhension terrible, elle ajouta:</p> + +<p>—Ne me trompez-vous pas?... Ne cherchez-vous pas à m'abuser +d'irréalisables espérances?... Ce serait une pitié cruelle!...</p> + +<p>—Je ne vous trompe pas, madame!... Chanlouineau vient de me confier +une arme qui, je l'espère, mettra M. de Sairmeuse à notre absolue +discrétion... Il est tout-puissant à Montaignac; le seul homme qui +pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami... Je +crois que M. d'Escorval peut être sauvé.</p> + +<p>—Parlez!... s'écria Maurice. Que faut-il faire?...</p> + +<p>—Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez sûr que +tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique +de vos malheurs, moi que vous devriez maudire...</p> + +<p>Tout entière à la tâche qu'elle s'était imposée, Marie-Anne ne +remarquait pas un étranger survenu pendant son absence, un vieux +paysan à cheveux blancs.</p> + +<p>L'abbé Midon le lui montra.</p> + +<p>—Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande +et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre père.</p> + +<p>Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu'à peine on distingua les +remercîments qu'elle balbutia.</p> + +<p>—Oh! il n'y a pas à me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit +comme ça: «Elle doit être terriblement inquiète, la pauvre fille, il +s'agit de la tirer de peine,» et je suis venu. C'est pour vous dire +que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure à la jambe qui +le fait beaucoup souffrir, mais qui sera guérie en moins de trois +semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l'a +rencontré près de la frontière en compagnie de deux des conjurés... +Maintenant ils doivent être en Piémont, à l'abri des gendarmes...</p> + +<p>—Espérons, fit l'abbé Midon, que nous saurons bientôt ce qu'est +devenu Jean.</p> + +<p>—Je le sais, monsieur le curé, répondit Marie-Anne, mon frère a été +grièvement blessé et de braves gens l'ont recueilli.</p> + +<p>Elle baissa la tête, près de défaillir sous le fardeau de ses +tristesses; mais bientôt, se redressant:</p> + +<p>—Que fais-je!... s'écria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens +quand de ma promptitude et de mon courage dépend la vie d'un innocent +follement compromis par eux!...</p> + +<p>Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde, entouraient la +vaillante jeune fille.</p> + +<p>Encore voulaient-ils savoir ce qu'elle allait tenter, et si elle ne +courait pas au-devant d'un danger inutile.</p> + +<p>Elle refusa de répondre aux plus pressantes questions. On voulait au +moins l'accompagner ou la suivre de loin, elle déclara qu'elle irait +seule...</p> + +<p>—Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixés, dit-elle en +s'élançant dehors...</p> + +<p>Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse était certes difficile; +Maurice et l'abbé Midon ne l'avaient que trop éprouvé l'avant-veille. +Assiégé par des familles éplorées, il se scélait, craignant peut-être +de faiblir.</p> + +<p>Marie-Anne savait cela, mais elle ne s'en inquiétait pas. Chanlouineau +lui avait donné un mot—celui dont il s'était servi—qui, aux époques +néfastes, ouvre les portes les plus sévèrement et les plus obstinément +fermées.</p> + +<p>Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre +valets flânaient et causaient.</p> + +<p>—Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que +je parle à M. le duc, à l'instant même, au sujet de la conspiration...</p> + +<p>—M. le duc est absent.</p> + +<p>—Je viens pour des révélations.</p> + +<p>L'attitude des domestiques changea brusquement.</p> + +<p>—En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied.</p> + +<p>Elle le suivit le long de l'escalier et à travers deux ou trois +pièces. Enfin, il ouvrit la porte d'un salon, en disant: «Entrez.» +Elle entra...</p> + +<p>Ce n'était pas le duc de Sairmeuse qui était dans le salon, mais son +fils, Martial.</p> + +<p>Étendu sur un canapé, il lisait un journal, à la lueur des six bougies +d'un candélabre.</p> + +<p>À la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d'une pièce, plus pâle et +plus troublé que si la porte eût livré passage à un spectre.</p> + +<p>—Vous!... bégaya-t-il.</p> + +<p>Mais il maîtrisa vite son émotion, et en une seconde son esprit alerte +eut parcouru tous les possibles.</p> + +<p>—Lacheneur est arrêté! s'écria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui +réserve la commission militaire, vous vous êtes souvenue de moi. +Merci, chère Marie-Anne, merci de votre confiance... je ne la +tromperai pas. Que votre cœur se rassure. Nous sauverons votre père, +je vous le promets, je vous le jure... Comment? je ne le sais pas +encore... Qu'importe!... Il faudra bien que je le sauve, je le +veux!...</p> + +<p>Il s'exprimait avec l'accent de la passion la plus vive, laissant +déborder la joie qu'il ressentait, sans songer à ce qu'elle avait +d'insultant et de cruel.</p> + +<p>—Mon père n'est pas arrêté, dit froidement Marie-Anne...</p> + +<p>—Alors, fit Martial, d'une voix hésitante, c'est donc... Jean qui +est... prisonnier?</p> + +<p>—Mon frère est en sûreté, et il échappera à toutes les recherches +s'il survit à ses blessures...</p> + +<p>De blême qu'il était, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le +feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu'elle connaissait le duel. Il +n'essaya pas de nier, il voulut se disculper:</p> + +<p>—C'est Jean qui m'a provoqué, dit-il. Je ne voulais pas... je n'ai +fait que défendre ma vie, dans un combat loyal, à armes égales...</p> + +<p>Marie-Anne l'interrompit.</p> + +<p>—Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, prononça-t-elle.</p> + +<p>—Eh bien!... moi, je suis plus sévère que vous... Jean a eu raison de +me provoquer, il avait deviné mes espérances... Oui, je m'étais dit +que vous seriez ma maîtresse... C'est que je ne vous connaissais pas, +Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste +et si pure!...</p> + +<p>Il cherchait à lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et +éclata en sanglots.</p> + +<p>Après tant de coups qui la frappaient sans relâche, celui-ci, le +dernier, était le plus terrible et le plus douloureux.</p> + +<p>Quelle épouvantable humiliation que cette louange passionnée, et +quelle honte! Ah! maintenant la mesure était comble. «Chaste et pure,» +disait-il. Amère dérision!... Le matin même, elle avait cru sentir son +enfant tressaillir dans son sein.</p> + +<p>Mais Martial devait se méprendre à la signification du geste de cette +infortunée.</p> + +<p>—Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation +croissante. Mais si je vous ai dit l'injure, c'est que je veux vous +offrir la réparation... J'ai été un fou, un misérable vaniteux, car je +vous aime, je n'aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis +de Sairmeuse, j'ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous être ma +femme?...</p> + +<p>Marie-Anne écoutait, éperdue de stupeur...</p> + +<p>Le vertige, à la fin, s'emparait d'elle, et il lui semblait que sa +raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions.</p> + +<p>Tout à l'heure, c'était Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui +criait qu'il mourait pour elle... C'était Martial, maintenant, qui +prétendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir.</p> + +<p>Et le pauvre paysan condamné à mort et le fils du tout-puissant duc +de Sairmeuse, enflammés d'un délire semblable, arrivaient pour le +traduire, à des expressions pareilles.</p> + +<p>Martial, cependant, s'était arrêté. Tout enfiévré d'espérances, il +attendait une réponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait +muette, immobile et glacée...</p> + +<p>—Vous vous taisez! reprit-il avec une véhémence nouvelle. +Douteriez-vous de ma sincérité? Non, c'est impossible! Pourquoi donc +ce silence?... Auriez-vous peur de l'opposition de mon père?... Je +saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d'ailleurs sa +volonté! Ai-je besoin de lui?... Ne suis-je pas mon maître? ne suis-je +pas riche, immensément riche!... Je ne serais qu'un misérable sot, si +j'hésitais entre des préjugés stupides et le bonheur de ma vie...</p> + +<p>Il s'efforçait, évidemment, de prévoir toutes les objections, afin de +les combattre et de les détruire...</p> + +<p>—Est-ce votre famille, qui vous inquiète? continuait-il. Votre père +et votre frère sont poursuivis et la France leur est fermée... Eh +bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre près de nous. +Jean ne m'en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous +fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je bénis ma +fortune, qui me permettra de vous créer une existence enchantée. Je +vous aime... je saurai bien, à force de tendresses, vous faire oublier +toutes les amertumes du passé!...</p> + +<p>Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien +comprendre tout ce que révélaient de passion ses propositions +inouïes...</p> + +<p>Mais pour cela, précisément, elle hésitait à lui dire qu'il avait +inutilement dompté les révoltes de son orgueil.</p> + +<p>Elle se demandait avec épouvante à quelles extrémités le porteraient +les rages de son amour-propre offensé et si elle n'allait pas trouver +en lui un ennemi qui ferait échouer toutes ses tentatives.</p> + +<p>—Vous ne répondez pas?... interrogea Martial dont l'anxiété était +visible.</p> + +<p>Elle sentait bien qu'il fallait répondre, en effet, parler, dire +quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lèvres...</p> + +<p>—Je ne suis qu'une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle +enfin... Je vous préparerais, si j'acceptais, des regrets éternels!...</p> + +<p>—Jamais!...</p> + +<p>—D'ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-même. +Vous avez donné votre parole. M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu est votre +fiancée...</p> + +<p>—Ah!... dites un mot, un seul, et ces engagements que je déteste sont +rompus.</p> + +<p>Elle se tut. Il était clair que son parti était pris irrévocablement +et qu'elle refusait.</p> + +<p>—Vous me haïssez donc? fit tristement Martial.</p> + +<p>S'il lui eût été permis de dire toute la vérité, Marie-Anne eût +répondu: «Oui.» Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion +presque insurmontable.</p> + +<p>—Je ne m'appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur, +prononça-t-elle.</p> + +<p>Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'œil de Martial.</p> + +<p>—Toujours Maurice!... dit-il.</p> + +<p>—Toujours.</p> + +<p>Elle s'attendait à une explosion de colère, il resta calme.</p> + +<p>—Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende +à l'évidence!... Il faut que je reconnaisse et que j'avoue que vous +m'avez fait jouer, à la Rèche, un personnage affreusement ridicule... +Jusqu'ici je doutais.</p> + +<p>La pauvre fille baissa la tête, rouge de honte jusqu'à la racine des +cheveux, mais elle n'essaya pas de nier.</p> + +<p>—Je n'étais pas maîtresse de ma volonté, balbutia-t-elle, mon père +commandait et menaçait, j'obéissais...</p> + +<p>—Peu importe, interrompit-il, votre rôle n'a pas été celui d'une +jeune fille...</p> + +<p>Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu'il crût +de sa dignité de ne pas laisser deviner la blessure saignante de +son orgueil, soit que véritablement—ainsi qu'il le déclarait plus +tard—il ne put prendre sur lui d'en vouloir à Marie-Anne.</p> + +<p>—Maintenant, reprit-il, je m'explique votre présence ici. Vous venez +demander la grâce de M. d'Escorval.</p> + +<p>—Grâce! non; mais justice? Le baron est innocent...</p> + +<p>Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix:</p> + +<p>—Si le père est innocent, murmura-t-il, c'est donc le fils qui est +coupable!...</p> + +<p>Elle recula terrifiée. Il tenait le secret que les juges n'avaient pas +su ou n'avaient pas voulu pénétrer. Mais lui, voyant son angoisse, en +eut pitié.</p> + +<p>—Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron!... Son sang +versé sur l'échafaud creuserait entre Maurice et vous un abîme que +rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux vôtres...</p> + +<p>Rouge, embarrassée, Marie-Anne n'osa pas remercier Martial. Comment +allait-elle reconnaître sa générosité? En le calomniant odieusement. +Ah! mille fois, elle eût préférer affronter sa colère.</p> + +<p>Sans nul doute, il allait donner d'utiles indications, quand un valet +ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand +uniforme, entra.</p> + +<p>—Par ma foi!... s'écria-t-il dès le seuil, il faut avouer que ce +Chupin est un limier incomparable, grâce à lui...</p> + +<p>Il s'interrompit brusquement, il venait de reconnaître Marie-Anne.</p> + +<p>—La fille de ce coquin de Lacheneur!... fit-il, de l'air le plus +surpris, que veut-elle?</p> + +<p>Le moment décisif était arrivé. La vie du baron allait dépendre de +l'adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible +responsabilité lui rendit comme par magie tout son sang-froid et même +quelque chose de plus.</p> + +<p>—On m'a chargée de vous vendre une révélation, monsieur, dit-elle +résolument.</p> + +<p>Le duc l'examina curieusement, et c'est en riant du meilleur cœur +qu'il se laissa tomber et s'étendit sur un canapé.</p> + +<p>—Vendez, la belle, répondit-il, vendez!...</p> + +<p>—Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur.</p> + +<p>Sur un signe de son père, Martial se retira.</p> + +<p>—Vous pouvez parler, maintenant... mam'selle, dit le duc.</p> + +<p>Elle n'eut pas une seconde d'hésitation.</p> + +<p>—Vous devez avoir lu, monsieur, commença-t-elle, la circulaire qui +convoquait tous les conjurés!</p> + +<p>—Certes!... j'en ai une douzaine d'exemplaires dans ma poche.</p> + +<p>—Par qui pensez-vous qu'elle a été rédigée?</p> + +<p>—Par le sieur Escorval, évidemment, ou par votre père...</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l'œuvre du marquis de +Sairmeuse, votre fils...</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse se dressa, l'œil flamboyant, plus rouge que son +pantalon garance.</p> + +<p>—Jarnibieu!... s'écria-t-il, je vous engage, la fille, à brider votre +langue!...</p> + +<p>—La preuve existe de ce que j'avance!...</p> + +<p>—Silence, coquine! sinon...</p> + +<p>—La personne qui m'envoie, monsieur le duc, possède le brouillon de +cette circulaire, écrit en entier de la main de M. Martial, et je dois +vous dire...</p> + +<p>Elle n'acheva pas. Le duc bondit jusqu'à la porte et d'une voix de +tonnerre appela son fils.</p> + +<p>Dès que Martial rentra.</p> + +<p>—Répétez, dit le duc à Marie-Anne, répétez devant mon fils ce que +vous venez de me dire.</p> + +<p>Audacieusement, le front haut, d'une voix ferme, Marie-Anne répéta.</p> + +<p>Elle s'attendait, de la part du marquis, à des dénégations indignées, +à des reproches cruels, à des explications violentes. Point. Il +écoutait d'un air nonchalant et même elle croyait lire dans ses yeux +comme un encouragement à poursuivre et des promesses de protection.</p> + +<p>Dès que Marie-Anne eut achevé:</p> + +<p>—Eh bien!... demanda violemment M. de Sairmeuse à son fils.</p> + +<p>—Avant tout, répondit Martial d'un ton léger, je voudrais voir un peu +cette fameuse circulaire.</p> + +<p>Le duc lui en tendit un exemplaire.</p> + +<p>—Tenez!... lisez!...</p> + +<p>Martial n'y jeta qu'un regard, il éclata de rire et s'écria:</p> + +<p>—Bien joué!...</p> + +<p>—Que dites-vous?...</p> + +<p>—Je dis que Chanlouineau est un rusé compère... Qui diable! jamais se +serait attendu à tant d'astuce, en voyant la face honnête de ce gros +gars... Fiez-vous donc après à la mine des gens!...</p> + +<p>De sa vie, le duc de Sairmeuse n'avait été soumis à une épreuve si +rude.</p> + +<p>—Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il à son fils d'une voix +étranglée, vous étiez donc un des instigateurs de la rébellion...</p> + +<p>La physionomie de Martial s'assombrit, et d'un ton de dédaigneuse +hauteur:</p> + +<p>—Voici quatre fois déjà, monsieur, fit-il, que vous m'adressez cette +question, et quatre fois que je vous réponds: non. Cela devrait +suffire. Si la fantaisie m'eût pris de me mêler de ce mouvement, je +vous l'avouerais le plus ingénument du monde. Quelles raisons ai-je de +me cacher de vous?...</p> + +<p>—Au fait!... interrompit furieusement le duc, au fait!...</p> + +<p>—Eh bien!... répondit Martial, reprenant son ton léger, le fait est +qu'un brouillon de cette circulaire existe, écrit de ma plus belle +écriture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle +que cherchant l'expression juste j'ai raturé et surchargé plusieurs +mots... Ai-je daté ce brouillon? Je crois que oui, mais je n'en +jurerais pas...</p> + +<p>—Conciliez donc cela avec vos dénégations? s'écria M. de Sairmeuse.</p> + +<p>—Parfaitement!... Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau +s'était moqué de moi!...</p> + +<p>Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l'exaspérait plus que +tout, c'était l'imperturbable tranquillité de son fils.</p> + +<p>—Avouez donc plutôt, dit-il en montrant le poing à Marie-Anne, que +vous vous êtes laissé engluer par votre maîtresse...</p> + +<p>Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolérer.</p> + +<p>—M<sup>lle</sup> Lacheneur n'est pas ma maîtresse, déclara-t-il d'un ton +impérieux jusqu'à la menace. Il est vrai qu'il ne tient qu'à +elle d'être demain la marquise de Sairmeuse!... Laissons les +récriminations, elles n'avanceront en rien nos affaires.</p> + +<p>Une lueur de raison qui éclairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse +arrêta sur ses lèvres la plus outrageante réplique.</p> + +<p>Tout frémissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le +salon; puis revenant à Marie-Anne, qui restait à la même place, roide +comme une statue:</p> + +<p>—Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas, monsieur.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Entre les mains d'une personne qui ne vous le rendra que sous +certaines conditions.</p> + +<p>—Quelle est cette personne?</p> + +<p>—C'est ce qu'il m'est défendu de vous dire.</p> + +<p>Il y avait de l'admiration et de la jalousie, dans le regard que +Martial attachait sur Marie-Anne.</p> + +<p>Il était ébahi de son sang-froid et de sa présence d'esprit. Où donc +puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui +pour un rien rougissait... Ah! elle devait être bien puissante, la +passion qui donnait à sa voix cette sonorité, cette flamme à ses yeux, +tant de précision à ses réponses.</p> + +<p>—Et si je n'acceptais pas les... conditions qu'on prétend m'imposer? +interrogea M. de Sairmeuse.</p> + +<p>—On utiliserait le brouillon de la circulaire...</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par là?...</p> + +<p>—Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour +Paris un homme de confiance, chargé de mettre ce document sous les +yeux de divers personnages, connus pour n'être pas précisément de vos +amis. Il le montrerait à M. Lainé, par exemple... ou à M. le duc +de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la +signification et la valeur... Cet écrit prouve-t-il, oui ou non, la +complicité de M. le marquis de Sairmeuse?... Avez-vous, oui ou non, +osé juger et condamner à mort des infortunés qui n'étaient que les +soldats de votre fils?...</p> + +<p>—Ah!... misérable!... interrompit le duc, scélérate, coquine, +vipère...</p> + +<p>Toutes les injures qui lui vinrent à la mémoire, il les égrena comme +un chapelet. Il était hors de soi, il écumait, les yeux lui sortaient +de la tête, il ne savait plus ce qu'il disait.</p> + +<p>—Voilà, criait-il avec des gestes furibonds, voilà ce qu'il fallait +craindre. Oui, j'ai des ennemis acharnés, oui, j'ai des envieux, qui +donneraient leur petit doigt pour cette exécrable lettre... Ah! s'ils +la tenaient!... Ils obtiendraient une enquête... Et alors, adieu les +récompenses éclatantes dues à mes services...</p> + +<p>Qu'on nous envoie de Paris quelque coquin intéressé à notre perte, et +il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera +sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous déclarait son +complice et son chef... Il vous fera déshabiller par des médecins qui, +voyant une cicatrice fraîche, vous demanderont où vous avez reçu une +blessure et pourquoi vous l'avez cachée...</p> + +<p>Après cela, de quoi ne m'accuserait-on pas?... On dirait que j'ai +brusqué la procédure pour étouffer les voix qui s'élevaient contre mon +fils... Peut-être irait-on jusqu'à insinuer que je favorisais sous +main le soulèvement... Je serais vilipendé dans tous les journaux!...</p> + +<p>Et qui aurait, s'il vous plaît, renversé la fortune de notre maison +quand j'allais la porter si haut?... Vous seul, marquis...</p> + +<p>Mais c'est ainsi... On se targue de diplomatie, de profondeur, de +pénétration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le +premier paysan venu...</p> + +<p>On ne croit à rien, on doute de tout, on est froid, sceptique, +dédaigneux, frondeur, railleur, usé, blasé... Mais qu'un cotillon +paraisse, bssst!... On s'enflamme comme un séminariste et on est prêt +à toutes les sottises... C'est à vous que je m'adresse, marquis... +entendez-vous?... parlez!... qu'avez-vous à dire?...</p> + +<p>Martial avait écouté d'un air froidement railleur, sans même essayer +d'interrompre.</p> + +<p>Il répondit lentement:</p> + +<p>—Je pense, monsieur, que si M<sup>lle</sup> Lacheneur avait quelques doutes sur +la valeur du document qu'elle possède... elle ne les a plus.</p> + +<p>Cette réponse devait tomber comme un seau d'eau glacée sur la colère +du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout épouvanté +de ce qu'il venait de dire, il demeura stupide d'étonnement, bouche +béante, les yeux écarquillés.</p> + +<p>Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne.</p> + +<p>—Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu'on exige de +mon père en échange de cette lettre?...</p> + +<p>—La vie et la liberté du baron d'Escorval, monsieur.</p> + +<p>Cela secoua le duc comme une décharge électrique.</p> + +<p>—Ah!... s'écria-t-il, je savais bien qu'on me demanderait +l'impossible!...</p> + +<p>À son exaltation, un profond abattement succédait. Il se laissa +tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit, +cherchant évidemment un expédient.</p> + +<p>—Pourquoi n'être pas venue me trouver avant le jugement, +murmurait-il. Alors, je pouvais tout... Maintenant j'ai les mains +liées. La commission a prononcé, il faut que le jugement s'exécute...</p> + +<p>Il se leva, et du ton d'un homme résigné à tout:</p> + +<p>—Décidément, fit-il, je risquerais à essayer seulement de sauver le +baron—il lui rendait son titre, tant il était troublé—mille fois +plus que je n'ai à craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle—il ne +disait plus: «la belle»—vous pouvez utiliser votre... document.</p> + +<p>Le duc se disposait à quitter le salon, Martial le retint d'un signe.</p> + +<p>—Réfléchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche après la +cognée... Notre situation n'est pas sans précédents. Il y a quatre +mois de cela, le comte de Lavalette venait d'être condamné à mort. +Le roi souhaitait vivement faire grâce, mais son entourage, des +ministres, les gens de la cour s'y opposaient de toutes leurs +forces... Que fit le roi, qui était le maître, cependant?... Il parut +rester sourd à toutes les supplications, on dressa l'échafaud... et +cependant Lavalette fut sauvé!... Et il n'y eut personne de compromis. +Pourtant... un geôlier perdit sa place... il vit de ses rentes +maintenant.</p> + +<p>Marie-Anne devait saisir avidement l'idée si habilement présentée par +Martial.</p> + +<p>—Oui, s'écria-t-elle, le comte de Lavalette, protégé par une royale +connivence, réussit à s'échapper...</p> + +<p>La simplicité de l'expédient, l'autorité de l'exemple surtout, +devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l'observait crut voir +peu à peu s'effacer les plis de son front.</p> + +<p>—Une évasion, murmurait-il, c'est encore bien chanceux... Cependant, +avec un peu d'adresse, si on était sûr du secret...</p> + +<p>—Oh! le secret sera religieusement gardé, monsieur le duc... +interrompit Marie-Anne...</p> + +<p>D'un coup d'œil, Martial lui recommanda le silence.</p> + +<p>—On peut toujours, reprit-il, étudier l'expédient et calculer ses +conséquences... cela n'engage à rien. Quand doit être exécuté le +jugement?</p> + +<p>M. de Sairmeuse répondit:</p> + +<p>—Demain.</p> + +<p>Cette terrible réponse n'arracha pas un tressaillement à Marie-Anne. +Les angoisses du duc lui avaient donné la mesure de ce qu'elle pouvait +espérer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause.</p> + +<p>—Nous n'avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune +marquis... Par bonheur il n'est que sept heures et demie, et jusqu'à +dix heures mon père peut se montrer à la citadelle sans éveiller le +moindre soupçon...</p> + +<p>Il s'interrompit. Ses yeux, où éclatait la plus absolue confiance, se +voilaient.</p> + +<p>Il venait d'apercevoir une difficulté imprévue, et dans sa pensée +presque insurmontable.</p> + +<p>—Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il. +Le concours d'un subalterne, d'un geôlier ou d'un soldat nous est +indispensable.</p> + +<p>Il se retourna vers son père, et brusquement:</p> + +<p>—Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter +absolument?</p> + +<p>—J'ai trois ou quatre espions... on pourrait les tâter...</p> + +<p>—Jamais! le misérable qui trahit ses camarades pour quelques sous, +nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honnête homme, +partageant les idées du baron d'Escorval... un ancien soldat de +Napoléon, s'il est possible.</p> + +<p>Il tomba dans une rêverie profonde, en proie évidemment aux pires +perplexités...</p> + +<p>—Qui veut agir doit se confier à quelqu'un, murmurait-il, et ici une +indiscrétion perd tout!...</p> + +<p>De même que Martial, Marie-Anne se torturait l'esprit, quand une +inspiration qu'elle jugea divine lui vint.</p> + +<p>—Je connais l'homme que vous demandez! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>—Oui, moi!... À la citadelle!...</p> + +<p>—Prenez garde!... Songez bien qu'il nous faut un brave capable de se +dévouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l'évasion venant à +être découverte, les instruments seraient sacrifiés.</p> + +<p>—Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Je réponds de +lui.</p> + +<p>—Et c'est un soldat?...</p> + +<p>—C'est un humble caporal... Mais par la noblesse de son cœur il est +digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous +pouvons nous confier à lui sans crainte.</p> + +<p>Si elle parlait ainsi, elle qui eût donné sa vie pour le salut du +baron, c'est que sa certitude était complète, absolue.</p> + +<p>Ainsi pensa Martial.</p> + +<p>—Je m'adresserai donc à cet homme, fit-il, comment le nommez-vous?</p> + +<p>—Il s'appelle Bavois et il est caporal à la 1<sup>re</sup> compagnie des +grenadiers de la légion de Montaignac.</p> + +<p>—Bavois!... répéta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la +mémoire, Bavois!... Mon père trouvera bien quelque prétexte pour le +faire appeler.</p> + +<p>—Oh! le prétexte est tout trouvé, monsieur le marquis. C'est ce brave +soldat qui avait été laissé en observation à Escorval, après la visite +domiciliaire...</p> + +<p>—Tout va donc bien de ce côté, fit Martial, poursuivons...</p> + +<p>Il s'était levé et il était allé s'adosser à la cheminée, se +rapprochant ainsi de son père.</p> + +<p>—Je suppose, monsieur, commença-t-il, que le baron d'Escorval a été +séparé des autres condamnés...</p> + +<p>—En effet... il est seul dans une chambre spacieuse et fort +convenable.</p> + +<p>—Où est-elle située, je vous prie?</p> + +<p>—Au second étage de la tour plate.</p> + +<p>Mais Martial n'était pas aussi bien que son père au fait des êtres +de la citadelle de Montaignac; il fut un moment à chercher dans ses +souvenirs.</p> + +<p>—La tour plate, fit-il, n'est-ce pas cette tour si grosse qu'on +aperçoit de si loin, et qui est construite à un endroit où le rocher +est presque à pic?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>À l'empressement que M. de Sairmeuse mettait à répondre, empressement +bien loin de son caractère si fier, il était aisé de comprendre qu'il +était prêt à tenter beaucoup pour la délivrance du condamné à mort.</p> + +<p>—Comment est la fenêtre de la chambre du baron? continua Martial.</p> + +<p>—Assez grande... haute surtout... elle n'a pas d'abat-jour comme les +fenêtres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de +fer croisées et scellées profondément dans le mur.</p> + +<p>—Bast!... on vient aisément à bout d'une barre de fer avec une bonne +lime... de quel côté ouvre cette fenêtre?</p> + +<p>—Elle donne sur la campagne.</p> + +<p>—C'est-à-dire sur le précipice... Diable!... c'est une difficulté +cela... il est vrai que d'un autre côté c'est un avantage. Place-t-on +des factionnaires au pied de cette tour?...</p> + +<p>—Jamais... À quoi bon... Entre la maçonnerie et le rocher à pic, il +n'y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, même +en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n'a ni +parapet, ni garde-fou.</p> + +<p>Martial s'arrêta, cherchant s'il n'oubliait rien.</p> + +<p>—Encore une question importante, reprit-il. À quelle hauteur est la +fenêtre de la chambre de M. d'Escorval?</p> + +<p>—Elle est à quarante pieds environ de l'entablement...</p> + +<p>—Bon!... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il?</p> + +<p>—Ma foi!... je ne sais pas trop... Une soixantaine de pieds au moins.</p> + +<p>—Ah!... c'est haut!... c'est terriblement haut!... Le baron, par +bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n'y a pas d'autre +moyen.</p> + +<p>Il était temps que l'interrogatoire finît, M. de Sairmeuse commençait +à s'impatienter.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il à son fils, me ferez-vous l'honneur de +m'expliquer votre plan.</p> + +<p>Après avoir mis, en commençant, une certaine âpreté à ses questions, +Martial, insensiblement, était revenu à ce ton railleur et léger qui +avait le don d'exaspérer si fort M. de Sairmeuse.</p> + +<p>—Il est sûr du succès, pensa Marie-Anne.</p> + +<p>—Mon plan, disait Martial, est la simplicité même... Soixante et +quarante font cent... Il s'agit de se procurer cent pieds de bonne +corde... Cela fera un volume énorme, je le sais bien, mais peu +importe!... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m'enveloppe +d'un large manteau et je vous accompagne à la citadelle... Vous +demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un +endroit obscur, je lui expose nos intentions...</p> + +<p>M. de Sairmeuse haussait les épaules.</p> + +<p>—Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il, à cette +heure, à Montaignac?... Allez-vous courir de boutique en boutique? +Autant publier votre projet à son de trompe.</p> + +<p>—Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d'Escorval +le feront...</p> + +<p>Le duc allait élever de nouvelles objections, il l'interrompit.</p> + +<p>—De grâce, monsieur, fit-il avec vivacité, n'oubliez pas quel danger +nous menace et combien peu de temps nous avons... J'ai commis la +faute, laissez-moi la réparer...</p> + +<p>Et se retournant vers Marie-Anne:</p> + +<p>—Vous pouvez considérer le baron comme sauvé, poursuivit-il, mais il +faut que je m'entende avec un de vos amis... Retournez vite à <i>l'hôtel +de France</i> et envoyez le curé de Sairmeuse me rejoindre sur la place +d'Armes, où je vais l'attendre...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h3> + + +<p>Arrêté des premiers au moment de la panique des conjurés devant +Montaignac, le baron d'Escorval n'avait pas eu une seconde +d'illusions...</p> + +<p>—Je suis un homme perdu!... pensa-t-il.</p> + +<p>Et envisageant d'une âme sereine la mort toute proche, il ne songea +plus qu'aux périls qui menaçaient son fils.</p> + +<p>Son attitude devant ses juges fut le résultat de cette préoccupation.</p> + +<p>Il ne respira vraiment qu'après avoir vu Maurice traîné hors de la +salle par l'abbé Midon et les officiers à demi-solde... Il avait +compris que son fils voulait se livrer...</p> + +<p>C'est donc le front haut, le maintien assuré, le regard droit et clair +que le baron écouta la sentence fatale. D'avance son sacrifice était +fait.</p> + +<p>Mais bien lui en prit d'avoir déjà confié à son courageux défenseur +l'expression de ses volontés dernières... Les soldats chargés de +reconduire les condamnés à leur prison envahirent la salle.</p> + +<p>La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui +venaient d'être frappés en étaient encore à comprendre les événements +dont la vertigineuse rapidité les conduisait à l'échafaud.</p> + +<p>Et stupides d'étonnement plus que d'effroi, ils se pressaient à la +porte trop étroite de la chapelle, comme des bœufs ahuris qui se +serrent les uns contre les autres à la porte de l'abattoir.</p> + +<p>Si grande fut la confusion, que M. d'Escorval se trouva refoulé près +de Chanlouineau, qui commença la comédie de sa défaillance.</p> + +<p>—Du courage donc!... lui dit-il, indigné de cet accès de lâcheté.</p> + +<p>—Ah!... c'est facile à dire!... geignit le robuste gars.</p> + +<p>Et personne ne l'observant, il se pencha vers le baron, et tout bas, +d'une voix brève:</p> + +<p>—C'est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour +cette nuit.</p> + +<p>Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d'Escorval, mais il +attribua ses paroles au délire de la peur.</p> + +<p>Ramené à sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il +eut cette vision terrible et sublime de la dernière heure qui est +l'espérance ou le désespoir de qui va mourir...</p> + +<p>Il savait quelles lois terribles régissent les tribunaux +d'exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour, +peut-être, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait +devant un peloton de soldats, un officier lèverait son épée... et tout +serait fini, il tomberait sous les balles...</p> + +<p>Alors, que deviendraient sa femme et son fils?...</p> + +<p>Ah! son cœur se brisait en songeant à ces êtres chers et adorés!... +Il était seul, il pleura...</p> + +<p>Mais, soudain, il se dressa, épouvanté de son attendrissement... Si +son âme allait s'amollir à ces désolantes pensées!... s'il allait être +trahi par son énergie!... Manquerait-il de courage, tout à coup!... +Le verrait-on donc, lui, pâlir et défaillir devant le peloton +d'exécution!...</p> + +<p>Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l'envahissait, et il +se mit à marcher dans sa prison, s'efforçant d'occuper son esprit aux +choses extérieures...</p> + +<p>La chambre qu'on lui avait donnée était très-vaste, carrelée et +extrêmement haute d'étage. Jadis elle communiquait avec la pièce +voisine, mais la porte de communication avait été murée depuis +longtemps, même le ciment qui reliait entre elles les pierres larges +et peu épaisses était tombé, et il en résultait des jours par où on +pouvait, avec un peu d'application, voir d'une pièce dans l'autre.</p> + +<p>Machinalement, M. d'Escorval colla son œil à un de ces interstices... +Peut-être avait-il pour voisin quelque condamné?... Il ne vit +personne. Il appela, tout bas d'abord, puis plus haut... aucune voix +ne répondit à la sienne.</p> + +<p>—Si j'abattais cette mince cloison?... pensa-t-il.</p> + +<p>Il tressaillit, puis haussa les épaules. Et après?... Cette cloison +renversée, il se trouverait dans une chambre pareille à la sienne, +ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il +entendait le pas monotone.</p> + +<p>Cependant, c'était une pensée d'évasion qui lui était venue. Quelle +folie!... Il devait bien savoir que toutes les précautions étaient +prises.</p> + +<p>Oui, il le savait, et pourtant il ne put s'empêcher d'aller examiner +la fenêtre... Deux rangs de barres de fer la défendaient. Elles +étaient scellées de telle sorte qu'il était impossible d'avancer la +tête et de se rendre compte de la hauteur à laquelle on se trouvait du +sol.</p> + +<p>Cette hauteur devait être considérable, à en juger par l'étendue de la +vue.</p> + +<p>Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain, +le baron découvrait une ligne onduleuse de collines dont le point +culminant ne pouvait être que la lande de la Rèche... Les grandes +masses sombres qu'il apercevait sur la droite étaient probablement les +hautes futaies de Sairmeuse... Enfin, sur la gauche, dans le pli de +coteau, il devinait la vallée de l'Oiselle et Escorval...</p> + +<p>Son âme s'envolait vers cette retraite riante, où il avait été si +heureux, où il avait été aimé, où il espérait mourir de la mort calme +et sereine du juste...</p> + +<p>Et au souvenir des félicités passées, en songeant aux rêves évanouis, +ses yeux, encore une fois, s'emplissaient de larmes...</p> + +<p>Mais il les sécha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison.</p> + +<p>Deux soldats parurent.</p> + +<p>L'un d'eux avait à la main un flambeau allumé, l'autre tenait un de +ces longs paniers à compartiments qui servent à porter le repas des +officiers de garde.</p> + +<p>Ces hommes étaient visiblement très-émus, et cependant, obéissant à +un sentiment de délicatesse instinctive, ils affectaient une sorte de +gaieté.</p> + +<p>—C'est votre dîner, monsieur, que nous vous apportons, dit l'un +d'eux, il doit être très-bon, car il vient de la cuisine du commandant +de la citadelle.</p> + +<p>M. d'Escorval sourit tristement... Certaines attentions des geôliers +ont une signification sinistre.</p> + +<p>Cependant, lorsqu'il s'assit devant la petite table qu'on venait de +lui préparer, il se trouva qu'il avait réellement faim.</p> + +<p>Il mangea de bon appétit, et causa presque gaiement avec les soldats.</p> + +<p>—Il faut toujours espérer, monsieur, lui disaient ces braves +garçons... Qui sait!... On en a vu revenir de plus loin.</p> + +<p>Ayant fini, le baron demanda qu'on lui laissât la lumière et qu'on lui +apportât du papier, de l'encre et des plumes... Il fut fait selon ses +désirs.</p> + +<p>Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui +avait été utile... La défaillance de son esprit était passée, le +sang-froid lui était revenu, il pouvait réfléchir.</p> + +<p>Alors il s'étonna d'être sans nouvelles de M<sup>me</sup> d'Escorval et de +Maurice.</p> + +<p>Leur aurait-on donc refusé l'accès de sa prison?... Non, il ne pouvait +le croire, il ne pouvait imaginer qu'il existât des hommes assez +cruels pour empêcher un malheureux de presser contre son cœur, dans +une suprême étreinte, avant de mourir, sa femme et son fils...</p> + +<p>C'était donc que ni la baronne ni Maurice n'avaient essayé d'arriver +jusqu'à lui. Comment cela se faisait-il?... Certainement, il était +survenu quelque chose!... Quoi?</p> + +<p>Son imagination lui représentait les pires malheurs... Il voyait sa +femme agonisante, morte peut-être... Il voyait Maurice fou de douleur +à genoux devant le lit de sa mère...</p> + +<p>Mais ils pouvaient encore venir... Il consulta sa montre, elle +marquait sept heures...</p> + +<p>Mais il attendit vainement... Les tambours battirent la retraite, puis +une demi-heure plus tard l'appel du soir... rien... personne!...</p> + +<p>—Ah!... mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c'est mourir +deux fois!...</p> + +<p>Il se disposait pourtant à écrire, quand des pas retentirent dans le +corridor, nombreux, bruyants... Des éperons sonnaient sur les dalles, +on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires présentant les +armes...</p> + +<p>Tout palpitant, le baron se dressa en disant:</p> + +<p>—C'est eux!...</p> + +<p>Il se trompait, les pas s'éloignèrent...</p> + +<p>—Une ronde!... murmura-t-il.</p> + +<p>Mais au même moment, deux objets lancés par le judas de la porte +roulèrent au milieu de la chambre...</p> + +<p>M. d'Escorval se précipita...</p> + +<p>On venait de lui jeter deux limes.</p> + +<p>Son premier sentiment fut tout de défiance. Il savait qu'il est des +geôliers qui mettent leur amour-propre à déshonorer leurs prisonniers +avant de les livrer à l'exécuteur!...</p> + +<p>Qui lui assurait qu'on n'espérait pas l'embarquer dans quelque +aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais où il +laisserait, sinon l'honneur, au moins la renommée de l'honneur.</p> + +<p>Était-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces +instruments de délivrance et de liberté?</p> + +<p>Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles étaient +accompagnées se représentaient bien à sa mémoire, mais il n'en était +que plus perplexe.</p> + +<p>Il restait donc debout, le front plissé par l'effort de sa pensée, +tournant et retournant ces limes fines et bien trempées, lorsqu'il +aperçut à terre, plié menu, un papier qu'il n'avait pas remarqué tout +d'abord.</p> + +<p>Il le ramassa vivement, le déplia et lut:</p> + +<p>«Vos amis veillent... Tout est prêt pour votre évasion... Hâtez-vous +de scier les barreaux de votre fenêtre... Maurice et sa mère vous +embrassent... Espoir, courage!»</p> + +<p>Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M.</p> + +<p>Mais le baron n'avait pas besoin de cette initiale pour être rassuré. +Il avait reconnu l'écriture de l'abbé Midon.</p> + +<p>—Ah! celui-là est un véritable ami, murmura-t-il.</p> + +<p>Puis, le souvenir des déchirements de son âme lui revenant:</p> + +<p>—Voilà donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient +veiller ma dernière veille!... Et je doutais de leur énergie, et je me +plaignais de leur abandon!...</p> + +<p>Une joie immense le pénétrait, il porta à ses lèvres cette lettre qui +lui annonçait la vie, la liberté, et résolument il se dit:</p> + +<p>—À l'œuvre!... à l'œuvre!...</p> + +<p>Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les +énormes barreaux quand il lui sembla qu'on ouvrait la porte de la +chambre voisine.</p> + +<p>On l'ouvrait, positivement... On la referma, mais non à la clef... +Puis on marcha avec une certaine précaution. Qu'est-ce que cela +voulait dire? Était-ce quelque nouvel accusé qu'on emprisonnait, ou +mettait-on là un espion?</p> + +<p>Prêtant l'oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et +dont il lui était absolument impossible d'expliquer la cause.</p> + +<p>Inquiet, il s'avança à pas muets jusqu'à l'ancienne porte de +communication, s'agenouilla et appliqua son œil à l'un des +interstices de la légère maçonnerie...</p> + +<p>Ce qu'il vit, dans l'autre chambre, faillit lui arracher un cri de +stupeur.</p> + +<p>Dans un des angles, un homme était debout, éclairé par une grosse +lanterne d'écurie placée à ses pieds.</p> + +<p>Il tournait sur lui-même, très-vite, et par ce mouvement dévidait une +longue corde roulée autour de son corps comme du fil sur une bobine...</p> + +<p>M. d'Escorval se tâtait, pour s'assurer qu'il était bien éveillé, +qu'il n'était pas le jouet d'un de ces rêves décevants, si cruels au +réveil, qui bercent les prisonniers de promesses de liberté.</p> + +<p>Évidemment cette corde lui était destinée. C'était elle qu'il +attacherait à un des tronçons de ses barreaux brisés...</p> + +<p>Mais comment cet homme se trouvait-il là, seul?...</p> + +<p>De quelle autorité jouissait-il donc dans la citadelle qu'il avait pu, +en dépit de la consigne des sentinelles et des rondes, s'introduire +dans cette pièce?... Il n'était pas soldat, ou du moins il ne portait +pas l'uniforme...</p> + +<p>Malheureusement, la fente de la cloison était disposée de telle façon +que le rayon visuel n'arrivait pas à hauteur d'homme, et quelques +efforts que fit le baron, il lui était impossible d'apercevoir le +visage de cet ami—il le jugeait tel—dont la bravoure touchait à la +folie.</p> + +<p>Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde, +sur le carreau, près de lui, s'amoncelait en cercle... Il prenait, +pour ne la point emmêler les plus grandes précautions.</p> + +<p>Incapable de résister à la curiosité qui le peignait, M. d'Escorval +était sur le point de frapper à la cloison pour interroger, quand la +porte de la chambre où était celui qu'il appelait déjà son sauveur, +s'ouvrit avec fracas...</p> + +<p>Un homme y pénétra, dont la figure était également hors du champ de +l'œil, et qui s'écria avec l'accent de la stupeur:</p> + +<p>—Malheureux!... que faites-vous!...</p> + +<p>Le baron, foudroyé, faillit tomber en arrière, à la renverse.</p> + +<p>—Tout est découvert!... pensait-il.</p> + +<p>Point. Celui que M. d'Escorval nommait déjà son ami, n'interrompit +seulement pas son opération de dévidage, et c'est de la voix la plus +tranquille qu'il répondit:</p> + +<p>—Comme vous le voyez, je me débarrasse de tout ce chanvre, qui me +gênait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n'est-ce +pas?... Et quel volume! Je tremblais qu'on ne le devinât sous mon +manteau.</p> + +<p>—Et pourquoi ces cordes?... interrogea le survenant.</p> + +<p>—Je vais les faire passer à M. le baron d'Escorval, à qui j'ai déjà +jeté une lime. Il faut qu'il s'évade cette nuit...</p> + +<p>Si invraisemblable était cette scène, que le baron n'en voulait pas +croire ses oreilles.</p> + +<p>—«Il est clair que tout en me croyant fort éveillé, je rêve,» se +disait-il.</p> + +<p>Cependant le nouveau venu avait à demi étouffé un terrible juron, et +d'un ton presque menaçant, il poursuivait:</p> + +<p>—C'est ce qu'il faudra voir!... Si vous devenez fou, j'ai toute ma +raison, Dieu merci!... Je ne permettrai pas...</p> + +<p>—Pardon!... interrompit froidement l'homme à la corde, vous +permettrez... Ceci est le résultat de votre... crédulité. C'est quand +Chanlouineau vous demandait à recevoir la visite de Marie-Anne, qu'il +fallait dire: «Je ne permets pas!» Savez-vous ce qu'il voulait, ce +garçon? Simplement remettre à M<sup>lle</sup> Lacheneur une lettre de moi, si +compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel +personnage que je sais, mon père et moi n'aurions plus qu'à retourner +à Londres. Alors, adieu les projets d'union entre nos deux familles...</p> + +<p>Le dernier venu eut un gros soupir accompagné d'une exclamation +chagrine, mais déjà l'autre poursuivait:</p> + +<p>—Vous-même, marquis, seriez sans doute compromis... N'avez-vous pas +été quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde +ou de votre troisième femme? Ah! marquis, comment un homme du votre +expérience, pénétrant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux +simagrées d'un grossier paysan!...</p> + +<p>Maintenant, M. d'Escorval comprenait...</p> + +<p>Il ne dormait pas; c'était le marquis de Courtomieu et Martial de +Sairmeuse qui causaient de l'autre côté du mur...</p> + +<p>Même, ce pauvre M. de Courtomieu avait été si prestement et si +habilement écrasé par Martial, qu'il ne discutait plus.</p> + +<p>—Et cette terrible lettre?... soupira-t-il.</p> + +<p>—Marie-Anne l'a remise à l'abbé Midon, qui est venu me trouver en +disant: «Ou le duc s'évadera, ou cette lettre sera portée à M. le duc +de Richelieu.» J'ai opté pour l'évasion. L'abbé s'est procuré tout ce +qui était nécessaire, il m'a donné rendez-vous dans un endroit écarté +sur le rempart, il m'a entortillé toute cette corde autour du corps, +et me voici...</p> + +<p>—Ainsi, vous pensez que si le baron s'échappe on vous rendra la +lettre?...</p> + +<p>—Parbleu!...</p> + +<p>—Pauvre jeune homme!... détrompez-vous. Le baron sauvé, on vous +demandera la vie d'un autre condamné avec les mêmes menaces...</p> + +<p>—Point!</p> + +<p>—Vous verrez!</p> + +<p>—Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c'est que j'ai cette +lettre dans ma poche... L'abbé Midon me l'a restituée en échange de ma +parole d'honneur...</p> + +<p>Le cri de M. de Courtomieu prouva qu'il tenait le curé de Sairmeuse +pour un peu plus simple qu'il ne convient.</p> + +<p>—Quoi!... fit-il, vous tenez la preuve et... Mais c'est de la +démence! Brûlez à la flamme de cette lanterne ce papier maudit, +laissez le baron où il est et allez dormir un bon somme.</p> + +<p>Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur.</p> + +<p>—Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis? demanda-t-il.</p> + +<p>—Certes!... et sans hésiter...</p> + +<p>—Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment.</p> + +<p>L'impertinence était si forte, que M. de Courtomieu eut comme une +velléité de colère et presque l'envie de se fâcher.</p> + +<p>Mais ce n'était pas un homme de premier mouvement, cet ancien +chambellan de l'empereur, devenu grand prévôt de la Restauration.</p> + +<p>Il réfléchit... Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec +Martial, avec ce prétendant inespéré qu'avait agréé sa fille... Une +rupture... plus de gendre! Le ciel lui en enverrait-il un autre? Et +quelle ne serait pas la fureur de M<sup>lle</sup> Blanche.</p> + +<p>Il avala donc l'amère pilule, et c'est avec l'accent d'une indulgence +toute paternelle qu'il dit:</p> + +<p>—Vous êtes jeune, mon cher Martial...</p> + +<p>Toujours agenouillé contre la porte murée, retenant son haleine, +l'œil et l'oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues +jusqu'à la souffrance, le baron d'Escorval respira...</p> + +<p>—Vous n'avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de +Courtomieu d'un ton paterne, vous avez l'ardente générosité de votre +âge... Achevez donc votre entreprise, je n'y mettrai pas obstacle, +seulement songez que tout peut être découvert, et alors...</p> + +<p>—Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes +mesures sont bien prises... Avez-vous rencontré un soldat le long des +corridors? Non. C'est que mon père, sur ma prière, a réuni tous les +hommes de garde, même les factionnaires, sous prétexte de prescrire +des précautions exceptionnelles... Il leur parle en ce moment. Voilà +comment j'ai pu monter ici sans être aperçu... Nul ne me verra quand +je sortirai... Qui donc après l'évasion oserait me soupçonner!...</p> + +<p>—Si le baron s'évade, la justice se demandera qui l'a aidé...</p> + +<p>Martial riait.</p> + +<p>—Si la justice cherche, répondit-il, elle trouvera un coupable de +ma façon... Allez, j'ai tout prévu... Je n'avais qu'une personne à +craindre: vous. Un homme sûr vous a prié de ma part de me rejoindre +ici, vous êtes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester +neutre... je suis tranquille. Le baron sera en Piémont, respirant +l'air à pleins poumons, quand le soleil se lèvera.</p> + +<p>Il avait fini d'arranger les cordes, il prit la lanterne et continua +d'un ton léger:</p> + +<p>—Mais sortons... mon père ne peut éternellement haranguer les +soldats.</p> + +<p>—Cependant, insista M. de Courtomieu, vous ne m'avez pas dit...</p> + +<p>—Je vous dirai tout, mais ailleurs... venez, venez...</p> + +<p>Ils sortirent, la serrure et les verroux grincèrent, et alors le baron +se redressa.</p> + +<p>Toutes sortes d'idées contradictoires, de suppositions bizarres, de +doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit.</p> + +<p>Que contenait donc cette lettre?... Comment Chanlouineau ne s'en +était-il pas servi pour son propre salut?... Qui jamais eût cru +Martial si fidèle à une parole arrachée par des menaces?... Il +s'inquiétait surtout de la façon dont lui parviendraient les cordes.</p> + +<p>Mais c'était le moment d'agir, non de réfléchir... les barreaux +étaient énormes et il y en avait deux rangées...</p> + +<p>M. d'Escorval se mit à la besogne.</p> + +<p>Il avait jugé sa tâche difficile!... Elle l'était mille fois plus +qu'il ne l'avait soupçonné, il le reconnut tout d'abord.</p> + +<p>C'était la première fois qu'il se servait d'une lime, et il ne savait +comment la manœuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le +fer, mais avec une lenteur désespérante, et bien plus en surface qu'en +profondeur.</p> + +<p>Et ce n'était pas tout... Quelques précautions que prit le baron, +chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaçait son +sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit!... il lui +paraissait impossible qu'on ne l'entendit pas, tant il lui semblait +formidable!...</p> + +<p>Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient +repris leur poste dans le corridor...</p> + +<p>Si faible, après vingt minutes, était le résultat, que le baron se +sentit envahi par un affreux découragement.</p> + +<p>Aurait-il seulement scié le premier rang de barreaux quand paraîtrait +le jour? De toute évidence, non. Dès lors, à quoi bon s'épuiser à +un travail inutile... Pourquoi ternir la dignité de sa mort par le +ridicule d'une évasion manquée?...</p> + +<p>Il hésitait, quand des pas nombreux s'arrêtèrent devant sa prison. Il +courut s'asseoir devant sa table.</p> + +<p>La porte s'ouvrit et un soldat entra, auquel un officier resté sur le +seuil dit:</p> + +<p>—Vous savez la consigne, caporal... défense de fermer l'œil... Si le +prisonnier a besoin de quelque chose, appelez!...</p> + +<p>Le cœur de M. d'Escorval battait à rompre sa poitrine... Qui arrivait +là?...</p> + +<p>Les conseils de M. de Courtomieu l'avaient-ils donc emporté... +Martial, au contraire, lui envoyait un aide!...</p> + +<p>—Il s'agit de ne pas moisir ici! prononça le caporal, dès que la +porte fut refermée.</p> + +<p>M. d'Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c'était un ami, c'était +un secours, c'était la vie!...</p> + +<p>—Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m'a +dit comme cela: «Il y a un ami de «l'autre» qui est dans une fichue +situation, veux-tu lui donner un coup de main?...» J'ai répondu: +«présent» et me voilà!...</p> + +<p>Celui-là, à coup sûr, était un brave, le baron lui serra la main, et +d'une voix émue:</p> + +<p>—Merci, lui dit-il, merci à vous qui sans me connaître vous exposez, +pour me sauver, au plus terrible danger...</p> + +<p>Bavois haussa dédaigneusement les épaules.</p> + +<p>—Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus +cher que la vôtre... Si nous ne réussissons pas, on nous lavera la +tête avec le même plomb... Mais nous réussirons... Là-dessus, assez +causé!...</p> + +<p>Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer +et un litre d'eau-de-vie qu'il déposa sur le lit.</p> + +<p>Il prit ensuite la bougie; et à cinq ou six reprises il la fit passer +rapidement devant la fenêtre.</p> + +<p>—Que faites-vous?... demanda le baron surpris.</p> + +<p>—Je préviens vos amis que tout va bien. Ils sont là-bas, à nous +attendre, et tenez, voici qu'ils répondent...</p> + +<p>Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une +petite flamme très-vive, comme celle que produit une pincée de poudre.</p> + +<p>—Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons!... reste à +savoir où en sont les barreaux...</p> + +<p>—Je n'ai guère avancé la besogne, murmura M. d'Escorval...</p> + +<p>Le caporal s'approcha:</p> + +<p>—Vous pouvez même dire que vous ne l'avez pas avancée du tout, +fit-il, mais rassurez-vous... j'ai été armurier, et je sais manier une +lime...</p> + +<p>Le baron eût souhaité quelques éclaircissements; un laconique: +«Silence dans le rang!» fut tout ce qu'il obtint de son compagnon.</p> + +<p>Expansif en face d'une bouteille, l'honnête Bavois devenait dans les +grandes occasions «fort ménager de sa salive»—c'était son expression.</p> + +<p>S'il se taisait, c'est qu'il étudiait la situation, le fort et le +faible de l'entreprise, en homme qui sait que tout dépend de son +sang-froid.</p> + +<p>—Il s'agit de n'être ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en +tourmentant sa moustache grise.</p> + +<p>C'était plus aisé à concevoir qu'à réaliser.</p> + +<p>Et cependant, après un moment de réflexion, il ajouta:</p> + +<p>—Cela se peut.</p> + +<p>C'est qu'il avait plus d'un expédient dans son sac, le caporal.</p> + +<p>Ayant retiré le bouchon du litre d'eau-de-vie qu'il avait apporté, il +le fixa à l'extrémité d'une des limes et il enveloppa ensuite d'un +linge mouillé le manche de l'outil.</p> + +<p>—C'est ce qu'on appelle mettre une sourdine à son instrument!... +fit-il.</p> + +<p>Déjà il avait reconnu les barreaux; il se mit à les attaquer +énergiquement.</p> + +<p>Alors, on put reconnaître qu'il n'avait exagéré ni son savoir-faire ni +l'efficacité de ses précautions pour assourdir l'opération.</p> + +<p>Le fer, sous sa main habile et prompte, s'émiettait et s'entaillait à +miracle, et la limaille pleuvait sur l'appui de la fenêtre.</p> + +<p>Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant +épouvanté le baron. À peine eût-on dit le frottement de deux morceaux +de bois dur l'un contre l'autre...</p> + +<p>N'ayant rien à redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait songé +à se mettre à l'abri des regards...</p> + +<p>La porte de la chambre était percée d'un guichet et à tout moment +quelque factionnaire pouvait y mettre l'œil.</p> + +<p>Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vêtement eût éveillé +des soupçons... le caporal avait trouvé mieux.</p> + +<p>Déplaçant la petite table de la prison, il y avait posé la lumière de +telle sorte que la fenêtre restait totalement dans l'ombre.</p> + +<p>De plus, il avait commandé au baron de s'asseoir, et lui remettant un +journal, il lui avait dit:</p> + +<p>—Lisez, monsieur, à haute voix, sans interruption, lisez jusqu'à ce +que vous me voyez cesser ma besogne...</p> + +<p>Comme cela, on pouvait défier les factionnaires du corridor... Ils +n'avaient qu'a venir!... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent à +leurs camarades:</p> + +<p>—Nous avons vu le condamné à mort... il est très-pâle et ses yeux +brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le +caporal Bavois est accoudé à la fenêtre, il ne doit pas s'amuser...</p> + +<p>La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement +suspect, s'il y en eût eu un...</p> + +<p>Et pendant que travaillait Bavois, M. d'Escorval lisait, lisait...</p> + +<p>Déjà il avait lu entièrement le journal et il venait de le +recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fenêtre, lui fit signe +de se reposer.</p> + +<p>—La moitié de la besogne est faite!... prononça-t-il tout bas. Les +barres de la première rangée sont coupées...</p> + +<p>—Ah!... comment reconnaîtrai-je jamais tant de dévouement!... murmura +le baron.</p> + +<p>—Là-dessus, motus!... interrompit Bavois d'un ton fâché. Quand +j'aurai filé avec vous, je serai condamné à mort et je ne saurai +où aller, car le régiment, voyez-vous, c'est tout ce que j'ai de +famille... Eh bien!... vous me donnerez chez vous place au feu et à la +chandelle, et je serai très-content!...</p> + +<p>Il dit, avala une large lampée d'eau-de-vie, et se remit à l'œuvre +avec une ardeur nouvelle...</p> + +<p>Déjà le caporal avait fortement entamé un des barreaux de la +seconde rangée quand il fut interrompu par M. d'Escorval qui, sans +discontinuer sa lecture à haute voix, s'était approché de lui et le +tirait par un pan de sa longue capote.</p> + +<p>Vivement il se retourna.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?...</p> + +<p>—J'ai entendu un bruit singulier.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Dans la pièce à côté; où sont les cordes.</p> + +<p>Le digne Bavois n'étouffa qu'à demi un terrible juron.</p> + +<p>—Nom d'un tonnerre!... fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma +peau, on m'a promis de jouer franc jeu!...</p> + +<p>Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il +écouta... Rien, pas un mouvement.</p> + +<p>—C'est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez +le journal...</p> + +<p>Et lui-même reprit la lime...</p> + +<p>Ce fut d'ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout +était prêt pour l'évasion: les barreaux étaient sciés et les cordes +apportées par un trou pratiqué à la cloison étaient roulées au bas de +la fenêtre.</p> + +<p>L'instant décisif venu, Bavois avait placé la couverture du lit devant +le guichet de la porte et «encloué la serrure.»</p> + +<p>—Maintenant, dit-il au baron, du même ton qu'il prenait pour réciter +la théorie à ses recrues, à l'ordre, monsieur, et attention au +commandement.</p> + +<p>Et aussitôt, avec une parfaite liberté d'esprit, en décomposant bien, +comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment +l'évasion présentait deux opérations distinctes, consistant à gagner +d'abord l'étroit entablement situé au bas de la tour plate, pour +descendre de là jusqu'au pied du rocher à pic.</p> + +<p>L'abbé Midon, qui avait fort bien prévu cette circonstance, avait +remis à Martial deux cordes, dont l'une, celle qui devait servir pour +le rocher, était bien plus longue que l'autre.</p> + +<p>—Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait +Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu'à +l'entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse +corde et la pince... Et ne lâchez rien!... Si nous nous trouvions +démunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous +précipiter... Je ne serai pas long à vous aller rejoindre... Êtes-vous +prêt?</p> + +<p>M. d'Escorval leva les bras, la corde fut attachée et il se laissa +glisser entre les barreaux...</p> + +<p>D'où il était, la hauteur paraissait immense...</p> + +<p>En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit +personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient, +silencieuses, émues, toutes palpitantes...</p> + +<p>C'était M<sup>me</sup> d'Escorval et Maurice, Marie-Anne, l'abbé Midon et quatre +officiers à demi-solde...</p> + +<p>La nuit, bien que sans lune, était fort claire, et d'où ils étaient +ils pouvaient voir quelque chose...</p> + +<p>Donc, lorsque quatre heures sonnèrent, ils aperçurent fort bien une +forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... C'était +le baron. Peu après, une autre forme suivit très-rapidement: c'était +Bavois...</p> + +<p>La moitié du périlleux trajet était accomplie...</p> + +<p>D'en bas, on voyait confusément deux ombres se mouvoir sur l'étroite +plate-forme... Le caporal et le baron réunissaient leurs forces pour +ficher solidement la pince dans une fente du rocher...</p> + +<p>Mais au bout d'un moment, une des ombres émergea du saillant, et tout +doucement, le long du rocher, glissa...</p> + +<p>Ce ne pouvait être que M. d'Escorval... Transportée de bonheur, sa +femme s'avançait les bras ouverts pour le recevoir...</p> + +<p>Malheureuse!... Un cri effroyable déchira la nuit...</p> + +<p>M. d'Escorval tombait d'une hauteur de cinquante pieds... il était +précipité... il s'écrasait au bas de la citadelle... La corde s'était +rompue...</p> + +<p>S'était-elle naturellement rompue?...</p> + +<p>Maurice qui en avait examiné le bout, s'écriait avec d'horribles +imprécations de vengeance et de haine, qu'ils étaient trahis, qu'on +s'était arrangé pour ne leur livrer qu'un cadavre... Que la corde +enfin, avait été coupée.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h3> + + +<p>Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin +funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l'arrêté +de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort +ou vif, une gratification de 20,000 francs.</p> + +<p>L'odieuse provocation s'adressait à de telles âmes.</p> + +<p>—Vingt mille francs, répétait-il, d'un air sombre, vingt sacs de +cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je +puiserais à même comme un richard!... Ah! je découvrirai Lacheneur, +fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la +récompense!...</p> + +<p>L'infamie du crime, le nom de traître et d'infâme qui lui en +reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui +et les siens ne l'arrêtèrent pas un instant.</p> + +<p>Il ne voyait, il ne pouvait voir qu'une seule chose... la prime, le +prix du sang...</p> + +<p>Le malheur est qu'il n'avait pour guider ses recherches, aucun indice, +même vague.</p> + +<p>Tout ce qu'on savait à Montaignac, c'était que le cheval de M. +Lacheneur avait été tué à la Croix-d'Arcy, on l'avait reconnu en +travers de la route.</p> + +<p>Mais on ignorait si M. Lacheneur avait été blessé ou s'il s'était tiré +sain et sauf de la mêlée. Avait-il gagné la frontière?... Était-il +allé demander un asile à quelque fermier de ses amis?...</p> + +<p>Donc Chupin se «mangeait le sang,» selon son expression, quand le jour +même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de +la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son +attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix +près de lui.</p> + +<p>Deux paysans vidaient une bouteille, et l'un d'eux, d'un certain âge, +racontait qu'il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à M<sup>lle</sup> +Lacheneur des nouvelles de son père.</p> + +<p>Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement +dans les montagnes qui séparent l'arrondissement de Montaignac de +la Savoie. Il précisait l'endroit de la rencontre, c'était dans les +environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux.</p> + +<p>Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse +indiscrétion. À son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la +frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger.</p> + +<p>En quoi il se trompait.</p> + +<p>Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d'un cordon de +carabiniers royaux,—gendarmes du Piémont,—qui, ayant reçu des +ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables.</p> + +<p>Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés, +et encore, de l'autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et +emprisonné, en attendant les brèves formalités de l'extradition.</p> + +<p>Avec cette promptitude de coup d'œil, trop souvent départie à des +scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu'il +pouvait tirer du renseignement.</p> + +<p>Mais il n'y avait pas une seconde à perdre.</p> + +<p>Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans +attendre sa monnaie il courut jusqu'à la citadelle, entra au poste et +demanda au sergent une plume et du papier...</p> + +<p>Le vieux maraudeur, d'ordinaire, écrivait péniblement; ce jour-là, il +ne lui fallut qu'un tour de main pour tracer ces quatre lignes:</p> + +<p>«<i>Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d'ordonner +que quelques soldats à cheval m'accompagnent pour le saisir.</i></p> + +<p class="r">«<span class="smcap">Chupin</span>.»</p> + +<p>Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au +duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire.</p> + +<p>Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet...</p> + +<p>En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition +de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les +chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu'on ne soupçonnait +pas, comme tout le reste de la garnison, d'avoir fait des vœux pour +le succès du soulèvement...</p> + +<p>Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en +accorda un... Il l'enfourcha d'une jambe nerveuse, et prenant la tête +du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa +fortune sous les fers de sa bête...</p> + +<p>De ce billet, venait l'air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il +entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient +déjà l'évasion du baron d'Escorval.</p> + +<p>C'est parce qu'il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort +hasardées de son espion, qu'il s'était écrié dès la porte:</p> + +<p>—Par ma foi!... il faut convenir que ce Chupin est un limier +incomparable!... Grâce à lui...</p> + +<p>Alors, il avait aperçu M<sup>lle</sup> Lacheneur et s'était arrêté court...</p> + +<p>Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n'étaient dans une +situation d'esprit à remarquer la phrase et l'interruption.</p> + +<p>Questionné, M. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la +vérité, et très-probablement M. Lacheneur eût été sauvé.</p> + +<p>Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée +fatale qu'ils ne sauraient fuir...</p> + +<p>Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lacheneur avait +perdu connaissance...</p> + +<p>Lorsqu'il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l'aube, le +carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux +cadavres qu'on n'était pas encore venu relever.</p> + +<p>Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la +mort qui avait trahi ses suprêmes désirs.</p> + +<p>S'il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par +le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu'il soit donné à un +homme d'endurer... mais il était désarmé.</p> + +<p>Force lui était donc d'accepter le châtiment de la vie qui lui était +laissée...</p> + +<p>Peut-être aussi, la voix de l'honneur lui cria-t-elle que se +soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une +insigne lâcheté... Si irréparable que paraisse le mal qu'on a fait, il +y a toujours à réparer.</p> + +<p>Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée!... +Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval, +et sans aide, ce n'était pas chose facile; outre que son pied était +resté engagé dans l'étrier, tous ses membres étaient à ce point +engourdis qu'à grand'peine il parvenait à se mouvoir.</p> + +<p>Il se dégagea cependant, et, s'étant dressé, il s'examina et se +palpa...</p> + +<p>Lui qui eût dû être tué dix fois, il n'avait d'autre blessure qu'un +coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du +coup de pied, remontait jusqu'au genou.</p> + +<p>Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se +baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu'il entendit sur la +route un bruit de pas...</p> + +<p>Il n'y avait pas à hésiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la +gauche de la Croix-d'Arcy...</p> + +<p>C'étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir +poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la +baïonnette dans les reins.</p> + +<p>Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une +vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets, +avec des lanières de cuir coupées aux fourniments.</p> + +<p>Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route, +Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces +prisonniers...</p> + +<p>Comment ne fut-il pas découvert lui-même?... Ce fut une grande chance.</p> + +<p>Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait +difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d'un de ces +détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant +les bois, fouillant les fermes et les villages.</p> + +<p>Cependant, il ne désespéra pas.</p> + +<p>Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait +fermement qu'il serait à l'abri de toutes les poursuites aussitôt +qu'il aurait atteint les premières gorges.</p> + +<p>Il se mit donc courageusement en route...</p> + +<p>Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours +précédents qui maintenant l'écrasaient, sans sa blessure dont il ne +pouvait arrêter le sang...</p> + +<p>Il avait arraché un échalas à une vigne, et s'en servant en guise de +béquille, il se traînait plutôt qu'il ne marchait, restant sous bois +tant qu'il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés +quand il avait à traverser un espace découvert.</p> + +<p>À tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales, +un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la +faim.</p> + +<p>Il y avait trente heures qu'il n'avait rien pris et il se sentait +défaillir de besoin.</p> + +<p>Bientôt, la torture devint si intolérable, qu'il se sentit prêt à tout +braver pour y mettre un terme.</p> + +<p>À une portée de fusil, il apercevait les toits d'un petit hameau; il +résolut de s'y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison +par le jardin...</p> + +<p>Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres +sèches, quand il entendit un roulement de tambour...</p> + +<p>Instinctivement il s'aplatit derrière le petit mur.</p> + +<p>Mais ce n'était qu'un de ces «bans» comme en battent les crieurs de +village pour amasser le monde.</p> + +<p>Aussitôt après une voix s'éleva, claire et perçante, qui arrivait +très-distincte à M. Lacheneur.</p> + +<p>Elle disait:</p> + +<p>«C'est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac +promettent de donner une récompense de vingt mille livres—vous +m'entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles!—à qui +livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n'est-ce +pas?... Il serait mort que la gratification serait la même: vingt +mille francs!... On paiera comptant... en or.»</p> + +<p>D'un bond, Lacheneur s'était dressé, fou d'épouvante et d'horreur...</p> + +<p>Lui qui s'était cru à bout d'énergie, il trouva des forces +surnaturelles pour courir, pour fuir...</p> + +<p>Sa tête était mise à prix... Cette horrible pensée le transportait de +cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées.</p> + +<p>De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter +des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l'infâme +récompense.</p> + +<p>Où aller, maintenant, qu'il était comme un vivant appât offert à la +trahison et à la cupidité!... À quelle créature humaine se confier!... +À quel toit demander un abri!...</p> + +<p>Et mort, il vaudrait encore une fortune.</p> + +<p>Quand il serait tombé d'inanition et d'épuisement sous quelque +buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie +de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs.</p> + +<p>Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la +sépulture.</p> + +<p>Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac.</p> + +<p>Il irait droit aux autorités et dirait:</p> + +<p>«Voici le corps de Lacheneur... comptez l'argent de la prime!...»</p> + +<p>Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même +n'a pu le dire.</p> + +<p>Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de +Charves, ayant aperçu deux hommes qui s'étaient levés à son approche +et qui fuyaient; il les appela d'une voix terrible:</p> + +<p>—Eh! vous autres!... voulez-vous mille pistoles chacun?... Je suis +Lacheneur.</p> + +<p>Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut +deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et +qu'il avait eu bien de la peine à enrôler.</p> + +<p>Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine +d'eau-de-vie.</p> + +<p>—Prenez... dirent-ils au pauvre affamé.</p> + +<p>Ils s'étaient assis près de lui, sur l'herbe, et pendant qu'il +mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés, +on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils +espéraient gagner les États sardes, grâce à un guide qui les attendait +à un endroit convenu...</p> + +<p>Lacheneur leur tendit la main.</p> + +<p>—Je suis donc sauvé, dit-il. Faible et blessé comme je le suis, je +périssais si je restais seul...</p> + +<p>Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue.</p> + +<p>—Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d'un air sombre, +car c'est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez +trompés, monsieur Lacheneur!...</p> + +<p>Il n'osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes +l'écrasait.</p> + +<p>—Bast!... qu'il vienne tout de même, fit l'autre paysan, avec un +regard étrange.</p> + +<p>Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq +de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière...</p> + +<p>Mais cette longue route ne s'était pas faite sans d'amers reproches, +sans les plus cruelles récriminations.</p> + +<p>Pressé de questions par ses compagnons, l'esprit affaissé comme le +corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l'inanité des promesses +dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu'il avait dit que +Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l'Empire +devaient se trouver à Montaignac, et c'était là un monstrueux +mensonge. Il confessa qu'il avait donné le signal du soulèvement sans +chance de succès, sans moyens d'action, en s'en remettant presque au +hasard. Enfin, il avoua qu'il n'y avait de réel que sa haine, la haine +implacable qu'il avait vouée aux Sairmeuse...</p> + +<p>Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la +marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des +précipices qu'ils côtoyaient.</p> + +<p>—Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c'est pour ses haines à +lui qu'il a fait battre et massacrer le monde, qu'il nous ruine et +qu'il nous perd... on verra!</p> + +<p>Les fugitifs arrivaient à la première maison qu'ils eussent vue sur le +territoire sarde.</p> + +<p>C'était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg +de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain.</p> + +<p>Ils frappèrent, sans s'inquiéter de l'heure—il était plus de minuit. +On leur ouvrit et ils demandèrent qu'on leur préparât à souper.</p> + +<p>Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l'effort +d'une marche si pénible, déclara qu'il ne souperait pas.</p> + +<p>Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l'auberge, et +s'endormit...</p> + +<p>C'était, depuis qu'ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois +que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs +impressions.</p> + +<p>La même idée leur était venue.</p> + +<p>Ils avaient pensé qu'en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur +grâce.</p> + +<p>Certes, ils n'eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou +de l'argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie +contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une +trahison...</p> + +<p>—D'ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils.</p> + +<p>Ils décidèrent donc que dès qu'ils auraient soupé ils iraient à +Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais.</p> + +<p>Mais ils devaient être devancés.</p> + +<p>Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui +avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la +délation.</p> + +<p>Cet homme était l'aubergiste Balstain.</p> + +<p>En apprenant le nom de l'hôte qui dormait sans défiance sous son +toit, le vertige de l'or le saisit. Il ne dit qu'un mot à sa femme et +s'échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes.</p> + +<p>Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent.</p> + +<p>Pour monter leur courage jusqu'à l'abominable action qu'ils allaient +commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant.</p> + +<p>Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la +secousse, se leva.</p> + +<p>La femme de l'aubergiste était seule dans la première pièce.</p> + +<p>—Où sont mes amis?... demanda-t-il vivement, où est votre mari?...</p> + +<p>Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses... +N'en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant:</p> + +<p>—Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous... vous êtes trahi!...</p> + +<p>Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l'œil une +arme pour se défendre, une issue pour fuir.</p> + +<p>Il avait pu se croire abandonné; mais trahi... non, jamais.</p> + +<p>—Qui donc m'a vendu?... fit-il d'une voix étranglée.</p> + +<p>—Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là, à cette table.</p> + +<p>—Impossible, madame, impossible!...</p> + +<p>C'est qu'il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les +espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas +les croire capables de le livrer ignoblement pour de l'argent.</p> + +<p>—Cependant, poursuivait la femme de l'aubergiste, toujours à genoux, +ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous +dénoncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie +rachèterait la leur... Ils vont pour sûr ramener les gendarmes!... +Pourquoi faut-il que j'aie encore cette honte d'avouer que mon mari, +lui aussi, est allé vous vendre...</p> + +<p>Lacheneur comprenait maintenant!... Et ce suprême malheur, après tant +de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie.</p> + +<p>De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s'affaissa sur une +chaise en murmurant:</p> + +<p>—Qu'ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas +d'ici!... C'est trop disputer une misérable existence.</p> + +<p>Mais la femme du traître s'était relevée, et elle s'attachait +obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le +tirait, elle l'eût porté si elle en eût eu la force.</p> + +<p>—Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence +extraordinaire... Partez, sauvez-vous!... Je ne veux pas que vous +soyez pris ici, cela nous porterait malheur!</p> + +<p>Ébranlé par ces adjurations violentes, l'instinct de la conservation +reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s'avança jusque sur le seuil +de l'auberge.</p> + +<p>La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les +ténèbres.</p> + +<p>—Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider à +travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n'y a point +de routes, où les sentiers sont à peine frayés...</p> + +<p>D'un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le +tournant comme un aveugle qu'on remet en son chemin:</p> + +<p>—Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Dieu +vous protège!... Adieu!</p> + +<p>Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la +femme était rentrée dans l'auberge et avait refermé la porte.</p> + +<p>Il s'éloigna donc, soutenu par l'excitation d'une fièvre terrible, et +durant de longues heures il marcha... Il n'avait pas tardé à perdre +la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la +frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches, +tombant parfois et se relevant meurtri...</p> + +<p>Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c'est ce qu'il +est difficile d'expliquer.</p> + +<p>Ce qui est sûr, c'est qu'il s'égara complètement, et le soleil était +déjà bien haut sur l'horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces +mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait.</p> + +<p>C'était un petit berger qui s'en allait, chassant quatre chèvres, et +qui, effrayé de l'aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa +d'abord d'approcher.</p> + +<p>Une pièce de monnaie l'attira pourtant.</p> + +<p>—Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la +chaîne, et juste sur la ligne de la frontière... Ici est la France, là +c'est la Savoie...</p> + +<p>—Et quel est le village le plus proche?...</p> + +<p>—Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du côté de la France, +Saint-Pavin...</p> + +<p>Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s'était pas +éloigné d'une lieue de l'auberge de Balstain...</p> + +<p>Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis, +délibérant...</p> + +<p>À quoi bon!... Les infortunés voués à la mort choisissent-ils?... +Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l'abîme où ils +doivent rouler!...</p> + +<p>Il se souvint des carabiniers royaux dont l'avait menacé la femme de +l'aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit +les pentes roides qui le ramenaient en France.</p> + +<p>Il venait d'entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant +une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui +filait assise au soleil.</p> + +<p>Péniblement il se traîna jusqu'à elle, et d'une voix expirante il lui +demanda l'hospitalité.</p> + +<p>À la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue +et de sang, la jolie paysanne s'était levée, plus surprise évidemment +qu'effrayée.</p> + +<p>Elle l'examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses +traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à +profusion sur toute cette frontière...</p> + +<p>—Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu'on cherche partout et +dont on promet deux mille pistoles!...</p> + +<p>Lacheneur tressaillit.</p> + +<p>—Eh bien! oui, répondit-il après un moment de silence, je suis +Lacheneur... Livrez-moi si vous voulez... mais, par pitié, donnez-moi +un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos...</p> + +<p>À ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d'horreur +et de dégoût.</p> + +<p>—Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle... Ah! vous ne connaissez pas +les Antoine!... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre +lit, pendant que je préparerai des œufs au lard... Quand mon mari +sera rentré, nous aviserons...</p> + +<p>La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un +robuste montagnard à l'œil ouvert et franc...</p> + +<p>En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit +affreusement.</p> + +<p>—Malheureuse!... dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l'homme +chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera +rasée!...</p> + +<p>Lacheneur se leva frissonnant.</p> + +<p>Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime +promise à l'infamie, il ignorait de quelles terribles peines on +menaçait les gens d'honneur.</p> + +<p>—Je me retire, monsieur, prononça-t-il.</p> + +<p>Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l'épaule de son +hôte, le força à se rasseoir.</p> + +<p>—Ce n'est point pour vous chasser que j'ai parlé, monsieur, dit-il. +Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu'à ce que je trouve un moyen +de pourvoir à votre sûreté...</p> + +<p>La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l'accent de la +passion la plus vive:</p> + +<p>—Ah! tu es un brave homme, Antoine! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte +restée ouverte:</p> + +<p>—Veille, dit-il.</p> + +<p>M. Lacheneur put croire que la destinée enfin se lassait.</p> + +<p>—Je dois vous avouer, monsieur, reprit l'honnête montagnard, que +vous sauver ne sera pas facile... Les promesses d'argent ont mis +en mouvement tous les mauvais gueux du pays... On vous sait aux +environs... Un gredin d'aubergiste a passé la frontière tout exprès +pour vous dénoncer aux gendarmes français...</p> + +<p>—Balstain.</p> + +<p>—Oui, Balstain, et il vous cherche... Ce n'est pas tout. Comme je +traversais Saint-Pavin, remontant ici, j'ai vu arriver huit soldats +à cheval, guidés par un paysan à cheval comme eux... Ils ont déclaré +qu'ils vous savaient caché dans le village et ils se sont mis à +visiter toutes les maisons...</p> + +<p>Ces soldats n'étaient autres que les chasseurs de Montaignac confiés à +Chupin par le duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine.</p> + +<p>Cette besogne n'était certes pas de leur goût, mais ils étaient +surveillés de près par le sous-officier qui les commandait.</p> + +<p>Ce sous-officier n'était pas un méchant homme, mais il avait été, +le long de la route, endoctriné par Chupin, lequel avait poussé +l'impudence jusqu'à lui promettre l'épaulette, au nom de M. de +Sairmeuse, si les investigations étaient couronnées de succès.</p> + +<p>Antoine, cependant, exposait à M. Lacheneur ses espérances et ses +craintes.</p> + +<p>—Épuisé et blessé comme vous l'êtes, lui disait-il, vous ne serez +pas en état d'entreprendre une longue marche avant quinze jours... +Jusque-là il faut vous cacher... Je connais, par bonheur, une retraite +sûre, à deux portées de fusil dans la montagne... Je vous y conduirai, +de nuit, avec des provisions pour une semaine...</p> + +<p>Un cri étouffé de sa femme l'interrompit.</p> + +<p>Il se retourna, et l'aperçut toute défaillante, appuyée au montant de +la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier +qui de Saint-Pavin conduisait à la cabane.</p> + +<p>Elle disait:</p> + +<p>—Les soldats!... ils viennent!</p> + +<p>Plus prompts que la pensée, Lacheneur et l'honnête montagnard se +précipitèrent vers la porte, allongeant la tête pour voir sans se +montrer.</p> + +<p>La jeune femme n'avait dit que trop vrai.</p> + +<p>Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement, +embarrassés qu'ils étaient par leurs lourdes bottes éperonnées, mais +obstinément.</p> + +<p>En avant marchait Chupin, qui de l'exemple, de la voix et du geste les +animait.</p> + +<p>Une parole imprudente de ce petit berger qu'il avait questionné +venait, il n'y avait pas vingt minutes, de décider du sort de M. +Lacheneur.</p> + +<p>Revenu à Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef +des conjurés, cet enfant avait dit au hasard:</p> + +<p>—Je l'ai rencontré, moi, sur «les hauts,» il m'a demandé son chemin, +et je l'ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des +Antoine.</p> + +<p>Et, à l'appui de son dire, il montrait fièrement la pièce blanche que +«le monsieur» lui avait donnée.</p> + +<p>—Du coup, s'était écrié Chupin transporté, nous tenons notre homme! +En route, camarades!...</p> + +<p>Et maintenant, le petit détachement n'était pas à plus de deux cents +pas de la maison où le proscrit avait trouvé asile...</p> + +<p>Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait +dans leurs yeux.</p> + +<p>Ils voyaient leur hôte irrémissiblement perdu.</p> + +<p>—Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le +faut...</p> + +<p>—Oui, il le faut!... répéta le mari d'un air sombre. On me tuera +avant de porter la main sur mon hôte, dans ma maison!...</p> + +<p>—S'il se cachait dans le grenier, derrière les bottes de paille...</p> + +<p>—On le trouverait... Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil +gredin qui les mène doit avoir le flair d'un chien de chasse.</p> + +<p>Il s'interrompit, pour prendre un parti, et vivement:</p> + +<p>—Venez, monsieur!... dit-il, sautons par la fenêtre de derrière et +gagnons la montagne... On nous verra... qu'importe!... Ces cavaliers +à pied ne doivent pas être lestes... Si vous ne pouvez pas courir, je +vous porterai... On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on +nous manquera...</p> + +<p>—Et votre femme?... fit Lacheneur.</p> + +<p>L'honnête montagnard frissonna, mais il dit:</p> + +<p>—Elle nous rejoindra.</p> + +<p>Lacheneur lui prit la main qu'il serra avec un attendrissement dont il +ne cherchait ni à se cacher ni à se défendre.</p> + +<p>—Ah!... vous êtes de braves gens!... dit-il, et Dieu vous +récompensera de votre pitié pour le pauvre proscrit... Mais vous +avez trop fait déjà... Je serais le plus lâche des hommes si je vous +exposais inutilement... Je ne puis plus, je ne veux plus être sauvé.</p> + +<p>Il attira à lui la jeune femme qui sanglotait, et l'embrassant sur le +front:</p> + +<p>—J'ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme +vous, généreuse et fière... Pauvre Marie-Anne!... Qu'est-elle devenue, +elle que j'ai impitoyablement sacrifiée à mes rancunes?... Allez! il +ne faut pas me plaindre, quoi qu'il m'arrive... je l'ai mérité.</p> + +<p>Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct. +Lacheneur se redressa, rassemblant pour l'heure décisive toute +l'énergie dont son âme altière était capable...</p> + +<p>—Restez!... commanda-t-il à Antoine et à sa femme. Moi, je sors, je +ne veux pas qu'on m'arrête chez vous.</p> + +<p>Il sortit, en disant cela, d'un pas ferme, le front haut, le regard +calme et assuré.</p> + +<p>Les soldats arrivaient.</p> + +<p>—Holà!... leur cria-t-il d'une voix forte, c'est Lacheneur que vous +cherchez, n'est-ce pas?... Me voici!... Je me rends.</p> + +<p>Pas une acclamation ne répondit.</p> + +<p>La mort qui planait au-dessus de sa tête imprimait à sa personne une +si imposante majesté, que les soldats s'arrêtèrent frappés de respect.</p> + +<p>Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin.</p> + +<p>Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le +cœur du misérable, et blême, tremblant, éperdu, il essayait de se +dissimuler derrière les soldats.</p> + +<p>Lacheneur marcha droit à lui.</p> + +<p>—C'est donc toi qui me vends, Chupin, prononça-t-il. Tu n'as pas +oublié, je le vois bien, que souvent, l'hiver, Marie-Anne a rempli ta +huche vide... et tu te venges!...</p> + +<p>Le vieux maraudeur était écrasé, on eût dit qu'il allait tomber à +genoux.</p> + +<p>Maintenant qu'il avait trahi, il comprenait ce qu'est la trahison...</p> + +<p>—Va!... dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang, +mais il ne te portera pas bonheur!... traître!...</p> + +<p>Mais déjà Chupin, s'indignant de sa faiblesse, relevait la tête, +s'efforçant de secouer la frayeur qui l'envahissait.</p> + +<p>—Vous avez conspiré contre le roi, dit-il, je n'ai fait que mon +devoir en vous dénonçant.</p> + +<p>Et se retournant vers les soldats:</p> + +<p>—Quant à vous, camarades, soyez sûr que monseigneur le duc de +Sairmeuse vous témoignera sa satisfaction...</p> + +<p>On avait lié les poignets de Lacheneur, et la petite troupe +s'apprêtait à redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant +de sueur, hors d'haleine, la tête nue...</p> + +<p>Il faisait presque nuit déjà, cependant M. Lacheneur reconnut +Balstain.</p> + +<p>Dès qu'il fut à portée de la voix:</p> + +<p>—Ah!... vous le tenez!... s'écria-t-il en montrant le prisonnier... +C'est à moi que revient la prime... C'est moi qui l'ai dénoncé +le premier, de l'autre côté de la frontière, les carabiniers de +Saint-Jean-de-Coche en témoigneront... Il devait être pris cette nuit, +chez moi, mais il a profité de mon absence, le gueux, le scélérat!... +pour séduire ma femme et s'évader... Quand je suis revenu avec les +carabiniers, il était parti... Ma femme est au lit, de la correction +que je lui ai administrée... Et moi, depuis seize heures, je suis les +traces de ce bandit!...</p> + +<p>Il s'exprimait avec une violence et une volubilité extraordinaires, la +cupidité déçue le jetait hors de soi; il était comme fou, en songeant +que de sa délation il ne recueillait que l'infamie.</p> + +<p>—Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez +valoir près des autorités...</p> + +<p>—Comment, si j'ai des droits!... interrompit Balstain; qui donc me +les conteste?</p> + +<p>Il promenait autour de lui des regards menaçants; il reconnut Chupin.</p> + +<p>—Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c'est toi qui as +découvert le brigand...</p> + +<p>—Oui! c'est moi qui ai deviné sa retraite.</p> + +<p>—Tu mens, imposteur!... vociférait l'aubergiste, tu mens!...</p> + +<p>Les soldats ne bougeaient pas; cette scène les vengea des dégoûts de +l'après-midi.</p> + +<p>—Du reste, poursuivait Balstain, avec l'emphase des hommes de son +pays, que peut-on attendre d'un vil coquin tel que Chupin!... Chacun +ne sait-il pas que dix fois au moins il a été obligé de quitter la +France pour ses crimes... Où te réfugiais-tu quand tu passais la +frontière, Chupin?... Dans ma maison, dans l'auberge de l'honnête +Balstain... On t'y cachait et on t'y nourrissait. Combien de fois +t'ai-je sauvé de la potence et des galères?... Je n'ai pas compté. Et +pour me récompenser, tu me voles mon bien, tu t'empares de cet homme +qui était à moi!...</p> + +<p>—Il est fou!... répétait le vieux maraudeur ahuri, il est fou!...</p> + +<p>Alors l'aubergiste changea de tactique.</p> + +<p>—Si du moins tu étais raisonnable, reprit-il... Voyons, Chupin, un +bon mouvement, pour un vieil ami... Part à deux, hein! veux-tu?... +Non... tu me réponds non... Que veux-tu donc me donner, compère?... Le +tiers?... c'est trop!... Le quart alors?...</p> + +<p>Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient +ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l'instant d'avant il +les avait vus éviter son contact avec une visible horreur.</p> + +<p>Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux +soldats:</p> + +<p>—Ah ça!... allons-nous coucher ici!...</p> + +<p>Un éclair d'implacable haine flamboya dans l'œil du Piémontais.</p> + +<p>Il tira très-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec +le signe de la croix:</p> + +<p>—Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d'une voix éclatante, et vous, +bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment... Que je sois damné si +jamais je me sers d'un couteau à mes repas avant d'avoir enfoncé celui +que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole!</p> + +<p>Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche.</p> + +<p>Mais le vieux maraudeur n'était plus le même. Rien ne lui restait de +son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes +sortes de pensées comme jamais il n'en avait eues, assailli par les +plus sinistres pressentiments.</p> + +<p>Un serment comme celui de Balstain, et de la part d'un tel homme, +c'était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du +moins la certitude d'une tentative prochaine d'assassinat...</p> + +<p>Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le +détachement coucher à Saint-Pavin, comme c'était convenu. Il lui +tardait de s'éloigner.</p> + +<p>Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher +une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit.</p> + +<p>Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué +à la citadelle de Montaignac.</p> + +<p>Nul ne semblait s'y douter qu'en ce moment même, M. d'Escorval et le +caporal Bavois travaillaient à leur évasion.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h3> + + +<p>Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau +s'abandonnait au plus affreux désespoir.</p> + +<p>Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée.</p> + +<p>N'avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une +entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur.</p> + +<p>Tant qu'il l'avait attendue, tant qu'elle avait été là, il ne songeait +qu'au succès de sa ruse... Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce +que diraient les gardiens.</p> + +<p>—Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n'était après tout +qu'un misérable fanfaron... Nous l'avons entendu implorer sa grâce à +genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices.</p> + +<p>La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de +lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur.</p> + +<p>Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de +réhabilitation.</p> + +<p>—On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du +peloton d'exécution, si je pâlis et si je tremble!...</p> + +<p>Il était dans ces dispositions, quand sa porte s'ouvrit livrant +passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper +M<sup>lle</sup> Lacheneur, venait s'informer des résultats de sa visite.</p> + +<p>—Eh bien! mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux.</p> + +<p>—Sortez! cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon!...</p> + +<p>Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s'esquiva prestement, +effrayé et surtout fort surpris du changement.</p> + +<p>—Quel redoutable et féroce scélérat! dit-il au gardien, il serait +peut-être prudent de lui mettre la camisole de force...</p> + +<p>Ah!... il n'en était pas besoin. L'héroïque paysan venait de se +laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible +fièvre de l'angoisse qui vieillit un homme en une nuit.</p> + +<p>Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l'arme qu'il venait de +mettre entre ses mains?...</p> + +<p>S'il l'espérait, c'est qu'il songeait qu'elle aurait pour conseil et +pour guide un homme dont l'expérience lui inspirait une confiance +absolue: l'abbé Midon.</p> + +<p>—Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura +peur...</p> + +<p>En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était +certes au-dessus de sa condition, mais elle n'était pas assez +raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de +Sairmeuse.</p> + +<p>Ce brouillon, écrit par lui en un moment d'abandon et d'aveuglement, +fut presque sans influence sur les déterminations de Martial.</p> + +<p>Il parut s'en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père, +mais au fond il considérait la menace comme puérile.</p> + +<p>Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance.</p> + +<p>D'autres causes eussent décidé Martial: la difficulté et le danger de +l'entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver.</p> + +<p>Déjà, à cette époque, il n'y avait que l'impossible capable de tenter +cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d'émotions.</p> + +<p>Sauver la vie du baron d'Escorval, un ennemi, presque sur les marches +de l'échafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur +d'une femme qu'il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui +parut digne de lui...</p> + +<p>Quelle occasion, d'ailleurs, pour l'exercice des facultés de son +sang-froid, de diplomatie et de finesse qu'il s'accordait!...</p> + +<p>Il fallait jouer son père, c'était aisé; il le joua.</p> + +<p>Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c'était difficile; il crut +l'avoir joué.</p> + +<p>Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles +contradictions, et il se consumait d'anxiété.</p> + +<p>C'est avec joie qu'il eût consenti à subir la torture avant de +recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches +de Marie-Anne.</p> + +<p>Que faisait-elle?... Comment savoir?...</p> + +<p>Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il +appela ses gardiens et s'efforça de les faire causer. Sa raison lui +disait bien que ces gens n'étaient pas plus instruits que lui-même, +qu'on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu'on résolût... +n'importe!...</p> + +<p>La retraite battit... puis l'appel du soir... puis l'extinction des +feux...</p> + +<p>Après, rien, le silence...</p> + +<p>L'oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un +effort surhumain d'attention, Chanlouineau écoutait.</p> + +<p>Il lui semblait que si de façon ou d'autre le baron d'Escorval +recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe... +Ceux qu'il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de +reconnaissance...</p> + +<p>Un peu après deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand +mouvement dans les corridors, on courait, on s'appelait, on agitait +des trousseaux de clefs, des portes s'ouvraient et se refermaient...</p> + +<p>Le corridor s'éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des +lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur, +entraîné par des soldats.</p> + +<p>Lacheneur!... Était-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il +se disait que ce ne pouvait être là qu'une vision de la fièvre qui +brûlait son cerveau.</p> + +<p>Un peu plus tard il entendit un cri déchirant... Mais qu'avait de +surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort +suaient l'agonie de cette effroyable nuit qui précède l'exécution...</p> + +<p>Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la +fenêtre. Chanlouineau désespéra.</p> + +<p>—C'est fini, murmura-t-il, la lettre a été inutile!...</p> + +<p>Pauvre généreux garçon... Son cœur eût bondi de joie s'il eût pu +jeter un coup d'œil dans la cour de la citadelle...</p> + +<p>Il y avait plus d'une heure qu'on avait sonné le réveil, les cavaliers +achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne, +de celles qui apportent au marché leur beurre et leurs œufs, se +présentèrent au poste.</p> + +<p>Elles racontaient que passant le long des rochers à pic de la tour +plate, elles venaient d'apercevoir une longue corde qui pendait.</p> + +<p>Une corde!... Un des condamnés s'était donc évadé!...</p> + +<p>On courut à la chambre du baron d'Escorval... elle était vide.</p> + +<p>Le baron s'était enfui, entraînant l'homme qui lui avait été donné +pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers.</p> + +<p>La stupeur fut grande et aussi l'indignation... mais la frayeur fut +plus grande encore...</p> + +<p>Il n'était pas un des officiers de service qui ne frémit en songeant à +sa responsabilité, qui ne vît presque sa carrière brisée.</p> + +<p>Qu'allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de +Courtomieu, bien autrement redouté avec ses façons froides et polies? +Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut dépêché.</p> + +<p>Bientôt ils parurent, accompagnés de Martial, enflammés, en apparence, +d'une effroyable colère, tout à fait propre, en vérité, à écarter tout +soupçon de connivence de leur part.</p> + +<p>M. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi.</p> + +<p>Il jurait, injuriait, accusait, menaçait, et s'en prenait à tout le +monde.</p> + +<p>Il avait commencé par faire mettre en prison tous les factionnaires, +jusqu'à plus ample informé, et il parlait de demander la destitution +en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers.</p> + +<p>—Quant à ce misérable Bavois, criait-il aux soldats, quant à ce +lâche déserteur, il sera fusillé dès qu'on l'aura repris... et on le +reprendra, comptez-y!...</p> + +<p>On avait espéré calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant +l'arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait osé +l'éveiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle.</p> + +<p>Ce lui fut seulement une occasion d'exalter les mérites du traître.</p> + +<p>—Celui qui a découvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le +sieur Escorval. Qu'on aille me chercher Chupin!...</p> + +<p>Plus calme, M. de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre, +disait-il, le «grand coupable» sous la main de la justice.</p> + +<p>Il expédiait des courriers dans toutes les directions, et faisait +porter avis de l'événement dans les localités voisines.</p> + +<p>Ses commandements étaient précis et brefs: surveiller la frontière, +soumettre les voyageurs à un examen sévère, pratiquer de nombreuses +visites domiciliaires, répandre à profusion le signalement du sieur +Escorval.</p> + +<p>Avant tout, il avait donné l'ordre de rechercher et d'arrêter le sieur +Midon, ancien curé de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils.</p> + +<p>Mais parmi tous les officiers présents, il y en avait un, c'était +un vieux lieutenant décoré, que le ton du duc de Sairmeuse avait +profondément blessé.</p> + +<p>Il s'avança, d'un air sombre, en disant que tout cela sans doute était +bel et bien, mais que le plus pressé était de procéder à une enquête +qui, en faisant connaître les moyens d'évasion, révélerait peut-être +les complices.</p> + +<p>À ce simple mot: enquête, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de +Courtomieu n'avaient été maîtres d'un imperceptible tressaillement.</p> + +<p>Pouvaient-ils ignorer à combien peu tient le secret des trames les +mieux ourdies!</p> + +<p>Que fallait-il, ici, pour dégager la vérité des apparences +mensongères? Une précaution négligée, un puéril détail, un mot, un +geste, un rien...</p> + +<p>Ils tremblèrent que cet officier ne fût un homme d'une perspicacité +supérieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins, +avait des présomptions qu'il était impatient de vérifier.</p> + +<p>Non, le vieux lieutenant n'avait aucun soupçon, il avait parlé ainsi +au hasard, uniquement pour exhaler son mécontentement. Même son +intelligence était si peu subtile qu'il ne remarqua pas le rapide coup +d'œil qu'échangèrent le marquis et le duc.</p> + +<p>Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussitôt:</p> + +<p>—Je suis de l'avis du lieutenant, prononça-t-il avec une politesse +trop étudiée pour n'être pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une +enquête... cela est aussi ingénieusement pensé que bien dit.</p> + +<p>Le vieil officier décoré tourna le dos en mâchonnant un juron.</p> + +<p>—Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son père et cet +autre pékin mériteraient... mais il faut vivre!...</p> + +<p>À s'avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien +qu'il ne courait pas le moindre risque.</p> + +<p>À qui revenait le soin des investigations?... Au duc et au marquis. +Ils étaient donc, en vérité, un peu naïfs de s'inquiéter. Ne +resteraient-ils pas seuls juges de ce qu'il serait opportun de taire +ou de révéler, et complètement maîtres de cacher ce qui serait de +nature à trahir leur connivence?...</p> + +<p>Ils se mirent donc à l'œuvre immédiatement, avec un empressement qui +eût fait évanouir les doutes, s'il y en eût eu parmi les assistants.</p> + +<p>Mais qui donc se fût avisé de concevoir des doutes!...</p> + +<p>Le succès de la comédie était d'autant plus certain que la fuite du +baron d'Escorval paraissait menacer sérieusement les intérêts de ceux +qui l'avaient favorisée.</p> + +<p>Les détails de l'évasion, Martial pensait les connaître aussi +exactement que les évadés eux-mêmes... Il était l'auteur, s'ils +avaient été les acteurs du drame de la nuit.</p> + +<p>Il s'abusait, il ne tarda pas à se l'avouer.</p> + +<p>L'enquête, dès les premiers pas, révéla des circonstances qui lui +parurent inexplicables.</p> + +<p>Il était clair, et la disposition des lieux le démontrait, que pour +recouvrer leur liberté, le baron d'Escorval et le caporal Bavois +avaient eu à accomplir deux descentes successives.</p> + +<p>Ils avaient dû, d'abord, descendre de la fenêtre de la prison jusque +sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait +ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu'au bas des +rochers à pic.</p> + +<p>Pour réaliser cette double opération, et les prisonniers l'avaient +réalisée, puisqu'ils s'étaient échappés, deux cordes leur étaient +indispensables. Martial les avait apportées, on eût dû les retrouver.</p> + +<p>Eh bien! on n'en retrouvait qu'une, celle que les paysannes avaient +aperçue, pendant de la saillie où elle était accrochée à une pince de +fer.</p> + +<p>De la fenêtre à la saillie, point de corde...</p> + +<p>Ce fait sauta aux yeux de tout le monde.</p> + +<p>—Voilà qui est extraordinaire! murmura Martial devenu pensif.</p> + +<p>—Tout à fait bizarre!... approuva M. de Courtomieu.</p> + +<p>—Comment diable s'y sont-ils pris pour arriver de la fenêtre du +cachot à cette étroite corniche?...</p> + +<p>—C'est ce qui ne se comprend pas...</p> + +<p>Martial allait trouver une bien autre occasion de s'étonner.</p> + +<p>Ayant examiné la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde +descente, il reconnut qu'elle n'était pas d'un seul morceau. On avait +noué bout à bout les deux cordes qu'il avait apportées... La plus +grosse évidemment ne s'était pas trouvée assez longue.</p> + +<p>Comment cela se faisait-il?... Le duc avait-il donc mal évalué la +hauteur du rocher?... l'abbé Midon avait-il mal pris ses mesures?...</p> + +<p>Il aunait cette grosse corde de l'œil, et positivement il lui +semblait qu'elle avait été raccourci... elle lui avait paru avoir un +bon tiers en plus, pendant qu'on la lui roulait autour du corps pour +l'entrer dans la citadelle.</p> + +<p>—Il sera survenu quelque accident imprévu, disait-il à son père et au +marquis de Courtomieu; mais lequel?...</p> + +<p>—Eh!... que nous importe? répondait le marquis; vous avez la lettre +compromettante, n'est-ce pas?...</p> + +<p>Mais Martial était de ces esprits qui ne sauraient rester en repos +tant qu'ils sont en face d'un problème à résoudre.</p> + +<p>Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le +bas des rochers.</p> + +<p>Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang.</p> + +<p>—Un des prisonniers est tombé, fit Martial vivement, et s'est +dangereusement blessé!</p> + +<p>—Par ma foi!... s'écria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se +serait brisé les os que j'en serais ravi.</p> + +<p>Martial rougit, et regardant fixement son père:</p> + +<p>—Je suppose, monsieur, prononça-t-il froidement, que vous ne pensez +pas un mot de ce que vous dites... Nous nous sommes engagés sur +l'honneur de notre nom à sauver M. le baron d'Escorval, s'il +s'était tué ce serait un malheur pour nous, monsieur, un très grand +malheur!...</p> + +<p>Quand son fils prenait ce ton hautain et glacé, le duc ne trouvait +rien à répondre; il s'en indignait, mais c'était plus fort que lui.</p> + +<p>—Bast!... fit M. de Courtomieu, si ce coquin-là s'était seulement +blessé, nous le saurions...</p> + +<p>Ce fut l'opinion de Chupin qui, mandé par le duc, venait d'arriver.</p> + +<p>Mais le vieux maraudeur, si loquace d'ordinaire et si empressé, +répondit brièvement, et, chose étrange, n'offrit point ses services.</p> + +<p>De son imperturbable assurance, de son impudence familière, de son +sourire obséquieux et bas, rien ne restait.</p> + +<p>Son œil trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le +tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la +détresse de son âme...</p> + +<p>Si visible était le changement, que M. de Sairmeuse le remarqua.</p> + +<p>—Quelle mésaventure t'est arrivée, maître Chupin? demanda-t-il.</p> + +<p>—Il est arrivé, répondit d'une voix rauque l'ancien braconnier, que +pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m'ont jeté de +la boue et des pierres... Je courais, ils me poursuivaient en criant: +Traître!... Infâme!...</p> + +<p>Ses poings se crispaient dans le vide, comme s'il eût médité quelque +vengeance, et il ajouta:</p> + +<p>—Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l'évasion du +baron et ils se réjouissent.</p> + +<p>Hélas!... cette joie des habitants de Montaignac devait être de courte +durée.</p> + +<p>Ce jour était désigné pour l'exécution des condamnés à mort.</p> + +<p>Jugés par un conseil de guerre, ils devaient être passés par les +armes.</p> + +<p>C'était un vendredi.</p> + +<p>À midi, les portes furent fermées et les troupes prirent les armes.</p> + +<p>L'impression fut profonde, terrible, quand les funèbres roulements des +tambours annoncèrent les préparatifs de l'épouvantable holocauste.</p> + +<p>La consternation et une sorte d'épouvante se répandirent dans la +ville; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous +les quartiers; les rues devinrent désertes et bientôt on put voir +chaque habitant fermer ses fenêtres et ses portes...</p> + +<p>Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle +s'ouvrirent et donnèrent passage à quatorze condamnés, qui +s'avancèrent lentement, accompagnés chacun d'un prêtre...</p> + +<p>Quatorze!... Pris de remords et d'effroi au dernier moment, M. de +Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l'exécution de six +condamnés, et en ce moment même, un courrier emportait vers Paris six +demandes de grâce, signées par la commission militaire.</p> + +<p>Chanlouineau n'était pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la +clémence royale...</p> + +<p>Tiré de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait +été inutile, il comptait avec une poignante anxiété les condamnés...</p> + +<p>Il y eut un moment où ses regards eurent une telle expression +d'angoisse, que le prêtre qui l'accompagnait se pencha vers lui en +murmurant:</p> + +<p>—Qui cherchez-vous des yeux, mon fils?...</p> + +<p>—Le baron d'Escorval.</p> + +<p>—Il s'est évadé cette nuit.</p> + +<p>—Ah!... je mourrai donc content!... s'écria l'héroïque paysan.</p> + +<p>Il mourut sans pâlir, comme il se l'était promis, calme et fier, le +nom de Marie-Anne sur les lèvres...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h3> + +<p>Eh bien!... il y eut une femme, une jeune fille, que n'émurent ni ne +touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au +milieu d'une population en deuil; ses yeux si beaux restèrent secs +pendant que coulaient tant de pleurs.</p> + +<p>Fille d'un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable +dictature, elle n'essaya pas d'arracher au bourreau un seul des +malheureux qui furent jetés à la commission militaire.</p> + +<p>On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin!... Voilà le crime que +M<sup>lle</sup> de Courtomieu ne pouvait oublier...</p> + +<p>Elle n'avait dû qu'à l'intercession de Marie-Anne, de n'être pas +retenue prisonnière. Voilà ce qu'il était au-dessus de ses forces de +pardonner.</p> + +<p>Aussi, est-ce avec l'exagération du ressentiment que le lendemain, +en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu'elle +appelait «ses humiliations,» l'incroyable arrogance de la fille de +Lacheneur et l'épouvantable brutalité des paysans.</p> + +<p>Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à +déposer contre le baron d'Escorval, elle répondit froidement:</p> + +<p>—Je crois que c'est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu'il soit +pénible.</p> + +<p>Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa +déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et +son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause.</p> + +<p>Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut +sincère.</p> + +<p>Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c'était le +baron d'Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de +Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l'opinion.</p> + +<p>Cette erreur de M<sup>lle</sup> Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens, +venait de l'habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner +Maurice que par son prénom.</p> + +<p>En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M. +d'Escorval, c'est qu'il s'agissait du baron.</p> + +<p>Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa +jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche, +M<sup>lle</sup> de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde +indifférence.</p> + +<p>Elle voulait qu'il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens +de rien, comme ces pauvres paysans, n'était capable de troubler la +sérénité de son orgueil.</p> + +<p>On ne l'entendit pas adresser une seule question.</p> + +<p>Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de +son âme, M<sup>lle</sup> de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui +faisait verser tant de larmes et tant de sang.</p> + +<p>Marie-Anne n'était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le +tourbillon des événements!...</p> + +<p>—Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai +vite fait oublier cette effrontée qui l'avait ensorcelé.</p> + +<p>Chimères!... Le charme s'était évanoui qui avait fait flotter indécise +la passion de Martial entre M<sup>lle</sup> de Courtomieu et la fille de +Lacheneur.</p> + +<p>Surpris d'abord par les grâces pénétrantes de M<sup>lle</sup> Blanche, il avait +fini par distinguer l'expérience cruelle et la profondeur de calcul +dissimulées sous les apparences d'une adorable candeur.</p> + +<p>Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la +pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités +féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse +Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu'éloignement.</p> + +<p>Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais +uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son +caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous +détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par +désœuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu'il sentait +bien que Marie-Anne était perdue pour lui.</p> + +<p>Enfin, il se disait qu'il y avait eu parole échangée entre le duc de +Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que +M<sup>lle</sup> Blanche était sa fiancée...</p> + +<p>Était-ce la peine de rompre des engagements publics?... Ne faudrait-il +pas finir par se marier un jour?... Pourquoi ne se pas marier ainsi +qu'il était convenu! Autant épouser M<sup>lle</sup> de Courtomieu que toute +autre, puisqu'il était sûr que la seule femme qu'il eût aimée, la +seule qu'il pût aimer, ne serait jamais sienne.</p> + +<p>Froid et maître de lui près d'elle, et certain qu'il resterait de +même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l'amour, +avec cette perfection et ce charme que n'atteint jamais, cela est +triste à dire, un sentiment vrai.</p> + +<p>Son amour-propre, bien qu'il ne fût point fat, y trouvait son compte, +et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en +contradiction ses actes et ses pensées.</p> + +<p>Mais pendant qu'il paraissait ne s'occuper que de son mariage, tandis +qu'il berçait M<sup>lle</sup> Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus +doux projets d'avenir, il ne s'inquiétait que du baron d'Escorval.</p> + +<p>Qu'étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal +Bavois?... Qu'étaient devenus tous ceux qui étaient allés les +attendre,—Martial le savait,—au bas du rocher, M<sup>me</sup> d'Escorval et +Marie-Anne, l'abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la +demi-solde?...</p> + +<p>C'était donc dix personnes en tout qui s'étaient enfuies.</p> + +<p>Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu +disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans +seulement avoir été aperçues...</p> + +<p>—Ah! il n'y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté +supérieure... je reconnais la main du prêtre...</p> + +<p>L'habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par +M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une +fiévreuse activité.</p> + +<p>Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu'y +pouvaient-ils?...</p> + +<p>Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se +passionnent tout d'abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de +leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l'encontre de +leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni +même se dispenser de le louer.</p> + +<p>Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si +le baron d'Escorval et Bavois étaient repris.</p> + +<p>Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté? +Évidemment, non. Ils n'étaient certains que de la complicité de +Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais +c'était assez pour tout perdre.</p> + +<p>Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines.</p> + +<p>Un seul témoin déclarait que, le matin de l'évasion, au petit jour, il +avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d'une dizaine de +personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre.</p> + +<p>Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage +faisait frémir Martial.</p> + +<p>Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de +l'enquête.</p> + +<p>Tous les soldats de service la nuit de l'évasion ayant été interrogés, +voici ce que l'un d'eux avait déclaré:</p> + +<p>—«J'étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers +deux heures et demie, après qu'on eût écroué Lacheneur, je vis venir +à moi un officier. Il me donna le mot d'ordre, naturellement je le +laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre +voisine de celle où était enfermé M. d'Escorval et en est ressorti au +bout de cinq minutes...»</p> + +<p>—«Reconnaîtriez-vous cet officier?» avait-on demandé à ce +factionnaire.</p> + +<p>Et il avait répondu:</p> + +<p>—«Non, parce qu'il avait un manteau dont le collet était relevé +jusqu'à ses yeux.»</p> + +<p>Quel pouvait être ce mystérieux officier? qu'était-il allé faire dans +la chambre où les cordes avaient été déposées?...</p> + +<p>Martial se mettait l'esprit à la torture sans trouver une réponse à +ces deux questions.</p> + +<p>Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet.</p> + +<p>—Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison +des adhérents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui +se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois, +venait savoir si on avait besoin d'un coup de main.</p> + +<p>C'était une explication et plausible même: cependant elle ne pouvait +satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette +affaire un secret qui irritait sa curiosité.</p> + +<p>—Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d'Escorval n'ait +pas daigné me faire savoir qu'il est en sûreté!... Le service que je +lui ai rendu valait bien cette attention.</p> + +<p>Si obsédante devint son inquiétude, qu'il résolut de recourir à +l'adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance +extrême.</p> + +<p>Mais n'obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur.</p> + +<p>Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui +l'avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout +seul, dans une grande chambre du premier étage.</p> + +<p>La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu'au jour, le plus +souvent, on l'entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis +imaginaires.</p> + +<p>Cependant il n'osa pas résister à l'ordre que lui porta un soldat de +planton, d'avoir à se rendre sur-le-champ à l'hôtel de Sairmeuse.</p> + +<p>—Je veux savoir ce qu'est devenu le baron d'Escorval, lui demanda +Martial à brûle-pourpoint.</p> + +<p>Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et +une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues.</p> + +<p>—La police de Montaignac est là, répondit-il d'un ton bourru, pour +contenter la curiosité de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de +la police...</p> + +<p>Était-ce sérieux?... N'attendait-il pas plutôt qu'on eût intéressé sa +cupidité? Martial le pensa.</p> + +<p>—Tu n'auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te +paierai bien...</p> + +<p>Mais voilà qu'à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans +son œil l'éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur.</p> + +<p>—Si c'est pour me tenter encore que vous m'avez fait venir, +s'écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, drôle!...</p> + +<p>Cette interruption, le vieux maraudeur ne l'entendit même pas; il +poursuivait avec une violence croissante:</p> + +<p>—On m'avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la +bonne cause... je l'ai livré et on me traite comme si j'avais commis +le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage +et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas... +On m'appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on +trinquait tout de même avec moi!... Aujourd'hui que j'ai deux +mille pistoles, on se sauve de moi comme d'une bête venimeuse. Si +j'approche, on recule; quand j'entre quelque part, on sort...</p> + +<p>Le souvenir des injures qu'il avait subies lui était si cruel qu'il +paraissait véritablement hors de soi.</p> + +<p>—Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j'ai commise, +ignoble et abominable?... Alors pourquoi M. le duc me l'a-t-il +proposée?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente +pas, comme cela, le pauvre monde avec de l'argent. Ai-je bien agi, au +contraire?... Alors qu'on fasse des lois pour me protéger...</p> + +<p>C'était un esprit troublé qu'il fallait rassurer, Martial le comprit.</p> + +<p>—Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M. +d'Escorval pour le dénoncer, loin de là... Je désire seulement que tu +te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son +passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche...</p> + +<p>À ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême.</p> + +<p>—Vous voulez donc me faire assassiner! s'écria-t-il en pensant à +Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche!...</p> + +<p>Et pris d'une sorte de panique, il s'enfuit. Martial était stupéfait.</p> + +<p>—On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu'il a +fait.</p> + +<p>Il n'eût pas été le seul en tout cas.</p> + +<p>Déjà M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher +mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les +proportions mensongères données au soulèvement.</p> + +<p>L'ivresse d'ambition qui les avait saisis au premier moment s'étant +dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux +calculs.</p> + +<p>Ils s'accusaient réciproquement de la précipitation fatale des juges, +de l'oubli de toute procédure, de l'injustice de l'arrêt rendu.</p> + +<p>Chacun prétendait rejeter sur l'autre et le sang versé et l'exécration +publique.</p> + +<p>Du moins, espéraient-ils obtenir la grâce des six condamnés dont ils +avaient suspendu l'exécution.</p> + +<p>Ils ne l'obtinrent pas.</p> + +<p>Une nuit, un courrier arriva à Montaignac, qui apportait de Paris +cette laconique dépêche:</p> + +<p>«Les vingt-et-un condamnés doivent être exécutés.»</p> + +<p>Quoi qu'eût pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres +entraîné par M. Decazes, ministre de la police, avait décidé que les +grâces devaient être rejetées...</p> + +<p>Cette dépêche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu. +Ils savaient mieux que personne combien peu méritaient la mort ces +pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils +savaient, cela était prouvé et public, que de ces six condamnés deux +n'avaient pris aucune part au complot.</p> + +<p>Que faire?</p> + +<p>Martial voulait que son père résignât son autorité, le duc n'eut pas +ce courage.</p> + +<p>M. de Courtomieu l'emporta. Il disait que tout cela était bien +fâcheux, mais que le vin étant tiré il fallait le boire, qu'on ne +pouvait se déjuger sans s'attirer une disgrâce éclatante.</p> + +<p>C'est pourquoi, le lendemain, les funèbres roulements du tambour se +firent encore une fois entendre, et les six condamnés—dont deux +reconnus innocents—furent conduits sous les murs de la citadelle et +fusillés à la place même où, sept jours auparavant, étaient tombés les +quatorze malheureux qui les avaient précédés dans la mort...</p> + +<p>Et cependant l'organisateur du complot n'était pas jugé encore.</p> + +<p>Enfermé dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur +était tombé dans un morne engourdissement qui dura autant que sa +détention. Âme et corps, il était brisé.</p> + +<p>Une seule fois, on vit remonter un peu de sang à son visage pâli, le +matin où le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l'interroger.</p> + +<p>—C'est vous qui m'avez amené là où je suis, dit-il, Dieu nous voit et +nous juge!...</p> + +<p>Malheureux homme!... ses fautes avaient été grandes, son châtiment fut +terrible.</p> + +<p>Il avait sacrifié ses enfants aux rancunes de son orgueil blessé; il +n'eut pas cette consolation suprême de les serrer sur son cœur et +d'obtenir leur pardon avant de mourir...</p> + +<p>Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pensée de son fils et +de sa fille, et telle était l'horreur de la situation qu'il avait +faite, qu'il n'osait demander ce qu'ils étaient devenus.</p> + +<p>À la seule pitié d'un geôlier, il dut d'apprendre qu'on était sans +nouvelles aucunes de Jean et qu'on croyait Marie-Anne passée à +l'étranger avec la famille d'Escorval.</p> + +<p>Renvoyé devant la Cour prévôtale, Lacheneur fut calme et digne pendant +les débats. Loin de marchander sa vie, il répondit avec la plus +entière franchise. Il n'accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses +complices.</p> + +<p>Condamné à avoir la tête tranchée, il fut conduit à la mort le +lendemain qui était le jour du marché de Montaignac.</p> + +<p>Malgré la pluie, il voulut faire le trajet à pied. Arrivé à +l'échafaud, il gravit les degrés d'un pas ferme, et de lui-même +s'étendit sur la planche fatale....</p> + +<p>Quelques secondes après, le soulèvement du 4 mars comptait sa +vingt-et-unième victime.</p> + +<p>Et le soir même, des officiers à la demi-solde s'en allaient racontant +partout que des récompenses magnifiques venaient d'être accordées +au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu'ils allaient +marier leurs enfants à la fin de la semaine.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h3> + + +<p>Que Martial de Sairmeuse épousât M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu, il n'y +avait rien là qui dût surprendre les habitants de Montaignac.</p> + +<p>Mais en répandant, comme toute fraîche, cette vieille nouvelle, le +soir même de l'exécution de Lacheneur, les officiers à la demi-solde +savaient bien tout ce qu'il en rejaillirait d'odieux sur deux hommes +qui étaient devenus le point de mire de leur haine.</p> + +<p>Ils prévoyaient l'irritant rapprochement qui de lui-même naîtrait dans +les cervelles les plus bornées.</p> + +<p>Dieu sait pourtant que M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse +s'efforçaient alors d'atténuer, autant qu'il était en eux, l'horreur +de leur conduite.</p> + +<p>Des cent et quelques révoltés détenus à la citadelle, dix-huit ou +vingt au plus furent mis en jugement et frappés de peines légères. Les +autres furent relâchés.</p> + +<p>Le major Carini lui-même, le chef des conjurés de la ville, qui avait +fait le sacrifice de sa vie, s'entendit avec surprise condamner à deux +ans de prison.</p> + +<p>Mais il est de ces crimes que rien n'efface ni n'atténue. L'opinion +attribua à la peur la soudaine indulgence du duc et du marquis...</p> + +<p>On les exécrait pour leurs cruautés, on les méprisa pour ce qu'on +appelait leur lâcheté.</p> + +<p>Eux ne savaient rien de tout cela, et ils pressaient le mariage de +leurs enfants, sans se douter qu'on le considérait comme un odieux +défi.</p> + +<p>La cérémonie avait été fixée au 17 avril, et il avait été décidé que +la noce aurait lieu au château de Sairmeuse, transformé à grands frais +en un palais féerique.</p> + +<p>C'est dans l'église du petit village de Sairmeuse, par la plus belle +journée du monde, que ce mariage fut béni par le curé qui avait +remplacé le pauvre abbé Midon.</p> + +<p>À la fin de l'allocution emphatique qu'il adressa aux «jeunes époux,» +il prononça ces paroles qu'il croyait prophétiques:</p> + +<p>—Vous serez, vous devez être heureux!...</p> + +<p>Qui n'eût cru comme lui? Ne réunissaient-ils pas, ces beaux jeunes +gens, si nobles et si riches, toutes les conditions qui semblent +devoir faire le bonheur!...</p> + +<p>Et cependant, si une joie dissimulée éclatait dans les yeux de la +nouvelle marquise de Sairmeuse, les observateurs remarquèrent la +préoccupation du mari. On eût dit qu'il faisait effort pour écarter +des pensées sinistres.</p> + +<p>C'est qu'en ce moment, où sa jeune femme se suspendait radieuse +et fière à son bras, le souvenir de Marie-Anne lui revenait, plus +palpitant, plus obstiné que jamais.</p> + +<p>Qu'était-elle devenue, qu'on ne l'avait pas vue lors de l'exécution +de Lacheneur? Courageuse comme il la savait, il se disait que si elle +n'avait pas paru, c'est qu'elle n'avait rien su...</p> + +<p>Ah!... s'il eût été aimé d'elle, oui, véritablement il se fût cru +heureux... Tandis que maintenant, il était lié pour la vie à une femme +qu'il n'aimait point...</p> + +<p>Au dîner, cependant, il réussit à secouer la tristesse qui l'avait +envahi, et quand les convives se levèrent de table pour se répandre +dans les salons, il avait presque oublié ses noirs pressentiments.</p> + +<p>Il se levait, à son tour, quand un domestique mystérieusement +s'approcha de lui.</p> + +<p>—On demande M. le marquis en bas, dit ce valet à voix basse.</p> + +<p>—Qui?...</p> + +<p>—Un jeune paysan qui n'a pas voulu se nommer.</p> + +<p>—Un jour de mariage, il faut donner audience à tout le monde, fit +Martial.</p> + +<p>Et souriant et gai, il descendit.</p> + +<p>Dans le vestibule, encombré de plantes rares et d'arbustes, un jeune +homme était debout, fort pâle, dont les yeux avaient l'éclat de la +fièvre.</p> + +<p>En le reconnaissant, Martial ne put retenir une exclamation de +stupeur.</p> + +<p>—Jean Lacheneur!... fit-il... imprudent!...</p> + +<p>Le jeune homme s'avança.</p> + +<p>—Vous vous étiez cru délivré de moi, prononça-t-il d'un ton amer. +Dans le fait, je suis revenu de loin... mais vous pouvez encore me +faire prendre par vos gens...</p> + +<p>La figure de Martial s'empourpra sous l'insulte, mais il resta calme.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? demanda-t-il froidement.</p> + +<p>Jean tira de sa veste un pli cacheté.</p> + +<p>—Vous remettre ceci, répondit-il, de la part de Maurice d'Escorval.</p> + +<p>D'une main fiévreuse, Martial rompit le cachet. Il lut la lettre d'un +coup d'œil, pâlit comme pour mourir, chancela et ne dit qu'un mot:</p> + +<p>—Infamie!...</p> + +<p>—Que dois-je dire à Maurice? insista Jean. Que comptez-vous faire?</p> + +<p>Grâce à un prodige d'énergie, Martial avait dompté sa défaillance. Il +parut réfléchir dix secondes, puis tout à coup saisissant le bras de +Jean, il l'entraîna vers l'escalier en disant:</p> + +<p>—Venez... je le veux... vous allez voir...</p> + +<p>En trois minutes d'absence, les traits de Martial s'étaient à ce point +décomposés qu'il n'y eut qu'un cri, quand il reparut au salon, une +lettre ouverte d'une main, traînant de l'autre un jeune paysan que +personne ne reconnaissait.</p> + +<p>—Où est mon père?... demanda-t-il d'une voix affreusement altérée, où +est le marquis de Courtomieu?...</p> + +<p>Le duc et le marquis étaient près de M<sup>me</sup> Blanche, dans un petit salon, +au bout de la grande galerie.</p> + +<p>Martial y courut, suivi par un tourbillon d'invités qui, pressentant +quelque scène très-grave, tenaient à n'en pas perdre une syllabe.</p> + +<p>Il alla droit à M. de Courtomieu, debout près de la cheminée, et lui +tendant la lettre de Maurice:</p> + +<p>—Lisez!... dit-il d'un ton terrible.</p> + +<p>M. de Courtomieu obéit, et aussitôt il devint livide, le papier +trembla dans sa main, ses yeux se voilèrent, et il fut obligé de +s'appuyer au marbre pour ne pas tomber.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, bégayait-il, non, je ne vois pas...</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse et M<sup>me</sup> Blanche s'avancèrent vivement.</p> + +<p>—Qu'est-ce?... demandèrent-ils ensemble, qu'arrive-t-il?</p> + +<p>D'un geste rapide, Martial arracha la lettre des mains du marquis de +Courtomieu, et s'adressant à son père:</p> + +<p>—Écoutez ce qu'on m'écrit, fit-il.</p> + +<p>Il y avait là trois cents personnes, et cependant le silence +s'établit, si profond et si solennel, que la voix du jeune marquis de +Sairmeuse s'entendit jusqu'à l'extrémité de la galerie pendant qu'il +lisait:</p> + +<p>«Monsieur le marquis,</p> + +<p>«En échange de dix lignes qui pouvaient vous perdre, vous nous aviez +promis sur l'honneur de votre nom, la vie du baron d'Escorval.</p> + +<p>«Vous lui avez, en effet, porté des cordes pour qu'il puisse s'évader, +mais d'avance, sans qu'il y parût rien, elles avaient été coupées, et +mon père a été précipité du haut des roches de la citadelle.</p> + +<p>«Vous avez forfait à l'honneur, Monsieur, et souillé votre nom d'un +opprobre ineffaçable. Tant qu'une goutte de sang me restera dans les +veines, par tous moyens, je poursuivrai la vengeance de votre lâche et +vile trahison.</p> + +<p>En me tuant, vous échapperiez il est vrai à la flétrissure que je vous +réserve... Consentez à vous battre avec moi... Dois-je vous attendre +demain sur les landes de la Rèche?... À quelle heure? Avec quelles +armes?...</p> + +<p>«Si vous êtes le dernier des hommes, vous pouvez me donner rendez-vous +et envoyer des gendarmes qui m'arrêteront. C'est un moyen.</p> + +<p class="r">«<span class="smcap">Maurice d'Escorval</span>.»</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse était désespéré. Il voyait le secret de l'évasion +du baron livré... c'était sa fortune politique renversée.</p> + +<p>—Malheureux, disait-il à son fils, malheureux!... tu nous perds!...</p> + +<p>Martial n'avait pas seulement paru l'entendre. Quand il eut terminé:</p> + +<p>—Eh bien?... demanda-t-il au marquis de Courtomieu.</p> + +<p>—Je continue à ne pas comprendre... dit froidement le vieux +gentilhomme, qui avait eu le temps de se remettre.</p> + +<p>Martial eut un si terrible mouvement, que tout le monde crut qu'il +allait frapper cet homme qui était son beau-père depuis quelques +heures.</p> + +<p>—Eh bien!... moi, je comprends!... s'écria-t-il. Je sais maintenant +qui était cet officier qui s'est introduit dans la chambre où j'avais +déposé les cordes... et je sais ce qu'il y allait faire!</p> + +<p>Il avait froissé la lettre de Maurice entre ses mains, il la lança au +visage de M. de Courtomieu, en disant:</p> + +<p>—Voilà votre salaire... lâche!</p> + +<p>Ainsi atteint, le baron s'affaissa sur un fauteuil, et déjà Martial +sortait entraînant Jean Lacheneur, quand sa jeune femme éperdue lui +barra le passage.</p> + +<p>—Vous ne sortirez pas, s'écria-t-elle exaspérée, je ne le veux +pas!... Où allez-vous?... Rejoindre la sœur de ce jeune homme, que je +reconnais maintenant!... Vous courez retrouver votre maîtresse...</p> + +<p>Hors de soi, Martial repoussa sa femme...</p> + +<p>—Malheureuse, fit-il, vous osez insulter la plus noble et la plus +pure des femmes... Eh bien!... oui, je vais retrouver Marie-Anne... +Adieu!...</p> + +<p>Et il passa...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h3> + + +<p>Étroite était la saillie de rocher où avaient dû prendre pied en +fuyant le baron d'Escorval et le caporal Bavois.</p> + +<p>À son point le plus large, elle ne mesurait pas plus d'un mètre et +demi.</p> + +<p>Elle était extrêmement inégale, en outre, glissante, toute rugueuse, +et coupée de fissures et de crevasses.</p> + +<p>S'y tenir debout, en plein jour, avec le mur de la tour plate derrière +soi, et devant un précipice, eût été considéré comme une grave +imprudence.</p> + +<p>À plus forte raison était-il périlleux de laisser glisser de là, en +pleine nuit, un homme attaché à l'extrémité d'une longue corde.</p> + +<p>Aussi, avant de hasarder la descente du baron, l'honnête Bavois +avait-il pris toutes les précautions possibles pour n'être pas +entraîné par le poids qu'il aurait à soutenir.</p> + +<p>Sa pince de fer logée solidement dans une fente, servit à son pied de +point d'appui, il s'assit solidement sur ses jarrets, le buste bien en +arrière, et c'est seulement quand il fut bien sûr de sa position qu'il +dit au baron:</p> + +<p>—J'y suis, et ferme... laissez-vous couler, bourgeois!...</p> + +<p>La corde rompant tout à coup, le baron tombant, l'effort devenant +inutile, le brave caporal fut lancé violemment contre le mur de la +tour, et rejeté en avant par le contre-coup.</p> + +<p>Sans son inaltérable sang-froid, c'en était fait de lui...</p> + +<p>Pendant plus d'une minute, tout le haut de son corps fut suspendu +au-dessus de l'abîme où venait de rouler M. d'Escorval, et ses bras se +crispèrent dans le vide.</p> + +<p>Un mouvement brusque, et il était précipité.</p> + +<p>Mais il eut cette puissance de volonté merveilleuse de ne tenter +aucun effort violent. Prudemment, mais avec une énergie obstinée, il +s'accrocha des genoux et du bout des pieds aux aspérités du roc, ses +mains cherchèrent un point d'appui, il obliqua doucement, et enfin +reprit plante...</p> + +<p>Il était temps, car une crampe lui vint, si violente qu'il fut +contraint de s'asseoir.</p> + +<p>Que le baron se fut tué sur le coup, c'est ce dont il ne doutait +pas... Mais cette catastrophe ne pouvait troubler l'intelligence de ce +vieux soldat, qui, aux jours de bataille, avait eu tant de camarades +emportés à ses côtés par le brutal.</p> + +<p>Ce qui le confondait, c'était que la corde se fût rompue au raz de sa +main... une corde si grosse, qu'on eût jugée, à la voir, solide assez +pour supporter dix fois le poids du corps du baron.</p> + +<p>Comme il ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir le point de rupture, +Bavois promena son doigt dessus, et à son inexprimable étonnement, il +le trouva lisse...</p> + +<p>Point de filaments, point de brins de chanvre, comme après un +arrachement... la section était nette.</p> + +<p>Le caporal comprit, comme Maurice avait compris en bas, et il lâcha +son plus effroyable juron.</p> + +<p>—Cent millions de tonnerres!... Les canailles ont coupé la corde!...</p> + +<p>Et un souvenir qui ne remontait pas à quatre heures lui revenant:</p> + +<p>—Voilà donc, pensa-t-il, la cause du bruit qu'avait entendu ce pauvre +baron dans la chambre à côté!... Et moi qui lui disais: «Bast! c'est +les rats!»</p> + +<p>Cependant il songea qu'il avait un moyen simple de vérifier +l'exactitude de ses conjectures. Il passa la corde sur la pince et +tira dessus de toutes ses forces et par saccades... Elle se rompit en +trois endroits.</p> + +<p>Cette découverte consterna le vieux soldat.</p> + +<p>—Vous voici dans de beaux draps, caporal, grommela-t-il.</p> + +<p>Une partie de la corde était tombée avec le malheureux baron, et il +était clair que tous les morceaux réunis ne suffiraient pas pour +atteindre le bas du rocher.</p> + +<p>De cette saillie isolée, il était impossible de gagner le terre-plein +de la citadelle.</p> + +<p>Avec ce rapide coup d'œil des gens d'exécution, l'honnête Bavois +envisagea la situation sous toutes ses faces, et il la vit désespérée.</p> + +<p>—Allons, murmura-t-il, vous êtes f...lambé, caporal, il n'y a pas à +dire mon bel ami! Au jour, on arrive et on trouve vide la prison du +baron... On met le nez à la fenêtre, et on vous aperçoit ici, comme un +saint de pierre sur son piédestal... Naturellement, on vous repêche, +on vous juge, on vous condamne, et on vous mène faire un tour dans les +fossés de la citadelle... Portez armes!... Apprêtez armes!... Joue!... +Feu!... Et voilà l'histoire.</p> + +<p>Il s'arrêta court... Une idée lui venait vague encore, indécise, qu'il +sentait devoir être une idée de salut.</p> + +<p>Elle lui venait en regardant et en touchant la corde qui lui avait +servi à descendre de la prison sur la saillie, et qui, solidement +attachée aux barreaux, pendait le long du mur.</p> + +<p>—Si vous aviez cette corde, qui pend là, inutile, caporal, reprit-il, +vous l'ajouteriez aux morceaux de celle-ci, et vous vous laisseriez +glisser jusqu'au bas du rocher... Monter la chercher est possible... +mais comment redescendre sans qu'elle soit accrochée solidement là +haut?...</p> + +<p>Il chercha et trouva, et il poursuivit, se parlant à soi-même, comme +s'il y eût eu deux Bavois en un seul; l'un prompt à la conception, +l'autre un peu borné, à qui il était indispensable de tout expliquer +par le menu.</p> + +<p>—Attention au commandement, caporal, disait-il... Vous allez me +raboutir les cinq morceaux de la corde coupée que voici, vous les +attachez à votre ceinture et vous remontez à la prison à la force du +poignet... Hein! que dites-vous?... Que l'ascension est raide et qu'un +escalier avec tapis vaudrait mieux que cette ficelle qui pend! Vous +n'êtes pas dégoûté, caporal!... Donc, vous grimpez, et vous voici dans +la chambre. Qu'y faites-vous? Presque rien. Vous détachez la corde +fixée à la fenêtre, vous la nouez à celle-ci, et le tout vous +donne quatre-vingts bons pieds de chanvre tordu... Alors, au lieu +d'assujettir cette longue corde à demeure, vous la passez à cheval +autour d'un barreau intact, elle se trouve ainsi doublée, et une fois +de retour ici, vous n'avez qu'à tirer un des bouts pour la dépasser là +haut... Est-ce compris?</p> + +<p>C'était si bien compris que vingt minutes plus tard le caporal +était revenu sur l'étroite corniche, ayant accompli la difficile et +audacieuse opération qu'il avait imaginée...</p> + +<p>Non sans efforts inouïs, par exemple, non sans s'être mis les mains et +les genoux en sang.</p> + +<p>Mais il avait réussi à dépasser la corde, mais il était certain +maintenant de s'échapper.</p> + +<p>Il riait, oui, il riait de bon cœur, de ce rire muet qui lui était +habituel.</p> + +<p>L'anxiété, puis la joie lui avaient fait oublier M. d'Escorval; le +souvenir qui lui en revint, lui fut douloureux comme un remords.</p> + +<p>—Pauvre homme, murmura-t-il.... Je sauverai ma vieille peau qui +n'intéresse personne, je n'ai pas pu sauver sa vie... Sans doute à +cette heure, ses amis l'ont emporté...</p> + +<p>Il s'était penché au-dessus de l'abîme, en disant ces mots... il se +demanda s'il n'était pas pris d'un éblouissement.</p> + +<p>Tout au fond, il lui semblait distinguer une petite lumière qui allait +et venait...</p> + +<p>Qu'était-il donc arrivé?</p> + +<p>Bien évidemment il avait fallu quelque raison d'une gravité +extraordinaire, impossible à concevoir pour décider les amis du baron +d'Escorval, des hommes intelligents, à allumer une lumière qui, vue +des fenêtres de la citadelle, trahissait leur présence et les perdait.</p> + +<p>Mais les minutes étaient trop précieuses pour que le caporal Bavois +les gaspillât en stériles conjectures.</p> + +<p>—Mieux vaut descendre en deux temps, prononça-t-il à haute voix, +comme pour fouetter son courage... Allons, caporal, mon ami, crachez +dans vos mains, et en avant... en route!...</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, le vieux soldat s'était couché à plat ventre +sur l'étroite corniche, et il reculait lentement vers l'abîme, +assurant de toutes ses forces, après la corde, ses mains et ses +genoux.</p> + +<p>L'âme était forte, mais la chair frissonnait... Marcher sur une +batterie avait toujours paru une plaisanterie au digne caporal; mais +affronter un péril inconnu, mais suspendre sa vie à une corde... +diable!...</p> + +<p>Quelques gouttes de sueur perlèrent à la racine de ses cheveux, quand +il sentit que la moitié de son corps avait dépassé le bord du rocher, +qu'il se trouvait absolument en équilibre et que le plus faible +mouvement le lançait dans l'espace...</p> + +<p>Ce mouvement il le fit, en murmurant:</p> + +<p>—S'il y a un Dieu pour les honnêtes gens, qu'il ouvre l'œil, c'est +l'instant!...</p> + +<p>Le Dieu des honnêtes gens veillait.</p> + +<p>Bavois arriva en bas trop vite, les mains et les genoux affreusement +déchirés, mais sain et sauf.</p> + +<p>Il tomba comme une masse, et le choc, lorsqu'il toucha terre, fut si +rude qu'il lui arracha une plainte rauque, comme un mugissement de +bête assommée.</p> + +<p>Durant plus d'une minute, il demeura à terre, ahuri, étourdi.</p> + +<p>Quand il se releva, deux hommes qu'il reconnut pour des officiers à +demi-solde, le saisirent par les poignets, les serrant à les briser...</p> + +<p>—Eh!... doucement, fit-il, pas de bêtises, c'est moi, Bavois!...</p> + +<p>Ceux qui le tenaient ne le lâchèrent pas.</p> + +<p>—Comment se fait-il, demanda l'un d'eux, d'un ton de menace, que le +baron d'Escorval ait été précipité et que vous ayez réussi à descendre +ensuite?...</p> + +<p>Le vieux soldat avait trop d'expérience pour ne pas comprendre toute +la portée de cette humiliante question.</p> + +<p>La douleur et l'indignation qu'il en ressentit, lui donnèrent la force +de se dégager.</p> + +<p>—Mille tonnerres!... s'écria-t-il, je passerais pour un traître, +moi!... Non, ce n'est pas possible... écoutez-moi.</p> + +<p>Et aussitôt, rapidement et avec une surprenante précision, il raconta +tous les détails de l'évasion, sa douleur, ses angoisses, et quels +obstacles en apparence insurmontables il avait su vaincre.</p> + +<p>Il n'avait pas besoin de tant se débattre. L'entendre c'était le +croire...</p> + +<p>Les officiers lui tendirent la main, sincèrement affligés d'avoir +froissé un tel homme, si digne d'estime et si dévoué.</p> + +<p>—Vous nous excuserez, caporal, dirent-ils tristement, le malheur rend +défiant et injuste, et nous sommes malheureux...</p> + +<p>—Il n'y a pas d'offense, mes officiers, grogna-t-il... Si je m'étais +défié, moi, le pauvre M. d'Escorval... un ami de «l'autre,» mille +tonnerres!... serait encore de ce monde!</p> + +<p>—Le baron respire encore, caporal, dit un des officiers.</p> + +<p>Cela tenait si bien du prodige, que Bavois parut un moment confondu.</p> + +<p>—Ah!... s'il ne fallait que donner un de mes bras pour le sauver!... +s'écria-t-il enfin.</p> + +<p>—S'il peut être sauvé, il le sera, mon ami... Ce brave prêtre que +vous voyez là, est, parait-il, un fameux médecin... Il examine, en +ce moment, les blessures affreuses de M. d'Escorval... C'est sur son +ordre que nous nous sommes procuré et que nous avons allumé cette +bougie qui, d'un instant à l'autre, peut nous mettre tous nos ennemis +sur les bras... mais il n'y avait pas à balancer...</p> + +<p>Bavois regardait de tous ses yeux, mais vainement. De sa place, il ne +distinguait qu'un groupe confus, à quelques pas.</p> + +<p>—Je voudrais bien voir le pauvre homme?... demanda-t-il tristement.</p> + +<p>—Approchez, mon brave, ne craignez rien, avancez!...</p> + +<p>Il s'avança, et à la lueur tremblante d'une bougie que tenait +Marie-Anne, il vit un spectacle qui le remua, lui qui pourtant, plus +d'une fois, avait fait la «corvée du champ de bataille.»</p> + +<p>Le baron était étendu à terre, tout de son long, sur le dos, la tête +appuyée sur les genoux de M<sup>me</sup> d'Escorval...</p> + +<p>Il n'était pas défiguré; la tête n'avait point porté dans la chute, +mais il était pâle comme la mort même, et ses yeux étaient fermés...</p> + +<p>Par intervalles, une convulsion le secouait, il râlait, et alors une +gorgée de sang sortait de sa bouche, glissait le long de ses lèvres et +coulait jusque sur sa poitrine...</p> + +<p>Ses vêtements avaient été hachés, littéralement, et on voyait que tout +son corps n'était pour ainsi dire qu'une effroyable plaie.</p> + +<p>Agenouillé près du blessé, l'abbé Midon, avec une dextérité admirable, +étanchait le sang et fixait des bandes qui provenaient du linge de +toutes les personnes présentes.</p> + +<p>Maurice et un officier à la demi-solde l'aidaient.</p> + +<p>—Ah! si je tenais le gredin qui a coupé la corde, murmurait le +caporal violemment ému; mais patience, je le retrouverai...</p> + +<p>—Vous le connaissez?...</p> + +<p>—Que trop!</p> + +<p>Il se tut; l'abbé Midon venait déterminer tout ce qu'il était possible +de faire là, et il haussait un peu le blessé sur les genoux de M<sup>me</sup> +d'Escorval.</p> + +<p>Ce mouvement arracha au malheureux un gémissement qui trahissait +des souffrances atroces. Il ouvrit les yeux et balbutia quelques +paroles... c'étaient les premières.</p> + +<p>—Firmin!... murmura-t-il, Firmin!...</p> + +<p>C'était le nom d'un secrétaire qu'avait eu le baron autrefois, qui +lui avait été absolument dévoué, mais qui était mort depuis plusieurs +années.</p> + +<p>Le baron n'avait donc pas sa raison, qu'il appelait ce mort!...</p> + +<p>Il avait du moins un sentiment vague de son horrible situation, car il +ajouta d'une voix étouffée, à peine distincte:</p> + +<p>—Ah!... que je souffre!... Firmin, je ne veux pas tomber vivant entre +les mains du marquis de Courtomieu... Tu m'achèveras plutôt... tu +entends, je te l'ordonne...</p> + +<p>Et ce fut tout: ses yeux se refermèrent, et sa tête qu'il avait +soulevée retomba inerte. On put croire qu'il venait de rendre le +dernier soupir.</p> + +<p>Les officiers le crurent, et c'est avec une poignante anxiété qu'ils +entraînèrent l'abbé Midon à quelques pas de M<sup>me</sup> d'Escorval.</p> + +<p>—Est-ce fini, monsieur le curé? demandèrent-ils; espérez-vous +encore?...</p> + +<p>Le prêtre hocha tristement la tête, et du doigt montrant le ciel:</p> + +<p>—J'espère en Dieu!... prononça-t-il.</p> + +<p>L'heure, le lieu, l'émotion de l'horrible catastrophe, le danger +présent, les menaces de l'avenir, tout se réunissait pour donner aux +paroles du prêtre une saisissante solennité.</p> + +<p>Si vive fut l'impression, que pendant plus d'une minute les officiers +à demi-solde demeurèrent silencieux, remués profondément, eux, de +vieux soldats, dont tant de scènes sanglantes avaient dû émousser la +sensibilité.</p> + +<p>Maurice qui s'approcha, suivi du caporal Bavois, les rendit au +sentiment de l'implacable réalité.</p> + +<p>—Ne devons-nous pas nous hâter d'emporter mon père, monsieur +l'abbé? demanda-t-il. Ne faut-il pas qu'avant ce soir nous soyons en +Piémont?...</p> + +<p>—Oui!... s'écrièrent les officiers, partons!</p> + +<p>Mais le prêtre ne bougea pas, et d'une voix triste:</p> + +<p>—Essayer de transporter M. d'Escorval de l'autre côté de la +frontière, serait le tuer, prononça-t-il.</p> + +<p>Cela semblait si bien un arrêt de mort que tous frémirent.</p> + +<p>—Que faire, mon Dieu!... balbutia Maurice, quel parti prendre!</p> + +<p>Pas une voix ne s'éleva. Il était clair que du prêtre seul on +attendait une idée de salut.</p> + +<p>Lui réfléchissait, et ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il reprit:</p> + +<p>—À une heure et demie d'ici, au-delà de la Croix-d'Arcy, habite un +paysan dont je puis répondre, un nommé Poignot, qui a été autrefois le +métayer de M. Lacheneur. Il exploite maintenant, avec l'aide de ses +trois fils, une ferme assez vaste. Nous allons nous procurer un +brancard et porter M. d'Escorval chez cet honnête homme.</p> + +<p>—Quoi!... monsieur le curé, interrompit un des officiers, vous voulez +que nous cherchions un brancard à cette heure aux environs!</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—Mais cela ne va pas manquer d'éveiller des soupçons.</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—La police de Montaignac nous suivra à la piste.</p> + +<p>—J'y compte bien.</p> + +<p>—Le baron sera repris...</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>L'abbé s'exprimait de ce ton bref et impérieux de l'homme qui +assumant toute la responsabilité d'une situation, veut être obéi sans +discussion.</p> + +<p>—Une fois le baron déposé chez Poignot, reprit-il, l'un de vous, +messieurs, prendra sur le brancard la place du blessé, les autres le +porteront, et tous ensemble vous tâcherez de gagner le territoire +piémontais. Seulement, entendons-nous bien. Arrivés à la frontière, +mettez toute votre adresse à être maladroits, cachez-vous, mais de +telle façon qu'on vous voie partout...</p> + +<p>Tout le monde, maintenant, comprenait le plan si simple du prêtre.</p> + +<p>De quoi s'agissait-il?... simplement de créer une fausse piste +destinée à égarer les agents que lanceraient M. de Courtomieu et le +duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Du moment où il paraîtrait bien prouvé que le baron avait été aperçu +dans les montagnes, il serait en sûreté chez Poignot...</p> + +<p>—Encore un mot, messieurs, ajouta l'abbé. Il importe de donner au +cortège du faux blessé toutes les apparences de la suite qui eût +accompagné M. d'Escorval... M<sup>lle</sup> Lacheneur vous suivra donc, et aussi +Maurice. On sait que je ne quitterais pas le baron, qui est mon ami, +et ma robe me désigne à l'attention; l'un de vous revêtira ma robe... +Dieu nous pardonnera ce travestissement en faveur du motif...</p> + +<p>Il ne s'agissait plus que de se procurer le brancard, et les officiers +délibéraient pour décider à quelle porte prochaine ils iraient +frapper, quand le caporal Bavois les interrompit.</p> + +<p>—Pardon, excuse, fit-il; ne vous dérangez pas, je connais, à dix +enjambées d'ici, un coquin d'aubergiste qui aura mon affaire...</p> + +<p>Il dit, partit en courant, et moins de cinq minutes plus tard, +reparut, portant une manière de civière, un mince matelas et une +couverture. Il avait pensé à tout...</p> + +<p>Mais il s'agissait de soulever le blessé et de le placer sur le +matelas.</p> + +<p>Ce fut une difficile opération, fort longue, et qui, en dépit de +précautions extrêmes, arracha au baron deux ou trois cris déchirants.</p> + +<p>Enfin tout fut prêt, les officiers prirent chacun un bras de la +civière et on se mit en route.</p> + +<p>Le jour se levait... Le brouillard qui se balançait au-dessus des +collines lointaines se teintait de lueurs pourpres et violettes; les +objets insensiblement émergeaient des ténèbres...</p> + +<p>Le triste cortège, guidé par l'abbé Midon, avait pris à travers champs +et à chaque instant quelque obstacle se présentait, haie ou fossé +qu'il fallait franchir.</p> + +<p>Que d'attentions alors pour éviter au brancard des oscillations dont +la moindre devait causer au blessé des tortures inouïes... Que de +soins!... mais aussi que de temps perdu!</p> + +<p>Appuyée au bras de Marie-Anne, la baronne d'Escorval marchait près de +la civière, et aux passages difficiles elle pressait la main de son +mari... Le sentait-il?... Rien en lui ne trahissait la vie qu'un râle +sourd par intervalles, et quelquefois un de ces vomissements de sang +qui épouvantaient si fort l'abbé Midon.</p> + +<p>On avançait cependant, et la campagne s'éveillait et s'animait.</p> + +<p>C'était tantôt quelque paysanne revenant de l'herbe qu'on rencontrait, +tantôt quelque gars, l'aiguillon sur l'épaule, qui conduisait ses +bœufs au labour.</p> + +<p>Hommes et femmes s'arrêtaient, et bien après qu'on les avait dépassés, +on les apercevait encore, plantés à la même place, suivant d'un œil +étonné ces gens qui leur semblaient porter un mort...</p> + +<p>Le prêtre paraissait se soucier peu de ces rencontres. Il ne faisait +rien pour les éviter.</p> + +<p>Mais il s'inquiéta visiblement et devint circonspect, quand après +trois heures de marche on aperçut la ferme de Poignot.</p> + +<p>Heureusement, il y avait à une portée de fusil de la maison un petit +bois. L'abbé Midon y fit entrer tout son monde, recommandant la +plus stricte prudence, pendant qu'il allait, lui, courir en avant +s'entendre avec l'homme sur qui reposaient toutes ses espérances.</p> + +<p>Comme il arrivait dans la cour de la ferme un petit homme, à cheveux +gris, très-maigre, au teint basané, sortait de l'écurie.</p> + +<p>C'était le père Poignot.</p> + +<p>—Comment! vous, monsieur le curé, s'écria-t-il tout joyeux... Dieu! +ma femme va-t-elle être contente!... Nous avons un fier service à vous +demander.</p> + +<p>Et aussitôt, sans laisser à l'abbé Midon le temps d'ouvrir la bouche, +il se mit à raconter son embarras... La nuit du soulèvement, il avait +ramassé un malheureux qui avait reçu un coup de sabre; ni sa femme ni +lui, ne savaient comment panser cette blessure, et il n'osait aller +quérir un médecin.</p> + +<p>—Et ce blessé, ajouta-t-il, c'est Jean Lacheneur, le fils de mon +ancien maître.</p> + +<p>Une affreuse anxiété serrait le cœur du prêtre.</p> + +<p>Ce fermier, qui avait déjà donné asile à un blessé, consentirait-il à +en recevoir un autre?</p> + +<p>La voix de l'abbé Midon tremblait en présentant sa requête...</p> + +<p>Dès les premiers mots, le fermier devint fort pâle, et tant que parla +le prêtre, il hocha gravement la tête. Quand ce fut fini:</p> + +<p>—Savez-vous, monsieur le curé, dit-il froidement, que je risque gros +à faire de ma maison un hôpital pour les révoltés?</p> + +<p>L'abbé Midon n'osa pas répondre...</p> + +<p>—On m'a dit comme ça, poursuivit le père Poignot, que j'étais un +lâche, parce que je ne voulais pas me mêler du complot... ça n'était +pas mon idée, j'ai laissé dire. Maintenant il me convient de ramasser +les éclopés... je les ramasse. M'est avis que c'est aussi courageux que +d'aller tirer des coups de fusil...</p> + +<p>—Ah!... vous êtes un brave homme!... s'écria l'abbé.</p> + +<p>—Pardienne!... je le sais bien. Allez chercher M. d'Escorval... +Il n'y a ici que ma femme et mes trois garçons, personne ne le +trahira!...</p> + +<p>Une demi-heure après, le baron était couché dans un petit grenier où +déjà on avait installé Jean Lacheneur.</p> + +<p>De la fenêtre, l'abbé Midon et M<sup>me</sup> d'Escorval purent voir s'éloigner +rapidement le cortège destiné à donner le change aux espions.</p> + +<p>Le caporal Bavois, la tête entortillée de linges ensanglantés, avait +remplacé le baron sur le brancard.</p> + +<p>C'est aux époques troublées de l'histoire qu'il faut chercher l'homme. +Alors l'hypocrisie fait trêve, et il apparaît tel qu'il est, avec ses +bassesses et ses grandeurs.</p> + +<p>Certes, de grandes lâchetés furent commises aux premiers jours de la +seconde Restauration, mais aussi que de dévouements sublimes!</p> + +<p>Ces officiers à demi-solde qui entourèrent M<sup>me</sup> d'Escorval et Maurice, +qui prêtèrent ensuite leur concours à l'abbé Midon, ne connaissaient +le baron que de nom et de réputation.</p> + +<p>Il leur suffit de savoir qu'il avait été ami de «l'autre,» de celui +qui avait été leur idole, pour se donner entièrement, sans hésitation +comme sans forfanterie.</p> + +<p>Ils triomphèrent, quand ils virent M. d'Escorval couché dans le +grenier du père Poignet, en sûreté relativement.</p> + +<p>Après cela, le reste de leur tâche, qui consistait à créer une +fausse piste jusqu'à la frontière, leur paraissait un véritable jeu +d'enfants.</p> + +<p>Ils ne songeaient en vérité qu'au bon tour qu'il jouaient au duc de +Sairmeuse et au marquis de Courtomieu.</p> + +<p>Et ils riaient à l'idée de la besogne et de la déception qu'ils +préparaient à la police de Montaignac.</p> + +<p>Mais toutes ces précautions étaient bien inutiles. En cette occasion +éclatèrent les sentiments véritables de la contrée, et on put voir que +les espérances de Lacheneur n'étaient pas sans quelque fondement.</p> + +<p>La police ne découvrit rien; elle ne connut pas un détail de +l'évasion; elle n'apprit pas une circonstance de ce voyage de plus de +trois lieues, en plein jour, de six personnes portant un blessé sur un +brancard.</p> + +<p>Parmi les deux mille paysans qui crurent bien que c'était le baron +d'Escorval qu'on portait ainsi, il ne se trouva pas un délateur, il ne +se rencontra pas même un indiscret.</p> + +<p>Cependant, en approchant de la frontière qu'ils savaient strictement +surveillée, les fugitifs devinrent circonspects.</p> + +<p>Ils attendirent que la nuit fût venue, avant de se présenter à une +auberge isolée qu'ils avaient aperçue, et où ils espéraient trouver un +guide pour franchir les défilés des montagnes.</p> + +<p>Une affreuse nouvelle les y avait devancés.</p> + +<p>L'aubergiste qui leur ouvrit leur apprit les sanglantes représailles +de Montaignac.</p> + +<p>De grosses larmes coulaient de ses yeux, pendant qu'il racontait les +détails de l'exécution, qu'il tenait d'un paysan qui y avait assisté.</p> + +<p>Heureusement ou malheureusement, cet aubergiste ignorait l'évasion de +M. d'Escorval et l'arrestation de M. Lacheneur...</p> + +<p>Mais il avait connu particulièrement Chanlouineau, et il était +consterné de la mort de ce «beau gars, le plus solide du pays.»</p> + +<p>Les officiers qui avaient laissé le brancard dehors, jugèrent alors +que cet homme était bien celui qu'ils souhaitaient, et qu'ils +pouvaient lui confier une partie de leur secret.</p> + +<p>—Nous portons, lui dirent-ils, un de nos amis blessé... Pouvez-vous +nous faire franchir la frontière cette nuit même?...</p> + +<p>L'aubergiste répondit qu'il le ferait volontiers, qu'il se chargeait +même d'éviter tous les postes; mais qu'il ne fallait pas songer à +s'engager dans la montagne avant le lever de la lune.</p> + +<p>À minuit les fugitifs se mirent en route: au jour ils foulaient le +territoire du Piémont.</p> + +<p>Depuis assez longtemps déjà ils avaient congédié leur guide. Ils +brisèrent le brancard, et poignée par poignée ils jetèrent au vent la +laine du matelas.</p> + +<p>—Notre tâche est remplie, monsieur, dirent alors les officiers à +Maurice... Nous allons rentrer en France... Dieu nous protège!... +Adieu!...</p> + +<p>C'est les yeux pleins de larmes que Maurice regarda s'éloigner ces +braves gens qui, sans doute, venaient de sauver la vie à son père. +Maintenant il était le seul protecteur de Marie-Anne, qui, pâle, +anéantie, brisée de fatigue et d'émotion, tremblait à son bras...</p> + +<p>Non, cependant... Près de lui se tenait encore le caporal Bavois.</p> + +<p>—Et vous, mon ami, lui demanda-t-il d'un ton triste, qu'allez-vous +faire?...</p> + +<p>—Vous suivre, donc!... répondit le vieux soldat. J'ai droit au feu et +à la chandelle chez vous, c'est convenu avec votre père!... Ainsi, pas +accéléré, la jeune demoiselle n'a pas l'air bien du tout, et je vois +là-bas le clocher de l'étape.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h3> + + +<p>Femme par la grâce et par la beauté, femme par le dévouement et la +tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-même une vaillance +virile. Son énergie et son sang-froid, en ces jours désolés, furent +l'admiration et l'étonnement de tous ceux qui l'approchèrent.</p> + +<p>Mais les forces humaines sont bornées... Toujours, après des efforts +exorbitants, un moment arrive où la chair défaillante trahit la plus +ferme volonté.</p> + +<p>Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu'elle +était à bout: ses pieds gonflés ne la soutenaient plus, ses jambes se +dérobaient sous elle, la tête lui tournait, des nausées soulevaient +son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu'au cœur.</p> + +<p>Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque.</p> + +<p>Heureusement il n'était pas fort éloigné ce village dont les fugitifs +apercevaient le clocher à travers la brume matinale.</p> + +<p>Déjà ces infortunés distinguaient les premières maisons quand le +caporal s'arrêta brusquement en jurant.</p> + +<p>—Milliard de tonnerres!... s'écria-t-il, et mon uniforme!... Entrer +avec ce fourniment dans ce méchant village, ce serait se jeter dans la +gueule du loup!... Le temps de nous asseoir et nous serions ramassés +par les gendarmes piémontais... Faut attendre!...</p> + +<p>Il réfléchit, tortillant furieusement sa moustache, puis d'un ton qui +eût fait frémir et fuir un passant:</p> + +<p>—À la guerre comme à la guerre!... fit-il. Faut acheter un équipement +à «la foire d'empoigne!» Le premier pékin qui passe...</p> + +<p>—Mais j'ai de l'argent, interrompit Maurice, en débouclant une +ceinture pleine d'or qu'il avait placée sous ses habits le soir du +soulèvement.</p> + +<p>—Eh!... que ne le disiez-vous!... Nous sommes des bons, cela étant... +Donnez, j'aurai vite trouvé quelque bicoque aux environs...</p> + +<p>Il s'éloigna, et ne tarda pas à reparaître affublé d'un costume de +paysan qu'on eût dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait +sous un immense chapeau...</p> + +<p>—Maintenant, pas accéléré, en avant, marche!... dit-il à Maurice et à +Marie-Anne qui le reconnaissaient à peine.</p> + +<p>Le village où ils arrivaient, le premier après la frontière, +s'appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau.</p> + +<p>La quatrième maison était une hôtellerie, «<i>Au Repos des Voyageurs</i>.» +Ils y entrèrent, et d'un ton bref commandèrent à la maîtresse de +conduire la jeune dame à une chambre et de l'aider à se coucher.</p> + +<p>On obéit, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune, +demandèrent quelque chose à manger.</p> + +<p>On les servit, mais les regards qu'on arrêtait sur eux n'étaient rien +moins que bienveillants. Évidemment, on les tenait pour très-suspects.</p> + +<p>Un gros homme, qui semblait le patron de l'hôtellerie, rôda autour +d'eux un bon moment, les examinant du coin de l'œil, et finalement il +leur demanda leurs noms.</p> + +<p>—Je me nomme Dubois, répondit Maurice sans hésiter, je voyage pour +mon commerce, avec ma femme qui est là-haut et mon fermier que +voici...</p> + +<p>Cette vivacité heureuse décida un peu l'hôtelier, et atteignant un +petit registre crasseux il se mit à y consigner les réponses.</p> + +<p>—Et quel commerce faites-vous? interrogea-t-il encore.</p> + +<p>—Je viens dans votre sacré pays de curieux pour acheter des mulets, +répondit Maurice en frappant sur sa ceinture.</p> + +<p>Au son de l'or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L'élève des +mulets était la richesse de la contrée, le bourgeois était bien jeune, +mais il avait le gousset garni: cela ne suffisait-il pas?</p> + +<p>—Vous m'excuserez, reprit l'hôte d'un tout autre ton; c'est que, +voyez-vous, nous sommes très-surveillés; il y a du tapage, à ce qu'il +parait, vers Montaignac...</p> + +<p>L'imminence du péril et le sentiment de la responsabilité donnaient à +Maurice un aplomb qu'il ne se connaissait pas. C'est de l'air le +plus dégagé qu'il débita une histoire passablement plausible, pour +expliquer son arrivée matinale, à pied, avec une jeune femme malade.</p> + +<p>Il s'applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal était moins +satisfait.</p> + +<p>—Nous sommes trop près de la frontière pour bivaquer ici, +grogna-t-il. Dès que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos +escarpins.</p> + +<p>Il croyait et Maurice espérait comme lui que vingt-quatre heures de +repos absolu rétabliraient Marie-Anne.</p> + +<p>Ils se trompaient, car elle avait été atteinte aux sources même de la +vie.</p> + +<p>À vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait +immobile et comme engourdie dans une torpeur glacée, dont rien +n'était capable de la tirer. On lui parlait, elle ne répondait pas. +Entendait-elle, comprenait-elle? c'était au moins douteux.</p> + +<p>Par un rare bonheur, la mère de l'hôtelier se trouvait être une +vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne... de +M<sup>me</sup> Dubois, comme on disait à l'hôtellerie du <i>Repos des Voyageurs</i>.</p> + +<p>—Rassurez-vous, disait-elle à Maurice, qu'elle voyait dévoré +d'inquiétude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au +clair de lune... vous verrez...</p> + +<p>Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violentée reprit-elle +seule son équilibre, toujours est-il que dans la soirée du troisième +jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles.</p> + +<p>—Pauvre jeune fille!... disait-elle, pauvre malheureuse!...</p> + +<p>C'était d'elle-même qu'elle parlait.</p> + +<p>Par un phénomène fréquent, après les crises où a sombré +l'intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se +percevait double.</p> + +<p>Il lui semblait que c'était une autre qui avait été victime de tous +les malheurs dont le souvenir, peu à peu, lui revenait, trouble et +confus comme les réminiscences d'un rêve pénible, au matin...</p> + +<p>Toutes les scènes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les +derniers mois de sa vie, se déroulaient devant elle, comme les actes +divers d'un drame sur un théâtre.</p> + +<p>Que d'événements, depuis ce dimanche d'août, où, sortant de l'église +avec son père, elle avait appris l'arrivée du duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Et tout cela avait tenu dans huit mois!...</p> + +<p>Quelle différence entre ce temps où elle vivait heureuse, honorée et +enviée, dans ce beau château de Sairmeuse dont elle se croyait la +maîtresse, et l'heure présente, où elle gisait fugitive et abandonnée, +dans une misérable chambre d'auberge, soignée par une vieille femme +qu'elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d'un vieux +soldat qui avait déserté, et celle de son amant proscrit... Car elle +avait un amant!...</p> + +<p>De ce grand naufrage de ses chères ambitions et de toutes ses +espérances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle +n'avait pas même sauvé son honneur de jeune fille!...</p> + +<p>Mais était-elle responsable toute seule?</p> + +<p>Qui donc lui avait imposé le rôle odieux qu'elle avait joué entre +Maurice, Martial et Chanlouineau?</p> + +<p>À ce dernier nom traversant sa pensée, toute la scène du cachot, +soudainement, lui apparut comme aux lueurs d'un éclair.</p> + +<p>Chanlouineau, condamné à mort, lui avait remis une lettre en lui +disant:</p> + +<p>—Vous la lirez quand je ne serai plus...</p> + +<p>Elle pouvait la lire, maintenant qu'il était tombé sous les balles!... +Mais qu'était-elle devenue?... Depuis le moment où elle l'avait reçue +elle n'y avait pas pensé...</p> + +<p>Elle se souleva, et d'une voix brève:</p> + +<p>—Ma robe!... demanda-t-elle à la vieille assise près du lit, +donnez-moi ma robe!...</p> + +<p>La vieille obéit, et d'une main fiévreuse Marie-Anne palpa la poche.</p> + +<p>Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous +l'étoffe, elle tenait la lettre.</p> + +<p>Elle l'ouvrit, la lut lentement à deux reprises et, se laissant +retomber sur son oreiller, fondit en larmes...</p> + +<p>Inquiet, Maurice s'approcha.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, mon Dieu!... demanda-t-il d'une voix émue.</p> + +<p>Elle lui tendit la lettre en disant:</p> + +<p>—Lisez.</p> + +<p>Chanlouineau n'était qu'un pauvre paysan.</p> + +<p>Toute son instruction lui venait d'un vieil instituteur de campagne, +dont il avait fréquenté l'école pendant trois hivers, et qui +s'inquiétait infiniment moins de l'application de ses élèves que de la +grosseur de la bûche qu'ils apportaient chaque matin.</p> + +<p>Sa lettre, écrite sur le papier le plus commun, avait été fermée avec +un de ces maîtres pains à cacheter, larges et épais comme une pièce de +deux sous, que l'épicier de Sairmeuse débitait au quarteron.</p> + +<p>Pénible était l'écriture. Lourde et toute tremblée, elle trahissait la +main roide de l'homme qui a manié la bêche plus que la plume.</p> + +<p>Les lignes s'en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la +page, et les fautes d'orthographes s'y enlaçaient...</p> + +<p>Mais si l'écriture était d'un paysan vulgaire, la pensée était digne +des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde.</p> + +<p>Voici ce qu'avait écrit Chanlouineau, la veille, très-probablement, du +soulèvement:</p> + +<p>«Marie-Anne,</p> + +<p>«Le complot va donc éclater. Qu'il réussisse ou qu'il échoue, j'y +serai tué... Cela a été décidé par moi et arrêté le jour où j'ai su +que vous ne pouviez plus ne pas épouser Maurice d'Escorval.</p> + +<p>«Mais le complot ne réussira pas, et je connais assez votre père pour +savoir qu'il ne voudra pas survivre à sa défaite.</p> + +<p>«Si Maurice et votre frère Jean venaient à être frappés mortellement, +que deviendriez-vous, ô mon Dieu?... En seriez-vous donc réduite à +tendre la main aux portes?...</p> + +<p>«Je ne fais que penser à cela en dedans de moi, continuellement. J'ai +bien réfléchi et voici ma dernière volonté:</p> + +<p>«Je vous donne et lègue en toute propriété, tout ce que je possède:</p> + +<p>«Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en +dépendent, les taillis et les pâtures de Bérarde et cinq pièces de +terre au Valrollier.</p> + +<p>«Vous trouverez le détail de cela et de diverses choses encore dans +mon testament en votre faveur, déposé chez le notaire de Sairmeuse...</p> + +<p>«Vous pouvez accepter sans craindre, car n'ayant point de parents je +suis maître de mon bien.</p> + +<p>«Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera +aisément du tout une quarantaine de mille-francs...</p> + +<p>«Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre +contrée. La maison de la Borderie est commode à habiter, depuis que +j'ai fait diviser le bas en trois pièces, et que j'ai fait réparer le +fourneau de la cuisine.</p> + +<p>«Au premier est une chambre qui a été arrangée par le plus fameux +tapissier de Montaignac... qu'elle devienne la vôtre.</p> + +<p>«J'avais voulu qu'on y mit tout ce qu'on connaît de plus beau, dans un +temps où j'étais fou, et où je me disais que peut-être cette chambre +serait la nôtre. Les droits de «main-morte» seront chers, mais j'ai un +peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre, +vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d'or et +cent quarante écus de six livres...</p> + +<p>«Si vous refusiez cette donation, c'est que vous voudriez me +désespérer jusque dans la terre... Acceptez, sinon pour vous, du moins +pour... je n'ose pas écrire cela, mais vous ne me comprenez que trop.</p> + +<p>«Si Maurice n'est pas tué, et je tâcherai d'être toujours entre les +balles et lui, il vous épousera... Alors, il vous faudra peut-être son +consentement pour accepter ma donation. J'espère qu'il ne le refusera +pas. On n'est pas jaloux de ceux qui sont morts!</p> + +<p>«Il sait bien d'ailleurs que jamais vous n'avez eu un regard pour le +pauvre paysan qui vous a tant aimée...</p> + +<p>«Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque; je suis comme si +j'étais à l'agonie, n'est-ce pas, et je n'en réchapperai pas, bien +sûr...</p> + +<p>«Allons... adieu, Marie-Anne.</p> + +<p class="r">«<span class="smcap">Chanlouineau</span>.»</p> + +<p>Maurice, lui aussi, relut à deux reprises avant de la rendre, cette +lettre où palpitait à chaque mot une passion sublime.</p> + +<p>Il se recueillit un moment, et d'une voix étouffée:</p> + +<p>—Vous ne pouvez refuser, prononça-t-il, ce serait mal!</p> + +<p>Son émotion était telle, que se sentant impuissant à la dissimuler, il +sortit.</p> + +<p>Il était comme foudroyé par la grandeur d'âme de ce paysan qui, après +lui avoir sauvé la vie à la Croix-d'Arcy, avait arraché le baron +d'Escorval aux exécuteurs, qui mourait pour n'avoir pu être aimé, qui +jamais n'avait laissé échapper une plainte ni un reproche, et dont la +protection s'étendait par delà le tombeau sur la femme qu'il avait +adorée.</p> + +<p>Se comparant à ce héros obscur, Maurice se trouvait petit, médiocre, +indigne...</p> + +<p>Qu'adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se présentait +jamais à l'esprit de Marie-Anne!... Comment lutter, comment écarter ce +souvenir écrasant, on ne se mesure pas contre une ombre...</p> + +<p>Chanlouineau s'était trompé: on peut être jaloux des morts!...</p> + +<p>Mais cette poignante jalousie, ces pensées douloureuses, Maurice sut +les ensevelir au plus profond de son âme, et les jours qui suivirent, +il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne.</p> + +<p>Car elle ne se rétablissait toujours pas, l'infortunée...</p> + +<p>Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les +forces ne lui revenaient pas. Il lui était impossible de se lever, et +Maurice ne pouvait songer à quitter Saliente, encore qu'il sentît que +le terrain y brûlait sous les pieds.</p> + +<p>Même, cette faiblesse persistante commençait à étonner la vieille +garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en +était presque ébranlée.</p> + +<p>L'honnête caporal Bavois parla le premier de consulter «un major», +s'il s'en trouvait un, toutefois, ajoutait-il «dans ce pays de +sauvages.»</p> + +<p>Oui, il se trouvait un médecin aux environs, et même un homme d'une +expérience supérieure. Attaché autrefois à la cour si brillante du +prince Eugène, il avait tout à coup quitté Milan et était venu cacher, +en cette contrée perdue, un désespoir d'amour, prétendaient les uns, +les déceptions de son ambition, assuraient les autres.</p> + +<p>C'est à ce médecin que Maurice eut recours, non sans de longues +indécisions, après une conférence avec Marie-Anne.</p> + +<p>Il vint un matin, monté sur un petit bidet, et avant de se faire +conduire à la chambre de la malade, il s'entretint assez longtemps +avec Maurice, dans la cour de l'hôtellerie, tout en marchant.</p> + +<p>C'était un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d'âge, qui +semblent vieillis plutôt que vieux.</p> + +<p>Il était grand, maigre et un peu voûté. Son passé, quel qu'il fût, +avait creusé sur son front des rides profondes, et ses regards, quand +il fixait son interlocuteur, étaient plus aigus et plus tranchants que +des bistouris.</p> + +<p>Il resta près d'un quart d'heure enfermé avec Marie-Anne, et quand il +sortit, il attira Maurice à part.</p> + +<p>—Cette jeune dame est enceinte, prononça-t-il.</p> + +<p>Là était le secret des hésitations de Maurice. Il ne répondit pas, et +alors le médecin ajouta:</p> + +<p>—Cette jeune dame est-elle véritablement votre femme, monsieur... +Dubois?</p> + +<p>Il insistait d'une façon si étrange sur ce nom: Dubois; ses yeux +avaient un éclat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir +jusqu'au blanc des yeux.</p> + +<p>—Je ne m'explique pas votre question, monsieur!... dit-il avec un +accent irrité.</p> + +<p>Le médecin haussa légèrement les épaules.</p> + +<p>—Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il... +seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes bien jeune pour +un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en +tournée!... Quand on parle à la jeune dame de son mari, elle devient +cramoisie!... L'homme qui vous accompagne a de terribles moustaches +pour un fermier!... Après cela, vous me direz qu'il y a eu des +troubles, de l'autre côté de la frontière, à Montaignac.</p> + +<p>De pourpre qu'il était, Maurice était devenu blême.</p> + +<p>Il se sentait découvert; il se voyait aux mains de ce médecin.</p> + +<p>Que faire?... Nier! À quoi bon!</p> + +<p>Il songea que s'abandonner est parfois la suprême prudence, que +l'extrême confiance force souvent la discrétion... et d'une voix émue:</p> + +<p>—Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, dit-il... L'homme qui +m'accompagne et moi, sommes des réfugiés, sans doute condamnés à mort +en France à cette heure.</p> + +<p>Et sans laisser au docteur le temps de répondre, il lui dit quels +terribles événements l'avaient amené à Saliente, et l'histoire +navrante de ses amours. Il n'omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni +celui de Marie-Anne.</p> + +<p>Le médecin, quand il eut terminé, lui serra la main...</p> + +<p>—C'est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il. +Croyez-moi, monsieur... Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que +j'ai vu, d'autres peuvent le voir. Et surtout ne prévenez pas votre +hôtelier de votre départ. Il n'a pas été dupe de vos explications. +L'intérêt seul lui a fermé la bouche. Il vous a vu de l'or, tant que +vous en dépenserez chez lui, il se taira... s'il vous savait à la +veille de lui échapper, il parlerait peut-être...</p> + +<p>—Eh!... monsieur, comment partir?...</p> + +<p>—Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur.</p> + +<p>Il parut se recueillir, ses yeux se voilèrent comme si la situation de +Maurice lui eût rappelé de cruels souvenirs, et d'une voix profonde il +ajouta:</p> + +<p>—Et croyez-moi... Au prochain village arrêtez-vous et donnez votre +nom à M<sup>lle</sup> Lacheneur.</p> + +<p>Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le +médecin dut supposer qu'il s'expliquait mal.</p> + +<p>—Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu'un +honnête homme ne peut hésiter à épouser au plus tôt cette malheureuse +jeune fille.</p> + +<p>Le conseil avait paru presque ridicule à Maurice; la leçon l'irrita.</p> + +<p>—Eh! monsieur, s'écria-t-il, avez-vous réfléchi à ce que vous me +conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamné à mort +peut-être, je me procure les pièces qu'on exige pour un mariage!...</p> + +<p>Le médecin hochait la tête.</p> + +<p>—Permettez!... Vous n'êtes plus en France, monsieur d'Escorval, vous +êtes en Piémont...</p> + +<p>—Raison de plus...</p> + +<p>—Non, parce qu'en ce pays on se marie encore, on peut se marier du +moins, sans toutes les formalités qui vous préoccupent.</p> + +<p>Maurice était devenu attentif.</p> + +<p>—Est-ce possible!... exclama-t-il.</p> + +<p>—Oui!... qu'un prêtre se trouve, qui consente à votre union, à +vous inscrire sur le registre de sa paroisse et à vous donner un +certificat, et vous serez unis si indissolublement, M<sup>lle</sup> Lacheneur et +vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce...</p> + +<p>Suspecter la vérité de ces affirmations était difficile, et cependant +Maurice doutait encore.</p> + +<p>—Ainsi, monsieur, fit-il, tout hésitant, je trouverais un prêtre qui +consentirait...</p> + +<p>Le médecin se taisait, on eût dit qu'il se reprochait de s'être tant +avancé, et de s'occuper ainsi d'une affaire qui n'était pas sienne.</p> + +<p>Puis, tout à coup, d'un ton brusque, il reprit:</p> + +<p>—Écoutez-moi bien, monsieur d'Escorval. Je vais me retirer; mais +avant j'aurai soin de recommander à la malade beaucoup d'exercice... +Je le lui ordonnerai devant vos hôtes. En conséquence, après-demain, +mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, M<sup>lle</sup> Lacheneur, +le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez +jusqu'à Vigano, à trois lieues d'ici, c'est là que je demeure... +Je vous conduirai à un prêtre qui est mon ami, et qui, sur ma +recommandation, fera ce que vous lui demanderez... Réfléchissez. +Dois-je vous attendre mercredi?...</p> + +<p>—Oh! oui, monsieur, oui!... Et comment vous remercier?...</p> + +<p>—En ne me remerciant pas!... Allons, voici l'hôtelier, redevenez M. +Dubois.</p> + +<p>Maurice était ivre de joie. Il comprenait fort bien toute +l'irrégularité d'un tel mariage, mais il était persuadé qu'il +rassurerait la conscience troublée de Marie-Anne. Pauvre fille!... Le +sentiment de sa faute la tuait.</p> + +<p>Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un événement imprévu qui +peut-être anéantirait ses projets.</p> + +<p>—La bercer d'espérances qui ne se réaliseraient pas serait cruel, +pensait-il.</p> + +<p>Mais le vieux médecin ne s'était pas avancé à la légère, et tout +devait se passer comme il l'avait promis.</p> + +<p>Un prêtre de Vigano bénit le mariage de Maurice d'Escorval et de +Marie-Anne Lacheneur, et après les avoir inscrits sur le registre de +son église, leur délivra un certificat que signèrent comme témoins le +médecin et le caporal Bavois...</p> + +<p>Le soir même, les mules étaient renvoyées à Saliente, et les fugitifs +qui avaient à redouter les bavardages de l'hôtelier se remettaient en +route.</p> + +<p>L'abbé Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressément +recommandé de gagner Turin le plus tôt possible.</p> + +<p>—C'est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme +dans la foule. J'y ai de plus un ami, dont voici le nom et l'adresse; +vous irez le voir, et j'espère, par lui, vous faire passer des +nouvelles de votre père.</p> + +<p>C'est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se +dirigeaient.</p> + +<p>Mais ils n'avançaient que lentement, obligés qu'ils étaient d'éviter +les routes fréquentées et de renoncer aux moyens ordinaires de +transport.</p> + +<p>Selon le hasard des localités, ils louaient une mauvaise charrette, +des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil à la nuit, ils +marchaient.</p> + +<p>Ces fatigues qui, en apparence, eussent dû achever Marie-Anne, la +remirent... Après cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le +sang remontait à ses joues pâlies.</p> + +<p>—Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles +récompenses nous garde l'avenir!...</p> + +<p>Non, le sort ne se lassait pas, ce n'était qu'un répit de la +destinée...</p> + +<p>Par une belle matinée d'avril, les proscrits s'étaient arrêtés, pour +déjeuner, dans une auberge à l'entrée d'un gros bourg...</p> + +<p>Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer +l'hôtesse, quand un cri déchirant le ramena...</p> + +<p>Marie-Anne, pâle et les yeux égarés agitait un journal, et d'une voix +rauque disait:</p> + +<p>—La!... Maurice... Regarde!</p> + +<p>C'était un journal français, vieux de quinze jours, oublié sans doute +par quelque voyageur, et qui depuis traînait sur les tables...</p> + +<p>Maurice le prit et lut:</p> + +<p>«Hier, a été exécuté Lacheneur, le chef des révoltés de Montaignac. +Ce misérable perturbateur a conservé jusque sur l'échafaud l'audace +coupable dont il avait donné tant de preuves...»</p> + +<p>Tout le reste de l'article, écrit sous l'empire des idées de M. de +Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, était sur ce ton.</p> + +<p>—Mon père a été exécuté! reprit Marie-Anne d'un air sombre, et je +n'étais pas là, moi, sa fille, pour recueillir sa volonté suprême et +son dernier regard...</p> + +<p>Elle se leva, et d'un ton bref et impérieux:</p> + +<p>—Je n'irai pas plus loin, déclara-t-elle; il faut revenir sur nos +pas, à l'instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France...</p> + +<p>Rentrer en France... s'exposer à des périls mortels!... À quoi bon!... +Le malheur affreux n'était-il pas irréparable?...</p> + +<p>C'est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par +exemple!... Il tremblait, ce vieux soldat, qu'on ne le soupçonnât +d'avoir peur...</p> + +<p>Mais Maurice ne l'écouta pas.</p> + +<p>Il frissonnait!... Il lui semblait que le baron d'Escorval avait dû +être atteint et frappé en même temps que M. Lacheneur.</p> + +<p>—Oui, partons, s'écria-t-il, rentrons!...</p> + +<p>Et comme il ne devait plus être question de prudence, jusqu'au moment +où ils fouleraient le sol français, ils se procurèrent une voiture +pour les conduire, par la grande route, jusqu'au point le plus +rapproché de la frontière.</p> + +<p>Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir, +préoccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les +emportaient.</p> + +<p>Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse?</p> + +<p>Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se résigner au +châtiment et à l'humiliation...</p> + +<p>Maurice frémissait à l'idée seule des mépris qui attendent une pauvre +jeune fille séduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux, +de dissimuler, de se cacher...</p> + +<p>—Notre certificat de mariage, disait-il, n'imposerait pas silence aux +méchants... Que de misères alors!... Il faut cacher ce qui est, il +le faut!... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans +doute.</p> + +<p>Malheureusement, Marie-Anne céda.</p> + +<p>—Vous le voulez, dit-elle, j'obéirai, personne ne saura rien...</p> + +<p>Le lendemain, qui était le 17 avril, à la tombée de la nuit, les +fugitifs arrivaient à la ferme du père Poignet.</p> + +<p>Maurice et le caporal Bavois étaient déguisés en paysans...</p> + +<p>Le vieux soldat avait fait à la sûreté commune un sacrifice qui lui +avait tiré une larme:</p> + +<p>Il avait coupé sa moustache.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h3> + + +<p>C'est entre l'abbé Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la +place d'Armes de Montaignac, qu'avaient été discutées et arrêtées les +conditions de l'évasion du baron d'Escorval.</p> + +<p>Une difficulté tout d'abord s'était présentée qui avait failli rompre +la négociation:</p> + +<p>—Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron.</p> + +<p>—Sauvez le baron, répondait l'abbé, et votre lettre vous sera rendue.</p> + +<p>Mais Martial était de ces natures que l'ombre seule de la contrainte +exaspère.</p> + +<p>L'idée qu'il paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il +ne se rendait qu'aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur.</p> + +<p>—Voici mon dernier mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi +à l'instant ce brouillon que m'a arraché une ruse de Chanlouineau, +et je vous jure sur l'honneur de mon nom, que tout ce qu'il est +humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai... +Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir.</p> + +<p>La situation était désespérée, le danger pressant, le temps mesuré... +Le ton de Martial annonçait une résolution inébranlable.</p> + +<p>L'abbé pouvait-il hésiter?</p> + +<p>Il tira la lettre de sa poche, et la tendant à Martial:</p> + +<p>—Voici, monsieur! prononça-t-il d'une voix solennelle, souvenez-vous +que vous venez d'engager l'honneur de votre nom.</p> + +<p>—Je me souviendrai, monsieur le curé... Allez chercher les cordes.</p> + +<p>C'est ainsi que les choses s'étaient passées.</p> + +<p>C'est dire la douleur de l'abbé Midon quand eut lieu l'épouvantable +chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s'écria que la corde avait +été coupée.</p> + +<p>—C'est ma confiance qui tue le baron!... dit-il.</p> + +<p>Et cependant il ne pouvait se résoudre à charger Martial de cette +exécrable action. Elle trahissait une profondeur de scélératesse et +d'hypocrisie qu'on ne rencontre guère chez les hommes de moins de +vingt-cinq ans.</p> + +<p>Mais il avait sur ses émotions la puissance du prêtre. Nul ne put +soupçonner le secret de ses pensées. Il resta maître de soi, et c'est +avec les apparences du plus inaltérable sang-froid qu'il donna sur +place les premiers soins au baron et qu'il régla les détails de la +fuite.</p> + +<p>Quand il vit M. d'Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu +s'éloigner le cortège destiné à donner le change, il respira.</p> + +<p>Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait +dans ce pauvre corps brisé une intensité de vie qu'on n'y eût pas +soupçonnée.</p> + +<p>L'important, à cette heure, était de se procurer les instruments de +chirurgie et les médicaments qu'exigeait l'état du blessé.</p> + +<p>Mais où, mais comment se les procurer?</p> + +<p>La police du marquis de Courtomieu épiait les médecins et les +pharmaciens de Montaignac, espérant arriver par eux, et à leur insu, +jusqu'aux blessés du soulèvement.</p> + +<p>Le passé de l'abbé Midon sauva le présent.</p> + +<p>Lui qui s'était fait la Providence des malheureux de sa paroisse, +lui qui, pendant dix ans, avait été le médecin et le chirurgien des +pauvres, il avait à sa cure une trousse presque complète, et cette +grande boîte de médicaments qu'il portait sur le dos dans ses +tournées.</p> + +<p>—Ce soir, dit-il à M<sup>me</sup> d'Escorval, j'irai chercher tout cela.</p> + +<p>L'obscurité venue, en effet, il passa une longue blouse bleue, +rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers +le village de Sairmeuse.</p> + +<p>Pas une lumière ne brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la +vieille gouvernante, devait être à bavarder chez les voisins.</p> + +<p>L'abbé pénétra dans cette maison, qui avait été la sienne, en forçant +la porte du petit jardin; il trouva à tâtons ce qu'il voulait, et se +retira sans avoir été aperçu...</p> + +<p>Et cette nuit-là même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme +du père Poignot, il eût entendu deux ou trois cris effrayants, +sinistres comme ceux de la bête qu'on égorge.</p> + +<p>L'abbé hasardait une cruelle, mais indispensable opération.</p> + +<p>Son cœur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique +jamais il n'eût rien tenté de si difficile.</p> + +<p>—Ce n'est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit, +j'ai mis mon espoir plus haut.</p> + +<p>Cet espoir ne fut pas déçu, car à trois jours de là, le blessé, après +une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance.</p> + +<p>Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet, +sa première parole fut pour son fils.</p> + +<p>—Maurice?... demanda-t-il.</p> + +<p>—En sûreté!... répondit l'abbé Midon. Il doit être sur la route de +Turin.</p> + +<p>Les lèvres de M. d'Escorval s'agitèrent comme s'il eût murmuré une +prière, et d'une voix faible:</p> + +<p>—Nous vous devrons tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que +je m'en tirerai.</p> + +<p>Tout faisait supposer qu'il s'en tirerait, en effet, non sans +souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois +faisaient trembler ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine.</p> + +<p>En ces circonstances périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces +braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent héroïques. +Pour que personne ne soupçonnât la présence de leurs hôtes, ils surent +déployer cette finesse de paysan près de laquelle la rouerie des plus +subtils diplomates n'est que simplicité.</p> + +<p>Ainsi s'étaient écoulés quarante jours, quand un soir, c'était le 17 +avril, pendant que l'abbé Midon lisait un journal au baron d'Escorval, +la porte du grenier s'entrebâilla doucement, et un des fils Poignot se +montra et disparut aussitôt...</p> + +<p>Sans affectation, le prêtre acheva sa phrase, posa son journal et +sortit.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda-t-il au jeune gars.</p> + +<p>—Eh! monsieur le curé, M. Maurice, M<sup>lle</sup> Lacheneur et le vieux caporal +viennent d'arriver; ils voudraient monter.</p> + +<p>En trois bonds, l'abbé Midon descendit le roide escalier.</p> + +<p>—Malheureux!... s'écria-t-il en marchant sur les trois imprudents, +que voulez-vous?...</p> + +<p>Et s'adressant à Maurice:</p> + +<p>—C'est par vous et pour vous que votre père a failli mourir!... +Craignez-vous donc qu'il en réchappe, que vous revenez, au risque de +montrer aux délateurs le chemin de sa retraite!... Partez.</p> + +<p>Le pauvre garçon, atterré, balbutiait des excuses inintelligibles. +L'incertitude lui avait paru pire que la mort; il avait appris +le supplice de M. Lacheneur; il n'avait pas réfléchi; il allait +s'éloigner; il ne demandait qu'à voir son père; il voulait seulement +embrasser sa mère...</p> + +<p>Le prêtre fut inflexible.</p> + +<p>—Une émotion peut tuer votre père, déclara-t-il; apprendre à votre +mère votre retour et à quels dangers vous vous êtes follement exposé, +serait lui enlever toute sécurité... Retirez-vous... Repassez la +frontière cette nuit même.</p> + +<p>Jean Lacheneur, témoin de cette scène, s'approcha.</p> + +<p>—Je m'éloignerai aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai +de garder ma sœur... La place de Marie-Anne est ici et non sur les +grands chemins...</p> + +<p>L'abbé Midon se tut, évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis +brusquement:</p> + +<p>—Soit, dit-il, partez; je n'ai vu votre nom sur aucune liste; on ne +vous poursuit pas...</p> + +<p>Ainsi séparé tout à coup de celle qui était sa femme, après tout, +Maurice eût voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernières +recommandations, l'abbé ne le permit pas.</p> + +<p>—Fuyez!... dit-il encore en entraînant Marie-Anne... Adieu!</p> + +<p>Le prêtre s'était trop hâté.</p> + +<p>Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le +livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur.</p> + +<p>Dès qu'ils furent dehors:</p> + +<p>—Voilà donc, s'écria Jean, l'œuvre des Sairmeuse et du marquis de +Courtomieu!... Je ne sais, moi, où ils ont jeté le corps de mon père +exécuté; vous ne pouvez, vous, embrasser votre père, lâchement, +traîtreusement assassiné par eux!...</p> + +<p>Il eut un éclat de rire nerveux, strident, terrible, et d'une voix +rauque poursuivit:</p> + +<p>—Et cependant, si nous gravissions cette éminence, nous apercevrions, +dans le lointain, le château de Sairmeuse illuminé... Ce soir, on fête +le mariage de Martial et de M<sup>lle</sup> Blanche... Nous errons à l'aventure, +nous, sans amis, sans asile; là-bas, ils tiennent table, ils rient, +les verres se choquent.</p> + +<p>Il n'en fallait pas tant pour rallumer toutes les colères de Maurice. +Tout son sang afflua à son cerveau. Il oublia tout pour se dire que +troubler cette fête de sa présence serait une vengeance digne de lui.</p> + +<p>—Je vais aller provoquer Martial, s'écria-t-il, à l'instant, chez +lui...</p> + +<p>Mais Jean l'interrompit.</p> + +<p>—Non, dit-il, pas cela!... Ils sont lâches, ils vous feraient +arrêter. Il faut écrire, je porterai la lettre.</p> + +<p>Le caporal Bavois les entendait, il eût pu s'opposer à leur folie...</p> + +<p>Mais non... il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique +leur fureur de vengeance, et jugeant qu'ils «n'avaient pas froid aux +yeux» il les estimait davantage...</p> + +<p>À tous risques, ils entrèrent donc dans le premier bouchon qu'ils +rencontrèrent sur leur route, et la provocation fut écrite et confiée +à Jean Lacheneur....</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h3> + + +<p>Troubler la fête du château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie +d'un premier jour de mariage, épouvanter de sinistres présages l'union +de Martial et de M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu...</p> + +<p>Voilà, en vérité, tout ce qu'espérait Jean Lacheneur.</p> + +<p>Quant à croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel +de Maurice, misérable et proscrit... il ne le croyait pas.</p> + +<p>Même, tout en attendant Martial dans le vestibule du château, il +s'armait contre les mépris et les railleries dont ne manquerait pas de +l'accabler tout d'abord, présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme +qu'il venait défier.</p> + +<p>L'accueil évidemment bienveillant de Martial le déconcerta un peu...</p> + +<p>Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la +provocation mortellement offensante de Maurice.</p> + +<p>—Nous avons frappé juste!... pensait-il.</p> + +<p>Martial lui ayant pris la main pour l'entraîner, il ne résista pas...</p> + +<p>Et pendant qu'il traversait les salons ruisselants de lumière, tout en +fendant les groupes d'invités surpris, Jean ne songeait ni à ses gros +souliers ferrés ni a ses habits de paysan.</p> + +<p>Tout palpitant d'anxiété, il se demandait;</p> + +<p>—Que va-t-il se passer?...</p> + +<p>Il le sut bientôt.</p> + +<p>Appuyé au chambranle doré de la porte de la galerie, il assista à la +terrible scène du petit salon.</p> + +<p>Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du +marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d'Escorval.</p> + +<p>On eût cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid +et immobile, pâle, les lèvres pincées, les yeux baissés... Mais +ces apparences mentaient. Son cœur se dilatait en une espèce de +jouissance, et s'il baissait les yeux, c'est qu'il ne voulait pas +qu'on pût voir quelle joie immense y éclatait.</p> + +<p>Jamais il n'eût osé souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si +terrible.</p> + +<p>Et cependant ce n'était rien encore...</p> + +<p>Après avoir écarté brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s'opposait +à sa sortie, qui s'accrochait désespérément à ses vêtements, Martial +reprit le bras de Jean Lacheneur.</p> + +<p>—Arrivez!... lui dit-il d'une voix frémissante. Suivez-moi!...</p> + +<p>Jean le suivit.</p> + +<p>Ils traversèrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invités +pétrifiés; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s'empara +d'un candélabre allumé sur une console et ouvrit une petite porte qui +donnait sur un escalier de service.</p> + +<p>—Où me conduisez-vous?... demanda Jean Lacheneur.</p> + +<p>Martial, qui avait déjà gravi deux ou trois marches, se retourna:</p> + +<p>—Avez-vous donc peur? fit-il.</p> + +<p>L'autre haussa les épaules, et froidement:</p> + +<p>—Si vous le prenez ainsi, prononça-t-il, montons.</p> + +<p>Ils montèrent au second étage du château et arrivèrent à un +appartement à demi démeublé, où tout était en désordre.</p> + +<p>C'était l'appartement de garçon de Martial. La veille au soir, il +avait bien cru qu'il y couchait pour la dernière fois.</p> + +<p>Cet appartement, autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu'il +venait passer les vacances près de son père, et rien n'y avait été +changé. Il reconnaissait les rideaux à ramages, les grandes rosaces +du tapis et jusqu'au vieux fauteuil où il avait lu tant de romans en +cachette.</p> + +<p>Dès qu'ils furent entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté +dans un angle, le brisa plutôt qu'il ne l'ouvrit et prit dans un +tiroir un papier plié fort menu qu'il glissa dans sa poche.</p> + +<p>Bien qu'il parût agir dans la plénitude de sa volonté, un observateur +eût été effrayé de ses mouvements saccadés, de sa pâleur et de l'éclat +de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus +raisonnablement, se trahissent par un extérieur pareil.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, partons... Il faut éviter une scène; mon père +et... ma femme me cherchent sans doute... Nous nous expliquerons +dehors.</p> + +<p>Ils descendirent en toute hâte, sortirent par les jardins et eurent +bientôt atteint la longue avenue de Sairmeuse.</p> + +<p>Alors Jean Lacheneur s'arrêta court.</p> + +<p>—Venir si loin pour un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il. +Enfin, vous l'avez voulu. Que dois-je répondre à Maurice d'Escorval?</p> + +<p>—Rien! Vous allez me conduire près de lui.</p> + +<p>—Vous?...</p> + +<p>—Oui, moi!... Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me +justifie... Marchons!</p> + +<p>Mais Jean Lacheneur ne bougea pas.</p> + +<p>—Ce que vous me demandez est impossible, prononça-t-il.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que Maurice est poursuivi. S'il était pris, il serait traduit +devant la Cour prévôtale et sans doute condamné a mort. Il se cache, +il a trouvé une retraite sûre, je n'ai pas le droit de la faire +connaître.</p> + +<p>En fait de retraite sûre, Maurice n'avait alors que la bois voisin, +où, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean.</p> + +<p>Mais Jean n'avait pu résister à la tentation de prononcer cette +réponse, plus insultante que s'il eût dit simplement:</p> + +<p>—Nous craignons les délateurs!...</p> + +<p>La preuve que Martial n'était pas soi, c'est que lui si fier, si +violent, il ne releva pas l'outrage.</p> + +<p>—Vous vous défiez de moi!... fit-il tristement.</p> + +<p>Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense.</p> + +<p>—Cependant, insista Martial, après ce que vous venez de voir et +d'entendre, vous ne pouvez plus me soupçonner d'avoir coupé les cordes +que j'ai portées au baron d'Escorval.</p> + +<p>—Non... Je suis persuadé que vous êtes innocent de cette atroce +lâcheté.</p> + +<p>—Vous avez vu comment j'ai puni celui qui a osé compromettre +l'honneur du nom de Sairmeuse... Et celui-là, cependant, est le père +de la jeune fille que j'ai épousée aujourd'hui même...</p> + +<p>—J'ai vu!... mais je vous répondrai quand même: impossible!</p> + +<p>Véritablement, Jean était stupéfait de la patience,—il faut dire +plus,—de l'humble résignation de Martial.</p> + +<p>Au lieu de se révolter, Martial tira de sa poche le papier qu'il était +allé prendre à son appartement, et le tendant à Jean:</p> + +<p>—Ceux qui m'infligent cette honte qu'on doute de ma parole, seront +châtiés, dit-il d'une voix sourde... Vous ne croyez pas à ma +sincérité, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a +Maurice et qui vous rassurera...</p> + +<p>—Qu'est-ce que cette preuve?...</p> + +<p>—Le brouillon écrit de ma main, en échange duquel mon père a favorisé +l'évasion du baron d'Escorval... Un inexplicable pressentiment m'a +empêché de brûler cette pièce compromettante... je m'en réjouis +aujourd'hui. Reprenez cette lettre, elle me remet à votre discrétion.</p> + +<p>Tout autre que Jean Lacheneur eût été touché de cette grandeur d'âme, +que d'aucuns eussent taxée d'héroïque niaiserie.</p> + +<p>Jean demeura implacable. Il avait au cœur une de ces haines que rien +ne désarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles +satisfactions n'assouvissent, qui loin de s'affaiblir avec les années, +grandissent et deviennent plus terribles.</p> + +<p>Il eût tout sacrifié, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux! +à l'ineffable jouissance de voir à ses pieds ce fier marquis qu'il +exécrait.</p> + +<p>—Bien, dit-il, je remettrai cela à Maurice.</p> + +<p>—C'est un gage d'alliance, ce me semble?</p> + +<p>Jean Lacheneur eut un geste terrible d'ironie et de menace.</p> + +<p>—Un gage d'alliance! s'écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le +marquis!... Avez-vous donc oublié tout le sang qui a coulé entre nous? +Vous n'avez pas coupé les cordes, soit!... Mais qui donc a condamné à +mort le baron d'Escorval innocent? N'est-ce pas le duc de Sairmeuse? +Une alliance!... Vous oubliez donc que vous et les vôtres vous avez +conduit mon père à l'échafaud!... Comment avez-vous remercié cet homme +dont l'héroïque probité vous a rendu une fortune!... Vous avez essayé +de séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l'avez pas +séduite, mais vous l'avez bien perdue de réputation.</p> + +<p>—J'ai offert mon nom et ma fortune à votre sœur.</p> + +<p>—Je l'eusse tuée de ma main si elle eût accepté!... C'est que je +n'oublie pas, moi, et je vous le prouverai... Si jamais quelque +grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez à Jean +Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose...</p> + +<p>Il s'emportait, il s'oubliait; une violente secousse de sa volonté lui +rendit sa froideur, et d'un ton posé il ajouta:</p> + +<p>—Et si vous tenez tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la +Rèche à midi, il y sera. Au revoir!...</p> + +<p>Ayant dit, il se jeta brusquement de côté, franchit d'un bond le talus +de l'avenue, et disparut dans les ténèbres...</p> + +<p>—Jean!... cria Martial d'une voix presque suppliante; Jean! revenez; +écoutez-moi!</p> + +<p>Pas de réponse...</p> + +<p>Et bientôt, le bruit des souliers ferrés du frère de Marie-Anne +s'éteignit sur la terre labourée...</p> + +<p>Une sorte d'étourdissement, comme après une chute, s'était emparé du +jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout à la même place au +milieu de l'avenue, immobile, sans projets et sans pensées...</p> + +<p>Un cheval qui passait à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et +qui en passant faillit l'écraser, le tira de cet anéantissement.</p> + +<p>Il tressaillit comme un homme éveillé en sursaut, et la conscience de +ses actes qu'il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui +revint.</p> + +<p>Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l'ivrogne qui, +l'ivresse dissipée, constate avec épouvante ses extravagances.</p> + +<p>Était-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l'homme qui +vantait son sang-froid et son insensibilité parfaite, qui s'était +laissé emporter ainsi!</p> + +<p>Hélas! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de +Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la +trompait pas absolument...</p> + +<p>Martial, qui eût dédaigné l'opinion du monde entier, fut comme frappé +de vertige, à l'idée que Marie-Anne le méprisait sans doute, et +qu'elle le tenait pour un traître et pour un lâche...</p> + +<p>C'est pour elle que, dans un accès de rage, il avait voulu une +éclatante justification.</p> + +<p>S'il suppliait Jean de le conduire près de Maurice d'Escorval, c'est +que près de Maurice il espérait trouver Marie-Anne pour lui dire:</p> + +<p>—Les apparences étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l'ai +prouvé en démasquant le coupable.</p> + +<p>C'est à Marie-Anne qu'il eût voulu remettre le brouillon qu'il avait +conservé, se disant qu'à tout le moins il l'étonnerait à force de +générosité...</p> + +<p>Son attente avait été trompée, et il n'apercevait plus de réel qu'un +scandale inouï.</p> + +<p>—Ce sera le diable à arranger, cet esclandre... se dit-il; mais +bast!... personne n'y pensera plus dans un mois. Le plus court est +d'aller au devant des commentaires... Rentrons!...</p> + +<p>Il disait cela: «rentrons,» du ton le plus délibéré. Le fait est qu'à +mesure qu'il approchait du château, sa résolution chancelait.</p> + +<p>La fête de ses noces, qui devait être si magnifique, était déjà +terminée; les invités ne se retiraient pas, ils s'enfuyaient...</p> + +<p>Martial réfléchissait qu'il allait se trouver seul entre sa jeune +femme, son père et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors, +de cris, de larmes, de colère et de menaces!... Et il affronterait +tout cela...</p> + +<p>—Ma foi! non!... prononça-t-il à demi-voix, pas si bête... +Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparaîtrai demain...</p> + +<p>Mais où passer la nuit?... Il était en costume de cérémonie, nu-tête, +et il commençait à avoir froid... La maison occupée par le duc à +Montaignac était une ressource.</p> + +<p>—J'y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d'autres habits, +du feu, et demain un cheval pour revenir.</p> + +<p>C'était une longue traite à faire à pied, mais dans sa disposition +d'esprit cela ne lui déplut pas.</p> + +<p>Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de +son haut en le reconnaissant...</p> + +<p>—Vous, monsieur le marquis!...</p> + +<p>—Oui, moi!... Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m'y +des vêtements pour me changer...</p> + +<p>Le valet obéit, et bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un +canapé devant la cheminée.</p> + +<p>—Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le +dessus.</p> + +<p>Il essaya, mais il n'était pas de cette force.</p> + +<p>Sa pensée lui échappait pour s'envoler à Sairmeuse, dans cette chambre +nuptiale où il avait prodigué les plus exquises recherches du luxe.</p> + +<p>Il eut dû y être à cette heure, près de Blanche, cette jeune femme +si jolie qui était la sienne, qu'il n'aimait pas, mais dont il était +passionnément aimé...</p> + +<p>Pourquoi l'avoir abandonnée?... Était-elle donc responsable de +l'infamie du marquis de Courtomieu?</p> + +<p>—Pauvre fille!... pensait-il, quelle nuit de noces!...</p> + +<p>Au jour, cependant, il s'endormit d'un sommeil fiévreux, et il était +plus de neuf heures quand il s'éveilla.</p> + +<p>Il se fit servir à déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il +mangeait de bon appétit, quand tout à coup:</p> + +<p>—Qu'on me selle un cheval, s'écria-t-il. Vite!... très-vite!...</p> + +<p>Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas +s'y rendre!...</p> + +<p>Il s'y rendit, et, grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied +à terre à la Rèche comme sonnait la demie de onze heures.</p> + +<p>Les autres ne devant pas être arrivés encore; il attacha son cheval +à un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point +culminant de la lande.</p> + +<p>Là avait été autrefois la masure de Lacheneur... Il n'en restait que +les quatre murs, noircis par l'incendie et à demi-éboulés...</p> + +<p>Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une +violente émotion, quand il entendit un grand froissement dans les +ajoncs.</p> + +<p>Il se retourna: Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient...</p> + +<p>Le vieux soldat portait sous le bras un long et étroit paquet +enveloppé de serge: c'était des épées que, pendant la nuit, Jean +Lacheneur était allé chercher à Montaignac, chez un officier à +demi-solde.</p> + +<p>—Nous sommes fâchés, monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait +attendre. Remarquez toutefois qu'il n'est pas midi... Puis nous +comptions peu sur vous...</p> + +<p>—Je tenais trop à me... justifier, interrompit Martial, pour n'être +pas exact.</p> + +<p>Maurice haussa dédaigneusement les épaules.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d'un ton rude +jusqu'à la grossièreté, mais de se battre.</p> + +<p>Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla +pas.</p> + +<p>—Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur +ici présent ne vous a rien dit.</p> + +<p>—Jean m'a tout raconté...</p> + +<p>—Eh bien, alors?...</p> + +<p>Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi.</p> + +<p>—Alors, répondit-il, avec une violence inouïe, ma haine est pareille, +si mon mépris a diminué... Vous me devez une rencontre, monsieur, +depuis le jour où nos regards se sont croisés sur la place de +Sairmeuse, en présence de M<sup>lle</sup> Lacheneur... Vous m'avez dit ce +jour-là: «Nous nous retrouverons!» Nous voici face à face... Quelle +insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre?...</p> + +<p>Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit +une des épées que lui présentait le caporal Bavois, et tombant en +garde:</p> + +<p>—Vous l'aurez voulu, dit-il d'une voix stridente... Le souvenir de +Marie-Anne ne peut plus vous sauver...</p> + +<p>Mais les fers étaient à peine croisés, qu'un cri de Jean et du caporal +Bavois arrêta le combat.</p> + +<p>—Les soldats!... crièrent-ils, fuyons!...</p> + +<p>Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes +leurs forces.</p> + +<p>—Ah! je l'avais bien dit!... s'écria Maurice, le lâche est venu, mais +il avait prévenu les gendarmes!...</p> + +<p>Il bondit en arrière, et brisant son épée sur son genou, il en lança +les tronçons à la face de Martial en disant:</p> + +<p>—Voilà ton salaire, misérable!...</p> + +<p>—Misérable!... répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître!... +infâme!...</p> + +<p>Et ils s'enfuirent laissant Martial foudroyé...</p> + +<p>Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient; il courut au +sous-officier qui les commandait, et d'une voix brève:</p> + +<p>—Me reconnaissez-vous?...</p> + +<p>—Oui, répondit le sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse.</p> + +<p>—Eh bien, je vous défends de poursuivre ces gens qui fuient!...</p> + +<p>Le sergent hésita d'abord, puis d'un ton décidé:</p> + +<p>—Je ne puis vous obéir, monsieur, j'ai ma consigne.</p> + +<p>Et s'adressant à ses hommes:</p> + +<p>—Allons, vous autres, haut le pied!</p> + +<p>Il allait donner l'exemple, Martial le retint par le bras.</p> + +<p>—Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous +envoie...</p> + +<p>—Qui?... le colonel, parbleu! d'après les ordres que le grand prévôt, +M. de Courtomieu, lui a envoyés hier soir par un homme à cheval... +Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du +jour... Mais lâchez-moi, sacré tonnerre!... vous allez me faire +manquer mon expédition...</p> + +<p>Il s'échappa, et Martial, plus trébuchant qu'un homme ivre, descendit +la lande et alla reprendre son cheval.</p> + +<p>Mais il ne rentra pas au château de Sairmeuse... Il revint à +Montaignac, et passa le reste de l'après-midi enfermé dans sa chambre.</p> + +<p>Et le soir même il expédiait à Sairmeuse deux lettres...</p> + +<p>L'une à son père, l'autre à sa jeune femme.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h3> + + +<p>Si abominable que Martial imaginât le scandale de ses emportements, +l'idée qu'il s'en faisait restait encore au-dessous de la réalité.</p> + +<p>La foudre tombant au milieu de la galerie, n'eût pas impressionné les +hôtes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de +Maurice d'Escorval.</p> + +<p>Un frisson courut par l'assemblée, quand Martial, effrayant de colère, +lança la lettre froissée au visage de son beau-père, le marquis de +Courtomieu.</p> + +<p>Et quand le marquis s'affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes +femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri +d'effroi...</p> + +<p>Il y avait bien vingt secondes que Martial était sorti avec Jean +Lacheneur et les invités restaient encore immobiles comme des statues, +pâles, muets, stupéfaits et comme pétrifiés.</p> + +<p>Ce fut M<sup>me</sup> Blanche, la mariée, qui rompit le charme.</p> + +<p>Pendant que le marquis de Courtomieu se pâmait sans que personne +encore songeât à le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse +trépignait et se mordait les poings de colère, la jeune marquise +essaya de sauver la situation...</p> + +<p>Le poignet meurtri de l'étreinte brutale de Martial, le cœur tout +gonflé de haine et de rage, plus blanche que son voile de mariée, +elle eut la force de retenir ses larmes prêtes à jaillir, elle sut +contraindre ses lèvres à sourire.</p> + +<p>—C'est vraiment donner trop d'importance à un petit malentendu qui +s'expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les +plus rapprochées d'elle.</p> + +<p>Et aussitôt, s'avançant jusqu'au milieu de la galerie, elle fit signe +à l'orchestre de commencer une contre-danse.</p> + +<p>Mais aux premières mesures de l'orchestre, éclatant soudainement, tous +les invités, d'un mouvement unanime, se précipitèrent vers la porte.</p> + +<p>On eût dit que le feu venait de prendre au château... On ne se +retirait pas, on fuyait...</p> + +<p>Une heure plus tôt, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse +étaient excédés d'empressements serviles et de plates adulations...</p> + +<p>En ce moment, ils n'eussent pas trouvé dans toute cette foule si noble +un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main.</p> + +<p>C'est que l'instant d'avant on les croyait tout-puissants... Ils +venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en étouffant la +conspiration... On les savait bien en cour et amis du roi... On leur +supposait sur l'esprit des ministres une influence qui devait tourner +au profit de leurs amis...</p> + +<p>Tandis que maintenant, à la suite de la lettre si explicite de +Maurice, après les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis +précipités du faîte de leurs grandeurs, disgraciés, punis peut-être...</p> + +<p>Or, le grand art consiste à pressentir les disgrâces...</p> + +<p>Héroïque jusqu'au bout, «la mariée» fit, pour arrêter cette déroute, +d'incroyables efforts.</p> + +<p>Debout près de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux +lèvres, M<sup>me</sup> Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus +flatteuses paroles, s'épuisant en arguments pour rassurer ces +déserteurs.</p> + +<p>Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux +danseurs, elle s'adressait aux jeunes filles...</p> + +<p>Efforts vains!... sacrifices inutiles!... Beaucoup de femmes, sans +doute, ce soir-là, se donnèrent la délicate jouissance de faire payer +à la jeune marquise de Sairmeuse les dédains et les épigrammes de +Blanche de Courtomieu...</p> + +<p>Enfin, le moment arriva où de tous ces hôtes si empressés à accourir, +le matin, il ne resta plus qu'un vieux gentilhomme, lequel, +prudemment, à cause de sa goutte, avait laissé s'écouler la foule.</p> + +<p>Il s'inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et +rougissant de cette insulte à une femme, il sortit comme les autres...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche était seule!... Elle n'avait plus besoin de se +contraindre... Il n'y avait plus là de témoins pour épier ses +horribles souffrances et en jouir...</p> + +<p>D'un geste furieux, elle arracha son voile de mariée et sa couronne de +fleurs d'oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula +aux pieds...</p> + +<p>Un valet de pied traversant la galerie, elle l'arrêta.</p> + +<p>—Éteignez partout!... lui dit-elle comme si elle eût été chez son +père, à Courtomieu et non pas à Sairmeuse.</p> + +<p>On lui obéit, et alors, pâle et échevelée, les yeux hagards, elle +courut au petit salon où avait eu lieu la scène...</p> + +<p>Des domestiques s'empressaient autour du marquis de Courtomieu qui +gisait sur une causeuse.</p> + +<p>On avait, quand il s'était affaissé, prononcé le terrible mot +d'apoplexie.</p> + +<p>Mais le duc de Sairmeuse avait haussé les épaules.</p> + +<p>—Tout le sang de ses veines affluerait à son cerveau, qu'il ne lui +donnerait pas seulement un étourdissement, dit-il.</p> + +<p>C'est que M. de Sairmeuse était furieux contre son ancien ami.</p> + +<p>Même, en y réfléchissant, il ne savait trop si c'était à Martial ou au +marquis de Courtomieu qu'il devait en vouloir le plus...</p> + +<p>Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser +l'échafaudage de sa fortune politique.</p> + +<p>Mais, d'un autre côté, le marquis de Courtomieu n'était-il pas cause +qu'on accusait un Sairmeuse d'une trahison dont l'idée seule soulevait +le cœur de dégoût?...</p> + +<p>Enfoncé dans un fauteuil, les traits contractés par la colère, il +suivait les mouvements des domestiques, quand M<sup>me</sup> Blanche entra.</p> + +<p>Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d'une voix sourde:</p> + +<p>—Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, prononça-t-elle, +pendant que je restais seule, exposée aux dernières humiliations... +Ah!... si j'étais un homme!... Tous vos hôtes se sont enfuis, +monsieur, tous!...</p> + +<p>Brusquement M. de Sairmeuse se dressa:</p> + +<p>—Eh bien, s'écria-t-il, qu'ils aillent au diable!...</p> + +<p>C'est que de tous ces hôtes qui venaient de quitter ses salons, +rompant ainsi violemment avec lui, il n'en était pas un seul que le +duc de Sairmeuse regrettât.</p> + +<p>Il savait bien qu'il n'avait pas un ami, lui dont l'étonnant orgueil +ne reconnaissait pas un égal.</p> + +<p>Donnant une fête pour le mariage de son fils, il y avait convié tous +les gentilshommes de la contrée. Ils étaient venus... bien! Ils +s'enfuyaient... bon voyage!</p> + +<p>Si le duc enrageait de cette désertion, c'est qu'elle lui présageait +avec une terrible éloquence la disgrâce tant redoutée.</p> + +<p>Cependant, il essaya de se mentir à lui-même.</p> + +<p>—Ils reviendront, dit-il à M<sup>me</sup> Blanche, nous les reverrons repentants +et humbles! Fiez-vous à moi!... Mais où donc peut être Martial?</p> + +<p>Les yeux de la jeune femme flamboyèrent, mais elle ne répondit pas.</p> + +<p>—Serait-il sorti avec le fils de ce scélérat de Lacheneur? reprit le +duc.</p> + +<p>—Je le crois...</p> + +<p>—Il ne saurait tarder à rentrer...</p> + +<p>—Qui sait!...</p> + +<p>M. de Sairmeuse donna sur la cheminée un coup de poing à briser le +marbre.</p> + +<p>—Jarnibieu!... s'écria-t-il, ce serait combler la mesure...</p> + +<p>La jeune mariée dut croire que le duc s'inquiétait et s'irritait pour +elle... Mais elle se trompait. Il ne songeait qu'aux calculs de son +ambition déçue.</p> + +<p>Quoi qu'il en dit, il s'avouait, à part soi, la supériorité de son +fils; il avait confiance en son génie d'intrigue, et avant de rien +résoudre, il voulait le consulter.</p> + +<p>—C'est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c'est à lui de le +réparer!... Et, Jarnibieu! il en est bien capable, s'il le veut!...</p> + +<p>Et tout haut il reprit:</p> + +<p>—Il faut retrouver Martial, il faut...</p> + +<p>D'un geste terrible de douleur et de colère, M<sup>me</sup> Blanche +l'interrompit:</p> + +<p>—Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver... +mon mari.</p> + +<p>Le duc avait eu une pensée pareille, il n'osa l'avouer.</p> + +<p>—Le ressentiment vous égare, marquise, fit-il.</p> + +<p>—Je sais ce que je sais!...</p> + +<p>—Non!... et la preuve c'est que Martial va reparaître... S'il est +sorti, il ne peut être loin... On va le chercher, je le chercherai +moi-même...</p> + +<p>Il s'éloigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la +jeune femme s'approcha de son père qui ne semblait point reprendre +connaissance.</p> + +<p>Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus impérieux:</p> + +<p>—Mon père!... appela-t-elle: mon père!</p> + +<p>Cette voix, qui tant de fois l'avait fait trembler, agit sur M. de +Courtomieu plus efficacement que l'eau de Cologne des domestiques. Il +entr'ouvrit languissamment un œil, qu'il referma aussitôt, mais non +si vite que sa fille ne s'en aperçût:</p> + +<p>—J'ai à vous parler, insista-t-elle, relevez-vous!...</p> + +<p>Il n'osa désobéir, et péniblement il se redressa sur la causeuse, la +cravate dénouée, le visage marbré de grandes plaques rouges.</p> + +<p>—Ah!... que je souffre!... geignait-il, que je souffre!</p> + +<p>Sa fille l'écrasa d'un regard méprisant, et d'un ton d'ironie amère:</p> + +<p>—Pensez-vous que je suis aux anges?... prononça-t-elle.</p> + +<p>—Parle donc, soupira M. de Courtomieu, parle, puisque tu le veux...</p> + +<p>Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi.</p> + +<p>—Retirez-vous! dit-elle aux domestiques.</p> + +<p>Ils se retirèrent, et après qu'elle eût poussé le verrou de la porte:</p> + +<p>—Parlons de Martial... commença-t-elle.</p> + +<p>À ce nom, M. de Courtomieu bondit et ses poings se crispèrent.</p> + +<p>—Ah! le misérable!... s'écria-t-il.</p> + +<p>—Martial est mon mari, mon père.</p> + +<p>—Quoi!... après ce qu'il a fait, vous osez le défendre!...</p> + +<p>—Je ne le défends pas, mais je ne veux pas qu'on me le tue.</p> + +<p>Qui eût, en ce moment, annoncé la mort de Martial, n'eût pas désespéré +M. de Courtomieu.</p> + +<p>—Vous l'avez entendu, mon père, poursuivit M<sup>me</sup> Blanche, on assigne +pour demain, à midi, un rendez-vous à Martial, à la lande de la +Rèche... Je le connais, il a été insulté, il s'y rendra... Y +rencontrera-t-il un adversaire loyal?... Non. Il y trouvera des +assassins... Vous pouvez l'empêcher d'être assassiné.</p> + +<p>—Moi, mon Dieu!... et comment?</p> + +<p>—En envoyant à la Rèche des soldats qui se cacheront dans le bois, et +qui, le moment venu, arrêteront les scélérats qui en veulent aux jours +de Martial...</p> + +<p>Le marquis hocha gravement la tête:</p> + +<p>—Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable...</p> + +<p>—De tout!... oui, je le sais. Mais que vous importe, si je prends +tout sur moi?</p> + +<p>Quelle était la véritable intention de «la mariée?» M. de Courtomieu +essaya vainement de la pénétrer.</p> + +<p>—Il faut expédier des ordres à Montaignac, insista-t-elle...</p> + +<p>Moins émue, elle eût vu l'ombre d'une pensée mauvaise voiler les yeux +de son père. Il songeait que faire ce que désirait sa fille, c'était +se venger de Martial et de la façon la plus cruelle, et le déshonorer, +lui qui se souciait si peu de l'honneur des autres.</p> + +<p>—Soit!... fit-il. Tu l'exiges, je vais écrire...</p> + +<p>Sa fille lui apporta vivement de l'encre et des plumes, et tant bien +que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le +colonel de la légion de Montaignac.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche descendit elle-même cette lettre à un domestique, elle lui +commanda de monter à cheval, et c'est seulement quand elle l'eût +vu partir au galop qu'elle gagna les appartements qui avaient été +préparés pour elle, ces appartements où Martial avait réuni les plus +délicates merveilles du luxe, et que devait éclairer la plus radieuse +des lunes de miel.</p> + +<p>Mais là tout était fait pour raviver le désespoir de la pauvre +abandonnée, pour attirer sa haine et exaspérer ses colères...</p> + +<p>Ses femmes voulaient la déshabiller, elle les renvoya durement et +courut s'enfermer avec la tante Médie dans la chambre nuptiale où +l'époux seul manquait...</p> + +<p>Affaissée sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage +les flatteries excessives dont elle avait été l'objet quand elle était +l'élève des Dames du Sacré-Cœur.</p> + +<p>Alors, on s'étudiait à lui persuader qu'en raison de tous ses +avantages de naissance, de fortune, d'esprit et de beauté, elle devait +être plus heureuse que les autres...</p> + +<p>Et c'était à elle, que par une étrange dérive de la destinée, ce +malheur arrivait, incroyable, inouï, d'être abandonnée la première +nuit de ses noces...</p> + +<p>Car elle était abandonnée, elle n'en doutait pas... Elle était sûre +que son mari ne rentrerait pas, elle ne l'attendait pas...</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques; +mais elle savait bien que c'était peine perdue, qu'ils ne +rencontreraient pas Martial...</p> + +<p>Où pouvait-il être? Près de Marie-Anne, certainement... M<sup>me</sup> Blanche ne +pouvait l'imaginer ailleurs...</p> + +<p>Et à cette pensée atroce, qui l'obsédait, elle sentait la folie +envahir son cerveau; elle comprenait le crime; elle rêvait la +vengeance qu'on demande au fer ou au poison...</p> + +<p>Martial, à Montaignac, avait fini par s'endormir...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche, quand vint le jour, changea pour des vêtements noirs sa +robe blanche de mariée, et on la vit errer comme une ombre dans les +jardins de Sairmeuse... Elle n'était plus, véritablement, que l'ombre +d'elle-même; cette nuit d'indicibles tortures avait pesé sur sa tête +plus que toutes les années qu'elle avait vécues...</p> + +<p>Elle passa la journée enfermée dans son appartement, refusant d'ouvrir +au duc de Sairmeuse et même à son père...</p> + +<p>Dans la soirée seulement, vers les huit heures, on eut des +nouvelles...</p> + +<p>Un domestique apportait les lettres adressées par Martial à son père +et à sa femme.</p> + +<p>Pendant plus d'une minute, M<sup>me</sup> Blanche hésita à ouvrir celle qui lui +était destinée: son sort allait être fixé, elle avait peur...</p> + +<p>Enfin elle rompit le cachet et lut:</p> + +<p>«Madame la marquise,</p> + +<p>«Entre vous et moi, tout est fini, et il n'est pas de rapprochement +possible...</p> + +<p>«De ce moment, reprenez votre liberté... Je vous estime assez pour +espérer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis +vous enlever.</p> + +<p>«Vous trouverez comme moi, je pense, une séparation amiable préférable +au scandale d'un procès.</p> + +<p>«Quand mes hommes d'affaires règleront vos intérêts, souvenez-vous que +j'ai trois cent mille livres de rentes...</p> + +<p class="r">«<span class="smcap">Martial de Sairmeuse</span>.»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche chancela sous le coup terrible... c'en était fait, elle +était abandonnée, et abandonnée, pensait-elle, pour une autre. Mais +elle se roidit, et d'une voix stridente:</p> + +<p>—Oh! cette Marie-Anne! s'écria-t-elle, cette créature! je la +tuerai!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XL" id="XL"></a>XL</h3> + + +<p>Les vingt-quatre mortelles heures passées par M<sup>me</sup> Blanche à mesurer +l'étendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait +employées à tempêter et à jurer à faire crouler les plafonds.</p> + +<p>Lui non plus, il ne s'était pas couché.</p> + +<p>Après des recherches inutiles aux environs, il était revenu à la +grande galerie du château, et il l'arpentait d'un pied furieux.</p> + +<p>Il tombait de lassitude, après un accès de colère qui avait duré une +nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils...</p> + +<p>Elle était brève...</p> + +<p>Martial ne donnait à son père aucune explication; il ne mentionnait +même pas la rupture qu'il venait de signifier à sa femme.</p> + +<p>«Je ne puis me rendre à Sairmeuse, Monsieur le duc, écrivait-il, et +cependant, nous voir est de la dernière importance.</p> + +<p>«Vous approuverez, je l'espère, mes déterminations, quand je vous +aurai exposé les raisons qui les ont dictées.</p> + +<p>«Venez donc à Montaignac, le plus tôt sera le mieux, je vous attends.»</p> + +<p>S'il n'eût écouté que les suggestions de son impatience, le duc de +Sairmeuse eût fait atteler à l'instant même, et se fût mis en route.</p> + +<p>Mais pouvait-il, décemment, abandonner ainsi brusquement le marquis +de Courtomieu, qui avait accepté son hospitalité, et M<sup>me</sup> Blanche, la +femme de son fils, en définitive.</p> + +<p>S'il eût pu les voir encore, leur parler, les prévenir...</p> + +<p>Il l'essaya en vain... M<sup>me</sup> Blanche s'était enfermée et refusait +d'ouvrir; le marquis s'était mis au lit, avait envoyé chercher un +médecin qui l'avait saigné, et il se déclarait à la mort.</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse se résigna donc à une nuit encore d'incertitudes, +vraiment intolérables, pour un caractère comme le sien.</p> + +<p>—Attendons, se disait-il, demain à l'issue du déjeuner, je saurai +bien trouver un prétexte pour m'esquiver quelques heures sans dire que +je vais rejoindre Martial...</p> + +<p>Il n'eut pas cette peine...</p> + +<p>Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de +s'habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille +l'attendaient au salon.</p> + +<p>Surpris, il se hâta de descendre.</p> + +<p>Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui était assis dans un +fauteuil, se dressa tout d'une pièce, s'appuyant sur l'épaule de tante +Médie...</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> Blanche s'avança d'un pas raide, pâle et défaite, autant que si +on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang.</p> + +<p>—Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons +vous faire nos adieux.</p> + +<p>—Comment, vous partez, vous ne voulez pas...</p> + +<p>D'un geste doux la jeune femme l'interrompit, et tirant de son corsage +la lettre de rupture, elle la tendit à M. de Sairmeuse en disant:</p> + +<p>—Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc.</p> + +<p>D'un seul coup d'œil il lut, et son saisissement fut tel qu'il ne +trouva même pas un juron.</p> + +<p>—Incompréhensible!... balbutia-t-il; inimaginable!...</p> + +<p>—Inimaginable, en effet!... répéta la jeune femme d'un ton triste, +mais sans amertume... Je suis mariée d'hier et me voici abandonnée... +Il eût été généreux de réfléchir la veille et non le lendemain... +Dites pourtant à Martial que je lui pardonne d'avoir brisé ma vie, +d'avoir fait de moi la plus misérable des créatures... Je lui pardonne +aussi cette insulte suprême de me parler de sa fortune... Je souhaite +qu'il soit heureux. Allons... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous +reverrons plus... Adieu!...</p> + +<p>Elle prit le bras de son père et ils allaient se retirer... M. de +Sairmeuse, qui s'était un peu remis, n'eut que le temps de se jeter +devant la porte.</p> + +<p>—Vous ne partirez pas ainsi!... s'écria-t-il, je ne le souffrirai +pas... Attendez au moins que j'aie vu Martial, il n'est peut-être pas +coupable autant que vous le croyez...</p> + +<p>—Oh! assez!... interrompit le marquis, assez!...</p> + +<p>Il dégagea de son bras, le bras de sa fille, et d'une voix affaiblie:</p> + +<p>—À quoi bon des explications!... poursuivit-il. Hélas!... il est de +ces outrages qui ne se réparent pas... Puisse votre conscience vous +pardonner comme je vous pardonne moi-même... Adieu!...</p> + +<p>Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel +accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut ébloui.</p> + +<p>C'est d'un air absolument ahuri qu'il regarda s'éloigner le marquis et +sa fille, et ils étaient déjà loin quand il s'écria:</p> + +<p>—Cafard!... me croit-il sa dupe!...</p> + +<p>Dupe!... M. de Sairmeuse l'était si peu que sa seconde pensée fut +celle-ci:</p> + +<p>—Où veut-il en venir, avec cette comédie? Il dit qu'il nous +pardonne... c'est donc qu'il nous réserve quelque coup de jarnac!...</p> + +<p>Cette conviction l'emplit d'inquiétude. En vérité il ne se sentait pas +de force à lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu.</p> + +<p>—Mais Martial lui damera le pion... s'écria-t-il... Oui, il faut voir +Martial!...</p> + +<p>Si grande était son anxiété et telle son impatience, que de sa main il +aida à atteler la voiture qu'il avait commandée, et que, prenant le +fouet, il voulut conduire lui-même.</p> + +<p>Tout en poussant furieusement ses chevaux il s'efforçait de réfléchir, +mais les idées les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tête, +il n'y voyait plus clair, et la rapidité de la course fouettant son +sang ravivait sa colère.</p> + +<p>Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, à Montaignac.</p> + +<p>—J'imagine que vous êtes devenu fou, marquis! s'écria-t-il dès le +seuil. C'est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez +présenter...</p> + +<p>Mais Martial, qui attendait la visite de son père, avait eu le temps +de se préparer.</p> + +<p>—Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d'esprit, +répondit-il... Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui +avez envoyé des soldats au rendez-vous que Maurice d'Escorval m'avait +loyalement assigné?...</p> + +<p>—Marquis!...</p> + +<p>—Bien!... c'est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu?...</p> + +<p>Le duc ne répondit pas. En dépit de ses travers, de ses défauts et +de ses vices, cet homme orgueilleux avait conservé les qualités +essentielles de la vieille noblesse française: la fidélité à la parole +jurée et une admirable bravoure.</p> + +<p>Il trouvait tout naturel que Martial se battît avec Maurice... Il +jugeait ignoble ce fait d'envoyer des soldats saisir un ennemi loyal +et confiant.</p> + +<p>—C'est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misérable essaie +de déshonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu'on me croie, quand je +l'affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... j'ai rompu. Je +ne le regrette pas, puisque je ne l'avais vraiment épousée que par +condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu'il faut se marier et +que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me +sont rien...</p> + +<p>Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse.</p> + +<p>—C'est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n'en avez +pas moins perdu la fortune politique de notre maison.</p> + +<p>Un fin sourire glissa sur les lèvres de Martial:</p> + +<p>—Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas, +toute cette affaire du soulèvement de Montaignac est abominable, et +vous devez bénir l'occasion qui vous est offerte de dégager votre +responsabilité. Avec un peu d'adresse, vous pouvez rejeter tout +l'odieux des représailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder +pour vous que le prestige du service rendu...</p> + +<p>Le duc se déridait, il entrevoyait le plan de son fils.</p> + +<p>—Jarnibieu!... marquis, s'écria-t-il, savez-vous que c'est une idée +cela!... Savez-vous que dès maintenant, je crains infiniment moins le +Courtomieu?...</p> + +<p>Martial était devenu pensif.</p> + +<p>—Ce n'est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille... ma +femme.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h3> + + +<p>Il faut avoir vécu au fond des campagnes pour savoir au juste avec +quelle prestigieuse rapidité une nouvelle s'y propage et vole de +bouche en bouche. Parfois, c'est à confondre l'esprit.</p> + +<p>Ainsi, le soir même des scènes du château de Sairmeuse, la rumeur en +arrivait aux infortunés cachés à la ferme du père Poignot.</p> + +<p>Il n'y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le +caporal Bavois s'étaient éloignés en promettant de repasser la +frontière cette nuit même.</p> + +<p>Après mûres réflexions, l'abbé Midon avait décidé qu'on ne dirait rien +à M. d'Escorval de la brusque apparition de son fils et qu'on lui +dissimulerait même la présence de Marie-Anne.</p> + +<p>Son état était si alarmant encore, que la moindre émotion pouvait +décider quelque complication mortelle.</p> + +<p>Vers les dix heures, le baron s'étant assoupi, l'abbé Midon et M<sup>me</sup> +d'Escorval étaient descendus dans une salle basse de la ferme, pour +causer librement avec Marie-Anne, quand l'aîné des fils Poignot parut +la figure bouleversée.</p> + +<p>Ce grave gars était sorti après souper avec plusieurs de ses +camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des fêtes de +Sairmeuse, et il revenait en toute hâte apprendre aux hôtes de son +père les étranges événements de la soirée.</p> + +<p>—C'est inconcevable!... murmurait l'abbé Midon abasourdi.</p> + +<p>Pas si inconcevable, le prêtre l'eût bien compris, si l'idée lui fût +venue d'observer Marie-Anne.</p> + +<p>Elle était devenue plus rouge que le feu, elle baissait la tête, et +autant que possible s'écartait du cercle de la lumière.</p> + +<p>C'est qu'il ne lui était pas possible de méconnaître un trait de cette +grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait déclaré, le +soir où il lui avait offert son nom en même temps qu'il lui avouait +son aversion pour sa fiancée.</p> + +<p>Ce qui s'était passé dans l'âme de Martial, il lui semblait qu'elle le +devinait.</p> + +<p>Mais l'abbé Midon était trop préoccupé pour rien voir. Son premier +étonnement dissipé, il était devenu sombre, et le froncement de ses +sourcils trahissait l'effort de sa pensée.</p> + +<p>Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que +ces étranges événements rendaient leur situation plus périlleuse que +jamais.</p> + +<p>—Il est inouï, murmurait-il, que Maurice ait osé cette folie, +après ce que je venais de lui dire; l'ennemi le plus cruel du baron +d'Escorval n'agirait pas autrement que son fils... Enfin, attendons à +demain avant de rien décider.</p> + +<p>Le lendemain, on apprit la rencontre de la Rèche. Un paysan, qui avait +assisté de loin aux préliminaires de ce duel qui ne devait pas finir, +put donner les détails les plus circonstanciés.</p> + +<p>Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats +accourir et se mettre à la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois.</p> + +<p>Mais il était sûr aussi que les soldats en avaient été pour leurs +peines. Il les avait rencontrés sur les cinq heures, harassés et +furieux.</p> + +<p>Le sous-officier disait que l'expédition avait manqué par la faute de +Martial qui l'avait retenu une minute...</p> + +<p>Ce même jour, le père Poignot vint conter à l'abbé Midon que le duc de +Sairmeuse et le marquis de Courtomieu étaient brouillés... C'était le +bruit du pays. Le marquis était rentré au château de Courtomieu avec +sa fille, et le duc était parti pour Montaignac...</p> + +<p>Cette dernière nouvelle devait rassurer l'abbé Midou; mais ses transes +avaient été trop poignantes pour échapper au baron d'Escorval.</p> + +<p>—Vous avez quelque chose, curé, lui dit-il.</p> + +<p>—Rien, monsieur le baron, rien absolument.</p> + +<p>—Aucun péril nouveau ne nous menace?</p> + +<p>—Aucun, je vous jure.</p> + +<p>L'assurance du prêtre et ses protestations ne semblèrent pas +convaincre M. d'Escorval.</p> + +<p>—Oh!... ne jurez pas, curé... Avant-hier soir, tenez, quand vous êtes +remonté ici, à mon réveil, vous étiez plus pâle que la mort, et ma +femme, certainement, venait de pleurer... pourquoi?...</p> + +<p>D'ordinaire, quand l'abbé Midon ne voulait pas répondre à certaines +questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce +qui était vrai d'ailleurs, que s'agiter et parler, c'était retarder sa +guérison...</p> + +<p>Habituellement, le baron obéissait, cette fois il résista.</p> + +<p>—Il dépend de vous, curé, poursuivit-il, de me rendre ma +tranquillité... Avouez-le, vous tremblez qu'on ne découvre ma +retraite... Cette crainte me torture aussi... Eh bien!... jurez-moi +que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la +paix...</p> + +<p>—Je ne puis jurer cela! murmura l'abbé en pâlissant.</p> + +<p>Le regard de M. d'Escorval se voila:</p> + +<p>—Et pourquoi donc? insista-t-il... Si j'étais repris, +qu'arriverait-il? On me soignerait, et dès que je pourrais me tenir +debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime que de m'épargner +l'horreur du supplice... Voyons, curé, vous êtes mon meilleur ami, +n'est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce suprême service... Voulez-vous +que je vous maudisse de m'avoir sauvé la vie...</p> + +<p>L'abbé ne répondit pas, mais son œil, volontairement ou non, s'arrêta +avec une expression étrange sur la boîte de médicaments posée sur la +table.</p> + +<p>Voulait-il donc dire:</p> + +<p>—Je ne ferai rien; mais là vous trouveriez du poison...</p> + +<p>M. d'Escorval le comprit ainsi, car c'est avec l'accent de la +reconnaissance qu'il murmura:</p> + +<p>—Merci!...</p> + +<p>Persuadé que désormais il était le maître de sa vie, qu'il aurait +du poison sous la main s'il était découvert, le baron respirait +librement.</p> + +<p>De ce moment, sa situation, si longtemps désespérée, s'améliora +visiblement et d'une façon soutenue.</p> + +<p>—Je me moque à cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il +avec une gaieté qui certes n'était pas feinte, je puis attendre +paisiblement mon rétablissement.</p> + +<p>De son côté, l'abbé Midon reprenait confiance. Les jours s'écoulaient +et ses sinistres appréhensions ne se réalisaient pas.</p> + +<p>Loin de provoquer un redoublement de sévérités, l'imprudence affreuse +de Maurice et de Jean Lacheneur avait été comme le point de départ +d'une indulgence universelle.</p> + +<p>On eût dit un parti pris des autorités de Montaignac d'oublier et de +faire oublier, s'il était possible, la conspiration de Lacheneur et +les abominables représailles dont elle avait été le prétexte.</p> + +<p>Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient à la ferme, calmaient +une inquiétude, ou étaient une garantie de sécurité.</p> + +<p>On sut d'abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal +Bavois avaient réussi à gagner le Piémont.</p> + +<p>De Jean Lacheneur, il n'en était pas question, on supposait qu'il +n'avait pas quitté le pays, mais on n'avait aucune raison de +craindre pour lui, puisqu'il n'était porté sur aucune des listes de +poursuites...</p> + +<p>Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade, +qu'il ne sortait plus de chez lui et que M<sup>me</sup> Blanche ne quittait pas +son chevet.</p> + +<p>Une autre fois, le père Poignot raconta en revenant de Montaignac que +le duc de Sairmeuse était allé passer huit jours à Paris, qu'il était +de retour avec une décoration de plus, signe évident de faveur, et +qu'il avait fait à tous les conjurés condamnés à la prison la remise +de leur peine.</p> + +<p>Douter n'était pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait +le surlendemain toutes ces circonstances.</p> + +<p>L'abbé Midon n'en revenait pas.</p> + +<p>—Voilà qui prouve bien l'inanité des prévisions humaines, disait-il à +M<sup>me</sup> d'Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera.</p> + +<p>C'est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l'abbé +Midon l'attribuait uniquement à la rupture du marquis de Courtomieu et +du duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Si grande que fût sa perspicacité, il fut comme tout le monde dupe des +apparences.</p> + +<p>Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les +officiers à demi-solde de Montaignac eux-mêmes répétaient:</p> + +<p>—Décidément, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa réputation, et +s'il s'est montré implacable c'est qu'il était conseillé par l'odieux +marquis de Courtomieu.</p> + +<p>Seule, Marie-Anne soupçonnait la vérité.</p> + +<p>Il lui semblait qu'elle reconnaissait le génie de Martial, cet +esprit souple, se plaisant aux coups de théâtre, toujours épris de +l'impossible.</p> + +<p>Un secret pressentiment lui disait que c'était lui qui, secouant +son apathie habituelle, dirigeait avec une habileté souveraine les +événements et usait et abusait de son ascendant sur l'esprit du duc de +Sairmeuse.</p> + +<p>—Et c'est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans +d'elle-même, c'est pour toi que Martial agit ainsi!... Qu'importent +à cet insoucieux égoïste tous ces conjurés obscurs qu'il ne connaît +pas!... S'il les protège c'est pour avoir le droit de te protéger, +toi et ceux que tu aimes!... s'il a fait remettre les prisonniers en +liberté, n'est-ce pas qu'il se propose de faire réformer le jugement +injuste qui a condamné à mort le baron d'Escorval innocent!...</p> + +<p>Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu'elle songeait à +cela.</p> + +<p>Et dans le fait, n'était-ce pas de l'héroïsme de la part d'un homme +dont elle avait repoussé les offres éblouissantes!...</p> + +<p>Pouvait-elle méconnaître tout ce qu'il y avait de réelle grandeur dans +la façon dont Martial, plutôt que d'être soupçonné d'une lâcheté, +avait révélé un secret qui pouvait renverser la fortune politique du +duc de Sairmeuse!...</p> + +<p>Et cependant jamais l'idée de cette grande passion d'un homme vraiment +supérieur ne fit battre son cœur plus vite. Jamais elle n'en éprouva +un mouvement d'orgueil...</p> + +<p>Hélas!... Rien n'était plus capable de la toucher; rien ne pouvait +plus la distraire de la noire tristesse qui l'envahissait.</p> + +<p>Deux mois après son arrivée à la ferme du père Poignot, elle n'était +plus que l'ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur +son passage, recueillait tant de murmures d'admiration...</p> + +<p>Elle maigrissait et dépérissait à vue d'œil, pour ainsi dire, ses +joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus pâle que la +veille, chaque jour élargissait le cercle bleuâtre qui cernait ses +grands yeux noirs.</p> + +<p>Vive et active autrefois, elle était devenue paresseuse et lente. Elle +ne marchait plus, elle se traînait. Souvent elle restait des journées +entières immobile sur une chaise, les lèvres contractées comme par +un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes +roulaient silencieuses le long de ses joues.</p> + +<p>Les gens de la ferme—et Dieu sait cependant si les campagnards sont +durs!—ne pouvaient se défendre d'émotion en la regardant, et ils la +plaignaient.</p> + +<p>—Pauvre fille! répétaient-ils entre eux, ce qu'elle mange ne lui +profite guère!... il est vrai qu'elle ne mange, autant dire, rien.</p> + +<p>—Dame! disait le père Poignot, faut être juste: elle n'a pas de +chance... Elle a été élevée comme une reine, et maintenant la voilà à +la charité... Son père a été guillotiné, elle ne sait ce qu'est devenu +son frère... On se ferait du chagrin à moins.</p> + +<p>À maintes reprises, l'abbé Midon, inquiet, l'avait questionnée.</p> + +<p>—Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave, +qu'avez-vous?...</p> + +<p>—Je ne souffre pas, monsieur le curé.</p> + +<p>—Pourquoi ne pas vous confier à moi? Ne suis-je pas votre ami? Que +craignez-vous?</p> + +<p>Elle secouait tristement la tête et répondait:</p> + +<p>—Je n'ai rien à confier!...</p> + +<p>Elle disait: rien. Et, cependant elle se mourait de douleur et +d'angoisses.</p> + +<p>Fidèle à la promesse que lui avait arrachée Maurice, elle n'avait +rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage à la fois nul et +indissoluble, contracté dans la petite église de Vigano.</p> + +<p>Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment où il +lui serait impossible de dissimuler sa grossesse.</p> + +<p>Déjà elle n'y parvenait qu'au prix de tortures de tous les instants, +et qu'en risquant sa vie et celle de son enfant.</p> + +<p>Et encore réussissait-elle véritablement?</p> + +<p>Deux ou trois fois, l'abbé Midon avait arrêté sur elle un regard si +perspicace, qu'elle en avait perdu contenance. Était-il sûr qu'il ne +doutât de rien?</p> + +<p>Les autres ne savaient rien, elle en était certaine. Toute autre +qu'elle eût peut-être été soupçonnée, mais elle!... Sa réputation +seule la mettait à l'abri de tout soupçon.... Et nature droite et +loyale, elle se révoltait de ce continuel mensonge; elle s'indignait +de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu.</p> + +<p>—La honte, pensait-elle, n'en sera que plus grande quand tout se +découvrira!...</p> + +<p>Ses angoisses étaient affreuses. Que faire?... Avouer! Elle l'eût osé +les premiers jours; maintenant, elle ne s'en sentait pas le courage.</p> + +<p>Fuir?... mais où aller?... Quel prétexte donner ensuite?... Ne +perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l'espoir seul la +soutenait!</p> + +<p>Elle songeait à fuir cependant, quand un événement lui vint en aide, +qui lui sembla le salut.</p> + +<p>L'argent manquait à la ferme... Les proscrits ne pouvaient rien tirer +du dehors, sous peine de se livrer, et le père Poignot était à bout de +ressources...</p> + +<p>L'abbé Midon se demandait comment sortir d'embarras, quand Marie-Anne +lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l'argent +caché sous la pierre de la cheminée de la belle chambre.</p> + +<p>—Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir à la Borderie, m'y +introduire, prendre l'argent et l'apporter ici... Il est bien à moi, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Mais le prêtre, après un moment de réflexion, jugea cette démarche +impossible.</p> + +<p>—Vous seriez peut-être vue, dit-il, et qui sait?... arrêtée. On vous +interrogerait... quelles explications plausibles donner? Sans compter +que les scellés doivent avoir été mis partout. Les briser, ce +serait donner l'idée qu'un vol a été commis, c'est-à-dire éveiller +l'attention.</p> + +<p>—Que faire, alors!</p> + +<p>—Agir au grand jour. Vous n'êtes nullement compromise, vous; +reparaissez demain comme si vous reveniez du Piémont, allez trouver +le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre +héritage, et installez-vous à la Borderie...</p> + +<p>Marie-Anne frissonnait...</p> + +<p>—Habiter la maison de Chanlouineau, bégaya-t-elle, moi... toute +seule!...</p> + +<p>Si le prêtre aperçut le trouble de la malheureuse, il n'en tint +compte.</p> + +<p>—Visiblement le ciel nous protège, ma chère enfant, reprit-il. Je ne +vois que des avantages à votre installation à la Borderie, et pas un +inconvénient. Nos communications seront faciles, et avec quelques +précautions, sans danger. Nous choisirons avant votre départ un +point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y +rencontrerez avec le père Poignot...</p> + +<p>L'espérance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit:</p> + +<p>—Et dans l'avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus +utile encore... Dès qu'on sera accoutumé dans le pays à votre séjour à +la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera +bien plus rapide que dans le grenier étroit et bas où nous le cachons +et où il souffre véritablement du manque d'air et d'espace...</p> + +<p>Il parlait si vite, que Marie-Anne n'avait pu seulement ouvrir la +bouche. Comme il s'arrêtait, elle hasarda une objection:</p> + +<p>—Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m'établir +comme cela, tout à coup, dans les biens d'un homme qui n'était pas mon +parent?...</p> + +<p>Le prêtre ne voulut pas comprendre l'appréhension de Marie-Anne.</p> + +<p>—Que voulez-vous qu'on pense, fit-il, que vous importe l'opinion?...</p> + +<p>Et après une pause:</p> + +<p>—Pour vous-même, ma pauvre enfant, prononça-t-il, sortir d'ici où +vous vivez enfermée est indispensable... ce vous sera un bienfait, de +vous retrouver au grand air, libre, seule...</p> + +<p>Le ton de l'abbé, l'expression de son visage, ses regards parurent si +étranges à Marie-Anne, qu'elle devint plus blanche que la muraille +contre laquelle elle s'appuya toute défaillante.</p> + +<p>—Je ne m'étais pas trompée, se dit-elle, il sait!...</p> + +<p>—D'ailleurs, insista l'abbé d'un ton péremptoire, il n'y a pas à +hésiter.</p> + +<p>La détermination prise, restait à en régler l'exécution avec assez +d'habileté pour n'éveiller aucun soupçon, et ne laisser au hasard que +le moins de prise possible.</p> + +<p>Il fut convenu que, dans la nuit même, le père Poignot conduirait +Marie-Anne jusqu'à la frontière où elle prendrait la diligence qui +fait le service entre le Piémont et Montaignac, et qui traverse le +village de Sairmeuse.</p> + +<p>C'est avec le plus grand soin que l'abbé Midon avait dicté à +Marie-Anne la version qu'elle donnerait de son séjour à l'étranger.</p> + +<p>Toutes les réponses aux questions qu'on ne manquerait pas de lui +adresser devaient tendre à ce but de bien persuader à tout le monde +que le baron d'Escorval était caché dans les environs de Turin.</p> + +<p>Ce qui avait été convenu fut exécuté de point en point, et le +lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse +virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence +qui relayait.</p> + +<p>—La fille à M. Lacheneur est ici!...</p> + +<p>Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidité, +mit tout le village aux portes et aux fenêtres.</p> + +<p>On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur, +remonter la grande rue suivie d'un garçon d'écurie qui portait une +petite malle, et entrer à l'auberge du <i>Bœuf couronné</i>.</p> + +<p>À la ville, l'indiscrétion a quelque pudeur; on se cache pour épier. À +la campagne, la curiosité, effrontément naïve, se montre sans vergogne +et obsède avec une inconsciente cruauté ceux qui en sont l'objet.</p> + +<p>Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte +un rassemblement qui l'attendait bouche béante, les yeux largement +écarquillés.</p> + +<p>Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de +réflexions qui bourdonnaient à ses oreilles, jusqu'à la porte du +notaire où elle alla frapper.</p> + +<p>C'était un homme considérable, ce notaire, par sa corpulence, sa +fortune et la quantité d'actes qu'il faisait. Il avait la face plate +et rougeaude, une façon de s'exprimer melliflue, une barbe bien +taillée et des prétentions au bel esprit. On le disait à la fois pieux +et gaillard.</p> + +<p>Il accueillit Marie-Anne avec la déférence due à une héritière qui va +palper une succession liquide d'une cinquantaine de mille francs...</p> + +<p>Mais jaloux d'étaler sa perspicacité, il donna fort clairement à +entendre que lui, homme d'expérience, il devinait que l'amour avait +seul dicté le testament de Chanlouineau...</p> + +<p>La résignation de Marie-Anne se révolta.</p> + +<p>—Vous oubliez ce qui m'amène, monsieur, prononça-t-elle, vous ne me +dites rien de ce que j'ai à faire?</p> + +<p>Le notaire, interdit du ton, s'arrêta.</p> + +<p>—Peste! pensa-t-il, elle est pressée de tâter les espèces, la +commère!...</p> + +<p>Et à haute voix:</p> + +<p>—Tout sera vite terminé, dit-il; justement le juge de paix n'a pas +d'audience aujourd'hui, il sera à notre disposition pour la levée des +scellés.</p> + +<p>Pauvre Chanlouineau!... le génie des nobles passions l'avait inspiré +quand il avait pris ses dispositions dernières...</p> + +<p>Un avoué retors n'eût pas imaginé des précautions plus ingénieuses +pour écarter toutes ces infinies et irritantes difficultés qui se +dressent comme des buissons d'épines autour des successions.</p> + +<p>Le soir même, les scellés étaient levés et Marie-Anne était mise en +possession de la Borderie.</p> + +<p>Elle était seule dans la maison de Chanlouineau, seule!... La nuit +tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu'une des portes +allait s'ouvrir, que cet homme qui l'avait tant aimée allait paraître, +et qu'elle entendrait sa voix comme elle l'avait entendue pour la +dernière fois, dans son cachot.</p> + +<p>Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumière, +et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la +sienne désormais, et où palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui +l'avait habitée.</p> + +<p>Lentement, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée, elle +reconnut le fourneau récemment réparé, et enfin elle monta dans +cette chambre du premier étage dont Chanlouineau avait fait comme le +tabernacle de sa passion.</p> + +<p>Là, tout était magnifique, encore plus qu'il ne l'avait dit.</p> + +<p>L'âpre paysan qui déjeunait d'une croûte frottée d'oignon avait +dépensé une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destiné +à son idole.</p> + +<p>—Comme il m'aimait! murmurait Marie-Anne, émue de cette émotion dont +l'idée seule avait enflammé la jalousie de Maurice, comme il m'aimait!</p> + +<p>Mais elle n'avait pas le droit de s'abandonner à ses sensations... Le +père Poignot l'attendait sans doute au rendez-vous.</p> + +<p>Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme +annoncée par Chanlouineau... les approches de la mort ne lui avaient +pas fait oublier son compte...</p> + +<p>Le lendemain, à son réveil, l'abbé Midon eut de l'argent...</p> + +<p>Dès lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, après tant d'épreuves +et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur.</p> + +<p>Fidèle aux recommandations de l'abbé, elle vivait seule, mais par +ses fréquentes sorties, elle accoutumait à sa présence les gens des +environs... Dans la journée, elle vaquait aux occupations de son +modeste ménage, et le soir, elle courait au rendez-vous où le père +Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part +de l'abbé, de quelque commission qu'il ne pouvait faire.</p> + +<p>Oui, elle se fût trouvée presque heureuse, si elle eût pu avoir des +nouvelles de Maurice... Qu'était-il devenu?... Comment ne donnait-il +pas signe de vie?... Que n'eût-elle pas donné pour un conseil de +lui...</p> + +<p>C'est que le moment approchait où il allait lui falloir un confident, +des secours, des soins... et elle ne savait à qui se confier.</p> + +<p>En cette extrémité, et lorsque véritablement elle perdait la tête, +elle se souvint de ce vieux médecin qui avait reconnu son état à +Saliente, qui lui avait témoigné un si paternel intérêt, et qui avait +été un des témoins de son mariage à Vigano.</p> + +<p>—Celui-là me sauverait, s'écria-t-elle, s'il savait, s'il était +prévenu!...</p> + +<p>Elle n'avait ni à temporiser ni à réfléchir; elle écrivit sur-le-champ +au vieux médecin et chargea un jeune gars des environs de porter sa +lettre à Vigano.</p> + +<p>—Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit à son retour +le jeune commissionnaire.</p> + +<p>Ce soir-là, en effet, Marie-Anne entendit frapper à sa porte. C'était +bien cet ami inconnu qui venait à son secours...</p> + +<p>Cet honnête homme resta quinze jours caché à la Borderie...</p> + +<p>Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand +manteau, un enfant,—un garçon,—dont il avait juré les larmes aux +yeux de prendre soin comme de son enfant à lui...</p> + +<p>Marie-Anne avait repris son train de vie...</p> + +<p>Personne, dans le pays, n'eut seulement un soupçon.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h3> + + +<p>Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il +avait fallu à M<sup>me</sup> Blanche des efforts surhumains et toute l'énergie de +sa volonté.</p> + +<p>La plus épouvantable colère grondait en elle, pendant que, drapée de +dignité mélancolique, elle murmurait des paroles de mansuétude et de +pardon.</p> + +<p>Ah! si elle n'eût écouté que les inspirations de ses ressentiments!...</p> + +<p>Mais son indomptable vanité l'enflammait de l'héroïsme du gladiateur +mourant dans l'arène, le sourire aux lèvres...</p> + +<p>Tombant, elle prétendait tomber avec grâce.</p> + +<p>—Nul ne me verra pleurer, personne ne m'entendra me plaindre, +disait-elle à son père, plus abattu qu'elle, sachez m'imiter.</p> + +<p>Et dans le fait, elle fut stoïque, à son retour au château de +Courtomieu.</p> + +<p>Son visage, pâli, resta de marbre sous les regards des domestiques +ébahis, qui semblaient attendre l'explication de cette catastrophe +inouïe.</p> + +<p>—On m'appellera «Mademoiselle» comme par le passé, dit-elle d'un ton +impérieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoyé.</p> + +<p>Une femme de chambre l'oublia le soir même et prononça le mot défendu: +«Madame...» La pauvre fille fut chassée sur l'heure, sans miséricorde, +malgré ses protestations et ses larmes.</p> + +<p>Tous les gens du château étaient indignés.</p> + +<p>—Espère-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu'elle est +mariée et que son mari l'a plantée là!...</p> + +<p>Hélas! elle eût voulu l'oublier elle-même.</p> + +<p>Elle eût voulu anéantir jusqu'au souvenir de cette fatale journée du +17 avril, qui l'avait vue jeune fille, épouse et veuve, entre le lever +et le coucher du soleil.</p> + +<p>Veuve!... ne l'était-elle pas, par le fait?...</p> + +<p>Seulement ce n'était pas la mort qui lui avait ravi son mari; c'était, +pensait-elle, une autre femme, une rivale, une infâme et perfide +créature, une fille perdue d'honneur, Marie-Anne enfin.</p> + +<p>Et elle, cependant, ignominieusement abandonnée, dédaignée, repoussée, +elle ne s'appartenait plus.</p> + +<p>Elle appartenait à l'homme dont elle portait le nom comme une livrée +de servitude, qui ne voulait pas d'elle, qui la fuyait...</p> + +<p>Elle n'avait pas vingt ans et c'en était fait de sa jeunesse, de sa +vie, de ses espérances, de ses rêves même.</p> + +<p>Le monde la condamnait sans appel ni recours à vivre seule, désolée... +pendant que Martial, lui, libre de par les préjugés, étalerait au +grand jour ses amours adultères.</p> + +<p>Alors elle connut l'horreur de l'isolement. Pas une âme à qui se +confier en sa détresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre!...</p> + +<p>Elle avait deux amies préférées, autrefois; elles étaient inséparables +au Sacré-Cœur, mais sortie du couvent elle les avait éloignées par +ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour +elle...</p> + +<p>Elle en était réduite aux irritantes consolations de tante Médie, une +brave et digne personne, certes, mais dont l'intelligence avait fléchi +sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient +aussi abondantes pour la perte d'un chat que pour la mort d'un parent.</p> + +<p>Vaillante, cependant, M<sup>me</sup> Blanche se jura qu'elle renfermerait en son +cœur le secret de ses désespoirs.</p> + +<p>Elle se montra, comme au temps où elle était jeune fille, elle porta +audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se +contraindre à paraître gaie et insouciante.</p> + +<p>Mais le dimanche suivant, ayant osé aller à la grand'messe au village +de Sairmeuse, elle comprit l'inanité de ses efforts.</p> + +<p>On ne la regardait pas d'un air surpris ni haineux, mais on tournait +la tête sur son passage pour rire aux éclats. Elle put même entendre +sur son état de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entrèrent dans +l'esprit comme des pointes de fer rouge.</p> + +<p>On se moquait... Elle était ridicule!... Ce fut le comble.</p> + +<p>—Oh!... Il faudra qu'on me paye tout cela, répétait-elle.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Blanche n'avait pas attendu cette suprême injure pour songer +à se venger, et elle avait trouvé son père prêt à la seconder.</p> + +<p>Pour la première fois, le père et la fille avaient été d'accord.</p> + +<p>—Le duc de Sairmeuse saura ce qu'il en coûte, disait M. de +Courtomieu, de prêter les mains à l'évasion d'un condamné et +d'insulter ensuite un homme comme moi!... Fortune politique, position, +faveur, tout y passera!... Je veux le voir ruiné, déconsidéré, à mes +pieds!... Tu verras... tu verras!...</p> + +<p>Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait été malade +trois jours, après les scènes de Sairmeuse, et il avait perdu trois +autres jours à composer et à écrire un rapport qui devait écraser son +ancien allié.</p> + +<p>Ce retard devait le perdre, car il permit à Martial de prendre les +devants, de bien mûrir son plan, et de faire partir pour Paris le duc +de Sairmeuse, habilement endoctriné...</p> + +<p>Que raconta le duc à Paris?... Que dit-il au roi qui daigna le +recevoir?...</p> + +<p>Il démentit sans doute ses premiers rapports, il réduisit le +soulèvement de Montaignac à ses proportions réelles, il présenta +Lacheneur comme un fou et les paysans qui l'avaient suivi comme des +niais inoffensifs.</p> + +<p>Peut-être donna-t-il à entendre que le marquis de Courtomieu pouvait +fort bien avoir provoqué ce soulèvement de Montaignac... Il avait +servi Buonaparte, il tenait à montrer son zèle; on savait des +exemples...</p> + +<p>Il déplora, quant à lui, d'avoir été trompé par ce coupable ambitieux, +rejeta sur le marquis tout le sang versé et se porta fort de faire +oublier ces tristes représailles...</p> + +<p>Il résulta de ce voyage, que le jour où le rapport du marquis arriva +à Paris, on lui répondit en le destituant de ses fonctions de grand +prévôt.</p> + +<p>Ce coup imprévu devait atterrer M. de Courtomieu.</p> + +<p>Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait +sauvé les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait +traversé les époques les plus troublées comme une anguille ses bourbes +natales, qui avait su établir sa colossale fortune sur trois mariages +successifs, qui avait servi d'un même visage obséquieux tous les +maîtres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, être joué +ainsi!...</p> + +<p>Car il était joué, il n'en pouvait douter, il était sacrifié, perdu...</p> + +<p>—Ce ne peut être ce vieil imbécile de duc de Sairmeuse qui a +manœuvré si vivement, et avec tant d'adresse, répétait-il... +Quelqu'un l'a conseillé, mais qui? je ne vois personne...</p> + +<p>Qui? M<sup>me</sup> Blanche ne le devinait que trop.</p> + +<p>De même que Marie-Anne, elle reconnaissait le génie de Martial.</p> + +<p>—Ah!... je ne m'étais pas trompée, pensait-elle: celui-là est bien +l'homme supérieur que je rêvais... À son âge, jouer mon père, ce +politique de tant d'expérience et d'astuce!</p> + +<p>Mais cette idée exaspérait sa douleur et attisait sa haine.</p> + +<p>Devinant Martial, elle pénétrait ses projets.</p> + +<p>Elle comprenait que s'il était sorti de son insouciance hautaine et +railleuse, ce n'était pas pour la mesquine satisfaction d'abattre le +marquis de Courtomieu.</p> + +<p>—C'est pour plaire à Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de +rage. C'est un premier pas vers la grâce des amis de cette créature... +Ah! elle peut tout sur son esprit, et tant qu'elle vivra, j'espérerais +en vain... Mais patience...</p> + +<p>Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger +sûrement doit attendre, dissimuler, préparer l'occasion mais ne pas +violenter...</p> + +<p>Comment elle se vengerait, elle l'ignorait, mais elle savait qu'elle +se vengerait, et déjà elle avait jeté les yeux sur un homme qui +serait, croyait-elle, l'instrument docile de ses desseins, et capable +de tout pour de l'argent: Chupin.</p> + +<p>Comment le traître qui avait livré Lacheneur pour vingt mille francs, +se trouva-t-il sur le chemin de M<sup>me</sup> Blanche?...</p> + +<p>Ce fut le résultat d'une de ces simples combinaisons des événements +que les imbéciles admirent sous le nom de hasard.</p> + +<p>Bourrelé de remords, honni, conspué, maudit, pourchassé à coups de +pierres quand il s'aventurait par les rues, suant de peur quand il +songeait aux terribles menaces de Balstain, l'aubergiste piémontais, +Chupin avait quitté Montaignac et était venu demander asile au château +de Sairmeuse.</p> + +<p>Il pensait, dans la naïveté de son ignominie, que le grand seigneur +qui l'avait employé, qui l'avait convié au crime, qui avait profité +de sa trahison, lui devait, outre la récompense promise, aide et +protection.</p> + +<p>Les domestiques le reçurent comme une bête galeuse dont on redoute la +contagion. Il n'y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines +et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les écuries. +On lui jetait la pâtée comme à un chien et il dormait au hasard dans +les greniers à foin.</p> + +<p>Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures, +s'estimant encore heureux de pouvoir acheter à ce prix une certaine +sécurité.</p> + +<p>Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d'oubli +et de conciliation en poche, ne pouvait tolérer la présence d'un tel +homme, si compromettant et chargé de l'exécration de tout le pays.</p> + +<p>Il ordonna de congédier Chupin.</p> + +<p>Le vieux braconnier résista, croyant deviner un complot de ses ennemis +les domestiques.</p> + +<p>Il déclara d'un ton farouche qu'il ne sortirait de Sairmeuse que de +force ou sur un ordre formel, de la bouche même du duc.</p> + +<p>Cette résistance obstinée, rapportée à M. de Sairmeuse, le fit presque +hésiter.</p> + +<p>Il tenait peu à se faire un implacable ennemi d'un homme qui passait +pour le plus rancunier et le plus dangereux qu'il y eût à dix lieues à +la ronde.</p> + +<p>La nécessité du moment et les observations de Martial le décidèrent.</p> + +<p>Ayant mandé son ancien espion, il lui déclara qu'il ne voulait plus, +sous aucun prétexte, le revoir à Sairmeuse, adoucissant toutefois la +brutalité de l'expulsion par l'offre d'une petite somme.</p> + +<p>Mais Chupin, d'un air sombre, refusa l'argent. Il alla prendre ses +quelques hardes et s'éloigna en montrant le poing au château, jurant +que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil, à la +brune, il lui ferait passer le goût du pain.</p> + +<p>Il est sûr qu'il tint ce propos, plusieurs domestiques l'entendirent.</p> + +<p>Ainsi expulsé, le vieux braconnier se retira dans sa masure, où +habitaient toujours sa femme et ses deux fils.</p> + +<p>Il n'en sortait guère, et jamais que pour satisfaire son ancienne +passion pour la chasse, qui survivait à tout.</p> + +<p>Seulement, il ne perdait plus son temps à s'entourer de précautions +comme autrefois, pour tirer un lièvre ou quelques perdreaux.</p> + +<p>Sûr de l'impunité, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de +Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses épaules et +rentrait chez lui en plein jour à la barbe des gardes intimidés.</p> + +<p>Le reste du temps, il vivait plongé dans le somnambulisme d'une +demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le +vin, loin de lui procurer l'oubli qu'il cherchait, ne fit que donner +une réalité plus terrifiante aux fantômes qui peuplaient son perpétuel +cauchemar.</p> + +<p>Parfois, à la tombée de la nuit, les paysans qui passaient près de la +masure, entendaient comme un trépignement de lutte, des voix rauques, +des blasphèmes et des cris aigus de femme.</p> + +<p>C'est que Chupin était plus ivre que de coutume, et que sa femme et +ses deux fils le battaient pour lui arracher de l'argent.</p> + +<p>Car il n'avait rien donné aux siens du prix de la trahison. +Qu'avait-il fait des vingt mille francs qu'il avait reçus en bel or? +On ne savait. Ses fils supposaient bien qu'il les avait enterrés +quelque part; mais ils avaient beau se relayer pour épier leur père, +l'ivrogne, plus rusé qu'eux, savait garder le secret de sa cachette. À +grand peine, à force de coups, se décidait-il à lâcher quelques louis.</p> + +<p>On savait ces détails dans le pays, et on voulait y reconnaître un +juste châtiment du ciel.</p> + +<p>—Le sang de Lacheneur étouffera Chupin et les siens, disaient les +paysans.</p> + +<p>Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que M<sup>me</sup> Blanche connut +d'abord toute cette histoire.</p> + +<p>Ne se sachant pas écouté par la fille de l'homme qui avait suscité et +payé la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu'il savait à +deux de ses aides, et, tout en parlant, il s'animait et rougissait +d'indignation.</p> + +<p>—Ah!... c'est une fière canaille que ce vieux, répétait-il, qui +devrait être aux galères et non en liberté dans un pays de braves +gens!...</p> + +<p>De ces imprécations, une bonne part retombait sur le marquis de +Courtomieu, mais M<sup>me</sup> Blanche ne le remarquait seulement pas.</p> + +<p>Elle se recueillait, comprenant d'instinct une des lois immuables qui +régissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles +transactions sociales.</p> + +<p>Le crime, fatalement attire le mépris, qui provoque la révolte et un +nouveau crime.</p> + +<p>—Voilà bien l'homme qu'il te faudrait... murmurait à l'oreille de M<sup>me</sup> +Blanche la voix de la haine...</p> + +<p>Certes!... Mais comment arriver jusqu'à lui? comment entrer en +pourparlers?</p> + +<p>Aller chez Chupin, c'était s'exposer à être aperçue entrant dans sa +maison ou en sortant. M<sup>me</sup> Blanche était trop prudente pour avoir +seulement l'idée de courir un tel risque.</p> + +<p>Mais elle songea que du moment où le vieux braconnier chassait +quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas être +impossible de l'y rencontrer... par hasard.</p> + +<p>—Ce sera, se dit-elle déjà toute decidée, l'affaire d'un peu de +persévérance et de quelques promenades adroitement dirigées.</p> + +<p>Ce fut l'affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que +tante Médie, l'inévitable chaperon de la jeune femme, en était sur les +dents.</p> + +<p>—Encore une nouvelle lubie!... gémissait la parente pauvre, rendue de +fatigue, ma pauvre nièce est décidément folle.</p> + +<p>Pas si folle, car par une belle après-midi du mois de mai, dans les +derniers jours, M<sup>me</sup> Blanche aperçut enfin celui qu'elle cherchait.</p> + +<p>C'était dans la partie réservée du bois de Courtomieu, tout près des +étangs.</p> + +<p>Chupin s'avançait au milieu d'une large allée de chasse, le doigt sur +la détente de son fusil.</p> + +<p>Il s'avançait à la manière des bêtes traquées, d'un pas muet et +inquiet, tout ramassé sur lui-même comme pour prendre son élan, +l'oreille au guet, le regard défiant... Ce n'est pas qu'il craignit +les gardes, mon Dieu! ni un procès-verbal; seulement, dès qu'il +sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son +couteau ouvert à la main...</p> + +<p>Reconnaissant M<sup>me</sup> Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais +elle le prévint, et enflant la voix à cause de la distance.</p> + +<p>—Père Chupin!... cria-t-elle.</p> + +<p>Le vieux maraudeur parut hésiter, mais il s'arrêta, laissant glisser +jusqu'à terre la crosse de son fusil, et il attendit.</p> + +<p>Tante Médie était devenue toute pâle de saisissement.</p> + +<p>—Doux Jésus! murmura-t-elle en serrant le bras de sa nièce, pourquoi +appeler ce vilain homme!...</p> + +<p>—Je veux lui parler.</p> + +<p>—Comment, toi, Blanche, tu oserais...</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas...</p> + +<p>—Oh!... assez, interrompit là jeune femme, avec un de ces regards +impérieux qui fondaient comme cire les volontés de la parente pauvre, +assez, n'est-ce pas...</p> + +<p>Et plus doucement:</p> + +<p>—J'ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce +temps, tante Médie, tu vas te tenir un peu à l'écart... Regarde bien +de tous les côtés... Si tu apercevais quelqu'un, n'importe qui, tu +m'appellerais... Allons, va, tante, fais cela pour moi.</p> + +<p>La parente pauvre, comme toujours, se résigna et obéit, et M<sup>me</sup> Blanche +s'avança vers le vieux braconnier qui était resté en place, aussi +immobile que les troncs d'arbres qui l'entouraient...</p> + +<p>—Eh bien!... mon brave père Chupin, commença-t-elle dès qu'elle fut à +quatre pas de lui, vous voici donc en chasse...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous me voulez!... interrompit-il brusquement, car +vous me voulez quelque chose, n'est-ce pas, vous avez besoin de +moi?...</p> + +<p>Il fallut à M<sup>me</sup> Blanche un effort pour dominer un mouvement d'effroi +et de dégoût; ce qui n'empêche que c'est du ton le plus résolu qu'elle +dit:</p> + +<p>—Eh bien! oui, j'ai un service à vous demander...</p> + +<p>—Ah! ah!...</p> + +<p>—Un très-léger service, du reste, qui vous coûtera peu de peine et +qui vous sera bien payé.</p> + +<p>Elle disait cela d'un petit air détaché, comme si véritablement il ne +se fût agi que de la moindre des choses. Mais si bien que fût joué son +insouciance le vieux maraudeur n'en parut pas dupe.</p> + +<p>—On ne demande pas des services si légers que cela à un homme comme +moi, fit-il brutalement. Depuis que j'ai servi la bonne cause d'après +mes moyens, selon qu'on le demandait sur les affiches, et au péril de +ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me +marchander des infamies... C'est vrai que les autres m'ont payé; mais +tout l'or qu'ils m'ont donné, je voudrais pouvoir le faire fondre et +le leur couler brûlant dans le ventre!... Allez!... je sais ce qu'il +en coûte aux petits d'écouter les paroles des gros! Passez votre +chemin, et si vous avez des abominations en tête, faites-les +vous-même!...</p> + +<p>Il remit son fusil sur l'épaule, et il allait s'éloigner, quand une +inspiration soudaine, véritable éclair de la haine, illumina l'esprit +de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>—C'est parce que je sais votre histoire, prononça-t-elle froidement, +que je vous ai arrêté. J'imaginais que vous me serviriez volontiers, +moi qui hais les Sairmeuse.</p> + +<p>Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier.</p> + +<p>—Je crois bien, en effet, dit-il, que vous haïssez les Sairmeuse +en ce moment... Ils vous ont plantée là, sans gêne, tout comme moi; +seulement...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Avant un mois, vous serez réconciliés... Et qui payera les frais de +la guerre et de la paix? Toujours Chupin, le vieil imbécile...</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>Le traître cherchait des objections, mais il était ébranlé.</p> + +<p>—Hum!... grommela-t-il, jamais il ne faut dire: «Fontaine je +ne boirai pas de ton eau.» Enfin, si je vous aidais, que m'en +reviendrait-il?</p> + +<p>—Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l'argent, de la +terre, une maison...</p> + +<p>—Grand merci!... Je veux autre chose.</p> + +<p>—Quoi? Faites vos conditions.</p> + +<p>Chupin se recueillit un moment, puis d'un air grave:</p> + +<p>—Voici la chose, répondit-il. J'ai des ennemis, un surtout... bref, +je ne me sens pas en sûreté dans ma masure; mes fils me cognent quand +j'ai bu, pour me voler; ma femme est bien capable d'empoisonner mon +vin; je tremble pour ma peau et pour mon argent... Cette existence +ne peut durer. Promettez-moi un asile au château de Courtomieu après +l'affaire, et je suis à vous... Chez vous, je serai gardé, et j'oserai +boire à ma soif et autrement que d'un œil. Mais, entendons-nous, je +ne veux pas être maltraité par les domestiques comme à Sairmeuse...</p> + +<p>—Il sera fait ainsi que vous le désirez.</p> + +<p>—Jurez-moi cela sur votre part de paradis.</p> + +<p>—Je le jure!</p> + +<p>Tel était l'accent de sincérité de la jeune femme, que Chupin en fut +rassuré. Il se pencha vers elle, et d'une voix sourde:</p> + +<p>—Maintenant, fit-il, contez-moi votre affaire.</p> + +<p>Ses petits yeux étincelaient d'une infernale audace, ses lèvres +minces se serraient sur ses dents aiguës, il s'attendait à quelque +proposition de meurtre, et il était prêt.</p> + +<p>Cela ressortait si clairement de son attitude, que M<sup>me</sup> Blanche en +frissonna.</p> + +<p>—Véritablement, reprit-elle, ce que j'attends de vous n'est rien. +Il ne s'agit que d'épier, de surveiller adroitement le marquis de +Sairmeuse, Martial...</p> + +<p>—Votre mari?</p> + +<p>—Oui... mon mari. Je veux savoir ce qu'il devient, ce qu'il fait, où +il va, quelles personnes il voit. Il me faut l'emploi de son temps, de +tout son temps, minute par minute.</p> + +<p>On eût dit, à voir la figure étonnée de Chupin, qu'il tombait des +nues.</p> + +<p>—Quoi!... bégaya-t-il, sérieusement, franchement, c'est tout ce que +vous demandez?</p> + +<p>—Pour l'instant, oui, mon plan n'est pas fait. Plus tard, selon ce +que vous me rapporterez, j'agirai...</p> + +<p>La jeune femme ne mentait qu'à demi.</p> + +<p>Entre tous les projets de vengeance qui s'étaient présentés à son +esprit, elle hésitait encore.</p> + +<p>Ce qu'elle taisait, c'est qu'elle ne faisait épier Martial que pour +arriver à Marie-Anne. Elle n'avait pas osé prononcer devant le traître +le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livré le père au bourreau, +n'hésiterait-il pas à s'attaquer à la fille. M<sup>me</sup> Blanche le craignait.</p> + +<p>—Une fois qu'il sera engagé, pensait-elle, ce sera tout différent.</p> + +<p>Cependant le vieux maraudeur était remis de sa surprise.</p> + +<p>—Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de +temps...</p> + +<p>—Je le comprends... Nous sommes aujourd'hui samedi, jeudi saurez-vous +quelque chose?...</p> + +<p>—Dans cinq jours?... Oui, probablement.</p> + +<p>—En ce cas, soyez ici jeudi; à cette heure-ci, vous m'y trouverez...</p> + +<p>Un cri de tante Médie l'interrompit.</p> + +<p>—Quelqu'un!... dit-elle à Chupin. Il ne faut pas qu'on nous voie +ensemble, vite, sauvez-vous.</p> + +<p>D'un bond, l'ancien braconnier franchit l'allée et disparut dans un +taillis.</p> + +<p>Il était temps, un domestique de Courtomieu venait d'arriver près de +tante Médie, et M<sup>me</sup> Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande +animation.</p> + +<p>Rapidement elle s'avança.</p> + +<p>—Ah! mada... c'est-à-dire mademoiselle, s'écria le domestique, voici +plus de trois heures qu'on vous cherche partout... votre père, M. le +marquis, mon Dieu! quel malheur!... on est allé quérir le médecin.</p> + +<p>—Mon père est mort!...</p> + +<p>—Non, mademoiselle, non, seulement... comment vous dire cela!... +Quand M. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les façons +de ses vignes, il était tout chose, n'est-ce pas, tout drôle... Eh +bien!... quand il est revenu...</p> + +<p>Du bout de l'index, tout en parlant, le domestique se touchait le +front.</p> + +<p>—Vous m'entendez bien, n'est-ce pas, quand il est rentré, la raison +n'y était plus... partie... envolée!...</p> + +<p>—Courons!... interrompit M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Et sans attendre tante Médie terrifiée, elle s'élança dans la +direction du château.</p> + +<p>—M. le marquis? demanda-t-elle au premier valet qu'elle aperçut sous +le vestibule.</p> + +<p>—Il est dans sa chambre, mademoiselle; on l'a couché, il est un peu +plus tranquille, maintenant.</p> + +<p>Déjà la jeune femme arrivait à la chambre du marquis.</p> + +<p>Il était assis sur son lit, les manches de sa chemise arrachées, et +deux domestiques guettaient ses mouvements.</p> + +<p>Sa face était livide, avec de larges marbrures bleuâtres aux joues... +Ses yeux roulaient égarés sous leurs paupières bouffies, et une écume +blanchâtre frangeait ses lèvres. Des mèches de cheveux rares collées +sur son front ajoutaient encore à l'effrayante expression de sa +physionomie.</p> + +<p>La sueur, à grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il +grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus +rudement que le vent de décembre ne tord et ne secoue les branches +mortes.</p> + +<p>Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incohérentes, d'une +voix tour à tour sourde ou éclatante.</p> + +<p>Cependant, il reconnut sa fille.</p> + +<p>—Te voilà, fit-il, je t'attendais.</p> + +<p>Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu'elle ne fût certes, ni +tendre, ni impressionnable.</p> + +<p>—Mon père!... balbutiait-elle, mon Dieu! que vous est-il arrivé?</p> + +<p>Le marquis riait d'un rire strident:</p> + +<p>—Ah! ah!... répondit-il, je l'ai rencontré, voilà!... Il fallait bien +que cela finît ainsi!... Hein! tu doutes! Puisque je te dis que je +l'ai vu, le misérable!... Je le connais bien, peut-être, moi qui +depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite... +car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. Je l'ai vu... +C'était en forêt, près des roches de Sanguille, tu sais, là où il fait +toujours sombre, à cause des grands arbres... Je revenais, lentement, +pensant à lui, quand tout à coup, brusquement, il s'est dressé devant +moi, étendant les bras, pour me barrer le passage:</p> + +<p>—«Allons!... m'a-t-il crié, il faut venir me rejoindre!» Il était +armé d'un fusil, il m'a couché en joue et il a fait feu...</p> + +<p>Le marquis s'interrompant, M<sup>me</sup> Blanche réussit enfin à prendre sur soi +de s'approcher de lui.</p> + +<p>Durant plus d'une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et +persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment +le bras:</p> + +<p>—Revenez à vous, mon père!... dit-elle d'une voix rude, comprenez que +vous êtes le jouet d'une hallucination!... Il est impossible que vous +ayez vu... l'homme que vous dites.</p> + +<p>Quel homme croyait avoir aperçu M. de Courtomieu, la jeune femme ne le +devinait que trop, mais elle n'osait, elle ne pouvait prononcer son +nom.</p> + +<p>Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes:</p> + +<p>—Ai-je donc rêvé!... Non, c'est bien Lacheneur qui m'est apparu. J'en +suis sûr, et la preuve, c'est qu'il m'a rappelé une circonstance de +notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi... C'était pendant +la Terreur, en 93, il était tout-puissant à Montaignac, moi, j'étais +poursuivi pour avoir correspondu avec les émigrés. Mes biens allaient +être confisqués, je croyais déjà sentir la main du bourreau sur mon +épaule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me +cacha, le misérable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune +et il sauva ma tête... Moi, je lui ai fait couper le cou. Voilà +pourquoi je l'ai revu. Je dois le rejoindre, il me l'a dit, je suis un +homme mort!...</p> + +<p>Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa +tête, et demeura tellement immobile et roide, que véritablement on eût +pu croire que c'était un cadavre, dont la toile dessinait vaguement +les contours.</p> + +<p>Muets d'horreur, les domestiques échangeaient des regards effarés.</p> + +<p>Tant d'infamie devait les confondre, incapables qu'ils étaient de +soupçonner quels calculs atroces pour faire éclore l'ambition dans une +âme de boue.</p> + +<p>Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n'avait pardonné à +Lacheneur de l'avoir sauvé? Cela était cependant!...</p> + +<p>Seule, M<sup>me</sup> Blanche conservait sa présence d'esprit au milieu de tous +ces gens éperdus.</p> + +<p>Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s'avancer, +et à voix basse:</p> + +<p>—Il est impossible qu'on ait tiré sur mon père, dit-elle.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, mademoiselle, et même peu s'en est fallu +qu'on ne l'ait tué.</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—En déshabillant M. le marquis, j'ai remarqué qu'il avait à la tête +une éraflure qui saignait... J'ai aussitôt examiné sa casquette, et +j'y ai constaté deux trous qui ne peuvent avoir été faits que par des +chevrotines.</p> + +<p>Le digne valet de chambre était certes bien plus ému que la jeune +femme.</p> + +<p>—On aurait donc tenté d'assassiner mon père, murmura-t-elle, et la +frayeur expliquerait cet accès de délire... Comment savoir qui a osé +ce crime?</p> + +<p>Le domestique hocha la tête:</p> + +<p>—Je soupçonne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos +chevreuils en plein jour jusque sous nos fenêtres, mademoiselle le +connaît... Chupin...</p> + +<p>—Non, ce ne peut être lui.</p> + +<p>—Ah! j'en mettrais pourtant la main au feu!... Il n'y a que lui dans +la commune capable de ce mauvais coup.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient +l'innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n'eût avoué +qu'elle l'avait rencontré à plus d'une lieue du théâtre du crime, +qu'elle l'avait arrêté, qu'elle avait causé avec lui plus d'une +demi-heure, enfin qu'elle le quittait à l'instant...</p> + +<p>Elle se tut. Aussi bien le médecin arrivait.</p> + +<p>Il découvrit—il dut presque employer la force—le visage de M. +de Courtomieu, l'examina longtemps, les sourcils froncés; puis, +brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications +de glace sur le crâne, des sangsues, une potion qu'il fallait vite et +vite courir chercher à Montaignac. Tout le monde perdait la tête.</p> + +<p>Quand le médecin se retira, M<sup>me</sup> Blanche le suivit sur l'escalier:</p> + +<p>—Eh bien! docteur, interrogea-t-elle.</p> + +<p>Il eut un geste équivoque, et d'une voix hésitante:</p> + +<p>—On se remet de cela, répondit-il.</p> + +<p>Mais qu'importait à cette jeune femme, que son père se rétablit ou +mourût! Elle devait suivre d'un œil sec toutes les phases de cette +maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme.</p> + +<p>Ce qui n'empêche que sa conduite fut citée.</p> + +<p>Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort, +elle devait ramener l'opinion et s'improviser une réputation toute +différente de l'ancienne. Se faire un piédestal où elle poserait en +victime résignée lui souriait. L'occasion était admirable; elle la +saisit.</p> + +<p>Jamais fille dévouée ne prodigua à un père plus de soins touchants, +plus de délicates attentions. Impossible de la décider à s'éloigner +une minute du chevet du malade. C'est à peine si la nuit elle +consentait à dormir une couple d'heures, sur un fauteuil, dans la +chambre même.</p> + +<p>Mais pendant qu'elle restait là, jouant ce rôle de sœur de charité +qu'elle s'était imposé, sa pensée suivait Chupin. Que faisait-il à +Montaignac? Épiait-il Martial, ainsi qu'il l'avait promis?... Comme le +jour qu'elle lui avait fixé était lent à venir!...</p> + +<p>Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, après +avoir bien recommandé son père à tante Médie, M<sup>me</sup> Blanche s'échappa, +et d'un pied fiévreux courut au rendez-vous.</p> + +<p>Le vieux maraudeur l'attendait, assis sur un arbre renversé. Il avait +presque sa physionomie d'autrefois. Depuis cinq jours qu'il avait une +préoccupation, il avait presque cessé de boire, et son intelligence se +dégageait des brouillards de l'ivresse.</p> + +<p>—Parlez!... lui dit M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>—Volontiers! Seulement, je n'ai rien à vous conter.</p> + +<p>—Ah!... vous n'avez pas surveillé le marquis de Sairmeuse.</p> + +<p>—Votre mari?... faites excuse, je l'ai suivi comme son ombre. Mais +que voulez-vous que je vous en dise? Depuis le voyage du duc de +Sairmeuse à Paris c'est M. Martial qui commande. Ah! vous ne le +reconnaîtriez plus. Toujours en affaires, maintenant. Dès le +potron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la +matinée, il écrit des lettres. Dans l'après-midi, il reçoit tous ceux +qui se présentent. Lui qui était haut comme le temps, autrefois, il +fait le pas fier, le bon enfant, le câlin, il donne des poignées de +main au premier venu. Les officiers à demi-solde sont à pot et à +feu avec lui; il en a déjà replacé cinq ou six, il a fait rendre la +pension à deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soirée...</p> + +<p>Il s'arrêta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le +silence, émue et confuse de la question qui lui montait aux lèvres. +Quelle humiliation!... Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que +le feu, détournant un peu la tête:</p> + +<p>—Il est impossible qu'il n'ait pas une maîtresse!... dit-elle.</p> + +<p>Chupin éclata de rire.</p> + +<p>—Nous y voici donc!... fit-il avec une si outrageante familiarité que +la jeune femme en fut révoltée, vous voulez parler de la fille de ce +scélérat de Lacheneur, n'est-ce pas, de cette coquine effrontée de +Marie-Anne?</p> + +<p>À l'accent haineux de Chupin, M<sup>me</sup> Blanche comprit l'inutilité de ses +ménagements.</p> + +<p>Elle ignorait encore que l'assassin exècre sa victime, uniquement +parce qu'il l'a tuée.</p> + +<p>—Oui, répondit-elle, c'est bien de Marie-Anne que j'entendais parler.</p> + +<p>—Eh bien!... ni vu ni connu, il faut qu'elle ait filé, la gueuse, +avec un autre de ses amants, Maurice d'Escorval.</p> + +<p>—Vous vous trompez...</p> + +<p>—Oh!... pas du tout!... De tous ces Lacheneur, il n'est resté ici que +le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu'il est, de pillage et de +vol... Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l'épaule. Il +est effrayant à voir, maigre autant qu'un squelette, avec des yeux qui +brillent comme des charbons... S'il me rencontrait jamais, celui-là, +mon compte serait vite réglé...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche avait pâli... C'était Jean Lacheneur qui avait tiré sur le +marquis de Courtomieu... elle n'en doutait pas...</p> + +<p>—Eh bien! moi, dit-elle, je suis sûre que Marie-Anne est dans le +pays, à Montaignac probablement... Il me la faut, je la veux! Tâchez +d'avoir découvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici.</p> + +<p>—Je chercherai, répondit Chupin.</p> + +<p>Il chercha en effet; et avec ardeur, déployant toute son adresse: en +vain.</p> + +<p>D'abord toutes ses démarches étaient paralysées par les précautions +qu'il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D'un autre +côté, personne dans le pays n'eût consenti à lui donner le moindre +renseignement.</p> + +<p>—Toujours rien! disait-il à M<sup>me</sup> Blanche à chaque entrevue.</p> + +<p>Mais elle ne se rendait pas... La jalousie ne se rend jamais, même à +l'évidence.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche s'était dit que Marie-Anne lui avait enlevé son mari, +que Martial et elle s'aimaient, qu'ils cachaient leur bonheur aux +environs, qu'ils la raillaient et la bravaient... Donc cela devait +être, encore que tout lui démontrât le contraire...</p> + +<p>Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux.</p> + +<p>—Bonne nouvelle!... lui cria-t-il dès qu'il l'aperçut, nous tenons +enfin la coquine!</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h3> + + +<p>C'était le surlendemain du jour où, sur l'ordre formel de l'abbé +Midon, Marie-Anne était allée s'établir à la Borderie.</p> + +<p>On ne s'entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et +le testament de Chanlouineau était le texte de commentaires infinis.</p> + +<p>—Voilà la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de +rentes, faisaient les vieux d'un air grave, sans compter encore la +maison...</p> + +<p>—Une honnête fille n'aurait pas tant de chance que ça! murmuraient +quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari.</p> + +<p>Jusqu'alors on n'était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la +«bonne amie» de Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on +apercevait entre eux une distance difficile à franchir. La donation +leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence +posthume?</p> + +<p>Voilà cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait à M<sup>me</sup> +Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux.</p> + +<p>Elle l'écoutait, frémissante de colère, les poings si convulsivement +serrés que les ongles lui entraient dans les chairs.</p> + +<p>—Quelle audace!... répétait-elle d'une voix étranglée, quelle +impudence!...</p> + +<p>Le vieux maraudeur semblait de cet avis.</p> + +<p>—Le fait est, grommela-t-il d'un air de dégoût, qu'elle eût pu +attendre que le lit de Chanlouineau fût refroidi, avant de s'en +emparer.</p> + +<p>Il branla la tête, et comme en à-parte:</p> + +<p>—Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus +riche qu'une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu.</p> + +<p>Si Chupin avait eu l'intention de tisonner la rage de M<sup>me</sup> Blanche, il +dut être satisfait.</p> + +<p>—Et c'est une telle femme qui m'a enlevé le cœur de Martial!... +s'écria-t-elle. C'est pour cette misérable qu'il m'abandonne!... Quels +philtres ces créatures font-elles donc boire à leurs dupes!...</p> + +<p>L'indignité prétendue de cette infortunée, en qui sa jalousie lui +montrait une rivale, transportait M<sup>me</sup> Blanche à ce point qu'elle +oubliait la présence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle +livrait sans restrictions le secret de ses souffrances.</p> + +<p>—Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites, +père Chupin?</p> + +<p>—Comme je suis sûr que vous êtes là.</p> + +<p>—Qui vous a dit tout cela?</p> + +<p>—Personne... on a des yeux. J'ai poussé hier jusqu'à la Borderie, et +j'ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait à une fenêtre. +Elle n'est seulement pas en deuil, la gueuse!...</p> + +<p>C'est qu'en effet, jusqu'à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait +été réduite à la robe que M<sup>me</sup> d'Escorval lui avait prêtée le soir du +soulèvement, pour qu'elle pût quitter ses habits d'homme.</p> + +<p>Le vieux maraudeur voulait continuer à scarifier M<sup>me</sup> Blanche de ses +observations méchantes, elle l'interrompit d'un geste.</p> + +<p>—Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie?</p> + +<p>—Pardienne!</p> + +<p>—Où est-ce?</p> + +<p>—Juste en face des moulins de l'Oiselle, de ce côté de la rivière, à +une lieue et demie d'ici, à peu près...</p> + +<p>—C'est juste. Je me rappelle maintenant. Y êtes-vous entré +quelquefois?...</p> + +<p>—Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau.</p> + +<p>—Alors il faut me donner la topographie de l'habitation.</p> + +<p>Les yeux de Chupin s'écarquillèrent prodigieusement.</p> + +<p>—Vous dites?... interrogea-t-il, ne comprenant pas.</p> + +<p>—Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est bâtie.</p> + +<p>—Ah!... comme cela, j'entends... Pour lors, elle est construite en +plein champ, à une demi-portée de fusil de la grande route. Devant, il +y a une manière de jardin, et derrière un grand verger qui n'est pas +clos de murs, mais seulement entouré d'une petite haie vive. Tout +autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un bocage qui +ombrage un cours d'eau.</p> + +<p>Il s'arrêta tout à coup, et clignant de l'œil.</p> + +<p>—Mais à quoi peuvent vous servir tous ces renseignements? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Que vous importe!... Comment est l'intérieur?</p> + +<p>—Comme partout: trois grandes chambres carrelées qui se commandent, +une cuisine, une autre petite pièce noire...</p> + +<p>—Voilà pour le rez-de-chaussée. Passons à l'étage supérieur.</p> + +<p>—C'est que... dame!... je n'y suis jamais monté.</p> + +<p>—Tant pis. Comment sont meublées les pièces que vous avez +visitées?...</p> + +<p>—Comme celles de tous les paysans d'ici.</p> + +<p>Personne, assurément, ne soupçonnait l'existence de cette chambre +magnifique du premier étage, que Chanlouineau, dans sa folie, +destinait à Marie-Anne. Jamais il n'en avait parlé, même il avait +pris les plus grandes précautions pour qu'on ne vît pas apporter les +meubles.</p> + +<p>—Combien de portes à la maison? poursuivit madame Blanche.</p> + +<p>—Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisième communique +avec l'écurie. L'escalier qui mène au premier étage se trouve dans la +pièce du milieu.</p> + +<p>—Et Marie-Anne est seule à la Borderie?...</p> + +<p>—Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de frère +ne tardera pas à aller demeurer avec elle...</p> + +<p>Au lieu de répondre, M<sup>me</sup> Blanche s'absorba dans une sorte de rêverie +si profonde et si prolongée, que le vieux maraudeur, à la fin, s'en +impatienta.</p> + +<p>Il osa lui toucher le bras, et de cette voix étouffée de complices +méditant un mauvais coup:</p> + +<p>—Eh bien! fit-il, que décidons-nous?...</p> + +<p>La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à +coup, dans l'engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des +terribles instruments du chirurgien...</p> + +<p>—Mon parti n'est pas encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je +verrai...</p> + +<p>Et remarquant la mine décontenancée du vieux maraudeur:</p> + +<p>—Je ne veux pas m'aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne +perdez plus Martial de vue... S'il va à la Borderie, et il ira, +j'en dois être informée... S'il écrit, et il écrira, tâchez de vous +procurer une de ses lettres... Désormais je veux vous voir tous les +deux jours... Ne vous endormez pas!... Songez à gagner la bonne place +que je vous réserve à Courtomieu... Allez!...</p> + +<p>Il s'éloigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de +dissimuler son désappointement et son mécontentement.</p> + +<p>—Fiez-vous donc à toutes ces mijaurées! grommela-t-il. Celle-là +jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brûler, tout +détruire, elle ne demandait qu'une occasion... L'occasion se présente, +le cœur lui manque, elle recule... elle a peur!...</p> + +<p>Le vieux maraudeur jugeait mal M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Le mouvement d'horreur qu'elle venait de laisser voir était une +instinctive révolte de la chair et non pas une défaillance de son +inflexible volonté.</p> + +<p>Ses réflexions n'étaient pas de nature à désarmer sa haine.</p> + +<p>Quoi que lui eût dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était +persuadé que la fille à Lacheneur revenait du Piémont, M<sup>me</sup> Blanche +s'entêtait à considérer ce voyage comme une fable ridicule.</p> + +<p>Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite où +Martial avait jugé prudent de la cacher jusqu'à ce jour.</p> + +<p>Or, pourquoi cette brusque apparition?</p> + +<p>La vindicative jeune femme était prête à jurer que c'était une insulte +et une bravade à son adresse.</p> + +<p>—Et je me résignerais!... s'écria-t-elle. Ah! j'arracherais mon cœur +s'il était capable d'une si indigne lâcheté.</p> + +<p>La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion. +Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l'attentat de Jean +Lacheneur lui paraissait justifier d'avance les pires représailles.</p> + +<p>Elle ne reculait donc pas, mais une difficulté imprévue l'arrêtait:</p> + +<p>Elle avait rêvé une de ces vengeances raffinées, telles qu'on en cite +dans les histoires, elle voulait une de ces revanches éclatantes +et soudaines, comme il s'en rencontre dans les romans, et elle ne +trouvait au service de ses rancunes qu'un crime vulgaire, absolument +indigne d'elle.</p> + +<p>—Mieux vaut patienter encore, se disait-elle.</p> + +<p>Et sa haine, alors, s'égarant en conceptions insensées, elle imaginait +des combinaisons impossibles, ou rêvait des revirements inouïs...</p> + +<p>Au surplus, elle était libre désormais de s'abandonner sans contrainte +ni contrôle à toutes ses inspirations.</p> + +<p>Il n'y avait plus de soins à donner au marquis de Courtomieu.</p> + +<p>Aux crises violentes de la démence, aux frénésies de son premier +délire, l'anéantissement avait succédé, puis peu après était venue la +morne stupeur de l'idiotisme.</p> + +<p>Puis, un matin, le médecin avait déclaré son malade guéri.</p> + +<p>Guéri!... Le corps était sauf, en effet, mais la raison avait +succombé.</p> + +<p>Toute trace d'intelligence avait disparu de cette physionomie +si mobile autrefois, et qui se prêtait si bien à toutes les +transformations de l'hypocrisie la plus consommée.</p> + +<p>Plus une étincelle dans l'œil, où jadis pétillaient l'esprit et la +ruse. Les lèvres, naguère si fines, pendaient avec une désolante +expression d'hébétement.</p> + +<p>Et nul espoir de guérison.</p> + +<p>Une seule et unique passion: la table, remplaçait toutes les passions +qui avaient agité la vie de ce froid ambitieux.</p> + +<p>Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la +plus dégoûtante voracité. Chaque repas était une lutte où il fallait +employer la force pour lui arracher les plats.</p> + +<p>Il est vrai qu'il engraissait. Maigre au point d'être diaphane, +disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se +bouffissaient de mauvaise graisse.</p> + +<p>Levé de grand matin, il errait, corps sans âme, dans le château ou aux +environs, sans intentions, sans projet, sans but.</p> + +<p>Conscience de soi, idée de dignité, notion du bien et du mal, pensée, +mémoire, il avait tout perdu. L'instinct de la conservation même, le +dernier qui meure en nous, l'abandonnait, il fallait le surveiller +comme un enfant.</p> + +<p>Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du +château, M<sup>me</sup> Blanche, accoudée à sa fenêtre, le suivait des yeux, le +cœur serré par un mystérieux effroi.</p> + +<p>Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer +en soi-même, exaltait encore ses désirs et ses espérances de +représailles.</p> + +<p>—Qui ne préférerait la mort à cet épouvantable malheur!... +murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est plus cruellement vengé que si +sa balle eût porté. C'est une vengeance comme celle-là que je veux, il +me la faut, elle m'est due, je l'aurai!...</p> + +<p>Ses indécisions ne l'empêchaient pas de voir Chupin tous les deux +ou trois jours comme elle se l'était promis, tantôt seule, le plus +souvent accompagnée de tante Médie qui faisait le guet.</p> + +<p>Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu'il commençât à avoir +plein le dos de ce métier d'espion.</p> + +<p>—C'est que je risque gros, moi, à ce jeu-là, grognait-il. J'espérais +que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa sœur; il y +serait très-bien... pas du tout! Le brigand continue à vagabonder son +fusil sous le bras et à coucher à la belle étoile dans les bois. Quel +gibier chasse-t-il? Le père Chupin naturellement. D'un autre côté, je +sais que mon scélérat d'aubergiste de là-bas a abandonné son auberge +et qu'il a disparu. Où est-il? Peut-être derrière un de ces arbres, en +train de choisir l'endroit de ma peau où il va planter son couteau... +On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-là après ses +chausses, et les promenades surtout ne valent rien...</p> + +<p>Ce qui irritait particulièrement le vieux maraudeur, c'est qu'après +deux mois de la surveillance la plus attentive, il était arrivé à +cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations +autrefois, tout était fini entre eux.</p> + +<p>C'était ce dont M<sup>me</sup> Blanche ne voulait pas convenir.</p> + +<p>—Dites qu'ils sont plus fins que vous, père Chupin! répondait-elle.</p> + +<p>—Fins!... et comment?... Depuis que j'épie M. Martial, il n'a pas +dépassé une seule fois les fortifications de Montaignac. D'un autre +côté, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrogé par ma femme, a +déclaré qu'il n'avait pas porté une seule lettre à la Borderie...</p> + +<p>Il est sûr que sans l'espoir d'une douce et sûre retraite à +Courtomieu, Chupin eût brusquement abandonné la partie...</p> + +<p>Et même, en dépit de cette perspective, et malgré des promesses sans +cesse renouvelées, dès le milieu du mois d'août, il avait presque +entièrement cessé toute surveillance.</p> + +<p>S'il venait encore aux rendez-vous, c'est qu'il avait pris la douce +habitude de réclamer à chaque fois quelque argent pour ses frais.</p> + +<p>Et quand M<sup>me</sup> Blanche lui demandait, comme toujours, l'emploi du temps +de Martial, il racontait effrontément tout ce qui lui passait par la +tête.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche s'en aperçut. C'était au commencement de septembre. Un +jour, elle l'interrompit dès les premiers mots, et le regardant +fixement:</p> + +<p>—Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n'êtes qu'un imbécile... +choisissez. Hier, Martial et Marie-Anne se sont promenés ensemble un +quart d'heure au carrefour de la Croix-d'Arcy.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h3> + + +<p>C'était un honnête homme, ce vieux médecin de Vigano, qui avait tout +quitté pour voler au secours de Marie-Anne. Son intelligence était +supérieure, comme son cœur, il connaissait la vie pour avoir aimé +et souffert, et il devait à l'expérience deux vertus sublimes: +l'indulgence et la charité.</p> + +<p>À un tel homme, une soirée de causerie suffisait pour pénétrer +Marie-Anne. Aussi, pendant les quinze jours qu'il resta caché à la +Borderie, mit-il tout en œuvre pour rassurer cette infortunée qui se +confiait à lui, pour la rassurer, pour la réhabiliter en quelque sorte +à ses propres yeux.</p> + +<p>Réussit-il? Assurément il l'espéra.</p> + +<p>Mais dès qu'il se fut éloigné, Marie-Anne, livrée aux inspirations de +la solitude, ne sut plus réagir contre la tristesse qui de plus en +plus l'envahissait.</p> + +<p>Beaucoup, cependant, à sa place, eussent repris leur sérénité et même +se fussent réjouies.</p> + +<p>N'avait-elle pas réussi à dissimuler une de ces fautes qui, +d'ordinaire, à la campagne surtout, ne se cèlent jamais!</p> + +<p>Qui donc la soupçonnait, excepté peut-être l'abbé Midon? Personne, +elle en était convaincue, et c'était vrai.</p> + +<p>Chupin lui-même, son ennemi, ne se doutait de rien. Préoccupé de +surveiller les démarches de Martial à Montaignac, il n'était pas +venu une seule fois rôder autour de la Borderie pendant le séjour du +docteur.</p> + +<p>Donc Marie-Anne n'avait plus rien à craindre et elle avait tout à +espérer.</p> + +<p>Mais cette conviction même ne pouvait lui rendre le calme.</p> + +<p>C'est qu'elle était de ces âmes hautes et fières, plus sensibles au +murmure de la conscience qu'aux clameurs de l'opinion.</p> + +<p>Dans le public, on lui attribuait trois amants: Chanlouineau, Martial +et Maurice, on les lui avait jetés au visage, mais cette calomnie ne +l'avait pas émue. Ce qui la torturait, c'était ce qu'on ne savait pas: +la vérité.</p> + +<p>Cette amère pensée: j'ai failli, ne la quittait pas, et pareille à un +ver logé au cœur d'un bon fruit, la minait sourdement et la tuait.</p> + +<p>Et ce n'était pas tout!</p> + +<p>L'instinct sublime de la maternité s'était éveillé en elle le soir du +départ du médecin. Quand elle l'entendit s'éloigner, emportant +son enfant, elle sentit au dedans d'elle-même comme un horrible +déchirement. Ne le reverrait-elle donc plus, ce petit être qui lui +était deux fois cher par la douleur et par les angoisses? Les larmes +jaillirent de ses yeux, à cette idée que son premier sourire ne serait +pas pour elle.</p> + +<p>Ah!... sans le souvenir de Maurice, comme elle eût fièrement bravé +l'opinion et gardé son enfant!...</p> + +<p>Sa nature sincère et vaillante eût moins souffert des humiliations que +de cet abandon si douloureux et du continuel mensonge de sa vie.</p> + +<p>Mais elle avait promis: Maurice était son mari, en définitive, le +maître, et la raison lui disait qu'elle devait conserver pour lui, non +son honneur, hélas!... mais les apparences de l'honneur...</p> + +<p>Enfin, et pour comble, son sang se figeait dans ses veines, quand elle +pensait à son frère.</p> + +<p>Ayant appris que Jean rôdait dans le pays, elle avait envoyé à sa +recherche, et après bien des tergiversations, un soir, il se décida à +paraître à la Borderie.</p> + +<p>Rien qu'à le voir, son fusil double à l'épaule, maintenu par la +bretelle, on s'expliquait les terreurs de Chupin.</p> + +<p>Ce malheureux, dont la physionomie cauteleuse écartait les amis au +temps de sa prospérité, avait en sa misère l'expression farouche du +désespoir prêt à tout. Sa maigreur, son teint hâlé et tanné par les +intempéries faisaient paraître plus profonds et plus noirs ses yeux où +la haine flambait, furibonde, ardente, permanente...</p> + +<p>Littéralement ses habits s'en allaient en lambeaux.</p> + +<p>Quand il entra, Marie-Anne recula épouvantée; elle ne le reconnaissait +pas; elle ne le remit qu'à la voix quand il dit:</p> + +<p>—C'est moi, ma sœur!...</p> + +<p>—Toi!... balbutia-t-elle, mon pauvre Jean!... toi!</p> + +<p>Il s'examina de la tête aux pieds, et d'un air d'atroce raillerie:</p> + +<p>—Le fait est, prononça-t-il, que je ne voudrais pas me rencontrer à +la brune au coin d'un bois...</p> + +<p>Marie-Anne frissonna. Il lui semblait sous cette phrase ironique, à +travers cette moquerie de soi, deviner une menace.</p> + +<p>—Mais aussi, mon pauvre frère, reprit-elle très-vite, quelle vie est +la tienne!... Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?... Heureusement +te voici!... Nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas, tu ne +m'abandonneras pas, j'ai tant besoin d'affection et de protection!... +Tu vas demeurer avec moi...</p> + +<p>—C'est impossible, Marie-Anne.</p> + +<p>—Et pourquoi, mon Dieu!</p> + +<p>Une fugitive rougeur empourpra les pommettes saillantes de Jean +Lacheneur, il parut indécis, puis prenant son parti:</p> + +<p>—Parce que, répondit-il, j'ai le droit de disposer de ma vie, mais +non de la tienne... Nous ne devons plus nous connaître. Je te renie +aujourd'hui pour que tu puisses me renier un jour. Oui, je te renie, +toi qui es ma seule, mon unique affection... Tes plus cruels ennemis +ne t'ont jamais calomniée autant que moi...</p> + +<p>Il s'arrêta, hésita une seconde et ajouta:</p> + +<p>—J'ai été jusqu'à dire tout haut, dans un cabaret où il y avait bien +quinze personnes, que jamais je ne mettrais les pieds dans une maison +qui t'avait été donnée par Chanlouineau, parce que...</p> + +<p>—Jean!... malheureux! tu as dit cela, toi, mon frère!...</p> + +<p>—Je l'ai dit. Il faut qu'on nous sache mortellement brouillés, pour +que jamais, quoi que je fasse, on ne vous accuse de complicité, toi ou +Maurice d'Escorval.</p> + +<p>Marie-Anne était comme pétrifiée.</p> + +<p>—Il est fou!... murmura-t-elle.</p> + +<p>—En ai-je véritablement l'air?...</p> + +<p>Elle secoua la stupeur qui la paralysait, et saisissant les poignets +de son frère qu'elle serrait à les briser:</p> + +<p>—Que veux-tu faire?... répéta-t-elle. Que veux-tu donc faire?...</p> + +<p>—Rien!... laisse-moi, tu me fais mal.</p> + +<p>—Jean!...</p> + +<p>—Ah! laisse-moi! fit-il en se dégageant.</p> + +<p>Un pressentiment horrible, douloureux comme une blessure, traversa +l'esprit de Marie-Anne...</p> + +<p>Elle recula, et avec un accent prophétique:</p> + +<p>—Prends garde, prononça-t-elle, prends bien garde, mon frère!... +C'est attirer le malheur sur soi que d'empiéter sur la justice de +Dieu!</p> + +<p>Mais rien, désormais, ne pouvait émouvoir ou seulement toucher Jean +Lacheneur. Il eut un éclat de rire strident, et faisant sonner de la +paume de la main la batterie de son fusil:</p> + +<p>—Voici ma justice, à moi!... s'écria-t-il.</p> + +<p>Accablée de douleur, Marie-Anne s'affaissa sur une chaise.</p> + +<p>Elle reconnaissait en son frère, cette idée fixe, fatale, qui un jour +s'était emparée du cerveau de leur père, à laquelle il avait tout +sacrifié, famille, amis, fortune, le présent et l'avenir, l'honneur +même de sa fille, qui avait fait verser des flots de sang, qui avait +coûté la vie à des innocents, et qui enfin l'avait conduit lui-même à +l'échafaud.</p> + +<p>—Jean, murmura-t-elle, souviens-toi de notre père.</p> + +<p>Le fils de Lacheneur devint livide, ses poings se crispèrent, mais il +eut la force de refouler sa colère près d'éclater.</p> + +<p>Il s'avança vers sa sœur, et froidement, d'un ton posé, qui ajoutait +à l'effroyable violence de ses menaces:</p> + +<p>—C'est parce que je me souviens du père, dit-il, que justice sera +faite. Ah! les coquins n'auraient pas tant d'audace, si tous les fils +avaient ma résolution. Un scélérat hésiterait à s'attaquer à un homme +de bien, s'il avait à se dire: «Je puis frapper cet honnête homme, +mais j'aurai ensuite à compter avec ses enfants. Ils s'acharneront +après moi et après les miens, et ils nous poursuivront sans paix ni +trêve, sans cesse, partout, impitoyablement. Leur haine, toujours +armée et éveillée, nous escortera, nous entourera, ce sera une guerre +de sauvages, implacable, sans merci. Je ne sortirai plus sans craindre +un coup de fusil, je ne porterai plus une bouchée de pain à ma bouche +sans redouter le poison... Et jusqu'à ce que nous ayons succombé tous, +moi et les miens, nous aurons, rôdant autour de notre maison, guettant +pour s'y glisser, une porte entrebâillée, la mort, le déshonneur, la +ruine, l'infamie, la misère!...»</p> + +<p>Il s'interrompit, riant d'un rire nerveux, et plus lentement encore:</p> + +<p>—Voilà, poursuivit-il, ce que les Sairmeuse et les Courtomieu ont à +attendre de moi.</p> + +<p>Il n'y avait pas à se méprendre sur la portée des menaces de Jean +Lacheneur.</p> + +<p>Ce n'était pas là les vaines imprécations de la colère. Son air grave, +son ton posé, son geste automatique, trahissaient une de ces rages +froides qui durent la vie d'un homme.</p> + +<p>Lui-même prit soin de le faire bien entendre, car il ajouta entre ses +dents:</p> + +<p>—Sans doute, les Sairmeuse et les Courtomieu sont bien haut et moi je +suis bien bas; mais quand le ver blanc, qui est gros comme mon pouce, +se met aux racines d'un chêne l'arbre immense meurt...</p> + +<p>Marie-Anne ne comprenait que trop l'inanité de ses larmes et de ses +prières...</p> + +<p>Et cependant elle ne pouvait pas, elle ne devait pas laisser son frère +s'éloigner ainsi.</p> + +<p>Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d'une voix +suppliante:</p> + +<p>—Jean, dit-elle, je t'en conjure, renonce à tes projets impies... +Au nom de notre mère, reviens à toi; ce sont des crimes que tu +médites!...</p> + +<p>Il l'écrasa d'un regard plein de mépris pour ce qu'il jugeait une +faiblesse indigne; mais, presqu'aussitôt, haussant les épaules:</p> + +<p>—Laissons cela, fit-il, j'ai eu tort de te confier mes espérances... +Ne me fais pas regretter d'être venu!...</p> + +<p>Alors Marie-Anne essaya autre chose, elle se redressa, contraignant +ses lèvres à sourire, et, comme si rien ne se fût passé, elle pria +Jean de lui donner au moins la soirée et de partager son modeste +souper.</p> + +<p>—Reste, lui disait-elle, qu'est-ce que cela peut te faire?... rien, +n'est-ce pas? Tu me rendras si heureuse! Puisque c'est la dernière +fois que nous nous voyons d'ici des années, accorde-moi quelques +heures, tu seras libre après. Il y a si longtemps que nous ne nous +sommes vus, j'ai tant souffert, j'ai tant de choses à te dire! Jean, +mon frère aîné, ne m'aimes-tu donc plus!...</p> + +<p>Il eût fallu être de bronze pour rester insensible à de telles +prières; le cœur de Jean Lacheneur se gonflait d'attendrissement; +ses traits contractés se détendaient, une larme tremblait entre ses +cils...</p> + +<p>Cette larme, Marie-Anne la vit, elle crut qu'elle l'emportait, et +battant des mains:</p> + +<p>—Ah!... tu restes, s'écria-t-elle, tu restes, c'est dit!...</p> + +<p>Non. Jean se roidit, en un effort suprême, contre l'émotion qui le +pénétrait, et d'une voix rauque:</p> + +<p>—Impossible, répéta-t-il, impossible.</p> + +<p>Puis, comme sa sœur s'attachait à lui, comme elle le retenait par +ses vêtements, il l'attira entre ses bras et la serrant contre sa +poitrine:</p> + +<p>—Pauvre sœur, prononça-t-il, pauvre Marie-Anne, tu ne sauras jamais +tout ce qu'il m'en coûte de te refuser, de me séparer de toi... Mais +il le faut. Déjà, en venant ici, j'ai commis une imprudence. C'est que +tu ne peux savoir à quels périls tu serais exposée si on soupçonnait +une entente entre nous. Je veux le calme et le bonheur, pour Maurice +et pour toi, vous mêler à mes luttes enragées serait un crime. Quand +vous serez mariés, pensez à moi quelquefois, mais ne cherchez pas à me +revoir, ni même à savoir ce que je deviens. Un homme comme moi rompt +avec la famille, il combat, triomphe ou périt seul.</p> + +<p>Il embrassait Marie-Anne avec une sorte d'égarement, et comme elle se +débattait, comme elle ne le lâchait toujours pas, il la souleva, la +porta jusqu'à une chaise et brusquement s'arracha à ses étreintes.</p> + +<p>—Adieu!... cria-t-il, quand tu me reverras, le père sera vengé.</p> + +<p>Elle se dressa pour se jeter sur lui, pour le retenir encore; trop +tard.</p> + +<p>Il avait ouvert la porte et s'était enfui.</p> + +<p>—C'est fini, murmura l'infortunée, mon frère est perdu. Rien ne +l'arrêtera plus maintenant.</p> + +<p>Une crainte vague et cependant terrifiante, inexplicable et qui avait +l'horreur de la réalité, étreignait son cœur jusqu'au spasme.</p> + +<p>Elle se sentait comme entraînée dans un tourbillon de passions, de +haines, de vengeances et de crimes, et une voix lui disait qu'elle y +serait misérablement brisée.</p> + +<p>Le cercle fatal du malheur qui l'entourait allait se rétrécissant +autour d'elle de jour en jour.</p> + +<p>Mais d'autres soucis devaient la distraire de ces pressentiments +funèbres.</p> + +<p>Un soir, pendant qu'elle dressait sa petite table dans la première +pièce de la Borderie, elle entendit à la porte, qui était fermée au +verrou, comme le bruissement d'une feuille de papier qu'on froisse.</p> + +<p>Elle regarda. On venait de glisser une lettre sous la porte.</p> + +<p>Bravement, sans hésiter, elle courut ouvrir... personne!</p> + +<p>Il faisait nuit, elle ne distingua rien dans les ténèbres, elle prêta +l'oreille, pas un bruit ne troubla le silence.</p> + +<p>Toute agitée d'un tremblement nerveux, elle ramassa la lettre, +s'approcha de la lumière et regarda l'adresse:</p> + +<p>—Le marquis de Sairmeuse! balbutia-t-elle, stupéfiée.</p> + +<p>Elle venait de reconnaître l'écriture de Martial.</p> + +<p>Ainsi il lui écrivait, il osait lui écrire!...</p> + +<p>Le premier mouvement de Marie-Anne fut de brûler cette lettre, et déjà +elle l'approchait de la flamme, quand le souvenir de ses amis cachés à +la ferme du père Poignot l'arrêta.</p> + +<p>—Pour eux, pensa-t-elle, il faut que je la lise...</p> + +<p>Elle brisa le cachet aux armes de Sairmeuse et lut:</p> + +<p>«Ma chère Marie-Anne,</p> + +<p>«Peut-être avez-vous deviné l'homme qui a su imprimer aux événements +une direction toute nouvelle et certainement surprenante.</p> + +<p>«Peut-être avez-vous compris les inspirations qui le guident.</p> + +<p>«S'il en est ainsi, je suis récompensé de mes efforts, car vous ne +pouvez plus me refuser votre amitié et votre estime...</p> + +<p>«Cependant, mon œuvre de réparation n'est pas achevée. J'ai tout +préparé pour la révision du jugement qui a condamné à mort le baron +d'Escorval, ou pour son recours en grâce.</p> + +<p>«Vous devez savoir où se cache M. d'Escorval, faites-lui connaître mes +desseins, sachez de lui ce qu'il préfère ou de la révision ou de sa +grâce pure et simple.</p> + +<p>«S'il se décide pour un nouveau jugement, j'aurai pour lui un +sauf-conduit de Sa Majesté.</p> + +<p>«J'attends une réponse pour agir.</p> + +<p class="r">«<span class="smcap">Martial de Sairmeuse</span>.»</p> + +<p>Marie-Anne eut comme un éblouissement.</p> + +<p>C'était la seconde fois que Martial l'étonnait par la grandeur de sa +passion.</p> + +<p>Voilà donc de quoi étaient capables deux hommes qui l'avaient aimée et +qu'elle avait repoussés!</p> + +<p>L'un, Chanlouineau, après être mort pour elle, la protégeait encore...</p> + +<p>L'autre, le marquis de Sairmeuse, lui sacrifiait les convictions de +sa vie et les préjugés de sa race, et jouait, pour elle, avec une +magnifique imprudence, la fortune politique de sa maison...</p> + +<p>Et cependant, celui qu'elle avait choisi, l'élu de son âme, le père +de son enfant, Maurice d'Escorval, depuis cinq mois qu'il l'avait +quittée, n'avait pas donné signe de vie.</p> + +<p>Mais toutes ces pensées confuses s'effacèrent devant un doute terrible +qui lui vint:</p> + +<p>—Si la lettre de Martial cachait un piège!</p> + +<p>Le soupçon ne se discute ni se s'explique: il est ou il n'est pas.</p> + +<p>Tout à coup, brusquement, sans raison, Marie-Anne passa de la plus +vive admiration à la plus extrême défiance.</p> + +<p>—Eh! s'écria-t-elle, le marquis de Sairmeuse serait un héros, s'il +était sincère!...</p> + +<p>Or, elle ne voulait pas qu'il fût un héros.</p> + +<p>Déjà elle en était à s'en vouloir comme d'une vilaine action, +d'avoir pu, d'avoir osé comparer Maurice d'Escorval et le marquis de +Sairmeuse.</p> + +<p>Le résultat de ses soupçons fut qu'elle hésita cinq jours à se rendre +à l'endroit où d'ordinaire l'attendait le père Poignot.</p> + +<p>Elle n'y trouva pas l'honnête fermier, mais l'abbé Midon, fort inquiet +de son absence.</p> + +<p>C'était la nuit, mais Marie-Anne, heureusement, savait la lettre de +Martial par cœur.</p> + +<p>L'abbé la lui fit réciter à deux reprises, très-lentement la seconde +fois, et quand elle eut terminé:</p> + +<p>—Ce jeune homme, dit le prêtre, a les vices et les préjugés de sa +naissance et de son éducation, mais son cœur est noble et généreux.</p> + +<p>Et comme Marie-Anne exposait ses soupçons:</p> + +<p>—Vous vous trompez, mon enfant, interrompit-il, le marquis est +certainement sincère. Ne pas profiter de sa générosité, serait une +faute.... à mon avis, du moins. Confiez-moi cette lettre, nous +nous consulterons, le baron et moi, et demain je vous dirai notre +décision...</p> + +<p>Marie-Anne s'éloigna, toute agitée, et s'indignant de son agitation.</p> + +<p>L'abbé, cet homme de tant d'expérience, et si froid, avait été ému des +procédés de Martial et les avait admirés. Il l'avait loué avec une +sorte d'enthousiasme, et il était allé jusqu'à dire que ce jeune +marquis de Sairmeuse, comblé déjà de tous les avantages de la +naissance et de la fortune, cachait peut-être, sous son insouciance +affectée, un génie supérieur...</p> + +<p>Elle s'arrêtait complaisamment à ces éloges de l'abbé, puis, tout à +coup, s'en irritant:</p> + +<p>—Eh! que m'importe!... répétait-elle, que m'importe!...</p> + +<p>L'abbé Midon l'attendait avec une impatience fébrile, quand elle le +rejoignit, vingt-quatre heures plus tard.</p> + +<p>—M. d'Escorval est entièrement de mon avis, lui dit-il, nous devons +nous abandonner au marquis de Sairmeuse. Seulement, le baron, qui est +innocent, ne peut pas, ne veut pas accepter de grâce. Il demande la +révision de l'inique jugement qui l'a condamné.</p> + +<p>Encore qu'elle dût pressentir cette détermination, Marie-Anne parut +stupéfiée.</p> + +<p>—Quoi!... dit-elle, M. d'Escorval se livrera à ses ennemis, il se +constituera prisonnier!...</p> + +<p>—Le marquis de Sairmeuse ne promet-il pas un sauf conduit du roi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien!...</p> + +<p>Elle ne trouva pas d'objection, et d'un ton soumis:</p> + +<p>—Puisqu'il en est ainsi, monsieur le curé, dit-elle, je vous +demanderai le brouillon de la lettre que je dois écrire à M. Martial.</p> + +<p>Le prêtre fut un moment sans répondre. Il était évident qu'il reculait +devant ce qu'il avait à dire. Enfin, se décidant:</p> + +<p>—Il ne faut pas écrire, fit-il.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Ce n'est pas que je me défie, je le répète, mais une lettre est +indiscrète, elle n'arrive pas toujours à son adresse, ou elle +s'égare... Il faut que vous voyez M. de Sairmeuse...</p> + +<p>Marie-Anne recula, plus épouvantée que si un spectre eût jailli de +terre sous ses pieds.</p> + +<p>—Jamais! monsieur le curé, s'écria-t-elle, jamais!...</p> + +<p>L'abbé Midon ne parut pas s'étonner.</p> + +<p>—Je comprends votre résistance, mon enfant, prononça-t-il doucement; +votre réputation n'a que trop souffert des assiduités du marquis de +Sairmeuse...</p> + +<p>—Oh! monsieur, je vous en prie...</p> + +<p>—Il n'y a pas à hésiter, mon enfant, le devoir parle... Vous devez ce +sacrifice au salut d'un innocent perdu par votre père...</p> + +<p>Et aussitôt, sûr de l'empire de ce grand mot, devoir, sur cette +infortunée, il lui expliqua tout ce qu'elle aurait à dire, et il ne la +quitta qu'après qu'elle lui eût promis d'obéir...</p> + +<p>Elle avait promis, l'idée ne lui vint pas de manquer à sa promesse, +et elle fit prier Martial de se trouver au carrefour de la +Croix-d'Arcy... Mais jamais sacrifice ne lui avait été si douloureux.</p> + +<p>Cependant, la cause de sa répugnance n'était pas celle que croyait +l'abbé Midon. Sa réputation!... hélas! elle la savait à jamais perdue. +Non, ce n'était pas cela!...</p> + +<p>Quinze jours plus tôt, elle ne se fût pas seulement inquiétée de cette +entrevue. Alors elle ne haïssait plus Martial, il est vrai, mais il +lui était absolument indifférent, tandis que maintenant...</p> + +<p>Peut-être, en choisissant pour le rencontrer le carrefour de la +Croix-d'Arcy, peut-être espérait-elle que cet endroit, qui lui +rappelait tant de cruels souvenirs, lui rendrait quelque chose de ses +sentiments d'autrefois...</p> + +<p>Tout en suivant le chemin qui conduisait au rendez-vous, elle se +disait que sans doute Martial la blesserait par ce ton de galanterie +légère qui lui était habituel, et elle s'en réjouissait...</p> + +<p>En cela elle se trompait.</p> + +<p>Martial était extrêmement ému, elle le remarqua, si troublée qu'elle +fût elle-même, mais il ne lui adressa pas une parole qui n'eût trait à +l'affaire du baron.</p> + +<p>Seulement, quand elle eut terminé, lorsqu'il eut souscrit à toutes les +conditions:</p> + +<p>—Nous sommes amis, n'est-ce pas? demanda-t-il tristement.</p> + +<p>D'une voix expirante elle répondit:</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Et ce fut tout. Il remonta sur son cheval que tenait un domestique et +reprit à fond de train la route de Montaignac.</p> + +<p>Clouée sur place, haletante, la joue en feu, remuée jusqu'au plus +profond d'elle-même, Marie-Anne le suivit un moment des yeux, et alors +une clarté fulgurante se fit dans son âme.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria-t-elle, quelle indigne créature suis-je donc!... +Est-ce que je n'aime pas, est-ce que je n'aurais jamais aimé Maurice, +mon mari, le père de mon enfant?</p> + +<p>Sa voix tremblait encore d'une affreuse émotion quand elle raconta à +l'abbé Midon les détails de l'entrevue. Mais il ne s'en aperçut pas. +Il ne songeait qu'au salut de M. d'Escorval.</p> + +<p>—Je savais bien, prononça-t-il, que Martial dirait <i>Amen</i> à tout. Je +le savais si bien que toutes les mesures sont prises pour que le baron +quitte la ferme... Il attendra, caché chez vous, le sauf-conduit de Sa +Majesté...</p> + +<p>Et comme Marie-Anne s'étonnait de la rapidité de cette décision:</p> + +<p>—L'étroitesse du grenier et la chaleur compromettent la convalescence +du baron, poursuivit l'abbé. Ainsi, apprêtez tout chez vous pour +demain soir... La nuit venue, un des fils Poignot vous portera, en +deux voyages, tout ce que nous avons ici. Vers onze heures, nous +installerons M. d'Escorval sur une charrette, et, ma foi!... nous +souperons tous à la Borderie...</p> + +<p>Tout en regagnant son logis:</p> + +<p>—Le ciel vient à notre secours, pensait Marie-Anne.</p> + +<p>Elle songeait qu'elle ne serait plus seule, qu'elle aurait près d'elle +M<sup>me</sup> d'Escorval, qui lui parlerait de Maurice, et que tous ces amis qui +l'entoureraient l'aideraient à chasser cette pensée de Martial qui +l'obsédait.</p> + +<p>Aussi, le lendemain était-elle plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis +bien des mois, et une fois, tout en arrangeant son petit ménage, elle +se surprit à chanter.</p> + +<p>Huit heures sonnaient, quand elle entendit un coup de sifflet...</p> + +<p>C'était le signal du fils Poignot, qui apportait un fauteuil de +malade, qu'on avait eu bien de la peine à se procurer, la trousse et +la boîte de médicaments de l'abbé Midon, et un sac plein de livres...</p> + +<p>Tous ces objets, Marie-Anne les disposa dans cette chambre du premier +étage, que Chanlouineau avait voulu si magnifique pour elle, et +qu'elle destinait au baron...</p> + +<p>Elle sortit ensuite pour aller au devant du fils Poignot, qui avait +annoncé qu'il allait revenir...</p> + +<p>La nuit était noire, Marie-Anne se hâtait... elle n'aperçut pas dans +son petit jardin, près d'un massif de lilas, deux ombres immobiles...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h3> + + +<p>Pris par M<sup>me</sup> Blanche en flagrant délit de mensonge ou tout au moins de +négligence, Chupin demeura un moment interloqué.</p> + +<p>Il voyait s'évanouir cette perspective tant caressée d'une retraite +à Courtomieu; il voyait se tarir brusquement une source de faciles +bénéfices qui lui permettaient d'épargner son trésor et même de le +grossir.</p> + +<p>Néanmoins il reprit son assurance, et d'un beau ton de franchise:</p> + +<p>—Il se peut bien que je ne sois qu'une bête, dit-il à la jeune +femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux +rapport.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche haussa les épaules.</p> + +<p>—Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui, +certes, ignoraient l'intérêt qu'ils avaient pour moi, et qui n'ont pu +s'entendre...</p> + +<p>—Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vous jure...</p> + +<p>—Ne jurez pas... Avouez tout simplement avoir manqué de zèle.</p> + +<p>L'accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que +Chupin cessa de nier et changea de tactique.</p> + +<p>Se grimant d'humilité, il confessa que la veille, en effet, il s'était +relâché de sa surveillance; il avait eu des affaires, un de ses gars, +le cadet, s'était foulé le pied, puis il avait rencontré des amis, on +l'avait entraîné au cabaret, on l'avait régalé, il avait bu plus que +de coutume, de sorte que...</p> + +<p>Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource +suprême de tout paysan serré de près, et à chaque moment il +s'interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour +se bourrer de coups de poing en s'adressant des injures.</p> + +<p>—Vieil ivrogne! disait-il, cela t'apprendra... Maudite boisson!...</p> + +<p>Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer M<sup>me</sup> Blanche, ne +faisait que fortifier le soupçon qui lui était venu.</p> + +<p>—Tout cela est bel et bien, père Chupin, interrompit-elle d'un +ton fort sec, qu'allez-vous faire maintenant pour réparer votre +maladresse?...</p> + +<p>Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et, +feignant la plus violente colère:</p> + +<p>—Ce que je compte faire!... s'écria-t-il; oh! on le verra bien. Je +prouverai qu'on ne se moque pas de moi impunément. D'abord, je plante +là le marquis de Sairmeuse pour ne m'occuper que de cette gueuse de +Marie-Anne. Tout près de la Borderie, il y a un petit bocage; dès ce +soir je m'y installe, et je veux que le diable me brûle s'il entre un +chat dans la maison sans que je le voie.</p> + +<p>—Peut-être votre idée est-elle bonne.</p> + +<p>—Oh! j'en réponds.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche n'insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en +tira trois louis qu'elle tendit à Chupin, en lui disant:</p> + +<p>—Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme +celle-ci, et je me verrais forcée de m'adresser à un autre.</p> + +<p>Le vieux maraudeur s'en alla sifflotant et tout tranquillisé.</p> + +<p>On l'employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses +invalides...</p> + +<p>Il avait tort de se rassurer ainsi. La générosité de M<sup>me</sup> Blanche +n'était qu'une ruse destinée à masquer ses défiances.</p> + +<p>—Je ne dois rien en laisser paraître, pensait-elle, tant que je +n'aurai pas une preuve.</p> + +<p>Et dans le fait, pourquoi ne l'eût-il pas trahie, ce misérable, dont +le métier était de trahir!... Quelle raison avait-elle d'ajouter foi +à ses rapports? Elle le payait!... La belle affaire! D'autres, en le +payant mieux devaient certainement avoir la préférence!</p> + +<p>Qui assurait M<sup>me</sup> Blanche que, tandis qu'elle pensait faire surveiller, +elle n'était pas surveillée elle-même!... Elle eût reconnu à ce trait +la duplicité du marquis de Sairmeuse, de son mari.</p> + +<p>Mais comment savoir et savoir vite surtout? Ah! elle n'apercevait +qu'un moyen, désagréable sans doute, mais sûr: épier elle-même son +espion.</p> + +<p>Cette idée l'obséda si bien, que le dîner terminé, et comme la nuit +tombait, elle appela tante Médie.</p> + +<p>—Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j'ai une course +à faire et tu m'accompagnes.</p> + +<p>La parente pauvre étendit la main vers un cordon de sonnette, sa nièce +l'arrêta.</p> + +<p>—Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas +qu'on sache au château que nous sortons.</p> + +<p>—Nous irons donc seules?</p> + +<p>—Seules.</p> + +<p>—Comme cela, à pied, la nuit...</p> + +<p>—Je suis pressée, tante, interrompit durement M<sup>me</sup> Blanche, et je +t'attends.</p> + +<p>En un clin d'œil la parente pauvre fut prête.</p> + +<p>On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques +dînaient, M<sup>me</sup> Blanche et tante Médie purent gagner, sans être vues, +une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne.</p> + +<p>—Où allons-nous, mon Dieu!... gémissait tante Médie.</p> + +<p>—Que t'importe!... viens...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche allait à la Borderie.</p> + +<p>Elle eût pu prendre la route qui borde l'Oiselle, mais elle préféra +couper à travers champs, jugeant que de cette façon elle était sûre de +ne rencontrer personne.</p> + +<p>La nuit était magnifique mais très-obscure, et à chaque instant les +deux femmes étaient arrêtées par quelque obstacle, haie vive ou fossé. +Deux fois M<sup>me</sup> Blanche perdit sa direction. La pauvre tante Médie se +heurtait à toutes les mottes de terre, trébuchait à tous les sillons, +elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible nièce était +impitoyable.</p> + +<p>—Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin +comme tu pourras.</p> + +<p>Et la parente pauvre marchait.</p> + +<p>Enfin, après une course de plus d'une heure, M<sup>me</sup> Blanche respira. Elle +reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s'arrêta dans le petit +bois que Chupin appelait «le bocage.»</p> + +<p>—Sommes-nous donc arrivées? demanda tante Médie.</p> + +<p>—Oui, mais tais-toi, reste là, je veux voir quelque chose.</p> + +<p>—Quoi! tu me laisses seule?... Blanche, je t'en prie, que veux-tu +faire?... Mon Dieu, tu m'épouvantes... j'ai peur, Blanche!...</p> + +<p>Déjà la jeune femme s'était éloignée. Elle parcourait en tous sens le +petit bois, cherchant Chupin. Elle ne le trouva pas.</p> + +<p>—J'avais deviné, pensait-elle, les dents serrées par la colère, le +misérable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas là, +dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma crédulité!...</p> + +<p>Elle rejoignit tante Médie à demi-morte de frayeur, et toutes deux +s'avancèrent jusqu'à la lisière du «bocage,» à un endroit d'où l'on +découvrait la façade de la Borderie.</p> + +<p>Deux fenêtres au premier étage étaient éclairées de lueurs rougeâtres +et mobiles... Évidemment il y avait du feu dans la pièce.</p> + +<p>—C'est juste, murmura M<sup>me</sup> Blanche, Martial est si frileux!</p> + +<p>Elle songeait à s'avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua +sur place.</p> + +<p>Elle regarda de tous côtés, et malgré l'obscurité, elle aperçut au +milieu du sentier qui allait de la Borderie à la grande route, un +homme chargé d'objets qu'elle ne distinguait pas...</p> + +<p>Presque aussitôt, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la +maison et marcha à la rencontre de l'homme.</p> + +<p>Ils ne se dirent que deux mots, et rentrèrent ensemble à la Borderie. +Puis, l'homme ressortit, sans son fardeau, et s'éloigna.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie!... murmurait M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Patiemment, pendant plus d'une demi-heure, elle attendit, et comme +rien ne bougeait:</p> + +<p>—Approchons, dit-elle à tante Médie, je veux regarder par les +fenêtres.</p> + +<p>Elles approchèrent, en effet, mais au moment où elles arrivaient +dans le petit jardin, la porte de la maison s'ouvrit si brusquement +qu'elles n'eurent que le temps de se blottir contre un massif de +lilas...</p> + +<p>Marie-Anne sortait sans fermer sa porte à clef, l'imprudente. Elle +descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche, alors, saisit le bras de tante Médie, et le serrant à la +faire crier:</p> + +<p>—Attends-moi ici, lui dit-elle d'une voix rauque et brève, et quoi +qu'il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours à +Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens...</p> + +<p>Et elle entra dans la Borderie...</p> + +<p>Marie-Anne, en s'éloignant, avait déposé un flambeau sur la table de +la première pièce, M<sup>me</sup> Blanche s'en empara, et hardiment elle se mit à +parcourir tout le rez-de-chaussée.</p> + +<p>Elle s'était fait tant de fois expliquer la distribution de la +Borderie, que les êtres lui étaient familiers, elle se reconnaissait +pour ainsi dire.</p> + +<p>Et elle allait, poussée par une volonté plus forte que sa raison, +tranquillement, comme si elle eût fait la chose du monde la plus +naturelle, examinant chaque chose...</p> + +<p>Malgré les descriptions de Chupin, la pauvreté de ce logis de paysan +l'étonnait. Pas d'autre plancher que le sol raboteux, les murs étaient +à peine passés à la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et +de paquets d'herbes pendaient; de lourdes tables à peine équarries, +quelques chaises grossières, des escabeaux et des bancs de bois +constituaient tout le mobilier.</p> + +<p>Marie-Anne, évidemment, habitait la pièce du fond. C'était la seule où +il y eût un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts, +à baldaquin avec des colonnes torses, drapés de rideaux de serge verte +glissant sur des tringles de fer.</p> + +<p>À la tête du lit, accroché au mur, pendait un bénitier dont la croix +retenait un rameau de buis desséché. M<sup>me</sup> Blanche trempa son doigt dans +le bénitier, il était plein d'eau bénite.</p> + +<p>Devant la fenêtre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet +mobile, supportait un pot à eau et une cuvette de la faïence la plus +commune.</p> + +<p>—Il faut avouer, se dit M<sup>me</sup> Blanche, que mon mari loge mal ses +amours!...</p> + +<p>Réellement, elle en était presque à se demander si la jalousie ne +l'avait pas égarée.</p> + +<p>Elle se rappelait les habitudes délicates de Martial, les recherches +de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les +concilier avec ce dénûment. Puis, il y avait cette eau bénite!...</p> + +<p>Ses doutes lui revinrent dans la cuisine.</p> + +<p>Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui «embaumait,» et sur des +cendres chaudes, plusieurs casseroles où mijotaient des ragoûts.</p> + +<p>—Tout cela ne peut être pour elle, murmura M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Et le souvenir lui revenant de ces deux fenêtres du premier étage +qu'elle avait vues illuminées par les clartés tremblantes de la +flamme.</p> + +<p>—C'est là-haut qu'il faut voir, pensa-t-elle.</p> + +<p>L'escalier était dans la pièce du milieu, elle le savait; elle monta +vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de +rage.</p> + +<p>Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le +sanctuaire de son grand amour, qu'il avait ornée avec le fanatisme de +la passion, où il avait accumulé tout ce qu'on lui avait dit être le +luxe des plus grands et des plus riches.</p> + +<p>—Voilà donc la vérité!... se disait M<sup>me</sup> Blanche, anéantie de stupeur, +et moi qui tout à l'heure, en bas, doutais encore, qui me disais que +c'était trop pauvre et trop froid pour l'adultère. Misérable dupe que +je suis! En bas, ils ont tout disposé pour le monde, pour les allants +et venants, pour les imbéciles... Ici, tout est arrangé pour eux. Le +rez-de-chaussée, c'est l'apparence de l'austère sagesse, le premier +étage, c'est la réalité de la débauche. Maintenant, je reconnais bien +l'étonnante dissimulation de Martial. Il l'aime tant, cette +vile créature qui est sa maîtresse, qu'il s'inquiète même de sa +réputation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis +mystérieux de leurs amours. C'est ici qu'ils se rient de moi, pauvre +délaissée, dont le mariage n'a pas même eu de première nuit...</p> + +<p>Elle avait souhaité la certitude; elle l'avait, croyait-elle, et +foudroyante.</p> + +<p>Eh bien! elle préférait encore cette horrible blessure de la vérité +aux incessants coups d'épingle du soupçon.</p> + +<p>Et comme si elle eût goûté une âpre jouissance à se prouver l'étendue +de l'amour de Martial pour une rivale exécrée, elle inventoriait, en +quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde +étoffe de soie brochée des rideaux, sondant du bout du pied +l'épaisseur des tapis.</p> + +<p>Tout d'ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu'un: le feu +clair, le grand fauteuil roulé près de l'âtre, les pantoufles brodées +placées devant le fauteuil.</p> + +<p>Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu +qui avait sifflé venait lui annoncer l'arrivée de son amant, et elle +était sortie pour courir au-devant de lui.</p> + +<p>Même, une circonstance futile prouvait que ce messager n'était pas +attendu.</p> + +<p>Sur la cheminée se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant.</p> + +<p>Il était clair que Marie-Anne s'apprêtait à le boire, quand elle avait +été surprise par le signal...</p> + +<p>Mais qu'importait ce détail à M<sup>me</sup> Blanche!...</p> + +<p>Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa +découverte, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une grande boîte de +chêne, ouverte sur une table, près de la porte vitrée du cabinet de +toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots.</p> + +<p>Machinalement, elle s'approcha, et parmi les flacons, elle en +distingua deux, de verre bleus, bouchés à l'émeri, sur lesquels le +mot: poison, était écrit au-dessus de caractères indéchiffrables.</p> + +<p>Poison!... M<sup>me</sup> Blanche fut plus d'une minute sans pouvoir détourner +les yeux de ce mot qui la fascinait.</p> + +<p>Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces +flacons et le bol resté sur la cheminée.</p> + +<p>—Et pourquoi pas!... murmura-t-elle, je m'esquiverais après...</p> + +<p>Une réflexion terrible l'arrêta.</p> + +<p>Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne +serait pas lui qui boirait le contenu du bol!...</p> + +<p>—Dieu décidera!... murmura la jeune femme. Mieux vaut d'ailleurs +savoir son mari mort qu'appartenant à une autre femme!...</p> + +<p>Et d'une main ferme, elle prit au hasard un des flacons...</p> + +<p>Depuis son entrée à la Borderie, M<sup>me</sup> Blanche n'avait pas, on peut le +dire, conscience de ses actes. La haine a des égarements qui troublent +le cerveau comme les vapeurs de l'alcool.</p> + +<p>Mais l'impression terrible qu'elle ressentit au contact du verre +dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la +faculté de délibérer lui revint...</p> + +<p>Et la preuve, c'est que sa première pensée fut celle-ci:</p> + +<p>—J'ignore jusqu'au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en +dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou très-peu?...</p> + +<p>Elle déboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son +contenu dans le creux de sa main.</p> + +<p>C'était une poudre blanche, très-fine, scintillante comme s'il s'y fût +trouvé de la poussière de verre, et ressemblant beaucoup à du sucre +pilé.</p> + +<p>—Serait-ce vraiment du sucre? pensa M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Résolue à s'en assurer, elle mouilla légèrement le bout de son doigt +et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu'elle posa sur sa +langue et qu'elle cracha aussitôt.</p> + +<p>Sa sensation fut celle que lui eût donné un morceau de pomme +très-sûre.</p> + +<p>—L'étiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible +sourire.</p> + +<p>Et, sans hésiter, sans pâlir, sans remords, elle laissa tomber dans la +tasse tout ce que contenait le flacon...</p> + +<p>Elle avait si bien tout son sang-froid, qu'elle songea que cette +poudre serait peut-être lente à se dissoudre, et qu'elle eut la +sinistre prévoyance de l'agiter avec une cuiller pendant plus d'une +minute.</p> + +<p>Cela fait,—elle pensait à tout,—elle goûta le bouillon. Il avait +une saveur légèrement âpre, mais trop peu sensible pour éveiller des +défiances...</p> + +<p>Alors, M<sup>me</sup> Blanche respira. Qu'elle réussît à s'esquiver maintenant, +et elle était vengée, et elle était assurée de l'impunité...</p> + +<p>Déjà elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans +l'escalier la terrifia.</p> + +<p>Deux personnes montaient... Où fuir, où se cacher?...</p> + +<p>Elle se sentait si bien prise et perdue, qu'elle eut l'idée de jeter +le bol au feu, d'attendre et de payer d'audace...</p> + +<p>Mais non!... une ressource restait... le cabinet de toilette... Elle +s'y précipita.</p> + +<p>Elle avait si bien attendu à la dernière seconde, qu'elle n'osa pas +refermer la porte: le seul claquement du pêne dans sa gâche l'eût +trahie.</p> + +<p>Elle devait s'en applaudir, l'entre-bâillure lui permettant de mieux +voir et de tout entendre.</p> + +<p>Marie-Anne rentrait, suivie d'un jeune paysan qui portait un gros +paquet.</p> + +<p>—Ah! voici ma lumière, s'écria-t-elle dès le seuil, le contentement +me fait perdre l'esprit; j'aurais juré que je l'avais descendue et +posée sur la table, en bas.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche frémit. Elle n'avait pas songé à cette circonstance!</p> + +<p>—Où faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars.</p> + +<p>—Ici, répondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard.</p> + +<p>Le brave paysan déposa son paquet et respira bruyamment.</p> + +<p>—Voilà donc le déménagement fini, s'écria-t-il. Ç'a été fait +lestement, j'espère, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre +monsieur peut venir...</p> + +<p>—À quelle heure se mettra-t-il en route?</p> + +<p>—On attellera à onze heures, comme c'était convenu... Ah! il lui +tarde joliment d'être ici; il y sera vers minuit...</p> + +<p>Marie-Anne consulta de l'œil la magnifique pendule de la cheminée.</p> + +<p>—J'ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... c'est plus +qu'il ne faut. Le souper est prêt, je vais dresser la table, là, +devant le feu... Dites-lui qu'il m'apporte un bon appétit.</p> + +<p>—On lui dira... Et vous savez, mademoiselle, bien des remercîments +d'être venue à ma rencontre et de m'avoir aidé au second voyage. Ce +que j'apportais n'était pas lourd, mais c'était si embarrassant!...</p> + +<p>—Peut-être accepteriez-vous un verre de vin?...</p> + +<p>—Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Au revoir, +mademoiselle Lacheneur.</p> + +<p>—Au revoir, Poignot.</p> + +<p>Ce nom de Poignot n'apprenait rien à M<sup>me</sup> Blanche...</p> + +<p>Ah! si elle eût entendu prononcer le nom de M. d'Escorval, de la +baronne ou de l'abbé Midon, ses certitudes eussent été troublées, sa +résolution eût chancelé, et qui sait alors!</p> + +<p>Mais non, rien!... Le fils Poignot, pour désigner le baron, avait dit: +«le monsieur,» Marie-Anne disait: «Il...»</p> + +<p>«Il...» n'est-ce pas toujours celui qui emplit et obsède notre pensée, +ami ou ennemi, le mari qu'on hait ou l'amant qu'on adore.</p> + +<p>«Le monsieur!... Il!...» M<sup>me</sup> Blanche traduisait Martial.</p> + +<p>Oui, pour elle c'était le marquis de Sairmeuse qui devait arriver à +minuit, elle l'eût juré, elle en était sûre.</p> + +<p>C'était lui qui s'était fait précéder de ce commissionnaire chargé de +paquets.</p> + +<p>Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu'il avait +l'habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait +des hardes... M<sup>me</sup> Blanche l'avait bien entendu: des hardes!...</p> + +<p>C'est-à-dire qu'il se trouvait si bien à la Borderie, qu'il y +complétait son installation, il s'y établissait, il y voulait être +chez lui. Peut-être était-il las du mystère, et se proposait-il d'y +vivre ouvertement, au mépris de son rang, de sa dignité, de ses +devoirs, sans souci des préjugés et des idées reçues...</p> + +<p>Voilà quelles conjectures, pareilles à de l'huile sur un brasier, +enflammaient la haine de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Comment, après cela, eût-elle hésité ou tremblé!...</p> + +<p>Elle ne tremblait, en vérité, que d'être découverte dans sa +cachette...</p> + +<p>Tante Médie était, il est vrai, dans le jardin, mais après la menace +qui lui avait été faite, la parente pauvre était femme à rester la +nuit entière, immobile comme une pierre, derrière le massif de lilas.</p> + +<p>Donc, rien à craindre, et M<sup>me</sup> Blanche se voyait deux heures et demie à +rester seule avec Marie-Anne à la Borderie.</p> + +<p>N'était-ce pas plus de temps qu'il ne fallait pour assurer le crime, +sa vengeance et l'impunité.</p> + +<p>Quand on découvrirait l'empoisonnement, elle serait bien loin, ses +mesures étaient prises pour qu'on ne sût pas qu'elle était sortie de +Courtomieu, nul ne l'avait aperçue, la tante Médie serait muette.</p> + +<p>Et, d'ailleurs, qui oserait seulement songer à elle, marquise de +Sairmeuse, née Blanche de Courtomieu!...</p> + +<p>—Mais cette créature ne boit pas, pensait-elle.</p> + +<p>Marie-Anne, en effet, avait oublié le bouillon, de même que l'instant +d'avant elle ne s'était plus souvenue de l'endroit où elle avait +déposé son flambeau.</p> + +<p>Elle avait dénoué le paquet, et, montée sur une chaise, elle +arrangeait les hardes, dans un grand placard, près du lit...</p> + +<p>Qu'on parle donc encore de pressentiments!... Elle avait presque sa +gaieté et sa vivacité des jours heureux, et tout en allant et venant +par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice +chantait autrefois.</p> + +<p>Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misères, ses amis +allaient l'entourer...</p> + +<p>Cependant le paquet était rangé, le placard refermé, elle se préoccupa +de souper et roula devant la cheminée une petite table.</p> + +<p>C'est alors qu'elle aperçut le bol sur la tablette.</p> + +<p>—Étourdie!... fit-elle tout haut en riant.</p> + +<p>Et prenant la tasse, elle la porta à ses lèvres.</p> + +<p>De sa cachette, M<sup>me</sup> Blanche avait entendu l'exclamation de Marie-Anne, +elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au +fond de son âme.</p> + +<p>Mais Marie-Anne ne but qu'une gorgée, et avec un visible dégoût elle +éloigna le bol de ses lèvres.</p> + +<p>Une épouvantable angoisse serra le cœur de madame Blanche.</p> + +<p>—La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une +saveur suspecte?...</p> + +<p>Nullement, mais il s'était refroidi et il s'était formé à la surface +une gelée qui répugnait à Marie-Anne.</p> + +<p>Elle prit donc la cuillère, écréma le bouillon et ensuite l'agita +assez longtemps pour bien diviser les parties grasses.</p> + +<p>Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la cheminée et reprit sa +besogne.</p> + +<p>C'était fini!... Le dénoûment, désormais, ne dépendait plus de +la volonté de M<sup>me</sup> Blanche; quoi qu'il advînt, elle était une +empoisonneuse.</p> + +<p>Mais si elle avait la conscience très-nette de son crime, l'excès de +sa haine l'empêchait encore d'en comprendre l'horreur et la lâcheté.</p> + +<p>Elle se répétait même que c'était un acte de justice qu'elle +accomplissait, qu'elle ne faisait que se défendre! que la vengeance +était encore bien au-dessous de l'outrage, et que rien n'était capable +de payer les tortures qu'elle avait endurées...</p> + +<p>Au bout d'un moment, pourtant, une appréhension sinistre l'agita.</p> + +<p>Ses notions sur les effets des poisons étaient des plus incertaines. +Elle s'était imaginée que Marie-Anne tomberait comme foudroyée, et +qu'elle serait libre de s'enfuir après lui avoir toutefois jeté son +nom pour ajouter aux angoisses de son agonie.</p> + +<p>Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait à s'occuper +des apprêts du souper comme si de rien n'était.</p> + +<p>Elle avait étendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait +avec ses mains, elle disposait dessus un couvert....</p> + +<p>—Comme c'est long, pensait M<sup>me</sup> Blanche, si on allait venir!</p> + +<p>Elle se sentait pâlir à l'idée d'être surprise. C'était miracle +qu'elle ne l'eût pas été déjà, c'était un hasard prodigieux que +Marie-Anne n'eût eu besoin de rien dans le cabinet de toilette...</p> + +<p>Tout à l'heure, peu lui eût importé en somme. En renversant la tasse +elle eût anéanti les preuves du crime, tandis que maintenant!...</p> + +<p>L'effroi du châtiment, qui précède le remords, faisait battre son +cœur avec une telle violence, qu'elle ne comprenait pas qu'on n'en +entendît pas les battements de l'autre côté, dans la chambre.</p> + +<p>Son épouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumière, +se diriger vers la porte et descendre.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche était seule. La pensée d'essayer de s'échapper lui vint... +mais par où? mais comment, sans être vue?</p> + +<p>—Il faut, se disait-elle avec rage, que l'étiquette ait menti!...</p> + +<p>Hélas! non. Elle en fut bien sûre lorsque reparut Marie-Anne.</p> + +<p>En moins de cinq minutes qu'elle était restée au rez-de-chaussée, un +changement s'était opéré en elle, comme après une maladie de six mois.</p> + +<p>Son visage affreusement décomposé était livide et tout marbré de +taches violacées, ses yeux comme agrandis brillaient d'un éclat +étrange, ses dents claquaient...</p> + +<p>Elle laissa tomber plutôt qu'elle ne posa sur la table les assiettes +qu'elle montait.</p> + +<p>—Le poison!... pensa M<sup>me</sup> Blanche, cela commence...</p> + +<p>Marie-Anne restait debout devant la cheminée, promenant autour d'elle +un regard éperdu, comme si elle eût cherché une cause visible à +d'incompréhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait +la main sur son front qui se couvrait d'une sueur froide et visqueuse; +elle remuait ses mâchoires dans le vide et faisait claquer sa langue +comme si la salive lui eût manqué; sa respiration haletait...</p> + +<p>Puis, tout à coup, une nausée lui vint, elle chancela, porta +violemment les mains à sa poitrine et s'affaissa sur un fauteuil en +s'écriant:</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! comme je souffre!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h3> + + +<p>Agenouillée à l'entre-bâillure de la porte, le cou tendu, toute +vibrante d'anxiété, M<sup>me</sup> Blanche épiait les effets du poison qu'elle +avait versé.</p> + +<p>Elle était si près de sa victime, qu'elle distinguait jusqu'au +battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son +haleine brûlante comme la flamme...</p> + +<p>À la crise qui avait brisé Marie-Anne, une invincible prostration +succédait. On l'eût crue morte, à la voir dans son fauteuil, sans le +mouvement continuel de ses mâchoires, sans le râle profond et sourd +qui déchirait sa gorge.</p> + +<p>Mais bientôt un soubresaut la redressa toute frémissante, ses nerfs se +crispèrent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les nausées +revinrent, puis elle fut prise de vomissements.</p> + +<p>Et à chaque effort qu'elle faisait pour vomir, tout son corps était +ébranlé et secoué des talons à la nuque, sa poitrine se soulevait à +éclater, et de brusques secousses disloquaient ses épaules. Peu à peu +une teinte terreuse, de même qu'une couche de bistre, s'étendait sur +son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus foncées, les +yeux s'injectaient, et la sueur à grosses gouttes coulait de son +front.</p> + +<p>Ses douleurs devaient être intolérables... Elle gémissait faiblement, +par moments, et d'autres fois elle poussait de véritables hurlements.</p> + +<p>Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait à boire +ou suppliait Dieu d'abréger ses tortures.</p> + +<p>—Ah!... c'est atroce!... Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la +mort!...</p> + +<p>Tous les gens qu'elle avait connus, elle les invoquait, criant à +l'aide, d'une voix déchirante.</p> + +<p>Elle appelait M<sup>me</sup> d'Escorval, l'abbé Midon, Maurice, son frère, +Chanlouineau, Martial!...</p> + +<p>Martial! ce nom seul, ainsi prononcé, eût suffi pour éteindre toute +pitié dans le cœur de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>—Va!... pensait-elle, appelle ton amant, appelle!... Il arrivera trop +tard.</p> + +<p>Et Marie-Anne répétant encore ce nom:</p> + +<p>—Souffre!... poursuivait M<sup>me</sup> Blanche, toi qui as inspiré à Martial +l'odieux courage de m'abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de +Sairmeuse, comme un laquais ivre n'oserait pas abandonner la dernière +des créatures perdues... Meurs; et mon mari me reviendra repentant.</p> + +<p>Non, elle n'avait pas pitié. Si elle était oppressée à ne pouvoir +respirer, cela venait simplement de l'instinctive horreur qu'inspiré +la souffrance d'autrui, impression toute physique, qu'on décore du +beau nom de sensibilité, et qui n'est qu'une manifestation du plus +grossier égoïsme.</p> + +<p>Et cependant Marie-Anne allait s'affaiblissant à vue d'œil.</p> + +<p>Les spasmes devenaient moins fréquents, les périodes de rémission de +plus en plus longues; les nausées faisaient encore haleter ses flancs, +mais elle ne vomissait plus, et après chaque crise l'anéantissement +augmentait, pareil à une syncope.</p> + +<p>Bientôt elle n'eut même plus la force de se plaindre, ses yeux +s'éteignirent, et après un grand effort qui amena à ses lèvres une +bave sanglante, sa tête se renversa en arrière et elle ne bougea plus.</p> + +<p>—Serait-ce fini! murmura M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient à peine; +elle fut obligée de s'accoter contre la cloison.</p> + +<p>Le cœur était resté ferme, implacable; la chair défaillait.</p> + +<p>C'est que jamais son imagination n'avait pu concevoir un spectacle tel +que celui qu'elle venait de voir.</p> + +<p>Elle savait que le poison donne la mort; elle ne soupçonnait pas ce +qu'est l'agonie du poison.</p> + +<p>Maintenant elle ne songeait plus à augmenter les angoisses de +Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprême vengeance... Elle +ne songeait qu'à se retirer sans être aperçue de sa victime.</p> + +<p>Fuir, s'éloigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers +lui brûlaient les pieds, elle ne voulait que cela.</p> + +<p>Toutes ses idées vacillaient, une sensation étrange, mystérieuse, +inexplicable l'envahissait; ce n'était pas encore l'effroi, c'était la +stupeur qui suit le crime, l'hébétement du meurtre...</p> + +<p>Cependant elle se contraignit à attendre quelques minutes, et enfin, +voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupières +closes, elle se hasarda à ouvrir doucement la porte du cabinet et elle +s'avança dans la chambre.</p> + +<p>Elle n'y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout à coup, +brusquement, comme si elle eût été galvanisée par une commotion +électrique, se dressa tout d'une pièce, les bras en croix pour barrer +le passage.</p> + +<p>Le mouvement fut si terrible, que M<sup>me</sup> Blanche recula jusqu'à une des +fenêtres.</p> + +<p>—La marquise de Sairmeuse!... balbutia Marie-Anne, Blanche... ici.</p> + +<p>Et s'expliquant ses souffrances par la présence de cette jeune femme +qui avait été son amie, elle s'écria:</p> + +<p>—Empoisonneuse!...</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Blanche avait un de ces caractères de fer que les événements +brisent et ne font pas ployer.</p> + +<p>Pour rien au monde, puisqu'elle était découverte, elle n'eût consenti +à nier.</p> + +<p>Elle s'avança résolument, et d'une voix ferme:</p> + +<p>—Eh bien, oui!... dit-elle; c'est moi qui prends ma revanche.</p> + +<p>Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie:</p> + +<p>—Penses-tu donc que je n'ai pas souffert le soir où tu as envoyé ton +frère m'arracher mon mari, que je n'ai plus revu!...</p> + +<p>—Votre mari!... moi.... Je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Oserais-tu donc soutenir que tu n'es pas la maîtresse de Martial...</p> + +<p>—Le marquis de Sairmeuse!... je l'ai revu hier pour la première fois, +depuis l'évasion du baron d'Escorval...</p> + +<p>L'effort qu'elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout, +pour parler, l'avait épuisée; elle retomba sur le fauteuil.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Blanche devait être impitoyable.</p> + +<p>—Vraiment!... fit-elle, tu n'as pas revu Martial... Dis-moi donc +alors qui t'a donné ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces +tapis, tout ce luxe qui t'entoure?...</p> + +<p>—Chanlouineau.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche haussa les épaules.</p> + +<p>—Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi +Chanlouineau que tu attends ce soir?... Est-ce pour Chanlouineau +que tu as mis chauffer ces pantoufles brodées et que tu dressais la +table?... Est-ce Chanlouineau qui t'a envoyé des vêtements par un +paysan nommé Poignot?... Tu vois bien que je sais tout...</p> + +<p>Et comme sa victime se taisait:</p> + +<p>—Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, réponds!...</p> + +<p>—Je ne puis...</p> + +<p>—Tu vois donc bien, malheureuse, que c'est ton amant, mon mari, +Martial!...</p> + +<p>Marie-Anne réfléchissait autant que le lui permettaient ses +souffrances intolérables et le trouble de son intelligence.</p> + +<p>Pouvait-elle dire quels hôtes elle attendait?...</p> + +<p>Nommer le baron d'Escorval à M<sup>me</sup> Blanche, n'était-ce pas le perdre, le +livrer!... On espérait sa grâce, un sauf-conduit, la révision de son +jugement; il n'en était pas moins sous le coup d'une condamnation à +mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures...</p> + +<p>—Ainsi, c'est bien décidé, insista M<sup>me</sup> Blanche, tu refuses de me dire +qui doit venir ici, dans une heure, à minuit!...</p> + +<p>—Je refuse.</p> + +<p>Mais une idée était venue à Marie-Anne.</p> + +<p>Bien que le moindre mouvement lui causât une douleur aiguë, elle eut +assez d'énergie pour dégrafer sa robe, et déchirant son corset, elle +en retira un papier plié menu.</p> + +<p>—Je ne suis pas la maîtresse du marquis de Sairmeuse, prononça-t-elle +d'une voix défaillante, je suis la femme de Maurice d'Escorval; en +voici la preuve, lisez...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche n'eut pas plus tôt lu que ses traits subitement se +décomposèrent; elle devint pâle autant que sa victime, sa vue se +troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait trempée d'une +sueur froide.</p> + +<p>Ce papier, c'était le certificat du mariage religieux de Maurice et de +Marie-Anne, signé par le curé de Vigano, par le vieux médecin et par +le caporal Bavois, daté et scellé du sceau de la paroisse...</p> + +<p>La preuve était indiscutable.</p> + +<p>Une lueur foudroyante se fit dans l'esprit de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Elle avait commis un crime inutile, elle venait d'assassiner une +innocente...</p> + +<p>Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son cœur plus vite, +elle ne calcula rien, elle oublia à quels périls elle s'exposait, et +d'une voix vibrante:</p> + +<p>—À moi!... s'écria-t-elle, à l'aide!... au secours!...</p> + +<p>Onze heures sonnaient, tout dormait; la ferme la plus voisine de la +Borderie en était distante d'un quart de lieue.</p> + +<p>La voix de M<sup>me</sup> Blanche devait se perdre dans l'immense solitude de la +nuit.</p> + +<p>En bas, dans le jardin, tante Médie entendait sans doute, mais elle se +fût laissée hacher en morceaux plutôt que d'entrer.</p> + +<p>Et cependant, il se trouva quelqu'un pour recueillir ces cris de +détresse.</p> + +<p>Moins éperdues de douleur et d'épouvante, les deux jeunes femmes +eussent remarqué le bruit de l'escalier, craquant sous le poids d'un +homme qui montait à pas muets...</p> + +<p>Ce n'était pas un sauveur, car il ne se montra pas.</p> + +<p>Mais fût-on venu aux appels désespérés de M<sup>me</sup> Blanche, il était trop +tard.</p> + +<p>Marie-Anne comprenait bien qu'il n'était plus d'espoir pour elle, et +que c'était le froid de la mort qui peu à peu gagnait son cœur. Elle +sentait que la vie lui échappait.</p> + +<p>Aussi, quand M<sup>me</sup> Blanche parut prête à s'élancer dehors pour courir +chercher des secours, elle la retint d'un geste doux, et d'une voix +éteinte:</p> + +<p>—Blanche!... murmura-t-elle.</p> + +<p>L'empoisonneuse s'arrêta.</p> + +<p>—N'appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le +tutoiement d'autrefois, à quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que +du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long!...</p> + +<p>—Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu +meures!... Si tu mourais, grand Dieu!... quelle serait ma vie, après!</p> + +<p>Marie-Anne ne répondit pas... Le poison poursuivait son œuvre de +dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflammée; sa +langue, lorsqu'elle la remuait, lui causait dans la bouche l'affreuse +sensation d'un fer rouge; ses lèvres se tuméfiaient, et ses mains +paralysées, inertes, n'obéissaient plus à sa volonté.</p> + +<p>Mais l'horreur même de la situation rendit à M<sup>me</sup> Blanche une lueur de +raison.</p> + +<p>—Rien n'est perdu, s'écria-t-elle. C'est dans cette grande boîte-là, +sur la table, que j'ai trouvé, que j'ai pris,—elle n'osa pas +prononcer le mot: poison,—la poudre que j'ai versée dans la tasse. Tu +sais quelle est cette poudre, tu dois connaître le remède...</p> + +<p>Marie-Anne secoua tristement la tête.</p> + +<p>—Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d'une voix à peine +distincte, et entrecoupée de hoquets sinistres; mais je ne me plains +pas. Qui sait de quelles chutes la mort me préserve peut-être. Je ne +regrette pas la vie. J'ai tant souffert depuis un an, j'ai subi tant +d'humiliations, j'ai tant pleuré... La fatalité était sur moi!...</p> + +<p>Elle eut, en ce moment, cet éclair de seconde vue qui illumine les +agonisants. Le sens des événements éclata. Elle comprit qu'elle-même +avait fait sa destinée, et qu'en acceptant le rôle de perfidie et de +mensonge composé par son père, elle avait rendu possibles et comme +préparé les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les +trompeuses apparences dont enfin elle était victime.</p> + +<p>Sa parole allait s'éteignant comme celle d'une personne qui +s'assoupit, ses atroces douleurs faisaient trêve, tout s'apaisait en +elle après tant d'agitations; elle s'endormait, pour ainsi dire, dans +les bras de la mort...</p> + +<p>Elle s'abandonnait, quand une pensée jaillit de ses ténèbres, si +terrible qu'elle lui arracha un cri:</p> + +<p>—Mon enfant!...</p> + +<p>Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait +de volonté, d'énergie et de forces, elle s'était redressée sur son +fauteuil, le visage contracté par une indicible angoisse...</p> + +<p>—Blanche!... prononça-t-elle d'un accent bref dont on l'eût crue +incapable, écoute-moi: c'est le secret de ma vie qu'il faut que je te +dise... personne ne le soupçonne... J'ai un fils de Maurice... +Hélas! voici des mois que Maurice a disparu... S'il était mort, que +deviendrait notre fils!... Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues, +que tu me remplaceras près de mon enfant...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche était comme frappée de vertige.</p> + +<p>—Je jure!... dit-elle, je jure!...</p> + +<p>—Eh bien! à ce prix, mais à ce prix seulement, je te pardonne! Mais +prends garde! N'oublie pas que tu as juré!... Blanche, Dieu permet +parfois que les morts se vengent!... Tu as juré, souviens-toi! Mon +fantôme ne t'accordera le sommeil qu'après que tu auras tenu ton +serment.</p> + +<p>—Je me souviendrai, balbutia M<sup>me</sup> Blanche, je me souviendrai. Mais... +ton enfant...</p> + +<p>—Ah!... j'ai eu peur... Lâche créature que je suis, j'ai reculé +devant la honte... puis, Maurice commandait... Je me suis séparée +de mon enfant... ta jalousie et ma mort sont le châtiment... Pauvre +être... je l'ai livré à des étrangers... Malheureuse que je suis... +malheureuse... Ah! c'est trop souffrir... Blanche, souviens-toi!...</p> + +<p>Elle bégaya quelques mots encore, mais indistincts, +incompréhensibles...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de +le secouer...</p> + +<p>—À qui as-tu confié ton enfant, répéta-t-elle, à qui?... où?... +Marie-Anne... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne!</p> + +<p>Les lèvres de l'infortunée s'agitèrent, mais sa gorge ne rendit qu'un +râle sourd...</p> + +<p>Elle s'était affaissée sur son fauteuil; une convulsion suprême la +tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout +de son long, sur le dos...</p> + +<p>Marie-Anne était morte... morte sans avoir pu prononcer le nom du +vieux médecin de Vigano...</p> + +<p>Elle était morte, et l'empoisonneuse terrifiée demeurait au milieu de +la chambre, livide et plus raide qu'une statue, l'œil démesurément +agrandi, le front moite d'une sueur glacée...</p> + +<p>Toutes ses pensées tourbillonnaient comme des feuilles au souffle +furieux de l'ouragan; il lui semblait que la folie—une folie comme +celle de son père—envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle +s'oubliait elle-même, elle ne se rappelait plus qu'un hôte devait +arriver à minuit, que l'heure volait, qu'elle allait être surprise si +elle ne fuyait pas.</p> + +<p>Mais l'homme qui était venu quand elle avait crié au secours, veillait +sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir, +il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure +grimaçante.</p> + +<p>—Chupin!... balbutia M<sup>me</sup> Blanche, rappelée au sentiment de la +réalité.</p> + +<p>—En personne naturelle, répondit le vieux maraudeur. C'est une fière +chance que vous avez!... Eh! eh!... ça vous a trifouillé l'estomac, +toute cette affaire... Bast! ça passera. Mais il s'agit de ne pas +moisir ici, on peut venir... Allons, arrivez!...</p> + +<p>Machinalement, l'empoisonneuse avança, mais le cadavre de Marie-Anne +était en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il +fallait le franchir, elle n'eut pas ce courage et recula toute +chancelante...</p> + +<p>—Hein!... qu'est-ce, fit Chupin, vous êtes incommodée...</p> + +<p>Et comme il n'avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva M<sup>me</sup> +Blanche comme un enfant et l'emporta...</p> + +<p>Le vieux maraudeur était tout en joie. L'avenir ne l'inquiétait plus, +maintenant que M<sup>me</sup> Blanche était rivée à lui, par cette chaîne plus +solide que celle des forçats, la complicité d'un crime.</p> + +<p>Il se sentait sur la planche, ainsi qu'il se le disait, une vie de +seigneur, des années de bombances et de ribotes. Les remords de sa +délation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus guère. +Il se voyait nourri, logé, renté, vêtu, bien gardé surtout par une +armée de domestiques.</p> + +<p>Cependant, M<sup>me</sup> Blanche, qui s'était trouvée mal, fut ranimée par le +grand air.</p> + +<p>—Je veux marcher, dit-elle.</p> + +<p>Chupin la déposa à terre, à vingt pas de la maison. Alors, elle se +souvint.</p> + +<p>—Et tante Médie!... s'écria-t-elle.</p> + +<p>La parente pauvre était là; pareille à ces chiens que leurs maîtres +laissent à la porte des maisons où ils entrent, elle avait vu sortir +sa nièce, portée par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait +suivi.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je +vais vous conduire.</p> + +<p>Et prenant le bras de M<sup>me</sup> Blanche, il se dirigea du côté du «bocage.»</p> + +<p>—Ah! Marie-Anne avait un enfant, disait-il tout en hâtant le pas. +Elle qui faisait tant sa Sainte-n'y-touche. Mais où diable a-t-elle +mis le petit en nourrice?...</p> + +<p>—Je chercherai...</p> + +<p>—Hum!... c'est facile à dire...</p> + +<p>Un rire strident, qui retentit dans l'obscurité, l'interrompit. Il +lâcha le bras de M<sup>me</sup> Blanche et tomba en garde...</p> + +<p>Précaution vaine. Un homme caché derrière un tronc d'arbre bondit +jusqu'à lui, et par quatre fois le frappa d'un couteau, en criant:</p> + +<p>—Bonne Sainte Vierge, voilà mon vœu rempli! Je ne mangerai plus avec +mes doigts.</p> + +<p>—L'aubergiste!... murmura le traître en s'affaissant.</p> + +<p>Pour une fois tante Médie eut de l'énergie.</p> + +<p>—Viens! dit-elle, folle de peur, en entraînant sa nièce, viens, il +est mort!</p> + +<p>Pas tout à fait, car le traître eut la force de se traîner jusqu'à sa +maison et d'y frapper.</p> + +<p>Sa femme et son fils cadet dormaient. Son fils aîné qui rentrait du +cabaret vint lui ouvrir.</p> + +<p>Voyant son père à terre, ce garçon le crut ivre et voulut le relever; +le vieux maraudeur le repoussa.</p> + +<p>—Laisse-moi, dit-il, mon compte est réglé; écoute-moi plutôt... La +fille à Lacheneur vient d'être empoisonnée par M<sup>me</sup> Blanche... C'est +pour t'apprendre ça que je suis venu crever ici... Ça vaut une +fortune, mon gars... si tu n'es pas une bête...</p> + +<p>Et il expira, sans avoir pu dire aux siens où il avait enfoui le prix +du sang de Lacheneur.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h3> + + +<p>De tous les gens qui avaient été témoins de l'épouvantable chute +du baron d'Escorval, l'abbé Midon avait été le seul à ne pas +désespérer...</p> + +<p>Il n'était pas médecin, de par le diplôme; mais il avait en sa vie, +toute de dévouement, raccommodé tant de bras et «rebouté» tant de +jambes, que les blessures, ainsi qu'il le disait, le connaissaient.</p> + +<p>Ce que plus d'un savant docteur n'eût pas osé, il l'osa.</p> + +<p>Il était prêtre, il avait la foi, il se souvint de la réponse sublime +de modestie d'Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.»</p> + +<p>Le baron devait être guéri.</p> + +<p>Après six mois passés à la ferme du père Poignot, M. d'Escorval se +levait et s'essayait à marcher en s'aidant de béquilles.</p> + +<p>C'est alors, surtout, qu'il souffrit du défaut d'espace, dans le +grenier où la prudence le confinait, et c'est avec un véritable +transport de joie qu'il accueillit l'idée de se réfugier à la +Borderie, près de Marie-Anne.</p> + +<p>Le jour du départ fixé, c'est avec l'impatience d'un écolier attendant +les vacances qu'il compta pour ainsi dire les minutes. Il y a toujours +de l'enfant, chez le convalescent qui se reprend à aimer la vie.</p> + +<p>—J'étouffe, ici, répétait-il à sa femme, j'étouffe!... Comme le temps +est long!... Quand donc arrivera le jour béni!...</p> + +<p>Il arriva. Dès le matin, tous les objets que les proscrits avaient +réussi à se procurer, pendant leur séjour à la ferme, furent réunis +et empaquetés. Enfin, la nuit venue, le fils Poignot commença le +déménagement.</p> + +<p>—Tout est à la Borderie, dit ce brave garçon, au retour de son +dernier voyage, M<sup>lle</sup> Lacheneur ne demande à M. le baron qu'un bon +appétit.</p> + +<p>—Et j'en aurai, morbleu! répondit gaiement le baron. Nous en aurons +tous!...</p> + +<p>Dans la cour de la ferme, le père Poignot attelait lui-même son +meilleur cheval à la charrette qui devait transporter M. d'Escorval.</p> + +<p>Le brave homme était tout triste du départ de ces hôtes pour lesquels +il s'était exposé à de si grands périls. Il sentait qu'ils lui +manqueraient, qu'il trouverait la maison vide, qu'il regretterait +peut-être jusqu'à ses soucis.</p> + +<p>Il ne voulut laisser à personne le soin de disposer bien commodément +dans la charrette un bon matelas.</p> + +<p>—Allons!... voilà qu'il est temps de partir!... soupira-t-il quand il +eut terminé.</p> + +<p>Et lentement, il gravit l'étroit escalier du petit grenier.</p> + +<p>M. d'Escorval n'avait pas prévu ce moment.</p> + +<p>À la vue de l'honnête fermier qui s'avançait, rouge d'émotion, pour +lui faire ses adieux, il oublia tout le bien-être qu'il se promettait +à la Borderie, pour ne se souvenir que de la loyale et courageuse +hospitalité de cette maison qu'il allait quitter. Son cœur se serra, +et une larme roula dans ses yeux.</p> + +<p>—Vous m'avez rendu un de ces services dont on ne s'acquitte pas, père +Poignot, prononça-t-il, avec une gravité solennelle, vous m'avez sauvé +la vie...</p> + +<p>—Oh! ne parlons pas de ça, monsieur le baron. À ma place, vous +eussiez fait comme moi, n'est-ce pas, ni plus ni moins...</p> + +<p>—Soit!... je ne vous dirai même pas merci. J'espère maintenant vivre +assez pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat.</p> + +<p>L'escalier était si raide et si étroit qu'on eut toutes les peines du +monde à descendre le baron. On l'étendit sur le matelas, et en cas de +fâcheuse rencontre, on étendit sur lui quelques brassées de paille qui +le cachaient entièrement....</p> + +<p>—Adieu donc!... dit le vieux fermier, ou plutôt au revoir, monsieur +le baron, madame la baronne, et vous aussi monsieur le curé...</p> + +<p>Puis, quand la dernière poignée de main eut été échangée:</p> + +<p>—Y sommes-nous? demanda le fils Poignot.</p> + +<p>—Oui, répondit le baron.</p> + +<p>—Alors en route!... hue! le gris!...</p> + +<p>La charrette roula, conduite avec les plus extrêmes précautions par +le jeune paysan, à qui son père avait bien recommandé d'éviter les +cahots.</p> + +<p>À une vingtaine de pas en arrière, marchait M<sup>me</sup> d'Escorval donnant le +bras à l'abbé Midon.</p> + +<p>La nuit était noire, mais eût-il fait grand jour, l'ancien curé de +Sairmeuse pouvait, sans courir le risque d'être reconnu, défier l'œil +de tous ses paroissiens.</p> + +<p>Il avait laisse croître ses cheveux et sa barbe, sa tonsure avait +depuis longtemps disparu, et le manque d'exercice avait épaissi sa +taille. Il était vêtu comme tous les paysans aisés des environs, d'une +veste et d'un pantalon de ratine, et il était coiffé d'un immense +chapeau de feutre qui lui tombait jusque sur le nez.</p> + +<p>Il y avait bien des mois qu'il ne s'était senti l'esprit si libre. +Les obstacles qui lui avaient paru le plus insurmontables ne +s'aplanissaient-ils pas comme d'eux-mêmes?</p> + +<p>Il se représentait dans un avenir prochain le baron rétabli, déclaré +innocent par des juges impartiaux, reprenant son ancienne existence à +Escorval. Il se voyait lui-même, comme autrefois, dans son presbytère +de Sairmeuse...</p> + +<p>Seul, le souvenir de Maurice troublait cette sécurité. Comment ne +donnait-il pas signe de vie?...</p> + +<p>—Mais s'il lui était arrivé malheur, nous le saurions, pensait le +prêtre; il a avec lui un brave homme, ce vieux soldat, qui braverait +tout pour venir nous prévenir...</p> + +<p>Ces pensées le préoccupaient tellement qu'il ne s'apercevait pas que +M<sup>me</sup> d'Escorval s'appuyait de plus en plus lourdement à son bras.</p> + +<p>—J'ai honte de l'avouer, dit-elle enfin; mais je n'en puis plus, il +y a si longtemps que je ne suis sortie, que j'ai comme désappris de +marcher...</p> + +<p>—Heureusement, nous approchons, madame, répondit l'abbé.</p> + +<p>Bientôt, en effet, le fils Poignot arrêta sa charrette sur la grande +route, devant le petit sentier qui conduit à la Borderie.</p> + +<p>—Voilà le voyage fini!... dit-il au baron.</p> + +<p>Et aussitôt, il donna un coup de sifflet, comme il l'avait fait +quelques heures plus tôt, pour avertir de son arrivée.</p> + +<p>Personne ne paraissant, il siffla de nouveau, plus fort, puis de +toutes ses forces... rien encore.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Escorval et l'abbé Midon le rejoignaient à ce moment.</p> + +<p>—C'est singulier, leur dit-il, que Marie-Anne ne m'entende pas... +Nous ne pouvons descendre M. le baron sans l'avoir vue, et elle le +sait bien... Si je courais l'avertir?</p> + +<p>—Elle se sera endormie, répondit l'abbé, veillez sur votre cheval, +mon garçon, je vais aller la réveiller...</p> + +<p>Il quitta le bras de M<sup>me</sup> d'Escorval sur ces mots, et gagna le sentier.</p> + +<p>Certes, il n'avait pas l'ombre d'une inquiétude. Tout était calme et +silence autour de la Borderie; une lumière brillait aux fenêtres du +premier étage.</p> + +<p>Cependant, lorsqu'il vit la porte ouverte, un pressentiment vague +tressaillit en lui.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il.</p> + +<p>Au rez-de-chaussée il n'y avait pas de lumière, et l'abbé qui ne +connaissait pas les êtres de la maison, fut obligé de chercher +l'escalier à tâtons.</p> + +<p>Enfin, il le trouva et monta...</p> + +<p>Mais sur le seuil de la chambre, il s'arrêta, pétrifié par l'horreur +du spectacle qui s'offrit à lui...</p> + +<p>La pauvre Marie-Anne gisait à terre, étendue sur le dos... Ses yeux, +grands ouverts, étaient comme noyés dans un liquide blanchâtre; sa +langue noire et tuméfiée, sortait à demi de sa bouche.</p> + +<p>—Morte!... balbutia le prêtre. Morte!...</p> + +<p>Cependant, elle pouvait ne l'être pas... Il se roidit contre sa +défaillance, et se penchant vers la malheureuse, il lui prit la main. +Cette main était glacée et le bras avait la rigidité d'une barre de +fer.</p> + +<p>C'était plus d'indications qu'il n'en fallait pour éclairer +l'expérience de l'abbé Midon.</p> + +<p>—Empoisonnée!... murmura-t-il, avec de l'arsenic...</p> + +<p>Il s'était relevé, perdu de stupeur, et son regard errait autour de +la chambre, quand il aperçut son coffre de médicaments ouvert sur une +table.</p> + +<p>Vivement il s'avança, prit sans hésiter un flacon, le déboucha et le +retourna dans le creux de sa main... il était vide.</p> + +<p>—Je ne m'étais pas trompé! fit-il.</p> + +<p>Mais il n'avait pas de temps à perdre en conjectures.</p> + +<p>L'important, avant tout, était de décider le baron à retourner à la +ferme, sans pourtant lui apprendre un malheur qui l'eût fortement +impressionné.</p> + +<p>Imaginer un prétexte était assez facile.</p> + +<p>Faisant sur soi-même un violent effort, le prêtre recouvra presque les +apparences du sang-froid, et courant à la route, il expliqua au baron +que le séjour de la Borderie était devenu impossible, qu'on avait vu +rôder des hommes suspects, qu'on devait être plus prudent que jamais, +maintenant qu'on connaissait les bonnes intentions de Martial de +Sairmeuse...</p> + +<p>Non sans résistance, le baron céda.</p> + +<p>—Vous le voulez, curé, soupira-t-il, j'obéis... Allons, Poignot, mon +garçon, ramène-moi chez ton père...</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Escorval était montée sur la charrette près de son mari, le +prêtre les regarda s'éloigner, et lorsqu'il n'entendit plus le bruit +des roues il regagna la Borderie...</p> + +<p>Il atteignait le corridor, quand des gémissements qu'il entendit, et +qui partaient de la chambre de la morte, firent affluer tout son sang +à son cœur... Il avança rapidement.</p> + +<p>Près du corps de Marie-Anne, un homme agenouillé pleurait.</p> + +<p>C'était un tout jeune homme, vêtu de haillons, et l'expression de son +visage, son attitude, ses sanglots, trahissaient un immense désespoir.</p> + +<p>Même, sa douleur profonde absorbait si complètement toutes les +facultés de son âme, qu'il ne s'aperçut ni de l'arrivée ni de la +présence de l'abbé Midon.</p> + +<p>Qui était ce malheureux, qui avait osé s'introduire ainsi dans la +maison?</p> + +<p>Après un premier moment de stupeur, l'abbé le devina plutôt qu'il ne +le reconnut.</p> + +<p>—Jean!... cria-t-il d'une voix forte et à deux reprises, Jean +Lacheneur!...</p> + +<p>D'un bond, le jeune homme fut debout, pâle, menaçant; la flamme de la +colère séchait les larmes dans ses yeux.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda-t-il d'un ton terrible, que faites-vous +ici?... Que me voulez-vous?...</p> + +<p>Sous ses habits de paysan, avec sa longue barbe, l'ancien curé de +Sairmeuse était à ce point méconnaissable qu'il fut obligé de se +nommer.</p> + +<p>Mais, dès qu'il eut prononcé son nom, Jean eut un cri de joie.</p> + +<p>—C'est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur l'abbé, s'écria-t-il... +Marie-Anne ne peut pas être morte!... Vous allez la sauver, vous qui +en avez sauvé tant d'autres...</p> + +<p>À un geste du prêtre qui lui montrait le ciel, il s'arrêta, devenant +plus blême encore. Il comprenait qu'il n'était plus d'espérance.</p> + +<p>—Allons!... reprit-il avec un accent d'affreux découragement, la +destinée ne s'est pas lassée... Je veillais sur Marie-Anne, cependant, +dans l'ombre, de loin... Et ce soir, je venais lui dire: «Défie-toi, +sœur, prends garde!...»</p> + +<p>—Quoi! vous saviez...</p> + +<p>—Je savais qu'elle était en grand danger, oui, monsieur l'abbé... Il +y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand +le gars à Grollet est entré. «Te voilà, Jean? me dit-il; je viens de +voir le père Chupin en embuscade près de la maison à la Marie-Anne; +quand il m'a aperçu, le vieux gueux, il a filé.» Aussitôt, j'ai +ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis +venu ici en courant de toutes mes forces... Mais quand la fatalité est +sur un homme, vous savez! Je suis arrivé trop tard.</p> + +<p>L'abbé Midon réfléchissait.</p> + +<p>—Ainsi, fit-il, vous supposez que c'est Chupin...</p> + +<p>—Je ne suppose pas, monsieur le curé, j'affirme que c'est lui, le +misérable traître, qui a commis cet abominable forfait.</p> + +<p>—Encore faudrait-il qu'il y eût eu un intérêt quelconque...</p> + +<p>Jean eut un de ces éclats de rire stridents qui sont peut-être +l'expression la plus saisissante du désespoir.</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur le curé, interrompit-il, le sang de la +fille lui sera payé et plus cher, sans doute, que le sang du père. +Chupin a été le vil instrument du crime, mais ce n'est pas lui qui l'a +conçu. C'est plus haut qu'il faut chercher le vrai coupable, bien plus +haut, dans le plus beau château du pays, au milieu d'une armée de +valets, à Sairmeuse enfin!...</p> + +<p>—Malheureux, que voulez-vous dire!...</p> + +<p>—Ce que je dis!</p> + +<p>Et froidement il ajouta:</p> + +<p>—L'assassin est Martial de Sairmeuse.</p> + +<p>Le prêtre recula, véritablement effrayé des regards de ce malheureux +jeune homme.</p> + +<p>—Vous devenez fou!... dit-il sévèrement.</p> + +<p>Mais Jean hocha gravement la tête.</p> + +<p>—Si je vous parais tel, monsieur l'abbé, répondit-il, c'est que +vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne... Il +en voulait faire sa maîtresse... Elle a eu l'audace de refuser cet +honneur, c'est un crime qu'on châtie, cela... Le jour où il a été +prouvé à M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur +ne serait à lui, il l'a fait empoisonner pour qu'elle ne fut pas à un +autre...</p> + +<p>Tout ce qu'on eût dit à Jean en ce moment, pour lui démontrer la folie +de ses accusations, eût été inutile; des preuves ne l'eussent pas +convaincu; il eût fermé les yeux à l'évidence. Il voulait que cela fût +ainsi, parce que sa haine s'en arrangeait...</p> + +<p>—Demain, pensait l'abbé, quand il sera plus calme, je le +raisonnerai...</p> + +<p>Et comme Jean se taisait:</p> + +<p>—Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi à terre le corps de cette +infortunée, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit.</p> + +<p>Jean tressaillit de la tête aux pieds, et durant dix secondes hésita.</p> + +<p>—Soit!... dit-il enfin...</p> + +<p>Personne jamais n'avait couché dans ce lit que le pauvre Chanlouineau, +au temps des illusions de son amour, avait destiné à Marie-Anne.</p> + +<p>—Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne.</p> + +<p>Et ce fût elle, en effet, qui y coucha la première, mais morte.</p> + +<p>La douloureuse et pénible tâche remplie, Jean se laissa tomber dans le +grand fauteuil où avait expiré Marie-Anne, et la tête entre les mains, +les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces +statues de la douleur qu'on place sur les tombeaux.</p> + +<p>L'abbé Midon, lui, s'était mis à genoux à la tête du lit, et il +récitait les prières des morts, demandant à Dieu paix et miséricorde +au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre...</p> + +<p>Mais il ne priait que des lèvres... Sa pensée, en dépit de sa volonté +et de ses efforts d'attention, lui échappait.</p> + +<p>Il se demandait comment était morte Marie-Anne...</p> + +<p>Était-ce un crime?... Était-ce un suicide?</p> + +<p>Car l'idée du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l'admettre, lui qui +jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortunée, +et qui savait qu'elle était mère, bien qu'il ne sût pas ce qu'était +devenu son enfant.</p> + +<p>D'un autre côté, comment expliquer un crime?...</p> + +<p>Le prêtre avait scrupuleusement examiné la chambre, et il n'y avait +rien découvert qui trahit la présence d'une personne étrangère.</p> + +<p>Tout ce qu'il avait constaté, c'est que son flacon d'arsenic était +vide, et que Marie-Anne avait été empoisonnée avec le bouillon dont il +restait quelques gouttes dans la tasse, laissée sur la cheminée.</p> + +<p>—Quand il fera jour, pensa l'abbé Midon, je verrai dehors...</p> + +<p>Dès que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit +à décrire autour de la maison des cercles de plus en plus étendus, à +la façon des chiens qui quêtent.</p> + +<p>Il n'aperçut rien, d'abord, qui pût le mettre sur la voie, ni traces +de pas ni empreintes.</p> + +<p>Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, étant entré +dans le petit bois, il aperçut de loin comme une grande tache noire +sur l'herbe. Il s'approcha... c'était du sang.</p> + +<p>Fortement impressionné, il courut appeler le frère de Marie-Anne pour +lui montrer sa découverte.</p> + +<p>—On a assassiné quelqu'un à cette place, prononça Jean, et cela cette +nuit même, car le sang n'a pas eu le temps de sécher.</p> + +<p>D'un coup d'œil l'abbé Midon avait exploré le terrain aux alentours.</p> + +<p>—La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-être +à la connaître en suivant ses traces.</p> + +<p>—Je vais toujours essayer, répondit Jean. Remontez, monsieur le curé, +je serai bientôt de retour.</p> + +<p>Un enfant eût reconnu le chemin suivi par le blessé, tant les marques +de son passage étaient claires et distinctes. Il s'était traîné +presque à plat ventre, on le reconnaissait à l'herbe foulée et aux +endroits où il y avait de la poussière, et en outre, de place en +place, on retrouvait des taches de sang.</p> + +<p>Cette piste si visible s'arrêtait à la maison de Chupin. La porte +était fermée. Jean frappa sans hésiter.</p> + +<p>L'aîné des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un +spectacle étrange.</p> + +<p>Le cadavre du traître avait été jeté à terre, dans un coin; le lit +était bouleversé et brisé, toute la paille de la paillasse était +éparpillée, et les fils et la femme du défunt, armés de pelles et de +pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Ils +cherchaient le trésor...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez?... demanda rudement la veuve.</p> + +<p>—Le père Chupin...</p> + +<p>—Tu vois bien qu'on l'a assassiné, répondit un des fils. Et +brandissant son pic à deux pouces de la tête de Jean:</p> + +<p>—Et l'assassin est peut-être dans ta chemise, canaille!... +ajouta-t-il. Mais c'est l'affaire de la justice... Allons, décampe, ou +sinon!...</p> + +<p>S'il n'eût écouté que les inspirations de sa colère, Jean Lacheneur +eût certes essayé de faire repentir les Chupin de leurs provocations +et de leurs menaces...</p> + +<p>Mais une rixe, en ce moment, était-elle admissible?</p> + +<p>Il s'éloigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la +Borderie.</p> + +<p>Que Chupin eût été tué, cela renversait toutes ses idées et en même +temps l'irritait.</p> + +<p>—J'avais juré, murmurait-il, que le traître qui a vendu mon père ne +périrait que de ma main, et voici que ma vengeance m'échappe, on me +l'a volée!...</p> + +<p>Puis, il se demandait quel pouvait bien être le meurtrier du vieux +maraudeur.</p> + +<p>—Serait-ce Martial, pensait-il, qui l'a assassiné après qu'il a eu +empoisonné Marie-Anne?... Tuer un complice, c'est un moyen sûr de +s'assurer de son silence!...</p> + +<p>Il était arrivé à la Borderie, et déjà il prenait la rampe pour monter +au premier étage, quand il crut entendre comme le murmure d'une +conversation dans la pièce du fond.</p> + +<p>—C'est étrange, se dit-il, qui donc serait là!...</p> + +<p>Et, poussé par un mouvement instinctif de curiosité, il alla frapper à +la porte de communication...</p> + +<p>À l'instant même, l'abbé Midon parut, et retira brusquement la porte à +lui. Il était plus pâle que de coutume, et visiblement agité.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? monsieur le curé, demanda Jean vivement.</p> + +<p>—Il y a... il y a... Devinez qui est là, de l'autre côté...</p> + +<p>—Eh! comment deviner?...</p> + +<p>—Maurice d'Escorval et le caporal Bavois.</p> + +<p>Jean eut un geste de stupeur.</p> + +<p>—Mon Dieu!... balbutia-t-il.</p> + +<p>—Et c'est miracle qu'il ne soit pas monté.</p> + +<p>—Mais d'où vient-il, comment n'avait-il pas donné de ses +nouvelles!...</p> + +<p>—Je l'ignore... Il n'y a pas cinq minutes qu'il est là... Pauvre +garçon!... Après que je lui ai eu dit que son père est sauvé, son +premier mot a été: «Et Marie-Anne?» Il l'aime plus que jamais... il +arrive le cœur tout rempli d'elle, confiant, radieux d'espoir, et moi +je tremble, j'ai peur de lui annoncer la vérité...</p> + +<p>—Oh! le malheureux! le malheureux!...</p> + +<p>—Vous voici prévenu, soyez prudent... et maintenant, venez.</p> + +<p>Ils entrèrent ensemble, et c'est avec toutes les effusions de l'amitié +la plus vive, que Maurice et le vieux soldat serrèrent les mains de +Jean Lacheneur.</p> + +<p>Ils ne s'étaient pas vus depuis le duel dans les landes de la Rèche, +interrompu par l'arrivée des soldats, et quand ils s'étaient séparés +ce jour-là, ils ne savaient pas s'ils se reverraient jamais...</p> + +<p>—Et cependant nous voici réunis, répétait Maurice, et nous n'avons +plus rien à craindre.</p> + +<p>Jamais cet infortuné n'avait été si gai, et c'est de l'air le plus +enjoué qu'il se mit à expliquer les raisons de son long silence.</p> + +<p>—Trois jours après avoir passé la frontière, racontait-il, le caporal +Bavois et moi arrivions à Turin. Franchement il était temps, nous +étions épuisés de fatigue. J'avais tenu à descendre dans une assez +piteuse auberge, et on nous avait donné une chambre à deux lits...</p> + +<p>Je me rappelle que le soir, en nous couchant, le caporal me disait: +«Je suis capable de dormir deux jours sans débrider.» Moi, je me +promettais bien un somme de plus de douze heures... Nous comptions +sans notre hôte, comme vous l'allez voir...</p> + +<p>Il faisait à peine jour, le lendemain, quand nous sommes éveillés +par un grand tumulte... Une douzaine de messieurs de mauvaise mine +envahissent notre chambre, et nous commandent brutalement, en italien, +de nous habiller... Nous n'étions pas les plus forts, nous obéissons. +Et une heure plus tard, nous étions bel et bien en prison, enfermés +dans la même cellule. Nos idées, j'en conviens, n'étaient pas couleur +de rose...</p> + +<p>Il me souvient parfaitement que le caporal ne cessait de me dire du +plus beau sang-froid: «Pour obtenir notre extradition, il faut quatre +jours, trois jours pour nous ramener à Montaignac, ça fait sept; +mettons qu'on me laissera là-bas vingt-quatre heures pour me +reconnaître, c'est en tout huit jours que j'ai encore à vivre.»</p> + +<p>—C'est que, ma foi!... je le pensais, approuva le vieux soldat.</p> + +<p>—Pendant plus de cinq mois, poursuivit Maurice, nous nous sommes dit, +en guise de bonsoir: «C'est demain qu'on viendra nous chercher.» Et on +ne venait pas.</p> + +<p>Nous étions, d'ailleurs, convenablement traités; on m'avait laissé mon +argent et on nous vendait volontiers certaines petites douceurs; on +nous accordait, chaque jour, deux heures de promenade dans une cour +aussi large qu'un puits; on nous prêtait même quelques livres...</p> + +<p>Bref, je ne me serais pas trouvé extraordinairement à plaindre, si +j'avais pu recevoir des nouvelles de mon père et de Marie-Anne et leur +donner des miennes... Mais nous étions au secret, sans communications +avec les autres prisonniers...</p> + +<p>Enfin, à la longue, notre détention nous parut si étrange et nous +devint si insupportable, que nous résolûmes, le caporal et moi, +d'obtenir, quoi qu'il dût nous en coûter, des éclaircissements.</p> + +<p>Nous changeâmes de tactique. Nous nous étions jusqu'alors montrés +résignés et soumis, nous devînmes tout à coup indisciplinés et +furieux. Nous remplissions la prison de nos protestations et de +nos cris, nous demandions sans cesse le directeur; nous réclamions +l'intervention de l'ambassadeur français.</p> + +<p>Ah! le résultat ne se fit pas attendre.</p> + +<p>Par une belle après-dîner, le directeur nous mit poliment dehors, non +sans nous avoir exprimé le regret qu'il éprouvait de se séparer de +pensionnaires de notre importance, si aimables et si charmants.</p> + +<p>Notre premier soin, vous le comprenez, fut de courir à l'ambassade. +Nous n'arrivâmes pas à l'ambassadeur, mais le premier secrétaire nous +reçut. Il fronça le sourcil, dès que je lui eus exposé notre affaire, +et sa mine devint excessivement grave.</p> + +<p>Je me rappelle mot pour mot sa réponse:</p> + +<p>«Monsieur, me dit-il, je puis vous affirmer que les poursuites +dont vous avez été l'objet en France, ne sont pour rien dans votre +détention ici.»</p> + +<p>Et comme je m'étonnais:</p> + +<p>«Tenez, ajouta-t-il, je vais vous exprimer franchement mon opinion. +Un de vos ennemis, cherchez lequel, doit avoir à Turin des influences +très-puissantes... Vous le gêniez, sans doute, il vous a fait enfermer +administrativement par la police piémontaise...»</p> + +<p>D'un formidable coup de poing, Jean Lacheneur ébranla la table placée +près de lui.</p> + +<p>—Ah!... le secrétaire d'ambassade avait raison, s'écria-t-il... +Maurice, c'est Martial de Sairmeuse qui t'a fait arrêter là-bas.</p> + +<p>—Ou le marquis de Courtomieu, interrompit vivement l'abbé, en jetant +à Jean un regard qui arrêta sa pensée sur ses lèvres.</p> + +<p>La flamme de la colère avait brillé dans les yeux de Maurice, mais +presque aussitôt il haussa les épaules.</p> + +<p>—Bast!... prononça-t-il, je ne veux plus me souvenir du passé... Mon +père est rétabli, voilà l'important. Nous trouverons bien, monsieur +le curé aidant, quelque moyen de lui faire franchir la frontière sans +danger... Entre Marie-Anne et moi, il oubliera que mes imprudences +ont failli lui coûter la vie... Il est si bon, mon père! Nous nous +établirons en Italie ou en Suisse. Vous nous accompagnerez, monsieur +l'abbé, et toi aussi, Jean... Vous, caporal, c'est entendu, vous êtes +de la maison...</p> + +<p>Rien d'horrible comme de voir joyeux et plein de sécurité, tout +rayonnant d'espoir, l'homme que l'on sait frappé d'une catastrophe qui +doit briser sa vie...</p> + +<p>Si désolante était l'impression de l'abbé Midon et de Jean, qu'il en +parut sur leur visage quelque chose que Maurice remarqua.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? demanda-t-il tout surpris.</p> + +<p>Les autres tressaillirent, baissèrent la tête et se turent.</p> + +<p>Alors, l'étonnement de l'infortuné se changea en une vague et +indicible épouvante.</p> + +<p>D'un seul effort de réflexion, il s'énuméra tous les malheurs qui +pouvaient l'atteindre.</p> + +<p>—Qu'est-il donc arrivé? fit-il d'une voix étouffée; mon père est +sauvé, n'est-ce pas?... Ma mère n'aurait rien à souhaiter, m'avez-vous +dit, si j'étais près d'elle... C'est donc Marie-Anne!...</p> + +<p>Il hésitait.</p> + +<p>—Du courage, Maurice, murmura l'abbé Midon, du courage!</p> + +<p>Le malheureux chancela, plus blanc que le mur de plâtre contre lequel +il s'appuya.</p> + +<p>—Marie-Anne est morte! s'écria-t-il.</p> + +<p>Jean Lacheneur et le prêtre gardèrent le silence.</p> + +<p>—Morte! répéta-t-il, et pas une voix au dedans de moi-même ne m'a +prévenu... Morte!... quand?</p> + +<p>—Cette nuit même, répondit Jean.</p> + +<p>Maurice se redressa, tout frémissant d'un espoir suprême.</p> + +<p>—Cette nuit même, fit-il... mais alors... elle est ici, encore! +Où?... là haut...</p> + +<p>Et sans attendre une réponse, il s'élança vers l'escalier, si +rapidement que ni Jean ni l'abbé Midon n'eurent le temps de le +retenir.</p> + +<p>En trois bonds il fut à la chambre, il marcha droit au lit et, d'une +main ferme, il écarta le drap qui recouvrait le visage de la morte.</p> + +<p>Mais il recula en jetant un cri terrible...</p> + +<p>Était-ce là, vraiment, cette belle, cette radieuse Marie-Anne, qui +l'avait aimé jusqu'à l'abandon de soi-même!... Il ne la reconnaissait +pas.</p> + +<p>Il ne pouvait reconnaître ces traits, dévastés et crispés par +l'agonie, ce visage gonflé et bleui par le poison; ces yeux, qui +disparaissaient presque sous une bouffissure sanguinolente...</p> + +<p>Quand Jean Lacheneur et le prêtre arrivèrent près de lui, ils le +trouvèrent debout, le buste rejeté en arrière, la pupille dilatée par +la terreur, la bouche entr'ouverte, les bras roidis dans la direction +du cadavre.</p> + +<p>—Maurice, fit doucement l'abbé, revenez à vous, du courage...</p> + +<p>Il se retourna, et avec une navrante expression d'hébétement:</p> + +<p>—Oui, bégaya-t-il, c'est cela... du courage!...</p> + +<p>Il s'affaissait, il fallut le soutenir jusqu'à un fauteuil.</p> + +<p>—Soyez homme, poursuivait le prêtre; où donc est votre énergie? +vivre, c'est souffrir...</p> + +<p>Il écoutait, mais il ne semblait pas comprendre.</p> + +<p>—Vivre!... balbutia-t-il, à quoi bon, puisqu'elle est morte!...</p> + +<p>Ses yeux secs avaient l'éclat sinistre de la démence. L'abbé eut peur.</p> + +<p>—S'il ne pleure pas, il est perdu! pensa-t-il.</p> + +<p>Et d'une voix impérieuse:</p> + +<p>—Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi... prononça-t-il, +vous vous devez à votre enfant!...</p> + +<p>L'inspiration du prêtre le servit bien.</p> + +<p>Le souvenir qui avait donné à Marie-Anne la force de maîtriser +un instant la mort, arracha Maurice à sa dangereuse torpeur. Il +tressaillit, comme s'il eût été touché par une étincelle électrique, +et se dressant tout d'une pièce:</p> + +<p>—C'est vrai, dit-il, je dois vivre. Notre enfant, c'est encore +elle... conduisez-moi près de lui...</p> + +<p>—Pas en ce moment, Maurice, plus tard.</p> + +<p>—Où est-il?... Dites-moi où il est?...</p> + +<p>—Je ne puis, je ne sais pas...</p> + +<p>Une indicible angoisse se peignit sur la figure de Maurice, et d'une +voix étranglée:</p> + +<p>—Comment! vous ne savez pas, fit-il, elle ne s'était donc pas confiée +à vous?</p> + +<p>—Non... J'avais surpris le secret de sa grossesse, et j'ai été, j'en +suis sûr, le seul à le surprendre...</p> + +<p>—Le seul!... mais alors notre enfant est mort, peut-être, et s'il vit +qui me dira où il est!</p> + +<p>—Nous trouverons, sans doute, quelque note qui nous mettra sur la +voie...</p> + +<p>Le malheureux pressait son front entre ses mains, comme s'il eut +espéré en faire jaillir une idée...</p> + +<p>—Vous avez raison, balbutia-t-il. Marie-Anne, quand elle s'est vue en +danger, ne peut avoir oublié son enfant... Ceux qui la soignaient à +ses derniers moments ont dû recueillir les indications qui m'étaient +destinées... Je veux interroger les gens qui l'ont veillée... Quels +sont-ils?</p> + +<p>Le prêtre détourna la tête.</p> + +<p>—Je vous demande qui était près d'elle quand elle est morte, insista +Maurice, avec une sorte d'égarement.</p> + +<p>Et comme l'abbé se taisait encore, une épouvantable lueur se fit dans +son esprit. Il s'expliqua le visage décomposé de Marie-Anne.</p> + +<p>—Elle a péri victime d'un crime!... s'écria-t-il. Un monstre existait +qui la haïssait à ce point de la tuer... la haïr, elle!</p> + +<p>Il se recueillit un moment, et d'une voix déchirante:</p> + +<p>—Mais si elle est morte ainsi, reprit-il, foudroyée, notre enfant +est peut-être perdu à tout jamais! Et moi qui lui avais recommandé, +ordonné les plus savantes précautions! Ah! c'est une malédiction!...</p> + +<p>Il retomba sur le fauteuil, abîmé de douleur, l'éclat de ses yeux +pâlit et des larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues.</p> + +<p>—Il est sauvé!... pensa l'abbé Midon.</p> + +<p>Et il restait là, tout ému de ce désespoir immense, insondable, quand +il se sentit tirer par la manche.</p> + +<p>Jean Lacheneur, dont les yeux flamboyaient, l'entraîna dans +l'embrasure d'une croisée.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cet enfant? demanda-t-il d'un ton rauque.</p> + +<p>Une fugitive rougeur empourpra les pommettes du prêtre.</p> + +<p>—Vous avez entendu, répondit-il.</p> + +<p>—J'ai compris que Marie-Anne était la maîtresse de Maurice, et +qu'elle a eu un enfant de lui. C'est donc vrai?... Je ne voulais pas, +je ne pouvais pas le croire!... Elle que je vénérais à l'égal d'une +sainte!... Son front si pur et ses chastes regards mentaient. Et +lui, Maurice, qui était mon ami, qui était comme le fils de notre +maison!... Son amitié n'était qu'un masque qu'il prenait pour nous +voler plus sûrement notre honneur!...</p> + +<p>Il parlait, les dents serrées par la colère, si bas, que Maurice ne +pouvait l'entendre.</p> + +<p>—Mais comment a-t-elle donc fait, poursuivait-il, pour cacher sa +grossesse... Personne dans le pays ne l'a soupçonnée, personne +absolument. Et après? qu'a-t-elle fait de l'enfant?... Aurait-elle été +prise de l'effroi de la honte, de ce vertige qui pousse au crime +les pauvres filles séduites et abandonnées... Aurait-elle tué son +enfant?...</p> + +<p>Un sourire sinistre effleurait ses lèvres minces.</p> + +<p>—Si l'enfant vit, ajouta-t-il, comme en <i>à parte</i>, je saurai bien le +découvrir où qu'il soit, et Maurice sera puni de son infamie...</p> + +<p>Il s'interrompit; le galop de deux chevaux, sur la grande route, +attirait son attention et celle de l'abbé Midon.</p> + +<p>Ils regardèrent à la fenêtre et virent un cavalier s'arrêter devant le +petit sentier, descendre de cheval, jeter la bride à son domestique, à +cheval comme lui, et s'avancer vers la Borderie...</p> + +<p>À cette vue, Jean Lacheneur eut un véritable rugissement de bête +fauve.</p> + +<p>—Le marquis de Sairmeuse, hurla-t-il, ici!...</p> + +<p>Il bondit jusqu'à Maurice, et le secouant avec une sorte de frénésie:</p> + +<p>—Debout!... lui cria-t-il, voilà Martial, l'assassin de Marie-Anne! +debout, il vient, il est à nous!...</p> + +<p>Maurice se dressa, ivre de colère, mais l'abbé Midon leur barra le +passage.</p> + +<p>—Pas un mot, jeunes gens, prononça-t-il, pas une menace, je vous le +défends... respectez au moins cette pauvre morte qui est là!...</p> + +<p>Son accent et ses regards avaient une autorité si irrésistible, que +Jean et Maurice furent comme changés en statues.</p> + +<p>Le prêtre n'eut que le temps de se retourner, Martial arrivait...</p> + +<p>Il ne dépassa pas le cadre de la porte, son coup d'œil si pénétrant +embrassa la scène, il pâlit extrêmement, mais il n'eut ni un geste, ni +une exclamation...</p> + +<p>Si grande cependant que fût son étonnante puissance sur soi, il ne put +articuler une syllabe, et c'est du doigt qu'il interrogea, montrant +Marie-Anne, dont il distinguait la figure convulsée dans l'ombre des +rideaux.</p> + +<p>—Elle a été lâchement empoisonnée hier soir, prononça l'abbé Midon.</p> + +<p>Maurice, oubliant les ordres du prêtre, s'avança...</p> + +<p>—Elle était seule, dit-il, et sans défense, je ne suis en liberté que +depuis deux jours. Mais je sais le nom de celui qui m'a fait arrêter à +Turin et jeter en prison, on me l'a dit!</p> + +<p>Instinctivement Martial recula.</p> + +<p>—C'est donc toi, misérable!... s'écria Maurice, tu avoues donc ton +crime, infâme...</p> + +<p>Une fois encore l'abbé intervint; il se jeta entre ces deux ennemis, +persuadé que Martial allait se précipiter sur Maurice.</p> + +<p>Point. Le marquis de Sairmeuse avait repris cet air ironique et +hautain qui lui était habituel. Il sortit de sa poche une volumineuse +enveloppe et la lançant sur la table:</p> + +<p>—Voici, dit-il froidement, ce que j'apportais à M<sup>lle</sup> Lacheneur. C'est +d'abord un sauf-conduit de Sa Majesté pour M. le baron d'Escorval. De +ce moment, il peut quitter la ferme de Poignot et rentrer à Escorval, +il est libre, il est sauvé; sa condamnation sera réformée. C'est +ensuite un arrêt de non-lieu rendu en faveur de M. l'abbé Midon, et +une décision de l'évêque qui le réinstalle à sa cure de Sairmeuse. +C'est, enfin, un congé en bonne forme et un brevet de pension au nom +du caporal Bavois.</p> + +<p>Il s'arrêta, et comme la stupeur clouait tout le monde sur place, il +s'approcha du lit de Marie-Anne.</p> + +<p>Il étendit la main au-dessus de la morte, et d'une voix qui eût fait +frémir la coupable jusqu'au plus profond de ses entrailles, si elle +l'eût entendue:</p> + +<p>—À vous, Marie-Anne, prononça-t-il, je jure que je vous vengerai!...</p> + +<p>Il demeura dix secondes immobile, perdu de douleur, puis tout à +coup, vivement, il se pencha, mit un baiser au front de la morte, et +sortit...</p> + +<p>—Et cet homme serait coupable!... s'écria l'abbé Midon, vous voyez +bien, Jean, que vous êtes fou!...</p> + +<p>Jean eut un geste terrible.</p> + +<p>—C'est juste!... fit-il, et cette dernière insulte à ma sœur morte, +c'est bien de l'honneur, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Et le misérable me lie les mains, en sauvant mon père! s'écria +Maurice.</p> + +<p>Placé près de la fenêtre, l'abbé put voir Martial remonter à cheval...</p> + +<p>Mais le marquis de Sairmeuse ne reprit pas la route de Montaignac, +c'est vers le château de Courtomieu qu'il galopa...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h3> + + +<p>La raison de M<sup>me</sup> Blanche était déjà affreusement troublée quand Chupin +l'emporta hors de la chambre de Marie-Anne.</p> + +<p>Elle perdit toute conscience d'elle lorsqu'elle vit tomber le vieux +maraudeur.</p> + +<p>Mais il était dit que cette nuit-là tante Médie prendrait sa revanche +de toutes ses défaillances passées.</p> + +<p>À grand'peine tolérée jusqu'alors à Courtomieu, et à quel prix! elle +conquit le droit d'y vivre désormais respectée et même redoutée.</p> + +<p>Elle qui s'évanouissait d'ordinaire si un chat du château s'écrasait +la patte, elle ne jeta pas un cri.</p> + +<p>L'extrême épouvante lui communiqua ce courage désespéré qui enflamme +les poltrons poussés à bout. Sa nature moutonnière se révoltant, elle +devint comme enragée.</p> + +<p>Elle saisit le bras de sa nièce éperdue, et moitié de gré, moitié de +force, la traînant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au +château de Courtomieu en moins de temps qu'il n'en avait fallu pour +aller à la Borderie.</p> + +<p>La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient à la petite porte +du jardin par où elles étaient sorties...</p> + +<p>Personne, au château, ne s'était aperçu de leur longue absence... +personne absolument.</p> + +<p>Cela tenait à diverses circonstances. Aux précautions prises par M<sup>me</sup> +Blanche, d'abord. Avant de sortir, elle avait défendu qu'on pénétrât +chez elle, sous n'importe quel prétexte, tant qu'elle ne sonnerait +pas.</p> + +<p>En outre, c'était la fête du valet de chambre du marquis; les +domestiques avaient dîné mieux que de coutume; ils avaient chanté au +dessert, et à la fin il s'étaient mis à danser.</p> + +<p>Ils dansaient encore à une heure et demie, toutes les portes étaient +ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans être vues, +jusqu'à la chambre de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Alors, quand les portes de l'appartement furent bien fermées, +lorsqu'il n'y eut plus d'indiscrets à craindre, tante Médie s'avança +près de sa nièce.</p> + +<p>—M'expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s'est passé à la +Borderie, ce que tu as fait?...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche frissonna.</p> + +<p>—Eh!... répondit-elle; que t'importe!</p> + +<p>—C'est que j'ai cruellement souffert, pendant plus de trois +heures que je t'ai attendue. Qu'est-ce que ces cris déchirants que +j'entendais? Pourquoi appelais-tu au secours?... Je distinguais comme +un râle qui me faisait dresser les cheveux sur la tête... D'où vient +que Chupin t'a emportée entre ses bras?...</p> + +<p>Tante Médie eût peut-être fait ses malles le soir même, et quitté +Courtomieu, si elle eût vu de quels regards l'enveloppait sa nièce.</p> + +<p>En ce moment, M<sup>me</sup> Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour +foudroyer, pour anéantir cette parente pauvre, irrécusable témoin qui +d'un mot pouvait la perdre, et qu'elle aurait toujours près d'elle, +vivant reproche de son crime.</p> + +<p>—Tu ne me réponds pas?... insista la pauvre tante.</p> + +<p>C'est que la jeune femme en était à se demander si elle devait dire la +vérité, si horrible qu'elle fût, ou inventer quelque explication à peu +près plausible.</p> + +<p>Tout avouer! C'était intolérable, c'était renoncer à soi, c'était se +mettre corps et âme à l'absolue discrétion de tante Médie.</p> + +<p>D'un autre côté, mentir, n'était-ce pas s'exposer à ce que tante Médie +la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait, +ce qui ne pouvait manquer, à apprendre le crime de la Borderie?</p> + +<p>—Car elle est stupide! pensait M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Le plus sage était encore, elle le comprit, d'être entièrement +franche, de bien faire la leçon à la parente pauvre et de a'efforcer +de lui communiquer quelque chose de sa fermeté.</p> + +<p>Et cela résolu, la jeune femme dédaigna tous les ménagements...</p> + +<p>—Eh bien!... répondit-elle, j'étais jalouse de Marie-Anne, je croyais +qu'elle était la maîtresse de Martial, j'étais folle, je l'ai tuée!...</p> + +<p>Elle s'attendait à des cris lamentables, à des évanouissements; pas du +tout. Si bornée que fût la tante Médie, elle avait à peu près deviné. +Puis, les ignominies qu'elle avait endurées depuis des années avaient +éteint en elle tout sentiment généreux, tari les sources de la +sensibilité, et détruit tout sens moral.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... fit-elle d'un ton dolent, c'est terrible... Si on +venait à savoir!...</p> + +<p>Et elle se mit à pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours +pour la moindre des choses.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait +bien assurée du silence et de l'absolue soumission de la parente +pauvre.</p> + +<p>C'est pourquoi, tout aussitôt, elle se mit à raconter tous les détails +de ce drame effroyable de la Borderie.</p> + +<p>Sans doute, elle cédait à ce besoin d'épanchement plus fort que la +volonté, qui délie la langue des pires scélérats et qui les force, qui +les contraint de parler de leur crime, alors même qu'ils se défient de +leur confident.</p> + +<p>Mais quand l'empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient été +données que sa haine s'était égarée, elle s'arrêta brusquement.</p> + +<p>Ce certificat de mariage, signé du curé de Vigano, qu'en avait-elle +fait, qu'était-il devenu? Elle se rappelait bien qu'elle l'avait tenu +entre les mains.</p> + +<p>Elle se dressa tout d'une pièce, fouilla dans sa poche et poussa un +cri de joie. Elle le tenait, ce certificat! Elle le jeta dans un +tiroir qu'elle ferma à clef.</p> + +<p>Il y avait longtemps que tante Médie demandait à gagner sa chambre, +mais M<sup>me</sup> Blanche la conjura de ne pas s'éloigner. Elle ne voulait pas +rester seule, elle n'osait pas, elle avait peur...</p> + +<p>Et comme si elle eût espéré étouffer les voix qui s'élevaient en elle +et l'épouvantaient, elle parlait avec une extrême volubilité, ne +cessant de répéter qu'elle était prête à tout pour expier, et qu'elle +allait tenter l'impossible pour retrouver l'enfant de Marie-Anne...</p> + +<p>Et certes, la tâche était difficile et périlleuse.</p> + +<p>Faire chercher cet enfant ouvertement, n'était-ce pas s'avouer +coupable?... Elle serait donc obligée d'agir secrètement, avec +beaucoup de circonspection, et en s'entourant des plus minutieuses +précautions.</p> + +<p>—Mais je réussirai, disait-elle, je prodiguerai l'argent...</p> + +<p>Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante, +elle ajoutait d'une voix étouffée:</p> + +<p>—Il faut que je réussisse, d'ailleurs... le pardon est à ce prix... +j'ai juré!...</p> + +<p>L'étonnement suspendait presque les larmes faciles de tante Médie.</p> + +<p>Que sa nièce, les mains chaudes encore du meurtre, pût se posséder +ainsi, raisonner, délibérer, faire des projets, cela dépassait son +entendement.</p> + +<p>—Quel caractère de fer! pensait-elle.</p> + +<p>C'est que, dans son aveuglement imbécile, elle ne remarquait rien de +ce qui eût éclairé le plus médiocre observateur.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche était assise sur son lit, les cheveux dénoués, les +pommettes enflammées, l'œil brillant de l'éclat du délire, «tremblant +la fièvre,» selon l'expression vulgaire.</p> + +<p>Et sa parole saccadée, ses gestes désordonnés, décelaient, quoi +qu'elle fit, l'égarement de sa pensée et le trouble affreux de son +âme...</p> + +<p>Et elle discourait, elle discourait, d'une voix tour à tour sourde et +stridente, s'exclamant, interrogeant, forçant tante Médie à répondre, +essayant enfin de s'étourdir et d'échapper en quelque sorte à +elle-même!</p> + +<p>Le jour était venu depuis longtemps, et le château s'emplissait +du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux +circonstances extérieures, expliquait encore comment elle était sûre +d'arriver, avant un an, à rendre à Maurice d'Escorval l'enfant de +Marie-Anne...</p> + +<p>Tout à coup, cependant, elle s'interrompit au milieu d'une phrase...</p> + +<p>L'instinct l'avertissait du danger qu'elle courait à changer quelque +chose à ses habitudes.</p> + +<p>Elle renvoya donc tante Médie, en lui recommandant bien de défaire son +lit, et comme tous les jours elle sonna...</p> + +<p>Il était près de onze heures, et elle venait d'achever sa toilette, +quand la cloche du château tinta, annonçant une visite.</p> + +<p>Presque aussitôt, une femme de chambre parut, tout effarée.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda vivement M<sup>me</sup> Blanche; qui est là?</p> + +<p>—Ah! madame!... c'est-à-dire, mademoiselle, si vous saviez...</p> + +<p>—Parlerez-vous!...</p> + +<p>—Eh bien! M. le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon +bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes...</p> + +<p>La foudre tombant aux pieds de l'empoisonneuse l'eût moins +terriblement impressionnée que ce nom qui éclatait là, tout à coup.</p> + +<p>Sa première pensée fut que tout était découvert... Cela seul pouvait +amener Martial.</p> + +<p>Elle avait presque envie de faire répondre qu'elle était absente, +partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de +raison lui montra qu'elle s'alarmait peut-être à tort, que son mari +finirait toujours par arriver jusqu'à elle, et que, d'ailleurs, tout +était préférable à l'incertitude.</p> + +<p>—Dites à M. le marquis que je suis à lui dans un instant, +répondit-elle.</p> + +<p>C'est qu'elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour +composer son visage, pour rentrer en possession d'elle-même, s'il +était possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait +comme la feuille, le temps de se calmer.</p> + +<p>Mais au moment où elle s'inquiétait le plus de l'état où elle était, +une inspiration qu'elle jugea divine lui arracha un sourire méchant.</p> + +<p>—Eh!... pensa-t-elle, mon trouble ne s'explique-t-il pas tout +naturellement... Il peut même me servir...</p> + +<p>Et tout en descendant le grand escalier:</p> + +<p>—N'importe!... se disait-elle, la présence de Martial est +incompréhensible.</p> + +<p>Bien extraordinaire, du moins! Aussi, n'est-ce pas sans de longues +hésitations qu'il s'était résigné à cette démarche pénible.</p> + +<p>Mais c'était l'unique moyen de se procurer plusieurs pièces +importantes, indispensables pour la révision du jugement de M. +d'Escorval.</p> + +<p>Ces pièces, après la condamnation du baron, étaient restées entre +les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander +maintenant qu'il était frappé d'imbécillité. Force était de s'adresser +à sa fille pour obtenir d'elle la permission de chercher parmi les +papiers de son père.</p> + +<p>C'est pourquoi, le matin, Martial s'était dit:</p> + +<p>—Ma foi!... arrive qui plante, je vais porter à Marie-Anne le +sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu'à Courtomieu.</p> + +<p>Il arrivait tout en joie à la Borderie, palpitant, le cœur gonflé +d'espérances... Hélas! Marie-Anne était morte.</p> + +<p>Nul ne soupçonna l'effroyable coup qui atteignait Martial. Sa +douleur devait être d'autant plus poignante que l'avant-veille, à la +Croix-d'Arcy, il avait lu dans le cœur de la pauvre fille...</p> + +<p>Ce fut donc bien son cœur, frémissant de rage, qui lui dicta son +serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu'il était +pour quelque chose dans ce crime, qu'il en avait à tout le moins +facilité l'exécution.</p> + +<p>C'est que c'était bien lui qui, abusant des grandes relations de sa +famille, avait obtenu l'arrestation de Maurice à Turin.</p> + +<p>Mais s'il était capable des pires perfidies dès que sa passion était +en jeu, il était incapable d'une basse rancune.</p> + +<p>Marie-Anne morte, il dépendait uniquement de lui d'anéantir les grâces +qu'il avait obtenues; l'idée ne lui en vint même pas. Insulté, il mit +une affectation dédaigneuse à écraser ceux qui l'insultaient par sa +magnanimité.</p> + +<p>Et lorsqu'il sortit de la Borderie, plus pâle qu'un spectre, les +lèvres encore glacées du baiser donné à la morte, il se disait:</p> + +<p>—Pour elle, j'irai à Courtomieu... En mémoire d'elle, le baron doit +être sauvé.</p> + +<p>À la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la +cour du château et qu'il demanda M<sup>me</sup> Blanche, le marquis de Sairmeuse +fut averti de l'impression qu'il allait produire.</p> + +<p>Mais que lui importait! Il était dans une de ces crises de douleur +où l'âme devient indifférente à tout, n'apercevant plus de malheur +possible.</p> + +<p>Il tressaillit pourtant, lorsqu'on l'introduisit dans un petit salon +du rez-de-chaussée, tendu de soie bleu.</p> + +<p>Ce petit salon, il le reconnaissait. C'était là que d'ordinaire se +tenait M<sup>me</sup> Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu'il la +connaissait, lorsque son cœur hésitait encore entre Marie-Anne et +elle, et qu'il lui faisait la cour...</p> + +<p>Que d'heures heureuses ils y avaient passé ensemble. Il lui semblait +la revoir, telle qu'elle était alors, radieuse de jeunesse, +insoucieuse et rieuse... sa naïveté était peut-être cherchée et +voulue, en était-elle moins adorable.</p> + +<p>Cependant, M<sup>me</sup> Blanche entrait...</p> + +<p>Elle était si défaite et si changée, que c'était à ne la pas +reconnaître, on eût dit qu'elle se mourait. Martial fut épouvanté.</p> + +<p>—Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir +ce qu'il disait.</p> + +<p>Elle eut besoin d'un effort pour garder le secret de sa joie. Elle +comprenait qu'il ne savait rien. Elle voyait son émotion et tout le +parti qu'elle en pouvait tirer.</p> + +<p>—Je n'ai pas su me consoler de vous avoir déplu, répondit-elle d'une +voix navrante de résignation, je ne m'en consolerai jamais.</p> + +<p>Du premier coup, elle touchait la place vulnérable chez tous les +hommes.</p> + +<p>Car il n'est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blasé qu'on le +suppose, dont la vanité ne s'épanouisse délicieusement à l'idée qu'une +femme meurt de son abandon.</p> + +<p>Il n'en est pas qui ne soit touché de cette divine flatterie, et qui +ne soit bien près de la payer au moins d'une tendre pitié.</p> + +<p>—Me pardonneriez-vous donc? balbutia Martial ému.</p> + +<p>L'admirable comédienne détourna la tête, comme pour empêcher de lire +dans ses yeux l'aveu d'une faiblesse dont elle avait honte. C'était la +plus éloquente des réponses.</p> + +<p>Martial, cependant, n'insista pas. Il présenta sa requête qui lui fut +accordée, et craignant peut-être de trop s'engager:</p> + +<p>—Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai... +demain... un autre jour.</p> + +<p>Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial réfléchissait.</p> + +<p>—Elle m'aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette pâleur, ni +cet affaissement. Pauvre fille!... C'est ma femme, après tout. Les +raisons qui ont déterminé notre rupture n'existent plus... On peut +considérer le marquis de Courtomieu comme mort...</p> + +<p>Tout le village de Sairmeuse était sur la place, quand Martial le +traversa. On venait d'apprendre le crime de la Borderie, et l'abbé +Midon était chez le juge de paix pour l'informer des circonstances de +l'empoisonnement.</p> + +<p>Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait +égarer la justice.</p> + +<p>Après plus d'un mois d'efforts, l'enquête aboutit à cette conclusion: +que «le nommé Chupin, homme mal famé, était entré chez Marie-Anne, +avait profité de son absence momentanée, pour mêler à ses aliments du +poison qui s'était trouvé sous sa main.»</p> + +<p>Le rapport ajoutait: que «Chupin avait été lui-même assassiné peu +après son crime, par un certain Balstain demeuré introuvable...»</p> + +<p>Mais, dans le pays, on s'occupait infiniment moins de cette affaire +que des visites de Martial à M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Bientôt il fut avéré que le marquis et la marquise de Sairmeuse +étaient réconciliés, et peu après on apprit leur départ pour Paris.</p> + +<p>C'est le surlendemain même de ce départ que l'aîné des Chupin annonça +que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville.</p> + +<p>Et comme on lui disait qu'il y crèverait sans doute de misère:</p> + +<p>—Bast! répondit-il avec une assurance singulière, qui sait?... J'ai +idée, au contraire, que l'argent ne me manquera pas, là-bas!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h3> + + +<p>Ainsi, moins d'un an après ce terrible ouragan de passions qui avait +bouleversé la paisible vallée de l'Oiselle, c'est à peine si on en +retrouvait des vestiges qui allaient s'effaçant de jour en jour, sous +les tombées de neige du temps.</p> + +<p>Que restait-il pour attester la réalité de tous ces événements si +récents et cependant déjà presque du domaine de la légende?...</p> + +<p>Des ruines noircies par l'incendie, sur les landes de la Rèche.</p> + +<p>Une tombe, au cimetière, où on lisait:</p> + +<p class="c"> +<i>Marie-Anne Lacheneur, morte à vingt ans</i>.<br /> +<i>Priez pour elle</i>!...<br /> +</p> + +<p>Seuls, quelques vieux politiques de village, en dépit des soucis des +récoltes et des semailles, se souvenaient...</p> + +<p>Souvent, les longs soirs d'hiver, à Sairmeuse, quand ils se +réunissaient au <i>Bœuf couronné</i> pour faire la partie, ils posaient +leurs cartes grasses et gravement s'entretenaient des choses de l'an +passé.</p> + +<p>Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce +drame sanglant de Montaignac avaient eu «une mauvaise fin?»</p> + +<p>Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une même fatalité +inexorable.</p> + +<p>Et que de noms déjà sur la liste funèbre!...</p> + +<p>Lacheneur, mort sur l'échafaud.</p> + +<p>Chanlouineau, fusillé.</p> + +<p>Marie-Anne empoisonnée.</p> + +<p>Chupin, le traître, assassiné.</p> + +<p>Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plutôt se survivait. Mais +la mort devait paraître un bienfait, comparée à cet anéantissement de +toute intelligence. Il était tombé bien au-dessous de la brute, qui, +du moins, a ses instincts. Depuis le départ de sa fille, il restait +confié aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient à leur +aise. Ils l'enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans +sa chambre, mais à la cave, pour qu'on n'entendit pas ses hurlements +du dehors.</p> + +<p>Un moment, on crut que les Sairmeuse éviteraient la destinée commune; +on se trompait. Ils ne devaient pas tarder à payer leur dette au +malheur.</p> + +<p>Par une belle matinée du mois de décembre, le duc de Sairmeuse partit, +à cheval, pour courre un loup signalé aux environs.</p> + +<p>À la nuit tombante, le cheval rentra seul, renâclant et soufflant, +tremblant d'épouvanté, les étriers battant ses flancs haletants et +ruisselants de sueur...</p> + +<p>Qu'était donc devenu le maître?</p> + +<p>On se mit en quête aussitôt, et toute la nuit vingt domestiques armés +de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces.</p> + +<p>Mais ce n'est qu'au bout de cinq jours, et quand on renonçait presque +aux recherches, qu'un petit pâtre, tout pâle de saisissement, vint +annoncer au château qu'il avait découvert, au fond d'un précipice, le +cadavre fracassé et sanglant du duc de Sairmeuse.</p> + +<p>Comment avait-il roulé là, lui, si excellent cavalier? Cet accident +eût paru louche, sans l'explication que donnèrent les palfreniers.</p> + +<p>—M. le duc montait une bête très-ombrageuse, dirent ces hommes, elle +aura eu peur, elle aura fait un écart... il n'en faut pas davantage.</p> + +<p>Ce n'est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna +définitivement le pays.</p> + +<p>La conduite de ce singulier garçon avait donné lieu à bien des +conjectures.</p> + +<p>Marie-Anne morte, il avait commencé par refuser son héritage.</p> + +<p>—Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, répétait-il +partout, calomniant ainsi la mémoire de sa sœur comme il avait +calomnié sa vie.</p> + +<p>Puis, à quelques jours de là, après une courte absence, sans raison +apparente, ses résolutions changèrent brusquement.</p> + +<p>Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour hâter +les formalités.</p> + +<p>On eût dit qu'il méditait quelque méchante action et qu'il s'efforçait +d'écarter les soupçons, tant il mettait d'insistance à justifier +sa conduite et à donner, à tout propos, les explications les plus +embrouillées.</p> + +<p>À l'entendre, il n'agissait pas pour lui, il ne faisait que se +conformer aux volontés de Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas +un sou de cet héritage n'entrerait dans sa poche.</p> + +<p>Ce qui est sûr, c'est que, dès qu'il fut envoyé en possession, il +vendit tout, s'inquiétant peu du prix pourvu qu'on payât comptant.</p> + +<p>Il ne s'était réservé que les meubles qui garnissaient la belle +chambre de la Borderie, et il les brûla.</p> + +<p>On connut cette particularité, et ce fut le comble.</p> + +<p>—Ce pauvre garçon est fou! devint l'opinion généralement admise.</p> + +<p>Et ceux qui doutaient n'eurent plus de doutes, quand on sut que Jean +Lacheneur s'était engagé dans une troupe de comédiens de passage à +Montaignac.</p> + +<p>Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqué.</p> + +<p>Pour déterminer ce malheureux jeune homme à retourner à Paris terminer +ses études, M. d'Escorval et l'abbé Midon avaient mis en œuvre toute +leur éloquence...</p> + +<p>C'est que ni le prêtre, ni le baron n'avaient besoin de se cacher +désormais. Grâce à Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour, +comme autrefois, l'un à son presbytère, l'autre à Escorval.</p> + +<p>Acquitté par un nouveau tribunal, rentré en possession de ses biens, +ne gardant de son effroyable chute qu'une légère claudication, le +baron se fût estimé heureux, après tant d'épreuves imméritées, si son +fils ne lui eût causé les plus poignantes inquiétudes.</p> + +<p>Pauvre Maurice!... son cœur s'était brisé au bruit sourd des +pelletées de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne; et sa vie, +depuis lors, semblait ne tenir qu'à l'espérance qu'il gardait encore +de retrouver son enfant.</p> + +<p>Du moins avait-il des raisons sérieuses d'espérer.</p> + +<p>Sûr déjà du puissant concours de l'abbé Midon, il avait tout avoué +à son père, il s'était confié au caporal Bavois devenu le commensal +d'Escorval, et ces amis si dévoués lui avaient promis de tenter +l'impossible.</p> + +<p>La tâche était difficile cependant, et les volontés de Maurice +diminuaient encore les chances de succès.</p> + +<p>Au contraire de Jean, il mettait son honneur à garder l'honneur de +la morte, et il avait exigé que le nom de Marie-Anne ne fût jamais +prononcé.</p> + +<p>—Nous réussirons quand même, disait l'abbé; avec du temps et de la +patience, on vient à bout de tout...</p> + +<p>Il avait divisé le pays en un certain nombre de zones, et chacun, +chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte, +interrogeant, questionnant, non sans précautions toutefois, de +peur d'éveiller des défiances, car le paysan qui se défie devient +intraitable.</p> + +<p>Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le +découragement s'emparait de Maurice.</p> + +<p>—Mon enfant est mort en naissant... répétait-il.</p> + +<p>Mais l'abbé le rassurait.</p> + +<p>—Je suis moralement sûr du contraire, répondait-il. Je sais +exactement, par une absence de Marie-Anne, à quelle époque est né +son enfant. Je l'ai revue dès qu'elle a été relevée, elle était +relativement gaie et souriante... tirez la conclusion.</p> + +<p>—Et cependant il n'est bientôt plus, aux environs, un coin que nous +n'ayons fouillé.</p> + +<p>—Eh bien!... nous étendrons le cercle de nos investigations...</p> + +<p>Le prêtre, en ce moment, cherchait surtout à gagner du temps, sachant +bien que le temps est le guérisseur souverain de toutes les douleurs.</p> + +<p>Sa confiance, très-grande au commencement, avait été singulièrement +altérée par la réponse d'une bonne femme qui passait pour une des +meilleures langues de l'arrondissement.</p> + +<p>Adroitement mise sur la sellette, cette vieille répondit qu'elle +n'avait aucune connaissance d'un bâtard mis en nourrice dans les +environs, mais qu'il fallait qu'il s'en trouvât quelqu'un, puisque +c'était la troisième fois qu'on la questionnait à ce sujet...</p> + +<p>Si grande que fut sa surprise, l'abbé sut la dissimuler.</p> + +<p>Il fit encore causer la bonne femme, et d'une conversation de deux +heures résulta pour lui une conviction étrange.</p> + +<p>Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l'enfant de Marie-Anne.</p> + +<p>Pourquoi, dans quel but, quelles étaient ces personnes? voilà ce que +toute la pénétration de l'abbé ne pouvait lui apprendre.</p> + +<p>—Ah!... les coquins sont parfois nécessaires, pensait-il, ah! si nous +avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois?</p> + +<p>Mais le vieux maraudeur était mort, et son fils aîné, celui qui savait +le secret de M<sup>me</sup> Blanche était à Paris.</p> + +<p>Il n'y avait plus à Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils.</p> + +<p>Ils n'avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la +trahison, et la fièvre de l'or les travaillant, ils s'obstinaient à +chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la mère et le fils, la +sueur au front, bêcher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu'à +six pieds de profondeur autour de leur masure.</p> + +<p>Cependant il suffit d'un mot d'un paysan au cadet Chupin pour arrêter +ces fouilles.</p> + +<p>—Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si benêt que de +t'obstiner à dénicher des oiseaux envolés depuis longtemps... ton +frère qui est à Paris te dirait sans doute où était le trésor.</p> + +<p>Chupin cadet eut un rugissement de bête fauve...</p> + +<p>—Saint-bon Dieu!... s'écria-t-il, vous avez raison... Mais, laissez +faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="L" id="L"></a>L</h3> + + +<p>Plus encore que M<sup>me</sup> Blanche, tante Médie avait été épouvantée de +la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au château de +Courtomieu.</p> + +<p>En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d'idées qu'en dix +ans.</p> + +<p>Elle vit les gendarmes au château, sa nièce arrêtée, conduite à la +prison de Montaignac et traduite en cour d'assises...</p> + +<p>Il est vrai que si elle n'eût eu que cela à craindre!...</p> + +<p>Mais elle-même, Médie, ne serait-elle pas compromise, soupçonnée de +complicité, traînée devant les juges, et accusée, qui sait, d'être +seule coupable!</p> + +<p>Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s'échappa de +sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon, +elle alla coller son oreille à la porte du petit salon bleu, où elle +entendait parler Blanche et Martial.</p> + +<p>Dès les vingt premiers mots qu'elle recueillit, la parente pauvre +reconnut l'inanité de ses terreurs.</p> + +<p>Elle respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un poids énorme, +longuement et délicieusement. Mais une idée venait de germer dans sa +cervelle, qui devait poindre, bientôt grandir, s'épanouir et porter +des fruits.</p> + +<p>Martial sorti, tante Médie ouvrit la porte de communication et entra +dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu'elle avait écouté...</p> + +<p>Jamais, la veille seulement, elle n'eût osé une énormité pareille. +Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irréfléchie.</p> + +<p>—Eh bien! Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur.</p> + +<p>La jeune femme ne répondit pas.</p> + +<p>Encore sous le coup de sa terrible émotion, toute saisie des façons +de Martial, elle réfléchissait, s'efforçant de déterminer les +conséquences probables de tous ces événements qui se succédaient avec +une foudroyante rapidité.</p> + +<p>—Peut-être l'heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura M<sup>me</sup> +Blanche, comme se parlant à soi-même.</p> + +<p>—Hein! Tu dis? interrogea curieusement la parente pauvre.</p> + +<p>—Je dis, tante, qu'avant un mois je serai marquise de Sairmeuse +autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors... oh! +alors...</p> + +<p>—Dieu t'entende! fit hypocritement tante Médie.</p> + +<p>Au fond elle croyait peu à la prédiction, et qu'elle se réalisât ou +non, peu lui importait.</p> + +<p>—Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux +complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta +jalousie s'est trompée, là-bas, à la Borderie, et que... ce que tu as +fait était inutile.</p> + +<p>Tel avait été, tel n'était plus l'avis de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Elle hocha la tête, et de l'air le plus sombre:</p> + +<p>—C'est, au contraire, ce qui s'est passé là-bas qui me ramène mon +mari, répondit-elle. J'y vois clair, à cette heure... C'est vrai, +Marie-Anne n'était pas la maîtresse de Martial, mais Martial +l'aimait... Il l'aimait, et les résistances qu'il avait rencontrées +avaient exalté sa passion jusqu'au délire. C'est bien pour cette +créature qu'il m'avait abandonnée, et jamais, tant qu'elle eût vécu, +il n'eût seulement pensé à moi... Son émotion en me voyant, c'était +un reste de son émotion quand il a vu l'autre... Son attendrissement +n'était qu'une expression de sa douleur... Quoi qu'il advienne, +je n'aurai que les restes de cette créature, que ce qu'elle a +dédaigné!...</p> + +<p>Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage.</p> + +<p>—Et je regretterais ce que j'ai fait, s'écria-t-elle... jamais!... +non, jamais.</p> + +<p>Ce jour-là, en ce moment, elle eût recommencé, elle eût tout bravé...</p> + +<p>Mais des transes terribles l'assaillirent quand elle apprit que la +justice venait de commencer une enquête.</p> + +<p>Il était venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui +interrogeaient quantité de témoins, et une douzaine d'hommes de la +police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait +même de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus +à déjouer toutes les ruses du crime.</p> + +<p>Tante Médie en perdait la tête, et ses frayeurs à certains moments +étaient si évidentes que M<sup>me</sup> Blanche s'en inquiéta.</p> + +<p>—Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle.</p> + +<p>—Ah!... c'est plus fort que moi.</p> + +<p>—Ne sors plus de ta chambre, en ce cas.</p> + +<p>—Oui, ce serait plus prudent.</p> + +<p>—Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi.</p> + +<p>Le visage de la parente pauvre s'épanouissait.</p> + +<p>—C'est cela, approuvait-elle en battant des mains, c'est cela!</p> + +<p>Véritablement, elle était ravie.</p> + +<p>Être servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une +petite table au coin du feu, le soir, cela avait été longtemps le rêve +et l'ambition de la parente pauvre. Mais le moyen!... Deux ou trois +fois, étant un peu indisposée, elle avait osé demander qu'on lui +montât ses repas, mais elle avait été vertement repoussée.</p> + +<p>—Si tante Médie a faim, elle descendra se mettre à table avec nous, +avait répondu M<sup>me</sup> Blanche. Qu'est-ce que ces fantaisies!...</p> + +<p>Positivement, c'est ainsi qu'on la traitait, dans ce château où il y +avait toujours dix domestiques à bayer aux corneilles.</p> + +<p>Tandis que maintenant...</p> + +<p>Tous les matins, sur l'ordre formel de M<sup>me</sup> Blanche, le cuisinier +montait prendre les ordres de tante Médie, et il ne tenait qu'à elle +de dicter le menu de la journée, et de se commander les plats qu'elle +aimait.</p> + +<p>Et la tante Médie trouvait cela excellent d'être ainsi soignée, +choyée, mignotée et dorlotée. Elle se délectait dans ce bien-être +comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans être resté des +mois sans coucher dans un lit.</p> + +<p>Et ces jouissances nouvelles faisaient naître en elle quantité de +pensées étranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu'elle avait +du crime de la Borderie...</p> + +<p>L'enquête cependant était le sujet de toutes ses conversations avec sa +nièce. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier +de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouvé, +dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de +Montaignac.</p> + +<p>Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur défunt +Chupin. Ne l'avait-on pas aperçu, le soir du crime, rôdant autour de +la Borderie? Le témoignage du jeune paysan qui avait prévenu Jean +Lacheneur paraissait décisif.</p> + +<p>Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt +personnes l'avaient entendu déclarer avec d'affreux jurons qu'il ne +serait pas tranquille tant qu'il resterait un Lacheneur sur la terre.</p> + +<p>Ainsi, tout ce qui eût dû perdre M<sup>me</sup> Blanche la sauva, et la mort du +vieux maraudeur lui parut véritablement providentielle.</p> + +<p>Pouvait-elle soupçonner que Chupin avait eu le temps de révéler son +secret avant de mourir?...</p> + +<p>Le jour où le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient +de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine à dissimuler sa +joie.</p> + +<p>—Plus rien à craindre, répétait-elle à tante Médie... plus rien!...</p> + +<p>Elle échappait en effet à la justice des hommes...</p> + +<p>Restait la justice de Dieu.</p> + +<p>Quelques semaines plus tôt, cette idée de «la justice de Dieu» eût +peut-être amené un sourire sur les lèvres de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Femme positive s'il en fut, un peu esprit fort même, à ce qu'elle +prétendait, elle eût traité cette incompréhensible justice de lieu +commun de morale ou encore d'épouvantail ingénieux imaginé pour +contenir dans les limites du devoir les consciences timorées...</p> + +<p>Le lendemain de son crime, elle haussait presque les épaules en +songeant aux menaces de Marie-Anne mourante...</p> + +<p>Elle se souvenait de son serment, mais elle n'était plus disposée à le +tenir.</p> + +<p>Elle avait réfléchi, et elle avait vu à quels périls elle s'exposerait +en faisant rechercher l'enfant de Marie-Anne.</p> + +<p>—Le père saura bien le retrouver, songeait-elle.</p> + +<p>Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l'éprouver le +soir même...</p> + +<p>Brisée de fatigue, elle s'était retirée dans sa chambre de fort bonne +heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l'habitude, elle +éteignit sa bougie dès qu'elle fut couchée, en se disant:</p> + +<p>—Il faut dormir.</p> + +<p>Mais c'en était fait du repos de ses nuits...</p> + +<p>Son crime se représentait à sa pensée, et elle en jugeait l'horreur +et l'atrocité... Elle se percevait double, pour ainsi dire; elle se +sentait dans son lit, à Courtomieu, et cependant il lui semblait +être là-bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis +ensuite épiant ses effets, cachée dans le cabinet de toilette...</p> + +<p>Elle luttait, elle dépensait toute la puissance de sa volonté pour +écarter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une +clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers.</p> + +<p>Alors, aux lueurs pâles de sa veilleuse, elle crut voir sa porte +s'ouvrir lentement, sans bruit... Marie-Anne entrait... Elle +s'avançait, elle glissait plutôt comme une ombre. Arrivée à un +fauteuil, en face du lit, elle s'assit... De grosses larmes roulaient +le long de ses joues, et elle regardait d'un air triste et menaçant à +la fois...</p> + +<p>L'empoisonneuse, sous ses couvertures, était baignée d'une sueur +glacée.</p> + +<p>Pour elle, ce n'était pas une apparition vaine... c'était une +effroyable réalité.</p> + +<p>Mais elle n'était pas d'une nature à subir sans résistance une telle +impression. Elle secoua la stupeur qui l'envahissait et elle se mit +à se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix eût dû la +rassurer.</p> + +<p>—Je rêve! disait-elle... Est-ce que les morts reviennent!... Suis-je +enfant de me laisser émouvoir ainsi par les fantômes ridicules de mon +imagination!...</p> + +<p>Elle disait cela, mais le fantôme ne se dissipait pas.</p> + +<p>Elle fermait les yeux, mais elle le voyait à travers ses paupières... +à travers ses draps, qu'elle relevait sur sa tête, elle le voyait +encore...</p> + +<p>Au petit jour seulement, M<sup>me</sup> Blanche reposa.</p> + +<p>Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours, +et toujours, et l'épouvante de chaque nuit s'augmentait des terreurs +des nuits précédentes.</p> + +<p>Le jour, aux clartés du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les +forfanteries du scepticisme. Alors elle se raillait elle-même.</p> + +<p>—Avoir peur d'une chose qui n'existe pas, se disait-elle, est-ce +stupide!... Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde +faiblesse...</p> + +<p>Puis, le soir venu, toutes ces belles résolutions s'envolaient; la +fièvre la reprenait, quand arrivaient les ténèbres avec leur cortège +de spectres.</p> + +<p>Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, M<sup>me</sup> Blanche les +attribuait aux inquiétudes de la journée.</p> + +<p>Les gens de justice étaient encore à Sairmeuse, et elle tremblait. Que +fallait-il pour que de Chupin on remontât jusqu'à elle? Un rien, une +circonstance insignifiante. Qu'un paysan l'eût rencontrée avec Chupin, +lors de leur rendez-vous, et les soupçons étaient éveillés et le juge +d'instruction arrivait à Courtomieu.</p> + +<p>—L'enquête terminée, pensait-elle, j'oublierai.</p> + +<p>L'enquête finit, et elle n'oublia pas.</p> + +<p>Darvin l'a dit: «C'est quand l'impunité leur est assurée que les +grands coupables connaissent véritablement le remords.»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du +siècle.</p> + +<p>Et cependant l'atroce supplice qu'elle endurait ne détournait pas sa +volonté du but qu'elle s'était fixé le jour de la visite de Martial.</p> + +<p>Elle joua pour lui une si merveilleuse comédie, que touché, presque +repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda à ne +pas rentrer à Montaignac.</p> + +<p>Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers étonnements du +mariage, n'avaient rendu la paix à M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Entre ses lèvres et les lèvres de Martial, se dressait encore, +implacable épouvantement, le visage convulsé de Marie-Anne.</p> + +<p>Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une +cruelle déception. Elle reconnut que cet homme, dont le cœur avait +été brisé, n'offrait aucune prise, et qu'elle n'aurait jamais sur lui +la moindre influence.</p> + +<p>Et pour comble, il avait ajouté à ses tortures déjà intolérables, une +angoisse plus poignante encore que toutes les autres.</p> + +<p>Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s'oublia et avoua +hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin fût +mort, car il eût éprouvé, disait-il, une indicible jouissance à +tenailler, à faire mourir lentement au milieu d'affreuses souffrances, +le misérable empoisonneur.</p> + +<p>Il s'exprimait avec une violence inouïe, d'une voix où vibrait encore +sa puissante passion...</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son +mari venait à découvrir qu'elle était coupable... et il pouvait le +découvrir...</p> + +<p>C'est vers cette époque qu'elle commença à regretter de n'avoir +pas tenu le serment fait à sa victime, et qu'elle résolut de faire +rechercher l'enfant de Marie-Anne.</p> + +<p>Mais, pour cela, il fallait à toute force qu'elle habitât une grande +ville, Paris, par exemple, où, avec de l'argent, elle trouverait des +agents habiles et discrets...</p> + +<p>Il ne s'agissait que de décider Martial.</p> + +<p>Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne fût pas difficile, et, un matin, M<sup>me</sup> +Blanche rayonnante, put dire à tante Médie:</p> + +<p>—Tante, nous partons d'aujourd'hui en huit.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="LI" id="LI"></a>LI</h3> + + +<p>Dévorée d'angoisses, obsédée de soucis poignants, M<sup>me</sup> Blanche n'avait +pas remarqué que tante Médie n'était plus la même.</p> + +<p>Le changement, à vrai dire, était peu sensible, il ne frappait pas +les domestiques, mais il n'en était pas moins positif et réel, et se +trahissait par quantité de petites circonstances inaperçues.</p> + +<p>Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement +résigné, elle perdait petit à petit ses mouvements craintifs de bête +maltraitée; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la +parole, et il y avait par instants des velléités d'indépendance dans +son accent.</p> + +<p>Depuis la fameuse semaine où on l'avait servie dans sa chambre, elle +hasardait toutes sortes de démarches insolites.</p> + +<p>S'il venait des visites, au lieu de se tenir modestement à l'écart, +elle avançait sa chaise et même se mêlait à la conversation. À table, +elle laissait paraître ses dégoûts ou ses préférences. À deux ou trois +reprises elle eut une opinion qui n'était pas celle de sa nièce, et il +lui arriva de discuter des ordres.</p> + +<p>Une fois, M<sup>me</sup> Blanche qui sortait, l'ayant priée de l'accompagner, +elle se déclara enrhumée et resta au château.</p> + +<p>Et le dimanche suivant, M<sup>me</sup> Blanche ne voulant pas aller aux vêpres, +tante Médie déclara qu'elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda +qu'on lui attelât une voiture, ce qui fut fait.</p> + +<p>Tout cela n'était rien en apparence; en réalité, c'était monstrueux, +inimaginable.</p> + +<p>Il était clair que la parente pauvre s'exerçait timidement à +l'audace...</p> + +<p>Jamais devant elle il n'avait été question de ce départ que sa nièce +lui annonçait si gaiement; elle en parut toute saisie...</p> + +<p>—Ah!... vous partez, répétait-elle, vous quittez Courtomieu...</p> + +<p>—Et sans regrets...</p> + +<p>—Pour où aller, mon Dieu!...</p> + +<p>—À Paris... Nous nous y fixons, c'est décidé. Là est la place de mon +mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui +assurent une grande situation. Il va racheter l'hôtel de Sairmeuse et +le meubler magnifiquement. Nous aurons un train princier...</p> + +<p>Tous les tourments de l'envie se lisaient sur le visage de la parente +pauvre.</p> + +<p>—Et moi?... interrogea-t-elle d'un ton plaintif.</p> + +<p>—Toi, tante, tu resteras ici; tu y seras dame et maîtresse. Ne +faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre +père!... Hein! te voilà heureuse et contente, j'espère.</p> + +<p>Mais non; tante Médie ne paraissait point satisfaite.</p> + +<p>—Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n'aurai le courage de rester +seule dans ce grand château.</p> + +<p>—Eh! sotte, tu auras près de toi des domestiques, le concierge, les +jardiniers...</p> + +<p>—N'importe!... j'ai peur des fous... Quand le marquis se met à hurler +le soir, il me semble que je deviens folle moi-même.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche haussait les épaules.</p> + +<p>—Qu'espérais-tu donc? interrogea-t-elle, de l'air le plus ironique.</p> + +<p>—Je pensais... je me disais... que tu m'emmènerais avec vous...</p> + +<p>—À Paris! tu perds la tête, je crois. Qu'y ferais-tu? bon Dieu!</p> + +<p>—Blanche, je t'en conjure, je t'en supplie.</p> + +<p>—Impossible, tante, impossible!</p> + +<p>Tante Médie semblait désespérée:</p> + +<p>—Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que +je n'ose, que c'est plus fort que moi, que j'y mourrai!...</p> + +<p>Le rouge de l'impatience commençait à empourprer le front de M<sup>me</sup> +Blanche.</p> + +<p>—Ah! tu m'ennuies, à la fin, dit-elle rudement.</p> + +<p>Et avec un geste qui ajoutait à la cruauté de sa phrase:</p> + +<p>—Si Courtomieu te déplaît tant que cela, rien ne t'empêche de +chercher un séjour plus à ton gré; tu es libre et majeure...</p> + +<p>La parente pauvre était devenue excessivement pâle, et elle serrait à +les faire saigner ses lèvres minces sur ses dents jaunies.</p> + +<p>—C'est-à-dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir +de frayeur à Courtomieu, ou mourir de misère à l'hôpital. Merci, ma +nièce, merci, je reconnais ton cœur; je n'attendais pas moins de toi, +merci!</p> + +<p>Elle relevait la tête et une méchanceté diabolique étincelait dans ses +yeux.</p> + +<p>Et c'est d'une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vipère +se redressant pour mordre, qu'elle poursuivit:</p> + +<p>—Eh bien! cela me décide. Je suppliais, tu m'as brutalement +repoussée, maintenant je commande et je dis: je veux! Oui, j'entends +et je prétends aller avec vous à Paris... et j'irai. Ah! ah!... cela +te surprend d'entendre parler ainsi cette pauvre bonne bête de tante +Médie. C'est comme cela. Il y a si longtemps que je souffre, que je me +révolte à la fin. Car j'ai souffert la passion chez vous. C'est vrai, +vous m'avez recueillie, vous m'avez nourrie et logée, mais vous m'avez +pris en échange ma vie entière, heure par heure. Quelle servante +jamais endurerait tout ce que j'ai supporté... As-tu jamais, Blanche, +traité une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre +nom! Et je n'avais pas de gages, moi; bien au contraire je vous devais +de la reconnaissance, puisque je vivais à vos crochets. Ah! le crime +d'être pauvre, vous me l'avez fait payer cher. M'avez-vous assez +ravalée, assez abaissée, assez foulée aux pieds!... À une livre de +pain par humiliation, vous êtes en reste avec moi!...</p> + +<p>Elle s'arrêta.</p> + +<p>Tout le fiel qui depuis des années, goutte à goutte, s'amassait en +elle, lui remontait à la gorge et l'étouffait.</p> + +<p>Mais ce fut l'affaire d'une seconde, et d'un ton d'amère ironie:</p> + +<p>—Tu me demandes ce que je ferai à Paris, continua-t-elle. J'y +prendrai du bon temps, donc! Qu'y feras-tu toi-même? Tu iras à la +cour, n'est-ce pas, au bal, au spectacle. Eh bien! je t'y suivrai. Je +serai de toutes tes fêtes. J'aurai enfin de belles toilettes, moi qui +depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes +de laine noire. Avez-vous jamais songé à me donner la joie d'une +toilette? Oui, deux fois par an on m'achetait une robe de soie noire, +en me recommandant de bien la ménager... Mais ce n'était pas pour moi +que vous vous décidiez à cette dépense, c'était pour vous, et pour que +la pauvresse fît honneur à votre générosité. Vous me mettiez ça sur le +dos, comme vous cousiez du galon d'or aux habits de vos laquais, par +vanité. Et moi, je me soumettais à tout, je me taisais petite, humble, +tremblante, souffletée sur une joue, je tendais l'autre... il faut +manger. Et toi Blanche, combien de fois, pour m'inspirer ta volonté +m'as-tu pas dit: «Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester à +Courtomieu.» Et j'obéissais, force m'était bien d'obéir, puisque je ne +savais où aller... Ah! vous avez abusé de toutes les façons; mais mon +tour est venu, et j'abuse...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche était à ce point stupéfiée qu'il lui eût été impossible +d'articuler seulement une syllabe pour interrompre tante Médie.</p> + +<p>À la fin, cependant, d'une voix à peine intelligible, elle balbutia:</p> + +<p>—Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas.</p> + +<p>Comme sa nièce, l'instant d'avant, la parente pauvre haussa les +épaules.</p> + +<p>—En ce cas, prononça-t-elle lentement, je te dirai que du moment où +tu as fait de moi, bien malgré moi, ta complice, tout, entre nous, +doit être commun. Je suis de moitié pour le danger, je veux être de +moitié pour le plaisir. Si tout se découvrait!... Penses-tu à cela +quelquefois? Oui, n'est-ce pas, et tu cherches à t'étourdir. Eh bien! +je veux m'étourdir aussi... J'irai à Paris avec vous...</p> + +<p>Faisant appel à toute son énergie, M<sup>me</sup> Blanche avait un peu repris +possession de soi.</p> + +<p>—Et si je répondais non? fit-elle froidement.</p> + +<p>—Tu ne répondras pas non.</p> + +<p>—Et pourquoi, s'il te plaît?</p> + +<p>—Parce que... parce que...</p> + +<p>—Iras-tu donc me dénoncer à la justice?</p> + +<p>Tante Médie hocha négativement la tête,</p> + +<p>—Pas si bête, répondit-elle, ce serait me livrer moi-même... Non, je +ne ferais pas cela, seulement, je raconterais à ton mari l'histoire de +la Borderie.</p> + +<p>La jeune femme frissonna. Nulle menace n'était capable de l'épouvanter +autant que celle-là.</p> + +<p>—Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets.</p> + +<p>Et plus doucement:</p> + +<p>—Mais il était inutile de me menacer. Tu as été cruelle, tante, et +injuste en même temps. Il se peut que tu aies été fort malheureuse +dans notre maison; c'est à toi seule que tu dois t'en prendre. +Pourquoi ne nous rien dire?... J'attribuais toutes tes complaisances à +ton amitié pour moi...</p> + +<p>Elle eut un sourire contraint et ajouta encore:</p> + +<p>—Quant à deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu +souhaitais des toilettes tapageuses... avoue que c'était impossible. +Ah! si j'avais su!... Mais tranquillise-toi, je réparerai ma +sottise...</p> + +<p>Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu'elle voulait, +balbutiait quelques excuses:</p> + +<p>—Bast! s'écria M<sup>me</sup> Blanche, oublions cette vilaine querelle... Tu +me pardonnes, n'est-ce pas?... Allons, viens, embrasse-moi comme +autrefois.</p> + +<p>La tante et la nièce s'embrassèrent en effet, avec de grandes +effusions de tendresse, comme deux amies qu'un malentendu a failli +séparer.</p> + +<p>Mais les patelinages de cette réconciliation forcée ne trompaient pas +plus l'inepte tante Médie que la perspicace M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>—Ah! je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente +pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma chère nièce m'enverrait +rejoindre Marie-Anne.</p> + +<p>Peut-être, en effet, quelque pensée pareille traversa-t-elle l'esprit +de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Sa sensation était celle du forçat qui verrait river à sa chaîne +d'ignominie son ennemi le plus exécré, son dénonciateur, par exemple, +l'agent de police qui l'a arrêté.</p> + +<p>—Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours liée à +cette dangereuse et perfide créature. Je ne m'appartiens plus, je +suis à elle. Qu'elle exige, je devrai obéir. Il me faudra adorer ses +caprices... et elle a quarante ans d'humiliation et de servitude à +venger.</p> + +<p>Les perspectives de cette existence commune la faisaient frémir, et +elle se torturait à chercher par quels moyens elle parviendrait à se +débarrasser de cette complice.</p> + +<p>Elle n'en apercevait aucun pour le présent, mais il lui semblait en +entrevoir vaguement plusieurs dans l'avenir...</p> + +<p>Serait-il donc impossible, avec beaucoup d'adresse, d'inspirer à tante +Médie l'ambition de vivre indépendante dans une maison à soi, servie +par des gens à soi!...</p> + +<p>Était-il prouvé qu'on ne réussirait pas à pousser au mariage +cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des velléités de +coquetterie et la passion de la toilette... L'appât d'une bonne dot +attirerait toujours un mari.</p> + +<p>Mais, dans un cas comme dans l'autre, il fallait à M<sup>me</sup> Blanche de +l'argent, beaucoup d'argent, dont elle pût disposer sans avoir à en +rendre compte à personne.</p> + +<p>Cette conviction la décida à détourner de la fortune de son père, une +somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en +or...</p> + +<p>Cette somme représentait les économies du marquis de Courtomieu depuis +trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu'il était +devenu imbécile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans +danger s'emparer du trésor.</p> + +<p>—Avec cela, se disait la jeune femme, je puis, à un moment donné, +enrichir tante Médie, sans avoir recours à Martial.</p> + +<p>La tante et la nièce semblaient d'ailleurs, depuis la scène décisive, +vivre mieux qu'en bonne intelligence. C'était, entre elles, un +perpétuel échange d'attentions délicates et de soins touchants.</p> + +<p>Et, du matin au soir, ce n'était que des «petite tante chérie,» ou des +«chère nièce aimée,» à n'en plus finir.</p> + +<p>Même, il était temps que le départ arrivât. Plusieurs femmes de +hobereaux du voisinage, accoutumées aux façons d'autrefois, au ton +impérieux de l'une et à l'humilité de l'autre, commençaient à trouver +cela drôle.</p> + +<p>Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur +eût appris que M<sup>me</sup> Blanche avait fait venir, pour que tante Médie +n'eût pas froid en route, un manteau garni de précieuses fourrures, +exactement pareil au sien.</p> + +<p>Elles eussent été confondues, si on leur eût dit que tante Médie +voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans +la propre chaise de poste des maîtres, entre le marquis et la marquise +de Sairmeuse.</p> + +<p>C'était trop fort pour que Martial ne le remarquât pas, et à un moment +où il se trouvait seul avec sa femme:</p> + +<p>—Oh! chère marquise, dit-il, d'un ton de bienveillante ironie, que de +petits soins! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette chère +tante.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu.</p> + +<p>—Je l'aime tant, cette bonne Médie! fit-elle. Jamais je ne +reconnaîtrai assez les témoignages d'affection et de dévouement +qu'elle m'a donnés quand j'étais malheureuse.</p> + +<p>C'était une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne +s'était plus inquiété d'une circonstance toute futile en apparence.</p> + +<p>Il avait, d'ailleurs, à ce préoccuper de bien d'autres choses.</p> + +<p>L'homme d'affaires qu'il avait envoyé à Paris pour racheter, si faire +se pouvait, l'hôtel de Sairmeuse, lui avait écrit d'accourir, se +trouvant, marquait-il, en présence d'une de ces difficultés qu'un +mandataire ne saurait résoudre. Il ne s'expliquait pas davantage.</p> + +<p>—La peste étouffe le maladroit! répétait Martial. Il est capable de +manquer une occasion que mon père attendait depuis dix ans. Je ne +saurais me plaire à Paris, si je n'habite l'hôtel de ma famille.</p> + +<p>Sa hâte d'arriver était si grande, que le second jour de voyage, le +soir il déclara que s'il eût été seul il eût couru la poste toute la +nuit.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne, dit gracieusement M<sup>me</sup> Blanche, je ne me sens +aucunement fatiguée, et une nuit en voiture est loin de me faire +peur...</p> + +<p>Ils marchèrent en conséquence toute la nuit, et le lendemain, qui +était un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient à +l'hôtel Meurice.</p> + +<p>C'est à peine si Martial prit le temps de déjeuner.</p> + +<p>—Il faut que je voie où nous en sommes, fit-il en se dépêchant de +sortir, je serai bientôt de retour.</p> + +<p>Il reparut, en effet, moins de deux heures après, tout joyeux, cette +fois.</p> + +<p>—Mon homme d'affaires, dit-il, n'est qu'un nigaud. Il n'osait pas +m'écrire qu'un coquin, de qui dépend la conclusion de la vente, exige +un pot-de-vin de cinquante mille francs; il les aura, pardieu!</p> + +<p>Et d'un ton de galanterie affectée qu'il prenait toujours en +s'adressant à sa femme:</p> + +<p>—Je n'ai plus qu'à signer, ma chère amie, ajouta-t-il; mais je ne +le ferai que si l'hôtel vous convient. Je vous demanderais, si vous +n'êtes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous +avons des concurrents...</p> + +<p>Cette visite, assurément, était de pure forme. Mais M<sup>me</sup> Blanche eût +été bien difficile si elle n'eût pas été satisfaite de cet hôtel de +Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l'entrée +est rue de Grenelle et dont les jardins ombragés d'arbres séculaires +s'étendent jusqu'à la rue de Varennes.</p> + +<p>Cette belle demeure malheureusement avait été fort négligée depuis +plusieurs années.</p> + +<p>—Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d'un ton +chagrin, un an peut-être... Il est vrai qu'on peut, avant trois mois, +avoir ici un appartement provisoire très-habitable.</p> + +<p>—On y serait chez soi, du moins, approuva M<sup>me</sup> Blanche, devinant le +désir de son mari.</p> + +<p>—Ah!... c'est aussi votre avis!... En ce cas, comptez sur moi pour +presser les ouvriers.</p> + +<p>En dépit, ou plutôt en raison de son immense fortune, le marquis de +Sairmeuse savait qu'on n'est guère bien servi, vite et selon ses +désirs que par soi-même. Pressé, il résolut de s'occuper de tout. Il +s'entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il +courait les fabricants.</p> + +<p>Sitôt levé, il décampait, déjeunait dehors, le plus souvent, il ne +rentrait que pour dîner.</p> + +<p>Réduite par le mauvais temps à passer toutes ses journées dans son +appartement de l'hôtel Meurice, M<sup>me</sup> Blanche ne se trouvait pourtant +pas à plaindre.</p> + +<p>Le voyage, le mouvement, la vue d'objets inaccoutumés, le bruit de +Paris sous ses fenêtres, un entourage étranger, toutes sortes de +préoccupations enfin, l'arrachaient pour ainsi dire à soi-même. Les +épouvantements de ses nuits faisaient trêve, une sorte de brume +enveloppait l'horrible scène de la Borderie, les clameurs de sa +conscience devenaient murmure...</p> + +<p>Même, elle en arrivait à haïr moins tante Médie, qui, à la condition +près de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles +habitudes de servilité et lui tenait compagnie...</p> + +<p>Le passé s'effaçait, croyait-elle, et elle s'abandonnait aux +espérances d'une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des +domestiques de l'hôtel parut, et dit:</p> + +<p>—Il y a en bas un homme qui demande à parler à madame la marquise.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="LII" id="LII"></a>LII</h3> + + +<p>À demi-couchée sur un canapé, le coude sur les coussins, le front dans +la main, M<sup>me</sup> Blanche écoutait la lecture d'un livre nouveau que lui +faisait tante Médie.</p> + +<p>L'entrée du domestique ne lui fit seulement pas lever la tête.</p> + +<p>—Un homme? interrogea-t-elle, quel homme?</p> + +<p>Elle n'attendait personne. Dans sa pensée, celui qui venait ainsi ne +pouvait être qu'un des ouvriers employés par Martial.</p> + +<p>—Je ne puis renseigner madame la marquise, répondit le domestique. +Cet individu est tout jeune, il est vêtu comme les paysans, je +supposais qu'il cherchait une place...</p> + +<p>—C'est sans doute M. le marquis qu'il veut voir?</p> + +<p>—Madame m'excusera, c'est bien à Madame qu'il veut parler, il me l'a +dit.</p> + +<p>—Alors, sachez comme il s'appelle et ce qu'il désire.</p> + +<p>Et se retournant vers la parente pauvre:</p> + +<p>—Continue, tante, dit M<sup>me</sup> Blanche, on nous a interrompues au passage +le plus intéressant.</p> + +<p>Mais tante Médie n'avait pas eu le temps de finir la page, que déjà le +domestique était de retour.</p> + +<p>—L'homme, dit-il, prétend que madame la marquise comprendra ce dont +il s'agit dès qu'elle saura son nom.</p> + +<p>—Et ce nom?</p> + +<p>—Chupin.</p> + +<p>Ce fut comme un obus éclatant tout à coup dans le salon de l'hôtel +Meurice.</p> + +<p>Tante Médie eut un gémissement étouffé; elle laissa son livre et +s'affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche, elle, se dressa tout d'une pièce, plus pâle que son +peignoir de cachemire blanc, l'œil trouble, les lèvres tremblantes.</p> + +<p>—Chupin! répétait-elle, comme si elle eût espéré qu'on allait lui +dire qu'elle avait mal entendu, Chupin!...</p> + +<p>Puis, avec une certaine violence:</p> + +<p>—Répondez à cet homme que je ne veux ni le voir ni l'entendre. Il est +inutile qu'il se représente. Jamais je ne le recevrai!...</p> + +<p>Mais, dans le temps que mit le domestique à s'incliner +respectueusement et à gagner la porte à reculons, la jeune femme se +ravisa.</p> + +<p>—Au fait, non, prononça-t-elle, j'ai réfléchi, faites monter cet +homme.</p> + +<p>—Oui, approuva tante Médie d'une voix défaillante, qu'il vienne, cela +vaut mieux.</p> + +<p>Le domestique sortit, et les deux femmes restèrent en face l'une +de l'autre, immobiles, consternées, le cœur serré par les plus +effroyables appréhensions, la gorge serrée au point de ne pouvoir qu'à +grand peine articuler quelques paroles.</p> + +<p>—C'est un des fils de ce vieux scélérat de Chupin, dit enfin M<sup>me</sup> +Blanche.</p> + +<p>—En effet, je le crois, mais que veut-il?</p> + +<p>—Quelque secours, probablement.</p> + +<p>La parente pauvre leva les bras au ciel.</p> + +<p>—Fasse Dieu qu'il ignore tes rendez-vous avec son père, Blanche, +prononça-t-elle. Doux Jésus!... pourvu qu'il ne sache rien!</p> + +<p>—Eh! que veux-tu qu'il sache. Ne vas-tu pas te désespérer à l'avance! +Dans dix minutes, nous serons fixées. D'ici là, tante, du calme. Et +même, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu'on +ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant à +paraître...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche ne se trompait pas.</p> + +<p>C'était bien l'aîné des Chupin qui était là, celui à qui le vieux +maraudeur mourant avait confié son secret.</p> + +<p>Depuis son arrivée à Paris, il battait le pavé du matin au soir, +demandant partout et à tous l'adresse du marquis de Sairmeuse. On +venait de lui indiquer l'hôtel Meurice, et il accourait.</p> + +<p>Ce n'est toutefois qu'après s'être bien assuré de l'absence de Martial +qu'il avait demandé M<sup>me</sup> la marquise.</p> + +<p>Il attendait le résultat de sa démarche sous le porche, debout, les +mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique +revint en lui disant:</p> + +<p>—On consent à vous recevoir, suivez-moi.</p> + +<p>Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigué et +tout brûlant de curiosité, ne se hâtait pas, espérant tirer quelque +éclaircissement de ce campagnard.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour vous flatter, mon garçon, dit-il, mais votre nom a +produit un fier effet sur M<sup>me</sup> la marquise!</p> + +<p>Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont +l'inonda cette nouvelle.</p> + +<p>—Comme ça, poursuivit le domestique, elle vous connaît?</p> + +<p>—Un petit peu.</p> + +<p>—Vous êtes pays?</p> + +<p>—Je suis son frère de lait.</p> + +<p>Le domestique n'en crut pas un mot; il soupçonnait bien autre chose, +vraiment! Cependant, comme il était arrivé à la porte de l'appartement +du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon.</p> + +<p>Le mauvais gars avait d'avance préparé une petite histoire, mais il +fut si bien ébloui de la magnificence du salon, qu'il resta court et +béant. Ce qui l'interloquait surtout, c'était une grande glace, en +face de la porte, où il se voyait en pied, et les belles fleurs du +tapis qu'il craignait d'écraser sous ses gros souliers.</p> + +<p>Après un moment, voyant qu'il demeurait stupide, un sourire idiot sur +les lèvres, tortillant son chapeau de feutre, M<sup>me</sup> Blanche se décida à +rompre le silence.</p> + +<p>—Vous désirez?... demanda-t-elle.</p> + +<p>Le gars Chupin était intimidé, mais il n'avait point peur: ce n'est +pas du tout la même chose. Il garda son masque de gaucherie, mais +recouvrant son aplomb, il se mit à débiter avec, un accent traînard +toutes les formules de respect qu'il savait.</p> + +<p>—Au fait, insista la jeune femme impatientée.</p> + +<p>Amener au fait un paysan n'est pas facile, et ce n'est qu'après +beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement +qu'il avait été obligé de quitter le pays à cause des ennemis qu'il y +avait, qu'on n'avait pas retrouvé le trésor de son père, qu'il était, +en conséquence, sans ressources...</p> + +<p>—Oh! assez! interrompit M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Puis, d'un ton qui n'était rien moins que bienveillant:</p> + +<p>—Je ne vois pas, continua-t-elle, à quel titre vous vous adressez à +moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une réputation détestable +à Sairmeuse. Enfin, n'importe, vous êtes de mon pays, je consens à +vous accorder un secours, à la condition que vous n'y reviendrez pas.</p> + +<p>C'est d'un air moitié humble et moitié goguenard que Chupin écouta +cette semonce. À la fin, il releva la tête:</p> + +<p>—Je ne demande pas l'aumône, articula-t-il fièrement.</p> + +<p>—Que demandez-vous donc?</p> + +<p>—Mon dû.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche reçut un coup dans le cœur, et cependant, elle eut le +courage de toiser Chupin d'un air dédaigneux, en disant:</p> + +<p>—Ah! je vous dois quelque chose!...</p> + +<p>—Pas à moi personnellement, madame la marquise, mais à mon défunt +père. Au service de qui donc a-t-il péri? Pauvre vieux! Il vous aimait +bien, allez... tout comme moi, du reste. Sa dernière parole, avant de +mourir, a été pour vous. «Vois-tu, gars, qu'il me dit, il vient de +se passer des choses terribles à la Borderie. La jeune dame de M. le +marquis en voulait à Marie-Anne, et elle lui a fait passer le goût du +pain. Sans moi, elle était perdue. Quand je serai crevé, laisse-moi +tout mettre sur le dos, la terre n'en sera pas plus froide et ça +innocentera la jeune dame... Et après, elle te récompensera bien, et +tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien...»</p> + +<p>Si grande que fût son impudence, il s'arrêta, stupéfait de la +physionomie de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>En présence de cette dissimulation supérieure, il douta presque du +récit de son père.</p> + +<p>C'est que véritablement la jeune femme fut héroïque en ce moment. Elle +avait compris que céder une fois c'était se mettre à la discrétion de +ce misérable, comme elle était déjà à la merci de tante Médie. Et avec +une merveilleuse énergie, elle payait d'audace.</p> + +<p>—En d'autres termes, fit-elle, vous m'accusez du meurtre de M<sup>lle</sup> +Lacheneur, et vous me menacez de me dénoncer si je ne vous accorde pas +ce que vous allez exiger?</p> + +<p>Le gars Chupin inclina affirmativement la tête.</p> + +<p>—Eh bien!... reprit M<sup>me</sup> Blanche, puisqu'il en est ainsi, sortez!...</p> + +<p>Il est sûr qu'elle allait, à force d'audace, gagner cette partie +périlleuse, dont le repos de sa vie était l'enjeu; Chupin était +absolument déconcerté, lorsque tante Médie qui écoutait, debout devant +la fenêtre, se retourna, tout effarée, en criant:</p> + +<p>—Blanche!... ton mari... Martial!... Il entre... il monte.</p> + +<p>La partie fut perdue... La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant +Chupin, le faisant parler, découvrant tout.</p> + +<p>Sa tête s'égara, elle s'abandonna, elle se livra.</p> + +<p>Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misérable et +l'entraîna, par une porte intérieure, jusqu'à l'escalier de service.</p> + +<p>—Prenez toujours cela, disait-elle d'une voix sourde, ce n'est qu'un +à-compte... Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot à mon mari, +surtout!...</p> + +<p>Elle avait été bien inspirée de ne pas perdre une minute; lorsqu'elle +rentra, elle trouva Martial dans le salon.</p> + +<p>Il était assis, la tête inclinée sur la poitrine, et tenait à la main +une lettre déployée.</p> + +<p>Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans +ses yeux une larme furtive.</p> + +<p>—Quel malheur nous frappe encore!... balbutia-t-elle d'une voix que +l'excès de son émotion de tout à l'heure rendait à peine intelligible.</p> + +<p>Martial ne remarqua pas ce mot «encore,» qui l'eût au moins étonné.</p> + +<p>—Mon père est mort, Blanche, prononça-t-il.</p> + +<p>—Le duc de Sairmeuse!... Mon Dieu!... Comment cela?...</p> + +<p>—D'une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, près des roches +de Sanguille...</p> + +<p>—Ah!... c'est là que mon pauvre père a failli être assassiné.</p> + +<p>—Oui... c'est au même endroit, en effet.</p> + +<p>Un moment de silence suivit.</p> + +<p>Martial n'aimait que très-médiocrement son père, et il n'en était +pas aimé, il le savait; et il s'étonnait de l'amère tristesse qui +l'envahissait en songeant qu'il n'était plus.</p> + +<p>Puis, il y avait autre chose encore.</p> + +<p>—D'après cette lettre, que m'apporte un exprès, poursuivit-il, tout +le monde, à Sairmeuse, croit à un accident. Mais moi!... moi!...</p> + +<p>—Eh bien!...</p> + +<p>—Moi, je crois à un crime.</p> + +<p>Une exclamation d'effroi échappa à tante Médie, et M<sup>me</sup> Blanche pâlit.</p> + +<p>—À un crime!... murmura-t-elle.</p> + +<p>—Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. Oh! mes +pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon père est celui +qui a tenté d'assassiner le marquis de Courtomieu...</p> + +<p>—Jean Lacheneur!...</p> + +<p>Martial baissa tristement la tête. C'était répondre.</p> + +<p>—Et vous ne le dénoncez pas, s'écria la jeune femme, et vous ne +courez pas demander vengeance à la justice!...</p> + +<p>La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre.</p> + +<p>—À quoi bon!... répondit-il. Je n'ai à donner que des preuves +morales, et c'est des preuves matérielles qu'il faut à la justice.</p> + +<p>Il eut un geste d'affreux découragement, et, d'une voix sourde, +répondant à ses pensées plutôt que s'adressant à sa femme, il +poursuivit:</p> + +<p>—Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont récolté ce +qu'ils avaient semé. La terre ne boit jamais le sang répandu, et tôt +ou tard le crime s'expie.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche frémissait. Chacune des paroles de son mari trouvait un +écho en elle. Il eût parlé pour elle qu'il ne se fût pas exprimé +autrement.</p> + +<p>—Martial, fit-elle, essayant de le détourner de ses funèbres +préoccupations, Martial!</p> + +<p>Il ne parut pas l'entendre, et du même ton il continua:</p> + +<p>—Ces Lacheneur vivaient heureux et honorés avant notre arrivée à +Sairmeuse. Leur conduite a été au-dessus de tout éloge, ils ont poussé +la probité jusqu'à l'héroïsme. D'un mot, nous pouvions nous les +attacher et en faire nos amis les plus sûrs et les plus dévoués... +C'était notre devoir avant notre intérêt. Nous ne l'avons pas compris. +Nous les avons humiliés, ruinés, exaspérés, poussés à bout... De +telles fautes se payent. Il est de ces gens qu'on doit respecter, si +on n'est pas sûr de les anéantir d'un coup, eux et les leurs... Qui me +dit qu'à la place de Jean Lacheneur, je n'agirais pas comme lui.</p> + +<p>Il se tut un moment, puis, éclairé par un de ces rapides et +éblouissants éclairs, qui parfois déchirent les ténèbres de l'avenir:</p> + +<p>—Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il; seul j'ai pu mesurer +sa haine, et je sais qu'il ne vit plus que par l'espoir de se venger +de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n'importe! +Nous avons tout à craindre. Nos millions sont comme un rempart autour +de nous, c'est vrai, mais il saura s'ouvrir une brèche. Et les plus +minutieuses précautions ne nous sauveront pas: un moment viendra quand +même où nos défiances s'assoupiront, tandis que sa haine veillera +toujours. Qu'entreprendra-t-il, je n'en sais rien, mais ce sera +terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre +dans notre maison, c'est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la +porte...</p> + +<p>Tante Médie et sa nièce étaient trop bouleversées pour articuler +seulement une parole, et pendant cinq minutes on n'entendit que le pas +de Martial qui arpentait le salon.</p> + +<p>Enfin il s'arrêta devant sa femme.</p> + +<p>—Je viens d'envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous +m'excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende à +Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d'une semaine.</p> + +<p>Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et M<sup>me</sup> Blanche se +trouva abandonnée à elle-même et maîtresse d'elle pour plusieurs +jours.</p> + +<p>Ses angoisses étaient plus intolérables encore qu'au lendemain du +crime. Ce n'était plus contre des fantômes qu'elle avait à se défendre +maintenant; Chupin existait, et sa voix, si elle n'était pas plus +terrible que celle de la conscience, pouvait être entendue.</p> + +<p>Si M<sup>me</sup> Blanche eût su où le prendre, le misérable, elle eût traité +avec lui. Elle eût obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme, +qu'il quittât Paris, la France, qu'il s'en allât si loin qu'on +n'entendit plus jamais parler de lui...</p> + +<p>Naturellement Chupin était sorti de l'hôtel sans rien dire...</p> + +<p>Les sinistres pressentiments exprimés par Martial, ajoutaient encore +à l'épouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu'au nom de +Lacheneur, se sentait remuée jusqu'au plus profond de ses entrailles. +Elle ne pouvait s'ôter l'idée qu'il soupçonnait quelque chose, et +que, des bas fonds de la société où le retenait sa misère, il la +guettait...</p> + +<p>C'est alors que plus vivement que jamais elle désira retrouver +l'enfant de Marie-Anne.</p> + +<p>Outre qu'elle se débarrasserait ainsi des obsessions de son serment +violé, il lui semblait que cet enfant la protégerait peut-être un jour +et qu'il serait entre ses mains comme un otage.</p> + +<p>Mais où rencontrer un homme à qui se confier?...</p> + +<p>Se mettant l'esprit à la torture, elle se souvint d'avoir entendu +autrefois son père parler d'un espion du nom de Chefteux, garçon +prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, même +d'honnêteté, quand on y mettait le prix.</p> + +<p>C'était un de ces misérables comme il en grouille dans les bourbiers +de la politique, aux époques troublées, un jeune mouchard dressé par +Fouché, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour à +tour tous les partis, qui avait trafiqué de tout, et qui, en dernier +lieu, avait été condamné pour faux et s'était évadé du bagne.</p> + +<p>En 1815, Chefteux avait quitté ostensiblement la police, pour fonder +un «bureau de renseignements privés.»</p> + +<p>Après quelques informations, M<sup>me</sup> Blanche apprit que cet homme +demeurait place Dauphine, et elle résolut de profiter de l'absence de +son mari pour s'adresser à lui.</p> + +<p>Un matin donc, elle s'habilla le plus simplement possible et, suivie +de tante Médie, elle alla frapper à la porte de l'élève de Fouché.</p> + +<p>Chefteux avait alors trente-quatre ans. C'était un petit homme de +taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle +bonne humeur.</p> + +<p>Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement +meublé, et tout aussitôt M<sup>me</sup> Blanche se mit à lui raconter qu'elle +était mariée et établie rue Saint-Denis, et qu'une de ses sœurs, qui +venait de mourir, avait fait une faute, et qu'elle était prête aux +plus grands sacrifices pour retrouver l'enfant de cette sœur, etc., +etc., enfin, tout une histoire, qu'elle avait préparée, et qui était +assez vraisemblable.</p> + +<p>L'espion n'en crut pourtant pas un mot, car, dès qu'elle eut achevé, +il lui frappa familièrement sur l'épaule, en disant:</p> + +<p>—Bref, la petite mère, nous avons fait nos farces avant le mariage...</p> + +<p>Elle se rejeta en arrière, comme au contact d'un reptile, écrasant du +regard l'homme des renseignements.</p> + +<p>Être traitée ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse!</p> + +<p>—Je crois que vous vous méprenez! fit-elle d'un accent où vibrait +tout l'orgueil de sa race.</p> + +<p>Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses.</p> + +<p>Mais tout en écoutant et en notant les indispensables détails que lui +donnait la jeune femme, il pensait:</p> + +<p>—Quel œil! quel ton!... De la part d'une bourgeoise du quartier +Saint-Denis, c'est louche...</p> + +<p>Ses soupçons furent confirmés par la somme de 20,000 francs que +lui promit imprudemment M<sup>me</sup> Blanche en cas de succès et par la +consignation de 500 francs d'arrhes.</p> + +<p>—Et où aurai-je l'honneur de vous adresser mes communications, +madame?... demanda-t-il.</p> + +<p>—Nulle part... répondit la jeune femme, je passerai ici de temps à +autre...</p> + +<p>Lorsqu'il reconduisit ses clientes, l'espion ne doutait plus...</p> + +<p>Dès qu'il les jugea au bas de l'escalier, il s'élança dehors en se +disant:</p> + +<p>—Pour le coup, je crois que la chance me sourit.</p> + +<p>Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne étoile, s'informer, +découvrir leur nom et leur qualité n'était qu'un jeu pour l'ancien +agent de Fouché.</p> + +<p>Il avait la partie d'autant plus belle, qu'elles étaient à mille +lieues de soupçonner ses desseins.</p> + +<p>La bassesse du personnage et sa générosité, à elle, rassuraient +absolument M<sup>me</sup> Blanche. Il lui avait d'ailleurs si fort vanté ses +prodigieux moyens d'investigations, qu'elle se tenait pour certaine du +succès.</p> + +<p>Tout en regagnant l'hôtel Meurice, elle s'applaudissait de sa +démarche.</p> + +<p>—Avant un mois, disait-elle à tante Médie, nous aurons cet enfant; je +le ferai élever secrètement et il sera notre sauvegarde...</p> + +<p>La semaine suivante, seulement, elle reconnut l'énormité de son +imprudence.</p> + +<p>Étant retournée chez Chefteux, il l'accueillit avec de telles marques +de respect, qu'elle vit bien qu'elle était connue...</p> + +<p>Consternée, elle essaya de donner le change, mais l'espion +l'interrompit:</p> + +<p>—Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l'identité des +personnes qui m'honorent de leur confiance. C'est comme un échantillon +de mon savoir-faire, que je donne... gratis. Mais que madame la +duchesse soit sans crainte: je suis discret par caractère et par +profession. Nous avons d'ailleurs quantité de dames de la plus haute +volée dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant +le mariage est si vite arrivé!...</p> + +<p>Ainsi Chefteux était persuadé que c'était son enfant à elle, que la +jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher.</p> + +<p>Elle n'essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu'il crût cela que +s'il eût soupçonné la vérité.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche rentra dans un état à faire pitié.</p> + +<p>Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et à chaque +mouvement, loin de se dégager, elle resserrait les mailles.</p> + +<p>Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le possédaient. +Comment dans de telles conditions espérer garder un secret, cette +chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche à une +oreille amie, s'évapore et se répand!</p> + +<p>Elle se voyait trois maîtres qui d'un geste, d'un mot, d'un regard, +pouvaient plier sa volonté comme une baguette de saule.</p> + +<p>Et elle n'était plus libre comme autrefois.</p> + +<p>Martial était revenu. Le temps avait marché. La somptueuse +installation de l'hôtel de Sairmeuse était terminée...</p> + +<p>Désormais, la jeune duchesse était condamnée à vivre sous les yeux de +cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par conséquent +intéressés à la surveiller, à épier ses démarches, à deviner jusqu'à +ses plus intimes pensées.</p> + +<p>Il est vrai que tante Médie lui était plus utile que nuisible. Elle +lui achetait une robe toutes les fois qu'elle s'en achetait une, elle +la traînait partout à sa suite, et la parente pauvre se déclarait +ravie et prête à tout.</p> + +<p>Chefteux n'inquiétait pas non plus beaucoup M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Tous les trois mois, il présentait un mémoire de «frais +d'investigations» s'élevant à dix mille francs environ, et il était +clair que tant qu'on le payerait il se tairait.</p> + +<p>L'ancien espion n'avait d'ailleurs pas fait mystère de l'espoir qu'il +avait d'une rente viagère de vingt-quatre mille francs.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche lui ayant dit, après deux années, qu'il devait renoncer à +ses explorations puisqu'il n'aboutissait à rien:</p> + +<p>—Jamais, répondit-il, je chercherai tant que je vivrai... à tout +prix.</p> + +<p>Restait Chupin malheureusement...</p> + +<p>Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d'un +seul coup...</p> + +<p>Son frère cadet venait de le rejoindre, l'accusant d'avoir volé le +magot paternel, et réclamant sa part un couteau à la main.</p> + +<p>Il y avait eu bataille, et c'est la tête tout enveloppée de linges +ensanglantés que Chupin s'était présenté à M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>—Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterrée, +et je laisserai croire à mon frère que je l'avais prise... C'est bien +désagréable de passer pour un voleur, quand on est honnête, mais je +supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra +bien que je lui avoue d'où je tire mon argent, et comment...</p> + +<p>S'il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversité +du vieux maraudeur, ce misérable n'en avait ni l'intelligence ni la +finesse.</p> + +<p>Loin de s'entourer de précautions, comme le lui commandait son +intérêt, il semblait prendre, à compromettre la duchesse, un plaisir +de brute.</p> + +<p>Il assiégeait l'hôtel de Sairmeuse. On ne voyait que lui pendu à la +cloche. Et il venait à toute heure, le matin, l'après-midi, le soir, +sans s'inquiéter de Martial.</p> + +<p>Et les domestiques étaient stupéfaits de voir que leur maîtresse, si +hautaine, quittait tout, sans hésiter, pour cet homme de mauvaise +mine, qui empestait le tabac et l'eau-de-vie.</p> + +<p>Une nuit qu'il y avait une grande fête à l'hôtel de Sairmeuse, il +se présenta ivre, et impérieusement exigea qu'on allât prévenir M<sup>me</sup> +Blanche qu'il était là et qu'il attendait.</p> + +<p>Elle accourut avec sa magnifique toilette décolletée, blême de rage et +de honte sous son diadème de diamants...</p> + +<p>Et comme, dans son exaspération, elle refusait au misérable ce qu'il +demandait:</p> + +<p>—C'est-à-dire que je crèverais de faim pendant que vous faites la +noce!... s'écria-t-il. Pas si bête! De la monnaie, et vite, ou je crie +tout ce que je sais!</p> + +<p>Que faire? céder. La duchesse s'exécuta, comme toujours.</p> + +<p>Et cependant, il devenait de jour en jour plus insatiable.</p> + +<p>L'argent ne tenait pas plus dans ses poches que l'eau dans un crible.</p> + +<p>Qu'en faisait-il?... Sans doute, il l'éparpillait sans en comprendre +la valeur, il le gaspillait insoucieusement et stupidement, comme le +voleur qui a fait un beau coup, que l'or grise, et qui d'ailleurs se +croit riche de tout ce qu'il y a à voler au monde.</p> + +<p>Lui faisait un beau coup tous les jours...</p> + +<p>N'importe! c'était à n'y rien comprendre, car il n'avait même pas +eu l'idée de hausser ses vices aux proportions de la fortune qu'il +prodiguait. Il ne songeait même pas à se vêtir proprement, il semblait +à la mendicité.</p> + +<p>Il restait fidèle à la boue et à la plus basse crapule. Peut-être ne +se soûlait-il à l'aise que dans un bouge ignoble. Il lui fallait pour +compagnons les plus dégoûtants gredins, les plus abjects et les plus +vils.</p> + +<p>C'est à ce point qu'une nuit il fut arrêté dans un endroit immonde. +La police, émue de voir tant d'or entre les mains d'un tel misérable, +crut à un crime. Il nomma la duchesse de Sairmeuse.</p> + +<p>Martial était à Vienne à ce moment, par bonheur, car le lendemain un +inspecteur de la Préfecture se présenta à l'hôtel...</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> Blanche subit cette atroce humiliation de confesser que c'était +elle, en effet, qui avait remis une grosse somme à cet homme, dont +elle avait connu la famille, ajoutait-elle, et qui lui avait rendu des +services autrefois...</p> + +<p>Souvent le misérable avait des lubies.</p> + +<p>Il déclarait, par exemple, que se présenter sans cesse à l'hôtel de +Sairmeuse lui répugnait, que les domestiques le traitaient comme un +mendiant et que cela l'humiliait; bref, qu'il écrirait désormais...</p> + +<p>Et le lendemain, en effet, il écrivait à M<sup>me</sup> Blanche:</p> + +<p>«Apportez-moi telle somme, à telle heure, à tel endroit.»</p> + +<p>Et elle, la fière duchesse de Sairmeuse, elle était toujours exacte au +rendez-vous.</p> + +<p>Puis, c'était sans cesse quelque invention nouvelle, comme s'il eût +trouvé une jouissance extraordinaire à constater continuellement son +pouvoir et à en abuser. C'était à le croire, tant il y déployait de +science, de méchanceté et de raffinements cruels.</p> + +<p>Il avait rencontré, Dieu sait où une certaine Aspasie Clapard, il +s'en était épris, et bien qu'elle fût plus vieille que lui, il avait +voulu l'épouser. M<sup>me</sup> Blanche avait payé la noce...</p> + +<p>Une autre fois, il voulut s'établir, résolu, disait-il, à vivre de son +travail. Il acheta un fonds de marchand de vin que la duchesse paya et +qui fut bu en un rien de temps.</p> + +<p>Il eut un enfant, et M<sup>me</sup> de Sairmeuse dut payer le baptême comme elle +avait payé la noce, trop heureuse que Chupin n'exigeât pas qu'elle fût +marraine du petit Polyte. Il avait eu un moment cette idée...</p> + +<p>À deux reprises, M<sup>me</sup> Blanche fut obligée d'accompagner à Vienne et à +Londres, son mari, chargé d'importantes missions diplomatiques. Elle +resta près de trois ans à l'étranger...</p> + +<p>Eh bien! pendant tout ce temps, elle reçut chaque semaine une lettre, +au moins, de Chupin...</p> + +<p>Ah! que de fois elle envia le sort de sa victime! Qu'était, comparée à +sa vie, la mort de Marie-Anne!...</p> + +<p>Elle souffrait depuis autant d'années bientôt que Marie-Anne avait +souffert de minutes, et elle se disait que les tortures du poison ne +devaient pas être bien plus intolérables que ses angoisses...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII</h3> + + +<p>Comment Martial ne s'aperçut-il, ne se douta-t-il même jamais de rien?</p> + +<p>La réflexion explique ce fait, extraordinaire en apparence, naturel en +réalité.</p> + +<p>Le chef d'une famille, qu'il habite une mansarde ou un palais, est +toujours le dernier à apprendre ce qui se passe chez lui. Ce que tout +le monde sait, il l'ignore. Souvent le feu est à la maison, que le +maître dort en pleine sécurité. Il faut, pour l'éveiller, l'explosion, +l'écroulement, la catastrophe.</p> + +<p>L'existence adoptée par Martial était d'ailleurs bien faite pour +empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui.</p> + +<p>La première année de son mariage n'était pas révolue, que déjà il +avait comme rompu avec sa femme.</p> + +<p>Il restait parfait pour elle, plein de déférences et d'attentions, +mais ils n'avaient plus rien de commun que le nom et certains +intérêts.</p> + +<p>Ils vivaient chacun de son côté, ne se retrouvant qu'au dîner, ou +lors des fêtes qu'ils donnaient et qui étaient des plus brillantes de +Paris.</p> + +<p>La duchesse avait ses appartements à elle, ses gens, ses voitures, ses +chevaux, son service à elle.</p> + +<p>À vingt-cinq ans, Martial, le dernier descendant de cette grande +maison de Sairmeuse, que la destinée avait accablé de ses faveurs, qui +avait pour lui la jeunesse et la richesse, un des huit ou dix beaux +noms de France et une intelligence supérieure, Martial succombait sous +le poids d'un incurable ennui.</p> + +<p>La mort de Marie-Anne avait tari en lui toutes sources de la +sensibilité. Et voyant sa vie vide de bonheur, il essayait de l'emplir +de bruit et d'agitations. Lui, le sceptique par excellence, il +recherchait les émotions du pouvoir. Il s'était jeté dans la politique +comme un vieux lord blasé se met au jeu.</p> + +<p>Il est juste de dire aussi que M<sup>me</sup> Blanche sut rester supérieure aux +événements et jouer avec une héroïque constance la comédie du bonheur.</p> + +<p>Les plus atroces souffrances n'effacèrent jamais de sa physionomie +cette hauteur sereine, qui annonce le contentement de soi et le dédain +d'autrui, et qui est la plus saisissante expression de l'orgueil.</p> + +<p>Devenue en peu de temps une de ces reines que Paris adopte, c'est avec +une sorte de frénésie qu'elle se ruait au plaisir. Cherchait-elle à +s'étourdir? Espérait-elle que l'excès de la fatigue anéantirait la +pensée?</p> + +<p>À tante Médie seule, et encore à de rares intervalles, M<sup>me</sup> Blanche +laissa voir le fond de son âme.</p> + +<p>—Je suis, répétait-elle, comme un condamné qu'on aurait lié sur +l'échafaud, et qu'on aurait abandonné en lui disant: Vis jusqu'à ce +que le couperet tombe de lui-même.</p> + +<p>Et en effet, que fallait-il pour que le couperet tombât, c'est-à-dire +pour que Martial découvrît tout? une circonstance fortuite, un mot, +un rien, un caprice du hasard... elle n'osait dire un arrêt de la +Providence.</p> + +<p>C'était bien là, en effet, dans toute son horreur, la situation de +cette belle et noble duchesse de Sairmeuse, tant enviée et tant +adulée. «Elle a tous les bonheurs,» disait-on. Et elle, cependant, se +sentait glisser peu à peu tout au fond d'abîmes indéfinissables.</p> + +<p>Pareille au matelot désespérément accroché à une épave, elle +interrogeait l'horizon d'un œil éperdu, et elle n'apercevait que +tempêtes et désastres.</p> + +<p>Les années, pourtant, devaient lui amener quelques allégements.</p> + +<p>Il arriva une fois que Chupin resta six semaines sans donner de ses +nouvelles. Un mois et demi!... Qu'était-il devenu? Ce silence semblait +à M<sup>me</sup> Blanche menaçant comme le calme qui précède l'orage.</p> + +<p>Un journal lui donna le mot de l'énigme.</p> + +<p>Chupin était en prison.</p> + +<p>Le misérable, un soir qu'il avait bu plus que de coutume, s'était pris +de querelle avec son frère, et l'avait assommé à coups de barre de +fer.</p> + +<p>Le sang de Lacheneur vendu par le vieux braconnier, retombait sur la +tête de ses enfants.</p> + +<p>Traduit en cour d'assises, Chupin fut condamné à vingt ans de travaux +forcés et envoyé à Brest.</p> + +<p>Cette condamnation ne devait pas rendre la paix à M<sup>me</sup> Blanche. Le +meurtrier lui avait écrit de sa prison de Paris, dès qu'il n'avait +plus été au secret; il lui écrivait du bagne.</p> + +<p>Mais il n'envoyait pas ses lettres par la poste. Il les confiait à des +camarades qui avaient fait leur temps, qui se présentaient à l'hôtel +de Sairmeuse et qui demandaient à parler à M<sup>me</sup> la duchesse.</p> + +<p>Et elle les recevait. Ils lui racontaient toutes les misères qu'on +endure là-bas «au pré,» et leur commission faite, ils finissaient +toujours par réclamer quelque petit secours...</p> + +<p>Enfin, un matin, un homme dont les regards lui firent peur lui apporta +ce laconique billet:</p> + +<p>«Je m'ennuie à crever ici; quitte à risquer ma peau, je veux m'évader. +Venez à Brest; vous visiterez le bagne, je vous verrai et nous nous +entendrons. Et que ça ne traîne pas, sinon je m'adresse au duc, qui +m'obtiendra ma grâce en échange de ce que je lui apprendrai.»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche demeura un moment anéantie... il était impossible, +croyait-elle, de crouler plus bas.</p> + +<p>—Eh bien! demanda l'homme, d'une voix affreusement enrouée, quelle +réponse faut-il faire au camarade?</p> + +<p>—J'irai, dites-lui que j'irai!...</p> + +<p>Elle fit le voyage, en effet, elle visita le bagne, mais elle +n'aperçut pas Chupin.</p> + +<p>La semaine précédente, il y avait eu au bagne une sorte de révolte, la +troupe avait fait feu et Chupin avait été tué roide.</p> + +<p>Cependant, la duchesse, de retour à Paris, n'osait pas trop se +réjouir.</p> + +<p>Elle supposait que le misérable devait avoir livré à la créature qu'il +avait épousée, le secret de sa puissance.</p> + +<p>—Je ne tarderai pas à la voir, pensait-elle.</p> + +<p>La veuve Chupin se présenta en effet, peu après, mais humblement et en +suppliante.</p> + +<p>Elle avait souvent ouï dire, prétendait-elle, à son pauvre défunt, que +M<sup>me</sup> la duchesse était sa protectrice, et se trouvant sans ressources +aucunes, elle venait solliciter un petit secours qui lui permit de +lever un débit de boissons.</p> + +<p>Justement son fils, Polyte, ah! un bien bon sujet! qui avait alors +dix-huit ans, venait de découvrir, du côté de Montrouge, une petite +maison bien commode et pas trop chère, et sûrement, avec trois ou +quatre cents francs...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche remit 500 francs à l'affreuse mégère.</p> + +<p>—Son humilité n'est-elle qu'un masque, pensait-elle, ou son mari ne +lui a-t-il rien dit?</p> + +<p>Cinq jours plus tard, ce fut Polyte Chupin qui arriva.</p> + +<p>Il manquait, déclara-t-il, trois cents francs pour l'installation, +et il venait de la part de sa mère supplier la bonne dame de les +avancer...</p> + +<p>Résolue à savoir au juste à quoi s'en tenir, la duchesse refusa net, +et l'affreux garnement se retira sans souffler mot.</p> + +<p>Évidemment, ni la veuve ni son fils ne savaient... Chupin était mort +avec son secret...</p> + +<p>Cela se passait dans les premiers jours de janvier...</p> + +<p>Vers la fin de février, tante Médie fut enlevée par une fluxion de +poitrine prise en sortant d'un bal travesti où elle s'était obstinée à +aller, malgré sa nièce, avec un costume ridicule.</p> + +<p>Sa passion pour la toilette la tuait.</p> + +<p>La maladie ne dura que trois jours, mais l'agonie fut effroyable.</p> + +<p>Les approches de la mort éclairèrent de lueurs terribles la conscience +de la parente pauvre. Elle comprit qu'ayant profité et même abusé du +crime de sa nièce, elle était coupable autant que si elle l'eût aidée +à le commettre. Elle avait été très-pieuse, autrefois; la foi lui +revint avec son cortège de terreurs.</p> + +<p>—Je suis damnée!... criait-elle; je suis damnée!...</p> + +<p>Elle se débattait sur son lit, elle se tordait comme si elle eût vu +l'enfer s'entr'ouvrir pour l'engloutir. Elle hurlait comme si déjà +elle eût senti les morsures des flammes.</p> + +<p>Puis elle appelait la sainte vierge et tous les saints à son secours. +Elle priait Dieu de la laisser vivre encore un peu pour se repentir, +pour expier... Elle demandait un prêtre, jurant qu'elle ferait une +confession publique.</p> + +<p>Plus pâle que la mourante, mais implacable, M<sup>me</sup> Blanche veillait, +aidée par celle de ses femmes en qui elle avait le plus confiance.</p> + +<p>—Si cela dure, pensait-elle, je suis perdue... Je serai forcée +d'appeler quelqu'un, et cette malheureuse dira tout.</p> + +<p>Cela ne dura pas.</p> + +<p>Le délire ne tarda pas à s'emparer de tante Médie, puis un +anéantissement survint, si profond, qu'on pouvait croire à toute +minute qu'elle allait passer.</p> + +<p>Cependant, vers le milieu de la nuit, elle parut se ranimer et +reprendre connaissance.</p> + +<p>Elle se tourna péniblement vers sa nièce, et d'une voix où vibraient +ses dernières forces:</p> + +<p>—Tu n'as pas eu pitié de moi, Blanche, dit-elle, tu veux me perdre +dans l'autre vie comme dans celle-ci... Dieu te punira. Tu mourras +désespérée, toi aussi, seule, comme un chien... Sois maudite!</p> + +<p>Et elle expira. Deux heures sonnaient.</p> + +<p>Il était loin, le temps où M<sup>me</sup> Blanche eût donné quelque chose de sa +vie pour sentir tante Médie à six pieds sous terre.</p> + +<p>En ce moment, la mort de cette pauvre vieille l'affectait +profondément.</p> + +<p>Elle perdait une complice qui parfois l'avait consolée, et elle ne +gagnait rien en liberté, puisqu'une femme de chambre se trouvait +initiée au secret du crime de la Borderie.</p> + +<p>Toutes les personnes de l'intimité de la duchesse de Sairmeuse +remarquèrent, à cette époque, son abattement et s'en étonnèrent.</p> + +<p>—N'est-il pas singulier, disait-on, que la duchesse, une femme +supérieure, regrette si fort cette antique caricature!</p> + +<p>C'est que M<sup>me</sup> Blanche avait été extraordinairement impressionnée par +les sinistres prophéties de cette parente pauvre, devenue à la longue +son âme damnée, et à qui elle avait refusé les consolations suprêmes +de la religion.</p> + +<p>Contrainte à un retour vers le passé, elle s'épouvantait, comme +jadis les paysans de Sairmeuse, de l'acharnement de la fatalité à +poursuivre, jusque dans leurs enfants, ceux qui avaient versé le sang.</p> + +<p>Quelle fin ils avaient eu, tous, depuis les fils de Chupin, le +traître, jusqu'à son père, le marquis de Courtomieu, le grand prévôt, +qui avant de mourir avait traîné dix ans sous les huées un corps dont +la pensée s'était envolée.</p> + +<p>—Mon tour viendra! pensait-elle.</p> + +<p>L'année précédente, s'étaient éteints, à un mois d'intervalle, pleurés +de tous, le baron et la baronne d'Escorval, et aussi le vieux caporal +Bavois.</p> + +<p>De telle sorte que de tant de gens de conditions diverses, mêlés aux +troubles de Montaignac, M<sup>me</sup> Blanche n'en apercevait plus que quatre:</p> + +<p>Maurice d'Escorval, entré dans la magistrature, et qui était juge près +du tribunal de la Seine, l'abbé Midon qui était venu vivre à Paris +avec Maurice, enfin Martial et elle-même.</p> + +<p>Il en était un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la +duchesse, et dont elle osait à peine articuler le nom...</p> + +<p>Jean Lacheneur, le frère de Marie-Anne.</p> + +<p>Une voix intérieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui +criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu'il se souvenait +toujours, qu'il était tout près d'elle, protégé par son obscurité, +épiant l'heure de la vengeance...</p> + +<p>Plus obsédée par ses pressentiments que par Chupin autrefois, M<sup>me</sup> +Blanche résolut de s'adresser à Chefteux, afin de savoir au moins à +quoi s'en tenir.</p> + +<p>L'ancien agent de Fouché était resté à sa dévotion. Toujours, tous les +trois mois, il présentait un «compte de frais» qui lui était payé sans +discussion, et même, pour l'acquit de sa conscience, il envoyait tous +les ans, un de ses hommes rôder dans les environs de Sairmeuse.</p> + +<p>Émoustillé par l'espoir d'une magnifique récompense, l'espion promit à +sa cliente et se promit à lui-même de découvrir cet ennemi.</p> + +<p>Il se mit en quête, et il était déjà parvenu à se procurer des preuves +de l'existence de Jean quand ses investigations furent brusquement +arrêtées...</p> + +<p>Un matin, au petit jour, des balayeurs ramassèrent dans un ruisseau un +cadavre littéralement haché de coups de couteau. C'était le cadavre de +Chefteux.</p> + +<p>«Digne fin d'un tel misérable,» disait le <i>Journal des Débats</i>, en +enregistrant l'événement.</p> + +<p>Lorsqu'elle lut cette nouvelle, M<sup>me</sup> Blanche eut la terrifiante +sensation du coupable lisant son arrêt.</p> + +<p>—Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche!...</p> + +<p>La duchesse ne se trompait pas.</p> + +<p>Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu'il ne vendait pas pour son +compte les biens de sa sœur.</p> + +<p>L'héritage de Marie-Anne avait, dans sa pensée, une destination +sacrée. Il l'y employa tout entier sans en détourner rien pour ses +besoins personnels.</p> + +<p>Il n'avait plus un sou en poche, quand le directeur d'une troupe +ambulante l'engagea à raison de 45 francs par mois.</p> + +<p>De ce jour, il vécut comme vivent les pauvres comédiens nomades, à +l'aventure; mal payé, toujours pris entre un manque d'engagement et la +faillite d'un directeur.</p> + +<p>Sa haine était toujours aussi violente; seulement, pour se venger +comme il l'entendait, il avait besoin de temps, c'est-à-dire d'argent +devant soi.</p> + +<p>Or, comment économiser, lorsqu'il n'avait pas toujours de quoi manger +à sa faim!</p> + +<p>Il était loin, cependant, de renoncer à ses espérances. Ses rancunes +étaient de celles que le temps aigrit et exaspère, au lieu de les +adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse +patience, suivant de l'œil, des profondeurs de sa misère, la +brillante fortune des Sairmeuse.</p> + +<p>Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un +engagement en Russie.</p> + +<p>L'engagement n'était rien; mais le pauvre comédien eut l'habileté de +s'associer à une entreprise théâtrale, et en moins de six ans, il +avait réalisé un bénéfice de cent mille francs.</p> + +<p>—Maintenant, se dit-il, je puis partir; je suis assez riche pour +commencer la guerre.</p> + +<p>Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait à Sairmeuse.</p> + +<p>Au moment de mettre à exécution quelqu'un de ces atroces projets +qu'il avait conçus, il venait demander à la tombe de Marie-Anne un +redoublement de haine et l'impitoyable sang-froid des justiciers.</p> + +<p>Il ne venait que pour cela, en vérité, quand le soir même de son +arrivée les caquets d'une paysanne lui apprirent que depuis son +départ, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans, deux personnes +s'obtenaient à faire chercher un enfant dans le pays.</p> + +<p>Quel était cet enfant, Jean le savait, c'était celui de Marie-Anne. +Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait également...</p> + +<p>Mais pourquoi deux personnes?... L'une était Maurice d'Escorval, mais +l'autre?...</p> + +<p>Au lieu de rester une semaine à Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa +un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d'un agent de +Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu'à l'ancien espion de +Fouché, puis jusqu'à la duchesse de Sairmeuse elle-même.</p> + +<p>Cette découverte le stupéfia.</p> + +<p>Comment M<sup>me</sup> Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et +le sachant quel intérêt avait-elle à le retrouver?</p> + +<p>Voilà les deux questions qui tout d'abord se présentèrent à l'esprit +de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n'y trouva pas de réponse +satisfaisante.</p> + +<p>—Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il; je me réconcilierai +s'il le faut, en apparence, avec les fils du misérable qui a livré mon +père...</p> + +<p>Oui, mais les fils du vieux maraudeur étaient morts depuis plusieurs +années, et après des démarches sans nombre, Jean ne rencontra que la +veuve Chupin et son fils Polyte.</p> + +<p>Ils tenaient un cabaret bâti au milieu des terrains vagues, non +loin de la rue du Château-des-Rentiers, bouge mal famé, appelé la +<i>Poivrière</i>.</p> + +<p>Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les +interrogea, son nom même qu'il leur dit n'éveilla en eux aucun +souvenir.</p> + +<p>Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute espérait tirer +de lui quelques sous, se mit à déplorer sa misère présente, +laquelle était d'autant plus affreuse, qu'elle avait «eu de quoi,» +affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre défunt, lequel +avait de l'argent tant qu'elle en voulait, jusqu'à plus soif, d'une +dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse...</p> + +<p>Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils +reculèrent...</p> + +<p>Il voyait l'étroite relation entre les recherches de M<sup>me</sup> Blanche et +ses générosités. La vérité éclairait le passé de ses fulgurantes +lueurs...</p> + +<p>—C'est elle, se dit-il, l'infâme, qui a empoisonné Marie-Anne... +C'est par ma sœur qu'elle a connu l'existence de l'enfant... Elle a +comblé Chupin parce qu'il connaissait le crime dont son père a été le +complice...</p> + +<p>Il se souvenait du serment de Martial, et son cœur était inondé +d'une épouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des +Sairmeuse et la dernière des Courtomieu, punis l'un par l'autre et +faisant de leurs mains sa besogne de vengeur...</p> + +<p>Ce n'était là cependant qu'une présomption, et il voulait une +certitude.</p> + +<p>Il sortit de sa poche une poignée d'or, et l'étalant sur la table du +cabaret:</p> + +<p>—Je suis très-riche, dit-il à la veuve et à Polyte... voulez-vous +m'obéir et vous taire? votre fortune est faite.</p> + +<p>Le cri rauque arraché par la convoitise à la mère et au fils valait +toutes les protestations d'obéissance.</p> + +<p>La veuve Chupin savait écrire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet:</p> + +<p>«Madame la duchesse,</p> + +<p>«Je vous attends demain à mon établissement, entre midi et quatre +heures. C'est pour l'affaire de la Borderie. Si à cinq heures, je ne +vous ai pas vue, je porterai à la poste une lettre pour M. le duc...».</p> + +<p>—Et si elle vient, répétait la veuve stupéfiée, que lui dire?...</p> + +<p>—Rien; vous lui demanderez de l'argent.</p> + +<p>Et, en lui-même, il se disait:</p> + +<p>—Si elle vient, c'est que j'ai deviné...</p> + +<p>Elle vint.</p> + +<p>Caché à l'étage supérieur de la <i>Poivrière</i>, Jean la vit par une fente +du plancher, remettre un billet de banque à la Chupin.</p> + +<p>—Maintenant, pensait-il, je la tiens!... Dans quels bourbiers dois-je +la traîner, avant de la livrer à la vengeance de son mari!...</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV</h3> + + +<p>Dix lignes de l'article consacré à Martial de Sairmeuse, par la +<span class="smcap">biographie générale des hommes du siècle</span>, expliquent son existence +après son mariage.</p> + +<p>«Martial de Sairmeuse, y est-il dit, dépensa au service de son parti +la plus haute intelligence et d'admirables facultés... Mis en avant au +moment où les passions politiques étaient le plus violentes, il eut le +courage d'assumer seul la responsabilité des plus terribles mesures...</p> + +<p>Obligé de se retirer devant l'animadversion générale, il laissa +derrière lui des haines qui ne s'éteignirent qu'avec la vie.»</p> + +<p>Mais ce que l'article ne dit pas, c'est que si Martial fut +coupable—et cela dépend du point de vue—il le fut doublement, car il +n'avait pas l'excuse de ces convictions exaltées jusqu'au fanatisme +qui font les fous, les héros et les martyrs.</p> + +<p>Et il n'était pas même ambitieux.</p> + +<p>Tous ceux qui l'approchaient, lorsqu'il était aux affaires, témoins de +ses luttes passionnées et de sa dévorante activité, le croyaient ivre +du pouvoir...</p> + +<p>Il s'en souciait aussi peu que possible. Il jugeait les charges +lourdes et les compensations médiocres. Son orgueil était trop haut +pour être touché des satisfactions qui délectent les vaniteux, et la +flatterie l'écœurait.</p> + +<p>Souvent dans ses salons, au milieu d'une fête, ses familiers voyant sa +physionomie s'assombrir, s'écartaient respectueusement.</p> + +<p>—Le voilà, pensaient-ils, préoccupé des plus graves intérêts... Qui +sait quelles importantes décisions sortiront de cette rêverie.</p> + +<p>Ils se trompaient.</p> + +<p>En ce moment, où sa fortune à son apogée faisait pâlir l'envie, alors +qu'il paraissait n'avoir rien à souhaiter en ce monde, Martial se +disait:</p> + +<p>—Quelle existence creuse!... Quel ennui! Vivre pour les autres... +quelle duperie!</p> + +<p>Il considérait alors la duchesse, sa femme, rayonnante de beauté, plus +entourée qu'une reine, et il soupirait.</p> + +<p>Il songeait à l'autre, la morte, Marie-Anne, la seule femme qui l'eût +remué, dont un regard faisait monter à son cerveau tout le sang de son +cœur...</p> + +<p>Car jamais elle n'était sortie de sa pensée. Après tant d'années, il +la voyait encore, immobile, roide, morte, dans la grande chambre de la +Borderie... Il frissonnait parfois, croyant sentir sous ses lèvres sa +chair glacée.</p> + +<p>Et le temps, loin d'effacer cette image qui avait empli sa jeunesse, +la faisait plus radieuse et la parait de qualités presque surhumaines.</p> + +<p>Si la destinée l'eût voulu, pourtant, Marie-Anne eût été sa femme. Il +s'était répété cela mille fois, et il cherchait à se représenter sa +vie avec elle.</p> + +<p>Ils seraient restés à Sairmeuse... Ils auraient de beaux enfants +jouant autour d'eux! Il ne serait pas condamné à cette représentation +continuelle, si bruyante et si creuse...</p> + +<p>Les heureux ne sont pas ceux qui ont des tréteaux en vue, jouent pour +la foule la parade du bonheur... Les véritables heureux se cachent, et +ils ont raison; le bonheur, c'est presque un crime.</p> + +<p>Ainsi pensait Martial, et lui, le grave homme d'État, il se disait +avec rage:</p> + +<p>—Aimer et être aimé!... tout est là! Le reste... niaiserie.</p> + +<p>Positivement il avait essayé de se donner de l'amour pour M<sup>me</sup> Blanche. +Il avait cherché à retrouver près d'elle les chaudes sensations qu'il +avait éprouvées en la voyant à Courtomieu. Il n'avait pas réussi. On +a beau tisonner des cendres froides, on n'en fait point jaillir +d'étincelles. Entre elle et lui se dressait un mur de glace que rien +ne pouvait fondre, et qui allait gagnant toujours en hauteur et en +épaisseur.</p> + +<p>—C'est incompréhensible, se disait-il, pourquoi?... Il y a des +jours où je jurerais qu'elle m'aime... Son caractère, si irritable +autrefois, est entièrement changé; elle est devenue la douceur même... +Quand j'ai pour elle une attention, ses yeux brillent de plaisir...</p> + +<p>Mais c'était plus fort que lui...</p> + +<p>Ses regrets stériles, les douleurs qui le rongeaient, contribuèrent +sans doute à l'âpreté de la politique de Martial.</p> + +<p>Il sut du moins tomber noblement.</p> + +<p>Il passa, sans changer de visage, de la toute-puissance à une +situation si compromise qu'il put croire un instant sa vie en danger.</p> + +<p>Au fond, que lui importait.</p> + +<p>Voyant vides ses antichambres encombrées jadis de solliciteurs et +d'adulateurs, il se mit à rire, et son rire était franc.</p> + +<p>—Le vaisseau coule, dit-il, les rats sont partis.</p> + +<p>On ne le vit point pâlir quand l'émeute vint hurler sous ses fenêtres +et briser ses vitres. Et comme Otto, son fidèle valet de chambre, le +conjurait de revêtir un déguisement et de s'enfuir par la porte du +jardin:</p> + +<p>—Ah! parbleu, non! répondit-il. Je ne suis qu'odieux, je ne veux pas +devenir ridicule!...</p> + +<p>Même on ne put jamais l'empêcher de s'approcher d'une fenêtre et de +regarder dans la rue.</p> + +<p>Une singulière idée lui était venue.</p> + +<p>—Si Jean Lacheneur est encore de ce monde, s'était-il dit, quelle +ne doit pas être sa joie!... Et s'il vit, à coup sûr il est là, au +premier rang, animant la foule.</p> + +<p>Et il avait voulu voir.</p> + +<p>Mais Jean Lacheneur était encore en Russie, à cette époque. L'émotion +populaire se calma, l'hôtel de Sairmeuse ne fut même pas sérieusement +menacé.</p> + +<p>Cependant, Martial avait compris qu'il devait disparaître pour un +temps, se faire oublier, voyager...</p> + +<p>Il ne proposa pas à la duchesse de le suivre.</p> + +<p>—C'est moi qui ai fait les fautes, ma chère amie, lui dit-il, vous +les faire payer en vous condamnant à l'exil serait injuste. Restez... +je vois un avantage à ce que vous restiez.</p> + +<p>Elle ne lui offrit pas de partager sa mauvaise fortune. C'eût été un +bonheur, pour elle, mais était-ce possible! Ne fallait-il pas qu'elle +demeurât pour tenir tête aux misérables qui la harcelaient. Déjà, +quand par deux fois elle avait été obligée de s'éloigner, tout avait +failli se découvrir, et cependant elle avait tante Médie, alors, qui +la remplaçait...</p> + +<p>Martial partit donc, accompagné du seul Otto, un de ces serviteurs +dévoués comme les bons maîtres en rencontrent encore. Par son +intelligence, Otto était supérieur à sa position; il possédait une +fortune indépendante, il avait cent raisons, dont une bien jolie, +pour tenir au séjour de Paris, mais son maître était malheureux, il +n'hésita pas...</p> + +<p>Et, pendant quatre ans, le duc de Sairmeuse promena à travers l'Europe +son ennui et son désœuvrement, écrasé sous l'accablement d'une vie +que nul intérêt n'animait plus, que ne soutenait aucune espérance.</p> + +<p>Il habita Londres d'abord, Vienne et Venise ensuite. Puis, un beau +jour, un invincible désir de revoir Paris le prit, et il revint.</p> + +<p>Ce n'était pas très-prudent, peut-être. Ses ennemis les plus acharnés, +des ennemis personnels, mortellement blessés par lui autrefois, +offensés et persécutés, étaient au pouvoir. Il ne calcula rien. Et +d'ailleurs, que pouvait-on contre lui, lui qui ne voulait plus rien +être!... Quelle prise offrait-il à des représailles?...</p> + +<p>L'exil qui avait lourdement pesé sur lui, le chagrin, les déceptions, +l'isolement où il s'était tenu, avaient disposé son âme à la +tendresse, et il revenait avec l'intention formellement arrêtée de +surmonter ses anciennes répugnances et de se rapprocher franchement de +la duchesse.</p> + +<p>—La vieillesse arrive, pensait-il. Si je n'ai pas une femme aimée à +mon foyer, j'y veux du moins une amie...</p> + +<p>Et dans le fait, ses façons, à son retour, étonnèrent M<sup>me</sup> Blanche. +Elle crut presque retrouver le Martial du petit salon bleu de +Courtomieu. Mais elle ne s'appartenait plus, et ce qui eût dû être +pour elle le rêve réalisé ne fut qu'une souffrance ajoutée à toutes +les autres.</p> + +<p>Cependant, Martial poursuivait l'exécution du plan qu'il avait conçu, +quand un jour la poste lui apporta ce laconique billet:</p> + +<p>«Moi, monsieur le duc, à votre place, je surveillerais ma femme.»</p> + +<p>Ce n'était qu'une lettre anonyme, cependant Martial sentit le rouge de +la colère lui monter au front.</p> + +<p>—Aurait-elle un amant, se dit-il.</p> + +<p>Puis réfléchissant à sa conduite, à lui, depuis son mariage:</p> + +<p>—Et quand cela serait, ajouta-t-il, qu'aurais-je à dire?... Ne lui +ai-je pas tacitement rendu sa liberté!...</p> + +<p>Il était extraordinairement troublé, et cependant jamais il ne fût +descendu au vil métier d'espion, sans une de ces futiles circonstances +qui décident de la destinée d'un homme.</p> + +<p>Il rentrait d'une promenade à cheval, un matin, sur les onze heures, +et il n'était pas à trente pas de son hôtel, quand il en vit sortir +rapidement une femme, plus que simplement vêtue, tout en noir, qui +avait exactement la tournure de la duchesse.</p> + +<p>—C'est bien elle, se dit-il, avec ce costume subalterne... +Pourquoi?...</p> + +<p>S'il eût été à pied, il fût rentré, certainement. Il était à cheval, +il poussa la bête sur les traces de M<sup>me</sup> Blanche, qui remontait la rue +de Grenelle.</p> + +<p>Elle marchait très-vite, sans tourner la tête, tout occupée à +maintenir sur son visage une voilette très-épaisse.</p> + +<p>Arrivée à la rue Taranne, elle se jeta plutôt qu'elle ne monta dans un +des fiacres de la station.</p> + +<p>Le cocher vint lui parler par la portière, puis remontant lestement +sur son siège, il enveloppa ses maigres rosses d'un de ces maîtres +coups de fouet qui trahissent un pourboire princier...</p> + +<p>Le fiacre avait déjà tourné la rue du Dragon, que Martial, honteux et +irrésolu, retenait encore son cheval à l'endroit où il l'avait arrêté, +à l'angle de la rue des Saints-Pères, devant le bureau de tabac.</p> + +<p>N'osant prendre un parti, il essaya de se mentir à lui-même.</p> + +<p>—Bast! pensa-t-il en rendant la main à son cheval, qu'est-ce que je +risque à avancer?... Le fiacre est sans doute bien loin, et je ne le +rejoindrai pas.</p> + +<p>Il le rejoignit cependant, au carrefour de la Croix-Rouge, où il y +avait comme toujours un encombrement...</p> + +<p>C'était bien le même, Martial le reconnaissait à sa caisse verte et à +ses roues blanches.</p> + +<p>L'encombrement cessant, le fiacre repartit.</p> + +<p>Debout sur son siège, le cocher rouait ses chevaux de coups, et c'est +au galop qu'il longea l'étroite rue du Vieux-Colombier, qu'il côtoya +la place Saint-Sulpice et qu'il gagna les boulevards extérieurs, par +la rue Bonaparte et la rue de l'Ouest.</p> + +<p>Toujours trottant, à cent pas en arrière, Martial réfléchissait.</p> + +<p>—Comme elle est pressée! pensait-il. Ce n'est cependant guère le +quartier des rendez-vous.</p> + +<p>Le fiacre venait de dépasser la place d'Italie. Il enfila la rue du +Château-des-Rentiers, et bientôt s'arrêta devant un espace libre...</p> + +<p>La portière s'ouvrit aussitôt, la duchesse de Sairmeuse sauta +lestement à terre, et sans regarder de droite ni de gauche, elle +s'engagea dans les terrains vagues...</p> + +<p>Non loin de là, sur un bloc de pierre, était assis un homme de +mauvaise mine, à longue barbe, en blouse, la casquette sur l'oreille, +la pipe aux dents.</p> + +<p>—Voulez-vous garder mon cheval un instant? lui demanda Martial.</p> + +<p>—Tout de même! fit l'homme.</p> + +<p>Martial lui jeta la bride et s'élança sur les pas de sa femme.</p> + +<p>Moins préoccupé, il eût été mis en défiance par le sourire méchant qui +plissa les lèvres de l'homme, et, examinant bien ses traits, il l'eût +peut-être reconnu.</p> + +<p>C'était Jean Lacheneur.</p> + +<p>Depuis qu'il avait adressé au duc de Sairmeuse une dénonciation +anonyme, il faisait multiplier à la duchesse ses visites à la veuve +Chupin, et, à chaque fois, il guettait son arrivée.</p> + +<p>—Comme cela, pensait-il, dès que son mari se décidera à la suivre, je +le saurai...</p> + +<p>C'est que pour le succès de ses projets, il était indispensable que +M<sup>me</sup> Blanche fût épiée par son mari.</p> + +<p>Car Jean Lacheneur était décidé désormais. Entre mille vengeances, +il en avait choisi une effroyable, active et ignoble, qu'un cerveau +malade et enfiévré par la haine pouvait seul concevoir.</p> + +<p>Il voulait voir l'altière duchesse de Sairmeuse livrée aux plus +dégoûtants outrages, Martial aux prises avec les plus vils scélérats, +une mêlée sanglante et immonde dans un bouge... Il se délectait +à l'idée de la police, prévenue par lui, arrivant et ramassant +indistinctement tout le monde. Il rêvait un procès hideux où +reparaîtrait le crime de la Borderie, des condamnations infamantes, le +bagne pour Martial, la maison centrale pour la duchesse, et il voyait +ces grands noms de Sairmeuse et de Courtomieu flétris d'une éternelle +ignominie.</p> + +<p>Dans cette conception du délire se retrouvait la férocité de +l'assassin du vieux duc de Sairmeuse, mêlée de monstrueux raffinements +empruntés par le cabotin nomade aux mélodrames où il jouait les rôles +de traître.</p> + +<p>Et il pensait bien n'avoir rien oublié. Il avait sous la main deux +abjects scélérats, capables de toutes les violences, et un triste +garçon du nom de Gustave, que la misère et la lâcheté mettaient à +sa discrétion, et à qui il comptait faire jouer le rôle du fils de +Marie-Anne.</p> + +<p>Certes ces trois complices ne soupçonnaient rien de sa pensée. Quant +à la veuve Chupin et à son fils, s'ils flairaient quelque infamie +énorme, il ne savaient de la vérité que le nom de la duchesse.</p> + +<p>Jean tenait d'ailleurs Polyte et sa mère par l'appât du gain et la +promesse d'une fortune s'ils servaient docilement ses desseins.</p> + +<p>Enfin, pour le premier jour où Martial suivrait sa femme, Jean avait +prévu le cas où il entrerait derrière elle à la <i>Poivrière</i>, et tout +avait été disposé pour qu'il crût qu'elle y était amenée par la +charité.</p> + +<p>Mais il n'entrera pas, pensait Lacheneur, dont le cœur était inondé +d'une joie sinistre, pendant qu'il tenait le cheval, M. le duc est +trop fin pour cela.</p> + +<p>Et dans le fait, Martial n'entra pas. Si les bras lui tombèrent quand +il vit sa femme entrer comme chez elle dans ce cabaret infâme, il se +dit qu'en l'y suivant il n'apprendrait rien.</p> + +<p>Il se contenta donc de faire le tour de la maison, et remontant à +cheval, il partit au grand galop. Ses soupçons étaient absolument +déroutés, il ne savait que penser, qu'imaginer, que croire...</p> + +<p>Mais il était bien résolu à pénétrer ce mystère, et dès en rentrant à +l'hôtel, il envoya Otto aux informations. Il pouvait tout confier, à +ce serviteur si dévoué, il n'avait pas de secrets pour lui.</p> + +<p>Sur les quatre heures, le fidèle valet de chambre reparut, la figure +bouleversée.</p> + +<p>—Quoi?... fit Martial, devinant un malheur.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, la maîtresse de ce bouge est la veuve d'un fils de +ce misérable Chupin...</p> + +<p>Martial était devenu plus blanc que sa chemise...</p> + +<p>Il connaissait trop la vie pour ne pas comprendre que la duchesse en +était réduite à subir la volonté de scélérats maîtres de ses secrets. +Mais quels secrets? Ils ne pouvaient être que terribles.</p> + +<p>Les années, qui avaient argenté de fils blancs la chevelure de +Martial, n'avaient pas éteint les ardeurs de son sang. Il était +toujours l'homme du premier mouvement.</p> + +<p>Enfin, d'un bond il fut à l'appartement de sa femme.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> la duchesse vient de descendre, lui dit la femme de chambre, +pour recevoir M<sup>me</sup> la comtesse de Mussidan et M<sup>me</sup> la marquise +d'Arlange.</p> + +<p>—C'est bien; je l'attendrai ici!... sortez!</p> + +<p>Et Martial entra dans la chambre de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Tout y était en désordre, car la duchesse, de retour de la +<i>Poivrière</i>, achevait de s'habiller, quand on lui avait annoncé une +visite.</p> + +<p>Les armoires étaient ouvertes, toutes les chaises encombrées, les +mille objets dont M<sup>me</sup> Blanche se servait journellement, sa montre, sa +bourse, des trousseaux de petites clefs, des bijoux, traînaient sur +les commodes et sur la cheminée.</p> + +<p>Martial ne s'assit pas, le sang-froid lui revenait.</p> + +<p>—Pas de folie, pensait-il, si j'interroge, je suis joué!... Il faut +se taire et surveiller.</p> + +<p>Il allait se retirer, quand, parcourant la chambre de l'œil, il +aperçut, dans l'armoire à glace, un grand coffret à incrustations +d'argent, que sa femme possédait déjà étant jeune fille, et qui +l'avait toujours suivie partout.</p> + +<p>—Là, se dit-il, est sans doute le mot de l'énigme.</p> + +<p>Martial était à un de ces moments où l'homme obéit sans réflexions aux +inspirations de la passion. Il voyait sur la cheminée un trousseau de +clefs, il sauta dessus et se mit à essayer les clefs au coffret... La +quatrième ouvrit. Il était plein de papiers...</p> + +<p>Avec une rapidité fiévreuse, Martial avait déjà parcouru trente +lettres insignifiantes, quand il tomba sur une facture ainsi conçue:</p> + +<p>«<span class="smcap">recherches pour l'enfant de mme de s——</span> <i>Frais du 3<sup>e</sup> trimestre de +l'an 18—</i>»</p> + +<p>Martial eut comme un éblouissement.</p> + +<p>Un enfant!... Sa femme avait un enfant!</p> + +<p>Il poursuivit néanmoins et il lut: «Entretien de deux agents à +Sairmeuse... Voyage pour moi... Gratifications à divers..., etc., +etc.» Le total s'élevait à 6,000 francs, le tout était signé: +Chefteux.</p> + +<p>Alors, avec une sorte de rage froide, Martial se mit à bouleverser +le coffret, et successivement il trouva: un billet d'une écriture +ignoble, où il était dit: «Deux mille francs ce soir, sinon j'apprends +au duc l'histoire de la Borderie.» Puis trois autres factures de +Chefteux; puis une lettre de tante Médie, où elle parlait de prison +et de remords. Enfin, tout au fond, était le certificat de mariage de +Marie-Anne Lacheneur et de Maurice d'Escorval, délivré par le curé de +Vigano, signé par le vieux médecin et par le caporal Bavois.</p> + +<p>La vérité éclatait plus claire que le jour.</p> + +<p>Plus assommé que s'il eût reçu un coup de barre de fer sur la tête, +éperdu, glacé d'horreur; Martial eut cependant assez d'énergie pour +ranger tant bien que mal les lettres, et remettre le coffret en place.</p> + +<p>Puis il regagna son appartement en chancelant, se tenant aux murs.</p> + +<p>—C'est elle, murmura-t-il, qui a empoisonné Marie-Anne!</p> + +<p>Il était confondu, abasourdi, de la profondeur, de la scélératesse +de cette femme qui était la sienne, de sa criminelle audace, de son +sang-froid, des perfections inouïes de sa dissimulation.</p> + +<p>Cependant, si Martial discernait bien les choses en gros, beaucoup de +détails échappaient à sa pénétration.</p> + +<p>Il se jura que soit par la duchesse, en usant d'adresse, soit par la +Chupin, il saurait tout par le menu.</p> + +<p>Il ordonna donc à Otto de lui procurer un costume tel qu'en portaient +les habitants de la <i>Poivrière</i>, non de fantaisie, mais réel, ayant +servi. On ne savait pas ce qui pouvait arriver.</p> + +<p>De ce moment,—c'était dans les premiers jours de février,—M<sup>me</sup> +Blanche ne fit plus un pas sans être épiée. Plus une lettre ne lui +parvint qui n'eût été lue auparavant par son mari...</p> + +<p>Et certes, elle était à mille lieues de soupçonner cet incessant +espionnage.</p> + +<p>Martial gardait la chambre; il s'était dit malade. Se trouver en +face de sa femme eût se taire et été au-dessus de ses forces. Il se +souvenait trop du serment juré sur le cadavre de Marie-Anne...</p> + +<p>Cependant, ni Otto, ni son maître, ne surprenaient rien...</p> + +<p>C'est qu'il n'y avait rien. Polyte Chupin venait d'être arrêté +sous l'inculpation de vol et cet accident retardait les projets de +Lacheneur.</p> + +<p>Enfin, il jugea que tout serait prêt le 20 février, un dimanche, le +dimanche gras.</p> + +<p>La veille, la veuve Chupin fut habilement endoctrinée, et écrivit à la +duchesse d'avoir à se trouver à la <i>Poivrière</i>, le dimanche soir, à +onze heures.</p> + +<p>Ce même soir, Jean devait rencontrer ses complices dans un bal mal +famé de la banlieue, le bal de <i>l'Arc-en-Ciel</i>, et leur distribuer +leurs rôles, et leur donner leurs dernières instructions.</p> + +<p>Ces complices devaient ouvrir la scène; lui n'apparaîtrait que pour le +dénoûment.</p> + +<p>—Tout est bien combiné, pensait-il, «la mécanique marchera.»</p> + +<p>«La mécanique,» ainsi qu'il le disait, faillit cependant ne pas +marcher.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche, en recevant l'assignation de la Chupin, eut une velléité +de révolte. L'heure insolite, l'endroit désigné l'épouvantaient...</p> + +<p>Elle se résigna cependant, et le soir venu, elle s'échappait +furtivement de l'hôtel, emmenant Camille, cette femme de chambre qui +avait assisté à l'agonie de tante Médie.</p> + +<p>La duchesse et sa camériste s'étaient vêtues comme les malheureuses de +la plus abjecte condition, et, certes, elles se croyaient bien sûres +de n'être ni épiées, ni reconnues, ni vues...</p> + +<p>Et cependant un homme les guettait, qui s'élança sur leurs traces: +Martial...</p> + +<p>Informé avant sa femme, de ce rendez-vous, il avait lui aussi endossé +un déguisement, ce costume d'ouvrier des ports, que lui avait procuré +Otto. Et comme il était dans son caractère de pousser jusqu'à la +dernière perfection tout ce qu'il entreprenait, il avait véritablement +réussi à se rendre méconnaissable. Il avait sali et emmêlé ses cheveux +et sa barbe, et souillé ses mains de terre. Il était, enfin, l'homme +des haillons qu'il portait.</p> + +<p>Otto l'avait conjuré de lui permettre de le suivre, il avait refusé, +disant que le revolver qu'il emportait suffisait à sa sûreté. Mais il +connaissait assez Otto pour savoir qu'il désobéirait...</p> + +<p>Dix heures sonnaient quand M<sup>me</sup> Blanche et Camille se mirent en route, +et il ne leur fallut pas cinq minutes pour gagner la rue Taranne.</p> + +<p>Il y avait un fiacre à la station, un seul...</p> + +<p>Elles y montèrent et il partit.</p> + +<p>Cette circonstance arracha à Martial un juron digne de son costume. +Puis il songea que sachant où se rendait sa femme, il trouverait +toujours, pour la rejoindre, une autre voiture.</p> + +<p>Il en trouva une, en effet, dont le cocher, grâce à dix francs de +pourboire exigés d'avance, le mena grand train jusqu'à la rue du +Château-des-Rentiers.</p> + +<p>Il venait de mettre pied à terre, quand il entendit le roulement sourd +d'une autre voiture, qui brusquement s'arrêta à quelque distance.</p> + +<p>—Décidément, se dit-il, Otto me suit.</p> + +<p>Et il s'engagea dans les terrains vagues.</p> + +<p>Tout était ténèbres et silence, et le brouillard puant qui annonçait +le dégel s'épaississait. Martial trébuchait et glissait à chaque pas, +sur le sol inégal et couvert de neige.</p> + +<p>Il ne tarda pas, cependant, à apercevoir une masse noire au milieu du +brouillard. C'était la <i>Poivrière</i>. La lumière de l'intérieur filtrait +par les ouvertures en forme de cœur, des volets, et de loin on eût +dit de gros yeux rouges, dans la nuit...</p> + +<p>Était-il vraiment possible que la duchesse de Sairmeuse fût là!...</p> + +<p>Doucement, Martial s'approcha des volets, et, s'accrochant aux gonds +et à une des ouvertures, il s'enleva à la force des poignets et +regarda.</p> + +<p>Oui, sa femme était bien dans le bouge infâme.</p> + +<p>Elle était assise à une table, ainsi que Camille, devant un saladier +de vin, en compagnie de deux hideux gredins et d'un tout jeune soldat.</p> + +<p>Au milieu de la pièce, une vieille femme, la Chupin, un petit verre à +la main, pérorait et ponctuait ses phrases de gorgées d'eau-de-vie.</p> + +<p>L'impression de Martial fut telle, qu'il se laissa retomber à terre.</p> + +<p>Un rayon de pitié pénétra en son âme, car il eut comme une vague +notion de l'effroyable supplice qui avait été le châtiment de +l'empoisonneuse.</p> + +<p>Mais il voulait voir encore, il se haussa de nouveau.</p> + +<p>La vieille avait disparu. Le militaire s'était levé, il parlait en +gesticulant, et M<sup>me</sup> Blanche et Camille l'écoutaient attentivement.</p> + +<p>Les deux gredins, face à face, les coudes sur la table, se +regardaient, et Martial crut remarquer qu'ils échangeaient des signes +d'intelligence.</p> + +<p>Il avait bien vu. Les scélérats étaient en train de comploter un «bon +coup.»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche, qui avait tenu à l'exactitude du travestissement, jusqu'à +chausser de gros souliers plats qui la meurtrissaient, M<sup>me</sup> Blanche +avait oublié de retirer ses riches boucles d'oreilles.</p> + +<p>Elle les avait oubliées... mais les complices de Lacheneur les avaient +bien aperçues, et ils les regardaient avec des yeux qui brillaient +plus que les diamants.</p> + +<p>En attendant que Lacheneur parût, comme il était convenu, ces +misérables jouaient le rôle qui leur avait été imposé. Pour cela, +et pour leur concours ensuite, une certaine somme leur avait été +promise...</p> + +<p>Or, ils songeaient que cette somme ne s'élèverait peut-être pas +au quart de la valeur de ces belles pierres, et de l'œil, ils se +disaient:</p> + +<p>—Si nous les décrochions, hein!... et si nous allions sans attendre +l'autre!...</p> + +<p>Bientôt ce fut entendu.</p> + +<p>L'un d'eux se dressa brusquement, et, saisissant la duchesse par la +nuque, il la renversa sur la table.</p> + +<p>Les boucles d'oreilles étaient arrachées du coup sans Camille, qui se +jeta bravement entre sa maîtresse et le malfaiteur.</p> + +<p>Martial n'en put voir davantage.</p> + +<p>Il bondit jusqu'à la porte du cabaret, l'ouvrit et entra, repoussant +les verrous sur lui.</p> + +<p>—Martial!...</p> + +<p>—Monsieur le duc!...</p> + +<p>Ces deux cris échappés en même temps à M<sup>me</sup> Blanche et à Camille, +changèrent en une rage furieuse la stupeur des deux bandits, et ils se +précipitèrent sur Martial, résolus à le tuer...</p> + +<p>D'un bond de côté, Martial les évita. Il avait à la main son revolver, +il fit feu deux fois, les deux misérables tombèrent.</p> + +<p>Il n'était pas sauvé pour cela, car le jeune soldat se jeta sur lui, +s'efforçant de le désarmer.</p> + +<p>Tout en se débattant furieusement, Martial ne cessait de crier d'une +voix haletante:</p> + +<p>—Fuyez!... Blanche, fuyez!... Otto n'est pas loin!... Le nom... +Sauvez l'honneur du nom!...</p> + +<p>Les deux femmes s'enfuirent par une seconde issue, donnant sur un +jardinet, et presque aussitôt des coups violents ébranlèrent la porte.</p> + +<p>On venait!... Cela doubla l'énergie de Martial, et dans un suprême +effort il repoussa si violemment son adversaire, que la tête du +malheureux portant sur l'angle d'une table, il resta comme mort sur le +coup.</p> + +<p>Mais la veuve Chupin, descendue au bruit, hurlait. À la porte, on +criait:</p> + +<p>—Ouvrez, au nom de la loi!...</p> + +<p>Martial pouvait fuir. Mais fuir, c'était peut-être livrer la duchesse, +car on le poursuivrait certainement. Il vit le péril d'un coup d'œil, +et son parti fut pris.</p> + +<p>Il secoua vivement la Chupin, et d'une voix brève:</p> + +<p>—Cent mille francs pour toi, dit-il, si tu sais te taire.</p> + +<p>Puis, attirant une table à lui, il s'en fit comme un rempart.</p> + +<p>La porte volait en éclats... Une ronde de police, commandée par +l'inspecteur Gévrol, se rua dans le bouge.</p> + +<p>—Rends-toi! cria l'inspecteur à Martial.</p> + +<p>Il ne bougea pas, il dirigeait vers les agents les canons de son +revolver.</p> + +<p>—Si je puis les tenir en respect et parlementer seulement deux +minutes, pensait-il, tout peut encore être sauvé...</p> + +<p>Il les gagna ces deux minutes... Aussitôt il jeta son arme à terre, +et il prenait son élan quand un agent qui avait tourné la maison le +saisit à bras-le-corps et le renversa...</p> + +<p>De ce côté, il n'attendait que des secours, aussi s'écria-t-il:</p> + +<p>—Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent!</p> + +<p>En un clin d'œil il fut garrotté, et deux heures plus tard on +l'enfermait dans le violon du poste de la place d'Italie.</p> + +<p>Sa situation se résumait ainsi:</p> + +<p>Il avait joué le personnage de son costume de façon à tromper Gévrol +lui-même. Les scélérats de la <i>Poivrière</i> étaient morts et il pouvait +compter sur la Chupin.</p> + +<p>Mais il savait que le piège avait été tendu par Jean Lacheneur.</p> + +<p>Mais il avait lu un volume de soupçons dans les yeux du jeune policier +qui l'avait arrêté, et que les autres appelaient Lecoq.</p> + + + + +<h3 class="top15"><a name="LV" id="LV"></a>LV</h3> + + +<p>Le duc de Sairmeuse était de ces hommes qui restent supérieurs à +toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son expérience était +grande, son coup d'œil sûr, son intelligence prompte et féconde en +ressources. Il avait, en sa vie, traversé des hasards étranges, et +toujours son sang-froid avait dominé les événements.</p> + +<p>Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, après les +scènes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans idées +comme sans espérances...</p> + +<p>C'est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d'apparences, et +quand elle se trouve en face d'un mystère, elle n'a ni repos ni trêve +qu'elle ne l'ait éclairci.</p> + +<p>Martial ne le comprenait que trop, une fois son identité constatée, +on chercherait les raisons de sa présence à la <i>Poivrière</i>, on ne +tarderait pas à les découvrir, on arriverait jusqu'à la duchesse, et +alors le crime de la Borderie émergerait des ténèbres du passé.</p> + +<p>C'était la cour d'assises, la maison centrale, un scandale effroyable, +le déshonneur, une honte éternelle...</p> + +<p>Et sa puissance d'autrefois, loin de le protéger, l'écrasait. Qui donc +l'avait remplacé aux affaires? Ses adversaires politiques, et parmi +eux deux ennemis personnels à qui il avait infligé de ces atroces +blessures d'amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion +de vengeance pour eux!...</p> + +<p>À cette idée d'une flétrissure ineffaçable, imprimée à ce grand nom de +Sairmeuse, qui avait été sa force et sa gloire, sa tête s'égarait.</p> + +<p>—Mon Dieu!... murmurait-il, inspirez-moi... Comment sauver l'honneur +du nom!</p> + +<p>Il ne vit qu'une chance de salut: mourir, se suicider dans ce cabanon. +On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues; +mort, on ne s'inquiéterait que médiocrement de son identité.</p> + +<p>—Allons!... il le faut! se dit-il.</p> + +<p>Déjà il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit +un grand mouvement, à côté, dans le poste, des trépignements et des +éclats de rire.</p> + +<p>La porte du violon s'ouvrit, et les sergents de ville y poussèrent un +homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement à terre, +et presque aussitôt se mit à rouler. Ce n'était qu'un ivrogne...</p> + +<p>Cependant un rayon d'espoir illuminait le cœur de Martial. En cet +ivrogne, il avait reconnu Otto, déguisé, presque méconnaissable.</p> + +<p>La ruse était hardie, il fallait se hâter d'en profiter et de défier +de la surveillance. Martial s'étendit sur le banc, comme pour dormir, +de telle façon que sa tête n'était pas à un mètre de celle de Otto.</p> + +<p>—La duchesse est hors de danger... murmura le fidèle domestique.</p> + +<p>—Aujourd'hui, peut-être. Mais demain, par moi, on arrivera jusqu'à +elle.</p> + +<p>—Monseigneur s'est donc nommé?</p> + +<p>—Non... tous les agents, excepté un, me prennent pour un rôdeur de +barrières.</p> + +<p>—Eh bien!... il faut continuer à jouer ce personnage.</p> + +<p>—À quoi bon!... Lacheneur ira me dénoncer...</p> + +<p>Martial, pour le moment au moins, était délivré de Jean. Quelques +heures plus tôt, en se rendant de <i>l'Arc-en-ciel</i> à la <i>Poivrière</i>, +Jean avait roulé au fond d'une carrière abandonnée et s'y était +fracassé le crâne. Des carriers qui allaient à leur travail l'avaient +aperçu et relevé, et à cette heure même, ils le portaient à l'hôpital.</p> + +<p>Bien que ne pouvant prévoir cela, Otto ne parut pas ébranlé.</p> + +<p>—On se débarrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc +soutienne seulement son rôle... Une évasion n'est qu'une plaisanterie +quand on a des millions...</p> + +<p>—On me demandera qui je suis, d'où je viens, comment j'ai vécu...</p> + +<p>—Monseigneur parle l'allemand et l'anglais, il peut dire qu'il +arrive de l'étranger, qu'il est un enfant trouvé, qu'il a exercé une +profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple.</p> + +<p>—En effet, comme cela...</p> + +<p>Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son maître, et +d'une voix brève:</p> + +<p>—Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d'une parfaite +entente dépend le succès. J'ai à Paris une amie—et personne ne sait +nos relations—qui est fine comme l'ambre. Elle se nomme Milner et +tient l'hôtel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira +qu'il est arrivé hier, dimanche, de Leipzig, qu'il est descendu à cet +hôtel, qu'il y a laissé sa malle, qu'il y est inscrit sous le nom de +Mai, artiste forain, sans prénoms...</p> + +<p>—C'est cela, approuvait Martial...</p> + +<p>Et ainsi, avec une promptitude et une précision extraordinaires, +ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient +dérouter l'instruction...</p> + +<p>Tout étant bien réglé, Otto sembla s'éveiller du sommeil profond de +l'ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit à la liberté.</p> + +<p>Seulement, avant de quitter le poste, il avait réussi à lancer un +billet à la veuve Chupin enfermée dans le violon des femmes.</p> + +<p>Lors donc que Lecoq, tout haletant d'espérance et d'ambition, arriva +au poste de la place d'Italie, après son enquête si habile à la +<i>Poivrière</i>, il était battu d'avance par des hommes qui lui étaient +inférieurs comme pénétration, mais dont la finesse égalait la sienne.</p> + +<p>Le plan de Martial était arrêté, et il devait le poursuivre avec une +incroyable perfection de détails.</p> + +<p>Mis au secret au Dépôt, le duc de Sairmeuse se préparait à la visite +du juge d'instruction, quand entra Maurice d'Escorval... Ils se +reconnurent.</p> + +<p>Ils étaient aussi émus l'un que l'autre, et il n'y eut point +d'interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussitôt après le départ +de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas à +la générosité de son ancien ennemi...</p> + +<p>Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller, +Martial crut entendre une voix qui lui criait: «Tu seras sauvé.»</p> + +<p>Alors commença, entre le juge et Lecoq d'un côté, et le prévenu de +l'autre, cette lutte où il n'y eut point de vainqueur.</p> + +<p>Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le péril, et cependant +il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fidèle à son +caractère, qui le portait à rendre quand même justice à ses ennemis, +il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'étonnante pénétration et la +ténacité de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la +vérité.</p> + +<p>Il est vrai de dire que si l'attitude de Martial fut merveilleuse, on +le servit au dehors avec une admirable précision.</p> + +<p>Toujours Lecoq fut devancé par Otto, ce mystérieux complice qu'il +devinait et ne pouvait saisir. À la Morgue comme à l'hôtel de +Mariembourg, près de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi +bien que près de Polyte lui-même, partout Lecoq arriva deux heures +trop tard.</p> + +<p>Lecoq surprit la correspondance de son énigmatique prévenu; il en +devina la clef si ingénieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un +homme qui avait deviné en lui un rival ou plutôt un maître futur le +trahit.</p> + +<p>Si les démarches du jeune policier près du bijoutier et de la marquise +d'Arlange n'eurent pas le résultat qu'il espérait, c'est que M<sup>me</sup> +Blanche n'avait pas acheté les boucles d'oreille qu'elle portait à +la <i>Poivrière</i>; elle les avait échangées avec une de ses amies, la +baronne de Watchau.</p> + +<p>Enfin, si personne à Paris ne s'aperçut de la disparition de Martial, +c'est que, grâce à l'entente de la duchesse, de Otto et de Camille, +personne à l'hôtel de Sairmeuse, ne soupçonna son absence. Pour tous +les domestiques, le maître était dans son appartement, souffrant, on +lui faisait faire des tisanes, on montait son déjeuner et son dîner +chaque jour.</p> + +<p>Le temps passait cependant, et Martial s'attendait bien à être renvoyé +devant la cour d'assises et condamné sous le nom de Mai, lorsque +l'occasion lui fut bénévolement offerte de s'évader.</p> + +<p>Trop fin pour ne pas éventer le piège, il eut dans la voiture +cellulaire quelques minutes d'horrible indécision...</p> + +<p>Il se hasarda, cependant, s'en remettant à sa bonne étoile...</p> + +<p>Et bien il fit, puisque dans la nuit même, il franchissait le mur du +jardin de son hôtel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq, +un misérable qu'il avait ramassé dans un bouge, Joseph Couturier...</p> + +<p>Prévenu par M<sup>me</sup> Milner, grâce à la fausse manœuvre de Lecoq, Otto +attendait son maître.</p> + +<p>En un clin d'œil, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se +plongea dans un bain qu'on tenait tout près, et ses haillons furent +brûlés...</p> + +<p>Et c'est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants après, osa +crier:</p> + +<p>—Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur métier.</p> + +<p>Mais ce n'est qu'après le départ de ces agents qu'il respira.</p> + +<p>—Enfin!... s'écria-t-il, l'honneur est sauf!... Nous avons joué +Lecoq.</p> + +<p>Il venait de sortir du bain et avait passé une robe de chambre, quand +on lui apporta une lettre de la duchesse.</p> + +<p>Brusquement il rompit le cachet et lut:</p> + +<p>«Vous êtes sauvé, vous savez tout, je meurs. Adieu, je vous aimais...»</p> + +<p>En deux bonds, il fut à l'appartement de sa femme.</p> + +<p>La porte de la chambre était fermée, il l'enfonça; trop tard!...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Blanche était morte, comme Marie-Anne, empoisonnée... Mais elle +avait su se procurer un poison foudroyant, et étendue toute habillée +sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait +dormir...</p> + +<p>Une larme brilla dans les yeux de Martial.</p> + +<p>—Pauvre malheureuse!... murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme +je te pardonne, toi dont le crime a été si effroyablement expié ici +bas!</p> + + +<p class="c top15">FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.</p> + + +<h3 class="top15"><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>ÉPILOGUE</h3> + +<p class="c">LE PREMIER SUCCÈS</p> + + +<p class="top5">Libre, dans son hôtel, au milieu de ses gens, rentré en possession de +sa personnalité, le duc de Sairmeuse s'était écrié avec l'accent du +triomphe:</p> + +<p>—Nous avons joué Lecoq!</p> + +<p>En cela, il avait raison.</p> + +<p>Mais il se croyait à tout jamais hors des atteintes de ce limier au +flair subtil, et, en cela, il avait tort.</p> + +<p>Le jeune policier n'était pas d'un tempérament à digérer, les bras +croisés, l'humiliation d'une défaite.</p> + +<p>Déjà, lorsqu'il était entré chez le père Tabaret, il commençait à +revenir du premier saisissement. Quand il quitta cet investigateur de +tant d'expérience, il avait tout son courage, le plein exercice de ses +facultés, et il se sentait une énergie à soulever le monde.</p> + +<p>—Eh bien!... bonhomme, disait-il au père Absinthe, qui trottinait à +ses côtés, vous avez entendu M. Tabaret, notre maître à tous? J'étais +dans le vrai.</p> + +<p>Mais le vieux policier n'avait point d'enthousiasme.</p> + +<p>—Oui, vous aviez raison! répondit-il d'un ton piteux.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui nous a perdus? Trois fausses manœuvres. Eh bien! je +saurai changer en victoire notre échec d'aujourd'hui.</p> + +<p>—Ah!... vous en êtes bien capable... si on ne nous met pas à pied.</p> + +<p>Cette réflexion chagrine rappela brusquement Lecoq au juste sentiment +de la situation présente.</p> + +<p>Elle n'était pas brillante, mais elle n'était pas non plus si +compromise que le disait le père Absinthe.</p> + +<p>Qu'était-il arrivé, en résumé?</p> + +<p>Ils avaient laissé un prévenu leur glisser entre les doigts... c'était +fâcheux; mais ils avaient empoigné et ils ramenaient un malfaiteur des +plus dangereux, Joseph Couturier... il y avait compensation.</p> + +<p>Cependant si Lecoq ne voyait pas de mise à pied a craindre, il +tremblait qu'on ne lui refusât les moyens de suivre cette affaire de +la <i>Poivrière</i>.</p> + +<p>Que lui répondrait-on, quand il affirmerait que Mai et le duc de +Sairmeuse ne faisaient qu'un?</p> + +<p>On hausserait les épaules, sans doute, et on lui rirait au nez.</p> + +<p>—Cependant, pensait-il, M. Segmuller, le juge d'instruction, me +comprendra, lui. Mais osera-t-il, sur de simples présomptions, aller +de l'avant?</p> + +<p>C'était bien peu probable, et Lecoq ne le comprenait que trop.</p> + +<p>—On pourrait, continuait-il, imaginer un prétexte pour une descente +de justice à l'hôtel de Sairmeuse, on demanderait le duc, il serait +obligé de se montrer, et en lui on reconnaîtrait Mai.</p> + +<p>Il resta un moment sur cette idée, puis tout à coup:</p> + +<p>—Mauvais moyen! reprit-il, maladroit, pitoyable!... Ce n'est pas deux +lapins tels que ce duc et son complice qu'on prend sans vert. Il est +impossible qu'ils n'aient pas prévu une visite domiciliaire et préparé +une comédie de leur façon. Nous en serions pour nos frais.</p> + +<p>Il avait fini par parler à demi-voix, et la curiosité ardait le père +Absinthe.</p> + +<p>—Pardon, fit-il, je ne comprends pas bien...</p> + +<p>—Inutile, papa!... Donc, il est clair qu'il nous faudrait un +commencement de preuve matérielle... Oh!... peu de chose: la preuve, +seulement, d'une démarche faite par quelqu'un de l'hôtel de Sairmeuse +près d'un de nos témoins...</p> + +<p>Il s'arrêta, les sourcils froncés, la pupille dilatée, immobile, en +arrêt...</p> + +<p>Il découvrait parmi toutes les circonstances de son enquête, une +circonstance qui s'ajustait à ses desseins.</p> + +<p>Il revoyait par la pensée M<sup>me</sup> Milner, la propriétaire de l'hôtel de +Mariembourg, dans l'attitude qu'elle avait la première fois qu'il +l'avait aperçue.</p> + +<p>Oui, il la revoyait, hissée sur une chaise, le visage à hauteur d'une +cage couverte d'un grand morceau de lustrine noire, répétant avec +acharnement trois ou quatre mots d'allemand à un sansonnet, qui +s'obstinait à crier: «Camille!... où est Camille!»</p> + +<p>—Évidemment, reprit tout haut Lecoq, si M<sup>me</sup> Milner, qui est Allemande +et qui a un accent allemand des plus prononcés, eût élevé cet oiseau, +il eût parlé l'allemand ou il eût eu tout au moins l'accent de sa +maîtresse... Donc, il lui avait été donné depuis peu de temps... par +qui?</p> + +<p>Le père Absinthe commençait à s'impatienter.</p> + +<p>—Sérieusement, fit-il, que dites-vous?</p> + +<p>—Je dis que si quelqu'un, homme ou femme, à l'hôtel de Sairmeuse, +porte le nom de Camille, je tiens ma preuve matérielle... Allons, +papa, en route...</p> + +<p>Et sans un mot d'explication, il entraîna son compagnon au pas de +course.</p> + +<p>Arrivé rue de Grenelle-Saint-Germain, Lecoq s'arrêta court devant un +commissionnaire adossé à la boutique d'un marchand de vins.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit-il, vous allez vous rendre à l'hôtel de Sairmeuse, +vous demanderez Camille, et vous lui direz que son oncle l'attend +ici...</p> + +<p>—Mais, Monsieur...</p> + +<p>—Comment, vous n'êtes pas encore parti!</p> + +<p>Le commissionnaire s'éloigna. Lecoq avait arrangé sa phrase de telle +sorte qu'elle s'appliquait indifféremment à un homme ou à une femme.</p> + +<p>Les deux policiers étaient entrés chez le marchand de vins, et le père +Absinthe avait eu bien juste le temps d'avaler un petit verre, quand +le commissionnaire reparut.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, je n'ai pas pu parler à M<sup>lle</sup> Camille....</p> + +<p>—Bon!... pensa Lecoq, c'est une femme de chambre.</p> + +<p>—L'hôtel est sens dessus dessous, vu que M<sup>me</sup> la duchesse est décédée +de mort subite ce matin.</p> + +<p>—Ah!... le gredin!... s'écria le jeune policier.</p> + +<p>Et, se maîtrisant, il ajouta mentalement:</p> + +<p>—Il aura assassiné sa femme en rentrant... mais il est pincé. +Maintenant j'obtiendrai l'autorisation de continuer mes recherches.</p> + +<p>Moins de vingt minutes après, il arrivait au Palais de Justice.</p> + +<p>Faut-il le dire? M. Segmuller ne parut pas démesurément surpris de +la surprenante révélation de Lecoq. Cependant il écoutait avec une +visible hésitation l'ingénieuse déduction du jeune policier; ce fut la +circonstance du sansonnet qui le décida.</p> + +<p>—Peut-être avez-vous deviné juste, mon cher Lecoq, dit-il, et même +là, franchement, votre opinion est la mienne... Mais la justice, en +une circonstance si délicate, ne peut marcher qu'à coup sûr... C'est à +la police, c'est à vous de rechercher, de réunir des preuves tellement +accablantes que le duc de Sairmeuse ne puisse avoir seulement l'idée +de nier...</p> + +<p>—Eh! monsieur, mes chefs ne me permettront pas...</p> + +<p>—Ils vous donneront toutes les permissions possibles, mon ami, quand +je leur aurai parlé.</p> + +<p>Il y avait quelque courage de la part de M. Segmuller à agir ainsi. On +avait tant ri, au Palais, on s'était tellement égayé de cette histoire +de soi-disant grand seigneur déguisé en pitre, que beaucoup eussent +sacrifié leur conviction à la peur du ridicule.</p> + +<p>—Et quand parlerez-vous, monsieur, demanda timidement Lecoq.</p> + +<p>—À l'instant même.</p> + +<p>Le juge ouvrait déjà la porte de son cabinet, le jeune policier +l'arrêta.</p> + +<p>—J'aurais encore, monsieur, supplia-t-il, une grâce à vous +demander... vous êtes si bon, vous êtes le premier qui ayez foi en +moi.</p> + +<p>—Parlez, mon brave garçon.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, je vous demanderais un mot pour M. d'Escorval... +Oh! un mot insignifiant, lui annonçant par exemple l'évasion du +prévenu... je porterais ce mot, et alors... Oh! ne craignez rien, +monsieur, je serai prudent.</p> + +<p>—Soit!... fit le juge, allons, venez!...</p> + +<p>Quand il sortit du bureau de son chef, Lecoq avait toutes les +autorisations imaginables, et de plus il avait en poche un billet de +M. Segmuller à M. d'Escorval. Sa joie était si grande, qu'il ne daigna +pas remarquer les lazzis qu'il recueillit le long des couloirs de la +Préfecture. Mais sur le seuil, son ennemi Gévrol, dit le Général, le +guettait...</p> + +<p>—Eh! eh!... fit-il quand passa Lecoq, il y a comme cela des malins +qui partent pour la pêche à la baleine, et qui ne rapportent même pas +un goujon.</p> + +<p>Du coup, Lecoq fut piqué. Il se retourna brusquement, se planta en +face du Général et le regardant bien dans le blanc des yeux:</p> + +<p>—Cela vaut encore mieux, prononça-t-il du ton d'un homme sûr de son +affaire, cela vaut infiniment mieux que de faciliter au dehors les +intelligences des prisonniers.</p> + +<p>Surpris, Gévrol perdit presque contenance et sa rougeur seule fut un +aveu.</p> + +<p>Mais Lecoq n'abusa pas. Que lui importait que le Général, ivre de +jalousie, l'eût trahi! Ne tenait-il pas une éclatante revanche!</p> + +<p>Il n'avait pas trop d'ailleurs du reste de sa journée pour méditer son +plan de bataille et songer à ce qu'il dirait en portant le billet de +M. Segmuller.</p> + +<p>Son thème était bien prêt, quand le lendemain sur les onze heures, il +se présenta chez M. d'Escorval.</p> + +<p>—Monsieur est dans son cabinet avec un jeune homme, lui répondit le +domestique, mais comme il ne m'a rien dit vous pouvez entrer...</p> + +<p>Lecoq entra, le cabinet était vide.</p> + +<p>Mais dans la pièce voisine, dont on n'était séparé que par une +portière de velours, on entendait des exclamations étouffées et des +sanglots entremêlés de baisers...</p> + +<p>Assez embarrassé de son personnage, le jeune policier ne savait s'il +devait rester ou se retirer, quand il aperçut sur le tapis une lettre +ouverte...</p> + +<p>Évidemment, cette lettre, toute froissée, contenait l'explication de +la scène d'à côté. Mû par un sentiment instinctif plus fort que sa +volonté, Lecoq la ramassa. Il y était écrit:</p> + +<p>«Celui qui te remettra cette lettre est le fils de Marie-Anne, Maurice, +ton fils... J'ai réuni et je lui ai donné toutes les pièces qui +justifient sa naissance...</p> + +<p>«C'est à son éducation que j'ai consacré l'héritage de ma pauvre +Marie-Anne. Ceux à qui je l'avais confié ont su en faire un homme.</p> + +<p>«Si je te le rends, c'est que je crains pour lui les souillures de +ma vie. Hier s'est empoisonnée la misérable qui avait empoisonné ma +sœur... Pauvre Marie-Anne!... elle eût été plus terriblement vengée +si un accident qui m'est arrivé n'eût sauvé le duc et la duchesse de +Sairmeuse du piège où je les avais attirés...</p> + +<p class="r"><span class="smcap">Jean Lacheneur</span>.»</p> + +<p>Lecoq eut comme un éblouissement.</p> + +<p>Maintenant, il entrevoyait le drame terrible qui s'était dénoué dans +le cabaret de la Chupin...</p> + +<p>—Il n'y a pas à hésiter, il faut partir pour Sairmeuse, se dit-il, là +je saurai tout!...</p> + +<p>Et il se retira sans avoir parlé à M. d'Escorval. Il avait résisté à +la tentation de s'emparer de la lettre.</p> + +<p>C'était un mois, jour pour jour, après la mort de M<sup>me</sup> Blanche.</p> + +<p>Etendu sur un divan, dans sa bibliothèque, le duc de Sairmeuse lisait, +quand son valet de chambre Otto vint lui annoncer un commissionnaire +chargé de lui remettre en mains propres une lettre de M. Maurice +d'Escorval.</p> + +<p>D'un bond, Martial fut debout.</p> + +<p>—Est-ce possible! s'écria-t-il.</p> + +<p>Et vivement:</p> + +<p>—Qu'il entre, ce commissionnaire.</p> + +<p>Un gros homme, rouge de visage, de cheveux et de barbe, tout habillé +de velours bleu blanchi par l'usage, se présenta tendant timidement +une lettre.</p> + +<p>Martial brisa le cachet et lut:</p> + +<p>«Je vous ai sauvé, Monsieur le duc, en ne reconnaissant pas le prévenu +Mai. À votre tour, aidez-moi!... Il me faut pour après-demain, avant +midi, 260,000 francs.</p> + +<p>«J'ai assez confiance en votre honneur pour vous écrire ceci, moi!...</p> + +<p class="r"><span class="smcap">Maurice d'Escorval</span>.»</p> + +<p>Pendant près d'une minute, Martial resta confondu... puis, tout +à coup, se précipitant à une table, il se mit à écrire, sans +s'apercevoir que le commissionnaire lisait par-dessus son épaule...</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«Non pas après-demain, mais ce soir. Ma fortune et ma vie sont à vous. +Je vous dois cela pour la générosité que vous avez eue de vous retirer +quand, sous les haillons de Mai, vous avez reconnu votre ancien +ennemi, maintenant votre dévoué,</p> + +<p class="r"><span class="smcap">Martial de Sairmeuse</span>.»</p> + +<p>Il plia cette lettre d'une main fiévreuse, et la remettant au +commissionnaire avec un louis:</p> + +<p>—Voici la réponse, dit-il, hâtez-vous...</p> + +<p>Mais le commissionnaire ne bougea pas...</p> + +<p>Il glissa la lettre dans sa poche; puis, d'un geste violent, fit +tomber sa barbe et ses cheveux rouges...</p> + +<p>—Lecoq!... s'écria Martial, devenu plus pâle que la mort.</p> + +<p>—Lecoq, en effet, monseigneur, répondit le jeune policier. Il me +fallait une revanche, mon avenir en dépendait... j'ai osé imiter, oh! +bien mal, l'écriture de M. d'Escorval...</p> + +<p>Et comme Martial se taisait:</p> + +<p>—Je dois d'ailleurs dire à monsieur le duc, poursuivit-il, qu'en +remettant à la justice l'aveu écrit de sa main, de sa présence à la +<i>Poivrière</i>, je donnerai des preuves de sa complète innocence.</p> + +<p>Et pour montrer qu'il n'ignorait rien, il ajouta:</p> + +<p>M<sup>me</sup> la duchesse étant morte, il ne saurait être question de ce qui a +pu se passer à la Borderie.</p> + +<p>Huit jours après, en effet, une ordonnance de non-lieu était rendue +par M. Segmuller en faveur du duc de Sairmeuse...</p> + +<p>Nommé au poste qu'il ambitionnait, Lecoq eut le bon goût,—ce dut être +un calcul,—de grimer de modestie son triomphe...</p> + +<p>Mais le jour même, il avait couru au passage des Panoramas, commander +à Sterne un cachet portant ses armes parlantes, et la devise à +laquelle il est resté fidèle: <i>Semper vigilans</i>.</p> + +<p class="c">FIN</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Seconde Partie, +L'honneur Du Nom, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE *** + +***** This file should be named 8719-h.htm or 8719-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/7/1/8719/ + +Produced by Chuck Greif, Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and +the Online Distributed Proofreading Team + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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