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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:32:08 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Seconde Partie, L'honneur
+Du Nom, by Émile Gaboriau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Monsieur Lecoq, Seconde Partie, L'honneur Du Nom
+
+Author: Émile Gaboriau
+
+Release Date: July 4, 2008 [EBook #8719]
+[Last updated: December 20, 2013]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE ***
+
+
+
+
+Produced by Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
+the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+MONSIEUR LECOQ
+
+PAR
+
+ÉMILE GABORIAU
+
+SECONDE PARTIE
+
+L'HONNEUR DU NOM
+
+
+
+
+I
+
+
+Le premier dimanche du mois d'août 1815, à dix heures précises,--comme
+tous les dimanches,--le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna
+les «trois coups», qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à
+l'autel pour la grand'messe.
+
+L'église était plus d'à-moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en
+se hâtant des groupes de paysans et de paysannes.
+
+Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien
+tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes
+coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles
+allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que
+respectueusement elles chaussaient avant d'entrer dans la maison de
+Dieu.
+
+Les hommes, eux, n'entraient guère.
+
+Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la
+place de l'Église, à l'ombre des ormes séculaires.
+
+Telle est la mode au hameau de Sairmeuse.
+
+Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les
+emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l'apparence ou le
+rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent
+le verre à la main dans la grande salle de l'auberge du _Bœuf
+couronné_.
+
+Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche
+n'est guère qu'un prétexte de réunion, une sorte de bourse
+hebdomadaire.
+
+Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de
+dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette «foire
+scandaleuse»; leurs efforts se sont brisés contre l'obstination
+campagnarde.
+
+Ils n'ont obtenu qu'une concession: au moment où sonne l'élévation,
+les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans
+même plient le genou en se signant.
+
+C'est l'affaire d'une minute, et les conversations aussitôt reprennent
+de plus belle.
+
+Mais ce dimanche d'août, la place n'avait pas son animation
+accoutumée.
+
+Nul bruit ne s'élevait des groupes, pas un juron, pas un rire.
+L'âpre intérêt faisait trêve. On n'eût pas surpris entre vendeurs et
+acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que
+ponctuent toutes sortes de serments, des «ma foi de Dieu!» des «que le
+diable me brûle!»
+
+On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait
+sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches
+mystérieusement s'approchaient des oreilles, l'inquiétude était dans
+tous les yeux.
+
+On sentait un malheur dans l'air.
+
+C'est qu'il n'y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la
+seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante.
+
+La terre n'avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus
+à Waterloo; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la
+patrie; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris.
+
+Et les gens de Sairmeuse s'indignaient et tremblaient.
+
+Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que
+les alliés eux-mêmes.
+
+Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu'il portait ne pouvait
+signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la
+noblesse....
+
+Il signifiait surtout ruine, car il n'était pas un d'entre eux qui
+n'eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que
+toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires
+émigrés.
+
+Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu'on entourait et qu'on
+écoutait un tout jeune homme, revenu de l'armée depuis deux jours.
+
+Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les
+misères de l'invasion.
+
+Il disait le pillage de Versailles, les exactions d'Orléans, et aussi
+comment d'impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres
+gens des campagnes.
+
+--Et ils ne s'en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits
+auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s'en iront pas tant
+qu'ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin!...
+
+Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré
+au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise.
+
+Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l'attention qu'on lui
+accordait n'était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par
+le galop d'un cheval sonnant sur le pavé de l'unique rue de Sairmeuse.
+
+Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les cœurs.
+
+Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou
+Prussien?... Il annoncerait l'arrivée de son régiment et exigerait
+impérieusement de l'argent, des vêtements et des vivres pour ses
+soldats....
+
+Mais l'anxiété dura peu.
+
+Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays,
+vêtu d'une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras
+un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d'écume, faisait
+encore feu des quatre fers.
+
+--Eh!... c'est le père Chupin!... murmura un des paysans avec un
+soupir de soulagement.
+
+--Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé.
+
+--C'est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval
+qu'il monte.
+
+Cette dernière réflexion disait la réputation de l'homme.
+
+Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont
+l'effroi et le fléau des campagnes. Il s'intitulait journalier, mais
+la vérité est qu'il avait le travail en horreur et passait toutes ses
+journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa
+femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le
+secret d'échapper à toutes les conscriptions.
+
+Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin,
+bois, fruits, tout était pris sur la propriété d'autrui. La chasse
+et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés,
+fournissaient l'argent comptant.
+
+Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de
+temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait
+jamais de témoins pour déposer contre lui.
+
+--C'est un mauvais homme, disait-on, et s'il en voulait à quelqu'un,
+il serait bien capable de l'attendre au coin d'un bois pour tirer
+dessus comme sur un lapin.
+
+Le vieux braconnier, cependant, venait de s'arrêter devant l'auberge
+du _Bœuf couronné_.
+
+Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et
+s'avança sur la place.
+
+C'était un grand vieux, d'une cinquantaine d'années, maigre et noueux
+comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le
+coquin. Il avait l'air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux,
+l'expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce
+diabolique et la plus froide méchanceté.
+
+À tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé,
+mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui.
+
+--Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu'il fut à portée de la
+voix, d'où nous arrivez-vous donc comme cela?
+
+--De la ville.
+
+La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c'est
+le chef-lieu de l'arrondissement, Montaignac, une charmante
+sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues.
+
+--Et c'est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous
+rossiez si bien tout à l'heure?...
+
+--Je ne l'ai pas acheté, on me l'a prêté.
+
+L'assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne
+purent s'empêcher de sourire. Lui ne parut pas s'en apercevoir.
+
+--On me l'a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une
+fameuse nouvelle.
+
+La peur reprit tous les paysans.
+
+--L'ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés.
+
+--Oui, mais pas celui que vous croyez. L'ennemi dont je vous parle est
+l'ancien seigneur d'ici, le duc de Sairmeuse.
+
+--Ah! mon Dieu! on le disait mort.
+
+--On se trompait.
+
+--Vous l'avez vu?
+
+--Non, mais un autre l'a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre
+est M. Laugdron, le maître de l'_Hôtel de France_, de Montignac.
+Je passais devant chez lui, ce matin, il m'appelle: «Vieux, me
+demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?» Naturellement je réponds:
+«oui.» Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me
+disant: «Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu'à
+Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est
+arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial,
+et deux domestiques.»
+
+Au milieu de tous ces paysans qui l'écoutaient, la joue pâle et les
+dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d'un messager
+de malheur.
+
+Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique
+sourire, et dans ses yeux les pétillements d'une joie méchante.
+
+La vérité est qu'il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses
+bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche!
+
+Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c'est qu'il
+cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses
+auditeurs.
+
+Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l'avait
+peut-être pénétré, l'interrompit brusquement.
+
+--Que nous importe, s'écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse
+à Montignac!... Qu'il reste à l'_Hôtel de France_ tant qu'il s'y
+trouvera bien, nous n'irons pas l'y chercher.
+
+--Non!... nous n'irons pas l'y quérir, approuvèrent les paysans.
+
+Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air d'hypocrite pitié.
+
+--C'est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il;
+avant deux heures il sera ici.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Je le sais par M. Laugeron, qui m'a dit, lorsque j'ai enfourché son
+bidet: «Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a
+commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire
+à Sairmeuse.»
+
+D'un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la
+consultèrent.
+
+--Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune métayer.
+
+--Pardienne!... il ne me l'a pas dit, répondit le maraudeur; mais il
+n'y a pas besoin d'être malin pour le deviner. Il vient visiter ses
+anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. À toi,
+Rousselet, il réclamera les prés de l'Oiselle qui donnent toujours
+deux coupes; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la
+Croix-Brûlée; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie....
+
+Chanlouineau, c'était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu
+le père Chupin.
+
+--Nous réclamer la Borderie!... s'écria-t-il avec une violence inouïe,
+qu'il s'en avise... et nous verrons. C'était un terrain maudit, quand
+mon père l'a acheté, il n'y poussait que des ajoncs et une chèvre n'y
+eût pas trouvé sa pâture... Nous l'avons épierré pierre à pierre, nous
+avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l'avons engraissé de
+notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant
+ma dernière goutte de sang.
+
+--Je ne dis pas, mais....
+
+--Mais quoi?... Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont
+sauvés à l'étranger? Nous n'avons pas volé leurs biens, n'est-ce pas?
+La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos
+actes sont en règle, la loi est pour nous.
+
+--C'est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi...
+
+Personne alors, sur la place de l'Église, ne s'occupait de ce jeune
+soldat dont la voix, l'instant d'avant, faisait vibrer les plus nobles
+sentiments.
+
+La France envahie, l'ennemi menaçant, tout était oublié. Le
+tout-puissant instinct de la propriété avait parlé.
+
+--M'est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d'aller
+consulter M. le baron d'Escorval.
+
+--Oui, oui!... s'écrièrent les paysans, allons!
+
+Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait
+quelquefois les gazettes, les arrêta.
+
+--Prenez garde à ce que vous allez faire, prononçat-il. Ne savez-vous
+donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d'Escorval n'est plus
+rien?... Fouché l'a couché sur ses listes de proscription, il est ici
+en exil et la police le surveille.
+
+À cette seule objection, tout l'enthousiasme tomba.
+
+--C'est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M.
+d'Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort.... Et d'ailleurs, quel
+conseil nous donnerait-il?
+
+Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence.
+
+--Qu'importe!... s'écria-t-il. Si M. d'Escorval n'a pas de conseil à
+nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre
+comment on résiste et comment on se défend.
+
+Depuis un moment, le père Chupin étudiait d'un œil impassible ce
+grand déchaînement de colères. Au fond du cœur, il ressentait quelque
+chose de la monstrueuse satisfaction de l'incendiaire à la vue des
+flammes qu'il a allumées.
+
+Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu'il devait
+jouer quelques mois plus tard.
+
+Mais, pour l'instant, satisfait de l'épreuve, il se posa en
+modérateur.
+
+--Attendez donc, pour crier, qu'on vous écorche, prononça-t-il d'un
+ton ironique. Ne voyez-vous pas que j'ai tout mis au pis. Qui vous
+dit que le duc de Sairmeuse s'inquiétera de vous? Qu'avez-vous de ses
+anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes,
+des pâtures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne
+rapportait pas cinq cents pistoles par an....
+
+--Ça, c'est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous
+dites a quadruplé, c'est que ces terres sont entre les mains de plus
+de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes.
+
+--Raison de plus pour que le duc n'en souffle mot; il ne voudra pas se
+mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s'en prendra qu'à
+un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M.
+Lacheneur, enfin.
+
+Ah! il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le
+vieux misérable. Il savait de quel cœur et avec quel ensemble on
+accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut
+de tous.
+
+--Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque
+tout le domaine de Sairmeuse.
+
+--Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin.
+Où demeure M. Lacheneur? Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous
+voyons d'ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les
+bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait
+traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où
+on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture.
+
+Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi,
+maintenant c'est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente.
+Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme
+le baron d'Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les
+autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu'à terre. Pour un
+moineau tué «sur ses terres,» comme il dit, il vous enverrait un homme
+au bagne. Ah! il a eu de la chance. L'Empereur l'avait nommé maire.
+Les Bourbons l'ont destitué, mais que lui importe! En est-il moins le
+vrai seigneur d'ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres
+et les nôtres? Son fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour
+devenir notaire? Quant à sa fille, Mlle Marie-Anne...
+
+--Oh!... de celle-là, pas un mot, s'écria Chanlouineau... si elle
+était la maîtresse, il n'y aurait plus un pauvre dans le pays, et même
+on abuse de sa bonté... demandez plutôt à votre femme, père Chupin.
+
+Sans s'en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête.
+
+Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu'il ne devait pas
+oublier, et c'est de l'air le plus humble qu'il poursuivit:
+
+--Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n'est pas donnante, mais enfin il
+lui reste encore assez d'argent pour ses toilettes et ses falbalas...
+Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore très-heureux après
+avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu'il a
+acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour
+écraser le pauvre monde.
+
+Après s'être adressé à l'égoïsme, le père Chupin s'adressait à
+l'envie... son succès devait être infaillible.
+
+Mais il n'eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les
+fidèles sortaient de l'église.
+
+Bientôt apparut sous le porche l'homme dont il avait été tant
+question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d'une
+éblouissante beauté.
+
+Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s'acquitta de
+son message.
+
+Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d'abord, puis
+si affreusement pâle, qu'on crut qu'il allait tomber.
+
+Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s'éloigna
+rapidement en entraînant sa fille...
+
+Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le
+village au galop de ses quatre chevaux, et s'arrêtait devant la cure.
+
+Alors on eut un singulier spectacle.
+
+Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre
+ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons:
+
+--Vive M. le duc de Sairmeuse!!!...
+
+
+
+
+II
+
+
+Une route en pente douce, longue de près d'une lieue, ombragée d'un
+quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de
+Sairmeuse.
+
+Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et
+l'étranger qui la gravit s'explique le dicton naïvement vaniteux du
+pays:
+
+ «Ne sait combien la France est belle,
+ Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.»
+
+L'Oiselle, c'est la petite rivière qu'on passe sur un pont en bois en
+sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la
+vallée sa délicieuse fraîcheur.
+
+Et à chaque pas, à mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est
+comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement.
+
+À droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la
+Rèche. À gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise
+la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre côté de la
+rivière, sont tout ce qu'il reste du manoir féodal des sires de
+Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi
+cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d'Escorval.
+
+Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les
+clochers de Montaignac....
+
+C'est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui
+eut appris la grande nouvelle, l'arrivée du duc de Sairmeuse....
+
+Mais que lui importaient les magnificences du paysage!
+
+Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un
+pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés
+mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé
+où se coucher et mourir.
+
+Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des
+événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait,
+abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l'habitude.
+
+À deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses
+côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d'un
+ton rude, fut tout ce qu'elle en tira.
+
+Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme
+malheureux repassait toutes les phases de sa vie...
+
+À vingt ans, Lacheneur n'était qu'un pauvre garçon de charrue, au
+service de la famille de Sairmeuse.
+
+Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s'étendait sous un
+arbre à l'heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux
+d'un enfant.
+
+--Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au
+père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait
+pas...
+
+Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en
+deux ans de travail et de privations, n'avait économisé que onze
+louis, qu'il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de
+sa paillasse.
+
+Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de
+Marthe qu'elle saurait attendre.
+
+Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche,
+était sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il
+l'intéresserait peut-être à ses amours.
+
+C'est alors qu'éclata le terrible orage de la révolution.
+
+Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré
+avec M. le comte d'Artois. Ils se réfugiaient à l'étranger comme un
+passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se
+disant: «Cela ne durera pas.»
+
+Cela dura, et l'année suivante la vieille demoiselle Armande, qui
+était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d'une
+visite des patriotes de Montaignac.
+
+Le château fut fermé, le président du district s'empara des clés au
+nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de
+son côté.
+
+C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence.
+
+Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d'une physionomie
+énergique, d'une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne
+tarda pas à se faire une renommée dans les clubs.
+
+Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.
+
+À ce métier de tribun on ne s'enrichissait guère; aussi la surprise
+fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de
+ferme venait d'acheter le château et presque toutes les terres de ses
+anciens maîtres.
+
+Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingtième
+seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq
+mille livres. C'était pour rien.
+
+Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la
+possédait, puisqu'il l'avait versée en beaux louis d'or entre les
+mains du receveur du district.
+
+De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient
+acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s'en
+moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu'on
+saluait fort bas le citoyen Lacheneur.
+
+Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au
+moment où elles devenaient réalisables.
+
+Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il
+se remit à la culture...
+
+On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans
+crurent remarquer qu'il était tout étourdi du brusque changement de sa
+situation.
+
+Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures
+avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu'on eût dit, à le
+voir, un domestique tremblant d'être surpris.
+
+Il avait laissé le château fermé et s'était installé avec sa jeune
+femme dans l'ancien logis du garde-chasse, à l'entrée du parc. Il
+visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais
+il ne réclamait pas le prix des fermages.
+
+Cependant, peu à peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance
+lui vint.
+
+Le Consulat avait succédé au Directoire, l'Empire remplaça le
+Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.
+
+Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du
+garde-chasse et s'installa définitivement au château.
+
+L'ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de
+Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes,
+il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de
+Montaignac.
+
+La prise de possession était complète.
+
+Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu
+méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses
+prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage,
+prodigieux à son âge, d'acquérir l'instruction qui lui manquait.
+
+Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu
+proverbial. Il suffisait qu'il se mêlât d'une entreprise pour qu'elle
+tournât à bien.
+
+Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.
+
+Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n'avaient
+pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille
+livres en sacs.
+
+Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut,
+lui, garder son sang-froid.
+
+En dépit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et
+frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses
+revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque
+entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et
+cependant il n'était pas avare. Dès qu'il s'agissait de sa femme ou de
+ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris,
+il voulait qu'il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se
+séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.
+
+Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition démesurée pour ses
+enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait:
+
+--Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!...
+Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente
+ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée...
+
+Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais
+on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui
+pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu'on parlât de lui
+sans souhaiter sa ruine à mots couverts.
+
+Hélas!... les mauvais jours arrivèrent.
+
+Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui
+enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses
+amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut
+obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à
+Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes...
+
+La veille encore, il s'estimait le plus malheureux des hommes...
+
+Mais voici qu'un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous
+les autres étaient oubliés...
+
+Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche
+d'août 1815, vingt ans s'étaient écoulés...
+
+Vingt ans!... Et il lui semblait que c'était hier que, rouge et
+tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du
+district.
+
+Avait-il rêvé?... Avait-il vécu?...
+
+Il n'avait pas rêvé... une vie entière tient dans l'espace de dix
+secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses
+espoirs envolés....
+
+Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation
+présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa
+fille, le ramena brutalement à l'affreuse réalité.
+
+La grille du château de Sairmeuse--de son château--où il venait
+d'arriver se trouvait fermée.
+
+Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la
+serrure, il sonna à briser la cloche.
+
+Au bruit, le jardinier se hâta d'accourir.
+
+--Pourquoi cette grille est-elle fermée?... demanda M. Lacheneur avec
+une violence inouïe... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque
+moi, le maître, je suis dehors!...
+
+Le jardinier voulut présenter quelques excuses.
+
+--Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n'es plus à
+mon service!...
+
+Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du
+château, cour d'honneur princière, sablée de sable fin, entourée de
+gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbres verts.
+
+Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient
+assis, l'attendant, car c'était le dimanche qu'il recevait les gens de
+son immense exploitation.
+
+Ils se levèrent dès qu'il parut, se découvrant respectueusement. Mais
+il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.
+
+--Qui vous a permis d'entrer ici?... leur dit-il d'un ton menaçant;
+que me voulez-vous? On vous envoie m'espionner, n'est-ce pas?...
+Sortez!...
+
+Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs
+réflexions durent être singulières.
+
+Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du
+grand salon, et il s'y était précipité suivi de sa fille épouvantée.
+
+Jamais Marie-Anne n'avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le
+cœur navré par les plus affreux pressentiments.
+
+Elle avait entendu dire que parfois, sous l'empire de certaines
+passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se
+demandait si son père ne devenait pas fou.
+
+En vérité, il semblait l'être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes
+convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres.
+
+Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa
+cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques.
+
+Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait
+tâter du bout du pied l'épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur
+les meubles comme pour en éprouver le moelleux.
+
+Par moments, il s'arrêtait brusquement devant un des tableaux de
+maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit
+qu'il inventoriait et qu'il estimait toutes les choses magnifiques et
+coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château.
+
+--Et je renoncerais à tout cela!... s'écria-t-il enfin. Ce mot
+expliquait tout.
+
+--Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais!
+jamais!... Je ne saurais m'y résoudre... je ne peux pas... je ne veux
+pas!
+
+Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l'esprit
+de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle
+était assise, elle alla se placer debout devant lui.
+
+--Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse,
+qu'y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne
+suis-je pas ta fille, ne m'aimes-tu donc plus?...
+
+À cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur
+arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un
+regard indéfinissable.
+
+--N'as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m'a dit
+Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et
+nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le
+nôtre!...
+
+Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente
+années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l'avoir
+entendu mille fois débattre.
+
+--Eh! cher père, dit-elle, qu'importe le duc!... Si nous avons ses
+terres, tu les a payées, n'est-ce pas?... elles sont donc bien et
+légitimement à nous.
+
+M. Lacheneur hésita un moment avant de répondre...
+
+Mais son secret l'étouffait; mais il était dans une de ces crises où
+l'homme, si énergique qu'il soit, chancèle et cherche un appui, si
+fragile qu'il puisse être.
+
+--Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tête, si
+l'or que j'ai donné en échange de Sairmeuse m'eût appartenu.
+
+À cet étrange aveu, la jeune fille recula en pâlissant.
+
+--Quoi!... balbutia-t-elle, cet or n'était pas à toi, mon père?... À
+qui donc était-il, d'où venait-il?...
+
+Le malheureux s'était trop avancé pour ne pas aller jusqu'au bout.
+
+--Je vais tout te dire, ma fille, répondit-il, tout, et tu me jugeras,
+tu décideras... Quand les Sairmeuse ont émigré, je n'avais que mes
+bras pour vivre, et l'ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne
+manquerait pas bientôt...
+
+Voilà où j'en étais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant
+que Mlle Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me
+parler. J'accourus.
+
+On avait dit vrai, Mlle Armande était à l'agonie; je le compris bien
+en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire...
+
+Ah! je vivrais cent ans que jamais je n'oublierais son visage à ce
+moment. On eût dit qu'à force de volonté et d'énergie, elle retenait
+pour quelque grande tâche son dernier soupir près de s'envoler.
+
+Quand j'entrai dans sa chambre, ses traits se détendirent.
+
+--Comme tu as tardé!... murmura-t-elle d'une voix faible.
+
+Je voulais m'excuser, mais elle m'interrompit du geste et ordonna aux
+femmes qui l'entouraient de se retirer.
+
+Dès que nous fûmes seuls:
+
+--Tu es un honnête garçon, n'est-ce pas? me dit-elle... Je vais te
+donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se
+trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du
+monde, j'économisais les cinq cents louis de pension que me servait
+annuellement M. le duc mon frère...
+
+Elle me fit signe de m'approcher et de m'agenouiller près de son lit.
+
+J'obéis, et aussitôt Mlle Armande se penchant vers moi, colla presque
+ses lèvres contre mon oreille et ajouta:
+
+--Je possède quatre-vingt mille livres en or.
+
+J'eus comme un éblouissement, mais ma marraine ne s'en aperçut pas.
+
+--Cette somme, continua-t-elle, n'est pas le quart des anciens revenus
+de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour
+l'unique ressource des Sairmeuse?... Je vais te la remettre,
+Lacheneur, je la confie à ta probité et à ton dévouement... On va
+mettre en vente, dit-on, les terres des émigrés. Si cette affreuse
+injustice a lieu, tu rachèteras pour soixante-dix mille livres de nos
+propriétés... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme
+à M. le duc mon frère qui a suivi M. le comte d'Artois. Le surplus,
+c'est-à-dire les mille pistoles de différence, je te les donne, elles
+sont à toi...
+
+Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me
+tendant la croix de son chapelet:
+
+--Jure sur l'image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu
+exécuteras fidèlement les dernières volontés de ta marraine mourante.
+
+Je jurai, et son visage exprima une grande joie.
+
+--C'est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille... tu auras une
+protectrice là-haut. Mais ce n'est pas tout... Dans le temps où nous
+vivons, cet or ne sera en sûreté entre tes mains que si on ignore que
+tu le possèdes... J'ai cherché comment tu le sortirais de ma chambre
+et du château, à l'insu de tous, et j'ai trouvé un moyen. L'or est là,
+dans cette armoire, à la tête de mon lit, entassé dans un coffre de
+chêne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... il le
+faut. Tu vas l'attacher à un drap et le descendre bien doucement, par
+la fenêtre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d'ici, comme tu y es
+entré, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras
+chez toi... La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre
+tes précautions... Mais hâte-toi, je suis à bout de forces...
+
+Le coffre était lourd, mais j'étais robuste. Deux draps que je pris
+dans un bahut firent l'affaire.
+
+En moins de dix minutes, j'eus terminé, sans embarras, sans un seul
+bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fenêtre:
+
+--C'est fini, marraine, dis-je.
+
+--Dieu soit loué!... balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauvé!...
+
+J'entendis un profond soupir, je me retournai... elle était morte.
+
+Cette scène que retraçait M. Lacheneur, il la voyait...
+
+Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du passé
+comme les flammes d'un incendie mal éteint.
+
+Feindre, déguiser la vérité, ménager des réticences, était hors de son
+pouvoir.
+
+Il ne s'appartenait plus.
+
+Ce n'est pas à sa fille qu'il s'adressait, mais à la morte, à Mlle
+Armande de Sairmeuse...
+
+Et s'il frissonna en prononçant ces mots: «elle était morte,» c'est
+qu'il lui semblait qu'elle allait apparaître et lui demander compte de
+son serment.
+
+Après un moment de silence pénible, c'est d'une voix sourde qu'il
+poursuivit:
+
+--J'appelai au secours... on vint. Mlle Armande était adorée,
+les larmes éclatèrent, et il y eut une demi-heure d'inexprimable
+confusion. Tout le monde perdait la tête excepté moi... Je pus me
+retirer sans être remarqué, courir au jardin et enlever le coffre
+de chêne... Une heure plus tard, il était enterré dans la misérable
+masure que j'habitais... L'année suivante, j'achetai Sairmeuse...
+
+Il avait tout avoué, il s'arrêta tremblant, cherchant son arrêt dans
+les yeux de sa fille.
+
+--Et vous hésitez?... demanda-t-elle.
+
+--Ah!... tu ne sais pas...
+
+--Je sais qu'il faut rendre Sairmeuse.
+
+C'était bien là ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix
+qui n'est qu'un murmure et que cependant tout le fracas de l'univers
+ne saurait étouffer.
+
+--Personne ne m'a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me
+soupçonnerait qu'on ne trouverait pas une seule preuve... Mais
+personne ne sait rien...
+
+Marie-Anne se redressa, l'œil étincelant de la plus généreuse
+indignation.
+
+--Mon père!... interrompit-elle, oh!... mon père!...
+
+Et d'un ton plus calme elle ajouta:
+
+--Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous!...
+
+M. Lacheneur semblait près de succomber aux souffrances des horribles
+combats qui se livraient en lui.
+
+Moins abattu est l'accusé à l'heure où se décide son sort, pendant ces
+minutes éternelles où il attend un verdict de vie ou de mort, l'œil
+fixé sur cette petite porte par où il a vu le jury sortir pour
+délibérer.
+
+--Rendre!... reprit-il, quoi?... Ce que j'ai reçu?... Soit, je
+consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j'y ajouterai
+les intérêts de cette somme depuis que je l'ai en dépôt, et... nous
+serons quittes.
+
+La jeune fille hochait la tête d'un air doux et triste.
+
+--Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? prononça-t-elle. Tu
+sais bien que c'est Sairmeuse que Mlle Armande entendait confier au
+serviteur de sa famille... C'est Sairmeuse qu'il faut rendre.
+
+Ce mot de «serviteur» devait révolter un homme qui, tant qu'avait duré
+l'Empire, avait été un des puissants du pays.
+
+--Ah!... vous êtes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde
+amertume, cruelle comme l'enfant qui n'a jamais souffert..., cruelle
+comme celui qui, n'ayant jamais été tenté, est impitoyable pour qui
+succombe à la tentation.
+
+Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger,
+parce que seul il sait tout et lit au fond des âmes...
+
+Je ne suis qu'un dépositaire, me dis-tu. C'est bien ainsi que je me
+considérais jadis...
+
+Si ta pauvre sainte mère vivait encore, elle te dirait mon trouble et
+mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n'était pas
+mienne... Je tremblais de me laisser prendre à ses séductions, j'avais
+peur de moi... J'étais comme le joueur chargé de tenir le jeu d'un
+autre, comme un ivrogne qui aurait reçu en dépôt les plus délicieuses
+liqueurs...
+
+Ta mère te dirait que j'ai remué ciel et terre pour retrouver le duc
+de Sairmeuse. Mais il avait quitté le comte d'Artois, on ne savait ce
+qu'il était devenu... J'ai été dix ans avant de me décider à habiter
+le château, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j'ai fait
+brosser les meubles et les tapis comme si le maître eût dû revenir le
+soir.
+
+Enfin j'osai... J'avais entendu M. d'Escorval affirmer que le duc
+avait été tué à la guerre... je m'installai ici. Et de jour en jour, à
+mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et
+plus vaste, je m'en sentais plus légitimement le possesseur...
+
+Mais ce plaidoyer désespéré en faveur d'une cause mauvaise, ne pouvait
+toucher la loyale Marie-Anne.
+
+--Il faut restituer!... répéta-t-elle.
+
+M. Lacheneur se tordait les bras.
+
+--Implacable!... s'écria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui
+ne comprend pas que c'est pour elle que je prétends, que je veux
+rester ce que je suis. Hésiterais-je, s'il ne s'agissait que de moi...
+Je suis vieux et je connais la misère et le travail; l'oisiveté n'a
+pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il
+pour vivre en attendant ma place au cimetière? Une croûte de pain
+frottée d'oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la
+nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela.
+Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous?
+
+--On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père... Je crois
+cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l'âme trop
+haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l'immense
+service que vous lui aurez rendu.
+
+L'ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau.
+
+--Tu crois cela!... dit-il. C'est que tu ne connais pas ces nobles qui
+ont été nos maîtres pendant des siècles. Un «tu es un brave garçon!»
+bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi
+à ma charrue, toi à l'antichambre. Et si je m'avisais de parler des
+mille pistoles qui m'ont été données, on me traiterait de bélître, de
+faquin et d'impudent drôle... Par le saint nom de Dieu!... cela ne
+sera pas.
+
+--Oh!... mon père!...
+
+--Non, cela ne saurait être... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas
+voir, l'ignominie de la chute... Tu nous crois aimés à Sairmeuse?...
+tu te trompes. Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés
+et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour
+nous déchirer, ceux qui aujourd'hui nous lèchent les mains...
+
+Ses yeux brillèrent; il pensa qu'il venait de trouver un argument
+victorieux.
+
+--Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les
+horreurs du mépris... Tu éprouverais cette douleur épouvantable de
+voir s'éloigner de toi jusqu'à celui que ton cœur a choisi librement,
+entre tous!...
+
+Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s'emplirent de
+larmes.
+
+--Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d'une voix altérée, je
+mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître
+que j'avais mal placé ma confiance et mon affection.
+
+--Et tu t'obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse?...
+
+--L'honneur parle, mon père...
+
+M. Lacheneur disloqua à demi, d'un coup de poing terrible, le meuble
+près duquel il se trouvait.
+
+--Et si je m'entêtais, moi aussi, s'écria-t-il, si je gardais tout...
+que ferais-tu?
+
+--Je me dirais, mon père, qu'une misère honnête vaut mieux qu'une
+fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse,
+et je chercherais une place de fille de ferme aux environs...
+
+Cette terrible réponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue.
+Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait
+assez sa fille pour savoir que ce qu'elle disait elle le ferait.
+
+Mais il était vaincu, sa fille l'emportait, il venait de se résoudre à
+l'héroïque sacrifice.
+
+--Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra...
+
+Il s'interrompit, un visiteur lui arrivait.
+
+C'était un tout jeune homme d'une vingtaine d'années, de tournure
+distinguée, à l'air mélancolique et doux.
+
+Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de
+Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi,
+rougissant jusqu'à la racine des cheveux.
+
+--Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m'envoie vous dire que le
+duc de Sairmeuse et son fils viennent d'arriver. Ils ont demandé
+l'hospitalité à M. le curé.
+
+M. Lacheneur s'était levé, dissimulant mal son trouble affreux.
+
+--Vous remercierez le baron d'Escorval de son attention, mon cher
+Maurice, répondit-il, j'aurai l'honneur de le voir aujourd'hui même,
+après une démarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi.
+
+Le jeune d'Escorval avait vu, du premier coup d'œil, que sa présence
+était importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants.
+
+Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout
+bas, et sans vouloir s'expliquer autrement:
+
+--Je crois connaître votre cœur, Maurice, ce soir, je le connaîtrai
+certainement.
+
+
+
+
+III
+
+
+Peu de gens à Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible
+duc dont l'arrivée mettait le village en émoi.
+
+C'est à peine si quelques anciens du pays se rappelaient l'avoir
+entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu'il venait, à de longs
+intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille demoiselle Armande.
+
+Sa charge le retenait à la cour.
+
+S'il n'avait pas donné signe de vie tant qu'avait duré l'Empire, c'est
+qu'il n'avait pas eu à subir les misères et les humiliations qui
+attendaient les émigrés dans l'exil.
+
+Il y avait au contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que
+lui enlevait la Révolution, une fortune royale.
+
+Réfugié à Londres après le licenciement de l'impuissante armée de
+Condé, il avait eu le bonheur de plaire à la fille unique d'un des
+plus riches pairs d'Angleterre, lord Holland, et il l'avait épousée.
+
+Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six
+millions de francs.
+
+Cependant ce ménage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop
+faciles de M. le comte d'Artois, le gentilhomme qui avait prétendu
+reprendre sous Louis XVI les mœurs de la Régence, ne pouvait pas être
+un bon mari.
+
+La jeune duchesse songeait à une séparation quand elle mourut en
+donnant le jour à un garçon, qui fut baptisé sous les noms de
+Anne-Marie-Martial.
+
+Cette mort ne désola pas le duc de Sairmeuse.
+
+Il se retrouvait libre et plus riche qu'il ne l'avait jamais été.
+
+Dès que les convenances le lui permirent, il confia son fils à une
+parente de sa femme et se remit à courir le monde.
+
+La renommée disait vrai: Il s'était battu, et furieusement, contre
+la France, tantôt dans les rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs
+Russes.
+
+Et jarnibieu!--c'était un de ses jurons,--il ne s'en cachait guère,
+disant qu'en cela, il n'avait fait que strictement son devoir. Il
+estimait bien et loyalement gagné le grade de général que lui avait
+conféré sur le champ de bataille l'empereur de Russie.
+
+On ne l'avait pas vu, lors de la première Restauration, mais son
+absence avait été bien involontaire. Son beau-père, lord Holland,
+venait de mourir, et il avait été retenu à Londres par les embarras
+d'une immense succession.
+
+Les Cent-Jours l'avaient exaspéré.
+
+Mais «la bonne cause,» ainsi qu'il disait, triomphant de nouveau, il
+se hâtait d'accourir.
+
+Hélas! Lacheneur soupçonnait bien les véritables sentiments de son
+ancien maître, quand il se débattait sous les obsessions de sa fille.
+
+Lui qui avait été obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les
+«revenants» n'avaient rien appris ni rien oublié.
+
+Le duc de Sairmeuse était comme les autres.
+
+Cet homme qui avait tant vu n'avait rien retenu.
+
+Il pensait, et rien n'était si tristement grotesque, qu'il suffisait
+d'un acte de sa volonté pour supprimer net tous les événements de la
+Révolution et de l'Empire.
+
+Quand il avait dit: «Je ne reconnais pas tout ça!...» il s'imaginait,
+de la meilleure foi du monde, que tout était dit, que c'était fini,
+que ce qui avait été n'était pas.
+
+Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII à l'œuvre en
+1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu changé depuis
+1789, il répondait en haussant les épaules:
+
+--Bast!... nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion
+nous a surpris rentreront dans l'ombre.
+
+C'était bien là, sérieusement, son opinion.
+
+Tout le long de la route accidentée qui conduit de Montaignac à
+Sairmeuse, le duc, confortablement établi dans le fond de sa berline
+de voyage, développait ses plans à son fils Martial.
+
+--Le roi a été mal conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que
+je le soupçonne d'incliner plus qu'il ne conviendrait vers les idées
+jacobines. S'il m'en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout
+le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les
+alliés ont mis à sa disposition. Douze cent mille baïonnettes ont un
+peu plus d'éloquence que les articles d'une charte.
+
+C'est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu'il
+s'interrompit.
+
+Il était ému, lui, si peu accessible à l'émotion, en se sentant dans
+ce pays où il était né, où il avait joué enfant, et dont il n'avait
+pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante.
+
+Tout avait bien changé, mais les grandes lignes du paysage étaient
+restées les mêmes, les coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée
+de l'Oiselle était toujours riante comme autrefois.
+
+--Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait
+oublier ses graves préoccupations, je me reconnais!...
+
+Bientôt les changements devinrent plus frappants.
+
+La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue
+unique du village.
+
+Cette rue, autrefois, c'était un chemin qui devenait impraticable dès
+qu'il pleuvait.
+
+--Eh! eh!... murmura le duc, c'est un progrès, cela!...
+
+Il ne tarda pas à en remarquer d'autres.
+
+Là où il n'y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes
+de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes
+et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant
+au-dessus de la porte.
+
+Bientôt il aperçut la mairie, une vilaine construction toute neuve,
+visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton.
+
+--Jarnibieu!... s'écria-t-il, pris d'inquiétude, les coquins sont
+capables d'avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château!...
+
+Mais la berline longeait alors la place de l'Église, et Martial
+observait les groupes qui s'y agitaient.
+
+--Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il
+à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une
+triomphante réception à leur ancien maître?
+
+M. de Sairmeuse haussa les épaules. Il n'était pas homme à renoncer
+pour si peu à une illusion.
+
+--Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste,
+répondit-il. Quand ils le sauront....
+
+Des cris de «Vive M. le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole.
+
+--Vous entendez, marquis? fit-il.
+
+Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la
+portière de la voiture, saluant de la main l'honnête famille Chupin,
+qui courait et criait.
+
+Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix
+formidables, et il ne tint qu'à M. de Sairmeuse de croire que le pays
+entier l'acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s'arrêta devant
+la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la
+noblesse était plus grand que jamais.
+
+Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait
+debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la
+servante du curé est toujours et partout la mieux informée.
+
+--Monsieur le curé n'est pas revenu de l'église, répondit-elle aux
+questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l'attendre,
+il ne tardera pas à arriver, car il n'a pas déjeuné le pauvre cher
+homme...
+
+--Entrons!... dit le duc à son fils.
+
+Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon,
+où une table était dressée.
+
+D'un coup d'œil, M. de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les
+habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était
+propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux; une
+douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d'une
+simplicité monastique, il n'y avait que des couverts d'étain.
+
+Ce logis était celui d'un ambitieux ou d'un saint.
+
+--Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane.
+
+--Ma foi! répondit Martial, j'avoue que la route m'a singulièrement
+aiguisé l'appétit.
+
+--Doux Jésus!... s'écria la vieille gouvernante, d'un air désespéré,
+et moi qui n'ai rien!... C'est-à-dire, si, il me reste encore un
+poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le
+vider...
+
+Elle s'interrompit prêtant l'oreille, et on entendit un pas dans le
+corridor.
+
+--Ah!... dit-elle, voici monsieur le curé.
+
+Fils d'un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de
+Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.
+
+À le voir, on reconnaissait bien l'homme annoncé par le presbytère.
+
+Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de
+son église.
+
+Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il
+ainsi façonné ses dehors? On s'en faisait une idée en regardant ses
+yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d'une âme ardente.
+
+Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres
+involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière.
+
+Était-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à
+mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez
+immense, en bec d'aigle, mince comme la lame d'un rasoir.
+
+Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais
+d'une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps
+maigre aussi misérablement que les voiles d'un navire en pantenne.
+
+On l'appelait l'abbé Midon.
+
+À la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement
+surpris.
+
+La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais
+il s'attendait à trouver quelqu'un de ses paroissiens.
+
+Personne ne l'ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se
+demandait à qui il avait affaire, et ce qu'on lui voulait.
+
+Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante
+venait de s'esquiver.
+
+Le duc comprit l'étonnement de son hôte.
+
+--Par ma foi!... l'abbé, fit-il avec l'aisance impertinente d'un grand
+seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon
+votre cure d'assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je
+suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.
+
+Le curé s'inclina, mais il ne parut pas qu'il fût fort touché de la
+qualité de ses visiteurs.
+
+--Ce m'est un grand honneur, prononça-t-il d'un ton plus que réservé,
+de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays.
+
+Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu'il était impossible de
+se méprendre sur sa pensée et ses intentions.
+
+--Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici,
+messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je
+crains...
+
+--Bast!... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce
+qui vous suffit nous suffira, l'abbé... Et comptez que nous saurons
+reconnaître de façon ou d'autre le dérangement que nous allons vous
+causer.
+
+L'œil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante,
+cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l'homme
+violent caché sous le prêtre.
+
+--D'ailleurs, ajouta gaiement Martial, que les angoisses de Bibiane
+avaient beaucoup amusé, d'ailleurs nous savons qu'il y a un poulet en
+mue...
+
+--C'est-à-dire qu'il y avait, monsieur le marquis...
+
+La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son
+maître. Elle semblait au désespoir.
+
+--Doux Jésus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a
+disparu... On nous l'a volé pour sûr, car la mue est bien fermée.
+
+--Attendez, avant d'accuser votre prochain, interrompit le curé, on
+ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander
+quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n'avais pas
+d'argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon
+bouillon...
+
+Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.
+
+Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant
+de l'autre main.
+
+--Voilà pourtant comme il est, s'écria-t-elle en montrant son maître,
+moins raisonnable qu'un enfant, et sans plus de défense qu'un
+innocent... Il n'y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire
+tout ce qu'elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on
+a de lui tout ce qu'on veut... On lui tire ainsi jusqu'aux souliers
+qu'il a aux pieds, jusqu'au pain qu'il porte à sa bouche. La fille à
+la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...
+
+--Assez!... disait sévèrement le prêtre, assez!...
+
+Puis, sachant par expérience que sa voix n'avait pas le pouvoir
+d'arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la
+prit par le bras et l'entraîna jusque dans le corridor.
+
+M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d'un air consterné.
+
+Était-ce là une comédie préparée à leur intention? Évidemment non,
+puisqu'ils étaient arrivés à l'improviste.
+
+Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n'était pas leur
+fait.
+
+Ce n'était pas là, il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils
+espéraient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours
+indispensable à la réussite de leurs projets.
+
+Cependant ils n'échangèrent pas un mot, ils écoutaient.
+
+On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait
+bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si
+elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles.
+
+Bientôt le prêtre rentra.
+
+--J'espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune
+prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule
+de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si
+pauvre qu'elle le dit.
+
+Ni le duc ni Martial ne répondirent.
+
+Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M.
+de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit
+des événements dont il venait d'être témoin à Paris, insistant sur
+l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa
+Majesté Louis XVIII...
+
+Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau.
+
+Elle arrivait chargée de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et
+derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort
+adroitement trois ou quatre plats.
+
+C'est l'ordre d'aller quérir ce repas à l'auberge du _Bœuf couronné_,
+qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus!
+
+L'instant d'après le curé et ses hôtes se mettaient à table.
+
+Le poulet eût été «court,» la digne servante se l'avoua, en voyant le
+terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils.
+
+--On eût juré qu'ils n'avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle
+le lendemain aux dévotes, ses amies.
+
+L'abbé Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il fût près de deux heures
+et qu'il n'eût rien pris depuis la veille.
+
+L'arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l'avait
+bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables
+malheurs.
+
+Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner
+une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à
+les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du
+médecin et du magistrat.
+
+Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il
+venait d'avoir.
+
+Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès
+exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de
+fer.
+
+Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec
+complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, épaisses,
+puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables
+mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups
+d'épée des croisades.
+
+Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l'ancienne
+monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices.
+
+Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué
+jusqu'au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts
+sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable,
+dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu.
+
+Pour être moins robuste que son père, Martial n'en était pas moins un
+fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands
+yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa mère.
+
+De son père, il avait l'énergie, la bravoure et, il faut bien le dire
+aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et
+des idées politiques. S'il partageait les préjugés de son père, il
+les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment
+d'emportement, le fils était capable de le faire froidement.
+
+C'est bien ainsi que l'abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses
+deux hôtes.
+
+Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il
+entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux,
+des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens
+émigrés.
+
+Connaissant le pays, renseigné quant à l'état des esprits, le curé de
+Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstiné vieillard.
+
+Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il
+commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque
+Bibiane se montra à la porte du salon.
+
+--Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle
+qui désireraient vous parler.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Ce nom de Lacheneur n'éveillait aucun souvenir dans l'esprit du duc.
+
+D'abord, il n'avait jamais habité Sairmeuse...
+
+Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien régime
+daigna s'inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans
+qu'il confondait dans sa profonde indifférence!
+
+Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l'ami!... mon brave!...
+
+C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mémoire, que le
+duc de Sairmeuse répétait:
+
+--Lacheneur... M. Lacheneur....
+
+Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que
+son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à
+l'improviste par Bibiane.
+
+--Qu'est-ce que cet individu, l'abbé? demanda le duc d'un ton léger.
+
+Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu'il fût depuis des
+années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une
+cruelle inquiétude.
+
+--M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le
+possesseur actuel du château de Sairmeuse.
+
+Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette
+réponse qu'il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.
+
+--Ah!... s'écria-t-il, c'est le drôle qui a eu l'impudence de....
+Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne.
+
+Bibiane sortie, le malaise de l'abbé Midon redoubla.
+
+--Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire
+remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le
+pays... se l'aliéner serait impolitique....
+
+--J'entends... vous me conseillez des ménagements. C'est parler en pur
+Jacobin, l'abbé. Si Sa Majesté, qui n'y est que trop portée, écoute
+des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées...
+Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution
+s'est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les
+biens du clergé... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?
+
+--Les biens d'un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça
+froidement le curé.
+
+M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse
+impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.
+
+L'infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur
+ses tempes, et l'égarement de ses yeux disait la détresse de sa
+pensée.
+
+Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la
+flamme de son regard, disaient sa virile énergie.
+
+--Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de
+Sairmeuse?
+
+Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit.
+C'était chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il
+jugeait son égal.
+
+Il se leva, et avançant deux chaises:
+
+--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une
+politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle,
+faites-moi cet honneur...
+
+Mais le père et la fille refusèrent d'un signe de tête pareil.
+
+--Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de
+votre maison....
+
+--Ah! Ah!...
+
+--Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la
+faveur d'être ma marraine....
+
+--Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi
+maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les
+tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es
+empressé d'acheter nos biens!...
+
+L'ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son cœur et
+son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de
+sa dignité et de sa valeur.
+
+Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient,
+mais tout le monde le respectait.
+
+Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se
+permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...
+
+Indigné de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.
+
+Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n'avait qu'à
+se taire et Sairmeuse lui restait.
+
+Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait,
+car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour
+ignorer qu'entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il
+y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.
+
+Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.
+
+--Si j'ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est
+sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait
+laissé à l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous
+restituer le dépôt confié à mon honneur.
+
+Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alliés n'en ramenèrent
+que trop, eût été profondément ému.
+
+Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de
+probité.
+
+--Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons
+maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j'ai bonne mémoire, rendait
+autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés
+doivent produire une belle somme, où est-elle?...
+
+Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si
+odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne
+vit pas.
+
+Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la
+pudeur.
+
+--Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa
+les épaules d'un air résigné.
+
+--Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes
+enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui
+le double d'autrefois....
+
+--C'est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au
+châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce
+pas?...
+
+--Je ne possède rien! Mais j'espère que vous m'autoriserez à prendre
+dix mille livres que votre tante m'avait données...
+
+--Ah! elle t'avait donné mille pistoles!... Et quand cela?...
+
+--Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au
+rachat de ses terres...
+
+--Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?
+
+Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il
+ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces
+ou un torrent d'injures...
+
+Marie-Anne, alors, s'avança vivement.
+
+--La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la
+parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononcé, vient de vous
+rendre... de vous donner une fortune...
+
+Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'étaient à
+demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d'un bleu
+sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l'horreur de
+l'humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.
+
+Elle était si belle que Martial en fut remué.
+
+--Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de
+l'insurrection.
+
+Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en
+avait dit assez, son père se sentit vengé.
+
+Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:
+
+--Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton où éclatait une haine
+implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de
+vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j'y
+suis entré, misérable j'en sors...
+
+Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa
+fille qu'un seul mot:
+
+--Eh bien!...
+
+--Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c'est ceux qui ne le
+font pas qui sont à plaindre!...
+
+Elle n'en put dire davantage. Martial accourait, ne songeant qu'à
+se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté
+l'avait si fortement impressionné.
+
+--Je me suis esquivé, dit-il en s'adressant plutôt à Marie-Anne qu'à
+M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle,
+des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre
+avocat près de mon père...
+
+--Mlle Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude.
+
+Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le
+matin, était allé prévenir M. Lacheneur.
+
+--Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus
+impertinent.
+
+--Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval.
+
+Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une
+insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et
+leurs regards étaient chargés d'une haine atroce. Peut-être eurent-ils
+ce pressentiment qu'ils n'étaient pas deux rivaux, mais deux
+principes, en présence.
+
+Martial, préoccupé de son père, céda.
+
+--Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! prononça-t-il en se
+retirant.
+
+Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:
+
+--Ne le souhaitez pas.
+
+
+
+
+V
+
+
+L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques à
+saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de
+Sairmeuse, était petite et modeste.
+
+Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient
+jusqu'à l'Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.
+
+Dans le pays on disait: «le château d'Escorval,» mais c'était pure
+flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse eût
+voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant
+surtout.
+
+C'est que M. d'Escorval--et ce lui sera dans l'histoire un éternel
+honneur--n'était pas riche.
+
+Après avoir été chargé de nombre de ces missions d'où généraux et
+administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux
+de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul
+patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille
+livres de rentes au plus.
+
+Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse,
+représentait ses économies de dix années.
+
+Lui-même l'avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main,
+et elle était devenue son séjour de prédilection.
+
+Il se hâtait d'y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques
+journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.
+
+Mais cette fois il n'était pas venu à Escorval de son plein gré.
+
+Il venait d'y être exilé par la liste de mort et de proscription du
+24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de
+guerre l'enthousiaste Labédoyère et l'intègre et vertueux Drouot.
+
+Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa
+situation n'était pas exempte de périls.
+
+Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo,
+avaient le plus vivement pressé l'Empereur de faire fusiller Fouché,
+l'ancien ministre de la police.
+
+Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.
+
+--Gardez-vous!... écrivaient à M. d'Escorval ses amis de Paris.
+
+Lui s'en remettait à la Providence, envisageant l'avenir, si menaçant
+qu'il dût paraître, avec l'inaltérable sérénité d'une conscience pure.
+
+Le baron d'Escorval était un homme jeune encore, il n'avait pas
+cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux
+prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale
+l'avaient vieilli avant l'âge.
+
+Il était grand, légèrement chargé d'embonpoint et un peu voûté.
+
+Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front
+dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.
+
+--Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour
+la première fois.
+
+Ils se trompaient.
+
+Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut
+résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s'il
+restait de fer dès qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la
+vie privée simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'à la faiblesse.
+
+À ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.
+
+Il lui dut ce bonheur du ménage, que n'envie pas le vulgaire qui
+l'ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui
+emplit la vie et l'embaume comme un céleste parfum.
+
+À l'époque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait
+arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu,
+arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins
+âgée que lui de trois ans seulement.
+
+Il l'aima... et bien qu'elle fût orpheline et qu'elle n'eût rien, il
+l'épousa, estimant que les trésors de son cœur vierge valaient la dot
+la plus magnifique.
+
+Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme,
+dans le sens strict et rigoureux du mot.
+
+On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit
+les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors
+les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle.
+
+Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l'intimité du foyer les
+qualités exquises de son esprit et de son cœur.
+
+Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle
+n'eut une pensée qui ne lui appartint.
+
+Les quelques heures qu'il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres
+étaient ses heures de fête.
+
+Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d'un côté
+de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant
+entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien à
+souhaiter ici-bas.
+
+Les événements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur.
+
+Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d'Escorval
+sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait
+son idole.
+
+Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré
+surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la
+suivirent. Il fut épouvanté et écœuré, quand il vit la levée en masse
+de toutes les cupidités se précipitant à la curée.
+
+Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui paraître un
+bienfait...
+
+--Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés
+ici.
+
+Ce n'était pas tout à fait ce qu'il pensait.
+
+Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors
+qu'elle tremblait pour la sécurité des siens.
+
+Ce premier dimanche d'août, cependant, M. d'Escorval et sa femme
+étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d'un
+malheur terrible et prochain leur serrait le cœur.
+
+À l'heure même où Lacheneur se présentait chez l'abbé Midon, ils
+étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un
+œil inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au château et
+au village du Sairmeuse.
+
+Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l'arrivée du
+duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur.
+
+Il lui avait recommandé d'être le moins longtemps possible... et
+malgré cela, les heures s'écoulaient et Maurice ne reparaissait pas.
+
+--Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu'il ne lui soit rien
+arrivé!...
+
+Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur
+avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux
+volontés paternelles.
+
+--Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre cœur!...
+
+Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...
+
+Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n'avait
+pu se résoudre à s'éloigner sans une explication, et il avait rôdé
+autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait.
+
+Elle reparut, en effet, mais au bras de son père.
+
+Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer
+au presbytère. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son
+fils s'y trouvaient.
+
+Le temps qu'ils y restèrent, et qu'il attendit sur la place lui parut
+plus long qu'un siècle.
+
+Ils sortirent, cependant, et il s'avançait pour les aborder, quand il
+fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses.
+
+Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant
+dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux
+intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse.
+
+À cette pensée que le caprice d'un libertin osait s'arrêter sur cette
+jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces
+de son âme, dont il avait juré qu'il ferait sa femme, tout son sang
+afflua à son cerveau.
+
+Il se dit qu'il se devait de châtier l'insolent, le misérable...
+
+Heureusement--malheureusement peut-être--son bras fut arrêté par le
+souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois répéter à son
+père:
+
+«Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.»
+
+Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en
+réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui
+menaça...
+
+--Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents
+serrées, en suivant de l'œil son ennemi qui s'éloignait.
+
+Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l'avaient abandonné,
+et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le
+confondit, il s'empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M.
+Lacheneur.
+
+--Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d'un ton farouche.
+
+Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à
+marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine,
+mortellement inquiet et cherchant vainement à s'expliquer ce qui se
+passait.
+
+Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina,
+lorsqu'enfin, du haut de la terrasse, elle l'aperçut au tournant du
+chemin.
+
+Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un
+mois se résumèrent en un cri.
+
+--Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n'y échapperons pas.
+
+C'était le malheur, on n'en pouvait douter à la seule vue de M.
+Lacheneur lorsqu'il entra dans le salon d'Escorval.
+
+Il s'avançait du pas lourd d'un ivrogne, l'œil morne et sans
+expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes.
+
+--Qu'y a-t-il!... demanda vivement le baron...
+
+Mais l'autre ne sembla pas l'entendre.
+
+--Ah!... je l'avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue
+commencé dehors, je l'avais bien dit à ma fille...
+
+Mme d'Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l'avait attirée près
+d'elle.
+
+--Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.
+
+D'un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille
+lui lit signe de regarder et d'écouter son père.
+
+M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible
+anéantissement,--bienfait de Dieu,--qui suit les crises trop cruelles
+pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil
+les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté
+de se souvenir la faculté de souffrir.
+
+--Ce qu'il y a, monsieur le baron, répondit-il d'une voix rauque, il y
+a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et
+que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la
+commune. J'avais tout, je n'ai plus rien... rien que mes deux bras.
+Ils m'ont gagné mon pain jusqu'à vingt-cinq ans, ils me le gagneront
+jusqu'à la mort... J'ai fait un beau rêve, il vient de finir...
+
+Devant l'explosion de ce désespoir, M. d'Escorval pâlissait.
+
+--Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi
+ce qui vous arrive...
+
+Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lança
+son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris
+qu'il portait fort longs.
+
+--À vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis
+venu pour cela. On vous connaît, vous, on connaît votre cœur...
+D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler
+votre ami?...
+
+Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il
+retraça la scène du presbytère.
+
+Le baron écoutait pétrifié d'étonnement, doutant presque du témoignage
+de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d'Escorval disaient à
+quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés.
+
+Mais il était un auditeur--Marie-Anne seule l'observait,--que le
+récit remuait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur
+était Maurice.
+
+Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des
+larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi les plus
+inutiles efforts.
+
+Insulter Lacheneur, c'était insulter Marie-Anne, c'est-à-dire
+l'atteindre, le frapper, l'outrager, lui, dans tout ce qu'il avait de
+plus cher au monde.
+
+Ah! s'il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant
+lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l'odieuse
+conduite du père.
+
+Mais il se jurait bien que le châtiment n'était que différé.
+
+Et ce n'était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune
+homme si modeste et si doux avait un cœur inaccessible à la crainte.
+Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante
+des yeux d'une jeune fille, savaient aller droit à l'ennemi comme une
+lame d'épée.
+
+Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu'il avait
+adressée au duc de Sairmeuse, M. d'Escorval lui tendit la main.
+
+--Je vous ai dit jadis que j'étais votre ami, prononçat-il d'une voix
+émue, je dois vous dire aujourd'hui que je suis fier d'avoir un ami
+tel que vous.
+
+Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui
+était tendue, et son visage trahit une sensation d'une ineffable
+douceur.
+
+--Si mon père n'eût pas rendu, murmura l'opiniâtre Marie-Anne, mon
+père n'eût été qu'un dépositaire infidèle... un voleur. Il a fait son
+devoir.
+
+M. d'Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille.
+
+--Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d'un ton de reproche; mais
+lorsque vous aurez mon âge et mon expérience, vous saurez que
+l'accomplissement d'un devoir est, en certaines circonstances, un
+héroïsme dont peu du gens sont capables.
+
+M. Lacheneur s'était redressé.
+
+--Ah!... vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il,
+maintenant je suis content d'avoir agi comme je l'ai fait.
+
+La baronne d'Escorval se leva, trop femme pour savoir résister aux
+généreuses inspirations de son cœur.
+
+--Moi aussi, monsieur Lacheneur, prononça-t-elle, je veux vous serrer
+la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je méprise
+les tristes ingrats qui ont essayé de vous humilier alors qu'ils
+devaient tomber à vos pieds... Vous avez rencontré des monstres sans
+cœur, tels qu'on ne trouverait sans doute pas leurs semblables.
+
+--Hélas! soupira le baron, les alliés nous en ont ramené comme cela
+quelques-uns qui pensent que le monde a été créé pour eux.
+
+--Et ces gens-là, gronda Lacheneur, voudraient être nos maîtres!...
+
+La fatalité voulut que personne n'entendît M. Lacheneur. Questionné
+sur le sens de sa phrase, il eût sans doute laissé deviner quelque
+chose des projets dont le germe existait déjà dans son esprit... Et
+alors, que de catastrophes évitées!...
+
+Cependant M. d'Escorval reprenait peu à peu son sang-froid.
+
+--Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous
+proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse?
+
+--Ils n'entendront plus parler de moi... d'ici quelque temps du moins.
+
+--Quoi!... vous ne réclamerez pas les dix mille francs qu'ils vous
+doivent?...
+
+--Je ne demanderai rien...
+
+--Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parlé du legs de
+dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en
+poursuiviez par tous les moyens légaux la restitution... Il y a encore
+des juges en France...
+
+M. Lacheneur hocha la tête.
+
+--Les juges, fît-il, ne m'accorderaient pas la justice que je veux; je
+ne m'adresserai pas à eux...
+
+--Cependant...
+
+--Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces
+nobles de malheur. Je n'enverrai même pas chercher à leur château mes
+hardes et celles de ma fille. S'ils me les renvoient... bien. S'il
+leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite à mon égard
+sera honteuse, infâme, odieuse, plus je serai satisfait...
+
+Le baron ne répliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant,
+croyait-elle, un moyen sûr de vaincre cette incompréhensible
+obstination.
+
+--Je comprendrais votre résolution, monsieur, dit-elle, si vous étiez
+seul au monde, mais vous avez des enfants...
+
+--Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne santé et de
+l'éducation... il se tirera d'affaire tout seul à Paris, à moins qu'il
+ne préfère ici me seconder.
+
+--Mais votre fille?...
+
+--Marie-Anne restera près de moi.
+
+M. d'Escorval crut devoir intervenir.
+
+--Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous égare.
+Réfléchissez... Que deviendrez-vous, votre fille et vous?...
+
+Le pauvre dépossédé eut un sourire navrant.
+
+--Oh!... répondit-il, nous ne sommes pas aussi dénués que je l'ai dit,
+j'ai exagéré. Nous sommes propriétaires encore. L'an dernier, une
+vieille cousine à moi, que je n'avais jamais pu déterminer à venir
+habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne héritière de tout
+son bien... Tout son bien, c'était une méchante masure tout en haut de
+la lande de la Rèche, avec un petit jardin devant et quelques perches
+de mauvais terrain. Cette masure, je l'ai fait réparer sur les prières
+de ma fille, et j'y ai fait même porter quelques meubles, deux mauvais
+lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y établir
+gratis, en manière de retraite, le père Grivat et sa femme... Et moi,
+du sein de mon opulence, je disais: «Mais ils seront supérieurement
+là dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pâte!...» Eh
+bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi...
+Je cultiverai des légumes et Marie-Anne ira les vendre...
+
+Parlait-il sérieusement?
+
+Maurice le crut, car il s'avança brusquement au milieu du salon.
+
+--Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s'écria-t-il.
+
+--Oh!...
+
+--Non, cela ne sera pas, parce que j'aime Marie-Anne et que je vous la
+demande pour femme.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s'aimaient.
+
+Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de
+Sairmeuse et dans les allées du parc d'Escorval.
+
+Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le
+sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans
+les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies
+de l'Oiselle.
+
+Car leurs mères étaient amies...
+
+Mme Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres,
+et c'est à grand'peine que, le jour de son mariage, elle parvint à
+former sur le registre les lettres de son nom.
+
+Mais, à l'exemple de son mari, elle avait compris que prospérité
+oblige, et avec un rare courage, couronné d'un succès plus rare
+encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport
+avec sa fortune et sa situation nouvelle.
+
+Et la baronne d'Escorval n'avait pas résisté à la sympathie qui
+l'entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait
+reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence
+supérieure et une âme d'élite.
+
+Quand était morte Mme Lacheneur, Mme d'Escorval l'avait pleurée comme
+une sœur préférée.
+
+De ce moment, l'attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux.
+
+Élevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres
+avaient à se plaindre de son application.
+
+--Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne
+m'accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta
+petite amie...
+
+Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un
+redoublement d'ardeur au travail.
+
+Ainsi, d'année en année était allée s'affirmant cette grande passion
+qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de
+l'adolescence.
+
+Noble et chaste passion d'ailleurs, et de celles dont le spectacle
+réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel.
+
+Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l'un
+que l'autre.
+
+De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un
+regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques
+fleurs échangées,--reliques précieusement conservées...--telles
+étaient leurs joies.
+
+Ce mot magique et sublime: amour, si doux à bégayer et si doux à
+entendre, ne monta pas une seule fois de leur cœur à leurs lèvres.
+
+Jamais l'audace de Maurice n'avait dépassé un serrement de main
+furtif. Jamais Marie-Anne n'avait été osée autant que ce matin même,
+en reconduisant son ami.
+
+Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l'ignorer, et
+s'ils fermaient les yeux, c'est qu'elle ne contrariait en rien leurs
+desseins.
+
+M. et Mme d'Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils
+épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble
+caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays,
+ce qui ne gâtait rien.
+
+M. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir,
+lui, l'ancien valet de charrue, l'allié d'une vieille famille dont le
+chef était un homme considérable.
+
+Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par
+le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles
+était arrêtée en principe...
+
+Oui, le mariage était parfaitement décidé...
+
+Et cependant, à l'impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il
+y eut dans le salon un mouvement de stupeur.
+
+Ce mouvement, le jeune homme l'aperçut malgré son trouble, et inquiet
+de sa hardiesse, il interrogea son père du regard.
+
+Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n'exprimait
+aucun mécontentement.
+
+Cela rendit courage au pauvre amoureux.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j'ai osé vous
+présenter ainsi une telle requête... C'est en ce moment où le sort
+vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs
+empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont
+vous avez été l'objet...
+
+Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer
+Marie-Anne.
+
+Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être
+pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de
+reconnaissance et de joie.
+
+L'amour de l'homme qu'elle aimait sortait victorieux d'une épreuve
+qu'il serait imprudent à beaucoup d'héritières de tenter.
+
+Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du cœur de Maurice.
+
+Lui, cependant, poursuivait:
+
+--Je n'ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son
+affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma
+vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me
+comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot...
+
+Il se tut, attendant son arrêt...
+
+--Je vous approuve, mon fils, dit M. d'Escorval d'un son de voix
+profond, vous venez de vous conduire en honnête homme... Certes, vous
+êtes bien jeune pour devenir le chef d'une famille, mais, vous l'avez
+dit, les circonstances commandent.
+
+Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta:
+
+--Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne.
+
+Maurice n'avait pas espéré un succès si facile...
+
+Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de
+Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain...
+
+Il s'avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les
+porta à ses lèvres, en balbutiant:
+
+--Merci!... vous êtes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis
+heureux!
+
+Hélas! le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair
+d'orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit
+vite son attitude morne.
+
+--Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre
+grandeur d'âme... oh! oui, bien profondément. Vous venez d'effacer
+jusqu'au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela précisément, je
+serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l'insigne honneur
+que vous faites à ma fille.
+
+--Quoi!... fit le baron stupéfait, vous refusez...
+
+--Il le faut.
+
+Foudroyé tout d'abord, Maurice s'était redressé, puisant dans son
+amour une énergie qu'il ne se connaissait pas.
+
+--Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s'écria-t-il, briser notre
+vie, car si j'aime Marie-Anne... elle m'aime...
+
+Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille,
+si rouge l'instant d'avant, était devenue plus blanche que le marbre,
+elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus.
+
+--Il le faut, répéta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez
+l'affreux courage que j'ai en ce moment.
+
+Effrayée du désespoir de son fils, Mme d'Escorval intervint.
+
+--Ce refus, commença-t-elle, a des raisons...
+
+--Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que
+je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils.
+
+--Ah!... vous tuez mon enfant!... s'écria la baronne.
+
+M. Lacheneur hocha tristement la tête.
+
+--M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera...
+
+--Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais!...
+
+--Et votre fille? interrogea la baronne.
+
+Ah! c'était bien là vraiment la place faible, celle où il fallait
+frapper; l'instinct de la mère ne s'était pas trompé. M. Lacheneur
+eut une minute d'hésitation visible, mais se raidissant contre
+l'attendrissement qui le gagnait.
+
+--Marie-Anne, répondit-il lentement, sait trop ce qu'est le devoir
+pour ne pas obéir quand il commande... Quand je lui aurai dit le
+secret de ma conduite, elle se résignera, et si elle souffre, elle
+saura cacher ses souffrances...
+
+Il s'interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade,
+des feux de file que dominait la voix puissante du canon.
+
+Tous les fronts pâlirent. Les circonstances donnaient à ces sourdes
+détonations une signification terrible.
+
+Le cœur serré d'une pareille angoisse, M. d'Escorval et Lacheneur se
+précipitèrent sur la terrasse.
+
+Mais déjà tout était rentré dans le silence. Si large que fût
+l'horizon, l'œil n'y découvrait rien. Le ciel était bleu, pas un
+nuage de fumée ne se balançait au-dessus des arbres.
+
+--C'est l'ennemi, gronda M. Lacheneur d'un ton qui disait bien de quel
+cœur il eût, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et marché
+aux alliés...
+
+Il s'arrêta... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et
+durant cinq minutes elles se succédèrent sans interruption.
+
+M. d'Escorval écoutait les sourcils froncés.
+
+--Ce n'est pas là, murmurait-il, le feu d'un engagement...
+
+Demeurer plus longtemps dans cet état d'anxiété était impossible.
+
+--Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais
+aller aux informations?
+
+--Va!... répondit simplement le baron, mais s'il y a quelque chose, ce
+dont je doute, ne t'expose pas, reviens.
+
+--Oh!... sois prudent!... insista Mme d'Escorval, qui voyait déjà son
+fils exposé aux plus affreux dangers.
+
+--Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre
+quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré.
+
+Les recommandations étaient inutiles. Au moment où Maurice s'élançait
+vers la porte, son père le retint.
+
+--Attends, lui dit-il, voici venir là-bas quelqu'un qui nous donnera
+peut-être des renseignements.
+
+En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait
+d'apparaître.
+
+Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue
+sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement,
+comme s'il eût menacé un ennemi visible pour lui seul.
+
+Bientôt on put distinguer ses traits.
+
+--Eh!... c'est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur.
+
+--Le propriétaire des vignes de la Borderie?
+
+--Précisément... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah!
+il a du bon sang dans les veines, celui-là, et on peut se fier à lui.
+
+--Il faut le prier de monter, dit M. d'Escorval.
+
+M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains
+en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela:
+
+--Ohé!... Chanlouineau.
+
+Le robuste gars leva la tête.
+
+--Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler.
+
+Chanlouineau répondit par un geste d'assentiment, on le vit dépasser
+la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon.
+
+Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque
+grave événement. Il n'avait plus de cravate, et le col de sa chemise
+déchiré laissait voir son cou musculeux.
+
+--Où se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?...
+
+Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un
+rugissement de rage.
+
+--On ne se bat pas, répondit-il, on s'amuse. Ces coups de fusil que
+vous entendez sont tirés en l'honneur et gloire de M. le duc de
+Sairmeuse.
+
+--C'est impossible...
+
+--Je le sais bien... et cependant c'est la pure vérité. C'est Chupin,
+le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre,
+qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais à
+portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus!...
+
+M. Lacheneur était confondu.
+
+--Enfin, que s'est-il passé? interrogea-t-il.
+
+--Oh!... c'est simple comme bonjour. Quand le duc est arrivé à
+Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme,
+l'infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des
+mendiants après une diligence, en criant: «Vive monsieur le duc!» Lui,
+enchanté, qui s'attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait
+remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L'argent, vous
+m'entendez, a mis Chupin en appétit, et il s'est logé en tête de faire
+à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l'Empereur. Ayant
+appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s'était
+passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de
+Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voilà aussitôt tous
+les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait
+là-dessus... et bien vite il se met à raconter à ces pauvres
+imbéciles qu'ils n'ont qu'à brûler de la poudre au nez du duc pour
+obtenir la confirmation des ventes...
+
+--Et ils l'ont cru?
+
+--Dur comme fer... Ah! les préparatifs n'ont pas été longs. On est
+allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur
+hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de
+la poudre... et vous avez entendu. Quand j'ai quitté Sairmeuse, ils
+étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui
+criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!...
+
+C'est bien là ce qu'avait deviné M. d'Escorval.
+
+--Voilà, en petit, l'ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La
+bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout!...
+
+Cependant, Chanlouineau poursuivait:
+
+--Enfin, fête complète!... Le diable avait sans doute prévenu les
+nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de
+Sairmeuse est le grand ami du roi et qu'il en obtient tout ce qu'il
+veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je
+ne suis qu'un pauvre paysan, moi,--il disait «pésan»--mais jamais je
+ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec
+nous autres, devant le duc... Ils lui léchaient les mains... Et lui
+se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de
+Courtomieu...
+
+--Et son fils?... interrompit Maurice.
+
+--Le marquis Martial, n'est-ce pas?... Il se promenait aussi devant
+l'église, donnant le bras à Mlle Blanche de Courtomieu... Ah! je ne
+sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille
+qui n'est pas plus grande que ça, si blonde qu'on dirait qu'elle a des
+cheveux morts sur la tête... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se
+moquaient des paysans... On dit qu'ils vont se marier. Et même, ce
+soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l'honneur du
+duc...
+
+Il avait conté tout ce qu'il savait, il s'arrêta.
+
+--Tu n'as oublié qu'une chose, fit M. Lacheneur, c'est de nous dire
+pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t'étais battu?...
+
+Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement:
+
+--Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que
+Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint...
+Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout
+rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s'est arrêté devant
+moi: «Tu es donc une mauvaise tête?» m'a-t-il dit. J'ai répondu que
+non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m'a pris par ma
+cravate, et il m'a secoué en me disant qu'il me corrigerait et qu'il
+me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j'ai senti
+la main de ce vieux, tout mon sang n'a fait qu'un tour... Je l'ai
+empoigné à bras le corps!... Heureusement on s'est jeté à six sur moi
+et j'ai été obligé de lâcher prise... Mais qu'il ne s'avise jamais de
+venir rôder autour de _mes_ vignes!...
+
+Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait; le feu des
+révoltes flambait dans ses yeux.
+
+Et M. d'Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment
+allumées, et dont l'explosion, pensait-il, serait terrible...
+
+Mais M. Lacheneur s'était redressé.
+
+--Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas
+m'accompagner, j'ai un marché à te proposer...
+
+M. et Mme d'Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir; mais il ne
+se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille.
+
+Pourtant Maurice ne désespérait pas encore.
+
+Marie-Anne lui avait promis qu'elle l'attendrait le lendemain, dans le
+bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lorsqu'il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de
+Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité.
+
+Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l'enthousiasme de
+commande des paysans si froids et si calculateurs qui l'entouraient.
+
+C'était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et
+cauteleux, hardi comme qui n'a rien, patient autant qu'un sauvage;
+enfin, un de ces coquins complets et tout d'une venue, tels qu'on n'en
+trouve qu'au fond de la campagne.
+
+On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement.
+
+Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu'alors
+dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du
+Code rural.
+
+Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé,
+il avait dépensé des trésors d'intrigue à faire la fortune de vingt
+diplomates.
+
+Les circonstances, il le disait souvent, l'avaient mal servi.
+
+Aussi, est-ce désespérément qu'il s'accrocha à l'occasion rare et
+unique qui se présentait.
+
+Comme de juste, ce rusé gredin n'avait rien dit des circonstances qui
+entouraient la restitution de Sairmeuse.
+
+Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait
+semant la nouvelle de groupe en groupe.
+
+--M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes,
+terres à blé, il rend tout!...
+
+C'était plus qu'il n'en fallait pour bouleverser tous ces
+propriétaires de la veille.
+
+Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez
+menacé pour aller au-devant d'une revendication, que ne devaient-ils
+pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans
+défense?...
+
+On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu'un décret se
+préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de
+propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de
+Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs
+yeux comme un miroir à alouettes.
+
+--Quand on n'est pas le plus fort, comme l'ormeau, disaient les
+orateurs de leurs délibérations, on plie comme l'osier, qui se relève
+quand l'orage est passé.
+
+Et ils plièrent... Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec
+un délire d'autant plus extravagant que la rancune et la peur s'y
+mêlaient.
+
+À bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l'accent de la rage
+et de la menace.
+
+Enfin, comme il est rare que l'homme des campagnes, travaillé de
+défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d'eux se disait à
+part soi:
+
+--Que risquons-nous à crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S'il
+se contente de cela pour tout loyer, bon! S'il ne s'en contente pas,
+il sera toujours temps de voir à trouver autre chose.
+
+Là-dessus, ils clamaient à s'égosiller...
+
+Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le
+duc se laissait aller à son ravissement.
+
+Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l'incorrigé et
+l'incorrigible, l'homme des grotesques préjugés et des illusions
+obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations,
+fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de singe,» prétendait
+Chateaubriand.
+
+--Que me chantiez-vous donc, curé? disait-il à l'abbé Midon. Comment
+avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour
+nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions
+n'existent que dans votre esprit et votre cœur.
+
+L'abbé Midon se taisait. Qu'eût-il pu répondre!...
+
+Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l'opinion, à cette
+allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement.
+
+--Il y a quelqu'un sous tout ceci!... pensait-il.
+
+Ce quelqu'un ne tarda pas à se révéler.
+
+Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère.
+
+Il s'avança dans le salon, l'échine arrondie en cerceau, humble,
+rampant, l'œil plein des plus viles soumissions, un sourire
+obséquieux aux lèvres.
+
+Et, par l'entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l'ombre du
+corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.
+
+Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie
+de protestations. Il venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur
+la place.
+
+--Eh bien!... Oui! s'écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre
+aux désirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis!
+
+Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense
+hurrah s'éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en
+l'air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n'avait ouï pareil
+fracas d'artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au _Bœuf
+couronné_.
+
+Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa
+froideur hautaine et indifférente,--s'émouvoir est du commun--mais en
+réalité il était ravi, transporté.
+
+Si ravi qu'il chercha vite comment récompenser cet accueil.
+
+Un simple coup d'œil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui
+avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact.
+
+Les lots détachés de l'immense domaine et vendus séparément étaient
+d'une importance relativement minime.
+
+Le duc pensa qu'il serait politique et peu coûteux d'abandonner ces
+misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou
+cinquante paysans.
+
+--Mes amis, cria-t-il d'une voix forte, je renonce pour moi et mes
+descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils
+sont à vous, je vous les donne!...
+
+Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble
+sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de
+Chupin, l'organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en
+personnage.
+
+Et pendant que le duc se promenait d'un air fier et satisfait
+au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne
+venaient-ils pas de jouer «l'ancien seigneur,» comme disaient les
+vieux.
+
+Même, s'ils s'étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau,
+c'est que la donation leur semblait un peu fraîche... sans cela...
+
+Mais le duc n'eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui
+frappa vivement son fils...
+
+Un de ses anciens amis de l'émigration, le marquis de Courtomieu,
+qu'il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa
+rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.
+
+Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l'ami de
+son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l'ombre des grands
+arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec
+toute la noblesse des environs...
+
+Il n'était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de
+Sairmeuse. D'abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions
+en Angleterre. Puis, il était l'ami du roi, et chacun, pour soi, pour
+ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer...
+
+Pauvre roi!... il eût eu la France entière à partager comme du gâteau
+entre tous ces appétits, qu'il ne les eût pas satisfaits...
+
+Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc
+coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu'avait occupée
+Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de
+«Buonaparte.»
+
+Il était gai, causeur, plein de confiance dans l'avenir.
+
+--Ah!... on est bien chez soi, répétait-il à son fils.
+
+Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres.
+
+Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette
+journée, l'avaient ému, lui si peu accessible à l'émotion. Il songeait
+à ces deux jeunes filles si différentes:
+
+Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l'adolescence, ont aimé, ont
+été aimés et ont vu, tout à coup, s'ouvrir entre eux et le bonheur un
+abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de
+Maurice d'Escorval.
+
+Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d'avenir reposaient sur son
+amour pour Marie-Anne.
+
+Cet amour lui échappant, l'édifice enchanté de ses espérances
+s'écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines.
+
+Sans Marie-Anne, il n'apercevait ni but, ni sens à son existence.
+
+C'est qu'il ne s'abusait pas. Si tout d'abord son rendez-vous pour le
+lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y
+réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien,
+puisque tout dépendait d'une volonté étrangère, la volonté de M.
+Lacheneur.
+
+Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L'heure
+du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d'avaler
+une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se
+retirer.
+
+M. d'Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne
+se permirent aucune observation.
+
+Ils respectaient cette douleur qu'ils étaient si dignes de partager.
+Ils savaient qu'il est de ces chagrins cuisants qui s'irritent de
+toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que
+soit la main qui les panse.
+
+--Pauvre Maurice!... murmura Mme d'Escorval, dès que son fils se fut
+retiré.
+
+Et son mari ne répondant pas:
+
+--Peut-être, ajouta-t-elle d'une voix hésitante, peut-être serait-il
+sage à nous de ne pas l'abandonner seul aux inspirations de son
+désespoir.
+
+Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l'horrible appréhension
+de sa femme.
+
+--Nous n'avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j'ai entendu
+Marie-Anne promettre à Maurice de l'attendre demain au bois de la
+Rèche.
+
+La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s'était
+glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais
+elle était mère, elle voulait savoir.
+
+Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement
+la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes
+rêveries, qu'il n'entendit rien et ne soupçonna même pas la
+sollicitude qui veillait sur lui.
+
+Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d'appui, le front
+entre ses mains, et il regardait...
+
+Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger
+brouillard blanc qui indiquait le cours de l'Oiselle, il apercevait
+la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses
+toits dentelés.
+
+Que de fois il l'avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce
+château qui abritait ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux
+au monde.
+
+De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son cœur
+battait plus fort quand il les voyait s'éclairer.
+
+--Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille...
+Elle s'agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après
+celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu...
+
+Mais ce soir, il n'avait pas à attendre qu'une lumière brillât
+derrière les vitres de cette fenêtre chérie.
+
+Marie-Anne n'était plus à Sairmeuse... elle en avait été chassée.
+
+Où était-elle, maintenant?... Elle n'avait plus d'autre asile, elle,
+accoutumée aux recherches de la richesse, qu'une misérable masure
+couverte de chaume, dont les murs n'étaient même pas blanchis à la
+chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la
+grande route et boueux en hiver.
+
+Elle en était réduite à garder pour elle-même l'aumône que, charitable
+en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens.
+
+Que faisait-elle à cette heure?... Elle pleurait sans doute...
+
+À cette idée, le cœur du pauvre Maurice se brisait.
+
+Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement
+s'illuminer le château de Sairmeuse?
+
+Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de
+Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique
+demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire
+possession de ce château dont M. de Sairmeuse n'avait pas franchi le
+seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.
+
+Maurice vit les lumières courir d'étage en étage, de chambre en
+chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s'éclairèrent.
+
+À ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.
+
+Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d'une vierge,
+où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée.
+
+Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils
+parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait
+peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir
+examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s'entourer les
+jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre
+inachevée laissée sur le pupitre...
+
+Jamais avant cette soirée Maurice n'eût voulu croire qu'on pouvait
+haïr quelqu'un autant qu'il haïssait ces Sairmeuse.
+
+Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à
+songer à ce qu'il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une
+inextricable situation.
+
+Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine,
+redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme
+d'Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre
+quelque chose; il ne s'apercevait pas que depuis la veille au matin il
+n'avait rien mangé.
+
+Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.
+
+Les landes de la Rèche étant situées de l'autre côté de l'Oiselle,
+Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y
+avait un bac, à une portée de fusil d'Escorval. Quand il arriva au
+bord de l'eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui
+attendaient le passeur.
+
+Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta.
+
+--Pour vrai, c'est vrai, disait un gros garçon à l'air réjoui, et moi
+qui vous parle, je l'ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau,
+hier soir... Il ne se tenait pas de joie... «Je vous invite tous à la
+noce! criait-il, j'épouse la fille de M. Lacheneur, c'est décidé.»
+
+Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton
+sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu'il perdit jusqu'à la faculté de
+réfléchir.
+
+--Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu'il
+en était amoureux... c'est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il
+la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que
+le père a été dans les grandeurs, il n'a rien osé dire... dès qu'il
+l'a su tombé, il s'est déclaré et on a topé.
+
+--Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.
+
+--Tiens!... pourquoi donc?
+
+--S'il est ruiné, comme on dit...
+
+Les autres éclatèrent de rire.
+
+--Ruiné!... M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce...
+Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous...
+On sait ce qu'on sait... Le croyez-vous donc assez bête pour n'avoir
+rien mis de côté, en vingt ans!... Il en a placé, allez, de cet
+argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même
+il parait qu'il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n'est pas
+possible...
+
+--Vous mentez!... interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte
+Sairmeuse aussi pauvre qu'il y était entré.
+
+En reconnaissant le fils de M. d'Escorval, les paysans étaient devenus
+fort penauds. Mais lui, en intervenant, s'était enlevé tout moyen de
+se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des
+choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu'il pense
+devoir être agréable à qui l'interroge; il a peur de se compromettre.
+
+Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut
+traversé l'Oiselle.
+
+--Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c'est impossible!
+c'est impossible!...
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le
+rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle.
+
+La nature y semble maudite, rien n'y vient. La boue s'y détrempe
+contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la
+patience opiniâtre des paysans s'y est émoussée comme le fer des
+outils.
+
+Quelques chênes rabougris s'élevant de place en place au-dessus des
+genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture.
+
+Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y
+poussent droits et forts. Les eaux de l'hiver ont charrié dans
+quelques replis de terrain assez d'humus pour donner la vie à des
+clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales
+s'accrochent aux branches voisines.
+
+En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi.
+Il s'était cru en retard et il était en avance de plus d'une heure.
+
+Il s'assit sur un quartier de roche d'où il découvrait toute la lande,
+et il attendit.
+
+Le temps était magnifique, l'air enflammé. Le soleil d'août dans
+toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des
+dernières pluies.
+
+Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la
+campagne, pas un bourdonnement d'insecte, pas un frémissement de brise
+dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portât le regard, rien
+ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes.
+
+Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte
+de son cœur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de
+solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées,
+plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à
+la bise de novembre.
+
+Avec le malheur, l'expérience lui venait vite, et cette science
+cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les
+illusions.
+
+Ce n'est que depuis qu'il avait entendu causer les paysans qu'il
+comprenait bien l'horreur de la situation de M. Lacheneur. Précipité
+brusquement des hauteurs sociales qu'il avait atteintes, il ne
+trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on
+le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur,
+criaient les autres. Il n'avait plus de condition sociale. Il était
+l'homme tombé, celui qui a été et qui n'est plus...
+
+Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à
+expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées?...
+
+Cette réflexion faisait frémir Maurice. Rapprochant des cancans des
+paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur,
+il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage
+de Marie-Anne et de Chanlouineau n'était pas si absurde qu'il l'avait
+jugée tout d'abord.
+
+Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan
+sans éducation?... Par calcul? Non, puisqu'il repoussait une alliance
+dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Par amour-propre
+alors?... Peut-être ne voulait-il pas qu'il fût dit qu'il dût quelque
+chose à un gendre...
+
+Maurice épuisait tout ce qu'il avait de pénétration à chercher le
+mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la
+lande, une femme apparut: Marie-Anne.
+
+Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n'osa
+quitter l'ombre des arbres.
+
+Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en
+jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans
+surprise, qu'elle était tête nue, et qu'elle n'avait sur les épaules
+ni châle ni écharpe.
+
+Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d'elle, et
+lui prit la main qu'il porta à ses lèvres.
+
+Mais cette main qu'elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la
+retira doucement avec un geste si triste qu'il eût bien dû comprendre
+qu'il n'était plus d'espoir.
+
+--Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n'ai pu soutenir
+l'idée de votre inquiétude... Je trahis en ce moment la confiance
+de mon père... il a été obligé de sortir, je me suis échappée... Et
+cependant je lui ai juré, il n'y a pas deux heures, que je ne vous
+reverrais jamais... Vous l'entendez: jamais.
+
+Elle parlait vite, d'une voix brève, et Maurice était confondu de la
+fermeté de son accent.
+
+Moins ému, il eût vu combien d'efforts ce calme apparent coûtait
+à cette jeune fille si vaillante. Il l'eût vu, à sa pâleur, à la
+contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu'elle avait
+vainement baignées d'eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la
+nuit.
+
+--Si je suis venue, poursuivait-elle, c'est qu'il ne faut pas, pour
+votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu'il reste, au fond de
+votre cœur, l'ombre d'une pensée d'espérances... Tout est bien fini,
+c'est pour toujours que nous sommes séparés!... Les faibles seuls
+se révoltent contre une destinée qu'ils ne peuvent changer;
+résignons-nous... Je voulais vous voir une dernière fois et vous
+dire cela... Ayons du courage, Maurice... Partez, quittez Escorval,
+oubliez-moi...
+
+--Vous oublier, Marie-Anne! s'écria le malheureux, vous oublier!...
+
+Il chercha du regard le regard de son amie, et l'ayant rencontré, il
+ajouta d'une voix sourde:
+
+--Vous m'oublierez donc, vous?...
+
+--Moi je suis une femme, Maurice...
+
+Mais il l'interrompit.
+
+--Ah! ce n'est pas là ce que j'attendais, prononça-t-il. Pauvre
+fou!... Je m'étais dit que vous sauriez trouver dans votre cœur de
+ces accents auxquels le cœur d'un père ne saurait résister.
+
+Elle rougit faiblement, hésita, et dit:
+
+--Je me suis jetée aux pieds de mon père... il m'a repoussée.
+
+Maurice fut anéanti, mais se remettant:
+
+--C'est que vous n'avez pas su lui parler, s'écria-t-il avec une
+violence inouïe, mais je le saurai, moi!... Je lui donnerai de telles
+raisons qu'il faudra bien qu'il se rende. De quel droit son caprice
+briserait-il ma vie!... Je vous aime... de par mon amour vous êtes
+à moi, oui, plus à moi qu'à lui!... Je lui ferai entendre cela, vous
+verrez... Où est-il, où le rencontrer à cette heure?...
+
+Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne
+l'arrêta par le bras.
+
+--Restez, commanda-t-elle, restez!... Vous ne m'avez donc pas
+comprise, Maurice?... Eh bien! sachez toute la vérité. Je connais
+maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais
+mourir de sa résolution, je l'approuve... N'allez pas trouver mon
+père... Si, touché de vos prières, il accordait son consentement,
+j'aurais l'affreux courage de refuser le mien!...
+
+Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l'éclaira pas.
+Sa tête s'égara, et sans conscience de l'abominable injure qu'il
+adressait à cette femme tant aimée:
+
+--Est-ce donc pour Chanlouineau, s'écria-t-il, que vous gardez votre
+consentement?... Il le croit, puisqu'il va disant partout que vous
+serez bientôt sa femme...
+
+Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair
+même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le
+regard dont elle accabla Maurice.
+
+--Dois-je m'abaisser jusqu'à me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer
+que si je soupçonne ce qu'ont pu projeter mon père et Chanlouineau,
+je n'ai pas été consultée? Me faut-il vous apprendre qu'il est des
+sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J'ai trouvé en moi
+assez de dévouement pour renoncer à l'homme que j'avais choisi... Je
+ne saurais me résoudre à en accepter un autre.
+
+Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui
+de la sublime expression du visage de Marie-Anne.
+
+La raison lui revenait, il sentait l'indignité de ses soupçons, il se
+faisait horreur pour avoir osé les exprimer.
+
+--Oh! pardon!... balbutia-t-il, pardon!...
+
+Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces
+événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les
+réticences de Marie-Anne!...
+
+Il cherchait une idée de salut; il crut l'avoir trouvée.
+
+--Il faut fuir! s'écria-t-il, partir à l'instant, sans retourner la
+tête!... Avant la nuit nous aurons passé la frontière...
+
+Les bras étendus, il s'avançait comme pour prendre possession de
+Marie-Anne, et l'entraîner, elle l'arrêta d'un seul regard.
+
+--Fuir!... dit-elle d'un ton de reproche, fuir!... et c'est vous,
+Maurice, qui me conseillez cela. Quoi!... le malheur frappe à coups
+redoublés mon pauvre père, et j'ajouterais ce désespoir et cette honte
+à ses douleurs!... La solitude s'est faite autour de lui, ses amis
+l'ont abandonné, et moi, sa fille, je l'abandonnerais!... Ah! je
+serais, si j'agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des
+créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce
+que j'ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être
+résolue au parti extrême que vous m'offrez... je serais sortie en
+plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n'est pas le monde
+que je crains, moi!... Mais si on fuit le château d'un père riche et
+heureux, on ne déserte pas la masure d'un père désespéré et misérable.
+Laissez-moi, Maurice, où m'attache l'honneur... Je saurai devenir
+paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez... je n'ai pas trop
+de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu'on ne saurait être
+complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli...
+
+Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit
+tourner la tête.
+
+À dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son
+fusil de chasse.
+
+
+
+
+X
+
+
+Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la
+première nuit de sa Restauration, ainsi qu'il disait.
+
+Si inaccessible qu'il se prétendît aux émotions qui agitent les gens
+du commun, les scènes de la journée l'avaient profondément remué.
+
+Il n'avait pu se défendre de plus d'un retour vers le passé, lui qui
+cependant s'était fait une loi de ne jamais réfléchir.
+
+Tant qu'il avait été sous les yeux des paysans ou des convives du
+château de Courtomieu, il avait mis son honneur à paraître froid ou
+insouciant. Une fois enfermé dans sa chambre, il s'abandonna sans
+contrainte à l'excès de sa joie.
+
+Elle était immense et tenait presque du délire.
+
+Seul, il eût pu dire, mais il s'en fût bien gardé, quel prodigieux
+service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse.
+
+Ce malheureux qu'il payait de la plus noire ingratitude, cet homme
+probe jusqu'à l'héroïsme qu'il avait traité comme un valet infidèle,
+venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie.
+
+Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse à l'abri d'une
+misère non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il
+redoutait...
+
+Celui-là eût bien ri, à qui on eût dit cela dans le pays.
+
+--Allons donc! eût-il répondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse
+possèdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-être, on
+n'en connaît pas le nombre.
+
+Cela était vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des
+successions de la duchesse et de lord Holland, n'avaient pas été
+légués au duc.
+
+Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa
+guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait à
+son fils, à son fils seul.
+
+Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes,
+pas de quoi vivre, strictement parlant.
+
+Certes, jamais Martial n'avait dit un mot qui put donner à soupçonner
+qu'il avait l'intention de s'emparer de l'administration de ses biens,
+mais ce mot, il pouvait le dire...
+
+N'y avait-il pas lieu de croire qu'il le dirait fatalement quelque
+jour, tôt ou tard?...
+
+Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l'entendre, s'avouant, à
+part soi, qu'à la place de son fils il l'eût dit depuis longtemps.
+
+Rien qu'en songeant à cette éventualité, il frémissait.
+
+Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin
+à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui
+faudrait baser ses dépenses.
+
+Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à
+puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables...
+
+--Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement...
+Que Martial se marie, que l'ambition le prenne, qu'il soit mal
+conseillé... c'en est fait.
+
+Lorsqu'il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils
+comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire
+dans ses yeux quantité de pensées qui n'y étaient pas. Et selon qu'il
+le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou
+s'effrayait davantage.
+
+Parfois il mettait les choses au pis.
+
+--Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute
+sa fortune, et me voilà sans pain...
+
+Cette continuelle appréhension d'un homme qui jugeait les sentiments
+des autres sur les siens, n'était-elle pas un épouvantable châtiment?
+
+Ah!... ils n'eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les
+misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse
+étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent.
+
+Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou.
+
+--Que suis-je? s'écriait-il, écumant de rage; un jouet entre les mains
+d'un enfant. J'appartiens à mon fils. Que je lui déplaise, il me
+brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis
+de tout, c'est qu'il le veut bien; il me fait l'aumône de mon luxe et
+de ma grande existence... Mais je dépens d'un moment de colère, de
+moins que cela, d'un caprice...
+
+Avec de telles idées, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer
+son fils.
+
+Il le haïssait.
+
+Il lui enviait passionnément tous les avantages qu'il lui voyait,
+ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son
+intelligence, qu'on disait supérieure.
+
+On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des
+pères!...
+
+Enfin, cela était ainsi!...
+
+Seulement, rien n'apparut à la surface de ces misères intérieures, et
+Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s'il surprit le
+secret de son père, il n'en laissa rien voir et n'en abusa pas.
+
+Ils étaient parfaits l'un pour l'autre, le duc bon jusqu'à la plus
+extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations
+n'étaient pas celles d'un père et d'un fils, l'un craignant toujours
+de déplaire, l'autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur
+un pied d'égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n'ayant
+même pas l'un pour l'autre de ces secrets que commande la pudeur de la
+famille...
+
+Eh bien! c'est cette horrible situation que dénouait Lacheneur.
+
+Propriétaire de Sairmeuse, d'une terre de plus d'un million, le duc
+échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté!...
+
+Aussi que de projets en cette nuit!...
+
+Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l'ami du roi;
+n'avait-il pas le droit d'aspirer à tout?
+
+Lui qui avait épuisé jusqu'au dégoût, jusqu'à la nausée tous les
+plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter
+les délices du pouvoir qu'il ne connaissait pas...
+
+Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de
+moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France.
+
+Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial.
+
+En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait
+parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette
+rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n'avait pas contenté sa
+curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu.
+
+Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les
+pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de
+son enfance lui revenaient en foule.
+
+Lacheneur n'avait-il pas tout respecté!... Le duc retrouvait toutes
+choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées,
+laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu'il les avait
+quittées.
+
+Lorsqu'il eut tout vu:
+
+--Décidément, marquis, s'écria-t-il, ce Lacheneur n'est pas un
+aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner
+beaucoup, en faveur du soin qu'il a pris de notre maison en notre
+absence...
+
+Martial resta sérieux.
+
+--Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par
+une belle et large indemnité.
+
+Ce mot fit bondir le duc.
+
+--Une indemnité!... s'écria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien!
+et mes revenus?... N'ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir
+le chevalier de La Livandière?...
+
+--Le chevalier n'est qu'un sot!... déclara Martial. Il a oublié que
+Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu'il est de
+notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille
+francs... ce sera d'ailleurs d'une bonne politique en l'état des
+esprits, et Sa Majesté vous en saura gré...
+
+Politique... état des esprits... Sa Majesté... On eût obtenu bien des
+choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots.
+
+--Jarnibieu!... s'écria-t-il, cent mille livres!... comme vous
+y allez!... Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune!...
+Cependant, si c'est bien votre avis...
+
+--Eh!... monsieur, ma fortune n'est-elle pas la vôtre!... Oui, je vous
+ai bien dit mon opinion. C'est à ce point que, si vous le permettez,
+je verrai Lacheneur moi-même et je m'arrangerai de façon à ne pas
+blesser sa fierté. C'est un dévouement qu'il nous faut conserver...
+
+Le duc ouvrait des yeux immenses.
+
+--La fierté de Lacheneur!... murmura-t-il. Un dévouement à
+conserver... Que me chantez-vous là?... D'où vous vient cet intérêt
+extraordinaire?...
+
+Il s'interrompit, éclairé par un rapide souvenir.
+
+--J'y suis! reprit-il; j'y suis!... Il a une jolie fille, ce
+Lacheneur...
+
+Martial sourit sans répondre.
+
+--Oui, jolie comme un cœur, poursuivit le duc, mais cent mille livres...
+jarnibieu!... c'est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez...
+
+C'est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se
+mit en route, armé d'un fusil qu'il avait trouvé dans une des salles
+du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre.
+
+Le premier paysan qu'il rencontra lui indiqua le chemin de la masure
+qu'habitait désormais M. Lacheneur...
+
+--Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois
+de sapins sur votre gauche, traversez-le...
+
+Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il
+s'approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d'Escorval, et obéissant à
+une inspiration de colère, il s'arrêta, laissant tomber lourdement à
+terre la crosse de son fusil.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Aux heures décisives de la vie, quand l'avenir tout entier dépend
+d'une parole ou d'un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent
+traverser l'esprit dans l'espace de temps que brille un éclair.
+
+À la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première
+idée de Maurice d'Escorval fut celle-ci:
+
+--Depuis combien de temps est-il là? Nous épiait-il, nous a-t-il
+écoutés, qu'a-t-il entendu?...
+
+Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le
+frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps.
+
+La pensée de Marie-Anne l'arrêta.
+
+Il entrevit les résultats possibles, probables même, d'une querelle
+née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu'en fût l'issue,
+perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et
+la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant,
+par son fait, la fable du pays, montrée au doigt... et il eut assez de
+puissance sur soi pour maîtriser sa colère.
+
+Tout cela ne dura pas la moitié d'une seconde.
+
+Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers
+Martial:
+
+--Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d'une voix affreusement
+altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin...
+
+L'expression trahissait ses sages intentions. Un «passez votre chemin»
+bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d'étranger
+était la plus sanglante injure qu'on jetait alors à la face des
+anciens émigrés revenus avec les armées alliées.
+
+Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose
+insolemment nonchalente.
+
+Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et
+répondit:
+
+--C'est vrai... je me suis égaré.
+
+Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien
+que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens.
+Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient
+laisser l'ombre d'un doute. Si l'un restait ramassé sur lui-même,
+comme pour bondir en avant, l'autre serrait le double canon de son
+fusil, tout prêt à se défendre...
+
+Le silence de près d'une minute qui suivit, fut menaçant comme ce
+calme profond qui précède l'orage... Martial à la fin le rompit:
+
+--Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur
+netteté, reprit-il d'un ton léger, voici plus d'une heure que je
+cherche la maison où s'est retiré M. Lacheneur...
+
+--Ah!...
+
+--Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père.
+
+D'après ce qu'il savait, Maurice crut deviner qu'il s'agissait de
+quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces.
+
+--Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de
+Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. l'abbé Midon...
+
+Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas.
+Il venait de se jurer qu'il resterait calme quand même, et il était de
+force à se tenir parole.
+
+--Si ces relations, ce qu'à Dieu ne plaise! prononça-t-il, sont jamais
+rompues, croyez, monsieur d'Escorval, qu'il n'y aura pas de notre
+faute...
+
+--Ce n'est pas ce qu'on prétend.
+
+--Qui, on...?
+
+--Tout le pays.
+
+--Ah!... Et que dit-il?...
+
+--La vérité... Il est de ces offenses qu'un homme d'honneur ne saurait
+oublier ni pardonner.
+
+Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d'un air grave.
+
+--Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement.
+Permettez-moi d'espérer que M. Lacheneur sera moins sévère que vous,
+et que son ressentiment,--juste, j'en conviens--tombera devant...--il
+hésitait--devant des explications loyales.
+
+Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce
+possible!...
+
+Martial profita de l'effet produit pour s'avancer vers Marie-Anne et
+s'adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice
+pour rien.
+
+--Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n'en doutez
+pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... À qui fera-t-on entendre
+que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dévoué de notre
+famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé
+service! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel
+que le vôtre sont faits pour s'estimer. J'avoue que, dans la scène
+d'hier, M. de Sairmeuse n'a pas eu le beau rôle, mais ma démarche
+d'aujourd'hui prouve ses regrets...
+
+Certes, ce n'était plus là le ton cavalier qu'avait pris Martial
+quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place
+de l'église.
+
+Il s'était découvert, il restait à demi-incliné, et il s'exprimait
+d'un ton de respect profond, comme s'il eût eu devant lui une fière
+duchesse, et non l'humble fille de ce «maraud» de Lacheneur.
+
+Était-ce simplement une manœuvre de roué? Subissait-il, sans trop
+s'en rendre compte, l'ascendant de cette jeune fille si étrange?...
+C'était l'un et l'autre. Mais il lui eût été difficile de dire où
+cessait le voulu et où commençait l'involontaire.
+
+Cependant il continuait:
+
+--Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert... L'exil,
+loin de la France, est lourd à porter!... Mais si les chagrins et les
+déceptions ont aigri son caractère, ils n'ont pas changé son cœur.
+Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que
+j'ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l'avouer?
+le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d'un
+enfant... Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis
+vingt ans... On l'a abusé par des rodomontades ridicules... Enfin,
+nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur
+avaient trouvé le secret d'indisposer mon père contre lui...
+
+On eût juré qu'il disait la vérité, tant sa voix était persuasive,
+tant l'expression de son visage, son regard, son geste, étaient
+d'accord avec ses paroles.
+
+Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu'il mentait et mentait
+impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que
+donna le commerce de la «haute société,» et qu'il ignorait, lui...
+
+Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie?...
+
+--Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j'ai souffert hier,
+dans cette petite salle du presbytère?... Non, je ne me rappelle pas,
+en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l'héroïsme de M.
+Lacheneur. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation,
+sans faste, il se dépouillait volontairement d'une fortune... et on le
+rudoyait. Cet excès d'injustice me faisait horreur. Et si je n'ai
+pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c'est que la
+contradiction irrite mon père jusqu'à la folie... Mais à quoi bon
+protester?... Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus
+puissant que toutes mes paroles. Vous n'étiez pas hors du village, que
+déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait: «J'ai eu
+tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le
+premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, _et obtenez
+qu'il oublie_...»
+
+Marie-Anne, plus rouge qu'une pivoine, baissait les yeux, horriblement
+embarrassée.
+
+--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père...
+
+--Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera
+à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M.
+Lacheneur qu'il accepte les justes réparations qui lui sont dues... et
+il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause... Qui donc
+résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants...
+
+Si inexpérimenté que fût Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre
+les projets de Martial. Cet homme, qu'il haïssait déjà mortellement,
+osait parler d'amour à Marie-Anne devant lui, Maurice... C'est-à-dire
+que, depuis une heure, il le bafouait et l'outrageait; il se jouait
+abominablement de sa simplicité.
+
+La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son
+cerveau.
+
+Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le
+fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança
+plutôt à dix pas, en s'écriant:
+
+--Ah! c'est trop d'impudence à la fin, marquis de Sairmeuse!...
+
+L'attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui.
+La violence du choc l'avait fait tomber un genou en terre; sans se
+relever, il arma son fusil, prêt à faire feu.
+
+Ce n'était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se
+colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas,
+qu'il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher
+du bout du doigt.
+
+Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne
+l'attendait, la souhaitait même depuis un moment.
+
+Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle
+était femme et n'avait pu se méprendre à l'accent du jeune marquis de
+Sairmeuse.
+
+Il était évident qu'il «lui faisait la cour.» Et avec quelles
+intentions!... il n'était que trop aisé de le deviner.
+
+Son trouble, pendant que le marquis parlait d'une voix de plus en plus
+tendre, venait de la stupeur et de l'indignation qu'elle ressentait
+d'une si prodigieuse audace.
+
+Comment, après cela, n'eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à
+une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice!
+
+Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à
+s'entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas.
+
+Le devoir de Maurice n'était-il pas de la défendre quand on
+l'insultait! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la
+flétrissante galanterie d'un libertin? Elle eût rougi, elle qui était
+l'énergie même, d'aimer un être faible et pusillanime.
+
+Mais toute intervention était inutile.
+
+Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois
+qu'elle éclaire.
+
+Maurice comprit qu'il est de ces injures qu'on ne doit pas paraître
+soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les
+adresse.
+
+Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C'était affaire à
+lui d'expliquer les motifs de son agression.
+
+Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une
+si puissante réaction, qu'il recouvra, comme par magie, tout son
+sang-froid et le libre exercice de ses facultés.
+
+--Oui, reprit-il d'un ton de défi, c'est assez d'hypocrisie,
+monsieur!... Oser parler de réparations après le traitement que
+vous et les vôtres lui avez infligé, c'est ajouter à l'affront une
+humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas.
+
+Martial avait désarmé son fusil; il s'était relevé, et il époussetait
+le genou de son pantalon, où s'étaient attachés quelques grains de
+sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.
+
+Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait
+la véritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il
+s'avouait, qu'emporté par l'étrange impression que produisait sur lui
+Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n'en était pas
+absolument mécontent.
+
+Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu'il
+s'imaginait avoir eue jusqu'à ce moment.
+
+--Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant
+alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle
+Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'espère...
+
+--Vous me l'avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien
+n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous
+indiquera la maison du baron d'Escorval.
+
+--Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux
+de mes amis...
+
+--Oh!... quand il vous plairai...
+
+--Naturellement... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel
+mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et
+prétendez le défendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos
+droits?
+
+Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu
+au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.
+
+--Mes droits, répondit-il, sont ceux de l'amitié... Si je vous dis
+que vos démarches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur
+n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous
+déguisiez l'aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour
+faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est
+son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs
+de Sairmeuse!... vous l'avez élevé à mille pieds de votre fausse
+grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j'écrase,
+moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de
+vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront
+jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il
+ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira:
+«Ces gens-là me doivent tout!»
+
+Sa parole enflammée avait une telle puissance d'émotion, que
+Marie-Anne ne sut pas résister à l'inspiration qu'elle eut de lui
+serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit.
+
+--Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a
+eu hier l'honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa
+fille...
+
+--Et je l'ai refusée!... cria une voix terrible.
+
+Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même
+mouvement de surprise et d'effroi.
+
+M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait
+Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants.
+
+--Oui, je l'ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas
+que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m'avez-vous juré
+ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des
+rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez à la maison, à
+l'instant...
+
+--Mon père...
+
+--Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne.
+
+Elle obéit et s'éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où
+se lisait un adieu qu'elle croyait devoir être éternel.
+
+Dès qu'elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant
+Maurice, les bras croisés:
+
+--Quant à vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'espère ne plus
+vous reprendre à rôder autour de ma fille...
+
+--Je vous jure, monsieur...
+
+--Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de détourner
+une jeune fille de son devoir, qui est l'obéissance... Vous venez
+de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la
+mienne...
+
+Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur
+l'interrompit.
+
+--Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.
+
+Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque
+jusqu'au sentier qui traversait le bois de la Rèche.
+
+Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui
+dire à l'oreille, et de son ton amical d'autrefois:
+
+--Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre
+toutes mes précautions inutiles!...
+
+Il suivit de l'œil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette
+scène, stupéfié de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement
+quand il le vit hors de la portée de la voix qu'il revint à Martial.
+
+--Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis,
+dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous
+cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend
+pour se rendre au château de Courtomieu.
+
+Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:
+
+--Et nous, en route!...
+
+Mais Martial l'arrêta d'un geste.
+
+--Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où
+il m'a envoyé... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part...
+
+--Chez moi?...
+
+--Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter
+l'expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le
+curé Midon...
+
+Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un
+rare bonheur d'expression, se mit à répéter au père l'histoire qu'il
+venait de conter à la fille.
+
+À l'entendre, son père et lui étaient désespérés... Se pouvait-il que
+M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s'était-il
+retiré si précipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa
+disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent
+mille francs, davantage même...
+
+Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut
+fini, il répondit respectueusement mais froidement qu'il réfléchirait.
+
+Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès
+que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations.
+
+--Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il.
+
+Mais M. Lacheneur haussa les épaules.
+
+--Comme cela, fit-il, tu crois que c'est à moi qu'on offre tout cet
+argent?
+
+--Dame!... j'ai des oreilles...
+
+--Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu'elles
+entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux
+beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il
+voudrait en faire sa maîtresse...
+
+Chanlouineau s'arrêta court, l'œil flamboyant, les poings crispés.
+
+--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à
+vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez.
+
+
+
+
+XII
+
+
+--Non, décidément, je n'ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse
+comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa
+beauté est divine!...
+
+Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à
+M. Lacheneur.
+
+Au risque de s'égarer, il avait pris au plus court, et il s'en allait
+à travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour
+sauter les fossés.
+
+Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à
+se représenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante
+et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se
+redressant superbe de fierté.
+
+--Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous
+cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie!
+Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses
+deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbécile
+d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne
+fut-ce qu'une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou
+d'elle!...
+
+Lui-même l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel
+nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui
+frémissaient en lui.
+
+--Ah!... n'importe, s'écria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je
+l'aurai.
+
+En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique
+de l'entreprise, avec la sagacité d'une expérience souvent mise à
+l'épreuve.
+
+Son début, force lui était d'en convenir, n'avait été ni heureux ni
+adroit.
+
+--C'est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment,
+moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des
+réalités!...
+
+Il est sûr que l'épreuve qu'il venait de tenter était faite pour
+porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été
+repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur
+ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que
+froidement ses avances et l'offre d'une véritable fortune.
+
+En outre, il se rappelait l'œil terrible de Chanlouineau.
+
+--Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un
+signe de Marie-Anne, il m'eût écrasé comme un œuf, sans souci de
+mes aïeux. Ah ça! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois
+poursuivants en ce cas.
+
+Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus
+elle irritait sa passion.
+
+--Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir
+ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques
+entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de
+Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout
+tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j'ai
+produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai été hardi, et ce sera
+bien le diable si elle n'est pas touchée et flattée de ce triomphe de
+sa beauté. Reste le d'Escorval.
+
+C'était là que le bât blessait Martial, ainsi qu'il se le répétait en
+ce langage trivial qu'on emploie vis-à-vis de soi.
+
+Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa
+colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle.
+
+Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour
+Chanlouineau?... Et encore dans quel but?...
+
+--En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de
+demander compte à ce petit d'Escorval de son insolence. Digérer
+un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est
+incontestable; peut-être s'avisera-t-il de venir me provoquer de
+nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour
+que je n'aie aucune satisfaction à lui refuser. D'un autre côté, si
+j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête,
+Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne
+chose en échange d'un petit expédient pour le forcer à quitter le
+pays.
+
+Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni
+prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait
+à l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas
+précipités derrière lui.
+
+Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des
+signes, il s'arrêta.
+
+C'était Chupin et un de ses fils.
+
+Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'était faufilé parmi les gens
+chargés d'aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait
+déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir
+indispensable.
+
+--Ah! monsieur le marquis, s'écria-t-il dès qu'il fut à portée de la
+voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc...
+
+--Bien, dit sèchement Maurice, je rentre.
+
+Mais Chupin n'était plus susceptible, et si fâcheux que fût l'accueil,
+il ne s'en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près
+pour être entendu.
+
+Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit
+de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M.
+Lacheneur.
+
+Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu'un autre? Avait-il deviné
+quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?...
+
+À l'entendre, Lacheneur--il ne disait plus: Monsieur--n'était
+définitivement qu'un scélérat, la restitution de Sairmeuse n'était
+qu'une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs,
+puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne.
+
+Si le vieux maraudeur n'avait que des soupçons, Martial les changea en
+certitude par sa vivacité à demander:
+
+--Comment, Mlle Lacheneur va se marier.
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--Et avec qui?...
+
+--Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien,
+que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait
+manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si
+Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la
+mènerait pas à la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle
+fille.
+
+--Est-ce positif ce que vous dites là?...
+
+--À ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à
+Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et
+qu'on va publier les bans...
+
+Et se retournant vers son fils:
+
+--Pas vrai... garçon? demanda-t-il.
+
+--Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n'avait ouï rien de
+pareil.
+
+Martial se tut, honteux peut-être de s'être laissé prendre aux amorces
+de ce vieux, mais satisfait d'être averti de cette circonstance si
+importante.
+
+Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de
+mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait
+quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif,
+eût-il refusé sa fille à Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la
+donner à un paysan?...
+
+Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à
+Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace
+sablé qui s'étendait entre le parterre et le perron du château, se
+trouvaient amoncelés toutes sortes d'effets d'habillement, du linge,
+de la vaisselle, des meubles... On eût dit un déménagement. Une
+demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce
+remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.
+
+Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avança donc vers son père,
+et après l'avoir respectueusement salué:
+
+--Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il.
+
+M. de Sairmeuse éclata de rire.
+
+--Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C'est cependant bien
+simple. Qu'un maître légitime, à son retour, couche dans les draps
+d'un usurpateur, c'est charmant pour une première nuit, pour une
+seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait
+que j'étais chez lui, et ça m'assassinait. J'ai donc fait rassembler
+et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n'est pas
+de l'ancien mobilier du château... On va charger le tout sur une
+charrette et le lui porter...
+
+Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d'être arrivé si à point.
+Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances.
+
+--Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.
+
+--Hein!... pourquoi? Qui m'en empêcherait, je vous prie?
+
+--Personne assurément... Mais vous réfléchirez qu'un homme qui ne
+s'est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards...
+
+Le duc parut abasourdi.
+
+--Des égards!... s'écria-t-il, ce maraud a droit à des égards!...
+Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c'est-à-dire
+vous lui donnez--car il n'est que juste que vous fassiez la guerre à
+vos dépens--vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se
+tient pas pour content, il lui faut encore des égards!... Accordez-lui
+en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j'ai
+résolu...
+
+--Eh bien!... moi, monsieur, j'y regarderais à deux fois, à votre
+place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c'est très-bien. Mais où en
+est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il
+revenait sur sa parole?... Où sont vos titres de propriété?...
+
+M. de Sairmeuse devint vert.
+
+--Jarnibieu! s'écria-t-il, je n'avais pas pensé à cela... Holà! vous
+autres, qu'on me rentre toute cette dépouille, et promptement!...
+
+Et comme on lui obéissait:
+
+--Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à
+Courtomieu, d'où on nous a déjà envoyé chercher deux fois... Il s'agit
+d'une affaire d'une importance extrême.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus
+magnifique habitation de l'arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse
+s'enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et
+ses eaux jaillissantes.
+
+On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée,
+très-laide, et qui gâtait absolument l'harmonie du paysage. Elle avait
+cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu'il disait, et,
+pour cette raison, il la considérait comme un chef-d'œuvre.
+
+Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande
+route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie
+profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse.
+
+Cette rêverie, le marquis pensait bien l'avoir causée.
+
+--Voilà, se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat
+de mon adroite manœuvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne
+sera pas légalisée, j'obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai...
+oui, tout. Et s'il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa
+table.
+
+Il se trompait. Le duc avait déjà oublié cette affaire; ses
+impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur
+le sable.
+
+Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au
+cocher de marcher au pas:
+
+--Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous êtes décidément
+amoureux de cette petite Lacheneur?...
+
+Martial ne put s'empêcher de tressaillir.
+
+--Oh!... amoureux, fit-il d'un ton léger, ce serait peut-être beaucoup
+dire. Mettons qu'elle m'inspire un goût assez vif, ce sera suffisant.
+
+Le duc regardait son fils d'un air narquois.
+
+--En vérité, vous me ravissez!... s'écria-t-il. Je craignais que cette
+amourette ne dérangeât, au moins pour l'instant, certains plans que
+j'ai conçus... J'ai des vues sur vous, marquis!...
+
+--Diable!...
+
+--Oui, j'ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en
+détail... Je me borne pour aujourd'hui à vous recommander d'examiner
+Mlle Blanche de Courtomieu.
+
+Martial ne répondit pas. La recommandation était inutile. Si Mlle
+Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis
+un moment le souvenir de Marie-Anne s'effaçait sous l'image radieuse
+de Blanche.
+
+--Mais avant d'arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père...
+Il est fort de mes amis et je le sais par cœur. Vous avez entendu des
+faquins me reprocher ce qu'ils appelaient mes préjugés, n'est-ce pas?
+Eh bien! comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu'un insigne
+jacobin.
+
+--Oh!... mon père...
+
+--Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon époque, on l'eût tenu,
+lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement,--car il y
+a un seulement,--les principes que j'affiche hautement, il les tient
+enfermés dans sa tabatière... et fiez-vous à lui pour ne l'ouvrir
+qu'au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses
+opinions, en ce sens qu'il a été forcé de les cacher assez souvent. Il
+les a cachées sous le Consulat, d'abord, quand il revint d'émigration.
+Il les dissimula plus courageusement encore sous l'Empire... car il a
+été quelque peu chambellan de «Buonaparte,» ce cher marquis... Mais,
+chut! ne lui rappelez pas cet héroïsme: il le déplore depuis Lutzen.
+
+C'est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses
+meilleurs amis.
+
+--L'histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l'histoire de ses
+mariages... Je dis: «ses,» parce qu'il s'est marié un certain nombre
+de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de
+perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches
+les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une
+Cissé-Blossac... c'est celle qui a le plus duré; elle est morte vers
+1809. À chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité
+de terres ou des rentes. Si bien qu'à cette heure, il est aussi riche
+que vous, marquis, et qu'il a des influences secrètes dans tous les
+camps... Mais, Jarnibieu! j'oubliais un détail: il flaire, m'a-t-on
+dit, l'influence du clergé, et il est devenu d'une haute piété.
+
+Il s'interrompit, la voiture venait de s'arrêter dans la cour
+d'honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne
+au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu'il ne prodiguait pas.
+
+C'était bien l'homme du portrait.
+
+Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu
+portait une lévite infinie et des souliers à boucle d'or. La tête
+qui surmontait cette immense charpente était remarquablement
+petite,--signe de race,--couronnée de rares cheveux plats et
+noirs,--il les teignait,--et éclairée par de gros yeux ronds et sans
+chaleur.
+
+La morgue qui sied au gentilhomme et l'humilité qui convient au
+chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant
+combat.
+
+Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non
+sans les combler de compliments débités d'une petite voix de tête, qui
+étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons
+de flûte sortant des flancs d'un ophicléide.
+
+--Enfin, vous voici... répétait-il; nous vous attendions pour
+délibérer... c'est très-grave... très-délicat aussi. Il s'agit de
+rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de
+la Révolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos
+amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet,
+transformé en chambre du conseil...
+
+Martial frémit à l'idée de tout ce qu'il allait être obligé d'entendre
+de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui
+revenant à propos:
+
+--N'aurons-nous donc pas l'honneur, demanda-t-il, de présenter nos
+respects à Mlle de Courtomieu?...
+
+--Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine,
+répondit le marquis de Courtomieu d'un ton distrait... à moins
+qu'elles ne soient au jardin...
+
+Cela pouvait signifier: «Allez-y, si bon vous semble!» Martial le prit
+ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et
+le marquis.
+
+Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il était
+vide.
+
+--C'est bien, dit-il, je sais où est le jardin.
+
+Mais c'est en vain qu'il le parcourut en tout sens, ce jardin:
+personne.
+
+Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l'ennemi,
+quand, à travers le feuillage d'un berceau de jasmin, il crut
+distinguer comme une robe blanche.
+
+Il s'avança doucement, et son cœur battit, quand il reconnut qu'il
+avait bien vu.
+
+Mlle Blanche de Courtomieu était assise près d'une vieille dame, et
+elle lui lisait à demi-voix une lettre.
+
+Il fallait qu'elle fût bien préoccupée, pour n'avoir pas entendu le
+sable crier sous les bottes de Martial.
+
+Il était à dix pas d'elle, si près qu'il distinguait, par une
+éclaircie des jasmins, jusqu'à l'ombre de ses longs cils.
+
+Il s'arrêta, retenant son haleine, s'abandonnant à une délicieuse
+extase.
+
+--Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!...
+
+Belle, non!... Mais jolie à ravir l'imagination. En elle, tout
+souriait au désir, ses grands yeux d'un bleu velouté et ses lèvres
+entr'ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré
+des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque
+s'échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se
+jouant, semblait allumer des étincelles.
+
+Peut-être l'eût-on souhaitée un peu plus grande... Mais elle avait le
+charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait
+des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles
+d'une enfant.
+
+Hélas!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les
+apparences du marquis de Courtomieu.
+
+Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d'âme d'un
+vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité
+de fille unique d'un grand seigneur archi-millionnaire, on l'avait
+entourée de tant d'adulations! Le poison de la flatterie avait flétri
+en leur germe toutes ses bonnes qualités.
+
+Elle n'avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible
+qu'aux jouissances de la vanité ou de l'ambition satisfaites. Elle
+pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d'un
+amoureux...
+
+Si elle avait daigné remarquer Martial,--car elle l'avait
+remarqué,--c'est que son père lui avait dit que ce jeune homme
+emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus,
+elle avait prononcé un «c'est bien, nous verrons!» à faire fuir un
+prétendant à mille lieues...
+
+Cependant, Martial, craignant d'être surpris, s'avança et Mlle
+Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée...
+
+Lui s'inclina bien bas, et d'une voix amicalement respectueuse:
+
+--M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l'imprudence de
+m'apprendre où j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je ne me
+suis plus senti le courage d'affronter des discussions graves...
+seulement...
+
+Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta:
+
+--Seulement, je suis peut-être indiscret?
+
+--Oh! en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que
+je viens de lire m'ait profondément émue... elle m'est adressée par
+une pauvre enfant à qui je m'intéressais, que j'envoyais chercher,
+parfois, quand je m'ennuyais: Marie-Anne Lacheneur.
+
+Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune
+marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses
+impressions.
+
+Il savait rester riant avec l'angoisse au cœur, grave quand le
+fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets.
+
+Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de Mlle de
+Courtomieu, son œil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris
+des autres, son œil si clair se voila.
+
+--Elles se connaissent!... pensa-t-il.
+
+L'idée d'un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait
+sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes
+sortes de pudeurs inconnues.
+
+La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche
+l'avait aperçu.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inquiète.
+
+Cependant, c'est avec le naturel parfait de l'innocence qu'elle
+poursuivit:
+
+--Au fait, vous devez l'avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre
+Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse?
+
+--Je l'ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial.
+
+--N'est-ce pas, qu'elle est remarquablement belle, et d'une beauté
+tout étrange, et qui surprend?
+
+Un sot eût protesté. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette
+faute.
+
+--Oui, elle est très-belle, dit-il.
+
+Cette soi-disant franchise déconcerta un peu Mlle Blanche, et c'est
+avec un air d'hypocrite compassion qu'elle ajouta:
+
+--Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son père réduit à
+bêcher la terre.
+
+--Oh!... vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours
+Lacheneur de la gêne.
+
+--Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour
+Marie-Anne?
+
+--Elle en a un tout trouvé, mademoiselle... J'ai ouï dire qu'elle
+va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain
+Chanlouineau.
+
+La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait
+à un interrogatoire en règle, et il ne s'en apercevait pas. Elle
+éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui
+concernait Mlle Lacheneur.
+
+--Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c'est là le parti
+qu'elle avait rêvé?... Enfin!... Dieu veuille qu'elle soit heureuse;
+nul plus que nous ne le souhaite, car nous l'aimons beaucoup, ici...
+oui, beaucoup. N'est-ce pas, tante Médie?
+
+Tante Médie, c'était la vieille demoiselle assise près de Mlle
+Blanche.
+
+--Oui, beaucoup, répondit-elle.
+
+Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de
+Courtomieu avait recueillie, et à qui Mlle Blanche faisait payer
+chèrement son pain; elle l'avait dressée à jouer le rôle d'écho.
+
+--Ce qui me désole, reprit Mlle de Courtomieu, c'est que je vois
+brisées des relations qui m'étaient chères... Mais écoutez plutôt ce
+que Marie-Anne m'écrit.
+
+Elle retira de sa ceinture, où elle l'avait passée, la lettre de Mlle
+Lacheneur, et lut:
+
+«Ma chère Blanche,
+
+«Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris
+comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés
+à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité; nous en avons
+été punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure
+tout est consommé... Celle que vous appeliez votre amie n'est plus
+qu'une pauvre paysanne, comme sa mère...»
+
+Le plus subtil observateur eût été pris à l'émotion de Mlle Blanche.
+On eût juré qu'elle avait mille peines à retenir ses larmes...
+peut-être même en tremblait-il quelqu'une entre ses longs cils.
+
+La vérité est qu'elle ne songeait qu'à épier sur la figure de Martial
+quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu'il était en
+garde, il restait de marbre.
+
+Elle continua:
+
+«Je mentirais si je disais que je n'ai pas souffert de ce brusque
+changement... Mais j'ai du courage, je saurai me résigner. J'aurai, je
+l'espère, la force d'oublier, car il faut que j'oublie!... Le souvenir
+des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères
+présentes...»
+
+Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre.
+
+--Vous l'entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous
+cette fierté? Et on nous accuse d'orgueil, nous autres filles de la
+noblesse!
+
+Martial ne répondit pas. L'altération de sa voix l'eût trahi, il le
+sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s'il lui eût
+été donné de lire les dernières lignes de la lettre.
+
+«Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n'éprouve
+aucune honte à vous demander de m'aider. Je travaille fort joliment,
+comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies
+si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd'hui même à
+Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je
+pourrais me présenter en me recommandant de votre nom.»
+
+Mais Mlle de Courtomieu s'était bien gardée de parler de cette requête
+si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n'avait pas réussi:
+tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer.
+
+Elle semblait avoir oublié «son amie,» et elle babillait le plus
+gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue
+par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus
+élevé.
+
+C'était la discussion de l'Adresse au roi, qui s'agitait furieusement
+dans le cabinet de M. de Courtomieu. Mlle Blanche s'arrêta.
+
+--J'abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je
+vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être
+là-haut.
+
+--Certes non! répondit-il en riant. Qu'y ferais-je? Le rôle des
+hommes d'action ne commence qu'après que les orateurs sont enroués...
+
+Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une
+énergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle
+reconnaissait, pensait-elle, l'homme qui, selon son père, devait aller
+si loin.
+
+Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la
+grosse cloche qui annonçait les visiteurs.
+
+Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très-vivement:
+
+--Ah!... n'importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se
+dit là-haut... Si je le demande à mon père, il se moquera de ma
+curiosité... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à
+la conférence, vous me diriez tout...
+
+Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse
+s'inclina et obéit.
+
+--Elle me congédie, se disait-il en montant l'escalier, rien n'est
+plus clair, et même, elle n'y met pas de façons... Mais pourquoi
+diable me congédie-t-elle?
+
+Pourquoi?... C'est qu'un seul coup à la cloche annonçait une visite
+pour Mlle Blanche, qu'elle attendait «son amie,» et qu'elle ne voulait
+à aucun prix d'une rencontre de Martial et de Marie-Anne.
+
+Elle n'aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la
+déchiraient... Telle était la logique de son caractère.
+
+Ses pressentiments d'ailleurs ne l'avaient pas trompée. C'était bien
+Mlle Lacheneur qui l'attendait au salon.
+
+La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais
+rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu'elle
+subissait depuis deux jours.
+
+Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de «pratiques,»
+était aussi calme et aussi naturelle qu'autrefois quand elle la priait
+de venir passer une après-midi à Sairmeuse.
+
+Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s'embrassèrent,
+les rôles furent-ils intervertis.
+
+C'était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui
+sanglota.
+
+Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa
+connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu'à l'occasion favorable
+qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le
+trouble de Martial.
+
+--Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de
+Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité!...
+
+Si loyale était Marie-Anne, qu'elle ne voulut pas laisser peser cette
+accusation sur l'homme qui avait si cruellement traité son père.
+
+--Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait
+faire, ce matin, des offres considérables, par son fils.
+
+Mlle Blanche se dressa comme si une vipère l'eût mordue.
+
+--Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne?
+dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Serait-il allé chez vous?...
+
+--Il y allait... quand il m'a rencontrée, dans les bois de la Rèche...
+
+Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir
+de l'impertinente galanterie de Martial.
+
+La sotte expérience de Mlle Blanche--elle était terriblement
+expérimentée, cette fille qui sortait du couvent,--se méprit à ce
+trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se
+retira, elle eut la force de l'embrasser avec toutes les marques de
+l'affection la plus vive. Mais elle suffoquait.
+
+--Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu'ils se sont rencontrés,
+ils ont gardé l'un de l'autre une impression si profonde!...
+S'aimeraient-ils donc déjà?...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu'il
+entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'eût
+probablement un peu étonnée.
+
+Il l'eût, à coup sûr, stupéfiée, s'il lui eût confessé en toute
+sincérité ses impressions et ses réflexions.
+
+C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus
+tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à
+combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.
+
+Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d'une discussion
+enragée, ses impressions furent celles d'un homme à jeun arrivant au
+dessert d'un déjeuner d'ivrognes. L'échauffement des autres redoubla
+son sang-froid.
+
+Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions
+grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de
+Courtomieu.
+
+Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.
+
+Il n'en était pas un dont le pur dévouement n'exigeât impérieusement
+les récompenses les plus inouïes. C'est à peine si les modestes
+déclaraient se contenter d'une recette générale, d'une préfecture ou
+des épaulettes de lieutenant-général.
+
+De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches
+amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l'œil,
+les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nommé président,
+s'épuisait à répéter:
+
+--Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!...
+
+--Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à
+grand'peine une violente envie de rire; fous à lier!...
+
+Mais il n'eut pas à rendre compte de cette séance, qu'interrompit par
+bonheur l'annonce du dîner.
+
+Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne
+songeait plus à interroger.
+
+Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de
+ces personnages!
+
+Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un
+n'était d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'à eux tous
+ils étaient à peine aussi riches.
+
+Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur
+absorbait despotiquement toutes ses facultés.
+
+Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le
+départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi.
+
+L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait
+les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les
+conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu'il
+serait son mari.
+
+Elle eût eu quelques jours d'irrésolution, vraisemblablement, sans le
+mouvement de jalousie qui l'avait agitée. Mais, du moment où elle
+put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu'une autre femme lui
+disputerait Martial, elle le voulut...
+
+De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que
+sous l'inspiration d'un de ces amours étranges où le cœur n'est pour
+rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de
+sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.
+
+Que la femme dont l'ombre d'une réalité n'a jamais fait battre le
+pouls plus vite lui jette la première pierre.
+
+Qu'elle fût vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si
+toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'était pas sûre, c'est une
+idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu.
+
+On lui avait tant dit, tant répété, qu'il s'estimerait heureux entre
+tous l'homme qu'elle daignerait choisir!
+
+Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!...
+
+--D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les
+glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?
+
+«--Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce
+que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le génie de la
+coquetterie!...»
+
+Elle se sentait, en effet, assez d'habileté et de patience pour
+prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à
+éblouir, à fasciner Martial!...
+
+Quant à garder ce caractère, s'il lui déplaisait, après le mariage,
+c'était une autre affaire!...
+
+Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle
+Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.
+
+Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en
+furent frappés.
+
+D'une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais
+Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien.
+N'était-elle pas la plus riche héritière que l'on sût à dix lieues
+à la ronde? Il n'est pas de médisance capable d'entamer le prestige
+d'une dot d'un million comptant.
+
+--Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces
+deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à
+huit cent mille livres de rentes.
+
+Martial, lui, s'abandonnait sans défiance au charme de cette
+situation.
+
+Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs,
+dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de
+l'enfant!...
+
+Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son
+imagination flottant de l'une à l'autre s'enflammait de l'étrangeté du
+contraste.
+
+Mlle Blanche l'avait fait placer près d'elle à table, et ils causaient
+gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la
+discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et
+s'enflammait à mesure que se succédaient les services.
+
+Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient
+du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes
+baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux
+Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur
+pied...
+
+Le nom de d'Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des
+verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.
+
+Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d'une petite calotte
+de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on fît les plus
+actives démarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval.
+
+--La présence d'un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c'est
+un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que
+M. Fouché l'a couché sur ses listes, et qu'il est ici sous la
+surveillance de la haute police.
+
+Ce discoureur avait dû au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la
+plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il
+ivre de rancune.
+
+On l'écoutait, mais on se taisait, l'hésitation se lisait dans tous
+les yeux.
+
+Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur
+et crut qu'il allait se trouver mal.
+
+--Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse.
+
+C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'âme du jeune marquis de
+Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.
+
+Ne souhaitait-il pas, la veille, l'éloignement de Maurice?
+
+Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu'il était impossible
+d'en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu,
+et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de
+s'expatrier peut-être pour toujours...
+
+On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un
+seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.
+
+Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta.
+
+Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique...
+
+--M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour
+d'eux comme un parfum d'honnêteté et de justice... Ayons le bon sens
+de respecter la considération qui l'environne.
+
+Ainsi qu'il l'avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de
+Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa
+parole brève et tranchante produisirent un grand effet.
+
+--Évidemment, ce serait une faute! fut le cri général.
+
+Martial s'était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.
+
+--C'est bien!... ce que vous avez fait là, monsieur le marquis,
+murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.
+
+Pris à l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:
+
+--M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a
+révolté, voilà tout.
+
+Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un
+pressentiment lui disait qu'il y avait là quelque chose. Cependant
+elle ajouta:
+
+--Votre conduite n'en est que plus belle.
+
+Mais ce n'était pas là l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en
+regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait
+amèrement à son fils son intervention.
+
+--Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je
+n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition,
+mais puisqu'elle était lancée...
+
+--J'ai tenu à empêcher une sottise inutile!
+
+--Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait
+de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que
+répondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre
+nous?...
+
+--Je hausserais les épaules.
+
+--Oui-dà!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger
+Chupin.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en
+France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers
+la poussière de l'exil, et déjà son imagination, troublée par la
+passion, lui montrait des ennemis partout.
+
+Il n'était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était
+à accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les
+rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.
+
+Les soupçons qu'il eût voulu faire partager à Martial étaient
+cruellement et ridiculement injustes.
+
+À l'heure même où il accusait le baron d'Escorval de «tramer quelque
+chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il
+croyait, qu'il voyait mourant...
+
+Maurice était au moins en grand danger.
+
+Son organisation nerveuse et impressionnable à l'excès, n'avait pu
+résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives
+de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.
+
+Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'était éloigné
+précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté
+de réfléchir et de délibérer.
+
+L'inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de
+Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se
+confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids
+écrasait sa pensée...
+
+Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les
+champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans
+doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval.
+
+Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas.
+
+Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de
+se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il
+essayait de s'accoutumer au coup terrible.
+
+L'habitude--cette mémoire du corps qui veille alors que l'esprit
+s'égare--l'habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.
+
+Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d'Escorval,
+en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa
+l'interroger.
+
+Il parla le premier.
+
+--Tout est fini! prononça-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquiète
+pas, mère, j'ai du courage, tu verras...
+
+Il se mit à table, en effet, d'un air assez résolu, il mangea presque
+autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu'il
+buvait son vin pur.
+
+Tout en lui était si extraordinaire, qu'on l'eût dit animé par une
+volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent
+seuls donner l'idée, les mouvements inconscients d'une somnambule.
+
+Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d'un éclat effrayant, son
+geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il
+plaisantait... Cherchait-il à s'étourdir?...
+
+--Que ne pleure-t-il! pensait Mme d'Escorval épouvantée, je ne
+craindrais pas tant, et je le consolerais...
+
+Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand
+sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se
+décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des
+phrases incohérentes...
+
+Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la
+voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face
+congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa
+gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était
+brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...
+
+Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle
+allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna
+jusque sur le palier, où elle cria:
+
+--Au secours!... mon fils se meurt!
+
+D'un bond, M. d'Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda,
+comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d'une voix
+terrible.
+
+--Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'à Montaignac
+et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une
+minute!...
+
+Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c'était le plus borné
+des hommes. C'était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l'armée
+pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et
+quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine
+d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de
+bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.
+
+Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils
+envoyaient quérir le curé. M. d'Escorval fit comme les paysans, après
+avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.
+
+L'abbé Midon n'avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au
+temps où il n'était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui
+demander conseil, qu'il s'était mis courageusement à l'étude, et
+que l'expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas
+toujours le diplôme de la Faculté.
+
+Quelle que fût l'heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade,
+de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne
+répondait qu'un mot: «Partons!»
+
+Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins,
+avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments
+pendue à l'épaule par une courroie, ils se découvraient
+respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prêtre estimaient
+l'homme.
+
+Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abbé Midon devait
+se hâter. Le baron était son ami. C'est dire quelle appréhension le
+fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d'Escorval
+guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa
+rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irréparable.
+Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle
+l'entraîna jusqu'à la chambre de Maurice.
+
+La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne
+fallut à l'abbé qu'un coup d'œil pour le reconnaître, mais elle
+n'était pas désespérée.
+
+--Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait
+l'espérance.
+
+Et aussitôt, avec le sang-froid d'un vieux guérisseur, il pratiqua une
+large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des
+sinapismes.
+
+En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces
+prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron
+dans l'embrasure d'une fenêtre.
+
+--Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il.
+
+M. d'Escorval eut un geste désolé.
+
+--Un désespoir d'amour... répondit-il. M. Lacheneur m'a refusé la main
+de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû
+voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il passé entre eux?... je
+l'ignore, vous voyez le résultat...
+
+La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment
+funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de
+Maurice.
+
+Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son
+cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de
+Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases,
+trop incohérentes pour qu'il fût possible de suivre sa pensée.
+
+Ce que cette nuit-là parut longue à M. d'Escorval et à sa femme,
+ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d'une minute près
+du lit d'un malade aimé...
+
+Certes, leur confiance en l'abbé Midon, leur compagnon de veille,
+était grande; mais enfin, il n'était pas médecin, tandis que l'autre,
+celui qu'ils attendaient...
+
+Enfin, comme l'aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors
+le galop furieux d'un cheval, et peu après le docteur de Montaignac
+parut.
+
+Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à
+voix basse avec le prêtre:
+
+--Je n'aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu'il y
+avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours...
+je reviendrai.
+
+Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'après, car ce ne
+fut qu'à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de
+danger.
+
+Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait.
+
+--Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.
+
+Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la
+Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés
+dans sa mémoire. Lorsqu'il eut terminé:
+
+--Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne?
+Elle t'a bien dit que si son père donnait son consentement à votre
+mariage, elle refuserait le sien?...
+
+--Elle me l'a dit.
+
+--Et elle t'aime?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Tu ne t'es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais
+va-t-en donc, petit malheureux!...
+
+--Non.
+
+M. d'Escorval demeura un moment pensif.
+
+--C'est à confondre la raison, murmura-t-il.
+
+Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta:
+
+--Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère
+s'explique.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut
+des landes de la Rèche.
+
+C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse;
+mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de
+paysans de la commune.
+
+Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et
+était couverte en chaume.
+
+Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient
+quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les
+brins couraient le long de la toiture.
+
+Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé
+de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des
+prodiges de courage et de ténacité.
+
+Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne
+n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées
+de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue.
+
+Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin
+qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne,
+était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait
+profondément battu.
+
+C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses
+résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le
+secret de son inexplicable conduite.
+
+Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il
+gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la
+chaleur, qui était accablante.
+
+Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et
+tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'œil
+au chemin qu'il venait de parcourir.
+
+C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut
+surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait.
+
+De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de
+l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en
+raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie
+sur un rocher presque inaccessible.
+
+Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu
+des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La
+maison de Lacheneur absorbait toute son attention.
+
+Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce
+malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait
+des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste
+demeure.
+
+--Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas
+résisté à de moindres épreuves...
+
+Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la
+maison.
+
+--Entrez!... dit une voix.
+
+Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite
+ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette
+ficelle et entra.
+
+La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait
+d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.
+
+Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le
+mobilier.
+
+Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux
+verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.
+
+Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume
+était presque celui des ouvrières de la campagne.
+
+Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils
+demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en
+apparence, lui visiblement agité.
+
+Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle
+était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une
+expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir
+accompli et de la résignation au sacrifice.
+
+Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette
+tranquillité.
+
+--Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton
+de reproche.
+
+--On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai
+pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et
+que même depuis hier on lui a permis de manger un peu...
+
+--Vous pensiez à lui?...
+
+Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son
+front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit:
+
+--Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier,
+alors même que je le voudrais...
+
+--Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre
+père!...
+
+--Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le
+répéter.
+
+--Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a
+failli mourir!...
+
+Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval,
+et quand elle l'eut rencontré:
+
+--Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne
+souffre pas, moi?
+
+M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il
+prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les
+siennes:
+
+--Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a
+failli mourir, et vous le repoussez!...
+
+--Il le faut, monsieur.
+
+--Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites
+et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice
+immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il
+le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon
+expérience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en
+moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre
+père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions
+extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait
+combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m'écoutera...
+
+--Je n'ai rien à vous apprendre, monsieur!...
+
+--Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible,
+car c'est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit:
+Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison
+de mon fils...
+
+Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle
+dégagea vivement sa main.
+
+--Ah! vous êtes cruel, monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes sans
+pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous
+me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien à vous
+dire; non, il n'y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler
+mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon énergie pour
+combattre le désespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne
+cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on
+ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours.
+Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous êtes son
+père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous,
+nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre
+maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait...
+
+Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait
+arriver à la pièce voisine.
+
+La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le
+seuil.
+
+À la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y
+avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont
+il dit:
+
+--Vous, monsieur le baron, vous ici!...
+
+Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il
+eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:
+
+--Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre
+vieille amitié, je viens à vous...
+
+Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours
+froncés.
+
+--Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le
+baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille...
+
+Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le
+sang-froid revenait, qui répondit:
+
+--Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami.
+
+M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le
+baron.
+
+--Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient
+seuls?
+
+Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser
+l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix
+des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la
+chambre voisine.
+
+--C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en
+souriant.
+
+Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi
+sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et
+d'une quantité infinie de menus paquets.
+
+Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.
+
+L'un était Chanlouineau.
+
+M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était
+tout jeune.
+
+--C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il
+a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu.
+
+C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le
+baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.
+
+Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait
+homme.
+
+Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe
+précoce le faisaient paraître plus vieux.
+
+Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait
+une vive intelligence.
+
+Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un
+certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard
+mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le
+caractère de l'astuce et de la méchanceté.
+
+--Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton.
+
+Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron,
+profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.
+
+M. Lacheneur, lui, poursuivait:
+
+--N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean à Paris, j'ai dû le faire
+revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui!... L'air des
+grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les
+y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent à
+s'élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n'aspirent qu'à
+descendre...
+
+--Mon père, interrompit le jeune homme, mon père!... Attendez au moins
+que nous soyons seuls!...
+
+--M. d'Escorval n'est pas un étranger!...
+
+Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les
+signes pour engager M. Lacheneur à se taire.
+
+Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il
+continua:
+
+--J'ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter:
+«Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il
+travaille, il arrivera...» Je le croyais sur la foi de ses lettres.
+Ah! j'étais un père naïf! L'ami chargé de porter à Jean l'ordre de
+revenir m'a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des
+tripots que pour courir les bals publics... Il s'était amouraché d'une
+mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour
+plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à
+ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge...
+
+--Monter sur un théâtre n'est pas un crime!
+
+--Non, mais c'en est un que de tromper son père, c'en est un que de se
+draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refusé de l'argent? non.
+Mais plutôt que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu
+dois au moins vingt mille francs!
+
+Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait
+son père.
+
+--Vingt mille francs!... répétait M. Lacheneur, je les avais il y a
+quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que
+de la générosité des Messieurs de Sairmeuse...
+
+Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait
+imaginer le baron, qu'il ne fut pas maître d'un mouvement de stupeur.
+
+Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de
+la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu'il reprit:
+
+--Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère
+du premier moment m'a arraché tant de propos ridicules!... Mais je me
+suis calmé et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le
+duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque,
+je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des
+hommes...
+
+--Vous l'avez donc revu?...
+
+--Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé
+avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder...
+Oh! il n'y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout.
+J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, vêtements, linge... On
+m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur...
+
+--Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci...
+
+--Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me
+convient.
+
+Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regretté l'odieux
+de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur
+eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M.
+d'Escorval.
+
+--Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait
+trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par
+exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré
+qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et
+qu'il les ferait renouveler tous les mois...
+
+Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu'il
+s'était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d'une
+sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval.
+
+--Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!...
+
+Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du
+marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.
+
+--Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on
+me donnera les dix mille francs que m'avait légués Mlle Armande. En
+outre, j'aurai à fixer le chiffre de l'indemnité qu'on reconnaît
+me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de gérer Sairmeuse,
+moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma
+fille au pavillon de garde, que j'ai habité si longtemps... Toutes
+réflexions faites, j'ai refusé. Après avoir joui longtemps d'une
+fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien
+à moi...
+
+--Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?...
+
+--Pas le moins du monde... Je m'établis colporteur.
+
+M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+--Colporteur?... répéta-t-il.
+
+--Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin...
+
+--Mais c'est insensé! s'écria M. d'Escorval, c'est à peine si les gens
+qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!...
+
+--Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est
+de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je
+confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront
+des tournées de leur côté.
+
+--Quoi!... Chanlouineau...
+
+--Devient mon associé.
+
+--Et ses terres, qui en prendra soin?
+
+--Il aura des journaliers...
+
+Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d'Escorval que sa
+visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les
+petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.
+
+Mais le baron ne pouvait s'éloigner ainsi, maintenant surtout que ses
+soupçons devenaient presque une certitude.
+
+--Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement.
+
+M. Lacheneur se retourna.
+
+--C'est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible
+hésitation.
+
+--Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez
+pas aujourd'hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les
+jours, jusqu'à ce que je puisse me trouver seul avec vous.
+
+Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu'il n'éviterait pas cet entretien;
+il eut le geste de l'homme qui se résigne, et, s'adressant à son fils
+et à Chanlouineau:
+
+--Allez donc voir un moment de l'autre côté, si j'y suis... dit-il.
+
+Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:
+
+--Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles
+raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je
+sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement
+souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins définitif,
+irrévocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire
+revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma
+décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves...
+
+--Nous ne sommes donc pas vos amis!...
+
+--Vous!... monsieur, s'écria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive
+affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs,
+les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus
+misérable des hommes, si jusqu'à mon dernier soupir je ne gardais le
+souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous
+suis dévoué... et c'est pour cela même que je vous réponds; non, non,
+jamais!...
+
+Il n'y avait plus à douter. M. d'Escorval saisit les poignets de
+Lacheneur, et les serrant à les briser:
+
+--Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire!
+quelle vengeance terrible rêvez-vous!...
+
+--Je vous jure...
+
+--Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon
+expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse
+plus mortellement que jamais.
+
+--Moi!...
+
+--Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient,
+eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas
+vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde
+pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous
+agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu'ils
+seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous
+pourrez les frapper plus sûrement...
+
+Il s'arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:
+
+--Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.
+
+Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au
+milieu d'une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux
+circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme
+pétrifié.
+
+--Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs
+ne s'écroulent sur lui!...
+
+M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait
+d'une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les
+plus furieuses passions contractèrent ses traits.
+
+Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte,
+repoussa Marie-Anne, et s'appuyant à l'huisserie, il se pencha dans la
+première pièce, en disant:
+
+--Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de
+vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis à vous à
+l'instant...
+
+Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une
+respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.
+
+Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d'Escorval.
+
+Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de
+l'air d'un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il
+en comprenait la portée.
+
+--Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...
+
+--Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard.
+
+--Et vous le recevez, vous l'accueillez!...
+
+--De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas
+sensible à l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons à
+débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la
+restitution de Sairmeuse... J'ai à lui donner des détails infinis pour
+l'exploitation des propriétés...
+
+--Et c'est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que
+vous espérez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence
+supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de
+Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux...
+oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement,
+dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme
+s'adressent à vous!...
+
+L'œil de Lacheneur ne vacilla pas.
+
+--À qui donc s'adresseraient-elles? dit-il.
+
+Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il
+n'avait plus qu'à frapper un grand coup.
+
+--Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la
+situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la
+voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...
+
+--Qui la veut pour maîtresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais
+que m'importe!... Je suis sûr de Marie-Anne et je méprise les propos
+des imbéciles.
+
+M. d'Escorval frémit.
+
+--En d'autres termes, dit-il d'un ton indigné, vous faites de
+l'honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie
+que vous engagez!...
+
+C'en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur
+comprimait éclatèrent à la fois; il ne songea plus à se contenir.
+
+--Eh bien! oui!... s'écria-t-il avec un affreux blasphème, oui,
+vous l'avez dit: Marie-Anne doit être et sera l'instrument de mes
+projets... Ah! c'est ainsi. L'homme qui est où j'en suis ne s'arrête
+plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune,
+amis, famille, la vie, l'honneur, j'ai d'avance tout sacrifié. Périsse
+la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m'importe! pourvu que
+je réussisse...
+
+Il était effrayant d'énergie et de fanatisme, ses poings crispés
+menaçaient d'invisibles ennemis, ses yeux s'injectaient de sang.
+
+Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s'il eût craint
+qu'il ne lui échappât...
+
+--Vous l'avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des
+Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.
+
+Mais Lacheneur, d'un mouvement brusque, se dégagea.
+
+--Je n'avoue rien, répliqua-t-il... Et cependant je veux vous
+rassurer...
+
+Il leva la main comme pour prêter serment, et d'une voix solennelle:
+
+--Devant Dieu qui m'entend, prononça-t-il; sur tout ce que j'ai de
+sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je
+jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n'ai jamais eu
+l'idée de toucher seulement un cheveu de leur tête... Je les ménage
+parce que j'ai absolument besoin d'eux. Ils m'aideront sans s'en
+douter.
+
+Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vérité trouve à
+son service d'irrésistibles accents. Cependant M. d'Escorval feignit
+de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère
+de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C'est donc d'un
+air de défiance insultante qu'il dit:
+
+--Comment croire à vos serments, après vos aveux!... Calcul
+inutile!... Éclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le
+piège; tout son calme lui revint comme par magie.
+
+--Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous
+n'obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n'en ai que trop
+dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est
+grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un
+abîme entre nous, n'essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir
+encore?... Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l'abbé
+Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit
+ni de jour, sous aucun prétexte... On irait vous dire que je suis à
+la mort, n'importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous
+me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le
+contact peut être mortel!... Le baron se taisait. C'était là, sous une
+forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait
+dit Marie-Anne. Et son esprit s'épuisait à chercher le mot de cette
+effrayante énigme.
+
+--Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait
+pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n'est pas un sentier, pas
+un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses
+amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin...
+
+--Eh!... le puis-je!... Ce misérable Fouché ne m'a-t-il pas emprisonné
+ici!...
+
+--Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l'ami de
+l'Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d'espions. Vos
+ennemis guettent dans l'ombre une occasion de vous perdre. Que leur
+faut-il pour vous jeter en prison?... Une démarche mal interprétée,
+une lettre, un mot... La frontière est proche, allez attendre à
+l'étranger des temps plus heureux...
+
+--C'est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d'Escorval.
+
+Son accent n'admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que
+trop, et il parut désespéré.
+
+--Ah!... vous êtes comme l'abbé Midon, fit-il d'une voix sourde, vous
+ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter
+d'être venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa
+destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s'abattait sur
+votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez
+pas...
+
+Il dit... et voyant que cette sinistre prophétie n'ébranlait pas le
+baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla
+ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.
+
+Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d'Escorval; il ne l'en
+salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit
+à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui
+au château venaient d'être chargés sur des charrettes qui allaient
+arriver...
+
+M. d'Escorval n'avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à
+Marie-Anne était impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue.
+
+Il se retira donc... et lentement, poigné par les plus cruelles
+angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus
+tôt il gravissait le cœur plein d'espoir.
+
+Qu'allait-il dire au pauvre Maurice?...
+
+Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le
+sentier, le fit se retourner.
+
+Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s'arrêta,
+très-surpris. Martial l'aborda avec cet air de juvénile franchise
+qu'il savait si bien prendre, et d'un ton brusque:
+
+--J'espère, monsieur, dit-il, que vous m'excuserez de vous avoir
+poursuivi quand vous m'aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord,
+j'exècre ce que vous adorez, mais je n'ai ni la passion ni les
+rancunes de vos ennemis. C'est pourquoi je vous dis: à votre place, je
+voyagerais... La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps
+de galop, et on est à l'abri... À bon entendeur salut!
+
+Et sans attendre une réponse, il s'éloigna.
+
+M. d'Escorval était confondu.
+
+--On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j'ai
+de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.
+
+Martial était déjà loin.
+
+Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois: Mlle
+Blanche de Courtomieu, suivie de l'inévitable tante Médie, était venue
+l'épier.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c'était un fait
+admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté.
+
+Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui
+dire:
+
+--Vous qui adorez votre fille...
+
+Et si lui-même en parlait, il disait:
+
+--Moi qui adore Blanche...
+
+La vérité est qu'il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune,
+pour en être débarrassé.
+
+Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant,
+avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon
+son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme
+un tambour.»
+
+Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de
+plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et
+Dieu sait si elle en avait!
+
+Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente
+pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter
+plus.
+
+Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher
+ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui,
+d'une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son
+courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme
+un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle
+frappait avec une admirable précision.
+
+--Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec
+une sorte de désespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement
+cruelle que l'autre...
+
+Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père.
+
+Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne
+sont pas capables ces filles blondes, dont le cœur est un glaçon et
+la tête un brasier, qui rien n'émeut et que tout passionne, qu'une
+incessante inquiétude d'esprit agite, et que la vanité mène.
+
+--Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me
+plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays!...
+
+C'est dire de quels vœux il appelait le bon, l'honnête jeune homme
+qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis.
+
+Mais où le prendre, ce libérateur?...
+
+Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu'il donnait à
+sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait
+mis sur pied le ban et l'arrière-ban des épouseurs, non-seulement de
+l'arrondissement, mais encore des départements voisins.
+
+On eût rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien
+qu'avec les ambitieux qui avaient tenté l'aventure.
+
+Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M.
+de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire à Mlle Blanche.
+
+Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l'accueillait
+gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais
+dès qu'il avait tourné les talons, d'un seul mot qu'elle laissait
+tomber de la hauteur de ses dédains, elle l'écartait.
+
+--Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez
+noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!...
+
+Et à ces jugements sommaires, pas d'appel. On eût vainement insisté ou
+discuté. L'homme condamné n'existait plus.
+
+Cependant, la revue des prétendants l'amusant, elle ne cessait
+d'encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait
+le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s'il eût
+été moins riche.
+
+Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et
+son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération
+prochaine.
+
+--Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il.
+
+Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant
+qu'il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses
+vues au duc de Sairmeuse.
+
+L'ouverture venait à propos.
+
+Arrivant avec l'idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté,
+le duc ne pouvait qu'être ravi de s'allier à la maison la plus
+ancienne et la plus riche du pays après la sienne.
+
+La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.
+
+--Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de
+rentes...
+
+--J'irai, pour ma fille, jusqu'à... oui, jusqu'à quinze cent mille
+francs, prononça le marquis.
+
+--Sa Majesté a des bontés pour moi... j'obtiendrai pour Martial un
+poste diplomatique important...
+
+--Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition...
+
+Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en
+parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût
+été lui donner l'idée de la repousser. Laisser aller les choses lui
+parut le plus sûr...
+
+La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle
+Blanche fit irruption dans son cabinet.
+
+--Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle
+péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de
+Sairmeuse.
+
+Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la
+joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir
+quelque chose, il perdrait peut-être tout.
+
+Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et
+enfin, il osa dire:
+
+--Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent.
+Reste à savoir si l'autre...
+
+--L'autre consentira, déclara l'orgueilleuse héritière.
+
+Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait
+toutes ses facultés à l'œuvre de séduction qui devait faire tomber
+Martial à ses genoux.
+
+Après s'être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de
+l'impression produite, elle battait en retraite, manœuvre trop simple
+pour ne pas réussir toujours.
+
+Autant elle s'était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse,
+autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire
+étourdie parut s'effacer sous la vierge.
+
+Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comédie
+divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les
+chastes appréhensions de ce cœur qui semblait s'éveiller pour lui.
+Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot
+elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu'à travers les
+franges soyeuses de ses sourcils.
+
+Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus
+raffinée?... On dit que le couvent est un grand maître.
+
+Mais ce qu'on ne lui avait pas appris, ce qu'elle ignorait, c'est que
+les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c'est que les
+grandes comédiennes unissent toujours par verser de vraies larmes.
+
+Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui
+révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.
+
+Ce qu'elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de
+jalousie, de colère plutôt, qui déjà l'avait agitée.
+
+Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d'une lame
+rougie déchirant ses chairs.
+
+La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder
+son sang-froid; cette fois, non.
+
+Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle
+courut s'enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots.
+
+--Ne m'aimerait-il donc pas! murmurait-elle:
+
+Cette pensée la glaçait, et elle, l'orgueilleuse héritière, pour la
+première fois elle douta de soi.
+
+Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la
+noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l'argent, et qu'elle-même
+n'était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu'elle le croyait et
+que le disaient ses flatteurs.
+
+Elle pouvait n'être pas aimée... elle tremblait de ne l'être pas.
+
+Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle
+fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était
+fait pour lui rendre quelque assurance.
+
+Il ne s'était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement
+clair qu'il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles
+du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. À
+certains moments, elle l'avait troublé, elle en était sûre. Il lui
+semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases
+qu'il avait murmurées à son oreille...
+
+Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d'une
+conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres
+où elle se débattait.
+
+L'une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari,
+qu'elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu'il ne
+l'avait pas rompue.
+
+Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects; on lui
+faisait la charité des apparences, mais l'autre avait la réalité,
+l'amour.
+
+Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la
+plus misérable des créatures, qu'elle se taisait pourtant et dévorait
+ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir
+son mari l'abandonner ou cesser de se contraindre...
+
+Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l'avait
+indignée en même temps.
+
+--Peut-on être lâche à ce point!... s'était-elle dit.
+
+Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu'elle avait raisonné la
+passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait:
+
+--Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari
+de ma parente?...
+
+Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l'ignominie d'un
+partage.
+
+--Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais
+comment?...
+
+Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore,
+hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les
+uns que les autres.
+
+Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l'entrée de
+sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par
+Martial...
+
+--Comment, mademoiselle ne s'est pas couchée!... fit cette fille
+surprise.
+
+--Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m'éveille à
+l'instant. Il est inutile de parler de cela.
+
+Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase
+du Japon, elle baignait d'eau froide ses paupières gonflées par les
+premières larmes sincères qu'elle eût répandues depuis qu'elle était
+au monde.
+
+À quoi bon!... Cette nuit d'angoisses et de rages solitaires avait
+pesé plus qu'une année sur le front de l'orgueilleuse héritière.
+
+Elle était si pâle et si triste, si différente d'elle-même,
+lorsqu'elle parut à l'heure du déjeuner, que tante Médie s'inquiéta.
+
+Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d'un ton si doux
+que la parente pauvre en fut saisie, comme d'un miracle.
+
+M. de Courtomieu n'était guère moins intrigué.
+
+--De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface?...
+pensait-il.
+
+Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait
+de table, sa fille lui demanda un instant d'entretien.
+
+Il la précéda dans son cabinet, et dès qu'ils y furent seuls, sans
+laisser à son père le temps de s'asseoir, Mlle Blanche le supplia de
+lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et
+se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d'une
+alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si
+Martial avait été prévenu et ce qu'il avait répondu.
+
+Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la
+plus affreuse anxiété.
+
+Le marquis était ravi.
+
+--Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en
+caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s'est brûlée.
+
+Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d'épingles
+qui lui cuisaient encore.
+
+Même, la tentation d'abuser de son avantage traversa son esprit. Il
+n'osa, craignant un retour.
+
+--Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m'a formellement
+demandé ta main, et on n'attend que ta décision pour les démarches
+officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un
+jour duchesse.
+
+Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que
+ce mot «amoureuse» faisait monter à son front. Ce mot jusqu'alors lui
+paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.
+
+--Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d'une voix à peine
+distincte, il faut nous hâter...
+
+Il recula, croyant avoir mal entendu.
+
+--Nous hâter? répéta-t-il.
+
+--Oui, père, j'ai des craintes.
+
+--Et lesquelles, bon Dieu?...
+
+--Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s'échappant.
+
+Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant
+de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre
+tout au fond de leur malheur.
+
+Aussi, dès qu'elle eut quitté son père, elle força tante Médie à
+s'habiller en toute hâte, et, sans un mot d'explication, elle la
+traîna au bois de la Rèche, à un endroit d'où elle apercevait la
+maison de Lacheneur.
+
+C'était le jour où M. d'Escorval était venu demander une explication à
+son ancien ami. Elle le vit arriver d'abord, puis, peu après, arriva
+Martial...
+
+On ne l'avait pas trompée... elle pouvait se retirer.
+
+Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial
+passerait près de Marie-Anne...
+
+M. d'Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s'élancer après
+lui et lui parler.
+
+Elle respira... Sa visite n'avait pas duré une demi-heure, et sans
+doute il allait s'éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il
+remonta la côte et rentra chez Lacheneur.
+
+--Que faisons-nous ici? demandait tante Médie.
+
+--Ah! laisse-moi!... répondit durement Mlle Blanche; tais-toi!
+
+Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des
+piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.
+
+Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et
+les effets de M. Lacheneur, arrivaient.
+
+Ce bruit, Martial l'entendit de la maison, car il sortit, et après lui
+parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.
+
+Tout ce monde aussitôt s'employa à débarrasser les charrettes, et
+positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût
+juré qu'il commandait la besogne; il allait, venait, s'empressait,
+parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de
+donner un coup de main.
+
+--Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche...
+quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse créature lui
+ferait faire tout ce qu'elle voudrait...
+
+Ce n'était rien... une troisième charrette apparaissait, traînée par
+un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d'arbustes.
+
+Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait
+porter l'épouvante dans le cœur de tante Médie.
+
+--Des fleurs!... dit-elle d'une voix sourde, comme à moi!...
+Seulement, il m'envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les
+massifs de Sairmeuse.
+
+--Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre.
+
+Mlle Blanche eût voulu répondre qu'elle ne l'eût pu. Elle étouffait...
+Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures,
+tout le temps qu'il fallut pour tout rentrer...
+
+Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin
+Martial reparut sur le seuil de la maison.
+
+Marie-Anne l'avait accompagné et ils causaient... Il semblait ne
+pouvoir se décider à partir...
+
+Il se décida cependant, et s'éloigna doucement, comme à regret...
+Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical.
+
+--Je veux parler à cette créature! s'écria Mlle Blanche... Viens,
+tante Médie... il le faut...
+
+Il n'y a pas à en douter: si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à
+portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des
+souffrances qu'elle venait d'endurer.
+
+Mais de l'endroit du bois où s'était établie Mlle Blanche, jusqu'à la
+pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d'un terrain
+très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et
+d'ajoncs.
+
+Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et
+c'était assez de cette minute pour changer toutes ses idées.
+
+Elle n'avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait
+amèrement de s'être montrée. Mais il n'y avait plus à reculer,
+Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l'avoir vue.
+
+Il ne lui restait qu'à profiter du reste de la route, pour se
+remettre, pour composer son visage... elle en profita.
+
+Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle
+aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait
+trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle
+feignait d'être très-essoufflée, presque autant que tante Médie.
+
+--Ah!... on n'arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne,
+dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne...
+
+Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne
+savait pas le cacher.
+
+--Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche,
+mais elle m'a égarée... n'est-ce pas, tante?
+
+Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit:
+
+--Mais, enfin, nous voici... Je n'ai pu, ma chérie, me résigner à
+rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que
+devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que
+vous espériez?
+
+Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d'intérêt
+touchant de son ancienne amie. C'est donc avec la plus entière
+franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu'elle
+avoua l'inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui
+avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal
+recevoir...
+
+Mais Mlle Blanche n'écoutait pas. À deux pas d'elle étaient les
+caisses d'arbustes apportées de Sairmeuse, et leurs parfums
+rallumaient sa colère.
+
+--Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque
+oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoyé ces belles
+fleurs?
+
+Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin
+répondit ou plutôt balbutia:
+
+--C'est... une attention de M. le marquis de Sairmeuse.
+
+--Ainsi, elle avoue!... pensa Mlle de Courtomieu, stupéfaite de ce
+qu'elle jugeait une insigne impudence.
+
+Mais elle réussit à cacher sa rage sous un grand éclat de rire, et
+c'est sur le ton de la plaisanterie qu'elle dit:
+
+--Prenez garde, chère amie, je vais vous en vouloir; c'est de mon
+fiancé que vous avez accepté ces fleurs...
+
+--Comment, le marquis de Sairmeuse...
+
+--...a demandé la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon
+père la lui a accordée. C'est encore un grand secret, mais je ne vois
+nul danger à le confier à votre amitié.
+
+Elle croyait ainsi percer le cœur de Marie-Anne, mais elle eut
+beau l'observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus léger
+tressaillement.
+
+--Quel héroïsme de dissimulation! pensa-t-elle.
+
+Puis, tout haut, avec un effort de gaieté, elle reprit:
+
+--Et le pays verra deux noces en même temps, car vous allez vous
+marier aussi, ma chérie?...
+
+--Moi!...
+
+--Oui, vous... vilaine cachottière! Tout le monde sait bien que vous
+épousez un jeune homme des environs, qui se nomme... attendez... je
+sais... Chanlouineau!
+
+Ainsi ce bruit qui désolait Marie-Anne lui revenait de tous les côtés,
+ironique, persistant.
+
+--Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d'énergie, jamais je ne
+serai la femme de ce jeune homme.
+
+--Tiens!... pourquoi donc? On le dit très-bien de sa personne et assez
+riche...
+
+--Parce que... balbutia Marie-Anne, parce que...
+
+Le nom de Maurice d'Escorval montait à ses lèvres, malheureusement
+elle ne le prononça pas, arrêtée qu'elle fut par un regard étrange de
+son ancienne amie. Que de destinées ont tenu à une circonstance tout
+aussi futile en apparence!
+
+--Coquine!... pensait Mlle Blanche, impudente!... il lui faudrait un
+marquis de Sairmeuse.
+
+Et comme Marie-Anne s'embarrassait à chercher une excuse plausible,
+elle reprit d'un ton froid et railleur qui laissait à la fin deviner
+toutes ses rancunes.
+
+--Vous avez tort, ma chère, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce
+Chanlouineau vous éviterait, en tout cas, la pénible obligation
+de travailler de vos mains et d'aller de porte en porte quêter de
+l'ouvrage qu'on vous refuse. Mais n'importe, je serai, moi--elle
+appuyait sur ce mot--plus généreuse que vos anciennes connaissances...
+J'ai des bandes de jupons à broder, je vous les enverrai par ma femme
+de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Allons,
+adieu, ma chère!... Viens-tu, tante Médie?
+
+Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne pétrifiée de surprise, de
+douleur et d'indignation.
+
+Sans avoir l'expérience de Mlle Blanche, elle comprenait bien que
+cette visite étrange cachait quelque mystère, mais lequel?
+
+Après plus d'une minute, elle était encore immobile à la même place,
+au milieu du jardin, regardant s'éloigner cette amie de sa prospérité,
+quand une main s'appuya légèrement sur son bras.
+
+Elle tressaillit, se retourna vivement... et se trouva en face de son
+père.
+
+Lacheneur était plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux
+brillaient d'un sinistre éclat.
+
+--J'étais là, dit-il en montrant la porte de sa maison, j'ai tout
+entendu...
+
+--Mon père...
+
+--Quoi!... voudrais-tu par hasard la défendre, après qu'elle a eu
+l'infamie de venir ici, chez toi, t'écraser de son insolent bonheur,
+après qu'elle t'a accablée de son ironique pitié et de ses mépris!...
+Va! je te l'avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles à qui la
+vanité a tourné la tête, et qui se croient dans les veines un autre
+sang que le nôtre... Mais patience!... Le jour de notre revanche
+luira...
+
+Ils eussent frémi, ceux qu'il menaçait, s'ils l'eussent entendu et
+vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il
+paraissait formidable.
+
+--Et toi, reprit-il, ma fille bien-aimée, ma pauvre Marie-Anne; toi,
+tu n'as rien compris aux outrages de cette noble héritière... Tu te
+demandes, n'est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de
+t'en vouloir?... Eh bien! je vais te les dire: elle s'imagine que le
+marquis de Sairmeuse est ton amant.
+
+Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la
+secoua de la nuque aux talons.
+
+--Est-ce possible!... balbutia-t-elle, grand Dieu... quelle honte!...
+quelle humiliation!...
+
+--Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu'y a-t-il là qui
+t'étonne?... Ne t'attendais-tu pas à cela, le jour où, fille dévouée,
+tu t'es résignée, pour servir mes desseins, à subir les fades et
+écœurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu exècres et que
+je méprise?...
+
+--Mais Maurice! Maurice me méprisera... Je puis tout accepter, oui,
+tout, excepté cela...
+
+M. Lacheneur ne répondit pas, le désespoir de Marie-Anne était
+déchirant; il sentit qu'il s'attendrissait et rentra.
+
+Mais sa pénétration avait deviné juste. En attendant de trouver une
+vengeance digne d'elle, Mlle Blanche résolut de se servir d'une arme
+que la jalousie et la haine trouvent toujours à leur service: la
+calomnie.
+
+Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imaginées, et
+qu'elle forçait tante Médie de répéter partout, ne produisirent pas
+l'effet qu'elle espérait.
+
+La réputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser
+ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fréquentes.
+Même, craignant d'être pris pour dupe, il surveilla...
+
+Et c'est ainsi qu'un soir où il était sûr que Lacheneur, son fils et
+Chanlouineau étaient absents, Martial aperçut un homme qui s'échappait
+de la maison et traversait en courant la lande.
+
+Il s'élança à la poursuite de cet homme, mais il lui échappa...
+
+Il avait cru reconnaître Maurice d'Escorval.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Les chances favorables qu'il entrevoyait encore, après les confidences
+de son fils, le baron d'Escorval avait eu la prudence de les taire.
+
+--Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné; mieux vaut
+lui laisser la certitude du malheur que l'exposer à un mécompte...
+
+Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue.
+
+Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce
+chétif espoir avec l'âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l'eau,
+serre encore entre ses mains crispées la planche qui n'a pu le sauver.
+
+S'il n'interrogea pas, c'est qu'il était bien persuadé qu'on ne lui
+dirait pas la vérité.
+
+Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la
+maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique
+la fièvre.
+
+Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des
+mouvements du baron ne lui échappait.
+
+Ainsi, il l'entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et
+trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il
+distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure.
+
+--Mon père sort, se dit-il.
+
+Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu'à
+la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses
+conjectures.
+
+--Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se
+rendre chez M. Lacheneur... donc il ne désespère pas tout à fait...
+
+Un fauteuil était près de lui, il s'y laissa tomber, songeant qu'en
+guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa
+destinée quelques secondes plus tôt.
+
+Il la connut au bout de trois mortelles heures.
+
+À la seule attitude de M. d'Escorval, il vit bien que tout, cette
+fois, était irrémissiblement perdu; il en fut sûr, comme l'accusé
+qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu'ils vont
+prononcer.
+
+Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se
+sentait mourir.
+
+Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu'il jugeait indigne. Il
+voulut savoir ce qui s'était passé, demander des détails.
+
+Il sonna et dit au domestique qu'il souhaitait parler à son père. M.
+d'Escorval ne tarda pas à paraître.
+
+--Eh bien?... cria Maurice.
+
+Rien qu'à l'accent de cette question, M. d'Escorval se sentit deviné.
+
+Dès lors, à quoi bon nier?...
+
+--Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières,
+répondit-il d'un ton grave... Il ne te reste plus qu'à te soumettre,
+mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps
+emportera jusqu'au souvenir d'une douleur qui te semble en ce moment
+devoir être éternelle... tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu
+es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: défends-toi
+de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se
+défend de songer au vertige...
+
+--Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé?...
+
+--Je l'ai trouvée plus inflexible que Lacheneur.
+
+--Inflexibles!... ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être
+Chanlouineau.
+
+--Chanlouineau est devenu leur commensal...
+
+--Mon Dieu!... Et Martial de Sairmeuse?...
+
+--Il vient chez eux familièrement, je l'y ai trouvé...
+
+Chacune de ses réponses tombait comme un coup d'assommoir sur le front
+de Maurice, ce n'était que trop évident.
+
+Mais M. d'Escorval s'était armé de l'impassible courage du chirurgien
+qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses
+bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer.
+
+M. d'Escorval voulait éteindre dans le cœur de son fils la dernière
+lueur d'espoir.
+
+--C'en est fait, répétait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison...
+
+Le baron hocha la tête d'un air découragé.
+
+--C'est ce que je pensais d'abord, murmura-t-il.
+
+--Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque
+chose?...
+
+--Rien... il a su esquiver toute explication.
+
+--Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute
+votre expérience, vous n'avez pu pénétrer ses intentions!
+
+Entre le moment où Martial de Sairmeuse l'avait quitté au milieu de
+la lande, et l'instant présent, M. d'Escorval avait eu le temps de
+réfléchir:
+
+--J'ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons... Il
+se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve
+quelque vengeance terrible... Qui sait s'il ne songe pas à organiser
+quelque complot dont il serait le chef?... Ces suppositions expliquent
+tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait
+le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations
+indispensables...
+
+Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice.
+
+--Un complot, fit-il, n'explique pas l'obstination de M. Lacheneur à
+me repousser...
+
+--Hélas!... si, mon pauvre enfant. C'est par Marie-Anne qu'il tient
+Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu'elle devienne ta femme
+demain, ils lui échappent aussitôt... Puis, précisément parce qu'il
+nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont
+le succès lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont là que des
+conjectures.
+
+--En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu'il faut
+se soumettre, se résigner... oublier, s'il se peut.
+
+Il disait cela, parce qu'il voulait rassurer son père, mais il pensait
+précisément le contraire.
+
+Une idée venait d'éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée,
+obscure, à peine distincte, mais qu'il pressentait devoir être une
+idée de salut. Et, en effet, dès qu'il fut seul, elle se dégagea, elle
+grandit, elle se précisa:
+
+--Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices
+lui sont nécessaires; il doit même en chercher... Pourquoi n'irais-je
+pas m'offrir à lui? Du jour où je serai de moitié dans ses
+préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui
+sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu'il veuille
+entreprendre, je vaux bien Chanlouineau...
+
+De là à prendre la résolution d'aller offrir ses services à Lacheneur,
+il n'y avait qu'un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne
+songea plus qu'à tout faire pour hâter sa convalescence.
+
+Elle fut prompte, l'espoir a des vertus merveilleuses, rapide à
+étonner l'abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac.
+
+--Jamais je n'aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait Mme
+d'Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la
+vie.
+
+Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce
+rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances...
+
+Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu'il s'y prit, il
+n'en put rien tirer.
+
+Maurice, que la seule tentation d'un mensonge faisait rougir
+jusqu'aux oreilles, trouva au service de ses projets l'imperturbable
+dissimulation d'un vieux diplomate.
+
+Il avait décidé qu'il ne dirait rien à ses parents. À quoi bon les
+inquiéter!... D'un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant
+bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison
+paternelle...
+
+Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l'abbé Midon déclara que
+Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps
+se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient
+favorables.
+
+Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre.
+
+--Quel bonheur!... s'écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser!
+
+La chasse, jusqu'alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait
+utile d'afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels
+prétextes d'absence.
+
+Jamais il ne s'était senti si heureux que le matin où sur les sept
+heures, le fusil sur l'épaule, il passa L'Oiselle pour gagner la
+maison de M. Lacheneur.
+
+Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des
+certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche.
+
+Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s'arrêta un moment à
+l'endroit d'où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit
+sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l'un et
+l'autre, une balle de colporteur.
+
+Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient
+seuls à la maison.
+
+Il y courut, et sans frapper il entra.
+
+Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis
+devant la cheminée où flambait un grand feu...
+
+Au bruit de la porte, ils s'étaient retournés; à la vue de Maurice,
+ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l'un que l'autre.
+
+--Que venez-vous faire ici?... s'écrièrent-ils en même temps.
+
+En toute autre circonstance, Maurice d'Escorval eût été bouleversé par
+cet accueil ouvertement hostile.
+
+En ce moment, non-seulement il n'en fut pas troublé, mais c'est à
+peine s'il le remarqua.
+
+--C'est trop d'obstination que de revenir ici contre ma volonté et
+après ce que je vous ai dit, monsieur d'Escorval, reprit Lacheneur
+d'une voix rude.
+
+Maurice sourit. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même
+quelque chose de plus, l'étrange lucidité des grandes crises.
+
+D'un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il
+pénétrait, et s'il eût conservé un doute, il se fut envolé.
+
+Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en
+fusion, et deux moules à balles près des chenets.
+
+--Si j'ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d'un ton
+ferme et grave, c'est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je
+les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n'est-ce
+pas? Eh bien!... regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si
+je ne suis pas de ceux qu'un chef s'estime heureux d'enrôler...
+
+Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa
+feinte colère; je n'ai pas de projets...
+
+--En feriez-vous serment?... Alors pourquoi ces balles que vous êtes
+occupés à fondre?... Conspirateurs maladroits!... Il fallait au moins
+fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer...
+
+Il dit, et joignant l'exemple au précepte, il se retourna et alla
+pousser le verrou.
+
+--Ceci n'est qu'une imprudence, poursuivit-il... Mais répondre:
+«Arrière!» au soldat qui vient à vous librement serait une faute
+dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne
+prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... Non. C'est
+les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre
+cause, je la déclare mienne... Ce que vous voulez, je le veux;
+j'adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Commandez,
+j'obéirai... Je ne réclame qu'une grâce, celle de combattre, de
+triompher ou de me faire tuer à vos côtés!
+
+--Oh! refusez, mon père!... s'écria Marie-Anne, refusez... Accepter
+serait un crime que vous ne commettrez pas!...
+
+--Un crime!... Et pourquoi, s'il vous plaît?...
+
+--Parce que, malheureux, notre cause n'est pas la vôtre, parce que le
+but est incertain, le succès improbable... parce que le danger est
+partout, de tous côtés!...
+
+Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l'interrompit.
+
+--Et c'est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m'arrêter en me
+montrant les dangers que vous bravez...
+
+--Maurice!...
+
+--Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu
+de me prêter secours, vous m'abandonneriez?... Vous vous cacheriez
+lâchement, en vous disant: «Qu'il périsse, pourvu que je sois sauvé!»
+Parlez!... est-ce là véritablement ce que vous feriez?...
+
+Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la
+force de mentir, et elle ne voulait pas dire: «J'agirais comme vous.»
+
+Maintenant, elle s'en remettait à la décision de son père.
+
+--Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant
+trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat.
+Vous aimez Marie-Anne... saurez-vous voir d'un œil impassible sa
+position affreuse? Songez qu'elle ne doit décourager absolument ni
+Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez... Oh! je
+le sais aussi bien que vous, c'est un rôle indigne que je lui impose,
+un rôle odieux où elle laissera ce qu'une jeune fille a de plus
+précieux en ce monde... sa réputation.
+
+Maurice ne sourcilla pas.
+
+--Soit! prononça-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui
+de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de
+l'homme qu'elles aimaient, père, frère ou amant... elle sera injuriée,
+outragée, calomniée. Qu'importe! Elle peut poursuivre sa tâche, je
+souffrirai, mais je ne douterai jamais d'elle et je me tairai. Si nous
+triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite!...
+
+Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les
+affirmations, qu'il s'attendait, qu'il se résignait à tout.
+
+M. Lacheneur fut visiblement ébranlé.
+
+--Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il.
+
+--Il n'y a plus à réfléchir, monsieur.
+
+--Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami...
+
+--Qu'importe!...
+
+--Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas qu'en vous engageant, vous
+engagez fatalement le baron d'Escorval... Vous croyez ne risquer que
+votre tête, vous jouez la vie de votre père...
+
+Mais Maurice l'interrompit violemment.
+
+--C'est trop d'hésitations!... s'écria-t-il, c'est assez de
+remontrances!... Répondez-moi d'un mot!... Seulement, sachez-le bien,
+si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je
+tiens, je me fais sauter la cervelle...
+
+Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que
+ce qu'il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne
+s'inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant.
+
+--Soyez donc des nôtres! prononça durement M. Lacheneur. Mais
+n'oubliez jamais la menace qui m'arrache mon consentement. Quoi qu'il
+arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l'aurez voulu!...
+
+Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait,
+il était ivre de joie.
+
+--Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste à vous dire mes
+espérances et à vous apprendre pour quelle cause...
+
+--Eh!... qu'est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice.
+
+Il s'avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu'il porta à ses
+lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s'écria:
+
+--Ma cause... la voilà!...
+
+Lacheneur se détourna. Peut-être songeait-il qu'il suffisait d'un
+mouvement de sa volonté, d'un sacrifice de son orgueil pour assurer le
+bonheur de ces deux pauvres enfants...
+
+Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa,
+et c'est de l'air le plus sombre qu'il reprit:
+
+--Encore faut-il, monsieur d'Escorval, arrêter nos conventions...
+
+--Dictez vos conditions, monsieur.
+
+--D'abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi,
+éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à
+des heures convenues d'avance, jamais à l'improviste...
+
+L'attitude seule de Maurice affirmait son consentement.
+
+--Ensuite, comment traverserez-vous l'Oiselle sans avoir recours au
+passeur, qui est un dangereux bavard?...
+
+--Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer.
+
+--Bien. Me promettez-vous aussi d'éviter le marquis de Sairmeuse?
+
+--Je le fuirai...
+
+--Attendez... il faut tout prévoir. Il se peut que le hasard, en dépit
+de nos précautions, vous mette en présence ici. M. de Sairmeuse est
+l'arrogance même, et il vous déteste... Vous le haïssez et vous
+êtes violent... Jurez-moi que s'il venait à vous provoquer, vous
+mépriseriez ses provocations...
+
+--Mais je passerais pour un lâche, monsieur!...
+
+--Probablement!... Jurez-vous?...
+
+Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida.
+
+--Je jure!... prononça-t-il.
+
+--Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser
+trop voir notre intelligence... mais c'est mon affaire...
+
+M. Lacheneur s'arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s'il
+n'oubliait rien.
+
+--Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu'à vous adresser une
+dernière et bien importante recommandation... Vous connaissez mon
+fils?
+
+--Certes!... nous étions camarades quand il venait en vacances...
+
+--Eh bien! quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai
+toute ma pensée... défiez-vous de Jean.
+
+--Oh!... monsieur.
+
+--Restez sur vos gardes, vous dis-je...
+
+Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta:
+
+--Ah! c'est pour un père un pénible aveu: je n'ai pas confiance en mon
+fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de
+son arrivée... Maintenant, je le trompe comme s'il devait trahir...
+Peut-être serait-il sage de l'éloigner; mais que penserait-on? Sans
+doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je
+risque froidement la vie de tant de braves gens. Après cela, je
+m'abuse peut-être...
+
+Il soupira et dit encore:
+
+--Défiez-vous!...
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Ainsi, c'était bien Maurice d'Escorval que le marquis de Sairmeuse
+avait surpris s'échappant de la maison de M. Lacheneur.
+
+Martial n'avait aucune certitude, il se pouvait que l'obscurité l'eût
+trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son cœur de colère.
+
+--Quel personnage fais-je donc! s'écriait-il. Un personnage ridicule,
+assurément.
+
+Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu'il
+n'apercevait rien des circonstances les plus frappantes.
+
+L'amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il
+croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque
+serviles de Chanlouineau ne l'étonnaient pas.
+
+Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait
+qu'il s'avançait dans son esprit et dans son cœur.
+
+Ayant oublié, il s'imaginait que les autres ne se souvenaient pas.
+
+Après cela, il se figurait s'être montré assez généreux pour avoir des
+droits à une certaine reconnaissance.
+
+M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le
+montant du legs de Mlle Armande et une indemnité. Le tout allait à une
+soixantaine de mille francs.
+
+--Il serait, jarnibieu! bien dégoûté s'il n'était pas content!
+maugréait le duc, furieux d'une prodigalité qui cependant ne lui
+coûtait rien.
+
+Encore entretenu dans ses illusions par l'opinion de son père, Martial
+se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur.
+
+Le soupçon des visites de Maurice faillit l'éclairer...
+
+--Serais-je donc dupe d'une rouée?... pensa-t-il.
+
+Son dépit fut tel que, pendant plus d'une semaine, il prit sur lui de
+ne se point montrer à la Rèche.
+
+Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l'exploitant avec
+l'adresse de l'intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de
+son fils à l'alliance avec les Courtomieu.
+
+Livré jusqu'alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé
+toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s'écria enfin:
+
+--Soit!... j'épouse Mlle Blanche.
+
+Le duc n'était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions.
+
+En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent
+faites; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées
+et on décida que le mariage serait célébré au printemps.
+
+C'est à Sairmeuse qu'eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d'autant
+plus gai qu'où y célébrait deux petites victoires.
+
+Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de
+lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement
+militaire à Montaignac.
+
+Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations
+prodiguées à l'empereur, venait d'obtenir la présidence de la Cour
+prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les
+terreurs de la Restauration...
+
+Mlle Blanche triomphait. Après cette fête, déclaration publique,
+Martial se trouvait lié.
+
+En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas.
+Elle le pénétrait d'un charme dont la douceur infinie lui faisait
+presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne.
+
+Malheureusement, l'orgueilleuse héritière ne sut pas résister au
+plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu'elle
+appelait la «bassesse des anciennes inclinations du marquis.» Elle
+trouva l'occasion de dire qu'elle faisait travailler Marie-Anne pour
+l'aider à vivre.
+
+Martial se contraignit à sourire, mais l'indignité du procédé le
+forçait de plaindre Marie-Anne...
+
+Et le lendemain même, il courait chez M. Lacheneur.
+
+À la chaleur de l'accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se
+fondirent, tous ses soupçons s'évaporèrent... La joie de le revoir
+éclatait même dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien...
+
+--Oh!... je l'aurai!... pensa-t-il.
+
+C'est qu'en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du
+commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire
+du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument
+précieux.
+
+--Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l'œil et l'oreille
+dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre
+espion...
+
+Il le fut, car il eut vite repris l'habitude de ses visites
+quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient
+défoncés, mais il n'était pluie, neige, ni boue capables d'arrêter
+Martial.
+
+Il arrivait vers dix heures, s'asseyait sur un escabeau, contre
+l'âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait...
+
+Marie-Anne paraissait s'intéresser prodigieusement aux événements; il
+lui contait tout ce qu'il pouvait surprendre.
+
+Parfois ils restaient seuls...
+
+Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le
+«commerce.» Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait
+acheté un cheval afin d'étendre ses tournées.
+
+Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues...
+Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient
+pour parler à M. Lacheneur. C'était une interminable procession. Et
+à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret.
+Puis, elle offrait à boire... La maison était comme un cabaret...
+
+Qui ne sait où l'âpreté des convoitises peut mener un homme
+amoureux!... Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants
+et venants, il donnait une poignée de main, à l'occasion, il lui
+arrivait de trinquer...
+
+Il eût accepté bien d'autres choses!... N'avait-il pas offert à
+Lacheneur de l'aider à mettre ses comptes au net?...
+
+Et une fois, c'était vers le milieu de février, comme il voyait
+Chanlouineau très-embarrassé pour composer une lettre, il voulut
+absolument lui servir de secrétaire.
+
+--C'est que ce n'est pas pour moi, cette damnée lettre, disait
+Chanlouineau, c'est pour un oncle à moi qui marie sa fille...
+
+Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non
+sans mainte rature, il écrivit:
+
+«Mon cher ami... Nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé.
+Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à... Nous
+vous invitons à nous faire le plaisir d'y venir. Nous comptons sur
+vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis,
+plus nous serons contents.
+
+«Comme la fête est sans façons et que nous serons très-nombreux, vous
+nous rendrez service en apportant quelques provisions.»
+
+Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant
+de laisser en blanc la date de «la noce,» il eût, à coup sûr, reconnu
+qu'il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu... Mais il
+était fasciné.
+
+--Ah ça! marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne
+sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec
+cette petite?
+
+Martial ne répondit pas. Il se sentait à la discrétion de cette
+«petite.» Près d'elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de
+ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût
+demandé de la prendre pour femme, qu'il n'eût pas dit: non...
+
+Mais Marie-Anne n'avait pas cette ambition... Toutes ses pensées, tous
+ses vœux étaient pour le succès de son père...
+
+Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides
+auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient après le triomphe une
+si magnifique récompense!...
+
+N'est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice!... Toute
+la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt
+le dîner, il s'esquivait, traversant l'Oiselle dans son bateau, et
+volait à la Rèche.
+
+M. d'Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences
+de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l'avait
+«embauché;» ce fut son expression.
+
+Saisi d'effroi, il résolut d'aller sur-le-champ, sans prévenir
+Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria
+l'abbé Midon de l'accompagner.
+
+C'est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d'Escorval et le
+curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes
+ils étaient et si inquiets, qu'ils n'échangèrent pas dix paroles le
+long de la route.
+
+Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois...
+
+Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets...
+
+Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d'une douzaine de
+personnes, et M. Lacheneur parlait...
+
+Que disait-il?... Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l'entendre,
+mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent
+ses paroles...
+
+Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche
+de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant
+d'une voix formidable:
+
+--Le sort en est jeté!... Voilà qui vous prouve que je ne reculerai
+pas...
+
+Cinq minutes après la maison était en flammes...
+
+Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac
+s'éclairer comme un phare... et de tous côtés l'horizon s'empourpra de
+lueurs d'incendie.
+
+On répondait au signal de Lacheneur...
+
+
+
+
+XX
+
+
+Ah! l'ambition est une belle chose!...
+
+Déjà presque vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle,
+riches à millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la
+province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n'eussent
+plus dû, ce semble, aspirer qu'au repos du foyer domestique.
+
+Il leur eût été si facile de se créer une vie heureuse, tout en
+répandant le bien autour d'eux, tout en préparant pour leur dernière
+heure un concert de bénédictions et de regrets.
+
+Mais non!... Ils avaient voulu être pour quelque chose dans la
+manœuvre de ce «vaisseau de l'État,» où personne ne consent plus à
+rester simple passager.
+
+Nommés, l'un commandant des forces militaires, l'autre président de la
+Cour prévôtale de Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux
+pour s'installer tant bien que mal à la ville.
+
+Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d'Armes, une grande vieille
+maison toute délabrée, une ruine où, la nuit, la bise qui se glissait
+par les portes mal closes venait réveiller ses rhumatismes.
+
+Le marquis de Courtomieu s'était établi en camp volant chez un de ses
+parents, rue de la Citadelle...
+
+Leur vanité sénile était satisfaite... tout était donc pour le mieux.
+
+Et cependant on traversait alors cette période douloureuse de la
+Restauration, restée dans toutes les mémoires sous le nom de Terreur
+Blanche.
+
+Les représailles s'exerçaient librement; les vengeances
+s'assouvissaient en plein soleil; et les haines privées et
+d'effroyables cupidités s'abritaient sous le manteau des rancunes
+politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux...
+
+Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les
+paysans, dans les campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs
+pensées et leurs vœux vers «l'autre,» et il leur semblait que le
+vaisseau qui portait à Sainte-Hélène le vaincu de Waterloo emportait
+en même temps leurs dernières espérances.
+
+Mais rien de tout cela ne montait jusqu'au duc de Sairmeuse, jusqu'au
+marquis de Courtomieu.
+
+Louis XVIII régnait, leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux;
+quel faquin eût osé ne l'être pas!
+
+Donc, nulle inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis
+aller, n'avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d'Alliés
+sous la main!
+
+Quelques esprits chagrins leur parlèrent de «mécontentements,» ils les
+traitèrent de visionnaires.
+
+Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à
+table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison...
+
+Il se leva... mais la porte au même moment s'ouvrit, et un homme hors
+d'haleine entra.
+
+Cet homme, c'était Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de
+Sairmeuse à la dignité de garde-chasse.
+
+Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+--Qu'est-ce? interrogea le duc.
+
+--Ils viennent!... monseigneur, s'écria Chupin, ils sont en route!...
+
+--Qui?... qui?...
+
+Pour toute réponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre
+écrite par Martial sous la dictée de Chanlouineau.
+
+M. de Sairmeuse lut à haute voix:
+
+«Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé.
+Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixée au 4 mars...»
+
+La date n'était plus en blanc, cette fois, mais tel était
+l'aveuglement du duc qu'il s'obstinait à ne pas comprendre.
+
+--Eh bien?... demanda-t-il.
+
+Chupin s'arrachait les cheveux.
+
+--Ils sont en route!... répéta-t-il... je parle des paysans... ils
+comptent s'emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener
+«l'autre,» ou du moins le fils de «l'autre...» Gredins de paysans! Ils
+m'ont trompé... Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas
+si proche...
+
+Ce coup terrible, en pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Il
+demanda:
+
+--Combien donc sont-ils?
+
+--Eh!... le sais-je, monseigneur... deux mille peut-être... peut-être
+dix mille...
+
+--Tous les gens de la ville sont pour nous.
+
+--Non, monseigneur, non!... Ils ont des complices ici; tous les
+officiers à la demi-solde les attendent pour leur tendre la main.
+
+--Quels sont les chefs?...
+
+--Lacheneur, l'abbé Midon, Chanlouineau, le baron d'Escorval...
+
+--Assez! cria le duc.
+
+Le danger se précisant, le sang-froid lui revenait; sa taille
+herculéenne courbée par les ans se redressait.
+
+Il sonna à briser la sonnette; un valet parut:
+
+--Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes
+pistolets!... Faites vite!
+
+Le domestique se retirait abasourdi...
+
+--Attends!... cria-t-il encore. Qu'on monte à cheval et qu'on aille
+dire à mon fils d'accourir ici, bride abattue... Qu'on prenne mes
+meilleurs chevaux... On peut aller à Sairmeuse et en revenir en deux
+heures...
+
+Chupin le tirait par le pan de sa redingote; il se retourna:
+
+--Qu'est-ce encore?...
+
+Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le
+silence; mais dès que le valet fut sorti:
+
+--Inutile, monseigneur, dit-il, d'envoyer chercher M. le marquis?
+
+--Et pourquoi, maître drôle?
+
+--C'est que, monseigneur, c'est que, excusez-moi, je vous suis
+dévoué...
+
+--Jarnibieu!... parleras-tu?...
+
+Positivement, Chupin regrettait de s'être tant avancé...
+
+--Alors donc, bégaya-t-il... monsieur le marquis...
+
+--Eh bien?...
+
+--Il en est!...
+
+D'un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table.
+
+--Tu mens, misérable!... hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi
+du plafond, tu mens!...
+
+Il était à ce point menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit
+jusqu'à la porte, dont il tourna le bouton, prêt à s'enfuir.
+
+--Que j'aie le cou coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il... Ah! la
+fille à Lacheneur est une fière enjôleuse, tous ses galants en sont,
+Chanlouineau, le petit d'Escorval, le fils de Monseigneur et les
+autres...
+
+M. de Sairmeuse commençait à vomir un torrent d'injures contre
+Marie-Anne quand son valet de chambre rentra...
+
+Il se tut, endossa son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et
+s'élança dehors.
+
+Il espérait encore que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la
+place d'Armes, d'où on découvrait une grande étendue de pays, ses
+dernières illusions s'envolèrent.
+
+L'horizon flamboyait. Montaignac était comme entouré d'un cercle de
+flammes.
+
+--C'est le signal!... murmura le vieux maraudeur, c'est l'ordre de se
+mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils
+seront aux portes de la ville vers deux heures du matin...
+
+Le duc ne répondit pas. Il ne lui restait plus qu'à se concerter avec
+M. de Courtomieu.
+
+Il se dirigeait à grands pas vers la maison du marquis, lorsqu'en
+tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte
+deux hommes qui causaient, et qui, à la vue de ses épaulettes brillant
+dans la nuit, prirent la fuite...
+
+Instinctivement il s'élança à leur poursuite et en atteignit un qu'il
+saisit au collet.
+
+--Qui es-tu?... interrogea-t-il; ton nom?
+
+Et l'homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets
+qu'il tenait cachés sous sa redingote tombèrent à terre.
+
+--Ah! brigand!... s'écria M. de Sairmeuse, tu conspires!...
+
+Aussitôt, sans un mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle,
+le jeta aux soldats stupéfiés et se précipita chez M. de Courtomieu.
+
+Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait été bouleversé, son
+ami sembla ravi.
+
+--Enfin!... prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater
+notre dévouement et notre zèle!... Et sans danger!... Nous avons de
+bonnes murailles, des portes solides, 3,000 hommes de troupes!... Ces
+paysans sont fous!... Mais bénissez leur folie, cher duc, et courez
+faire monter à cheval les chasseurs de Montaignac...
+
+Mais une pensée soudaine l'assombrit, il se gratta le front et ajouta:
+
+--Diable!... et moi qui attends Blanche ce soir!... Elle a dû quitter
+Courtomieu après dîner... Pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur!...
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux
+plus de temps qu'ils ne croyaient.
+
+Les paysans s'avançaient, mais non si vite que l'avait dit Chupin.
+
+Deux de ces circonstances qui, fatalement, échappent aux prévisions
+humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur...
+
+Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur
+avait compté les feux qui répondaient à l'incendie qu'il venait
+d'allumer.
+
+Leur nombre répondait à ses espérances, il eut une exclamation de
+joie.
+
+--Tous nos amis, s'écria-t-il, nous tiennent parole... Ils sont prêts,
+ils se mettent en route!... Partons donc, nous qui devons être les
+premiers au rendez-vous!...
+
+On lui amena son cheval, et déjà il avait le pied à l'étrier quand
+deux hommes s'élancèrent des genêts voisins et bondirent jusqu'à lui.
+L'un d'eux saisit le cheval par la bride.
+
+--L'abbé Midon!... fit Lacheneur abasourdi; M. d'Escorval!...
+
+Et prévoyant peut-être ce qui allait arriver, il ajouta d'un ton de
+fureur concentrée:
+
+--Que me voulez-vous encore, tous deux?
+
+--Nous voulons empêcher l'accomplissement d'une œuvre de délire!...
+s'écria M. d'Escorval. La haine vous égare, Lacheneur!
+
+--Eh! monsieur, vous ne savez rien de mes projets!
+
+--Pensez-vous donc que je ne les devine pas?... Vous espérez vous
+emparer de Montaignac...
+
+--Que vous importe!... interrompit violemment Lacheneur...
+
+Mais M. d'Escorval n'était pas homme à se laisser imposer silence.
+
+Il saisit le bras de son ancien ami, et d'une voix forte, de façon à
+être entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit:
+
+--Insensé!... Vous oubliez donc que Montaignac est une place de
+guerre, défendue par de profonds fossés et de hautes murailles...
+Vous oubliez donc que derrière ces fortifications est une garnison
+nombreuse commandée par un homme à qui on ne saurait refuser une rare
+énergie et une indomptable bravoure: le duc de Sairmeuse.
+
+Lacheneur se débattait, essayant de se dégager.
+
+--Tout a été prévu, répondit-il, et on nous attend à Montaignac. Vous
+en seriez sûr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumière aux
+fenêtres de la citadelle. Et, tenez... regardez, on l'aperçoit encore.
+Elle m'annonce, cette lumière, que deux à trois cents officiers en
+demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, dès que nous
+paraîtrons...
+
+--Et après!... Je veux admettre l'impossible; vous prenez Montaignac.
+Que faites-vous ensuite? Pensez-vous que les Anglais vous rendront
+l'empereur? Napoléon II n'est-il pas prisonnier des Autrichiens? Ne
+vous souvient-il pas que les souverains coalisés ont laissé 130,000
+soldats à une journée de marche de Paris?
+
+De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur.
+
+--Cependant tout ceci n'est rien, continua le baron, vous ignorez ce
+que savent à cette heure les enfants, que toujours et quand même,
+dans une entreprise comme la vôtre, il y a autant de traîtres que de
+dupes...
+
+--Qui appelez-vous dupes, monsieur?...
+
+--Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des
+réalités; tous ceux qui, parce qu'ils souhaitent fortement une chose,
+s'imaginent que cette chose est. Espérez-vous véritablement que ni le
+marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n'ont été prévenus?...
+
+Lacheneur haussa les épaules.
+
+--Qui donc les aurait avertis? fit-il.
+
+Mais sa tranquillité était feinte, le regard dont il enveloppa son
+fils Jean, le prouvait.
+
+C'est cependant du ton le plus froid qu'il ajouta:
+
+--Il est probable qu'à cette heure le duc et le marquis sont au
+pouvoir de nos amis...
+
+Ainsi, rien ne pouvait ébranler la résolution de cet homme; il n'était
+force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux...
+
+C'était au curé de Sairmeuse à joindre ses efforts à ceux du baron.
+
+--Vous ne partirez pas, Lacheneur, prononça-t-il. Vous ne resterez pas
+sourd à la voix de la raison... Vous êtes un honnête homme, songez
+à l'épouvantable responsabilité que vous acceptez... Quoi! sur des
+chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves
+gens et l'existence de leurs familles... On vous l'a dit, malheureux,
+vous ne pouvez réussir, vous devez être trahis, je suis sûr que vous
+êtes trahis!...
+
+Le lieu, l'instant, l'anxiété du péril, l'étrangeté de cette scène aux
+clartés de l'incendie, la robe noire de ce prêtre, son geste véhément,
+sa parole vibrante, tout était fait pour porter le trouble dans l'âme
+la plus ferme.
+
+Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de
+Lacheneur. Il était visible pour tous qu'il était remué jusqu'au plus
+profond de ses entrailles.
+
+Qui peut dire ce qui fût advenu sans l'intervention de Chanlouineau.
+
+Le robuste gars s'avança, brandissant son fusil double:
+
+--Par le saint nom de Dieu!... s'écria-t-il, voici bien du temps perdu
+en bavardages inutiles!...
+
+Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dégagea
+brusquement et s'élança en selle:
+
+--Partons!... commanda-t-il.
+
+Mais le baron et l'abbé ne désespéraient pas encore, ils s'étaient
+jetés à la tête du cheval.
+
+--Lacheneur, cria le prêtre, insensé, prenez garde!... Le sang que
+vous allez faire répandre retombera sur votre tête et sur la tête de
+vos enfants!...
+
+Épouvantée de ces accents prophétiques, la petite troupe s'arrêta...
+
+Alors sortit des rangs et s'avança un des complices, vêtu comme les
+paysans des environs de Sairmeuse...
+
+--Marie-Anne!... s'écrièrent en même temps l'abbé et le baron
+stupéfaits...
+
+--Oui, moi!... répondit la jeune fille, en retirant le large chapeau
+qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de
+ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la défaite...
+Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs à
+l'horizon?... Elles nous annoncent que les gens de ces communes se
+rendent en armes au carrefour de la Croix-d'Arcy, à une lieue de
+Montaignac, où est le rendez-vous général... Avant deux heures, il
+y aura là quinze cents hommes dont mon père doit prendre le
+commandement... Et vous voudriez qu'il laissât sans chef ces soldats
+qu'il est allé arracher à leurs foyers?... C'est impossible!...
+
+L'exaltation de son père et de son amant l'avait gagnée, elle
+partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs
+espérances... Sa beauté avait quelque chose de fulgurant, les éclairs
+de ses yeux faisaient pâlir les flammes de l'incendie... Ah!
+c'est vraiment à cette heure, qu'elle méritait ce nom d'ange de
+l'insurrection que lui avait donné Martial.
+
+--Non!... il n'y a plus à hésiter, reprit-elle, ni à réfléchir...
+C'est la prudence maintenant qui serait folie... C'est en arrière
+qu'est le plus grand danger. Laissez passer mon père, messieurs,
+chaque minute que vous nous faites perdre coûte peut-être la vie d'un
+homme... et nous, mes amis, en avant!
+
+Une immense acclamation lui répondit et la petite troupe s'élança à
+travers la lande.
+
+Il n'y avait plus à lutter. M. d'Escorval était consterné, mais il ne
+pouvait laisser s'éloigner ainsi son fils qu'il apercevait dans les
+rangs.
+
+--Maurice!... cria-t-il.
+
+Le jeune homme hésita, mais enfin s'approcha...
+
+--Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron.
+
+--Il faut que je les suive, mon père...
+
+--Je vous le défends.
+
+--Hélas! mon père, je ne puis vous obéir... je suis engagé... j'ai
+juré... je commande après Lacheneur...
+
+Sa voix était triste; mais elle annonçait une inébranlable
+détermination.
+
+--Mon fils!... reprit M. d'Escorval, malheureux enfant!... C'est à la
+mort que tu marches... à une mort certaine.
+
+--Raison de plus pour ne pas manquer à ma parole, mon père...
+
+--Et ta mère, Maurice, ta mère que tu oublies!...
+
+Une larme brilla dans les yeux du jeune homme.
+
+--Ma mère, répondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que
+le garder près d'elle, déshonoré, flétri des noms de lâche et de
+traître... Adieu, mon père!
+
+M. d'Escorval était digne de comprendre la conduite de Maurice.
+Il étendit les bras et serra sur son cœur ce fils tant aimé,
+convulsivement, comme si c'eût été pour la dernière fois...
+
+--Adieu!... balbutia-t-il, adieu!...
+
+Maurice avait déjà rejoint les autres, dont les acclamations allaient
+se perdant dans le lointain, que le baron d'Escorval était encore à la
+même place, écrasé sous l'excès de sa douleur...
+
+Tout à coup il se redressa.
+
+--Un espoir nous reste, l'abbé, s'écria-t-il.
+
+--Hélas!... murmura le prêtre.
+
+--Oh!... je ne m'abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire
+où est le rendez-vous?... En courant à Escorval, en attelant en hâte
+un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurés à la Croix-d'Arcy.
+Votre voix, qui avait ému Lacheneur, touchera ses complices. Nous
+déciderons ces pauvres égarés à rentrer chez eux... Venez, l'abbé,
+venez vite!...
+
+Et ils partirent en courant...
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et
+les siens quittèrent la lande de la Rèche.
+
+Une heure plus tard, au château de Courtomieu, Mlle Blanche finissait
+de dîner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son père à
+Montaignac.
+
+L'étroitesse du logis mis à sa disposition avait forcé le marquis à le
+séparer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que Mlle
+Blanche se rendît à la ville, soit que le marquis vînt au château.
+
+Ainsi, ce voyage qu'entreprenait la jeune fille sortait des habitudes
+établies; des circonstances graves l'expliquaient.
+
+Il y avait six jours que Martial n'avait paru à Courtomieu, et Mlle
+Blanche était à moitié folle de douleur et de colère.
+
+Ce qu'eut à endurer tante Médie pendant ce temps, ne peut être compris
+que de ceux qui ont observé dans certaines familles riches de ces
+pauvres parentes, réduites à tout attendre de la pitié, le vêtement,
+le pain, le sou même destiné à payer la chaise à l'église.
+
+Durant les trois premiers jours, Mlle Blanche avait pu rester
+maîtresse de soi; le quatrième elle n'y tint plus, et malgré
+l'inconvenance de sa démarche, elle osa envoyer prendre des nouvelles
+de Martial. Était-il malade, absent?...
+
+On répondit à son messager que M. le marquis se portait comme un
+charme, mais que chassant de l'aurore au crépuscule, il se couchait
+tous les soirs aussitôt souper.
+
+Quelle horrible injure!... Mais du moins elle était persuadée que
+Martial, prévenu de sa démarche, se hâterait le lendemain d'accourir
+s'excuser. Illusion vaine de l'orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna
+pas donner signe de vie.
+
+--Ah! sans doute il est près de l'autre, disait-elle à tante Médie, il
+est aux genoux de cette misérable Marie-Anne... sa maîtresse.
+
+Elle disait ainsi, ayant fini par croire--cela arrive--aux calomnies
+qu'elle même avait inventées.
+
+En cette extrémité, elle se décida à se confier à son père, et elle
+lui écrivit pour lui annoncer son arrivée.
+
+Laisser voir le déchirement de son âme, l'excès de son amour et de sa
+jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances
+étaient intolérables.
+
+Elle voulait que son père contraignît Lacheneur à quitter le pays.
+Ce devait être un jeu pour lui, revêtu d'une autorité presque
+discrétionnaire, à une époque où une «attitude tiède» pouvait être un
+prétexte de proscription.
+
+Le calme qui résulte du parti pris lui était revenu quand elle quitta
+Courtomieu, et ses espérances débordaient en phrases passionnées que
+la parente pauvre subissait avec son habituelle résignation.
+
+--Enfin!... disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse,
+de cette effrontée!... Nous verrons bien s'il a l'audace de la
+suivre!... La suivrait-il?... Oh! non, il n'oserait!...
+
+Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y
+remarqua une animation inaccoutumée.
+
+Il y avait encore de la lumière dans toutes les maisons, les cabarets
+paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes animés sur
+la place, enfin sur le pas des portes, des commères causaient.
+
+Mais qu'importait à Mlle de Courtomieu! C'est seulement à une lieue de
+Sairmeuse qu'elle fut tirée de ses préoccupations.
+
+--Écoute, tante Médie! dit-elle tout à coup. Entends-tu?...
+
+La parente pauvre prêta l'oreille.
+
+On entendait de lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue,
+devenaient plus distinctes.
+
+--Sachons ce que c'est, fit Mlle Blanche.
+
+Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher.
+
+--Il me semble, répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la
+côte, une grosse troupe de paysans... ils ont des torches...
+
+--Doux Jésus!... interrompit tante Médie épouvantée.
+
+--Ce doit être quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses
+chevaux.
+
+Ce n'était pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du
+contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s'élevait à
+500 hommes environ...
+
+Depuis deux heures déjà, Lacheneur eût dû être à la Croix-d'Arcy.
+
+Mais il lui était arrivé ce qui toujours arrive aux chefs populaires.
+Le branle donné, il n'avait plus été le maître.
+
+Le baron d'Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait
+perdu quatre fois autant à Sairmeuse.
+
+Là, deux communes avaient opéré leur jonction, et les paysans
+s'étaient aussitôt répandus dans les cabarets du village pour boire au
+succès de l'entreprise.
+
+Les arracher à leurs bouteilles avait été long et difficile...
+
+Et pour comble, une fois qu'on les eut remis en marche, il fut
+impossible de les décider à éteindre des branches de pin qu'ils
+avaient allumées en guise de torches.
+
+Prières, menaces, tout échoua contre une incompréhensible obstination.
+Ils voulaient y voir clair, disaient-ils...
+
+Pauvres gens!... Ils n'avaient certes conscience ni des difficultés,
+ni des périls de l'entreprise.
+
+On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrôlés,
+on les avait grisés de tant d'espérances!... Ils s'en allaient à la
+conquête d'une place de guerre, défendue par une nombreuse garnison,
+comme à une partie de plaisir...
+
+Et gais, insouciants, animés de l'imperturbable confiance de l'enfant,
+ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons
+patriotiques.
+
+À cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux
+blanchir d'angoisse.
+
+Ce retard de deux heures n'allait-il pas tout perdre?... Que devaient
+penser les autres, à la Croix-d'Arcy?... Que faisaient-ils en ce
+moment?...
+
+--Avançons!... répétait-il, avançons!...
+
+Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une
+vingtaine de vieux soldats de l'Empire, comprenaient et partageaient
+le désespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu'ils risquaient au
+terrible jeu qu'ils jouaient. Et eux aussi, ils répétaient:
+
+--Plus vite, marchons plus vite!...
+
+Exhortations stériles!... Il plaisait à ces gens de marcher ainsi,
+lentement.
+
+Et même, tout à coup, la bande entière s'arrêta. Quelques-uns, en
+tournant la tête, avaient vu briller les lanternes de la voiture de
+Mlle de Courtomieu...
+
+Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la
+livrée, une immense clameur la salua.
+
+M. de Courtomieu, par son âpreté au gain, s'était fait plus d'ennemis
+que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins,
+croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité, étaient ravis de cette
+occasion qui se présentait de lui faire une peur épouvantable.
+
+Car, en vérité, ils ne songeaient qu'à cette vengeance: le procès
+devait le prouver.
+
+Grande fut donc la déception quand, la portière ouverte, on n'aperçut
+à l'intérieur que Mlle Blanche et tante Médie qui poussait des cris
+perçants.
+
+Mlle de Courtomieu était brave.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?...
+
+--Demain vous le saurez, répondit Chanlouineau qui s'était avancé.
+Pour ce soir, vous êtes notre prisonnière.
+
+--Vous ignorez qui je suis, mon garçon, je le vois bien...
+
+--Pardonnez-moi, et c'est pour cela que je vous prie de descendre...
+Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas, M. d'Escorval?
+
+--Eh bien!... Moi je déclare que je ne descendrai pas, dit Mlle
+Blanche; arrachez-moi d'ici, si vous l'osez!...
+
+On eût osé, certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans
+prêts à s'élancer.
+
+--Laissez passer librement Mlle de Courtomieu, dit-elle.
+
+Mais cela pouvait avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut
+le courage de résister.
+
+--Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait prévenir son père...
+Il faut la garder en ôtage, sa vie peut répondre de la vie de nos
+amis.
+
+Mlle Blanche n'avait pas plus reconnu le déguisement masculin de
+son ancienne amie qu'elle n'avait soupçonné le but de ce grand
+rassemblement d'hommes.
+
+Le nom de Marie-Anne prononcé après celui de d'Escorval l'éclaira.
+
+Elle comprit tout, et frémit de rage à cette pensée qu'elle était à la
+merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection.
+
+--C'est bien, fit-elle... nous descendons.
+
+Son ancienne amie l'arrêta.
+
+--Non, dit-elle, non!... Ce n'est pas ici la place d'une jeune fille.
+
+--D'une jeune fille honnête, devriez-vous dire.
+
+Chanlouineau était à deux pas, armé: si un homme eût tenu ce propos,
+il était mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre.
+
+--Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme
+elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont
+l'accompagner jusqu'à Courtomieu...
+
+Elle commandait, on obéit. La voiture, retournée, s'éloigna, mais non
+si vite que Marie-Anne ne pût entendre Mlle Blanche qui lui criait:
+
+--Garde-toi bien, Marie-Anne!... Je te ferai payer cher l'insulte de
+ta générosité!...
+
+Les heures volaient, cependant...
+
+Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix siècles, et
+pour comble les dernières apparences d'ordre avaient disparu.
+
+M. Lacheneur pleurait de rage; mais il comprit la nécessité d'un parti
+suprême; tout retard désormais devenait mortel.
+
+Il appela Maurice et Chanlouineau.
+
+--Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au
+monde pour hâter la marche de ces insensés... Moi, je cours à la
+Croix-d'Arcy... il y va de notre vie à tous.
+
+Il partit, en effet, mais arrivé à moins de cinq cents mètres en avant
+de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points
+noirs qui s'avançaient et grossissaient rapidement...
+
+C'étaient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant,
+ménageant leur haleine, couraient...
+
+L'un était vêtu comme les bourgeois aisés, l'autre portait un vieil
+uniforme de capitaine des guides de l'empereur.
+
+Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de
+ces officiers à demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de
+Montaignac, complices dévoués qui haïssaient la Restauration autant
+que lui-même, dont la voix devait troubler les soldats du duc de
+Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner à tous les
+poltrons qu'on pourrait leur amener.
+
+--Qu'arrive-t-il? leur cria-t-il d'une voix affreusement altérée.
+
+--Tout est découvert!...
+
+--Grand Dieu!...
+
+--Le major Carini est arrêté.
+
+--Par qui?... Comment?
+
+--Ah! c'est une fatalité!... Au moment où nous convenions de nos
+dernières mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le
+duc lui-même est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de
+malheur a poursuivi Carini, l'a atteint, l'a pris au collet, et l'a
+traîné à la citadelle.
+
+Lacheneur était anéanti. La sinistre prophétie de l'abbé Midon
+bourdonnait à ses oreilles...
+
+--Aussitôt, continua l'officier, j'ai averti les amis et j'accours
+vous prévenir... C'est un coup manqué!...
+
+Il n'avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne.
+Mais aveuglé par la haine et par la colère, il ne voulait pas avouer,
+il ne voulait pas s'avouer l'irréparable désastre.
+
+Par un prodige de volonté, il parvint à affecter un calme bien éloigné
+de son âme.
+
+--Vous êtes prompts à jeter le manche après la cognée, messieurs,
+dit-il d'un ton amer... Nous avons une chance de moins, et voilà tout.
+
+--Diable!... Vous avez donc des ressources que nous ignorons?
+
+--Peut-être... cela dépend. Vous venez de passer à la Croix-d'Arcy,
+avez-vous dit à quelqu'un quelque chose de ce que vous venez de
+m'apprendre?...
+
+--Pas un mot... à personne.
+
+--Combien avons-nous d'hommes au rendez-vous?
+
+--Au moins deux mille.
+
+--En quelles dispositions?
+
+--Ils brûlent d'agir... Ils maudissent nos lenteurs. Ils nous ont
+recommandé de vous supplier de vous hâter.
+
+Lacheneur eut un geste menaçant.
+
+--En ce cas, fit-il, la partie n'est pas perdue. Attendez ici les gens
+que je précède, et dites-leur simplement que vous êtes envoyés pour
+les presser. Pressez-les surtout. Et comptez sur moi, je réponds du
+succès.
+
+Il dit, et enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il
+reprit sa course.
+
+Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n'en avait
+aucune, il ne conservait pas même la plus chétive espérance. C'était
+un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son
+libre arbitre. L'édifice si laborieusement élevé s'écroulait, il
+voulait être enseveli sous les ruines. On devait être vaincu, il en
+était sûr, n'importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la
+trouverait... Et il pensait:
+
+--Pourvu qu'on ne se lasse pas, là-bas!...
+
+Là-bas, à la Croix-d'Arcy, on l'accusait...
+
+Après le passage des deux officiers à demi-solde, les murmures
+s'étaient changés en imprécations.
+
+Ces deux mille paysans, arrivés successivement au rendez-vous,
+s'indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui était venu les
+débaucher à la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes.
+
+--Où est-il? se disaient-ils. Qui sait s'il n'a pas eu peur, au
+dernier moment? Peut-être se cache-t-il, pendant que nous sommes ici
+risquant notre peau et le pain de nos enfants?
+
+Et déjà, ces terribles épithètes: traître, agent provocateur,
+circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de colère toutes les
+poitrines.
+
+Quelques-uns des conjurés étaient d'avis de se disperser; mais
+d'autres, et c'étaient les plus influents, voulaient au contraire
+qu'on marchât sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ,
+sans attendre seulement le moment fixé pour l'attaque.
+
+Mais toutes les délibérations furent interrompues par le galop furieux
+d'un cheval.
+
+Un cabriolet parut, qui s'arrêta au milieu du carrefour.
+
+Deux hommes en descendirent: le baron d'Escorval et l'abbé Midon.
+
+Ils avaient pris la traverse et devancé Lacheneur. Ils respirèrent...
+Ils pensèrent qu'ils arrivaient à temps.
+
+Hélas! Ici comme là-bas, sur la lande de la Rèche, tous leurs efforts,
+leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus
+aveugle obstination.
+
+Ils étaient venus avec l'espoir d'arrêter le mouvement, ils le
+précipitèrent.
+
+--Nous sommes trop avancés pour reculer, s'écria un propriétaire des
+environs, chef reconnu en l'absence de Lacheneur, si la mort est
+devant nous, elle est aussi derrière nous. Attaquer et vaincre...
+telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et à l'instant,
+c'est le seul moyen de déconcerter nos ennemis... Lâche qui hésite; en
+avant!...
+
+Une seule et même acclamation lui répondit:
+
+--En avant!...
+
+Aussitôt, on tire de son étui un drapeau tricolore, ce drapeau tant
+regretté, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un
+tambour bat la marche, et la colonne entière s'ébranle aux cris de:
+«Vive Napoléon II!»
+
+Pâles, les vêtements en désordre, la voix brisée par la fatigue et
+l'émotion, M. d'Escorval et l'abbé Midon s'obstinent à suivre les
+conjurés.
+
+Ils voient à quel précipice courent ces pauvres gens, et ils demandent
+à Dieu une inspiration pour les arrêter.
+
+En cinquante minutes, la distance qui sépare la Croix-d'Arcy de
+Montaignac est franchie.
+
+Bientôt on aperçoit la porte de la citadelle, qui est celle que
+doivent livrer les officiers à demi-solde.
+
+Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte.
+
+Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjurés que leurs amis
+de l'intérieur sont maîtres de la ville et qu'ils les attendent en
+force?...
+
+Ils avancent donc sans défiance, si certains du succès, que ceux qui
+ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer.
+
+Seuls, M. d'Escorval et l'abbé Midon pressentent une catastrophe.
+
+Le chef de l'expédition est près d'eux; ils le conjurent de ne pas
+négliger les plus vulgaires précautions; ils le pressent d'envoyer
+quelques hommes en reconnaissance, eux-mêmes s'offrent d'y aller, à
+condition qu'on attendra leur retour avant d'aller plus loin.
+
+--Si un piège vous est tendu, lui disent-ils, n'y donnez pas tête
+baissée.
+
+Mais on les repousse.
+
+Déjà on a dépassé les ouvrages avancés; la tête de colonne touche au
+pont-levis.
+
+L'enthousiasme est devenu du délire; c'est à qui le premier pénétrera
+dans la place.
+
+Hélas!... à ce moment un coup de pistolet est tiré.
+
+C'est un signal, car aussitôt, de tous côtés, éclate une fusillade
+terrible.
+
+Trois ou quatre paysans tombent mortellement frappés... Tous les
+autres s'arrêtent, glacés de stupeur, cherchant d'où partent les
+coups...
+
+L'indécision est affreuse; cependant un chef énergique électriserait
+ces paysans, il y a parmi eux d'anciens soldats de Napoléon; la lutte
+s'engagerait, épouvantable, dans l'obscurité!...
+
+Mais ce n'est pas le cri de «en avant!» qui se fait entendre.
+
+La voix d'un lâche jette le cri des paniques:
+
+--Nous sommes vendus!... Sauve qui peut!...
+
+Dès lors, c'en est fait de l'expédition.
+
+La peur, une folle peur, s'empare de tous ces braves gens, et ils
+s'enfuient éperdus, balayés comme des feuilles sèches par la tempête.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Les stupéfiantes révélations de Chupin, l'idée que Martial, l'héritier
+de son nom, conspirait peut-être avec des paysans, l'arrestation si
+imprévue d'un des conjurés de l'intérieur, toutes ces circonstances
+avaient bouleversé le duc de Sairmeuse.
+
+Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit à ses
+facultés leur équilibre.
+
+Retrouvant l'énergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins
+d'une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents
+cavaliers des chasseurs de Montaignac étaient sous les armes, la
+giberne garnie de cartouches.
+
+Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de
+sang n'était qu'un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville.
+Ce n'était pas avec leurs fusils de chasse et leurs bâtons, que ces
+pauvres campagnards pouvaient forcer l'entrée d'une place de guerre.
+
+Mais tant de modération ne devait pas convenir à un homme d'un
+tempérament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de
+bruit, et que stimulait encore l'ambition de montrer son zèle.
+
+Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle,
+qui devait être livrée, et fit cacher une partie de ses fantassins
+derrière les parapets des ouvrages avancés.
+
+Quant à lui, il s'établit à une porte d'où, découvrant parfaitement la
+route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu.
+
+Chose étrange, cependant. Sur quatre cents balles, tirées de moins de
+vingt mètres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement
+avaient porté.
+
+Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient déchargé
+leur fusil en l'air.
+
+Mais le duc de Sairmeuse n'avait pas de temps à perdre à ces
+considérations. Il enfourcha son cheval et, à la tête de 500 hommes
+environ, cavaliers et fantassins, il s'élança sur les traces des
+fuyards.
+
+Les paysans avaient plus de vingt minutes d'avance.
+
+Pauvres gens!... Il leur eût été bien facile de déjouer toutes les
+poursuites. Ils n'avaient qu'à se disperser, qu'à «s'égailler,» comme
+autrefois les gars de la Vendée.
+
+Malheureusement bien peu eurent l'idée de se jeter isolément à travers
+champs. Les autres, éperdus, troublés, saisis de cet inconcevable
+vertige des déroutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons
+d'un troupeau pris d'épouvante.
+
+Ils allaient vite néanmoins, la peur leur donnait des ailes.
+N'entendaient-ils pas à chaque moment des coups de fusil tirés aux
+traînards!...
+
+Mais il était un homme qui, à chacune de ces détonations recevait pour
+ainsi dire la mort... Lacheneur.
+
+Penché sur le cou de son cheval, haletant, dévoré d'angoisses, il
+approchait ventre à terre de la Croix-d'Arcy, quand le fracas de la
+fusillade de Montaignac arriva jusqu'à lui.
+
+Terrifié, il arrêta sa bête par une saccade si violente, qu'elle
+chancela sur ses jarrets.
+
+Il prêta l'oreille et attendit... Rien. Nulle décharge ne répondait à
+cette décharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non.
+
+Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante échauffourée; il vit
+tous ces paysans soulevés à sa voix, mitraillés à bout portant.
+
+Ah! toutes ces balles, il eût voulu les avoir dans la poitrine.
+
+De nouveau, il éperonna les flancs de son cheval, et sa course devint
+plus furieuse encore.
+
+Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d'Arcy; il était
+vide. À l'entrée d'un des chemins était arrêté le cabriolet qui avait
+amené M. d'Escorval et l'abbé Midon; personne ne s'en était inquiété.
+
+Enfin, M. Lacheneur aperçut les fuyards.
+
+Il poussa droit à eux, les chargeant des plus horribles malédictions
+et les accablant d'injures.
+
+--Lâches!... vociférait-il, traîtres!... Vous fuyez et vous êtes dix
+contre un!... Où courez-vous ainsi?... Chez vous? Insensés! vous
+y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire à
+l'échafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes à la main! Allons...
+volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous amène du
+renfort, deux mille hommes me suivent...
+
+Il promettait deux mille hommes, il en eût promis dix mille, cent
+mille... Il eût promis aussi bien une armée et du canon...
+
+Mais eût-il eu tout cela, à moins d'employer la force, il n'eût pas
+arrêté la déroute... Il fut entraîné comme la branche morte par le
+torrent.
+
+Au carrefour de la Croix-d'Arcy seulement, à cet endroit d'où une
+heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de
+cœur purent se reconnaître et se compter, pendant que les autres
+précipitaient leur course dans toutes les directions...
+
+Une centaine de conjurés, les plus braves et les plus compromis,
+entouraient M. Lacheneur.
+
+Parmi eux était l'abbé Midon, sombre, désespéré. Une poussée l'avait
+séparé de M. d'Escorval, et il ne l'avait plus revu. Qu'était devenu
+le baron? Avait-il été pris ou tué? Avait-il gagné les champs?
+
+Et le digne prêtre n'osait s'éloigner, il attendait, heureux en son
+malheur d'avoir retrouvé la voiture et d'avoir réussi à la défendre
+contre une douzaine de paysans qui prétendaient s'en emparer.
+
+Il écoutait la délibération de M. Lacheneur et de ses amis.
+
+Devaient-ils tirer chacun de son côté? Devaient-ils, en s'obstinant
+à une résistance désespérée, laisser à tous les conjurés le temps de
+gagner leur maison?...
+
+Ils hésitaient quand enfin arrivèrent au rendez-vous les débris de la
+colonne confiée à Maurice et à Chanlouineau.
+
+De cinq cents hommes qui la composaient au départ de Sairmeuse, quinze
+restaient, en comptant les deux officiers à demi-solde.
+
+Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe.
+
+La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hésitations.
+
+--Je viens pour me battre, déclara-t-il, et je vendrai chèrement ma
+vie.
+
+--Battons-nous donc! dirent les autres.
+
+Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jugé
+le mieux disposé pour une longue défense; il avait tiré Maurice à
+l'écart.
+
+--Vous, monsieur d'Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous
+retirer.
+
+--Moi!... je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau...
+
+--Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez,
+emmenez-la.
+
+--Je reste!... prononça Maurice.
+
+Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l'arrêta.
+
+--Vous n'avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d'une voix
+sourde, votre vie appartient à la femme qui s'est donnée à vous.
+
+--Malheureux!... qu'osez-vous dire!...
+
+Chanlouineau hocha tristement la tête.
+
+--À quoi bon nier?... fit-il. Ce qui est arrivé devait arriver... Il
+est de ces tentations si grandes, qu'un ange n'y résisterait pas... Ce
+n'est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a été un mauvais père.
+Il y a eu un jour... quand j'ai été sûr... où je voulais me tuer ou
+vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n'aurez plus jamais la
+mort si près de vous qu'une fois... Je vous ai tenu au bout de mon
+fusil à cinq pas... C'est le bon Dieu qui a arrêté ma main, en me
+montrant son désespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que
+Lacheneur, il faut bien que quelqu'un reste à Marie-Anne... Jurez-moi
+que vous l'épouserez... On vous inquiétera peut-être pour l'affaire de
+cette nuit, mais j'ai ici de quoi vous sauver...
+
+Un feu de peloton l'interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse
+arrivaient...
+
+--Saint bon Dieu!... s'écria Chanlouineau, et Marie-Anne!
+
+Ils s'élancèrent, et Maurice le premier l'aperçut, debout au milieu du
+carrefour, appuyée sur le cou du cheval de son père. Il lui prit le
+bras en cherchant à l'entraîner:
+
+--Venez, lui dit-il, venez!
+
+Mais elle résista.
+
+--De grâce, fit-elle, laissez-moi...
+
+--Mais tout est perdu, mon amie!
+
+--Oui, tout, je le sais... même l'honneur... Et c'est pour cela qu'il
+faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux...
+
+Elle se pencha vers Maurice, et d'une voix à peine intelligible, elle
+ajouta:
+
+--Il le faut, pour que le déshonneur ne devienne pas public...
+
+La fusillade était d'une violence extraordinaire, ils restaient
+debout à l'endroit le plus périlleux, ils allaient certainement être
+atteints, quand Chanlouineau reparut.
+
+Avait-il deviné le secret des résistances de Marie-Anne? Peut-être.
+Toujours est-il que, sans mot dire, il l'enleva comme un enfant entre
+ses bras robustes, et la porta jusqu'à la voiture que gardait l'abbé
+Midon.
+
+--Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur,
+bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour.
+
+Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour.
+Apercevant un groupe, dans l'ombre, ils accoururent.
+
+Alors, l'héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le
+manœuvrant comme une massue, il tint l'ennemi en échec et donna à
+Maurice le temps de s'élancer près de Marie-Anne, de prendre les
+guides et de fouetter le cheval qui partit au galop.
+
+Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d'héroïsmes,
+d'inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l'a jamais su
+au juste...
+
+Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau
+luttait encore, barrant obstinément la route.
+
+Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n'importe.
+Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l'avait
+touché; on l'eût dit invulnérable.
+
+--Rends-toi!... lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure,
+rends-toi!...
+
+--Jamais! jamais!...
+
+Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur
+et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses
+terribles moulinets.
+
+C'est alors qu'un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta
+à plat ventre et rampant dans l'ombre alla saisir aux jambes, par
+derrière, ce héros obscur.
+
+Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et
+enfin, perdant plante, tomba en criant d'une voix formidable:
+
+--À moi!... les amis, à moi!...
+
+Nul ne répondit à son appel.
+
+À l'autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte
+désespérée, combat d'hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les
+conjurés cédaient...
+
+Le gros de l'infanterie du duc de Sairmeuse accourait.
+
+On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes
+brillant dans la nuit.
+
+Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles,
+sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés.
+
+En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme
+l'éclair. Il se vit et se jugea. La haine l'avait conduit au crime. Il
+se fit horreur, pour les hontes qu'il avait imposées à sa fille. Il se
+maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui
+se faisaient tuer...
+
+C'était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les
+sauver.
+
+--Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous...
+
+On lui obéit... et il put voir comme des ombres qui s'éparpillaient
+dans toutes les directions.
+
+Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui
+l'emporterait vite loin de l'ennemi!...
+
+Mais il s'était juré qu'il ne survivrait pas au désastre; déchiré
+de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne
+voyait d'autre refuge que la mort...
+
+Il eût pu l'attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant
+d'elle. Il rassembla son cheval, l'enleva de la bride et des éperons
+et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse.
+
+Le choc fut rude, les rangs s'ouvrirent, et il y eut un instant de
+mêlée furieuse...
+
+Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les
+baïonnettes, se cabra; il battit l'air de ses sabots, puis ses jarrets
+plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier...
+
+Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du
+cheval le maître se débattait sans blessures.
+
+Il était une heure et demie du matin... le carrefour était désert.
+
+Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés
+appelant leurs compagnons et implorant des secours...
+
+Les secours ne devaient pas venir encore.
+
+Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti
+des événements pour sa fortune politique.
+
+Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de
+l'exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l'importance
+du service rendu.
+
+On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze
+ou vingt; mais ce n'était pas assez pour l'éclat qu'il désirait, il
+voulait plus d'accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une
+commission militaire.
+
+Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu'il lança de
+tous côtés, avec l'ordre d'explorer les villages, de fouiller les
+maisons isolées, et d'arrêter tous les gens suspects...
+
+Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une
+fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la
+route de Montaignac.
+
+Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces
+honnêtes et naïfs conspirateurs; mais une crainte, qu'il s'efforçait
+vainement d'écarter, empoisonnait en satisfaction.
+
+Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du
+complot?
+
+Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir
+de l'assurance de Chupin le troublait.
+
+D'un autre côté, qu'était donc devenu Martial?... Le domestique
+expédié pour le prévenir l'avait-il rencontré?... S'était-il mis
+en route?... Par où?... Peut-être était-il tombé aux mains des
+paysans?...
+
+C'est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand
+rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui
+apprit que Martial était arrivé depuis un quart d'heure.
+
+--M. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de
+cheval, ajouta le domestique.
+
+--C'est bien!... fit le duc, je l'y rejoins.
+
+Tout haut, devant ses gens, il disait: «C'est bien!» mais il se disait
+tout bas:
+
+--Ceci, à la fin, frise l'impertinence! Quoi, je suis à cheval, en
+train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit
+tranquillement, sans seulement s'informer de moi!...
+
+Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en
+dedans. Il frappa.
+
+--Qui est-là? demanda Martial.
+
+--Moi! ouvrez!
+
+Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu'il vit le
+fit frémir.
+
+Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu,
+lavait une large blessure qu'il avait un peu au-dessus du sein droit.
+
+--Vous vous êtes battu!... exclama le duc d'une voix étranglée.
+
+--Oui!...
+
+--Ah!... vous en étiez donc!...
+
+--J'en étais!... de quoi?
+
+--De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie
+parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes!...
+
+Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la
+plus violente envie de rire.
+
+--Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il.
+
+L'air et l'accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans
+toutefois dissiper entièrement ses soupçons.
+
+--C'est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué!... s'écria-t-il.
+
+--Du tout!... J'ai simplement été obligé d'accepter un duel.
+
+--Avec qui?... Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer.
+
+Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c'est du ton
+léger qui lui était habituel qu'il répondit:
+
+--Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l'inquiéteriez
+peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon... C'était
+sur la grande route, il pouvait m'assassiner sans cérémonie, et il m'a
+offert un combat loyal... Il est d'ailleurs blessé plus grièvement que
+moi...
+
+Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent.
+
+--Si c'est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d'appeler un médecin, vous
+enfermer pour soigner cette blessure?...
+
+--Parce qu'elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure
+secrète.
+
+Le duc hochait la tête.
+
+--Tout cela n'est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les
+assurances qui m'ont été données de votre complicité.
+
+Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse.
+
+--Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce
+drôle de Chupin. Il m'étonne, monsieur, qu'entre la parole de votre
+fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde.
+
+--Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c'est un homme précieux...
+Sans lui nous eussions été surpris. C'est par lui que j'ai connu le
+vaste complot ourdi par Lacheneur...
+
+--Quoi! c'est Lacheneur...
+
+--... Qui était à la tête du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre
+perspicacité a été outrageusement mystifiée. Quoi! vous êtes toujours
+fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le père de
+votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n'y voyez
+que du feu!... Et je vous destinais à la diplomatie!... Mais il y a
+mieux. Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez
+si magnifiquement donnés à ces gens-là? Ils ont servi à acheter des
+fusils, de la poudre et des balles à notre intention...
+
+Le duc goguenardait à l'aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré
+désormais, et il cherchait à piquer son fils.
+
+Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu'il avait été joué, mais
+il ne songeait pas à s'en indigner.
+
+--Si Lacheneur était pris, pensait-il, s'il était condamné à mort, et
+si je le sauvais, Marie-Anne n'aurait rien à me refuser...
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le
+baron d'Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses
+craintes.
+
+C'était la première fois qu'il avait un secret pour cette fidèle et
+vaillante compagne de son existence.
+
+C'est sans la prévenir qu'il alla prier l'abbé Midon de le suivre à la
+Rèche, chez M. Lacheneur.
+
+Il se cacha d'elle pour courir à la Croix-d'Arcy.
+
+Ce silence explique l'étonnement de Mme d'Escorval quand, l'heure du
+dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils.
+
+Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les
+grands travailleurs, était l'exactitude même. Qu'était-il donc arrivé
+d'extraordinaire?...
+
+Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari
+venait de partir avec l'abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes,
+précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture
+par la cour, comme d'habitude, ils avaient passé par la porte de
+derrière de la remise qui donnait sur le chemin.
+
+Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces étranges
+précautions?...
+
+Mme d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments
+inexpliqués!...
+
+Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caractère
+toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis
+au feu pour lui.
+
+Aussi, vers dix heures, s'empressèrent-ils de conduire à leur
+maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la
+nouvelle du mouvement.
+
+Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges.
+
+Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait
+pris les armes, et que M. le baron d'Escorval était à la tête du
+soulèvement.
+
+Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s'il n'eût eu une vache
+près de vêler...
+
+Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise
+et tous les maréchaux de l'Empire étaient cachés à Montaignac...
+
+Hélas! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des
+mensonges plus grossiers encore, dès qu'il s'agissait de gagner des
+complices à sa cause.
+
+Mme d'Escorval ne devait pas s'arrêter à ces fables ridicules, mais
+elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce
+vaste complot.
+
+Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la
+rassurait.
+
+Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle
+le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable,
+infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle
+croyait.
+
+Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c'était bien. S'il
+s'était aventuré, c'est qu'il espérait réussir. Donc, elle était sûre
+du succès.
+
+Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le
+jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et
+d'accourir dès qu'il aurait recueilli quelque chose de positif.
+
+Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes.
+
+Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus
+épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des
+milliers d'hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait
+dans la campagne, massacrant tout...
+
+Pendant qu'il parlait, Mme d'Escorval se sentait devenir folle.
+
+Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari
+morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand
+chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides,
+sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de
+l'eau... une goutte d'eau...
+
+--Je veux les voir!... s'écria-t-elle avec l'accent du plus affreux
+égarement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi
+les morts, jusqu'à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes
+amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous
+les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps
+sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les
+ont tués...
+
+Les domestiques s'étaient empressés d'obéir, quand retentit sur
+la route le galop saccadé et convulsif d'un cheval surmené, et le
+roulement d'une voiture.
+
+--Les voilà!... s'écria le jardinier, les voilà!...
+
+Mme d'Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à
+temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu,
+rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s'abattre.
+
+Déjà l'abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils
+soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur
+les coussins...
+
+L'énergie si grande de Marie-Anne n'avait pu résister à tant de chocs
+successifs; la dernière scène l'avait brisée. Une fois en voiture,
+tout danger immédiat ayant disparu, l'exaltation désespérée qui la
+soutenait tombant, elle s'était trouvée mal, et tous les efforts de
+Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles.
+
+Mais Mme d'Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses
+vêtements masculins...
+
+Elle vit seulement que ce n'était pas son mari qui était là, et elle
+sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au
+cœur...
+
+--Ton père!... Maurice, dit-elle d'une voix étouffée, et ton père!...
+
+L'impression fut terrible.
+
+Jusqu'à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s'étaient bercés de
+cet espoir que M. d'Escorval serait rentré avant eux...
+
+Maurice chancela à ce point qu'il faillit laisser échapper son
+précieux fardeau. L'abbé s'en aperçut, et sur un signe de lui, deux
+domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l'emportèrent...
+
+Alors il s'avança vers Mme d'Escorval.
+
+--Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout
+hasard, il a dû fuir des premiers...
+
+Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle
+se redressa.
+
+--Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un
+général ne déserte pas en face de l'ennemi... Si la déroute se met
+parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ramène au
+combat où il se fait tuer...
+
+--Ma mère! balbutia Maurice, ma mère!...
+
+--Oh!... ne cherchez pas à m'abuser!... Mon mari était le chef du
+complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement...
+Dieu ait pitié de moi!... mon mari est mort!
+
+Si perspicace que fût l'abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que
+la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée...
+
+--Eh! madame! s'écria-t-il, M. le baron n'était pour rien dans ce
+mouvement, bien loin de là...
+
+Il s'arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une
+grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on
+pouvait voir... il comprit l'imprudence.
+
+--Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et
+vous aussi, Maurice, venez!...
+
+C'est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme
+d'Escorval suivit le curé de Sairmeuse...
+
+Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée
+s'envolaient à travers les espaces, vers l'homme qui avait été tout
+pour elle et dont l'âme et la pensée, sans doute, l'appelaient du fond
+de l'abîme où il avait roulé...
+
+Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et
+quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la
+réalité présente...
+
+Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques
+l'avaient déposée.
+
+--Mlle Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume...
+morte!...
+
+On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir
+ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines
+la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilité
+du marbre, ses lèvres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents
+convulsivement serrées et un large cercle, d'un bleu intense, cernait
+ses paupières fermées.
+
+Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait roulés pour les glisser sous
+son chapeau de paysan, s'étaient détachés, ils s'éparpillaient
+opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu'à terre...
+
+--Ce n'est qu'une syncope sans gravité, déclara l'abbé Midon, après
+avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens...
+
+Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait à
+faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse.
+
+Mme d'Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle
+paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main
+sur son front mouillé d'une sueur froide...
+
+--Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!...
+
+--Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d'un accent ému
+mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner
+ainsi!... Épouse, où donc est votre énergie!... Chrétienne, qu'est
+devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!...
+
+--Oh!... j'ai du courage, monsieur, bégayait l'infortunée, j'ai du
+courage!...
+
+L'abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s'asseoir,
+pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne,
+et d'un ton plus doux il reprit:
+
+--Pourquoi désespérer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est près de
+vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n'a rien
+fait que je n'aie fait moi-même...
+
+Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du
+baron et le sien pendant cette funeste soirée.
+
+Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son
+épouvante.
+
+--Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous
+crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont
+persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient
+et ils le disent...
+
+--Eh bien?
+
+--S'il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre,
+il sera traduit devant la Cour prévôtale... N'était il pas l'ami de
+l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et
+condamné à mort...
+
+--Non, madame, non!... ne suis-je pas là? Je me présenterai devant le
+tribunal, et je dirai: «Me voici, j'ai vu, _adsum qui vidi_.»
+
+--Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l'abbé, parce que vous
+n'êtes pas un prêtre selon le cœur de ces hommes cruels; ils vous
+jetteront en prison, et ils vous enverront à l'échafaud!...
+
+Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber...
+
+Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, à
+genoux, cachant son visage entre ses mains...
+
+--Ah!... j'ai tué mon père!... s'écria-t-il...
+
+--Malheureux enfant!... Que dis-tu!...
+
+Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et
+poursuivit:
+
+--Mon père ignorait jusqu'à l'existence de cette conspiration, dont
+M. Lacheneur était l'âme, mais je la connaissais, moi!... Je voulais
+qu'elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma
+vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s'agissait d'attirer
+dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j'invoquais ce nom
+respecté et aimé d'Escorval... Ah! j'étais fou!... j'étais fou!...
+
+Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il
+ajouta:
+
+--Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma
+folie!... Oh! ma mère, ma mère; si tu savais!...
+
+Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme
+un faible gémissement...
+
+Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s'était à demi redressée sur le
+canapé, et elle considérait cette scène navrante d'un air de profonde
+stupeur, comme si elle n'y eût rien compris.
+
+D'un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et
+elle clignait des yeux, éblouie par l'éclat des bougies...
+
+Elle voulait parler, interroger, elle s'efforçait de rassembler ses
+idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abbé Midon lui
+commanda le silence.
+
+Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait
+son sang-froid et la lucidité de son intelligence.
+
+Éclairé par le témoignage de Mme d'Escorval et les aveux de Maurice,
+il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont
+étaient menacés le baron et son fils.
+
+Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?...
+
+Il n'y avait ni à s'expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute
+s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti
+sur-le-champ et d'agir.
+
+L'abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela
+les gens groupés dans l'escalier.
+
+Quand ils furent tous réunis autour de lui:
+
+--Écoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que
+donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre
+discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur
+vous, n'est-ce pas?
+
+Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment.
+
+--Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les
+traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est passé ce
+soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti
+avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle
+Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous,
+mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si
+les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M.
+Maurice n'est pas sorti ce soir...
+
+Il s'arrêta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait suggérer
+la prudence humaine, et ajouta:
+
+--Un mot encore: Nous voir tous debout à l'heure qu'il est, paraîtra
+suspect... C'est ce que je souhaite... Nous alléguerons, pour nous
+justifier, l'inquiétude où nous mettent l'absence de M. le baron et
+aussi une indisposition très-grave de Mme la baronne... car Mme
+la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire
+possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et
+surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum
+dessus...
+
+Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de
+rien tout fut disposé comme l'avait ordonné l'abbé Midon.
+
+Marie-Anne, bien qu'elle fût loin d'être remise, fut conduite à une
+petite logette sous les combles; Mme d'Escorval se retira dans sa
+chambre et les domestiques regagnèrent l'office...
+
+Maurice et l'abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux,
+oppressés...
+
+La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d'affreuses
+anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et
+toutes ses précautions n'avaient qu'un but, écarter de Maurice tout
+soupçon de complicité... c'était, pensait-il, le seul moyen qu'il y
+eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles?...
+
+Un violent coup de cloche à la grille l'interrompit...
+
+On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de
+la grille, puis le piétinement d'une compagnie de soldats dans la
+cour.
+
+Une voix forte commanda:
+
+--Halte!... Reposez vos armes...
+
+Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu'il pâlissait comme s'il allait
+mourir.
+
+--Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre
+sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!...
+
+--Ils peuvent venir, répondit Maurice, j'ai du courage!...
+
+La porte du salon s'ouvrit, si brutalement poussée, que les deux
+battants cédèrent à la fois comme sous un coup d'épaule.
+
+Un jeune homme entra, qui portait l'uniforme de capitaine des
+grenadiers de la légion de Montaignac.
+
+Il paraissait vingt-cinq ans à peine; il était grand, mince, blond,
+avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa
+personne trahissait des recherches d'élégance exagérées jusqu'au
+ridicule.
+
+Sa physionomie, d'ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de
+soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche.
+
+Derrière lui, dans l'ombre du palier, on voyait étinceler les armes de
+plusieurs soldats.
+
+Il promena autour du salon un regard défiant, puis d'une voix rude:
+
+--Le maître de la maison? demanda-t-il.
+
+--M. le baron d'Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice.
+
+--Où est-il?
+
+L'abbé Midon, resté assis jusqu'alors se leva.
+
+--Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le
+baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer
+de renoncer à une tentative insensée... Ils n'ont pas voulu nous
+entendre. La déroute venue, j'ai été séparé de M. d'Escorval, je suis
+revenu seul ici, très-inquiet, et je l'attends...
+
+Le capitaine tortillait sa moustache de l'air le plus goguenard.
+
+--Pas mal imaginé!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de
+cette bourde.
+
+Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l'œil du prêtre, ses lèvres
+tremblèrent... mais il se tut.
+
+--Mais, au fait, reprit l'officier, qui êtes-vous?
+
+--Je suis le curé de Sairmeuse.
+
+--Eh bien!... les curés honnêtes doivent être couchés à l'heure qu'il
+est... Ah! vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les
+paysans révoltés... Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous
+arrêter...
+
+Ce qui le retenait, c'était la robe du prêtre, toute-puissante sous la
+Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise.
+
+--Combien y a-t-il de maîtres ici? demanda-t-il.
+
+--Trois. Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi.
+
+--Et de domestiques?
+
+--Sept, quatre hommes et trois femmes.
+
+--Vous n'avez reçu ni caché personne, ce soir?
+
+--Personne.
+
+--C'est ce qu'on va vérifier, dit le capitaine.
+
+Et se tournant vers la porte:
+
+--Caporal Bavois!... appela-t-il.
+
+C'était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi
+l'Empereur à travers l'Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre
+de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face
+tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très-mince, qui se
+recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille.
+
+--Bavois, commanda l'officier, vous allez prendre une demi-douzaine
+d'hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous êtes un
+vieux lapin qui connaissez le tour; s'il y a une cachette, vous la
+découvrirez, si quelqu'un y est caché, vous me l'amènerez... Demi-tour
+et ne traînons pas!
+
+Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions.
+
+--À nous deux, maintenant, dit-il à Maurice; qu'avez-vous fait ce
+soir?
+
+Le jeune homme eut une seconde d'hésitation; mais c'est avec une
+insouciance bien jouée qu'il répondit:
+
+--Je n'ai pas mis le nez dehors.
+
+--Hum! c'est ce qu'il faudrait prouver. Voyons les mains?...
+
+Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était
+si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de
+colère. Heureusement, un coup d'œil de l'abbé Midon lui commanda le
+calme.
+
+Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les
+tourna et les retourna, et finalement les flaira.
+
+--Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon
+la pommade pour avoir tiré des coups de fusil.
+
+Il était clair qu'il s'étonnait que le fils eût eu le courage de
+rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la
+bataille.
+
+--Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici?
+
+--Oui, des armes de chasse.
+
+--Où sont-elles?
+
+--Dans une petite pièce du rez-de-chaussée.
+
+--Il faut m'y conduire.
+
+On l'y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n'avait
+fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié.
+
+Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu'ayant fureté
+partout, il n'avait rien rencontré de suspect.
+
+--Qu'on fasse venir les gens, ordonna-t-il.
+
+Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de
+l'abbé.
+
+Le capitaine comprit que s'il y avait quelque chose, comme il le
+soupçonnait, il ne le saurait pas.
+
+Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher,
+et de nouveau il appela Bavois.
+
+--Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal,
+vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez à rendre compte
+de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d'Escorval revient,
+empoignez-le-moi et ne le lâchez pas... et ouvrez l'œil, et le
+bon!...
+
+Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se
+retira, sans saluer, comme il était entré.
+
+Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit,
+et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron.
+
+--Hein! dit-il à ses hommes, vous l'avez entendu, ce cadet-là!...
+Écoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes... Nom d'un
+tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si «l'autre»
+voyait ce qu'on fait de ses anciens!...
+
+Les deux soldats répondirent par un grognement sourd.
+
+--Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s'adressant à Maurice
+et à l'abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous
+déclare, tant en mon nom qu'au nom de mes deux hommes, que vous êtes
+libres comme l'oiseau et que nous n'arrêterons personne... Même,
+s'il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune
+bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous
+commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s'ils
+viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n'ai pas brûlé une
+amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche
+avant de la couler dans le canon.
+
+Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l'être
+pas.
+
+--Nous n'avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon.
+
+Le vieux caporal cligna de l'œil d'un air d'intelligence.
+
+--Connu!... fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je
+vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s'il est aisé de faire le
+poil à ce blanc-bec qui sort d'ici, il est un peu plus difficile de
+raser le caporal Bavois. Ah!... c'est comme cela. Il ne fallait pas
+laisser traîner dans la cour un fusil qui n'a certes pas été chargé
+pour tirer des merles.
+
+Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice,
+maintenant, se rappelait qu'en sautant du cabriolet pour soutenir
+Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé
+aux regards des domestiques...
+
+--Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu'un de caché là-haut...
+j'ai l'oreille fine! Troisièmement je me suis arrangé pour que
+personne n'entrât dans la chambre de la dame malade.
+
+Maurice n'y tint plus: il tendit la main au caporal, et d'une voix
+émue:
+
+--Vous êtes un brave homme!... dit-il.
+
+Quelques instants plus tard, Maurice, l'abbé Midon et Mme d'Escorval,
+réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut
+qu'il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu'on était allé prévenir
+parut.
+
+Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle
+était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme.
+
+--Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de
+moi-même, je n'eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer
+tant de malheurs sur votre maison... Hélas!... il ne vous en coûte
+déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m'avoir connue...
+Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un
+pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre...
+
+--Malheureuse enfant!... s'écria Mme d'Escorval, où voulez-vous
+aller!...
+
+Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes
+ses espérances.
+
+--Je l'ignore, madame, répondit-elle; mais le devoir commande... Je
+dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur
+sort...
+
+--Quoi!... s'écria Maurice, toujours cette pensée de mort!... Vous
+savez bien, cependant, que vous n'avez plus le droit de disposer de
+votre vie!...
+
+Il s'arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n'était
+pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds
+de Mme d'Escorval:
+
+--Ô ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous
+s'éloigner?... Je puis périr en essayant de sauver mon père... Elle
+serait ta fille alors, elle que j'ai tant aimée, tu reporterais sur
+elle tes tendresses divines...
+
+Marie-Anne resta.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Le secret que les approches de la mort avaient arraché à Marie-Anne
+au fort de la fusillade de la Croix-d'Arcy, Mme d'Escorval l'ignorait
+quand elle joignait sa voix aux prières de son fils pour retenir la
+malheureuse jeune fille.
+
+Mais cette circonstance n'inquiétait pas Maurice.
+
+Sa foi en sa mère était absolue, complète; il était sûr qu'elle
+pardonnerait quand elle apprendrait la vérité.
+
+Les femmes aimantes, chastes épouses et mères sans reproche, gardent
+au fond du cœur des trésors d'indulgence pour les entraînements de la
+passion.
+
+Elles peuvent mépriser et braver les préjugés hypocrites, celles dont
+la vertu immaculée n'eut jamais besoin des honteuses transactions du
+monde.
+
+Et d'ailleurs, est-il une mère qui, secrètement, n'excuse la jeune
+fille qui n'a pu se défendre de l'amour de son fils, à elle, de ce
+fils que son imagination pare de séductions irrésistibles!...
+
+Toutes ces réflexions avaient traversé l'esprit de Maurice, et plus
+tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu'à son père.
+
+Le jour venait... Maurice déclara qu'il allait endosser un déguisement
+et se rendre à Montaignac.
+
+À ces mots, Mme d'Escorval se détourna, cachant son visage dans les
+coussins du canapé pour y étouffer ses sanglots.
+
+Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se
+précipitait au-devant du danger... Peut-être; avant le coucher de ce
+soleil qui se levait, n'aurait-elle ni mari ni fils.
+
+Et pourtant elle ne dit pas: «Non, je ne veux pas!» Maurice ne
+remplissait-il pas un devoir sacré!... Elle l'eût aimé moins, si elle
+l'eût cru capable d'une lâche hésitation. Elle eût séché ses larmes
+s'il l'eût fallu, pour lui dire: «Pars!»
+
+Tout d'ailleurs n'était-il pas préférable aux horreurs de cette
+incertitude où on se débattait depuis des heures!...
+
+Maurice gagnait déjà la porte pour monter revêtir un travestissement,
+l'abbé Midon lui fit signe de rester.
+
+--Il faut, en effet, courir à Montaignac, lui dit-il, mais vous
+déguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et
+indubitablement on vous appliquerait l'axiome que vous savez: «Tu te
+caches, donc tu es coupable.» Vous devez marcher ouvertement, la tête
+haute, exagérant l'assurance de l'innocence... Allez droit au duc de
+Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez à l'injustice!... Mais je
+veux vous accompagner, nous irons en voiture à deux chevaux.
+
+Maurice paraissait indécis.
+
+--Suis les conseils de M. le curé, mon fils, dit Mme d'Escorval, il
+sait mieux que nous ce que nous devons faire.
+
+--J'obéirai, mère!
+
+L'abbé n'avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l'ordre
+d'atteler. Mme d'Escorval sortit pour écrire quelques lignes à une
+amie dont le mari jouissait d'une certaine influence à Montaignac.
+Maurice et son amie restèrent seuls.
+
+C'était, depuis l'aveu de Marie-Anne, leur première minute de solitude
+et de liberté.
+
+Ils étaient debout, à deux pas l'un de l'autre, les yeux encore
+brillants de pleurs répandus, et ils restèrent ainsi un instant,
+immobiles, pâles, oppressés, trop émus pour pouvoir traduire leur
+sensation.
+
+À la fin, Maurice s'avança, entourant de son bras la taille de son
+amie.
+
+--Marie-Anne, murmura-t-il, chère adorée, je ne savais pas qu'on
+pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous
+avez souhaité la mort, quand de votre vie une autre vie précieuse
+dépend!...
+
+Elle hocha tristement la tête.
+
+--J'étais terrifiée, balbutia-t-elle... L'avenir de honte que je
+voyais, que je vois, hélas! se dresser devant moi m'épouvantait
+jusqu'à égarer ma raison... Maintenant, je suis résignée...
+j'accepterai sans révolte la punition de l'horrible faute... je
+m'humilierai sous les outrages qui m'attendent!...
+
+--Des outrages, à vous!... Ah! malheur à qui oserait!... Mais ne
+serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l'êtes devant
+Dieu!... Le malheur à la fin se lassera!...
+
+--Non, Maurice, non!... il ne se lassera pas.
+
+--Ah!... c'est toi qui es sans pitié!... Je ne le vois que trop, tu me
+maudis, tu maudis le jour où nos regards se sont rencontrés pour la
+première fois!... Avoue-le... dis-le...
+
+Marie-Anne se redressa.
+
+--Je mentirais, répondit-elle, si je disais cela... Mon lâche cœur
+n'a pas ce courage. Je souffre, je suis humiliée et brisée, mais je ne
+regrette rien, puisque...
+
+Elle n'acheva pas; il l'attira à lui, leurs visages se rapprochèrent,
+et leurs lèvres et leurs larmes se confondirent en un baiser...
+
+--Tu m'aimes, s'écria Maurice, tu m'aimes!... Nous triompherons, je
+saurai sauver mon père et le tien, je sauverai ton frère!
+
+Dans la cour, les chevaux piaffaient. L'abbé Midon criait: «Eh bien!
+partons-nous?» Mme d'Escorval reparut avec une lettre, qu'elle remit à
+Maurice.
+
+Longtemps elle tint embrassé dans une étreinte convulsive ce fils
+qu'elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son
+énergie, elle le repoussa en prononçant ce seul mot:
+
+--Va!...
+
+Il sortit... et lorsque s'éteignit, sur la route, le roulement de la
+voiture qui l'emportait, Mme d'Escorval et Marie-Anne se laissèrent
+tomber à genoux, implorant la miséricorde du Dieu des causes justes.
+
+Elles ne pouvaient que prier. Le curé de Sairmeuse agissait, ou plutôt
+il poursuivait l'exécution du plan de salut qu'il avait conçu.
+
+Ce plan, d'une simplicité terrible, comme la situation, il
+l'expliquait à Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement
+menés.
+
+--Si en vous livrant vous deviez sauver votre père, disait-il, je vous
+crierais: Livrez-vous, et confessez la vérité, c'est votre devoir
+strict... Mais ce sacrifice serait plus qu'inutile, il serait
+dangereux. Jamais l'accusation ne consentirait à vous séparer de votre
+père. On vous garderait, mais on ne le lâcherait pas, et vous seriez
+indubitablement condamnés tous les deux... Laissons donc--je ne dirai
+pas la justice, ce serait un blasphème--mais les hommes de sang qui
+s'intitulent juges, s'égarer sur son compte et lui attribuer tout ce
+que vous avez fait... Au moment du procès, nous arriverons avec les
+plus éclatants témoignages d'innocence, avec des alibi tellement
+indiscutables que force sera de l'acquitter... Et je connais assez les
+gens de notre pays pour être sûr que pas un des accusés ne révélera
+notre manœuvre...
+
+--Et si nous ne réussissons pas! dit Maurice d'un air sombre, que me
+restera-t-il à faire?
+
+C'était une question si terrible que le prêtre n'osa répondre. Tout le
+reste du chemin, Maurice et lui gardèrent le silence.
+
+Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait été sage
+l'abbé Midon en l'empêchant de recourir à un déguisement.
+
+Armés des pouvoirs les plus étendus, le duc de Sairmeuse et le marquis
+de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac,
+hormis une seule.
+
+Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir,
+et il s'y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et
+venants, qui les interrogeaient, et qui, même, prenaient par écrit les
+noms et les signalements.
+
+Au nom d'Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop
+visible pour échapper à Maurice.
+
+--Ah!... vous savez ce qu'est devenu mon père!... s'écria-t-il.
+
+--Le baron d'Escorval est prisonnier, monsieur, répondit un des
+officiers.
+
+Si préparé que dût être Maurice à cette réponse, il pâlit.
+
+--Est-il blessé? reprit-il vivement.
+
+--Il n'a pas une égratignure!... mais entrez, monsieur, passez!...
+
+Aux regards inquiets de ces officiers, on eût dit qu'ils craignaient
+de se compromettre en causant avec le fils d'un si grand coupable.
+Peut-être, en effet, se compromettaient-ils.
+
+La voiture roula, et elle ne s'était pas avancée de cent mètres dans
+la Grand'Rue, que déjà l'abbé Midon et Maurice avaient remarqué
+plusieurs affiches blanches collées aux murs...
+
+--Il faut savoir ce que c'est, dirent-ils ensemble.
+
+Ils firent arrêter la voiture près d'une affiche devant laquelle
+stationnait déjà un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRÊTÉ:
+
+ARTICLE 1er. _Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le
+sieur Lacheneur seront livrés à une commission militaire pour être
+passés par les armes._
+
+ARTICLE II. _Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit
+sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification._
+
+Cela était signé: _duc de Sairmeuse._
+
+--Dieu soit loué!... s'écria Maurice; le père de Marie-Anne est
+sauvé!... Il avait un bon cheval, et en deux heures...
+
+Un coup de coude et un coup d'œil de l'abbé Midon l'arrêtèrent.
+
+L'abbé lui montrait l'homme arrêté près d'eux... Cet homme n'était
+autre que Chupin.
+
+Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se découvrit
+devant le curé de Sairmeuse, et avec des regards où flamboyaient les
+plus ardentes convoitises, il dit:--Vingt mille francs!... c'est une
+somme cela! En la plaçant à fonds perdus, on vivrait des revenus sa
+vie durant!...
+
+L'abbé Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur
+avait été impossible de se méprendre à l'accent de Chupin.
+
+L'énormité de la somme promise avait ébloui le misérable et le
+fascinait jusqu'à ce point de lui arracher son masque de cautèle
+accoutumée.
+
+Il s'était trahi. Il avait laissé entrevoir ses détestables projets et
+quelles espérances abominables s'agitaient dans les boues de son âme.
+
+--Lacheneur est perdu si cet homme découvre sa retraite, murmura le
+curé de Sairmeuse.
+
+--Par bonheur, répondit Maurice, il doit avoir franchi la frontière,
+il y a cent à parier contre un qu'il est désormais hors de toute
+atteinte.
+
+--Et si vous vous trompiez?... Si, blessé et perdant son sang,
+Lacheneur n'avait eu que bien juste la force de se traîner jusqu'à la
+maison la plus proche pour y demander l'hospitalité?...
+
+--Oh!... monsieur l'abbé, je connais nos paysans!... Il n'en est pas
+un qui soit capable de vendre lâchement un proscrit!...
+
+Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prêtre le douloureux
+sourire de l'expérience.
+
+--Vous oubliez, reprit-il, les menaces affichées à côté des
+provocations à la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas
+souiller ses mains du prix du sang, peut être saisi du vertige de la
+peur.
+
+Ils suivaient alors la grande rue, et ils étaient frappés de l'aspect
+morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie
+d'ordinaire.
+
+La consternation et l'épouvante y régnaient. Les boutiques étaient
+fermées, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence
+lugubre. On eût dit un deuil général et que chaque famille avait perdu
+quelqu'un de ses membres.
+
+La démarche des rares passants était inquiète et singulière. Ils se
+hâtaient, en jetant de tous côtés des regards défiants.
+
+Deux ou trois qui étaient des connaissances du baron et qui croisèrent
+la voiture se détournèrent d'un air effrayé pour éviter de saluer...
+
+L'abbé Midon et Maurice devaient trouver l'explication de ces terreurs
+à l'hôtel où ils avaient donné l'ordre à leur cocher de les conduire.
+
+Ils lui avaient désigné l'_Hôtel de France_, où descendait le baron
+d'Escorval quand il venait à Montaignac, et dont le propriétaire
+n'était autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier,
+avait donné avis de l'arrivée du duc de Sairmeuse.
+
+Ce brave homme, en apprenant quels hôtes lui arrivaient, alla
+au-devant d'eux jusqu'au milieu de la cour, sa toque blanche à la
+main.
+
+Ce jour-là, cette politesse était de l'héroïsme.
+
+Était-il du complot? on l'a toujours cru.
+
+Le fait est qu'il invita Maurice et l'abbé à se rafraîchir, de façon à
+leur donner à entendre qu'il avait à leur parler, et il les conduisit
+à une chambre où il savait être à l'abri de toute indiscrétion.
+
+Grâce à un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fréquentait
+son établissement, il en savait autant que l'autorité, il en savait
+plus, même, puisqu'il avait en même temps des informations par ceux
+des conjurés qui étaient restés en liberté.
+
+Par lui, l'abbé Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements
+positifs.
+
+D'abord on était sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils
+Jean; ils avaient échappé aux plus ardentes recherches.
+
+En second lieu, il y avait jusqu'à ce moment deux cents prisonniers à
+la citadelle, et parmi eux le baron d'Escorval et Chanlouineau.
+
+Enfin, depuis le matin, il n'y avait pas eu moins de soixante
+arrestations à Montaignac même.
+
+On pensait généralement que ces arrestations étaient l'œuvre d'un
+traître, et la ville entière tremblait...
+
+Mais M. Langeron connaissait leur véritable origine, qui lui avait été
+confiée, sous le sceau du secret, par son habitué le valet de chambre.
+
+--C'est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et
+cependant elle est vraie. Deux officiers de la légion de Montaignac,
+qui revenaient de leur expédition ce matin, au petit jour,
+traversaient le carrefour de la Croix-d'Arcy, quand sur le revers d'un
+fossé, ils aperçurent, gisant mort, un homme revêtu de l'uniforme des
+anciens guides de l'empereur...
+
+Maurice tressaillit.
+
+Cet infortuné, il n'en pouvait douter, était ce brave officier à la
+demi-solde, qui était venu se joindre à sa colonne sur la route de
+Sairmeuse, après avoir parlé à M. Lacheneur.
+
+--Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers
+s'approchent du cadavre. Ils l'examinent, et qu'est-ce qu'ils voient?
+Un papier qui dépassait les lèvres de ce pauvre mort. Comme bien vous
+pensez, ils s'emparent de ce papier, ils l'ouvrent, ils lisent...
+C'était la liste de tous les conjurés de la ville et de quelques
+autres encore, dont les noms n'avaient été placés là que pour servir
+d'appât... Se sentant blessé à mort, l'ancien guide aura voulu
+anéantir la liste fatale, les convulsions de l'agonie l'ont empêché de
+l'avaler...
+
+Cependant, ni l'abbé ni Maurice n'avaient le temps d'écouter les
+commentaires dont le maître d'hôtel accompagnait son récit.
+
+Ils se hâtèrent d'expédier à Mme d'Escorval et à Marie-Anne un exprès
+destiné à les rassurer, et sans perdre une minute, bien décidés à
+tout oser, ils se dirigèrent vers la maison occupée par le duc de
+Sairmeuse.
+
+Lorsqu'ils y arrivèrent, une foule émue se pressait devant la porte.
+
+Oui, il s'y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes à
+la figure bouleversée, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui
+imploraient une audience.
+
+Ceux-là étaient les parents des malheureux qu'on avait arrêtés.
+
+Deux valets de pied en superbe livrée, à l'air important, avaient
+toutes les peines du monde à retenir le flot grossissant des
+solliciteurs...
+
+L'abbé Midon espérant que sa robe lèverait la consigne, s'approcha et
+se nomma. Il fut repoussé comme les autres.
+
+--M. le duc travaille et ne peut recevoir, répondirent les
+domestiques, M. le duc rédige ses rapports pour Sa Majesté.
+
+Et à l'appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux
+tout sellés des courriers qui devaient porter les dépêches.
+
+Le prêtre rejoignit tristement son compagnon.
+
+--Attendons! lui dit-il.
+
+Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres
+gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s'inquiétait peu de ses rapports.
+Une scène de la dernière violence éclatait entre M. de Courtomieu et
+lui.
+
+Chacun de ces deux nobles personnages prétendant s'attribuer le
+premier rôle,--celui qui serait le plus chèrement payé, sans
+doute,--il y avait conflit d'ambitions et de pouvoirs.
+
+Ils avaient commencé par échanger quelques récriminations, et ils en
+étaient vite venus aux mots piquants, aux allusions amères et enfin
+aux menaces.
+
+Le marquis prétendait déployer les plus effroyables--il disait les
+plus salutaires--rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à
+l'indulgence.
+
+L'un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration,
+et son fils s'étaient dérobés aux poursuites, il était urgent
+d'arrêter Marie-Anne.
+
+L'autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait
+un acte impolitique, une faute qui rendrait l'autorité plus odieuse et
+les conjurés plus intéressants.
+
+Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se
+convaincre.
+
+--Il faut décourager les rebelles en les frappant d'épouvante! criait
+M. de Courtomieu.
+
+--Je ne veux pas exaspérer l'opinion, disait le duc.
+
+--Eh!... qu'importe l'opinion!...
+
+--Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous
+ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit? Il s'est brûlé de
+la poudre de quoi gagner une bataille, et il n'est pas resté quinze
+paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l'air. Vous ne savez
+donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de
+moitié, d'anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs
+armes contre nous!...
+
+Ni l'un ni l'autre n'osait dire la raison vraie de son obstination.
+
+Mlle Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié
+à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer
+qu'il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne.
+
+De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la
+maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu'elle parût devant le
+tribunal. À la fin, le marquis céda.
+
+Le duc lui avait dit: «Eh bien! vidons cette querelle...» en regardant
+si amoureusement une paire de pistolets, qu'il avait senti un frisson
+taquin courir le long de sa maigre échine...
+
+Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers,
+précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit
+vainement le retour du duc de Sairmeuse.
+
+Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du
+télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs
+s'agitaient incessamment.
+
+--Quels ordres traversent l'espace?... disait-il à l'abbé Midon;
+est-ce la vie? est-ce la mort?...
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+--«Surtout, hâtez-vous!» avait dit Maurice au messager qu'il chargeait
+de porter une lettre à sa mère.
+
+Cet homme n'arriva pourtant à Escorval qu'à la nuit tombante.
+
+Troublé par la peur, il s'était égaré à chercher des chemins de
+traverse, et il avait fait dix lieues pour éviter tous les gens qu'il
+apercevait, paysans ou soldats.
+
+Mme d'Escorval lui arracha la lettre des mains, plutôt qu'elle ne la
+prit. Elle l'ouvrit, la lut à haute voix à Marie-Anne et n'ajouta
+qu'un seul mot:
+
+--Partons!
+
+C'était plus aisé à dire qu'à exécuter.
+
+Il n'y avait jamais eu que trois chevaux à Escorval; l'un était aux
+trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres
+étaient à Montaignac.
+
+Comment faire?... Recourir à l'obligeance des voisins était l'unique
+ressource.
+
+Mais ces voisins, de braves gens d'ailleurs, qui avaient appris
+l'arrestation du baron, refusèrent bravement de prêter leurs bêtes.
+Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre
+un service, si léger qu'il pût paraître, à la femme d'un homme sous le
+poids de la plus terrible des accusations.
+
+Mme d'Escorval et Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à
+pied, quand le caporal Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le
+sacré nom d'un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi.
+
+--Minute! dit-il, je me charge de la chose!...
+
+Il s'éloigna, et un quart d'heure après reparut, traînant par le licol
+une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu'on harnacha
+tant bien que mal et qu'on attela au cabriolet... On irait au pas,
+mais on irait.
+
+À cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier.
+
+Sa mission était terminée, puisque M. d'Escorval était arrêté, et il
+n'avait plus qu'à rejoindre son régiment.
+
+Il déclara donc qu'il ne laisserait pas des «dames» voyager seules,
+de nuit, sur une route où elles seraient exposées à de fâcheuses
+rencontres, et qu'il les escorterait avec ses deux grenadiers...
+
+--Et tant pis pour qui s'y frotterait, disait-il en faisant sonner la
+crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pékin ou militaire, on s'en
+moque! pas vrai, vous autres?
+
+Comme toujours, les deux hommes approuvèrent par un juron.
+
+Et en effet, tout le long de la route, Mme d'Escorval et Marie-Anne
+les aperçurent précédant ou suivant la voiture, marchant à côté le
+plus souvent.
+
+Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses
+«protégées,» non sans les avoir respectueusement saluées, tant en
+son nom qu'en celui de ses deux hommes, non sans s'être mis à leur
+disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de
+grenadiers, 1^{ère} compagnie, caserné à la citadelle...
+
+Dix heures sonnaient, quand Mme d'Escorval et Marie-Anne mirent pied à
+terre dans la cour de l'_Hôtel de France_.
+
+Elles trouvèrent Maurice désespéré et l'abbé Midon perdant courage.
+
+C'est que, depuis l'instant où Maurice avait écrit, les événements
+avaient marché, et avec quelle épouvantable rapidité!...
+
+On connaissait maintenant les ordres arrivés par le télégraphe; ils
+avaient été imprimés et affichés...
+
+Le télégraphe avait dit:
+
+«_Montaignac doit être regardé comme en état de siège. Les autorités
+militaires ont un pouvoir discrétionnaire. Une commission militaire
+fonctionnera aux lieu et place de la Cour prévôtale. Que les citoyens
+paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles,
+le glaive de la loi va les frapper_!...»
+
+Six lignes en tout... mais chaque mot était une menace.
+
+Ce qui surtout faisait frémir l'abbé Midon, c'était la substitution
+d'une commission à la Cour prévôtale.
+
+Cela renversait tous ses plans, stérilisait toutes ses précautions,
+enlevait les dernières chances de salut.
+
+La Cour prévôtale était certes expéditive et passionnée, mais du moins
+elle se piquait d'observer les formes, elle gardait quelque chose
+encore de la solennité de la justice régulière qui, avant de frapper,
+veut être éclairée.
+
+Une commission militaire devait infailliblement négliger toute
+procédure, et juger les accusés sommairement, comme en temps de guerre
+on juge un espion.
+
+--Quoi!... s'écriait Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans
+audition de témoins, sans confrontation, sans laisser aux accusés le
+temps de rassembler les éléments de leur défense!...
+
+L'abbé Midon se tut... Ses plus sinistres prévisions étaient
+dépassées... Désormais, il croyait tout possible...
+
+Maurice parlait d'enquête... Elle avait commencé dans la journée, et
+elle se poursuivait, en ce moment même, à la lueur des lanternes des
+geôliers.
+
+C'est-à-dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu,
+relégué au second plan par la mise en état du siège, passaient la
+revue des prisonniers...
+
+Ils en avaient trois cents, et ils avaient décidé qu'ils choisiraient
+dans ce nombre, pour les livrer à la commission, les trente plus
+coupables.
+
+Comment les choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de
+culpabilité de chacun de ces malheureux?... Ils eussent été bien
+embarrassés de le dire.
+
+Ils allaient de l'un à l'autre, posaient quelques questions au hasard,
+et, d'après ce que l'homme terrifié répondait, selon qu'ils lui
+trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier
+qui les accompagnait:--«Pour demain, celui-là...» ou «pour plus tard,
+cet autre.»
+
+Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux
+premiers étaient ceux du baron d'Escorval et de Chanlouineau.
+
+Aucun des infortunés réunis à l'_Hôtel de France_ ne pouvait
+soupçonner cela, et cependant ils suèrent leur agonie pendant cette
+nuit, qui leur parut éternelle...
+
+Enfin l'aube fit pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la
+citadelle; l'heure où il était possible de commencer de nouvelles
+démarches arriva...
+
+L'abbé Midon annonça qu'il allait se rendre seul chez le duc de
+Sairmeuse, et qu'il saurait bien forcer les consignes...
+
+Il avait baigné d'eau fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se
+disposait à sortir, quand on frappa discrètement à la porte de la
+chambre.
+
+Maurice cria: «entrez,» et tout aussitôt M. Langeron se présenta.
+
+Sa physionomie seule annonçait un grand malheur, et en réalité, le
+digne homme était consterné.
+
+Il venait d'apprendre que la «commission militaire» était constituée.
+
+Au mépris de toutes les lois humaines et des règles les plus vulgaires
+de la justice, la présidence de ce tribunal de vengeance et de haine
+avait été attribuée au duc de Sairmeuse...
+
+Et il l'avait acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait
+rendre tout à la fois acteur, témoin et juge...
+
+Les autres membres étaient tous militaires.
+
+--Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l'abbé
+Midon...
+
+--Aujourd'hui même, répondit l'hôtelier d'une voix hésitante, ce
+matin... dans une heure... peut-être plus tôt!...
+
+L'abbé Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n'osait dire: «La
+commission s'assemble, hâtez-vous.»
+
+--Venez! dit-il à Maurice, je veux être présent quand on interrogera
+votre père...
+
+Ah! que n'eût pas donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils!
+Elle ne le pouvait, elle le comprit et se résigna...
+
+Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat
+qui de loin leur faisait un signe amical.
+
+Ils reconnurent le caporal Bavois et s'arrêtèrent.
+
+Mais, lui, passa près d'eux, de l'air le plus indifférent, comme s'il
+ne les eût pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette
+phrase:
+
+--J'ai vu Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M.
+d'Escorval!...
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des
+fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on
+appelait «la chapelle.»
+
+Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle
+était humide à ce point qu'elle ne pouvait même servir de magasin au
+régiment d'artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus
+vite qu'en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu'à
+hauteur d'homme.
+
+C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu
+avaient choisi pour les séances de la commission militaire.
+
+Tout d'abord, en y pénétrant, Maurice et l'abbé Midon sentirent comme
+un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété
+indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés.
+
+Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et
+regarder...
+
+Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle
+lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d'en
+finir promptement et brutalement.
+
+On devinait le mépris absolu de toute forme et l'effrayante certitude
+du résultat.
+
+Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté
+pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l'estrade. Il
+avait fallu le caller d'un côté pour faire disparaître l'inclinaison.
+
+Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées
+à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des
+chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait
+le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par
+M. le duc de Sairmeuse.
+
+Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient
+destinés aux accusés.
+
+Enfin, des cordes à fourrage tendues d'un mur à l'autre et fixées par
+des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'était une précaution
+contre le public.
+
+Précaution superflue, hélas!...
+
+L'abbé Midon et Maurice s'étaient attendus à trouver une foule trop
+grande pour la salle, si vaste qu'elle fût, et ils trouvaient presque
+la solitude.
+
+C'est qu'ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme
+conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.
+
+Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.
+
+Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient
+debout, pâles et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents
+serrées par la colère... c'étaient des officiers à la demi-solde.
+Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la
+porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé
+sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le
+silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des
+accusés...
+
+Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres
+de l'unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria: «Présentez...
+armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu
+et de divers fonctionnaires civils.
+
+Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être,
+mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un
+seul, un jeune lieutenant paraissait ému.
+
+--La séance est ouverte!... prononça le duc de Sairmeuse, président.
+
+Et d'une voix rude, il ajouta:
+
+--Qu'on introduise les coupables.
+
+Il n'avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés.
+
+Ils parurent, et un à un, jusqu'à trente, ils prirent place sur les
+bancs, au pied de l'estrade.
+
+Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des
+regards assurés. Le baron d'Escorval était calme et grave, mais non
+plus que lorsqu'il était, jadis, appelé à donner son avis dans les
+conseils de l'Empereur.
+
+Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s'appuyer sur l'abbé pour ne
+pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un
+simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement
+signifiait:
+
+--Ayez confiance en moi... ne craignez rien.
+
+L'attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la
+crainte. Peut-être n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient
+osé, ni du danger qui les menaçait...
+
+Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine
+rapporteur se leva.
+
+Son réquisitoire, d'une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il
+exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la
+Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés.
+
+Lorsqu'il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le
+premier conjuré du premier banc:
+
+--Levez-vous...
+
+Il se leva.
+
+--Votre nom? vos prénoms? votre âge?...
+
+--Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans,
+cultivateur-propriétaire.
+
+--Propriétaire de biens nationaux...
+
+--Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à
+force de travail, sont à moi légitimement.
+
+Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c'en était un,
+par le fait.
+
+--Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il.
+
+--Oui.
+
+--Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des témoins qui vous
+reconnaîtront.
+
+Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait
+tenus en respect pendant que Maurice, l'abbé Midon et Marie-Anne
+montaient en voiture.
+
+Ces militaires affirmèrent qu'ils remettaient très-bien l'accusé, et
+même, l'un d'eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que
+c'était un solide gaillard, d'une bravoure admirable.
+
+L'œil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler
+quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette
+circonstance de la voiture? Non, ils n'en parlèrent pas.
+
+--Il suffît!... interrompit le président. Et se tournant vers
+Chanlouineau:
+
+--Quels étaient vos projets? interrogea-t-il.
+
+--Nous espérions nous débarrasser d'un gouvernement imposé par
+l'étranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et
+garder nos terres...
+
+--Assez!... Vous étiez un des chefs de la révolte?
+
+--Un des quatre chefs, oui...
+
+--Quels étaient les autres?
+
+Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se
+recueillir et dit:
+
+--Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de
+Sairmeuse.
+
+M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré.
+
+--Misérable!... s'écria-t-il, coquin!... vil scélérat!... Il avait
+empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put
+croire qu'il allait la lancer à la tête de l'accusé...
+
+Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée,
+extraordinairement émue de son étrange déclaration.
+
+--Vous m'interrogez, reprit-il, je réponds. Faites-moi mettre un
+bâillon, si mes réponses vous gênent... S'il y avait ici des témoins
+pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments...
+Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la
+vérité... N'est-ce pas, vous autres?...
+
+À l'exception du baron d'Escorval, il n'était pas un accusé capable de
+comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau; tous
+cependant approuvèrent d'un signe de tête.
+
+--Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le
+hardi paysan, qu'il a été blessé d'un coup de sabre en se battant
+bravement à mes côtés...
+
+Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu'un homme frappé d'un coup
+de sang, et la fureur lui enlevait presque l'usage de la parole.
+
+--Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments!
+
+--Qu'on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on
+verra bien s'il est ou non blessé.
+
+Il est sûr que l'attitude du duc eût donné à penser à un observateur.
+C'est qu'il doutait en ce moment, plus encore que la veille en
+apercevant la blessure de Martial. On l'avait cachée, il était
+impossible de l'avouer maintenant.
+
+Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d'embarras.
+
+--J'espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas
+satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s'y opposerait...
+
+Chanlouineau éclata de rire.
+
+--Naturellement, fit-il... Demain j'aurai le cou coupé, une blessure
+est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis.
+J'en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de
+votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous
+terre.
+
+--Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda
+de travers.
+
+L'accusé hocha la tête.
+
+--Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m'offririez
+ma vie en échange... Elle est entre des mains sûres qui la feront
+valoir... On ira au roi, s'il le faut... Nous voulons savoir le rôle
+du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s'il était vraiment des
+nôtres ou s'il n'était qu'un agent provocateur.
+
+Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement
+préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs
+discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse.
+
+Et alors, tout s'éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres,
+l'étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue.
+
+Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi.
+
+Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n'étaient pas des juges
+chargés d'appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C'étaient
+des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au
+nom de ce code sauvage que deux mots résument: _vae victis_!...
+
+Le président, le noble duc de Sairmeuse, n'eût consenti à aucun prix
+à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas
+davantage.
+
+Chanlouineau avait-il prévu cela?... On est autorisé à le supposer.
+Eût-il, sans une sorte d'intuition des faits, risqué un coup si
+hasardeux!...
+
+Quoi qu'il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida
+qu'on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué
+l'auditoire et stupéfié Maurice et l'abbé Midon.
+
+L'interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle.
+
+--Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de
+Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur
+du mouvement, qui n'est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à
+l'autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval.
+
+--M. le baron d'Escorval ignorait absolument le complot, je le jure
+sur tout ce qu'il y a de plus sacré, et même...
+
+--Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt
+que d'abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter
+son indulgence!...
+
+Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d'un tel dédain, que
+son interrupteur en fut décontenancé.
+
+--Je ne veux pas d'indulgence, prononça-t-il... J'ai joué, j'ai perdu,
+voici ma tête... payez-vous... Mais si vous n'êtes pas plus cruels
+que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui
+m'entourent... J'en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui
+jamais n'ont été nos complices et qui certainement n'ont pas pris les
+armes... Les autres ne savaient ce qu'ils faisaient... Non, ils ne le
+savaient pas!...
+
+Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer
+le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l'auditoire,
+parmi les soldats de garde et jusque sur l'estrade.
+
+La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots
+et leurs gémissements emplissaient la salle immense.
+
+Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus
+pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d'entre eux, de grosses
+larmes roulaient.
+
+--Celui-là, pensaient-ils, est un homme!
+
+L'abbé Midon s'était penché vers Maurice.
+
+--Évidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle... Il prétend
+sauver votre père... Comment?... Je ne comprends pas.
+
+Les juges, cependant, s'étaient retournés à demi, et tous inclinés
+vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation.
+
+C'est qu'une difficulté se présentait.
+
+Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation
+immédiate, n'avaient pas pensé à se pourvoir d'un défenseur.
+
+Et cette circonstance, amère dérision! effrayait et arrêtait ce
+tribunal inique, qui n'avait pas craint de fouler aux pieds les plus
+saintes lois de l'équité, qui s'était affranchi de toutes les entraves
+de la procédure.
+
+Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu
+à l'avance, et cependant ils voulaient qu'une voix s'élevât pour
+défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus.
+
+Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de
+plusieurs accusés se trouvaient dans la salle.
+
+C'était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués,
+causant près de la porte de la chapelle...
+
+Cela fut dit à M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur
+faisant signe d'approcher; puis, leur montrant Chanlouineau:
+
+--Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce
+coupable?
+
+Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse
+les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard.
+
+--Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le
+plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses
+moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec
+lui...
+
+--Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de
+Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense?...
+
+L'avocat hésitait, non qu'il eût peur, c'était un vaillant homme, mais
+parce qu'il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la
+conscience de ces juges.
+
+--Et si nous refusions?... interrogea-t-il.
+
+Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d'impatience.
+
+--Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d'office à ce
+scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main.
+
+--Je parlerai donc, dit l'avocat, mais non sans protester de toutes
+mes forces contre cette façon inouïe de procéder...
+
+--Oh!... faites-nous grâce de vos homélies... et soyez bref.
+
+Après l'interrogatoire de Chanlouineau, improviser là, sur-le-champ,
+une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa
+dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un
+autre tribunal.
+
+Pendant qu'il parlait, le duc de Sairmeuse s'agitait sur son fauteuil
+doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience...
+
+--C'est bien long, prononça-t-il, dès que l'avocat eut fini, c'est
+terriblement long!... Nous n'en finirons jamais, si chacun des accusés
+doit nous tenir autant!...
+
+Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion,
+quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes
+les causes, à l'exception de celle du sieur d'Escorval.
+
+--Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement «la besogne,»
+puisqu'on n'aurait que deux jugements à prononcer... Ce qui
+n'empêchera pas la défense d'être individuelle, ajouta-t-il.
+
+Les avocats se récrièrent. Un jugement «en bloc,» comme disait le duc,
+leur enlevait l'espoir d'arracher au bourreau un seul des malheureux
+prévenus.
+
+--Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne
+savons rien de la situation particulière de chacun des accusés! Nous
+ignorons jusqu'à leurs noms!... Il nous faudra les désigner par la
+forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux...
+
+Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai,
+quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition
+du président avait été adoptée, il fut passé outre.
+
+En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d'après le rang qu'il
+occupait sur le banc. Il s'approchait du bureau, donnait son nom, ses
+prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession... et il
+recevait l'ordre de retourner à sa place.
+
+À peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu'ils
+étaient absolument étrangers à la conspiration, qu'on leur avait mis
+la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu'ils s'entretenaient
+paisiblement sur la grande route... Ils demandaient à fournir la
+preuve matérielle de ce qu'ils avançaient... ils invoquaient le
+témoignage des soldats qui les avaient arrêtés...
+
+M. d'Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé.
+Il devait être interrogé le dernier.
+
+--Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse,
+mais abrégeons, abrégeons!... Il est déjà midi.
+
+Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. À chaque
+moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire,
+les interpellait ou les raillait...
+
+--C'est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils
+scélérats...
+
+Ou encore:
+
+--Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces
+misérables!
+
+Les avocats tinrent ferme, encore qu'ils sentissent l'inanité de leurs
+efforts. Mais que pouvaient-ils?... La défense de ces vingt-neuf
+accusés ne dura pas une heure et demie...
+
+Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira
+bruyamment, et d'un ton qui trahissait la joie la plus cruelle:
+
+--Accusé Escorval, levez-vous.
+
+Interpellé, le baron se leva, digne, impassible...
+
+Des sensations qui l'agitaient, et elles devaient être terribles, rien
+ne paraissait sur son noble visage.
+
+Il avait réprimé jusqu'au sourire de dédain que faisait monter à ses
+lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre
+qui lui appartenait.
+
+Mais en même temps que lui, Chanlouineau s'était dressé, vibrant
+d'indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le
+sang généreux de ses veines.
+
+--Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser...
+
+Lui déclara qu'il voulait parler: il avait quelque chose à dire, des
+observations à ajouter à la plaidoirie des avocats...
+
+Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent
+leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber
+sur son banc, comme s'il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût
+étouffé aisément ces deux soldats, rien qu'en les serrant entre ses
+bras de fer.
+
+On l'eût dit furieux; intérieurement il était ravi. Le but qu'il se
+proposait, il l'avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de
+l'abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu
+lui dire:
+
+--Quoi qu'il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu'il ne
+compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis!...
+
+La recommandation n'était pas inutile.
+
+La figure de Maurice était bouleversée comme son âme; il étouffait, il
+n'y voyait plus, il sentait s'égarer sa raison.
+
+--Où donc est le sang-froid que vous m'avez promis!... murmura le
+prêtre.
+
+Cela ne fut pas remarqué. L'attention, dans cette grande salle
+lugubre, était intense, palpitante... Si profond était le silence
+qu'on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de
+la chapelle.
+
+Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour
+lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts.
+
+Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la
+belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait été le
+conseiller et l'ami fidèle de l'Empereur... Quelle gloire et quel
+espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses.
+
+L'instinct de l'auditoire avait raison. S'ils jugeaient sans enquête
+préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi
+contre M. d'Escorval une information relativement complète.
+
+Grâce à l'activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs
+d'accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort.
+
+--Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira à
+défendre ce grand coupable?...
+
+--Moi!... répondirent ensemble ces trois hommes.
+
+--Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est...
+lourde.
+
+Lourde!... Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le
+défenseur risquait sa carrière, à coup sûr... le repos de sa vie et sa
+liberté, vraisemblablement... sa tête, peut-être...
+
+Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait.
+
+--Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des
+avocats.
+
+Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du
+baron d'Escorval, vengeant ainsi l'honneur de leur robe, qui venait
+d'être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où
+deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n'avaient
+pu, ô honte! trouver un défenseur.
+
+--Accusé, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms,
+votre profession?
+
+--Louis-Guillaume, baron d'Escorval, commandeur de l'ordre de la
+Légion d'honneur, ancien conseiller d'État du gouvernement de
+l'empereur.
+
+--Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez...
+
+--Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d'avoir servi mon pays et de
+lui avoir été utile dans la mesure de mes forces...
+
+D'un geste furibond le duc l'interrompit:
+
+--C'est bien!... fit-il, messieurs les commissaires apprécieront...
+C'est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d'État que
+vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de
+misérables!...
+
+--Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des
+hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi
+que je n'ai pas conspiré.
+
+--On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles!...
+
+--Je n'avais pas d'armes, monsieur, vous ne l'ignorez pas... et
+si j'étais parmi les révoltés, c'est que j'espérais les décider à
+abandonner une entreprise insensée!...
+
+--Vous mentez!...
+
+Le baron d'Escorval pâlit sous l'insulte et ne répondit pas.
+
+Mais il y eut un homme dans l'auditoire, qui ne put supporter
+l'horrible, l'abominable injustice, qui fut emporté hors de soi... Et
+celui-là, ce fut l'abbé Midon, qui, l'instant d'avant, recommandait le
+calme à Maurice.
+
+Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes
+à fourrage qui barraient l'enceinte réservée, et s'avança au pied de
+l'estrade.
+
+--M. le baron d'Escorval dit vrai, prononça-t-il d'une voix éclatante,
+les trois cents prisonniers de la citadelle l'attesteront, les accusés
+en feront serment la tête sur le billot... Et moi qui l'accompagnais,
+qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous
+jugera l'un et l'autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce
+qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement,
+nous l'avons fait!...
+
+Le duc écoutait d'un air à la fois ironique et méchant.
+
+--On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m'affirmait que la
+rébellion avait un aumônier!... Allez, monsieur le curé, vous devriez
+rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à
+ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne
+niez pas... Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos
+vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite
+coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous
+rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré!...
+Taisez-vous, monsieur, éloignez-vous!...
+
+Les avocats se levèrent vivement.
+
+--Nous demandons, s'écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit
+l'être... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois
+qui régissent les tribunaux ordinaires.
+
+--Si je ne dis pas la vérité, reprit l'abbé Midon, avec une animation
+extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un
+complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter...
+
+La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion.
+
+--Non, monsieur le curé, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrêter...
+Je saurai éviter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour
+l'habit les égards que l'homme ne mérite pas... Une dernière fois,
+retirez-vous, sinon je me verrai contraint d'employer la force!...
+
+À quoi eût abouti une résistance plus longue?... À rien. L'abbé, plus
+blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes,
+regagna sa place près de Maurice.
+
+Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie
+croissante... Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la
+table, finit par les réduire au silence.
+
+--Ah! vous voulez des dépositions! s'écria-t-il. Eh bien! vous en
+aurez. Soldats, introduisez le premier témoin.
+
+Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt
+parut Chupin, qui s'avança d'un air délibéré.
+
+Mais sa contenance mentait; un observateur l'eût vu à ses yeux, dont
+l'inquiète mobilité trahissait ses terreurs.
+
+Même, il eut dans la voix un tremblement très-appréciable, quand, la
+main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute
+la vérité, rien que la vérité.
+
+--Que savez-vous de l'accusé Escorval? demanda le duc.
+
+--Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5.
+
+--En êtes-vous bien sûr?
+
+--J'ai des preuves.
+
+--Soumettez-les à l'appréciation de la commission.
+
+Le vieux maraudeur se rassurait.
+
+--D'abord, répondit-il, c'est chez M. d'Escorval que M. Lacheneur a
+couru après qu'il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le
+château des ancêtres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontré
+Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration.
+
+--J'étais l'ami de Lacheneur, il était naturel qu'il vînt me demander
+des consolations après un grand malheur.
+
+M. de Sairmeuse se retourna vers ses collègues.
+
+--Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la
+restitution d'un dépôt!... Continuez, témoin.
+
+--En second lieu, reprit Chupin, l'accusé était toujours fourré chez
+M. Lacheneur...
+
+--C'est faux, interrompit le baron, je n'y suis allé qu'une fois, et
+encore, ce jour-là, l'ai-je conjuré de renoncer...
+
+Il s'arrêta, comprenant trop tard la terrible portée de ce qu'il
+disait. Mais ayant commencé, il ne voulut pas reculer, et il ajouta:
+
+--Je l'ai conjuré de renoncer à ses projets de soulèvement.
+
+--Ah!... vous les connaissiez donc, ces projets impies?
+
+--Je les soupçonnais...
+
+La non révélation d'un complot, c'était l'échafaud... Le baron
+d'Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrêt de mort.
+
+Étrange caprice de la destinée!... Il était innocent, et cependant,
+en l'état de la procédure, il était le seul de tous les accusés qu'un
+tribunal régulier eût pu condamner légalement, un texte sous les yeux.
+
+Maurice et l'abbé Midon étaient atterrés de cet abandon de soi, mais
+Chanlouineau, qui s'était retourné vers eux, avait encore aux lèvres
+son sourire de confiance.
+
+Qu'espérait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument
+perdu?...
+
+Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse
+laissait éclater une joie indécente.
+
+--Eh bien! Messieurs!... dit-il aux avocats d'un ton goguenard.
+
+Les défenseurs dissimulaient mal leur découragement, mais ils n'en
+essayaient pas moins de contester la valeur de la déclaration de leur
+client. Il avait dit qu'il soupçonnait le complot, et non qu'il le
+connaissait... Ce n'était pas la même chose...
+
+--Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes
+encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit!... On va vous en
+produire. Continuez votre déposition, témoin...
+
+Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air capable.
+
+--L'accusé, reprit-il, assistait à tous les conciliabules qui se
+tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le
+jour... Ayant à traverser l'Oiselle pour se rendre à la Rèche, et
+craignant que le passeur ne remarquât ses voyages nocturnes, le baron
+a fait, juste à cette époque, raccommoder un vieux canot dont il ne se
+servait pas depuis des années...
+
+--En effet!... voilà une circonstance frappante! Accusé Escorval,
+reconnaissez-vous avoir fait réparer votre bateau?...
+
+--Oui!... mais non avec le dessein que dit cet homme.
+
+--Dans quel but alors?...
+
+Le baron garda le silence. N'était-ce pas sur les instances de Maurice
+que le canot avait été remis en état!
+
+--Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu à sa maison
+pour donner le signal du soulèvement, l'accusé était près de lui...
+
+--Pour le coup, s'écria le duc, voilà qui est concluant...
+
+--J'étais à la Rèche, en effet, interrompit le baron, mais c'était, je
+vous l'ai déjà dit, avec la ferme volonté d'empêcher le mouvement.
+
+M. de Sairmeuse eut un petit ricanement dédaigneux.
+
+--Messieurs les commissaires, prononça-t-il avec emphase, peuvent voir
+que l'accusé n'a même pas le courage de sa scélératesse... Mais je
+vais le confondre. Qu'avez-vous fait, accusé, quand les insurgés ont
+quitté la lande de la Rèche?
+
+--Je suis rentré chez moi en toute hâte, j'ai pris un cheval et je me
+suis rendu au carrefour de la Croix-d'Arcy.
+
+--Vous saviez donc que c'était l'endroit désigné pour le rendez-vous
+général?
+
+--Lacheneur venait de me l'apprendre.
+
+--Si j'admettais votre version, je vous dirais que votre devoir était
+d'accourir à Montaignac prévenir l'autorité... Mais vous n'avez pas
+agi comme vous dites... Vous n'avez pas quitté Lacheneur, vous l'avez
+accompagné.
+
+--Non, monsieur, non!...
+
+--Et si je vous le prouvais d'une façon indiscutable?...
+
+--Impossible, monsieur, puisque cela n'est pas.
+
+À la sinistre satisfaction qui éclairait le visage de M. de Sairmeuse,
+l'abbé Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains
+une arme inattendue et terrible, et que le baron d'Escorval allait
+être écrasé sous quelqu'une de ces coïncidences fatales qui expliquent
+sans les justifier toutes les erreurs judiciaires...
+
+Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait
+quitté sa place et s'était avancé jusqu'à l'estrade.
+
+--Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien
+donner à la commission lecture de la déposition écrite et signée de
+Mlle votre fille.
+
+Cet effet d'audience devait avoir été préparé. M. de Courtomieu
+chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu'il déplia, et au
+milieu d'un silence de mort, il lut:
+
+«Moi, Blanche de Courtomieu, soussignée, après avoir juré sur mon âme
+et conscience de dire la vérité, je déclare:
+
+«Dans la soirée du 4 février dernier, entre dix et onze heures,
+suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse à Montaignac,
+j'ai été assaillie par une horde de brigands armés. Pendant qu'ils
+délibéraient pour savoir s'ils devaient s'emparer de ma personne et
+piller ma voiture, j'ai entendu l'un d'eux s'écrier en parlant de moi:
+«Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas M. d'Escorval?» Je crois que
+le brigand qui a prononcé ces paroles est un homme du pays nommé
+Chanlouineau, mais je n'oserais l'affirmer.»
+
+Un cri terrible, suivi de gémissements inarticulés, interrompit le
+marquis.
+
+Le supplice enduré par Maurice était trop grand pour ses forces et
+pour sa raison. Il venait de s'élancer vers le tribunal pour crier:
+«C'est à moi que s'adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon
+père est innocent!...»
+
+L'abbé Midon, par bonheur, eut la présence d'esprit de se jeter devant
+lui et d'appliquer sa main sur sa bouche...
+
+Mais le prêtre n'eût pu contenir ce malheureux jeune homme sans les
+officiers à demi-solde placés près de lui.
+
+Devinant tout peut-être, ils entourèrent Maurice, l'enlevèrent et
+le portèrent dehors, bien qu'il se débattit avec une énergie
+extraordinaire.
+
+Tout cela ne prit pas dix secondes.
+
+--Qu'est-ce? fit le duc, en promenant sur l'auditoire un regard
+irrité.
+
+Personne ne souffla mot.
+
+--Au moindre bruit je fais évacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse.
+Et vous, accusé, qu'avez-vous à dire pour votre justification, après
+l'accablant témoignage de Mlle de Courtomieu?
+
+--Rien! murmura le baron.
+
+--Ainsi, vous avouez?...
+
+Une fois dehors, l'abbé Midon avait confié Maurice à trois officiers à
+demi-solde qui s'étaient engagés, sur l'honneur, à le conduire, à le
+porter au besoin à l'hôtel, et à l'y retenir de gré ou de force.
+
+Rassuré de ce côté, le prêtre rentra dans la salle juste à temps
+pour voir le baron se rasseoir sans répondre, indiquant ainsi qu'il
+renonçait à disputer plus longtemps sa tête.
+
+Que dire, en effet!... se défendre, n'était-ce pas risquer de trahir
+son fils, le livrer quand déjà lui-même, quoi qu'il advint, ne pouvait
+plus être sauvé...
+
+Jusqu'alors, il n'était personne dans l'auditoire qui ne crût
+à l'innocence absolue du baron. Était-il donc coupable?... Sa
+résignation devait le faire croire; quelques-uns le crurent.
+
+Mais les membres de la commission, qui avaient aperçu le mouvement de
+Maurice, ne pouvaient pas ne pas soupçonner la vérité. Ils se turent
+cependant.
+
+Toutes les affaires de ce genre ont des côtés sombres et mystérieux
+que n'éclairent jamais les débats publics.
+
+Si les accusés se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter
+d'aller jusqu'au fond des choses, ne sachant ce qu'ils y trouveront.
+
+Conseillé par le marquis de Courtomieu, inquiet du rôle de son fils,
+le duc de Sairmeuse devait tenir à circonscrire l'accusation. Il
+n'avait pas fait arrêter l'abbé Midon, il était bien résolu à ne pas
+inquiéter Maurice tant qu'il n'y serait pas contraint.
+
+Le baron d'Escorval semblait se reconnaître coupable; n'était-ce pas
+une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse!...
+
+Il se retourna vers les avocats, et d'un air dédaigneux et ennuyé:
+
+--Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu'il le faut absolument, mais
+pas de phrases!... Nous devrions avoir fini depuis une heure.
+
+Le plus âgé des avocats se leva, frémissant d'indignation, prêt à tout
+braver pour dire sa pensée; mais le baron l'arrêta.
+
+--N'essayez pas de me défendre, monsieur, prononça-t-il froidement...
+ce serait inutile!... Je n'ai qu'un mot à dire à mes juges: qu'ils se
+souviennent de ce qu'écrivait au roi le noble et généreux maréchal
+Moncey: l'échafaud ne fait pas d'amis!
+
+Ce souvenir n'était pas de nature à émouvoir beaucoup la commission.
+Le maréchal, pour cette phrase, avait été «destitué» et condamné à
+trois mois de prison...
+
+Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse
+résuma les débats et la commission se retira pour délibérer.
+
+M. d'Escorval restait pour ainsi dire avec ses défenseurs. Il leur
+serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la liberté
+de son esprit, il les remercia de leur dévouement et de leur courage.
+
+Ces hommes de cœur pleuraient...
+
+Alors, le baron attira vers lui le plus âgé, et rapidement, tout bas,
+d'une voix émue:
+
+--J'ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service à vous demander...
+Tout à l'heure, quand la sentence de mort aura été prononcée,
+rendez-vous près de mon fils... Vous lui direz que son père mourant
+lui ordonne de vivre... il vous comprendra. Dites-lui bien que c'est
+ma dernière volonté: Qu'il vive... pour sa mère!...
+
+Il se tut, la commission rentrait...
+
+Des trente accusés, neuf, déclarés non coupables, étaient relâchés...
+
+Les vingt-et-un autres, et M. d'Escorval et Chanlouineau étaient de ce
+nombre, étaient condamnés à mort!...
+
+Chanlouineau souriait toujours!...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+L'abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers
+à demi-solde.
+
+Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à
+s'éloigner de la citadelle, ces hommes de cœur le saisirent chacun
+sous un bras, et littéralement l'emportèrent.
+
+Bien leur en prit d'être robustes, car Maurice fit, pour leur
+échapper, les efforts les plus désespérés... Chaque pas en avant fut
+le résultat d'une lutte.
+
+--Laissez-moi! criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le
+devoir m'appelle!... vous me déshonorez en prétendant me sauver!...
+
+Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de
+Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un
+regard inquiet.
+
+--C'est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu'on va
+condamner... Pauvre garçon! comme il doit souffrir!...
+
+Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de
+l'agonie! Voilà donc où l'avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce
+radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire...
+
+Misérable fou!... Il s'était jeté à corps perdu dans une entreprise
+insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses
+actes!... Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté
+au bourreau!
+
+Mais la faculté de souffrir a ses limites...
+
+Une fois dans la chambre de l'hôtel, entre sa mère et Marie-Anne,
+Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible
+torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines.
+
+--Rien n'est décidé encore, répondirent les officiers aux questions
+de Mme d'Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le
+verdict sera rendu...
+
+Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils
+s'assirent, sombres et silencieux.
+
+Au dehors, tout se taisait; on eût cru l'hôtel désert. Les gens de
+la maison s'entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble
+infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du
+condamné à mort la nuit qui précède l'exécution.
+
+Enfin, un peu avant quatre heures, l'abbé Midon arriva, suivi de
+l'avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières...
+
+--Mon mari!... s'écria Mme d'Escorval en se dressant tout d'un bloc.
+
+Le prêtre baissa la tête... elle comprit.
+
+--Mort!... balbutia-t-elle. Ils l'ont condamné!...
+
+Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle
+s'affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants...
+
+Mais cet anéantissement dura peu; elle se releva:
+
+--À nous donc de le sauver!... s'écria-t-elle, l'œil brillant de
+la flamme des résolutions héroïques, à nous de l'arracher à
+l'échafaud!... Debout, Maurice... Marie-Anne, debout!... Assez de
+lâches lamentations, à l'œuvre!... Vous aussi, Messieurs, vous
+m'aiderez!... Je peux compter sur vous, monsieur le curé!...
+Qu'allons-nous faire?... Je l'ignore. Mais il doit y avoir quelque
+chose à faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu
+ne le permettra pas...
+
+Elle s'arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel,
+comme si une inspiration divine lui fût venue...
+
+--Et le roi!... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu'un tel forfait
+s'accomplisse!... Non! Un roi peut refuser de faire grâce, il ne
+saurait refuser de faire justice!... Je veux aller à lui, je lui dirai
+tout!... Comment cette idée de salut ne m'est-elle pus venue plus
+tôt!... Il faut partir à l'instant pour Paris, sans perdre une
+seconde... Maurice, tu m'accompagnes!... Que l'un de vous, messieurs,
+m'aille commander des chevaux à la poste...
+
+Elle pensa qu'on lui obéissait, et précipitamment elle passa dans la
+pièce voisine pour faire ses préparatifs de voyage.
+
+--Pauvre femme!... murmura l'avocat à l'oreille de l'abbé Midon, elle
+ignore que les arrêts des commissions militaires sont exécutoires dans
+les vingt-quatre heures.
+
+--Eh bien?...
+
+--Il faut quatre jours pour aller à Paris.
+
+Il réfléchit et ajouta:
+
+--Après cela, la laisser partir serait peut-être un acte d'humanité...
+Ney, au matin de son exécution, ne parla-t-il pas du roi pour
+éloigner la maréchale qui sanglotait à demi évanouie au milieu de son
+cachot?...
+
+L'abbé Midon hocha la tête.
+
+--Non, dit-il, Mme d'Escorval ne nous pardonnerait pas de l'avoir
+empêchée de recueillir la dernière pensée de son mari...
+
+Elle reparut en ce moment, et le prêtre rassemblait son courage pour
+lui apprendre la vérité cruelle, quand on frappa à la porte à coups
+précipités.
+
+Un des officiers à demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal
+des grenadiers, entra, la main droite à son bonnet de police,
+respectueusement; comme s'il eût été en présence d'un supérieur.
+
+--Mlle Lacheneur? demanda-t-il.
+
+Marie-Anne s'avança:
+
+--C'est moi, monsieur, répondit-elle, que me voulez-vous?
+
+--J'ai ordre, mademoiselle, de vous conduire à la citadelle...
+
+--Ah!... fit Maurice d'un ton farouche, on arrête les femmes aussi!...
+
+Le digne caporal se donna sur le front un énorme coup de poing.
+
+--Je ne suis qu'une vieille bête!... prononça-t-il, et je m'explique
+mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d'un
+des condamnés, le nommé Chanlouineau, qui voudrait lui parler...
+
+--Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera
+pas mademoiselle pénétrer près d'un condamné sans une permission
+spéciale...
+
+--Eh!... on l'a, cette permission! fit le vieux soldat.
+
+Il s'assura, d'un regard, qu'il n'avait rien à redouter d'aucun de ces
+visiteurs, et plus bas il ajouta:
+
+--Même, ce Chanlouineau m'a glissé dans le tuyau de l'oreille qu'il
+s'agit d'une affaire que sait bien M. le curé.
+
+Le hardi paysan avait-il donc réellement trouvé quelque expédient de
+salut?... L'abbé Midon commençait presque à le croire.
+
+--Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il.
+
+À la seule pensée qu'elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune
+fille frissonna. Mais l'idée ne lui vint même pas de se soustraire à
+une démarche qui lui semblait le comble du malheur...
+
+--Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat.
+
+Mais le caporal restait à la même place, clignant de l'œil selon
+son habitude quand il voulait bien fixer l'attention de ses
+interlocuteurs.
+
+--Minute!... fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m'a dit
+de vous dire comme cela que tout va bien!... Si je vois pourquoi, je
+veux être pendu!... Enfin, c'est son opinion! Il m'a bien prié aussi
+de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour
+de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu'il
+tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obéir...
+
+--Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l'abbé Midon, je le
+promets...
+
+--Alors, c'est tout... Salut la compagnie... Et nous, mademoiselle,
+au pas accéléré, marche!... le pauvre diable là-bas, doit être sur le
+gril...
+
+Qu'on permît à un condamné de recevoir la fille du chef de la
+conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se dérober à toutes les
+poursuites, il y avait là de quoi surprendre...
+
+Mais Chanlouineau, à qui cette autorisation était indispensable,
+s'était ingénié à chercher le moyen de se la procurer...
+
+C'est pourquoi, dès que fut prononcé le jugement qui le condamnait à
+mort, il parut saisi de terreur et se mit à pleurer lamentablement.
+
+Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout à
+l'heure jusqu'à l'insolence, si défaillant qu'on dut le porter jusqu'à
+son cachot.
+
+Là, ses lamentations redoublèrent, et il supplia ses gardiens d'aller
+lui chercher quelqu'un à qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis
+de Courtomieu, affirmant qu'il avait à faire des révélations de la
+plus haute importance...
+
+Ce gros mot, révélations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de
+Chanlouineau.
+
+Il y trouva un homme à genoux, les traits décomposés, suant en
+apparence l'agonie de la peur, qui se traîna jusqu'à lui, qui lui
+prit les mains et les baisa, criant grâce et pardon, jurant que pour
+conserver la vie il était prêt à tout, oui, à tout, même à livrer M.
+Lacheneur...
+
+Prendre Lacheneur!... Cette perspective devait enflammer le zèle du
+marquis de Courtomieu.
+
+--Vous savez donc où se cache ce brigand?... lui demanda-t-il.
+
+Chanlouineau déclara qu'il l'ignorait, mais il affirma que Marie-Anne,
+la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la
+plus entière confiance, et si on voulait lui permettre de l'envoyer
+chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se
+faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son père...
+Ainsi posé, le marché devait être vite conclu.
+
+La vie fut promise au condamné en échange de la vie de Lacheneur...
+
+Un soldat, qui se trouva être le caporal Bavois, fut expédié à
+Marie-Anne...
+
+Et Chanlouineau attendit, dévoré d'anxiété.
+
+L'énergie déployée par le robuste gars jusqu'au moment de sa soudaine
+et incompréhensible défaillance, l'avait fait traiter en prisonnier
+dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu'au baron d'Escorval,
+l'honneur des plus minutieuses précautions et la faveur de la
+solitude.
+
+On l'avait séparé de ses compagnons pour l'enfermer dans le cachot
+réputé le plus sûr de la citadelle, qui jusqu'alors n'avait eu pour
+hôtes que les soldats condamnés à mort.
+
+Ce cachot, situé au rez-de-chaussée, au fond d'un corridor obscur,
+était long et étroit, et à demi conquis sur le roc.
+
+Un abat-jour placé à l'extérieur, devant la fenêtre, mesurait si
+parcimonieusement la lumière, qu'à peine on y voyait assez pour
+déchiffrer les exclamations désespérées et les noms charbonnés sur le
+mur.
+
+Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une
+cruche et un baquet infect, ajoutaient encore à l'aspect sinistre de
+ce séjour, bien fait pour porter le désespoir dans les âmes les plus
+solidement trempées. Mais qu'importait à Chanlouineau l'horreur de
+son cachot!... Il était dans une de ces crises où les circonstances
+extérieures cessent d'exister.
+
+Les geôliers ne gardaient que son corps... son âme libre se jouant des
+verroux et des grilles, s'élançait vers les sphères supérieures, loin,
+bien loin des misères, des passions, des bassesses et des rancunes
+humaines.
+
+Ah!... M. de Courtomieu revenant tout à coup n'eût plus reconnu le
+lâche qui l'instant d'avant se traînait à ses pieds, tremblant et
+blême. Ou plutôt il eût constaté qu'il avait été dupe d'une habile et
+audacieuse comédie.
+
+Cet héroïque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du
+lendemain, était comme transfiguré par la joie qu'il ressentait du
+succès de sa ruse.
+
+Jusqu'à ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances
+futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite,
+disloquent les plans les mieux connus.
+
+Maintenant la fortune, évidemment, se déclarait pour lui, il venait
+d'en avoir la preuve.
+
+Ce soldat, qu'on avait mis à sa disposition, ne s'était-il pas trouvé
+un de ces vieux, comme à cette époque on en comptait tant, qui
+portaient à leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui
+gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de
+leur cœur le souvenir de «l'autre.»
+
+Il avait donc pu se confier relativement à ce soldat, et il ne doutait
+pas qu'il ne lui ramenât Marie-Anne.
+
+Non, il n'en doutait pas. Nul ne l'avait informé de ce qui s'était
+passé à Escorval, mais il le devinait, éclairé par cette merveilleuse
+prescience qui précède les ténèbres éternelles.
+
+Il était certain que Mme d'Escorval était à Montaignac, il était sûr
+que Marie-Anne y était avec elle, il savait qu'elle viendrait...
+
+Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son cœur.
+
+Il attendait; s'expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant
+avec l'étonnante acuité des sens surexcités par la passion, des bruits
+qui eussent été insaisissables pour un autre...
+
+Enfin, tout à l'extrémité du corridor, il entendit le frôlement d'une
+robe contre les murs.
+
+--Elle!... murmura-t-il.
+
+Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincèrent, la porte
+s'ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l'honnête caporal Bavois.
+
+--M. de Courtomieu m'a promis qu'on nous laisserait seuls! s'écria
+Chanlouineau.
+
+--Aussi, je décampe, répondit le vieux soldat... Mais j'ai l'ordre de
+revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure.
+
+La porte refermée, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et
+avec une violence contenue, il l'attira tout près de la fenêtre, à
+l'endroit où l'abat-jour dispensait le plus de lumière.
+
+--Merci d'être venue, disait-il, merci!... Je vous revois et il m'est
+permis de parler... À présent que je suis un mourant dont les minutes
+sont comptées, je puis laisser monter à mes lèvres le secret de mon
+âme et de ma vie... Maintenant, j'oserai vous dire de quel ardent
+amour je vous ai aimée, je vous dirai combien je vous aime...
+
+Instinctivement Marie-Anne dégagea sa main, et se rejeta en arrière.
+
+L'explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque
+chose de lamentable et d'effrayant tout ensemble.
+
+--Vous ai-je donc offensée?... fit tristement Chanlouineau. Pardonnez
+à qui va mourir!... Vous ne sauriez refuser d'entendre ma voix qui
+demain sera éteinte pour toujours et qui si longtemps s'est tue!...
+
+C'est qu'il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a
+plus de six ans!... Avant de vous avoir vue, je n'avais aimé que
+la terre... Engranger de belles récoltes et amasser de l'argent me
+paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur.
+
+Pourquoi vous ai-je rencontrée!... Mais j'étais si loin de vous, en ce
+temps, vous étiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait
+pas jusqu'à vous. J'allais à l'église le dimanche; tant que durait la
+messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant
+la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le cœur pleins de
+vous... et c'était tout.
+
+C'est le malheur qui nous a rapprochés et c'est votre père qui m'a
+rendu fou, oui, fou comme il l'était lui-même...
+
+Après les insultes des Sairmeuse, résolu à se venger de ces nobles si
+orgueilleux et si durs, votre père vit en moi un complice, il m'avait
+deviné. C'est en sortant de chez le baron d'Escorval, il doit vous en
+souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux
+projets de votre père.
+
+«Tu aimes ma fille, mon garçon, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te
+promets que le lendemain du succès, elle sera ta femme... Seulement,
+ajouta-t-il, je dois te prévenir que tu joues ta tête?»
+
+Mais qu'était la vie comparée à l'espérance dont il venait de
+m'éblouir! De ce soir-là, je me donnai corps, âme et biens à la
+conspiration. D'autres s'y sont jetés par haine, pour satisfaire
+d'anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconquérir des positions
+perdues: moi je n'avais ni ambitions ni haines!
+
+Que m'importaient les querelles des grands, à moi, ouvrier de la
+terre!... Je savais bien qu'il était hors du pouvoir du plus puissant
+de tous, de donner à mes récoltes une goutte d'eau pendant la
+sécheresse, un rayon de soleil pendant les pluies...
+
+J'ai conspiré parce que je vous aimais...
+
+--Ah! vous êtes cruel!... s'écria Marie-Anne, vous êtes
+impitoyable!...
+
+Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient encore des
+larmes qui roulaient brûlantes le long de ses joues.
+
+Il lui était donné de juger par le dénoûment l'horreur du rôle que
+son père lui avait imposé et qu'elle n'avait pas eu l'énergie de
+repousser.
+
+Mais Chanlouineau n'entendit seulement pas l'exclamation de
+Marie-Anne. Toutes les amertumes du passé montant à son cerveau comme
+les fumées de l'alcool, il perdait conscience de ses paroles.
+
+--Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, où toutes les illusions
+de ma folie s'envolèrent... Vous ne pouviez plus être à moi puisque
+vous étiez à un autre!... Je devais rompre le pacte!... J'en eus
+l'idée, non le courage. J'avais l'enfer en moi, mais vous voir,
+entendre votre voix, être votre commensal, c'était encore une joie!...
+Je vous voulais heureuse et honorée, j'ai combattu pour le triomphe de
+l'autre, de celui que vous aviez choisi!...
+
+Un sanglot qui montait à sa gorge l'interrompit, il voila sa figure
+de ses mains, pour dérober le spectacle de ses larmes, et pendant un
+moment il parut anéanti.
+
+Mais il ne tarda pas à se redresser, il secoua la torpeur qui
+l'envahissait, et d'une voix ferme:
+
+--C'est assez s'attarder au passé, prononça-t-il, l'heure vole...
+l'avenir menace!...
+
+Cela dit, il alla jusqu'à la porte, et appliquant alternativement son
+œil et son oreille au guichet, il chercha à découvrir si on l'épiait.
+
+Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il était sûr de
+la solitude autant qu'on peut l'être au fond d'un cachot.
+
+Il revint près de Marie-Anne, et, déchirant avec ses dents la manche
+de sa veste, il en tira deux lettres cachées entre la doublure et le
+drap.
+
+--Voici, dit-il à voix basse, voici la vie d'un homme!...
+
+Marie-Anne ne savait rien des espérances de Chanlouineau, et son
+esprit en détresse n'avait pas sa lucidité accoutumée; elle ne comprit
+pas tout d'abord.
+
+--Ceci, s'écria-t-elle, la vie d'un homme!...
+
+--Plus bas!... interrompit Chanlouineau, parlez plus bas!... Oui, une
+de ces lettres peut être le salut d'un condamné...
+
+--Malheureux!... Qu'attendez-vous alors pour l'utiliser!...
+
+Le robuste gars secoua tristement la tête.
+
+--Est-il possible que vous m'aimiez jamais? fit-il simplement. Non,
+n'est-ce pas?... Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans
+la terre, est plus enviable que mes angoisses. D'ailleurs j'ai été
+condamné justement. Je savais ce que je faisais quand j'ai quitté la
+Rèche, un fusil double sur l'épaule, un sabre passé dans ma ceinture.
+Je n'ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques
+ont frappé un innocent...
+
+--Le baron d'Escorval.
+
+--Oui, le père de... Maurice...
+
+Sa voix s'altéra en prononçant le nom de cet autre, dont il eût payé
+le bonheur du prix de dix existences, s'il les eût eues.
+
+--Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis.
+
+--Oh! si vous disiez vrai!... Mais vous vous abusez, sans doute.
+
+--Je sais ce que je dis.
+
+Il tremblait d'être épié et entendu du dehors, il se rapprocha encore
+de Marie-Anne, et d'une voix rapide:
+
+--Je n'ai jamais cru au succès de la conspiration, reprit-il... Quand
+je me demandais où trouver une arme en cas de malheur, le marquis de
+Sairmeuse me l'a fournie... Il s'agissait d'adresser à nos complices
+une lettre qui fixât le jour du soulèvement; j'eus l'idée de prier
+M. Martial d'en écrire le modèle... Il était sans défiances; je lui
+disais que c'était pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et
+le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a
+décidé le mouvement, écrit de la main du marquis de Sairmeuse... Et
+impossible de nier, il y a une rature à chaque ligne; on croirait
+reconnaître le manuscrit d'un homme qui a cherché et trié ses
+expressions pour bien rendre sa pensée...
+
+Chanlouineau ouvrit l'enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre
+qu'il avait dictée, et où la date du soulèvement était restée en
+blanc:
+
+«_Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord et le mariage est décidé,
+etc_...»
+
+La flamme qui s'était allumée dans l'œil de Marie-Anne s'éteignit.
+
+--Et vous croyez, fit-elle d'un ton découragé, que cette lettre peut
+servir à quelque chose?...
+
+--Je ne crois pas, je suis sûr.
+
+--Cependant...
+
+D'un geste il l'interrompit:
+
+--Ne discutons pas, fit-il vivement,--écoutez-moi plutôt. Arrivant
+seul, ce brouillon serait sans importance... mais j'ai préparé l'effet
+qu'il produira. J'ai déclaré devant la commission militaire que le
+marquis de Sairmeuse était un des chefs du complot... On a ri et j'ai
+lu l'incrédulité sur la figure de tous les juges... Mais une bonne
+calomnie n'est jamais perdue... Vienne pour le duc de Sairmeuse
+l'heure des récompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se
+souviendront de mes paroles... Il a si bien senti cela que pendant que
+les autres riaient il était bouleversé...
+
+--Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l'honnête Marie-Anne.
+
+--Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n'avais pas le choix
+des moyens. Mon assurance était d'autant plus grande, que je savais
+Martial blessé... J'ai affirmé qu'il s'était battu à mes côtés contre
+la troupe, j'ai demandé qu'on le fit comparaître, j'ai annoncé des
+preuves irrécusables de sa complicité...
+
+--Le marquis de Sairmeuse s'est donc battu?...
+
+Le plus vif étonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau.
+
+--Quoi!... commença-t-il, vous ne savez pas...
+
+Mais se ravisant:
+
+--Bête que je suis!... reprit-il, qui donc eût pu vous conter ce qui
+s'est passé!... Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la
+route de Sairmeuse, à la Croix-d'Arcy, après que votre père nous a eu
+quittés pour courir en avant?... Maurice s'est mis à la tête de la
+colonne et vous avez marché près de lui; votre frère Jean et moi
+sommes restés en arrière pour pousser et ramasser les traînards.
+
+Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout à coup nous
+entendons le galop d'un cheval.
+
+--«Il faut savoir qui vient, me dit Jean.»
+
+Nous nous arrêtons. Un cheval arrive sur nous à fond de train; nous
+nous jetons à la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui était le
+cavalier?... Martial de Sairmeuse!
+
+Vous dire la fureur de votre frère en reconnaissant le marquis est
+impossible.
+
+--«Enfin, je te trouve, noble de malheur!... s'écria-t-il, et nous
+allons régler notre compte! Après avoir réduit au désespoir mon père
+qui venait de te rendre une fortune, tu as prétendu faire de ma sœur
+ta maîtresse... cela se paie, marquis!... Allons, en bas, il faut se
+battre...»
+
+À voir Marie-Anne, on eût dit qu'elle doutait si elle rêvait ou si
+elle veillait...
+
+--Mon frère, murmurait-elle, provoquer le marquis!... Est-ce possible!
+
+Chanlouineau poursuivait:
+
+--Dame!... si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois.
+Il balbutiait comme cela: «Vous êtes fou!... vous plaisantez!...
+n'étions-nous pas amis, qu'est-ce que cela signifie?...»
+
+Jean grinçait des dents de rage.
+
+--«Cela signifie, répondit-il, que j'ai assez longtemps enduré les
+outrages de ta familiarité, et que si tu ne descends pas de cheval
+pour te battre en duel avec moi, je te casse la tête!...»
+
+Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que
+le marquis est descendu et s'est adressé à moi.
+
+--«Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat?
+Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu'arrivera-t-il?»
+
+Je lui jurai qu'il serait libre de s'éloigner, après toutefois qu'il
+m'aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux
+heures.
+
+--«Alors, fit-il, j'accepte le combat, donnez-moi une arme!...»
+
+Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent
+en garde au milieu de la grande route...
+
+Le robuste paysan s'arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement
+il dit:
+
+--Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère.
+Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a
+l'air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l'œil fuyant des
+lâches... Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander
+pardon... Un homme qui se bat comme je l'ai vu se battre a le cœur
+haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance... Car
+c'était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit!... Ils
+s'attaquaient furieusement, sans un mot, on n'entendait que leur
+respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient
+il jaillissait des gerbes d'étincelles... À la fin, Jean tomba...
+
+--Ah! mon frère est mort! s'écria Marie-Anne.
+
+--Non, répondit Chanlouineau... on peut espérer que non. Les soins en
+tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un
+homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de
+votre père... Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa
+maison...
+
+Pour ce qui est du marquis, il m'a montré qu'il était blessé et il est
+remonté à cheval en me disant: «C'est lui qui l'a voulu.»
+
+Marie-Anne maintenant comprenait:
+
+--Donnez-moi la lettre, dit-elle à Chanlouineau... J'irai trouver
+le duc de Sairmeuse, j'arriverai à tout prix jusqu'à lui, et Dieu
+m'inspirera...
+
+L'héroïque paysan tendit à la jeune fille cette fragile feuille de
+papier qui eût pu être son salut à lui.
+
+--Et surtout, prononça-t-il, ne laissez pas soupçonner au duc que vous
+avez apporté avec vous la preuve dont vous le menacez... Qui sait ce
+dont il serait capable... Il vous répondra d'abord qu'il ne peut rien,
+qu'il ne voit nul moyen de sauver le baron d'Escorval... Vous lui
+répondrez que c'est cependant à lui de trouver un moyen, s'il ne veut
+pas que la lettre soit envoyée à Paris, à un de ses ennemis...
+
+Il s'arrêta, les verroux grinçaient... Le caporal Bavois reparut.
+
+--La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement...
+j'ai ma consigne.
+
+--Allons!... murmura Chanlouineau, tout est fini!...
+
+Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre:
+
+--Celle-ci est pour vous... ajouta-t-il. Vous la lirez quand je
+ne serai plus... De grâce... ne pleurez pas ainsi!... Il faut du
+courage!... Vous serez bientôt la femme de Maurice... Et quand vous
+serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant
+aimée!...
+
+Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens,
+Marie-Anne n'eût pu prononcer une parole... Mais elle avança son
+visage vers celui de Chanlouineau...
+
+--Ah! je n'osais vous le demander, s'écria-t-il.
+
+Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses
+lèvres effleura ses joues pâlies...
+
+--Allons, adieu, dit-il encore... ne perdez plus une minute. Adieu!...
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+La perspective de s'emparer de Lacheneur, le chef du mouvement,
+émoustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu'il n'avait pas
+quitté la citadelle, encore que l'heure de son dîner eût sonné.
+
+Posté à l'entrée de l'obscur corridor qui conduisait au cachot de
+Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer
+aux dernières clartés du jour, rapide et toute vibrante d'énergie, il
+douta de la sincérité du soi-disant révélateur.
+
+--Ce misérable paysan se serait-il joué de moi!... pensa-t-il.
+
+Si aigu fut le soupçon, qu'il s'élança sur les traces de la jeune
+fille, résolu à l'interroger, à lui arracher la vérité, à la faire
+arrêter au besoin.
+
+Mais il n'avait plus son agilité de vingt ans. Quand il arriva au
+poste de la citadelle, le factionnaire lui répondit que Mlle Lacheneur
+venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-même, regarda de
+tous côtés, n'aperçut personne et rentra furieux.
+
+--Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera
+jour pour mander cette péronnelle et la questionner.
+
+Cette «péronnelle,» ainsi que le disait le noble marquis, remontait
+alors la longue rue mal pavée qui mène à _l'Hôtel de France_.
+
+Insoucieuse de soi et de la curiosité des rares passants, uniquement
+préoccupée d'abréger des angoisses mortelles.
+
+Avec quelles palpitations devaient attendre son retour Mme d'Escorval
+et Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde eux-mêmes!...
+
+--Tout n'est peut-être pas perdu!... s'écria-t-elle en entrant.
+
+--Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prières!...
+
+Mais saisie aussitôt d'une appréhension terrible, elle ajouta:
+
+--Ne me trompez-vous pas?... Ne cherchez-vous pas à m'abuser
+d'irréalisables espérances?... Ce serait une pitié cruelle!...
+
+--Je ne vous trompe pas, madame!... Chanlouineau vient de me confier
+une arme qui, je l'espère, mettra M. de Sairmeuse à notre absolue
+discrétion... Il est tout-puissant à Montaignac; le seul homme qui
+pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami... Je
+crois que M. d'Escorval peut être sauvé.
+
+--Parlez!... s'écria Maurice. Que faut-il faire?...
+
+--Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez sûr que
+tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique
+de vos malheurs, moi que vous devriez maudire...
+
+Tout entière à la tâche qu'elle s'était imposée, Marie-Anne ne
+remarquait pas un étranger survenu pendant son absence, un vieux
+paysan à cheveux blancs.
+
+L'abbé Midon le lui montra.
+
+--Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande
+et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre père.
+
+Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu'à peine on distingua les
+remercîments qu'elle balbutia.
+
+--Oh! il n'y a pas à me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit
+comme ça: «Elle doit être terriblement inquiète, la pauvre fille, il
+s'agit de la tirer de peine,» et je suis venu. C'est pour vous dire
+que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure à la jambe qui
+le fait beaucoup souffrir, mais qui sera guérie en moins de trois
+semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l'a
+rencontré près de la frontière en compagnie de deux des conjurés...
+Maintenant ils doivent être en Piémont, à l'abri des gendarmes...
+
+--Espérons, fit l'abbé Midon, que nous saurons bientôt ce qu'est
+devenu Jean.
+
+--Je le sais, monsieur le curé, répondit Marie-Anne, mon frère a été
+grièvement blessé et de braves gens l'ont recueilli.
+
+Elle baissa la tête, près de défaillir sous le fardeau de ses
+tristesses; mais bientôt, se redressant:
+
+--Que fais-je!... s'écria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens
+quand de ma promptitude et de mon courage dépend la vie d'un innocent
+follement compromis par eux!...
+
+Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde, entouraient la
+vaillante jeune fille.
+
+Encore voulaient-ils savoir ce qu'elle allait tenter, et si elle ne
+courait pas au-devant d'un danger inutile.
+
+Elle refusa de répondre aux plus pressantes questions. On voulait au
+moins l'accompagner ou la suivre de loin, elle déclara qu'elle irait
+seule...
+
+--Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixés, dit-elle en
+s'élançant dehors...
+
+Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse était certes difficile;
+Maurice et l'abbé Midon ne l'avaient que trop éprouvé l'avant-veille.
+Assiégé par des familles éplorées, il se scélait, craignant peut-être
+de faiblir.
+
+Marie-Anne savait cela, mais elle ne s'en inquiétait pas. Chanlouineau
+lui avait donné un mot--celui dont il s'était servi--qui, aux époques
+néfastes, ouvre les portes les plus sévèrement et les plus obstinément
+fermées.
+
+Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre
+valets flânaient et causaient.
+
+--Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que
+je parle à M. le duc, à l'instant même, au sujet de la conspiration...
+
+--M. le duc est absent.
+
+--Je viens pour des révélations.
+
+L'attitude des domestiques changea brusquement.
+
+--En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied.
+
+Elle le suivit le long de l'escalier et à travers deux ou trois
+pièces. Enfin, il ouvrit la porte d'un salon, en disant: «Entrez.»
+Elle entra...
+
+Ce n'était pas le duc de Sairmeuse qui était dans le salon, mais son
+fils, Martial.
+
+Étendu sur un canapé, il lisait un journal, à la lueur des six bougies
+d'un candélabre.
+
+À la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d'une pièce, plus pâle et
+plus troublé que si la porte eût livré passage à un spectre.
+
+--Vous!... bégaya-t-il.
+
+Mais il maîtrisa vite son émotion, et en une seconde son esprit alerte
+eut parcouru tous les possibles.
+
+--Lacheneur est arrêté! s'écria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui
+réserve la commission militaire, vous vous êtes souvenue de moi.
+Merci, chère Marie-Anne, merci de votre confiance... je ne la
+tromperai pas. Que votre cœur se rassure. Nous sauverons votre père,
+je vous le promets, je vous le jure... Comment? je ne le sais pas
+encore... Qu'importe!... Il faudra bien que je le sauve, je le
+veux!...
+
+Il s'exprimait avec l'accent de la passion la plus vive, laissant
+déborder la joie qu'il ressentait, sans songer à ce qu'elle avait
+d'insultant et de cruel.
+
+--Mon père n'est pas arrêté, dit froidement Marie-Anne...
+
+--Alors, fit Martial, d'une voix hésitante, c'est donc... Jean qui
+est... prisonnier?
+
+--Mon frère est en sûreté, et il échappera à toutes les recherches
+s'il survit à ses blessures...
+
+De blême qu'il était, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le
+feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu'elle connaissait le duel. Il
+n'essaya pas de nier, il voulut se disculper:
+
+--C'est Jean qui m'a provoqué, dit-il. Je ne voulais pas... je n'ai
+fait que défendre ma vie, dans un combat loyal, à armes égales...
+
+Marie-Anne l'interrompit.
+
+--Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, prononça-t-elle.
+
+--Eh bien!... moi, je suis plus sévère que vous... Jean a eu raison de
+me provoquer, il avait deviné mes espérances... Oui, je m'étais dit
+que vous seriez ma maîtresse... C'est que je ne vous connaissais pas,
+Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste
+et si pure!...
+
+Il cherchait à lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et
+éclata en sanglots.
+
+Après tant de coups qui la frappaient sans relâche, celui-ci, le
+dernier, était le plus terrible et le plus douloureux.
+
+Quelle épouvantable humiliation que cette louange passionnée, et
+quelle honte! Ah! maintenant la mesure était comble. «Chaste et pure,»
+disait-il. Amère dérision!... Le matin même, elle avait cru sentir son
+enfant tressaillir dans son sein.
+
+Mais Martial devait se méprendre à la signification du geste de cette
+infortunée.
+
+--Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation
+croissante. Mais si je vous ai dit l'injure, c'est que je veux vous
+offrir la réparation... J'ai été un fou, un misérable vaniteux, car je
+vous aime, je n'aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis
+de Sairmeuse, j'ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous être ma
+femme?...
+
+Marie-Anne écoutait, éperdue de stupeur...
+
+Le vertige, à la fin, s'emparait d'elle, et il lui semblait que sa
+raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions.
+
+Tout à l'heure, c'était Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui
+criait qu'il mourait pour elle... C'était Martial, maintenant, qui
+prétendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir.
+
+Et le pauvre paysan condamné à mort et le fils du tout-puissant duc
+de Sairmeuse, enflammés d'un délire semblable, arrivaient pour le
+traduire, à des expressions pareilles.
+
+Martial, cependant, s'était arrêté. Tout enfiévré d'espérances, il
+attendait une réponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait
+muette, immobile et glacée...
+
+--Vous vous taisez! reprit-il avec une véhémence nouvelle.
+Douteriez-vous de ma sincérité? Non, c'est impossible! Pourquoi donc
+ce silence?... Auriez-vous peur de l'opposition de mon père?... Je
+saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d'ailleurs sa
+volonté! Ai-je besoin de lui?... Ne suis-je pas mon maître? ne suis-je
+pas riche, immensément riche!... Je ne serais qu'un misérable sot, si
+j'hésitais entre des préjugés stupides et le bonheur de ma vie...
+
+Il s'efforçait, évidemment, de prévoir toutes les objections, afin de
+les combattre et de les détruire...
+
+--Est-ce votre famille, qui vous inquiète? continuait-il. Votre père
+et votre frère sont poursuivis et la France leur est fermée... Eh
+bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre près de nous.
+Jean ne m'en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous
+fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je bénis ma
+fortune, qui me permettra de vous créer une existence enchantée. Je
+vous aime... je saurai bien, à force de tendresses, vous faire oublier
+toutes les amertumes du passé!...
+
+Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien
+comprendre tout ce que révélaient de passion ses propositions
+inouïes...
+
+Mais pour cela, précisément, elle hésitait à lui dire qu'il avait
+inutilement dompté les révoltes de son orgueil.
+
+Elle se demandait avec épouvante à quelles extrémités le porteraient
+les rages de son amour-propre offensé et si elle n'allait pas trouver
+en lui un ennemi qui ferait échouer toutes ses tentatives.
+
+--Vous ne répondez pas?... interrogea Martial dont l'anxiété était
+visible.
+
+Elle sentait bien qu'il fallait répondre, en effet, parler, dire
+quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lèvres...
+
+--Je ne suis qu'une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle
+enfin... Je vous préparerais, si j'acceptais, des regrets éternels!...
+
+--Jamais!...
+
+--D'ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-même.
+Vous avez donné votre parole. Mlle Blanche de Courtomieu est votre
+fiancée...
+
+--Ah!... dites un mot, un seul, et ces engagements que je déteste sont
+rompus.
+
+Elle se tut. Il était clair que son parti était pris irrévocablement
+et qu'elle refusait.
+
+--Vous me haïssez donc? fit tristement Martial.
+
+S'il lui eût été permis de dire toute la vérité, Marie-Anne eût
+répondu: «Oui.» Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion
+presque insurmontable.
+
+--Je ne m'appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur,
+prononça-t-elle.
+
+Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'œil de Martial.
+
+--Toujours Maurice!... dit-il.
+
+--Toujours.
+
+Elle s'attendait à une explosion de colère, il resta calme.
+
+--Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende
+à l'évidence!... Il faut que je reconnaisse et que j'avoue que vous
+m'avez fait jouer, à la Rèche, un personnage affreusement ridicule...
+Jusqu'ici je doutais.
+
+La pauvre fille baissa la tête, rouge de honte jusqu'à la racine des
+cheveux, mais elle n'essaya pas de nier.
+
+--Je n'étais pas maîtresse de ma volonté, balbutia-t-elle, mon père
+commandait et menaçait, j'obéissais...
+
+--Peu importe, interrompit-il, votre rôle n'a pas été celui d'une
+jeune fille...
+
+Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu'il crût
+de sa dignité de ne pas laisser deviner la blessure saignante de
+son orgueil, soit que véritablement--ainsi qu'il le déclarait plus
+tard--il ne put prendre sur lui d'en vouloir à Marie-Anne.
+
+--Maintenant, reprit-il, je m'explique votre présence ici. Vous venez
+demander la grâce de M. d'Escorval.
+
+--Grâce! non; mais justice? Le baron est innocent...
+
+Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix:
+
+--Si le père est innocent, murmura-t-il, c'est donc le fils qui est
+coupable!...
+
+Elle recula terrifiée. Il tenait le secret que les juges n'avaient pas
+su ou n'avaient pas voulu pénétrer. Mais lui, voyant son angoisse, en
+eut pitié.
+
+--Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron!... Son sang
+versé sur l'échafaud creuserait entre Maurice et vous un abîme que
+rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux vôtres...
+
+Rouge, embarrassée, Marie-Anne n'osa pas remercier Martial. Comment
+allait-elle reconnaître sa générosité? En le calomniant odieusement.
+Ah! mille fois, elle eût préférer affronter sa colère.
+
+Sans nul doute, il allait donner d'utiles indications, quand un valet
+ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand
+uniforme, entra.
+
+--Par ma foi!... s'écria-t-il dès le seuil, il faut avouer que ce
+Chupin est un limier incomparable, grâce à lui...
+
+Il s'interrompit brusquement, il venait de reconnaître Marie-Anne.
+
+--La fille de ce coquin de Lacheneur!... fit-il, de l'air le plus
+surpris, que veut-elle?
+
+Le moment décisif était arrivé. La vie du baron allait dépendre de
+l'adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible
+responsabilité lui rendit comme par magie tout son sang-froid et même
+quelque chose de plus.
+
+--On m'a chargée de vous vendre une révélation, monsieur, dit-elle
+résolument.
+
+Le duc l'examina curieusement, et c'est en riant du meilleur cœur
+qu'il se laissa tomber et s'étendit sur un canapé.
+
+--Vendez, la belle, répondit-il, vendez!...
+
+--Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur.
+
+Sur un signe de son père, Martial se retira.
+
+--Vous pouvez parler, maintenant... mam'selle, dit le duc.
+
+Elle n'eut pas une seconde d'hésitation.
+
+--Vous devez avoir lu, monsieur, commença-t-elle, la circulaire qui
+convoquait tous les conjurés!
+
+--Certes!... j'en ai une douzaine d'exemplaires dans ma poche.
+
+--Par qui pensez-vous qu'elle a été rédigée?
+
+--Par le sieur Escorval, évidemment, ou par votre père...
+
+--Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l'œuvre du marquis de
+Sairmeuse, votre fils...
+
+Le duc de Sairmeuse se dressa, l'œil flamboyant, plus rouge que son
+pantalon garance.
+
+--Jarnibieu!... s'écria-t-il, je vous engage, la fille, à brider votre
+langue!...
+
+--La preuve existe de ce que j'avance!...
+
+--Silence, coquine! sinon...
+
+--La personne qui m'envoie, monsieur le duc, possède le brouillon de
+cette circulaire, écrit en entier de la main de M. Martial, et je dois
+vous dire...
+
+Elle n'acheva pas. Le duc bondit jusqu'à la porte et d'une voix de
+tonnerre appela son fils.
+
+Dès que Martial rentra.
+
+--Répétez, dit le duc à Marie-Anne, répétez devant mon fils ce que
+vous venez de me dire.
+
+Audacieusement, le front haut, d'une voix ferme, Marie-Anne répéta.
+
+Elle s'attendait, de la part du marquis, à des dénégations indignées,
+à des reproches cruels, à des explications violentes. Point. Il
+écoutait d'un air nonchalant et même elle croyait lire dans ses yeux
+comme un encouragement à poursuivre et des promesses de protection.
+
+Dès que Marie-Anne eut achevé:
+
+--Eh bien!... demanda violemment M. de Sairmeuse à son fils.
+
+--Avant tout, répondit Martial d'un ton léger, je voudrais voir un peu
+cette fameuse circulaire.
+
+Le duc lui en tendit un exemplaire.
+
+--Tenez!... lisez!...
+
+Martial n'y jeta qu'un regard, il éclata de rire et s'écria:
+
+--Bien joué!...
+
+--Que dites-vous?...
+
+--Je dis que Chanlouineau est un rusé compère... Qui diable! jamais se
+serait attendu à tant d'astuce, en voyant la face honnête de ce gros
+gars... Fiez-vous donc après à la mine des gens!...
+
+De sa vie, le duc de Sairmeuse n'avait été soumis à une épreuve si
+rude.
+
+--Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il à son fils d'une voix
+étranglée, vous étiez donc un des instigateurs de la rébellion...
+
+La physionomie de Martial s'assombrit, et d'un ton de dédaigneuse
+hauteur:
+
+--Voici quatre fois déjà, monsieur, fit-il, que vous m'adressez cette
+question, et quatre fois que je vous réponds: non. Cela devrait
+suffire. Si la fantaisie m'eût pris de me mêler de ce mouvement, je
+vous l'avouerais le plus ingénument du monde. Quelles raisons ai-je de
+me cacher de vous?...
+
+--Au fait!... interrompit furieusement le duc, au fait!...
+
+--Eh bien!... répondit Martial, reprenant son ton léger, le fait est
+qu'un brouillon de cette circulaire existe, écrit de ma plus belle
+écriture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle
+que cherchant l'expression juste j'ai raturé et surchargé plusieurs
+mots... Ai-je daté ce brouillon? Je crois que oui, mais je n'en
+jurerais pas...
+
+--Conciliez donc cela avec vos dénégations? s'écria M. de Sairmeuse.
+
+--Parfaitement!... Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau
+s'était moqué de moi!...
+
+Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l'exaspérait plus que
+tout, c'était l'imperturbable tranquillité de son fils.
+
+--Avouez donc plutôt, dit-il en montrant le poing à Marie-Anne, que
+vous vous êtes laissé engluer par votre maîtresse...
+
+Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolérer.
+
+--Mlle Lacheneur n'est pas ma maîtresse, déclara-t-il d'un ton
+impérieux jusqu'à la menace. Il est vrai qu'il ne tient qu'à
+elle d'être demain la marquise de Sairmeuse!... Laissons les
+récriminations, elles n'avanceront en rien nos affaires.
+
+Une lueur de raison qui éclairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse
+arrêta sur ses lèvres la plus outrageante réplique.
+
+Tout frémissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le
+salon; puis revenant à Marie-Anne, qui restait à la même place, roide
+comme une statue:
+
+--Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon.
+
+--Je ne l'ai pas, monsieur.
+
+--Où est-il?
+
+--Entre les mains d'une personne qui ne vous le rendra que sous
+certaines conditions.
+
+--Quelle est cette personne?
+
+--C'est ce qu'il m'est défendu de vous dire.
+
+Il y avait de l'admiration et de la jalousie, dans le regard que
+Martial attachait sur Marie-Anne.
+
+Il était ébahi de son sang-froid et de sa présence d'esprit. Où donc
+puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui
+pour un rien rougissait... Ah! elle devait être bien puissante, la
+passion qui donnait à sa voix cette sonorité, cette flamme à ses yeux,
+tant de précision à ses réponses.
+
+--Et si je n'acceptais pas les... conditions qu'on prétend m'imposer?
+interrogea M. de Sairmeuse.
+
+--On utiliserait le brouillon de la circulaire...
+
+--Qu'entendez-vous par là?...
+
+--Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour
+Paris un homme de confiance, chargé de mettre ce document sous les
+yeux de divers personnages, connus pour n'être pas précisément de vos
+amis. Il le montrerait à M. Lainé, par exemple... ou à M. le duc
+de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la
+signification et la valeur... Cet écrit prouve-t-il, oui ou non, la
+complicité de M. le marquis de Sairmeuse?... Avez-vous, oui ou non,
+osé juger et condamner à mort des infortunés qui n'étaient que les
+soldats de votre fils?...
+
+--Ah!... misérable!... interrompit le duc, scélérate, coquine,
+vipère...
+
+Toutes les injures qui lui vinrent à la mémoire, il les égrena comme
+un chapelet. Il était hors de soi, il écumait, les yeux lui sortaient
+de la tête, il ne savait plus ce qu'il disait.
+
+--Voilà, criait-il avec des gestes furibonds, voilà ce qu'il fallait
+craindre. Oui, j'ai des ennemis acharnés, oui, j'ai des envieux, qui
+donneraient leur petit doigt pour cette exécrable lettre... Ah! s'ils
+la tenaient!... Ils obtiendraient une enquête... Et alors, adieu les
+récompenses éclatantes dues à mes services...
+
+Qu'on nous envoie de Paris quelque coquin intéressé à notre perte, et
+il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera
+sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous déclarait son
+complice et son chef... Il vous fera déshabiller par des médecins qui,
+voyant une cicatrice fraîche, vous demanderont où vous avez reçu une
+blessure et pourquoi vous l'avez cachée...
+
+Après cela, de quoi ne m'accuserait-on pas?... On dirait que j'ai
+brusqué la procédure pour étouffer les voix qui s'élevaient contre mon
+fils... Peut-être irait-on jusqu'à insinuer que je favorisais sous
+main le soulèvement... Je serais vilipendé dans tous les journaux!...
+
+Et qui aurait, s'il vous plaît, renversé la fortune de notre maison
+quand j'allais la porter si haut?... Vous seul, marquis...
+
+Mais c'est ainsi... On se targue de diplomatie, de profondeur, de
+pénétration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le
+premier paysan venu...
+
+On ne croit à rien, on doute de tout, on est froid, sceptique,
+dédaigneux, frondeur, railleur, usé, blasé... Mais qu'un cotillon
+paraisse, bssst!... On s'enflamme comme un séminariste et on est prêt
+à toutes les sottises... C'est à vous que je m'adresse, marquis...
+entendez-vous?... parlez!... qu'avez-vous à dire?...
+
+Martial avait écouté d'un air froidement railleur, sans même essayer
+d'interrompre.
+
+Il répondit lentement:
+
+--Je pense, monsieur, que si Mlle Lacheneur avait quelques doutes sur
+la valeur du document qu'elle possède... elle ne les a plus.
+
+Cette réponse devait tomber comme un seau d'eau glacée sur la colère
+du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout épouvanté
+de ce qu'il venait de dire, il demeura stupide d'étonnement, bouche
+béante, les yeux écarquillés.
+
+Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne.
+
+--Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu'on exige de
+mon père en échange de cette lettre?...
+
+--La vie et la liberté du baron d'Escorval, monsieur.
+
+Cela secoua le duc comme une décharge électrique.
+
+--Ah!... s'écria-t-il, je savais bien qu'on me demanderait
+l'impossible!...
+
+À son exaltation, un profond abattement succédait. Il se laissa
+tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit,
+cherchant évidemment un expédient.
+
+--Pourquoi n'être pas venue me trouver avant le jugement,
+murmurait-il. Alors, je pouvais tout... Maintenant j'ai les mains
+liées. La commission a prononcé, il faut que le jugement s'exécute...
+
+Il se leva, et du ton d'un homme résigné à tout:
+
+--Décidément, fit-il, je risquerais à essayer seulement de sauver le
+baron--il lui rendait son titre, tant il était troublé--mille fois
+plus que je n'ai à craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle--il ne
+disait plus: «la belle»--vous pouvez utiliser votre... document.
+
+Le duc se disposait à quitter le salon, Martial le retint d'un signe.
+
+--Réfléchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche après la
+cognée... Notre situation n'est pas sans précédents. Il y a quatre
+mois de cela, le comte de Lavalette venait d'être condamné à mort.
+Le roi souhaitait vivement faire grâce, mais son entourage, des
+ministres, les gens de la cour s'y opposaient de toutes leurs
+forces... Que fit le roi, qui était le maître, cependant?... Il parut
+rester sourd à toutes les supplications, on dressa l'échafaud... et
+cependant Lavalette fut sauvé!... Et il n'y eut personne de compromis.
+Pourtant... un geôlier perdit sa place... il vit de ses rentes
+maintenant.
+
+Marie-Anne devait saisir avidement l'idée si habilement présentée par
+Martial.
+
+--Oui, s'écria-t-elle, le comte de Lavalette, protégé par une royale
+connivence, réussit à s'échapper...
+
+La simplicité de l'expédient, l'autorité de l'exemple surtout,
+devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse.
+
+Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l'observait crut voir
+peu à peu s'effacer les plis de son front.
+
+--Une évasion, murmurait-il, c'est encore bien chanceux... Cependant,
+avec un peu d'adresse, si on était sûr du secret...
+
+--Oh! le secret sera religieusement gardé, monsieur le duc...
+interrompit Marie-Anne...
+
+D'un coup d'œil, Martial lui recommanda le silence.
+
+--On peut toujours, reprit-il, étudier l'expédient et calculer ses
+conséquences... cela n'engage à rien. Quand doit être exécuté le
+jugement?
+
+M. de Sairmeuse répondit:
+
+--Demain.
+
+Cette terrible réponse n'arracha pas un tressaillement à Marie-Anne.
+Les angoisses du duc lui avaient donné la mesure de ce qu'elle pouvait
+espérer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause.
+
+--Nous n'avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune
+marquis... Par bonheur il n'est que sept heures et demie, et jusqu'à
+dix heures mon père peut se montrer à la citadelle sans éveiller le
+moindre soupçon...
+
+Il s'interrompit. Ses yeux, où éclatait la plus absolue confiance, se
+voilaient.
+
+Il venait d'apercevoir une difficulté imprévue, et dans sa pensée
+presque insurmontable.
+
+--Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il.
+Le concours d'un subalterne, d'un geôlier ou d'un soldat nous est
+indispensable.
+
+Il se retourna vers son père, et brusquement:
+
+--Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter
+absolument?
+
+--J'ai trois ou quatre espions... on pourrait les tâter...
+
+--Jamais! le misérable qui trahit ses camarades pour quelques sous,
+nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honnête homme,
+partageant les idées du baron d'Escorval... un ancien soldat de
+Napoléon, s'il est possible.
+
+Il tomba dans une rêverie profonde, en proie évidemment aux pires
+perplexités...
+
+--Qui veut agir doit se confier à quelqu'un, murmurait-il, et ici une
+indiscrétion perd tout!...
+
+De même que Martial, Marie-Anne se torturait l'esprit, quand une
+inspiration qu'elle jugea divine lui vint.
+
+--Je connais l'homme que vous demandez! s'écria-t-elle.
+
+--Vous!
+
+--Oui, moi!... À la citadelle!...
+
+--Prenez garde!... Songez bien qu'il nous faut un brave capable de se
+dévouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l'évasion venant à
+être découverte, les instruments seraient sacrifiés.
+
+--Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Je réponds de
+lui.
+
+--Et c'est un soldat?...
+
+--C'est un humble caporal... Mais par la noblesse de son cœur il est
+digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous
+pouvons nous confier à lui sans crainte.
+
+Si elle parlait ainsi, elle qui eût donné sa vie pour le salut du
+baron, c'est que sa certitude était complète, absolue.
+
+Ainsi pensa Martial.
+
+--Je m'adresserai donc à cet homme, fit-il, comment le nommez-vous?
+
+--Il s'appelle Bavois et il est caporal à la 1re compagnie des
+grenadiers de la légion de Montaignac.
+
+--Bavois!... répéta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la
+mémoire, Bavois!... Mon père trouvera bien quelque prétexte pour le
+faire appeler.
+
+--Oh! le prétexte est tout trouvé, monsieur le marquis. C'est ce brave
+soldat qui avait été laissé en observation à Escorval, après la visite
+domiciliaire...
+
+--Tout va donc bien de ce côté, fit Martial, poursuivons...
+
+Il s'était levé et il était allé s'adosser à la cheminée, se
+rapprochant ainsi de son père.
+
+--Je suppose, monsieur, commença-t-il, que le baron d'Escorval a été
+séparé des autres condamnés...
+
+--En effet... il est seul dans une chambre spacieuse et fort
+convenable.
+
+--Où est-elle située, je vous prie?
+
+--Au second étage de la tour plate.
+
+Mais Martial n'était pas aussi bien que son père au fait des êtres
+de la citadelle de Montaignac; il fut un moment à chercher dans ses
+souvenirs.
+
+--La tour plate, fit-il, n'est-ce pas cette tour si grosse qu'on
+aperçoit de si loin, et qui est construite à un endroit où le rocher
+est presque à pic?
+
+--Précisément.
+
+À l'empressement que M. de Sairmeuse mettait à répondre, empressement
+bien loin de son caractère si fier, il était aisé de comprendre qu'il
+était prêt à tenter beaucoup pour la délivrance du condamné à mort.
+
+--Comment est la fenêtre de la chambre du baron? continua Martial.
+
+--Assez grande... haute surtout... elle n'a pas d'abat-jour comme les
+fenêtres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de
+fer croisées et scellées profondément dans le mur.
+
+--Bast!... on vient aisément à bout d'une barre de fer avec une bonne
+lime... de quel côté ouvre cette fenêtre?
+
+--Elle donne sur la campagne.
+
+--C'est-à-dire sur le précipice... Diable!... c'est une difficulté
+cela... il est vrai que d'un autre côté c'est un avantage. Place-t-on
+des factionnaires au pied de cette tour?...
+
+--Jamais... À quoi bon... Entre la maçonnerie et le rocher à pic, il
+n'y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, même
+en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n'a ni
+parapet, ni garde-fou.
+
+Martial s'arrêta, cherchant s'il n'oubliait rien.
+
+--Encore une question importante, reprit-il. À quelle hauteur est la
+fenêtre de la chambre de M. d'Escorval?
+
+--Elle est à quarante pieds environ de l'entablement...
+
+--Bon!... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il?
+
+--Ma foi!... je ne sais pas trop... Une soixantaine de pieds au moins.
+
+--Ah!... c'est haut!... c'est terriblement haut!... Le baron, par
+bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n'y a pas d'autre
+moyen.
+
+Il était temps que l'interrogatoire finît, M. de Sairmeuse commençait
+à s'impatienter.
+
+--Maintenant, dit-il à son fils, me ferez-vous l'honneur de
+m'expliquer votre plan.
+
+Après avoir mis, en commençant, une certaine âpreté à ses questions,
+Martial, insensiblement, était revenu à ce ton railleur et léger qui
+avait le don d'exaspérer si fort M. de Sairmeuse.
+
+--Il est sûr du succès, pensa Marie-Anne.
+
+--Mon plan, disait Martial, est la simplicité même... Soixante et
+quarante font cent... Il s'agit de se procurer cent pieds de bonne
+corde... Cela fera un volume énorme, je le sais bien, mais peu
+importe!... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m'enveloppe
+d'un large manteau et je vous accompagne à la citadelle... Vous
+demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un
+endroit obscur, je lui expose nos intentions...
+
+M. de Sairmeuse haussait les épaules.
+
+--Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il, à cette
+heure, à Montaignac?... Allez-vous courir de boutique en boutique?
+Autant publier votre projet à son de trompe.
+
+--Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d'Escorval
+le feront...
+
+Le duc allait élever de nouvelles objections, il l'interrompit.
+
+--De grâce, monsieur, fit-il avec vivacité, n'oubliez pas quel danger
+nous menace et combien peu de temps nous avons... J'ai commis la
+faute, laissez-moi la réparer...
+
+Et se retournant vers Marie-Anne:
+
+--Vous pouvez considérer le baron comme sauvé, poursuivit-il, mais il
+faut que je m'entende avec un de vos amis... Retournez vite à _l'hôtel
+de France_ et envoyez le curé de Sairmeuse me rejoindre sur la place
+d'Armes, où je vais l'attendre...
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Arrêté des premiers au moment de la panique des conjurés devant
+Montaignac, le baron d'Escorval n'avait pas eu une seconde
+d'illusions...
+
+--Je suis un homme perdu!... pensa-t-il.
+
+Et envisageant d'une âme sereine la mort toute proche, il ne songea
+plus qu'aux périls qui menaçaient son fils.
+
+Son attitude devant ses juges fut le résultat de cette préoccupation.
+
+Il ne respira vraiment qu'après avoir vu Maurice traîné hors de la
+salle par l'abbé Midon et les officiers à demi-solde... Il avait
+compris que son fils voulait se livrer...
+
+C'est donc le front haut, le maintien assuré, le regard droit et clair
+que le baron écouta la sentence fatale. D'avance son sacrifice était
+fait.
+
+Mais bien lui en prit d'avoir déjà confié à son courageux défenseur
+l'expression de ses volontés dernières... Les soldats chargés de
+reconduire les condamnés à leur prison envahirent la salle.
+
+La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui
+venaient d'être frappés en étaient encore à comprendre les événements
+dont la vertigineuse rapidité les conduisait à l'échafaud.
+
+Et stupides d'étonnement plus que d'effroi, ils se pressaient à la
+porte trop étroite de la chapelle, comme des bœufs ahuris qui se
+serrent les uns contre les autres à la porte de l'abattoir.
+
+Si grande fut la confusion, que M. d'Escorval se trouva refoulé près
+de Chanlouineau, qui commença la comédie de sa défaillance.
+
+--Du courage donc!... lui dit-il, indigné de cet accès de lâcheté.
+
+--Ah!... c'est facile à dire!... geignit le robuste gars.
+
+Et personne ne l'observant, il se pencha vers le baron, et tout bas,
+d'une voix brève:
+
+--C'est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour
+cette nuit.
+
+Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d'Escorval, mais il
+attribua ses paroles au délire de la peur.
+
+Ramené à sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il
+eut cette vision terrible et sublime de la dernière heure qui est
+l'espérance ou le désespoir de qui va mourir...
+
+Il savait quelles lois terribles régissent les tribunaux
+d'exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour,
+peut-être, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait
+devant un peloton de soldats, un officier lèverait son épée... et tout
+serait fini, il tomberait sous les balles...
+
+Alors, que deviendraient sa femme et son fils?...
+
+Ah! son cœur se brisait en songeant à ces êtres chers et adorés!...
+Il était seul, il pleura...
+
+Mais, soudain, il se dressa, épouvanté de son attendrissement... Si
+son âme allait s'amollir à ces désolantes pensées!... s'il allait être
+trahi par son énergie!... Manquerait-il de courage, tout à coup!...
+Le verrait-on donc, lui, pâlir et défaillir devant le peloton
+d'exécution!...
+
+Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l'envahissait, et il
+se mit à marcher dans sa prison, s'efforçant d'occuper son esprit aux
+choses extérieures...
+
+La chambre qu'on lui avait donnée était très-vaste, carrelée et
+extrêmement haute d'étage. Jadis elle communiquait avec la pièce
+voisine, mais la porte de communication avait été murée depuis
+longtemps, même le ciment qui reliait entre elles les pierres larges
+et peu épaisses était tombé, et il en résultait des jours par où on
+pouvait, avec un peu d'application, voir d'une pièce dans l'autre.
+
+Machinalement, M. d'Escorval colla son œil à un de ces interstices...
+Peut-être avait-il pour voisin quelque condamné?... Il ne vit
+personne. Il appela, tout bas d'abord, puis plus haut... aucune voix
+ne répondit à la sienne.
+
+--Si j'abattais cette mince cloison?... pensa-t-il.
+
+Il tressaillit, puis haussa les épaules. Et après?... Cette cloison
+renversée, il se trouverait dans une chambre pareille à la sienne,
+ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il
+entendait le pas monotone.
+
+Cependant, c'était une pensée d'évasion qui lui était venue. Quelle
+folie!... Il devait bien savoir que toutes les précautions étaient
+prises.
+
+Oui, il le savait, et pourtant il ne put s'empêcher d'aller examiner
+la fenêtre... Deux rangs de barres de fer la défendaient. Elles
+étaient scellées de telle sorte qu'il était impossible d'avancer la
+tête et de se rendre compte de la hauteur à laquelle on se trouvait du
+sol.
+
+Cette hauteur devait être considérable, à en juger par l'étendue de la
+vue.
+
+Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain,
+le baron découvrait une ligne onduleuse de collines dont le point
+culminant ne pouvait être que la lande de la Rèche... Les grandes
+masses sombres qu'il apercevait sur la droite étaient probablement les
+hautes futaies de Sairmeuse... Enfin, sur la gauche, dans le pli de
+coteau, il devinait la vallée de l'Oiselle et Escorval...
+
+Son âme s'envolait vers cette retraite riante, où il avait été si
+heureux, où il avait été aimé, où il espérait mourir de la mort calme
+et sereine du juste...
+
+Et au souvenir des félicités passées, en songeant aux rêves évanouis,
+ses yeux, encore une fois, s'emplissaient de larmes...
+
+Mais il les sécha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison.
+
+Deux soldats parurent.
+
+L'un d'eux avait à la main un flambeau allumé, l'autre tenait un de
+ces longs paniers à compartiments qui servent à porter le repas des
+officiers de garde.
+
+Ces hommes étaient visiblement très-émus, et cependant, obéissant à
+un sentiment de délicatesse instinctive, ils affectaient une sorte de
+gaieté.
+
+--C'est votre dîner, monsieur, que nous vous apportons, dit l'un
+d'eux, il doit être très-bon, car il vient de la cuisine du commandant
+de la citadelle.
+
+M. d'Escorval sourit tristement... Certaines attentions des geôliers
+ont une signification sinistre.
+
+Cependant, lorsqu'il s'assit devant la petite table qu'on venait de
+lui préparer, il se trouva qu'il avait réellement faim.
+
+Il mangea de bon appétit, et causa presque gaiement avec les soldats.
+
+--Il faut toujours espérer, monsieur, lui disaient ces braves
+garçons... Qui sait!... On en a vu revenir de plus loin.
+
+Ayant fini, le baron demanda qu'on lui laissât la lumière et qu'on lui
+apportât du papier, de l'encre et des plumes... Il fut fait selon ses
+désirs.
+
+Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui
+avait été utile... La défaillance de son esprit était passée, le
+sang-froid lui était revenu, il pouvait réfléchir.
+
+Alors il s'étonna d'être sans nouvelles de Mme d'Escorval et de
+Maurice.
+
+Leur aurait-on donc refusé l'accès de sa prison?... Non, il ne pouvait
+le croire, il ne pouvait imaginer qu'il existât des hommes assez
+cruels pour empêcher un malheureux de presser contre son cœur, dans
+une suprême étreinte, avant de mourir, sa femme et son fils...
+
+C'était donc que ni la baronne ni Maurice n'avaient essayé d'arriver
+jusqu'à lui. Comment cela se faisait-il?... Certainement, il était
+survenu quelque chose!... Quoi?
+
+Son imagination lui représentait les pires malheurs... Il voyait sa
+femme agonisante, morte peut-être... Il voyait Maurice fou de douleur
+à genoux devant le lit de sa mère...
+
+Mais ils pouvaient encore venir... Il consulta sa montre, elle
+marquait sept heures...
+
+Mais il attendit vainement... Les tambours battirent la retraite, puis
+une demi-heure plus tard l'appel du soir... rien... personne!...
+
+--Ah!... mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c'est mourir
+deux fois!...
+
+Il se disposait pourtant à écrire, quand des pas retentirent dans le
+corridor, nombreux, bruyants... Des éperons sonnaient sur les dalles,
+on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires présentant les
+armes...
+
+Tout palpitant, le baron se dressa en disant:
+
+--C'est eux!...
+
+Il se trompait, les pas s'éloignèrent...
+
+--Une ronde!... murmura-t-il.
+
+Mais au même moment, deux objets lancés par le judas de la porte
+roulèrent au milieu de la chambre...
+
+M. d'Escorval se précipita...
+
+On venait de lui jeter deux limes.
+
+Son premier sentiment fut tout de défiance. Il savait qu'il est des
+geôliers qui mettent leur amour-propre à déshonorer leurs prisonniers
+avant de les livrer à l'exécuteur!...
+
+Qui lui assurait qu'on n'espérait pas l'embarquer dans quelque
+aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais où il
+laisserait, sinon l'honneur, au moins la renommée de l'honneur.
+
+Était-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces
+instruments de délivrance et de liberté?
+
+Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles étaient
+accompagnées se représentaient bien à sa mémoire, mais il n'en était
+que plus perplexe.
+
+Il restait donc debout, le front plissé par l'effort de sa pensée,
+tournant et retournant ces limes fines et bien trempées, lorsqu'il
+aperçut à terre, plié menu, un papier qu'il n'avait pas remarqué tout
+d'abord.
+
+Il le ramassa vivement, le déplia et lut:
+
+«Vos amis veillent... Tout est prêt pour votre évasion... Hâtez-vous
+de scier les barreaux de votre fenêtre... Maurice et sa mère vous
+embrassent... Espoir, courage!»
+
+Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M.
+
+Mais le baron n'avait pas besoin de cette initiale pour être rassuré.
+Il avait reconnu l'écriture de l'abbé Midon.
+
+--Ah! celui-là est un véritable ami, murmura-t-il.
+
+Puis, le souvenir des déchirements de son âme lui revenant:
+
+--Voilà donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient
+veiller ma dernière veille!... Et je doutais de leur énergie, et je me
+plaignais de leur abandon!...
+
+Une joie immense le pénétrait, il porta à ses lèvres cette lettre qui
+lui annonçait la vie, la liberté, et résolument il se dit:
+
+--À l'œuvre!... à l'œuvre!...
+
+Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les
+énormes barreaux quand il lui sembla qu'on ouvrait la porte de la
+chambre voisine.
+
+On l'ouvrait, positivement... On la referma, mais non à la clef...
+Puis on marcha avec une certaine précaution. Qu'est-ce que cela
+voulait dire? Était-ce quelque nouvel accusé qu'on emprisonnait, ou
+mettait-on là un espion?
+
+Prêtant l'oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et
+dont il lui était absolument impossible d'expliquer la cause.
+
+Inquiet, il s'avança à pas muets jusqu'à l'ancienne porte de
+communication, s'agenouilla et appliqua son œil à l'un des
+interstices de la légère maçonnerie...
+
+Ce qu'il vit, dans l'autre chambre, faillit lui arracher un cri de
+stupeur.
+
+Dans un des angles, un homme était debout, éclairé par une grosse
+lanterne d'écurie placée à ses pieds.
+
+Il tournait sur lui-même, très-vite, et par ce mouvement dévidait une
+longue corde roulée autour de son corps comme du fil sur une bobine...
+
+M. d'Escorval se tâtait, pour s'assurer qu'il était bien éveillé,
+qu'il n'était pas le jouet d'un de ces rêves décevants, si cruels au
+réveil, qui bercent les prisonniers de promesses de liberté.
+
+Évidemment cette corde lui était destinée. C'était elle qu'il
+attacherait à un des tronçons de ses barreaux brisés...
+
+Mais comment cet homme se trouvait-il là, seul?...
+
+De quelle autorité jouissait-il donc dans la citadelle qu'il avait pu,
+en dépit de la consigne des sentinelles et des rondes, s'introduire
+dans cette pièce?... Il n'était pas soldat, ou du moins il ne portait
+pas l'uniforme...
+
+Malheureusement, la fente de la cloison était disposée de telle façon
+que le rayon visuel n'arrivait pas à hauteur d'homme, et quelques
+efforts que fit le baron, il lui était impossible d'apercevoir le
+visage de cet ami--il le jugeait tel--dont la bravoure touchait à la
+folie.
+
+Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde,
+sur le carreau, près de lui, s'amoncelait en cercle... Il prenait,
+pour ne la point emmêler les plus grandes précautions.
+
+Incapable de résister à la curiosité qui le peignait, M. d'Escorval
+était sur le point de frapper à la cloison pour interroger, quand la
+porte de la chambre où était celui qu'il appelait déjà son sauveur,
+s'ouvrit avec fracas...
+
+Un homme y pénétra, dont la figure était également hors du champ de
+l'œil, et qui s'écria avec l'accent de la stupeur:
+
+--Malheureux!... que faites-vous!...
+
+Le baron, foudroyé, faillit tomber en arrière, à la renverse.
+
+--Tout est découvert!... pensait-il.
+
+Point. Celui que M. d'Escorval nommait déjà son ami, n'interrompit
+seulement pas son opération de dévidage, et c'est de la voix la plus
+tranquille qu'il répondit:
+
+--Comme vous le voyez, je me débarrasse de tout ce chanvre, qui me
+gênait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n'est-ce
+pas?... Et quel volume! Je tremblais qu'on ne le devinât sous mon
+manteau.
+
+--Et pourquoi ces cordes?... interrogea le survenant.
+
+--Je vais les faire passer à M. le baron d'Escorval, à qui j'ai déjà
+jeté une lime. Il faut qu'il s'évade cette nuit...
+
+Si invraisemblable était cette scène, que le baron n'en voulait pas
+croire ses oreilles.
+
+--«Il est clair que tout en me croyant fort éveillé, je rêve,» se
+disait-il.
+
+Cependant le nouveau venu avait à demi étouffé un terrible juron, et
+d'un ton presque menaçant, il poursuivait:
+
+--C'est ce qu'il faudra voir!... Si vous devenez fou, j'ai toute ma
+raison, Dieu merci!... Je ne permettrai pas...
+
+--Pardon!... interrompit froidement l'homme à la corde, vous
+permettrez... Ceci est le résultat de votre... crédulité. C'est quand
+Chanlouineau vous demandait à recevoir la visite de Marie-Anne, qu'il
+fallait dire: «Je ne permets pas!» Savez-vous ce qu'il voulait, ce
+garçon? Simplement remettre à Mlle Lacheneur une lettre de moi, si
+compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel
+personnage que je sais, mon père et moi n'aurions plus qu'à retourner
+à Londres. Alors, adieu les projets d'union entre nos deux familles...
+
+Le dernier venu eut un gros soupir accompagné d'une exclamation
+chagrine, mais déjà l'autre poursuivait:
+
+--Vous-même, marquis, seriez sans doute compromis... N'avez-vous pas
+été quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde
+ou de votre troisième femme? Ah! marquis, comment un homme du votre
+expérience, pénétrant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux
+simagrées d'un grossier paysan!...
+
+Maintenant, M. d'Escorval comprenait...
+
+Il ne dormait pas; c'était le marquis de Courtomieu et Martial de
+Sairmeuse qui causaient de l'autre côté du mur...
+
+Même, ce pauvre M. de Courtomieu avait été si prestement et si
+habilement écrasé par Martial, qu'il ne discutait plus.
+
+--Et cette terrible lettre?... soupira-t-il.
+
+--Marie-Anne l'a remise à l'abbé Midon, qui est venu me trouver en
+disant: «Ou le duc s'évadera, ou cette lettre sera portée à M. le duc
+de Richelieu.» J'ai opté pour l'évasion. L'abbé s'est procuré tout ce
+qui était nécessaire, il m'a donné rendez-vous dans un endroit écarté
+sur le rempart, il m'a entortillé toute cette corde autour du corps,
+et me voici...
+
+--Ainsi, vous pensez que si le baron s'échappe on vous rendra la
+lettre?...
+
+--Parbleu!...
+
+--Pauvre jeune homme!... détrompez-vous. Le baron sauvé, on vous
+demandera la vie d'un autre condamné avec les mêmes menaces...
+
+--Point!
+
+--Vous verrez!
+
+--Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c'est que j'ai cette
+lettre dans ma poche... L'abbé Midon me l'a restituée en échange de ma
+parole d'honneur...
+
+Le cri de M. de Courtomieu prouva qu'il tenait le curé de Sairmeuse
+pour un peu plus simple qu'il ne convient.
+
+--Quoi!... fit-il, vous tenez la preuve et... Mais c'est de la
+démence! Brûlez à la flamme de cette lanterne ce papier maudit,
+laissez le baron où il est et allez dormir un bon somme.
+
+Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur.
+
+--Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis? demanda-t-il.
+
+--Certes!... et sans hésiter...
+
+--Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment.
+
+L'impertinence était si forte, que M. de Courtomieu eut comme une
+velléité de colère et presque l'envie de se fâcher.
+
+Mais ce n'était pas un homme de premier mouvement, cet ancien
+chambellan de l'empereur, devenu grand prévôt de la Restauration.
+
+Il réfléchit... Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec
+Martial, avec ce prétendant inespéré qu'avait agréé sa fille... Une
+rupture... plus de gendre! Le ciel lui en enverrait-il un autre? Et
+quelle ne serait pas la fureur de Mlle Blanche.
+
+Il avala donc l'amère pilule, et c'est avec l'accent d'une indulgence
+toute paternelle qu'il dit:
+
+--Vous êtes jeune, mon cher Martial...
+
+Toujours agenouillé contre la porte murée, retenant son haleine,
+l'œil et l'oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues
+jusqu'à la souffrance, le baron d'Escorval respira...
+
+--Vous n'avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de
+Courtomieu d'un ton paterne, vous avez l'ardente générosité de votre
+âge... Achevez donc votre entreprise, je n'y mettrai pas obstacle,
+seulement songez que tout peut être découvert, et alors...
+
+--Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes
+mesures sont bien prises... Avez-vous rencontré un soldat le long des
+corridors? Non. C'est que mon père, sur ma prière, a réuni tous les
+hommes de garde, même les factionnaires, sous prétexte de prescrire
+des précautions exceptionnelles... Il leur parle en ce moment. Voilà
+comment j'ai pu monter ici sans être aperçu... Nul ne me verra quand
+je sortirai... Qui donc après l'évasion oserait me soupçonner!...
+
+--Si le baron s'évade, la justice se demandera qui l'a aidé...
+
+Martial riait.
+
+--Si la justice cherche, répondit-il, elle trouvera un coupable de
+ma façon... Allez, j'ai tout prévu... Je n'avais qu'une personne à
+craindre: vous. Un homme sûr vous a prié de ma part de me rejoindre
+ici, vous êtes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester
+neutre... je suis tranquille. Le baron sera en Piémont, respirant
+l'air à pleins poumons, quand le soleil se lèvera.
+
+Il avait fini d'arranger les cordes, il prit la lanterne et continua
+d'un ton léger:
+
+--Mais sortons... mon père ne peut éternellement haranguer les
+soldats.
+
+--Cependant, insista M. de Courtomieu, vous ne m'avez pas dit...
+
+--Je vous dirai tout, mais ailleurs... venez, venez...
+
+Ils sortirent, la serrure et les verroux grincèrent, et alors le baron
+se redressa.
+
+Toutes sortes d'idées contradictoires, de suppositions bizarres, de
+doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit.
+
+Que contenait donc cette lettre?... Comment Chanlouineau ne s'en
+était-il pas servi pour son propre salut?... Qui jamais eût cru
+Martial si fidèle à une parole arrachée par des menaces?... Il
+s'inquiétait surtout de la façon dont lui parviendraient les cordes.
+
+Mais c'était le moment d'agir, non de réfléchir... les barreaux
+étaient énormes et il y en avait deux rangées...
+
+M. d'Escorval se mit à la besogne.
+
+Il avait jugé sa tâche difficile!... Elle l'était mille fois plus
+qu'il ne l'avait soupçonné, il le reconnut tout d'abord.
+
+C'était la première fois qu'il se servait d'une lime, et il ne savait
+comment la manœuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le
+fer, mais avec une lenteur désespérante, et bien plus en surface qu'en
+profondeur.
+
+Et ce n'était pas tout... Quelques précautions que prit le baron,
+chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaçait son
+sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit!... il lui
+paraissait impossible qu'on ne l'entendit pas, tant il lui semblait
+formidable!...
+
+Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient
+repris leur poste dans le corridor...
+
+Si faible, après vingt minutes, était le résultat, que le baron se
+sentit envahi par un affreux découragement.
+
+Aurait-il seulement scié le premier rang de barreaux quand paraîtrait
+le jour? De toute évidence, non. Dès lors, à quoi bon s'épuiser à
+un travail inutile... Pourquoi ternir la dignité de sa mort par le
+ridicule d'une évasion manquée?...
+
+Il hésitait, quand des pas nombreux s'arrêtèrent devant sa prison. Il
+courut s'asseoir devant sa table.
+
+La porte s'ouvrit et un soldat entra, auquel un officier resté sur le
+seuil dit:
+
+--Vous savez la consigne, caporal... défense de fermer l'œil... Si le
+prisonnier a besoin de quelque chose, appelez!...
+
+Le cœur de M. d'Escorval battait à rompre sa poitrine... Qui arrivait
+là?...
+
+Les conseils de M. de Courtomieu l'avaient-ils donc emporté...
+Martial, au contraire, lui envoyait un aide!...
+
+--Il s'agit de ne pas moisir ici! prononça le caporal, dès que la
+porte fut refermée.
+
+M. d'Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c'était un ami, c'était
+un secours, c'était la vie!...
+
+--Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m'a
+dit comme cela: «Il y a un ami de «l'autre» qui est dans une fichue
+situation, veux-tu lui donner un coup de main?...» J'ai répondu:
+«présent» et me voilà!...
+
+Celui-là, à coup sûr, était un brave, le baron lui serra la main, et
+d'une voix émue:
+
+--Merci, lui dit-il, merci à vous qui sans me connaître vous exposez,
+pour me sauver, au plus terrible danger...
+
+Bavois haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus
+cher que la vôtre... Si nous ne réussissons pas, on nous lavera la
+tête avec le même plomb... Mais nous réussirons... Là-dessus, assez
+causé!...
+
+Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer
+et un litre d'eau-de-vie qu'il déposa sur le lit.
+
+Il prit ensuite la bougie; et à cinq ou six reprises il la fit passer
+rapidement devant la fenêtre.
+
+--Que faites-vous?... demanda le baron surpris.
+
+--Je préviens vos amis que tout va bien. Ils sont là-bas, à nous
+attendre, et tenez, voici qu'ils répondent...
+
+Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une
+petite flamme très-vive, comme celle que produit une pincée de poudre.
+
+--Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons!... reste à
+savoir où en sont les barreaux...
+
+--Je n'ai guère avancé la besogne, murmura M. d'Escorval...
+
+Le caporal s'approcha:
+
+--Vous pouvez même dire que vous ne l'avez pas avancée du tout,
+fit-il, mais rassurez-vous... j'ai été armurier, et je sais manier une
+lime...
+
+Le baron eût souhaité quelques éclaircissements; un laconique:
+«Silence dans le rang!» fut tout ce qu'il obtint de son compagnon.
+
+Expansif en face d'une bouteille, l'honnête Bavois devenait dans les
+grandes occasions «fort ménager de sa salive»--c'était son expression.
+
+S'il se taisait, c'est qu'il étudiait la situation, le fort et le
+faible de l'entreprise, en homme qui sait que tout dépend de son
+sang-froid.
+
+--Il s'agit de n'être ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en
+tourmentant sa moustache grise.
+
+C'était plus aisé à concevoir qu'à réaliser.
+
+Et cependant, après un moment de réflexion, il ajouta:
+
+--Cela se peut.
+
+C'est qu'il avait plus d'un expédient dans son sac, le caporal.
+
+Ayant retiré le bouchon du litre d'eau-de-vie qu'il avait apporté, il
+le fixa à l'extrémité d'une des limes et il enveloppa ensuite d'un
+linge mouillé le manche de l'outil.
+
+--C'est ce qu'on appelle mettre une sourdine à son instrument!...
+fit-il.
+
+Déjà il avait reconnu les barreaux; il se mit à les attaquer
+énergiquement.
+
+Alors, on put reconnaître qu'il n'avait exagéré ni son savoir-faire ni
+l'efficacité de ses précautions pour assourdir l'opération.
+
+Le fer, sous sa main habile et prompte, s'émiettait et s'entaillait à
+miracle, et la limaille pleuvait sur l'appui de la fenêtre.
+
+Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant
+épouvanté le baron. À peine eût-on dit le frottement de deux morceaux
+de bois dur l'un contre l'autre...
+
+N'ayant rien à redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait songé
+à se mettre à l'abri des regards...
+
+La porte de la chambre était percée d'un guichet et à tout moment
+quelque factionnaire pouvait y mettre l'œil.
+
+Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vêtement eût éveillé
+des soupçons... le caporal avait trouvé mieux.
+
+Déplaçant la petite table de la prison, il y avait posé la lumière de
+telle sorte que la fenêtre restait totalement dans l'ombre.
+
+De plus, il avait commandé au baron de s'asseoir, et lui remettant un
+journal, il lui avait dit:
+
+--Lisez, monsieur, à haute voix, sans interruption, lisez jusqu'à ce
+que vous me voyez cesser ma besogne...
+
+Comme cela, on pouvait défier les factionnaires du corridor... Ils
+n'avaient qu'a venir!... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent à
+leurs camarades:
+
+--Nous avons vu le condamné à mort... il est très-pâle et ses yeux
+brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le
+caporal Bavois est accoudé à la fenêtre, il ne doit pas s'amuser...
+
+La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement
+suspect, s'il y en eût eu un...
+
+Et pendant que travaillait Bavois, M. d'Escorval lisait, lisait...
+
+Déjà il avait lu entièrement le journal et il venait de le
+recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fenêtre, lui fit signe
+de se reposer.
+
+--La moitié de la besogne est faite!... prononça-t-il tout bas. Les
+barres de la première rangée sont coupées...
+
+--Ah!... comment reconnaîtrai-je jamais tant de dévouement!... murmura
+le baron.
+
+--Là-dessus, motus!... interrompit Bavois d'un ton fâché. Quand
+j'aurai filé avec vous, je serai condamné à mort et je ne saurai
+où aller, car le régiment, voyez-vous, c'est tout ce que j'ai de
+famille... Eh bien!... vous me donnerez chez vous place au feu et à la
+chandelle, et je serai très-content!...
+
+Il dit, avala une large lampée d'eau-de-vie, et se remit à l'œuvre
+avec une ardeur nouvelle...
+
+Déjà le caporal avait fortement entamé un des barreaux de la
+seconde rangée quand il fut interrompu par M. d'Escorval qui, sans
+discontinuer sa lecture à haute voix, s'était approché de lui et le
+tirait par un pan de sa longue capote.
+
+Vivement il se retourna.
+
+--Qu'y a-t-il?...
+
+--J'ai entendu un bruit singulier.
+
+--Où?
+
+--Dans la pièce à côté; où sont les cordes.
+
+Le digne Bavois n'étouffa qu'à demi un terrible juron.
+
+--Nom d'un tonnerre!... fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma
+peau, on m'a promis de jouer franc jeu!...
+
+Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il
+écouta... Rien, pas un mouvement.
+
+--C'est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez
+le journal...
+
+Et lui-même reprit la lime...
+
+Ce fut d'ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout
+était prêt pour l'évasion: les barreaux étaient sciés et les cordes
+apportées par un trou pratiqué à la cloison étaient roulées au bas de
+la fenêtre.
+
+L'instant décisif venu, Bavois avait placé la couverture du lit devant
+le guichet de la porte et «encloué la serrure.»
+
+--Maintenant, dit-il au baron, du même ton qu'il prenait pour réciter
+la théorie à ses recrues, à l'ordre, monsieur, et attention au
+commandement.
+
+Et aussitôt, avec une parfaite liberté d'esprit, en décomposant bien,
+comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment
+l'évasion présentait deux opérations distinctes, consistant à gagner
+d'abord l'étroit entablement situé au bas de la tour plate, pour
+descendre de là jusqu'au pied du rocher à pic.
+
+L'abbé Midon, qui avait fort bien prévu cette circonstance, avait
+remis à Martial deux cordes, dont l'une, celle qui devait servir pour
+le rocher, était bien plus longue que l'autre.
+
+--Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait
+Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu'à
+l'entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse
+corde et la pince... Et ne lâchez rien!... Si nous nous trouvions
+démunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous
+précipiter... Je ne serai pas long à vous aller rejoindre... Êtes-vous
+prêt?
+
+M. d'Escorval leva les bras, la corde fut attachée et il se laissa
+glisser entre les barreaux...
+
+D'où il était, la hauteur paraissait immense...
+
+En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit
+personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient,
+silencieuses, émues, toutes palpitantes...
+
+C'était Mme d'Escorval et Maurice, Marie-Anne, l'abbé Midon et quatre
+officiers à demi-solde...
+
+La nuit, bien que sans lune, était fort claire, et d'où ils étaient
+ils pouvaient voir quelque chose...
+
+Donc, lorsque quatre heures sonnèrent, ils aperçurent fort bien une
+forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... C'était
+le baron. Peu après, une autre forme suivit très-rapidement: c'était
+Bavois...
+
+La moitié du périlleux trajet était accomplie...
+
+D'en bas, on voyait confusément deux ombres se mouvoir sur l'étroite
+plate-forme... Le caporal et le baron réunissaient leurs forces pour
+ficher solidement la pince dans une fente du rocher...
+
+Mais au bout d'un moment, une des ombres émergea du saillant, et tout
+doucement, le long du rocher, glissa...
+
+Ce ne pouvait être que M. d'Escorval... Transportée de bonheur, sa
+femme s'avançait les bras ouverts pour le recevoir...
+
+Malheureuse!... Un cri effroyable déchira la nuit...
+
+M. d'Escorval tombait d'une hauteur de cinquante pieds... il était
+précipité... il s'écrasait au bas de la citadelle... La corde s'était
+rompue...
+
+S'était-elle naturellement rompue?...
+
+Maurice qui en avait examiné le bout, s'écriait avec d'horribles
+imprécations de vengeance et de haine, qu'ils étaient trahis, qu'on
+s'était arrangé pour ne leur livrer qu'un cadavre... Que la corde
+enfin, avait été coupée.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin
+funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l'arrêté
+de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort
+ou vif, une gratification de 20,000 francs.
+
+L'odieuse provocation s'adressait à de telles âmes.
+
+--Vingt mille francs, répétait-il, d'un air sombre, vingt sacs de
+cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je
+puiserais à même comme un richard!... Ah! je découvrirai Lacheneur,
+fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la
+récompense!...
+
+L'infamie du crime, le nom de traître et d'infâme qui lui en
+reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui
+et les siens ne l'arrêtèrent pas un instant.
+
+Il ne voyait, il ne pouvait voir qu'une seule chose... la prime, le
+prix du sang...
+
+Le malheur est qu'il n'avait pour guider ses recherches, aucun indice,
+même vague.
+
+Tout ce qu'on savait à Montaignac, c'était que le cheval de M.
+Lacheneur avait été tué à la Croix-d'Arcy, on l'avait reconnu en
+travers de la route.
+
+Mais on ignorait si M. Lacheneur avait été blessé ou s'il s'était tiré
+sain et sauf de la mêlée. Avait-il gagné la frontière?... Était-il
+allé demander un asile à quelque fermier de ses amis?...
+
+Donc Chupin se «mangeait le sang,» selon son expression, quand le jour
+même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de
+la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son
+attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix
+près de lui.
+
+Deux paysans vidaient une bouteille, et l'un d'eux, d'un certain âge,
+racontait qu'il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à Mlle
+Lacheneur des nouvelles de son père.
+
+Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement
+dans les montagnes qui séparent l'arrondissement de Montaignac de
+la Savoie. Il précisait l'endroit de la rencontre, c'était dans les
+environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux.
+
+Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse
+indiscrétion. À son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la
+frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger.
+
+En quoi il se trompait.
+
+Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d'un cordon de
+carabiniers royaux,--gendarmes du Piémont,--qui, ayant reçu des
+ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables.
+
+Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés,
+et encore, de l'autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et
+emprisonné, en attendant les brèves formalités de l'extradition.
+
+Avec cette promptitude de coup d'œil, trop souvent départie à des
+scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu'il
+pouvait tirer du renseignement.
+
+Mais il n'y avait pas une seconde à perdre.
+
+Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans
+attendre sa monnaie il courut jusqu'à la citadelle, entra au poste et
+demanda au sergent une plume et du papier...
+
+Le vieux maraudeur, d'ordinaire, écrivait péniblement; ce jour-là, il
+ne lui fallut qu'un tour de main pour tracer ces quatre lignes:
+
+«_Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d'ordonner
+que quelques soldats à cheval m'accompagnent pour le saisir._
+
+«CHUPIN.»
+
+Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au
+duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire.
+
+Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet...
+
+En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition
+de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les
+chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu'on ne soupçonnait
+pas, comme tout le reste de la garnison, d'avoir fait des vœux pour
+le succès du soulèvement...
+
+Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en
+accorda un... Il l'enfourcha d'une jambe nerveuse, et prenant la tête
+du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa
+fortune sous les fers de sa bête...
+
+De ce billet, venait l'air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il
+entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient
+déjà l'évasion du baron d'Escorval.
+
+C'est parce qu'il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort
+hasardées de son espion, qu'il s'était écrié dès la porte:
+
+--Par ma foi!... il faut convenir que ce Chupin est un limier
+incomparable!... Grâce à lui...
+
+Alors, il avait aperçu Mlle Lacheneur et s'était arrêté court...
+
+Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n'étaient dans une
+situation d'esprit à remarquer la phrase et l'interruption.
+
+Questionné, M. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la
+vérité, et très-probablement M. Lacheneur eût été sauvé.
+
+Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée
+fatale qu'ils ne sauraient fuir...
+
+Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lacheneur avait
+perdu connaissance...
+
+Lorsqu'il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l'aube, le
+carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux
+cadavres qu'on n'était pas encore venu relever.
+
+Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la
+mort qui avait trahi ses suprêmes désirs.
+
+S'il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par
+le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu'il soit donné à un
+homme d'endurer... mais il était désarmé.
+
+Force lui était donc d'accepter le châtiment de la vie qui lui était
+laissée...
+
+Peut-être aussi, la voix de l'honneur lui cria-t-elle que se
+soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une
+insigne lâcheté... Si irréparable que paraisse le mal qu'on a fait, il
+y a toujours à réparer.
+
+Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée!...
+Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval,
+et sans aide, ce n'était pas chose facile; outre que son pied était
+resté engagé dans l'étrier, tous ses membres étaient à ce point
+engourdis qu'à grand'peine il parvenait à se mouvoir.
+
+Il se dégagea cependant, et, s'étant dressé, il s'examina et se
+palpa...
+
+Lui qui eût dû être tué dix fois, il n'avait d'autre blessure qu'un
+coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du
+coup de pied, remontait jusqu'au genou.
+
+Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se
+baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu'il entendit sur la
+route un bruit de pas...
+
+Il n'y avait pas à hésiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la
+gauche de la Croix-d'Arcy...
+
+C'étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir
+poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la
+baïonnette dans les reins.
+
+Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une
+vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets,
+avec des lanières de cuir coupées aux fourniments.
+
+Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route,
+Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces
+prisonniers...
+
+Comment ne fut-il pas découvert lui-même?... Ce fut une grande chance.
+
+Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait
+difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d'un de ces
+détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant
+les bois, fouillant les fermes et les villages.
+
+Cependant, il ne désespéra pas.
+
+Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait
+fermement qu'il serait à l'abri de toutes les poursuites aussitôt
+qu'il aurait atteint les premières gorges.
+
+Il se mit donc courageusement en route...
+
+Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours
+précédents qui maintenant l'écrasaient, sans sa blessure dont il ne
+pouvait arrêter le sang...
+
+Il avait arraché un échalas à une vigne, et s'en servant en guise de
+béquille, il se traînait plutôt qu'il ne marchait, restant sous bois
+tant qu'il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés
+quand il avait à traverser un espace découvert.
+
+À tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales,
+un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la
+faim.
+
+Il y avait trente heures qu'il n'avait rien pris et il se sentait
+défaillir de besoin.
+
+Bientôt, la torture devint si intolérable, qu'il se sentit prêt à tout
+braver pour y mettre un terme.
+
+À une portée de fusil, il apercevait les toits d'un petit hameau; il
+résolut de s'y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison
+par le jardin...
+
+Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres
+sèches, quand il entendit un roulement de tambour...
+
+Instinctivement il s'aplatit derrière le petit mur.
+
+Mais ce n'était qu'un de ces «bans» comme en battent les crieurs de
+village pour amasser le monde.
+
+Aussitôt après une voix s'éleva, claire et perçante, qui arrivait
+très-distincte à M. Lacheneur.
+
+Elle disait:
+
+«C'est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac
+promettent de donner une récompense de vingt mille livres--vous
+m'entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles!--à qui
+livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n'est-ce
+pas?... Il serait mort que la gratification serait la même: vingt
+mille francs!... On paiera comptant... en or.»
+
+D'un bond, Lacheneur s'était dressé, fou d'épouvante et d'horreur...
+
+Lui qui s'était cru à bout d'énergie, il trouva des forces
+surnaturelles pour courir, pour fuir...
+
+Sa tête était mise à prix... Cette horrible pensée le transportait de
+cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées.
+
+De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter
+des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l'infâme
+récompense.
+
+Où aller, maintenant, qu'il était comme un vivant appât offert à la
+trahison et à la cupidité!... À quelle créature humaine se confier!...
+À quel toit demander un abri!...
+
+Et mort, il vaudrait encore une fortune.
+
+Quand il serait tombé d'inanition et d'épuisement sous quelque
+buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie
+de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs.
+
+Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la
+sépulture.
+
+Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac.
+
+Il irait droit aux autorités et dirait:
+
+«Voici le corps de Lacheneur... comptez l'argent de la prime!...»
+
+Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même
+n'a pu le dire.
+
+Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de
+Charves, ayant aperçu deux hommes qui s'étaient levés à son approche
+et qui fuyaient; il les appela d'une voix terrible:
+
+--Eh! vous autres!... voulez-vous mille pistoles chacun?... Je suis
+Lacheneur.
+
+Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut
+deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et
+qu'il avait eu bien de la peine à enrôler.
+
+Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine
+d'eau-de-vie.
+
+--Prenez... dirent-ils au pauvre affamé.
+
+Ils s'étaient assis près de lui, sur l'herbe, et pendant qu'il
+mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés,
+on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils
+espéraient gagner les États sardes, grâce à un guide qui les attendait
+à un endroit convenu...
+
+Lacheneur leur tendit la main.
+
+--Je suis donc sauvé, dit-il. Faible et blessé comme je le suis, je
+périssais si je restais seul...
+
+Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue.
+
+--Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d'un air sombre,
+car c'est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez
+trompés, monsieur Lacheneur!...
+
+Il n'osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes
+l'écrasait.
+
+--Bast!... qu'il vienne tout de même, fit l'autre paysan, avec un
+regard étrange.
+
+Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq
+de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière...
+
+Mais cette longue route ne s'était pas faite sans d'amers reproches,
+sans les plus cruelles récriminations.
+
+Pressé de questions par ses compagnons, l'esprit affaissé comme le
+corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l'inanité des promesses
+dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu'il avait dit que
+Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l'Empire
+devaient se trouver à Montaignac, et c'était là un monstrueux
+mensonge. Il confessa qu'il avait donné le signal du soulèvement sans
+chance de succès, sans moyens d'action, en s'en remettant presque au
+hasard. Enfin, il avoua qu'il n'y avait de réel que sa haine, la haine
+implacable qu'il avait vouée aux Sairmeuse...
+
+Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la
+marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des
+précipices qu'ils côtoyaient.
+
+--Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c'est pour ses haines à
+lui qu'il a fait battre et massacrer le monde, qu'il nous ruine et
+qu'il nous perd... on verra!
+
+Les fugitifs arrivaient à la première maison qu'ils eussent vue sur le
+territoire sarde.
+
+C'était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg
+de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain.
+
+Ils frappèrent, sans s'inquiéter de l'heure--il était plus de minuit.
+On leur ouvrit et ils demandèrent qu'on leur préparât à souper.
+
+Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l'effort
+d'une marche si pénible, déclara qu'il ne souperait pas.
+
+Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l'auberge, et
+s'endormit...
+
+C'était, depuis qu'ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois
+que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs
+impressions.
+
+La même idée leur était venue.
+
+Ils avaient pensé qu'en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur
+grâce.
+
+Certes, ils n'eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou
+de l'argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie
+contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une
+trahison...
+
+--D'ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils.
+
+Ils décidèrent donc que dès qu'ils auraient soupé ils iraient à
+Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais.
+
+Mais ils devaient être devancés.
+
+Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui
+avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la
+délation.
+
+Cet homme était l'aubergiste Balstain.
+
+En apprenant le nom de l'hôte qui dormait sans défiance sous son
+toit, le vertige de l'or le saisit. Il ne dit qu'un mot à sa femme et
+s'échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes.
+
+Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent.
+
+Pour monter leur courage jusqu'à l'abominable action qu'ils allaient
+commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant.
+
+Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la
+secousse, se leva.
+
+La femme de l'aubergiste était seule dans la première pièce.
+
+--Où sont mes amis?... demanda-t-il vivement, où est votre mari?...
+
+Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses...
+N'en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant:
+
+--Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous... vous êtes trahi!...
+
+Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l'œil une
+arme pour se défendre, une issue pour fuir.
+
+Il avait pu se croire abandonné; mais trahi... non, jamais.
+
+--Qui donc m'a vendu?... fit-il d'une voix étranglée.
+
+--Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là, à cette table.
+
+--Impossible, madame, impossible!...
+
+C'est qu'il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les
+espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas
+les croire capables de le livrer ignoblement pour de l'argent.
+
+--Cependant, poursuivait la femme de l'aubergiste, toujours à genoux,
+ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous
+dénoncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie
+rachèterait la leur... Ils vont pour sûr ramener les gendarmes!...
+Pourquoi faut-il que j'aie encore cette honte d'avouer que mon mari,
+lui aussi, est allé vous vendre...
+
+Lacheneur comprenait maintenant!... Et ce suprême malheur, après tant
+de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie.
+
+De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s'affaissa sur une
+chaise en murmurant:
+
+--Qu'ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas
+d'ici!... C'est trop disputer une misérable existence.
+
+Mais la femme du traître s'était relevée, et elle s'attachait
+obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le
+tirait, elle l'eût porté si elle en eût eu la force.
+
+--Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence
+extraordinaire... Partez, sauvez-vous!... Je ne veux pas que vous
+soyez pris ici, cela nous porterait malheur!
+
+Ébranlé par ces adjurations violentes, l'instinct de la conservation
+reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s'avança jusque sur le seuil
+de l'auberge.
+
+La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les
+ténèbres.
+
+--Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider à
+travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n'y a point
+de routes, où les sentiers sont à peine frayés...
+
+D'un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le
+tournant comme un aveugle qu'on remet en son chemin:
+
+--Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Dieu
+vous protège!... Adieu!
+
+Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la
+femme était rentrée dans l'auberge et avait refermé la porte.
+
+Il s'éloigna donc, soutenu par l'excitation d'une fièvre terrible, et
+durant de longues heures il marcha... Il n'avait pas tardé à perdre
+la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la
+frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches,
+tombant parfois et se relevant meurtri...
+
+Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c'est ce qu'il
+est difficile d'expliquer.
+
+Ce qui est sûr, c'est qu'il s'égara complètement, et le soleil était
+déjà bien haut sur l'horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces
+mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait.
+
+C'était un petit berger qui s'en allait, chassant quatre chèvres, et
+qui, effrayé de l'aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa
+d'abord d'approcher.
+
+Une pièce de monnaie l'attira pourtant.
+
+--Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la
+chaîne, et juste sur la ligne de la frontière... Ici est la France, là
+c'est la Savoie...
+
+--Et quel est le village le plus proche?...
+
+--Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du côté de la France,
+Saint-Pavin...
+
+Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s'était pas
+éloigné d'une lieue de l'auberge de Balstain...
+
+Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis,
+délibérant...
+
+À quoi bon!... Les infortunés voués à la mort choisissent-ils?...
+Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l'abîme où ils
+doivent rouler!...
+
+Il se souvint des carabiniers royaux dont l'avait menacé la femme de
+l'aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit
+les pentes roides qui le ramenaient en France.
+
+Il venait d'entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant
+une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui
+filait assise au soleil.
+
+Péniblement il se traîna jusqu'à elle, et d'une voix expirante il lui
+demanda l'hospitalité.
+
+À la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue
+et de sang, la jolie paysanne s'était levée, plus surprise évidemment
+qu'effrayée.
+
+Elle l'examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses
+traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à
+profusion sur toute cette frontière...
+
+--Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu'on cherche partout et
+dont on promet deux mille pistoles!...
+
+Lacheneur tressaillit.
+
+--Eh bien! oui, répondit-il après un moment de silence, je suis
+Lacheneur... Livrez-moi si vous voulez... mais, par pitié, donnez-moi
+un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos...
+
+À ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d'horreur
+et de dégoût.
+
+--Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle... Ah! vous ne connaissez pas
+les Antoine!... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre
+lit, pendant que je préparerai des œufs au lard... Quand mon mari
+sera rentré, nous aviserons...
+
+La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un
+robuste montagnard à l'œil ouvert et franc...
+
+En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit
+affreusement.
+
+--Malheureuse!... dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l'homme
+chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera
+rasée!...
+
+Lacheneur se leva frissonnant.
+
+Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime
+promise à l'infamie, il ignorait de quelles terribles peines on
+menaçait les gens d'honneur.
+
+--Je me retire, monsieur, prononça-t-il.
+
+Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l'épaule de son
+hôte, le força à se rasseoir.
+
+--Ce n'est point pour vous chasser que j'ai parlé, monsieur, dit-il.
+Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu'à ce que je trouve un moyen
+de pourvoir à votre sûreté...
+
+La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l'accent de la
+passion la plus vive:
+
+--Ah! tu es un brave homme, Antoine! s'écria-t-elle.
+
+Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte
+restée ouverte:
+
+--Veille, dit-il.
+
+M. Lacheneur put croire que la destinée enfin se lassait.
+
+--Je dois vous avouer, monsieur, reprit l'honnête montagnard, que
+vous sauver ne sera pas facile... Les promesses d'argent ont mis
+en mouvement tous les mauvais gueux du pays... On vous sait aux
+environs... Un gredin d'aubergiste a passé la frontière tout exprès
+pour vous dénoncer aux gendarmes français...
+
+--Balstain.
+
+--Oui, Balstain, et il vous cherche... Ce n'est pas tout. Comme je
+traversais Saint-Pavin, remontant ici, j'ai vu arriver huit soldats
+à cheval, guidés par un paysan à cheval comme eux... Ils ont déclaré
+qu'ils vous savaient caché dans le village et ils se sont mis à
+visiter toutes les maisons...
+
+Ces soldats n'étaient autres que les chasseurs de Montaignac confiés à
+Chupin par le duc de Sairmeuse.
+
+Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine.
+
+Cette besogne n'était certes pas de leur goût, mais ils étaient
+surveillés de près par le sous-officier qui les commandait.
+
+Ce sous-officier n'était pas un méchant homme, mais il avait été,
+le long de la route, endoctriné par Chupin, lequel avait poussé
+l'impudence jusqu'à lui promettre l'épaulette, au nom de M. de
+Sairmeuse, si les investigations étaient couronnées de succès.
+
+Antoine, cependant, exposait à M. Lacheneur ses espérances et ses
+craintes.
+
+--Épuisé et blessé comme vous l'êtes, lui disait-il, vous ne serez
+pas en état d'entreprendre une longue marche avant quinze jours...
+Jusque-là il faut vous cacher... Je connais, par bonheur, une retraite
+sûre, à deux portées de fusil dans la montagne... Je vous y conduirai,
+de nuit, avec des provisions pour une semaine...
+
+Un cri étouffé de sa femme l'interrompit.
+
+Il se retourna, et l'aperçut toute défaillante, appuyée au montant de
+la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier
+qui de Saint-Pavin conduisait à la cabane.
+
+Elle disait:
+
+--Les soldats!... ils viennent!
+
+Plus prompts que la pensée, Lacheneur et l'honnête montagnard se
+précipitèrent vers la porte, allongeant la tête pour voir sans se
+montrer.
+
+La jeune femme n'avait dit que trop vrai.
+
+Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement,
+embarrassés qu'ils étaient par leurs lourdes bottes éperonnées, mais
+obstinément.
+
+En avant marchait Chupin, qui de l'exemple, de la voix et du geste les
+animait.
+
+Une parole imprudente de ce petit berger qu'il avait questionné
+venait, il n'y avait pas vingt minutes, de décider du sort de M.
+Lacheneur.
+
+Revenu à Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef
+des conjurés, cet enfant avait dit au hasard:
+
+--Je l'ai rencontré, moi, sur «les hauts,» il m'a demandé son chemin,
+et je l'ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des
+Antoine.
+
+Et, à l'appui de son dire, il montrait fièrement la pièce blanche que
+«le monsieur» lui avait donnée.
+
+--Du coup, s'était écrié Chupin transporté, nous tenons notre homme!
+En route, camarades!...
+
+Et maintenant, le petit détachement n'était pas à plus de deux cents
+pas de la maison où le proscrit avait trouvé asile...
+
+Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait
+dans leurs yeux.
+
+Ils voyaient leur hôte irrémissiblement perdu.
+
+--Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le
+faut...
+
+--Oui, il le faut!... répéta le mari d'un air sombre. On me tuera
+avant de porter la main sur mon hôte, dans ma maison!...
+
+--S'il se cachait dans le grenier, derrière les bottes de paille...
+
+--On le trouverait... Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil
+gredin qui les mène doit avoir le flair d'un chien de chasse.
+
+Il s'interrompit, pour prendre un parti, et vivement:
+
+--Venez, monsieur!... dit-il, sautons par la fenêtre de derrière et
+gagnons la montagne... On nous verra... qu'importe!... Ces cavaliers
+à pied ne doivent pas être lestes... Si vous ne pouvez pas courir, je
+vous porterai... On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on
+nous manquera...
+
+--Et votre femme?... fit Lacheneur.
+
+L'honnête montagnard frissonna, mais il dit:
+
+--Elle nous rejoindra.
+
+Lacheneur lui prit la main qu'il serra avec un attendrissement dont il
+ne cherchait ni à se cacher ni à se défendre.
+
+--Ah!... vous êtes de braves gens!... dit-il, et Dieu vous
+récompensera de votre pitié pour le pauvre proscrit... Mais vous
+avez trop fait déjà... Je serais le plus lâche des hommes si je vous
+exposais inutilement... Je ne puis plus, je ne veux plus être sauvé.
+
+Il attira à lui la jeune femme qui sanglotait, et l'embrassant sur le
+front:
+
+--J'ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme
+vous, généreuse et fière... Pauvre Marie-Anne!... Qu'est-elle devenue,
+elle que j'ai impitoyablement sacrifiée à mes rancunes?... Allez! il
+ne faut pas me plaindre, quoi qu'il m'arrive... je l'ai mérité.
+
+Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct.
+Lacheneur se redressa, rassemblant pour l'heure décisive toute
+l'énergie dont son âme altière était capable...
+
+--Restez!... commanda-t-il à Antoine et à sa femme. Moi, je sors, je
+ne veux pas qu'on m'arrête chez vous.
+
+Il sortit, en disant cela, d'un pas ferme, le front haut, le regard
+calme et assuré.
+
+Les soldats arrivaient.
+
+--Holà!... leur cria-t-il d'une voix forte, c'est Lacheneur que vous
+cherchez, n'est-ce pas?... Me voici!... Je me rends.
+
+Pas une acclamation ne répondit.
+
+La mort qui planait au-dessus de sa tête imprimait à sa personne une
+si imposante majesté, que les soldats s'arrêtèrent frappés de respect.
+
+Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin.
+
+Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le
+cœur du misérable, et blême, tremblant, éperdu, il essayait de se
+dissimuler derrière les soldats.
+
+Lacheneur marcha droit à lui.
+
+--C'est donc toi qui me vends, Chupin, prononça-t-il. Tu n'as pas
+oublié, je le vois bien, que souvent, l'hiver, Marie-Anne a rempli ta
+huche vide... et tu te venges!...
+
+Le vieux maraudeur était écrasé, on eût dit qu'il allait tomber à
+genoux.
+
+Maintenant qu'il avait trahi, il comprenait ce qu'est la trahison...
+
+--Va!... dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang,
+mais il ne te portera pas bonheur!... traître!...
+
+Mais déjà Chupin, s'indignant de sa faiblesse, relevait la tête,
+s'efforçant de secouer la frayeur qui l'envahissait.
+
+--Vous avez conspiré contre le roi, dit-il, je n'ai fait que mon
+devoir en vous dénonçant.
+
+Et se retournant vers les soldats:
+
+--Quant à vous, camarades, soyez sûr que monseigneur le duc de
+Sairmeuse vous témoignera sa satisfaction...
+
+On avait lié les poignets de Lacheneur, et la petite troupe
+s'apprêtait à redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant
+de sueur, hors d'haleine, la tête nue...
+
+Il faisait presque nuit déjà, cependant M. Lacheneur reconnut
+Balstain.
+
+Dès qu'il fut à portée de la voix:
+
+--Ah!... vous le tenez!... s'écria-t-il en montrant le prisonnier...
+C'est à moi que revient la prime... C'est moi qui l'ai dénoncé
+le premier, de l'autre côté de la frontière, les carabiniers de
+Saint-Jean-de-Coche en témoigneront... Il devait être pris cette nuit,
+chez moi, mais il a profité de mon absence, le gueux, le scélérat!...
+pour séduire ma femme et s'évader... Quand je suis revenu avec les
+carabiniers, il était parti... Ma femme est au lit, de la correction
+que je lui ai administrée... Et moi, depuis seize heures, je suis les
+traces de ce bandit!...
+
+Il s'exprimait avec une violence et une volubilité extraordinaires, la
+cupidité déçue le jetait hors de soi; il était comme fou, en songeant
+que de sa délation il ne recueillait que l'infamie.
+
+--Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez
+valoir près des autorités...
+
+--Comment, si j'ai des droits!... interrompit Balstain; qui donc me
+les conteste?
+
+Il promenait autour de lui des regards menaçants; il reconnut Chupin.
+
+--Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c'est toi qui as
+découvert le brigand...
+
+--Oui! c'est moi qui ai deviné sa retraite.
+
+--Tu mens, imposteur!... vociférait l'aubergiste, tu mens!...
+
+Les soldats ne bougeaient pas; cette scène les vengea des dégoûts de
+l'après-midi.
+
+--Du reste, poursuivait Balstain, avec l'emphase des hommes de son
+pays, que peut-on attendre d'un vil coquin tel que Chupin!... Chacun
+ne sait-il pas que dix fois au moins il a été obligé de quitter la
+France pour ses crimes... Où te réfugiais-tu quand tu passais la
+frontière, Chupin?... Dans ma maison, dans l'auberge de l'honnête
+Balstain... On t'y cachait et on t'y nourrissait. Combien de fois
+t'ai-je sauvé de la potence et des galères?... Je n'ai pas compté. Et
+pour me récompenser, tu me voles mon bien, tu t'empares de cet homme
+qui était à moi!...
+
+--Il est fou!... répétait le vieux maraudeur ahuri, il est fou!...
+
+Alors l'aubergiste changea de tactique.
+
+--Si du moins tu étais raisonnable, reprit-il... Voyons, Chupin, un
+bon mouvement, pour un vieil ami... Part à deux, hein! veux-tu?...
+Non... tu me réponds non... Que veux-tu donc me donner, compère?... Le
+tiers?... c'est trop!... Le quart alors?...
+
+Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient
+ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l'instant d'avant il
+les avait vus éviter son contact avec une visible horreur.
+
+Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux
+soldats:
+
+--Ah ça!... allons-nous coucher ici!...
+
+Un éclair d'implacable haine flamboya dans l'œil du Piémontais.
+
+Il tira très-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec
+le signe de la croix:
+
+--Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d'une voix éclatante, et vous,
+bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment... Que je sois damné si
+jamais je me sers d'un couteau à mes repas avant d'avoir enfoncé celui
+que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole!
+
+Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche.
+
+Mais le vieux maraudeur n'était plus le même. Rien ne lui restait de
+son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes
+sortes de pensées comme jamais il n'en avait eues, assailli par les
+plus sinistres pressentiments.
+
+Un serment comme celui de Balstain, et de la part d'un tel homme,
+c'était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du
+moins la certitude d'une tentative prochaine d'assassinat...
+
+Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le
+détachement coucher à Saint-Pavin, comme c'était convenu. Il lui
+tardait de s'éloigner.
+
+Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher
+une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit.
+
+Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué
+à la citadelle de Montaignac.
+
+Nul ne semblait s'y douter qu'en ce moment même, M. d'Escorval et le
+caporal Bavois travaillaient à leur évasion.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau
+s'abandonnait au plus affreux désespoir.
+
+Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée.
+
+N'avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une
+entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur.
+
+Tant qu'il l'avait attendue, tant qu'elle avait été là, il ne songeait
+qu'au succès de sa ruse... Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce
+que diraient les gardiens.
+
+--Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n'était après tout
+qu'un misérable fanfaron... Nous l'avons entendu implorer sa grâce à
+genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices.
+
+La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de
+lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur.
+
+Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de
+réhabilitation.
+
+--On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du
+peloton d'exécution, si je pâlis et si je tremble!...
+
+Il était dans ces dispositions, quand sa porte s'ouvrit livrant
+passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper
+Mlle Lacheneur, venait s'informer des résultats de sa visite.
+
+--Eh bien! mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux.
+
+--Sortez! cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon!...
+
+Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s'esquiva prestement,
+effrayé et surtout fort surpris du changement.
+
+--Quel redoutable et féroce scélérat! dit-il au gardien, il serait
+peut-être prudent de lui mettre la camisole de force...
+
+Ah!... il n'en était pas besoin. L'héroïque paysan venait de se
+laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible
+fièvre de l'angoisse qui vieillit un homme en une nuit.
+
+Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l'arme qu'il venait de
+mettre entre ses mains?...
+
+S'il l'espérait, c'est qu'il songeait qu'elle aurait pour conseil et
+pour guide un homme dont l'expérience lui inspirait une confiance
+absolue: l'abbé Midon.
+
+--Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura
+peur...
+
+En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était
+certes au-dessus de sa condition, mais elle n'était pas assez
+raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de
+Sairmeuse.
+
+Ce brouillon, écrit par lui en un moment d'abandon et d'aveuglement,
+fut presque sans influence sur les déterminations de Martial.
+
+Il parut s'en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père,
+mais au fond il considérait la menace comme puérile.
+
+Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance.
+
+D'autres causes eussent décidé Martial: la difficulté et le danger de
+l'entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver.
+
+Déjà, à cette époque, il n'y avait que l'impossible capable de tenter
+cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d'émotions.
+
+Sauver la vie du baron d'Escorval, un ennemi, presque sur les marches
+de l'échafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur
+d'une femme qu'il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui
+parut digne de lui...
+
+Quelle occasion, d'ailleurs, pour l'exercice des facultés de son
+sang-froid, de diplomatie et de finesse qu'il s'accordait!...
+
+Il fallait jouer son père, c'était aisé; il le joua.
+
+Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c'était difficile; il crut
+l'avoir joué.
+
+Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles
+contradictions, et il se consumait d'anxiété.
+
+C'est avec joie qu'il eût consenti à subir la torture avant de
+recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches
+de Marie-Anne.
+
+Que faisait-elle?... Comment savoir?...
+
+Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il
+appela ses gardiens et s'efforça de les faire causer. Sa raison lui
+disait bien que ces gens n'étaient pas plus instruits que lui-même,
+qu'on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu'on résolût...
+n'importe!...
+
+La retraite battit... puis l'appel du soir... puis l'extinction des
+feux...
+
+Après, rien, le silence...
+
+L'oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un
+effort surhumain d'attention, Chanlouineau écoutait.
+
+Il lui semblait que si de façon ou d'autre le baron d'Escorval
+recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe...
+Ceux qu'il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de
+reconnaissance...
+
+Un peu après deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand
+mouvement dans les corridors, on courait, on s'appelait, on agitait
+des trousseaux de clefs, des portes s'ouvraient et se refermaient...
+
+Le corridor s'éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des
+lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur,
+entraîné par des soldats.
+
+Lacheneur!... Était-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il
+se disait que ce ne pouvait être là qu'une vision de la fièvre qui
+brûlait son cerveau.
+
+Un peu plus tard il entendit un cri déchirant... Mais qu'avait de
+surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort
+suaient l'agonie de cette effroyable nuit qui précède l'exécution...
+
+Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la
+fenêtre. Chanlouineau désespéra.
+
+--C'est fini, murmura-t-il, la lettre a été inutile!...
+
+Pauvre généreux garçon... Son cœur eût bondi de joie s'il eût pu
+jeter un coup d'œil dans la cour de la citadelle...
+
+Il y avait plus d'une heure qu'on avait sonné le réveil, les cavaliers
+achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne,
+de celles qui apportent au marché leur beurre et leurs œufs, se
+présentèrent au poste.
+
+Elles racontaient que passant le long des rochers à pic de la tour
+plate, elles venaient d'apercevoir une longue corde qui pendait.
+
+Une corde!... Un des condamnés s'était donc évadé!...
+
+On courut à la chambre du baron d'Escorval... elle était vide.
+
+Le baron s'était enfui, entraînant l'homme qui lui avait été donné
+pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers.
+
+La stupeur fut grande et aussi l'indignation... mais la frayeur fut
+plus grande encore...
+
+Il n'était pas un des officiers de service qui ne frémit en songeant à
+sa responsabilité, qui ne vît presque sa carrière brisée.
+
+Qu'allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de
+Courtomieu, bien autrement redouté avec ses façons froides et polies?
+Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut dépêché.
+
+Bientôt ils parurent, accompagnés de Martial, enflammés, en apparence,
+d'une effroyable colère, tout à fait propre, en vérité, à écarter tout
+soupçon de connivence de leur part.
+
+M. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi.
+
+Il jurait, injuriait, accusait, menaçait, et s'en prenait à tout le
+monde.
+
+Il avait commencé par faire mettre en prison tous les factionnaires,
+jusqu'à plus ample informé, et il parlait de demander la destitution
+en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers.
+
+--Quant à ce misérable Bavois, criait-il aux soldats, quant à ce
+lâche déserteur, il sera fusillé dès qu'on l'aura repris... et on le
+reprendra, comptez-y!...
+
+On avait espéré calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant
+l'arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait osé
+l'éveiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle.
+
+Ce lui fut seulement une occasion d'exalter les mérites du traître.
+
+--Celui qui a découvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le
+sieur Escorval. Qu'on aille me chercher Chupin!...
+
+Plus calme, M. de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre,
+disait-il, le «grand coupable» sous la main de la justice.
+
+Il expédiait des courriers dans toutes les directions, et faisait
+porter avis de l'événement dans les localités voisines.
+
+Ses commandements étaient précis et brefs: surveiller la frontière,
+soumettre les voyageurs à un examen sévère, pratiquer de nombreuses
+visites domiciliaires, répandre à profusion le signalement du sieur
+Escorval.
+
+Avant tout, il avait donné l'ordre de rechercher et d'arrêter le sieur
+Midon, ancien curé de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils.
+
+Mais parmi tous les officiers présents, il y en avait un, c'était
+un vieux lieutenant décoré, que le ton du duc de Sairmeuse avait
+profondément blessé.
+
+Il s'avança, d'un air sombre, en disant que tout cela sans doute était
+bel et bien, mais que le plus pressé était de procéder à une enquête
+qui, en faisant connaître les moyens d'évasion, révélerait peut-être
+les complices.
+
+À ce simple mot: enquête, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de
+Courtomieu n'avaient été maîtres d'un imperceptible tressaillement.
+
+Pouvaient-ils ignorer à combien peu tient le secret des trames les
+mieux ourdies!
+
+Que fallait-il, ici, pour dégager la vérité des apparences
+mensongères? Une précaution négligée, un puéril détail, un mot, un
+geste, un rien...
+
+Ils tremblèrent que cet officier ne fût un homme d'une perspicacité
+supérieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins,
+avait des présomptions qu'il était impatient de vérifier.
+
+Non, le vieux lieutenant n'avait aucun soupçon, il avait parlé ainsi
+au hasard, uniquement pour exhaler son mécontentement. Même son
+intelligence était si peu subtile qu'il ne remarqua pas le rapide coup
+d'œil qu'échangèrent le marquis et le duc.
+
+Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussitôt:
+
+--Je suis de l'avis du lieutenant, prononça-t-il avec une politesse
+trop étudiée pour n'être pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une
+enquête... cela est aussi ingénieusement pensé que bien dit.
+
+Le vieil officier décoré tourna le dos en mâchonnant un juron.
+
+--Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son père et cet
+autre pékin mériteraient... mais il faut vivre!...
+
+À s'avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien
+qu'il ne courait pas le moindre risque.
+
+À qui revenait le soin des investigations?... Au duc et au marquis.
+Ils étaient donc, en vérité, un peu naïfs de s'inquiéter. Ne
+resteraient-ils pas seuls juges de ce qu'il serait opportun de taire
+ou de révéler, et complètement maîtres de cacher ce qui serait de
+nature à trahir leur connivence?...
+
+Ils se mirent donc à l'œuvre immédiatement, avec un empressement qui
+eût fait évanouir les doutes, s'il y en eût eu parmi les assistants.
+
+Mais qui donc se fût avisé de concevoir des doutes!...
+
+Le succès de la comédie était d'autant plus certain que la fuite du
+baron d'Escorval paraissait menacer sérieusement les intérêts de ceux
+qui l'avaient favorisée.
+
+Les détails de l'évasion, Martial pensait les connaître aussi
+exactement que les évadés eux-mêmes... Il était l'auteur, s'ils
+avaient été les acteurs du drame de la nuit.
+
+Il s'abusait, il ne tarda pas à se l'avouer.
+
+L'enquête, dès les premiers pas, révéla des circonstances qui lui
+parurent inexplicables.
+
+Il était clair, et la disposition des lieux le démontrait, que pour
+recouvrer leur liberté, le baron d'Escorval et le caporal Bavois
+avaient eu à accomplir deux descentes successives.
+
+Ils avaient dû, d'abord, descendre de la fenêtre de la prison jusque
+sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait
+ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu'au bas des
+rochers à pic.
+
+Pour réaliser cette double opération, et les prisonniers l'avaient
+réalisée, puisqu'ils s'étaient échappés, deux cordes leur étaient
+indispensables. Martial les avait apportées, on eût dû les retrouver.
+
+Eh bien! on n'en retrouvait qu'une, celle que les paysannes avaient
+aperçue, pendant de la saillie où elle était accrochée à une pince de
+fer.
+
+De la fenêtre à la saillie, point de corde...
+
+Ce fait sauta aux yeux de tout le monde.
+
+--Voilà qui est extraordinaire! murmura Martial devenu pensif.
+
+--Tout à fait bizarre!... approuva M. de Courtomieu.
+
+--Comment diable s'y sont-ils pris pour arriver de la fenêtre du
+cachot à cette étroite corniche?...
+
+--C'est ce qui ne se comprend pas...
+
+Martial allait trouver une bien autre occasion de s'étonner.
+
+Ayant examiné la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde
+descente, il reconnut qu'elle n'était pas d'un seul morceau. On avait
+noué bout à bout les deux cordes qu'il avait apportées... La plus
+grosse évidemment ne s'était pas trouvée assez longue.
+
+Comment cela se faisait-il?... Le duc avait-il donc mal évalué la
+hauteur du rocher?... l'abbé Midon avait-il mal pris ses mesures?...
+
+Il aunait cette grosse corde de l'œil, et positivement il lui
+semblait qu'elle avait été raccourci... elle lui avait paru avoir un
+bon tiers en plus, pendant qu'on la lui roulait autour du corps pour
+l'entrer dans la citadelle.
+
+--Il sera survenu quelque accident imprévu, disait-il à son père et au
+marquis de Courtomieu; mais lequel?...
+
+--Eh!... que nous importe? répondait le marquis; vous avez la lettre
+compromettante, n'est-ce pas?...
+
+Mais Martial était de ces esprits qui ne sauraient rester en repos
+tant qu'ils sont en face d'un problème à résoudre.
+
+Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le
+bas des rochers.
+
+Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang.
+
+--Un des prisonniers est tombé, fit Martial vivement, et s'est
+dangereusement blessé!
+
+--Par ma foi!... s'écria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se
+serait brisé les os que j'en serais ravi.
+
+Martial rougit, et regardant fixement son père:
+
+--Je suppose, monsieur, prononça-t-il froidement, que vous ne pensez
+pas un mot de ce que vous dites... Nous nous sommes engagés sur
+l'honneur de notre nom à sauver M. le baron d'Escorval, s'il
+s'était tué ce serait un malheur pour nous, monsieur, un très grand
+malheur!...
+
+Quand son fils prenait ce ton hautain et glacé, le duc ne trouvait
+rien à répondre; il s'en indignait, mais c'était plus fort que lui.
+
+--Bast!... fit M. de Courtomieu, si ce coquin-là s'était seulement
+blessé, nous le saurions...
+
+Ce fut l'opinion de Chupin qui, mandé par le duc, venait d'arriver.
+
+Mais le vieux maraudeur, si loquace d'ordinaire et si empressé,
+répondit brièvement, et, chose étrange, n'offrit point ses services.
+
+De son imperturbable assurance, de son impudence familière, de son
+sourire obséquieux et bas, rien ne restait.
+
+Son œil trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le
+tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la
+détresse de son âme...
+
+Si visible était le changement, que M. de Sairmeuse le remarqua.
+
+--Quelle mésaventure t'est arrivée, maître Chupin? demanda-t-il.
+
+--Il est arrivé, répondit d'une voix rauque l'ancien braconnier, que
+pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m'ont jeté de
+la boue et des pierres... Je courais, ils me poursuivaient en criant:
+Traître!... Infâme!...
+
+Ses poings se crispaient dans le vide, comme s'il eût médité quelque
+vengeance, et il ajouta:
+
+--Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l'évasion du
+baron et ils se réjouissent.
+
+Hélas!... cette joie des habitants de Montaignac devait être de courte
+durée.
+
+Ce jour était désigné pour l'exécution des condamnés à mort.
+
+Jugés par un conseil de guerre, ils devaient être passés par les
+armes.
+
+C'était un vendredi.
+
+À midi, les portes furent fermées et les troupes prirent les armes.
+
+L'impression fut profonde, terrible, quand les funèbres roulements des
+tambours annoncèrent les préparatifs de l'épouvantable holocauste.
+
+La consternation et une sorte d'épouvante se répandirent dans la
+ville; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous
+les quartiers; les rues devinrent désertes et bientôt on put voir
+chaque habitant fermer ses fenêtres et ses portes...
+
+Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle
+s'ouvrirent et donnèrent passage à quatorze condamnés, qui
+s'avancèrent lentement, accompagnés chacun d'un prêtre...
+
+Quatorze!... Pris de remords et d'effroi au dernier moment, M. de
+Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l'exécution de six
+condamnés, et en ce moment même, un courrier emportait vers Paris six
+demandes de grâce, signées par la commission militaire.
+
+Chanlouineau n'était pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la
+clémence royale...
+
+Tiré de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait
+été inutile, il comptait avec une poignante anxiété les condamnés...
+
+Il y eut un moment où ses regards eurent une telle expression
+d'angoisse, que le prêtre qui l'accompagnait se pencha vers lui en
+murmurant:
+
+--Qui cherchez-vous des yeux, mon fils?...
+
+--Le baron d'Escorval.
+
+--Il s'est évadé cette nuit.
+
+--Ah!... je mourrai donc content!... s'écria l'héroïque paysan.
+
+Il mourut sans pâlir, comme il se l'était promis, calme et fier, le
+nom de Marie-Anne sur les lèvres...
+
+
+
+
+XXXIII
+
+Eh bien!... il y eut une femme, une jeune fille, que n'émurent ni ne
+touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre.
+
+Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au
+milieu d'une population en deuil; ses yeux si beaux restèrent secs
+pendant que coulaient tant de pleurs.
+
+Fille d'un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable
+dictature, elle n'essaya pas d'arracher au bourreau un seul des
+malheureux qui furent jetés à la commission militaire.
+
+On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin!... Voilà le crime que
+Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier...
+
+Elle n'avait dû qu'à l'intercession de Marie-Anne, de n'être pas
+retenue prisonnière. Voilà ce qu'il était au-dessus de ses forces de
+pardonner.
+
+Aussi, est-ce avec l'exagération du ressentiment que le lendemain,
+en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu'elle
+appelait «ses humiliations,» l'incroyable arrogance de la fille de
+Lacheneur et l'épouvantable brutalité des paysans.
+
+Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à
+déposer contre le baron d'Escorval, elle répondit froidement:
+
+--Je crois que c'est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu'il soit
+pénible.
+
+Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa
+déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et
+son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause.
+
+Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut
+sincère.
+
+Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c'était le
+baron d'Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de
+Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l'opinion.
+
+Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens,
+venait de l'habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner
+Maurice que par son prénom.
+
+En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M.
+d'Escorval, c'est qu'il s'agissait du baron.
+
+Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa
+jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche,
+Mlle de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde
+indifférence.
+
+Elle voulait qu'il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens
+de rien, comme ces pauvres paysans, n'était capable de troubler la
+sérénité de son orgueil.
+
+On ne l'entendit pas adresser une seule question.
+
+Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de
+son âme, Mlle de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui
+faisait verser tant de larmes et tant de sang.
+
+Marie-Anne n'était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le
+tourbillon des événements!...
+
+--Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai
+vite fait oublier cette effrontée qui l'avait ensorcelé.
+
+Chimères!... Le charme s'était évanoui qui avait fait flotter indécise
+la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de
+Lacheneur.
+
+Surpris d'abord par les grâces pénétrantes de Mlle Blanche, il avait
+fini par distinguer l'expérience cruelle et la profondeur de calcul
+dissimulées sous les apparences d'une adorable candeur.
+
+Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la
+pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités
+féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse
+Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu'éloignement.
+
+Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais
+uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son
+caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous
+détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par
+désœuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu'il sentait
+bien que Marie-Anne était perdue pour lui.
+
+Enfin, il se disait qu'il y avait eu parole échangée entre le duc de
+Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que
+Mlle Blanche était sa fiancée...
+
+Était-ce la peine de rompre des engagements publics?... Ne faudrait-il
+pas finir par se marier un jour?... Pourquoi ne se pas marier ainsi
+qu'il était convenu! Autant épouser Mlle de Courtomieu que toute
+autre, puisqu'il était sûr que la seule femme qu'il eût aimée, la
+seule qu'il pût aimer, ne serait jamais sienne.
+
+Froid et maître de lui près d'elle, et certain qu'il resterait de
+même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l'amour,
+avec cette perfection et ce charme que n'atteint jamais, cela est
+triste à dire, un sentiment vrai.
+
+Son amour-propre, bien qu'il ne fût point fat, y trouvait son compte,
+et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en
+contradiction ses actes et ses pensées.
+
+Mais pendant qu'il paraissait ne s'occuper que de son mariage, tandis
+qu'il berçait Mlle Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus
+doux projets d'avenir, il ne s'inquiétait que du baron d'Escorval.
+
+Qu'étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal
+Bavois?... Qu'étaient devenus tous ceux qui étaient allés les
+attendre,--Martial le savait,--au bas du rocher, Mme d'Escorval et
+Marie-Anne, l'abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la
+demi-solde?...
+
+C'était donc dix personnes en tout qui s'étaient enfuies.
+
+Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu
+disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans
+seulement avoir été aperçues...
+
+--Ah! il n'y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté
+supérieure... je reconnais la main du prêtre...
+
+L'habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par
+M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une
+fiévreuse activité.
+
+Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu'y
+pouvaient-ils?...
+
+Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se
+passionnent tout d'abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de
+leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l'encontre de
+leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni
+même se dispenser de le louer.
+
+Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si
+le baron d'Escorval et Bavois étaient repris.
+
+Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté?
+Évidemment, non. Ils n'étaient certains que de la complicité de
+Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais
+c'était assez pour tout perdre.
+
+Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines.
+
+Un seul témoin déclarait que, le matin de l'évasion, au petit jour, il
+avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d'une dizaine de
+personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre.
+
+Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage
+faisait frémir Martial.
+
+Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de
+l'enquête.
+
+Tous les soldats de service la nuit de l'évasion ayant été interrogés,
+voici ce que l'un d'eux avait déclaré:
+
+--«J'étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers
+deux heures et demie, après qu'on eût écroué Lacheneur, je vis venir
+à moi un officier. Il me donna le mot d'ordre, naturellement je le
+laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre
+voisine de celle où était enfermé M. d'Escorval et en est ressorti au
+bout de cinq minutes...»
+
+--«Reconnaîtriez-vous cet officier?» avait-on demandé à ce
+factionnaire.
+
+Et il avait répondu:
+
+--«Non, parce qu'il avait un manteau dont le collet était relevé
+jusqu'à ses yeux.»
+
+Quel pouvait être ce mystérieux officier? qu'était-il allé faire dans
+la chambre où les cordes avaient été déposées?...
+
+Martial se mettait l'esprit à la torture sans trouver une réponse à
+ces deux questions.
+
+Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet.
+
+--Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison
+des adhérents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui
+se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois,
+venait savoir si on avait besoin d'un coup de main.
+
+C'était une explication et plausible même: cependant elle ne pouvait
+satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette
+affaire un secret qui irritait sa curiosité.
+
+--Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d'Escorval n'ait
+pas daigné me faire savoir qu'il est en sûreté!... Le service que je
+lui ai rendu valait bien cette attention.
+
+Si obsédante devint son inquiétude, qu'il résolut de recourir à
+l'adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance
+extrême.
+
+Mais n'obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur.
+
+Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui
+l'avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse.
+
+Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout
+seul, dans une grande chambre du premier étage.
+
+La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu'au jour, le plus
+souvent, on l'entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis
+imaginaires.
+
+Cependant il n'osa pas résister à l'ordre que lui porta un soldat de
+planton, d'avoir à se rendre sur-le-champ à l'hôtel de Sairmeuse.
+
+--Je veux savoir ce qu'est devenu le baron d'Escorval, lui demanda
+Martial à brûle-pourpoint.
+
+Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et
+une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues.
+
+--La police de Montaignac est là, répondit-il d'un ton bourru, pour
+contenter la curiosité de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de
+la police...
+
+Était-ce sérieux?... N'attendait-il pas plutôt qu'on eût intéressé sa
+cupidité? Martial le pensa.
+
+--Tu n'auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te
+paierai bien...
+
+Mais voilà qu'à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans
+son œil l'éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur.
+
+--Si c'est pour me tenter encore que vous m'avez fait venir,
+s'écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge.
+
+--Qu'est-ce à dire, drôle!...
+
+Cette interruption, le vieux maraudeur ne l'entendit même pas; il
+poursuivait avec une violence croissante:
+
+--On m'avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la
+bonne cause... je l'ai livré et on me traite comme si j'avais commis
+le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage
+et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas...
+On m'appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on
+trinquait tout de même avec moi!... Aujourd'hui que j'ai deux
+mille pistoles, on se sauve de moi comme d'une bête venimeuse. Si
+j'approche, on recule; quand j'entre quelque part, on sort...
+
+Le souvenir des injures qu'il avait subies lui était si cruel qu'il
+paraissait véritablement hors de soi.
+
+--Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j'ai commise,
+ignoble et abominable?... Alors pourquoi M. le duc me l'a-t-il
+proposée?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente
+pas, comme cela, le pauvre monde avec de l'argent. Ai-je bien agi, au
+contraire?... Alors qu'on fasse des lois pour me protéger...
+
+C'était un esprit troublé qu'il fallait rassurer, Martial le comprit.
+
+--Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M.
+d'Escorval pour le dénoncer, loin de là... Je désire seulement que tu
+te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son
+passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche...
+
+À ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême.
+
+--Vous voulez donc me faire assassiner! s'écria-t-il en pensant à
+Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche!...
+
+Et pris d'une sorte de panique, il s'enfuit. Martial était stupéfait.
+
+--On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu'il a
+fait.
+
+Il n'eût pas été le seul en tout cas.
+
+Déjà M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher
+mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les
+proportions mensongères données au soulèvement.
+
+L'ivresse d'ambition qui les avait saisis au premier moment s'étant
+dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux
+calculs.
+
+Ils s'accusaient réciproquement de la précipitation fatale des juges,
+de l'oubli de toute procédure, de l'injustice de l'arrêt rendu.
+
+Chacun prétendait rejeter sur l'autre et le sang versé et l'exécration
+publique.
+
+Du moins, espéraient-ils obtenir la grâce des six condamnés dont ils
+avaient suspendu l'exécution.
+
+Ils ne l'obtinrent pas.
+
+Une nuit, un courrier arriva à Montaignac, qui apportait de Paris
+cette laconique dépêche:
+
+«Les vingt-et-un condamnés doivent être exécutés.»
+
+Quoi qu'eût pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres
+entraîné par M. Decazes, ministre de la police, avait décidé que les
+grâces devaient être rejetées...
+
+Cette dépêche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu.
+Ils savaient mieux que personne combien peu méritaient la mort ces
+pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils
+savaient, cela était prouvé et public, que de ces six condamnés deux
+n'avaient pris aucune part au complot.
+
+Que faire?
+
+Martial voulait que son père résignât son autorité, le duc n'eut pas
+ce courage.
+
+M. de Courtomieu l'emporta. Il disait que tout cela était bien
+fâcheux, mais que le vin étant tiré il fallait le boire, qu'on ne
+pouvait se déjuger sans s'attirer une disgrâce éclatante.
+
+C'est pourquoi, le lendemain, les funèbres roulements du tambour se
+firent encore une fois entendre, et les six condamnés--dont deux
+reconnus innocents--furent conduits sous les murs de la citadelle et
+fusillés à la place même où, sept jours auparavant, étaient tombés les
+quatorze malheureux qui les avaient précédés dans la mort...
+
+Et cependant l'organisateur du complot n'était pas jugé encore.
+
+Enfermé dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur
+était tombé dans un morne engourdissement qui dura autant que sa
+détention. Âme et corps, il était brisé.
+
+Une seule fois, on vit remonter un peu de sang à son visage pâli, le
+matin où le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l'interroger.
+
+--C'est vous qui m'avez amené là où je suis, dit-il, Dieu nous voit et
+nous juge!...
+
+Malheureux homme!... ses fautes avaient été grandes, son châtiment fut
+terrible.
+
+Il avait sacrifié ses enfants aux rancunes de son orgueil blessé; il
+n'eut pas cette consolation suprême de les serrer sur son cœur et
+d'obtenir leur pardon avant de mourir...
+
+Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pensée de son fils et
+de sa fille, et telle était l'horreur de la situation qu'il avait
+faite, qu'il n'osait demander ce qu'ils étaient devenus.
+
+À la seule pitié d'un geôlier, il dut d'apprendre qu'on était sans
+nouvelles aucunes de Jean et qu'on croyait Marie-Anne passée à
+l'étranger avec la famille d'Escorval.
+
+Renvoyé devant la Cour prévôtale, Lacheneur fut calme et digne pendant
+les débats. Loin de marchander sa vie, il répondit avec la plus
+entière franchise. Il n'accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses
+complices.
+
+Condamné à avoir la tête tranchée, il fut conduit à la mort le
+lendemain qui était le jour du marché de Montaignac.
+
+Malgré la pluie, il voulut faire le trajet à pied. Arrivé à
+l'échafaud, il gravit les degrés d'un pas ferme, et de lui-même
+s'étendit sur la planche fatale....
+
+Quelques secondes après, le soulèvement du 4 mars comptait sa
+vingt-et-unième victime.
+
+Et le soir même, des officiers à la demi-solde s'en allaient racontant
+partout que des récompenses magnifiques venaient d'être accordées
+au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu'ils allaient
+marier leurs enfants à la fin de la semaine.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Que Martial de Sairmeuse épousât Mlle Blanche de Courtomieu, il n'y
+avait rien là qui dût surprendre les habitants de Montaignac.
+
+Mais en répandant, comme toute fraîche, cette vieille nouvelle, le
+soir même de l'exécution de Lacheneur, les officiers à la demi-solde
+savaient bien tout ce qu'il en rejaillirait d'odieux sur deux hommes
+qui étaient devenus le point de mire de leur haine.
+
+Ils prévoyaient l'irritant rapprochement qui de lui-même naîtrait dans
+les cervelles les plus bornées.
+
+Dieu sait pourtant que M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse
+s'efforçaient alors d'atténuer, autant qu'il était en eux, l'horreur
+de leur conduite.
+
+Des cent et quelques révoltés détenus à la citadelle, dix-huit ou
+vingt au plus furent mis en jugement et frappés de peines légères. Les
+autres furent relâchés.
+
+Le major Carini lui-même, le chef des conjurés de la ville, qui avait
+fait le sacrifice de sa vie, s'entendit avec surprise condamner à deux
+ans de prison.
+
+Mais il est de ces crimes que rien n'efface ni n'atténue. L'opinion
+attribua à la peur la soudaine indulgence du duc et du marquis...
+
+On les exécrait pour leurs cruautés, on les méprisa pour ce qu'on
+appelait leur lâcheté.
+
+Eux ne savaient rien de tout cela, et ils pressaient le mariage de
+leurs enfants, sans se douter qu'on le considérait comme un odieux
+défi.
+
+La cérémonie avait été fixée au 17 avril, et il avait été décidé que
+la noce aurait lieu au château de Sairmeuse, transformé à grands frais
+en un palais féerique.
+
+C'est dans l'église du petit village de Sairmeuse, par la plus belle
+journée du monde, que ce mariage fut béni par le curé qui avait
+remplacé le pauvre abbé Midon.
+
+À la fin de l'allocution emphatique qu'il adressa aux «jeunes époux,»
+il prononça ces paroles qu'il croyait prophétiques:
+
+--Vous serez, vous devez être heureux!...
+
+Qui n'eût cru comme lui? Ne réunissaient-ils pas, ces beaux jeunes
+gens, si nobles et si riches, toutes les conditions qui semblent
+devoir faire le bonheur!...
+
+Et cependant, si une joie dissimulée éclatait dans les yeux de la
+nouvelle marquise de Sairmeuse, les observateurs remarquèrent la
+préoccupation du mari. On eût dit qu'il faisait effort pour écarter
+des pensées sinistres.
+
+C'est qu'en ce moment, où sa jeune femme se suspendait radieuse
+et fière à son bras, le souvenir de Marie-Anne lui revenait, plus
+palpitant, plus obstiné que jamais.
+
+Qu'était-elle devenue, qu'on ne l'avait pas vue lors de l'exécution
+de Lacheneur? Courageuse comme il la savait, il se disait que si elle
+n'avait pas paru, c'est qu'elle n'avait rien su...
+
+Ah!... s'il eût été aimé d'elle, oui, véritablement il se fût cru
+heureux... Tandis que maintenant, il était lié pour la vie à une femme
+qu'il n'aimait point...
+
+Au dîner, cependant, il réussit à secouer la tristesse qui l'avait
+envahi, et quand les convives se levèrent de table pour se répandre
+dans les salons, il avait presque oublié ses noirs pressentiments.
+
+Il se levait, à son tour, quand un domestique mystérieusement
+s'approcha de lui.
+
+--On demande M. le marquis en bas, dit ce valet à voix basse.
+
+--Qui?...
+
+--Un jeune paysan qui n'a pas voulu se nommer.
+
+--Un jour de mariage, il faut donner audience à tout le monde, fit
+Martial.
+
+Et souriant et gai, il descendit.
+
+Dans le vestibule, encombré de plantes rares et d'arbustes, un jeune
+homme était debout, fort pâle, dont les yeux avaient l'éclat de la
+fièvre.
+
+En le reconnaissant, Martial ne put retenir une exclamation de
+stupeur.
+
+--Jean Lacheneur!... fit-il... imprudent!...
+
+Le jeune homme s'avança.
+
+--Vous vous étiez cru délivré de moi, prononça-t-il d'un ton amer.
+Dans le fait, je suis revenu de loin... mais vous pouvez encore me
+faire prendre par vos gens...
+
+La figure de Martial s'empourpra sous l'insulte, mais il resta calme.
+
+--Que me voulez-vous? demanda-t-il froidement.
+
+Jean tira de sa veste un pli cacheté.
+
+--Vous remettre ceci, répondit-il, de la part de Maurice d'Escorval.
+
+D'une main fiévreuse, Martial rompit le cachet. Il lut la lettre d'un
+coup d'œil, pâlit comme pour mourir, chancela et ne dit qu'un mot:
+
+--Infamie!...
+
+--Que dois-je dire à Maurice? insista Jean. Que comptez-vous faire?
+
+Grâce à un prodige d'énergie, Martial avait dompté sa défaillance. Il
+parut réfléchir dix secondes, puis tout à coup saisissant le bras de
+Jean, il l'entraîna vers l'escalier en disant:
+
+--Venez... je le veux... vous allez voir...
+
+En trois minutes d'absence, les traits de Martial s'étaient à ce point
+décomposés qu'il n'y eut qu'un cri, quand il reparut au salon, une
+lettre ouverte d'une main, traînant de l'autre un jeune paysan que
+personne ne reconnaissait.
+
+--Où est mon père?... demanda-t-il d'une voix affreusement altérée, où
+est le marquis de Courtomieu?...
+
+Le duc et le marquis étaient près de Mme Blanche, dans un petit salon,
+au bout de la grande galerie.
+
+Martial y courut, suivi par un tourbillon d'invités qui, pressentant
+quelque scène très-grave, tenaient à n'en pas perdre une syllabe.
+
+Il alla droit à M. de Courtomieu, debout près de la cheminée, et lui
+tendant la lettre de Maurice:
+
+--Lisez!... dit-il d'un ton terrible.
+
+M. de Courtomieu obéit, et aussitôt il devint livide, le papier
+trembla dans sa main, ses yeux se voilèrent, et il fut obligé de
+s'appuyer au marbre pour ne pas tomber.
+
+--Je ne comprends pas, bégayait-il, non, je ne vois pas...
+
+Le duc de Sairmeuse et Mme Blanche s'avancèrent vivement.
+
+--Qu'est-ce?... demandèrent-ils ensemble, qu'arrive-t-il?
+
+D'un geste rapide, Martial arracha la lettre des mains du marquis de
+Courtomieu, et s'adressant à son père:
+
+--Écoutez ce qu'on m'écrit, fit-il.
+
+Il y avait là trois cents personnes, et cependant le silence
+s'établit, si profond et si solennel, que la voix du jeune marquis de
+Sairmeuse s'entendit jusqu'à l'extrémité de la galerie pendant qu'il
+lisait:
+
+«Monsieur le marquis,
+
+«En échange de dix lignes qui pouvaient vous perdre, vous nous aviez
+promis sur l'honneur de votre nom, la vie du baron d'Escorval.
+
+«Vous lui avez, en effet, porté des cordes pour qu'il puisse s'évader,
+mais d'avance, sans qu'il y parût rien, elles avaient été coupées, et
+mon père a été précipité du haut des roches de la citadelle.
+
+«Vous avez forfait à l'honneur, Monsieur, et souillé votre nom d'un
+opprobre ineffaçable. Tant qu'une goutte de sang me restera dans les
+veines, par tous moyens, je poursuivrai la vengeance de votre lâche et
+vile trahison.
+
+En me tuant, vous échapperiez il est vrai à la flétrissure que je vous
+réserve... Consentez à vous battre avec moi... Dois-je vous attendre
+demain sur les landes de la Rèche?... À quelle heure? Avec quelles
+armes?...
+
+«Si vous êtes le dernier des hommes, vous pouvez me donner rendez-vous
+et envoyer des gendarmes qui m'arrêteront. C'est un moyen.
+
+«MAURICE D'ESCORVAL.»
+
+Le duc de Sairmeuse était désespéré. Il voyait le secret de l'évasion
+du baron livré... c'était sa fortune politique renversée.
+
+--Malheureux, disait-il à son fils, malheureux!... tu nous perds!...
+
+Martial n'avait pas seulement paru l'entendre. Quand il eut terminé:
+
+--Eh bien?... demanda-t-il au marquis de Courtomieu.
+
+--Je continue à ne pas comprendre... dit froidement le vieux
+gentilhomme, qui avait eu le temps de se remettre.
+
+Martial eut un si terrible mouvement, que tout le monde crut qu'il
+allait frapper cet homme qui était son beau-père depuis quelques
+heures.
+
+--Eh bien!... moi, je comprends!... s'écria-t-il. Je sais maintenant
+qui était cet officier qui s'est introduit dans la chambre où j'avais
+déposé les cordes... et je sais ce qu'il y allait faire!
+
+Il avait froissé la lettre de Maurice entre ses mains, il la lança au
+visage de M. de Courtomieu, en disant:
+
+--Voilà votre salaire... lâche!
+
+Ainsi atteint, le baron s'affaissa sur un fauteuil, et déjà Martial
+sortait entraînant Jean Lacheneur, quand sa jeune femme éperdue lui
+barra le passage.
+
+--Vous ne sortirez pas, s'écria-t-elle exaspérée, je ne le veux
+pas!... Où allez-vous?... Rejoindre la sœur de ce jeune homme, que je
+reconnais maintenant!... Vous courez retrouver votre maîtresse...
+
+Hors de soi, Martial repoussa sa femme...
+
+--Malheureuse, fit-il, vous osez insulter la plus noble et la plus
+pure des femmes... Eh bien!... oui, je vais retrouver Marie-Anne...
+Adieu!...
+
+Et il passa...
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Étroite était la saillie de rocher où avaient dû prendre pied en
+fuyant le baron d'Escorval et le caporal Bavois.
+
+À son point le plus large, elle ne mesurait pas plus d'un mètre et
+demi.
+
+Elle était extrêmement inégale, en outre, glissante, toute rugueuse,
+et coupée de fissures et de crevasses.
+
+S'y tenir debout, en plein jour, avec le mur de la tour plate derrière
+soi, et devant un précipice, eût été considéré comme une grave
+imprudence.
+
+À plus forte raison était-il périlleux de laisser glisser de là, en
+pleine nuit, un homme attaché à l'extrémité d'une longue corde.
+
+Aussi, avant de hasarder la descente du baron, l'honnête Bavois
+avait-il pris toutes les précautions possibles pour n'être pas
+entraîné par le poids qu'il aurait à soutenir.
+
+Sa pince de fer logée solidement dans une fente, servit à son pied de
+point d'appui, il s'assit solidement sur ses jarrets, le buste bien en
+arrière, et c'est seulement quand il fut bien sûr de sa position qu'il
+dit au baron:
+
+--J'y suis, et ferme... laissez-vous couler, bourgeois!...
+
+La corde rompant tout à coup, le baron tombant, l'effort devenant
+inutile, le brave caporal fut lancé violemment contre le mur de la
+tour, et rejeté en avant par le contre-coup.
+
+Sans son inaltérable sang-froid, c'en était fait de lui...
+
+Pendant plus d'une minute, tout le haut de son corps fut suspendu
+au-dessus de l'abîme où venait de rouler M. d'Escorval, et ses bras se
+crispèrent dans le vide.
+
+Un mouvement brusque, et il était précipité.
+
+Mais il eut cette puissance de volonté merveilleuse de ne tenter
+aucun effort violent. Prudemment, mais avec une énergie obstinée, il
+s'accrocha des genoux et du bout des pieds aux aspérités du roc, ses
+mains cherchèrent un point d'appui, il obliqua doucement, et enfin
+reprit plante...
+
+Il était temps, car une crampe lui vint, si violente qu'il fut
+contraint de s'asseoir.
+
+Que le baron se fut tué sur le coup, c'est ce dont il ne doutait
+pas... Mais cette catastrophe ne pouvait troubler l'intelligence de ce
+vieux soldat, qui, aux jours de bataille, avait eu tant de camarades
+emportés à ses côtés par le brutal.
+
+Ce qui le confondait, c'était que la corde se fût rompue au raz de sa
+main... une corde si grosse, qu'on eût jugée, à la voir, solide assez
+pour supporter dix fois le poids du corps du baron.
+
+Comme il ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir le point de rupture,
+Bavois promena son doigt dessus, et à son inexprimable étonnement, il
+le trouva lisse...
+
+Point de filaments, point de brins de chanvre, comme après un
+arrachement... la section était nette.
+
+Le caporal comprit, comme Maurice avait compris en bas, et il lâcha
+son plus effroyable juron.
+
+--Cent millions de tonnerres!... Les canailles ont coupé la corde!...
+
+Et un souvenir qui ne remontait pas à quatre heures lui revenant:
+
+--Voilà donc, pensa-t-il, la cause du bruit qu'avait entendu ce pauvre
+baron dans la chambre à côté!... Et moi qui lui disais: «Bast! c'est
+les rats!»
+
+Cependant il songea qu'il avait un moyen simple de vérifier
+l'exactitude de ses conjectures. Il passa la corde sur la pince et
+tira dessus de toutes ses forces et par saccades... Elle se rompit en
+trois endroits.
+
+Cette découverte consterna le vieux soldat.
+
+--Vous voici dans de beaux draps, caporal, grommela-t-il.
+
+Une partie de la corde était tombée avec le malheureux baron, et il
+était clair que tous les morceaux réunis ne suffiraient pas pour
+atteindre le bas du rocher.
+
+De cette saillie isolée, il était impossible de gagner le terre-plein
+de la citadelle.
+
+Avec ce rapide coup d'œil des gens d'exécution, l'honnête Bavois
+envisagea la situation sous toutes ses faces, et il la vit désespérée.
+
+--Allons, murmura-t-il, vous êtes f...lambé, caporal, il n'y a pas à
+dire mon bel ami! Au jour, on arrive et on trouve vide la prison du
+baron... On met le nez à la fenêtre, et on vous aperçoit ici, comme un
+saint de pierre sur son piédestal... Naturellement, on vous repêche,
+on vous juge, on vous condamne, et on vous mène faire un tour dans les
+fossés de la citadelle... Portez armes!... Apprêtez armes!... Joue!...
+Feu!... Et voilà l'histoire.
+
+Il s'arrêta court... Une idée lui venait vague encore, indécise, qu'il
+sentait devoir être une idée de salut.
+
+Elle lui venait en regardant et en touchant la corde qui lui avait
+servi à descendre de la prison sur la saillie, et qui, solidement
+attachée aux barreaux, pendait le long du mur.
+
+--Si vous aviez cette corde, qui pend là, inutile, caporal, reprit-il,
+vous l'ajouteriez aux morceaux de celle-ci, et vous vous laisseriez
+glisser jusqu'au bas du rocher... Monter la chercher est possible...
+mais comment redescendre sans qu'elle soit accrochée solidement là
+haut?...
+
+Il chercha et trouva, et il poursuivit, se parlant à soi-même, comme
+s'il y eût eu deux Bavois en un seul; l'un prompt à la conception,
+l'autre un peu borné, à qui il était indispensable de tout expliquer
+par le menu.
+
+--Attention au commandement, caporal, disait-il... Vous allez me
+raboutir les cinq morceaux de la corde coupée que voici, vous les
+attachez à votre ceinture et vous remontez à la prison à la force du
+poignet... Hein! que dites-vous?... Que l'ascension est raide et qu'un
+escalier avec tapis vaudrait mieux que cette ficelle qui pend! Vous
+n'êtes pas dégoûté, caporal!... Donc, vous grimpez, et vous voici dans
+la chambre. Qu'y faites-vous? Presque rien. Vous détachez la corde
+fixée à la fenêtre, vous la nouez à celle-ci, et le tout vous
+donne quatre-vingts bons pieds de chanvre tordu... Alors, au lieu
+d'assujettir cette longue corde à demeure, vous la passez à cheval
+autour d'un barreau intact, elle se trouve ainsi doublée, et une fois
+de retour ici, vous n'avez qu'à tirer un des bouts pour la dépasser là
+haut... Est-ce compris?
+
+C'était si bien compris que vingt minutes plus tard le caporal
+était revenu sur l'étroite corniche, ayant accompli la difficile et
+audacieuse opération qu'il avait imaginée...
+
+Non sans efforts inouïs, par exemple, non sans s'être mis les mains et
+les genoux en sang.
+
+Mais il avait réussi à dépasser la corde, mais il était certain
+maintenant de s'échapper.
+
+Il riait, oui, il riait de bon cœur, de ce rire muet qui lui était
+habituel.
+
+L'anxiété, puis la joie lui avaient fait oublier M. d'Escorval; le
+souvenir qui lui en revint, lui fut douloureux comme un remords.
+
+--Pauvre homme, murmura-t-il.... Je sauverai ma vieille peau qui
+n'intéresse personne, je n'ai pas pu sauver sa vie... Sans doute à
+cette heure, ses amis l'ont emporté...
+
+Il s'était penché au-dessus de l'abîme, en disant ces mots... il se
+demanda s'il n'était pas pris d'un éblouissement.
+
+Tout au fond, il lui semblait distinguer une petite lumière qui allait
+et venait...
+
+Qu'était-il donc arrivé?
+
+Bien évidemment il avait fallu quelque raison d'une gravité
+extraordinaire, impossible à concevoir pour décider les amis du baron
+d'Escorval, des hommes intelligents, à allumer une lumière qui, vue
+des fenêtres de la citadelle, trahissait leur présence et les perdait.
+
+Mais les minutes étaient trop précieuses pour que le caporal Bavois
+les gaspillât en stériles conjectures.
+
+--Mieux vaut descendre en deux temps, prononça-t-il à haute voix,
+comme pour fouetter son courage... Allons, caporal, mon ami, crachez
+dans vos mains, et en avant... en route!...
+
+Tout en parlant ainsi, le vieux soldat s'était couché à plat ventre
+sur l'étroite corniche, et il reculait lentement vers l'abîme,
+assurant de toutes ses forces, après la corde, ses mains et ses
+genoux.
+
+L'âme était forte, mais la chair frissonnait... Marcher sur une
+batterie avait toujours paru une plaisanterie au digne caporal; mais
+affronter un péril inconnu, mais suspendre sa vie à une corde...
+diable!...
+
+Quelques gouttes de sueur perlèrent à la racine de ses cheveux, quand
+il sentit que la moitié de son corps avait dépassé le bord du rocher,
+qu'il se trouvait absolument en équilibre et que le plus faible
+mouvement le lançait dans l'espace...
+
+Ce mouvement il le fit, en murmurant:
+
+--S'il y a un Dieu pour les honnêtes gens, qu'il ouvre l'œil, c'est
+l'instant!...
+
+Le Dieu des honnêtes gens veillait.
+
+Bavois arriva en bas trop vite, les mains et les genoux affreusement
+déchirés, mais sain et sauf.
+
+Il tomba comme une masse, et le choc, lorsqu'il toucha terre, fut si
+rude qu'il lui arracha une plainte rauque, comme un mugissement de
+bête assommée.
+
+Durant plus d'une minute, il demeura à terre, ahuri, étourdi.
+
+Quand il se releva, deux hommes qu'il reconnut pour des officiers à
+demi-solde, le saisirent par les poignets, les serrant à les briser...
+
+--Eh!... doucement, fit-il, pas de bêtises, c'est moi, Bavois!...
+
+Ceux qui le tenaient ne le lâchèrent pas.
+
+--Comment se fait-il, demanda l'un d'eux, d'un ton de menace, que le
+baron d'Escorval ait été précipité et que vous ayez réussi à descendre
+ensuite?...
+
+Le vieux soldat avait trop d'expérience pour ne pas comprendre toute
+la portée de cette humiliante question.
+
+La douleur et l'indignation qu'il en ressentit, lui donnèrent la force
+de se dégager.
+
+--Mille tonnerres!... s'écria-t-il, je passerais pour un traître,
+moi!... Non, ce n'est pas possible... écoutez-moi.
+
+Et aussitôt, rapidement et avec une surprenante précision, il raconta
+tous les détails de l'évasion, sa douleur, ses angoisses, et quels
+obstacles en apparence insurmontables il avait su vaincre.
+
+Il n'avait pas besoin de tant se débattre. L'entendre c'était le
+croire...
+
+Les officiers lui tendirent la main, sincèrement affligés d'avoir
+froissé un tel homme, si digne d'estime et si dévoué.
+
+--Vous nous excuserez, caporal, dirent-ils tristement, le malheur rend
+défiant et injuste, et nous sommes malheureux...
+
+--Il n'y a pas d'offense, mes officiers, grogna-t-il... Si je m'étais
+défié, moi, le pauvre M. d'Escorval... un ami de «l'autre,» mille
+tonnerres!... serait encore de ce monde!
+
+--Le baron respire encore, caporal, dit un des officiers.
+
+Cela tenait si bien du prodige, que Bavois parut un moment confondu.
+
+--Ah!... s'il ne fallait que donner un de mes bras pour le sauver!...
+s'écria-t-il enfin.
+
+--S'il peut être sauvé, il le sera, mon ami... Ce brave prêtre que
+vous voyez là, est, parait-il, un fameux médecin... Il examine, en
+ce moment, les blessures affreuses de M. d'Escorval... C'est sur son
+ordre que nous nous sommes procuré et que nous avons allumé cette
+bougie qui, d'un instant à l'autre, peut nous mettre tous nos ennemis
+sur les bras... mais il n'y avait pas à balancer...
+
+Bavois regardait de tous ses yeux, mais vainement. De sa place, il ne
+distinguait qu'un groupe confus, à quelques pas.
+
+--Je voudrais bien voir le pauvre homme?... demanda-t-il tristement.
+
+--Approchez, mon brave, ne craignez rien, avancez!...
+
+Il s'avança, et à la lueur tremblante d'une bougie que tenait
+Marie-Anne, il vit un spectacle qui le remua, lui qui pourtant, plus
+d'une fois, avait fait la «corvée du champ de bataille.»
+
+Le baron était étendu à terre, tout de son long, sur le dos, la tête
+appuyée sur les genoux de Mme d'Escorval...
+
+Il n'était pas défiguré; la tête n'avait point porté dans la chute,
+mais il était pâle comme la mort même, et ses yeux étaient fermés...
+
+Par intervalles, une convulsion le secouait, il râlait, et alors une
+gorgée de sang sortait de sa bouche, glissait le long de ses lèvres et
+coulait jusque sur sa poitrine...
+
+Ses vêtements avaient été hachés, littéralement, et on voyait que tout
+son corps n'était pour ainsi dire qu'une effroyable plaie.
+
+Agenouillé près du blessé, l'abbé Midon, avec une dextérité admirable,
+étanchait le sang et fixait des bandes qui provenaient du linge de
+toutes les personnes présentes.
+
+Maurice et un officier à la demi-solde l'aidaient.
+
+--Ah! si je tenais le gredin qui a coupé la corde, murmurait le
+caporal violemment ému; mais patience, je le retrouverai...
+
+--Vous le connaissez?...
+
+--Que trop!
+
+Il se tut; l'abbé Midon venait déterminer tout ce qu'il était possible
+de faire là, et il haussait un peu le blessé sur les genoux de Mme
+d'Escorval.
+
+Ce mouvement arracha au malheureux un gémissement qui trahissait
+des souffrances atroces. Il ouvrit les yeux et balbutia quelques
+paroles... c'étaient les premières.
+
+--Firmin!... murmura-t-il, Firmin!...
+
+C'était le nom d'un secrétaire qu'avait eu le baron autrefois, qui
+lui avait été absolument dévoué, mais qui était mort depuis plusieurs
+années.
+
+Le baron n'avait donc pas sa raison, qu'il appelait ce mort!...
+
+Il avait du moins un sentiment vague de son horrible situation, car il
+ajouta d'une voix étouffée, à peine distincte:
+
+--Ah!... que je souffre!... Firmin, je ne veux pas tomber vivant entre
+les mains du marquis de Courtomieu... Tu m'achèveras plutôt... tu
+entends, je te l'ordonne...
+
+Et ce fut tout: ses yeux se refermèrent, et sa tête qu'il avait
+soulevée retomba inerte. On put croire qu'il venait de rendre le
+dernier soupir.
+
+Les officiers le crurent, et c'est avec une poignante anxiété qu'ils
+entraînèrent l'abbé Midon à quelques pas de Mme d'Escorval.
+
+--Est-ce fini, monsieur le curé? demandèrent-ils; espérez-vous
+encore?...
+
+Le prêtre hocha tristement la tête, et du doigt montrant le ciel:
+
+--J'espère en Dieu!... prononça-t-il.
+
+L'heure, le lieu, l'émotion de l'horrible catastrophe, le danger
+présent, les menaces de l'avenir, tout se réunissait pour donner aux
+paroles du prêtre une saisissante solennité.
+
+Si vive fut l'impression, que pendant plus d'une minute les officiers
+à demi-solde demeurèrent silencieux, remués profondément, eux, de
+vieux soldats, dont tant de scènes sanglantes avaient dû émousser la
+sensibilité.
+
+Maurice qui s'approcha, suivi du caporal Bavois, les rendit au
+sentiment de l'implacable réalité.
+
+--Ne devons-nous pas nous hâter d'emporter mon père, monsieur
+l'abbé? demanda-t-il. Ne faut-il pas qu'avant ce soir nous soyons en
+Piémont?...
+
+--Oui!... s'écrièrent les officiers, partons!
+
+Mais le prêtre ne bougea pas, et d'une voix triste:
+
+--Essayer de transporter M. d'Escorval de l'autre côté de la
+frontière, serait le tuer, prononça-t-il.
+
+Cela semblait si bien un arrêt de mort que tous frémirent.
+
+--Que faire, mon Dieu!... balbutia Maurice, quel parti prendre!
+
+Pas une voix ne s'éleva. Il était clair que du prêtre seul on
+attendait une idée de salut.
+
+Lui réfléchissait, et ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il reprit:
+
+--À une heure et demie d'ici, au-delà de la Croix-d'Arcy, habite un
+paysan dont je puis répondre, un nommé Poignot, qui a été autrefois le
+métayer de M. Lacheneur. Il exploite maintenant, avec l'aide de ses
+trois fils, une ferme assez vaste. Nous allons nous procurer un
+brancard et porter M. d'Escorval chez cet honnête homme.
+
+--Quoi!... monsieur le curé, interrompit un des officiers, vous voulez
+que nous cherchions un brancard à cette heure aux environs!
+
+--Il le faut.
+
+--Mais cela ne va pas manquer d'éveiller des soupçons.
+
+--Assurément.
+
+--La police de Montaignac nous suivra à la piste.
+
+--J'y compte bien.
+
+--Le baron sera repris...
+
+--Non.
+
+L'abbé s'exprimait de ce ton bref et impérieux de l'homme qui
+assumant toute la responsabilité d'une situation, veut être obéi sans
+discussion.
+
+--Une fois le baron déposé chez Poignot, reprit-il, l'un de vous,
+messieurs, prendra sur le brancard la place du blessé, les autres le
+porteront, et tous ensemble vous tâcherez de gagner le territoire
+piémontais. Seulement, entendons-nous bien. Arrivés à la frontière,
+mettez toute votre adresse à être maladroits, cachez-vous, mais de
+telle façon qu'on vous voie partout...
+
+Tout le monde, maintenant, comprenait le plan si simple du prêtre.
+
+De quoi s'agissait-il?... simplement de créer une fausse piste
+destinée à égarer les agents que lanceraient M. de Courtomieu et le
+duc de Sairmeuse.
+
+Du moment où il paraîtrait bien prouvé que le baron avait été aperçu
+dans les montagnes, il serait en sûreté chez Poignot...
+
+--Encore un mot, messieurs, ajouta l'abbé. Il importe de donner au
+cortège du faux blessé toutes les apparences de la suite qui eût
+accompagné M. d'Escorval... Mlle Lacheneur vous suivra donc, et aussi
+Maurice. On sait que je ne quitterais pas le baron, qui est mon ami,
+et ma robe me désigne à l'attention; l'un de vous revêtira ma robe...
+Dieu nous pardonnera ce travestissement en faveur du motif...
+
+Il ne s'agissait plus que de se procurer le brancard, et les officiers
+délibéraient pour décider à quelle porte prochaine ils iraient
+frapper, quand le caporal Bavois les interrompit.
+
+--Pardon, excuse, fit-il; ne vous dérangez pas, je connais, à dix
+enjambées d'ici, un coquin d'aubergiste qui aura mon affaire...
+
+Il dit, partit en courant, et moins de cinq minutes plus tard,
+reparut, portant une manière de civière, un mince matelas et une
+couverture. Il avait pensé à tout...
+
+Mais il s'agissait de soulever le blessé et de le placer sur le
+matelas.
+
+Ce fut une difficile opération, fort longue, et qui, en dépit de
+précautions extrêmes, arracha au baron deux ou trois cris déchirants.
+
+Enfin tout fut prêt, les officiers prirent chacun un bras de la
+civière et on se mit en route.
+
+Le jour se levait... Le brouillard qui se balançait au-dessus des
+collines lointaines se teintait de lueurs pourpres et violettes; les
+objets insensiblement émergeaient des ténèbres...
+
+Le triste cortège, guidé par l'abbé Midon, avait pris à travers champs
+et à chaque instant quelque obstacle se présentait, haie ou fossé
+qu'il fallait franchir.
+
+Que d'attentions alors pour éviter au brancard des oscillations dont
+la moindre devait causer au blessé des tortures inouïes... Que de
+soins!... mais aussi que de temps perdu!
+
+Appuyée au bras de Marie-Anne, la baronne d'Escorval marchait près de
+la civière, et aux passages difficiles elle pressait la main de son
+mari... Le sentait-il?... Rien en lui ne trahissait la vie qu'un râle
+sourd par intervalles, et quelquefois un de ces vomissements de sang
+qui épouvantaient si fort l'abbé Midon.
+
+On avançait cependant, et la campagne s'éveillait et s'animait.
+
+C'était tantôt quelque paysanne revenant de l'herbe qu'on rencontrait,
+tantôt quelque gars, l'aiguillon sur l'épaule, qui conduisait ses
+bœufs au labour.
+
+Hommes et femmes s'arrêtaient, et bien après qu'on les avait dépassés,
+on les apercevait encore, plantés à la même place, suivant d'un œil
+étonné ces gens qui leur semblaient porter un mort...
+
+Le prêtre paraissait se soucier peu de ces rencontres. Il ne faisait
+rien pour les éviter.
+
+Mais il s'inquiéta visiblement et devint circonspect, quand après
+trois heures de marche on aperçut la ferme de Poignot.
+
+Heureusement, il y avait à une portée de fusil de la maison un petit
+bois. L'abbé Midon y fit entrer tout son monde, recommandant la
+plus stricte prudence, pendant qu'il allait, lui, courir en avant
+s'entendre avec l'homme sur qui reposaient toutes ses espérances.
+
+Comme il arrivait dans la cour de la ferme un petit homme, à cheveux
+gris, très-maigre, au teint basané, sortait de l'écurie.
+
+C'était le père Poignot.
+
+--Comment! vous, monsieur le curé, s'écria-t-il tout joyeux... Dieu!
+ma femme va-t-elle être contente!... Nous avons un fier service à vous
+demander.
+
+Et aussitôt, sans laisser à l'abbé Midon le temps d'ouvrir la bouche,
+il se mit à raconter son embarras... La nuit du soulèvement, il avait
+ramassé un malheureux qui avait reçu un coup de sabre; ni sa femme ni
+lui, ne savaient comment panser cette blessure, et il n'osait aller
+quérir un médecin.
+
+--Et ce blessé, ajouta-t-il, c'est Jean Lacheneur, le fils de mon
+ancien maître.
+
+Une affreuse anxiété serrait le cœur du prêtre.
+
+Ce fermier, qui avait déjà donné asile à un blessé, consentirait-il à
+en recevoir un autre?
+
+La voix de l'abbé Midon tremblait en présentant sa requête...
+
+Dès les premiers mots, le fermier devint fort pâle, et tant que parla
+le prêtre, il hocha gravement la tête. Quand ce fut fini:
+
+--Savez-vous, monsieur le curé, dit-il froidement, que je risque gros
+à faire de ma maison un hôpital pour les révoltés?
+
+L'abbé Midon n'osa pas répondre...
+
+--On m'a dit comme ça, poursuivit le père Poignot, que j'étais un
+lâche, parce que je ne voulais pas me mêler du complot... ça n'était
+pas mon idée, j'ai laissé dire. Maintenant il me convient de ramasser
+les éclopés... je les ramasse. M'est avis que c'est aussi courageux que
+d'aller tirer des coups de fusil...
+
+--Ah!... vous êtes un brave homme!... s'écria l'abbé.
+
+--Pardienne!... je le sais bien. Allez chercher M. d'Escorval...
+Il n'y a ici que ma femme et mes trois garçons, personne ne le
+trahira!...
+
+Une demi-heure après, le baron était couché dans un petit grenier où
+déjà on avait installé Jean Lacheneur.
+
+De la fenêtre, l'abbé Midon et Mme d'Escorval purent voir s'éloigner
+rapidement le cortège destiné à donner le change aux espions.
+
+Le caporal Bavois, la tête entortillée de linges ensanglantés, avait
+remplacé le baron sur le brancard.
+
+C'est aux époques troublées de l'histoire qu'il faut chercher l'homme.
+Alors l'hypocrisie fait trêve, et il apparaît tel qu'il est, avec ses
+bassesses et ses grandeurs.
+
+Certes, de grandes lâchetés furent commises aux premiers jours de la
+seconde Restauration, mais aussi que de dévouements sublimes!
+
+Ces officiers à demi-solde qui entourèrent Mme d'Escorval et Maurice,
+qui prêtèrent ensuite leur concours à l'abbé Midon, ne connaissaient
+le baron que de nom et de réputation.
+
+Il leur suffit de savoir qu'il avait été ami de «l'autre,» de celui
+qui avait été leur idole, pour se donner entièrement, sans hésitation
+comme sans forfanterie.
+
+Ils triomphèrent, quand ils virent M. d'Escorval couché dans le
+grenier du père Poignet, en sûreté relativement.
+
+Après cela, le reste de leur tâche, qui consistait à créer une
+fausse piste jusqu'à la frontière, leur paraissait un véritable jeu
+d'enfants.
+
+Ils ne songeaient en vérité qu'au bon tour qu'il jouaient au duc de
+Sairmeuse et au marquis de Courtomieu.
+
+Et ils riaient à l'idée de la besogne et de la déception qu'ils
+préparaient à la police de Montaignac.
+
+Mais toutes ces précautions étaient bien inutiles. En cette occasion
+éclatèrent les sentiments véritables de la contrée, et on put voir que
+les espérances de Lacheneur n'étaient pas sans quelque fondement.
+
+La police ne découvrit rien; elle ne connut pas un détail de
+l'évasion; elle n'apprit pas une circonstance de ce voyage de plus de
+trois lieues, en plein jour, de six personnes portant un blessé sur un
+brancard.
+
+Parmi les deux mille paysans qui crurent bien que c'était le baron
+d'Escorval qu'on portait ainsi, il ne se trouva pas un délateur, il ne
+se rencontra pas même un indiscret.
+
+Cependant, en approchant de la frontière qu'ils savaient strictement
+surveillée, les fugitifs devinrent circonspects.
+
+Ils attendirent que la nuit fût venue, avant de se présenter à une
+auberge isolée qu'ils avaient aperçue, et où ils espéraient trouver un
+guide pour franchir les défilés des montagnes.
+
+Une affreuse nouvelle les y avait devancés.
+
+L'aubergiste qui leur ouvrit leur apprit les sanglantes représailles
+de Montaignac.
+
+De grosses larmes coulaient de ses yeux, pendant qu'il racontait les
+détails de l'exécution, qu'il tenait d'un paysan qui y avait assisté.
+
+Heureusement ou malheureusement, cet aubergiste ignorait l'évasion de
+M. d'Escorval et l'arrestation de M. Lacheneur...
+
+Mais il avait connu particulièrement Chanlouineau, et il était
+consterné de la mort de ce «beau gars, le plus solide du pays.»
+
+Les officiers qui avaient laissé le brancard dehors, jugèrent alors
+que cet homme était bien celui qu'ils souhaitaient, et qu'ils
+pouvaient lui confier une partie de leur secret.
+
+--Nous portons, lui dirent-ils, un de nos amis blessé... Pouvez-vous
+nous faire franchir la frontière cette nuit même?...
+
+L'aubergiste répondit qu'il le ferait volontiers, qu'il se chargeait
+même d'éviter tous les postes; mais qu'il ne fallait pas songer à
+s'engager dans la montagne avant le lever de la lune.
+
+À minuit les fugitifs se mirent en route: au jour ils foulaient le
+territoire du Piémont.
+
+Depuis assez longtemps déjà ils avaient congédié leur guide. Ils
+brisèrent le brancard, et poignée par poignée ils jetèrent au vent la
+laine du matelas.
+
+--Notre tâche est remplie, monsieur, dirent alors les officiers à
+Maurice... Nous allons rentrer en France... Dieu nous protège!...
+Adieu!...
+
+C'est les yeux pleins de larmes que Maurice regarda s'éloigner ces
+braves gens qui, sans doute, venaient de sauver la vie à son père.
+Maintenant il était le seul protecteur de Marie-Anne, qui, pâle,
+anéantie, brisée de fatigue et d'émotion, tremblait à son bras...
+
+Non, cependant... Près de lui se tenait encore le caporal Bavois.
+
+--Et vous, mon ami, lui demanda-t-il d'un ton triste, qu'allez-vous
+faire?...
+
+--Vous suivre, donc!... répondit le vieux soldat. J'ai droit au feu et
+à la chandelle chez vous, c'est convenu avec votre père!... Ainsi, pas
+accéléré, la jeune demoiselle n'a pas l'air bien du tout, et je vois
+là-bas le clocher de l'étape.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Femme par la grâce et par la beauté, femme par le dévouement et la
+tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-même une vaillance
+virile. Son énergie et son sang-froid, en ces jours désolés, furent
+l'admiration et l'étonnement de tous ceux qui l'approchèrent.
+
+Mais les forces humaines sont bornées... Toujours, après des efforts
+exorbitants, un moment arrive où la chair défaillante trahit la plus
+ferme volonté.
+
+Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu'elle
+était à bout: ses pieds gonflés ne la soutenaient plus, ses jambes se
+dérobaient sous elle, la tête lui tournait, des nausées soulevaient
+son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu'au cœur.
+
+Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque.
+
+Heureusement il n'était pas fort éloigné ce village dont les fugitifs
+apercevaient le clocher à travers la brume matinale.
+
+Déjà ces infortunés distinguaient les premières maisons quand le
+caporal s'arrêta brusquement en jurant.
+
+--Milliard de tonnerres!... s'écria-t-il, et mon uniforme!... Entrer
+avec ce fourniment dans ce méchant village, ce serait se jeter dans la
+gueule du loup!... Le temps de nous asseoir et nous serions ramassés
+par les gendarmes piémontais... Faut attendre!...
+
+Il réfléchit, tortillant furieusement sa moustache, puis d'un ton qui
+eût fait frémir et fuir un passant:
+
+--À la guerre comme à la guerre!... fit-il. Faut acheter un équipement
+à «la foire d'empoigne!» Le premier pékin qui passe...
+
+--Mais j'ai de l'argent, interrompit Maurice, en débouclant une
+ceinture pleine d'or qu'il avait placée sous ses habits le soir du
+soulèvement.
+
+--Eh!... que ne le disiez-vous!... Nous sommes des bons, cela étant...
+Donnez, j'aurai vite trouvé quelque bicoque aux environs...
+
+Il s'éloigna, et ne tarda pas à reparaître affublé d'un costume de
+paysan qu'on eût dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait
+sous un immense chapeau...
+
+--Maintenant, pas accéléré, en avant, marche!... dit-il à Maurice et à
+Marie-Anne qui le reconnaissaient à peine.
+
+Le village où ils arrivaient, le premier après la frontière,
+s'appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau.
+
+La quatrième maison était une hôtellerie, «_Au Repos des Voyageurs_.»
+Ils y entrèrent, et d'un ton bref commandèrent à la maîtresse de
+conduire la jeune dame à une chambre et de l'aider à se coucher.
+
+On obéit, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune,
+demandèrent quelque chose à manger.
+
+On les servit, mais les regards qu'on arrêtait sur eux n'étaient rien
+moins que bienveillants. Évidemment, on les tenait pour très-suspects.
+
+Un gros homme, qui semblait le patron de l'hôtellerie, rôda autour
+d'eux un bon moment, les examinant du coin de l'œil, et finalement il
+leur demanda leurs noms.
+
+--Je me nomme Dubois, répondit Maurice sans hésiter, je voyage pour
+mon commerce, avec ma femme qui est là-haut et mon fermier que
+voici...
+
+Cette vivacité heureuse décida un peu l'hôtelier, et atteignant un
+petit registre crasseux il se mit à y consigner les réponses.
+
+--Et quel commerce faites-vous? interrogea-t-il encore.
+
+--Je viens dans votre sacré pays de curieux pour acheter des mulets,
+répondit Maurice en frappant sur sa ceinture.
+
+Au son de l'or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L'élève des
+mulets était la richesse de la contrée, le bourgeois était bien jeune,
+mais il avait le gousset garni: cela ne suffisait-il pas?
+
+--Vous m'excuserez, reprit l'hôte d'un tout autre ton; c'est que,
+voyez-vous, nous sommes très-surveillés; il y a du tapage, à ce qu'il
+parait, vers Montaignac...
+
+L'imminence du péril et le sentiment de la responsabilité donnaient à
+Maurice un aplomb qu'il ne se connaissait pas. C'est de l'air le
+plus dégagé qu'il débita une histoire passablement plausible, pour
+expliquer son arrivée matinale, à pied, avec une jeune femme malade.
+
+Il s'applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal était moins
+satisfait.
+
+--Nous sommes trop près de la frontière pour bivaquer ici,
+grogna-t-il. Dès que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos
+escarpins.
+
+Il croyait et Maurice espérait comme lui que vingt-quatre heures de
+repos absolu rétabliraient Marie-Anne.
+
+Ils se trompaient, car elle avait été atteinte aux sources même de la
+vie.
+
+À vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait
+immobile et comme engourdie dans une torpeur glacée, dont rien
+n'était capable de la tirer. On lui parlait, elle ne répondait pas.
+Entendait-elle, comprenait-elle? c'était au moins douteux.
+
+Par un rare bonheur, la mère de l'hôtelier se trouvait être une
+vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne... de
+Mme Dubois, comme on disait à l'hôtellerie du _Repos des Voyageurs_.
+
+--Rassurez-vous, disait-elle à Maurice, qu'elle voyait dévoré
+d'inquiétude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au
+clair de lune... vous verrez...
+
+Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violentée reprit-elle
+seule son équilibre, toujours est-il que dans la soirée du troisième
+jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles.
+
+--Pauvre jeune fille!... disait-elle, pauvre malheureuse!...
+
+C'était d'elle-même qu'elle parlait.
+
+Par un phénomène fréquent, après les crises où a sombré
+l'intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se
+percevait double.
+
+Il lui semblait que c'était une autre qui avait été victime de tous
+les malheurs dont le souvenir, peu à peu, lui revenait, trouble et
+confus comme les réminiscences d'un rêve pénible, au matin...
+
+Toutes les scènes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les
+derniers mois de sa vie, se déroulaient devant elle, comme les actes
+divers d'un drame sur un théâtre.
+
+Que d'événements, depuis ce dimanche d'août, où, sortant de l'église
+avec son père, elle avait appris l'arrivée du duc de Sairmeuse.
+
+Et tout cela avait tenu dans huit mois!...
+
+Quelle différence entre ce temps où elle vivait heureuse, honorée et
+enviée, dans ce beau château de Sairmeuse dont elle se croyait la
+maîtresse, et l'heure présente, où elle gisait fugitive et abandonnée,
+dans une misérable chambre d'auberge, soignée par une vieille femme
+qu'elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d'un vieux
+soldat qui avait déserté, et celle de son amant proscrit... Car elle
+avait un amant!...
+
+De ce grand naufrage de ses chères ambitions et de toutes ses
+espérances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle
+n'avait pas même sauvé son honneur de jeune fille!...
+
+Mais était-elle responsable toute seule?
+
+Qui donc lui avait imposé le rôle odieux qu'elle avait joué entre
+Maurice, Martial et Chanlouineau?
+
+À ce dernier nom traversant sa pensée, toute la scène du cachot,
+soudainement, lui apparut comme aux lueurs d'un éclair.
+
+Chanlouineau, condamné à mort, lui avait remis une lettre en lui
+disant:
+
+--Vous la lirez quand je ne serai plus...
+
+Elle pouvait la lire, maintenant qu'il était tombé sous les balles!...
+Mais qu'était-elle devenue?... Depuis le moment où elle l'avait reçue
+elle n'y avait pas pensé...
+
+Elle se souleva, et d'une voix brève:
+
+--Ma robe!... demanda-t-elle à la vieille assise près du lit,
+donnez-moi ma robe!...
+
+La vieille obéit, et d'une main fiévreuse Marie-Anne palpa la poche.
+
+Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous
+l'étoffe, elle tenait la lettre.
+
+Elle l'ouvrit, la lut lentement à deux reprises et, se laissant
+retomber sur son oreiller, fondit en larmes...
+
+Inquiet, Maurice s'approcha.
+
+--Qu'avez-vous, mon Dieu!... demanda-t-il d'une voix émue.
+
+Elle lui tendit la lettre en disant:
+
+--Lisez.
+
+Chanlouineau n'était qu'un pauvre paysan.
+
+Toute son instruction lui venait d'un vieil instituteur de campagne,
+dont il avait fréquenté l'école pendant trois hivers, et qui
+s'inquiétait infiniment moins de l'application de ses élèves que de la
+grosseur de la bûche qu'ils apportaient chaque matin.
+
+Sa lettre, écrite sur le papier le plus commun, avait été fermée avec
+un de ces maîtres pains à cacheter, larges et épais comme une pièce de
+deux sous, que l'épicier de Sairmeuse débitait au quarteron.
+
+Pénible était l'écriture. Lourde et toute tremblée, elle trahissait la
+main roide de l'homme qui a manié la bêche plus que la plume.
+
+Les lignes s'en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la
+page, et les fautes d'orthographes s'y enlaçaient...
+
+Mais si l'écriture était d'un paysan vulgaire, la pensée était digne
+des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde.
+
+Voici ce qu'avait écrit Chanlouineau, la veille, très-probablement, du
+soulèvement:
+
+«Marie-Anne,
+
+«Le complot va donc éclater. Qu'il réussisse ou qu'il échoue, j'y
+serai tué... Cela a été décidé par moi et arrêté le jour où j'ai su
+que vous ne pouviez plus ne pas épouser Maurice d'Escorval.
+
+«Mais le complot ne réussira pas, et je connais assez votre père pour
+savoir qu'il ne voudra pas survivre à sa défaite.
+
+«Si Maurice et votre frère Jean venaient à être frappés mortellement,
+que deviendriez-vous, ô mon Dieu?... En seriez-vous donc réduite à
+tendre la main aux portes?...
+
+«Je ne fais que penser à cela en dedans de moi, continuellement. J'ai
+bien réfléchi et voici ma dernière volonté:
+
+«Je vous donne et lègue en toute propriété, tout ce que je possède:
+
+«Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en
+dépendent, les taillis et les pâtures de Bérarde et cinq pièces de
+terre au Valrollier.
+
+«Vous trouverez le détail de cela et de diverses choses encore dans
+mon testament en votre faveur, déposé chez le notaire de Sairmeuse...
+
+«Vous pouvez accepter sans craindre, car n'ayant point de parents je
+suis maître de mon bien.
+
+«Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera
+aisément du tout une quarantaine de mille-francs...
+
+«Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre
+contrée. La maison de la Borderie est commode à habiter, depuis que
+j'ai fait diviser le bas en trois pièces, et que j'ai fait réparer le
+fourneau de la cuisine.
+
+«Au premier est une chambre qui a été arrangée par le plus fameux
+tapissier de Montaignac... qu'elle devienne la vôtre.
+
+«J'avais voulu qu'on y mit tout ce qu'on connaît de plus beau, dans un
+temps où j'étais fou, et où je me disais que peut-être cette chambre
+serait la nôtre. Les droits de «main-morte» seront chers, mais j'ai un
+peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre,
+vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d'or et
+cent quarante écus de six livres...
+
+«Si vous refusiez cette donation, c'est que vous voudriez me
+désespérer jusque dans la terre... Acceptez, sinon pour vous, du moins
+pour... je n'ose pas écrire cela, mais vous ne me comprenez que trop.
+
+«Si Maurice n'est pas tué, et je tâcherai d'être toujours entre les
+balles et lui, il vous épousera... Alors, il vous faudra peut-être son
+consentement pour accepter ma donation. J'espère qu'il ne le refusera
+pas. On n'est pas jaloux de ceux qui sont morts!
+
+«Il sait bien d'ailleurs que jamais vous n'avez eu un regard pour le
+pauvre paysan qui vous a tant aimée...
+
+«Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque; je suis comme si
+j'étais à l'agonie, n'est-ce pas, et je n'en réchapperai pas, bien
+sûr...
+
+«Allons... adieu, Marie-Anne.
+
+«CHANLOUINEAU.»
+
+Maurice, lui aussi, relut à deux reprises avant de la rendre, cette
+lettre où palpitait à chaque mot une passion sublime.
+
+Il se recueillit un moment, et d'une voix étouffée:
+
+--Vous ne pouvez refuser, prononça-t-il, ce serait mal!
+
+Son émotion était telle, que se sentant impuissant à la dissimuler, il
+sortit.
+
+Il était comme foudroyé par la grandeur d'âme de ce paysan qui, après
+lui avoir sauvé la vie à la Croix-d'Arcy, avait arraché le baron
+d'Escorval aux exécuteurs, qui mourait pour n'avoir pu être aimé, qui
+jamais n'avait laissé échapper une plainte ni un reproche, et dont la
+protection s'étendait par delà le tombeau sur la femme qu'il avait
+adorée.
+
+Se comparant à ce héros obscur, Maurice se trouvait petit, médiocre,
+indigne...
+
+Qu'adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se présentait
+jamais à l'esprit de Marie-Anne!... Comment lutter, comment écarter ce
+souvenir écrasant, on ne se mesure pas contre une ombre...
+
+Chanlouineau s'était trompé: on peut être jaloux des morts!...
+
+Mais cette poignante jalousie, ces pensées douloureuses, Maurice sut
+les ensevelir au plus profond de son âme, et les jours qui suivirent,
+il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne.
+
+Car elle ne se rétablissait toujours pas, l'infortunée...
+
+Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les
+forces ne lui revenaient pas. Il lui était impossible de se lever, et
+Maurice ne pouvait songer à quitter Saliente, encore qu'il sentît que
+le terrain y brûlait sous les pieds.
+
+Même, cette faiblesse persistante commençait à étonner la vieille
+garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en
+était presque ébranlée.
+
+L'honnête caporal Bavois parla le premier de consulter «un major»,
+s'il s'en trouvait un, toutefois, ajoutait-il «dans ce pays de
+sauvages.»
+
+Oui, il se trouvait un médecin aux environs, et même un homme d'une
+expérience supérieure. Attaché autrefois à la cour si brillante du
+prince Eugène, il avait tout à coup quitté Milan et était venu cacher,
+en cette contrée perdue, un désespoir d'amour, prétendaient les uns,
+les déceptions de son ambition, assuraient les autres.
+
+C'est à ce médecin que Maurice eut recours, non sans de longues
+indécisions, après une conférence avec Marie-Anne.
+
+Il vint un matin, monté sur un petit bidet, et avant de se faire
+conduire à la chambre de la malade, il s'entretint assez longtemps
+avec Maurice, dans la cour de l'hôtellerie, tout en marchant.
+
+C'était un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d'âge, qui
+semblent vieillis plutôt que vieux.
+
+Il était grand, maigre et un peu voûté. Son passé, quel qu'il fût,
+avait creusé sur son front des rides profondes, et ses regards, quand
+il fixait son interlocuteur, étaient plus aigus et plus tranchants que
+des bistouris.
+
+Il resta près d'un quart d'heure enfermé avec Marie-Anne, et quand il
+sortit, il attira Maurice à part.
+
+--Cette jeune dame est enceinte, prononça-t-il.
+
+Là était le secret des hésitations de Maurice. Il ne répondit pas, et
+alors le médecin ajouta:
+
+--Cette jeune dame est-elle véritablement votre femme, monsieur...
+Dubois?
+
+Il insistait d'une façon si étrange sur ce nom: Dubois; ses yeux
+avaient un éclat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir
+jusqu'au blanc des yeux.
+
+--Je ne m'explique pas votre question, monsieur!... dit-il avec un
+accent irrité.
+
+Le médecin haussa légèrement les épaules.
+
+--Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il...
+seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes bien jeune pour
+un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en
+tournée!... Quand on parle à la jeune dame de son mari, elle devient
+cramoisie!... L'homme qui vous accompagne a de terribles moustaches
+pour un fermier!... Après cela, vous me direz qu'il y a eu des
+troubles, de l'autre côté de la frontière, à Montaignac.
+
+De pourpre qu'il était, Maurice était devenu blême.
+
+Il se sentait découvert; il se voyait aux mains de ce médecin.
+
+Que faire?... Nier! À quoi bon!
+
+Il songea que s'abandonner est parfois la suprême prudence, que
+l'extrême confiance force souvent la discrétion... et d'une voix émue:
+
+--Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, dit-il... L'homme qui
+m'accompagne et moi, sommes des réfugiés, sans doute condamnés à mort
+en France à cette heure.
+
+Et sans laisser au docteur le temps de répondre, il lui dit quels
+terribles événements l'avaient amené à Saliente, et l'histoire
+navrante de ses amours. Il n'omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni
+celui de Marie-Anne.
+
+Le médecin, quand il eut terminé, lui serra la main...
+
+--C'est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il.
+Croyez-moi, monsieur... Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que
+j'ai vu, d'autres peuvent le voir. Et surtout ne prévenez pas votre
+hôtelier de votre départ. Il n'a pas été dupe de vos explications.
+L'intérêt seul lui a fermé la bouche. Il vous a vu de l'or, tant que
+vous en dépenserez chez lui, il se taira... s'il vous savait à la
+veille de lui échapper, il parlerait peut-être...
+
+--Eh!... monsieur, comment partir?...
+
+--Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur.
+
+Il parut se recueillir, ses yeux se voilèrent comme si la situation de
+Maurice lui eût rappelé de cruels souvenirs, et d'une voix profonde il
+ajouta:
+
+--Et croyez-moi... Au prochain village arrêtez-vous et donnez votre
+nom à Mlle Lacheneur.
+
+Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le
+médecin dut supposer qu'il s'expliquait mal.
+
+--Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu'un
+honnête homme ne peut hésiter à épouser au plus tôt cette malheureuse
+jeune fille.
+
+Le conseil avait paru presque ridicule à Maurice; la leçon l'irrita.
+
+--Eh! monsieur, s'écria-t-il, avez-vous réfléchi à ce que vous me
+conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamné à mort
+peut-être, je me procure les pièces qu'on exige pour un mariage!...
+
+Le médecin hochait la tête.
+
+--Permettez!... Vous n'êtes plus en France, monsieur d'Escorval, vous
+êtes en Piémont...
+
+--Raison de plus...
+
+--Non, parce qu'en ce pays on se marie encore, on peut se marier du
+moins, sans toutes les formalités qui vous préoccupent.
+
+Maurice était devenu attentif.
+
+--Est-ce possible!... exclama-t-il.
+
+--Oui!... qu'un prêtre se trouve, qui consente à votre union, à
+vous inscrire sur le registre de sa paroisse et à vous donner un
+certificat, et vous serez unis si indissolublement, Mlle Lacheneur et
+vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce...
+
+Suspecter la vérité de ces affirmations était difficile, et cependant
+Maurice doutait encore.
+
+--Ainsi, monsieur, fit-il, tout hésitant, je trouverais un prêtre qui
+consentirait...
+
+Le médecin se taisait, on eût dit qu'il se reprochait de s'être tant
+avancé, et de s'occuper ainsi d'une affaire qui n'était pas sienne.
+
+Puis, tout à coup, d'un ton brusque, il reprit:
+
+--Écoutez-moi bien, monsieur d'Escorval. Je vais me retirer; mais
+avant j'aurai soin de recommander à la malade beaucoup d'exercice...
+Je le lui ordonnerai devant vos hôtes. En conséquence, après-demain,
+mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, Mlle Lacheneur,
+le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez
+jusqu'à Vigano, à trois lieues d'ici, c'est là que je demeure...
+Je vous conduirai à un prêtre qui est mon ami, et qui, sur ma
+recommandation, fera ce que vous lui demanderez... Réfléchissez.
+Dois-je vous attendre mercredi?...
+
+--Oh! oui, monsieur, oui!... Et comment vous remercier?...
+
+--En ne me remerciant pas!... Allons, voici l'hôtelier, redevenez M.
+Dubois.
+
+Maurice était ivre de joie. Il comprenait fort bien toute
+l'irrégularité d'un tel mariage, mais il était persuadé qu'il
+rassurerait la conscience troublée de Marie-Anne. Pauvre fille!... Le
+sentiment de sa faute la tuait.
+
+Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un événement imprévu qui
+peut-être anéantirait ses projets.
+
+--La bercer d'espérances qui ne se réaliseraient pas serait cruel,
+pensait-il.
+
+Mais le vieux médecin ne s'était pas avancé à la légère, et tout
+devait se passer comme il l'avait promis.
+
+Un prêtre de Vigano bénit le mariage de Maurice d'Escorval et de
+Marie-Anne Lacheneur, et après les avoir inscrits sur le registre de
+son église, leur délivra un certificat que signèrent comme témoins le
+médecin et le caporal Bavois...
+
+Le soir même, les mules étaient renvoyées à Saliente, et les fugitifs
+qui avaient à redouter les bavardages de l'hôtelier se remettaient en
+route.
+
+L'abbé Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressément
+recommandé de gagner Turin le plus tôt possible.
+
+--C'est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme
+dans la foule. J'y ai de plus un ami, dont voici le nom et l'adresse;
+vous irez le voir, et j'espère, par lui, vous faire passer des
+nouvelles de votre père.
+
+C'est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se
+dirigeaient.
+
+Mais ils n'avançaient que lentement, obligés qu'ils étaient d'éviter
+les routes fréquentées et de renoncer aux moyens ordinaires de
+transport.
+
+Selon le hasard des localités, ils louaient une mauvaise charrette,
+des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil à la nuit, ils
+marchaient.
+
+Ces fatigues qui, en apparence, eussent dû achever Marie-Anne, la
+remirent... Après cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le
+sang remontait à ses joues pâlies.
+
+--Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles
+récompenses nous garde l'avenir!...
+
+Non, le sort ne se lassait pas, ce n'était qu'un répit de la
+destinée...
+
+Par une belle matinée d'avril, les proscrits s'étaient arrêtés, pour
+déjeuner, dans une auberge à l'entrée d'un gros bourg...
+
+Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer
+l'hôtesse, quand un cri déchirant le ramena...
+
+Marie-Anne, pâle et les yeux égarés agitait un journal, et d'une voix
+rauque disait:
+
+--La!... Maurice... Regarde!
+
+C'était un journal français, vieux de quinze jours, oublié sans doute
+par quelque voyageur, et qui depuis traînait sur les tables...
+
+Maurice le prit et lut:
+
+«Hier, a été exécuté Lacheneur, le chef des révoltés de Montaignac.
+Ce misérable perturbateur a conservé jusque sur l'échafaud l'audace
+coupable dont il avait donné tant de preuves...»
+
+Tout le reste de l'article, écrit sous l'empire des idées de M. de
+Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, était sur ce ton.
+
+--Mon père a été exécuté! reprit Marie-Anne d'un air sombre, et je
+n'étais pas là, moi, sa fille, pour recueillir sa volonté suprême et
+son dernier regard...
+
+Elle se leva, et d'un ton bref et impérieux:
+
+--Je n'irai pas plus loin, déclara-t-elle; il faut revenir sur nos
+pas, à l'instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France...
+
+Rentrer en France... s'exposer à des périls mortels!... À quoi bon!...
+Le malheur affreux n'était-il pas irréparable?...
+
+C'est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par
+exemple!... Il tremblait, ce vieux soldat, qu'on ne le soupçonnât
+d'avoir peur...
+
+Mais Maurice ne l'écouta pas.
+
+Il frissonnait!... Il lui semblait que le baron d'Escorval avait dû
+être atteint et frappé en même temps que M. Lacheneur.
+
+--Oui, partons, s'écria-t-il, rentrons!...
+
+Et comme il ne devait plus être question de prudence, jusqu'au moment
+où ils fouleraient le sol français, ils se procurèrent une voiture
+pour les conduire, par la grande route, jusqu'au point le plus
+rapproché de la frontière.
+
+Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir,
+préoccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les
+emportaient.
+
+Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse?
+
+Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se résigner au
+châtiment et à l'humiliation...
+
+Maurice frémissait à l'idée seule des mépris qui attendent une pauvre
+jeune fille séduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux,
+de dissimuler, de se cacher...
+
+--Notre certificat de mariage, disait-il, n'imposerait pas silence aux
+méchants... Que de misères alors!... Il faut cacher ce qui est, il
+le faut!... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans
+doute.
+
+Malheureusement, Marie-Anne céda.
+
+--Vous le voulez, dit-elle, j'obéirai, personne ne saura rien...
+
+Le lendemain, qui était le 17 avril, à la tombée de la nuit, les
+fugitifs arrivaient à la ferme du père Poignet.
+
+Maurice et le caporal Bavois étaient déguisés en paysans...
+
+Le vieux soldat avait fait à la sûreté commune un sacrifice qui lui
+avait tiré une larme:
+
+Il avait coupé sa moustache.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+C'est entre l'abbé Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la
+place d'Armes de Montaignac, qu'avaient été discutées et arrêtées les
+conditions de l'évasion du baron d'Escorval.
+
+Une difficulté tout d'abord s'était présentée qui avait failli rompre
+la négociation:
+
+--Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron.
+
+--Sauvez le baron, répondait l'abbé, et votre lettre vous sera rendue.
+
+Mais Martial était de ces natures que l'ombre seule de la contrainte
+exaspère.
+
+L'idée qu'il paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il
+ne se rendait qu'aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur.
+
+--Voici mon dernier mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi
+à l'instant ce brouillon que m'a arraché une ruse de Chanlouineau,
+et je vous jure sur l'honneur de mon nom, que tout ce qu'il est
+humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai...
+Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir.
+
+La situation était désespérée, le danger pressant, le temps mesuré...
+Le ton de Martial annonçait une résolution inébranlable.
+
+L'abbé pouvait-il hésiter?
+
+Il tira la lettre de sa poche, et la tendant à Martial:
+
+--Voici, monsieur! prononça-t-il d'une voix solennelle, souvenez-vous
+que vous venez d'engager l'honneur de votre nom.
+
+--Je me souviendrai, monsieur le curé... Allez chercher les cordes.
+
+C'est ainsi que les choses s'étaient passées.
+
+C'est dire la douleur de l'abbé Midon quand eut lieu l'épouvantable
+chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s'écria que la corde avait
+été coupée.
+
+--C'est ma confiance qui tue le baron!... dit-il.
+
+Et cependant il ne pouvait se résoudre à charger Martial de cette
+exécrable action. Elle trahissait une profondeur de scélératesse et
+d'hypocrisie qu'on ne rencontre guère chez les hommes de moins de
+vingt-cinq ans.
+
+Mais il avait sur ses émotions la puissance du prêtre. Nul ne put
+soupçonner le secret de ses pensées. Il resta maître de soi, et c'est
+avec les apparences du plus inaltérable sang-froid qu'il donna sur
+place les premiers soins au baron et qu'il régla les détails de la
+fuite.
+
+Quand il vit M. d'Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu
+s'éloigner le cortège destiné à donner le change, il respira.
+
+Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait
+dans ce pauvre corps brisé une intensité de vie qu'on n'y eût pas
+soupçonnée.
+
+L'important, à cette heure, était de se procurer les instruments de
+chirurgie et les médicaments qu'exigeait l'état du blessé.
+
+Mais où, mais comment se les procurer?
+
+La police du marquis de Courtomieu épiait les médecins et les
+pharmaciens de Montaignac, espérant arriver par eux, et à leur insu,
+jusqu'aux blessés du soulèvement.
+
+Le passé de l'abbé Midon sauva le présent.
+
+Lui qui s'était fait la Providence des malheureux de sa paroisse,
+lui qui, pendant dix ans, avait été le médecin et le chirurgien des
+pauvres, il avait à sa cure une trousse presque complète, et cette
+grande boîte de médicaments qu'il portait sur le dos dans ses
+tournées.
+
+--Ce soir, dit-il à Mme d'Escorval, j'irai chercher tout cela.
+
+L'obscurité venue, en effet, il passa une longue blouse bleue,
+rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers
+le village de Sairmeuse.
+
+Pas une lumière ne brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la
+vieille gouvernante, devait être à bavarder chez les voisins.
+
+L'abbé pénétra dans cette maison, qui avait été la sienne, en forçant
+la porte du petit jardin; il trouva à tâtons ce qu'il voulait, et se
+retira sans avoir été aperçu...
+
+Et cette nuit-là même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme
+du père Poignot, il eût entendu deux ou trois cris effrayants,
+sinistres comme ceux de la bête qu'on égorge.
+
+L'abbé hasardait une cruelle, mais indispensable opération.
+
+Son cœur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique
+jamais il n'eût rien tenté de si difficile.
+
+--Ce n'est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit,
+j'ai mis mon espoir plus haut.
+
+Cet espoir ne fut pas déçu, car à trois jours de là, le blessé, après
+une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance.
+
+Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet,
+sa première parole fut pour son fils.
+
+--Maurice?... demanda-t-il.
+
+--En sûreté!... répondit l'abbé Midon. Il doit être sur la route de
+Turin.
+
+Les lèvres de M. d'Escorval s'agitèrent comme s'il eût murmuré une
+prière, et d'une voix faible:
+
+--Nous vous devrons tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que
+je m'en tirerai.
+
+Tout faisait supposer qu'il s'en tirerait, en effet, non sans
+souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois
+faisaient trembler ceux qui l'entouraient.
+
+Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine.
+
+En ces circonstances périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces
+braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent héroïques.
+Pour que personne ne soupçonnât la présence de leurs hôtes, ils surent
+déployer cette finesse de paysan près de laquelle la rouerie des plus
+subtils diplomates n'est que simplicité.
+
+Ainsi s'étaient écoulés quarante jours, quand un soir, c'était le 17
+avril, pendant que l'abbé Midon lisait un journal au baron d'Escorval,
+la porte du grenier s'entrebâilla doucement, et un des fils Poignot se
+montra et disparut aussitôt...
+
+Sans affectation, le prêtre acheva sa phrase, posa son journal et
+sortit.
+
+--Qu'est-ce? demanda-t-il au jeune gars.
+
+--Eh! monsieur le curé, M. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal
+viennent d'arriver; ils voudraient monter.
+
+En trois bonds, l'abbé Midon descendit le roide escalier.
+
+--Malheureux!... s'écria-t-il en marchant sur les trois imprudents,
+que voulez-vous?...
+
+Et s'adressant à Maurice:
+
+--C'est par vous et pour vous que votre père a failli mourir!...
+Craignez-vous donc qu'il en réchappe, que vous revenez, au risque de
+montrer aux délateurs le chemin de sa retraite!... Partez.
+
+Le pauvre garçon, atterré, balbutiait des excuses inintelligibles.
+L'incertitude lui avait paru pire que la mort; il avait appris
+le supplice de M. Lacheneur; il n'avait pas réfléchi; il allait
+s'éloigner; il ne demandait qu'à voir son père; il voulait seulement
+embrasser sa mère...
+
+Le prêtre fut inflexible.
+
+--Une émotion peut tuer votre père, déclara-t-il; apprendre à votre
+mère votre retour et à quels dangers vous vous êtes follement exposé,
+serait lui enlever toute sécurité... Retirez-vous... Repassez la
+frontière cette nuit même.
+
+Jean Lacheneur, témoin de cette scène, s'approcha.
+
+--Je m'éloignerai aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai
+de garder ma sœur... La place de Marie-Anne est ici et non sur les
+grands chemins...
+
+L'abbé Midon se tut, évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis
+brusquement:
+
+--Soit, dit-il, partez; je n'ai vu votre nom sur aucune liste; on ne
+vous poursuit pas...
+
+Ainsi séparé tout à coup de celle qui était sa femme, après tout,
+Maurice eût voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernières
+recommandations, l'abbé ne le permit pas.
+
+--Fuyez!... dit-il encore en entraînant Marie-Anne... Adieu!
+
+Le prêtre s'était trop hâté.
+
+Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le
+livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur.
+
+Dès qu'ils furent dehors:
+
+--Voilà donc, s'écria Jean, l'œuvre des Sairmeuse et du marquis de
+Courtomieu!... Je ne sais, moi, où ils ont jeté le corps de mon père
+exécuté; vous ne pouvez, vous, embrasser votre père, lâchement,
+traîtreusement assassiné par eux!...
+
+Il eut un éclat de rire nerveux, strident, terrible, et d'une voix
+rauque poursuivit:
+
+--Et cependant, si nous gravissions cette éminence, nous apercevrions,
+dans le lointain, le château de Sairmeuse illuminé... Ce soir, on fête
+le mariage de Martial et de Mlle Blanche... Nous errons à l'aventure,
+nous, sans amis, sans asile; là-bas, ils tiennent table, ils rient,
+les verres se choquent.
+
+Il n'en fallait pas tant pour rallumer toutes les colères de Maurice.
+Tout son sang afflua à son cerveau. Il oublia tout pour se dire que
+troubler cette fête de sa présence serait une vengeance digne de lui.
+
+--Je vais aller provoquer Martial, s'écria-t-il, à l'instant, chez
+lui...
+
+Mais Jean l'interrompit.
+
+--Non, dit-il, pas cela!... Ils sont lâches, ils vous feraient
+arrêter. Il faut écrire, je porterai la lettre.
+
+Le caporal Bavois les entendait, il eût pu s'opposer à leur folie...
+
+Mais non... il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique
+leur fureur de vengeance, et jugeant qu'ils «n'avaient pas froid aux
+yeux» il les estimait davantage...
+
+À tous risques, ils entrèrent donc dans le premier bouchon qu'ils
+rencontrèrent sur leur route, et la provocation fut écrite et confiée
+à Jean Lacheneur....
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Troubler la fête du château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie
+d'un premier jour de mariage, épouvanter de sinistres présages l'union
+de Martial et de Mlle Blanche de Courtomieu...
+
+Voilà, en vérité, tout ce qu'espérait Jean Lacheneur.
+
+Quant à croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel
+de Maurice, misérable et proscrit... il ne le croyait pas.
+
+Même, tout en attendant Martial dans le vestibule du château, il
+s'armait contre les mépris et les railleries dont ne manquerait pas de
+l'accabler tout d'abord, présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme
+qu'il venait défier.
+
+L'accueil évidemment bienveillant de Martial le déconcerta un peu...
+
+Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la
+provocation mortellement offensante de Maurice.
+
+--Nous avons frappé juste!... pensait-il.
+
+Martial lui ayant pris la main pour l'entraîner, il ne résista pas...
+
+Et pendant qu'il traversait les salons ruisselants de lumière, tout en
+fendant les groupes d'invités surpris, Jean ne songeait ni à ses gros
+souliers ferrés ni a ses habits de paysan.
+
+Tout palpitant d'anxiété, il se demandait;
+
+--Que va-t-il se passer?...
+
+Il le sut bientôt.
+
+Appuyé au chambranle doré de la porte de la galerie, il assista à la
+terrible scène du petit salon.
+
+Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du
+marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d'Escorval.
+
+On eût cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid
+et immobile, pâle, les lèvres pincées, les yeux baissés... Mais
+ces apparences mentaient. Son cœur se dilatait en une espèce de
+jouissance, et s'il baissait les yeux, c'est qu'il ne voulait pas
+qu'on pût voir quelle joie immense y éclatait.
+
+Jamais il n'eût osé souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si
+terrible.
+
+Et cependant ce n'était rien encore...
+
+Après avoir écarté brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s'opposait
+à sa sortie, qui s'accrochait désespérément à ses vêtements, Martial
+reprit le bras de Jean Lacheneur.
+
+--Arrivez!... lui dit-il d'une voix frémissante. Suivez-moi!...
+
+Jean le suivit.
+
+Ils traversèrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invités
+pétrifiés; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s'empara
+d'un candélabre allumé sur une console et ouvrit une petite porte qui
+donnait sur un escalier de service.
+
+--Où me conduisez-vous?... demanda Jean Lacheneur.
+
+Martial, qui avait déjà gravi deux ou trois marches, se retourna:
+
+--Avez-vous donc peur? fit-il.
+
+L'autre haussa les épaules, et froidement:
+
+--Si vous le prenez ainsi, prononça-t-il, montons.
+
+Ils montèrent au second étage du château et arrivèrent à un
+appartement à demi démeublé, où tout était en désordre.
+
+C'était l'appartement de garçon de Martial. La veille au soir, il
+avait bien cru qu'il y couchait pour la dernière fois.
+
+Cet appartement, autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu'il
+venait passer les vacances près de son père, et rien n'y avait été
+changé. Il reconnaissait les rideaux à ramages, les grandes rosaces
+du tapis et jusqu'au vieux fauteuil où il avait lu tant de romans en
+cachette.
+
+Dès qu'ils furent entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté
+dans un angle, le brisa plutôt qu'il ne l'ouvrit et prit dans un
+tiroir un papier plié fort menu qu'il glissa dans sa poche.
+
+Bien qu'il parût agir dans la plénitude de sa volonté, un observateur
+eût été effrayé de ses mouvements saccadés, de sa pâleur et de l'éclat
+de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus
+raisonnablement, se trahissent par un extérieur pareil.
+
+--Maintenant, dit-il, partons... Il faut éviter une scène; mon père
+et... ma femme me cherchent sans doute... Nous nous expliquerons
+dehors.
+
+Ils descendirent en toute hâte, sortirent par les jardins et eurent
+bientôt atteint la longue avenue de Sairmeuse.
+
+Alors Jean Lacheneur s'arrêta court.
+
+--Venir si loin pour un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il.
+Enfin, vous l'avez voulu. Que dois-je répondre à Maurice d'Escorval?
+
+--Rien! Vous allez me conduire près de lui.
+
+--Vous?...
+
+--Oui, moi!... Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me
+justifie... Marchons!
+
+Mais Jean Lacheneur ne bougea pas.
+
+--Ce que vous me demandez est impossible, prononça-t-il.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que Maurice est poursuivi. S'il était pris, il serait traduit
+devant la Cour prévôtale et sans doute condamné a mort. Il se cache,
+il a trouvé une retraite sûre, je n'ai pas le droit de la faire
+connaître.
+
+En fait de retraite sûre, Maurice n'avait alors que la bois voisin,
+où, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean.
+
+Mais Jean n'avait pu résister à la tentation de prononcer cette
+réponse, plus insultante que s'il eût dit simplement:
+
+--Nous craignons les délateurs!...
+
+La preuve que Martial n'était pas soi, c'est que lui si fier, si
+violent, il ne releva pas l'outrage.
+
+--Vous vous défiez de moi!... fit-il tristement.
+
+Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense.
+
+--Cependant, insista Martial, après ce que vous venez de voir et
+d'entendre, vous ne pouvez plus me soupçonner d'avoir coupé les cordes
+que j'ai portées au baron d'Escorval.
+
+--Non... Je suis persuadé que vous êtes innocent de cette atroce
+lâcheté.
+
+--Vous avez vu comment j'ai puni celui qui a osé compromettre
+l'honneur du nom de Sairmeuse... Et celui-là, cependant, est le père
+de la jeune fille que j'ai épousée aujourd'hui même...
+
+--J'ai vu!... mais je vous répondrai quand même: impossible!
+
+Véritablement, Jean était stupéfait de la patience,--il faut dire
+plus,--de l'humble résignation de Martial.
+
+Au lieu de se révolter, Martial tira de sa poche le papier qu'il était
+allé prendre à son appartement, et le tendant à Jean:
+
+--Ceux qui m'infligent cette honte qu'on doute de ma parole, seront
+châtiés, dit-il d'une voix sourde... Vous ne croyez pas à ma
+sincérité, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a
+Maurice et qui vous rassurera...
+
+--Qu'est-ce que cette preuve?...
+
+--Le brouillon écrit de ma main, en échange duquel mon père a favorisé
+l'évasion du baron d'Escorval... Un inexplicable pressentiment m'a
+empêché de brûler cette pièce compromettante... je m'en réjouis
+aujourd'hui. Reprenez cette lettre, elle me remet à votre discrétion.
+
+Tout autre que Jean Lacheneur eût été touché de cette grandeur d'âme,
+que d'aucuns eussent taxée d'héroïque niaiserie.
+
+Jean demeura implacable. Il avait au cœur une de ces haines que rien
+ne désarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles
+satisfactions n'assouvissent, qui loin de s'affaiblir avec les années,
+grandissent et deviennent plus terribles.
+
+Il eût tout sacrifié, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux!
+à l'ineffable jouissance de voir à ses pieds ce fier marquis qu'il
+exécrait.
+
+--Bien, dit-il, je remettrai cela à Maurice.
+
+--C'est un gage d'alliance, ce me semble?
+
+Jean Lacheneur eut un geste terrible d'ironie et de menace.
+
+--Un gage d'alliance! s'écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le
+marquis!... Avez-vous donc oublié tout le sang qui a coulé entre nous?
+Vous n'avez pas coupé les cordes, soit!... Mais qui donc a condamné à
+mort le baron d'Escorval innocent? N'est-ce pas le duc de Sairmeuse?
+Une alliance!... Vous oubliez donc que vous et les vôtres vous avez
+conduit mon père à l'échafaud!... Comment avez-vous remercié cet homme
+dont l'héroïque probité vous a rendu une fortune!... Vous avez essayé
+de séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l'avez pas
+séduite, mais vous l'avez bien perdue de réputation.
+
+--J'ai offert mon nom et ma fortune à votre sœur.
+
+--Je l'eusse tuée de ma main si elle eût accepté!... C'est que je
+n'oublie pas, moi, et je vous le prouverai... Si jamais quelque
+grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez à Jean
+Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose...
+
+Il s'emportait, il s'oubliait; une violente secousse de sa volonté lui
+rendit sa froideur, et d'un ton posé il ajouta:
+
+--Et si vous tenez tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la
+Rèche à midi, il y sera. Au revoir!...
+
+Ayant dit, il se jeta brusquement de côté, franchit d'un bond le talus
+de l'avenue, et disparut dans les ténèbres...
+
+--Jean!... cria Martial d'une voix presque suppliante; Jean! revenez;
+écoutez-moi!
+
+Pas de réponse...
+
+Et bientôt, le bruit des souliers ferrés du frère de Marie-Anne
+s'éteignit sur la terre labourée...
+
+Une sorte d'étourdissement, comme après une chute, s'était emparé du
+jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout à la même place au
+milieu de l'avenue, immobile, sans projets et sans pensées...
+
+Un cheval qui passait à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et
+qui en passant faillit l'écraser, le tira de cet anéantissement.
+
+Il tressaillit comme un homme éveillé en sursaut, et la conscience de
+ses actes qu'il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui
+revint.
+
+Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l'ivrogne qui,
+l'ivresse dissipée, constate avec épouvante ses extravagances.
+
+Était-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l'homme qui
+vantait son sang-froid et son insensibilité parfaite, qui s'était
+laissé emporter ainsi!
+
+Hélas! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de
+Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la
+trompait pas absolument...
+
+Martial, qui eût dédaigné l'opinion du monde entier, fut comme frappé
+de vertige, à l'idée que Marie-Anne le méprisait sans doute, et
+qu'elle le tenait pour un traître et pour un lâche...
+
+C'est pour elle que, dans un accès de rage, il avait voulu une
+éclatante justification.
+
+S'il suppliait Jean de le conduire près de Maurice d'Escorval, c'est
+que près de Maurice il espérait trouver Marie-Anne pour lui dire:
+
+--Les apparences étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l'ai
+prouvé en démasquant le coupable.
+
+C'est à Marie-Anne qu'il eût voulu remettre le brouillon qu'il avait
+conservé, se disant qu'à tout le moins il l'étonnerait à force de
+générosité...
+
+Son attente avait été trompée, et il n'apercevait plus de réel qu'un
+scandale inouï.
+
+--Ce sera le diable à arranger, cet esclandre... se dit-il; mais
+bast!... personne n'y pensera plus dans un mois. Le plus court est
+d'aller au devant des commentaires... Rentrons!...
+
+Il disait cela: «rentrons,» du ton le plus délibéré. Le fait est qu'à
+mesure qu'il approchait du château, sa résolution chancelait.
+
+La fête de ses noces, qui devait être si magnifique, était déjà
+terminée; les invités ne se retiraient pas, ils s'enfuyaient...
+
+Martial réfléchissait qu'il allait se trouver seul entre sa jeune
+femme, son père et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors,
+de cris, de larmes, de colère et de menaces!... Et il affronterait
+tout cela...
+
+--Ma foi! non!... prononça-t-il à demi-voix, pas si bête...
+Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparaîtrai demain...
+
+Mais où passer la nuit?... Il était en costume de cérémonie, nu-tête,
+et il commençait à avoir froid... La maison occupée par le duc à
+Montaignac était une ressource.
+
+--J'y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d'autres habits,
+du feu, et demain un cheval pour revenir.
+
+C'était une longue traite à faire à pied, mais dans sa disposition
+d'esprit cela ne lui déplut pas.
+
+Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de
+son haut en le reconnaissant...
+
+--Vous, monsieur le marquis!...
+
+--Oui, moi!... Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m'y
+des vêtements pour me changer...
+
+Le valet obéit, et bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un
+canapé devant la cheminée.
+
+--Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le
+dessus.
+
+Il essaya, mais il n'était pas de cette force.
+
+Sa pensée lui échappait pour s'envoler à Sairmeuse, dans cette chambre
+nuptiale où il avait prodigué les plus exquises recherches du luxe.
+
+Il eut dû y être à cette heure, près de Blanche, cette jeune femme
+si jolie qui était la sienne, qu'il n'aimait pas, mais dont il était
+passionnément aimé...
+
+Pourquoi l'avoir abandonnée?... Était-elle donc responsable de
+l'infamie du marquis de Courtomieu?
+
+--Pauvre fille!... pensait-il, quelle nuit de noces!...
+
+Au jour, cependant, il s'endormit d'un sommeil fiévreux, et il était
+plus de neuf heures quand il s'éveilla.
+
+Il se fit servir à déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il
+mangeait de bon appétit, quand tout à coup:
+
+--Qu'on me selle un cheval, s'écria-t-il. Vite!... très-vite!...
+
+Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas
+s'y rendre!...
+
+Il s'y rendit, et, grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied
+à terre à la Rèche comme sonnait la demie de onze heures.
+
+Les autres ne devant pas être arrivés encore; il attacha son cheval
+à un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point
+culminant de la lande.
+
+Là avait été autrefois la masure de Lacheneur... Il n'en restait que
+les quatre murs, noircis par l'incendie et à demi-éboulés...
+
+Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une
+violente émotion, quand il entendit un grand froissement dans les
+ajoncs.
+
+Il se retourna: Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient...
+
+Le vieux soldat portait sous le bras un long et étroit paquet
+enveloppé de serge: c'était des épées que, pendant la nuit, Jean
+Lacheneur était allé chercher à Montaignac, chez un officier à
+demi-solde.
+
+--Nous sommes fâchés, monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait
+attendre. Remarquez toutefois qu'il n'est pas midi... Puis nous
+comptions peu sur vous...
+
+--Je tenais trop à me... justifier, interrompit Martial, pour n'être
+pas exact.
+
+Maurice haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Il ne s'agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d'un ton rude
+jusqu'à la grossièreté, mais de se battre.
+
+Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla
+pas.
+
+--Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur
+ici présent ne vous a rien dit.
+
+--Jean m'a tout raconté...
+
+--Eh bien, alors?...
+
+Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi.
+
+--Alors, répondit-il, avec une violence inouïe, ma haine est pareille,
+si mon mépris a diminué... Vous me devez une rencontre, monsieur,
+depuis le jour où nos regards se sont croisés sur la place de
+Sairmeuse, en présence de Mlle Lacheneur... Vous m'avez dit ce
+jour-là: «Nous nous retrouverons!» Nous voici face à face... Quelle
+insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre?...
+
+Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit
+une des épées que lui présentait le caporal Bavois, et tombant en
+garde:
+
+--Vous l'aurez voulu, dit-il d'une voix stridente... Le souvenir de
+Marie-Anne ne peut plus vous sauver...
+
+Mais les fers étaient à peine croisés, qu'un cri de Jean et du caporal
+Bavois arrêta le combat.
+
+--Les soldats!... crièrent-ils, fuyons!...
+
+Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes
+leurs forces.
+
+--Ah! je l'avais bien dit!... s'écria Maurice, le lâche est venu, mais
+il avait prévenu les gendarmes!...
+
+Il bondit en arrière, et brisant son épée sur son genou, il en lança
+les tronçons à la face de Martial en disant:
+
+--Voilà ton salaire, misérable!...
+
+--Misérable!... répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître!...
+infâme!...
+
+Et ils s'enfuirent laissant Martial foudroyé...
+
+Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient; il courut au
+sous-officier qui les commandait, et d'une voix brève:
+
+--Me reconnaissez-vous?...
+
+--Oui, répondit le sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse.
+
+--Eh bien, je vous défends de poursuivre ces gens qui fuient!...
+
+Le sergent hésita d'abord, puis d'un ton décidé:
+
+--Je ne puis vous obéir, monsieur, j'ai ma consigne.
+
+Et s'adressant à ses hommes:
+
+--Allons, vous autres, haut le pied!
+
+Il allait donner l'exemple, Martial le retint par le bras.
+
+--Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous
+envoie...
+
+--Qui?... le colonel, parbleu! d'après les ordres que le grand prévôt,
+M. de Courtomieu, lui a envoyés hier soir par un homme à cheval...
+Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du
+jour... Mais lâchez-moi, sacré tonnerre!... vous allez me faire
+manquer mon expédition...
+
+Il s'échappa, et Martial, plus trébuchant qu'un homme ivre, descendit
+la lande et alla reprendre son cheval.
+
+Mais il ne rentra pas au château de Sairmeuse... Il revint à
+Montaignac, et passa le reste de l'après-midi enfermé dans sa chambre.
+
+Et le soir même il expédiait à Sairmeuse deux lettres...
+
+L'une à son père, l'autre à sa jeune femme.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Si abominable que Martial imaginât le scandale de ses emportements,
+l'idée qu'il s'en faisait restait encore au-dessous de la réalité.
+
+La foudre tombant au milieu de la galerie, n'eût pas impressionné les
+hôtes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de
+Maurice d'Escorval.
+
+Un frisson courut par l'assemblée, quand Martial, effrayant de colère,
+lança la lettre froissée au visage de son beau-père, le marquis de
+Courtomieu.
+
+Et quand le marquis s'affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes
+femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri
+d'effroi...
+
+Il y avait bien vingt secondes que Martial était sorti avec Jean
+Lacheneur et les invités restaient encore immobiles comme des statues,
+pâles, muets, stupéfaits et comme pétrifiés.
+
+Ce fut Mme Blanche, la mariée, qui rompit le charme.
+
+Pendant que le marquis de Courtomieu se pâmait sans que personne
+encore songeât à le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse
+trépignait et se mordait les poings de colère, la jeune marquise
+essaya de sauver la situation...
+
+Le poignet meurtri de l'étreinte brutale de Martial, le cœur tout
+gonflé de haine et de rage, plus blanche que son voile de mariée,
+elle eut la force de retenir ses larmes prêtes à jaillir, elle sut
+contraindre ses lèvres à sourire.
+
+--C'est vraiment donner trop d'importance à un petit malentendu qui
+s'expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les
+plus rapprochées d'elle.
+
+Et aussitôt, s'avançant jusqu'au milieu de la galerie, elle fit signe
+à l'orchestre de commencer une contre-danse.
+
+Mais aux premières mesures de l'orchestre, éclatant soudainement, tous
+les invités, d'un mouvement unanime, se précipitèrent vers la porte.
+
+On eût dit que le feu venait de prendre au château... On ne se
+retirait pas, on fuyait...
+
+Une heure plus tôt, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse
+étaient excédés d'empressements serviles et de plates adulations...
+
+En ce moment, ils n'eussent pas trouvé dans toute cette foule si noble
+un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main.
+
+C'est que l'instant d'avant on les croyait tout-puissants... Ils
+venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en étouffant la
+conspiration... On les savait bien en cour et amis du roi... On leur
+supposait sur l'esprit des ministres une influence qui devait tourner
+au profit de leurs amis...
+
+Tandis que maintenant, à la suite de la lettre si explicite de
+Maurice, après les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis
+précipités du faîte de leurs grandeurs, disgraciés, punis peut-être...
+
+Or, le grand art consiste à pressentir les disgrâces...
+
+Héroïque jusqu'au bout, «la mariée» fit, pour arrêter cette déroute,
+d'incroyables efforts.
+
+Debout près de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux
+lèvres, Mme Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus
+flatteuses paroles, s'épuisant en arguments pour rassurer ces
+déserteurs.
+
+Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux
+danseurs, elle s'adressait aux jeunes filles...
+
+Efforts vains!... sacrifices inutiles!... Beaucoup de femmes, sans
+doute, ce soir-là, se donnèrent la délicate jouissance de faire payer
+à la jeune marquise de Sairmeuse les dédains et les épigrammes de
+Blanche de Courtomieu...
+
+Enfin, le moment arriva où de tous ces hôtes si empressés à accourir,
+le matin, il ne resta plus qu'un vieux gentilhomme, lequel,
+prudemment, à cause de sa goutte, avait laissé s'écouler la foule.
+
+Il s'inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et
+rougissant de cette insulte à une femme, il sortit comme les autres...
+
+Mme Blanche était seule!... Elle n'avait plus besoin de se
+contraindre... Il n'y avait plus là de témoins pour épier ses
+horribles souffrances et en jouir...
+
+D'un geste furieux, elle arracha son voile de mariée et sa couronne de
+fleurs d'oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula
+aux pieds...
+
+Un valet de pied traversant la galerie, elle l'arrêta.
+
+--Éteignez partout!... lui dit-elle comme si elle eût été chez son
+père, à Courtomieu et non pas à Sairmeuse.
+
+On lui obéit, et alors, pâle et échevelée, les yeux hagards, elle
+courut au petit salon où avait eu lieu la scène...
+
+Des domestiques s'empressaient autour du marquis de Courtomieu qui
+gisait sur une causeuse.
+
+On avait, quand il s'était affaissé, prononcé le terrible mot
+d'apoplexie.
+
+Mais le duc de Sairmeuse avait haussé les épaules.
+
+--Tout le sang de ses veines affluerait à son cerveau, qu'il ne lui
+donnerait pas seulement un étourdissement, dit-il.
+
+C'est que M. de Sairmeuse était furieux contre son ancien ami.
+
+Même, en y réfléchissant, il ne savait trop si c'était à Martial ou au
+marquis de Courtomieu qu'il devait en vouloir le plus...
+
+Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser
+l'échafaudage de sa fortune politique.
+
+Mais, d'un autre côté, le marquis de Courtomieu n'était-il pas cause
+qu'on accusait un Sairmeuse d'une trahison dont l'idée seule soulevait
+le cœur de dégoût?...
+
+Enfoncé dans un fauteuil, les traits contractés par la colère, il
+suivait les mouvements des domestiques, quand Mme Blanche entra.
+
+Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d'une voix sourde:
+
+--Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, prononça-t-elle,
+pendant que je restais seule, exposée aux dernières humiliations...
+Ah!... si j'étais un homme!... Tous vos hôtes se sont enfuis,
+monsieur, tous!...
+
+Brusquement M. de Sairmeuse se dressa:
+
+--Eh bien, s'écria-t-il, qu'ils aillent au diable!...
+
+C'est que de tous ces hôtes qui venaient de quitter ses salons,
+rompant ainsi violemment avec lui, il n'en était pas un seul que le
+duc de Sairmeuse regrettât.
+
+Il savait bien qu'il n'avait pas un ami, lui dont l'étonnant orgueil
+ne reconnaissait pas un égal.
+
+Donnant une fête pour le mariage de son fils, il y avait convié tous
+les gentilshommes de la contrée. Ils étaient venus... bien! Ils
+s'enfuyaient... bon voyage!
+
+Si le duc enrageait de cette désertion, c'est qu'elle lui présageait
+avec une terrible éloquence la disgrâce tant redoutée.
+
+Cependant, il essaya de se mentir à lui-même.
+
+--Ils reviendront, dit-il à Mme Blanche, nous les reverrons repentants
+et humbles! Fiez-vous à moi!... Mais où donc peut être Martial?
+
+Les yeux de la jeune femme flamboyèrent, mais elle ne répondit pas.
+
+--Serait-il sorti avec le fils de ce scélérat de Lacheneur? reprit le
+duc.
+
+--Je le crois...
+
+--Il ne saurait tarder à rentrer...
+
+--Qui sait!...
+
+M. de Sairmeuse donna sur la cheminée un coup de poing à briser le
+marbre.
+
+--Jarnibieu!... s'écria-t-il, ce serait combler la mesure...
+
+La jeune mariée dut croire que le duc s'inquiétait et s'irritait pour
+elle... Mais elle se trompait. Il ne songeait qu'aux calculs de son
+ambition déçue.
+
+Quoi qu'il en dit, il s'avouait, à part soi, la supériorité de son
+fils; il avait confiance en son génie d'intrigue, et avant de rien
+résoudre, il voulait le consulter.
+
+--C'est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c'est à lui de le
+réparer!... Et, Jarnibieu! il en est bien capable, s'il le veut!...
+
+Et tout haut il reprit:
+
+--Il faut retrouver Martial, il faut...
+
+D'un geste terrible de douleur et de colère, Mme Blanche
+l'interrompit:
+
+--Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver...
+mon mari.
+
+Le duc avait eu une pensée pareille, il n'osa l'avouer.
+
+--Le ressentiment vous égare, marquise, fit-il.
+
+--Je sais ce que je sais!...
+
+--Non!... et la preuve c'est que Martial va reparaître... S'il est
+sorti, il ne peut être loin... On va le chercher, je le chercherai
+moi-même...
+
+Il s'éloigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la
+jeune femme s'approcha de son père qui ne semblait point reprendre
+connaissance.
+
+Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus impérieux:
+
+--Mon père!... appela-t-elle: mon père!
+
+Cette voix, qui tant de fois l'avait fait trembler, agit sur M. de
+Courtomieu plus efficacement que l'eau de Cologne des domestiques. Il
+entr'ouvrit languissamment un œil, qu'il referma aussitôt, mais non
+si vite que sa fille ne s'en aperçût:
+
+--J'ai à vous parler, insista-t-elle, relevez-vous!...
+
+Il n'osa désobéir, et péniblement il se redressa sur la causeuse, la
+cravate dénouée, le visage marbré de grandes plaques rouges.
+
+--Ah!... que je souffre!... geignait-il, que je souffre!
+
+Sa fille l'écrasa d'un regard méprisant, et d'un ton d'ironie amère:
+
+--Pensez-vous que je suis aux anges?... prononça-t-elle.
+
+--Parle donc, soupira M. de Courtomieu, parle, puisque tu le veux...
+
+Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi.
+
+--Retirez-vous! dit-elle aux domestiques.
+
+Ils se retirèrent, et après qu'elle eût poussé le verrou de la porte:
+
+--Parlons de Martial... commença-t-elle.
+
+À ce nom, M. de Courtomieu bondit et ses poings se crispèrent.
+
+--Ah! le misérable!... s'écria-t-il.
+
+--Martial est mon mari, mon père.
+
+--Quoi!... après ce qu'il a fait, vous osez le défendre!...
+
+--Je ne le défends pas, mais je ne veux pas qu'on me le tue.
+
+Qui eût, en ce moment, annoncé la mort de Martial, n'eût pas désespéré
+M. de Courtomieu.
+
+--Vous l'avez entendu, mon père, poursuivit Mme Blanche, on assigne
+pour demain, à midi, un rendez-vous à Martial, à la lande de la
+Rèche... Je le connais, il a été insulté, il s'y rendra... Y
+rencontrera-t-il un adversaire loyal?... Non. Il y trouvera des
+assassins... Vous pouvez l'empêcher d'être assassiné.
+
+--Moi, mon Dieu!... et comment?
+
+--En envoyant à la Rèche des soldats qui se cacheront dans le bois, et
+qui, le moment venu, arrêteront les scélérats qui en veulent aux jours
+de Martial...
+
+Le marquis hocha gravement la tête:
+
+--Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable...
+
+--De tout!... oui, je le sais. Mais que vous importe, si je prends
+tout sur moi?
+
+Quelle était la véritable intention de «la mariée?» M. de Courtomieu
+essaya vainement de la pénétrer.
+
+--Il faut expédier des ordres à Montaignac, insista-t-elle...
+
+Moins émue, elle eût vu l'ombre d'une pensée mauvaise voiler les yeux
+de son père. Il songeait que faire ce que désirait sa fille, c'était
+se venger de Martial et de la façon la plus cruelle, et le déshonorer,
+lui qui se souciait si peu de l'honneur des autres.
+
+--Soit!... fit-il. Tu l'exiges, je vais écrire...
+
+Sa fille lui apporta vivement de l'encre et des plumes, et tant bien
+que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le
+colonel de la légion de Montaignac.
+
+Mme Blanche descendit elle-même cette lettre à un domestique, elle lui
+commanda de monter à cheval, et c'est seulement quand elle l'eût
+vu partir au galop qu'elle gagna les appartements qui avaient été
+préparés pour elle, ces appartements où Martial avait réuni les plus
+délicates merveilles du luxe, et que devait éclairer la plus radieuse
+des lunes de miel.
+
+Mais là tout était fait pour raviver le désespoir de la pauvre
+abandonnée, pour attirer sa haine et exaspérer ses colères...
+
+Ses femmes voulaient la déshabiller, elle les renvoya durement et
+courut s'enfermer avec la tante Médie dans la chambre nuptiale où
+l'époux seul manquait...
+
+Affaissée sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage
+les flatteries excessives dont elle avait été l'objet quand elle était
+l'élève des Dames du Sacré-Cœur.
+
+Alors, on s'étudiait à lui persuader qu'en raison de tous ses
+avantages de naissance, de fortune, d'esprit et de beauté, elle devait
+être plus heureuse que les autres...
+
+Et c'était à elle, que par une étrange dérive de la destinée, ce
+malheur arrivait, incroyable, inouï, d'être abandonnée la première
+nuit de ses noces...
+
+Car elle était abandonnée, elle n'en doutait pas... Elle était sûre
+que son mari ne rentrerait pas, elle ne l'attendait pas...
+
+Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques;
+mais elle savait bien que c'était peine perdue, qu'ils ne
+rencontreraient pas Martial...
+
+Où pouvait-il être? Près de Marie-Anne, certainement... Mme Blanche ne
+pouvait l'imaginer ailleurs...
+
+Et à cette pensée atroce, qui l'obsédait, elle sentait la folie
+envahir son cerveau; elle comprenait le crime; elle rêvait la
+vengeance qu'on demande au fer ou au poison...
+
+Martial, à Montaignac, avait fini par s'endormir...
+
+Mme Blanche, quand vint le jour, changea pour des vêtements noirs sa
+robe blanche de mariée, et on la vit errer comme une ombre dans les
+jardins de Sairmeuse... Elle n'était plus, véritablement, que l'ombre
+d'elle-même; cette nuit d'indicibles tortures avait pesé sur sa tête
+plus que toutes les années qu'elle avait vécues...
+
+Elle passa la journée enfermée dans son appartement, refusant d'ouvrir
+au duc de Sairmeuse et même à son père...
+
+Dans la soirée seulement, vers les huit heures, on eut des
+nouvelles...
+
+Un domestique apportait les lettres adressées par Martial à son père
+et à sa femme.
+
+Pendant plus d'une minute, Mme Blanche hésita à ouvrir celle qui lui
+était destinée: son sort allait être fixé, elle avait peur...
+
+Enfin elle rompit le cachet et lut:
+
+«Madame la marquise,
+
+«Entre vous et moi, tout est fini, et il n'est pas de rapprochement
+possible...
+
+«De ce moment, reprenez votre liberté... Je vous estime assez pour
+espérer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis
+vous enlever.
+
+«Vous trouverez comme moi, je pense, une séparation amiable préférable
+au scandale d'un procès.
+
+«Quand mes hommes d'affaires règleront vos intérêts, souvenez-vous que
+j'ai trois cent mille livres de rentes...
+
+«MARTIAL DE SAIRMEUSE.»
+
+Mme Blanche chancela sous le coup terrible... c'en était fait, elle
+était abandonnée, et abandonnée, pensait-elle, pour une autre. Mais
+elle se roidit, et d'une voix stridente:
+
+--Oh! cette Marie-Anne! s'écria-t-elle, cette créature! je la
+tuerai!...
+
+
+
+
+XL
+
+
+Les vingt-quatre mortelles heures passées par Mme Blanche à mesurer
+l'étendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait
+employées à tempêter et à jurer à faire crouler les plafonds.
+
+Lui non plus, il ne s'était pas couché.
+
+Après des recherches inutiles aux environs, il était revenu à la
+grande galerie du château, et il l'arpentait d'un pied furieux.
+
+Il tombait de lassitude, après un accès de colère qui avait duré une
+nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils...
+
+Elle était brève...
+
+Martial ne donnait à son père aucune explication; il ne mentionnait
+même pas la rupture qu'il venait de signifier à sa femme.
+
+«Je ne puis me rendre à Sairmeuse, Monsieur le duc, écrivait-il, et
+cependant, nous voir est de la dernière importance.
+
+«Vous approuverez, je l'espère, mes déterminations, quand je vous
+aurai exposé les raisons qui les ont dictées.
+
+«Venez donc à Montaignac, le plus tôt sera le mieux, je vous attends.»
+
+S'il n'eût écouté que les suggestions de son impatience, le duc de
+Sairmeuse eût fait atteler à l'instant même, et se fût mis en route.
+
+Mais pouvait-il, décemment, abandonner ainsi brusquement le marquis
+de Courtomieu, qui avait accepté son hospitalité, et Mme Blanche, la
+femme de son fils, en définitive.
+
+S'il eût pu les voir encore, leur parler, les prévenir...
+
+Il l'essaya en vain... Mme Blanche s'était enfermée et refusait
+d'ouvrir; le marquis s'était mis au lit, avait envoyé chercher un
+médecin qui l'avait saigné, et il se déclarait à la mort.
+
+Le duc de Sairmeuse se résigna donc à une nuit encore d'incertitudes,
+vraiment intolérables, pour un caractère comme le sien.
+
+--Attendons, se disait-il, demain à l'issue du déjeuner, je saurai
+bien trouver un prétexte pour m'esquiver quelques heures sans dire que
+je vais rejoindre Martial...
+
+Il n'eut pas cette peine...
+
+Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de
+s'habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille
+l'attendaient au salon.
+
+Surpris, il se hâta de descendre.
+
+Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui était assis dans un
+fauteuil, se dressa tout d'une pièce, s'appuyant sur l'épaule de tante
+Médie...
+
+Et Mme Blanche s'avança d'un pas raide, pâle et défaite, autant que si
+on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang.
+
+--Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons
+vous faire nos adieux.
+
+--Comment, vous partez, vous ne voulez pas...
+
+D'un geste doux la jeune femme l'interrompit, et tirant de son corsage
+la lettre de rupture, elle la tendit à M. de Sairmeuse en disant:
+
+--Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc.
+
+D'un seul coup d'œil il lut, et son saisissement fut tel qu'il ne
+trouva même pas un juron.
+
+--Incompréhensible!... balbutia-t-il; inimaginable!...
+
+--Inimaginable, en effet!... répéta la jeune femme d'un ton triste,
+mais sans amertume... Je suis mariée d'hier et me voici abandonnée...
+Il eût été généreux de réfléchir la veille et non le lendemain...
+Dites pourtant à Martial que je lui pardonne d'avoir brisé ma vie,
+d'avoir fait de moi la plus misérable des créatures... Je lui pardonne
+aussi cette insulte suprême de me parler de sa fortune... Je souhaite
+qu'il soit heureux. Allons... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous
+reverrons plus... Adieu!...
+
+Elle prit le bras de son père et ils allaient se retirer... M. de
+Sairmeuse, qui s'était un peu remis, n'eut que le temps de se jeter
+devant la porte.
+
+--Vous ne partirez pas ainsi!... s'écria-t-il, je ne le souffrirai
+pas... Attendez au moins que j'aie vu Martial, il n'est peut-être pas
+coupable autant que vous le croyez...
+
+--Oh! assez!... interrompit le marquis, assez!...
+
+Il dégagea de son bras, le bras de sa fille, et d'une voix affaiblie:
+
+--À quoi bon des explications!... poursuivit-il. Hélas!... il est de
+ces outrages qui ne se réparent pas... Puisse votre conscience vous
+pardonner comme je vous pardonne moi-même... Adieu!...
+
+Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel
+accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut ébloui.
+
+C'est d'un air absolument ahuri qu'il regarda s'éloigner le marquis et
+sa fille, et ils étaient déjà loin quand il s'écria:
+
+--Cafard!... me croit-il sa dupe!...
+
+Dupe!... M. de Sairmeuse l'était si peu que sa seconde pensée fut
+celle-ci:
+
+--Où veut-il en venir, avec cette comédie? Il dit qu'il nous
+pardonne... c'est donc qu'il nous réserve quelque coup de jarnac!...
+
+Cette conviction l'emplit d'inquiétude. En vérité il ne se sentait pas
+de force à lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu.
+
+--Mais Martial lui damera le pion... s'écria-t-il... Oui, il faut voir
+Martial!...
+
+Si grande était son anxiété et telle son impatience, que de sa main il
+aida à atteler la voiture qu'il avait commandée, et que, prenant le
+fouet, il voulut conduire lui-même.
+
+Tout en poussant furieusement ses chevaux il s'efforçait de réfléchir,
+mais les idées les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tête,
+il n'y voyait plus clair, et la rapidité de la course fouettant son
+sang ravivait sa colère.
+
+Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, à Montaignac.
+
+--J'imagine que vous êtes devenu fou, marquis! s'écria-t-il dès le
+seuil. C'est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez
+présenter...
+
+Mais Martial, qui attendait la visite de son père, avait eu le temps
+de se préparer.
+
+--Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d'esprit,
+répondit-il... Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui
+avez envoyé des soldats au rendez-vous que Maurice d'Escorval m'avait
+loyalement assigné?...
+
+--Marquis!...
+
+--Bien!... c'est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu?...
+
+Le duc ne répondit pas. En dépit de ses travers, de ses défauts et
+de ses vices, cet homme orgueilleux avait conservé les qualités
+essentielles de la vieille noblesse française: la fidélité à la parole
+jurée et une admirable bravoure.
+
+Il trouvait tout naturel que Martial se battît avec Maurice... Il
+jugeait ignoble ce fait d'envoyer des soldats saisir un ennemi loyal
+et confiant.
+
+--C'est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misérable essaie
+de déshonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu'on me croie, quand je
+l'affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... j'ai rompu. Je
+ne le regrette pas, puisque je ne l'avais vraiment épousée que par
+condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu'il faut se marier et
+que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me
+sont rien...
+
+Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse.
+
+--C'est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n'en avez
+pas moins perdu la fortune politique de notre maison.
+
+Un fin sourire glissa sur les lèvres de Martial:
+
+--Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas,
+toute cette affaire du soulèvement de Montaignac est abominable, et
+vous devez bénir l'occasion qui vous est offerte de dégager votre
+responsabilité. Avec un peu d'adresse, vous pouvez rejeter tout
+l'odieux des représailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder
+pour vous que le prestige du service rendu...
+
+Le duc se déridait, il entrevoyait le plan de son fils.
+
+--Jarnibieu!... marquis, s'écria-t-il, savez-vous que c'est une idée
+cela!... Savez-vous que dès maintenant, je crains infiniment moins le
+Courtomieu?...
+
+Martial était devenu pensif.
+
+--Ce n'est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille... ma
+femme.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Il faut avoir vécu au fond des campagnes pour savoir au juste avec
+quelle prestigieuse rapidité une nouvelle s'y propage et vole de
+bouche en bouche. Parfois, c'est à confondre l'esprit.
+
+Ainsi, le soir même des scènes du château de Sairmeuse, la rumeur en
+arrivait aux infortunés cachés à la ferme du père Poignot.
+
+Il n'y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le
+caporal Bavois s'étaient éloignés en promettant de repasser la
+frontière cette nuit même.
+
+Après mûres réflexions, l'abbé Midon avait décidé qu'on ne dirait rien
+à M. d'Escorval de la brusque apparition de son fils et qu'on lui
+dissimulerait même la présence de Marie-Anne.
+
+Son état était si alarmant encore, que la moindre émotion pouvait
+décider quelque complication mortelle.
+
+Vers les dix heures, le baron s'étant assoupi, l'abbé Midon et Mme
+d'Escorval étaient descendus dans une salle basse de la ferme, pour
+causer librement avec Marie-Anne, quand l'aîné des fils Poignot parut
+la figure bouleversée.
+
+Ce grave gars était sorti après souper avec plusieurs de ses
+camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des fêtes de
+Sairmeuse, et il revenait en toute hâte apprendre aux hôtes de son
+père les étranges événements de la soirée.
+
+--C'est inconcevable!... murmurait l'abbé Midon abasourdi.
+
+Pas si inconcevable, le prêtre l'eût bien compris, si l'idée lui fût
+venue d'observer Marie-Anne.
+
+Elle était devenue plus rouge que le feu, elle baissait la tête, et
+autant que possible s'écartait du cercle de la lumière.
+
+C'est qu'il ne lui était pas possible de méconnaître un trait de cette
+grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait déclaré, le
+soir où il lui avait offert son nom en même temps qu'il lui avouait
+son aversion pour sa fiancée.
+
+Ce qui s'était passé dans l'âme de Martial, il lui semblait qu'elle le
+devinait.
+
+Mais l'abbé Midon était trop préoccupé pour rien voir. Son premier
+étonnement dissipé, il était devenu sombre, et le froncement de ses
+sourcils trahissait l'effort de sa pensée.
+
+Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que
+ces étranges événements rendaient leur situation plus périlleuse que
+jamais.
+
+--Il est inouï, murmurait-il, que Maurice ait osé cette folie,
+après ce que je venais de lui dire; l'ennemi le plus cruel du baron
+d'Escorval n'agirait pas autrement que son fils... Enfin, attendons à
+demain avant de rien décider.
+
+Le lendemain, on apprit la rencontre de la Rèche. Un paysan, qui avait
+assisté de loin aux préliminaires de ce duel qui ne devait pas finir,
+put donner les détails les plus circonstanciés.
+
+Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats
+accourir et se mettre à la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois.
+
+Mais il était sûr aussi que les soldats en avaient été pour leurs
+peines. Il les avait rencontrés sur les cinq heures, harassés et
+furieux.
+
+Le sous-officier disait que l'expédition avait manqué par la faute de
+Martial qui l'avait retenu une minute...
+
+Ce même jour, le père Poignot vint conter à l'abbé Midon que le duc de
+Sairmeuse et le marquis de Courtomieu étaient brouillés... C'était le
+bruit du pays. Le marquis était rentré au château de Courtomieu avec
+sa fille, et le duc était parti pour Montaignac...
+
+Cette dernière nouvelle devait rassurer l'abbé Midou; mais ses transes
+avaient été trop poignantes pour échapper au baron d'Escorval.
+
+--Vous avez quelque chose, curé, lui dit-il.
+
+--Rien, monsieur le baron, rien absolument.
+
+--Aucun péril nouveau ne nous menace?
+
+--Aucun, je vous jure.
+
+L'assurance du prêtre et ses protestations ne semblèrent pas
+convaincre M. d'Escorval.
+
+--Oh!... ne jurez pas, curé... Avant-hier soir, tenez, quand vous êtes
+remonté ici, à mon réveil, vous étiez plus pâle que la mort, et ma
+femme, certainement, venait de pleurer... pourquoi?...
+
+D'ordinaire, quand l'abbé Midon ne voulait pas répondre à certaines
+questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce
+qui était vrai d'ailleurs, que s'agiter et parler, c'était retarder sa
+guérison...
+
+Habituellement, le baron obéissait, cette fois il résista.
+
+--Il dépend de vous, curé, poursuivit-il, de me rendre ma
+tranquillité... Avouez-le, vous tremblez qu'on ne découvre ma
+retraite... Cette crainte me torture aussi... Eh bien!... jurez-moi
+que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la
+paix...
+
+--Je ne puis jurer cela! murmura l'abbé en pâlissant.
+
+Le regard de M. d'Escorval se voila:
+
+--Et pourquoi donc? insista-t-il... Si j'étais repris,
+qu'arriverait-il? On me soignerait, et dès que je pourrais me tenir
+debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime que de m'épargner
+l'horreur du supplice... Voyons, curé, vous êtes mon meilleur ami,
+n'est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce suprême service... Voulez-vous
+que je vous maudisse de m'avoir sauvé la vie...
+
+L'abbé ne répondit pas, mais son œil, volontairement ou non, s'arrêta
+avec une expression étrange sur la boîte de médicaments posée sur la
+table.
+
+Voulait-il donc dire:
+
+--Je ne ferai rien; mais là vous trouveriez du poison...
+
+M. d'Escorval le comprit ainsi, car c'est avec l'accent de la
+reconnaissance qu'il murmura:
+
+--Merci!...
+
+Persuadé que désormais il était le maître de sa vie, qu'il aurait
+du poison sous la main s'il était découvert, le baron respirait
+librement.
+
+De ce moment, sa situation, si longtemps désespérée, s'améliora
+visiblement et d'une façon soutenue.
+
+--Je me moque à cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il
+avec une gaieté qui certes n'était pas feinte, je puis attendre
+paisiblement mon rétablissement.
+
+De son côté, l'abbé Midon reprenait confiance. Les jours s'écoulaient
+et ses sinistres appréhensions ne se réalisaient pas.
+
+Loin de provoquer un redoublement de sévérités, l'imprudence affreuse
+de Maurice et de Jean Lacheneur avait été comme le point de départ
+d'une indulgence universelle.
+
+On eût dit un parti pris des autorités de Montaignac d'oublier et de
+faire oublier, s'il était possible, la conspiration de Lacheneur et
+les abominables représailles dont elle avait été le prétexte.
+
+Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient à la ferme, calmaient
+une inquiétude, ou étaient une garantie de sécurité.
+
+On sut d'abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal
+Bavois avaient réussi à gagner le Piémont.
+
+De Jean Lacheneur, il n'en était pas question, on supposait qu'il
+n'avait pas quitté le pays, mais on n'avait aucune raison de
+craindre pour lui, puisqu'il n'était porté sur aucune des listes de
+poursuites...
+
+Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade,
+qu'il ne sortait plus de chez lui et que Mme Blanche ne quittait pas
+son chevet.
+
+Une autre fois, le père Poignot raconta en revenant de Montaignac que
+le duc de Sairmeuse était allé passer huit jours à Paris, qu'il était
+de retour avec une décoration de plus, signe évident de faveur, et
+qu'il avait fait à tous les conjurés condamnés à la prison la remise
+de leur peine.
+
+Douter n'était pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait
+le surlendemain toutes ces circonstances.
+
+L'abbé Midon n'en revenait pas.
+
+--Voilà qui prouve bien l'inanité des prévisions humaines, disait-il à
+Mme d'Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera.
+
+C'est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l'abbé
+Midon l'attribuait uniquement à la rupture du marquis de Courtomieu et
+du duc de Sairmeuse.
+
+Si grande que fût sa perspicacité, il fut comme tout le monde dupe des
+apparences.
+
+Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les
+officiers à demi-solde de Montaignac eux-mêmes répétaient:
+
+--Décidément, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa réputation, et
+s'il s'est montré implacable c'est qu'il était conseillé par l'odieux
+marquis de Courtomieu.
+
+Seule, Marie-Anne soupçonnait la vérité.
+
+Il lui semblait qu'elle reconnaissait le génie de Martial, cet
+esprit souple, se plaisant aux coups de théâtre, toujours épris de
+l'impossible.
+
+Un secret pressentiment lui disait que c'était lui qui, secouant
+son apathie habituelle, dirigeait avec une habileté souveraine les
+événements et usait et abusait de son ascendant sur l'esprit du duc de
+Sairmeuse.
+
+--Et c'est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans
+d'elle-même, c'est pour toi que Martial agit ainsi!... Qu'importent
+à cet insoucieux égoïste tous ces conjurés obscurs qu'il ne connaît
+pas!... S'il les protège c'est pour avoir le droit de te protéger,
+toi et ceux que tu aimes!... s'il a fait remettre les prisonniers en
+liberté, n'est-ce pas qu'il se propose de faire réformer le jugement
+injuste qui a condamné à mort le baron d'Escorval innocent!...
+
+Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu'elle songeait à
+cela.
+
+Et dans le fait, n'était-ce pas de l'héroïsme de la part d'un homme
+dont elle avait repoussé les offres éblouissantes!...
+
+Pouvait-elle méconnaître tout ce qu'il y avait de réelle grandeur dans
+la façon dont Martial, plutôt que d'être soupçonné d'une lâcheté,
+avait révélé un secret qui pouvait renverser la fortune politique du
+duc de Sairmeuse!...
+
+Et cependant jamais l'idée de cette grande passion d'un homme vraiment
+supérieur ne fit battre son cœur plus vite. Jamais elle n'en éprouva
+un mouvement d'orgueil...
+
+Hélas!... Rien n'était plus capable de la toucher; rien ne pouvait
+plus la distraire de la noire tristesse qui l'envahissait.
+
+Deux mois après son arrivée à la ferme du père Poignot, elle n'était
+plus que l'ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur
+son passage, recueillait tant de murmures d'admiration...
+
+Elle maigrissait et dépérissait à vue d'œil, pour ainsi dire, ses
+joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus pâle que la
+veille, chaque jour élargissait le cercle bleuâtre qui cernait ses
+grands yeux noirs.
+
+Vive et active autrefois, elle était devenue paresseuse et lente. Elle
+ne marchait plus, elle se traînait. Souvent elle restait des journées
+entières immobile sur une chaise, les lèvres contractées comme par
+un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes
+roulaient silencieuses le long de ses joues.
+
+Les gens de la ferme--et Dieu sait cependant si les campagnards sont
+durs!--ne pouvaient se défendre d'émotion en la regardant, et ils la
+plaignaient.
+
+--Pauvre fille! répétaient-ils entre eux, ce qu'elle mange ne lui
+profite guère!... il est vrai qu'elle ne mange, autant dire, rien.
+
+--Dame! disait le père Poignot, faut être juste: elle n'a pas de
+chance... Elle a été élevée comme une reine, et maintenant la voilà à
+la charité... Son père a été guillotiné, elle ne sait ce qu'est devenu
+son frère... On se ferait du chagrin à moins.
+
+À maintes reprises, l'abbé Midon, inquiet, l'avait questionnée.
+
+--Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave,
+qu'avez-vous?...
+
+--Je ne souffre pas, monsieur le curé.
+
+--Pourquoi ne pas vous confier à moi? Ne suis-je pas votre ami? Que
+craignez-vous?
+
+Elle secouait tristement la tête et répondait:
+
+--Je n'ai rien à confier!...
+
+Elle disait: rien. Et, cependant elle se mourait de douleur et
+d'angoisses.
+
+Fidèle à la promesse que lui avait arrachée Maurice, elle n'avait
+rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage à la fois nul et
+indissoluble, contracté dans la petite église de Vigano.
+
+Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment où il
+lui serait impossible de dissimuler sa grossesse.
+
+Déjà elle n'y parvenait qu'au prix de tortures de tous les instants,
+et qu'en risquant sa vie et celle de son enfant.
+
+Et encore réussissait-elle véritablement?
+
+Deux ou trois fois, l'abbé Midon avait arrêté sur elle un regard si
+perspicace, qu'elle en avait perdu contenance. Était-il sûr qu'il ne
+doutât de rien?
+
+Les autres ne savaient rien, elle en était certaine. Toute autre
+qu'elle eût peut-être été soupçonnée, mais elle!... Sa réputation
+seule la mettait à l'abri de tout soupçon.... Et nature droite et
+loyale, elle se révoltait de ce continuel mensonge; elle s'indignait
+de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu.
+
+--La honte, pensait-elle, n'en sera que plus grande quand tout se
+découvrira!...
+
+Ses angoisses étaient affreuses. Que faire?... Avouer! Elle l'eût osé
+les premiers jours; maintenant, elle ne s'en sentait pas le courage.
+
+Fuir?... mais où aller?... Quel prétexte donner ensuite?... Ne
+perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l'espoir seul la
+soutenait!
+
+Elle songeait à fuir cependant, quand un événement lui vint en aide,
+qui lui sembla le salut.
+
+L'argent manquait à la ferme... Les proscrits ne pouvaient rien tirer
+du dehors, sous peine de se livrer, et le père Poignot était à bout de
+ressources...
+
+L'abbé Midon se demandait comment sortir d'embarras, quand Marie-Anne
+lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l'argent
+caché sous la pierre de la cheminée de la belle chambre.
+
+--Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir à la Borderie, m'y
+introduire, prendre l'argent et l'apporter ici... Il est bien à moi,
+n'est-ce pas?
+
+Mais le prêtre, après un moment de réflexion, jugea cette démarche
+impossible.
+
+--Vous seriez peut-être vue, dit-il, et qui sait?... arrêtée. On vous
+interrogerait... quelles explications plausibles donner? Sans compter
+que les scellés doivent avoir été mis partout. Les briser, ce
+serait donner l'idée qu'un vol a été commis, c'est-à-dire éveiller
+l'attention.
+
+--Que faire, alors!
+
+--Agir au grand jour. Vous n'êtes nullement compromise, vous;
+reparaissez demain comme si vous reveniez du Piémont, allez trouver
+le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre
+héritage, et installez-vous à la Borderie...
+
+Marie-Anne frissonnait...
+
+--Habiter la maison de Chanlouineau, bégaya-t-elle, moi... toute
+seule!...
+
+Si le prêtre aperçut le trouble de la malheureuse, il n'en tint
+compte.
+
+--Visiblement le ciel nous protège, ma chère enfant, reprit-il. Je ne
+vois que des avantages à votre installation à la Borderie, et pas un
+inconvénient. Nos communications seront faciles, et avec quelques
+précautions, sans danger. Nous choisirons avant votre départ un
+point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y
+rencontrerez avec le père Poignot...
+
+L'espérance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit:
+
+--Et dans l'avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus
+utile encore... Dès qu'on sera accoutumé dans le pays à votre séjour à
+la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera
+bien plus rapide que dans le grenier étroit et bas où nous le cachons
+et où il souffre véritablement du manque d'air et d'espace...
+
+Il parlait si vite, que Marie-Anne n'avait pu seulement ouvrir la
+bouche. Comme il s'arrêtait, elle hasarda une objection:
+
+--Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m'établir
+comme cela, tout à coup, dans les biens d'un homme qui n'était pas mon
+parent?...
+
+Le prêtre ne voulut pas comprendre l'appréhension de Marie-Anne.
+
+--Que voulez-vous qu'on pense, fit-il, que vous importe l'opinion?...
+
+Et après une pause:
+
+--Pour vous-même, ma pauvre enfant, prononça-t-il, sortir d'ici où
+vous vivez enfermée est indispensable... ce vous sera un bienfait, de
+vous retrouver au grand air, libre, seule...
+
+Le ton de l'abbé, l'expression de son visage, ses regards parurent si
+étranges à Marie-Anne, qu'elle devint plus blanche que la muraille
+contre laquelle elle s'appuya toute défaillante.
+
+--Je ne m'étais pas trompée, se dit-elle, il sait!...
+
+--D'ailleurs, insista l'abbé d'un ton péremptoire, il n'y a pas à
+hésiter.
+
+La détermination prise, restait à en régler l'exécution avec assez
+d'habileté pour n'éveiller aucun soupçon, et ne laisser au hasard que
+le moins de prise possible.
+
+Il fut convenu que, dans la nuit même, le père Poignot conduirait
+Marie-Anne jusqu'à la frontière où elle prendrait la diligence qui
+fait le service entre le Piémont et Montaignac, et qui traverse le
+village de Sairmeuse.
+
+C'est avec le plus grand soin que l'abbé Midon avait dicté à
+Marie-Anne la version qu'elle donnerait de son séjour à l'étranger.
+
+Toutes les réponses aux questions qu'on ne manquerait pas de lui
+adresser devaient tendre à ce but de bien persuader à tout le monde
+que le baron d'Escorval était caché dans les environs de Turin.
+
+Ce qui avait été convenu fut exécuté de point en point, et le
+lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse
+virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence
+qui relayait.
+
+--La fille à M. Lacheneur est ici!...
+
+Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidité,
+mit tout le village aux portes et aux fenêtres.
+
+On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur,
+remonter la grande rue suivie d'un garçon d'écurie qui portait une
+petite malle, et entrer à l'auberge du _Bœuf couronné_.
+
+À la ville, l'indiscrétion a quelque pudeur; on se cache pour épier. À
+la campagne, la curiosité, effrontément naïve, se montre sans vergogne
+et obsède avec une inconsciente cruauté ceux qui en sont l'objet.
+
+Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte
+un rassemblement qui l'attendait bouche béante, les yeux largement
+écarquillés.
+
+Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de
+réflexions qui bourdonnaient à ses oreilles, jusqu'à la porte du
+notaire où elle alla frapper.
+
+C'était un homme considérable, ce notaire, par sa corpulence, sa
+fortune et la quantité d'actes qu'il faisait. Il avait la face plate
+et rougeaude, une façon de s'exprimer melliflue, une barbe bien
+taillée et des prétentions au bel esprit. On le disait à la fois pieux
+et gaillard.
+
+Il accueillit Marie-Anne avec la déférence due à une héritière qui va
+palper une succession liquide d'une cinquantaine de mille francs...
+
+Mais jaloux d'étaler sa perspicacité, il donna fort clairement à
+entendre que lui, homme d'expérience, il devinait que l'amour avait
+seul dicté le testament de Chanlouineau...
+
+La résignation de Marie-Anne se révolta.
+
+--Vous oubliez ce qui m'amène, monsieur, prononça-t-elle, vous ne me
+dites rien de ce que j'ai à faire?
+
+Le notaire, interdit du ton, s'arrêta.
+
+--Peste! pensa-t-il, elle est pressée de tâter les espèces, la
+commère!...
+
+Et à haute voix:
+
+--Tout sera vite terminé, dit-il; justement le juge de paix n'a pas
+d'audience aujourd'hui, il sera à notre disposition pour la levée des
+scellés.
+
+Pauvre Chanlouineau!... le génie des nobles passions l'avait inspiré
+quand il avait pris ses dispositions dernières...
+
+Un avoué retors n'eût pas imaginé des précautions plus ingénieuses
+pour écarter toutes ces infinies et irritantes difficultés qui se
+dressent comme des buissons d'épines autour des successions.
+
+Le soir même, les scellés étaient levés et Marie-Anne était mise en
+possession de la Borderie.
+
+Elle était seule dans la maison de Chanlouineau, seule!... La nuit
+tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu'une des portes
+allait s'ouvrir, que cet homme qui l'avait tant aimée allait paraître,
+et qu'elle entendrait sa voix comme elle l'avait entendue pour la
+dernière fois, dans son cachot.
+
+Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumière,
+et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la
+sienne désormais, et où palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui
+l'avait habitée.
+
+Lentement, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée, elle
+reconnut le fourneau récemment réparé, et enfin elle monta dans
+cette chambre du premier étage dont Chanlouineau avait fait comme le
+tabernacle de sa passion.
+
+Là, tout était magnifique, encore plus qu'il ne l'avait dit.
+
+L'âpre paysan qui déjeunait d'une croûte frottée d'oignon avait
+dépensé une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destiné
+à son idole.
+
+--Comme il m'aimait! murmurait Marie-Anne, émue de cette émotion dont
+l'idée seule avait enflammé la jalousie de Maurice, comme il m'aimait!
+
+Mais elle n'avait pas le droit de s'abandonner à ses sensations... Le
+père Poignot l'attendait sans doute au rendez-vous.
+
+Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme
+annoncée par Chanlouineau... les approches de la mort ne lui avaient
+pas fait oublier son compte...
+
+Le lendemain, à son réveil, l'abbé Midon eut de l'argent...
+
+Dès lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, après tant d'épreuves
+et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur.
+
+Fidèle aux recommandations de l'abbé, elle vivait seule, mais par
+ses fréquentes sorties, elle accoutumait à sa présence les gens des
+environs... Dans la journée, elle vaquait aux occupations de son
+modeste ménage, et le soir, elle courait au rendez-vous où le père
+Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part
+de l'abbé, de quelque commission qu'il ne pouvait faire.
+
+Oui, elle se fût trouvée presque heureuse, si elle eût pu avoir des
+nouvelles de Maurice... Qu'était-il devenu?... Comment ne donnait-il
+pas signe de vie?... Que n'eût-elle pas donné pour un conseil de
+lui...
+
+C'est que le moment approchait où il allait lui falloir un confident,
+des secours, des soins... et elle ne savait à qui se confier.
+
+En cette extrémité, et lorsque véritablement elle perdait la tête,
+elle se souvint de ce vieux médecin qui avait reconnu son état à
+Saliente, qui lui avait témoigné un si paternel intérêt, et qui avait
+été un des témoins de son mariage à Vigano.
+
+--Celui-là me sauverait, s'écria-t-elle, s'il savait, s'il était
+prévenu!...
+
+Elle n'avait ni à temporiser ni à réfléchir; elle écrivit sur-le-champ
+au vieux médecin et chargea un jeune gars des environs de porter sa
+lettre à Vigano.
+
+--Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit à son retour
+le jeune commissionnaire.
+
+Ce soir-là, en effet, Marie-Anne entendit frapper à sa porte. C'était
+bien cet ami inconnu qui venait à son secours...
+
+Cet honnête homme resta quinze jours caché à la Borderie...
+
+Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand
+manteau, un enfant,--un garçon,--dont il avait juré les larmes aux
+yeux de prendre soin comme de son enfant à lui...
+
+Marie-Anne avait repris son train de vie...
+
+Personne, dans le pays, n'eut seulement un soupçon.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il
+avait fallu à Mme Blanche des efforts surhumains et toute l'énergie de
+sa volonté.
+
+La plus épouvantable colère grondait en elle, pendant que, drapée de
+dignité mélancolique, elle murmurait des paroles de mansuétude et de
+pardon.
+
+Ah! si elle n'eût écouté que les inspirations de ses ressentiments!...
+
+Mais son indomptable vanité l'enflammait de l'héroïsme du gladiateur
+mourant dans l'arène, le sourire aux lèvres...
+
+Tombant, elle prétendait tomber avec grâce.
+
+--Nul ne me verra pleurer, personne ne m'entendra me plaindre,
+disait-elle à son père, plus abattu qu'elle, sachez m'imiter.
+
+Et dans le fait, elle fut stoïque, à son retour au château de
+Courtomieu.
+
+Son visage, pâli, resta de marbre sous les regards des domestiques
+ébahis, qui semblaient attendre l'explication de cette catastrophe
+inouïe.
+
+--On m'appellera «Mademoiselle» comme par le passé, dit-elle d'un ton
+impérieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoyé.
+
+Une femme de chambre l'oublia le soir même et prononça le mot défendu:
+«Madame...» La pauvre fille fut chassée sur l'heure, sans miséricorde,
+malgré ses protestations et ses larmes.
+
+Tous les gens du château étaient indignés.
+
+--Espère-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu'elle est
+mariée et que son mari l'a plantée là!...
+
+Hélas! elle eût voulu l'oublier elle-même.
+
+Elle eût voulu anéantir jusqu'au souvenir de cette fatale journée du
+17 avril, qui l'avait vue jeune fille, épouse et veuve, entre le lever
+et le coucher du soleil.
+
+Veuve!... ne l'était-elle pas, par le fait?...
+
+Seulement ce n'était pas la mort qui lui avait ravi son mari; c'était,
+pensait-elle, une autre femme, une rivale, une infâme et perfide
+créature, une fille perdue d'honneur, Marie-Anne enfin.
+
+Et elle, cependant, ignominieusement abandonnée, dédaignée, repoussée,
+elle ne s'appartenait plus.
+
+Elle appartenait à l'homme dont elle portait le nom comme une livrée
+de servitude, qui ne voulait pas d'elle, qui la fuyait...
+
+Elle n'avait pas vingt ans et c'en était fait de sa jeunesse, de sa
+vie, de ses espérances, de ses rêves même.
+
+Le monde la condamnait sans appel ni recours à vivre seule, désolée...
+pendant que Martial, lui, libre de par les préjugés, étalerait au
+grand jour ses amours adultères.
+
+Alors elle connut l'horreur de l'isolement. Pas une âme à qui se
+confier en sa détresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre!...
+
+Elle avait deux amies préférées, autrefois; elles étaient inséparables
+au Sacré-Cœur, mais sortie du couvent elle les avait éloignées par
+ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour
+elle...
+
+Elle en était réduite aux irritantes consolations de tante Médie, une
+brave et digne personne, certes, mais dont l'intelligence avait fléchi
+sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient
+aussi abondantes pour la perte d'un chat que pour la mort d'un parent.
+
+Vaillante, cependant, Mme Blanche se jura qu'elle renfermerait en son
+cœur le secret de ses désespoirs.
+
+Elle se montra, comme au temps où elle était jeune fille, elle porta
+audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se
+contraindre à paraître gaie et insouciante.
+
+Mais le dimanche suivant, ayant osé aller à la grand'messe au village
+de Sairmeuse, elle comprit l'inanité de ses efforts.
+
+On ne la regardait pas d'un air surpris ni haineux, mais on tournait
+la tête sur son passage pour rire aux éclats. Elle put même entendre
+sur son état de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entrèrent dans
+l'esprit comme des pointes de fer rouge.
+
+On se moquait... Elle était ridicule!... Ce fut le comble.
+
+--Oh!... Il faudra qu'on me paye tout cela, répétait-elle.
+
+Mais Mme Blanche n'avait pas attendu cette suprême injure pour songer
+à se venger, et elle avait trouvé son père prêt à la seconder.
+
+Pour la première fois, le père et la fille avaient été d'accord.
+
+--Le duc de Sairmeuse saura ce qu'il en coûte, disait M. de
+Courtomieu, de prêter les mains à l'évasion d'un condamné et
+d'insulter ensuite un homme comme moi!... Fortune politique, position,
+faveur, tout y passera!... Je veux le voir ruiné, déconsidéré, à mes
+pieds!... Tu verras... tu verras!...
+
+Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait été malade
+trois jours, après les scènes de Sairmeuse, et il avait perdu trois
+autres jours à composer et à écrire un rapport qui devait écraser son
+ancien allié.
+
+Ce retard devait le perdre, car il permit à Martial de prendre les
+devants, de bien mûrir son plan, et de faire partir pour Paris le duc
+de Sairmeuse, habilement endoctriné...
+
+Que raconta le duc à Paris?... Que dit-il au roi qui daigna le
+recevoir?...
+
+Il démentit sans doute ses premiers rapports, il réduisit le
+soulèvement de Montaignac à ses proportions réelles, il présenta
+Lacheneur comme un fou et les paysans qui l'avaient suivi comme des
+niais inoffensifs.
+
+Peut-être donna-t-il à entendre que le marquis de Courtomieu pouvait
+fort bien avoir provoqué ce soulèvement de Montaignac... Il avait
+servi Buonaparte, il tenait à montrer son zèle; on savait des
+exemples...
+
+Il déplora, quant à lui, d'avoir été trompé par ce coupable ambitieux,
+rejeta sur le marquis tout le sang versé et se porta fort de faire
+oublier ces tristes représailles...
+
+Il résulta de ce voyage, que le jour où le rapport du marquis arriva
+à Paris, on lui répondit en le destituant de ses fonctions de grand
+prévôt.
+
+Ce coup imprévu devait atterrer M. de Courtomieu.
+
+Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait
+sauvé les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait
+traversé les époques les plus troublées comme une anguille ses bourbes
+natales, qui avait su établir sa colossale fortune sur trois mariages
+successifs, qui avait servi d'un même visage obséquieux tous les
+maîtres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, être joué
+ainsi!...
+
+Car il était joué, il n'en pouvait douter, il était sacrifié, perdu...
+
+--Ce ne peut être ce vieil imbécile de duc de Sairmeuse qui a
+manœuvré si vivement, et avec tant d'adresse, répétait-il...
+Quelqu'un l'a conseillé, mais qui? je ne vois personne...
+
+Qui? Mme Blanche ne le devinait que trop.
+
+De même que Marie-Anne, elle reconnaissait le génie de Martial.
+
+--Ah!... je ne m'étais pas trompée, pensait-elle: celui-là est bien
+l'homme supérieur que je rêvais... À son âge, jouer mon père, ce
+politique de tant d'expérience et d'astuce!
+
+Mais cette idée exaspérait sa douleur et attisait sa haine.
+
+Devinant Martial, elle pénétrait ses projets.
+
+Elle comprenait que s'il était sorti de son insouciance hautaine et
+railleuse, ce n'était pas pour la mesquine satisfaction d'abattre le
+marquis de Courtomieu.
+
+--C'est pour plaire à Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de
+rage. C'est un premier pas vers la grâce des amis de cette créature...
+Ah! elle peut tout sur son esprit, et tant qu'elle vivra, j'espérerais
+en vain... Mais patience...
+
+Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger
+sûrement doit attendre, dissimuler, préparer l'occasion mais ne pas
+violenter...
+
+Comment elle se vengerait, elle l'ignorait, mais elle savait qu'elle
+se vengerait, et déjà elle avait jeté les yeux sur un homme qui
+serait, croyait-elle, l'instrument docile de ses desseins, et capable
+de tout pour de l'argent: Chupin.
+
+Comment le traître qui avait livré Lacheneur pour vingt mille francs,
+se trouva-t-il sur le chemin de Mme Blanche?...
+
+Ce fut le résultat d'une de ces simples combinaisons des événements
+que les imbéciles admirent sous le nom de hasard.
+
+Bourrelé de remords, honni, conspué, maudit, pourchassé à coups de
+pierres quand il s'aventurait par les rues, suant de peur quand il
+songeait aux terribles menaces de Balstain, l'aubergiste piémontais,
+Chupin avait quitté Montaignac et était venu demander asile au château
+de Sairmeuse.
+
+Il pensait, dans la naïveté de son ignominie, que le grand seigneur
+qui l'avait employé, qui l'avait convié au crime, qui avait profité
+de sa trahison, lui devait, outre la récompense promise, aide et
+protection.
+
+Les domestiques le reçurent comme une bête galeuse dont on redoute la
+contagion. Il n'y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines
+et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les écuries.
+On lui jetait la pâtée comme à un chien et il dormait au hasard dans
+les greniers à foin.
+
+Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures,
+s'estimant encore heureux de pouvoir acheter à ce prix une certaine
+sécurité.
+
+Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d'oubli
+et de conciliation en poche, ne pouvait tolérer la présence d'un tel
+homme, si compromettant et chargé de l'exécration de tout le pays.
+
+Il ordonna de congédier Chupin.
+
+Le vieux braconnier résista, croyant deviner un complot de ses ennemis
+les domestiques.
+
+Il déclara d'un ton farouche qu'il ne sortirait de Sairmeuse que de
+force ou sur un ordre formel, de la bouche même du duc.
+
+Cette résistance obstinée, rapportée à M. de Sairmeuse, le fit presque
+hésiter.
+
+Il tenait peu à se faire un implacable ennemi d'un homme qui passait
+pour le plus rancunier et le plus dangereux qu'il y eût à dix lieues à
+la ronde.
+
+La nécessité du moment et les observations de Martial le décidèrent.
+
+Ayant mandé son ancien espion, il lui déclara qu'il ne voulait plus,
+sous aucun prétexte, le revoir à Sairmeuse, adoucissant toutefois la
+brutalité de l'expulsion par l'offre d'une petite somme.
+
+Mais Chupin, d'un air sombre, refusa l'argent. Il alla prendre ses
+quelques hardes et s'éloigna en montrant le poing au château, jurant
+que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil, à la
+brune, il lui ferait passer le goût du pain.
+
+Il est sûr qu'il tint ce propos, plusieurs domestiques l'entendirent.
+
+Ainsi expulsé, le vieux braconnier se retira dans sa masure, où
+habitaient toujours sa femme et ses deux fils.
+
+Il n'en sortait guère, et jamais que pour satisfaire son ancienne
+passion pour la chasse, qui survivait à tout.
+
+Seulement, il ne perdait plus son temps à s'entourer de précautions
+comme autrefois, pour tirer un lièvre ou quelques perdreaux.
+
+Sûr de l'impunité, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de
+Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses épaules et
+rentrait chez lui en plein jour à la barbe des gardes intimidés.
+
+Le reste du temps, il vivait plongé dans le somnambulisme d'une
+demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le
+vin, loin de lui procurer l'oubli qu'il cherchait, ne fit que donner
+une réalité plus terrifiante aux fantômes qui peuplaient son perpétuel
+cauchemar.
+
+Parfois, à la tombée de la nuit, les paysans qui passaient près de la
+masure, entendaient comme un trépignement de lutte, des voix rauques,
+des blasphèmes et des cris aigus de femme.
+
+C'est que Chupin était plus ivre que de coutume, et que sa femme et
+ses deux fils le battaient pour lui arracher de l'argent.
+
+Car il n'avait rien donné aux siens du prix de la trahison.
+Qu'avait-il fait des vingt mille francs qu'il avait reçus en bel or?
+On ne savait. Ses fils supposaient bien qu'il les avait enterrés
+quelque part; mais ils avaient beau se relayer pour épier leur père,
+l'ivrogne, plus rusé qu'eux, savait garder le secret de sa cachette. À
+grand peine, à force de coups, se décidait-il à lâcher quelques louis.
+
+On savait ces détails dans le pays, et on voulait y reconnaître un
+juste châtiment du ciel.
+
+--Le sang de Lacheneur étouffera Chupin et les siens, disaient les
+paysans.
+
+Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que Mme Blanche connut
+d'abord toute cette histoire.
+
+Ne se sachant pas écouté par la fille de l'homme qui avait suscité et
+payé la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu'il savait à
+deux de ses aides, et, tout en parlant, il s'animait et rougissait
+d'indignation.
+
+--Ah!... c'est une fière canaille que ce vieux, répétait-il, qui
+devrait être aux galères et non en liberté dans un pays de braves
+gens!...
+
+De ces imprécations, une bonne part retombait sur le marquis de
+Courtomieu, mais Mme Blanche ne le remarquait seulement pas.
+
+Elle se recueillait, comprenant d'instinct une des lois immuables qui
+régissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles
+transactions sociales.
+
+Le crime, fatalement attire le mépris, qui provoque la révolte et un
+nouveau crime.
+
+--Voilà bien l'homme qu'il te faudrait... murmurait à l'oreille de Mme
+Blanche la voix de la haine...
+
+Certes!... Mais comment arriver jusqu'à lui? comment entrer en
+pourparlers?
+
+Aller chez Chupin, c'était s'exposer à être aperçue entrant dans sa
+maison ou en sortant. Mme Blanche était trop prudente pour avoir
+seulement l'idée de courir un tel risque.
+
+Mais elle songea que du moment où le vieux braconnier chassait
+quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas être
+impossible de l'y rencontrer... par hasard.
+
+--Ce sera, se dit-elle déjà toute decidée, l'affaire d'un peu de
+persévérance et de quelques promenades adroitement dirigées.
+
+Ce fut l'affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que
+tante Médie, l'inévitable chaperon de la jeune femme, en était sur les
+dents.
+
+--Encore une nouvelle lubie!... gémissait la parente pauvre, rendue de
+fatigue, ma pauvre nièce est décidément folle.
+
+Pas si folle, car par une belle après-midi du mois de mai, dans les
+derniers jours, Mme Blanche aperçut enfin celui qu'elle cherchait.
+
+C'était dans la partie réservée du bois de Courtomieu, tout près des
+étangs.
+
+Chupin s'avançait au milieu d'une large allée de chasse, le doigt sur
+la détente de son fusil.
+
+Il s'avançait à la manière des bêtes traquées, d'un pas muet et
+inquiet, tout ramassé sur lui-même comme pour prendre son élan,
+l'oreille au guet, le regard défiant... Ce n'est pas qu'il craignit
+les gardes, mon Dieu! ni un procès-verbal; seulement, dès qu'il
+sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son
+couteau ouvert à la main...
+
+Reconnaissant Mme Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais
+elle le prévint, et enflant la voix à cause de la distance.
+
+--Père Chupin!... cria-t-elle.
+
+Le vieux maraudeur parut hésiter, mais il s'arrêta, laissant glisser
+jusqu'à terre la crosse de son fusil, et il attendit.
+
+Tante Médie était devenue toute pâle de saisissement.
+
+--Doux Jésus! murmura-t-elle en serrant le bras de sa nièce, pourquoi
+appeler ce vilain homme!...
+
+--Je veux lui parler.
+
+--Comment, toi, Blanche, tu oserais...
+
+--Il le faut.
+
+--Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas...
+
+--Oh!... assez, interrompit là jeune femme, avec un de ces regards
+impérieux qui fondaient comme cire les volontés de la parente pauvre,
+assez, n'est-ce pas...
+
+Et plus doucement:
+
+--J'ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce
+temps, tante Médie, tu vas te tenir un peu à l'écart... Regarde bien
+de tous les côtés... Si tu apercevais quelqu'un, n'importe qui, tu
+m'appellerais... Allons, va, tante, fais cela pour moi.
+
+La parente pauvre, comme toujours, se résigna et obéit, et Mme Blanche
+s'avança vers le vieux braconnier qui était resté en place, aussi
+immobile que les troncs d'arbres qui l'entouraient...
+
+--Eh bien!... mon brave père Chupin, commença-t-elle dès qu'elle fut à
+quatre pas de lui, vous voici donc en chasse...
+
+--Qu'est-ce que vous me voulez!... interrompit-il brusquement, car
+vous me voulez quelque chose, n'est-ce pas, vous avez besoin de
+moi?...
+
+Il fallut à Mme Blanche un effort pour dominer un mouvement d'effroi
+et de dégoût; ce qui n'empêche que c'est du ton le plus résolu qu'elle
+dit:
+
+--Eh bien! oui, j'ai un service à vous demander...
+
+--Ah! ah!...
+
+--Un très-léger service, du reste, qui vous coûtera peu de peine et
+qui vous sera bien payé.
+
+Elle disait cela d'un petit air détaché, comme si véritablement il ne
+se fût agi que de la moindre des choses. Mais si bien que fût joué son
+insouciance le vieux maraudeur n'en parut pas dupe.
+
+--On ne demande pas des services si légers que cela à un homme comme
+moi, fit-il brutalement. Depuis que j'ai servi la bonne cause d'après
+mes moyens, selon qu'on le demandait sur les affiches, et au péril de
+ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me
+marchander des infamies... C'est vrai que les autres m'ont payé; mais
+tout l'or qu'ils m'ont donné, je voudrais pouvoir le faire fondre et
+le leur couler brûlant dans le ventre!... Allez!... je sais ce qu'il
+en coûte aux petits d'écouter les paroles des gros! Passez votre
+chemin, et si vous avez des abominations en tête, faites-les
+vous-même!...
+
+Il remit son fusil sur l'épaule, et il allait s'éloigner, quand une
+inspiration soudaine, véritable éclair de la haine, illumina l'esprit
+de Mme Blanche.
+
+--C'est parce que je sais votre histoire, prononça-t-elle froidement,
+que je vous ai arrêté. J'imaginais que vous me serviriez volontiers,
+moi qui hais les Sairmeuse.
+
+Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier.
+
+--Je crois bien, en effet, dit-il, que vous haïssez les Sairmeuse
+en ce moment... Ils vous ont plantée là, sans gêne, tout comme moi;
+seulement...
+
+--Eh bien?
+
+--Avant un mois, vous serez réconciliés... Et qui payera les frais de
+la guerre et de la paix? Toujours Chupin, le vieil imbécile...
+
+--Jamais.
+
+Le traître cherchait des objections, mais il était ébranlé.
+
+--Hum!... grommela-t-il, jamais il ne faut dire: «Fontaine je
+ne boirai pas de ton eau.» Enfin, si je vous aidais, que m'en
+reviendrait-il?
+
+--Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l'argent, de la
+terre, une maison...
+
+--Grand merci!... Je veux autre chose.
+
+--Quoi? Faites vos conditions.
+
+Chupin se recueillit un moment, puis d'un air grave:
+
+--Voici la chose, répondit-il. J'ai des ennemis, un surtout... bref,
+je ne me sens pas en sûreté dans ma masure; mes fils me cognent quand
+j'ai bu, pour me voler; ma femme est bien capable d'empoisonner mon
+vin; je tremble pour ma peau et pour mon argent... Cette existence
+ne peut durer. Promettez-moi un asile au château de Courtomieu après
+l'affaire, et je suis à vous... Chez vous, je serai gardé, et j'oserai
+boire à ma soif et autrement que d'un œil. Mais, entendons-nous, je
+ne veux pas être maltraité par les domestiques comme à Sairmeuse...
+
+--Il sera fait ainsi que vous le désirez.
+
+--Jurez-moi cela sur votre part de paradis.
+
+--Je le jure!
+
+Tel était l'accent de sincérité de la jeune femme, que Chupin en fut
+rassuré. Il se pencha vers elle, et d'une voix sourde:
+
+--Maintenant, fit-il, contez-moi votre affaire.
+
+Ses petits yeux étincelaient d'une infernale audace, ses lèvres
+minces se serraient sur ses dents aiguës, il s'attendait à quelque
+proposition de meurtre, et il était prêt.
+
+Cela ressortait si clairement de son attitude, que Mme Blanche en
+frissonna.
+
+--Véritablement, reprit-elle, ce que j'attends de vous n'est rien.
+Il ne s'agit que d'épier, de surveiller adroitement le marquis de
+Sairmeuse, Martial...
+
+--Votre mari?
+
+--Oui... mon mari. Je veux savoir ce qu'il devient, ce qu'il fait, où
+il va, quelles personnes il voit. Il me faut l'emploi de son temps, de
+tout son temps, minute par minute.
+
+On eût dit, à voir la figure étonnée de Chupin, qu'il tombait des
+nues.
+
+--Quoi!... bégaya-t-il, sérieusement, franchement, c'est tout ce que
+vous demandez?
+
+--Pour l'instant, oui, mon plan n'est pas fait. Plus tard, selon ce
+que vous me rapporterez, j'agirai...
+
+La jeune femme ne mentait qu'à demi.
+
+Entre tous les projets de vengeance qui s'étaient présentés à son
+esprit, elle hésitait encore.
+
+Ce qu'elle taisait, c'est qu'elle ne faisait épier Martial que pour
+arriver à Marie-Anne. Elle n'avait pas osé prononcer devant le traître
+le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livré le père au bourreau,
+n'hésiterait-il pas à s'attaquer à la fille. Mme Blanche le craignait.
+
+--Une fois qu'il sera engagé, pensait-elle, ce sera tout différent.
+
+Cependant le vieux maraudeur était remis de sa surprise.
+
+--Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de
+temps...
+
+--Je le comprends... Nous sommes aujourd'hui samedi, jeudi saurez-vous
+quelque chose?...
+
+--Dans cinq jours?... Oui, probablement.
+
+--En ce cas, soyez ici jeudi; à cette heure-ci, vous m'y trouverez...
+
+Un cri de tante Médie l'interrompit.
+
+--Quelqu'un!... dit-elle à Chupin. Il ne faut pas qu'on nous voie
+ensemble, vite, sauvez-vous.
+
+D'un bond, l'ancien braconnier franchit l'allée et disparut dans un
+taillis.
+
+Il était temps, un domestique de Courtomieu venait d'arriver près de
+tante Médie, et Mme Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande
+animation.
+
+Rapidement elle s'avança.
+
+--Ah! mada... c'est-à-dire mademoiselle, s'écria le domestique, voici
+plus de trois heures qu'on vous cherche partout... votre père, M. le
+marquis, mon Dieu! quel malheur!... on est allé quérir le médecin.
+
+--Mon père est mort!...
+
+--Non, mademoiselle, non, seulement... comment vous dire cela!...
+Quand M. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les façons
+de ses vignes, il était tout chose, n'est-ce pas, tout drôle... Eh
+bien!... quand il est revenu...
+
+Du bout de l'index, tout en parlant, le domestique se touchait le
+front.
+
+--Vous m'entendez bien, n'est-ce pas, quand il est rentré, la raison
+n'y était plus... partie... envolée!...
+
+--Courons!... interrompit Mme Blanche.
+
+Et sans attendre tante Médie terrifiée, elle s'élança dans la
+direction du château.
+
+--M. le marquis? demanda-t-elle au premier valet qu'elle aperçut sous
+le vestibule.
+
+--Il est dans sa chambre, mademoiselle; on l'a couché, il est un peu
+plus tranquille, maintenant.
+
+Déjà la jeune femme arrivait à la chambre du marquis.
+
+Il était assis sur son lit, les manches de sa chemise arrachées, et
+deux domestiques guettaient ses mouvements.
+
+Sa face était livide, avec de larges marbrures bleuâtres aux joues...
+Ses yeux roulaient égarés sous leurs paupières bouffies, et une écume
+blanchâtre frangeait ses lèvres. Des mèches de cheveux rares collées
+sur son front ajoutaient encore à l'effrayante expression de sa
+physionomie.
+
+La sueur, à grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il
+grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus
+rudement que le vent de décembre ne tord et ne secoue les branches
+mortes.
+
+Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incohérentes, d'une
+voix tour à tour sourde ou éclatante.
+
+Cependant, il reconnut sa fille.
+
+--Te voilà, fit-il, je t'attendais.
+
+Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu'elle ne fût certes, ni
+tendre, ni impressionnable.
+
+--Mon père!... balbutiait-elle, mon Dieu! que vous est-il arrivé?
+
+Le marquis riait d'un rire strident:
+
+--Ah! ah!... répondit-il, je l'ai rencontré, voilà!... Il fallait bien
+que cela finît ainsi!... Hein! tu doutes! Puisque je te dis que je
+l'ai vu, le misérable!... Je le connais bien, peut-être, moi qui
+depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite...
+car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. Je l'ai vu...
+C'était en forêt, près des roches de Sanguille, tu sais, là où il fait
+toujours sombre, à cause des grands arbres... Je revenais, lentement,
+pensant à lui, quand tout à coup, brusquement, il s'est dressé devant
+moi, étendant les bras, pour me barrer le passage:
+
+--«Allons!... m'a-t-il crié, il faut venir me rejoindre!» Il était
+armé d'un fusil, il m'a couché en joue et il a fait feu...
+
+Le marquis s'interrompant, Mme Blanche réussit enfin à prendre sur soi
+de s'approcher de lui.
+
+Durant plus d'une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et
+persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment
+le bras:
+
+--Revenez à vous, mon père!... dit-elle d'une voix rude, comprenez que
+vous êtes le jouet d'une hallucination!... Il est impossible que vous
+ayez vu... l'homme que vous dites.
+
+Quel homme croyait avoir aperçu M. de Courtomieu, la jeune femme ne le
+devinait que trop, mais elle n'osait, elle ne pouvait prononcer son
+nom.
+
+Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes:
+
+--Ai-je donc rêvé!... Non, c'est bien Lacheneur qui m'est apparu. J'en
+suis sûr, et la preuve, c'est qu'il m'a rappelé une circonstance de
+notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi... C'était pendant
+la Terreur, en 93, il était tout-puissant à Montaignac, moi, j'étais
+poursuivi pour avoir correspondu avec les émigrés. Mes biens allaient
+être confisqués, je croyais déjà sentir la main du bourreau sur mon
+épaule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me
+cacha, le misérable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune
+et il sauva ma tête... Moi, je lui ai fait couper le cou. Voilà
+pourquoi je l'ai revu. Je dois le rejoindre, il me l'a dit, je suis un
+homme mort!...
+
+Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa
+tête, et demeura tellement immobile et roide, que véritablement on eût
+pu croire que c'était un cadavre, dont la toile dessinait vaguement
+les contours.
+
+Muets d'horreur, les domestiques échangeaient des regards effarés.
+
+Tant d'infamie devait les confondre, incapables qu'ils étaient de
+soupçonner quels calculs atroces pour faire éclore l'ambition dans une
+âme de boue.
+
+Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n'avait pardonné à
+Lacheneur de l'avoir sauvé? Cela était cependant!...
+
+Seule, Mme Blanche conservait sa présence d'esprit au milieu de tous
+ces gens éperdus.
+
+Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s'avancer,
+et à voix basse:
+
+--Il est impossible qu'on ait tiré sur mon père, dit-elle.
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle, et même peu s'en est fallu
+qu'on ne l'ait tué.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--En déshabillant M. le marquis, j'ai remarqué qu'il avait à la tête
+une éraflure qui saignait... J'ai aussitôt examiné sa casquette, et
+j'y ai constaté deux trous qui ne peuvent avoir été faits que par des
+chevrotines.
+
+Le digne valet de chambre était certes bien plus ému que la jeune
+femme.
+
+--On aurait donc tenté d'assassiner mon père, murmura-t-elle, et la
+frayeur expliquerait cet accès de délire... Comment savoir qui a osé
+ce crime?
+
+Le domestique hocha la tête:
+
+--Je soupçonne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos
+chevreuils en plein jour jusque sous nos fenêtres, mademoiselle le
+connaît... Chupin...
+
+--Non, ce ne peut être lui.
+
+--Ah! j'en mettrais pourtant la main au feu!... Il n'y a que lui dans
+la commune capable de ce mauvais coup.
+
+Mme Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient
+l'innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n'eût avoué
+qu'elle l'avait rencontré à plus d'une lieue du théâtre du crime,
+qu'elle l'avait arrêté, qu'elle avait causé avec lui plus d'une
+demi-heure, enfin qu'elle le quittait à l'instant...
+
+Elle se tut. Aussi bien le médecin arrivait.
+
+Il découvrit--il dut presque employer la force--le visage de M.
+de Courtomieu, l'examina longtemps, les sourcils froncés; puis,
+brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications
+de glace sur le crâne, des sangsues, une potion qu'il fallait vite et
+vite courir chercher à Montaignac. Tout le monde perdait la tête.
+
+Quand le médecin se retira, Mme Blanche le suivit sur l'escalier:
+
+--Eh bien! docteur, interrogea-t-elle.
+
+Il eut un geste équivoque, et d'une voix hésitante:
+
+--On se remet de cela, répondit-il.
+
+Mais qu'importait à cette jeune femme, que son père se rétablit ou
+mourût! Elle devait suivre d'un œil sec toutes les phases de cette
+maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme.
+
+Ce qui n'empêche que sa conduite fut citée.
+
+Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort,
+elle devait ramener l'opinion et s'improviser une réputation toute
+différente de l'ancienne. Se faire un piédestal où elle poserait en
+victime résignée lui souriait. L'occasion était admirable; elle la
+saisit.
+
+Jamais fille dévouée ne prodigua à un père plus de soins touchants,
+plus de délicates attentions. Impossible de la décider à s'éloigner
+une minute du chevet du malade. C'est à peine si la nuit elle
+consentait à dormir une couple d'heures, sur un fauteuil, dans la
+chambre même.
+
+Mais pendant qu'elle restait là, jouant ce rôle de sœur de charité
+qu'elle s'était imposé, sa pensée suivait Chupin. Que faisait-il à
+Montaignac? Épiait-il Martial, ainsi qu'il l'avait promis?... Comme le
+jour qu'elle lui avait fixé était lent à venir!...
+
+Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, après
+avoir bien recommandé son père à tante Médie, Mme Blanche s'échappa,
+et d'un pied fiévreux courut au rendez-vous.
+
+Le vieux maraudeur l'attendait, assis sur un arbre renversé. Il avait
+presque sa physionomie d'autrefois. Depuis cinq jours qu'il avait une
+préoccupation, il avait presque cessé de boire, et son intelligence se
+dégageait des brouillards de l'ivresse.
+
+--Parlez!... lui dit Mme Blanche.
+
+--Volontiers! Seulement, je n'ai rien à vous conter.
+
+--Ah!... vous n'avez pas surveillé le marquis de Sairmeuse.
+
+--Votre mari?... faites excuse, je l'ai suivi comme son ombre. Mais
+que voulez-vous que je vous en dise? Depuis le voyage du duc de
+Sairmeuse à Paris c'est M. Martial qui commande. Ah! vous ne le
+reconnaîtriez plus. Toujours en affaires, maintenant. Dès le
+potron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la
+matinée, il écrit des lettres. Dans l'après-midi, il reçoit tous ceux
+qui se présentent. Lui qui était haut comme le temps, autrefois, il
+fait le pas fier, le bon enfant, le câlin, il donne des poignées de
+main au premier venu. Les officiers à demi-solde sont à pot et à
+feu avec lui; il en a déjà replacé cinq ou six, il a fait rendre la
+pension à deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soirée...
+
+Il s'arrêta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le
+silence, émue et confuse de la question qui lui montait aux lèvres.
+Quelle humiliation!... Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que
+le feu, détournant un peu la tête:
+
+--Il est impossible qu'il n'ait pas une maîtresse!... dit-elle.
+
+Chupin éclata de rire.
+
+--Nous y voici donc!... fit-il avec une si outrageante familiarité que
+la jeune femme en fut révoltée, vous voulez parler de la fille de ce
+scélérat de Lacheneur, n'est-ce pas, de cette coquine effrontée de
+Marie-Anne?
+
+À l'accent haineux de Chupin, Mme Blanche comprit l'inutilité de ses
+ménagements.
+
+Elle ignorait encore que l'assassin exècre sa victime, uniquement
+parce qu'il l'a tuée.
+
+--Oui, répondit-elle, c'est bien de Marie-Anne que j'entendais parler.
+
+--Eh bien!... ni vu ni connu, il faut qu'elle ait filé, la gueuse,
+avec un autre de ses amants, Maurice d'Escorval.
+
+--Vous vous trompez...
+
+--Oh!... pas du tout!... De tous ces Lacheneur, il n'est resté ici que
+le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu'il est, de pillage et de
+vol... Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l'épaule. Il
+est effrayant à voir, maigre autant qu'un squelette, avec des yeux qui
+brillent comme des charbons... S'il me rencontrait jamais, celui-là,
+mon compte serait vite réglé...
+
+Mme Blanche avait pâli... C'était Jean Lacheneur qui avait tiré sur le
+marquis de Courtomieu... elle n'en doutait pas...
+
+--Eh bien! moi, dit-elle, je suis sûre que Marie-Anne est dans le
+pays, à Montaignac probablement... Il me la faut, je la veux! Tâchez
+d'avoir découvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici.
+
+--Je chercherai, répondit Chupin.
+
+Il chercha en effet; et avec ardeur, déployant toute son adresse: en
+vain.
+
+D'abord toutes ses démarches étaient paralysées par les précautions
+qu'il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D'un autre
+côté, personne dans le pays n'eût consenti à lui donner le moindre
+renseignement.
+
+--Toujours rien! disait-il à Mme Blanche à chaque entrevue.
+
+Mais elle ne se rendait pas... La jalousie ne se rend jamais, même à
+l'évidence.
+
+Mme Blanche s'était dit que Marie-Anne lui avait enlevé son mari,
+que Martial et elle s'aimaient, qu'ils cachaient leur bonheur aux
+environs, qu'ils la raillaient et la bravaient... Donc cela devait
+être, encore que tout lui démontrât le contraire...
+
+Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux.
+
+--Bonne nouvelle!... lui cria-t-il dès qu'il l'aperçut, nous tenons
+enfin la coquine!
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+C'était le surlendemain du jour où, sur l'ordre formel de l'abbé
+Midon, Marie-Anne était allée s'établir à la Borderie.
+
+On ne s'entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et
+le testament de Chanlouineau était le texte de commentaires infinis.
+
+--Voilà la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de
+rentes, faisaient les vieux d'un air grave, sans compter encore la
+maison...
+
+--Une honnête fille n'aurait pas tant de chance que ça! murmuraient
+quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari.
+
+Jusqu'alors on n'était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la
+«bonne amie» de Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on
+apercevait entre eux une distance difficile à franchir. La donation
+leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence
+posthume?
+
+Voilà cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait à Mme
+Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux.
+
+Elle l'écoutait, frémissante de colère, les poings si convulsivement
+serrés que les ongles lui entraient dans les chairs.
+
+--Quelle audace!... répétait-elle d'une voix étranglée, quelle
+impudence!...
+
+Le vieux maraudeur semblait de cet avis.
+
+--Le fait est, grommela-t-il d'un air de dégoût, qu'elle eût pu
+attendre que le lit de Chanlouineau fût refroidi, avant de s'en
+emparer.
+
+Il branla la tête, et comme en à-parte:
+
+--Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus
+riche qu'une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu.
+
+Si Chupin avait eu l'intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il
+dut être satisfait.
+
+--Et c'est une telle femme qui m'a enlevé le cœur de Martial!...
+s'écria-t-elle. C'est pour cette misérable qu'il m'abandonne!... Quels
+philtres ces créatures font-elles donc boire à leurs dupes!...
+
+L'indignité prétendue de cette infortunée, en qui sa jalousie lui
+montrait une rivale, transportait Mme Blanche à ce point qu'elle
+oubliait la présence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle
+livrait sans restrictions le secret de ses souffrances.
+
+--Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites,
+père Chupin?
+
+--Comme je suis sûr que vous êtes là.
+
+--Qui vous a dit tout cela?
+
+--Personne... on a des yeux. J'ai poussé hier jusqu'à la Borderie, et
+j'ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait à une fenêtre.
+Elle n'est seulement pas en deuil, la gueuse!...
+
+C'est qu'en effet, jusqu'à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait
+été réduite à la robe que Mme d'Escorval lui avait prêtée le soir du
+soulèvement, pour qu'elle pût quitter ses habits d'homme.
+
+Le vieux maraudeur voulait continuer à scarifier Mme Blanche de ses
+observations méchantes, elle l'interrompit d'un geste.
+
+--Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie?
+
+--Pardienne!
+
+--Où est-ce?
+
+--Juste en face des moulins de l'Oiselle, de ce côté de la rivière, à
+une lieue et demie d'ici, à peu près...
+
+--C'est juste. Je me rappelle maintenant. Y êtes-vous entré
+quelquefois?...
+
+--Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau.
+
+--Alors il faut me donner la topographie de l'habitation.
+
+Les yeux de Chupin s'écarquillèrent prodigieusement.
+
+--Vous dites?... interrogea-t-il, ne comprenant pas.
+
+--Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est bâtie.
+
+--Ah!... comme cela, j'entends... Pour lors, elle est construite en
+plein champ, à une demi-portée de fusil de la grande route. Devant, il
+y a une manière de jardin, et derrière un grand verger qui n'est pas
+clos de murs, mais seulement entouré d'une petite haie vive. Tout
+autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un bocage qui
+ombrage un cours d'eau.
+
+Il s'arrêta tout à coup, et clignant de l'œil.
+
+--Mais à quoi peuvent vous servir tous ces renseignements?
+demanda-t-il.
+
+--Que vous importe!... Comment est l'intérieur?
+
+--Comme partout: trois grandes chambres carrelées qui se commandent,
+une cuisine, une autre petite pièce noire...
+
+--Voilà pour le rez-de-chaussée. Passons à l'étage supérieur.
+
+--C'est que... dame!... je n'y suis jamais monté.
+
+--Tant pis. Comment sont meublées les pièces que vous avez
+visitées?...
+
+--Comme celles de tous les paysans d'ici.
+
+Personne, assurément, ne soupçonnait l'existence de cette chambre
+magnifique du premier étage, que Chanlouineau, dans sa folie,
+destinait à Marie-Anne. Jamais il n'en avait parlé, même il avait
+pris les plus grandes précautions pour qu'on ne vît pas apporter les
+meubles.
+
+--Combien de portes à la maison? poursuivit madame Blanche.
+
+--Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisième communique
+avec l'écurie. L'escalier qui mène au premier étage se trouve dans la
+pièce du milieu.
+
+--Et Marie-Anne est seule à la Borderie?...
+
+--Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de frère
+ne tardera pas à aller demeurer avec elle...
+
+Au lieu de répondre, Mme Blanche s'absorba dans une sorte de rêverie
+si profonde et si prolongée, que le vieux maraudeur, à la fin, s'en
+impatienta.
+
+Il osa lui toucher le bras, et de cette voix étouffée de complices
+méditant un mauvais coup:
+
+--Eh bien! fit-il, que décidons-nous?...
+
+La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à
+coup, dans l'engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des
+terribles instruments du chirurgien...
+
+--Mon parti n'est pas encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je
+verrai...
+
+Et remarquant la mine décontenancée du vieux maraudeur:
+
+--Je ne veux pas m'aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne
+perdez plus Martial de vue... S'il va à la Borderie, et il ira,
+j'en dois être informée... S'il écrit, et il écrira, tâchez de vous
+procurer une de ses lettres... Désormais je veux vous voir tous les
+deux jours... Ne vous endormez pas!... Songez à gagner la bonne place
+que je vous réserve à Courtomieu... Allez!...
+
+Il s'éloigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de
+dissimuler son désappointement et son mécontentement.
+
+--Fiez-vous donc à toutes ces mijaurées! grommela-t-il. Celle-là
+jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brûler, tout
+détruire, elle ne demandait qu'une occasion... L'occasion se présente,
+le cœur lui manque, elle recule... elle a peur!...
+
+Le vieux maraudeur jugeait mal Mme Blanche.
+
+Le mouvement d'horreur qu'elle venait de laisser voir était une
+instinctive révolte de la chair et non pas une défaillance de son
+inflexible volonté.
+
+Ses réflexions n'étaient pas de nature à désarmer sa haine.
+
+Quoi que lui eût dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était
+persuadé que la fille à Lacheneur revenait du Piémont, Mme Blanche
+s'entêtait à considérer ce voyage comme une fable ridicule.
+
+Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite où
+Martial avait jugé prudent de la cacher jusqu'à ce jour.
+
+Or, pourquoi cette brusque apparition?
+
+La vindicative jeune femme était prête à jurer que c'était une insulte
+et une bravade à son adresse.
+
+--Et je me résignerais!... s'écria-t-elle. Ah! j'arracherais mon cœur
+s'il était capable d'une si indigne lâcheté.
+
+La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion.
+Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l'attentat de Jean
+Lacheneur lui paraissait justifier d'avance les pires représailles.
+
+Elle ne reculait donc pas, mais une difficulté imprévue l'arrêtait:
+
+Elle avait rêvé une de ces vengeances raffinées, telles qu'on en cite
+dans les histoires, elle voulait une de ces revanches éclatantes
+et soudaines, comme il s'en rencontre dans les romans, et elle ne
+trouvait au service de ses rancunes qu'un crime vulgaire, absolument
+indigne d'elle.
+
+--Mieux vaut patienter encore, se disait-elle.
+
+Et sa haine, alors, s'égarant en conceptions insensées, elle imaginait
+des combinaisons impossibles, ou rêvait des revirements inouïs...
+
+Au surplus, elle était libre désormais de s'abandonner sans contrainte
+ni contrôle à toutes ses inspirations.
+
+Il n'y avait plus de soins à donner au marquis de Courtomieu.
+
+Aux crises violentes de la démence, aux frénésies de son premier
+délire, l'anéantissement avait succédé, puis peu après était venue la
+morne stupeur de l'idiotisme.
+
+Puis, un matin, le médecin avait déclaré son malade guéri.
+
+Guéri!... Le corps était sauf, en effet, mais la raison avait
+succombé.
+
+Toute trace d'intelligence avait disparu de cette physionomie
+si mobile autrefois, et qui se prêtait si bien à toutes les
+transformations de l'hypocrisie la plus consommée.
+
+Plus une étincelle dans l'œil, où jadis pétillaient l'esprit et la
+ruse. Les lèvres, naguère si fines, pendaient avec une désolante
+expression d'hébétement.
+
+Et nul espoir de guérison.
+
+Une seule et unique passion: la table, remplaçait toutes les passions
+qui avaient agité la vie de ce froid ambitieux.
+
+Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la
+plus dégoûtante voracité. Chaque repas était une lutte où il fallait
+employer la force pour lui arracher les plats.
+
+Il est vrai qu'il engraissait. Maigre au point d'être diaphane,
+disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se
+bouffissaient de mauvaise graisse.
+
+Levé de grand matin, il errait, corps sans âme, dans le château ou aux
+environs, sans intentions, sans projet, sans but.
+
+Conscience de soi, idée de dignité, notion du bien et du mal, pensée,
+mémoire, il avait tout perdu. L'instinct de la conservation même, le
+dernier qui meure en nous, l'abandonnait, il fallait le surveiller
+comme un enfant.
+
+Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du
+château, Mme Blanche, accoudée à sa fenêtre, le suivait des yeux, le
+cœur serré par un mystérieux effroi.
+
+Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer
+en soi-même, exaltait encore ses désirs et ses espérances de
+représailles.
+
+--Qui ne préférerait la mort à cet épouvantable malheur!...
+murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est plus cruellement vengé que si
+sa balle eût porté. C'est une vengeance comme celle-là que je veux, il
+me la faut, elle m'est due, je l'aurai!...
+
+Ses indécisions ne l'empêchaient pas de voir Chupin tous les deux
+ou trois jours comme elle se l'était promis, tantôt seule, le plus
+souvent accompagnée de tante Médie qui faisait le guet.
+
+Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu'il commençât à avoir
+plein le dos de ce métier d'espion.
+
+--C'est que je risque gros, moi, à ce jeu-là, grognait-il. J'espérais
+que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa sœur; il y
+serait très-bien... pas du tout! Le brigand continue à vagabonder son
+fusil sous le bras et à coucher à la belle étoile dans les bois. Quel
+gibier chasse-t-il? Le père Chupin naturellement. D'un autre côté, je
+sais que mon scélérat d'aubergiste de là-bas a abandonné son auberge
+et qu'il a disparu. Où est-il? Peut-être derrière un de ces arbres, en
+train de choisir l'endroit de ma peau où il va planter son couteau...
+On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-là après ses
+chausses, et les promenades surtout ne valent rien...
+
+Ce qui irritait particulièrement le vieux maraudeur, c'est qu'après
+deux mois de la surveillance la plus attentive, il était arrivé à
+cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations
+autrefois, tout était fini entre eux.
+
+C'était ce dont Mme Blanche ne voulait pas convenir.
+
+--Dites qu'ils sont plus fins que vous, père Chupin! répondait-elle.
+
+--Fins!... et comment?... Depuis que j'épie M. Martial, il n'a pas
+dépassé une seule fois les fortifications de Montaignac. D'un autre
+côté, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrogé par ma femme, a
+déclaré qu'il n'avait pas porté une seule lettre à la Borderie...
+
+Il est sûr que sans l'espoir d'une douce et sûre retraite à
+Courtomieu, Chupin eût brusquement abandonné la partie...
+
+Et même, en dépit de cette perspective, et malgré des promesses sans
+cesse renouvelées, dès le milieu du mois d'août, il avait presque
+entièrement cessé toute surveillance.
+
+S'il venait encore aux rendez-vous, c'est qu'il avait pris la douce
+habitude de réclamer à chaque fois quelque argent pour ses frais.
+
+Et quand Mme Blanche lui demandait, comme toujours, l'emploi du temps
+de Martial, il racontait effrontément tout ce qui lui passait par la
+tête.
+
+Mme Blanche s'en aperçut. C'était au commencement de septembre. Un
+jour, elle l'interrompit dès les premiers mots, et le regardant
+fixement:
+
+--Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n'êtes qu'un imbécile...
+choisissez. Hier, Martial et Marie-Anne se sont promenés ensemble un
+quart d'heure au carrefour de la Croix-d'Arcy.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+C'était un honnête homme, ce vieux médecin de Vigano, qui avait tout
+quitté pour voler au secours de Marie-Anne. Son intelligence était
+supérieure, comme son cœur, il connaissait la vie pour avoir aimé
+et souffert, et il devait à l'expérience deux vertus sublimes:
+l'indulgence et la charité.
+
+À un tel homme, une soirée de causerie suffisait pour pénétrer
+Marie-Anne. Aussi, pendant les quinze jours qu'il resta caché à la
+Borderie, mit-il tout en œuvre pour rassurer cette infortunée qui se
+confiait à lui, pour la rassurer, pour la réhabiliter en quelque sorte
+à ses propres yeux.
+
+Réussit-il? Assurément il l'espéra.
+
+Mais dès qu'il se fut éloigné, Marie-Anne, livrée aux inspirations de
+la solitude, ne sut plus réagir contre la tristesse qui de plus en
+plus l'envahissait.
+
+Beaucoup, cependant, à sa place, eussent repris leur sérénité et même
+se fussent réjouies.
+
+N'avait-elle pas réussi à dissimuler une de ces fautes qui,
+d'ordinaire, à la campagne surtout, ne se cèlent jamais!
+
+Qui donc la soupçonnait, excepté peut-être l'abbé Midon? Personne,
+elle en était convaincue, et c'était vrai.
+
+Chupin lui-même, son ennemi, ne se doutait de rien. Préoccupé de
+surveiller les démarches de Martial à Montaignac, il n'était pas
+venu une seule fois rôder autour de la Borderie pendant le séjour du
+docteur.
+
+Donc Marie-Anne n'avait plus rien à craindre et elle avait tout à
+espérer.
+
+Mais cette conviction même ne pouvait lui rendre le calme.
+
+C'est qu'elle était de ces âmes hautes et fières, plus sensibles au
+murmure de la conscience qu'aux clameurs de l'opinion.
+
+Dans le public, on lui attribuait trois amants: Chanlouineau, Martial
+et Maurice, on les lui avait jetés au visage, mais cette calomnie ne
+l'avait pas émue. Ce qui la torturait, c'était ce qu'on ne savait pas:
+la vérité.
+
+Cette amère pensée: j'ai failli, ne la quittait pas, et pareille à un
+ver logé au cœur d'un bon fruit, la minait sourdement et la tuait.
+
+Et ce n'était pas tout!
+
+L'instinct sublime de la maternité s'était éveillé en elle le soir du
+départ du médecin. Quand elle l'entendit s'éloigner, emportant
+son enfant, elle sentit au dedans d'elle-même comme un horrible
+déchirement. Ne le reverrait-elle donc plus, ce petit être qui lui
+était deux fois cher par la douleur et par les angoisses? Les larmes
+jaillirent de ses yeux, à cette idée que son premier sourire ne serait
+pas pour elle.
+
+Ah!... sans le souvenir de Maurice, comme elle eût fièrement bravé
+l'opinion et gardé son enfant!...
+
+Sa nature sincère et vaillante eût moins souffert des humiliations que
+de cet abandon si douloureux et du continuel mensonge de sa vie.
+
+Mais elle avait promis: Maurice était son mari, en définitive, le
+maître, et la raison lui disait qu'elle devait conserver pour lui, non
+son honneur, hélas!... mais les apparences de l'honneur...
+
+Enfin, et pour comble, son sang se figeait dans ses veines, quand elle
+pensait à son frère.
+
+Ayant appris que Jean rôdait dans le pays, elle avait envoyé à sa
+recherche, et après bien des tergiversations, un soir, il se décida à
+paraître à la Borderie.
+
+Rien qu'à le voir, son fusil double à l'épaule, maintenu par la
+bretelle, on s'expliquait les terreurs de Chupin.
+
+Ce malheureux, dont la physionomie cauteleuse écartait les amis au
+temps de sa prospérité, avait en sa misère l'expression farouche du
+désespoir prêt à tout. Sa maigreur, son teint hâlé et tanné par les
+intempéries faisaient paraître plus profonds et plus noirs ses yeux où
+la haine flambait, furibonde, ardente, permanente...
+
+Littéralement ses habits s'en allaient en lambeaux.
+
+Quand il entra, Marie-Anne recula épouvantée; elle ne le reconnaissait
+pas; elle ne le remit qu'à la voix quand il dit:
+
+--C'est moi, ma sœur!...
+
+--Toi!... balbutia-t-elle, mon pauvre Jean!... toi!
+
+Il s'examina de la tête aux pieds, et d'un air d'atroce raillerie:
+
+--Le fait est, prononça-t-il, que je ne voudrais pas me rencontrer à
+la brune au coin d'un bois...
+
+Marie-Anne frissonna. Il lui semblait sous cette phrase ironique, à
+travers cette moquerie de soi, deviner une menace.
+
+--Mais aussi, mon pauvre frère, reprit-elle très-vite, quelle vie est
+la tienne!... Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?... Heureusement
+te voici!... Nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas, tu ne
+m'abandonneras pas, j'ai tant besoin d'affection et de protection!...
+Tu vas demeurer avec moi...
+
+--C'est impossible, Marie-Anne.
+
+--Et pourquoi, mon Dieu!
+
+Une fugitive rougeur empourpra les pommettes saillantes de Jean
+Lacheneur, il parut indécis, puis prenant son parti:
+
+--Parce que, répondit-il, j'ai le droit de disposer de ma vie, mais
+non de la tienne... Nous ne devons plus nous connaître. Je te renie
+aujourd'hui pour que tu puisses me renier un jour. Oui, je te renie,
+toi qui es ma seule, mon unique affection... Tes plus cruels ennemis
+ne t'ont jamais calomniée autant que moi...
+
+Il s'arrêta, hésita une seconde et ajouta:
+
+--J'ai été jusqu'à dire tout haut, dans un cabaret où il y avait bien
+quinze personnes, que jamais je ne mettrais les pieds dans une maison
+qui t'avait été donnée par Chanlouineau, parce que...
+
+--Jean!... malheureux! tu as dit cela, toi, mon frère!...
+
+--Je l'ai dit. Il faut qu'on nous sache mortellement brouillés, pour
+que jamais, quoi que je fasse, on ne vous accuse de complicité, toi ou
+Maurice d'Escorval.
+
+Marie-Anne était comme pétrifiée.
+
+--Il est fou!... murmura-t-elle.
+
+--En ai-je véritablement l'air?...
+
+Elle secoua la stupeur qui la paralysait, et saisissant les poignets
+de son frère qu'elle serrait à les briser:
+
+--Que veux-tu faire?... répéta-t-elle. Que veux-tu donc faire?...
+
+--Rien!... laisse-moi, tu me fais mal.
+
+--Jean!...
+
+--Ah! laisse-moi! fit-il en se dégageant.
+
+Un pressentiment horrible, douloureux comme une blessure, traversa
+l'esprit de Marie-Anne...
+
+Elle recula, et avec un accent prophétique:
+
+--Prends garde, prononça-t-elle, prends bien garde, mon frère!...
+C'est attirer le malheur sur soi que d'empiéter sur la justice de
+Dieu!
+
+Mais rien, désormais, ne pouvait émouvoir ou seulement toucher Jean
+Lacheneur. Il eut un éclat de rire strident, et faisant sonner de la
+paume de la main la batterie de son fusil:
+
+--Voici ma justice, à moi!... s'écria-t-il.
+
+Accablée de douleur, Marie-Anne s'affaissa sur une chaise.
+
+Elle reconnaissait en son frère, cette idée fixe, fatale, qui un jour
+s'était emparée du cerveau de leur père, à laquelle il avait tout
+sacrifié, famille, amis, fortune, le présent et l'avenir, l'honneur
+même de sa fille, qui avait fait verser des flots de sang, qui avait
+coûté la vie à des innocents, et qui enfin l'avait conduit lui-même à
+l'échafaud.
+
+--Jean, murmura-t-elle, souviens-toi de notre père.
+
+Le fils de Lacheneur devint livide, ses poings se crispèrent, mais il
+eut la force de refouler sa colère près d'éclater.
+
+Il s'avança vers sa sœur, et froidement, d'un ton posé, qui ajoutait
+à l'effroyable violence de ses menaces:
+
+--C'est parce que je me souviens du père, dit-il, que justice sera
+faite. Ah! les coquins n'auraient pas tant d'audace, si tous les fils
+avaient ma résolution. Un scélérat hésiterait à s'attaquer à un homme
+de bien, s'il avait à se dire: «Je puis frapper cet honnête homme,
+mais j'aurai ensuite à compter avec ses enfants. Ils s'acharneront
+après moi et après les miens, et ils nous poursuivront sans paix ni
+trêve, sans cesse, partout, impitoyablement. Leur haine, toujours
+armée et éveillée, nous escortera, nous entourera, ce sera une guerre
+de sauvages, implacable, sans merci. Je ne sortirai plus sans craindre
+un coup de fusil, je ne porterai plus une bouchée de pain à ma bouche
+sans redouter le poison... Et jusqu'à ce que nous ayons succombé tous,
+moi et les miens, nous aurons, rôdant autour de notre maison, guettant
+pour s'y glisser, une porte entrebâillée, la mort, le déshonneur, la
+ruine, l'infamie, la misère!...»
+
+Il s'interrompit, riant d'un rire nerveux, et plus lentement encore:
+
+--Voilà, poursuivit-il, ce que les Sairmeuse et les Courtomieu ont à
+attendre de moi.
+
+Il n'y avait pas à se méprendre sur la portée des menaces de Jean
+Lacheneur.
+
+Ce n'était pas là les vaines imprécations de la colère. Son air grave,
+son ton posé, son geste automatique, trahissaient une de ces rages
+froides qui durent la vie d'un homme.
+
+Lui-même prit soin de le faire bien entendre, car il ajouta entre ses
+dents:
+
+--Sans doute, les Sairmeuse et les Courtomieu sont bien haut et moi je
+suis bien bas; mais quand le ver blanc, qui est gros comme mon pouce,
+se met aux racines d'un chêne l'arbre immense meurt...
+
+Marie-Anne ne comprenait que trop l'inanité de ses larmes et de ses
+prières...
+
+Et cependant elle ne pouvait pas, elle ne devait pas laisser son frère
+s'éloigner ainsi.
+
+Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d'une voix
+suppliante:
+
+--Jean, dit-elle, je t'en conjure, renonce à tes projets impies...
+Au nom de notre mère, reviens à toi; ce sont des crimes que tu
+médites!...
+
+Il l'écrasa d'un regard plein de mépris pour ce qu'il jugeait une
+faiblesse indigne; mais, presqu'aussitôt, haussant les épaules:
+
+--Laissons cela, fit-il, j'ai eu tort de te confier mes espérances...
+Ne me fais pas regretter d'être venu!...
+
+Alors Marie-Anne essaya autre chose, elle se redressa, contraignant
+ses lèvres à sourire, et, comme si rien ne se fût passé, elle pria
+Jean de lui donner au moins la soirée et de partager son modeste
+souper.
+
+--Reste, lui disait-elle, qu'est-ce que cela peut te faire?... rien,
+n'est-ce pas? Tu me rendras si heureuse! Puisque c'est la dernière
+fois que nous nous voyons d'ici des années, accorde-moi quelques
+heures, tu seras libre après. Il y a si longtemps que nous ne nous
+sommes vus, j'ai tant souffert, j'ai tant de choses à te dire! Jean,
+mon frère aîné, ne m'aimes-tu donc plus!...
+
+Il eût fallu être de bronze pour rester insensible à de telles
+prières; le cœur de Jean Lacheneur se gonflait d'attendrissement;
+ses traits contractés se détendaient, une larme tremblait entre ses
+cils...
+
+Cette larme, Marie-Anne la vit, elle crut qu'elle l'emportait, et
+battant des mains:
+
+--Ah!... tu restes, s'écria-t-elle, tu restes, c'est dit!...
+
+Non. Jean se roidit, en un effort suprême, contre l'émotion qui le
+pénétrait, et d'une voix rauque:
+
+--Impossible, répéta-t-il, impossible.
+
+Puis, comme sa sœur s'attachait à lui, comme elle le retenait par
+ses vêtements, il l'attira entre ses bras et la serrant contre sa
+poitrine:
+
+--Pauvre sœur, prononça-t-il, pauvre Marie-Anne, tu ne sauras jamais
+tout ce qu'il m'en coûte de te refuser, de me séparer de toi... Mais
+il le faut. Déjà, en venant ici, j'ai commis une imprudence. C'est que
+tu ne peux savoir à quels périls tu serais exposée si on soupçonnait
+une entente entre nous. Je veux le calme et le bonheur, pour Maurice
+et pour toi, vous mêler à mes luttes enragées serait un crime. Quand
+vous serez mariés, pensez à moi quelquefois, mais ne cherchez pas à me
+revoir, ni même à savoir ce que je deviens. Un homme comme moi rompt
+avec la famille, il combat, triomphe ou périt seul.
+
+Il embrassait Marie-Anne avec une sorte d'égarement, et comme elle se
+débattait, comme elle ne le lâchait toujours pas, il la souleva, la
+porta jusqu'à une chaise et brusquement s'arracha à ses étreintes.
+
+--Adieu!... cria-t-il, quand tu me reverras, le père sera vengé.
+
+Elle se dressa pour se jeter sur lui, pour le retenir encore; trop
+tard.
+
+Il avait ouvert la porte et s'était enfui.
+
+--C'est fini, murmura l'infortunée, mon frère est perdu. Rien ne
+l'arrêtera plus maintenant.
+
+Une crainte vague et cependant terrifiante, inexplicable et qui avait
+l'horreur de la réalité, étreignait son cœur jusqu'au spasme.
+
+Elle se sentait comme entraînée dans un tourbillon de passions, de
+haines, de vengeances et de crimes, et une voix lui disait qu'elle y
+serait misérablement brisée.
+
+Le cercle fatal du malheur qui l'entourait allait se rétrécissant
+autour d'elle de jour en jour.
+
+Mais d'autres soucis devaient la distraire de ces pressentiments
+funèbres.
+
+Un soir, pendant qu'elle dressait sa petite table dans la première
+pièce de la Borderie, elle entendit à la porte, qui était fermée au
+verrou, comme le bruissement d'une feuille de papier qu'on froisse.
+
+Elle regarda. On venait de glisser une lettre sous la porte.
+
+Bravement, sans hésiter, elle courut ouvrir... personne!
+
+Il faisait nuit, elle ne distingua rien dans les ténèbres, elle prêta
+l'oreille, pas un bruit ne troubla le silence.
+
+Toute agitée d'un tremblement nerveux, elle ramassa la lettre,
+s'approcha de la lumière et regarda l'adresse:
+
+--Le marquis de Sairmeuse! balbutia-t-elle, stupéfiée.
+
+Elle venait de reconnaître l'écriture de Martial.
+
+Ainsi il lui écrivait, il osait lui écrire!...
+
+Le premier mouvement de Marie-Anne fut de brûler cette lettre, et déjà
+elle l'approchait de la flamme, quand le souvenir de ses amis cachés à
+la ferme du père Poignot l'arrêta.
+
+--Pour eux, pensa-t-elle, il faut que je la lise...
+
+Elle brisa le cachet aux armes de Sairmeuse et lut:
+
+«Ma chère Marie-Anne,
+
+«Peut-être avez-vous deviné l'homme qui a su imprimer aux événements
+une direction toute nouvelle et certainement surprenante.
+
+«Peut-être avez-vous compris les inspirations qui le guident.
+
+«S'il en est ainsi, je suis récompensé de mes efforts, car vous ne
+pouvez plus me refuser votre amitié et votre estime...
+
+«Cependant, mon œuvre de réparation n'est pas achevée. J'ai tout
+préparé pour la révision du jugement qui a condamné à mort le baron
+d'Escorval, ou pour son recours en grâce.
+
+«Vous devez savoir où se cache M. d'Escorval, faites-lui connaître mes
+desseins, sachez de lui ce qu'il préfère ou de la révision ou de sa
+grâce pure et simple.
+
+«S'il se décide pour un nouveau jugement, j'aurai pour lui un
+sauf-conduit de Sa Majesté.
+
+«J'attends une réponse pour agir.
+
+«MARTIAL DE SAIRMEUSE.»
+
+Marie-Anne eut comme un éblouissement.
+
+C'était la seconde fois que Martial l'étonnait par la grandeur de sa
+passion.
+
+Voilà donc de quoi étaient capables deux hommes qui l'avaient aimée et
+qu'elle avait repoussés!
+
+L'un, Chanlouineau, après être mort pour elle, la protégeait encore...
+
+L'autre, le marquis de Sairmeuse, lui sacrifiait les convictions de
+sa vie et les préjugés de sa race, et jouait, pour elle, avec une
+magnifique imprudence, la fortune politique de sa maison...
+
+Et cependant, celui qu'elle avait choisi, l'élu de son âme, le père
+de son enfant, Maurice d'Escorval, depuis cinq mois qu'il l'avait
+quittée, n'avait pas donné signe de vie.
+
+Mais toutes ces pensées confuses s'effacèrent devant un doute terrible
+qui lui vint:
+
+--Si la lettre de Martial cachait un piège!
+
+Le soupçon ne se discute ni se s'explique: il est ou il n'est pas.
+
+Tout à coup, brusquement, sans raison, Marie-Anne passa de la plus
+vive admiration à la plus extrême défiance.
+
+--Eh! s'écria-t-elle, le marquis de Sairmeuse serait un héros, s'il
+était sincère!...
+
+Or, elle ne voulait pas qu'il fût un héros.
+
+Déjà elle en était à s'en vouloir comme d'une vilaine action,
+d'avoir pu, d'avoir osé comparer Maurice d'Escorval et le marquis de
+Sairmeuse.
+
+Le résultat de ses soupçons fut qu'elle hésita cinq jours à se rendre
+à l'endroit où d'ordinaire l'attendait le père Poignot.
+
+Elle n'y trouva pas l'honnête fermier, mais l'abbé Midon, fort inquiet
+de son absence.
+
+C'était la nuit, mais Marie-Anne, heureusement, savait la lettre de
+Martial par cœur.
+
+L'abbé la lui fit réciter à deux reprises, très-lentement la seconde
+fois, et quand elle eut terminé:
+
+--Ce jeune homme, dit le prêtre, a les vices et les préjugés de sa
+naissance et de son éducation, mais son cœur est noble et généreux.
+
+Et comme Marie-Anne exposait ses soupçons:
+
+--Vous vous trompez, mon enfant, interrompit-il, le marquis est
+certainement sincère. Ne pas profiter de sa générosité, serait une
+faute.... à mon avis, du moins. Confiez-moi cette lettre, nous
+nous consulterons, le baron et moi, et demain je vous dirai notre
+décision...
+
+Marie-Anne s'éloigna, toute agitée, et s'indignant de son agitation.
+
+L'abbé, cet homme de tant d'expérience, et si froid, avait été ému des
+procédés de Martial et les avait admirés. Il l'avait loué avec une
+sorte d'enthousiasme, et il était allé jusqu'à dire que ce jeune
+marquis de Sairmeuse, comblé déjà de tous les avantages de la
+naissance et de la fortune, cachait peut-être, sous son insouciance
+affectée, un génie supérieur...
+
+Elle s'arrêtait complaisamment à ces éloges de l'abbé, puis, tout à
+coup, s'en irritant:
+
+--Eh! que m'importe!... répétait-elle, que m'importe!...
+
+L'abbé Midon l'attendait avec une impatience fébrile, quand elle le
+rejoignit, vingt-quatre heures plus tard.
+
+--M. d'Escorval est entièrement de mon avis, lui dit-il, nous devons
+nous abandonner au marquis de Sairmeuse. Seulement, le baron, qui est
+innocent, ne peut pas, ne veut pas accepter de grâce. Il demande la
+révision de l'inique jugement qui l'a condamné.
+
+Encore qu'elle dût pressentir cette détermination, Marie-Anne parut
+stupéfiée.
+
+--Quoi!... dit-elle, M. d'Escorval se livrera à ses ennemis, il se
+constituera prisonnier!...
+
+--Le marquis de Sairmeuse ne promet-il pas un sauf conduit du roi?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien!...
+
+Elle ne trouva pas d'objection, et d'un ton soumis:
+
+--Puisqu'il en est ainsi, monsieur le curé, dit-elle, je vous
+demanderai le brouillon de la lettre que je dois écrire à M. Martial.
+
+Le prêtre fut un moment sans répondre. Il était évident qu'il reculait
+devant ce qu'il avait à dire. Enfin, se décidant:
+
+--Il ne faut pas écrire, fit-il.
+
+--Cependant...
+
+--Ce n'est pas que je me défie, je le répète, mais une lettre est
+indiscrète, elle n'arrive pas toujours à son adresse, ou elle
+s'égare... Il faut que vous voyez M. de Sairmeuse...
+
+Marie-Anne recula, plus épouvantée que si un spectre eût jailli de
+terre sous ses pieds.
+
+--Jamais! monsieur le curé, s'écria-t-elle, jamais!...
+
+L'abbé Midon ne parut pas s'étonner.
+
+--Je comprends votre résistance, mon enfant, prononça-t-il doucement;
+votre réputation n'a que trop souffert des assiduités du marquis de
+Sairmeuse...
+
+--Oh! monsieur, je vous en prie...
+
+--Il n'y a pas à hésiter, mon enfant, le devoir parle... Vous devez ce
+sacrifice au salut d'un innocent perdu par votre père...
+
+Et aussitôt, sûr de l'empire de ce grand mot, devoir, sur cette
+infortunée, il lui expliqua tout ce qu'elle aurait à dire, et il ne la
+quitta qu'après qu'elle lui eût promis d'obéir...
+
+Elle avait promis, l'idée ne lui vint pas de manquer à sa promesse,
+et elle fit prier Martial de se trouver au carrefour de la
+Croix-d'Arcy... Mais jamais sacrifice ne lui avait été si douloureux.
+
+Cependant, la cause de sa répugnance n'était pas celle que croyait
+l'abbé Midon. Sa réputation!... hélas! elle la savait à jamais perdue.
+Non, ce n'était pas cela!...
+
+Quinze jours plus tôt, elle ne se fût pas seulement inquiétée de cette
+entrevue. Alors elle ne haïssait plus Martial, il est vrai, mais il
+lui était absolument indifférent, tandis que maintenant...
+
+Peut-être, en choisissant pour le rencontrer le carrefour de la
+Croix-d'Arcy, peut-être espérait-elle que cet endroit, qui lui
+rappelait tant de cruels souvenirs, lui rendrait quelque chose de ses
+sentiments d'autrefois...
+
+Tout en suivant le chemin qui conduisait au rendez-vous, elle se
+disait que sans doute Martial la blesserait par ce ton de galanterie
+légère qui lui était habituel, et elle s'en réjouissait...
+
+En cela elle se trompait.
+
+Martial était extrêmement ému, elle le remarqua, si troublée qu'elle
+fût elle-même, mais il ne lui adressa pas une parole qui n'eût trait à
+l'affaire du baron.
+
+Seulement, quand elle eut terminé, lorsqu'il eut souscrit à toutes les
+conditions:
+
+--Nous sommes amis, n'est-ce pas? demanda-t-il tristement.
+
+D'une voix expirante elle répondit:
+
+--Oui.
+
+Et ce fut tout. Il remonta sur son cheval que tenait un domestique et
+reprit à fond de train la route de Montaignac.
+
+Clouée sur place, haletante, la joue en feu, remuée jusqu'au plus
+profond d'elle-même, Marie-Anne le suivit un moment des yeux, et alors
+une clarté fulgurante se fit dans son âme.
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-elle, quelle indigne créature suis-je donc!...
+Est-ce que je n'aime pas, est-ce que je n'aurais jamais aimé Maurice,
+mon mari, le père de mon enfant?
+
+Sa voix tremblait encore d'une affreuse émotion quand elle raconta à
+l'abbé Midon les détails de l'entrevue. Mais il ne s'en aperçut pas.
+Il ne songeait qu'au salut de M. d'Escorval.
+
+--Je savais bien, prononça-t-il, que Martial dirait _Amen_ à tout. Je
+le savais si bien que toutes les mesures sont prises pour que le baron
+quitte la ferme... Il attendra, caché chez vous, le sauf-conduit de Sa
+Majesté...
+
+Et comme Marie-Anne s'étonnait de la rapidité de cette décision:
+
+--L'étroitesse du grenier et la chaleur compromettent la convalescence
+du baron, poursuivit l'abbé. Ainsi, apprêtez tout chez vous pour
+demain soir... La nuit venue, un des fils Poignot vous portera, en
+deux voyages, tout ce que nous avons ici. Vers onze heures, nous
+installerons M. d'Escorval sur une charrette, et, ma foi!... nous
+souperons tous à la Borderie...
+
+Tout en regagnant son logis:
+
+--Le ciel vient à notre secours, pensait Marie-Anne.
+
+Elle songeait qu'elle ne serait plus seule, qu'elle aurait près d'elle
+Mme d'Escorval, qui lui parlerait de Maurice, et que tous ces amis qui
+l'entoureraient l'aideraient à chasser cette pensée de Martial qui
+l'obsédait.
+
+Aussi, le lendemain était-elle plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis
+bien des mois, et une fois, tout en arrangeant son petit ménage, elle
+se surprit à chanter.
+
+Huit heures sonnaient, quand elle entendit un coup de sifflet...
+
+C'était le signal du fils Poignot, qui apportait un fauteuil de
+malade, qu'on avait eu bien de la peine à se procurer, la trousse et
+la boîte de médicaments de l'abbé Midon, et un sac plein de livres...
+
+Tous ces objets, Marie-Anne les disposa dans cette chambre du premier
+étage, que Chanlouineau avait voulu si magnifique pour elle, et
+qu'elle destinait au baron...
+
+Elle sortit ensuite pour aller au devant du fils Poignot, qui avait
+annoncé qu'il allait revenir...
+
+La nuit était noire, Marie-Anne se hâtait... elle n'aperçut pas dans
+son petit jardin, près d'un massif de lilas, deux ombres immobiles...
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Pris par Mme Blanche en flagrant délit de mensonge ou tout au moins de
+négligence, Chupin demeura un moment interloqué.
+
+Il voyait s'évanouir cette perspective tant caressée d'une retraite
+à Courtomieu; il voyait se tarir brusquement une source de faciles
+bénéfices qui lui permettaient d'épargner son trésor et même de le
+grossir.
+
+Néanmoins il reprit son assurance, et d'un beau ton de franchise:
+
+--Il se peut bien que je ne sois qu'une bête, dit-il à la jeune
+femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux
+rapport.
+
+Mme Blanche haussa les épaules.
+
+--Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui,
+certes, ignoraient l'intérêt qu'ils avaient pour moi, et qui n'ont pu
+s'entendre...
+
+--Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vous jure...
+
+--Ne jurez pas... Avouez tout simplement avoir manqué de zèle.
+
+L'accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que
+Chupin cessa de nier et changea de tactique.
+
+Se grimant d'humilité, il confessa que la veille, en effet, il s'était
+relâché de sa surveillance; il avait eu des affaires, un de ses gars,
+le cadet, s'était foulé le pied, puis il avait rencontré des amis, on
+l'avait entraîné au cabaret, on l'avait régalé, il avait bu plus que
+de coutume, de sorte que...
+
+Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource
+suprême de tout paysan serré de près, et à chaque moment il
+s'interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour
+se bourrer de coups de poing en s'adressant des injures.
+
+--Vieil ivrogne! disait-il, cela t'apprendra... Maudite boisson!...
+
+Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer Mme Blanche, ne
+faisait que fortifier le soupçon qui lui était venu.
+
+--Tout cela est bel et bien, père Chupin, interrompit-elle d'un
+ton fort sec, qu'allez-vous faire maintenant pour réparer votre
+maladresse?...
+
+Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et,
+feignant la plus violente colère:
+
+--Ce que je compte faire!... s'écria-t-il; oh! on le verra bien. Je
+prouverai qu'on ne se moque pas de moi impunément. D'abord, je plante
+là le marquis de Sairmeuse pour ne m'occuper que de cette gueuse de
+Marie-Anne. Tout près de la Borderie, il y a un petit bocage; dès ce
+soir je m'y installe, et je veux que le diable me brûle s'il entre un
+chat dans la maison sans que je le voie.
+
+--Peut-être votre idée est-elle bonne.
+
+--Oh! j'en réponds.
+
+Mme Blanche n'insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en
+tira trois louis qu'elle tendit à Chupin, en lui disant:
+
+--Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme
+celle-ci, et je me verrais forcée de m'adresser à un autre.
+
+Le vieux maraudeur s'en alla sifflotant et tout tranquillisé.
+
+On l'employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses
+invalides...
+
+Il avait tort de se rassurer ainsi. La générosité de Mme Blanche
+n'était qu'une ruse destinée à masquer ses défiances.
+
+--Je ne dois rien en laisser paraître, pensait-elle, tant que je
+n'aurai pas une preuve.
+
+Et dans le fait, pourquoi ne l'eût-il pas trahie, ce misérable, dont
+le métier était de trahir!... Quelle raison avait-elle d'ajouter foi
+à ses rapports? Elle le payait!... La belle affaire! D'autres, en le
+payant mieux devaient certainement avoir la préférence!
+
+Qui assurait Mme Blanche que, tandis qu'elle pensait faire surveiller,
+elle n'était pas surveillée elle-même!... Elle eût reconnu à ce trait
+la duplicité du marquis de Sairmeuse, de son mari.
+
+Mais comment savoir et savoir vite surtout? Ah! elle n'apercevait
+qu'un moyen, désagréable sans doute, mais sûr: épier elle-même son
+espion.
+
+Cette idée l'obséda si bien, que le dîner terminé, et comme la nuit
+tombait, elle appela tante Médie.
+
+--Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j'ai une course
+à faire et tu m'accompagnes.
+
+La parente pauvre étendit la main vers un cordon de sonnette, sa nièce
+l'arrêta.
+
+--Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas
+qu'on sache au château que nous sortons.
+
+--Nous irons donc seules?
+
+--Seules.
+
+--Comme cela, à pied, la nuit...
+
+--Je suis pressée, tante, interrompit durement Mme Blanche, et je
+t'attends.
+
+En un clin d'œil la parente pauvre fut prête.
+
+On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques
+dînaient, Mme Blanche et tante Médie purent gagner, sans être vues,
+une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne.
+
+--Où allons-nous, mon Dieu!... gémissait tante Médie.
+
+--Que t'importe!... viens...
+
+Mme Blanche allait à la Borderie.
+
+Elle eût pu prendre la route qui borde l'Oiselle, mais elle préféra
+couper à travers champs, jugeant que de cette façon elle était sûre de
+ne rencontrer personne.
+
+La nuit était magnifique mais très-obscure, et à chaque instant les
+deux femmes étaient arrêtées par quelque obstacle, haie vive ou fossé.
+Deux fois Mme Blanche perdit sa direction. La pauvre tante Médie se
+heurtait à toutes les mottes de terre, trébuchait à tous les sillons,
+elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible nièce était
+impitoyable.
+
+--Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin
+comme tu pourras.
+
+Et la parente pauvre marchait.
+
+Enfin, après une course de plus d'une heure, Mme Blanche respira. Elle
+reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s'arrêta dans le petit
+bois que Chupin appelait «le bocage.»
+
+--Sommes-nous donc arrivées? demanda tante Médie.
+
+--Oui, mais tais-toi, reste là, je veux voir quelque chose.
+
+--Quoi! tu me laisses seule?... Blanche, je t'en prie, que veux-tu
+faire?... Mon Dieu, tu m'épouvantes... j'ai peur, Blanche!...
+
+Déjà la jeune femme s'était éloignée. Elle parcourait en tous sens le
+petit bois, cherchant Chupin. Elle ne le trouva pas.
+
+--J'avais deviné, pensait-elle, les dents serrées par la colère, le
+misérable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas là,
+dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma crédulité!...
+
+Elle rejoignit tante Médie à demi-morte de frayeur, et toutes deux
+s'avancèrent jusqu'à la lisière du «bocage,» à un endroit d'où l'on
+découvrait la façade de la Borderie.
+
+Deux fenêtres au premier étage étaient éclairées de lueurs rougeâtres
+et mobiles... Évidemment il y avait du feu dans la pièce.
+
+--C'est juste, murmura Mme Blanche, Martial est si frileux!
+
+Elle songeait à s'avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua
+sur place.
+
+Elle regarda de tous côtés, et malgré l'obscurité, elle aperçut au
+milieu du sentier qui allait de la Borderie à la grande route, un
+homme chargé d'objets qu'elle ne distinguait pas...
+
+Presque aussitôt, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la
+maison et marcha à la rencontre de l'homme.
+
+Ils ne se dirent que deux mots, et rentrèrent ensemble à la Borderie.
+Puis, l'homme ressortit, sans son fardeau, et s'éloigna.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie!... murmurait Mme Blanche.
+
+Patiemment, pendant plus d'une demi-heure, elle attendit, et comme
+rien ne bougeait:
+
+--Approchons, dit-elle à tante Médie, je veux regarder par les
+fenêtres.
+
+Elles approchèrent, en effet, mais au moment où elles arrivaient
+dans le petit jardin, la porte de la maison s'ouvrit si brusquement
+qu'elles n'eurent que le temps de se blottir contre un massif de
+lilas...
+
+Marie-Anne sortait sans fermer sa porte à clef, l'imprudente. Elle
+descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut...
+
+Mme Blanche, alors, saisit le bras de tante Médie, et le serrant à la
+faire crier:
+
+--Attends-moi ici, lui dit-elle d'une voix rauque et brève, et quoi
+qu'il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours à
+Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens...
+
+Et elle entra dans la Borderie...
+
+Marie-Anne, en s'éloignant, avait déposé un flambeau sur la table de
+la première pièce, Mme Blanche s'en empara, et hardiment elle se mit à
+parcourir tout le rez-de-chaussée.
+
+Elle s'était fait tant de fois expliquer la distribution de la
+Borderie, que les êtres lui étaient familiers, elle se reconnaissait
+pour ainsi dire.
+
+Et elle allait, poussée par une volonté plus forte que sa raison,
+tranquillement, comme si elle eût fait la chose du monde la plus
+naturelle, examinant chaque chose...
+
+Malgré les descriptions de Chupin, la pauvreté de ce logis de paysan
+l'étonnait. Pas d'autre plancher que le sol raboteux, les murs étaient
+à peine passés à la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et
+de paquets d'herbes pendaient; de lourdes tables à peine équarries,
+quelques chaises grossières, des escabeaux et des bancs de bois
+constituaient tout le mobilier.
+
+Marie-Anne, évidemment, habitait la pièce du fond. C'était la seule où
+il y eût un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts,
+à baldaquin avec des colonnes torses, drapés de rideaux de serge verte
+glissant sur des tringles de fer.
+
+À la tête du lit, accroché au mur, pendait un bénitier dont la croix
+retenait un rameau de buis desséché. Mme Blanche trempa son doigt dans
+le bénitier, il était plein d'eau bénite.
+
+Devant la fenêtre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet
+mobile, supportait un pot à eau et une cuvette de la faïence la plus
+commune.
+
+--Il faut avouer, se dit Mme Blanche, que mon mari loge mal ses
+amours!...
+
+Réellement, elle en était presque à se demander si la jalousie ne
+l'avait pas égarée.
+
+Elle se rappelait les habitudes délicates de Martial, les recherches
+de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les
+concilier avec ce dénûment. Puis, il y avait cette eau bénite!...
+
+Ses doutes lui revinrent dans la cuisine.
+
+Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui «embaumait,» et sur des
+cendres chaudes, plusieurs casseroles où mijotaient des ragoûts.
+
+--Tout cela ne peut être pour elle, murmura Mme Blanche.
+
+Et le souvenir lui revenant de ces deux fenêtres du premier étage
+qu'elle avait vues illuminées par les clartés tremblantes de la
+flamme.
+
+--C'est là-haut qu'il faut voir, pensa-t-elle.
+
+L'escalier était dans la pièce du milieu, elle le savait; elle monta
+vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de
+rage.
+
+Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le
+sanctuaire de son grand amour, qu'il avait ornée avec le fanatisme de
+la passion, où il avait accumulé tout ce qu'on lui avait dit être le
+luxe des plus grands et des plus riches.
+
+--Voilà donc la vérité!... se disait Mme Blanche, anéantie de stupeur,
+et moi qui tout à l'heure, en bas, doutais encore, qui me disais que
+c'était trop pauvre et trop froid pour l'adultère. Misérable dupe que
+je suis! En bas, ils ont tout disposé pour le monde, pour les allants
+et venants, pour les imbéciles... Ici, tout est arrangé pour eux. Le
+rez-de-chaussée, c'est l'apparence de l'austère sagesse, le premier
+étage, c'est la réalité de la débauche. Maintenant, je reconnais bien
+l'étonnante dissimulation de Martial. Il l'aime tant, cette
+vile créature qui est sa maîtresse, qu'il s'inquiète même de sa
+réputation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis
+mystérieux de leurs amours. C'est ici qu'ils se rient de moi, pauvre
+délaissée, dont le mariage n'a pas même eu de première nuit...
+
+Elle avait souhaité la certitude; elle l'avait, croyait-elle, et
+foudroyante.
+
+Eh bien! elle préférait encore cette horrible blessure de la vérité
+aux incessants coups d'épingle du soupçon.
+
+Et comme si elle eût goûté une âpre jouissance à se prouver l'étendue
+de l'amour de Martial pour une rivale exécrée, elle inventoriait, en
+quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde
+étoffe de soie brochée des rideaux, sondant du bout du pied
+l'épaisseur des tapis.
+
+Tout d'ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu'un: le feu
+clair, le grand fauteuil roulé près de l'âtre, les pantoufles brodées
+placées devant le fauteuil.
+
+Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu
+qui avait sifflé venait lui annoncer l'arrivée de son amant, et elle
+était sortie pour courir au-devant de lui.
+
+Même, une circonstance futile prouvait que ce messager n'était pas
+attendu.
+
+Sur la cheminée se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant.
+
+Il était clair que Marie-Anne s'apprêtait à le boire, quand elle avait
+été surprise par le signal...
+
+Mais qu'importait ce détail à Mme Blanche!...
+
+Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa
+découverte, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une grande boîte de
+chêne, ouverte sur une table, près de la porte vitrée du cabinet de
+toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots.
+
+Machinalement, elle s'approcha, et parmi les flacons, elle en
+distingua deux, de verre bleus, bouchés à l'émeri, sur lesquels le
+mot: poison, était écrit au-dessus de caractères indéchiffrables.
+
+Poison!... Mme Blanche fut plus d'une minute sans pouvoir détourner
+les yeux de ce mot qui la fascinait.
+
+Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces
+flacons et le bol resté sur la cheminée.
+
+--Et pourquoi pas!... murmura-t-elle, je m'esquiverais après...
+
+Une réflexion terrible l'arrêta.
+
+Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne
+serait pas lui qui boirait le contenu du bol!...
+
+--Dieu décidera!... murmura la jeune femme. Mieux vaut d'ailleurs
+savoir son mari mort qu'appartenant à une autre femme!...
+
+Et d'une main ferme, elle prit au hasard un des flacons...
+
+Depuis son entrée à la Borderie, Mme Blanche n'avait pas, on peut le
+dire, conscience de ses actes. La haine a des égarements qui troublent
+le cerveau comme les vapeurs de l'alcool.
+
+Mais l'impression terrible qu'elle ressentit au contact du verre
+dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la
+faculté de délibérer lui revint...
+
+Et la preuve, c'est que sa première pensée fut celle-ci:
+
+--J'ignore jusqu'au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en
+dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou très-peu?...
+
+Elle déboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son
+contenu dans le creux de sa main.
+
+C'était une poudre blanche, très-fine, scintillante comme s'il s'y fût
+trouvé de la poussière de verre, et ressemblant beaucoup à du sucre
+pilé.
+
+--Serait-ce vraiment du sucre? pensa Mme Blanche.
+
+Résolue à s'en assurer, elle mouilla légèrement le bout de son doigt
+et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu'elle posa sur sa
+langue et qu'elle cracha aussitôt.
+
+Sa sensation fut celle que lui eût donné un morceau de pomme
+très-sûre.
+
+--L'étiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible
+sourire.
+
+Et, sans hésiter, sans pâlir, sans remords, elle laissa tomber dans la
+tasse tout ce que contenait le flacon...
+
+Elle avait si bien tout son sang-froid, qu'elle songea que cette
+poudre serait peut-être lente à se dissoudre, et qu'elle eut la
+sinistre prévoyance de l'agiter avec une cuiller pendant plus d'une
+minute.
+
+Cela fait,--elle pensait à tout,--elle goûta le bouillon. Il avait
+une saveur légèrement âpre, mais trop peu sensible pour éveiller des
+défiances...
+
+Alors, Mme Blanche respira. Qu'elle réussît à s'esquiver maintenant,
+et elle était vengée, et elle était assurée de l'impunité...
+
+Déjà elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans
+l'escalier la terrifia.
+
+Deux personnes montaient... Où fuir, où se cacher?...
+
+Elle se sentait si bien prise et perdue, qu'elle eut l'idée de jeter
+le bol au feu, d'attendre et de payer d'audace...
+
+Mais non!... une ressource restait... le cabinet de toilette... Elle
+s'y précipita.
+
+Elle avait si bien attendu à la dernière seconde, qu'elle n'osa pas
+refermer la porte: le seul claquement du pêne dans sa gâche l'eût
+trahie.
+
+Elle devait s'en applaudir, l'entre-bâillure lui permettant de mieux
+voir et de tout entendre.
+
+Marie-Anne rentrait, suivie d'un jeune paysan qui portait un gros
+paquet.
+
+--Ah! voici ma lumière, s'écria-t-elle dès le seuil, le contentement
+me fait perdre l'esprit; j'aurais juré que je l'avais descendue et
+posée sur la table, en bas.
+
+Mme Blanche frémit. Elle n'avait pas songé à cette circonstance!
+
+--Où faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars.
+
+--Ici, répondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard.
+
+Le brave paysan déposa son paquet et respira bruyamment.
+
+--Voilà donc le déménagement fini, s'écria-t-il. Ç'a été fait
+lestement, j'espère, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre
+monsieur peut venir...
+
+--À quelle heure se mettra-t-il en route?
+
+--On attellera à onze heures, comme c'était convenu... Ah! il lui
+tarde joliment d'être ici; il y sera vers minuit...
+
+Marie-Anne consulta de l'œil la magnifique pendule de la cheminée.
+
+--J'ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... c'est plus
+qu'il ne faut. Le souper est prêt, je vais dresser la table, là,
+devant le feu... Dites-lui qu'il m'apporte un bon appétit.
+
+--On lui dira... Et vous savez, mademoiselle, bien des remercîments
+d'être venue à ma rencontre et de m'avoir aidé au second voyage. Ce
+que j'apportais n'était pas lourd, mais c'était si embarrassant!...
+
+--Peut-être accepteriez-vous un verre de vin?...
+
+--Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Au revoir,
+mademoiselle Lacheneur.
+
+--Au revoir, Poignot.
+
+Ce nom de Poignot n'apprenait rien à Mme Blanche...
+
+Ah! si elle eût entendu prononcer le nom de M. d'Escorval, de la
+baronne ou de l'abbé Midon, ses certitudes eussent été troublées, sa
+résolution eût chancelé, et qui sait alors!
+
+Mais non, rien!... Le fils Poignot, pour désigner le baron, avait dit:
+«le monsieur,» Marie-Anne disait: «Il...»
+
+«Il...» n'est-ce pas toujours celui qui emplit et obsède notre pensée,
+ami ou ennemi, le mari qu'on hait ou l'amant qu'on adore.
+
+«Le monsieur!... Il!...» Mme Blanche traduisait Martial.
+
+Oui, pour elle c'était le marquis de Sairmeuse qui devait arriver à
+minuit, elle l'eût juré, elle en était sûre.
+
+C'était lui qui s'était fait précéder de ce commissionnaire chargé de
+paquets.
+
+Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu'il avait
+l'habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait
+des hardes... Mme Blanche l'avait bien entendu: des hardes!...
+
+C'est-à-dire qu'il se trouvait si bien à la Borderie, qu'il y
+complétait son installation, il s'y établissait, il y voulait être
+chez lui. Peut-être était-il las du mystère, et se proposait-il d'y
+vivre ouvertement, au mépris de son rang, de sa dignité, de ses
+devoirs, sans souci des préjugés et des idées reçues...
+
+Voilà quelles conjectures, pareilles à de l'huile sur un brasier,
+enflammaient la haine de Mme Blanche.
+
+Comment, après cela, eût-elle hésité ou tremblé!...
+
+Elle ne tremblait, en vérité, que d'être découverte dans sa
+cachette...
+
+Tante Médie était, il est vrai, dans le jardin, mais après la menace
+qui lui avait été faite, la parente pauvre était femme à rester la
+nuit entière, immobile comme une pierre, derrière le massif de lilas.
+
+Donc, rien à craindre, et Mme Blanche se voyait deux heures et demie à
+rester seule avec Marie-Anne à la Borderie.
+
+N'était-ce pas plus de temps qu'il ne fallait pour assurer le crime,
+sa vengeance et l'impunité.
+
+Quand on découvrirait l'empoisonnement, elle serait bien loin, ses
+mesures étaient prises pour qu'on ne sût pas qu'elle était sortie de
+Courtomieu, nul ne l'avait aperçue, la tante Médie serait muette.
+
+Et, d'ailleurs, qui oserait seulement songer à elle, marquise de
+Sairmeuse, née Blanche de Courtomieu!...
+
+--Mais cette créature ne boit pas, pensait-elle.
+
+Marie-Anne, en effet, avait oublié le bouillon, de même que l'instant
+d'avant elle ne s'était plus souvenue de l'endroit où elle avait
+déposé son flambeau.
+
+Elle avait dénoué le paquet, et, montée sur une chaise, elle
+arrangeait les hardes, dans un grand placard, près du lit...
+
+Qu'on parle donc encore de pressentiments!... Elle avait presque sa
+gaieté et sa vivacité des jours heureux, et tout en allant et venant
+par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice
+chantait autrefois.
+
+Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misères, ses amis
+allaient l'entourer...
+
+Cependant le paquet était rangé, le placard refermé, elle se préoccupa
+de souper et roula devant la cheminée une petite table.
+
+C'est alors qu'elle aperçut le bol sur la tablette.
+
+--Étourdie!... fit-elle tout haut en riant.
+
+Et prenant la tasse, elle la porta à ses lèvres.
+
+De sa cachette, Mme Blanche avait entendu l'exclamation de Marie-Anne,
+elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au
+fond de son âme.
+
+Mais Marie-Anne ne but qu'une gorgée, et avec un visible dégoût elle
+éloigna le bol de ses lèvres.
+
+Une épouvantable angoisse serra le cœur de madame Blanche.
+
+--La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une
+saveur suspecte?...
+
+Nullement, mais il s'était refroidi et il s'était formé à la surface
+une gelée qui répugnait à Marie-Anne.
+
+Elle prit donc la cuillère, écréma le bouillon et ensuite l'agita
+assez longtemps pour bien diviser les parties grasses.
+
+Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la cheminée et reprit sa
+besogne.
+
+C'était fini!... Le dénoûment, désormais, ne dépendait plus de
+la volonté de Mme Blanche; quoi qu'il advînt, elle était une
+empoisonneuse.
+
+Mais si elle avait la conscience très-nette de son crime, l'excès de
+sa haine l'empêchait encore d'en comprendre l'horreur et la lâcheté.
+
+Elle se répétait même que c'était un acte de justice qu'elle
+accomplissait, qu'elle ne faisait que se défendre! que la vengeance
+était encore bien au-dessous de l'outrage, et que rien n'était capable
+de payer les tortures qu'elle avait endurées...
+
+Au bout d'un moment, pourtant, une appréhension sinistre l'agita.
+
+Ses notions sur les effets des poisons étaient des plus incertaines.
+Elle s'était imaginée que Marie-Anne tomberait comme foudroyée, et
+qu'elle serait libre de s'enfuir après lui avoir toutefois jeté son
+nom pour ajouter aux angoisses de son agonie.
+
+Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait à s'occuper
+des apprêts du souper comme si de rien n'était.
+
+Elle avait étendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait
+avec ses mains, elle disposait dessus un couvert....
+
+--Comme c'est long, pensait Mme Blanche, si on allait venir!
+
+Elle se sentait pâlir à l'idée d'être surprise. C'était miracle
+qu'elle ne l'eût pas été déjà, c'était un hasard prodigieux que
+Marie-Anne n'eût eu besoin de rien dans le cabinet de toilette...
+
+Tout à l'heure, peu lui eût importé en somme. En renversant la tasse
+elle eût anéanti les preuves du crime, tandis que maintenant!...
+
+L'effroi du châtiment, qui précède le remords, faisait battre son
+cœur avec une telle violence, qu'elle ne comprenait pas qu'on n'en
+entendît pas les battements de l'autre côté, dans la chambre.
+
+Son épouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumière,
+se diriger vers la porte et descendre.
+
+Mme Blanche était seule. La pensée d'essayer de s'échapper lui vint...
+mais par où? mais comment, sans être vue?
+
+--Il faut, se disait-elle avec rage, que l'étiquette ait menti!...
+
+Hélas! non. Elle en fut bien sûre lorsque reparut Marie-Anne.
+
+En moins de cinq minutes qu'elle était restée au rez-de-chaussée, un
+changement s'était opéré en elle, comme après une maladie de six mois.
+
+Son visage affreusement décomposé était livide et tout marbré de
+taches violacées, ses yeux comme agrandis brillaient d'un éclat
+étrange, ses dents claquaient...
+
+Elle laissa tomber plutôt qu'elle ne posa sur la table les assiettes
+qu'elle montait.
+
+--Le poison!... pensa Mme Blanche, cela commence...
+
+Marie-Anne restait debout devant la cheminée, promenant autour d'elle
+un regard éperdu, comme si elle eût cherché une cause visible à
+d'incompréhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait
+la main sur son front qui se couvrait d'une sueur froide et visqueuse;
+elle remuait ses mâchoires dans le vide et faisait claquer sa langue
+comme si la salive lui eût manqué; sa respiration haletait...
+
+Puis, tout à coup, une nausée lui vint, elle chancela, porta
+violemment les mains à sa poitrine et s'affaissa sur un fauteuil en
+s'écriant:
+
+--Oh! mon Dieu! comme je souffre!...
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Agenouillée à l'entre-bâillure de la porte, le cou tendu, toute
+vibrante d'anxiété, Mme Blanche épiait les effets du poison qu'elle
+avait versé.
+
+Elle était si près de sa victime, qu'elle distinguait jusqu'au
+battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son
+haleine brûlante comme la flamme...
+
+À la crise qui avait brisé Marie-Anne, une invincible prostration
+succédait. On l'eût crue morte, à la voir dans son fauteuil, sans le
+mouvement continuel de ses mâchoires, sans le râle profond et sourd
+qui déchirait sa gorge.
+
+Mais bientôt un soubresaut la redressa toute frémissante, ses nerfs se
+crispèrent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les nausées
+revinrent, puis elle fut prise de vomissements.
+
+Et à chaque effort qu'elle faisait pour vomir, tout son corps était
+ébranlé et secoué des talons à la nuque, sa poitrine se soulevait à
+éclater, et de brusques secousses disloquaient ses épaules. Peu à peu
+une teinte terreuse, de même qu'une couche de bistre, s'étendait sur
+son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus foncées, les
+yeux s'injectaient, et la sueur à grosses gouttes coulait de son
+front.
+
+Ses douleurs devaient être intolérables... Elle gémissait faiblement,
+par moments, et d'autres fois elle poussait de véritables hurlements.
+
+Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait à boire
+ou suppliait Dieu d'abréger ses tortures.
+
+--Ah!... c'est atroce!... Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la
+mort!...
+
+Tous les gens qu'elle avait connus, elle les invoquait, criant à
+l'aide, d'une voix déchirante.
+
+Elle appelait Mme d'Escorval, l'abbé Midon, Maurice, son frère,
+Chanlouineau, Martial!...
+
+Martial! ce nom seul, ainsi prononcé, eût suffi pour éteindre toute
+pitié dans le cœur de Mme Blanche.
+
+--Va!... pensait-elle, appelle ton amant, appelle!... Il arrivera trop
+tard.
+
+Et Marie-Anne répétant encore ce nom:
+
+--Souffre!... poursuivait Mme Blanche, toi qui as inspiré à Martial
+l'odieux courage de m'abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de
+Sairmeuse, comme un laquais ivre n'oserait pas abandonner la dernière
+des créatures perdues... Meurs; et mon mari me reviendra repentant.
+
+Non, elle n'avait pas pitié. Si elle était oppressée à ne pouvoir
+respirer, cela venait simplement de l'instinctive horreur qu'inspiré
+la souffrance d'autrui, impression toute physique, qu'on décore du
+beau nom de sensibilité, et qui n'est qu'une manifestation du plus
+grossier égoïsme.
+
+Et cependant Marie-Anne allait s'affaiblissant à vue d'œil.
+
+Les spasmes devenaient moins fréquents, les périodes de rémission de
+plus en plus longues; les nausées faisaient encore haleter ses flancs,
+mais elle ne vomissait plus, et après chaque crise l'anéantissement
+augmentait, pareil à une syncope.
+
+Bientôt elle n'eut même plus la force de se plaindre, ses yeux
+s'éteignirent, et après un grand effort qui amena à ses lèvres une
+bave sanglante, sa tête se renversa en arrière et elle ne bougea plus.
+
+--Serait-ce fini! murmura Mme Blanche.
+
+Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient à peine;
+elle fut obligée de s'accoter contre la cloison.
+
+Le cœur était resté ferme, implacable; la chair défaillait.
+
+C'est que jamais son imagination n'avait pu concevoir un spectacle tel
+que celui qu'elle venait de voir.
+
+Elle savait que le poison donne la mort; elle ne soupçonnait pas ce
+qu'est l'agonie du poison.
+
+Maintenant elle ne songeait plus à augmenter les angoisses de
+Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprême vengeance... Elle
+ne songeait qu'à se retirer sans être aperçue de sa victime.
+
+Fuir, s'éloigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers
+lui brûlaient les pieds, elle ne voulait que cela.
+
+Toutes ses idées vacillaient, une sensation étrange, mystérieuse,
+inexplicable l'envahissait; ce n'était pas encore l'effroi, c'était la
+stupeur qui suit le crime, l'hébétement du meurtre...
+
+Cependant elle se contraignit à attendre quelques minutes, et enfin,
+voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupières
+closes, elle se hasarda à ouvrir doucement la porte du cabinet et elle
+s'avança dans la chambre.
+
+Elle n'y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout à coup,
+brusquement, comme si elle eût été galvanisée par une commotion
+électrique, se dressa tout d'une pièce, les bras en croix pour barrer
+le passage.
+
+Le mouvement fut si terrible, que Mme Blanche recula jusqu'à une des
+fenêtres.
+
+--La marquise de Sairmeuse!... balbutia Marie-Anne, Blanche... ici.
+
+Et s'expliquant ses souffrances par la présence de cette jeune femme
+qui avait été son amie, elle s'écria:
+
+--Empoisonneuse!...
+
+Mais Mme Blanche avait un de ces caractères de fer que les événements
+brisent et ne font pas ployer.
+
+Pour rien au monde, puisqu'elle était découverte, elle n'eût consenti
+à nier.
+
+Elle s'avança résolument, et d'une voix ferme:
+
+--Eh bien, oui!... dit-elle; c'est moi qui prends ma revanche.
+
+Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie:
+
+--Penses-tu donc que je n'ai pas souffert le soir où tu as envoyé ton
+frère m'arracher mon mari, que je n'ai plus revu!...
+
+--Votre mari!... moi.... Je ne vous comprends pas.
+
+--Oserais-tu donc soutenir que tu n'es pas la maîtresse de Martial...
+
+--Le marquis de Sairmeuse!... je l'ai revu hier pour la première fois,
+depuis l'évasion du baron d'Escorval...
+
+L'effort qu'elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout,
+pour parler, l'avait épuisée; elle retomba sur le fauteuil.
+
+Mais Mme Blanche devait être impitoyable.
+
+--Vraiment!... fit-elle, tu n'as pas revu Martial... Dis-moi donc
+alors qui t'a donné ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces
+tapis, tout ce luxe qui t'entoure?...
+
+--Chanlouineau.
+
+Mme Blanche haussa les épaules.
+
+--Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi
+Chanlouineau que tu attends ce soir?... Est-ce pour Chanlouineau
+que tu as mis chauffer ces pantoufles brodées et que tu dressais la
+table?... Est-ce Chanlouineau qui t'a envoyé des vêtements par un
+paysan nommé Poignot?... Tu vois bien que je sais tout...
+
+Et comme sa victime se taisait:
+
+--Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, réponds!...
+
+--Je ne puis...
+
+--Tu vois donc bien, malheureuse, que c'est ton amant, mon mari,
+Martial!...
+
+Marie-Anne réfléchissait autant que le lui permettaient ses
+souffrances intolérables et le trouble de son intelligence.
+
+Pouvait-elle dire quels hôtes elle attendait?...
+
+Nommer le baron d'Escorval à Mme Blanche, n'était-ce pas le perdre, le
+livrer!... On espérait sa grâce, un sauf-conduit, la révision de son
+jugement; il n'en était pas moins sous le coup d'une condamnation à
+mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures...
+
+--Ainsi, c'est bien décidé, insista Mme Blanche, tu refuses de me dire
+qui doit venir ici, dans une heure, à minuit!...
+
+--Je refuse.
+
+Mais une idée était venue à Marie-Anne.
+
+Bien que le moindre mouvement lui causât une douleur aiguë, elle eut
+assez d'énergie pour dégrafer sa robe, et déchirant son corset, elle
+en retira un papier plié menu.
+
+--Je ne suis pas la maîtresse du marquis de Sairmeuse, prononça-t-elle
+d'une voix défaillante, je suis la femme de Maurice d'Escorval; en
+voici la preuve, lisez...
+
+Mme Blanche n'eut pas plus tôt lu que ses traits subitement se
+décomposèrent; elle devint pâle autant que sa victime, sa vue se
+troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait trempée d'une
+sueur froide.
+
+Ce papier, c'était le certificat du mariage religieux de Maurice et de
+Marie-Anne, signé par le curé de Vigano, par le vieux médecin et par
+le caporal Bavois, daté et scellé du sceau de la paroisse...
+
+La preuve était indiscutable.
+
+Une lueur foudroyante se fit dans l'esprit de Mme Blanche.
+
+Elle avait commis un crime inutile, elle venait d'assassiner une
+innocente...
+
+Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son cœur plus vite,
+elle ne calcula rien, elle oublia à quels périls elle s'exposait, et
+d'une voix vibrante:
+
+--À moi!... s'écria-t-elle, à l'aide!... au secours!...
+
+Onze heures sonnaient, tout dormait; la ferme la plus voisine de la
+Borderie en était distante d'un quart de lieue.
+
+La voix de Mme Blanche devait se perdre dans l'immense solitude de la
+nuit.
+
+En bas, dans le jardin, tante Médie entendait sans doute, mais elle se
+fût laissée hacher en morceaux plutôt que d'entrer.
+
+Et cependant, il se trouva quelqu'un pour recueillir ces cris de
+détresse.
+
+Moins éperdues de douleur et d'épouvante, les deux jeunes femmes
+eussent remarqué le bruit de l'escalier, craquant sous le poids d'un
+homme qui montait à pas muets...
+
+Ce n'était pas un sauveur, car il ne se montra pas.
+
+Mais fût-on venu aux appels désespérés de Mme Blanche, il était trop
+tard.
+
+Marie-Anne comprenait bien qu'il n'était plus d'espoir pour elle, et
+que c'était le froid de la mort qui peu à peu gagnait son cœur. Elle
+sentait que la vie lui échappait.
+
+Aussi, quand Mme Blanche parut prête à s'élancer dehors pour courir
+chercher des secours, elle la retint d'un geste doux, et d'une voix
+éteinte:
+
+--Blanche!... murmura-t-elle.
+
+L'empoisonneuse s'arrêta.
+
+--N'appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le
+tutoiement d'autrefois, à quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que
+du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long!...
+
+--Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu
+meures!... Si tu mourais, grand Dieu!... quelle serait ma vie, après!
+
+Marie-Anne ne répondit pas... Le poison poursuivait son œuvre de
+dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflammée; sa
+langue, lorsqu'elle la remuait, lui causait dans la bouche l'affreuse
+sensation d'un fer rouge; ses lèvres se tuméfiaient, et ses mains
+paralysées, inertes, n'obéissaient plus à sa volonté.
+
+Mais l'horreur même de la situation rendit à Mme Blanche une lueur de
+raison.
+
+--Rien n'est perdu, s'écria-t-elle. C'est dans cette grande boîte-là,
+sur la table, que j'ai trouvé, que j'ai pris,--elle n'osa pas
+prononcer le mot: poison,--la poudre que j'ai versée dans la tasse. Tu
+sais quelle est cette poudre, tu dois connaître le remède...
+
+Marie-Anne secoua tristement la tête.
+
+--Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d'une voix à peine
+distincte, et entrecoupée de hoquets sinistres; mais je ne me plains
+pas. Qui sait de quelles chutes la mort me préserve peut-être. Je ne
+regrette pas la vie. J'ai tant souffert depuis un an, j'ai subi tant
+d'humiliations, j'ai tant pleuré... La fatalité était sur moi!...
+
+Elle eut, en ce moment, cet éclair de seconde vue qui illumine les
+agonisants. Le sens des événements éclata. Elle comprit qu'elle-même
+avait fait sa destinée, et qu'en acceptant le rôle de perfidie et de
+mensonge composé par son père, elle avait rendu possibles et comme
+préparé les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les
+trompeuses apparences dont enfin elle était victime.
+
+Sa parole allait s'éteignant comme celle d'une personne qui
+s'assoupit, ses atroces douleurs faisaient trêve, tout s'apaisait en
+elle après tant d'agitations; elle s'endormait, pour ainsi dire, dans
+les bras de la mort...
+
+Elle s'abandonnait, quand une pensée jaillit de ses ténèbres, si
+terrible qu'elle lui arracha un cri:
+
+--Mon enfant!...
+
+Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait
+de volonté, d'énergie et de forces, elle s'était redressée sur son
+fauteuil, le visage contracté par une indicible angoisse...
+
+--Blanche!... prononça-t-elle d'un accent bref dont on l'eût crue
+incapable, écoute-moi: c'est le secret de ma vie qu'il faut que je te
+dise... personne ne le soupçonne... J'ai un fils de Maurice...
+Hélas! voici des mois que Maurice a disparu... S'il était mort, que
+deviendrait notre fils!... Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues,
+que tu me remplaceras près de mon enfant...
+
+Mme Blanche était comme frappée de vertige.
+
+--Je jure!... dit-elle, je jure!...
+
+--Eh bien! à ce prix, mais à ce prix seulement, je te pardonne! Mais
+prends garde! N'oublie pas que tu as juré!... Blanche, Dieu permet
+parfois que les morts se vengent!... Tu as juré, souviens-toi! Mon
+fantôme ne t'accordera le sommeil qu'après que tu auras tenu ton
+serment.
+
+--Je me souviendrai, balbutia Mme Blanche, je me souviendrai. Mais...
+ton enfant...
+
+--Ah!... j'ai eu peur... Lâche créature que je suis, j'ai reculé
+devant la honte... puis, Maurice commandait... Je me suis séparée
+de mon enfant... ta jalousie et ma mort sont le châtiment... Pauvre
+être... je l'ai livré à des étrangers... Malheureuse que je suis...
+malheureuse... Ah! c'est trop souffrir... Blanche, souviens-toi!...
+
+Elle bégaya quelques mots encore, mais indistincts,
+incompréhensibles...
+
+Mme Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de
+le secouer...
+
+--À qui as-tu confié ton enfant, répéta-t-elle, à qui?... où?...
+Marie-Anne... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne!
+
+Les lèvres de l'infortunée s'agitèrent, mais sa gorge ne rendit qu'un
+râle sourd...
+
+Elle s'était affaissée sur son fauteuil; une convulsion suprême la
+tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout
+de son long, sur le dos...
+
+Marie-Anne était morte... morte sans avoir pu prononcer le nom du
+vieux médecin de Vigano...
+
+Elle était morte, et l'empoisonneuse terrifiée demeurait au milieu de
+la chambre, livide et plus raide qu'une statue, l'œil démesurément
+agrandi, le front moite d'une sueur glacée...
+
+Toutes ses pensées tourbillonnaient comme des feuilles au souffle
+furieux de l'ouragan; il lui semblait que la folie--une folie comme
+celle de son père--envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle
+s'oubliait elle-même, elle ne se rappelait plus qu'un hôte devait
+arriver à minuit, que l'heure volait, qu'elle allait être surprise si
+elle ne fuyait pas.
+
+Mais l'homme qui était venu quand elle avait crié au secours, veillait
+sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir,
+il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure
+grimaçante.
+
+--Chupin!... balbutia Mme Blanche, rappelée au sentiment de la
+réalité.
+
+--En personne naturelle, répondit le vieux maraudeur. C'est une fière
+chance que vous avez!... Eh! eh!... ça vous a trifouillé l'estomac,
+toute cette affaire... Bast! ça passera. Mais il s'agit de ne pas
+moisir ici, on peut venir... Allons, arrivez!...
+
+Machinalement, l'empoisonneuse avança, mais le cadavre de Marie-Anne
+était en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il
+fallait le franchir, elle n'eut pas ce courage et recula toute
+chancelante...
+
+--Hein!... qu'est-ce, fit Chupin, vous êtes incommodée...
+
+Et comme il n'avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva Mme
+Blanche comme un enfant et l'emporta...
+
+Le vieux maraudeur était tout en joie. L'avenir ne l'inquiétait plus,
+maintenant que Mme Blanche était rivée à lui, par cette chaîne plus
+solide que celle des forçats, la complicité d'un crime.
+
+Il se sentait sur la planche, ainsi qu'il se le disait, une vie de
+seigneur, des années de bombances et de ribotes. Les remords de sa
+délation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus guère.
+Il se voyait nourri, logé, renté, vêtu, bien gardé surtout par une
+armée de domestiques.
+
+Cependant, Mme Blanche, qui s'était trouvée mal, fut ranimée par le
+grand air.
+
+--Je veux marcher, dit-elle.
+
+Chupin la déposa à terre, à vingt pas de la maison. Alors, elle se
+souvint.
+
+--Et tante Médie!... s'écria-t-elle.
+
+La parente pauvre était là; pareille à ces chiens que leurs maîtres
+laissent à la porte des maisons où ils entrent, elle avait vu sortir
+sa nièce, portée par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait
+suivi.
+
+--Il ne s'agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je
+vais vous conduire.
+
+Et prenant le bras de Mme Blanche, il se dirigea du côté du «bocage.»
+
+--Ah! Marie-Anne avait un enfant, disait-il tout en hâtant le pas.
+Elle qui faisait tant sa Sainte-n'y-touche. Mais où diable a-t-elle
+mis le petit en nourrice?...
+
+--Je chercherai...
+
+--Hum!... c'est facile à dire...
+
+Un rire strident, qui retentit dans l'obscurité, l'interrompit. Il
+lâcha le bras de Mme Blanche et tomba en garde...
+
+Précaution vaine. Un homme caché derrière un tronc d'arbre bondit
+jusqu'à lui, et par quatre fois le frappa d'un couteau, en criant:
+
+--Bonne Sainte Vierge, voilà mon vœu rempli! Je ne mangerai plus avec
+mes doigts.
+
+--L'aubergiste!... murmura le traître en s'affaissant.
+
+Pour une fois tante Médie eut de l'énergie.
+
+--Viens! dit-elle, folle de peur, en entraînant sa nièce, viens, il
+est mort!
+
+Pas tout à fait, car le traître eut la force de se traîner jusqu'à sa
+maison et d'y frapper.
+
+Sa femme et son fils cadet dormaient. Son fils aîné qui rentrait du
+cabaret vint lui ouvrir.
+
+Voyant son père à terre, ce garçon le crut ivre et voulut le relever;
+le vieux maraudeur le repoussa.
+
+--Laisse-moi, dit-il, mon compte est réglé; écoute-moi plutôt... La
+fille à Lacheneur vient d'être empoisonnée par Mme Blanche... C'est
+pour t'apprendre ça que je suis venu crever ici... Ça vaut une
+fortune, mon gars... si tu n'es pas une bête...
+
+Et il expira, sans avoir pu dire aux siens où il avait enfoui le prix
+du sang de Lacheneur.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+De tous les gens qui avaient été témoins de l'épouvantable chute
+du baron d'Escorval, l'abbé Midon avait été le seul à ne pas
+désespérer...
+
+Il n'était pas médecin, de par le diplôme; mais il avait en sa vie,
+toute de dévouement, raccommodé tant de bras et «rebouté» tant de
+jambes, que les blessures, ainsi qu'il le disait, le connaissaient.
+
+Ce que plus d'un savant docteur n'eût pas osé, il l'osa.
+
+Il était prêtre, il avait la foi, il se souvint de la réponse sublime
+de modestie d'Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.»
+
+Le baron devait être guéri.
+
+Après six mois passés à la ferme du père Poignot, M. d'Escorval se
+levait et s'essayait à marcher en s'aidant de béquilles.
+
+C'est alors, surtout, qu'il souffrit du défaut d'espace, dans le
+grenier où la prudence le confinait, et c'est avec un véritable
+transport de joie qu'il accueillit l'idée de se réfugier à la
+Borderie, près de Marie-Anne.
+
+Le jour du départ fixé, c'est avec l'impatience d'un écolier attendant
+les vacances qu'il compta pour ainsi dire les minutes. Il y a toujours
+de l'enfant, chez le convalescent qui se reprend à aimer la vie.
+
+--J'étouffe, ici, répétait-il à sa femme, j'étouffe!... Comme le temps
+est long!... Quand donc arrivera le jour béni!...
+
+Il arriva. Dès le matin, tous les objets que les proscrits avaient
+réussi à se procurer, pendant leur séjour à la ferme, furent réunis
+et empaquetés. Enfin, la nuit venue, le fils Poignot commença le
+déménagement.
+
+--Tout est à la Borderie, dit ce brave garçon, au retour de son
+dernier voyage, Mlle Lacheneur ne demande à M. le baron qu'un bon
+appétit.
+
+--Et j'en aurai, morbleu! répondit gaiement le baron. Nous en aurons
+tous!...
+
+Dans la cour de la ferme, le père Poignot attelait lui-même son
+meilleur cheval à la charrette qui devait transporter M. d'Escorval.
+
+Le brave homme était tout triste du départ de ces hôtes pour lesquels
+il s'était exposé à de si grands périls. Il sentait qu'ils lui
+manqueraient, qu'il trouverait la maison vide, qu'il regretterait
+peut-être jusqu'à ses soucis.
+
+Il ne voulut laisser à personne le soin de disposer bien commodément
+dans la charrette un bon matelas.
+
+--Allons!... voilà qu'il est temps de partir!... soupira-t-il quand il
+eut terminé.
+
+Et lentement, il gravit l'étroit escalier du petit grenier.
+
+M. d'Escorval n'avait pas prévu ce moment.
+
+À la vue de l'honnête fermier qui s'avançait, rouge d'émotion, pour
+lui faire ses adieux, il oublia tout le bien-être qu'il se promettait
+à la Borderie, pour ne se souvenir que de la loyale et courageuse
+hospitalité de cette maison qu'il allait quitter. Son cœur se serra,
+et une larme roula dans ses yeux.
+
+--Vous m'avez rendu un de ces services dont on ne s'acquitte pas, père
+Poignot, prononça-t-il, avec une gravité solennelle, vous m'avez sauvé
+la vie...
+
+--Oh! ne parlons pas de ça, monsieur le baron. À ma place, vous
+eussiez fait comme moi, n'est-ce pas, ni plus ni moins...
+
+--Soit!... je ne vous dirai même pas merci. J'espère maintenant vivre
+assez pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat.
+
+L'escalier était si raide et si étroit qu'on eut toutes les peines du
+monde à descendre le baron. On l'étendit sur le matelas, et en cas de
+fâcheuse rencontre, on étendit sur lui quelques brassées de paille qui
+le cachaient entièrement....
+
+--Adieu donc!... dit le vieux fermier, ou plutôt au revoir, monsieur
+le baron, madame la baronne, et vous aussi monsieur le curé...
+
+Puis, quand la dernière poignée de main eut été échangée:
+
+--Y sommes-nous? demanda le fils Poignot.
+
+--Oui, répondit le baron.
+
+--Alors en route!... hue! le gris!...
+
+La charrette roula, conduite avec les plus extrêmes précautions par
+le jeune paysan, à qui son père avait bien recommandé d'éviter les
+cahots.
+
+À une vingtaine de pas en arrière, marchait Mme d'Escorval donnant le
+bras à l'abbé Midon.
+
+La nuit était noire, mais eût-il fait grand jour, l'ancien curé de
+Sairmeuse pouvait, sans courir le risque d'être reconnu, défier l'œil
+de tous ses paroissiens.
+
+Il avait laisse croître ses cheveux et sa barbe, sa tonsure avait
+depuis longtemps disparu, et le manque d'exercice avait épaissi sa
+taille. Il était vêtu comme tous les paysans aisés des environs, d'une
+veste et d'un pantalon de ratine, et il était coiffé d'un immense
+chapeau de feutre qui lui tombait jusque sur le nez.
+
+Il y avait bien des mois qu'il ne s'était senti l'esprit si libre.
+Les obstacles qui lui avaient paru le plus insurmontables ne
+s'aplanissaient-ils pas comme d'eux-mêmes?
+
+Il se représentait dans un avenir prochain le baron rétabli, déclaré
+innocent par des juges impartiaux, reprenant son ancienne existence à
+Escorval. Il se voyait lui-même, comme autrefois, dans son presbytère
+de Sairmeuse...
+
+Seul, le souvenir de Maurice troublait cette sécurité. Comment ne
+donnait-il pas signe de vie?...
+
+--Mais s'il lui était arrivé malheur, nous le saurions, pensait le
+prêtre; il a avec lui un brave homme, ce vieux soldat, qui braverait
+tout pour venir nous prévenir...
+
+Ces pensées le préoccupaient tellement qu'il ne s'apercevait pas que
+Mme d'Escorval s'appuyait de plus en plus lourdement à son bras.
+
+--J'ai honte de l'avouer, dit-elle enfin; mais je n'en puis plus, il
+y a si longtemps que je ne suis sortie, que j'ai comme désappris de
+marcher...
+
+--Heureusement, nous approchons, madame, répondit l'abbé.
+
+Bientôt, en effet, le fils Poignot arrêta sa charrette sur la grande
+route, devant le petit sentier qui conduit à la Borderie.
+
+--Voilà le voyage fini!... dit-il au baron.
+
+Et aussitôt, il donna un coup de sifflet, comme il l'avait fait
+quelques heures plus tôt, pour avertir de son arrivée.
+
+Personne ne paraissant, il siffla de nouveau, plus fort, puis de
+toutes ses forces... rien encore.
+
+Mme d'Escorval et l'abbé Midon le rejoignaient à ce moment.
+
+--C'est singulier, leur dit-il, que Marie-Anne ne m'entende pas...
+Nous ne pouvons descendre M. le baron sans l'avoir vue, et elle le
+sait bien... Si je courais l'avertir?
+
+--Elle se sera endormie, répondit l'abbé, veillez sur votre cheval,
+mon garçon, je vais aller la réveiller...
+
+Il quitta le bras de Mme d'Escorval sur ces mots, et gagna le sentier.
+
+Certes, il n'avait pas l'ombre d'une inquiétude. Tout était calme et
+silence autour de la Borderie; une lumière brillait aux fenêtres du
+premier étage.
+
+Cependant, lorsqu'il vit la porte ouverte, un pressentiment vague
+tressaillit en lui.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il.
+
+Au rez-de-chaussée il n'y avait pas de lumière, et l'abbé qui ne
+connaissait pas les êtres de la maison, fut obligé de chercher
+l'escalier à tâtons.
+
+Enfin, il le trouva et monta...
+
+Mais sur le seuil de la chambre, il s'arrêta, pétrifié par l'horreur
+du spectacle qui s'offrit à lui...
+
+La pauvre Marie-Anne gisait à terre, étendue sur le dos... Ses yeux,
+grands ouverts, étaient comme noyés dans un liquide blanchâtre; sa
+langue noire et tuméfiée, sortait à demi de sa bouche.
+
+--Morte!... balbutia le prêtre. Morte!...
+
+Cependant, elle pouvait ne l'être pas... Il se roidit contre sa
+défaillance, et se penchant vers la malheureuse, il lui prit la main.
+Cette main était glacée et le bras avait la rigidité d'une barre de
+fer.
+
+C'était plus d'indications qu'il n'en fallait pour éclairer
+l'expérience de l'abbé Midon.
+
+--Empoisonnée!... murmura-t-il, avec de l'arsenic...
+
+Il s'était relevé, perdu de stupeur, et son regard errait autour de
+la chambre, quand il aperçut son coffre de médicaments ouvert sur une
+table.
+
+Vivement il s'avança, prit sans hésiter un flacon, le déboucha et le
+retourna dans le creux de sa main... il était vide.
+
+--Je ne m'étais pas trompé! fit-il.
+
+Mais il n'avait pas de temps à perdre en conjectures.
+
+L'important, avant tout, était de décider le baron à retourner à la
+ferme, sans pourtant lui apprendre un malheur qui l'eût fortement
+impressionné.
+
+Imaginer un prétexte était assez facile.
+
+Faisant sur soi-même un violent effort, le prêtre recouvra presque les
+apparences du sang-froid, et courant à la route, il expliqua au baron
+que le séjour de la Borderie était devenu impossible, qu'on avait vu
+rôder des hommes suspects, qu'on devait être plus prudent que jamais,
+maintenant qu'on connaissait les bonnes intentions de Martial de
+Sairmeuse...
+
+Non sans résistance, le baron céda.
+
+--Vous le voulez, curé, soupira-t-il, j'obéis... Allons, Poignot, mon
+garçon, ramène-moi chez ton père...
+
+Mme d'Escorval était montée sur la charrette près de son mari, le
+prêtre les regarda s'éloigner, et lorsqu'il n'entendit plus le bruit
+des roues il regagna la Borderie...
+
+Il atteignait le corridor, quand des gémissements qu'il entendit, et
+qui partaient de la chambre de la morte, firent affluer tout son sang
+à son cœur... Il avança rapidement.
+
+Près du corps de Marie-Anne, un homme agenouillé pleurait.
+
+C'était un tout jeune homme, vêtu de haillons, et l'expression de son
+visage, son attitude, ses sanglots, trahissaient un immense désespoir.
+
+Même, sa douleur profonde absorbait si complètement toutes les
+facultés de son âme, qu'il ne s'aperçut ni de l'arrivée ni de la
+présence de l'abbé Midon.
+
+Qui était ce malheureux, qui avait osé s'introduire ainsi dans la
+maison?
+
+Après un premier moment de stupeur, l'abbé le devina plutôt qu'il ne
+le reconnut.
+
+--Jean!... cria-t-il d'une voix forte et à deux reprises, Jean
+Lacheneur!...
+
+D'un bond, le jeune homme fut debout, pâle, menaçant; la flamme de la
+colère séchait les larmes dans ses yeux.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-il d'un ton terrible, que faites-vous
+ici?... Que me voulez-vous?...
+
+Sous ses habits de paysan, avec sa longue barbe, l'ancien curé de
+Sairmeuse était à ce point méconnaissable qu'il fut obligé de se
+nommer.
+
+Mais, dès qu'il eut prononcé son nom, Jean eut un cri de joie.
+
+--C'est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur l'abbé, s'écria-t-il...
+Marie-Anne ne peut pas être morte!... Vous allez la sauver, vous qui
+en avez sauvé tant d'autres...
+
+À un geste du prêtre qui lui montrait le ciel, il s'arrêta, devenant
+plus blême encore. Il comprenait qu'il n'était plus d'espérance.
+
+--Allons!... reprit-il avec un accent d'affreux découragement, la
+destinée ne s'est pas lassée... Je veillais sur Marie-Anne, cependant,
+dans l'ombre, de loin... Et ce soir, je venais lui dire: «Défie-toi,
+sœur, prends garde!...»
+
+--Quoi! vous saviez...
+
+--Je savais qu'elle était en grand danger, oui, monsieur l'abbé... Il
+y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand
+le gars à Grollet est entré. «Te voilà, Jean? me dit-il; je viens de
+voir le père Chupin en embuscade près de la maison à la Marie-Anne;
+quand il m'a aperçu, le vieux gueux, il a filé.» Aussitôt, j'ai
+ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis
+venu ici en courant de toutes mes forces... Mais quand la fatalité est
+sur un homme, vous savez! Je suis arrivé trop tard.
+
+L'abbé Midon réfléchissait.
+
+--Ainsi, fit-il, vous supposez que c'est Chupin...
+
+--Je ne suppose pas, monsieur le curé, j'affirme que c'est lui, le
+misérable traître, qui a commis cet abominable forfait.
+
+--Encore faudrait-il qu'il y eût eu un intérêt quelconque...
+
+Jean eut un de ces éclats de rire stridents qui sont peut-être
+l'expression la plus saisissante du désespoir.
+
+--Soyez tranquille, monsieur le curé, interrompit-il, le sang de la
+fille lui sera payé et plus cher, sans doute, que le sang du père.
+Chupin a été le vil instrument du crime, mais ce n'est pas lui qui l'a
+conçu. C'est plus haut qu'il faut chercher le vrai coupable, bien plus
+haut, dans le plus beau château du pays, au milieu d'une armée de
+valets, à Sairmeuse enfin!...
+
+--Malheureux, que voulez-vous dire!...
+
+--Ce que je dis!
+
+Et froidement il ajouta:
+
+--L'assassin est Martial de Sairmeuse.
+
+Le prêtre recula, véritablement effrayé des regards de ce malheureux
+jeune homme.
+
+--Vous devenez fou!... dit-il sévèrement.
+
+Mais Jean hocha gravement la tête.
+
+--Si je vous parais tel, monsieur l'abbé, répondit-il, c'est que
+vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne... Il
+en voulait faire sa maîtresse... Elle a eu l'audace de refuser cet
+honneur, c'est un crime qu'on châtie, cela... Le jour où il a été
+prouvé à M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur
+ne serait à lui, il l'a fait empoisonner pour qu'elle ne fut pas à un
+autre...
+
+Tout ce qu'on eût dit à Jean en ce moment, pour lui démontrer la folie
+de ses accusations, eût été inutile; des preuves ne l'eussent pas
+convaincu; il eût fermé les yeux à l'évidence. Il voulait que cela fût
+ainsi, parce que sa haine s'en arrangeait...
+
+--Demain, pensait l'abbé, quand il sera plus calme, je le
+raisonnerai...
+
+Et comme Jean se taisait:
+
+--Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi à terre le corps de cette
+infortunée, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit.
+
+Jean tressaillit de la tête aux pieds, et durant dix secondes hésita.
+
+--Soit!... dit-il enfin...
+
+Personne jamais n'avait couché dans ce lit que le pauvre Chanlouineau,
+au temps des illusions de son amour, avait destiné à Marie-Anne.
+
+--Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne.
+
+Et ce fût elle, en effet, qui y coucha la première, mais morte.
+
+La douloureuse et pénible tâche remplie, Jean se laissa tomber dans le
+grand fauteuil où avait expiré Marie-Anne, et la tête entre les mains,
+les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces
+statues de la douleur qu'on place sur les tombeaux.
+
+L'abbé Midon, lui, s'était mis à genoux à la tête du lit, et il
+récitait les prières des morts, demandant à Dieu paix et miséricorde
+au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre...
+
+Mais il ne priait que des lèvres... Sa pensée, en dépit de sa volonté
+et de ses efforts d'attention, lui échappait.
+
+Il se demandait comment était morte Marie-Anne...
+
+Était-ce un crime?... Était-ce un suicide?
+
+Car l'idée du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l'admettre, lui qui
+jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortunée,
+et qui savait qu'elle était mère, bien qu'il ne sût pas ce qu'était
+devenu son enfant.
+
+D'un autre côté, comment expliquer un crime?...
+
+Le prêtre avait scrupuleusement examiné la chambre, et il n'y avait
+rien découvert qui trahit la présence d'une personne étrangère.
+
+Tout ce qu'il avait constaté, c'est que son flacon d'arsenic était
+vide, et que Marie-Anne avait été empoisonnée avec le bouillon dont il
+restait quelques gouttes dans la tasse, laissée sur la cheminée.
+
+--Quand il fera jour, pensa l'abbé Midon, je verrai dehors...
+
+Dès que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit
+à décrire autour de la maison des cercles de plus en plus étendus, à
+la façon des chiens qui quêtent.
+
+Il n'aperçut rien, d'abord, qui pût le mettre sur la voie, ni traces
+de pas ni empreintes.
+
+Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, étant entré
+dans le petit bois, il aperçut de loin comme une grande tache noire
+sur l'herbe. Il s'approcha... c'était du sang.
+
+Fortement impressionné, il courut appeler le frère de Marie-Anne pour
+lui montrer sa découverte.
+
+--On a assassiné quelqu'un à cette place, prononça Jean, et cela cette
+nuit même, car le sang n'a pas eu le temps de sécher.
+
+D'un coup d'œil l'abbé Midon avait exploré le terrain aux alentours.
+
+--La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-être
+à la connaître en suivant ses traces.
+
+--Je vais toujours essayer, répondit Jean. Remontez, monsieur le curé,
+je serai bientôt de retour.
+
+Un enfant eût reconnu le chemin suivi par le blessé, tant les marques
+de son passage étaient claires et distinctes. Il s'était traîné
+presque à plat ventre, on le reconnaissait à l'herbe foulée et aux
+endroits où il y avait de la poussière, et en outre, de place en
+place, on retrouvait des taches de sang.
+
+Cette piste si visible s'arrêtait à la maison de Chupin. La porte
+était fermée. Jean frappa sans hésiter.
+
+L'aîné des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un
+spectacle étrange.
+
+Le cadavre du traître avait été jeté à terre, dans un coin; le lit
+était bouleversé et brisé, toute la paille de la paillasse était
+éparpillée, et les fils et la femme du défunt, armés de pelles et de
+pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Ils
+cherchaient le trésor...
+
+--Qu'est-ce que vous voulez?... demanda rudement la veuve.
+
+--Le père Chupin...
+
+--Tu vois bien qu'on l'a assassiné, répondit un des fils. Et
+brandissant son pic à deux pouces de la tête de Jean:
+
+--Et l'assassin est peut-être dans ta chemise, canaille!...
+ajouta-t-il. Mais c'est l'affaire de la justice... Allons, décampe, ou
+sinon!...
+
+S'il n'eût écouté que les inspirations de sa colère, Jean Lacheneur
+eût certes essayé de faire repentir les Chupin de leurs provocations
+et de leurs menaces...
+
+Mais une rixe, en ce moment, était-elle admissible?
+
+Il s'éloigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la
+Borderie.
+
+Que Chupin eût été tué, cela renversait toutes ses idées et en même
+temps l'irritait.
+
+--J'avais juré, murmurait-il, que le traître qui a vendu mon père ne
+périrait que de ma main, et voici que ma vengeance m'échappe, on me
+l'a volée!...
+
+Puis, il se demandait quel pouvait bien être le meurtrier du vieux
+maraudeur.
+
+--Serait-ce Martial, pensait-il, qui l'a assassiné après qu'il a eu
+empoisonné Marie-Anne?... Tuer un complice, c'est un moyen sûr de
+s'assurer de son silence!...
+
+Il était arrivé à la Borderie, et déjà il prenait la rampe pour monter
+au premier étage, quand il crut entendre comme le murmure d'une
+conversation dans la pièce du fond.
+
+--C'est étrange, se dit-il, qui donc serait là!...
+
+Et, poussé par un mouvement instinctif de curiosité, il alla frapper à
+la porte de communication...
+
+À l'instant même, l'abbé Midon parut, et retira brusquement la porte à
+lui. Il était plus pâle que de coutume, et visiblement agité.
+
+--Qu'y a-t-il? monsieur le curé, demanda Jean vivement.
+
+--Il y a... il y a... Devinez qui est là, de l'autre côté...
+
+--Eh! comment deviner?...
+
+--Maurice d'Escorval et le caporal Bavois.
+
+Jean eut un geste de stupeur.
+
+--Mon Dieu!... balbutia-t-il.
+
+--Et c'est miracle qu'il ne soit pas monté.
+
+--Mais d'où vient-il, comment n'avait-il pas donné de ses
+nouvelles!...
+
+--Je l'ignore... Il n'y a pas cinq minutes qu'il est là... Pauvre
+garçon!... Après que je lui ai eu dit que son père est sauvé, son
+premier mot a été: «Et Marie-Anne?» Il l'aime plus que jamais... il
+arrive le cœur tout rempli d'elle, confiant, radieux d'espoir, et moi
+je tremble, j'ai peur de lui annoncer la vérité...
+
+--Oh! le malheureux! le malheureux!...
+
+--Vous voici prévenu, soyez prudent... et maintenant, venez.
+
+Ils entrèrent ensemble, et c'est avec toutes les effusions de l'amitié
+la plus vive, que Maurice et le vieux soldat serrèrent les mains de
+Jean Lacheneur.
+
+Ils ne s'étaient pas vus depuis le duel dans les landes de la Rèche,
+interrompu par l'arrivée des soldats, et quand ils s'étaient séparés
+ce jour-là, ils ne savaient pas s'ils se reverraient jamais...
+
+--Et cependant nous voici réunis, répétait Maurice, et nous n'avons
+plus rien à craindre.
+
+Jamais cet infortuné n'avait été si gai, et c'est de l'air le plus
+enjoué qu'il se mit à expliquer les raisons de son long silence.
+
+--Trois jours après avoir passé la frontière, racontait-il, le caporal
+Bavois et moi arrivions à Turin. Franchement il était temps, nous
+étions épuisés de fatigue. J'avais tenu à descendre dans une assez
+piteuse auberge, et on nous avait donné une chambre à deux lits...
+
+Je me rappelle que le soir, en nous couchant, le caporal me disait:
+«Je suis capable de dormir deux jours sans débrider.» Moi, je me
+promettais bien un somme de plus de douze heures... Nous comptions
+sans notre hôte, comme vous l'allez voir...
+
+Il faisait à peine jour, le lendemain, quand nous sommes éveillés
+par un grand tumulte... Une douzaine de messieurs de mauvaise mine
+envahissent notre chambre, et nous commandent brutalement, en italien,
+de nous habiller... Nous n'étions pas les plus forts, nous obéissons.
+Et une heure plus tard, nous étions bel et bien en prison, enfermés
+dans la même cellule. Nos idées, j'en conviens, n'étaient pas couleur
+de rose...
+
+Il me souvient parfaitement que le caporal ne cessait de me dire du
+plus beau sang-froid: «Pour obtenir notre extradition, il faut quatre
+jours, trois jours pour nous ramener à Montaignac, ça fait sept;
+mettons qu'on me laissera là-bas vingt-quatre heures pour me
+reconnaître, c'est en tout huit jours que j'ai encore à vivre.»
+
+--C'est que, ma foi!... je le pensais, approuva le vieux soldat.
+
+--Pendant plus de cinq mois, poursuivit Maurice, nous nous sommes dit,
+en guise de bonsoir: «C'est demain qu'on viendra nous chercher.» Et on
+ne venait pas.
+
+Nous étions, d'ailleurs, convenablement traités; on m'avait laissé mon
+argent et on nous vendait volontiers certaines petites douceurs; on
+nous accordait, chaque jour, deux heures de promenade dans une cour
+aussi large qu'un puits; on nous prêtait même quelques livres...
+
+Bref, je ne me serais pas trouvé extraordinairement à plaindre, si
+j'avais pu recevoir des nouvelles de mon père et de Marie-Anne et leur
+donner des miennes... Mais nous étions au secret, sans communications
+avec les autres prisonniers...
+
+Enfin, à la longue, notre détention nous parut si étrange et nous
+devint si insupportable, que nous résolûmes, le caporal et moi,
+d'obtenir, quoi qu'il dût nous en coûter, des éclaircissements.
+
+Nous changeâmes de tactique. Nous nous étions jusqu'alors montrés
+résignés et soumis, nous devînmes tout à coup indisciplinés et
+furieux. Nous remplissions la prison de nos protestations et de
+nos cris, nous demandions sans cesse le directeur; nous réclamions
+l'intervention de l'ambassadeur français.
+
+Ah! le résultat ne se fit pas attendre.
+
+Par une belle après-dîner, le directeur nous mit poliment dehors, non
+sans nous avoir exprimé le regret qu'il éprouvait de se séparer de
+pensionnaires de notre importance, si aimables et si charmants.
+
+Notre premier soin, vous le comprenez, fut de courir à l'ambassade.
+Nous n'arrivâmes pas à l'ambassadeur, mais le premier secrétaire nous
+reçut. Il fronça le sourcil, dès que je lui eus exposé notre affaire,
+et sa mine devint excessivement grave.
+
+Je me rappelle mot pour mot sa réponse:
+
+«Monsieur, me dit-il, je puis vous affirmer que les poursuites
+dont vous avez été l'objet en France, ne sont pour rien dans votre
+détention ici.»
+
+Et comme je m'étonnais:
+
+«Tenez, ajouta-t-il, je vais vous exprimer franchement mon opinion.
+Un de vos ennemis, cherchez lequel, doit avoir à Turin des influences
+très-puissantes... Vous le gêniez, sans doute, il vous a fait enfermer
+administrativement par la police piémontaise...»
+
+D'un formidable coup de poing, Jean Lacheneur ébranla la table placée
+près de lui.
+
+--Ah!... le secrétaire d'ambassade avait raison, s'écria-t-il...
+Maurice, c'est Martial de Sairmeuse qui t'a fait arrêter là-bas.
+
+--Ou le marquis de Courtomieu, interrompit vivement l'abbé, en jetant
+à Jean un regard qui arrêta sa pensée sur ses lèvres.
+
+La flamme de la colère avait brillé dans les yeux de Maurice, mais
+presque aussitôt il haussa les épaules.
+
+--Bast!... prononça-t-il, je ne veux plus me souvenir du passé... Mon
+père est rétabli, voilà l'important. Nous trouverons bien, monsieur
+le curé aidant, quelque moyen de lui faire franchir la frontière sans
+danger... Entre Marie-Anne et moi, il oubliera que mes imprudences
+ont failli lui coûter la vie... Il est si bon, mon père! Nous nous
+établirons en Italie ou en Suisse. Vous nous accompagnerez, monsieur
+l'abbé, et toi aussi, Jean... Vous, caporal, c'est entendu, vous êtes
+de la maison...
+
+Rien d'horrible comme de voir joyeux et plein de sécurité, tout
+rayonnant d'espoir, l'homme que l'on sait frappé d'une catastrophe qui
+doit briser sa vie...
+
+Si désolante était l'impression de l'abbé Midon et de Jean, qu'il en
+parut sur leur visage quelque chose que Maurice remarqua.
+
+--Qu'avez-vous? demanda-t-il tout surpris.
+
+Les autres tressaillirent, baissèrent la tête et se turent.
+
+Alors, l'étonnement de l'infortuné se changea en une vague et
+indicible épouvante.
+
+D'un seul effort de réflexion, il s'énuméra tous les malheurs qui
+pouvaient l'atteindre.
+
+--Qu'est-il donc arrivé? fit-il d'une voix étouffée; mon père est
+sauvé, n'est-ce pas?... Ma mère n'aurait rien à souhaiter, m'avez-vous
+dit, si j'étais près d'elle... C'est donc Marie-Anne!...
+
+Il hésitait.
+
+--Du courage, Maurice, murmura l'abbé Midon, du courage!
+
+Le malheureux chancela, plus blanc que le mur de plâtre contre lequel
+il s'appuya.
+
+--Marie-Anne est morte! s'écria-t-il.
+
+Jean Lacheneur et le prêtre gardèrent le silence.
+
+--Morte! répéta-t-il, et pas une voix au dedans de moi-même ne m'a
+prévenu... Morte!... quand?
+
+--Cette nuit même, répondit Jean.
+
+Maurice se redressa, tout frémissant d'un espoir suprême.
+
+--Cette nuit même, fit-il... mais alors... elle est ici, encore!
+Où?... là haut...
+
+Et sans attendre une réponse, il s'élança vers l'escalier, si
+rapidement que ni Jean ni l'abbé Midon n'eurent le temps de le
+retenir.
+
+En trois bonds il fut à la chambre, il marcha droit au lit et, d'une
+main ferme, il écarta le drap qui recouvrait le visage de la morte.
+
+Mais il recula en jetant un cri terrible...
+
+Était-ce là, vraiment, cette belle, cette radieuse Marie-Anne, qui
+l'avait aimé jusqu'à l'abandon de soi-même!... Il ne la reconnaissait
+pas.
+
+Il ne pouvait reconnaître ces traits, dévastés et crispés par
+l'agonie, ce visage gonflé et bleui par le poison; ces yeux, qui
+disparaissaient presque sous une bouffissure sanguinolente...
+
+Quand Jean Lacheneur et le prêtre arrivèrent près de lui, ils le
+trouvèrent debout, le buste rejeté en arrière, la pupille dilatée par
+la terreur, la bouche entr'ouverte, les bras roidis dans la direction
+du cadavre.
+
+--Maurice, fit doucement l'abbé, revenez à vous, du courage...
+
+Il se retourna, et avec une navrante expression d'hébétement:
+
+--Oui, bégaya-t-il, c'est cela... du courage!...
+
+Il s'affaissait, il fallut le soutenir jusqu'à un fauteuil.
+
+--Soyez homme, poursuivait le prêtre; où donc est votre énergie?
+vivre, c'est souffrir...
+
+Il écoutait, mais il ne semblait pas comprendre.
+
+--Vivre!... balbutia-t-il, à quoi bon, puisqu'elle est morte!...
+
+Ses yeux secs avaient l'éclat sinistre de la démence. L'abbé eut peur.
+
+--S'il ne pleure pas, il est perdu! pensa-t-il.
+
+Et d'une voix impérieuse:
+
+--Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi... prononça-t-il,
+vous vous devez à votre enfant!...
+
+L'inspiration du prêtre le servit bien.
+
+Le souvenir qui avait donné à Marie-Anne la force de maîtriser
+un instant la mort, arracha Maurice à sa dangereuse torpeur. Il
+tressaillit, comme s'il eût été touché par une étincelle électrique,
+et se dressant tout d'une pièce:
+
+--C'est vrai, dit-il, je dois vivre. Notre enfant, c'est encore
+elle... conduisez-moi près de lui...
+
+--Pas en ce moment, Maurice, plus tard.
+
+--Où est-il?... Dites-moi où il est?...
+
+--Je ne puis, je ne sais pas...
+
+Une indicible angoisse se peignit sur la figure de Maurice, et d'une
+voix étranglée:
+
+--Comment! vous ne savez pas, fit-il, elle ne s'était donc pas confiée
+à vous?
+
+--Non... J'avais surpris le secret de sa grossesse, et j'ai été, j'en
+suis sûr, le seul à le surprendre...
+
+--Le seul!... mais alors notre enfant est mort, peut-être, et s'il vit
+qui me dira où il est!
+
+--Nous trouverons, sans doute, quelque note qui nous mettra sur la
+voie...
+
+Le malheureux pressait son front entre ses mains, comme s'il eut
+espéré en faire jaillir une idée...
+
+--Vous avez raison, balbutia-t-il. Marie-Anne, quand elle s'est vue en
+danger, ne peut avoir oublié son enfant... Ceux qui la soignaient à
+ses derniers moments ont dû recueillir les indications qui m'étaient
+destinées... Je veux interroger les gens qui l'ont veillée... Quels
+sont-ils?
+
+Le prêtre détourna la tête.
+
+--Je vous demande qui était près d'elle quand elle est morte, insista
+Maurice, avec une sorte d'égarement.
+
+Et comme l'abbé se taisait encore, une épouvantable lueur se fit dans
+son esprit. Il s'expliqua le visage décomposé de Marie-Anne.
+
+--Elle a péri victime d'un crime!... s'écria-t-il. Un monstre existait
+qui la haïssait à ce point de la tuer... la haïr, elle!
+
+Il se recueillit un moment, et d'une voix déchirante:
+
+--Mais si elle est morte ainsi, reprit-il, foudroyée, notre enfant
+est peut-être perdu à tout jamais! Et moi qui lui avais recommandé,
+ordonné les plus savantes précautions! Ah! c'est une malédiction!...
+
+Il retomba sur le fauteuil, abîmé de douleur, l'éclat de ses yeux
+pâlit et des larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues.
+
+--Il est sauvé!... pensa l'abbé Midon.
+
+Et il restait là, tout ému de ce désespoir immense, insondable, quand
+il se sentit tirer par la manche.
+
+Jean Lacheneur, dont les yeux flamboyaient, l'entraîna dans
+l'embrasure d'une croisée.
+
+--Qu'est-ce que cet enfant? demanda-t-il d'un ton rauque.
+
+Une fugitive rougeur empourpra les pommettes du prêtre.
+
+--Vous avez entendu, répondit-il.
+
+--J'ai compris que Marie-Anne était la maîtresse de Maurice, et
+qu'elle a eu un enfant de lui. C'est donc vrai?... Je ne voulais pas,
+je ne pouvais pas le croire!... Elle que je vénérais à l'égal d'une
+sainte!... Son front si pur et ses chastes regards mentaient. Et
+lui, Maurice, qui était mon ami, qui était comme le fils de notre
+maison!... Son amitié n'était qu'un masque qu'il prenait pour nous
+voler plus sûrement notre honneur!...
+
+Il parlait, les dents serrées par la colère, si bas, que Maurice ne
+pouvait l'entendre.
+
+--Mais comment a-t-elle donc fait, poursuivait-il, pour cacher sa
+grossesse... Personne dans le pays ne l'a soupçonnée, personne
+absolument. Et après? qu'a-t-elle fait de l'enfant?... Aurait-elle été
+prise de l'effroi de la honte, de ce vertige qui pousse au crime
+les pauvres filles séduites et abandonnées... Aurait-elle tué son
+enfant?...
+
+Un sourire sinistre effleurait ses lèvres minces.
+
+--Si l'enfant vit, ajouta-t-il, comme en _à parte_, je saurai bien le
+découvrir où qu'il soit, et Maurice sera puni de son infamie...
+
+Il s'interrompit; le galop de deux chevaux, sur la grande route,
+attirait son attention et celle de l'abbé Midon.
+
+Ils regardèrent à la fenêtre et virent un cavalier s'arrêter devant le
+petit sentier, descendre de cheval, jeter la bride à son domestique, à
+cheval comme lui, et s'avancer vers la Borderie...
+
+À cette vue, Jean Lacheneur eut un véritable rugissement de bête
+fauve.
+
+--Le marquis de Sairmeuse, hurla-t-il, ici!...
+
+Il bondit jusqu'à Maurice, et le secouant avec une sorte de frénésie:
+
+--Debout!... lui cria-t-il, voilà Martial, l'assassin de Marie-Anne!
+debout, il vient, il est à nous!...
+
+Maurice se dressa, ivre de colère, mais l'abbé Midon leur barra le
+passage.
+
+--Pas un mot, jeunes gens, prononça-t-il, pas une menace, je vous le
+défends... respectez au moins cette pauvre morte qui est là!...
+
+Son accent et ses regards avaient une autorité si irrésistible, que
+Jean et Maurice furent comme changés en statues.
+
+Le prêtre n'eut que le temps de se retourner, Martial arrivait...
+
+Il ne dépassa pas le cadre de la porte, son coup d'œil si pénétrant
+embrassa la scène, il pâlit extrêmement, mais il n'eut ni un geste, ni
+une exclamation...
+
+Si grande cependant que fût son étonnante puissance sur soi, il ne put
+articuler une syllabe, et c'est du doigt qu'il interrogea, montrant
+Marie-Anne, dont il distinguait la figure convulsée dans l'ombre des
+rideaux.
+
+--Elle a été lâchement empoisonnée hier soir, prononça l'abbé Midon.
+
+Maurice, oubliant les ordres du prêtre, s'avança...
+
+--Elle était seule, dit-il, et sans défense, je ne suis en liberté que
+depuis deux jours. Mais je sais le nom de celui qui m'a fait arrêter à
+Turin et jeter en prison, on me l'a dit!
+
+Instinctivement Martial recula.
+
+--C'est donc toi, misérable!... s'écria Maurice, tu avoues donc ton
+crime, infâme...
+
+Une fois encore l'abbé intervint; il se jeta entre ces deux ennemis,
+persuadé que Martial allait se précipiter sur Maurice.
+
+Point. Le marquis de Sairmeuse avait repris cet air ironique et
+hautain qui lui était habituel. Il sortit de sa poche une volumineuse
+enveloppe et la lançant sur la table:
+
+--Voici, dit-il froidement, ce que j'apportais à Mlle Lacheneur. C'est
+d'abord un sauf-conduit de Sa Majesté pour M. le baron d'Escorval. De
+ce moment, il peut quitter la ferme de Poignot et rentrer à Escorval,
+il est libre, il est sauvé; sa condamnation sera réformée. C'est
+ensuite un arrêt de non-lieu rendu en faveur de M. l'abbé Midon, et
+une décision de l'évêque qui le réinstalle à sa cure de Sairmeuse.
+C'est, enfin, un congé en bonne forme et un brevet de pension au nom
+du caporal Bavois.
+
+Il s'arrêta, et comme la stupeur clouait tout le monde sur place, il
+s'approcha du lit de Marie-Anne.
+
+Il étendit la main au-dessus de la morte, et d'une voix qui eût fait
+frémir la coupable jusqu'au plus profond de ses entrailles, si elle
+l'eût entendue:
+
+--À vous, Marie-Anne, prononça-t-il, je jure que je vous vengerai!...
+
+Il demeura dix secondes immobile, perdu de douleur, puis tout à
+coup, vivement, il se pencha, mit un baiser au front de la morte, et
+sortit...
+
+--Et cet homme serait coupable!... s'écria l'abbé Midon, vous voyez
+bien, Jean, que vous êtes fou!...
+
+Jean eut un geste terrible.
+
+--C'est juste!... fit-il, et cette dernière insulte à ma sœur morte,
+c'est bien de l'honneur, n'est-ce pas?...
+
+--Et le misérable me lie les mains, en sauvant mon père! s'écria
+Maurice.
+
+Placé près de la fenêtre, l'abbé put voir Martial remonter à cheval...
+
+Mais le marquis de Sairmeuse ne reprit pas la route de Montaignac,
+c'est vers le château de Courtomieu qu'il galopa...
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+La raison de Mme Blanche était déjà affreusement troublée quand Chupin
+l'emporta hors de la chambre de Marie-Anne.
+
+Elle perdit toute conscience d'elle lorsqu'elle vit tomber le vieux
+maraudeur.
+
+Mais il était dit que cette nuit-là tante Médie prendrait sa revanche
+de toutes ses défaillances passées.
+
+À grand'peine tolérée jusqu'alors à Courtomieu, et à quel prix! elle
+conquit le droit d'y vivre désormais respectée et même redoutée.
+
+Elle qui s'évanouissait d'ordinaire si un chat du château s'écrasait
+la patte, elle ne jeta pas un cri.
+
+L'extrême épouvante lui communiqua ce courage désespéré qui enflamme
+les poltrons poussés à bout. Sa nature moutonnière se révoltant, elle
+devint comme enragée.
+
+Elle saisit le bras de sa nièce éperdue, et moitié de gré, moitié de
+force, la traînant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au
+château de Courtomieu en moins de temps qu'il n'en avait fallu pour
+aller à la Borderie.
+
+La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient à la petite porte
+du jardin par où elles étaient sorties...
+
+Personne, au château, ne s'était aperçu de leur longue absence...
+personne absolument.
+
+Cela tenait à diverses circonstances. Aux précautions prises par Mme
+Blanche, d'abord. Avant de sortir, elle avait défendu qu'on pénétrât
+chez elle, sous n'importe quel prétexte, tant qu'elle ne sonnerait
+pas.
+
+En outre, c'était la fête du valet de chambre du marquis; les
+domestiques avaient dîné mieux que de coutume; ils avaient chanté au
+dessert, et à la fin il s'étaient mis à danser.
+
+Ils dansaient encore à une heure et demie, toutes les portes étaient
+ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans être vues,
+jusqu'à la chambre de Mme Blanche.
+
+Alors, quand les portes de l'appartement furent bien fermées,
+lorsqu'il n'y eut plus d'indiscrets à craindre, tante Médie s'avança
+près de sa nièce.
+
+--M'expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s'est passé à la
+Borderie, ce que tu as fait?...
+
+Mme Blanche frissonna.
+
+--Eh!... répondit-elle; que t'importe!
+
+--C'est que j'ai cruellement souffert, pendant plus de trois
+heures que je t'ai attendue. Qu'est-ce que ces cris déchirants que
+j'entendais? Pourquoi appelais-tu au secours?... Je distinguais comme
+un râle qui me faisait dresser les cheveux sur la tête... D'où vient
+que Chupin t'a emportée entre ses bras?...
+
+Tante Médie eût peut-être fait ses malles le soir même, et quitté
+Courtomieu, si elle eût vu de quels regards l'enveloppait sa nièce.
+
+En ce moment, Mme Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour
+foudroyer, pour anéantir cette parente pauvre, irrécusable témoin qui
+d'un mot pouvait la perdre, et qu'elle aurait toujours près d'elle,
+vivant reproche de son crime.
+
+--Tu ne me réponds pas?... insista la pauvre tante.
+
+C'est que la jeune femme en était à se demander si elle devait dire la
+vérité, si horrible qu'elle fût, ou inventer quelque explication à peu
+près plausible.
+
+Tout avouer! C'était intolérable, c'était renoncer à soi, c'était se
+mettre corps et âme à l'absolue discrétion de tante Médie.
+
+D'un autre côté, mentir, n'était-ce pas s'exposer à ce que tante Médie
+la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait,
+ce qui ne pouvait manquer, à apprendre le crime de la Borderie?
+
+--Car elle est stupide! pensait Mme Blanche.
+
+Le plus sage était encore, elle le comprit, d'être entièrement
+franche, de bien faire la leçon à la parente pauvre et de a'efforcer
+de lui communiquer quelque chose de sa fermeté.
+
+Et cela résolu, la jeune femme dédaigna tous les ménagements...
+
+--Eh bien!... répondit-elle, j'étais jalouse de Marie-Anne, je croyais
+qu'elle était la maîtresse de Martial, j'étais folle, je l'ai tuée!...
+
+Elle s'attendait à des cris lamentables, à des évanouissements; pas du
+tout. Si bornée que fût la tante Médie, elle avait à peu près deviné.
+Puis, les ignominies qu'elle avait endurées depuis des années avaient
+éteint en elle tout sentiment généreux, tari les sources de la
+sensibilité, et détruit tout sens moral.
+
+--Ah! mon Dieu!... fit-elle d'un ton dolent, c'est terrible... Si on
+venait à savoir!...
+
+Et elle se mit à pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours
+pour la moindre des choses.
+
+Mme Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait
+bien assurée du silence et de l'absolue soumission de la parente
+pauvre.
+
+C'est pourquoi, tout aussitôt, elle se mit à raconter tous les détails
+de ce drame effroyable de la Borderie.
+
+Sans doute, elle cédait à ce besoin d'épanchement plus fort que la
+volonté, qui délie la langue des pires scélérats et qui les force, qui
+les contraint de parler de leur crime, alors même qu'ils se défient de
+leur confident.
+
+Mais quand l'empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient été
+données que sa haine s'était égarée, elle s'arrêta brusquement.
+
+Ce certificat de mariage, signé du curé de Vigano, qu'en avait-elle
+fait, qu'était-il devenu? Elle se rappelait bien qu'elle l'avait tenu
+entre les mains.
+
+Elle se dressa tout d'une pièce, fouilla dans sa poche et poussa un
+cri de joie. Elle le tenait, ce certificat! Elle le jeta dans un
+tiroir qu'elle ferma à clef.
+
+Il y avait longtemps que tante Médie demandait à gagner sa chambre,
+mais Mme Blanche la conjura de ne pas s'éloigner. Elle ne voulait pas
+rester seule, elle n'osait pas, elle avait peur...
+
+Et comme si elle eût espéré étouffer les voix qui s'élevaient en elle
+et l'épouvantaient, elle parlait avec une extrême volubilité, ne
+cessant de répéter qu'elle était prête à tout pour expier, et qu'elle
+allait tenter l'impossible pour retrouver l'enfant de Marie-Anne...
+
+Et certes, la tâche était difficile et périlleuse.
+
+Faire chercher cet enfant ouvertement, n'était-ce pas s'avouer
+coupable?... Elle serait donc obligée d'agir secrètement, avec
+beaucoup de circonspection, et en s'entourant des plus minutieuses
+précautions.
+
+--Mais je réussirai, disait-elle, je prodiguerai l'argent...
+
+Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante,
+elle ajoutait d'une voix étouffée:
+
+--Il faut que je réussisse, d'ailleurs... le pardon est à ce prix...
+j'ai juré!...
+
+L'étonnement suspendait presque les larmes faciles de tante Médie.
+
+Que sa nièce, les mains chaudes encore du meurtre, pût se posséder
+ainsi, raisonner, délibérer, faire des projets, cela dépassait son
+entendement.
+
+--Quel caractère de fer! pensait-elle.
+
+C'est que, dans son aveuglement imbécile, elle ne remarquait rien de
+ce qui eût éclairé le plus médiocre observateur.
+
+Mme Blanche était assise sur son lit, les cheveux dénoués, les
+pommettes enflammées, l'œil brillant de l'éclat du délire, «tremblant
+la fièvre,» selon l'expression vulgaire.
+
+Et sa parole saccadée, ses gestes désordonnés, décelaient, quoi
+qu'elle fit, l'égarement de sa pensée et le trouble affreux de son
+âme...
+
+Et elle discourait, elle discourait, d'une voix tour à tour sourde et
+stridente, s'exclamant, interrogeant, forçant tante Médie à répondre,
+essayant enfin de s'étourdir et d'échapper en quelque sorte à
+elle-même!
+
+Le jour était venu depuis longtemps, et le château s'emplissait
+du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux
+circonstances extérieures, expliquait encore comment elle était sûre
+d'arriver, avant un an, à rendre à Maurice d'Escorval l'enfant de
+Marie-Anne...
+
+Tout à coup, cependant, elle s'interrompit au milieu d'une phrase...
+
+L'instinct l'avertissait du danger qu'elle courait à changer quelque
+chose à ses habitudes.
+
+Elle renvoya donc tante Médie, en lui recommandant bien de défaire son
+lit, et comme tous les jours elle sonna...
+
+Il était près de onze heures, et elle venait d'achever sa toilette,
+quand la cloche du château tinta, annonçant une visite.
+
+Presque aussitôt, une femme de chambre parut, tout effarée.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda vivement Mme Blanche; qui est là?
+
+--Ah! madame!... c'est-à-dire, mademoiselle, si vous saviez...
+
+--Parlerez-vous!...
+
+--Eh bien! M. le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon
+bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes...
+
+La foudre tombant aux pieds de l'empoisonneuse l'eût moins
+terriblement impressionnée que ce nom qui éclatait là, tout à coup.
+
+Sa première pensée fut que tout était découvert... Cela seul pouvait
+amener Martial.
+
+Elle avait presque envie de faire répondre qu'elle était absente,
+partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de
+raison lui montra qu'elle s'alarmait peut-être à tort, que son mari
+finirait toujours par arriver jusqu'à elle, et que, d'ailleurs, tout
+était préférable à l'incertitude.
+
+--Dites à M. le marquis que je suis à lui dans un instant,
+répondit-elle.
+
+C'est qu'elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour
+composer son visage, pour rentrer en possession d'elle-même, s'il
+était possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait
+comme la feuille, le temps de se calmer.
+
+Mais au moment où elle s'inquiétait le plus de l'état où elle était,
+une inspiration qu'elle jugea divine lui arracha un sourire méchant.
+
+--Eh!... pensa-t-elle, mon trouble ne s'explique-t-il pas tout
+naturellement... Il peut même me servir...
+
+Et tout en descendant le grand escalier:
+
+--N'importe!... se disait-elle, la présence de Martial est
+incompréhensible.
+
+Bien extraordinaire, du moins! Aussi, n'est-ce pas sans de longues
+hésitations qu'il s'était résigné à cette démarche pénible.
+
+Mais c'était l'unique moyen de se procurer plusieurs pièces
+importantes, indispensables pour la révision du jugement de M.
+d'Escorval.
+
+Ces pièces, après la condamnation du baron, étaient restées entre
+les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander
+maintenant qu'il était frappé d'imbécillité. Force était de s'adresser
+à sa fille pour obtenir d'elle la permission de chercher parmi les
+papiers de son père.
+
+C'est pourquoi, le matin, Martial s'était dit:
+
+--Ma foi!... arrive qui plante, je vais porter à Marie-Anne le
+sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu'à Courtomieu.
+
+Il arrivait tout en joie à la Borderie, palpitant, le cœur gonflé
+d'espérances... Hélas! Marie-Anne était morte.
+
+Nul ne soupçonna l'effroyable coup qui atteignait Martial. Sa
+douleur devait être d'autant plus poignante que l'avant-veille, à la
+Croix-d'Arcy, il avait lu dans le cœur de la pauvre fille...
+
+Ce fut donc bien son cœur, frémissant de rage, qui lui dicta son
+serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu'il était
+pour quelque chose dans ce crime, qu'il en avait à tout le moins
+facilité l'exécution.
+
+C'est que c'était bien lui qui, abusant des grandes relations de sa
+famille, avait obtenu l'arrestation de Maurice à Turin.
+
+Mais s'il était capable des pires perfidies dès que sa passion était
+en jeu, il était incapable d'une basse rancune.
+
+Marie-Anne morte, il dépendait uniquement de lui d'anéantir les grâces
+qu'il avait obtenues; l'idée ne lui en vint même pas. Insulté, il mit
+une affectation dédaigneuse à écraser ceux qui l'insultaient par sa
+magnanimité.
+
+Et lorsqu'il sortit de la Borderie, plus pâle qu'un spectre, les
+lèvres encore glacées du baiser donné à la morte, il se disait:
+
+--Pour elle, j'irai à Courtomieu... En mémoire d'elle, le baron doit
+être sauvé.
+
+À la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la
+cour du château et qu'il demanda Mme Blanche, le marquis de Sairmeuse
+fut averti de l'impression qu'il allait produire.
+
+Mais que lui importait! Il était dans une de ces crises de douleur
+où l'âme devient indifférente à tout, n'apercevant plus de malheur
+possible.
+
+Il tressaillit pourtant, lorsqu'on l'introduisit dans un petit salon
+du rez-de-chaussée, tendu de soie bleu.
+
+Ce petit salon, il le reconnaissait. C'était là que d'ordinaire se
+tenait Mme Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu'il la
+connaissait, lorsque son cœur hésitait encore entre Marie-Anne et
+elle, et qu'il lui faisait la cour...
+
+Que d'heures heureuses ils y avaient passé ensemble. Il lui semblait
+la revoir, telle qu'elle était alors, radieuse de jeunesse,
+insoucieuse et rieuse... sa naïveté était peut-être cherchée et
+voulue, en était-elle moins adorable.
+
+Cependant, Mme Blanche entrait...
+
+Elle était si défaite et si changée, que c'était à ne la pas
+reconnaître, on eût dit qu'elle se mourait. Martial fut épouvanté.
+
+--Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir
+ce qu'il disait.
+
+Elle eut besoin d'un effort pour garder le secret de sa joie. Elle
+comprenait qu'il ne savait rien. Elle voyait son émotion et tout le
+parti qu'elle en pouvait tirer.
+
+--Je n'ai pas su me consoler de vous avoir déplu, répondit-elle d'une
+voix navrante de résignation, je ne m'en consolerai jamais.
+
+Du premier coup, elle touchait la place vulnérable chez tous les
+hommes.
+
+Car il n'est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blasé qu'on le
+suppose, dont la vanité ne s'épanouisse délicieusement à l'idée qu'une
+femme meurt de son abandon.
+
+Il n'en est pas qui ne soit touché de cette divine flatterie, et qui
+ne soit bien près de la payer au moins d'une tendre pitié.
+
+--Me pardonneriez-vous donc? balbutia Martial ému.
+
+L'admirable comédienne détourna la tête, comme pour empêcher de lire
+dans ses yeux l'aveu d'une faiblesse dont elle avait honte. C'était la
+plus éloquente des réponses.
+
+Martial, cependant, n'insista pas. Il présenta sa requête qui lui fut
+accordée, et craignant peut-être de trop s'engager:
+
+--Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai...
+demain... un autre jour.
+
+Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial réfléchissait.
+
+--Elle m'aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette pâleur, ni
+cet affaissement. Pauvre fille!... C'est ma femme, après tout. Les
+raisons qui ont déterminé notre rupture n'existent plus... On peut
+considérer le marquis de Courtomieu comme mort...
+
+Tout le village de Sairmeuse était sur la place, quand Martial le
+traversa. On venait d'apprendre le crime de la Borderie, et l'abbé
+Midon était chez le juge de paix pour l'informer des circonstances de
+l'empoisonnement.
+
+Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait
+égarer la justice.
+
+Après plus d'un mois d'efforts, l'enquête aboutit à cette conclusion:
+que «le nommé Chupin, homme mal famé, était entré chez Marie-Anne,
+avait profité de son absence momentanée, pour mêler à ses aliments du
+poison qui s'était trouvé sous sa main.»
+
+Le rapport ajoutait: que «Chupin avait été lui-même assassiné peu
+après son crime, par un certain Balstain demeuré introuvable...»
+
+Mais, dans le pays, on s'occupait infiniment moins de cette affaire
+que des visites de Martial à Mme Blanche.
+
+Bientôt il fut avéré que le marquis et la marquise de Sairmeuse
+étaient réconciliés, et peu après on apprit leur départ pour Paris.
+
+C'est le surlendemain même de ce départ que l'aîné des Chupin annonça
+que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville.
+
+Et comme on lui disait qu'il y crèverait sans doute de misère:
+
+--Bast! répondit-il avec une assurance singulière, qui sait?... J'ai
+idée, au contraire, que l'argent ne me manquera pas, là-bas!...
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Ainsi, moins d'un an après ce terrible ouragan de passions qui avait
+bouleversé la paisible vallée de l'Oiselle, c'est à peine si on en
+retrouvait des vestiges qui allaient s'effaçant de jour en jour, sous
+les tombées de neige du temps.
+
+Que restait-il pour attester la réalité de tous ces événements si
+récents et cependant déjà presque du domaine de la légende?...
+
+Des ruines noircies par l'incendie, sur les landes de la Rèche.
+
+Une tombe, au cimetière, où on lisait:
+
+ _Marie-Anne Lacheneur, morte à vingt ans_.
+ _Priez pour elle_!...
+
+Seuls, quelques vieux politiques de village, en dépit des soucis des
+récoltes et des semailles, se souvenaient...
+
+Souvent, les longs soirs d'hiver, à Sairmeuse, quand ils se
+réunissaient au _Bœuf couronné_ pour faire la partie, ils posaient
+leurs cartes grasses et gravement s'entretenaient des choses de l'an
+passé.
+
+Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce
+drame sanglant de Montaignac avaient eu «une mauvaise fin?»
+
+Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une même fatalité
+inexorable.
+
+Et que de noms déjà sur la liste funèbre!...
+
+Lacheneur, mort sur l'échafaud.
+
+Chanlouineau, fusillé.
+
+Marie-Anne empoisonnée.
+
+Chupin, le traître, assassiné.
+
+Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plutôt se survivait. Mais
+la mort devait paraître un bienfait, comparée à cet anéantissement de
+toute intelligence. Il était tombé bien au-dessous de la brute, qui,
+du moins, a ses instincts. Depuis le départ de sa fille, il restait
+confié aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient à leur
+aise. Ils l'enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans
+sa chambre, mais à la cave, pour qu'on n'entendit pas ses hurlements
+du dehors.
+
+Un moment, on crut que les Sairmeuse éviteraient la destinée commune;
+on se trompait. Ils ne devaient pas tarder à payer leur dette au
+malheur.
+
+Par une belle matinée du mois de décembre, le duc de Sairmeuse partit,
+à cheval, pour courre un loup signalé aux environs.
+
+À la nuit tombante, le cheval rentra seul, renâclant et soufflant,
+tremblant d'épouvanté, les étriers battant ses flancs haletants et
+ruisselants de sueur...
+
+Qu'était donc devenu le maître?
+
+On se mit en quête aussitôt, et toute la nuit vingt domestiques armés
+de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces.
+
+Mais ce n'est qu'au bout de cinq jours, et quand on renonçait presque
+aux recherches, qu'un petit pâtre, tout pâle de saisissement, vint
+annoncer au château qu'il avait découvert, au fond d'un précipice, le
+cadavre fracassé et sanglant du duc de Sairmeuse.
+
+Comment avait-il roulé là, lui, si excellent cavalier? Cet accident
+eût paru louche, sans l'explication que donnèrent les palfreniers.
+
+--M. le duc montait une bête très-ombrageuse, dirent ces hommes, elle
+aura eu peur, elle aura fait un écart... il n'en faut pas davantage.
+
+Ce n'est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna
+définitivement le pays.
+
+La conduite de ce singulier garçon avait donné lieu à bien des
+conjectures.
+
+Marie-Anne morte, il avait commencé par refuser son héritage.
+
+--Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, répétait-il
+partout, calomniant ainsi la mémoire de sa sœur comme il avait
+calomnié sa vie.
+
+Puis, à quelques jours de là, après une courte absence, sans raison
+apparente, ses résolutions changèrent brusquement.
+
+Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour hâter
+les formalités.
+
+On eût dit qu'il méditait quelque méchante action et qu'il s'efforçait
+d'écarter les soupçons, tant il mettait d'insistance à justifier
+sa conduite et à donner, à tout propos, les explications les plus
+embrouillées.
+
+À l'entendre, il n'agissait pas pour lui, il ne faisait que se
+conformer aux volontés de Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas
+un sou de cet héritage n'entrerait dans sa poche.
+
+Ce qui est sûr, c'est que, dès qu'il fut envoyé en possession, il
+vendit tout, s'inquiétant peu du prix pourvu qu'on payât comptant.
+
+Il ne s'était réservé que les meubles qui garnissaient la belle
+chambre de la Borderie, et il les brûla.
+
+On connut cette particularité, et ce fut le comble.
+
+--Ce pauvre garçon est fou! devint l'opinion généralement admise.
+
+Et ceux qui doutaient n'eurent plus de doutes, quand on sut que Jean
+Lacheneur s'était engagé dans une troupe de comédiens de passage à
+Montaignac.
+
+Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqué.
+
+Pour déterminer ce malheureux jeune homme à retourner à Paris terminer
+ses études, M. d'Escorval et l'abbé Midon avaient mis en œuvre toute
+leur éloquence...
+
+C'est que ni le prêtre, ni le baron n'avaient besoin de se cacher
+désormais. Grâce à Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour,
+comme autrefois, l'un à son presbytère, l'autre à Escorval.
+
+Acquitté par un nouveau tribunal, rentré en possession de ses biens,
+ne gardant de son effroyable chute qu'une légère claudication, le
+baron se fût estimé heureux, après tant d'épreuves imméritées, si son
+fils ne lui eût causé les plus poignantes inquiétudes.
+
+Pauvre Maurice!... son cœur s'était brisé au bruit sourd des
+pelletées de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne; et sa vie,
+depuis lors, semblait ne tenir qu'à l'espérance qu'il gardait encore
+de retrouver son enfant.
+
+Du moins avait-il des raisons sérieuses d'espérer.
+
+Sûr déjà du puissant concours de l'abbé Midon, il avait tout avoué
+à son père, il s'était confié au caporal Bavois devenu le commensal
+d'Escorval, et ces amis si dévoués lui avaient promis de tenter
+l'impossible.
+
+La tâche était difficile cependant, et les volontés de Maurice
+diminuaient encore les chances de succès.
+
+Au contraire de Jean, il mettait son honneur à garder l'honneur de
+la morte, et il avait exigé que le nom de Marie-Anne ne fût jamais
+prononcé.
+
+--Nous réussirons quand même, disait l'abbé; avec du temps et de la
+patience, on vient à bout de tout...
+
+Il avait divisé le pays en un certain nombre de zones, et chacun,
+chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte,
+interrogeant, questionnant, non sans précautions toutefois, de
+peur d'éveiller des défiances, car le paysan qui se défie devient
+intraitable.
+
+Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le
+découragement s'emparait de Maurice.
+
+--Mon enfant est mort en naissant... répétait-il.
+
+Mais l'abbé le rassurait.
+
+--Je suis moralement sûr du contraire, répondait-il. Je sais
+exactement, par une absence de Marie-Anne, à quelle époque est né
+son enfant. Je l'ai revue dès qu'elle a été relevée, elle était
+relativement gaie et souriante... tirez la conclusion.
+
+--Et cependant il n'est bientôt plus, aux environs, un coin que nous
+n'ayons fouillé.
+
+--Eh bien!... nous étendrons le cercle de nos investigations...
+
+Le prêtre, en ce moment, cherchait surtout à gagner du temps, sachant
+bien que le temps est le guérisseur souverain de toutes les douleurs.
+
+Sa confiance, très-grande au commencement, avait été singulièrement
+altérée par la réponse d'une bonne femme qui passait pour une des
+meilleures langues de l'arrondissement.
+
+Adroitement mise sur la sellette, cette vieille répondit qu'elle
+n'avait aucune connaissance d'un bâtard mis en nourrice dans les
+environs, mais qu'il fallait qu'il s'en trouvât quelqu'un, puisque
+c'était la troisième fois qu'on la questionnait à ce sujet...
+
+Si grande que fut sa surprise, l'abbé sut la dissimuler.
+
+Il fit encore causer la bonne femme, et d'une conversation de deux
+heures résulta pour lui une conviction étrange.
+
+Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l'enfant de Marie-Anne.
+
+Pourquoi, dans quel but, quelles étaient ces personnes? voilà ce que
+toute la pénétration de l'abbé ne pouvait lui apprendre.
+
+--Ah!... les coquins sont parfois nécessaires, pensait-il, ah! si nous
+avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois?
+
+Mais le vieux maraudeur était mort, et son fils aîné, celui qui savait
+le secret de Mme Blanche était à Paris.
+
+Il n'y avait plus à Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils.
+
+Ils n'avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la
+trahison, et la fièvre de l'or les travaillant, ils s'obstinaient à
+chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la mère et le fils, la
+sueur au front, bêcher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu'à
+six pieds de profondeur autour de leur masure.
+
+Cependant il suffit d'un mot d'un paysan au cadet Chupin pour arrêter
+ces fouilles.
+
+--Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si benêt que de
+t'obstiner à dénicher des oiseaux envolés depuis longtemps... ton
+frère qui est à Paris te dirait sans doute où était le trésor.
+
+Chupin cadet eut un rugissement de bête fauve...
+
+--Saint-bon Dieu!... s'écria-t-il, vous avez raison... Mais, laissez
+faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra...
+
+
+
+
+L
+
+
+Plus encore que Mme Blanche, tante Médie avait été épouvantée de
+la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au château de
+Courtomieu.
+
+En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d'idées qu'en dix
+ans.
+
+Elle vit les gendarmes au château, sa nièce arrêtée, conduite à la
+prison de Montaignac et traduite en cour d'assises...
+
+Il est vrai que si elle n'eût eu que cela à craindre!...
+
+Mais elle-même, Médie, ne serait-elle pas compromise, soupçonnée de
+complicité, traînée devant les juges, et accusée, qui sait, d'être
+seule coupable!
+
+Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s'échappa de
+sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon,
+elle alla coller son oreille à la porte du petit salon bleu, où elle
+entendait parler Blanche et Martial.
+
+Dès les vingt premiers mots qu'elle recueillit, la parente pauvre
+reconnut l'inanité de ses terreurs.
+
+Elle respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un poids énorme,
+longuement et délicieusement. Mais une idée venait de germer dans sa
+cervelle, qui devait poindre, bientôt grandir, s'épanouir et porter
+des fruits.
+
+Martial sorti, tante Médie ouvrit la porte de communication et entra
+dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu'elle avait écouté...
+
+Jamais, la veille seulement, elle n'eût osé une énormité pareille.
+Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irréfléchie.
+
+--Eh bien! Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur.
+
+La jeune femme ne répondit pas.
+
+Encore sous le coup de sa terrible émotion, toute saisie des façons
+de Martial, elle réfléchissait, s'efforçant de déterminer les
+conséquences probables de tous ces événements qui se succédaient avec
+une foudroyante rapidité.
+
+--Peut-être l'heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura Mme
+Blanche, comme se parlant à soi-même.
+
+--Hein! Tu dis? interrogea curieusement la parente pauvre.
+
+--Je dis, tante, qu'avant un mois je serai marquise de Sairmeuse
+autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors... oh!
+alors...
+
+--Dieu t'entende! fit hypocritement tante Médie.
+
+Au fond elle croyait peu à la prédiction, et qu'elle se réalisât ou
+non, peu lui importait.
+
+--Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux
+complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta
+jalousie s'est trompée, là-bas, à la Borderie, et que... ce que tu as
+fait était inutile.
+
+Tel avait été, tel n'était plus l'avis de Mme Blanche.
+
+Elle hocha la tête, et de l'air le plus sombre:
+
+--C'est, au contraire, ce qui s'est passé là-bas qui me ramène mon
+mari, répondit-elle. J'y vois clair, à cette heure... C'est vrai,
+Marie-Anne n'était pas la maîtresse de Martial, mais Martial
+l'aimait... Il l'aimait, et les résistances qu'il avait rencontrées
+avaient exalté sa passion jusqu'au délire. C'est bien pour cette
+créature qu'il m'avait abandonnée, et jamais, tant qu'elle eût vécu,
+il n'eût seulement pensé à moi... Son émotion en me voyant, c'était
+un reste de son émotion quand il a vu l'autre... Son attendrissement
+n'était qu'une expression de sa douleur... Quoi qu'il advienne,
+je n'aurai que les restes de cette créature, que ce qu'elle a
+dédaigné!...
+
+Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage.
+
+--Et je regretterais ce que j'ai fait, s'écria-t-elle... jamais!...
+non, jamais.
+
+Ce jour-là, en ce moment, elle eût recommencé, elle eût tout bravé...
+
+Mais des transes terribles l'assaillirent quand elle apprit que la
+justice venait de commencer une enquête.
+
+Il était venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui
+interrogeaient quantité de témoins, et une douzaine d'hommes de la
+police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait
+même de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus
+à déjouer toutes les ruses du crime.
+
+Tante Médie en perdait la tête, et ses frayeurs à certains moments
+étaient si évidentes que Mme Blanche s'en inquiéta.
+
+--Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle.
+
+--Ah!... c'est plus fort que moi.
+
+--Ne sors plus de ta chambre, en ce cas.
+
+--Oui, ce serait plus prudent.
+
+--Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi.
+
+Le visage de la parente pauvre s'épanouissait.
+
+--C'est cela, approuvait-elle en battant des mains, c'est cela!
+
+Véritablement, elle était ravie.
+
+Être servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une
+petite table au coin du feu, le soir, cela avait été longtemps le rêve
+et l'ambition de la parente pauvre. Mais le moyen!... Deux ou trois
+fois, étant un peu indisposée, elle avait osé demander qu'on lui
+montât ses repas, mais elle avait été vertement repoussée.
+
+--Si tante Médie a faim, elle descendra se mettre à table avec nous,
+avait répondu Mme Blanche. Qu'est-ce que ces fantaisies!...
+
+Positivement, c'est ainsi qu'on la traitait, dans ce château où il y
+avait toujours dix domestiques à bayer aux corneilles.
+
+Tandis que maintenant...
+
+Tous les matins, sur l'ordre formel de Mme Blanche, le cuisinier
+montait prendre les ordres de tante Médie, et il ne tenait qu'à elle
+de dicter le menu de la journée, et de se commander les plats qu'elle
+aimait.
+
+Et la tante Médie trouvait cela excellent d'être ainsi soignée,
+choyée, mignotée et dorlotée. Elle se délectait dans ce bien-être
+comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans être resté des
+mois sans coucher dans un lit.
+
+Et ces jouissances nouvelles faisaient naître en elle quantité de
+pensées étranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu'elle avait
+du crime de la Borderie...
+
+L'enquête cependant était le sujet de toutes ses conversations avec sa
+nièce. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier
+de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouvé,
+dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de
+Montaignac.
+
+Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur défunt
+Chupin. Ne l'avait-on pas aperçu, le soir du crime, rôdant autour de
+la Borderie? Le témoignage du jeune paysan qui avait prévenu Jean
+Lacheneur paraissait décisif.
+
+Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt
+personnes l'avaient entendu déclarer avec d'affreux jurons qu'il ne
+serait pas tranquille tant qu'il resterait un Lacheneur sur la terre.
+
+Ainsi, tout ce qui eût dû perdre Mme Blanche la sauva, et la mort du
+vieux maraudeur lui parut véritablement providentielle.
+
+Pouvait-elle soupçonner que Chupin avait eu le temps de révéler son
+secret avant de mourir?...
+
+Le jour où le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient
+de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine à dissimuler sa
+joie.
+
+--Plus rien à craindre, répétait-elle à tante Médie... plus rien!...
+
+Elle échappait en effet à la justice des hommes...
+
+Restait la justice de Dieu.
+
+Quelques semaines plus tôt, cette idée de «la justice de Dieu» eût
+peut-être amené un sourire sur les lèvres de Mme Blanche.
+
+Femme positive s'il en fut, un peu esprit fort même, à ce qu'elle
+prétendait, elle eût traité cette incompréhensible justice de lieu
+commun de morale ou encore d'épouvantail ingénieux imaginé pour
+contenir dans les limites du devoir les consciences timorées...
+
+Le lendemain de son crime, elle haussait presque les épaules en
+songeant aux menaces de Marie-Anne mourante...
+
+Elle se souvenait de son serment, mais elle n'était plus disposée à le
+tenir.
+
+Elle avait réfléchi, et elle avait vu à quels périls elle s'exposerait
+en faisant rechercher l'enfant de Marie-Anne.
+
+--Le père saura bien le retrouver, songeait-elle.
+
+Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l'éprouver le
+soir même...
+
+Brisée de fatigue, elle s'était retirée dans sa chambre de fort bonne
+heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l'habitude, elle
+éteignit sa bougie dès qu'elle fut couchée, en se disant:
+
+--Il faut dormir.
+
+Mais c'en était fait du repos de ses nuits...
+
+Son crime se représentait à sa pensée, et elle en jugeait l'horreur
+et l'atrocité... Elle se percevait double, pour ainsi dire; elle se
+sentait dans son lit, à Courtomieu, et cependant il lui semblait
+être là-bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis
+ensuite épiant ses effets, cachée dans le cabinet de toilette...
+
+Elle luttait, elle dépensait toute la puissance de sa volonté pour
+écarter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une
+clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers.
+
+Alors, aux lueurs pâles de sa veilleuse, elle crut voir sa porte
+s'ouvrir lentement, sans bruit... Marie-Anne entrait... Elle
+s'avançait, elle glissait plutôt comme une ombre. Arrivée à un
+fauteuil, en face du lit, elle s'assit... De grosses larmes roulaient
+le long de ses joues, et elle regardait d'un air triste et menaçant à
+la fois...
+
+L'empoisonneuse, sous ses couvertures, était baignée d'une sueur
+glacée.
+
+Pour elle, ce n'était pas une apparition vaine... c'était une
+effroyable réalité.
+
+Mais elle n'était pas d'une nature à subir sans résistance une telle
+impression. Elle secoua la stupeur qui l'envahissait et elle se mit
+à se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix eût dû la
+rassurer.
+
+--Je rêve! disait-elle... Est-ce que les morts reviennent!... Suis-je
+enfant de me laisser émouvoir ainsi par les fantômes ridicules de mon
+imagination!...
+
+Elle disait cela, mais le fantôme ne se dissipait pas.
+
+Elle fermait les yeux, mais elle le voyait à travers ses paupières...
+à travers ses draps, qu'elle relevait sur sa tête, elle le voyait
+encore...
+
+Au petit jour seulement, Mme Blanche reposa.
+
+Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours,
+et toujours, et l'épouvante de chaque nuit s'augmentait des terreurs
+des nuits précédentes.
+
+Le jour, aux clartés du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les
+forfanteries du scepticisme. Alors elle se raillait elle-même.
+
+--Avoir peur d'une chose qui n'existe pas, se disait-elle, est-ce
+stupide!... Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde
+faiblesse...
+
+Puis, le soir venu, toutes ces belles résolutions s'envolaient; la
+fièvre la reprenait, quand arrivaient les ténèbres avec leur cortège
+de spectres.
+
+Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, Mme Blanche les
+attribuait aux inquiétudes de la journée.
+
+Les gens de justice étaient encore à Sairmeuse, et elle tremblait. Que
+fallait-il pour que de Chupin on remontât jusqu'à elle? Un rien, une
+circonstance insignifiante. Qu'un paysan l'eût rencontrée avec Chupin,
+lors de leur rendez-vous, et les soupçons étaient éveillés et le juge
+d'instruction arrivait à Courtomieu.
+
+--L'enquête terminée, pensait-elle, j'oublierai.
+
+L'enquête finit, et elle n'oublia pas.
+
+Darvin l'a dit: «C'est quand l'impunité leur est assurée que les
+grands coupables connaissent véritablement le remords.»
+
+Mme Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du
+siècle.
+
+Et cependant l'atroce supplice qu'elle endurait ne détournait pas sa
+volonté du but qu'elle s'était fixé le jour de la visite de Martial.
+
+Elle joua pour lui une si merveilleuse comédie, que touché, presque
+repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda à ne
+pas rentrer à Montaignac.
+
+Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers étonnements du
+mariage, n'avaient rendu la paix à Mme Blanche.
+
+Entre ses lèvres et les lèvres de Martial, se dressait encore,
+implacable épouvantement, le visage convulsé de Marie-Anne.
+
+Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une
+cruelle déception. Elle reconnut que cet homme, dont le cœur avait
+été brisé, n'offrait aucune prise, et qu'elle n'aurait jamais sur lui
+la moindre influence.
+
+Et pour comble, il avait ajouté à ses tortures déjà intolérables, une
+angoisse plus poignante encore que toutes les autres.
+
+Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s'oublia et avoua
+hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin fût
+mort, car il eût éprouvé, disait-il, une indicible jouissance à
+tenailler, à faire mourir lentement au milieu d'affreuses souffrances,
+le misérable empoisonneur.
+
+Il s'exprimait avec une violence inouïe, d'une voix où vibrait encore
+sa puissante passion...
+
+Et Mme Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son
+mari venait à découvrir qu'elle était coupable... et il pouvait le
+découvrir...
+
+C'est vers cette époque qu'elle commença à regretter de n'avoir
+pas tenu le serment fait à sa victime, et qu'elle résolut de faire
+rechercher l'enfant de Marie-Anne.
+
+Mais, pour cela, il fallait à toute force qu'elle habitât une grande
+ville, Paris, par exemple, où, avec de l'argent, elle trouverait des
+agents habiles et discrets...
+
+Il ne s'agissait que de décider Martial.
+
+Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne fût pas difficile, et, un matin, Mme
+Blanche rayonnante, put dire à tante Médie:
+
+--Tante, nous partons d'aujourd'hui en huit.
+
+
+
+
+LI
+
+
+Dévorée d'angoisses, obsédée de soucis poignants, Mme Blanche n'avait
+pas remarqué que tante Médie n'était plus la même.
+
+Le changement, à vrai dire, était peu sensible, il ne frappait pas
+les domestiques, mais il n'en était pas moins positif et réel, et se
+trahissait par quantité de petites circonstances inaperçues.
+
+Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement
+résigné, elle perdait petit à petit ses mouvements craintifs de bête
+maltraitée; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la
+parole, et il y avait par instants des velléités d'indépendance dans
+son accent.
+
+Depuis la fameuse semaine où on l'avait servie dans sa chambre, elle
+hasardait toutes sortes de démarches insolites.
+
+S'il venait des visites, au lieu de se tenir modestement à l'écart,
+elle avançait sa chaise et même se mêlait à la conversation. À table,
+elle laissait paraître ses dégoûts ou ses préférences. À deux ou trois
+reprises elle eut une opinion qui n'était pas celle de sa nièce, et il
+lui arriva de discuter des ordres.
+
+Une fois, Mme Blanche qui sortait, l'ayant priée de l'accompagner,
+elle se déclara enrhumée et resta au château.
+
+Et le dimanche suivant, Mme Blanche ne voulant pas aller aux vêpres,
+tante Médie déclara qu'elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda
+qu'on lui attelât une voiture, ce qui fut fait.
+
+Tout cela n'était rien en apparence; en réalité, c'était monstrueux,
+inimaginable.
+
+Il était clair que la parente pauvre s'exerçait timidement à
+l'audace...
+
+Jamais devant elle il n'avait été question de ce départ que sa nièce
+lui annonçait si gaiement; elle en parut toute saisie...
+
+--Ah!... vous partez, répétait-elle, vous quittez Courtomieu...
+
+--Et sans regrets...
+
+--Pour où aller, mon Dieu!...
+
+--À Paris... Nous nous y fixons, c'est décidé. Là est la place de mon
+mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui
+assurent une grande situation. Il va racheter l'hôtel de Sairmeuse et
+le meubler magnifiquement. Nous aurons un train princier...
+
+Tous les tourments de l'envie se lisaient sur le visage de la parente
+pauvre.
+
+--Et moi?... interrogea-t-elle d'un ton plaintif.
+
+--Toi, tante, tu resteras ici; tu y seras dame et maîtresse. Ne
+faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre
+père!... Hein! te voilà heureuse et contente, j'espère.
+
+Mais non; tante Médie ne paraissait point satisfaite.
+
+--Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n'aurai le courage de rester
+seule dans ce grand château.
+
+--Eh! sotte, tu auras près de toi des domestiques, le concierge, les
+jardiniers...
+
+--N'importe!... j'ai peur des fous... Quand le marquis se met à hurler
+le soir, il me semble que je deviens folle moi-même.
+
+Mme Blanche haussait les épaules.
+
+--Qu'espérais-tu donc? interrogea-t-elle, de l'air le plus ironique.
+
+--Je pensais... je me disais... que tu m'emmènerais avec vous...
+
+--À Paris! tu perds la tête, je crois. Qu'y ferais-tu? bon Dieu!
+
+--Blanche, je t'en conjure, je t'en supplie.
+
+--Impossible, tante, impossible!
+
+Tante Médie semblait désespérée:
+
+--Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que
+je n'ose, que c'est plus fort que moi, que j'y mourrai!...
+
+Le rouge de l'impatience commençait à empourprer le front de Mme
+Blanche.
+
+--Ah! tu m'ennuies, à la fin, dit-elle rudement.
+
+Et avec un geste qui ajoutait à la cruauté de sa phrase:
+
+--Si Courtomieu te déplaît tant que cela, rien ne t'empêche de
+chercher un séjour plus à ton gré; tu es libre et majeure...
+
+La parente pauvre était devenue excessivement pâle, et elle serrait à
+les faire saigner ses lèvres minces sur ses dents jaunies.
+
+--C'est-à-dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir
+de frayeur à Courtomieu, ou mourir de misère à l'hôpital. Merci, ma
+nièce, merci, je reconnais ton cœur; je n'attendais pas moins de toi,
+merci!
+
+Elle relevait la tête et une méchanceté diabolique étincelait dans ses
+yeux.
+
+Et c'est d'une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vipère
+se redressant pour mordre, qu'elle poursuivit:
+
+--Eh bien! cela me décide. Je suppliais, tu m'as brutalement
+repoussée, maintenant je commande et je dis: je veux! Oui, j'entends
+et je prétends aller avec vous à Paris... et j'irai. Ah! ah!... cela
+te surprend d'entendre parler ainsi cette pauvre bonne bête de tante
+Médie. C'est comme cela. Il y a si longtemps que je souffre, que je me
+révolte à la fin. Car j'ai souffert la passion chez vous. C'est vrai,
+vous m'avez recueillie, vous m'avez nourrie et logée, mais vous m'avez
+pris en échange ma vie entière, heure par heure. Quelle servante
+jamais endurerait tout ce que j'ai supporté... As-tu jamais, Blanche,
+traité une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre
+nom! Et je n'avais pas de gages, moi; bien au contraire je vous devais
+de la reconnaissance, puisque je vivais à vos crochets. Ah! le crime
+d'être pauvre, vous me l'avez fait payer cher. M'avez-vous assez
+ravalée, assez abaissée, assez foulée aux pieds!... À une livre de
+pain par humiliation, vous êtes en reste avec moi!...
+
+Elle s'arrêta.
+
+Tout le fiel qui depuis des années, goutte à goutte, s'amassait en
+elle, lui remontait à la gorge et l'étouffait.
+
+Mais ce fut l'affaire d'une seconde, et d'un ton d'amère ironie:
+
+--Tu me demandes ce que je ferai à Paris, continua-t-elle. J'y
+prendrai du bon temps, donc! Qu'y feras-tu toi-même? Tu iras à la
+cour, n'est-ce pas, au bal, au spectacle. Eh bien! je t'y suivrai. Je
+serai de toutes tes fêtes. J'aurai enfin de belles toilettes, moi qui
+depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes
+de laine noire. Avez-vous jamais songé à me donner la joie d'une
+toilette? Oui, deux fois par an on m'achetait une robe de soie noire,
+en me recommandant de bien la ménager... Mais ce n'était pas pour moi
+que vous vous décidiez à cette dépense, c'était pour vous, et pour que
+la pauvresse fît honneur à votre générosité. Vous me mettiez ça sur le
+dos, comme vous cousiez du galon d'or aux habits de vos laquais, par
+vanité. Et moi, je me soumettais à tout, je me taisais petite, humble,
+tremblante, souffletée sur une joue, je tendais l'autre... il faut
+manger. Et toi Blanche, combien de fois, pour m'inspirer ta volonté
+m'as-tu pas dit: «Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester à
+Courtomieu.» Et j'obéissais, force m'était bien d'obéir, puisque je ne
+savais où aller... Ah! vous avez abusé de toutes les façons; mais mon
+tour est venu, et j'abuse...
+
+Mme Blanche était à ce point stupéfiée qu'il lui eût été impossible
+d'articuler seulement une syllabe pour interrompre tante Médie.
+
+À la fin, cependant, d'une voix à peine intelligible, elle balbutia:
+
+--Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas.
+
+Comme sa nièce, l'instant d'avant, la parente pauvre haussa les
+épaules.
+
+--En ce cas, prononça-t-elle lentement, je te dirai que du moment où
+tu as fait de moi, bien malgré moi, ta complice, tout, entre nous,
+doit être commun. Je suis de moitié pour le danger, je veux être de
+moitié pour le plaisir. Si tout se découvrait!... Penses-tu à cela
+quelquefois? Oui, n'est-ce pas, et tu cherches à t'étourdir. Eh bien!
+je veux m'étourdir aussi... J'irai à Paris avec vous...
+
+Faisant appel à toute son énergie, Mme Blanche avait un peu repris
+possession de soi.
+
+--Et si je répondais non? fit-elle froidement.
+
+--Tu ne répondras pas non.
+
+--Et pourquoi, s'il te plaît?
+
+--Parce que... parce que...
+
+--Iras-tu donc me dénoncer à la justice?
+
+Tante Médie hocha négativement la tête,
+
+--Pas si bête, répondit-elle, ce serait me livrer moi-même... Non, je
+ne ferais pas cela, seulement, je raconterais à ton mari l'histoire de
+la Borderie.
+
+La jeune femme frissonna. Nulle menace n'était capable de l'épouvanter
+autant que celle-là.
+
+--Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets.
+
+Et plus doucement:
+
+--Mais il était inutile de me menacer. Tu as été cruelle, tante, et
+injuste en même temps. Il se peut que tu aies été fort malheureuse
+dans notre maison; c'est à toi seule que tu dois t'en prendre.
+Pourquoi ne nous rien dire?... J'attribuais toutes tes complaisances à
+ton amitié pour moi...
+
+Elle eut un sourire contraint et ajouta encore:
+
+--Quant à deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu
+souhaitais des toilettes tapageuses... avoue que c'était impossible.
+Ah! si j'avais su!... Mais tranquillise-toi, je réparerai ma
+sottise...
+
+Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu'elle voulait,
+balbutiait quelques excuses:
+
+--Bast! s'écria Mme Blanche, oublions cette vilaine querelle... Tu
+me pardonnes, n'est-ce pas?... Allons, viens, embrasse-moi comme
+autrefois.
+
+La tante et la nièce s'embrassèrent en effet, avec de grandes
+effusions de tendresse, comme deux amies qu'un malentendu a failli
+séparer.
+
+Mais les patelinages de cette réconciliation forcée ne trompaient pas
+plus l'inepte tante Médie que la perspicace Mme Blanche.
+
+--Ah! je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente
+pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma chère nièce m'enverrait
+rejoindre Marie-Anne.
+
+Peut-être, en effet, quelque pensée pareille traversa-t-elle l'esprit
+de Mme Blanche.
+
+Sa sensation était celle du forçat qui verrait river à sa chaîne
+d'ignominie son ennemi le plus exécré, son dénonciateur, par exemple,
+l'agent de police qui l'a arrêté.
+
+--Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours liée à
+cette dangereuse et perfide créature. Je ne m'appartiens plus, je
+suis à elle. Qu'elle exige, je devrai obéir. Il me faudra adorer ses
+caprices... et elle a quarante ans d'humiliation et de servitude à
+venger.
+
+Les perspectives de cette existence commune la faisaient frémir, et
+elle se torturait à chercher par quels moyens elle parviendrait à se
+débarrasser de cette complice.
+
+Elle n'en apercevait aucun pour le présent, mais il lui semblait en
+entrevoir vaguement plusieurs dans l'avenir...
+
+Serait-il donc impossible, avec beaucoup d'adresse, d'inspirer à tante
+Médie l'ambition de vivre indépendante dans une maison à soi, servie
+par des gens à soi!...
+
+Était-il prouvé qu'on ne réussirait pas à pousser au mariage
+cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des velléités de
+coquetterie et la passion de la toilette... L'appât d'une bonne dot
+attirerait toujours un mari.
+
+Mais, dans un cas comme dans l'autre, il fallait à Mme Blanche de
+l'argent, beaucoup d'argent, dont elle pût disposer sans avoir à en
+rendre compte à personne.
+
+Cette conviction la décida à détourner de la fortune de son père, une
+somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en
+or...
+
+Cette somme représentait les économies du marquis de Courtomieu depuis
+trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu'il était
+devenu imbécile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans
+danger s'emparer du trésor.
+
+--Avec cela, se disait la jeune femme, je puis, à un moment donné,
+enrichir tante Médie, sans avoir recours à Martial.
+
+La tante et la nièce semblaient d'ailleurs, depuis la scène décisive,
+vivre mieux qu'en bonne intelligence. C'était, entre elles, un
+perpétuel échange d'attentions délicates et de soins touchants.
+
+Et, du matin au soir, ce n'était que des «petite tante chérie,» ou des
+«chère nièce aimée,» à n'en plus finir.
+
+Même, il était temps que le départ arrivât. Plusieurs femmes de
+hobereaux du voisinage, accoutumées aux façons d'autrefois, au ton
+impérieux de l'une et à l'humilité de l'autre, commençaient à trouver
+cela drôle.
+
+Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur
+eût appris que Mme Blanche avait fait venir, pour que tante Médie
+n'eût pas froid en route, un manteau garni de précieuses fourrures,
+exactement pareil au sien.
+
+Elles eussent été confondues, si on leur eût dit que tante Médie
+voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans
+la propre chaise de poste des maîtres, entre le marquis et la marquise
+de Sairmeuse.
+
+C'était trop fort pour que Martial ne le remarquât pas, et à un moment
+où il se trouvait seul avec sa femme:
+
+--Oh! chère marquise, dit-il, d'un ton de bienveillante ironie, que de
+petits soins! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette chère
+tante.
+
+Mme Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu.
+
+--Je l'aime tant, cette bonne Médie! fit-elle. Jamais je ne
+reconnaîtrai assez les témoignages d'affection et de dévouement
+qu'elle m'a donnés quand j'étais malheureuse.
+
+C'était une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne
+s'était plus inquiété d'une circonstance toute futile en apparence.
+
+Il avait, d'ailleurs, à ce préoccuper de bien d'autres choses.
+
+L'homme d'affaires qu'il avait envoyé à Paris pour racheter, si faire
+se pouvait, l'hôtel de Sairmeuse, lui avait écrit d'accourir, se
+trouvant, marquait-il, en présence d'une de ces difficultés qu'un
+mandataire ne saurait résoudre. Il ne s'expliquait pas davantage.
+
+--La peste étouffe le maladroit! répétait Martial. Il est capable de
+manquer une occasion que mon père attendait depuis dix ans. Je ne
+saurais me plaire à Paris, si je n'habite l'hôtel de ma famille.
+
+Sa hâte d'arriver était si grande, que le second jour de voyage, le
+soir il déclara que s'il eût été seul il eût couru la poste toute la
+nuit.
+
+--Qu'à cela ne tienne, dit gracieusement Mme Blanche, je ne me sens
+aucunement fatiguée, et une nuit en voiture est loin de me faire
+peur...
+
+Ils marchèrent en conséquence toute la nuit, et le lendemain, qui
+était un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient à
+l'hôtel Meurice.
+
+C'est à peine si Martial prit le temps de déjeuner.
+
+--Il faut que je voie où nous en sommes, fit-il en se dépêchant de
+sortir, je serai bientôt de retour.
+
+Il reparut, en effet, moins de deux heures après, tout joyeux, cette
+fois.
+
+--Mon homme d'affaires, dit-il, n'est qu'un nigaud. Il n'osait pas
+m'écrire qu'un coquin, de qui dépend la conclusion de la vente, exige
+un pot-de-vin de cinquante mille francs; il les aura, pardieu!
+
+Et d'un ton de galanterie affectée qu'il prenait toujours en
+s'adressant à sa femme:
+
+--Je n'ai plus qu'à signer, ma chère amie, ajouta-t-il; mais je ne
+le ferai que si l'hôtel vous convient. Je vous demanderais, si vous
+n'êtes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous
+avons des concurrents...
+
+Cette visite, assurément, était de pure forme. Mais Mme Blanche eût
+été bien difficile si elle n'eût pas été satisfaite de cet hôtel de
+Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l'entrée
+est rue de Grenelle et dont les jardins ombragés d'arbres séculaires
+s'étendent jusqu'à la rue de Varennes.
+
+Cette belle demeure malheureusement avait été fort négligée depuis
+plusieurs années.
+
+--Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d'un ton
+chagrin, un an peut-être... Il est vrai qu'on peut, avant trois mois,
+avoir ici un appartement provisoire très-habitable.
+
+--On y serait chez soi, du moins, approuva Mme Blanche, devinant le
+désir de son mari.
+
+--Ah!... c'est aussi votre avis!... En ce cas, comptez sur moi pour
+presser les ouvriers.
+
+En dépit, ou plutôt en raison de son immense fortune, le marquis de
+Sairmeuse savait qu'on n'est guère bien servi, vite et selon ses
+désirs que par soi-même. Pressé, il résolut de s'occuper de tout. Il
+s'entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il
+courait les fabricants.
+
+Sitôt levé, il décampait, déjeunait dehors, le plus souvent, il ne
+rentrait que pour dîner.
+
+Réduite par le mauvais temps à passer toutes ses journées dans son
+appartement de l'hôtel Meurice, Mme Blanche ne se trouvait pourtant
+pas à plaindre.
+
+Le voyage, le mouvement, la vue d'objets inaccoutumés, le bruit de
+Paris sous ses fenêtres, un entourage étranger, toutes sortes de
+préoccupations enfin, l'arrachaient pour ainsi dire à soi-même. Les
+épouvantements de ses nuits faisaient trêve, une sorte de brume
+enveloppait l'horrible scène de la Borderie, les clameurs de sa
+conscience devenaient murmure...
+
+Même, elle en arrivait à haïr moins tante Médie, qui, à la condition
+près de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles
+habitudes de servilité et lui tenait compagnie...
+
+Le passé s'effaçait, croyait-elle, et elle s'abandonnait aux
+espérances d'une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des
+domestiques de l'hôtel parut, et dit:
+
+--Il y a en bas un homme qui demande à parler à madame la marquise.
+
+
+
+
+LII
+
+
+À demi-couchée sur un canapé, le coude sur les coussins, le front dans
+la main, Mme Blanche écoutait la lecture d'un livre nouveau que lui
+faisait tante Médie.
+
+L'entrée du domestique ne lui fit seulement pas lever la tête.
+
+--Un homme? interrogea-t-elle, quel homme?
+
+Elle n'attendait personne. Dans sa pensée, celui qui venait ainsi ne
+pouvait être qu'un des ouvriers employés par Martial.
+
+--Je ne puis renseigner madame la marquise, répondit le domestique.
+Cet individu est tout jeune, il est vêtu comme les paysans, je
+supposais qu'il cherchait une place...
+
+--C'est sans doute M. le marquis qu'il veut voir?
+
+--Madame m'excusera, c'est bien à Madame qu'il veut parler, il me l'a
+dit.
+
+--Alors, sachez comme il s'appelle et ce qu'il désire.
+
+Et se retournant vers la parente pauvre:
+
+--Continue, tante, dit Mme Blanche, on nous a interrompues au passage
+le plus intéressant.
+
+Mais tante Médie n'avait pas eu le temps de finir la page, que déjà le
+domestique était de retour.
+
+--L'homme, dit-il, prétend que madame la marquise comprendra ce dont
+il s'agit dès qu'elle saura son nom.
+
+--Et ce nom?
+
+--Chupin.
+
+Ce fut comme un obus éclatant tout à coup dans le salon de l'hôtel
+Meurice.
+
+Tante Médie eut un gémissement étouffé; elle laissa son livre et
+s'affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants.
+
+Mme Blanche, elle, se dressa tout d'une pièce, plus pâle que son
+peignoir de cachemire blanc, l'œil trouble, les lèvres tremblantes.
+
+--Chupin! répétait-elle, comme si elle eût espéré qu'on allait lui
+dire qu'elle avait mal entendu, Chupin!...
+
+Puis, avec une certaine violence:
+
+--Répondez à cet homme que je ne veux ni le voir ni l'entendre. Il est
+inutile qu'il se représente. Jamais je ne le recevrai!...
+
+Mais, dans le temps que mit le domestique à s'incliner
+respectueusement et à gagner la porte à reculons, la jeune femme se
+ravisa.
+
+--Au fait, non, prononça-t-elle, j'ai réfléchi, faites monter cet
+homme.
+
+--Oui, approuva tante Médie d'une voix défaillante, qu'il vienne, cela
+vaut mieux.
+
+Le domestique sortit, et les deux femmes restèrent en face l'une
+de l'autre, immobiles, consternées, le cœur serré par les plus
+effroyables appréhensions, la gorge serrée au point de ne pouvoir qu'à
+grand peine articuler quelques paroles.
+
+--C'est un des fils de ce vieux scélérat de Chupin, dit enfin Mme
+Blanche.
+
+--En effet, je le crois, mais que veut-il?
+
+--Quelque secours, probablement.
+
+La parente pauvre leva les bras au ciel.
+
+--Fasse Dieu qu'il ignore tes rendez-vous avec son père, Blanche,
+prononça-t-elle. Doux Jésus!... pourvu qu'il ne sache rien!
+
+--Eh! que veux-tu qu'il sache. Ne vas-tu pas te désespérer à l'avance!
+Dans dix minutes, nous serons fixées. D'ici là, tante, du calme. Et
+même, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu'on
+ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant à
+paraître...
+
+Mme Blanche ne se trompait pas.
+
+C'était bien l'aîné des Chupin qui était là, celui à qui le vieux
+maraudeur mourant avait confié son secret.
+
+Depuis son arrivée à Paris, il battait le pavé du matin au soir,
+demandant partout et à tous l'adresse du marquis de Sairmeuse. On
+venait de lui indiquer l'hôtel Meurice, et il accourait.
+
+Ce n'est toutefois qu'après s'être bien assuré de l'absence de Martial
+qu'il avait demandé Mme la marquise.
+
+Il attendait le résultat de sa démarche sous le porche, debout, les
+mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique
+revint en lui disant:
+
+--On consent à vous recevoir, suivez-moi.
+
+Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigué et
+tout brûlant de curiosité, ne se hâtait pas, espérant tirer quelque
+éclaircissement de ce campagnard.
+
+--Ce n'est pas pour vous flatter, mon garçon, dit-il, mais votre nom a
+produit un fier effet sur Mme la marquise!
+
+Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont
+l'inonda cette nouvelle.
+
+--Comme ça, poursuivit le domestique, elle vous connaît?
+
+--Un petit peu.
+
+--Vous êtes pays?
+
+--Je suis son frère de lait.
+
+Le domestique n'en crut pas un mot; il soupçonnait bien autre chose,
+vraiment! Cependant, comme il était arrivé à la porte de l'appartement
+du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon.
+
+Le mauvais gars avait d'avance préparé une petite histoire, mais il
+fut si bien ébloui de la magnificence du salon, qu'il resta court et
+béant. Ce qui l'interloquait surtout, c'était une grande glace, en
+face de la porte, où il se voyait en pied, et les belles fleurs du
+tapis qu'il craignait d'écraser sous ses gros souliers.
+
+Après un moment, voyant qu'il demeurait stupide, un sourire idiot sur
+les lèvres, tortillant son chapeau de feutre, Mme Blanche se décida à
+rompre le silence.
+
+--Vous désirez?... demanda-t-elle.
+
+Le gars Chupin était intimidé, mais il n'avait point peur: ce n'est
+pas du tout la même chose. Il garda son masque de gaucherie, mais
+recouvrant son aplomb, il se mit à débiter avec, un accent traînard
+toutes les formules de respect qu'il savait.
+
+--Au fait, insista la jeune femme impatientée.
+
+Amener au fait un paysan n'est pas facile, et ce n'est qu'après
+beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement
+qu'il avait été obligé de quitter le pays à cause des ennemis qu'il y
+avait, qu'on n'avait pas retrouvé le trésor de son père, qu'il était,
+en conséquence, sans ressources...
+
+--Oh! assez! interrompit Mme Blanche.
+
+Puis, d'un ton qui n'était rien moins que bienveillant:
+
+--Je ne vois pas, continua-t-elle, à quel titre vous vous adressez à
+moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une réputation détestable
+à Sairmeuse. Enfin, n'importe, vous êtes de mon pays, je consens à
+vous accorder un secours, à la condition que vous n'y reviendrez pas.
+
+C'est d'un air moitié humble et moitié goguenard que Chupin écouta
+cette semonce. À la fin, il releva la tête:
+
+--Je ne demande pas l'aumône, articula-t-il fièrement.
+
+--Que demandez-vous donc?
+
+--Mon dû.
+
+Mme Blanche reçut un coup dans le cœur, et cependant, elle eut le
+courage de toiser Chupin d'un air dédaigneux, en disant:
+
+--Ah! je vous dois quelque chose!...
+
+--Pas à moi personnellement, madame la marquise, mais à mon défunt
+père. Au service de qui donc a-t-il péri? Pauvre vieux! Il vous aimait
+bien, allez... tout comme moi, du reste. Sa dernière parole, avant de
+mourir, a été pour vous. «Vois-tu, gars, qu'il me dit, il vient de
+se passer des choses terribles à la Borderie. La jeune dame de M. le
+marquis en voulait à Marie-Anne, et elle lui a fait passer le goût du
+pain. Sans moi, elle était perdue. Quand je serai crevé, laisse-moi
+tout mettre sur le dos, la terre n'en sera pas plus froide et ça
+innocentera la jeune dame... Et après, elle te récompensera bien, et
+tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien...»
+
+Si grande que fût son impudence, il s'arrêta, stupéfait de la
+physionomie de Mme Blanche.
+
+En présence de cette dissimulation supérieure, il douta presque du
+récit de son père.
+
+C'est que véritablement la jeune femme fut héroïque en ce moment. Elle
+avait compris que céder une fois c'était se mettre à la discrétion de
+ce misérable, comme elle était déjà à la merci de tante Médie. Et avec
+une merveilleuse énergie, elle payait d'audace.
+
+--En d'autres termes, fit-elle, vous m'accusez du meurtre de Mlle
+Lacheneur, et vous me menacez de me dénoncer si je ne vous accorde pas
+ce que vous allez exiger?
+
+Le gars Chupin inclina affirmativement la tête.
+
+--Eh bien!... reprit Mme Blanche, puisqu'il en est ainsi, sortez!...
+
+Il est sûr qu'elle allait, à force d'audace, gagner cette partie
+périlleuse, dont le repos de sa vie était l'enjeu; Chupin était
+absolument déconcerté, lorsque tante Médie qui écoutait, debout devant
+la fenêtre, se retourna, tout effarée, en criant:
+
+--Blanche!... ton mari... Martial!... Il entre... il monte.
+
+La partie fut perdue... La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant
+Chupin, le faisant parler, découvrant tout.
+
+Sa tête s'égara, elle s'abandonna, elle se livra.
+
+Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misérable et
+l'entraîna, par une porte intérieure, jusqu'à l'escalier de service.
+
+--Prenez toujours cela, disait-elle d'une voix sourde, ce n'est qu'un
+à-compte... Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot à mon mari,
+surtout!...
+
+Elle avait été bien inspirée de ne pas perdre une minute; lorsqu'elle
+rentra, elle trouva Martial dans le salon.
+
+Il était assis, la tête inclinée sur la poitrine, et tenait à la main
+une lettre déployée.
+
+Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans
+ses yeux une larme furtive.
+
+--Quel malheur nous frappe encore!... balbutia-t-elle d'une voix que
+l'excès de son émotion de tout à l'heure rendait à peine intelligible.
+
+Martial ne remarqua pas ce mot «encore,» qui l'eût au moins étonné.
+
+--Mon père est mort, Blanche, prononça-t-il.
+
+--Le duc de Sairmeuse!... Mon Dieu!... Comment cela?...
+
+--D'une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, près des roches
+de Sanguille...
+
+--Ah!... c'est là que mon pauvre père a failli être assassiné.
+
+--Oui... c'est au même endroit, en effet.
+
+Un moment de silence suivit.
+
+Martial n'aimait que très-médiocrement son père, et il n'en était
+pas aimé, il le savait; et il s'étonnait de l'amère tristesse qui
+l'envahissait en songeant qu'il n'était plus.
+
+Puis, il y avait autre chose encore.
+
+--D'après cette lettre, que m'apporte un exprès, poursuivit-il, tout
+le monde, à Sairmeuse, croit à un accident. Mais moi!... moi!...
+
+--Eh bien!...
+
+--Moi, je crois à un crime.
+
+Une exclamation d'effroi échappa à tante Médie, et Mme Blanche pâlit.
+
+--À un crime!... murmura-t-elle.
+
+--Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. Oh! mes
+pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon père est celui
+qui a tenté d'assassiner le marquis de Courtomieu...
+
+--Jean Lacheneur!...
+
+Martial baissa tristement la tête. C'était répondre.
+
+--Et vous ne le dénoncez pas, s'écria la jeune femme, et vous ne
+courez pas demander vengeance à la justice!...
+
+La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre.
+
+--À quoi bon!... répondit-il. Je n'ai à donner que des preuves
+morales, et c'est des preuves matérielles qu'il faut à la justice.
+
+Il eut un geste d'affreux découragement, et, d'une voix sourde,
+répondant à ses pensées plutôt que s'adressant à sa femme, il
+poursuivit:
+
+--Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont récolté ce
+qu'ils avaient semé. La terre ne boit jamais le sang répandu, et tôt
+ou tard le crime s'expie.
+
+Mme Blanche frémissait. Chacune des paroles de son mari trouvait un
+écho en elle. Il eût parlé pour elle qu'il ne se fût pas exprimé
+autrement.
+
+--Martial, fit-elle, essayant de le détourner de ses funèbres
+préoccupations, Martial!
+
+Il ne parut pas l'entendre, et du même ton il continua:
+
+--Ces Lacheneur vivaient heureux et honorés avant notre arrivée à
+Sairmeuse. Leur conduite a été au-dessus de tout éloge, ils ont poussé
+la probité jusqu'à l'héroïsme. D'un mot, nous pouvions nous les
+attacher et en faire nos amis les plus sûrs et les plus dévoués...
+C'était notre devoir avant notre intérêt. Nous ne l'avons pas compris.
+Nous les avons humiliés, ruinés, exaspérés, poussés à bout... De
+telles fautes se payent. Il est de ces gens qu'on doit respecter, si
+on n'est pas sûr de les anéantir d'un coup, eux et les leurs... Qui me
+dit qu'à la place de Jean Lacheneur, je n'agirais pas comme lui.
+
+Il se tut un moment, puis, éclairé par un de ces rapides et
+éblouissants éclairs, qui parfois déchirent les ténèbres de l'avenir:
+
+--Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il; seul j'ai pu mesurer
+sa haine, et je sais qu'il ne vit plus que par l'espoir de se venger
+de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n'importe!
+Nous avons tout à craindre. Nos millions sont comme un rempart autour
+de nous, c'est vrai, mais il saura s'ouvrir une brèche. Et les plus
+minutieuses précautions ne nous sauveront pas: un moment viendra quand
+même où nos défiances s'assoupiront, tandis que sa haine veillera
+toujours. Qu'entreprendra-t-il, je n'en sais rien, mais ce sera
+terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre
+dans notre maison, c'est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la
+porte...
+
+Tante Médie et sa nièce étaient trop bouleversées pour articuler
+seulement une parole, et pendant cinq minutes on n'entendit que le pas
+de Martial qui arpentait le salon.
+
+Enfin il s'arrêta devant sa femme.
+
+--Je viens d'envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous
+m'excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende à
+Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d'une semaine.
+
+Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et Mme Blanche se
+trouva abandonnée à elle-même et maîtresse d'elle pour plusieurs
+jours.
+
+Ses angoisses étaient plus intolérables encore qu'au lendemain du
+crime. Ce n'était plus contre des fantômes qu'elle avait à se défendre
+maintenant; Chupin existait, et sa voix, si elle n'était pas plus
+terrible que celle de la conscience, pouvait être entendue.
+
+Si Mme Blanche eût su où le prendre, le misérable, elle eût traité
+avec lui. Elle eût obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme,
+qu'il quittât Paris, la France, qu'il s'en allât si loin qu'on
+n'entendit plus jamais parler de lui...
+
+Naturellement Chupin était sorti de l'hôtel sans rien dire...
+
+Les sinistres pressentiments exprimés par Martial, ajoutaient encore
+à l'épouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu'au nom de
+Lacheneur, se sentait remuée jusqu'au plus profond de ses entrailles.
+Elle ne pouvait s'ôter l'idée qu'il soupçonnait quelque chose, et
+que, des bas fonds de la société où le retenait sa misère, il la
+guettait...
+
+C'est alors que plus vivement que jamais elle désira retrouver
+l'enfant de Marie-Anne.
+
+Outre qu'elle se débarrasserait ainsi des obsessions de son serment
+violé, il lui semblait que cet enfant la protégerait peut-être un jour
+et qu'il serait entre ses mains comme un otage.
+
+Mais où rencontrer un homme à qui se confier?...
+
+Se mettant l'esprit à la torture, elle se souvint d'avoir entendu
+autrefois son père parler d'un espion du nom de Chefteux, garçon
+prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, même
+d'honnêteté, quand on y mettait le prix.
+
+C'était un de ces misérables comme il en grouille dans les bourbiers
+de la politique, aux époques troublées, un jeune mouchard dressé par
+Fouché, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour à
+tour tous les partis, qui avait trafiqué de tout, et qui, en dernier
+lieu, avait été condamné pour faux et s'était évadé du bagne.
+
+En 1815, Chefteux avait quitté ostensiblement la police, pour fonder
+un «bureau de renseignements privés.»
+
+Après quelques informations, Mme Blanche apprit que cet homme
+demeurait place Dauphine, et elle résolut de profiter de l'absence de
+son mari pour s'adresser à lui.
+
+Un matin donc, elle s'habilla le plus simplement possible et, suivie
+de tante Médie, elle alla frapper à la porte de l'élève de Fouché.
+
+Chefteux avait alors trente-quatre ans. C'était un petit homme de
+taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle
+bonne humeur.
+
+Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement
+meublé, et tout aussitôt Mme Blanche se mit à lui raconter qu'elle
+était mariée et établie rue Saint-Denis, et qu'une de ses sœurs, qui
+venait de mourir, avait fait une faute, et qu'elle était prête aux
+plus grands sacrifices pour retrouver l'enfant de cette sœur, etc.,
+etc., enfin, tout une histoire, qu'elle avait préparée, et qui était
+assez vraisemblable.
+
+L'espion n'en crut pourtant pas un mot, car, dès qu'elle eut achevé,
+il lui frappa familièrement sur l'épaule, en disant:
+
+--Bref, la petite mère, nous avons fait nos farces avant le mariage...
+
+Elle se rejeta en arrière, comme au contact d'un reptile, écrasant du
+regard l'homme des renseignements.
+
+Être traitée ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse!
+
+--Je crois que vous vous méprenez! fit-elle d'un accent où vibrait
+tout l'orgueil de sa race.
+
+Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses.
+
+Mais tout en écoutant et en notant les indispensables détails que lui
+donnait la jeune femme, il pensait:
+
+--Quel œil! quel ton!... De la part d'une bourgeoise du quartier
+Saint-Denis, c'est louche...
+
+Ses soupçons furent confirmés par la somme de 20,000 francs que
+lui promit imprudemment Mme Blanche en cas de succès et par la
+consignation de 500 francs d'arrhes.
+
+--Et où aurai-je l'honneur de vous adresser mes communications,
+madame?... demanda-t-il.
+
+--Nulle part... répondit la jeune femme, je passerai ici de temps à
+autre...
+
+Lorsqu'il reconduisit ses clientes, l'espion ne doutait plus...
+
+Dès qu'il les jugea au bas de l'escalier, il s'élança dehors en se
+disant:
+
+--Pour le coup, je crois que la chance me sourit.
+
+Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne étoile, s'informer,
+découvrir leur nom et leur qualité n'était qu'un jeu pour l'ancien
+agent de Fouché.
+
+Il avait la partie d'autant plus belle, qu'elles étaient à mille
+lieues de soupçonner ses desseins.
+
+La bassesse du personnage et sa générosité, à elle, rassuraient
+absolument Mme Blanche. Il lui avait d'ailleurs si fort vanté ses
+prodigieux moyens d'investigations, qu'elle se tenait pour certaine du
+succès.
+
+Tout en regagnant l'hôtel Meurice, elle s'applaudissait de sa
+démarche.
+
+--Avant un mois, disait-elle à tante Médie, nous aurons cet enfant; je
+le ferai élever secrètement et il sera notre sauvegarde...
+
+La semaine suivante, seulement, elle reconnut l'énormité de son
+imprudence.
+
+Étant retournée chez Chefteux, il l'accueillit avec de telles marques
+de respect, qu'elle vit bien qu'elle était connue...
+
+Consternée, elle essaya de donner le change, mais l'espion
+l'interrompit:
+
+--Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l'identité des
+personnes qui m'honorent de leur confiance. C'est comme un échantillon
+de mon savoir-faire, que je donne... gratis. Mais que madame la
+duchesse soit sans crainte: je suis discret par caractère et par
+profession. Nous avons d'ailleurs quantité de dames de la plus haute
+volée dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant
+le mariage est si vite arrivé!...
+
+Ainsi Chefteux était persuadé que c'était son enfant à elle, que la
+jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher.
+
+Elle n'essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu'il crût cela que
+s'il eût soupçonné la vérité.
+
+Mme Blanche rentra dans un état à faire pitié.
+
+Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et à chaque
+mouvement, loin de se dégager, elle resserrait les mailles.
+
+Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le possédaient.
+Comment dans de telles conditions espérer garder un secret, cette
+chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche à une
+oreille amie, s'évapore et se répand!
+
+Elle se voyait trois maîtres qui d'un geste, d'un mot, d'un regard,
+pouvaient plier sa volonté comme une baguette de saule.
+
+Et elle n'était plus libre comme autrefois.
+
+Martial était revenu. Le temps avait marché. La somptueuse
+installation de l'hôtel de Sairmeuse était terminée...
+
+Désormais, la jeune duchesse était condamnée à vivre sous les yeux de
+cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par conséquent
+intéressés à la surveiller, à épier ses démarches, à deviner jusqu'à
+ses plus intimes pensées.
+
+Il est vrai que tante Médie lui était plus utile que nuisible. Elle
+lui achetait une robe toutes les fois qu'elle s'en achetait une, elle
+la traînait partout à sa suite, et la parente pauvre se déclarait
+ravie et prête à tout.
+
+Chefteux n'inquiétait pas non plus beaucoup Mme Blanche.
+
+Tous les trois mois, il présentait un mémoire de «frais
+d'investigations» s'élevant à dix mille francs environ, et il était
+clair que tant qu'on le payerait il se tairait.
+
+L'ancien espion n'avait d'ailleurs pas fait mystère de l'espoir qu'il
+avait d'une rente viagère de vingt-quatre mille francs.
+
+Mme Blanche lui ayant dit, après deux années, qu'il devait renoncer à
+ses explorations puisqu'il n'aboutissait à rien:
+
+--Jamais, répondit-il, je chercherai tant que je vivrai... à tout
+prix.
+
+Restait Chupin malheureusement...
+
+Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d'un
+seul coup...
+
+Son frère cadet venait de le rejoindre, l'accusant d'avoir volé le
+magot paternel, et réclamant sa part un couteau à la main.
+
+Il y avait eu bataille, et c'est la tête tout enveloppée de linges
+ensanglantés que Chupin s'était présenté à Mme Blanche.
+
+--Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterrée,
+et je laisserai croire à mon frère que je l'avais prise... C'est bien
+désagréable de passer pour un voleur, quand on est honnête, mais je
+supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra
+bien que je lui avoue d'où je tire mon argent, et comment...
+
+S'il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversité
+du vieux maraudeur, ce misérable n'en avait ni l'intelligence ni la
+finesse.
+
+Loin de s'entourer de précautions, comme le lui commandait son
+intérêt, il semblait prendre, à compromettre la duchesse, un plaisir
+de brute.
+
+Il assiégeait l'hôtel de Sairmeuse. On ne voyait que lui pendu à la
+cloche. Et il venait à toute heure, le matin, l'après-midi, le soir,
+sans s'inquiéter de Martial.
+
+Et les domestiques étaient stupéfaits de voir que leur maîtresse, si
+hautaine, quittait tout, sans hésiter, pour cet homme de mauvaise
+mine, qui empestait le tabac et l'eau-de-vie.
+
+Une nuit qu'il y avait une grande fête à l'hôtel de Sairmeuse, il
+se présenta ivre, et impérieusement exigea qu'on allât prévenir Mme
+Blanche qu'il était là et qu'il attendait.
+
+Elle accourut avec sa magnifique toilette décolletée, blême de rage et
+de honte sous son diadème de diamants...
+
+Et comme, dans son exaspération, elle refusait au misérable ce qu'il
+demandait:
+
+--C'est-à-dire que je crèverais de faim pendant que vous faites la
+noce!... s'écria-t-il. Pas si bête! De la monnaie, et vite, ou je crie
+tout ce que je sais!
+
+Que faire? céder. La duchesse s'exécuta, comme toujours.
+
+Et cependant, il devenait de jour en jour plus insatiable.
+
+L'argent ne tenait pas plus dans ses poches que l'eau dans un crible.
+
+Qu'en faisait-il?... Sans doute, il l'éparpillait sans en comprendre
+la valeur, il le gaspillait insoucieusement et stupidement, comme le
+voleur qui a fait un beau coup, que l'or grise, et qui d'ailleurs se
+croit riche de tout ce qu'il y a à voler au monde.
+
+Lui faisait un beau coup tous les jours...
+
+N'importe! c'était à n'y rien comprendre, car il n'avait même pas
+eu l'idée de hausser ses vices aux proportions de la fortune qu'il
+prodiguait. Il ne songeait même pas à se vêtir proprement, il semblait
+à la mendicité.
+
+Il restait fidèle à la boue et à la plus basse crapule. Peut-être ne
+se soûlait-il à l'aise que dans un bouge ignoble. Il lui fallait pour
+compagnons les plus dégoûtants gredins, les plus abjects et les plus
+vils.
+
+C'est à ce point qu'une nuit il fut arrêté dans un endroit immonde.
+La police, émue de voir tant d'or entre les mains d'un tel misérable,
+crut à un crime. Il nomma la duchesse de Sairmeuse.
+
+Martial était à Vienne à ce moment, par bonheur, car le lendemain un
+inspecteur de la Préfecture se présenta à l'hôtel...
+
+Et Mme Blanche subit cette atroce humiliation de confesser que c'était
+elle, en effet, qui avait remis une grosse somme à cet homme, dont
+elle avait connu la famille, ajoutait-elle, et qui lui avait rendu des
+services autrefois...
+
+Souvent le misérable avait des lubies.
+
+Il déclarait, par exemple, que se présenter sans cesse à l'hôtel de
+Sairmeuse lui répugnait, que les domestiques le traitaient comme un
+mendiant et que cela l'humiliait; bref, qu'il écrirait désormais...
+
+Et le lendemain, en effet, il écrivait à Mme Blanche:
+
+«Apportez-moi telle somme, à telle heure, à tel endroit.»
+
+Et elle, la fière duchesse de Sairmeuse, elle était toujours exacte au
+rendez-vous.
+
+Puis, c'était sans cesse quelque invention nouvelle, comme s'il eût
+trouvé une jouissance extraordinaire à constater continuellement son
+pouvoir et à en abuser. C'était à le croire, tant il y déployait de
+science, de méchanceté et de raffinements cruels.
+
+Il avait rencontré, Dieu sait où une certaine Aspasie Clapard, il
+s'en était épris, et bien qu'elle fût plus vieille que lui, il avait
+voulu l'épouser. Mme Blanche avait payé la noce...
+
+Une autre fois, il voulut s'établir, résolu, disait-il, à vivre de son
+travail. Il acheta un fonds de marchand de vin que la duchesse paya et
+qui fut bu en un rien de temps.
+
+Il eut un enfant, et Mme de Sairmeuse dut payer le baptême comme elle
+avait payé la noce, trop heureuse que Chupin n'exigeât pas qu'elle fût
+marraine du petit Polyte. Il avait eu un moment cette idée...
+
+À deux reprises, Mme Blanche fut obligée d'accompagner à Vienne et à
+Londres, son mari, chargé d'importantes missions diplomatiques. Elle
+resta près de trois ans à l'étranger...
+
+Eh bien! pendant tout ce temps, elle reçut chaque semaine une lettre,
+au moins, de Chupin...
+
+Ah! que de fois elle envia le sort de sa victime! Qu'était, comparée à
+sa vie, la mort de Marie-Anne!...
+
+Elle souffrait depuis autant d'années bientôt que Marie-Anne avait
+souffert de minutes, et elle se disait que les tortures du poison ne
+devaient pas être bien plus intolérables que ses angoisses...
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Comment Martial ne s'aperçut-il, ne se douta-t-il même jamais de rien?
+
+La réflexion explique ce fait, extraordinaire en apparence, naturel en
+réalité.
+
+Le chef d'une famille, qu'il habite une mansarde ou un palais, est
+toujours le dernier à apprendre ce qui se passe chez lui. Ce que tout
+le monde sait, il l'ignore. Souvent le feu est à la maison, que le
+maître dort en pleine sécurité. Il faut, pour l'éveiller, l'explosion,
+l'écroulement, la catastrophe.
+
+L'existence adoptée par Martial était d'ailleurs bien faite pour
+empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui.
+
+La première année de son mariage n'était pas révolue, que déjà il
+avait comme rompu avec sa femme.
+
+Il restait parfait pour elle, plein de déférences et d'attentions,
+mais ils n'avaient plus rien de commun que le nom et certains
+intérêts.
+
+Ils vivaient chacun de son côté, ne se retrouvant qu'au dîner, ou
+lors des fêtes qu'ils donnaient et qui étaient des plus brillantes de
+Paris.
+
+La duchesse avait ses appartements à elle, ses gens, ses voitures, ses
+chevaux, son service à elle.
+
+À vingt-cinq ans, Martial, le dernier descendant de cette grande
+maison de Sairmeuse, que la destinée avait accablé de ses faveurs, qui
+avait pour lui la jeunesse et la richesse, un des huit ou dix beaux
+noms de France et une intelligence supérieure, Martial succombait sous
+le poids d'un incurable ennui.
+
+La mort de Marie-Anne avait tari en lui toutes sources de la
+sensibilité. Et voyant sa vie vide de bonheur, il essayait de l'emplir
+de bruit et d'agitations. Lui, le sceptique par excellence, il
+recherchait les émotions du pouvoir. Il s'était jeté dans la politique
+comme un vieux lord blasé se met au jeu.
+
+Il est juste de dire aussi que Mme Blanche sut rester supérieure aux
+événements et jouer avec une héroïque constance la comédie du bonheur.
+
+Les plus atroces souffrances n'effacèrent jamais de sa physionomie
+cette hauteur sereine, qui annonce le contentement de soi et le dédain
+d'autrui, et qui est la plus saisissante expression de l'orgueil.
+
+Devenue en peu de temps une de ces reines que Paris adopte, c'est avec
+une sorte de frénésie qu'elle se ruait au plaisir. Cherchait-elle à
+s'étourdir? Espérait-elle que l'excès de la fatigue anéantirait la
+pensée?
+
+À tante Médie seule, et encore à de rares intervalles, Mme Blanche
+laissa voir le fond de son âme.
+
+--Je suis, répétait-elle, comme un condamné qu'on aurait lié sur
+l'échafaud, et qu'on aurait abandonné en lui disant: Vis jusqu'à ce
+que le couperet tombe de lui-même.
+
+Et en effet, que fallait-il pour que le couperet tombât, c'est-à-dire
+pour que Martial découvrît tout? une circonstance fortuite, un mot,
+un rien, un caprice du hasard... elle n'osait dire un arrêt de la
+Providence.
+
+C'était bien là, en effet, dans toute son horreur, la situation de
+cette belle et noble duchesse de Sairmeuse, tant enviée et tant
+adulée. «Elle a tous les bonheurs,» disait-on. Et elle, cependant, se
+sentait glisser peu à peu tout au fond d'abîmes indéfinissables.
+
+Pareille au matelot désespérément accroché à une épave, elle
+interrogeait l'horizon d'un œil éperdu, et elle n'apercevait que
+tempêtes et désastres.
+
+Les années, pourtant, devaient lui amener quelques allégements.
+
+Il arriva une fois que Chupin resta six semaines sans donner de ses
+nouvelles. Un mois et demi!... Qu'était-il devenu? Ce silence semblait
+à Mme Blanche menaçant comme le calme qui précède l'orage.
+
+Un journal lui donna le mot de l'énigme.
+
+Chupin était en prison.
+
+Le misérable, un soir qu'il avait bu plus que de coutume, s'était pris
+de querelle avec son frère, et l'avait assommé à coups de barre de
+fer.
+
+Le sang de Lacheneur vendu par le vieux braconnier, retombait sur la
+tête de ses enfants.
+
+Traduit en cour d'assises, Chupin fut condamné à vingt ans de travaux
+forcés et envoyé à Brest.
+
+Cette condamnation ne devait pas rendre la paix à Mme Blanche. Le
+meurtrier lui avait écrit de sa prison de Paris, dès qu'il n'avait
+plus été au secret; il lui écrivait du bagne.
+
+Mais il n'envoyait pas ses lettres par la poste. Il les confiait à des
+camarades qui avaient fait leur temps, qui se présentaient à l'hôtel
+de Sairmeuse et qui demandaient à parler à Mme la duchesse.
+
+Et elle les recevait. Ils lui racontaient toutes les misères qu'on
+endure là-bas «au pré,» et leur commission faite, ils finissaient
+toujours par réclamer quelque petit secours...
+
+Enfin, un matin, un homme dont les regards lui firent peur lui apporta
+ce laconique billet:
+
+«Je m'ennuie à crever ici; quitte à risquer ma peau, je veux m'évader.
+Venez à Brest; vous visiterez le bagne, je vous verrai et nous nous
+entendrons. Et que ça ne traîne pas, sinon je m'adresse au duc, qui
+m'obtiendra ma grâce en échange de ce que je lui apprendrai.»
+
+Mme Blanche demeura un moment anéantie... il était impossible,
+croyait-elle, de crouler plus bas.
+
+--Eh bien! demanda l'homme, d'une voix affreusement enrouée, quelle
+réponse faut-il faire au camarade?
+
+--J'irai, dites-lui que j'irai!...
+
+Elle fit le voyage, en effet, elle visita le bagne, mais elle
+n'aperçut pas Chupin.
+
+La semaine précédente, il y avait eu au bagne une sorte de révolte, la
+troupe avait fait feu et Chupin avait été tué roide.
+
+Cependant, la duchesse, de retour à Paris, n'osait pas trop se
+réjouir.
+
+Elle supposait que le misérable devait avoir livré à la créature qu'il
+avait épousée, le secret de sa puissance.
+
+--Je ne tarderai pas à la voir, pensait-elle.
+
+La veuve Chupin se présenta en effet, peu après, mais humblement et en
+suppliante.
+
+Elle avait souvent ouï dire, prétendait-elle, à son pauvre défunt, que
+Mme la duchesse était sa protectrice, et se trouvant sans ressources
+aucunes, elle venait solliciter un petit secours qui lui permit de
+lever un débit de boissons.
+
+Justement son fils, Polyte, ah! un bien bon sujet! qui avait alors
+dix-huit ans, venait de découvrir, du côté de Montrouge, une petite
+maison bien commode et pas trop chère, et sûrement, avec trois ou
+quatre cents francs...
+
+Mme Blanche remit 500 francs à l'affreuse mégère.
+
+--Son humilité n'est-elle qu'un masque, pensait-elle, ou son mari ne
+lui a-t-il rien dit?
+
+Cinq jours plus tard, ce fut Polyte Chupin qui arriva.
+
+Il manquait, déclara-t-il, trois cents francs pour l'installation,
+et il venait de la part de sa mère supplier la bonne dame de les
+avancer...
+
+Résolue à savoir au juste à quoi s'en tenir, la duchesse refusa net,
+et l'affreux garnement se retira sans souffler mot.
+
+Évidemment, ni la veuve ni son fils ne savaient... Chupin était mort
+avec son secret...
+
+Cela se passait dans les premiers jours de janvier...
+
+Vers la fin de février, tante Médie fut enlevée par une fluxion de
+poitrine prise en sortant d'un bal travesti où elle s'était obstinée à
+aller, malgré sa nièce, avec un costume ridicule.
+
+Sa passion pour la toilette la tuait.
+
+La maladie ne dura que trois jours, mais l'agonie fut effroyable.
+
+Les approches de la mort éclairèrent de lueurs terribles la conscience
+de la parente pauvre. Elle comprit qu'ayant profité et même abusé du
+crime de sa nièce, elle était coupable autant que si elle l'eût aidée
+à le commettre. Elle avait été très-pieuse, autrefois; la foi lui
+revint avec son cortège de terreurs.
+
+--Je suis damnée!... criait-elle; je suis damnée!...
+
+Elle se débattait sur son lit, elle se tordait comme si elle eût vu
+l'enfer s'entr'ouvrir pour l'engloutir. Elle hurlait comme si déjà
+elle eût senti les morsures des flammes.
+
+Puis elle appelait la sainte vierge et tous les saints à son secours.
+Elle priait Dieu de la laisser vivre encore un peu pour se repentir,
+pour expier... Elle demandait un prêtre, jurant qu'elle ferait une
+confession publique.
+
+Plus pâle que la mourante, mais implacable, Mme Blanche veillait,
+aidée par celle de ses femmes en qui elle avait le plus confiance.
+
+--Si cela dure, pensait-elle, je suis perdue... Je serai forcée
+d'appeler quelqu'un, et cette malheureuse dira tout.
+
+Cela ne dura pas.
+
+Le délire ne tarda pas à s'emparer de tante Médie, puis un
+anéantissement survint, si profond, qu'on pouvait croire à toute
+minute qu'elle allait passer.
+
+Cependant, vers le milieu de la nuit, elle parut se ranimer et
+reprendre connaissance.
+
+Elle se tourna péniblement vers sa nièce, et d'une voix où vibraient
+ses dernières forces:
+
+--Tu n'as pas eu pitié de moi, Blanche, dit-elle, tu veux me perdre
+dans l'autre vie comme dans celle-ci... Dieu te punira. Tu mourras
+désespérée, toi aussi, seule, comme un chien... Sois maudite!
+
+Et elle expira. Deux heures sonnaient.
+
+Il était loin, le temps où Mme Blanche eût donné quelque chose de sa
+vie pour sentir tante Médie à six pieds sous terre.
+
+En ce moment, la mort de cette pauvre vieille l'affectait
+profondément.
+
+Elle perdait une complice qui parfois l'avait consolée, et elle ne
+gagnait rien en liberté, puisqu'une femme de chambre se trouvait
+initiée au secret du crime de la Borderie.
+
+Toutes les personnes de l'intimité de la duchesse de Sairmeuse
+remarquèrent, à cette époque, son abattement et s'en étonnèrent.
+
+--N'est-il pas singulier, disait-on, que la duchesse, une femme
+supérieure, regrette si fort cette antique caricature!
+
+C'est que Mme Blanche avait été extraordinairement impressionnée par
+les sinistres prophéties de cette parente pauvre, devenue à la longue
+son âme damnée, et à qui elle avait refusé les consolations suprêmes
+de la religion.
+
+Contrainte à un retour vers le passé, elle s'épouvantait, comme
+jadis les paysans de Sairmeuse, de l'acharnement de la fatalité à
+poursuivre, jusque dans leurs enfants, ceux qui avaient versé le sang.
+
+Quelle fin ils avaient eu, tous, depuis les fils de Chupin, le
+traître, jusqu'à son père, le marquis de Courtomieu, le grand prévôt,
+qui avant de mourir avait traîné dix ans sous les huées un corps dont
+la pensée s'était envolée.
+
+--Mon tour viendra! pensait-elle.
+
+L'année précédente, s'étaient éteints, à un mois d'intervalle, pleurés
+de tous, le baron et la baronne d'Escorval, et aussi le vieux caporal
+Bavois.
+
+De telle sorte que de tant de gens de conditions diverses, mêlés aux
+troubles de Montaignac, Mme Blanche n'en apercevait plus que quatre:
+
+Maurice d'Escorval, entré dans la magistrature, et qui était juge près
+du tribunal de la Seine, l'abbé Midon qui était venu vivre à Paris
+avec Maurice, enfin Martial et elle-même.
+
+Il en était un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la
+duchesse, et dont elle osait à peine articuler le nom...
+
+Jean Lacheneur, le frère de Marie-Anne.
+
+Une voix intérieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui
+criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu'il se souvenait
+toujours, qu'il était tout près d'elle, protégé par son obscurité,
+épiant l'heure de la vengeance...
+
+Plus obsédée par ses pressentiments que par Chupin autrefois, Mme
+Blanche résolut de s'adresser à Chefteux, afin de savoir au moins à
+quoi s'en tenir.
+
+L'ancien agent de Fouché était resté à sa dévotion. Toujours, tous les
+trois mois, il présentait un «compte de frais» qui lui était payé sans
+discussion, et même, pour l'acquit de sa conscience, il envoyait tous
+les ans, un de ses hommes rôder dans les environs de Sairmeuse.
+
+Émoustillé par l'espoir d'une magnifique récompense, l'espion promit à
+sa cliente et se promit à lui-même de découvrir cet ennemi.
+
+Il se mit en quête, et il était déjà parvenu à se procurer des preuves
+de l'existence de Jean quand ses investigations furent brusquement
+arrêtées...
+
+Un matin, au petit jour, des balayeurs ramassèrent dans un ruisseau un
+cadavre littéralement haché de coups de couteau. C'était le cadavre de
+Chefteux.
+
+«Digne fin d'un tel misérable,» disait le _Journal des Débats_, en
+enregistrant l'événement.
+
+Lorsqu'elle lut cette nouvelle, Mme Blanche eut la terrifiante
+sensation du coupable lisant son arrêt.
+
+--Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche!...
+
+La duchesse ne se trompait pas.
+
+Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu'il ne vendait pas pour son
+compte les biens de sa sœur.
+
+L'héritage de Marie-Anne avait, dans sa pensée, une destination
+sacrée. Il l'y employa tout entier sans en détourner rien pour ses
+besoins personnels.
+
+Il n'avait plus un sou en poche, quand le directeur d'une troupe
+ambulante l'engagea à raison de 45 francs par mois.
+
+De ce jour, il vécut comme vivent les pauvres comédiens nomades, à
+l'aventure; mal payé, toujours pris entre un manque d'engagement et la
+faillite d'un directeur.
+
+Sa haine était toujours aussi violente; seulement, pour se venger
+comme il l'entendait, il avait besoin de temps, c'est-à-dire d'argent
+devant soi.
+
+Or, comment économiser, lorsqu'il n'avait pas toujours de quoi manger
+à sa faim!
+
+Il était loin, cependant, de renoncer à ses espérances. Ses rancunes
+étaient de celles que le temps aigrit et exaspère, au lieu de les
+adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse
+patience, suivant de l'œil, des profondeurs de sa misère, la
+brillante fortune des Sairmeuse.
+
+Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un
+engagement en Russie.
+
+L'engagement n'était rien; mais le pauvre comédien eut l'habileté de
+s'associer à une entreprise théâtrale, et en moins de six ans, il
+avait réalisé un bénéfice de cent mille francs.
+
+--Maintenant, se dit-il, je puis partir; je suis assez riche pour
+commencer la guerre.
+
+Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait à Sairmeuse.
+
+Au moment de mettre à exécution quelqu'un de ces atroces projets
+qu'il avait conçus, il venait demander à la tombe de Marie-Anne un
+redoublement de haine et l'impitoyable sang-froid des justiciers.
+
+Il ne venait que pour cela, en vérité, quand le soir même de son
+arrivée les caquets d'une paysanne lui apprirent que depuis son
+départ, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans, deux personnes
+s'obtenaient à faire chercher un enfant dans le pays.
+
+Quel était cet enfant, Jean le savait, c'était celui de Marie-Anne.
+Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait également...
+
+Mais pourquoi deux personnes?... L'une était Maurice d'Escorval, mais
+l'autre?...
+
+Au lieu de rester une semaine à Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa
+un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d'un agent de
+Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu'à l'ancien espion de
+Fouché, puis jusqu'à la duchesse de Sairmeuse elle-même.
+
+Cette découverte le stupéfia.
+
+Comment Mme Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et
+le sachant quel intérêt avait-elle à le retrouver?
+
+Voilà les deux questions qui tout d'abord se présentèrent à l'esprit
+de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n'y trouva pas de réponse
+satisfaisante.
+
+--Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il; je me réconcilierai
+s'il le faut, en apparence, avec les fils du misérable qui a livré mon
+père...
+
+Oui, mais les fils du vieux maraudeur étaient morts depuis plusieurs
+années, et après des démarches sans nombre, Jean ne rencontra que la
+veuve Chupin et son fils Polyte.
+
+Ils tenaient un cabaret bâti au milieu des terrains vagues, non
+loin de la rue du Château-des-Rentiers, bouge mal famé, appelé la
+_Poivrière_.
+
+Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les
+interrogea, son nom même qu'il leur dit n'éveilla en eux aucun
+souvenir.
+
+Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute espérait tirer
+de lui quelques sous, se mit à déplorer sa misère présente,
+laquelle était d'autant plus affreuse, qu'elle avait «eu de quoi,»
+affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre défunt, lequel
+avait de l'argent tant qu'elle en voulait, jusqu'à plus soif, d'une
+dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse...
+
+Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils
+reculèrent...
+
+Il voyait l'étroite relation entre les recherches de Mme Blanche et
+ses générosités. La vérité éclairait le passé de ses fulgurantes
+lueurs...
+
+--C'est elle, se dit-il, l'infâme, qui a empoisonné Marie-Anne...
+C'est par ma sœur qu'elle a connu l'existence de l'enfant... Elle a
+comblé Chupin parce qu'il connaissait le crime dont son père a été le
+complice...
+
+Il se souvenait du serment de Martial, et son cœur était inondé
+d'une épouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des
+Sairmeuse et la dernière des Courtomieu, punis l'un par l'autre et
+faisant de leurs mains sa besogne de vengeur...
+
+Ce n'était là cependant qu'une présomption, et il voulait une
+certitude.
+
+Il sortit de sa poche une poignée d'or, et l'étalant sur la table du
+cabaret:
+
+--Je suis très-riche, dit-il à la veuve et à Polyte... voulez-vous
+m'obéir et vous taire? votre fortune est faite.
+
+Le cri rauque arraché par la convoitise à la mère et au fils valait
+toutes les protestations d'obéissance.
+
+La veuve Chupin savait écrire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet:
+
+«Madame la duchesse,
+
+«Je vous attends demain à mon établissement, entre midi et quatre
+heures. C'est pour l'affaire de la Borderie. Si à cinq heures, je ne
+vous ai pas vue, je porterai à la poste une lettre pour M. le duc...».
+
+--Et si elle vient, répétait la veuve stupéfiée, que lui dire?...
+
+--Rien; vous lui demanderez de l'argent.
+
+Et, en lui-même, il se disait:
+
+--Si elle vient, c'est que j'ai deviné...
+
+Elle vint.
+
+Caché à l'étage supérieur de la _Poivrière_, Jean la vit par une fente
+du plancher, remettre un billet de banque à la Chupin.
+
+--Maintenant, pensait-il, je la tiens!... Dans quels bourbiers dois-je
+la traîner, avant de la livrer à la vengeance de son mari!...
+
+
+
+
+LIV
+
+
+Dix lignes de l'article consacré à Martial de Sairmeuse, par la
+BIOGRAPHIE GÉNÉRALE DES HOMMES DU SIÈCLE, expliquent son existence
+après son mariage.
+
+«Martial de Sairmeuse, y est-il dit, dépensa au service de son parti
+la plus haute intelligence et d'admirables facultés... Mis en avant au
+moment où les passions politiques étaient le plus violentes, il eut le
+courage d'assumer seul la responsabilité des plus terribles mesures...
+
+Obligé de se retirer devant l'animadversion générale, il laissa
+derrière lui des haines qui ne s'éteignirent qu'avec la vie.»
+
+Mais ce que l'article ne dit pas, c'est que si Martial fut
+coupable--et cela dépend du point de vue--il le fut doublement, car il
+n'avait pas l'excuse de ces convictions exaltées jusqu'au fanatisme
+qui font les fous, les héros et les martyrs.
+
+Et il n'était pas même ambitieux.
+
+Tous ceux qui l'approchaient, lorsqu'il était aux affaires, témoins de
+ses luttes passionnées et de sa dévorante activité, le croyaient ivre
+du pouvoir...
+
+Il s'en souciait aussi peu que possible. Il jugeait les charges
+lourdes et les compensations médiocres. Son orgueil était trop haut
+pour être touché des satisfactions qui délectent les vaniteux, et la
+flatterie l'écœurait.
+
+Souvent dans ses salons, au milieu d'une fête, ses familiers voyant sa
+physionomie s'assombrir, s'écartaient respectueusement.
+
+--Le voilà, pensaient-ils, préoccupé des plus graves intérêts... Qui
+sait quelles importantes décisions sortiront de cette rêverie.
+
+Ils se trompaient.
+
+En ce moment, où sa fortune à son apogée faisait pâlir l'envie, alors
+qu'il paraissait n'avoir rien à souhaiter en ce monde, Martial se
+disait:
+
+--Quelle existence creuse!... Quel ennui! Vivre pour les autres...
+quelle duperie!
+
+Il considérait alors la duchesse, sa femme, rayonnante de beauté, plus
+entourée qu'une reine, et il soupirait.
+
+Il songeait à l'autre, la morte, Marie-Anne, la seule femme qui l'eût
+remué, dont un regard faisait monter à son cerveau tout le sang de son
+cœur...
+
+Car jamais elle n'était sortie de sa pensée. Après tant d'années, il
+la voyait encore, immobile, roide, morte, dans la grande chambre de la
+Borderie... Il frissonnait parfois, croyant sentir sous ses lèvres sa
+chair glacée.
+
+Et le temps, loin d'effacer cette image qui avait empli sa jeunesse,
+la faisait plus radieuse et la parait de qualités presque surhumaines.
+
+Si la destinée l'eût voulu, pourtant, Marie-Anne eût été sa femme. Il
+s'était répété cela mille fois, et il cherchait à se représenter sa
+vie avec elle.
+
+Ils seraient restés à Sairmeuse... Ils auraient de beaux enfants
+jouant autour d'eux! Il ne serait pas condamné à cette représentation
+continuelle, si bruyante et si creuse...
+
+Les heureux ne sont pas ceux qui ont des tréteaux en vue, jouent pour
+la foule la parade du bonheur... Les véritables heureux se cachent, et
+ils ont raison; le bonheur, c'est presque un crime.
+
+Ainsi pensait Martial, et lui, le grave homme d'État, il se disait
+avec rage:
+
+--Aimer et être aimé!... tout est là! Le reste... niaiserie.
+
+Positivement il avait essayé de se donner de l'amour pour Mme Blanche.
+Il avait cherché à retrouver près d'elle les chaudes sensations qu'il
+avait éprouvées en la voyant à Courtomieu. Il n'avait pas réussi. On
+a beau tisonner des cendres froides, on n'en fait point jaillir
+d'étincelles. Entre elle et lui se dressait un mur de glace que rien
+ne pouvait fondre, et qui allait gagnant toujours en hauteur et en
+épaisseur.
+
+--C'est incompréhensible, se disait-il, pourquoi?... Il y a des
+jours où je jurerais qu'elle m'aime... Son caractère, si irritable
+autrefois, est entièrement changé; elle est devenue la douceur même...
+Quand j'ai pour elle une attention, ses yeux brillent de plaisir...
+
+Mais c'était plus fort que lui...
+
+Ses regrets stériles, les douleurs qui le rongeaient, contribuèrent
+sans doute à l'âpreté de la politique de Martial.
+
+Il sut du moins tomber noblement.
+
+Il passa, sans changer de visage, de la toute-puissance à une
+situation si compromise qu'il put croire un instant sa vie en danger.
+
+Au fond, que lui importait.
+
+Voyant vides ses antichambres encombrées jadis de solliciteurs et
+d'adulateurs, il se mit à rire, et son rire était franc.
+
+--Le vaisseau coule, dit-il, les rats sont partis.
+
+On ne le vit point pâlir quand l'émeute vint hurler sous ses fenêtres
+et briser ses vitres. Et comme Otto, son fidèle valet de chambre, le
+conjurait de revêtir un déguisement et de s'enfuir par la porte du
+jardin:
+
+--Ah! parbleu, non! répondit-il. Je ne suis qu'odieux, je ne veux pas
+devenir ridicule!...
+
+Même on ne put jamais l'empêcher de s'approcher d'une fenêtre et de
+regarder dans la rue.
+
+Une singulière idée lui était venue.
+
+--Si Jean Lacheneur est encore de ce monde, s'était-il dit, quelle
+ne doit pas être sa joie!... Et s'il vit, à coup sûr il est là, au
+premier rang, animant la foule.
+
+Et il avait voulu voir.
+
+Mais Jean Lacheneur était encore en Russie, à cette époque. L'émotion
+populaire se calma, l'hôtel de Sairmeuse ne fut même pas sérieusement
+menacé.
+
+Cependant, Martial avait compris qu'il devait disparaître pour un
+temps, se faire oublier, voyager...
+
+Il ne proposa pas à la duchesse de le suivre.
+
+--C'est moi qui ai fait les fautes, ma chère amie, lui dit-il, vous
+les faire payer en vous condamnant à l'exil serait injuste. Restez...
+je vois un avantage à ce que vous restiez.
+
+Elle ne lui offrit pas de partager sa mauvaise fortune. C'eût été un
+bonheur, pour elle, mais était-ce possible! Ne fallait-il pas qu'elle
+demeurât pour tenir tête aux misérables qui la harcelaient. Déjà,
+quand par deux fois elle avait été obligée de s'éloigner, tout avait
+failli se découvrir, et cependant elle avait tante Médie, alors, qui
+la remplaçait...
+
+Martial partit donc, accompagné du seul Otto, un de ces serviteurs
+dévoués comme les bons maîtres en rencontrent encore. Par son
+intelligence, Otto était supérieur à sa position; il possédait une
+fortune indépendante, il avait cent raisons, dont une bien jolie,
+pour tenir au séjour de Paris, mais son maître était malheureux, il
+n'hésita pas...
+
+Et, pendant quatre ans, le duc de Sairmeuse promena à travers l'Europe
+son ennui et son désœuvrement, écrasé sous l'accablement d'une vie
+que nul intérêt n'animait plus, que ne soutenait aucune espérance.
+
+Il habita Londres d'abord, Vienne et Venise ensuite. Puis, un beau
+jour, un invincible désir de revoir Paris le prit, et il revint.
+
+Ce n'était pas très-prudent, peut-être. Ses ennemis les plus acharnés,
+des ennemis personnels, mortellement blessés par lui autrefois,
+offensés et persécutés, étaient au pouvoir. Il ne calcula rien. Et
+d'ailleurs, que pouvait-on contre lui, lui qui ne voulait plus rien
+être!... Quelle prise offrait-il à des représailles?...
+
+L'exil qui avait lourdement pesé sur lui, le chagrin, les déceptions,
+l'isolement où il s'était tenu, avaient disposé son âme à la
+tendresse, et il revenait avec l'intention formellement arrêtée de
+surmonter ses anciennes répugnances et de se rapprocher franchement de
+la duchesse.
+
+--La vieillesse arrive, pensait-il. Si je n'ai pas une femme aimée à
+mon foyer, j'y veux du moins une amie...
+
+Et dans le fait, ses façons, à son retour, étonnèrent Mme Blanche.
+Elle crut presque retrouver le Martial du petit salon bleu de
+Courtomieu. Mais elle ne s'appartenait plus, et ce qui eût dû être
+pour elle le rêve réalisé ne fut qu'une souffrance ajoutée à toutes
+les autres.
+
+Cependant, Martial poursuivait l'exécution du plan qu'il avait conçu,
+quand un jour la poste lui apporta ce laconique billet:
+
+«Moi, monsieur le duc, à votre place, je surveillerais ma femme.»
+
+Ce n'était qu'une lettre anonyme, cependant Martial sentit le rouge de
+la colère lui monter au front.
+
+--Aurait-elle un amant, se dit-il.
+
+Puis réfléchissant à sa conduite, à lui, depuis son mariage:
+
+--Et quand cela serait, ajouta-t-il, qu'aurais-je à dire?... Ne lui
+ai-je pas tacitement rendu sa liberté!...
+
+Il était extraordinairement troublé, et cependant jamais il ne fût
+descendu au vil métier d'espion, sans une de ces futiles circonstances
+qui décident de la destinée d'un homme.
+
+Il rentrait d'une promenade à cheval, un matin, sur les onze heures,
+et il n'était pas à trente pas de son hôtel, quand il en vit sortir
+rapidement une femme, plus que simplement vêtue, tout en noir, qui
+avait exactement la tournure de la duchesse.
+
+--C'est bien elle, se dit-il, avec ce costume subalterne...
+Pourquoi?...
+
+S'il eût été à pied, il fût rentré, certainement. Il était à cheval,
+il poussa la bête sur les traces de Mme Blanche, qui remontait la rue
+de Grenelle.
+
+Elle marchait très-vite, sans tourner la tête, tout occupée à
+maintenir sur son visage une voilette très-épaisse.
+
+Arrivée à la rue Taranne, elle se jeta plutôt qu'elle ne monta dans un
+des fiacres de la station.
+
+Le cocher vint lui parler par la portière, puis remontant lestement
+sur son siège, il enveloppa ses maigres rosses d'un de ces maîtres
+coups de fouet qui trahissent un pourboire princier...
+
+Le fiacre avait déjà tourné la rue du Dragon, que Martial, honteux et
+irrésolu, retenait encore son cheval à l'endroit où il l'avait arrêté,
+à l'angle de la rue des Saints-Pères, devant le bureau de tabac.
+
+N'osant prendre un parti, il essaya de se mentir à lui-même.
+
+--Bast! pensa-t-il en rendant la main à son cheval, qu'est-ce que je
+risque à avancer?... Le fiacre est sans doute bien loin, et je ne le
+rejoindrai pas.
+
+Il le rejoignit cependant, au carrefour de la Croix-Rouge, où il y
+avait comme toujours un encombrement...
+
+C'était bien le même, Martial le reconnaissait à sa caisse verte et à
+ses roues blanches.
+
+L'encombrement cessant, le fiacre repartit.
+
+Debout sur son siège, le cocher rouait ses chevaux de coups, et c'est
+au galop qu'il longea l'étroite rue du Vieux-Colombier, qu'il côtoya
+la place Saint-Sulpice et qu'il gagna les boulevards extérieurs, par
+la rue Bonaparte et la rue de l'Ouest.
+
+Toujours trottant, à cent pas en arrière, Martial réfléchissait.
+
+--Comme elle est pressée! pensait-il. Ce n'est cependant guère le
+quartier des rendez-vous.
+
+Le fiacre venait de dépasser la place d'Italie. Il enfila la rue du
+Château-des-Rentiers, et bientôt s'arrêta devant un espace libre...
+
+La portière s'ouvrit aussitôt, la duchesse de Sairmeuse sauta
+lestement à terre, et sans regarder de droite ni de gauche, elle
+s'engagea dans les terrains vagues...
+
+Non loin de là, sur un bloc de pierre, était assis un homme de
+mauvaise mine, à longue barbe, en blouse, la casquette sur l'oreille,
+la pipe aux dents.
+
+--Voulez-vous garder mon cheval un instant? lui demanda Martial.
+
+--Tout de même! fit l'homme.
+
+Martial lui jeta la bride et s'élança sur les pas de sa femme.
+
+Moins préoccupé, il eût été mis en défiance par le sourire méchant qui
+plissa les lèvres de l'homme, et, examinant bien ses traits, il l'eût
+peut-être reconnu.
+
+C'était Jean Lacheneur.
+
+Depuis qu'il avait adressé au duc de Sairmeuse une dénonciation
+anonyme, il faisait multiplier à la duchesse ses visites à la veuve
+Chupin, et, à chaque fois, il guettait son arrivée.
+
+--Comme cela, pensait-il, dès que son mari se décidera à la suivre, je
+le saurai...
+
+C'est que pour le succès de ses projets, il était indispensable que
+Mme Blanche fût épiée par son mari.
+
+Car Jean Lacheneur était décidé désormais. Entre mille vengeances,
+il en avait choisi une effroyable, active et ignoble, qu'un cerveau
+malade et enfiévré par la haine pouvait seul concevoir.
+
+Il voulait voir l'altière duchesse de Sairmeuse livrée aux plus
+dégoûtants outrages, Martial aux prises avec les plus vils scélérats,
+une mêlée sanglante et immonde dans un bouge... Il se délectait
+à l'idée de la police, prévenue par lui, arrivant et ramassant
+indistinctement tout le monde. Il rêvait un procès hideux où
+reparaîtrait le crime de la Borderie, des condamnations infamantes, le
+bagne pour Martial, la maison centrale pour la duchesse, et il voyait
+ces grands noms de Sairmeuse et de Courtomieu flétris d'une éternelle
+ignominie.
+
+Dans cette conception du délire se retrouvait la férocité de
+l'assassin du vieux duc de Sairmeuse, mêlée de monstrueux raffinements
+empruntés par le cabotin nomade aux mélodrames où il jouait les rôles
+de traître.
+
+Et il pensait bien n'avoir rien oublié. Il avait sous la main deux
+abjects scélérats, capables de toutes les violences, et un triste
+garçon du nom de Gustave, que la misère et la lâcheté mettaient à
+sa discrétion, et à qui il comptait faire jouer le rôle du fils de
+Marie-Anne.
+
+Certes ces trois complices ne soupçonnaient rien de sa pensée. Quant
+à la veuve Chupin et à son fils, s'ils flairaient quelque infamie
+énorme, il ne savaient de la vérité que le nom de la duchesse.
+
+Jean tenait d'ailleurs Polyte et sa mère par l'appât du gain et la
+promesse d'une fortune s'ils servaient docilement ses desseins.
+
+Enfin, pour le premier jour où Martial suivrait sa femme, Jean avait
+prévu le cas où il entrerait derrière elle à la _Poivrière_, et tout
+avait été disposé pour qu'il crût qu'elle y était amenée par la
+charité.
+
+Mais il n'entrera pas, pensait Lacheneur, dont le cœur était inondé
+d'une joie sinistre, pendant qu'il tenait le cheval, M. le duc est
+trop fin pour cela.
+
+Et dans le fait, Martial n'entra pas. Si les bras lui tombèrent quand
+il vit sa femme entrer comme chez elle dans ce cabaret infâme, il se
+dit qu'en l'y suivant il n'apprendrait rien.
+
+Il se contenta donc de faire le tour de la maison, et remontant à
+cheval, il partit au grand galop. Ses soupçons étaient absolument
+déroutés, il ne savait que penser, qu'imaginer, que croire...
+
+Mais il était bien résolu à pénétrer ce mystère, et dès en rentrant à
+l'hôtel, il envoya Otto aux informations. Il pouvait tout confier, à
+ce serviteur si dévoué, il n'avait pas de secrets pour lui.
+
+Sur les quatre heures, le fidèle valet de chambre reparut, la figure
+bouleversée.
+
+--Quoi?... fit Martial, devinant un malheur.
+
+--Ah! monseigneur, la maîtresse de ce bouge est la veuve d'un fils de
+ce misérable Chupin...
+
+Martial était devenu plus blanc que sa chemise...
+
+Il connaissait trop la vie pour ne pas comprendre que la duchesse en
+était réduite à subir la volonté de scélérats maîtres de ses secrets.
+Mais quels secrets? Ils ne pouvaient être que terribles.
+
+Les années, qui avaient argenté de fils blancs la chevelure de
+Martial, n'avaient pas éteint les ardeurs de son sang. Il était
+toujours l'homme du premier mouvement.
+
+Enfin, d'un bond il fut à l'appartement de sa femme.
+
+--Mme la duchesse vient de descendre, lui dit la femme de chambre,
+pour recevoir Mme la comtesse de Mussidan et Mme la marquise
+d'Arlange.
+
+--C'est bien; je l'attendrai ici!... sortez!
+
+Et Martial entra dans la chambre de Mme Blanche.
+
+Tout y était en désordre, car la duchesse, de retour de la
+_Poivrière_, achevait de s'habiller, quand on lui avait annoncé une
+visite.
+
+Les armoires étaient ouvertes, toutes les chaises encombrées, les
+mille objets dont Mme Blanche se servait journellement, sa montre, sa
+bourse, des trousseaux de petites clefs, des bijoux, traînaient sur
+les commodes et sur la cheminée.
+
+Martial ne s'assit pas, le sang-froid lui revenait.
+
+--Pas de folie, pensait-il, si j'interroge, je suis joué!... Il faut
+se taire et surveiller.
+
+Il allait se retirer, quand, parcourant la chambre de l'œil, il
+aperçut, dans l'armoire à glace, un grand coffret à incrustations
+d'argent, que sa femme possédait déjà étant jeune fille, et qui
+l'avait toujours suivie partout.
+
+--Là, se dit-il, est sans doute le mot de l'énigme.
+
+Martial était à un de ces moments où l'homme obéit sans réflexions aux
+inspirations de la passion. Il voyait sur la cheminée un trousseau de
+clefs, il sauta dessus et se mit à essayer les clefs au coffret... La
+quatrième ouvrit. Il était plein de papiers...
+
+Avec une rapidité fiévreuse, Martial avait déjà parcouru trente
+lettres insignifiantes, quand il tomba sur une facture ainsi conçue:
+
+«RECHERCHES POUR L'ENFANT DE MME DE S---- _Frais du 3e trimestre de
+l'an 18--_»
+
+Martial eut comme un éblouissement.
+
+Un enfant!... Sa femme avait un enfant!
+
+Il poursuivit néanmoins et il lut: «Entretien de deux agents à
+Sairmeuse... Voyage pour moi... Gratifications à divers..., etc.,
+etc.» Le total s'élevait à 6,000 francs, le tout était signé:
+Chefteux.
+
+Alors, avec une sorte de rage froide, Martial se mit à bouleverser
+le coffret, et successivement il trouva: un billet d'une écriture
+ignoble, où il était dit: «Deux mille francs ce soir, sinon j'apprends
+au duc l'histoire de la Borderie.» Puis trois autres factures de
+Chefteux; puis une lettre de tante Médie, où elle parlait de prison
+et de remords. Enfin, tout au fond, était le certificat de mariage de
+Marie-Anne Lacheneur et de Maurice d'Escorval, délivré par le curé de
+Vigano, signé par le vieux médecin et par le caporal Bavois.
+
+La vérité éclatait plus claire que le jour.
+
+Plus assommé que s'il eût reçu un coup de barre de fer sur la tête,
+éperdu, glacé d'horreur; Martial eut cependant assez d'énergie pour
+ranger tant bien que mal les lettres, et remettre le coffret en place.
+
+Puis il regagna son appartement en chancelant, se tenant aux murs.
+
+--C'est elle, murmura-t-il, qui a empoisonné Marie-Anne!
+
+Il était confondu, abasourdi, de la profondeur, de la scélératesse
+de cette femme qui était la sienne, de sa criminelle audace, de son
+sang-froid, des perfections inouïes de sa dissimulation.
+
+Cependant, si Martial discernait bien les choses en gros, beaucoup de
+détails échappaient à sa pénétration.
+
+Il se jura que soit par la duchesse, en usant d'adresse, soit par la
+Chupin, il saurait tout par le menu.
+
+Il ordonna donc à Otto de lui procurer un costume tel qu'en portaient
+les habitants de la _Poivrière_, non de fantaisie, mais réel, ayant
+servi. On ne savait pas ce qui pouvait arriver.
+
+De ce moment,--c'était dans les premiers jours de février,--Mme
+Blanche ne fit plus un pas sans être épiée. Plus une lettre ne lui
+parvint qui n'eût été lue auparavant par son mari...
+
+Et certes, elle était à mille lieues de soupçonner cet incessant
+espionnage.
+
+Martial gardait la chambre; il s'était dit malade. Se trouver en
+face de sa femme eût se taire et été au-dessus de ses forces. Il se
+souvenait trop du serment juré sur le cadavre de Marie-Anne...
+
+Cependant, ni Otto, ni son maître, ne surprenaient rien...
+
+C'est qu'il n'y avait rien. Polyte Chupin venait d'être arrêté
+sous l'inculpation de vol et cet accident retardait les projets de
+Lacheneur.
+
+Enfin, il jugea que tout serait prêt le 20 février, un dimanche, le
+dimanche gras.
+
+La veille, la veuve Chupin fut habilement endoctrinée, et écrivit à la
+duchesse d'avoir à se trouver à la _Poivrière_, le dimanche soir, à
+onze heures.
+
+Ce même soir, Jean devait rencontrer ses complices dans un bal mal
+famé de la banlieue, le bal de _l'Arc-en-Ciel_, et leur distribuer
+leurs rôles, et leur donner leurs dernières instructions.
+
+Ces complices devaient ouvrir la scène; lui n'apparaîtrait que pour le
+dénoûment.
+
+--Tout est bien combiné, pensait-il, «la mécanique marchera.»
+
+«La mécanique,» ainsi qu'il le disait, faillit cependant ne pas
+marcher.
+
+Mme Blanche, en recevant l'assignation de la Chupin, eut une velléité
+de révolte. L'heure insolite, l'endroit désigné l'épouvantaient...
+
+Elle se résigna cependant, et le soir venu, elle s'échappait
+furtivement de l'hôtel, emmenant Camille, cette femme de chambre qui
+avait assisté à l'agonie de tante Médie.
+
+La duchesse et sa camériste s'étaient vêtues comme les malheureuses de
+la plus abjecte condition, et, certes, elles se croyaient bien sûres
+de n'être ni épiées, ni reconnues, ni vues...
+
+Et cependant un homme les guettait, qui s'élança sur leurs traces:
+Martial...
+
+Informé avant sa femme, de ce rendez-vous, il avait lui aussi endossé
+un déguisement, ce costume d'ouvrier des ports, que lui avait procuré
+Otto. Et comme il était dans son caractère de pousser jusqu'à la
+dernière perfection tout ce qu'il entreprenait, il avait véritablement
+réussi à se rendre méconnaissable. Il avait sali et emmêlé ses cheveux
+et sa barbe, et souillé ses mains de terre. Il était, enfin, l'homme
+des haillons qu'il portait.
+
+Otto l'avait conjuré de lui permettre de le suivre, il avait refusé,
+disant que le revolver qu'il emportait suffisait à sa sûreté. Mais il
+connaissait assez Otto pour savoir qu'il désobéirait...
+
+Dix heures sonnaient quand Mme Blanche et Camille se mirent en route,
+et il ne leur fallut pas cinq minutes pour gagner la rue Taranne.
+
+Il y avait un fiacre à la station, un seul...
+
+Elles y montèrent et il partit.
+
+Cette circonstance arracha à Martial un juron digne de son costume.
+Puis il songea que sachant où se rendait sa femme, il trouverait
+toujours, pour la rejoindre, une autre voiture.
+
+Il en trouva une, en effet, dont le cocher, grâce à dix francs de
+pourboire exigés d'avance, le mena grand train jusqu'à la rue du
+Château-des-Rentiers.
+
+Il venait de mettre pied à terre, quand il entendit le roulement sourd
+d'une autre voiture, qui brusquement s'arrêta à quelque distance.
+
+--Décidément, se dit-il, Otto me suit.
+
+Et il s'engagea dans les terrains vagues.
+
+Tout était ténèbres et silence, et le brouillard puant qui annonçait
+le dégel s'épaississait. Martial trébuchait et glissait à chaque pas,
+sur le sol inégal et couvert de neige.
+
+Il ne tarda pas, cependant, à apercevoir une masse noire au milieu du
+brouillard. C'était la _Poivrière_. La lumière de l'intérieur filtrait
+par les ouvertures en forme de cœur, des volets, et de loin on eût
+dit de gros yeux rouges, dans la nuit...
+
+Était-il vraiment possible que la duchesse de Sairmeuse fût là!...
+
+Doucement, Martial s'approcha des volets, et, s'accrochant aux gonds
+et à une des ouvertures, il s'enleva à la force des poignets et
+regarda.
+
+Oui, sa femme était bien dans le bouge infâme.
+
+Elle était assise à une table, ainsi que Camille, devant un saladier
+de vin, en compagnie de deux hideux gredins et d'un tout jeune soldat.
+
+Au milieu de la pièce, une vieille femme, la Chupin, un petit verre à
+la main, pérorait et ponctuait ses phrases de gorgées d'eau-de-vie.
+
+L'impression de Martial fut telle, qu'il se laissa retomber à terre.
+
+Un rayon de pitié pénétra en son âme, car il eut comme une vague
+notion de l'effroyable supplice qui avait été le châtiment de
+l'empoisonneuse.
+
+Mais il voulait voir encore, il se haussa de nouveau.
+
+La vieille avait disparu. Le militaire s'était levé, il parlait en
+gesticulant, et Mme Blanche et Camille l'écoutaient attentivement.
+
+Les deux gredins, face à face, les coudes sur la table, se
+regardaient, et Martial crut remarquer qu'ils échangeaient des signes
+d'intelligence.
+
+Il avait bien vu. Les scélérats étaient en train de comploter un «bon
+coup.»
+
+Mme Blanche, qui avait tenu à l'exactitude du travestissement, jusqu'à
+chausser de gros souliers plats qui la meurtrissaient, Mme Blanche
+avait oublié de retirer ses riches boucles d'oreilles.
+
+Elle les avait oubliées... mais les complices de Lacheneur les avaient
+bien aperçues, et ils les regardaient avec des yeux qui brillaient
+plus que les diamants.
+
+En attendant que Lacheneur parût, comme il était convenu, ces
+misérables jouaient le rôle qui leur avait été imposé. Pour cela,
+et pour leur concours ensuite, une certaine somme leur avait été
+promise...
+
+Or, ils songeaient que cette somme ne s'élèverait peut-être pas
+au quart de la valeur de ces belles pierres, et de l'œil, ils se
+disaient:
+
+--Si nous les décrochions, hein!... et si nous allions sans attendre
+l'autre!...
+
+Bientôt ce fut entendu.
+
+L'un d'eux se dressa brusquement, et, saisissant la duchesse par la
+nuque, il la renversa sur la table.
+
+Les boucles d'oreilles étaient arrachées du coup sans Camille, qui se
+jeta bravement entre sa maîtresse et le malfaiteur.
+
+Martial n'en put voir davantage.
+
+Il bondit jusqu'à la porte du cabaret, l'ouvrit et entra, repoussant
+les verrous sur lui.
+
+--Martial!...
+
+--Monsieur le duc!...
+
+Ces deux cris échappés en même temps à Mme Blanche et à Camille,
+changèrent en une rage furieuse la stupeur des deux bandits, et ils se
+précipitèrent sur Martial, résolus à le tuer...
+
+D'un bond de côté, Martial les évita. Il avait à la main son revolver,
+il fit feu deux fois, les deux misérables tombèrent.
+
+Il n'était pas sauvé pour cela, car le jeune soldat se jeta sur lui,
+s'efforçant de le désarmer.
+
+Tout en se débattant furieusement, Martial ne cessait de crier d'une
+voix haletante:
+
+--Fuyez!... Blanche, fuyez!... Otto n'est pas loin!... Le nom...
+Sauvez l'honneur du nom!...
+
+Les deux femmes s'enfuirent par une seconde issue, donnant sur un
+jardinet, et presque aussitôt des coups violents ébranlèrent la porte.
+
+On venait!... Cela doubla l'énergie de Martial, et dans un suprême
+effort il repoussa si violemment son adversaire, que la tête du
+malheureux portant sur l'angle d'une table, il resta comme mort sur le
+coup.
+
+Mais la veuve Chupin, descendue au bruit, hurlait. À la porte, on
+criait:
+
+--Ouvrez, au nom de la loi!...
+
+Martial pouvait fuir. Mais fuir, c'était peut-être livrer la duchesse,
+car on le poursuivrait certainement. Il vit le péril d'un coup d'œil,
+et son parti fut pris.
+
+Il secoua vivement la Chupin, et d'une voix brève:
+
+--Cent mille francs pour toi, dit-il, si tu sais te taire.
+
+Puis, attirant une table à lui, il s'en fit comme un rempart.
+
+La porte volait en éclats... Une ronde de police, commandée par
+l'inspecteur Gévrol, se rua dans le bouge.
+
+--Rends-toi! cria l'inspecteur à Martial.
+
+Il ne bougea pas, il dirigeait vers les agents les canons de son
+revolver.
+
+--Si je puis les tenir en respect et parlementer seulement deux
+minutes, pensait-il, tout peut encore être sauvé...
+
+Il les gagna ces deux minutes... Aussitôt il jeta son arme à terre,
+et il prenait son élan quand un agent qui avait tourné la maison le
+saisit à bras-le-corps et le renversa...
+
+De ce côté, il n'attendait que des secours, aussi s'écria-t-il:
+
+--Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent!
+
+En un clin d'œil il fut garrotté, et deux heures plus tard on
+l'enfermait dans le violon du poste de la place d'Italie.
+
+Sa situation se résumait ainsi:
+
+Il avait joué le personnage de son costume de façon à tromper Gévrol
+lui-même. Les scélérats de la _Poivrière_ étaient morts et il pouvait
+compter sur la Chupin.
+
+Mais il savait que le piège avait été tendu par Jean Lacheneur.
+
+Mais il avait lu un volume de soupçons dans les yeux du jeune policier
+qui l'avait arrêté, et que les autres appelaient Lecoq.
+
+
+
+
+LV
+
+
+Le duc de Sairmeuse était de ces hommes qui restent supérieurs à
+toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son expérience était
+grande, son coup d'œil sûr, son intelligence prompte et féconde en
+ressources. Il avait, en sa vie, traversé des hasards étranges, et
+toujours son sang-froid avait dominé les événements.
+
+Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, après les
+scènes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans idées
+comme sans espérances...
+
+C'est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d'apparences, et
+quand elle se trouve en face d'un mystère, elle n'a ni repos ni trêve
+qu'elle ne l'ait éclairci.
+
+Martial ne le comprenait que trop, une fois son identité constatée,
+on chercherait les raisons de sa présence à la _Poivrière_, on ne
+tarderait pas à les découvrir, on arriverait jusqu'à la duchesse, et
+alors le crime de la Borderie émergerait des ténèbres du passé.
+
+C'était la cour d'assises, la maison centrale, un scandale effroyable,
+le déshonneur, une honte éternelle...
+
+Et sa puissance d'autrefois, loin de le protéger, l'écrasait. Qui donc
+l'avait remplacé aux affaires? Ses adversaires politiques, et parmi
+eux deux ennemis personnels à qui il avait infligé de ces atroces
+blessures d'amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion
+de vengeance pour eux!...
+
+À cette idée d'une flétrissure ineffaçable, imprimée à ce grand nom de
+Sairmeuse, qui avait été sa force et sa gloire, sa tête s'égarait.
+
+--Mon Dieu!... murmurait-il, inspirez-moi... Comment sauver l'honneur
+du nom!
+
+Il ne vit qu'une chance de salut: mourir, se suicider dans ce cabanon.
+On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues;
+mort, on ne s'inquiéterait que médiocrement de son identité.
+
+--Allons!... il le faut! se dit-il.
+
+Déjà il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit
+un grand mouvement, à côté, dans le poste, des trépignements et des
+éclats de rire.
+
+La porte du violon s'ouvrit, et les sergents de ville y poussèrent un
+homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement à terre,
+et presque aussitôt se mit à rouler. Ce n'était qu'un ivrogne...
+
+Cependant un rayon d'espoir illuminait le cœur de Martial. En cet
+ivrogne, il avait reconnu Otto, déguisé, presque méconnaissable.
+
+La ruse était hardie, il fallait se hâter d'en profiter et de défier
+de la surveillance. Martial s'étendit sur le banc, comme pour dormir,
+de telle façon que sa tête n'était pas à un mètre de celle de Otto.
+
+--La duchesse est hors de danger... murmura le fidèle domestique.
+
+--Aujourd'hui, peut-être. Mais demain, par moi, on arrivera jusqu'à
+elle.
+
+--Monseigneur s'est donc nommé?
+
+--Non... tous les agents, excepté un, me prennent pour un rôdeur de
+barrières.
+
+--Eh bien!... il faut continuer à jouer ce personnage.
+
+--À quoi bon!... Lacheneur ira me dénoncer...
+
+Martial, pour le moment au moins, était délivré de Jean. Quelques
+heures plus tôt, en se rendant de _l'Arc-en-ciel_ à la _Poivrière_,
+Jean avait roulé au fond d'une carrière abandonnée et s'y était
+fracassé le crâne. Des carriers qui allaient à leur travail l'avaient
+aperçu et relevé, et à cette heure même, ils le portaient à l'hôpital.
+
+Bien que ne pouvant prévoir cela, Otto ne parut pas ébranlé.
+
+--On se débarrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc
+soutienne seulement son rôle... Une évasion n'est qu'une plaisanterie
+quand on a des millions...
+
+--On me demandera qui je suis, d'où je viens, comment j'ai vécu...
+
+--Monseigneur parle l'allemand et l'anglais, il peut dire qu'il
+arrive de l'étranger, qu'il est un enfant trouvé, qu'il a exercé une
+profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple.
+
+--En effet, comme cela...
+
+Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son maître, et
+d'une voix brève:
+
+--Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d'une parfaite
+entente dépend le succès. J'ai à Paris une amie--et personne ne sait
+nos relations--qui est fine comme l'ambre. Elle se nomme Milner et
+tient l'hôtel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira
+qu'il est arrivé hier, dimanche, de Leipzig, qu'il est descendu à cet
+hôtel, qu'il y a laissé sa malle, qu'il y est inscrit sous le nom de
+Mai, artiste forain, sans prénoms...
+
+--C'est cela, approuvait Martial...
+
+Et ainsi, avec une promptitude et une précision extraordinaires,
+ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient
+dérouter l'instruction...
+
+Tout étant bien réglé, Otto sembla s'éveiller du sommeil profond de
+l'ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit à la liberté.
+
+Seulement, avant de quitter le poste, il avait réussi à lancer un
+billet à la veuve Chupin enfermée dans le violon des femmes.
+
+Lors donc que Lecoq, tout haletant d'espérance et d'ambition, arriva
+au poste de la place d'Italie, après son enquête si habile à la
+_Poivrière_, il était battu d'avance par des hommes qui lui étaient
+inférieurs comme pénétration, mais dont la finesse égalait la sienne.
+
+Le plan de Martial était arrêté, et il devait le poursuivre avec une
+incroyable perfection de détails.
+
+Mis au secret au Dépôt, le duc de Sairmeuse se préparait à la visite
+du juge d'instruction, quand entra Maurice d'Escorval... Ils se
+reconnurent.
+
+Ils étaient aussi émus l'un que l'autre, et il n'y eut point
+d'interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussitôt après le départ
+de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas à
+la générosité de son ancien ennemi...
+
+Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller,
+Martial crut entendre une voix qui lui criait: «Tu seras sauvé.»
+
+Alors commença, entre le juge et Lecoq d'un côté, et le prévenu de
+l'autre, cette lutte où il n'y eut point de vainqueur.
+
+Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le péril, et cependant
+il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fidèle à son
+caractère, qui le portait à rendre quand même justice à ses ennemis,
+il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'étonnante pénétration et la
+ténacité de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la
+vérité.
+
+Il est vrai de dire que si l'attitude de Martial fut merveilleuse, on
+le servit au dehors avec une admirable précision.
+
+Toujours Lecoq fut devancé par Otto, ce mystérieux complice qu'il
+devinait et ne pouvait saisir. À la Morgue comme à l'hôtel de
+Mariembourg, près de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi
+bien que près de Polyte lui-même, partout Lecoq arriva deux heures
+trop tard.
+
+Lecoq surprit la correspondance de son énigmatique prévenu; il en
+devina la clef si ingénieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un
+homme qui avait deviné en lui un rival ou plutôt un maître futur le
+trahit.
+
+Si les démarches du jeune policier près du bijoutier et de la marquise
+d'Arlange n'eurent pas le résultat qu'il espérait, c'est que Mme
+Blanche n'avait pas acheté les boucles d'oreille qu'elle portait à
+la _Poivrière_; elle les avait échangées avec une de ses amies, la
+baronne de Watchau.
+
+Enfin, si personne à Paris ne s'aperçut de la disparition de Martial,
+c'est que, grâce à l'entente de la duchesse, de Otto et de Camille,
+personne à l'hôtel de Sairmeuse, ne soupçonna son absence. Pour tous
+les domestiques, le maître était dans son appartement, souffrant, on
+lui faisait faire des tisanes, on montait son déjeuner et son dîner
+chaque jour.
+
+Le temps passait cependant, et Martial s'attendait bien à être renvoyé
+devant la cour d'assises et condamné sous le nom de Mai, lorsque
+l'occasion lui fut bénévolement offerte de s'évader.
+
+Trop fin pour ne pas éventer le piège, il eut dans la voiture
+cellulaire quelques minutes d'horrible indécision...
+
+Il se hasarda, cependant, s'en remettant à sa bonne étoile...
+
+Et bien il fit, puisque dans la nuit même, il franchissait le mur du
+jardin de son hôtel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq,
+un misérable qu'il avait ramassé dans un bouge, Joseph Couturier...
+
+Prévenu par Mme Milner, grâce à la fausse manœuvre de Lecoq, Otto
+attendait son maître.
+
+En un clin d'œil, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se
+plongea dans un bain qu'on tenait tout près, et ses haillons furent
+brûlés...
+
+Et c'est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants après, osa
+crier:
+
+--Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur métier.
+
+Mais ce n'est qu'après le départ de ces agents qu'il respira.
+
+--Enfin!... s'écria-t-il, l'honneur est sauf!... Nous avons joué
+Lecoq.
+
+Il venait de sortir du bain et avait passé une robe de chambre, quand
+on lui apporta une lettre de la duchesse.
+
+Brusquement il rompit le cachet et lut:
+
+«Vous êtes sauvé, vous savez tout, je meurs. Adieu, je vous aimais...»
+
+En deux bonds, il fut à l'appartement de sa femme.
+
+La porte de la chambre était fermée, il l'enfonça; trop tard!...
+
+Mme Blanche était morte, comme Marie-Anne, empoisonnée... Mais elle
+avait su se procurer un poison foudroyant, et étendue toute habillée
+sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait
+dormir...
+
+Une larme brilla dans les yeux de Martial.
+
+--Pauvre malheureuse!... murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme
+je te pardonne, toi dont le crime a été si effroyablement expié ici
+bas!
+
+
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+LE PREMIER SUCCÈS
+
+
+Libre, dans son hôtel, au milieu de ses gens, rentré en possession de
+sa personnalité, le duc de Sairmeuse s'était écrié avec l'accent du
+triomphe:
+
+--Nous avons joué Lecoq!
+
+En cela, il avait raison.
+
+Mais il se croyait à tout jamais hors des atteintes de ce limier au
+flair subtil, et, en cela, il avait tort.
+
+Le jeune policier n'était pas d'un tempérament à digérer, les bras
+croisés, l'humiliation d'une défaite.
+
+Déjà, lorsqu'il était entré chez le père Tabaret, il commençait à
+revenir du premier saisissement. Quand il quitta cet investigateur de
+tant d'expérience, il avait tout son courage, le plein exercice de ses
+facultés, et il se sentait une énergie à soulever le monde.
+
+--Eh bien!... bonhomme, disait-il au père Absinthe, qui trottinait à
+ses côtés, vous avez entendu M. Tabaret, notre maître à tous? J'étais
+dans le vrai.
+
+Mais le vieux policier n'avait point d'enthousiasme.
+
+--Oui, vous aviez raison! répondit-il d'un ton piteux.
+
+--Qu'est-ce qui nous a perdus? Trois fausses manœuvres. Eh bien! je
+saurai changer en victoire notre échec d'aujourd'hui.
+
+--Ah!... vous en êtes bien capable... si on ne nous met pas à pied.
+
+Cette réflexion chagrine rappela brusquement Lecoq au juste sentiment
+de la situation présente.
+
+Elle n'était pas brillante, mais elle n'était pas non plus si
+compromise que le disait le père Absinthe.
+
+Qu'était-il arrivé, en résumé?
+
+Ils avaient laissé un prévenu leur glisser entre les doigts... c'était
+fâcheux; mais ils avaient empoigné et ils ramenaient un malfaiteur des
+plus dangereux, Joseph Couturier... il y avait compensation.
+
+Cependant si Lecoq ne voyait pas de mise à pied a craindre, il
+tremblait qu'on ne lui refusât les moyens de suivre cette affaire de
+la _Poivrière_.
+
+Que lui répondrait-on, quand il affirmerait que Mai et le duc de
+Sairmeuse ne faisaient qu'un?
+
+On hausserait les épaules, sans doute, et on lui rirait au nez.
+
+--Cependant, pensait-il, M. Segmuller, le juge d'instruction, me
+comprendra, lui. Mais osera-t-il, sur de simples présomptions, aller
+de l'avant?
+
+C'était bien peu probable, et Lecoq ne le comprenait que trop.
+
+--On pourrait, continuait-il, imaginer un prétexte pour une descente
+de justice à l'hôtel de Sairmeuse, on demanderait le duc, il serait
+obligé de se montrer, et en lui on reconnaîtrait Mai.
+
+Il resta un moment sur cette idée, puis tout à coup:
+
+--Mauvais moyen! reprit-il, maladroit, pitoyable!... Ce n'est pas deux
+lapins tels que ce duc et son complice qu'on prend sans vert. Il est
+impossible qu'ils n'aient pas prévu une visite domiciliaire et préparé
+une comédie de leur façon. Nous en serions pour nos frais.
+
+Il avait fini par parler à demi-voix, et la curiosité ardait le père
+Absinthe.
+
+--Pardon, fit-il, je ne comprends pas bien...
+
+--Inutile, papa!... Donc, il est clair qu'il nous faudrait un
+commencement de preuve matérielle... Oh!... peu de chose: la preuve,
+seulement, d'une démarche faite par quelqu'un de l'hôtel de Sairmeuse
+près d'un de nos témoins...
+
+Il s'arrêta, les sourcils froncés, la pupille dilatée, immobile, en
+arrêt...
+
+Il découvrait parmi toutes les circonstances de son enquête, une
+circonstance qui s'ajustait à ses desseins.
+
+Il revoyait par la pensée Mme Milner, la propriétaire de l'hôtel de
+Mariembourg, dans l'attitude qu'elle avait la première fois qu'il
+l'avait aperçue.
+
+Oui, il la revoyait, hissée sur une chaise, le visage à hauteur d'une
+cage couverte d'un grand morceau de lustrine noire, répétant avec
+acharnement trois ou quatre mots d'allemand à un sansonnet, qui
+s'obstinait à crier: «Camille!... où est Camille!»
+
+--Évidemment, reprit tout haut Lecoq, si Mme Milner, qui est Allemande
+et qui a un accent allemand des plus prononcés, eût élevé cet oiseau,
+il eût parlé l'allemand ou il eût eu tout au moins l'accent de sa
+maîtresse... Donc, il lui avait été donné depuis peu de temps... par
+qui?
+
+Le père Absinthe commençait à s'impatienter.
+
+--Sérieusement, fit-il, que dites-vous?
+
+--Je dis que si quelqu'un, homme ou femme, à l'hôtel de Sairmeuse,
+porte le nom de Camille, je tiens ma preuve matérielle... Allons,
+papa, en route...
+
+Et sans un mot d'explication, il entraîna son compagnon au pas de
+course.
+
+Arrivé rue de Grenelle-Saint-Germain, Lecoq s'arrêta court devant un
+commissionnaire adossé à la boutique d'un marchand de vins.
+
+--Mon ami, lui dit-il, vous allez vous rendre à l'hôtel de Sairmeuse,
+vous demanderez Camille, et vous lui direz que son oncle l'attend
+ici...
+
+--Mais, Monsieur...
+
+--Comment, vous n'êtes pas encore parti!
+
+Le commissionnaire s'éloigna. Lecoq avait arrangé sa phrase de telle
+sorte qu'elle s'appliquait indifféremment à un homme ou à une femme.
+
+Les deux policiers étaient entrés chez le marchand de vins, et le père
+Absinthe avait eu bien juste le temps d'avaler un petit verre, quand
+le commissionnaire reparut.
+
+--Monsieur, dit-il, je n'ai pas pu parler à Mlle Camille....
+
+--Bon!... pensa Lecoq, c'est une femme de chambre.
+
+--L'hôtel est sens dessus dessous, vu que Mme la duchesse est décédée
+de mort subite ce matin.
+
+--Ah!... le gredin!... s'écria le jeune policier.
+
+Et, se maîtrisant, il ajouta mentalement:
+
+--Il aura assassiné sa femme en rentrant... mais il est pincé.
+Maintenant j'obtiendrai l'autorisation de continuer mes recherches.
+
+Moins de vingt minutes après, il arrivait au Palais de Justice.
+
+Faut-il le dire? M. Segmuller ne parut pas démesurément surpris de
+la surprenante révélation de Lecoq. Cependant il écoutait avec une
+visible hésitation l'ingénieuse déduction du jeune policier; ce fut la
+circonstance du sansonnet qui le décida.
+
+--Peut-être avez-vous deviné juste, mon cher Lecoq, dit-il, et même
+là, franchement, votre opinion est la mienne... Mais la justice, en
+une circonstance si délicate, ne peut marcher qu'à coup sûr... C'est à
+la police, c'est à vous de rechercher, de réunir des preuves tellement
+accablantes que le duc de Sairmeuse ne puisse avoir seulement l'idée
+de nier...
+
+--Eh! monsieur, mes chefs ne me permettront pas...
+
+--Ils vous donneront toutes les permissions possibles, mon ami, quand
+je leur aurai parlé.
+
+Il y avait quelque courage de la part de M. Segmuller à agir ainsi. On
+avait tant ri, au Palais, on s'était tellement égayé de cette histoire
+de soi-disant grand seigneur déguisé en pitre, que beaucoup eussent
+sacrifié leur conviction à la peur du ridicule.
+
+--Et quand parlerez-vous, monsieur, demanda timidement Lecoq.
+
+--À l'instant même.
+
+Le juge ouvrait déjà la porte de son cabinet, le jeune policier
+l'arrêta.
+
+--J'aurais encore, monsieur, supplia-t-il, une grâce à vous
+demander... vous êtes si bon, vous êtes le premier qui ayez foi en
+moi.
+
+--Parlez, mon brave garçon.
+
+--Eh bien! monsieur, je vous demanderais un mot pour M. d'Escorval...
+Oh! un mot insignifiant, lui annonçant par exemple l'évasion du
+prévenu... je porterais ce mot, et alors... Oh! ne craignez rien,
+monsieur, je serai prudent.
+
+--Soit!... fit le juge, allons, venez!...
+
+Quand il sortit du bureau de son chef, Lecoq avait toutes les
+autorisations imaginables, et de plus il avait en poche un billet de
+M. Segmuller à M. d'Escorval. Sa joie était si grande, qu'il ne daigna
+pas remarquer les lazzis qu'il recueillit le long des couloirs de la
+Préfecture. Mais sur le seuil, son ennemi Gévrol, dit le Général, le
+guettait...
+
+--Eh! eh!... fit-il quand passa Lecoq, il y a comme cela des malins
+qui partent pour la pêche à la baleine, et qui ne rapportent même pas
+un goujon.
+
+Du coup, Lecoq fut piqué. Il se retourna brusquement, se planta en
+face du Général et le regardant bien dans le blanc des yeux:
+
+--Cela vaut encore mieux, prononça-t-il du ton d'un homme sûr de son
+affaire, cela vaut infiniment mieux que de faciliter au dehors les
+intelligences des prisonniers.
+
+Surpris, Gévrol perdit presque contenance et sa rougeur seule fut un
+aveu.
+
+Mais Lecoq n'abusa pas. Que lui importait que le Général, ivre de
+jalousie, l'eût trahi! Ne tenait-il pas une éclatante revanche!
+
+Il n'avait pas trop d'ailleurs du reste de sa journée pour méditer son
+plan de bataille et songer à ce qu'il dirait en portant le billet de
+M. Segmuller.
+
+Son thème était bien prêt, quand le lendemain sur les onze heures, il
+se présenta chez M. d'Escorval.
+
+--Monsieur est dans son cabinet avec un jeune homme, lui répondit le
+domestique, mais comme il ne m'a rien dit vous pouvez entrer...
+
+Lecoq entra, le cabinet était vide.
+
+Mais dans la pièce voisine, dont on n'était séparé que par une
+portière de velours, on entendait des exclamations étouffées et des
+sanglots entremêlés de baisers...
+
+Assez embarrassé de son personnage, le jeune policier ne savait s'il
+devait rester ou se retirer, quand il aperçut sur le tapis une lettre
+ouverte...
+
+Évidemment, cette lettre, toute froissée, contenait l'explication de
+la scène d'à côté. Mû par un sentiment instinctif plus fort que sa
+volonté, Lecoq la ramassa. Il y était écrit:
+
+«Celui qui te remettra cette lettre est le fils de Marie-Anne, Maurice,
+ton fils... J'ai réuni et je lui ai donné toutes les pièces qui
+justifient sa naissance...
+
+«C'est à son éducation que j'ai consacré l'héritage de ma pauvre
+Marie-Anne. Ceux à qui je l'avais confié ont su en faire un homme.
+
+«Si je te le rends, c'est que je crains pour lui les souillures de
+ma vie. Hier s'est empoisonnée la misérable qui avait empoisonné ma
+sœur... Pauvre Marie-Anne!... elle eût été plus terriblement vengée
+si un accident qui m'est arrivé n'eût sauvé le duc et la duchesse de
+Sairmeuse du piège où je les avais attirés...
+
+JEAN LACHENEUR.»
+
+Lecoq eut comme un éblouissement.
+
+Maintenant, il entrevoyait le drame terrible qui s'était dénoué dans
+le cabaret de la Chupin...
+
+--Il n'y a pas à hésiter, il faut partir pour Sairmeuse, se dit-il, là
+je saurai tout!...
+
+Et il se retira sans avoir parlé à M. d'Escorval. Il avait résisté à
+la tentation de s'emparer de la lettre.
+
+C'était un mois, jour pour jour, après la mort de Mme Blanche.
+
+Etendu sur un divan, dans sa bibliothèque, le duc de Sairmeuse lisait,
+quand son valet de chambre Otto vint lui annoncer un commissionnaire
+chargé de lui remettre en mains propres une lettre de M. Maurice
+d'Escorval.
+
+D'un bond, Martial fut debout.
+
+--Est-ce possible! s'écria-t-il.
+
+Et vivement:
+
+--Qu'il entre, ce commissionnaire.
+
+Un gros homme, rouge de visage, de cheveux et de barbe, tout habillé
+de velours bleu blanchi par l'usage, se présenta tendant timidement
+une lettre.
+
+Martial brisa le cachet et lut:
+
+«Je vous ai sauvé, Monsieur le duc, en ne reconnaissant pas le prévenu
+Mai. À votre tour, aidez-moi!... Il me faut pour après-demain, avant
+midi, 260,000 francs.
+
+«J'ai assez confiance en votre honneur pour vous écrire ceci, moi!...
+
+MAURICE D'ESCORVAL.»
+
+Pendant près d'une minute, Martial resta confondu... puis, tout
+à coup, se précipitant à une table, il se mit à écrire, sans
+s'apercevoir que le commissionnaire lisait par-dessus son épaule...
+
+«Monsieur,
+
+«Non pas après-demain, mais ce soir. Ma fortune et ma vie sont à vous.
+Je vous dois cela pour la générosité que vous avez eue de vous retirer
+quand, sous les haillons de Mai, vous avez reconnu votre ancien
+ennemi, maintenant votre dévoué,
+
+MARTIAL DE SAIRMEUSE.»
+
+Il plia cette lettre d'une main fiévreuse, et la remettant au
+commissionnaire avec un louis:
+
+--Voici la réponse, dit-il, hâtez-vous...
+
+Mais le commissionnaire ne bougea pas...
+
+Il glissa la lettre dans sa poche; puis, d'un geste violent, fit
+tomber sa barbe et ses cheveux rouges...
+
+--Lecoq!... s'écria Martial, devenu plus pâle que la mort.
+
+--Lecoq, en effet, monseigneur, répondit le jeune policier. Il me
+fallait une revanche, mon avenir en dépendait... j'ai osé imiter, oh!
+bien mal, l'écriture de M. d'Escorval...
+
+Et comme Martial se taisait:
+
+--Je dois d'ailleurs dire à monsieur le duc, poursuivit-il, qu'en
+remettant à la justice l'aveu écrit de sa main, de sa présence à la
+_Poivrière_, je donnerai des preuves de sa complète innocence.
+
+Et pour montrer qu'il n'ignorait rien, il ajouta:
+
+Mme la duchesse étant morte, il ne saurait être question de ce qui a
+pu se passer à la Borderie.
+
+Huit jours après, en effet, une ordonnance de non-lieu était rendue
+par M. Segmuller en faveur du duc de Sairmeuse...
+
+Nommé au poste qu'il ambitionnait, Lecoq eut le bon goût,--ce dut être
+un calcul,--de grimer de modestie son triomphe...
+
+Mais le jour même, il avait couru au passage des Panoramas, commander
+à Sterne un cachet portant ses armes parlantes, et la devise à
+laquelle il est resté fidèle: _Semper vigilans_.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Seconde Partie,
+L'honneur Du Nom, by Émile Gaboriau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE ***
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--- /dev/null
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@@ -0,0 +1,25182 @@
+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Seconde Partie, L'honneur
+Du Nom, by Émile Gaboriau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Monsieur Lecoq, Seconde Partie, L'honneur Du Nom
+
+Author: Émile Gaboriau
+
+Release Date: July 4, 2008 [EBook #8719]
+[Last updated: December 20, 2013]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE ***
+
+
+
+
+Produced by Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
+the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+MONSIEUR LECOQ
+
+PAR
+
+ÉMILE GABORIAU
+
+SECONDE PARTIE
+
+L'HONNEUR DU NOM
+
+
+
+
+I
+
+
+Le premier dimanche du mois d'août 1815, à dix heures précises,--comme
+tous les dimanches,--le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna
+les «trois coups», qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à
+l'autel pour la grand'messe.
+
+L'église était plus d'à-moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en
+se hâtant des groupes de paysans et de paysannes.
+
+Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien
+tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes
+coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles
+allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que
+respectueusement elles chaussaient avant d'entrer dans la maison de
+Dieu.
+
+Les hommes, eux, n'entraient guère.
+
+Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la
+place de l'Église, à l'ombre des ormes séculaires.
+
+Telle est la mode au hameau de Sairmeuse.
+
+Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les
+emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l'apparence ou le
+rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent
+le verre à la main dans la grande salle de l'auberge du _Boeuf
+couronné_.
+
+Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche
+n'est guère qu'un prétexte de réunion, une sorte de bourse
+hebdomadaire.
+
+Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de
+dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette «foire
+scandaleuse»; leurs efforts se sont brisés contre l'obstination
+campagnarde.
+
+Ils n'ont obtenu qu'une concession: au moment où sonne l'élévation,
+les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans
+même plient le genou en se signant.
+
+C'est l'affaire d'une minute, et les conversations aussitôt reprennent
+de plus belle.
+
+Mais ce dimanche d'août, la place n'avait pas son animation
+accoutumée.
+
+Nul bruit ne s'élevait des groupes, pas un juron, pas un rire.
+L'âpre intérêt faisait trêve. On n'eût pas surpris entre vendeurs et
+acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que
+ponctuent toutes sortes de serments, des «ma foi de Dieu!» des «que le
+diable me brûle!»
+
+On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait
+sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches
+mystérieusement s'approchaient des oreilles, l'inquiétude était dans
+tous les yeux.
+
+On sentait un malheur dans l'air.
+
+C'est qu'il n'y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la
+seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante.
+
+La terre n'avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus
+à Waterloo; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la
+patrie; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris.
+
+Et les gens de Sairmeuse s'indignaient et tremblaient.
+
+Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que
+les alliés eux-mêmes.
+
+Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu'il portait ne pouvait
+signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la
+noblesse....
+
+Il signifiait surtout ruine, car il n'était pas un d'entre eux qui
+n'eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que
+toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires
+émigrés.
+
+Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu'on entourait et qu'on
+écoutait un tout jeune homme, revenu de l'armée depuis deux jours.
+
+Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les
+misères de l'invasion.
+
+Il disait le pillage de Versailles, les exactions d'Orléans, et aussi
+comment d'impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres
+gens des campagnes.
+
+--Et ils ne s'en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits
+auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s'en iront pas tant
+qu'ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin!...
+
+Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré
+au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise.
+
+Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l'attention qu'on lui
+accordait n'était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par
+le galop d'un cheval sonnant sur le pavé de l'unique rue de Sairmeuse.
+
+Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les coeurs.
+
+Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou
+Prussien?... Il annoncerait l'arrivée de son régiment et exigerait
+impérieusement de l'argent, des vêtements et des vivres pour ses
+soldats....
+
+Mais l'anxiété dura peu.
+
+Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays,
+vêtu d'une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras
+un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d'écume, faisait
+encore feu des quatre fers.
+
+--Eh!... c'est le père Chupin!... murmura un des paysans avec un
+soupir de soulagement.
+
+--Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé.
+
+--C'est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval
+qu'il monte.
+
+Cette dernière réflexion disait la réputation de l'homme.
+
+Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont
+l'effroi et le fléau des campagnes. Il s'intitulait journalier, mais
+la vérité est qu'il avait le travail en horreur et passait toutes ses
+journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa
+femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le
+secret d'échapper à toutes les conscriptions.
+
+Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin,
+bois, fruits, tout était pris sur la propriété d'autrui. La chasse
+et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés,
+fournissaient l'argent comptant.
+
+Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de
+temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait
+jamais de témoins pour déposer contre lui.
+
+--C'est un mauvais homme, disait-on, et s'il en voulait à quelqu'un,
+il serait bien capable de l'attendre au coin d'un bois pour tirer
+dessus comme sur un lapin.
+
+Le vieux braconnier, cependant, venait de s'arrêter devant l'auberge
+du _Boeuf couronné_.
+
+Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et
+s'avança sur la place.
+
+C'était un grand vieux, d'une cinquantaine d'années, maigre et noueux
+comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le
+coquin. Il avait l'air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux,
+l'expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce
+diabolique et la plus froide méchanceté.
+
+À tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé,
+mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui.
+
+--Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu'il fut à portée de la
+voix, d'où nous arrivez-vous donc comme cela?
+
+--De la ville.
+
+La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c'est
+le chef-lieu de l'arrondissement, Montaignac, une charmante
+sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues.
+
+--Et c'est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous
+rossiez si bien tout à l'heure?...
+
+--Je ne l'ai pas acheté, on me l'a prêté.
+
+L'assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne
+purent s'empêcher de sourire. Lui ne parut pas s'en apercevoir.
+
+--On me l'a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une
+fameuse nouvelle.
+
+La peur reprit tous les paysans.
+
+--L'ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés.
+
+--Oui, mais pas celui que vous croyez. L'ennemi dont je vous parle est
+l'ancien seigneur d'ici, le duc de Sairmeuse.
+
+--Ah! mon Dieu! on le disait mort.
+
+--On se trompait.
+
+--Vous l'avez vu?
+
+--Non, mais un autre l'a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre
+est M. Laugdron, le maître de l'_Hôtel de France_, de Montignac.
+Je passais devant chez lui, ce matin, il m'appelle: «Vieux, me
+demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?» Naturellement je réponds:
+«oui.» Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me
+disant: «Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu'à
+Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est
+arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial,
+et deux domestiques.»
+
+Au milieu de tous ces paysans qui l'écoutaient, la joue pâle et les
+dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d'un messager
+de malheur.
+
+Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique
+sourire, et dans ses yeux les pétillements d'une joie méchante.
+
+La vérité est qu'il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses
+bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche!
+
+Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c'est qu'il
+cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses
+auditeurs.
+
+Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l'avait
+peut-être pénétré, l'interrompit brusquement.
+
+--Que nous importe, s'écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse
+à Montignac!... Qu'il reste à l'_Hôtel de France_ tant qu'il s'y
+trouvera bien, nous n'irons pas l'y chercher.
+
+--Non!... nous n'irons pas l'y quérir, approuvèrent les paysans.
+
+Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air d'hypocrite pitié.
+
+--C'est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il;
+avant deux heures il sera ici.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Je le sais par M. Laugeron, qui m'a dit, lorsque j'ai enfourché son
+bidet: «Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a
+commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire
+à Sairmeuse.»
+
+D'un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la
+consultèrent.
+
+--Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune métayer.
+
+--Pardienne!... il ne me l'a pas dit, répondit le maraudeur; mais il
+n'y a pas besoin d'être malin pour le deviner. Il vient visiter ses
+anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. À toi,
+Rousselet, il réclamera les prés de l'Oiselle qui donnent toujours
+deux coupes; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la
+Croix-Brûlée; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie....
+
+Chanlouineau, c'était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu
+le père Chupin.
+
+--Nous réclamer la Borderie!... s'écria-t-il avec une violence inouïe,
+qu'il s'en avise... et nous verrons. C'était un terrain maudit, quand
+mon père l'a acheté, il n'y poussait que des ajoncs et une chèvre n'y
+eût pas trouvé sa pâture... Nous l'avons épierré pierre à pierre, nous
+avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l'avons engraissé de
+notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant
+ma dernière goutte de sang.
+
+--Je ne dis pas, mais....
+
+--Mais quoi?... Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont
+sauvés à l'étranger? Nous n'avons pas volé leurs biens, n'est-ce pas?
+La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos
+actes sont en règle, la loi est pour nous.
+
+--C'est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi...
+
+Personne alors, sur la place de l'Église, ne s'occupait de ce jeune
+soldat dont la voix, l'instant d'avant, faisait vibrer les plus nobles
+sentiments.
+
+La France envahie, l'ennemi menaçant, tout était oublié. Le
+tout-puissant instinct de la propriété avait parlé.
+
+--M'est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d'aller
+consulter M. le baron d'Escorval.
+
+--Oui, oui!... s'écrièrent les paysans, allons!
+
+Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait
+quelquefois les gazettes, les arrêta.
+
+--Prenez garde à ce que vous allez faire, prononçat-il. Ne savez-vous
+donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d'Escorval n'est plus
+rien?... Fouché l'a couché sur ses listes de proscription, il est ici
+en exil et la police le surveille.
+
+À cette seule objection, tout l'enthousiasme tomba.
+
+--C'est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M.
+d'Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort.... Et d'ailleurs, quel
+conseil nous donnerait-il?
+
+Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence.
+
+--Qu'importe!... s'écria-t-il. Si M. d'Escorval n'a pas de conseil à
+nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre
+comment on résiste et comment on se défend.
+
+Depuis un moment, le père Chupin étudiait d'un oeil impassible ce
+grand déchaînement de colères. Au fond du coeur, il ressentait quelque
+chose de la monstrueuse satisfaction de l'incendiaire à la vue des
+flammes qu'il a allumées.
+
+Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu'il devait
+jouer quelques mois plus tard.
+
+Mais, pour l'instant, satisfait de l'épreuve, il se posa en
+modérateur.
+
+--Attendez donc, pour crier, qu'on vous écorche, prononça-t-il d'un
+ton ironique. Ne voyez-vous pas que j'ai tout mis au pis. Qui vous
+dit que le duc de Sairmeuse s'inquiétera de vous? Qu'avez-vous de ses
+anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes,
+des pâtures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne
+rapportait pas cinq cents pistoles par an....
+
+--Ça, c'est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous
+dites a quadruplé, c'est que ces terres sont entre les mains de plus
+de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes.
+
+--Raison de plus pour que le duc n'en souffle mot; il ne voudra pas se
+mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s'en prendra qu'à
+un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M.
+Lacheneur, enfin.
+
+Ah! il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le
+vieux misérable. Il savait de quel coeur et avec quel ensemble on
+accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut
+de tous.
+
+--Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque
+tout le domaine de Sairmeuse.
+
+--Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin.
+Où demeure M. Lacheneur? Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous
+voyons d'ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les
+bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait
+traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où
+on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture.
+
+Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi,
+maintenant c'est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente.
+Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme
+le baron d'Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les
+autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu'à terre. Pour un
+moineau tué «sur ses terres,» comme il dit, il vous enverrait un homme
+au bagne. Ah! il a eu de la chance. L'Empereur l'avait nommé maire.
+Les Bourbons l'ont destitué, mais que lui importe! En est-il moins le
+vrai seigneur d'ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres
+et les nôtres? Son fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour
+devenir notaire? Quant à sa fille, Mlle Marie-Anne...
+
+--Oh!... de celle-là, pas un mot, s'écria Chanlouineau... si elle
+était la maîtresse, il n'y aurait plus un pauvre dans le pays, et même
+on abuse de sa bonté... demandez plutôt à votre femme, père Chupin.
+
+Sans s'en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête.
+
+Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu'il ne devait pas
+oublier, et c'est de l'air le plus humble qu'il poursuivit:
+
+--Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n'est pas donnante, mais enfin il
+lui reste encore assez d'argent pour ses toilettes et ses falbalas...
+Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore très-heureux après
+avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu'il a
+acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour
+écraser le pauvre monde.
+
+Après s'être adressé à l'égoïsme, le père Chupin s'adressait à
+l'envie... son succès devait être infaillible.
+
+Mais il n'eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les
+fidèles sortaient de l'église.
+
+Bientôt apparut sous le porche l'homme dont il avait été tant
+question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d'une
+éblouissante beauté.
+
+Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s'acquitta de
+son message.
+
+Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d'abord, puis
+si affreusement pâle, qu'on crut qu'il allait tomber.
+
+Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s'éloigna
+rapidement en entraînant sa fille...
+
+Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le
+village au galop de ses quatre chevaux, et s'arrêtait devant la cure.
+
+Alors on eut un singulier spectacle.
+
+Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre
+ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons:
+
+--Vive M. le duc de Sairmeuse!!!...
+
+
+
+
+II
+
+
+Une route en pente douce, longue de près d'une lieue, ombragée d'un
+quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de
+Sairmeuse.
+
+Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et
+l'étranger qui la gravit s'explique le dicton naïvement vaniteux du
+pays:
+
+ «Ne sait combien la France est belle,
+ Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.»
+
+L'Oiselle, c'est la petite rivière qu'on passe sur un pont en bois en
+sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la
+vallée sa délicieuse fraîcheur.
+
+Et à chaque pas, à mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est
+comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement.
+
+À droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la
+Rèche. À gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise
+la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre côté de la
+rivière, sont tout ce qu'il reste du manoir féodal des sires de
+Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi
+cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d'Escorval.
+
+Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les
+clochers de Montaignac....
+
+C'est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui
+eut appris la grande nouvelle, l'arrivée du duc de Sairmeuse....
+
+Mais que lui importaient les magnificences du paysage!
+
+Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un
+pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés
+mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé
+où se coucher et mourir.
+
+Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des
+événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait,
+abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l'habitude.
+
+À deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses
+côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d'un
+ton rude, fut tout ce qu'elle en tira.
+
+Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme
+malheureux repassait toutes les phases de sa vie...
+
+À vingt ans, Lacheneur n'était qu'un pauvre garçon de charrue, au
+service de la famille de Sairmeuse.
+
+Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s'étendait sous un
+arbre à l'heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux
+d'un enfant.
+
+--Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au
+père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait
+pas...
+
+Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en
+deux ans de travail et de privations, n'avait économisé que onze
+louis, qu'il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de
+sa paillasse.
+
+Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de
+Marthe qu'elle saurait attendre.
+
+Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche,
+était sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il
+l'intéresserait peut-être à ses amours.
+
+C'est alors qu'éclata le terrible orage de la révolution.
+
+Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré
+avec M. le comte d'Artois. Ils se réfugiaient à l'étranger comme un
+passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se
+disant: «Cela ne durera pas.»
+
+Cela dura, et l'année suivante la vieille demoiselle Armande, qui
+était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d'une
+visite des patriotes de Montaignac.
+
+Le château fut fermé, le président du district s'empara des clés au
+nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de
+son côté.
+
+C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence.
+
+Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d'une physionomie
+énergique, d'une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne
+tarda pas à se faire une renommée dans les clubs.
+
+Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.
+
+À ce métier de tribun on ne s'enrichissait guère; aussi la surprise
+fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de
+ferme venait d'acheter le château et presque toutes les terres de ses
+anciens maîtres.
+
+Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingtième
+seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq
+mille livres. C'était pour rien.
+
+Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la
+possédait, puisqu'il l'avait versée en beaux louis d'or entre les
+mains du receveur du district.
+
+De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient
+acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s'en
+moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu'on
+saluait fort bas le citoyen Lacheneur.
+
+Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au
+moment où elles devenaient réalisables.
+
+Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il
+se remit à la culture...
+
+On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans
+crurent remarquer qu'il était tout étourdi du brusque changement de sa
+situation.
+
+Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures
+avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu'on eût dit, à le
+voir, un domestique tremblant d'être surpris.
+
+Il avait laissé le château fermé et s'était installé avec sa jeune
+femme dans l'ancien logis du garde-chasse, à l'entrée du parc. Il
+visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais
+il ne réclamait pas le prix des fermages.
+
+Cependant, peu à peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance
+lui vint.
+
+Le Consulat avait succédé au Directoire, l'Empire remplaça le
+Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.
+
+Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du
+garde-chasse et s'installa définitivement au château.
+
+L'ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de
+Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes,
+il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de
+Montaignac.
+
+La prise de possession était complète.
+
+Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu
+méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses
+prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage,
+prodigieux à son âge, d'acquérir l'instruction qui lui manquait.
+
+Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu
+proverbial. Il suffisait qu'il se mêlât d'une entreprise pour qu'elle
+tournât à bien.
+
+Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.
+
+Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n'avaient
+pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille
+livres en sacs.
+
+Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut,
+lui, garder son sang-froid.
+
+En dépit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et
+frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses
+revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque
+entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et
+cependant il n'était pas avare. Dès qu'il s'agissait de sa femme ou de
+ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris,
+il voulait qu'il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se
+séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.
+
+Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition démesurée pour ses
+enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait:
+
+--Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!...
+Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente
+ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée...
+
+Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais
+on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui
+pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu'on parlât de lui
+sans souhaiter sa ruine à mots couverts.
+
+Hélas!... les mauvais jours arrivèrent.
+
+Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui
+enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses
+amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut
+obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à
+Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes...
+
+La veille encore, il s'estimait le plus malheureux des hommes...
+
+Mais voici qu'un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous
+les autres étaient oubliés...
+
+Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche
+d'août 1815, vingt ans s'étaient écoulés...
+
+Vingt ans!... Et il lui semblait que c'était hier que, rouge et
+tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du
+district.
+
+Avait-il rêvé?... Avait-il vécu?...
+
+Il n'avait pas rêvé... une vie entière tient dans l'espace de dix
+secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses
+espoirs envolés....
+
+Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation
+présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa
+fille, le ramena brutalement à l'affreuse réalité.
+
+La grille du château de Sairmeuse--de son château--où il venait
+d'arriver se trouvait fermée.
+
+Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la
+serrure, il sonna à briser la cloche.
+
+Au bruit, le jardinier se hâta d'accourir.
+
+--Pourquoi cette grille est-elle fermée?... demanda M. Lacheneur avec
+une violence inouïe... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque
+moi, le maître, je suis dehors!...
+
+Le jardinier voulut présenter quelques excuses.
+
+--Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n'es plus à
+mon service!...
+
+Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du
+château, cour d'honneur princière, sablée de sable fin, entourée de
+gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbres verts.
+
+Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient
+assis, l'attendant, car c'était le dimanche qu'il recevait les gens de
+son immense exploitation.
+
+Ils se levèrent dès qu'il parut, se découvrant respectueusement. Mais
+il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.
+
+--Qui vous a permis d'entrer ici?... leur dit-il d'un ton menaçant;
+que me voulez-vous? On vous envoie m'espionner, n'est-ce pas?...
+Sortez!...
+
+Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs
+réflexions durent être singulières.
+
+Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du
+grand salon, et il s'y était précipité suivi de sa fille épouvantée.
+
+Jamais Marie-Anne n'avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le
+coeur navré par les plus affreux pressentiments.
+
+Elle avait entendu dire que parfois, sous l'empire de certaines
+passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se
+demandait si son père ne devenait pas fou.
+
+En vérité, il semblait l'être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes
+convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres.
+
+Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa
+cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques.
+
+Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait
+tâter du bout du pied l'épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur
+les meubles comme pour en éprouver le moelleux.
+
+Par moments, il s'arrêtait brusquement devant un des tableaux de
+maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit
+qu'il inventoriait et qu'il estimait toutes les choses magnifiques et
+coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château.
+
+--Et je renoncerais à tout cela!... s'écria-t-il enfin. Ce mot
+expliquait tout.
+
+--Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais!
+jamais!... Je ne saurais m'y résoudre... je ne peux pas... je ne veux
+pas!
+
+Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l'esprit
+de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle
+était assise, elle alla se placer debout devant lui.
+
+--Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse,
+qu'y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne
+suis-je pas ta fille, ne m'aimes-tu donc plus?...
+
+À cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur
+arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un
+regard indéfinissable.
+
+--N'as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m'a dit
+Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et
+nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le
+nôtre!...
+
+Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente
+années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l'avoir
+entendu mille fois débattre.
+
+--Eh! cher père, dit-elle, qu'importe le duc!... Si nous avons ses
+terres, tu les a payées, n'est-ce pas?... elles sont donc bien et
+légitimement à nous.
+
+M. Lacheneur hésita un moment avant de répondre...
+
+Mais son secret l'étouffait; mais il était dans une de ces crises où
+l'homme, si énergique qu'il soit, chancèle et cherche un appui, si
+fragile qu'il puisse être.
+
+--Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tête, si
+l'or que j'ai donné en échange de Sairmeuse m'eût appartenu.
+
+À cet étrange aveu, la jeune fille recula en pâlissant.
+
+--Quoi!... balbutia-t-elle, cet or n'était pas à toi, mon père?... À
+qui donc était-il, d'où venait-il?...
+
+Le malheureux s'était trop avancé pour ne pas aller jusqu'au bout.
+
+--Je vais tout te dire, ma fille, répondit-il, tout, et tu me jugeras,
+tu décideras... Quand les Sairmeuse ont émigré, je n'avais que mes
+bras pour vivre, et l'ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne
+manquerait pas bientôt...
+
+Voilà où j'en étais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant
+que Mlle Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me
+parler. J'accourus.
+
+On avait dit vrai, Mlle Armande était à l'agonie; je le compris bien
+en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire...
+
+Ah! je vivrais cent ans que jamais je n'oublierais son visage à ce
+moment. On eût dit qu'à force de volonté et d'énergie, elle retenait
+pour quelque grande tâche son dernier soupir près de s'envoler.
+
+Quand j'entrai dans sa chambre, ses traits se détendirent.
+
+--Comme tu as tardé!... murmura-t-elle d'une voix faible.
+
+Je voulais m'excuser, mais elle m'interrompit du geste et ordonna aux
+femmes qui l'entouraient de se retirer.
+
+Dès que nous fûmes seuls:
+
+--Tu es un honnête garçon, n'est-ce pas? me dit-elle... Je vais te
+donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se
+trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du
+monde, j'économisais les cinq cents louis de pension que me servait
+annuellement M. le duc mon frère...
+
+Elle me fit signe de m'approcher et de m'agenouiller près de son lit.
+
+J'obéis, et aussitôt Mlle Armande se penchant vers moi, colla presque
+ses lèvres contre mon oreille et ajouta:
+
+--Je possède quatre-vingt mille livres en or.
+
+J'eus comme un éblouissement, mais ma marraine ne s'en aperçut pas.
+
+--Cette somme, continua-t-elle, n'est pas le quart des anciens revenus
+de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour
+l'unique ressource des Sairmeuse?... Je vais te la remettre,
+Lacheneur, je la confie à ta probité et à ton dévouement... On va
+mettre en vente, dit-on, les terres des émigrés. Si cette affreuse
+injustice a lieu, tu rachèteras pour soixante-dix mille livres de nos
+propriétés... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme
+à M. le duc mon frère qui a suivi M. le comte d'Artois. Le surplus,
+c'est-à-dire les mille pistoles de différence, je te les donne, elles
+sont à toi...
+
+Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me
+tendant la croix de son chapelet:
+
+--Jure sur l'image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu
+exécuteras fidèlement les dernières volontés de ta marraine mourante.
+
+Je jurai, et son visage exprima une grande joie.
+
+--C'est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille... tu auras une
+protectrice là-haut. Mais ce n'est pas tout... Dans le temps où nous
+vivons, cet or ne sera en sûreté entre tes mains que si on ignore que
+tu le possèdes... J'ai cherché comment tu le sortirais de ma chambre
+et du château, à l'insu de tous, et j'ai trouvé un moyen. L'or est là,
+dans cette armoire, à la tête de mon lit, entassé dans un coffre de
+chêne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... il le
+faut. Tu vas l'attacher à un drap et le descendre bien doucement, par
+la fenêtre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d'ici, comme tu y es
+entré, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras
+chez toi... La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre
+tes précautions... Mais hâte-toi, je suis à bout de forces...
+
+Le coffre était lourd, mais j'étais robuste. Deux draps que je pris
+dans un bahut firent l'affaire.
+
+En moins de dix minutes, j'eus terminé, sans embarras, sans un seul
+bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fenêtre:
+
+--C'est fini, marraine, dis-je.
+
+--Dieu soit loué!... balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauvé!...
+
+J'entendis un profond soupir, je me retournai... elle était morte.
+
+Cette scène que retraçait M. Lacheneur, il la voyait...
+
+Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du passé
+comme les flammes d'un incendie mal éteint.
+
+Feindre, déguiser la vérité, ménager des réticences, était hors de son
+pouvoir.
+
+Il ne s'appartenait plus.
+
+Ce n'est pas à sa fille qu'il s'adressait, mais à la morte, à Mlle
+Armande de Sairmeuse...
+
+Et s'il frissonna en prononçant ces mots: «elle était morte,» c'est
+qu'il lui semblait qu'elle allait apparaître et lui demander compte de
+son serment.
+
+Après un moment de silence pénible, c'est d'une voix sourde qu'il
+poursuivit:
+
+--J'appelai au secours... on vint. Mlle Armande était adorée,
+les larmes éclatèrent, et il y eut une demi-heure d'inexprimable
+confusion. Tout le monde perdait la tête excepté moi... Je pus me
+retirer sans être remarqué, courir au jardin et enlever le coffre
+de chêne... Une heure plus tard, il était enterré dans la misérable
+masure que j'habitais... L'année suivante, j'achetai Sairmeuse...
+
+Il avait tout avoué, il s'arrêta tremblant, cherchant son arrêt dans
+les yeux de sa fille.
+
+--Et vous hésitez?... demanda-t-elle.
+
+--Ah!... tu ne sais pas...
+
+--Je sais qu'il faut rendre Sairmeuse.
+
+C'était bien là ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix
+qui n'est qu'un murmure et que cependant tout le fracas de l'univers
+ne saurait étouffer.
+
+--Personne ne m'a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me
+soupçonnerait qu'on ne trouverait pas une seule preuve... Mais
+personne ne sait rien...
+
+Marie-Anne se redressa, l'oeil étincelant de la plus généreuse
+indignation.
+
+--Mon père!... interrompit-elle, oh!... mon père!...
+
+Et d'un ton plus calme elle ajouta:
+
+--Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous!...
+
+M. Lacheneur semblait près de succomber aux souffrances des horribles
+combats qui se livraient en lui.
+
+Moins abattu est l'accusé à l'heure où se décide son sort, pendant ces
+minutes éternelles où il attend un verdict de vie ou de mort, l'oeil
+fixé sur cette petite porte par où il a vu le jury sortir pour
+délibérer.
+
+--Rendre!... reprit-il, quoi?... Ce que j'ai reçu?... Soit, je
+consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j'y ajouterai
+les intérêts de cette somme depuis que je l'ai en dépôt, et... nous
+serons quittes.
+
+La jeune fille hochait la tête d'un air doux et triste.
+
+--Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? prononça-t-elle. Tu
+sais bien que c'est Sairmeuse que Mlle Armande entendait confier au
+serviteur de sa famille... C'est Sairmeuse qu'il faut rendre.
+
+Ce mot de «serviteur» devait révolter un homme qui, tant qu'avait duré
+l'Empire, avait été un des puissants du pays.
+
+--Ah!... vous êtes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde
+amertume, cruelle comme l'enfant qui n'a jamais souffert..., cruelle
+comme celui qui, n'ayant jamais été tenté, est impitoyable pour qui
+succombe à la tentation.
+
+Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger,
+parce que seul il sait tout et lit au fond des âmes...
+
+Je ne suis qu'un dépositaire, me dis-tu. C'est bien ainsi que je me
+considérais jadis...
+
+Si ta pauvre sainte mère vivait encore, elle te dirait mon trouble et
+mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n'était pas
+mienne... Je tremblais de me laisser prendre à ses séductions, j'avais
+peur de moi... J'étais comme le joueur chargé de tenir le jeu d'un
+autre, comme un ivrogne qui aurait reçu en dépôt les plus délicieuses
+liqueurs...
+
+Ta mère te dirait que j'ai remué ciel et terre pour retrouver le duc
+de Sairmeuse. Mais il avait quitté le comte d'Artois, on ne savait ce
+qu'il était devenu... J'ai été dix ans avant de me décider à habiter
+le château, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j'ai fait
+brosser les meubles et les tapis comme si le maître eût dû revenir le
+soir.
+
+Enfin j'osai... J'avais entendu M. d'Escorval affirmer que le duc
+avait été tué à la guerre... je m'installai ici. Et de jour en jour, à
+mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et
+plus vaste, je m'en sentais plus légitimement le possesseur...
+
+Mais ce plaidoyer désespéré en faveur d'une cause mauvaise, ne pouvait
+toucher la loyale Marie-Anne.
+
+--Il faut restituer!... répéta-t-elle.
+
+M. Lacheneur se tordait les bras.
+
+--Implacable!... s'écria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui
+ne comprend pas que c'est pour elle que je prétends, que je veux
+rester ce que je suis. Hésiterais-je, s'il ne s'agissait que de moi...
+Je suis vieux et je connais la misère et le travail; l'oisiveté n'a
+pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il
+pour vivre en attendant ma place au cimetière? Une croûte de pain
+frottée d'oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la
+nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela.
+Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous?
+
+--On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père... Je crois
+cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l'âme trop
+haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l'immense
+service que vous lui aurez rendu.
+
+L'ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau.
+
+--Tu crois cela!... dit-il. C'est que tu ne connais pas ces nobles qui
+ont été nos maîtres pendant des siècles. Un «tu es un brave garçon!»
+bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi
+à ma charrue, toi à l'antichambre. Et si je m'avisais de parler des
+mille pistoles qui m'ont été données, on me traiterait de bélître, de
+faquin et d'impudent drôle... Par le saint nom de Dieu!... cela ne
+sera pas.
+
+--Oh!... mon père!...
+
+--Non, cela ne saurait être... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas
+voir, l'ignominie de la chute... Tu nous crois aimés à Sairmeuse?...
+tu te trompes. Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés
+et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour
+nous déchirer, ceux qui aujourd'hui nous lèchent les mains...
+
+Ses yeux brillèrent; il pensa qu'il venait de trouver un argument
+victorieux.
+
+--Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les
+horreurs du mépris... Tu éprouverais cette douleur épouvantable de
+voir s'éloigner de toi jusqu'à celui que ton coeur a choisi librement,
+entre tous!...
+
+Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s'emplirent de
+larmes.
+
+--Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d'une voix altérée, je
+mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître
+que j'avais mal placé ma confiance et mon affection.
+
+--Et tu t'obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse?...
+
+--L'honneur parle, mon père...
+
+M. Lacheneur disloqua à demi, d'un coup de poing terrible, le meuble
+près duquel il se trouvait.
+
+--Et si je m'entêtais, moi aussi, s'écria-t-il, si je gardais tout...
+que ferais-tu?
+
+--Je me dirais, mon père, qu'une misère honnête vaut mieux qu'une
+fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse,
+et je chercherais une place de fille de ferme aux environs...
+
+Cette terrible réponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue.
+Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait
+assez sa fille pour savoir que ce qu'elle disait elle le ferait.
+
+Mais il était vaincu, sa fille l'emportait, il venait de se résoudre à
+l'héroïque sacrifice.
+
+--Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra...
+
+Il s'interrompit, un visiteur lui arrivait.
+
+C'était un tout jeune homme d'une vingtaine d'années, de tournure
+distinguée, à l'air mélancolique et doux.
+
+Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de
+Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi,
+rougissant jusqu'à la racine des cheveux.
+
+--Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m'envoie vous dire que le
+duc de Sairmeuse et son fils viennent d'arriver. Ils ont demandé
+l'hospitalité à M. le curé.
+
+M. Lacheneur s'était levé, dissimulant mal son trouble affreux.
+
+--Vous remercierez le baron d'Escorval de son attention, mon cher
+Maurice, répondit-il, j'aurai l'honneur de le voir aujourd'hui même,
+après une démarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi.
+
+Le jeune d'Escorval avait vu, du premier coup d'oeil, que sa présence
+était importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants.
+
+Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout
+bas, et sans vouloir s'expliquer autrement:
+
+--Je crois connaître votre coeur, Maurice, ce soir, je le connaîtrai
+certainement.
+
+
+
+
+III
+
+
+Peu de gens à Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible
+duc dont l'arrivée mettait le village en émoi.
+
+C'est à peine si quelques anciens du pays se rappelaient l'avoir
+entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu'il venait, à de longs
+intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille demoiselle Armande.
+
+Sa charge le retenait à la cour.
+
+S'il n'avait pas donné signe de vie tant qu'avait duré l'Empire, c'est
+qu'il n'avait pas eu à subir les misères et les humiliations qui
+attendaient les émigrés dans l'exil.
+
+Il y avait au contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que
+lui enlevait la Révolution, une fortune royale.
+
+Réfugié à Londres après le licenciement de l'impuissante armée de
+Condé, il avait eu le bonheur de plaire à la fille unique d'un des
+plus riches pairs d'Angleterre, lord Holland, et il l'avait épousée.
+
+Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six
+millions de francs.
+
+Cependant ce ménage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop
+faciles de M. le comte d'Artois, le gentilhomme qui avait prétendu
+reprendre sous Louis XVI les moeurs de la Régence, ne pouvait pas être
+un bon mari.
+
+La jeune duchesse songeait à une séparation quand elle mourut en
+donnant le jour à un garçon, qui fut baptisé sous les noms de
+Anne-Marie-Martial.
+
+Cette mort ne désola pas le duc de Sairmeuse.
+
+Il se retrouvait libre et plus riche qu'il ne l'avait jamais été.
+
+Dès que les convenances le lui permirent, il confia son fils à une
+parente de sa femme et se remit à courir le monde.
+
+La renommée disait vrai: Il s'était battu, et furieusement, contre
+la France, tantôt dans les rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs
+Russes.
+
+Et jarnibieu!--c'était un de ses jurons,--il ne s'en cachait guère,
+disant qu'en cela, il n'avait fait que strictement son devoir. Il
+estimait bien et loyalement gagné le grade de général que lui avait
+conféré sur le champ de bataille l'empereur de Russie.
+
+On ne l'avait pas vu, lors de la première Restauration, mais son
+absence avait été bien involontaire. Son beau-père, lord Holland,
+venait de mourir, et il avait été retenu à Londres par les embarras
+d'une immense succession.
+
+Les Cent-Jours l'avaient exaspéré.
+
+Mais «la bonne cause,» ainsi qu'il disait, triomphant de nouveau, il
+se hâtait d'accourir.
+
+Hélas! Lacheneur soupçonnait bien les véritables sentiments de son
+ancien maître, quand il se débattait sous les obsessions de sa fille.
+
+Lui qui avait été obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les
+«revenants» n'avaient rien appris ni rien oublié.
+
+Le duc de Sairmeuse était comme les autres.
+
+Cet homme qui avait tant vu n'avait rien retenu.
+
+Il pensait, et rien n'était si tristement grotesque, qu'il suffisait
+d'un acte de sa volonté pour supprimer net tous les événements de la
+Révolution et de l'Empire.
+
+Quand il avait dit: «Je ne reconnais pas tout ça!...» il s'imaginait,
+de la meilleure foi du monde, que tout était dit, que c'était fini,
+que ce qui avait été n'était pas.
+
+Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII à l'oeuvre en
+1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu changé depuis
+1789, il répondait en haussant les épaules:
+
+--Bast!... nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion
+nous a surpris rentreront dans l'ombre.
+
+C'était bien là, sérieusement, son opinion.
+
+Tout le long de la route accidentée qui conduit de Montaignac à
+Sairmeuse, le duc, confortablement établi dans le fond de sa berline
+de voyage, développait ses plans à son fils Martial.
+
+--Le roi a été mal conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que
+je le soupçonne d'incliner plus qu'il ne conviendrait vers les idées
+jacobines. S'il m'en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout
+le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les
+alliés ont mis à sa disposition. Douze cent mille baïonnettes ont un
+peu plus d'éloquence que les articles d'une charte.
+
+C'est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu'il
+s'interrompit.
+
+Il était ému, lui, si peu accessible à l'émotion, en se sentant dans
+ce pays où il était né, où il avait joué enfant, et dont il n'avait
+pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante.
+
+Tout avait bien changé, mais les grandes lignes du paysage étaient
+restées les mêmes, les coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée
+de l'Oiselle était toujours riante comme autrefois.
+
+--Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait
+oublier ses graves préoccupations, je me reconnais!...
+
+Bientôt les changements devinrent plus frappants.
+
+La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue
+unique du village.
+
+Cette rue, autrefois, c'était un chemin qui devenait impraticable dès
+qu'il pleuvait.
+
+--Eh! eh!... murmura le duc, c'est un progrès, cela!...
+
+Il ne tarda pas à en remarquer d'autres.
+
+Là où il n'y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes
+de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes
+et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant
+au-dessus de la porte.
+
+Bientôt il aperçut la mairie, une vilaine construction toute neuve,
+visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton.
+
+--Jarnibieu!... s'écria-t-il, pris d'inquiétude, les coquins sont
+capables d'avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château!...
+
+Mais la berline longeait alors la place de l'Église, et Martial
+observait les groupes qui s'y agitaient.
+
+--Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il
+à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une
+triomphante réception à leur ancien maître?
+
+M. de Sairmeuse haussa les épaules. Il n'était pas homme à renoncer
+pour si peu à une illusion.
+
+--Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste,
+répondit-il. Quand ils le sauront....
+
+Des cris de «Vive M. le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole.
+
+--Vous entendez, marquis? fit-il.
+
+Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la
+portière de la voiture, saluant de la main l'honnête famille Chupin,
+qui courait et criait.
+
+Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix
+formidables, et il ne tint qu'à M. de Sairmeuse de croire que le pays
+entier l'acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s'arrêta devant
+la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la
+noblesse était plus grand que jamais.
+
+Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait
+debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la
+servante du curé est toujours et partout la mieux informée.
+
+--Monsieur le curé n'est pas revenu de l'église, répondit-elle aux
+questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l'attendre,
+il ne tardera pas à arriver, car il n'a pas déjeuné le pauvre cher
+homme...
+
+--Entrons!... dit le duc à son fils.
+
+Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon,
+où une table était dressée.
+
+D'un coup d'oeil, M. de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les
+habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était
+propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux; une
+douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d'une
+simplicité monastique, il n'y avait que des couverts d'étain.
+
+Ce logis était celui d'un ambitieux ou d'un saint.
+
+--Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane.
+
+--Ma foi! répondit Martial, j'avoue que la route m'a singulièrement
+aiguisé l'appétit.
+
+--Doux Jésus!... s'écria la vieille gouvernante, d'un air désespéré,
+et moi qui n'ai rien!... C'est-à-dire, si, il me reste encore un
+poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le
+vider...
+
+Elle s'interrompit prêtant l'oreille, et on entendit un pas dans le
+corridor.
+
+--Ah!... dit-elle, voici monsieur le curé.
+
+Fils d'un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de
+Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.
+
+À le voir, on reconnaissait bien l'homme annoncé par le presbytère.
+
+Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de
+son église.
+
+Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il
+ainsi façonné ses dehors? On s'en faisait une idée en regardant ses
+yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d'une âme ardente.
+
+Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres
+involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière.
+
+Était-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à
+mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez
+immense, en bec d'aigle, mince comme la lame d'un rasoir.
+
+Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais
+d'une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps
+maigre aussi misérablement que les voiles d'un navire en pantenne.
+
+On l'appelait l'abbé Midon.
+
+À la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement
+surpris.
+
+La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais
+il s'attendait à trouver quelqu'un de ses paroissiens.
+
+Personne ne l'ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se
+demandait à qui il avait affaire, et ce qu'on lui voulait.
+
+Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante
+venait de s'esquiver.
+
+Le duc comprit l'étonnement de son hôte.
+
+--Par ma foi!... l'abbé, fit-il avec l'aisance impertinente d'un grand
+seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon
+votre cure d'assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je
+suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.
+
+Le curé s'inclina, mais il ne parut pas qu'il fût fort touché de la
+qualité de ses visiteurs.
+
+--Ce m'est un grand honneur, prononça-t-il d'un ton plus que réservé,
+de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays.
+
+Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu'il était impossible de
+se méprendre sur sa pensée et ses intentions.
+
+--Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici,
+messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je
+crains...
+
+--Bast!... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce
+qui vous suffit nous suffira, l'abbé... Et comptez que nous saurons
+reconnaître de façon ou d'autre le dérangement que nous allons vous
+causer.
+
+L'oeil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante,
+cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l'homme
+violent caché sous le prêtre.
+
+--D'ailleurs, ajouta gaiement Martial, que les angoisses de Bibiane
+avaient beaucoup amusé, d'ailleurs nous savons qu'il y a un poulet en
+mue...
+
+--C'est-à-dire qu'il y avait, monsieur le marquis...
+
+La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son
+maître. Elle semblait au désespoir.
+
+--Doux Jésus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a
+disparu... On nous l'a volé pour sûr, car la mue est bien fermée.
+
+--Attendez, avant d'accuser votre prochain, interrompit le curé, on
+ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander
+quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n'avais pas
+d'argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon
+bouillon...
+
+Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.
+
+Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant
+de l'autre main.
+
+--Voilà pourtant comme il est, s'écria-t-elle en montrant son maître,
+moins raisonnable qu'un enfant, et sans plus de défense qu'un
+innocent... Il n'y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire
+tout ce qu'elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on
+a de lui tout ce qu'on veut... On lui tire ainsi jusqu'aux souliers
+qu'il a aux pieds, jusqu'au pain qu'il porte à sa bouche. La fille à
+la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...
+
+--Assez!... disait sévèrement le prêtre, assez!...
+
+Puis, sachant par expérience que sa voix n'avait pas le pouvoir
+d'arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la
+prit par le bras et l'entraîna jusque dans le corridor.
+
+M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d'un air consterné.
+
+Était-ce là une comédie préparée à leur intention? Évidemment non,
+puisqu'ils étaient arrivés à l'improviste.
+
+Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n'était pas leur
+fait.
+
+Ce n'était pas là, il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils
+espéraient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours
+indispensable à la réussite de leurs projets.
+
+Cependant ils n'échangèrent pas un mot, ils écoutaient.
+
+On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait
+bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si
+elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles.
+
+Bientôt le prêtre rentra.
+
+--J'espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune
+prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule
+de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si
+pauvre qu'elle le dit.
+
+Ni le duc ni Martial ne répondirent.
+
+Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M.
+de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit
+des événements dont il venait d'être témoin à Paris, insistant sur
+l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa
+Majesté Louis XVIII...
+
+Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau.
+
+Elle arrivait chargée de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et
+derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort
+adroitement trois ou quatre plats.
+
+C'est l'ordre d'aller quérir ce repas à l'auberge du _Boeuf couronné_,
+qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus!
+
+L'instant d'après le curé et ses hôtes se mettaient à table.
+
+Le poulet eût été «court,» la digne servante se l'avoua, en voyant le
+terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils.
+
+--On eût juré qu'ils n'avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle
+le lendemain aux dévotes, ses amies.
+
+L'abbé Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il fût près de deux heures
+et qu'il n'eût rien pris depuis la veille.
+
+L'arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l'avait
+bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables
+malheurs.
+
+Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner
+une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à
+les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du
+médecin et du magistrat.
+
+Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il
+venait d'avoir.
+
+Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès
+exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de
+fer.
+
+Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec
+complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, épaisses,
+puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables
+mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups
+d'épée des croisades.
+
+Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l'ancienne
+monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices.
+
+Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué
+jusqu'au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts
+sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable,
+dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu.
+
+Pour être moins robuste que son père, Martial n'en était pas moins un
+fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands
+yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa mère.
+
+De son père, il avait l'énergie, la bravoure et, il faut bien le dire
+aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et
+des idées politiques. S'il partageait les préjugés de son père, il
+les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment
+d'emportement, le fils était capable de le faire froidement.
+
+C'est bien ainsi que l'abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses
+deux hôtes.
+
+Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il
+entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux,
+des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens
+émigrés.
+
+Connaissant le pays, renseigné quant à l'état des esprits, le curé de
+Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstiné vieillard.
+
+Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il
+commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque
+Bibiane se montra à la porte du salon.
+
+--Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle
+qui désireraient vous parler.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Ce nom de Lacheneur n'éveillait aucun souvenir dans l'esprit du duc.
+
+D'abord, il n'avait jamais habité Sairmeuse...
+
+Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien régime
+daigna s'inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans
+qu'il confondait dans sa profonde indifférence!
+
+Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l'ami!... mon brave!...
+
+C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mémoire, que le
+duc de Sairmeuse répétait:
+
+--Lacheneur... M. Lacheneur....
+
+Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que
+son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à
+l'improviste par Bibiane.
+
+--Qu'est-ce que cet individu, l'abbé? demanda le duc d'un ton léger.
+
+Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu'il fût depuis des
+années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une
+cruelle inquiétude.
+
+--M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le
+possesseur actuel du château de Sairmeuse.
+
+Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette
+réponse qu'il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.
+
+--Ah!... s'écria-t-il, c'est le drôle qui a eu l'impudence de....
+Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne.
+
+Bibiane sortie, le malaise de l'abbé Midon redoubla.
+
+--Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire
+remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le
+pays... se l'aliéner serait impolitique....
+
+--J'entends... vous me conseillez des ménagements. C'est parler en pur
+Jacobin, l'abbé. Si Sa Majesté, qui n'y est que trop portée, écoute
+des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées...
+Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution
+s'est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les
+biens du clergé... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?
+
+--Les biens d'un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça
+froidement le curé.
+
+M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse
+impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.
+
+L'infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur
+ses tempes, et l'égarement de ses yeux disait la détresse de sa
+pensée.
+
+Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la
+flamme de son regard, disaient sa virile énergie.
+
+--Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de
+Sairmeuse?
+
+Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit.
+C'était chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il
+jugeait son égal.
+
+Il se leva, et avançant deux chaises:
+
+--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une
+politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle,
+faites-moi cet honneur...
+
+Mais le père et la fille refusèrent d'un signe de tête pareil.
+
+--Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de
+votre maison....
+
+--Ah! Ah!...
+
+--Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la
+faveur d'être ma marraine....
+
+--Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi
+maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les
+tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es
+empressé d'acheter nos biens!...
+
+L'ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son coeur et
+son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de
+sa dignité et de sa valeur.
+
+Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient,
+mais tout le monde le respectait.
+
+Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se
+permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...
+
+Indigné de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.
+
+Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n'avait qu'à
+se taire et Sairmeuse lui restait.
+
+Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait,
+car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour
+ignorer qu'entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il
+y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.
+
+Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.
+
+--Si j'ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est
+sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait
+laissé à l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous
+restituer le dépôt confié à mon honneur.
+
+Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alliés n'en ramenèrent
+que trop, eût été profondément ému.
+
+Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de
+probité.
+
+--Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons
+maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j'ai bonne mémoire, rendait
+autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés
+doivent produire une belle somme, où est-elle?...
+
+Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si
+odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne
+vit pas.
+
+Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la
+pudeur.
+
+--Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa
+les épaules d'un air résigné.
+
+--Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes
+enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui
+le double d'autrefois....
+
+--C'est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au
+châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce
+pas?...
+
+--Je ne possède rien! Mais j'espère que vous m'autoriserez à prendre
+dix mille livres que votre tante m'avait données...
+
+--Ah! elle t'avait donné mille pistoles!... Et quand cela?...
+
+--Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au
+rachat de ses terres...
+
+--Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?
+
+Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il
+ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces
+ou un torrent d'injures...
+
+Marie-Anne, alors, s'avança vivement.
+
+--La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la
+parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononcé, vient de vous
+rendre... de vous donner une fortune...
+
+Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'étaient à
+demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d'un bleu
+sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l'horreur de
+l'humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.
+
+Elle était si belle que Martial en fut remué.
+
+--Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de
+l'insurrection.
+
+Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en
+avait dit assez, son père se sentit vengé.
+
+Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:
+
+--Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton où éclatait une haine
+implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de
+vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j'y
+suis entré, misérable j'en sors...
+
+Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa
+fille qu'un seul mot:
+
+--Eh bien!...
+
+--Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c'est ceux qui ne le
+font pas qui sont à plaindre!...
+
+Elle n'en put dire davantage. Martial accourait, ne songeant qu'à
+se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté
+l'avait si fortement impressionné.
+
+--Je me suis esquivé, dit-il en s'adressant plutôt à Marie-Anne qu'à
+M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle,
+des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre
+avocat près de mon père...
+
+--Mlle Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude.
+
+Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le
+matin, était allé prévenir M. Lacheneur.
+
+--Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus
+impertinent.
+
+--Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval.
+
+Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une
+insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et
+leurs regards étaient chargés d'une haine atroce. Peut-être eurent-ils
+ce pressentiment qu'ils n'étaient pas deux rivaux, mais deux
+principes, en présence.
+
+Martial, préoccupé de son père, céda.
+
+--Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! prononça-t-il en se
+retirant.
+
+Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:
+
+--Ne le souhaitez pas.
+
+
+
+
+V
+
+
+L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques à
+saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de
+Sairmeuse, était petite et modeste.
+
+Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient
+jusqu'à l'Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.
+
+Dans le pays on disait: «le château d'Escorval,» mais c'était pure
+flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse eût
+voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant
+surtout.
+
+C'est que M. d'Escorval--et ce lui sera dans l'histoire un éternel
+honneur--n'était pas riche.
+
+Après avoir été chargé de nombre de ces missions d'où généraux et
+administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux
+de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul
+patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille
+livres de rentes au plus.
+
+Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse,
+représentait ses économies de dix années.
+
+Lui-même l'avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main,
+et elle était devenue son séjour de prédilection.
+
+Il se hâtait d'y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques
+journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.
+
+Mais cette fois il n'était pas venu à Escorval de son plein gré.
+
+Il venait d'y être exilé par la liste de mort et de proscription du
+24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de
+guerre l'enthousiaste Labédoyère et l'intègre et vertueux Drouot.
+
+Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa
+situation n'était pas exempte de périls.
+
+Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo,
+avaient le plus vivement pressé l'Empereur de faire fusiller Fouché,
+l'ancien ministre de la police.
+
+Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.
+
+--Gardez-vous!... écrivaient à M. d'Escorval ses amis de Paris.
+
+Lui s'en remettait à la Providence, envisageant l'avenir, si menaçant
+qu'il dût paraître, avec l'inaltérable sérénité d'une conscience pure.
+
+Le baron d'Escorval était un homme jeune encore, il n'avait pas
+cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux
+prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale
+l'avaient vieilli avant l'âge.
+
+Il était grand, légèrement chargé d'embonpoint et un peu voûté.
+
+Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front
+dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.
+
+--Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour
+la première fois.
+
+Ils se trompaient.
+
+Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut
+résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s'il
+restait de fer dès qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la
+vie privée simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'à la faiblesse.
+
+À ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.
+
+Il lui dut ce bonheur du ménage, que n'envie pas le vulgaire qui
+l'ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui
+emplit la vie et l'embaume comme un céleste parfum.
+
+À l'époque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait
+arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu,
+arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins
+âgée que lui de trois ans seulement.
+
+Il l'aima... et bien qu'elle fût orpheline et qu'elle n'eût rien, il
+l'épousa, estimant que les trésors de son coeur vierge valaient la dot
+la plus magnifique.
+
+Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme,
+dans le sens strict et rigoureux du mot.
+
+On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit
+les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors
+les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle.
+
+Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l'intimité du foyer les
+qualités exquises de son esprit et de son coeur.
+
+Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle
+n'eut une pensée qui ne lui appartint.
+
+Les quelques heures qu'il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres
+étaient ses heures de fête.
+
+Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d'un côté
+de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant
+entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien à
+souhaiter ici-bas.
+
+Les événements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur.
+
+Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d'Escorval
+sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait
+son idole.
+
+Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré
+surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la
+suivirent. Il fut épouvanté et écoeuré, quand il vit la levée en masse
+de toutes les cupidités se précipitant à la curée.
+
+Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui paraître un
+bienfait...
+
+--Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés
+ici.
+
+Ce n'était pas tout à fait ce qu'il pensait.
+
+Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors
+qu'elle tremblait pour la sécurité des siens.
+
+Ce premier dimanche d'août, cependant, M. d'Escorval et sa femme
+étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d'un
+malheur terrible et prochain leur serrait le coeur.
+
+À l'heure même où Lacheneur se présentait chez l'abbé Midon, ils
+étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un
+oeil inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au château et
+au village du Sairmeuse.
+
+Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l'arrivée du
+duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur.
+
+Il lui avait recommandé d'être le moins longtemps possible... et
+malgré cela, les heures s'écoulaient et Maurice ne reparaissait pas.
+
+--Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu'il ne lui soit rien
+arrivé!...
+
+Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur
+avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux
+volontés paternelles.
+
+--Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre coeur!...
+
+Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...
+
+Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n'avait
+pu se résoudre à s'éloigner sans une explication, et il avait rôdé
+autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait.
+
+Elle reparut, en effet, mais au bras de son père.
+
+Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer
+au presbytère. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son
+fils s'y trouvaient.
+
+Le temps qu'ils y restèrent, et qu'il attendit sur la place lui parut
+plus long qu'un siècle.
+
+Ils sortirent, cependant, et il s'avançait pour les aborder, quand il
+fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses.
+
+Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant
+dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux
+intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse.
+
+À cette pensée que le caprice d'un libertin osait s'arrêter sur cette
+jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces
+de son âme, dont il avait juré qu'il ferait sa femme, tout son sang
+afflua à son cerveau.
+
+Il se dit qu'il se devait de châtier l'insolent, le misérable...
+
+Heureusement--malheureusement peut-être--son bras fut arrêté par le
+souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois répéter à son
+père:
+
+«Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.»
+
+Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en
+réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui
+menaça...
+
+--Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents
+serrées, en suivant de l'oeil son ennemi qui s'éloignait.
+
+Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l'avaient abandonné,
+et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le
+confondit, il s'empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M.
+Lacheneur.
+
+--Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d'un ton farouche.
+
+Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à
+marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine,
+mortellement inquiet et cherchant vainement à s'expliquer ce qui se
+passait.
+
+Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina,
+lorsqu'enfin, du haut de la terrasse, elle l'aperçut au tournant du
+chemin.
+
+Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un
+mois se résumèrent en un cri.
+
+--Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n'y échapperons pas.
+
+C'était le malheur, on n'en pouvait douter à la seule vue de M.
+Lacheneur lorsqu'il entra dans le salon d'Escorval.
+
+Il s'avançait du pas lourd d'un ivrogne, l'oeil morne et sans
+expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes.
+
+--Qu'y a-t-il!... demanda vivement le baron...
+
+Mais l'autre ne sembla pas l'entendre.
+
+--Ah!... je l'avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue
+commencé dehors, je l'avais bien dit à ma fille...
+
+Mme d'Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l'avait attirée près
+d'elle.
+
+--Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.
+
+D'un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille
+lui lit signe de regarder et d'écouter son père.
+
+M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible
+anéantissement,--bienfait de Dieu,--qui suit les crises trop cruelles
+pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil
+les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté
+de se souvenir la faculté de souffrir.
+
+--Ce qu'il y a, monsieur le baron, répondit-il d'une voix rauque, il y
+a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et
+que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la
+commune. J'avais tout, je n'ai plus rien... rien que mes deux bras.
+Ils m'ont gagné mon pain jusqu'à vingt-cinq ans, ils me le gagneront
+jusqu'à la mort... J'ai fait un beau rêve, il vient de finir...
+
+Devant l'explosion de ce désespoir, M. d'Escorval pâlissait.
+
+--Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi
+ce qui vous arrive...
+
+Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lança
+son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris
+qu'il portait fort longs.
+
+--À vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis
+venu pour cela. On vous connaît, vous, on connaît votre coeur...
+D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler
+votre ami?...
+
+Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il
+retraça la scène du presbytère.
+
+Le baron écoutait pétrifié d'étonnement, doutant presque du témoignage
+de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d'Escorval disaient à
+quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés.
+
+Mais il était un auditeur--Marie-Anne seule l'observait,--que le
+récit remuait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur
+était Maurice.
+
+Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des
+larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi les plus
+inutiles efforts.
+
+Insulter Lacheneur, c'était insulter Marie-Anne, c'est-à-dire
+l'atteindre, le frapper, l'outrager, lui, dans tout ce qu'il avait de
+plus cher au monde.
+
+Ah! s'il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant
+lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l'odieuse
+conduite du père.
+
+Mais il se jurait bien que le châtiment n'était que différé.
+
+Et ce n'était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune
+homme si modeste et si doux avait un coeur inaccessible à la crainte.
+Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante
+des yeux d'une jeune fille, savaient aller droit à l'ennemi comme une
+lame d'épée.
+
+Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu'il avait
+adressée au duc de Sairmeuse, M. d'Escorval lui tendit la main.
+
+--Je vous ai dit jadis que j'étais votre ami, prononçat-il d'une voix
+émue, je dois vous dire aujourd'hui que je suis fier d'avoir un ami
+tel que vous.
+
+Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui
+était tendue, et son visage trahit une sensation d'une ineffable
+douceur.
+
+--Si mon père n'eût pas rendu, murmura l'opiniâtre Marie-Anne, mon
+père n'eût été qu'un dépositaire infidèle... un voleur. Il a fait son
+devoir.
+
+M. d'Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille.
+
+--Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d'un ton de reproche; mais
+lorsque vous aurez mon âge et mon expérience, vous saurez que
+l'accomplissement d'un devoir est, en certaines circonstances, un
+héroïsme dont peu du gens sont capables.
+
+M. Lacheneur s'était redressé.
+
+--Ah!... vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il,
+maintenant je suis content d'avoir agi comme je l'ai fait.
+
+La baronne d'Escorval se leva, trop femme pour savoir résister aux
+généreuses inspirations de son coeur.
+
+--Moi aussi, monsieur Lacheneur, prononça-t-elle, je veux vous serrer
+la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je méprise
+les tristes ingrats qui ont essayé de vous humilier alors qu'ils
+devaient tomber à vos pieds... Vous avez rencontré des monstres sans
+coeur, tels qu'on ne trouverait sans doute pas leurs semblables.
+
+--Hélas! soupira le baron, les alliés nous en ont ramené comme cela
+quelques-uns qui pensent que le monde a été créé pour eux.
+
+--Et ces gens-là, gronda Lacheneur, voudraient être nos maîtres!...
+
+La fatalité voulut que personne n'entendît M. Lacheneur. Questionné
+sur le sens de sa phrase, il eût sans doute laissé deviner quelque
+chose des projets dont le germe existait déjà dans son esprit... Et
+alors, que de catastrophes évitées!...
+
+Cependant M. d'Escorval reprenait peu à peu son sang-froid.
+
+--Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous
+proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse?
+
+--Ils n'entendront plus parler de moi... d'ici quelque temps du moins.
+
+--Quoi!... vous ne réclamerez pas les dix mille francs qu'ils vous
+doivent?...
+
+--Je ne demanderai rien...
+
+--Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parlé du legs de
+dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en
+poursuiviez par tous les moyens légaux la restitution... Il y a encore
+des juges en France...
+
+M. Lacheneur hocha la tête.
+
+--Les juges, fît-il, ne m'accorderaient pas la justice que je veux; je
+ne m'adresserai pas à eux...
+
+--Cependant...
+
+--Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces
+nobles de malheur. Je n'enverrai même pas chercher à leur château mes
+hardes et celles de ma fille. S'ils me les renvoient... bien. S'il
+leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite à mon égard
+sera honteuse, infâme, odieuse, plus je serai satisfait...
+
+Le baron ne répliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant,
+croyait-elle, un moyen sûr de vaincre cette incompréhensible
+obstination.
+
+--Je comprendrais votre résolution, monsieur, dit-elle, si vous étiez
+seul au monde, mais vous avez des enfants...
+
+--Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne santé et de
+l'éducation... il se tirera d'affaire tout seul à Paris, à moins qu'il
+ne préfère ici me seconder.
+
+--Mais votre fille?...
+
+--Marie-Anne restera près de moi.
+
+M. d'Escorval crut devoir intervenir.
+
+--Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous égare.
+Réfléchissez... Que deviendrez-vous, votre fille et vous?...
+
+Le pauvre dépossédé eut un sourire navrant.
+
+--Oh!... répondit-il, nous ne sommes pas aussi dénués que je l'ai dit,
+j'ai exagéré. Nous sommes propriétaires encore. L'an dernier, une
+vieille cousine à moi, que je n'avais jamais pu déterminer à venir
+habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne héritière de tout
+son bien... Tout son bien, c'était une méchante masure tout en haut de
+la lande de la Rèche, avec un petit jardin devant et quelques perches
+de mauvais terrain. Cette masure, je l'ai fait réparer sur les prières
+de ma fille, et j'y ai fait même porter quelques meubles, deux mauvais
+lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y établir
+gratis, en manière de retraite, le père Grivat et sa femme... Et moi,
+du sein de mon opulence, je disais: «Mais ils seront supérieurement
+là dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pâte!...» Eh
+bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi...
+Je cultiverai des légumes et Marie-Anne ira les vendre...
+
+Parlait-il sérieusement?
+
+Maurice le crut, car il s'avança brusquement au milieu du salon.
+
+--Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s'écria-t-il.
+
+--Oh!...
+
+--Non, cela ne sera pas, parce que j'aime Marie-Anne et que je vous la
+demande pour femme.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s'aimaient.
+
+Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de
+Sairmeuse et dans les allées du parc d'Escorval.
+
+Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le
+sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans
+les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies
+de l'Oiselle.
+
+Car leurs mères étaient amies...
+
+Mme Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres,
+et c'est à grand'peine que, le jour de son mariage, elle parvint à
+former sur le registre les lettres de son nom.
+
+Mais, à l'exemple de son mari, elle avait compris que prospérité
+oblige, et avec un rare courage, couronné d'un succès plus rare
+encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport
+avec sa fortune et sa situation nouvelle.
+
+Et la baronne d'Escorval n'avait pas résisté à la sympathie qui
+l'entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait
+reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence
+supérieure et une âme d'élite.
+
+Quand était morte Mme Lacheneur, Mme d'Escorval l'avait pleurée comme
+une soeur préférée.
+
+De ce moment, l'attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux.
+
+Élevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres
+avaient à se plaindre de son application.
+
+--Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne
+m'accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta
+petite amie...
+
+Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un
+redoublement d'ardeur au travail.
+
+Ainsi, d'année en année était allée s'affirmant cette grande passion
+qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de
+l'adolescence.
+
+Noble et chaste passion d'ailleurs, et de celles dont le spectacle
+réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel.
+
+Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l'un
+que l'autre.
+
+De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un
+regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques
+fleurs échangées,--reliques précieusement conservées...--telles
+étaient leurs joies.
+
+Ce mot magique et sublime: amour, si doux à bégayer et si doux à
+entendre, ne monta pas une seule fois de leur coeur à leurs lèvres.
+
+Jamais l'audace de Maurice n'avait dépassé un serrement de main
+furtif. Jamais Marie-Anne n'avait été osée autant que ce matin même,
+en reconduisant son ami.
+
+Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l'ignorer, et
+s'ils fermaient les yeux, c'est qu'elle ne contrariait en rien leurs
+desseins.
+
+M. et Mme d'Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils
+épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble
+caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays,
+ce qui ne gâtait rien.
+
+M. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir,
+lui, l'ancien valet de charrue, l'allié d'une vieille famille dont le
+chef était un homme considérable.
+
+Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par
+le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles
+était arrêtée en principe...
+
+Oui, le mariage était parfaitement décidé...
+
+Et cependant, à l'impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il
+y eut dans le salon un mouvement de stupeur.
+
+Ce mouvement, le jeune homme l'aperçut malgré son trouble, et inquiet
+de sa hardiesse, il interrogea son père du regard.
+
+Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n'exprimait
+aucun mécontentement.
+
+Cela rendit courage au pauvre amoureux.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j'ai osé vous
+présenter ainsi une telle requête... C'est en ce moment où le sort
+vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs
+empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont
+vous avez été l'objet...
+
+Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer
+Marie-Anne.
+
+Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être
+pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de
+reconnaissance et de joie.
+
+L'amour de l'homme qu'elle aimait sortait victorieux d'une épreuve
+qu'il serait imprudent à beaucoup d'héritières de tenter.
+
+Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du coeur de Maurice.
+
+Lui, cependant, poursuivait:
+
+--Je n'ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son
+affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma
+vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me
+comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot...
+
+Il se tut, attendant son arrêt...
+
+--Je vous approuve, mon fils, dit M. d'Escorval d'un son de voix
+profond, vous venez de vous conduire en honnête homme... Certes, vous
+êtes bien jeune pour devenir le chef d'une famille, mais, vous l'avez
+dit, les circonstances commandent.
+
+Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta:
+
+--Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne.
+
+Maurice n'avait pas espéré un succès si facile...
+
+Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de
+Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain...
+
+Il s'avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les
+porta à ses lèvres, en balbutiant:
+
+--Merci!... vous êtes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis
+heureux!
+
+Hélas! le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair
+d'orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit
+vite son attitude morne.
+
+--Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre
+grandeur d'âme... oh! oui, bien profondément. Vous venez d'effacer
+jusqu'au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela précisément, je
+serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l'insigne honneur
+que vous faites à ma fille.
+
+--Quoi!... fit le baron stupéfait, vous refusez...
+
+--Il le faut.
+
+Foudroyé tout d'abord, Maurice s'était redressé, puisant dans son
+amour une énergie qu'il ne se connaissait pas.
+
+--Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s'écria-t-il, briser notre
+vie, car si j'aime Marie-Anne... elle m'aime...
+
+Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille,
+si rouge l'instant d'avant, était devenue plus blanche que le marbre,
+elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus.
+
+--Il le faut, répéta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez
+l'affreux courage que j'ai en ce moment.
+
+Effrayée du désespoir de son fils, Mme d'Escorval intervint.
+
+--Ce refus, commença-t-elle, a des raisons...
+
+--Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que
+je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils.
+
+--Ah!... vous tuez mon enfant!... s'écria la baronne.
+
+M. Lacheneur hocha tristement la tête.
+
+--M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera...
+
+--Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais!...
+
+--Et votre fille? interrogea la baronne.
+
+Ah! c'était bien là vraiment la place faible, celle où il fallait
+frapper; l'instinct de la mère ne s'était pas trompé. M. Lacheneur
+eut une minute d'hésitation visible, mais se raidissant contre
+l'attendrissement qui le gagnait.
+
+--Marie-Anne, répondit-il lentement, sait trop ce qu'est le devoir
+pour ne pas obéir quand il commande... Quand je lui aurai dit le
+secret de ma conduite, elle se résignera, et si elle souffre, elle
+saura cacher ses souffrances...
+
+Il s'interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade,
+des feux de file que dominait la voix puissante du canon.
+
+Tous les fronts pâlirent. Les circonstances donnaient à ces sourdes
+détonations une signification terrible.
+
+Le coeur serré d'une pareille angoisse, M. d'Escorval et Lacheneur se
+précipitèrent sur la terrasse.
+
+Mais déjà tout était rentré dans le silence. Si large que fût
+l'horizon, l'oeil n'y découvrait rien. Le ciel était bleu, pas un
+nuage de fumée ne se balançait au-dessus des arbres.
+
+--C'est l'ennemi, gronda M. Lacheneur d'un ton qui disait bien de quel
+coeur il eût, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et marché
+aux alliés...
+
+Il s'arrêta... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et
+durant cinq minutes elles se succédèrent sans interruption.
+
+M. d'Escorval écoutait les sourcils froncés.
+
+--Ce n'est pas là, murmurait-il, le feu d'un engagement...
+
+Demeurer plus longtemps dans cet état d'anxiété était impossible.
+
+--Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais
+aller aux informations?
+
+--Va!... répondit simplement le baron, mais s'il y a quelque chose, ce
+dont je doute, ne t'expose pas, reviens.
+
+--Oh!... sois prudent!... insista Mme d'Escorval, qui voyait déjà son
+fils exposé aux plus affreux dangers.
+
+--Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre
+quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré.
+
+Les recommandations étaient inutiles. Au moment où Maurice s'élançait
+vers la porte, son père le retint.
+
+--Attends, lui dit-il, voici venir là-bas quelqu'un qui nous donnera
+peut-être des renseignements.
+
+En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait
+d'apparaître.
+
+Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue
+sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement,
+comme s'il eût menacé un ennemi visible pour lui seul.
+
+Bientôt on put distinguer ses traits.
+
+--Eh!... c'est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur.
+
+--Le propriétaire des vignes de la Borderie?
+
+--Précisément... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah!
+il a du bon sang dans les veines, celui-là, et on peut se fier à lui.
+
+--Il faut le prier de monter, dit M. d'Escorval.
+
+M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains
+en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela:
+
+--Ohé!... Chanlouineau.
+
+Le robuste gars leva la tête.
+
+--Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler.
+
+Chanlouineau répondit par un geste d'assentiment, on le vit dépasser
+la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon.
+
+Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque
+grave événement. Il n'avait plus de cravate, et le col de sa chemise
+déchiré laissait voir son cou musculeux.
+
+--Où se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?...
+
+Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un
+rugissement de rage.
+
+--On ne se bat pas, répondit-il, on s'amuse. Ces coups de fusil que
+vous entendez sont tirés en l'honneur et gloire de M. le duc de
+Sairmeuse.
+
+--C'est impossible...
+
+--Je le sais bien... et cependant c'est la pure vérité. C'est Chupin,
+le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre,
+qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais à
+portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus!...
+
+M. Lacheneur était confondu.
+
+--Enfin, que s'est-il passé? interrogea-t-il.
+
+--Oh!... c'est simple comme bonjour. Quand le duc est arrivé à
+Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme,
+l'infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des
+mendiants après une diligence, en criant: «Vive monsieur le duc!» Lui,
+enchanté, qui s'attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait
+remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L'argent, vous
+m'entendez, a mis Chupin en appétit, et il s'est logé en tête de faire
+à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l'Empereur. Ayant
+appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s'était
+passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de
+Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voilà aussitôt tous
+les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait
+là-dessus... et bien vite il se met à raconter à ces pauvres
+imbéciles qu'ils n'ont qu'à brûler de la poudre au nez du duc pour
+obtenir la confirmation des ventes...
+
+--Et ils l'ont cru?
+
+--Dur comme fer... Ah! les préparatifs n'ont pas été longs. On est
+allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur
+hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de
+la poudre... et vous avez entendu. Quand j'ai quitté Sairmeuse, ils
+étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui
+criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!...
+
+C'est bien là ce qu'avait deviné M. d'Escorval.
+
+--Voilà, en petit, l'ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La
+bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout!...
+
+Cependant, Chanlouineau poursuivait:
+
+--Enfin, fête complète!... Le diable avait sans doute prévenu les
+nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de
+Sairmeuse est le grand ami du roi et qu'il en obtient tout ce qu'il
+veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je
+ne suis qu'un pauvre paysan, moi,--il disait «pésan»--mais jamais je
+ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec
+nous autres, devant le duc... Ils lui léchaient les mains... Et lui
+se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de
+Courtomieu...
+
+--Et son fils?... interrompit Maurice.
+
+--Le marquis Martial, n'est-ce pas?... Il se promenait aussi devant
+l'église, donnant le bras à Mlle Blanche de Courtomieu... Ah! je ne
+sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille
+qui n'est pas plus grande que ça, si blonde qu'on dirait qu'elle a des
+cheveux morts sur la tête... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se
+moquaient des paysans... On dit qu'ils vont se marier. Et même, ce
+soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l'honneur du
+duc...
+
+Il avait conté tout ce qu'il savait, il s'arrêta.
+
+--Tu n'as oublié qu'une chose, fit M. Lacheneur, c'est de nous dire
+pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t'étais battu?...
+
+Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement:
+
+--Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que
+Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint...
+Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout
+rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s'est arrêté devant
+moi: «Tu es donc une mauvaise tête?» m'a-t-il dit. J'ai répondu que
+non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m'a pris par ma
+cravate, et il m'a secoué en me disant qu'il me corrigerait et qu'il
+me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j'ai senti
+la main de ce vieux, tout mon sang n'a fait qu'un tour... Je l'ai
+empoigné à bras le corps!... Heureusement on s'est jeté à six sur moi
+et j'ai été obligé de lâcher prise... Mais qu'il ne s'avise jamais de
+venir rôder autour de _mes_ vignes!...
+
+Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait; le feu des
+révoltes flambait dans ses yeux.
+
+Et M. d'Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment
+allumées, et dont l'explosion, pensait-il, serait terrible...
+
+Mais M. Lacheneur s'était redressé.
+
+--Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas
+m'accompagner, j'ai un marché à te proposer...
+
+M. et Mme d'Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir; mais il ne
+se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille.
+
+Pourtant Maurice ne désespérait pas encore.
+
+Marie-Anne lui avait promis qu'elle l'attendrait le lendemain, dans le
+bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lorsqu'il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de
+Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité.
+
+Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l'enthousiasme de
+commande des paysans si froids et si calculateurs qui l'entouraient.
+
+C'était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et
+cauteleux, hardi comme qui n'a rien, patient autant qu'un sauvage;
+enfin, un de ces coquins complets et tout d'une venue, tels qu'on n'en
+trouve qu'au fond de la campagne.
+
+On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement.
+
+Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu'alors
+dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du
+Code rural.
+
+Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé,
+il avait dépensé des trésors d'intrigue à faire la fortune de vingt
+diplomates.
+
+Les circonstances, il le disait souvent, l'avaient mal servi.
+
+Aussi, est-ce désespérément qu'il s'accrocha à l'occasion rare et
+unique qui se présentait.
+
+Comme de juste, ce rusé gredin n'avait rien dit des circonstances qui
+entouraient la restitution de Sairmeuse.
+
+Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait
+semant la nouvelle de groupe en groupe.
+
+--M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes,
+terres à blé, il rend tout!...
+
+C'était plus qu'il n'en fallait pour bouleverser tous ces
+propriétaires de la veille.
+
+Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez
+menacé pour aller au-devant d'une revendication, que ne devaient-ils
+pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans
+défense?...
+
+On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu'un décret se
+préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de
+propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de
+Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs
+yeux comme un miroir à alouettes.
+
+--Quand on n'est pas le plus fort, comme l'ormeau, disaient les
+orateurs de leurs délibérations, on plie comme l'osier, qui se relève
+quand l'orage est passé.
+
+Et ils plièrent... Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec
+un délire d'autant plus extravagant que la rancune et la peur s'y
+mêlaient.
+
+À bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l'accent de la rage
+et de la menace.
+
+Enfin, comme il est rare que l'homme des campagnes, travaillé de
+défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d'eux se disait à
+part soi:
+
+--Que risquons-nous à crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S'il
+se contente de cela pour tout loyer, bon! S'il ne s'en contente pas,
+il sera toujours temps de voir à trouver autre chose.
+
+Là-dessus, ils clamaient à s'égosiller...
+
+Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le
+duc se laissait aller à son ravissement.
+
+Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l'incorrigé et
+l'incorrigible, l'homme des grotesques préjugés et des illusions
+obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations,
+fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de singe,» prétendait
+Chateaubriand.
+
+--Que me chantiez-vous donc, curé? disait-il à l'abbé Midon. Comment
+avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour
+nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions
+n'existent que dans votre esprit et votre coeur.
+
+L'abbé Midon se taisait. Qu'eût-il pu répondre!...
+
+Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l'opinion, à cette
+allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement.
+
+--Il y a quelqu'un sous tout ceci!... pensait-il.
+
+Ce quelqu'un ne tarda pas à se révéler.
+
+Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère.
+
+Il s'avança dans le salon, l'échine arrondie en cerceau, humble,
+rampant, l'oeil plein des plus viles soumissions, un sourire
+obséquieux aux lèvres.
+
+Et, par l'entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l'ombre du
+corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.
+
+Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie
+de protestations. Il venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur
+la place.
+
+--Eh bien!... Oui! s'écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre
+aux désirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis!
+
+Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense
+hurrah s'éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en
+l'air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n'avait ouï pareil
+fracas d'artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au _Boeuf
+couronné_.
+
+Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa
+froideur hautaine et indifférente,--s'émouvoir est du commun--mais en
+réalité il était ravi, transporté.
+
+Si ravi qu'il chercha vite comment récompenser cet accueil.
+
+Un simple coup d'oeil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui
+avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact.
+
+Les lots détachés de l'immense domaine et vendus séparément étaient
+d'une importance relativement minime.
+
+Le duc pensa qu'il serait politique et peu coûteux d'abandonner ces
+misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou
+cinquante paysans.
+
+--Mes amis, cria-t-il d'une voix forte, je renonce pour moi et mes
+descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils
+sont à vous, je vous les donne!...
+
+Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble
+sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de
+Chupin, l'organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en
+personnage.
+
+Et pendant que le duc se promenait d'un air fier et satisfait
+au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne
+venaient-ils pas de jouer «l'ancien seigneur,» comme disaient les
+vieux.
+
+Même, s'ils s'étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau,
+c'est que la donation leur semblait un peu fraîche... sans cela...
+
+Mais le duc n'eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui
+frappa vivement son fils...
+
+Un de ses anciens amis de l'émigration, le marquis de Courtomieu,
+qu'il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa
+rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.
+
+Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l'ami de
+son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l'ombre des grands
+arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec
+toute la noblesse des environs...
+
+Il n'était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de
+Sairmeuse. D'abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions
+en Angleterre. Puis, il était l'ami du roi, et chacun, pour soi, pour
+ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer...
+
+Pauvre roi!... il eût eu la France entière à partager comme du gâteau
+entre tous ces appétits, qu'il ne les eût pas satisfaits...
+
+Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc
+coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu'avait occupée
+Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de
+«Buonaparte.»
+
+Il était gai, causeur, plein de confiance dans l'avenir.
+
+--Ah!... on est bien chez soi, répétait-il à son fils.
+
+Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres.
+
+Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette
+journée, l'avaient ému, lui si peu accessible à l'émotion. Il songeait
+à ces deux jeunes filles si différentes:
+
+Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l'adolescence, ont aimé, ont
+été aimés et ont vu, tout à coup, s'ouvrir entre eux et le bonheur un
+abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de
+Maurice d'Escorval.
+
+Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d'avenir reposaient sur son
+amour pour Marie-Anne.
+
+Cet amour lui échappant, l'édifice enchanté de ses espérances
+s'écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines.
+
+Sans Marie-Anne, il n'apercevait ni but, ni sens à son existence.
+
+C'est qu'il ne s'abusait pas. Si tout d'abord son rendez-vous pour le
+lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y
+réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien,
+puisque tout dépendait d'une volonté étrangère, la volonté de M.
+Lacheneur.
+
+Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L'heure
+du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d'avaler
+une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se
+retirer.
+
+M. d'Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne
+se permirent aucune observation.
+
+Ils respectaient cette douleur qu'ils étaient si dignes de partager.
+Ils savaient qu'il est de ces chagrins cuisants qui s'irritent de
+toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que
+soit la main qui les panse.
+
+--Pauvre Maurice!... murmura Mme d'Escorval, dès que son fils se fut
+retiré.
+
+Et son mari ne répondant pas:
+
+--Peut-être, ajouta-t-elle d'une voix hésitante, peut-être serait-il
+sage à nous de ne pas l'abandonner seul aux inspirations de son
+désespoir.
+
+Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l'horrible appréhension
+de sa femme.
+
+--Nous n'avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j'ai entendu
+Marie-Anne promettre à Maurice de l'attendre demain au bois de la
+Rèche.
+
+La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s'était
+glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais
+elle était mère, elle voulait savoir.
+
+Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement
+la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes
+rêveries, qu'il n'entendit rien et ne soupçonna même pas la
+sollicitude qui veillait sur lui.
+
+Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d'appui, le front
+entre ses mains, et il regardait...
+
+Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger
+brouillard blanc qui indiquait le cours de l'Oiselle, il apercevait
+la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses
+toits dentelés.
+
+Que de fois il l'avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce
+château qui abritait ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux
+au monde.
+
+De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son coeur
+battait plus fort quand il les voyait s'éclairer.
+
+--Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille...
+Elle s'agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après
+celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu...
+
+Mais ce soir, il n'avait pas à attendre qu'une lumière brillât
+derrière les vitres de cette fenêtre chérie.
+
+Marie-Anne n'était plus à Sairmeuse... elle en avait été chassée.
+
+Où était-elle, maintenant?... Elle n'avait plus d'autre asile, elle,
+accoutumée aux recherches de la richesse, qu'une misérable masure
+couverte de chaume, dont les murs n'étaient même pas blanchis à la
+chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la
+grande route et boueux en hiver.
+
+Elle en était réduite à garder pour elle-même l'aumône que, charitable
+en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens.
+
+Que faisait-elle à cette heure?... Elle pleurait sans doute...
+
+À cette idée, le coeur du pauvre Maurice se brisait.
+
+Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement
+s'illuminer le château de Sairmeuse?
+
+Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de
+Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique
+demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire
+possession de ce château dont M. de Sairmeuse n'avait pas franchi le
+seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.
+
+Maurice vit les lumières courir d'étage en étage, de chambre en
+chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s'éclairèrent.
+
+À ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.
+
+Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d'une vierge,
+où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée.
+
+Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils
+parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait
+peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir
+examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s'entourer les
+jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre
+inachevée laissée sur le pupitre...
+
+Jamais avant cette soirée Maurice n'eût voulu croire qu'on pouvait
+haïr quelqu'un autant qu'il haïssait ces Sairmeuse.
+
+Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à
+songer à ce qu'il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une
+inextricable situation.
+
+Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine,
+redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme
+d'Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre
+quelque chose; il ne s'apercevait pas que depuis la veille au matin il
+n'avait rien mangé.
+
+Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.
+
+Les landes de la Rèche étant situées de l'autre côté de l'Oiselle,
+Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y
+avait un bac, à une portée de fusil d'Escorval. Quand il arriva au
+bord de l'eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui
+attendaient le passeur.
+
+Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta.
+
+--Pour vrai, c'est vrai, disait un gros garçon à l'air réjoui, et moi
+qui vous parle, je l'ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau,
+hier soir... Il ne se tenait pas de joie... «Je vous invite tous à la
+noce! criait-il, j'épouse la fille de M. Lacheneur, c'est décidé.»
+
+Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton
+sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu'il perdit jusqu'à la faculté de
+réfléchir.
+
+--Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu'il
+en était amoureux... c'est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il
+la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que
+le père a été dans les grandeurs, il n'a rien osé dire... dès qu'il
+l'a su tombé, il s'est déclaré et on a topé.
+
+--Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.
+
+--Tiens!... pourquoi donc?
+
+--S'il est ruiné, comme on dit...
+
+Les autres éclatèrent de rire.
+
+--Ruiné!... M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce...
+Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous...
+On sait ce qu'on sait... Le croyez-vous donc assez bête pour n'avoir
+rien mis de côté, en vingt ans!... Il en a placé, allez, de cet
+argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même
+il parait qu'il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n'est pas
+possible...
+
+--Vous mentez!... interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte
+Sairmeuse aussi pauvre qu'il y était entré.
+
+En reconnaissant le fils de M. d'Escorval, les paysans étaient devenus
+fort penauds. Mais lui, en intervenant, s'était enlevé tout moyen de
+se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des
+choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu'il pense
+devoir être agréable à qui l'interroge; il a peur de se compromettre.
+
+Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut
+traversé l'Oiselle.
+
+--Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c'est impossible!
+c'est impossible!...
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le
+rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle.
+
+La nature y semble maudite, rien n'y vient. La boue s'y détrempe
+contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la
+patience opiniâtre des paysans s'y est émoussée comme le fer des
+outils.
+
+Quelques chênes rabougris s'élevant de place en place au-dessus des
+genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture.
+
+Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y
+poussent droits et forts. Les eaux de l'hiver ont charrié dans
+quelques replis de terrain assez d'humus pour donner la vie à des
+clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales
+s'accrochent aux branches voisines.
+
+En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi.
+Il s'était cru en retard et il était en avance de plus d'une heure.
+
+Il s'assit sur un quartier de roche d'où il découvrait toute la lande,
+et il attendit.
+
+Le temps était magnifique, l'air enflammé. Le soleil d'août dans
+toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des
+dernières pluies.
+
+Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la
+campagne, pas un bourdonnement d'insecte, pas un frémissement de brise
+dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portât le regard, rien
+ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes.
+
+Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte
+de son coeur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de
+solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées,
+plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à
+la bise de novembre.
+
+Avec le malheur, l'expérience lui venait vite, et cette science
+cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les
+illusions.
+
+Ce n'est que depuis qu'il avait entendu causer les paysans qu'il
+comprenait bien l'horreur de la situation de M. Lacheneur. Précipité
+brusquement des hauteurs sociales qu'il avait atteintes, il ne
+trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on
+le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur,
+criaient les autres. Il n'avait plus de condition sociale. Il était
+l'homme tombé, celui qui a été et qui n'est plus...
+
+Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à
+expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées?...
+
+Cette réflexion faisait frémir Maurice. Rapprochant des cancans des
+paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur,
+il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage
+de Marie-Anne et de Chanlouineau n'était pas si absurde qu'il l'avait
+jugée tout d'abord.
+
+Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan
+sans éducation?... Par calcul? Non, puisqu'il repoussait une alliance
+dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Par amour-propre
+alors?... Peut-être ne voulait-il pas qu'il fût dit qu'il dût quelque
+chose à un gendre...
+
+Maurice épuisait tout ce qu'il avait de pénétration à chercher le
+mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la
+lande, une femme apparut: Marie-Anne.
+
+Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n'osa
+quitter l'ombre des arbres.
+
+Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en
+jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans
+surprise, qu'elle était tête nue, et qu'elle n'avait sur les épaules
+ni châle ni écharpe.
+
+Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d'elle, et
+lui prit la main qu'il porta à ses lèvres.
+
+Mais cette main qu'elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la
+retira doucement avec un geste si triste qu'il eût bien dû comprendre
+qu'il n'était plus d'espoir.
+
+--Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n'ai pu soutenir
+l'idée de votre inquiétude... Je trahis en ce moment la confiance
+de mon père... il a été obligé de sortir, je me suis échappée... Et
+cependant je lui ai juré, il n'y a pas deux heures, que je ne vous
+reverrais jamais... Vous l'entendez: jamais.
+
+Elle parlait vite, d'une voix brève, et Maurice était confondu de la
+fermeté de son accent.
+
+Moins ému, il eût vu combien d'efforts ce calme apparent coûtait
+à cette jeune fille si vaillante. Il l'eût vu, à sa pâleur, à la
+contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu'elle avait
+vainement baignées d'eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la
+nuit.
+
+--Si je suis venue, poursuivait-elle, c'est qu'il ne faut pas, pour
+votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu'il reste, au fond de
+votre coeur, l'ombre d'une pensée d'espérances... Tout est bien fini,
+c'est pour toujours que nous sommes séparés!... Les faibles seuls
+se révoltent contre une destinée qu'ils ne peuvent changer;
+résignons-nous... Je voulais vous voir une dernière fois et vous
+dire cela... Ayons du courage, Maurice... Partez, quittez Escorval,
+oubliez-moi...
+
+--Vous oublier, Marie-Anne! s'écria le malheureux, vous oublier!...
+
+Il chercha du regard le regard de son amie, et l'ayant rencontré, il
+ajouta d'une voix sourde:
+
+--Vous m'oublierez donc, vous?...
+
+--Moi je suis une femme, Maurice...
+
+Mais il l'interrompit.
+
+--Ah! ce n'est pas là ce que j'attendais, prononça-t-il. Pauvre
+fou!... Je m'étais dit que vous sauriez trouver dans votre coeur de
+ces accents auxquels le coeur d'un père ne saurait résister.
+
+Elle rougit faiblement, hésita, et dit:
+
+--Je me suis jetée aux pieds de mon père... il m'a repoussée.
+
+Maurice fut anéanti, mais se remettant:
+
+--C'est que vous n'avez pas su lui parler, s'écria-t-il avec une
+violence inouïe, mais je le saurai, moi!... Je lui donnerai de telles
+raisons qu'il faudra bien qu'il se rende. De quel droit son caprice
+briserait-il ma vie!... Je vous aime... de par mon amour vous êtes
+à moi, oui, plus à moi qu'à lui!... Je lui ferai entendre cela, vous
+verrez... Où est-il, où le rencontrer à cette heure?...
+
+Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne
+l'arrêta par le bras.
+
+--Restez, commanda-t-elle, restez!... Vous ne m'avez donc pas
+comprise, Maurice?... Eh bien! sachez toute la vérité. Je connais
+maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais
+mourir de sa résolution, je l'approuve... N'allez pas trouver mon
+père... Si, touché de vos prières, il accordait son consentement,
+j'aurais l'affreux courage de refuser le mien!...
+
+Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l'éclaira pas.
+Sa tête s'égara, et sans conscience de l'abominable injure qu'il
+adressait à cette femme tant aimée:
+
+--Est-ce donc pour Chanlouineau, s'écria-t-il, que vous gardez votre
+consentement?... Il le croit, puisqu'il va disant partout que vous
+serez bientôt sa femme...
+
+Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair
+même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le
+regard dont elle accabla Maurice.
+
+--Dois-je m'abaisser jusqu'à me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer
+que si je soupçonne ce qu'ont pu projeter mon père et Chanlouineau,
+je n'ai pas été consultée? Me faut-il vous apprendre qu'il est des
+sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J'ai trouvé en moi
+assez de dévouement pour renoncer à l'homme que j'avais choisi... Je
+ne saurais me résoudre à en accepter un autre.
+
+Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui
+de la sublime expression du visage de Marie-Anne.
+
+La raison lui revenait, il sentait l'indignité de ses soupçons, il se
+faisait horreur pour avoir osé les exprimer.
+
+--Oh! pardon!... balbutia-t-il, pardon!...
+
+Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces
+événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les
+réticences de Marie-Anne!...
+
+Il cherchait une idée de salut; il crut l'avoir trouvée.
+
+--Il faut fuir! s'écria-t-il, partir à l'instant, sans retourner la
+tête!... Avant la nuit nous aurons passé la frontière...
+
+Les bras étendus, il s'avançait comme pour prendre possession de
+Marie-Anne, et l'entraîner, elle l'arrêta d'un seul regard.
+
+--Fuir!... dit-elle d'un ton de reproche, fuir!... et c'est vous,
+Maurice, qui me conseillez cela. Quoi!... le malheur frappe à coups
+redoublés mon pauvre père, et j'ajouterais ce désespoir et cette honte
+à ses douleurs!... La solitude s'est faite autour de lui, ses amis
+l'ont abandonné, et moi, sa fille, je l'abandonnerais!... Ah! je
+serais, si j'agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des
+créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce
+que j'ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être
+résolue au parti extrême que vous m'offrez... je serais sortie en
+plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n'est pas le monde
+que je crains, moi!... Mais si on fuit le château d'un père riche et
+heureux, on ne déserte pas la masure d'un père désespéré et misérable.
+Laissez-moi, Maurice, où m'attache l'honneur... Je saurai devenir
+paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez... je n'ai pas trop
+de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu'on ne saurait être
+complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli...
+
+Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit
+tourner la tête.
+
+À dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son
+fusil de chasse.
+
+
+
+
+X
+
+
+Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la
+première nuit de sa Restauration, ainsi qu'il disait.
+
+Si inaccessible qu'il se prétendît aux émotions qui agitent les gens
+du commun, les scènes de la journée l'avaient profondément remué.
+
+Il n'avait pu se défendre de plus d'un retour vers le passé, lui qui
+cependant s'était fait une loi de ne jamais réfléchir.
+
+Tant qu'il avait été sous les yeux des paysans ou des convives du
+château de Courtomieu, il avait mis son honneur à paraître froid ou
+insouciant. Une fois enfermé dans sa chambre, il s'abandonna sans
+contrainte à l'excès de sa joie.
+
+Elle était immense et tenait presque du délire.
+
+Seul, il eût pu dire, mais il s'en fût bien gardé, quel prodigieux
+service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse.
+
+Ce malheureux qu'il payait de la plus noire ingratitude, cet homme
+probe jusqu'à l'héroïsme qu'il avait traité comme un valet infidèle,
+venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie.
+
+Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse à l'abri d'une
+misère non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il
+redoutait...
+
+Celui-là eût bien ri, à qui on eût dit cela dans le pays.
+
+--Allons donc! eût-il répondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse
+possèdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-être, on
+n'en connaît pas le nombre.
+
+Cela était vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des
+successions de la duchesse et de lord Holland, n'avaient pas été
+légués au duc.
+
+Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa
+guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait à
+son fils, à son fils seul.
+
+Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes,
+pas de quoi vivre, strictement parlant.
+
+Certes, jamais Martial n'avait dit un mot qui put donner à soupçonner
+qu'il avait l'intention de s'emparer de l'administration de ses biens,
+mais ce mot, il pouvait le dire...
+
+N'y avait-il pas lieu de croire qu'il le dirait fatalement quelque
+jour, tôt ou tard?...
+
+Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l'entendre, s'avouant, à
+part soi, qu'à la place de son fils il l'eût dit depuis longtemps.
+
+Rien qu'en songeant à cette éventualité, il frémissait.
+
+Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin
+à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui
+faudrait baser ses dépenses.
+
+Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à
+puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables...
+
+--Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement...
+Que Martial se marie, que l'ambition le prenne, qu'il soit mal
+conseillé... c'en est fait.
+
+Lorsqu'il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils
+comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire
+dans ses yeux quantité de pensées qui n'y étaient pas. Et selon qu'il
+le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou
+s'effrayait davantage.
+
+Parfois il mettait les choses au pis.
+
+--Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute
+sa fortune, et me voilà sans pain...
+
+Cette continuelle appréhension d'un homme qui jugeait les sentiments
+des autres sur les siens, n'était-elle pas un épouvantable châtiment?
+
+Ah!... ils n'eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les
+misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse
+étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent.
+
+Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou.
+
+--Que suis-je? s'écriait-il, écumant de rage; un jouet entre les mains
+d'un enfant. J'appartiens à mon fils. Que je lui déplaise, il me
+brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis
+de tout, c'est qu'il le veut bien; il me fait l'aumône de mon luxe et
+de ma grande existence... Mais je dépens d'un moment de colère, de
+moins que cela, d'un caprice...
+
+Avec de telles idées, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer
+son fils.
+
+Il le haïssait.
+
+Il lui enviait passionnément tous les avantages qu'il lui voyait,
+ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son
+intelligence, qu'on disait supérieure.
+
+On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des
+pères!...
+
+Enfin, cela était ainsi!...
+
+Seulement, rien n'apparut à la surface de ces misères intérieures, et
+Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s'il surprit le
+secret de son père, il n'en laissa rien voir et n'en abusa pas.
+
+Ils étaient parfaits l'un pour l'autre, le duc bon jusqu'à la plus
+extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations
+n'étaient pas celles d'un père et d'un fils, l'un craignant toujours
+de déplaire, l'autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur
+un pied d'égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n'ayant
+même pas l'un pour l'autre de ces secrets que commande la pudeur de la
+famille...
+
+Eh bien! c'est cette horrible situation que dénouait Lacheneur.
+
+Propriétaire de Sairmeuse, d'une terre de plus d'un million, le duc
+échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté!...
+
+Aussi que de projets en cette nuit!...
+
+Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l'ami du roi;
+n'avait-il pas le droit d'aspirer à tout?
+
+Lui qui avait épuisé jusqu'au dégoût, jusqu'à la nausée tous les
+plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter
+les délices du pouvoir qu'il ne connaissait pas...
+
+Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de
+moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France.
+
+Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial.
+
+En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait
+parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette
+rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n'avait pas contenté sa
+curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu.
+
+Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les
+pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de
+son enfance lui revenaient en foule.
+
+Lacheneur n'avait-il pas tout respecté!... Le duc retrouvait toutes
+choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées,
+laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu'il les avait
+quittées.
+
+Lorsqu'il eut tout vu:
+
+--Décidément, marquis, s'écria-t-il, ce Lacheneur n'est pas un
+aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner
+beaucoup, en faveur du soin qu'il a pris de notre maison en notre
+absence...
+
+Martial resta sérieux.
+
+--Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par
+une belle et large indemnité.
+
+Ce mot fit bondir le duc.
+
+--Une indemnité!... s'écria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien!
+et mes revenus?... N'ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir
+le chevalier de La Livandière?...
+
+--Le chevalier n'est qu'un sot!... déclara Martial. Il a oublié que
+Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu'il est de
+notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille
+francs... ce sera d'ailleurs d'une bonne politique en l'état des
+esprits, et Sa Majesté vous en saura gré...
+
+Politique... état des esprits... Sa Majesté... On eût obtenu bien des
+choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots.
+
+--Jarnibieu!... s'écria-t-il, cent mille livres!... comme vous
+y allez!... Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune!...
+Cependant, si c'est bien votre avis...
+
+--Eh!... monsieur, ma fortune n'est-elle pas la vôtre!... Oui, je vous
+ai bien dit mon opinion. C'est à ce point que, si vous le permettez,
+je verrai Lacheneur moi-même et je m'arrangerai de façon à ne pas
+blesser sa fierté. C'est un dévouement qu'il nous faut conserver...
+
+Le duc ouvrait des yeux immenses.
+
+--La fierté de Lacheneur!... murmura-t-il. Un dévouement à
+conserver... Que me chantez-vous là?... D'où vous vient cet intérêt
+extraordinaire?...
+
+Il s'interrompit, éclairé par un rapide souvenir.
+
+--J'y suis! reprit-il; j'y suis!... Il a une jolie fille, ce
+Lacheneur...
+
+Martial sourit sans répondre.
+
+--Oui, jolie comme un coeur, poursuivit le duc, mais cent mille livres...
+jarnibieu!... c'est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez...
+
+C'est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se
+mit en route, armé d'un fusil qu'il avait trouvé dans une des salles
+du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre.
+
+Le premier paysan qu'il rencontra lui indiqua le chemin de la masure
+qu'habitait désormais M. Lacheneur...
+
+--Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois
+de sapins sur votre gauche, traversez-le...
+
+Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il
+s'approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d'Escorval, et obéissant à
+une inspiration de colère, il s'arrêta, laissant tomber lourdement à
+terre la crosse de son fusil.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Aux heures décisives de la vie, quand l'avenir tout entier dépend
+d'une parole ou d'un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent
+traverser l'esprit dans l'espace de temps que brille un éclair.
+
+À la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première
+idée de Maurice d'Escorval fut celle-ci:
+
+--Depuis combien de temps est-il là? Nous épiait-il, nous a-t-il
+écoutés, qu'a-t-il entendu?...
+
+Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le
+frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps.
+
+La pensée de Marie-Anne l'arrêta.
+
+Il entrevit les résultats possibles, probables même, d'une querelle
+née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu'en fût l'issue,
+perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et
+la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant,
+par son fait, la fable du pays, montrée au doigt... et il eut assez de
+puissance sur soi pour maîtriser sa colère.
+
+Tout cela ne dura pas la moitié d'une seconde.
+
+Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers
+Martial:
+
+--Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d'une voix affreusement
+altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin...
+
+L'expression trahissait ses sages intentions. Un «passez votre chemin»
+bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d'étranger
+était la plus sanglante injure qu'on jetait alors à la face des
+anciens émigrés revenus avec les armées alliées.
+
+Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose
+insolemment nonchalente.
+
+Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et
+répondit:
+
+--C'est vrai... je me suis égaré.
+
+Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien
+que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens.
+Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient
+laisser l'ombre d'un doute. Si l'un restait ramassé sur lui-même,
+comme pour bondir en avant, l'autre serrait le double canon de son
+fusil, tout prêt à se défendre...
+
+Le silence de près d'une minute qui suivit, fut menaçant comme ce
+calme profond qui précède l'orage... Martial à la fin le rompit:
+
+--Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur
+netteté, reprit-il d'un ton léger, voici plus d'une heure que je
+cherche la maison où s'est retiré M. Lacheneur...
+
+--Ah!...
+
+--Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père.
+
+D'après ce qu'il savait, Maurice crut deviner qu'il s'agissait de
+quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces.
+
+--Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de
+Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. l'abbé Midon...
+
+Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas.
+Il venait de se jurer qu'il resterait calme quand même, et il était de
+force à se tenir parole.
+
+--Si ces relations, ce qu'à Dieu ne plaise! prononça-t-il, sont jamais
+rompues, croyez, monsieur d'Escorval, qu'il n'y aura pas de notre
+faute...
+
+--Ce n'est pas ce qu'on prétend.
+
+--Qui, on...?
+
+--Tout le pays.
+
+--Ah!... Et que dit-il?...
+
+--La vérité... Il est de ces offenses qu'un homme d'honneur ne saurait
+oublier ni pardonner.
+
+Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d'un air grave.
+
+--Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement.
+Permettez-moi d'espérer que M. Lacheneur sera moins sévère que vous,
+et que son ressentiment,--juste, j'en conviens--tombera devant...--il
+hésitait--devant des explications loyales.
+
+Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce
+possible!...
+
+Martial profita de l'effet produit pour s'avancer vers Marie-Anne et
+s'adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice
+pour rien.
+
+--Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n'en doutez
+pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... À qui fera-t-on entendre
+que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dévoué de notre
+famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé
+service! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel
+que le vôtre sont faits pour s'estimer. J'avoue que, dans la scène
+d'hier, M. de Sairmeuse n'a pas eu le beau rôle, mais ma démarche
+d'aujourd'hui prouve ses regrets...
+
+Certes, ce n'était plus là le ton cavalier qu'avait pris Martial
+quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place
+de l'église.
+
+Il s'était découvert, il restait à demi-incliné, et il s'exprimait
+d'un ton de respect profond, comme s'il eût eu devant lui une fière
+duchesse, et non l'humble fille de ce «maraud» de Lacheneur.
+
+Était-ce simplement une manoeuvre de roué? Subissait-il, sans trop
+s'en rendre compte, l'ascendant de cette jeune fille si étrange?...
+C'était l'un et l'autre. Mais il lui eût été difficile de dire où
+cessait le voulu et où commençait l'involontaire.
+
+Cependant il continuait:
+
+--Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert... L'exil,
+loin de la France, est lourd à porter!... Mais si les chagrins et les
+déceptions ont aigri son caractère, ils n'ont pas changé son coeur.
+Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que
+j'ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l'avouer?
+le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d'un
+enfant... Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis
+vingt ans... On l'a abusé par des rodomontades ridicules... Enfin,
+nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur
+avaient trouvé le secret d'indisposer mon père contre lui...
+
+On eût juré qu'il disait la vérité, tant sa voix était persuasive,
+tant l'expression de son visage, son regard, son geste, étaient
+d'accord avec ses paroles.
+
+Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu'il mentait et mentait
+impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que
+donna le commerce de la «haute société,» et qu'il ignorait, lui...
+
+Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie?...
+
+--Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j'ai souffert hier,
+dans cette petite salle du presbytère?... Non, je ne me rappelle pas,
+en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l'héroïsme de M.
+Lacheneur. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation,
+sans faste, il se dépouillait volontairement d'une fortune... et on le
+rudoyait. Cet excès d'injustice me faisait horreur. Et si je n'ai
+pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c'est que la
+contradiction irrite mon père jusqu'à la folie... Mais à quoi bon
+protester?... Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus
+puissant que toutes mes paroles. Vous n'étiez pas hors du village, que
+déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait: «J'ai eu
+tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le
+premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, _et obtenez
+qu'il oublie_...»
+
+Marie-Anne, plus rouge qu'une pivoine, baissait les yeux, horriblement
+embarrassée.
+
+--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père...
+
+--Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera
+à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M.
+Lacheneur qu'il accepte les justes réparations qui lui sont dues... et
+il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause... Qui donc
+résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants...
+
+Si inexpérimenté que fût Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre
+les projets de Martial. Cet homme, qu'il haïssait déjà mortellement,
+osait parler d'amour à Marie-Anne devant lui, Maurice... C'est-à-dire
+que, depuis une heure, il le bafouait et l'outrageait; il se jouait
+abominablement de sa simplicité.
+
+La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son
+cerveau.
+
+Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le
+fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança
+plutôt à dix pas, en s'écriant:
+
+--Ah! c'est trop d'impudence à la fin, marquis de Sairmeuse!...
+
+L'attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui.
+La violence du choc l'avait fait tomber un genou en terre; sans se
+relever, il arma son fusil, prêt à faire feu.
+
+Ce n'était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se
+colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas,
+qu'il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher
+du bout du doigt.
+
+Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne
+l'attendait, la souhaitait même depuis un moment.
+
+Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle
+était femme et n'avait pu se méprendre à l'accent du jeune marquis de
+Sairmeuse.
+
+Il était évident qu'il «lui faisait la cour.» Et avec quelles
+intentions!... il n'était que trop aisé de le deviner.
+
+Son trouble, pendant que le marquis parlait d'une voix de plus en plus
+tendre, venait de la stupeur et de l'indignation qu'elle ressentait
+d'une si prodigieuse audace.
+
+Comment, après cela, n'eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à
+une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice!
+
+Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à
+s'entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas.
+
+Le devoir de Maurice n'était-il pas de la défendre quand on
+l'insultait! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la
+flétrissante galanterie d'un libertin? Elle eût rougi, elle qui était
+l'énergie même, d'aimer un être faible et pusillanime.
+
+Mais toute intervention était inutile.
+
+Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois
+qu'elle éclaire.
+
+Maurice comprit qu'il est de ces injures qu'on ne doit pas paraître
+soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les
+adresse.
+
+Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C'était affaire à
+lui d'expliquer les motifs de son agression.
+
+Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une
+si puissante réaction, qu'il recouvra, comme par magie, tout son
+sang-froid et le libre exercice de ses facultés.
+
+--Oui, reprit-il d'un ton de défi, c'est assez d'hypocrisie,
+monsieur!... Oser parler de réparations après le traitement que
+vous et les vôtres lui avez infligé, c'est ajouter à l'affront une
+humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas.
+
+Martial avait désarmé son fusil; il s'était relevé, et il époussetait
+le genou de son pantalon, où s'étaient attachés quelques grains de
+sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.
+
+Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait
+la véritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il
+s'avouait, qu'emporté par l'étrange impression que produisait sur lui
+Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n'en était pas
+absolument mécontent.
+
+Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu'il
+s'imaginait avoir eue jusqu'à ce moment.
+
+--Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant
+alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle
+Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'espère...
+
+--Vous me l'avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien
+n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous
+indiquera la maison du baron d'Escorval.
+
+--Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux
+de mes amis...
+
+--Oh!... quand il vous plairai...
+
+--Naturellement... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel
+mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et
+prétendez le défendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos
+droits?
+
+Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu
+au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.
+
+--Mes droits, répondit-il, sont ceux de l'amitié... Si je vous dis
+que vos démarches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur
+n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous
+déguisiez l'aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour
+faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est
+son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs
+de Sairmeuse!... vous l'avez élevé à mille pieds de votre fausse
+grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j'écrase,
+moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de
+vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront
+jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il
+ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira:
+«Ces gens-là me doivent tout!»
+
+Sa parole enflammée avait une telle puissance d'émotion, que
+Marie-Anne ne sut pas résister à l'inspiration qu'elle eut de lui
+serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit.
+
+--Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a
+eu hier l'honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa
+fille...
+
+--Et je l'ai refusée!... cria une voix terrible.
+
+Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même
+mouvement de surprise et d'effroi.
+
+M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait
+Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants.
+
+--Oui, je l'ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas
+que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m'avez-vous juré
+ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des
+rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez à la maison, à
+l'instant...
+
+--Mon père...
+
+--Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne.
+
+Elle obéit et s'éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où
+se lisait un adieu qu'elle croyait devoir être éternel.
+
+Dès qu'elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant
+Maurice, les bras croisés:
+
+--Quant à vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'espère ne plus
+vous reprendre à rôder autour de ma fille...
+
+--Je vous jure, monsieur...
+
+--Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de détourner
+une jeune fille de son devoir, qui est l'obéissance... Vous venez
+de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la
+mienne...
+
+Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur
+l'interrompit.
+
+--Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.
+
+Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque
+jusqu'au sentier qui traversait le bois de la Rèche.
+
+Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui
+dire à l'oreille, et de son ton amical d'autrefois:
+
+--Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre
+toutes mes précautions inutiles!...
+
+Il suivit de l'oeil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette
+scène, stupéfié de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement
+quand il le vit hors de la portée de la voix qu'il revint à Martial.
+
+--Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis,
+dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous
+cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend
+pour se rendre au château de Courtomieu.
+
+Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:
+
+--Et nous, en route!...
+
+Mais Martial l'arrêta d'un geste.
+
+--Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où
+il m'a envoyé... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part...
+
+--Chez moi?...
+
+--Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter
+l'expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le
+curé Midon...
+
+Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un
+rare bonheur d'expression, se mit à répéter au père l'histoire qu'il
+venait de conter à la fille.
+
+À l'entendre, son père et lui étaient désespérés... Se pouvait-il que
+M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s'était-il
+retiré si précipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa
+disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent
+mille francs, davantage même...
+
+Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut
+fini, il répondit respectueusement mais froidement qu'il réfléchirait.
+
+Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès
+que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations.
+
+--Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il.
+
+Mais M. Lacheneur haussa les épaules.
+
+--Comme cela, fit-il, tu crois que c'est à moi qu'on offre tout cet
+argent?
+
+--Dame!... j'ai des oreilles...
+
+--Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu'elles
+entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux
+beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il
+voudrait en faire sa maîtresse...
+
+Chanlouineau s'arrêta court, l'oeil flamboyant, les poings crispés.
+
+--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à
+vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez.
+
+
+
+
+XII
+
+
+--Non, décidément, je n'ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse
+comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa
+beauté est divine!...
+
+Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à
+M. Lacheneur.
+
+Au risque de s'égarer, il avait pris au plus court, et il s'en allait
+à travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour
+sauter les fossés.
+
+Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à
+se représenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante
+et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se
+redressant superbe de fierté.
+
+--Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous
+cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie!
+Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses
+deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbécile
+d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne
+fut-ce qu'une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou
+d'elle!...
+
+Lui-même l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel
+nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui
+frémissaient en lui.
+
+--Ah!... n'importe, s'écria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je
+l'aurai.
+
+En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique
+de l'entreprise, avec la sagacité d'une expérience souvent mise à
+l'épreuve.
+
+Son début, force lui était d'en convenir, n'avait été ni heureux ni
+adroit.
+
+--C'est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment,
+moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des
+réalités!...
+
+Il est sûr que l'épreuve qu'il venait de tenter était faite pour
+porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été
+repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur
+ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que
+froidement ses avances et l'offre d'une véritable fortune.
+
+En outre, il se rappelait l'oeil terrible de Chanlouineau.
+
+--Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un
+signe de Marie-Anne, il m'eût écrasé comme un oeuf, sans souci de
+mes aïeux. Ah ça! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois
+poursuivants en ce cas.
+
+Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus
+elle irritait sa passion.
+
+--Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir
+ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques
+entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de
+Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout
+tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j'ai
+produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai été hardi, et ce sera
+bien le diable si elle n'est pas touchée et flattée de ce triomphe de
+sa beauté. Reste le d'Escorval.
+
+C'était là que le bât blessait Martial, ainsi qu'il se le répétait en
+ce langage trivial qu'on emploie vis-à-vis de soi.
+
+Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa
+colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle.
+
+Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour
+Chanlouineau?... Et encore dans quel but?...
+
+--En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de
+demander compte à ce petit d'Escorval de son insolence. Digérer
+un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est
+incontestable; peut-être s'avisera-t-il de venir me provoquer de
+nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour
+que je n'aie aucune satisfaction à lui refuser. D'un autre côté, si
+j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête,
+Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne
+chose en échange d'un petit expédient pour le forcer à quitter le
+pays.
+
+Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni
+prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait
+à l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas
+précipités derrière lui.
+
+Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des
+signes, il s'arrêta.
+
+C'était Chupin et un de ses fils.
+
+Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'était faufilé parmi les gens
+chargés d'aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait
+déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir
+indispensable.
+
+--Ah! monsieur le marquis, s'écria-t-il dès qu'il fut à portée de la
+voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc...
+
+--Bien, dit sèchement Maurice, je rentre.
+
+Mais Chupin n'était plus susceptible, et si fâcheux que fût l'accueil,
+il ne s'en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près
+pour être entendu.
+
+Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit
+de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M.
+Lacheneur.
+
+Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu'un autre? Avait-il deviné
+quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?...
+
+À l'entendre, Lacheneur--il ne disait plus: Monsieur--n'était
+définitivement qu'un scélérat, la restitution de Sairmeuse n'était
+qu'une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs,
+puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne.
+
+Si le vieux maraudeur n'avait que des soupçons, Martial les changea en
+certitude par sa vivacité à demander:
+
+--Comment, Mlle Lacheneur va se marier.
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--Et avec qui?...
+
+--Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien,
+que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait
+manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si
+Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la
+mènerait pas à la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle
+fille.
+
+--Est-ce positif ce que vous dites là?...
+
+--À ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à
+Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et
+qu'on va publier les bans...
+
+Et se retournant vers son fils:
+
+--Pas vrai... garçon? demanda-t-il.
+
+--Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n'avait ouï rien de
+pareil.
+
+Martial se tut, honteux peut-être de s'être laissé prendre aux amorces
+de ce vieux, mais satisfait d'être averti de cette circonstance si
+importante.
+
+Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de
+mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait
+quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif,
+eût-il refusé sa fille à Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la
+donner à un paysan?...
+
+Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à
+Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace
+sablé qui s'étendait entre le parterre et le perron du château, se
+trouvaient amoncelés toutes sortes d'effets d'habillement, du linge,
+de la vaisselle, des meubles... On eût dit un déménagement. Une
+demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce
+remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.
+
+Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avança donc vers son père,
+et après l'avoir respectueusement salué:
+
+--Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il.
+
+M. de Sairmeuse éclata de rire.
+
+--Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C'est cependant bien
+simple. Qu'un maître légitime, à son retour, couche dans les draps
+d'un usurpateur, c'est charmant pour une première nuit, pour une
+seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait
+que j'étais chez lui, et ça m'assassinait. J'ai donc fait rassembler
+et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n'est pas
+de l'ancien mobilier du château... On va charger le tout sur une
+charrette et le lui porter...
+
+Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d'être arrivé si à point.
+Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances.
+
+--Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.
+
+--Hein!... pourquoi? Qui m'en empêcherait, je vous prie?
+
+--Personne assurément... Mais vous réfléchirez qu'un homme qui ne
+s'est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards...
+
+Le duc parut abasourdi.
+
+--Des égards!... s'écria-t-il, ce maraud a droit à des égards!...
+Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c'est-à-dire
+vous lui donnez--car il n'est que juste que vous fassiez la guerre à
+vos dépens--vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se
+tient pas pour content, il lui faut encore des égards!... Accordez-lui
+en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j'ai
+résolu...
+
+--Eh bien!... moi, monsieur, j'y regarderais à deux fois, à votre
+place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c'est très-bien. Mais où en
+est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il
+revenait sur sa parole?... Où sont vos titres de propriété?...
+
+M. de Sairmeuse devint vert.
+
+--Jarnibieu! s'écria-t-il, je n'avais pas pensé à cela... Holà! vous
+autres, qu'on me rentre toute cette dépouille, et promptement!...
+
+Et comme on lui obéissait:
+
+--Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à
+Courtomieu, d'où on nous a déjà envoyé chercher deux fois... Il s'agit
+d'une affaire d'une importance extrême.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus
+magnifique habitation de l'arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse
+s'enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et
+ses eaux jaillissantes.
+
+On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée,
+très-laide, et qui gâtait absolument l'harmonie du paysage. Elle avait
+cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu'il disait, et,
+pour cette raison, il la considérait comme un chef-d'oeuvre.
+
+Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande
+route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie
+profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse.
+
+Cette rêverie, le marquis pensait bien l'avoir causée.
+
+--Voilà, se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat
+de mon adroite manoeuvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne
+sera pas légalisée, j'obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai...
+oui, tout. Et s'il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa
+table.
+
+Il se trompait. Le duc avait déjà oublié cette affaire; ses
+impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur
+le sable.
+
+Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au
+cocher de marcher au pas:
+
+--Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous êtes décidément
+amoureux de cette petite Lacheneur?...
+
+Martial ne put s'empêcher de tressaillir.
+
+--Oh!... amoureux, fit-il d'un ton léger, ce serait peut-être beaucoup
+dire. Mettons qu'elle m'inspire un goût assez vif, ce sera suffisant.
+
+Le duc regardait son fils d'un air narquois.
+
+--En vérité, vous me ravissez!... s'écria-t-il. Je craignais que cette
+amourette ne dérangeât, au moins pour l'instant, certains plans que
+j'ai conçus... J'ai des vues sur vous, marquis!...
+
+--Diable!...
+
+--Oui, j'ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en
+détail... Je me borne pour aujourd'hui à vous recommander d'examiner
+Mlle Blanche de Courtomieu.
+
+Martial ne répondit pas. La recommandation était inutile. Si Mlle
+Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis
+un moment le souvenir de Marie-Anne s'effaçait sous l'image radieuse
+de Blanche.
+
+--Mais avant d'arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père...
+Il est fort de mes amis et je le sais par coeur. Vous avez entendu des
+faquins me reprocher ce qu'ils appelaient mes préjugés, n'est-ce pas?
+Eh bien! comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu'un insigne
+jacobin.
+
+--Oh!... mon père...
+
+--Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon époque, on l'eût tenu,
+lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement,--car il y
+a un seulement,--les principes que j'affiche hautement, il les tient
+enfermés dans sa tabatière... et fiez-vous à lui pour ne l'ouvrir
+qu'au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses
+opinions, en ce sens qu'il a été forcé de les cacher assez souvent. Il
+les a cachées sous le Consulat, d'abord, quand il revint d'émigration.
+Il les dissimula plus courageusement encore sous l'Empire... car il a
+été quelque peu chambellan de «Buonaparte,» ce cher marquis... Mais,
+chut! ne lui rappelez pas cet héroïsme: il le déplore depuis Lutzen.
+
+C'est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses
+meilleurs amis.
+
+--L'histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l'histoire de ses
+mariages... Je dis: «ses,» parce qu'il s'est marié un certain nombre
+de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de
+perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches
+les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une
+Cissé-Blossac... c'est celle qui a le plus duré; elle est morte vers
+1809. À chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité
+de terres ou des rentes. Si bien qu'à cette heure, il est aussi riche
+que vous, marquis, et qu'il a des influences secrètes dans tous les
+camps... Mais, Jarnibieu! j'oubliais un détail: il flaire, m'a-t-on
+dit, l'influence du clergé, et il est devenu d'une haute piété.
+
+Il s'interrompit, la voiture venait de s'arrêter dans la cour
+d'honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne
+au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu'il ne prodiguait pas.
+
+C'était bien l'homme du portrait.
+
+Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu
+portait une lévite infinie et des souliers à boucle d'or. La tête
+qui surmontait cette immense charpente était remarquablement
+petite,--signe de race,--couronnée de rares cheveux plats et
+noirs,--il les teignait,--et éclairée par de gros yeux ronds et sans
+chaleur.
+
+La morgue qui sied au gentilhomme et l'humilité qui convient au
+chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant
+combat.
+
+Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non
+sans les combler de compliments débités d'une petite voix de tête, qui
+étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons
+de flûte sortant des flancs d'un ophicléide.
+
+--Enfin, vous voici... répétait-il; nous vous attendions pour
+délibérer... c'est très-grave... très-délicat aussi. Il s'agit de
+rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de
+la Révolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos
+amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet,
+transformé en chambre du conseil...
+
+Martial frémit à l'idée de tout ce qu'il allait être obligé d'entendre
+de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui
+revenant à propos:
+
+--N'aurons-nous donc pas l'honneur, demanda-t-il, de présenter nos
+respects à Mlle de Courtomieu?...
+
+--Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine,
+répondit le marquis de Courtomieu d'un ton distrait... à moins
+qu'elles ne soient au jardin...
+
+Cela pouvait signifier: «Allez-y, si bon vous semble!» Martial le prit
+ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et
+le marquis.
+
+Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il était
+vide.
+
+--C'est bien, dit-il, je sais où est le jardin.
+
+Mais c'est en vain qu'il le parcourut en tout sens, ce jardin:
+personne.
+
+Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l'ennemi,
+quand, à travers le feuillage d'un berceau de jasmin, il crut
+distinguer comme une robe blanche.
+
+Il s'avança doucement, et son coeur battit, quand il reconnut qu'il
+avait bien vu.
+
+Mlle Blanche de Courtomieu était assise près d'une vieille dame, et
+elle lui lisait à demi-voix une lettre.
+
+Il fallait qu'elle fût bien préoccupée, pour n'avoir pas entendu le
+sable crier sous les bottes de Martial.
+
+Il était à dix pas d'elle, si près qu'il distinguait, par une
+éclaircie des jasmins, jusqu'à l'ombre de ses longs cils.
+
+Il s'arrêta, retenant son haleine, s'abandonnant à une délicieuse
+extase.
+
+--Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!...
+
+Belle, non!... Mais jolie à ravir l'imagination. En elle, tout
+souriait au désir, ses grands yeux d'un bleu velouté et ses lèvres
+entr'ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré
+des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque
+s'échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se
+jouant, semblait allumer des étincelles.
+
+Peut-être l'eût-on souhaitée un peu plus grande... Mais elle avait le
+charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait
+des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles
+d'une enfant.
+
+Hélas!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les
+apparences du marquis de Courtomieu.
+
+Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d'âme d'un
+vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité
+de fille unique d'un grand seigneur archi-millionnaire, on l'avait
+entourée de tant d'adulations! Le poison de la flatterie avait flétri
+en leur germe toutes ses bonnes qualités.
+
+Elle n'avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible
+qu'aux jouissances de la vanité ou de l'ambition satisfaites. Elle
+pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d'un
+amoureux...
+
+Si elle avait daigné remarquer Martial,--car elle l'avait
+remarqué,--c'est que son père lui avait dit que ce jeune homme
+emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus,
+elle avait prononcé un «c'est bien, nous verrons!» à faire fuir un
+prétendant à mille lieues...
+
+Cependant, Martial, craignant d'être surpris, s'avança et Mlle
+Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée...
+
+Lui s'inclina bien bas, et d'une voix amicalement respectueuse:
+
+--M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l'imprudence de
+m'apprendre où j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je ne me
+suis plus senti le courage d'affronter des discussions graves...
+seulement...
+
+Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta:
+
+--Seulement, je suis peut-être indiscret?
+
+--Oh! en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que
+je viens de lire m'ait profondément émue... elle m'est adressée par
+une pauvre enfant à qui je m'intéressais, que j'envoyais chercher,
+parfois, quand je m'ennuyais: Marie-Anne Lacheneur.
+
+Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune
+marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses
+impressions.
+
+Il savait rester riant avec l'angoisse au coeur, grave quand le
+fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets.
+
+Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de Mlle de
+Courtomieu, son oeil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris
+des autres, son oeil si clair se voila.
+
+--Elles se connaissent!... pensa-t-il.
+
+L'idée d'un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait
+sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes
+sortes de pudeurs inconnues.
+
+La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche
+l'avait aperçu.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inquiète.
+
+Cependant, c'est avec le naturel parfait de l'innocence qu'elle
+poursuivit:
+
+--Au fait, vous devez l'avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre
+Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse?
+
+--Je l'ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial.
+
+--N'est-ce pas, qu'elle est remarquablement belle, et d'une beauté
+tout étrange, et qui surprend?
+
+Un sot eût protesté. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette
+faute.
+
+--Oui, elle est très-belle, dit-il.
+
+Cette soi-disant franchise déconcerta un peu Mlle Blanche, et c'est
+avec un air d'hypocrite compassion qu'elle ajouta:
+
+--Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son père réduit à
+bêcher la terre.
+
+--Oh!... vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours
+Lacheneur de la gêne.
+
+--Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour
+Marie-Anne?
+
+--Elle en a un tout trouvé, mademoiselle... J'ai ouï dire qu'elle
+va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain
+Chanlouineau.
+
+La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait
+à un interrogatoire en règle, et il ne s'en apercevait pas. Elle
+éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui
+concernait Mlle Lacheneur.
+
+--Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c'est là le parti
+qu'elle avait rêvé?... Enfin!... Dieu veuille qu'elle soit heureuse;
+nul plus que nous ne le souhaite, car nous l'aimons beaucoup, ici...
+oui, beaucoup. N'est-ce pas, tante Médie?
+
+Tante Médie, c'était la vieille demoiselle assise près de Mlle
+Blanche.
+
+--Oui, beaucoup, répondit-elle.
+
+Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de
+Courtomieu avait recueillie, et à qui Mlle Blanche faisait payer
+chèrement son pain; elle l'avait dressée à jouer le rôle d'écho.
+
+--Ce qui me désole, reprit Mlle de Courtomieu, c'est que je vois
+brisées des relations qui m'étaient chères... Mais écoutez plutôt ce
+que Marie-Anne m'écrit.
+
+Elle retira de sa ceinture, où elle l'avait passée, la lettre de Mlle
+Lacheneur, et lut:
+
+«Ma chère Blanche,
+
+«Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris
+comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés
+à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité; nous en avons
+été punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure
+tout est consommé... Celle que vous appeliez votre amie n'est plus
+qu'une pauvre paysanne, comme sa mère...»
+
+Le plus subtil observateur eût été pris à l'émotion de Mlle Blanche.
+On eût juré qu'elle avait mille peines à retenir ses larmes...
+peut-être même en tremblait-il quelqu'une entre ses longs cils.
+
+La vérité est qu'elle ne songeait qu'à épier sur la figure de Martial
+quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu'il était en
+garde, il restait de marbre.
+
+Elle continua:
+
+«Je mentirais si je disais que je n'ai pas souffert de ce brusque
+changement... Mais j'ai du courage, je saurai me résigner. J'aurai, je
+l'espère, la force d'oublier, car il faut que j'oublie!... Le souvenir
+des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères
+présentes...»
+
+Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre.
+
+--Vous l'entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous
+cette fierté? Et on nous accuse d'orgueil, nous autres filles de la
+noblesse!
+
+Martial ne répondit pas. L'altération de sa voix l'eût trahi, il le
+sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s'il lui eût
+été donné de lire les dernières lignes de la lettre.
+
+«Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n'éprouve
+aucune honte à vous demander de m'aider. Je travaille fort joliment,
+comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies
+si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd'hui même à
+Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je
+pourrais me présenter en me recommandant de votre nom.»
+
+Mais Mlle de Courtomieu s'était bien gardée de parler de cette requête
+si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n'avait pas réussi:
+tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer.
+
+Elle semblait avoir oublié «son amie,» et elle babillait le plus
+gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue
+par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus
+élevé.
+
+C'était la discussion de l'Adresse au roi, qui s'agitait furieusement
+dans le cabinet de M. de Courtomieu. Mlle Blanche s'arrêta.
+
+--J'abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je
+vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être
+là-haut.
+
+--Certes non! répondit-il en riant. Qu'y ferais-je? Le rôle des
+hommes d'action ne commence qu'après que les orateurs sont enroués...
+
+Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une
+énergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle
+reconnaissait, pensait-elle, l'homme qui, selon son père, devait aller
+si loin.
+
+Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la
+grosse cloche qui annonçait les visiteurs.
+
+Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très-vivement:
+
+--Ah!... n'importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se
+dit là-haut... Si je le demande à mon père, il se moquera de ma
+curiosité... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à
+la conférence, vous me diriez tout...
+
+Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse
+s'inclina et obéit.
+
+--Elle me congédie, se disait-il en montant l'escalier, rien n'est
+plus clair, et même, elle n'y met pas de façons... Mais pourquoi
+diable me congédie-t-elle?
+
+Pourquoi?... C'est qu'un seul coup à la cloche annonçait une visite
+pour Mlle Blanche, qu'elle attendait «son amie,» et qu'elle ne voulait
+à aucun prix d'une rencontre de Martial et de Marie-Anne.
+
+Elle n'aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la
+déchiraient... Telle était la logique de son caractère.
+
+Ses pressentiments d'ailleurs ne l'avaient pas trompée. C'était bien
+Mlle Lacheneur qui l'attendait au salon.
+
+La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais
+rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu'elle
+subissait depuis deux jours.
+
+Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de «pratiques,»
+était aussi calme et aussi naturelle qu'autrefois quand elle la priait
+de venir passer une après-midi à Sairmeuse.
+
+Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s'embrassèrent,
+les rôles furent-ils intervertis.
+
+C'était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui
+sanglota.
+
+Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa
+connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu'à l'occasion favorable
+qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le
+trouble de Martial.
+
+--Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de
+Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité!...
+
+Si loyale était Marie-Anne, qu'elle ne voulut pas laisser peser cette
+accusation sur l'homme qui avait si cruellement traité son père.
+
+--Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait
+faire, ce matin, des offres considérables, par son fils.
+
+Mlle Blanche se dressa comme si une vipère l'eût mordue.
+
+--Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne?
+dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Serait-il allé chez vous?...
+
+--Il y allait... quand il m'a rencontrée, dans les bois de la Rèche...
+
+Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir
+de l'impertinente galanterie de Martial.
+
+La sotte expérience de Mlle Blanche--elle était terriblement
+expérimentée, cette fille qui sortait du couvent,--se méprit à ce
+trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se
+retira, elle eut la force de l'embrasser avec toutes les marques de
+l'affection la plus vive. Mais elle suffoquait.
+
+--Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu'ils se sont rencontrés,
+ils ont gardé l'un de l'autre une impression si profonde!...
+S'aimeraient-ils donc déjà?...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu'il
+entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'eût
+probablement un peu étonnée.
+
+Il l'eût, à coup sûr, stupéfiée, s'il lui eût confessé en toute
+sincérité ses impressions et ses réflexions.
+
+C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus
+tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à
+combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.
+
+Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d'une discussion
+enragée, ses impressions furent celles d'un homme à jeun arrivant au
+dessert d'un déjeuner d'ivrognes. L'échauffement des autres redoubla
+son sang-froid.
+
+Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions
+grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de
+Courtomieu.
+
+Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.
+
+Il n'en était pas un dont le pur dévouement n'exigeât impérieusement
+les récompenses les plus inouïes. C'est à peine si les modestes
+déclaraient se contenter d'une recette générale, d'une préfecture ou
+des épaulettes de lieutenant-général.
+
+De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches
+amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l'oeil,
+les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nommé président,
+s'épuisait à répéter:
+
+--Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!...
+
+--Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à
+grand'peine une violente envie de rire; fous à lier!...
+
+Mais il n'eut pas à rendre compte de cette séance, qu'interrompit par
+bonheur l'annonce du dîner.
+
+Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne
+songeait plus à interroger.
+
+Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de
+ces personnages!
+
+Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un
+n'était d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'à eux tous
+ils étaient à peine aussi riches.
+
+Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur
+absorbait despotiquement toutes ses facultés.
+
+Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le
+départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi.
+
+L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait
+les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les
+conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu'il
+serait son mari.
+
+Elle eût eu quelques jours d'irrésolution, vraisemblablement, sans le
+mouvement de jalousie qui l'avait agitée. Mais, du moment où elle
+put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu'une autre femme lui
+disputerait Martial, elle le voulut...
+
+De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que
+sous l'inspiration d'un de ces amours étranges où le coeur n'est pour
+rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de
+sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.
+
+Que la femme dont l'ombre d'une réalité n'a jamais fait battre le
+pouls plus vite lui jette la première pierre.
+
+Qu'elle fût vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si
+toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'était pas sûre, c'est une
+idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu.
+
+On lui avait tant dit, tant répété, qu'il s'estimerait heureux entre
+tous l'homme qu'elle daignerait choisir!
+
+Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!...
+
+--D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les
+glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?
+
+«--Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce
+que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le génie de la
+coquetterie!...»
+
+Elle se sentait, en effet, assez d'habileté et de patience pour
+prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à
+éblouir, à fasciner Martial!...
+
+Quant à garder ce caractère, s'il lui déplaisait, après le mariage,
+c'était une autre affaire!...
+
+Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle
+Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.
+
+Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en
+furent frappés.
+
+D'une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais
+Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien.
+N'était-elle pas la plus riche héritière que l'on sût à dix lieues
+à la ronde? Il n'est pas de médisance capable d'entamer le prestige
+d'une dot d'un million comptant.
+
+--Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces
+deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à
+huit cent mille livres de rentes.
+
+Martial, lui, s'abandonnait sans défiance au charme de cette
+situation.
+
+Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs,
+dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de
+l'enfant!...
+
+Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son
+imagination flottant de l'une à l'autre s'enflammait de l'étrangeté du
+contraste.
+
+Mlle Blanche l'avait fait placer près d'elle à table, et ils causaient
+gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la
+discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et
+s'enflammait à mesure que se succédaient les services.
+
+Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient
+du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes
+baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux
+Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur
+pied...
+
+Le nom de d'Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des
+verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.
+
+Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d'une petite calotte
+de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on fît les plus
+actives démarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval.
+
+--La présence d'un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c'est
+un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que
+M. Fouché l'a couché sur ses listes, et qu'il est ici sous la
+surveillance de la haute police.
+
+Ce discoureur avait dû au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la
+plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il
+ivre de rancune.
+
+On l'écoutait, mais on se taisait, l'hésitation se lisait dans tous
+les yeux.
+
+Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur
+et crut qu'il allait se trouver mal.
+
+--Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse.
+
+C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'âme du jeune marquis de
+Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.
+
+Ne souhaitait-il pas, la veille, l'éloignement de Maurice?
+
+Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu'il était impossible
+d'en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu,
+et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de
+s'expatrier peut-être pour toujours...
+
+On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un
+seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.
+
+Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta.
+
+Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique...
+
+--M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour
+d'eux comme un parfum d'honnêteté et de justice... Ayons le bon sens
+de respecter la considération qui l'environne.
+
+Ainsi qu'il l'avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de
+Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa
+parole brève et tranchante produisirent un grand effet.
+
+--Évidemment, ce serait une faute! fut le cri général.
+
+Martial s'était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.
+
+--C'est bien!... ce que vous avez fait là, monsieur le marquis,
+murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.
+
+Pris à l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:
+
+--M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a
+révolté, voilà tout.
+
+Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un
+pressentiment lui disait qu'il y avait là quelque chose. Cependant
+elle ajouta:
+
+--Votre conduite n'en est que plus belle.
+
+Mais ce n'était pas là l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en
+regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait
+amèrement à son fils son intervention.
+
+--Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je
+n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition,
+mais puisqu'elle était lancée...
+
+--J'ai tenu à empêcher une sottise inutile!
+
+--Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait
+de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que
+répondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre
+nous?...
+
+--Je hausserais les épaules.
+
+--Oui-dà!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger
+Chupin.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en
+France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers
+la poussière de l'exil, et déjà son imagination, troublée par la
+passion, lui montrait des ennemis partout.
+
+Il n'était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était
+à accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les
+rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.
+
+Les soupçons qu'il eût voulu faire partager à Martial étaient
+cruellement et ridiculement injustes.
+
+À l'heure même où il accusait le baron d'Escorval de «tramer quelque
+chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il
+croyait, qu'il voyait mourant...
+
+Maurice était au moins en grand danger.
+
+Son organisation nerveuse et impressionnable à l'excès, n'avait pu
+résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives
+de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.
+
+Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'était éloigné
+précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté
+de réfléchir et de délibérer.
+
+L'inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de
+Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se
+confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids
+écrasait sa pensée...
+
+Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les
+champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans
+doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval.
+
+Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas.
+
+Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de
+se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il
+essayait de s'accoutumer au coup terrible.
+
+L'habitude--cette mémoire du corps qui veille alors que l'esprit
+s'égare--l'habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.
+
+Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d'Escorval,
+en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa
+l'interroger.
+
+Il parla le premier.
+
+--Tout est fini! prononça-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquiète
+pas, mère, j'ai du courage, tu verras...
+
+Il se mit à table, en effet, d'un air assez résolu, il mangea presque
+autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu'il
+buvait son vin pur.
+
+Tout en lui était si extraordinaire, qu'on l'eût dit animé par une
+volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent
+seuls donner l'idée, les mouvements inconscients d'une somnambule.
+
+Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d'un éclat effrayant, son
+geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il
+plaisantait... Cherchait-il à s'étourdir?...
+
+--Que ne pleure-t-il! pensait Mme d'Escorval épouvantée, je ne
+craindrais pas tant, et je le consolerais...
+
+Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand
+sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se
+décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des
+phrases incohérentes...
+
+Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la
+voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face
+congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa
+gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était
+brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...
+
+Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle
+allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna
+jusque sur le palier, où elle cria:
+
+--Au secours!... mon fils se meurt!
+
+D'un bond, M. d'Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda,
+comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d'une voix
+terrible.
+
+--Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'à Montaignac
+et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une
+minute!...
+
+Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c'était le plus borné
+des hommes. C'était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l'armée
+pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et
+quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine
+d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de
+bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.
+
+Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils
+envoyaient quérir le curé. M. d'Escorval fit comme les paysans, après
+avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.
+
+L'abbé Midon n'avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au
+temps où il n'était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui
+demander conseil, qu'il s'était mis courageusement à l'étude, et
+que l'expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas
+toujours le diplôme de la Faculté.
+
+Quelle que fût l'heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade,
+de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne
+répondait qu'un mot: «Partons!»
+
+Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins,
+avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments
+pendue à l'épaule par une courroie, ils se découvraient
+respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prêtre estimaient
+l'homme.
+
+Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abbé Midon devait
+se hâter. Le baron était son ami. C'est dire quelle appréhension le
+fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d'Escorval
+guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa
+rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irréparable.
+Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle
+l'entraîna jusqu'à la chambre de Maurice.
+
+La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne
+fallut à l'abbé qu'un coup d'oeil pour le reconnaître, mais elle
+n'était pas désespérée.
+
+--Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait
+l'espérance.
+
+Et aussitôt, avec le sang-froid d'un vieux guérisseur, il pratiqua une
+large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des
+sinapismes.
+
+En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces
+prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron
+dans l'embrasure d'une fenêtre.
+
+--Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il.
+
+M. d'Escorval eut un geste désolé.
+
+--Un désespoir d'amour... répondit-il. M. Lacheneur m'a refusé la main
+de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû
+voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il passé entre eux?... je
+l'ignore, vous voyez le résultat...
+
+La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment
+funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de
+Maurice.
+
+Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son
+cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de
+Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases,
+trop incohérentes pour qu'il fût possible de suivre sa pensée.
+
+Ce que cette nuit-là parut longue à M. d'Escorval et à sa femme,
+ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d'une minute près
+du lit d'un malade aimé...
+
+Certes, leur confiance en l'abbé Midon, leur compagnon de veille,
+était grande; mais enfin, il n'était pas médecin, tandis que l'autre,
+celui qu'ils attendaient...
+
+Enfin, comme l'aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors
+le galop furieux d'un cheval, et peu après le docteur de Montaignac
+parut.
+
+Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à
+voix basse avec le prêtre:
+
+--Je n'aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu'il y
+avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours...
+je reviendrai.
+
+Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'après, car ce ne
+fut qu'à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de
+danger.
+
+Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait.
+
+--Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.
+
+Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la
+Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés
+dans sa mémoire. Lorsqu'il eut terminé:
+
+--Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne?
+Elle t'a bien dit que si son père donnait son consentement à votre
+mariage, elle refuserait le sien?...
+
+--Elle me l'a dit.
+
+--Et elle t'aime?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Tu ne t'es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais
+va-t-en donc, petit malheureux!...
+
+--Non.
+
+M. d'Escorval demeura un moment pensif.
+
+--C'est à confondre la raison, murmura-t-il.
+
+Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta:
+
+--Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère
+s'explique.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut
+des landes de la Rèche.
+
+C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse;
+mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de
+paysans de la commune.
+
+Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et
+était couverte en chaume.
+
+Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient
+quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les
+brins couraient le long de la toiture.
+
+Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé
+de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des
+prodiges de courage et de ténacité.
+
+Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne
+n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées
+de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue.
+
+Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin
+qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne,
+était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait
+profondément battu.
+
+C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses
+résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le
+secret de son inexplicable conduite.
+
+Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il
+gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la
+chaleur, qui était accablante.
+
+Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et
+tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'oeil
+au chemin qu'il venait de parcourir.
+
+C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut
+surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait.
+
+De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de
+l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en
+raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie
+sur un rocher presque inaccessible.
+
+Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu
+des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La
+maison de Lacheneur absorbait toute son attention.
+
+Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce
+malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait
+des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste
+demeure.
+
+--Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas
+résisté à de moindres épreuves...
+
+Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la
+maison.
+
+--Entrez!... dit une voix.
+
+Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite
+ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette
+ficelle et entra.
+
+La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait
+d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.
+
+Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le
+mobilier.
+
+Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux
+verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.
+
+Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume
+était presque celui des ouvrières de la campagne.
+
+Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils
+demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en
+apparence, lui visiblement agité.
+
+Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle
+était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une
+expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir
+accompli et de la résignation au sacrifice.
+
+Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette
+tranquillité.
+
+--Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton
+de reproche.
+
+--On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai
+pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et
+que même depuis hier on lui a permis de manger un peu...
+
+--Vous pensiez à lui?...
+
+Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son
+front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit:
+
+--Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier,
+alors même que je le voudrais...
+
+--Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre
+père!...
+
+--Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le
+répéter.
+
+--Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a
+failli mourir!...
+
+Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval,
+et quand elle l'eut rencontré:
+
+--Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne
+souffre pas, moi?
+
+M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il
+prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les
+siennes:
+
+--Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a
+failli mourir, et vous le repoussez!...
+
+--Il le faut, monsieur.
+
+--Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites
+et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice
+immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il
+le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon
+expérience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en
+moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre
+père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions
+extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait
+combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m'écoutera...
+
+--Je n'ai rien à vous apprendre, monsieur!...
+
+--Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible,
+car c'est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit:
+Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison
+de mon fils...
+
+Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle
+dégagea vivement sa main.
+
+--Ah! vous êtes cruel, monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes sans
+pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous
+me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien à vous
+dire; non, il n'y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler
+mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon énergie pour
+combattre le désespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne
+cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on
+ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours.
+Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous êtes son
+père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous,
+nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre
+maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait...
+
+Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait
+arriver à la pièce voisine.
+
+La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le
+seuil.
+
+À la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y
+avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont
+il dit:
+
+--Vous, monsieur le baron, vous ici!...
+
+Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il
+eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:
+
+--Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre
+vieille amitié, je viens à vous...
+
+Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours
+froncés.
+
+--Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le
+baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille...
+
+Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le
+sang-froid revenait, qui répondit:
+
+--Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami.
+
+M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le
+baron.
+
+--Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient
+seuls?
+
+Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser
+l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix
+des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la
+chambre voisine.
+
+--C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en
+souriant.
+
+Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi
+sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et
+d'une quantité infinie de menus paquets.
+
+Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.
+
+L'un était Chanlouineau.
+
+M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était
+tout jeune.
+
+--C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il
+a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu.
+
+C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le
+baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.
+
+Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait
+homme.
+
+Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe
+précoce le faisaient paraître plus vieux.
+
+Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait
+une vive intelligence.
+
+Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un
+certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard
+mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le
+caractère de l'astuce et de la méchanceté.
+
+--Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton.
+
+Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron,
+profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.
+
+M. Lacheneur, lui, poursuivait:
+
+--N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean à Paris, j'ai dû le faire
+revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui!... L'air des
+grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les
+y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent à
+s'élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n'aspirent qu'à
+descendre...
+
+--Mon père, interrompit le jeune homme, mon père!... Attendez au moins
+que nous soyons seuls!...
+
+--M. d'Escorval n'est pas un étranger!...
+
+Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les
+signes pour engager M. Lacheneur à se taire.
+
+Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il
+continua:
+
+--J'ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter:
+«Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il
+travaille, il arrivera...» Je le croyais sur la foi de ses lettres.
+Ah! j'étais un père naïf! L'ami chargé de porter à Jean l'ordre de
+revenir m'a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des
+tripots que pour courir les bals publics... Il s'était amouraché d'une
+mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour
+plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à
+ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge...
+
+--Monter sur un théâtre n'est pas un crime!
+
+--Non, mais c'en est un que de tromper son père, c'en est un que de se
+draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refusé de l'argent? non.
+Mais plutôt que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu
+dois au moins vingt mille francs!
+
+Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait
+son père.
+
+--Vingt mille francs!... répétait M. Lacheneur, je les avais il y a
+quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que
+de la générosité des Messieurs de Sairmeuse...
+
+Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait
+imaginer le baron, qu'il ne fut pas maître d'un mouvement de stupeur.
+
+Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de
+la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu'il reprit:
+
+--Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère
+du premier moment m'a arraché tant de propos ridicules!... Mais je me
+suis calmé et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le
+duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque,
+je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des
+hommes...
+
+--Vous l'avez donc revu?...
+
+--Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé
+avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder...
+Oh! il n'y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout.
+J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, vêtements, linge... On
+m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur...
+
+--Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci...
+
+--Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me
+convient.
+
+Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regretté l'odieux
+de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur
+eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M.
+d'Escorval.
+
+--Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait
+trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par
+exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré
+qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et
+qu'il les ferait renouveler tous les mois...
+
+Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu'il
+s'était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d'une
+sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval.
+
+--Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!...
+
+Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du
+marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.
+
+--Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on
+me donnera les dix mille francs que m'avait légués Mlle Armande. En
+outre, j'aurai à fixer le chiffre de l'indemnité qu'on reconnaît
+me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de gérer Sairmeuse,
+moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma
+fille au pavillon de garde, que j'ai habité si longtemps... Toutes
+réflexions faites, j'ai refusé. Après avoir joui longtemps d'une
+fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien
+à moi...
+
+--Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?...
+
+--Pas le moins du monde... Je m'établis colporteur.
+
+M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+--Colporteur?... répéta-t-il.
+
+--Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin...
+
+--Mais c'est insensé! s'écria M. d'Escorval, c'est à peine si les gens
+qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!...
+
+--Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est
+de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je
+confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront
+des tournées de leur côté.
+
+--Quoi!... Chanlouineau...
+
+--Devient mon associé.
+
+--Et ses terres, qui en prendra soin?
+
+--Il aura des journaliers...
+
+Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d'Escorval que sa
+visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les
+petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.
+
+Mais le baron ne pouvait s'éloigner ainsi, maintenant surtout que ses
+soupçons devenaient presque une certitude.
+
+--Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement.
+
+M. Lacheneur se retourna.
+
+--C'est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible
+hésitation.
+
+--Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez
+pas aujourd'hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les
+jours, jusqu'à ce que je puisse me trouver seul avec vous.
+
+Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu'il n'éviterait pas cet entretien;
+il eut le geste de l'homme qui se résigne, et, s'adressant à son fils
+et à Chanlouineau:
+
+--Allez donc voir un moment de l'autre côté, si j'y suis... dit-il.
+
+Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:
+
+--Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles
+raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je
+sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement
+souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins définitif,
+irrévocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire
+revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma
+décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves...
+
+--Nous ne sommes donc pas vos amis!...
+
+--Vous!... monsieur, s'écria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive
+affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs,
+les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus
+misérable des hommes, si jusqu'à mon dernier soupir je ne gardais le
+souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous
+suis dévoué... et c'est pour cela même que je vous réponds; non, non,
+jamais!...
+
+Il n'y avait plus à douter. M. d'Escorval saisit les poignets de
+Lacheneur, et les serrant à les briser:
+
+--Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire!
+quelle vengeance terrible rêvez-vous!...
+
+--Je vous jure...
+
+--Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon
+expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse
+plus mortellement que jamais.
+
+--Moi!...
+
+--Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient,
+eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas
+vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde
+pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous
+agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu'ils
+seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous
+pourrez les frapper plus sûrement...
+
+Il s'arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:
+
+--Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.
+
+Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au
+milieu d'une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux
+circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme
+pétrifié.
+
+--Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs
+ne s'écroulent sur lui!...
+
+M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait
+d'une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les
+plus furieuses passions contractèrent ses traits.
+
+Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte,
+repoussa Marie-Anne, et s'appuyant à l'huisserie, il se pencha dans la
+première pièce, en disant:
+
+--Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de
+vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis à vous à
+l'instant...
+
+Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une
+respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.
+
+Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d'Escorval.
+
+Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de
+l'air d'un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il
+en comprenait la portée.
+
+--Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...
+
+--Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard.
+
+--Et vous le recevez, vous l'accueillez!...
+
+--De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas
+sensible à l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons à
+débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la
+restitution de Sairmeuse... J'ai à lui donner des détails infinis pour
+l'exploitation des propriétés...
+
+--Et c'est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que
+vous espérez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence
+supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de
+Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux...
+oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement,
+dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme
+s'adressent à vous!...
+
+L'oeil de Lacheneur ne vacilla pas.
+
+--À qui donc s'adresseraient-elles? dit-il.
+
+Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il
+n'avait plus qu'à frapper un grand coup.
+
+--Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la
+situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la
+voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...
+
+--Qui la veut pour maîtresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais
+que m'importe!... Je suis sûr de Marie-Anne et je méprise les propos
+des imbéciles.
+
+M. d'Escorval frémit.
+
+--En d'autres termes, dit-il d'un ton indigné, vous faites de
+l'honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie
+que vous engagez!...
+
+C'en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur
+comprimait éclatèrent à la fois; il ne songea plus à se contenir.
+
+--Eh bien! oui!... s'écria-t-il avec un affreux blasphème, oui,
+vous l'avez dit: Marie-Anne doit être et sera l'instrument de mes
+projets... Ah! c'est ainsi. L'homme qui est où j'en suis ne s'arrête
+plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune,
+amis, famille, la vie, l'honneur, j'ai d'avance tout sacrifié. Périsse
+la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m'importe! pourvu que
+je réussisse...
+
+Il était effrayant d'énergie et de fanatisme, ses poings crispés
+menaçaient d'invisibles ennemis, ses yeux s'injectaient de sang.
+
+Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s'il eût craint
+qu'il ne lui échappât...
+
+--Vous l'avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des
+Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.
+
+Mais Lacheneur, d'un mouvement brusque, se dégagea.
+
+--Je n'avoue rien, répliqua-t-il... Et cependant je veux vous
+rassurer...
+
+Il leva la main comme pour prêter serment, et d'une voix solennelle:
+
+--Devant Dieu qui m'entend, prononça-t-il; sur tout ce que j'ai de
+sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je
+jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n'ai jamais eu
+l'idée de toucher seulement un cheveu de leur tête... Je les ménage
+parce que j'ai absolument besoin d'eux. Ils m'aideront sans s'en
+douter.
+
+Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vérité trouve à
+son service d'irrésistibles accents. Cependant M. d'Escorval feignit
+de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère
+de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C'est donc d'un
+air de défiance insultante qu'il dit:
+
+--Comment croire à vos serments, après vos aveux!... Calcul
+inutile!... Éclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le
+piège; tout son calme lui revint comme par magie.
+
+--Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous
+n'obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n'en ai que trop
+dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est
+grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un
+abîme entre nous, n'essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir
+encore?... Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l'abbé
+Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit
+ni de jour, sous aucun prétexte... On irait vous dire que je suis à
+la mort, n'importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous
+me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le
+contact peut être mortel!... Le baron se taisait. C'était là, sous une
+forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait
+dit Marie-Anne. Et son esprit s'épuisait à chercher le mot de cette
+effrayante énigme.
+
+--Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait
+pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n'est pas un sentier, pas
+un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses
+amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin...
+
+--Eh!... le puis-je!... Ce misérable Fouché ne m'a-t-il pas emprisonné
+ici!...
+
+--Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l'ami de
+l'Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d'espions. Vos
+ennemis guettent dans l'ombre une occasion de vous perdre. Que leur
+faut-il pour vous jeter en prison?... Une démarche mal interprétée,
+une lettre, un mot... La frontière est proche, allez attendre à
+l'étranger des temps plus heureux...
+
+--C'est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d'Escorval.
+
+Son accent n'admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que
+trop, et il parut désespéré.
+
+--Ah!... vous êtes comme l'abbé Midon, fit-il d'une voix sourde, vous
+ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter
+d'être venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa
+destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s'abattait sur
+votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez
+pas...
+
+Il dit... et voyant que cette sinistre prophétie n'ébranlait pas le
+baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla
+ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.
+
+Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d'Escorval; il ne l'en
+salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit
+à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui
+au château venaient d'être chargés sur des charrettes qui allaient
+arriver...
+
+M. d'Escorval n'avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à
+Marie-Anne était impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue.
+
+Il se retira donc... et lentement, poigné par les plus cruelles
+angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus
+tôt il gravissait le coeur plein d'espoir.
+
+Qu'allait-il dire au pauvre Maurice?...
+
+Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le
+sentier, le fit se retourner.
+
+Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s'arrêta,
+très-surpris. Martial l'aborda avec cet air de juvénile franchise
+qu'il savait si bien prendre, et d'un ton brusque:
+
+--J'espère, monsieur, dit-il, que vous m'excuserez de vous avoir
+poursuivi quand vous m'aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord,
+j'exècre ce que vous adorez, mais je n'ai ni la passion ni les
+rancunes de vos ennemis. C'est pourquoi je vous dis: à votre place, je
+voyagerais... La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps
+de galop, et on est à l'abri... À bon entendeur salut!
+
+Et sans attendre une réponse, il s'éloigna.
+
+M. d'Escorval était confondu.
+
+--On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j'ai
+de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.
+
+Martial était déjà loin.
+
+Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois: Mlle
+Blanche de Courtomieu, suivie de l'inévitable tante Médie, était venue
+l'épier.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c'était un fait
+admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté.
+
+Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui
+dire:
+
+--Vous qui adorez votre fille...
+
+Et si lui-même en parlait, il disait:
+
+--Moi qui adore Blanche...
+
+La vérité est qu'il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune,
+pour en être débarrassé.
+
+Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant,
+avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon
+son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme
+un tambour.»
+
+Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de
+plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et
+Dieu sait si elle en avait!
+
+Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente
+pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter
+plus.
+
+Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher
+ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui,
+d'une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son
+courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme
+un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle
+frappait avec une admirable précision.
+
+--Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec
+une sorte de désespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement
+cruelle que l'autre...
+
+Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père.
+
+Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne
+sont pas capables ces filles blondes, dont le coeur est un glaçon et
+la tête un brasier, qui rien n'émeut et que tout passionne, qu'une
+incessante inquiétude d'esprit agite, et que la vanité mène.
+
+--Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me
+plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays!...
+
+C'est dire de quels voeux il appelait le bon, l'honnête jeune homme
+qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis.
+
+Mais où le prendre, ce libérateur?...
+
+Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu'il donnait à
+sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait
+mis sur pied le ban et l'arrière-ban des épouseurs, non-seulement de
+l'arrondissement, mais encore des départements voisins.
+
+On eût rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien
+qu'avec les ambitieux qui avaient tenté l'aventure.
+
+Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M.
+de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire à Mlle Blanche.
+
+Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l'accueillait
+gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais
+dès qu'il avait tourné les talons, d'un seul mot qu'elle laissait
+tomber de la hauteur de ses dédains, elle l'écartait.
+
+--Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez
+noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!...
+
+Et à ces jugements sommaires, pas d'appel. On eût vainement insisté ou
+discuté. L'homme condamné n'existait plus.
+
+Cependant, la revue des prétendants l'amusant, elle ne cessait
+d'encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait
+le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s'il eût
+été moins riche.
+
+Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et
+son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération
+prochaine.
+
+--Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il.
+
+Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant
+qu'il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses
+vues au duc de Sairmeuse.
+
+L'ouverture venait à propos.
+
+Arrivant avec l'idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté,
+le duc ne pouvait qu'être ravi de s'allier à la maison la plus
+ancienne et la plus riche du pays après la sienne.
+
+La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.
+
+--Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de
+rentes...
+
+--J'irai, pour ma fille, jusqu'à... oui, jusqu'à quinze cent mille
+francs, prononça le marquis.
+
+--Sa Majesté a des bontés pour moi... j'obtiendrai pour Martial un
+poste diplomatique important...
+
+--Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition...
+
+Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en
+parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût
+été lui donner l'idée de la repousser. Laisser aller les choses lui
+parut le plus sûr...
+
+La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle
+Blanche fit irruption dans son cabinet.
+
+--Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle
+péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de
+Sairmeuse.
+
+Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la
+joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir
+quelque chose, il perdrait peut-être tout.
+
+Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et
+enfin, il osa dire:
+
+--Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent.
+Reste à savoir si l'autre...
+
+--L'autre consentira, déclara l'orgueilleuse héritière.
+
+Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait
+toutes ses facultés à l'oeuvre de séduction qui devait faire tomber
+Martial à ses genoux.
+
+Après s'être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de
+l'impression produite, elle battait en retraite, manoeuvre trop simple
+pour ne pas réussir toujours.
+
+Autant elle s'était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse,
+autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire
+étourdie parut s'effacer sous la vierge.
+
+Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comédie
+divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les
+chastes appréhensions de ce coeur qui semblait s'éveiller pour lui.
+Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot
+elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu'à travers les
+franges soyeuses de ses sourcils.
+
+Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus
+raffinée?... On dit que le couvent est un grand maître.
+
+Mais ce qu'on ne lui avait pas appris, ce qu'elle ignorait, c'est que
+les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c'est que les
+grandes comédiennes unissent toujours par verser de vraies larmes.
+
+Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui
+révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.
+
+Ce qu'elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de
+jalousie, de colère plutôt, qui déjà l'avait agitée.
+
+Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d'une lame
+rougie déchirant ses chairs.
+
+La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder
+son sang-froid; cette fois, non.
+
+Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle
+courut s'enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots.
+
+--Ne m'aimerait-il donc pas! murmurait-elle:
+
+Cette pensée la glaçait, et elle, l'orgueilleuse héritière, pour la
+première fois elle douta de soi.
+
+Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la
+noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l'argent, et qu'elle-même
+n'était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu'elle le croyait et
+que le disaient ses flatteurs.
+
+Elle pouvait n'être pas aimée... elle tremblait de ne l'être pas.
+
+Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle
+fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était
+fait pour lui rendre quelque assurance.
+
+Il ne s'était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement
+clair qu'il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles
+du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. À
+certains moments, elle l'avait troublé, elle en était sûre. Il lui
+semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases
+qu'il avait murmurées à son oreille...
+
+Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d'une
+conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres
+où elle se débattait.
+
+L'une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari,
+qu'elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu'il ne
+l'avait pas rompue.
+
+Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects; on lui
+faisait la charité des apparences, mais l'autre avait la réalité,
+l'amour.
+
+Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la
+plus misérable des créatures, qu'elle se taisait pourtant et dévorait
+ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir
+son mari l'abandonner ou cesser de se contraindre...
+
+Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l'avait
+indignée en même temps.
+
+--Peut-on être lâche à ce point!... s'était-elle dit.
+
+Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu'elle avait raisonné la
+passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait:
+
+--Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari
+de ma parente?...
+
+Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l'ignominie d'un
+partage.
+
+--Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais
+comment?...
+
+Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore,
+hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les
+uns que les autres.
+
+Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l'entrée de
+sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par
+Martial...
+
+--Comment, mademoiselle ne s'est pas couchée!... fit cette fille
+surprise.
+
+--Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m'éveille à
+l'instant. Il est inutile de parler de cela.
+
+Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase
+du Japon, elle baignait d'eau froide ses paupières gonflées par les
+premières larmes sincères qu'elle eût répandues depuis qu'elle était
+au monde.
+
+À quoi bon!... Cette nuit d'angoisses et de rages solitaires avait
+pesé plus qu'une année sur le front de l'orgueilleuse héritière.
+
+Elle était si pâle et si triste, si différente d'elle-même,
+lorsqu'elle parut à l'heure du déjeuner, que tante Médie s'inquiéta.
+
+Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d'un ton si doux
+que la parente pauvre en fut saisie, comme d'un miracle.
+
+M. de Courtomieu n'était guère moins intrigué.
+
+--De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface?...
+pensait-il.
+
+Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait
+de table, sa fille lui demanda un instant d'entretien.
+
+Il la précéda dans son cabinet, et dès qu'ils y furent seuls, sans
+laisser à son père le temps de s'asseoir, Mlle Blanche le supplia de
+lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et
+se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d'une
+alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si
+Martial avait été prévenu et ce qu'il avait répondu.
+
+Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la
+plus affreuse anxiété.
+
+Le marquis était ravi.
+
+--Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en
+caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s'est brûlée.
+
+Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d'épingles
+qui lui cuisaient encore.
+
+Même, la tentation d'abuser de son avantage traversa son esprit. Il
+n'osa, craignant un retour.
+
+--Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m'a formellement
+demandé ta main, et on n'attend que ta décision pour les démarches
+officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un
+jour duchesse.
+
+Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que
+ce mot «amoureuse» faisait monter à son front. Ce mot jusqu'alors lui
+paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.
+
+--Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d'une voix à peine
+distincte, il faut nous hâter...
+
+Il recula, croyant avoir mal entendu.
+
+--Nous hâter? répéta-t-il.
+
+--Oui, père, j'ai des craintes.
+
+--Et lesquelles, bon Dieu?...
+
+--Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s'échappant.
+
+Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant
+de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre
+tout au fond de leur malheur.
+
+Aussi, dès qu'elle eut quitté son père, elle força tante Médie à
+s'habiller en toute hâte, et, sans un mot d'explication, elle la
+traîna au bois de la Rèche, à un endroit d'où elle apercevait la
+maison de Lacheneur.
+
+C'était le jour où M. d'Escorval était venu demander une explication à
+son ancien ami. Elle le vit arriver d'abord, puis, peu après, arriva
+Martial...
+
+On ne l'avait pas trompée... elle pouvait se retirer.
+
+Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial
+passerait près de Marie-Anne...
+
+M. d'Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s'élancer après
+lui et lui parler.
+
+Elle respira... Sa visite n'avait pas duré une demi-heure, et sans
+doute il allait s'éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il
+remonta la côte et rentra chez Lacheneur.
+
+--Que faisons-nous ici? demandait tante Médie.
+
+--Ah! laisse-moi!... répondit durement Mlle Blanche; tais-toi!
+
+Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des
+piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.
+
+Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et
+les effets de M. Lacheneur, arrivaient.
+
+Ce bruit, Martial l'entendit de la maison, car il sortit, et après lui
+parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.
+
+Tout ce monde aussitôt s'employa à débarrasser les charrettes, et
+positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût
+juré qu'il commandait la besogne; il allait, venait, s'empressait,
+parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de
+donner un coup de main.
+
+--Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche...
+quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse créature lui
+ferait faire tout ce qu'elle voudrait...
+
+Ce n'était rien... une troisième charrette apparaissait, traînée par
+un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d'arbustes.
+
+Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait
+porter l'épouvante dans le coeur de tante Médie.
+
+--Des fleurs!... dit-elle d'une voix sourde, comme à moi!...
+Seulement, il m'envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les
+massifs de Sairmeuse.
+
+--Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre.
+
+Mlle Blanche eût voulu répondre qu'elle ne l'eût pu. Elle étouffait...
+Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures,
+tout le temps qu'il fallut pour tout rentrer...
+
+Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin
+Martial reparut sur le seuil de la maison.
+
+Marie-Anne l'avait accompagné et ils causaient... Il semblait ne
+pouvoir se décider à partir...
+
+Il se décida cependant, et s'éloigna doucement, comme à regret...
+Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical.
+
+--Je veux parler à cette créature! s'écria Mlle Blanche... Viens,
+tante Médie... il le faut...
+
+Il n'y a pas à en douter: si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à
+portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des
+souffrances qu'elle venait d'endurer.
+
+Mais de l'endroit du bois où s'était établie Mlle Blanche, jusqu'à la
+pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d'un terrain
+très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et
+d'ajoncs.
+
+Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et
+c'était assez de cette minute pour changer toutes ses idées.
+
+Elle n'avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait
+amèrement de s'être montrée. Mais il n'y avait plus à reculer,
+Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l'avoir vue.
+
+Il ne lui restait qu'à profiter du reste de la route, pour se
+remettre, pour composer son visage... elle en profita.
+
+Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle
+aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait
+trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle
+feignait d'être très-essoufflée, presque autant que tante Médie.
+
+--Ah!... on n'arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne,
+dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne...
+
+Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne
+savait pas le cacher.
+
+--Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche,
+mais elle m'a égarée... n'est-ce pas, tante?
+
+Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit:
+
+--Mais, enfin, nous voici... Je n'ai pu, ma chérie, me résigner à
+rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que
+devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que
+vous espériez?
+
+Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d'intérêt
+touchant de son ancienne amie. C'est donc avec la plus entière
+franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu'elle
+avoua l'inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui
+avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal
+recevoir...
+
+Mais Mlle Blanche n'écoutait pas. À deux pas d'elle étaient les
+caisses d'arbustes apportées de Sairmeuse, et leurs parfums
+rallumaient sa colère.
+
+--Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque
+oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoyé ces belles
+fleurs?
+
+Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin
+répondit ou plutôt balbutia:
+
+--C'est... une attention de M. le marquis de Sairmeuse.
+
+--Ainsi, elle avoue!... pensa Mlle de Courtomieu, stupéfaite de ce
+qu'elle jugeait une insigne impudence.
+
+Mais elle réussit à cacher sa rage sous un grand éclat de rire, et
+c'est sur le ton de la plaisanterie qu'elle dit:
+
+--Prenez garde, chère amie, je vais vous en vouloir; c'est de mon
+fiancé que vous avez accepté ces fleurs...
+
+--Comment, le marquis de Sairmeuse...
+
+--...a demandé la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon
+père la lui a accordée. C'est encore un grand secret, mais je ne vois
+nul danger à le confier à votre amitié.
+
+Elle croyait ainsi percer le coeur de Marie-Anne, mais elle eut
+beau l'observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus léger
+tressaillement.
+
+--Quel héroïsme de dissimulation! pensa-t-elle.
+
+Puis, tout haut, avec un effort de gaieté, elle reprit:
+
+--Et le pays verra deux noces en même temps, car vous allez vous
+marier aussi, ma chérie?...
+
+--Moi!...
+
+--Oui, vous... vilaine cachottière! Tout le monde sait bien que vous
+épousez un jeune homme des environs, qui se nomme... attendez... je
+sais... Chanlouineau!
+
+Ainsi ce bruit qui désolait Marie-Anne lui revenait de tous les côtés,
+ironique, persistant.
+
+--Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d'énergie, jamais je ne
+serai la femme de ce jeune homme.
+
+--Tiens!... pourquoi donc? On le dit très-bien de sa personne et assez
+riche...
+
+--Parce que... balbutia Marie-Anne, parce que...
+
+Le nom de Maurice d'Escorval montait à ses lèvres, malheureusement
+elle ne le prononça pas, arrêtée qu'elle fut par un regard étrange de
+son ancienne amie. Que de destinées ont tenu à une circonstance tout
+aussi futile en apparence!
+
+--Coquine!... pensait Mlle Blanche, impudente!... il lui faudrait un
+marquis de Sairmeuse.
+
+Et comme Marie-Anne s'embarrassait à chercher une excuse plausible,
+elle reprit d'un ton froid et railleur qui laissait à la fin deviner
+toutes ses rancunes.
+
+--Vous avez tort, ma chère, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce
+Chanlouineau vous éviterait, en tout cas, la pénible obligation
+de travailler de vos mains et d'aller de porte en porte quêter de
+l'ouvrage qu'on vous refuse. Mais n'importe, je serai, moi--elle
+appuyait sur ce mot--plus généreuse que vos anciennes connaissances...
+J'ai des bandes de jupons à broder, je vous les enverrai par ma femme
+de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Allons,
+adieu, ma chère!... Viens-tu, tante Médie?
+
+Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne pétrifiée de surprise, de
+douleur et d'indignation.
+
+Sans avoir l'expérience de Mlle Blanche, elle comprenait bien que
+cette visite étrange cachait quelque mystère, mais lequel?
+
+Après plus d'une minute, elle était encore immobile à la même place,
+au milieu du jardin, regardant s'éloigner cette amie de sa prospérité,
+quand une main s'appuya légèrement sur son bras.
+
+Elle tressaillit, se retourna vivement... et se trouva en face de son
+père.
+
+Lacheneur était plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux
+brillaient d'un sinistre éclat.
+
+--J'étais là, dit-il en montrant la porte de sa maison, j'ai tout
+entendu...
+
+--Mon père...
+
+--Quoi!... voudrais-tu par hasard la défendre, après qu'elle a eu
+l'infamie de venir ici, chez toi, t'écraser de son insolent bonheur,
+après qu'elle t'a accablée de son ironique pitié et de ses mépris!...
+Va! je te l'avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles à qui la
+vanité a tourné la tête, et qui se croient dans les veines un autre
+sang que le nôtre... Mais patience!... Le jour de notre revanche
+luira...
+
+Ils eussent frémi, ceux qu'il menaçait, s'ils l'eussent entendu et
+vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il
+paraissait formidable.
+
+--Et toi, reprit-il, ma fille bien-aimée, ma pauvre Marie-Anne; toi,
+tu n'as rien compris aux outrages de cette noble héritière... Tu te
+demandes, n'est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de
+t'en vouloir?... Eh bien! je vais te les dire: elle s'imagine que le
+marquis de Sairmeuse est ton amant.
+
+Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la
+secoua de la nuque aux talons.
+
+--Est-ce possible!... balbutia-t-elle, grand Dieu... quelle honte!...
+quelle humiliation!...
+
+--Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu'y a-t-il là qui
+t'étonne?... Ne t'attendais-tu pas à cela, le jour où, fille dévouée,
+tu t'es résignée, pour servir mes desseins, à subir les fades et
+écoeurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu exècres et que
+je méprise?...
+
+--Mais Maurice! Maurice me méprisera... Je puis tout accepter, oui,
+tout, excepté cela...
+
+M. Lacheneur ne répondit pas, le désespoir de Marie-Anne était
+déchirant; il sentit qu'il s'attendrissait et rentra.
+
+Mais sa pénétration avait deviné juste. En attendant de trouver une
+vengeance digne d'elle, Mlle Blanche résolut de se servir d'une arme
+que la jalousie et la haine trouvent toujours à leur service: la
+calomnie.
+
+Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imaginées, et
+qu'elle forçait tante Médie de répéter partout, ne produisirent pas
+l'effet qu'elle espérait.
+
+La réputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser
+ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fréquentes.
+Même, craignant d'être pris pour dupe, il surveilla...
+
+Et c'est ainsi qu'un soir où il était sûr que Lacheneur, son fils et
+Chanlouineau étaient absents, Martial aperçut un homme qui s'échappait
+de la maison et traversait en courant la lande.
+
+Il s'élança à la poursuite de cet homme, mais il lui échappa...
+
+Il avait cru reconnaître Maurice d'Escorval.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Les chances favorables qu'il entrevoyait encore, après les confidences
+de son fils, le baron d'Escorval avait eu la prudence de les taire.
+
+--Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné; mieux vaut
+lui laisser la certitude du malheur que l'exposer à un mécompte...
+
+Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue.
+
+Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce
+chétif espoir avec l'âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l'eau,
+serre encore entre ses mains crispées la planche qui n'a pu le sauver.
+
+S'il n'interrogea pas, c'est qu'il était bien persuadé qu'on ne lui
+dirait pas la vérité.
+
+Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la
+maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique
+la fièvre.
+
+Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des
+mouvements du baron ne lui échappait.
+
+Ainsi, il l'entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et
+trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il
+distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure.
+
+--Mon père sort, se dit-il.
+
+Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu'à
+la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses
+conjectures.
+
+--Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se
+rendre chez M. Lacheneur... donc il ne désespère pas tout à fait...
+
+Un fauteuil était près de lui, il s'y laissa tomber, songeant qu'en
+guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa
+destinée quelques secondes plus tôt.
+
+Il la connut au bout de trois mortelles heures.
+
+À la seule attitude de M. d'Escorval, il vit bien que tout, cette
+fois, était irrémissiblement perdu; il en fut sûr, comme l'accusé
+qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu'ils vont
+prononcer.
+
+Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se
+sentait mourir.
+
+Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu'il jugeait indigne. Il
+voulut savoir ce qui s'était passé, demander des détails.
+
+Il sonna et dit au domestique qu'il souhaitait parler à son père. M.
+d'Escorval ne tarda pas à paraître.
+
+--Eh bien?... cria Maurice.
+
+Rien qu'à l'accent de cette question, M. d'Escorval se sentit deviné.
+
+Dès lors, à quoi bon nier?...
+
+--Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières,
+répondit-il d'un ton grave... Il ne te reste plus qu'à te soumettre,
+mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps
+emportera jusqu'au souvenir d'une douleur qui te semble en ce moment
+devoir être éternelle... tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu
+es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: défends-toi
+de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se
+défend de songer au vertige...
+
+--Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé?...
+
+--Je l'ai trouvée plus inflexible que Lacheneur.
+
+--Inflexibles!... ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être
+Chanlouineau.
+
+--Chanlouineau est devenu leur commensal...
+
+--Mon Dieu!... Et Martial de Sairmeuse?...
+
+--Il vient chez eux familièrement, je l'y ai trouvé...
+
+Chacune de ses réponses tombait comme un coup d'assommoir sur le front
+de Maurice, ce n'était que trop évident.
+
+Mais M. d'Escorval s'était armé de l'impassible courage du chirurgien
+qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses
+bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer.
+
+M. d'Escorval voulait éteindre dans le coeur de son fils la dernière
+lueur d'espoir.
+
+--C'en est fait, répétait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison...
+
+Le baron hocha la tête d'un air découragé.
+
+--C'est ce que je pensais d'abord, murmura-t-il.
+
+--Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque
+chose?...
+
+--Rien... il a su esquiver toute explication.
+
+--Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute
+votre expérience, vous n'avez pu pénétrer ses intentions!
+
+Entre le moment où Martial de Sairmeuse l'avait quitté au milieu de
+la lande, et l'instant présent, M. d'Escorval avait eu le temps de
+réfléchir:
+
+--J'ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons... Il
+se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve
+quelque vengeance terrible... Qui sait s'il ne songe pas à organiser
+quelque complot dont il serait le chef?... Ces suppositions expliquent
+tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait
+le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations
+indispensables...
+
+Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice.
+
+--Un complot, fit-il, n'explique pas l'obstination de M. Lacheneur à
+me repousser...
+
+--Hélas!... si, mon pauvre enfant. C'est par Marie-Anne qu'il tient
+Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu'elle devienne ta femme
+demain, ils lui échappent aussitôt... Puis, précisément parce qu'il
+nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont
+le succès lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont là que des
+conjectures.
+
+--En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu'il faut
+se soumettre, se résigner... oublier, s'il se peut.
+
+Il disait cela, parce qu'il voulait rassurer son père, mais il pensait
+précisément le contraire.
+
+Une idée venait d'éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée,
+obscure, à peine distincte, mais qu'il pressentait devoir être une
+idée de salut. Et, en effet, dès qu'il fut seul, elle se dégagea, elle
+grandit, elle se précisa:
+
+--Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices
+lui sont nécessaires; il doit même en chercher... Pourquoi n'irais-je
+pas m'offrir à lui? Du jour où je serai de moitié dans ses
+préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui
+sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu'il veuille
+entreprendre, je vaux bien Chanlouineau...
+
+De là à prendre la résolution d'aller offrir ses services à Lacheneur,
+il n'y avait qu'un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne
+songea plus qu'à tout faire pour hâter sa convalescence.
+
+Elle fut prompte, l'espoir a des vertus merveilleuses, rapide à
+étonner l'abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac.
+
+--Jamais je n'aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait Mme
+d'Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la
+vie.
+
+Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce
+rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances...
+
+Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu'il s'y prit, il
+n'en put rien tirer.
+
+Maurice, que la seule tentation d'un mensonge faisait rougir
+jusqu'aux oreilles, trouva au service de ses projets l'imperturbable
+dissimulation d'un vieux diplomate.
+
+Il avait décidé qu'il ne dirait rien à ses parents. À quoi bon les
+inquiéter!... D'un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant
+bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison
+paternelle...
+
+Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l'abbé Midon déclara que
+Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps
+se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient
+favorables.
+
+Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre.
+
+--Quel bonheur!... s'écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser!
+
+La chasse, jusqu'alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait
+utile d'afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels
+prétextes d'absence.
+
+Jamais il ne s'était senti si heureux que le matin où sur les sept
+heures, le fusil sur l'épaule, il passa L'Oiselle pour gagner la
+maison de M. Lacheneur.
+
+Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des
+certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche.
+
+Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s'arrêta un moment à
+l'endroit d'où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit
+sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l'un et
+l'autre, une balle de colporteur.
+
+Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient
+seuls à la maison.
+
+Il y courut, et sans frapper il entra.
+
+Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis
+devant la cheminée où flambait un grand feu...
+
+Au bruit de la porte, ils s'étaient retournés; à la vue de Maurice,
+ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l'un que l'autre.
+
+--Que venez-vous faire ici?... s'écrièrent-ils en même temps.
+
+En toute autre circonstance, Maurice d'Escorval eût été bouleversé par
+cet accueil ouvertement hostile.
+
+En ce moment, non-seulement il n'en fut pas troublé, mais c'est à
+peine s'il le remarqua.
+
+--C'est trop d'obstination que de revenir ici contre ma volonté et
+après ce que je vous ai dit, monsieur d'Escorval, reprit Lacheneur
+d'une voix rude.
+
+Maurice sourit. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même
+quelque chose de plus, l'étrange lucidité des grandes crises.
+
+D'un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il
+pénétrait, et s'il eût conservé un doute, il se fut envolé.
+
+Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en
+fusion, et deux moules à balles près des chenets.
+
+--Si j'ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d'un ton
+ferme et grave, c'est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je
+les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n'est-ce
+pas? Eh bien!... regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si
+je ne suis pas de ceux qu'un chef s'estime heureux d'enrôler...
+
+Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa
+feinte colère; je n'ai pas de projets...
+
+--En feriez-vous serment?... Alors pourquoi ces balles que vous êtes
+occupés à fondre?... Conspirateurs maladroits!... Il fallait au moins
+fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer...
+
+Il dit, et joignant l'exemple au précepte, il se retourna et alla
+pousser le verrou.
+
+--Ceci n'est qu'une imprudence, poursuivit-il... Mais répondre:
+«Arrière!» au soldat qui vient à vous librement serait une faute
+dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne
+prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... Non. C'est
+les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre
+cause, je la déclare mienne... Ce que vous voulez, je le veux;
+j'adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Commandez,
+j'obéirai... Je ne réclame qu'une grâce, celle de combattre, de
+triompher ou de me faire tuer à vos côtés!
+
+--Oh! refusez, mon père!... s'écria Marie-Anne, refusez... Accepter
+serait un crime que vous ne commettrez pas!...
+
+--Un crime!... Et pourquoi, s'il vous plaît?...
+
+--Parce que, malheureux, notre cause n'est pas la vôtre, parce que le
+but est incertain, le succès improbable... parce que le danger est
+partout, de tous côtés!...
+
+Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l'interrompit.
+
+--Et c'est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m'arrêter en me
+montrant les dangers que vous bravez...
+
+--Maurice!...
+
+--Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu
+de me prêter secours, vous m'abandonneriez?... Vous vous cacheriez
+lâchement, en vous disant: «Qu'il périsse, pourvu que je sois sauvé!»
+Parlez!... est-ce là véritablement ce que vous feriez?...
+
+Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la
+force de mentir, et elle ne voulait pas dire: «J'agirais comme vous.»
+
+Maintenant, elle s'en remettait à la décision de son père.
+
+--Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant
+trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat.
+Vous aimez Marie-Anne... saurez-vous voir d'un oeil impassible sa
+position affreuse? Songez qu'elle ne doit décourager absolument ni
+Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez... Oh! je
+le sais aussi bien que vous, c'est un rôle indigne que je lui impose,
+un rôle odieux où elle laissera ce qu'une jeune fille a de plus
+précieux en ce monde... sa réputation.
+
+Maurice ne sourcilla pas.
+
+--Soit! prononça-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui
+de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de
+l'homme qu'elles aimaient, père, frère ou amant... elle sera injuriée,
+outragée, calomniée. Qu'importe! Elle peut poursuivre sa tâche, je
+souffrirai, mais je ne douterai jamais d'elle et je me tairai. Si nous
+triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite!...
+
+Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les
+affirmations, qu'il s'attendait, qu'il se résignait à tout.
+
+M. Lacheneur fut visiblement ébranlé.
+
+--Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il.
+
+--Il n'y a plus à réfléchir, monsieur.
+
+--Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami...
+
+--Qu'importe!...
+
+--Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas qu'en vous engageant, vous
+engagez fatalement le baron d'Escorval... Vous croyez ne risquer que
+votre tête, vous jouez la vie de votre père...
+
+Mais Maurice l'interrompit violemment.
+
+--C'est trop d'hésitations!... s'écria-t-il, c'est assez de
+remontrances!... Répondez-moi d'un mot!... Seulement, sachez-le bien,
+si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je
+tiens, je me fais sauter la cervelle...
+
+Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que
+ce qu'il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne
+s'inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant.
+
+--Soyez donc des nôtres! prononça durement M. Lacheneur. Mais
+n'oubliez jamais la menace qui m'arrache mon consentement. Quoi qu'il
+arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l'aurez voulu!...
+
+Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait,
+il était ivre de joie.
+
+--Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste à vous dire mes
+espérances et à vous apprendre pour quelle cause...
+
+--Eh!... qu'est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice.
+
+Il s'avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu'il porta à ses
+lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s'écria:
+
+--Ma cause... la voilà!...
+
+Lacheneur se détourna. Peut-être songeait-il qu'il suffisait d'un
+mouvement de sa volonté, d'un sacrifice de son orgueil pour assurer le
+bonheur de ces deux pauvres enfants...
+
+Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa,
+et c'est de l'air le plus sombre qu'il reprit:
+
+--Encore faut-il, monsieur d'Escorval, arrêter nos conventions...
+
+--Dictez vos conditions, monsieur.
+
+--D'abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi,
+éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à
+des heures convenues d'avance, jamais à l'improviste...
+
+L'attitude seule de Maurice affirmait son consentement.
+
+--Ensuite, comment traverserez-vous l'Oiselle sans avoir recours au
+passeur, qui est un dangereux bavard?...
+
+--Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer.
+
+--Bien. Me promettez-vous aussi d'éviter le marquis de Sairmeuse?
+
+--Je le fuirai...
+
+--Attendez... il faut tout prévoir. Il se peut que le hasard, en dépit
+de nos précautions, vous mette en présence ici. M. de Sairmeuse est
+l'arrogance même, et il vous déteste... Vous le haïssez et vous
+êtes violent... Jurez-moi que s'il venait à vous provoquer, vous
+mépriseriez ses provocations...
+
+--Mais je passerais pour un lâche, monsieur!...
+
+--Probablement!... Jurez-vous?...
+
+Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida.
+
+--Je jure!... prononça-t-il.
+
+--Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser
+trop voir notre intelligence... mais c'est mon affaire...
+
+M. Lacheneur s'arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s'il
+n'oubliait rien.
+
+--Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu'à vous adresser une
+dernière et bien importante recommandation... Vous connaissez mon
+fils?
+
+--Certes!... nous étions camarades quand il venait en vacances...
+
+--Eh bien! quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai
+toute ma pensée... défiez-vous de Jean.
+
+--Oh!... monsieur.
+
+--Restez sur vos gardes, vous dis-je...
+
+Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta:
+
+--Ah! c'est pour un père un pénible aveu: je n'ai pas confiance en mon
+fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de
+son arrivée... Maintenant, je le trompe comme s'il devait trahir...
+Peut-être serait-il sage de l'éloigner; mais que penserait-on? Sans
+doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je
+risque froidement la vie de tant de braves gens. Après cela, je
+m'abuse peut-être...
+
+Il soupira et dit encore:
+
+--Défiez-vous!...
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Ainsi, c'était bien Maurice d'Escorval que le marquis de Sairmeuse
+avait surpris s'échappant de la maison de M. Lacheneur.
+
+Martial n'avait aucune certitude, il se pouvait que l'obscurité l'eût
+trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son coeur de colère.
+
+--Quel personnage fais-je donc! s'écriait-il. Un personnage ridicule,
+assurément.
+
+Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu'il
+n'apercevait rien des circonstances les plus frappantes.
+
+L'amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il
+croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque
+serviles de Chanlouineau ne l'étonnaient pas.
+
+Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait
+qu'il s'avançait dans son esprit et dans son coeur.
+
+Ayant oublié, il s'imaginait que les autres ne se souvenaient pas.
+
+Après cela, il se figurait s'être montré assez généreux pour avoir des
+droits à une certaine reconnaissance.
+
+M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le
+montant du legs de Mlle Armande et une indemnité. Le tout allait à une
+soixantaine de mille francs.
+
+--Il serait, jarnibieu! bien dégoûté s'il n'était pas content!
+maugréait le duc, furieux d'une prodigalité qui cependant ne lui
+coûtait rien.
+
+Encore entretenu dans ses illusions par l'opinion de son père, Martial
+se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur.
+
+Le soupçon des visites de Maurice faillit l'éclairer...
+
+--Serais-je donc dupe d'une rouée?... pensa-t-il.
+
+Son dépit fut tel que, pendant plus d'une semaine, il prit sur lui de
+ne se point montrer à la Rèche.
+
+Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l'exploitant avec
+l'adresse de l'intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de
+son fils à l'alliance avec les Courtomieu.
+
+Livré jusqu'alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé
+toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s'écria enfin:
+
+--Soit!... j'épouse Mlle Blanche.
+
+Le duc n'était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions.
+
+En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent
+faites; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées
+et on décida que le mariage serait célébré au printemps.
+
+C'est à Sairmeuse qu'eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d'autant
+plus gai qu'où y célébrait deux petites victoires.
+
+Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de
+lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement
+militaire à Montaignac.
+
+Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations
+prodiguées à l'empereur, venait d'obtenir la présidence de la Cour
+prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les
+terreurs de la Restauration...
+
+Mlle Blanche triomphait. Après cette fête, déclaration publique,
+Martial se trouvait lié.
+
+En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas.
+Elle le pénétrait d'un charme dont la douceur infinie lui faisait
+presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne.
+
+Malheureusement, l'orgueilleuse héritière ne sut pas résister au
+plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu'elle
+appelait la «bassesse des anciennes inclinations du marquis.» Elle
+trouva l'occasion de dire qu'elle faisait travailler Marie-Anne pour
+l'aider à vivre.
+
+Martial se contraignit à sourire, mais l'indignité du procédé le
+forçait de plaindre Marie-Anne...
+
+Et le lendemain même, il courait chez M. Lacheneur.
+
+À la chaleur de l'accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se
+fondirent, tous ses soupçons s'évaporèrent... La joie de le revoir
+éclatait même dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien...
+
+--Oh!... je l'aurai!... pensa-t-il.
+
+C'est qu'en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du
+commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire
+du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument
+précieux.
+
+--Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l'oeil et l'oreille
+dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre
+espion...
+
+Il le fut, car il eut vite repris l'habitude de ses visites
+quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient
+défoncés, mais il n'était pluie, neige, ni boue capables d'arrêter
+Martial.
+
+Il arrivait vers dix heures, s'asseyait sur un escabeau, contre
+l'âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait...
+
+Marie-Anne paraissait s'intéresser prodigieusement aux événements; il
+lui contait tout ce qu'il pouvait surprendre.
+
+Parfois ils restaient seuls...
+
+Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le
+«commerce.» Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait
+acheté un cheval afin d'étendre ses tournées.
+
+Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues...
+Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient
+pour parler à M. Lacheneur. C'était une interminable procession. Et
+à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret.
+Puis, elle offrait à boire... La maison était comme un cabaret...
+
+Qui ne sait où l'âpreté des convoitises peut mener un homme
+amoureux!... Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants
+et venants, il donnait une poignée de main, à l'occasion, il lui
+arrivait de trinquer...
+
+Il eût accepté bien d'autres choses!... N'avait-il pas offert à
+Lacheneur de l'aider à mettre ses comptes au net?...
+
+Et une fois, c'était vers le milieu de février, comme il voyait
+Chanlouineau très-embarrassé pour composer une lettre, il voulut
+absolument lui servir de secrétaire.
+
+--C'est que ce n'est pas pour moi, cette damnée lettre, disait
+Chanlouineau, c'est pour un oncle à moi qui marie sa fille...
+
+Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non
+sans mainte rature, il écrivit:
+
+«Mon cher ami... Nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé.
+Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à... Nous
+vous invitons à nous faire le plaisir d'y venir. Nous comptons sur
+vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis,
+plus nous serons contents.
+
+«Comme la fête est sans façons et que nous serons très-nombreux, vous
+nous rendrez service en apportant quelques provisions.»
+
+Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant
+de laisser en blanc la date de «la noce,» il eût, à coup sûr, reconnu
+qu'il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu... Mais il
+était fasciné.
+
+--Ah ça! marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne
+sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec
+cette petite?
+
+Martial ne répondit pas. Il se sentait à la discrétion de cette
+«petite.» Près d'elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de
+ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût
+demandé de la prendre pour femme, qu'il n'eût pas dit: non...
+
+Mais Marie-Anne n'avait pas cette ambition... Toutes ses pensées, tous
+ses voeux étaient pour le succès de son père...
+
+Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides
+auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient après le triomphe une
+si magnifique récompense!...
+
+N'est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice!... Toute
+la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt
+le dîner, il s'esquivait, traversant l'Oiselle dans son bateau, et
+volait à la Rèche.
+
+M. d'Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences
+de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l'avait
+«embauché;» ce fut son expression.
+
+Saisi d'effroi, il résolut d'aller sur-le-champ, sans prévenir
+Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria
+l'abbé Midon de l'accompagner.
+
+C'est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d'Escorval et le
+curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes
+ils étaient et si inquiets, qu'ils n'échangèrent pas dix paroles le
+long de la route.
+
+Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois...
+
+Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets...
+
+Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d'une douzaine de
+personnes, et M. Lacheneur parlait...
+
+Que disait-il?... Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l'entendre,
+mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent
+ses paroles...
+
+Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche
+de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant
+d'une voix formidable:
+
+--Le sort en est jeté!... Voilà qui vous prouve que je ne reculerai
+pas...
+
+Cinq minutes après la maison était en flammes...
+
+Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac
+s'éclairer comme un phare... et de tous côtés l'horizon s'empourpra de
+lueurs d'incendie.
+
+On répondait au signal de Lacheneur...
+
+
+
+
+XX
+
+
+Ah! l'ambition est une belle chose!...
+
+Déjà presque vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle,
+riches à millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la
+province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n'eussent
+plus dû, ce semble, aspirer qu'au repos du foyer domestique.
+
+Il leur eût été si facile de se créer une vie heureuse, tout en
+répandant le bien autour d'eux, tout en préparant pour leur dernière
+heure un concert de bénédictions et de regrets.
+
+Mais non!... Ils avaient voulu être pour quelque chose dans la
+manoeuvre de ce «vaisseau de l'État,» où personne ne consent plus à
+rester simple passager.
+
+Nommés, l'un commandant des forces militaires, l'autre président de la
+Cour prévôtale de Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux
+pour s'installer tant bien que mal à la ville.
+
+Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d'Armes, une grande vieille
+maison toute délabrée, une ruine où, la nuit, la bise qui se glissait
+par les portes mal closes venait réveiller ses rhumatismes.
+
+Le marquis de Courtomieu s'était établi en camp volant chez un de ses
+parents, rue de la Citadelle...
+
+Leur vanité sénile était satisfaite... tout était donc pour le mieux.
+
+Et cependant on traversait alors cette période douloureuse de la
+Restauration, restée dans toutes les mémoires sous le nom de Terreur
+Blanche.
+
+Les représailles s'exerçaient librement; les vengeances
+s'assouvissaient en plein soleil; et les haines privées et
+d'effroyables cupidités s'abritaient sous le manteau des rancunes
+politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux...
+
+Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les
+paysans, dans les campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs
+pensées et leurs voeux vers «l'autre,» et il leur semblait que le
+vaisseau qui portait à Sainte-Hélène le vaincu de Waterloo emportait
+en même temps leurs dernières espérances.
+
+Mais rien de tout cela ne montait jusqu'au duc de Sairmeuse, jusqu'au
+marquis de Courtomieu.
+
+Louis XVIII régnait, leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux;
+quel faquin eût osé ne l'être pas!
+
+Donc, nulle inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis
+aller, n'avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d'Alliés
+sous la main!
+
+Quelques esprits chagrins leur parlèrent de «mécontentements,» ils les
+traitèrent de visionnaires.
+
+Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à
+table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison...
+
+Il se leva... mais la porte au même moment s'ouvrit, et un homme hors
+d'haleine entra.
+
+Cet homme, c'était Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de
+Sairmeuse à la dignité de garde-chasse.
+
+Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+--Qu'est-ce? interrogea le duc.
+
+--Ils viennent!... monseigneur, s'écria Chupin, ils sont en route!...
+
+--Qui?... qui?...
+
+Pour toute réponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre
+écrite par Martial sous la dictée de Chanlouineau.
+
+M. de Sairmeuse lut à haute voix:
+
+«Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé.
+Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixée au 4 mars...»
+
+La date n'était plus en blanc, cette fois, mais tel était
+l'aveuglement du duc qu'il s'obstinait à ne pas comprendre.
+
+--Eh bien?... demanda-t-il.
+
+Chupin s'arrachait les cheveux.
+
+--Ils sont en route!... répéta-t-il... je parle des paysans... ils
+comptent s'emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener
+«l'autre,» ou du moins le fils de «l'autre...» Gredins de paysans! Ils
+m'ont trompé... Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas
+si proche...
+
+Ce coup terrible, en pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Il
+demanda:
+
+--Combien donc sont-ils?
+
+--Eh!... le sais-je, monseigneur... deux mille peut-être... peut-être
+dix mille...
+
+--Tous les gens de la ville sont pour nous.
+
+--Non, monseigneur, non!... Ils ont des complices ici; tous les
+officiers à la demi-solde les attendent pour leur tendre la main.
+
+--Quels sont les chefs?...
+
+--Lacheneur, l'abbé Midon, Chanlouineau, le baron d'Escorval...
+
+--Assez! cria le duc.
+
+Le danger se précisant, le sang-froid lui revenait; sa taille
+herculéenne courbée par les ans se redressait.
+
+Il sonna à briser la sonnette; un valet parut:
+
+--Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes
+pistolets!... Faites vite!
+
+Le domestique se retirait abasourdi...
+
+--Attends!... cria-t-il encore. Qu'on monte à cheval et qu'on aille
+dire à mon fils d'accourir ici, bride abattue... Qu'on prenne mes
+meilleurs chevaux... On peut aller à Sairmeuse et en revenir en deux
+heures...
+
+Chupin le tirait par le pan de sa redingote; il se retourna:
+
+--Qu'est-ce encore?...
+
+Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le
+silence; mais dès que le valet fut sorti:
+
+--Inutile, monseigneur, dit-il, d'envoyer chercher M. le marquis?
+
+--Et pourquoi, maître drôle?
+
+--C'est que, monseigneur, c'est que, excusez-moi, je vous suis
+dévoué...
+
+--Jarnibieu!... parleras-tu?...
+
+Positivement, Chupin regrettait de s'être tant avancé...
+
+--Alors donc, bégaya-t-il... monsieur le marquis...
+
+--Eh bien?...
+
+--Il en est!...
+
+D'un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table.
+
+--Tu mens, misérable!... hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi
+du plafond, tu mens!...
+
+Il était à ce point menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit
+jusqu'à la porte, dont il tourna le bouton, prêt à s'enfuir.
+
+--Que j'aie le cou coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il... Ah! la
+fille à Lacheneur est une fière enjôleuse, tous ses galants en sont,
+Chanlouineau, le petit d'Escorval, le fils de Monseigneur et les
+autres...
+
+M. de Sairmeuse commençait à vomir un torrent d'injures contre
+Marie-Anne quand son valet de chambre rentra...
+
+Il se tut, endossa son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et
+s'élança dehors.
+
+Il espérait encore que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la
+place d'Armes, d'où on découvrait une grande étendue de pays, ses
+dernières illusions s'envolèrent.
+
+L'horizon flamboyait. Montaignac était comme entouré d'un cercle de
+flammes.
+
+--C'est le signal!... murmura le vieux maraudeur, c'est l'ordre de se
+mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils
+seront aux portes de la ville vers deux heures du matin...
+
+Le duc ne répondit pas. Il ne lui restait plus qu'à se concerter avec
+M. de Courtomieu.
+
+Il se dirigeait à grands pas vers la maison du marquis, lorsqu'en
+tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte
+deux hommes qui causaient, et qui, à la vue de ses épaulettes brillant
+dans la nuit, prirent la fuite...
+
+Instinctivement il s'élança à leur poursuite et en atteignit un qu'il
+saisit au collet.
+
+--Qui es-tu?... interrogea-t-il; ton nom?
+
+Et l'homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets
+qu'il tenait cachés sous sa redingote tombèrent à terre.
+
+--Ah! brigand!... s'écria M. de Sairmeuse, tu conspires!...
+
+Aussitôt, sans un mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle,
+le jeta aux soldats stupéfiés et se précipita chez M. de Courtomieu.
+
+Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait été bouleversé, son
+ami sembla ravi.
+
+--Enfin!... prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater
+notre dévouement et notre zèle!... Et sans danger!... Nous avons de
+bonnes murailles, des portes solides, 3,000 hommes de troupes!... Ces
+paysans sont fous!... Mais bénissez leur folie, cher duc, et courez
+faire monter à cheval les chasseurs de Montaignac...
+
+Mais une pensée soudaine l'assombrit, il se gratta le front et ajouta:
+
+--Diable!... et moi qui attends Blanche ce soir!... Elle a dû quitter
+Courtomieu après dîner... Pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur!...
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux
+plus de temps qu'ils ne croyaient.
+
+Les paysans s'avançaient, mais non si vite que l'avait dit Chupin.
+
+Deux de ces circonstances qui, fatalement, échappent aux prévisions
+humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur...
+
+Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur
+avait compté les feux qui répondaient à l'incendie qu'il venait
+d'allumer.
+
+Leur nombre répondait à ses espérances, il eut une exclamation de
+joie.
+
+--Tous nos amis, s'écria-t-il, nous tiennent parole... Ils sont prêts,
+ils se mettent en route!... Partons donc, nous qui devons être les
+premiers au rendez-vous!...
+
+On lui amena son cheval, et déjà il avait le pied à l'étrier quand
+deux hommes s'élancèrent des genêts voisins et bondirent jusqu'à lui.
+L'un d'eux saisit le cheval par la bride.
+
+--L'abbé Midon!... fit Lacheneur abasourdi; M. d'Escorval!...
+
+Et prévoyant peut-être ce qui allait arriver, il ajouta d'un ton de
+fureur concentrée:
+
+--Que me voulez-vous encore, tous deux?
+
+--Nous voulons empêcher l'accomplissement d'une oeuvre de délire!...
+s'écria M. d'Escorval. La haine vous égare, Lacheneur!
+
+--Eh! monsieur, vous ne savez rien de mes projets!
+
+--Pensez-vous donc que je ne les devine pas?... Vous espérez vous
+emparer de Montaignac...
+
+--Que vous importe!... interrompit violemment Lacheneur...
+
+Mais M. d'Escorval n'était pas homme à se laisser imposer silence.
+
+Il saisit le bras de son ancien ami, et d'une voix forte, de façon à
+être entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit:
+
+--Insensé!... Vous oubliez donc que Montaignac est une place de
+guerre, défendue par de profonds fossés et de hautes murailles...
+Vous oubliez donc que derrière ces fortifications est une garnison
+nombreuse commandée par un homme à qui on ne saurait refuser une rare
+énergie et une indomptable bravoure: le duc de Sairmeuse.
+
+Lacheneur se débattait, essayant de se dégager.
+
+--Tout a été prévu, répondit-il, et on nous attend à Montaignac. Vous
+en seriez sûr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumière aux
+fenêtres de la citadelle. Et, tenez... regardez, on l'aperçoit encore.
+Elle m'annonce, cette lumière, que deux à trois cents officiers en
+demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, dès que nous
+paraîtrons...
+
+--Et après!... Je veux admettre l'impossible; vous prenez Montaignac.
+Que faites-vous ensuite? Pensez-vous que les Anglais vous rendront
+l'empereur? Napoléon II n'est-il pas prisonnier des Autrichiens? Ne
+vous souvient-il pas que les souverains coalisés ont laissé 130,000
+soldats à une journée de marche de Paris?
+
+De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur.
+
+--Cependant tout ceci n'est rien, continua le baron, vous ignorez ce
+que savent à cette heure les enfants, que toujours et quand même,
+dans une entreprise comme la vôtre, il y a autant de traîtres que de
+dupes...
+
+--Qui appelez-vous dupes, monsieur?...
+
+--Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des
+réalités; tous ceux qui, parce qu'ils souhaitent fortement une chose,
+s'imaginent que cette chose est. Espérez-vous véritablement que ni le
+marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n'ont été prévenus?...
+
+Lacheneur haussa les épaules.
+
+--Qui donc les aurait avertis? fit-il.
+
+Mais sa tranquillité était feinte, le regard dont il enveloppa son
+fils Jean, le prouvait.
+
+C'est cependant du ton le plus froid qu'il ajouta:
+
+--Il est probable qu'à cette heure le duc et le marquis sont au
+pouvoir de nos amis...
+
+Ainsi, rien ne pouvait ébranler la résolution de cet homme; il n'était
+force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux...
+
+C'était au curé de Sairmeuse à joindre ses efforts à ceux du baron.
+
+--Vous ne partirez pas, Lacheneur, prononça-t-il. Vous ne resterez pas
+sourd à la voix de la raison... Vous êtes un honnête homme, songez
+à l'épouvantable responsabilité que vous acceptez... Quoi! sur des
+chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves
+gens et l'existence de leurs familles... On vous l'a dit, malheureux,
+vous ne pouvez réussir, vous devez être trahis, je suis sûr que vous
+êtes trahis!...
+
+Le lieu, l'instant, l'anxiété du péril, l'étrangeté de cette scène aux
+clartés de l'incendie, la robe noire de ce prêtre, son geste véhément,
+sa parole vibrante, tout était fait pour porter le trouble dans l'âme
+la plus ferme.
+
+Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de
+Lacheneur. Il était visible pour tous qu'il était remué jusqu'au plus
+profond de ses entrailles.
+
+Qui peut dire ce qui fût advenu sans l'intervention de Chanlouineau.
+
+Le robuste gars s'avança, brandissant son fusil double:
+
+--Par le saint nom de Dieu!... s'écria-t-il, voici bien du temps perdu
+en bavardages inutiles!...
+
+Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dégagea
+brusquement et s'élança en selle:
+
+--Partons!... commanda-t-il.
+
+Mais le baron et l'abbé ne désespéraient pas encore, ils s'étaient
+jetés à la tête du cheval.
+
+--Lacheneur, cria le prêtre, insensé, prenez garde!... Le sang que
+vous allez faire répandre retombera sur votre tête et sur la tête de
+vos enfants!...
+
+Épouvantée de ces accents prophétiques, la petite troupe s'arrêta...
+
+Alors sortit des rangs et s'avança un des complices, vêtu comme les
+paysans des environs de Sairmeuse...
+
+--Marie-Anne!... s'écrièrent en même temps l'abbé et le baron
+stupéfaits...
+
+--Oui, moi!... répondit la jeune fille, en retirant le large chapeau
+qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de
+ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la défaite...
+Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs à
+l'horizon?... Elles nous annoncent que les gens de ces communes se
+rendent en armes au carrefour de la Croix-d'Arcy, à une lieue de
+Montaignac, où est le rendez-vous général... Avant deux heures, il
+y aura là quinze cents hommes dont mon père doit prendre le
+commandement... Et vous voudriez qu'il laissât sans chef ces soldats
+qu'il est allé arracher à leurs foyers?... C'est impossible!...
+
+L'exaltation de son père et de son amant l'avait gagnée, elle
+partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs
+espérances... Sa beauté avait quelque chose de fulgurant, les éclairs
+de ses yeux faisaient pâlir les flammes de l'incendie... Ah!
+c'est vraiment à cette heure, qu'elle méritait ce nom d'ange de
+l'insurrection que lui avait donné Martial.
+
+--Non!... il n'y a plus à hésiter, reprit-elle, ni à réfléchir...
+C'est la prudence maintenant qui serait folie... C'est en arrière
+qu'est le plus grand danger. Laissez passer mon père, messieurs,
+chaque minute que vous nous faites perdre coûte peut-être la vie d'un
+homme... et nous, mes amis, en avant!
+
+Une immense acclamation lui répondit et la petite troupe s'élança à
+travers la lande.
+
+Il n'y avait plus à lutter. M. d'Escorval était consterné, mais il ne
+pouvait laisser s'éloigner ainsi son fils qu'il apercevait dans les
+rangs.
+
+--Maurice!... cria-t-il.
+
+Le jeune homme hésita, mais enfin s'approcha...
+
+--Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron.
+
+--Il faut que je les suive, mon père...
+
+--Je vous le défends.
+
+--Hélas! mon père, je ne puis vous obéir... je suis engagé... j'ai
+juré... je commande après Lacheneur...
+
+Sa voix était triste; mais elle annonçait une inébranlable
+détermination.
+
+--Mon fils!... reprit M. d'Escorval, malheureux enfant!... C'est à la
+mort que tu marches... à une mort certaine.
+
+--Raison de plus pour ne pas manquer à ma parole, mon père...
+
+--Et ta mère, Maurice, ta mère que tu oublies!...
+
+Une larme brilla dans les yeux du jeune homme.
+
+--Ma mère, répondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que
+le garder près d'elle, déshonoré, flétri des noms de lâche et de
+traître... Adieu, mon père!
+
+M. d'Escorval était digne de comprendre la conduite de Maurice.
+Il étendit les bras et serra sur son coeur ce fils tant aimé,
+convulsivement, comme si c'eût été pour la dernière fois...
+
+--Adieu!... balbutia-t-il, adieu!...
+
+Maurice avait déjà rejoint les autres, dont les acclamations allaient
+se perdant dans le lointain, que le baron d'Escorval était encore à la
+même place, écrasé sous l'excès de sa douleur...
+
+Tout à coup il se redressa.
+
+--Un espoir nous reste, l'abbé, s'écria-t-il.
+
+--Hélas!... murmura le prêtre.
+
+--Oh!... je ne m'abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire
+où est le rendez-vous?... En courant à Escorval, en attelant en hâte
+un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurés à la Croix-d'Arcy.
+Votre voix, qui avait ému Lacheneur, touchera ses complices. Nous
+déciderons ces pauvres égarés à rentrer chez eux... Venez, l'abbé,
+venez vite!...
+
+Et ils partirent en courant...
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et
+les siens quittèrent la lande de la Rèche.
+
+Une heure plus tard, au château de Courtomieu, Mlle Blanche finissait
+de dîner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son père à
+Montaignac.
+
+L'étroitesse du logis mis à sa disposition avait forcé le marquis à le
+séparer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que Mlle
+Blanche se rendît à la ville, soit que le marquis vînt au château.
+
+Ainsi, ce voyage qu'entreprenait la jeune fille sortait des habitudes
+établies; des circonstances graves l'expliquaient.
+
+Il y avait six jours que Martial n'avait paru à Courtomieu, et Mlle
+Blanche était à moitié folle de douleur et de colère.
+
+Ce qu'eut à endurer tante Médie pendant ce temps, ne peut être compris
+que de ceux qui ont observé dans certaines familles riches de ces
+pauvres parentes, réduites à tout attendre de la pitié, le vêtement,
+le pain, le sou même destiné à payer la chaise à l'église.
+
+Durant les trois premiers jours, Mlle Blanche avait pu rester
+maîtresse de soi; le quatrième elle n'y tint plus, et malgré
+l'inconvenance de sa démarche, elle osa envoyer prendre des nouvelles
+de Martial. Était-il malade, absent?...
+
+On répondit à son messager que M. le marquis se portait comme un
+charme, mais que chassant de l'aurore au crépuscule, il se couchait
+tous les soirs aussitôt souper.
+
+Quelle horrible injure!... Mais du moins elle était persuadée que
+Martial, prévenu de sa démarche, se hâterait le lendemain d'accourir
+s'excuser. Illusion vaine de l'orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna
+pas donner signe de vie.
+
+--Ah! sans doute il est près de l'autre, disait-elle à tante Médie, il
+est aux genoux de cette misérable Marie-Anne... sa maîtresse.
+
+Elle disait ainsi, ayant fini par croire--cela arrive--aux calomnies
+qu'elle même avait inventées.
+
+En cette extrémité, elle se décida à se confier à son père, et elle
+lui écrivit pour lui annoncer son arrivée.
+
+Laisser voir le déchirement de son âme, l'excès de son amour et de sa
+jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances
+étaient intolérables.
+
+Elle voulait que son père contraignît Lacheneur à quitter le pays.
+Ce devait être un jeu pour lui, revêtu d'une autorité presque
+discrétionnaire, à une époque où une «attitude tiède» pouvait être un
+prétexte de proscription.
+
+Le calme qui résulte du parti pris lui était revenu quand elle quitta
+Courtomieu, et ses espérances débordaient en phrases passionnées que
+la parente pauvre subissait avec son habituelle résignation.
+
+--Enfin!... disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse,
+de cette effrontée!... Nous verrons bien s'il a l'audace de la
+suivre!... La suivrait-il?... Oh! non, il n'oserait!...
+
+Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y
+remarqua une animation inaccoutumée.
+
+Il y avait encore de la lumière dans toutes les maisons, les cabarets
+paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes animés sur
+la place, enfin sur le pas des portes, des commères causaient.
+
+Mais qu'importait à Mlle de Courtomieu! C'est seulement à une lieue de
+Sairmeuse qu'elle fut tirée de ses préoccupations.
+
+--Écoute, tante Médie! dit-elle tout à coup. Entends-tu?...
+
+La parente pauvre prêta l'oreille.
+
+On entendait de lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue,
+devenaient plus distinctes.
+
+--Sachons ce que c'est, fit Mlle Blanche.
+
+Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher.
+
+--Il me semble, répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la
+côte, une grosse troupe de paysans... ils ont des torches...
+
+--Doux Jésus!... interrompit tante Médie épouvantée.
+
+--Ce doit être quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses
+chevaux.
+
+Ce n'était pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du
+contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s'élevait à
+500 hommes environ...
+
+Depuis deux heures déjà, Lacheneur eût dû être à la Croix-d'Arcy.
+
+Mais il lui était arrivé ce qui toujours arrive aux chefs populaires.
+Le branle donné, il n'avait plus été le maître.
+
+Le baron d'Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait
+perdu quatre fois autant à Sairmeuse.
+
+Là, deux communes avaient opéré leur jonction, et les paysans
+s'étaient aussitôt répandus dans les cabarets du village pour boire au
+succès de l'entreprise.
+
+Les arracher à leurs bouteilles avait été long et difficile...
+
+Et pour comble, une fois qu'on les eut remis en marche, il fut
+impossible de les décider à éteindre des branches de pin qu'ils
+avaient allumées en guise de torches.
+
+Prières, menaces, tout échoua contre une incompréhensible obstination.
+Ils voulaient y voir clair, disaient-ils...
+
+Pauvres gens!... Ils n'avaient certes conscience ni des difficultés,
+ni des périls de l'entreprise.
+
+On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrôlés,
+on les avait grisés de tant d'espérances!... Ils s'en allaient à la
+conquête d'une place de guerre, défendue par une nombreuse garnison,
+comme à une partie de plaisir...
+
+Et gais, insouciants, animés de l'imperturbable confiance de l'enfant,
+ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons
+patriotiques.
+
+À cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux
+blanchir d'angoisse.
+
+Ce retard de deux heures n'allait-il pas tout perdre?... Que devaient
+penser les autres, à la Croix-d'Arcy?... Que faisaient-ils en ce
+moment?...
+
+--Avançons!... répétait-il, avançons!...
+
+Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une
+vingtaine de vieux soldats de l'Empire, comprenaient et partageaient
+le désespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu'ils risquaient au
+terrible jeu qu'ils jouaient. Et eux aussi, ils répétaient:
+
+--Plus vite, marchons plus vite!...
+
+Exhortations stériles!... Il plaisait à ces gens de marcher ainsi,
+lentement.
+
+Et même, tout à coup, la bande entière s'arrêta. Quelques-uns, en
+tournant la tête, avaient vu briller les lanternes de la voiture de
+Mlle de Courtomieu...
+
+Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la
+livrée, une immense clameur la salua.
+
+M. de Courtomieu, par son âpreté au gain, s'était fait plus d'ennemis
+que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins,
+croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité, étaient ravis de cette
+occasion qui se présentait de lui faire une peur épouvantable.
+
+Car, en vérité, ils ne songeaient qu'à cette vengeance: le procès
+devait le prouver.
+
+Grande fut donc la déception quand, la portière ouverte, on n'aperçut
+à l'intérieur que Mlle Blanche et tante Médie qui poussait des cris
+perçants.
+
+Mlle de Courtomieu était brave.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?...
+
+--Demain vous le saurez, répondit Chanlouineau qui s'était avancé.
+Pour ce soir, vous êtes notre prisonnière.
+
+--Vous ignorez qui je suis, mon garçon, je le vois bien...
+
+--Pardonnez-moi, et c'est pour cela que je vous prie de descendre...
+Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas, M. d'Escorval?
+
+--Eh bien!... Moi je déclare que je ne descendrai pas, dit Mlle
+Blanche; arrachez-moi d'ici, si vous l'osez!...
+
+On eût osé, certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans
+prêts à s'élancer.
+
+--Laissez passer librement Mlle de Courtomieu, dit-elle.
+
+Mais cela pouvait avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut
+le courage de résister.
+
+--Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait prévenir son père...
+Il faut la garder en ôtage, sa vie peut répondre de la vie de nos
+amis.
+
+Mlle Blanche n'avait pas plus reconnu le déguisement masculin de
+son ancienne amie qu'elle n'avait soupçonné le but de ce grand
+rassemblement d'hommes.
+
+Le nom de Marie-Anne prononcé après celui de d'Escorval l'éclaira.
+
+Elle comprit tout, et frémit de rage à cette pensée qu'elle était à la
+merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection.
+
+--C'est bien, fit-elle... nous descendons.
+
+Son ancienne amie l'arrêta.
+
+--Non, dit-elle, non!... Ce n'est pas ici la place d'une jeune fille.
+
+--D'une jeune fille honnête, devriez-vous dire.
+
+Chanlouineau était à deux pas, armé: si un homme eût tenu ce propos,
+il était mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre.
+
+--Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme
+elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont
+l'accompagner jusqu'à Courtomieu...
+
+Elle commandait, on obéit. La voiture, retournée, s'éloigna, mais non
+si vite que Marie-Anne ne pût entendre Mlle Blanche qui lui criait:
+
+--Garde-toi bien, Marie-Anne!... Je te ferai payer cher l'insulte de
+ta générosité!...
+
+Les heures volaient, cependant...
+
+Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix siècles, et
+pour comble les dernières apparences d'ordre avaient disparu.
+
+M. Lacheneur pleurait de rage; mais il comprit la nécessité d'un parti
+suprême; tout retard désormais devenait mortel.
+
+Il appela Maurice et Chanlouineau.
+
+--Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au
+monde pour hâter la marche de ces insensés... Moi, je cours à la
+Croix-d'Arcy... il y va de notre vie à tous.
+
+Il partit, en effet, mais arrivé à moins de cinq cents mètres en avant
+de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points
+noirs qui s'avançaient et grossissaient rapidement...
+
+C'étaient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant,
+ménageant leur haleine, couraient...
+
+L'un était vêtu comme les bourgeois aisés, l'autre portait un vieil
+uniforme de capitaine des guides de l'empereur.
+
+Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de
+ces officiers à demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de
+Montaignac, complices dévoués qui haïssaient la Restauration autant
+que lui-même, dont la voix devait troubler les soldats du duc de
+Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner à tous les
+poltrons qu'on pourrait leur amener.
+
+--Qu'arrive-t-il? leur cria-t-il d'une voix affreusement altérée.
+
+--Tout est découvert!...
+
+--Grand Dieu!...
+
+--Le major Carini est arrêté.
+
+--Par qui?... Comment?
+
+--Ah! c'est une fatalité!... Au moment où nous convenions de nos
+dernières mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le
+duc lui-même est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de
+malheur a poursuivi Carini, l'a atteint, l'a pris au collet, et l'a
+traîné à la citadelle.
+
+Lacheneur était anéanti. La sinistre prophétie de l'abbé Midon
+bourdonnait à ses oreilles...
+
+--Aussitôt, continua l'officier, j'ai averti les amis et j'accours
+vous prévenir... C'est un coup manqué!...
+
+Il n'avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne.
+Mais aveuglé par la haine et par la colère, il ne voulait pas avouer,
+il ne voulait pas s'avouer l'irréparable désastre.
+
+Par un prodige de volonté, il parvint à affecter un calme bien éloigné
+de son âme.
+
+--Vous êtes prompts à jeter le manche après la cognée, messieurs,
+dit-il d'un ton amer... Nous avons une chance de moins, et voilà tout.
+
+--Diable!... Vous avez donc des ressources que nous ignorons?
+
+--Peut-être... cela dépend. Vous venez de passer à la Croix-d'Arcy,
+avez-vous dit à quelqu'un quelque chose de ce que vous venez de
+m'apprendre?...
+
+--Pas un mot... à personne.
+
+--Combien avons-nous d'hommes au rendez-vous?
+
+--Au moins deux mille.
+
+--En quelles dispositions?
+
+--Ils brûlent d'agir... Ils maudissent nos lenteurs. Ils nous ont
+recommandé de vous supplier de vous hâter.
+
+Lacheneur eut un geste menaçant.
+
+--En ce cas, fit-il, la partie n'est pas perdue. Attendez ici les gens
+que je précède, et dites-leur simplement que vous êtes envoyés pour
+les presser. Pressez-les surtout. Et comptez sur moi, je réponds du
+succès.
+
+Il dit, et enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il
+reprit sa course.
+
+Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n'en avait
+aucune, il ne conservait pas même la plus chétive espérance. C'était
+un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son
+libre arbitre. L'édifice si laborieusement élevé s'écroulait, il
+voulait être enseveli sous les ruines. On devait être vaincu, il en
+était sûr, n'importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la
+trouverait... Et il pensait:
+
+--Pourvu qu'on ne se lasse pas, là-bas!...
+
+Là-bas, à la Croix-d'Arcy, on l'accusait...
+
+Après le passage des deux officiers à demi-solde, les murmures
+s'étaient changés en imprécations.
+
+Ces deux mille paysans, arrivés successivement au rendez-vous,
+s'indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui était venu les
+débaucher à la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes.
+
+--Où est-il? se disaient-ils. Qui sait s'il n'a pas eu peur, au
+dernier moment? Peut-être se cache-t-il, pendant que nous sommes ici
+risquant notre peau et le pain de nos enfants?
+
+Et déjà, ces terribles épithètes: traître, agent provocateur,
+circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de colère toutes les
+poitrines.
+
+Quelques-uns des conjurés étaient d'avis de se disperser; mais
+d'autres, et c'étaient les plus influents, voulaient au contraire
+qu'on marchât sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ,
+sans attendre seulement le moment fixé pour l'attaque.
+
+Mais toutes les délibérations furent interrompues par le galop furieux
+d'un cheval.
+
+Un cabriolet parut, qui s'arrêta au milieu du carrefour.
+
+Deux hommes en descendirent: le baron d'Escorval et l'abbé Midon.
+
+Ils avaient pris la traverse et devancé Lacheneur. Ils respirèrent...
+Ils pensèrent qu'ils arrivaient à temps.
+
+Hélas! Ici comme là-bas, sur la lande de la Rèche, tous leurs efforts,
+leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus
+aveugle obstination.
+
+Ils étaient venus avec l'espoir d'arrêter le mouvement, ils le
+précipitèrent.
+
+--Nous sommes trop avancés pour reculer, s'écria un propriétaire des
+environs, chef reconnu en l'absence de Lacheneur, si la mort est
+devant nous, elle est aussi derrière nous. Attaquer et vaincre...
+telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et à l'instant,
+c'est le seul moyen de déconcerter nos ennemis... Lâche qui hésite; en
+avant!...
+
+Une seule et même acclamation lui répondit:
+
+--En avant!...
+
+Aussitôt, on tire de son étui un drapeau tricolore, ce drapeau tant
+regretté, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un
+tambour bat la marche, et la colonne entière s'ébranle aux cris de:
+«Vive Napoléon II!»
+
+Pâles, les vêtements en désordre, la voix brisée par la fatigue et
+l'émotion, M. d'Escorval et l'abbé Midon s'obstinent à suivre les
+conjurés.
+
+Ils voient à quel précipice courent ces pauvres gens, et ils demandent
+à Dieu une inspiration pour les arrêter.
+
+En cinquante minutes, la distance qui sépare la Croix-d'Arcy de
+Montaignac est franchie.
+
+Bientôt on aperçoit la porte de la citadelle, qui est celle que
+doivent livrer les officiers à demi-solde.
+
+Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte.
+
+Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjurés que leurs amis
+de l'intérieur sont maîtres de la ville et qu'ils les attendent en
+force?...
+
+Ils avancent donc sans défiance, si certains du succès, que ceux qui
+ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer.
+
+Seuls, M. d'Escorval et l'abbé Midon pressentent une catastrophe.
+
+Le chef de l'expédition est près d'eux; ils le conjurent de ne pas
+négliger les plus vulgaires précautions; ils le pressent d'envoyer
+quelques hommes en reconnaissance, eux-mêmes s'offrent d'y aller, à
+condition qu'on attendra leur retour avant d'aller plus loin.
+
+--Si un piège vous est tendu, lui disent-ils, n'y donnez pas tête
+baissée.
+
+Mais on les repousse.
+
+Déjà on a dépassé les ouvrages avancés; la tête de colonne touche au
+pont-levis.
+
+L'enthousiasme est devenu du délire; c'est à qui le premier pénétrera
+dans la place.
+
+Hélas!... à ce moment un coup de pistolet est tiré.
+
+C'est un signal, car aussitôt, de tous côtés, éclate une fusillade
+terrible.
+
+Trois ou quatre paysans tombent mortellement frappés... Tous les
+autres s'arrêtent, glacés de stupeur, cherchant d'où partent les
+coups...
+
+L'indécision est affreuse; cependant un chef énergique électriserait
+ces paysans, il y a parmi eux d'anciens soldats de Napoléon; la lutte
+s'engagerait, épouvantable, dans l'obscurité!...
+
+Mais ce n'est pas le cri de «en avant!» qui se fait entendre.
+
+La voix d'un lâche jette le cri des paniques:
+
+--Nous sommes vendus!... Sauve qui peut!...
+
+Dès lors, c'en est fait de l'expédition.
+
+La peur, une folle peur, s'empare de tous ces braves gens, et ils
+s'enfuient éperdus, balayés comme des feuilles sèches par la tempête.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Les stupéfiantes révélations de Chupin, l'idée que Martial, l'héritier
+de son nom, conspirait peut-être avec des paysans, l'arrestation si
+imprévue d'un des conjurés de l'intérieur, toutes ces circonstances
+avaient bouleversé le duc de Sairmeuse.
+
+Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit à ses
+facultés leur équilibre.
+
+Retrouvant l'énergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins
+d'une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents
+cavaliers des chasseurs de Montaignac étaient sous les armes, la
+giberne garnie de cartouches.
+
+Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de
+sang n'était qu'un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville.
+Ce n'était pas avec leurs fusils de chasse et leurs bâtons, que ces
+pauvres campagnards pouvaient forcer l'entrée d'une place de guerre.
+
+Mais tant de modération ne devait pas convenir à un homme d'un
+tempérament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de
+bruit, et que stimulait encore l'ambition de montrer son zèle.
+
+Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle,
+qui devait être livrée, et fit cacher une partie de ses fantassins
+derrière les parapets des ouvrages avancés.
+
+Quant à lui, il s'établit à une porte d'où, découvrant parfaitement la
+route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu.
+
+Chose étrange, cependant. Sur quatre cents balles, tirées de moins de
+vingt mètres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement
+avaient porté.
+
+Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient déchargé
+leur fusil en l'air.
+
+Mais le duc de Sairmeuse n'avait pas de temps à perdre à ces
+considérations. Il enfourcha son cheval et, à la tête de 500 hommes
+environ, cavaliers et fantassins, il s'élança sur les traces des
+fuyards.
+
+Les paysans avaient plus de vingt minutes d'avance.
+
+Pauvres gens!... Il leur eût été bien facile de déjouer toutes les
+poursuites. Ils n'avaient qu'à se disperser, qu'à «s'égailler,» comme
+autrefois les gars de la Vendée.
+
+Malheureusement bien peu eurent l'idée de se jeter isolément à travers
+champs. Les autres, éperdus, troublés, saisis de cet inconcevable
+vertige des déroutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons
+d'un troupeau pris d'épouvante.
+
+Ils allaient vite néanmoins, la peur leur donnait des ailes.
+N'entendaient-ils pas à chaque moment des coups de fusil tirés aux
+traînards!...
+
+Mais il était un homme qui, à chacune de ces détonations recevait pour
+ainsi dire la mort... Lacheneur.
+
+Penché sur le cou de son cheval, haletant, dévoré d'angoisses, il
+approchait ventre à terre de la Croix-d'Arcy, quand le fracas de la
+fusillade de Montaignac arriva jusqu'à lui.
+
+Terrifié, il arrêta sa bête par une saccade si violente, qu'elle
+chancela sur ses jarrets.
+
+Il prêta l'oreille et attendit... Rien. Nulle décharge ne répondait à
+cette décharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non.
+
+Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante échauffourée; il vit
+tous ces paysans soulevés à sa voix, mitraillés à bout portant.
+
+Ah! toutes ces balles, il eût voulu les avoir dans la poitrine.
+
+De nouveau, il éperonna les flancs de son cheval, et sa course devint
+plus furieuse encore.
+
+Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d'Arcy; il était
+vide. À l'entrée d'un des chemins était arrêté le cabriolet qui avait
+amené M. d'Escorval et l'abbé Midon; personne ne s'en était inquiété.
+
+Enfin, M. Lacheneur aperçut les fuyards.
+
+Il poussa droit à eux, les chargeant des plus horribles malédictions
+et les accablant d'injures.
+
+--Lâches!... vociférait-il, traîtres!... Vous fuyez et vous êtes dix
+contre un!... Où courez-vous ainsi?... Chez vous? Insensés! vous
+y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire à
+l'échafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes à la main! Allons...
+volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous amène du
+renfort, deux mille hommes me suivent...
+
+Il promettait deux mille hommes, il en eût promis dix mille, cent
+mille... Il eût promis aussi bien une armée et du canon...
+
+Mais eût-il eu tout cela, à moins d'employer la force, il n'eût pas
+arrêté la déroute... Il fut entraîné comme la branche morte par le
+torrent.
+
+Au carrefour de la Croix-d'Arcy seulement, à cet endroit d'où une
+heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de
+coeur purent se reconnaître et se compter, pendant que les autres
+précipitaient leur course dans toutes les directions...
+
+Une centaine de conjurés, les plus braves et les plus compromis,
+entouraient M. Lacheneur.
+
+Parmi eux était l'abbé Midon, sombre, désespéré. Une poussée l'avait
+séparé de M. d'Escorval, et il ne l'avait plus revu. Qu'était devenu
+le baron? Avait-il été pris ou tué? Avait-il gagné les champs?
+
+Et le digne prêtre n'osait s'éloigner, il attendait, heureux en son
+malheur d'avoir retrouvé la voiture et d'avoir réussi à la défendre
+contre une douzaine de paysans qui prétendaient s'en emparer.
+
+Il écoutait la délibération de M. Lacheneur et de ses amis.
+
+Devaient-ils tirer chacun de son côté? Devaient-ils, en s'obstinant
+à une résistance désespérée, laisser à tous les conjurés le temps de
+gagner leur maison?...
+
+Ils hésitaient quand enfin arrivèrent au rendez-vous les débris de la
+colonne confiée à Maurice et à Chanlouineau.
+
+De cinq cents hommes qui la composaient au départ de Sairmeuse, quinze
+restaient, en comptant les deux officiers à demi-solde.
+
+Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe.
+
+La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hésitations.
+
+--Je viens pour me battre, déclara-t-il, et je vendrai chèrement ma
+vie.
+
+--Battons-nous donc! dirent les autres.
+
+Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jugé
+le mieux disposé pour une longue défense; il avait tiré Maurice à
+l'écart.
+
+--Vous, monsieur d'Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous
+retirer.
+
+--Moi!... je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau...
+
+--Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez,
+emmenez-la.
+
+--Je reste!... prononça Maurice.
+
+Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l'arrêta.
+
+--Vous n'avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d'une voix
+sourde, votre vie appartient à la femme qui s'est donnée à vous.
+
+--Malheureux!... qu'osez-vous dire!...
+
+Chanlouineau hocha tristement la tête.
+
+--À quoi bon nier?... fit-il. Ce qui est arrivé devait arriver... Il
+est de ces tentations si grandes, qu'un ange n'y résisterait pas... Ce
+n'est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a été un mauvais père.
+Il y a eu un jour... quand j'ai été sûr... où je voulais me tuer ou
+vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n'aurez plus jamais la
+mort si près de vous qu'une fois... Je vous ai tenu au bout de mon
+fusil à cinq pas... C'est le bon Dieu qui a arrêté ma main, en me
+montrant son désespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que
+Lacheneur, il faut bien que quelqu'un reste à Marie-Anne... Jurez-moi
+que vous l'épouserez... On vous inquiétera peut-être pour l'affaire de
+cette nuit, mais j'ai ici de quoi vous sauver...
+
+Un feu de peloton l'interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse
+arrivaient...
+
+--Saint bon Dieu!... s'écria Chanlouineau, et Marie-Anne!
+
+Ils s'élancèrent, et Maurice le premier l'aperçut, debout au milieu du
+carrefour, appuyée sur le cou du cheval de son père. Il lui prit le
+bras en cherchant à l'entraîner:
+
+--Venez, lui dit-il, venez!
+
+Mais elle résista.
+
+--De grâce, fit-elle, laissez-moi...
+
+--Mais tout est perdu, mon amie!
+
+--Oui, tout, je le sais... même l'honneur... Et c'est pour cela qu'il
+faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux...
+
+Elle se pencha vers Maurice, et d'une voix à peine intelligible, elle
+ajouta:
+
+--Il le faut, pour que le déshonneur ne devienne pas public...
+
+La fusillade était d'une violence extraordinaire, ils restaient
+debout à l'endroit le plus périlleux, ils allaient certainement être
+atteints, quand Chanlouineau reparut.
+
+Avait-il deviné le secret des résistances de Marie-Anne? Peut-être.
+Toujours est-il que, sans mot dire, il l'enleva comme un enfant entre
+ses bras robustes, et la porta jusqu'à la voiture que gardait l'abbé
+Midon.
+
+--Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur,
+bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour.
+
+Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour.
+Apercevant un groupe, dans l'ombre, ils accoururent.
+
+Alors, l'héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le
+manoeuvrant comme une massue, il tint l'ennemi en échec et donna à
+Maurice le temps de s'élancer près de Marie-Anne, de prendre les
+guides et de fouetter le cheval qui partit au galop.
+
+Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d'héroïsmes,
+d'inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l'a jamais su
+au juste...
+
+Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau
+luttait encore, barrant obstinément la route.
+
+Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n'importe.
+Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l'avait
+touché; on l'eût dit invulnérable.
+
+--Rends-toi!... lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure,
+rends-toi!...
+
+--Jamais! jamais!...
+
+Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur
+et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses
+terribles moulinets.
+
+C'est alors qu'un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta
+à plat ventre et rampant dans l'ombre alla saisir aux jambes, par
+derrière, ce héros obscur.
+
+Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et
+enfin, perdant plante, tomba en criant d'une voix formidable:
+
+--À moi!... les amis, à moi!...
+
+Nul ne répondit à son appel.
+
+À l'autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte
+désespérée, combat d'hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les
+conjurés cédaient...
+
+Le gros de l'infanterie du duc de Sairmeuse accourait.
+
+On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes
+brillant dans la nuit.
+
+Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles,
+sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés.
+
+En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme
+l'éclair. Il se vit et se jugea. La haine l'avait conduit au crime. Il
+se fit horreur, pour les hontes qu'il avait imposées à sa fille. Il se
+maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui
+se faisaient tuer...
+
+C'était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les
+sauver.
+
+--Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous...
+
+On lui obéit... et il put voir comme des ombres qui s'éparpillaient
+dans toutes les directions.
+
+Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui
+l'emporterait vite loin de l'ennemi!...
+
+Mais il s'était juré qu'il ne survivrait pas au désastre; déchiré
+de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne
+voyait d'autre refuge que la mort...
+
+Il eût pu l'attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant
+d'elle. Il rassembla son cheval, l'enleva de la bride et des éperons
+et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse.
+
+Le choc fut rude, les rangs s'ouvrirent, et il y eut un instant de
+mêlée furieuse...
+
+Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les
+baïonnettes, se cabra; il battit l'air de ses sabots, puis ses jarrets
+plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier...
+
+Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du
+cheval le maître se débattait sans blessures.
+
+Il était une heure et demie du matin... le carrefour était désert.
+
+Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés
+appelant leurs compagnons et implorant des secours...
+
+Les secours ne devaient pas venir encore.
+
+Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti
+des événements pour sa fortune politique.
+
+Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de
+l'exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l'importance
+du service rendu.
+
+On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze
+ou vingt; mais ce n'était pas assez pour l'éclat qu'il désirait, il
+voulait plus d'accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une
+commission militaire.
+
+Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu'il lança de
+tous côtés, avec l'ordre d'explorer les villages, de fouiller les
+maisons isolées, et d'arrêter tous les gens suspects...
+
+Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une
+fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la
+route de Montaignac.
+
+Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces
+honnêtes et naïfs conspirateurs; mais une crainte, qu'il s'efforçait
+vainement d'écarter, empoisonnait en satisfaction.
+
+Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du
+complot?
+
+Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir
+de l'assurance de Chupin le troublait.
+
+D'un autre côté, qu'était donc devenu Martial?... Le domestique
+expédié pour le prévenir l'avait-il rencontré?... S'était-il mis
+en route?... Par où?... Peut-être était-il tombé aux mains des
+paysans?...
+
+C'est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand
+rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui
+apprit que Martial était arrivé depuis un quart d'heure.
+
+--M. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de
+cheval, ajouta le domestique.
+
+--C'est bien!... fit le duc, je l'y rejoins.
+
+Tout haut, devant ses gens, il disait: «C'est bien!» mais il se disait
+tout bas:
+
+--Ceci, à la fin, frise l'impertinence! Quoi, je suis à cheval, en
+train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit
+tranquillement, sans seulement s'informer de moi!...
+
+Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en
+dedans. Il frappa.
+
+--Qui est-là? demanda Martial.
+
+--Moi! ouvrez!
+
+Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu'il vit le
+fit frémir.
+
+Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu,
+lavait une large blessure qu'il avait un peu au-dessus du sein droit.
+
+--Vous vous êtes battu!... exclama le duc d'une voix étranglée.
+
+--Oui!...
+
+--Ah!... vous en étiez donc!...
+
+--J'en étais!... de quoi?
+
+--De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie
+parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes!...
+
+Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la
+plus violente envie de rire.
+
+--Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il.
+
+L'air et l'accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans
+toutefois dissiper entièrement ses soupçons.
+
+--C'est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué!... s'écria-t-il.
+
+--Du tout!... J'ai simplement été obligé d'accepter un duel.
+
+--Avec qui?... Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer.
+
+Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c'est du ton
+léger qui lui était habituel qu'il répondit:
+
+--Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l'inquiéteriez
+peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon... C'était
+sur la grande route, il pouvait m'assassiner sans cérémonie, et il m'a
+offert un combat loyal... Il est d'ailleurs blessé plus grièvement que
+moi...
+
+Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent.
+
+--Si c'est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d'appeler un médecin, vous
+enfermer pour soigner cette blessure?...
+
+--Parce qu'elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure
+secrète.
+
+Le duc hochait la tête.
+
+--Tout cela n'est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les
+assurances qui m'ont été données de votre complicité.
+
+Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse.
+
+--Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce
+drôle de Chupin. Il m'étonne, monsieur, qu'entre la parole de votre
+fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde.
+
+--Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c'est un homme précieux...
+Sans lui nous eussions été surpris. C'est par lui que j'ai connu le
+vaste complot ourdi par Lacheneur...
+
+--Quoi! c'est Lacheneur...
+
+--... Qui était à la tête du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre
+perspicacité a été outrageusement mystifiée. Quoi! vous êtes toujours
+fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le père de
+votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n'y voyez
+que du feu!... Et je vous destinais à la diplomatie!... Mais il y a
+mieux. Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez
+si magnifiquement donnés à ces gens-là? Ils ont servi à acheter des
+fusils, de la poudre et des balles à notre intention...
+
+Le duc goguenardait à l'aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré
+désormais, et il cherchait à piquer son fils.
+
+Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu'il avait été joué, mais
+il ne songeait pas à s'en indigner.
+
+--Si Lacheneur était pris, pensait-il, s'il était condamné à mort, et
+si je le sauvais, Marie-Anne n'aurait rien à me refuser...
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le
+baron d'Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses
+craintes.
+
+C'était la première fois qu'il avait un secret pour cette fidèle et
+vaillante compagne de son existence.
+
+C'est sans la prévenir qu'il alla prier l'abbé Midon de le suivre à la
+Rèche, chez M. Lacheneur.
+
+Il se cacha d'elle pour courir à la Croix-d'Arcy.
+
+Ce silence explique l'étonnement de Mme d'Escorval quand, l'heure du
+dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils.
+
+Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les
+grands travailleurs, était l'exactitude même. Qu'était-il donc arrivé
+d'extraordinaire?...
+
+Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari
+venait de partir avec l'abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes,
+précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture
+par la cour, comme d'habitude, ils avaient passé par la porte de
+derrière de la remise qui donnait sur le chemin.
+
+Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces étranges
+précautions?...
+
+Mme d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments
+inexpliqués!...
+
+Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caractère
+toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis
+au feu pour lui.
+
+Aussi, vers dix heures, s'empressèrent-ils de conduire à leur
+maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la
+nouvelle du mouvement.
+
+Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges.
+
+Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait
+pris les armes, et que M. le baron d'Escorval était à la tête du
+soulèvement.
+
+Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s'il n'eût eu une vache
+près de vêler...
+
+Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise
+et tous les maréchaux de l'Empire étaient cachés à Montaignac...
+
+Hélas! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des
+mensonges plus grossiers encore, dès qu'il s'agissait de gagner des
+complices à sa cause.
+
+Mme d'Escorval ne devait pas s'arrêter à ces fables ridicules, mais
+elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce
+vaste complot.
+
+Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la
+rassurait.
+
+Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle
+le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable,
+infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle
+croyait.
+
+Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c'était bien. S'il
+s'était aventuré, c'est qu'il espérait réussir. Donc, elle était sûre
+du succès.
+
+Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le
+jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et
+d'accourir dès qu'il aurait recueilli quelque chose de positif.
+
+Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes.
+
+Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus
+épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des
+milliers d'hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait
+dans la campagne, massacrant tout...
+
+Pendant qu'il parlait, Mme d'Escorval se sentait devenir folle.
+
+Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari
+morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand
+chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides,
+sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de
+l'eau... une goutte d'eau...
+
+--Je veux les voir!... s'écria-t-elle avec l'accent du plus affreux
+égarement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi
+les morts, jusqu'à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes
+amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous
+les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps
+sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les
+ont tués...
+
+Les domestiques s'étaient empressés d'obéir, quand retentit sur
+la route le galop saccadé et convulsif d'un cheval surmené, et le
+roulement d'une voiture.
+
+--Les voilà!... s'écria le jardinier, les voilà!...
+
+Mme d'Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à
+temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu,
+rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s'abattre.
+
+Déjà l'abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils
+soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur
+les coussins...
+
+L'énergie si grande de Marie-Anne n'avait pu résister à tant de chocs
+successifs; la dernière scène l'avait brisée. Une fois en voiture,
+tout danger immédiat ayant disparu, l'exaltation désespérée qui la
+soutenait tombant, elle s'était trouvée mal, et tous les efforts de
+Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles.
+
+Mais Mme d'Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses
+vêtements masculins...
+
+Elle vit seulement que ce n'était pas son mari qui était là, et elle
+sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au
+coeur...
+
+--Ton père!... Maurice, dit-elle d'une voix étouffée, et ton père!...
+
+L'impression fut terrible.
+
+Jusqu'à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s'étaient bercés de
+cet espoir que M. d'Escorval serait rentré avant eux...
+
+Maurice chancela à ce point qu'il faillit laisser échapper son
+précieux fardeau. L'abbé s'en aperçut, et sur un signe de lui, deux
+domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l'emportèrent...
+
+Alors il s'avança vers Mme d'Escorval.
+
+--Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout
+hasard, il a dû fuir des premiers...
+
+Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle
+se redressa.
+
+--Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un
+général ne déserte pas en face de l'ennemi... Si la déroute se met
+parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ramène au
+combat où il se fait tuer...
+
+--Ma mère! balbutia Maurice, ma mère!...
+
+--Oh!... ne cherchez pas à m'abuser!... Mon mari était le chef du
+complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement...
+Dieu ait pitié de moi!... mon mari est mort!
+
+Si perspicace que fût l'abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que
+la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée...
+
+--Eh! madame! s'écria-t-il, M. le baron n'était pour rien dans ce
+mouvement, bien loin de là...
+
+Il s'arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une
+grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on
+pouvait voir... il comprit l'imprudence.
+
+--Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et
+vous aussi, Maurice, venez!...
+
+C'est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme
+d'Escorval suivit le curé de Sairmeuse...
+
+Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée
+s'envolaient à travers les espaces, vers l'homme qui avait été tout
+pour elle et dont l'âme et la pensée, sans doute, l'appelaient du fond
+de l'abîme où il avait roulé...
+
+Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et
+quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la
+réalité présente...
+
+Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques
+l'avaient déposée.
+
+--Mlle Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume...
+morte!...
+
+On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir
+ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines
+la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilité
+du marbre, ses lèvres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents
+convulsivement serrées et un large cercle, d'un bleu intense, cernait
+ses paupières fermées.
+
+Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait roulés pour les glisser sous
+son chapeau de paysan, s'étaient détachés, ils s'éparpillaient
+opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu'à terre...
+
+--Ce n'est qu'une syncope sans gravité, déclara l'abbé Midon, après
+avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens...
+
+Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait à
+faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse.
+
+Mme d'Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle
+paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main
+sur son front mouillé d'une sueur froide...
+
+--Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!...
+
+--Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d'un accent ému
+mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner
+ainsi!... Épouse, où donc est votre énergie!... Chrétienne, qu'est
+devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!...
+
+--Oh!... j'ai du courage, monsieur, bégayait l'infortunée, j'ai du
+courage!...
+
+L'abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s'asseoir,
+pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne,
+et d'un ton plus doux il reprit:
+
+--Pourquoi désespérer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est près de
+vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n'a rien
+fait que je n'aie fait moi-même...
+
+Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du
+baron et le sien pendant cette funeste soirée.
+
+Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son
+épouvante.
+
+--Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous
+crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont
+persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient
+et ils le disent...
+
+--Eh bien?
+
+--S'il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre,
+il sera traduit devant la Cour prévôtale... N'était il pas l'ami de
+l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et
+condamné à mort...
+
+--Non, madame, non!... ne suis-je pas là? Je me présenterai devant le
+tribunal, et je dirai: «Me voici, j'ai vu, _adsum qui vidi_.»
+
+--Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l'abbé, parce que vous
+n'êtes pas un prêtre selon le coeur de ces hommes cruels; ils vous
+jetteront en prison, et ils vous enverront à l'échafaud!...
+
+Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber...
+
+Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, à
+genoux, cachant son visage entre ses mains...
+
+--Ah!... j'ai tué mon père!... s'écria-t-il...
+
+--Malheureux enfant!... Que dis-tu!...
+
+Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et
+poursuivit:
+
+--Mon père ignorait jusqu'à l'existence de cette conspiration, dont
+M. Lacheneur était l'âme, mais je la connaissais, moi!... Je voulais
+qu'elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma
+vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s'agissait d'attirer
+dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j'invoquais ce nom
+respecté et aimé d'Escorval... Ah! j'étais fou!... j'étais fou!...
+
+Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il
+ajouta:
+
+--Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma
+folie!... Oh! ma mère, ma mère; si tu savais!...
+
+Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme
+un faible gémissement...
+
+Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s'était à demi redressée sur le
+canapé, et elle considérait cette scène navrante d'un air de profonde
+stupeur, comme si elle n'y eût rien compris.
+
+D'un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et
+elle clignait des yeux, éblouie par l'éclat des bougies...
+
+Elle voulait parler, interroger, elle s'efforçait de rassembler ses
+idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abbé Midon lui
+commanda le silence.
+
+Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait
+son sang-froid et la lucidité de son intelligence.
+
+Éclairé par le témoignage de Mme d'Escorval et les aveux de Maurice,
+il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont
+étaient menacés le baron et son fils.
+
+Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?...
+
+Il n'y avait ni à s'expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute
+s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti
+sur-le-champ et d'agir.
+
+L'abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela
+les gens groupés dans l'escalier.
+
+Quand ils furent tous réunis autour de lui:
+
+--Écoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que
+donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre
+discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur
+vous, n'est-ce pas?
+
+Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment.
+
+--Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les
+traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est passé ce
+soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti
+avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle
+Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous,
+mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si
+les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M.
+Maurice n'est pas sorti ce soir...
+
+Il s'arrêta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait suggérer
+la prudence humaine, et ajouta:
+
+--Un mot encore: Nous voir tous debout à l'heure qu'il est, paraîtra
+suspect... C'est ce que je souhaite... Nous alléguerons, pour nous
+justifier, l'inquiétude où nous mettent l'absence de M. le baron et
+aussi une indisposition très-grave de Mme la baronne... car Mme
+la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire
+possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et
+surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum
+dessus...
+
+Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de
+rien tout fut disposé comme l'avait ordonné l'abbé Midon.
+
+Marie-Anne, bien qu'elle fût loin d'être remise, fut conduite à une
+petite logette sous les combles; Mme d'Escorval se retira dans sa
+chambre et les domestiques regagnèrent l'office...
+
+Maurice et l'abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux,
+oppressés...
+
+La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d'affreuses
+anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et
+toutes ses précautions n'avaient qu'un but, écarter de Maurice tout
+soupçon de complicité... c'était, pensait-il, le seul moyen qu'il y
+eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles?...
+
+Un violent coup de cloche à la grille l'interrompit...
+
+On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de
+la grille, puis le piétinement d'une compagnie de soldats dans la
+cour.
+
+Une voix forte commanda:
+
+--Halte!... Reposez vos armes...
+
+Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu'il pâlissait comme s'il allait
+mourir.
+
+--Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre
+sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!...
+
+--Ils peuvent venir, répondit Maurice, j'ai du courage!...
+
+La porte du salon s'ouvrit, si brutalement poussée, que les deux
+battants cédèrent à la fois comme sous un coup d'épaule.
+
+Un jeune homme entra, qui portait l'uniforme de capitaine des
+grenadiers de la légion de Montaignac.
+
+Il paraissait vingt-cinq ans à peine; il était grand, mince, blond,
+avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa
+personne trahissait des recherches d'élégance exagérées jusqu'au
+ridicule.
+
+Sa physionomie, d'ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de
+soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche.
+
+Derrière lui, dans l'ombre du palier, on voyait étinceler les armes de
+plusieurs soldats.
+
+Il promena autour du salon un regard défiant, puis d'une voix rude:
+
+--Le maître de la maison? demanda-t-il.
+
+--M. le baron d'Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice.
+
+--Où est-il?
+
+L'abbé Midon, resté assis jusqu'alors se leva.
+
+--Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le
+baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer
+de renoncer à une tentative insensée... Ils n'ont pas voulu nous
+entendre. La déroute venue, j'ai été séparé de M. d'Escorval, je suis
+revenu seul ici, très-inquiet, et je l'attends...
+
+Le capitaine tortillait sa moustache de l'air le plus goguenard.
+
+--Pas mal imaginé!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de
+cette bourde.
+
+Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l'oeil du prêtre, ses lèvres
+tremblèrent... mais il se tut.
+
+--Mais, au fait, reprit l'officier, qui êtes-vous?
+
+--Je suis le curé de Sairmeuse.
+
+--Eh bien!... les curés honnêtes doivent être couchés à l'heure qu'il
+est... Ah! vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les
+paysans révoltés... Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous
+arrêter...
+
+Ce qui le retenait, c'était la robe du prêtre, toute-puissante sous la
+Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise.
+
+--Combien y a-t-il de maîtres ici? demanda-t-il.
+
+--Trois. Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi.
+
+--Et de domestiques?
+
+--Sept, quatre hommes et trois femmes.
+
+--Vous n'avez reçu ni caché personne, ce soir?
+
+--Personne.
+
+--C'est ce qu'on va vérifier, dit le capitaine.
+
+Et se tournant vers la porte:
+
+--Caporal Bavois!... appela-t-il.
+
+C'était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi
+l'Empereur à travers l'Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre
+de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face
+tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très-mince, qui se
+recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille.
+
+--Bavois, commanda l'officier, vous allez prendre une demi-douzaine
+d'hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous êtes un
+vieux lapin qui connaissez le tour; s'il y a une cachette, vous la
+découvrirez, si quelqu'un y est caché, vous me l'amènerez... Demi-tour
+et ne traînons pas!
+
+Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions.
+
+--À nous deux, maintenant, dit-il à Maurice; qu'avez-vous fait ce
+soir?
+
+Le jeune homme eut une seconde d'hésitation; mais c'est avec une
+insouciance bien jouée qu'il répondit:
+
+--Je n'ai pas mis le nez dehors.
+
+--Hum! c'est ce qu'il faudrait prouver. Voyons les mains?...
+
+Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était
+si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de
+colère. Heureusement, un coup d'oeil de l'abbé Midon lui commanda le
+calme.
+
+Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les
+tourna et les retourna, et finalement les flaira.
+
+--Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon
+la pommade pour avoir tiré des coups de fusil.
+
+Il était clair qu'il s'étonnait que le fils eût eu le courage de
+rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la
+bataille.
+
+--Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici?
+
+--Oui, des armes de chasse.
+
+--Où sont-elles?
+
+--Dans une petite pièce du rez-de-chaussée.
+
+--Il faut m'y conduire.
+
+On l'y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n'avait
+fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié.
+
+Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu'ayant fureté
+partout, il n'avait rien rencontré de suspect.
+
+--Qu'on fasse venir les gens, ordonna-t-il.
+
+Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de
+l'abbé.
+
+Le capitaine comprit que s'il y avait quelque chose, comme il le
+soupçonnait, il ne le saurait pas.
+
+Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher,
+et de nouveau il appela Bavois.
+
+--Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal,
+vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez à rendre compte
+de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d'Escorval revient,
+empoignez-le-moi et ne le lâchez pas... et ouvrez l'oeil, et le
+bon!...
+
+Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se
+retira, sans saluer, comme il était entré.
+
+Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit,
+et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron.
+
+--Hein! dit-il à ses hommes, vous l'avez entendu, ce cadet-là!...
+Écoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes... Nom d'un
+tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si «l'autre»
+voyait ce qu'on fait de ses anciens!...
+
+Les deux soldats répondirent par un grognement sourd.
+
+--Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s'adressant à Maurice
+et à l'abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous
+déclare, tant en mon nom qu'au nom de mes deux hommes, que vous êtes
+libres comme l'oiseau et que nous n'arrêterons personne... Même,
+s'il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune
+bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous
+commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s'ils
+viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n'ai pas brûlé une
+amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche
+avant de la couler dans le canon.
+
+Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l'être
+pas.
+
+--Nous n'avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon.
+
+Le vieux caporal cligna de l'oeil d'un air d'intelligence.
+
+--Connu!... fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je
+vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s'il est aisé de faire le
+poil à ce blanc-bec qui sort d'ici, il est un peu plus difficile de
+raser le caporal Bavois. Ah!... c'est comme cela. Il ne fallait pas
+laisser traîner dans la cour un fusil qui n'a certes pas été chargé
+pour tirer des merles.
+
+Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice,
+maintenant, se rappelait qu'en sautant du cabriolet pour soutenir
+Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé
+aux regards des domestiques...
+
+--Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu'un de caché là-haut...
+j'ai l'oreille fine! Troisièmement je me suis arrangé pour que
+personne n'entrât dans la chambre de la dame malade.
+
+Maurice n'y tint plus: il tendit la main au caporal, et d'une voix
+émue:
+
+--Vous êtes un brave homme!... dit-il.
+
+Quelques instants plus tard, Maurice, l'abbé Midon et Mme d'Escorval,
+réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut
+qu'il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu'on était allé prévenir
+parut.
+
+Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle
+était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme.
+
+--Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de
+moi-même, je n'eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer
+tant de malheurs sur votre maison... Hélas!... il ne vous en coûte
+déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m'avoir connue...
+Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un
+pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre...
+
+--Malheureuse enfant!... s'écria Mme d'Escorval, où voulez-vous
+aller!...
+
+Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes
+ses espérances.
+
+--Je l'ignore, madame, répondit-elle; mais le devoir commande... Je
+dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur
+sort...
+
+--Quoi!... s'écria Maurice, toujours cette pensée de mort!... Vous
+savez bien, cependant, que vous n'avez plus le droit de disposer de
+votre vie!...
+
+Il s'arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n'était
+pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds
+de Mme d'Escorval:
+
+--Ô ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous
+s'éloigner?... Je puis périr en essayant de sauver mon père... Elle
+serait ta fille alors, elle que j'ai tant aimée, tu reporterais sur
+elle tes tendresses divines...
+
+Marie-Anne resta.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Le secret que les approches de la mort avaient arraché à Marie-Anne
+au fort de la fusillade de la Croix-d'Arcy, Mme d'Escorval l'ignorait
+quand elle joignait sa voix aux prières de son fils pour retenir la
+malheureuse jeune fille.
+
+Mais cette circonstance n'inquiétait pas Maurice.
+
+Sa foi en sa mère était absolue, complète; il était sûr qu'elle
+pardonnerait quand elle apprendrait la vérité.
+
+Les femmes aimantes, chastes épouses et mères sans reproche, gardent
+au fond du coeur des trésors d'indulgence pour les entraînements de la
+passion.
+
+Elles peuvent mépriser et braver les préjugés hypocrites, celles dont
+la vertu immaculée n'eut jamais besoin des honteuses transactions du
+monde.
+
+Et d'ailleurs, est-il une mère qui, secrètement, n'excuse la jeune
+fille qui n'a pu se défendre de l'amour de son fils, à elle, de ce
+fils que son imagination pare de séductions irrésistibles!...
+
+Toutes ces réflexions avaient traversé l'esprit de Maurice, et plus
+tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu'à son père.
+
+Le jour venait... Maurice déclara qu'il allait endosser un déguisement
+et se rendre à Montaignac.
+
+À ces mots, Mme d'Escorval se détourna, cachant son visage dans les
+coussins du canapé pour y étouffer ses sanglots.
+
+Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se
+précipitait au-devant du danger... Peut-être; avant le coucher de ce
+soleil qui se levait, n'aurait-elle ni mari ni fils.
+
+Et pourtant elle ne dit pas: «Non, je ne veux pas!» Maurice ne
+remplissait-il pas un devoir sacré!... Elle l'eût aimé moins, si elle
+l'eût cru capable d'une lâche hésitation. Elle eût séché ses larmes
+s'il l'eût fallu, pour lui dire: «Pars!»
+
+Tout d'ailleurs n'était-il pas préférable aux horreurs de cette
+incertitude où on se débattait depuis des heures!...
+
+Maurice gagnait déjà la porte pour monter revêtir un travestissement,
+l'abbé Midon lui fit signe de rester.
+
+--Il faut, en effet, courir à Montaignac, lui dit-il, mais vous
+déguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et
+indubitablement on vous appliquerait l'axiome que vous savez: «Tu te
+caches, donc tu es coupable.» Vous devez marcher ouvertement, la tête
+haute, exagérant l'assurance de l'innocence... Allez droit au duc de
+Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez à l'injustice!... Mais je
+veux vous accompagner, nous irons en voiture à deux chevaux.
+
+Maurice paraissait indécis.
+
+--Suis les conseils de M. le curé, mon fils, dit Mme d'Escorval, il
+sait mieux que nous ce que nous devons faire.
+
+--J'obéirai, mère!
+
+L'abbé n'avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l'ordre
+d'atteler. Mme d'Escorval sortit pour écrire quelques lignes à une
+amie dont le mari jouissait d'une certaine influence à Montaignac.
+Maurice et son amie restèrent seuls.
+
+C'était, depuis l'aveu de Marie-Anne, leur première minute de solitude
+et de liberté.
+
+Ils étaient debout, à deux pas l'un de l'autre, les yeux encore
+brillants de pleurs répandus, et ils restèrent ainsi un instant,
+immobiles, pâles, oppressés, trop émus pour pouvoir traduire leur
+sensation.
+
+À la fin, Maurice s'avança, entourant de son bras la taille de son
+amie.
+
+--Marie-Anne, murmura-t-il, chère adorée, je ne savais pas qu'on
+pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous
+avez souhaité la mort, quand de votre vie une autre vie précieuse
+dépend!...
+
+Elle hocha tristement la tête.
+
+--J'étais terrifiée, balbutia-t-elle... L'avenir de honte que je
+voyais, que je vois, hélas! se dresser devant moi m'épouvantait
+jusqu'à égarer ma raison... Maintenant, je suis résignée...
+j'accepterai sans révolte la punition de l'horrible faute... je
+m'humilierai sous les outrages qui m'attendent!...
+
+--Des outrages, à vous!... Ah! malheur à qui oserait!... Mais ne
+serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l'êtes devant
+Dieu!... Le malheur à la fin se lassera!...
+
+--Non, Maurice, non!... il ne se lassera pas.
+
+--Ah!... c'est toi qui es sans pitié!... Je ne le vois que trop, tu me
+maudis, tu maudis le jour où nos regards se sont rencontrés pour la
+première fois!... Avoue-le... dis-le...
+
+Marie-Anne se redressa.
+
+--Je mentirais, répondit-elle, si je disais cela... Mon lâche coeur
+n'a pas ce courage. Je souffre, je suis humiliée et brisée, mais je ne
+regrette rien, puisque...
+
+Elle n'acheva pas; il l'attira à lui, leurs visages se rapprochèrent,
+et leurs lèvres et leurs larmes se confondirent en un baiser...
+
+--Tu m'aimes, s'écria Maurice, tu m'aimes!... Nous triompherons, je
+saurai sauver mon père et le tien, je sauverai ton frère!
+
+Dans la cour, les chevaux piaffaient. L'abbé Midon criait: «Eh bien!
+partons-nous?» Mme d'Escorval reparut avec une lettre, qu'elle remit à
+Maurice.
+
+Longtemps elle tint embrassé dans une étreinte convulsive ce fils
+qu'elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son
+énergie, elle le repoussa en prononçant ce seul mot:
+
+--Va!...
+
+Il sortit... et lorsque s'éteignit, sur la route, le roulement de la
+voiture qui l'emportait, Mme d'Escorval et Marie-Anne se laissèrent
+tomber à genoux, implorant la miséricorde du Dieu des causes justes.
+
+Elles ne pouvaient que prier. Le curé de Sairmeuse agissait, ou plutôt
+il poursuivait l'exécution du plan de salut qu'il avait conçu.
+
+Ce plan, d'une simplicité terrible, comme la situation, il
+l'expliquait à Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement
+menés.
+
+--Si en vous livrant vous deviez sauver votre père, disait-il, je vous
+crierais: Livrez-vous, et confessez la vérité, c'est votre devoir
+strict... Mais ce sacrifice serait plus qu'inutile, il serait
+dangereux. Jamais l'accusation ne consentirait à vous séparer de votre
+père. On vous garderait, mais on ne le lâcherait pas, et vous seriez
+indubitablement condamnés tous les deux... Laissons donc--je ne dirai
+pas la justice, ce serait un blasphème--mais les hommes de sang qui
+s'intitulent juges, s'égarer sur son compte et lui attribuer tout ce
+que vous avez fait... Au moment du procès, nous arriverons avec les
+plus éclatants témoignages d'innocence, avec des alibi tellement
+indiscutables que force sera de l'acquitter... Et je connais assez les
+gens de notre pays pour être sûr que pas un des accusés ne révélera
+notre manoeuvre...
+
+--Et si nous ne réussissons pas! dit Maurice d'un air sombre, que me
+restera-t-il à faire?
+
+C'était une question si terrible que le prêtre n'osa répondre. Tout le
+reste du chemin, Maurice et lui gardèrent le silence.
+
+Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait été sage
+l'abbé Midon en l'empêchant de recourir à un déguisement.
+
+Armés des pouvoirs les plus étendus, le duc de Sairmeuse et le marquis
+de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac,
+hormis une seule.
+
+Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir,
+et il s'y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et
+venants, qui les interrogeaient, et qui, même, prenaient par écrit les
+noms et les signalements.
+
+Au nom d'Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop
+visible pour échapper à Maurice.
+
+--Ah!... vous savez ce qu'est devenu mon père!... s'écria-t-il.
+
+--Le baron d'Escorval est prisonnier, monsieur, répondit un des
+officiers.
+
+Si préparé que dût être Maurice à cette réponse, il pâlit.
+
+--Est-il blessé? reprit-il vivement.
+
+--Il n'a pas une égratignure!... mais entrez, monsieur, passez!...
+
+Aux regards inquiets de ces officiers, on eût dit qu'ils craignaient
+de se compromettre en causant avec le fils d'un si grand coupable.
+Peut-être, en effet, se compromettaient-ils.
+
+La voiture roula, et elle ne s'était pas avancée de cent mètres dans
+la Grand'Rue, que déjà l'abbé Midon et Maurice avaient remarqué
+plusieurs affiches blanches collées aux murs...
+
+--Il faut savoir ce que c'est, dirent-ils ensemble.
+
+Ils firent arrêter la voiture près d'une affiche devant laquelle
+stationnait déjà un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRÊTÉ:
+
+ARTICLE 1er. _Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le
+sieur Lacheneur seront livrés à une commission militaire pour être
+passés par les armes._
+
+ARTICLE II. _Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit
+sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification._
+
+Cela était signé: _duc de Sairmeuse._
+
+--Dieu soit loué!... s'écria Maurice; le père de Marie-Anne est
+sauvé!... Il avait un bon cheval, et en deux heures...
+
+Un coup de coude et un coup d'oeil de l'abbé Midon l'arrêtèrent.
+
+L'abbé lui montrait l'homme arrêté près d'eux... Cet homme n'était
+autre que Chupin.
+
+Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se découvrit
+devant le curé de Sairmeuse, et avec des regards où flamboyaient les
+plus ardentes convoitises, il dit:--Vingt mille francs!... c'est une
+somme cela! En la plaçant à fonds perdus, on vivrait des revenus sa
+vie durant!...
+
+L'abbé Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur
+avait été impossible de se méprendre à l'accent de Chupin.
+
+L'énormité de la somme promise avait ébloui le misérable et le
+fascinait jusqu'à ce point de lui arracher son masque de cautèle
+accoutumée.
+
+Il s'était trahi. Il avait laissé entrevoir ses détestables projets et
+quelles espérances abominables s'agitaient dans les boues de son âme.
+
+--Lacheneur est perdu si cet homme découvre sa retraite, murmura le
+curé de Sairmeuse.
+
+--Par bonheur, répondit Maurice, il doit avoir franchi la frontière,
+il y a cent à parier contre un qu'il est désormais hors de toute
+atteinte.
+
+--Et si vous vous trompiez?... Si, blessé et perdant son sang,
+Lacheneur n'avait eu que bien juste la force de se traîner jusqu'à la
+maison la plus proche pour y demander l'hospitalité?...
+
+--Oh!... monsieur l'abbé, je connais nos paysans!... Il n'en est pas
+un qui soit capable de vendre lâchement un proscrit!...
+
+Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prêtre le douloureux
+sourire de l'expérience.
+
+--Vous oubliez, reprit-il, les menaces affichées à côté des
+provocations à la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas
+souiller ses mains du prix du sang, peut être saisi du vertige de la
+peur.
+
+Ils suivaient alors la grande rue, et ils étaient frappés de l'aspect
+morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie
+d'ordinaire.
+
+La consternation et l'épouvante y régnaient. Les boutiques étaient
+fermées, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence
+lugubre. On eût dit un deuil général et que chaque famille avait perdu
+quelqu'un de ses membres.
+
+La démarche des rares passants était inquiète et singulière. Ils se
+hâtaient, en jetant de tous côtés des regards défiants.
+
+Deux ou trois qui étaient des connaissances du baron et qui croisèrent
+la voiture se détournèrent d'un air effrayé pour éviter de saluer...
+
+L'abbé Midon et Maurice devaient trouver l'explication de ces terreurs
+à l'hôtel où ils avaient donné l'ordre à leur cocher de les conduire.
+
+Ils lui avaient désigné l'_Hôtel de France_, où descendait le baron
+d'Escorval quand il venait à Montaignac, et dont le propriétaire
+n'était autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier,
+avait donné avis de l'arrivée du duc de Sairmeuse.
+
+Ce brave homme, en apprenant quels hôtes lui arrivaient, alla
+au-devant d'eux jusqu'au milieu de la cour, sa toque blanche à la
+main.
+
+Ce jour-là, cette politesse était de l'héroïsme.
+
+Était-il du complot? on l'a toujours cru.
+
+Le fait est qu'il invita Maurice et l'abbé à se rafraîchir, de façon à
+leur donner à entendre qu'il avait à leur parler, et il les conduisit
+à une chambre où il savait être à l'abri de toute indiscrétion.
+
+Grâce à un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fréquentait
+son établissement, il en savait autant que l'autorité, il en savait
+plus, même, puisqu'il avait en même temps des informations par ceux
+des conjurés qui étaient restés en liberté.
+
+Par lui, l'abbé Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements
+positifs.
+
+D'abord on était sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils
+Jean; ils avaient échappé aux plus ardentes recherches.
+
+En second lieu, il y avait jusqu'à ce moment deux cents prisonniers à
+la citadelle, et parmi eux le baron d'Escorval et Chanlouineau.
+
+Enfin, depuis le matin, il n'y avait pas eu moins de soixante
+arrestations à Montaignac même.
+
+On pensait généralement que ces arrestations étaient l'oeuvre d'un
+traître, et la ville entière tremblait...
+
+Mais M. Langeron connaissait leur véritable origine, qui lui avait été
+confiée, sous le sceau du secret, par son habitué le valet de chambre.
+
+--C'est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et
+cependant elle est vraie. Deux officiers de la légion de Montaignac,
+qui revenaient de leur expédition ce matin, au petit jour,
+traversaient le carrefour de la Croix-d'Arcy, quand sur le revers d'un
+fossé, ils aperçurent, gisant mort, un homme revêtu de l'uniforme des
+anciens guides de l'empereur...
+
+Maurice tressaillit.
+
+Cet infortuné, il n'en pouvait douter, était ce brave officier à la
+demi-solde, qui était venu se joindre à sa colonne sur la route de
+Sairmeuse, après avoir parlé à M. Lacheneur.
+
+--Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers
+s'approchent du cadavre. Ils l'examinent, et qu'est-ce qu'ils voient?
+Un papier qui dépassait les lèvres de ce pauvre mort. Comme bien vous
+pensez, ils s'emparent de ce papier, ils l'ouvrent, ils lisent...
+C'était la liste de tous les conjurés de la ville et de quelques
+autres encore, dont les noms n'avaient été placés là que pour servir
+d'appât... Se sentant blessé à mort, l'ancien guide aura voulu
+anéantir la liste fatale, les convulsions de l'agonie l'ont empêché de
+l'avaler...
+
+Cependant, ni l'abbé ni Maurice n'avaient le temps d'écouter les
+commentaires dont le maître d'hôtel accompagnait son récit.
+
+Ils se hâtèrent d'expédier à Mme d'Escorval et à Marie-Anne un exprès
+destiné à les rassurer, et sans perdre une minute, bien décidés à
+tout oser, ils se dirigèrent vers la maison occupée par le duc de
+Sairmeuse.
+
+Lorsqu'ils y arrivèrent, une foule émue se pressait devant la porte.
+
+Oui, il s'y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes à
+la figure bouleversée, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui
+imploraient une audience.
+
+Ceux-là étaient les parents des malheureux qu'on avait arrêtés.
+
+Deux valets de pied en superbe livrée, à l'air important, avaient
+toutes les peines du monde à retenir le flot grossissant des
+solliciteurs...
+
+L'abbé Midon espérant que sa robe lèverait la consigne, s'approcha et
+se nomma. Il fut repoussé comme les autres.
+
+--M. le duc travaille et ne peut recevoir, répondirent les
+domestiques, M. le duc rédige ses rapports pour Sa Majesté.
+
+Et à l'appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux
+tout sellés des courriers qui devaient porter les dépêches.
+
+Le prêtre rejoignit tristement son compagnon.
+
+--Attendons! lui dit-il.
+
+Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres
+gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s'inquiétait peu de ses rapports.
+Une scène de la dernière violence éclatait entre M. de Courtomieu et
+lui.
+
+Chacun de ces deux nobles personnages prétendant s'attribuer le
+premier rôle,--celui qui serait le plus chèrement payé, sans
+doute,--il y avait conflit d'ambitions et de pouvoirs.
+
+Ils avaient commencé par échanger quelques récriminations, et ils en
+étaient vite venus aux mots piquants, aux allusions amères et enfin
+aux menaces.
+
+Le marquis prétendait déployer les plus effroyables--il disait les
+plus salutaires--rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à
+l'indulgence.
+
+L'un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration,
+et son fils s'étaient dérobés aux poursuites, il était urgent
+d'arrêter Marie-Anne.
+
+L'autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait
+un acte impolitique, une faute qui rendrait l'autorité plus odieuse et
+les conjurés plus intéressants.
+
+Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se
+convaincre.
+
+--Il faut décourager les rebelles en les frappant d'épouvante! criait
+M. de Courtomieu.
+
+--Je ne veux pas exaspérer l'opinion, disait le duc.
+
+--Eh!... qu'importe l'opinion!...
+
+--Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous
+ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit? Il s'est brûlé de
+la poudre de quoi gagner une bataille, et il n'est pas resté quinze
+paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l'air. Vous ne savez
+donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de
+moitié, d'anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs
+armes contre nous!...
+
+Ni l'un ni l'autre n'osait dire la raison vraie de son obstination.
+
+Mlle Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié
+à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer
+qu'il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne.
+
+De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la
+maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu'elle parût devant le
+tribunal. À la fin, le marquis céda.
+
+Le duc lui avait dit: «Eh bien! vidons cette querelle...» en regardant
+si amoureusement une paire de pistolets, qu'il avait senti un frisson
+taquin courir le long de sa maigre échine...
+
+Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers,
+précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit
+vainement le retour du duc de Sairmeuse.
+
+Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du
+télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs
+s'agitaient incessamment.
+
+--Quels ordres traversent l'espace?... disait-il à l'abbé Midon;
+est-ce la vie? est-ce la mort?...
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+--«Surtout, hâtez-vous!» avait dit Maurice au messager qu'il chargeait
+de porter une lettre à sa mère.
+
+Cet homme n'arriva pourtant à Escorval qu'à la nuit tombante.
+
+Troublé par la peur, il s'était égaré à chercher des chemins de
+traverse, et il avait fait dix lieues pour éviter tous les gens qu'il
+apercevait, paysans ou soldats.
+
+Mme d'Escorval lui arracha la lettre des mains, plutôt qu'elle ne la
+prit. Elle l'ouvrit, la lut à haute voix à Marie-Anne et n'ajouta
+qu'un seul mot:
+
+--Partons!
+
+C'était plus aisé à dire qu'à exécuter.
+
+Il n'y avait jamais eu que trois chevaux à Escorval; l'un était aux
+trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres
+étaient à Montaignac.
+
+Comment faire?... Recourir à l'obligeance des voisins était l'unique
+ressource.
+
+Mais ces voisins, de braves gens d'ailleurs, qui avaient appris
+l'arrestation du baron, refusèrent bravement de prêter leurs bêtes.
+Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre
+un service, si léger qu'il pût paraître, à la femme d'un homme sous le
+poids de la plus terrible des accusations.
+
+Mme d'Escorval et Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à
+pied, quand le caporal Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le
+sacré nom d'un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi.
+
+--Minute! dit-il, je me charge de la chose!...
+
+Il s'éloigna, et un quart d'heure après reparut, traînant par le licol
+une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu'on harnacha
+tant bien que mal et qu'on attela au cabriolet... On irait au pas,
+mais on irait.
+
+À cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier.
+
+Sa mission était terminée, puisque M. d'Escorval était arrêté, et il
+n'avait plus qu'à rejoindre son régiment.
+
+Il déclara donc qu'il ne laisserait pas des «dames» voyager seules,
+de nuit, sur une route où elles seraient exposées à de fâcheuses
+rencontres, et qu'il les escorterait avec ses deux grenadiers...
+
+--Et tant pis pour qui s'y frotterait, disait-il en faisant sonner la
+crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pékin ou militaire, on s'en
+moque! pas vrai, vous autres?
+
+Comme toujours, les deux hommes approuvèrent par un juron.
+
+Et en effet, tout le long de la route, Mme d'Escorval et Marie-Anne
+les aperçurent précédant ou suivant la voiture, marchant à côté le
+plus souvent.
+
+Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses
+«protégées,» non sans les avoir respectueusement saluées, tant en
+son nom qu'en celui de ses deux hommes, non sans s'être mis à leur
+disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de
+grenadiers, 1^{ère} compagnie, caserné à la citadelle...
+
+Dix heures sonnaient, quand Mme d'Escorval et Marie-Anne mirent pied à
+terre dans la cour de l'_Hôtel de France_.
+
+Elles trouvèrent Maurice désespéré et l'abbé Midon perdant courage.
+
+C'est que, depuis l'instant où Maurice avait écrit, les événements
+avaient marché, et avec quelle épouvantable rapidité!...
+
+On connaissait maintenant les ordres arrivés par le télégraphe; ils
+avaient été imprimés et affichés...
+
+Le télégraphe avait dit:
+
+«_Montaignac doit être regardé comme en état de siège. Les autorités
+militaires ont un pouvoir discrétionnaire. Une commission militaire
+fonctionnera aux lieu et place de la Cour prévôtale. Que les citoyens
+paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles,
+le glaive de la loi va les frapper_!...»
+
+Six lignes en tout... mais chaque mot était une menace.
+
+Ce qui surtout faisait frémir l'abbé Midon, c'était la substitution
+d'une commission à la Cour prévôtale.
+
+Cela renversait tous ses plans, stérilisait toutes ses précautions,
+enlevait les dernières chances de salut.
+
+La Cour prévôtale était certes expéditive et passionnée, mais du moins
+elle se piquait d'observer les formes, elle gardait quelque chose
+encore de la solennité de la justice régulière qui, avant de frapper,
+veut être éclairée.
+
+Une commission militaire devait infailliblement négliger toute
+procédure, et juger les accusés sommairement, comme en temps de guerre
+on juge un espion.
+
+--Quoi!... s'écriait Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans
+audition de témoins, sans confrontation, sans laisser aux accusés le
+temps de rassembler les éléments de leur défense!...
+
+L'abbé Midon se tut... Ses plus sinistres prévisions étaient
+dépassées... Désormais, il croyait tout possible...
+
+Maurice parlait d'enquête... Elle avait commencé dans la journée, et
+elle se poursuivait, en ce moment même, à la lueur des lanternes des
+geôliers.
+
+C'est-à-dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu,
+relégué au second plan par la mise en état du siège, passaient la
+revue des prisonniers...
+
+Ils en avaient trois cents, et ils avaient décidé qu'ils choisiraient
+dans ce nombre, pour les livrer à la commission, les trente plus
+coupables.
+
+Comment les choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de
+culpabilité de chacun de ces malheureux?... Ils eussent été bien
+embarrassés de le dire.
+
+Ils allaient de l'un à l'autre, posaient quelques questions au hasard,
+et, d'après ce que l'homme terrifié répondait, selon qu'ils lui
+trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier
+qui les accompagnait:--«Pour demain, celui-là...» ou «pour plus tard,
+cet autre.»
+
+Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux
+premiers étaient ceux du baron d'Escorval et de Chanlouineau.
+
+Aucun des infortunés réunis à l'_Hôtel de France_ ne pouvait
+soupçonner cela, et cependant ils suèrent leur agonie pendant cette
+nuit, qui leur parut éternelle...
+
+Enfin l'aube fit pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la
+citadelle; l'heure où il était possible de commencer de nouvelles
+démarches arriva...
+
+L'abbé Midon annonça qu'il allait se rendre seul chez le duc de
+Sairmeuse, et qu'il saurait bien forcer les consignes...
+
+Il avait baigné d'eau fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se
+disposait à sortir, quand on frappa discrètement à la porte de la
+chambre.
+
+Maurice cria: «entrez,» et tout aussitôt M. Langeron se présenta.
+
+Sa physionomie seule annonçait un grand malheur, et en réalité, le
+digne homme était consterné.
+
+Il venait d'apprendre que la «commission militaire» était constituée.
+
+Au mépris de toutes les lois humaines et des règles les plus vulgaires
+de la justice, la présidence de ce tribunal de vengeance et de haine
+avait été attribuée au duc de Sairmeuse...
+
+Et il l'avait acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait
+rendre tout à la fois acteur, témoin et juge...
+
+Les autres membres étaient tous militaires.
+
+--Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l'abbé
+Midon...
+
+--Aujourd'hui même, répondit l'hôtelier d'une voix hésitante, ce
+matin... dans une heure... peut-être plus tôt!...
+
+L'abbé Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n'osait dire: «La
+commission s'assemble, hâtez-vous.»
+
+--Venez! dit-il à Maurice, je veux être présent quand on interrogera
+votre père...
+
+Ah! que n'eût pas donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils!
+Elle ne le pouvait, elle le comprit et se résigna...
+
+Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat
+qui de loin leur faisait un signe amical.
+
+Ils reconnurent le caporal Bavois et s'arrêtèrent.
+
+Mais, lui, passa près d'eux, de l'air le plus indifférent, comme s'il
+ne les eût pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette
+phrase:
+
+--J'ai vu Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M.
+d'Escorval!...
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des
+fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on
+appelait «la chapelle.»
+
+Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle
+était humide à ce point qu'elle ne pouvait même servir de magasin au
+régiment d'artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus
+vite qu'en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu'à
+hauteur d'homme.
+
+C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu
+avaient choisi pour les séances de la commission militaire.
+
+Tout d'abord, en y pénétrant, Maurice et l'abbé Midon sentirent comme
+un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété
+indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés.
+
+Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et
+regarder...
+
+Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle
+lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d'en
+finir promptement et brutalement.
+
+On devinait le mépris absolu de toute forme et l'effrayante certitude
+du résultat.
+
+Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté
+pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l'estrade. Il
+avait fallu le caller d'un côté pour faire disparaître l'inclinaison.
+
+Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées
+à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des
+chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait
+le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par
+M. le duc de Sairmeuse.
+
+Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient
+destinés aux accusés.
+
+Enfin, des cordes à fourrage tendues d'un mur à l'autre et fixées par
+des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'était une précaution
+contre le public.
+
+Précaution superflue, hélas!...
+
+L'abbé Midon et Maurice s'étaient attendus à trouver une foule trop
+grande pour la salle, si vaste qu'elle fût, et ils trouvaient presque
+la solitude.
+
+C'est qu'ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme
+conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.
+
+Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.
+
+Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient
+debout, pâles et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents
+serrées par la colère... c'étaient des officiers à la demi-solde.
+Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la
+porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé
+sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le
+silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des
+accusés...
+
+Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres
+de l'unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria: «Présentez...
+armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu
+et de divers fonctionnaires civils.
+
+Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être,
+mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un
+seul, un jeune lieutenant paraissait ému.
+
+--La séance est ouverte!... prononça le duc de Sairmeuse, président.
+
+Et d'une voix rude, il ajouta:
+
+--Qu'on introduise les coupables.
+
+Il n'avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés.
+
+Ils parurent, et un à un, jusqu'à trente, ils prirent place sur les
+bancs, au pied de l'estrade.
+
+Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des
+regards assurés. Le baron d'Escorval était calme et grave, mais non
+plus que lorsqu'il était, jadis, appelé à donner son avis dans les
+conseils de l'Empereur.
+
+Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s'appuyer sur l'abbé pour ne
+pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un
+simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement
+signifiait:
+
+--Ayez confiance en moi... ne craignez rien.
+
+L'attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la
+crainte. Peut-être n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient
+osé, ni du danger qui les menaçait...
+
+Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine
+rapporteur se leva.
+
+Son réquisitoire, d'une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il
+exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la
+Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés.
+
+Lorsqu'il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le
+premier conjuré du premier banc:
+
+--Levez-vous...
+
+Il se leva.
+
+--Votre nom? vos prénoms? votre âge?...
+
+--Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans,
+cultivateur-propriétaire.
+
+--Propriétaire de biens nationaux...
+
+--Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à
+force de travail, sont à moi légitimement.
+
+Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c'en était un,
+par le fait.
+
+--Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il.
+
+--Oui.
+
+--Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des témoins qui vous
+reconnaîtront.
+
+Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait
+tenus en respect pendant que Maurice, l'abbé Midon et Marie-Anne
+montaient en voiture.
+
+Ces militaires affirmèrent qu'ils remettaient très-bien l'accusé, et
+même, l'un d'eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que
+c'était un solide gaillard, d'une bravoure admirable.
+
+L'oeil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler
+quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette
+circonstance de la voiture? Non, ils n'en parlèrent pas.
+
+--Il suffît!... interrompit le président. Et se tournant vers
+Chanlouineau:
+
+--Quels étaient vos projets? interrogea-t-il.
+
+--Nous espérions nous débarrasser d'un gouvernement imposé par
+l'étranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et
+garder nos terres...
+
+--Assez!... Vous étiez un des chefs de la révolte?
+
+--Un des quatre chefs, oui...
+
+--Quels étaient les autres?
+
+Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se
+recueillir et dit:
+
+--Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de
+Sairmeuse.
+
+M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré.
+
+--Misérable!... s'écria-t-il, coquin!... vil scélérat!... Il avait
+empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put
+croire qu'il allait la lancer à la tête de l'accusé...
+
+Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée,
+extraordinairement émue de son étrange déclaration.
+
+--Vous m'interrogez, reprit-il, je réponds. Faites-moi mettre un
+bâillon, si mes réponses vous gênent... S'il y avait ici des témoins
+pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments...
+Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la
+vérité... N'est-ce pas, vous autres?...
+
+À l'exception du baron d'Escorval, il n'était pas un accusé capable de
+comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau; tous
+cependant approuvèrent d'un signe de tête.
+
+--Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le
+hardi paysan, qu'il a été blessé d'un coup de sabre en se battant
+bravement à mes côtés...
+
+Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu'un homme frappé d'un coup
+de sang, et la fureur lui enlevait presque l'usage de la parole.
+
+--Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments!
+
+--Qu'on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on
+verra bien s'il est ou non blessé.
+
+Il est sûr que l'attitude du duc eût donné à penser à un observateur.
+C'est qu'il doutait en ce moment, plus encore que la veille en
+apercevant la blessure de Martial. On l'avait cachée, il était
+impossible de l'avouer maintenant.
+
+Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d'embarras.
+
+--J'espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas
+satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s'y opposerait...
+
+Chanlouineau éclata de rire.
+
+--Naturellement, fit-il... Demain j'aurai le cou coupé, une blessure
+est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis.
+J'en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de
+votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous
+terre.
+
+--Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda
+de travers.
+
+L'accusé hocha la tête.
+
+--Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m'offririez
+ma vie en échange... Elle est entre des mains sûres qui la feront
+valoir... On ira au roi, s'il le faut... Nous voulons savoir le rôle
+du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s'il était vraiment des
+nôtres ou s'il n'était qu'un agent provocateur.
+
+Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement
+préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs
+discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse.
+
+Et alors, tout s'éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres,
+l'étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue.
+
+Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi.
+
+Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n'étaient pas des juges
+chargés d'appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C'étaient
+des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au
+nom de ce code sauvage que deux mots résument: _vae victis_!...
+
+Le président, le noble duc de Sairmeuse, n'eût consenti à aucun prix
+à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas
+davantage.
+
+Chanlouineau avait-il prévu cela?... On est autorisé à le supposer.
+Eût-il, sans une sorte d'intuition des faits, risqué un coup si
+hasardeux!...
+
+Quoi qu'il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida
+qu'on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué
+l'auditoire et stupéfié Maurice et l'abbé Midon.
+
+L'interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle.
+
+--Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de
+Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur
+du mouvement, qui n'est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à
+l'autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval.
+
+--M. le baron d'Escorval ignorait absolument le complot, je le jure
+sur tout ce qu'il y a de plus sacré, et même...
+
+--Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt
+que d'abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter
+son indulgence!...
+
+Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d'un tel dédain, que
+son interrupteur en fut décontenancé.
+
+--Je ne veux pas d'indulgence, prononça-t-il... J'ai joué, j'ai perdu,
+voici ma tête... payez-vous... Mais si vous n'êtes pas plus cruels
+que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui
+m'entourent... J'en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui
+jamais n'ont été nos complices et qui certainement n'ont pas pris les
+armes... Les autres ne savaient ce qu'ils faisaient... Non, ils ne le
+savaient pas!...
+
+Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer
+le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l'auditoire,
+parmi les soldats de garde et jusque sur l'estrade.
+
+La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots
+et leurs gémissements emplissaient la salle immense.
+
+Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus
+pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d'entre eux, de grosses
+larmes roulaient.
+
+--Celui-là, pensaient-ils, est un homme!
+
+L'abbé Midon s'était penché vers Maurice.
+
+--Évidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle... Il prétend
+sauver votre père... Comment?... Je ne comprends pas.
+
+Les juges, cependant, s'étaient retournés à demi, et tous inclinés
+vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation.
+
+C'est qu'une difficulté se présentait.
+
+Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation
+immédiate, n'avaient pas pensé à se pourvoir d'un défenseur.
+
+Et cette circonstance, amère dérision! effrayait et arrêtait ce
+tribunal inique, qui n'avait pas craint de fouler aux pieds les plus
+saintes lois de l'équité, qui s'était affranchi de toutes les entraves
+de la procédure.
+
+Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu
+à l'avance, et cependant ils voulaient qu'une voix s'élevât pour
+défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus.
+
+Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de
+plusieurs accusés se trouvaient dans la salle.
+
+C'était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués,
+causant près de la porte de la chapelle...
+
+Cela fut dit à M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur
+faisant signe d'approcher; puis, leur montrant Chanlouineau:
+
+--Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce
+coupable?
+
+Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse
+les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard.
+
+--Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le
+plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses
+moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec
+lui...
+
+--Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de
+Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense?...
+
+L'avocat hésitait, non qu'il eût peur, c'était un vaillant homme, mais
+parce qu'il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la
+conscience de ces juges.
+
+--Et si nous refusions?... interrogea-t-il.
+
+Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d'impatience.
+
+--Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d'office à ce
+scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main.
+
+--Je parlerai donc, dit l'avocat, mais non sans protester de toutes
+mes forces contre cette façon inouïe de procéder...
+
+--Oh!... faites-nous grâce de vos homélies... et soyez bref.
+
+Après l'interrogatoire de Chanlouineau, improviser là, sur-le-champ,
+une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa
+dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un
+autre tribunal.
+
+Pendant qu'il parlait, le duc de Sairmeuse s'agitait sur son fauteuil
+doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience...
+
+--C'est bien long, prononça-t-il, dès que l'avocat eut fini, c'est
+terriblement long!... Nous n'en finirons jamais, si chacun des accusés
+doit nous tenir autant!...
+
+Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion,
+quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes
+les causes, à l'exception de celle du sieur d'Escorval.
+
+--Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement «la besogne,»
+puisqu'on n'aurait que deux jugements à prononcer... Ce qui
+n'empêchera pas la défense d'être individuelle, ajouta-t-il.
+
+Les avocats se récrièrent. Un jugement «en bloc,» comme disait le duc,
+leur enlevait l'espoir d'arracher au bourreau un seul des malheureux
+prévenus.
+
+--Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne
+savons rien de la situation particulière de chacun des accusés! Nous
+ignorons jusqu'à leurs noms!... Il nous faudra les désigner par la
+forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux...
+
+Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai,
+quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition
+du président avait été adoptée, il fut passé outre.
+
+En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d'après le rang qu'il
+occupait sur le banc. Il s'approchait du bureau, donnait son nom, ses
+prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession... et il
+recevait l'ordre de retourner à sa place.
+
+À peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu'ils
+étaient absolument étrangers à la conspiration, qu'on leur avait mis
+la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu'ils s'entretenaient
+paisiblement sur la grande route... Ils demandaient à fournir la
+preuve matérielle de ce qu'ils avançaient... ils invoquaient le
+témoignage des soldats qui les avaient arrêtés...
+
+M. d'Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé.
+Il devait être interrogé le dernier.
+
+--Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse,
+mais abrégeons, abrégeons!... Il est déjà midi.
+
+Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. À chaque
+moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire,
+les interpellait ou les raillait...
+
+--C'est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils
+scélérats...
+
+Ou encore:
+
+--Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces
+misérables!
+
+Les avocats tinrent ferme, encore qu'ils sentissent l'inanité de leurs
+efforts. Mais que pouvaient-ils?... La défense de ces vingt-neuf
+accusés ne dura pas une heure et demie...
+
+Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira
+bruyamment, et d'un ton qui trahissait la joie la plus cruelle:
+
+--Accusé Escorval, levez-vous.
+
+Interpellé, le baron se leva, digne, impassible...
+
+Des sensations qui l'agitaient, et elles devaient être terribles, rien
+ne paraissait sur son noble visage.
+
+Il avait réprimé jusqu'au sourire de dédain que faisait monter à ses
+lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre
+qui lui appartenait.
+
+Mais en même temps que lui, Chanlouineau s'était dressé, vibrant
+d'indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le
+sang généreux de ses veines.
+
+--Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser...
+
+Lui déclara qu'il voulait parler: il avait quelque chose à dire, des
+observations à ajouter à la plaidoirie des avocats...
+
+Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent
+leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber
+sur son banc, comme s'il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût
+étouffé aisément ces deux soldats, rien qu'en les serrant entre ses
+bras de fer.
+
+On l'eût dit furieux; intérieurement il était ravi. Le but qu'il se
+proposait, il l'avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de
+l'abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu
+lui dire:
+
+--Quoi qu'il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu'il ne
+compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis!...
+
+La recommandation n'était pas inutile.
+
+La figure de Maurice était bouleversée comme son âme; il étouffait, il
+n'y voyait plus, il sentait s'égarer sa raison.
+
+--Où donc est le sang-froid que vous m'avez promis!... murmura le
+prêtre.
+
+Cela ne fut pas remarqué. L'attention, dans cette grande salle
+lugubre, était intense, palpitante... Si profond était le silence
+qu'on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de
+la chapelle.
+
+Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour
+lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts.
+
+Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la
+belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait été le
+conseiller et l'ami fidèle de l'Empereur... Quelle gloire et quel
+espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses.
+
+L'instinct de l'auditoire avait raison. S'ils jugeaient sans enquête
+préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi
+contre M. d'Escorval une information relativement complète.
+
+Grâce à l'activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs
+d'accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort.
+
+--Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira à
+défendre ce grand coupable?...
+
+--Moi!... répondirent ensemble ces trois hommes.
+
+--Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est...
+lourde.
+
+Lourde!... Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le
+défenseur risquait sa carrière, à coup sûr... le repos de sa vie et sa
+liberté, vraisemblablement... sa tête, peut-être...
+
+Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait.
+
+--Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des
+avocats.
+
+Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du
+baron d'Escorval, vengeant ainsi l'honneur de leur robe, qui venait
+d'être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où
+deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n'avaient
+pu, ô honte! trouver un défenseur.
+
+--Accusé, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms,
+votre profession?
+
+--Louis-Guillaume, baron d'Escorval, commandeur de l'ordre de la
+Légion d'honneur, ancien conseiller d'État du gouvernement de
+l'empereur.
+
+--Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez...
+
+--Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d'avoir servi mon pays et de
+lui avoir été utile dans la mesure de mes forces...
+
+D'un geste furibond le duc l'interrompit:
+
+--C'est bien!... fit-il, messieurs les commissaires apprécieront...
+C'est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d'État que
+vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de
+misérables!...
+
+--Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des
+hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi
+que je n'ai pas conspiré.
+
+--On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles!...
+
+--Je n'avais pas d'armes, monsieur, vous ne l'ignorez pas... et
+si j'étais parmi les révoltés, c'est que j'espérais les décider à
+abandonner une entreprise insensée!...
+
+--Vous mentez!...
+
+Le baron d'Escorval pâlit sous l'insulte et ne répondit pas.
+
+Mais il y eut un homme dans l'auditoire, qui ne put supporter
+l'horrible, l'abominable injustice, qui fut emporté hors de soi... Et
+celui-là, ce fut l'abbé Midon, qui, l'instant d'avant, recommandait le
+calme à Maurice.
+
+Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes
+à fourrage qui barraient l'enceinte réservée, et s'avança au pied de
+l'estrade.
+
+--M. le baron d'Escorval dit vrai, prononça-t-il d'une voix éclatante,
+les trois cents prisonniers de la citadelle l'attesteront, les accusés
+en feront serment la tête sur le billot... Et moi qui l'accompagnais,
+qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous
+jugera l'un et l'autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce
+qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement,
+nous l'avons fait!...
+
+Le duc écoutait d'un air à la fois ironique et méchant.
+
+--On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m'affirmait que la
+rébellion avait un aumônier!... Allez, monsieur le curé, vous devriez
+rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à
+ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne
+niez pas... Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos
+vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite
+coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous
+rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré!...
+Taisez-vous, monsieur, éloignez-vous!...
+
+Les avocats se levèrent vivement.
+
+--Nous demandons, s'écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit
+l'être... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois
+qui régissent les tribunaux ordinaires.
+
+--Si je ne dis pas la vérité, reprit l'abbé Midon, avec une animation
+extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un
+complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter...
+
+La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion.
+
+--Non, monsieur le curé, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrêter...
+Je saurai éviter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour
+l'habit les égards que l'homme ne mérite pas... Une dernière fois,
+retirez-vous, sinon je me verrai contraint d'employer la force!...
+
+À quoi eût abouti une résistance plus longue?... À rien. L'abbé, plus
+blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes,
+regagna sa place près de Maurice.
+
+Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie
+croissante... Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la
+table, finit par les réduire au silence.
+
+--Ah! vous voulez des dépositions! s'écria-t-il. Eh bien! vous en
+aurez. Soldats, introduisez le premier témoin.
+
+Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt
+parut Chupin, qui s'avança d'un air délibéré.
+
+Mais sa contenance mentait; un observateur l'eût vu à ses yeux, dont
+l'inquiète mobilité trahissait ses terreurs.
+
+Même, il eut dans la voix un tremblement très-appréciable, quand, la
+main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute
+la vérité, rien que la vérité.
+
+--Que savez-vous de l'accusé Escorval? demanda le duc.
+
+--Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5.
+
+--En êtes-vous bien sûr?
+
+--J'ai des preuves.
+
+--Soumettez-les à l'appréciation de la commission.
+
+Le vieux maraudeur se rassurait.
+
+--D'abord, répondit-il, c'est chez M. d'Escorval que M. Lacheneur a
+couru après qu'il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le
+château des ancêtres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontré
+Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration.
+
+--J'étais l'ami de Lacheneur, il était naturel qu'il vînt me demander
+des consolations après un grand malheur.
+
+M. de Sairmeuse se retourna vers ses collègues.
+
+--Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la
+restitution d'un dépôt!... Continuez, témoin.
+
+--En second lieu, reprit Chupin, l'accusé était toujours fourré chez
+M. Lacheneur...
+
+--C'est faux, interrompit le baron, je n'y suis allé qu'une fois, et
+encore, ce jour-là, l'ai-je conjuré de renoncer...
+
+Il s'arrêta, comprenant trop tard la terrible portée de ce qu'il
+disait. Mais ayant commencé, il ne voulut pas reculer, et il ajouta:
+
+--Je l'ai conjuré de renoncer à ses projets de soulèvement.
+
+--Ah!... vous les connaissiez donc, ces projets impies?
+
+--Je les soupçonnais...
+
+La non révélation d'un complot, c'était l'échafaud... Le baron
+d'Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrêt de mort.
+
+Étrange caprice de la destinée!... Il était innocent, et cependant,
+en l'état de la procédure, il était le seul de tous les accusés qu'un
+tribunal régulier eût pu condamner légalement, un texte sous les yeux.
+
+Maurice et l'abbé Midon étaient atterrés de cet abandon de soi, mais
+Chanlouineau, qui s'était retourné vers eux, avait encore aux lèvres
+son sourire de confiance.
+
+Qu'espérait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument
+perdu?...
+
+Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse
+laissait éclater une joie indécente.
+
+--Eh bien! Messieurs!... dit-il aux avocats d'un ton goguenard.
+
+Les défenseurs dissimulaient mal leur découragement, mais ils n'en
+essayaient pas moins de contester la valeur de la déclaration de leur
+client. Il avait dit qu'il soupçonnait le complot, et non qu'il le
+connaissait... Ce n'était pas la même chose...
+
+--Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes
+encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit!... On va vous en
+produire. Continuez votre déposition, témoin...
+
+Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air capable.
+
+--L'accusé, reprit-il, assistait à tous les conciliabules qui se
+tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le
+jour... Ayant à traverser l'Oiselle pour se rendre à la Rèche, et
+craignant que le passeur ne remarquât ses voyages nocturnes, le baron
+a fait, juste à cette époque, raccommoder un vieux canot dont il ne se
+servait pas depuis des années...
+
+--En effet!... voilà une circonstance frappante! Accusé Escorval,
+reconnaissez-vous avoir fait réparer votre bateau?...
+
+--Oui!... mais non avec le dessein que dit cet homme.
+
+--Dans quel but alors?...
+
+Le baron garda le silence. N'était-ce pas sur les instances de Maurice
+que le canot avait été remis en état!
+
+--Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu à sa maison
+pour donner le signal du soulèvement, l'accusé était près de lui...
+
+--Pour le coup, s'écria le duc, voilà qui est concluant...
+
+--J'étais à la Rèche, en effet, interrompit le baron, mais c'était, je
+vous l'ai déjà dit, avec la ferme volonté d'empêcher le mouvement.
+
+M. de Sairmeuse eut un petit ricanement dédaigneux.
+
+--Messieurs les commissaires, prononça-t-il avec emphase, peuvent voir
+que l'accusé n'a même pas le courage de sa scélératesse... Mais je
+vais le confondre. Qu'avez-vous fait, accusé, quand les insurgés ont
+quitté la lande de la Rèche?
+
+--Je suis rentré chez moi en toute hâte, j'ai pris un cheval et je me
+suis rendu au carrefour de la Croix-d'Arcy.
+
+--Vous saviez donc que c'était l'endroit désigné pour le rendez-vous
+général?
+
+--Lacheneur venait de me l'apprendre.
+
+--Si j'admettais votre version, je vous dirais que votre devoir était
+d'accourir à Montaignac prévenir l'autorité... Mais vous n'avez pas
+agi comme vous dites... Vous n'avez pas quitté Lacheneur, vous l'avez
+accompagné.
+
+--Non, monsieur, non!...
+
+--Et si je vous le prouvais d'une façon indiscutable?...
+
+--Impossible, monsieur, puisque cela n'est pas.
+
+À la sinistre satisfaction qui éclairait le visage de M. de Sairmeuse,
+l'abbé Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains
+une arme inattendue et terrible, et que le baron d'Escorval allait
+être écrasé sous quelqu'une de ces coïncidences fatales qui expliquent
+sans les justifier toutes les erreurs judiciaires...
+
+Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait
+quitté sa place et s'était avancé jusqu'à l'estrade.
+
+--Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien
+donner à la commission lecture de la déposition écrite et signée de
+Mlle votre fille.
+
+Cet effet d'audience devait avoir été préparé. M. de Courtomieu
+chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu'il déplia, et au
+milieu d'un silence de mort, il lut:
+
+«Moi, Blanche de Courtomieu, soussignée, après avoir juré sur mon âme
+et conscience de dire la vérité, je déclare:
+
+«Dans la soirée du 4 février dernier, entre dix et onze heures,
+suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse à Montaignac,
+j'ai été assaillie par une horde de brigands armés. Pendant qu'ils
+délibéraient pour savoir s'ils devaient s'emparer de ma personne et
+piller ma voiture, j'ai entendu l'un d'eux s'écrier en parlant de moi:
+«Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas M. d'Escorval?» Je crois que
+le brigand qui a prononcé ces paroles est un homme du pays nommé
+Chanlouineau, mais je n'oserais l'affirmer.»
+
+Un cri terrible, suivi de gémissements inarticulés, interrompit le
+marquis.
+
+Le supplice enduré par Maurice était trop grand pour ses forces et
+pour sa raison. Il venait de s'élancer vers le tribunal pour crier:
+«C'est à moi que s'adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon
+père est innocent!...»
+
+L'abbé Midon, par bonheur, eut la présence d'esprit de se jeter devant
+lui et d'appliquer sa main sur sa bouche...
+
+Mais le prêtre n'eût pu contenir ce malheureux jeune homme sans les
+officiers à demi-solde placés près de lui.
+
+Devinant tout peut-être, ils entourèrent Maurice, l'enlevèrent et
+le portèrent dehors, bien qu'il se débattit avec une énergie
+extraordinaire.
+
+Tout cela ne prit pas dix secondes.
+
+--Qu'est-ce? fit le duc, en promenant sur l'auditoire un regard
+irrité.
+
+Personne ne souffla mot.
+
+--Au moindre bruit je fais évacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse.
+Et vous, accusé, qu'avez-vous à dire pour votre justification, après
+l'accablant témoignage de Mlle de Courtomieu?
+
+--Rien! murmura le baron.
+
+--Ainsi, vous avouez?...
+
+Une fois dehors, l'abbé Midon avait confié Maurice à trois officiers à
+demi-solde qui s'étaient engagés, sur l'honneur, à le conduire, à le
+porter au besoin à l'hôtel, et à l'y retenir de gré ou de force.
+
+Rassuré de ce côté, le prêtre rentra dans la salle juste à temps
+pour voir le baron se rasseoir sans répondre, indiquant ainsi qu'il
+renonçait à disputer plus longtemps sa tête.
+
+Que dire, en effet!... se défendre, n'était-ce pas risquer de trahir
+son fils, le livrer quand déjà lui-même, quoi qu'il advint, ne pouvait
+plus être sauvé...
+
+Jusqu'alors, il n'était personne dans l'auditoire qui ne crût
+à l'innocence absolue du baron. Était-il donc coupable?... Sa
+résignation devait le faire croire; quelques-uns le crurent.
+
+Mais les membres de la commission, qui avaient aperçu le mouvement de
+Maurice, ne pouvaient pas ne pas soupçonner la vérité. Ils se turent
+cependant.
+
+Toutes les affaires de ce genre ont des côtés sombres et mystérieux
+que n'éclairent jamais les débats publics.
+
+Si les accusés se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter
+d'aller jusqu'au fond des choses, ne sachant ce qu'ils y trouveront.
+
+Conseillé par le marquis de Courtomieu, inquiet du rôle de son fils,
+le duc de Sairmeuse devait tenir à circonscrire l'accusation. Il
+n'avait pas fait arrêter l'abbé Midon, il était bien résolu à ne pas
+inquiéter Maurice tant qu'il n'y serait pas contraint.
+
+Le baron d'Escorval semblait se reconnaître coupable; n'était-ce pas
+une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse!...
+
+Il se retourna vers les avocats, et d'un air dédaigneux et ennuyé:
+
+--Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu'il le faut absolument, mais
+pas de phrases!... Nous devrions avoir fini depuis une heure.
+
+Le plus âgé des avocats se leva, frémissant d'indignation, prêt à tout
+braver pour dire sa pensée; mais le baron l'arrêta.
+
+--N'essayez pas de me défendre, monsieur, prononça-t-il froidement...
+ce serait inutile!... Je n'ai qu'un mot à dire à mes juges: qu'ils se
+souviennent de ce qu'écrivait au roi le noble et généreux maréchal
+Moncey: l'échafaud ne fait pas d'amis!
+
+Ce souvenir n'était pas de nature à émouvoir beaucoup la commission.
+Le maréchal, pour cette phrase, avait été «destitué» et condamné à
+trois mois de prison...
+
+Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse
+résuma les débats et la commission se retira pour délibérer.
+
+M. d'Escorval restait pour ainsi dire avec ses défenseurs. Il leur
+serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la liberté
+de son esprit, il les remercia de leur dévouement et de leur courage.
+
+Ces hommes de coeur pleuraient...
+
+Alors, le baron attira vers lui le plus âgé, et rapidement, tout bas,
+d'une voix émue:
+
+--J'ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service à vous demander...
+Tout à l'heure, quand la sentence de mort aura été prononcée,
+rendez-vous près de mon fils... Vous lui direz que son père mourant
+lui ordonne de vivre... il vous comprendra. Dites-lui bien que c'est
+ma dernière volonté: Qu'il vive... pour sa mère!...
+
+Il se tut, la commission rentrait...
+
+Des trente accusés, neuf, déclarés non coupables, étaient relâchés...
+
+Les vingt-et-un autres, et M. d'Escorval et Chanlouineau étaient de ce
+nombre, étaient condamnés à mort!...
+
+Chanlouineau souriait toujours!...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+L'abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers
+à demi-solde.
+
+Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à
+s'éloigner de la citadelle, ces hommes de coeur le saisirent chacun
+sous un bras, et littéralement l'emportèrent.
+
+Bien leur en prit d'être robustes, car Maurice fit, pour leur
+échapper, les efforts les plus désespérés... Chaque pas en avant fut
+le résultat d'une lutte.
+
+--Laissez-moi! criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le
+devoir m'appelle!... vous me déshonorez en prétendant me sauver!...
+
+Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de
+Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un
+regard inquiet.
+
+--C'est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu'on va
+condamner... Pauvre garçon! comme il doit souffrir!...
+
+Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de
+l'agonie! Voilà donc où l'avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce
+radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire...
+
+Misérable fou!... Il s'était jeté à corps perdu dans une entreprise
+insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses
+actes!... Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté
+au bourreau!
+
+Mais la faculté de souffrir a ses limites...
+
+Une fois dans la chambre de l'hôtel, entre sa mère et Marie-Anne,
+Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible
+torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines.
+
+--Rien n'est décidé encore, répondirent les officiers aux questions
+de Mme d'Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le
+verdict sera rendu...
+
+Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils
+s'assirent, sombres et silencieux.
+
+Au dehors, tout se taisait; on eût cru l'hôtel désert. Les gens de
+la maison s'entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble
+infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du
+condamné à mort la nuit qui précède l'exécution.
+
+Enfin, un peu avant quatre heures, l'abbé Midon arriva, suivi de
+l'avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières...
+
+--Mon mari!... s'écria Mme d'Escorval en se dressant tout d'un bloc.
+
+Le prêtre baissa la tête... elle comprit.
+
+--Mort!... balbutia-t-elle. Ils l'ont condamné!...
+
+Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle
+s'affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants...
+
+Mais cet anéantissement dura peu; elle se releva:
+
+--À nous donc de le sauver!... s'écria-t-elle, l'oeil brillant de
+la flamme des résolutions héroïques, à nous de l'arracher à
+l'échafaud!... Debout, Maurice... Marie-Anne, debout!... Assez de
+lâches lamentations, à l'oeuvre!... Vous aussi, Messieurs, vous
+m'aiderez!... Je peux compter sur vous, monsieur le curé!...
+Qu'allons-nous faire?... Je l'ignore. Mais il doit y avoir quelque
+chose à faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu
+ne le permettra pas...
+
+Elle s'arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel,
+comme si une inspiration divine lui fût venue...
+
+--Et le roi!... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu'un tel forfait
+s'accomplisse!... Non! Un roi peut refuser de faire grâce, il ne
+saurait refuser de faire justice!... Je veux aller à lui, je lui dirai
+tout!... Comment cette idée de salut ne m'est-elle pus venue plus
+tôt!... Il faut partir à l'instant pour Paris, sans perdre une
+seconde... Maurice, tu m'accompagnes!... Que l'un de vous, messieurs,
+m'aille commander des chevaux à la poste...
+
+Elle pensa qu'on lui obéissait, et précipitamment elle passa dans la
+pièce voisine pour faire ses préparatifs de voyage.
+
+--Pauvre femme!... murmura l'avocat à l'oreille de l'abbé Midon, elle
+ignore que les arrêts des commissions militaires sont exécutoires dans
+les vingt-quatre heures.
+
+--Eh bien?...
+
+--Il faut quatre jours pour aller à Paris.
+
+Il réfléchit et ajouta:
+
+--Après cela, la laisser partir serait peut-être un acte d'humanité...
+Ney, au matin de son exécution, ne parla-t-il pas du roi pour
+éloigner la maréchale qui sanglotait à demi évanouie au milieu de son
+cachot?...
+
+L'abbé Midon hocha la tête.
+
+--Non, dit-il, Mme d'Escorval ne nous pardonnerait pas de l'avoir
+empêchée de recueillir la dernière pensée de son mari...
+
+Elle reparut en ce moment, et le prêtre rassemblait son courage pour
+lui apprendre la vérité cruelle, quand on frappa à la porte à coups
+précipités.
+
+Un des officiers à demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal
+des grenadiers, entra, la main droite à son bonnet de police,
+respectueusement; comme s'il eût été en présence d'un supérieur.
+
+--Mlle Lacheneur? demanda-t-il.
+
+Marie-Anne s'avança:
+
+--C'est moi, monsieur, répondit-elle, que me voulez-vous?
+
+--J'ai ordre, mademoiselle, de vous conduire à la citadelle...
+
+--Ah!... fit Maurice d'un ton farouche, on arrête les femmes aussi!...
+
+Le digne caporal se donna sur le front un énorme coup de poing.
+
+--Je ne suis qu'une vieille bête!... prononça-t-il, et je m'explique
+mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d'un
+des condamnés, le nommé Chanlouineau, qui voudrait lui parler...
+
+--Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera
+pas mademoiselle pénétrer près d'un condamné sans une permission
+spéciale...
+
+--Eh!... on l'a, cette permission! fit le vieux soldat.
+
+Il s'assura, d'un regard, qu'il n'avait rien à redouter d'aucun de ces
+visiteurs, et plus bas il ajouta:
+
+--Même, ce Chanlouineau m'a glissé dans le tuyau de l'oreille qu'il
+s'agit d'une affaire que sait bien M. le curé.
+
+Le hardi paysan avait-il donc réellement trouvé quelque expédient de
+salut?... L'abbé Midon commençait presque à le croire.
+
+--Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il.
+
+À la seule pensée qu'elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune
+fille frissonna. Mais l'idée ne lui vint même pas de se soustraire à
+une démarche qui lui semblait le comble du malheur...
+
+--Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat.
+
+Mais le caporal restait à la même place, clignant de l'oeil selon
+son habitude quand il voulait bien fixer l'attention de ses
+interlocuteurs.
+
+--Minute!... fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m'a dit
+de vous dire comme cela que tout va bien!... Si je vois pourquoi, je
+veux être pendu!... Enfin, c'est son opinion! Il m'a bien prié aussi
+de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour
+de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu'il
+tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obéir...
+
+--Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l'abbé Midon, je le
+promets...
+
+--Alors, c'est tout... Salut la compagnie... Et nous, mademoiselle,
+au pas accéléré, marche!... le pauvre diable là-bas, doit être sur le
+gril...
+
+Qu'on permît à un condamné de recevoir la fille du chef de la
+conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se dérober à toutes les
+poursuites, il y avait là de quoi surprendre...
+
+Mais Chanlouineau, à qui cette autorisation était indispensable,
+s'était ingénié à chercher le moyen de se la procurer...
+
+C'est pourquoi, dès que fut prononcé le jugement qui le condamnait à
+mort, il parut saisi de terreur et se mit à pleurer lamentablement.
+
+Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout à
+l'heure jusqu'à l'insolence, si défaillant qu'on dut le porter jusqu'à
+son cachot.
+
+Là, ses lamentations redoublèrent, et il supplia ses gardiens d'aller
+lui chercher quelqu'un à qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis
+de Courtomieu, affirmant qu'il avait à faire des révélations de la
+plus haute importance...
+
+Ce gros mot, révélations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de
+Chanlouineau.
+
+Il y trouva un homme à genoux, les traits décomposés, suant en
+apparence l'agonie de la peur, qui se traîna jusqu'à lui, qui lui
+prit les mains et les baisa, criant grâce et pardon, jurant que pour
+conserver la vie il était prêt à tout, oui, à tout, même à livrer M.
+Lacheneur...
+
+Prendre Lacheneur!... Cette perspective devait enflammer le zèle du
+marquis de Courtomieu.
+
+--Vous savez donc où se cache ce brigand?... lui demanda-t-il.
+
+Chanlouineau déclara qu'il l'ignorait, mais il affirma que Marie-Anne,
+la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la
+plus entière confiance, et si on voulait lui permettre de l'envoyer
+chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se
+faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son père...
+Ainsi posé, le marché devait être vite conclu.
+
+La vie fut promise au condamné en échange de la vie de Lacheneur...
+
+Un soldat, qui se trouva être le caporal Bavois, fut expédié à
+Marie-Anne...
+
+Et Chanlouineau attendit, dévoré d'anxiété.
+
+L'énergie déployée par le robuste gars jusqu'au moment de sa soudaine
+et incompréhensible défaillance, l'avait fait traiter en prisonnier
+dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu'au baron d'Escorval,
+l'honneur des plus minutieuses précautions et la faveur de la
+solitude.
+
+On l'avait séparé de ses compagnons pour l'enfermer dans le cachot
+réputé le plus sûr de la citadelle, qui jusqu'alors n'avait eu pour
+hôtes que les soldats condamnés à mort.
+
+Ce cachot, situé au rez-de-chaussée, au fond d'un corridor obscur,
+était long et étroit, et à demi conquis sur le roc.
+
+Un abat-jour placé à l'extérieur, devant la fenêtre, mesurait si
+parcimonieusement la lumière, qu'à peine on y voyait assez pour
+déchiffrer les exclamations désespérées et les noms charbonnés sur le
+mur.
+
+Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une
+cruche et un baquet infect, ajoutaient encore à l'aspect sinistre de
+ce séjour, bien fait pour porter le désespoir dans les âmes les plus
+solidement trempées. Mais qu'importait à Chanlouineau l'horreur de
+son cachot!... Il était dans une de ces crises où les circonstances
+extérieures cessent d'exister.
+
+Les geôliers ne gardaient que son corps... son âme libre se jouant des
+verroux et des grilles, s'élançait vers les sphères supérieures, loin,
+bien loin des misères, des passions, des bassesses et des rancunes
+humaines.
+
+Ah!... M. de Courtomieu revenant tout à coup n'eût plus reconnu le
+lâche qui l'instant d'avant se traînait à ses pieds, tremblant et
+blême. Ou plutôt il eût constaté qu'il avait été dupe d'une habile et
+audacieuse comédie.
+
+Cet héroïque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du
+lendemain, était comme transfiguré par la joie qu'il ressentait du
+succès de sa ruse.
+
+Jusqu'à ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances
+futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite,
+disloquent les plans les mieux connus.
+
+Maintenant la fortune, évidemment, se déclarait pour lui, il venait
+d'en avoir la preuve.
+
+Ce soldat, qu'on avait mis à sa disposition, ne s'était-il pas trouvé
+un de ces vieux, comme à cette époque on en comptait tant, qui
+portaient à leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui
+gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de
+leur coeur le souvenir de «l'autre.»
+
+Il avait donc pu se confier relativement à ce soldat, et il ne doutait
+pas qu'il ne lui ramenât Marie-Anne.
+
+Non, il n'en doutait pas. Nul ne l'avait informé de ce qui s'était
+passé à Escorval, mais il le devinait, éclairé par cette merveilleuse
+prescience qui précède les ténèbres éternelles.
+
+Il était certain que Mme d'Escorval était à Montaignac, il était sûr
+que Marie-Anne y était avec elle, il savait qu'elle viendrait...
+
+Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son coeur.
+
+Il attendait; s'expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant
+avec l'étonnante acuité des sens surexcités par la passion, des bruits
+qui eussent été insaisissables pour un autre...
+
+Enfin, tout à l'extrémité du corridor, il entendit le frôlement d'une
+robe contre les murs.
+
+--Elle!... murmura-t-il.
+
+Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincèrent, la porte
+s'ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l'honnête caporal Bavois.
+
+--M. de Courtomieu m'a promis qu'on nous laisserait seuls! s'écria
+Chanlouineau.
+
+--Aussi, je décampe, répondit le vieux soldat... Mais j'ai l'ordre de
+revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure.
+
+La porte refermée, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et
+avec une violence contenue, il l'attira tout près de la fenêtre, à
+l'endroit où l'abat-jour dispensait le plus de lumière.
+
+--Merci d'être venue, disait-il, merci!... Je vous revois et il m'est
+permis de parler... À présent que je suis un mourant dont les minutes
+sont comptées, je puis laisser monter à mes lèvres le secret de mon
+âme et de ma vie... Maintenant, j'oserai vous dire de quel ardent
+amour je vous ai aimée, je vous dirai combien je vous aime...
+
+Instinctivement Marie-Anne dégagea sa main, et se rejeta en arrière.
+
+L'explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque
+chose de lamentable et d'effrayant tout ensemble.
+
+--Vous ai-je donc offensée?... fit tristement Chanlouineau. Pardonnez
+à qui va mourir!... Vous ne sauriez refuser d'entendre ma voix qui
+demain sera éteinte pour toujours et qui si longtemps s'est tue!...
+
+C'est qu'il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a
+plus de six ans!... Avant de vous avoir vue, je n'avais aimé que
+la terre... Engranger de belles récoltes et amasser de l'argent me
+paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur.
+
+Pourquoi vous ai-je rencontrée!... Mais j'étais si loin de vous, en ce
+temps, vous étiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait
+pas jusqu'à vous. J'allais à l'église le dimanche; tant que durait la
+messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant
+la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le coeur pleins de
+vous... et c'était tout.
+
+C'est le malheur qui nous a rapprochés et c'est votre père qui m'a
+rendu fou, oui, fou comme il l'était lui-même...
+
+Après les insultes des Sairmeuse, résolu à se venger de ces nobles si
+orgueilleux et si durs, votre père vit en moi un complice, il m'avait
+deviné. C'est en sortant de chez le baron d'Escorval, il doit vous en
+souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux
+projets de votre père.
+
+«Tu aimes ma fille, mon garçon, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te
+promets que le lendemain du succès, elle sera ta femme... Seulement,
+ajouta-t-il, je dois te prévenir que tu joues ta tête?»
+
+Mais qu'était la vie comparée à l'espérance dont il venait de
+m'éblouir! De ce soir-là, je me donnai corps, âme et biens à la
+conspiration. D'autres s'y sont jetés par haine, pour satisfaire
+d'anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconquérir des positions
+perdues: moi je n'avais ni ambitions ni haines!
+
+Que m'importaient les querelles des grands, à moi, ouvrier de la
+terre!... Je savais bien qu'il était hors du pouvoir du plus puissant
+de tous, de donner à mes récoltes une goutte d'eau pendant la
+sécheresse, un rayon de soleil pendant les pluies...
+
+J'ai conspiré parce que je vous aimais...
+
+--Ah! vous êtes cruel!... s'écria Marie-Anne, vous êtes
+impitoyable!...
+
+Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient encore des
+larmes qui roulaient brûlantes le long de ses joues.
+
+Il lui était donné de juger par le dénoûment l'horreur du rôle que
+son père lui avait imposé et qu'elle n'avait pas eu l'énergie de
+repousser.
+
+Mais Chanlouineau n'entendit seulement pas l'exclamation de
+Marie-Anne. Toutes les amertumes du passé montant à son cerveau comme
+les fumées de l'alcool, il perdait conscience de ses paroles.
+
+--Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, où toutes les illusions
+de ma folie s'envolèrent... Vous ne pouviez plus être à moi puisque
+vous étiez à un autre!... Je devais rompre le pacte!... J'en eus
+l'idée, non le courage. J'avais l'enfer en moi, mais vous voir,
+entendre votre voix, être votre commensal, c'était encore une joie!...
+Je vous voulais heureuse et honorée, j'ai combattu pour le triomphe de
+l'autre, de celui que vous aviez choisi!...
+
+Un sanglot qui montait à sa gorge l'interrompit, il voila sa figure
+de ses mains, pour dérober le spectacle de ses larmes, et pendant un
+moment il parut anéanti.
+
+Mais il ne tarda pas à se redresser, il secoua la torpeur qui
+l'envahissait, et d'une voix ferme:
+
+--C'est assez s'attarder au passé, prononça-t-il, l'heure vole...
+l'avenir menace!...
+
+Cela dit, il alla jusqu'à la porte, et appliquant alternativement son
+oeil et son oreille au guichet, il chercha à découvrir si on l'épiait.
+
+Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il était sûr de
+la solitude autant qu'on peut l'être au fond d'un cachot.
+
+Il revint près de Marie-Anne, et, déchirant avec ses dents la manche
+de sa veste, il en tira deux lettres cachées entre la doublure et le
+drap.
+
+--Voici, dit-il à voix basse, voici la vie d'un homme!...
+
+Marie-Anne ne savait rien des espérances de Chanlouineau, et son
+esprit en détresse n'avait pas sa lucidité accoutumée; elle ne comprit
+pas tout d'abord.
+
+--Ceci, s'écria-t-elle, la vie d'un homme!...
+
+--Plus bas!... interrompit Chanlouineau, parlez plus bas!... Oui, une
+de ces lettres peut être le salut d'un condamné...
+
+--Malheureux!... Qu'attendez-vous alors pour l'utiliser!...
+
+Le robuste gars secoua tristement la tête.
+
+--Est-il possible que vous m'aimiez jamais? fit-il simplement. Non,
+n'est-ce pas?... Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans
+la terre, est plus enviable que mes angoisses. D'ailleurs j'ai été
+condamné justement. Je savais ce que je faisais quand j'ai quitté la
+Rèche, un fusil double sur l'épaule, un sabre passé dans ma ceinture.
+Je n'ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques
+ont frappé un innocent...
+
+--Le baron d'Escorval.
+
+--Oui, le père de... Maurice...
+
+Sa voix s'altéra en prononçant le nom de cet autre, dont il eût payé
+le bonheur du prix de dix existences, s'il les eût eues.
+
+--Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis.
+
+--Oh! si vous disiez vrai!... Mais vous vous abusez, sans doute.
+
+--Je sais ce que je dis.
+
+Il tremblait d'être épié et entendu du dehors, il se rapprocha encore
+de Marie-Anne, et d'une voix rapide:
+
+--Je n'ai jamais cru au succès de la conspiration, reprit-il... Quand
+je me demandais où trouver une arme en cas de malheur, le marquis de
+Sairmeuse me l'a fournie... Il s'agissait d'adresser à nos complices
+une lettre qui fixât le jour du soulèvement; j'eus l'idée de prier
+M. Martial d'en écrire le modèle... Il était sans défiances; je lui
+disais que c'était pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et
+le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a
+décidé le mouvement, écrit de la main du marquis de Sairmeuse... Et
+impossible de nier, il y a une rature à chaque ligne; on croirait
+reconnaître le manuscrit d'un homme qui a cherché et trié ses
+expressions pour bien rendre sa pensée...
+
+Chanlouineau ouvrit l'enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre
+qu'il avait dictée, et où la date du soulèvement était restée en
+blanc:
+
+«_Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord et le mariage est décidé,
+etc_...»
+
+La flamme qui s'était allumée dans l'oeil de Marie-Anne s'éteignit.
+
+--Et vous croyez, fit-elle d'un ton découragé, que cette lettre peut
+servir à quelque chose?...
+
+--Je ne crois pas, je suis sûr.
+
+--Cependant...
+
+D'un geste il l'interrompit:
+
+--Ne discutons pas, fit-il vivement,--écoutez-moi plutôt. Arrivant
+seul, ce brouillon serait sans importance... mais j'ai préparé l'effet
+qu'il produira. J'ai déclaré devant la commission militaire que le
+marquis de Sairmeuse était un des chefs du complot... On a ri et j'ai
+lu l'incrédulité sur la figure de tous les juges... Mais une bonne
+calomnie n'est jamais perdue... Vienne pour le duc de Sairmeuse
+l'heure des récompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se
+souviendront de mes paroles... Il a si bien senti cela que pendant que
+les autres riaient il était bouleversé...
+
+--Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l'honnête Marie-Anne.
+
+--Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n'avais pas le choix
+des moyens. Mon assurance était d'autant plus grande, que je savais
+Martial blessé... J'ai affirmé qu'il s'était battu à mes côtés contre
+la troupe, j'ai demandé qu'on le fit comparaître, j'ai annoncé des
+preuves irrécusables de sa complicité...
+
+--Le marquis de Sairmeuse s'est donc battu?...
+
+Le plus vif étonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau.
+
+--Quoi!... commença-t-il, vous ne savez pas...
+
+Mais se ravisant:
+
+--Bête que je suis!... reprit-il, qui donc eût pu vous conter ce qui
+s'est passé!... Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la
+route de Sairmeuse, à la Croix-d'Arcy, après que votre père nous a eu
+quittés pour courir en avant?... Maurice s'est mis à la tête de la
+colonne et vous avez marché près de lui; votre frère Jean et moi
+sommes restés en arrière pour pousser et ramasser les traînards.
+
+Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout à coup nous
+entendons le galop d'un cheval.
+
+--«Il faut savoir qui vient, me dit Jean.»
+
+Nous nous arrêtons. Un cheval arrive sur nous à fond de train; nous
+nous jetons à la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui était le
+cavalier?... Martial de Sairmeuse!
+
+Vous dire la fureur de votre frère en reconnaissant le marquis est
+impossible.
+
+--«Enfin, je te trouve, noble de malheur!... s'écria-t-il, et nous
+allons régler notre compte! Après avoir réduit au désespoir mon père
+qui venait de te rendre une fortune, tu as prétendu faire de ma soeur
+ta maîtresse... cela se paie, marquis!... Allons, en bas, il faut se
+battre...»
+
+À voir Marie-Anne, on eût dit qu'elle doutait si elle rêvait ou si
+elle veillait...
+
+--Mon frère, murmurait-elle, provoquer le marquis!... Est-ce possible!
+
+Chanlouineau poursuivait:
+
+--Dame!... si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois.
+Il balbutiait comme cela: «Vous êtes fou!... vous plaisantez!...
+n'étions-nous pas amis, qu'est-ce que cela signifie?...»
+
+Jean grinçait des dents de rage.
+
+--«Cela signifie, répondit-il, que j'ai assez longtemps enduré les
+outrages de ta familiarité, et que si tu ne descends pas de cheval
+pour te battre en duel avec moi, je te casse la tête!...»
+
+Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que
+le marquis est descendu et s'est adressé à moi.
+
+--«Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat?
+Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu'arrivera-t-il?»
+
+Je lui jurai qu'il serait libre de s'éloigner, après toutefois qu'il
+m'aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux
+heures.
+
+--«Alors, fit-il, j'accepte le combat, donnez-moi une arme!...»
+
+Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent
+en garde au milieu de la grande route...
+
+Le robuste paysan s'arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement
+il dit:
+
+--Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère.
+Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a
+l'air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l'oeil fuyant des
+lâches... Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander
+pardon... Un homme qui se bat comme je l'ai vu se battre a le coeur
+haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance... Car
+c'était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit!... Ils
+s'attaquaient furieusement, sans un mot, on n'entendait que leur
+respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient
+il jaillissait des gerbes d'étincelles... À la fin, Jean tomba...
+
+--Ah! mon frère est mort! s'écria Marie-Anne.
+
+--Non, répondit Chanlouineau... on peut espérer que non. Les soins en
+tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un
+homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de
+votre père... Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa
+maison...
+
+Pour ce qui est du marquis, il m'a montré qu'il était blessé et il est
+remonté à cheval en me disant: «C'est lui qui l'a voulu.»
+
+Marie-Anne maintenant comprenait:
+
+--Donnez-moi la lettre, dit-elle à Chanlouineau... J'irai trouver
+le duc de Sairmeuse, j'arriverai à tout prix jusqu'à lui, et Dieu
+m'inspirera...
+
+L'héroïque paysan tendit à la jeune fille cette fragile feuille de
+papier qui eût pu être son salut à lui.
+
+--Et surtout, prononça-t-il, ne laissez pas soupçonner au duc que vous
+avez apporté avec vous la preuve dont vous le menacez... Qui sait ce
+dont il serait capable... Il vous répondra d'abord qu'il ne peut rien,
+qu'il ne voit nul moyen de sauver le baron d'Escorval... Vous lui
+répondrez que c'est cependant à lui de trouver un moyen, s'il ne veut
+pas que la lettre soit envoyée à Paris, à un de ses ennemis...
+
+Il s'arrêta, les verroux grinçaient... Le caporal Bavois reparut.
+
+--La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement...
+j'ai ma consigne.
+
+--Allons!... murmura Chanlouineau, tout est fini!...
+
+Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre:
+
+--Celle-ci est pour vous... ajouta-t-il. Vous la lirez quand je
+ne serai plus... De grâce... ne pleurez pas ainsi!... Il faut du
+courage!... Vous serez bientôt la femme de Maurice... Et quand vous
+serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant
+aimée!...
+
+Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens,
+Marie-Anne n'eût pu prononcer une parole... Mais elle avança son
+visage vers celui de Chanlouineau...
+
+--Ah! je n'osais vous le demander, s'écria-t-il.
+
+Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses
+lèvres effleura ses joues pâlies...
+
+--Allons, adieu, dit-il encore... ne perdez plus une minute. Adieu!...
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+La perspective de s'emparer de Lacheneur, le chef du mouvement,
+émoustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu'il n'avait pas
+quitté la citadelle, encore que l'heure de son dîner eût sonné.
+
+Posté à l'entrée de l'obscur corridor qui conduisait au cachot de
+Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer
+aux dernières clartés du jour, rapide et toute vibrante d'énergie, il
+douta de la sincérité du soi-disant révélateur.
+
+--Ce misérable paysan se serait-il joué de moi!... pensa-t-il.
+
+Si aigu fut le soupçon, qu'il s'élança sur les traces de la jeune
+fille, résolu à l'interroger, à lui arracher la vérité, à la faire
+arrêter au besoin.
+
+Mais il n'avait plus son agilité de vingt ans. Quand il arriva au
+poste de la citadelle, le factionnaire lui répondit que Mlle Lacheneur
+venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-même, regarda de
+tous côtés, n'aperçut personne et rentra furieux.
+
+--Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera
+jour pour mander cette péronnelle et la questionner.
+
+Cette «péronnelle,» ainsi que le disait le noble marquis, remontait
+alors la longue rue mal pavée qui mène à _l'Hôtel de France_.
+
+Insoucieuse de soi et de la curiosité des rares passants, uniquement
+préoccupée d'abréger des angoisses mortelles.
+
+Avec quelles palpitations devaient attendre son retour Mme d'Escorval
+et Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde eux-mêmes!...
+
+--Tout n'est peut-être pas perdu!... s'écria-t-elle en entrant.
+
+--Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prières!...
+
+Mais saisie aussitôt d'une appréhension terrible, elle ajouta:
+
+--Ne me trompez-vous pas?... Ne cherchez-vous pas à m'abuser
+d'irréalisables espérances?... Ce serait une pitié cruelle!...
+
+--Je ne vous trompe pas, madame!... Chanlouineau vient de me confier
+une arme qui, je l'espère, mettra M. de Sairmeuse à notre absolue
+discrétion... Il est tout-puissant à Montaignac; le seul homme qui
+pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami... Je
+crois que M. d'Escorval peut être sauvé.
+
+--Parlez!... s'écria Maurice. Que faut-il faire?...
+
+--Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez sûr que
+tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique
+de vos malheurs, moi que vous devriez maudire...
+
+Tout entière à la tâche qu'elle s'était imposée, Marie-Anne ne
+remarquait pas un étranger survenu pendant son absence, un vieux
+paysan à cheveux blancs.
+
+L'abbé Midon le lui montra.
+
+--Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande
+et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre père.
+
+Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu'à peine on distingua les
+remercîments qu'elle balbutia.
+
+--Oh! il n'y a pas à me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit
+comme ça: «Elle doit être terriblement inquiète, la pauvre fille, il
+s'agit de la tirer de peine,» et je suis venu. C'est pour vous dire
+que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure à la jambe qui
+le fait beaucoup souffrir, mais qui sera guérie en moins de trois
+semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l'a
+rencontré près de la frontière en compagnie de deux des conjurés...
+Maintenant ils doivent être en Piémont, à l'abri des gendarmes...
+
+--Espérons, fit l'abbé Midon, que nous saurons bientôt ce qu'est
+devenu Jean.
+
+--Je le sais, monsieur le curé, répondit Marie-Anne, mon frère a été
+grièvement blessé et de braves gens l'ont recueilli.
+
+Elle baissa la tête, près de défaillir sous le fardeau de ses
+tristesses; mais bientôt, se redressant:
+
+--Que fais-je!... s'écria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens
+quand de ma promptitude et de mon courage dépend la vie d'un innocent
+follement compromis par eux!...
+
+Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde, entouraient la
+vaillante jeune fille.
+
+Encore voulaient-ils savoir ce qu'elle allait tenter, et si elle ne
+courait pas au-devant d'un danger inutile.
+
+Elle refusa de répondre aux plus pressantes questions. On voulait au
+moins l'accompagner ou la suivre de loin, elle déclara qu'elle irait
+seule...
+
+--Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixés, dit-elle en
+s'élançant dehors...
+
+Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse était certes difficile;
+Maurice et l'abbé Midon ne l'avaient que trop éprouvé l'avant-veille.
+Assiégé par des familles éplorées, il se scélait, craignant peut-être
+de faiblir.
+
+Marie-Anne savait cela, mais elle ne s'en inquiétait pas. Chanlouineau
+lui avait donné un mot--celui dont il s'était servi--qui, aux époques
+néfastes, ouvre les portes les plus sévèrement et les plus obstinément
+fermées.
+
+Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre
+valets flânaient et causaient.
+
+--Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que
+je parle à M. le duc, à l'instant même, au sujet de la conspiration...
+
+--M. le duc est absent.
+
+--Je viens pour des révélations.
+
+L'attitude des domestiques changea brusquement.
+
+--En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied.
+
+Elle le suivit le long de l'escalier et à travers deux ou trois
+pièces. Enfin, il ouvrit la porte d'un salon, en disant: «Entrez.»
+Elle entra...
+
+Ce n'était pas le duc de Sairmeuse qui était dans le salon, mais son
+fils, Martial.
+
+Étendu sur un canapé, il lisait un journal, à la lueur des six bougies
+d'un candélabre.
+
+À la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d'une pièce, plus pâle et
+plus troublé que si la porte eût livré passage à un spectre.
+
+--Vous!... bégaya-t-il.
+
+Mais il maîtrisa vite son émotion, et en une seconde son esprit alerte
+eut parcouru tous les possibles.
+
+--Lacheneur est arrêté! s'écria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui
+réserve la commission militaire, vous vous êtes souvenue de moi.
+Merci, chère Marie-Anne, merci de votre confiance... je ne la
+tromperai pas. Que votre coeur se rassure. Nous sauverons votre père,
+je vous le promets, je vous le jure... Comment? je ne le sais pas
+encore... Qu'importe!... Il faudra bien que je le sauve, je le
+veux!...
+
+Il s'exprimait avec l'accent de la passion la plus vive, laissant
+déborder la joie qu'il ressentait, sans songer à ce qu'elle avait
+d'insultant et de cruel.
+
+--Mon père n'est pas arrêté, dit froidement Marie-Anne...
+
+--Alors, fit Martial, d'une voix hésitante, c'est donc... Jean qui
+est... prisonnier?
+
+--Mon frère est en sûreté, et il échappera à toutes les recherches
+s'il survit à ses blessures...
+
+De blême qu'il était, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le
+feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu'elle connaissait le duel. Il
+n'essaya pas de nier, il voulut se disculper:
+
+--C'est Jean qui m'a provoqué, dit-il. Je ne voulais pas... je n'ai
+fait que défendre ma vie, dans un combat loyal, à armes égales...
+
+Marie-Anne l'interrompit.
+
+--Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, prononça-t-elle.
+
+--Eh bien!... moi, je suis plus sévère que vous... Jean a eu raison de
+me provoquer, il avait deviné mes espérances... Oui, je m'étais dit
+que vous seriez ma maîtresse... C'est que je ne vous connaissais pas,
+Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste
+et si pure!...
+
+Il cherchait à lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et
+éclata en sanglots.
+
+Après tant de coups qui la frappaient sans relâche, celui-ci, le
+dernier, était le plus terrible et le plus douloureux.
+
+Quelle épouvantable humiliation que cette louange passionnée, et
+quelle honte! Ah! maintenant la mesure était comble. «Chaste et pure,»
+disait-il. Amère dérision!... Le matin même, elle avait cru sentir son
+enfant tressaillir dans son sein.
+
+Mais Martial devait se méprendre à la signification du geste de cette
+infortunée.
+
+--Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation
+croissante. Mais si je vous ai dit l'injure, c'est que je veux vous
+offrir la réparation... J'ai été un fou, un misérable vaniteux, car je
+vous aime, je n'aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis
+de Sairmeuse, j'ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous être ma
+femme?...
+
+Marie-Anne écoutait, éperdue de stupeur...
+
+Le vertige, à la fin, s'emparait d'elle, et il lui semblait que sa
+raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions.
+
+Tout à l'heure, c'était Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui
+criait qu'il mourait pour elle... C'était Martial, maintenant, qui
+prétendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir.
+
+Et le pauvre paysan condamné à mort et le fils du tout-puissant duc
+de Sairmeuse, enflammés d'un délire semblable, arrivaient pour le
+traduire, à des expressions pareilles.
+
+Martial, cependant, s'était arrêté. Tout enfiévré d'espérances, il
+attendait une réponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait
+muette, immobile et glacée...
+
+--Vous vous taisez! reprit-il avec une véhémence nouvelle.
+Douteriez-vous de ma sincérité? Non, c'est impossible! Pourquoi donc
+ce silence?... Auriez-vous peur de l'opposition de mon père?... Je
+saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d'ailleurs sa
+volonté! Ai-je besoin de lui?... Ne suis-je pas mon maître? ne suis-je
+pas riche, immensément riche!... Je ne serais qu'un misérable sot, si
+j'hésitais entre des préjugés stupides et le bonheur de ma vie...
+
+Il s'efforçait, évidemment, de prévoir toutes les objections, afin de
+les combattre et de les détruire...
+
+--Est-ce votre famille, qui vous inquiète? continuait-il. Votre père
+et votre frère sont poursuivis et la France leur est fermée... Eh
+bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre près de nous.
+Jean ne m'en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous
+fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je bénis ma
+fortune, qui me permettra de vous créer une existence enchantée. Je
+vous aime... je saurai bien, à force de tendresses, vous faire oublier
+toutes les amertumes du passé!...
+
+Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien
+comprendre tout ce que révélaient de passion ses propositions
+inouïes...
+
+Mais pour cela, précisément, elle hésitait à lui dire qu'il avait
+inutilement dompté les révoltes de son orgueil.
+
+Elle se demandait avec épouvante à quelles extrémités le porteraient
+les rages de son amour-propre offensé et si elle n'allait pas trouver
+en lui un ennemi qui ferait échouer toutes ses tentatives.
+
+--Vous ne répondez pas?... interrogea Martial dont l'anxiété était
+visible.
+
+Elle sentait bien qu'il fallait répondre, en effet, parler, dire
+quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lèvres...
+
+--Je ne suis qu'une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle
+enfin... Je vous préparerais, si j'acceptais, des regrets éternels!...
+
+--Jamais!...
+
+--D'ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-même.
+Vous avez donné votre parole. Mlle Blanche de Courtomieu est votre
+fiancée...
+
+--Ah!... dites un mot, un seul, et ces engagements que je déteste sont
+rompus.
+
+Elle se tut. Il était clair que son parti était pris irrévocablement
+et qu'elle refusait.
+
+--Vous me haïssez donc? fit tristement Martial.
+
+S'il lui eût été permis de dire toute la vérité, Marie-Anne eût
+répondu: «Oui.» Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion
+presque insurmontable.
+
+--Je ne m'appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur,
+prononça-t-elle.
+
+Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'oeil de Martial.
+
+--Toujours Maurice!... dit-il.
+
+--Toujours.
+
+Elle s'attendait à une explosion de colère, il resta calme.
+
+--Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende
+à l'évidence!... Il faut que je reconnaisse et que j'avoue que vous
+m'avez fait jouer, à la Rèche, un personnage affreusement ridicule...
+Jusqu'ici je doutais.
+
+La pauvre fille baissa la tête, rouge de honte jusqu'à la racine des
+cheveux, mais elle n'essaya pas de nier.
+
+--Je n'étais pas maîtresse de ma volonté, balbutia-t-elle, mon père
+commandait et menaçait, j'obéissais...
+
+--Peu importe, interrompit-il, votre rôle n'a pas été celui d'une
+jeune fille...
+
+Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu'il crût
+de sa dignité de ne pas laisser deviner la blessure saignante de
+son orgueil, soit que véritablement--ainsi qu'il le déclarait plus
+tard--il ne put prendre sur lui d'en vouloir à Marie-Anne.
+
+--Maintenant, reprit-il, je m'explique votre présence ici. Vous venez
+demander la grâce de M. d'Escorval.
+
+--Grâce! non; mais justice? Le baron est innocent...
+
+Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix:
+
+--Si le père est innocent, murmura-t-il, c'est donc le fils qui est
+coupable!...
+
+Elle recula terrifiée. Il tenait le secret que les juges n'avaient pas
+su ou n'avaient pas voulu pénétrer. Mais lui, voyant son angoisse, en
+eut pitié.
+
+--Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron!... Son sang
+versé sur l'échafaud creuserait entre Maurice et vous un abîme que
+rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux vôtres...
+
+Rouge, embarrassée, Marie-Anne n'osa pas remercier Martial. Comment
+allait-elle reconnaître sa générosité? En le calomniant odieusement.
+Ah! mille fois, elle eût préférer affronter sa colère.
+
+Sans nul doute, il allait donner d'utiles indications, quand un valet
+ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand
+uniforme, entra.
+
+--Par ma foi!... s'écria-t-il dès le seuil, il faut avouer que ce
+Chupin est un limier incomparable, grâce à lui...
+
+Il s'interrompit brusquement, il venait de reconnaître Marie-Anne.
+
+--La fille de ce coquin de Lacheneur!... fit-il, de l'air le plus
+surpris, que veut-elle?
+
+Le moment décisif était arrivé. La vie du baron allait dépendre de
+l'adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible
+responsabilité lui rendit comme par magie tout son sang-froid et même
+quelque chose de plus.
+
+--On m'a chargée de vous vendre une révélation, monsieur, dit-elle
+résolument.
+
+Le duc l'examina curieusement, et c'est en riant du meilleur coeur
+qu'il se laissa tomber et s'étendit sur un canapé.
+
+--Vendez, la belle, répondit-il, vendez!...
+
+--Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur.
+
+Sur un signe de son père, Martial se retira.
+
+--Vous pouvez parler, maintenant... mam'selle, dit le duc.
+
+Elle n'eut pas une seconde d'hésitation.
+
+--Vous devez avoir lu, monsieur, commença-t-elle, la circulaire qui
+convoquait tous les conjurés!
+
+--Certes!... j'en ai une douzaine d'exemplaires dans ma poche.
+
+--Par qui pensez-vous qu'elle a été rédigée?
+
+--Par le sieur Escorval, évidemment, ou par votre père...
+
+--Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l'oeuvre du marquis de
+Sairmeuse, votre fils...
+
+Le duc de Sairmeuse se dressa, l'oeil flamboyant, plus rouge que son
+pantalon garance.
+
+--Jarnibieu!... s'écria-t-il, je vous engage, la fille, à brider votre
+langue!...
+
+--La preuve existe de ce que j'avance!...
+
+--Silence, coquine! sinon...
+
+--La personne qui m'envoie, monsieur le duc, possède le brouillon de
+cette circulaire, écrit en entier de la main de M. Martial, et je dois
+vous dire...
+
+Elle n'acheva pas. Le duc bondit jusqu'à la porte et d'une voix de
+tonnerre appela son fils.
+
+Dès que Martial rentra.
+
+--Répétez, dit le duc à Marie-Anne, répétez devant mon fils ce que
+vous venez de me dire.
+
+Audacieusement, le front haut, d'une voix ferme, Marie-Anne répéta.
+
+Elle s'attendait, de la part du marquis, à des dénégations indignées,
+à des reproches cruels, à des explications violentes. Point. Il
+écoutait d'un air nonchalant et même elle croyait lire dans ses yeux
+comme un encouragement à poursuivre et des promesses de protection.
+
+Dès que Marie-Anne eut achevé:
+
+--Eh bien!... demanda violemment M. de Sairmeuse à son fils.
+
+--Avant tout, répondit Martial d'un ton léger, je voudrais voir un peu
+cette fameuse circulaire.
+
+Le duc lui en tendit un exemplaire.
+
+--Tenez!... lisez!...
+
+Martial n'y jeta qu'un regard, il éclata de rire et s'écria:
+
+--Bien joué!...
+
+--Que dites-vous?...
+
+--Je dis que Chanlouineau est un rusé compère... Qui diable! jamais se
+serait attendu à tant d'astuce, en voyant la face honnête de ce gros
+gars... Fiez-vous donc après à la mine des gens!...
+
+De sa vie, le duc de Sairmeuse n'avait été soumis à une épreuve si
+rude.
+
+--Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il à son fils d'une voix
+étranglée, vous étiez donc un des instigateurs de la rébellion...
+
+La physionomie de Martial s'assombrit, et d'un ton de dédaigneuse
+hauteur:
+
+--Voici quatre fois déjà, monsieur, fit-il, que vous m'adressez cette
+question, et quatre fois que je vous réponds: non. Cela devrait
+suffire. Si la fantaisie m'eût pris de me mêler de ce mouvement, je
+vous l'avouerais le plus ingénument du monde. Quelles raisons ai-je de
+me cacher de vous?...
+
+--Au fait!... interrompit furieusement le duc, au fait!...
+
+--Eh bien!... répondit Martial, reprenant son ton léger, le fait est
+qu'un brouillon de cette circulaire existe, écrit de ma plus belle
+écriture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle
+que cherchant l'expression juste j'ai raturé et surchargé plusieurs
+mots... Ai-je daté ce brouillon? Je crois que oui, mais je n'en
+jurerais pas...
+
+--Conciliez donc cela avec vos dénégations? s'écria M. de Sairmeuse.
+
+--Parfaitement!... Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau
+s'était moqué de moi!...
+
+Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l'exaspérait plus que
+tout, c'était l'imperturbable tranquillité de son fils.
+
+--Avouez donc plutôt, dit-il en montrant le poing à Marie-Anne, que
+vous vous êtes laissé engluer par votre maîtresse...
+
+Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolérer.
+
+--Mlle Lacheneur n'est pas ma maîtresse, déclara-t-il d'un ton
+impérieux jusqu'à la menace. Il est vrai qu'il ne tient qu'à
+elle d'être demain la marquise de Sairmeuse!... Laissons les
+récriminations, elles n'avanceront en rien nos affaires.
+
+Une lueur de raison qui éclairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse
+arrêta sur ses lèvres la plus outrageante réplique.
+
+Tout frémissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le
+salon; puis revenant à Marie-Anne, qui restait à la même place, roide
+comme une statue:
+
+--Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon.
+
+--Je ne l'ai pas, monsieur.
+
+--Où est-il?
+
+--Entre les mains d'une personne qui ne vous le rendra que sous
+certaines conditions.
+
+--Quelle est cette personne?
+
+--C'est ce qu'il m'est défendu de vous dire.
+
+Il y avait de l'admiration et de la jalousie, dans le regard que
+Martial attachait sur Marie-Anne.
+
+Il était ébahi de son sang-froid et de sa présence d'esprit. Où donc
+puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui
+pour un rien rougissait... Ah! elle devait être bien puissante, la
+passion qui donnait à sa voix cette sonorité, cette flamme à ses yeux,
+tant de précision à ses réponses.
+
+--Et si je n'acceptais pas les... conditions qu'on prétend m'imposer?
+interrogea M. de Sairmeuse.
+
+--On utiliserait le brouillon de la circulaire...
+
+--Qu'entendez-vous par là?...
+
+--Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour
+Paris un homme de confiance, chargé de mettre ce document sous les
+yeux de divers personnages, connus pour n'être pas précisément de vos
+amis. Il le montrerait à M. Lainé, par exemple... ou à M. le duc
+de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la
+signification et la valeur... Cet écrit prouve-t-il, oui ou non, la
+complicité de M. le marquis de Sairmeuse?... Avez-vous, oui ou non,
+osé juger et condamner à mort des infortunés qui n'étaient que les
+soldats de votre fils?...
+
+--Ah!... misérable!... interrompit le duc, scélérate, coquine,
+vipère...
+
+Toutes les injures qui lui vinrent à la mémoire, il les égrena comme
+un chapelet. Il était hors de soi, il écumait, les yeux lui sortaient
+de la tête, il ne savait plus ce qu'il disait.
+
+--Voilà, criait-il avec des gestes furibonds, voilà ce qu'il fallait
+craindre. Oui, j'ai des ennemis acharnés, oui, j'ai des envieux, qui
+donneraient leur petit doigt pour cette exécrable lettre... Ah! s'ils
+la tenaient!... Ils obtiendraient une enquête... Et alors, adieu les
+récompenses éclatantes dues à mes services...
+
+Qu'on nous envoie de Paris quelque coquin intéressé à notre perte, et
+il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera
+sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous déclarait son
+complice et son chef... Il vous fera déshabiller par des médecins qui,
+voyant une cicatrice fraîche, vous demanderont où vous avez reçu une
+blessure et pourquoi vous l'avez cachée...
+
+Après cela, de quoi ne m'accuserait-on pas?... On dirait que j'ai
+brusqué la procédure pour étouffer les voix qui s'élevaient contre mon
+fils... Peut-être irait-on jusqu'à insinuer que je favorisais sous
+main le soulèvement... Je serais vilipendé dans tous les journaux!...
+
+Et qui aurait, s'il vous plaît, renversé la fortune de notre maison
+quand j'allais la porter si haut?... Vous seul, marquis...
+
+Mais c'est ainsi... On se targue de diplomatie, de profondeur, de
+pénétration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le
+premier paysan venu...
+
+On ne croit à rien, on doute de tout, on est froid, sceptique,
+dédaigneux, frondeur, railleur, usé, blasé... Mais qu'un cotillon
+paraisse, bssst!... On s'enflamme comme un séminariste et on est prêt
+à toutes les sottises... C'est à vous que je m'adresse, marquis...
+entendez-vous?... parlez!... qu'avez-vous à dire?...
+
+Martial avait écouté d'un air froidement railleur, sans même essayer
+d'interrompre.
+
+Il répondit lentement:
+
+--Je pense, monsieur, que si Mlle Lacheneur avait quelques doutes sur
+la valeur du document qu'elle possède... elle ne les a plus.
+
+Cette réponse devait tomber comme un seau d'eau glacée sur la colère
+du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout épouvanté
+de ce qu'il venait de dire, il demeura stupide d'étonnement, bouche
+béante, les yeux écarquillés.
+
+Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne.
+
+--Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu'on exige de
+mon père en échange de cette lettre?...
+
+--La vie et la liberté du baron d'Escorval, monsieur.
+
+Cela secoua le duc comme une décharge électrique.
+
+--Ah!... s'écria-t-il, je savais bien qu'on me demanderait
+l'impossible!...
+
+À son exaltation, un profond abattement succédait. Il se laissa
+tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit,
+cherchant évidemment un expédient.
+
+--Pourquoi n'être pas venue me trouver avant le jugement,
+murmurait-il. Alors, je pouvais tout... Maintenant j'ai les mains
+liées. La commission a prononcé, il faut que le jugement s'exécute...
+
+Il se leva, et du ton d'un homme résigné à tout:
+
+--Décidément, fit-il, je risquerais à essayer seulement de sauver le
+baron--il lui rendait son titre, tant il était troublé--mille fois
+plus que je n'ai à craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle--il ne
+disait plus: «la belle»--vous pouvez utiliser votre... document.
+
+Le duc se disposait à quitter le salon, Martial le retint d'un signe.
+
+--Réfléchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche après la
+cognée... Notre situation n'est pas sans précédents. Il y a quatre
+mois de cela, le comte de Lavalette venait d'être condamné à mort.
+Le roi souhaitait vivement faire grâce, mais son entourage, des
+ministres, les gens de la cour s'y opposaient de toutes leurs
+forces... Que fit le roi, qui était le maître, cependant?... Il parut
+rester sourd à toutes les supplications, on dressa l'échafaud... et
+cependant Lavalette fut sauvé!... Et il n'y eut personne de compromis.
+Pourtant... un geôlier perdit sa place... il vit de ses rentes
+maintenant.
+
+Marie-Anne devait saisir avidement l'idée si habilement présentée par
+Martial.
+
+--Oui, s'écria-t-elle, le comte de Lavalette, protégé par une royale
+connivence, réussit à s'échapper...
+
+La simplicité de l'expédient, l'autorité de l'exemple surtout,
+devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse.
+
+Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l'observait crut voir
+peu à peu s'effacer les plis de son front.
+
+--Une évasion, murmurait-il, c'est encore bien chanceux... Cependant,
+avec un peu d'adresse, si on était sûr du secret...
+
+--Oh! le secret sera religieusement gardé, monsieur le duc...
+interrompit Marie-Anne...
+
+D'un coup d'oeil, Martial lui recommanda le silence.
+
+--On peut toujours, reprit-il, étudier l'expédient et calculer ses
+conséquences... cela n'engage à rien. Quand doit être exécuté le
+jugement?
+
+M. de Sairmeuse répondit:
+
+--Demain.
+
+Cette terrible réponse n'arracha pas un tressaillement à Marie-Anne.
+Les angoisses du duc lui avaient donné la mesure de ce qu'elle pouvait
+espérer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause.
+
+--Nous n'avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune
+marquis... Par bonheur il n'est que sept heures et demie, et jusqu'à
+dix heures mon père peut se montrer à la citadelle sans éveiller le
+moindre soupçon...
+
+Il s'interrompit. Ses yeux, où éclatait la plus absolue confiance, se
+voilaient.
+
+Il venait d'apercevoir une difficulté imprévue, et dans sa pensée
+presque insurmontable.
+
+--Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il.
+Le concours d'un subalterne, d'un geôlier ou d'un soldat nous est
+indispensable.
+
+Il se retourna vers son père, et brusquement:
+
+--Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter
+absolument?
+
+--J'ai trois ou quatre espions... on pourrait les tâter...
+
+--Jamais! le misérable qui trahit ses camarades pour quelques sous,
+nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honnête homme,
+partageant les idées du baron d'Escorval... un ancien soldat de
+Napoléon, s'il est possible.
+
+Il tomba dans une rêverie profonde, en proie évidemment aux pires
+perplexités...
+
+--Qui veut agir doit se confier à quelqu'un, murmurait-il, et ici une
+indiscrétion perd tout!...
+
+De même que Martial, Marie-Anne se torturait l'esprit, quand une
+inspiration qu'elle jugea divine lui vint.
+
+--Je connais l'homme que vous demandez! s'écria-t-elle.
+
+--Vous!
+
+--Oui, moi!... À la citadelle!...
+
+--Prenez garde!... Songez bien qu'il nous faut un brave capable de se
+dévouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l'évasion venant à
+être découverte, les instruments seraient sacrifiés.
+
+--Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Je réponds de
+lui.
+
+--Et c'est un soldat?...
+
+--C'est un humble caporal... Mais par la noblesse de son coeur il est
+digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous
+pouvons nous confier à lui sans crainte.
+
+Si elle parlait ainsi, elle qui eût donné sa vie pour le salut du
+baron, c'est que sa certitude était complète, absolue.
+
+Ainsi pensa Martial.
+
+--Je m'adresserai donc à cet homme, fit-il, comment le nommez-vous?
+
+--Il s'appelle Bavois et il est caporal à la 1re compagnie des
+grenadiers de la légion de Montaignac.
+
+--Bavois!... répéta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la
+mémoire, Bavois!... Mon père trouvera bien quelque prétexte pour le
+faire appeler.
+
+--Oh! le prétexte est tout trouvé, monsieur le marquis. C'est ce brave
+soldat qui avait été laissé en observation à Escorval, après la visite
+domiciliaire...
+
+--Tout va donc bien de ce côté, fit Martial, poursuivons...
+
+Il s'était levé et il était allé s'adosser à la cheminée, se
+rapprochant ainsi de son père.
+
+--Je suppose, monsieur, commença-t-il, que le baron d'Escorval a été
+séparé des autres condamnés...
+
+--En effet... il est seul dans une chambre spacieuse et fort
+convenable.
+
+--Où est-elle située, je vous prie?
+
+--Au second étage de la tour plate.
+
+Mais Martial n'était pas aussi bien que son père au fait des êtres
+de la citadelle de Montaignac; il fut un moment à chercher dans ses
+souvenirs.
+
+--La tour plate, fit-il, n'est-ce pas cette tour si grosse qu'on
+aperçoit de si loin, et qui est construite à un endroit où le rocher
+est presque à pic?
+
+--Précisément.
+
+À l'empressement que M. de Sairmeuse mettait à répondre, empressement
+bien loin de son caractère si fier, il était aisé de comprendre qu'il
+était prêt à tenter beaucoup pour la délivrance du condamné à mort.
+
+--Comment est la fenêtre de la chambre du baron? continua Martial.
+
+--Assez grande... haute surtout... elle n'a pas d'abat-jour comme les
+fenêtres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de
+fer croisées et scellées profondément dans le mur.
+
+--Bast!... on vient aisément à bout d'une barre de fer avec une bonne
+lime... de quel côté ouvre cette fenêtre?
+
+--Elle donne sur la campagne.
+
+--C'est-à-dire sur le précipice... Diable!... c'est une difficulté
+cela... il est vrai que d'un autre côté c'est un avantage. Place-t-on
+des factionnaires au pied de cette tour?...
+
+--Jamais... À quoi bon... Entre la maçonnerie et le rocher à pic, il
+n'y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, même
+en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n'a ni
+parapet, ni garde-fou.
+
+Martial s'arrêta, cherchant s'il n'oubliait rien.
+
+--Encore une question importante, reprit-il. À quelle hauteur est la
+fenêtre de la chambre de M. d'Escorval?
+
+--Elle est à quarante pieds environ de l'entablement...
+
+--Bon!... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il?
+
+--Ma foi!... je ne sais pas trop... Une soixantaine de pieds au moins.
+
+--Ah!... c'est haut!... c'est terriblement haut!... Le baron, par
+bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n'y a pas d'autre
+moyen.
+
+Il était temps que l'interrogatoire finît, M. de Sairmeuse commençait
+à s'impatienter.
+
+--Maintenant, dit-il à son fils, me ferez-vous l'honneur de
+m'expliquer votre plan.
+
+Après avoir mis, en commençant, une certaine âpreté à ses questions,
+Martial, insensiblement, était revenu à ce ton railleur et léger qui
+avait le don d'exaspérer si fort M. de Sairmeuse.
+
+--Il est sûr du succès, pensa Marie-Anne.
+
+--Mon plan, disait Martial, est la simplicité même... Soixante et
+quarante font cent... Il s'agit de se procurer cent pieds de bonne
+corde... Cela fera un volume énorme, je le sais bien, mais peu
+importe!... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m'enveloppe
+d'un large manteau et je vous accompagne à la citadelle... Vous
+demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un
+endroit obscur, je lui expose nos intentions...
+
+M. de Sairmeuse haussait les épaules.
+
+--Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il, à cette
+heure, à Montaignac?... Allez-vous courir de boutique en boutique?
+Autant publier votre projet à son de trompe.
+
+--Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d'Escorval
+le feront...
+
+Le duc allait élever de nouvelles objections, il l'interrompit.
+
+--De grâce, monsieur, fit-il avec vivacité, n'oubliez pas quel danger
+nous menace et combien peu de temps nous avons... J'ai commis la
+faute, laissez-moi la réparer...
+
+Et se retournant vers Marie-Anne:
+
+--Vous pouvez considérer le baron comme sauvé, poursuivit-il, mais il
+faut que je m'entende avec un de vos amis... Retournez vite à _l'hôtel
+de France_ et envoyez le curé de Sairmeuse me rejoindre sur la place
+d'Armes, où je vais l'attendre...
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Arrêté des premiers au moment de la panique des conjurés devant
+Montaignac, le baron d'Escorval n'avait pas eu une seconde
+d'illusions...
+
+--Je suis un homme perdu!... pensa-t-il.
+
+Et envisageant d'une âme sereine la mort toute proche, il ne songea
+plus qu'aux périls qui menaçaient son fils.
+
+Son attitude devant ses juges fut le résultat de cette préoccupation.
+
+Il ne respira vraiment qu'après avoir vu Maurice traîné hors de la
+salle par l'abbé Midon et les officiers à demi-solde... Il avait
+compris que son fils voulait se livrer...
+
+C'est donc le front haut, le maintien assuré, le regard droit et clair
+que le baron écouta la sentence fatale. D'avance son sacrifice était
+fait.
+
+Mais bien lui en prit d'avoir déjà confié à son courageux défenseur
+l'expression de ses volontés dernières... Les soldats chargés de
+reconduire les condamnés à leur prison envahirent la salle.
+
+La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui
+venaient d'être frappés en étaient encore à comprendre les événements
+dont la vertigineuse rapidité les conduisait à l'échafaud.
+
+Et stupides d'étonnement plus que d'effroi, ils se pressaient à la
+porte trop étroite de la chapelle, comme des boeufs ahuris qui se
+serrent les uns contre les autres à la porte de l'abattoir.
+
+Si grande fut la confusion, que M. d'Escorval se trouva refoulé près
+de Chanlouineau, qui commença la comédie de sa défaillance.
+
+--Du courage donc!... lui dit-il, indigné de cet accès de lâcheté.
+
+--Ah!... c'est facile à dire!... geignit le robuste gars.
+
+Et personne ne l'observant, il se pencha vers le baron, et tout bas,
+d'une voix brève:
+
+--C'est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour
+cette nuit.
+
+Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d'Escorval, mais il
+attribua ses paroles au délire de la peur.
+
+Ramené à sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il
+eut cette vision terrible et sublime de la dernière heure qui est
+l'espérance ou le désespoir de qui va mourir...
+
+Il savait quelles lois terribles régissent les tribunaux
+d'exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour,
+peut-être, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait
+devant un peloton de soldats, un officier lèverait son épée... et tout
+serait fini, il tomberait sous les balles...
+
+Alors, que deviendraient sa femme et son fils?...
+
+Ah! son coeur se brisait en songeant à ces êtres chers et adorés!...
+Il était seul, il pleura...
+
+Mais, soudain, il se dressa, épouvanté de son attendrissement... Si
+son âme allait s'amollir à ces désolantes pensées!... s'il allait être
+trahi par son énergie!... Manquerait-il de courage, tout à coup!...
+Le verrait-on donc, lui, pâlir et défaillir devant le peloton
+d'exécution!...
+
+Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l'envahissait, et il
+se mit à marcher dans sa prison, s'efforçant d'occuper son esprit aux
+choses extérieures...
+
+La chambre qu'on lui avait donnée était très-vaste, carrelée et
+extrêmement haute d'étage. Jadis elle communiquait avec la pièce
+voisine, mais la porte de communication avait été murée depuis
+longtemps, même le ciment qui reliait entre elles les pierres larges
+et peu épaisses était tombé, et il en résultait des jours par où on
+pouvait, avec un peu d'application, voir d'une pièce dans l'autre.
+
+Machinalement, M. d'Escorval colla son oeil à un de ces interstices...
+Peut-être avait-il pour voisin quelque condamné?... Il ne vit
+personne. Il appela, tout bas d'abord, puis plus haut... aucune voix
+ne répondit à la sienne.
+
+--Si j'abattais cette mince cloison?... pensa-t-il.
+
+Il tressaillit, puis haussa les épaules. Et après?... Cette cloison
+renversée, il se trouverait dans une chambre pareille à la sienne,
+ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il
+entendait le pas monotone.
+
+Cependant, c'était une pensée d'évasion qui lui était venue. Quelle
+folie!... Il devait bien savoir que toutes les précautions étaient
+prises.
+
+Oui, il le savait, et pourtant il ne put s'empêcher d'aller examiner
+la fenêtre... Deux rangs de barres de fer la défendaient. Elles
+étaient scellées de telle sorte qu'il était impossible d'avancer la
+tête et de se rendre compte de la hauteur à laquelle on se trouvait du
+sol.
+
+Cette hauteur devait être considérable, à en juger par l'étendue de la
+vue.
+
+Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain,
+le baron découvrait une ligne onduleuse de collines dont le point
+culminant ne pouvait être que la lande de la Rèche... Les grandes
+masses sombres qu'il apercevait sur la droite étaient probablement les
+hautes futaies de Sairmeuse... Enfin, sur la gauche, dans le pli de
+coteau, il devinait la vallée de l'Oiselle et Escorval...
+
+Son âme s'envolait vers cette retraite riante, où il avait été si
+heureux, où il avait été aimé, où il espérait mourir de la mort calme
+et sereine du juste...
+
+Et au souvenir des félicités passées, en songeant aux rêves évanouis,
+ses yeux, encore une fois, s'emplissaient de larmes...
+
+Mais il les sécha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison.
+
+Deux soldats parurent.
+
+L'un d'eux avait à la main un flambeau allumé, l'autre tenait un de
+ces longs paniers à compartiments qui servent à porter le repas des
+officiers de garde.
+
+Ces hommes étaient visiblement très-émus, et cependant, obéissant à
+un sentiment de délicatesse instinctive, ils affectaient une sorte de
+gaieté.
+
+--C'est votre dîner, monsieur, que nous vous apportons, dit l'un
+d'eux, il doit être très-bon, car il vient de la cuisine du commandant
+de la citadelle.
+
+M. d'Escorval sourit tristement... Certaines attentions des geôliers
+ont une signification sinistre.
+
+Cependant, lorsqu'il s'assit devant la petite table qu'on venait de
+lui préparer, il se trouva qu'il avait réellement faim.
+
+Il mangea de bon appétit, et causa presque gaiement avec les soldats.
+
+--Il faut toujours espérer, monsieur, lui disaient ces braves
+garçons... Qui sait!... On en a vu revenir de plus loin.
+
+Ayant fini, le baron demanda qu'on lui laissât la lumière et qu'on lui
+apportât du papier, de l'encre et des plumes... Il fut fait selon ses
+désirs.
+
+Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui
+avait été utile... La défaillance de son esprit était passée, le
+sang-froid lui était revenu, il pouvait réfléchir.
+
+Alors il s'étonna d'être sans nouvelles de Mme d'Escorval et de
+Maurice.
+
+Leur aurait-on donc refusé l'accès de sa prison?... Non, il ne pouvait
+le croire, il ne pouvait imaginer qu'il existât des hommes assez
+cruels pour empêcher un malheureux de presser contre son coeur, dans
+une suprême étreinte, avant de mourir, sa femme et son fils...
+
+C'était donc que ni la baronne ni Maurice n'avaient essayé d'arriver
+jusqu'à lui. Comment cela se faisait-il?... Certainement, il était
+survenu quelque chose!... Quoi?
+
+Son imagination lui représentait les pires malheurs... Il voyait sa
+femme agonisante, morte peut-être... Il voyait Maurice fou de douleur
+à genoux devant le lit de sa mère...
+
+Mais ils pouvaient encore venir... Il consulta sa montre, elle
+marquait sept heures...
+
+Mais il attendit vainement... Les tambours battirent la retraite, puis
+une demi-heure plus tard l'appel du soir... rien... personne!...
+
+--Ah!... mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c'est mourir
+deux fois!...
+
+Il se disposait pourtant à écrire, quand des pas retentirent dans le
+corridor, nombreux, bruyants... Des éperons sonnaient sur les dalles,
+on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires présentant les
+armes...
+
+Tout palpitant, le baron se dressa en disant:
+
+--C'est eux!...
+
+Il se trompait, les pas s'éloignèrent...
+
+--Une ronde!... murmura-t-il.
+
+Mais au même moment, deux objets lancés par le judas de la porte
+roulèrent au milieu de la chambre...
+
+M. d'Escorval se précipita...
+
+On venait de lui jeter deux limes.
+
+Son premier sentiment fut tout de défiance. Il savait qu'il est des
+geôliers qui mettent leur amour-propre à déshonorer leurs prisonniers
+avant de les livrer à l'exécuteur!...
+
+Qui lui assurait qu'on n'espérait pas l'embarquer dans quelque
+aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais où il
+laisserait, sinon l'honneur, au moins la renommée de l'honneur.
+
+Était-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces
+instruments de délivrance et de liberté?
+
+Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles étaient
+accompagnées se représentaient bien à sa mémoire, mais il n'en était
+que plus perplexe.
+
+Il restait donc debout, le front plissé par l'effort de sa pensée,
+tournant et retournant ces limes fines et bien trempées, lorsqu'il
+aperçut à terre, plié menu, un papier qu'il n'avait pas remarqué tout
+d'abord.
+
+Il le ramassa vivement, le déplia et lut:
+
+«Vos amis veillent... Tout est prêt pour votre évasion... Hâtez-vous
+de scier les barreaux de votre fenêtre... Maurice et sa mère vous
+embrassent... Espoir, courage!»
+
+Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M.
+
+Mais le baron n'avait pas besoin de cette initiale pour être rassuré.
+Il avait reconnu l'écriture de l'abbé Midon.
+
+--Ah! celui-là est un véritable ami, murmura-t-il.
+
+Puis, le souvenir des déchirements de son âme lui revenant:
+
+--Voilà donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient
+veiller ma dernière veille!... Et je doutais de leur énergie, et je me
+plaignais de leur abandon!...
+
+Une joie immense le pénétrait, il porta à ses lèvres cette lettre qui
+lui annonçait la vie, la liberté, et résolument il se dit:
+
+--À l'oeuvre!... à l'oeuvre!...
+
+Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les
+énormes barreaux quand il lui sembla qu'on ouvrait la porte de la
+chambre voisine.
+
+On l'ouvrait, positivement... On la referma, mais non à la clef...
+Puis on marcha avec une certaine précaution. Qu'est-ce que cela
+voulait dire? Était-ce quelque nouvel accusé qu'on emprisonnait, ou
+mettait-on là un espion?
+
+Prêtant l'oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et
+dont il lui était absolument impossible d'expliquer la cause.
+
+Inquiet, il s'avança à pas muets jusqu'à l'ancienne porte de
+communication, s'agenouilla et appliqua son oeil à l'un des
+interstices de la légère maçonnerie...
+
+Ce qu'il vit, dans l'autre chambre, faillit lui arracher un cri de
+stupeur.
+
+Dans un des angles, un homme était debout, éclairé par une grosse
+lanterne d'écurie placée à ses pieds.
+
+Il tournait sur lui-même, très-vite, et par ce mouvement dévidait une
+longue corde roulée autour de son corps comme du fil sur une bobine...
+
+M. d'Escorval se tâtait, pour s'assurer qu'il était bien éveillé,
+qu'il n'était pas le jouet d'un de ces rêves décevants, si cruels au
+réveil, qui bercent les prisonniers de promesses de liberté.
+
+Évidemment cette corde lui était destinée. C'était elle qu'il
+attacherait à un des tronçons de ses barreaux brisés...
+
+Mais comment cet homme se trouvait-il là, seul?...
+
+De quelle autorité jouissait-il donc dans la citadelle qu'il avait pu,
+en dépit de la consigne des sentinelles et des rondes, s'introduire
+dans cette pièce?... Il n'était pas soldat, ou du moins il ne portait
+pas l'uniforme...
+
+Malheureusement, la fente de la cloison était disposée de telle façon
+que le rayon visuel n'arrivait pas à hauteur d'homme, et quelques
+efforts que fit le baron, il lui était impossible d'apercevoir le
+visage de cet ami--il le jugeait tel--dont la bravoure touchait à la
+folie.
+
+Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde,
+sur le carreau, près de lui, s'amoncelait en cercle... Il prenait,
+pour ne la point emmêler les plus grandes précautions.
+
+Incapable de résister à la curiosité qui le peignait, M. d'Escorval
+était sur le point de frapper à la cloison pour interroger, quand la
+porte de la chambre où était celui qu'il appelait déjà son sauveur,
+s'ouvrit avec fracas...
+
+Un homme y pénétra, dont la figure était également hors du champ de
+l'oeil, et qui s'écria avec l'accent de la stupeur:
+
+--Malheureux!... que faites-vous!...
+
+Le baron, foudroyé, faillit tomber en arrière, à la renverse.
+
+--Tout est découvert!... pensait-il.
+
+Point. Celui que M. d'Escorval nommait déjà son ami, n'interrompit
+seulement pas son opération de dévidage, et c'est de la voix la plus
+tranquille qu'il répondit:
+
+--Comme vous le voyez, je me débarrasse de tout ce chanvre, qui me
+gênait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n'est-ce
+pas?... Et quel volume! Je tremblais qu'on ne le devinât sous mon
+manteau.
+
+--Et pourquoi ces cordes?... interrogea le survenant.
+
+--Je vais les faire passer à M. le baron d'Escorval, à qui j'ai déjà
+jeté une lime. Il faut qu'il s'évade cette nuit...
+
+Si invraisemblable était cette scène, que le baron n'en voulait pas
+croire ses oreilles.
+
+--«Il est clair que tout en me croyant fort éveillé, je rêve,» se
+disait-il.
+
+Cependant le nouveau venu avait à demi étouffé un terrible juron, et
+d'un ton presque menaçant, il poursuivait:
+
+--C'est ce qu'il faudra voir!... Si vous devenez fou, j'ai toute ma
+raison, Dieu merci!... Je ne permettrai pas...
+
+--Pardon!... interrompit froidement l'homme à la corde, vous
+permettrez... Ceci est le résultat de votre... crédulité. C'est quand
+Chanlouineau vous demandait à recevoir la visite de Marie-Anne, qu'il
+fallait dire: «Je ne permets pas!» Savez-vous ce qu'il voulait, ce
+garçon? Simplement remettre à Mlle Lacheneur une lettre de moi, si
+compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel
+personnage que je sais, mon père et moi n'aurions plus qu'à retourner
+à Londres. Alors, adieu les projets d'union entre nos deux familles...
+
+Le dernier venu eut un gros soupir accompagné d'une exclamation
+chagrine, mais déjà l'autre poursuivait:
+
+--Vous-même, marquis, seriez sans doute compromis... N'avez-vous pas
+été quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde
+ou de votre troisième femme? Ah! marquis, comment un homme du votre
+expérience, pénétrant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux
+simagrées d'un grossier paysan!...
+
+Maintenant, M. d'Escorval comprenait...
+
+Il ne dormait pas; c'était le marquis de Courtomieu et Martial de
+Sairmeuse qui causaient de l'autre côté du mur...
+
+Même, ce pauvre M. de Courtomieu avait été si prestement et si
+habilement écrasé par Martial, qu'il ne discutait plus.
+
+--Et cette terrible lettre?... soupira-t-il.
+
+--Marie-Anne l'a remise à l'abbé Midon, qui est venu me trouver en
+disant: «Ou le duc s'évadera, ou cette lettre sera portée à M. le duc
+de Richelieu.» J'ai opté pour l'évasion. L'abbé s'est procuré tout ce
+qui était nécessaire, il m'a donné rendez-vous dans un endroit écarté
+sur le rempart, il m'a entortillé toute cette corde autour du corps,
+et me voici...
+
+--Ainsi, vous pensez que si le baron s'échappe on vous rendra la
+lettre?...
+
+--Parbleu!...
+
+--Pauvre jeune homme!... détrompez-vous. Le baron sauvé, on vous
+demandera la vie d'un autre condamné avec les mêmes menaces...
+
+--Point!
+
+--Vous verrez!
+
+--Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c'est que j'ai cette
+lettre dans ma poche... L'abbé Midon me l'a restituée en échange de ma
+parole d'honneur...
+
+Le cri de M. de Courtomieu prouva qu'il tenait le curé de Sairmeuse
+pour un peu plus simple qu'il ne convient.
+
+--Quoi!... fit-il, vous tenez la preuve et... Mais c'est de la
+démence! Brûlez à la flamme de cette lanterne ce papier maudit,
+laissez le baron où il est et allez dormir un bon somme.
+
+Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur.
+
+--Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis? demanda-t-il.
+
+--Certes!... et sans hésiter...
+
+--Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment.
+
+L'impertinence était si forte, que M. de Courtomieu eut comme une
+velléité de colère et presque l'envie de se fâcher.
+
+Mais ce n'était pas un homme de premier mouvement, cet ancien
+chambellan de l'empereur, devenu grand prévôt de la Restauration.
+
+Il réfléchit... Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec
+Martial, avec ce prétendant inespéré qu'avait agréé sa fille... Une
+rupture... plus de gendre! Le ciel lui en enverrait-il un autre? Et
+quelle ne serait pas la fureur de Mlle Blanche.
+
+Il avala donc l'amère pilule, et c'est avec l'accent d'une indulgence
+toute paternelle qu'il dit:
+
+--Vous êtes jeune, mon cher Martial...
+
+Toujours agenouillé contre la porte murée, retenant son haleine,
+l'oeil et l'oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues
+jusqu'à la souffrance, le baron d'Escorval respira...
+
+--Vous n'avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de
+Courtomieu d'un ton paterne, vous avez l'ardente générosité de votre
+âge... Achevez donc votre entreprise, je n'y mettrai pas obstacle,
+seulement songez que tout peut être découvert, et alors...
+
+--Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes
+mesures sont bien prises... Avez-vous rencontré un soldat le long des
+corridors? Non. C'est que mon père, sur ma prière, a réuni tous les
+hommes de garde, même les factionnaires, sous prétexte de prescrire
+des précautions exceptionnelles... Il leur parle en ce moment. Voilà
+comment j'ai pu monter ici sans être aperçu... Nul ne me verra quand
+je sortirai... Qui donc après l'évasion oserait me soupçonner!...
+
+--Si le baron s'évade, la justice se demandera qui l'a aidé...
+
+Martial riait.
+
+--Si la justice cherche, répondit-il, elle trouvera un coupable de
+ma façon... Allez, j'ai tout prévu... Je n'avais qu'une personne à
+craindre: vous. Un homme sûr vous a prié de ma part de me rejoindre
+ici, vous êtes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester
+neutre... je suis tranquille. Le baron sera en Piémont, respirant
+l'air à pleins poumons, quand le soleil se lèvera.
+
+Il avait fini d'arranger les cordes, il prit la lanterne et continua
+d'un ton léger:
+
+--Mais sortons... mon père ne peut éternellement haranguer les
+soldats.
+
+--Cependant, insista M. de Courtomieu, vous ne m'avez pas dit...
+
+--Je vous dirai tout, mais ailleurs... venez, venez...
+
+Ils sortirent, la serrure et les verroux grincèrent, et alors le baron
+se redressa.
+
+Toutes sortes d'idées contradictoires, de suppositions bizarres, de
+doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit.
+
+Que contenait donc cette lettre?... Comment Chanlouineau ne s'en
+était-il pas servi pour son propre salut?... Qui jamais eût cru
+Martial si fidèle à une parole arrachée par des menaces?... Il
+s'inquiétait surtout de la façon dont lui parviendraient les cordes.
+
+Mais c'était le moment d'agir, non de réfléchir... les barreaux
+étaient énormes et il y en avait deux rangées...
+
+M. d'Escorval se mit à la besogne.
+
+Il avait jugé sa tâche difficile!... Elle l'était mille fois plus
+qu'il ne l'avait soupçonné, il le reconnut tout d'abord.
+
+C'était la première fois qu'il se servait d'une lime, et il ne savait
+comment la manoeuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le
+fer, mais avec une lenteur désespérante, et bien plus en surface qu'en
+profondeur.
+
+Et ce n'était pas tout... Quelques précautions que prit le baron,
+chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaçait son
+sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit!... il lui
+paraissait impossible qu'on ne l'entendit pas, tant il lui semblait
+formidable!...
+
+Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient
+repris leur poste dans le corridor...
+
+Si faible, après vingt minutes, était le résultat, que le baron se
+sentit envahi par un affreux découragement.
+
+Aurait-il seulement scié le premier rang de barreaux quand paraîtrait
+le jour? De toute évidence, non. Dès lors, à quoi bon s'épuiser à
+un travail inutile... Pourquoi ternir la dignité de sa mort par le
+ridicule d'une évasion manquée?...
+
+Il hésitait, quand des pas nombreux s'arrêtèrent devant sa prison. Il
+courut s'asseoir devant sa table.
+
+La porte s'ouvrit et un soldat entra, auquel un officier resté sur le
+seuil dit:
+
+--Vous savez la consigne, caporal... défense de fermer l'oeil... Si le
+prisonnier a besoin de quelque chose, appelez!...
+
+Le coeur de M. d'Escorval battait à rompre sa poitrine... Qui arrivait
+là?...
+
+Les conseils de M. de Courtomieu l'avaient-ils donc emporté...
+Martial, au contraire, lui envoyait un aide!...
+
+--Il s'agit de ne pas moisir ici! prononça le caporal, dès que la
+porte fut refermée.
+
+M. d'Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c'était un ami, c'était
+un secours, c'était la vie!...
+
+--Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m'a
+dit comme cela: «Il y a un ami de «l'autre» qui est dans une fichue
+situation, veux-tu lui donner un coup de main?...» J'ai répondu:
+«présent» et me voilà!...
+
+Celui-là, à coup sûr, était un brave, le baron lui serra la main, et
+d'une voix émue:
+
+--Merci, lui dit-il, merci à vous qui sans me connaître vous exposez,
+pour me sauver, au plus terrible danger...
+
+Bavois haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus
+cher que la vôtre... Si nous ne réussissons pas, on nous lavera la
+tête avec le même plomb... Mais nous réussirons... Là-dessus, assez
+causé!...
+
+Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer
+et un litre d'eau-de-vie qu'il déposa sur le lit.
+
+Il prit ensuite la bougie; et à cinq ou six reprises il la fit passer
+rapidement devant la fenêtre.
+
+--Que faites-vous?... demanda le baron surpris.
+
+--Je préviens vos amis que tout va bien. Ils sont là-bas, à nous
+attendre, et tenez, voici qu'ils répondent...
+
+Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une
+petite flamme très-vive, comme celle que produit une pincée de poudre.
+
+--Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons!... reste à
+savoir où en sont les barreaux...
+
+--Je n'ai guère avancé la besogne, murmura M. d'Escorval...
+
+Le caporal s'approcha:
+
+--Vous pouvez même dire que vous ne l'avez pas avancée du tout,
+fit-il, mais rassurez-vous... j'ai été armurier, et je sais manier une
+lime...
+
+Le baron eût souhaité quelques éclaircissements; un laconique:
+«Silence dans le rang!» fut tout ce qu'il obtint de son compagnon.
+
+Expansif en face d'une bouteille, l'honnête Bavois devenait dans les
+grandes occasions «fort ménager de sa salive»--c'était son expression.
+
+S'il se taisait, c'est qu'il étudiait la situation, le fort et le
+faible de l'entreprise, en homme qui sait que tout dépend de son
+sang-froid.
+
+--Il s'agit de n'être ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en
+tourmentant sa moustache grise.
+
+C'était plus aisé à concevoir qu'à réaliser.
+
+Et cependant, après un moment de réflexion, il ajouta:
+
+--Cela se peut.
+
+C'est qu'il avait plus d'un expédient dans son sac, le caporal.
+
+Ayant retiré le bouchon du litre d'eau-de-vie qu'il avait apporté, il
+le fixa à l'extrémité d'une des limes et il enveloppa ensuite d'un
+linge mouillé le manche de l'outil.
+
+--C'est ce qu'on appelle mettre une sourdine à son instrument!...
+fit-il.
+
+Déjà il avait reconnu les barreaux; il se mit à les attaquer
+énergiquement.
+
+Alors, on put reconnaître qu'il n'avait exagéré ni son savoir-faire ni
+l'efficacité de ses précautions pour assourdir l'opération.
+
+Le fer, sous sa main habile et prompte, s'émiettait et s'entaillait à
+miracle, et la limaille pleuvait sur l'appui de la fenêtre.
+
+Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant
+épouvanté le baron. À peine eût-on dit le frottement de deux morceaux
+de bois dur l'un contre l'autre...
+
+N'ayant rien à redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait songé
+à se mettre à l'abri des regards...
+
+La porte de la chambre était percée d'un guichet et à tout moment
+quelque factionnaire pouvait y mettre l'oeil.
+
+Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vêtement eût éveillé
+des soupçons... le caporal avait trouvé mieux.
+
+Déplaçant la petite table de la prison, il y avait posé la lumière de
+telle sorte que la fenêtre restait totalement dans l'ombre.
+
+De plus, il avait commandé au baron de s'asseoir, et lui remettant un
+journal, il lui avait dit:
+
+--Lisez, monsieur, à haute voix, sans interruption, lisez jusqu'à ce
+que vous me voyez cesser ma besogne...
+
+Comme cela, on pouvait défier les factionnaires du corridor... Ils
+n'avaient qu'a venir!... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent à
+leurs camarades:
+
+--Nous avons vu le condamné à mort... il est très-pâle et ses yeux
+brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le
+caporal Bavois est accoudé à la fenêtre, il ne doit pas s'amuser...
+
+La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement
+suspect, s'il y en eût eu un...
+
+Et pendant que travaillait Bavois, M. d'Escorval lisait, lisait...
+
+Déjà il avait lu entièrement le journal et il venait de le
+recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fenêtre, lui fit signe
+de se reposer.
+
+--La moitié de la besogne est faite!... prononça-t-il tout bas. Les
+barres de la première rangée sont coupées...
+
+--Ah!... comment reconnaîtrai-je jamais tant de dévouement!... murmura
+le baron.
+
+--Là-dessus, motus!... interrompit Bavois d'un ton fâché. Quand
+j'aurai filé avec vous, je serai condamné à mort et je ne saurai
+où aller, car le régiment, voyez-vous, c'est tout ce que j'ai de
+famille... Eh bien!... vous me donnerez chez vous place au feu et à la
+chandelle, et je serai très-content!...
+
+Il dit, avala une large lampée d'eau-de-vie, et se remit à l'oeuvre
+avec une ardeur nouvelle...
+
+Déjà le caporal avait fortement entamé un des barreaux de la
+seconde rangée quand il fut interrompu par M. d'Escorval qui, sans
+discontinuer sa lecture à haute voix, s'était approché de lui et le
+tirait par un pan de sa longue capote.
+
+Vivement il se retourna.
+
+--Qu'y a-t-il?...
+
+--J'ai entendu un bruit singulier.
+
+--Où?
+
+--Dans la pièce à côté; où sont les cordes.
+
+Le digne Bavois n'étouffa qu'à demi un terrible juron.
+
+--Nom d'un tonnerre!... fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma
+peau, on m'a promis de jouer franc jeu!...
+
+Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il
+écouta... Rien, pas un mouvement.
+
+--C'est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez
+le journal...
+
+Et lui-même reprit la lime...
+
+Ce fut d'ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout
+était prêt pour l'évasion: les barreaux étaient sciés et les cordes
+apportées par un trou pratiqué à la cloison étaient roulées au bas de
+la fenêtre.
+
+L'instant décisif venu, Bavois avait placé la couverture du lit devant
+le guichet de la porte et «encloué la serrure.»
+
+--Maintenant, dit-il au baron, du même ton qu'il prenait pour réciter
+la théorie à ses recrues, à l'ordre, monsieur, et attention au
+commandement.
+
+Et aussitôt, avec une parfaite liberté d'esprit, en décomposant bien,
+comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment
+l'évasion présentait deux opérations distinctes, consistant à gagner
+d'abord l'étroit entablement situé au bas de la tour plate, pour
+descendre de là jusqu'au pied du rocher à pic.
+
+L'abbé Midon, qui avait fort bien prévu cette circonstance, avait
+remis à Martial deux cordes, dont l'une, celle qui devait servir pour
+le rocher, était bien plus longue que l'autre.
+
+--Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait
+Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu'à
+l'entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse
+corde et la pince... Et ne lâchez rien!... Si nous nous trouvions
+démunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous
+précipiter... Je ne serai pas long à vous aller rejoindre... Êtes-vous
+prêt?
+
+M. d'Escorval leva les bras, la corde fut attachée et il se laissa
+glisser entre les barreaux...
+
+D'où il était, la hauteur paraissait immense...
+
+En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit
+personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient,
+silencieuses, émues, toutes palpitantes...
+
+C'était Mme d'Escorval et Maurice, Marie-Anne, l'abbé Midon et quatre
+officiers à demi-solde...
+
+La nuit, bien que sans lune, était fort claire, et d'où ils étaient
+ils pouvaient voir quelque chose...
+
+Donc, lorsque quatre heures sonnèrent, ils aperçurent fort bien une
+forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... C'était
+le baron. Peu après, une autre forme suivit très-rapidement: c'était
+Bavois...
+
+La moitié du périlleux trajet était accomplie...
+
+D'en bas, on voyait confusément deux ombres se mouvoir sur l'étroite
+plate-forme... Le caporal et le baron réunissaient leurs forces pour
+ficher solidement la pince dans une fente du rocher...
+
+Mais au bout d'un moment, une des ombres émergea du saillant, et tout
+doucement, le long du rocher, glissa...
+
+Ce ne pouvait être que M. d'Escorval... Transportée de bonheur, sa
+femme s'avançait les bras ouverts pour le recevoir...
+
+Malheureuse!... Un cri effroyable déchira la nuit...
+
+M. d'Escorval tombait d'une hauteur de cinquante pieds... il était
+précipité... il s'écrasait au bas de la citadelle... La corde s'était
+rompue...
+
+S'était-elle naturellement rompue?...
+
+Maurice qui en avait examiné le bout, s'écriait avec d'horribles
+imprécations de vengeance et de haine, qu'ils étaient trahis, qu'on
+s'était arrangé pour ne leur livrer qu'un cadavre... Que la corde
+enfin, avait été coupée.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin
+funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l'arrêté
+de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort
+ou vif, une gratification de 20,000 francs.
+
+L'odieuse provocation s'adressait à de telles âmes.
+
+--Vingt mille francs, répétait-il, d'un air sombre, vingt sacs de
+cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je
+puiserais à même comme un richard!... Ah! je découvrirai Lacheneur,
+fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la
+récompense!...
+
+L'infamie du crime, le nom de traître et d'infâme qui lui en
+reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui
+et les siens ne l'arrêtèrent pas un instant.
+
+Il ne voyait, il ne pouvait voir qu'une seule chose... la prime, le
+prix du sang...
+
+Le malheur est qu'il n'avait pour guider ses recherches, aucun indice,
+même vague.
+
+Tout ce qu'on savait à Montaignac, c'était que le cheval de M.
+Lacheneur avait été tué à la Croix-d'Arcy, on l'avait reconnu en
+travers de la route.
+
+Mais on ignorait si M. Lacheneur avait été blessé ou s'il s'était tiré
+sain et sauf de la mêlée. Avait-il gagné la frontière?... Était-il
+allé demander un asile à quelque fermier de ses amis?...
+
+Donc Chupin se «mangeait le sang,» selon son expression, quand le jour
+même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de
+la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son
+attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix
+près de lui.
+
+Deux paysans vidaient une bouteille, et l'un d'eux, d'un certain âge,
+racontait qu'il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à Mlle
+Lacheneur des nouvelles de son père.
+
+Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement
+dans les montagnes qui séparent l'arrondissement de Montaignac de
+la Savoie. Il précisait l'endroit de la rencontre, c'était dans les
+environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux.
+
+Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse
+indiscrétion. À son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la
+frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger.
+
+En quoi il se trompait.
+
+Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d'un cordon de
+carabiniers royaux,--gendarmes du Piémont,--qui, ayant reçu des
+ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables.
+
+Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés,
+et encore, de l'autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et
+emprisonné, en attendant les brèves formalités de l'extradition.
+
+Avec cette promptitude de coup d'oeil, trop souvent départie à des
+scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu'il
+pouvait tirer du renseignement.
+
+Mais il n'y avait pas une seconde à perdre.
+
+Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans
+attendre sa monnaie il courut jusqu'à la citadelle, entra au poste et
+demanda au sergent une plume et du papier...
+
+Le vieux maraudeur, d'ordinaire, écrivait péniblement; ce jour-là, il
+ne lui fallut qu'un tour de main pour tracer ces quatre lignes:
+
+«_Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d'ordonner
+que quelques soldats à cheval m'accompagnent pour le saisir._
+
+«CHUPIN.»
+
+Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au
+duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire.
+
+Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet...
+
+En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition
+de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les
+chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu'on ne soupçonnait
+pas, comme tout le reste de la garnison, d'avoir fait des voeux pour
+le succès du soulèvement...
+
+Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en
+accorda un... Il l'enfourcha d'une jambe nerveuse, et prenant la tête
+du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa
+fortune sous les fers de sa bête...
+
+De ce billet, venait l'air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il
+entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient
+déjà l'évasion du baron d'Escorval.
+
+C'est parce qu'il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort
+hasardées de son espion, qu'il s'était écrié dès la porte:
+
+--Par ma foi!... il faut convenir que ce Chupin est un limier
+incomparable!... Grâce à lui...
+
+Alors, il avait aperçu Mlle Lacheneur et s'était arrêté court...
+
+Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n'étaient dans une
+situation d'esprit à remarquer la phrase et l'interruption.
+
+Questionné, M. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la
+vérité, et très-probablement M. Lacheneur eût été sauvé.
+
+Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée
+fatale qu'ils ne sauraient fuir...
+
+Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lacheneur avait
+perdu connaissance...
+
+Lorsqu'il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l'aube, le
+carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux
+cadavres qu'on n'était pas encore venu relever.
+
+Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la
+mort qui avait trahi ses suprêmes désirs.
+
+S'il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par
+le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu'il soit donné à un
+homme d'endurer... mais il était désarmé.
+
+Force lui était donc d'accepter le châtiment de la vie qui lui était
+laissée...
+
+Peut-être aussi, la voix de l'honneur lui cria-t-elle que se
+soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une
+insigne lâcheté... Si irréparable que paraisse le mal qu'on a fait, il
+y a toujours à réparer.
+
+Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée!...
+Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval,
+et sans aide, ce n'était pas chose facile; outre que son pied était
+resté engagé dans l'étrier, tous ses membres étaient à ce point
+engourdis qu'à grand'peine il parvenait à se mouvoir.
+
+Il se dégagea cependant, et, s'étant dressé, il s'examina et se
+palpa...
+
+Lui qui eût dû être tué dix fois, il n'avait d'autre blessure qu'un
+coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du
+coup de pied, remontait jusqu'au genou.
+
+Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se
+baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu'il entendit sur la
+route un bruit de pas...
+
+Il n'y avait pas à hésiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la
+gauche de la Croix-d'Arcy...
+
+C'étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir
+poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la
+baïonnette dans les reins.
+
+Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une
+vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets,
+avec des lanières de cuir coupées aux fourniments.
+
+Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route,
+Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces
+prisonniers...
+
+Comment ne fut-il pas découvert lui-même?... Ce fut une grande chance.
+
+Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait
+difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d'un de ces
+détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant
+les bois, fouillant les fermes et les villages.
+
+Cependant, il ne désespéra pas.
+
+Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait
+fermement qu'il serait à l'abri de toutes les poursuites aussitôt
+qu'il aurait atteint les premières gorges.
+
+Il se mit donc courageusement en route...
+
+Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours
+précédents qui maintenant l'écrasaient, sans sa blessure dont il ne
+pouvait arrêter le sang...
+
+Il avait arraché un échalas à une vigne, et s'en servant en guise de
+béquille, il se traînait plutôt qu'il ne marchait, restant sous bois
+tant qu'il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés
+quand il avait à traverser un espace découvert.
+
+À tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales,
+un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la
+faim.
+
+Il y avait trente heures qu'il n'avait rien pris et il se sentait
+défaillir de besoin.
+
+Bientôt, la torture devint si intolérable, qu'il se sentit prêt à tout
+braver pour y mettre un terme.
+
+À une portée de fusil, il apercevait les toits d'un petit hameau; il
+résolut de s'y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison
+par le jardin...
+
+Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres
+sèches, quand il entendit un roulement de tambour...
+
+Instinctivement il s'aplatit derrière le petit mur.
+
+Mais ce n'était qu'un de ces «bans» comme en battent les crieurs de
+village pour amasser le monde.
+
+Aussitôt après une voix s'éleva, claire et perçante, qui arrivait
+très-distincte à M. Lacheneur.
+
+Elle disait:
+
+«C'est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac
+promettent de donner une récompense de vingt mille livres--vous
+m'entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles!--à qui
+livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n'est-ce
+pas?... Il serait mort que la gratification serait la même: vingt
+mille francs!... On paiera comptant... en or.»
+
+D'un bond, Lacheneur s'était dressé, fou d'épouvante et d'horreur...
+
+Lui qui s'était cru à bout d'énergie, il trouva des forces
+surnaturelles pour courir, pour fuir...
+
+Sa tête était mise à prix... Cette horrible pensée le transportait de
+cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées.
+
+De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter
+des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l'infâme
+récompense.
+
+Où aller, maintenant, qu'il était comme un vivant appât offert à la
+trahison et à la cupidité!... À quelle créature humaine se confier!...
+À quel toit demander un abri!...
+
+Et mort, il vaudrait encore une fortune.
+
+Quand il serait tombé d'inanition et d'épuisement sous quelque
+buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie
+de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs.
+
+Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la
+sépulture.
+
+Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac.
+
+Il irait droit aux autorités et dirait:
+
+«Voici le corps de Lacheneur... comptez l'argent de la prime!...»
+
+Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même
+n'a pu le dire.
+
+Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de
+Charves, ayant aperçu deux hommes qui s'étaient levés à son approche
+et qui fuyaient; il les appela d'une voix terrible:
+
+--Eh! vous autres!... voulez-vous mille pistoles chacun?... Je suis
+Lacheneur.
+
+Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut
+deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et
+qu'il avait eu bien de la peine à enrôler.
+
+Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine
+d'eau-de-vie.
+
+--Prenez... dirent-ils au pauvre affamé.
+
+Ils s'étaient assis près de lui, sur l'herbe, et pendant qu'il
+mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés,
+on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils
+espéraient gagner les États sardes, grâce à un guide qui les attendait
+à un endroit convenu...
+
+Lacheneur leur tendit la main.
+
+--Je suis donc sauvé, dit-il. Faible et blessé comme je le suis, je
+périssais si je restais seul...
+
+Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue.
+
+--Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d'un air sombre,
+car c'est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez
+trompés, monsieur Lacheneur!...
+
+Il n'osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes
+l'écrasait.
+
+--Bast!... qu'il vienne tout de même, fit l'autre paysan, avec un
+regard étrange.
+
+Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq
+de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière...
+
+Mais cette longue route ne s'était pas faite sans d'amers reproches,
+sans les plus cruelles récriminations.
+
+Pressé de questions par ses compagnons, l'esprit affaissé comme le
+corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l'inanité des promesses
+dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu'il avait dit que
+Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l'Empire
+devaient se trouver à Montaignac, et c'était là un monstrueux
+mensonge. Il confessa qu'il avait donné le signal du soulèvement sans
+chance de succès, sans moyens d'action, en s'en remettant presque au
+hasard. Enfin, il avoua qu'il n'y avait de réel que sa haine, la haine
+implacable qu'il avait vouée aux Sairmeuse...
+
+Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la
+marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des
+précipices qu'ils côtoyaient.
+
+--Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c'est pour ses haines à
+lui qu'il a fait battre et massacrer le monde, qu'il nous ruine et
+qu'il nous perd... on verra!
+
+Les fugitifs arrivaient à la première maison qu'ils eussent vue sur le
+territoire sarde.
+
+C'était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg
+de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain.
+
+Ils frappèrent, sans s'inquiéter de l'heure--il était plus de minuit.
+On leur ouvrit et ils demandèrent qu'on leur préparât à souper.
+
+Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l'effort
+d'une marche si pénible, déclara qu'il ne souperait pas.
+
+Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l'auberge, et
+s'endormit...
+
+C'était, depuis qu'ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois
+que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs
+impressions.
+
+La même idée leur était venue.
+
+Ils avaient pensé qu'en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur
+grâce.
+
+Certes, ils n'eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou
+de l'argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie
+contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une
+trahison...
+
+--D'ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils.
+
+Ils décidèrent donc que dès qu'ils auraient soupé ils iraient à
+Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais.
+
+Mais ils devaient être devancés.
+
+Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui
+avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la
+délation.
+
+Cet homme était l'aubergiste Balstain.
+
+En apprenant le nom de l'hôte qui dormait sans défiance sous son
+toit, le vertige de l'or le saisit. Il ne dit qu'un mot à sa femme et
+s'échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes.
+
+Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent.
+
+Pour monter leur courage jusqu'à l'abominable action qu'ils allaient
+commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant.
+
+Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la
+secousse, se leva.
+
+La femme de l'aubergiste était seule dans la première pièce.
+
+--Où sont mes amis?... demanda-t-il vivement, où est votre mari?...
+
+Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses...
+N'en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant:
+
+--Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous... vous êtes trahi!...
+
+Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l'oeil une
+arme pour se défendre, une issue pour fuir.
+
+Il avait pu se croire abandonné; mais trahi... non, jamais.
+
+--Qui donc m'a vendu?... fit-il d'une voix étranglée.
+
+--Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là, à cette table.
+
+--Impossible, madame, impossible!...
+
+C'est qu'il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les
+espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas
+les croire capables de le livrer ignoblement pour de l'argent.
+
+--Cependant, poursuivait la femme de l'aubergiste, toujours à genoux,
+ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous
+dénoncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie
+rachèterait la leur... Ils vont pour sûr ramener les gendarmes!...
+Pourquoi faut-il que j'aie encore cette honte d'avouer que mon mari,
+lui aussi, est allé vous vendre...
+
+Lacheneur comprenait maintenant!... Et ce suprême malheur, après tant
+de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie.
+
+De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s'affaissa sur une
+chaise en murmurant:
+
+--Qu'ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas
+d'ici!... C'est trop disputer une misérable existence.
+
+Mais la femme du traître s'était relevée, et elle s'attachait
+obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le
+tirait, elle l'eût porté si elle en eût eu la force.
+
+--Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence
+extraordinaire... Partez, sauvez-vous!... Je ne veux pas que vous
+soyez pris ici, cela nous porterait malheur!
+
+Ébranlé par ces adjurations violentes, l'instinct de la conservation
+reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s'avança jusque sur le seuil
+de l'auberge.
+
+La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les
+ténèbres.
+
+--Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider à
+travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n'y a point
+de routes, où les sentiers sont à peine frayés...
+
+D'un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le
+tournant comme un aveugle qu'on remet en son chemin:
+
+--Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Dieu
+vous protège!... Adieu!
+
+Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la
+femme était rentrée dans l'auberge et avait refermé la porte.
+
+Il s'éloigna donc, soutenu par l'excitation d'une fièvre terrible, et
+durant de longues heures il marcha... Il n'avait pas tardé à perdre
+la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la
+frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches,
+tombant parfois et se relevant meurtri...
+
+Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c'est ce qu'il
+est difficile d'expliquer.
+
+Ce qui est sûr, c'est qu'il s'égara complètement, et le soleil était
+déjà bien haut sur l'horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces
+mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait.
+
+C'était un petit berger qui s'en allait, chassant quatre chèvres, et
+qui, effrayé de l'aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa
+d'abord d'approcher.
+
+Une pièce de monnaie l'attira pourtant.
+
+--Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la
+chaîne, et juste sur la ligne de la frontière... Ici est la France, là
+c'est la Savoie...
+
+--Et quel est le village le plus proche?...
+
+--Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du côté de la France,
+Saint-Pavin...
+
+Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s'était pas
+éloigné d'une lieue de l'auberge de Balstain...
+
+Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis,
+délibérant...
+
+À quoi bon!... Les infortunés voués à la mort choisissent-ils?...
+Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l'abîme où ils
+doivent rouler!...
+
+Il se souvint des carabiniers royaux dont l'avait menacé la femme de
+l'aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit
+les pentes roides qui le ramenaient en France.
+
+Il venait d'entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant
+une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui
+filait assise au soleil.
+
+Péniblement il se traîna jusqu'à elle, et d'une voix expirante il lui
+demanda l'hospitalité.
+
+À la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue
+et de sang, la jolie paysanne s'était levée, plus surprise évidemment
+qu'effrayée.
+
+Elle l'examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses
+traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à
+profusion sur toute cette frontière...
+
+--Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu'on cherche partout et
+dont on promet deux mille pistoles!...
+
+Lacheneur tressaillit.
+
+--Eh bien! oui, répondit-il après un moment de silence, je suis
+Lacheneur... Livrez-moi si vous voulez... mais, par pitié, donnez-moi
+un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos...
+
+À ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d'horreur
+et de dégoût.
+
+--Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle... Ah! vous ne connaissez pas
+les Antoine!... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre
+lit, pendant que je préparerai des oeufs au lard... Quand mon mari
+sera rentré, nous aviserons...
+
+La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un
+robuste montagnard à l'oeil ouvert et franc...
+
+En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit
+affreusement.
+
+--Malheureuse!... dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l'homme
+chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera
+rasée!...
+
+Lacheneur se leva frissonnant.
+
+Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime
+promise à l'infamie, il ignorait de quelles terribles peines on
+menaçait les gens d'honneur.
+
+--Je me retire, monsieur, prononça-t-il.
+
+Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l'épaule de son
+hôte, le força à se rasseoir.
+
+--Ce n'est point pour vous chasser que j'ai parlé, monsieur, dit-il.
+Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu'à ce que je trouve un moyen
+de pourvoir à votre sûreté...
+
+La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l'accent de la
+passion la plus vive:
+
+--Ah! tu es un brave homme, Antoine! s'écria-t-elle.
+
+Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte
+restée ouverte:
+
+--Veille, dit-il.
+
+M. Lacheneur put croire que la destinée enfin se lassait.
+
+--Je dois vous avouer, monsieur, reprit l'honnête montagnard, que
+vous sauver ne sera pas facile... Les promesses d'argent ont mis
+en mouvement tous les mauvais gueux du pays... On vous sait aux
+environs... Un gredin d'aubergiste a passé la frontière tout exprès
+pour vous dénoncer aux gendarmes français...
+
+--Balstain.
+
+--Oui, Balstain, et il vous cherche... Ce n'est pas tout. Comme je
+traversais Saint-Pavin, remontant ici, j'ai vu arriver huit soldats
+à cheval, guidés par un paysan à cheval comme eux... Ils ont déclaré
+qu'ils vous savaient caché dans le village et ils se sont mis à
+visiter toutes les maisons...
+
+Ces soldats n'étaient autres que les chasseurs de Montaignac confiés à
+Chupin par le duc de Sairmeuse.
+
+Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine.
+
+Cette besogne n'était certes pas de leur goût, mais ils étaient
+surveillés de près par le sous-officier qui les commandait.
+
+Ce sous-officier n'était pas un méchant homme, mais il avait été,
+le long de la route, endoctriné par Chupin, lequel avait poussé
+l'impudence jusqu'à lui promettre l'épaulette, au nom de M. de
+Sairmeuse, si les investigations étaient couronnées de succès.
+
+Antoine, cependant, exposait à M. Lacheneur ses espérances et ses
+craintes.
+
+--Épuisé et blessé comme vous l'êtes, lui disait-il, vous ne serez
+pas en état d'entreprendre une longue marche avant quinze jours...
+Jusque-là il faut vous cacher... Je connais, par bonheur, une retraite
+sûre, à deux portées de fusil dans la montagne... Je vous y conduirai,
+de nuit, avec des provisions pour une semaine...
+
+Un cri étouffé de sa femme l'interrompit.
+
+Il se retourna, et l'aperçut toute défaillante, appuyée au montant de
+la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier
+qui de Saint-Pavin conduisait à la cabane.
+
+Elle disait:
+
+--Les soldats!... ils viennent!
+
+Plus prompts que la pensée, Lacheneur et l'honnête montagnard se
+précipitèrent vers la porte, allongeant la tête pour voir sans se
+montrer.
+
+La jeune femme n'avait dit que trop vrai.
+
+Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement,
+embarrassés qu'ils étaient par leurs lourdes bottes éperonnées, mais
+obstinément.
+
+En avant marchait Chupin, qui de l'exemple, de la voix et du geste les
+animait.
+
+Une parole imprudente de ce petit berger qu'il avait questionné
+venait, il n'y avait pas vingt minutes, de décider du sort de M.
+Lacheneur.
+
+Revenu à Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef
+des conjurés, cet enfant avait dit au hasard:
+
+--Je l'ai rencontré, moi, sur «les hauts,» il m'a demandé son chemin,
+et je l'ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des
+Antoine.
+
+Et, à l'appui de son dire, il montrait fièrement la pièce blanche que
+«le monsieur» lui avait donnée.
+
+--Du coup, s'était écrié Chupin transporté, nous tenons notre homme!
+En route, camarades!...
+
+Et maintenant, le petit détachement n'était pas à plus de deux cents
+pas de la maison où le proscrit avait trouvé asile...
+
+Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait
+dans leurs yeux.
+
+Ils voyaient leur hôte irrémissiblement perdu.
+
+--Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le
+faut...
+
+--Oui, il le faut!... répéta le mari d'un air sombre. On me tuera
+avant de porter la main sur mon hôte, dans ma maison!...
+
+--S'il se cachait dans le grenier, derrière les bottes de paille...
+
+--On le trouverait... Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil
+gredin qui les mène doit avoir le flair d'un chien de chasse.
+
+Il s'interrompit, pour prendre un parti, et vivement:
+
+--Venez, monsieur!... dit-il, sautons par la fenêtre de derrière et
+gagnons la montagne... On nous verra... qu'importe!... Ces cavaliers
+à pied ne doivent pas être lestes... Si vous ne pouvez pas courir, je
+vous porterai... On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on
+nous manquera...
+
+--Et votre femme?... fit Lacheneur.
+
+L'honnête montagnard frissonna, mais il dit:
+
+--Elle nous rejoindra.
+
+Lacheneur lui prit la main qu'il serra avec un attendrissement dont il
+ne cherchait ni à se cacher ni à se défendre.
+
+--Ah!... vous êtes de braves gens!... dit-il, et Dieu vous
+récompensera de votre pitié pour le pauvre proscrit... Mais vous
+avez trop fait déjà... Je serais le plus lâche des hommes si je vous
+exposais inutilement... Je ne puis plus, je ne veux plus être sauvé.
+
+Il attira à lui la jeune femme qui sanglotait, et l'embrassant sur le
+front:
+
+--J'ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme
+vous, généreuse et fière... Pauvre Marie-Anne!... Qu'est-elle devenue,
+elle que j'ai impitoyablement sacrifiée à mes rancunes?... Allez! il
+ne faut pas me plaindre, quoi qu'il m'arrive... je l'ai mérité.
+
+Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct.
+Lacheneur se redressa, rassemblant pour l'heure décisive toute
+l'énergie dont son âme altière était capable...
+
+--Restez!... commanda-t-il à Antoine et à sa femme. Moi, je sors, je
+ne veux pas qu'on m'arrête chez vous.
+
+Il sortit, en disant cela, d'un pas ferme, le front haut, le regard
+calme et assuré.
+
+Les soldats arrivaient.
+
+--Holà!... leur cria-t-il d'une voix forte, c'est Lacheneur que vous
+cherchez, n'est-ce pas?... Me voici!... Je me rends.
+
+Pas une acclamation ne répondit.
+
+La mort qui planait au-dessus de sa tête imprimait à sa personne une
+si imposante majesté, que les soldats s'arrêtèrent frappés de respect.
+
+Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin.
+
+Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le
+coeur du misérable, et blême, tremblant, éperdu, il essayait de se
+dissimuler derrière les soldats.
+
+Lacheneur marcha droit à lui.
+
+--C'est donc toi qui me vends, Chupin, prononça-t-il. Tu n'as pas
+oublié, je le vois bien, que souvent, l'hiver, Marie-Anne a rempli ta
+huche vide... et tu te venges!...
+
+Le vieux maraudeur était écrasé, on eût dit qu'il allait tomber à
+genoux.
+
+Maintenant qu'il avait trahi, il comprenait ce qu'est la trahison...
+
+--Va!... dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang,
+mais il ne te portera pas bonheur!... traître!...
+
+Mais déjà Chupin, s'indignant de sa faiblesse, relevait la tête,
+s'efforçant de secouer la frayeur qui l'envahissait.
+
+--Vous avez conspiré contre le roi, dit-il, je n'ai fait que mon
+devoir en vous dénonçant.
+
+Et se retournant vers les soldats:
+
+--Quant à vous, camarades, soyez sûr que monseigneur le duc de
+Sairmeuse vous témoignera sa satisfaction...
+
+On avait lié les poignets de Lacheneur, et la petite troupe
+s'apprêtait à redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant
+de sueur, hors d'haleine, la tête nue...
+
+Il faisait presque nuit déjà, cependant M. Lacheneur reconnut
+Balstain.
+
+Dès qu'il fut à portée de la voix:
+
+--Ah!... vous le tenez!... s'écria-t-il en montrant le prisonnier...
+C'est à moi que revient la prime... C'est moi qui l'ai dénoncé
+le premier, de l'autre côté de la frontière, les carabiniers de
+Saint-Jean-de-Coche en témoigneront... Il devait être pris cette nuit,
+chez moi, mais il a profité de mon absence, le gueux, le scélérat!...
+pour séduire ma femme et s'évader... Quand je suis revenu avec les
+carabiniers, il était parti... Ma femme est au lit, de la correction
+que je lui ai administrée... Et moi, depuis seize heures, je suis les
+traces de ce bandit!...
+
+Il s'exprimait avec une violence et une volubilité extraordinaires, la
+cupidité déçue le jetait hors de soi; il était comme fou, en songeant
+que de sa délation il ne recueillait que l'infamie.
+
+--Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez
+valoir près des autorités...
+
+--Comment, si j'ai des droits!... interrompit Balstain; qui donc me
+les conteste?
+
+Il promenait autour de lui des regards menaçants; il reconnut Chupin.
+
+--Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c'est toi qui as
+découvert le brigand...
+
+--Oui! c'est moi qui ai deviné sa retraite.
+
+--Tu mens, imposteur!... vociférait l'aubergiste, tu mens!...
+
+Les soldats ne bougeaient pas; cette scène les vengea des dégoûts de
+l'après-midi.
+
+--Du reste, poursuivait Balstain, avec l'emphase des hommes de son
+pays, que peut-on attendre d'un vil coquin tel que Chupin!... Chacun
+ne sait-il pas que dix fois au moins il a été obligé de quitter la
+France pour ses crimes... Où te réfugiais-tu quand tu passais la
+frontière, Chupin?... Dans ma maison, dans l'auberge de l'honnête
+Balstain... On t'y cachait et on t'y nourrissait. Combien de fois
+t'ai-je sauvé de la potence et des galères?... Je n'ai pas compté. Et
+pour me récompenser, tu me voles mon bien, tu t'empares de cet homme
+qui était à moi!...
+
+--Il est fou!... répétait le vieux maraudeur ahuri, il est fou!...
+
+Alors l'aubergiste changea de tactique.
+
+--Si du moins tu étais raisonnable, reprit-il... Voyons, Chupin, un
+bon mouvement, pour un vieil ami... Part à deux, hein! veux-tu?...
+Non... tu me réponds non... Que veux-tu donc me donner, compère?... Le
+tiers?... c'est trop!... Le quart alors?...
+
+Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient
+ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l'instant d'avant il
+les avait vus éviter son contact avec une visible horreur.
+
+Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux
+soldats:
+
+--Ah ça!... allons-nous coucher ici!...
+
+Un éclair d'implacable haine flamboya dans l'oeil du Piémontais.
+
+Il tira très-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec
+le signe de la croix:
+
+--Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d'une voix éclatante, et vous,
+bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment... Que je sois damné si
+jamais je me sers d'un couteau à mes repas avant d'avoir enfoncé celui
+que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole!
+
+Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche.
+
+Mais le vieux maraudeur n'était plus le même. Rien ne lui restait de
+son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes
+sortes de pensées comme jamais il n'en avait eues, assailli par les
+plus sinistres pressentiments.
+
+Un serment comme celui de Balstain, et de la part d'un tel homme,
+c'était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du
+moins la certitude d'une tentative prochaine d'assassinat...
+
+Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le
+détachement coucher à Saint-Pavin, comme c'était convenu. Il lui
+tardait de s'éloigner.
+
+Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher
+une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit.
+
+Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué
+à la citadelle de Montaignac.
+
+Nul ne semblait s'y douter qu'en ce moment même, M. d'Escorval et le
+caporal Bavois travaillaient à leur évasion.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau
+s'abandonnait au plus affreux désespoir.
+
+Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée.
+
+N'avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une
+entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur.
+
+Tant qu'il l'avait attendue, tant qu'elle avait été là, il ne songeait
+qu'au succès de sa ruse... Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce
+que diraient les gardiens.
+
+--Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n'était après tout
+qu'un misérable fanfaron... Nous l'avons entendu implorer sa grâce à
+genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices.
+
+La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de
+lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur.
+
+Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de
+réhabilitation.
+
+--On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du
+peloton d'exécution, si je pâlis et si je tremble!...
+
+Il était dans ces dispositions, quand sa porte s'ouvrit livrant
+passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper
+Mlle Lacheneur, venait s'informer des résultats de sa visite.
+
+--Eh bien! mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux.
+
+--Sortez! cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon!...
+
+Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s'esquiva prestement,
+effrayé et surtout fort surpris du changement.
+
+--Quel redoutable et féroce scélérat! dit-il au gardien, il serait
+peut-être prudent de lui mettre la camisole de force...
+
+Ah!... il n'en était pas besoin. L'héroïque paysan venait de se
+laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible
+fièvre de l'angoisse qui vieillit un homme en une nuit.
+
+Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l'arme qu'il venait de
+mettre entre ses mains?...
+
+S'il l'espérait, c'est qu'il songeait qu'elle aurait pour conseil et
+pour guide un homme dont l'expérience lui inspirait une confiance
+absolue: l'abbé Midon.
+
+--Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura
+peur...
+
+En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était
+certes au-dessus de sa condition, mais elle n'était pas assez
+raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de
+Sairmeuse.
+
+Ce brouillon, écrit par lui en un moment d'abandon et d'aveuglement,
+fut presque sans influence sur les déterminations de Martial.
+
+Il parut s'en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père,
+mais au fond il considérait la menace comme puérile.
+
+Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance.
+
+D'autres causes eussent décidé Martial: la difficulté et le danger de
+l'entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver.
+
+Déjà, à cette époque, il n'y avait que l'impossible capable de tenter
+cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d'émotions.
+
+Sauver la vie du baron d'Escorval, un ennemi, presque sur les marches
+de l'échafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur
+d'une femme qu'il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui
+parut digne de lui...
+
+Quelle occasion, d'ailleurs, pour l'exercice des facultés de son
+sang-froid, de diplomatie et de finesse qu'il s'accordait!...
+
+Il fallait jouer son père, c'était aisé; il le joua.
+
+Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c'était difficile; il crut
+l'avoir joué.
+
+Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles
+contradictions, et il se consumait d'anxiété.
+
+C'est avec joie qu'il eût consenti à subir la torture avant de
+recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches
+de Marie-Anne.
+
+Que faisait-elle?... Comment savoir?...
+
+Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il
+appela ses gardiens et s'efforça de les faire causer. Sa raison lui
+disait bien que ces gens n'étaient pas plus instruits que lui-même,
+qu'on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu'on résolût...
+n'importe!...
+
+La retraite battit... puis l'appel du soir... puis l'extinction des
+feux...
+
+Après, rien, le silence...
+
+L'oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un
+effort surhumain d'attention, Chanlouineau écoutait.
+
+Il lui semblait que si de façon ou d'autre le baron d'Escorval
+recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe...
+Ceux qu'il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de
+reconnaissance...
+
+Un peu après deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand
+mouvement dans les corridors, on courait, on s'appelait, on agitait
+des trousseaux de clefs, des portes s'ouvraient et se refermaient...
+
+Le corridor s'éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des
+lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur,
+entraîné par des soldats.
+
+Lacheneur!... Était-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il
+se disait que ce ne pouvait être là qu'une vision de la fièvre qui
+brûlait son cerveau.
+
+Un peu plus tard il entendit un cri déchirant... Mais qu'avait de
+surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort
+suaient l'agonie de cette effroyable nuit qui précède l'exécution...
+
+Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la
+fenêtre. Chanlouineau désespéra.
+
+--C'est fini, murmura-t-il, la lettre a été inutile!...
+
+Pauvre généreux garçon... Son coeur eût bondi de joie s'il eût pu
+jeter un coup d'oeil dans la cour de la citadelle...
+
+Il y avait plus d'une heure qu'on avait sonné le réveil, les cavaliers
+achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne,
+de celles qui apportent au marché leur beurre et leurs oeufs, se
+présentèrent au poste.
+
+Elles racontaient que passant le long des rochers à pic de la tour
+plate, elles venaient d'apercevoir une longue corde qui pendait.
+
+Une corde!... Un des condamnés s'était donc évadé!...
+
+On courut à la chambre du baron d'Escorval... elle était vide.
+
+Le baron s'était enfui, entraînant l'homme qui lui avait été donné
+pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers.
+
+La stupeur fut grande et aussi l'indignation... mais la frayeur fut
+plus grande encore...
+
+Il n'était pas un des officiers de service qui ne frémit en songeant à
+sa responsabilité, qui ne vît presque sa carrière brisée.
+
+Qu'allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de
+Courtomieu, bien autrement redouté avec ses façons froides et polies?
+Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut dépêché.
+
+Bientôt ils parurent, accompagnés de Martial, enflammés, en apparence,
+d'une effroyable colère, tout à fait propre, en vérité, à écarter tout
+soupçon de connivence de leur part.
+
+M. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi.
+
+Il jurait, injuriait, accusait, menaçait, et s'en prenait à tout le
+monde.
+
+Il avait commencé par faire mettre en prison tous les factionnaires,
+jusqu'à plus ample informé, et il parlait de demander la destitution
+en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers.
+
+--Quant à ce misérable Bavois, criait-il aux soldats, quant à ce
+lâche déserteur, il sera fusillé dès qu'on l'aura repris... et on le
+reprendra, comptez-y!...
+
+On avait espéré calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant
+l'arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait osé
+l'éveiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle.
+
+Ce lui fut seulement une occasion d'exalter les mérites du traître.
+
+--Celui qui a découvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le
+sieur Escorval. Qu'on aille me chercher Chupin!...
+
+Plus calme, M. de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre,
+disait-il, le «grand coupable» sous la main de la justice.
+
+Il expédiait des courriers dans toutes les directions, et faisait
+porter avis de l'événement dans les localités voisines.
+
+Ses commandements étaient précis et brefs: surveiller la frontière,
+soumettre les voyageurs à un examen sévère, pratiquer de nombreuses
+visites domiciliaires, répandre à profusion le signalement du sieur
+Escorval.
+
+Avant tout, il avait donné l'ordre de rechercher et d'arrêter le sieur
+Midon, ancien curé de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils.
+
+Mais parmi tous les officiers présents, il y en avait un, c'était
+un vieux lieutenant décoré, que le ton du duc de Sairmeuse avait
+profondément blessé.
+
+Il s'avança, d'un air sombre, en disant que tout cela sans doute était
+bel et bien, mais que le plus pressé était de procéder à une enquête
+qui, en faisant connaître les moyens d'évasion, révélerait peut-être
+les complices.
+
+À ce simple mot: enquête, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de
+Courtomieu n'avaient été maîtres d'un imperceptible tressaillement.
+
+Pouvaient-ils ignorer à combien peu tient le secret des trames les
+mieux ourdies!
+
+Que fallait-il, ici, pour dégager la vérité des apparences
+mensongères? Une précaution négligée, un puéril détail, un mot, un
+geste, un rien...
+
+Ils tremblèrent que cet officier ne fût un homme d'une perspicacité
+supérieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins,
+avait des présomptions qu'il était impatient de vérifier.
+
+Non, le vieux lieutenant n'avait aucun soupçon, il avait parlé ainsi
+au hasard, uniquement pour exhaler son mécontentement. Même son
+intelligence était si peu subtile qu'il ne remarqua pas le rapide coup
+d'oeil qu'échangèrent le marquis et le duc.
+
+Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussitôt:
+
+--Je suis de l'avis du lieutenant, prononça-t-il avec une politesse
+trop étudiée pour n'être pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une
+enquête... cela est aussi ingénieusement pensé que bien dit.
+
+Le vieil officier décoré tourna le dos en mâchonnant un juron.
+
+--Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son père et cet
+autre pékin mériteraient... mais il faut vivre!...
+
+À s'avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien
+qu'il ne courait pas le moindre risque.
+
+À qui revenait le soin des investigations?... Au duc et au marquis.
+Ils étaient donc, en vérité, un peu naïfs de s'inquiéter. Ne
+resteraient-ils pas seuls juges de ce qu'il serait opportun de taire
+ou de révéler, et complètement maîtres de cacher ce qui serait de
+nature à trahir leur connivence?...
+
+Ils se mirent donc à l'oeuvre immédiatement, avec un empressement qui
+eût fait évanouir les doutes, s'il y en eût eu parmi les assistants.
+
+Mais qui donc se fût avisé de concevoir des doutes!...
+
+Le succès de la comédie était d'autant plus certain que la fuite du
+baron d'Escorval paraissait menacer sérieusement les intérêts de ceux
+qui l'avaient favorisée.
+
+Les détails de l'évasion, Martial pensait les connaître aussi
+exactement que les évadés eux-mêmes... Il était l'auteur, s'ils
+avaient été les acteurs du drame de la nuit.
+
+Il s'abusait, il ne tarda pas à se l'avouer.
+
+L'enquête, dès les premiers pas, révéla des circonstances qui lui
+parurent inexplicables.
+
+Il était clair, et la disposition des lieux le démontrait, que pour
+recouvrer leur liberté, le baron d'Escorval et le caporal Bavois
+avaient eu à accomplir deux descentes successives.
+
+Ils avaient dû, d'abord, descendre de la fenêtre de la prison jusque
+sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait
+ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu'au bas des
+rochers à pic.
+
+Pour réaliser cette double opération, et les prisonniers l'avaient
+réalisée, puisqu'ils s'étaient échappés, deux cordes leur étaient
+indispensables. Martial les avait apportées, on eût dû les retrouver.
+
+Eh bien! on n'en retrouvait qu'une, celle que les paysannes avaient
+aperçue, pendant de la saillie où elle était accrochée à une pince de
+fer.
+
+De la fenêtre à la saillie, point de corde...
+
+Ce fait sauta aux yeux de tout le monde.
+
+--Voilà qui est extraordinaire! murmura Martial devenu pensif.
+
+--Tout à fait bizarre!... approuva M. de Courtomieu.
+
+--Comment diable s'y sont-ils pris pour arriver de la fenêtre du
+cachot à cette étroite corniche?...
+
+--C'est ce qui ne se comprend pas...
+
+Martial allait trouver une bien autre occasion de s'étonner.
+
+Ayant examiné la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde
+descente, il reconnut qu'elle n'était pas d'un seul morceau. On avait
+noué bout à bout les deux cordes qu'il avait apportées... La plus
+grosse évidemment ne s'était pas trouvée assez longue.
+
+Comment cela se faisait-il?... Le duc avait-il donc mal évalué la
+hauteur du rocher?... l'abbé Midon avait-il mal pris ses mesures?...
+
+Il aunait cette grosse corde de l'oeil, et positivement il lui
+semblait qu'elle avait été raccourci... elle lui avait paru avoir un
+bon tiers en plus, pendant qu'on la lui roulait autour du corps pour
+l'entrer dans la citadelle.
+
+--Il sera survenu quelque accident imprévu, disait-il à son père et au
+marquis de Courtomieu; mais lequel?...
+
+--Eh!... que nous importe? répondait le marquis; vous avez la lettre
+compromettante, n'est-ce pas?...
+
+Mais Martial était de ces esprits qui ne sauraient rester en repos
+tant qu'ils sont en face d'un problème à résoudre.
+
+Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le
+bas des rochers.
+
+Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang.
+
+--Un des prisonniers est tombé, fit Martial vivement, et s'est
+dangereusement blessé!
+
+--Par ma foi!... s'écria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se
+serait brisé les os que j'en serais ravi.
+
+Martial rougit, et regardant fixement son père:
+
+--Je suppose, monsieur, prononça-t-il froidement, que vous ne pensez
+pas un mot de ce que vous dites... Nous nous sommes engagés sur
+l'honneur de notre nom à sauver M. le baron d'Escorval, s'il
+s'était tué ce serait un malheur pour nous, monsieur, un très grand
+malheur!...
+
+Quand son fils prenait ce ton hautain et glacé, le duc ne trouvait
+rien à répondre; il s'en indignait, mais c'était plus fort que lui.
+
+--Bast!... fit M. de Courtomieu, si ce coquin-là s'était seulement
+blessé, nous le saurions...
+
+Ce fut l'opinion de Chupin qui, mandé par le duc, venait d'arriver.
+
+Mais le vieux maraudeur, si loquace d'ordinaire et si empressé,
+répondit brièvement, et, chose étrange, n'offrit point ses services.
+
+De son imperturbable assurance, de son impudence familière, de son
+sourire obséquieux et bas, rien ne restait.
+
+Son oeil trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le
+tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la
+détresse de son âme...
+
+Si visible était le changement, que M. de Sairmeuse le remarqua.
+
+--Quelle mésaventure t'est arrivée, maître Chupin? demanda-t-il.
+
+--Il est arrivé, répondit d'une voix rauque l'ancien braconnier, que
+pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m'ont jeté de
+la boue et des pierres... Je courais, ils me poursuivaient en criant:
+Traître!... Infâme!...
+
+Ses poings se crispaient dans le vide, comme s'il eût médité quelque
+vengeance, et il ajouta:
+
+--Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l'évasion du
+baron et ils se réjouissent.
+
+Hélas!... cette joie des habitants de Montaignac devait être de courte
+durée.
+
+Ce jour était désigné pour l'exécution des condamnés à mort.
+
+Jugés par un conseil de guerre, ils devaient être passés par les
+armes.
+
+C'était un vendredi.
+
+À midi, les portes furent fermées et les troupes prirent les armes.
+
+L'impression fut profonde, terrible, quand les funèbres roulements des
+tambours annoncèrent les préparatifs de l'épouvantable holocauste.
+
+La consternation et une sorte d'épouvante se répandirent dans la
+ville; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous
+les quartiers; les rues devinrent désertes et bientôt on put voir
+chaque habitant fermer ses fenêtres et ses portes...
+
+Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle
+s'ouvrirent et donnèrent passage à quatorze condamnés, qui
+s'avancèrent lentement, accompagnés chacun d'un prêtre...
+
+Quatorze!... Pris de remords et d'effroi au dernier moment, M. de
+Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l'exécution de six
+condamnés, et en ce moment même, un courrier emportait vers Paris six
+demandes de grâce, signées par la commission militaire.
+
+Chanlouineau n'était pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la
+clémence royale...
+
+Tiré de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait
+été inutile, il comptait avec une poignante anxiété les condamnés...
+
+Il y eut un moment où ses regards eurent une telle expression
+d'angoisse, que le prêtre qui l'accompagnait se pencha vers lui en
+murmurant:
+
+--Qui cherchez-vous des yeux, mon fils?...
+
+--Le baron d'Escorval.
+
+--Il s'est évadé cette nuit.
+
+--Ah!... je mourrai donc content!... s'écria l'héroïque paysan.
+
+Il mourut sans pâlir, comme il se l'était promis, calme et fier, le
+nom de Marie-Anne sur les lèvres...
+
+
+
+
+XXXIII
+
+Eh bien!... il y eut une femme, une jeune fille, que n'émurent ni ne
+touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre.
+
+Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au
+milieu d'une population en deuil; ses yeux si beaux restèrent secs
+pendant que coulaient tant de pleurs.
+
+Fille d'un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable
+dictature, elle n'essaya pas d'arracher au bourreau un seul des
+malheureux qui furent jetés à la commission militaire.
+
+On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin!... Voilà le crime que
+Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier...
+
+Elle n'avait dû qu'à l'intercession de Marie-Anne, de n'être pas
+retenue prisonnière. Voilà ce qu'il était au-dessus de ses forces de
+pardonner.
+
+Aussi, est-ce avec l'exagération du ressentiment que le lendemain,
+en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu'elle
+appelait «ses humiliations,» l'incroyable arrogance de la fille de
+Lacheneur et l'épouvantable brutalité des paysans.
+
+Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à
+déposer contre le baron d'Escorval, elle répondit froidement:
+
+--Je crois que c'est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu'il soit
+pénible.
+
+Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa
+déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et
+son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause.
+
+Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut
+sincère.
+
+Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c'était le
+baron d'Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de
+Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l'opinion.
+
+Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens,
+venait de l'habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner
+Maurice que par son prénom.
+
+En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M.
+d'Escorval, c'est qu'il s'agissait du baron.
+
+Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa
+jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche,
+Mlle de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde
+indifférence.
+
+Elle voulait qu'il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens
+de rien, comme ces pauvres paysans, n'était capable de troubler la
+sérénité de son orgueil.
+
+On ne l'entendit pas adresser une seule question.
+
+Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de
+son âme, Mlle de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui
+faisait verser tant de larmes et tant de sang.
+
+Marie-Anne n'était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le
+tourbillon des événements!...
+
+--Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai
+vite fait oublier cette effrontée qui l'avait ensorcelé.
+
+Chimères!... Le charme s'était évanoui qui avait fait flotter indécise
+la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de
+Lacheneur.
+
+Surpris d'abord par les grâces pénétrantes de Mlle Blanche, il avait
+fini par distinguer l'expérience cruelle et la profondeur de calcul
+dissimulées sous les apparences d'une adorable candeur.
+
+Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la
+pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités
+féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse
+Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu'éloignement.
+
+Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais
+uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son
+caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous
+détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par
+désoeuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu'il sentait
+bien que Marie-Anne était perdue pour lui.
+
+Enfin, il se disait qu'il y avait eu parole échangée entre le duc de
+Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que
+Mlle Blanche était sa fiancée...
+
+Était-ce la peine de rompre des engagements publics?... Ne faudrait-il
+pas finir par se marier un jour?... Pourquoi ne se pas marier ainsi
+qu'il était convenu! Autant épouser Mlle de Courtomieu que toute
+autre, puisqu'il était sûr que la seule femme qu'il eût aimée, la
+seule qu'il pût aimer, ne serait jamais sienne.
+
+Froid et maître de lui près d'elle, et certain qu'il resterait de
+même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l'amour,
+avec cette perfection et ce charme que n'atteint jamais, cela est
+triste à dire, un sentiment vrai.
+
+Son amour-propre, bien qu'il ne fût point fat, y trouvait son compte,
+et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en
+contradiction ses actes et ses pensées.
+
+Mais pendant qu'il paraissait ne s'occuper que de son mariage, tandis
+qu'il berçait Mlle Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus
+doux projets d'avenir, il ne s'inquiétait que du baron d'Escorval.
+
+Qu'étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal
+Bavois?... Qu'étaient devenus tous ceux qui étaient allés les
+attendre,--Martial le savait,--au bas du rocher, Mme d'Escorval et
+Marie-Anne, l'abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la
+demi-solde?...
+
+C'était donc dix personnes en tout qui s'étaient enfuies.
+
+Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu
+disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans
+seulement avoir été aperçues...
+
+--Ah! il n'y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté
+supérieure... je reconnais la main du prêtre...
+
+L'habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par
+M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une
+fiévreuse activité.
+
+Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu'y
+pouvaient-ils?...
+
+Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se
+passionnent tout d'abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de
+leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l'encontre de
+leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni
+même se dispenser de le louer.
+
+Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si
+le baron d'Escorval et Bavois étaient repris.
+
+Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté?
+Évidemment, non. Ils n'étaient certains que de la complicité de
+Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais
+c'était assez pour tout perdre.
+
+Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines.
+
+Un seul témoin déclarait que, le matin de l'évasion, au petit jour, il
+avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d'une dizaine de
+personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre.
+
+Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage
+faisait frémir Martial.
+
+Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de
+l'enquête.
+
+Tous les soldats de service la nuit de l'évasion ayant été interrogés,
+voici ce que l'un d'eux avait déclaré:
+
+--«J'étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers
+deux heures et demie, après qu'on eût écroué Lacheneur, je vis venir
+à moi un officier. Il me donna le mot d'ordre, naturellement je le
+laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre
+voisine de celle où était enfermé M. d'Escorval et en est ressorti au
+bout de cinq minutes...»
+
+--«Reconnaîtriez-vous cet officier?» avait-on demandé à ce
+factionnaire.
+
+Et il avait répondu:
+
+--«Non, parce qu'il avait un manteau dont le collet était relevé
+jusqu'à ses yeux.»
+
+Quel pouvait être ce mystérieux officier? qu'était-il allé faire dans
+la chambre où les cordes avaient été déposées?...
+
+Martial se mettait l'esprit à la torture sans trouver une réponse à
+ces deux questions.
+
+Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet.
+
+--Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison
+des adhérents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui
+se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois,
+venait savoir si on avait besoin d'un coup de main.
+
+C'était une explication et plausible même: cependant elle ne pouvait
+satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette
+affaire un secret qui irritait sa curiosité.
+
+--Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d'Escorval n'ait
+pas daigné me faire savoir qu'il est en sûreté!... Le service que je
+lui ai rendu valait bien cette attention.
+
+Si obsédante devint son inquiétude, qu'il résolut de recourir à
+l'adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance
+extrême.
+
+Mais n'obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur.
+
+Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui
+l'avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse.
+
+Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout
+seul, dans une grande chambre du premier étage.
+
+La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu'au jour, le plus
+souvent, on l'entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis
+imaginaires.
+
+Cependant il n'osa pas résister à l'ordre que lui porta un soldat de
+planton, d'avoir à se rendre sur-le-champ à l'hôtel de Sairmeuse.
+
+--Je veux savoir ce qu'est devenu le baron d'Escorval, lui demanda
+Martial à brûle-pourpoint.
+
+Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et
+une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues.
+
+--La police de Montaignac est là, répondit-il d'un ton bourru, pour
+contenter la curiosité de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de
+la police...
+
+Était-ce sérieux?... N'attendait-il pas plutôt qu'on eût intéressé sa
+cupidité? Martial le pensa.
+
+--Tu n'auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te
+paierai bien...
+
+Mais voilà qu'à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans
+son oeil l'éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur.
+
+--Si c'est pour me tenter encore que vous m'avez fait venir,
+s'écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge.
+
+--Qu'est-ce à dire, drôle!...
+
+Cette interruption, le vieux maraudeur ne l'entendit même pas; il
+poursuivait avec une violence croissante:
+
+--On m'avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la
+bonne cause... je l'ai livré et on me traite comme si j'avais commis
+le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage
+et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas...
+On m'appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on
+trinquait tout de même avec moi!... Aujourd'hui que j'ai deux
+mille pistoles, on se sauve de moi comme d'une bête venimeuse. Si
+j'approche, on recule; quand j'entre quelque part, on sort...
+
+Le souvenir des injures qu'il avait subies lui était si cruel qu'il
+paraissait véritablement hors de soi.
+
+--Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j'ai commise,
+ignoble et abominable?... Alors pourquoi M. le duc me l'a-t-il
+proposée?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente
+pas, comme cela, le pauvre monde avec de l'argent. Ai-je bien agi, au
+contraire?... Alors qu'on fasse des lois pour me protéger...
+
+C'était un esprit troublé qu'il fallait rassurer, Martial le comprit.
+
+--Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M.
+d'Escorval pour le dénoncer, loin de là... Je désire seulement que tu
+te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son
+passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche...
+
+À ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême.
+
+--Vous voulez donc me faire assassiner! s'écria-t-il en pensant à
+Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche!...
+
+Et pris d'une sorte de panique, il s'enfuit. Martial était stupéfait.
+
+--On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu'il a
+fait.
+
+Il n'eût pas été le seul en tout cas.
+
+Déjà M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher
+mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les
+proportions mensongères données au soulèvement.
+
+L'ivresse d'ambition qui les avait saisis au premier moment s'étant
+dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux
+calculs.
+
+Ils s'accusaient réciproquement de la précipitation fatale des juges,
+de l'oubli de toute procédure, de l'injustice de l'arrêt rendu.
+
+Chacun prétendait rejeter sur l'autre et le sang versé et l'exécration
+publique.
+
+Du moins, espéraient-ils obtenir la grâce des six condamnés dont ils
+avaient suspendu l'exécution.
+
+Ils ne l'obtinrent pas.
+
+Une nuit, un courrier arriva à Montaignac, qui apportait de Paris
+cette laconique dépêche:
+
+«Les vingt-et-un condamnés doivent être exécutés.»
+
+Quoi qu'eût pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres
+entraîné par M. Decazes, ministre de la police, avait décidé que les
+grâces devaient être rejetées...
+
+Cette dépêche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu.
+Ils savaient mieux que personne combien peu méritaient la mort ces
+pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils
+savaient, cela était prouvé et public, que de ces six condamnés deux
+n'avaient pris aucune part au complot.
+
+Que faire?
+
+Martial voulait que son père résignât son autorité, le duc n'eut pas
+ce courage.
+
+M. de Courtomieu l'emporta. Il disait que tout cela était bien
+fâcheux, mais que le vin étant tiré il fallait le boire, qu'on ne
+pouvait se déjuger sans s'attirer une disgrâce éclatante.
+
+C'est pourquoi, le lendemain, les funèbres roulements du tambour se
+firent encore une fois entendre, et les six condamnés--dont deux
+reconnus innocents--furent conduits sous les murs de la citadelle et
+fusillés à la place même où, sept jours auparavant, étaient tombés les
+quatorze malheureux qui les avaient précédés dans la mort...
+
+Et cependant l'organisateur du complot n'était pas jugé encore.
+
+Enfermé dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur
+était tombé dans un morne engourdissement qui dura autant que sa
+détention. Âme et corps, il était brisé.
+
+Une seule fois, on vit remonter un peu de sang à son visage pâli, le
+matin où le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l'interroger.
+
+--C'est vous qui m'avez amené là où je suis, dit-il, Dieu nous voit et
+nous juge!...
+
+Malheureux homme!... ses fautes avaient été grandes, son châtiment fut
+terrible.
+
+Il avait sacrifié ses enfants aux rancunes de son orgueil blessé; il
+n'eut pas cette consolation suprême de les serrer sur son coeur et
+d'obtenir leur pardon avant de mourir...
+
+Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pensée de son fils et
+de sa fille, et telle était l'horreur de la situation qu'il avait
+faite, qu'il n'osait demander ce qu'ils étaient devenus.
+
+À la seule pitié d'un geôlier, il dut d'apprendre qu'on était sans
+nouvelles aucunes de Jean et qu'on croyait Marie-Anne passée à
+l'étranger avec la famille d'Escorval.
+
+Renvoyé devant la Cour prévôtale, Lacheneur fut calme et digne pendant
+les débats. Loin de marchander sa vie, il répondit avec la plus
+entière franchise. Il n'accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses
+complices.
+
+Condamné à avoir la tête tranchée, il fut conduit à la mort le
+lendemain qui était le jour du marché de Montaignac.
+
+Malgré la pluie, il voulut faire le trajet à pied. Arrivé à
+l'échafaud, il gravit les degrés d'un pas ferme, et de lui-même
+s'étendit sur la planche fatale....
+
+Quelques secondes après, le soulèvement du 4 mars comptait sa
+vingt-et-unième victime.
+
+Et le soir même, des officiers à la demi-solde s'en allaient racontant
+partout que des récompenses magnifiques venaient d'être accordées
+au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu'ils allaient
+marier leurs enfants à la fin de la semaine.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Que Martial de Sairmeuse épousât Mlle Blanche de Courtomieu, il n'y
+avait rien là qui dût surprendre les habitants de Montaignac.
+
+Mais en répandant, comme toute fraîche, cette vieille nouvelle, le
+soir même de l'exécution de Lacheneur, les officiers à la demi-solde
+savaient bien tout ce qu'il en rejaillirait d'odieux sur deux hommes
+qui étaient devenus le point de mire de leur haine.
+
+Ils prévoyaient l'irritant rapprochement qui de lui-même naîtrait dans
+les cervelles les plus bornées.
+
+Dieu sait pourtant que M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse
+s'efforçaient alors d'atténuer, autant qu'il était en eux, l'horreur
+de leur conduite.
+
+Des cent et quelques révoltés détenus à la citadelle, dix-huit ou
+vingt au plus furent mis en jugement et frappés de peines légères. Les
+autres furent relâchés.
+
+Le major Carini lui-même, le chef des conjurés de la ville, qui avait
+fait le sacrifice de sa vie, s'entendit avec surprise condamner à deux
+ans de prison.
+
+Mais il est de ces crimes que rien n'efface ni n'atténue. L'opinion
+attribua à la peur la soudaine indulgence du duc et du marquis...
+
+On les exécrait pour leurs cruautés, on les méprisa pour ce qu'on
+appelait leur lâcheté.
+
+Eux ne savaient rien de tout cela, et ils pressaient le mariage de
+leurs enfants, sans se douter qu'on le considérait comme un odieux
+défi.
+
+La cérémonie avait été fixée au 17 avril, et il avait été décidé que
+la noce aurait lieu au château de Sairmeuse, transformé à grands frais
+en un palais féerique.
+
+C'est dans l'église du petit village de Sairmeuse, par la plus belle
+journée du monde, que ce mariage fut béni par le curé qui avait
+remplacé le pauvre abbé Midon.
+
+À la fin de l'allocution emphatique qu'il adressa aux «jeunes époux,»
+il prononça ces paroles qu'il croyait prophétiques:
+
+--Vous serez, vous devez être heureux!...
+
+Qui n'eût cru comme lui? Ne réunissaient-ils pas, ces beaux jeunes
+gens, si nobles et si riches, toutes les conditions qui semblent
+devoir faire le bonheur!...
+
+Et cependant, si une joie dissimulée éclatait dans les yeux de la
+nouvelle marquise de Sairmeuse, les observateurs remarquèrent la
+préoccupation du mari. On eût dit qu'il faisait effort pour écarter
+des pensées sinistres.
+
+C'est qu'en ce moment, où sa jeune femme se suspendait radieuse
+et fière à son bras, le souvenir de Marie-Anne lui revenait, plus
+palpitant, plus obstiné que jamais.
+
+Qu'était-elle devenue, qu'on ne l'avait pas vue lors de l'exécution
+de Lacheneur? Courageuse comme il la savait, il se disait que si elle
+n'avait pas paru, c'est qu'elle n'avait rien su...
+
+Ah!... s'il eût été aimé d'elle, oui, véritablement il se fût cru
+heureux... Tandis que maintenant, il était lié pour la vie à une femme
+qu'il n'aimait point...
+
+Au dîner, cependant, il réussit à secouer la tristesse qui l'avait
+envahi, et quand les convives se levèrent de table pour se répandre
+dans les salons, il avait presque oublié ses noirs pressentiments.
+
+Il se levait, à son tour, quand un domestique mystérieusement
+s'approcha de lui.
+
+--On demande M. le marquis en bas, dit ce valet à voix basse.
+
+--Qui?...
+
+--Un jeune paysan qui n'a pas voulu se nommer.
+
+--Un jour de mariage, il faut donner audience à tout le monde, fit
+Martial.
+
+Et souriant et gai, il descendit.
+
+Dans le vestibule, encombré de plantes rares et d'arbustes, un jeune
+homme était debout, fort pâle, dont les yeux avaient l'éclat de la
+fièvre.
+
+En le reconnaissant, Martial ne put retenir une exclamation de
+stupeur.
+
+--Jean Lacheneur!... fit-il... imprudent!...
+
+Le jeune homme s'avança.
+
+--Vous vous étiez cru délivré de moi, prononça-t-il d'un ton amer.
+Dans le fait, je suis revenu de loin... mais vous pouvez encore me
+faire prendre par vos gens...
+
+La figure de Martial s'empourpra sous l'insulte, mais il resta calme.
+
+--Que me voulez-vous? demanda-t-il froidement.
+
+Jean tira de sa veste un pli cacheté.
+
+--Vous remettre ceci, répondit-il, de la part de Maurice d'Escorval.
+
+D'une main fiévreuse, Martial rompit le cachet. Il lut la lettre d'un
+coup d'oeil, pâlit comme pour mourir, chancela et ne dit qu'un mot:
+
+--Infamie!...
+
+--Que dois-je dire à Maurice? insista Jean. Que comptez-vous faire?
+
+Grâce à un prodige d'énergie, Martial avait dompté sa défaillance. Il
+parut réfléchir dix secondes, puis tout à coup saisissant le bras de
+Jean, il l'entraîna vers l'escalier en disant:
+
+--Venez... je le veux... vous allez voir...
+
+En trois minutes d'absence, les traits de Martial s'étaient à ce point
+décomposés qu'il n'y eut qu'un cri, quand il reparut au salon, une
+lettre ouverte d'une main, traînant de l'autre un jeune paysan que
+personne ne reconnaissait.
+
+--Où est mon père?... demanda-t-il d'une voix affreusement altérée, où
+est le marquis de Courtomieu?...
+
+Le duc et le marquis étaient près de Mme Blanche, dans un petit salon,
+au bout de la grande galerie.
+
+Martial y courut, suivi par un tourbillon d'invités qui, pressentant
+quelque scène très-grave, tenaient à n'en pas perdre une syllabe.
+
+Il alla droit à M. de Courtomieu, debout près de la cheminée, et lui
+tendant la lettre de Maurice:
+
+--Lisez!... dit-il d'un ton terrible.
+
+M. de Courtomieu obéit, et aussitôt il devint livide, le papier
+trembla dans sa main, ses yeux se voilèrent, et il fut obligé de
+s'appuyer au marbre pour ne pas tomber.
+
+--Je ne comprends pas, bégayait-il, non, je ne vois pas...
+
+Le duc de Sairmeuse et Mme Blanche s'avancèrent vivement.
+
+--Qu'est-ce?... demandèrent-ils ensemble, qu'arrive-t-il?
+
+D'un geste rapide, Martial arracha la lettre des mains du marquis de
+Courtomieu, et s'adressant à son père:
+
+--Écoutez ce qu'on m'écrit, fit-il.
+
+Il y avait là trois cents personnes, et cependant le silence
+s'établit, si profond et si solennel, que la voix du jeune marquis de
+Sairmeuse s'entendit jusqu'à l'extrémité de la galerie pendant qu'il
+lisait:
+
+«Monsieur le marquis,
+
+«En échange de dix lignes qui pouvaient vous perdre, vous nous aviez
+promis sur l'honneur de votre nom, la vie du baron d'Escorval.
+
+«Vous lui avez, en effet, porté des cordes pour qu'il puisse s'évader,
+mais d'avance, sans qu'il y parût rien, elles avaient été coupées, et
+mon père a été précipité du haut des roches de la citadelle.
+
+«Vous avez forfait à l'honneur, Monsieur, et souillé votre nom d'un
+opprobre ineffaçable. Tant qu'une goutte de sang me restera dans les
+veines, par tous moyens, je poursuivrai la vengeance de votre lâche et
+vile trahison.
+
+En me tuant, vous échapperiez il est vrai à la flétrissure que je vous
+réserve... Consentez à vous battre avec moi... Dois-je vous attendre
+demain sur les landes de la Rèche?... À quelle heure? Avec quelles
+armes?...
+
+«Si vous êtes le dernier des hommes, vous pouvez me donner rendez-vous
+et envoyer des gendarmes qui m'arrêteront. C'est un moyen.
+
+«MAURICE D'ESCORVAL.»
+
+Le duc de Sairmeuse était désespéré. Il voyait le secret de l'évasion
+du baron livré... c'était sa fortune politique renversée.
+
+--Malheureux, disait-il à son fils, malheureux!... tu nous perds!...
+
+Martial n'avait pas seulement paru l'entendre. Quand il eut terminé:
+
+--Eh bien?... demanda-t-il au marquis de Courtomieu.
+
+--Je continue à ne pas comprendre... dit froidement le vieux
+gentilhomme, qui avait eu le temps de se remettre.
+
+Martial eut un si terrible mouvement, que tout le monde crut qu'il
+allait frapper cet homme qui était son beau-père depuis quelques
+heures.
+
+--Eh bien!... moi, je comprends!... s'écria-t-il. Je sais maintenant
+qui était cet officier qui s'est introduit dans la chambre où j'avais
+déposé les cordes... et je sais ce qu'il y allait faire!
+
+Il avait froissé la lettre de Maurice entre ses mains, il la lança au
+visage de M. de Courtomieu, en disant:
+
+--Voilà votre salaire... lâche!
+
+Ainsi atteint, le baron s'affaissa sur un fauteuil, et déjà Martial
+sortait entraînant Jean Lacheneur, quand sa jeune femme éperdue lui
+barra le passage.
+
+--Vous ne sortirez pas, s'écria-t-elle exaspérée, je ne le veux
+pas!... Où allez-vous?... Rejoindre la soeur de ce jeune homme, que je
+reconnais maintenant!... Vous courez retrouver votre maîtresse...
+
+Hors de soi, Martial repoussa sa femme...
+
+--Malheureuse, fit-il, vous osez insulter la plus noble et la plus
+pure des femmes... Eh bien!... oui, je vais retrouver Marie-Anne...
+Adieu!...
+
+Et il passa...
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Étroite était la saillie de rocher où avaient dû prendre pied en
+fuyant le baron d'Escorval et le caporal Bavois.
+
+À son point le plus large, elle ne mesurait pas plus d'un mètre et
+demi.
+
+Elle était extrêmement inégale, en outre, glissante, toute rugueuse,
+et coupée de fissures et de crevasses.
+
+S'y tenir debout, en plein jour, avec le mur de la tour plate derrière
+soi, et devant un précipice, eût été considéré comme une grave
+imprudence.
+
+À plus forte raison était-il périlleux de laisser glisser de là, en
+pleine nuit, un homme attaché à l'extrémité d'une longue corde.
+
+Aussi, avant de hasarder la descente du baron, l'honnête Bavois
+avait-il pris toutes les précautions possibles pour n'être pas
+entraîné par le poids qu'il aurait à soutenir.
+
+Sa pince de fer logée solidement dans une fente, servit à son pied de
+point d'appui, il s'assit solidement sur ses jarrets, le buste bien en
+arrière, et c'est seulement quand il fut bien sûr de sa position qu'il
+dit au baron:
+
+--J'y suis, et ferme... laissez-vous couler, bourgeois!...
+
+La corde rompant tout à coup, le baron tombant, l'effort devenant
+inutile, le brave caporal fut lancé violemment contre le mur de la
+tour, et rejeté en avant par le contre-coup.
+
+Sans son inaltérable sang-froid, c'en était fait de lui...
+
+Pendant plus d'une minute, tout le haut de son corps fut suspendu
+au-dessus de l'abîme où venait de rouler M. d'Escorval, et ses bras se
+crispèrent dans le vide.
+
+Un mouvement brusque, et il était précipité.
+
+Mais il eut cette puissance de volonté merveilleuse de ne tenter
+aucun effort violent. Prudemment, mais avec une énergie obstinée, il
+s'accrocha des genoux et du bout des pieds aux aspérités du roc, ses
+mains cherchèrent un point d'appui, il obliqua doucement, et enfin
+reprit plante...
+
+Il était temps, car une crampe lui vint, si violente qu'il fut
+contraint de s'asseoir.
+
+Que le baron se fut tué sur le coup, c'est ce dont il ne doutait
+pas... Mais cette catastrophe ne pouvait troubler l'intelligence de ce
+vieux soldat, qui, aux jours de bataille, avait eu tant de camarades
+emportés à ses côtés par le brutal.
+
+Ce qui le confondait, c'était que la corde se fût rompue au raz de sa
+main... une corde si grosse, qu'on eût jugée, à la voir, solide assez
+pour supporter dix fois le poids du corps du baron.
+
+Comme il ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir le point de rupture,
+Bavois promena son doigt dessus, et à son inexprimable étonnement, il
+le trouva lisse...
+
+Point de filaments, point de brins de chanvre, comme après un
+arrachement... la section était nette.
+
+Le caporal comprit, comme Maurice avait compris en bas, et il lâcha
+son plus effroyable juron.
+
+--Cent millions de tonnerres!... Les canailles ont coupé la corde!...
+
+Et un souvenir qui ne remontait pas à quatre heures lui revenant:
+
+--Voilà donc, pensa-t-il, la cause du bruit qu'avait entendu ce pauvre
+baron dans la chambre à côté!... Et moi qui lui disais: «Bast! c'est
+les rats!»
+
+Cependant il songea qu'il avait un moyen simple de vérifier
+l'exactitude de ses conjectures. Il passa la corde sur la pince et
+tira dessus de toutes ses forces et par saccades... Elle se rompit en
+trois endroits.
+
+Cette découverte consterna le vieux soldat.
+
+--Vous voici dans de beaux draps, caporal, grommela-t-il.
+
+Une partie de la corde était tombée avec le malheureux baron, et il
+était clair que tous les morceaux réunis ne suffiraient pas pour
+atteindre le bas du rocher.
+
+De cette saillie isolée, il était impossible de gagner le terre-plein
+de la citadelle.
+
+Avec ce rapide coup d'oeil des gens d'exécution, l'honnête Bavois
+envisagea la situation sous toutes ses faces, et il la vit désespérée.
+
+--Allons, murmura-t-il, vous êtes f...lambé, caporal, il n'y a pas à
+dire mon bel ami! Au jour, on arrive et on trouve vide la prison du
+baron... On met le nez à la fenêtre, et on vous aperçoit ici, comme un
+saint de pierre sur son piédestal... Naturellement, on vous repêche,
+on vous juge, on vous condamne, et on vous mène faire un tour dans les
+fossés de la citadelle... Portez armes!... Apprêtez armes!... Joue!...
+Feu!... Et voilà l'histoire.
+
+Il s'arrêta court... Une idée lui venait vague encore, indécise, qu'il
+sentait devoir être une idée de salut.
+
+Elle lui venait en regardant et en touchant la corde qui lui avait
+servi à descendre de la prison sur la saillie, et qui, solidement
+attachée aux barreaux, pendait le long du mur.
+
+--Si vous aviez cette corde, qui pend là, inutile, caporal, reprit-il,
+vous l'ajouteriez aux morceaux de celle-ci, et vous vous laisseriez
+glisser jusqu'au bas du rocher... Monter la chercher est possible...
+mais comment redescendre sans qu'elle soit accrochée solidement là
+haut?...
+
+Il chercha et trouva, et il poursuivit, se parlant à soi-même, comme
+s'il y eût eu deux Bavois en un seul; l'un prompt à la conception,
+l'autre un peu borné, à qui il était indispensable de tout expliquer
+par le menu.
+
+--Attention au commandement, caporal, disait-il... Vous allez me
+raboutir les cinq morceaux de la corde coupée que voici, vous les
+attachez à votre ceinture et vous remontez à la prison à la force du
+poignet... Hein! que dites-vous?... Que l'ascension est raide et qu'un
+escalier avec tapis vaudrait mieux que cette ficelle qui pend! Vous
+n'êtes pas dégoûté, caporal!... Donc, vous grimpez, et vous voici dans
+la chambre. Qu'y faites-vous? Presque rien. Vous détachez la corde
+fixée à la fenêtre, vous la nouez à celle-ci, et le tout vous
+donne quatre-vingts bons pieds de chanvre tordu... Alors, au lieu
+d'assujettir cette longue corde à demeure, vous la passez à cheval
+autour d'un barreau intact, elle se trouve ainsi doublée, et une fois
+de retour ici, vous n'avez qu'à tirer un des bouts pour la dépasser là
+haut... Est-ce compris?
+
+C'était si bien compris que vingt minutes plus tard le caporal
+était revenu sur l'étroite corniche, ayant accompli la difficile et
+audacieuse opération qu'il avait imaginée...
+
+Non sans efforts inouïs, par exemple, non sans s'être mis les mains et
+les genoux en sang.
+
+Mais il avait réussi à dépasser la corde, mais il était certain
+maintenant de s'échapper.
+
+Il riait, oui, il riait de bon coeur, de ce rire muet qui lui était
+habituel.
+
+L'anxiété, puis la joie lui avaient fait oublier M. d'Escorval; le
+souvenir qui lui en revint, lui fut douloureux comme un remords.
+
+--Pauvre homme, murmura-t-il.... Je sauverai ma vieille peau qui
+n'intéresse personne, je n'ai pas pu sauver sa vie... Sans doute à
+cette heure, ses amis l'ont emporté...
+
+Il s'était penché au-dessus de l'abîme, en disant ces mots... il se
+demanda s'il n'était pas pris d'un éblouissement.
+
+Tout au fond, il lui semblait distinguer une petite lumière qui allait
+et venait...
+
+Qu'était-il donc arrivé?
+
+Bien évidemment il avait fallu quelque raison d'une gravité
+extraordinaire, impossible à concevoir pour décider les amis du baron
+d'Escorval, des hommes intelligents, à allumer une lumière qui, vue
+des fenêtres de la citadelle, trahissait leur présence et les perdait.
+
+Mais les minutes étaient trop précieuses pour que le caporal Bavois
+les gaspillât en stériles conjectures.
+
+--Mieux vaut descendre en deux temps, prononça-t-il à haute voix,
+comme pour fouetter son courage... Allons, caporal, mon ami, crachez
+dans vos mains, et en avant... en route!...
+
+Tout en parlant ainsi, le vieux soldat s'était couché à plat ventre
+sur l'étroite corniche, et il reculait lentement vers l'abîme,
+assurant de toutes ses forces, après la corde, ses mains et ses
+genoux.
+
+L'âme était forte, mais la chair frissonnait... Marcher sur une
+batterie avait toujours paru une plaisanterie au digne caporal; mais
+affronter un péril inconnu, mais suspendre sa vie à une corde...
+diable!...
+
+Quelques gouttes de sueur perlèrent à la racine de ses cheveux, quand
+il sentit que la moitié de son corps avait dépassé le bord du rocher,
+qu'il se trouvait absolument en équilibre et que le plus faible
+mouvement le lançait dans l'espace...
+
+Ce mouvement il le fit, en murmurant:
+
+--S'il y a un Dieu pour les honnêtes gens, qu'il ouvre l'oeil, c'est
+l'instant!...
+
+Le Dieu des honnêtes gens veillait.
+
+Bavois arriva en bas trop vite, les mains et les genoux affreusement
+déchirés, mais sain et sauf.
+
+Il tomba comme une masse, et le choc, lorsqu'il toucha terre, fut si
+rude qu'il lui arracha une plainte rauque, comme un mugissement de
+bête assommée.
+
+Durant plus d'une minute, il demeura à terre, ahuri, étourdi.
+
+Quand il se releva, deux hommes qu'il reconnut pour des officiers à
+demi-solde, le saisirent par les poignets, les serrant à les briser...
+
+--Eh!... doucement, fit-il, pas de bêtises, c'est moi, Bavois!...
+
+Ceux qui le tenaient ne le lâchèrent pas.
+
+--Comment se fait-il, demanda l'un d'eux, d'un ton de menace, que le
+baron d'Escorval ait été précipité et que vous ayez réussi à descendre
+ensuite?...
+
+Le vieux soldat avait trop d'expérience pour ne pas comprendre toute
+la portée de cette humiliante question.
+
+La douleur et l'indignation qu'il en ressentit, lui donnèrent la force
+de se dégager.
+
+--Mille tonnerres!... s'écria-t-il, je passerais pour un traître,
+moi!... Non, ce n'est pas possible... écoutez-moi.
+
+Et aussitôt, rapidement et avec une surprenante précision, il raconta
+tous les détails de l'évasion, sa douleur, ses angoisses, et quels
+obstacles en apparence insurmontables il avait su vaincre.
+
+Il n'avait pas besoin de tant se débattre. L'entendre c'était le
+croire...
+
+Les officiers lui tendirent la main, sincèrement affligés d'avoir
+froissé un tel homme, si digne d'estime et si dévoué.
+
+--Vous nous excuserez, caporal, dirent-ils tristement, le malheur rend
+défiant et injuste, et nous sommes malheureux...
+
+--Il n'y a pas d'offense, mes officiers, grogna-t-il... Si je m'étais
+défié, moi, le pauvre M. d'Escorval... un ami de «l'autre,» mille
+tonnerres!... serait encore de ce monde!
+
+--Le baron respire encore, caporal, dit un des officiers.
+
+Cela tenait si bien du prodige, que Bavois parut un moment confondu.
+
+--Ah!... s'il ne fallait que donner un de mes bras pour le sauver!...
+s'écria-t-il enfin.
+
+--S'il peut être sauvé, il le sera, mon ami... Ce brave prêtre que
+vous voyez là, est, parait-il, un fameux médecin... Il examine, en
+ce moment, les blessures affreuses de M. d'Escorval... C'est sur son
+ordre que nous nous sommes procuré et que nous avons allumé cette
+bougie qui, d'un instant à l'autre, peut nous mettre tous nos ennemis
+sur les bras... mais il n'y avait pas à balancer...
+
+Bavois regardait de tous ses yeux, mais vainement. De sa place, il ne
+distinguait qu'un groupe confus, à quelques pas.
+
+--Je voudrais bien voir le pauvre homme?... demanda-t-il tristement.
+
+--Approchez, mon brave, ne craignez rien, avancez!...
+
+Il s'avança, et à la lueur tremblante d'une bougie que tenait
+Marie-Anne, il vit un spectacle qui le remua, lui qui pourtant, plus
+d'une fois, avait fait la «corvée du champ de bataille.»
+
+Le baron était étendu à terre, tout de son long, sur le dos, la tête
+appuyée sur les genoux de Mme d'Escorval...
+
+Il n'était pas défiguré; la tête n'avait point porté dans la chute,
+mais il était pâle comme la mort même, et ses yeux étaient fermés...
+
+Par intervalles, une convulsion le secouait, il râlait, et alors une
+gorgée de sang sortait de sa bouche, glissait le long de ses lèvres et
+coulait jusque sur sa poitrine...
+
+Ses vêtements avaient été hachés, littéralement, et on voyait que tout
+son corps n'était pour ainsi dire qu'une effroyable plaie.
+
+Agenouillé près du blessé, l'abbé Midon, avec une dextérité admirable,
+étanchait le sang et fixait des bandes qui provenaient du linge de
+toutes les personnes présentes.
+
+Maurice et un officier à la demi-solde l'aidaient.
+
+--Ah! si je tenais le gredin qui a coupé la corde, murmurait le
+caporal violemment ému; mais patience, je le retrouverai...
+
+--Vous le connaissez?...
+
+--Que trop!
+
+Il se tut; l'abbé Midon venait déterminer tout ce qu'il était possible
+de faire là, et il haussait un peu le blessé sur les genoux de Mme
+d'Escorval.
+
+Ce mouvement arracha au malheureux un gémissement qui trahissait
+des souffrances atroces. Il ouvrit les yeux et balbutia quelques
+paroles... c'étaient les premières.
+
+--Firmin!... murmura-t-il, Firmin!...
+
+C'était le nom d'un secrétaire qu'avait eu le baron autrefois, qui
+lui avait été absolument dévoué, mais qui était mort depuis plusieurs
+années.
+
+Le baron n'avait donc pas sa raison, qu'il appelait ce mort!...
+
+Il avait du moins un sentiment vague de son horrible situation, car il
+ajouta d'une voix étouffée, à peine distincte:
+
+--Ah!... que je souffre!... Firmin, je ne veux pas tomber vivant entre
+les mains du marquis de Courtomieu... Tu m'achèveras plutôt... tu
+entends, je te l'ordonne...
+
+Et ce fut tout: ses yeux se refermèrent, et sa tête qu'il avait
+soulevée retomba inerte. On put croire qu'il venait de rendre le
+dernier soupir.
+
+Les officiers le crurent, et c'est avec une poignante anxiété qu'ils
+entraînèrent l'abbé Midon à quelques pas de Mme d'Escorval.
+
+--Est-ce fini, monsieur le curé? demandèrent-ils; espérez-vous
+encore?...
+
+Le prêtre hocha tristement la tête, et du doigt montrant le ciel:
+
+--J'espère en Dieu!... prononça-t-il.
+
+L'heure, le lieu, l'émotion de l'horrible catastrophe, le danger
+présent, les menaces de l'avenir, tout se réunissait pour donner aux
+paroles du prêtre une saisissante solennité.
+
+Si vive fut l'impression, que pendant plus d'une minute les officiers
+à demi-solde demeurèrent silencieux, remués profondément, eux, de
+vieux soldats, dont tant de scènes sanglantes avaient dû émousser la
+sensibilité.
+
+Maurice qui s'approcha, suivi du caporal Bavois, les rendit au
+sentiment de l'implacable réalité.
+
+--Ne devons-nous pas nous hâter d'emporter mon père, monsieur
+l'abbé? demanda-t-il. Ne faut-il pas qu'avant ce soir nous soyons en
+Piémont?...
+
+--Oui!... s'écrièrent les officiers, partons!
+
+Mais le prêtre ne bougea pas, et d'une voix triste:
+
+--Essayer de transporter M. d'Escorval de l'autre côté de la
+frontière, serait le tuer, prononça-t-il.
+
+Cela semblait si bien un arrêt de mort que tous frémirent.
+
+--Que faire, mon Dieu!... balbutia Maurice, quel parti prendre!
+
+Pas une voix ne s'éleva. Il était clair que du prêtre seul on
+attendait une idée de salut.
+
+Lui réfléchissait, et ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il reprit:
+
+--À une heure et demie d'ici, au-delà de la Croix-d'Arcy, habite un
+paysan dont je puis répondre, un nommé Poignot, qui a été autrefois le
+métayer de M. Lacheneur. Il exploite maintenant, avec l'aide de ses
+trois fils, une ferme assez vaste. Nous allons nous procurer un
+brancard et porter M. d'Escorval chez cet honnête homme.
+
+--Quoi!... monsieur le curé, interrompit un des officiers, vous voulez
+que nous cherchions un brancard à cette heure aux environs!
+
+--Il le faut.
+
+--Mais cela ne va pas manquer d'éveiller des soupçons.
+
+--Assurément.
+
+--La police de Montaignac nous suivra à la piste.
+
+--J'y compte bien.
+
+--Le baron sera repris...
+
+--Non.
+
+L'abbé s'exprimait de ce ton bref et impérieux de l'homme qui
+assumant toute la responsabilité d'une situation, veut être obéi sans
+discussion.
+
+--Une fois le baron déposé chez Poignot, reprit-il, l'un de vous,
+messieurs, prendra sur le brancard la place du blessé, les autres le
+porteront, et tous ensemble vous tâcherez de gagner le territoire
+piémontais. Seulement, entendons-nous bien. Arrivés à la frontière,
+mettez toute votre adresse à être maladroits, cachez-vous, mais de
+telle façon qu'on vous voie partout...
+
+Tout le monde, maintenant, comprenait le plan si simple du prêtre.
+
+De quoi s'agissait-il?... simplement de créer une fausse piste
+destinée à égarer les agents que lanceraient M. de Courtomieu et le
+duc de Sairmeuse.
+
+Du moment où il paraîtrait bien prouvé que le baron avait été aperçu
+dans les montagnes, il serait en sûreté chez Poignot...
+
+--Encore un mot, messieurs, ajouta l'abbé. Il importe de donner au
+cortège du faux blessé toutes les apparences de la suite qui eût
+accompagné M. d'Escorval... Mlle Lacheneur vous suivra donc, et aussi
+Maurice. On sait que je ne quitterais pas le baron, qui est mon ami,
+et ma robe me désigne à l'attention; l'un de vous revêtira ma robe...
+Dieu nous pardonnera ce travestissement en faveur du motif...
+
+Il ne s'agissait plus que de se procurer le brancard, et les officiers
+délibéraient pour décider à quelle porte prochaine ils iraient
+frapper, quand le caporal Bavois les interrompit.
+
+--Pardon, excuse, fit-il; ne vous dérangez pas, je connais, à dix
+enjambées d'ici, un coquin d'aubergiste qui aura mon affaire...
+
+Il dit, partit en courant, et moins de cinq minutes plus tard,
+reparut, portant une manière de civière, un mince matelas et une
+couverture. Il avait pensé à tout...
+
+Mais il s'agissait de soulever le blessé et de le placer sur le
+matelas.
+
+Ce fut une difficile opération, fort longue, et qui, en dépit de
+précautions extrêmes, arracha au baron deux ou trois cris déchirants.
+
+Enfin tout fut prêt, les officiers prirent chacun un bras de la
+civière et on se mit en route.
+
+Le jour se levait... Le brouillard qui se balançait au-dessus des
+collines lointaines se teintait de lueurs pourpres et violettes; les
+objets insensiblement émergeaient des ténèbres...
+
+Le triste cortège, guidé par l'abbé Midon, avait pris à travers champs
+et à chaque instant quelque obstacle se présentait, haie ou fossé
+qu'il fallait franchir.
+
+Que d'attentions alors pour éviter au brancard des oscillations dont
+la moindre devait causer au blessé des tortures inouïes... Que de
+soins!... mais aussi que de temps perdu!
+
+Appuyée au bras de Marie-Anne, la baronne d'Escorval marchait près de
+la civière, et aux passages difficiles elle pressait la main de son
+mari... Le sentait-il?... Rien en lui ne trahissait la vie qu'un râle
+sourd par intervalles, et quelquefois un de ces vomissements de sang
+qui épouvantaient si fort l'abbé Midon.
+
+On avançait cependant, et la campagne s'éveillait et s'animait.
+
+C'était tantôt quelque paysanne revenant de l'herbe qu'on rencontrait,
+tantôt quelque gars, l'aiguillon sur l'épaule, qui conduisait ses
+boeufs au labour.
+
+Hommes et femmes s'arrêtaient, et bien après qu'on les avait dépassés,
+on les apercevait encore, plantés à la même place, suivant d'un oeil
+étonné ces gens qui leur semblaient porter un mort...
+
+Le prêtre paraissait se soucier peu de ces rencontres. Il ne faisait
+rien pour les éviter.
+
+Mais il s'inquiéta visiblement et devint circonspect, quand après
+trois heures de marche on aperçut la ferme de Poignot.
+
+Heureusement, il y avait à une portée de fusil de la maison un petit
+bois. L'abbé Midon y fit entrer tout son monde, recommandant la
+plus stricte prudence, pendant qu'il allait, lui, courir en avant
+s'entendre avec l'homme sur qui reposaient toutes ses espérances.
+
+Comme il arrivait dans la cour de la ferme un petit homme, à cheveux
+gris, très-maigre, au teint basané, sortait de l'écurie.
+
+C'était le père Poignot.
+
+--Comment! vous, monsieur le curé, s'écria-t-il tout joyeux... Dieu!
+ma femme va-t-elle être contente!... Nous avons un fier service à vous
+demander.
+
+Et aussitôt, sans laisser à l'abbé Midon le temps d'ouvrir la bouche,
+il se mit à raconter son embarras... La nuit du soulèvement, il avait
+ramassé un malheureux qui avait reçu un coup de sabre; ni sa femme ni
+lui, ne savaient comment panser cette blessure, et il n'osait aller
+quérir un médecin.
+
+--Et ce blessé, ajouta-t-il, c'est Jean Lacheneur, le fils de mon
+ancien maître.
+
+Une affreuse anxiété serrait le coeur du prêtre.
+
+Ce fermier, qui avait déjà donné asile à un blessé, consentirait-il à
+en recevoir un autre?
+
+La voix de l'abbé Midon tremblait en présentant sa requête...
+
+Dès les premiers mots, le fermier devint fort pâle, et tant que parla
+le prêtre, il hocha gravement la tête. Quand ce fut fini:
+
+--Savez-vous, monsieur le curé, dit-il froidement, que je risque gros
+à faire de ma maison un hôpital pour les révoltés?
+
+L'abbé Midon n'osa pas répondre...
+
+--On m'a dit comme ça, poursuivit le père Poignot, que j'étais un
+lâche, parce que je ne voulais pas me mêler du complot... ça n'était
+pas mon idée, j'ai laissé dire. Maintenant il me convient de ramasser
+les éclopés... je les ramasse. M'est avis que c'est aussi courageux que
+d'aller tirer des coups de fusil...
+
+--Ah!... vous êtes un brave homme!... s'écria l'abbé.
+
+--Pardienne!... je le sais bien. Allez chercher M. d'Escorval...
+Il n'y a ici que ma femme et mes trois garçons, personne ne le
+trahira!...
+
+Une demi-heure après, le baron était couché dans un petit grenier où
+déjà on avait installé Jean Lacheneur.
+
+De la fenêtre, l'abbé Midon et Mme d'Escorval purent voir s'éloigner
+rapidement le cortège destiné à donner le change aux espions.
+
+Le caporal Bavois, la tête entortillée de linges ensanglantés, avait
+remplacé le baron sur le brancard.
+
+C'est aux époques troublées de l'histoire qu'il faut chercher l'homme.
+Alors l'hypocrisie fait trêve, et il apparaît tel qu'il est, avec ses
+bassesses et ses grandeurs.
+
+Certes, de grandes lâchetés furent commises aux premiers jours de la
+seconde Restauration, mais aussi que de dévouements sublimes!
+
+Ces officiers à demi-solde qui entourèrent Mme d'Escorval et Maurice,
+qui prêtèrent ensuite leur concours à l'abbé Midon, ne connaissaient
+le baron que de nom et de réputation.
+
+Il leur suffit de savoir qu'il avait été ami de «l'autre,» de celui
+qui avait été leur idole, pour se donner entièrement, sans hésitation
+comme sans forfanterie.
+
+Ils triomphèrent, quand ils virent M. d'Escorval couché dans le
+grenier du père Poignet, en sûreté relativement.
+
+Après cela, le reste de leur tâche, qui consistait à créer une
+fausse piste jusqu'à la frontière, leur paraissait un véritable jeu
+d'enfants.
+
+Ils ne songeaient en vérité qu'au bon tour qu'il jouaient au duc de
+Sairmeuse et au marquis de Courtomieu.
+
+Et ils riaient à l'idée de la besogne et de la déception qu'ils
+préparaient à la police de Montaignac.
+
+Mais toutes ces précautions étaient bien inutiles. En cette occasion
+éclatèrent les sentiments véritables de la contrée, et on put voir que
+les espérances de Lacheneur n'étaient pas sans quelque fondement.
+
+La police ne découvrit rien; elle ne connut pas un détail de
+l'évasion; elle n'apprit pas une circonstance de ce voyage de plus de
+trois lieues, en plein jour, de six personnes portant un blessé sur un
+brancard.
+
+Parmi les deux mille paysans qui crurent bien que c'était le baron
+d'Escorval qu'on portait ainsi, il ne se trouva pas un délateur, il ne
+se rencontra pas même un indiscret.
+
+Cependant, en approchant de la frontière qu'ils savaient strictement
+surveillée, les fugitifs devinrent circonspects.
+
+Ils attendirent que la nuit fût venue, avant de se présenter à une
+auberge isolée qu'ils avaient aperçue, et où ils espéraient trouver un
+guide pour franchir les défilés des montagnes.
+
+Une affreuse nouvelle les y avait devancés.
+
+L'aubergiste qui leur ouvrit leur apprit les sanglantes représailles
+de Montaignac.
+
+De grosses larmes coulaient de ses yeux, pendant qu'il racontait les
+détails de l'exécution, qu'il tenait d'un paysan qui y avait assisté.
+
+Heureusement ou malheureusement, cet aubergiste ignorait l'évasion de
+M. d'Escorval et l'arrestation de M. Lacheneur...
+
+Mais il avait connu particulièrement Chanlouineau, et il était
+consterné de la mort de ce «beau gars, le plus solide du pays.»
+
+Les officiers qui avaient laissé le brancard dehors, jugèrent alors
+que cet homme était bien celui qu'ils souhaitaient, et qu'ils
+pouvaient lui confier une partie de leur secret.
+
+--Nous portons, lui dirent-ils, un de nos amis blessé... Pouvez-vous
+nous faire franchir la frontière cette nuit même?...
+
+L'aubergiste répondit qu'il le ferait volontiers, qu'il se chargeait
+même d'éviter tous les postes; mais qu'il ne fallait pas songer à
+s'engager dans la montagne avant le lever de la lune.
+
+À minuit les fugitifs se mirent en route: au jour ils foulaient le
+territoire du Piémont.
+
+Depuis assez longtemps déjà ils avaient congédié leur guide. Ils
+brisèrent le brancard, et poignée par poignée ils jetèrent au vent la
+laine du matelas.
+
+--Notre tâche est remplie, monsieur, dirent alors les officiers à
+Maurice... Nous allons rentrer en France... Dieu nous protège!...
+Adieu!...
+
+C'est les yeux pleins de larmes que Maurice regarda s'éloigner ces
+braves gens qui, sans doute, venaient de sauver la vie à son père.
+Maintenant il était le seul protecteur de Marie-Anne, qui, pâle,
+anéantie, brisée de fatigue et d'émotion, tremblait à son bras...
+
+Non, cependant... Près de lui se tenait encore le caporal Bavois.
+
+--Et vous, mon ami, lui demanda-t-il d'un ton triste, qu'allez-vous
+faire?...
+
+--Vous suivre, donc!... répondit le vieux soldat. J'ai droit au feu et
+à la chandelle chez vous, c'est convenu avec votre père!... Ainsi, pas
+accéléré, la jeune demoiselle n'a pas l'air bien du tout, et je vois
+là-bas le clocher de l'étape.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Femme par la grâce et par la beauté, femme par le dévouement et la
+tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-même une vaillance
+virile. Son énergie et son sang-froid, en ces jours désolés, furent
+l'admiration et l'étonnement de tous ceux qui l'approchèrent.
+
+Mais les forces humaines sont bornées... Toujours, après des efforts
+exorbitants, un moment arrive où la chair défaillante trahit la plus
+ferme volonté.
+
+Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu'elle
+était à bout: ses pieds gonflés ne la soutenaient plus, ses jambes se
+dérobaient sous elle, la tête lui tournait, des nausées soulevaient
+son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu'au coeur.
+
+Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque.
+
+Heureusement il n'était pas fort éloigné ce village dont les fugitifs
+apercevaient le clocher à travers la brume matinale.
+
+Déjà ces infortunés distinguaient les premières maisons quand le
+caporal s'arrêta brusquement en jurant.
+
+--Milliard de tonnerres!... s'écria-t-il, et mon uniforme!... Entrer
+avec ce fourniment dans ce méchant village, ce serait se jeter dans la
+gueule du loup!... Le temps de nous asseoir et nous serions ramassés
+par les gendarmes piémontais... Faut attendre!...
+
+Il réfléchit, tortillant furieusement sa moustache, puis d'un ton qui
+eût fait frémir et fuir un passant:
+
+--À la guerre comme à la guerre!... fit-il. Faut acheter un équipement
+à «la foire d'empoigne!» Le premier pékin qui passe...
+
+--Mais j'ai de l'argent, interrompit Maurice, en débouclant une
+ceinture pleine d'or qu'il avait placée sous ses habits le soir du
+soulèvement.
+
+--Eh!... que ne le disiez-vous!... Nous sommes des bons, cela étant...
+Donnez, j'aurai vite trouvé quelque bicoque aux environs...
+
+Il s'éloigna, et ne tarda pas à reparaître affublé d'un costume de
+paysan qu'on eût dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait
+sous un immense chapeau...
+
+--Maintenant, pas accéléré, en avant, marche!... dit-il à Maurice et à
+Marie-Anne qui le reconnaissaient à peine.
+
+Le village où ils arrivaient, le premier après la frontière,
+s'appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau.
+
+La quatrième maison était une hôtellerie, «_Au Repos des Voyageurs_.»
+Ils y entrèrent, et d'un ton bref commandèrent à la maîtresse de
+conduire la jeune dame à une chambre et de l'aider à se coucher.
+
+On obéit, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune,
+demandèrent quelque chose à manger.
+
+On les servit, mais les regards qu'on arrêtait sur eux n'étaient rien
+moins que bienveillants. Évidemment, on les tenait pour très-suspects.
+
+Un gros homme, qui semblait le patron de l'hôtellerie, rôda autour
+d'eux un bon moment, les examinant du coin de l'oeil, et finalement il
+leur demanda leurs noms.
+
+--Je me nomme Dubois, répondit Maurice sans hésiter, je voyage pour
+mon commerce, avec ma femme qui est là-haut et mon fermier que
+voici...
+
+Cette vivacité heureuse décida un peu l'hôtelier, et atteignant un
+petit registre crasseux il se mit à y consigner les réponses.
+
+--Et quel commerce faites-vous? interrogea-t-il encore.
+
+--Je viens dans votre sacré pays de curieux pour acheter des mulets,
+répondit Maurice en frappant sur sa ceinture.
+
+Au son de l'or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L'élève des
+mulets était la richesse de la contrée, le bourgeois était bien jeune,
+mais il avait le gousset garni: cela ne suffisait-il pas?
+
+--Vous m'excuserez, reprit l'hôte d'un tout autre ton; c'est que,
+voyez-vous, nous sommes très-surveillés; il y a du tapage, à ce qu'il
+parait, vers Montaignac...
+
+L'imminence du péril et le sentiment de la responsabilité donnaient à
+Maurice un aplomb qu'il ne se connaissait pas. C'est de l'air le
+plus dégagé qu'il débita une histoire passablement plausible, pour
+expliquer son arrivée matinale, à pied, avec une jeune femme malade.
+
+Il s'applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal était moins
+satisfait.
+
+--Nous sommes trop près de la frontière pour bivaquer ici,
+grogna-t-il. Dès que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos
+escarpins.
+
+Il croyait et Maurice espérait comme lui que vingt-quatre heures de
+repos absolu rétabliraient Marie-Anne.
+
+Ils se trompaient, car elle avait été atteinte aux sources même de la
+vie.
+
+À vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait
+immobile et comme engourdie dans une torpeur glacée, dont rien
+n'était capable de la tirer. On lui parlait, elle ne répondait pas.
+Entendait-elle, comprenait-elle? c'était au moins douteux.
+
+Par un rare bonheur, la mère de l'hôtelier se trouvait être une
+vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne... de
+Mme Dubois, comme on disait à l'hôtellerie du _Repos des Voyageurs_.
+
+--Rassurez-vous, disait-elle à Maurice, qu'elle voyait dévoré
+d'inquiétude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au
+clair de lune... vous verrez...
+
+Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violentée reprit-elle
+seule son équilibre, toujours est-il que dans la soirée du troisième
+jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles.
+
+--Pauvre jeune fille!... disait-elle, pauvre malheureuse!...
+
+C'était d'elle-même qu'elle parlait.
+
+Par un phénomène fréquent, après les crises où a sombré
+l'intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se
+percevait double.
+
+Il lui semblait que c'était une autre qui avait été victime de tous
+les malheurs dont le souvenir, peu à peu, lui revenait, trouble et
+confus comme les réminiscences d'un rêve pénible, au matin...
+
+Toutes les scènes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les
+derniers mois de sa vie, se déroulaient devant elle, comme les actes
+divers d'un drame sur un théâtre.
+
+Que d'événements, depuis ce dimanche d'août, où, sortant de l'église
+avec son père, elle avait appris l'arrivée du duc de Sairmeuse.
+
+Et tout cela avait tenu dans huit mois!...
+
+Quelle différence entre ce temps où elle vivait heureuse, honorée et
+enviée, dans ce beau château de Sairmeuse dont elle se croyait la
+maîtresse, et l'heure présente, où elle gisait fugitive et abandonnée,
+dans une misérable chambre d'auberge, soignée par une vieille femme
+qu'elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d'un vieux
+soldat qui avait déserté, et celle de son amant proscrit... Car elle
+avait un amant!...
+
+De ce grand naufrage de ses chères ambitions et de toutes ses
+espérances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle
+n'avait pas même sauvé son honneur de jeune fille!...
+
+Mais était-elle responsable toute seule?
+
+Qui donc lui avait imposé le rôle odieux qu'elle avait joué entre
+Maurice, Martial et Chanlouineau?
+
+À ce dernier nom traversant sa pensée, toute la scène du cachot,
+soudainement, lui apparut comme aux lueurs d'un éclair.
+
+Chanlouineau, condamné à mort, lui avait remis une lettre en lui
+disant:
+
+--Vous la lirez quand je ne serai plus...
+
+Elle pouvait la lire, maintenant qu'il était tombé sous les balles!...
+Mais qu'était-elle devenue?... Depuis le moment où elle l'avait reçue
+elle n'y avait pas pensé...
+
+Elle se souleva, et d'une voix brève:
+
+--Ma robe!... demanda-t-elle à la vieille assise près du lit,
+donnez-moi ma robe!...
+
+La vieille obéit, et d'une main fiévreuse Marie-Anne palpa la poche.
+
+Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous
+l'étoffe, elle tenait la lettre.
+
+Elle l'ouvrit, la lut lentement à deux reprises et, se laissant
+retomber sur son oreiller, fondit en larmes...
+
+Inquiet, Maurice s'approcha.
+
+--Qu'avez-vous, mon Dieu!... demanda-t-il d'une voix émue.
+
+Elle lui tendit la lettre en disant:
+
+--Lisez.
+
+Chanlouineau n'était qu'un pauvre paysan.
+
+Toute son instruction lui venait d'un vieil instituteur de campagne,
+dont il avait fréquenté l'école pendant trois hivers, et qui
+s'inquiétait infiniment moins de l'application de ses élèves que de la
+grosseur de la bûche qu'ils apportaient chaque matin.
+
+Sa lettre, écrite sur le papier le plus commun, avait été fermée avec
+un de ces maîtres pains à cacheter, larges et épais comme une pièce de
+deux sous, que l'épicier de Sairmeuse débitait au quarteron.
+
+Pénible était l'écriture. Lourde et toute tremblée, elle trahissait la
+main roide de l'homme qui a manié la bêche plus que la plume.
+
+Les lignes s'en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la
+page, et les fautes d'orthographes s'y enlaçaient...
+
+Mais si l'écriture était d'un paysan vulgaire, la pensée était digne
+des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde.
+
+Voici ce qu'avait écrit Chanlouineau, la veille, très-probablement, du
+soulèvement:
+
+«Marie-Anne,
+
+«Le complot va donc éclater. Qu'il réussisse ou qu'il échoue, j'y
+serai tué... Cela a été décidé par moi et arrêté le jour où j'ai su
+que vous ne pouviez plus ne pas épouser Maurice d'Escorval.
+
+«Mais le complot ne réussira pas, et je connais assez votre père pour
+savoir qu'il ne voudra pas survivre à sa défaite.
+
+«Si Maurice et votre frère Jean venaient à être frappés mortellement,
+que deviendriez-vous, ô mon Dieu?... En seriez-vous donc réduite à
+tendre la main aux portes?...
+
+«Je ne fais que penser à cela en dedans de moi, continuellement. J'ai
+bien réfléchi et voici ma dernière volonté:
+
+«Je vous donne et lègue en toute propriété, tout ce que je possède:
+
+«Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en
+dépendent, les taillis et les pâtures de Bérarde et cinq pièces de
+terre au Valrollier.
+
+«Vous trouverez le détail de cela et de diverses choses encore dans
+mon testament en votre faveur, déposé chez le notaire de Sairmeuse...
+
+«Vous pouvez accepter sans craindre, car n'ayant point de parents je
+suis maître de mon bien.
+
+«Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera
+aisément du tout une quarantaine de mille-francs...
+
+«Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre
+contrée. La maison de la Borderie est commode à habiter, depuis que
+j'ai fait diviser le bas en trois pièces, et que j'ai fait réparer le
+fourneau de la cuisine.
+
+«Au premier est une chambre qui a été arrangée par le plus fameux
+tapissier de Montaignac... qu'elle devienne la vôtre.
+
+«J'avais voulu qu'on y mit tout ce qu'on connaît de plus beau, dans un
+temps où j'étais fou, et où je me disais que peut-être cette chambre
+serait la nôtre. Les droits de «main-morte» seront chers, mais j'ai un
+peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre,
+vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d'or et
+cent quarante écus de six livres...
+
+«Si vous refusiez cette donation, c'est que vous voudriez me
+désespérer jusque dans la terre... Acceptez, sinon pour vous, du moins
+pour... je n'ose pas écrire cela, mais vous ne me comprenez que trop.
+
+«Si Maurice n'est pas tué, et je tâcherai d'être toujours entre les
+balles et lui, il vous épousera... Alors, il vous faudra peut-être son
+consentement pour accepter ma donation. J'espère qu'il ne le refusera
+pas. On n'est pas jaloux de ceux qui sont morts!
+
+«Il sait bien d'ailleurs que jamais vous n'avez eu un regard pour le
+pauvre paysan qui vous a tant aimée...
+
+«Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque; je suis comme si
+j'étais à l'agonie, n'est-ce pas, et je n'en réchapperai pas, bien
+sûr...
+
+«Allons... adieu, Marie-Anne.
+
+«CHANLOUINEAU.»
+
+Maurice, lui aussi, relut à deux reprises avant de la rendre, cette
+lettre où palpitait à chaque mot une passion sublime.
+
+Il se recueillit un moment, et d'une voix étouffée:
+
+--Vous ne pouvez refuser, prononça-t-il, ce serait mal!
+
+Son émotion était telle, que se sentant impuissant à la dissimuler, il
+sortit.
+
+Il était comme foudroyé par la grandeur d'âme de ce paysan qui, après
+lui avoir sauvé la vie à la Croix-d'Arcy, avait arraché le baron
+d'Escorval aux exécuteurs, qui mourait pour n'avoir pu être aimé, qui
+jamais n'avait laissé échapper une plainte ni un reproche, et dont la
+protection s'étendait par delà le tombeau sur la femme qu'il avait
+adorée.
+
+Se comparant à ce héros obscur, Maurice se trouvait petit, médiocre,
+indigne...
+
+Qu'adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se présentait
+jamais à l'esprit de Marie-Anne!... Comment lutter, comment écarter ce
+souvenir écrasant, on ne se mesure pas contre une ombre...
+
+Chanlouineau s'était trompé: on peut être jaloux des morts!...
+
+Mais cette poignante jalousie, ces pensées douloureuses, Maurice sut
+les ensevelir au plus profond de son âme, et les jours qui suivirent,
+il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne.
+
+Car elle ne se rétablissait toujours pas, l'infortunée...
+
+Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les
+forces ne lui revenaient pas. Il lui était impossible de se lever, et
+Maurice ne pouvait songer à quitter Saliente, encore qu'il sentît que
+le terrain y brûlait sous les pieds.
+
+Même, cette faiblesse persistante commençait à étonner la vieille
+garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en
+était presque ébranlée.
+
+L'honnête caporal Bavois parla le premier de consulter «un major»,
+s'il s'en trouvait un, toutefois, ajoutait-il «dans ce pays de
+sauvages.»
+
+Oui, il se trouvait un médecin aux environs, et même un homme d'une
+expérience supérieure. Attaché autrefois à la cour si brillante du
+prince Eugène, il avait tout à coup quitté Milan et était venu cacher,
+en cette contrée perdue, un désespoir d'amour, prétendaient les uns,
+les déceptions de son ambition, assuraient les autres.
+
+C'est à ce médecin que Maurice eut recours, non sans de longues
+indécisions, après une conférence avec Marie-Anne.
+
+Il vint un matin, monté sur un petit bidet, et avant de se faire
+conduire à la chambre de la malade, il s'entretint assez longtemps
+avec Maurice, dans la cour de l'hôtellerie, tout en marchant.
+
+C'était un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d'âge, qui
+semblent vieillis plutôt que vieux.
+
+Il était grand, maigre et un peu voûté. Son passé, quel qu'il fût,
+avait creusé sur son front des rides profondes, et ses regards, quand
+il fixait son interlocuteur, étaient plus aigus et plus tranchants que
+des bistouris.
+
+Il resta près d'un quart d'heure enfermé avec Marie-Anne, et quand il
+sortit, il attira Maurice à part.
+
+--Cette jeune dame est enceinte, prononça-t-il.
+
+Là était le secret des hésitations de Maurice. Il ne répondit pas, et
+alors le médecin ajouta:
+
+--Cette jeune dame est-elle véritablement votre femme, monsieur...
+Dubois?
+
+Il insistait d'une façon si étrange sur ce nom: Dubois; ses yeux
+avaient un éclat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir
+jusqu'au blanc des yeux.
+
+--Je ne m'explique pas votre question, monsieur!... dit-il avec un
+accent irrité.
+
+Le médecin haussa légèrement les épaules.
+
+--Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il...
+seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes bien jeune pour
+un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en
+tournée!... Quand on parle à la jeune dame de son mari, elle devient
+cramoisie!... L'homme qui vous accompagne a de terribles moustaches
+pour un fermier!... Après cela, vous me direz qu'il y a eu des
+troubles, de l'autre côté de la frontière, à Montaignac.
+
+De pourpre qu'il était, Maurice était devenu blême.
+
+Il se sentait découvert; il se voyait aux mains de ce médecin.
+
+Que faire?... Nier! À quoi bon!
+
+Il songea que s'abandonner est parfois la suprême prudence, que
+l'extrême confiance force souvent la discrétion... et d'une voix émue:
+
+--Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, dit-il... L'homme qui
+m'accompagne et moi, sommes des réfugiés, sans doute condamnés à mort
+en France à cette heure.
+
+Et sans laisser au docteur le temps de répondre, il lui dit quels
+terribles événements l'avaient amené à Saliente, et l'histoire
+navrante de ses amours. Il n'omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni
+celui de Marie-Anne.
+
+Le médecin, quand il eut terminé, lui serra la main...
+
+--C'est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il.
+Croyez-moi, monsieur... Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que
+j'ai vu, d'autres peuvent le voir. Et surtout ne prévenez pas votre
+hôtelier de votre départ. Il n'a pas été dupe de vos explications.
+L'intérêt seul lui a fermé la bouche. Il vous a vu de l'or, tant que
+vous en dépenserez chez lui, il se taira... s'il vous savait à la
+veille de lui échapper, il parlerait peut-être...
+
+--Eh!... monsieur, comment partir?...
+
+--Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur.
+
+Il parut se recueillir, ses yeux se voilèrent comme si la situation de
+Maurice lui eût rappelé de cruels souvenirs, et d'une voix profonde il
+ajouta:
+
+--Et croyez-moi... Au prochain village arrêtez-vous et donnez votre
+nom à Mlle Lacheneur.
+
+Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le
+médecin dut supposer qu'il s'expliquait mal.
+
+--Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu'un
+honnête homme ne peut hésiter à épouser au plus tôt cette malheureuse
+jeune fille.
+
+Le conseil avait paru presque ridicule à Maurice; la leçon l'irrita.
+
+--Eh! monsieur, s'écria-t-il, avez-vous réfléchi à ce que vous me
+conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamné à mort
+peut-être, je me procure les pièces qu'on exige pour un mariage!...
+
+Le médecin hochait la tête.
+
+--Permettez!... Vous n'êtes plus en France, monsieur d'Escorval, vous
+êtes en Piémont...
+
+--Raison de plus...
+
+--Non, parce qu'en ce pays on se marie encore, on peut se marier du
+moins, sans toutes les formalités qui vous préoccupent.
+
+Maurice était devenu attentif.
+
+--Est-ce possible!... exclama-t-il.
+
+--Oui!... qu'un prêtre se trouve, qui consente à votre union, à
+vous inscrire sur le registre de sa paroisse et à vous donner un
+certificat, et vous serez unis si indissolublement, Mlle Lacheneur et
+vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce...
+
+Suspecter la vérité de ces affirmations était difficile, et cependant
+Maurice doutait encore.
+
+--Ainsi, monsieur, fit-il, tout hésitant, je trouverais un prêtre qui
+consentirait...
+
+Le médecin se taisait, on eût dit qu'il se reprochait de s'être tant
+avancé, et de s'occuper ainsi d'une affaire qui n'était pas sienne.
+
+Puis, tout à coup, d'un ton brusque, il reprit:
+
+--Écoutez-moi bien, monsieur d'Escorval. Je vais me retirer; mais
+avant j'aurai soin de recommander à la malade beaucoup d'exercice...
+Je le lui ordonnerai devant vos hôtes. En conséquence, après-demain,
+mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, Mlle Lacheneur,
+le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez
+jusqu'à Vigano, à trois lieues d'ici, c'est là que je demeure...
+Je vous conduirai à un prêtre qui est mon ami, et qui, sur ma
+recommandation, fera ce que vous lui demanderez... Réfléchissez.
+Dois-je vous attendre mercredi?...
+
+--Oh! oui, monsieur, oui!... Et comment vous remercier?...
+
+--En ne me remerciant pas!... Allons, voici l'hôtelier, redevenez M.
+Dubois.
+
+Maurice était ivre de joie. Il comprenait fort bien toute
+l'irrégularité d'un tel mariage, mais il était persuadé qu'il
+rassurerait la conscience troublée de Marie-Anne. Pauvre fille!... Le
+sentiment de sa faute la tuait.
+
+Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un événement imprévu qui
+peut-être anéantirait ses projets.
+
+--La bercer d'espérances qui ne se réaliseraient pas serait cruel,
+pensait-il.
+
+Mais le vieux médecin ne s'était pas avancé à la légère, et tout
+devait se passer comme il l'avait promis.
+
+Un prêtre de Vigano bénit le mariage de Maurice d'Escorval et de
+Marie-Anne Lacheneur, et après les avoir inscrits sur le registre de
+son église, leur délivra un certificat que signèrent comme témoins le
+médecin et le caporal Bavois...
+
+Le soir même, les mules étaient renvoyées à Saliente, et les fugitifs
+qui avaient à redouter les bavardages de l'hôtelier se remettaient en
+route.
+
+L'abbé Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressément
+recommandé de gagner Turin le plus tôt possible.
+
+--C'est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme
+dans la foule. J'y ai de plus un ami, dont voici le nom et l'adresse;
+vous irez le voir, et j'espère, par lui, vous faire passer des
+nouvelles de votre père.
+
+C'est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se
+dirigeaient.
+
+Mais ils n'avançaient que lentement, obligés qu'ils étaient d'éviter
+les routes fréquentées et de renoncer aux moyens ordinaires de
+transport.
+
+Selon le hasard des localités, ils louaient une mauvaise charrette,
+des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil à la nuit, ils
+marchaient.
+
+Ces fatigues qui, en apparence, eussent dû achever Marie-Anne, la
+remirent... Après cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le
+sang remontait à ses joues pâlies.
+
+--Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles
+récompenses nous garde l'avenir!...
+
+Non, le sort ne se lassait pas, ce n'était qu'un répit de la
+destinée...
+
+Par une belle matinée d'avril, les proscrits s'étaient arrêtés, pour
+déjeuner, dans une auberge à l'entrée d'un gros bourg...
+
+Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer
+l'hôtesse, quand un cri déchirant le ramena...
+
+Marie-Anne, pâle et les yeux égarés agitait un journal, et d'une voix
+rauque disait:
+
+--La!... Maurice... Regarde!
+
+C'était un journal français, vieux de quinze jours, oublié sans doute
+par quelque voyageur, et qui depuis traînait sur les tables...
+
+Maurice le prit et lut:
+
+«Hier, a été exécuté Lacheneur, le chef des révoltés de Montaignac.
+Ce misérable perturbateur a conservé jusque sur l'échafaud l'audace
+coupable dont il avait donné tant de preuves...»
+
+Tout le reste de l'article, écrit sous l'empire des idées de M. de
+Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, était sur ce ton.
+
+--Mon père a été exécuté! reprit Marie-Anne d'un air sombre, et je
+n'étais pas là, moi, sa fille, pour recueillir sa volonté suprême et
+son dernier regard...
+
+Elle se leva, et d'un ton bref et impérieux:
+
+--Je n'irai pas plus loin, déclara-t-elle; il faut revenir sur nos
+pas, à l'instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France...
+
+Rentrer en France... s'exposer à des périls mortels!... À quoi bon!...
+Le malheur affreux n'était-il pas irréparable?...
+
+C'est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par
+exemple!... Il tremblait, ce vieux soldat, qu'on ne le soupçonnât
+d'avoir peur...
+
+Mais Maurice ne l'écouta pas.
+
+Il frissonnait!... Il lui semblait que le baron d'Escorval avait dû
+être atteint et frappé en même temps que M. Lacheneur.
+
+--Oui, partons, s'écria-t-il, rentrons!...
+
+Et comme il ne devait plus être question de prudence, jusqu'au moment
+où ils fouleraient le sol français, ils se procurèrent une voiture
+pour les conduire, par la grande route, jusqu'au point le plus
+rapproché de la frontière.
+
+Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir,
+préoccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les
+emportaient.
+
+Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse?
+
+Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se résigner au
+châtiment et à l'humiliation...
+
+Maurice frémissait à l'idée seule des mépris qui attendent une pauvre
+jeune fille séduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux,
+de dissimuler, de se cacher...
+
+--Notre certificat de mariage, disait-il, n'imposerait pas silence aux
+méchants... Que de misères alors!... Il faut cacher ce qui est, il
+le faut!... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans
+doute.
+
+Malheureusement, Marie-Anne céda.
+
+--Vous le voulez, dit-elle, j'obéirai, personne ne saura rien...
+
+Le lendemain, qui était le 17 avril, à la tombée de la nuit, les
+fugitifs arrivaient à la ferme du père Poignet.
+
+Maurice et le caporal Bavois étaient déguisés en paysans...
+
+Le vieux soldat avait fait à la sûreté commune un sacrifice qui lui
+avait tiré une larme:
+
+Il avait coupé sa moustache.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+C'est entre l'abbé Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la
+place d'Armes de Montaignac, qu'avaient été discutées et arrêtées les
+conditions de l'évasion du baron d'Escorval.
+
+Une difficulté tout d'abord s'était présentée qui avait failli rompre
+la négociation:
+
+--Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron.
+
+--Sauvez le baron, répondait l'abbé, et votre lettre vous sera rendue.
+
+Mais Martial était de ces natures que l'ombre seule de la contrainte
+exaspère.
+
+L'idée qu'il paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il
+ne se rendait qu'aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur.
+
+--Voici mon dernier mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi
+à l'instant ce brouillon que m'a arraché une ruse de Chanlouineau,
+et je vous jure sur l'honneur de mon nom, que tout ce qu'il est
+humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai...
+Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir.
+
+La situation était désespérée, le danger pressant, le temps mesuré...
+Le ton de Martial annonçait une résolution inébranlable.
+
+L'abbé pouvait-il hésiter?
+
+Il tira la lettre de sa poche, et la tendant à Martial:
+
+--Voici, monsieur! prononça-t-il d'une voix solennelle, souvenez-vous
+que vous venez d'engager l'honneur de votre nom.
+
+--Je me souviendrai, monsieur le curé... Allez chercher les cordes.
+
+C'est ainsi que les choses s'étaient passées.
+
+C'est dire la douleur de l'abbé Midon quand eut lieu l'épouvantable
+chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s'écria que la corde avait
+été coupée.
+
+--C'est ma confiance qui tue le baron!... dit-il.
+
+Et cependant il ne pouvait se résoudre à charger Martial de cette
+exécrable action. Elle trahissait une profondeur de scélératesse et
+d'hypocrisie qu'on ne rencontre guère chez les hommes de moins de
+vingt-cinq ans.
+
+Mais il avait sur ses émotions la puissance du prêtre. Nul ne put
+soupçonner le secret de ses pensées. Il resta maître de soi, et c'est
+avec les apparences du plus inaltérable sang-froid qu'il donna sur
+place les premiers soins au baron et qu'il régla les détails de la
+fuite.
+
+Quand il vit M. d'Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu
+s'éloigner le cortège destiné à donner le change, il respira.
+
+Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait
+dans ce pauvre corps brisé une intensité de vie qu'on n'y eût pas
+soupçonnée.
+
+L'important, à cette heure, était de se procurer les instruments de
+chirurgie et les médicaments qu'exigeait l'état du blessé.
+
+Mais où, mais comment se les procurer?
+
+La police du marquis de Courtomieu épiait les médecins et les
+pharmaciens de Montaignac, espérant arriver par eux, et à leur insu,
+jusqu'aux blessés du soulèvement.
+
+Le passé de l'abbé Midon sauva le présent.
+
+Lui qui s'était fait la Providence des malheureux de sa paroisse,
+lui qui, pendant dix ans, avait été le médecin et le chirurgien des
+pauvres, il avait à sa cure une trousse presque complète, et cette
+grande boîte de médicaments qu'il portait sur le dos dans ses
+tournées.
+
+--Ce soir, dit-il à Mme d'Escorval, j'irai chercher tout cela.
+
+L'obscurité venue, en effet, il passa une longue blouse bleue,
+rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers
+le village de Sairmeuse.
+
+Pas une lumière ne brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la
+vieille gouvernante, devait être à bavarder chez les voisins.
+
+L'abbé pénétra dans cette maison, qui avait été la sienne, en forçant
+la porte du petit jardin; il trouva à tâtons ce qu'il voulait, et se
+retira sans avoir été aperçu...
+
+Et cette nuit-là même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme
+du père Poignot, il eût entendu deux ou trois cris effrayants,
+sinistres comme ceux de la bête qu'on égorge.
+
+L'abbé hasardait une cruelle, mais indispensable opération.
+
+Son coeur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique
+jamais il n'eût rien tenté de si difficile.
+
+--Ce n'est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit,
+j'ai mis mon espoir plus haut.
+
+Cet espoir ne fut pas déçu, car à trois jours de là, le blessé, après
+une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance.
+
+Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet,
+sa première parole fut pour son fils.
+
+--Maurice?... demanda-t-il.
+
+--En sûreté!... répondit l'abbé Midon. Il doit être sur la route de
+Turin.
+
+Les lèvres de M. d'Escorval s'agitèrent comme s'il eût murmuré une
+prière, et d'une voix faible:
+
+--Nous vous devrons tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que
+je m'en tirerai.
+
+Tout faisait supposer qu'il s'en tirerait, en effet, non sans
+souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois
+faisaient trembler ceux qui l'entouraient.
+
+Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine.
+
+En ces circonstances périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces
+braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent héroïques.
+Pour que personne ne soupçonnât la présence de leurs hôtes, ils surent
+déployer cette finesse de paysan près de laquelle la rouerie des plus
+subtils diplomates n'est que simplicité.
+
+Ainsi s'étaient écoulés quarante jours, quand un soir, c'était le 17
+avril, pendant que l'abbé Midon lisait un journal au baron d'Escorval,
+la porte du grenier s'entrebâilla doucement, et un des fils Poignot se
+montra et disparut aussitôt...
+
+Sans affectation, le prêtre acheva sa phrase, posa son journal et
+sortit.
+
+--Qu'est-ce? demanda-t-il au jeune gars.
+
+--Eh! monsieur le curé, M. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal
+viennent d'arriver; ils voudraient monter.
+
+En trois bonds, l'abbé Midon descendit le roide escalier.
+
+--Malheureux!... s'écria-t-il en marchant sur les trois imprudents,
+que voulez-vous?...
+
+Et s'adressant à Maurice:
+
+--C'est par vous et pour vous que votre père a failli mourir!...
+Craignez-vous donc qu'il en réchappe, que vous revenez, au risque de
+montrer aux délateurs le chemin de sa retraite!... Partez.
+
+Le pauvre garçon, atterré, balbutiait des excuses inintelligibles.
+L'incertitude lui avait paru pire que la mort; il avait appris
+le supplice de M. Lacheneur; il n'avait pas réfléchi; il allait
+s'éloigner; il ne demandait qu'à voir son père; il voulait seulement
+embrasser sa mère...
+
+Le prêtre fut inflexible.
+
+--Une émotion peut tuer votre père, déclara-t-il; apprendre à votre
+mère votre retour et à quels dangers vous vous êtes follement exposé,
+serait lui enlever toute sécurité... Retirez-vous... Repassez la
+frontière cette nuit même.
+
+Jean Lacheneur, témoin de cette scène, s'approcha.
+
+--Je m'éloignerai aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai
+de garder ma soeur... La place de Marie-Anne est ici et non sur les
+grands chemins...
+
+L'abbé Midon se tut, évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis
+brusquement:
+
+--Soit, dit-il, partez; je n'ai vu votre nom sur aucune liste; on ne
+vous poursuit pas...
+
+Ainsi séparé tout à coup de celle qui était sa femme, après tout,
+Maurice eût voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernières
+recommandations, l'abbé ne le permit pas.
+
+--Fuyez!... dit-il encore en entraînant Marie-Anne... Adieu!
+
+Le prêtre s'était trop hâté.
+
+Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le
+livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur.
+
+Dès qu'ils furent dehors:
+
+--Voilà donc, s'écria Jean, l'oeuvre des Sairmeuse et du marquis de
+Courtomieu!... Je ne sais, moi, où ils ont jeté le corps de mon père
+exécuté; vous ne pouvez, vous, embrasser votre père, lâchement,
+traîtreusement assassiné par eux!...
+
+Il eut un éclat de rire nerveux, strident, terrible, et d'une voix
+rauque poursuivit:
+
+--Et cependant, si nous gravissions cette éminence, nous apercevrions,
+dans le lointain, le château de Sairmeuse illuminé... Ce soir, on fête
+le mariage de Martial et de Mlle Blanche... Nous errons à l'aventure,
+nous, sans amis, sans asile; là-bas, ils tiennent table, ils rient,
+les verres se choquent.
+
+Il n'en fallait pas tant pour rallumer toutes les colères de Maurice.
+Tout son sang afflua à son cerveau. Il oublia tout pour se dire que
+troubler cette fête de sa présence serait une vengeance digne de lui.
+
+--Je vais aller provoquer Martial, s'écria-t-il, à l'instant, chez
+lui...
+
+Mais Jean l'interrompit.
+
+--Non, dit-il, pas cela!... Ils sont lâches, ils vous feraient
+arrêter. Il faut écrire, je porterai la lettre.
+
+Le caporal Bavois les entendait, il eût pu s'opposer à leur folie...
+
+Mais non... il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique
+leur fureur de vengeance, et jugeant qu'ils «n'avaient pas froid aux
+yeux» il les estimait davantage...
+
+À tous risques, ils entrèrent donc dans le premier bouchon qu'ils
+rencontrèrent sur leur route, et la provocation fut écrite et confiée
+à Jean Lacheneur....
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Troubler la fête du château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie
+d'un premier jour de mariage, épouvanter de sinistres présages l'union
+de Martial et de Mlle Blanche de Courtomieu...
+
+Voilà, en vérité, tout ce qu'espérait Jean Lacheneur.
+
+Quant à croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel
+de Maurice, misérable et proscrit... il ne le croyait pas.
+
+Même, tout en attendant Martial dans le vestibule du château, il
+s'armait contre les mépris et les railleries dont ne manquerait pas de
+l'accabler tout d'abord, présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme
+qu'il venait défier.
+
+L'accueil évidemment bienveillant de Martial le déconcerta un peu...
+
+Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la
+provocation mortellement offensante de Maurice.
+
+--Nous avons frappé juste!... pensait-il.
+
+Martial lui ayant pris la main pour l'entraîner, il ne résista pas...
+
+Et pendant qu'il traversait les salons ruisselants de lumière, tout en
+fendant les groupes d'invités surpris, Jean ne songeait ni à ses gros
+souliers ferrés ni a ses habits de paysan.
+
+Tout palpitant d'anxiété, il se demandait;
+
+--Que va-t-il se passer?...
+
+Il le sut bientôt.
+
+Appuyé au chambranle doré de la porte de la galerie, il assista à la
+terrible scène du petit salon.
+
+Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du
+marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d'Escorval.
+
+On eût cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid
+et immobile, pâle, les lèvres pincées, les yeux baissés... Mais
+ces apparences mentaient. Son coeur se dilatait en une espèce de
+jouissance, et s'il baissait les yeux, c'est qu'il ne voulait pas
+qu'on pût voir quelle joie immense y éclatait.
+
+Jamais il n'eût osé souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si
+terrible.
+
+Et cependant ce n'était rien encore...
+
+Après avoir écarté brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s'opposait
+à sa sortie, qui s'accrochait désespérément à ses vêtements, Martial
+reprit le bras de Jean Lacheneur.
+
+--Arrivez!... lui dit-il d'une voix frémissante. Suivez-moi!...
+
+Jean le suivit.
+
+Ils traversèrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invités
+pétrifiés; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s'empara
+d'un candélabre allumé sur une console et ouvrit une petite porte qui
+donnait sur un escalier de service.
+
+--Où me conduisez-vous?... demanda Jean Lacheneur.
+
+Martial, qui avait déjà gravi deux ou trois marches, se retourna:
+
+--Avez-vous donc peur? fit-il.
+
+L'autre haussa les épaules, et froidement:
+
+--Si vous le prenez ainsi, prononça-t-il, montons.
+
+Ils montèrent au second étage du château et arrivèrent à un
+appartement à demi démeublé, où tout était en désordre.
+
+C'était l'appartement de garçon de Martial. La veille au soir, il
+avait bien cru qu'il y couchait pour la dernière fois.
+
+Cet appartement, autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu'il
+venait passer les vacances près de son père, et rien n'y avait été
+changé. Il reconnaissait les rideaux à ramages, les grandes rosaces
+du tapis et jusqu'au vieux fauteuil où il avait lu tant de romans en
+cachette.
+
+Dès qu'ils furent entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté
+dans un angle, le brisa plutôt qu'il ne l'ouvrit et prit dans un
+tiroir un papier plié fort menu qu'il glissa dans sa poche.
+
+Bien qu'il parût agir dans la plénitude de sa volonté, un observateur
+eût été effrayé de ses mouvements saccadés, de sa pâleur et de l'éclat
+de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus
+raisonnablement, se trahissent par un extérieur pareil.
+
+--Maintenant, dit-il, partons... Il faut éviter une scène; mon père
+et... ma femme me cherchent sans doute... Nous nous expliquerons
+dehors.
+
+Ils descendirent en toute hâte, sortirent par les jardins et eurent
+bientôt atteint la longue avenue de Sairmeuse.
+
+Alors Jean Lacheneur s'arrêta court.
+
+--Venir si loin pour un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il.
+Enfin, vous l'avez voulu. Que dois-je répondre à Maurice d'Escorval?
+
+--Rien! Vous allez me conduire près de lui.
+
+--Vous?...
+
+--Oui, moi!... Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me
+justifie... Marchons!
+
+Mais Jean Lacheneur ne bougea pas.
+
+--Ce que vous me demandez est impossible, prononça-t-il.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que Maurice est poursuivi. S'il était pris, il serait traduit
+devant la Cour prévôtale et sans doute condamné a mort. Il se cache,
+il a trouvé une retraite sûre, je n'ai pas le droit de la faire
+connaître.
+
+En fait de retraite sûre, Maurice n'avait alors que la bois voisin,
+où, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean.
+
+Mais Jean n'avait pu résister à la tentation de prononcer cette
+réponse, plus insultante que s'il eût dit simplement:
+
+--Nous craignons les délateurs!...
+
+La preuve que Martial n'était pas soi, c'est que lui si fier, si
+violent, il ne releva pas l'outrage.
+
+--Vous vous défiez de moi!... fit-il tristement.
+
+Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense.
+
+--Cependant, insista Martial, après ce que vous venez de voir et
+d'entendre, vous ne pouvez plus me soupçonner d'avoir coupé les cordes
+que j'ai portées au baron d'Escorval.
+
+--Non... Je suis persuadé que vous êtes innocent de cette atroce
+lâcheté.
+
+--Vous avez vu comment j'ai puni celui qui a osé compromettre
+l'honneur du nom de Sairmeuse... Et celui-là, cependant, est le père
+de la jeune fille que j'ai épousée aujourd'hui même...
+
+--J'ai vu!... mais je vous répondrai quand même: impossible!
+
+Véritablement, Jean était stupéfait de la patience,--il faut dire
+plus,--de l'humble résignation de Martial.
+
+Au lieu de se révolter, Martial tira de sa poche le papier qu'il était
+allé prendre à son appartement, et le tendant à Jean:
+
+--Ceux qui m'infligent cette honte qu'on doute de ma parole, seront
+châtiés, dit-il d'une voix sourde... Vous ne croyez pas à ma
+sincérité, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a
+Maurice et qui vous rassurera...
+
+--Qu'est-ce que cette preuve?...
+
+--Le brouillon écrit de ma main, en échange duquel mon père a favorisé
+l'évasion du baron d'Escorval... Un inexplicable pressentiment m'a
+empêché de brûler cette pièce compromettante... je m'en réjouis
+aujourd'hui. Reprenez cette lettre, elle me remet à votre discrétion.
+
+Tout autre que Jean Lacheneur eût été touché de cette grandeur d'âme,
+que d'aucuns eussent taxée d'héroïque niaiserie.
+
+Jean demeura implacable. Il avait au coeur une de ces haines que rien
+ne désarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles
+satisfactions n'assouvissent, qui loin de s'affaiblir avec les années,
+grandissent et deviennent plus terribles.
+
+Il eût tout sacrifié, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux!
+à l'ineffable jouissance de voir à ses pieds ce fier marquis qu'il
+exécrait.
+
+--Bien, dit-il, je remettrai cela à Maurice.
+
+--C'est un gage d'alliance, ce me semble?
+
+Jean Lacheneur eut un geste terrible d'ironie et de menace.
+
+--Un gage d'alliance! s'écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le
+marquis!... Avez-vous donc oublié tout le sang qui a coulé entre nous?
+Vous n'avez pas coupé les cordes, soit!... Mais qui donc a condamné à
+mort le baron d'Escorval innocent? N'est-ce pas le duc de Sairmeuse?
+Une alliance!... Vous oubliez donc que vous et les vôtres vous avez
+conduit mon père à l'échafaud!... Comment avez-vous remercié cet homme
+dont l'héroïque probité vous a rendu une fortune!... Vous avez essayé
+de séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l'avez pas
+séduite, mais vous l'avez bien perdue de réputation.
+
+--J'ai offert mon nom et ma fortune à votre soeur.
+
+--Je l'eusse tuée de ma main si elle eût accepté!... C'est que je
+n'oublie pas, moi, et je vous le prouverai... Si jamais quelque
+grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez à Jean
+Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose...
+
+Il s'emportait, il s'oubliait; une violente secousse de sa volonté lui
+rendit sa froideur, et d'un ton posé il ajouta:
+
+--Et si vous tenez tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la
+Rèche à midi, il y sera. Au revoir!...
+
+Ayant dit, il se jeta brusquement de côté, franchit d'un bond le talus
+de l'avenue, et disparut dans les ténèbres...
+
+--Jean!... cria Martial d'une voix presque suppliante; Jean! revenez;
+écoutez-moi!
+
+Pas de réponse...
+
+Et bientôt, le bruit des souliers ferrés du frère de Marie-Anne
+s'éteignit sur la terre labourée...
+
+Une sorte d'étourdissement, comme après une chute, s'était emparé du
+jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout à la même place au
+milieu de l'avenue, immobile, sans projets et sans pensées...
+
+Un cheval qui passait à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et
+qui en passant faillit l'écraser, le tira de cet anéantissement.
+
+Il tressaillit comme un homme éveillé en sursaut, et la conscience de
+ses actes qu'il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui
+revint.
+
+Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l'ivrogne qui,
+l'ivresse dissipée, constate avec épouvante ses extravagances.
+
+Était-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l'homme qui
+vantait son sang-froid et son insensibilité parfaite, qui s'était
+laissé emporter ainsi!
+
+Hélas! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de
+Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la
+trompait pas absolument...
+
+Martial, qui eût dédaigné l'opinion du monde entier, fut comme frappé
+de vertige, à l'idée que Marie-Anne le méprisait sans doute, et
+qu'elle le tenait pour un traître et pour un lâche...
+
+C'est pour elle que, dans un accès de rage, il avait voulu une
+éclatante justification.
+
+S'il suppliait Jean de le conduire près de Maurice d'Escorval, c'est
+que près de Maurice il espérait trouver Marie-Anne pour lui dire:
+
+--Les apparences étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l'ai
+prouvé en démasquant le coupable.
+
+C'est à Marie-Anne qu'il eût voulu remettre le brouillon qu'il avait
+conservé, se disant qu'à tout le moins il l'étonnerait à force de
+générosité...
+
+Son attente avait été trompée, et il n'apercevait plus de réel qu'un
+scandale inouï.
+
+--Ce sera le diable à arranger, cet esclandre... se dit-il; mais
+bast!... personne n'y pensera plus dans un mois. Le plus court est
+d'aller au devant des commentaires... Rentrons!...
+
+Il disait cela: «rentrons,» du ton le plus délibéré. Le fait est qu'à
+mesure qu'il approchait du château, sa résolution chancelait.
+
+La fête de ses noces, qui devait être si magnifique, était déjà
+terminée; les invités ne se retiraient pas, ils s'enfuyaient...
+
+Martial réfléchissait qu'il allait se trouver seul entre sa jeune
+femme, son père et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors,
+de cris, de larmes, de colère et de menaces!... Et il affronterait
+tout cela...
+
+--Ma foi! non!... prononça-t-il à demi-voix, pas si bête...
+Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparaîtrai demain...
+
+Mais où passer la nuit?... Il était en costume de cérémonie, nu-tête,
+et il commençait à avoir froid... La maison occupée par le duc à
+Montaignac était une ressource.
+
+--J'y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d'autres habits,
+du feu, et demain un cheval pour revenir.
+
+C'était une longue traite à faire à pied, mais dans sa disposition
+d'esprit cela ne lui déplut pas.
+
+Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de
+son haut en le reconnaissant...
+
+--Vous, monsieur le marquis!...
+
+--Oui, moi!... Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m'y
+des vêtements pour me changer...
+
+Le valet obéit, et bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un
+canapé devant la cheminée.
+
+--Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le
+dessus.
+
+Il essaya, mais il n'était pas de cette force.
+
+Sa pensée lui échappait pour s'envoler à Sairmeuse, dans cette chambre
+nuptiale où il avait prodigué les plus exquises recherches du luxe.
+
+Il eut dû y être à cette heure, près de Blanche, cette jeune femme
+si jolie qui était la sienne, qu'il n'aimait pas, mais dont il était
+passionnément aimé...
+
+Pourquoi l'avoir abandonnée?... Était-elle donc responsable de
+l'infamie du marquis de Courtomieu?
+
+--Pauvre fille!... pensait-il, quelle nuit de noces!...
+
+Au jour, cependant, il s'endormit d'un sommeil fiévreux, et il était
+plus de neuf heures quand il s'éveilla.
+
+Il se fit servir à déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il
+mangeait de bon appétit, quand tout à coup:
+
+--Qu'on me selle un cheval, s'écria-t-il. Vite!... très-vite!...
+
+Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas
+s'y rendre!...
+
+Il s'y rendit, et, grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied
+à terre à la Rèche comme sonnait la demie de onze heures.
+
+Les autres ne devant pas être arrivés encore; il attacha son cheval
+à un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point
+culminant de la lande.
+
+Là avait été autrefois la masure de Lacheneur... Il n'en restait que
+les quatre murs, noircis par l'incendie et à demi-éboulés...
+
+Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une
+violente émotion, quand il entendit un grand froissement dans les
+ajoncs.
+
+Il se retourna: Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient...
+
+Le vieux soldat portait sous le bras un long et étroit paquet
+enveloppé de serge: c'était des épées que, pendant la nuit, Jean
+Lacheneur était allé chercher à Montaignac, chez un officier à
+demi-solde.
+
+--Nous sommes fâchés, monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait
+attendre. Remarquez toutefois qu'il n'est pas midi... Puis nous
+comptions peu sur vous...
+
+--Je tenais trop à me... justifier, interrompit Martial, pour n'être
+pas exact.
+
+Maurice haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Il ne s'agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d'un ton rude
+jusqu'à la grossièreté, mais de se battre.
+
+Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla
+pas.
+
+--Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur
+ici présent ne vous a rien dit.
+
+--Jean m'a tout raconté...
+
+--Eh bien, alors?...
+
+Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi.
+
+--Alors, répondit-il, avec une violence inouïe, ma haine est pareille,
+si mon mépris a diminué... Vous me devez une rencontre, monsieur,
+depuis le jour où nos regards se sont croisés sur la place de
+Sairmeuse, en présence de Mlle Lacheneur... Vous m'avez dit ce
+jour-là: «Nous nous retrouverons!» Nous voici face à face... Quelle
+insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre?...
+
+Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit
+une des épées que lui présentait le caporal Bavois, et tombant en
+garde:
+
+--Vous l'aurez voulu, dit-il d'une voix stridente... Le souvenir de
+Marie-Anne ne peut plus vous sauver...
+
+Mais les fers étaient à peine croisés, qu'un cri de Jean et du caporal
+Bavois arrêta le combat.
+
+--Les soldats!... crièrent-ils, fuyons!...
+
+Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes
+leurs forces.
+
+--Ah! je l'avais bien dit!... s'écria Maurice, le lâche est venu, mais
+il avait prévenu les gendarmes!...
+
+Il bondit en arrière, et brisant son épée sur son genou, il en lança
+les tronçons à la face de Martial en disant:
+
+--Voilà ton salaire, misérable!...
+
+--Misérable!... répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître!...
+infâme!...
+
+Et ils s'enfuirent laissant Martial foudroyé...
+
+Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient; il courut au
+sous-officier qui les commandait, et d'une voix brève:
+
+--Me reconnaissez-vous?...
+
+--Oui, répondit le sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse.
+
+--Eh bien, je vous défends de poursuivre ces gens qui fuient!...
+
+Le sergent hésita d'abord, puis d'un ton décidé:
+
+--Je ne puis vous obéir, monsieur, j'ai ma consigne.
+
+Et s'adressant à ses hommes:
+
+--Allons, vous autres, haut le pied!
+
+Il allait donner l'exemple, Martial le retint par le bras.
+
+--Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous
+envoie...
+
+--Qui?... le colonel, parbleu! d'après les ordres que le grand prévôt,
+M. de Courtomieu, lui a envoyés hier soir par un homme à cheval...
+Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du
+jour... Mais lâchez-moi, sacré tonnerre!... vous allez me faire
+manquer mon expédition...
+
+Il s'échappa, et Martial, plus trébuchant qu'un homme ivre, descendit
+la lande et alla reprendre son cheval.
+
+Mais il ne rentra pas au château de Sairmeuse... Il revint à
+Montaignac, et passa le reste de l'après-midi enfermé dans sa chambre.
+
+Et le soir même il expédiait à Sairmeuse deux lettres...
+
+L'une à son père, l'autre à sa jeune femme.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Si abominable que Martial imaginât le scandale de ses emportements,
+l'idée qu'il s'en faisait restait encore au-dessous de la réalité.
+
+La foudre tombant au milieu de la galerie, n'eût pas impressionné les
+hôtes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de
+Maurice d'Escorval.
+
+Un frisson courut par l'assemblée, quand Martial, effrayant de colère,
+lança la lettre froissée au visage de son beau-père, le marquis de
+Courtomieu.
+
+Et quand le marquis s'affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes
+femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri
+d'effroi...
+
+Il y avait bien vingt secondes que Martial était sorti avec Jean
+Lacheneur et les invités restaient encore immobiles comme des statues,
+pâles, muets, stupéfaits et comme pétrifiés.
+
+Ce fut Mme Blanche, la mariée, qui rompit le charme.
+
+Pendant que le marquis de Courtomieu se pâmait sans que personne
+encore songeât à le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse
+trépignait et se mordait les poings de colère, la jeune marquise
+essaya de sauver la situation...
+
+Le poignet meurtri de l'étreinte brutale de Martial, le coeur tout
+gonflé de haine et de rage, plus blanche que son voile de mariée,
+elle eut la force de retenir ses larmes prêtes à jaillir, elle sut
+contraindre ses lèvres à sourire.
+
+--C'est vraiment donner trop d'importance à un petit malentendu qui
+s'expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les
+plus rapprochées d'elle.
+
+Et aussitôt, s'avançant jusqu'au milieu de la galerie, elle fit signe
+à l'orchestre de commencer une contre-danse.
+
+Mais aux premières mesures de l'orchestre, éclatant soudainement, tous
+les invités, d'un mouvement unanime, se précipitèrent vers la porte.
+
+On eût dit que le feu venait de prendre au château... On ne se
+retirait pas, on fuyait...
+
+Une heure plus tôt, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse
+étaient excédés d'empressements serviles et de plates adulations...
+
+En ce moment, ils n'eussent pas trouvé dans toute cette foule si noble
+un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main.
+
+C'est que l'instant d'avant on les croyait tout-puissants... Ils
+venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en étouffant la
+conspiration... On les savait bien en cour et amis du roi... On leur
+supposait sur l'esprit des ministres une influence qui devait tourner
+au profit de leurs amis...
+
+Tandis que maintenant, à la suite de la lettre si explicite de
+Maurice, après les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis
+précipités du faîte de leurs grandeurs, disgraciés, punis peut-être...
+
+Or, le grand art consiste à pressentir les disgrâces...
+
+Héroïque jusqu'au bout, «la mariée» fit, pour arrêter cette déroute,
+d'incroyables efforts.
+
+Debout près de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux
+lèvres, Mme Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus
+flatteuses paroles, s'épuisant en arguments pour rassurer ces
+déserteurs.
+
+Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux
+danseurs, elle s'adressait aux jeunes filles...
+
+Efforts vains!... sacrifices inutiles!... Beaucoup de femmes, sans
+doute, ce soir-là, se donnèrent la délicate jouissance de faire payer
+à la jeune marquise de Sairmeuse les dédains et les épigrammes de
+Blanche de Courtomieu...
+
+Enfin, le moment arriva où de tous ces hôtes si empressés à accourir,
+le matin, il ne resta plus qu'un vieux gentilhomme, lequel,
+prudemment, à cause de sa goutte, avait laissé s'écouler la foule.
+
+Il s'inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et
+rougissant de cette insulte à une femme, il sortit comme les autres...
+
+Mme Blanche était seule!... Elle n'avait plus besoin de se
+contraindre... Il n'y avait plus là de témoins pour épier ses
+horribles souffrances et en jouir...
+
+D'un geste furieux, elle arracha son voile de mariée et sa couronne de
+fleurs d'oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula
+aux pieds...
+
+Un valet de pied traversant la galerie, elle l'arrêta.
+
+--Éteignez partout!... lui dit-elle comme si elle eût été chez son
+père, à Courtomieu et non pas à Sairmeuse.
+
+On lui obéit, et alors, pâle et échevelée, les yeux hagards, elle
+courut au petit salon où avait eu lieu la scène...
+
+Des domestiques s'empressaient autour du marquis de Courtomieu qui
+gisait sur une causeuse.
+
+On avait, quand il s'était affaissé, prononcé le terrible mot
+d'apoplexie.
+
+Mais le duc de Sairmeuse avait haussé les épaules.
+
+--Tout le sang de ses veines affluerait à son cerveau, qu'il ne lui
+donnerait pas seulement un étourdissement, dit-il.
+
+C'est que M. de Sairmeuse était furieux contre son ancien ami.
+
+Même, en y réfléchissant, il ne savait trop si c'était à Martial ou au
+marquis de Courtomieu qu'il devait en vouloir le plus...
+
+Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser
+l'échafaudage de sa fortune politique.
+
+Mais, d'un autre côté, le marquis de Courtomieu n'était-il pas cause
+qu'on accusait un Sairmeuse d'une trahison dont l'idée seule soulevait
+le coeur de dégoût?...
+
+Enfoncé dans un fauteuil, les traits contractés par la colère, il
+suivait les mouvements des domestiques, quand Mme Blanche entra.
+
+Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d'une voix sourde:
+
+--Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, prononça-t-elle,
+pendant que je restais seule, exposée aux dernières humiliations...
+Ah!... si j'étais un homme!... Tous vos hôtes se sont enfuis,
+monsieur, tous!...
+
+Brusquement M. de Sairmeuse se dressa:
+
+--Eh bien, s'écria-t-il, qu'ils aillent au diable!...
+
+C'est que de tous ces hôtes qui venaient de quitter ses salons,
+rompant ainsi violemment avec lui, il n'en était pas un seul que le
+duc de Sairmeuse regrettât.
+
+Il savait bien qu'il n'avait pas un ami, lui dont l'étonnant orgueil
+ne reconnaissait pas un égal.
+
+Donnant une fête pour le mariage de son fils, il y avait convié tous
+les gentilshommes de la contrée. Ils étaient venus... bien! Ils
+s'enfuyaient... bon voyage!
+
+Si le duc enrageait de cette désertion, c'est qu'elle lui présageait
+avec une terrible éloquence la disgrâce tant redoutée.
+
+Cependant, il essaya de se mentir à lui-même.
+
+--Ils reviendront, dit-il à Mme Blanche, nous les reverrons repentants
+et humbles! Fiez-vous à moi!... Mais où donc peut être Martial?
+
+Les yeux de la jeune femme flamboyèrent, mais elle ne répondit pas.
+
+--Serait-il sorti avec le fils de ce scélérat de Lacheneur? reprit le
+duc.
+
+--Je le crois...
+
+--Il ne saurait tarder à rentrer...
+
+--Qui sait!...
+
+M. de Sairmeuse donna sur la cheminée un coup de poing à briser le
+marbre.
+
+--Jarnibieu!... s'écria-t-il, ce serait combler la mesure...
+
+La jeune mariée dut croire que le duc s'inquiétait et s'irritait pour
+elle... Mais elle se trompait. Il ne songeait qu'aux calculs de son
+ambition déçue.
+
+Quoi qu'il en dit, il s'avouait, à part soi, la supériorité de son
+fils; il avait confiance en son génie d'intrigue, et avant de rien
+résoudre, il voulait le consulter.
+
+--C'est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c'est à lui de le
+réparer!... Et, Jarnibieu! il en est bien capable, s'il le veut!...
+
+Et tout haut il reprit:
+
+--Il faut retrouver Martial, il faut...
+
+D'un geste terrible de douleur et de colère, Mme Blanche
+l'interrompit:
+
+--Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver...
+mon mari.
+
+Le duc avait eu une pensée pareille, il n'osa l'avouer.
+
+--Le ressentiment vous égare, marquise, fit-il.
+
+--Je sais ce que je sais!...
+
+--Non!... et la preuve c'est que Martial va reparaître... S'il est
+sorti, il ne peut être loin... On va le chercher, je le chercherai
+moi-même...
+
+Il s'éloigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la
+jeune femme s'approcha de son père qui ne semblait point reprendre
+connaissance.
+
+Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus impérieux:
+
+--Mon père!... appela-t-elle: mon père!
+
+Cette voix, qui tant de fois l'avait fait trembler, agit sur M. de
+Courtomieu plus efficacement que l'eau de Cologne des domestiques. Il
+entr'ouvrit languissamment un oeil, qu'il referma aussitôt, mais non
+si vite que sa fille ne s'en aperçût:
+
+--J'ai à vous parler, insista-t-elle, relevez-vous!...
+
+Il n'osa désobéir, et péniblement il se redressa sur la causeuse, la
+cravate dénouée, le visage marbré de grandes plaques rouges.
+
+--Ah!... que je souffre!... geignait-il, que je souffre!
+
+Sa fille l'écrasa d'un regard méprisant, et d'un ton d'ironie amère:
+
+--Pensez-vous que je suis aux anges?... prononça-t-elle.
+
+--Parle donc, soupira M. de Courtomieu, parle, puisque tu le veux...
+
+Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi.
+
+--Retirez-vous! dit-elle aux domestiques.
+
+Ils se retirèrent, et après qu'elle eût poussé le verrou de la porte:
+
+--Parlons de Martial... commença-t-elle.
+
+À ce nom, M. de Courtomieu bondit et ses poings se crispèrent.
+
+--Ah! le misérable!... s'écria-t-il.
+
+--Martial est mon mari, mon père.
+
+--Quoi!... après ce qu'il a fait, vous osez le défendre!...
+
+--Je ne le défends pas, mais je ne veux pas qu'on me le tue.
+
+Qui eût, en ce moment, annoncé la mort de Martial, n'eût pas désespéré
+M. de Courtomieu.
+
+--Vous l'avez entendu, mon père, poursuivit Mme Blanche, on assigne
+pour demain, à midi, un rendez-vous à Martial, à la lande de la
+Rèche... Je le connais, il a été insulté, il s'y rendra... Y
+rencontrera-t-il un adversaire loyal?... Non. Il y trouvera des
+assassins... Vous pouvez l'empêcher d'être assassiné.
+
+--Moi, mon Dieu!... et comment?
+
+--En envoyant à la Rèche des soldats qui se cacheront dans le bois, et
+qui, le moment venu, arrêteront les scélérats qui en veulent aux jours
+de Martial...
+
+Le marquis hocha gravement la tête:
+
+--Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable...
+
+--De tout!... oui, je le sais. Mais que vous importe, si je prends
+tout sur moi?
+
+Quelle était la véritable intention de «la mariée?» M. de Courtomieu
+essaya vainement de la pénétrer.
+
+--Il faut expédier des ordres à Montaignac, insista-t-elle...
+
+Moins émue, elle eût vu l'ombre d'une pensée mauvaise voiler les yeux
+de son père. Il songeait que faire ce que désirait sa fille, c'était
+se venger de Martial et de la façon la plus cruelle, et le déshonorer,
+lui qui se souciait si peu de l'honneur des autres.
+
+--Soit!... fit-il. Tu l'exiges, je vais écrire...
+
+Sa fille lui apporta vivement de l'encre et des plumes, et tant bien
+que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le
+colonel de la légion de Montaignac.
+
+Mme Blanche descendit elle-même cette lettre à un domestique, elle lui
+commanda de monter à cheval, et c'est seulement quand elle l'eût
+vu partir au galop qu'elle gagna les appartements qui avaient été
+préparés pour elle, ces appartements où Martial avait réuni les plus
+délicates merveilles du luxe, et que devait éclairer la plus radieuse
+des lunes de miel.
+
+Mais là tout était fait pour raviver le désespoir de la pauvre
+abandonnée, pour attirer sa haine et exaspérer ses colères...
+
+Ses femmes voulaient la déshabiller, elle les renvoya durement et
+courut s'enfermer avec la tante Médie dans la chambre nuptiale où
+l'époux seul manquait...
+
+Affaissée sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage
+les flatteries excessives dont elle avait été l'objet quand elle était
+l'élève des Dames du Sacré-Coeur.
+
+Alors, on s'étudiait à lui persuader qu'en raison de tous ses
+avantages de naissance, de fortune, d'esprit et de beauté, elle devait
+être plus heureuse que les autres...
+
+Et c'était à elle, que par une étrange dérive de la destinée, ce
+malheur arrivait, incroyable, inouï, d'être abandonnée la première
+nuit de ses noces...
+
+Car elle était abandonnée, elle n'en doutait pas... Elle était sûre
+que son mari ne rentrerait pas, elle ne l'attendait pas...
+
+Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques;
+mais elle savait bien que c'était peine perdue, qu'ils ne
+rencontreraient pas Martial...
+
+Où pouvait-il être? Près de Marie-Anne, certainement... Mme Blanche ne
+pouvait l'imaginer ailleurs...
+
+Et à cette pensée atroce, qui l'obsédait, elle sentait la folie
+envahir son cerveau; elle comprenait le crime; elle rêvait la
+vengeance qu'on demande au fer ou au poison...
+
+Martial, à Montaignac, avait fini par s'endormir...
+
+Mme Blanche, quand vint le jour, changea pour des vêtements noirs sa
+robe blanche de mariée, et on la vit errer comme une ombre dans les
+jardins de Sairmeuse... Elle n'était plus, véritablement, que l'ombre
+d'elle-même; cette nuit d'indicibles tortures avait pesé sur sa tête
+plus que toutes les années qu'elle avait vécues...
+
+Elle passa la journée enfermée dans son appartement, refusant d'ouvrir
+au duc de Sairmeuse et même à son père...
+
+Dans la soirée seulement, vers les huit heures, on eut des
+nouvelles...
+
+Un domestique apportait les lettres adressées par Martial à son père
+et à sa femme.
+
+Pendant plus d'une minute, Mme Blanche hésita à ouvrir celle qui lui
+était destinée: son sort allait être fixé, elle avait peur...
+
+Enfin elle rompit le cachet et lut:
+
+«Madame la marquise,
+
+«Entre vous et moi, tout est fini, et il n'est pas de rapprochement
+possible...
+
+«De ce moment, reprenez votre liberté... Je vous estime assez pour
+espérer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis
+vous enlever.
+
+«Vous trouverez comme moi, je pense, une séparation amiable préférable
+au scandale d'un procès.
+
+«Quand mes hommes d'affaires règleront vos intérêts, souvenez-vous que
+j'ai trois cent mille livres de rentes...
+
+«MARTIAL DE SAIRMEUSE.»
+
+Mme Blanche chancela sous le coup terrible... c'en était fait, elle
+était abandonnée, et abandonnée, pensait-elle, pour une autre. Mais
+elle se roidit, et d'une voix stridente:
+
+--Oh! cette Marie-Anne! s'écria-t-elle, cette créature! je la
+tuerai!...
+
+
+
+
+XL
+
+
+Les vingt-quatre mortelles heures passées par Mme Blanche à mesurer
+l'étendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait
+employées à tempêter et à jurer à faire crouler les plafonds.
+
+Lui non plus, il ne s'était pas couché.
+
+Après des recherches inutiles aux environs, il était revenu à la
+grande galerie du château, et il l'arpentait d'un pied furieux.
+
+Il tombait de lassitude, après un accès de colère qui avait duré une
+nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils...
+
+Elle était brève...
+
+Martial ne donnait à son père aucune explication; il ne mentionnait
+même pas la rupture qu'il venait de signifier à sa femme.
+
+«Je ne puis me rendre à Sairmeuse, Monsieur le duc, écrivait-il, et
+cependant, nous voir est de la dernière importance.
+
+«Vous approuverez, je l'espère, mes déterminations, quand je vous
+aurai exposé les raisons qui les ont dictées.
+
+«Venez donc à Montaignac, le plus tôt sera le mieux, je vous attends.»
+
+S'il n'eût écouté que les suggestions de son impatience, le duc de
+Sairmeuse eût fait atteler à l'instant même, et se fût mis en route.
+
+Mais pouvait-il, décemment, abandonner ainsi brusquement le marquis
+de Courtomieu, qui avait accepté son hospitalité, et Mme Blanche, la
+femme de son fils, en définitive.
+
+S'il eût pu les voir encore, leur parler, les prévenir...
+
+Il l'essaya en vain... Mme Blanche s'était enfermée et refusait
+d'ouvrir; le marquis s'était mis au lit, avait envoyé chercher un
+médecin qui l'avait saigné, et il se déclarait à la mort.
+
+Le duc de Sairmeuse se résigna donc à une nuit encore d'incertitudes,
+vraiment intolérables, pour un caractère comme le sien.
+
+--Attendons, se disait-il, demain à l'issue du déjeuner, je saurai
+bien trouver un prétexte pour m'esquiver quelques heures sans dire que
+je vais rejoindre Martial...
+
+Il n'eut pas cette peine...
+
+Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de
+s'habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille
+l'attendaient au salon.
+
+Surpris, il se hâta de descendre.
+
+Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui était assis dans un
+fauteuil, se dressa tout d'une pièce, s'appuyant sur l'épaule de tante
+Médie...
+
+Et Mme Blanche s'avança d'un pas raide, pâle et défaite, autant que si
+on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang.
+
+--Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons
+vous faire nos adieux.
+
+--Comment, vous partez, vous ne voulez pas...
+
+D'un geste doux la jeune femme l'interrompit, et tirant de son corsage
+la lettre de rupture, elle la tendit à M. de Sairmeuse en disant:
+
+--Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc.
+
+D'un seul coup d'oeil il lut, et son saisissement fut tel qu'il ne
+trouva même pas un juron.
+
+--Incompréhensible!... balbutia-t-il; inimaginable!...
+
+--Inimaginable, en effet!... répéta la jeune femme d'un ton triste,
+mais sans amertume... Je suis mariée d'hier et me voici abandonnée...
+Il eût été généreux de réfléchir la veille et non le lendemain...
+Dites pourtant à Martial que je lui pardonne d'avoir brisé ma vie,
+d'avoir fait de moi la plus misérable des créatures... Je lui pardonne
+aussi cette insulte suprême de me parler de sa fortune... Je souhaite
+qu'il soit heureux. Allons... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous
+reverrons plus... Adieu!...
+
+Elle prit le bras de son père et ils allaient se retirer... M. de
+Sairmeuse, qui s'était un peu remis, n'eut que le temps de se jeter
+devant la porte.
+
+--Vous ne partirez pas ainsi!... s'écria-t-il, je ne le souffrirai
+pas... Attendez au moins que j'aie vu Martial, il n'est peut-être pas
+coupable autant que vous le croyez...
+
+--Oh! assez!... interrompit le marquis, assez!...
+
+Il dégagea de son bras, le bras de sa fille, et d'une voix affaiblie:
+
+--À quoi bon des explications!... poursuivit-il. Hélas!... il est de
+ces outrages qui ne se réparent pas... Puisse votre conscience vous
+pardonner comme je vous pardonne moi-même... Adieu!...
+
+Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel
+accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut ébloui.
+
+C'est d'un air absolument ahuri qu'il regarda s'éloigner le marquis et
+sa fille, et ils étaient déjà loin quand il s'écria:
+
+--Cafard!... me croit-il sa dupe!...
+
+Dupe!... M. de Sairmeuse l'était si peu que sa seconde pensée fut
+celle-ci:
+
+--Où veut-il en venir, avec cette comédie? Il dit qu'il nous
+pardonne... c'est donc qu'il nous réserve quelque coup de jarnac!...
+
+Cette conviction l'emplit d'inquiétude. En vérité il ne se sentait pas
+de force à lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu.
+
+--Mais Martial lui damera le pion... s'écria-t-il... Oui, il faut voir
+Martial!...
+
+Si grande était son anxiété et telle son impatience, que de sa main il
+aida à atteler la voiture qu'il avait commandée, et que, prenant le
+fouet, il voulut conduire lui-même.
+
+Tout en poussant furieusement ses chevaux il s'efforçait de réfléchir,
+mais les idées les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tête,
+il n'y voyait plus clair, et la rapidité de la course fouettant son
+sang ravivait sa colère.
+
+Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, à Montaignac.
+
+--J'imagine que vous êtes devenu fou, marquis! s'écria-t-il dès le
+seuil. C'est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez
+présenter...
+
+Mais Martial, qui attendait la visite de son père, avait eu le temps
+de se préparer.
+
+--Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d'esprit,
+répondit-il... Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui
+avez envoyé des soldats au rendez-vous que Maurice d'Escorval m'avait
+loyalement assigné?...
+
+--Marquis!...
+
+--Bien!... c'est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu?...
+
+Le duc ne répondit pas. En dépit de ses travers, de ses défauts et
+de ses vices, cet homme orgueilleux avait conservé les qualités
+essentielles de la vieille noblesse française: la fidélité à la parole
+jurée et une admirable bravoure.
+
+Il trouvait tout naturel que Martial se battît avec Maurice... Il
+jugeait ignoble ce fait d'envoyer des soldats saisir un ennemi loyal
+et confiant.
+
+--C'est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misérable essaie
+de déshonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu'on me croie, quand je
+l'affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... j'ai rompu. Je
+ne le regrette pas, puisque je ne l'avais vraiment épousée que par
+condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu'il faut se marier et
+que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me
+sont rien...
+
+Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse.
+
+--C'est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n'en avez
+pas moins perdu la fortune politique de notre maison.
+
+Un fin sourire glissa sur les lèvres de Martial:
+
+--Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas,
+toute cette affaire du soulèvement de Montaignac est abominable, et
+vous devez bénir l'occasion qui vous est offerte de dégager votre
+responsabilité. Avec un peu d'adresse, vous pouvez rejeter tout
+l'odieux des représailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder
+pour vous que le prestige du service rendu...
+
+Le duc se déridait, il entrevoyait le plan de son fils.
+
+--Jarnibieu!... marquis, s'écria-t-il, savez-vous que c'est une idée
+cela!... Savez-vous que dès maintenant, je crains infiniment moins le
+Courtomieu?...
+
+Martial était devenu pensif.
+
+--Ce n'est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille... ma
+femme.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Il faut avoir vécu au fond des campagnes pour savoir au juste avec
+quelle prestigieuse rapidité une nouvelle s'y propage et vole de
+bouche en bouche. Parfois, c'est à confondre l'esprit.
+
+Ainsi, le soir même des scènes du château de Sairmeuse, la rumeur en
+arrivait aux infortunés cachés à la ferme du père Poignot.
+
+Il n'y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le
+caporal Bavois s'étaient éloignés en promettant de repasser la
+frontière cette nuit même.
+
+Après mûres réflexions, l'abbé Midon avait décidé qu'on ne dirait rien
+à M. d'Escorval de la brusque apparition de son fils et qu'on lui
+dissimulerait même la présence de Marie-Anne.
+
+Son état était si alarmant encore, que la moindre émotion pouvait
+décider quelque complication mortelle.
+
+Vers les dix heures, le baron s'étant assoupi, l'abbé Midon et Mme
+d'Escorval étaient descendus dans une salle basse de la ferme, pour
+causer librement avec Marie-Anne, quand l'aîné des fils Poignot parut
+la figure bouleversée.
+
+Ce grave gars était sorti après souper avec plusieurs de ses
+camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des fêtes de
+Sairmeuse, et il revenait en toute hâte apprendre aux hôtes de son
+père les étranges événements de la soirée.
+
+--C'est inconcevable!... murmurait l'abbé Midon abasourdi.
+
+Pas si inconcevable, le prêtre l'eût bien compris, si l'idée lui fût
+venue d'observer Marie-Anne.
+
+Elle était devenue plus rouge que le feu, elle baissait la tête, et
+autant que possible s'écartait du cercle de la lumière.
+
+C'est qu'il ne lui était pas possible de méconnaître un trait de cette
+grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait déclaré, le
+soir où il lui avait offert son nom en même temps qu'il lui avouait
+son aversion pour sa fiancée.
+
+Ce qui s'était passé dans l'âme de Martial, il lui semblait qu'elle le
+devinait.
+
+Mais l'abbé Midon était trop préoccupé pour rien voir. Son premier
+étonnement dissipé, il était devenu sombre, et le froncement de ses
+sourcils trahissait l'effort de sa pensée.
+
+Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que
+ces étranges événements rendaient leur situation plus périlleuse que
+jamais.
+
+--Il est inouï, murmurait-il, que Maurice ait osé cette folie,
+après ce que je venais de lui dire; l'ennemi le plus cruel du baron
+d'Escorval n'agirait pas autrement que son fils... Enfin, attendons à
+demain avant de rien décider.
+
+Le lendemain, on apprit la rencontre de la Rèche. Un paysan, qui avait
+assisté de loin aux préliminaires de ce duel qui ne devait pas finir,
+put donner les détails les plus circonstanciés.
+
+Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats
+accourir et se mettre à la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois.
+
+Mais il était sûr aussi que les soldats en avaient été pour leurs
+peines. Il les avait rencontrés sur les cinq heures, harassés et
+furieux.
+
+Le sous-officier disait que l'expédition avait manqué par la faute de
+Martial qui l'avait retenu une minute...
+
+Ce même jour, le père Poignot vint conter à l'abbé Midon que le duc de
+Sairmeuse et le marquis de Courtomieu étaient brouillés... C'était le
+bruit du pays. Le marquis était rentré au château de Courtomieu avec
+sa fille, et le duc était parti pour Montaignac...
+
+Cette dernière nouvelle devait rassurer l'abbé Midou; mais ses transes
+avaient été trop poignantes pour échapper au baron d'Escorval.
+
+--Vous avez quelque chose, curé, lui dit-il.
+
+--Rien, monsieur le baron, rien absolument.
+
+--Aucun péril nouveau ne nous menace?
+
+--Aucun, je vous jure.
+
+L'assurance du prêtre et ses protestations ne semblèrent pas
+convaincre M. d'Escorval.
+
+--Oh!... ne jurez pas, curé... Avant-hier soir, tenez, quand vous êtes
+remonté ici, à mon réveil, vous étiez plus pâle que la mort, et ma
+femme, certainement, venait de pleurer... pourquoi?...
+
+D'ordinaire, quand l'abbé Midon ne voulait pas répondre à certaines
+questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce
+qui était vrai d'ailleurs, que s'agiter et parler, c'était retarder sa
+guérison...
+
+Habituellement, le baron obéissait, cette fois il résista.
+
+--Il dépend de vous, curé, poursuivit-il, de me rendre ma
+tranquillité... Avouez-le, vous tremblez qu'on ne découvre ma
+retraite... Cette crainte me torture aussi... Eh bien!... jurez-moi
+que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la
+paix...
+
+--Je ne puis jurer cela! murmura l'abbé en pâlissant.
+
+Le regard de M. d'Escorval se voila:
+
+--Et pourquoi donc? insista-t-il... Si j'étais repris,
+qu'arriverait-il? On me soignerait, et dès que je pourrais me tenir
+debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime que de m'épargner
+l'horreur du supplice... Voyons, curé, vous êtes mon meilleur ami,
+n'est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce suprême service... Voulez-vous
+que je vous maudisse de m'avoir sauvé la vie...
+
+L'abbé ne répondit pas, mais son oeil, volontairement ou non, s'arrêta
+avec une expression étrange sur la boîte de médicaments posée sur la
+table.
+
+Voulait-il donc dire:
+
+--Je ne ferai rien; mais là vous trouveriez du poison...
+
+M. d'Escorval le comprit ainsi, car c'est avec l'accent de la
+reconnaissance qu'il murmura:
+
+--Merci!...
+
+Persuadé que désormais il était le maître de sa vie, qu'il aurait
+du poison sous la main s'il était découvert, le baron respirait
+librement.
+
+De ce moment, sa situation, si longtemps désespérée, s'améliora
+visiblement et d'une façon soutenue.
+
+--Je me moque à cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il
+avec une gaieté qui certes n'était pas feinte, je puis attendre
+paisiblement mon rétablissement.
+
+De son côté, l'abbé Midon reprenait confiance. Les jours s'écoulaient
+et ses sinistres appréhensions ne se réalisaient pas.
+
+Loin de provoquer un redoublement de sévérités, l'imprudence affreuse
+de Maurice et de Jean Lacheneur avait été comme le point de départ
+d'une indulgence universelle.
+
+On eût dit un parti pris des autorités de Montaignac d'oublier et de
+faire oublier, s'il était possible, la conspiration de Lacheneur et
+les abominables représailles dont elle avait été le prétexte.
+
+Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient à la ferme, calmaient
+une inquiétude, ou étaient une garantie de sécurité.
+
+On sut d'abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal
+Bavois avaient réussi à gagner le Piémont.
+
+De Jean Lacheneur, il n'en était pas question, on supposait qu'il
+n'avait pas quitté le pays, mais on n'avait aucune raison de
+craindre pour lui, puisqu'il n'était porté sur aucune des listes de
+poursuites...
+
+Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade,
+qu'il ne sortait plus de chez lui et que Mme Blanche ne quittait pas
+son chevet.
+
+Une autre fois, le père Poignot raconta en revenant de Montaignac que
+le duc de Sairmeuse était allé passer huit jours à Paris, qu'il était
+de retour avec une décoration de plus, signe évident de faveur, et
+qu'il avait fait à tous les conjurés condamnés à la prison la remise
+de leur peine.
+
+Douter n'était pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait
+le surlendemain toutes ces circonstances.
+
+L'abbé Midon n'en revenait pas.
+
+--Voilà qui prouve bien l'inanité des prévisions humaines, disait-il à
+Mme d'Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera.
+
+C'est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l'abbé
+Midon l'attribuait uniquement à la rupture du marquis de Courtomieu et
+du duc de Sairmeuse.
+
+Si grande que fût sa perspicacité, il fut comme tout le monde dupe des
+apparences.
+
+Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les
+officiers à demi-solde de Montaignac eux-mêmes répétaient:
+
+--Décidément, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa réputation, et
+s'il s'est montré implacable c'est qu'il était conseillé par l'odieux
+marquis de Courtomieu.
+
+Seule, Marie-Anne soupçonnait la vérité.
+
+Il lui semblait qu'elle reconnaissait le génie de Martial, cet
+esprit souple, se plaisant aux coups de théâtre, toujours épris de
+l'impossible.
+
+Un secret pressentiment lui disait que c'était lui qui, secouant
+son apathie habituelle, dirigeait avec une habileté souveraine les
+événements et usait et abusait de son ascendant sur l'esprit du duc de
+Sairmeuse.
+
+--Et c'est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans
+d'elle-même, c'est pour toi que Martial agit ainsi!... Qu'importent
+à cet insoucieux égoïste tous ces conjurés obscurs qu'il ne connaît
+pas!... S'il les protège c'est pour avoir le droit de te protéger,
+toi et ceux que tu aimes!... s'il a fait remettre les prisonniers en
+liberté, n'est-ce pas qu'il se propose de faire réformer le jugement
+injuste qui a condamné à mort le baron d'Escorval innocent!...
+
+Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu'elle songeait à
+cela.
+
+Et dans le fait, n'était-ce pas de l'héroïsme de la part d'un homme
+dont elle avait repoussé les offres éblouissantes!...
+
+Pouvait-elle méconnaître tout ce qu'il y avait de réelle grandeur dans
+la façon dont Martial, plutôt que d'être soupçonné d'une lâcheté,
+avait révélé un secret qui pouvait renverser la fortune politique du
+duc de Sairmeuse!...
+
+Et cependant jamais l'idée de cette grande passion d'un homme vraiment
+supérieur ne fit battre son coeur plus vite. Jamais elle n'en éprouva
+un mouvement d'orgueil...
+
+Hélas!... Rien n'était plus capable de la toucher; rien ne pouvait
+plus la distraire de la noire tristesse qui l'envahissait.
+
+Deux mois après son arrivée à la ferme du père Poignot, elle n'était
+plus que l'ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur
+son passage, recueillait tant de murmures d'admiration...
+
+Elle maigrissait et dépérissait à vue d'oeil, pour ainsi dire, ses
+joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus pâle que la
+veille, chaque jour élargissait le cercle bleuâtre qui cernait ses
+grands yeux noirs.
+
+Vive et active autrefois, elle était devenue paresseuse et lente. Elle
+ne marchait plus, elle se traînait. Souvent elle restait des journées
+entières immobile sur une chaise, les lèvres contractées comme par
+un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes
+roulaient silencieuses le long de ses joues.
+
+Les gens de la ferme--et Dieu sait cependant si les campagnards sont
+durs!--ne pouvaient se défendre d'émotion en la regardant, et ils la
+plaignaient.
+
+--Pauvre fille! répétaient-ils entre eux, ce qu'elle mange ne lui
+profite guère!... il est vrai qu'elle ne mange, autant dire, rien.
+
+--Dame! disait le père Poignot, faut être juste: elle n'a pas de
+chance... Elle a été élevée comme une reine, et maintenant la voilà à
+la charité... Son père a été guillotiné, elle ne sait ce qu'est devenu
+son frère... On se ferait du chagrin à moins.
+
+À maintes reprises, l'abbé Midon, inquiet, l'avait questionnée.
+
+--Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave,
+qu'avez-vous?...
+
+--Je ne souffre pas, monsieur le curé.
+
+--Pourquoi ne pas vous confier à moi? Ne suis-je pas votre ami? Que
+craignez-vous?
+
+Elle secouait tristement la tête et répondait:
+
+--Je n'ai rien à confier!...
+
+Elle disait: rien. Et, cependant elle se mourait de douleur et
+d'angoisses.
+
+Fidèle à la promesse que lui avait arrachée Maurice, elle n'avait
+rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage à la fois nul et
+indissoluble, contracté dans la petite église de Vigano.
+
+Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment où il
+lui serait impossible de dissimuler sa grossesse.
+
+Déjà elle n'y parvenait qu'au prix de tortures de tous les instants,
+et qu'en risquant sa vie et celle de son enfant.
+
+Et encore réussissait-elle véritablement?
+
+Deux ou trois fois, l'abbé Midon avait arrêté sur elle un regard si
+perspicace, qu'elle en avait perdu contenance. Était-il sûr qu'il ne
+doutât de rien?
+
+Les autres ne savaient rien, elle en était certaine. Toute autre
+qu'elle eût peut-être été soupçonnée, mais elle!... Sa réputation
+seule la mettait à l'abri de tout soupçon.... Et nature droite et
+loyale, elle se révoltait de ce continuel mensonge; elle s'indignait
+de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu.
+
+--La honte, pensait-elle, n'en sera que plus grande quand tout se
+découvrira!...
+
+Ses angoisses étaient affreuses. Que faire?... Avouer! Elle l'eût osé
+les premiers jours; maintenant, elle ne s'en sentait pas le courage.
+
+Fuir?... mais où aller?... Quel prétexte donner ensuite?... Ne
+perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l'espoir seul la
+soutenait!
+
+Elle songeait à fuir cependant, quand un événement lui vint en aide,
+qui lui sembla le salut.
+
+L'argent manquait à la ferme... Les proscrits ne pouvaient rien tirer
+du dehors, sous peine de se livrer, et le père Poignot était à bout de
+ressources...
+
+L'abbé Midon se demandait comment sortir d'embarras, quand Marie-Anne
+lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l'argent
+caché sous la pierre de la cheminée de la belle chambre.
+
+--Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir à la Borderie, m'y
+introduire, prendre l'argent et l'apporter ici... Il est bien à moi,
+n'est-ce pas?
+
+Mais le prêtre, après un moment de réflexion, jugea cette démarche
+impossible.
+
+--Vous seriez peut-être vue, dit-il, et qui sait?... arrêtée. On vous
+interrogerait... quelles explications plausibles donner? Sans compter
+que les scellés doivent avoir été mis partout. Les briser, ce
+serait donner l'idée qu'un vol a été commis, c'est-à-dire éveiller
+l'attention.
+
+--Que faire, alors!
+
+--Agir au grand jour. Vous n'êtes nullement compromise, vous;
+reparaissez demain comme si vous reveniez du Piémont, allez trouver
+le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre
+héritage, et installez-vous à la Borderie...
+
+Marie-Anne frissonnait...
+
+--Habiter la maison de Chanlouineau, bégaya-t-elle, moi... toute
+seule!...
+
+Si le prêtre aperçut le trouble de la malheureuse, il n'en tint
+compte.
+
+--Visiblement le ciel nous protège, ma chère enfant, reprit-il. Je ne
+vois que des avantages à votre installation à la Borderie, et pas un
+inconvénient. Nos communications seront faciles, et avec quelques
+précautions, sans danger. Nous choisirons avant votre départ un
+point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y
+rencontrerez avec le père Poignot...
+
+L'espérance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit:
+
+--Et dans l'avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus
+utile encore... Dès qu'on sera accoutumé dans le pays à votre séjour à
+la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera
+bien plus rapide que dans le grenier étroit et bas où nous le cachons
+et où il souffre véritablement du manque d'air et d'espace...
+
+Il parlait si vite, que Marie-Anne n'avait pu seulement ouvrir la
+bouche. Comme il s'arrêtait, elle hasarda une objection:
+
+--Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m'établir
+comme cela, tout à coup, dans les biens d'un homme qui n'était pas mon
+parent?...
+
+Le prêtre ne voulut pas comprendre l'appréhension de Marie-Anne.
+
+--Que voulez-vous qu'on pense, fit-il, que vous importe l'opinion?...
+
+Et après une pause:
+
+--Pour vous-même, ma pauvre enfant, prononça-t-il, sortir d'ici où
+vous vivez enfermée est indispensable... ce vous sera un bienfait, de
+vous retrouver au grand air, libre, seule...
+
+Le ton de l'abbé, l'expression de son visage, ses regards parurent si
+étranges à Marie-Anne, qu'elle devint plus blanche que la muraille
+contre laquelle elle s'appuya toute défaillante.
+
+--Je ne m'étais pas trompée, se dit-elle, il sait!...
+
+--D'ailleurs, insista l'abbé d'un ton péremptoire, il n'y a pas à
+hésiter.
+
+La détermination prise, restait à en régler l'exécution avec assez
+d'habileté pour n'éveiller aucun soupçon, et ne laisser au hasard que
+le moins de prise possible.
+
+Il fut convenu que, dans la nuit même, le père Poignot conduirait
+Marie-Anne jusqu'à la frontière où elle prendrait la diligence qui
+fait le service entre le Piémont et Montaignac, et qui traverse le
+village de Sairmeuse.
+
+C'est avec le plus grand soin que l'abbé Midon avait dicté à
+Marie-Anne la version qu'elle donnerait de son séjour à l'étranger.
+
+Toutes les réponses aux questions qu'on ne manquerait pas de lui
+adresser devaient tendre à ce but de bien persuader à tout le monde
+que le baron d'Escorval était caché dans les environs de Turin.
+
+Ce qui avait été convenu fut exécuté de point en point, et le
+lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse
+virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence
+qui relayait.
+
+--La fille à M. Lacheneur est ici!...
+
+Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidité,
+mit tout le village aux portes et aux fenêtres.
+
+On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur,
+remonter la grande rue suivie d'un garçon d'écurie qui portait une
+petite malle, et entrer à l'auberge du _Boeuf couronné_.
+
+À la ville, l'indiscrétion a quelque pudeur; on se cache pour épier. À
+la campagne, la curiosité, effrontément naïve, se montre sans vergogne
+et obsède avec une inconsciente cruauté ceux qui en sont l'objet.
+
+Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte
+un rassemblement qui l'attendait bouche béante, les yeux largement
+écarquillés.
+
+Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de
+réflexions qui bourdonnaient à ses oreilles, jusqu'à la porte du
+notaire où elle alla frapper.
+
+C'était un homme considérable, ce notaire, par sa corpulence, sa
+fortune et la quantité d'actes qu'il faisait. Il avait la face plate
+et rougeaude, une façon de s'exprimer melliflue, une barbe bien
+taillée et des prétentions au bel esprit. On le disait à la fois pieux
+et gaillard.
+
+Il accueillit Marie-Anne avec la déférence due à une héritière qui va
+palper une succession liquide d'une cinquantaine de mille francs...
+
+Mais jaloux d'étaler sa perspicacité, il donna fort clairement à
+entendre que lui, homme d'expérience, il devinait que l'amour avait
+seul dicté le testament de Chanlouineau...
+
+La résignation de Marie-Anne se révolta.
+
+--Vous oubliez ce qui m'amène, monsieur, prononça-t-elle, vous ne me
+dites rien de ce que j'ai à faire?
+
+Le notaire, interdit du ton, s'arrêta.
+
+--Peste! pensa-t-il, elle est pressée de tâter les espèces, la
+commère!...
+
+Et à haute voix:
+
+--Tout sera vite terminé, dit-il; justement le juge de paix n'a pas
+d'audience aujourd'hui, il sera à notre disposition pour la levée des
+scellés.
+
+Pauvre Chanlouineau!... le génie des nobles passions l'avait inspiré
+quand il avait pris ses dispositions dernières...
+
+Un avoué retors n'eût pas imaginé des précautions plus ingénieuses
+pour écarter toutes ces infinies et irritantes difficultés qui se
+dressent comme des buissons d'épines autour des successions.
+
+Le soir même, les scellés étaient levés et Marie-Anne était mise en
+possession de la Borderie.
+
+Elle était seule dans la maison de Chanlouineau, seule!... La nuit
+tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu'une des portes
+allait s'ouvrir, que cet homme qui l'avait tant aimée allait paraître,
+et qu'elle entendrait sa voix comme elle l'avait entendue pour la
+dernière fois, dans son cachot.
+
+Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumière,
+et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la
+sienne désormais, et où palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui
+l'avait habitée.
+
+Lentement, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée, elle
+reconnut le fourneau récemment réparé, et enfin elle monta dans
+cette chambre du premier étage dont Chanlouineau avait fait comme le
+tabernacle de sa passion.
+
+Là, tout était magnifique, encore plus qu'il ne l'avait dit.
+
+L'âpre paysan qui déjeunait d'une croûte frottée d'oignon avait
+dépensé une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destiné
+à son idole.
+
+--Comme il m'aimait! murmurait Marie-Anne, émue de cette émotion dont
+l'idée seule avait enflammé la jalousie de Maurice, comme il m'aimait!
+
+Mais elle n'avait pas le droit de s'abandonner à ses sensations... Le
+père Poignot l'attendait sans doute au rendez-vous.
+
+Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme
+annoncée par Chanlouineau... les approches de la mort ne lui avaient
+pas fait oublier son compte...
+
+Le lendemain, à son réveil, l'abbé Midon eut de l'argent...
+
+Dès lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, après tant d'épreuves
+et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur.
+
+Fidèle aux recommandations de l'abbé, elle vivait seule, mais par
+ses fréquentes sorties, elle accoutumait à sa présence les gens des
+environs... Dans la journée, elle vaquait aux occupations de son
+modeste ménage, et le soir, elle courait au rendez-vous où le père
+Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part
+de l'abbé, de quelque commission qu'il ne pouvait faire.
+
+Oui, elle se fût trouvée presque heureuse, si elle eût pu avoir des
+nouvelles de Maurice... Qu'était-il devenu?... Comment ne donnait-il
+pas signe de vie?... Que n'eût-elle pas donné pour un conseil de
+lui...
+
+C'est que le moment approchait où il allait lui falloir un confident,
+des secours, des soins... et elle ne savait à qui se confier.
+
+En cette extrémité, et lorsque véritablement elle perdait la tête,
+elle se souvint de ce vieux médecin qui avait reconnu son état à
+Saliente, qui lui avait témoigné un si paternel intérêt, et qui avait
+été un des témoins de son mariage à Vigano.
+
+--Celui-là me sauverait, s'écria-t-elle, s'il savait, s'il était
+prévenu!...
+
+Elle n'avait ni à temporiser ni à réfléchir; elle écrivit sur-le-champ
+au vieux médecin et chargea un jeune gars des environs de porter sa
+lettre à Vigano.
+
+--Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit à son retour
+le jeune commissionnaire.
+
+Ce soir-là, en effet, Marie-Anne entendit frapper à sa porte. C'était
+bien cet ami inconnu qui venait à son secours...
+
+Cet honnête homme resta quinze jours caché à la Borderie...
+
+Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand
+manteau, un enfant,--un garçon,--dont il avait juré les larmes aux
+yeux de prendre soin comme de son enfant à lui...
+
+Marie-Anne avait repris son train de vie...
+
+Personne, dans le pays, n'eut seulement un soupçon.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il
+avait fallu à Mme Blanche des efforts surhumains et toute l'énergie de
+sa volonté.
+
+La plus épouvantable colère grondait en elle, pendant que, drapée de
+dignité mélancolique, elle murmurait des paroles de mansuétude et de
+pardon.
+
+Ah! si elle n'eût écouté que les inspirations de ses ressentiments!...
+
+Mais son indomptable vanité l'enflammait de l'héroïsme du gladiateur
+mourant dans l'arène, le sourire aux lèvres...
+
+Tombant, elle prétendait tomber avec grâce.
+
+--Nul ne me verra pleurer, personne ne m'entendra me plaindre,
+disait-elle à son père, plus abattu qu'elle, sachez m'imiter.
+
+Et dans le fait, elle fut stoïque, à son retour au château de
+Courtomieu.
+
+Son visage, pâli, resta de marbre sous les regards des domestiques
+ébahis, qui semblaient attendre l'explication de cette catastrophe
+inouïe.
+
+--On m'appellera «Mademoiselle» comme par le passé, dit-elle d'un ton
+impérieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoyé.
+
+Une femme de chambre l'oublia le soir même et prononça le mot défendu:
+«Madame...» La pauvre fille fut chassée sur l'heure, sans miséricorde,
+malgré ses protestations et ses larmes.
+
+Tous les gens du château étaient indignés.
+
+--Espère-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu'elle est
+mariée et que son mari l'a plantée là!...
+
+Hélas! elle eût voulu l'oublier elle-même.
+
+Elle eût voulu anéantir jusqu'au souvenir de cette fatale journée du
+17 avril, qui l'avait vue jeune fille, épouse et veuve, entre le lever
+et le coucher du soleil.
+
+Veuve!... ne l'était-elle pas, par le fait?...
+
+Seulement ce n'était pas la mort qui lui avait ravi son mari; c'était,
+pensait-elle, une autre femme, une rivale, une infâme et perfide
+créature, une fille perdue d'honneur, Marie-Anne enfin.
+
+Et elle, cependant, ignominieusement abandonnée, dédaignée, repoussée,
+elle ne s'appartenait plus.
+
+Elle appartenait à l'homme dont elle portait le nom comme une livrée
+de servitude, qui ne voulait pas d'elle, qui la fuyait...
+
+Elle n'avait pas vingt ans et c'en était fait de sa jeunesse, de sa
+vie, de ses espérances, de ses rêves même.
+
+Le monde la condamnait sans appel ni recours à vivre seule, désolée...
+pendant que Martial, lui, libre de par les préjugés, étalerait au
+grand jour ses amours adultères.
+
+Alors elle connut l'horreur de l'isolement. Pas une âme à qui se
+confier en sa détresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre!...
+
+Elle avait deux amies préférées, autrefois; elles étaient inséparables
+au Sacré-Coeur, mais sortie du couvent elle les avait éloignées par
+ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour
+elle...
+
+Elle en était réduite aux irritantes consolations de tante Médie, une
+brave et digne personne, certes, mais dont l'intelligence avait fléchi
+sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient
+aussi abondantes pour la perte d'un chat que pour la mort d'un parent.
+
+Vaillante, cependant, Mme Blanche se jura qu'elle renfermerait en son
+coeur le secret de ses désespoirs.
+
+Elle se montra, comme au temps où elle était jeune fille, elle porta
+audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se
+contraindre à paraître gaie et insouciante.
+
+Mais le dimanche suivant, ayant osé aller à la grand'messe au village
+de Sairmeuse, elle comprit l'inanité de ses efforts.
+
+On ne la regardait pas d'un air surpris ni haineux, mais on tournait
+la tête sur son passage pour rire aux éclats. Elle put même entendre
+sur son état de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entrèrent dans
+l'esprit comme des pointes de fer rouge.
+
+On se moquait... Elle était ridicule!... Ce fut le comble.
+
+--Oh!... Il faudra qu'on me paye tout cela, répétait-elle.
+
+Mais Mme Blanche n'avait pas attendu cette suprême injure pour songer
+à se venger, et elle avait trouvé son père prêt à la seconder.
+
+Pour la première fois, le père et la fille avaient été d'accord.
+
+--Le duc de Sairmeuse saura ce qu'il en coûte, disait M. de
+Courtomieu, de prêter les mains à l'évasion d'un condamné et
+d'insulter ensuite un homme comme moi!... Fortune politique, position,
+faveur, tout y passera!... Je veux le voir ruiné, déconsidéré, à mes
+pieds!... Tu verras... tu verras!...
+
+Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait été malade
+trois jours, après les scènes de Sairmeuse, et il avait perdu trois
+autres jours à composer et à écrire un rapport qui devait écraser son
+ancien allié.
+
+Ce retard devait le perdre, car il permit à Martial de prendre les
+devants, de bien mûrir son plan, et de faire partir pour Paris le duc
+de Sairmeuse, habilement endoctriné...
+
+Que raconta le duc à Paris?... Que dit-il au roi qui daigna le
+recevoir?...
+
+Il démentit sans doute ses premiers rapports, il réduisit le
+soulèvement de Montaignac à ses proportions réelles, il présenta
+Lacheneur comme un fou et les paysans qui l'avaient suivi comme des
+niais inoffensifs.
+
+Peut-être donna-t-il à entendre que le marquis de Courtomieu pouvait
+fort bien avoir provoqué ce soulèvement de Montaignac... Il avait
+servi Buonaparte, il tenait à montrer son zèle; on savait des
+exemples...
+
+Il déplora, quant à lui, d'avoir été trompé par ce coupable ambitieux,
+rejeta sur le marquis tout le sang versé et se porta fort de faire
+oublier ces tristes représailles...
+
+Il résulta de ce voyage, que le jour où le rapport du marquis arriva
+à Paris, on lui répondit en le destituant de ses fonctions de grand
+prévôt.
+
+Ce coup imprévu devait atterrer M. de Courtomieu.
+
+Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait
+sauvé les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait
+traversé les époques les plus troublées comme une anguille ses bourbes
+natales, qui avait su établir sa colossale fortune sur trois mariages
+successifs, qui avait servi d'un même visage obséquieux tous les
+maîtres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, être joué
+ainsi!...
+
+Car il était joué, il n'en pouvait douter, il était sacrifié, perdu...
+
+--Ce ne peut être ce vieil imbécile de duc de Sairmeuse qui a
+manoeuvré si vivement, et avec tant d'adresse, répétait-il...
+Quelqu'un l'a conseillé, mais qui? je ne vois personne...
+
+Qui? Mme Blanche ne le devinait que trop.
+
+De même que Marie-Anne, elle reconnaissait le génie de Martial.
+
+--Ah!... je ne m'étais pas trompée, pensait-elle: celui-là est bien
+l'homme supérieur que je rêvais... À son âge, jouer mon père, ce
+politique de tant d'expérience et d'astuce!
+
+Mais cette idée exaspérait sa douleur et attisait sa haine.
+
+Devinant Martial, elle pénétrait ses projets.
+
+Elle comprenait que s'il était sorti de son insouciance hautaine et
+railleuse, ce n'était pas pour la mesquine satisfaction d'abattre le
+marquis de Courtomieu.
+
+--C'est pour plaire à Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de
+rage. C'est un premier pas vers la grâce des amis de cette créature...
+Ah! elle peut tout sur son esprit, et tant qu'elle vivra, j'espérerais
+en vain... Mais patience...
+
+Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger
+sûrement doit attendre, dissimuler, préparer l'occasion mais ne pas
+violenter...
+
+Comment elle se vengerait, elle l'ignorait, mais elle savait qu'elle
+se vengerait, et déjà elle avait jeté les yeux sur un homme qui
+serait, croyait-elle, l'instrument docile de ses desseins, et capable
+de tout pour de l'argent: Chupin.
+
+Comment le traître qui avait livré Lacheneur pour vingt mille francs,
+se trouva-t-il sur le chemin de Mme Blanche?...
+
+Ce fut le résultat d'une de ces simples combinaisons des événements
+que les imbéciles admirent sous le nom de hasard.
+
+Bourrelé de remords, honni, conspué, maudit, pourchassé à coups de
+pierres quand il s'aventurait par les rues, suant de peur quand il
+songeait aux terribles menaces de Balstain, l'aubergiste piémontais,
+Chupin avait quitté Montaignac et était venu demander asile au château
+de Sairmeuse.
+
+Il pensait, dans la naïveté de son ignominie, que le grand seigneur
+qui l'avait employé, qui l'avait convié au crime, qui avait profité
+de sa trahison, lui devait, outre la récompense promise, aide et
+protection.
+
+Les domestiques le reçurent comme une bête galeuse dont on redoute la
+contagion. Il n'y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines
+et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les écuries.
+On lui jetait la pâtée comme à un chien et il dormait au hasard dans
+les greniers à foin.
+
+Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures,
+s'estimant encore heureux de pouvoir acheter à ce prix une certaine
+sécurité.
+
+Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d'oubli
+et de conciliation en poche, ne pouvait tolérer la présence d'un tel
+homme, si compromettant et chargé de l'exécration de tout le pays.
+
+Il ordonna de congédier Chupin.
+
+Le vieux braconnier résista, croyant deviner un complot de ses ennemis
+les domestiques.
+
+Il déclara d'un ton farouche qu'il ne sortirait de Sairmeuse que de
+force ou sur un ordre formel, de la bouche même du duc.
+
+Cette résistance obstinée, rapportée à M. de Sairmeuse, le fit presque
+hésiter.
+
+Il tenait peu à se faire un implacable ennemi d'un homme qui passait
+pour le plus rancunier et le plus dangereux qu'il y eût à dix lieues à
+la ronde.
+
+La nécessité du moment et les observations de Martial le décidèrent.
+
+Ayant mandé son ancien espion, il lui déclara qu'il ne voulait plus,
+sous aucun prétexte, le revoir à Sairmeuse, adoucissant toutefois la
+brutalité de l'expulsion par l'offre d'une petite somme.
+
+Mais Chupin, d'un air sombre, refusa l'argent. Il alla prendre ses
+quelques hardes et s'éloigna en montrant le poing au château, jurant
+que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil, à la
+brune, il lui ferait passer le goût du pain.
+
+Il est sûr qu'il tint ce propos, plusieurs domestiques l'entendirent.
+
+Ainsi expulsé, le vieux braconnier se retira dans sa masure, où
+habitaient toujours sa femme et ses deux fils.
+
+Il n'en sortait guère, et jamais que pour satisfaire son ancienne
+passion pour la chasse, qui survivait à tout.
+
+Seulement, il ne perdait plus son temps à s'entourer de précautions
+comme autrefois, pour tirer un lièvre ou quelques perdreaux.
+
+Sûr de l'impunité, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de
+Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses épaules et
+rentrait chez lui en plein jour à la barbe des gardes intimidés.
+
+Le reste du temps, il vivait plongé dans le somnambulisme d'une
+demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le
+vin, loin de lui procurer l'oubli qu'il cherchait, ne fit que donner
+une réalité plus terrifiante aux fantômes qui peuplaient son perpétuel
+cauchemar.
+
+Parfois, à la tombée de la nuit, les paysans qui passaient près de la
+masure, entendaient comme un trépignement de lutte, des voix rauques,
+des blasphèmes et des cris aigus de femme.
+
+C'est que Chupin était plus ivre que de coutume, et que sa femme et
+ses deux fils le battaient pour lui arracher de l'argent.
+
+Car il n'avait rien donné aux siens du prix de la trahison.
+Qu'avait-il fait des vingt mille francs qu'il avait reçus en bel or?
+On ne savait. Ses fils supposaient bien qu'il les avait enterrés
+quelque part; mais ils avaient beau se relayer pour épier leur père,
+l'ivrogne, plus rusé qu'eux, savait garder le secret de sa cachette. À
+grand peine, à force de coups, se décidait-il à lâcher quelques louis.
+
+On savait ces détails dans le pays, et on voulait y reconnaître un
+juste châtiment du ciel.
+
+--Le sang de Lacheneur étouffera Chupin et les siens, disaient les
+paysans.
+
+Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que Mme Blanche connut
+d'abord toute cette histoire.
+
+Ne se sachant pas écouté par la fille de l'homme qui avait suscité et
+payé la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu'il savait à
+deux de ses aides, et, tout en parlant, il s'animait et rougissait
+d'indignation.
+
+--Ah!... c'est une fière canaille que ce vieux, répétait-il, qui
+devrait être aux galères et non en liberté dans un pays de braves
+gens!...
+
+De ces imprécations, une bonne part retombait sur le marquis de
+Courtomieu, mais Mme Blanche ne le remarquait seulement pas.
+
+Elle se recueillait, comprenant d'instinct une des lois immuables qui
+régissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles
+transactions sociales.
+
+Le crime, fatalement attire le mépris, qui provoque la révolte et un
+nouveau crime.
+
+--Voilà bien l'homme qu'il te faudrait... murmurait à l'oreille de Mme
+Blanche la voix de la haine...
+
+Certes!... Mais comment arriver jusqu'à lui? comment entrer en
+pourparlers?
+
+Aller chez Chupin, c'était s'exposer à être aperçue entrant dans sa
+maison ou en sortant. Mme Blanche était trop prudente pour avoir
+seulement l'idée de courir un tel risque.
+
+Mais elle songea que du moment où le vieux braconnier chassait
+quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas être
+impossible de l'y rencontrer... par hasard.
+
+--Ce sera, se dit-elle déjà toute decidée, l'affaire d'un peu de
+persévérance et de quelques promenades adroitement dirigées.
+
+Ce fut l'affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que
+tante Médie, l'inévitable chaperon de la jeune femme, en était sur les
+dents.
+
+--Encore une nouvelle lubie!... gémissait la parente pauvre, rendue de
+fatigue, ma pauvre nièce est décidément folle.
+
+Pas si folle, car par une belle après-midi du mois de mai, dans les
+derniers jours, Mme Blanche aperçut enfin celui qu'elle cherchait.
+
+C'était dans la partie réservée du bois de Courtomieu, tout près des
+étangs.
+
+Chupin s'avançait au milieu d'une large allée de chasse, le doigt sur
+la détente de son fusil.
+
+Il s'avançait à la manière des bêtes traquées, d'un pas muet et
+inquiet, tout ramassé sur lui-même comme pour prendre son élan,
+l'oreille au guet, le regard défiant... Ce n'est pas qu'il craignit
+les gardes, mon Dieu! ni un procès-verbal; seulement, dès qu'il
+sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son
+couteau ouvert à la main...
+
+Reconnaissant Mme Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais
+elle le prévint, et enflant la voix à cause de la distance.
+
+--Père Chupin!... cria-t-elle.
+
+Le vieux maraudeur parut hésiter, mais il s'arrêta, laissant glisser
+jusqu'à terre la crosse de son fusil, et il attendit.
+
+Tante Médie était devenue toute pâle de saisissement.
+
+--Doux Jésus! murmura-t-elle en serrant le bras de sa nièce, pourquoi
+appeler ce vilain homme!...
+
+--Je veux lui parler.
+
+--Comment, toi, Blanche, tu oserais...
+
+--Il le faut.
+
+--Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas...
+
+--Oh!... assez, interrompit là jeune femme, avec un de ces regards
+impérieux qui fondaient comme cire les volontés de la parente pauvre,
+assez, n'est-ce pas...
+
+Et plus doucement:
+
+--J'ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce
+temps, tante Médie, tu vas te tenir un peu à l'écart... Regarde bien
+de tous les côtés... Si tu apercevais quelqu'un, n'importe qui, tu
+m'appellerais... Allons, va, tante, fais cela pour moi.
+
+La parente pauvre, comme toujours, se résigna et obéit, et Mme Blanche
+s'avança vers le vieux braconnier qui était resté en place, aussi
+immobile que les troncs d'arbres qui l'entouraient...
+
+--Eh bien!... mon brave père Chupin, commença-t-elle dès qu'elle fut à
+quatre pas de lui, vous voici donc en chasse...
+
+--Qu'est-ce que vous me voulez!... interrompit-il brusquement, car
+vous me voulez quelque chose, n'est-ce pas, vous avez besoin de
+moi?...
+
+Il fallut à Mme Blanche un effort pour dominer un mouvement d'effroi
+et de dégoût; ce qui n'empêche que c'est du ton le plus résolu qu'elle
+dit:
+
+--Eh bien! oui, j'ai un service à vous demander...
+
+--Ah! ah!...
+
+--Un très-léger service, du reste, qui vous coûtera peu de peine et
+qui vous sera bien payé.
+
+Elle disait cela d'un petit air détaché, comme si véritablement il ne
+se fût agi que de la moindre des choses. Mais si bien que fût joué son
+insouciance le vieux maraudeur n'en parut pas dupe.
+
+--On ne demande pas des services si légers que cela à un homme comme
+moi, fit-il brutalement. Depuis que j'ai servi la bonne cause d'après
+mes moyens, selon qu'on le demandait sur les affiches, et au péril de
+ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me
+marchander des infamies... C'est vrai que les autres m'ont payé; mais
+tout l'or qu'ils m'ont donné, je voudrais pouvoir le faire fondre et
+le leur couler brûlant dans le ventre!... Allez!... je sais ce qu'il
+en coûte aux petits d'écouter les paroles des gros! Passez votre
+chemin, et si vous avez des abominations en tête, faites-les
+vous-même!...
+
+Il remit son fusil sur l'épaule, et il allait s'éloigner, quand une
+inspiration soudaine, véritable éclair de la haine, illumina l'esprit
+de Mme Blanche.
+
+--C'est parce que je sais votre histoire, prononça-t-elle froidement,
+que je vous ai arrêté. J'imaginais que vous me serviriez volontiers,
+moi qui hais les Sairmeuse.
+
+Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier.
+
+--Je crois bien, en effet, dit-il, que vous haïssez les Sairmeuse
+en ce moment... Ils vous ont plantée là, sans gêne, tout comme moi;
+seulement...
+
+--Eh bien?
+
+--Avant un mois, vous serez réconciliés... Et qui payera les frais de
+la guerre et de la paix? Toujours Chupin, le vieil imbécile...
+
+--Jamais.
+
+Le traître cherchait des objections, mais il était ébranlé.
+
+--Hum!... grommela-t-il, jamais il ne faut dire: «Fontaine je
+ne boirai pas de ton eau.» Enfin, si je vous aidais, que m'en
+reviendrait-il?
+
+--Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l'argent, de la
+terre, une maison...
+
+--Grand merci!... Je veux autre chose.
+
+--Quoi? Faites vos conditions.
+
+Chupin se recueillit un moment, puis d'un air grave:
+
+--Voici la chose, répondit-il. J'ai des ennemis, un surtout... bref,
+je ne me sens pas en sûreté dans ma masure; mes fils me cognent quand
+j'ai bu, pour me voler; ma femme est bien capable d'empoisonner mon
+vin; je tremble pour ma peau et pour mon argent... Cette existence
+ne peut durer. Promettez-moi un asile au château de Courtomieu après
+l'affaire, et je suis à vous... Chez vous, je serai gardé, et j'oserai
+boire à ma soif et autrement que d'un oeil. Mais, entendons-nous, je
+ne veux pas être maltraité par les domestiques comme à Sairmeuse...
+
+--Il sera fait ainsi que vous le désirez.
+
+--Jurez-moi cela sur votre part de paradis.
+
+--Je le jure!
+
+Tel était l'accent de sincérité de la jeune femme, que Chupin en fut
+rassuré. Il se pencha vers elle, et d'une voix sourde:
+
+--Maintenant, fit-il, contez-moi votre affaire.
+
+Ses petits yeux étincelaient d'une infernale audace, ses lèvres
+minces se serraient sur ses dents aiguës, il s'attendait à quelque
+proposition de meurtre, et il était prêt.
+
+Cela ressortait si clairement de son attitude, que Mme Blanche en
+frissonna.
+
+--Véritablement, reprit-elle, ce que j'attends de vous n'est rien.
+Il ne s'agit que d'épier, de surveiller adroitement le marquis de
+Sairmeuse, Martial...
+
+--Votre mari?
+
+--Oui... mon mari. Je veux savoir ce qu'il devient, ce qu'il fait, où
+il va, quelles personnes il voit. Il me faut l'emploi de son temps, de
+tout son temps, minute par minute.
+
+On eût dit, à voir la figure étonnée de Chupin, qu'il tombait des
+nues.
+
+--Quoi!... bégaya-t-il, sérieusement, franchement, c'est tout ce que
+vous demandez?
+
+--Pour l'instant, oui, mon plan n'est pas fait. Plus tard, selon ce
+que vous me rapporterez, j'agirai...
+
+La jeune femme ne mentait qu'à demi.
+
+Entre tous les projets de vengeance qui s'étaient présentés à son
+esprit, elle hésitait encore.
+
+Ce qu'elle taisait, c'est qu'elle ne faisait épier Martial que pour
+arriver à Marie-Anne. Elle n'avait pas osé prononcer devant le traître
+le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livré le père au bourreau,
+n'hésiterait-il pas à s'attaquer à la fille. Mme Blanche le craignait.
+
+--Une fois qu'il sera engagé, pensait-elle, ce sera tout différent.
+
+Cependant le vieux maraudeur était remis de sa surprise.
+
+--Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de
+temps...
+
+--Je le comprends... Nous sommes aujourd'hui samedi, jeudi saurez-vous
+quelque chose?...
+
+--Dans cinq jours?... Oui, probablement.
+
+--En ce cas, soyez ici jeudi; à cette heure-ci, vous m'y trouverez...
+
+Un cri de tante Médie l'interrompit.
+
+--Quelqu'un!... dit-elle à Chupin. Il ne faut pas qu'on nous voie
+ensemble, vite, sauvez-vous.
+
+D'un bond, l'ancien braconnier franchit l'allée et disparut dans un
+taillis.
+
+Il était temps, un domestique de Courtomieu venait d'arriver près de
+tante Médie, et Mme Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande
+animation.
+
+Rapidement elle s'avança.
+
+--Ah! mada... c'est-à-dire mademoiselle, s'écria le domestique, voici
+plus de trois heures qu'on vous cherche partout... votre père, M. le
+marquis, mon Dieu! quel malheur!... on est allé quérir le médecin.
+
+--Mon père est mort!...
+
+--Non, mademoiselle, non, seulement... comment vous dire cela!...
+Quand M. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les façons
+de ses vignes, il était tout chose, n'est-ce pas, tout drôle... Eh
+bien!... quand il est revenu...
+
+Du bout de l'index, tout en parlant, le domestique se touchait le
+front.
+
+--Vous m'entendez bien, n'est-ce pas, quand il est rentré, la raison
+n'y était plus... partie... envolée!...
+
+--Courons!... interrompit Mme Blanche.
+
+Et sans attendre tante Médie terrifiée, elle s'élança dans la
+direction du château.
+
+--M. le marquis? demanda-t-elle au premier valet qu'elle aperçut sous
+le vestibule.
+
+--Il est dans sa chambre, mademoiselle; on l'a couché, il est un peu
+plus tranquille, maintenant.
+
+Déjà la jeune femme arrivait à la chambre du marquis.
+
+Il était assis sur son lit, les manches de sa chemise arrachées, et
+deux domestiques guettaient ses mouvements.
+
+Sa face était livide, avec de larges marbrures bleuâtres aux joues...
+Ses yeux roulaient égarés sous leurs paupières bouffies, et une écume
+blanchâtre frangeait ses lèvres. Des mèches de cheveux rares collées
+sur son front ajoutaient encore à l'effrayante expression de sa
+physionomie.
+
+La sueur, à grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il
+grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus
+rudement que le vent de décembre ne tord et ne secoue les branches
+mortes.
+
+Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incohérentes, d'une
+voix tour à tour sourde ou éclatante.
+
+Cependant, il reconnut sa fille.
+
+--Te voilà, fit-il, je t'attendais.
+
+Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu'elle ne fût certes, ni
+tendre, ni impressionnable.
+
+--Mon père!... balbutiait-elle, mon Dieu! que vous est-il arrivé?
+
+Le marquis riait d'un rire strident:
+
+--Ah! ah!... répondit-il, je l'ai rencontré, voilà!... Il fallait bien
+que cela finît ainsi!... Hein! tu doutes! Puisque je te dis que je
+l'ai vu, le misérable!... Je le connais bien, peut-être, moi qui
+depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite...
+car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. Je l'ai vu...
+C'était en forêt, près des roches de Sanguille, tu sais, là où il fait
+toujours sombre, à cause des grands arbres... Je revenais, lentement,
+pensant à lui, quand tout à coup, brusquement, il s'est dressé devant
+moi, étendant les bras, pour me barrer le passage:
+
+--«Allons!... m'a-t-il crié, il faut venir me rejoindre!» Il était
+armé d'un fusil, il m'a couché en joue et il a fait feu...
+
+Le marquis s'interrompant, Mme Blanche réussit enfin à prendre sur soi
+de s'approcher de lui.
+
+Durant plus d'une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et
+persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment
+le bras:
+
+--Revenez à vous, mon père!... dit-elle d'une voix rude, comprenez que
+vous êtes le jouet d'une hallucination!... Il est impossible que vous
+ayez vu... l'homme que vous dites.
+
+Quel homme croyait avoir aperçu M. de Courtomieu, la jeune femme ne le
+devinait que trop, mais elle n'osait, elle ne pouvait prononcer son
+nom.
+
+Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes:
+
+--Ai-je donc rêvé!... Non, c'est bien Lacheneur qui m'est apparu. J'en
+suis sûr, et la preuve, c'est qu'il m'a rappelé une circonstance de
+notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi... C'était pendant
+la Terreur, en 93, il était tout-puissant à Montaignac, moi, j'étais
+poursuivi pour avoir correspondu avec les émigrés. Mes biens allaient
+être confisqués, je croyais déjà sentir la main du bourreau sur mon
+épaule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me
+cacha, le misérable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune
+et il sauva ma tête... Moi, je lui ai fait couper le cou. Voilà
+pourquoi je l'ai revu. Je dois le rejoindre, il me l'a dit, je suis un
+homme mort!...
+
+Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa
+tête, et demeura tellement immobile et roide, que véritablement on eût
+pu croire que c'était un cadavre, dont la toile dessinait vaguement
+les contours.
+
+Muets d'horreur, les domestiques échangeaient des regards effarés.
+
+Tant d'infamie devait les confondre, incapables qu'ils étaient de
+soupçonner quels calculs atroces pour faire éclore l'ambition dans une
+âme de boue.
+
+Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n'avait pardonné à
+Lacheneur de l'avoir sauvé? Cela était cependant!...
+
+Seule, Mme Blanche conservait sa présence d'esprit au milieu de tous
+ces gens éperdus.
+
+Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s'avancer,
+et à voix basse:
+
+--Il est impossible qu'on ait tiré sur mon père, dit-elle.
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle, et même peu s'en est fallu
+qu'on ne l'ait tué.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--En déshabillant M. le marquis, j'ai remarqué qu'il avait à la tête
+une éraflure qui saignait... J'ai aussitôt examiné sa casquette, et
+j'y ai constaté deux trous qui ne peuvent avoir été faits que par des
+chevrotines.
+
+Le digne valet de chambre était certes bien plus ému que la jeune
+femme.
+
+--On aurait donc tenté d'assassiner mon père, murmura-t-elle, et la
+frayeur expliquerait cet accès de délire... Comment savoir qui a osé
+ce crime?
+
+Le domestique hocha la tête:
+
+--Je soupçonne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos
+chevreuils en plein jour jusque sous nos fenêtres, mademoiselle le
+connaît... Chupin...
+
+--Non, ce ne peut être lui.
+
+--Ah! j'en mettrais pourtant la main au feu!... Il n'y a que lui dans
+la commune capable de ce mauvais coup.
+
+Mme Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient
+l'innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n'eût avoué
+qu'elle l'avait rencontré à plus d'une lieue du théâtre du crime,
+qu'elle l'avait arrêté, qu'elle avait causé avec lui plus d'une
+demi-heure, enfin qu'elle le quittait à l'instant...
+
+Elle se tut. Aussi bien le médecin arrivait.
+
+Il découvrit--il dut presque employer la force--le visage de M.
+de Courtomieu, l'examina longtemps, les sourcils froncés; puis,
+brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications
+de glace sur le crâne, des sangsues, une potion qu'il fallait vite et
+vite courir chercher à Montaignac. Tout le monde perdait la tête.
+
+Quand le médecin se retira, Mme Blanche le suivit sur l'escalier:
+
+--Eh bien! docteur, interrogea-t-elle.
+
+Il eut un geste équivoque, et d'une voix hésitante:
+
+--On se remet de cela, répondit-il.
+
+Mais qu'importait à cette jeune femme, que son père se rétablit ou
+mourût! Elle devait suivre d'un oeil sec toutes les phases de cette
+maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme.
+
+Ce qui n'empêche que sa conduite fut citée.
+
+Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort,
+elle devait ramener l'opinion et s'improviser une réputation toute
+différente de l'ancienne. Se faire un piédestal où elle poserait en
+victime résignée lui souriait. L'occasion était admirable; elle la
+saisit.
+
+Jamais fille dévouée ne prodigua à un père plus de soins touchants,
+plus de délicates attentions. Impossible de la décider à s'éloigner
+une minute du chevet du malade. C'est à peine si la nuit elle
+consentait à dormir une couple d'heures, sur un fauteuil, dans la
+chambre même.
+
+Mais pendant qu'elle restait là, jouant ce rôle de soeur de charité
+qu'elle s'était imposé, sa pensée suivait Chupin. Que faisait-il à
+Montaignac? Épiait-il Martial, ainsi qu'il l'avait promis?... Comme le
+jour qu'elle lui avait fixé était lent à venir!...
+
+Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, après
+avoir bien recommandé son père à tante Médie, Mme Blanche s'échappa,
+et d'un pied fiévreux courut au rendez-vous.
+
+Le vieux maraudeur l'attendait, assis sur un arbre renversé. Il avait
+presque sa physionomie d'autrefois. Depuis cinq jours qu'il avait une
+préoccupation, il avait presque cessé de boire, et son intelligence se
+dégageait des brouillards de l'ivresse.
+
+--Parlez!... lui dit Mme Blanche.
+
+--Volontiers! Seulement, je n'ai rien à vous conter.
+
+--Ah!... vous n'avez pas surveillé le marquis de Sairmeuse.
+
+--Votre mari?... faites excuse, je l'ai suivi comme son ombre. Mais
+que voulez-vous que je vous en dise? Depuis le voyage du duc de
+Sairmeuse à Paris c'est M. Martial qui commande. Ah! vous ne le
+reconnaîtriez plus. Toujours en affaires, maintenant. Dès le
+potron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la
+matinée, il écrit des lettres. Dans l'après-midi, il reçoit tous ceux
+qui se présentent. Lui qui était haut comme le temps, autrefois, il
+fait le pas fier, le bon enfant, le câlin, il donne des poignées de
+main au premier venu. Les officiers à demi-solde sont à pot et à
+feu avec lui; il en a déjà replacé cinq ou six, il a fait rendre la
+pension à deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soirée...
+
+Il s'arrêta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le
+silence, émue et confuse de la question qui lui montait aux lèvres.
+Quelle humiliation!... Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que
+le feu, détournant un peu la tête:
+
+--Il est impossible qu'il n'ait pas une maîtresse!... dit-elle.
+
+Chupin éclata de rire.
+
+--Nous y voici donc!... fit-il avec une si outrageante familiarité que
+la jeune femme en fut révoltée, vous voulez parler de la fille de ce
+scélérat de Lacheneur, n'est-ce pas, de cette coquine effrontée de
+Marie-Anne?
+
+À l'accent haineux de Chupin, Mme Blanche comprit l'inutilité de ses
+ménagements.
+
+Elle ignorait encore que l'assassin exècre sa victime, uniquement
+parce qu'il l'a tuée.
+
+--Oui, répondit-elle, c'est bien de Marie-Anne que j'entendais parler.
+
+--Eh bien!... ni vu ni connu, il faut qu'elle ait filé, la gueuse,
+avec un autre de ses amants, Maurice d'Escorval.
+
+--Vous vous trompez...
+
+--Oh!... pas du tout!... De tous ces Lacheneur, il n'est resté ici que
+le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu'il est, de pillage et de
+vol... Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l'épaule. Il
+est effrayant à voir, maigre autant qu'un squelette, avec des yeux qui
+brillent comme des charbons... S'il me rencontrait jamais, celui-là,
+mon compte serait vite réglé...
+
+Mme Blanche avait pâli... C'était Jean Lacheneur qui avait tiré sur le
+marquis de Courtomieu... elle n'en doutait pas...
+
+--Eh bien! moi, dit-elle, je suis sûre que Marie-Anne est dans le
+pays, à Montaignac probablement... Il me la faut, je la veux! Tâchez
+d'avoir découvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici.
+
+--Je chercherai, répondit Chupin.
+
+Il chercha en effet; et avec ardeur, déployant toute son adresse: en
+vain.
+
+D'abord toutes ses démarches étaient paralysées par les précautions
+qu'il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D'un autre
+côté, personne dans le pays n'eût consenti à lui donner le moindre
+renseignement.
+
+--Toujours rien! disait-il à Mme Blanche à chaque entrevue.
+
+Mais elle ne se rendait pas... La jalousie ne se rend jamais, même à
+l'évidence.
+
+Mme Blanche s'était dit que Marie-Anne lui avait enlevé son mari,
+que Martial et elle s'aimaient, qu'ils cachaient leur bonheur aux
+environs, qu'ils la raillaient et la bravaient... Donc cela devait
+être, encore que tout lui démontrât le contraire...
+
+Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux.
+
+--Bonne nouvelle!... lui cria-t-il dès qu'il l'aperçut, nous tenons
+enfin la coquine!
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+C'était le surlendemain du jour où, sur l'ordre formel de l'abbé
+Midon, Marie-Anne était allée s'établir à la Borderie.
+
+On ne s'entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et
+le testament de Chanlouineau était le texte de commentaires infinis.
+
+--Voilà la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de
+rentes, faisaient les vieux d'un air grave, sans compter encore la
+maison...
+
+--Une honnête fille n'aurait pas tant de chance que ça! murmuraient
+quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari.
+
+Jusqu'alors on n'était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la
+«bonne amie» de Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on
+apercevait entre eux une distance difficile à franchir. La donation
+leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence
+posthume?
+
+Voilà cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait à Mme
+Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux.
+
+Elle l'écoutait, frémissante de colère, les poings si convulsivement
+serrés que les ongles lui entraient dans les chairs.
+
+--Quelle audace!... répétait-elle d'une voix étranglée, quelle
+impudence!...
+
+Le vieux maraudeur semblait de cet avis.
+
+--Le fait est, grommela-t-il d'un air de dégoût, qu'elle eût pu
+attendre que le lit de Chanlouineau fût refroidi, avant de s'en
+emparer.
+
+Il branla la tête, et comme en à-parte:
+
+--Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus
+riche qu'une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu.
+
+Si Chupin avait eu l'intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il
+dut être satisfait.
+
+--Et c'est une telle femme qui m'a enlevé le coeur de Martial!...
+s'écria-t-elle. C'est pour cette misérable qu'il m'abandonne!... Quels
+philtres ces créatures font-elles donc boire à leurs dupes!...
+
+L'indignité prétendue de cette infortunée, en qui sa jalousie lui
+montrait une rivale, transportait Mme Blanche à ce point qu'elle
+oubliait la présence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle
+livrait sans restrictions le secret de ses souffrances.
+
+--Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites,
+père Chupin?
+
+--Comme je suis sûr que vous êtes là.
+
+--Qui vous a dit tout cela?
+
+--Personne... on a des yeux. J'ai poussé hier jusqu'à la Borderie, et
+j'ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait à une fenêtre.
+Elle n'est seulement pas en deuil, la gueuse!...
+
+C'est qu'en effet, jusqu'à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait
+été réduite à la robe que Mme d'Escorval lui avait prêtée le soir du
+soulèvement, pour qu'elle pût quitter ses habits d'homme.
+
+Le vieux maraudeur voulait continuer à scarifier Mme Blanche de ses
+observations méchantes, elle l'interrompit d'un geste.
+
+--Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie?
+
+--Pardienne!
+
+--Où est-ce?
+
+--Juste en face des moulins de l'Oiselle, de ce côté de la rivière, à
+une lieue et demie d'ici, à peu près...
+
+--C'est juste. Je me rappelle maintenant. Y êtes-vous entré
+quelquefois?...
+
+--Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau.
+
+--Alors il faut me donner la topographie de l'habitation.
+
+Les yeux de Chupin s'écarquillèrent prodigieusement.
+
+--Vous dites?... interrogea-t-il, ne comprenant pas.
+
+--Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est bâtie.
+
+--Ah!... comme cela, j'entends... Pour lors, elle est construite en
+plein champ, à une demi-portée de fusil de la grande route. Devant, il
+y a une manière de jardin, et derrière un grand verger qui n'est pas
+clos de murs, mais seulement entouré d'une petite haie vive. Tout
+autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un bocage qui
+ombrage un cours d'eau.
+
+Il s'arrêta tout à coup, et clignant de l'oeil.
+
+--Mais à quoi peuvent vous servir tous ces renseignements?
+demanda-t-il.
+
+--Que vous importe!... Comment est l'intérieur?
+
+--Comme partout: trois grandes chambres carrelées qui se commandent,
+une cuisine, une autre petite pièce noire...
+
+--Voilà pour le rez-de-chaussée. Passons à l'étage supérieur.
+
+--C'est que... dame!... je n'y suis jamais monté.
+
+--Tant pis. Comment sont meublées les pièces que vous avez
+visitées?...
+
+--Comme celles de tous les paysans d'ici.
+
+Personne, assurément, ne soupçonnait l'existence de cette chambre
+magnifique du premier étage, que Chanlouineau, dans sa folie,
+destinait à Marie-Anne. Jamais il n'en avait parlé, même il avait
+pris les plus grandes précautions pour qu'on ne vît pas apporter les
+meubles.
+
+--Combien de portes à la maison? poursuivit madame Blanche.
+
+--Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisième communique
+avec l'écurie. L'escalier qui mène au premier étage se trouve dans la
+pièce du milieu.
+
+--Et Marie-Anne est seule à la Borderie?...
+
+--Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de frère
+ne tardera pas à aller demeurer avec elle...
+
+Au lieu de répondre, Mme Blanche s'absorba dans une sorte de rêverie
+si profonde et si prolongée, que le vieux maraudeur, à la fin, s'en
+impatienta.
+
+Il osa lui toucher le bras, et de cette voix étouffée de complices
+méditant un mauvais coup:
+
+--Eh bien! fit-il, que décidons-nous?...
+
+La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à
+coup, dans l'engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des
+terribles instruments du chirurgien...
+
+--Mon parti n'est pas encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je
+verrai...
+
+Et remarquant la mine décontenancée du vieux maraudeur:
+
+--Je ne veux pas m'aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne
+perdez plus Martial de vue... S'il va à la Borderie, et il ira,
+j'en dois être informée... S'il écrit, et il écrira, tâchez de vous
+procurer une de ses lettres... Désormais je veux vous voir tous les
+deux jours... Ne vous endormez pas!... Songez à gagner la bonne place
+que je vous réserve à Courtomieu... Allez!...
+
+Il s'éloigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de
+dissimuler son désappointement et son mécontentement.
+
+--Fiez-vous donc à toutes ces mijaurées! grommela-t-il. Celle-là
+jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brûler, tout
+détruire, elle ne demandait qu'une occasion... L'occasion se présente,
+le coeur lui manque, elle recule... elle a peur!...
+
+Le vieux maraudeur jugeait mal Mme Blanche.
+
+Le mouvement d'horreur qu'elle venait de laisser voir était une
+instinctive révolte de la chair et non pas une défaillance de son
+inflexible volonté.
+
+Ses réflexions n'étaient pas de nature à désarmer sa haine.
+
+Quoi que lui eût dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était
+persuadé que la fille à Lacheneur revenait du Piémont, Mme Blanche
+s'entêtait à considérer ce voyage comme une fable ridicule.
+
+Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite où
+Martial avait jugé prudent de la cacher jusqu'à ce jour.
+
+Or, pourquoi cette brusque apparition?
+
+La vindicative jeune femme était prête à jurer que c'était une insulte
+et une bravade à son adresse.
+
+--Et je me résignerais!... s'écria-t-elle. Ah! j'arracherais mon coeur
+s'il était capable d'une si indigne lâcheté.
+
+La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion.
+Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l'attentat de Jean
+Lacheneur lui paraissait justifier d'avance les pires représailles.
+
+Elle ne reculait donc pas, mais une difficulté imprévue l'arrêtait:
+
+Elle avait rêvé une de ces vengeances raffinées, telles qu'on en cite
+dans les histoires, elle voulait une de ces revanches éclatantes
+et soudaines, comme il s'en rencontre dans les romans, et elle ne
+trouvait au service de ses rancunes qu'un crime vulgaire, absolument
+indigne d'elle.
+
+--Mieux vaut patienter encore, se disait-elle.
+
+Et sa haine, alors, s'égarant en conceptions insensées, elle imaginait
+des combinaisons impossibles, ou rêvait des revirements inouïs...
+
+Au surplus, elle était libre désormais de s'abandonner sans contrainte
+ni contrôle à toutes ses inspirations.
+
+Il n'y avait plus de soins à donner au marquis de Courtomieu.
+
+Aux crises violentes de la démence, aux frénésies de son premier
+délire, l'anéantissement avait succédé, puis peu après était venue la
+morne stupeur de l'idiotisme.
+
+Puis, un matin, le médecin avait déclaré son malade guéri.
+
+Guéri!... Le corps était sauf, en effet, mais la raison avait
+succombé.
+
+Toute trace d'intelligence avait disparu de cette physionomie
+si mobile autrefois, et qui se prêtait si bien à toutes les
+transformations de l'hypocrisie la plus consommée.
+
+Plus une étincelle dans l'oeil, où jadis pétillaient l'esprit et la
+ruse. Les lèvres, naguère si fines, pendaient avec une désolante
+expression d'hébétement.
+
+Et nul espoir de guérison.
+
+Une seule et unique passion: la table, remplaçait toutes les passions
+qui avaient agité la vie de ce froid ambitieux.
+
+Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la
+plus dégoûtante voracité. Chaque repas était une lutte où il fallait
+employer la force pour lui arracher les plats.
+
+Il est vrai qu'il engraissait. Maigre au point d'être diaphane,
+disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se
+bouffissaient de mauvaise graisse.
+
+Levé de grand matin, il errait, corps sans âme, dans le château ou aux
+environs, sans intentions, sans projet, sans but.
+
+Conscience de soi, idée de dignité, notion du bien et du mal, pensée,
+mémoire, il avait tout perdu. L'instinct de la conservation même, le
+dernier qui meure en nous, l'abandonnait, il fallait le surveiller
+comme un enfant.
+
+Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du
+château, Mme Blanche, accoudée à sa fenêtre, le suivait des yeux, le
+coeur serré par un mystérieux effroi.
+
+Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer
+en soi-même, exaltait encore ses désirs et ses espérances de
+représailles.
+
+--Qui ne préférerait la mort à cet épouvantable malheur!...
+murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est plus cruellement vengé que si
+sa balle eût porté. C'est une vengeance comme celle-là que je veux, il
+me la faut, elle m'est due, je l'aurai!...
+
+Ses indécisions ne l'empêchaient pas de voir Chupin tous les deux
+ou trois jours comme elle se l'était promis, tantôt seule, le plus
+souvent accompagnée de tante Médie qui faisait le guet.
+
+Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu'il commençât à avoir
+plein le dos de ce métier d'espion.
+
+--C'est que je risque gros, moi, à ce jeu-là, grognait-il. J'espérais
+que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa soeur; il y
+serait très-bien... pas du tout! Le brigand continue à vagabonder son
+fusil sous le bras et à coucher à la belle étoile dans les bois. Quel
+gibier chasse-t-il? Le père Chupin naturellement. D'un autre côté, je
+sais que mon scélérat d'aubergiste de là-bas a abandonné son auberge
+et qu'il a disparu. Où est-il? Peut-être derrière un de ces arbres, en
+train de choisir l'endroit de ma peau où il va planter son couteau...
+On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-là après ses
+chausses, et les promenades surtout ne valent rien...
+
+Ce qui irritait particulièrement le vieux maraudeur, c'est qu'après
+deux mois de la surveillance la plus attentive, il était arrivé à
+cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations
+autrefois, tout était fini entre eux.
+
+C'était ce dont Mme Blanche ne voulait pas convenir.
+
+--Dites qu'ils sont plus fins que vous, père Chupin! répondait-elle.
+
+--Fins!... et comment?... Depuis que j'épie M. Martial, il n'a pas
+dépassé une seule fois les fortifications de Montaignac. D'un autre
+côté, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrogé par ma femme, a
+déclaré qu'il n'avait pas porté une seule lettre à la Borderie...
+
+Il est sûr que sans l'espoir d'une douce et sûre retraite à
+Courtomieu, Chupin eût brusquement abandonné la partie...
+
+Et même, en dépit de cette perspective, et malgré des promesses sans
+cesse renouvelées, dès le milieu du mois d'août, il avait presque
+entièrement cessé toute surveillance.
+
+S'il venait encore aux rendez-vous, c'est qu'il avait pris la douce
+habitude de réclamer à chaque fois quelque argent pour ses frais.
+
+Et quand Mme Blanche lui demandait, comme toujours, l'emploi du temps
+de Martial, il racontait effrontément tout ce qui lui passait par la
+tête.
+
+Mme Blanche s'en aperçut. C'était au commencement de septembre. Un
+jour, elle l'interrompit dès les premiers mots, et le regardant
+fixement:
+
+--Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n'êtes qu'un imbécile...
+choisissez. Hier, Martial et Marie-Anne se sont promenés ensemble un
+quart d'heure au carrefour de la Croix-d'Arcy.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+C'était un honnête homme, ce vieux médecin de Vigano, qui avait tout
+quitté pour voler au secours de Marie-Anne. Son intelligence était
+supérieure, comme son coeur, il connaissait la vie pour avoir aimé
+et souffert, et il devait à l'expérience deux vertus sublimes:
+l'indulgence et la charité.
+
+À un tel homme, une soirée de causerie suffisait pour pénétrer
+Marie-Anne. Aussi, pendant les quinze jours qu'il resta caché à la
+Borderie, mit-il tout en oeuvre pour rassurer cette infortunée qui se
+confiait à lui, pour la rassurer, pour la réhabiliter en quelque sorte
+à ses propres yeux.
+
+Réussit-il? Assurément il l'espéra.
+
+Mais dès qu'il se fut éloigné, Marie-Anne, livrée aux inspirations de
+la solitude, ne sut plus réagir contre la tristesse qui de plus en
+plus l'envahissait.
+
+Beaucoup, cependant, à sa place, eussent repris leur sérénité et même
+se fussent réjouies.
+
+N'avait-elle pas réussi à dissimuler une de ces fautes qui,
+d'ordinaire, à la campagne surtout, ne se cèlent jamais!
+
+Qui donc la soupçonnait, excepté peut-être l'abbé Midon? Personne,
+elle en était convaincue, et c'était vrai.
+
+Chupin lui-même, son ennemi, ne se doutait de rien. Préoccupé de
+surveiller les démarches de Martial à Montaignac, il n'était pas
+venu une seule fois rôder autour de la Borderie pendant le séjour du
+docteur.
+
+Donc Marie-Anne n'avait plus rien à craindre et elle avait tout à
+espérer.
+
+Mais cette conviction même ne pouvait lui rendre le calme.
+
+C'est qu'elle était de ces âmes hautes et fières, plus sensibles au
+murmure de la conscience qu'aux clameurs de l'opinion.
+
+Dans le public, on lui attribuait trois amants: Chanlouineau, Martial
+et Maurice, on les lui avait jetés au visage, mais cette calomnie ne
+l'avait pas émue. Ce qui la torturait, c'était ce qu'on ne savait pas:
+la vérité.
+
+Cette amère pensée: j'ai failli, ne la quittait pas, et pareille à un
+ver logé au coeur d'un bon fruit, la minait sourdement et la tuait.
+
+Et ce n'était pas tout!
+
+L'instinct sublime de la maternité s'était éveillé en elle le soir du
+départ du médecin. Quand elle l'entendit s'éloigner, emportant
+son enfant, elle sentit au dedans d'elle-même comme un horrible
+déchirement. Ne le reverrait-elle donc plus, ce petit être qui lui
+était deux fois cher par la douleur et par les angoisses? Les larmes
+jaillirent de ses yeux, à cette idée que son premier sourire ne serait
+pas pour elle.
+
+Ah!... sans le souvenir de Maurice, comme elle eût fièrement bravé
+l'opinion et gardé son enfant!...
+
+Sa nature sincère et vaillante eût moins souffert des humiliations que
+de cet abandon si douloureux et du continuel mensonge de sa vie.
+
+Mais elle avait promis: Maurice était son mari, en définitive, le
+maître, et la raison lui disait qu'elle devait conserver pour lui, non
+son honneur, hélas!... mais les apparences de l'honneur...
+
+Enfin, et pour comble, son sang se figeait dans ses veines, quand elle
+pensait à son frère.
+
+Ayant appris que Jean rôdait dans le pays, elle avait envoyé à sa
+recherche, et après bien des tergiversations, un soir, il se décida à
+paraître à la Borderie.
+
+Rien qu'à le voir, son fusil double à l'épaule, maintenu par la
+bretelle, on s'expliquait les terreurs de Chupin.
+
+Ce malheureux, dont la physionomie cauteleuse écartait les amis au
+temps de sa prospérité, avait en sa misère l'expression farouche du
+désespoir prêt à tout. Sa maigreur, son teint hâlé et tanné par les
+intempéries faisaient paraître plus profonds et plus noirs ses yeux où
+la haine flambait, furibonde, ardente, permanente...
+
+Littéralement ses habits s'en allaient en lambeaux.
+
+Quand il entra, Marie-Anne recula épouvantée; elle ne le reconnaissait
+pas; elle ne le remit qu'à la voix quand il dit:
+
+--C'est moi, ma soeur!...
+
+--Toi!... balbutia-t-elle, mon pauvre Jean!... toi!
+
+Il s'examina de la tête aux pieds, et d'un air d'atroce raillerie:
+
+--Le fait est, prononça-t-il, que je ne voudrais pas me rencontrer à
+la brune au coin d'un bois...
+
+Marie-Anne frissonna. Il lui semblait sous cette phrase ironique, à
+travers cette moquerie de soi, deviner une menace.
+
+--Mais aussi, mon pauvre frère, reprit-elle très-vite, quelle vie est
+la tienne!... Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?... Heureusement
+te voici!... Nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas, tu ne
+m'abandonneras pas, j'ai tant besoin d'affection et de protection!...
+Tu vas demeurer avec moi...
+
+--C'est impossible, Marie-Anne.
+
+--Et pourquoi, mon Dieu!
+
+Une fugitive rougeur empourpra les pommettes saillantes de Jean
+Lacheneur, il parut indécis, puis prenant son parti:
+
+--Parce que, répondit-il, j'ai le droit de disposer de ma vie, mais
+non de la tienne... Nous ne devons plus nous connaître. Je te renie
+aujourd'hui pour que tu puisses me renier un jour. Oui, je te renie,
+toi qui es ma seule, mon unique affection... Tes plus cruels ennemis
+ne t'ont jamais calomniée autant que moi...
+
+Il s'arrêta, hésita une seconde et ajouta:
+
+--J'ai été jusqu'à dire tout haut, dans un cabaret où il y avait bien
+quinze personnes, que jamais je ne mettrais les pieds dans une maison
+qui t'avait été donnée par Chanlouineau, parce que...
+
+--Jean!... malheureux! tu as dit cela, toi, mon frère!...
+
+--Je l'ai dit. Il faut qu'on nous sache mortellement brouillés, pour
+que jamais, quoi que je fasse, on ne vous accuse de complicité, toi ou
+Maurice d'Escorval.
+
+Marie-Anne était comme pétrifiée.
+
+--Il est fou!... murmura-t-elle.
+
+--En ai-je véritablement l'air?...
+
+Elle secoua la stupeur qui la paralysait, et saisissant les poignets
+de son frère qu'elle serrait à les briser:
+
+--Que veux-tu faire?... répéta-t-elle. Que veux-tu donc faire?...
+
+--Rien!... laisse-moi, tu me fais mal.
+
+--Jean!...
+
+--Ah! laisse-moi! fit-il en se dégageant.
+
+Un pressentiment horrible, douloureux comme une blessure, traversa
+l'esprit de Marie-Anne...
+
+Elle recula, et avec un accent prophétique:
+
+--Prends garde, prononça-t-elle, prends bien garde, mon frère!...
+C'est attirer le malheur sur soi que d'empiéter sur la justice de
+Dieu!
+
+Mais rien, désormais, ne pouvait émouvoir ou seulement toucher Jean
+Lacheneur. Il eut un éclat de rire strident, et faisant sonner de la
+paume de la main la batterie de son fusil:
+
+--Voici ma justice, à moi!... s'écria-t-il.
+
+Accablée de douleur, Marie-Anne s'affaissa sur une chaise.
+
+Elle reconnaissait en son frère, cette idée fixe, fatale, qui un jour
+s'était emparée du cerveau de leur père, à laquelle il avait tout
+sacrifié, famille, amis, fortune, le présent et l'avenir, l'honneur
+même de sa fille, qui avait fait verser des flots de sang, qui avait
+coûté la vie à des innocents, et qui enfin l'avait conduit lui-même à
+l'échafaud.
+
+--Jean, murmura-t-elle, souviens-toi de notre père.
+
+Le fils de Lacheneur devint livide, ses poings se crispèrent, mais il
+eut la force de refouler sa colère près d'éclater.
+
+Il s'avança vers sa soeur, et froidement, d'un ton posé, qui ajoutait
+à l'effroyable violence de ses menaces:
+
+--C'est parce que je me souviens du père, dit-il, que justice sera
+faite. Ah! les coquins n'auraient pas tant d'audace, si tous les fils
+avaient ma résolution. Un scélérat hésiterait à s'attaquer à un homme
+de bien, s'il avait à se dire: «Je puis frapper cet honnête homme,
+mais j'aurai ensuite à compter avec ses enfants. Ils s'acharneront
+après moi et après les miens, et ils nous poursuivront sans paix ni
+trêve, sans cesse, partout, impitoyablement. Leur haine, toujours
+armée et éveillée, nous escortera, nous entourera, ce sera une guerre
+de sauvages, implacable, sans merci. Je ne sortirai plus sans craindre
+un coup de fusil, je ne porterai plus une bouchée de pain à ma bouche
+sans redouter le poison... Et jusqu'à ce que nous ayons succombé tous,
+moi et les miens, nous aurons, rôdant autour de notre maison, guettant
+pour s'y glisser, une porte entrebâillée, la mort, le déshonneur, la
+ruine, l'infamie, la misère!...»
+
+Il s'interrompit, riant d'un rire nerveux, et plus lentement encore:
+
+--Voilà, poursuivit-il, ce que les Sairmeuse et les Courtomieu ont à
+attendre de moi.
+
+Il n'y avait pas à se méprendre sur la portée des menaces de Jean
+Lacheneur.
+
+Ce n'était pas là les vaines imprécations de la colère. Son air grave,
+son ton posé, son geste automatique, trahissaient une de ces rages
+froides qui durent la vie d'un homme.
+
+Lui-même prit soin de le faire bien entendre, car il ajouta entre ses
+dents:
+
+--Sans doute, les Sairmeuse et les Courtomieu sont bien haut et moi je
+suis bien bas; mais quand le ver blanc, qui est gros comme mon pouce,
+se met aux racines d'un chêne l'arbre immense meurt...
+
+Marie-Anne ne comprenait que trop l'inanité de ses larmes et de ses
+prières...
+
+Et cependant elle ne pouvait pas, elle ne devait pas laisser son frère
+s'éloigner ainsi.
+
+Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d'une voix
+suppliante:
+
+--Jean, dit-elle, je t'en conjure, renonce à tes projets impies...
+Au nom de notre mère, reviens à toi; ce sont des crimes que tu
+médites!...
+
+Il l'écrasa d'un regard plein de mépris pour ce qu'il jugeait une
+faiblesse indigne; mais, presqu'aussitôt, haussant les épaules:
+
+--Laissons cela, fit-il, j'ai eu tort de te confier mes espérances...
+Ne me fais pas regretter d'être venu!...
+
+Alors Marie-Anne essaya autre chose, elle se redressa, contraignant
+ses lèvres à sourire, et, comme si rien ne se fût passé, elle pria
+Jean de lui donner au moins la soirée et de partager son modeste
+souper.
+
+--Reste, lui disait-elle, qu'est-ce que cela peut te faire?... rien,
+n'est-ce pas? Tu me rendras si heureuse! Puisque c'est la dernière
+fois que nous nous voyons d'ici des années, accorde-moi quelques
+heures, tu seras libre après. Il y a si longtemps que nous ne nous
+sommes vus, j'ai tant souffert, j'ai tant de choses à te dire! Jean,
+mon frère aîné, ne m'aimes-tu donc plus!...
+
+Il eût fallu être de bronze pour rester insensible à de telles
+prières; le coeur de Jean Lacheneur se gonflait d'attendrissement;
+ses traits contractés se détendaient, une larme tremblait entre ses
+cils...
+
+Cette larme, Marie-Anne la vit, elle crut qu'elle l'emportait, et
+battant des mains:
+
+--Ah!... tu restes, s'écria-t-elle, tu restes, c'est dit!...
+
+Non. Jean se roidit, en un effort suprême, contre l'émotion qui le
+pénétrait, et d'une voix rauque:
+
+--Impossible, répéta-t-il, impossible.
+
+Puis, comme sa soeur s'attachait à lui, comme elle le retenait par
+ses vêtements, il l'attira entre ses bras et la serrant contre sa
+poitrine:
+
+--Pauvre soeur, prononça-t-il, pauvre Marie-Anne, tu ne sauras jamais
+tout ce qu'il m'en coûte de te refuser, de me séparer de toi... Mais
+il le faut. Déjà, en venant ici, j'ai commis une imprudence. C'est que
+tu ne peux savoir à quels périls tu serais exposée si on soupçonnait
+une entente entre nous. Je veux le calme et le bonheur, pour Maurice
+et pour toi, vous mêler à mes luttes enragées serait un crime. Quand
+vous serez mariés, pensez à moi quelquefois, mais ne cherchez pas à me
+revoir, ni même à savoir ce que je deviens. Un homme comme moi rompt
+avec la famille, il combat, triomphe ou périt seul.
+
+Il embrassait Marie-Anne avec une sorte d'égarement, et comme elle se
+débattait, comme elle ne le lâchait toujours pas, il la souleva, la
+porta jusqu'à une chaise et brusquement s'arracha à ses étreintes.
+
+--Adieu!... cria-t-il, quand tu me reverras, le père sera vengé.
+
+Elle se dressa pour se jeter sur lui, pour le retenir encore; trop
+tard.
+
+Il avait ouvert la porte et s'était enfui.
+
+--C'est fini, murmura l'infortunée, mon frère est perdu. Rien ne
+l'arrêtera plus maintenant.
+
+Une crainte vague et cependant terrifiante, inexplicable et qui avait
+l'horreur de la réalité, étreignait son coeur jusqu'au spasme.
+
+Elle se sentait comme entraînée dans un tourbillon de passions, de
+haines, de vengeances et de crimes, et une voix lui disait qu'elle y
+serait misérablement brisée.
+
+Le cercle fatal du malheur qui l'entourait allait se rétrécissant
+autour d'elle de jour en jour.
+
+Mais d'autres soucis devaient la distraire de ces pressentiments
+funèbres.
+
+Un soir, pendant qu'elle dressait sa petite table dans la première
+pièce de la Borderie, elle entendit à la porte, qui était fermée au
+verrou, comme le bruissement d'une feuille de papier qu'on froisse.
+
+Elle regarda. On venait de glisser une lettre sous la porte.
+
+Bravement, sans hésiter, elle courut ouvrir... personne!
+
+Il faisait nuit, elle ne distingua rien dans les ténèbres, elle prêta
+l'oreille, pas un bruit ne troubla le silence.
+
+Toute agitée d'un tremblement nerveux, elle ramassa la lettre,
+s'approcha de la lumière et regarda l'adresse:
+
+--Le marquis de Sairmeuse! balbutia-t-elle, stupéfiée.
+
+Elle venait de reconnaître l'écriture de Martial.
+
+Ainsi il lui écrivait, il osait lui écrire!...
+
+Le premier mouvement de Marie-Anne fut de brûler cette lettre, et déjà
+elle l'approchait de la flamme, quand le souvenir de ses amis cachés à
+la ferme du père Poignot l'arrêta.
+
+--Pour eux, pensa-t-elle, il faut que je la lise...
+
+Elle brisa le cachet aux armes de Sairmeuse et lut:
+
+«Ma chère Marie-Anne,
+
+«Peut-être avez-vous deviné l'homme qui a su imprimer aux événements
+une direction toute nouvelle et certainement surprenante.
+
+«Peut-être avez-vous compris les inspirations qui le guident.
+
+«S'il en est ainsi, je suis récompensé de mes efforts, car vous ne
+pouvez plus me refuser votre amitié et votre estime...
+
+«Cependant, mon oeuvre de réparation n'est pas achevée. J'ai tout
+préparé pour la révision du jugement qui a condamné à mort le baron
+d'Escorval, ou pour son recours en grâce.
+
+«Vous devez savoir où se cache M. d'Escorval, faites-lui connaître mes
+desseins, sachez de lui ce qu'il préfère ou de la révision ou de sa
+grâce pure et simple.
+
+«S'il se décide pour un nouveau jugement, j'aurai pour lui un
+sauf-conduit de Sa Majesté.
+
+«J'attends une réponse pour agir.
+
+«MARTIAL DE SAIRMEUSE.»
+
+Marie-Anne eut comme un éblouissement.
+
+C'était la seconde fois que Martial l'étonnait par la grandeur de sa
+passion.
+
+Voilà donc de quoi étaient capables deux hommes qui l'avaient aimée et
+qu'elle avait repoussés!
+
+L'un, Chanlouineau, après être mort pour elle, la protégeait encore...
+
+L'autre, le marquis de Sairmeuse, lui sacrifiait les convictions de
+sa vie et les préjugés de sa race, et jouait, pour elle, avec une
+magnifique imprudence, la fortune politique de sa maison...
+
+Et cependant, celui qu'elle avait choisi, l'élu de son âme, le père
+de son enfant, Maurice d'Escorval, depuis cinq mois qu'il l'avait
+quittée, n'avait pas donné signe de vie.
+
+Mais toutes ces pensées confuses s'effacèrent devant un doute terrible
+qui lui vint:
+
+--Si la lettre de Martial cachait un piège!
+
+Le soupçon ne se discute ni se s'explique: il est ou il n'est pas.
+
+Tout à coup, brusquement, sans raison, Marie-Anne passa de la plus
+vive admiration à la plus extrême défiance.
+
+--Eh! s'écria-t-elle, le marquis de Sairmeuse serait un héros, s'il
+était sincère!...
+
+Or, elle ne voulait pas qu'il fût un héros.
+
+Déjà elle en était à s'en vouloir comme d'une vilaine action,
+d'avoir pu, d'avoir osé comparer Maurice d'Escorval et le marquis de
+Sairmeuse.
+
+Le résultat de ses soupçons fut qu'elle hésita cinq jours à se rendre
+à l'endroit où d'ordinaire l'attendait le père Poignot.
+
+Elle n'y trouva pas l'honnête fermier, mais l'abbé Midon, fort inquiet
+de son absence.
+
+C'était la nuit, mais Marie-Anne, heureusement, savait la lettre de
+Martial par coeur.
+
+L'abbé la lui fit réciter à deux reprises, très-lentement la seconde
+fois, et quand elle eut terminé:
+
+--Ce jeune homme, dit le prêtre, a les vices et les préjugés de sa
+naissance et de son éducation, mais son coeur est noble et généreux.
+
+Et comme Marie-Anne exposait ses soupçons:
+
+--Vous vous trompez, mon enfant, interrompit-il, le marquis est
+certainement sincère. Ne pas profiter de sa générosité, serait une
+faute.... à mon avis, du moins. Confiez-moi cette lettre, nous
+nous consulterons, le baron et moi, et demain je vous dirai notre
+décision...
+
+Marie-Anne s'éloigna, toute agitée, et s'indignant de son agitation.
+
+L'abbé, cet homme de tant d'expérience, et si froid, avait été ému des
+procédés de Martial et les avait admirés. Il l'avait loué avec une
+sorte d'enthousiasme, et il était allé jusqu'à dire que ce jeune
+marquis de Sairmeuse, comblé déjà de tous les avantages de la
+naissance et de la fortune, cachait peut-être, sous son insouciance
+affectée, un génie supérieur...
+
+Elle s'arrêtait complaisamment à ces éloges de l'abbé, puis, tout à
+coup, s'en irritant:
+
+--Eh! que m'importe!... répétait-elle, que m'importe!...
+
+L'abbé Midon l'attendait avec une impatience fébrile, quand elle le
+rejoignit, vingt-quatre heures plus tard.
+
+--M. d'Escorval est entièrement de mon avis, lui dit-il, nous devons
+nous abandonner au marquis de Sairmeuse. Seulement, le baron, qui est
+innocent, ne peut pas, ne veut pas accepter de grâce. Il demande la
+révision de l'inique jugement qui l'a condamné.
+
+Encore qu'elle dût pressentir cette détermination, Marie-Anne parut
+stupéfiée.
+
+--Quoi!... dit-elle, M. d'Escorval se livrera à ses ennemis, il se
+constituera prisonnier!...
+
+--Le marquis de Sairmeuse ne promet-il pas un sauf conduit du roi?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien!...
+
+Elle ne trouva pas d'objection, et d'un ton soumis:
+
+--Puisqu'il en est ainsi, monsieur le curé, dit-elle, je vous
+demanderai le brouillon de la lettre que je dois écrire à M. Martial.
+
+Le prêtre fut un moment sans répondre. Il était évident qu'il reculait
+devant ce qu'il avait à dire. Enfin, se décidant:
+
+--Il ne faut pas écrire, fit-il.
+
+--Cependant...
+
+--Ce n'est pas que je me défie, je le répète, mais une lettre est
+indiscrète, elle n'arrive pas toujours à son adresse, ou elle
+s'égare... Il faut que vous voyez M. de Sairmeuse...
+
+Marie-Anne recula, plus épouvantée que si un spectre eût jailli de
+terre sous ses pieds.
+
+--Jamais! monsieur le curé, s'écria-t-elle, jamais!...
+
+L'abbé Midon ne parut pas s'étonner.
+
+--Je comprends votre résistance, mon enfant, prononça-t-il doucement;
+votre réputation n'a que trop souffert des assiduités du marquis de
+Sairmeuse...
+
+--Oh! monsieur, je vous en prie...
+
+--Il n'y a pas à hésiter, mon enfant, le devoir parle... Vous devez ce
+sacrifice au salut d'un innocent perdu par votre père...
+
+Et aussitôt, sûr de l'empire de ce grand mot, devoir, sur cette
+infortunée, il lui expliqua tout ce qu'elle aurait à dire, et il ne la
+quitta qu'après qu'elle lui eût promis d'obéir...
+
+Elle avait promis, l'idée ne lui vint pas de manquer à sa promesse,
+et elle fit prier Martial de se trouver au carrefour de la
+Croix-d'Arcy... Mais jamais sacrifice ne lui avait été si douloureux.
+
+Cependant, la cause de sa répugnance n'était pas celle que croyait
+l'abbé Midon. Sa réputation!... hélas! elle la savait à jamais perdue.
+Non, ce n'était pas cela!...
+
+Quinze jours plus tôt, elle ne se fût pas seulement inquiétée de cette
+entrevue. Alors elle ne haïssait plus Martial, il est vrai, mais il
+lui était absolument indifférent, tandis que maintenant...
+
+Peut-être, en choisissant pour le rencontrer le carrefour de la
+Croix-d'Arcy, peut-être espérait-elle que cet endroit, qui lui
+rappelait tant de cruels souvenirs, lui rendrait quelque chose de ses
+sentiments d'autrefois...
+
+Tout en suivant le chemin qui conduisait au rendez-vous, elle se
+disait que sans doute Martial la blesserait par ce ton de galanterie
+légère qui lui était habituel, et elle s'en réjouissait...
+
+En cela elle se trompait.
+
+Martial était extrêmement ému, elle le remarqua, si troublée qu'elle
+fût elle-même, mais il ne lui adressa pas une parole qui n'eût trait à
+l'affaire du baron.
+
+Seulement, quand elle eut terminé, lorsqu'il eut souscrit à toutes les
+conditions:
+
+--Nous sommes amis, n'est-ce pas? demanda-t-il tristement.
+
+D'une voix expirante elle répondit:
+
+--Oui.
+
+Et ce fut tout. Il remonta sur son cheval que tenait un domestique et
+reprit à fond de train la route de Montaignac.
+
+Clouée sur place, haletante, la joue en feu, remuée jusqu'au plus
+profond d'elle-même, Marie-Anne le suivit un moment des yeux, et alors
+une clarté fulgurante se fit dans son âme.
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-elle, quelle indigne créature suis-je donc!...
+Est-ce que je n'aime pas, est-ce que je n'aurais jamais aimé Maurice,
+mon mari, le père de mon enfant?
+
+Sa voix tremblait encore d'une affreuse émotion quand elle raconta à
+l'abbé Midon les détails de l'entrevue. Mais il ne s'en aperçut pas.
+Il ne songeait qu'au salut de M. d'Escorval.
+
+--Je savais bien, prononça-t-il, que Martial dirait _Amen_ à tout. Je
+le savais si bien que toutes les mesures sont prises pour que le baron
+quitte la ferme... Il attendra, caché chez vous, le sauf-conduit de Sa
+Majesté...
+
+Et comme Marie-Anne s'étonnait de la rapidité de cette décision:
+
+--L'étroitesse du grenier et la chaleur compromettent la convalescence
+du baron, poursuivit l'abbé. Ainsi, apprêtez tout chez vous pour
+demain soir... La nuit venue, un des fils Poignot vous portera, en
+deux voyages, tout ce que nous avons ici. Vers onze heures, nous
+installerons M. d'Escorval sur une charrette, et, ma foi!... nous
+souperons tous à la Borderie...
+
+Tout en regagnant son logis:
+
+--Le ciel vient à notre secours, pensait Marie-Anne.
+
+Elle songeait qu'elle ne serait plus seule, qu'elle aurait près d'elle
+Mme d'Escorval, qui lui parlerait de Maurice, et que tous ces amis qui
+l'entoureraient l'aideraient à chasser cette pensée de Martial qui
+l'obsédait.
+
+Aussi, le lendemain était-elle plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis
+bien des mois, et une fois, tout en arrangeant son petit ménage, elle
+se surprit à chanter.
+
+Huit heures sonnaient, quand elle entendit un coup de sifflet...
+
+C'était le signal du fils Poignot, qui apportait un fauteuil de
+malade, qu'on avait eu bien de la peine à se procurer, la trousse et
+la boîte de médicaments de l'abbé Midon, et un sac plein de livres...
+
+Tous ces objets, Marie-Anne les disposa dans cette chambre du premier
+étage, que Chanlouineau avait voulu si magnifique pour elle, et
+qu'elle destinait au baron...
+
+Elle sortit ensuite pour aller au devant du fils Poignot, qui avait
+annoncé qu'il allait revenir...
+
+La nuit était noire, Marie-Anne se hâtait... elle n'aperçut pas dans
+son petit jardin, près d'un massif de lilas, deux ombres immobiles...
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Pris par Mme Blanche en flagrant délit de mensonge ou tout au moins de
+négligence, Chupin demeura un moment interloqué.
+
+Il voyait s'évanouir cette perspective tant caressée d'une retraite
+à Courtomieu; il voyait se tarir brusquement une source de faciles
+bénéfices qui lui permettaient d'épargner son trésor et même de le
+grossir.
+
+Néanmoins il reprit son assurance, et d'un beau ton de franchise:
+
+--Il se peut bien que je ne sois qu'une bête, dit-il à la jeune
+femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux
+rapport.
+
+Mme Blanche haussa les épaules.
+
+--Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui,
+certes, ignoraient l'intérêt qu'ils avaient pour moi, et qui n'ont pu
+s'entendre...
+
+--Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vous jure...
+
+--Ne jurez pas... Avouez tout simplement avoir manqué de zèle.
+
+L'accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que
+Chupin cessa de nier et changea de tactique.
+
+Se grimant d'humilité, il confessa que la veille, en effet, il s'était
+relâché de sa surveillance; il avait eu des affaires, un de ses gars,
+le cadet, s'était foulé le pied, puis il avait rencontré des amis, on
+l'avait entraîné au cabaret, on l'avait régalé, il avait bu plus que
+de coutume, de sorte que...
+
+Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource
+suprême de tout paysan serré de près, et à chaque moment il
+s'interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour
+se bourrer de coups de poing en s'adressant des injures.
+
+--Vieil ivrogne! disait-il, cela t'apprendra... Maudite boisson!...
+
+Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer Mme Blanche, ne
+faisait que fortifier le soupçon qui lui était venu.
+
+--Tout cela est bel et bien, père Chupin, interrompit-elle d'un
+ton fort sec, qu'allez-vous faire maintenant pour réparer votre
+maladresse?...
+
+Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et,
+feignant la plus violente colère:
+
+--Ce que je compte faire!... s'écria-t-il; oh! on le verra bien. Je
+prouverai qu'on ne se moque pas de moi impunément. D'abord, je plante
+là le marquis de Sairmeuse pour ne m'occuper que de cette gueuse de
+Marie-Anne. Tout près de la Borderie, il y a un petit bocage; dès ce
+soir je m'y installe, et je veux que le diable me brûle s'il entre un
+chat dans la maison sans que je le voie.
+
+--Peut-être votre idée est-elle bonne.
+
+--Oh! j'en réponds.
+
+Mme Blanche n'insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en
+tira trois louis qu'elle tendit à Chupin, en lui disant:
+
+--Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme
+celle-ci, et je me verrais forcée de m'adresser à un autre.
+
+Le vieux maraudeur s'en alla sifflotant et tout tranquillisé.
+
+On l'employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses
+invalides...
+
+Il avait tort de se rassurer ainsi. La générosité de Mme Blanche
+n'était qu'une ruse destinée à masquer ses défiances.
+
+--Je ne dois rien en laisser paraître, pensait-elle, tant que je
+n'aurai pas une preuve.
+
+Et dans le fait, pourquoi ne l'eût-il pas trahie, ce misérable, dont
+le métier était de trahir!... Quelle raison avait-elle d'ajouter foi
+à ses rapports? Elle le payait!... La belle affaire! D'autres, en le
+payant mieux devaient certainement avoir la préférence!
+
+Qui assurait Mme Blanche que, tandis qu'elle pensait faire surveiller,
+elle n'était pas surveillée elle-même!... Elle eût reconnu à ce trait
+la duplicité du marquis de Sairmeuse, de son mari.
+
+Mais comment savoir et savoir vite surtout? Ah! elle n'apercevait
+qu'un moyen, désagréable sans doute, mais sûr: épier elle-même son
+espion.
+
+Cette idée l'obséda si bien, que le dîner terminé, et comme la nuit
+tombait, elle appela tante Médie.
+
+--Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j'ai une course
+à faire et tu m'accompagnes.
+
+La parente pauvre étendit la main vers un cordon de sonnette, sa nièce
+l'arrêta.
+
+--Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas
+qu'on sache au château que nous sortons.
+
+--Nous irons donc seules?
+
+--Seules.
+
+--Comme cela, à pied, la nuit...
+
+--Je suis pressée, tante, interrompit durement Mme Blanche, et je
+t'attends.
+
+En un clin d'oeil la parente pauvre fut prête.
+
+On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques
+dînaient, Mme Blanche et tante Médie purent gagner, sans être vues,
+une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne.
+
+--Où allons-nous, mon Dieu!... gémissait tante Médie.
+
+--Que t'importe!... viens...
+
+Mme Blanche allait à la Borderie.
+
+Elle eût pu prendre la route qui borde l'Oiselle, mais elle préféra
+couper à travers champs, jugeant que de cette façon elle était sûre de
+ne rencontrer personne.
+
+La nuit était magnifique mais très-obscure, et à chaque instant les
+deux femmes étaient arrêtées par quelque obstacle, haie vive ou fossé.
+Deux fois Mme Blanche perdit sa direction. La pauvre tante Médie se
+heurtait à toutes les mottes de terre, trébuchait à tous les sillons,
+elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible nièce était
+impitoyable.
+
+--Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin
+comme tu pourras.
+
+Et la parente pauvre marchait.
+
+Enfin, après une course de plus d'une heure, Mme Blanche respira. Elle
+reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s'arrêta dans le petit
+bois que Chupin appelait «le bocage.»
+
+--Sommes-nous donc arrivées? demanda tante Médie.
+
+--Oui, mais tais-toi, reste là, je veux voir quelque chose.
+
+--Quoi! tu me laisses seule?... Blanche, je t'en prie, que veux-tu
+faire?... Mon Dieu, tu m'épouvantes... j'ai peur, Blanche!...
+
+Déjà la jeune femme s'était éloignée. Elle parcourait en tous sens le
+petit bois, cherchant Chupin. Elle ne le trouva pas.
+
+--J'avais deviné, pensait-elle, les dents serrées par la colère, le
+misérable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas là,
+dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma crédulité!...
+
+Elle rejoignit tante Médie à demi-morte de frayeur, et toutes deux
+s'avancèrent jusqu'à la lisière du «bocage,» à un endroit d'où l'on
+découvrait la façade de la Borderie.
+
+Deux fenêtres au premier étage étaient éclairées de lueurs rougeâtres
+et mobiles... Évidemment il y avait du feu dans la pièce.
+
+--C'est juste, murmura Mme Blanche, Martial est si frileux!
+
+Elle songeait à s'avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua
+sur place.
+
+Elle regarda de tous côtés, et malgré l'obscurité, elle aperçut au
+milieu du sentier qui allait de la Borderie à la grande route, un
+homme chargé d'objets qu'elle ne distinguait pas...
+
+Presque aussitôt, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la
+maison et marcha à la rencontre de l'homme.
+
+Ils ne se dirent que deux mots, et rentrèrent ensemble à la Borderie.
+Puis, l'homme ressortit, sans son fardeau, et s'éloigna.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie!... murmurait Mme Blanche.
+
+Patiemment, pendant plus d'une demi-heure, elle attendit, et comme
+rien ne bougeait:
+
+--Approchons, dit-elle à tante Médie, je veux regarder par les
+fenêtres.
+
+Elles approchèrent, en effet, mais au moment où elles arrivaient
+dans le petit jardin, la porte de la maison s'ouvrit si brusquement
+qu'elles n'eurent que le temps de se blottir contre un massif de
+lilas...
+
+Marie-Anne sortait sans fermer sa porte à clef, l'imprudente. Elle
+descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut...
+
+Mme Blanche, alors, saisit le bras de tante Médie, et le serrant à la
+faire crier:
+
+--Attends-moi ici, lui dit-elle d'une voix rauque et brève, et quoi
+qu'il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours à
+Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens...
+
+Et elle entra dans la Borderie...
+
+Marie-Anne, en s'éloignant, avait déposé un flambeau sur la table de
+la première pièce, Mme Blanche s'en empara, et hardiment elle se mit à
+parcourir tout le rez-de-chaussée.
+
+Elle s'était fait tant de fois expliquer la distribution de la
+Borderie, que les êtres lui étaient familiers, elle se reconnaissait
+pour ainsi dire.
+
+Et elle allait, poussée par une volonté plus forte que sa raison,
+tranquillement, comme si elle eût fait la chose du monde la plus
+naturelle, examinant chaque chose...
+
+Malgré les descriptions de Chupin, la pauvreté de ce logis de paysan
+l'étonnait. Pas d'autre plancher que le sol raboteux, les murs étaient
+à peine passés à la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et
+de paquets d'herbes pendaient; de lourdes tables à peine équarries,
+quelques chaises grossières, des escabeaux et des bancs de bois
+constituaient tout le mobilier.
+
+Marie-Anne, évidemment, habitait la pièce du fond. C'était la seule où
+il y eût un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts,
+à baldaquin avec des colonnes torses, drapés de rideaux de serge verte
+glissant sur des tringles de fer.
+
+À la tête du lit, accroché au mur, pendait un bénitier dont la croix
+retenait un rameau de buis desséché. Mme Blanche trempa son doigt dans
+le bénitier, il était plein d'eau bénite.
+
+Devant la fenêtre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet
+mobile, supportait un pot à eau et une cuvette de la faïence la plus
+commune.
+
+--Il faut avouer, se dit Mme Blanche, que mon mari loge mal ses
+amours!...
+
+Réellement, elle en était presque à se demander si la jalousie ne
+l'avait pas égarée.
+
+Elle se rappelait les habitudes délicates de Martial, les recherches
+de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les
+concilier avec ce dénûment. Puis, il y avait cette eau bénite!...
+
+Ses doutes lui revinrent dans la cuisine.
+
+Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui «embaumait,» et sur des
+cendres chaudes, plusieurs casseroles où mijotaient des ragoûts.
+
+--Tout cela ne peut être pour elle, murmura Mme Blanche.
+
+Et le souvenir lui revenant de ces deux fenêtres du premier étage
+qu'elle avait vues illuminées par les clartés tremblantes de la
+flamme.
+
+--C'est là-haut qu'il faut voir, pensa-t-elle.
+
+L'escalier était dans la pièce du milieu, elle le savait; elle monta
+vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de
+rage.
+
+Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le
+sanctuaire de son grand amour, qu'il avait ornée avec le fanatisme de
+la passion, où il avait accumulé tout ce qu'on lui avait dit être le
+luxe des plus grands et des plus riches.
+
+--Voilà donc la vérité!... se disait Mme Blanche, anéantie de stupeur,
+et moi qui tout à l'heure, en bas, doutais encore, qui me disais que
+c'était trop pauvre et trop froid pour l'adultère. Misérable dupe que
+je suis! En bas, ils ont tout disposé pour le monde, pour les allants
+et venants, pour les imbéciles... Ici, tout est arrangé pour eux. Le
+rez-de-chaussée, c'est l'apparence de l'austère sagesse, le premier
+étage, c'est la réalité de la débauche. Maintenant, je reconnais bien
+l'étonnante dissimulation de Martial. Il l'aime tant, cette
+vile créature qui est sa maîtresse, qu'il s'inquiète même de sa
+réputation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis
+mystérieux de leurs amours. C'est ici qu'ils se rient de moi, pauvre
+délaissée, dont le mariage n'a pas même eu de première nuit...
+
+Elle avait souhaité la certitude; elle l'avait, croyait-elle, et
+foudroyante.
+
+Eh bien! elle préférait encore cette horrible blessure de la vérité
+aux incessants coups d'épingle du soupçon.
+
+Et comme si elle eût goûté une âpre jouissance à se prouver l'étendue
+de l'amour de Martial pour une rivale exécrée, elle inventoriait, en
+quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde
+étoffe de soie brochée des rideaux, sondant du bout du pied
+l'épaisseur des tapis.
+
+Tout d'ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu'un: le feu
+clair, le grand fauteuil roulé près de l'âtre, les pantoufles brodées
+placées devant le fauteuil.
+
+Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu
+qui avait sifflé venait lui annoncer l'arrivée de son amant, et elle
+était sortie pour courir au-devant de lui.
+
+Même, une circonstance futile prouvait que ce messager n'était pas
+attendu.
+
+Sur la cheminée se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant.
+
+Il était clair que Marie-Anne s'apprêtait à le boire, quand elle avait
+été surprise par le signal...
+
+Mais qu'importait ce détail à Mme Blanche!...
+
+Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa
+découverte, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une grande boîte de
+chêne, ouverte sur une table, près de la porte vitrée du cabinet de
+toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots.
+
+Machinalement, elle s'approcha, et parmi les flacons, elle en
+distingua deux, de verre bleus, bouchés à l'émeri, sur lesquels le
+mot: poison, était écrit au-dessus de caractères indéchiffrables.
+
+Poison!... Mme Blanche fut plus d'une minute sans pouvoir détourner
+les yeux de ce mot qui la fascinait.
+
+Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces
+flacons et le bol resté sur la cheminée.
+
+--Et pourquoi pas!... murmura-t-elle, je m'esquiverais après...
+
+Une réflexion terrible l'arrêta.
+
+Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne
+serait pas lui qui boirait le contenu du bol!...
+
+--Dieu décidera!... murmura la jeune femme. Mieux vaut d'ailleurs
+savoir son mari mort qu'appartenant à une autre femme!...
+
+Et d'une main ferme, elle prit au hasard un des flacons...
+
+Depuis son entrée à la Borderie, Mme Blanche n'avait pas, on peut le
+dire, conscience de ses actes. La haine a des égarements qui troublent
+le cerveau comme les vapeurs de l'alcool.
+
+Mais l'impression terrible qu'elle ressentit au contact du verre
+dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la
+faculté de délibérer lui revint...
+
+Et la preuve, c'est que sa première pensée fut celle-ci:
+
+--J'ignore jusqu'au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en
+dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou très-peu?...
+
+Elle déboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son
+contenu dans le creux de sa main.
+
+C'était une poudre blanche, très-fine, scintillante comme s'il s'y fût
+trouvé de la poussière de verre, et ressemblant beaucoup à du sucre
+pilé.
+
+--Serait-ce vraiment du sucre? pensa Mme Blanche.
+
+Résolue à s'en assurer, elle mouilla légèrement le bout de son doigt
+et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu'elle posa sur sa
+langue et qu'elle cracha aussitôt.
+
+Sa sensation fut celle que lui eût donné un morceau de pomme
+très-sûre.
+
+--L'étiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible
+sourire.
+
+Et, sans hésiter, sans pâlir, sans remords, elle laissa tomber dans la
+tasse tout ce que contenait le flacon...
+
+Elle avait si bien tout son sang-froid, qu'elle songea que cette
+poudre serait peut-être lente à se dissoudre, et qu'elle eut la
+sinistre prévoyance de l'agiter avec une cuiller pendant plus d'une
+minute.
+
+Cela fait,--elle pensait à tout,--elle goûta le bouillon. Il avait
+une saveur légèrement âpre, mais trop peu sensible pour éveiller des
+défiances...
+
+Alors, Mme Blanche respira. Qu'elle réussît à s'esquiver maintenant,
+et elle était vengée, et elle était assurée de l'impunité...
+
+Déjà elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans
+l'escalier la terrifia.
+
+Deux personnes montaient... Où fuir, où se cacher?...
+
+Elle se sentait si bien prise et perdue, qu'elle eut l'idée de jeter
+le bol au feu, d'attendre et de payer d'audace...
+
+Mais non!... une ressource restait... le cabinet de toilette... Elle
+s'y précipita.
+
+Elle avait si bien attendu à la dernière seconde, qu'elle n'osa pas
+refermer la porte: le seul claquement du pêne dans sa gâche l'eût
+trahie.
+
+Elle devait s'en applaudir, l'entre-bâillure lui permettant de mieux
+voir et de tout entendre.
+
+Marie-Anne rentrait, suivie d'un jeune paysan qui portait un gros
+paquet.
+
+--Ah! voici ma lumière, s'écria-t-elle dès le seuil, le contentement
+me fait perdre l'esprit; j'aurais juré que je l'avais descendue et
+posée sur la table, en bas.
+
+Mme Blanche frémit. Elle n'avait pas songé à cette circonstance!
+
+--Où faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars.
+
+--Ici, répondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard.
+
+Le brave paysan déposa son paquet et respira bruyamment.
+
+--Voilà donc le déménagement fini, s'écria-t-il. Ç'a été fait
+lestement, j'espère, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre
+monsieur peut venir...
+
+--À quelle heure se mettra-t-il en route?
+
+--On attellera à onze heures, comme c'était convenu... Ah! il lui
+tarde joliment d'être ici; il y sera vers minuit...
+
+Marie-Anne consulta de l'oeil la magnifique pendule de la cheminée.
+
+--J'ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... c'est plus
+qu'il ne faut. Le souper est prêt, je vais dresser la table, là,
+devant le feu... Dites-lui qu'il m'apporte un bon appétit.
+
+--On lui dira... Et vous savez, mademoiselle, bien des remercîments
+d'être venue à ma rencontre et de m'avoir aidé au second voyage. Ce
+que j'apportais n'était pas lourd, mais c'était si embarrassant!...
+
+--Peut-être accepteriez-vous un verre de vin?...
+
+--Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Au revoir,
+mademoiselle Lacheneur.
+
+--Au revoir, Poignot.
+
+Ce nom de Poignot n'apprenait rien à Mme Blanche...
+
+Ah! si elle eût entendu prononcer le nom de M. d'Escorval, de la
+baronne ou de l'abbé Midon, ses certitudes eussent été troublées, sa
+résolution eût chancelé, et qui sait alors!
+
+Mais non, rien!... Le fils Poignot, pour désigner le baron, avait dit:
+«le monsieur,» Marie-Anne disait: «Il...»
+
+«Il...» n'est-ce pas toujours celui qui emplit et obsède notre pensée,
+ami ou ennemi, le mari qu'on hait ou l'amant qu'on adore.
+
+«Le monsieur!... Il!...» Mme Blanche traduisait Martial.
+
+Oui, pour elle c'était le marquis de Sairmeuse qui devait arriver à
+minuit, elle l'eût juré, elle en était sûre.
+
+C'était lui qui s'était fait précéder de ce commissionnaire chargé de
+paquets.
+
+Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu'il avait
+l'habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait
+des hardes... Mme Blanche l'avait bien entendu: des hardes!...
+
+C'est-à-dire qu'il se trouvait si bien à la Borderie, qu'il y
+complétait son installation, il s'y établissait, il y voulait être
+chez lui. Peut-être était-il las du mystère, et se proposait-il d'y
+vivre ouvertement, au mépris de son rang, de sa dignité, de ses
+devoirs, sans souci des préjugés et des idées reçues...
+
+Voilà quelles conjectures, pareilles à de l'huile sur un brasier,
+enflammaient la haine de Mme Blanche.
+
+Comment, après cela, eût-elle hésité ou tremblé!...
+
+Elle ne tremblait, en vérité, que d'être découverte dans sa
+cachette...
+
+Tante Médie était, il est vrai, dans le jardin, mais après la menace
+qui lui avait été faite, la parente pauvre était femme à rester la
+nuit entière, immobile comme une pierre, derrière le massif de lilas.
+
+Donc, rien à craindre, et Mme Blanche se voyait deux heures et demie à
+rester seule avec Marie-Anne à la Borderie.
+
+N'était-ce pas plus de temps qu'il ne fallait pour assurer le crime,
+sa vengeance et l'impunité.
+
+Quand on découvrirait l'empoisonnement, elle serait bien loin, ses
+mesures étaient prises pour qu'on ne sût pas qu'elle était sortie de
+Courtomieu, nul ne l'avait aperçue, la tante Médie serait muette.
+
+Et, d'ailleurs, qui oserait seulement songer à elle, marquise de
+Sairmeuse, née Blanche de Courtomieu!...
+
+--Mais cette créature ne boit pas, pensait-elle.
+
+Marie-Anne, en effet, avait oublié le bouillon, de même que l'instant
+d'avant elle ne s'était plus souvenue de l'endroit où elle avait
+déposé son flambeau.
+
+Elle avait dénoué le paquet, et, montée sur une chaise, elle
+arrangeait les hardes, dans un grand placard, près du lit...
+
+Qu'on parle donc encore de pressentiments!... Elle avait presque sa
+gaieté et sa vivacité des jours heureux, et tout en allant et venant
+par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice
+chantait autrefois.
+
+Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misères, ses amis
+allaient l'entourer...
+
+Cependant le paquet était rangé, le placard refermé, elle se préoccupa
+de souper et roula devant la cheminée une petite table.
+
+C'est alors qu'elle aperçut le bol sur la tablette.
+
+--Étourdie!... fit-elle tout haut en riant.
+
+Et prenant la tasse, elle la porta à ses lèvres.
+
+De sa cachette, Mme Blanche avait entendu l'exclamation de Marie-Anne,
+elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au
+fond de son âme.
+
+Mais Marie-Anne ne but qu'une gorgée, et avec un visible dégoût elle
+éloigna le bol de ses lèvres.
+
+Une épouvantable angoisse serra le coeur de madame Blanche.
+
+--La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une
+saveur suspecte?...
+
+Nullement, mais il s'était refroidi et il s'était formé à la surface
+une gelée qui répugnait à Marie-Anne.
+
+Elle prit donc la cuillère, écréma le bouillon et ensuite l'agita
+assez longtemps pour bien diviser les parties grasses.
+
+Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la cheminée et reprit sa
+besogne.
+
+C'était fini!... Le dénoûment, désormais, ne dépendait plus de
+la volonté de Mme Blanche; quoi qu'il advînt, elle était une
+empoisonneuse.
+
+Mais si elle avait la conscience très-nette de son crime, l'excès de
+sa haine l'empêchait encore d'en comprendre l'horreur et la lâcheté.
+
+Elle se répétait même que c'était un acte de justice qu'elle
+accomplissait, qu'elle ne faisait que se défendre! que la vengeance
+était encore bien au-dessous de l'outrage, et que rien n'était capable
+de payer les tortures qu'elle avait endurées...
+
+Au bout d'un moment, pourtant, une appréhension sinistre l'agita.
+
+Ses notions sur les effets des poisons étaient des plus incertaines.
+Elle s'était imaginée que Marie-Anne tomberait comme foudroyée, et
+qu'elle serait libre de s'enfuir après lui avoir toutefois jeté son
+nom pour ajouter aux angoisses de son agonie.
+
+Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait à s'occuper
+des apprêts du souper comme si de rien n'était.
+
+Elle avait étendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait
+avec ses mains, elle disposait dessus un couvert....
+
+--Comme c'est long, pensait Mme Blanche, si on allait venir!
+
+Elle se sentait pâlir à l'idée d'être surprise. C'était miracle
+qu'elle ne l'eût pas été déjà, c'était un hasard prodigieux que
+Marie-Anne n'eût eu besoin de rien dans le cabinet de toilette...
+
+Tout à l'heure, peu lui eût importé en somme. En renversant la tasse
+elle eût anéanti les preuves du crime, tandis que maintenant!...
+
+L'effroi du châtiment, qui précède le remords, faisait battre son
+coeur avec une telle violence, qu'elle ne comprenait pas qu'on n'en
+entendît pas les battements de l'autre côté, dans la chambre.
+
+Son épouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumière,
+se diriger vers la porte et descendre.
+
+Mme Blanche était seule. La pensée d'essayer de s'échapper lui vint...
+mais par où? mais comment, sans être vue?
+
+--Il faut, se disait-elle avec rage, que l'étiquette ait menti!...
+
+Hélas! non. Elle en fut bien sûre lorsque reparut Marie-Anne.
+
+En moins de cinq minutes qu'elle était restée au rez-de-chaussée, un
+changement s'était opéré en elle, comme après une maladie de six mois.
+
+Son visage affreusement décomposé était livide et tout marbré de
+taches violacées, ses yeux comme agrandis brillaient d'un éclat
+étrange, ses dents claquaient...
+
+Elle laissa tomber plutôt qu'elle ne posa sur la table les assiettes
+qu'elle montait.
+
+--Le poison!... pensa Mme Blanche, cela commence...
+
+Marie-Anne restait debout devant la cheminée, promenant autour d'elle
+un regard éperdu, comme si elle eût cherché une cause visible à
+d'incompréhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait
+la main sur son front qui se couvrait d'une sueur froide et visqueuse;
+elle remuait ses mâchoires dans le vide et faisait claquer sa langue
+comme si la salive lui eût manqué; sa respiration haletait...
+
+Puis, tout à coup, une nausée lui vint, elle chancela, porta
+violemment les mains à sa poitrine et s'affaissa sur un fauteuil en
+s'écriant:
+
+--Oh! mon Dieu! comme je souffre!...
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Agenouillée à l'entre-bâillure de la porte, le cou tendu, toute
+vibrante d'anxiété, Mme Blanche épiait les effets du poison qu'elle
+avait versé.
+
+Elle était si près de sa victime, qu'elle distinguait jusqu'au
+battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son
+haleine brûlante comme la flamme...
+
+À la crise qui avait brisé Marie-Anne, une invincible prostration
+succédait. On l'eût crue morte, à la voir dans son fauteuil, sans le
+mouvement continuel de ses mâchoires, sans le râle profond et sourd
+qui déchirait sa gorge.
+
+Mais bientôt un soubresaut la redressa toute frémissante, ses nerfs se
+crispèrent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les nausées
+revinrent, puis elle fut prise de vomissements.
+
+Et à chaque effort qu'elle faisait pour vomir, tout son corps était
+ébranlé et secoué des talons à la nuque, sa poitrine se soulevait à
+éclater, et de brusques secousses disloquaient ses épaules. Peu à peu
+une teinte terreuse, de même qu'une couche de bistre, s'étendait sur
+son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus foncées, les
+yeux s'injectaient, et la sueur à grosses gouttes coulait de son
+front.
+
+Ses douleurs devaient être intolérables... Elle gémissait faiblement,
+par moments, et d'autres fois elle poussait de véritables hurlements.
+
+Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait à boire
+ou suppliait Dieu d'abréger ses tortures.
+
+--Ah!... c'est atroce!... Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la
+mort!...
+
+Tous les gens qu'elle avait connus, elle les invoquait, criant à
+l'aide, d'une voix déchirante.
+
+Elle appelait Mme d'Escorval, l'abbé Midon, Maurice, son frère,
+Chanlouineau, Martial!...
+
+Martial! ce nom seul, ainsi prononcé, eût suffi pour éteindre toute
+pitié dans le coeur de Mme Blanche.
+
+--Va!... pensait-elle, appelle ton amant, appelle!... Il arrivera trop
+tard.
+
+Et Marie-Anne répétant encore ce nom:
+
+--Souffre!... poursuivait Mme Blanche, toi qui as inspiré à Martial
+l'odieux courage de m'abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de
+Sairmeuse, comme un laquais ivre n'oserait pas abandonner la dernière
+des créatures perdues... Meurs; et mon mari me reviendra repentant.
+
+Non, elle n'avait pas pitié. Si elle était oppressée à ne pouvoir
+respirer, cela venait simplement de l'instinctive horreur qu'inspiré
+la souffrance d'autrui, impression toute physique, qu'on décore du
+beau nom de sensibilité, et qui n'est qu'une manifestation du plus
+grossier égoïsme.
+
+Et cependant Marie-Anne allait s'affaiblissant à vue d'oeil.
+
+Les spasmes devenaient moins fréquents, les périodes de rémission de
+plus en plus longues; les nausées faisaient encore haleter ses flancs,
+mais elle ne vomissait plus, et après chaque crise l'anéantissement
+augmentait, pareil à une syncope.
+
+Bientôt elle n'eut même plus la force de se plaindre, ses yeux
+s'éteignirent, et après un grand effort qui amena à ses lèvres une
+bave sanglante, sa tête se renversa en arrière et elle ne bougea plus.
+
+--Serait-ce fini! murmura Mme Blanche.
+
+Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient à peine;
+elle fut obligée de s'accoter contre la cloison.
+
+Le coeur était resté ferme, implacable; la chair défaillait.
+
+C'est que jamais son imagination n'avait pu concevoir un spectacle tel
+que celui qu'elle venait de voir.
+
+Elle savait que le poison donne la mort; elle ne soupçonnait pas ce
+qu'est l'agonie du poison.
+
+Maintenant elle ne songeait plus à augmenter les angoisses de
+Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprême vengeance... Elle
+ne songeait qu'à se retirer sans être aperçue de sa victime.
+
+Fuir, s'éloigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers
+lui brûlaient les pieds, elle ne voulait que cela.
+
+Toutes ses idées vacillaient, une sensation étrange, mystérieuse,
+inexplicable l'envahissait; ce n'était pas encore l'effroi, c'était la
+stupeur qui suit le crime, l'hébétement du meurtre...
+
+Cependant elle se contraignit à attendre quelques minutes, et enfin,
+voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupières
+closes, elle se hasarda à ouvrir doucement la porte du cabinet et elle
+s'avança dans la chambre.
+
+Elle n'y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout à coup,
+brusquement, comme si elle eût été galvanisée par une commotion
+électrique, se dressa tout d'une pièce, les bras en croix pour barrer
+le passage.
+
+Le mouvement fut si terrible, que Mme Blanche recula jusqu'à une des
+fenêtres.
+
+--La marquise de Sairmeuse!... balbutia Marie-Anne, Blanche... ici.
+
+Et s'expliquant ses souffrances par la présence de cette jeune femme
+qui avait été son amie, elle s'écria:
+
+--Empoisonneuse!...
+
+Mais Mme Blanche avait un de ces caractères de fer que les événements
+brisent et ne font pas ployer.
+
+Pour rien au monde, puisqu'elle était découverte, elle n'eût consenti
+à nier.
+
+Elle s'avança résolument, et d'une voix ferme:
+
+--Eh bien, oui!... dit-elle; c'est moi qui prends ma revanche.
+
+Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie:
+
+--Penses-tu donc que je n'ai pas souffert le soir où tu as envoyé ton
+frère m'arracher mon mari, que je n'ai plus revu!...
+
+--Votre mari!... moi.... Je ne vous comprends pas.
+
+--Oserais-tu donc soutenir que tu n'es pas la maîtresse de Martial...
+
+--Le marquis de Sairmeuse!... je l'ai revu hier pour la première fois,
+depuis l'évasion du baron d'Escorval...
+
+L'effort qu'elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout,
+pour parler, l'avait épuisée; elle retomba sur le fauteuil.
+
+Mais Mme Blanche devait être impitoyable.
+
+--Vraiment!... fit-elle, tu n'as pas revu Martial... Dis-moi donc
+alors qui t'a donné ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces
+tapis, tout ce luxe qui t'entoure?...
+
+--Chanlouineau.
+
+Mme Blanche haussa les épaules.
+
+--Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi
+Chanlouineau que tu attends ce soir?... Est-ce pour Chanlouineau
+que tu as mis chauffer ces pantoufles brodées et que tu dressais la
+table?... Est-ce Chanlouineau qui t'a envoyé des vêtements par un
+paysan nommé Poignot?... Tu vois bien que je sais tout...
+
+Et comme sa victime se taisait:
+
+--Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, réponds!...
+
+--Je ne puis...
+
+--Tu vois donc bien, malheureuse, que c'est ton amant, mon mari,
+Martial!...
+
+Marie-Anne réfléchissait autant que le lui permettaient ses
+souffrances intolérables et le trouble de son intelligence.
+
+Pouvait-elle dire quels hôtes elle attendait?...
+
+Nommer le baron d'Escorval à Mme Blanche, n'était-ce pas le perdre, le
+livrer!... On espérait sa grâce, un sauf-conduit, la révision de son
+jugement; il n'en était pas moins sous le coup d'une condamnation à
+mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures...
+
+--Ainsi, c'est bien décidé, insista Mme Blanche, tu refuses de me dire
+qui doit venir ici, dans une heure, à minuit!...
+
+--Je refuse.
+
+Mais une idée était venue à Marie-Anne.
+
+Bien que le moindre mouvement lui causât une douleur aiguë, elle eut
+assez d'énergie pour dégrafer sa robe, et déchirant son corset, elle
+en retira un papier plié menu.
+
+--Je ne suis pas la maîtresse du marquis de Sairmeuse, prononça-t-elle
+d'une voix défaillante, je suis la femme de Maurice d'Escorval; en
+voici la preuve, lisez...
+
+Mme Blanche n'eut pas plus tôt lu que ses traits subitement se
+décomposèrent; elle devint pâle autant que sa victime, sa vue se
+troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait trempée d'une
+sueur froide.
+
+Ce papier, c'était le certificat du mariage religieux de Maurice et de
+Marie-Anne, signé par le curé de Vigano, par le vieux médecin et par
+le caporal Bavois, daté et scellé du sceau de la paroisse...
+
+La preuve était indiscutable.
+
+Une lueur foudroyante se fit dans l'esprit de Mme Blanche.
+
+Elle avait commis un crime inutile, elle venait d'assassiner une
+innocente...
+
+Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son coeur plus vite,
+elle ne calcula rien, elle oublia à quels périls elle s'exposait, et
+d'une voix vibrante:
+
+--À moi!... s'écria-t-elle, à l'aide!... au secours!...
+
+Onze heures sonnaient, tout dormait; la ferme la plus voisine de la
+Borderie en était distante d'un quart de lieue.
+
+La voix de Mme Blanche devait se perdre dans l'immense solitude de la
+nuit.
+
+En bas, dans le jardin, tante Médie entendait sans doute, mais elle se
+fût laissée hacher en morceaux plutôt que d'entrer.
+
+Et cependant, il se trouva quelqu'un pour recueillir ces cris de
+détresse.
+
+Moins éperdues de douleur et d'épouvante, les deux jeunes femmes
+eussent remarqué le bruit de l'escalier, craquant sous le poids d'un
+homme qui montait à pas muets...
+
+Ce n'était pas un sauveur, car il ne se montra pas.
+
+Mais fût-on venu aux appels désespérés de Mme Blanche, il était trop
+tard.
+
+Marie-Anne comprenait bien qu'il n'était plus d'espoir pour elle, et
+que c'était le froid de la mort qui peu à peu gagnait son coeur. Elle
+sentait que la vie lui échappait.
+
+Aussi, quand Mme Blanche parut prête à s'élancer dehors pour courir
+chercher des secours, elle la retint d'un geste doux, et d'une voix
+éteinte:
+
+--Blanche!... murmura-t-elle.
+
+L'empoisonneuse s'arrêta.
+
+--N'appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le
+tutoiement d'autrefois, à quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que
+du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long!...
+
+--Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu
+meures!... Si tu mourais, grand Dieu!... quelle serait ma vie, après!
+
+Marie-Anne ne répondit pas... Le poison poursuivait son oeuvre de
+dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflammée; sa
+langue, lorsqu'elle la remuait, lui causait dans la bouche l'affreuse
+sensation d'un fer rouge; ses lèvres se tuméfiaient, et ses mains
+paralysées, inertes, n'obéissaient plus à sa volonté.
+
+Mais l'horreur même de la situation rendit à Mme Blanche une lueur de
+raison.
+
+--Rien n'est perdu, s'écria-t-elle. C'est dans cette grande boîte-là,
+sur la table, que j'ai trouvé, que j'ai pris,--elle n'osa pas
+prononcer le mot: poison,--la poudre que j'ai versée dans la tasse. Tu
+sais quelle est cette poudre, tu dois connaître le remède...
+
+Marie-Anne secoua tristement la tête.
+
+--Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d'une voix à peine
+distincte, et entrecoupée de hoquets sinistres; mais je ne me plains
+pas. Qui sait de quelles chutes la mort me préserve peut-être. Je ne
+regrette pas la vie. J'ai tant souffert depuis un an, j'ai subi tant
+d'humiliations, j'ai tant pleuré... La fatalité était sur moi!...
+
+Elle eut, en ce moment, cet éclair de seconde vue qui illumine les
+agonisants. Le sens des événements éclata. Elle comprit qu'elle-même
+avait fait sa destinée, et qu'en acceptant le rôle de perfidie et de
+mensonge composé par son père, elle avait rendu possibles et comme
+préparé les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les
+trompeuses apparences dont enfin elle était victime.
+
+Sa parole allait s'éteignant comme celle d'une personne qui
+s'assoupit, ses atroces douleurs faisaient trêve, tout s'apaisait en
+elle après tant d'agitations; elle s'endormait, pour ainsi dire, dans
+les bras de la mort...
+
+Elle s'abandonnait, quand une pensée jaillit de ses ténèbres, si
+terrible qu'elle lui arracha un cri:
+
+--Mon enfant!...
+
+Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait
+de volonté, d'énergie et de forces, elle s'était redressée sur son
+fauteuil, le visage contracté par une indicible angoisse...
+
+--Blanche!... prononça-t-elle d'un accent bref dont on l'eût crue
+incapable, écoute-moi: c'est le secret de ma vie qu'il faut que je te
+dise... personne ne le soupçonne... J'ai un fils de Maurice...
+Hélas! voici des mois que Maurice a disparu... S'il était mort, que
+deviendrait notre fils!... Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues,
+que tu me remplaceras près de mon enfant...
+
+Mme Blanche était comme frappée de vertige.
+
+--Je jure!... dit-elle, je jure!...
+
+--Eh bien! à ce prix, mais à ce prix seulement, je te pardonne! Mais
+prends garde! N'oublie pas que tu as juré!... Blanche, Dieu permet
+parfois que les morts se vengent!... Tu as juré, souviens-toi! Mon
+fantôme ne t'accordera le sommeil qu'après que tu auras tenu ton
+serment.
+
+--Je me souviendrai, balbutia Mme Blanche, je me souviendrai. Mais...
+ton enfant...
+
+--Ah!... j'ai eu peur... Lâche créature que je suis, j'ai reculé
+devant la honte... puis, Maurice commandait... Je me suis séparée
+de mon enfant... ta jalousie et ma mort sont le châtiment... Pauvre
+être... je l'ai livré à des étrangers... Malheureuse que je suis...
+malheureuse... Ah! c'est trop souffrir... Blanche, souviens-toi!...
+
+Elle bégaya quelques mots encore, mais indistincts,
+incompréhensibles...
+
+Mme Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de
+le secouer...
+
+--À qui as-tu confié ton enfant, répéta-t-elle, à qui?... où?...
+Marie-Anne... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne!
+
+Les lèvres de l'infortunée s'agitèrent, mais sa gorge ne rendit qu'un
+râle sourd...
+
+Elle s'était affaissée sur son fauteuil; une convulsion suprême la
+tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout
+de son long, sur le dos...
+
+Marie-Anne était morte... morte sans avoir pu prononcer le nom du
+vieux médecin de Vigano...
+
+Elle était morte, et l'empoisonneuse terrifiée demeurait au milieu de
+la chambre, livide et plus raide qu'une statue, l'oeil démesurément
+agrandi, le front moite d'une sueur glacée...
+
+Toutes ses pensées tourbillonnaient comme des feuilles au souffle
+furieux de l'ouragan; il lui semblait que la folie--une folie comme
+celle de son père--envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle
+s'oubliait elle-même, elle ne se rappelait plus qu'un hôte devait
+arriver à minuit, que l'heure volait, qu'elle allait être surprise si
+elle ne fuyait pas.
+
+Mais l'homme qui était venu quand elle avait crié au secours, veillait
+sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir,
+il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure
+grimaçante.
+
+--Chupin!... balbutia Mme Blanche, rappelée au sentiment de la
+réalité.
+
+--En personne naturelle, répondit le vieux maraudeur. C'est une fière
+chance que vous avez!... Eh! eh!... ça vous a trifouillé l'estomac,
+toute cette affaire... Bast! ça passera. Mais il s'agit de ne pas
+moisir ici, on peut venir... Allons, arrivez!...
+
+Machinalement, l'empoisonneuse avança, mais le cadavre de Marie-Anne
+était en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il
+fallait le franchir, elle n'eut pas ce courage et recula toute
+chancelante...
+
+--Hein!... qu'est-ce, fit Chupin, vous êtes incommodée...
+
+Et comme il n'avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva Mme
+Blanche comme un enfant et l'emporta...
+
+Le vieux maraudeur était tout en joie. L'avenir ne l'inquiétait plus,
+maintenant que Mme Blanche était rivée à lui, par cette chaîne plus
+solide que celle des forçats, la complicité d'un crime.
+
+Il se sentait sur la planche, ainsi qu'il se le disait, une vie de
+seigneur, des années de bombances et de ribotes. Les remords de sa
+délation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus guère.
+Il se voyait nourri, logé, renté, vêtu, bien gardé surtout par une
+armée de domestiques.
+
+Cependant, Mme Blanche, qui s'était trouvée mal, fut ranimée par le
+grand air.
+
+--Je veux marcher, dit-elle.
+
+Chupin la déposa à terre, à vingt pas de la maison. Alors, elle se
+souvint.
+
+--Et tante Médie!... s'écria-t-elle.
+
+La parente pauvre était là; pareille à ces chiens que leurs maîtres
+laissent à la porte des maisons où ils entrent, elle avait vu sortir
+sa nièce, portée par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait
+suivi.
+
+--Il ne s'agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je
+vais vous conduire.
+
+Et prenant le bras de Mme Blanche, il se dirigea du côté du «bocage.»
+
+--Ah! Marie-Anne avait un enfant, disait-il tout en hâtant le pas.
+Elle qui faisait tant sa Sainte-n'y-touche. Mais où diable a-t-elle
+mis le petit en nourrice?...
+
+--Je chercherai...
+
+--Hum!... c'est facile à dire...
+
+Un rire strident, qui retentit dans l'obscurité, l'interrompit. Il
+lâcha le bras de Mme Blanche et tomba en garde...
+
+Précaution vaine. Un homme caché derrière un tronc d'arbre bondit
+jusqu'à lui, et par quatre fois le frappa d'un couteau, en criant:
+
+--Bonne Sainte Vierge, voilà mon voeu rempli! Je ne mangerai plus avec
+mes doigts.
+
+--L'aubergiste!... murmura le traître en s'affaissant.
+
+Pour une fois tante Médie eut de l'énergie.
+
+--Viens! dit-elle, folle de peur, en entraînant sa nièce, viens, il
+est mort!
+
+Pas tout à fait, car le traître eut la force de se traîner jusqu'à sa
+maison et d'y frapper.
+
+Sa femme et son fils cadet dormaient. Son fils aîné qui rentrait du
+cabaret vint lui ouvrir.
+
+Voyant son père à terre, ce garçon le crut ivre et voulut le relever;
+le vieux maraudeur le repoussa.
+
+--Laisse-moi, dit-il, mon compte est réglé; écoute-moi plutôt... La
+fille à Lacheneur vient d'être empoisonnée par Mme Blanche... C'est
+pour t'apprendre ça que je suis venu crever ici... Ça vaut une
+fortune, mon gars... si tu n'es pas une bête...
+
+Et il expira, sans avoir pu dire aux siens où il avait enfoui le prix
+du sang de Lacheneur.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+De tous les gens qui avaient été témoins de l'épouvantable chute
+du baron d'Escorval, l'abbé Midon avait été le seul à ne pas
+désespérer...
+
+Il n'était pas médecin, de par le diplôme; mais il avait en sa vie,
+toute de dévouement, raccommodé tant de bras et «rebouté» tant de
+jambes, que les blessures, ainsi qu'il le disait, le connaissaient.
+
+Ce que plus d'un savant docteur n'eût pas osé, il l'osa.
+
+Il était prêtre, il avait la foi, il se souvint de la réponse sublime
+de modestie d'Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.»
+
+Le baron devait être guéri.
+
+Après six mois passés à la ferme du père Poignot, M. d'Escorval se
+levait et s'essayait à marcher en s'aidant de béquilles.
+
+C'est alors, surtout, qu'il souffrit du défaut d'espace, dans le
+grenier où la prudence le confinait, et c'est avec un véritable
+transport de joie qu'il accueillit l'idée de se réfugier à la
+Borderie, près de Marie-Anne.
+
+Le jour du départ fixé, c'est avec l'impatience d'un écolier attendant
+les vacances qu'il compta pour ainsi dire les minutes. Il y a toujours
+de l'enfant, chez le convalescent qui se reprend à aimer la vie.
+
+--J'étouffe, ici, répétait-il à sa femme, j'étouffe!... Comme le temps
+est long!... Quand donc arrivera le jour béni!...
+
+Il arriva. Dès le matin, tous les objets que les proscrits avaient
+réussi à se procurer, pendant leur séjour à la ferme, furent réunis
+et empaquetés. Enfin, la nuit venue, le fils Poignot commença le
+déménagement.
+
+--Tout est à la Borderie, dit ce brave garçon, au retour de son
+dernier voyage, Mlle Lacheneur ne demande à M. le baron qu'un bon
+appétit.
+
+--Et j'en aurai, morbleu! répondit gaiement le baron. Nous en aurons
+tous!...
+
+Dans la cour de la ferme, le père Poignot attelait lui-même son
+meilleur cheval à la charrette qui devait transporter M. d'Escorval.
+
+Le brave homme était tout triste du départ de ces hôtes pour lesquels
+il s'était exposé à de si grands périls. Il sentait qu'ils lui
+manqueraient, qu'il trouverait la maison vide, qu'il regretterait
+peut-être jusqu'à ses soucis.
+
+Il ne voulut laisser à personne le soin de disposer bien commodément
+dans la charrette un bon matelas.
+
+--Allons!... voilà qu'il est temps de partir!... soupira-t-il quand il
+eut terminé.
+
+Et lentement, il gravit l'étroit escalier du petit grenier.
+
+M. d'Escorval n'avait pas prévu ce moment.
+
+À la vue de l'honnête fermier qui s'avançait, rouge d'émotion, pour
+lui faire ses adieux, il oublia tout le bien-être qu'il se promettait
+à la Borderie, pour ne se souvenir que de la loyale et courageuse
+hospitalité de cette maison qu'il allait quitter. Son coeur se serra,
+et une larme roula dans ses yeux.
+
+--Vous m'avez rendu un de ces services dont on ne s'acquitte pas, père
+Poignot, prononça-t-il, avec une gravité solennelle, vous m'avez sauvé
+la vie...
+
+--Oh! ne parlons pas de ça, monsieur le baron. À ma place, vous
+eussiez fait comme moi, n'est-ce pas, ni plus ni moins...
+
+--Soit!... je ne vous dirai même pas merci. J'espère maintenant vivre
+assez pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat.
+
+L'escalier était si raide et si étroit qu'on eut toutes les peines du
+monde à descendre le baron. On l'étendit sur le matelas, et en cas de
+fâcheuse rencontre, on étendit sur lui quelques brassées de paille qui
+le cachaient entièrement....
+
+--Adieu donc!... dit le vieux fermier, ou plutôt au revoir, monsieur
+le baron, madame la baronne, et vous aussi monsieur le curé...
+
+Puis, quand la dernière poignée de main eut été échangée:
+
+--Y sommes-nous? demanda le fils Poignot.
+
+--Oui, répondit le baron.
+
+--Alors en route!... hue! le gris!...
+
+La charrette roula, conduite avec les plus extrêmes précautions par
+le jeune paysan, à qui son père avait bien recommandé d'éviter les
+cahots.
+
+À une vingtaine de pas en arrière, marchait Mme d'Escorval donnant le
+bras à l'abbé Midon.
+
+La nuit était noire, mais eût-il fait grand jour, l'ancien curé de
+Sairmeuse pouvait, sans courir le risque d'être reconnu, défier l'oeil
+de tous ses paroissiens.
+
+Il avait laisse croître ses cheveux et sa barbe, sa tonsure avait
+depuis longtemps disparu, et le manque d'exercice avait épaissi sa
+taille. Il était vêtu comme tous les paysans aisés des environs, d'une
+veste et d'un pantalon de ratine, et il était coiffé d'un immense
+chapeau de feutre qui lui tombait jusque sur le nez.
+
+Il y avait bien des mois qu'il ne s'était senti l'esprit si libre.
+Les obstacles qui lui avaient paru le plus insurmontables ne
+s'aplanissaient-ils pas comme d'eux-mêmes?
+
+Il se représentait dans un avenir prochain le baron rétabli, déclaré
+innocent par des juges impartiaux, reprenant son ancienne existence à
+Escorval. Il se voyait lui-même, comme autrefois, dans son presbytère
+de Sairmeuse...
+
+Seul, le souvenir de Maurice troublait cette sécurité. Comment ne
+donnait-il pas signe de vie?...
+
+--Mais s'il lui était arrivé malheur, nous le saurions, pensait le
+prêtre; il a avec lui un brave homme, ce vieux soldat, qui braverait
+tout pour venir nous prévenir...
+
+Ces pensées le préoccupaient tellement qu'il ne s'apercevait pas que
+Mme d'Escorval s'appuyait de plus en plus lourdement à son bras.
+
+--J'ai honte de l'avouer, dit-elle enfin; mais je n'en puis plus, il
+y a si longtemps que je ne suis sortie, que j'ai comme désappris de
+marcher...
+
+--Heureusement, nous approchons, madame, répondit l'abbé.
+
+Bientôt, en effet, le fils Poignot arrêta sa charrette sur la grande
+route, devant le petit sentier qui conduit à la Borderie.
+
+--Voilà le voyage fini!... dit-il au baron.
+
+Et aussitôt, il donna un coup de sifflet, comme il l'avait fait
+quelques heures plus tôt, pour avertir de son arrivée.
+
+Personne ne paraissant, il siffla de nouveau, plus fort, puis de
+toutes ses forces... rien encore.
+
+Mme d'Escorval et l'abbé Midon le rejoignaient à ce moment.
+
+--C'est singulier, leur dit-il, que Marie-Anne ne m'entende pas...
+Nous ne pouvons descendre M. le baron sans l'avoir vue, et elle le
+sait bien... Si je courais l'avertir?
+
+--Elle se sera endormie, répondit l'abbé, veillez sur votre cheval,
+mon garçon, je vais aller la réveiller...
+
+Il quitta le bras de Mme d'Escorval sur ces mots, et gagna le sentier.
+
+Certes, il n'avait pas l'ombre d'une inquiétude. Tout était calme et
+silence autour de la Borderie; une lumière brillait aux fenêtres du
+premier étage.
+
+Cependant, lorsqu'il vit la porte ouverte, un pressentiment vague
+tressaillit en lui.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il.
+
+Au rez-de-chaussée il n'y avait pas de lumière, et l'abbé qui ne
+connaissait pas les êtres de la maison, fut obligé de chercher
+l'escalier à tâtons.
+
+Enfin, il le trouva et monta...
+
+Mais sur le seuil de la chambre, il s'arrêta, pétrifié par l'horreur
+du spectacle qui s'offrit à lui...
+
+La pauvre Marie-Anne gisait à terre, étendue sur le dos... Ses yeux,
+grands ouverts, étaient comme noyés dans un liquide blanchâtre; sa
+langue noire et tuméfiée, sortait à demi de sa bouche.
+
+--Morte!... balbutia le prêtre. Morte!...
+
+Cependant, elle pouvait ne l'être pas... Il se roidit contre sa
+défaillance, et se penchant vers la malheureuse, il lui prit la main.
+Cette main était glacée et le bras avait la rigidité d'une barre de
+fer.
+
+C'était plus d'indications qu'il n'en fallait pour éclairer
+l'expérience de l'abbé Midon.
+
+--Empoisonnée!... murmura-t-il, avec de l'arsenic...
+
+Il s'était relevé, perdu de stupeur, et son regard errait autour de
+la chambre, quand il aperçut son coffre de médicaments ouvert sur une
+table.
+
+Vivement il s'avança, prit sans hésiter un flacon, le déboucha et le
+retourna dans le creux de sa main... il était vide.
+
+--Je ne m'étais pas trompé! fit-il.
+
+Mais il n'avait pas de temps à perdre en conjectures.
+
+L'important, avant tout, était de décider le baron à retourner à la
+ferme, sans pourtant lui apprendre un malheur qui l'eût fortement
+impressionné.
+
+Imaginer un prétexte était assez facile.
+
+Faisant sur soi-même un violent effort, le prêtre recouvra presque les
+apparences du sang-froid, et courant à la route, il expliqua au baron
+que le séjour de la Borderie était devenu impossible, qu'on avait vu
+rôder des hommes suspects, qu'on devait être plus prudent que jamais,
+maintenant qu'on connaissait les bonnes intentions de Martial de
+Sairmeuse...
+
+Non sans résistance, le baron céda.
+
+--Vous le voulez, curé, soupira-t-il, j'obéis... Allons, Poignot, mon
+garçon, ramène-moi chez ton père...
+
+Mme d'Escorval était montée sur la charrette près de son mari, le
+prêtre les regarda s'éloigner, et lorsqu'il n'entendit plus le bruit
+des roues il regagna la Borderie...
+
+Il atteignait le corridor, quand des gémissements qu'il entendit, et
+qui partaient de la chambre de la morte, firent affluer tout son sang
+à son coeur... Il avança rapidement.
+
+Près du corps de Marie-Anne, un homme agenouillé pleurait.
+
+C'était un tout jeune homme, vêtu de haillons, et l'expression de son
+visage, son attitude, ses sanglots, trahissaient un immense désespoir.
+
+Même, sa douleur profonde absorbait si complètement toutes les
+facultés de son âme, qu'il ne s'aperçut ni de l'arrivée ni de la
+présence de l'abbé Midon.
+
+Qui était ce malheureux, qui avait osé s'introduire ainsi dans la
+maison?
+
+Après un premier moment de stupeur, l'abbé le devina plutôt qu'il ne
+le reconnut.
+
+--Jean!... cria-t-il d'une voix forte et à deux reprises, Jean
+Lacheneur!...
+
+D'un bond, le jeune homme fut debout, pâle, menaçant; la flamme de la
+colère séchait les larmes dans ses yeux.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-il d'un ton terrible, que faites-vous
+ici?... Que me voulez-vous?...
+
+Sous ses habits de paysan, avec sa longue barbe, l'ancien curé de
+Sairmeuse était à ce point méconnaissable qu'il fut obligé de se
+nommer.
+
+Mais, dès qu'il eut prononcé son nom, Jean eut un cri de joie.
+
+--C'est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur l'abbé, s'écria-t-il...
+Marie-Anne ne peut pas être morte!... Vous allez la sauver, vous qui
+en avez sauvé tant d'autres...
+
+À un geste du prêtre qui lui montrait le ciel, il s'arrêta, devenant
+plus blême encore. Il comprenait qu'il n'était plus d'espérance.
+
+--Allons!... reprit-il avec un accent d'affreux découragement, la
+destinée ne s'est pas lassée... Je veillais sur Marie-Anne, cependant,
+dans l'ombre, de loin... Et ce soir, je venais lui dire: «Défie-toi,
+soeur, prends garde!...»
+
+--Quoi! vous saviez...
+
+--Je savais qu'elle était en grand danger, oui, monsieur l'abbé... Il
+y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand
+le gars à Grollet est entré. «Te voilà, Jean? me dit-il; je viens de
+voir le père Chupin en embuscade près de la maison à la Marie-Anne;
+quand il m'a aperçu, le vieux gueux, il a filé.» Aussitôt, j'ai
+ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis
+venu ici en courant de toutes mes forces... Mais quand la fatalité est
+sur un homme, vous savez! Je suis arrivé trop tard.
+
+L'abbé Midon réfléchissait.
+
+--Ainsi, fit-il, vous supposez que c'est Chupin...
+
+--Je ne suppose pas, monsieur le curé, j'affirme que c'est lui, le
+misérable traître, qui a commis cet abominable forfait.
+
+--Encore faudrait-il qu'il y eût eu un intérêt quelconque...
+
+Jean eut un de ces éclats de rire stridents qui sont peut-être
+l'expression la plus saisissante du désespoir.
+
+--Soyez tranquille, monsieur le curé, interrompit-il, le sang de la
+fille lui sera payé et plus cher, sans doute, que le sang du père.
+Chupin a été le vil instrument du crime, mais ce n'est pas lui qui l'a
+conçu. C'est plus haut qu'il faut chercher le vrai coupable, bien plus
+haut, dans le plus beau château du pays, au milieu d'une armée de
+valets, à Sairmeuse enfin!...
+
+--Malheureux, que voulez-vous dire!...
+
+--Ce que je dis!
+
+Et froidement il ajouta:
+
+--L'assassin est Martial de Sairmeuse.
+
+Le prêtre recula, véritablement effrayé des regards de ce malheureux
+jeune homme.
+
+--Vous devenez fou!... dit-il sévèrement.
+
+Mais Jean hocha gravement la tête.
+
+--Si je vous parais tel, monsieur l'abbé, répondit-il, c'est que
+vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne... Il
+en voulait faire sa maîtresse... Elle a eu l'audace de refuser cet
+honneur, c'est un crime qu'on châtie, cela... Le jour où il a été
+prouvé à M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur
+ne serait à lui, il l'a fait empoisonner pour qu'elle ne fut pas à un
+autre...
+
+Tout ce qu'on eût dit à Jean en ce moment, pour lui démontrer la folie
+de ses accusations, eût été inutile; des preuves ne l'eussent pas
+convaincu; il eût fermé les yeux à l'évidence. Il voulait que cela fût
+ainsi, parce que sa haine s'en arrangeait...
+
+--Demain, pensait l'abbé, quand il sera plus calme, je le
+raisonnerai...
+
+Et comme Jean se taisait:
+
+--Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi à terre le corps de cette
+infortunée, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit.
+
+Jean tressaillit de la tête aux pieds, et durant dix secondes hésita.
+
+--Soit!... dit-il enfin...
+
+Personne jamais n'avait couché dans ce lit que le pauvre Chanlouineau,
+au temps des illusions de son amour, avait destiné à Marie-Anne.
+
+--Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne.
+
+Et ce fût elle, en effet, qui y coucha la première, mais morte.
+
+La douloureuse et pénible tâche remplie, Jean se laissa tomber dans le
+grand fauteuil où avait expiré Marie-Anne, et la tête entre les mains,
+les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces
+statues de la douleur qu'on place sur les tombeaux.
+
+L'abbé Midon, lui, s'était mis à genoux à la tête du lit, et il
+récitait les prières des morts, demandant à Dieu paix et miséricorde
+au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre...
+
+Mais il ne priait que des lèvres... Sa pensée, en dépit de sa volonté
+et de ses efforts d'attention, lui échappait.
+
+Il se demandait comment était morte Marie-Anne...
+
+Était-ce un crime?... Était-ce un suicide?
+
+Car l'idée du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l'admettre, lui qui
+jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortunée,
+et qui savait qu'elle était mère, bien qu'il ne sût pas ce qu'était
+devenu son enfant.
+
+D'un autre côté, comment expliquer un crime?...
+
+Le prêtre avait scrupuleusement examiné la chambre, et il n'y avait
+rien découvert qui trahit la présence d'une personne étrangère.
+
+Tout ce qu'il avait constaté, c'est que son flacon d'arsenic était
+vide, et que Marie-Anne avait été empoisonnée avec le bouillon dont il
+restait quelques gouttes dans la tasse, laissée sur la cheminée.
+
+--Quand il fera jour, pensa l'abbé Midon, je verrai dehors...
+
+Dès que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit
+à décrire autour de la maison des cercles de plus en plus étendus, à
+la façon des chiens qui quêtent.
+
+Il n'aperçut rien, d'abord, qui pût le mettre sur la voie, ni traces
+de pas ni empreintes.
+
+Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, étant entré
+dans le petit bois, il aperçut de loin comme une grande tache noire
+sur l'herbe. Il s'approcha... c'était du sang.
+
+Fortement impressionné, il courut appeler le frère de Marie-Anne pour
+lui montrer sa découverte.
+
+--On a assassiné quelqu'un à cette place, prononça Jean, et cela cette
+nuit même, car le sang n'a pas eu le temps de sécher.
+
+D'un coup d'oeil l'abbé Midon avait exploré le terrain aux alentours.
+
+--La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-être
+à la connaître en suivant ses traces.
+
+--Je vais toujours essayer, répondit Jean. Remontez, monsieur le curé,
+je serai bientôt de retour.
+
+Un enfant eût reconnu le chemin suivi par le blessé, tant les marques
+de son passage étaient claires et distinctes. Il s'était traîné
+presque à plat ventre, on le reconnaissait à l'herbe foulée et aux
+endroits où il y avait de la poussière, et en outre, de place en
+place, on retrouvait des taches de sang.
+
+Cette piste si visible s'arrêtait à la maison de Chupin. La porte
+était fermée. Jean frappa sans hésiter.
+
+L'aîné des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un
+spectacle étrange.
+
+Le cadavre du traître avait été jeté à terre, dans un coin; le lit
+était bouleversé et brisé, toute la paille de la paillasse était
+éparpillée, et les fils et la femme du défunt, armés de pelles et de
+pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Ils
+cherchaient le trésor...
+
+--Qu'est-ce que vous voulez?... demanda rudement la veuve.
+
+--Le père Chupin...
+
+--Tu vois bien qu'on l'a assassiné, répondit un des fils. Et
+brandissant son pic à deux pouces de la tête de Jean:
+
+--Et l'assassin est peut-être dans ta chemise, canaille!...
+ajouta-t-il. Mais c'est l'affaire de la justice... Allons, décampe, ou
+sinon!...
+
+S'il n'eût écouté que les inspirations de sa colère, Jean Lacheneur
+eût certes essayé de faire repentir les Chupin de leurs provocations
+et de leurs menaces...
+
+Mais une rixe, en ce moment, était-elle admissible?
+
+Il s'éloigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la
+Borderie.
+
+Que Chupin eût été tué, cela renversait toutes ses idées et en même
+temps l'irritait.
+
+--J'avais juré, murmurait-il, que le traître qui a vendu mon père ne
+périrait que de ma main, et voici que ma vengeance m'échappe, on me
+l'a volée!...
+
+Puis, il se demandait quel pouvait bien être le meurtrier du vieux
+maraudeur.
+
+--Serait-ce Martial, pensait-il, qui l'a assassiné après qu'il a eu
+empoisonné Marie-Anne?... Tuer un complice, c'est un moyen sûr de
+s'assurer de son silence!...
+
+Il était arrivé à la Borderie, et déjà il prenait la rampe pour monter
+au premier étage, quand il crut entendre comme le murmure d'une
+conversation dans la pièce du fond.
+
+--C'est étrange, se dit-il, qui donc serait là!...
+
+Et, poussé par un mouvement instinctif de curiosité, il alla frapper à
+la porte de communication...
+
+À l'instant même, l'abbé Midon parut, et retira brusquement la porte à
+lui. Il était plus pâle que de coutume, et visiblement agité.
+
+--Qu'y a-t-il? monsieur le curé, demanda Jean vivement.
+
+--Il y a... il y a... Devinez qui est là, de l'autre côté...
+
+--Eh! comment deviner?...
+
+--Maurice d'Escorval et le caporal Bavois.
+
+Jean eut un geste de stupeur.
+
+--Mon Dieu!... balbutia-t-il.
+
+--Et c'est miracle qu'il ne soit pas monté.
+
+--Mais d'où vient-il, comment n'avait-il pas donné de ses
+nouvelles!...
+
+--Je l'ignore... Il n'y a pas cinq minutes qu'il est là... Pauvre
+garçon!... Après que je lui ai eu dit que son père est sauvé, son
+premier mot a été: «Et Marie-Anne?» Il l'aime plus que jamais... il
+arrive le coeur tout rempli d'elle, confiant, radieux d'espoir, et moi
+je tremble, j'ai peur de lui annoncer la vérité...
+
+--Oh! le malheureux! le malheureux!...
+
+--Vous voici prévenu, soyez prudent... et maintenant, venez.
+
+Ils entrèrent ensemble, et c'est avec toutes les effusions de l'amitié
+la plus vive, que Maurice et le vieux soldat serrèrent les mains de
+Jean Lacheneur.
+
+Ils ne s'étaient pas vus depuis le duel dans les landes de la Rèche,
+interrompu par l'arrivée des soldats, et quand ils s'étaient séparés
+ce jour-là, ils ne savaient pas s'ils se reverraient jamais...
+
+--Et cependant nous voici réunis, répétait Maurice, et nous n'avons
+plus rien à craindre.
+
+Jamais cet infortuné n'avait été si gai, et c'est de l'air le plus
+enjoué qu'il se mit à expliquer les raisons de son long silence.
+
+--Trois jours après avoir passé la frontière, racontait-il, le caporal
+Bavois et moi arrivions à Turin. Franchement il était temps, nous
+étions épuisés de fatigue. J'avais tenu à descendre dans une assez
+piteuse auberge, et on nous avait donné une chambre à deux lits...
+
+Je me rappelle que le soir, en nous couchant, le caporal me disait:
+«Je suis capable de dormir deux jours sans débrider.» Moi, je me
+promettais bien un somme de plus de douze heures... Nous comptions
+sans notre hôte, comme vous l'allez voir...
+
+Il faisait à peine jour, le lendemain, quand nous sommes éveillés
+par un grand tumulte... Une douzaine de messieurs de mauvaise mine
+envahissent notre chambre, et nous commandent brutalement, en italien,
+de nous habiller... Nous n'étions pas les plus forts, nous obéissons.
+Et une heure plus tard, nous étions bel et bien en prison, enfermés
+dans la même cellule. Nos idées, j'en conviens, n'étaient pas couleur
+de rose...
+
+Il me souvient parfaitement que le caporal ne cessait de me dire du
+plus beau sang-froid: «Pour obtenir notre extradition, il faut quatre
+jours, trois jours pour nous ramener à Montaignac, ça fait sept;
+mettons qu'on me laissera là-bas vingt-quatre heures pour me
+reconnaître, c'est en tout huit jours que j'ai encore à vivre.»
+
+--C'est que, ma foi!... je le pensais, approuva le vieux soldat.
+
+--Pendant plus de cinq mois, poursuivit Maurice, nous nous sommes dit,
+en guise de bonsoir: «C'est demain qu'on viendra nous chercher.» Et on
+ne venait pas.
+
+Nous étions, d'ailleurs, convenablement traités; on m'avait laissé mon
+argent et on nous vendait volontiers certaines petites douceurs; on
+nous accordait, chaque jour, deux heures de promenade dans une cour
+aussi large qu'un puits; on nous prêtait même quelques livres...
+
+Bref, je ne me serais pas trouvé extraordinairement à plaindre, si
+j'avais pu recevoir des nouvelles de mon père et de Marie-Anne et leur
+donner des miennes... Mais nous étions au secret, sans communications
+avec les autres prisonniers...
+
+Enfin, à la longue, notre détention nous parut si étrange et nous
+devint si insupportable, que nous résolûmes, le caporal et moi,
+d'obtenir, quoi qu'il dût nous en coûter, des éclaircissements.
+
+Nous changeâmes de tactique. Nous nous étions jusqu'alors montrés
+résignés et soumis, nous devînmes tout à coup indisciplinés et
+furieux. Nous remplissions la prison de nos protestations et de
+nos cris, nous demandions sans cesse le directeur; nous réclamions
+l'intervention de l'ambassadeur français.
+
+Ah! le résultat ne se fit pas attendre.
+
+Par une belle après-dîner, le directeur nous mit poliment dehors, non
+sans nous avoir exprimé le regret qu'il éprouvait de se séparer de
+pensionnaires de notre importance, si aimables et si charmants.
+
+Notre premier soin, vous le comprenez, fut de courir à l'ambassade.
+Nous n'arrivâmes pas à l'ambassadeur, mais le premier secrétaire nous
+reçut. Il fronça le sourcil, dès que je lui eus exposé notre affaire,
+et sa mine devint excessivement grave.
+
+Je me rappelle mot pour mot sa réponse:
+
+«Monsieur, me dit-il, je puis vous affirmer que les poursuites
+dont vous avez été l'objet en France, ne sont pour rien dans votre
+détention ici.»
+
+Et comme je m'étonnais:
+
+«Tenez, ajouta-t-il, je vais vous exprimer franchement mon opinion.
+Un de vos ennemis, cherchez lequel, doit avoir à Turin des influences
+très-puissantes... Vous le gêniez, sans doute, il vous a fait enfermer
+administrativement par la police piémontaise...»
+
+D'un formidable coup de poing, Jean Lacheneur ébranla la table placée
+près de lui.
+
+--Ah!... le secrétaire d'ambassade avait raison, s'écria-t-il...
+Maurice, c'est Martial de Sairmeuse qui t'a fait arrêter là-bas.
+
+--Ou le marquis de Courtomieu, interrompit vivement l'abbé, en jetant
+à Jean un regard qui arrêta sa pensée sur ses lèvres.
+
+La flamme de la colère avait brillé dans les yeux de Maurice, mais
+presque aussitôt il haussa les épaules.
+
+--Bast!... prononça-t-il, je ne veux plus me souvenir du passé... Mon
+père est rétabli, voilà l'important. Nous trouverons bien, monsieur
+le curé aidant, quelque moyen de lui faire franchir la frontière sans
+danger... Entre Marie-Anne et moi, il oubliera que mes imprudences
+ont failli lui coûter la vie... Il est si bon, mon père! Nous nous
+établirons en Italie ou en Suisse. Vous nous accompagnerez, monsieur
+l'abbé, et toi aussi, Jean... Vous, caporal, c'est entendu, vous êtes
+de la maison...
+
+Rien d'horrible comme de voir joyeux et plein de sécurité, tout
+rayonnant d'espoir, l'homme que l'on sait frappé d'une catastrophe qui
+doit briser sa vie...
+
+Si désolante était l'impression de l'abbé Midon et de Jean, qu'il en
+parut sur leur visage quelque chose que Maurice remarqua.
+
+--Qu'avez-vous? demanda-t-il tout surpris.
+
+Les autres tressaillirent, baissèrent la tête et se turent.
+
+Alors, l'étonnement de l'infortuné se changea en une vague et
+indicible épouvante.
+
+D'un seul effort de réflexion, il s'énuméra tous les malheurs qui
+pouvaient l'atteindre.
+
+--Qu'est-il donc arrivé? fit-il d'une voix étouffée; mon père est
+sauvé, n'est-ce pas?... Ma mère n'aurait rien à souhaiter, m'avez-vous
+dit, si j'étais près d'elle... C'est donc Marie-Anne!...
+
+Il hésitait.
+
+--Du courage, Maurice, murmura l'abbé Midon, du courage!
+
+Le malheureux chancela, plus blanc que le mur de plâtre contre lequel
+il s'appuya.
+
+--Marie-Anne est morte! s'écria-t-il.
+
+Jean Lacheneur et le prêtre gardèrent le silence.
+
+--Morte! répéta-t-il, et pas une voix au dedans de moi-même ne m'a
+prévenu... Morte!... quand?
+
+--Cette nuit même, répondit Jean.
+
+Maurice se redressa, tout frémissant d'un espoir suprême.
+
+--Cette nuit même, fit-il... mais alors... elle est ici, encore!
+Où?... là haut...
+
+Et sans attendre une réponse, il s'élança vers l'escalier, si
+rapidement que ni Jean ni l'abbé Midon n'eurent le temps de le
+retenir.
+
+En trois bonds il fut à la chambre, il marcha droit au lit et, d'une
+main ferme, il écarta le drap qui recouvrait le visage de la morte.
+
+Mais il recula en jetant un cri terrible...
+
+Était-ce là, vraiment, cette belle, cette radieuse Marie-Anne, qui
+l'avait aimé jusqu'à l'abandon de soi-même!... Il ne la reconnaissait
+pas.
+
+Il ne pouvait reconnaître ces traits, dévastés et crispés par
+l'agonie, ce visage gonflé et bleui par le poison; ces yeux, qui
+disparaissaient presque sous une bouffissure sanguinolente...
+
+Quand Jean Lacheneur et le prêtre arrivèrent près de lui, ils le
+trouvèrent debout, le buste rejeté en arrière, la pupille dilatée par
+la terreur, la bouche entr'ouverte, les bras roidis dans la direction
+du cadavre.
+
+--Maurice, fit doucement l'abbé, revenez à vous, du courage...
+
+Il se retourna, et avec une navrante expression d'hébétement:
+
+--Oui, bégaya-t-il, c'est cela... du courage!...
+
+Il s'affaissait, il fallut le soutenir jusqu'à un fauteuil.
+
+--Soyez homme, poursuivait le prêtre; où donc est votre énergie?
+vivre, c'est souffrir...
+
+Il écoutait, mais il ne semblait pas comprendre.
+
+--Vivre!... balbutia-t-il, à quoi bon, puisqu'elle est morte!...
+
+Ses yeux secs avaient l'éclat sinistre de la démence. L'abbé eut peur.
+
+--S'il ne pleure pas, il est perdu! pensa-t-il.
+
+Et d'une voix impérieuse:
+
+--Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi... prononça-t-il,
+vous vous devez à votre enfant!...
+
+L'inspiration du prêtre le servit bien.
+
+Le souvenir qui avait donné à Marie-Anne la force de maîtriser
+un instant la mort, arracha Maurice à sa dangereuse torpeur. Il
+tressaillit, comme s'il eût été touché par une étincelle électrique,
+et se dressant tout d'une pièce:
+
+--C'est vrai, dit-il, je dois vivre. Notre enfant, c'est encore
+elle... conduisez-moi près de lui...
+
+--Pas en ce moment, Maurice, plus tard.
+
+--Où est-il?... Dites-moi où il est?...
+
+--Je ne puis, je ne sais pas...
+
+Une indicible angoisse se peignit sur la figure de Maurice, et d'une
+voix étranglée:
+
+--Comment! vous ne savez pas, fit-il, elle ne s'était donc pas confiée
+à vous?
+
+--Non... J'avais surpris le secret de sa grossesse, et j'ai été, j'en
+suis sûr, le seul à le surprendre...
+
+--Le seul!... mais alors notre enfant est mort, peut-être, et s'il vit
+qui me dira où il est!
+
+--Nous trouverons, sans doute, quelque note qui nous mettra sur la
+voie...
+
+Le malheureux pressait son front entre ses mains, comme s'il eut
+espéré en faire jaillir une idée...
+
+--Vous avez raison, balbutia-t-il. Marie-Anne, quand elle s'est vue en
+danger, ne peut avoir oublié son enfant... Ceux qui la soignaient à
+ses derniers moments ont dû recueillir les indications qui m'étaient
+destinées... Je veux interroger les gens qui l'ont veillée... Quels
+sont-ils?
+
+Le prêtre détourna la tête.
+
+--Je vous demande qui était près d'elle quand elle est morte, insista
+Maurice, avec une sorte d'égarement.
+
+Et comme l'abbé se taisait encore, une épouvantable lueur se fit dans
+son esprit. Il s'expliqua le visage décomposé de Marie-Anne.
+
+--Elle a péri victime d'un crime!... s'écria-t-il. Un monstre existait
+qui la haïssait à ce point de la tuer... la haïr, elle!
+
+Il se recueillit un moment, et d'une voix déchirante:
+
+--Mais si elle est morte ainsi, reprit-il, foudroyée, notre enfant
+est peut-être perdu à tout jamais! Et moi qui lui avais recommandé,
+ordonné les plus savantes précautions! Ah! c'est une malédiction!...
+
+Il retomba sur le fauteuil, abîmé de douleur, l'éclat de ses yeux
+pâlit et des larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues.
+
+--Il est sauvé!... pensa l'abbé Midon.
+
+Et il restait là, tout ému de ce désespoir immense, insondable, quand
+il se sentit tirer par la manche.
+
+Jean Lacheneur, dont les yeux flamboyaient, l'entraîna dans
+l'embrasure d'une croisée.
+
+--Qu'est-ce que cet enfant? demanda-t-il d'un ton rauque.
+
+Une fugitive rougeur empourpra les pommettes du prêtre.
+
+--Vous avez entendu, répondit-il.
+
+--J'ai compris que Marie-Anne était la maîtresse de Maurice, et
+qu'elle a eu un enfant de lui. C'est donc vrai?... Je ne voulais pas,
+je ne pouvais pas le croire!... Elle que je vénérais à l'égal d'une
+sainte!... Son front si pur et ses chastes regards mentaient. Et
+lui, Maurice, qui était mon ami, qui était comme le fils de notre
+maison!... Son amitié n'était qu'un masque qu'il prenait pour nous
+voler plus sûrement notre honneur!...
+
+Il parlait, les dents serrées par la colère, si bas, que Maurice ne
+pouvait l'entendre.
+
+--Mais comment a-t-elle donc fait, poursuivait-il, pour cacher sa
+grossesse... Personne dans le pays ne l'a soupçonnée, personne
+absolument. Et après? qu'a-t-elle fait de l'enfant?... Aurait-elle été
+prise de l'effroi de la honte, de ce vertige qui pousse au crime
+les pauvres filles séduites et abandonnées... Aurait-elle tué son
+enfant?...
+
+Un sourire sinistre effleurait ses lèvres minces.
+
+--Si l'enfant vit, ajouta-t-il, comme en _à parte_, je saurai bien le
+découvrir où qu'il soit, et Maurice sera puni de son infamie...
+
+Il s'interrompit; le galop de deux chevaux, sur la grande route,
+attirait son attention et celle de l'abbé Midon.
+
+Ils regardèrent à la fenêtre et virent un cavalier s'arrêter devant le
+petit sentier, descendre de cheval, jeter la bride à son domestique, à
+cheval comme lui, et s'avancer vers la Borderie...
+
+À cette vue, Jean Lacheneur eut un véritable rugissement de bête
+fauve.
+
+--Le marquis de Sairmeuse, hurla-t-il, ici!...
+
+Il bondit jusqu'à Maurice, et le secouant avec une sorte de frénésie:
+
+--Debout!... lui cria-t-il, voilà Martial, l'assassin de Marie-Anne!
+debout, il vient, il est à nous!...
+
+Maurice se dressa, ivre de colère, mais l'abbé Midon leur barra le
+passage.
+
+--Pas un mot, jeunes gens, prononça-t-il, pas une menace, je vous le
+défends... respectez au moins cette pauvre morte qui est là!...
+
+Son accent et ses regards avaient une autorité si irrésistible, que
+Jean et Maurice furent comme changés en statues.
+
+Le prêtre n'eut que le temps de se retourner, Martial arrivait...
+
+Il ne dépassa pas le cadre de la porte, son coup d'oeil si pénétrant
+embrassa la scène, il pâlit extrêmement, mais il n'eut ni un geste, ni
+une exclamation...
+
+Si grande cependant que fût son étonnante puissance sur soi, il ne put
+articuler une syllabe, et c'est du doigt qu'il interrogea, montrant
+Marie-Anne, dont il distinguait la figure convulsée dans l'ombre des
+rideaux.
+
+--Elle a été lâchement empoisonnée hier soir, prononça l'abbé Midon.
+
+Maurice, oubliant les ordres du prêtre, s'avança...
+
+--Elle était seule, dit-il, et sans défense, je ne suis en liberté que
+depuis deux jours. Mais je sais le nom de celui qui m'a fait arrêter à
+Turin et jeter en prison, on me l'a dit!
+
+Instinctivement Martial recula.
+
+--C'est donc toi, misérable!... s'écria Maurice, tu avoues donc ton
+crime, infâme...
+
+Une fois encore l'abbé intervint; il se jeta entre ces deux ennemis,
+persuadé que Martial allait se précipiter sur Maurice.
+
+Point. Le marquis de Sairmeuse avait repris cet air ironique et
+hautain qui lui était habituel. Il sortit de sa poche une volumineuse
+enveloppe et la lançant sur la table:
+
+--Voici, dit-il froidement, ce que j'apportais à Mlle Lacheneur. C'est
+d'abord un sauf-conduit de Sa Majesté pour M. le baron d'Escorval. De
+ce moment, il peut quitter la ferme de Poignot et rentrer à Escorval,
+il est libre, il est sauvé; sa condamnation sera réformée. C'est
+ensuite un arrêt de non-lieu rendu en faveur de M. l'abbé Midon, et
+une décision de l'évêque qui le réinstalle à sa cure de Sairmeuse.
+C'est, enfin, un congé en bonne forme et un brevet de pension au nom
+du caporal Bavois.
+
+Il s'arrêta, et comme la stupeur clouait tout le monde sur place, il
+s'approcha du lit de Marie-Anne.
+
+Il étendit la main au-dessus de la morte, et d'une voix qui eût fait
+frémir la coupable jusqu'au plus profond de ses entrailles, si elle
+l'eût entendue:
+
+--À vous, Marie-Anne, prononça-t-il, je jure que je vous vengerai!...
+
+Il demeura dix secondes immobile, perdu de douleur, puis tout à
+coup, vivement, il se pencha, mit un baiser au front de la morte, et
+sortit...
+
+--Et cet homme serait coupable!... s'écria l'abbé Midon, vous voyez
+bien, Jean, que vous êtes fou!...
+
+Jean eut un geste terrible.
+
+--C'est juste!... fit-il, et cette dernière insulte à ma soeur morte,
+c'est bien de l'honneur, n'est-ce pas?...
+
+--Et le misérable me lie les mains, en sauvant mon père! s'écria
+Maurice.
+
+Placé près de la fenêtre, l'abbé put voir Martial remonter à cheval...
+
+Mais le marquis de Sairmeuse ne reprit pas la route de Montaignac,
+c'est vers le château de Courtomieu qu'il galopa...
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+La raison de Mme Blanche était déjà affreusement troublée quand Chupin
+l'emporta hors de la chambre de Marie-Anne.
+
+Elle perdit toute conscience d'elle lorsqu'elle vit tomber le vieux
+maraudeur.
+
+Mais il était dit que cette nuit-là tante Médie prendrait sa revanche
+de toutes ses défaillances passées.
+
+À grand'peine tolérée jusqu'alors à Courtomieu, et à quel prix! elle
+conquit le droit d'y vivre désormais respectée et même redoutée.
+
+Elle qui s'évanouissait d'ordinaire si un chat du château s'écrasait
+la patte, elle ne jeta pas un cri.
+
+L'extrême épouvante lui communiqua ce courage désespéré qui enflamme
+les poltrons poussés à bout. Sa nature moutonnière se révoltant, elle
+devint comme enragée.
+
+Elle saisit le bras de sa nièce éperdue, et moitié de gré, moitié de
+force, la traînant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au
+château de Courtomieu en moins de temps qu'il n'en avait fallu pour
+aller à la Borderie.
+
+La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient à la petite porte
+du jardin par où elles étaient sorties...
+
+Personne, au château, ne s'était aperçu de leur longue absence...
+personne absolument.
+
+Cela tenait à diverses circonstances. Aux précautions prises par Mme
+Blanche, d'abord. Avant de sortir, elle avait défendu qu'on pénétrât
+chez elle, sous n'importe quel prétexte, tant qu'elle ne sonnerait
+pas.
+
+En outre, c'était la fête du valet de chambre du marquis; les
+domestiques avaient dîné mieux que de coutume; ils avaient chanté au
+dessert, et à la fin il s'étaient mis à danser.
+
+Ils dansaient encore à une heure et demie, toutes les portes étaient
+ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans être vues,
+jusqu'à la chambre de Mme Blanche.
+
+Alors, quand les portes de l'appartement furent bien fermées,
+lorsqu'il n'y eut plus d'indiscrets à craindre, tante Médie s'avança
+près de sa nièce.
+
+--M'expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s'est passé à la
+Borderie, ce que tu as fait?...
+
+Mme Blanche frissonna.
+
+--Eh!... répondit-elle; que t'importe!
+
+--C'est que j'ai cruellement souffert, pendant plus de trois
+heures que je t'ai attendue. Qu'est-ce que ces cris déchirants que
+j'entendais? Pourquoi appelais-tu au secours?... Je distinguais comme
+un râle qui me faisait dresser les cheveux sur la tête... D'où vient
+que Chupin t'a emportée entre ses bras?...
+
+Tante Médie eût peut-être fait ses malles le soir même, et quitté
+Courtomieu, si elle eût vu de quels regards l'enveloppait sa nièce.
+
+En ce moment, Mme Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour
+foudroyer, pour anéantir cette parente pauvre, irrécusable témoin qui
+d'un mot pouvait la perdre, et qu'elle aurait toujours près d'elle,
+vivant reproche de son crime.
+
+--Tu ne me réponds pas?... insista la pauvre tante.
+
+C'est que la jeune femme en était à se demander si elle devait dire la
+vérité, si horrible qu'elle fût, ou inventer quelque explication à peu
+près plausible.
+
+Tout avouer! C'était intolérable, c'était renoncer à soi, c'était se
+mettre corps et âme à l'absolue discrétion de tante Médie.
+
+D'un autre côté, mentir, n'était-ce pas s'exposer à ce que tante Médie
+la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait,
+ce qui ne pouvait manquer, à apprendre le crime de la Borderie?
+
+--Car elle est stupide! pensait Mme Blanche.
+
+Le plus sage était encore, elle le comprit, d'être entièrement
+franche, de bien faire la leçon à la parente pauvre et de a'efforcer
+de lui communiquer quelque chose de sa fermeté.
+
+Et cela résolu, la jeune femme dédaigna tous les ménagements...
+
+--Eh bien!... répondit-elle, j'étais jalouse de Marie-Anne, je croyais
+qu'elle était la maîtresse de Martial, j'étais folle, je l'ai tuée!...
+
+Elle s'attendait à des cris lamentables, à des évanouissements; pas du
+tout. Si bornée que fût la tante Médie, elle avait à peu près deviné.
+Puis, les ignominies qu'elle avait endurées depuis des années avaient
+éteint en elle tout sentiment généreux, tari les sources de la
+sensibilité, et détruit tout sens moral.
+
+--Ah! mon Dieu!... fit-elle d'un ton dolent, c'est terrible... Si on
+venait à savoir!...
+
+Et elle se mit à pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours
+pour la moindre des choses.
+
+Mme Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait
+bien assurée du silence et de l'absolue soumission de la parente
+pauvre.
+
+C'est pourquoi, tout aussitôt, elle se mit à raconter tous les détails
+de ce drame effroyable de la Borderie.
+
+Sans doute, elle cédait à ce besoin d'épanchement plus fort que la
+volonté, qui délie la langue des pires scélérats et qui les force, qui
+les contraint de parler de leur crime, alors même qu'ils se défient de
+leur confident.
+
+Mais quand l'empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient été
+données que sa haine s'était égarée, elle s'arrêta brusquement.
+
+Ce certificat de mariage, signé du curé de Vigano, qu'en avait-elle
+fait, qu'était-il devenu? Elle se rappelait bien qu'elle l'avait tenu
+entre les mains.
+
+Elle se dressa tout d'une pièce, fouilla dans sa poche et poussa un
+cri de joie. Elle le tenait, ce certificat! Elle le jeta dans un
+tiroir qu'elle ferma à clef.
+
+Il y avait longtemps que tante Médie demandait à gagner sa chambre,
+mais Mme Blanche la conjura de ne pas s'éloigner. Elle ne voulait pas
+rester seule, elle n'osait pas, elle avait peur...
+
+Et comme si elle eût espéré étouffer les voix qui s'élevaient en elle
+et l'épouvantaient, elle parlait avec une extrême volubilité, ne
+cessant de répéter qu'elle était prête à tout pour expier, et qu'elle
+allait tenter l'impossible pour retrouver l'enfant de Marie-Anne...
+
+Et certes, la tâche était difficile et périlleuse.
+
+Faire chercher cet enfant ouvertement, n'était-ce pas s'avouer
+coupable?... Elle serait donc obligée d'agir secrètement, avec
+beaucoup de circonspection, et en s'entourant des plus minutieuses
+précautions.
+
+--Mais je réussirai, disait-elle, je prodiguerai l'argent...
+
+Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante,
+elle ajoutait d'une voix étouffée:
+
+--Il faut que je réussisse, d'ailleurs... le pardon est à ce prix...
+j'ai juré!...
+
+L'étonnement suspendait presque les larmes faciles de tante Médie.
+
+Que sa nièce, les mains chaudes encore du meurtre, pût se posséder
+ainsi, raisonner, délibérer, faire des projets, cela dépassait son
+entendement.
+
+--Quel caractère de fer! pensait-elle.
+
+C'est que, dans son aveuglement imbécile, elle ne remarquait rien de
+ce qui eût éclairé le plus médiocre observateur.
+
+Mme Blanche était assise sur son lit, les cheveux dénoués, les
+pommettes enflammées, l'oeil brillant de l'éclat du délire, «tremblant
+la fièvre,» selon l'expression vulgaire.
+
+Et sa parole saccadée, ses gestes désordonnés, décelaient, quoi
+qu'elle fit, l'égarement de sa pensée et le trouble affreux de son
+âme...
+
+Et elle discourait, elle discourait, d'une voix tour à tour sourde et
+stridente, s'exclamant, interrogeant, forçant tante Médie à répondre,
+essayant enfin de s'étourdir et d'échapper en quelque sorte à
+elle-même!
+
+Le jour était venu depuis longtemps, et le château s'emplissait
+du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux
+circonstances extérieures, expliquait encore comment elle était sûre
+d'arriver, avant un an, à rendre à Maurice d'Escorval l'enfant de
+Marie-Anne...
+
+Tout à coup, cependant, elle s'interrompit au milieu d'une phrase...
+
+L'instinct l'avertissait du danger qu'elle courait à changer quelque
+chose à ses habitudes.
+
+Elle renvoya donc tante Médie, en lui recommandant bien de défaire son
+lit, et comme tous les jours elle sonna...
+
+Il était près de onze heures, et elle venait d'achever sa toilette,
+quand la cloche du château tinta, annonçant une visite.
+
+Presque aussitôt, une femme de chambre parut, tout effarée.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda vivement Mme Blanche; qui est là?
+
+--Ah! madame!... c'est-à-dire, mademoiselle, si vous saviez...
+
+--Parlerez-vous!...
+
+--Eh bien! M. le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon
+bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes...
+
+La foudre tombant aux pieds de l'empoisonneuse l'eût moins
+terriblement impressionnée que ce nom qui éclatait là, tout à coup.
+
+Sa première pensée fut que tout était découvert... Cela seul pouvait
+amener Martial.
+
+Elle avait presque envie de faire répondre qu'elle était absente,
+partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de
+raison lui montra qu'elle s'alarmait peut-être à tort, que son mari
+finirait toujours par arriver jusqu'à elle, et que, d'ailleurs, tout
+était préférable à l'incertitude.
+
+--Dites à M. le marquis que je suis à lui dans un instant,
+répondit-elle.
+
+C'est qu'elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour
+composer son visage, pour rentrer en possession d'elle-même, s'il
+était possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait
+comme la feuille, le temps de se calmer.
+
+Mais au moment où elle s'inquiétait le plus de l'état où elle était,
+une inspiration qu'elle jugea divine lui arracha un sourire méchant.
+
+--Eh!... pensa-t-elle, mon trouble ne s'explique-t-il pas tout
+naturellement... Il peut même me servir...
+
+Et tout en descendant le grand escalier:
+
+--N'importe!... se disait-elle, la présence de Martial est
+incompréhensible.
+
+Bien extraordinaire, du moins! Aussi, n'est-ce pas sans de longues
+hésitations qu'il s'était résigné à cette démarche pénible.
+
+Mais c'était l'unique moyen de se procurer plusieurs pièces
+importantes, indispensables pour la révision du jugement de M.
+d'Escorval.
+
+Ces pièces, après la condamnation du baron, étaient restées entre
+les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander
+maintenant qu'il était frappé d'imbécillité. Force était de s'adresser
+à sa fille pour obtenir d'elle la permission de chercher parmi les
+papiers de son père.
+
+C'est pourquoi, le matin, Martial s'était dit:
+
+--Ma foi!... arrive qui plante, je vais porter à Marie-Anne le
+sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu'à Courtomieu.
+
+Il arrivait tout en joie à la Borderie, palpitant, le coeur gonflé
+d'espérances... Hélas! Marie-Anne était morte.
+
+Nul ne soupçonna l'effroyable coup qui atteignait Martial. Sa
+douleur devait être d'autant plus poignante que l'avant-veille, à la
+Croix-d'Arcy, il avait lu dans le coeur de la pauvre fille...
+
+Ce fut donc bien son coeur, frémissant de rage, qui lui dicta son
+serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu'il était
+pour quelque chose dans ce crime, qu'il en avait à tout le moins
+facilité l'exécution.
+
+C'est que c'était bien lui qui, abusant des grandes relations de sa
+famille, avait obtenu l'arrestation de Maurice à Turin.
+
+Mais s'il était capable des pires perfidies dès que sa passion était
+en jeu, il était incapable d'une basse rancune.
+
+Marie-Anne morte, il dépendait uniquement de lui d'anéantir les grâces
+qu'il avait obtenues; l'idée ne lui en vint même pas. Insulté, il mit
+une affectation dédaigneuse à écraser ceux qui l'insultaient par sa
+magnanimité.
+
+Et lorsqu'il sortit de la Borderie, plus pâle qu'un spectre, les
+lèvres encore glacées du baiser donné à la morte, il se disait:
+
+--Pour elle, j'irai à Courtomieu... En mémoire d'elle, le baron doit
+être sauvé.
+
+À la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la
+cour du château et qu'il demanda Mme Blanche, le marquis de Sairmeuse
+fut averti de l'impression qu'il allait produire.
+
+Mais que lui importait! Il était dans une de ces crises de douleur
+où l'âme devient indifférente à tout, n'apercevant plus de malheur
+possible.
+
+Il tressaillit pourtant, lorsqu'on l'introduisit dans un petit salon
+du rez-de-chaussée, tendu de soie bleu.
+
+Ce petit salon, il le reconnaissait. C'était là que d'ordinaire se
+tenait Mme Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu'il la
+connaissait, lorsque son coeur hésitait encore entre Marie-Anne et
+elle, et qu'il lui faisait la cour...
+
+Que d'heures heureuses ils y avaient passé ensemble. Il lui semblait
+la revoir, telle qu'elle était alors, radieuse de jeunesse,
+insoucieuse et rieuse... sa naïveté était peut-être cherchée et
+voulue, en était-elle moins adorable.
+
+Cependant, Mme Blanche entrait...
+
+Elle était si défaite et si changée, que c'était à ne la pas
+reconnaître, on eût dit qu'elle se mourait. Martial fut épouvanté.
+
+--Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir
+ce qu'il disait.
+
+Elle eut besoin d'un effort pour garder le secret de sa joie. Elle
+comprenait qu'il ne savait rien. Elle voyait son émotion et tout le
+parti qu'elle en pouvait tirer.
+
+--Je n'ai pas su me consoler de vous avoir déplu, répondit-elle d'une
+voix navrante de résignation, je ne m'en consolerai jamais.
+
+Du premier coup, elle touchait la place vulnérable chez tous les
+hommes.
+
+Car il n'est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blasé qu'on le
+suppose, dont la vanité ne s'épanouisse délicieusement à l'idée qu'une
+femme meurt de son abandon.
+
+Il n'en est pas qui ne soit touché de cette divine flatterie, et qui
+ne soit bien près de la payer au moins d'une tendre pitié.
+
+--Me pardonneriez-vous donc? balbutia Martial ému.
+
+L'admirable comédienne détourna la tête, comme pour empêcher de lire
+dans ses yeux l'aveu d'une faiblesse dont elle avait honte. C'était la
+plus éloquente des réponses.
+
+Martial, cependant, n'insista pas. Il présenta sa requête qui lui fut
+accordée, et craignant peut-être de trop s'engager:
+
+--Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai...
+demain... un autre jour.
+
+Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial réfléchissait.
+
+--Elle m'aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette pâleur, ni
+cet affaissement. Pauvre fille!... C'est ma femme, après tout. Les
+raisons qui ont déterminé notre rupture n'existent plus... On peut
+considérer le marquis de Courtomieu comme mort...
+
+Tout le village de Sairmeuse était sur la place, quand Martial le
+traversa. On venait d'apprendre le crime de la Borderie, et l'abbé
+Midon était chez le juge de paix pour l'informer des circonstances de
+l'empoisonnement.
+
+Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait
+égarer la justice.
+
+Après plus d'un mois d'efforts, l'enquête aboutit à cette conclusion:
+que «le nommé Chupin, homme mal famé, était entré chez Marie-Anne,
+avait profité de son absence momentanée, pour mêler à ses aliments du
+poison qui s'était trouvé sous sa main.»
+
+Le rapport ajoutait: que «Chupin avait été lui-même assassiné peu
+après son crime, par un certain Balstain demeuré introuvable...»
+
+Mais, dans le pays, on s'occupait infiniment moins de cette affaire
+que des visites de Martial à Mme Blanche.
+
+Bientôt il fut avéré que le marquis et la marquise de Sairmeuse
+étaient réconciliés, et peu après on apprit leur départ pour Paris.
+
+C'est le surlendemain même de ce départ que l'aîné des Chupin annonça
+que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville.
+
+Et comme on lui disait qu'il y crèverait sans doute de misère:
+
+--Bast! répondit-il avec une assurance singulière, qui sait?... J'ai
+idée, au contraire, que l'argent ne me manquera pas, là-bas!...
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Ainsi, moins d'un an après ce terrible ouragan de passions qui avait
+bouleversé la paisible vallée de l'Oiselle, c'est à peine si on en
+retrouvait des vestiges qui allaient s'effaçant de jour en jour, sous
+les tombées de neige du temps.
+
+Que restait-il pour attester la réalité de tous ces événements si
+récents et cependant déjà presque du domaine de la légende?...
+
+Des ruines noircies par l'incendie, sur les landes de la Rèche.
+
+Une tombe, au cimetière, où on lisait:
+
+ _Marie-Anne Lacheneur, morte à vingt ans_.
+ _Priez pour elle_!...
+
+Seuls, quelques vieux politiques de village, en dépit des soucis des
+récoltes et des semailles, se souvenaient...
+
+Souvent, les longs soirs d'hiver, à Sairmeuse, quand ils se
+réunissaient au _Boeuf couronné_ pour faire la partie, ils posaient
+leurs cartes grasses et gravement s'entretenaient des choses de l'an
+passé.
+
+Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce
+drame sanglant de Montaignac avaient eu «une mauvaise fin?»
+
+Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une même fatalité
+inexorable.
+
+Et que de noms déjà sur la liste funèbre!...
+
+Lacheneur, mort sur l'échafaud.
+
+Chanlouineau, fusillé.
+
+Marie-Anne empoisonnée.
+
+Chupin, le traître, assassiné.
+
+Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plutôt se survivait. Mais
+la mort devait paraître un bienfait, comparée à cet anéantissement de
+toute intelligence. Il était tombé bien au-dessous de la brute, qui,
+du moins, a ses instincts. Depuis le départ de sa fille, il restait
+confié aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient à leur
+aise. Ils l'enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans
+sa chambre, mais à la cave, pour qu'on n'entendit pas ses hurlements
+du dehors.
+
+Un moment, on crut que les Sairmeuse éviteraient la destinée commune;
+on se trompait. Ils ne devaient pas tarder à payer leur dette au
+malheur.
+
+Par une belle matinée du mois de décembre, le duc de Sairmeuse partit,
+à cheval, pour courre un loup signalé aux environs.
+
+À la nuit tombante, le cheval rentra seul, renâclant et soufflant,
+tremblant d'épouvanté, les étriers battant ses flancs haletants et
+ruisselants de sueur...
+
+Qu'était donc devenu le maître?
+
+On se mit en quête aussitôt, et toute la nuit vingt domestiques armés
+de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces.
+
+Mais ce n'est qu'au bout de cinq jours, et quand on renonçait presque
+aux recherches, qu'un petit pâtre, tout pâle de saisissement, vint
+annoncer au château qu'il avait découvert, au fond d'un précipice, le
+cadavre fracassé et sanglant du duc de Sairmeuse.
+
+Comment avait-il roulé là, lui, si excellent cavalier? Cet accident
+eût paru louche, sans l'explication que donnèrent les palfreniers.
+
+--M. le duc montait une bête très-ombrageuse, dirent ces hommes, elle
+aura eu peur, elle aura fait un écart... il n'en faut pas davantage.
+
+Ce n'est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna
+définitivement le pays.
+
+La conduite de ce singulier garçon avait donné lieu à bien des
+conjectures.
+
+Marie-Anne morte, il avait commencé par refuser son héritage.
+
+--Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, répétait-il
+partout, calomniant ainsi la mémoire de sa soeur comme il avait
+calomnié sa vie.
+
+Puis, à quelques jours de là, après une courte absence, sans raison
+apparente, ses résolutions changèrent brusquement.
+
+Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour hâter
+les formalités.
+
+On eût dit qu'il méditait quelque méchante action et qu'il s'efforçait
+d'écarter les soupçons, tant il mettait d'insistance à justifier
+sa conduite et à donner, à tout propos, les explications les plus
+embrouillées.
+
+À l'entendre, il n'agissait pas pour lui, il ne faisait que se
+conformer aux volontés de Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas
+un sou de cet héritage n'entrerait dans sa poche.
+
+Ce qui est sûr, c'est que, dès qu'il fut envoyé en possession, il
+vendit tout, s'inquiétant peu du prix pourvu qu'on payât comptant.
+
+Il ne s'était réservé que les meubles qui garnissaient la belle
+chambre de la Borderie, et il les brûla.
+
+On connut cette particularité, et ce fut le comble.
+
+--Ce pauvre garçon est fou! devint l'opinion généralement admise.
+
+Et ceux qui doutaient n'eurent plus de doutes, quand on sut que Jean
+Lacheneur s'était engagé dans une troupe de comédiens de passage à
+Montaignac.
+
+Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqué.
+
+Pour déterminer ce malheureux jeune homme à retourner à Paris terminer
+ses études, M. d'Escorval et l'abbé Midon avaient mis en oeuvre toute
+leur éloquence...
+
+C'est que ni le prêtre, ni le baron n'avaient besoin de se cacher
+désormais. Grâce à Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour,
+comme autrefois, l'un à son presbytère, l'autre à Escorval.
+
+Acquitté par un nouveau tribunal, rentré en possession de ses biens,
+ne gardant de son effroyable chute qu'une légère claudication, le
+baron se fût estimé heureux, après tant d'épreuves imméritées, si son
+fils ne lui eût causé les plus poignantes inquiétudes.
+
+Pauvre Maurice!... son coeur s'était brisé au bruit sourd des
+pelletées de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne; et sa vie,
+depuis lors, semblait ne tenir qu'à l'espérance qu'il gardait encore
+de retrouver son enfant.
+
+Du moins avait-il des raisons sérieuses d'espérer.
+
+Sûr déjà du puissant concours de l'abbé Midon, il avait tout avoué
+à son père, il s'était confié au caporal Bavois devenu le commensal
+d'Escorval, et ces amis si dévoués lui avaient promis de tenter
+l'impossible.
+
+La tâche était difficile cependant, et les volontés de Maurice
+diminuaient encore les chances de succès.
+
+Au contraire de Jean, il mettait son honneur à garder l'honneur de
+la morte, et il avait exigé que le nom de Marie-Anne ne fût jamais
+prononcé.
+
+--Nous réussirons quand même, disait l'abbé; avec du temps et de la
+patience, on vient à bout de tout...
+
+Il avait divisé le pays en un certain nombre de zones, et chacun,
+chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte,
+interrogeant, questionnant, non sans précautions toutefois, de
+peur d'éveiller des défiances, car le paysan qui se défie devient
+intraitable.
+
+Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le
+découragement s'emparait de Maurice.
+
+--Mon enfant est mort en naissant... répétait-il.
+
+Mais l'abbé le rassurait.
+
+--Je suis moralement sûr du contraire, répondait-il. Je sais
+exactement, par une absence de Marie-Anne, à quelle époque est né
+son enfant. Je l'ai revue dès qu'elle a été relevée, elle était
+relativement gaie et souriante... tirez la conclusion.
+
+--Et cependant il n'est bientôt plus, aux environs, un coin que nous
+n'ayons fouillé.
+
+--Eh bien!... nous étendrons le cercle de nos investigations...
+
+Le prêtre, en ce moment, cherchait surtout à gagner du temps, sachant
+bien que le temps est le guérisseur souverain de toutes les douleurs.
+
+Sa confiance, très-grande au commencement, avait été singulièrement
+altérée par la réponse d'une bonne femme qui passait pour une des
+meilleures langues de l'arrondissement.
+
+Adroitement mise sur la sellette, cette vieille répondit qu'elle
+n'avait aucune connaissance d'un bâtard mis en nourrice dans les
+environs, mais qu'il fallait qu'il s'en trouvât quelqu'un, puisque
+c'était la troisième fois qu'on la questionnait à ce sujet...
+
+Si grande que fut sa surprise, l'abbé sut la dissimuler.
+
+Il fit encore causer la bonne femme, et d'une conversation de deux
+heures résulta pour lui une conviction étrange.
+
+Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l'enfant de Marie-Anne.
+
+Pourquoi, dans quel but, quelles étaient ces personnes? voilà ce que
+toute la pénétration de l'abbé ne pouvait lui apprendre.
+
+--Ah!... les coquins sont parfois nécessaires, pensait-il, ah! si nous
+avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois?
+
+Mais le vieux maraudeur était mort, et son fils aîné, celui qui savait
+le secret de Mme Blanche était à Paris.
+
+Il n'y avait plus à Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils.
+
+Ils n'avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la
+trahison, et la fièvre de l'or les travaillant, ils s'obstinaient à
+chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la mère et le fils, la
+sueur au front, bêcher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu'à
+six pieds de profondeur autour de leur masure.
+
+Cependant il suffit d'un mot d'un paysan au cadet Chupin pour arrêter
+ces fouilles.
+
+--Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si benêt que de
+t'obstiner à dénicher des oiseaux envolés depuis longtemps... ton
+frère qui est à Paris te dirait sans doute où était le trésor.
+
+Chupin cadet eut un rugissement de bête fauve...
+
+--Saint-bon Dieu!... s'écria-t-il, vous avez raison... Mais, laissez
+faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra...
+
+
+
+
+L
+
+
+Plus encore que Mme Blanche, tante Médie avait été épouvantée de
+la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au château de
+Courtomieu.
+
+En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d'idées qu'en dix
+ans.
+
+Elle vit les gendarmes au château, sa nièce arrêtée, conduite à la
+prison de Montaignac et traduite en cour d'assises...
+
+Il est vrai que si elle n'eût eu que cela à craindre!...
+
+Mais elle-même, Médie, ne serait-elle pas compromise, soupçonnée de
+complicité, traînée devant les juges, et accusée, qui sait, d'être
+seule coupable!
+
+Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s'échappa de
+sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon,
+elle alla coller son oreille à la porte du petit salon bleu, où elle
+entendait parler Blanche et Martial.
+
+Dès les vingt premiers mots qu'elle recueillit, la parente pauvre
+reconnut l'inanité de ses terreurs.
+
+Elle respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un poids énorme,
+longuement et délicieusement. Mais une idée venait de germer dans sa
+cervelle, qui devait poindre, bientôt grandir, s'épanouir et porter
+des fruits.
+
+Martial sorti, tante Médie ouvrit la porte de communication et entra
+dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu'elle avait écouté...
+
+Jamais, la veille seulement, elle n'eût osé une énormité pareille.
+Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irréfléchie.
+
+--Eh bien! Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur.
+
+La jeune femme ne répondit pas.
+
+Encore sous le coup de sa terrible émotion, toute saisie des façons
+de Martial, elle réfléchissait, s'efforçant de déterminer les
+conséquences probables de tous ces événements qui se succédaient avec
+une foudroyante rapidité.
+
+--Peut-être l'heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura Mme
+Blanche, comme se parlant à soi-même.
+
+--Hein! Tu dis? interrogea curieusement la parente pauvre.
+
+--Je dis, tante, qu'avant un mois je serai marquise de Sairmeuse
+autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors... oh!
+alors...
+
+--Dieu t'entende! fit hypocritement tante Médie.
+
+Au fond elle croyait peu à la prédiction, et qu'elle se réalisât ou
+non, peu lui importait.
+
+--Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux
+complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta
+jalousie s'est trompée, là-bas, à la Borderie, et que... ce que tu as
+fait était inutile.
+
+Tel avait été, tel n'était plus l'avis de Mme Blanche.
+
+Elle hocha la tête, et de l'air le plus sombre:
+
+--C'est, au contraire, ce qui s'est passé là-bas qui me ramène mon
+mari, répondit-elle. J'y vois clair, à cette heure... C'est vrai,
+Marie-Anne n'était pas la maîtresse de Martial, mais Martial
+l'aimait... Il l'aimait, et les résistances qu'il avait rencontrées
+avaient exalté sa passion jusqu'au délire. C'est bien pour cette
+créature qu'il m'avait abandonnée, et jamais, tant qu'elle eût vécu,
+il n'eût seulement pensé à moi... Son émotion en me voyant, c'était
+un reste de son émotion quand il a vu l'autre... Son attendrissement
+n'était qu'une expression de sa douleur... Quoi qu'il advienne,
+je n'aurai que les restes de cette créature, que ce qu'elle a
+dédaigné!...
+
+Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage.
+
+--Et je regretterais ce que j'ai fait, s'écria-t-elle... jamais!...
+non, jamais.
+
+Ce jour-là, en ce moment, elle eût recommencé, elle eût tout bravé...
+
+Mais des transes terribles l'assaillirent quand elle apprit que la
+justice venait de commencer une enquête.
+
+Il était venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui
+interrogeaient quantité de témoins, et une douzaine d'hommes de la
+police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait
+même de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus
+à déjouer toutes les ruses du crime.
+
+Tante Médie en perdait la tête, et ses frayeurs à certains moments
+étaient si évidentes que Mme Blanche s'en inquiéta.
+
+--Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle.
+
+--Ah!... c'est plus fort que moi.
+
+--Ne sors plus de ta chambre, en ce cas.
+
+--Oui, ce serait plus prudent.
+
+--Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi.
+
+Le visage de la parente pauvre s'épanouissait.
+
+--C'est cela, approuvait-elle en battant des mains, c'est cela!
+
+Véritablement, elle était ravie.
+
+Être servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une
+petite table au coin du feu, le soir, cela avait été longtemps le rêve
+et l'ambition de la parente pauvre. Mais le moyen!... Deux ou trois
+fois, étant un peu indisposée, elle avait osé demander qu'on lui
+montât ses repas, mais elle avait été vertement repoussée.
+
+--Si tante Médie a faim, elle descendra se mettre à table avec nous,
+avait répondu Mme Blanche. Qu'est-ce que ces fantaisies!...
+
+Positivement, c'est ainsi qu'on la traitait, dans ce château où il y
+avait toujours dix domestiques à bayer aux corneilles.
+
+Tandis que maintenant...
+
+Tous les matins, sur l'ordre formel de Mme Blanche, le cuisinier
+montait prendre les ordres de tante Médie, et il ne tenait qu'à elle
+de dicter le menu de la journée, et de se commander les plats qu'elle
+aimait.
+
+Et la tante Médie trouvait cela excellent d'être ainsi soignée,
+choyée, mignotée et dorlotée. Elle se délectait dans ce bien-être
+comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans être resté des
+mois sans coucher dans un lit.
+
+Et ces jouissances nouvelles faisaient naître en elle quantité de
+pensées étranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu'elle avait
+du crime de la Borderie...
+
+L'enquête cependant était le sujet de toutes ses conversations avec sa
+nièce. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier
+de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouvé,
+dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de
+Montaignac.
+
+Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur défunt
+Chupin. Ne l'avait-on pas aperçu, le soir du crime, rôdant autour de
+la Borderie? Le témoignage du jeune paysan qui avait prévenu Jean
+Lacheneur paraissait décisif.
+
+Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt
+personnes l'avaient entendu déclarer avec d'affreux jurons qu'il ne
+serait pas tranquille tant qu'il resterait un Lacheneur sur la terre.
+
+Ainsi, tout ce qui eût dû perdre Mme Blanche la sauva, et la mort du
+vieux maraudeur lui parut véritablement providentielle.
+
+Pouvait-elle soupçonner que Chupin avait eu le temps de révéler son
+secret avant de mourir?...
+
+Le jour où le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient
+de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine à dissimuler sa
+joie.
+
+--Plus rien à craindre, répétait-elle à tante Médie... plus rien!...
+
+Elle échappait en effet à la justice des hommes...
+
+Restait la justice de Dieu.
+
+Quelques semaines plus tôt, cette idée de «la justice de Dieu» eût
+peut-être amené un sourire sur les lèvres de Mme Blanche.
+
+Femme positive s'il en fut, un peu esprit fort même, à ce qu'elle
+prétendait, elle eût traité cette incompréhensible justice de lieu
+commun de morale ou encore d'épouvantail ingénieux imaginé pour
+contenir dans les limites du devoir les consciences timorées...
+
+Le lendemain de son crime, elle haussait presque les épaules en
+songeant aux menaces de Marie-Anne mourante...
+
+Elle se souvenait de son serment, mais elle n'était plus disposée à le
+tenir.
+
+Elle avait réfléchi, et elle avait vu à quels périls elle s'exposerait
+en faisant rechercher l'enfant de Marie-Anne.
+
+--Le père saura bien le retrouver, songeait-elle.
+
+Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l'éprouver le
+soir même...
+
+Brisée de fatigue, elle s'était retirée dans sa chambre de fort bonne
+heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l'habitude, elle
+éteignit sa bougie dès qu'elle fut couchée, en se disant:
+
+--Il faut dormir.
+
+Mais c'en était fait du repos de ses nuits...
+
+Son crime se représentait à sa pensée, et elle en jugeait l'horreur
+et l'atrocité... Elle se percevait double, pour ainsi dire; elle se
+sentait dans son lit, à Courtomieu, et cependant il lui semblait
+être là-bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis
+ensuite épiant ses effets, cachée dans le cabinet de toilette...
+
+Elle luttait, elle dépensait toute la puissance de sa volonté pour
+écarter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une
+clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers.
+
+Alors, aux lueurs pâles de sa veilleuse, elle crut voir sa porte
+s'ouvrir lentement, sans bruit... Marie-Anne entrait... Elle
+s'avançait, elle glissait plutôt comme une ombre. Arrivée à un
+fauteuil, en face du lit, elle s'assit... De grosses larmes roulaient
+le long de ses joues, et elle regardait d'un air triste et menaçant à
+la fois...
+
+L'empoisonneuse, sous ses couvertures, était baignée d'une sueur
+glacée.
+
+Pour elle, ce n'était pas une apparition vaine... c'était une
+effroyable réalité.
+
+Mais elle n'était pas d'une nature à subir sans résistance une telle
+impression. Elle secoua la stupeur qui l'envahissait et elle se mit
+à se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix eût dû la
+rassurer.
+
+--Je rêve! disait-elle... Est-ce que les morts reviennent!... Suis-je
+enfant de me laisser émouvoir ainsi par les fantômes ridicules de mon
+imagination!...
+
+Elle disait cela, mais le fantôme ne se dissipait pas.
+
+Elle fermait les yeux, mais elle le voyait à travers ses paupières...
+à travers ses draps, qu'elle relevait sur sa tête, elle le voyait
+encore...
+
+Au petit jour seulement, Mme Blanche reposa.
+
+Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours,
+et toujours, et l'épouvante de chaque nuit s'augmentait des terreurs
+des nuits précédentes.
+
+Le jour, aux clartés du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les
+forfanteries du scepticisme. Alors elle se raillait elle-même.
+
+--Avoir peur d'une chose qui n'existe pas, se disait-elle, est-ce
+stupide!... Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde
+faiblesse...
+
+Puis, le soir venu, toutes ces belles résolutions s'envolaient; la
+fièvre la reprenait, quand arrivaient les ténèbres avec leur cortège
+de spectres.
+
+Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, Mme Blanche les
+attribuait aux inquiétudes de la journée.
+
+Les gens de justice étaient encore à Sairmeuse, et elle tremblait. Que
+fallait-il pour que de Chupin on remontât jusqu'à elle? Un rien, une
+circonstance insignifiante. Qu'un paysan l'eût rencontrée avec Chupin,
+lors de leur rendez-vous, et les soupçons étaient éveillés et le juge
+d'instruction arrivait à Courtomieu.
+
+--L'enquête terminée, pensait-elle, j'oublierai.
+
+L'enquête finit, et elle n'oublia pas.
+
+Darvin l'a dit: «C'est quand l'impunité leur est assurée que les
+grands coupables connaissent véritablement le remords.»
+
+Mme Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du
+siècle.
+
+Et cependant l'atroce supplice qu'elle endurait ne détournait pas sa
+volonté du but qu'elle s'était fixé le jour de la visite de Martial.
+
+Elle joua pour lui une si merveilleuse comédie, que touché, presque
+repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda à ne
+pas rentrer à Montaignac.
+
+Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers étonnements du
+mariage, n'avaient rendu la paix à Mme Blanche.
+
+Entre ses lèvres et les lèvres de Martial, se dressait encore,
+implacable épouvantement, le visage convulsé de Marie-Anne.
+
+Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une
+cruelle déception. Elle reconnut que cet homme, dont le coeur avait
+été brisé, n'offrait aucune prise, et qu'elle n'aurait jamais sur lui
+la moindre influence.
+
+Et pour comble, il avait ajouté à ses tortures déjà intolérables, une
+angoisse plus poignante encore que toutes les autres.
+
+Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s'oublia et avoua
+hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin fût
+mort, car il eût éprouvé, disait-il, une indicible jouissance à
+tenailler, à faire mourir lentement au milieu d'affreuses souffrances,
+le misérable empoisonneur.
+
+Il s'exprimait avec une violence inouïe, d'une voix où vibrait encore
+sa puissante passion...
+
+Et Mme Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son
+mari venait à découvrir qu'elle était coupable... et il pouvait le
+découvrir...
+
+C'est vers cette époque qu'elle commença à regretter de n'avoir
+pas tenu le serment fait à sa victime, et qu'elle résolut de faire
+rechercher l'enfant de Marie-Anne.
+
+Mais, pour cela, il fallait à toute force qu'elle habitât une grande
+ville, Paris, par exemple, où, avec de l'argent, elle trouverait des
+agents habiles et discrets...
+
+Il ne s'agissait que de décider Martial.
+
+Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne fût pas difficile, et, un matin, Mme
+Blanche rayonnante, put dire à tante Médie:
+
+--Tante, nous partons d'aujourd'hui en huit.
+
+
+
+
+LI
+
+
+Dévorée d'angoisses, obsédée de soucis poignants, Mme Blanche n'avait
+pas remarqué que tante Médie n'était plus la même.
+
+Le changement, à vrai dire, était peu sensible, il ne frappait pas
+les domestiques, mais il n'en était pas moins positif et réel, et se
+trahissait par quantité de petites circonstances inaperçues.
+
+Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement
+résigné, elle perdait petit à petit ses mouvements craintifs de bête
+maltraitée; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la
+parole, et il y avait par instants des velléités d'indépendance dans
+son accent.
+
+Depuis la fameuse semaine où on l'avait servie dans sa chambre, elle
+hasardait toutes sortes de démarches insolites.
+
+S'il venait des visites, au lieu de se tenir modestement à l'écart,
+elle avançait sa chaise et même se mêlait à la conversation. À table,
+elle laissait paraître ses dégoûts ou ses préférences. À deux ou trois
+reprises elle eut une opinion qui n'était pas celle de sa nièce, et il
+lui arriva de discuter des ordres.
+
+Une fois, Mme Blanche qui sortait, l'ayant priée de l'accompagner,
+elle se déclara enrhumée et resta au château.
+
+Et le dimanche suivant, Mme Blanche ne voulant pas aller aux vêpres,
+tante Médie déclara qu'elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda
+qu'on lui attelât une voiture, ce qui fut fait.
+
+Tout cela n'était rien en apparence; en réalité, c'était monstrueux,
+inimaginable.
+
+Il était clair que la parente pauvre s'exerçait timidement à
+l'audace...
+
+Jamais devant elle il n'avait été question de ce départ que sa nièce
+lui annonçait si gaiement; elle en parut toute saisie...
+
+--Ah!... vous partez, répétait-elle, vous quittez Courtomieu...
+
+--Et sans regrets...
+
+--Pour où aller, mon Dieu!...
+
+--À Paris... Nous nous y fixons, c'est décidé. Là est la place de mon
+mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui
+assurent une grande situation. Il va racheter l'hôtel de Sairmeuse et
+le meubler magnifiquement. Nous aurons un train princier...
+
+Tous les tourments de l'envie se lisaient sur le visage de la parente
+pauvre.
+
+--Et moi?... interrogea-t-elle d'un ton plaintif.
+
+--Toi, tante, tu resteras ici; tu y seras dame et maîtresse. Ne
+faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre
+père!... Hein! te voilà heureuse et contente, j'espère.
+
+Mais non; tante Médie ne paraissait point satisfaite.
+
+--Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n'aurai le courage de rester
+seule dans ce grand château.
+
+--Eh! sotte, tu auras près de toi des domestiques, le concierge, les
+jardiniers...
+
+--N'importe!... j'ai peur des fous... Quand le marquis se met à hurler
+le soir, il me semble que je deviens folle moi-même.
+
+Mme Blanche haussait les épaules.
+
+--Qu'espérais-tu donc? interrogea-t-elle, de l'air le plus ironique.
+
+--Je pensais... je me disais... que tu m'emmènerais avec vous...
+
+--À Paris! tu perds la tête, je crois. Qu'y ferais-tu? bon Dieu!
+
+--Blanche, je t'en conjure, je t'en supplie.
+
+--Impossible, tante, impossible!
+
+Tante Médie semblait désespérée:
+
+--Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que
+je n'ose, que c'est plus fort que moi, que j'y mourrai!...
+
+Le rouge de l'impatience commençait à empourprer le front de Mme
+Blanche.
+
+--Ah! tu m'ennuies, à la fin, dit-elle rudement.
+
+Et avec un geste qui ajoutait à la cruauté de sa phrase:
+
+--Si Courtomieu te déplaît tant que cela, rien ne t'empêche de
+chercher un séjour plus à ton gré; tu es libre et majeure...
+
+La parente pauvre était devenue excessivement pâle, et elle serrait à
+les faire saigner ses lèvres minces sur ses dents jaunies.
+
+--C'est-à-dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir
+de frayeur à Courtomieu, ou mourir de misère à l'hôpital. Merci, ma
+nièce, merci, je reconnais ton coeur; je n'attendais pas moins de toi,
+merci!
+
+Elle relevait la tête et une méchanceté diabolique étincelait dans ses
+yeux.
+
+Et c'est d'une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vipère
+se redressant pour mordre, qu'elle poursuivit:
+
+--Eh bien! cela me décide. Je suppliais, tu m'as brutalement
+repoussée, maintenant je commande et je dis: je veux! Oui, j'entends
+et je prétends aller avec vous à Paris... et j'irai. Ah! ah!... cela
+te surprend d'entendre parler ainsi cette pauvre bonne bête de tante
+Médie. C'est comme cela. Il y a si longtemps que je souffre, que je me
+révolte à la fin. Car j'ai souffert la passion chez vous. C'est vrai,
+vous m'avez recueillie, vous m'avez nourrie et logée, mais vous m'avez
+pris en échange ma vie entière, heure par heure. Quelle servante
+jamais endurerait tout ce que j'ai supporté... As-tu jamais, Blanche,
+traité une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre
+nom! Et je n'avais pas de gages, moi; bien au contraire je vous devais
+de la reconnaissance, puisque je vivais à vos crochets. Ah! le crime
+d'être pauvre, vous me l'avez fait payer cher. M'avez-vous assez
+ravalée, assez abaissée, assez foulée aux pieds!... À une livre de
+pain par humiliation, vous êtes en reste avec moi!...
+
+Elle s'arrêta.
+
+Tout le fiel qui depuis des années, goutte à goutte, s'amassait en
+elle, lui remontait à la gorge et l'étouffait.
+
+Mais ce fut l'affaire d'une seconde, et d'un ton d'amère ironie:
+
+--Tu me demandes ce que je ferai à Paris, continua-t-elle. J'y
+prendrai du bon temps, donc! Qu'y feras-tu toi-même? Tu iras à la
+cour, n'est-ce pas, au bal, au spectacle. Eh bien! je t'y suivrai. Je
+serai de toutes tes fêtes. J'aurai enfin de belles toilettes, moi qui
+depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes
+de laine noire. Avez-vous jamais songé à me donner la joie d'une
+toilette? Oui, deux fois par an on m'achetait une robe de soie noire,
+en me recommandant de bien la ménager... Mais ce n'était pas pour moi
+que vous vous décidiez à cette dépense, c'était pour vous, et pour que
+la pauvresse fît honneur à votre générosité. Vous me mettiez ça sur le
+dos, comme vous cousiez du galon d'or aux habits de vos laquais, par
+vanité. Et moi, je me soumettais à tout, je me taisais petite, humble,
+tremblante, souffletée sur une joue, je tendais l'autre... il faut
+manger. Et toi Blanche, combien de fois, pour m'inspirer ta volonté
+m'as-tu pas dit: «Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester à
+Courtomieu.» Et j'obéissais, force m'était bien d'obéir, puisque je ne
+savais où aller... Ah! vous avez abusé de toutes les façons; mais mon
+tour est venu, et j'abuse...
+
+Mme Blanche était à ce point stupéfiée qu'il lui eût été impossible
+d'articuler seulement une syllabe pour interrompre tante Médie.
+
+À la fin, cependant, d'une voix à peine intelligible, elle balbutia:
+
+--Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas.
+
+Comme sa nièce, l'instant d'avant, la parente pauvre haussa les
+épaules.
+
+--En ce cas, prononça-t-elle lentement, je te dirai que du moment où
+tu as fait de moi, bien malgré moi, ta complice, tout, entre nous,
+doit être commun. Je suis de moitié pour le danger, je veux être de
+moitié pour le plaisir. Si tout se découvrait!... Penses-tu à cela
+quelquefois? Oui, n'est-ce pas, et tu cherches à t'étourdir. Eh bien!
+je veux m'étourdir aussi... J'irai à Paris avec vous...
+
+Faisant appel à toute son énergie, Mme Blanche avait un peu repris
+possession de soi.
+
+--Et si je répondais non? fit-elle froidement.
+
+--Tu ne répondras pas non.
+
+--Et pourquoi, s'il te plaît?
+
+--Parce que... parce que...
+
+--Iras-tu donc me dénoncer à la justice?
+
+Tante Médie hocha négativement la tête,
+
+--Pas si bête, répondit-elle, ce serait me livrer moi-même... Non, je
+ne ferais pas cela, seulement, je raconterais à ton mari l'histoire de
+la Borderie.
+
+La jeune femme frissonna. Nulle menace n'était capable de l'épouvanter
+autant que celle-là.
+
+--Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets.
+
+Et plus doucement:
+
+--Mais il était inutile de me menacer. Tu as été cruelle, tante, et
+injuste en même temps. Il se peut que tu aies été fort malheureuse
+dans notre maison; c'est à toi seule que tu dois t'en prendre.
+Pourquoi ne nous rien dire?... J'attribuais toutes tes complaisances à
+ton amitié pour moi...
+
+Elle eut un sourire contraint et ajouta encore:
+
+--Quant à deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu
+souhaitais des toilettes tapageuses... avoue que c'était impossible.
+Ah! si j'avais su!... Mais tranquillise-toi, je réparerai ma
+sottise...
+
+Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu'elle voulait,
+balbutiait quelques excuses:
+
+--Bast! s'écria Mme Blanche, oublions cette vilaine querelle... Tu
+me pardonnes, n'est-ce pas?... Allons, viens, embrasse-moi comme
+autrefois.
+
+La tante et la nièce s'embrassèrent en effet, avec de grandes
+effusions de tendresse, comme deux amies qu'un malentendu a failli
+séparer.
+
+Mais les patelinages de cette réconciliation forcée ne trompaient pas
+plus l'inepte tante Médie que la perspicace Mme Blanche.
+
+--Ah! je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente
+pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma chère nièce m'enverrait
+rejoindre Marie-Anne.
+
+Peut-être, en effet, quelque pensée pareille traversa-t-elle l'esprit
+de Mme Blanche.
+
+Sa sensation était celle du forçat qui verrait river à sa chaîne
+d'ignominie son ennemi le plus exécré, son dénonciateur, par exemple,
+l'agent de police qui l'a arrêté.
+
+--Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours liée à
+cette dangereuse et perfide créature. Je ne m'appartiens plus, je
+suis à elle. Qu'elle exige, je devrai obéir. Il me faudra adorer ses
+caprices... et elle a quarante ans d'humiliation et de servitude à
+venger.
+
+Les perspectives de cette existence commune la faisaient frémir, et
+elle se torturait à chercher par quels moyens elle parviendrait à se
+débarrasser de cette complice.
+
+Elle n'en apercevait aucun pour le présent, mais il lui semblait en
+entrevoir vaguement plusieurs dans l'avenir...
+
+Serait-il donc impossible, avec beaucoup d'adresse, d'inspirer à tante
+Médie l'ambition de vivre indépendante dans une maison à soi, servie
+par des gens à soi!...
+
+Était-il prouvé qu'on ne réussirait pas à pousser au mariage
+cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des velléités de
+coquetterie et la passion de la toilette... L'appât d'une bonne dot
+attirerait toujours un mari.
+
+Mais, dans un cas comme dans l'autre, il fallait à Mme Blanche de
+l'argent, beaucoup d'argent, dont elle pût disposer sans avoir à en
+rendre compte à personne.
+
+Cette conviction la décida à détourner de la fortune de son père, une
+somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en
+or...
+
+Cette somme représentait les économies du marquis de Courtomieu depuis
+trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu'il était
+devenu imbécile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans
+danger s'emparer du trésor.
+
+--Avec cela, se disait la jeune femme, je puis, à un moment donné,
+enrichir tante Médie, sans avoir recours à Martial.
+
+La tante et la nièce semblaient d'ailleurs, depuis la scène décisive,
+vivre mieux qu'en bonne intelligence. C'était, entre elles, un
+perpétuel échange d'attentions délicates et de soins touchants.
+
+Et, du matin au soir, ce n'était que des «petite tante chérie,» ou des
+«chère nièce aimée,» à n'en plus finir.
+
+Même, il était temps que le départ arrivât. Plusieurs femmes de
+hobereaux du voisinage, accoutumées aux façons d'autrefois, au ton
+impérieux de l'une et à l'humilité de l'autre, commençaient à trouver
+cela drôle.
+
+Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur
+eût appris que Mme Blanche avait fait venir, pour que tante Médie
+n'eût pas froid en route, un manteau garni de précieuses fourrures,
+exactement pareil au sien.
+
+Elles eussent été confondues, si on leur eût dit que tante Médie
+voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans
+la propre chaise de poste des maîtres, entre le marquis et la marquise
+de Sairmeuse.
+
+C'était trop fort pour que Martial ne le remarquât pas, et à un moment
+où il se trouvait seul avec sa femme:
+
+--Oh! chère marquise, dit-il, d'un ton de bienveillante ironie, que de
+petits soins! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette chère
+tante.
+
+Mme Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu.
+
+--Je l'aime tant, cette bonne Médie! fit-elle. Jamais je ne
+reconnaîtrai assez les témoignages d'affection et de dévouement
+qu'elle m'a donnés quand j'étais malheureuse.
+
+C'était une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne
+s'était plus inquiété d'une circonstance toute futile en apparence.
+
+Il avait, d'ailleurs, à ce préoccuper de bien d'autres choses.
+
+L'homme d'affaires qu'il avait envoyé à Paris pour racheter, si faire
+se pouvait, l'hôtel de Sairmeuse, lui avait écrit d'accourir, se
+trouvant, marquait-il, en présence d'une de ces difficultés qu'un
+mandataire ne saurait résoudre. Il ne s'expliquait pas davantage.
+
+--La peste étouffe le maladroit! répétait Martial. Il est capable de
+manquer une occasion que mon père attendait depuis dix ans. Je ne
+saurais me plaire à Paris, si je n'habite l'hôtel de ma famille.
+
+Sa hâte d'arriver était si grande, que le second jour de voyage, le
+soir il déclara que s'il eût été seul il eût couru la poste toute la
+nuit.
+
+--Qu'à cela ne tienne, dit gracieusement Mme Blanche, je ne me sens
+aucunement fatiguée, et une nuit en voiture est loin de me faire
+peur...
+
+Ils marchèrent en conséquence toute la nuit, et le lendemain, qui
+était un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient à
+l'hôtel Meurice.
+
+C'est à peine si Martial prit le temps de déjeuner.
+
+--Il faut que je voie où nous en sommes, fit-il en se dépêchant de
+sortir, je serai bientôt de retour.
+
+Il reparut, en effet, moins de deux heures après, tout joyeux, cette
+fois.
+
+--Mon homme d'affaires, dit-il, n'est qu'un nigaud. Il n'osait pas
+m'écrire qu'un coquin, de qui dépend la conclusion de la vente, exige
+un pot-de-vin de cinquante mille francs; il les aura, pardieu!
+
+Et d'un ton de galanterie affectée qu'il prenait toujours en
+s'adressant à sa femme:
+
+--Je n'ai plus qu'à signer, ma chère amie, ajouta-t-il; mais je ne
+le ferai que si l'hôtel vous convient. Je vous demanderais, si vous
+n'êtes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous
+avons des concurrents...
+
+Cette visite, assurément, était de pure forme. Mais Mme Blanche eût
+été bien difficile si elle n'eût pas été satisfaite de cet hôtel de
+Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l'entrée
+est rue de Grenelle et dont les jardins ombragés d'arbres séculaires
+s'étendent jusqu'à la rue de Varennes.
+
+Cette belle demeure malheureusement avait été fort négligée depuis
+plusieurs années.
+
+--Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d'un ton
+chagrin, un an peut-être... Il est vrai qu'on peut, avant trois mois,
+avoir ici un appartement provisoire très-habitable.
+
+--On y serait chez soi, du moins, approuva Mme Blanche, devinant le
+désir de son mari.
+
+--Ah!... c'est aussi votre avis!... En ce cas, comptez sur moi pour
+presser les ouvriers.
+
+En dépit, ou plutôt en raison de son immense fortune, le marquis de
+Sairmeuse savait qu'on n'est guère bien servi, vite et selon ses
+désirs que par soi-même. Pressé, il résolut de s'occuper de tout. Il
+s'entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il
+courait les fabricants.
+
+Sitôt levé, il décampait, déjeunait dehors, le plus souvent, il ne
+rentrait que pour dîner.
+
+Réduite par le mauvais temps à passer toutes ses journées dans son
+appartement de l'hôtel Meurice, Mme Blanche ne se trouvait pourtant
+pas à plaindre.
+
+Le voyage, le mouvement, la vue d'objets inaccoutumés, le bruit de
+Paris sous ses fenêtres, un entourage étranger, toutes sortes de
+préoccupations enfin, l'arrachaient pour ainsi dire à soi-même. Les
+épouvantements de ses nuits faisaient trêve, une sorte de brume
+enveloppait l'horrible scène de la Borderie, les clameurs de sa
+conscience devenaient murmure...
+
+Même, elle en arrivait à haïr moins tante Médie, qui, à la condition
+près de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles
+habitudes de servilité et lui tenait compagnie...
+
+Le passé s'effaçait, croyait-elle, et elle s'abandonnait aux
+espérances d'une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des
+domestiques de l'hôtel parut, et dit:
+
+--Il y a en bas un homme qui demande à parler à madame la marquise.
+
+
+
+
+LII
+
+
+À demi-couchée sur un canapé, le coude sur les coussins, le front dans
+la main, Mme Blanche écoutait la lecture d'un livre nouveau que lui
+faisait tante Médie.
+
+L'entrée du domestique ne lui fit seulement pas lever la tête.
+
+--Un homme? interrogea-t-elle, quel homme?
+
+Elle n'attendait personne. Dans sa pensée, celui qui venait ainsi ne
+pouvait être qu'un des ouvriers employés par Martial.
+
+--Je ne puis renseigner madame la marquise, répondit le domestique.
+Cet individu est tout jeune, il est vêtu comme les paysans, je
+supposais qu'il cherchait une place...
+
+--C'est sans doute M. le marquis qu'il veut voir?
+
+--Madame m'excusera, c'est bien à Madame qu'il veut parler, il me l'a
+dit.
+
+--Alors, sachez comme il s'appelle et ce qu'il désire.
+
+Et se retournant vers la parente pauvre:
+
+--Continue, tante, dit Mme Blanche, on nous a interrompues au passage
+le plus intéressant.
+
+Mais tante Médie n'avait pas eu le temps de finir la page, que déjà le
+domestique était de retour.
+
+--L'homme, dit-il, prétend que madame la marquise comprendra ce dont
+il s'agit dès qu'elle saura son nom.
+
+--Et ce nom?
+
+--Chupin.
+
+Ce fut comme un obus éclatant tout à coup dans le salon de l'hôtel
+Meurice.
+
+Tante Médie eut un gémissement étouffé; elle laissa son livre et
+s'affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants.
+
+Mme Blanche, elle, se dressa tout d'une pièce, plus pâle que son
+peignoir de cachemire blanc, l'oeil trouble, les lèvres tremblantes.
+
+--Chupin! répétait-elle, comme si elle eût espéré qu'on allait lui
+dire qu'elle avait mal entendu, Chupin!...
+
+Puis, avec une certaine violence:
+
+--Répondez à cet homme que je ne veux ni le voir ni l'entendre. Il est
+inutile qu'il se représente. Jamais je ne le recevrai!...
+
+Mais, dans le temps que mit le domestique à s'incliner
+respectueusement et à gagner la porte à reculons, la jeune femme se
+ravisa.
+
+--Au fait, non, prononça-t-elle, j'ai réfléchi, faites monter cet
+homme.
+
+--Oui, approuva tante Médie d'une voix défaillante, qu'il vienne, cela
+vaut mieux.
+
+Le domestique sortit, et les deux femmes restèrent en face l'une
+de l'autre, immobiles, consternées, le coeur serré par les plus
+effroyables appréhensions, la gorge serrée au point de ne pouvoir qu'à
+grand peine articuler quelques paroles.
+
+--C'est un des fils de ce vieux scélérat de Chupin, dit enfin Mme
+Blanche.
+
+--En effet, je le crois, mais que veut-il?
+
+--Quelque secours, probablement.
+
+La parente pauvre leva les bras au ciel.
+
+--Fasse Dieu qu'il ignore tes rendez-vous avec son père, Blanche,
+prononça-t-elle. Doux Jésus!... pourvu qu'il ne sache rien!
+
+--Eh! que veux-tu qu'il sache. Ne vas-tu pas te désespérer à l'avance!
+Dans dix minutes, nous serons fixées. D'ici là, tante, du calme. Et
+même, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu'on
+ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant à
+paraître...
+
+Mme Blanche ne se trompait pas.
+
+C'était bien l'aîné des Chupin qui était là, celui à qui le vieux
+maraudeur mourant avait confié son secret.
+
+Depuis son arrivée à Paris, il battait le pavé du matin au soir,
+demandant partout et à tous l'adresse du marquis de Sairmeuse. On
+venait de lui indiquer l'hôtel Meurice, et il accourait.
+
+Ce n'est toutefois qu'après s'être bien assuré de l'absence de Martial
+qu'il avait demandé Mme la marquise.
+
+Il attendait le résultat de sa démarche sous le porche, debout, les
+mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique
+revint en lui disant:
+
+--On consent à vous recevoir, suivez-moi.
+
+Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigué et
+tout brûlant de curiosité, ne se hâtait pas, espérant tirer quelque
+éclaircissement de ce campagnard.
+
+--Ce n'est pas pour vous flatter, mon garçon, dit-il, mais votre nom a
+produit un fier effet sur Mme la marquise!
+
+Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont
+l'inonda cette nouvelle.
+
+--Comme ça, poursuivit le domestique, elle vous connaît?
+
+--Un petit peu.
+
+--Vous êtes pays?
+
+--Je suis son frère de lait.
+
+Le domestique n'en crut pas un mot; il soupçonnait bien autre chose,
+vraiment! Cependant, comme il était arrivé à la porte de l'appartement
+du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon.
+
+Le mauvais gars avait d'avance préparé une petite histoire, mais il
+fut si bien ébloui de la magnificence du salon, qu'il resta court et
+béant. Ce qui l'interloquait surtout, c'était une grande glace, en
+face de la porte, où il se voyait en pied, et les belles fleurs du
+tapis qu'il craignait d'écraser sous ses gros souliers.
+
+Après un moment, voyant qu'il demeurait stupide, un sourire idiot sur
+les lèvres, tortillant son chapeau de feutre, Mme Blanche se décida à
+rompre le silence.
+
+--Vous désirez?... demanda-t-elle.
+
+Le gars Chupin était intimidé, mais il n'avait point peur: ce n'est
+pas du tout la même chose. Il garda son masque de gaucherie, mais
+recouvrant son aplomb, il se mit à débiter avec, un accent traînard
+toutes les formules de respect qu'il savait.
+
+--Au fait, insista la jeune femme impatientée.
+
+Amener au fait un paysan n'est pas facile, et ce n'est qu'après
+beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement
+qu'il avait été obligé de quitter le pays à cause des ennemis qu'il y
+avait, qu'on n'avait pas retrouvé le trésor de son père, qu'il était,
+en conséquence, sans ressources...
+
+--Oh! assez! interrompit Mme Blanche.
+
+Puis, d'un ton qui n'était rien moins que bienveillant:
+
+--Je ne vois pas, continua-t-elle, à quel titre vous vous adressez à
+moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une réputation détestable
+à Sairmeuse. Enfin, n'importe, vous êtes de mon pays, je consens à
+vous accorder un secours, à la condition que vous n'y reviendrez pas.
+
+C'est d'un air moitié humble et moitié goguenard que Chupin écouta
+cette semonce. À la fin, il releva la tête:
+
+--Je ne demande pas l'aumône, articula-t-il fièrement.
+
+--Que demandez-vous donc?
+
+--Mon dû.
+
+Mme Blanche reçut un coup dans le coeur, et cependant, elle eut le
+courage de toiser Chupin d'un air dédaigneux, en disant:
+
+--Ah! je vous dois quelque chose!...
+
+--Pas à moi personnellement, madame la marquise, mais à mon défunt
+père. Au service de qui donc a-t-il péri? Pauvre vieux! Il vous aimait
+bien, allez... tout comme moi, du reste. Sa dernière parole, avant de
+mourir, a été pour vous. «Vois-tu, gars, qu'il me dit, il vient de
+se passer des choses terribles à la Borderie. La jeune dame de M. le
+marquis en voulait à Marie-Anne, et elle lui a fait passer le goût du
+pain. Sans moi, elle était perdue. Quand je serai crevé, laisse-moi
+tout mettre sur le dos, la terre n'en sera pas plus froide et ça
+innocentera la jeune dame... Et après, elle te récompensera bien, et
+tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien...»
+
+Si grande que fût son impudence, il s'arrêta, stupéfait de la
+physionomie de Mme Blanche.
+
+En présence de cette dissimulation supérieure, il douta presque du
+récit de son père.
+
+C'est que véritablement la jeune femme fut héroïque en ce moment. Elle
+avait compris que céder une fois c'était se mettre à la discrétion de
+ce misérable, comme elle était déjà à la merci de tante Médie. Et avec
+une merveilleuse énergie, elle payait d'audace.
+
+--En d'autres termes, fit-elle, vous m'accusez du meurtre de Mlle
+Lacheneur, et vous me menacez de me dénoncer si je ne vous accorde pas
+ce que vous allez exiger?
+
+Le gars Chupin inclina affirmativement la tête.
+
+--Eh bien!... reprit Mme Blanche, puisqu'il en est ainsi, sortez!...
+
+Il est sûr qu'elle allait, à force d'audace, gagner cette partie
+périlleuse, dont le repos de sa vie était l'enjeu; Chupin était
+absolument déconcerté, lorsque tante Médie qui écoutait, debout devant
+la fenêtre, se retourna, tout effarée, en criant:
+
+--Blanche!... ton mari... Martial!... Il entre... il monte.
+
+La partie fut perdue... La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant
+Chupin, le faisant parler, découvrant tout.
+
+Sa tête s'égara, elle s'abandonna, elle se livra.
+
+Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misérable et
+l'entraîna, par une porte intérieure, jusqu'à l'escalier de service.
+
+--Prenez toujours cela, disait-elle d'une voix sourde, ce n'est qu'un
+à-compte... Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot à mon mari,
+surtout!...
+
+Elle avait été bien inspirée de ne pas perdre une minute; lorsqu'elle
+rentra, elle trouva Martial dans le salon.
+
+Il était assis, la tête inclinée sur la poitrine, et tenait à la main
+une lettre déployée.
+
+Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans
+ses yeux une larme furtive.
+
+--Quel malheur nous frappe encore!... balbutia-t-elle d'une voix que
+l'excès de son émotion de tout à l'heure rendait à peine intelligible.
+
+Martial ne remarqua pas ce mot «encore,» qui l'eût au moins étonné.
+
+--Mon père est mort, Blanche, prononça-t-il.
+
+--Le duc de Sairmeuse!... Mon Dieu!... Comment cela?...
+
+--D'une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, près des roches
+de Sanguille...
+
+--Ah!... c'est là que mon pauvre père a failli être assassiné.
+
+--Oui... c'est au même endroit, en effet.
+
+Un moment de silence suivit.
+
+Martial n'aimait que très-médiocrement son père, et il n'en était
+pas aimé, il le savait; et il s'étonnait de l'amère tristesse qui
+l'envahissait en songeant qu'il n'était plus.
+
+Puis, il y avait autre chose encore.
+
+--D'après cette lettre, que m'apporte un exprès, poursuivit-il, tout
+le monde, à Sairmeuse, croit à un accident. Mais moi!... moi!...
+
+--Eh bien!...
+
+--Moi, je crois à un crime.
+
+Une exclamation d'effroi échappa à tante Médie, et Mme Blanche pâlit.
+
+--À un crime!... murmura-t-elle.
+
+--Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. Oh! mes
+pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon père est celui
+qui a tenté d'assassiner le marquis de Courtomieu...
+
+--Jean Lacheneur!...
+
+Martial baissa tristement la tête. C'était répondre.
+
+--Et vous ne le dénoncez pas, s'écria la jeune femme, et vous ne
+courez pas demander vengeance à la justice!...
+
+La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre.
+
+--À quoi bon!... répondit-il. Je n'ai à donner que des preuves
+morales, et c'est des preuves matérielles qu'il faut à la justice.
+
+Il eut un geste d'affreux découragement, et, d'une voix sourde,
+répondant à ses pensées plutôt que s'adressant à sa femme, il
+poursuivit:
+
+--Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont récolté ce
+qu'ils avaient semé. La terre ne boit jamais le sang répandu, et tôt
+ou tard le crime s'expie.
+
+Mme Blanche frémissait. Chacune des paroles de son mari trouvait un
+écho en elle. Il eût parlé pour elle qu'il ne se fût pas exprimé
+autrement.
+
+--Martial, fit-elle, essayant de le détourner de ses funèbres
+préoccupations, Martial!
+
+Il ne parut pas l'entendre, et du même ton il continua:
+
+--Ces Lacheneur vivaient heureux et honorés avant notre arrivée à
+Sairmeuse. Leur conduite a été au-dessus de tout éloge, ils ont poussé
+la probité jusqu'à l'héroïsme. D'un mot, nous pouvions nous les
+attacher et en faire nos amis les plus sûrs et les plus dévoués...
+C'était notre devoir avant notre intérêt. Nous ne l'avons pas compris.
+Nous les avons humiliés, ruinés, exaspérés, poussés à bout... De
+telles fautes se payent. Il est de ces gens qu'on doit respecter, si
+on n'est pas sûr de les anéantir d'un coup, eux et les leurs... Qui me
+dit qu'à la place de Jean Lacheneur, je n'agirais pas comme lui.
+
+Il se tut un moment, puis, éclairé par un de ces rapides et
+éblouissants éclairs, qui parfois déchirent les ténèbres de l'avenir:
+
+--Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il; seul j'ai pu mesurer
+sa haine, et je sais qu'il ne vit plus que par l'espoir de se venger
+de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n'importe!
+Nous avons tout à craindre. Nos millions sont comme un rempart autour
+de nous, c'est vrai, mais il saura s'ouvrir une brèche. Et les plus
+minutieuses précautions ne nous sauveront pas: un moment viendra quand
+même où nos défiances s'assoupiront, tandis que sa haine veillera
+toujours. Qu'entreprendra-t-il, je n'en sais rien, mais ce sera
+terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre
+dans notre maison, c'est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la
+porte...
+
+Tante Médie et sa nièce étaient trop bouleversées pour articuler
+seulement une parole, et pendant cinq minutes on n'entendit que le pas
+de Martial qui arpentait le salon.
+
+Enfin il s'arrêta devant sa femme.
+
+--Je viens d'envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous
+m'excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende à
+Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d'une semaine.
+
+Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et Mme Blanche se
+trouva abandonnée à elle-même et maîtresse d'elle pour plusieurs
+jours.
+
+Ses angoisses étaient plus intolérables encore qu'au lendemain du
+crime. Ce n'était plus contre des fantômes qu'elle avait à se défendre
+maintenant; Chupin existait, et sa voix, si elle n'était pas plus
+terrible que celle de la conscience, pouvait être entendue.
+
+Si Mme Blanche eût su où le prendre, le misérable, elle eût traité
+avec lui. Elle eût obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme,
+qu'il quittât Paris, la France, qu'il s'en allât si loin qu'on
+n'entendit plus jamais parler de lui...
+
+Naturellement Chupin était sorti de l'hôtel sans rien dire...
+
+Les sinistres pressentiments exprimés par Martial, ajoutaient encore
+à l'épouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu'au nom de
+Lacheneur, se sentait remuée jusqu'au plus profond de ses entrailles.
+Elle ne pouvait s'ôter l'idée qu'il soupçonnait quelque chose, et
+que, des bas fonds de la société où le retenait sa misère, il la
+guettait...
+
+C'est alors que plus vivement que jamais elle désira retrouver
+l'enfant de Marie-Anne.
+
+Outre qu'elle se débarrasserait ainsi des obsessions de son serment
+violé, il lui semblait que cet enfant la protégerait peut-être un jour
+et qu'il serait entre ses mains comme un otage.
+
+Mais où rencontrer un homme à qui se confier?...
+
+Se mettant l'esprit à la torture, elle se souvint d'avoir entendu
+autrefois son père parler d'un espion du nom de Chefteux, garçon
+prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, même
+d'honnêteté, quand on y mettait le prix.
+
+C'était un de ces misérables comme il en grouille dans les bourbiers
+de la politique, aux époques troublées, un jeune mouchard dressé par
+Fouché, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour à
+tour tous les partis, qui avait trafiqué de tout, et qui, en dernier
+lieu, avait été condamné pour faux et s'était évadé du bagne.
+
+En 1815, Chefteux avait quitté ostensiblement la police, pour fonder
+un «bureau de renseignements privés.»
+
+Après quelques informations, Mme Blanche apprit que cet homme
+demeurait place Dauphine, et elle résolut de profiter de l'absence de
+son mari pour s'adresser à lui.
+
+Un matin donc, elle s'habilla le plus simplement possible et, suivie
+de tante Médie, elle alla frapper à la porte de l'élève de Fouché.
+
+Chefteux avait alors trente-quatre ans. C'était un petit homme de
+taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle
+bonne humeur.
+
+Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement
+meublé, et tout aussitôt Mme Blanche se mit à lui raconter qu'elle
+était mariée et établie rue Saint-Denis, et qu'une de ses soeurs, qui
+venait de mourir, avait fait une faute, et qu'elle était prête aux
+plus grands sacrifices pour retrouver l'enfant de cette soeur, etc.,
+etc., enfin, tout une histoire, qu'elle avait préparée, et qui était
+assez vraisemblable.
+
+L'espion n'en crut pourtant pas un mot, car, dès qu'elle eut achevé,
+il lui frappa familièrement sur l'épaule, en disant:
+
+--Bref, la petite mère, nous avons fait nos farces avant le mariage...
+
+Elle se rejeta en arrière, comme au contact d'un reptile, écrasant du
+regard l'homme des renseignements.
+
+Être traitée ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse!
+
+--Je crois que vous vous méprenez! fit-elle d'un accent où vibrait
+tout l'orgueil de sa race.
+
+Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses.
+
+Mais tout en écoutant et en notant les indispensables détails que lui
+donnait la jeune femme, il pensait:
+
+--Quel oeil! quel ton!... De la part d'une bourgeoise du quartier
+Saint-Denis, c'est louche...
+
+Ses soupçons furent confirmés par la somme de 20,000 francs que
+lui promit imprudemment Mme Blanche en cas de succès et par la
+consignation de 500 francs d'arrhes.
+
+--Et où aurai-je l'honneur de vous adresser mes communications,
+madame?... demanda-t-il.
+
+--Nulle part... répondit la jeune femme, je passerai ici de temps à
+autre...
+
+Lorsqu'il reconduisit ses clientes, l'espion ne doutait plus...
+
+Dès qu'il les jugea au bas de l'escalier, il s'élança dehors en se
+disant:
+
+--Pour le coup, je crois que la chance me sourit.
+
+Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne étoile, s'informer,
+découvrir leur nom et leur qualité n'était qu'un jeu pour l'ancien
+agent de Fouché.
+
+Il avait la partie d'autant plus belle, qu'elles étaient à mille
+lieues de soupçonner ses desseins.
+
+La bassesse du personnage et sa générosité, à elle, rassuraient
+absolument Mme Blanche. Il lui avait d'ailleurs si fort vanté ses
+prodigieux moyens d'investigations, qu'elle se tenait pour certaine du
+succès.
+
+Tout en regagnant l'hôtel Meurice, elle s'applaudissait de sa
+démarche.
+
+--Avant un mois, disait-elle à tante Médie, nous aurons cet enfant; je
+le ferai élever secrètement et il sera notre sauvegarde...
+
+La semaine suivante, seulement, elle reconnut l'énormité de son
+imprudence.
+
+Étant retournée chez Chefteux, il l'accueillit avec de telles marques
+de respect, qu'elle vit bien qu'elle était connue...
+
+Consternée, elle essaya de donner le change, mais l'espion
+l'interrompit:
+
+--Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l'identité des
+personnes qui m'honorent de leur confiance. C'est comme un échantillon
+de mon savoir-faire, que je donne... gratis. Mais que madame la
+duchesse soit sans crainte: je suis discret par caractère et par
+profession. Nous avons d'ailleurs quantité de dames de la plus haute
+volée dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant
+le mariage est si vite arrivé!...
+
+Ainsi Chefteux était persuadé que c'était son enfant à elle, que la
+jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher.
+
+Elle n'essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu'il crût cela que
+s'il eût soupçonné la vérité.
+
+Mme Blanche rentra dans un état à faire pitié.
+
+Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et à chaque
+mouvement, loin de se dégager, elle resserrait les mailles.
+
+Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le possédaient.
+Comment dans de telles conditions espérer garder un secret, cette
+chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche à une
+oreille amie, s'évapore et se répand!
+
+Elle se voyait trois maîtres qui d'un geste, d'un mot, d'un regard,
+pouvaient plier sa volonté comme une baguette de saule.
+
+Et elle n'était plus libre comme autrefois.
+
+Martial était revenu. Le temps avait marché. La somptueuse
+installation de l'hôtel de Sairmeuse était terminée...
+
+Désormais, la jeune duchesse était condamnée à vivre sous les yeux de
+cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par conséquent
+intéressés à la surveiller, à épier ses démarches, à deviner jusqu'à
+ses plus intimes pensées.
+
+Il est vrai que tante Médie lui était plus utile que nuisible. Elle
+lui achetait une robe toutes les fois qu'elle s'en achetait une, elle
+la traînait partout à sa suite, et la parente pauvre se déclarait
+ravie et prête à tout.
+
+Chefteux n'inquiétait pas non plus beaucoup Mme Blanche.
+
+Tous les trois mois, il présentait un mémoire de «frais
+d'investigations» s'élevant à dix mille francs environ, et il était
+clair que tant qu'on le payerait il se tairait.
+
+L'ancien espion n'avait d'ailleurs pas fait mystère de l'espoir qu'il
+avait d'une rente viagère de vingt-quatre mille francs.
+
+Mme Blanche lui ayant dit, après deux années, qu'il devait renoncer à
+ses explorations puisqu'il n'aboutissait à rien:
+
+--Jamais, répondit-il, je chercherai tant que je vivrai... à tout
+prix.
+
+Restait Chupin malheureusement...
+
+Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d'un
+seul coup...
+
+Son frère cadet venait de le rejoindre, l'accusant d'avoir volé le
+magot paternel, et réclamant sa part un couteau à la main.
+
+Il y avait eu bataille, et c'est la tête tout enveloppée de linges
+ensanglantés que Chupin s'était présenté à Mme Blanche.
+
+--Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterrée,
+et je laisserai croire à mon frère que je l'avais prise... C'est bien
+désagréable de passer pour un voleur, quand on est honnête, mais je
+supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra
+bien que je lui avoue d'où je tire mon argent, et comment...
+
+S'il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversité
+du vieux maraudeur, ce misérable n'en avait ni l'intelligence ni la
+finesse.
+
+Loin de s'entourer de précautions, comme le lui commandait son
+intérêt, il semblait prendre, à compromettre la duchesse, un plaisir
+de brute.
+
+Il assiégeait l'hôtel de Sairmeuse. On ne voyait que lui pendu à la
+cloche. Et il venait à toute heure, le matin, l'après-midi, le soir,
+sans s'inquiéter de Martial.
+
+Et les domestiques étaient stupéfaits de voir que leur maîtresse, si
+hautaine, quittait tout, sans hésiter, pour cet homme de mauvaise
+mine, qui empestait le tabac et l'eau-de-vie.
+
+Une nuit qu'il y avait une grande fête à l'hôtel de Sairmeuse, il
+se présenta ivre, et impérieusement exigea qu'on allât prévenir Mme
+Blanche qu'il était là et qu'il attendait.
+
+Elle accourut avec sa magnifique toilette décolletée, blême de rage et
+de honte sous son diadème de diamants...
+
+Et comme, dans son exaspération, elle refusait au misérable ce qu'il
+demandait:
+
+--C'est-à-dire que je crèverais de faim pendant que vous faites la
+noce!... s'écria-t-il. Pas si bête! De la monnaie, et vite, ou je crie
+tout ce que je sais!
+
+Que faire? céder. La duchesse s'exécuta, comme toujours.
+
+Et cependant, il devenait de jour en jour plus insatiable.
+
+L'argent ne tenait pas plus dans ses poches que l'eau dans un crible.
+
+Qu'en faisait-il?... Sans doute, il l'éparpillait sans en comprendre
+la valeur, il le gaspillait insoucieusement et stupidement, comme le
+voleur qui a fait un beau coup, que l'or grise, et qui d'ailleurs se
+croit riche de tout ce qu'il y a à voler au monde.
+
+Lui faisait un beau coup tous les jours...
+
+N'importe! c'était à n'y rien comprendre, car il n'avait même pas
+eu l'idée de hausser ses vices aux proportions de la fortune qu'il
+prodiguait. Il ne songeait même pas à se vêtir proprement, il semblait
+à la mendicité.
+
+Il restait fidèle à la boue et à la plus basse crapule. Peut-être ne
+se soûlait-il à l'aise que dans un bouge ignoble. Il lui fallait pour
+compagnons les plus dégoûtants gredins, les plus abjects et les plus
+vils.
+
+C'est à ce point qu'une nuit il fut arrêté dans un endroit immonde.
+La police, émue de voir tant d'or entre les mains d'un tel misérable,
+crut à un crime. Il nomma la duchesse de Sairmeuse.
+
+Martial était à Vienne à ce moment, par bonheur, car le lendemain un
+inspecteur de la Préfecture se présenta à l'hôtel...
+
+Et Mme Blanche subit cette atroce humiliation de confesser que c'était
+elle, en effet, qui avait remis une grosse somme à cet homme, dont
+elle avait connu la famille, ajoutait-elle, et qui lui avait rendu des
+services autrefois...
+
+Souvent le misérable avait des lubies.
+
+Il déclarait, par exemple, que se présenter sans cesse à l'hôtel de
+Sairmeuse lui répugnait, que les domestiques le traitaient comme un
+mendiant et que cela l'humiliait; bref, qu'il écrirait désormais...
+
+Et le lendemain, en effet, il écrivait à Mme Blanche:
+
+«Apportez-moi telle somme, à telle heure, à tel endroit.»
+
+Et elle, la fière duchesse de Sairmeuse, elle était toujours exacte au
+rendez-vous.
+
+Puis, c'était sans cesse quelque invention nouvelle, comme s'il eût
+trouvé une jouissance extraordinaire à constater continuellement son
+pouvoir et à en abuser. C'était à le croire, tant il y déployait de
+science, de méchanceté et de raffinements cruels.
+
+Il avait rencontré, Dieu sait où une certaine Aspasie Clapard, il
+s'en était épris, et bien qu'elle fût plus vieille que lui, il avait
+voulu l'épouser. Mme Blanche avait payé la noce...
+
+Une autre fois, il voulut s'établir, résolu, disait-il, à vivre de son
+travail. Il acheta un fonds de marchand de vin que la duchesse paya et
+qui fut bu en un rien de temps.
+
+Il eut un enfant, et Mme de Sairmeuse dut payer le baptême comme elle
+avait payé la noce, trop heureuse que Chupin n'exigeât pas qu'elle fût
+marraine du petit Polyte. Il avait eu un moment cette idée...
+
+À deux reprises, Mme Blanche fut obligée d'accompagner à Vienne et à
+Londres, son mari, chargé d'importantes missions diplomatiques. Elle
+resta près de trois ans à l'étranger...
+
+Eh bien! pendant tout ce temps, elle reçut chaque semaine une lettre,
+au moins, de Chupin...
+
+Ah! que de fois elle envia le sort de sa victime! Qu'était, comparée à
+sa vie, la mort de Marie-Anne!...
+
+Elle souffrait depuis autant d'années bientôt que Marie-Anne avait
+souffert de minutes, et elle se disait que les tortures du poison ne
+devaient pas être bien plus intolérables que ses angoisses...
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Comment Martial ne s'aperçut-il, ne se douta-t-il même jamais de rien?
+
+La réflexion explique ce fait, extraordinaire en apparence, naturel en
+réalité.
+
+Le chef d'une famille, qu'il habite une mansarde ou un palais, est
+toujours le dernier à apprendre ce qui se passe chez lui. Ce que tout
+le monde sait, il l'ignore. Souvent le feu est à la maison, que le
+maître dort en pleine sécurité. Il faut, pour l'éveiller, l'explosion,
+l'écroulement, la catastrophe.
+
+L'existence adoptée par Martial était d'ailleurs bien faite pour
+empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui.
+
+La première année de son mariage n'était pas révolue, que déjà il
+avait comme rompu avec sa femme.
+
+Il restait parfait pour elle, plein de déférences et d'attentions,
+mais ils n'avaient plus rien de commun que le nom et certains
+intérêts.
+
+Ils vivaient chacun de son côté, ne se retrouvant qu'au dîner, ou
+lors des fêtes qu'ils donnaient et qui étaient des plus brillantes de
+Paris.
+
+La duchesse avait ses appartements à elle, ses gens, ses voitures, ses
+chevaux, son service à elle.
+
+À vingt-cinq ans, Martial, le dernier descendant de cette grande
+maison de Sairmeuse, que la destinée avait accablé de ses faveurs, qui
+avait pour lui la jeunesse et la richesse, un des huit ou dix beaux
+noms de France et une intelligence supérieure, Martial succombait sous
+le poids d'un incurable ennui.
+
+La mort de Marie-Anne avait tari en lui toutes sources de la
+sensibilité. Et voyant sa vie vide de bonheur, il essayait de l'emplir
+de bruit et d'agitations. Lui, le sceptique par excellence, il
+recherchait les émotions du pouvoir. Il s'était jeté dans la politique
+comme un vieux lord blasé se met au jeu.
+
+Il est juste de dire aussi que Mme Blanche sut rester supérieure aux
+événements et jouer avec une héroïque constance la comédie du bonheur.
+
+Les plus atroces souffrances n'effacèrent jamais de sa physionomie
+cette hauteur sereine, qui annonce le contentement de soi et le dédain
+d'autrui, et qui est la plus saisissante expression de l'orgueil.
+
+Devenue en peu de temps une de ces reines que Paris adopte, c'est avec
+une sorte de frénésie qu'elle se ruait au plaisir. Cherchait-elle à
+s'étourdir? Espérait-elle que l'excès de la fatigue anéantirait la
+pensée?
+
+À tante Médie seule, et encore à de rares intervalles, Mme Blanche
+laissa voir le fond de son âme.
+
+--Je suis, répétait-elle, comme un condamné qu'on aurait lié sur
+l'échafaud, et qu'on aurait abandonné en lui disant: Vis jusqu'à ce
+que le couperet tombe de lui-même.
+
+Et en effet, que fallait-il pour que le couperet tombât, c'est-à-dire
+pour que Martial découvrît tout? une circonstance fortuite, un mot,
+un rien, un caprice du hasard... elle n'osait dire un arrêt de la
+Providence.
+
+C'était bien là, en effet, dans toute son horreur, la situation de
+cette belle et noble duchesse de Sairmeuse, tant enviée et tant
+adulée. «Elle a tous les bonheurs,» disait-on. Et elle, cependant, se
+sentait glisser peu à peu tout au fond d'abîmes indéfinissables.
+
+Pareille au matelot désespérément accroché à une épave, elle
+interrogeait l'horizon d'un oeil éperdu, et elle n'apercevait que
+tempêtes et désastres.
+
+Les années, pourtant, devaient lui amener quelques allégements.
+
+Il arriva une fois que Chupin resta six semaines sans donner de ses
+nouvelles. Un mois et demi!... Qu'était-il devenu? Ce silence semblait
+à Mme Blanche menaçant comme le calme qui précède l'orage.
+
+Un journal lui donna le mot de l'énigme.
+
+Chupin était en prison.
+
+Le misérable, un soir qu'il avait bu plus que de coutume, s'était pris
+de querelle avec son frère, et l'avait assommé à coups de barre de
+fer.
+
+Le sang de Lacheneur vendu par le vieux braconnier, retombait sur la
+tête de ses enfants.
+
+Traduit en cour d'assises, Chupin fut condamné à vingt ans de travaux
+forcés et envoyé à Brest.
+
+Cette condamnation ne devait pas rendre la paix à Mme Blanche. Le
+meurtrier lui avait écrit de sa prison de Paris, dès qu'il n'avait
+plus été au secret; il lui écrivait du bagne.
+
+Mais il n'envoyait pas ses lettres par la poste. Il les confiait à des
+camarades qui avaient fait leur temps, qui se présentaient à l'hôtel
+de Sairmeuse et qui demandaient à parler à Mme la duchesse.
+
+Et elle les recevait. Ils lui racontaient toutes les misères qu'on
+endure là-bas «au pré,» et leur commission faite, ils finissaient
+toujours par réclamer quelque petit secours...
+
+Enfin, un matin, un homme dont les regards lui firent peur lui apporta
+ce laconique billet:
+
+«Je m'ennuie à crever ici; quitte à risquer ma peau, je veux m'évader.
+Venez à Brest; vous visiterez le bagne, je vous verrai et nous nous
+entendrons. Et que ça ne traîne pas, sinon je m'adresse au duc, qui
+m'obtiendra ma grâce en échange de ce que je lui apprendrai.»
+
+Mme Blanche demeura un moment anéantie... il était impossible,
+croyait-elle, de crouler plus bas.
+
+--Eh bien! demanda l'homme, d'une voix affreusement enrouée, quelle
+réponse faut-il faire au camarade?
+
+--J'irai, dites-lui que j'irai!...
+
+Elle fit le voyage, en effet, elle visita le bagne, mais elle
+n'aperçut pas Chupin.
+
+La semaine précédente, il y avait eu au bagne une sorte de révolte, la
+troupe avait fait feu et Chupin avait été tué roide.
+
+Cependant, la duchesse, de retour à Paris, n'osait pas trop se
+réjouir.
+
+Elle supposait que le misérable devait avoir livré à la créature qu'il
+avait épousée, le secret de sa puissance.
+
+--Je ne tarderai pas à la voir, pensait-elle.
+
+La veuve Chupin se présenta en effet, peu après, mais humblement et en
+suppliante.
+
+Elle avait souvent ouï dire, prétendait-elle, à son pauvre défunt, que
+Mme la duchesse était sa protectrice, et se trouvant sans ressources
+aucunes, elle venait solliciter un petit secours qui lui permit de
+lever un débit de boissons.
+
+Justement son fils, Polyte, ah! un bien bon sujet! qui avait alors
+dix-huit ans, venait de découvrir, du côté de Montrouge, une petite
+maison bien commode et pas trop chère, et sûrement, avec trois ou
+quatre cents francs...
+
+Mme Blanche remit 500 francs à l'affreuse mégère.
+
+--Son humilité n'est-elle qu'un masque, pensait-elle, ou son mari ne
+lui a-t-il rien dit?
+
+Cinq jours plus tard, ce fut Polyte Chupin qui arriva.
+
+Il manquait, déclara-t-il, trois cents francs pour l'installation,
+et il venait de la part de sa mère supplier la bonne dame de les
+avancer...
+
+Résolue à savoir au juste à quoi s'en tenir, la duchesse refusa net,
+et l'affreux garnement se retira sans souffler mot.
+
+Évidemment, ni la veuve ni son fils ne savaient... Chupin était mort
+avec son secret...
+
+Cela se passait dans les premiers jours de janvier...
+
+Vers la fin de février, tante Médie fut enlevée par une fluxion de
+poitrine prise en sortant d'un bal travesti où elle s'était obstinée à
+aller, malgré sa nièce, avec un costume ridicule.
+
+Sa passion pour la toilette la tuait.
+
+La maladie ne dura que trois jours, mais l'agonie fut effroyable.
+
+Les approches de la mort éclairèrent de lueurs terribles la conscience
+de la parente pauvre. Elle comprit qu'ayant profité et même abusé du
+crime de sa nièce, elle était coupable autant que si elle l'eût aidée
+à le commettre. Elle avait été très-pieuse, autrefois; la foi lui
+revint avec son cortège de terreurs.
+
+--Je suis damnée!... criait-elle; je suis damnée!...
+
+Elle se débattait sur son lit, elle se tordait comme si elle eût vu
+l'enfer s'entr'ouvrir pour l'engloutir. Elle hurlait comme si déjà
+elle eût senti les morsures des flammes.
+
+Puis elle appelait la sainte vierge et tous les saints à son secours.
+Elle priait Dieu de la laisser vivre encore un peu pour se repentir,
+pour expier... Elle demandait un prêtre, jurant qu'elle ferait une
+confession publique.
+
+Plus pâle que la mourante, mais implacable, Mme Blanche veillait,
+aidée par celle de ses femmes en qui elle avait le plus confiance.
+
+--Si cela dure, pensait-elle, je suis perdue... Je serai forcée
+d'appeler quelqu'un, et cette malheureuse dira tout.
+
+Cela ne dura pas.
+
+Le délire ne tarda pas à s'emparer de tante Médie, puis un
+anéantissement survint, si profond, qu'on pouvait croire à toute
+minute qu'elle allait passer.
+
+Cependant, vers le milieu de la nuit, elle parut se ranimer et
+reprendre connaissance.
+
+Elle se tourna péniblement vers sa nièce, et d'une voix où vibraient
+ses dernières forces:
+
+--Tu n'as pas eu pitié de moi, Blanche, dit-elle, tu veux me perdre
+dans l'autre vie comme dans celle-ci... Dieu te punira. Tu mourras
+désespérée, toi aussi, seule, comme un chien... Sois maudite!
+
+Et elle expira. Deux heures sonnaient.
+
+Il était loin, le temps où Mme Blanche eût donné quelque chose de sa
+vie pour sentir tante Médie à six pieds sous terre.
+
+En ce moment, la mort de cette pauvre vieille l'affectait
+profondément.
+
+Elle perdait une complice qui parfois l'avait consolée, et elle ne
+gagnait rien en liberté, puisqu'une femme de chambre se trouvait
+initiée au secret du crime de la Borderie.
+
+Toutes les personnes de l'intimité de la duchesse de Sairmeuse
+remarquèrent, à cette époque, son abattement et s'en étonnèrent.
+
+--N'est-il pas singulier, disait-on, que la duchesse, une femme
+supérieure, regrette si fort cette antique caricature!
+
+C'est que Mme Blanche avait été extraordinairement impressionnée par
+les sinistres prophéties de cette parente pauvre, devenue à la longue
+son âme damnée, et à qui elle avait refusé les consolations suprêmes
+de la religion.
+
+Contrainte à un retour vers le passé, elle s'épouvantait, comme
+jadis les paysans de Sairmeuse, de l'acharnement de la fatalité à
+poursuivre, jusque dans leurs enfants, ceux qui avaient versé le sang.
+
+Quelle fin ils avaient eu, tous, depuis les fils de Chupin, le
+traître, jusqu'à son père, le marquis de Courtomieu, le grand prévôt,
+qui avant de mourir avait traîné dix ans sous les huées un corps dont
+la pensée s'était envolée.
+
+--Mon tour viendra! pensait-elle.
+
+L'année précédente, s'étaient éteints, à un mois d'intervalle, pleurés
+de tous, le baron et la baronne d'Escorval, et aussi le vieux caporal
+Bavois.
+
+De telle sorte que de tant de gens de conditions diverses, mêlés aux
+troubles de Montaignac, Mme Blanche n'en apercevait plus que quatre:
+
+Maurice d'Escorval, entré dans la magistrature, et qui était juge près
+du tribunal de la Seine, l'abbé Midon qui était venu vivre à Paris
+avec Maurice, enfin Martial et elle-même.
+
+Il en était un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la
+duchesse, et dont elle osait à peine articuler le nom...
+
+Jean Lacheneur, le frère de Marie-Anne.
+
+Une voix intérieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui
+criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu'il se souvenait
+toujours, qu'il était tout près d'elle, protégé par son obscurité,
+épiant l'heure de la vengeance...
+
+Plus obsédée par ses pressentiments que par Chupin autrefois, Mme
+Blanche résolut de s'adresser à Chefteux, afin de savoir au moins à
+quoi s'en tenir.
+
+L'ancien agent de Fouché était resté à sa dévotion. Toujours, tous les
+trois mois, il présentait un «compte de frais» qui lui était payé sans
+discussion, et même, pour l'acquit de sa conscience, il envoyait tous
+les ans, un de ses hommes rôder dans les environs de Sairmeuse.
+
+Émoustillé par l'espoir d'une magnifique récompense, l'espion promit à
+sa cliente et se promit à lui-même de découvrir cet ennemi.
+
+Il se mit en quête, et il était déjà parvenu à se procurer des preuves
+de l'existence de Jean quand ses investigations furent brusquement
+arrêtées...
+
+Un matin, au petit jour, des balayeurs ramassèrent dans un ruisseau un
+cadavre littéralement haché de coups de couteau. C'était le cadavre de
+Chefteux.
+
+«Digne fin d'un tel misérable,» disait le _Journal des Débats_, en
+enregistrant l'événement.
+
+Lorsqu'elle lut cette nouvelle, Mme Blanche eut la terrifiante
+sensation du coupable lisant son arrêt.
+
+--Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche!...
+
+La duchesse ne se trompait pas.
+
+Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu'il ne vendait pas pour son
+compte les biens de sa soeur.
+
+L'héritage de Marie-Anne avait, dans sa pensée, une destination
+sacrée. Il l'y employa tout entier sans en détourner rien pour ses
+besoins personnels.
+
+Il n'avait plus un sou en poche, quand le directeur d'une troupe
+ambulante l'engagea à raison de 45 francs par mois.
+
+De ce jour, il vécut comme vivent les pauvres comédiens nomades, à
+l'aventure; mal payé, toujours pris entre un manque d'engagement et la
+faillite d'un directeur.
+
+Sa haine était toujours aussi violente; seulement, pour se venger
+comme il l'entendait, il avait besoin de temps, c'est-à-dire d'argent
+devant soi.
+
+Or, comment économiser, lorsqu'il n'avait pas toujours de quoi manger
+à sa faim!
+
+Il était loin, cependant, de renoncer à ses espérances. Ses rancunes
+étaient de celles que le temps aigrit et exaspère, au lieu de les
+adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse
+patience, suivant de l'oeil, des profondeurs de sa misère, la
+brillante fortune des Sairmeuse.
+
+Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un
+engagement en Russie.
+
+L'engagement n'était rien; mais le pauvre comédien eut l'habileté de
+s'associer à une entreprise théâtrale, et en moins de six ans, il
+avait réalisé un bénéfice de cent mille francs.
+
+--Maintenant, se dit-il, je puis partir; je suis assez riche pour
+commencer la guerre.
+
+Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait à Sairmeuse.
+
+Au moment de mettre à exécution quelqu'un de ces atroces projets
+qu'il avait conçus, il venait demander à la tombe de Marie-Anne un
+redoublement de haine et l'impitoyable sang-froid des justiciers.
+
+Il ne venait que pour cela, en vérité, quand le soir même de son
+arrivée les caquets d'une paysanne lui apprirent que depuis son
+départ, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans, deux personnes
+s'obtenaient à faire chercher un enfant dans le pays.
+
+Quel était cet enfant, Jean le savait, c'était celui de Marie-Anne.
+Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait également...
+
+Mais pourquoi deux personnes?... L'une était Maurice d'Escorval, mais
+l'autre?...
+
+Au lieu de rester une semaine à Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa
+un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d'un agent de
+Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu'à l'ancien espion de
+Fouché, puis jusqu'à la duchesse de Sairmeuse elle-même.
+
+Cette découverte le stupéfia.
+
+Comment Mme Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et
+le sachant quel intérêt avait-elle à le retrouver?
+
+Voilà les deux questions qui tout d'abord se présentèrent à l'esprit
+de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n'y trouva pas de réponse
+satisfaisante.
+
+--Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il; je me réconcilierai
+s'il le faut, en apparence, avec les fils du misérable qui a livré mon
+père...
+
+Oui, mais les fils du vieux maraudeur étaient morts depuis plusieurs
+années, et après des démarches sans nombre, Jean ne rencontra que la
+veuve Chupin et son fils Polyte.
+
+Ils tenaient un cabaret bâti au milieu des terrains vagues, non
+loin de la rue du Château-des-Rentiers, bouge mal famé, appelé la
+_Poivrière_.
+
+Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les
+interrogea, son nom même qu'il leur dit n'éveilla en eux aucun
+souvenir.
+
+Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute espérait tirer
+de lui quelques sous, se mit à déplorer sa misère présente,
+laquelle était d'autant plus affreuse, qu'elle avait «eu de quoi,»
+affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre défunt, lequel
+avait de l'argent tant qu'elle en voulait, jusqu'à plus soif, d'une
+dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse...
+
+Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils
+reculèrent...
+
+Il voyait l'étroite relation entre les recherches de Mme Blanche et
+ses générosités. La vérité éclairait le passé de ses fulgurantes
+lueurs...
+
+--C'est elle, se dit-il, l'infâme, qui a empoisonné Marie-Anne...
+C'est par ma soeur qu'elle a connu l'existence de l'enfant... Elle a
+comblé Chupin parce qu'il connaissait le crime dont son père a été le
+complice...
+
+Il se souvenait du serment de Martial, et son coeur était inondé
+d'une épouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des
+Sairmeuse et la dernière des Courtomieu, punis l'un par l'autre et
+faisant de leurs mains sa besogne de vengeur...
+
+Ce n'était là cependant qu'une présomption, et il voulait une
+certitude.
+
+Il sortit de sa poche une poignée d'or, et l'étalant sur la table du
+cabaret:
+
+--Je suis très-riche, dit-il à la veuve et à Polyte... voulez-vous
+m'obéir et vous taire? votre fortune est faite.
+
+Le cri rauque arraché par la convoitise à la mère et au fils valait
+toutes les protestations d'obéissance.
+
+La veuve Chupin savait écrire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet:
+
+«Madame la duchesse,
+
+«Je vous attends demain à mon établissement, entre midi et quatre
+heures. C'est pour l'affaire de la Borderie. Si à cinq heures, je ne
+vous ai pas vue, je porterai à la poste une lettre pour M. le duc...».
+
+--Et si elle vient, répétait la veuve stupéfiée, que lui dire?...
+
+--Rien; vous lui demanderez de l'argent.
+
+Et, en lui-même, il se disait:
+
+--Si elle vient, c'est que j'ai deviné...
+
+Elle vint.
+
+Caché à l'étage supérieur de la _Poivrière_, Jean la vit par une fente
+du plancher, remettre un billet de banque à la Chupin.
+
+--Maintenant, pensait-il, je la tiens!... Dans quels bourbiers dois-je
+la traîner, avant de la livrer à la vengeance de son mari!...
+
+
+
+
+LIV
+
+
+Dix lignes de l'article consacré à Martial de Sairmeuse, par la
+BIOGRAPHIE GÉNÉRALE DES HOMMES DU SIÈCLE, expliquent son existence
+après son mariage.
+
+«Martial de Sairmeuse, y est-il dit, dépensa au service de son parti
+la plus haute intelligence et d'admirables facultés... Mis en avant au
+moment où les passions politiques étaient le plus violentes, il eut le
+courage d'assumer seul la responsabilité des plus terribles mesures...
+
+Obligé de se retirer devant l'animadversion générale, il laissa
+derrière lui des haines qui ne s'éteignirent qu'avec la vie.»
+
+Mais ce que l'article ne dit pas, c'est que si Martial fut
+coupable--et cela dépend du point de vue--il le fut doublement, car il
+n'avait pas l'excuse de ces convictions exaltées jusqu'au fanatisme
+qui font les fous, les héros et les martyrs.
+
+Et il n'était pas même ambitieux.
+
+Tous ceux qui l'approchaient, lorsqu'il était aux affaires, témoins de
+ses luttes passionnées et de sa dévorante activité, le croyaient ivre
+du pouvoir...
+
+Il s'en souciait aussi peu que possible. Il jugeait les charges
+lourdes et les compensations médiocres. Son orgueil était trop haut
+pour être touché des satisfactions qui délectent les vaniteux, et la
+flatterie l'écoeurait.
+
+Souvent dans ses salons, au milieu d'une fête, ses familiers voyant sa
+physionomie s'assombrir, s'écartaient respectueusement.
+
+--Le voilà, pensaient-ils, préoccupé des plus graves intérêts... Qui
+sait quelles importantes décisions sortiront de cette rêverie.
+
+Ils se trompaient.
+
+En ce moment, où sa fortune à son apogée faisait pâlir l'envie, alors
+qu'il paraissait n'avoir rien à souhaiter en ce monde, Martial se
+disait:
+
+--Quelle existence creuse!... Quel ennui! Vivre pour les autres...
+quelle duperie!
+
+Il considérait alors la duchesse, sa femme, rayonnante de beauté, plus
+entourée qu'une reine, et il soupirait.
+
+Il songeait à l'autre, la morte, Marie-Anne, la seule femme qui l'eût
+remué, dont un regard faisait monter à son cerveau tout le sang de son
+coeur...
+
+Car jamais elle n'était sortie de sa pensée. Après tant d'années, il
+la voyait encore, immobile, roide, morte, dans la grande chambre de la
+Borderie... Il frissonnait parfois, croyant sentir sous ses lèvres sa
+chair glacée.
+
+Et le temps, loin d'effacer cette image qui avait empli sa jeunesse,
+la faisait plus radieuse et la parait de qualités presque surhumaines.
+
+Si la destinée l'eût voulu, pourtant, Marie-Anne eût été sa femme. Il
+s'était répété cela mille fois, et il cherchait à se représenter sa
+vie avec elle.
+
+Ils seraient restés à Sairmeuse... Ils auraient de beaux enfants
+jouant autour d'eux! Il ne serait pas condamné à cette représentation
+continuelle, si bruyante et si creuse...
+
+Les heureux ne sont pas ceux qui ont des tréteaux en vue, jouent pour
+la foule la parade du bonheur... Les véritables heureux se cachent, et
+ils ont raison; le bonheur, c'est presque un crime.
+
+Ainsi pensait Martial, et lui, le grave homme d'État, il se disait
+avec rage:
+
+--Aimer et être aimé!... tout est là! Le reste... niaiserie.
+
+Positivement il avait essayé de se donner de l'amour pour Mme Blanche.
+Il avait cherché à retrouver près d'elle les chaudes sensations qu'il
+avait éprouvées en la voyant à Courtomieu. Il n'avait pas réussi. On
+a beau tisonner des cendres froides, on n'en fait point jaillir
+d'étincelles. Entre elle et lui se dressait un mur de glace que rien
+ne pouvait fondre, et qui allait gagnant toujours en hauteur et en
+épaisseur.
+
+--C'est incompréhensible, se disait-il, pourquoi?... Il y a des
+jours où je jurerais qu'elle m'aime... Son caractère, si irritable
+autrefois, est entièrement changé; elle est devenue la douceur même...
+Quand j'ai pour elle une attention, ses yeux brillent de plaisir...
+
+Mais c'était plus fort que lui...
+
+Ses regrets stériles, les douleurs qui le rongeaient, contribuèrent
+sans doute à l'âpreté de la politique de Martial.
+
+Il sut du moins tomber noblement.
+
+Il passa, sans changer de visage, de la toute-puissance à une
+situation si compromise qu'il put croire un instant sa vie en danger.
+
+Au fond, que lui importait.
+
+Voyant vides ses antichambres encombrées jadis de solliciteurs et
+d'adulateurs, il se mit à rire, et son rire était franc.
+
+--Le vaisseau coule, dit-il, les rats sont partis.
+
+On ne le vit point pâlir quand l'émeute vint hurler sous ses fenêtres
+et briser ses vitres. Et comme Otto, son fidèle valet de chambre, le
+conjurait de revêtir un déguisement et de s'enfuir par la porte du
+jardin:
+
+--Ah! parbleu, non! répondit-il. Je ne suis qu'odieux, je ne veux pas
+devenir ridicule!...
+
+Même on ne put jamais l'empêcher de s'approcher d'une fenêtre et de
+regarder dans la rue.
+
+Une singulière idée lui était venue.
+
+--Si Jean Lacheneur est encore de ce monde, s'était-il dit, quelle
+ne doit pas être sa joie!... Et s'il vit, à coup sûr il est là, au
+premier rang, animant la foule.
+
+Et il avait voulu voir.
+
+Mais Jean Lacheneur était encore en Russie, à cette époque. L'émotion
+populaire se calma, l'hôtel de Sairmeuse ne fut même pas sérieusement
+menacé.
+
+Cependant, Martial avait compris qu'il devait disparaître pour un
+temps, se faire oublier, voyager...
+
+Il ne proposa pas à la duchesse de le suivre.
+
+--C'est moi qui ai fait les fautes, ma chère amie, lui dit-il, vous
+les faire payer en vous condamnant à l'exil serait injuste. Restez...
+je vois un avantage à ce que vous restiez.
+
+Elle ne lui offrit pas de partager sa mauvaise fortune. C'eût été un
+bonheur, pour elle, mais était-ce possible! Ne fallait-il pas qu'elle
+demeurât pour tenir tête aux misérables qui la harcelaient. Déjà,
+quand par deux fois elle avait été obligée de s'éloigner, tout avait
+failli se découvrir, et cependant elle avait tante Médie, alors, qui
+la remplaçait...
+
+Martial partit donc, accompagné du seul Otto, un de ces serviteurs
+dévoués comme les bons maîtres en rencontrent encore. Par son
+intelligence, Otto était supérieur à sa position; il possédait une
+fortune indépendante, il avait cent raisons, dont une bien jolie,
+pour tenir au séjour de Paris, mais son maître était malheureux, il
+n'hésita pas...
+
+Et, pendant quatre ans, le duc de Sairmeuse promena à travers l'Europe
+son ennui et son désoeuvrement, écrasé sous l'accablement d'une vie
+que nul intérêt n'animait plus, que ne soutenait aucune espérance.
+
+Il habita Londres d'abord, Vienne et Venise ensuite. Puis, un beau
+jour, un invincible désir de revoir Paris le prit, et il revint.
+
+Ce n'était pas très-prudent, peut-être. Ses ennemis les plus acharnés,
+des ennemis personnels, mortellement blessés par lui autrefois,
+offensés et persécutés, étaient au pouvoir. Il ne calcula rien. Et
+d'ailleurs, que pouvait-on contre lui, lui qui ne voulait plus rien
+être!... Quelle prise offrait-il à des représailles?...
+
+L'exil qui avait lourdement pesé sur lui, le chagrin, les déceptions,
+l'isolement où il s'était tenu, avaient disposé son âme à la
+tendresse, et il revenait avec l'intention formellement arrêtée de
+surmonter ses anciennes répugnances et de se rapprocher franchement de
+la duchesse.
+
+--La vieillesse arrive, pensait-il. Si je n'ai pas une femme aimée à
+mon foyer, j'y veux du moins une amie...
+
+Et dans le fait, ses façons, à son retour, étonnèrent Mme Blanche.
+Elle crut presque retrouver le Martial du petit salon bleu de
+Courtomieu. Mais elle ne s'appartenait plus, et ce qui eût dû être
+pour elle le rêve réalisé ne fut qu'une souffrance ajoutée à toutes
+les autres.
+
+Cependant, Martial poursuivait l'exécution du plan qu'il avait conçu,
+quand un jour la poste lui apporta ce laconique billet:
+
+«Moi, monsieur le duc, à votre place, je surveillerais ma femme.»
+
+Ce n'était qu'une lettre anonyme, cependant Martial sentit le rouge de
+la colère lui monter au front.
+
+--Aurait-elle un amant, se dit-il.
+
+Puis réfléchissant à sa conduite, à lui, depuis son mariage:
+
+--Et quand cela serait, ajouta-t-il, qu'aurais-je à dire?... Ne lui
+ai-je pas tacitement rendu sa liberté!...
+
+Il était extraordinairement troublé, et cependant jamais il ne fût
+descendu au vil métier d'espion, sans une de ces futiles circonstances
+qui décident de la destinée d'un homme.
+
+Il rentrait d'une promenade à cheval, un matin, sur les onze heures,
+et il n'était pas à trente pas de son hôtel, quand il en vit sortir
+rapidement une femme, plus que simplement vêtue, tout en noir, qui
+avait exactement la tournure de la duchesse.
+
+--C'est bien elle, se dit-il, avec ce costume subalterne...
+Pourquoi?...
+
+S'il eût été à pied, il fût rentré, certainement. Il était à cheval,
+il poussa la bête sur les traces de Mme Blanche, qui remontait la rue
+de Grenelle.
+
+Elle marchait très-vite, sans tourner la tête, tout occupée à
+maintenir sur son visage une voilette très-épaisse.
+
+Arrivée à la rue Taranne, elle se jeta plutôt qu'elle ne monta dans un
+des fiacres de la station.
+
+Le cocher vint lui parler par la portière, puis remontant lestement
+sur son siège, il enveloppa ses maigres rosses d'un de ces maîtres
+coups de fouet qui trahissent un pourboire princier...
+
+Le fiacre avait déjà tourné la rue du Dragon, que Martial, honteux et
+irrésolu, retenait encore son cheval à l'endroit où il l'avait arrêté,
+à l'angle de la rue des Saints-Pères, devant le bureau de tabac.
+
+N'osant prendre un parti, il essaya de se mentir à lui-même.
+
+--Bast! pensa-t-il en rendant la main à son cheval, qu'est-ce que je
+risque à avancer?... Le fiacre est sans doute bien loin, et je ne le
+rejoindrai pas.
+
+Il le rejoignit cependant, au carrefour de la Croix-Rouge, où il y
+avait comme toujours un encombrement...
+
+C'était bien le même, Martial le reconnaissait à sa caisse verte et à
+ses roues blanches.
+
+L'encombrement cessant, le fiacre repartit.
+
+Debout sur son siège, le cocher rouait ses chevaux de coups, et c'est
+au galop qu'il longea l'étroite rue du Vieux-Colombier, qu'il côtoya
+la place Saint-Sulpice et qu'il gagna les boulevards extérieurs, par
+la rue Bonaparte et la rue de l'Ouest.
+
+Toujours trottant, à cent pas en arrière, Martial réfléchissait.
+
+--Comme elle est pressée! pensait-il. Ce n'est cependant guère le
+quartier des rendez-vous.
+
+Le fiacre venait de dépasser la place d'Italie. Il enfila la rue du
+Château-des-Rentiers, et bientôt s'arrêta devant un espace libre...
+
+La portière s'ouvrit aussitôt, la duchesse de Sairmeuse sauta
+lestement à terre, et sans regarder de droite ni de gauche, elle
+s'engagea dans les terrains vagues...
+
+Non loin de là, sur un bloc de pierre, était assis un homme de
+mauvaise mine, à longue barbe, en blouse, la casquette sur l'oreille,
+la pipe aux dents.
+
+--Voulez-vous garder mon cheval un instant? lui demanda Martial.
+
+--Tout de même! fit l'homme.
+
+Martial lui jeta la bride et s'élança sur les pas de sa femme.
+
+Moins préoccupé, il eût été mis en défiance par le sourire méchant qui
+plissa les lèvres de l'homme, et, examinant bien ses traits, il l'eût
+peut-être reconnu.
+
+C'était Jean Lacheneur.
+
+Depuis qu'il avait adressé au duc de Sairmeuse une dénonciation
+anonyme, il faisait multiplier à la duchesse ses visites à la veuve
+Chupin, et, à chaque fois, il guettait son arrivée.
+
+--Comme cela, pensait-il, dès que son mari se décidera à la suivre, je
+le saurai...
+
+C'est que pour le succès de ses projets, il était indispensable que
+Mme Blanche fût épiée par son mari.
+
+Car Jean Lacheneur était décidé désormais. Entre mille vengeances,
+il en avait choisi une effroyable, active et ignoble, qu'un cerveau
+malade et enfiévré par la haine pouvait seul concevoir.
+
+Il voulait voir l'altière duchesse de Sairmeuse livrée aux plus
+dégoûtants outrages, Martial aux prises avec les plus vils scélérats,
+une mêlée sanglante et immonde dans un bouge... Il se délectait
+à l'idée de la police, prévenue par lui, arrivant et ramassant
+indistinctement tout le monde. Il rêvait un procès hideux où
+reparaîtrait le crime de la Borderie, des condamnations infamantes, le
+bagne pour Martial, la maison centrale pour la duchesse, et il voyait
+ces grands noms de Sairmeuse et de Courtomieu flétris d'une éternelle
+ignominie.
+
+Dans cette conception du délire se retrouvait la férocité de
+l'assassin du vieux duc de Sairmeuse, mêlée de monstrueux raffinements
+empruntés par le cabotin nomade aux mélodrames où il jouait les rôles
+de traître.
+
+Et il pensait bien n'avoir rien oublié. Il avait sous la main deux
+abjects scélérats, capables de toutes les violences, et un triste
+garçon du nom de Gustave, que la misère et la lâcheté mettaient à
+sa discrétion, et à qui il comptait faire jouer le rôle du fils de
+Marie-Anne.
+
+Certes ces trois complices ne soupçonnaient rien de sa pensée. Quant
+à la veuve Chupin et à son fils, s'ils flairaient quelque infamie
+énorme, il ne savaient de la vérité que le nom de la duchesse.
+
+Jean tenait d'ailleurs Polyte et sa mère par l'appât du gain et la
+promesse d'une fortune s'ils servaient docilement ses desseins.
+
+Enfin, pour le premier jour où Martial suivrait sa femme, Jean avait
+prévu le cas où il entrerait derrière elle à la _Poivrière_, et tout
+avait été disposé pour qu'il crût qu'elle y était amenée par la
+charité.
+
+Mais il n'entrera pas, pensait Lacheneur, dont le coeur était inondé
+d'une joie sinistre, pendant qu'il tenait le cheval, M. le duc est
+trop fin pour cela.
+
+Et dans le fait, Martial n'entra pas. Si les bras lui tombèrent quand
+il vit sa femme entrer comme chez elle dans ce cabaret infâme, il se
+dit qu'en l'y suivant il n'apprendrait rien.
+
+Il se contenta donc de faire le tour de la maison, et remontant à
+cheval, il partit au grand galop. Ses soupçons étaient absolument
+déroutés, il ne savait que penser, qu'imaginer, que croire...
+
+Mais il était bien résolu à pénétrer ce mystère, et dès en rentrant à
+l'hôtel, il envoya Otto aux informations. Il pouvait tout confier, à
+ce serviteur si dévoué, il n'avait pas de secrets pour lui.
+
+Sur les quatre heures, le fidèle valet de chambre reparut, la figure
+bouleversée.
+
+--Quoi?... fit Martial, devinant un malheur.
+
+--Ah! monseigneur, la maîtresse de ce bouge est la veuve d'un fils de
+ce misérable Chupin...
+
+Martial était devenu plus blanc que sa chemise...
+
+Il connaissait trop la vie pour ne pas comprendre que la duchesse en
+était réduite à subir la volonté de scélérats maîtres de ses secrets.
+Mais quels secrets? Ils ne pouvaient être que terribles.
+
+Les années, qui avaient argenté de fils blancs la chevelure de
+Martial, n'avaient pas éteint les ardeurs de son sang. Il était
+toujours l'homme du premier mouvement.
+
+Enfin, d'un bond il fut à l'appartement de sa femme.
+
+--Mme la duchesse vient de descendre, lui dit la femme de chambre,
+pour recevoir Mme la comtesse de Mussidan et Mme la marquise
+d'Arlange.
+
+--C'est bien; je l'attendrai ici!... sortez!
+
+Et Martial entra dans la chambre de Mme Blanche.
+
+Tout y était en désordre, car la duchesse, de retour de la
+_Poivrière_, achevait de s'habiller, quand on lui avait annoncé une
+visite.
+
+Les armoires étaient ouvertes, toutes les chaises encombrées, les
+mille objets dont Mme Blanche se servait journellement, sa montre, sa
+bourse, des trousseaux de petites clefs, des bijoux, traînaient sur
+les commodes et sur la cheminée.
+
+Martial ne s'assit pas, le sang-froid lui revenait.
+
+--Pas de folie, pensait-il, si j'interroge, je suis joué!... Il faut
+se taire et surveiller.
+
+Il allait se retirer, quand, parcourant la chambre de l'oeil, il
+aperçut, dans l'armoire à glace, un grand coffret à incrustations
+d'argent, que sa femme possédait déjà étant jeune fille, et qui
+l'avait toujours suivie partout.
+
+--Là, se dit-il, est sans doute le mot de l'énigme.
+
+Martial était à un de ces moments où l'homme obéit sans réflexions aux
+inspirations de la passion. Il voyait sur la cheminée un trousseau de
+clefs, il sauta dessus et se mit à essayer les clefs au coffret... La
+quatrième ouvrit. Il était plein de papiers...
+
+Avec une rapidité fiévreuse, Martial avait déjà parcouru trente
+lettres insignifiantes, quand il tomba sur une facture ainsi conçue:
+
+«RECHERCHES POUR L'ENFANT DE MME DE S---- _Frais du 3e trimestre de
+l'an 18--_»
+
+Martial eut comme un éblouissement.
+
+Un enfant!... Sa femme avait un enfant!
+
+Il poursuivit néanmoins et il lut: «Entretien de deux agents à
+Sairmeuse... Voyage pour moi... Gratifications à divers..., etc.,
+etc.» Le total s'élevait à 6,000 francs, le tout était signé:
+Chefteux.
+
+Alors, avec une sorte de rage froide, Martial se mit à bouleverser
+le coffret, et successivement il trouva: un billet d'une écriture
+ignoble, où il était dit: «Deux mille francs ce soir, sinon j'apprends
+au duc l'histoire de la Borderie.» Puis trois autres factures de
+Chefteux; puis une lettre de tante Médie, où elle parlait de prison
+et de remords. Enfin, tout au fond, était le certificat de mariage de
+Marie-Anne Lacheneur et de Maurice d'Escorval, délivré par le curé de
+Vigano, signé par le vieux médecin et par le caporal Bavois.
+
+La vérité éclatait plus claire que le jour.
+
+Plus assommé que s'il eût reçu un coup de barre de fer sur la tête,
+éperdu, glacé d'horreur; Martial eut cependant assez d'énergie pour
+ranger tant bien que mal les lettres, et remettre le coffret en place.
+
+Puis il regagna son appartement en chancelant, se tenant aux murs.
+
+--C'est elle, murmura-t-il, qui a empoisonné Marie-Anne!
+
+Il était confondu, abasourdi, de la profondeur, de la scélératesse
+de cette femme qui était la sienne, de sa criminelle audace, de son
+sang-froid, des perfections inouïes de sa dissimulation.
+
+Cependant, si Martial discernait bien les choses en gros, beaucoup de
+détails échappaient à sa pénétration.
+
+Il se jura que soit par la duchesse, en usant d'adresse, soit par la
+Chupin, il saurait tout par le menu.
+
+Il ordonna donc à Otto de lui procurer un costume tel qu'en portaient
+les habitants de la _Poivrière_, non de fantaisie, mais réel, ayant
+servi. On ne savait pas ce qui pouvait arriver.
+
+De ce moment,--c'était dans les premiers jours de février,--Mme
+Blanche ne fit plus un pas sans être épiée. Plus une lettre ne lui
+parvint qui n'eût été lue auparavant par son mari...
+
+Et certes, elle était à mille lieues de soupçonner cet incessant
+espionnage.
+
+Martial gardait la chambre; il s'était dit malade. Se trouver en
+face de sa femme eût se taire et été au-dessus de ses forces. Il se
+souvenait trop du serment juré sur le cadavre de Marie-Anne...
+
+Cependant, ni Otto, ni son maître, ne surprenaient rien...
+
+C'est qu'il n'y avait rien. Polyte Chupin venait d'être arrêté
+sous l'inculpation de vol et cet accident retardait les projets de
+Lacheneur.
+
+Enfin, il jugea que tout serait prêt le 20 février, un dimanche, le
+dimanche gras.
+
+La veille, la veuve Chupin fut habilement endoctrinée, et écrivit à la
+duchesse d'avoir à se trouver à la _Poivrière_, le dimanche soir, à
+onze heures.
+
+Ce même soir, Jean devait rencontrer ses complices dans un bal mal
+famé de la banlieue, le bal de _l'Arc-en-Ciel_, et leur distribuer
+leurs rôles, et leur donner leurs dernières instructions.
+
+Ces complices devaient ouvrir la scène; lui n'apparaîtrait que pour le
+dénoûment.
+
+--Tout est bien combiné, pensait-il, «la mécanique marchera.»
+
+«La mécanique,» ainsi qu'il le disait, faillit cependant ne pas
+marcher.
+
+Mme Blanche, en recevant l'assignation de la Chupin, eut une velléité
+de révolte. L'heure insolite, l'endroit désigné l'épouvantaient...
+
+Elle se résigna cependant, et le soir venu, elle s'échappait
+furtivement de l'hôtel, emmenant Camille, cette femme de chambre qui
+avait assisté à l'agonie de tante Médie.
+
+La duchesse et sa camériste s'étaient vêtues comme les malheureuses de
+la plus abjecte condition, et, certes, elles se croyaient bien sûres
+de n'être ni épiées, ni reconnues, ni vues...
+
+Et cependant un homme les guettait, qui s'élança sur leurs traces:
+Martial...
+
+Informé avant sa femme, de ce rendez-vous, il avait lui aussi endossé
+un déguisement, ce costume d'ouvrier des ports, que lui avait procuré
+Otto. Et comme il était dans son caractère de pousser jusqu'à la
+dernière perfection tout ce qu'il entreprenait, il avait véritablement
+réussi à se rendre méconnaissable. Il avait sali et emmêlé ses cheveux
+et sa barbe, et souillé ses mains de terre. Il était, enfin, l'homme
+des haillons qu'il portait.
+
+Otto l'avait conjuré de lui permettre de le suivre, il avait refusé,
+disant que le revolver qu'il emportait suffisait à sa sûreté. Mais il
+connaissait assez Otto pour savoir qu'il désobéirait...
+
+Dix heures sonnaient quand Mme Blanche et Camille se mirent en route,
+et il ne leur fallut pas cinq minutes pour gagner la rue Taranne.
+
+Il y avait un fiacre à la station, un seul...
+
+Elles y montèrent et il partit.
+
+Cette circonstance arracha à Martial un juron digne de son costume.
+Puis il songea que sachant où se rendait sa femme, il trouverait
+toujours, pour la rejoindre, une autre voiture.
+
+Il en trouva une, en effet, dont le cocher, grâce à dix francs de
+pourboire exigés d'avance, le mena grand train jusqu'à la rue du
+Château-des-Rentiers.
+
+Il venait de mettre pied à terre, quand il entendit le roulement sourd
+d'une autre voiture, qui brusquement s'arrêta à quelque distance.
+
+--Décidément, se dit-il, Otto me suit.
+
+Et il s'engagea dans les terrains vagues.
+
+Tout était ténèbres et silence, et le brouillard puant qui annonçait
+le dégel s'épaississait. Martial trébuchait et glissait à chaque pas,
+sur le sol inégal et couvert de neige.
+
+Il ne tarda pas, cependant, à apercevoir une masse noire au milieu du
+brouillard. C'était la _Poivrière_. La lumière de l'intérieur filtrait
+par les ouvertures en forme de coeur, des volets, et de loin on eût
+dit de gros yeux rouges, dans la nuit...
+
+Était-il vraiment possible que la duchesse de Sairmeuse fût là!...
+
+Doucement, Martial s'approcha des volets, et, s'accrochant aux gonds
+et à une des ouvertures, il s'enleva à la force des poignets et
+regarda.
+
+Oui, sa femme était bien dans le bouge infâme.
+
+Elle était assise à une table, ainsi que Camille, devant un saladier
+de vin, en compagnie de deux hideux gredins et d'un tout jeune soldat.
+
+Au milieu de la pièce, une vieille femme, la Chupin, un petit verre à
+la main, pérorait et ponctuait ses phrases de gorgées d'eau-de-vie.
+
+L'impression de Martial fut telle, qu'il se laissa retomber à terre.
+
+Un rayon de pitié pénétra en son âme, car il eut comme une vague
+notion de l'effroyable supplice qui avait été le châtiment de
+l'empoisonneuse.
+
+Mais il voulait voir encore, il se haussa de nouveau.
+
+La vieille avait disparu. Le militaire s'était levé, il parlait en
+gesticulant, et Mme Blanche et Camille l'écoutaient attentivement.
+
+Les deux gredins, face à face, les coudes sur la table, se
+regardaient, et Martial crut remarquer qu'ils échangeaient des signes
+d'intelligence.
+
+Il avait bien vu. Les scélérats étaient en train de comploter un «bon
+coup.»
+
+Mme Blanche, qui avait tenu à l'exactitude du travestissement, jusqu'à
+chausser de gros souliers plats qui la meurtrissaient, Mme Blanche
+avait oublié de retirer ses riches boucles d'oreilles.
+
+Elle les avait oubliées... mais les complices de Lacheneur les avaient
+bien aperçues, et ils les regardaient avec des yeux qui brillaient
+plus que les diamants.
+
+En attendant que Lacheneur parût, comme il était convenu, ces
+misérables jouaient le rôle qui leur avait été imposé. Pour cela,
+et pour leur concours ensuite, une certaine somme leur avait été
+promise...
+
+Or, ils songeaient que cette somme ne s'élèverait peut-être pas
+au quart de la valeur de ces belles pierres, et de l'oeil, ils se
+disaient:
+
+--Si nous les décrochions, hein!... et si nous allions sans attendre
+l'autre!...
+
+Bientôt ce fut entendu.
+
+L'un d'eux se dressa brusquement, et, saisissant la duchesse par la
+nuque, il la renversa sur la table.
+
+Les boucles d'oreilles étaient arrachées du coup sans Camille, qui se
+jeta bravement entre sa maîtresse et le malfaiteur.
+
+Martial n'en put voir davantage.
+
+Il bondit jusqu'à la porte du cabaret, l'ouvrit et entra, repoussant
+les verrous sur lui.
+
+--Martial!...
+
+--Monsieur le duc!...
+
+Ces deux cris échappés en même temps à Mme Blanche et à Camille,
+changèrent en une rage furieuse la stupeur des deux bandits, et ils se
+précipitèrent sur Martial, résolus à le tuer...
+
+D'un bond de côté, Martial les évita. Il avait à la main son revolver,
+il fit feu deux fois, les deux misérables tombèrent.
+
+Il n'était pas sauvé pour cela, car le jeune soldat se jeta sur lui,
+s'efforçant de le désarmer.
+
+Tout en se débattant furieusement, Martial ne cessait de crier d'une
+voix haletante:
+
+--Fuyez!... Blanche, fuyez!... Otto n'est pas loin!... Le nom...
+Sauvez l'honneur du nom!...
+
+Les deux femmes s'enfuirent par une seconde issue, donnant sur un
+jardinet, et presque aussitôt des coups violents ébranlèrent la porte.
+
+On venait!... Cela doubla l'énergie de Martial, et dans un suprême
+effort il repoussa si violemment son adversaire, que la tête du
+malheureux portant sur l'angle d'une table, il resta comme mort sur le
+coup.
+
+Mais la veuve Chupin, descendue au bruit, hurlait. À la porte, on
+criait:
+
+--Ouvrez, au nom de la loi!...
+
+Martial pouvait fuir. Mais fuir, c'était peut-être livrer la duchesse,
+car on le poursuivrait certainement. Il vit le péril d'un coup d'oeil,
+et son parti fut pris.
+
+Il secoua vivement la Chupin, et d'une voix brève:
+
+--Cent mille francs pour toi, dit-il, si tu sais te taire.
+
+Puis, attirant une table à lui, il s'en fit comme un rempart.
+
+La porte volait en éclats... Une ronde de police, commandée par
+l'inspecteur Gévrol, se rua dans le bouge.
+
+--Rends-toi! cria l'inspecteur à Martial.
+
+Il ne bougea pas, il dirigeait vers les agents les canons de son
+revolver.
+
+--Si je puis les tenir en respect et parlementer seulement deux
+minutes, pensait-il, tout peut encore être sauvé...
+
+Il les gagna ces deux minutes... Aussitôt il jeta son arme à terre,
+et il prenait son élan quand un agent qui avait tourné la maison le
+saisit à bras-le-corps et le renversa...
+
+De ce côté, il n'attendait que des secours, aussi s'écria-t-il:
+
+--Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent!
+
+En un clin d'oeil il fut garrotté, et deux heures plus tard on
+l'enfermait dans le violon du poste de la place d'Italie.
+
+Sa situation se résumait ainsi:
+
+Il avait joué le personnage de son costume de façon à tromper Gévrol
+lui-même. Les scélérats de la _Poivrière_ étaient morts et il pouvait
+compter sur la Chupin.
+
+Mais il savait que le piège avait été tendu par Jean Lacheneur.
+
+Mais il avait lu un volume de soupçons dans les yeux du jeune policier
+qui l'avait arrêté, et que les autres appelaient Lecoq.
+
+
+
+
+LV
+
+
+Le duc de Sairmeuse était de ces hommes qui restent supérieurs à
+toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son expérience était
+grande, son coup d'oeil sûr, son intelligence prompte et féconde en
+ressources. Il avait, en sa vie, traversé des hasards étranges, et
+toujours son sang-froid avait dominé les événements.
+
+Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, après les
+scènes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans idées
+comme sans espérances...
+
+C'est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d'apparences, et
+quand elle se trouve en face d'un mystère, elle n'a ni repos ni trêve
+qu'elle ne l'ait éclairci.
+
+Martial ne le comprenait que trop, une fois son identité constatée,
+on chercherait les raisons de sa présence à la _Poivrière_, on ne
+tarderait pas à les découvrir, on arriverait jusqu'à la duchesse, et
+alors le crime de la Borderie émergerait des ténèbres du passé.
+
+C'était la cour d'assises, la maison centrale, un scandale effroyable,
+le déshonneur, une honte éternelle...
+
+Et sa puissance d'autrefois, loin de le protéger, l'écrasait. Qui donc
+l'avait remplacé aux affaires? Ses adversaires politiques, et parmi
+eux deux ennemis personnels à qui il avait infligé de ces atroces
+blessures d'amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion
+de vengeance pour eux!...
+
+À cette idée d'une flétrissure ineffaçable, imprimée à ce grand nom de
+Sairmeuse, qui avait été sa force et sa gloire, sa tête s'égarait.
+
+--Mon Dieu!... murmurait-il, inspirez-moi... Comment sauver l'honneur
+du nom!
+
+Il ne vit qu'une chance de salut: mourir, se suicider dans ce cabanon.
+On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues;
+mort, on ne s'inquiéterait que médiocrement de son identité.
+
+--Allons!... il le faut! se dit-il.
+
+Déjà il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit
+un grand mouvement, à côté, dans le poste, des trépignements et des
+éclats de rire.
+
+La porte du violon s'ouvrit, et les sergents de ville y poussèrent un
+homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement à terre,
+et presque aussitôt se mit à rouler. Ce n'était qu'un ivrogne...
+
+Cependant un rayon d'espoir illuminait le coeur de Martial. En cet
+ivrogne, il avait reconnu Otto, déguisé, presque méconnaissable.
+
+La ruse était hardie, il fallait se hâter d'en profiter et de défier
+de la surveillance. Martial s'étendit sur le banc, comme pour dormir,
+de telle façon que sa tête n'était pas à un mètre de celle de Otto.
+
+--La duchesse est hors de danger... murmura le fidèle domestique.
+
+--Aujourd'hui, peut-être. Mais demain, par moi, on arrivera jusqu'à
+elle.
+
+--Monseigneur s'est donc nommé?
+
+--Non... tous les agents, excepté un, me prennent pour un rôdeur de
+barrières.
+
+--Eh bien!... il faut continuer à jouer ce personnage.
+
+--À quoi bon!... Lacheneur ira me dénoncer...
+
+Martial, pour le moment au moins, était délivré de Jean. Quelques
+heures plus tôt, en se rendant de _l'Arc-en-ciel_ à la _Poivrière_,
+Jean avait roulé au fond d'une carrière abandonnée et s'y était
+fracassé le crâne. Des carriers qui allaient à leur travail l'avaient
+aperçu et relevé, et à cette heure même, ils le portaient à l'hôpital.
+
+Bien que ne pouvant prévoir cela, Otto ne parut pas ébranlé.
+
+--On se débarrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc
+soutienne seulement son rôle... Une évasion n'est qu'une plaisanterie
+quand on a des millions...
+
+--On me demandera qui je suis, d'où je viens, comment j'ai vécu...
+
+--Monseigneur parle l'allemand et l'anglais, il peut dire qu'il
+arrive de l'étranger, qu'il est un enfant trouvé, qu'il a exercé une
+profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple.
+
+--En effet, comme cela...
+
+Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son maître, et
+d'une voix brève:
+
+--Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d'une parfaite
+entente dépend le succès. J'ai à Paris une amie--et personne ne sait
+nos relations--qui est fine comme l'ambre. Elle se nomme Milner et
+tient l'hôtel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira
+qu'il est arrivé hier, dimanche, de Leipzig, qu'il est descendu à cet
+hôtel, qu'il y a laissé sa malle, qu'il y est inscrit sous le nom de
+Mai, artiste forain, sans prénoms...
+
+--C'est cela, approuvait Martial...
+
+Et ainsi, avec une promptitude et une précision extraordinaires,
+ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient
+dérouter l'instruction...
+
+Tout étant bien réglé, Otto sembla s'éveiller du sommeil profond de
+l'ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit à la liberté.
+
+Seulement, avant de quitter le poste, il avait réussi à lancer un
+billet à la veuve Chupin enfermée dans le violon des femmes.
+
+Lors donc que Lecoq, tout haletant d'espérance et d'ambition, arriva
+au poste de la place d'Italie, après son enquête si habile à la
+_Poivrière_, il était battu d'avance par des hommes qui lui étaient
+inférieurs comme pénétration, mais dont la finesse égalait la sienne.
+
+Le plan de Martial était arrêté, et il devait le poursuivre avec une
+incroyable perfection de détails.
+
+Mis au secret au Dépôt, le duc de Sairmeuse se préparait à la visite
+du juge d'instruction, quand entra Maurice d'Escorval... Ils se
+reconnurent.
+
+Ils étaient aussi émus l'un que l'autre, et il n'y eut point
+d'interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussitôt après le départ
+de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas à
+la générosité de son ancien ennemi...
+
+Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller,
+Martial crut entendre une voix qui lui criait: «Tu seras sauvé.»
+
+Alors commença, entre le juge et Lecoq d'un côté, et le prévenu de
+l'autre, cette lutte où il n'y eut point de vainqueur.
+
+Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le péril, et cependant
+il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fidèle à son
+caractère, qui le portait à rendre quand même justice à ses ennemis,
+il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'étonnante pénétration et la
+ténacité de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la
+vérité.
+
+Il est vrai de dire que si l'attitude de Martial fut merveilleuse, on
+le servit au dehors avec une admirable précision.
+
+Toujours Lecoq fut devancé par Otto, ce mystérieux complice qu'il
+devinait et ne pouvait saisir. À la Morgue comme à l'hôtel de
+Mariembourg, près de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi
+bien que près de Polyte lui-même, partout Lecoq arriva deux heures
+trop tard.
+
+Lecoq surprit la correspondance de son énigmatique prévenu; il en
+devina la clef si ingénieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un
+homme qui avait deviné en lui un rival ou plutôt un maître futur le
+trahit.
+
+Si les démarches du jeune policier près du bijoutier et de la marquise
+d'Arlange n'eurent pas le résultat qu'il espérait, c'est que Mme
+Blanche n'avait pas acheté les boucles d'oreille qu'elle portait à
+la _Poivrière_; elle les avait échangées avec une de ses amies, la
+baronne de Watchau.
+
+Enfin, si personne à Paris ne s'aperçut de la disparition de Martial,
+c'est que, grâce à l'entente de la duchesse, de Otto et de Camille,
+personne à l'hôtel de Sairmeuse, ne soupçonna son absence. Pour tous
+les domestiques, le maître était dans son appartement, souffrant, on
+lui faisait faire des tisanes, on montait son déjeuner et son dîner
+chaque jour.
+
+Le temps passait cependant, et Martial s'attendait bien à être renvoyé
+devant la cour d'assises et condamné sous le nom de Mai, lorsque
+l'occasion lui fut bénévolement offerte de s'évader.
+
+Trop fin pour ne pas éventer le piège, il eut dans la voiture
+cellulaire quelques minutes d'horrible indécision...
+
+Il se hasarda, cependant, s'en remettant à sa bonne étoile...
+
+Et bien il fit, puisque dans la nuit même, il franchissait le mur du
+jardin de son hôtel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq,
+un misérable qu'il avait ramassé dans un bouge, Joseph Couturier...
+
+Prévenu par Mme Milner, grâce à la fausse manoeuvre de Lecoq, Otto
+attendait son maître.
+
+En un clin d'oeil, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se
+plongea dans un bain qu'on tenait tout près, et ses haillons furent
+brûlés...
+
+Et c'est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants après, osa
+crier:
+
+--Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur métier.
+
+Mais ce n'est qu'après le départ de ces agents qu'il respira.
+
+--Enfin!... s'écria-t-il, l'honneur est sauf!... Nous avons joué
+Lecoq.
+
+Il venait de sortir du bain et avait passé une robe de chambre, quand
+on lui apporta une lettre de la duchesse.
+
+Brusquement il rompit le cachet et lut:
+
+«Vous êtes sauvé, vous savez tout, je meurs. Adieu, je vous aimais...»
+
+En deux bonds, il fut à l'appartement de sa femme.
+
+La porte de la chambre était fermée, il l'enfonça; trop tard!...
+
+Mme Blanche était morte, comme Marie-Anne, empoisonnée... Mais elle
+avait su se procurer un poison foudroyant, et étendue toute habillée
+sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait
+dormir...
+
+Une larme brilla dans les yeux de Martial.
+
+--Pauvre malheureuse!... murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme
+je te pardonne, toi dont le crime a été si effroyablement expié ici
+bas!
+
+
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+LE PREMIER SUCCÈS
+
+
+Libre, dans son hôtel, au milieu de ses gens, rentré en possession de
+sa personnalité, le duc de Sairmeuse s'était écrié avec l'accent du
+triomphe:
+
+--Nous avons joué Lecoq!
+
+En cela, il avait raison.
+
+Mais il se croyait à tout jamais hors des atteintes de ce limier au
+flair subtil, et, en cela, il avait tort.
+
+Le jeune policier n'était pas d'un tempérament à digérer, les bras
+croisés, l'humiliation d'une défaite.
+
+Déjà, lorsqu'il était entré chez le père Tabaret, il commençait à
+revenir du premier saisissement. Quand il quitta cet investigateur de
+tant d'expérience, il avait tout son courage, le plein exercice de ses
+facultés, et il se sentait une énergie à soulever le monde.
+
+--Eh bien!... bonhomme, disait-il au père Absinthe, qui trottinait à
+ses côtés, vous avez entendu M. Tabaret, notre maître à tous? J'étais
+dans le vrai.
+
+Mais le vieux policier n'avait point d'enthousiasme.
+
+--Oui, vous aviez raison! répondit-il d'un ton piteux.
+
+--Qu'est-ce qui nous a perdus? Trois fausses manoeuvres. Eh bien! je
+saurai changer en victoire notre échec d'aujourd'hui.
+
+--Ah!... vous en êtes bien capable... si on ne nous met pas à pied.
+
+Cette réflexion chagrine rappela brusquement Lecoq au juste sentiment
+de la situation présente.
+
+Elle n'était pas brillante, mais elle n'était pas non plus si
+compromise que le disait le père Absinthe.
+
+Qu'était-il arrivé, en résumé?
+
+Ils avaient laissé un prévenu leur glisser entre les doigts... c'était
+fâcheux; mais ils avaient empoigné et ils ramenaient un malfaiteur des
+plus dangereux, Joseph Couturier... il y avait compensation.
+
+Cependant si Lecoq ne voyait pas de mise à pied a craindre, il
+tremblait qu'on ne lui refusât les moyens de suivre cette affaire de
+la _Poivrière_.
+
+Que lui répondrait-on, quand il affirmerait que Mai et le duc de
+Sairmeuse ne faisaient qu'un?
+
+On hausserait les épaules, sans doute, et on lui rirait au nez.
+
+--Cependant, pensait-il, M. Segmuller, le juge d'instruction, me
+comprendra, lui. Mais osera-t-il, sur de simples présomptions, aller
+de l'avant?
+
+C'était bien peu probable, et Lecoq ne le comprenait que trop.
+
+--On pourrait, continuait-il, imaginer un prétexte pour une descente
+de justice à l'hôtel de Sairmeuse, on demanderait le duc, il serait
+obligé de se montrer, et en lui on reconnaîtrait Mai.
+
+Il resta un moment sur cette idée, puis tout à coup:
+
+--Mauvais moyen! reprit-il, maladroit, pitoyable!... Ce n'est pas deux
+lapins tels que ce duc et son complice qu'on prend sans vert. Il est
+impossible qu'ils n'aient pas prévu une visite domiciliaire et préparé
+une comédie de leur façon. Nous en serions pour nos frais.
+
+Il avait fini par parler à demi-voix, et la curiosité ardait le père
+Absinthe.
+
+--Pardon, fit-il, je ne comprends pas bien...
+
+--Inutile, papa!... Donc, il est clair qu'il nous faudrait un
+commencement de preuve matérielle... Oh!... peu de chose: la preuve,
+seulement, d'une démarche faite par quelqu'un de l'hôtel de Sairmeuse
+près d'un de nos témoins...
+
+Il s'arrêta, les sourcils froncés, la pupille dilatée, immobile, en
+arrêt...
+
+Il découvrait parmi toutes les circonstances de son enquête, une
+circonstance qui s'ajustait à ses desseins.
+
+Il revoyait par la pensée Mme Milner, la propriétaire de l'hôtel de
+Mariembourg, dans l'attitude qu'elle avait la première fois qu'il
+l'avait aperçue.
+
+Oui, il la revoyait, hissée sur une chaise, le visage à hauteur d'une
+cage couverte d'un grand morceau de lustrine noire, répétant avec
+acharnement trois ou quatre mots d'allemand à un sansonnet, qui
+s'obstinait à crier: «Camille!... où est Camille!»
+
+--Évidemment, reprit tout haut Lecoq, si Mme Milner, qui est Allemande
+et qui a un accent allemand des plus prononcés, eût élevé cet oiseau,
+il eût parlé l'allemand ou il eût eu tout au moins l'accent de sa
+maîtresse... Donc, il lui avait été donné depuis peu de temps... par
+qui?
+
+Le père Absinthe commençait à s'impatienter.
+
+--Sérieusement, fit-il, que dites-vous?
+
+--Je dis que si quelqu'un, homme ou femme, à l'hôtel de Sairmeuse,
+porte le nom de Camille, je tiens ma preuve matérielle... Allons,
+papa, en route...
+
+Et sans un mot d'explication, il entraîna son compagnon au pas de
+course.
+
+Arrivé rue de Grenelle-Saint-Germain, Lecoq s'arrêta court devant un
+commissionnaire adossé à la boutique d'un marchand de vins.
+
+--Mon ami, lui dit-il, vous allez vous rendre à l'hôtel de Sairmeuse,
+vous demanderez Camille, et vous lui direz que son oncle l'attend
+ici...
+
+--Mais, Monsieur...
+
+--Comment, vous n'êtes pas encore parti!
+
+Le commissionnaire s'éloigna. Lecoq avait arrangé sa phrase de telle
+sorte qu'elle s'appliquait indifféremment à un homme ou à une femme.
+
+Les deux policiers étaient entrés chez le marchand de vins, et le père
+Absinthe avait eu bien juste le temps d'avaler un petit verre, quand
+le commissionnaire reparut.
+
+--Monsieur, dit-il, je n'ai pas pu parler à Mlle Camille....
+
+--Bon!... pensa Lecoq, c'est une femme de chambre.
+
+--L'hôtel est sens dessus dessous, vu que Mme la duchesse est décédée
+de mort subite ce matin.
+
+--Ah!... le gredin!... s'écria le jeune policier.
+
+Et, se maîtrisant, il ajouta mentalement:
+
+--Il aura assassiné sa femme en rentrant... mais il est pincé.
+Maintenant j'obtiendrai l'autorisation de continuer mes recherches.
+
+Moins de vingt minutes après, il arrivait au Palais de Justice.
+
+Faut-il le dire? M. Segmuller ne parut pas démesurément surpris de
+la surprenante révélation de Lecoq. Cependant il écoutait avec une
+visible hésitation l'ingénieuse déduction du jeune policier; ce fut la
+circonstance du sansonnet qui le décida.
+
+--Peut-être avez-vous deviné juste, mon cher Lecoq, dit-il, et même
+là, franchement, votre opinion est la mienne... Mais la justice, en
+une circonstance si délicate, ne peut marcher qu'à coup sûr... C'est à
+la police, c'est à vous de rechercher, de réunir des preuves tellement
+accablantes que le duc de Sairmeuse ne puisse avoir seulement l'idée
+de nier...
+
+--Eh! monsieur, mes chefs ne me permettront pas...
+
+--Ils vous donneront toutes les permissions possibles, mon ami, quand
+je leur aurai parlé.
+
+Il y avait quelque courage de la part de M. Segmuller à agir ainsi. On
+avait tant ri, au Palais, on s'était tellement égayé de cette histoire
+de soi-disant grand seigneur déguisé en pitre, que beaucoup eussent
+sacrifié leur conviction à la peur du ridicule.
+
+--Et quand parlerez-vous, monsieur, demanda timidement Lecoq.
+
+--À l'instant même.
+
+Le juge ouvrait déjà la porte de son cabinet, le jeune policier
+l'arrêta.
+
+--J'aurais encore, monsieur, supplia-t-il, une grâce à vous
+demander... vous êtes si bon, vous êtes le premier qui ayez foi en
+moi.
+
+--Parlez, mon brave garçon.
+
+--Eh bien! monsieur, je vous demanderais un mot pour M. d'Escorval...
+Oh! un mot insignifiant, lui annonçant par exemple l'évasion du
+prévenu... je porterais ce mot, et alors... Oh! ne craignez rien,
+monsieur, je serai prudent.
+
+--Soit!... fit le juge, allons, venez!...
+
+Quand il sortit du bureau de son chef, Lecoq avait toutes les
+autorisations imaginables, et de plus il avait en poche un billet de
+M. Segmuller à M. d'Escorval. Sa joie était si grande, qu'il ne daigna
+pas remarquer les lazzis qu'il recueillit le long des couloirs de la
+Préfecture. Mais sur le seuil, son ennemi Gévrol, dit le Général, le
+guettait...
+
+--Eh! eh!... fit-il quand passa Lecoq, il y a comme cela des malins
+qui partent pour la pêche à la baleine, et qui ne rapportent même pas
+un goujon.
+
+Du coup, Lecoq fut piqué. Il se retourna brusquement, se planta en
+face du Général et le regardant bien dans le blanc des yeux:
+
+--Cela vaut encore mieux, prononça-t-il du ton d'un homme sûr de son
+affaire, cela vaut infiniment mieux que de faciliter au dehors les
+intelligences des prisonniers.
+
+Surpris, Gévrol perdit presque contenance et sa rougeur seule fut un
+aveu.
+
+Mais Lecoq n'abusa pas. Que lui importait que le Général, ivre de
+jalousie, l'eût trahi! Ne tenait-il pas une éclatante revanche!
+
+Il n'avait pas trop d'ailleurs du reste de sa journée pour méditer son
+plan de bataille et songer à ce qu'il dirait en portant le billet de
+M. Segmuller.
+
+Son thème était bien prêt, quand le lendemain sur les onze heures, il
+se présenta chez M. d'Escorval.
+
+--Monsieur est dans son cabinet avec un jeune homme, lui répondit le
+domestique, mais comme il ne m'a rien dit vous pouvez entrer...
+
+Lecoq entra, le cabinet était vide.
+
+Mais dans la pièce voisine, dont on n'était séparé que par une
+portière de velours, on entendait des exclamations étouffées et des
+sanglots entremêlés de baisers...
+
+Assez embarrassé de son personnage, le jeune policier ne savait s'il
+devait rester ou se retirer, quand il aperçut sur le tapis une lettre
+ouverte...
+
+Évidemment, cette lettre, toute froissée, contenait l'explication de
+la scène d'à côté. Mû par un sentiment instinctif plus fort que sa
+volonté, Lecoq la ramassa. Il y était écrit:
+
+«Celui qui te remettra cette lettre est le fils de Marie-Anne, Maurice,
+ton fils... J'ai réuni et je lui ai donné toutes les pièces qui
+justifient sa naissance...
+
+«C'est à son éducation que j'ai consacré l'héritage de ma pauvre
+Marie-Anne. Ceux à qui je l'avais confié ont su en faire un homme.
+
+«Si je te le rends, c'est que je crains pour lui les souillures de
+ma vie. Hier s'est empoisonnée la misérable qui avait empoisonné ma
+soeur... Pauvre Marie-Anne!... elle eût été plus terriblement vengée
+si un accident qui m'est arrivé n'eût sauvé le duc et la duchesse de
+Sairmeuse du piège où je les avais attirés...
+
+JEAN LACHENEUR.»
+
+Lecoq eut comme un éblouissement.
+
+Maintenant, il entrevoyait le drame terrible qui s'était dénoué dans
+le cabaret de la Chupin...
+
+--Il n'y a pas à hésiter, il faut partir pour Sairmeuse, se dit-il, là
+je saurai tout!...
+
+Et il se retira sans avoir parlé à M. d'Escorval. Il avait résisté à
+la tentation de s'emparer de la lettre.
+
+C'était un mois, jour pour jour, après la mort de Mme Blanche.
+
+Etendu sur un divan, dans sa bibliothèque, le duc de Sairmeuse lisait,
+quand son valet de chambre Otto vint lui annoncer un commissionnaire
+chargé de lui remettre en mains propres une lettre de M. Maurice
+d'Escorval.
+
+D'un bond, Martial fut debout.
+
+--Est-ce possible! s'écria-t-il.
+
+Et vivement:
+
+--Qu'il entre, ce commissionnaire.
+
+Un gros homme, rouge de visage, de cheveux et de barbe, tout habillé
+de velours bleu blanchi par l'usage, se présenta tendant timidement
+une lettre.
+
+Martial brisa le cachet et lut:
+
+«Je vous ai sauvé, Monsieur le duc, en ne reconnaissant pas le prévenu
+Mai. À votre tour, aidez-moi!... Il me faut pour après-demain, avant
+midi, 260,000 francs.
+
+«J'ai assez confiance en votre honneur pour vous écrire ceci, moi!...
+
+MAURICE D'ESCORVAL.»
+
+Pendant près d'une minute, Martial resta confondu... puis, tout
+à coup, se précipitant à une table, il se mit à écrire, sans
+s'apercevoir que le commissionnaire lisait par-dessus son épaule...
+
+«Monsieur,
+
+«Non pas après-demain, mais ce soir. Ma fortune et ma vie sont à vous.
+Je vous dois cela pour la générosité que vous avez eue de vous retirer
+quand, sous les haillons de Mai, vous avez reconnu votre ancien
+ennemi, maintenant votre dévoué,
+
+MARTIAL DE SAIRMEUSE.»
+
+Il plia cette lettre d'une main fiévreuse, et la remettant au
+commissionnaire avec un louis:
+
+--Voici la réponse, dit-il, hâtez-vous...
+
+Mais le commissionnaire ne bougea pas...
+
+Il glissa la lettre dans sa poche; puis, d'un geste violent, fit
+tomber sa barbe et ses cheveux rouges...
+
+--Lecoq!... s'écria Martial, devenu plus pâle que la mort.
+
+--Lecoq, en effet, monseigneur, répondit le jeune policier. Il me
+fallait une revanche, mon avenir en dépendait... j'ai osé imiter, oh!
+bien mal, l'écriture de M. d'Escorval...
+
+Et comme Martial se taisait:
+
+--Je dois d'ailleurs dire à monsieur le duc, poursuivit-il, qu'en
+remettant à la justice l'aveu écrit de sa main, de sa présence à la
+_Poivrière_, je donnerai des preuves de sa complète innocence.
+
+Et pour montrer qu'il n'ignorait rien, il ajouta:
+
+Mme la duchesse étant morte, il ne saurait être question de ce qui a
+pu se passer à la Borderie.
+
+Huit jours après, en effet, une ordonnance de non-lieu était rendue
+par M. Segmuller en faveur du duc de Sairmeuse...
+
+Nommé au poste qu'il ambitionnait, Lecoq eut le bon goût,--ce dut être
+un calcul,--de grimer de modestie son triomphe...
+
+Mais le jour même, il avait couru au passage des Panoramas, commander
+à Sterne un cachet portant ses armes parlantes, et la devise à
+laquelle il est resté fidèle: _Semper vigilans_.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Seconde Partie,
+L'honneur Du Nom, by Émile Gaboriau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE ***
+
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Seconde Partie, L'honneur
+Du Nom, by Émile Gaboriau
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Monsieur Lecoq, Seconde Partie, L'honneur Du Nom
+
+Author: Émile Gaboriau
+
+Release Date: July 4, 2008 [EBook #8719]
+[Last updated: December 20, 2013]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif, Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
+the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<h3 class="top15">MONSIEUR</h3>
+<h1>LECOQ</h1>
+<p class="c">PAR</p>
+<h3>&Eacute;MILE GABORIAU</h3>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>L'HONNEUR DU NOM</h3>
+
+
+<div class="box">
+<p class="c"><b>Chapitres:</b></p>
+<p class="chapitres">
+<a href="#I">I, </a>
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+<a href="#III">II, </a>
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+<a href="#LV">LV, </a>
+<a href="#EPILOGUE">&Eacute;PILOGUE</a>
+</p>
+</div>
+<hr />
+
+<p class="c top15">SECONDE PARTIE</p>
+
+<h3>L'HONNEUR DU NOM</h3>
+
+
+<h3 class="top15"><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+
+<p>Le premier dimanche du mois d'ao&ucirc;t 1815, &agrave; dix heures pr&eacute;cises,&mdash;comme
+tous les dimanches,&mdash;le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna
+les &laquo;trois coups&raquo;, qui annoncent aux fid&egrave;les que le pr&ecirc;tre monte &agrave;
+l'autel pour la grand'messe.</p>
+
+<p>L'&eacute;glise &eacute;tait plus d'&agrave;-moiti&eacute; pleine, et de tous c&ocirc;t&eacute;s arrivaient en
+se h&acirc;tant des groupes de paysans et de paysannes.</p>
+
+<p>Les femmes &eacute;taient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien
+tir&eacute;s &agrave; quatre &eacute;pingles, leurs jupes &agrave; larges rayures et leurs grandes
+coiffes blanches. Seulement, &eacute;conomes autant que coquettes, elles
+allaient les pieds nus, tenant &agrave; la main leurs souliers, que
+respectueusement elles chaussaient avant d'entrer dans la maison de
+Dieu.</p>
+
+<p>Les hommes, eux, n'entraient gu&egrave;re.</p>
+
+<p>Presque tous restaient &agrave; causer, assis sous le porche ou debout sur la
+place de l'&Eacute;glise, &agrave; l'ombre des ormes s&eacute;culaires.</p>
+
+<p>Telle est la mode au hameau de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Les deux heures que les femmes consacrent &agrave; la pri&egrave;re, les hommes les
+emploient &agrave; se communiquer les nouvelles, &agrave; discuter l'apparence ou le
+rendement des r&eacute;coltes, enfin &agrave; &eacute;baucher des march&eacute;s qui se terminent
+le verre &agrave; la main dans la grande salle de l'auberge du <i>B&#339;uf
+couronn&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Pour les cultivateurs, &agrave; une lieue &agrave; la ronde, la messe du dimanche
+n'est gu&egrave;re qu'un pr&eacute;texte de r&eacute;union, une sorte de bourse
+hebdomadaire.</p>
+
+<p>Tous les cur&eacute;s qui se sont succ&eacute;d&eacute; &agrave; Sairmeuse, ont essay&eacute; de
+dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette &laquo;foire
+scandaleuse&raquo;; leurs efforts se sont bris&eacute;s contre l'obstination
+campagnarde.</p>
+
+<p>Ils n'ont obtenu qu'une concession: au moment o&ugrave; sonne l'&eacute;l&eacute;vation,
+les voix se taisent, les fronts se d&eacute;couvrent, et nombre de paysans
+m&ecirc;me plient le genou en se signant.</p>
+
+<p>C'est l'affaire d'une minute, et les conversations aussit&ocirc;t reprennent
+de plus belle.</p>
+
+<p>Mais ce dimanche d'ao&ucirc;t, la place n'avait pas son animation
+accoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>Nul bruit ne s'&eacute;levait des groupes, pas un juron, pas un rire.
+L'&acirc;pre int&eacute;r&ecirc;t faisait tr&ecirc;ve. On n'e&ucirc;t pas surpris entre vendeurs et
+acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que
+ponctuent toutes sortes de serments, des &laquo;ma foi de Dieu!&raquo; des &laquo;que le
+diable me br&ucirc;le!&raquo;</p>
+
+<p>On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait
+sur les visages, la circonspection pin&ccedil;ait les l&egrave;vres, les bouches
+myst&eacute;rieusement s'approchaient des oreilles, l'inqui&eacute;tude &eacute;tait dans
+tous les yeux.</p>
+
+<p>On sentait un malheur dans l'air.</p>
+
+<p>C'est qu'il n'y avait pas encore un mois que Louis avait &eacute;t&eacute;, pour la
+seconde fois, install&eacute; aux Tuileries par la coalition triomphante.</p>
+
+<p>La terre n'avait pas eu le temps de boire les flots de sang r&eacute;pandus
+&agrave; Waterloo; douze cent mille soldats &eacute;trangers foulaient le sol de la
+patrie; le g&eacute;n&eacute;ral prussien Muffling &eacute;tait gouverneur de Paris.</p>
+
+<p>Et les gens de Sairmeuse s'indignaient et tremblaient.</p>
+
+<p>Ce roi, que ramenaient les alli&eacute;s, ne les &eacute;pouvantait gu&egrave;re moins que
+les alli&eacute;s eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Dans leur pens&eacute;e, ce grand nom de Bourbon qu'il portait ne pouvait
+signifier que d&icirc;me, droits f&eacute;odaux, corv&eacute;es, oppression de la
+noblesse....</p>
+
+<p>Il signifiait surtout ruine, car il n'&eacute;tait pas un d'entre eux qui
+n'e&ucirc;t acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que
+toutes les terres allaient &ecirc;tre rendues aux anciens propri&eacute;taires
+&eacute;migr&eacute;s.</p>
+
+<p>Aussi, est-ce avec une curiosit&eacute; fi&eacute;vreuse qu'on entourait et qu'on
+&eacute;coutait un tout jeune homme, revenu de l'arm&eacute;e depuis deux jours.</p>
+
+<p>Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les
+mis&egrave;res de l'invasion.</p>
+
+<p>Il disait le pillage de Versailles, les exactions d'Orl&eacute;ans, et aussi
+comment d'impitoyables r&eacute;quisitions d&eacute;pouillaient de tout les pauvres
+gens des campagnes.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils ne s'en iront pas, r&eacute;p&eacute;tait-il, ces &eacute;trangers maudits
+auxquels nous ont livr&eacute;s des tra&icirc;tres, ils ne s'en iront pas tant
+qu'ils sentiront en France un &eacute;cu et une bouteille de vin!...</p>
+
+<p>Il disait cela, et de son poing crisp&eacute; il mena&ccedil;ait le drapeau arbor&eacute;
+au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait &agrave; la brise.</p>
+
+<p>Sa g&eacute;n&eacute;reuse col&egrave;re gagnait ses auditeurs, et l'attention qu'on lui
+accordait n'&eacute;tait pas pr&egrave;s de se lasser, quand il fut interrompu par
+le galop d'un cheval sonnant sur le pav&eacute; de l'unique rue de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Un frisson agita les groupes. La m&ecirc;me crainte serrait tous les c&#339;urs.</p>
+
+<p>Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou
+Prussien?... Il annoncerait l'arriv&eacute;e de son r&eacute;giment et exigerait
+imp&eacute;rieusement de l'argent, des v&ecirc;tements et des vivres pour ses
+soldats....</p>
+
+<p>Mais l'anxi&eacute;t&eacute; dura peu.</p>
+
+<p>Le cavalier qui apparut au bout de la pince, &eacute;tait un homme du pays,
+v&ecirc;tu d'une m&eacute;chante blouse de toile bleue. Il b&acirc;tonnait &agrave; tour de bras
+un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d'&eacute;cume, faisait
+encore feu des quatre fers.</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... c'est le p&egrave;re Chupin!... murmura un des paysans avec un
+soupir de soulagement.</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me, observa un autre, il para&icirc;t terriblement press&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que sans doute le vieux coquin a vol&eacute; quelque part le cheval
+qu'il monte.</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re r&eacute;flexion disait la r&eacute;putation de l'homme.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chupin, en effet, &eacute;tait un de ces terribles pillards qui sont
+l'effroi et le fl&eacute;au des campagnes. Il s'intitulait journalier, mais
+la v&eacute;rit&eacute; est qu'il avait le travail en horreur et passait toutes ses
+journ&eacute;es au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa
+femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouv&eacute; le
+secret d'&eacute;chapper &agrave; toutes les conscriptions.</p>
+
+<p>Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne f&ucirc;t vol&eacute;. Bl&eacute;, vin,
+bois, fruits, tout &eacute;tait pris sur la propri&eacute;t&eacute; d'autrui. La chasse
+et la p&egrave;che partout, en tout temps, avec des engins prohib&eacute;s,
+fournissaient l'argent comptant.</p>
+
+<p>Tout le monde savait cela, &agrave; Sairmeuse, et cependant, lorsque, de
+temps &agrave; autre, le p&egrave;re Chupin &eacute;tait poursuivi, il ne se trouvait
+jamais de t&eacute;moins pour d&eacute;poser contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mauvais homme, disait-on, et s'il en voulait &agrave; quelqu'un,
+il serait bien capable de l'attendre au coin d'un bois pour tirer
+dessus comme sur un lapin.</p>
+
+<p>Le vieux braconnier, cependant, venait de s'arr&ecirc;ter devant l'auberge
+du <i>B&#339;uf couronn&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Il sauta lestement &agrave; terre, chassa son cheval vers les &eacute;curies et
+s'avan&ccedil;a sur la place.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un grand vieux, d'une cinquantaine d'ann&eacute;es, maigre et noueux
+comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne r&eacute;v&eacute;lait le
+coquin. Il avait l'air humble et doux. Mais la mobilit&eacute; de ses yeux,
+l'expression de sa bouche &agrave; l&egrave;vres minces, trahissaient une astuce
+diabolique et la plus froide m&eacute;chancet&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; tout autre moment, on e&ucirc;t &eacute;vit&eacute; ce personnage redout&eacute; et m&eacute;pris&eacute;,
+mais les circonstances &eacute;taient graves, on alla au-devant de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, p&egrave;re Chupin! lui cria-t-on d&egrave;s qu'il fut &agrave; port&eacute;e de la
+voix, d'o&ugrave; nous arrivez-vous donc comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;De la ville.</p>
+
+<p>La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c'est
+le chef-lieu de l'arrondissement, Montaignac, une charmante
+sous-pr&eacute;fecture de huit mille &acirc;mes, distante de quatre lieues.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est &agrave; Montaignac que vous avez achet&eacute; le cheval que vous
+rossiez si bien tout &agrave; l'heure?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas achet&eacute;, on me l'a pr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>L'assertion du maraudeur &eacute;tait si singuli&egrave;re que ses auditeurs ne
+purent s'emp&ecirc;cher de sourire. Lui ne parut pas s'en apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a pr&ecirc;t&eacute;, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une
+fameuse nouvelle.</p>
+
+<p>La peur reprit tous les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;L'ennemi est-il &agrave; la ville? demandaient vivement les plus effray&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais pas celui que vous croyez. L'ennemi dont je vous parle est
+l'ancien seigneur d'ici, le duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! on le disait mort.</p>
+
+<p>&mdash;On se trompait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais un autre l'a vu pour moi, et lui a parl&eacute;. Et cet autre
+est M. Laugdron, le ma&icirc;tre de l'<i>H&ocirc;tel de France</i>, de Montignac.
+Je passais devant chez lui, ce matin, il m'appelle: &laquo;Vieux, me
+demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?&raquo; Naturellement je r&eacute;ponds:
+&laquo;oui.&raquo; Alors il me met un &eacute;cu de six livres dans la main, en me
+disant: &laquo;Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu'&agrave;
+Sairmeuse, et tu diras &agrave; mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est
+arriv&eacute; ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial,
+et deux domestiques.&raquo;</p>
+
+<p>Au milieu de tous ces paysans qui l'&eacute;coutaient, la joue p&acirc;le et les
+dents serr&eacute;es, le p&egrave;re Chupin gardait la mine contrite d'un messager
+de malheur.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; le bien examiner, on e&ucirc;t surpris sur ses l&egrave;vres un ironique
+sourire, et dans ses yeux les p&eacute;tillements d'une joie m&eacute;chante.</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est qu'il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses
+bassesses et de tous les m&eacute;pris endur&eacute;s. Quelle revanche!</p>
+
+<p>Et si les paroles tombaient comme &agrave; regret de sa bouche, c'est qu'il
+cherchait &agrave; prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses
+auditeurs.</p>
+
+<p>Mais un jeune et robuste gars, &agrave; physionomie intelligente, qui l'avait
+peut-&ecirc;tre p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, l'interrompit brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous importe, s'&eacute;cria-t-il, la pr&eacute;sence du duc de Sairmeuse
+&agrave; Montignac!... Qu'il reste &agrave; l'<i>H&ocirc;tel de France</i> tant qu'il s'y
+trouvera bien, nous n'irons pas l'y chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Non!... nous n'irons pas l'y qu&eacute;rir, approuv&egrave;rent les paysans.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur hocha la t&ecirc;te d'un air d'hypocrite piti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il;
+avant deux heures il sera ici.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais par M. Laugeron, qui m'a dit, lorsque j'ai enfourch&eacute; son
+bidet: &laquo;Surtout, vieux, explique bien &agrave; mon ami Lacheneur que le duc a
+command&eacute; pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire
+&agrave; Sairmeuse.&raquo;</p>
+
+<p>D'un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la
+consult&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune m&eacute;tayer.</p>
+
+<p>&mdash;Pardienne!... il ne me l'a pas dit, r&eacute;pondit le maraudeur; mais il
+n'y a pas besoin d'&ecirc;tre malin pour le deviner. Il vient visiter ses
+anciens domaines et les reprendre &agrave; ceux qui les ont achet&eacute;s. &Agrave; toi,
+Rousselet, il r&eacute;clamera les pr&eacute;s de l'Oiselle qui donnent toujours
+deux coupes; &agrave; vous, p&egrave;re Gauchais, les pi&egrave;ces de terre de la
+Croix-Br&ucirc;l&eacute;e; &agrave; vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie....</p>
+
+<p>Chanlouineau, c'&eacute;tait ce beau gars qui deux fois d&eacute;j&agrave; avait interrompu
+le p&egrave;re Chupin.</p>
+
+<p>&mdash;Nous r&eacute;clamer la Borderie!... s'&eacute;cria-t-il avec une violence inou&iuml;e,
+qu'il s'en avise... et nous verrons. C'&eacute;tait un terrain maudit, quand
+mon p&egrave;re l'a achet&eacute;, il n'y poussait que des ajoncs et une ch&egrave;vre n'y
+e&ucirc;t pas trouv&eacute; sa p&acirc;ture... Nous l'avons &eacute;pierr&eacute; pierre &agrave; pierre, nous
+avons us&eacute; nos ongles &agrave; gratter le gravier, nous l'avons engraiss&eacute; de
+notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant
+ma derni&egrave;re goutte de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?... Est-ce notre faute &agrave; nous, si les nobles se sont
+sauv&eacute;s &agrave; l'&eacute;tranger? Nous n'avons pas vol&eacute; leurs biens, n'est-ce pas?
+La nation les a mis en vente, nous les avons achet&eacute;s et pay&eacute;s, nos
+actes sont en r&egrave;gle, la loi est pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi...</p>
+
+<p>Personne alors, sur la place de l'&Eacute;glise, ne s'occupait de ce jeune
+soldat dont la voix, l'instant d'avant, faisait vibrer les plus nobles
+sentiments.</p>
+
+<p>La France envahie, l'ennemi mena&ccedil;ant, tout &eacute;tait oubli&eacute;. Le
+tout-puissant instinct de la propri&eacute;t&eacute; avait parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d'aller
+consulter M. le baron d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!... s'&eacute;cri&egrave;rent les paysans, allons!</p>
+
+<p>Ils se mettaient en route, quand un homme du village m&ecirc;me, qui lisait
+quelquefois les gazettes, les arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde &agrave; ce que vous allez faire, pronon&ccedil;at-il. Ne savez-vous
+donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d'Escorval n'est plus
+rien?... Fouch&eacute; l'a couch&eacute; sur ses listes de proscription, il est ici
+en exil et la police le surveille.</p>
+
+<p>&Agrave; cette seule objection, tout l'enthousiasme tomba.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai, murmur&egrave;rent plusieurs vieux, une visite &agrave; M.
+d'Escorval nous ferait, peut-&ecirc;tre, bien du tort.... Et d'ailleurs, quel
+conseil nous donnerait-il?</p>
+
+<p>Seul Chanlouineau avait oubli&eacute; toute prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe!... s'&eacute;cria-t-il. Si M. d'Escorval n'a pas de conseil &agrave;
+nous donner, il peut toujours se mettre &agrave; notre t&ecirc;te et nous apprendre
+comment on r&eacute;siste et comment on se d&eacute;fend.</p>
+
+<p>Depuis un moment, le p&egrave;re Chupin &eacute;tudiait d'un &#339;il impassible ce
+grand d&eacute;cha&icirc;nement de col&egrave;res. Au fond du c&#339;ur, il ressentait quelque
+chose de la monstrueuse satisfaction de l'incendiaire &agrave; la vue des
+flammes qu'il a allum&eacute;es.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre avait-il d&eacute;j&agrave; le pressentiment du r&ocirc;le ignoble qu'il devait
+jouer quelques mois plus tard.</p>
+
+<p>Mais, pour l'instant, satisfait de l'&eacute;preuve, il se posa en
+mod&eacute;rateur.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, pour crier, qu'on vous &eacute;corche, pronon&ccedil;a-t-il d'un
+ton ironique. Ne voyez-vous pas que j'ai tout mis au pis. Qui vous
+dit que le duc de Sairmeuse s'inqui&eacute;tera de vous? Qu'avez-vous de ses
+anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes,
+des p&acirc;tures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne
+rapportait pas cinq cents pistoles par an....</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous
+dites a quadrupl&eacute;, c'est que ces terres sont entre les mains de plus
+de quarante propri&eacute;taires qui les cultivent eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour que le duc n'en souffle mot; il ne voudra pas se
+mettre tout le pays &agrave; dos. Dans mon id&eacute;e, il ne s'en prendra qu'&agrave;
+un seul des possesseurs de ses biens, &agrave; notre ancien maire, &agrave; M.
+Lacheneur, enfin.</p>
+
+<p>Ah! il connaissait bien le f&eacute;roce &eacute;go&iuml;sme de ses compatriotes, le
+vieux mis&eacute;rable. Il savait de quel c&#339;ur et avec quel ensemble on
+accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut
+de tous.</p>
+
+<p>&mdash;Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur poss&egrave;de presque
+tout le domaine de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Dites tout, allez, pendant que vous y &ecirc;tes, reprit le p&egrave;re Chupin.
+O&ugrave; demeure M. Lacheneur? Dans ce beau ch&acirc;teau de Sairmeuse dont nous
+voyons d'ici les girouettes &agrave; travers les arbres. Il chasse dans les
+bois des ducs de Sairmeuse, il p&ecirc;che dans leurs &eacute;tangs, il se fait
+tra&icirc;ner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures o&ugrave;
+on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture.</p>
+
+<p>Il y a vingt ans, Lacheneur &eacute;tait un pauvre diable comme moi,
+maintenant c'est un gros monsieur &agrave; cinquante mille livres de rente.
+Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes &agrave; retroussis comme
+le baron d'Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les
+autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu'&agrave; terre. Pour un
+moineau tu&eacute; &laquo;sur ses terres,&raquo; comme il dit, il vous enverrait un homme
+au bagne. Ah! il a eu de la chance. L'Empereur l'avait nomm&eacute; maire.
+Les Bourbons l'ont destitu&eacute;, mais que lui importe! En est-il moins le
+vrai seigneur d'ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses ma&icirc;tres
+et les n&ocirc;tres? Son fils en fait-il moins ses classes &agrave; Paris, pour
+devenir notaire? Quant &agrave; sa fille, M<sup>lle</sup> Marie-Anne...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... de celle-l&agrave;, pas un mot, s'&eacute;cria Chanlouineau... si elle
+&eacute;tait la ma&icirc;tresse, il n'y aurait plus un pauvre dans le pays, et m&ecirc;me
+on abuse de sa bont&eacute;... demandez plut&ocirc;t &agrave; votre femme, p&egrave;re Chupin.</p>
+
+<p>Sans s'en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Cependant, le vieux maraudeur d&eacute;vora cet affront qu'il ne devait pas
+oublier, et c'est de l'air le plus humble qu'il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas que M<sup>lle</sup> Marie-Anne n'est pas donnante, mais enfin il
+lui reste encore assez d'argent pour ses toilettes et ses falbalas...
+Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore tr&egrave;s-heureux apr&egrave;s
+avoir restitu&eacute; la moiti&eacute;, les trois quarts m&ecirc;me des biens qu'il a
+acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour
+&eacute;craser le pauvre monde.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre adress&eacute; &agrave; l'&eacute;go&iuml;sme, le p&egrave;re Chupin s'adressait &agrave;
+l'envie... son succ&egrave;s devait &ecirc;tre infaillible.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas le temps de poursuivre. La messe &eacute;tait finie, et les
+fid&egrave;les sortaient de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apparut sous le porche l'homme dont il avait &eacute;t&eacute; tant
+question, M. Lacheneur, donnant le bras &agrave; une toute jeune fille d'une
+&eacute;blouissante beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur marcha droit &agrave; lui, et brusquement s'acquitta de
+son message.</p>
+
+<p>Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d'abord, puis
+si affreusement p&acirc;le, qu'on crut qu'il allait tomber.</p>
+
+<p>Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s'&eacute;loigna
+rapidement en entra&icirc;nant sa fille...</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le
+village au galop de ses quatre chevaux, et s'arr&ecirc;tait devant la cure.</p>
+
+<p>Alors on eut un singulier spectacle.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chupin avait r&eacute;uni sa femme et ses deux fils, et tous quatre
+ils entouraient la voiture en criant &agrave; pleins poumons:</p>
+
+<p>&mdash;Vive M. le duc de Sairmeuse!!!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="II" id="II"></a>II</h3>
+
+
+<p>Une route en pente douce, longue de pr&egrave;s d'une lieue, ombrag&eacute;e d'un
+quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au ch&acirc;teau de
+Sairmeuse.</p>
+
+<p>Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et
+l'&eacute;tranger qui la gravit s'explique le dicton na&iuml;vement vaniteux du
+pays:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Ne sait combien la France est belle,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>L'Oiselle, c'est la petite rivi&egrave;re qu'on passe sur un pont en bois en
+sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent &agrave; la
+vall&eacute;e sa d&eacute;licieuse fra&icirc;cheur.</p>
+
+<p>Et &agrave; chaque pas, &agrave; mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est
+comme un panorama enchanteur qui se d&eacute;roule lentement.</p>
+
+<p>&Agrave; droite, on aper&ccedil;oit les scieries de F&eacute;r&eacute;ol et les moulins de la
+R&egrave;che. &Agrave; gauche, pareille &agrave; un oc&eacute;an de verdure, fr&eacute;mit &agrave; la brise
+la for&ecirc;t de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+rivi&egrave;re, sont tout ce qu'il reste du manoir f&eacute;odal des sires de
+Breulh. Cette maison de briques rouges, &agrave; ar&ecirc;tes de granit, &agrave; demi
+cach&eacute;e dans un pli du coteau, appartient &agrave; M. le baron d'Escorval.</p>
+
+<p>Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les
+clochers de Montaignac....</p>
+
+<p>C'est cette route que prit M. Lacheneur, apr&egrave;s que le vieux Chupin lui
+eut appris la grande nouvelle, l'arriv&eacute;e du duc de Sairmeuse....</p>
+
+<p>Mais que lui importaient les magnificences du paysage!</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; assomm&eacute;, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un
+pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, bless&eacute;s
+mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un foss&eacute;
+o&ugrave; se coucher et mourir.</p>
+
+<p>Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des
+&eacute;v&eacute;nements pr&eacute;c&eacute;dents et des circonstances ext&eacute;rieures... Il allait,
+ab&icirc;m&eacute; dans ses r&eacute;flexions, guid&eacute; par le seul instinct de l'habitude.</p>
+
+<p>&Agrave; deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s, lui adressa la parole; un &laquo;ah! laisse-moi!...&raquo; prononc&eacute; d'un
+ton rude, fut tout ce qu'elle en tira.</p>
+
+<p>Sans doute, comme il arrive toujours apr&egrave;s un coup terrible, cet homme
+malheureux repassait toutes les phases de sa vie...</p>
+
+<p>&Agrave; vingt ans, Lacheneur n'&eacute;tait qu'un pauvre gar&ccedil;on de charrue, au
+service de la famille de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Ses ambitions &eacute;taient modestes alors. Quand il s'&eacute;tendait sous un
+arbre &agrave; l'heure de la sieste, ses r&ecirc;ves &eacute;taient na&iuml;fs autant que ceux
+d'un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au
+p&egrave;re Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait
+pas...</p>
+
+<p>Cent pistoles!... Mille livres!... somme &eacute;norme, pour lui, qui, en
+deux ans de travail et de privations, n'avait &eacute;conomis&eacute; que onze
+louis, qu'il tenait cach&eacute;s dans une bo&icirc;te de corne enfouie au fond de
+sa paillasse.</p>
+
+<p>Pourtant il ne d&eacute;sesp&eacute;rait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de
+Marthe qu'elle saurait attendre.</p>
+
+<p>Puis, M<sup>lle</sup> Armande de Sairmeuse, une vieille fille tr&egrave;s-riche,
+&eacute;tait sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il
+l'int&eacute;resserait peut-&ecirc;tre &agrave; ses amours.</p>
+
+<p>C'est alors qu'&eacute;clata le terrible orage de la r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait &eacute;migr&eacute;
+avec M. le comte d'Artois. Ils se r&eacute;fugiaient &agrave; l'&eacute;tranger comme un
+passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se
+disant: &laquo;Cela ne durera pas.&raquo;</p>
+
+<p>Cela dura, et l'ann&eacute;e suivante la vieille demoiselle Armande, qui
+&eacute;tait rest&eacute;e &agrave; Sairmeuse, mourut de saisissement &agrave; la suite d'une
+visite des patriotes de Montaignac.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau fut ferm&eacute;, le pr&eacute;sident du district s'empara des cl&eacute;s au
+nom de la nation, et les serviteurs se dispers&egrave;rent, chacun tirant de
+son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa r&eacute;sidence.</p>
+
+<p>Jeune, brave, bien fait de sa personne, dou&eacute; d'une physionomie
+&eacute;nergique, d'une intelligence tr&egrave;s-au-dessus de sa condition, il ne
+tarda pas &agrave; se faire une renomm&eacute;e dans les clubs.</p>
+
+<p>Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.</p>
+
+<p>&Agrave; ce m&eacute;tier de tribun on ne s'enrichissait gu&egrave;re; aussi la surprise
+fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de
+ferme venait d'acheter le ch&acirc;teau et presque toutes les terres de ses
+anciens ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingti&egrave;me
+seulement de sa valeur. Il avait &eacute;t&eacute; adjug&eacute; au prix de soixante-cinq
+mille livres. C'&eacute;tait pour rien.</p>
+
+<p>Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la
+poss&eacute;dait, puisqu'il l'avait vers&eacute;e en beaux louis d'or entre les
+mains du receveur du district.</p>
+
+<p>De ce moment, sa popularit&eacute; fut perdue. Les patriotes qui avaient
+acclam&eacute; le pauvre valet de charrue reni&egrave;rent le capitaliste. Il s'en
+moqua et fit bien. De retour &agrave; Sairmeuse, il put constater qu'on
+saluait fort bas le citoyen Lacheneur.</p>
+
+<p>Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses esp&eacute;rances pass&eacute;es au
+moment o&ugrave; elles devenaient r&eacute;alisables.</p>
+
+<p>Il &eacute;pousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il
+se remit &agrave; la culture...</p>
+
+<p>On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans
+crurent remarquer qu'il &eacute;tait tout &eacute;tourdi du brusque changement de sa
+situation.</p>
+
+<p>Il ne semblait pas jouir en ma&icirc;tre de ses propri&eacute;t&eacute;s. Ses allures
+avaient quelque chose de si g&ecirc;n&eacute; et de si inquiet, qu'on e&ucirc;t dit, &agrave; le
+voir, un domestique tremblant d'&ecirc;tre surpris.</p>
+
+<p>Il avait laiss&eacute; le ch&acirc;teau ferm&eacute; et s'&eacute;tait install&eacute; avec sa jeune
+femme dans l'ancien logis du garde-chasse, &agrave; l'entr&eacute;e du parc. Il
+visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais
+il ne r&eacute;clamait pas le prix des fermages.</p>
+
+<p>Cependant, peu &agrave; peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance
+lui vint.</p>
+
+<p>Le Consulat avait succ&eacute;d&eacute; au Directoire, l'Empire rempla&ccedil;a le
+Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.</p>
+
+<p>Nomm&eacute; maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du
+garde-chasse et s'installa d&eacute;finitivement au ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>L'ancien valet de ferme coucha dans le lit &agrave; estrade des ducs de
+Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbr&eacute;e &agrave; leurs armes,
+il re&ccedil;ut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de
+Montaignac.</p>
+
+<p>La prise de possession &eacute;tait compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur &eacute;tait devenu
+m&eacute;connaissable. Il avait su se maintenir &agrave; la hauteur de ses
+prosp&eacute;rit&eacute;s. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage,
+prodigieux &agrave; son &acirc;ge, d'acqu&eacute;rir l'instruction qui lui manquait.</p>
+
+<p>Alors, tout lui r&eacute;ussissait, &agrave; ce point que ce bonheur &eacute;tait devenu
+proverbial. Il suffisait qu'il se m&ecirc;l&acirc;t d'une entreprise pour qu'elle
+tourn&acirc;t &agrave; bien.</p>
+
+<p>Sa femme lui avait donn&eacute; deux beaux enfants, un fils et une fille.</p>
+
+<p>Le domaine, administr&eacute; avec une sagesse et une habilet&eacute; que n'avaient
+pas les anciens propri&eacute;taires, rapportait bon an mal an soixante mille
+livres en sacs.</p>
+
+<p>Beaucoup, &agrave; la place de M. Lacheneur, eussent &eacute;t&eacute; &eacute;blouis. Il sut,
+lui, garder son sang-froid.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et
+frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses
+revenus, tr&egrave;s-consid&eacute;rables &agrave; cette &eacute;poque, il les consacrait presque
+enti&egrave;rement &agrave; am&eacute;liorer ses terres ou &agrave; en acqu&eacute;rir de nouvelles. Et
+cependant il n'&eacute;tait pas avare. D&egrave;s qu'il s'agissait de sa femme ou de
+ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, &eacute;tait &eacute;lev&eacute; &agrave; Paris,
+il voulait qu'il p&ucirc;t pr&eacute;tendre &agrave; tout. Ne pouvant se r&eacute;soudre &agrave; se
+s&eacute;parer de sa fille, il lui avait donn&eacute; une institutrice.</p>
+
+<p>Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition d&eacute;mesur&eacute;e pour ses
+enfants, mais alors il hochait tristement la t&ecirc;te et r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!...
+Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui e&ucirc;t pr&eacute;vu, il y a trente
+ans, que la famille de Sairmeuse serait d&eacute;poss&eacute;d&eacute;e...</p>
+
+<p>Avec de telles id&eacute;es, il devait &ecirc;tre un bon ma&icirc;tre; il le fut, mais
+on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui
+pardonner sa prestigieuse &eacute;l&eacute;vation. Il &eacute;tait rare qu'on parl&acirc;t de lui
+sans souhaiter sa ruine &agrave; mots couverts.</p>
+
+<p>H&eacute;las!... les mauvais jours arriv&egrave;rent.</p>
+
+<p>Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les d&eacute;sastres de 1813 lui
+enlev&egrave;rent toute sa fortune mobili&egrave;re confi&eacute;e &agrave; un industriel de ses
+amis. Fortement compromis lors de la premi&egrave;re Restauration, il fut
+oblig&eacute; de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, &agrave;
+Paris, lui donnait de s&eacute;rieuses inqui&eacute;tudes...</p>
+
+<p>La veille encore, il s'estimait le plus malheureux des hommes...</p>
+
+<p>Mais voici qu'un nouveau malheur le mena&ccedil;ait, si &eacute;pouvantable que tous
+les autres &eacute;taient oubli&eacute;s...</p>
+
+<p>Entre le jour o&ugrave; il avait achet&eacute; Sairmeuse, et ce fatal dimanche
+d'ao&ucirc;t 1815, vingt ans s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s...</p>
+
+<p>Vingt ans!... Et il lui semblait que c'&eacute;tait hier que, rouge et
+tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du
+district.</p>
+
+<p>Avait-il r&ecirc;v&eacute;?... Avait-il v&eacute;cu?...</p>
+
+<p>Il n'avait pas r&ecirc;v&eacute;... une vie enti&egrave;re tient dans l'espace de dix
+secondes, avec ses luttes et ses mis&egrave;res, ses joies inattendues et ses
+espoirs envol&eacute;s....</p>
+
+<p>Perdu dans ses souvenirs il &eacute;tait &agrave; mille lieues de la situation
+pr&eacute;sente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa
+fille, le ramena brutalement &agrave; l'affreuse r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>La grille du ch&acirc;teau de Sairmeuse&mdash;de son ch&acirc;teau&mdash;o&ugrave; il venait
+d'arriver se trouvait ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la
+serrure, il sonna &agrave; briser la cloche.</p>
+
+<p>Au bruit, le jardinier se h&acirc;ta d'accourir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette grille est-elle ferm&eacute;e?... demanda M. Lacheneur avec
+une violence inou&iuml;e... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque
+moi, le ma&icirc;tre, je suis dehors!...</p>
+
+<p>Le jardinier voulut pr&eacute;senter quelques excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n'es plus &agrave;
+mon service!...</p>
+
+<p>Il passa, laissant le jardinier p&eacute;trifi&eacute;, et traversa la cour du
+ch&acirc;teau, cour d'honneur princi&egrave;re, sabl&eacute;e de sable fin, entour&eacute;e de
+gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbres verts.</p>
+
+<p>Dans le vestibule dall&eacute; de marbre, trois de ses m&eacute;tayers &eacute;taient
+assis, l'attendant, car c'&eacute;tait le dimanche qu'il recevait les gens de
+son immense exploitation.</p>
+
+<p>Ils se lev&egrave;rent d&egrave;s qu'il parut, se d&eacute;couvrant respectueusement. Mais
+il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a permis d'entrer ici?... leur dit-il d'un ton mena&ccedil;ant;
+que me voulez-vous? On vous envoie m'espionner, n'est-ce pas?...
+Sortez!...</p>
+
+<p>Les trois hommes demeur&egrave;rent plus &eacute;bahis que le jardinier, et leurs
+r&eacute;flexions durent &ecirc;tre singuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du
+grand salon, et il s'y &eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; suivi de sa fille &eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>Jamais Marie-Anne n'avait vu son p&egrave;re ainsi, et elle tremblait, le
+c&#339;ur navr&eacute; par les plus affreux pressentiments.</p>
+
+<p>Elle avait entendu dire que parfois, sous l'empire de certaines
+passions, des infortun&eacute;s perdent tout &agrave; coup la raison, et elle se
+demandait si son p&egrave;re ne devenait pas fou.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, il semblait l'&ecirc;tre. Ses yeux flamboyaient, des spasmes
+convulsifs le secouaient, une &eacute;cume blanche montait &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Il tournait autour du salon furieusement, comme la b&ecirc;te fauve dans sa
+cage, avec des gestes d&eacute;sordonn&eacute;s et des exclamations rauques.</p>
+
+<p>Ses fa&ccedil;ons &eacute;taient &eacute;tranges, incompr&eacute;hensibles. Tant&ocirc;t il semblait
+t&acirc;ter du bout du pied l'&eacute;paisseur du tapis, tant&ocirc;t il se penchait sur
+les meubles comme pour en &eacute;prouver le moelleux.</p>
+
+<p>Par moments, il s'arr&ecirc;tait brusquement devant un des tableaux de
+ma&icirc;tre qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On e&ucirc;t dit
+qu'il inventoriait et qu'il estimait toutes les choses magnifiques et
+co&ucirc;teuses qui d&eacute;coraient cette pi&egrave;ce, la plus somptueuse du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Et je renoncerais &agrave; tout cela!... s'&eacute;cria-t-il enfin. Ce mot
+expliquait tout.</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais!
+jamais!... Je ne saurais m'y r&eacute;soudre... je ne peux pas... je ne veux
+pas!</p>
+
+<p>Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l'esprit
+de son p&egrave;re? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse o&ugrave; elle
+&eacute;tait assise, elle alla se placer debout devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu souffres, p&egrave;re? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse,
+qu'y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier &agrave; moi? Ne
+suis-je pas ta fille, ne m'aimes-tu donc plus?...</p>
+
+<p>&Agrave; cette voix si ch&egrave;re, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur
+arrach&eacute; aux &eacute;pouvantements du cauchemar, et il arr&ecirc;ta sur sa fille un
+regard ind&eacute;finissable.</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu donc pas entendu, r&eacute;pondit-il lentement, ce que m'a dit
+Chupin? Le duc de Sairmeuse est &agrave; Montaignac, il va arriver... et
+nous habitons le ch&acirc;teau de ses p&egrave;res, et son domaine est devenu le
+n&ocirc;tre!...</p>
+
+<p>Cette question br&ucirc;lante des biens nationaux, qui, durant trente
+ann&eacute;es, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l'avoir
+entendu mille fois d&eacute;battre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cher p&egrave;re, dit-elle, qu'importe le duc!... Si nous avons ses
+terres, tu les a pay&eacute;es, n'est-ce pas?... elles sont donc bien et
+l&eacute;gitimement &agrave; nous.</p>
+
+<p>M. Lacheneur h&eacute;sita un moment avant de r&eacute;pondre...</p>
+
+<p>Mais son secret l'&eacute;touffait; mais il &eacute;tait dans une de ces crises o&ugrave;
+l'homme, si &eacute;nergique qu'il soit, chanc&egrave;le et cherche un appui, si
+fragile qu'il puisse &ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la t&ecirc;te, si
+l'or que j'ai donn&eacute; en &eacute;change de Sairmeuse m'e&ucirc;t appartenu.</p>
+
+<p>&Agrave; cet &eacute;trange aveu, la jeune fille recula en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... balbutia-t-elle, cet or n'&eacute;tait pas &agrave; toi, mon p&egrave;re?... &Agrave;
+qui donc &eacute;tait-il, d'o&ugrave; venait-il?...</p>
+
+<p>Le malheureux s'&eacute;tait trop avanc&eacute; pour ne pas aller jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais tout te dire, ma fille, r&eacute;pondit-il, tout, et tu me jugeras,
+tu d&eacute;cideras... Quand les Sairmeuse ont &eacute;migr&eacute;, je n'avais que mes
+bras pour vivre, et l'ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne
+manquerait pas bient&ocirc;t...</p>
+
+<p>Voil&agrave; o&ugrave; j'en &eacute;tais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant
+que M<sup>lle</sup> Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me
+parler. J'accourus.</p>
+
+<p>On avait dit vrai, M<sup>lle</sup> Armande &eacute;tait &agrave; l'agonie; je le compris bien
+en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire...</p>
+
+<p>Ah! je vivrais cent ans que jamais je n'oublierais son visage &agrave; ce
+moment. On e&ucirc;t dit qu'&agrave; force de volont&eacute; et d'&eacute;nergie, elle retenait
+pour quelque grande t&acirc;che son dernier soupir pr&egrave;s de s'envoler.</p>
+
+<p>Quand j'entrai dans sa chambre, ses traits se d&eacute;tendirent.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu as tard&eacute;!... murmura-t-elle d'une voix faible.</p>
+
+<p>Je voulais m'excuser, mais elle m'interrompit du geste et ordonna aux
+femmes qui l'entouraient de se retirer.</p>
+
+<p>D&egrave;s que nous f&ucirc;mes seuls:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un honn&ecirc;te gar&ccedil;on, n'est-ce pas? me dit-elle... Je vais te
+donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se
+trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du
+monde, j'&eacute;conomisais les cinq cents louis de pension que me servait
+annuellement M. le duc mon fr&egrave;re...</p>
+
+<p>Elle me fit signe de m'approcher et de m'agenouiller pr&egrave;s de son lit.</p>
+
+<p>J'ob&eacute;is, et aussit&ocirc;t M<sup>lle</sup> Armande se penchant vers moi, colla presque
+ses l&egrave;vres contre mon oreille et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je poss&egrave;de quatre-vingt mille livres en or.</p>
+
+<p>J'eus comme un &eacute;blouissement, mais ma marraine ne s'en aper&ccedil;ut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cette somme, continua-t-elle, n'est pas le quart des anciens revenus
+de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour
+l'unique ressource des Sairmeuse?... Je vais te la remettre,
+Lacheneur, je la confie &agrave; ta probit&eacute; et &agrave; ton d&eacute;vouement... On va
+mettre en vente, dit-on, les terres des &eacute;migr&eacute;s. Si cette affreuse
+injustice a lieu, tu rach&egrave;teras pour soixante-dix mille livres de nos
+propri&eacute;t&eacute;s... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme
+&agrave; M. le duc mon fr&egrave;re qui a suivi M. le comte d'Artois. Le surplus,
+c'est-&agrave;-dire les mille pistoles de diff&eacute;rence, je te les donne, elles
+sont &agrave; toi...</p>
+
+<p>Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me
+tendant la croix de son chapelet:</p>
+
+<p>&mdash;Jure sur l'image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu
+ex&eacute;cuteras fid&egrave;lement les derni&egrave;res volont&eacute;s de ta marraine mourante.</p>
+
+<p>Je jurai, et son visage exprima une grande joie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille... tu auras une
+protectrice l&agrave;-haut. Mais ce n'est pas tout... Dans le temps o&ugrave; nous
+vivons, cet or ne sera en s&ucirc;ret&eacute; entre tes mains que si on ignore que
+tu le poss&egrave;des... J'ai cherch&eacute; comment tu le sortirais de ma chambre
+et du ch&acirc;teau, &agrave; l'insu de tous, et j'ai trouv&eacute; un moyen. L'or est l&agrave;,
+dans cette armoire, &agrave; la t&ecirc;te de mon lit, entass&eacute; dans un coffre de
+ch&ecirc;ne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... il le
+faut. Tu vas l'attacher &agrave; un drap et le descendre bien doucement, par
+la fen&ecirc;tre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d'ici, comme tu y es
+entr&eacute;, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras
+chez toi... La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre
+tes pr&eacute;cautions... Mais h&acirc;te-toi, je suis &agrave; bout de forces...</p>
+
+<p>Le coffre &eacute;tait lourd, mais j'&eacute;tais robuste. Deux draps que je pris
+dans un bahut firent l'affaire.</p>
+
+<p>En moins de dix minutes, j'eus termin&eacute;, sans embarras, sans un seul
+bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fen&ecirc;tre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, marraine, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit lou&eacute;!... balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauv&eacute;!...</p>
+
+<p>J'entendis un profond soupir, je me retournai... elle &eacute;tait morte.</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne que retra&ccedil;ait M. Lacheneur, il la voyait...</p>
+
+<p>Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du pass&eacute;
+comme les flammes d'un incendie mal &eacute;teint.</p>
+
+<p>Feindre, d&eacute;guiser la v&eacute;rit&eacute;, m&eacute;nager des r&eacute;ticences, &eacute;tait hors de son
+pouvoir.</p>
+
+<p>Il ne s'appartenait plus.</p>
+
+<p>Ce n'est pas &agrave; sa fille qu'il s'adressait, mais &agrave; la morte, &agrave; M<sup>lle</sup>
+Armande de Sairmeuse...</p>
+
+<p>Et s'il frissonna en pronon&ccedil;ant ces mots: &laquo;elle &eacute;tait morte,&raquo; c'est
+qu'il lui semblait qu'elle allait appara&icirc;tre et lui demander compte de
+son serment.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence p&eacute;nible, c'est d'une voix sourde qu'il
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;J'appelai au secours... on vint. M<sup>lle</sup> Armande &eacute;tait ador&eacute;e,
+les larmes &eacute;clat&egrave;rent, et il y eut une demi-heure d'inexprimable
+confusion. Tout le monde perdait la t&ecirc;te except&eacute; moi... Je pus me
+retirer sans &ecirc;tre remarqu&eacute;, courir au jardin et enlever le coffre
+de ch&ecirc;ne... Une heure plus tard, il &eacute;tait enterr&eacute; dans la mis&eacute;rable
+masure que j'habitais... L'ann&eacute;e suivante, j'achetai Sairmeuse...</p>
+
+<p>Il avait tout avou&eacute;, il s'arr&ecirc;ta tremblant, cherchant son arr&ecirc;t dans
+les yeux de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous h&eacute;sitez?... demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... tu ne sais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais qu'il faut rendre Sairmeuse.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l&agrave; ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix
+qui n'est qu'un murmure et que cependant tout le fracas de l'univers
+ne saurait &eacute;touffer.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne m'a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me
+soup&ccedil;onnerait qu'on ne trouverait pas une seule preuve... Mais
+personne ne sait rien...</p>
+
+<p>Marie-Anne se redressa, l'&#339;il &eacute;tincelant de la plus g&eacute;n&eacute;reuse
+indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re!... interrompit-elle, oh!... mon p&egrave;re!...</p>
+
+<p>Et d'un ton plus calme elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous!...</p>
+
+<p>M. Lacheneur semblait pr&egrave;s de succomber aux souffrances des horribles
+combats qui se livraient en lui.</p>
+
+<p>Moins abattu est l'accus&eacute; &agrave; l'heure o&ugrave; se d&eacute;cide son sort, pendant ces
+minutes &eacute;ternelles o&ugrave; il attend un verdict de vie ou de mort, l'&#339;il
+fix&eacute; sur cette petite porte par o&ugrave; il a vu le jury sortir pour
+d&eacute;lib&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;Rendre!... reprit-il, quoi?... Ce que j'ai re&ccedil;u?... Soit, je
+consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j'y ajouterai
+les int&eacute;r&ecirc;ts de cette somme depuis que je l'ai en d&eacute;p&ocirc;t, et... nous
+serons quittes.</p>
+
+<p>La jeune fille hochait la t&ecirc;te d'un air doux et triste.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? pronon&ccedil;a-t-elle. Tu
+sais bien que c'est Sairmeuse que M<sup>lle</sup> Armande entendait confier au
+serviteur de sa famille... C'est Sairmeuse qu'il faut rendre.</p>
+
+<p>Ce mot de &laquo;serviteur&raquo; devait r&eacute;volter un homme qui, tant qu'avait dur&eacute;
+l'Empire, avait &eacute;t&eacute; un des puissants du pays.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous &ecirc;tes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde
+amertume, cruelle comme l'enfant qui n'a jamais souffert..., cruelle
+comme celui qui, n'ayant jamais &eacute;t&eacute; tent&eacute;, est impitoyable pour qui
+succombe &agrave; la tentation.</p>
+
+<p>Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger,
+parce que seul il sait tout et lit au fond des &acirc;mes...</p>
+
+<p>Je ne suis qu'un d&eacute;positaire, me dis-tu. C'est bien ainsi que je me
+consid&eacute;rais jadis...</p>
+
+<p>Si ta pauvre sainte m&egrave;re vivait encore, elle te dirait mon trouble et
+mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n'&eacute;tait pas
+mienne... Je tremblais de me laisser prendre &agrave; ses s&eacute;ductions, j'avais
+peur de moi... J'&eacute;tais comme le joueur charg&eacute; de tenir le jeu d'un
+autre, comme un ivrogne qui aurait re&ccedil;u en d&eacute;p&ocirc;t les plus d&eacute;licieuses
+liqueurs...</p>
+
+<p>Ta m&egrave;re te dirait que j'ai remu&eacute; ciel et terre pour retrouver le duc
+de Sairmeuse. Mais il avait quitt&eacute; le comte d'Artois, on ne savait ce
+qu'il &eacute;tait devenu... J'ai &eacute;t&eacute; dix ans avant de me d&eacute;cider &agrave; habiter
+le ch&acirc;teau, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j'ai fait
+brosser les meubles et les tapis comme si le ma&icirc;tre e&ucirc;t d&ucirc; revenir le
+soir.</p>
+
+<p>Enfin j'osai... J'avais entendu M. d'Escorval affirmer que le duc
+avait &eacute;t&eacute; tu&eacute; &agrave; la guerre... je m'installai ici. Et de jour en jour, &agrave;
+mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et
+plus vaste, je m'en sentais plus l&eacute;gitimement le possesseur...</p>
+
+<p>Mais ce plaidoyer d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; en faveur d'une cause mauvaise, ne pouvait
+toucher la loyale Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut restituer!... r&eacute;p&eacute;ta-t-elle.</p>
+
+<p>M. Lacheneur se tordait les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Implacable!... s'&eacute;cria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui
+ne comprend pas que c'est pour elle que je pr&eacute;tends, que je veux
+rester ce que je suis. H&eacute;siterais-je, s'il ne s'agissait que de moi...
+Je suis vieux et je connais la mis&egrave;re et le travail; l'oisivet&eacute; n'a
+pas fait dispara&icirc;tre les callosit&eacute;s de mes mains. Que me faudrait-il
+pour vivre en attendant ma place au cimeti&egrave;re? Une cro&ucirc;te de pain
+frott&eacute;e d'oignon le matin, une &eacute;cuell&eacute;e de soupe le soir, et pour la
+nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela.
+Mais toi, malheureuse enfant, mais ton fr&egrave;re, que deviendriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon p&egrave;re... Je crois
+cependant que vous vous effrayez &agrave; tort. Je suppose au duc l'&acirc;me trop
+haute pour nous laisser jamais manquer du n&eacute;cessaire apr&egrave;s l'immense
+service que vous lui aurez rendu.</p>
+
+<p>L'ancien serviteur des Sairmeuse eut un &eacute;clat de rire nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois cela!... dit-il. C'est que tu ne connais pas ces nobles qui
+ont &eacute;t&eacute; nos ma&icirc;tres pendant des si&egrave;cles. Un &laquo;tu es un brave gar&ccedil;on!&raquo;
+bien froid, serait toute ma r&eacute;compense, et on nous renverrait, moi
+&agrave; ma charrue, toi &agrave; l'antichambre. Et si je m'avisais de parler des
+mille pistoles qui m'ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;es, on me traiterait de b&eacute;l&icirc;tre, de
+faquin et d'impudent dr&ocirc;le... Par le saint nom de Dieu!... cela ne
+sera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... mon p&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela ne saurait &ecirc;tre... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas
+voir, l'ignominie de la chute... Tu nous crois aim&eacute;s &agrave; Sairmeuse?...
+tu te trompes. Nous avons &eacute;t&eacute; trop heureux pour ne pas &ecirc;tre jalous&eacute;s
+et ha&iuml;s. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour
+nous d&eacute;chirer, ceux qui aujourd'hui nous l&egrave;chent les mains...</p>
+
+<p>Ses yeux brill&egrave;rent; il pensa qu'il venait de trouver un argument
+victorieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi-m&ecirc;me, poursuivit-il, toi si entour&eacute;e, tu conna&icirc;trais les
+horreurs du m&eacute;pris... Tu &eacute;prouverais cette douleur &eacute;pouvantable de
+voir s'&eacute;loigner de toi jusqu'&agrave; celui que ton c&#339;ur a choisi librement,
+entre tous!...</p>
+
+<p>Il avait frapp&eacute; juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s'emplirent de
+larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous disiez vrai, mon p&egrave;re, murmura-t-elle d'une voix alt&eacute;r&eacute;e, je
+mourrais peut-&ecirc;tre de douleur, mais il me faudrait bien reconna&icirc;tre
+que j'avais mal plac&eacute; ma confiance et mon affection.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu t'obstines &agrave; me conseiller de rendre Sairmeuse?...</p>
+
+<p>&mdash;L'honneur parle, mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>M. Lacheneur disloqua &agrave; demi, d'un coup de poing terrible, le meuble
+pr&egrave;s duquel il se trouvait.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je m'ent&ecirc;tais, moi aussi, s'&eacute;cria-t-il, si je gardais tout...
+que ferais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je me dirais, mon p&egrave;re, qu'une mis&egrave;re honn&ecirc;te vaut mieux qu'une
+fortune vol&eacute;e, je quitterais ce ch&acirc;teau, qui est au duc de Sairmeuse,
+et je chercherais une place de fille de ferme aux environs...</p>
+
+<p>Cette terrible r&eacute;ponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue.
+Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait
+assez sa fille pour savoir que ce qu'elle disait elle le ferait.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait vaincu, sa fille l'emportait, il venait de se r&eacute;soudre &agrave;
+l'h&eacute;ro&iuml;que sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra...</p>
+
+<p>Il s'interrompit, un visiteur lui arrivait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un tout jeune homme d'une vingtaine d'ann&eacute;es, de tournure
+distingu&eacute;e, &agrave; l'air m&eacute;lancolique et doux.</p>
+
+<p>Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontr&eacute; celui de
+Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se d&eacute;tourna &agrave; demi,
+rougissant jusqu'&agrave; la racine des cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit ce jeune homme, mon p&egrave;re m'envoie vous dire que le
+duc de Sairmeuse et son fils viennent d'arriver. Ils ont demand&eacute;
+l'hospitalit&eacute; &agrave; M. le cur&eacute;.</p>
+
+<p>M. Lacheneur s'&eacute;tait lev&eacute;, dissimulant mal son trouble affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous remercierez le baron d'Escorval de son attention, mon cher
+Maurice, r&eacute;pondit-il, j'aurai l'honneur de le voir aujourd'hui m&ecirc;me,
+apr&egrave;s une d&eacute;marche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi.</p>
+
+<p>Le jeune d'Escorval avait vu, du premier coup d'&#339;il, que sa pr&eacute;sence
+&eacute;tait importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants.</p>
+
+<p>Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout
+bas, et sans vouloir s'expliquer autrement:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois conna&icirc;tre votre c&#339;ur, Maurice, ce soir, je le conna&icirc;trai
+certainement.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="III" id="III"></a>III</h3>
+
+
+<p>Peu de gens &agrave; Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible
+duc dont l'arriv&eacute;e mettait le village en &eacute;moi.</p>
+
+<p>C'est &agrave; peine si quelques anciens du pays se rappelaient l'avoir
+entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu'il venait, &agrave; de longs
+intervalles, rendre visite &agrave; sa tante, la vieille demoiselle Armande.</p>
+
+<p>Sa charge le retenait &agrave; la cour.</p>
+
+<p>S'il n'avait pas donn&eacute; signe de vie tant qu'avait dur&eacute; l'Empire, c'est
+qu'il n'avait pas eu &agrave; subir les mis&egrave;res et les humiliations qui
+attendaient les &eacute;migr&eacute;s dans l'exil.</p>
+
+<p>Il y avait au contraire trouv&eacute;, en &eacute;change de la fortune d&eacute;labr&eacute;e que
+lui enlevait la R&eacute;volution, une fortune royale.</p>
+
+<p>R&eacute;fugi&eacute; &agrave; Londres apr&egrave;s le licenciement de l'impuissante arm&eacute;e de
+Cond&eacute;, il avait eu le bonheur de plaire &agrave; la fille unique d'un des
+plus riches pairs d'Angleterre, lord Holland, et il l'avait &eacute;pous&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six
+millions de francs.</p>
+
+<p>Cependant ce m&eacute;nage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop
+faciles de M. le comte d'Artois, le gentilhomme qui avait pr&eacute;tendu
+reprendre sous Louis XVI les m&#339;urs de la R&eacute;gence, ne pouvait pas &ecirc;tre
+un bon mari.</p>
+
+<p>La jeune duchesse songeait &agrave; une s&eacute;paration quand elle mourut en
+donnant le jour &agrave; un gar&ccedil;on, qui fut baptis&eacute; sous les noms de
+Anne-Marie-Martial.</p>
+
+<p>Cette mort ne d&eacute;sola pas le duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Il se retrouvait libre et plus riche qu'il ne l'avait jamais &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>D&egrave;s que les convenances le lui permirent, il confia son fils &agrave; une
+parente de sa femme et se remit &agrave; courir le monde.</p>
+
+<p>La renomm&eacute;e disait vrai: Il s'&eacute;tait battu, et furieusement, contre
+la France, tant&ocirc;t dans les rangs Autrichiens, tant&ocirc;t dans les rangs
+Russes.</p>
+
+<p>Et jarnibieu!&mdash;c'&eacute;tait un de ses jurons,&mdash;il ne s'en cachait gu&egrave;re,
+disant qu'en cela, il n'avait fait que strictement son devoir. Il
+estimait bien et loyalement gagn&eacute; le grade de g&eacute;n&eacute;ral que lui avait
+conf&eacute;r&eacute; sur le champ de bataille l'empereur de Russie.</p>
+
+<p>On ne l'avait pas vu, lors de la premi&egrave;re Restauration, mais son
+absence avait &eacute;t&eacute; bien involontaire. Son beau-p&egrave;re, lord Holland,
+venait de mourir, et il avait &eacute;t&eacute; retenu &agrave; Londres par les embarras
+d'une immense succession.</p>
+
+<p>Les Cent-Jours l'avaient exasp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Mais &laquo;la bonne cause,&raquo; ainsi qu'il disait, triomphant de nouveau, il
+se h&acirc;tait d'accourir.</p>
+
+<p>H&eacute;las! Lacheneur soup&ccedil;onnait bien les v&eacute;ritables sentiments de son
+ancien ma&icirc;tre, quand il se d&eacute;battait sous les obsessions de sa fille.</p>
+
+<p>Lui qui avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de se cacher en 1814, il savait bien que les
+&laquo;revenants&raquo; n'avaient rien appris ni rien oubli&eacute;.</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse &eacute;tait comme les autres.</p>
+
+<p>Cet homme qui avait tant vu n'avait rien retenu.</p>
+
+<p>Il pensait, et rien n'&eacute;tait si tristement grotesque, qu'il suffisait
+d'un acte de sa volont&eacute; pour supprimer net tous les &eacute;v&eacute;nements de la
+R&eacute;volution et de l'Empire.</p>
+
+<p>Quand il avait dit: &laquo;Je ne reconnais pas tout &ccedil;a!...&raquo; il s'imaginait,
+de la meilleure foi du monde, que tout &eacute;tait dit, que c'&eacute;tait fini,
+que ce qui avait &eacute;t&eacute; n'&eacute;tait pas.</p>
+
+<p>Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII &agrave; l'&#339;uvre en
+1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu chang&eacute; depuis
+1789, il r&eacute;pondait en haussant les &eacute;paules:</p>
+
+<p>&mdash;Bast!... nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la r&eacute;bellion
+nous a surpris rentreront dans l'ombre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l&agrave;, s&eacute;rieusement, son opinion.</p>
+
+<p>Tout le long de la route accident&eacute;e qui conduit de Montaignac &agrave;
+Sairmeuse, le duc, confortablement &eacute;tabli dans le fond de sa berline
+de voyage, d&eacute;veloppait ses plans &agrave; son fils Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi a &eacute;t&eacute; mal conseill&eacute;, marquis, concluait-il, sans compter que
+je le soup&ccedil;onne d'incliner plus qu'il ne conviendrait vers les id&eacute;es
+jacobines. S'il m'en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout
+le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les
+alli&eacute;s ont mis &agrave; sa disposition. Douze cent mille ba&iuml;onnettes ont un
+peu plus d'&eacute;loquence que les articles d'une charte.</p>
+
+<p>C'est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu'il
+s'interrompit.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;mu, lui, si peu accessible &agrave; l'&eacute;motion, en se sentant dans
+ce pays o&ugrave; il &eacute;tait n&eacute;, o&ugrave; il avait jou&eacute; enfant, et dont il n'avait
+pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante.</p>
+
+<p>Tout avait bien chang&eacute;, mais les grandes lignes du paysage &eacute;taient
+rest&eacute;es les m&ecirc;mes, les coteaux avaient gard&eacute; leurs ombrages, la vall&eacute;e
+de l'Oiselle &eacute;tait toujours riante comme autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait
+oublier ses graves pr&eacute;occupations, je me reconnais!...</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t les changements devinrent plus frappants.</p>
+
+<p>La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pav&eacute;s de la rue
+unique du village.</p>
+
+<p>Cette rue, autrefois, c'&eacute;tait un chemin qui devenait impraticable d&egrave;s
+qu'il pleuvait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh!... murmura le duc, c'est un progr&egrave;s, cela!...</p>
+
+<p>Il ne tarda pas &agrave; en remarquer d'autres.</p>
+
+<p>L&agrave; o&ugrave; il n'y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes
+de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes
+et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant
+au-dessus de la porte.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il aper&ccedil;ut la mairie, une vilaine construction toute neuve,
+visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton.</p>
+
+<p>&mdash;Jarnibieu!... s'&eacute;cria-t-il, pris d'inqui&eacute;tude, les coquins sont
+capables d'avoir b&acirc;ti tout cela avec les pierres de notre ch&acirc;teau!...</p>
+
+<p>Mais la berline longeait alors la place de l'&Eacute;glise, et Martial
+observait les groupes qui s'y agitaient.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il
+&agrave; son p&egrave;re, leur trouvez-vous la mine de gens qui pr&eacute;parent une
+triomphante r&eacute;ception &agrave; leur ancien ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse haussa les &eacute;paules. Il n'&eacute;tait pas homme &agrave; renoncer
+pour si peu &agrave; une illusion.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste,
+r&eacute;pondit-il. Quand ils le sauront....</p>
+
+<p>Des cris de &laquo;Vive M. le duc de Sairmeuse!&raquo; lui coup&egrave;rent la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, marquis? fit-il.</p>
+
+<p>Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha &agrave; la
+porti&egrave;re de la voiture, saluant de la main l'honn&ecirc;te famille Chupin,
+qui courait et criait.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix
+formidables, et il ne tint qu'&agrave; M. de Sairmeuse de croire que le pays
+entier l'acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s'arr&ecirc;ta devant
+la porte du presbyt&egrave;re, il &eacute;tait bien persuad&eacute; que le prestige de la
+noblesse &eacute;tait plus grand que jamais.</p>
+
+<p>Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait
+debout. Elle savait d&eacute;j&agrave; quels h&ocirc;tes arrivaient &agrave; son ma&icirc;tre, car la
+servante du cur&eacute; est toujours et partout la mieux inform&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cur&eacute; n'est pas revenu de l'&eacute;glise, r&eacute;pondit-elle aux
+questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l'attendre,
+il ne tardera pas &agrave; arriver, car il n'a pas d&eacute;jeun&eacute; le pauvre cher
+homme...</p>
+
+<p>&mdash;Entrons!... dit le duc &agrave; son fils.</p>
+
+<p>Et guid&eacute;s par la gouvernante, ils p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans une sorte de salon,
+o&ugrave; une table &eacute;tait dress&eacute;e.</p>
+
+<p>D'un coup d'&#339;il, M. de Sairmeuse inventoria cette pi&egrave;ce. Les
+habitudes de la maison devaient lui dire celles du ma&icirc;tre. Elle &eacute;tait
+propre, pauvre et nue. Les murs &eacute;taient blanchis &agrave; la chaux; une
+douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d'une
+simplicit&eacute; monastique, il n'y avait que des couverts d'&eacute;tain.</p>
+
+<p>Ce logis &eacute;tait celui d'un ambitieux ou d'un saint.</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs prendraient peut-&ecirc;tre quelque chose? demanda Bibiane.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! r&eacute;pondit Martial, j'avoue que la route m'a singuli&egrave;rement
+aiguis&eacute; l'app&eacute;tit.</p>
+
+<p>&mdash;Doux J&eacute;sus!... s'&eacute;cria la vieille gouvernante, d'un air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+et moi qui n'ai rien!... C'est-&agrave;-dire, si, il me reste encore un
+poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le
+vider...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit pr&ecirc;tant l'oreille, et on entendit un pas dans le
+corridor.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... dit-elle, voici monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>Fils d'un pauvre m&eacute;tayer des environs de Montaignac, le cur&eacute; de
+Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.</p>
+
+<p>&Agrave; le voir, on reconnaissait bien l'homme annonc&eacute; par le presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>Grand, sec, solennel, il &eacute;tait plus froid que les pierres tombales de
+son &eacute;glise.</p>
+
+<p>Par quels prodiges de volont&eacute;, au prix de quelles tortures avait-il
+ainsi fa&ccedil;onn&eacute; ses dehors? On s'en faisait une id&eacute;e en regardant ses
+yeux, o&ugrave;, par moments, brillaient les &eacute;clairs d'une &acirc;me ardente.</p>
+
+<p>Bien des col&egrave;res dompt&eacute;es avaient d&ucirc; crisper ses l&egrave;vres
+involontairement ironiques, d&eacute;sormais assouplies par la pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur e&ucirc;t h&eacute;sit&eacute; &agrave;
+mettre un &acirc;ge sur son visage &eacute;maci&eacute; et p&acirc;li, coup&eacute; en deux par un nez
+immense, en bec d'aigle, mince comme la lame d'un rasoir.</p>
+
+<p>Il portait une soutane blanchie aux coutures, us&eacute;e et rapi&eacute;c&eacute;e, mais
+d'une propret&eacute; miraculeuse, et elle pendait le long de son corps
+maigre aussi mis&eacute;rablement que les voiles d'un navire en pantenne.</p>
+
+<p>On l'appelait l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de deux &eacute;trangers assis dans son salon, il parut l&eacute;g&egrave;rement
+surpris.</p>
+
+<p>La berline arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; sa porte lui avait bien annonc&eacute; une visite, mais
+il s'attendait &agrave; trouver quelqu'un de ses paroissiens.</p>
+
+<p>Personne ne l'ayant pr&eacute;venu, ni &agrave; la sacristie, ni en chemin, il se
+demandait &agrave; qui il avait affaire, et ce qu'on lui voulait.</p>
+
+<p>Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante
+venait de s'esquiver.</p>
+
+<p>Le duc comprit l'&eacute;tonnement de son h&ocirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi!... l'abb&eacute;, fit-il avec l'aisance impertinente d'un grand
+seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans fa&ccedil;on
+votre cure d'assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je
+suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; s'inclina, mais il ne parut pas qu'il f&ucirc;t fort touch&eacute; de la
+qualit&eacute; de ses visiteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce m'est un grand honneur, pronon&ccedil;a-t-il d'un ton plus que r&eacute;serv&eacute;,
+de recevoir chez moi les anciens ma&icirc;tres de ce pays.</p>
+
+<p>Il souligna ce mot: anciens, de telle fa&ccedil;on qu'il &eacute;tait impossible de
+se m&eacute;prendre sur sa pens&eacute;e et ses intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici,
+messieurs, les aises de la vie auxquelles vous &ecirc;tes accoutum&eacute;s, et je
+crains...</p>
+
+<p>&mdash;Bast!... interrompit le duc, &agrave; la guerre comme &agrave; la guerre, ce
+qui vous suffit nous suffira, l'abb&eacute;... Et comptez que nous saurons
+reconna&icirc;tre de fa&ccedil;on ou d'autre le d&eacute;rangement que nous allons vous
+causer.</p>
+
+<p>L'&#339;il du cur&eacute; brilla. Ce sans-g&ecirc;ne, cette familiarit&eacute; choquante,
+cette derni&egrave;re phrase outrageante atteignirent la fiert&eacute; de l'homme
+violent cach&eacute; sous le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, ajouta gaiement Martial, que les angoisses de Bibiane
+avaient beaucoup amus&eacute;, d'ailleurs nous savons qu'il y a un poulet en
+mue...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire qu'il y avait, monsieur le marquis...</p>
+
+<p>La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la r&eacute;ponse de son
+ma&icirc;tre. Elle semblait au d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Doux J&eacute;sus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a
+disparu... On nous l'a vol&eacute; pour s&ucirc;r, car la mue est bien ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, avant d'accuser votre prochain, interrompit le cur&eacute;, on
+ne nous a rien vol&eacute;... La Bertrande est venue ce matin me demander
+quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n'avais pas
+d'argent, je lui ai donn&eacute; cette volaille dont elle fera un bon
+bouillon...</p>
+
+<p>Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.</p>
+
+<p>Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant
+de l'autre main.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourtant comme il est, s'&eacute;cria-t-elle en montrant son ma&icirc;tre,
+moins raisonnable qu'un enfant, et sans plus de d&eacute;fense qu'un
+innocent... Il n'y a pas de paysanne b&ecirc;te qui ne lui fasse accroire
+tout ce qu'elle veut... Un bon gros mensonge arros&eacute; de larmes, et on
+a de lui tout ce qu'on veut... On lui tire ainsi jusqu'aux souliers
+qu'il a aux pieds, jusqu'au pain qu'il porte &agrave; sa bouche. La fille &agrave;
+la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Assez!... disait s&eacute;v&egrave;rement le pr&ecirc;tre, assez!...</p>
+
+<p>Puis, sachant par exp&eacute;rience que sa voix n'avait pas le pouvoir
+d'arr&ecirc;ter le flot des r&eacute;criminations de la vieille gouvernante, il la
+prit par le bras et l'entra&icirc;na jusque dans le corridor.</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d'un air constern&eacute;.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce l&agrave; une com&eacute;die pr&eacute;par&eacute;e &agrave; leur intention? &Eacute;videmment non,
+puisqu'ils &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; l'improviste.</p>
+
+<p>Or, le pr&ecirc;tre que r&eacute;v&eacute;lait cette querelle domestique, n'&eacute;tait pas leur
+fait.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas l&agrave;, il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils
+esp&eacute;raient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours
+indispensable &agrave; la r&eacute;ussite de leurs projets.</p>
+
+<p>Cependant ils n'&eacute;chang&egrave;rent pas un mot, ils &eacute;coutaient.</p>
+
+<p>On entendait comme une discussion dans le corridor. Le ma&icirc;tre parlait
+bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si
+elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; stup&eacute;fi&eacute;e. Cependant on ne distinguait pas les paroles.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t le pr&ecirc;tre rentra.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re, messieurs, dit-il avec une dignit&eacute; qui ne laissait aucune
+prise &agrave; la raillerie, que vous voudrez bien excuser la sc&egrave;ne ridicule
+de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si
+pauvre qu'elle le dit.</p>
+
+<p>Ni le duc ni Martial ne r&eacute;pondirent.</p>
+
+<p>Leur surprenante assurance se trouvait m&ecirc;me si bien d&eacute;mont&eacute;e, que M.
+de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le r&eacute;cit
+des &eacute;v&eacute;nements dont il venait d'&ecirc;tre t&eacute;moin &agrave; Paris, insistant sur
+l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa
+Majest&eacute; Louis XVIII...</p>
+
+<p>Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau.</p>
+
+<p>Elle arrivait charg&eacute;e de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et
+derri&egrave;re elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort
+adroitement trois ou quatre plats.</p>
+
+<p>C'est l'ordre d'aller qu&eacute;rir ce repas &agrave; l'auberge du <i>B&#339;uf couronn&eacute;</i>,
+qui avait arrach&eacute; &agrave; Bibiane tant de: Doux J&eacute;sus!</p>
+
+<p>L'instant d'apr&egrave;s le cur&eacute; et ses h&ocirc;tes se mettaient &agrave; table.</p>
+
+<p>Le poulet e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &laquo;court,&raquo; la digne servante se l'avoua, en voyant le
+terrible app&eacute;tit de M. de Sairmeuse et de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;On e&ucirc;t jur&eacute; qu'ils n'avaient pas mang&eacute; de quinze jours, disait-elle
+le lendemain aux d&eacute;votes, ses amies.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il f&ucirc;t pr&egrave;s de deux heures
+et qu'il n'e&ucirc;t rien pris depuis la veille.</p>
+
+<p>L'arriv&eacute;e soudaine des anciens ma&icirc;tres de Sairmeuse l'avait
+boulevers&eacute;. Elle pr&eacute;sageait, pensait-il, les plus effroyables
+malheurs.</p>
+
+<p>Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner
+une contenance; en r&eacute;alit&eacute;, il observait ses h&ocirc;tes, il appliquait &agrave;
+les &eacute;tudier toute la p&eacute;n&eacute;tration du pr&ecirc;tre, bien sup&eacute;rieure &agrave; celle du
+m&eacute;decin et du magistrat.</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il
+venait d'avoir.</p>
+
+<p>Les orages de la jeunesse, les luttes de son &acirc;ge m&ucirc;r, des exc&egrave;s
+exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de
+fer.</p>
+
+<p>Taill&eacute; en hercule, il tirait vanit&eacute; de sa force et &eacute;talait avec
+complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, &eacute;paisses,
+puissantes, orn&eacute;es aux phalanges de bouquets de poils roux, v&eacute;ritables
+mains de gentilhomme dont les anc&ecirc;tres ont donn&eacute; les grands coups
+d'&eacute;p&eacute;e des croisades.</p>
+
+<p>Sa physionomie disait bien son caract&egrave;re. Des courtisans de l'ancienne
+monarchie il avait tous les travers, les rares qualit&eacute;s et les vices.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatu&eacute;
+jusqu'au d&eacute;lire des pr&eacute;jug&eacute;s de sa race. Affectant pour les int&eacute;r&ecirc;ts
+s&eacute;rieux la plus noble insouciance, il devenait &acirc;pre, rude, implacable,
+d&egrave;s que son ambition ou sa vanit&eacute; &eacute;taient en jeu.</p>
+
+<p>Pour &ecirc;tre moins robuste que son p&egrave;re, Martial n'en &eacute;tait pas moins un
+fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands
+yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>De son p&egrave;re, il avait l'&eacute;nergie, la bravoure et, il faut bien le dire
+aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une &eacute;ducation solide et
+des id&eacute;es politiques. S'il partageait les pr&eacute;jug&eacute;s de son p&egrave;re, il
+les avait raisonn&eacute;s. Ce que le vieillard e&ucirc;t fait dans un moment
+d'emportement, le fils &eacute;tait capable de le faire froidement.</p>
+
+<p>C'est bien ainsi que l'abb&eacute; Midon, avec une rare sagacit&eacute;, jugea ses
+deux h&ocirc;tes.</p>
+
+<p>Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il
+entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux,
+des id&eacute;es impossibles, que partageaient cependant tous les anciens
+&eacute;migr&eacute;s.</p>
+
+<p>Connaissant le pays, renseign&eacute; quant &agrave; l'&eacute;tat des esprits, le cur&eacute; de
+Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstin&eacute; vieillard.</p>
+
+<p>Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il
+commen&ccedil;ait &agrave; jurer des jarnibieu &agrave; &eacute;branler le presbyt&egrave;re, lorsque
+Bibiane se montra &agrave; la porte du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit-elle, il y a l&agrave; M. Lacheneur et sa demoiselle
+qui d&eacute;sireraient vous parler.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
+
+
+<p>Ce nom de Lacheneur n'&eacute;veillait aucun souvenir dans l'esprit du duc.</p>
+
+<p>D'abord, il n'avait jamais habit&eacute; Sairmeuse...</p>
+
+<p>Puis, quand m&ecirc;me!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien r&eacute;gime
+daigna s'inqui&eacute;ter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans
+qu'il confondait dans sa profonde indiff&eacute;rence!</p>
+
+<p>Ces gens-l&agrave;, on les appelait: hol&agrave;!... h&eacute;!... l'ami!... mon brave!...</p>
+
+<p>C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de m&eacute;moire, que le
+duc de Sairmeuse r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&mdash;Lacheneur... M. Lacheneur....</p>
+
+<p>Mais Martial, observateur plus attentif et plus p&eacute;n&eacute;trant que
+son p&egrave;re, avait vu le regard du cur&eacute; vaciller &agrave; ce nom, jet&eacute; &agrave;
+l'improviste par Bibiane.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cet individu, l'abb&eacute;? demanda le duc d'un ton l&eacute;ger.</p>
+
+<p>Si ma&icirc;tre de soi que f&ucirc;t le pr&ecirc;tre, si habitu&eacute; qu'il f&ucirc;t depuis des
+ann&eacute;es, &agrave; garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une
+cruelle inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;M. Lacheneur, r&eacute;pondit-il avec une visible h&eacute;sitation, est le
+possesseur actuel du ch&acirc;teau de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Martial, ce pr&eacute;coce diplomate, ne put se retenir de sourire &agrave; cette
+r&eacute;ponse qu'il avait presque pr&eacute;vue. Mais le duc bondit sur sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... s'&eacute;cria-t-il, c'est le dr&ocirc;le qui a eu l'impudence de....
+Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne.</p>
+
+<p>Bibiane sortie, le malaise de l'abb&eacute; Midon redoubla.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire
+remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le
+pays... se l'ali&eacute;ner serait impolitique....</p>
+
+<p>&mdash;J'entends... vous me conseillez des m&eacute;nagements. C'est parler en pur
+Jacobin, l'abb&eacute;. Si Sa Majest&eacute;, qui n'y est que trop port&eacute;e, &eacute;coute
+des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifi&eacute;es...
+Jarnibieu! nos int&eacute;r&ecirc;ts sont cependant les m&ecirc;mes... Si la R&eacute;volution
+s'est empar&eacute;e des propri&eacute;t&eacute;s de la noblesse, elle a pris aussi les
+biens du clerg&eacute;... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?</p>
+
+<p>&mdash;Les biens d'un pr&ecirc;tre ne sont pas de ce monde, monsieur, pronon&ccedil;a
+froidement le cur&eacute;.</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse allait probablement r&eacute;pondre quelque grosse
+impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.</p>
+
+<p>L'infortun&eacute; &eacute;tait livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur
+ses tempes, et l'&eacute;garement de ses yeux disait la d&eacute;tresse de sa
+pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Aussi p&acirc;le que son p&egrave;re &eacute;tait Marie-Anne, mais son attitude et la
+flamme de son regard, disaient sa virile &eacute;nergie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le ch&acirc;telain de
+Sairmeuse?</p>
+
+<p>Ceci fut dit avec une si choquante familiarit&eacute; que le cur&eacute; en rougit.
+C'&eacute;tait chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il
+jugeait son &eacute;gal.</p>
+
+<p>Il se leva, et avan&ccedil;ant deux chaises:</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une
+politesse qui voulait &ecirc;tre une le&ccedil;on, et vous aussi, mademoiselle,
+faites-moi cet honneur...</p>
+
+<p>Mais le p&egrave;re et la fille refus&egrave;rent d'un signe de t&ecirc;te pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de
+votre maison....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Armande, votre tante, avait accord&eacute; &agrave; ma pauvre m&egrave;re la
+faveur d'&ecirc;tre ma marraine....</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... mon gar&ccedil;on, interrompit le duc, je me souviens de toi
+maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bont&eacute;s pour les
+tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es
+empress&eacute; d'acheter nos biens!...</p>
+
+<p>L'ancien valet de charrue &eacute;tait parti de bien bas, mais son c&#339;ur et
+son caract&egrave;re se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de
+sa dignit&eacute; et de sa valeur.</p>
+
+<p>Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le d&eacute;testaient,
+mais tout le monde le respectait.</p>
+
+<p>Et voici que cet homme le traitait avec le plus &eacute;crasant m&eacute;pris et se
+permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...</p>
+
+<p>Indign&eacute; de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.</p>
+
+<p>Personne, hormis sa fille, ne connaissait la v&eacute;rit&eacute;, il n'avait qu'&agrave;
+se taire et Sairmeuse lui restait.</p>
+
+<p>Oui, il &eacute;tait ma&icirc;tre encore de garder Sairmeuse, et il le savait,
+car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop &eacute;clair&eacute; pour
+ignorer qu'entre les esp&eacute;rances des anciens &eacute;migr&eacute;s et le possible, il
+y avait cet ab&icirc;me qui s&eacute;pare le r&ecirc;ve de la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Un mot suppliant, prononc&eacute; &agrave; demi-voix par sa fille, le ramena.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai achet&eacute; Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est
+sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait
+laiss&eacute; &agrave; l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous
+restituer le d&eacute;p&ocirc;t confi&eacute; &agrave; mon honneur.</p>
+
+<p>Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alli&eacute;s n'en ramen&egrave;rent
+que trop, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; profond&eacute;ment &eacute;mu.</p>
+
+<p>Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de
+probit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons
+maintenant des int&eacute;r&ecirc;ts... Sairmeuse, si j'ai bonne m&eacute;moire, rendait
+autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entass&eacute;s
+doivent produire une belle somme, o&ugrave; est-elle?...</p>
+
+<p>Cette r&eacute;clamation, ainsi formul&eacute;e, &agrave; ce moment, avait un caract&egrave;re si
+odieux que Martial, r&eacute;volt&eacute;, fit &agrave; son p&egrave;re un signe que celui-ci ne
+vit pas.</p>
+
+<p>Mais le cur&eacute;, lui, protesta, essayant de rappeler cet insens&eacute; &agrave; la
+pudeur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa
+les &eacute;paules d'un air r&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Les revenus, dit-il, je les ai employ&eacute;s &agrave; vivre et &agrave; &eacute;lever mes
+enfants... mais surtout &agrave; am&eacute;liorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui
+le double d'autrefois....</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au
+ch&acirc;telain... La com&eacute;die est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce
+pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne poss&egrave;de rien! Mais j'esp&egrave;re que vous m'autoriserez &agrave; prendre
+dix mille livres que votre tante m'avait donn&eacute;es...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle t'avait donn&eacute; mille pistoles!... Et quand cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Le soir o&ugrave; elle me remit les quatre-vingt mille francs destin&eacute;s au
+rachat de ses terres...</p>
+
+<p>&mdash;Parfait!... Quelle preuve as-tu &agrave; me fournir de ce legs?</p>
+
+<p>Lacheneur demeura confondu... Il voulut r&eacute;pondre, il ne le put... Il
+ne trouvait au service de sa rage que les plus &eacute;pouvantables menaces
+ou un torrent d'injures...</p>
+
+<p>Marie-Anne, alors, s'avan&ccedil;a vivement.</p>
+
+<p>&mdash;La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la
+parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononc&eacute;, vient de vous
+rendre... de vous donner une fortune...</p>
+
+<p>Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'&eacute;taient &agrave;
+demi-d&eacute;nou&eacute;s, le sang affluait &agrave; ses joues, ses yeux d'un bleu
+sombre lan&ccedil;aient des flammes; et la douleur, la col&egrave;re, l'horreur de
+l'humiliation, donnaient &agrave; son visage une expression sublime.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait si belle que Martial en fut remu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de
+l'insurrection.</p>
+
+<p>Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en
+avait dit assez, son p&egrave;re se sentit veng&eacute;.</p>
+
+<p>Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton o&ugrave; &eacute;clatait une haine
+implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de
+vous... Je ne remettrai plus les pieds &agrave; Sairmeuse... Mis&eacute;rable j'y
+suis entr&eacute;, mis&eacute;rable j'en sors...</p>
+
+<p>Il quitta le salon la t&ecirc;te haute, et une fois dehors, il ne dit &agrave; sa
+fille qu'un seul mot:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait votre devoir; r&eacute;pondit-elle, c'est ceux qui ne le
+font pas qui sont &agrave; plaindre!...</p>
+
+<p>Elle n'en put dire davantage. Martial accourait, ne songeant qu'&agrave;
+se m&eacute;nager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beaut&eacute;
+l'avait si fortement impressionn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis esquiv&eacute;, dit-il en s'adressant plut&ocirc;t &agrave; Marie-Anne qu'&agrave;
+M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle,
+des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre
+avocat pr&egrave;s de mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude.</p>
+
+<p>Martial se retourna et se trouva en pr&eacute;sence de ce jeune homme qui, le
+matin, &eacute;tait all&eacute; pr&eacute;venir M. Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus
+impertinent.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval.</p>
+
+<p>Ils se tois&egrave;rent un moment en silence, chacun attendant peut-&ecirc;tre une
+insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et
+leurs regards &eacute;taient charg&eacute;s d'une haine atroce. Peut-&ecirc;tre eurent-ils
+ce pressentiment qu'ils n'&eacute;taient pas deux rivaux, mais deux
+principes, en pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>Martial, pr&eacute;occup&eacute; de son p&egrave;re, c&eacute;da.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! pronon&ccedil;a-t-il en se
+retirant.</p>
+
+<p>Maurice, &agrave; cette menace, haussa les &eacute;paules, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne le souhaitez pas.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="V" id="V"></a>V</h3>
+
+
+<p>L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques &agrave;
+saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de
+Sairmeuse, &eacute;tait petite et modeste.</p>
+
+<p>Son seul luxe &eacute;tait un joli parterre dont les gazons se d&eacute;roulaient
+jusqu'&agrave; l'Oiselle, et un parc assez vaste d&eacute;licieusement ombrag&eacute;.</p>
+
+<p>Dans le pays on disait: &laquo;le ch&acirc;teau d'Escorval,&raquo; mais c'&eacute;tait pure
+flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse e&ucirc;t
+voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant
+surtout.</p>
+
+<p>C'est que M. d'Escorval&mdash;et ce lui sera dans l'histoire un &eacute;ternel
+honneur&mdash;n'&eacute;tait pas riche.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; charg&eacute; de nombre de ces missions d'o&ugrave; g&eacute;n&eacute;raux et
+administrateurs revenaient lourds de millions &agrave; crever les chevaux
+de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul
+patrimoine que lui avait l&eacute;gu&eacute; son p&egrave;re: vingt &agrave; vingt-cinq mille
+livres de rentes au plus.</p>
+
+<p>Cette simple maison, &agrave; trois quarts de lieues de Sairmeuse,
+repr&eacute;sentait ses &eacute;conomies de dix ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me l'avait fait b&acirc;tir vers 1806, sur un plan trac&eacute; de sa main,
+et elle &eacute;tait devenue son s&eacute;jour de pr&eacute;dilection.</p>
+
+<p>Il se h&acirc;tait d'y accourir d&egrave;s que ses travaux lui laissaient quelques
+journ&eacute;es, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.</p>
+
+<p>Mais cette fois il n'&eacute;tait pas venu &agrave; Escorval de son plein gr&eacute;.</p>
+
+<p>Il venait d'y &ecirc;tre exil&eacute; par la liste de mort et de proscription du
+24 juillet, cette m&ecirc;me liste fatale qui envoyait devant un conseil de
+guerre l'enthousiaste Lab&eacute;doy&egrave;re et l'int&egrave;gre et vertueux Drouot.</p>
+
+<p>Cependant, en cette solitude m&ecirc;me des campagnes de Montaignac, sa
+situation n'&eacute;tait pas exempte de p&eacute;rils.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait de ceux qui, quelques jours avant le d&eacute;sastre de Waterloo,
+avaient le plus vivement press&eacute; l'Empereur de faire fusiller Fouch&eacute;,
+l'ancien ministre de la police.</p>
+
+<p>Or, Fouch&eacute; savait ce conseil et il &eacute;tait tout-puissant.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous!... &eacute;crivaient &agrave; M. d'Escorval ses amis de Paris.</p>
+
+<p>Lui s'en remettait &agrave; la Providence, envisageant l'avenir, si mena&ccedil;ant
+qu'il d&ucirc;t para&icirc;tre, avec l'inalt&eacute;rable s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'une conscience pure.</p>
+
+<p>Le baron d'Escorval &eacute;tait un homme jeune encore, il n'avait pas
+cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits pass&eacute;es aux
+prises avec les difficult&eacute;s les plus ardues de la politique imp&eacute;riale
+l'avaient vieilli avant l'&acirc;ge.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait grand, l&eacute;g&egrave;rement charg&eacute; d'embonpoint et un peu vo&ucirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Ses yeux calmes malgr&eacute; tout, sa bouche s&eacute;rieuse, son large front
+d&eacute;pouill&eacute;, ses mani&egrave;res aust&egrave;res inspiraient le respect.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit &ecirc;tre dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour
+la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Ils se trompaient.</p>
+
+<p>Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignor&eacute; sut
+r&eacute;sister &agrave; tous les entra&icirc;nements et aux plus furieuses passions, s'il
+restait de fer d&egrave;s qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la
+vie priv&eacute;e simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'&agrave; la faiblesse.</p>
+
+<p>&Agrave; ce beau caract&egrave;re, noblement appr&eacute;ci&eacute;, il dut la f&eacute;licit&eacute; de sa vie.</p>
+
+<p>Il lui dut ce bonheur du m&eacute;nage, que n'envie pas le vulgaire qui
+l'ignore, bonheur rare et pr&eacute;cieux, si p&eacute;n&eacute;trant et si doux, qui
+emplit la vie et l'embaume comme un c&eacute;leste parfum.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait
+arrach&eacute; au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu,
+arri&egrave;re-cousine des Rh&eacute;teau de Commarin, belle comme un ange et moins
+&acirc;g&eacute;e que lui de trois ans seulement.</p>
+
+<p>Il l'aima... et bien qu'elle f&ucirc;t orpheline et qu'elle n'e&ucirc;t rien, il
+l'&eacute;pousa, estimant que les tr&eacute;sors de son c&#339;ur vierge valaient la dot
+la plus magnifique.</p>
+
+<p>Celle-l&agrave; fut une honn&ecirc;te femme, comme son mari &eacute;tait un honn&ecirc;te homme,
+dans le sens strict et rigoureux du mot.</p>
+
+<p>On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit
+les portes. Les splendeurs de la cour imp&eacute;riale, qui d&eacute;passaient alors
+les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ces, beaut&eacute;, jeunesse, elle r&eacute;servait pour l'intimit&eacute; du foyer les
+qualit&eacute;s exquises de son esprit et de son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Son mari fut son Dieu, elle v&eacute;cut en lui et par lui, et jamais elle
+n'eut une pens&eacute;e qui ne lui appartint.</p>
+
+<p>Les quelques heures qu'il d&eacute;robait pour elle &agrave; ses labeurs opini&acirc;tres
+&eacute;taient ses heures de f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et lorsque le soir, &agrave; la veill&eacute;e, ils &eacute;taient assis chacun d'un c&ocirc;t&eacute;
+de la chemin&eacute;e de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant
+entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien &agrave;
+souhaiter ici-bas.</p>
+
+<p>Les &eacute;v&eacute;nements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur.</p>
+
+<p>Les surprirent... non. Il y avait longtemps d&eacute;j&agrave; que M. d'Escorval
+sentait chanceler le prodigieux &eacute;difice du g&eacute;nie dont il avait fait
+son idole.</p>
+
+<p>Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navr&eacute;
+surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des l&acirc;chet&eacute;s qui la
+suivirent. Il fut &eacute;pouvant&eacute; et &eacute;c&#339;ur&eacute;, quand il vit la lev&eacute;e en masse
+de toutes les cupidit&eacute;s se pr&eacute;cipitant &agrave; la cur&eacute;e.</p>
+
+<p>Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui para&icirc;tre un
+bienfait...</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter, disait-il &agrave; la baronne, que nous serons vite oubli&eacute;s
+ici.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas tout &agrave; fait ce qu'il pensait.</p>
+
+<p>Mais, de son c&ocirc;t&eacute;, sa noble femme gardait un visage tranquille alors
+qu'elle tremblait pour la s&eacute;curit&eacute; des siens.</p>
+
+<p>Ce premier dimanche d'ao&ucirc;t, cependant, M. d'Escorval et sa femme
+&eacute;taient plus tristes que de coutume. Le m&ecirc;me pressentiment vague d'un
+malheur terrible et prochain leur serrait le c&#339;ur.</p>
+
+<p>&Agrave; l'heure m&ecirc;me o&ugrave; Lacheneur se pr&eacute;sentait chez l'abb&eacute; Midon, ils
+&eacute;taient accoud&eacute;s &agrave; la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un
+&#339;il inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au ch&acirc;teau et
+au village du Sairmeuse.</p>
+
+<p>Pr&eacute;venu, le matin m&ecirc;me, par ses amis de Montaignac de l'arriv&eacute;e du
+duc, le baron avait envoy&eacute; son fils avertir M. Lacheneur.</p>
+
+<p>Il lui avait recommand&eacute; d'&ecirc;tre le moins longtemps possible... et
+malgr&eacute; cela, les heures s'&eacute;coulaient et Maurice ne reparaissait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu, pensaient-ils chacun &agrave; part soi, qu'il ne lui soit rien
+arriv&eacute;!...</p>
+
+<p>Non, il ne lui &eacute;tait rien arriv&eacute;... Seulement un mot de M<sup>lle</sup> Lacheneur
+avait suffi pour lui faire oublier sa d&eacute;f&eacute;rence accoutum&eacute;e aux
+volont&eacute;s paternelles.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, lui avait-elle dit, je conna&icirc;trai vraiment votre c&#339;ur!...</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...</p>
+
+<p>Tortur&eacute; par les plus douloureuses anxi&eacute;t&eacute;s, le pauvre gar&ccedil;on n'avait
+pu se r&eacute;soudre &agrave; s'&eacute;loigner sans une explication, et il avait r&ocirc;d&eacute;
+autour du ch&acirc;teau de Sairmeuse, esp&eacute;rant que Marie-Anne repara&icirc;trait.</p>
+
+<p>Elle reparut, en effet, mais au bras de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bient&ocirc;t il les vit entrer
+au presbyt&egrave;re. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son
+fils s'y trouvaient.</p>
+
+<p>Le temps qu'ils y rest&egrave;rent, et qu'il attendit sur la place lui parut
+plus long qu'un si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Ils sortirent, cependant, et il s'avan&ccedil;ait pour les aborder, quand il
+fut pr&eacute;venu par Martial dont il entendit les promesses.</p>
+
+<p>Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence &eacute;tait, autant
+dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se m&eacute;prendre aux
+intentions qui dictaient la d&eacute;marche du marquis de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&Agrave; cette pens&eacute;e que le caprice d'un libertin osait s'arr&ecirc;ter sur cette
+jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces
+de son &acirc;me, dont il avait jur&eacute; qu'il ferait sa femme, tout son sang
+afflua &agrave; son cerveau.</p>
+
+<p>Il se dit qu'il se devait de ch&acirc;tier l'insolent, le mis&eacute;rable...</p>
+
+<p>Heureusement&mdash;malheureusement peut-&ecirc;tre&mdash;son bras fut arr&ecirc;t&eacute; par le
+souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois r&eacute;p&eacute;ter &agrave; son
+p&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.&raquo;</p>
+
+<p>Et il eut assez de volont&eacute; pour para&icirc;tre de sang-froid, quand, en
+r&eacute;alit&eacute;, il &eacute;tait hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui
+mena&ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... je te retrouverai, fat!... r&eacute;p&eacute;tait Maurice, les dents
+serr&eacute;es, en suivant de l'&#339;il son ennemi qui s'&eacute;loignait.</p>
+
+<p>Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son p&egrave;re l'avaient abandonn&eacute;,
+et il les aper&ccedil;ut &agrave; plus de cent pas. Bien que cette indiff&eacute;rence le
+confondit, il s'empressa de les rejoindre, et adressa la parole &agrave; M.
+Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons chez votre p&egrave;re, lui fut-il r&eacute;pondu d'un ton farouche.</p>
+
+<p>Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit &agrave;
+marcher &agrave; quelques pas en arri&egrave;re, la t&ecirc;te inclin&eacute;e sur la poitrine,
+mortellement inquiet et cherchant vainement &agrave; s'expliquer ce qui se
+passait.</p>
+
+<p>Son attitude trahissait une si r&eacute;elle douleur, que sa m&egrave;re la devina,
+lorsqu'enfin, du haut de la terrasse, elle l'aper&ccedil;ut au tournant du
+chemin.</p>
+
+<p>Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un
+mois se r&eacute;sum&egrave;rent en un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n'y &eacute;chapperons pas.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le malheur, on n'en pouvait douter &agrave; la seule vue de M.
+Lacheneur lorsqu'il entra dans le salon d'Escorval.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;ait du pas lourd d'un ivrogne, l'&#339;il morne et sans
+expression, la face inject&eacute;e, les l&egrave;vres blanches et tremblantes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il!... demanda vivement le baron...</p>
+
+<p>Mais l'autre ne sembla pas l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je l'avais bien pr&eacute;vu, murmura-t-il, continuant un monologue
+commenc&eacute; dehors, je l'avais bien dit &agrave; ma fille...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Escorval, apr&egrave;s avoir embrass&eacute; Marie-Anne, l'avait attir&eacute;e pr&egrave;s
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.</p>
+
+<p>D'un geste empreint de la plus d&eacute;solante r&eacute;signation, la jeune fille
+lui lit signe de regarder et d'&eacute;couter son p&egrave;re.</p>
+
+<p>M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible
+an&eacute;antissement,&mdash;bienfait de Dieu,&mdash;qui suit les crises trop cruelles
+pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au r&eacute;veil
+les mis&egrave;res oubli&eacute;es pendant le sommeil, il retrouvait avec la facult&eacute;
+de se souvenir la facult&eacute; de souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a, monsieur le baron, r&eacute;pondit-il d'une voix rauque, il y
+a que je me suis lev&eacute; ce matin le plus riche propri&eacute;taire du pays, et
+que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la
+commune. J'avais tout, je n'ai plus rien... rien que mes deux bras.
+Ils m'ont gagn&eacute; mon pain jusqu'&agrave; vingt-cinq ans, ils me le gagneront
+jusqu'&agrave; la mort... J'ai fait un beau r&ecirc;ve, il vient de finir...</p>
+
+<p>Devant l'explosion de ce d&eacute;sespoir, M. d'Escorval p&acirc;lissait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez vous exag&eacute;rer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi
+ce qui vous arrive...</p>
+
+<p>Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lan&ccedil;a
+son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arri&egrave;re ses cheveux gris
+qu'il portait fort longs.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis
+venu pour cela. On vous conna&icirc;t, vous, on conna&icirc;t votre c&#339;ur...
+D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler
+votre ami?...</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, avec la pr&eacute;cision brutale de la v&eacute;rit&eacute; palpitante, il
+retra&ccedil;a la sc&egrave;ne du presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>Le baron &eacute;coutait p&eacute;trifi&eacute; d'&eacute;tonnement, doutant presque du t&eacute;moignage
+de ses sens. Les exclamations sourdes de M<sup>me</sup> d'Escorval disaient &agrave;
+quel point, en elle, tous les nobles sentiments &eacute;taient r&eacute;volt&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait un auditeur&mdash;Marie-Anne seule l'observait,&mdash;que le
+r&eacute;cit remuait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur
+&eacute;tait Maurice.</p>
+
+<p>Adoss&eacute; &agrave; la porte, p&acirc;le comme la mort, il faisait pour retenir des
+larmes de douleur et de rage les plus &eacute;nergiques et aussi les plus
+inutiles efforts.</p>
+
+<p>Insulter Lacheneur, c'&eacute;tait insulter Marie-Anne, c'est-&agrave;-dire
+l'atteindre, le frapper, l'outrager, lui, dans tout ce qu'il avait de
+plus cher au monde.</p>
+
+<p>Ah! s'il e&ucirc;t pu se douter de cela quand Martial &eacute;tait debout devant
+lui, &agrave; port&eacute;e de sa main, il e&ucirc;t fait payer cher au fils l'odieuse
+conduite du p&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais il se jurait bien que le ch&acirc;timent n'&eacute;tait que diff&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Et ce n'&eacute;tait pas, de sa part, forfanterie de la col&egrave;re. Ce jeune
+homme si modeste et si doux avait un c&#339;ur inaccessible &agrave; la crainte.
+Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidit&eacute; tremblante
+des yeux d'une jeune fille, savaient aller droit &agrave; l'ennemi comme une
+lame d'&eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsque M. Lacheneur eut termin&eacute; par la derni&egrave;re phrase qu'il avait
+adress&eacute;e au duc de Sairmeuse, M. d'Escorval lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit jadis que j'&eacute;tais votre ami, pronon&ccedil;at-il d'une voix
+&eacute;mue, je dois vous dire aujourd'hui que je suis fier d'avoir un ami
+tel que vous.</p>
+
+<p>Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui
+&eacute;tait tendue, et son visage trahit une sensation d'une ineffable
+douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon p&egrave;re n'e&ucirc;t pas rendu, murmura l'opini&acirc;tre Marie-Anne, mon
+p&egrave;re n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; qu'un d&eacute;positaire infid&egrave;le... un voleur. Il a fait son
+devoir.</p>
+
+<p>M. d'Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d'un ton de reproche; mais
+lorsque vous aurez mon &acirc;ge et mon exp&eacute;rience, vous saurez que
+l'accomplissement d'un devoir est, en certaines circonstances, un
+h&eacute;ro&iuml;sme dont peu du gens sont capables.</p>
+
+<p>M. Lacheneur s'&eacute;tait redress&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il,
+maintenant je suis content d'avoir agi comme je l'ai fait.</p>
+
+<p>La baronne d'Escorval se leva, trop femme pour savoir r&eacute;sister aux
+g&eacute;n&eacute;reuses inspirations de son c&#339;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, monsieur Lacheneur, pronon&ccedil;a-t-elle, je veux vous serrer
+la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je m&eacute;prise
+les tristes ingrats qui ont essay&eacute; de vous humilier alors qu'ils
+devaient tomber &agrave; vos pieds... Vous avez rencontr&eacute; des monstres sans
+c&#339;ur, tels qu'on ne trouverait sans doute pas leurs semblables.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! soupira le baron, les alli&eacute;s nous en ont ramen&eacute; comme cela
+quelques-uns qui pensent que le monde a &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute; pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces gens-l&agrave;, gronda Lacheneur, voudraient &ecirc;tre nos ma&icirc;tres!...</p>
+
+<p>La fatalit&eacute; voulut que personne n'entend&icirc;t M. Lacheneur. Questionn&eacute;
+sur le sens de sa phrase, il e&ucirc;t sans doute laiss&eacute; deviner quelque
+chose des projets dont le germe existait d&eacute;j&agrave; dans son esprit... Et
+alors, que de catastrophes &eacute;vit&eacute;es!...</p>
+
+<p>Cependant M. d'Escorval reprenait peu &agrave; peu son sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous
+proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse?</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'entendront plus parler de moi... d'ici quelque temps du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... vous ne r&eacute;clamerez pas les dix mille francs qu'ils vous
+doivent?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demanderai rien...</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parl&eacute; du legs de
+dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en
+poursuiviez par tous les moyens l&eacute;gaux la restitution... Il y a encore
+des juges en France...</p>
+
+<p>M. Lacheneur hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Les juges, f&icirc;t-il, ne m'accorderaient pas la justice que je veux; je
+ne m'adresserai pas &agrave; eux...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces
+nobles de malheur. Je n'enverrai m&ecirc;me pas chercher &agrave; leur ch&acirc;teau mes
+hardes et celles de ma fille. S'ils me les renvoient... bien. S'il
+leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite &agrave; mon &eacute;gard
+sera honteuse, inf&acirc;me, odieuse, plus je serai satisfait...</p>
+
+<p>Le baron ne r&eacute;pliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant,
+croyait-elle, un moyen s&ucirc;r de vaincre cette incompr&eacute;hensible
+obstination.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprendrais votre r&eacute;solution, monsieur, dit-elle, si vous &eacute;tiez
+seul au monde, mais vous avez des enfants...</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne sant&eacute; et de
+l'&eacute;ducation... il se tirera d'affaire tout seul &agrave; Paris, &agrave; moins qu'il
+ne pr&eacute;f&egrave;re ici me seconder.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre fille?...</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Anne restera pr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>M. d'Escorval crut devoir intervenir.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous &eacute;gare.
+R&eacute;fl&eacute;chissez... Que deviendrez-vous, votre fille et vous?...</p>
+
+<p>Le pauvre d&eacute;poss&eacute;d&eacute; eut un sourire navrant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... r&eacute;pondit-il, nous ne sommes pas aussi d&eacute;nu&eacute;s que je l'ai dit,
+j'ai exag&eacute;r&eacute;. Nous sommes propri&eacute;taires encore. L'an dernier, une
+vieille cousine &agrave; moi, que je n'avais jamais pu d&eacute;terminer &agrave; venir
+habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne h&eacute;riti&egrave;re de tout
+son bien... Tout son bien, c'&eacute;tait une m&eacute;chante masure tout en haut de
+la lande de la R&egrave;che, avec un petit jardin devant et quelques perches
+de mauvais terrain. Cette masure, je l'ai fait r&eacute;parer sur les pri&egrave;res
+de ma fille, et j'y ai fait m&ecirc;me porter quelques meubles, deux mauvais
+lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y &eacute;tablir
+gratis, en mani&egrave;re de retraite, le p&egrave;re Grivat et sa femme... Et moi,
+du sein de mon opulence, je disais: &laquo;Mais ils seront sup&eacute;rieurement
+l&agrave; dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en p&acirc;te!...&raquo; Eh
+bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi...
+Je cultiverai des l&eacute;gumes et Marie-Anne ira les vendre...</p>
+
+<p>Parlait-il s&eacute;rieusement?</p>
+
+<p>Maurice le crut, car il s'avan&ccedil;a brusquement au milieu du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela ne sera pas, parce que j'aime Marie-Anne et que je vous la
+demande pour femme.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3>
+
+
+<p>Il y avait bien des ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; que Maurice et Marie-Anne s'aimaient.</p>
+
+<p>Enfants, ils avaient jou&eacute; ensemble sous les ombrages magnifiques de
+Sairmeuse et dans les all&eacute;es du parc d'Escorval.</p>
+
+<p>Alors, ils couraient apr&egrave;s les papillons, ils cherchaient parmi le
+sable de la rivi&egrave;re les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans
+les foins pendant que leurs m&egrave;res se promenaient le long des prairies
+de l'Oiselle.</p>
+
+<p>Car leurs m&egrave;res &eacute;taient amies...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lacheneur avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e comme les filles des paysans pauvres,
+et c'est &agrave; grand'peine que, le jour de son mariage, elle parvint &agrave;
+former sur le registre les lettres de son nom.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; l'exemple de son mari, elle avait compris que prosp&eacute;rit&eacute;
+oblige, et avec un rare courage, couronn&eacute; d'un succ&egrave;s plus rare
+encore, elle avait entrepris de se donner une &eacute;ducation en rapport
+avec sa fortune et sa situation nouvelle.</p>
+
+<p>Et la baronne d'Escorval n'avait pas r&eacute;sist&eacute; &agrave; la sympathie qui
+l'entra&icirc;nait vers cette jeune femme si m&eacute;ritante, en qui elle avait
+reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence
+sup&eacute;rieure et une &acirc;me d'&eacute;lite.</p>
+
+<p>Quand &eacute;tait morte M<sup>me</sup> Lacheneur, M<sup>me</sup> d'Escorval l'avait pleur&eacute;e comme
+une s&#339;ur pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>De ce moment, l'attachement de Maurice prit un caract&egrave;re plus s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&Eacute;lev&eacute; &agrave; Paris dans un lyc&eacute;e, il arrivait quelquefois que ses ma&icirc;tres
+avaient &agrave; se plaindre de son application.</p>
+
+<p>&mdash;Si tes professeurs sont m&eacute;contents, lui disait sa m&egrave;re, tu ne
+m'accompagneras pas &agrave; Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta
+petite amie...</p>
+
+<p>Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent &eacute;colier un
+redoublement d'ardeur au travail.</p>
+
+<p>Ainsi, d'ann&eacute;e en ann&eacute;e &eacute;tait all&eacute;e s'affirmant cette grande passion
+qui devait pr&eacute;server Maurice des inqui&eacute;tudes et des &eacute;garements de
+l'adolescence.</p>
+
+<p>Noble et chaste passion d'ailleurs, et de celles dont le spectacle
+r&eacute;jouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient, ces beaux enfants si &eacute;pris, timides et na&iuml;fs autant l'un
+que l'autre.</p>
+
+<p>De longues promenades &agrave; la brune, sous les yeux de leurs parents, un
+regard o&ugrave; &eacute;clatait toute leur &acirc;me quand ils se revoyaient, quelques
+fleurs &eacute;chang&eacute;es,&mdash;reliques pr&eacute;cieusement conserv&eacute;es...&mdash;telles
+&eacute;taient leurs joies.</p>
+
+<p>Ce mot magique et sublime: amour, si doux &agrave; b&eacute;gayer et si doux &agrave;
+entendre, ne monta pas une seule fois de leur c&#339;ur &agrave; leurs l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Jamais l'audace de Maurice n'avait d&eacute;pass&eacute; un serrement de main
+furtif. Jamais Marie-Anne n'avait &eacute;t&eacute; os&eacute;e autant que ce matin m&ecirc;me,
+en reconduisant son ami.</p>
+
+<p>Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l'ignorer, et
+s'ils fermaient les yeux, c'est qu'elle ne contrariait en rien leurs
+desseins.</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> d'Escorval ne voyaient nul obstacle &agrave; ce que leur fils
+&eacute;pous&acirc;t une jeune fille dont ils avaient pu appr&eacute;cier le noble
+caract&egrave;re, bonne autant que belle, et la plus riche h&eacute;riti&egrave;re du pays,
+ce qui ne g&acirc;tait rien.</p>
+
+<p>M. Lacheneur, de son c&ocirc;t&eacute;, &eacute;tait ravi de cette perspective de devenir,
+lui, l'ancien valet de charrue, l'alli&eacute; d'une vieille famille dont le
+chef &eacute;tait un homme consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>Aussi, sans que jamais un seul mot direct e&ucirc;t &eacute;t&eacute; hasard&eacute;, soit par
+le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles
+&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e en principe...</p>
+
+<p>Oui, le mariage &eacute;tait parfaitement d&eacute;cid&eacute;...</p>
+
+<p>Et cependant, &agrave; l'imp&eacute;tueuse et inattendue d&eacute;claration de Maurice, il
+y eut dans le salon un mouvement de stupeur.</p>
+
+<p>Ce mouvement, le jeune homme l'aper&ccedil;ut malgr&eacute; son trouble, et inquiet
+de sa hardiesse, il interrogea son p&egrave;re du regard.</p>
+
+<p>Le baron &eacute;tait fort grave, triste m&ecirc;me, mais son attitude n'exprimait
+aucun m&eacute;contentement.</p>
+
+<p>Cela rendit courage au pauvre amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez, monsieur, dit-il &agrave; Lacheneur, si j'ai os&eacute; vous
+pr&eacute;senter ainsi une telle requ&ecirc;te... C'est en ce moment o&ugrave; le sort
+vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs
+empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont
+vous avez &eacute;t&eacute; l'objet...</p>
+
+<p>Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer
+Marie-Anne.</p>
+
+<p>Rougissante et confuse, elle d&eacute;tournait &agrave; demi la t&ecirc;te, peut-&ecirc;tre
+pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de
+reconnaissance et de joie.</p>
+
+<p>L'amour de l'homme qu'elle aimait sortait victorieux d'une &eacute;preuve
+qu'il serait imprudent &agrave; beaucoup d'h&eacute;riti&egrave;res de tenter.</p>
+
+<p>Maintenant, oui, elle pouvait se dire s&ucirc;re du c&#339;ur de Maurice.</p>
+
+<p>Lui, cependant, poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas consult&eacute; mon p&egrave;re, monsieur, mais je connais son
+affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma
+vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me
+comprendre, lui qui a &eacute;pous&eacute; ma ch&egrave;re m&egrave;re sans dot...</p>
+
+<p>Il se tut, attendant son arr&ecirc;t...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous approuve, mon fils, dit M. d'Escorval d'un son de voix
+profond, vous venez de vous conduire en honn&ecirc;te homme... Certes, vous
+&ecirc;tes bien jeune pour devenir le chef d'une famille, mais, vous l'avez
+dit, les circonstances commandent.</p>
+
+<p>Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Maurice n'avait pas esp&eacute;r&eacute; un succ&egrave;s si facile...</p>
+
+<p>Dans son d&eacute;lire, il &eacute;tait presque tent&eacute; de b&eacute;nir cet ha&iuml;ssable duc de
+Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain...</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a vivement vers son p&egrave;re, et lui prenant les mains, il les
+porta &agrave; ses l&egrave;vres, en balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... vous &ecirc;tes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis
+heureux!</p>
+
+<p>H&eacute;las! le pauvre gar&ccedil;on se h&acirc;tait trop de se r&eacute;jouir. Un &eacute;clair
+d'orgueil avait brill&eacute; dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit
+vite son attitude morne.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, monsieur le baron, que je suis profond&eacute;ment touch&eacute; de votre
+grandeur d'&acirc;me... oh! oui, bien profond&eacute;ment. Vous venez d'effacer
+jusqu'au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela pr&eacute;cis&eacute;ment, je
+serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l'insigne honneur
+que vous faites &agrave; ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... fit le baron stup&eacute;fait, vous refusez...</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>Foudroy&eacute; tout d'abord, Maurice s'&eacute;tait redress&eacute;, puisant dans son
+amour une &eacute;nergie qu'il ne se connaissait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s'&eacute;cria-t-il, briser notre
+vie, car si j'aime Marie-Anne... elle m'aime...</p>
+
+<p>Il disait vrai, il &eacute;tait ais&eacute; de le voir. La malheureuse jeune fille,
+si rouge l'instant d'avant, &eacute;tait devenue plus blanche que le marbre,
+elle semblait atterr&eacute;e et adressait &agrave; son p&egrave;re des regards &eacute;perdus.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, r&eacute;p&eacute;ta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous b&eacute;nirez
+l'affreux courage que j'ai en ce moment.</p>
+
+<p>Effray&eacute;e du d&eacute;sespoir de son fils, M<sup>me</sup> d'Escorval intervint.</p>
+
+<p>&mdash;Ce refus, commen&ccedil;a-t-elle, a des raisons...</p>
+
+<p>&mdash;Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que
+je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous tuez mon enfant!... s'&eacute;cria la baronne.</p>
+
+<p>M. Lacheneur hocha tristement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Et votre fille? interrogea la baronne.</p>
+
+<p>Ah! c'&eacute;tait bien l&agrave; vraiment la place faible, celle o&ugrave; il fallait
+frapper; l'instinct de la m&egrave;re ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;. M. Lacheneur
+eut une minute d'h&eacute;sitation visible, mais se raidissant contre
+l'attendrissement qui le gagnait.</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Anne, r&eacute;pondit-il lentement, sait trop ce qu'est le devoir
+pour ne pas ob&eacute;ir quand il commande... Quand je lui aurai dit le
+secret de ma conduite, elle se r&eacute;signera, et si elle souffre, elle
+saura cacher ses souffrances...</p>
+
+<p>Il s'interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade,
+des feux de file que dominait la voix puissante du canon.</p>
+
+<p>Tous les fronts p&acirc;lirent. Les circonstances donnaient &agrave; ces sourdes
+d&eacute;tonations une signification terrible.</p>
+
+<p>Le c&#339;ur serr&eacute; d'une pareille angoisse, M. d'Escorval et Lacheneur se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent sur la terrasse.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; tout &eacute;tait rentr&eacute; dans le silence. Si large que f&ucirc;t
+l'horizon, l'&#339;il n'y d&eacute;couvrait rien. Le ciel &eacute;tait bleu, pas un
+nuage de fum&eacute;e ne se balan&ccedil;ait au-dessus des arbres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'ennemi, gronda M. Lacheneur d'un ton qui disait bien de quel
+c&#339;ur il e&ucirc;t, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et march&eacute;
+aux alli&eacute;s...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et
+durant cinq minutes elles se succ&eacute;d&egrave;rent sans interruption.</p>
+
+<p>M. d'Escorval &eacute;coutait les sourcils fronc&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l&agrave;, murmurait-il, le feu d'un engagement...</p>
+
+<p>Demeurer plus longtemps dans cet &eacute;tat d'anxi&eacute;t&eacute; &eacute;tait impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux bien me le permettre, p&egrave;re, hasarda Maurice, je vais
+aller aux informations?</p>
+
+<p>&mdash;Va!... r&eacute;pondit simplement le baron, mais s'il y a quelque chose, ce
+dont je doute, ne t'expose pas, reviens.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... sois prudent!... insista M<sup>me</sup> d'Escorval, qui voyait d&eacute;j&agrave; son
+fils expos&eacute; aux plus affreux dangers.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui &eacute;tait seule &agrave; comprendre
+quels attraits devait avoir le p&eacute;ril pour ce malheureux d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Les recommandations &eacute;taient inutiles. Au moment o&ugrave; Maurice s'&eacute;lan&ccedil;ait
+vers la porte, son p&egrave;re le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, lui dit-il, voici venir l&agrave;-bas quelqu'un qui nous donnera
+peut-&ecirc;tre des renseignements.</p>
+
+<p>En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait
+d'appara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il marchait &agrave; grands pas, au milieu de la route poudreuse, la t&ecirc;te nue
+sous le soleil, et par moments il brandissait son b&acirc;ton, furieusement,
+comme s'il e&ucirc;t menac&eacute; un ennemi visible pour lui seul.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t on put distinguer ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... c'est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Le propri&eacute;taire des vignes de la Borderie?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah!
+il a du bon sang dans les veines, celui-l&agrave;, et on peut se fier &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le prier de monter, dit M. d'Escorval.</p>
+
+<p>M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains
+en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela:</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;!... Chanlouineau.</p>
+
+<p>Le robuste gars leva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler.</p>
+
+<p>Chanlouineau r&eacute;pondit par un geste d'assentiment, on le vit d&eacute;passer
+la grille, traverser le jardin, enfin il parut &agrave; la porte du salon.</p>
+
+<p>Ses traits boulevers&eacute;s, ses v&ecirc;tements en d&eacute;sordre trahissaient quelque
+grave &eacute;v&eacute;nement. Il n'avait plus de cravate, et le col de sa chemise
+d&eacute;chir&eacute; laissait voir son cou musculeux.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?...</p>
+
+<p>Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort &agrave; un
+rugissement de rage.</p>
+
+<p>&mdash;On ne se bat pas, r&eacute;pondit-il, on s'amuse. Ces coups de fusil que
+vous entendez sont tir&eacute;s en l'honneur et gloire de M. le duc de
+Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien... et cependant c'est la pure v&eacute;rit&eacute;. C'est Chupin,
+le mis&eacute;rable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre,
+qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais &agrave;
+port&eacute;e de mon bras, dans un endroit &eacute;cart&eacute;, tu ne voleras plus!...</p>
+
+<p>M. Lacheneur &eacute;tait confondu.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que s'est-il pass&eacute;? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... c'est simple comme bonjour. Quand le duc est arriv&eacute; &agrave;
+Sairmeuse, Chupin, le sc&eacute;l&eacute;rat, ses deux gredins de fils et sa femme,
+l'inf&acirc;me vieille, se sont mis &agrave; courir apr&egrave;s la voiture, comme des
+mendiants apr&egrave;s une diligence, en criant: &laquo;Vive monsieur le duc!&raquo; Lui,
+enchant&eacute;, qui s'attendait peut-&ecirc;tre &agrave; recevoir des pierres, a fait
+remettre un &eacute;cu de six livres &agrave; chacun de ces gueux. L'argent, vous
+m'entendez, a mis Chupin en app&eacute;tit, et il s'est log&eacute; en t&ecirc;te de faire
+&agrave; ce vieux noble une f&ecirc;te comme on en faisait &agrave; l'Empereur. Ayant
+appris par Bibiane, une langue de vip&egrave;re, tout ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; chez le cur&eacute; entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de
+Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voil&agrave; aussit&ocirc;t tous
+les acqu&eacute;reurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait
+l&agrave;-dessus... et bien vite il se met &agrave; raconter &agrave; ces pauvres
+imb&eacute;ciles qu'ils n'ont qu'&agrave; br&ucirc;ler de la poudre au nez du duc pour
+obtenir la confirmation des ventes...</p>
+
+<p>&mdash;Et ils l'ont cru?</p>
+
+<p>&mdash;Dur comme fer... Ah! les pr&eacute;paratifs n'ont pas &eacute;t&eacute; longs. On est
+all&eacute; prendre &agrave; la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur
+hangar les trois pierriers des f&ecirc;tes publiques, le maire a donn&eacute; de
+la poudre... et vous avez entendu. Quand j'ai quitt&eacute; Sairmeuse, ils
+&eacute;taient plus de deux cents braillards devant le presbyt&egrave;re, qui
+criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!...</p>
+
+<p>C'est bien l&agrave; ce qu'avait devin&eacute; M. d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, en petit, l'ignoble com&eacute;die du roi &agrave; Paris, murmura-t-il. La
+bassesse et la l&acirc;chet&eacute; humaines sont semblables partout!...</p>
+
+<p>Cependant, Chanlouineau poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, f&ecirc;te compl&egrave;te!... Le diable avait sans doute pr&eacute;venu les
+nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de
+Sairmeuse est le grand ami du roi et qu'il en obtient tout ce qu'il
+veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je
+ne suis qu'un pauvre paysan, moi,&mdash;il disait &laquo;p&eacute;san&raquo;&mdash;mais jamais je
+ne me mettrais &agrave; plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec
+nous autres, devant le duc... Ils lui l&eacute;chaient les mains... Et lui
+se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de
+Courtomieu...</p>
+
+<p>&mdash;Et son fils?... interrompit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis Martial, n'est-ce pas?... Il se promenait aussi devant
+l'&eacute;glise, donnant le bras &agrave; M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu... Ah! je ne
+sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille
+qui n'est pas plus grande que &ccedil;a, si blonde qu'on dirait qu'elle a des
+cheveux morts sur la t&ecirc;te... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se
+moquaient des paysans... On dit qu'ils vont se marier. Et m&ecirc;me, ce
+soir, on donne un grand d&icirc;ner au ch&acirc;teau de Courtomieu en l'honneur du
+duc...</p>
+
+<p>Il avait cont&eacute; tout ce qu'il savait, il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as oubli&eacute; qu'une chose, fit M. Lacheneur, c'est de nous dire
+pourquoi tes habits sont d&eacute;chir&eacute;s comme si tu t'&eacute;tais battu?...</p>
+
+<p>Le robuste gars h&eacute;sita un moment, puis brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Je puis bien vous le dire tout de m&ecirc;me, r&eacute;pondit-il. Pendant que
+Chupin pr&ecirc;chait, je pr&ecirc;chais aussi, et pas pour le m&ecirc;me saint...
+Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout
+rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s'est arr&ecirc;t&eacute; devant
+moi: &laquo;Tu es donc une mauvaise t&ecirc;te?&raquo; m'a-t-il dit. J'ai r&eacute;pondu que
+non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m'a pris par ma
+cravate, et il m'a secou&eacute; en me disant qu'il me corrigerait et qu'il
+me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j'ai senti
+la main de ce vieux, tout mon sang n'a fait qu'un tour... Je l'ai
+empoign&eacute; &agrave; bras le corps!... Heureusement on s'est jet&eacute; &agrave; six sur moi
+et j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de l&acirc;cher prise... Mais qu'il ne s'avise jamais de
+venir r&ocirc;der autour de <i>mes</i> vignes!...</p>
+
+<p>Ses poings se crispaient, toute sa personne mena&ccedil;ait; le feu des
+r&eacute;voltes flambait dans ses yeux.</p>
+
+<p>Et M. d'Escorval se taisait, &eacute;pouvant&eacute; de ces haines si imprudemment
+allum&eacute;es, et dont l'explosion, pensait-il, serait terrible...</p>
+
+<p>Mais M. Lacheneur s'&eacute;tait redress&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je regagne ma masure, dit-il &agrave; Chanlouineau, tu vas
+m'accompagner, j'ai un march&eacute; &agrave; te proposer...</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> d'Escorval, stup&eacute;faits, essay&egrave;rent de le retenir; mais il ne
+se laissa pas fl&eacute;chir, et il sortit entra&icirc;nant sa fille.</p>
+
+<p>Pourtant Maurice ne d&eacute;sesp&eacute;rait pas encore.</p>
+
+<p>Marie-Anne lui avait promis qu'elle l'attendrait le lendemain, dans le
+bois de sapins qui est au bas des landes de la R&ecirc;che.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3>
+
+
+<p>Lorsqu'il disait quelles d&eacute;monstrations avaient accueilli M. le duc de
+Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Chupin avait trouv&eacute; le secret de chauffer &agrave; blanc l'enthousiasme de
+commande des paysans si froids et si calculateurs qui l'entouraient.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, p&eacute;n&eacute;trant et
+cauteleux, hardi comme qui n'a rien, patient autant qu'un sauvage;
+enfin, un de ces coquins complets et tout d'une venue, tels qu'on n'en
+trouve qu'au fond de la campagne.</p>
+
+<p>On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu'alors
+d&eacute;pens&eacute;es mis&eacute;rablement &agrave; c&ocirc;toyer, sans y tomber, les pr&eacute;cipices du
+Code rural.</p>
+
+<p>Pour se garder des gendarmes et pour d&eacute;rober quelques sacs de bl&eacute;,
+il avait d&eacute;pens&eacute; des tr&eacute;sors d'intrigue &agrave; faire la fortune de vingt
+diplomates.</p>
+
+<p>Les circonstances, il le disait souvent, l'avaient mal servi.</p>
+
+<p>Aussi, est-ce d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment qu'il s'accrocha &agrave; l'occasion rare et
+unique qui se pr&eacute;sentait.</p>
+
+<p>Comme de juste, ce rus&eacute; gredin n'avait rien dit des circonstances qui
+entouraient la restitution de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait
+semant la nouvelle de groupe en groupe.</p>
+
+<p>&mdash;M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Ch&acirc;teau, bois, vignes,
+terres &agrave; bl&eacute;, il rend tout!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus qu'il n'en fallait pour bouleverser tous ces
+propri&eacute;taires de la veille.</p>
+
+<p>Si M. Lacheneur, cet homme si puissant &agrave; leurs yeux, se jugeait assez
+menac&eacute; pour aller au-devant d'une revendication, que ne devaient-ils
+pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans
+d&eacute;fense?...</p>
+
+<p>On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu'un d&eacute;cret se
+pr&eacute;parait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de
+propri&eacute;t&eacute;, ils ne virent de salut que dans la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de M. de
+Sairmeuse, cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; que Chupin faisait briller devant leurs
+yeux comme un miroir &agrave; alouettes.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on n'est pas le plus fort, comme l'ormeau, disaient les
+orateurs de leurs d&eacute;lib&eacute;rations, on plie comme l'osier, qui se rel&egrave;ve
+quand l'orage est pass&eacute;.</p>
+
+<p>Et ils pli&egrave;rent... Et leur soi-disant enthousiasme d&eacute;borda avec
+un d&eacute;lire d'autant plus extravagant que la rancune et la peur s'y
+m&ecirc;laient.</p>
+
+<p>&Agrave; bien &eacute;couter, on e&ucirc;t reconnu dans certains cris l'accent de la rage
+et de la menace.</p>
+
+<p>Enfin, comme il est rare que l'homme des campagnes, travaill&eacute; de
+d&eacute;fiances, ne garde pas une arri&egrave;re-pens&eacute;e, chacun d'eux se disait &agrave;
+part soi:</p>
+
+<p>&mdash;Que risquons-nous &agrave; crier: &laquo;Vive M. le duc!&raquo; Rien absolument. S'il
+se contente de cela pour tout loyer, bon! S'il ne s'en contente pas,
+il sera toujours temps de voir &agrave; trouver autre chose.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, ils clamaient &agrave; s'&eacute;gosiller...</p>
+
+<p>Et tout en savourant son caf&eacute; dans la petite salle du presbyt&egrave;re, le
+duc se laissait aller &agrave; son ravissement.</p>
+
+<p>Il devait, lui, le grand seigneur du temps pass&eacute;, l'incorrig&eacute; et
+l'incorrigible, l'homme des grotesques pr&eacute;jug&eacute;s et des illusions
+obstin&eacute;es, il devait prendre pour argent comptant les acclamations,
+fausse monnaie de la foule, &laquo;v&eacute;ritable monnaie de singe,&raquo; pr&eacute;tendait
+Chateaubriand.</p>
+
+<p>&mdash;Que me chantiez-vous donc, cur&eacute;? disait-il &agrave; l'abb&eacute; Midon. Comment
+avez-vous pu me peindre vos populations comme mal dispos&eacute;es pour
+nous? Ce serait &agrave; croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions
+n'existent que dans votre esprit et votre c&#339;ur.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon se taisait. Qu'e&ucirc;t-il pu r&eacute;pondre!...</p>
+
+<p>Il ne concevait rien &agrave; ce revirement brusque de l'opinion, &agrave; cette
+all&eacute;gresse soudaine, succ&eacute;dant au plus sombre m&eacute;contentement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelqu'un sous tout ceci!... pensait-il.</p>
+
+<p>Ce quelqu'un ne tarda pas &agrave; se r&eacute;v&eacute;ler.</p>
+
+<p>Enhardi par son succ&egrave;s, Chupin osa se pr&eacute;senter au presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a dans le salon, l'&eacute;chine arrondie en cerceau, humble,
+rampant, l'&#339;il plein des plus viles soumissions, un sourire
+obs&eacute;quieux aux l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Et, par l'entre-b&acirc;illement de la porte, on apercevait dans l'ombre du
+corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.</p>
+
+<p>Il venait en ambassadeur, il le d&eacute;clara apr&egrave;s une interminable litanie
+de protestations. Il venait conjurer &laquo;monseigneur&raquo; de se montrer sur
+la place.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... Oui! s'&eacute;cria le duc en se levant, oui, je veux me rendre
+aux d&eacute;sirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis!</p>
+
+<p>Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussit&ocirc;t un immense
+hurrah s'&eacute;leva, tous les fusils des pompiers furent d&eacute;charg&eacute;s en
+l'air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n'avait ou&iuml; pareil
+fracas d'artillerie. Il y eut trois vitres de cass&eacute;es au <i>B&#339;uf
+couronn&eacute;</i>.</p>
+
+<p>V&eacute;ritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa
+froideur hautaine et indiff&eacute;rente,&mdash;s'&eacute;mouvoir est du commun&mdash;mais en
+r&eacute;alit&eacute; il &eacute;tait ravi, transport&eacute;.</p>
+
+<p>Si ravi qu'il chercha vite comment r&eacute;compenser cet accueil.</p>
+
+<p>Un simple coup d'&#339;il jet&eacute; sur les titres remis par Lacheneur lui
+avait appris que Sairmeuse lui &eacute;tait rendu presque intact.</p>
+
+<p>Les lots d&eacute;tach&eacute;s de l'immense domaine et vendus s&eacute;par&eacute;ment &eacute;taient
+d'une importance relativement minime.</p>
+
+<p>Le duc pensa qu'il serait politique et peu co&ucirc;teux d'abandonner ces
+mis&eacute;rables lopins de terre, partag&eacute;s peut-&ecirc;tre entre quarante ou
+cinquante paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, cria-t-il d'une voix forte, je renonce pour moi et mes
+descendants &agrave; tous les biens de ma maison que vous avez achet&eacute;s, ils
+sont &agrave; vous, je vous les donne!...</p>
+
+<p>Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble
+sa popularit&eacute;. Erreur. Il assurait simplement la popularit&eacute; de
+Chupin, l'organisateur de la com&eacute;die, de Chupin qui se dessinait en
+personnage.</p>
+
+<p>Et pendant que le duc se promenait d'un air fier et satisfait
+au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne
+venaient-ils pas de jouer &laquo;l'ancien seigneur,&raquo; comme disaient les
+vieux.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, s'ils s'&eacute;taient si promptement d&eacute;clar&eacute;s contre Chanlouineau,
+c'est que la donation leur semblait un peu fra&icirc;che... sans cela...</p>
+
+<p>Mais le duc n'eut pas le temps de se pr&eacute;occuper de cet incident qui
+frappa vivement son fils...</p>
+
+<p>Un de ses anciens amis de l'&eacute;migration, le marquis de Courtomieu,
+qu'il avait pr&eacute;venu de son arriv&eacute;e par un expr&egrave;s, accourait &agrave; sa
+rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.</p>
+
+<p>Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras &agrave; la fille de l'ami de
+son p&egrave;re, et ils se promen&egrave;rent &agrave; petits pas, &agrave; l'ombre des grands
+arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec
+toute la noblesse des environs...</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas un hobereau qui ne t&icirc;nt &agrave; serrer la main de M. de
+Sairmeuse. D'abord, il poss&eacute;dait, affirmait-on, plus de vingt millions
+en Angleterre. Puis, il &eacute;tait l'ami du roi, et chacun, pour soi, pour
+ses parents, pour ses amis, avait quelque requ&ecirc;te &agrave; faire appuyer...</p>
+
+<p>Pauvre roi!... il e&ucirc;t eu la France enti&egrave;re &agrave; partager comme du g&acirc;teau
+entre tous ces app&eacute;tits, qu'il ne les e&ucirc;t pas satisfaits...</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, apr&egrave;s un grand d&icirc;ner au ch&acirc;teau de Courtomieu, le duc
+coucha au ch&acirc;teau de Sairmeuse, dans la chambre qu'avait occup&eacute;e
+Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de
+&laquo;Buonaparte.&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait gai, causeur, plein de confiance dans l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... on est bien chez soi, r&eacute;p&eacute;tait-il &agrave; son fils.</p>
+
+<p>Mais Martial ne r&eacute;pondait que du bout des l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Sa pens&eacute;e &eacute;tait obs&eacute;d&eacute;e par le souvenir de deux femmes qui, dans cette
+journ&eacute;e, l'avaient &eacute;mu, lui si peu accessible &agrave; l'&eacute;motion. Il songeait
+&agrave; ces deux jeunes filles si diff&eacute;rentes:</p>
+
+<p>Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3>
+
+
+<p>Ceux-l&agrave; seuls qui, aux jours radieux de l'adolescence, ont aim&eacute;, ont
+&eacute;t&eacute; aim&eacute;s et ont vu, tout &agrave; coup, s'ouvrir entre eux et le bonheur un
+ab&icirc;me infranchissable, ceux-l&agrave; seuls peuvent comprendre la douleur de
+Maurice d'Escorval.</p>
+
+<p>Tous les r&ecirc;ves de sa vie, tous ses projets d'avenir reposaient sur son
+amour pour Marie-Anne.</p>
+
+<p>Cet amour lui &eacute;chappant, l'&eacute;difice enchant&eacute; de ses esp&eacute;rances
+s'&eacute;croulait, et il gisait foudroy&eacute; au milieu des ruines.</p>
+
+<p>Sans Marie-Anne, il n'apercevait ni but, ni sens &agrave; son existence.</p>
+
+<p>C'est qu'il ne s'abusait pas. Si tout d'abord son rendez-vous pour le
+lendemain lui &eacute;tait apparu comme le salut m&ecirc;me, il se disait, en y
+r&eacute;fl&eacute;chissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien,
+puisque tout d&eacute;pendait d'une volont&eacute; &eacute;trang&egrave;re, la volont&eacute; de M.
+Lacheneur.</p>
+
+<p>Il garda donc, tout le reste de la journ&eacute;e, un morne silence. L'heure
+du d&icirc;ner venue, il se mit &agrave; table, mais il lui fut impossible d'avaler
+une bouch&eacute;e, et il demanda bient&ocirc;t &agrave; ses parents la permission de se
+retirer.</p>
+
+<p>M. d'Escorval et la baronne &eacute;chang&egrave;rent un regard afflig&eacute;, mais ils ne
+se permirent aucune observation.</p>
+
+<p>Ils respectaient cette douleur qu'ils &eacute;taient si dignes de partager.
+Ils savaient qu'il est de ces chagrins cuisants qui s'irritent de
+toute consolation, pareils &agrave; ces blessures qui saignent, si l&eacute;g&egrave;re que
+soit la main qui les panse.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maurice!... murmura M<sup>me</sup> d'Escorval, d&egrave;s que son fils se fut
+retir&eacute;.</p>
+
+<p>Et son mari ne r&eacute;pondant pas:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, ajouta-t-elle d'une voix h&eacute;sitante, peut-&ecirc;tre serait-il
+sage &agrave; nous de ne pas l'abandonner seul aux inspirations de son
+d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l'horrible appr&eacute;hension
+de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons rien &agrave; redouter, pronon&ccedil;a-t-il vivement; j'ai entendu
+Marie-Anne promettre &agrave; Maurice de l'attendre demain au bois de la
+R&egrave;che.</p>
+
+<p>La malheureuse m&egrave;re respira plus librement. Tout son sang s'&eacute;tait
+glac&eacute; &agrave; cette id&eacute;e que son fils songerait peut-&ecirc;tre au suicide; mais
+elle &eacute;tait m&egrave;re, elle voulait savoir.</p>
+
+<p>Elle monta rapidement &agrave; la chambre de son fils, entre-b&acirc;illa doucement
+la porte, et regarda... Il &eacute;tait si bien perdu dans ses tristes
+r&ecirc;veries, qu'il n'entendit rien et ne soup&ccedil;onna m&ecirc;me pas la
+sollicitude qui veillait sur lui.</p>
+
+<p>Maurice &eacute;tait &agrave; sa fen&ecirc;tre, les coudes sur la barre d'appui, le front
+entre ses mains, et il regardait...</p>
+
+<p>Bien que sans lune, la nuit &eacute;tait claire, et par del&agrave; le l&eacute;ger
+brouillard blanc qui indiquait le cours de l'Oiselle, il apercevait
+la masse imposante du ch&acirc;teau de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses
+toits dentel&eacute;s.</p>
+
+<p>Que de fois il l'avait contempl&eacute; ainsi, au milieu du silence, ce
+ch&acirc;teau qui abritait ce qu'il avait de plus cher et de plus pr&eacute;cieux
+au monde.</p>
+
+<p>De sa fen&ecirc;tre, il apercevait les fen&ecirc;tres de Marie-Anne, et son c&#339;ur
+battait plus fort quand il les voyait s'&eacute;clairer.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est l&agrave;, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille...
+Elle s'agenouille pour dire ses pri&egrave;res... Elle murmure mon nom apr&egrave;s
+celui de son p&egrave;re en implorant la b&eacute;n&eacute;diction de Dieu...</p>
+
+<p>Mais ce soir, il n'avait pas &agrave; attendre qu'une lumi&egrave;re brill&acirc;t
+derri&egrave;re les vitres de cette fen&ecirc;tre ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>Marie-Anne n'&eacute;tait plus &agrave; Sairmeuse... elle en avait &eacute;t&eacute; chass&eacute;e.</p>
+
+<p>O&ugrave; &eacute;tait-elle, maintenant?... Elle n'avait plus d'autre asile, elle,
+accoutum&eacute;e aux recherches de la richesse, qu'une mis&eacute;rable masure
+couverte de chaume, dont les murs n'&eacute;taient m&ecirc;me pas blanchis &agrave; la
+chaux, sans autre plancher que le sol m&ecirc;me, poudreux en &eacute;t&eacute; comme la
+grande route et boueux en hiver.</p>
+
+<p>Elle en &eacute;tait r&eacute;duite &agrave; garder pour elle-m&ecirc;me l'aum&ocirc;ne que, charitable
+en sa prosp&eacute;rit&eacute;, elle destinait &agrave; de pauvres gens.</p>
+
+<p>Que faisait-elle &agrave; cette heure?... Elle pleurait sans doute...</p>
+
+<p>&Agrave; cette id&eacute;e, le c&#339;ur du pauvre Maurice se brisait.</p>
+
+<p>Mais que devint-il, quand un peu apr&egrave;s minuit, il vit soudainement
+s'illuminer le ch&acirc;teau de Sairmeuse?</p>
+
+<p>Le duc et son fils rentraient; apr&egrave;s le d&icirc;ner de f&ecirc;te du marquis de
+Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique
+demeure o&ugrave; avaient v&eacute;cu leurs p&egrave;res. Ils reprenaient pour ainsi dire
+possession de ce ch&acirc;teau dont M. de Sairmeuse n'avait pas franchi le
+seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.</p>
+
+<p>Maurice vit les lumi&egrave;res courir d'&eacute;tage en &eacute;tage, de chambre en
+chambre, et enfin les fen&ecirc;tres de Marie-Anne s'&eacute;clair&egrave;rent.</p>
+
+<p>&Agrave; ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.</p>
+
+<p>Des hommes, des &eacute;trangers, entraient dans ce sanctuaire d'une vierge,
+o&ugrave; il osait &agrave; peine, lui, p&eacute;n&eacute;trer par la pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils
+parlaient haut. Maurice fr&eacute;missait, en songeant &agrave; ce que se permettait
+peut-&ecirc;tre leur insolente familiarit&eacute;. Il lui semblait les voir
+examiner et toucher ces mille riens dont aiment &agrave; s'entourer les
+jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre
+inachev&eacute;e laiss&eacute;e sur le pupitre...</p>
+
+<p>Jamais avant cette soir&eacute;e Maurice n'e&ucirc;t voulu croire qu'on pouvait
+ha&iuml;r quelqu'un autant qu'il ha&iuml;ssait ces Sairmeuse.</p>
+
+<p>D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa &agrave;
+songer &agrave; ce qu'il dirait &agrave; Marie-Anne et &agrave; chercher une issue &agrave; une
+inextricable situation.</p>
+
+<p>Lev&eacute; avant le jour, il erra dans le parc comme une &acirc;me en peine,
+redoutant et appelant le moment o&ugrave; son sort serait fix&eacute;. M<sup>me</sup>
+d'Escorval eut besoin de toute son autorit&eacute; pour le d&eacute;cider &agrave; prendre
+quelque chose; il ne s'apercevait pas que depuis la veille au matin il
+n'avait rien mang&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.</p>
+
+<p>Les landes de la R&egrave;che &eacute;tant situ&eacute;es de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'Oiselle,
+Maurice dut gagner, pour traverser la rivi&egrave;re, un endroit o&ugrave; il y
+avait un bac, &agrave; une port&eacute;e de fusil d'Escorval. Quand il arriva au
+bord de l'eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui
+attendaient le passeur.</p>
+
+<p>Ces gens ne remarqu&egrave;rent pas Maurice. Ils causaient; il &eacute;couta.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vrai, c'est vrai, disait un gros gar&ccedil;on &agrave; l'air r&eacute;joui, et moi
+qui vous parle, je l'ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau,
+hier soir... Il ne se tenait pas de joie... &laquo;Je vous invite tous &agrave; la
+noce! criait-il, j'&eacute;pouse la fille de M. Lacheneur, c'est d&eacute;cid&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Cette stup&eacute;fiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de b&acirc;ton
+sur la t&ecirc;te. Sa stupeur fut telle, qu'il perdit jusqu'&agrave; la facult&eacute; de
+r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, poursuivait le gros gar&ccedil;on, il y a assez longtemps qu'il
+en &eacute;tait amoureux... c'est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il
+la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que
+le p&egrave;re a &eacute;t&eacute; dans les grandeurs, il n'a rien os&eacute; dire... d&egrave;s qu'il
+l'a su tomb&eacute;, il s'est d&eacute;clar&eacute; et on a top&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;S'il est ruin&eacute;, comme on dit...</p>
+
+<p>Les autres &eacute;clat&egrave;rent de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ruin&eacute;!... M. Lacheneur! disaient-ils tous &agrave; la fois, quelle farce...
+Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous...
+On sait ce qu'on sait... Le croyez-vous donc assez b&ecirc;te pour n'avoir
+rien mis de c&ocirc;t&eacute;, en vingt ans!... Il en a plac&eacute;, allez, de cet
+argent; pas en terres, parce que &ccedil;a se voit, mais autrement... M&ecirc;me
+il parait qu'il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n'est pas
+possible...</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez!... interrompit Maurice indign&eacute;, M. Lacheneur quitte
+Sairmeuse aussi pauvre qu'il y &eacute;tait entr&eacute;.</p>
+
+<p>En reconnaissant le fils de M. d'Escorval, les paysans &eacute;taient devenus
+fort penauds. Mais lui, en intervenant, s'&eacute;tait enlev&eacute; tout moyen de
+se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des
+choses vagues. Le paysan interrog&eacute; ne r&eacute;pond jamais que ce qu'il pense
+devoir &ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; qui l'interroge; il a peur de se compromettre.</p>
+
+<p>Ce fut une raison pour Maurice de h&acirc;ter sa course quand il eut
+travers&eacute; l'Oiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Anne &eacute;pouser Chanlouineau! r&eacute;p&eacute;tait-il, c'est impossible!
+c'est impossible!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3>
+
+
+<p>Les landes de la R&egrave;che, o&ugrave; Marie-Anne avait promis &agrave; Maurice de le
+rejoindre, doivent leur nom &agrave; la nature de leur sol &acirc;pre et rebelle.</p>
+
+<p>La nature y semble maudite, rien n'y vient. La boue s'y d&eacute;trempe
+contre les cailloux, le sable y d&eacute;fie les fumures. Si bien que la
+patience opini&acirc;tre des paysans s'y est &eacute;mouss&eacute;e comme le fer des
+outils.</p>
+
+<p>Quelques ch&ecirc;nes rabougris s'&eacute;levant de place en place au-dessus des
+gen&ecirc;ts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture.</p>
+
+<p>Mais le bois qui est au bas de la lande prosp&egrave;re. Les sapins y
+poussent droits et forts. Les eaux de l'hiver ont charri&eacute; dans
+quelques replis de terrain assez d'humus pour donner la vie &agrave; des
+cl&eacute;matites sauvages et &agrave; des ch&egrave;vrefeuilles dont les spirales
+s'accrochent aux branches voisines.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi.
+Il s'&eacute;tait cru en retard et il &eacute;tait en avance de plus d'une heure.</p>
+
+<p>Il s'assit sur un quartier de roche d'o&ugrave; il d&eacute;couvrait toute la lande,
+et il attendit.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait magnifique, l'air enflamm&eacute;. Le soleil d'ao&ucirc;t dans
+toute sa force &eacute;chauffait le sable et grillait les herbes rares des
+derni&egrave;res pluies.</p>
+
+<p>Le calme &eacute;tait profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la
+campagne, pas un bourdonnement d'insecte, pas un fr&eacute;missement de brise
+dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que port&acirc;t le regard, rien
+ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes.</p>
+
+<p>Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte
+de son c&#339;ur, devait &ecirc;tre un bienfait pour Maurice. Ces moments de
+solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses id&eacute;es,
+plus &eacute;parpill&eacute;es au souffle de la passion que les feuilles jaunies &agrave;
+la bise de novembre.</p>
+
+<p>Avec le malheur, l'exp&eacute;rience lui venait vite, et cette science
+cruelle de la vie qui apprend &agrave; se tenir en garde contre les
+illusions.</p>
+
+<p>Ce n'est que depuis qu'il avait entendu causer les paysans qu'il
+comprenait bien l'horreur de la situation de M. Lacheneur. Pr&eacute;cipit&eacute;
+brusquement des hauteurs sociales qu'il avait atteintes, il ne
+trouvait en bas que haines, d&eacute;fiances et m&eacute;pris. Des deux c&ocirc;t&eacute;s on
+le repoussait et on le reniait. Tra&icirc;tre, disaient les uns, voleur,
+criaient les autres. Il n'avait plus de condition sociale. Il &eacute;tait
+l'homme tomb&eacute;, celui qui a &eacute;t&eacute; et qui n'est plus...</p>
+
+<p>Un tel exc&egrave;s de mis&egrave;re impatiemment support&eacute; ne suffit-il pas &agrave;
+expliquer les plus &eacute;tranges d&eacute;terminations et les plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es?...</p>
+
+<p>Cette r&eacute;flexion faisait fr&eacute;mir Maurice. Rapprochant des cancans des
+paysans des paroles prononc&eacute;es la veille &agrave; Escorval par M. Lacheneur,
+il arrivait &agrave; cette conclusion que peut-&ecirc;tre cette nouvelle du mariage
+de Marie-Anne et de Chanlouineau n'&eacute;tait pas si absurde qu'il l'avait
+jug&eacute;e tout d'abord.</p>
+
+<p>Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille &agrave; un paysan
+sans &eacute;ducation?... Par calcul? Non, puisqu'il repoussait une alliance
+dont-il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fier au temps de sa prosp&eacute;rit&eacute;. Par amour-propre
+alors?... Peut-&ecirc;tre ne voulait-il pas qu'il f&ucirc;t dit qu'il d&ucirc;t quelque
+chose &agrave; un gendre...</p>
+
+<p>Maurice &eacute;puisait tout ce qu'il avait de p&eacute;n&eacute;tration &agrave; chercher le
+mot de cette &eacute;nigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la
+lande, une femme apparut: Marie-Anne.</p>
+
+<p>Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n'osa
+quitter l'ombre des arbres.</p>
+
+<p>Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en
+jetant de tous c&ocirc;t&eacute;s des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans
+surprise, qu'elle &eacute;tait t&ecirc;te nue, et qu'elle n'avait sur les &eacute;paules
+ni ch&acirc;le ni &eacute;charpe.</p>
+
+<p>Enfin, elle atteignit le bois, il se pr&eacute;cipita au-devant d'elle, et
+lui prit la main qu'il porta &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Mais cette main qu'elle lui avait tant de fois abandonn&eacute;e, elle la
+retira doucement avec un geste si triste qu'il e&ucirc;t bien d&ucirc; comprendre
+qu'il n'&eacute;tait plus d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, Maurice, commen&ccedil;a-t-elle, parce que je n'ai pu soutenir
+l'id&eacute;e de votre inqui&eacute;tude... Je trahis en ce moment la confiance
+de mon p&egrave;re... il a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de sortir, je me suis &eacute;chapp&eacute;e... Et
+cependant je lui ai jur&eacute;, il n'y a pas deux heures, que je ne vous
+reverrais jamais... Vous l'entendez: jamais.</p>
+
+<p>Elle parlait vite, d'une voix br&egrave;ve, et Maurice &eacute;tait confondu de la
+fermet&eacute; de son accent.</p>
+
+<p>Moins &eacute;mu, il e&ucirc;t vu combien d'efforts ce calme apparent co&ucirc;tait
+&agrave; cette jeune fille si vaillante. Il l'e&ucirc;t vu, &agrave; sa p&acirc;leur, &agrave; la
+contraction de sa bouche, &agrave; la rougeur de ses paupi&egrave;res qu'elle avait
+vainement baign&eacute;es d'eau fra&icirc;che, et qui trahissait les larmes de la
+nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis venue, poursuivait-elle, c'est qu'il ne faut pas, pour
+votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu'il reste, au fond de
+votre c&#339;ur, l'ombre d'une pens&eacute;e d'esp&eacute;rances... Tout est bien fini,
+c'est pour toujours que nous sommes s&eacute;par&eacute;s!... Les faibles seuls
+se r&eacute;voltent contre une destin&eacute;e qu'ils ne peuvent changer;
+r&eacute;signons-nous... Je voulais vous voir une derni&egrave;re fois et vous
+dire cela... Ayons du courage, Maurice... Partez, quittez Escorval,
+oubliez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Vous oublier, Marie-Anne! s'&eacute;cria le malheureux, vous oublier!...</p>
+
+<p>Il chercha du regard le regard de son amie, et l'ayant rencontr&eacute;, il
+ajouta d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'oublierez donc, vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi je suis une femme, Maurice...</p>
+
+<p>Mais il l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'est pas l&agrave; ce que j'attendais, pronon&ccedil;a-t-il. Pauvre
+fou!... Je m'&eacute;tais dit que vous sauriez trouver dans votre c&#339;ur de
+ces accents auxquels le c&#339;ur d'un p&egrave;re ne saurait r&eacute;sister.</p>
+
+<p>Elle rougit faiblement, h&eacute;sita, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis jet&eacute;e aux pieds de mon p&egrave;re... il m'a repouss&eacute;e.</p>
+
+<p>Maurice fut an&eacute;anti, mais se remettant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous n'avez pas su lui parler, s'&eacute;cria-t-il avec une
+violence inou&iuml;e, mais je le saurai, moi!... Je lui donnerai de telles
+raisons qu'il faudra bien qu'il se rende. De quel droit son caprice
+briserait-il ma vie!... Je vous aime... de par mon amour vous &ecirc;tes
+&agrave; moi, oui, plus &agrave; moi qu'&agrave; lui!... Je lui ferai entendre cela, vous
+verrez... O&ugrave; est-il, o&ugrave; le rencontrer &agrave; cette heure?...</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il prenait son &eacute;lan, pour courir il ne savait o&ugrave;, Marie-Anne
+l'arr&ecirc;ta par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Restez, commanda-t-elle, restez!... Vous ne m'avez donc pas
+comprise, Maurice?... Eh bien! sachez toute la v&eacute;rit&eacute;. Je connais
+maintenant les raisons du refus de mon p&egrave;re, et quand je devrais
+mourir de sa r&eacute;solution, je l'approuve... N'allez pas trouver mon
+p&egrave;re... Si, touch&eacute; de vos pri&egrave;res, il accordait son consentement,
+j'aurais l'affreux courage de refuser le mien!...</p>
+
+<p>Si hors de soi &eacute;tait Maurice que cette r&eacute;ponse ne l'&eacute;claira pas.
+Sa t&ecirc;te s'&eacute;gara, et sans conscience de l'abominable injure qu'il
+adressait &agrave; cette femme tant aim&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc pour Chanlouineau, s'&eacute;cria-t-il, que vous gardez votre
+consentement?... Il le croit, puisqu'il va disant partout que vous
+serez bient&ocirc;t sa femme...</p>
+
+<p>Marie-Anne frissonna comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; atteinte dans sa chair
+m&ecirc;me, et cependant il y avait plus de douleur que de col&egrave;re dans le
+regard dont elle accabla Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je m'abaisser jusqu'&agrave; me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer
+que si je soup&ccedil;onne ce qu'ont pu projeter mon p&egrave;re et Chanlouineau,
+je n'ai pas &eacute;t&eacute; consult&eacute;e? Me faut-il vous apprendre qu'il est des
+sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J'ai trouv&eacute; en moi
+assez de d&eacute;vouement pour renoncer &agrave; l'homme que j'avais choisi... Je
+ne saurais me r&eacute;soudre &agrave; en accepter un autre.</p>
+
+<p>Maurice baissait la t&ecirc;te, foudroy&eacute; par cette parole vibrante, &eacute;bloui
+de la sublime expression du visage de Marie-Anne.</p>
+
+<p>La raison lui revenait, il sentait l'indignit&eacute; de ses soup&ccedil;ons, il se
+faisait horreur pour avoir os&eacute; les exprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardon!... balbutia-t-il, pardon!...</p>
+
+<p>Que lui importaient alors les causes myst&eacute;rieuses de tous ces
+&eacute;v&eacute;nements qui se succ&eacute;daient, les secrets de M. Lacheneur, les
+r&eacute;ticences de Marie-Anne!...</p>
+
+<p>Il cherchait une id&eacute;e de salut; il crut l'avoir trouv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut fuir! s'&eacute;cria-t-il, partir &agrave; l'instant, sans retourner la
+t&ecirc;te!... Avant la nuit nous aurons pass&eacute; la fronti&egrave;re...</p>
+
+<p>Les bras &eacute;tendus, il s'avan&ccedil;ait comme pour prendre possession de
+Marie-Anne, et l'entra&icirc;ner, elle l'arr&ecirc;ta d'un seul regard.</p>
+
+<p>&mdash;Fuir!... dit-elle d'un ton de reproche, fuir!... et c'est vous,
+Maurice, qui me conseillez cela. Quoi!... le malheur frappe &agrave; coups
+redoubl&eacute;s mon pauvre p&egrave;re, et j'ajouterais ce d&eacute;sespoir et cette honte
+&agrave; ses douleurs!... La solitude s'est faite autour de lui, ses amis
+l'ont abandonn&eacute;, et moi, sa fille, je l'abandonnerais!... Ah! je
+serais, si j'agissais ainsi, la plus vile et la plus l&acirc;che des
+cr&eacute;atures. Si mon p&egrave;re, ch&acirc;telain de Sairmeuse, e&ucirc;t exig&eacute; de moi ce
+que j'ai hier soir accord&eacute; &agrave; ses instances, je me serais peut-&ecirc;tre
+r&eacute;solue au parti extr&ecirc;me que vous m'offrez... je serais sortie en
+plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n'est pas le monde
+que je crains, moi!... Mais si on fuit le ch&acirc;teau d'un p&egrave;re riche et
+heureux, on ne d&eacute;serte pas la masure d'un p&egrave;re d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; et mis&eacute;rable.
+Laissez-moi, Maurice, o&ugrave; m'attache l'honneur... Je saurai devenir
+paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez... je n'ai pas trop
+de toute mon &eacute;nergie. Partez et dites-vous qu'on ne saurait &ecirc;tre
+compl&egrave;tement malheureux avec la conscience du devoir accompli...</p>
+
+<p>Maurice voulait r&eacute;pondre, un bruit de branches s&egrave;ches bris&eacute;es lui fit
+tourner la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&Agrave; dix pas, Martial de Sairmeuse &eacute;tait debout, immobile, appuy&eacute; sur son
+fusil de chasse.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="X" id="X"></a>X</h3>
+
+
+<p>Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la
+premi&egrave;re nuit de sa Restauration, ainsi qu'il disait.</p>
+
+<p>Si inaccessible qu'il se pr&eacute;tend&icirc;t aux &eacute;motions qui agitent les gens
+du commun, les sc&egrave;nes de la journ&eacute;e l'avaient profond&eacute;ment remu&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'avait pu se d&eacute;fendre de plus d'un retour vers le pass&eacute;, lui qui
+cependant s'&eacute;tait fait une loi de ne jamais r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>Tant qu'il avait &eacute;t&eacute; sous les yeux des paysans ou des convives du
+ch&acirc;teau de Courtomieu, il avait mis son honneur &agrave; para&icirc;tre froid ou
+insouciant. Une fois enferm&eacute; dans sa chambre, il s'abandonna sans
+contrainte &agrave; l'exc&egrave;s de sa joie.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait immense et tenait presque du d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Seul, il e&ucirc;t pu dire, mais il s'en f&ucirc;t bien gard&eacute;, quel prodigieux
+service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse.</p>
+
+<p>Ce malheureux qu'il payait de la plus noire ingratitude, cet homme
+probe jusqu'&agrave; l'h&eacute;ro&iuml;sme qu'il avait trait&eacute; comme un valet infid&egrave;le,
+venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie.</p>
+
+<p>Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse &agrave; l'abri d'une
+mis&egrave;re non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il
+redoutait...</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; e&ucirc;t bien ri, &agrave; qui on e&ucirc;t dit cela dans le pays.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! e&ucirc;t-il r&eacute;pondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse
+poss&egrave;dent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-&ecirc;tre, on
+n'en conna&icirc;t pas le nombre.</p>
+
+<p>Cela &eacute;tait vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des
+successions de la duchesse et de lord Holland, n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+l&eacute;gu&eacute;s au duc.</p>
+
+<p>Il remuait en ma&icirc;tre absolu cette fortune &eacute;norme, il disposait &agrave; sa
+guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait &agrave;
+son fils, &agrave; son fils seul.</p>
+
+<p>Lui ne poss&eacute;dait absolument rien, pas douze cents livres de rentes,
+pas de quoi vivre, strictement parlant.</p>
+
+<p>Certes, jamais Martial n'avait dit un mot qui put donner &agrave; soup&ccedil;onner
+qu'il avait l'intention de s'emparer de l'administration de ses biens,
+mais ce mot, il pouvait le dire...</p>
+
+<p>N'y avait-il pas lieu de croire qu'il le dirait fatalement quelque
+jour, t&ocirc;t ou tard?...</p>
+
+<p>Ce mot, le duc tremblait &agrave; tout moment de l'entendre, s'avouant, &agrave;
+part soi, qu'&agrave; la place de son fils il l'e&ucirc;t dit depuis longtemps.</p>
+
+<p>Rien qu'en songeant &agrave; cette &eacute;ventualit&eacute;, il fr&eacute;missait.</p>
+
+<p>Il se voyait r&eacute;duit &agrave; une pension, consid&eacute;rable sans doute, mais enfin
+&agrave; une pension fixe, immuable, convenue, r&eacute;gl&eacute;e, sur laquelle il lui
+faudrait baser ses d&eacute;penses.</p>
+
+<p>Il serait oblig&eacute; de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutum&eacute; &agrave;
+puiser &agrave; des coffres pour ainsi dira in&eacute;puisables...</p>
+
+<p>&mdash;Et cela arrivera, pensait-il, forc&eacute;ment, n&eacute;cessairement...
+Que Martial se marie, que l'ambition le prenne, qu'il soit mal
+conseill&eacute;... c'en est fait.</p>
+
+<p>Lorsqu'il &eacute;tait sous ces obsessions, il observait et &eacute;tudiait son fils
+comme une ma&icirc;tresse d&eacute;fiante un amant sujet &agrave; caution. Il croyait lire
+dans ses yeux quantit&eacute; de pens&eacute;es qui n'y &eacute;taient pas. Et selon qu'il
+le voyait gai ou triste, parleur ou pr&eacute;occup&eacute;, il se rassurait ou
+s'effrayait davantage.</p>
+
+<p>Parfois il mettait les choses au pis.</p>
+
+<p>&mdash;Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute
+sa fortune, et me voil&agrave; sans pain...</p>
+
+<p>Cette continuelle appr&eacute;hension d'un homme qui jugeait les sentiments
+des autres sur les siens, n'&eacute;tait-elle pas un &eacute;pouvantable ch&acirc;timent?</p>
+
+<p>Ah!... ils n'eussent pas voulu de sa vie au prix o&ugrave; il la payait, les
+mis&eacute;rables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse
+&eacute;tendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent.</p>
+
+<p>Il y avait des jours o&ugrave;, v&eacute;ritablement, il se sentait devenir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Que suis-je? s'&eacute;criait-il, &eacute;cumant de rage; un jouet entre les mains
+d'un enfant. J'appartiens &agrave; mon fils. Que je lui d&eacute;plaise, il me
+brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis
+de tout, c'est qu'il le veut bien; il me fait l'aum&ocirc;ne de mon luxe et
+de ma grande existence... Mais je d&eacute;pens d'un moment de col&egrave;re, de
+moins que cela, d'un caprice...</p>
+
+<p>Avec de telles id&eacute;es, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait gu&egrave;re aimer
+son fils.</p>
+
+<p>Il le ha&iuml;ssait.</p>
+
+<p>Il lui enviait passionn&eacute;ment tous les avantages qu'il lui voyait,
+ses millions et sa jeunesse, sa beaut&eacute; physique, ses succ&egrave;s, son
+intelligence, qu'on disait sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>On rencontre tous les jours des m&egrave;res jalouses de leur fille, mais des
+p&egrave;res!...</p>
+
+<p>Enfin, cela &eacute;tait ainsi!...</p>
+
+<p>Seulement, rien n'apparut &agrave; la surface de ces mis&egrave;res int&eacute;rieures, et
+Martial, moins p&eacute;n&eacute;trant, se serait cru ador&eacute;. Mais s'il surprit le
+secret de son p&egrave;re, il n'en laissa rien voir et n'en abusa pas.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient parfaits l'un pour l'autre, le duc bon jusqu'&agrave; la plus
+extr&ecirc;me faiblesse, Martial plein de d&eacute;f&eacute;rence. Mais leurs relations
+n'&eacute;taient pas celles d'un p&egrave;re et d'un fils, l'un craignant toujours
+de d&eacute;plaire, l'autre un peu trop s&ucirc;r de sa puissance. Ils vivaient sur
+un pied d'&eacute;galit&eacute; parfaite, comme deux compagnons du m&ecirc;me &acirc;ge, n'ayant
+m&ecirc;me pas l'un pour l'autre de ces secrets que commande la pudeur de la
+famille...</p>
+
+<p>Eh bien! c'est cette horrible situation que d&eacute;nouait Lacheneur.</p>
+
+<p>Propri&eacute;taire de Sairmeuse, d'une terre de plus d'un million, le duc
+&eacute;chappait &agrave; la tyrannie de son fils, il recouvrait sa libert&eacute;!...</p>
+
+<p>Aussi que de projets en cette nuit!...</p>
+
+<p>Il se voyait le plus riche ch&acirc;telain du pays, il &eacute;tait l'ami du roi;
+n'avait-il pas le droit d'aspirer &agrave; tout?</p>
+
+<p>Lui qui avait &eacute;puis&eacute; jusqu'au d&eacute;go&ucirc;t, jusqu'&agrave; la naus&eacute;e tous les
+plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin go&ucirc;ter
+les d&eacute;lices du pouvoir qu'il ne connaissait pas...</p>
+
+<p>Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de
+moins sur la t&ecirc;te, les vingt ans pass&eacute;s hors de France.</p>
+
+<p>Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il &eacute;veiller Martial.</p>
+
+<p>En revenant la veille du d&icirc;ner du marquis de Courtomieu, le duc avait
+parcouru le ch&acirc;teau de Sairmeuse, redevenu son ch&acirc;teau, mais cette
+rapide visite, &agrave; la lueur de quelques bougies, n'avait pas content&eacute; sa
+curiosit&eacute;. Il voulait tout voir en d&eacute;tail par le menu.</p>
+
+<p>Suivi de son fils, il explorait les unes apr&egrave;s les autres toutes les
+pi&egrave;ces de cette demeure princi&egrave;re, et &agrave; chaque pas les souvenirs de
+son enfance lui revenaient en foule.</p>
+
+<p>Lacheneur n'avait-il pas tout respect&eacute;!... Le duc retrouvait toutes
+choses vieillies comme lui, fan&eacute;es, mais pieusement conserv&eacute;es,
+laiss&eacute;es en leur place et telles pour ainsi dire qu'il les avait
+quitt&eacute;es.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut tout vu:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, marquis, s'&eacute;cria-t-il, ce Lacheneur n'est pas un
+aussi mauvais dr&ocirc;le que je pensais. Je suis dispos&eacute; &agrave; lui pardonner
+beaucoup, en faveur du soin qu'il a pris de notre maison en notre
+absence...</p>
+
+<p>Martial resta s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par
+une belle et large indemnit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce mot fit bondir le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Une indemnit&eacute;!... s'&eacute;cria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien!
+et mes revenus?... N'ou&iuml;tes-vous pas le calcul que nous fit hier soir
+le chevalier de La Livandi&egrave;re?...</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier n'est qu'un sot!... d&eacute;clara Martial. Il a oubli&eacute; que
+Lacheneur a tripl&eacute; la valeur de Sairmeuse. Je crois qu'il est de
+notre dignit&eacute; de faire tenir &agrave; cet homme une indemnit&eacute; de cent mille
+francs... ce sera d'ailleurs d'une bonne politique en l'&eacute;tat des
+esprits, et Sa Majest&eacute; vous en saura gr&eacute;...</p>
+
+<p>Politique... &eacute;tat des esprits... Sa Majest&eacute;... On e&ucirc;t obtenu bien des
+choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots.</p>
+
+<p>&mdash;Jarnibieu!... s'&eacute;cria-t-il, cent mille livres!... comme vous
+y allez!... Vous en parlez &agrave; votre aise, avec votre fortune!...
+Cependant, si c'est bien votre avis...</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... monsieur, ma fortune n'est-elle pas la v&ocirc;tre!... Oui, je vous
+ai bien dit mon opinion. C'est &agrave; ce point que, si vous le permettez,
+je verrai Lacheneur moi-m&ecirc;me et je m'arrangerai de fa&ccedil;on &agrave; ne pas
+blesser sa fiert&eacute;. C'est un d&eacute;vouement qu'il nous faut conserver...</p>
+
+<p>Le duc ouvrait des yeux immenses.</p>
+
+<p>&mdash;La fiert&eacute; de Lacheneur!... murmura-t-il. Un d&eacute;vouement &agrave;
+conserver... Que me chantez-vous l&agrave;?... D'o&ugrave; vous vient cet int&eacute;r&ecirc;t
+extraordinaire?...</p>
+
+<p>Il s'interrompit, &eacute;clair&eacute; par un rapide souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis! reprit-il; j'y suis!... Il a une jolie fille, ce
+Lacheneur...</p>
+
+<p>Martial sourit sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, jolie comme un c&#339;ur, poursuivit le duc, mais cent mille livres...
+jarnibieu!... c'est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez...</p>
+
+<p>C'est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se
+mit en route, arm&eacute; d'un fusil qu'il avait trouv&eacute; dans une des salles
+du ch&acirc;teau, pour le cas o&ugrave; il ferait lever quelque li&egrave;vre.</p>
+
+<p>Le premier paysan qu'il rencontra lui indiqua le chemin de la masure
+qu'habitait d&eacute;sormais M. Lacheneur...</p>
+
+<p>&mdash;Remontez la rivi&egrave;re, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois
+de sapins sur votre gauche, traversez-le...</p>
+
+<p>Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il
+s'approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d'Escorval, et ob&eacute;issant &agrave;
+une inspiration de col&egrave;re, il s'arr&ecirc;ta, laissant tomber lourdement &agrave;
+terre la crosse de son fusil.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3>
+
+
+<p>Aux heures d&eacute;cisives de la vie, quand l'avenir tout entier d&eacute;pend
+d'une parole ou d'un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent
+traverser l'esprit dans l'espace de temps que brille un &eacute;clair.</p>
+
+<p>&Agrave; la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la premi&egrave;re
+id&eacute;e de Maurice d'Escorval fut celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps est-il l&agrave;? Nous &eacute;piait-il, nous a-t-il
+&eacute;cout&eacute;s, qu'a-t-il entendu?...</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de se pr&eacute;cipiter sur cet ennemi, de le
+frapper au visage, de le contraindre &agrave; une lutte corps &agrave; corps.</p>
+
+<p>La pens&eacute;e de Marie-Anne l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Il entrevit les r&eacute;sultats possibles, probables m&ecirc;me, d'une querelle
+n&eacute;e de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu'en f&ucirc;t l'issue,
+perdait de r&eacute;putation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et
+la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aim&eacute;e devenant,
+par son fait, la fable du pays, montr&eacute;e au doigt... et il eut assez de
+puissance sur soi pour ma&icirc;triser sa col&egrave;re.</p>
+
+<p>Tout cela ne dura pas la moiti&eacute; d'une seconde.</p>
+
+<p>Il toucha l&eacute;g&egrave;rement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers
+Martial:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes &eacute;tranger, monsieur, lui dit-il, d'une voix affreusement
+alt&eacute;r&eacute;e, et vous cherchez sans doute votre chemin...</p>
+
+<p>L'expression trahissait ses sages intentions. Un &laquo;passez votre chemin&raquo;
+bien sec e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moins blessant. Il oubliait que ce nom d'&eacute;tranger
+&eacute;tait la plus sanglante injure qu'on jetait alors &agrave; la face des
+anciens &eacute;migr&eacute;s revenus avec les arm&eacute;es alli&eacute;es.</p>
+
+<p>Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose
+insolemment nonchalente.</p>
+
+<p>Il toucha du bout du doigt la visi&egrave;re de sa casquette de chasse et
+r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... je me suis &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>Si troubl&eacute;e, si d&eacute;faillante que f&ucirc;t Marie-Anne, elle comprenait bien
+que sa pr&eacute;sence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens.
+Leur attitude, la fa&ccedil;on dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient
+laisser l'ombre d'un doute. Si l'un restait ramass&eacute; sur lui-m&ecirc;me,
+comme pour bondir en avant, l'autre serrait le double canon de son
+fusil, tout pr&ecirc;t &agrave; se d&eacute;fendre...</p>
+
+<p>Le silence de pr&egrave;s d'une minute qui suivit, fut mena&ccedil;ant comme ce
+calme profond qui pr&eacute;c&egrave;de l'orage... Martial &agrave; la fin le rompit:</p>
+
+<p>&mdash;Les indications des paysans ne brillent pas pr&eacute;cis&eacute;ment par leur
+nettet&eacute;, reprit-il d'un ton l&eacute;ger, voici plus d'une heure que je
+cherche la maison o&ugrave; s'est retir&eacute; M. Lacheneur...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Je lui suis envoy&eacute; par M. le duc de Sairmeuse, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s ce qu'il savait, Maurice crut deviner qu'il s'agissait de
+quelque r&eacute;clamation de ces gens si &eacute;trangement rapaces.</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de
+Sairmeuse avaient &eacute;t&eacute; rompues hier soir chez M. l'abb&eacute; Midon...</p>
+
+<p>Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas.
+Il venait de se jurer qu'il resterait calme quand m&ecirc;me, et il &eacute;tait de
+force &agrave; se tenir parole.</p>
+
+<p>&mdash;Si ces relations, ce qu'&agrave; Dieu ne plaise! pronon&ccedil;a-t-il, sont jamais
+rompues, croyez, monsieur d'Escorval, qu'il n'y aura pas de notre
+faute...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce qu'on pr&eacute;tend.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, on...?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le pays.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Et que dit-il?...</p>
+
+<p>&mdash;La v&eacute;rit&eacute;... Il est de ces offenses qu'un homme d'honneur ne saurait
+oublier ni pardonner.</p>
+
+<p>Le jeune marquis de Sairmeuse branla la t&ecirc;te d'un air grave.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes prompt &agrave; vous prononcer, monsieur, dit-il froidement.
+Permettez-moi d'esp&eacute;rer que M. Lacheneur sera moins s&eacute;v&egrave;re que vous,
+et que son ressentiment,&mdash;juste, j'en conviens&mdash;tombera devant...&mdash;il
+h&eacute;sitait&mdash;devant des explications loyales.</p>
+
+<p>Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, &eacute;tait-ce
+possible!...</p>
+
+<p>Martial profita de l'effet produit pour s'avancer vers Marie-Anne et
+s'adresser uniquement &agrave; elle, paraissant d&eacute;sormais compter Maurice
+pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n'en doutez
+pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... &Agrave; qui fera-t-on entendre
+que nous ayons pu offenser volontairement un... ami d&eacute;vou&eacute; de notre
+famille, et cela au moment m&ecirc;me o&ugrave; il nous rendait le plus signal&eacute;
+service! Un gentilhomme tel que mon p&egrave;re et un h&eacute;ros de probit&eacute; tel
+que le v&ocirc;tre sont faits pour s'estimer. J'avoue que, dans la sc&egrave;ne
+d'hier, M. de Sairmeuse n'a pas eu le beau r&ocirc;le, mais ma d&eacute;marche
+d'aujourd'hui prouve ses regrets...</p>
+
+<p>Certes, ce n'&eacute;tait plus l&agrave; le ton cavalier qu'avait pris Martial
+quand, pour la premi&egrave;re fois, il avait abord&eacute; Marie-Anne sur la place
+de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait d&eacute;couvert, il restait &agrave; demi-inclin&eacute;, et il s'exprimait
+d'un ton de respect profond, comme s'il e&ucirc;t eu devant lui une fi&egrave;re
+duchesse, et non l'humble fille de ce &laquo;maraud&raquo; de Lacheneur.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce simplement une man&#339;uvre de rou&eacute;? Subissait-il, sans trop
+s'en rendre compte, l'ascendant de cette jeune fille si &eacute;trange?...
+C'&eacute;tait l'un et l'autre. Mais il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de dire o&ugrave;
+cessait le voulu et o&ugrave; commen&ccedil;ait l'involontaire.</p>
+
+<p>Cependant il continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re est un vieillard qui a cruellement souffert... L'exil,
+loin de la France, est lourd &agrave; porter!... Mais si les chagrins et les
+d&eacute;ceptions ont aigri son caract&egrave;re, ils n'ont pas chang&eacute; son c&#339;ur.
+Ses dehors imp&eacute;rieux, hautains, souvent &acirc;pres, cachent une bont&eacute; que
+j'ai vue souvent d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l'avouer?
+le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d'un
+enfant... Il se refuse &agrave; reconna&icirc;tre que le monde a march&eacute; depuis
+vingt ans... On l'a abus&eacute; par des rodomontades ridicules... Enfin,
+nous &eacute;tions encore &agrave; Montaignac que d&eacute;j&agrave; les ennemis de M. Lacheneur
+avaient trouv&eacute; le secret d'indisposer mon p&egrave;re contre lui...</p>
+
+<p>On e&ucirc;t jur&eacute; qu'il disait la v&eacute;rit&eacute;, tant sa voix &eacute;tait persuasive,
+tant l'expression de son visage, son regard, son geste, &eacute;taient
+d'accord avec ses paroles.</p>
+
+<p>Et Maurice, qui sentait, qui &eacute;tait s&ucirc;r qu'il mentait et mentait
+impudemment, Maurice restait &eacute;bahi de cette science de com&eacute;dien que
+donna le commerce de la &laquo;haute soci&eacute;t&eacute;,&raquo; et qu'il ignorait, lui...</p>
+
+<p>Mais o&ugrave; Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette com&eacute;die?...</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j'ai souffert hier,
+dans cette petite salle du presbyt&egrave;re?... Non, je ne me rappelle pas,
+en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l'h&eacute;ro&iuml;sme de M.
+Lacheneur. Apprenant notre arriv&eacute;e, il accourait, et sans h&eacute;sitation,
+sans faste, il se d&eacute;pouillait volontairement d'une fortune... et on le
+rudoyait. Cet exc&egrave;s d'injustice me faisait horreur. Et si je n'ai
+pas protest&eacute; hautement, si je ne me suis pas r&eacute;volt&eacute;, c'est que la
+contradiction irrite mon p&egrave;re jusqu'&agrave; la folie... Mais &agrave; quoi bon
+protester?... Le sublime &eacute;lan de votre pi&eacute;t&eacute; filiale devait &ecirc;tre plus
+puissant que toutes mes paroles. Vous n'&eacute;tiez pas hors du village, que
+d&eacute;j&agrave; M. de Sairmeuse, honteux de ses pr&eacute;ventions, me disait: &laquo;J'ai eu
+tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me r&eacute;soudre &agrave; faire le
+premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, <i>et obtenez
+qu'il oublie</i>...&raquo;</p>
+
+<p>Marie-Anne, plus rouge qu'une pivoine, baissait les yeux, horriblement
+embarrass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera
+&agrave; moi, au contraire, de vous rendre gr&acirc;ces, si vous obtenez de M.
+Lacheneur qu'il accepte les justes r&eacute;parations qui lui sont dues... et
+il les acceptera si vous consentez &agrave; plaider notre cause... Qui donc
+r&eacute;sisterait &agrave; votre voix si douce, &agrave; vos beaux yeux suppliants...</p>
+
+<p>Si inexp&eacute;riment&eacute; que f&ucirc;t Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre
+les projets de Martial. Cet homme, qu'il ha&iuml;ssait d&eacute;j&agrave; mortellement,
+osait parler d'amour &agrave; Marie-Anne devant lui, Maurice... C'est-&agrave;-dire
+que, depuis une heure, il le bafouait et l'outrageait; il se jouait
+abominablement de sa simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang &agrave; son
+cerveau.</p>
+
+<p>Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irr&eacute;sistible il le
+fit pirouetter par deux fois sur lui-m&ecirc;me, et le repoussa, le lan&ccedil;a
+plut&ocirc;t &agrave; dix pas, en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est trop d'impudence &agrave; la fin, marquis de Sairmeuse!...</p>
+
+<p>L'attitude de Maurice &eacute;tait si formidable, que Martial le vit sur lui.
+La violence du choc l'avait fait tomber un genou en terre; sans se
+relever, il arma son fusil, pr&ecirc;t &agrave; faire feu.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas l&acirc;chet&eacute; de la part du marquis de Sairmeuse, mais se
+colleter lui repr&eacute;sentait quelque chose de si ignoble et de si bas,
+qu'il e&ucirc;t tu&eacute; Maurice comme un chien, plut&ocirc;t que de se laisser toucher
+du bout du doigt.</p>
+
+<p>Cette explosion de la col&egrave;re si l&eacute;gitime de Maurice, Marie-Anne
+l'attendait, la souhaitait m&ecirc;me depuis un moment.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait bien plus inexp&eacute;riment&eacute;e encore que son ami, mais elle
+&eacute;tait femme et n'avait pu se m&eacute;prendre &agrave; l'accent du jeune marquis de
+Sairmeuse.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident qu'il &laquo;lui faisait la cour.&raquo; Et avec quelles
+intentions!... il n'&eacute;tait que trop ais&eacute; de le deviner.</p>
+
+<p>Son trouble, pendant que le marquis parlait d'une voix de plus en plus
+tendre, venait de la stupeur et de l'indignation qu'elle ressentait
+d'une si prodigieuse audace.</p>
+
+<p>Comment, apr&egrave;s cela, n'e&ucirc;t-elle pas b&eacute;ni la violence qui mettait fin &agrave;
+une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice!</p>
+
+<p>Une femme vulgaire se f&ucirc;t jet&eacute;e entre ces deux jeunes gens pr&ecirc;ts &agrave;
+s'entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas.</p>
+
+<p>Le devoir de Maurice n'&eacute;tait-il pas de la d&eacute;fendre quand on
+l'insultait! Qui donc, sinon lui, la prot&eacute;gerait contre la
+fl&eacute;trissante galanterie d'un libertin? Elle e&ucirc;t rougi, elle qui &eacute;tait
+l'&eacute;nergie m&ecirc;me, d'aimer un &ecirc;tre faible et pusillanime.</p>
+
+<p>Mais toute intervention &eacute;tait inutile.</p>
+
+<p>Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois
+qu'elle &eacute;claire.</p>
+
+<p>Maurice comprit qu'il est de ces injures qu'on ne doit pas para&icirc;tre
+soup&ccedil;onner, sous peine de donner sur soi un avantage &agrave; qui les
+adresse.</p>
+
+<p>Il sentit que Marie-Anne devait &ecirc;tre hors de cause. C'&eacute;tait affaire &agrave;
+lui d'expliquer les motifs de son agression.</p>
+
+<p>Cette intelligence instantan&eacute;e de la situation op&eacute;ra en lui une
+si puissante r&eacute;action, qu'il recouvra, comme par magie, tout son
+sang-froid et le libre exercice de ses facult&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-il d'un ton de d&eacute;fi, c'est assez d'hypocrisie,
+monsieur!... Oser parler de r&eacute;parations apr&egrave;s le traitement que
+vous et les v&ocirc;tres lui avez inflig&eacute;, c'est ajouter &agrave; l'affront une
+humiliation pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e... et je ne le souffrirai pas.</p>
+
+<p>Martial avait d&eacute;sarm&eacute; son fusil; il s'&eacute;tait relev&eacute;, et il &eacute;poussetait
+le genou de son pantalon, o&ugrave; s'&eacute;taient attach&eacute;s quelques grains de
+sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait bien trop fin pour ne pas reconna&icirc;tre que Maurice d&eacute;guisait
+la v&eacute;ritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il
+s'avouait, qu'emport&eacute; par l'&eacute;trange impression que produisait sur lui
+Marie-Anne, il &eacute;tait all&eacute; trop vite et trop loin, il n'en &eacute;tait pas
+absolument m&eacute;content.</p>
+
+<p>Cependant il fallait r&eacute;pondre, et garder la sup&eacute;riorit&eacute; qu'il
+s'imaginait avoir eue jusqu'&agrave; ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant
+alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez &agrave; M<sup>lle</sup>
+Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'esp&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me l'avez d&eacute;j&agrave; dit, interrompit brutalement Maurice. Rien
+n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous
+indiquera la maison du baron d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux
+de mes amis...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... quand il vous plairai...</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement... Mais il me pla&icirc;t de savoir avant en vertu de quel
+mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et
+pr&eacute;tendez le d&eacute;fendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos
+droits?</p>
+
+<p>Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu
+au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Mes droits, r&eacute;pondit-il, sont ceux de l'amiti&eacute;... Si je vous dis
+que vos d&eacute;marches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur
+n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous
+d&eacute;guisiez l'aum&ocirc;ne que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour
+faire taire votre conscience... Il pr&eacute;tend garder son affront qui est
+son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs
+de Sairmeuse!... vous l'avez &eacute;lev&eacute; &agrave; mille pieds de votre fausse
+grandeur... Sa noble pauvret&eacute; &eacute;crase votre opulence, comme j'&eacute;crase,
+moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de
+vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront
+jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il
+ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira:
+&laquo;Ces gens-l&agrave; me doivent tout!&raquo;</p>
+
+<p>Sa parole enflamm&eacute;e avait une telle puissance d'&eacute;motion, que
+Marie-Anne ne sut pas r&eacute;sister &agrave; l'inspiration qu'elle eut de lui
+serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon p&egrave;re a
+eu hier l'honneur de demander pour moi &agrave; M. Lacheneur la main de sa
+fille...</p>
+
+<p>&mdash;Et je l'ai refus&eacute;e!... cria une voix terrible.</p>
+
+<p>Marie-Anne et les deux jeunes gens se retourn&egrave;rent avec un m&ecirc;me
+mouvement de surprise et d'effroi.</p>
+
+<p>M. Lacheneur &eacute;tait l&agrave; devant eux, et &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s se tenait
+Chanlouineau qui roulait des yeux mena&ccedil;ants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai refus&eacute;e, reprit M. Lacheneur, et je ne pr&eacute;voyais pas
+que ma fille irait jamais contre mes volont&eacute;s... Que m'avez-vous jur&eacute;
+ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des
+rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez &agrave; la maison, &agrave;
+l'instant...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne.</p>
+
+<p>Elle ob&eacute;it et s'&eacute;loigna, non sans avoir adress&eacute; &agrave; Maurice un regard o&ugrave;
+se lisait un adieu qu'elle croyait devoir &ecirc;tre &eacute;ternel.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle fut &agrave; vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant
+Maurice, les bras crois&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'esp&egrave;re ne plus
+vous reprendre &agrave; r&ocirc;der autour de ma fille...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de d&eacute;tourner
+une jeune fille de son devoir, qui est l'ob&eacute;issance... Vous venez
+de rompre &agrave; tout jamais toutes relations entre votre famille et la
+mienne...</p>
+
+<p>Le pauvre gar&ccedil;on essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur
+l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.</p>
+
+<p>Et Maurice h&eacute;sitant, il le saisit au collet et le porta presque
+jusqu'au sentier qui traversait le bois de la R&egrave;che.</p>
+
+<p>Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui
+dire &agrave; l'oreille, et de son ton amical d'autrefois:</p>
+
+<p>&mdash;Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre
+toutes mes pr&eacute;cautions inutiles!...</p>
+
+<p>Il suivit de l'&#339;il Maurice, qui se retirait tout &eacute;tourdi de cette
+sc&egrave;ne, stup&eacute;fi&eacute; de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement
+quand il le vit hors de la port&eacute;e de la voix qu'il revint &agrave; Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis,
+dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous
+cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend
+pour se rendre au ch&acirc;teau de Courtomieu.</p>
+
+<p>Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, en route!...</p>
+
+<p>Mais Martial l'arr&ecirc;ta d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon p&egrave;re sait bien o&ugrave;
+il m'a envoy&eacute;... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part...</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter
+l'expression de nos regrets sinc&egrave;res de la sc&egrave;ne qui a eu lieu chez le
+cur&eacute; Midon...</p>
+
+<p>Et sans attendre une r&eacute;ponse, Martial, avec une extr&ecirc;me habilet&eacute; et un
+rare bonheur d'expression, se mit &agrave; r&eacute;p&eacute;ter au p&egrave;re l'histoire qu'il
+venait de conter &agrave; la fille.</p>
+
+<p>&Agrave; l'entendre, son p&egrave;re et lui &eacute;taient d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s... Se pouvait-il que
+M. Lacheneur e&ucirc;t cru &agrave; une ingratitude si noire... Pourquoi s'&eacute;tait-il
+retir&eacute; si pr&eacute;cipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait &agrave; sa
+disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent
+mille francs, davantage m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Cependant M. Lacheneur ne semblait pas &eacute;bloui, et quand Martial eut
+fini, il r&eacute;pondit respectueusement mais froidement qu'il r&eacute;fl&eacute;chirait.</p>
+
+<p>Cette froideur devait stup&eacute;fier Chanlouineau; il ne le cacha pas d&egrave;s
+que le marquis de Sairmeuse se fut retir&eacute; apr&egrave;s force protestations.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions mal jug&eacute; ces gens-l&agrave;, d&eacute;clara-t-il.</p>
+
+<p>Mais M. Lacheneur haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, fit-il, tu crois que c'est &agrave; moi qu'on offre tout cet
+argent?</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... j'ai des oreilles...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon pauvre gar&ccedil;on, il faut se d&eacute;fier de ce qu'elles
+entendent. La v&eacute;rit&eacute; est que ces grosses sommes sont destin&eacute;es aux
+beaux yeux de ma fille. Elle a plu &agrave; ce freluquet de marquis, et il
+voudrait en faire sa ma&icirc;tresse...</p>
+
+<p>Chanlouineau s'arr&ecirc;ta court, l'&#339;il flamboyant, les poings crisp&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Saint bon Dieu!... s'&eacute;cria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis &agrave;
+vous, corps et &acirc;me... et pour tout ce que vous voudrez.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3>
+
+
+<p>&mdash;Non, d&eacute;cid&eacute;ment, je n'ai de ma vie rencontr&eacute; une femme qui se puisse
+comparer &agrave; cette Marie-Anne. Quelle gr&acirc;ce et quelle majest&eacute;!... Ah! sa
+beaut&eacute; est divine!...</p>
+
+<p>Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, apr&egrave;s ses propositions &agrave;
+M. Lacheneur.</p>
+
+<p>Au risque de s'&eacute;garer, il avait pris au plus court, et il s'en allait
+&agrave; travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour
+sauter les foss&eacute;s.</p>
+
+<p>Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et d&eacute;licieuse, &agrave;
+se repr&eacute;senter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante
+et &eacute;mue, p&acirc;lissant et rougissant tour &agrave; tour, pr&egrave;s de d&eacute;faillir ou se
+redressant superbe de fiert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment soup&ccedil;onner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous
+cette na&iuml;vet&eacute; pudique, une &acirc;me de feu et une indomptable &eacute;nergie!
+Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses
+deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imb&eacute;cile
+d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour &ecirc;tre regard&eacute; ainsi, ne
+fut-ce qu'une minute!... Comment ce gar&ccedil;on ne serait-il pas fou
+d'elle!...</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel
+nom donner &agrave; cet envahissement de sa pens&eacute;e, &agrave; ces furieux d&eacute;sirs qui
+fr&eacute;missaient en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... n'importe, s'&eacute;cria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je
+l'aurai.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, il se mit &agrave; &eacute;tudier le c&ocirc;t&eacute; politique et strat&eacute;gique
+de l'entreprise, avec la sagacit&eacute; d'une exp&eacute;rience souvent mise &agrave;
+l'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>Son d&eacute;but, force lui &eacute;tait d'en convenir, n'avait &eacute;t&eacute; ni heureux ni
+adroit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon p&egrave;re, murmurait-il, qui me vaut cette &eacute;cole... Comment,
+moi qui le connais, ai-je pu prendre ses r&ecirc;veries pour des
+r&eacute;alit&eacute;s!...</p>
+
+<p>Il est s&ucirc;r que l'&eacute;preuve qu'il venait de tenter &eacute;tait faite pour
+porter la lumi&egrave;re dans son esprit. Hommages et argent avaient &eacute;t&eacute;
+repouss&eacute;s. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur
+ses d&eacute;clarations d&eacute;guis&eacute;es, M. Lacheneur avait accueilli plus que
+froidement ses avances et l'offre d'une v&eacute;ritable fortune.</p>
+
+<p>En outre, il se rappelait l'&#339;il terrible de Chanlouineau.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un
+signe de Marie-Anne, il m'e&ucirc;t &eacute;cras&eacute; comme un &#339;uf, sans souci de
+mes a&iuml;eux. Ah &ccedil;a! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois
+poursuivants en ce cas.</p>
+
+<p>Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et m&ecirc;me p&eacute;rilleuse, plus
+elle irritait sa passion.</p>
+
+<p>&mdash;Tout peut se r&eacute;parer, songeait-il. Les occasions de nous revoir
+ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques
+entrevues avec M. Lacheneur pour r&eacute;gulariser la restitution de
+Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon r&ocirc;le est tout
+trac&eacute;. M&ecirc;me, je profiterai de la d&eacute;testable impression que j'ai
+produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai &eacute;t&eacute; hardi, et ce sera
+bien le diable si elle n'est pas touch&eacute;e et flatt&eacute;e de ce triomphe de
+sa beaut&eacute;. Reste le d'Escorval.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; que le b&acirc;t blessait Martial, ainsi qu'il se le r&eacute;p&eacute;tait en
+ce langage trivial qu'on emploie vis-&agrave;-vis de soi.</p>
+
+<p>Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa
+col&egrave;re lui avait paru bien grande pour &ecirc;tre absolument r&eacute;elle.</p>
+
+<p>Il soup&ccedil;onnait une com&eacute;die, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour
+Chanlouineau?... Et encore dans quel but?...</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, disait-il, me voici les mains li&eacute;es, et emp&ecirc;ch&eacute; de
+demander compte &agrave; ce petit d'Escorval de son insolence. Dig&eacute;rer
+un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est
+incontestable; peut-&ecirc;tre s'avisera-t-il de venir me provoquer de
+nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour
+que je n'aie aucune satisfaction &agrave; lui refuser. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, si
+j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa t&ecirc;te,
+Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne
+chose en &eacute;change d'un petit exp&eacute;dient pour le forcer &agrave; quitter le
+pays.</p>
+
+<p>Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni
+pr&eacute;voir, ni calculer les &eacute;pouvantables cons&eacute;quences, Martial arrivait
+&agrave; l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas
+pr&eacute;cipit&eacute;s derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des
+signes, il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Chupin et un de ses fils.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'&eacute;tait faufil&eacute; parmi les gens
+charg&eacute;s d'aller pr&eacute;parer &agrave; Sairmeuse les appartements, il avait
+d&eacute;j&agrave; trouv&eacute; le secret de se rendre utile, il visait &agrave; devenir
+indispensable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le marquis, s'&eacute;cria-t-il d&egrave;s qu'il fut &agrave; port&eacute;e de la
+voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit s&egrave;chement Maurice, je rentre.</p>
+
+<p>Mais Chupin n'&eacute;tait plus susceptible, et si f&acirc;cheux que f&ucirc;t l'accueil,
+il ne s'en risqua pas moins &agrave; cheminer derri&egrave;re Martial, assez pr&egrave;s
+pour &ecirc;tre entendu.</p>
+
+<p>Il avait son projet, car il ne tarda pas &agrave; entamer le long r&eacute;cit
+de toutes les calomnies r&eacute;pandues dans le pays sur le compte de M.
+Lacheneur.</p>
+
+<p>Pourquoi choisissait-il ce sujet plut&ocirc;t qu'un autre? Avait-il devin&eacute;
+quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?...</p>
+
+<p>&Agrave; l'entendre, Lacheneur&mdash;il ne disait plus: Monsieur&mdash;n'&eacute;tait
+d&eacute;finitivement qu'un sc&eacute;l&eacute;rat, la restitution de Sairmeuse n'&eacute;tait
+qu'une rouerie, enfin il poss&eacute;dait des mille et des cent mille francs,
+puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne.</p>
+
+<p>Si le vieux maraudeur n'avait que des soup&ccedil;ons, Martial les changea en
+certitude par sa vivacit&eacute; &agrave; demander:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, M<sup>lle</sup> Lacheneur va se marier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec qui?...</p>
+
+<p>&mdash;Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien,
+que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait
+manqu&eacute; de respect &agrave; M. le duc. Il est finaud, le m&acirc;tin, et si
+Marie-Anne ne lui apportait pas de bons &eacute;cus vaillants, il ne la
+m&egrave;nerait pas &agrave; la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce positif ce que vous dites l&agrave;?...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ma connaissance, oui. Mon a&icirc;n&eacute; qui est l&agrave; a entendu dire &agrave;
+Chanlouineau et &agrave; Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et
+qu'on va publier les bans...</p>
+
+<p>Et se retournant vers son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Pas vrai... gar&ccedil;on? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ma grande foi, oui! r&eacute;pondit le gars, qui jamais n'avait ou&iuml; rien de
+pareil.</p>
+
+<p>Martial se tut, honteux peut-&ecirc;tre de s'&ecirc;tre laiss&eacute; prendre aux amorces
+de ce vieux, mais satisfait d'&ecirc;tre averti de cette circonstance si
+importante.</p>
+
+<p>Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de
+mentir, il devenait &eacute;vident que la conduite de M. Lacheneur cachait
+quelque gros myst&egrave;re. Comment, sans quelque tout-puissant motif,
+e&ucirc;t-il refus&eacute; sa fille &agrave; Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la
+donner &agrave; un paysan?...</p>
+
+<p>Ce motif, Martial se jurait de le p&eacute;n&eacute;trer, quand il arriva &agrave;
+Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace
+sabl&eacute; qui s'&eacute;tendait entre le parterre et le perron du ch&acirc;teau, se
+trouvaient amoncel&eacute;s toutes sortes d'effets d'habillement, du linge,
+de la vaisselle, des meubles... On e&ucirc;t dit un d&eacute;m&eacute;nagement. Une
+demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce
+remue-m&eacute;nage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.</p>
+
+<p>Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avan&ccedil;a donc vers son p&egrave;re,
+et apr&egrave;s l'avoir respectueusement salu&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C'est cependant bien
+simple. Qu'un ma&icirc;tre l&eacute;gitime, &agrave; son retour, couche dans les draps
+d'un usurpateur, c'est charmant pour une premi&egrave;re nuit, pour une
+seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait
+que j'&eacute;tais chez lui, et &ccedil;a m'assassinait. J'ai donc fait rassembler
+et descendre sa d&eacute;froque, celle de sa fille, tout ce qui n'est pas
+de l'ancien mobilier du ch&acirc;teau... On va charger le tout sur une
+charrette et le lui porter...</p>
+
+<p>Le jeune marquis de Sairmeuse b&eacute;nit le ciel d'&ecirc;tre arriv&eacute; si &agrave; point.
+Le projet de son p&egrave;re ex&eacute;cut&eacute;, il e&ucirc;t pu dire adieu &agrave; ses esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Hein!... pourquoi? Qui m'en emp&ecirc;cherait, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Personne assur&eacute;ment... Mais vous r&eacute;fl&eacute;chirez qu'un homme qui ne
+s'est pas trop mal conduit, en somme, a droit &agrave; quelques &eacute;gards...</p>
+
+<p>Le duc parut abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Des &eacute;gards!... s'&eacute;cria-t-il, ce maraud a droit &agrave; des &eacute;gards!...
+Voil&agrave; qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c'est-&agrave;-dire
+vous lui donnez&mdash;car il n'est que juste que vous fassiez la guerre &agrave;
+vos d&eacute;pens&mdash;vous lui faites pr&eacute;sent de cent mille livres, et il ne se
+tient pas pour content, il lui faut encore des &eacute;gards!... Accordez-lui
+en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j'ai
+r&eacute;solu...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... moi, monsieur, j'y regarderais &agrave; deux fois, &agrave; votre
+place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c'est tr&egrave;s-bien. Mais o&ugrave; en
+est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrit&eacute; par vous, il
+revenait sur sa parole?... O&ugrave; sont vos titres de propri&eacute;t&eacute;?...</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse devint vert.</p>
+
+<p>&mdash;Jarnibieu! s'&eacute;cria-t-il, je n'avais pas pens&eacute; &agrave; cela... Hol&agrave;! vous
+autres, qu'on me rentre toute cette d&eacute;pouille, et promptement!...</p>
+
+<p>Et comme on lui ob&eacute;issait:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il &agrave; son fils, h&acirc;tons-nous de nous rendre &agrave;
+Courtomieu, d'o&ugrave; on nous a d&eacute;j&agrave; envoy&eacute; chercher deux fois... Il s'agit
+d'une affaire d'une importance extr&ecirc;me.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3>
+
+
+<p>Le ch&acirc;teau de Courtomieu passe, apr&egrave;s Sairmeuse, pour la plus
+magnifique habitation de l'arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse
+s'enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et
+ses eaux jaillissantes.</p>
+
+<p>On y arrivait alors par une longue et &eacute;troite chauss&eacute;e mal pav&eacute;e,
+tr&egrave;s-laide, et qui g&acirc;tait absolument l'harmonie du paysage. Elle avait
+cependant co&ucirc;t&eacute; au marquis les yeux de la t&ecirc;te, &agrave; ce qu'il disait, et,
+pour cette raison, il la consid&eacute;rait comme un chef-d'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Quand la voiture qui amenait Martial et son p&egrave;re quitta la grande
+route pour cette chauss&eacute;e, les cahots tir&egrave;rent le duc de la r&ecirc;verie
+profonde o&ugrave; il &eacute;tait tomb&eacute; d&egrave;s en quittant Sairmeuse.</p>
+
+<p>Cette r&ecirc;verie, le marquis pensait bien l'avoir caus&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, se disait-il, non sans une secr&egrave;te satisfaction, le r&eacute;sultat
+de mon adroite man&#339;uvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne
+sera pas l&eacute;galis&eacute;e, j'obtiendrai de mon p&egrave;re tout ce que je voudrai...
+oui, tout. Et s'il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne &agrave; sa
+table.</p>
+
+<p>Il se trompait. Le duc avait d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; cette affaire; ses
+impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur
+le sable.</p>
+
+<p>Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et apr&egrave;s avoir ordonn&eacute; au
+cocher de marcher au pas:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous &ecirc;tes d&eacute;cid&eacute;ment
+amoureux de cette petite Lacheneur?...</p>
+
+<p>Martial ne put s'emp&ecirc;cher de tressaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... amoureux, fit-il d'un ton l&eacute;ger, ce serait peut-&ecirc;tre beaucoup
+dire. Mettons qu'elle m'inspire un go&ucirc;t assez vif, ce sera suffisant.</p>
+
+<p>Le duc regardait son fils d'un air narquois.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, vous me ravissez!... s'&eacute;cria-t-il. Je craignais que cette
+amourette ne d&eacute;range&acirc;t, au moins pour l'instant, certains plans que
+j'ai con&ccedil;us... J'ai des vues sur vous, marquis!...</p>
+
+<p>&mdash;Diable!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en
+d&eacute;tail... Je me borne pour aujourd'hui &agrave; vous recommander d'examiner
+M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu.</p>
+
+<p>Martial ne r&eacute;pondit pas. La recommandation &eacute;tait inutile. Si M<sup>lle</sup>
+Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, M<sup>lle</sup> de Courtomieu, depuis
+un moment le souvenir de Marie-Anne s'effa&ccedil;ait sous l'image radieuse
+de Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais avant d'arriver &agrave; la fille, reprit le duc, parlons du p&egrave;re...
+Il est fort de mes amis et je le sais par c&#339;ur. Vous avez entendu des
+faquins me reprocher ce qu'ils appelaient mes pr&eacute;jug&eacute;s, n'est-ce pas?
+Eh bien! compar&eacute; au marquis de Courtomieu, je ne suis qu'un insigne
+jacobin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon &eacute;poque, on l'e&ucirc;t tenu,
+lui, pour arri&eacute;r&eacute;, sous le r&egrave;gne de Louis XIV. Seulement,&mdash;car il y
+a un seulement,&mdash;les principes que j'affiche hautement, il les tient
+enferm&eacute;s dans sa tabati&egrave;re... et fiez-vous &agrave; lui pour ne l'ouvrir
+qu'au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses
+opinions, en ce sens qu'il a &eacute;t&eacute; forc&eacute; de les cacher assez souvent. Il
+les a cach&eacute;es sous le Consulat, d'abord, quand il revint d'&eacute;migration.
+Il les dissimula plus courageusement encore sous l'Empire... car il a
+&eacute;t&eacute; quelque peu chambellan de &laquo;Buonaparte,&raquo; ce cher marquis... Mais,
+chut! ne lui rappelez pas cet h&eacute;ro&iuml;sme: il le d&eacute;plore depuis Lutzen.</p>
+
+<p>C'est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses
+meilleurs amis.</p>
+
+<p>&mdash;L'histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l'histoire de ses
+mariages... Je dis: &laquo;ses,&raquo; parce qu'il s'est mari&eacute; un certain nombre
+de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de
+perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches
+les unes que les autres. Sa fille est de la troisi&egrave;me et derni&egrave;re, une
+Ciss&eacute;-Blossac... c'est celle qui a le plus dur&eacute;; elle est morte vers
+1809. &Agrave; chaque veuvage, il trompait son d&eacute;sespoir en achetant quantit&eacute;
+de terres ou des rentes. Si bien qu'&agrave; cette heure, il est aussi riche
+que vous, marquis, et qu'il a des influences secr&egrave;tes dans tous les
+camps... Mais, Jarnibieu! j'oubliais un d&eacute;tail: il flaire, m'a-t-on
+dit, l'influence du clerg&eacute;, et il est devenu d'une haute pi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il s'interrompit, la voiture venait de s'arr&ecirc;ter dans la cour
+d'honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne
+au-devant de ses h&ocirc;tes. Distinction flatteuse qu'il ne prodiguait pas.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l'homme du portrait.</p>
+
+<p>Long plut&ocirc;t que grand, solennel et remuant &agrave; la fois, M. de Courtomieu
+portait une l&eacute;vite infinie et des souliers &agrave; boucle d'or. La t&ecirc;te
+qui surmontait cette immense charpente &eacute;tait remarquablement
+petite,&mdash;signe de race,&mdash;couronn&eacute;e de rares cheveux plats et
+noirs,&mdash;il les teignait,&mdash;et &eacute;clair&eacute;e par de gros yeux ronds et sans
+chaleur.</p>
+
+<p>La morgue qui sied au gentilhomme et l'humilit&eacute; qui convient au
+chr&eacute;tien, se livraient, sur son visage, un perp&eacute;tuel et bien plaisant
+combat.</p>
+
+<p>Il serra tour &agrave; tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non
+sans les combler de compliments d&eacute;bit&eacute;s d'une petite voix de t&ecirc;te, qui
+&eacute;tonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons
+de fl&ucirc;te sortant des flancs d'un ophicl&eacute;ide.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous voici... r&eacute;p&eacute;tait-il; nous vous attendions pour
+d&eacute;lib&eacute;rer... c'est tr&egrave;s-grave... tr&egrave;s-d&eacute;licat aussi. Il s'agit de
+r&eacute;diger une adresse &agrave; Sa Majest&eacute;. La noblesse, qui a tant souffert de
+la R&eacute;volution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos
+amis des environs, au nombre de seize, sont r&eacute;unis dans mon cabinet,
+transform&eacute; en chambre du conseil...</p>
+
+<p>Martial fr&eacute;mit &agrave; l'id&eacute;e de tout ce qu'il allait &ecirc;tre oblig&eacute; d'entendre
+de choses niaises et insipides, et la recommandation de son p&egrave;re lui
+revenant &agrave; propos:</p>
+
+<p>&mdash;N'aurons-nous donc pas l'honneur, demanda-t-il, de pr&eacute;senter nos
+respects &agrave; M<sup>lle</sup> de Courtomieu?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille doit &ecirc;tre dans le salon avec notre vieille cousine,
+r&eacute;pondit le marquis de Courtomieu d'un ton distrait... &agrave; moins
+qu'elles ne soient au jardin...</p>
+
+<p>Cela pouvait signifier: &laquo;Allez-y, si bon vous semble!&raquo; Martial le prit
+ainsi, et arriv&eacute; dans le vestibule, il laissa monter seuls son p&egrave;re et
+le marquis.</p>
+
+<p>Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il &eacute;tait
+vide.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, je sais o&ugrave; est le jardin.</p>
+
+<p>Mais c'est en vain qu'il le parcourut en tout sens, ce jardin:
+personne.</p>
+
+<p>Il allait se d&eacute;cider &agrave; rentrer, et &agrave; marcher bravement &agrave; l'ennemi,
+quand, &agrave; travers le feuillage d'un berceau de jasmin, il crut
+distinguer comme une robe blanche.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a doucement, et son c&#339;ur battit, quand il reconnut qu'il
+avait bien vu.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu &eacute;tait assise pr&egrave;s d'une vieille dame, et
+elle lui lisait &agrave; demi-voix une lettre.</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle f&ucirc;t bien pr&eacute;occup&eacute;e, pour n'avoir pas entendu le
+sable crier sous les bottes de Martial.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; dix pas d'elle, si pr&egrave;s qu'il distinguait, par une
+&eacute;claircie des jasmins, jusqu'&agrave; l'ombre de ses longs cils.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, retenant son haleine, s'abandonnant &agrave; une d&eacute;licieuse
+extase.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!...</p>
+
+<p>Belle, non!... Mais jolie &agrave; ravir l'imagination. En elle, tout
+souriait au d&eacute;sir, ses grands yeux d'un bleu velout&eacute; et ses l&egrave;vres
+entr'ouvertes. Elle &eacute;tait blonde, mais de ce blond vivant et dor&eacute;
+des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque
+s'&eacute;chappaient &agrave; profusion des boucles folles o&ugrave; la lumi&egrave;re, en se
+jouant, semblait allumer des &eacute;tincelles.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre l'e&ucirc;t-on souhait&eacute;e un peu plus grande... Mais elle avait le
+charme p&eacute;n&eacute;trant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait
+des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effil&eacute;s &eacute;taient celles
+d'une enfant.</p>
+
+<p>H&eacute;las!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les
+apparences du marquis de Courtomieu.</p>
+
+<p>Cette jeune fille au regard candide avait la s&eacute;cheresse d'&acirc;me d'un
+vieux courtisan. Elle avait &eacute;t&eacute; tant f&ecirc;t&eacute;e au couvent, en sa qualit&eacute;
+de fille unique d'un grand seigneur archi-millionnaire, on l'avait
+entour&eacute;e de tant d'adulations! Le poison de la flatterie avait fl&eacute;tri
+en leur germe toutes ses bonnes qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus &ecirc;tre sensible
+qu'aux jouissances de la vanit&eacute; ou de l'ambition satisfaites. Elle
+pensait &agrave; un tabouret &agrave; la cour, comme une pensionnaire r&ecirc;ve d'un
+amoureux...</p>
+
+<p>Si elle avait daign&eacute; remarquer Martial,&mdash;car elle l'avait
+remarqu&eacute;,&mdash;c'est que son p&egrave;re lui avait dit que ce jeune homme
+emporterait sa femme aux plus hautes sph&egrave;res du pouvoir. L&agrave; dessus,
+elle avait prononc&eacute; un &laquo;c'est bien, nous verrons!&raquo; &agrave; faire fuir un
+pr&eacute;tendant &agrave; mille lieues...</p>
+
+<p>Cependant, Martial, craignant d'&ecirc;tre surpris, s'avan&ccedil;a et M<sup>lle</sup>
+Blanche, &agrave; sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouch&eacute;e...</p>
+
+<p>Lui s'inclina bien bas, et d'une voix amicalement respectueuse:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l'imprudence de
+m'apprendre o&ugrave; j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je ne me
+suis plus senti le courage d'affronter des discussions graves...
+seulement...</p>
+
+<p>Il montra la lettre que la jeune fille tenait &agrave; la main et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, je suis peut-&ecirc;tre indiscret?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en aucune fa&ccedil;on, monsieur le marquis, quoique cette lettre que
+je viens de lire m'ait profond&eacute;ment &eacute;mue... elle m'est adress&eacute;e par
+une pauvre enfant &agrave; qui je m'int&eacute;ressais, que j'envoyais chercher,
+parfois, quand je m'ennuyais: Marie-Anne Lacheneur.</p>
+
+<p>Exerc&eacute; d&egrave;s son enfance &agrave; la savante hypocrisie des salons, le jeune
+marquis de Sairmeuse avait habitu&eacute; son visage &agrave; ne rien trahir de ses
+impressions.</p>
+
+<p>Il savait rester riant avec l'angoisse au c&#339;ur, grave quand le
+fou-rire e&ucirc;t d&ucirc; le secouer de ses hoquets.</p>
+
+<p>Et cependant, &agrave; ce nom de Marie-Anne montant aux l&egrave;vres de M<sup>lle</sup> de
+Courtomieu, son &#339;il, o&ugrave; la satisfaction de soi le disputait au m&eacute;pris
+des autres, son &#339;il si clair se voila.</p>
+
+<p>&mdash;Elles se connaissent!... pensa-t-il.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e d'un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles h&eacute;sitait
+sa passion le troublait extraordinairement, et &eacute;veillait en lui toutes
+sortes de pudeurs inconnues.</p>
+
+<p>La main tourn&eacute;e, rien ne paraissait de son trouble, mais M<sup>lle</sup> Blanche
+l'avait aper&ccedil;u.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>Cependant, c'est avec le naturel parfait de l'innocence qu'elle
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, vous devez l'avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre
+Marie-Anne, puisque son p&egrave;re &eacute;tait le d&eacute;positaire de Sairmeuse?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue, en effet, mademoiselle, r&eacute;pondit simplement Martial.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, qu'elle est remarquablement belle, et d'une beaut&eacute;
+tout &eacute;trange, et qui surprend?</p>
+
+<p>Un sot e&ucirc;t protest&eacute;. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette
+faute.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle est tr&egrave;s-belle, dit-il.</p>
+
+<p>Cette soi-disant franchise d&eacute;concerta un peu M<sup>lle</sup> Blanche, et c'est
+avec un air d'hypocrite compassion qu'elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son p&egrave;re r&eacute;duit &agrave;
+b&ecirc;cher la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... vous exag&eacute;rez, mademoiselle, mon p&egrave;re pr&eacute;servera toujours
+Lacheneur de la g&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour
+Marie-Anne?</p>
+
+<p>&mdash;Elle en a un tout trouv&eacute;, mademoiselle... J'ai ou&iuml; dire qu'elle
+va &eacute;pouser un gar&ccedil;on des environs qui a quelque bien, un certain
+Chanlouineau.</p>
+
+<p>La na&iuml;ve pensionnaire &eacute;tait plus forte que Martial. Elle le soumettait
+&agrave; un interrogatoire en r&egrave;gle, et il ne s'en apercevait pas. Elle
+&eacute;prouva un certain d&eacute;pit en le voyant si bien instruit de tout ce qui
+concernait M<sup>lle</sup> Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c'est l&agrave; le parti
+qu'elle avait r&ecirc;v&eacute;?... Enfin!... Dieu veuille qu'elle soit heureuse;
+nul plus que nous ne le souhaite, car nous l'aimons beaucoup, ici...
+oui, beaucoup. N'est-ce pas, tante M&eacute;die?</p>
+
+<p>Tante M&eacute;die, c'&eacute;tait la vieille demoiselle assise pr&egrave;s de M<sup>lle</sup>
+Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, beaucoup, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Cette tante, cousine plut&ocirc;t, &eacute;tait une parente pauvre que M. de
+Courtomieu avait recueillie, et &agrave; qui M<sup>lle</sup> Blanche faisait payer
+ch&egrave;rement son pain; elle l'avait dress&eacute;e &agrave; jouer le r&ocirc;le d'&eacute;cho.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui me d&eacute;sole, reprit M<sup>lle</sup> de Courtomieu, c'est que je vois
+bris&eacute;es des relations qui m'&eacute;taient ch&egrave;res... Mais &eacute;coutez plut&ocirc;t ce
+que Marie-Anne m'&eacute;crit.</p>
+
+<p>Elle retira de sa ceinture, o&ugrave; elle l'avait pass&eacute;e, la lettre de M<sup>lle</sup>
+Lacheneur, et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re Blanche,</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris
+comme un coup de foudre. Mon p&egrave;re et moi, nous &eacute;tions trop accoutum&eacute;s
+&agrave; regarder comme n&ocirc;tre le d&eacute;p&ocirc;t remis &agrave; notre fid&eacute;lit&eacute;; nous en avons
+&eacute;t&eacute; punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et &agrave; cette heure
+tout est consomm&eacute;... Celle que vous appeliez votre amie n'est plus
+qu'une pauvre paysanne, comme sa m&egrave;re...&raquo;</p>
+
+<p>Le plus subtil observateur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pris &agrave; l'&eacute;motion de M<sup>lle</sup> Blanche.
+On e&ucirc;t jur&eacute; qu'elle avait mille peines &agrave; retenir ses larmes...
+peut-&ecirc;tre m&ecirc;me en tremblait-il quelqu'une entre ses longs cils.</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est qu'elle ne songeait qu'&agrave; &eacute;pier sur la figure de Martial
+quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu'il &eacute;tait en
+garde, il restait de marbre.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&laquo;Je mentirais si je disais que je n'ai pas souffert de ce brusque
+changement... Mais j'ai du courage, je saurai me r&eacute;signer. J'aurai, je
+l'esp&egrave;re, la force d'oublier, car il faut que j'oublie!... Le souvenir
+des f&eacute;licit&eacute;s pass&eacute;es rendrait peut-&ecirc;tre intol&eacute;rables les mis&egrave;res
+pr&eacute;sentes...&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Courtomieu referma brusquement la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous
+cette fiert&eacute;? Et on nous accuse d'orgueil, nous autres filles de la
+noblesse!</p>
+
+<p>Martial ne r&eacute;pondit pas. L'alt&eacute;ration de sa voix l'e&ucirc;t trahi, il le
+sentit. Combien cependant, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus touch&eacute; encore s'il lui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; donn&eacute; de lire les derni&egrave;res lignes de la lettre.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut vivre, ma ch&egrave;re Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n'&eacute;prouve
+aucune honte &agrave; vous demander de m'aider. Je travaille fort joliment,
+comme vous le savez, et je gagnerais ma vie &agrave; faire des broderies
+si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd'hui m&ecirc;me &agrave;
+Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je
+pourrais me pr&eacute;senter en me recommandant de votre nom.&raquo;</p>
+
+<p>Mais M<sup>lle</sup> de Courtomieu s'&eacute;tait bien gard&eacute;e de parler de cette requ&ecirc;te
+si touchante. Elle avait tent&eacute; une &eacute;preuve, elle n'avait pas r&eacute;ussi:
+tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer.</p>
+
+<p>Elle semblait avoir oubli&eacute; &laquo;son amie,&raquo; et elle babillait le plus
+gaiement du monde, quand, approchant du ch&acirc;teau, elle fut interrompue
+par un grand bruit de voix confuses mont&eacute;es &agrave; leur diapason le plus
+&eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la discussion de l'Adresse au roi, qui s'agitait furieusement
+dans le cabinet de M. de Courtomieu. M<sup>lle</sup> Blanche s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;J'abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je
+vous &eacute;tourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute &ecirc;tre
+l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>&mdash;Certes non! r&eacute;pondit-il en riant. Qu'y ferais-je? Le r&ocirc;le des
+hommes d'action ne commence qu'apr&egrave;s que les orateurs sont enrou&eacute;s...</p>
+
+<p>Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une
+&eacute;nergie si forte, que M<sup>lle</sup> de Courtomieu en fut toute saisie. Elle
+reconnaissait, pensait-elle, l'homme qui, selon son p&egrave;re, devait aller
+si loin.</p>
+
+<p>Malheureusement, son admiration fut troubl&eacute;e par un coup frapp&eacute; &agrave; la
+grosse cloche qui annon&ccedil;ait les visiteurs.</p>
+
+<p>Elle tressaillit, l&acirc;cha le bras de Martial, et tr&egrave;s-vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... n'importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se
+dit l&agrave;-haut... Si je le demande &agrave; mon p&egrave;re, il se moquera de ma
+curiosit&eacute;... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez &agrave;
+la conf&eacute;rence, vous me diriez tout...</p>
+
+<p>Un d&eacute;sir ainsi exprim&eacute; &eacute;tait un ordre. Le marquis de Sairmeuse
+s'inclina et ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me cong&eacute;die, se disait-il en montant l'escalier, rien n'est
+plus clair, et m&ecirc;me, elle n'y met pas de fa&ccedil;ons... Mais pourquoi
+diable me cong&eacute;die-t-elle?</p>
+
+<p>Pourquoi?... C'est qu'un seul coup &agrave; la cloche annon&ccedil;ait une visite
+pour M<sup>lle</sup> Blanche, qu'elle attendait &laquo;son amie,&raquo; et qu'elle ne voulait
+&agrave; aucun prix d'une rencontre de Martial et de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Elle n'aimait pas, et d&eacute;j&agrave; les tourments de la jalousie la
+d&eacute;chiraient... Telle &eacute;tait la logique de son caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Ses pressentiments d'ailleurs ne l'avaient pas tromp&eacute;e. C'&eacute;tait bien
+M<sup>lle</sup> Lacheneur qui l'attendait au salon.</p>
+
+<p>La malheureuse jeune fille &eacute;tait plus p&acirc;le que de coutume, mais
+rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu'elle
+subissait depuis deux jours.</p>
+
+<p>Et sa voix, en demandant &agrave; son ancienne amie une liste de &laquo;pratiques,&raquo;
+&eacute;tait aussi calme et aussi naturelle qu'autrefois quand elle la priait
+de venir passer une apr&egrave;s-midi &agrave; Sairmeuse.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si diff&eacute;rentes s'embrass&egrave;rent,
+les r&ocirc;les furent-ils intervertis.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut M<sup>lle</sup> Blanche qui
+sanglota.</p>
+
+<p>Mais tout en &eacute;crivant &agrave; la file le nom des personnes de sa
+connaissance, M<sup>lle</sup> de Courtomieu ne songeait qu'&agrave; l'occasion favorable
+qui se pr&eacute;sentait de v&eacute;rifier les soup&ccedil;ons &eacute;veill&eacute;s en elle par le
+trouble de Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inconcevable, dit-elle &agrave; son amie, inimaginable que le duc de
+Sairmeuse vous r&eacute;duise &agrave; une si p&eacute;nible extr&eacute;mit&eacute;!...</p>
+
+<p>Si loyale &eacute;tait Marie-Anne, qu'elle ne voulut pas laisser peser cette
+accusation sur l'homme qui avait si cruellement trait&eacute; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait
+faire, ce matin, des offres consid&eacute;rables, par son fils.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche se dressa comme si une vip&egrave;re l'e&ucirc;t mordue.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma ch&egrave;re Marie-Anne?
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il all&eacute; chez vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Il y allait... quand il m'a rencontr&eacute;e, dans les bois de la R&egrave;che...</p>
+
+<p>Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir
+de l'impertinente galanterie de Martial.</p>
+
+<p>La sotte exp&eacute;rience de M<sup>lle</sup> Blanche&mdash;elle &eacute;tait terriblement
+exp&eacute;riment&eacute;e, cette fille qui sortait du couvent,&mdash;se m&eacute;prit &agrave; ce
+trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se
+retira, elle eut la force de l'embrasser avec toutes les marques de
+l'affection la plus vive. Mais elle suffoquait.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu'ils se sont rencontr&eacute;s,
+ils ont gard&eacute; l'un de l'autre une impression si profonde!...
+S'aimeraient-ils donc d&eacute;j&agrave;?...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3>
+
+
+<p>Si Martial e&ucirc;t rapport&eacute; fid&egrave;lement &agrave; M<sup>lle</sup> Blanche tout ce qu'il
+entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'e&ucirc;t
+probablement un peu &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Il l'e&ucirc;t, &agrave; coup s&ucirc;r, stup&eacute;fi&eacute;e, s'il lui e&ucirc;t confess&eacute; en toute
+sinc&eacute;rit&eacute; ses impressions et ses r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux &agrave; qui on devait, plus
+tard, reprocher les exc&egrave;s du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa &agrave;
+combattre pour des pr&eacute;jug&eacute;s que r&eacute;prouvait sa raison.</p>
+
+<p>Tombant, de par la volont&eacute; de M<sup>lle</sup> Blanche, au milieu d'une discussion
+enrag&eacute;e, ses impressions furent celles d'un homme &agrave; jeun arrivant au
+dessert d'un d&eacute;jeuner d'ivrognes. L'&eacute;chauffement des autres redoubla
+son sang-froid.</p>
+
+<p>Il fut r&eacute;volt&eacute;, sans en &ecirc;tre surpris outre mesure, des pr&eacute;tentions
+grotesques et des &acirc;pres convoitises des nobles h&ocirc;tes de M. de
+Courtomieu.</p>
+
+<p>Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.</p>
+
+<p>Il n'en &eacute;tait pas un dont le pur d&eacute;vouement n'exige&acirc;t imp&eacute;rieusement
+les r&eacute;compenses les plus inou&iuml;es. C'est &agrave; peine si les modestes
+d&eacute;claraient se contenter d'une recette g&eacute;n&eacute;rale, d'une pr&eacute;fecture ou
+des &eacute;paulettes de lieutenant-g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>De l&agrave; des r&eacute;criminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches
+amers. Tous les visages &eacute;taient courrouc&eacute;s, on se mesurait de l'&#339;il,
+les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nomm&eacute; pr&eacute;sident,
+s'&eacute;puisait &agrave; r&eacute;p&eacute;ter:</p>
+
+<p>&mdash;Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de mod&eacute;ration, de gr&acirc;ce!...</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant &agrave;
+grand'peine une violente envie de rire; fous &agrave; lier!...</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas &agrave; rendre compte de cette s&eacute;ance, qu'interrompit par
+bonheur l'annonce du d&icirc;ner.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne
+songeait plus &agrave; interroger.</p>
+
+<p>Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les d&eacute;ceptions de
+ces personnages!</p>
+
+<p>Elle les tenait en m&eacute;diocre estime, par cette raison que pas un
+n'&eacute;tait d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'&agrave; eux tous
+ils &eacute;taient &agrave; peine aussi riches.</p>
+
+<p>Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur
+absorbait despotiquement toutes ses facult&eacute;s.</p>
+
+<p>Pendant les quelques moments o&ugrave; elle &eacute;tait rest&eacute;e seule, apr&egrave;s le
+d&eacute;part de Marie-Anne, M<sup>lle</sup> Blanche avait r&eacute;fl&eacute;chi.</p>
+
+<p>L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait
+les premi&egrave;res &eacute;motions fortes de sa vie, il r&eacute;unissait toutes les
+conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle d&eacute;cida qu'il
+serait son mari.</p>
+
+<p>Elle e&ucirc;t eu quelques jours d'irr&eacute;solution, vraisemblablement, sans le
+mouvement de jalousie qui l'avait agit&eacute;e. Mais, du moment o&ugrave; elle
+put croire, soup&ccedil;onner, &agrave; tort ou &agrave; raison, qu'une autre femme lui
+disputerait Martial, elle le voulut...</p>
+
+<p>De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que
+sous l'inspiration d'un de ces amours &eacute;tranges o&ugrave; le c&#339;ur n'est pour
+rien, qui se fixent dans la t&ecirc;te et qui, tout en laissant une sorte de
+sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.</p>
+
+<p>Que la femme dont l'ombre d'une r&eacute;alit&eacute; n'a jamais fait battre le
+pouls plus vite lui jette la premi&egrave;re pierre.</p>
+
+<p>Qu'elle f&ucirc;t vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si
+toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'&eacute;tait pas s&ucirc;re, c'est une
+id&eacute;e qui ne pouvait venir &agrave; M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu.</p>
+
+<p>On lui avait tant dit, tant r&eacute;p&eacute;t&eacute;, qu'il s'estimerait heureux entre
+tous l'homme qu'elle daignerait choisir!</p>
+
+<p>Elle avait vu tant de pr&eacute;tendants assi&eacute;ger son p&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les
+glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Plus jolie!... murmurait la voix de la vanit&eacute;; et tu as, toi, ce
+que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le g&eacute;nie de la
+coquetterie!...&raquo;</p>
+
+<p>Elle se sentait, en effet, assez d'habilet&eacute; et de patience pour
+prendre et soutenir le caract&egrave;re qui lui semblait le plus propre &agrave;
+&eacute;blouir, &agrave; fasciner Martial!...</p>
+
+<p>Quant &agrave; garder ce caract&egrave;re, s'il lui d&eacute;plaisait, apr&egrave;s le mariage,
+c'&eacute;tait une autre affaire!...</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de ces honn&ecirc;tes dispositions fut que pendant le d&icirc;ner M<sup>lle</sup>
+Blanche d&eacute;ploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Elle cherchait si &eacute;videmment &agrave; lui plaire, que plusieurs convives en
+furent frapp&eacute;s.</p>
+
+<p>D'une autre, cela e&ucirc;t choqu&eacute; comme une haute inconvenance. Mais
+Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien.
+N'&eacute;tait-elle pas la plus riche h&eacute;riti&egrave;re que l'on s&ucirc;t &agrave; dix lieues
+&agrave; la ronde? Il n'est pas de m&eacute;disance capable d'entamer le prestige
+d'une dot d'un million comptant.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, chevalier, disait &agrave; son voisin un vieux vicomte, que ces
+deux beaux enfants r&eacute;uniraient &agrave; eux deux quelque chose comme sept &agrave;
+huit cent mille livres de rentes.</p>
+
+<p>Martial, lui, s'abandonnait sans d&eacute;fiance au charme de cette
+situation.</p>
+
+<p>Comment soup&ccedil;onner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs,
+dont les petits rires avaient la sonorit&eacute; cristalline du rire de
+l'enfant!...</p>
+
+<p>Involontairement il la comparait &agrave; la s&eacute;rieuse Marie-Anne, et son
+imagination flottant de l'une &agrave; l'autre s'enflammait de l'&eacute;tranget&eacute; du
+contraste.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche l'avait fait placer pr&egrave;s d'elle &agrave; table, et ils causaient
+gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la
+discussion du tant&ocirc;t se rallumait entre les autres convives, et
+s'enflammait &agrave; mesure que se succ&eacute;daient les services.</p>
+
+<p>Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient
+du vin de Champagne, et on buvait aux alli&eacute;s, dont les triomphantes
+ba&iuml;onnettes avaient ramen&eacute; le roi; on buvait aux Anglais, aux
+Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur
+pied...</p>
+
+<p>Le nom de d'Escorval, &eacute;clatant tout &agrave; coup au milieu du choc des
+verres, devait arracher brusquement Martial &agrave; son enchantement.</p>
+
+<p>Un vieux gentilhomme, dont le chef &eacute;tait couvert d'une petite calotte
+de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on f&icirc;t les plus
+actives d&eacute;marches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;La pr&eacute;sence d'un tel homme d&eacute;shonore notre contr&eacute;e, disait-il; c'est
+un jacobin fr&eacute;n&eacute;tique, et m&ecirc;me il a &eacute;t&eacute; jug&eacute; si dangereux, que
+M. Fouch&eacute; l'a couch&eacute; sur ses listes, et qu'il est ici sous la
+surveillance de la haute police.</p>
+
+<p>Ce discoureur avait d&ucirc; au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la
+plus abjecte mis&egrave;re; aussi roulait-il des yeux f&eacute;roces et semblait-il
+ivre de rancune.</p>
+
+<p>On l'&eacute;coutait, mais on se taisait, l'h&eacute;sitation se lisait dans tous
+les yeux.</p>
+
+<p>Martial, lui, &eacute;tait devenu si p&acirc;le que M<sup>lle</sup> Blanche remarqua sa p&acirc;leur
+et crut qu'il allait se trouver mal.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette &eacute;motion si violente? se demanda-t-elle, soup&ccedil;onneuse.</p>
+
+<p>C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'&acirc;me du jeune marquis de
+Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.</p>
+
+<p>Ne souhaitait-il pas, la veille, l'&eacute;loignement de Maurice?</p>
+
+<p>Eh bien!... une occasion se pr&eacute;sentait, telle qu'il &eacute;tait impossible
+d'en imaginer une meilleure!... Que la d&eacute;marche propos&eacute;e e&ucirc;t lieu,
+et certainement le baron et sa famille allaient &ecirc;tre forc&eacute;s de
+s'expatrier peut-&ecirc;tre pour toujours...</p>
+
+<p>On h&eacute;sitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un
+seul, pour ou contre, entra&icirc;nerait tous les assistants.</p>
+
+<p>Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta.</p>
+
+<p>Il se leva et d&eacute;clara que la mesure &eacute;tait mauvaise, impolitique...</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui r&eacute;pandent autour
+d'eux comme un parfum d'honn&ecirc;tet&eacute; et de justice... Ayons le bon sens
+de respecter la consid&eacute;ration qui l'environne.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il l'avait pr&eacute;vu, Martial d&eacute;cida les h&ocirc;tes de M. de
+Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa
+parole br&egrave;ve et tranchante produisirent un grand effet.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment, ce serait une faute! fut le cri g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Martial s'&eacute;tait rassis, M<sup>lle</sup> Blanche se pencha vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien!... ce que vous avez fait l&agrave;, monsieur le marquis,
+murmura-t-elle, vous savez d&eacute;fendre vos amis.</p>
+
+<p>Pris &agrave; l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a
+r&eacute;volt&eacute;, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Courtomieu ne pouvait &ecirc;tre dupe de cette explication. Un
+pressentiment lui disait qu'il y avait l&agrave; quelque chose. Cependant
+elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Votre conduite n'en est que plus belle.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas l&agrave; l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en
+regagnant son ch&acirc;teau quelques heures plus tard, il reprochait
+am&egrave;rement &agrave; son fils son intervention.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, diable! vous m&ecirc;ler de cette histoire! disait le duc. Je
+n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition,
+mais puisqu'elle &eacute;tait lanc&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tenu &agrave; emp&ecirc;cher une sottise inutile!</p>
+
+<p>&mdash;Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez t&ocirc;t fait
+de trancher. Pensez-vous que ce damn&eacute; baron nous adore?... Que
+r&eacute;pondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre
+nous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je hausserais les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-d&agrave;!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger
+Chupin.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3>
+
+
+<p>Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse &eacute;tait rentr&eacute; en
+France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers
+la poussi&egrave;re de l'exil, et d&eacute;j&agrave; son imagination, troubl&eacute;e par la
+passion, lui montrait des ennemis partout.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait &agrave; Sairmeuse que depuis deux jours, et d&eacute;j&agrave; il en &eacute;tait
+&agrave; accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les
+rapports envenim&eacute;s qui caressaient ses rancunes.</p>
+
+<p>Les soup&ccedil;ons qu'il e&ucirc;t voulu faire partager &agrave; Martial &eacute;taient
+cruellement et ridiculement injustes.</p>
+
+<p>&Agrave; l'heure m&ecirc;me o&ugrave; il accusait le baron d'Escorval de &laquo;tramer quelque
+chose,&raquo; cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il
+croyait, qu'il voyait mourant...</p>
+
+<p>Maurice &eacute;tait au moins en grand danger.</p>
+
+<p>Son organisation nerveuse et impressionnable &agrave; l'exc&egrave;s, n'avait pu
+r&eacute;sister aux rudes assauts de la destin&eacute;e, &agrave; ces brusques alternatives
+de bonheur sublim&eacute; et de d&eacute;sespoir qui se succ&eacute;daient sans r&eacute;pit.</p>
+
+<p>Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;
+pr&eacute;cipitamment des bois de la R&egrave;che, il avait comme perdu la facult&eacute;
+de r&eacute;fl&eacute;chir et de d&eacute;lib&eacute;rer.</p>
+
+<p>L'inexplicable r&eacute;sistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de
+Sairmeuse, la feinte col&egrave;re de Lacheneur, tout cela, pour lui, se
+confondait en un seul malheur, immense, irr&eacute;parable, dont le poids
+&eacute;crasait sa pens&eacute;e...</p>
+
+<p>Les paysans qui le rencontr&egrave;rent, errant au hasard &agrave; travers les
+champs, furent frapp&eacute;s de sa d&eacute;marche insolite, et pens&egrave;rent que sans
+doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval.</p>
+
+<p>Quelques-uns le salu&egrave;rent... il ne les vit pas.</p>
+
+<p>Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de
+se briser en lui, et il faisait &agrave; son &eacute;nergie un appel d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Il
+essayait de s'accoutumer au coup terrible.</p>
+
+<p>L'habitude&mdash;cette m&eacute;moire du corps qui veille alors que l'esprit
+s'&eacute;gare&mdash;l'habitude seule le ramena &agrave; Escorval pour le d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Ses traits &eacute;taient si affreusement d&eacute;compos&eacute;s que M<sup>me</sup> d'Escorval,
+en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa
+l'interroger.</p>
+
+<p>Il parla le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est fini! pronon&ccedil;a-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inqui&egrave;te
+pas, m&egrave;re, j'ai du courage, tu verras...</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; table, en effet, d'un air assez r&eacute;solu, il mangea presque
+autant que de coutume, et son p&egrave;re remarqua, sans mot dire, qu'il
+buvait son vin pur.</p>
+
+<p>Tout en lui &eacute;tait si extraordinaire, qu'on l'e&ucirc;t dit anim&eacute; par une
+volont&eacute; autre que la sienne, effet &eacute;trange et saisissant dont peuvent
+seuls donner l'id&eacute;e, les mouvements inconscients d'une somnambule.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait fort p&acirc;le, ses yeux secs brillaient d'un &eacute;clat effrayant, son
+geste &eacute;tait saccad&eacute;, sa voix br&egrave;ve. Il parlait beaucoup, et m&ecirc;me il
+plaisantait... Cherchait-il &agrave; s'&eacute;tourdir?...</p>
+
+<p>&mdash;Que ne pleure-t-il! pensait M<sup>me</sup> d'Escorval &eacute;pouvant&eacute;e, je ne
+craindrais pas tant, et je le consolerais...</p>
+
+<p>Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand
+sa m&egrave;re, qui &eacute;tait venue &agrave; diverses reprises &eacute;couter &agrave; sa porte, se
+d&eacute;cida &agrave; entrer vers minuit, elle le trouva couch&eacute;, balbutiant des
+phrases incoh&eacute;rentes...</p>
+
+<p>Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconna&icirc;tre ni seulement la
+voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face
+congestionn&eacute;e, les l&egrave;vres s&egrave;ches, et par moments il sortait de sa
+gorge comme un r&acirc;le. Elle lui prit la main... Cette main &eacute;tait
+br&ucirc;lante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...</p>
+
+<p>Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle
+allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se tra&icirc;na
+jusque sur le palier, o&ugrave; elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours!... mon fils se meurt!</p>
+
+<p>D'un bond, M. d'Escorval fut &agrave; la chambre de Maurice. Il regarda,
+comprit et se pr&eacute;cipita dehors en appelant son domestique d'une voix
+terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Att&egrave;le le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'&agrave; Montaignac
+et ram&egrave;ne un m&eacute;decin... cr&egrave;ve le cheval plut&ocirc;t que de perdre une
+minute!...</p>
+
+<p>Il y avait bien un &laquo;docteur&raquo; &agrave; Sairmeuse, mais c'&eacute;tait le plus born&eacute;
+des hommes. C'&eacute;tait un ancien chirurgien militaire, renvoy&eacute; de l'arm&eacute;e
+pour son incurable incapacit&eacute;; on le nommait Rublot. Il se so&ucirc;lait, et
+quand il &eacute;tait ivre, il aimait &agrave; montrer une immense trousse pleine
+d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de
+bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.</p>
+
+<p>Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils &eacute;taient malades, ils
+envoyaient qu&eacute;rir le cur&eacute;. M. d'Escorval fit comme les paysans, apr&egrave;s
+avoir calcul&eacute; que le m&eacute;decin ne pouvait arriver avant le jour.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon n'avait jamais fr&eacute;quent&eacute; les &eacute;coles de m&eacute;decine; mais au
+temps o&ugrave; il n'&eacute;tait que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui
+demander conseil, qu'il s'&eacute;tait mis courageusement &agrave; l'&eacute;tude, et
+que l'exp&eacute;rience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas
+toujours le dipl&ocirc;me de la Facult&eacute;.</p>
+
+<p>Quelle que f&ucirc;t l'heure &agrave; laquelle on v&icirc;nt le chercher pour un malade,
+de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait pr&ecirc;t. Il ne
+r&eacute;pondait qu'un mot: &laquo;Partons!&raquo;</p>
+
+<p>Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins,
+avec son large chapeau et son grand b&acirc;ton, sa bo&icirc;te de m&eacute;dicaments
+pendue &agrave; l'&eacute;paule par une courroie, ils se d&eacute;couvraient
+respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le pr&ecirc;tre estimaient
+l'homme.</p>
+
+<p>Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abb&eacute; Midon devait
+se h&acirc;ter. Le baron &eacute;tait son ami. C'est dire quelle appr&eacute;hension le
+fit trembler, quand il aper&ccedil;ut, devant la grille, M<sup>me</sup> d'Escorval
+guettant son arriv&eacute;e. &Agrave; la fa&ccedil;on dont elle se pr&eacute;cipita &agrave; sa
+rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irr&eacute;parable.
+Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle
+l'entra&icirc;na jusqu'&agrave; la chambre de Maurice.</p>
+
+<p>La situation de ce malheureux enfant &eacute;tait des plus graves, il ne
+fallut &agrave; l'abb&eacute; qu'un coup d'&#339;il pour le reconna&icirc;tre, mais elle
+n'&eacute;tait pas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le tirerons de l&agrave;, dit-il avec un sourire qui ramenait
+l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, avec le sang-froid d'un vieux gu&eacute;risseur, il pratiqua une
+large saign&eacute;e et ordonna des applications de glace sur la t&ecirc;te et des
+sinapismes.</p>
+
+<p>En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces
+prescriptions de salut. Le pr&ecirc;tre en profita pour attirer le baron
+dans l'embrasure d'une fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>M. d'Escorval eut un geste d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Un d&eacute;sespoir d'amour... r&eacute;pondit-il. M. Lacheneur m'a refus&eacute; la main
+de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a d&ucirc;
+voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il pass&eacute; entre eux?... je
+l'ignore, vous voyez le r&eacute;sultat...</p>
+
+<p>La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment
+fun&egrave;bre de la chambre ne fut plus troubl&eacute; que par les plaintes de
+Maurice.</p>
+
+<p>Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le d&eacute;lire peuplait son
+cerveau de fant&ocirc;mes, et &agrave; tout moment les noms de Marie-Anne, de
+Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases,
+trop incoh&eacute;rentes pour qu'il f&ucirc;t possible de suivre sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce que cette nuit-l&agrave; parut longue &agrave; M. d'Escorval et &agrave; sa femme,
+ceux-l&agrave; seuls le savent qui ont compt&eacute; les secondes d'une minute pr&egrave;s
+du lit d'un malade aim&eacute;...</p>
+
+<p>Certes, leur confiance en l'abb&eacute; Midon, leur compagnon de veille,
+&eacute;tait grande; mais enfin, il n'&eacute;tait pas m&eacute;decin, tandis que l'autre,
+celui qu'ils attendaient...</p>
+
+<p>Enfin, comme l'aube faisait p&acirc;lir les bougies, on entendit au dehors
+le galop furieux d'un cheval, et peu apr&egrave;s le docteur de Montaignac
+parut.</p>
+
+<p>Il examina attentivement Maurice, et, apr&egrave;s une courte conf&eacute;rence &agrave;
+voix basse avec le pr&ecirc;tre:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aper&ccedil;ois aucun danger imm&eacute;diat, d&eacute;clara-t-il. Tout ce qu'il y
+avait &agrave; faire a &eacute;t&eacute; fait... il faut laisser le mal suivre son cours...
+je reviendrai.</p>
+
+<p>Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'apr&egrave;s, car ce ne
+fut qu'&agrave; la fin de la semaine suivante que Maurice fut d&eacute;clar&eacute; hors de
+danger.</p>
+
+<p>Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, il raconta &agrave; son p&egrave;re toute la sc&egrave;ne du bois de la
+R&egrave;che, dont les moindres d&eacute;tails &eacute;taient rest&eacute;s profond&eacute;ment grav&eacute;s
+dans sa m&eacute;moire. Lorsqu'il eut termin&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien s&ucirc;r, lui demanda son p&egrave;re, de la r&eacute;ponse de Marie-Anne?
+Elle t'a bien dit que si son p&egrave;re donnait son consentement &agrave; votre
+mariage, elle refuserait le sien?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle t'aime?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'es pas m&eacute;pris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais
+va-t-en donc, petit malheureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>M. d'Escorval demeura un moment pensif.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; confondre la raison, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce myst&egrave;re
+s'explique.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3>
+
+
+<p>La maison o&ugrave; s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; M. Lacheneur &eacute;tait situ&eacute;e tout au haut
+des landes de la R&egrave;che.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure &eacute;troite et basse;
+mais elle n'&eacute;tait gu&egrave;re plus mis&eacute;rable que le logis de beaucoup de
+paysans de la commune.</p>
+
+<p>Elle se composait d'un rez-de-chauss&eacute;e divis&eacute; en trois chambres et
+&eacute;tait couverte en chaume.</p>
+
+<p>Devant &eacute;tait un petit jardin d'une vingtaine de m&egrave;tres, o&ugrave; v&eacute;g&eacute;taient
+quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les
+brins couraient le long de la toiture.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait rien, ce jardinet. Eh bien! sa conqu&ecirc;te sur un sol frapp&eacute;
+de st&eacute;rilit&eacute;, avait exig&eacute; de la d&eacute;funte tante de Lacheneur des
+prodiges de courage et de t&eacute;nacit&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant les vingt derni&egrave;res ann&eacute;es de sa vie, cette vieille paysanne
+n'avait jamais failli un seul jour &agrave; apporter l&agrave; deux ou trois hott&eacute;es
+de terre v&eacute;g&eacute;tale qu'elle allait prendre &agrave; plus d'une demi-lieue.</p>
+
+<p>Il y avait pr&egrave;s d'un an qu'elle &eacute;tait morte, et le petit routin
+qu'elle avait trac&eacute; &agrave; travers la lande, pour sa t&acirc;che quotidienne,
+&eacute;tait parfaitement net encore, tant son pied, &agrave; la longue, l'avait
+profond&eacute;ment battu.</p>
+
+<p>C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fid&egrave;le &agrave; ses
+r&eacute;solutions, venait avec l'espoir d'arracher au p&egrave;re de Marie-Anne le
+secret de son inexplicable conduite.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait si vivement pr&eacute;occup&eacute; de cette tentative supr&ecirc;me, qu'il
+gravissait, en plein midi, la rude c&ocirc;te, sans s'apercevoir de la
+chaleur, qui &eacute;tait accablante.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au sommet, cependant, il s'arr&ecirc;ta pour reprendre haleine, et
+tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'&#339;il
+au chemin qu'il venait de parcourir.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'il venait jusqu'&agrave; cet endroit; il fut
+surpris de l'&eacute;tendue du paysage qu'il d&eacute;couvrait.</p>
+
+<p>De ce point, le plus &eacute;lev&eacute; de la contr&eacute;e, on domine toute la vall&eacute;e de
+l'Oiselle. On aper&ccedil;oit surtout, avec une nettet&eacute; extraordinaire, en
+raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, b&acirc;tie
+sur un rocher presque inaccessible.</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu
+des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La
+maison de Lacheneur absorbait toute son attention.</p>
+
+<p>Son imagination lui repr&eacute;sentait vivement les souffrances de ce
+malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait
+des splendeurs du ch&acirc;teau de Sairmeuse aux mis&egrave;res de cette triste
+demeure.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas
+r&eacute;sist&eacute; &agrave; de moindres &eacute;preuves...</p>
+
+<p>Mais il avait h&acirc;te d'&ecirc;tre fix&eacute;, il alla frapper &agrave; la porte de la
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez!... dit une voix.</p>
+
+<p>Par un trou pratiqu&eacute; &agrave; la vrille, dans la porte, passait une petite
+ficelle destin&eacute;e &agrave; soulever le loquet int&eacute;rieur; le baron tira cette
+ficelle et entra.</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce o&ugrave; il p&eacute;n&eacute;trait &eacute;tait petite, blanchie &agrave; la chaux, et n'avait
+d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.</p>
+
+<p>Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le
+mobilier.</p>
+
+<p>Assise sur un escabeau, pr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre &agrave; petits carreaux
+verd&acirc;tres, Marie-Anne travaillait &agrave; un ouvrage de broderie.</p>
+
+<p>Elle avait abandonn&eacute; ses jolies robes de &laquo;demoiselle,&raquo; et son costume
+&eacute;tait presque celui des ouvri&egrave;res de la campagne.</p>
+
+<p>Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils
+demeur&egrave;rent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en
+apparence, lui visiblement agit&eacute;.</p>
+
+<p>Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigur&eacute;e. Elle
+&eacute;tait tr&egrave;s-visiblement p&acirc;lie et maigrie, mais sa beaut&eacute; avait une
+expression &eacute;trange et touchante, rayonnement sublime du devoir
+accompli et de la r&eacute;signation au sacrifice.</p>
+
+<p>Cependant, songeant &agrave; son fils, il s'&eacute;tonna de voir cette
+tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton
+de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;On m'en a apport&eacute; ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai
+pas v&eacute;cu tant que j'ai su sa vie en p&eacute;ril. Je sais qu'il va mieux, et
+que m&ecirc;me depuis hier on lui a permis de manger un peu...</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensiez &agrave; lui?...</p>
+
+<p>Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou &agrave; son
+front, mais c'est d'une voix presque assur&eacute;e qu'elle r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier,
+alors m&ecirc;me que je le voudrais...</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre
+p&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le
+r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; Maurice, malheureuse enfant; mais il a
+failli mourir!...</p>
+
+<p>Elle redressa fi&egrave;rement la t&ecirc;te, chercha le regard de M. d'Escorval,
+et quand elle l'eut rencontr&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi, monsieur, pronon&ccedil;a-t-elle. Pensez-vous que je ne
+souffre pas, moi?</p>
+
+<p>M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il
+prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les
+siennes:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a
+failli mourir, et vous le repoussez!...</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le dites, du moins, ch&egrave;re et malheureuse enfant; vous le dites
+et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice
+immense, je ne les d&eacute;couvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il
+le faut... Qui sait si vous ne vous &eacute;pouvantez pas de chim&egrave;res que mon
+exp&eacute;rience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en
+moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre
+p&egrave;re, sous le coup de son d&eacute;sespoir, ait pris quelques r&eacute;solutions
+extr&ecirc;mes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait
+combien mon amiti&eacute; lui est d&eacute;vou&eacute;e, je lui parlerai, il m'&eacute;coutera...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; vous apprendre, monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible,
+car c'est un p&egrave;re qui vous prie &agrave; genoux, un p&egrave;re qui vous dit:
+Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison
+de mon fils...</p>
+
+<p>Les larmes, &agrave; ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle
+d&eacute;gagea vivement sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes cruel, monsieur, s'&eacute;cria-t-elle, vous &ecirc;tes sans
+piti&eacute;!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous
+me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien &agrave; vous
+dire; non, il n'y a rien &agrave; dire &agrave; mon p&egrave;re!... Pourquoi venir &eacute;branler
+mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon &eacute;nergie pour
+combattre le d&eacute;sespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne
+cherche &agrave; me revoir... Il est de ces destin&eacute;es contre lesquelles on
+ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes s&eacute;par&eacute;s pour toujours.
+Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous &ecirc;tes son
+p&egrave;re, commandez. Et vous-m&ecirc;me, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous,
+nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre
+maison est maudite, la fatalit&eacute; qui pesa sur nous vous atteindrait...</p>
+
+<p>Elle parlait avec une sorte d'&eacute;garement, et si haut que sa voix devait
+arriver &agrave; la pi&egrave;ce voisine.</p>
+
+<p>La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le
+seuil.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasph&egrave;me. Mais il y
+avait plus de douleur et d'anxi&eacute;t&eacute; que de col&egrave;re, dans la fa&ccedil;on dont
+il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur le baron, vous ici!...</p>
+
+<p>Le trouble o&ugrave; Marie-Anne avait jet&eacute; M. d'Escorval &eacute;tait si grand qu'il
+eut toutes les peines du monde &agrave; balbutier une apparence de r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous abandonniez, j'&eacute;tais inquiet; avez-vous oubli&eacute; notre
+vieille amiti&eacute;, je viens &agrave; vous...</p>
+
+<p>Les sourcils de l'ancien ma&icirc;tre de Sairmeuse restaient toujours
+fronc&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'avoir pas pr&eacute;venu de l'honneur que me fait M. le
+baron, Marie-Anne? dit-il s&eacute;v&egrave;rement &agrave; sa fille...</p>
+
+<p>Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le
+sang-froid revenait, qui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'arrive &agrave; l'instant, mon cher ami.</p>
+
+<p>M. Lacheneur enveloppait d'un m&ecirc;me regard soup&ccedil;onneux sa fille et le
+baron.</p>
+
+<p>&mdash;Que se sont-ils dit, pensait-il &eacute;videmment, pendant qu'ils &eacute;taient
+seuls?</p>
+
+<p>Mais si grandes que fussent ses inqui&eacute;tudes, il parvint &agrave; en ma&icirc;triser
+l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix
+des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval &agrave; le suivre dans la
+chambre voisine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le salon de r&eacute;ception et mon cabinet de travail, dit-il en
+souriant.</p>
+
+<p>Cette pi&egrave;ce, beaucoup plus grande que la premi&egrave;re, &eacute;tait tout aussi
+sommairement meubl&eacute;e, mais elle &eacute;tait encombr&eacute;e de petits volumes et
+d'une quantit&eacute; infinie de menus paquets.</p>
+
+<p>Deux hommes &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; ranger ces paquets et ces livres.</p>
+
+<p>L'un &eacute;tait Chanlouineau.</p>
+
+<p>M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui &eacute;tait
+tout jeune.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il
+a chang&eacute; depuis tant&ocirc;t dix ans que vous ne l'avez vu.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai... Il y avait bien dix bonnes ann&eacute;es au moins que le
+baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.</p>
+
+<p>Comme le temps passe!... Il l'avait quitt&eacute; enfant, il le retrouvait
+homme.</p>
+
+<p>Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigu&eacute;s et une barbe
+pr&eacute;coce le faisaient para&icirc;tre plus vieux.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait grand, tr&egrave;s-bien de sa personne, et sa physionomie annon&ccedil;ait
+une vive intelligence.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; cela, il ne plaisait pas &agrave; premi&egrave;re vue. Il y avait en lui un
+certain &laquo;on ne sait quoi&raquo; qui effarouchait la sympathie. Son regard
+mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le
+caract&egrave;re de l'astuce et de la m&eacute;chancet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gar&ccedil;on, pensa M. d'Escorval, doit &ecirc;tre faux comme un jeton.</p>
+
+<p>Pr&eacute;sent&eacute; par son p&egrave;re, il s'&eacute;tait inclin&eacute; devant le baron,
+profond&eacute;ment, mais avec une mauvaise gr&acirc;ce tr&egrave;s-appr&eacute;ciable.</p>
+
+<p>M. Lacheneur, lui, poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean &agrave; Paris, j'ai d&ucirc; le faire
+revenir... Ma ruine sera peut-&ecirc;tre un bonheur pour lui!... L'air des
+grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les
+y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent &agrave;
+s'&eacute;lever au-dessus de leur p&egrave;re, et pas du tout, ils n'aspirent qu'&agrave;
+descendre...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, interrompit le jeune homme, mon p&egrave;re!... Attendez au moins
+que nous soyons seuls!...</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Escorval n'est pas un &eacute;tranger!...</p>
+
+<p>Chanlouineau &eacute;tait &eacute;videmment du parti du fils; il multipliait les
+signes pour engager M. Lacheneur &agrave; se taire.</p>
+
+<p>Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&ucirc; vous ennuyer, monsieur le baron, &agrave; force de vous r&eacute;p&eacute;ter:
+&laquo;Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il
+travaille, il arrivera...&raquo; Je le croyais sur la foi de ses lettres.
+Ah! j'&eacute;tais un p&egrave;re na&iuml;f! L'ami charg&eacute; de porter &agrave; Jean l'ordre de
+revenir m'a appris la v&eacute;rit&eacute;. Ce jeune homme mod&egrave;le ne sortait des
+tripots que pour courir les bals publics... Il s'&eacute;tait amourach&eacute; d'une
+mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel th&eacute;&acirc;tre infime, et pour
+plaire &agrave; cette cr&eacute;ature, il montait sur les planches et se montrait &agrave;
+ses c&ocirc;t&eacute;s, la face barbouill&eacute;e de blanc et de rouge...</p>
+
+<p>&mdash;Monter sur un th&eacute;&acirc;tre n'est pas un crime!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais c'en est un que de tromper son p&egrave;re, c'en est un que de se
+draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refus&eacute; de l'argent? non.
+Mais plut&ocirc;t que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu
+dois au moins vingt mille francs!</p>
+
+<p>Jean baissait la t&ecirc;te; son irritation &eacute;tait visible, mais il craignait
+son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt mille francs!... r&eacute;p&eacute;tait M. Lacheneur, je les avais il y a
+quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis esp&eacute;rer cette somme que
+de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; des Messieurs de Sairmeuse...</p>
+
+<p>Cette phrase, dans sa bouche, d&eacute;passait tellement tout ce que pouvait
+imaginer le baron, qu'il ne fut pas ma&icirc;tre d'un mouvement de stupeur.</p>
+
+<p>Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de
+la sinc&eacute;rit&eacute; et de la plus enti&egrave;re bonne foi, qu'il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je dis l&agrave; vous &eacute;tonne, monsieur? Je le comprends. La col&egrave;re
+du premier moment m'a arrach&eacute; tant de propos ridicules!... Mais je me
+suis calm&eacute; et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que f&icirc;t le
+duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a &eacute;t&eacute; un peu brusque,
+je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des
+hommes...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez donc revu?...</p>
+
+<p>&mdash;Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. M&ecirc;me, je suis all&eacute;
+avec lui au ch&acirc;teau pour y d&eacute;signer les objets que je d&eacute;sire garder...
+Oh! il n'y a pas &agrave; dire non, on a tout mis &agrave; ma disposition, tout.
+J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, v&ecirc;tements, linge... On
+m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci...</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci me pla&icirc;t, monsieur le baron; sa situation surtout me
+convient.</p>
+
+<p>Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regrett&eacute; l'odieux
+de leur conduite? &Eacute;tait-il impossible que les rancunes de Lacheneur
+eussent c&eacute;d&eacute; devant les plus honorables r&eacute;parations? Ainsi pensa M.
+d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Dire que M. le marquis a &eacute;t&eacute; bon, continuait Lacheneur, serait
+trop peu dire. Il a eu pour nous les plus d&eacute;licates attentions. Par
+exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a d&eacute;clar&eacute;
+qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et
+qu'il les ferait renouveler tous les mois...</p>
+
+<p>Comme tous les gens passionn&eacute;s, M. Lacheneur outrait le r&ocirc;le qu'il
+s'&eacute;tait impos&eacute;. Ce dernier exemple &eacute;tait de trop; il &eacute;claira d'une
+sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux m&eacute;diterait-il un crime!...</p>
+
+<p>Il regarda Chanlouineau et son inqui&eacute;tude augmenta. Aux noms du
+marquis et de Marie-Anne, le robuste gars &eacute;tait devenu bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on
+me donnera les dix mille francs que m'avait l&eacute;gu&eacute;s M<sup>lle</sup> Armande. En
+outre, j'aurai &agrave; fixer le chiffre de l'indemnit&eacute; qu'on reconna&icirc;t
+me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de g&eacute;rer Sairmeuse,
+moyennant de bons appointements... Je serais all&eacute; loger avec ma
+fille au pavillon de garde, que j'ai habit&eacute; si longtemps... Toutes
+r&eacute;flexions faites, j'ai refus&eacute;. Apr&egrave;s avoir joui longtemps d'une
+fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien
+&agrave; moi...</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde... Je m'&eacute;tablis colporteur.</p>
+
+<p>M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Colporteur?... r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, l&agrave;-bas, dans ce coin...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est insens&eacute;! s'&eacute;cria M. d'Escorval, c'est &agrave; peine si les gens
+qui font ce m&eacute;tier gagnent leur vie de chaque jour!...</p>
+
+<p>&mdash;Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le b&eacute;n&eacute;fice est
+de trente pour cent. Et notez que nous serons trois &agrave; vendre, car je
+confierai une balle &agrave; mon fils et une autre &agrave; Chanlouineau, qui feront
+des tourn&eacute;es de leur c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... Chanlouineau...</p>
+
+<p>&mdash;Devient mon associ&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et ses terres, qui en prendra soin?</p>
+
+<p>&mdash;Il aura des journaliers...</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus, voulant sans doute faire entendre &agrave; M. d'Escorval que sa
+visite avait assez dur&eacute;, Lacheneur se mit aussi, lui, &agrave; arranger les
+petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.</p>
+
+<p>Mais le baron ne pouvait s'&eacute;loigner ainsi, maintenant surtout que ses
+soup&ccedil;ons devenaient presque une certitude.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement.</p>
+
+<p>M. Lacheneur se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis bien occup&eacute;, r&eacute;pondit-il avec une visible
+h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez
+pas aujourd'hui, je reviendrai demain... apr&egrave;s-demain... tous les
+jours, jusqu'&agrave; ce que je puisse me trouver seul avec vous.</p>
+
+<p>Ainsi press&eacute;, Lacheneur comprit qu'il n'&eacute;viterait pas cet entretien;
+il eut le geste de l'homme qui se r&eacute;signe, et, s'adressant &agrave; son fils
+et &agrave; Chanlouineau:</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc voir un moment de l'autre c&ocirc;t&eacute;, si j'y suis... dit-il.</p>
+
+<p>Ils sortirent, et d&egrave;s que la porte fut referm&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur le baron, commen&ccedil;a-t-il, tr&egrave;s-vite, quelles
+raisons vous am&egrave;nent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je
+sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement
+souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins d&eacute;finitif,
+irr&eacute;vocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire
+revenir sur ma r&eacute;solution. Ne me demandez pas les motifs de ma
+d&eacute;cision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes donc pas vos amis!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... monsieur, s'&eacute;cria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive
+affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous &ecirc;tes les meilleurs,
+les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus
+mis&eacute;rable des hommes, si jusqu'&agrave; mon dernier soupir je ne gardais le
+souvenir pr&eacute;cieux de vos bont&eacute;s. Oui, vous &ecirc;tes mes amis, oui je vous
+suis d&eacute;vou&eacute;... et c'est pour cela m&ecirc;me que je vous r&eacute;ponds; non, non,
+jamais!...</p>
+
+<p>Il n'y avait plus &agrave; douter. M. d'Escorval saisit les poignets de
+Lacheneur, et les serrant &agrave; les briser:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire!
+quelle vengeance terrible r&ecirc;vez-vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon &acirc;ge et de mon
+exp&eacute;rience. Vos projets, je les devine... vous ha&iuml;ssez les Sairmeuse
+plus mortellement que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient,
+eux aussi... Ces gens-l&agrave; vous ont trop cruellement offens&eacute; pour ne pas
+vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde
+pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous
+agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous &ecirc;tes s&ucirc;r qu'ils
+seront &agrave; vous quand vous aurez endormi leurs d&eacute;fiances, et que vous
+pourrez les frapper plus s&ucirc;rement...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au
+milieu d'une explication br&ucirc;lante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux
+circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme
+p&eacute;trifi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs
+ne s'&eacute;croulent sur lui!...</p>
+
+<p>M. Lacheneur avait foudroy&eacute; sa fille du regard. Il la soup&ccedil;onnait
+d'une ruse qui pouvait le forcer &agrave; se d&eacute;couvrir. En une seconde, les
+plus furieuses passions contract&egrave;rent ses traits.</p>
+
+<p>Mais il se remit, par un prodige de volont&eacute;. Il courut &agrave; la porte,
+repoussa Marie-Anne, et s'appuyant &agrave; l'huisserie, il se pencha dans la
+premi&egrave;re pi&egrave;ce, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la libert&eacute; de
+vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis &agrave; vous &agrave;
+l'instant...</p>
+
+<p>Il n'y avait dans son accent ni trouble ni col&egrave;re, mais bien une
+respectueuse d&eacute;f&eacute;rence et comme un sentiment profond de gratitude.</p>
+
+<p>Ayant dit, il attira la porte &agrave; lui et se retourna vers M. d'Escorval.</p>
+
+<p>Le baron, debout, les bras crois&eacute;s, avait assist&eacute; &agrave; cette sc&egrave;ne de
+l'air d'un homme qui doute du t&eacute;moignage de ses sens; et cependant il
+en comprenait la port&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il &agrave; Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Presque tous les jours... non &agrave; cette heure, mais un peu plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le recevez, vous l'accueillez!...</p>
+
+<p>&mdash;De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas
+sensible &agrave; l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons &agrave;
+d&eacute;battre des int&eacute;r&ecirc;ts s&eacute;rieux... Nous nous occupons de r&eacute;gulariser la
+restitution de Sairmeuse... J'ai &agrave; lui donner des d&eacute;tails infinis pour
+l'exploitation des propri&eacute;t&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est &agrave; moi, interrompit le baron, &agrave; moi, votre ami, que
+vous esp&eacute;rez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence
+sup&eacute;rieure, vous &ecirc;tes dupe des pr&eacute;textes dont se pare M. le marquis de
+Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux...
+oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que v&eacute;ritablement,
+dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme
+s'adressent &agrave; vous!...</p>
+
+<p>L'&#339;il de Lacheneur ne vacilla pas.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui donc s'adresseraient-elles? dit-il.</p>
+
+<p>Cette opini&acirc;tre s&eacute;r&eacute;nit&eacute; trompait toutes les pr&eacute;visions du baron. Il
+n'avait plus qu'&agrave; frapper un grand coup.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, Lacheneur!... pronon&ccedil;a-t-il s&eacute;v&egrave;rement. Songez &agrave; la
+situation que vous faites &agrave; votre fille, entre Chanlouineau qui la
+voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...</p>
+
+<p>&mdash;Qui la veut pour ma&icirc;tresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais
+que m'importe!... Je suis sûr de Marie-Anne et je m&eacute;prise les propos
+des imb&eacute;ciles.</p>
+
+<p>M. d'Escorval fr&eacute;mit.</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, dit-il d'un ton indign&eacute;, vous faites de
+l'honneur et de la r&eacute;putation de votre fille les enjeux de la partie
+que vous engagez!...</p>
+
+<p>C'en &eacute;tait trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur
+comprimait &eacute;clat&egrave;rent &agrave; la fois; il ne songea plus &agrave; se contenir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui!... s'&eacute;cria-t-il avec un affreux blasph&egrave;me, oui,
+vous l'avez dit: Marie-Anne doit &ecirc;tre et sera l'instrument de mes
+projets... Ah! c'est ainsi. L'homme qui est o&ugrave; j'en suis ne s'arr&ecirc;te
+plus aux consid&eacute;rations qui retiennent les autres hommes. Fortune,
+amis, famille, la vie, l'honneur, j'ai d'avance tout sacrifi&eacute;. P&eacute;risse
+la vertu de ma fille, p&eacute;risse ma fille m&ecirc;me, que m'importe! pourvu que
+je r&eacute;ussisse...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait effrayant d'&eacute;nergie et de fanatisme, ses poings crisp&eacute;s
+mena&ccedil;aient d'invisibles ennemis, ses yeux s'injectaient de sang.</p>
+
+<p>Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s'il e&ucirc;t craint
+qu'il ne lui &eacute;chapp&acirc;t...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des
+Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.</p>
+
+<p>Mais Lacheneur, d'un mouvement brusque, se d&eacute;gagea.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avoue rien, r&eacute;pliqua-t-il... Et cependant je veux vous
+rassurer...</p>
+
+<p>Il leva la main comme pour pr&ecirc;ter serment, et d'une voix solennelle:</p>
+
+<p>&mdash;Devant Dieu qui m'entend, pronon&ccedil;a-t-il; sur tout ce que j'ai de
+sacr&eacute; au monde, par la m&eacute;moire de ma sainte femme qui est en terre, je
+jure que je ne m&eacute;dite rien contre les Sairmeuse, que je n'ai jamais eu
+l'id&eacute;e de toucher seulement un cheveu de leur t&ecirc;te... Je les m&eacute;nage
+parce que j'ai absolument besoin d'eux. Ils m'aideront sans s'en
+douter.</p>
+
+<p>Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la v&eacute;rit&eacute; trouve &agrave;
+son service d'irr&eacute;sistibles accents. Cependant M. d'Escorval feignit
+de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la col&egrave;re
+de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pens&eacute;e. C'est donc d'un
+air de d&eacute;fiance insultante qu'il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment croire &agrave; vos serments, apr&egrave;s vos aveux!... Calcul
+inutile!... &Eacute;clair&eacute; par une derni&egrave;re lueur de raison, Lacheneur vit le
+pi&egrave;ge; tout son calme lui revint comme par magie.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous
+n'obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n'en ai que trop
+dit. Je sais que votre seule amiti&eacute; vous guide, ma reconnaissance est
+grande, mais je ne puis vous r&eacute;pondre. Les &eacute;v&eacute;nements ont creus&eacute; un
+ab&icirc;me entre nous, n'essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir
+encore?... Il me faut vous r&eacute;p&eacute;ter ce que je disais hier &agrave; M. l'abb&eacute;
+Midon. Si vous &ecirc;tes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit
+ni de jour, sous aucun pr&eacute;texte... On irait vous dire que je suis &agrave;
+la mort, n'importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous
+me rencontrez, d&eacute;tournez-vous, &eacute;vitez-moi comme un pestif&eacute;r&eacute; dont le
+contact peut &ecirc;tre mortel!... Le baron se taisait. C'&eacute;tait l&agrave;, sous une
+forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que d&eacute;j&agrave; lui avait
+dit Marie-Anne. Et son esprit s'&eacute;puisait &agrave; chercher le mot de cette
+effrayante &eacute;nigme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait
+pour &eacute;terniser le d&eacute;sespoir de Maurice. Il n'est pas un sentier, pas
+un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le r&ecirc;ve de ses
+amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin...</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... le puis-je!... Ce mis&eacute;rable Fouch&eacute; ne m'a-t-il pas emprisonn&eacute;
+ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour &eacute;couter mes conseils. Vous avez &eacute;t&eacute; l'ami de
+l'Empereur, donc vous &ecirc;tes suspect. Vous &ecirc;tes environn&eacute; d'espions. Vos
+ennemis guettent dans l'ombre une occasion de vous perdre. Que leur
+faut-il pour vous jeter en prison?... Une d&eacute;marche mal interpr&eacute;t&eacute;e,
+une lettre, un mot... La fronti&egrave;re est proche, allez attendre &agrave;
+l'&eacute;tranger des temps plus heureux...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ne ferai pas, dit fi&egrave;rement M. d'Escorval.</p>
+
+<p>Son accent n'admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que
+trop, et il parut d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous &ecirc;tes comme l'abb&eacute; Midon, fit-il d'une voix sourde, vous
+ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en co&ucirc;ter
+d'&ecirc;tre venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa
+destin&eacute;e. Mais si quelque jour la main du bourreau s'abattait sur
+votre &eacute;paule, rappelez-vous que je vous ai pr&eacute;venu, et ne me maudissez
+pas...</p>
+
+<p>Il dit... et voyant que cette sinistre proph&eacute;tie n'&eacute;branlait pas le
+baron, il lui serra la main comme pour un supr&ecirc;me adieu, et alla
+ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait peut-&ecirc;tre d&eacute;pite de rencontrer M. d'Escorval; il ne l'en
+salua pas moins avec une politesse &eacute;tudi&eacute;e, et tout aussit&ocirc;t il se mit
+&agrave; raconter gaiement &agrave; M. Lacheneur que les objets choisis par lui
+au ch&acirc;teau venaient d'&ecirc;tre charg&eacute;s sur des charrettes qui allaient
+arriver...</p>
+
+<p>M. d'Escorval n'avait plus rien &agrave; faire dans cette maison. Parler &agrave;
+Marie-Anne &eacute;tait impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient &agrave; vue.</p>
+
+<p>Il se retira donc... et lentement, poign&eacute; par les plus cruelles
+angoisses, il redescendit cette c&ocirc;te de la R&egrave;che que deux heures plus
+t&ocirc;t il gravissait le c&#339;ur plein d'espoir.</p>
+
+<p>Qu'allait-il dire au pauvre Maurice?...</p>
+
+<p>Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le
+sentier, le fit se retourner.</p>
+
+<p>Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s'arr&ecirc;ta,
+tr&egrave;s-surpris. Martial l'aborda avec cet air de juv&eacute;nile franchise
+qu'il savait si bien prendre, et d'un ton brusque:</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re, monsieur, dit-il, que vous m'excuserez de vous avoir
+poursuivi quand vous m'aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord,
+j'ex&egrave;cre ce que vous adorez, mais je n'ai ni la passion ni les
+rancunes de vos ennemis. C'est pourquoi je vous dis: &agrave; votre place, je
+voyagerais... La fronti&egrave;re est &agrave; deux pas, un bon cheval et un temps
+de galop, et on est &agrave; l'abri... &Agrave; bon entendeur salut!</p>
+
+<p>Et sans attendre une r&eacute;ponse, il s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>M. d'Escorval &eacute;tait confondu.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j'ai
+de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait d&eacute;j&agrave; loin.</p>
+
+<p>Moins pr&eacute;occup&eacute;, il e&ucirc;t aper&ccedil;u deux ombres le long du bois: M<sup>lle</sup>
+Blanche de Courtomieu, suivie de l'in&eacute;vitable tante M&eacute;die, &eacute;tait venue
+l'&eacute;pier.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3>
+
+
+<p>M. le marquis de Courtomieu idol&acirc;trait sa fille; c'&eacute;tait un fait
+admis, notoire dans le pays, incontestable et incontest&eacute;.</p>
+
+<p>Venait-on &agrave; lui parler de M<sup>lle</sup> Blanche, on ne manquait jamais de lui
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui adorez votre fille...</p>
+
+<p>Et si lui-m&ecirc;me en parlait, il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui adore Blanche...</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est qu'il e&ucirc;t donn&eacute; bonne chose, le tiers de sa fortune,
+pour en &ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute;.</p>
+
+<p>Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant,
+avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon
+son expression en ses jours de mauvaise humeur, &laquo;elle le menait comme
+un tambour.&raquo;</p>
+
+<p>Or, le marquis &eacute;tait exc&eacute;d&eacute; du despotisme de sa fille. Il &eacute;tait las de
+plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et
+Dieu sait si elle en avait!</p>
+
+<p>Il lui avait bien jet&eacute; tante M&eacute;die, mais en trois mois la parente
+pauvre avait &eacute;t&eacute; rompue, bris&eacute;e, assouplie, au point de ne compter
+plus.</p>
+
+<p>Souvent le marquis se r&eacute;voltait, mais neuf fois sur dix il payait cher
+ses tentatives de r&eacute;bellion. Quand M<sup>lle</sup> Blanche arr&ecirc;tait sur lui,
+d'une certaine fa&ccedil;on, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son
+courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme
+un poignard empoisonn&eacute;, et connaissant les endroits sensibles, elle
+frappait avec une admirable pr&eacute;cision.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec
+une sorte de d&eacute;sespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement
+cruelle que l'autre...</p>
+
+<p>Pour comble, M<sup>lle</sup> Blanche faisait fr&eacute;mir son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il savait de quoi sont capables ou plut&ocirc;t il se demandait de quoi ne
+sont pas capables ces filles blondes, dont le c&#339;ur est un gla&ccedil;on et
+la t&ecirc;te un brasier, qui rien n'&eacute;meut et que tout passionne, qu'une
+incessante inqui&eacute;tude d'esprit agite, et que la vanit&eacute; m&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me
+plante l&agrave; sans h&eacute;siter... Quel scandale, alors, dans le pays!...</p>
+
+<p>C'est dire de quels v&#339;ux il appelait le bon, l'honn&ecirc;te jeune homme
+qui, en &eacute;pousant M<sup>lle</sup> Blanche, le d&eacute;livrerait de tous ses soucis.</p>
+
+<p>Mais o&ugrave; le prendre, ce lib&eacute;rateur?...</p>
+
+<p>Le marquis avait annonc&eacute; partout, et &agrave; son de trompe, qu'il donnait &agrave;
+sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait
+mis sur pied le ban et l'arri&egrave;re-ban des &eacute;pouseurs, non-seulement de
+l'arrondissement, mais encore des d&eacute;partements voisins.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien
+qu'avec les ambitieux qui avaient tent&eacute; l'aventure.</p>
+
+<p>Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez &agrave; M.
+de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire &agrave; M<sup>lle</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re lui pr&eacute;sentait-il quelque pr&eacute;tendant, elle l'accueillait
+gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses s&eacute;ductions; mais
+d&egrave;s qu'il avait tourn&eacute; les talons, d'un seul mot qu'elle laissait
+tomber de la hauteur de ses d&eacute;dains, elle l'&eacute;cartait.</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez
+noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!...</p>
+
+<p>Et &agrave; ces jugements sommaires, pas d'appel. On e&ucirc;t vainement insist&eacute; ou
+discut&eacute;. L'homme condamn&eacute; n'existait plus.</p>
+
+<p>Cependant, la revue des pr&eacute;tendants l'amusant, elle ne cessait
+d'encourager son p&egrave;re &agrave; des pr&eacute;sentations, et le pauvre homme battait
+le pays avec un acharnement qui lui e&ucirc;t valu des quolibets s'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; moins riche.</p>
+
+<p>Il d&eacute;sesp&eacute;rait presque, quand la fortune ramena &agrave; Sairmeuse le duc et
+son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la lib&eacute;ration
+prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave; sera mon gendre, pensa-t-il.</p>
+
+<p>Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant
+qu'il est chaud. Aussi, d&egrave;s le lendemain, laissait-il entrevoir ses
+vues au duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>L'ouverture venait &agrave; propos.</p>
+
+<p>Arrivant avec l'id&eacute;e de se cr&eacute;er &agrave; Sairmeuse une petite souverainet&eacute;,
+le duc ne pouvait qu'&ecirc;tre ravi de s'allier &agrave; la maison la plus
+ancienne et la plus riche du pays apr&egrave;s la sienne.</p>
+
+<p>La conf&eacute;rence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.</p>
+
+<p>&mdash;Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille &eacute;cus de
+rentes...</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, pour ma fille, jusqu'&agrave;... oui, jusqu'&agrave; quinze cent mille
+francs, pronon&ccedil;a le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest&eacute; a des bont&eacute;s pour moi... j'obtiendrai pour Martial un
+poste diplomatique important...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition...</p>
+
+<p>Le trait&eacute; &eacute;tait conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en
+parler &agrave; sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; lui donner l'id&eacute;e de la repousser. Laisser aller les choses lui
+parut le plus s&ucirc;r...</p>
+
+<p>La justesse de ses calculs lui fut d&eacute;montr&eacute;e, un matin que M<sup>lle</sup>
+Blanche fit irruption dans son cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Ta capricieuse fille est d&eacute;cid&eacute;e, p&egrave;re, lui dit-elle
+p&eacute;remptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de
+Sairmeuse.</p>
+
+<p>Il fallut &agrave; M. de Courtomieu beaucoup de volont&eacute; pour dissimuler la
+joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir
+quelque chose, il perdrait peut-&ecirc;tre tout.</p>
+
+<p>Il pr&eacute;senta quelques objections, elles furent vivement combattues, et
+enfin, il osa dire:</p>
+
+<p>&mdash;Voici donc un mariage &agrave; moiti&eacute; fait. D&eacute;j&agrave; une des parties consent.
+Reste &agrave; savoir si l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;L'autre consentira, d&eacute;clara l'orgueilleuse h&eacute;riti&egrave;re.</p>
+
+<p>Et dans le fait, depuis plusieurs jours d&eacute;j&agrave;, M<sup>lle</sup> Blanche appliquait
+toutes ses facult&eacute;s &agrave; l'&#339;uvre de s&eacute;duction qui devait faire tomber
+Martial &agrave; ses genoux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre avanc&eacute;e, avec une incons&eacute;quence calcul&eacute;e, s&ucirc;re de
+l'impression produite, elle battait en retraite, man&#339;uvre trop simple
+pour ne pas r&eacute;ussir toujours.</p>
+
+<p>Autant elle s'&eacute;tait montr&eacute;e vive, spirituelle, coquette, rieuse,
+autant peu &agrave; peu elle devint timide et r&eacute;serv&eacute;e. La pensionnaire
+&eacute;tourdie parut s'effacer sous la vierge.</p>
+
+<p>Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette com&eacute;die
+divine du premier amour. Il put observer les na&iuml;ves pudeurs et les
+chastes appr&eacute;hensions de ce c&#339;ur qui semblait s'&eacute;veiller pour lui.
+Paraissait-il, M<sup>lle</sup> Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot
+elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu'&agrave; travers les
+franges soyeuses de ses sourcils.</p>
+
+<p>Qui lui avait enseign&eacute; cette politique de la coquetterie la plus
+raffin&eacute;e?... On dit que le couvent est un grand ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Mais ce qu'on ne lui avait pas appris, ce qu'elle ignorait, c'est que
+les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c'est que les
+grandes com&eacute;diennes unissent toujours par verser de vraies larmes.</p>
+
+<p>Elle le comprit un soir o&ugrave; une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui
+r&eacute;v&eacute;la que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.</p>
+
+<p>Ce qu'elle ressentit alors ne pouvait se comparer au fr&eacute;missement de
+jalousie, de col&egrave;re plut&ocirc;t, qui d&eacute;j&agrave; l'avait agit&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce fut une douleur aigu&euml;, &acirc;pre, intol&eacute;rable, la sensation d'une lame
+rougie d&eacute;chirant ses chairs.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois, tout en r&ecirc;vant une vengeance, elle avait pu garder
+son sang-froid; cette fois, non.</p>
+
+<p>Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon pr&eacute;cipitamment. Elle
+courut s'enfermer dans sa chambre, et l&agrave; &eacute;clata en sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'aimerait-il donc pas! murmurait-elle:</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e la gla&ccedil;ait, et elle, l'orgueilleuse h&eacute;riti&egrave;re, pour la
+premi&egrave;re fois elle douta de soi.</p>
+
+<p>Elle songea que Martial &eacute;tait assez noble pour se moquer de la
+noblesse, trop riche pour ne pas m&eacute;priser l'argent, et qu'elle-m&ecirc;me
+n'&eacute;tait sans doute ni si jolie ni si s&eacute;duisante qu'elle le croyait et
+que le disaient ses flatteurs.</p>
+
+<p>Elle pouvait n'&ecirc;tre pas aim&eacute;e... elle tremblait de ne l'&ecirc;tre pas.</p>
+
+<p>Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle
+fid&eacute;lit&eacute; sa m&eacute;moire la lui rappelait depuis une semaine, tout &eacute;tait
+fait pour lui rendre quelque assurance.</p>
+
+<p>Il ne s'&eacute;tait pas d&eacute;clar&eacute; formellement, mais il &eacute;tait parfaitement
+clair qu'il lui faisait la cour. Ses fa&ccedil;ons avec elle &eacute;taient celles
+du plus respectueux et en m&ecirc;me temps du plus &eacute;pris des amants. &Agrave;
+certains moments, elle l'avait troubl&eacute;, elle en &eacute;tait s&ucirc;re. Il lui
+semblait entendre encore le tremblement de sa voix, &agrave; quelques phrases
+qu'il avait murmur&eacute;es &agrave; son oreille...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche se rassurait &agrave; demi, quand le souvenir soudain d'une
+conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les t&eacute;n&egrave;bres
+o&ugrave; elle se d&eacute;battait.</p>
+
+<p>L'une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari,
+qu'elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu'il ne
+l'avait pas rompue.</p>
+
+<p>&Eacute;pouse l&eacute;gitime, elle &eacute;tait entour&eacute;e de soins et de respects; on lui
+faisait la charit&eacute; des apparences, mais l'autre avait la r&eacute;alit&eacute;,
+l'amour.</p>
+
+<p>Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la
+plus mis&eacute;rable des cr&eacute;atures, qu'elle se taisait pourtant et d&eacute;vorait
+ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir
+son mari l'abandonner ou cesser de se contraindre...</p>
+
+<p>Cette confidence, autrefois, avait fait rire M<sup>lle</sup> Blanche, et l'avait
+indign&eacute;e en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on &ecirc;tre l&acirc;che &agrave; ce point!... s'&eacute;tait-elle dit.</p>
+
+<p>Maintenant, il lui fallait bien reconna&icirc;tre qu'elle avait raisonn&eacute; la
+passion comme un aveugle-n&eacute; la lumi&egrave;re. Et elle se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Qui me garantit que Martial ne songe pas &agrave; se conduire comme le mari
+de ma parente?...</p>
+
+<p>Mais comme jadis, tout lui paraissait pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; l'ignominie d'un
+partage.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait &eacute;carter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais
+comment?...</p>
+
+<p>Il faisait jour depuis longtemps que M<sup>lle</sup> Blanche d&eacute;lib&eacute;rait encore,
+h&eacute;sitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les
+uns que les autres.</p>
+
+<p>Pour la rappeler &agrave; la r&eacute;alit&eacute;, il ne fallut rien moins que l'entr&eacute;e de
+sa cam&eacute;riste, qui lui apportait un &eacute;norme bouquet de roses envoy&eacute; par
+Martial...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mademoiselle ne s'est pas couch&eacute;e!... fit cette fille
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m'&eacute;veille &agrave;
+l'instant. Il est inutile de parler de cela.</p>
+
+<p>Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase
+du Japon, elle baignait d'eau froide ses paupi&egrave;res gonfl&eacute;es par les
+premi&egrave;res larmes sinc&egrave;res qu'elle e&ucirc;t r&eacute;pandues depuis qu'elle &eacute;tait
+au monde.</p>
+
+<p>&Agrave; quoi bon!... Cette nuit d'angoisses et de rages solitaires avait
+pes&eacute; plus qu'une ann&eacute;e sur le front de l'orgueilleuse h&eacute;riti&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait si p&acirc;le et si triste, si diff&eacute;rente d'elle-m&ecirc;me,
+lorsqu'elle parut &agrave; l'heure du d&eacute;jeuner, que tante M&eacute;die s'inqui&eacute;ta.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche avait pr&eacute;par&eacute; une excuse, elle la donna d'un ton si doux
+que la parente pauvre en fut saisie, comme d'un miracle.</p>
+
+<p>M. de Courtomieu n'&eacute;tait gu&egrave;re moins intrigu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle nouvelle lubie cette contenance &eacute;tait-elle la pr&eacute;face?...
+pensait-il.</p>
+
+<p>Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment o&ugrave; il se levait
+de table, sa fille lui demanda un instant d'entretien.</p>
+
+<p>Il la pr&eacute;c&eacute;da dans son cabinet, et d&egrave;s qu'ils y furent seuls, sans
+laisser &agrave; son p&egrave;re le temps de s'asseoir, M<sup>lle</sup> Blanche le supplia de
+lui apprendre sans r&eacute;ticences tout ce qui avait d&ucirc; se passer et
+se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d'une
+alliance &eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;es, o&ugrave; en &eacute;taient les choses, et enfin si
+Martial avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu et ce qu'il avait r&eacute;pondu.</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait humble, son regard humide, tout en elle trahissait la
+plus affreuse anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le marquis &eacute;tait ravi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en
+caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s'est br&ucirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce moment le vengeait d&eacute;licieusement de quantit&eacute; de coups d'&eacute;pingles
+qui lui cuisaient encore.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, la tentation d'abuser de son avantage traversa son esprit. Il
+n'osa, craignant un retour.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, mon enfant, r&eacute;pondit-il, le duc de Sairmeuse m'a formellement
+demand&eacute; ta main, et on n'attend que ta d&eacute;cision pour les d&eacute;marches
+officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un
+jour duchesse.</p>
+
+<p>Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que
+ce mot &laquo;amoureuse&raquo; faisait monter &agrave; son front. Ce mot jusqu'alors lui
+paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien ma d&eacute;cision, p&egrave;re, balbutia-t-elle d'une voix &agrave; peine
+distincte, il faut nous h&acirc;ter...</p>
+
+<p>Il recula, croyant avoir mal entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Nous h&acirc;ter? r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, p&egrave;re, j'ai des craintes.</p>
+
+<p>&mdash;Et lesquelles, bon Dieu?...</p>
+
+<p>&mdash;Je te les dirai quand je serai s&ucirc;re, r&eacute;pondit-elle en s'&eacute;chappant.</p>
+
+<p>Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, &eacute;tant
+de ces &acirc;mes qui go&ucirc;tent une &acirc;pre et affreuse jouissance &agrave; descendre
+tout au fond de leur malheur.</p>
+
+<p>Aussi, d&egrave;s qu'elle eut quitt&eacute; son p&egrave;re, elle for&ccedil;a tante M&eacute;die &agrave;
+s'habiller en toute h&acirc;te, et, sans un mot d'explication, elle la
+tra&icirc;na au bois de la R&egrave;che, &agrave; un endroit d'o&ugrave; elle apercevait la
+maison de Lacheneur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le jour o&ugrave; M. d'Escorval &eacute;tait venu demander une explication &agrave;
+son ancien ami. Elle le vit arriver d'abord, puis, peu apr&egrave;s, arriva
+Martial...</p>
+
+<p>On ne l'avait pas tromp&eacute;e... elle pouvait se retirer.</p>
+
+<p>Mais non. Elle se condamnait &agrave; compter les secondes que Martial
+passerait pr&egrave;s de Marie-Anne...</p>
+
+<p>M. d'Escorval ne tarda pas &agrave; sortir, elle vit Martial s'&eacute;lancer apr&egrave;s
+lui et lui parler.</p>
+
+<p>Elle respira... Sa visite n'avait pas dur&eacute; une demi-heure, et sans
+doute il allait s'&eacute;loigner. Point. Apr&egrave;s avoir salu&eacute; le baron, il
+remonta la c&ocirc;te et rentra chez Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Que faisons-nous ici? demandait tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! laisse-moi!... r&eacute;pondit durement M<sup>lle</sup> Blanche; tais-toi!</p>
+
+<p>Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des
+pi&eacute;tinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.</p>
+
+<p>Les charrettes annonc&eacute;es par Martial, et qui portaient le mobilier et
+les effets de M. Lacheneur, arrivaient.</p>
+
+<p>Ce bruit, Martial l'entendit de la maison, car il sortit, et apr&egrave;s lui
+parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.</p>
+
+<p>Tout ce monde aussit&ocirc;t s'employa &agrave; d&eacute;barrasser les charrettes, et
+positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on e&ucirc;t
+jur&eacute; qu'il commandait la besogne; il allait, venait, s'empressait,
+parlait &agrave; tout le monde, et m&ecirc;me par moments ne d&eacute;daignait pas de
+donner un coup de main.</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans cette maison comme chez lui, se disait M<sup>lle</sup> Blanche...
+quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse cr&eacute;ature lui
+ferait faire tout ce qu'elle voudrait...</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait rien... une troisi&egrave;me charrette apparaissait, tra&icirc;n&eacute;e par
+un seul cheval, et charg&eacute;e de pots de fleurs et d'arbustes.</p>
+
+<p>Cette vue arracha &agrave; M<sup>lle</sup> de Courtomieu un cri de rage qui devait
+porter l'&eacute;pouvante dans le c&#339;ur de tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>&mdash;Des fleurs!... dit-elle d'une voix sourde, comme &agrave; moi!...
+Seulement, il m'envoie un bouquet, et pour elle, il d&eacute;pouille les
+massifs de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche e&ucirc;t voulu r&eacute;pondre qu'elle ne l'e&ucirc;t pu. Elle &eacute;touffait...
+Et cependant elle se contraignit &agrave; rester l&agrave; trois longues heures,
+tout le temps qu'il fallut pour tout rentrer...</p>
+
+<p>Les charrettes &eacute;taient parties depuis un bon moment d&eacute;j&agrave;, quand enfin
+Martial reparut sur le seuil de la maison.</p>
+
+<p>Marie-Anne l'avait accompagn&eacute; et ils causaient... Il semblait ne
+pouvoir se d&eacute;cider &agrave; partir...</p>
+
+<p>Il se d&eacute;cida cependant, et s'&eacute;loigna doucement, comme &agrave; regret...
+Marie-Anne, rest&eacute;e sur la porte, lui adressait un geste amical.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux parler &agrave; cette cr&eacute;ature! s'&eacute;cria M<sup>lle</sup> Blanche... Viens,
+tante M&eacute;die... il le faut...</p>
+
+<p>Il n'y a pas &agrave; en douter: si Marie-Anne se f&ucirc;t trouv&eacute;e en ce moment &agrave;
+port&eacute;e de la voix, M<sup>lle</sup> de Courtomieu laissait &eacute;chapper le secret des
+souffrances qu'elle venait d'endurer.</p>
+
+<p>Mais de l'endroit du bois o&ugrave; s'&eacute;tait &eacute;tablie M<sup>lle</sup> Blanche, jusqu'&agrave; la
+pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent m&egrave;tres d'un terrain
+tr&egrave;s en pente, sablonneux, malais&eacute;, et tout entrecoup&eacute; de bruy&egrave;res et
+d'ajoncs.</p>
+
+<p>Il fallait &agrave; M<sup>lle</sup> Blanche une minute pour traverser cet espace, et
+c'&eacute;tait assez de cette minute pour changer toutes ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas franchi le quart du chemin, que d&eacute;j&agrave; elle regrettait
+am&egrave;rement de s'&ecirc;tre montr&eacute;e. Mais il n'y avait plus &agrave; reculer,
+Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l'avoir vue.</p>
+
+<p>Il ne lui restait qu'&agrave; profiter du reste de la route, pour se
+remettre, pour composer son visage... elle en profita.</p>
+
+<p>Elle avait aux l&egrave;vres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle
+aborda Marie-Anne. Pourtant elle &eacute;tait embarrass&eacute;e, elle ne savait
+trop de quel pr&eacute;texte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle
+feignait d'&ecirc;tre tr&egrave;s-essouffl&eacute;e, presque autant que tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... on n'arrive pas ais&eacute;ment chez vous, ch&egrave;re Marie-Anne,
+dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Lacheneur ne disait mot. Elle &eacute;tait extr&ecirc;mement surprise et ne
+savait pas le cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Tante M&eacute;die pr&eacute;tendait conna&icirc;tre le chemin, continua M<sup>lle</sup> Blanche,
+mais elle m'a &eacute;gar&eacute;e... n'est-ce pas, tante?</p>
+
+<p>Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa ni&egrave;ce poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, nous voici... Je n'ai pu, ma ch&eacute;rie, me r&eacute;signer &agrave;
+rester sans nouvelles de vous, surtout apr&egrave;s votre malheur. Que
+devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procur&eacute; le travail que
+vous esp&eacute;riez?</p>
+
+<p>Sans d&eacute;fiances aucunes, Marie-Anne devait &ecirc;tre prise au ton d'int&eacute;r&ecirc;t
+touchant de son ancienne amie. C'est donc avec la plus enti&egrave;re
+franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu'elle
+avoua l'inanit&eacute; de presque toutes ses d&eacute;marches. M&ecirc;me, il lui
+avait sembl&eacute; que plusieurs personnes avaient pris plaisir &agrave; la mal
+recevoir...</p>
+
+<p>Mais M<sup>lle</sup> Blanche n'&eacute;coutait pas. &Agrave; deux pas d'elle &eacute;taient les
+caisses d'arbustes apport&eacute;es de Sairmeuse, et leurs parfums
+rallumaient sa col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque
+oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoy&eacute; ces belles
+fleurs?</p>
+
+<p>Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin
+r&eacute;pondit ou plut&ocirc;t balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;C'est... une attention de M. le marquis de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, elle avoue!... pensa M<sup>lle</sup> de Courtomieu, stup&eacute;faite de ce
+qu'elle jugeait une insigne impudence.</p>
+
+<p>Mais elle r&eacute;ussit &agrave; cacher sa rage sous un grand &eacute;clat de rire, et
+c'est sur le ton de la plaisanterie qu'elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, ch&egrave;re amie, je vais vous en vouloir; c'est de mon
+fianc&eacute; que vous avez accept&eacute; ces fleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, le marquis de Sairmeuse...</p>
+
+<p>&mdash;...a demand&eacute; la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon
+p&egrave;re la lui a accord&eacute;e. C'est encore un grand secret, mais je ne vois
+nul danger &agrave; le confier &agrave; votre amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Elle croyait ainsi percer le c&#339;ur de Marie-Anne, mais elle eut
+beau l'observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus l&eacute;ger
+tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Quel h&eacute;ro&iuml;sme de dissimulation! pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Puis, tout haut, avec un effort de gaiet&eacute;, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et le pays verra deux noces en m&ecirc;me temps, car vous allez vous
+marier aussi, ma ch&eacute;rie?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous... vilaine cachotti&egrave;re! Tout le monde sait bien que vous
+&eacute;pousez un jeune homme des environs, qui se nomme... attendez... je
+sais... Chanlouineau!</p>
+
+<p>Ainsi ce bruit qui d&eacute;solait Marie-Anne lui revenait de tous les c&ocirc;t&eacute;s,
+ironique, persistant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d'&eacute;nergie, jamais je ne
+serai la femme de ce jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... pourquoi donc? On le dit tr&egrave;s-bien de sa personne et assez
+riche...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que... balbutia Marie-Anne, parce que...</p>
+
+<p>Le nom de Maurice d'Escorval montait &agrave; ses l&egrave;vres, malheureusement
+elle ne le pronon&ccedil;a pas, arr&ecirc;t&eacute;e qu'elle fut par un regard &eacute;trange de
+son ancienne amie. Que de destin&eacute;es ont tenu &agrave; une circonstance tout
+aussi futile en apparence!</p>
+
+<p>&mdash;Coquine!... pensait M<sup>lle</sup> Blanche, impudente!... il lui faudrait un
+marquis de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Et comme Marie-Anne s'embarrassait &agrave; chercher une excuse plausible,
+elle reprit d'un ton froid et railleur qui laissait &agrave; la fin deviner
+toutes ses rancunes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, ma ch&egrave;re, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce
+Chanlouineau vous &eacute;viterait, en tout cas, la p&eacute;nible obligation
+de travailler de vos mains et d'aller de porte en porte qu&ecirc;ter de
+l'ouvrage qu'on vous refuse. Mais n'importe, je serai, moi&mdash;elle
+appuyait sur ce mot&mdash;plus g&eacute;n&eacute;reuse que vos anciennes connaissances...
+J'ai des bandes de jupons &agrave; broder, je vous les enverrai par ma femme
+de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Allons,
+adieu, ma ch&egrave;re!... Viens-tu, tante M&eacute;die?</p>
+
+<p>Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne p&eacute;trifi&eacute;e de surprise, de
+douleur et d'indignation.</p>
+
+<p>Sans avoir l'exp&eacute;rience de M<sup>lle</sup> Blanche, elle comprenait bien que
+cette visite &eacute;trange cachait quelque myst&egrave;re, mais lequel?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s plus d'une minute, elle &eacute;tait encore immobile &agrave; la m&ecirc;me place,
+au milieu du jardin, regardant s'&eacute;loigner cette amie de sa prosp&eacute;rit&eacute;,
+quand une main s'appuya l&eacute;g&egrave;rement sur son bras.</p>
+
+<p>Elle tressaillit, se retourna vivement... et se trouva en face de son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>Lacheneur &eacute;tait plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux
+brillaient d'un sinistre &eacute;clat.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais l&agrave;, dit-il en montrant la porte de sa maison, j'ai tout
+entendu...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... voudrais-tu par hasard la d&eacute;fendre, apr&egrave;s qu'elle a eu
+l'infamie de venir ici, chez toi, t'&eacute;craser de son insolent bonheur,
+apr&egrave;s qu'elle t'a accabl&eacute;e de son ironique piti&eacute; et de ses m&eacute;pris!...
+Va! je te l'avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles &agrave; qui la
+vanit&eacute; a tourn&eacute; la t&ecirc;te, et qui se croient dans les veines un autre
+sang que le n&ocirc;tre... Mais patience!... Le jour de notre revanche
+luira...</p>
+
+<p>Ils eussent fr&eacute;mi, ceux qu'il mena&ccedil;ait, s'ils l'eussent entendu et
+vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il
+paraissait formidable.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, reprit-il, ma fille bien-aim&eacute;e, ma pauvre Marie-Anne; toi,
+tu n'as rien compris aux outrages de cette noble h&eacute;riti&egrave;re... Tu te
+demandes, n'est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de
+t'en vouloir?... Eh bien! je vais te les dire: elle s'imagine que le
+marquis de Sairmeuse est ton amant.</p>
+
+<p>Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la
+secoua de la nuque aux talons.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible!... balbutia-t-elle, grand Dieu... quelle honte!...
+quelle humiliation!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu'y a-t-il l&agrave; qui
+t'&eacute;tonne?... Ne t'attendais-tu pas &agrave; cela, le jour o&ugrave;, fille d&eacute;vou&eacute;e,
+tu t'es r&eacute;sign&eacute;e, pour servir mes desseins, &agrave; subir les fades et
+&eacute;c&#339;urants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu ex&egrave;cres et que
+je m&eacute;prise?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais Maurice! Maurice me m&eacute;prisera... Je puis tout accepter, oui,
+tout, except&eacute; cela...</p>
+
+<p>M. Lacheneur ne r&eacute;pondit pas, le d&eacute;sespoir de Marie-Anne &eacute;tait
+d&eacute;chirant; il sentit qu'il s'attendrissait et rentra.</p>
+
+<p>Mais sa p&eacute;n&eacute;tration avait devin&eacute; juste. En attendant de trouver une
+vengeance digne d'elle, M<sup>lle</sup> Blanche r&eacute;solut de se servir d'une arme
+que la jalousie et la haine trouvent toujours &agrave; leur service: la
+calomnie.</p>
+
+<p>Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imagin&eacute;es, et
+qu'elle for&ccedil;ait tante M&eacute;die de r&eacute;p&eacute;ter partout, ne produisirent pas
+l'effet qu'elle esp&eacute;rait.</p>
+
+<p>La r&eacute;putation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser
+ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fr&eacute;quentes.
+M&ecirc;me, craignant d'&ecirc;tre pris pour dupe, il surveilla...</p>
+
+<p>Et c'est ainsi qu'un soir o&ugrave; il &eacute;tait s&ucirc;r que Lacheneur, son fils et
+Chanlouineau &eacute;taient absents, Martial aper&ccedil;ut un homme qui s'&eacute;chappait
+de la maison et traversait en courant la lande.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; la poursuite de cet homme, mais il lui &eacute;chappa...</p>
+
+<p>Il avait cru reconna&icirc;tre Maurice d'Escorval.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h3>
+
+
+<p>Les chances favorables qu'il entrevoyait encore, apr&egrave;s les confidences
+de son fils, le baron d'Escorval avait eu la prudence de les taire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Maurice, pensait-il, est d&eacute;sol&eacute; mais r&eacute;sign&eacute;; mieux vaut
+lui laisser la certitude du malheur que l'exposer &agrave; un m&eacute;compte...</p>
+
+<p>Mais la passion a parfois les &eacute;clairs de la double vue.</p>
+
+<p>Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha &agrave; ce
+ch&eacute;tif espoir avec l'&acirc;pre t&eacute;nacit&eacute; du noy&eacute;, qui, au fond de l'eau,
+serre encore entre ses mains crisp&eacute;es la planche qui n'a pu le sauver.</p>
+
+<p>S'il n'interrogea pas, c'est qu'il &eacute;tait bien persuad&eacute; qu'on ne lui
+dirait pas la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Seulement, d&egrave;s ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la
+maison, servi par cette prodigieuse subtilit&eacute; de sens que communique
+la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des
+mouvements du baron ne lui &eacute;chappait.</p>
+
+<p>Ainsi, il l'entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et
+trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il
+distingua le grincement des ferrures de la grille ext&eacute;rieure.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re sort, se dit-il.</p>
+
+<p>Et si extr&ecirc;me que f&ucirc;t sa faiblesse, il r&eacute;ussit &agrave; se tra&icirc;ner jusqu'&agrave;
+la fen&ecirc;tre, assez &agrave; temps pour reconna&icirc;tre la justesse de ses
+conjectures.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon p&egrave;re sort, pensa-t-il encore, ce ne peut &ecirc;tre que pour se
+rendre chez M. Lacheneur... donc il ne d&eacute;sesp&egrave;re pas tout &agrave; fait...</p>
+
+<p>Un fauteuil &eacute;tait pr&egrave;s de lui, il s'y laissa tomber, songeant qu'en
+guettant &agrave; la fen&ecirc;tre le retour de son p&egrave;re, il conna&icirc;trait sa
+destin&eacute;e quelques secondes plus t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Il la connut au bout de trois mortelles heures.</p>
+
+<p>&Agrave; la seule attitude de M. d'Escorval, il vit bien que tout, cette
+fois, &eacute;tait irr&eacute;missiblement perdu; il en fut s&ucirc;r, comme l'accus&eacute;
+qui a lu sur le visage morne des jur&eacute;s le verdict fatal qu'ils vont
+prononcer.</p>
+
+<p>Il eut besoin de toute son &eacute;nergie pour regagner son lit, il se
+sentait mourir.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t il eut honte de cette faiblesse qu'il jugeait indigne. Il
+voulut savoir ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, demander des d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Il sonna et dit au domestique qu'il souhaitait parler &agrave; son p&egrave;re. M.
+d'Escorval ne tarda pas &agrave; para&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... cria Maurice.</p>
+
+<p>Rien qu'&agrave; l'accent de cette question, M. d'Escorval se sentit devin&eacute;.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, &agrave; quoi bon nier?...</p>
+
+<p>&mdash;Lacheneur a &eacute;t&eacute; sourd &agrave; mes remontrances et &agrave; mes pri&egrave;res,
+r&eacute;pondit-il d'un ton grave... Il ne te reste plus qu'&agrave; te soumettre,
+mon fils, sans arri&egrave;re-pens&eacute;e. Je ne te dirai pas que le temps
+emportera jusqu'au souvenir d'une douleur qui te semble en ce moment
+devoir &ecirc;tre &eacute;ternelle... tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu
+es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: d&eacute;fends-toi
+de penser &agrave; Marie-Anne, comme le voyageur c&ocirc;toyant un pr&eacute;cipice se
+d&eacute;fend de songer au vertige...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu Marie-Anne, mon p&egrave;re, vous lui avez parl&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai trouv&eacute;e plus inflexible que Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Inflexibles!... ils me repoussent, et ils re&ccedil;oivent peut-&ecirc;tre
+Chanlouineau.</p>
+
+<p>&mdash;Chanlouineau est devenu leur commensal...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... Et Martial de Sairmeuse?...</p>
+
+<p>&mdash;Il vient chez eux famili&egrave;rement, je l'y ai trouv&eacute;...</p>
+
+<p>Chacune de ses r&eacute;ponses tombait comme un coup d'assommoir sur le front
+de Maurice, ce n'&eacute;tait que trop &eacute;vident.</p>
+
+<p>Mais M. d'Escorval s'&eacute;tait arm&eacute; de l'impassible courage du chirurgien
+qui, ayant entrepris une p&eacute;rilleuse op&eacute;ration, ne l&acirc;che pas ses
+bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer.</p>
+
+<p>M. d'Escorval voulait &eacute;teindre dans le c&#339;ur de son fils la derni&egrave;re
+lueur d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'en est fait, r&eacute;p&eacute;tait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison...</p>
+
+<p>Le baron hocha la t&ecirc;te d'un air d&eacute;courag&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je pensais d'abord, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque
+chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien... il a su esquiver toute explication.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon p&egrave;re, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute
+votre exp&eacute;rience, vous n'avez pu p&eacute;n&eacute;trer ses intentions!</p>
+
+<p>Entre le moment o&ugrave; Martial de Sairmeuse l'avait quitt&eacute; au milieu de
+la lande, et l'instant pr&eacute;sent, M. d'Escorval avait eu le temps de
+r&eacute;fl&eacute;chir:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des soup&ccedil;ons, r&eacute;pondit-il, mais seulement des soup&ccedil;ons... Il
+se peut que Lacheneur, ob&eacute;issant aux inspirations de sa haine, r&ecirc;ve
+quelque vengeance terrible... Qui sait s'il ne songe pas &agrave; organiser
+quelque complot dont il serait le chef?... Ces suppositions expliquent
+tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-m&ecirc;me, il m&eacute;nagerait
+le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations
+indispensables...</p>
+
+<p>Le sang revenait aux joues p&acirc;lies de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Un complot, fit-il, n'explique pas l'obstination de M. Lacheneur &agrave;
+me repousser...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las!... si, mon pauvre enfant. C'est par Marie-Anne qu'il tient
+Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu'elle devienne ta femme
+demain, ils lui &eacute;chappent aussit&ocirc;t... Puis, pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'il
+nous aime, il ne voudrait &agrave; aucun prix nous m&ecirc;ler &agrave; une aventure dont
+le succ&egrave;s lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont l&agrave; que des
+conjectures.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu'il faut
+se soumettre, se r&eacute;signer... oublier, s'il se peut.</p>
+
+<p>Il disait cela, parce qu'il voulait rassurer son p&egrave;re, mais il pensait
+pr&eacute;cis&eacute;ment le contraire.</p>
+
+<p>Une id&eacute;e venait d'&eacute;clore en son cerveau, vague encore, ind&eacute;termin&eacute;e,
+obscure, &agrave; peine distincte, mais qu'il pressentait devoir &ecirc;tre une
+id&eacute;e de salut. Et, en effet, d&egrave;s qu'il fut seul, elle se d&eacute;gagea, elle
+grandit, elle se pr&eacute;cisa:</p>
+
+<p>&mdash;Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices
+lui sont n&eacute;cessaires; il doit m&ecirc;me en chercher... Pourquoi n'irais-je
+pas m'offrir &agrave; lui? Du jour o&ugrave; je serai de moiti&eacute; dans ses
+pr&eacute;paratifs, o&ugrave; je partagerai ses dangers et ses esp&eacute;rances, il lui
+sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu'il veuille
+entreprendre, je vaux bien Chanlouineau...</p>
+
+<p>De l&agrave; &agrave; prendre la r&eacute;solution d'aller offrir ses services &agrave; Lacheneur,
+il n'y avait qu'un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne
+songea plus qu'&agrave; tout faire pour h&acirc;ter sa convalescence.</p>
+
+<p>Elle fut prompte, l'espoir a des vertus merveilleuses, rapide &agrave;
+&eacute;tonner l'abb&eacute; Midon qui rempla&ccedil;ait le docteur de Montaignac.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'aurais cru que Maurice p&ucirc;t se consoler ainsi, disait M<sup>me</sup>
+d'Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre &agrave; aimer la
+vie.</p>
+
+<p>Mais le baron ne r&eacute;pondait pas. Il tenait pour suspect ce
+r&eacute;tablissement presque miraculeux, il &eacute;tait assailli de d&eacute;fiances...</p>
+
+<p>Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu'il s'y prit, il
+n'en put rien tirer.</p>
+
+<p>Maurice, que la seule tentation d'un mensonge faisait rougir
+jusqu'aux oreilles, trouva au service de ses projets l'imperturbable
+dissimulation d'un vieux diplomate.</p>
+
+<p>Il avait d&eacute;cid&eacute; qu'il ne dirait rien &agrave; ses parents. &Agrave; quoi bon les
+inqui&eacute;ter!... D'un autre c&ocirc;t&eacute;, il redoutait des remontrances, sentant
+bien que plut&ocirc;t que de subir des emp&ecirc;chements il d&eacute;serterait la maison
+paternelle...</p>
+
+<p>Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l'abb&eacute; Midon d&eacute;clara que
+Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que m&ecirc;me, le temps
+se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient
+favorables.</p>
+
+<p>Volontiers, Maurice e&ucirc;t embrass&eacute; le digne pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur!... s'&eacute;cria-t-il, je vais donc pouvoir chasser!</p>
+
+<p>La chasse, jusqu'alors, lui avait m&eacute;diocrement plu, mais il jugeait
+utile d'afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perp&eacute;tuels
+pr&eacute;textes d'absence.</p>
+
+<p>Jamais il ne s'&eacute;tait senti si heureux que le matin o&ugrave; sur les sept
+heures, le fusil sur l'&eacute;paule, il passa L'Oiselle pour gagner la
+maison de M. Lacheneur.</p>
+
+<p>Ayant r&eacute;fl&eacute;chi aux conjectures de son p&egrave;re, il les tenait pour des
+certitudes, et il ne doutait aucunement du succ&egrave;s de sa d&eacute;marche.</p>
+
+<p>Cependant, en arrivant au bois de la R&egrave;che, il s'arr&ecirc;ta un moment &agrave;
+l'endroit d'o&ugrave; on d&eacute;couvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit
+sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l'un et
+l'autre, une balle de colporteur.</p>
+
+<p>Maintenant, Maurice &eacute;tait s&ucirc;r que M. Lacheneur et sa fille &eacute;taient
+seuls &agrave; la maison.</p>
+
+<p>Il y courut, et sans frapper il entra.</p>
+
+<p>Dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce, Marie-Anne et son p&egrave;re &eacute;taient accroupis
+devant la chemin&eacute;e o&ugrave; flambait un grand feu...</p>
+
+<p>Au bruit de la porte, ils s'&eacute;taient retourn&eacute;s; &agrave; la vue de Maurice,
+ils se dress&egrave;rent aussi rouges et aussi &eacute;mus l'un que l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Que venez-vous faire ici?... s'&eacute;cri&egrave;rent-ils en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>En toute autre circonstance, Maurice d'Escorval e&ucirc;t &eacute;t&eacute; boulevers&eacute; par
+cet accueil ouvertement hostile.</p>
+
+<p>En ce moment, non-seulement il n'en fut pas troubl&eacute;, mais c'est &agrave;
+peine s'il le remarqua.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop d'obstination que de revenir ici contre ma volont&eacute; et
+apr&egrave;s ce que je vous ai dit, monsieur d'Escorval, reprit Lacheneur
+d'une voix rude.</p>
+
+<p>Maurice sourit. Il avait la pl&eacute;nitude de son sang-froid, et m&ecirc;me
+quelque chose de plus, l'&eacute;trange lucidit&eacute; des grandes crises.</p>
+
+<p>D'un seul regard, il avait saisi tous les d&eacute;tails de la pi&egrave;ce o&ugrave; il
+p&eacute;n&eacute;trait, et s'il e&ucirc;t conserv&eacute; un doute, il se fut envol&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en
+fusion, et deux moules &agrave; balles pr&egrave;s des chenets.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ose me pr&eacute;senter chez vous, monsieur, pronon&ccedil;a-t-il d'un ton
+ferme et grave, c'est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je
+les ai p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n'est-ce
+pas? Eh bien!... regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si
+je ne suis pas de ceux qu'un chef s'estime heureux d'enr&ocirc;ler...</p>
+
+<p>Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa
+feinte col&egrave;re; je n'ai pas de projets...</p>
+
+<p>&mdash;En feriez-vous serment?... Alors pourquoi ces balles que vous &ecirc;tes
+occup&eacute;s &agrave; fondre?... Conspirateurs maladroits!... Il fallait au moins
+fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer...</p>
+
+<p>Il dit, et joignant l'exemple au pr&eacute;cepte, il se retourna et alla
+pousser le verrou.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'est qu'une imprudence, poursuivit-il... Mais r&eacute;pondre:
+&laquo;Arri&egrave;re!&raquo; au soldat qui vient &agrave; vous librement serait une faute
+dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne
+pr&eacute;tends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... Non. C'est
+les yeux ferm&eacute;s que je me donne, corps et &acirc;me. Quelle que soit votre
+cause, je la d&eacute;clare mienne... Ce que vous voulez, je le veux;
+j'adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Commandez,
+j'ob&eacute;irai... Je ne r&eacute;clame qu'une gr&acirc;ce, celle de combattre, de
+triompher ou de me faire tuer &agrave; vos c&ocirc;t&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! refusez, mon p&egrave;re!... s'&eacute;cria Marie-Anne, refusez... Accepter
+serait un crime que vous ne commettrez pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Un crime!... Et pourquoi, s'il vous pla&icirc;t?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, malheureux, notre cause n'est pas la v&ocirc;tre, parce que le
+but est incertain, le succ&egrave;s improbable... parce que le danger est
+partout, de tous c&ocirc;t&eacute;s!...</p>
+
+<p>Une exclamation d&eacute;daigneuse et ironique de Maurice l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est vous, pronon&ccedil;a-t-il, vous, qui pensez m'arr&ecirc;ter en me
+montrant les dangers que vous bravez...</p>
+
+<p>&mdash;Maurice!...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, si un p&eacute;ril me mena&ccedil;ait, imminent, immense, au lieu
+de me pr&ecirc;ter secours, vous m'abandonneriez?... Vous vous cacheriez
+l&acirc;chement, en vous disant: &laquo;Qu'il p&eacute;risse, pourvu que je sois sauv&eacute;!&raquo;
+Parlez!... est-ce l&agrave; v&eacute;ritablement ce que vous feriez?...</p>
+
+<p>Elle d&eacute;tourna la t&ecirc;te et ne r&eacute;pondit pas. Elle ne se sentait pas la
+force de mentir, et elle ne voulait pas dire: &laquo;J'agirais comme vous.&raquo;</p>
+
+<p>Maintenant, elle s'en remettait &agrave; la d&eacute;cision de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Si je me rendais &agrave; vos pri&egrave;res, Maurice, dit M. Lacheneur, avant
+trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque &eacute;clat.
+Vous aimez Marie-Anne... saurez-vous voir d'un &#339;il impassible sa
+position affreuse? Songez qu'elle ne doit d&eacute;courager absolument ni
+Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez... Oh! je
+le sais aussi bien que vous, c'est un r&ocirc;le indigne que je lui impose,
+un r&ocirc;le odieux o&ugrave; elle laissera ce qu'une jeune fille a de plus
+pr&eacute;cieux en ce monde... sa r&eacute;putation.</p>
+
+<p>Maurice ne sourcilla pas.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! pronon&ccedil;a-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui
+de toutes les femmes qui se sont d&eacute;vou&eacute;es aux passions politiques de
+l'homme qu'elles aimaient, p&egrave;re, fr&egrave;re ou amant... elle sera injuri&eacute;e,
+outrag&eacute;e, calomni&eacute;e. Qu'importe! Elle peut poursuivre sa t&acirc;che, je
+souffrirai, mais je ne douterai jamais d'elle et je me tairai. Si nous
+triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une d&eacute;faite!...</p>
+
+<p>Un geste compl&eacute;ta sa pens&eacute;e, disant plus &eacute;nergiquement que toutes les
+affirmations, qu'il s'attendait, qu'il se r&eacute;signait &agrave; tout.</p>
+
+<p>M. Lacheneur fut visiblement &eacute;branl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, laissez-moi le temps de r&eacute;fl&eacute;chir, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous &ecirc;tes un enfant, Maurice, mais votre p&egrave;re est mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe!...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas qu'en vous engageant, vous
+engagez fatalement le baron d'Escorval... Vous croyez ne risquer que
+votre t&ecirc;te, vous jouez la vie de votre p&egrave;re...</p>
+
+<p>Mais Maurice l'interrompit violemment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop d'h&eacute;sitations!... s'&eacute;cria-t-il, c'est assez de
+remontrances!... R&eacute;pondez-moi d'un mot!... Seulement, sachez-le bien,
+si vous me repoussez, je rentre chez mon p&egrave;re, et avec ce fusil que je
+tiens, je me fais sauter la cervelle...</p>
+
+<p>Ce ne pouvait &ecirc;tre une menace vaine. On comprenait &agrave; son accent que
+ce qu'il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne
+s'inclina vers son p&egrave;re, les mains jointes, le regard suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc des n&ocirc;tres! pronon&ccedil;a durement M. Lacheneur. Mais
+n'oubliez jamais la menace qui m'arrache mon consentement. Quoi qu'il
+arrive &agrave; vous ou aux v&ocirc;tres, rappelez-vous que vous l'aurez voulu!...</p>
+
+<p>Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il d&eacute;lirait,
+il &eacute;tait ivre de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste &agrave; vous dire mes
+esp&eacute;rances et &agrave; vous apprendre pour quelle cause...</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... qu'est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a vers Marie-Anne, lui prit la main qu'il porta &agrave; ses
+l&egrave;vres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ma cause... la voil&agrave;!...</p>
+
+<p>Lacheneur se d&eacute;tourna. Peut-&ecirc;tre songeait-il qu'il suffisait d'un
+mouvement de sa volont&eacute;, d'un sacrifice de son orgueil pour assurer le
+bonheur de ces deux pauvres enfants...</p>
+
+<p>Mais si une pens&eacute;e de r&eacute;mission traversa son cerveau, il la repoussa,
+et c'est de l'air le plus sombre qu'il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Encore faut-il, monsieur d'Escorval, arr&ecirc;ter nos conventions...</p>
+
+<p>&mdash;Dictez vos conditions, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, vos visites ici, apr&egrave;s certains bruits r&eacute;pandus par moi,
+&eacute;veilleraient des d&eacute;fiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, &agrave;
+des heures convenues d'avance, jamais &agrave; l'improviste...</p>
+
+<p>L'attitude seule de Maurice affirmait son consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, comment traverserez-vous l'Oiselle sans avoir recours au
+passeur, qui est un dangereux bavard?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons un vieux canot, je prierai mon p&egrave;re de le faire r&eacute;parer.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Me promettez-vous aussi d'&eacute;viter le marquis de Sairmeuse?</p>
+
+<p>&mdash;Je le fuirai...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez... il faut tout pr&eacute;voir. Il se peut que le hasard, en d&eacute;pit
+de nos pr&eacute;cautions, vous mette en pr&eacute;sence ici. M. de Sairmeuse est
+l'arrogance m&ecirc;me, et il vous d&eacute;teste... Vous le ha&iuml;ssez et vous
+&ecirc;tes violent... Jurez-moi que s'il venait &agrave; vous provoquer, vous
+m&eacute;priseriez ses provocations...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je passerais pour un l&acirc;che, monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Probablement!... Jurez-vous?...</p>
+
+<p>Maurice h&eacute;sitait, un regard de Marie-Anne le d&eacute;cida.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure!... pronon&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser
+trop voir notre intelligence... mais c'est mon affaire...</p>
+
+<p>M. Lacheneur s'arr&ecirc;ta, r&eacute;fl&eacute;chissant, cherchant dans sa m&eacute;moire s'il
+n'oubliait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu'&agrave; vous adresser une
+derni&egrave;re et bien importante recommandation... Vous connaissez mon
+fils?</p>
+
+<p>&mdash;Certes!... nous &eacute;tions camarades quand il venait en vacances...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quand vous serez ma&icirc;tre de mon secret, car &agrave; vous je dirai
+toute ma pens&eacute;e... d&eacute;fiez-vous de Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Restez sur vos gardes, vous dis-je...</p>
+
+<p>Il rougit extr&ecirc;mement, le malheureux homme, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est pour un p&egrave;re un p&eacute;nible aveu: je n'ai pas confiance en mon
+fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de
+son arriv&eacute;e... Maintenant, je le trompe comme s'il devait trahir...
+Peut-&ecirc;tre serait-il sage de l'&eacute;loigner; mais que penserait-on? Sans
+doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je
+risque froidement la vie de tant de braves gens. Apr&egrave;s cela, je
+m'abuse peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>Il soupira et dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;fiez-vous!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h3>
+
+
+<p>Ainsi, c'&eacute;tait bien Maurice d'Escorval que le marquis de Sairmeuse
+avait surpris s'&eacute;chappant de la maison de M. Lacheneur.</p>
+
+<p>Martial n'avait aucune certitude, il se pouvait que l'obscurit&eacute; l'e&ucirc;t
+tromp&eacute;, mais le doute seul suffisait &agrave; gonfler son c&#339;ur de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Quel personnage fais-je donc! s'&eacute;criait-il. Un personnage ridicule,
+assur&eacute;ment.</p>
+
+<p>Si &eacute;pais &eacute;tait le bandeau nou&eacute; sur ses yeux par la passion, qu'il
+n'apercevait rien des circonstances les plus frappantes.</p>
+
+<p>L'amiti&eacute; c&eacute;r&eacute;monieuse de Lacheneur, il la tenait pour sinc&egrave;re. Il
+croyait aux respects &eacute;tudi&eacute;s de Jean. Les empressements presque
+serviles de Chanlouineau ne l'&eacute;tonnaient pas.</p>
+
+<p>Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans col&egrave;re, il concluait
+qu'il s'avan&ccedil;ait dans son esprit et dans son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Ayant oubli&eacute;, il s'imaginait que les autres ne se souvenaient pas.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, il se figurait s'&ecirc;tre montr&eacute; assez g&eacute;n&eacute;reux pour avoir des
+droits &agrave; une certaine reconnaissance.</p>
+
+<p>M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au ch&acirc;teau, avait re&ccedil;u le
+montant du legs de M<sup>lle</sup> Armande et une indemnit&eacute;. Le tout allait &agrave; une
+soixantaine de mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait, jarnibieu! bien d&eacute;go&ucirc;t&eacute; s'il n'&eacute;tait pas content!
+maugr&eacute;ait le duc, furieux d'une prodigalit&eacute; qui cependant ne lui
+co&ucirc;tait rien.</p>
+
+<p>Encore entretenu dans ses illusions par l'opinion de son p&egrave;re, Martial
+se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur.</p>
+
+<p>Le soup&ccedil;on des visites de Maurice faillit l'&eacute;clairer...</p>
+
+<p>&mdash;Serais-je donc dupe d'une rou&eacute;e?... pensa-t-il.</p>
+
+<p>Son d&eacute;pit fut tel que, pendant plus d'une semaine, il prit sur lui de
+ne se point montrer &agrave; la R&egrave;che.</p>
+
+<p>Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l'exploitant avec
+l'adresse de l'int&eacute;r&ecirc;t en &eacute;veil, il en sut tirer le consentement de
+son fils &agrave; l'alliance avec les Courtomieu.</p>
+
+<p>Livr&eacute; jusqu'alors aux plus cruelles ind&eacute;cisions, Martial avait esquiv&eacute;
+toute r&eacute;ponse cat&eacute;gorique. Habilement agac&eacute;, il s'&eacute;cria enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... j'&eacute;pouse M<sup>lle</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Le duc n'&eacute;tait pas homme &agrave; laisser refroidir ces bonnes dispositions.</p>
+
+<p>En moins de quarante-huit heures, les d&eacute;marches officielles furent
+faites; on r&eacute;digea un projet de contrat, les paroles furent &eacute;chang&eacute;es
+et on d&eacute;cida que le mariage serait c&eacute;l&eacute;br&eacute; au printemps.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Sairmeuse qu'eut lieu le d&icirc;ner des fian&ccedil;ailles, d&icirc;ner d'autant
+plus gai qu'o&ugrave; y c&eacute;l&eacute;brait deux petites victoires.</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de
+lieutenant-g&eacute;n&eacute;ral, une commission qui lui attribuait un commandement
+militaire &agrave; Montaignac.</p>
+
+<p>Le marquis de Courtomieu, qui avait &agrave; faire oublier les adulations
+prodigu&eacute;es &agrave; l'empereur, venait d'obtenir la pr&eacute;sidence de la Cour
+pr&eacute;v&ocirc;tale, institu&eacute;e &agrave; Montaignac, pour y servir les haines et les
+terreurs de la Restauration...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche triomphait. Apr&egrave;s cette f&ecirc;te, d&eacute;claration publique,
+Martial se trouvait li&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas.
+Elle le p&eacute;n&eacute;trait d'un charme dont la douceur infinie lui faisait
+presque oublier la violence de ses sensations pr&egrave;s de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Malheureusement, l'orgueilleuse h&eacute;riti&egrave;re ne sut pas r&eacute;sister au
+plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, &agrave; ce qu'elle
+appelait la &laquo;bassesse des anciennes inclinations du marquis.&raquo; Elle
+trouva l'occasion de dire qu'elle faisait travailler Marie-Anne pour
+l'aider &agrave; vivre.</p>
+
+<p>Martial se contraignit &agrave; sourire, mais l'indignit&eacute; du proc&eacute;d&eacute; le
+for&ccedil;ait de plaindre Marie-Anne...</p>
+
+<p>Et le lendemain m&ecirc;me, il courait chez M. Lacheneur.</p>
+
+<p>&Agrave; la chaleur de l'accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se
+fondirent, tous ses soup&ccedil;ons s'&eacute;vapor&egrave;rent... La joie de le revoir
+&eacute;clatait m&ecirc;me dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... je l'aurai!... pensa-t-il.</p>
+
+<p>C'est qu'en r&eacute;alit&eacute; on &eacute;tait bien heureux de son retour. Fils du
+commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire
+du pr&eacute;sident de la Cour pr&eacute;v&ocirc;tale, Martial devenait un instrument
+pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>&mdash;Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l'&#339;il et l'oreille
+dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre
+espion...</p>
+
+<p>Il le fut, car il eut vite repris l'habitude de ses visites
+quotidiennes. Le mois de d&eacute;cembre &eacute;tait venu, les chemins &eacute;taient
+d&eacute;fonc&eacute;s, mais il n'&eacute;tait pluie, neige, ni boue capables d'arr&ecirc;ter
+Martial.</p>
+
+<p>Il arrivait vers dix heures, s'asseyait sur un escabeau, contre
+l'&acirc;tre, sous le haut manteau de la chemin&eacute;e, et il parlait...</p>
+
+<p>Marie-Anne paraissait s'int&eacute;resser prodigieusement aux &eacute;v&eacute;nements; il
+lui contait tout ce qu'il pouvait surprendre.</p>
+
+<p>Parfois ils restaient seuls...</p>
+
+<p>Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le
+&laquo;commerce.&raquo; Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait
+achet&eacute; un cheval afin d'&eacute;tendre ses tourn&eacute;es.</p>
+
+<p>Mais le plus souvent les causeries de Martial &eacute;taient interrompues...
+Il e&ucirc;t d&ucirc; &ecirc;tre surpris de la quantit&eacute; de paysans qui se pr&eacute;sentaient
+pour parler &agrave; M. Lacheneur. C'&eacute;tait une interminable procession. Et
+&agrave; tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose &agrave; dire en secret.
+Puis, elle offrait &agrave; boire... La maison &eacute;tait comme un cabaret...</p>
+
+<p>Qui ne sait o&ugrave; l'&acirc;pret&eacute; des convoitises peut mener un homme
+amoureux!... Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants
+et venants, il donnait une poign&eacute;e de main, &agrave; l'occasion, il lui
+arrivait de trinquer...</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t accept&eacute; bien d'autres choses!... N'avait-il pas offert &agrave;
+Lacheneur de l'aider &agrave; mettre ses comptes au net?...</p>
+
+<p>Et une fois, c'&eacute;tait vers le milieu de f&eacute;vrier, comme il voyait
+Chanlouineau tr&egrave;s-embarrass&eacute; pour composer une lettre, il voulut
+absolument lui servir de secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ce n'est pas pour moi, cette damn&eacute;e lettre, disait
+Chanlouineau, c'est pour un oncle &agrave; moi qui marie sa fille...</p>
+
+<p>Bref, Martial se mit &agrave; table, et, sous la dict&eacute;e de Chanlouineau, non
+sans mainte rature, il &eacute;crivit:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher ami... Nous sommes enfin d'accord, et le mariage est d&eacute;cid&eacute;.
+Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fix&eacute;e &agrave;... Nous
+vous invitons &agrave; nous faire le plaisir d'y venir. Nous comptons sur
+vous et vous devez &ecirc;tre persuad&eacute; que plus vous am&egrave;nerez de vos amis,
+plus nous serons contents.</p>
+
+<p>&laquo;Comme la f&ecirc;te est sans fa&ccedil;ons et que nous serons tr&egrave;s-nombreux, vous
+nous rendrez service en apportant quelques provisions.&raquo;</p>
+
+<p>Si Martial e&ucirc;t pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant
+de laisser en blanc la date de &laquo;la noce,&raquo; il e&ucirc;t, &agrave; coup s&ucirc;r, reconnu
+qu'il venait de tomber dans un pi&egrave;ge grossi&egrave;rement tendu... Mais il
+&eacute;tait fascin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! marquis, lui disait son p&egrave;re, Chupin pr&eacute;tend que vous ne
+sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec
+cette petite?</p>
+
+<p>Martial ne r&eacute;pondit pas. Il se sentait &agrave; la discr&eacute;tion de cette
+&laquo;petite.&raquo; Pr&egrave;s d'elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de
+ses regards le remuait comme une commotion &eacute;lectrique. Elle lui e&ucirc;t
+demand&eacute; de la prendre pour femme, qu'il n'e&ucirc;t pas dit: non...</p>
+
+<p>Mais Marie-Anne n'avait pas cette ambition... Toutes ses pens&eacute;es, tous
+ses v&#339;ux &eacute;taient pour le succ&egrave;s de son p&egrave;re...</p>
+
+<p>Maurice et Marie-Anne devaient &ecirc;tre les deux plus intr&eacute;pides
+auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient apr&egrave;s le triomphe une
+si magnifique r&eacute;compense!...</p>
+
+<p>N'est-ce pas dire la fi&eacute;vreuse activit&eacute; que d&eacute;ploya Maurice!... Toute
+la journ&eacute;e, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussit&ocirc;t
+le d&icirc;ner, il s'esquivait, traversant l'Oiselle dans son bateau, et
+volait &agrave; la R&egrave;che.</p>
+
+<p>M. d'Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer &agrave; la longue les absences
+de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l'avait
+&laquo;embauch&eacute;;&raquo; ce fut son expression.</p>
+
+<p>Saisi d'effroi, il r&eacute;solut d'aller sur-le-champ, sans pr&eacute;venir
+Maurice, trouver son ancien ami, et pr&eacute;voyant un nouvel &eacute;chec, il pria
+l'abb&eacute; Midon de l'accompagner.</p>
+
+<p>C'est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d'Escorval et le
+cur&eacute; de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la R&egrave;che. Si tristes
+ils &eacute;taient et si inquiets, qu'ils n'&eacute;chang&egrave;rent pas dix paroles le
+long de la route.</p>
+
+<p>Un spectacle &eacute;trange les attendait &agrave; la sortie du bois...</p>
+
+<p>Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets...</p>
+
+<p>Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d'une douzaine de
+personnes, et M. Lacheneur parlait...</p>
+
+<p>Que disait-il?... Ni le baron, ni le pr&ecirc;tre ne pouvaient l'entendre,
+mais il y eut un moment o&ugrave; les plus vives acclamations accueillirent
+ses paroles...</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche
+de paille et la lan&ccedil;a sur le toit de chaume de sa maison en criant
+d'une voix formidable:</p>
+
+<p>&mdash;Le sort en est jet&eacute;!... Voil&agrave; qui vous prouve que je ne reculerai
+pas...</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s la maison &eacute;tait en flammes...</p>
+
+<p>Dans le lointain on vit une des fen&ecirc;tres de la citadelle de Montaignac
+s'&eacute;clairer comme un phare... et de tous c&ocirc;t&eacute;s l'horizon s'empourpra de
+lueurs d'incendie.</p>
+
+<p>On r&eacute;pondait au signal de Lacheneur...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XX" id="XX"></a>XX</h3>
+
+
+<p>Ah! l'ambition est une belle chose!...</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; presque vieillards, &eacute;prouv&eacute;s par tous les orages du si&egrave;cle,
+riches &agrave; millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la
+province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n'eussent
+plus d&ucirc;, ce semble, aspirer qu'au repos du foyer domestique.</p>
+
+<p>Il leur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; si facile de se cr&eacute;er une vie heureuse, tout en
+r&eacute;pandant le bien autour d'eux, tout en pr&eacute;parant pour leur derni&egrave;re
+heure un concert de b&eacute;n&eacute;dictions et de regrets.</p>
+
+<p>Mais non!... Ils avaient voulu &ecirc;tre pour quelque chose dans la
+man&#339;uvre de ce &laquo;vaisseau de l'&Eacute;tat,&raquo; o&ugrave; personne ne consent plus &agrave;
+rester simple passager.</p>
+
+<p>Nomm&eacute;s, l'un commandant des forces militaires, l'autre pr&eacute;sident de la
+Cour pr&eacute;v&ocirc;tale de Montaignac, ils avaient d&ucirc; quitter leurs ch&acirc;teaux
+pour s'installer tant bien que mal &agrave; la ville.</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d'Armes, une grande vieille
+maison toute d&eacute;labr&eacute;e, une ruine o&ugrave;, la nuit, la bise qui se glissait
+par les portes mal closes venait r&eacute;veiller ses rhumatismes.</p>
+
+<p>Le marquis de Courtomieu s'&eacute;tait &eacute;tabli en camp volant chez un de ses
+parents, rue de la Citadelle...</p>
+
+<p>Leur vanit&eacute; s&eacute;nile &eacute;tait satisfaite... tout &eacute;tait donc pour le mieux.</p>
+
+<p>Et cependant on traversait alors cette p&eacute;riode douloureuse de la
+Restauration, rest&eacute;e dans toutes les m&eacute;moires sous le nom de Terreur
+Blanche.</p>
+
+<p>Les repr&eacute;sailles s'exer&ccedil;aient librement; les vengeances
+s'assouvissaient en plein soleil; et les haines priv&eacute;es et
+d'effroyables cupidit&eacute;s s'abritaient sous le manteau des rancunes
+politiques. On mena&ccedil;ait m&ecirc;me les acheteurs de biens nationaux...</p>
+
+<p>Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les
+paysans, dans les campagnes, &eacute;pouvant&eacute;s et intimid&eacute;s, tournaient leurs
+pens&eacute;es et leurs v&#339;ux vers &laquo;l'autre,&raquo; et il leur semblait que le
+vaisseau qui portait &agrave; Sainte-H&eacute;l&egrave;ne le vaincu de Waterloo emportait
+en m&ecirc;me temps leurs derni&egrave;res esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>Mais rien de tout cela ne montait jusqu'au duc de Sairmeuse, jusqu'au
+marquis de Courtomieu.</p>
+
+<p>Louis XVIII r&eacute;gnait, leurs pr&eacute;jug&eacute;s triomphaient, ils &eacute;taient heureux;
+quel faquin e&ucirc;t os&eacute; ne l'&ecirc;tre pas!</p>
+
+<p>Donc, nulle inqui&eacute;tude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis
+aller, n'avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d'Alli&eacute;s
+sous la main!</p>
+
+<p>Quelques esprits chagrins leur parl&egrave;rent de &laquo;m&eacute;contentements,&raquo; ils les
+trait&egrave;rent de visionnaires.</p>
+
+<p>Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait &agrave;
+table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison...</p>
+
+<p>Il se leva... mais la porte au m&ecirc;me moment s'ouvrit, et un homme hors
+d'haleine entra.</p>
+
+<p>Cet homme, c'&eacute;tait Chupin, le vieux maraudeur, &eacute;lev&eacute; par M. de
+Sairmeuse &agrave; la dignit&eacute; de garde-chasse.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? interrogea le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Ils viennent!... monseigneur, s'&eacute;cria Chupin, ils sont en route!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?... qui?...</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre
+&eacute;crite par Martial sous la dict&eacute;e de Chanlouineau.</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse lut &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord, et le mariage est d&eacute;cid&eacute;.
+Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fix&eacute;e au 4 mars...&raquo;</p>
+
+<p>La date n'&eacute;tait plus en blanc, cette fois, mais tel &eacute;tait
+l'aveuglement du duc qu'il s'obstinait &agrave; ne pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>Chupin s'arrachait les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont en route!... r&eacute;p&eacute;ta-t-il... je parle des paysans... ils
+comptent s'emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener
+&laquo;l'autre,&raquo; ou du moins le fils de &laquo;l'autre...&raquo; Gredins de paysans! Ils
+m'ont tromp&eacute;... Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas
+si proche...</p>
+
+<p>Ce coup terrible, en pleine s&eacute;curit&eacute;, frappait le duc de stupeur. Il
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Combien donc sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... le sais-je, monseigneur... deux mille peut-&ecirc;tre... peut-&ecirc;tre
+dix mille...</p>
+
+<p>&mdash;Tous les gens de la ville sont pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, non!... Ils ont des complices ici; tous les
+officiers &agrave; la demi-solde les attendent pour leur tendre la main.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont les chefs?...</p>
+
+<p>&mdash;Lacheneur, l'abb&eacute; Midon, Chanlouineau, le baron d'Escorval...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! cria le duc.</p>
+
+<p>Le danger se pr&eacute;cisant, le sang-froid lui revenait; sa taille
+hercul&eacute;enne courb&eacute;e par les ans se redressait.</p>
+
+<p>Il sonna &agrave; briser la sonnette; un valet parut:</p>
+
+<p>&mdash;Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon &eacute;p&eacute;e, mes
+pistolets!... Faites vite!</p>
+
+<p>Le domestique se retirait abasourdi...</p>
+
+<p>&mdash;Attends!... cria-t-il encore. Qu'on monte &agrave; cheval et qu'on aille
+dire &agrave; mon fils d'accourir ici, bride abattue... Qu'on prenne mes
+meilleurs chevaux... On peut aller &agrave; Sairmeuse et en revenir en deux
+heures...</p>
+
+<p>Chupin le tirait par le pan de sa redingote; il se retourna:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore?...</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses l&egrave;vres, commandant ainsi le
+silence; mais d&egrave;s que le valet fut sorti:</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, monseigneur, dit-il, d'envoyer chercher M. le marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, ma&icirc;tre dr&ocirc;le?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, monseigneur, c'est que, excusez-moi, je vous suis
+d&eacute;vou&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Jarnibieu!... parleras-tu?...</p>
+
+<p>Positivement, Chupin regrettait de s'&ecirc;tre tant avanc&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Alors donc, b&eacute;gaya-t-il... monsieur le marquis...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Il en est!...</p>
+
+<p>D'un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, mis&eacute;rable!... hurla-t-il, en jurant &agrave; faire tomber le cr&eacute;pi
+du plafond, tu mens!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; ce point mena&ccedil;ant et terrible que le vieux maraudeur bondit
+jusqu'&agrave; la porte, dont il tourna le bouton, pr&ecirc;t &agrave; s'enfuir.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'aie le cou coup&eacute; si je ne dis pas vrai, insista-t-il... Ah! la
+fille &agrave; Lacheneur est une fi&egrave;re enj&ocirc;leuse, tous ses galants en sont,
+Chanlouineau, le petit d'Escorval, le fils de Monseigneur et les
+autres...</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse commen&ccedil;ait &agrave; vomir un torrent d'injures contre
+Marie-Anne quand son valet de chambre rentra...</p>
+
+<p>Il se tut, endossa son uniforme, ordonna &agrave; Chupin de le suivre et
+s'&eacute;lan&ccedil;a dehors.</p>
+
+<p>Il esp&eacute;rait encore que Chupin exag&eacute;rait, mais quand il arriva sur la
+place d'Armes, d'o&ugrave; on d&eacute;couvrait une grande &eacute;tendue de pays, ses
+derni&egrave;res illusions s'envol&egrave;rent.</p>
+
+<p>L'horizon flamboyait. Montaignac &eacute;tait comme entour&eacute; d'un cercle de
+flammes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le signal!... murmura le vieux maraudeur, c'est l'ordre de se
+mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils
+seront aux portes de la ville vers deux heures du matin...</p>
+
+<p>Le duc ne r&eacute;pondit pas. Il ne lui restait plus qu'&agrave; se concerter avec
+M. de Courtomieu.</p>
+
+<p>Il se dirigeait &agrave; grands pas vers la maison du marquis, lorsqu'en
+tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte
+deux hommes qui causaient, et qui, &agrave; la vue de ses &eacute;paulettes brillant
+dans la nuit, prirent la fuite...</p>
+
+<p>Instinctivement il s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; leur poursuite et en atteignit un qu'il
+saisit au collet.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu?... interrogea-t-il; ton nom?</p>
+
+<p>Et l'homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets
+qu'il tenait cach&eacute;s sous sa redingote tomb&egrave;rent &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! brigand!... s'&eacute;cria M. de Sairmeuse, tu conspires!...</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, sans un mot, il tra&icirc;na cet homme au poste de la Citadelle,
+le jeta aux soldats stup&eacute;fi&eacute;s et se pr&eacute;cipita chez M. de Courtomieu.</p>
+
+<p>Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait &eacute;t&eacute; boulevers&eacute;, son
+ami sembla ravi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!... pronon&ccedil;a-t-il, voici donc une occasion de faire &eacute;clater
+notre d&eacute;vouement et notre z&egrave;le!... Et sans danger!... Nous avons de
+bonnes murailles, des portes solides, 3,000 hommes de troupes!... Ces
+paysans sont fous!... Mais b&eacute;nissez leur folie, cher duc, et courez
+faire monter &agrave; cheval les chasseurs de Montaignac...</p>
+
+<p>Mais une pens&eacute;e soudaine l'assombrit, il se gratta le front et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... et moi qui attends Blanche ce soir!... Elle a d&ucirc; quitter
+Courtomieu apr&egrave;s d&icirc;ner... Pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h3>
+
+
+<p>Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux
+plus de temps qu'ils ne croyaient.</p>
+
+<p>Les paysans s'avan&ccedil;aient, mais non si vite que l'avait dit Chupin.</p>
+
+<p>Deux de ces circonstances qui, fatalement, &eacute;chappent aux pr&eacute;visions
+humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur...</p>
+
+<p>Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur
+avait compt&eacute; les feux qui r&eacute;pondaient &agrave; l'incendie qu'il venait
+d'allumer.</p>
+
+<p>Leur nombre r&eacute;pondait &agrave; ses esp&eacute;rances, il eut une exclamation de
+joie.</p>
+
+<p>&mdash;Tous nos amis, s'&eacute;cria-t-il, nous tiennent parole... Ils sont pr&ecirc;ts,
+ils se mettent en route!... Partons donc, nous qui devons &ecirc;tre les
+premiers au rendez-vous!...</p>
+
+<p>On lui amena son cheval, et d&eacute;j&agrave; il avait le pied &agrave; l'&eacute;trier quand
+deux hommes s'&eacute;lanc&egrave;rent des gen&ecirc;ts voisins et bondirent jusqu'&agrave; lui.
+L'un d'eux saisit le cheval par la bride.</p>
+
+<p>&mdash;L'abb&eacute; Midon!... fit Lacheneur abasourdi; M. d'Escorval!...</p>
+
+<p>Et pr&eacute;voyant peut-&ecirc;tre ce qui allait arriver, il ajouta d'un ton de
+fureur concentr&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous encore, tous deux?</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulons emp&ecirc;cher l'accomplissement d'une &#339;uvre de d&eacute;lire!...
+s'&eacute;cria M. d'Escorval. La haine vous &eacute;gare, Lacheneur!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, vous ne savez rien de mes projets!</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous donc que je ne les devine pas?... Vous esp&eacute;rez vous
+emparer de Montaignac...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe!... interrompit violemment Lacheneur...</p>
+
+<p>Mais M. d'Escorval n'&eacute;tait pas homme &agrave; se laisser imposer silence.</p>
+
+<p>Il saisit le bras de son ancien ami, et d'une voix forte, de fa&ccedil;on &agrave;
+&ecirc;tre entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Insens&eacute;!... Vous oubliez donc que Montaignac est une place de
+guerre, d&eacute;fendue par de profonds foss&eacute;s et de hautes murailles...
+Vous oubliez donc que derri&egrave;re ces fortifications est une garnison
+nombreuse command&eacute;e par un homme &agrave; qui on ne saurait refuser une rare
+&eacute;nergie et une indomptable bravoure: le duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Lacheneur se d&eacute;battait, essayant de se d&eacute;gager.</p>
+
+<p>&mdash;Tout a &eacute;t&eacute; pr&eacute;vu, r&eacute;pondit-il, et on nous attend &agrave; Montaignac. Vous
+en seriez s&ucirc;r si, comme moi, vous aviez vu briller une lumi&egrave;re aux
+fen&ecirc;tres de la citadelle. Et, tenez... regardez, on l'aper&ccedil;oit encore.
+Elle m'annonce, cette lumi&egrave;re, que deux &agrave; trois cents officiers en
+demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, d&egrave;s que nous
+para&icirc;trons...</p>
+
+<p>&mdash;Et apr&egrave;s!... Je veux admettre l'impossible; vous prenez Montaignac.
+Que faites-vous ensuite? Pensez-vous que les Anglais vous rendront
+l'empereur? Napol&eacute;on II n'est-il pas prisonnier des Autrichiens? Ne
+vous souvient-il pas que les souverains coalis&eacute;s ont laiss&eacute; 130,000
+soldats &agrave; une journ&eacute;e de marche de Paris?</p>
+
+<p>De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant tout ceci n'est rien, continua le baron, vous ignorez ce
+que savent &agrave; cette heure les enfants, que toujours et quand m&ecirc;me,
+dans une entreprise comme la v&ocirc;tre, il y a autant de tra&icirc;tres que de
+dupes...</p>
+
+<p>&mdash;Qui appelez-vous dupes, monsieur?...</p>
+
+<p>&mdash;Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des
+r&eacute;alit&eacute;s; tous ceux qui, parce qu'ils souhaitent fortement une chose,
+s'imaginent que cette chose est. Esp&eacute;rez-vous v&eacute;ritablement que ni le
+marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n'ont &eacute;t&eacute; pr&eacute;venus?...</p>
+
+<p>Lacheneur haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc les aurait avertis? fit-il.</p>
+
+<p>Mais sa tranquillit&eacute; &eacute;tait feinte, le regard dont il enveloppa son
+fils Jean, le prouvait.</p>
+
+<p>C'est cependant du ton le plus froid qu'il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il est probable qu'&agrave; cette heure le duc et le marquis sont au
+pouvoir de nos amis...</p>
+
+<p>Ainsi, rien ne pouvait &eacute;branler la r&eacute;solution de cet homme; il n'&eacute;tait
+force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au cur&eacute; de Sairmeuse &agrave; joindre ses efforts &agrave; ceux du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne partirez pas, Lacheneur, pronon&ccedil;a-t-il. Vous ne resterez pas
+sourd &agrave; la voix de la raison... Vous &ecirc;tes un honn&ecirc;te homme, songez
+&agrave; l'&eacute;pouvantable responsabilit&eacute; que vous acceptez... Quoi! sur des
+chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves
+gens et l'existence de leurs familles... On vous l'a dit, malheureux,
+vous ne pouvez r&eacute;ussir, vous devez &ecirc;tre trahis, je suis s&ucirc;r que vous
+&ecirc;tes trahis!...</p>
+
+<p>Le lieu, l'instant, l'anxi&eacute;t&eacute; du p&eacute;ril, l'&eacute;tranget&eacute; de cette sc&egrave;ne aux
+clart&eacute;s de l'incendie, la robe noire de ce pr&ecirc;tre, son geste v&eacute;h&eacute;ment,
+sa parole vibrante, tout &eacute;tait fait pour porter le trouble dans l'&acirc;me
+la plus ferme.</p>
+
+<p>Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de
+Lacheneur. Il &eacute;tait visible pour tous qu'il &eacute;tait remu&eacute; jusqu'au plus
+profond de ses entrailles.</p>
+
+<p>Qui peut dire ce qui f&ucirc;t advenu sans l'intervention de Chanlouineau.</p>
+
+<p>Le robuste gars s'avan&ccedil;a, brandissant son fusil double:</p>
+
+<p>&mdash;Par le saint nom de Dieu!... s'&eacute;cria-t-il, voici bien du temps perdu
+en bavardages inutiles!...</p>
+
+<p>Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se d&eacute;gagea
+brusquement et s'&eacute;lan&ccedil;a en selle:</p>
+
+<p>&mdash;Partons!... commanda-t-il.</p>
+
+<p>Mais le baron et l'abb&eacute; ne d&eacute;sesp&eacute;raient pas encore, ils s'&eacute;taient
+jet&eacute;s &agrave; la t&ecirc;te du cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Lacheneur, cria le pr&ecirc;tre, insens&eacute;, prenez garde!... Le sang que
+vous allez faire r&eacute;pandre retombera sur votre t&ecirc;te et sur la t&ecirc;te de
+vos enfants!...</p>
+
+<p>&Eacute;pouvant&eacute;e de ces accents proph&eacute;tiques, la petite troupe s'arr&ecirc;ta...</p>
+
+<p>Alors sortit des rangs et s'avan&ccedil;a un des complices, v&ecirc;tu comme les
+paysans des environs de Sairmeuse...</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Anne!... s'&eacute;cri&egrave;rent en m&ecirc;me temps l'abb&eacute; et le baron
+stup&eacute;faits...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi!... r&eacute;pondit la jeune fille, en retirant le large chapeau
+qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de
+ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la d&eacute;faite...
+Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs &agrave;
+l'horizon?... Elles nous annoncent que les gens de ces communes se
+rendent en armes au carrefour de la Croix-d'Arcy, &agrave; une lieue de
+Montaignac, o&ugrave; est le rendez-vous g&eacute;n&eacute;ral... Avant deux heures, il
+y aura l&agrave; quinze cents hommes dont mon p&egrave;re doit prendre le
+commandement... Et vous voudriez qu'il laiss&acirc;t sans chef ces soldats
+qu'il est all&eacute; arracher &agrave; leurs foyers?... C'est impossible!...</p>
+
+<p>L'exaltation de son p&egrave;re et de son amant l'avait gagn&eacute;e, elle
+partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs
+esp&eacute;rances... Sa beaut&eacute; avait quelque chose de fulgurant, les &eacute;clairs
+de ses yeux faisaient p&acirc;lir les flammes de l'incendie... Ah!
+c'est vraiment &agrave; cette heure, qu'elle m&eacute;ritait ce nom d'ange de
+l'insurrection que lui avait donn&eacute; Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Non!... il n'y a plus &agrave; h&eacute;siter, reprit-elle, ni &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir...
+C'est la prudence maintenant qui serait folie... C'est en arri&egrave;re
+qu'est le plus grand danger. Laissez passer mon p&egrave;re, messieurs,
+chaque minute que vous nous faites perdre co&ucirc;te peut-&ecirc;tre la vie d'un
+homme... et nous, mes amis, en avant!</p>
+
+<p>Une immense acclamation lui r&eacute;pondit et la petite troupe s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave;
+travers la lande.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus &agrave; lutter. M. d'Escorval &eacute;tait constern&eacute;, mais il ne
+pouvait laisser s'&eacute;loigner ainsi son fils qu'il apercevait dans les
+rangs.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice!... cria-t-il.</p>
+
+<p>Le jeune homme h&eacute;sita, mais enfin s'approcha...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je les suive, mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le d&eacute;fends.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! mon p&egrave;re, je ne puis vous ob&eacute;ir... je suis engag&eacute;... j'ai
+jur&eacute;... je commande apr&egrave;s Lacheneur...</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait triste; mais elle annon&ccedil;ait une in&eacute;branlable
+d&eacute;termination.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils!... reprit M. d'Escorval, malheureux enfant!... C'est &agrave; la
+mort que tu marches... &agrave; une mort certaine.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour ne pas manquer &agrave; ma parole, mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Et ta m&egrave;re, Maurice, ta m&egrave;re que tu oublies!...</p>
+
+<p>Une larme brilla dans les yeux du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, r&eacute;pondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que
+le garder pr&egrave;s d'elle, d&eacute;shonor&eacute;, fl&eacute;tri des noms de l&acirc;che et de
+tra&icirc;tre... Adieu, mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>M. d'Escorval &eacute;tait digne de comprendre la conduite de Maurice.
+Il &eacute;tendit les bras et serra sur son c&#339;ur ce fils tant aim&eacute;,
+convulsivement, comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour la derni&egrave;re fois...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu!... balbutia-t-il, adieu!...</p>
+
+<p>Maurice avait d&eacute;j&agrave; rejoint les autres, dont les acclamations allaient
+se perdant dans le lointain, que le baron d'Escorval &eacute;tait encore &agrave; la
+m&ecirc;me place, &eacute;cras&eacute; sous l'exc&egrave;s de sa douleur...</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il se redressa.</p>
+
+<p>&mdash;Un espoir nous reste, l'abb&eacute;, s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las!... murmura le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... je ne m'abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire
+o&ugrave; est le rendez-vous?... En courant &agrave; Escorval, en attelant en h&acirc;te
+un cabriolet, nous pouvons devancer les conjur&eacute;s &agrave; la Croix-d'Arcy.
+Votre voix, qui avait &eacute;mu Lacheneur, touchera ses complices. Nous
+d&eacute;ciderons ces pauvres &eacute;gar&eacute;s &agrave; rentrer chez eux... Venez, l'abb&eacute;,
+venez vite!...</p>
+
+<p>Et ils partirent en courant...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h3>
+
+
+<p>Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et
+les siens quitt&egrave;rent la lande de la R&egrave;che.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, au ch&acirc;teau de Courtomieu, M<sup>lle</sup> Blanche finissait
+de d&icirc;ner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son p&egrave;re &agrave;
+Montaignac.</p>
+
+<p>L'&eacute;troitesse du logis mis &agrave; sa disposition avait forc&eacute; le marquis &agrave; le
+s&eacute;parer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que M<sup>lle</sup>
+Blanche se rend&icirc;t &agrave; la ville, soit que le marquis v&icirc;nt au ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Ainsi, ce voyage qu'entreprenait la jeune fille sortait des habitudes
+&eacute;tablies; des circonstances graves l'expliquaient.</p>
+
+<p>Il y avait six jours que Martial n'avait paru &agrave; Courtomieu, et M<sup>lle</sup>
+Blanche &eacute;tait &agrave; moiti&eacute; folle de douleur et de col&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce qu'eut &agrave; endurer tante M&eacute;die pendant ce temps, ne peut &ecirc;tre compris
+que de ceux qui ont observ&eacute; dans certaines familles riches de ces
+pauvres parentes, r&eacute;duites &agrave; tout attendre de la piti&eacute;, le v&ecirc;tement,
+le pain, le sou m&ecirc;me destin&eacute; &agrave; payer la chaise &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Durant les trois premiers jours, M<sup>lle</sup> Blanche avait pu rester
+ma&icirc;tresse de soi; le quatri&egrave;me elle n'y tint plus, et malgr&eacute;
+l'inconvenance de sa d&eacute;marche, elle osa envoyer prendre des nouvelles
+de Martial. &Eacute;tait-il malade, absent?...</p>
+
+<p>On r&eacute;pondit &agrave; son messager que M. le marquis se portait comme un
+charme, mais que chassant de l'aurore au cr&eacute;puscule, il se couchait
+tous les soirs aussit&ocirc;t souper.</p>
+
+<p>Quelle horrible injure!... Mais du moins elle &eacute;tait persuad&eacute;e que
+Martial, pr&eacute;venu de sa d&eacute;marche, se h&acirc;terait le lendemain d'accourir
+s'excuser. Illusion vaine de l'orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna
+pas donner signe de vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sans doute il est pr&egrave;s de l'autre, disait-elle &agrave; tante M&eacute;die, il
+est aux genoux de cette mis&eacute;rable Marie-Anne... sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Elle disait ainsi, ayant fini par croire&mdash;cela arrive&mdash;aux calomnies
+qu'elle m&ecirc;me avait invent&eacute;es.</p>
+
+<p>En cette extr&eacute;mit&eacute;, elle se d&eacute;cida &agrave; se confier &agrave; son p&egrave;re, et elle
+lui &eacute;crivit pour lui annoncer son arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Laisser voir le d&eacute;chirement de son &acirc;me, l'exc&egrave;s de son amour et de sa
+jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances
+&eacute;taient intol&eacute;rables.</p>
+
+<p>Elle voulait que son p&egrave;re contraign&icirc;t Lacheneur &agrave; quitter le pays.
+Ce devait &ecirc;tre un jeu pour lui, rev&ecirc;tu d'une autorit&eacute; presque
+discr&eacute;tionnaire, &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; une &laquo;attitude ti&egrave;de&raquo; pouvait &ecirc;tre un
+pr&eacute;texte de proscription.</p>
+
+<p>Le calme qui r&eacute;sulte du parti pris lui &eacute;tait revenu quand elle quitta
+Courtomieu, et ses esp&eacute;rances d&eacute;bordaient en phrases passionn&eacute;es que
+la parente pauvre subissait avec son habituelle r&eacute;signation.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!... disait-elle, je serai donc d&eacute;barrass&eacute;e de cette coureuse,
+de cette effront&eacute;e!... Nous verrons bien s'il a l'audace de la
+suivre!... La suivrait-il?... Oh! non, il n'oserait!...</p>
+
+<p>Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, M<sup>lle</sup> Blanche y
+remarqua une animation inaccoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y avait encore de la lumi&egrave;re dans toutes les maisons, les cabarets
+paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes anim&eacute;s sur
+la place, enfin sur le pas des portes, des comm&egrave;res causaient.</p>
+
+<p>Mais qu'importait &agrave; M<sup>lle</sup> de Courtomieu! C'est seulement &agrave; une lieue de
+Sairmeuse qu'elle fut tir&eacute;e de ses pr&eacute;occupations.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, tante M&eacute;die! dit-elle tout &agrave; coup. Entends-tu?...</p>
+
+<p>La parente pauvre pr&ecirc;ta l'oreille.</p>
+
+<p>On entendait de lointaines clameurs qui, &agrave; chaque tour de roue,
+devenaient plus distinctes.</p>
+
+<p>&mdash;Sachons ce que c'est, fit M<sup>lle</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, r&eacute;pondit cet homme, que je vois, tout au haut de la
+c&ocirc;te, une grosse troupe de paysans... ils ont des torches...</p>
+
+<p>&mdash;Doux J&eacute;sus!... interrompit tante M&eacute;die &eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit &ecirc;tre quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses
+chevaux.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du
+contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s'&eacute;levait &agrave;
+500 hommes environ...</p>
+
+<p>Depuis deux heures d&eacute;j&agrave;, Lacheneur e&ucirc;t d&ucirc; &ecirc;tre &agrave; la Croix-d'Arcy.</p>
+
+<p>Mais il lui &eacute;tait arriv&eacute; ce qui toujours arrive aux chefs populaires.
+Le branle donn&eacute;, il n'avait plus &eacute;t&eacute; le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Le baron d'Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait
+perdu quatre fois autant &agrave; Sairmeuse.</p>
+
+<p>L&agrave;, deux communes avaient op&eacute;r&eacute; leur jonction, et les paysans
+s'&eacute;taient aussit&ocirc;t r&eacute;pandus dans les cabarets du village pour boire au
+succ&egrave;s de l'entreprise.</p>
+
+<p>Les arracher &agrave; leurs bouteilles avait &eacute;t&eacute; long et difficile...</p>
+
+<p>Et pour comble, une fois qu'on les eut remis en marche, il fut
+impossible de les d&eacute;cider &agrave; &eacute;teindre des branches de pin qu'ils
+avaient allum&eacute;es en guise de torches.</p>
+
+<p>Pri&egrave;res, menaces, tout &eacute;choua contre une incompr&eacute;hensible obstination.
+Ils voulaient y voir clair, disaient-ils...</p>
+
+<p>Pauvres gens!... Ils n'avaient certes conscience ni des difficult&eacute;s,
+ni des p&eacute;rils de l'entreprise.</p>
+
+<p>On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enr&ocirc;l&eacute;s,
+on les avait gris&eacute;s de tant d'esp&eacute;rances!... Ils s'en allaient &agrave; la
+conqu&ecirc;te d'une place de guerre, d&eacute;fendue par une nombreuse garnison,
+comme &agrave; une partie de plaisir...</p>
+
+<p>Et gais, insouciants, anim&eacute;s de l'imperturbable confiance de l'enfant,
+ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons
+patriotiques.</p>
+
+<p>&Agrave; cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux
+blanchir d'angoisse.</p>
+
+<p>Ce retard de deux heures n'allait-il pas tout perdre?... Que devaient
+penser les autres, &agrave; la Croix-d'Arcy?... Que faisaient-ils en ce
+moment?...</p>
+
+<p>&mdash;Avan&ccedil;ons!... r&eacute;p&eacute;tait-il, avan&ccedil;ons!...</p>
+
+<p>Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une
+vingtaine de vieux soldats de l'Empire, comprenaient et partageaient
+le d&eacute;sespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu'ils risquaient au
+terrible jeu qu'ils jouaient. Et eux aussi, ils r&eacute;p&eacute;taient:</p>
+
+<p>&mdash;Plus vite, marchons plus vite!...</p>
+
+<p>Exhortations st&eacute;riles!... Il plaisait &agrave; ces gens de marcher ainsi,
+lentement.</p>
+
+<p>Et m&ecirc;me, tout &agrave; coup, la bande enti&egrave;re s'arr&ecirc;ta. Quelques-uns, en
+tournant la t&ecirc;te, avaient vu briller les lanternes de la voiture de
+M<sup>lle</sup> de Courtomieu...</p>
+
+<p>Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la
+livr&eacute;e, une immense clameur la salua.</p>
+
+<p>M. de Courtomieu, par son &acirc;pret&eacute; au gain, s'&eacute;tait fait plus d'ennemis
+que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins,
+croyaient avoir &agrave; se plaindre de sa cupidit&eacute;, &eacute;taient ravis de cette
+occasion qui se pr&eacute;sentait de lui faire une peur &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>Car, en v&eacute;rit&eacute;, ils ne songeaient qu'&agrave; cette vengeance: le proc&egrave;s
+devait le prouver.</p>
+
+<p>Grande fut donc la d&eacute;ception quand, la porti&egrave;re ouverte, on n'aper&ccedil;ut
+&agrave; l'int&eacute;rieur que M<sup>lle</sup> Blanche et tante M&eacute;die qui poussait des cris
+per&ccedil;ants.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Courtomieu &eacute;tait brave.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Demain vous le saurez, r&eacute;pondit Chanlouineau qui s'&eacute;tait avanc&eacute;.
+Pour ce soir, vous &ecirc;tes notre prisonni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez qui je suis, mon gar&ccedil;on, je le vois bien...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, et c'est pour cela que je vous prie de descendre...
+Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas, M. d'Escorval?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... Moi je d&eacute;clare que je ne descendrai pas, dit M<sup>lle</sup>
+Blanche; arrachez-moi d'ici, si vous l'osez!...</p>
+
+<p>On e&ucirc;t os&eacute;, certainement, sans Marie-Anne qui arr&ecirc;ta plusieurs paysans
+pr&ecirc;ts &agrave; s'&eacute;lancer.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez passer librement M<sup>lle</sup> de Courtomieu, dit-elle.</p>
+
+<p>Mais cela pouvait avoir de telles cons&eacute;quences, que Chanlouineau eut
+le courage de r&eacute;sister.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait pr&eacute;venir son p&egrave;re...
+Il faut la garder en &ocirc;tage, sa vie peut r&eacute;pondre de la vie de nos
+amis.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche n'avait pas plus reconnu le d&eacute;guisement masculin de
+son ancienne amie qu'elle n'avait soup&ccedil;onn&eacute; le but de ce grand
+rassemblement d'hommes.</p>
+
+<p>Le nom de Marie-Anne prononc&eacute; apr&egrave;s celui de d'Escorval l'&eacute;claira.</p>
+
+<p>Elle comprit tout, et fr&eacute;mit de rage &agrave; cette pens&eacute;e qu'elle &eacute;tait &agrave; la
+merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, fit-elle... nous descendons.</p>
+
+<p>Son ancienne amie l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, non!... Ce n'est pas ici la place d'une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;D'une jeune fille honn&ecirc;te, devriez-vous dire.</p>
+
+<p>Chanlouineau &eacute;tait &agrave; deux pas, arm&eacute;: si un homme e&ucirc;t tenu ce propos,
+il &eacute;tait mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme
+elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont
+l'accompagner jusqu'&agrave; Courtomieu...</p>
+
+<p>Elle commandait, on ob&eacute;it. La voiture, retourn&eacute;e, s'&eacute;loigna, mais non
+si vite que Marie-Anne ne p&ucirc;t entendre M<sup>lle</sup> Blanche qui lui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Garde-toi bien, Marie-Anne!... Je te ferai payer cher l'insulte de
+ta g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;!...</p>
+
+<p>Les heures volaient, cependant...</p>
+
+<p>Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix si&egrave;cles, et
+pour comble les derni&egrave;res apparences d'ordre avaient disparu.</p>
+
+<p>M. Lacheneur pleurait de rage; mais il comprit la n&eacute;cessit&eacute; d'un parti
+supr&ecirc;me; tout retard d&eacute;sormais devenait mortel.</p>
+
+<p>Il appela Maurice et Chanlouineau.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au
+monde pour h&acirc;ter la marche de ces insens&eacute;s... Moi, je cours &agrave; la
+Croix-d'Arcy... il y va de notre vie &agrave; tous.</p>
+
+<p>Il partit, en effet, mais arriv&eacute; &agrave; moins de cinq cents m&egrave;tres en avant
+de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points
+noirs qui s'avan&ccedil;aient et grossissaient rapidement...</p>
+
+<p>C'&eacute;taient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant,
+m&eacute;nageant leur haleine, couraient...</p>
+
+<p>L'un &eacute;tait v&ecirc;tu comme les bourgeois ais&eacute;s, l'autre portait un vieil
+uniforme de capitaine des guides de l'empereur.</p>
+
+<p>Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de
+ces officiers &agrave; demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de
+Montaignac, complices d&eacute;vou&eacute;s qui ha&iuml;ssaient la Restauration autant
+que lui-m&ecirc;me, dont la voix devait troubler les soldats du duc de
+Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner &agrave; tous les
+poltrons qu'on pourrait leur amener.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'arrive-t-il? leur cria-t-il d'une voix affreusement alt&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est d&eacute;couvert!...</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Le major Carini est arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?... Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est une fatalit&eacute;!... Au moment o&ugrave; nous convenions de nos
+derni&egrave;res mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le
+duc lui-m&ecirc;me est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de
+malheur a poursuivi Carini, l'a atteint, l'a pris au collet, et l'a
+tra&icirc;n&eacute; &agrave; la citadelle.</p>
+
+<p>Lacheneur &eacute;tait an&eacute;anti. La sinistre proph&eacute;tie de l'abb&eacute; Midon
+bourdonnait &agrave; ses oreilles...</p>
+
+<p>&mdash;Aussit&ocirc;t, continua l'officier, j'ai averti les amis et j'accours
+vous pr&eacute;venir... C'est un coup manqu&eacute;!...</p>
+
+<p>Il n'avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne.
+Mais aveugl&eacute; par la haine et par la col&egrave;re, il ne voulait pas avouer,
+il ne voulait pas s'avouer l'irr&eacute;parable d&eacute;sastre.</p>
+
+<p>Par un prodige de volont&eacute;, il parvint &agrave; affecter un calme bien &eacute;loign&eacute;
+de son &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes prompts &agrave; jeter le manche apr&egrave;s la cogn&eacute;e, messieurs,
+dit-il d'un ton amer... Nous avons une chance de moins, et voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... Vous avez donc des ressources que nous ignorons?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre... cela d&eacute;pend. Vous venez de passer &agrave; la Croix-d'Arcy,
+avez-vous dit &agrave; quelqu'un quelque chose de ce que vous venez de
+m'apprendre?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot... &agrave; personne.</p>
+
+<p>&mdash;Combien avons-nous d'hommes au rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Au moins deux mille.</p>
+
+<p>&mdash;En quelles dispositions?</p>
+
+<p>&mdash;Ils br&ucirc;lent d'agir... Ils maudissent nos lenteurs. Ils nous ont
+recommand&eacute; de vous supplier de vous h&acirc;ter.</p>
+
+<p>Lacheneur eut un geste mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, fit-il, la partie n'est pas perdue. Attendez ici les gens
+que je pr&eacute;c&egrave;de, et dites-leur simplement que vous &ecirc;tes envoy&eacute;s pour
+les presser. Pressez-les surtout. Et comptez sur moi, je r&eacute;ponds du
+succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Il dit, et enfon&ccedil;ant les &eacute;perons dans le ventre de son cheval, il
+reprit sa course.</p>
+
+<p>Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n'en avait
+aucune, il ne conservait pas m&ecirc;me la plus ch&eacute;tive esp&eacute;rance. C'&eacute;tait
+un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son
+libre arbitre. L'&eacute;difice si laborieusement &eacute;lev&eacute; s'&eacute;croulait, il
+voulait &ecirc;tre enseveli sous les ruines. On devait &ecirc;tre vaincu, il en
+&eacute;tait s&ucirc;r, n'importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la
+trouverait... Et il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'on ne se lasse pas, l&agrave;-bas!...</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, &agrave; la Croix-d'Arcy, on l'accusait...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le passage des deux officiers &agrave; demi-solde, les murmures
+s'&eacute;taient chang&eacute;s en impr&eacute;cations.</p>
+
+<p>Ces deux mille paysans, arriv&eacute;s successivement au rendez-vous,
+s'indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui &eacute;tait venu les
+d&eacute;baucher &agrave; la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il? se disaient-ils. Qui sait s'il n'a pas eu peur, au
+dernier moment? Peut-&ecirc;tre se cache-t-il, pendant que nous sommes ici
+risquant notre peau et le pain de nos enfants?</p>
+
+<p>Et d&eacute;j&agrave;, ces terribles &eacute;pith&egrave;tes: tra&icirc;tre, agent provocateur,
+circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de col&egrave;re toutes les
+poitrines.</p>
+
+<p>Quelques-uns des conjur&eacute;s &eacute;taient d'avis de se disperser; mais
+d'autres, et c'&eacute;taient les plus influents, voulaient au contraire
+qu'on march&acirc;t sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ,
+sans attendre seulement le moment fix&eacute; pour l'attaque.</p>
+
+<p>Mais toutes les d&eacute;lib&eacute;rations furent interrompues par le galop furieux
+d'un cheval.</p>
+
+<p>Un cabriolet parut, qui s'arr&ecirc;ta au milieu du carrefour.</p>
+
+<p>Deux hommes en descendirent: le baron d'Escorval et l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>Ils avaient pris la traverse et devanc&eacute; Lacheneur. Ils respir&egrave;rent...
+Ils pens&egrave;rent qu'ils arrivaient &agrave; temps.</p>
+
+<p>H&eacute;las! Ici comme l&agrave;-bas, sur la lande de la R&egrave;che, tous leurs efforts,
+leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus
+aveugle obstination.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient venus avec l'espoir d'arr&ecirc;ter le mouvement, ils le
+pr&eacute;cipit&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes trop avanc&eacute;s pour reculer, s'&eacute;cria un propri&eacute;taire des
+environs, chef reconnu en l'absence de Lacheneur, si la mort est
+devant nous, elle est aussi derri&egrave;re nous. Attaquer et vaincre...
+telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et &agrave; l'instant,
+c'est le seul moyen de d&eacute;concerter nos ennemis... L&acirc;che qui h&eacute;site; en
+avant!...</p>
+
+<p>Une seule et m&ecirc;me acclamation lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;En avant!...</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, on tire de son &eacute;tui un drapeau tricolore, ce drapeau tant
+regrett&eacute;, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un
+tambour bat la marche, et la colonne enti&egrave;re s'&eacute;branle aux cris de:
+&laquo;Vive Napol&eacute;on II!&raquo;</p>
+
+<p>P&acirc;les, les v&ecirc;tements en d&eacute;sordre, la voix bris&eacute;e par la fatigue et
+l'&eacute;motion, M. d'Escorval et l'abb&eacute; Midon s'obstinent &agrave; suivre les
+conjur&eacute;s.</p>
+
+<p>Ils voient &agrave; quel pr&eacute;cipice courent ces pauvres gens, et ils demandent
+&agrave; Dieu une inspiration pour les arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>En cinquante minutes, la distance qui s&eacute;pare la Croix-d'Arcy de
+Montaignac est franchie.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t on aper&ccedil;oit la porte de la citadelle, qui est celle que
+doivent livrer les officiers &agrave; demi-solde.</p>
+
+<p>Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte.</p>
+
+<p>Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjur&eacute;s que leurs amis
+de l'int&eacute;rieur sont ma&icirc;tres de la ville et qu'ils les attendent en
+force?...</p>
+
+<p>Ils avancent donc sans d&eacute;fiance, si certains du succ&egrave;s, que ceux qui
+ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer.</p>
+
+<p>Seuls, M. d'Escorval et l'abb&eacute; Midon pressentent une catastrophe.</p>
+
+<p>Le chef de l'exp&eacute;dition est pr&egrave;s d'eux; ils le conjurent de ne pas
+n&eacute;gliger les plus vulgaires pr&eacute;cautions; ils le pressent d'envoyer
+quelques hommes en reconnaissance, eux-m&ecirc;mes s'offrent d'y aller, &agrave;
+condition qu'on attendra leur retour avant d'aller plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;Si un pi&egrave;ge vous est tendu, lui disent-ils, n'y donnez pas t&ecirc;te
+baiss&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais on les repousse.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; on a d&eacute;pass&eacute; les ouvrages avanc&eacute;s; la t&ecirc;te de colonne touche au
+pont-levis.</p>
+
+<p>L'enthousiasme est devenu du d&eacute;lire; c'est &agrave; qui le premier p&eacute;n&eacute;trera
+dans la place.</p>
+
+<p>H&eacute;las!... &agrave; ce moment un coup de pistolet est tir&eacute;.</p>
+
+<p>C'est un signal, car aussit&ocirc;t, de tous c&ocirc;t&eacute;s, &eacute;clate une fusillade
+terrible.</p>
+
+<p>Trois ou quatre paysans tombent mortellement frapp&eacute;s... Tous les
+autres s'arr&ecirc;tent, glac&eacute;s de stupeur, cherchant d'o&ugrave; partent les
+coups...</p>
+
+<p>L'ind&eacute;cision est affreuse; cependant un chef &eacute;nergique &eacute;lectriserait
+ces paysans, il y a parmi eux d'anciens soldats de Napol&eacute;on; la lutte
+s'engagerait, &eacute;pouvantable, dans l'obscurit&eacute;!...</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas le cri de &laquo;en avant!&raquo; qui se fait entendre.</p>
+
+<p>La voix d'un l&acirc;che jette le cri des paniques:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes vendus!... Sauve qui peut!...</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, c'en est fait de l'exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>La peur, une folle peur, s'empare de tous ces braves gens, et ils
+s'enfuient &eacute;perdus, balay&eacute;s comme des feuilles s&egrave;ches par la temp&ecirc;te.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h3>
+
+
+<p>Les stup&eacute;fiantes r&eacute;v&eacute;lations de Chupin, l'id&eacute;e que Martial, l'h&eacute;ritier
+de son nom, conspirait peut-&ecirc;tre avec des paysans, l'arrestation si
+impr&eacute;vue d'un des conjur&eacute;s de l'int&eacute;rieur, toutes ces circonstances
+avaient boulevers&eacute; le duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit &agrave; ses
+facult&eacute;s leur &eacute;quilibre.</p>
+
+<p>Retrouvant l'&eacute;nergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins
+d'une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents
+cavaliers des chasseurs de Montaignac &eacute;taient sous les armes, la
+giberne garnie de cartouches.</p>
+
+<p>Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de
+sang n'&eacute;tait qu'un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville.
+Ce n'&eacute;tait pas avec leurs fusils de chasse et leurs b&acirc;tons, que ces
+pauvres campagnards pouvaient forcer l'entr&eacute;e d'une place de guerre.</p>
+
+<p>Mais tant de mod&eacute;ration ne devait pas convenir &agrave; un homme d'un
+temp&eacute;rament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de
+bruit, et que stimulait encore l'ambition de montrer son z&egrave;le.</p>
+
+<p>Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle,
+qui devait &ecirc;tre livr&eacute;e, et fit cacher une partie de ses fantassins
+derri&egrave;re les parapets des ouvrages avanc&eacute;s.</p>
+
+<p>Quant &agrave; lui, il s'&eacute;tablit &agrave; une porte d'o&ugrave;, d&eacute;couvrant parfaitement la
+route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange, cependant. Sur quatre cents balles, tir&eacute;es de moins de
+vingt m&egrave;tres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement
+avaient port&eacute;.</p>
+
+<p>Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient d&eacute;charg&eacute;
+leur fusil en l'air.</p>
+
+<p>Mais le duc de Sairmeuse n'avait pas de temps &agrave; perdre &agrave; ces
+consid&eacute;rations. Il enfourcha son cheval et, &agrave; la t&ecirc;te de 500 hommes
+environ, cavaliers et fantassins, il s'&eacute;lan&ccedil;a sur les traces des
+fuyards.</p>
+
+<p>Les paysans avaient plus de vingt minutes d'avance.</p>
+
+<p>Pauvres gens!... Il leur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien facile de d&eacute;jouer toutes les
+poursuites. Ils n'avaient qu'&agrave; se disperser, qu'&agrave; &laquo;s'&eacute;gailler,&raquo; comme
+autrefois les gars de la Vend&eacute;e.</p>
+
+<p>Malheureusement bien peu eurent l'id&eacute;e de se jeter isol&eacute;ment &agrave; travers
+champs. Les autres, &eacute;perdus, troubl&eacute;s, saisis de cet inconcevable
+vertige des d&eacute;routes, suivaient le grand chemin, comme les moutons
+d'un troupeau pris d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Ils allaient vite n&eacute;anmoins, la peur leur donnait des ailes.
+N'entendaient-ils pas &agrave; chaque moment des coups de fusil tir&eacute;s aux
+tra&icirc;nards!...</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait un homme qui, &agrave; chacune de ces d&eacute;tonations recevait pour
+ainsi dire la mort... Lacheneur.</p>
+
+<p>Pench&eacute; sur le cou de son cheval, haletant, d&eacute;vor&eacute; d'angoisses, il
+approchait ventre &agrave; terre de la Croix-d'Arcy, quand le fracas de la
+fusillade de Montaignac arriva jusqu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>Terrifi&eacute;, il arr&ecirc;ta sa b&ecirc;te par une saccade si violente, qu'elle
+chancela sur ses jarrets.</p>
+
+<p>Il pr&ecirc;ta l'oreille et attendit... Rien. Nulle d&eacute;charge ne r&eacute;pondait &agrave;
+cette d&eacute;charge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non.</p>
+
+<p>Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante &eacute;chauffour&eacute;e; il vit
+tous ces paysans soulev&eacute;s &agrave; sa voix, mitraill&eacute;s &agrave; bout portant.</p>
+
+<p>Ah! toutes ces balles, il e&ucirc;t voulu les avoir dans la poitrine.</p>
+
+<p>De nouveau, il &eacute;peronna les flancs de son cheval, et sa course devint
+plus furieuse encore.</p>
+
+<p>Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d'Arcy; il &eacute;tait
+vide. &Agrave; l'entr&eacute;e d'un des chemins &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; le cabriolet qui avait
+amen&eacute; M. d'Escorval et l'abb&eacute; Midon; personne ne s'en &eacute;tait inqui&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin, M. Lacheneur aper&ccedil;ut les fuyards.</p>
+
+<p>Il poussa droit &agrave; eux, les chargeant des plus horribles mal&eacute;dictions
+et les accablant d'injures.</p>
+
+<p>&mdash;L&acirc;ches!... vocif&eacute;rait-il, tra&icirc;tres!... Vous fuyez et vous &ecirc;tes dix
+contre un!... O&ugrave; courez-vous ainsi?... Chez vous? Insens&eacute;s! vous
+y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire &agrave;
+l'&eacute;chafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes &agrave; la main! Allons...
+volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous am&egrave;ne du
+renfort, deux mille hommes me suivent...</p>
+
+<p>Il promettait deux mille hommes, il en e&ucirc;t promis dix mille, cent
+mille... Il e&ucirc;t promis aussi bien une arm&eacute;e et du canon...</p>
+
+<p>Mais e&ucirc;t-il eu tout cela, &agrave; moins d'employer la force, il n'e&ucirc;t pas
+arr&ecirc;t&eacute; la d&eacute;route... Il fut entra&icirc;n&eacute; comme la branche morte par le
+torrent.</p>
+
+<p>Au carrefour de la Croix-d'Arcy seulement, &agrave; cet endroit d'o&ugrave; une
+heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de
+c&#339;ur purent se reconna&icirc;tre et se compter, pendant que les autres
+pr&eacute;cipitaient leur course dans toutes les directions...</p>
+
+<p>Une centaine de conjur&eacute;s, les plus braves et les plus compromis,
+entouraient M. Lacheneur.</p>
+
+<p>Parmi eux &eacute;tait l'abb&eacute; Midon, sombre, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Une pouss&eacute;e l'avait
+s&eacute;par&eacute; de M. d'Escorval, et il ne l'avait plus revu. Qu'&eacute;tait devenu
+le baron? Avait-il &eacute;t&eacute; pris ou tu&eacute;? Avait-il gagn&eacute; les champs?</p>
+
+<p>Et le digne pr&ecirc;tre n'osait s'&eacute;loigner, il attendait, heureux en son
+malheur d'avoir retrouv&eacute; la voiture et d'avoir r&eacute;ussi &agrave; la d&eacute;fendre
+contre une douzaine de paysans qui pr&eacute;tendaient s'en emparer.</p>
+
+<p>Il &eacute;coutait la d&eacute;lib&eacute;ration de M. Lacheneur et de ses amis.</p>
+
+<p>Devaient-ils tirer chacun de son c&ocirc;t&eacute;? Devaient-ils, en s'obstinant
+&agrave; une r&eacute;sistance d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, laisser &agrave; tous les conjur&eacute;s le temps de
+gagner leur maison?...</p>
+
+<p>Ils h&eacute;sitaient quand enfin arriv&egrave;rent au rendez-vous les d&eacute;bris de la
+colonne confi&eacute;e &agrave; Maurice et &agrave; Chanlouineau.</p>
+
+<p>De cinq cents hommes qui la composaient au d&eacute;part de Sairmeuse, quinze
+restaient, en comptant les deux officiers &agrave; demi-solde.</p>
+
+<p>Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe.</p>
+
+<p>La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux h&eacute;sitations.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens pour me battre, d&eacute;clara-t-il, et je vendrai ch&egrave;rement ma
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Battons-nous donc! dirent les autres.</p>
+
+<p>Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jug&eacute;
+le mieux dispos&eacute; pour une longue d&eacute;fense; il avait tir&eacute; Maurice &agrave;
+l'&eacute;cart.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur d'Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous
+retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau...</p>
+
+<p>&mdash;Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez,
+emmenez-la.</p>
+
+<p>&mdash;Je reste!... pronon&ccedil;a Maurice.</p>
+
+<p>Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d'une voix
+sourde, votre vie appartient &agrave; la femme qui s'est donn&eacute;e &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux!... qu'osez-vous dire!...</p>
+
+<p>Chanlouineau hocha tristement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon nier?... fit-il. Ce qui est arriv&eacute; devait arriver... Il
+est de ces tentations si grandes, qu'un ange n'y r&eacute;sisterait pas... Ce
+n'est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a &eacute;t&eacute; un mauvais p&egrave;re.
+Il y a eu un jour... quand j'ai &eacute;t&eacute; s&ucirc;r... o&ugrave; je voulais me tuer ou
+vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n'aurez plus jamais la
+mort si pr&egrave;s de vous qu'une fois... Je vous ai tenu au bout de mon
+fusil &agrave; cinq pas... C'est le bon Dieu qui a arr&ecirc;t&eacute; ma main, en me
+montrant son d&eacute;sespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que
+Lacheneur, il faut bien que quelqu'un reste &agrave; Marie-Anne... Jurez-moi
+que vous l'&eacute;pouserez... On vous inqui&eacute;tera peut-&ecirc;tre pour l'affaire de
+cette nuit, mais j'ai ici de quoi vous sauver...</p>
+
+<p>Un feu de peloton l'interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse
+arrivaient...</p>
+
+<p>&mdash;Saint bon Dieu!... s'&eacute;cria Chanlouineau, et Marie-Anne!</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;lanc&egrave;rent, et Maurice le premier l'aper&ccedil;ut, debout au milieu du
+carrefour, appuy&eacute;e sur le cou du cheval de son p&egrave;re. Il lui prit le
+bras en cherchant &agrave; l'entra&icirc;ner:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, lui dit-il, venez!</p>
+
+<p>Mais elle r&eacute;sista.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, fit-elle, laissez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout est perdu, mon amie!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout, je le sais... m&ecirc;me l'honneur... Et c'est pour cela qu'il
+faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux...</p>
+
+<p>Elle se pencha vers Maurice, et d'une voix &agrave; peine intelligible, elle
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, pour que le d&eacute;shonneur ne devienne pas public...</p>
+
+<p>La fusillade &eacute;tait d'une violence extraordinaire, ils restaient
+debout &agrave; l'endroit le plus p&eacute;rilleux, ils allaient certainement &ecirc;tre
+atteints, quand Chanlouineau reparut.</p>
+
+<p>Avait-il devin&eacute; le secret des r&eacute;sistances de Marie-Anne? Peut-&ecirc;tre.
+Toujours est-il que, sans mot dire, il l'enleva comme un enfant entre
+ses bras robustes, et la porta jusqu'&agrave; la voiture que gardait l'abb&eacute;
+Midon.</p>
+
+<p>&mdash;Montez, monsieur le cur&eacute;, commanda-t-il, et retenez M<sup>lle</sup> Lacheneur,
+bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice, &agrave; votre tour.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; les soldats de M. de Sairmeuse &eacute;taient ma&icirc;tres du carrefour.
+Apercevant un groupe, dans l'ombre, ils accoururent.</p>
+
+<p>Alors, l'h&eacute;ro&iuml;que paysan saisit son fusil par le canon, et le
+man&#339;uvrant comme une massue, il tint l'ennemi en &eacute;chec et donna &agrave;
+Maurice le temps de s'&eacute;lancer pr&egrave;s de Marie-Anne, de prendre les
+guides et de fouetter le cheval qui partit au galop.</p>
+
+<p>Ce que cette lamentable nuit cacha de l&acirc;chet&eacute;s ou d'h&eacute;ro&iuml;smes,
+d'inutiles cruaut&eacute;s ou de magnifiques d&eacute;vouements, on ne l'a jamais su
+au juste...</p>
+
+<p>Deux minutes apr&egrave;s le d&eacute;part de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau
+luttait encore, barrant obstin&eacute;ment la route.</p>
+
+<p>Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n'importe.
+Vingt coups de fusil lui avaient &eacute;t&eacute; tir&eacute;s, pas une balle ne l'avait
+touch&eacute;; on l'e&ucirc;t dit invuln&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Rends-toi!... lui criaient les soldats, &eacute;mus de tant de bravoure,
+rends-toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur
+et une agilit&eacute; surhumaines. Malheur &agrave; qui se trouvait &agrave; port&eacute;e de ses
+terribles moulinets.</p>
+
+<p>C'est alors qu'un soldat, confiant son arme &agrave; un camarade, se jeta
+&agrave; plat ventre et rampant dans l'ombre alla saisir aux jambes, par
+derri&egrave;re, ce h&eacute;ros obscur.</p>
+
+<p>Il chancela comme un ch&ecirc;ne sous la hache, se d&eacute;battit furieusement et
+enfin, perdant plante, tomba en criant d'une voix formidable:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi!... les amis, &agrave; moi!...</p>
+
+<p>Nul ne r&eacute;pondit &agrave; son appel.</p>
+
+<p>&Agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; du carrefour, les conjur&eacute;s, apr&egrave;s une lutte
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, combat d'hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les
+conjur&eacute;s c&eacute;daient...</p>
+
+<p>Le gros de l'infanterie du duc de Sairmeuse accourait.</p>
+
+<p>On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes
+brillant dans la nuit.</p>
+
+<p>Lacheneur, qui &eacute;tait rest&eacute; &agrave; la m&ecirc;me place, immobile sous les balles,
+sentit que ses derniers compagnons allaient &ecirc;tre &eacute;cras&eacute;s.</p>
+
+<p>En ce moment supr&ecirc;me, le pass&eacute; lui apparut fulgurant et rapide comme
+l'&eacute;clair. Il se vit et se jugea. La haine l'avait conduit au crime. Il
+se fit horreur, pour les hontes qu'il avait impos&eacute;es &agrave; sa fille. Il se
+maudit pour les mensonges dont il avait abus&eacute; tous ces braves gens qui
+se faisaient tuer...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les
+sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous...</p>
+
+<p>On lui ob&eacute;it... et il put voir comme des ombres qui s'&eacute;parpillaient
+dans toutes les directions.</p>
+
+<p>Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui
+l'emporterait vite loin de l'ennemi!...</p>
+
+<p>Mais il s'&eacute;tait jur&eacute; qu'il ne survivrait pas au d&eacute;sastre; d&eacute;chir&eacute;
+de remords, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, fou de douleur et de rage impuissante, il ne
+voyait d'autre refuge que la mort...</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t pu l'attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant
+d'elle. Il rassembla son cheval, l'enleva de la bride et des &eacute;perons
+et le lan&ccedil;a sur les soldats du duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Le choc fut rude, les rangs s'ouvrirent, et il y eut un instant de
+m&ecirc;l&eacute;e furieuse...</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les
+ba&iuml;onnettes, se cabra; il battit l'air de ses sabots, puis ses jarrets
+pli&egrave;rent, et il se renversa, entra&icirc;nant son cavalier...</p>
+
+<p>Et les soldats pass&egrave;rent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du
+cheval le ma&icirc;tre se d&eacute;battait sans blessures.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait une heure et demie du matin... le carrefour &eacute;tait d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Rien ne troublait le silence que les g&eacute;missements de quelques bless&eacute;s
+appelant leurs compagnons et implorant des secours...</p>
+
+<p>Les secours ne devaient pas venir encore.</p>
+
+<p>Avant de penser aux bless&eacute;s, M. de Sairmeuse songeait &agrave; tirer parti
+des &eacute;v&eacute;nements pour sa fortune politique.</p>
+
+<p>Maintenant que le soul&egrave;vement &eacute;tait comprim&eacute;, il importait de
+l'exag&eacute;rer, les r&eacute;compenses devant &ecirc;tre proportionn&eacute;es &agrave; l'importance
+du service rendu.</p>
+
+<p>On avait ramass&eacute;, il le savait, un certain nombre de conjur&eacute;s, quinze
+ou vingt; mais ce n'&eacute;tait pas assez pour l'&eacute;clat qu'il d&eacute;sirait, il
+voulait plus d'accus&eacute;s que cela &agrave; jeter &agrave; la Cour pr&eacute;v&ocirc;tale ou &agrave; une
+commission militaire.</p>
+
+<p>Il divisa donc ses troupes en plusieurs d&eacute;tachements qu'il lan&ccedil;a de
+tous c&ocirc;t&eacute;s, avec l'ordre d'explorer les villages, de fouiller les
+maisons isol&eacute;es, et d'arr&ecirc;ter tous les gens suspects...</p>
+
+<p>Sa t&acirc;che, apr&egrave;s cela, &eacute;tait termin&eacute;e sur ce terrain, il recommanda une
+fois encore la plus implacable s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, et reprit au grand trot la
+route de Montaignac.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait ravi, assur&eacute;ment il b&eacute;nissait, comme M. de Courtomieu, ces
+honn&ecirc;tes et na&iuml;fs conspirateurs; mais une crainte, qu'il s'effor&ccedil;ait
+vainement d'&eacute;carter, empoisonnait en satisfaction.</p>
+
+<p>Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du
+complot?</p>
+
+<p>Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir
+de l'assurance de Chupin le troublait.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, qu'&eacute;tait donc devenu Martial?... Le domestique
+exp&eacute;di&eacute; pour le pr&eacute;venir l'avait-il rencontr&eacute;?... S'&eacute;tait-il mis
+en route?... Par o&ugrave;?... Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il tomb&eacute; aux mains des
+paysans?...</p>
+
+<p>C'est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand
+rentrant chez lui apr&egrave;s une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui
+apprit que Martial &eacute;tait arriv&eacute; depuis un quart d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis est mont&eacute; pr&eacute;cipitamment &agrave; sa chambre en descendant de
+cheval, ajouta le domestique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien!... fit le duc, je l'y rejoins.</p>
+
+<p>Tout haut, devant ses gens, il disait: &laquo;C'est bien!&raquo; mais il se disait
+tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, &agrave; la fin, frise l'impertinence! Quoi, je suis &agrave; cheval, en
+train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit
+tranquillement, sans seulement s'informer de moi!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; la chambre de son fils, mais la porte &eacute;tait ferm&eacute; en
+dedans. Il frappa.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-l&agrave;? demanda Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! ouvrez!</p>
+
+<p>Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu'il vit le
+fit fr&eacute;mir.</p>
+
+<p>Sur la table &eacute;tait une cuvette de sang, et Martial, le torse nu,
+lavait une large blessure qu'il avait un peu au-dessus du sein droit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous &ecirc;tes battu!... exclama le duc d'une voix &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous en &eacute;tiez donc!...</p>
+
+<p>&mdash;J'en &eacute;tais!... de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De la conjuration de ces mis&eacute;rables paysans qui dans leur folie
+parricide ont os&eacute; r&ecirc;ver le renversement du meilleur des princes!...</p>
+
+<p>Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la
+plus violente envie de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>L'air et l'accent du jeune homme rassur&egrave;rent un peu le duc, sans
+toutefois dissiper enti&egrave;rement ses soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc ces vils coquins qui vous ont attaqu&eacute;!... s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Du tout!... J'ai simplement &eacute;t&eacute; oblig&eacute; d'accepter un duel.</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui?... Nommez-moi le sc&eacute;l&eacute;rat qui a os&eacute; vous provoquer.</p>
+
+<p>Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c'est du ton
+l&eacute;ger qui lui &eacute;tait habituel qu'il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l'inqui&eacute;teriez
+peut-&ecirc;tre, et je lui dois de la reconnaissance &agrave; ce gar&ccedil;on... C'&eacute;tait
+sur la grande route, il pouvait m'assassiner sans c&eacute;r&eacute;monie, et il m'a
+offert un combat loyal... Il est d'ailleurs bless&eacute; plus gri&egrave;vement que
+moi...</p>
+
+<p>Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d'appeler un m&eacute;decin, vous
+enfermer pour soigner cette blessure?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure
+secr&egrave;te.</p>
+
+<p>Le duc hochait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'est gu&egrave;re plausible, pronon&ccedil;a-t-il, surtout apr&egrave;s les
+assurances qui m'ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;es de votre complicit&eacute;.</p>
+
+<p>Le jeune homme haussa les &eacute;paules de la fa&ccedil;on la moins r&eacute;v&eacute;rencieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce
+dr&ocirc;le de Chupin. Il m'&eacute;tonne, monsieur, qu'entre la parole de votre
+fils et les rapports de ce chenapan, vous h&eacute;sitiez une seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c'est un homme pr&eacute;cieux...
+Sans lui nous eussions &eacute;t&eacute; surpris. C'est par lui que j'ai connu le
+vaste complot ourdi par Lacheneur...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est Lacheneur...</p>
+
+<p>&mdash;... Qui &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre
+perspicacit&eacute; a &eacute;t&eacute; outrageusement mystifi&eacute;e. Quoi! vous &ecirc;tes toujours
+fourr&eacute; dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le p&egrave;re de
+votre ma&icirc;tresse conspire, elle conspire elle-m&ecirc;me, et vous n'y voyez
+que du feu!... Et je vous destinais &agrave; la diplomatie!... Mais il y a
+mieux. Vous savez &agrave; quoi ont &eacute;t&eacute; employ&eacute;s les fonds que vous avez
+si magnifiquement donn&eacute;s &agrave; ces gens-l&agrave;? Ils ont servi &agrave; acheter des
+fusils, de la poudre et des balles &agrave; notre intention...</p>
+
+<p>Le duc goguenardait &agrave; l'aise, maintenant. Il &eacute;tait tout &agrave; fait rassur&eacute;
+d&eacute;sormais, et il cherchait &agrave; piquer son fils.</p>
+
+<p>Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu'il avait &eacute;t&eacute; jou&eacute;, mais
+il ne songeait pas &agrave; s'en indigner.</p>
+
+<p>&mdash;Si Lacheneur &eacute;tait pris, pensait-il, s'il &eacute;tait condamn&eacute; &agrave; mort, et
+si je le sauvais, Marie-Anne n'aurait rien &agrave; me refuser...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h3>
+
+
+<p>Ayant p&eacute;n&eacute;tr&eacute; le myst&egrave;re des continuelles absences de Maurice, le
+baron d'Escorval avait su dissimuler &agrave; sa femme son chagrin et ses
+craintes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'il avait un secret pour cette fid&egrave;le et
+vaillante compagne de son existence.</p>
+
+<p>C'est sans la pr&eacute;venir qu'il alla prier l'abb&eacute; Midon de le suivre &agrave; la
+R&egrave;che, chez M. Lacheneur.</p>
+
+<p>Il se cacha d'elle pour courir &agrave; la Croix-d'Arcy.</p>
+
+<p>Ce silence explique l'&eacute;tonnement de M<sup>me</sup> d'Escorval quand, l'heure du
+d&icirc;ner venue, elle ne vit para&icirc;tre ni son mari ni son fils.</p>
+
+<p>Maurice, quelquefois, &eacute;tait en retard; mais le baron, comme tous les
+grands travailleurs, &eacute;tait l'exactitude m&ecirc;me. Qu'&eacute;tait-il donc arriv&eacute;
+d'extraordinaire?...</p>
+
+<p>Sa surprise devint inqui&eacute;tude quand on lui apprit que son mari
+venait de partir avec l'abb&eacute; Midon. Ils avaient attel&eacute; eux-m&ecirc;mes,
+pr&eacute;cipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture
+par la cour, comme d'habitude, ils avaient pass&eacute; par la porte de
+derri&egrave;re de la remise qui donnait sur le chemin.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces &eacute;tranges
+pr&eacute;cautions?...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments
+inexpliqu&eacute;s!...</p>
+
+<p>Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caract&egrave;re
+toujours &eacute;gal, le baron &eacute;tait ador&eacute; de ses gens; tous se fussent mis
+au feu pour lui.</p>
+
+<p>Aussi, vers dix heures, s'empress&egrave;rent-ils de conduire &agrave; leur
+ma&icirc;tresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la
+nouvelle du mouvement.</p>
+
+<p>Cet homme, qui &eacute;tait un peu en ribote, racontait des choses &eacute;tranges.</p>
+
+<p>Il assurait que toute la campagne, &agrave; dix lieues &agrave; la ronde, avait
+pris les armes, et que M. le baron d'Escorval &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te du
+soul&egrave;vement.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me se f&ucirc;t joint volontiers aux conjur&eacute;s, s'il n'e&ucirc;t eu une vache
+pr&egrave;s de v&ecirc;ler...</p>
+
+<p>Il ne doutait pas du succ&egrave;s, affirmant que Napol&eacute;on II, Marie-Louise
+et tous les mar&eacute;chaux de l'Empire &eacute;taient cach&eacute;s &agrave; Montaignac...</p>
+
+<p>H&eacute;las! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des
+mensonges plus grossiers encore, d&egrave;s qu'il s'agissait de gagner des
+complices &agrave; sa cause.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Escorval ne devait pas s'arr&ecirc;ter &agrave; ces fables ridicules, mais
+elle put croire, elle crut que le baron &eacute;tait en effet le chef de ce
+vaste complot.</p>
+
+<p>Ce qui e&ucirc;t absolument constern&eacute; tant de femmes &agrave; sa place, la
+rassurait.</p>
+
+<p>Elle avait en son mari une foi enti&egrave;re, absolue, indiscut&eacute;e. Elle
+le voyait bien sup&eacute;rieur &agrave; tous les autres hommes, impeccable,
+infaillible pour ainsi dire. Du moment o&ugrave; il disait &laquo;cela est,&raquo; elle
+croyait.</p>
+
+<p>Donc, si son mari avait organis&eacute; une conspiration, c'&eacute;tait bien. S'il
+s'&eacute;tait aventur&eacute;, c'est qu'il esp&eacute;rait r&eacute;ussir. Donc, elle &eacute;tait s&ucirc;re
+du succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Impatiente cependant de conna&icirc;tre les r&eacute;sultats, elle exp&eacute;dia le
+jardinier &agrave; Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et
+d'accourir d&egrave;s qu'il aurait recueilli quelque chose de positif.</p>
+
+<p>Il revint sur le coup de deux heures, bl&ecirc;me, effar&eacute;, tout en larmes.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sastre &eacute;tait d&eacute;j&agrave; connu et on le lui avait racont&eacute; avec les plus
+&eacute;pouvantables exag&eacute;rations. On lui avait dit que des centaines et des
+milliers d'hommes avaient &eacute;t&eacute; tu&eacute;s et que toute une arm&eacute;e se r&eacute;pandait
+dans la campagne, massacrant tout...</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, M<sup>me</sup> d'Escorval se sentait devenir folle.</p>
+
+<p>Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari
+morts... pis encore: mortellement bless&eacute;s et agonisant sur le grand
+chemin... ils &eacute;taient &eacute;tendus sur le dos, les bras en croix, livides,
+sanglants, les yeux d&eacute;mesur&eacute;ment ouverts, r&acirc;lant, demandant de
+l'eau... une goutte d'eau...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux les voir!... s'&eacute;cria-t-elle avec l'accent du plus affreux
+&eacute;garement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi
+les morts, jusqu'&agrave; ce que je les trouve... Allumez des torches, mes
+amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous
+les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps
+sans s&eacute;pulture!... Oh! les mis&eacute;rables!... les mis&eacute;rables, qui me les
+ont tu&eacute;s...</p>
+
+<p>Les domestiques s'&eacute;taient empress&eacute;s d'ob&eacute;ir, quand retentit sur
+la route le galop saccad&eacute; et convulsif d'un cheval surmen&eacute;, et le
+roulement d'une voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Les voil&agrave;!... s'&eacute;cria le jardinier, les voil&agrave;!...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Escorval, suivie de ses gens, se pr&eacute;cipita dehors juste assez &agrave;
+temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu,
+rendu, &eacute;puis&eacute;, manquer des quatre fers et s'abattre.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; l'abb&eacute; Midon et Maurice avaient saut&eacute; &agrave; terre, et ils
+soulevaient, ils attiraient un corps inanim&eacute;, &eacute;tendu en travers, sur
+les coussins...</p>
+
+<p>L'&eacute;nergie si grande de Marie-Anne n'avait pu r&eacute;sister &agrave; tant de chocs
+successifs; la derni&egrave;re sc&egrave;ne l'avait bris&eacute;e. Une fois en voiture,
+tout danger imm&eacute;diat ayant disparu, l'exaltation d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e qui la
+soutenait tombant, elle s'&eacute;tait trouv&eacute;e mal, et tous les efforts de
+Maurice et du pr&ecirc;tre pour la ranimer &eacute;taient demeur&eacute;s inutiles.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> d'Escorval ne pouvait reconna&icirc;tre M<sup>lle</sup> Lacheneur sous ses
+v&ecirc;tements masculins...</p>
+
+<p>Elle vit seulement que ce n'&eacute;tait pas son mari qui &eacute;tait l&agrave;, et elle
+sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au
+c&#339;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Ton p&egrave;re!... Maurice, dit-elle d'une voix &eacute;touff&eacute;e, et ton p&egrave;re!...</p>
+
+<p>L'impression fut terrible.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; ce moment, Maurice et le cur&eacute; de Sairmeuse s'&eacute;taient berc&eacute;s de
+cet espoir que M. d'Escorval serait rentr&eacute; avant eux...</p>
+
+<p>Maurice chancela &agrave; ce point qu'il faillit laisser &eacute;chapper son
+pr&eacute;cieux fardeau. L'abb&eacute; s'en aper&ccedil;ut, et sur un signe de lui, deux
+domestiques soulev&egrave;rent doucement Marie-Anne et l'emport&egrave;rent...</p>
+
+<p>Alors il s'avan&ccedil;a vers M<sup>me</sup> d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron ne saurait tarder &agrave; arriver, madame, dit-il &agrave; tout
+hasard, il a d&ucirc; fuir des premiers...</p>
+
+<p>Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jug&eacute; sa m&egrave;re... Sur ce mot, elle
+se redressa.</p>
+
+<p>&mdash;Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un
+g&eacute;n&eacute;ral ne d&eacute;serte pas en face de l'ennemi... Si la d&eacute;route se met
+parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ram&egrave;ne au
+combat o&ugrave; il se fait tuer...</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re! balbutia Maurice, ma m&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... ne cherchez pas &agrave; m'abuser!... Mon mari &eacute;tait le chef du
+complot... les conjur&eacute;s battus et dispers&eacute;s se sauvent l&acirc;chement...
+Dieu ait piti&eacute; de moi!... mon mari est mort!</p>
+
+<p>Si perspicace que f&ucirc;t l'abb&eacute;, il ne pouvait comprendre, il pensa que
+la douleur &eacute;garait la raison de cette femme si &eacute;prouv&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame! s'&eacute;cria-t-il, M. le baron n'&eacute;tait pour rien dans ce
+mouvement, bien loin de l&agrave;...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta; ceci se passait dans une cour ferm&eacute;e seulement par une
+grille, &agrave; la lueur des flambeaux allum&eacute;s par les gens; de la route on
+pouvait voir... il comprit l'imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, madame, fit-il en entra&icirc;nant la baronne vers la maison, et
+vous aussi, Maurice, venez!...</p>
+
+<p>C'est avec la docilit&eacute; passive et muette des grandes douleurs que M<sup>me</sup>
+d'Escorval suivit le cur&eacute; de Sairmeuse...</p>
+
+<p>Son corps seul agissait, machinalement; son &acirc;me et sa pens&eacute;e
+s'envolaient &agrave; travers les espaces, vers l'homme qui avait &eacute;t&eacute; tout
+pour elle et dont l'&acirc;me et la pens&eacute;e, sans doute, l'appelaient du fond
+de l'ab&icirc;me o&ugrave; il avait roul&eacute;...</p>
+
+<p>Mais quand elle e&ucirc;t pass&eacute; le seuil du salon, elle tressaillit et
+quitta le bras du pr&ecirc;tre, brusquement ramen&eacute;e au sentiment de la
+r&eacute;alit&eacute; pr&eacute;sente...</p>
+
+<p>Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canap&eacute; o&ugrave; les domestiques
+l'avaient d&eacute;pos&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume...
+morte!...</p>
+
+<p>On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, &agrave; la voir
+ainsi roide et glac&eacute;e, livide, comme si on lui e&ucirc;t tir&eacute; des veines
+la derni&egrave;re goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilit&eacute;
+du marbre, ses l&egrave;vres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents
+convulsivement serr&eacute;es et un large cercle, d'un bleu intense, cernait
+ses paupi&egrave;res ferm&eacute;es.</p>
+
+<p>Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait roul&eacute;s pour les glisser sous
+son chapeau de paysan, s'&eacute;taient d&eacute;tach&eacute;s, ils s'&eacute;parpillaient
+opulents et splendides sur ses &eacute;paules et tra&icirc;naient jusqu'&agrave; terre...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est qu'une syncope sans gravit&eacute;, d&eacute;clara l'abb&eacute; Midon, apr&egrave;s
+avoir examin&eacute; Marie-Anne, elle ne tardera pas &agrave; reprendre ses sens...</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait &agrave;
+faire, aux femmes de la baronne, aussi &eacute;perdues que leur ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Escorval regardait la pupille dilat&eacute;e par la terreur, elle
+paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main
+sur son front mouill&eacute; d'une sueur froide...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut vous remettre, madame, pronon&ccedil;a le pr&ecirc;tre d'un accent &eacute;mu
+mais ferme; la religion, le devoir vous d&eacute;fendent de vous abandonner
+ainsi!... &Eacute;pouse, o&ugrave; donc est votre &eacute;nergie!... Chr&eacute;tienne, qu'est
+devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... j'ai du courage, monsieur, b&eacute;gayait l'infortun&eacute;e, j'ai du
+courage!...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon la conduisit &agrave; un fauteuil o&ugrave; il la for&ccedil;a de s'asseoir,
+pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne,
+et d'un ton plus doux il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi d&eacute;sesp&eacute;rer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est pr&egrave;s de
+vous, en s&ucirc;ret&eacute;... Votre mari ne saurait &ecirc;tre compromis, il n'a rien
+fait que je n'aie fait moi-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Et en peu de mots, avec une rare pr&eacute;cision, il expliqua le r&ocirc;le du
+baron et le sien pendant cette funeste soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais ce r&eacute;cit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son
+&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, monsieur le cur&eacute;, interrompit-elle, et je vous
+crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont
+persuad&eacute;s que mon mari commande les paysans soulev&eacute;s, ils le croient
+et ils le disent...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;S'il a &eacute;t&eacute; fait prisonnier, comme vous me le donnez &agrave; entendre,
+il sera traduit devant la Cour pr&eacute;v&ocirc;tale... N'&eacute;tait il pas l'ami de
+l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jug&eacute; et
+condamn&eacute; &agrave; mort...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, non!... ne suis-je pas l&agrave;? Je me pr&eacute;senterai devant le
+tribunal, et je dirai: &laquo;Me voici, j'ai vu, <i>adsum qui vidi</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et ils vous arr&ecirc;teront vous aussi, monsieur l'abb&eacute;, parce que vous
+n'&ecirc;tes pas un pr&ecirc;tre selon le c&#339;ur de ces hommes cruels; ils vous
+jetteront en prison, et ils vous enverront &agrave; l'&eacute;chafaud!...</p>
+
+<p>Depuis un moment, Maurice &eacute;coutait, p&acirc;le, an&eacute;anti, pr&egrave;s de tomber...</p>
+
+<p>Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, &agrave;
+genoux, cachant son visage entre ses mains...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... j'ai tu&eacute; mon p&egrave;re!... s'&eacute;cria-t-il...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux enfant!... Que dis-tu!...</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re ignorait jusqu'&agrave; l'existence de cette conspiration, dont
+M. Lacheneur &eacute;tait l'&acirc;me, mais je la connaissais, moi!... Je voulais
+qu'elle r&eacute;uss&icirc;t, parce que de son succ&egrave;s d&eacute;pendait le bonheur de ma
+vie... Et alors, mis&eacute;rable que je suis, quand il s'agissait d'attirer
+dans nos rangs quelque complice timide et ind&eacute;cis, j'invoquais ce nom
+respect&eacute; et aim&eacute; d'Escorval... Ah! j'&eacute;tais fou!... j'&eacute;tais fou!...</p>
+
+<p>Il eut un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, et, avec une expression d&eacute;chirante, il
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma
+folie!... Oh! ma m&egrave;re, ma m&egrave;re; si tu savais!...</p>
+
+<p>Les sanglots lui coup&egrave;rent la parole, et alors on put entendre comme
+un faible g&eacute;missement...</p>
+
+<p>Marie-Anne revenait &agrave; elle. D&eacute;j&agrave; elle s'&eacute;tait &agrave; demi redress&eacute;e sur le
+canap&eacute;, et elle consid&eacute;rait cette sc&egrave;ne navrante d'un air de profonde
+stupeur, comme si elle n'y e&ucirc;t rien compris.</p>
+
+<p>D'un geste doux et lent, elle &eacute;cartait ses cheveux de son front, et
+elle clignait des yeux, &eacute;blouie par l'&eacute;clat des bougies...</p>
+
+<p>Elle voulait parler, interroger, elle s'effor&ccedil;ait de rassembler ses
+id&eacute;es, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abb&eacute; Midon lui
+commanda le silence.</p>
+
+<p>Seul, au milieu de tous ces malheureux affol&eacute;s, le pr&ecirc;tre conservait
+son sang-froid et la lucidit&eacute; de son intelligence.</p>
+
+<p>&Eacute;clair&eacute; par le t&eacute;moignage de M<sup>me</sup> d'Escorval et les aveux de Maurice,
+il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont
+&eacute;taient menac&eacute;s le baron et son fils.</p>
+
+<p>Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?...</p>
+
+<p>Il n'y avait ni &agrave; s'expliquer ni &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir; avec chaque minute
+s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti
+sur-le-champ et d'agir.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon eut ce courage. Il courut &agrave; la porte du salon et appela
+les gens group&eacute;s dans l'escalier.</p>
+
+<p>Quand ils furent tous r&eacute;unis autour de lui:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi bien, leur dit-il de cette voix imp&eacute;rieuse et br&egrave;ve que
+donne la certitude du p&eacute;ril prochain, et souvenez-vous que de votre
+discr&eacute;tion d&eacute;pend peut-&ecirc;tre la vie de vos ma&icirc;tres. On peut compter sur
+vous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Toutes les mains se lev&egrave;rent comme pour pr&ecirc;ter serment.</p>
+
+<p>&mdash;Avant une heure, continua le pr&ecirc;tre, les soldats lanc&eacute;s sur les
+traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est pass&eacute; ce
+soir ne doit &ecirc;tre prononc&eacute;. Pour tout le monde, je dois &ecirc;tre parti
+avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu M<sup>lle</sup>
+Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous,
+mes amis, que le seul soup&ccedil;on de sa pr&eacute;sence ici perdrait tout... Si
+les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M.
+Maurice n'est pas sorti ce soir...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait sugg&eacute;rer
+la prudence humaine, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Un mot encore: Nous voir tous debout &agrave; l'heure qu'il est, para&icirc;tra
+suspect... C'est ce que je souhaite... Nous all&eacute;guerons, pour nous
+justifier, l'inqui&eacute;tude o&ugrave; nous mettent l'absence de M. le baron et
+aussi une indisposition tr&egrave;s-grave de M<sup>me</sup> la baronne... car M<sup>me</sup>
+la baronne va se coucher; elle &eacute;vitera ainsi un interrogatoire
+possible... Et vous, Maurice, courez changer de v&ecirc;tements... et
+surtout, lavez-vous bien les mains, et r&eacute;pandez ensuite quelque parfum
+dessus...</p>
+
+<p>Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de
+rien tout fut dispos&eacute; comme l'avait ordonn&eacute; l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>Marie-Anne, bien qu'elle f&ucirc;t loin d'&ecirc;tre remise, fut conduite &agrave; une
+petite logette sous les combles; M<sup>me</sup> d'Escorval se retira dans sa
+chambre et les domestiques regagn&egrave;rent l'office...</p>
+
+<p>Maurice et l'abb&eacute; Midon rest&egrave;rent seuls au salon, silencieux,
+oppress&eacute;s...</p>
+
+<p>La figure si calme du cur&eacute; de Sairmeuse trahissait d'affreuses
+anxi&eacute;t&eacute;s. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et
+toutes ses pr&eacute;cautions n'avaient qu'un but, &eacute;carter de Maurice tout
+soup&ccedil;on de complicit&eacute;... c'&eacute;tait, pensait-il, le seul moyen qu'il y
+e&ucirc;t de sauver le baron. Ses combinaisons r&eacute;ussiraient-elles?...</p>
+
+<p>Un violent coup de cloche &agrave; la grille l'interrompit...</p>
+
+<p>On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de
+la grille, puis le pi&eacute;tinement d'une compagnie de soldats dans la
+cour.</p>
+
+<p>Une voix forte commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Halte!... Reposez vos armes...</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre regarda Maurice, et il vit qu'il p&acirc;lissait comme s'il allait
+mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre
+sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!...</p>
+
+<p>&mdash;Ils peuvent venir, r&eacute;pondit Maurice, j'ai du courage!...</p>
+
+<p>La porte du salon s'ouvrit, si brutalement pouss&eacute;e, que les deux
+battants c&eacute;d&egrave;rent &agrave; la fois comme sous un coup d'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Un jeune homme entra, qui portait l'uniforme de capitaine des
+grenadiers de la l&eacute;gion de Montaignac.</p>
+
+<p>Il paraissait vingt-cinq ans &agrave; peine; il &eacute;tait grand, mince, blond,
+avec des yeux bleus et de petites moustaches effil&eacute;es. Toute sa
+personne trahissait des recherches d'&eacute;l&eacute;gance exag&eacute;r&eacute;es jusqu'au
+ridicule.</p>
+
+<p>Sa physionomie, d'ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de
+soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re lui, dans l'ombre du palier, on voyait &eacute;tinceler les armes de
+plusieurs soldats.</p>
+
+<p>Il promena autour du salon un regard d&eacute;fiant, puis d'une voix rude:</p>
+
+<p>&mdash;Le ma&icirc;tre de la maison? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron d'Escorval, mon p&egrave;re, est absent, r&eacute;pondit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il?</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon, rest&eacute; assis jusqu'alors se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Au bruit du d&eacute;sastreux soul&egrave;vement de ce soir, r&eacute;pondit-il, M. le
+baron et moi nous sommes rendus pr&egrave;s des paysans pour les adjurer
+de renoncer &agrave; une tentative insens&eacute;e... Ils n'ont pas voulu nous
+entendre. La d&eacute;route venue, j'ai &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute; de M. d'Escorval, je suis
+revenu seul ici, tr&egrave;s-inquiet, et je l'attends...</p>
+
+<p>Le capitaine tortillait sa moustache de l'air le plus goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal imagin&eacute;!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de
+cette bourde.</p>
+
+<p>Une flamme aussit&ocirc;t &eacute;teinte brilla dans l'&#339;il du pr&ecirc;tre, ses l&egrave;vres
+trembl&egrave;rent... mais il se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au fait, reprit l'officier, qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le cur&eacute; de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... les cur&eacute;s honn&ecirc;tes doivent &ecirc;tre couch&eacute;s &agrave; l'heure qu'il
+est... Ah! vous allez courir la pr&eacute;tentaine, la nuit, avec les
+paysans r&eacute;volt&eacute;s... Je ne sais, en v&eacute;rit&eacute;, ce qui me retient de vous
+arr&ecirc;ter...</p>
+
+<p>Ce qui le retenait, c'&eacute;tait la robe du pr&ecirc;tre, toute-puissante sous la
+Restauration. Avec Maurice, il &eacute;tait plus &agrave; son aise.</p>
+
+<p>&mdash;Combien y a-t-il de ma&icirc;tres ici? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Trois. Mon p&egrave;re, ma m&egrave;re, malade en ce moment, et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et de domestiques?</p>
+
+<p>&mdash;Sept, quatre hommes et trois femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez re&ccedil;u ni cach&eacute; personne, ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'on va v&eacute;rifier, dit le capitaine.</p>
+
+<p>Et se tournant vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Caporal Bavois!... appela-t-il.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi
+l'Empereur &agrave; travers l'Europe. Celui-ci &eacute;tait plus sec que la pierre
+de son fusil. Deux petits yeux gris terribles &eacute;clairaient sa face
+tann&eacute;e, coup&eacute;e en deux par un grand diable de nez tr&egrave;s-mince, qui se
+recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille.</p>
+
+<p>&mdash;Bavois, commanda l'officier, vous allez prendre une demi-douzaine
+d'hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous &ecirc;tes un
+vieux lapin qui connaissez le tour; s'il y a une cachette, vous la
+d&eacute;couvrirez, si quelqu'un y est cach&eacute;, vous me l'am&egrave;nerez... Demi-tour
+et ne tra&icirc;nons pas!</p>
+
+<p>Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; nous deux, maintenant, dit-il &agrave; Maurice; qu'avez-vous fait ce
+soir?</p>
+
+<p>Le jeune homme eut une seconde d'h&eacute;sitation; mais c'est avec une
+insouciance bien jou&eacute;e qu'il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas mis le nez dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! c'est ce qu'il faudrait prouver. Voyons les mains?...</p>
+
+<p>Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, &eacute;tait
+si offensant, que Maurice sentait monter &agrave; son front des bouff&eacute;es de
+col&egrave;re. Heureusement, un coup d'&#339;il de l'abb&eacute; Midon lui commanda le
+calme.</p>
+
+<p>Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les
+tourna et les retourna, et finalement les flaira.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon
+la pommade pour avoir tir&eacute; des coups de fusil.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait clair qu'il s'&eacute;tonnait que le fils e&ucirc;t eu le courage de
+rester au coin du feu pendant que le p&egrave;re conduisait les paysans &agrave; la
+bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des armes de chasse.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une petite pi&egrave;ce du rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut m'y conduire.</p>
+
+<p>On l'y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n'avait
+fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrari&eacute;.</p>
+
+<p>Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu'ayant furet&eacute;
+partout, il n'avait rien rencontr&eacute; de suspect.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on fasse venir les gens, ordonna-t-il.</p>
+
+<p>Mais tous les domestiques ne firent que r&eacute;p&eacute;ter fid&egrave;lement la le&ccedil;on de
+l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Le capitaine comprit que s'il y avait quelque chose, comme il le
+soup&ccedil;onnait, il ne le saurait pas.</p>
+
+<p>Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher,
+et de nouveau il appela Bavois.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je continue ma tourn&eacute;e, lui dit-il, mais vous, caporal,
+vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez &agrave; rendre compte
+de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d'Escorval revient,
+empoignez-le-moi et ne le l&acirc;chez pas... et ouvrez l'&#339;il, et le
+bon!...</p>
+
+<p>Il ajouta encore diverses instructions &agrave; voix basse, puis il se
+retira, sans saluer, comme il &eacute;tait entr&eacute;.</p>
+
+<p>Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas &agrave; se perdre dans la nuit,
+et alors le caporal laissa &eacute;chapper un effroyable juron.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! dit-il &agrave; ses hommes, vous l'avez entendu, ce cadet-l&agrave;!...
+&Eacute;coutez, surveillez, arr&ecirc;tez, venez au rapport sans armes... Nom d'un
+tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si &laquo;l'autre&raquo;
+voyait ce qu'on fait de ses anciens!...</p>
+
+<p>Les deux soldats r&eacute;pondirent par un grognement sourd.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; vous, poursuivit le vieux troupier en s'adressant &agrave; Maurice
+et &agrave; l'abb&eacute; Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous
+d&eacute;clare, tant en mon nom qu'au nom de mes deux hommes, que vous &ecirc;tes
+libres comme l'oiseau et que nous n'arr&ecirc;terons personne... M&ecirc;me,
+s'il fallait un coup de main pour tirer du p&eacute;trin le p&egrave;re du jeune
+bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous
+commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s'ils
+viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n'ai pas br&ucirc;l&eacute; une
+amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche
+avant de la couler dans le canon.</p>
+
+<p>Cet homme, assur&eacute;ment, devait &ecirc;tre sinc&egrave;re, mais il pouvait ne l'&ecirc;tre
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons rien &agrave; cacher, r&eacute;pondit le circonspect abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>Le vieux caporal cligna de l'&#339;il d'un air d'intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Connu!... fit-il, vous vous d&eacute;fiez de moi. Vous avez tort, et je
+vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s'il est ais&eacute; de faire le
+poil &agrave; ce blanc-bec qui sort d'ici, il est un peu plus difficile de
+raser le caporal Bavois. Ah!... c'est comme cela. Il ne fallait pas
+laisser tra&icirc;ner dans la cour un fusil qui n'a certes pas &eacute;t&eacute; charg&eacute;
+pour tirer des merles.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; et Maurice &eacute;chang&egrave;rent un regard de stupeur. Maurice,
+maintenant, se rappelait qu'en sautant du cabriolet pour soutenir
+Marie-Anne, il avait pos&eacute; son fusil contre le mur. Il avait &eacute;chapp&eacute;
+aux regards des domestiques...</p>
+
+<p>&mdash;Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu'un de cach&eacute; l&agrave;-haut...
+j'ai l'oreille fine! Troisi&egrave;mement je me suis arrang&eacute; pour que
+personne n'entr&acirc;t dans la chambre de la dame malade.</p>
+
+<p>Maurice n'y tint plus: il tendit la main au caporal, et d'une voix
+&eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un brave homme!... dit-il.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Maurice, l'abb&eacute; Midon et M<sup>me</sup> d'Escorval,
+r&eacute;unis de nouveau au salon, d&eacute;lib&eacute;raient sur les mesures de salut
+qu'il y avait &agrave; prendre, quand Marie-Anne qu'on &eacute;tait all&eacute; pr&eacute;venir
+parut.</p>
+
+<p>Tant bien que mal elle avait r&eacute;par&eacute; le d&eacute;sordre de son costume. Elle
+&eacute;tait affreusement p&acirc;le encore, mais sa d&eacute;marche &eacute;tait ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais me retirer, madame, dit-elle &agrave; la baronne. Ma&icirc;tresse de
+moi-m&ecirc;me, je n'eusse pas accept&eacute; une hospitalit&eacute; qui pouvait attirer
+tant de malheurs sur votre maison... H&eacute;las!... il ne vous en co&ucirc;te
+d&eacute;j&agrave; que trop de larmes et trop de deuils, de m'avoir connue...
+Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un
+pressentiment me disait que ma famille serait fatale &agrave; la v&ocirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse enfant!... s'&eacute;cria M<sup>me</sup> d'Escorval, o&ugrave; voulez-vous
+aller!...</p>
+
+<p>Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, o&ugrave; elle pla&ccedil;ait toutes
+ses esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, madame, r&eacute;pondit-elle; mais le devoir commande... Je
+dois savoir ce que sont devenus mon p&egrave;re et mon fr&egrave;re et partager leur
+sort...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... s'&eacute;cria Maurice, toujours cette pens&eacute;e de mort!... Vous
+savez bien, cependant, que vous n'avez plus le droit de disposer de
+votre vie!...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, il avait failli laisser &eacute;chapper un secret qui n'&eacute;tait
+pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds
+de M<sup>me</sup> d'Escorval:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; ma m&egrave;re, lui dit-il, m&egrave;re ch&eacute;rie, la laisserons-nous
+s'&eacute;loigner?... Je puis p&eacute;rir en essayant de sauver mon p&egrave;re... Elle
+serait ta fille alors, elle que j'ai tant aim&eacute;e, tu reporterais sur
+elle tes tendresses divines...</p>
+
+<p>Marie-Anne resta.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h3>
+
+
+<p>Le secret que les approches de la mort avaient arrach&eacute; &agrave; Marie-Anne
+au fort de la fusillade de la Croix-d'Arcy, M<sup>me</sup> d'Escorval l'ignorait
+quand elle joignait sa voix aux pri&egrave;res de son fils pour retenir la
+malheureuse jeune fille.</p>
+
+<p>Mais cette circonstance n'inqui&eacute;tait pas Maurice.</p>
+
+<p>Sa foi en sa m&egrave;re &eacute;tait absolue, compl&egrave;te; il &eacute;tait s&ucirc;r qu'elle
+pardonnerait quand elle apprendrait la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Les femmes aimantes, chastes &eacute;pouses et m&egrave;res sans reproche, gardent
+au fond du c&#339;ur des tr&eacute;sors d'indulgence pour les entra&icirc;nements de la
+passion.</p>
+
+<p>Elles peuvent m&eacute;priser et braver les pr&eacute;jug&eacute;s hypocrites, celles dont
+la vertu immacul&eacute;e n'eut jamais besoin des honteuses transactions du
+monde.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, est-il une m&egrave;re qui, secr&egrave;tement, n'excuse la jeune
+fille qui n'a pu se d&eacute;fendre de l'amour de son fils, &agrave; elle, de ce
+fils que son imagination pare de s&eacute;ductions irr&eacute;sistibles!...</p>
+
+<p>Toutes ces r&eacute;flexions avaient travers&eacute; l'esprit de Maurice, et plus
+tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu'&agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le jour venait... Maurice d&eacute;clara qu'il allait endosser un d&eacute;guisement
+et se rendre &agrave; Montaignac.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, M<sup>me</sup> d'Escorval se d&eacute;tourna, cachant son visage dans les
+coussins du canap&eacute; pour y &eacute;touffer ses sanglots.</p>
+
+<p>Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se
+pr&eacute;cipitait au-devant du danger... Peut-&ecirc;tre; avant le coucher de ce
+soleil qui se levait, n'aurait-elle ni mari ni fils.</p>
+
+<p>Et pourtant elle ne dit pas: &laquo;Non, je ne veux pas!&raquo; Maurice ne
+remplissait-il pas un devoir sacr&eacute;!... Elle l'e&ucirc;t aim&eacute; moins, si elle
+l'e&ucirc;t cru capable d'une l&acirc;che h&eacute;sitation. Elle e&ucirc;t s&eacute;ch&eacute; ses larmes
+s'il l'e&ucirc;t fallu, pour lui dire: &laquo;Pars!&raquo;</p>
+
+<p>Tout d'ailleurs n'&eacute;tait-il pas pr&eacute;f&eacute;rable aux horreurs de cette
+incertitude o&ugrave; on se d&eacute;battait depuis des heures!...</p>
+
+<p>Maurice gagnait d&eacute;j&agrave; la porte pour monter rev&ecirc;tir un travestissement,
+l'abb&eacute; Midon lui fit signe de rester.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, en effet, courir &agrave; Montaignac, lui dit-il, mais vous
+d&eacute;guiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et
+indubitablement on vous appliquerait l'axiome que vous savez: &laquo;Tu te
+caches, donc tu es coupable.&raquo; Vous devez marcher ouvertement, la t&ecirc;te
+haute, exag&eacute;rant l'assurance de l'innocence... Allez droit au duc de
+Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez &agrave; l'injustice!... Mais je
+veux vous accompagner, nous irons en voiture &agrave; deux chevaux.</p>
+
+<p>Maurice paraissait ind&eacute;cis.</p>
+
+<p>&mdash;Suis les conseils de M. le cur&eacute;, mon fils, dit M<sup>me</sup> d'Escorval, il
+sait mieux que nous ce que nous devons faire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ob&eacute;irai, m&egrave;re!</p>
+
+<p>L'abb&eacute; n'avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l'ordre
+d'atteler. M<sup>me</sup> d'Escorval sortit pour &eacute;crire quelques lignes &agrave; une
+amie dont le mari jouissait d'une certaine influence &agrave; Montaignac.
+Maurice et son amie rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, depuis l'aveu de Marie-Anne, leur premi&egrave;re minute de solitude
+et de libert&eacute;.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient debout, &agrave; deux pas l'un de l'autre, les yeux encore
+brillants de pleurs r&eacute;pandus, et ils rest&egrave;rent ainsi un instant,
+immobiles, p&acirc;les, oppress&eacute;s, trop &eacute;mus pour pouvoir traduire leur
+sensation.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, Maurice s'avan&ccedil;a, entourant de son bras la taille de son
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Anne, murmura-t-il, ch&egrave;re ador&eacute;e, je ne savais pas qu'on
+pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous
+avez souhait&eacute; la mort, quand de votre vie une autre vie pr&eacute;cieuse
+d&eacute;pend!...</p>
+
+<p>Elle hocha tristement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais terrifi&eacute;e, balbutia-t-elle... L'avenir de honte que je
+voyais, que je vois, h&eacute;las! se dresser devant moi m'&eacute;pouvantait
+jusqu'&agrave; &eacute;garer ma raison... Maintenant, je suis r&eacute;sign&eacute;e...
+j'accepterai sans r&eacute;volte la punition de l'horrible faute... je
+m'humilierai sous les outrages qui m'attendent!...</p>
+
+<p>&mdash;Des outrages, &agrave; vous!... Ah! malheur &agrave; qui oserait!... Mais ne
+serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l'&ecirc;tes devant
+Dieu!... Le malheur &agrave; la fin se lassera!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Maurice, non!... il ne se lassera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est toi qui es sans piti&eacute;!... Je ne le vois que trop, tu me
+maudis, tu maudis le jour o&ugrave; nos regards se sont rencontr&eacute;s pour la
+premi&egrave;re fois!... Avoue-le... dis-le...</p>
+
+<p>Marie-Anne se redressa.</p>
+
+<p>&mdash;Je mentirais, r&eacute;pondit-elle, si je disais cela... Mon l&acirc;che c&#339;ur
+n'a pas ce courage. Je souffre, je suis humili&eacute;e et bris&eacute;e, mais je ne
+regrette rien, puisque...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas; il l'attira &agrave; lui, leurs visages se rapproch&egrave;rent,
+et leurs l&egrave;vres et leurs larmes se confondirent en un baiser...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aimes, s'&eacute;cria Maurice, tu m'aimes!... Nous triompherons, je
+saurai sauver mon p&egrave;re et le tien, je sauverai ton fr&egrave;re!</p>
+
+<p>Dans la cour, les chevaux piaffaient. L'abb&eacute; Midon criait: &laquo;Eh bien!
+partons-nous?&raquo; M<sup>me</sup> d'Escorval reparut avec une lettre, qu'elle remit &agrave;
+Maurice.</p>
+
+<p>Longtemps elle tint embrass&eacute; dans une &eacute;treinte convulsive ce fils
+qu'elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son
+&eacute;nergie, elle le repoussa en pronon&ccedil;ant ce seul mot:</p>
+
+<p>&mdash;Va!...</p>
+
+<p>Il sortit... et lorsque s'&eacute;teignit, sur la route, le roulement de la
+voiture qui l'emportait, M<sup>me</sup> d'Escorval et Marie-Anne se laiss&egrave;rent
+tomber &agrave; genoux, implorant la mis&eacute;ricorde du Dieu des causes justes.</p>
+
+<p>Elles ne pouvaient que prier. Le cur&eacute; de Sairmeuse agissait, ou plut&ocirc;t
+il poursuivait l'ex&eacute;cution du plan de salut qu'il avait con&ccedil;u.</p>
+
+<p>Ce plan, d'une simplicit&eacute; terrible, comme la situation, il
+l'expliquait &agrave; Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement
+men&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Si en vous livrant vous deviez sauver votre p&egrave;re, disait-il, je vous
+crierais: Livrez-vous, et confessez la v&eacute;rit&eacute;, c'est votre devoir
+strict... Mais ce sacrifice serait plus qu'inutile, il serait
+dangereux. Jamais l'accusation ne consentirait &agrave; vous s&eacute;parer de votre
+p&egrave;re. On vous garderait, mais on ne le l&acirc;cherait pas, et vous seriez
+indubitablement condamn&eacute;s tous les deux... Laissons donc&mdash;je ne dirai
+pas la justice, ce serait un blasph&egrave;me&mdash;mais les hommes de sang qui
+s'intitulent juges, s'&eacute;garer sur son compte et lui attribuer tout ce
+que vous avez fait... Au moment du proc&egrave;s, nous arriverons avec les
+plus &eacute;clatants t&eacute;moignages d'innocence, avec des alibi tellement
+indiscutables que force sera de l'acquitter... Et je connais assez les
+gens de notre pays pour &ecirc;tre s&ucirc;r que pas un des accus&eacute;s ne r&eacute;v&eacute;lera
+notre man&#339;uvre...</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous ne r&eacute;ussissons pas! dit Maurice d'un air sombre, que me
+restera-t-il &agrave; faire?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une question si terrible que le pr&ecirc;tre n'osa r&eacute;pondre. Tout le
+reste du chemin, Maurice et lui gard&egrave;rent le silence.</p>
+
+<p>Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait &eacute;t&eacute; sage
+l'abb&eacute; Midon en l'emp&ecirc;chant de recourir &agrave; un d&eacute;guisement.</p>
+
+<p>Arm&eacute;s des pouvoirs les plus &eacute;tendus, le duc de Sairmeuse et le marquis
+de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac,
+hormis une seule.</p>
+
+<p>Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir,
+et il s'y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et
+venants, qui les interrogeaient, et qui, m&ecirc;me, prenaient par &eacute;crit les
+noms et les signalements.</p>
+
+<p>Au nom d'Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop
+visible pour &eacute;chapper &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous savez ce qu'est devenu mon p&egrave;re!... s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le baron d'Escorval est prisonnier, monsieur, r&eacute;pondit un des
+officiers.</p>
+
+<p>Si pr&eacute;par&eacute; que d&ucirc;t &ecirc;tre Maurice &agrave; cette r&eacute;ponse, il p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bless&eacute;? reprit-il vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas une &eacute;gratignure!... mais entrez, monsieur, passez!...</p>
+
+<p>Aux regards inquiets de ces officiers, on e&ucirc;t dit qu'ils craignaient
+de se compromettre en causant avec le fils d'un si grand coupable.
+Peut-&ecirc;tre, en effet, se compromettaient-ils.</p>
+
+<p>La voiture roula, et elle ne s'&eacute;tait pas avanc&eacute;e de cent m&egrave;tres dans
+la Grand'Rue, que d&eacute;j&agrave; l'abb&eacute; Midon et Maurice avaient remarqu&eacute;
+plusieurs affiches blanches coll&eacute;es aux murs...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut savoir ce que c'est, dirent-ils ensemble.</p>
+
+<p>Ils firent arr&ecirc;ter la voiture pr&egrave;s d'une affiche devant laquelle
+stationnait d&eacute;j&agrave; un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARR&Ecirc;T&Eacute;:</p>
+
+<p>ARTICLE 1<sup>er</sup>. <i>Les habitants de la maison dans laquelle sera trouv&eacute; le
+sieur Lacheneur seront livr&eacute;s &agrave; une commission militaire pour &ecirc;tre
+pass&eacute;s par les armes.</i></p>
+
+<p>ARTICLE II. <i>Il est accord&eacute; &agrave; celui qui livrera mort ou vif ledit
+sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification.</i></p>
+
+<p>Cela &eacute;tait sign&eacute;: <i>duc de Sairmeuse.</i></p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit lou&eacute;!... s'&eacute;cria Maurice; le p&egrave;re de Marie-Anne est
+sauv&eacute;!... Il avait un bon cheval, et en deux heures...</p>
+
+<p>Un coup de coude et un coup d'&#339;il de l'abb&eacute; Midon l'arr&ecirc;t&egrave;rent.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; lui montrait l'homme arr&ecirc;t&eacute; pr&egrave;s d'eux... Cet homme n'&eacute;tait
+autre que Chupin.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se d&eacute;couvrit
+devant le cur&eacute; de Sairmeuse, et avec des regards o&ugrave; flamboyaient les
+plus ardentes convoitises, il dit:&mdash;Vingt mille francs!... c'est une
+somme cela! En la pla&ccedil;ant &agrave; fonds perdus, on vivrait des revenus sa
+vie durant!...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur
+avait &eacute;t&eacute; impossible de se m&eacute;prendre &agrave; l'accent de Chupin.</p>
+
+<p>L'&eacute;normit&eacute; de la somme promise avait &eacute;bloui le mis&eacute;rable et le
+fascinait jusqu'&agrave; ce point de lui arracher son masque de caut&egrave;le
+accoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait trahi. Il avait laiss&eacute; entrevoir ses d&eacute;testables projets et
+quelles esp&eacute;rances abominables s'agitaient dans les boues de son &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Lacheneur est perdu si cet homme d&eacute;couvre sa retraite, murmura le
+cur&eacute; de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Par bonheur, r&eacute;pondit Maurice, il doit avoir franchi la fronti&egrave;re,
+il y a cent &agrave; parier contre un qu'il est d&eacute;sormais hors de toute
+atteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous vous trompiez?... Si, bless&eacute; et perdant son sang,
+Lacheneur n'avait eu que bien juste la force de se tra&icirc;ner jusqu'&agrave; la
+maison la plus proche pour y demander l'hospitalit&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... monsieur l'abb&eacute;, je connais nos paysans!... Il n'en est pas
+un qui soit capable de vendre l&acirc;chement un proscrit!...</p>
+
+<p>Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au pr&ecirc;tre le douloureux
+sourire de l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, reprit-il, les menaces affich&eacute;es &agrave; c&ocirc;t&eacute; des
+provocations &agrave; la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas
+souiller ses mains du prix du sang, peut &ecirc;tre saisi du vertige de la
+peur.</p>
+
+<p>Ils suivaient alors la grande rue, et ils &eacute;taient frapp&eacute;s de l'aspect
+morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie
+d'ordinaire.</p>
+
+<p>La consternation et l'&eacute;pouvante y r&eacute;gnaient. Les boutiques &eacute;taient
+ferm&eacute;es, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence
+lugubre. On e&ucirc;t dit un deuil g&eacute;n&eacute;ral et que chaque famille avait perdu
+quelqu'un de ses membres.</p>
+
+<p>La d&eacute;marche des rares passants &eacute;tait inqui&egrave;te et singuli&egrave;re. Ils se
+h&acirc;taient, en jetant de tous c&ocirc;t&eacute;s des regards d&eacute;fiants.</p>
+
+<p>Deux ou trois qui &eacute;taient des connaissances du baron et qui crois&egrave;rent
+la voiture se d&eacute;tourn&egrave;rent d'un air effray&eacute; pour &eacute;viter de saluer...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon et Maurice devaient trouver l'explication de ces terreurs
+&agrave; l'h&ocirc;tel o&ugrave; ils avaient donn&eacute; l'ordre &agrave; leur cocher de les conduire.</p>
+
+<p>Ils lui avaient d&eacute;sign&eacute; l'<i>H&ocirc;tel de France</i>, o&ugrave; descendait le baron
+d'Escorval quand il venait &agrave; Montaignac, et dont le propri&eacute;taire
+n'&eacute;tait autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier,
+avait donn&eacute; avis de l'arriv&eacute;e du duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Ce brave homme, en apprenant quels h&ocirc;tes lui arrivaient, alla
+au-devant d'eux jusqu'au milieu de la cour, sa toque blanche &agrave; la
+main.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, cette politesse &eacute;tait de l'h&eacute;ro&iuml;sme.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-il du complot? on l'a toujours cru.</p>
+
+<p>Le fait est qu'il invita Maurice et l'abb&eacute; &agrave; se rafra&icirc;chir, de fa&ccedil;on &agrave;
+leur donner &agrave; entendre qu'il avait &agrave; leur parler, et il les conduisit
+&agrave; une chambre o&ugrave; il savait &ecirc;tre &agrave; l'abri de toute indiscr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fr&eacute;quentait
+son &eacute;tablissement, il en savait autant que l'autorit&eacute;, il en savait
+plus, m&ecirc;me, puisqu'il avait en m&ecirc;me temps des informations par ceux
+des conjur&eacute;s qui &eacute;taient rest&eacute;s en libert&eacute;.</p>
+
+<p>Par lui, l'abb&eacute; Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements
+positifs.</p>
+
+<p>D'abord on &eacute;tait sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils
+Jean; ils avaient &eacute;chapp&eacute; aux plus ardentes recherches.</p>
+
+<p>En second lieu, il y avait jusqu'&agrave; ce moment deux cents prisonniers &agrave;
+la citadelle, et parmi eux le baron d'Escorval et Chanlouineau.</p>
+
+<p>Enfin, depuis le matin, il n'y avait pas eu moins de soixante
+arrestations &agrave; Montaignac m&ecirc;me.</p>
+
+<p>On pensait g&eacute;n&eacute;ralement que ces arrestations &eacute;taient l'&#339;uvre d'un
+tra&icirc;tre, et la ville enti&egrave;re tremblait...</p>
+
+<p>Mais M. Langeron connaissait leur v&eacute;ritable origine, qui lui avait &eacute;t&eacute;
+confi&eacute;e, sous le sceau du secret, par son habitu&eacute; le valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et
+cependant elle est vraie. Deux officiers de la l&eacute;gion de Montaignac,
+qui revenaient de leur exp&eacute;dition ce matin, au petit jour,
+traversaient le carrefour de la Croix-d'Arcy, quand sur le revers d'un
+foss&eacute;, ils aper&ccedil;urent, gisant mort, un homme rev&ecirc;tu de l'uniforme des
+anciens guides de l'empereur...</p>
+
+<p>Maurice tressaillit.</p>
+
+<p>Cet infortun&eacute;, il n'en pouvait douter, &eacute;tait ce brave officier &agrave; la
+demi-solde, qui &eacute;tait venu se joindre &agrave; sa colonne sur la route de
+Sairmeuse, apr&egrave;s avoir parl&eacute; &agrave; M. Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers
+s'approchent du cadavre. Ils l'examinent, et qu'est-ce qu'ils voient?
+Un papier qui d&eacute;passait les l&egrave;vres de ce pauvre mort. Comme bien vous
+pensez, ils s'emparent de ce papier, ils l'ouvrent, ils lisent...
+C'&eacute;tait la liste de tous les conjur&eacute;s de la ville et de quelques
+autres encore, dont les noms n'avaient &eacute;t&eacute; plac&eacute;s l&agrave; que pour servir
+d'app&acirc;t... Se sentant bless&eacute; &agrave; mort, l'ancien guide aura voulu
+an&eacute;antir la liste fatale, les convulsions de l'agonie l'ont emp&ecirc;ch&eacute; de
+l'avaler...</p>
+
+<p>Cependant, ni l'abb&eacute; ni Maurice n'avaient le temps d'&eacute;couter les
+commentaires dont le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel accompagnait son r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Ils se h&acirc;t&egrave;rent d'exp&eacute;dier &agrave; M<sup>me</sup> d'Escorval et &agrave; Marie-Anne un expr&egrave;s
+destin&eacute; &agrave; les rassurer, et sans perdre une minute, bien d&eacute;cid&eacute;s &agrave;
+tout oser, ils se dirig&egrave;rent vers la maison occup&eacute;e par le duc de
+Sairmeuse.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils y arriv&egrave;rent, une foule &eacute;mue se pressait devant la porte.</p>
+
+<p>Oui, il s'y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes &agrave;
+la figure boulevers&eacute;e, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui
+imploraient une audience.</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; &eacute;taient les parents des malheureux qu'on avait arr&ecirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Deux valets de pied en superbe livr&eacute;e, &agrave; l'air important, avaient
+toutes les peines du monde &agrave; retenir le flot grossissant des
+solliciteurs...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon esp&eacute;rant que sa robe l&egrave;verait la consigne, s'approcha et
+se nomma. Il fut repouss&eacute; comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;M. le duc travaille et ne peut recevoir, r&eacute;pondirent les
+domestiques, M. le duc r&eacute;dige ses rapports pour Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Et &agrave; l'appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux
+tout sell&eacute;s des courriers qui devaient porter les d&eacute;p&ecirc;ches.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre rejoignit tristement son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons! lui dit-il.</p>
+
+<p>Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres
+gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s'inqui&eacute;tait peu de ses rapports.
+Une sc&egrave;ne de la derni&egrave;re violence &eacute;clatait entre M. de Courtomieu et
+lui.</p>
+
+<p>Chacun de ces deux nobles personnages pr&eacute;tendant s'attribuer le
+premier r&ocirc;le,&mdash;celui qui serait le plus ch&egrave;rement pay&eacute;, sans
+doute,&mdash;il y avait conflit d'ambitions et de pouvoirs.</p>
+
+<p>Ils avaient commenc&eacute; par &eacute;changer quelques r&eacute;criminations, et ils en
+&eacute;taient vite venus aux mots piquants, aux allusions am&egrave;res et enfin
+aux menaces.</p>
+
+<p>Le marquis pr&eacute;tendait d&eacute;ployer les plus effroyables&mdash;il disait les
+plus salutaires&mdash;rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait &agrave;
+l'indulgence.</p>
+
+<p>L'un soutenait que du moment o&ugrave; Lacheneur, le chef de la conspiration,
+et son fils s'&eacute;taient d&eacute;rob&eacute;s aux poursuites, il &eacute;tait urgent
+d'arr&ecirc;ter Marie-Anne.</p>
+
+<p>L'autre d&eacute;clarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait
+un acte impolitique, une faute qui rendrait l'autorit&eacute; plus odieuse et
+les conjur&eacute;s plus int&eacute;ressants.</p>
+
+<p>Et, ent&ecirc;t&eacute;s chacun dans son opinion, ils discutaient sans se
+convaincre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut d&eacute;courager les rebelles en les frappant d'&eacute;pouvante! criait
+M. de Courtomieu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas exasp&eacute;rer l'opinion, disait le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... qu'importe l'opinion!...</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois s&ucirc;r. Vous
+ne savez donc pas ce qui est arriv&eacute; cette nuit? Il s'est br&ucirc;l&eacute; de
+la poudre de quoi gagner une bataille, et il n'est pas rest&eacute; quinze
+paysans sur le carreau. Nos hommes ont tir&eacute; en l'air. Vous ne savez
+donc pas que la l&eacute;gion de Montaignac est compos&eacute;e, pour plus de
+moiti&eacute;, d'anciens soldats de Buonaparte qui br&ucirc;lent de tourner leurs
+armes contre nous!...</p>
+
+<p>Ni l'un ni l'autre n'osait dire la raison vraie de son obstination.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche &eacute;tait arriv&eacute;e le matin &agrave; Montaignac, elle avait confi&eacute;
+&agrave; son p&egrave;re ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer
+qu'il profiterait de cette occasion pour la d&eacute;barrasser de Marie-Anne.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, le duc de Sairmeuse, persuad&eacute; que Marie-Anne &eacute;tait la
+ma&icirc;tresse de son fils, ne voulait &agrave; aucun prix qu'elle par&ucirc;t devant le
+tribunal. &Agrave; la fin, le marquis c&eacute;da.</p>
+
+<p>Le duc lui avait dit: &laquo;Eh bien! vidons cette querelle...&raquo; en regardant
+si amoureusement une paire de pistolets, qu'il avait senti un frisson
+taquin courir le long de sa maigre &eacute;chine...</p>
+
+<p>Ils sortiront donc ensemble pour se rendre pr&egrave;s des prisonniers,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s de soldats qui &eacute;cartaient les solliciteurs, et on attendit
+vainement le retour du duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Et tant que dura le jour, Maurice ne put d&eacute;tacher ses yeux du
+t&eacute;l&eacute;graphe a&eacute;rien &eacute;tabli sur la citadelle, et dont les bras noirs
+s'agitaient incessamment.</p>
+
+<p>&mdash;Quels ordres traversent l'espace?... disait-il &agrave; l'abb&eacute; Midon;
+est-ce la vie? est-ce la mort?...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h3>
+
+
+<p>&mdash;&laquo;Surtout, h&acirc;tez-vous!&raquo; avait dit Maurice au messager qu'il chargeait
+de porter une lettre &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Cet homme n'arriva pourtant &agrave; Escorval qu'&agrave; la nuit tombante.</p>
+
+<p>Troubl&eacute; par la peur, il s'&eacute;tait &eacute;gar&eacute; &agrave; chercher des chemins de
+traverse, et il avait fait dix lieues pour &eacute;viter tous les gens qu'il
+apercevait, paysans ou soldats.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Escorval lui arracha la lettre des mains, plut&ocirc;t qu'elle ne la
+prit. Elle l'ouvrit, la lut &agrave; haute voix &agrave; Marie-Anne et n'ajouta
+qu'un seul mot:</p>
+
+<p>&mdash;Partons!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus ais&eacute; &agrave; dire qu'&agrave; ex&eacute;cuter.</p>
+
+<p>Il n'y avait jamais eu que trois chevaux &agrave; Escorval; l'un &eacute;tait aux
+trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres
+&eacute;taient &agrave; Montaignac.</p>
+
+<p>Comment faire?... Recourir &agrave; l'obligeance des voisins &eacute;tait l'unique
+ressource.</p>
+
+<p>Mais ces voisins, de braves gens d'ailleurs, qui avaient appris
+l'arrestation du baron, refus&egrave;rent bravement de pr&ecirc;ter leurs b&ecirc;tes.
+Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre
+un service, si l&eacute;ger qu'il p&ucirc;t para&icirc;tre, &agrave; la femme d'un homme sous le
+poids de la plus terrible des accusations.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Escorval et Marie-Anne parlaient d&eacute;j&agrave; de se mettre en route &agrave;
+pied, quand le caporal Bavois, indign&eacute; de tant de l&acirc;chet&eacute;, jura par le
+sacr&eacute; nom d'un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Minute! dit-il, je me charge de la chose!...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna, et un quart d'heure apr&egrave;s reparut, tra&icirc;nant par le licol
+une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu'on harnacha
+tant bien que mal et qu'on attela au cabriolet... On irait au pas,
+mais on irait.</p>
+
+<p>&Agrave; cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier.</p>
+
+<p>Sa mission &eacute;tait termin&eacute;e, puisque M. d'Escorval &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, et il
+n'avait plus qu'&agrave; rejoindre son r&eacute;giment.</p>
+
+<p>Il d&eacute;clara donc qu'il ne laisserait pas des &laquo;dames&raquo; voyager seules,
+de nuit, sur une route o&ugrave; elles seraient expos&eacute;es &agrave; de f&acirc;cheuses
+rencontres, et qu'il les escorterait avec ses deux grenadiers...</p>
+
+<p>&mdash;Et tant pis pour qui s'y frotterait, disait-il en faisant sonner la
+crosse de son fusil sous sa main nerveuse, p&eacute;kin ou militaire, on s'en
+moque! pas vrai, vous autres?</p>
+
+<p>Comme toujours, les deux hommes approuv&egrave;rent par un juron.</p>
+
+<p>Et en effet, tout le long de la route, M<sup>me</sup> d'Escorval et Marie-Anne
+les aper&ccedil;urent pr&eacute;c&eacute;dant ou suivant la voiture, marchant &agrave; c&ocirc;t&eacute; le
+plus souvent.</p>
+
+<p>Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses
+&laquo;prot&eacute;g&eacute;es,&raquo; non sans les avoir respectueusement salu&eacute;es, tant en
+son nom qu'en celui de ses deux hommes, non sans s'&ecirc;tre mis &agrave; leur
+disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de
+grenadiers, 1<sup>&egrave;re</sup> compagnie, casern&eacute; &agrave; la citadelle...</p>
+
+<p>Dix heures sonnaient, quand M<sup>me</sup> d'Escorval et Marie-Anne mirent pied &agrave;
+terre dans la cour de l'<i>H&ocirc;tel de France</i>.</p>
+
+<p>Elles trouv&egrave;rent Maurice d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; et l'abb&eacute; Midon perdant courage.</p>
+
+<p>C'est que, depuis l'instant o&ugrave; Maurice avait &eacute;crit, les &eacute;v&eacute;nements
+avaient march&eacute;, et avec quelle &eacute;pouvantable rapidit&eacute;!...</p>
+
+<p>On connaissait maintenant les ordres arriv&eacute;s par le t&eacute;l&eacute;graphe; ils
+avaient &eacute;t&eacute; imprim&eacute;s et affich&eacute;s...</p>
+
+<p>Le t&eacute;l&eacute;graphe avait dit:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Montaignac doit &ecirc;tre regard&eacute; comme en &eacute;tat de si&egrave;ge. Les autorit&eacute;s
+militaires ont un pouvoir discr&eacute;tionnaire. Une commission militaire
+fonctionnera aux lieu et place de la Cour pr&eacute;v&ocirc;tale. Que les citoyens
+paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles,
+le glaive de la loi va les frapper</i>!...&raquo;</p>
+
+<p>Six lignes en tout... mais chaque mot &eacute;tait une menace.</p>
+
+<p>Ce qui surtout faisait fr&eacute;mir l'abb&eacute; Midon, c'&eacute;tait la substitution
+d'une commission &agrave; la Cour pr&eacute;v&ocirc;tale.</p>
+
+<p>Cela renversait tous ses plans, st&eacute;rilisait toutes ses pr&eacute;cautions,
+enlevait les derni&egrave;res chances de salut.</p>
+
+<p>La Cour pr&eacute;v&ocirc;tale &eacute;tait certes exp&eacute;ditive et passionn&eacute;e, mais du moins
+elle se piquait d'observer les formes, elle gardait quelque chose
+encore de la solennit&eacute; de la justice r&eacute;guli&egrave;re qui, avant de frapper,
+veut &ecirc;tre &eacute;clair&eacute;e.</p>
+
+<p>Une commission militaire devait infailliblement n&eacute;gliger toute
+proc&eacute;dure, et juger les accus&eacute;s sommairement, comme en temps de guerre
+on juge un espion.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... s'&eacute;criait Maurice, on oserait condamner sans enqu&ecirc;te, sans
+audition de t&eacute;moins, sans confrontation, sans laisser aux accus&eacute;s le
+temps de rassembler les &eacute;l&eacute;ments de leur d&eacute;fense!...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon se tut... Ses plus sinistres pr&eacute;visions &eacute;taient
+d&eacute;pass&eacute;es... D&eacute;sormais, il croyait tout possible...</p>
+
+<p>Maurice parlait d'enqu&ecirc;te... Elle avait commenc&eacute; dans la journ&eacute;e, et
+elle se poursuivait, en ce moment m&ecirc;me, &agrave; la lueur des lanternes des
+ge&ocirc;liers.</p>
+
+<p>C'est-&agrave;-dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu,
+rel&eacute;gu&eacute; au second plan par la mise en &eacute;tat du si&egrave;ge, passaient la
+revue des prisonniers...</p>
+
+<p>Ils en avaient trois cents, et ils avaient d&eacute;cid&eacute; qu'ils choisiraient
+dans ce nombre, pour les livrer &agrave; la commission, les trente plus
+coupables.</p>
+
+<p>Comment les choisirent-ils, &agrave; quoi reconnurent-ils le degr&eacute; de
+culpabilit&eacute; de chacun de ces malheureux?... Ils eussent &eacute;t&eacute; bien
+embarrass&eacute;s de le dire.</p>
+
+<p>Ils allaient de l'un &agrave; l'autre, posaient quelques questions au hasard,
+et, d'apr&egrave;s ce que l'homme terrifi&eacute; r&eacute;pondait, selon qu'ils lui
+trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier
+qui les accompagnait:&mdash;&laquo;Pour demain, celui-l&agrave;...&raquo; ou &laquo;pour plus tard,
+cet autre.&raquo;</p>
+
+<p>Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux
+premiers &eacute;taient ceux du baron d'Escorval et de Chanlouineau.</p>
+
+<p>Aucun des infortun&eacute;s r&eacute;unis &agrave; l'<i>H&ocirc;tel de France</i> ne pouvait
+soup&ccedil;onner cela, et cependant ils su&egrave;rent leur agonie pendant cette
+nuit, qui leur parut &eacute;ternelle...</p>
+
+<p>Enfin l'aube fit p&acirc;lir la lampe, on entendit battre la diane &agrave; la
+citadelle; l'heure o&ugrave; il &eacute;tait possible de commencer de nouvelles
+d&eacute;marches arriva...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon annon&ccedil;a qu'il allait se rendre seul chez le duc de
+Sairmeuse, et qu'il saurait bien forcer les consignes...</p>
+
+<p>Il avait baign&eacute; d'eau fra&icirc;che ses yeux rougis et gonfl&eacute;s, et il se
+disposait &agrave; sortir, quand on frappa discr&egrave;tement &agrave; la porte de la
+chambre.</p>
+
+<p>Maurice cria: &laquo;entrez,&raquo; et tout aussit&ocirc;t M. Langeron se pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>Sa physionomie seule annon&ccedil;ait un grand malheur, et en r&eacute;alit&eacute;, le
+digne homme &eacute;tait constern&eacute;.</p>
+
+<p>Il venait d'apprendre que la &laquo;commission militaire&raquo; &eacute;tait constitu&eacute;e.</p>
+
+<p>Au m&eacute;pris de toutes les lois humaines et des r&egrave;gles les plus vulgaires
+de la justice, la pr&eacute;sidence de ce tribunal de vengeance et de haine
+avait &eacute;t&eacute; attribu&eacute;e au duc de Sairmeuse...</p>
+
+<p>Et il l'avait accept&eacute;e, lui que son r&ocirc;le pendant les &eacute;v&eacute;nements allait
+rendre tout &agrave; la fois acteur, t&eacute;moin et juge...</p>
+
+<p>Les autres membres &eacute;taient tous militaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l'abb&eacute;
+Midon...</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui m&ecirc;me, r&eacute;pondit l'h&ocirc;telier d'une voix h&eacute;sitante, ce
+matin... dans une heure... peut-&ecirc;tre plus t&ocirc;t!...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n'osait dire: &laquo;La
+commission s'assemble, h&acirc;tez-vous.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Venez! dit-il &agrave; Maurice, je veux &ecirc;tre pr&eacute;sent quand on interrogera
+votre p&egrave;re...</p>
+
+<p>Ah! que n'e&ucirc;t pas donn&eacute; la baronne pour suivre le pr&ecirc;tre et son fils!
+Elle ne le pouvait, elle le comprit et se r&eacute;signa...</p>
+
+<p>Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aper&ccedil;urent un soldat
+qui de loin leur faisait un signe amical.</p>
+
+<p>Ils reconnurent le caporal Bavois et s'arr&ecirc;t&egrave;rent.</p>
+
+<p>Mais, lui, passa pr&egrave;s d'eux, de l'air le plus indiff&eacute;rent, comme s'il
+ne les e&ucirc;t pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette
+phrase:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M.
+d'Escorval!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h3>
+
+
+<p>Il y avait &agrave; la citadelle de Montaignac, engag&eacute;e au milieu des
+fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on
+appelait &laquo;la chapelle.&raquo;</p>
+
+<p>Consacr&eacute;e jadis au culte, &laquo;la chapelle&raquo; restait sans destination. Elle
+&eacute;tait humide &agrave; ce point qu'elle ne pouvait m&ecirc;me servir de magasin au
+r&eacute;giment d'artillerie; les aff&ucirc;ts des pi&egrave;ces y pourrissaient plus
+vite qu'en plein air. Une mousse noir&acirc;tre y couvrait les murs jusqu'&agrave;
+hauteur d'homme.</p>
+
+<p>C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu
+avaient choisi pour les s&eacute;ances de la commission militaire.</p>
+
+<p>Tout d'abord, en y p&eacute;n&eacute;trant, Maurice et l'abb&eacute; Midon sentirent comme
+un suaire de glace qui leur tombait sur les &eacute;paules. Une anxi&eacute;t&eacute;
+ind&eacute;finissable paralysa un instant toutes leurs facult&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais la commission ne si&eacute;geait pas encore, ils purent se remettre et
+regarder...</p>
+
+<p>Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle
+lugubre attestaient la pr&eacute;cipitation des juges et la volont&eacute; d'en
+finir promptement et brutalement.</p>
+
+<p>On devinait le m&eacute;pris absolu de toute forme et l'effrayante certitude
+du r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Un vaste lit de camp, arrach&eacute; &agrave; quelque corps de garde et apport&eacute;
+pendant la nuit par des soldats de corv&eacute;e, figurait l'estrade. Il
+avait fallu le caller d'un c&ocirc;t&eacute; pour faire dispara&icirc;tre l'inclinaison.</p>
+
+<p>Sur cette estrade &eacute;taient plac&eacute;es trois tables grossi&egrave;res emprunt&eacute;es
+&agrave; la caserne, drap&eacute;es de couvertes &agrave; cheval en guise de tapis. Des
+chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu &eacute;tincelait
+le si&egrave;ge du pr&eacute;sident, un superbe fauteuil sculpt&eacute; et dor&eacute;, envoy&eacute; par
+M. le duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Plusieurs bancs de ch&ecirc;ne dispos&eacute;s bout &agrave; bout, sur deux rangs, &eacute;taient
+destin&eacute;s aux accus&eacute;s.</p>
+
+<p>Enfin, des cordes &agrave; fourrage tendues d'un mur &agrave; l'autre et fix&eacute;es par
+des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'&eacute;tait une pr&eacute;caution
+contre le public.</p>
+
+<p>Pr&eacute;caution superflue, h&eacute;las!...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon et Maurice s'&eacute;taient attendus &agrave; trouver une foule trop
+grande pour la salle, si vaste qu'elle f&ucirc;t, et ils trouvaient presque
+la solitude.</p>
+
+<p>C'est qu'ils avaient compt&eacute; sans la l&acirc;chet&eacute; humaine. La peur, inf&acirc;me
+conseill&egrave;re, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.</p>
+
+<p>Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient
+debout, p&acirc;les et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents
+serr&eacute;es par la col&egrave;re... c'&eacute;taient des officiers &agrave; la demi-solde.
+Trois autres hommes v&ecirc;tus de noir causaient &agrave; voix basse pr&egrave;s de la
+porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relev&eacute;
+sur leur t&ecirc;te, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le
+silence... Celles-l&agrave; &eacute;taient les m&egrave;res, les femmes ou les filles des
+accus&eacute;s...</p>
+
+<p>Neuf heures sonn&egrave;rent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres
+de l'unique fen&ecirc;tre... Une voix forte au dehors cria: &laquo;Pr&eacute;sentez...
+armes!&raquo; La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu
+et de divers fonctionnaires civils.</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse &eacute;tait en grand uniforme, un peu rouge peut-&ecirc;tre,
+mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un
+seul, un jeune lieutenant paraissait &eacute;mu.</p>
+
+<p>&mdash;La s&eacute;ance est ouverte!... pronon&ccedil;a le duc de Sairmeuse, pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>Et d'une voix rude, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on introduise les coupables.</p>
+
+<p>Il n'avait m&ecirc;me pas cette pudeur vulgaire de dire: les accus&eacute;s.</p>
+
+<p>Ils parurent, et un &agrave; un, jusqu'&agrave; trente, ils prirent place sur les
+bancs, au pied de l'estrade.</p>
+
+<p>Chanlouineau portait haut la t&ecirc;te et promenait de tous c&ocirc;t&eacute;s des
+regards assur&eacute;s. Le baron d'Escorval &eacute;tait calme et grave, mais non
+plus que lorsqu'il &eacute;tait, jadis, appel&eacute; &agrave; donner son avis dans les
+conseils de l'Empereur.</p>
+
+<p>Tous deux aper&ccedil;urent Maurice, r&eacute;duit &agrave; s'appuyer sur l'abb&eacute; pour ne
+pas tomber. Mais pendant que le baron adressait &agrave; son fils un
+simple signe de t&ecirc;te, Chanlouineau faisait un geste qui clairement
+signifiait:</p>
+
+<p>&mdash;Ayez confiance en moi... ne craignez rien.</p>
+
+<p>L'attitude des autres conjur&eacute;s annon&ccedil;ait plut&ocirc;t la surprise que la
+crainte. Peut-&ecirc;tre n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient
+os&eacute;, ni du danger qui les mena&ccedil;ait...</p>
+
+<p>Les accus&eacute;s plac&eacute;s, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine
+rapporteur se leva.</p>
+
+<p>Son r&eacute;quisitoire, d'une violence inou&iuml;e, ne dura pas cinq minutes. Il
+exposa bri&egrave;vement les faits, exalta les m&eacute;rites du gouvernement de la
+Restauration et conclut &agrave; la peine de mort contre les trente accus&eacute;s.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut cess&eacute; de parler, le duc de Sairmeuse interpella le
+premier conjur&eacute; du premier banc:</p>
+
+<p>&mdash;Levez-vous...</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom? vos pr&eacute;noms? votre &acirc;ge?...</p>
+
+<p>&mdash;Chanlouineau (Eug&egrave;ne-Michel), &acirc;g&eacute; de vingt-neuf ans,
+cultivateur-propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Propri&eacute;taire de biens nationaux...</p>
+
+<p>&mdash;Propri&eacute;taire de biens qui, ayant &eacute;t&eacute; pay&eacute;s en bon argent, gagn&eacute; &agrave;
+force de travail, sont &agrave; moi l&eacute;gitimement.</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le d&eacute;fi, car c'en &eacute;tait un,
+par le fait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait partie de la r&eacute;bellion? poursuivit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des t&eacute;moins qui vous
+reconna&icirc;tront.</p>
+
+<p>Cinq grenadiers entr&egrave;rent; qui &eacute;taient de ceux que Chanlouineau avait
+tenus en respect pendant que Maurice, l'abb&eacute; Midon et Marie-Anne
+montaient en voiture.</p>
+
+<p>Ces militaires affirm&egrave;rent qu'ils remettaient tr&egrave;s-bien l'accus&eacute;, et
+m&ecirc;me, l'un d'eux entama de lui un &eacute;loge intempestif, d&eacute;clarant que
+c'&eacute;tait un solide gaillard, d'une bravoure admirable.</p>
+
+<p>L'&#339;il de Chanlouineau, pendant cette d&eacute;position, dut r&eacute;v&eacute;ler
+quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette
+circonstance de la voiture? Non, ils n'en parl&egrave;rent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il suff&icirc;t!... interrompit le pr&eacute;sident. Et se tournant vers
+Chanlouineau:</p>
+
+<p>&mdash;Quels &eacute;taient vos projets? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous esp&eacute;rions nous d&eacute;barrasser d'un gouvernement impos&eacute; par
+l'&eacute;tranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et
+garder nos terres...</p>
+
+<p>&mdash;Assez!... Vous &eacute;tiez un des chefs de la r&eacute;volte?</p>
+
+<p>&mdash;Un des quatre chefs, oui...</p>
+
+<p>&mdash;Quels &eacute;taient les autres?</p>
+
+<p>Un sourire inaper&ccedil;u glissa sur les l&egrave;vres du robuste gars, il parut se
+recueillir et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Les autres &eacute;taient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de
+Sairmeuse.</p>
+
+<p>M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil dor&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable!... s'&eacute;cria-t-il, coquin!... vil sc&eacute;l&eacute;rat!... Il avait
+empoign&eacute; une lourde &eacute;critoire de plomb plac&eacute;e devant lui, et on put
+croire qu'il allait la lancer &agrave; la t&ecirc;te de l'accus&eacute;...</p>
+
+<p>Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assembl&eacute;e,
+extraordinairement &eacute;mue de son &eacute;trange d&eacute;claration.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'interrogez, reprit-il, je r&eacute;ponds. Faites-moi mettre un
+b&acirc;illon, si mes r&eacute;ponses vous g&ecirc;nent... S'il y avait ici des t&eacute;moins
+pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments...
+Mais tous les accus&eacute;s qui sont l&agrave; peuvent vous assurer que je dis la
+v&eacute;rit&eacute;... N'est-ce pas, vous autres?...</p>
+
+<p>&Agrave; l'exception du baron d'Escorval, il n'&eacute;tait pas un accus&eacute; capable de
+comprendre la port&eacute;e des audacieuses all&eacute;gations de Chanlouineau; tous
+cependant approuv&egrave;rent d'un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Sairmeuse &eacute;tait si bien notre chef, poursuivit le
+hardi paysan, qu'il a &eacute;t&eacute; bless&eacute; d'un coup de sabre en se battant
+bravement &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s...</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse &eacute;tait plus cramoisi qu'un homme frapp&eacute; d'un coup
+de sang, et la fureur lui enlevait presque l'usage de la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ments, coquin, b&eacute;gayait-il, tu ments!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on
+verra bien s'il est ou non bless&eacute;.</p>
+
+<p>Il est s&ucirc;r que l'attitude du duc e&ucirc;t donn&eacute; &agrave; penser &agrave; un observateur.
+C'est qu'il doutait en ce moment, plus encore que la veille en
+apercevant la blessure de Martial. On l'avait cach&eacute;e, il &eacute;tait
+impossible de l'avouer maintenant.</p>
+
+<p>Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re, monsieur le pr&eacute;sident, dit-il, que vous ne donnerez pas
+satisfaction &agrave; cet arrogant rebelle, la commission s'y opposerait...</p>
+
+<p>Chanlouineau &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, fit-il... Demain j'aurai le cou coup&eacute;, une blessure
+est vite cicatris&eacute;e, rien ne restera donc de la preuve que je dis.
+J'en ai une autre par bonheur, mat&eacute;rielle, indestructible, hors de
+votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera &agrave; six pieds sous
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda
+de travers.</p>
+
+<p>L'accus&eacute; hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous la donnerais pas, r&eacute;pondit-il, quand vous m'offririez
+ma vie en &eacute;change... Elle est entre des mains s&ucirc;res qui la feront
+valoir... On ira au roi, s'il le faut... Nous voulons savoir le r&ocirc;le
+du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s'il &eacute;tait vraiment des
+n&ocirc;tres ou s'il n'&eacute;tait qu'un agent provocateur.</p>
+
+<p>Un tribunal soucieux des r&egrave;gles immuables de la justice, ou simplement
+pr&eacute;occup&eacute; de son honneur, e&ucirc;t exig&eacute;, en vertu de ses pouvoirs
+discr&eacute;tionnaires, la comparution imm&eacute;diate du marquis de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Et alors, tout s'&eacute;claircissait, la v&eacute;rit&eacute; se d&eacute;gageait des t&eacute;n&egrave;bres,
+l'&eacute;tonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue.</p>
+
+<p>Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi.</p>
+
+<p>Ces hommes, qui si&eacute;geaient en grand uniforme, n'&eacute;taient pas des juges
+charg&eacute;s d'appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C'&eacute;taient
+des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au
+nom de ce code sauvage que deux mots r&eacute;sument: <i>vae victis</i>!...</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident, le noble duc de Sairmeuse, n'e&ucirc;t consenti &agrave; aucun prix
+&agrave; mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas
+davantage.</p>
+
+<p>Chanlouineau avait-il pr&eacute;vu cela?... On est autoris&eacute; &agrave; le supposer.
+E&ucirc;t-il, sans une sorte d'intuition des faits, risqu&eacute; un coup si
+hasardeux!...</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le tribunal, apr&egrave;s une courte d&eacute;lib&eacute;ration, d&eacute;cida
+qu'on ne prendrait pas en consid&eacute;ration cet incident qui avait remu&eacute;
+l'auditoire et stup&eacute;fi&eacute; Maurice et l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>L'interrogatoire se poursuivit donc avec une &acirc;pret&eacute; nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de d&eacute;signer des chefs imaginaires, reprit le duc de
+Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le v&eacute;ritable instigateur
+du mouvement, qui n'est pas Lacheneur, mais bien un individu assis &agrave;
+l'autre extr&eacute;mit&eacute; de ce banc o&ugrave; vous &ecirc;tes, le sieur Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron d'Escorval ignorait absolument le complot, je le jure
+sur tout ce qu'il y a de plus sacr&eacute;, et m&ecirc;me...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plut&ocirc;t
+que d'abuser la commission par des fables ridicules, songez &agrave; m&eacute;riter
+son indulgence!...</p>
+
+<p>Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d'un tel d&eacute;dain, que
+son interrupteur en fut d&eacute;contenanc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas d'indulgence, pronon&ccedil;a-t-il... J'ai jou&eacute;, j'ai perdu,
+voici ma t&ecirc;te... payez-vous... Mais si vous n'&ecirc;tes pas plus cruels
+que les b&ecirc;tes f&eacute;roces, vous aurez piti&eacute; de ces malheureux qui
+m'entourent... J'en aper&ccedil;ois dix, pour le moins, parmi eux, qui
+jamais n'ont &eacute;t&eacute; nos complices et qui certainement n'ont pas pris les
+armes... Les autres ne savaient ce qu'ils faisaient... Non, ils ne le
+savaient pas!...</p>
+
+<p>Ayant dit, il se rassit, indiff&eacute;rent et fier, sans para&icirc;tre remarquer
+le fr&eacute;missement qui, &agrave; sa voix vibrante, avait couru dans l'auditoire,
+parmi les soldats de garde et jusque sur l'estrade.</p>
+
+<p>La douleur des pauvres paysannes en &eacute;tait raviv&eacute;e, et leurs sanglots
+et leurs g&eacute;missements emplissaient la salle immense.</p>
+
+<p>Les officiers &agrave; la demi-solde &eacute;taient devenus plus sombres et plus
+p&acirc;les, et sur les joues rid&eacute;es de plusieurs d'entre eux, de grosses
+larmes roulaient.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave;, pensaient-ils, est un homme!</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon s'&eacute;tait pench&eacute; vers Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment, murmurait-il, Chanlouineau joue un r&ocirc;le... Il pr&eacute;tend
+sauver votre p&egrave;re... Comment?... Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>Les juges, cependant, s'&eacute;taient retourn&eacute;s &agrave; demi, et tous inclin&eacute;s
+vers le pr&eacute;sident, ils d&eacute;lib&eacute;raient &agrave; voix basse, avec animation.</p>
+
+<p>C'est qu'une difficult&eacute; se pr&eacute;sentait.</p>
+
+<p>Les accus&eacute;s, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation
+imm&eacute;diate, n'avaient pas pens&eacute; &agrave; se pourvoir d'un d&eacute;fenseur.</p>
+
+<p>Et cette circonstance, am&egrave;re d&eacute;rision! effrayait et arr&ecirc;tait ce
+tribunal inique, qui n'avait pas craint de fouler aux pieds les plus
+saintes lois de l'&eacute;quit&eacute;, qui s'&eacute;tait affranchi de toutes les entraves
+de la proc&eacute;dure.</p>
+
+<p>Le parti de ces juges &eacute;tait pris, leur verdict &eacute;tait comme rendu
+&agrave; l'avance, et cependant ils voulaient qu'une voix s'&eacute;lev&acirc;t pour
+d&eacute;fendre ceux qui ne pouvaient plus &ecirc;tre d&eacute;fendus.</p>
+
+<p>Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de
+plusieurs accus&eacute;s se trouvaient dans la salle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqu&eacute;s,
+causant pr&egrave;s de la porte de la chapelle...</p>
+
+<p>Cela fut dit &agrave; M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur
+faisant signe d'approcher; puis, leur montrant Chanlouineau:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la d&eacute;fense de ce
+coupable?</p>
+
+<p>Les avocats furent un instant sans r&eacute;pondre. Cette s&eacute;ance monstrueuse
+les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes tout dispos&eacute;s &agrave; d&eacute;fendre le pr&eacute;venu, r&eacute;pondit enfin le
+plus &acirc;g&eacute;, mais nous le voyons pour la premi&egrave;re fois, nous ignorons ses
+moyens de d&eacute;fense, un d&eacute;lai nous est indispensable pour conf&eacute;rer avec
+lui...</p>
+
+<p>&mdash;Le conseil ne peut vous accorder aucun d&eacute;lai, interrompit M. de
+Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la d&eacute;fense?...</p>
+
+<p>L'avocat h&eacute;sitait, non qu'il e&ucirc;t peur, c'&eacute;tait un vaillant homme, mais
+parce qu'il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la
+conscience de ces juges.</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous refusions?... interrogea-t-il.</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour d&eacute;fenseur d'office &agrave; ce
+sc&eacute;l&eacute;rat, le premier tambour qui me tombera sous la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai donc, dit l'avocat, mais non sans protester de toutes
+mes forces contre cette fa&ccedil;on inou&iuml;e de proc&eacute;der...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... faites-nous gr&acirc;ce de vos hom&eacute;lies... et soyez bref.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'interrogatoire de Chanlouineau, improviser l&agrave;, sur-le-champ,
+une plaidoirie, &eacute;tait difficile. Pourtant le courageux d&eacute;fenseur puisa
+dans son indignation des consid&eacute;rations qui eussent fait r&eacute;fl&eacute;chir un
+autre tribunal.</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, le duc de Sairmeuse s'agitait sur son fauteuil
+dor&eacute;, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien long, pronon&ccedil;a-t-il, d&egrave;s que l'avocat eut fini, c'est
+terriblement long!... Nous n'en finirons jamais, si chacun des accus&eacute;s
+doit nous tenir autant!...</p>
+
+<p>Il se retournait d&eacute;j&agrave; vers ses coll&egrave;gues pour recueillir leur opinion,
+quand se ravisant tout &agrave; coup il proposa au conseil de r&eacute;unir toutes
+les causes, &agrave; l'exception de celle du sieur d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, objectait-il, on abr&eacute;gerait singuli&egrave;rement &laquo;la besogne,&raquo;
+puisqu'on n'aurait que deux jugements &agrave; prononcer... Ce qui
+n'emp&ecirc;chera pas la d&eacute;fense d'&ecirc;tre individuelle, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Les avocats se r&eacute;cri&egrave;rent. Un jugement &laquo;en bloc,&raquo; comme disait le duc,
+leur enlevait l'espoir d'arracher au bourreau un seul des malheureux
+pr&eacute;venus.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle d&eacute;fense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne
+savons rien de la situation particuli&egrave;re de chacun des accus&eacute;s! Nous
+ignorons jusqu'&agrave; leurs noms!... Il nous faudra les d&eacute;signer par la
+forme de leurs v&ecirc;tements et la couleur de leurs cheveux...</p>
+
+<p>Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de d&eacute;lai,
+quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition
+du pr&eacute;sident avait &eacute;t&eacute; adopt&eacute;e, il fut pass&eacute; outre.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, chacun des pr&eacute;venus fut appel&eacute; d'apr&egrave;s le rang qu'il
+occupait sur le banc. Il s'approchait du bureau, donnait son nom, ses
+pr&eacute;noms, son &acirc;ge, indiquait son domicile et sa profession... et il
+recevait l'ordre de retourner &agrave; sa place.</p>
+
+<p>&Agrave; peine laissa-t-on &agrave; six ou sept accus&eacute;s le temps de dire qu'ils
+&eacute;taient absolument &eacute;trangers &agrave; la conspiration, qu'on leur avait mis
+la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu'ils s'entretenaient
+paisiblement sur la grande route... Ils demandaient &agrave; fournir la
+preuve mat&eacute;rielle de ce qu'ils avan&ccedil;aient... ils invoquaient le
+t&eacute;moignage des soldats qui les avaient arr&ecirc;t&eacute;s...</p>
+
+<p>M. d'Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appel&eacute;.
+Il devait &ecirc;tre interrog&eacute; le dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant la parole est aux d&eacute;fenseurs, dit le duc de Sairmeuse,
+mais abr&eacute;geons, abr&eacute;geons!... Il est d&eacute;j&agrave; midi.</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a une sc&egrave;ne inou&iuml;e, honteuse, r&eacute;voltante. &Agrave; chaque
+moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire,
+les interpellait ou les raillait...</p>
+
+<p>&mdash;C'est chose incroyable, disait-il, de voir d&eacute;fendre de pareils
+sc&eacute;l&eacute;rats...</p>
+
+<p>Ou encore:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, vous devriez rougir de vous constituer les d&eacute;fenseurs de ces
+mis&eacute;rables!</p>
+
+<p>Les avocats tinrent ferme, encore qu'ils sentissent l'inanit&eacute; de leurs
+efforts. Mais que pouvaient-ils?... La d&eacute;fense de ces vingt-neuf
+accus&eacute;s ne dura pas une heure et demie...</p>
+
+<p>Enfin la derni&egrave;re parole fut prononc&eacute;e, le duc de Sairmeuse respira
+bruyamment, et d'un ton qui trahissait la joie la plus cruelle:</p>
+
+<p>&mdash;Accus&eacute; Escorval, levez-vous.</p>
+
+<p>Interpell&eacute;, le baron se leva, digne, impassible...</p>
+
+<p>Des sensations qui l'agitaient, et elles devaient &ecirc;tre terribles, rien
+ne paraissait sur son noble visage.</p>
+
+<p>Il avait r&eacute;prim&eacute; jusqu'au sourire de d&eacute;dain que faisait monter &agrave; ses
+l&egrave;vres la mis&eacute;rable affectation du duc &agrave; ne lui point donner le titre
+qui lui appartenait.</p>
+
+<p>Mais en m&ecirc;me temps que lui, Chanlouineau s'&eacute;tait dress&eacute;, vibrant
+d'indignation, rouge comme si la col&egrave;re e&ucirc;t charri&eacute; &agrave; sa face tout le
+sang g&eacute;n&eacute;reux de ses veines.</p>
+
+<p>&mdash;Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser...</p>
+
+<p>Lui d&eacute;clara qu'il voulait parler: il avait quelque chose &agrave; dire, des
+observations &agrave; ajouter &agrave; la plaidoirie des avocats...</p>
+
+<p>Alors, sur un signe, deux grenadiers approch&egrave;rent, qui appuy&egrave;rent
+leurs mains sur les &eacute;paules du robuste paysan. Il se laissa retomber
+sur son banc, comme s'il e&ucirc;t c&eacute;d&eacute; &agrave; une force sup&eacute;rieure, lui qui e&ucirc;t
+&eacute;touff&eacute; ais&eacute;ment ces deux soldats, rien qu'en les serrant entre ses
+bras de fer.</p>
+
+<p>On l'e&ucirc;t dit furieux; int&eacute;rieurement il &eacute;tait ravi. Le but qu'il se
+proposait, il l'avait atteint. Ses yeux avaient rencontr&eacute; les yeux de
+l'abb&eacute; Midon, et dans un rapide regard, inaper&ccedil;u de tous, il avait pu
+lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu'il ne
+compromette pas, par quelque &eacute;clat, le dessein que je poursuis!...</p>
+
+<p>La recommandation n'&eacute;tait pas inutile.</p>
+
+<p>La figure de Maurice &eacute;tait boulevers&eacute;e comme son &acirc;me; il &eacute;touffait, il
+n'y voyait plus, il sentait s'&eacute;garer sa raison.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est le sang-froid que vous m'avez promis!... murmura le
+pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Cela ne fut pas remarqu&eacute;. L'attention, dans cette grande salle
+lugubre, &eacute;tait intense, palpitante... Si profond &eacute;tait le silence
+qu'on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de
+la chapelle.</p>
+
+<p>Chacun sentait instinctivement que le moment d&eacute;cisif &eacute;tait venu, pour
+lequel le tribunal avait m&eacute;nag&eacute; et r&eacute;serv&eacute; tous ses efforts.</p>
+
+<p>Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la
+belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait &eacute;t&eacute; le
+conseiller et l'ami fid&egrave;le de l'Empereur... Quelle gloire et quel
+espoir pour des ambitions ardentes, alt&eacute;r&eacute;es de r&eacute;compenses.</p>
+
+<p>L'instinct de l'auditoire avait raison. S'ils jugeaient sans enqu&ecirc;te
+pr&eacute;alable des conjur&eacute;s obscurs, les commissaires avaient poursuivi
+contre M. d'Escorval une information relativement compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; l'activit&eacute; du marquis de Courtomieu, on avait r&eacute;uni sept chefs
+d'accusation, dont le moins grave entra&icirc;nait la peine de mort.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira &agrave;
+d&eacute;tendre ce grand coupable?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... r&eacute;pondirent ensemble ces trois hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la t&acirc;che est...
+lourde.</p>
+
+<p>Lourde!... Il e&ucirc;t mieux fait de dire dangereuse. Il e&ucirc;t pu dire que le
+d&eacute;fenseur risquait sa carri&egrave;re, &agrave; coup s&ucirc;r... le repos de sa vie et sa
+libert&eacute;, vraisemblablement... sa t&ecirc;te, peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>Mais il le donnait &agrave; entendre, et tout le monde le savait.</p>
+
+<p>&mdash;Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus &acirc;g&eacute; des
+avocats.</p>
+
+<p>Et tous trois, courageusement, ils all&egrave;rent prendre place pr&egrave;s du
+baron d'Escorval, vengeant ainsi l'honneur de leur robe, qui venait
+d'&ecirc;tre mis&eacute;rablement compromis dans une ville de cent mille &acirc;mes, o&ugrave;
+deux pures et innocentes victimes de r&eacute;actions furieuses, n'avaient
+pu, &ocirc; honte! trouver un d&eacute;fenseur.</p>
+
+<p>&mdash;Accus&eacute;, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos pr&eacute;noms,
+votre profession?</p>
+
+<p>&mdash;Louis-Guillaume, baron d'Escorval, commandeur de l'ordre de la
+L&eacute;gion d'honneur, ancien conseiller d'&Eacute;tat du gouvernement de
+l'empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d'avoir servi mon pays et de
+lui avoir &eacute;t&eacute; utile dans la mesure de mes forces...</p>
+
+<p>D'un geste furibond le duc l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien!... fit-il, messieurs les commissaires appr&eacute;cieront...
+C'est sans doute pour reconqu&eacute;rir ce poste de conseiller d'&Eacute;tat que
+vous avez conspir&eacute; contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de
+mis&eacute;rables!...</p>
+
+<p>&mdash;Ces paysans ne sont pas des mis&eacute;rables, monsieur, mais bien des
+hommes &eacute;gar&eacute;s. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi
+que je n'ai pas conspir&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;On vous a arr&ecirc;t&eacute; les armes &agrave; la main dans les rangs des rebelles!...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais pas d'armes, monsieur, vous ne l'ignorez pas... et
+si j'&eacute;tais parmi les r&eacute;volt&eacute;s, c'est que j'esp&eacute;rais les d&eacute;cider &agrave;
+abandonner une entreprise insens&eacute;e!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez!...</p>
+
+<p>Le baron d'Escorval p&acirc;lit sous l'insulte et ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Mais il y eut un homme dans l'auditoire, qui ne put supporter
+l'horrible, l'abominable injustice, qui fut emport&eacute; hors de soi... Et
+celui-l&agrave;, ce fut l'abb&eacute; Midon, qui, l'instant d'avant, recommandait le
+calme &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes
+&agrave; fourrage qui barraient l'enceinte r&eacute;serv&eacute;e, et s'avan&ccedil;a au pied de
+l'estrade.</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron d'Escorval dit vrai, pronon&ccedil;a-t-il d'une voix &eacute;clatante,
+les trois cents prisonniers de la citadelle l'attesteront, les accus&eacute;s
+en feront serment la t&ecirc;te sur le billot... Et moi qui l'accompagnais,
+qui marchais &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, moi pr&ecirc;tre, je jure devant Dieu qui vous
+jugera l'un et l'autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce
+qu'il &eacute;tait humainement possible de faire pour arr&ecirc;ter le mouvement,
+nous l'avons fait!...</p>
+
+<p>Le duc &eacute;coutait d'un air &agrave; la fois ironique et m&eacute;chant.</p>
+
+<p>&mdash;On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m'affirmait que la
+r&eacute;bellion avait un aum&ocirc;nier!... Allez, monsieur le cur&eacute;, vous devriez
+rentrer sous terre de honte. Vous, un pr&ecirc;tre, m&ecirc;l&eacute; &agrave; ces coquins, &agrave;
+ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne
+niez pas... Vos traits contract&eacute;s, vos yeux rougis, le d&eacute;sordre de vos
+v&ecirc;tements souill&eacute;s de poussi&egrave;re et de boue, tout trahit votre conduite
+coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous
+rappelle &agrave; la pudeur, au respect de votre caract&egrave;re sacr&eacute;!...
+Taisez-vous, monsieur, &eacute;loignez-vous!...</p>
+
+<p>Les avocats se lev&egrave;rent vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous demandons, s'&eacute;cri&egrave;rent-ils, que ce t&eacute;moin soit entendu, il doit
+l'&ecirc;tre... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois
+qui r&eacute;gissent les tribunaux ordinaires.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne dis pas la v&eacute;rit&eacute;, reprit l'abb&eacute; Midon, avec une animation
+extraordinaire, je suis donc un faux t&eacute;moin, pis encore, un
+complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arr&ecirc;ter...</p>
+
+<p>La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le cur&eacute;, dit-il; non, je ne vous ferai pas arr&ecirc;ter...
+Je saurai &eacute;viter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour
+l'habit les &eacute;gards que l'homme ne m&eacute;rite pas... Une derni&egrave;re fois,
+retirez-vous, sinon je me verrai contraint d'employer la force!...</p>
+
+<p>&Agrave; quoi e&ucirc;t abouti une r&eacute;sistance plus longue?... &Agrave; rien. L'abb&eacute;, plus
+blanc que le pl&acirc;tre des murs, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, les yeux pleins de larmes,
+regagna sa place pr&egrave;s de Maurice.</p>
+
+<p>Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une &eacute;nergie
+croissante... Mais le duc, &agrave; grand renfort de coups de poing sur la
+table, finit par les r&eacute;duire au silence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voulez des d&eacute;positions! s'&eacute;cria-t-il. Eh bien! vous en
+aurez. Soldats, introduisez le premier t&eacute;moin.</p>
+
+<p>Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussit&ocirc;t
+parut Chupin, qui s'avan&ccedil;a d'un air d&eacute;lib&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Mais sa contenance mentait; un observateur l'e&ucirc;t vu &agrave; ses yeux, dont
+l'inqui&egrave;te mobilit&eacute; trahissait ses terreurs.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, il eut dans la voix un tremblement tr&egrave;s-appr&eacute;ciable, quand, la
+main lev&eacute;e, il jura sur son &acirc;me et conscience de dire la v&eacute;rit&eacute;, toute
+la v&eacute;rit&eacute;, rien que la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que savez-vous de l'accus&eacute; Escorval? demanda le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Il faisait partie du complot qui a &eacute;clat&eacute; dans la nuit du 4 au 5.</p>
+
+<p>&mdash;En &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Soumettez-les &agrave; l'appr&eacute;ciation de la commission.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur se rassurait.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, r&eacute;pondit-il, c'est chez M. d'Escorval que M. Lacheneur a
+couru apr&egrave;s qu'il a eu restitu&eacute;, bien malgr&eacute; lui, &agrave; M. le duc, le
+ch&acirc;teau des anc&ecirc;tres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontr&eacute;
+Chanlouineau, et de ce jour-l&agrave; date le plan de la conjuration.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais l'ami de Lacheneur, il &eacute;tait naturel qu'il v&icirc;nt me demander
+des consolations apr&egrave;s un grand malheur.</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse se retourna vers ses coll&egrave;gues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la
+restitution d'un d&eacute;p&ocirc;t!... Continuez, t&eacute;moin.</p>
+
+<p>&mdash;En second lieu, reprit Chupin, l'accus&eacute; &eacute;tait toujours fourr&eacute; chez
+M. Lacheneur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux, interrompit le baron, je n'y suis all&eacute; qu'une fois, et
+encore, ce jour-l&agrave;, l'ai-je conjur&eacute; de renoncer...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, comprenant trop tard la terrible port&eacute;e de ce qu'il
+disait. Mais ayant commenc&eacute;, il ne voulut pas reculer, et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai conjur&eacute; de renoncer &agrave; ses projets de soul&egrave;vement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous les connaissiez donc, ces projets impies?</p>
+
+<p>&mdash;Je les soup&ccedil;onnais...</p>
+
+<p>La non r&eacute;v&eacute;lation d'un complot, c'&eacute;tait l'&eacute;chafaud... Le baron
+d'Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arr&ecirc;t de mort.</p>
+
+<p>&Eacute;trange caprice de la destin&eacute;e!... Il &eacute;tait innocent, et cependant,
+en l'&eacute;tat de la proc&eacute;dure, il &eacute;tait le seul de tous les accus&eacute;s qu'un
+tribunal r&eacute;gulier e&ucirc;t pu condamner l&eacute;galement, un texte sous les yeux.</p>
+
+<p>Maurice et l'abb&eacute; Midon &eacute;taient atterr&eacute;s de cet abandon de soi, mais
+Chanlouineau, qui s'&eacute;tait retourn&eacute; vers eux, avait encore aux l&egrave;vres
+son sourire de confiance.</p>
+
+<p>Qu'esp&eacute;rait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument
+perdu?...</p>
+
+<p>Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse
+laissait &eacute;clater une joie ind&eacute;cente.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Messieurs!... dit-il aux avocats d'un ton goguenard.</p>
+
+<p>Les d&eacute;fenseurs dissimulaient mal leur d&eacute;couragement, mais ils n'en
+essayaient pas moins de contester la valeur de la d&eacute;claration de leur
+client. Il avait dit qu'il soup&ccedil;onnait le complot, et non qu'il le
+connaissait... Ce n'&eacute;tait pas la m&ecirc;me chose...</p>
+
+<p>&mdash;Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes
+encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit!... On va vous en
+produire. Continuez votre d&eacute;position, t&eacute;moin...</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur hocha la t&ecirc;te d'un air capable.</p>
+
+<p>&mdash;L'accus&eacute;, reprit-il, assistait &agrave; tous les conciliabules qui se
+tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le
+jour... Ayant &agrave; traverser l'Oiselle pour se rendre &agrave; la R&egrave;che, et
+craignant que le passeur ne remarqu&acirc;t ses voyages nocturnes, le baron
+a fait, juste &agrave; cette &eacute;poque, raccommoder un vieux canot dont il ne se
+servait pas depuis des ann&eacute;es...</p>
+
+<p>&mdash;En effet!... voil&agrave; une circonstance frappante! Accus&eacute; Escorval,
+reconnaissez-vous avoir fait r&eacute;parer votre bateau?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... mais non avec le dessein que dit cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but alors?...</p>
+
+<p>Le baron garda le silence. N'&eacute;tait-ce pas sur les instances de Maurice
+que le canot avait &eacute;t&eacute; remis en &eacute;tat!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu &agrave; sa maison
+pour donner le signal du soul&egrave;vement, l'accus&eacute; &eacute;tait pr&egrave;s de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Pour le coup, s'&eacute;cria le duc, voil&agrave; qui est concluant...</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais &agrave; la R&egrave;che, en effet, interrompit le baron, mais c'&eacute;tait, je
+vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, avec la ferme volont&eacute; d'emp&ecirc;cher le mouvement.</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse eut un petit ricanement d&eacute;daigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs les commissaires, pronon&ccedil;a-t-il avec emphase, peuvent voir
+que l'accus&eacute; n'a m&ecirc;me pas le courage de sa sc&eacute;l&eacute;ratesse... Mais je
+vais le confondre. Qu'avez-vous fait, accus&eacute;, quand les insurg&eacute;s ont
+quitt&eacute; la lande de la R&egrave;che?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis rentr&eacute; chez moi en toute h&acirc;te, j'ai pris un cheval et je me
+suis rendu au carrefour de la Croix-d'Arcy.</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez donc que c'&eacute;tait l'endroit d&eacute;sign&eacute; pour le rendez-vous
+g&eacute;n&eacute;ral?</p>
+
+<p>&mdash;Lacheneur venait de me l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'admettais votre version, je vous dirais que votre devoir &eacute;tait
+d'accourir &agrave; Montaignac pr&eacute;venir l'autorit&eacute;... Mais vous n'avez pas
+agi comme vous dites... Vous n'avez pas quitt&eacute; Lacheneur, vous l'avez
+accompagn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non!...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous le prouvais d'une fa&ccedil;on indiscutable?...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, monsieur, puisque cela n'est pas.</p>
+
+<p>&Agrave; la sinistre satisfaction qui &eacute;clairait le visage de M. de Sairmeuse,
+l'abb&eacute; Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains
+une arme inattendue et terrible, et que le baron d'Escorval allait
+&ecirc;tre &eacute;cras&eacute; sous quelqu'une de ces co&iuml;ncidences fatales qui expliquent
+sans les justifier toutes les erreurs judiciaires...</p>
+
+<p>Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait
+quitt&eacute; sa place et s'&eacute;tait avanc&eacute; jusqu'&agrave; l'estrade.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien
+donner &agrave; la commission lecture de la d&eacute;position &eacute;crite et sign&eacute;e de
+M<sup>lle</sup> votre fille.</p>
+
+<p>Cet effet d'audience devait avoir &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;. M. de Courtomieu
+chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu'il d&eacute;plia, et au
+milieu d'un silence de mort, il lut:</p>
+
+<p>&laquo;Moi, Blanche de Courtomieu, soussign&eacute;e, apr&egrave;s avoir jur&eacute; sur mon &acirc;me
+et conscience de dire la v&eacute;rit&eacute;, je d&eacute;clare:</p>
+
+<p>&laquo;Dans la soir&eacute;e du 4 f&eacute;vrier dernier, entre dix et onze heures,
+suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse &agrave; Montaignac,
+j'ai &eacute;t&eacute; assaillie par une horde de brigands arm&eacute;s. Pendant qu'ils
+d&eacute;lib&eacute;raient pour savoir s'ils devaient s'emparer de ma personne et
+piller ma voiture, j'ai entendu l'un d'eux s'&eacute;crier en parlant de moi:
+&laquo;Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas M. d'Escorval?&raquo; Je crois que
+le brigand qui a prononc&eacute; ces paroles est un homme du pays nomm&eacute;
+Chanlouineau, mais je n'oserais l'affirmer.&raquo;</p>
+
+<p>Un cri terrible, suivi de g&eacute;missements inarticul&eacute;s, interrompit le
+marquis.</p>
+
+<p>Le supplice endur&eacute; par Maurice &eacute;tait trop grand pour ses forces et
+pour sa raison. Il venait de s'&eacute;lancer vers le tribunal pour crier:
+&laquo;C'est &agrave; moi que s'adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon
+p&egrave;re est innocent!...&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon, par bonheur, eut la pr&eacute;sence d'esprit de se jeter devant
+lui et d'appliquer sa main sur sa bouche...</p>
+
+<p>Mais le pr&ecirc;tre n'e&ucirc;t pu contenir ce malheureux jeune homme sans les
+officiers &agrave; demi-solde plac&eacute;s pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Devinant tout peut-&ecirc;tre, ils entour&egrave;rent Maurice, l'enlev&egrave;rent et
+le port&egrave;rent dehors, bien qu'il se d&eacute;battit avec une &eacute;nergie
+extraordinaire.</p>
+
+<p>Tout cela ne prit pas dix secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? fit le duc, en promenant sur l'auditoire un regard
+irrit&eacute;.</p>
+
+<p>Personne ne souffla mot.</p>
+
+<p>&mdash;Au moindre bruit je fais &eacute;vacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse.
+Et vous, accus&eacute;, qu'avez-vous &agrave; dire pour votre justification, apr&egrave;s
+l'accablant t&eacute;moignage de M<sup>lle</sup> de Courtomieu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien! murmura le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous avouez?...</p>
+
+<p>Une fois dehors, l'abb&eacute; Midon avait confi&eacute; Maurice &agrave; trois officiers &agrave;
+demi-solde qui s'&eacute;taient engag&eacute;s, sur l'honneur, &agrave; le conduire, &agrave; le
+porter au besoin &agrave; l'h&ocirc;tel, et &agrave; l'y retenir de gr&eacute; ou de force.</p>
+
+<p>Rassur&eacute; de ce c&ocirc;t&eacute;, le pr&ecirc;tre rentra dans la salle juste &agrave; temps
+pour voir le baron se rasseoir sans r&eacute;pondre, indiquant ainsi qu'il
+renon&ccedil;ait &agrave; disputer plus longtemps sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Que dire, en effet!... se d&eacute;fendre, n'&eacute;tait-ce pas risquer de trahir
+son fils, le livrer quand d&eacute;j&agrave; lui-m&ecirc;me, quoi qu'il advint, ne pouvait
+plus &ecirc;tre sauv&eacute;...</p>
+
+<p>Jusqu'alors, il n'&eacute;tait personne dans l'auditoire qui ne cr&ucirc;t
+&agrave; l'innocence absolue du baron. &Eacute;tait-il donc coupable?... Sa
+r&eacute;signation devait le faire croire; quelques-uns le crurent.</p>
+
+<p>Mais les membres de la commission, qui avaient aper&ccedil;u le mouvement de
+Maurice, ne pouvaient pas ne pas soup&ccedil;onner la v&eacute;rit&eacute;. Ils se turent
+cependant.</p>
+
+<p>Toutes les affaires de ce genre ont des c&ocirc;t&eacute;s sombres et myst&eacute;rieux
+que n'&eacute;clairent jamais les d&eacute;bats publics.</p>
+
+<p>Si les accus&eacute;s se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter
+d'aller jusqu'au fond des choses, ne sachant ce qu'ils y trouveront.</p>
+
+<p>Conseill&eacute; par le marquis de Courtomieu, inquiet du r&ocirc;le de son fils,
+le duc de Sairmeuse devait tenir &agrave; circonscrire l'accusation. Il
+n'avait pas fait arr&ecirc;ter l'abb&eacute; Midon, il &eacute;tait bien r&eacute;solu &agrave; ne pas
+inqui&eacute;ter Maurice tant qu'il n'y serait pas contraint.</p>
+
+<p>Le baron d'Escorval semblait se reconna&icirc;tre coupable; n'&eacute;tait-ce pas
+une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse!...</p>
+
+<p>Il se retourna vers les avocats, et d'un air d&eacute;daigneux et ennuy&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu'il le faut absolument, mais
+pas de phrases!... Nous devrions avoir fini depuis une heure.</p>
+
+<p>Le plus &acirc;g&eacute; des avocats se leva, fr&eacute;missant d'indignation, pr&ecirc;t &agrave; tout
+braver pour dire sa pens&eacute;e; mais le baron l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;N'essayez pas de me d&eacute;fendre, monsieur, pronon&ccedil;a-t-il froidement...
+ce serait inutile!... Je n'ai qu'un mot &agrave; dire &agrave; mes juges: qu'ils se
+souviennent de ce qu'&eacute;crivait au roi le noble et g&eacute;n&eacute;reux mar&eacute;chal
+Moncey: l'&eacute;chafaud ne fait pas d'amis!</p>
+
+<p>Ce souvenir n'&eacute;tait pas de nature &agrave; &eacute;mouvoir beaucoup la commission.
+Le mar&eacute;chal, pour cette phrase, avait &eacute;t&eacute; &laquo;destitu&eacute;&raquo; et condamn&eacute; &agrave;
+trois mois de prison...</p>
+
+<p>Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse
+r&eacute;suma les d&eacute;bats et la commission se retira pour d&eacute;lib&eacute;rer.</p>
+
+<p>M. d'Escorval restait pour ainsi dire avec ses d&eacute;fenseurs. Il leur
+serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la libert&eacute;
+de son esprit, il les remercia de leur d&eacute;vouement et de leur courage.</p>
+
+<p>Ces hommes de c&#339;ur pleuraient...</p>
+
+<p>Alors, le baron attira vers lui le plus &acirc;g&eacute;, et rapidement, tout bas,
+d'une voix &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service &agrave; vous demander...
+Tout &agrave; l'heure, quand la sentence de mort aura &eacute;t&eacute; prononc&eacute;e,
+rendez-vous pr&egrave;s de mon fils... Vous lui direz que son p&egrave;re mourant
+lui ordonne de vivre... il vous comprendra. Dites-lui bien que c'est
+ma derni&egrave;re volont&eacute;: Qu'il vive... pour sa m&egrave;re!...</p>
+
+<p>Il se tut, la commission rentrait...</p>
+
+<p>Des trente accus&eacute;s, neuf, d&eacute;clar&eacute;s non coupables, &eacute;taient rel&acirc;ch&eacute;s...</p>
+
+<p>Les vingt-et-un autres, et M. d'Escorval et Chanlouineau &eacute;taient de ce
+nombre, &eacute;taient condamn&eacute;s &agrave; mort!...</p>
+
+<p>Chanlouineau souriait toujours!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h3>
+
+
+<p>L'abb&eacute; Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers
+&agrave; demi-solde.</p>
+
+<p>Voyant que toutes leurs instances ne d&eacute;cideraient pas Maurice &agrave;
+s'&eacute;loigner de la citadelle, ces hommes de c&#339;ur le saisirent chacun
+sous un bras, et litt&eacute;ralement l'emport&egrave;rent.</p>
+
+<p>Bien leur en prit d'&ecirc;tre robustes, car Maurice fit, pour leur
+&eacute;chapper, les efforts les plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s... Chaque pas en avant fut
+le r&eacute;sultat d'une lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi! criait-il en se d&eacute;battant, laissez-moi aller o&ugrave; le
+devoir m'appelle!... vous me d&eacute;shonorez en pr&eacute;tendant me sauver!...</p>
+
+<p>Et au bruit de ce qui leur paraissait &ecirc;tre un r&ecirc;ve, les gens de
+Montaignac entre-b&acirc;illaient leurs volets et jetaient dans la rue un
+regard inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, disaient-ils, le fils de cet honn&ecirc;te homme, qu'on va
+condamner... Pauvre gar&ccedil;on! comme il doit souffrir!...</p>
+
+<p>Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de
+l'agonie! Voil&agrave; donc o&ugrave; l'avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce
+radieux amour &agrave; qui tout jadis avait sembl&eacute; sourire...</p>
+
+<p>Mis&eacute;rable fou!... Il s'&eacute;tait jet&eacute; &agrave; corps perdu dans une entreprise
+insens&eacute;e, et on faisait remonter &agrave; son p&egrave;re la responsabilit&eacute; de ses
+actes!... Il vivrait, lui, coupable, et son p&egrave;re innocent serait jet&eacute;
+au bourreau!</p>
+
+<p>Mais la facult&eacute; de souffrir a ses limites...</p>
+
+<p>Une fois dans la chambre de l'h&ocirc;tel, entre sa m&egrave;re et Marie-Anne,
+Maurice se laissa tomber sur une chaise, an&eacute;anti par cette invincible
+torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est d&eacute;cid&eacute; encore, r&eacute;pondirent les officiers aux questions
+de M<sup>me</sup> d'Escorval, M. le cur&eacute; de Sairmeuse doit accourir d&egrave;s que le
+verdict sera rendu...</p>
+
+<p>Puis, comme ils avaient jur&eacute; de ne pas perdre Maurice de vue, ils
+s'assirent, sombres et silencieux.</p>
+
+<p>Au dehors, tout se taisait; on e&ucirc;t cru l'h&ocirc;tel d&eacute;sert. Les gens de
+la maison s'entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble
+infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du
+condamn&eacute; &agrave; mort la nuit qui pr&eacute;c&egrave;de l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Enfin, un peu avant quatre heures, l'abb&eacute; Midon arriva, suivi de
+l'avocat, auquel le baron avait confi&eacute; ses volont&eacute;s derni&egrave;res...</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari!... s'&eacute;cria M<sup>me</sup> d'Escorval en se dressant tout d'un bloc.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre baissa la t&ecirc;te... elle comprit.</p>
+
+<p>&mdash;Mort!... balbutia-t-elle. Ils l'ont condamn&eacute;!...</p>
+
+<p>Et plus assomm&eacute;e que par un coup de maillet sur la t&ecirc;te, elle
+s'affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants...</p>
+
+<p>Mais cet an&eacute;antissement dura peu; elle se releva:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; nous donc de le sauver!... s'&eacute;cria-t-elle, l'&#339;il brillant de
+la flamme des r&eacute;solutions h&eacute;ro&iuml;ques, &agrave; nous de l'arracher &agrave;
+l'&eacute;chafaud!... Debout, Maurice... Marie-Anne, debout!... Assez de
+l&acirc;ches lamentations, &agrave; l'&#339;uvre!... Vous aussi, Messieurs, vous
+m'aiderez!... Je peux compter sur vous, monsieur le cur&eacute;!...
+Qu'allons-nous faire?... Je l'ignore. Mais il doit y avoir quelque
+chose &agrave; faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu
+ne le permettra pas...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, brusquement, les mains jointes, les yeux lev&eacute;s au ciel,
+comme si une inspiration divine lui f&ucirc;t venue...</p>
+
+<p>&mdash;Et le roi!... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu'un tel forfait
+s'accomplisse!... Non! Un roi peut refuser de faire gr&acirc;ce, il ne
+saurait refuser de faire justice!... Je veux aller &agrave; lui, je lui dirai
+tout!... Comment cette id&eacute;e de salut ne m'est-elle pus venue plus
+t&ocirc;t!... Il faut partir &agrave; l'instant pour Paris, sans perdre une
+seconde... Maurice, tu m'accompagnes!... Que l'un de vous, messieurs,
+m'aille commander des chevaux &agrave; la poste...</p>
+
+<p>Elle pensa qu'on lui ob&eacute;issait, et pr&eacute;cipitamment elle passa dans la
+pi&egrave;ce voisine pour faire ses pr&eacute;paratifs de voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme!... murmura l'avocat &agrave; l'oreille de l'abb&eacute; Midon, elle
+ignore que les arr&ecirc;ts des commissions militaires sont ex&eacute;cutoires dans
+les vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut quatre jours pour aller &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chit et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s cela, la laisser partir serait peut-&ecirc;tre un acte d'humanit&eacute;...
+Ney, au matin de son ex&eacute;cution, ne parla-t-il pas du roi pour
+&eacute;loigner la mar&eacute;chale qui sanglotait &agrave; demi &eacute;vanouie au milieu de son
+cachot?...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, M<sup>me</sup> d'Escorval ne nous pardonnerait pas de l'avoir
+emp&ecirc;ch&eacute;e de recueillir la derni&egrave;re pens&eacute;e de son mari...</p>
+
+<p>Elle reparut en ce moment, et le pr&ecirc;tre rassemblait son courage pour
+lui apprendre la v&eacute;rit&eacute; cruelle, quand on frappa &agrave; la porte &agrave; coups
+pr&eacute;cipit&eacute;s.</p>
+
+<p>Un des officiers &agrave; demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal
+des grenadiers, entra, la main droite &agrave; son bonnet de police,
+respectueusement; comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; en pr&eacute;sence d'un sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Lacheneur? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Marie-Anne s'avan&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, monsieur, r&eacute;pondit-elle, que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ordre, mademoiselle, de vous conduire &agrave; la citadelle...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit Maurice d'un ton farouche, on arr&ecirc;te les femmes aussi!...</p>
+
+<p>Le digne caporal se donna sur le front un &eacute;norme coup de poing.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'une vieille b&ecirc;te!... pronon&ccedil;a-t-il, et je m'explique
+mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d'un
+des condamn&eacute;s, le nomm&eacute; Chanlouineau, qui voudrait lui parler...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera
+pas mademoiselle p&eacute;n&eacute;trer pr&egrave;s d'un condamn&eacute; sans une permission
+sp&eacute;ciale...</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... on l'a, cette permission! fit le vieux soldat.</p>
+
+<p>Il s'assura, d'un regard, qu'il n'avait rien &agrave; redouter d'aucun de ces
+visiteurs, et plus bas il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me, ce Chanlouineau m'a gliss&eacute; dans le tuyau de l'oreille qu'il
+s'agit d'une affaire que sait bien M. le cur&eacute;.</p>
+
+<p>Le hardi paysan avait-il donc r&eacute;ellement trouv&eacute; quelque exp&eacute;dient de
+salut?... L'abb&eacute; Midon commen&ccedil;ait presque &agrave; le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il.</p>
+
+<p>&Agrave; la seule pens&eacute;e qu'elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune
+fille frissonna. Mais l'id&eacute;e ne lui vint m&ecirc;me pas de se soustraire &agrave;
+une d&eacute;marche qui lui semblait le comble du malheur...</p>
+
+<p>&mdash;Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat.</p>
+
+<p>Mais le caporal restait &agrave; la m&ecirc;me place, clignant de l'&#339;il selon
+son habitude quand il voulait bien fixer l'attention de ses
+interlocuteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Minute!... fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m'a dit
+de vous dire comme cela que tout va bien!... Si je vois pourquoi, je
+veux &ecirc;tre pendu!... Enfin, c'est son opinion! Il m'a bien pri&eacute; aussi
+de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour
+de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu'il
+tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui ob&eacute;ir...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l'abb&eacute; Midon, je le
+promets...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est tout... Salut la compagnie... Et nous, mademoiselle,
+au pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute;, marche!... le pauvre diable l&agrave;-bas, doit &ecirc;tre sur le
+gril...</p>
+
+<p>Qu'on perm&icirc;t &agrave; un condamn&eacute; de recevoir la fille du chef de la
+conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se d&eacute;rober &agrave; toutes les
+poursuites, il y avait l&agrave; de quoi surprendre...</p>
+
+<p>Mais Chanlouineau, &agrave; qui cette autorisation &eacute;tait indispensable,
+s'&eacute;tait ing&eacute;ni&eacute; &agrave; chercher le moyen de se la procurer...</p>
+
+<p>C'est pourquoi, d&egrave;s que fut prononc&eacute; le jugement qui le condamnait &agrave;
+mort, il parut saisi de terreur et se mit &agrave; pleurer lamentablement.</p>
+
+<p>Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout &agrave;
+l'heure jusqu'&agrave; l'insolence, si d&eacute;faillant qu'on dut le porter jusqu'&agrave;
+son cachot.</p>
+
+<p>L&agrave;, ses lamentations redoubl&egrave;rent, et il supplia ses gardiens d'aller
+lui chercher quelqu'un &agrave; qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis
+de Courtomieu, affirmant qu'il avait &agrave; faire des r&eacute;v&eacute;lations de la
+plus haute importance...</p>
+
+<p>Ce gros mot, r&eacute;v&eacute;lations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de
+Chanlouineau.</p>
+
+<p>Il y trouva un homme &agrave; genoux, les traits d&eacute;compos&eacute;s, suant en
+apparence l'agonie de la peur, qui se tra&icirc;na jusqu'&agrave; lui, qui lui
+prit les mains et les baisa, criant gr&acirc;ce et pardon, jurant que pour
+conserver la vie il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; tout, oui, &agrave; tout, m&ecirc;me &agrave; livrer M.
+Lacheneur...</p>
+
+<p>Prendre Lacheneur!... Cette perspective devait enflammer le z&egrave;le du
+marquis de Courtomieu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez donc o&ugrave; se cache ce brigand?... lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>Chanlouineau d&eacute;clara qu'il l'ignorait, mais il affirma que Marie-Anne,
+la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la
+plus enti&egrave;re confiance, et si on voulait lui permettre de l'envoyer
+chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se
+faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son p&egrave;re...
+Ainsi pos&eacute;, le march&eacute; devait &ecirc;tre vite conclu.</p>
+
+<p>La vie fut promise au condamn&eacute; en &eacute;change de la vie de Lacheneur...</p>
+
+<p>Un soldat, qui se trouva &ecirc;tre le caporal Bavois, fut exp&eacute;di&eacute; &agrave;
+Marie-Anne...</p>
+
+<p>Et Chanlouineau attendit, d&eacute;vor&eacute; d'anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>L'&eacute;nergie d&eacute;ploy&eacute;e par le robuste gars jusqu'au moment de sa soudaine
+et incompr&eacute;hensible d&eacute;faillance, l'avait fait traiter en prisonnier
+dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu'au baron d'Escorval,
+l'honneur des plus minutieuses pr&eacute;cautions et la faveur de la
+solitude.</p>
+
+<p>On l'avait s&eacute;par&eacute; de ses compagnons pour l'enfermer dans le cachot
+r&eacute;put&eacute; le plus s&ucirc;r de la citadelle, qui jusqu'alors n'avait eu pour
+h&ocirc;tes que les soldats condamn&eacute;s &agrave; mort.</p>
+
+<p>Ce cachot, situ&eacute; au rez-de-chauss&eacute;e, au fond d'un corridor obscur,
+&eacute;tait long et &eacute;troit, et &agrave; demi conquis sur le roc.</p>
+
+<p>Un abat-jour plac&eacute; &agrave; l'ext&eacute;rieur, devant la fen&ecirc;tre, mesurait si
+parcimonieusement la lumi&egrave;re, qu'&agrave; peine on y voyait assez pour
+d&eacute;chiffrer les exclamations d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es et les noms charbonn&eacute;s sur le
+mur.</p>
+
+<p>Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une
+cruche et un baquet infect, ajoutaient encore &agrave; l'aspect sinistre de
+ce s&eacute;jour, bien fait pour porter le d&eacute;sespoir dans les &acirc;mes les plus
+solidement tremp&eacute;es. Mais qu'importait &agrave; Chanlouineau l'horreur de
+son cachot!... Il &eacute;tait dans une de ces crises o&ugrave; les circonstances
+ext&eacute;rieures cessent d'exister.</p>
+
+<p>Les ge&ocirc;liers ne gardaient que son corps... son &acirc;me libre se jouant des
+verroux et des grilles, s'&eacute;lan&ccedil;ait vers les sph&egrave;res sup&eacute;rieures, loin,
+bien loin des mis&egrave;res, des passions, des bassesses et des rancunes
+humaines.</p>
+
+<p>Ah!... M. de Courtomieu revenant tout &agrave; coup n'e&ucirc;t plus reconnu le
+l&acirc;che qui l'instant d'avant se tra&icirc;nait &agrave; ses pieds, tremblant et
+bl&ecirc;me. Ou plut&ocirc;t il e&ucirc;t constat&eacute; qu'il avait &eacute;t&eacute; dupe d'une habile et
+audacieuse com&eacute;die.</p>
+
+<p>Cet h&eacute;ro&iuml;que paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du
+lendemain, &eacute;tait comme transfigur&eacute; par la joie qu'il ressentait du
+succ&egrave;s de sa ruse.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances
+futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite,
+disloquent les plans les mieux connus.</p>
+
+<p>Maintenant la fortune, &eacute;videmment, se d&eacute;clarait pour lui, il venait
+d'en avoir la preuve.</p>
+
+<p>Ce soldat, qu'on avait mis &agrave; sa disposition, ne s'&eacute;tait-il pas trouv&eacute;
+un de ces vieux, comme &agrave; cette &eacute;poque on en comptait tant, qui
+portaient &agrave; leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui
+gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de
+leur c&#339;ur le souvenir de &laquo;l'autre.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait donc pu se confier relativement &agrave; ce soldat, et il ne doutait
+pas qu'il ne lui ramen&acirc;t Marie-Anne.</p>
+
+<p>Non, il n'en doutait pas. Nul ne l'avait inform&eacute; de ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; &agrave; Escorval, mais il le devinait, &eacute;clair&eacute; par cette merveilleuse
+prescience qui pr&eacute;c&egrave;de les t&eacute;n&egrave;bres &eacute;ternelles.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait certain que M<sup>me</sup> d'Escorval &eacute;tait &agrave; Montaignac, il &eacute;tait s&ucirc;r
+que Marie-Anne y &eacute;tait avec elle, il savait qu'elle viendrait...</p>
+
+<p>Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Il attendait; s'expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant
+avec l'&eacute;tonnante acuit&eacute; des sens surexcit&eacute;s par la passion, des bruits
+qui eussent &eacute;t&eacute; insaisissables pour un autre...</p>
+
+<p>Enfin, tout &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du corridor, il entendit le fr&ocirc;lement d'une
+robe contre les murs.</p>
+
+<p>&mdash;Elle!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grinc&egrave;rent, la porte
+s'ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l'honn&ecirc;te caporal Bavois.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Courtomieu m'a promis qu'on nous laisserait seuls! s'&eacute;cria
+Chanlouineau.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, je d&eacute;campe, r&eacute;pondit le vieux soldat... Mais j'ai l'ordre de
+revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure.</p>
+
+<p>La porte referm&eacute;e, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et
+avec une violence contenue, il l'attira tout pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, &agrave;
+l'endroit o&ugrave; l'abat-jour dispensait le plus de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Merci d'&ecirc;tre venue, disait-il, merci!... Je vous revois et il m'est
+permis de parler... &Agrave; pr&eacute;sent que je suis un mourant dont les minutes
+sont compt&eacute;es, je puis laisser monter &agrave; mes l&egrave;vres le secret de mon
+&acirc;me et de ma vie... Maintenant, j'oserai vous dire de quel ardent
+amour je vous ai aim&eacute;e, je vous dirai combien je vous aime...</p>
+
+<p>Instinctivement Marie-Anne d&eacute;gagea sa main, et se rejeta en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>L'explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque
+chose de lamentable et d'effrayant tout ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ai-je donc offens&eacute;e?... fit tristement Chanlouineau. Pardonnez
+&agrave; qui va mourir!... Vous ne sauriez refuser d'entendre ma voix qui
+demain sera &eacute;teinte pour toujours et qui si longtemps s'est tue!...</p>
+
+<p>C'est qu'il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a
+plus de six ans!... Avant de vous avoir vue, je n'avais aim&eacute; que
+la terre... Engranger de belles r&eacute;coltes et amasser de l'argent me
+paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur.</p>
+
+<p>Pourquoi vous ai-je rencontr&eacute;e!... Mais j'&eacute;tais si loin de vous, en ce
+temps, vous &eacute;tiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait
+pas jusqu'&agrave; vous. J'allais &agrave; l'&eacute;glise le dimanche; tant que durait la
+messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant
+la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le c&#339;ur pleins de
+vous... et c'&eacute;tait tout.</p>
+
+<p>C'est le malheur qui nous a rapproch&eacute;s et c'est votre p&egrave;re qui m'a
+rendu fou, oui, fou comme il l'&eacute;tait lui-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les insultes des Sairmeuse, r&eacute;solu &agrave; se venger de ces nobles si
+orgueilleux et si durs, votre p&egrave;re vit en moi un complice, il m'avait
+devin&eacute;. C'est en sortant de chez le baron d'Escorval, il doit vous en
+souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux
+projets de votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Tu aimes ma fille, mon gar&ccedil;on, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te
+promets que le lendemain du succ&egrave;s, elle sera ta femme... Seulement,
+ajouta-t-il, je dois te pr&eacute;venir que tu joues ta t&ecirc;te?&raquo;</p>
+
+<p>Mais qu'&eacute;tait la vie compar&eacute;e &agrave; l'esp&eacute;rance dont il venait de
+m'&eacute;blouir! De ce soir-l&agrave;, je me donnai corps, &acirc;me et biens &agrave; la
+conspiration. D'autres s'y sont jet&eacute;s par haine, pour satisfaire
+d'anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconqu&eacute;rir des positions
+perdues: moi je n'avais ni ambitions ni haines!</p>
+
+<p>Que m'importaient les querelles des grands, &agrave; moi, ouvrier de la
+terre!... Je savais bien qu'il &eacute;tait hors du pouvoir du plus puissant
+de tous, de donner &agrave; mes r&eacute;coltes une goutte d'eau pendant la
+s&eacute;cheresse, un rayon de soleil pendant les pluies...</p>
+
+<p>J'ai conspir&eacute; parce que je vous aimais...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes cruel!... s'&eacute;cria Marie-Anne, vous &ecirc;tes
+impitoyable!...</p>
+
+<p>Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleur&eacute;, avaient encore des
+larmes qui roulaient br&ucirc;lantes le long de ses joues.</p>
+
+<p>Il lui &eacute;tait donn&eacute; de juger par le d&eacute;no&ucirc;ment l'horreur du r&ocirc;le que
+son p&egrave;re lui avait impos&eacute; et qu'elle n'avait pas eu l'&eacute;nergie de
+repousser.</p>
+
+<p>Mais Chanlouineau n'entendit seulement pas l'exclamation de
+Marie-Anne. Toutes les amertumes du pass&eacute; montant &agrave; son cerveau comme
+les fum&eacute;es de l'alcool, il perdait conscience de ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, o&ugrave; toutes les illusions
+de ma folie s'envol&egrave;rent... Vous ne pouviez plus &ecirc;tre &agrave; moi puisque
+vous &eacute;tiez &agrave; un autre!... Je devais rompre le pacte!... J'en eus
+l'id&eacute;e, non le courage. J'avais l'enfer en moi, mais vous voir,
+entendre votre voix, &ecirc;tre votre commensal, c'&eacute;tait encore une joie!...
+Je vous voulais heureuse et honor&eacute;e, j'ai combattu pour le triomphe de
+l'autre, de celui que vous aviez choisi!...</p>
+
+<p>Un sanglot qui montait &agrave; sa gorge l'interrompit, il voila sa figure
+de ses mains, pour d&eacute;rober le spectacle de ses larmes, et pendant un
+moment il parut an&eacute;anti.</p>
+
+<p>Mais il ne tarda pas &agrave; se redresser, il secoua la torpeur qui
+l'envahissait, et d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez s'attarder au pass&eacute;, pronon&ccedil;a-t-il, l'heure vole...
+l'avenir menace!...</p>
+
+<p>Cela dit, il alla jusqu'&agrave; la porte, et appliquant alternativement son
+&#339;il et son oreille au guichet, il chercha &agrave; d&eacute;couvrir si on l'&eacute;piait.</p>
+
+<p>Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il &eacute;tait s&ucirc;r de
+la solitude autant qu'on peut l'&ecirc;tre au fond d'un cachot.</p>
+
+<p>Il revint pr&egrave;s de Marie-Anne, et, d&eacute;chirant avec ses dents la manche
+de sa veste, il en tira deux lettres cach&eacute;es entre la doublure et le
+drap.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit-il &agrave; voix basse, voici la vie d'un homme!...</p>
+
+<p>Marie-Anne ne savait rien des esp&eacute;rances de Chanlouineau, et son
+esprit en d&eacute;tresse n'avait pas sa lucidit&eacute; accoutum&eacute;e; elle ne comprit
+pas tout d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, s'&eacute;cria-t-elle, la vie d'un homme!...</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas!... interrompit Chanlouineau, parlez plus bas!... Oui, une
+de ces lettres peut &ecirc;tre le salut d'un condamn&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux!... Qu'attendez-vous alors pour l'utiliser!...</p>
+
+<p>Le robuste gars secoua tristement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible que vous m'aimiez jamais? fit-il simplement. Non,
+n'est-ce pas?... Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans
+la terre, est plus enviable que mes angoisses. D'ailleurs j'ai &eacute;t&eacute;
+condamn&eacute; justement. Je savais ce que je faisais quand j'ai quitt&eacute; la
+R&egrave;che, un fusil double sur l'&eacute;paule, un sabre pass&eacute; dans ma ceinture.
+Je n'ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques
+ont frapp&eacute; un innocent...</p>
+
+<p>&mdash;Le baron d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le p&egrave;re de... Maurice...</p>
+
+<p>Sa voix s'alt&eacute;ra en pronon&ccedil;ant le nom de cet autre, dont il e&ucirc;t pay&eacute;
+le bonheur du prix de dix existences, s'il les e&ucirc;t eues.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous disiez vrai!... Mais vous vous abusez, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je dis.</p>
+
+<p>Il tremblait d'&ecirc;tre &eacute;pi&eacute; et entendu du dehors, il se rapprocha encore
+de Marie-Anne, et d'une voix rapide:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais cru au succ&egrave;s de la conspiration, reprit-il... Quand
+je me demandais o&ugrave; trouver une arme en cas de malheur, le marquis de
+Sairmeuse me l'a fournie... Il s'agissait d'adresser &agrave; nos complices
+une lettre qui fix&acirc;t le jour du soul&egrave;vement; j'eus l'id&eacute;e de prier
+M. Martial d'en &eacute;crire le mod&egrave;le... Il &eacute;tait sans d&eacute;fiances; je lui
+disais que c'&eacute;tait pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et
+le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a
+d&eacute;cid&eacute; le mouvement, &eacute;crit de la main du marquis de Sairmeuse... Et
+impossible de nier, il y a une rature &agrave; chaque ligne; on croirait
+reconna&icirc;tre le manuscrit d'un homme qui a cherch&eacute; et tri&eacute; ses
+expressions pour bien rendre sa pens&eacute;e...</p>
+
+<p>Chanlouineau ouvrit l'enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre
+qu'il avait dict&eacute;e, et o&ugrave; la date du soul&egrave;vement &eacute;tait rest&eacute;e en
+blanc:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord et le mariage est d&eacute;cid&eacute;,
+etc</i>...&raquo;</p>
+
+<p>La flamme qui s'&eacute;tait allum&eacute;e dans l'&#339;il de Marie-Anne s'&eacute;teignit.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez, fit-elle d'un ton d&eacute;courag&eacute;, que cette lettre peut
+servir &agrave; quelque chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, je suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>D'un geste il l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne discutons pas, fit-il vivement,&mdash;&eacute;coutez-moi plut&ocirc;t. Arrivant
+seul, ce brouillon serait sans importance... mais j'ai pr&eacute;par&eacute; l'effet
+qu'il produira. J'ai d&eacute;clar&eacute; devant la commission militaire que le
+marquis de Sairmeuse &eacute;tait un des chefs du complot... On a ri et j'ai
+lu l'incr&eacute;dulit&eacute; sur la figure de tous les juges... Mais une bonne
+calomnie n'est jamais perdue... Vienne pour le duc de Sairmeuse
+l'heure des r&eacute;compenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se
+souviendront de mes paroles... Il a si bien senti cela que pendant que
+les autres riaient il &eacute;tait boulevers&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l'honn&ecirc;te Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n'avais pas le choix
+des moyens. Mon assurance &eacute;tait d'autant plus grande, que je savais
+Martial bless&eacute;... J'ai affirm&eacute; qu'il s'&eacute;tait battu &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s contre
+la troupe, j'ai demand&eacute; qu'on le fit compara&icirc;tre, j'ai annonc&eacute; des
+preuves irr&eacute;cusables de sa complicit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Sairmeuse s'est donc battu?...</p>
+
+<p>Le plus vif &eacute;tonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... commen&ccedil;a-t-il, vous ne savez pas...</p>
+
+<p>Mais se ravisant:</p>
+
+<p>&mdash;B&ecirc;te que je suis!... reprit-il, qui donc e&ucirc;t pu vous conter ce qui
+s'est pass&eacute;!... Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la
+route de Sairmeuse, &agrave; la Croix-d'Arcy, apr&egrave;s que votre p&egrave;re nous a eu
+quitt&eacute;s pour courir en avant?... Maurice s'est mis &agrave; la t&ecirc;te de la
+colonne et vous avez march&eacute; pr&egrave;s de lui; votre fr&egrave;re Jean et moi
+sommes rest&eacute;s en arri&egrave;re pour pousser et ramasser les tra&icirc;nards.</p>
+
+<p>Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout &agrave; coup nous
+entendons le galop d'un cheval.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il faut savoir qui vient, me dit Jean.&raquo;</p>
+
+<p>Nous nous arr&ecirc;tons. Un cheval arrive sur nous &agrave; fond de train; nous
+nous jetons &agrave; la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui &eacute;tait le
+cavalier?... Martial de Sairmeuse!</p>
+
+<p>Vous dire la fureur de votre fr&egrave;re en reconnaissant le marquis est
+impossible.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Enfin, je te trouve, noble de malheur!... s'&eacute;cria-t-il, et nous
+allons r&eacute;gler notre compte! Apr&egrave;s avoir r&eacute;duit au d&eacute;sespoir mon p&egrave;re
+qui venait de te rendre une fortune, tu as pr&eacute;tendu faire de ma s&#339;ur
+ta ma&icirc;tresse... cela se paie, marquis!... Allons, en bas, il faut se
+battre...&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; voir Marie-Anne, on e&ucirc;t dit qu'elle doutait si elle r&ecirc;vait ou si
+elle veillait...</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, murmurait-elle, provoquer le marquis!... Est-ce possible!</p>
+
+<p>Chanlouineau poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois.
+Il balbutiait comme cela: &laquo;Vous &ecirc;tes fou!... vous plaisantez!...
+n'&eacute;tions-nous pas amis, qu'est-ce que cela signifie?...&raquo;</p>
+
+<p>Jean grin&ccedil;ait des dents de rage.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Cela signifie, r&eacute;pondit-il, que j'ai assez longtemps endur&eacute; les
+outrages de ta familiarit&eacute;, et que si tu ne descends pas de cheval
+pour te battre en duel avec moi, je te casse la t&ecirc;te!...&raquo;</p>
+
+<p>Votre fr&egrave;re, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que
+le marquis est descendu et s'est adress&eacute; &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat?
+Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu'arrivera-t-il?&raquo;</p>
+
+<p>Je lui jurai qu'il serait libre de s'&eacute;loigner, apr&egrave;s toutefois qu'il
+m'aurait donn&eacute; sa parole de ne pas rentrer &agrave; Montaignac avant deux
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Alors, fit-il, j'accepte le combat, donnez-moi une arme!...&raquo;</p>
+
+<p>Je lui donnai mon sabre, votre fr&egrave;re avait le sien, et ils tomb&egrave;rent
+en garde au milieu de la grande route...</p>
+
+<p>Le robuste paysan s'arr&ecirc;ta pour reprendre haleine, et plus lentement
+il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Anne, votre p&egrave;re, vous et moi nous avons mal jug&eacute; votre fr&egrave;re.
+Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a
+l'air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l'&#339;il fuyant des
+l&acirc;ches... Nous nous sommes d&eacute;fi&eacute;s de lui, nous avons &agrave; lui en demander
+pardon... Un homme qui se bat comme je l'ai vu se battre a le c&#339;ur
+haut et bien plac&eacute;, on peut lui donner sa confiance... Car
+c'&eacute;tait terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit!... Ils
+s'attaquaient furieusement, sans un mot, on n'entendait que leur
+respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient
+il jaillissait des gerbes d'&eacute;tincelles... &Agrave; la fin, Jean tomba...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon fr&egrave;re est mort! s'&eacute;cria Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Chanlouineau... on peut esp&eacute;rer que non. Les soins en
+tout cas ne lui auront pas manqu&eacute;. Ce duel avait un autre t&eacute;moin, un
+homme que vous devez conna&icirc;tre, nomm&eacute; Poignot, qui a &eacute;t&eacute; le m&eacute;tayer de
+votre p&egrave;re... Il a emport&eacute; Jean en me promettant de le garder dans sa
+maison...</p>
+
+<p>Pour ce qui est du marquis, il m'a montr&eacute; qu'il &eacute;tait bless&eacute; et il est
+remont&eacute; &agrave; cheval en me disant: &laquo;C'est lui qui l'a voulu.&raquo;</p>
+
+<p>Marie-Anne maintenant comprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi la lettre, dit-elle &agrave; Chanlouineau... J'irai trouver
+le duc de Sairmeuse, j'arriverai &agrave; tout prix jusqu'&agrave; lui, et Dieu
+m'inspirera...</p>
+
+<p>L'h&eacute;ro&iuml;que paysan tendit &agrave; la jeune fille cette fragile feuille de
+papier qui e&ucirc;t pu &ecirc;tre son salut &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout, pronon&ccedil;a-t-il, ne laissez pas soup&ccedil;onner au duc que vous
+avez apport&eacute; avec vous la preuve dont vous le menacez... Qui sait ce
+dont il serait capable... Il vous r&eacute;pondra d'abord qu'il ne peut rien,
+qu'il ne voit nul moyen de sauver le baron d'Escorval... Vous lui
+r&eacute;pondrez que c'est cependant &agrave; lui de trouver un moyen, s'il ne veut
+pas que la lettre soit envoy&eacute;e &agrave; Paris, &agrave; un de ses ennemis...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, les verroux grin&ccedil;aient... Le caporal Bavois reparut.</p>
+
+<p>&mdash;La demi-heure est pass&eacute;e depuis dix minutes, fit-il tristement...
+j'ai ma consigne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... murmura Chanlouineau, tout est fini!...</p>
+
+<p>Et remettant &agrave; Marie-Anne la seconde lettre:</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci est pour vous... ajouta-t-il. Vous la lirez quand je
+ne serai plus... De gr&acirc;ce... ne pleurez pas ainsi!... Il faut du
+courage!... Vous serez bient&ocirc;t la femme de Maurice... Et quand vous
+serez heureuse, pensez quelquefois &agrave; ce pauvre paysan qui vous a tant
+aim&eacute;e!...</p>
+
+<p>Quand il se f&ucirc;t agi de sa vie et de celle de tous les siens,
+Marie-Anne n'e&ucirc;t pu prononcer une parole... Mais elle avan&ccedil;a son
+visage vers celui de Chanlouineau...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je n'osais vous le demander, s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Et pour la premi&egrave;re fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses
+l&egrave;vres effleura ses joues p&acirc;lies...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, adieu, dit-il encore... ne perdez plus une minute. Adieu!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h3>
+
+
+<p>La perspective de s'emparer de Lacheneur, le chef du mouvement,
+&eacute;moustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu'il n'avait pas
+quitt&eacute; la citadelle, encore que l'heure de son d&icirc;ner e&ucirc;t sonn&eacute;.</p>
+
+<p>Post&eacute; &agrave; l'entr&eacute;e de l'obscur corridor qui conduisait au cachot de
+Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer
+aux derni&egrave;res clart&eacute;s du jour, rapide et toute vibrante d'&eacute;nergie, il
+douta de la sinc&eacute;rit&eacute; du soi-disant r&eacute;v&eacute;lateur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mis&eacute;rable paysan se serait-il jou&eacute; de moi!... pensa-t-il.</p>
+
+<p>Si aigu fut le soup&ccedil;on, qu'il s'&eacute;lan&ccedil;a sur les traces de la jeune
+fille, r&eacute;solu &agrave; l'interroger, &agrave; lui arracher la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; la faire
+arr&ecirc;ter au besoin.</p>
+
+<p>Mais il n'avait plus son agilit&eacute; de vingt ans. Quand il arriva au
+poste de la citadelle, le factionnaire lui r&eacute;pondit que M<sup>lle</sup> Lacheneur
+venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-m&ecirc;me, regarda de
+tous c&ocirc;t&eacute;s, n'aper&ccedil;ut personne et rentra furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera
+jour pour mander cette p&eacute;ronnelle et la questionner.</p>
+
+<p>Cette &laquo;p&eacute;ronnelle,&raquo; ainsi que le disait le noble marquis, remontait
+alors la longue rue mal pav&eacute;e qui m&egrave;ne &agrave; <i>l'H&ocirc;tel de France</i>.</p>
+
+<p>Insoucieuse de soi et de la curiosit&eacute; des rares passants, uniquement
+pr&eacute;occup&eacute;e d'abr&eacute;ger des angoisses mortelles.</p>
+
+<p>Avec quelles palpitations devaient attendre son retour M<sup>me</sup> d'Escorval
+et Maurice, l'abb&eacute; Midon et les officiers &agrave; demi-solde eux-m&ecirc;mes!...</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est peut-&ecirc;tre pas perdu!... s'&eacute;cria-t-elle en entrant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes pri&egrave;res!...</p>
+
+<p>Mais saisie aussit&ocirc;t d'une appr&eacute;hension terrible, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me trompez-vous pas?... Ne cherchez-vous pas &agrave; m'abuser
+d'irr&eacute;alisables esp&eacute;rances?... Ce serait une piti&eacute; cruelle!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous trompe pas, madame!... Chanlouineau vient de me confier
+une arme qui, je l'esp&egrave;re, mettra M. de Sairmeuse &agrave; notre absolue
+discr&eacute;tion... Il est tout-puissant &agrave; Montaignac; le seul homme qui
+pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami... Je
+crois que M. d'Escorval peut &ecirc;tre sauv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez!... s'&eacute;cria Maurice. Que faut-il faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez s&ucirc;r que
+tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique
+de vos malheurs, moi que vous devriez maudire...</p>
+
+<p>Tout enti&egrave;re &agrave; la t&acirc;che qu'elle s'&eacute;tait impos&eacute;e, Marie-Anne ne
+remarquait pas un &eacute;tranger survenu pendant son absence, un vieux
+paysan &agrave; cheveux blancs.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon le lui montra.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande
+et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu'&agrave; peine on distingua les
+remerc&icirc;ments qu'elle balbutia.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il n'y a pas &agrave; me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit
+comme &ccedil;a: &laquo;Elle doit &ecirc;tre terriblement inqui&egrave;te, la pauvre fille, il
+s'agit de la tirer de peine,&raquo; et je suis venu. C'est pour vous dire
+que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure &agrave; la jambe qui
+le fait beaucoup souffrir, mais qui sera gu&eacute;rie en moins de trois
+semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l'a
+rencontr&eacute; pr&egrave;s de la fronti&egrave;re en compagnie de deux des conjur&eacute;s...
+Maintenant ils doivent &ecirc;tre en Pi&eacute;mont, &agrave; l'abri des gendarmes...</p>
+
+<p>&mdash;Esp&eacute;rons, fit l'abb&eacute; Midon, que nous saurons bient&ocirc;t ce qu'est
+devenu Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur le cur&eacute;, r&eacute;pondit Marie-Anne, mon fr&egrave;re a &eacute;t&eacute;
+gri&egrave;vement bless&eacute; et de braves gens l'ont recueilli.</p>
+
+<p>Elle baissa la t&ecirc;te, pr&egrave;s de d&eacute;faillir sous le fardeau de ses
+tristesses; mais bient&ocirc;t, se redressant:</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-je!... s'&eacute;cria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens
+quand de ma promptitude et de mon courage d&eacute;pend la vie d'un innocent
+follement compromis par eux!...</p>
+
+<p>Maurice, l'abb&eacute; Midon et les officiers &agrave; demi-solde, entouraient la
+vaillante jeune fille.</p>
+
+<p>Encore voulaient-ils savoir ce qu'elle allait tenter, et si elle ne
+courait pas au-devant d'un danger inutile.</p>
+
+<p>Elle refusa de r&eacute;pondre aux plus pressantes questions. On voulait au
+moins l'accompagner ou la suivre de loin, elle d&eacute;clara qu'elle irait
+seule...</p>
+
+<p>&mdash;Avant deux heures je serai revenue et nous serons fix&eacute;s, dit-elle en
+s'&eacute;lan&ccedil;ant dehors...</p>
+
+<p>Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse &eacute;tait certes difficile;
+Maurice et l'abb&eacute; Midon ne l'avaient que trop &eacute;prouv&eacute; l'avant-veille.
+Assi&eacute;g&eacute; par des familles &eacute;plor&eacute;es, il se sc&eacute;lait, craignant peut-&ecirc;tre
+de faiblir.</p>
+
+<p>Marie-Anne savait cela, mais elle ne s'en inqui&eacute;tait pas. Chanlouineau
+lui avait donn&eacute; un mot&mdash;celui dont il s'&eacute;tait servi&mdash;qui, aux &eacute;poques
+n&eacute;fastes, ouvre les portes les plus s&eacute;v&egrave;rement et les plus obstin&eacute;ment
+ferm&eacute;es.</p>
+
+<p>Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre
+valets fl&acirc;naient et causaient.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que
+je parle &agrave; M. le duc, &agrave; l'instant m&ecirc;me, au sujet de la conspiration...</p>
+
+<p>&mdash;M. le duc est absent.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens pour des r&eacute;v&eacute;lations.</p>
+
+<p>L'attitude des domestiques changea brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied.</p>
+
+<p>Elle le suivit le long de l'escalier et &agrave; travers deux ou trois
+pi&egrave;ces. Enfin, il ouvrit la porte d'un salon, en disant: &laquo;Entrez.&raquo;
+Elle entra...</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas le duc de Sairmeuse qui &eacute;tait dans le salon, mais son
+fils, Martial.</p>
+
+<p>&Eacute;tendu sur un canap&eacute;, il lisait un journal, &agrave; la lueur des six bougies
+d'un cand&eacute;labre.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d'une pi&egrave;ce, plus p&acirc;le et
+plus troubl&eacute; que si la porte e&ucirc;t livr&eacute; passage &agrave; un spectre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... b&eacute;gaya-t-il.</p>
+
+<p>Mais il ma&icirc;trisa vite son &eacute;motion, et en une seconde son esprit alerte
+eut parcouru tous les possibles.</p>
+
+<p>&mdash;Lacheneur est arr&ecirc;t&eacute;! s'&eacute;cria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui
+r&eacute;serve la commission militaire, vous vous &ecirc;tes souvenue de moi.
+Merci, ch&egrave;re Marie-Anne, merci de votre confiance... je ne la
+tromperai pas. Que votre c&#339;ur se rassure. Nous sauverons votre p&egrave;re,
+je vous le promets, je vous le jure... Comment? je ne le sais pas
+encore... Qu'importe!... Il faudra bien que je le sauve, je le
+veux!...</p>
+
+<p>Il s'exprimait avec l'accent de la passion la plus vive, laissant
+d&eacute;border la joie qu'il ressentait, sans songer &agrave; ce qu'elle avait
+d'insultant et de cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re n'est pas arr&ecirc;t&eacute;, dit froidement Marie-Anne...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit Martial, d'une voix h&eacute;sitante, c'est donc... Jean qui
+est... prisonnier?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re est en s&ucirc;ret&eacute;, et il &eacute;chappera &agrave; toutes les recherches
+s'il survit &agrave; ses blessures...</p>
+
+<p>De bl&ecirc;me qu'il &eacute;tait, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le
+feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu'elle connaissait le duel. Il
+n'essaya pas de nier, il voulut se disculper:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Jean qui m'a provoqu&eacute;, dit-il. Je ne voulais pas... je n'ai
+fait que d&eacute;fendre ma vie, dans un combat loyal, &agrave; armes &eacute;gales...</p>
+
+<p>Marie-Anne l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, pronon&ccedil;a-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... moi, je suis plus s&eacute;v&egrave;re que vous... Jean a eu raison de
+me provoquer, il avait devin&eacute; mes esp&eacute;rances... Oui, je m'&eacute;tais dit
+que vous seriez ma ma&icirc;tresse... C'est que je ne vous connaissais pas,
+Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste
+et si pure!...</p>
+
+<p>Il cherchait &agrave; lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et
+&eacute;clata en sanglots.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s tant de coups qui la frappaient sans rel&acirc;che, celui-ci, le
+dernier, &eacute;tait le plus terrible et le plus douloureux.</p>
+
+<p>Quelle &eacute;pouvantable humiliation que cette louange passionn&eacute;e, et
+quelle honte! Ah! maintenant la mesure &eacute;tait comble. &laquo;Chaste et pure,&raquo;
+disait-il. Am&egrave;re d&eacute;rision!... Le matin m&ecirc;me, elle avait cru sentir son
+enfant tressaillir dans son sein.</p>
+
+<p>Mais Martial devait se m&eacute;prendre &agrave; la signification du geste de cette
+infortun&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation
+croissante. Mais si je vous ai dit l'injure, c'est que je veux vous
+offrir la r&eacute;paration... J'ai &eacute;t&eacute; un fou, un mis&eacute;rable vaniteux, car je
+vous aime, je n'aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis
+de Sairmeuse, j'ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous &ecirc;tre ma
+femme?...</p>
+
+<p>Marie-Anne &eacute;coutait, &eacute;perdue de stupeur...</p>
+
+<p>Le vertige, &agrave; la fin, s'emparait d'elle, et il lui semblait que sa
+raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions.</p>
+
+<p>Tout &agrave; l'heure, c'&eacute;tait Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui
+criait qu'il mourait pour elle... C'&eacute;tait Martial, maintenant, qui
+pr&eacute;tendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir.</p>
+
+<p>Et le pauvre paysan condamn&eacute; &agrave; mort et le fils du tout-puissant duc
+de Sairmeuse, enflamm&eacute;s d'un d&eacute;lire semblable, arrivaient pour le
+traduire, &agrave; des expressions pareilles.</p>
+
+<p>Martial, cependant, s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;. Tout enfi&eacute;vr&eacute; d'esp&eacute;rances, il
+attendait une r&eacute;ponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait
+muette, immobile et glac&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous taisez! reprit-il avec une v&eacute;h&eacute;mence nouvelle.
+Douteriez-vous de ma sinc&eacute;rit&eacute;? Non, c'est impossible! Pourquoi donc
+ce silence?... Auriez-vous peur de l'opposition de mon p&egrave;re?... Je
+saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d'ailleurs sa
+volont&eacute;! Ai-je besoin de lui?... Ne suis-je pas mon ma&icirc;tre? ne suis-je
+pas riche, immens&eacute;ment riche!... Je ne serais qu'un mis&eacute;rable sot, si
+j'h&eacute;sitais entre des pr&eacute;jug&eacute;s stupides et le bonheur de ma vie...</p>
+
+<p>Il s'effor&ccedil;ait, &eacute;videmment, de pr&eacute;voir toutes les objections, afin de
+les combattre et de les d&eacute;truire...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce votre famille, qui vous inqui&egrave;te? continuait-il. Votre p&egrave;re
+et votre fr&egrave;re sont poursuivis et la France leur est ferm&eacute;e... Eh
+bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre pr&egrave;s de nous.
+Jean ne m'en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous
+fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je b&eacute;nis ma
+fortune, qui me permettra de vous cr&eacute;er une existence enchant&eacute;e. Je
+vous aime... je saurai bien, &agrave; force de tendresses, vous faire oublier
+toutes les amertumes du pass&eacute;!...</p>
+
+<p>Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien
+comprendre tout ce que r&eacute;v&eacute;laient de passion ses propositions
+inou&iuml;es...</p>
+
+<p>Mais pour cela, pr&eacute;cis&eacute;ment, elle h&eacute;sitait &agrave; lui dire qu'il avait
+inutilement dompt&eacute; les r&eacute;voltes de son orgueil.</p>
+
+<p>Elle se demandait avec &eacute;pouvante &agrave; quelles extr&eacute;mit&eacute;s le porteraient
+les rages de son amour-propre offens&eacute; et si elle n'allait pas trouver
+en lui un ennemi qui ferait &eacute;chouer toutes ses tentatives.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne r&eacute;pondez pas?... interrogea Martial dont l'anxi&eacute;t&eacute; &eacute;tait
+visible.</p>
+
+<p>Elle sentait bien qu'il fallait r&eacute;pondre, en effet, parler, dire
+quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les l&egrave;vres...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle
+enfin... Je vous pr&eacute;parerais, si j'acceptais, des regrets &eacute;ternels!...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-m&ecirc;me.
+Vous avez donn&eacute; votre parole. M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu est votre
+fianc&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... dites un mot, un seul, et ces engagements que je d&eacute;teste sont
+rompus.</p>
+
+<p>Elle se tut. Il &eacute;tait clair que son parti &eacute;tait pris irr&eacute;vocablement
+et qu'elle refusait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me ha&iuml;ssez donc? fit tristement Martial.</p>
+
+<p>S'il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; permis de dire toute la v&eacute;rit&eacute;, Marie-Anne e&ucirc;t
+r&eacute;pondu: &laquo;Oui.&raquo; Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion
+presque insurmontable.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur,
+pronon&ccedil;a-t-elle.</p>
+
+<p>Un &eacute;clair de haine, aussit&ocirc;t &eacute;teint, brilla dans l'&#339;il de Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours Maurice!... dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>Elle s'attendait &agrave; une explosion de col&egrave;re, il resta calme.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende
+&agrave; l'&eacute;vidence!... Il faut que je reconnaisse et que j'avoue que vous
+m'avez fait jouer, &agrave; la R&egrave;che, un personnage affreusement ridicule...
+Jusqu'ici je doutais.</p>
+
+<p>La pauvre fille baissa la t&ecirc;te, rouge de honte jusqu'&agrave; la racine des
+cheveux, mais elle n'essaya pas de nier.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'&eacute;tais pas ma&icirc;tresse de ma volont&eacute;, balbutia-t-elle, mon p&egrave;re
+commandait et mena&ccedil;ait, j'ob&eacute;issais...</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, interrompit-il, votre r&ocirc;le n'a pas &eacute;t&eacute; celui d'une
+jeune fille...</p>
+
+<p>Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu'il cr&ucirc;t
+de sa dignit&eacute; de ne pas laisser deviner la blessure saignante de
+son orgueil, soit que v&eacute;ritablement&mdash;ainsi qu'il le d&eacute;clarait plus
+tard&mdash;il ne put prendre sur lui d'en vouloir &agrave; Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit-il, je m'explique votre pr&eacute;sence ici. Vous venez
+demander la gr&acirc;ce de M. d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! non; mais justice? Le baron est innocent...</p>
+
+<p>Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Si le p&egrave;re est innocent, murmura-t-il, c'est donc le fils qui est
+coupable!...</p>
+
+<p>Elle recula terrifi&eacute;e. Il tenait le secret que les juges n'avaient pas
+su ou n'avaient pas voulu p&eacute;n&eacute;trer. Mais lui, voyant son angoisse, en
+eut piti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron!... Son sang
+vers&eacute; sur l'&eacute;chafaud creuserait entre Maurice et vous un ab&icirc;me que
+rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux v&ocirc;tres...</p>
+
+<p>Rouge, embarrass&eacute;e, Marie-Anne n'osa pas remercier Martial. Comment
+allait-elle reconna&icirc;tre sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;? En le calomniant odieusement.
+Ah! mille fois, elle e&ucirc;t pr&eacute;f&eacute;rer affronter sa col&egrave;re.</p>
+
+<p>Sans nul doute, il allait donner d'utiles indications, quand un valet
+ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand
+uniforme, entra.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi!... s'&eacute;cria-t-il d&egrave;s le seuil, il faut avouer que ce
+Chupin est un limier incomparable, gr&acirc;ce &agrave; lui...</p>
+
+<p>Il s'interrompit brusquement, il venait de reconna&icirc;tre Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;La fille de ce coquin de Lacheneur!... fit-il, de l'air le plus
+surpris, que veut-elle?</p>
+
+<p>Le moment d&eacute;cisif &eacute;tait arriv&eacute;. La vie du baron allait d&eacute;pendre de
+l'adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible
+responsabilit&eacute; lui rendit comme par magie tout son sang-froid et m&ecirc;me
+quelque chose de plus.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a charg&eacute;e de vous vendre une r&eacute;v&eacute;lation, monsieur, dit-elle
+r&eacute;solument.</p>
+
+<p>Le duc l'examina curieusement, et c'est en riant du meilleur c&#339;ur
+qu'il se laissa tomber et s'&eacute;tendit sur un canap&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vendez, la belle, r&eacute;pondit-il, vendez!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur.</p>
+
+<p>Sur un signe de son p&egrave;re, Martial se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez parler, maintenant... mam'selle, dit le duc.</p>
+
+<p>Elle n'eut pas une seconde d'h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez avoir lu, monsieur, commen&ccedil;a-t-elle, la circulaire qui
+convoquait tous les conjur&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Certes!... j'en ai une douzaine d'exemplaires dans ma poche.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui pensez-vous qu'elle a &eacute;t&eacute; r&eacute;dig&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Par le sieur Escorval, &eacute;videmment, ou par votre p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l'&#339;uvre du marquis de
+Sairmeuse, votre fils...</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse se dressa, l'&#339;il flamboyant, plus rouge que son
+pantalon garance.</p>
+
+<p>&mdash;Jarnibieu!... s'&eacute;cria-t-il, je vous engage, la fille, &agrave; brider votre
+langue!...</p>
+
+<p>&mdash;La preuve existe de ce que j'avance!...</p>
+
+<p>&mdash;Silence, coquine! sinon...</p>
+
+<p>&mdash;La personne qui m'envoie, monsieur le duc, poss&egrave;de le brouillon de
+cette circulaire, &eacute;crit en entier de la main de M. Martial, et je dois
+vous dire...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas. Le duc bondit jusqu'&agrave; la porte et d'une voix de
+tonnerre appela son fils.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Martial rentra.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;p&eacute;tez, dit le duc &agrave; Marie-Anne, r&eacute;p&eacute;tez devant mon fils ce que
+vous venez de me dire.</p>
+
+<p>Audacieusement, le front haut, d'une voix ferme, Marie-Anne r&eacute;p&eacute;ta.</p>
+
+<p>Elle s'attendait, de la part du marquis, &agrave; des d&eacute;n&eacute;gations indign&eacute;es,
+&agrave; des reproches cruels, &agrave; des explications violentes. Point. Il
+&eacute;coutait d'un air nonchalant et m&ecirc;me elle croyait lire dans ses yeux
+comme un encouragement &agrave; poursuivre et des promesses de protection.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Marie-Anne eut achev&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... demanda violemment M. de Sairmeuse &agrave; son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, r&eacute;pondit Martial d'un ton l&eacute;ger, je voudrais voir un peu
+cette fameuse circulaire.</p>
+
+<p>Le duc lui en tendit un exemplaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez!... lisez!...</p>
+
+<p>Martial n'y jeta qu'un regard, il &eacute;clata de rire et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Bien jou&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que Chanlouineau est un rus&eacute; comp&egrave;re... Qui diable! jamais se
+serait attendu &agrave; tant d'astuce, en voyant la face honn&ecirc;te de ce gros
+gars... Fiez-vous donc apr&egrave;s &agrave; la mine des gens!...</p>
+
+<p>De sa vie, le duc de Sairmeuse n'avait &eacute;t&eacute; soumis &agrave; une &eacute;preuve si
+rude.</p>
+
+<p>&mdash;Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il &agrave; son fils d'une voix
+&eacute;trangl&eacute;e, vous &eacute;tiez donc un des instigateurs de la r&eacute;bellion...</p>
+
+<p>La physionomie de Martial s'assombrit, et d'un ton de d&eacute;daigneuse
+hauteur:</p>
+
+<p>&mdash;Voici quatre fois d&eacute;j&agrave;, monsieur, fit-il, que vous m'adressez cette
+question, et quatre fois que je vous r&eacute;ponds: non. Cela devrait
+suffire. Si la fantaisie m'e&ucirc;t pris de me m&ecirc;ler de ce mouvement, je
+vous l'avouerais le plus ing&eacute;nument du monde. Quelles raisons ai-je de
+me cacher de vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Au fait!... interrompit furieusement le duc, au fait!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... r&eacute;pondit Martial, reprenant son ton l&eacute;ger, le fait est
+qu'un brouillon de cette circulaire existe, &eacute;crit de ma plus belle
+&eacute;criture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle
+que cherchant l'expression juste j'ai ratur&eacute; et surcharg&eacute; plusieurs
+mots... Ai-je dat&eacute; ce brouillon? Je crois que oui, mais je n'en
+jurerais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Conciliez donc cela avec vos d&eacute;n&eacute;gations? s'&eacute;cria M. de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement!... Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau
+s'&eacute;tait moqu&eacute; de moi!...</p>
+
+<p>Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l'exasp&eacute;rait plus que
+tout, c'&eacute;tait l'imperturbable tranquillit&eacute; de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez donc plut&ocirc;t, dit-il en montrant le poing &agrave; Marie-Anne, que
+vous vous &ecirc;tes laiss&eacute; engluer par votre ma&icirc;tresse...</p>
+
+<p>Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tol&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Lacheneur n'est pas ma ma&icirc;tresse, d&eacute;clara-t-il d'un ton
+imp&eacute;rieux jusqu'&agrave; la menace. Il est vrai qu'il ne tient qu'&agrave;
+elle d'&ecirc;tre demain la marquise de Sairmeuse!... Laissons les
+r&eacute;criminations, elles n'avanceront en rien nos affaires.</p>
+
+<p>Une lueur de raison qui &eacute;clairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse
+arr&ecirc;ta sur ses l&egrave;vres la plus outrageante r&eacute;plique.</p>
+
+<p>Tout fr&eacute;missant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le
+salon; puis revenant &agrave; Marie-Anne, qui restait &agrave; la m&ecirc;me place, roide
+comme une statue:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Entre les mains d'une personne qui ne vous le rendra que sous
+certaines conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette personne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il m'est d&eacute;fendu de vous dire.</p>
+
+<p>Il y avait de l'admiration et de la jalousie, dans le regard que
+Martial attachait sur Marie-Anne.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;bahi de son sang-froid et de sa pr&eacute;sence d'esprit. O&ugrave; donc
+puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui
+pour un rien rougissait... Ah! elle devait &ecirc;tre bien puissante, la
+passion qui donnait &agrave; sa voix cette sonorit&eacute;, cette flamme &agrave; ses yeux,
+tant de pr&eacute;cision &agrave; ses r&eacute;ponses.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je n'acceptais pas les... conditions qu'on pr&eacute;tend m'imposer?
+interrogea M. de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;On utiliserait le brouillon de la circulaire...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par l&agrave;?...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour
+Paris un homme de confiance, charg&eacute; de mettre ce document sous les
+yeux de divers personnages, connus pour n'&ecirc;tre pas pr&eacute;cis&eacute;ment de vos
+amis. Il le montrerait &agrave; M. Lain&eacute;, par exemple... ou &agrave; M. le duc
+de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la
+signification et la valeur... Cet &eacute;crit prouve-t-il, oui ou non, la
+complicit&eacute; de M. le marquis de Sairmeuse?... Avez-vous, oui ou non,
+os&eacute; juger et condamner &agrave; mort des infortun&eacute;s qui n'&eacute;taient que les
+soldats de votre fils?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... mis&eacute;rable!... interrompit le duc, sc&eacute;l&eacute;rate, coquine,
+vip&egrave;re...</p>
+
+<p>Toutes les injures qui lui vinrent &agrave; la m&eacute;moire, il les &eacute;grena comme
+un chapelet. Il &eacute;tait hors de soi, il &eacute;cumait, les yeux lui sortaient
+de la t&ecirc;te, il ne savait plus ce qu'il disait.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, criait-il avec des gestes furibonds, voil&agrave; ce qu'il fallait
+craindre. Oui, j'ai des ennemis acharn&eacute;s, oui, j'ai des envieux, qui
+donneraient leur petit doigt pour cette ex&eacute;crable lettre... Ah! s'ils
+la tenaient!... Ils obtiendraient une enqu&ecirc;te... Et alors, adieu les
+r&eacute;compenses &eacute;clatantes dues &agrave; mes services...</p>
+
+<p>Qu'on nous envoie de Paris quelque coquin int&eacute;ress&eacute; &agrave; notre perte, et
+il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera
+sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous d&eacute;clarait son
+complice et son chef... Il vous fera d&eacute;shabiller par des m&eacute;decins qui,
+voyant une cicatrice fra&icirc;che, vous demanderont o&ugrave; vous avez re&ccedil;u une
+blessure et pourquoi vous l'avez cach&eacute;e...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, de quoi ne m'accuserait-on pas?... On dirait que j'ai
+brusqu&eacute; la proc&eacute;dure pour &eacute;touffer les voix qui s'&eacute;levaient contre mon
+fils... Peut-&ecirc;tre irait-on jusqu'&agrave; insinuer que je favorisais sous
+main le soul&egrave;vement... Je serais vilipend&eacute; dans tous les journaux!...</p>
+
+<p>Et qui aurait, s'il vous pla&icirc;t, renvers&eacute; la fortune de notre maison
+quand j'allais la porter si haut?... Vous seul, marquis...</p>
+
+<p>Mais c'est ainsi... On se targue de diplomatie, de profondeur, de
+p&eacute;n&eacute;tration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le
+premier paysan venu...</p>
+
+<p>On ne croit &agrave; rien, on doute de tout, on est froid, sceptique,
+d&eacute;daigneux, frondeur, railleur, us&eacute;, blas&eacute;... Mais qu'un cotillon
+paraisse, bssst!... On s'enflamme comme un s&eacute;minariste et on est pr&ecirc;t
+&agrave; toutes les sottises... C'est &agrave; vous que je m'adresse, marquis...
+entendez-vous?... parlez!... qu'avez-vous &agrave; dire?...</p>
+
+<p>Martial avait &eacute;cout&eacute; d'un air froidement railleur, sans m&ecirc;me essayer
+d'interrompre.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, monsieur, que si M<sup>lle</sup> Lacheneur avait quelques doutes sur
+la valeur du document qu'elle poss&egrave;de... elle ne les a plus.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse devait tomber comme un seau d'eau glac&eacute;e sur la col&egrave;re
+du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout &eacute;pouvant&eacute;
+de ce qu'il venait de dire, il demeura stupide d'&eacute;tonnement, bouche
+b&eacute;ante, les yeux &eacute;carquill&eacute;s.</p>
+
+<p>Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu'on exige de
+mon p&egrave;re en &eacute;change de cette lettre?...</p>
+
+<p>&mdash;La vie et la libert&eacute; du baron d'Escorval, monsieur.</p>
+
+<p>Cela secoua le duc comme une d&eacute;charge &eacute;lectrique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... s'&eacute;cria-t-il, je savais bien qu'on me demanderait
+l'impossible!...</p>
+
+<p>&Agrave; son exaltation, un profond abattement succ&eacute;dait. Il se laissa
+tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit,
+cherchant &eacute;videmment un exp&eacute;dient.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'&ecirc;tre pas venue me trouver avant le jugement,
+murmurait-il. Alors, je pouvais tout... Maintenant j'ai les mains
+li&eacute;es. La commission a prononc&eacute;, il faut que le jugement s'ex&eacute;cute...</p>
+
+<p>Il se leva, et du ton d'un homme r&eacute;sign&eacute; &agrave; tout:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, fit-il, je risquerais &agrave; essayer seulement de sauver le
+baron&mdash;il lui rendait son titre, tant il &eacute;tait troubl&eacute;&mdash;mille fois
+plus que je n'ai &agrave; craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle&mdash;il ne
+disait plus: &laquo;la belle&raquo;&mdash;vous pouvez utiliser votre... document.</p>
+
+<p>Le duc se disposait &agrave; quitter le salon, Martial le retint d'un signe.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;fl&eacute;chissons encore, dit-il, avant de jeter le manche apr&egrave;s la
+cogn&eacute;e... Notre situation n'est pas sans pr&eacute;c&eacute;dents. Il y a quatre
+mois de cela, le comte de Lavalette venait d'&ecirc;tre condamn&eacute; &agrave; mort.
+Le roi souhaitait vivement faire gr&acirc;ce, mais son entourage, des
+ministres, les gens de la cour s'y opposaient de toutes leurs
+forces... Que fit le roi, qui &eacute;tait le ma&icirc;tre, cependant?... Il parut
+rester sourd &agrave; toutes les supplications, on dressa l'&eacute;chafaud... et
+cependant Lavalette fut sauv&eacute;!... Et il n'y eut personne de compromis.
+Pourtant... un ge&ocirc;lier perdit sa place... il vit de ses rentes
+maintenant.</p>
+
+<p>Marie-Anne devait saisir avidement l'id&eacute;e si habilement pr&eacute;sent&eacute;e par
+Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'&eacute;cria-t-elle, le comte de Lavalette, prot&eacute;g&eacute; par une royale
+connivence, r&eacute;ussit &agrave; s'&eacute;chapper...</p>
+
+<p>La simplicit&eacute; de l'exp&eacute;dient, l'autorit&eacute; de l'exemple surtout,
+devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l'observait crut voir
+peu &agrave; peu s'effacer les plis de son front.</p>
+
+<p>&mdash;Une &eacute;vasion, murmurait-il, c'est encore bien chanceux... Cependant,
+avec un peu d'adresse, si on &eacute;tait s&ucirc;r du secret...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le secret sera religieusement gard&eacute;, monsieur le duc...
+interrompit Marie-Anne...</p>
+
+<p>D'un coup d'&#339;il, Martial lui recommanda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;On peut toujours, reprit-il, &eacute;tudier l'exp&eacute;dient et calculer ses
+cons&eacute;quences... cela n'engage &agrave; rien. Quand doit &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute; le
+jugement?</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Demain.</p>
+
+<p>Cette terrible r&eacute;ponse n'arracha pas un tressaillement &agrave; Marie-Anne.
+Les angoisses du duc lui avaient donn&eacute; la mesure de ce qu'elle pouvait
+esp&eacute;rer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune
+marquis... Par bonheur il n'est que sept heures et demie, et jusqu'&agrave;
+dix heures mon p&egrave;re peut se montrer &agrave; la citadelle sans &eacute;veiller le
+moindre soup&ccedil;on...</p>
+
+<p>Il s'interrompit. Ses yeux, o&ugrave; &eacute;clatait la plus absolue confiance, se
+voilaient.</p>
+
+<p>Il venait d'apercevoir une difficult&eacute; impr&eacute;vue, et dans sa pens&eacute;e
+presque insurmontable.</p>
+
+<p>&mdash;Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il.
+Le concours d'un subalterne, d'un ge&ocirc;lier ou d'un soldat nous est
+indispensable.</p>
+
+<p>Il se retourna vers son p&egrave;re, et brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter
+absolument?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trois ou quatre espions... on pourrait les t&acirc;ter...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! le mis&eacute;rable qui trahit ses camarades pour quelques sous,
+nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honn&ecirc;te homme,
+partageant les id&eacute;es du baron d'Escorval... un ancien soldat de
+Napol&eacute;on, s'il est possible.</p>
+
+<p>Il tomba dans une r&ecirc;verie profonde, en proie &eacute;videmment aux pires
+perplexit&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut agir doit se confier &agrave; quelqu'un, murmurait-il, et ici une
+indiscr&eacute;tion perd tout!...</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que Martial, Marie-Anne se torturait l'esprit, quand une
+inspiration qu'elle jugea divine lui vint.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais l'homme que vous demandez! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi!... &Agrave; la citadelle!...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde!... Songez bien qu'il nous faut un brave capable de se
+d&eacute;vouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l'&eacute;vasion venant &agrave;
+&ecirc;tre d&eacute;couverte, les instruments seraient sacrifi&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Je r&eacute;ponds de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est un soldat?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un humble caporal... Mais par la noblesse de son c&#339;ur il est
+digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous
+pouvons nous confier &agrave; lui sans crainte.</p>
+
+<p>Si elle parlait ainsi, elle qui e&ucirc;t donn&eacute; sa vie pour le salut du
+baron, c'est que sa certitude &eacute;tait compl&egrave;te, absolue.</p>
+
+<p>Ainsi pensa Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'adresserai donc &agrave; cet homme, fit-il, comment le nommez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle Bavois et il est caporal &agrave; la 1<sup>re</sup> compagnie des
+grenadiers de la l&eacute;gion de Montaignac.</p>
+
+<p>&mdash;Bavois!... r&eacute;p&eacute;ta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la
+m&eacute;moire, Bavois!... Mon p&egrave;re trouvera bien quelque pr&eacute;texte pour le
+faire appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le pr&eacute;texte est tout trouv&eacute;, monsieur le marquis. C'est ce brave
+soldat qui avait &eacute;t&eacute; laiss&eacute; en observation &agrave; Escorval, apr&egrave;s la visite
+domiciliaire...</p>
+
+<p>&mdash;Tout va donc bien de ce c&ocirc;t&eacute;, fit Martial, poursuivons...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute; et il &eacute;tait all&eacute; s'adosser &agrave; la chemin&eacute;e, se
+rapprochant ainsi de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, monsieur, commen&ccedil;a-t-il, que le baron d'Escorval a &eacute;t&eacute;
+s&eacute;par&eacute; des autres condamn&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;En effet... il est seul dans une chambre spacieuse et fort
+convenable.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-elle situ&eacute;e, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Au second &eacute;tage de la tour plate.</p>
+
+<p>Mais Martial n'&eacute;tait pas aussi bien que son p&egrave;re au fait des &ecirc;tres
+de la citadelle de Montaignac; il fut un moment &agrave; chercher dans ses
+souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;La tour plate, fit-il, n'est-ce pas cette tour si grosse qu'on
+aper&ccedil;oit de si loin, et qui est construite &agrave; un endroit o&ugrave; le rocher
+est presque &agrave; pic?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&Agrave; l'empressement que M. de Sairmeuse mettait &agrave; r&eacute;pondre, empressement
+bien loin de son caract&egrave;re si fier, il &eacute;tait ais&eacute; de comprendre qu'il
+&eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; tenter beaucoup pour la d&eacute;livrance du condamn&eacute; &agrave; mort.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est la fen&ecirc;tre de la chambre du baron? continua Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Assez grande... haute surtout... elle n'a pas d'abat-jour comme les
+fen&ecirc;tres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de
+fer crois&eacute;es et scell&eacute;es profond&eacute;ment dans le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Bast!... on vient ais&eacute;ment &agrave; bout d'une barre de fer avec une bonne
+lime... de quel c&ocirc;t&eacute; ouvre cette fen&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Elle donne sur la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire sur le pr&eacute;cipice... Diable!... c'est une difficult&eacute;
+cela... il est vrai que d'un autre c&ocirc;t&eacute; c'est un avantage. Place-t-on
+des factionnaires au pied de cette tour?...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais... &Agrave; quoi bon... Entre la ma&ccedil;onnerie et le rocher &agrave; pic, il
+n'y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, m&ecirc;me
+en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n'a ni
+parapet, ni garde-fou.</p>
+
+<p>Martial s'arr&ecirc;ta, cherchant s'il n'oubliait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une question importante, reprit-il. &Agrave; quelle hauteur est la
+fen&ecirc;tre de la chambre de M. d'Escorval?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est &agrave; quarante pieds environ de l'entablement...</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi!... je ne sais pas trop... Une soixantaine de pieds au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est haut!... c'est terriblement haut!... Le baron, par
+bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n'y a pas d'autre
+moyen.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps que l'interrogatoire fin&icirc;t, M. de Sairmeuse commen&ccedil;ait
+&agrave; s'impatienter.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il &agrave; son fils, me ferez-vous l'honneur de
+m'expliquer votre plan.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir mis, en commen&ccedil;ant, une certaine &acirc;pret&eacute; &agrave; ses questions,
+Martial, insensiblement, &eacute;tait revenu &agrave; ce ton railleur et l&eacute;ger qui
+avait le don d'exasp&eacute;rer si fort M. de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Il est s&ucirc;r du succ&egrave;s, pensa Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon plan, disait Martial, est la simplicit&eacute; m&ecirc;me... Soixante et
+quarante font cent... Il s'agit de se procurer cent pieds de bonne
+corde... Cela fera un volume &eacute;norme, je le sais bien, mais peu
+importe!... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m'enveloppe
+d'un large manteau et je vous accompagne &agrave; la citadelle... Vous
+demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un
+endroit obscur, je lui expose nos intentions...</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse haussait les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il, &agrave; cette
+heure, &agrave; Montaignac?... Allez-vous courir de boutique en boutique?
+Autant publier votre projet &agrave; son de trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d'Escorval
+le feront...</p>
+
+<p>Le duc allait &eacute;lever de nouvelles objections, il l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, monsieur, fit-il avec vivacit&eacute;, n'oubliez pas quel danger
+nous menace et combien peu de temps nous avons... J'ai commis la
+faute, laissez-moi la r&eacute;parer...</p>
+
+<p>Et se retournant vers Marie-Anne:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez consid&eacute;rer le baron comme sauv&eacute;, poursuivit-il, mais il
+faut que je m'entende avec un de vos amis... Retournez vite &agrave; <i>l'h&ocirc;tel
+de France</i> et envoyez le cur&eacute; de Sairmeuse me rejoindre sur la place
+d'Armes, o&ugrave; je vais l'attendre...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h3>
+
+
+<p>Arr&ecirc;t&eacute; des premiers au moment de la panique des conjur&eacute;s devant
+Montaignac, le baron d'Escorval n'avait pas eu une seconde
+d'illusions...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un homme perdu!... pensa-t-il.</p>
+
+<p>Et envisageant d'une &acirc;me sereine la mort toute proche, il ne songea
+plus qu'aux p&eacute;rils qui mena&ccedil;aient son fils.</p>
+
+<p>Son attitude devant ses juges fut le r&eacute;sultat de cette pr&eacute;occupation.</p>
+
+<p>Il ne respira vraiment qu'apr&egrave;s avoir vu Maurice tra&icirc;n&eacute; hors de la
+salle par l'abb&eacute; Midon et les officiers &agrave; demi-solde... Il avait
+compris que son fils voulait se livrer...</p>
+
+<p>C'est donc le front haut, le maintien assur&eacute;, le regard droit et clair
+que le baron &eacute;couta la sentence fatale. D'avance son sacrifice &eacute;tait
+fait.</p>
+
+<p>Mais bien lui en prit d'avoir d&eacute;j&agrave; confi&eacute; &agrave; son courageux d&eacute;fenseur
+l'expression de ses volont&eacute;s derni&egrave;res... Les soldats charg&eacute;s de
+reconduire les condamn&eacute;s &agrave; leur prison envahirent la salle.</p>
+
+<p>La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui
+venaient d'&ecirc;tre frapp&eacute;s en &eacute;taient encore &agrave; comprendre les &eacute;v&eacute;nements
+dont la vertigineuse rapidit&eacute; les conduisait &agrave; l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Et stupides d'&eacute;tonnement plus que d'effroi, ils se pressaient &agrave; la
+porte trop &eacute;troite de la chapelle, comme des b&#339;ufs ahuris qui se
+serrent les uns contre les autres &agrave; la porte de l'abattoir.</p>
+
+<p>Si grande fut la confusion, que M. d'Escorval se trouva refoul&eacute; pr&egrave;s
+de Chanlouineau, qui commen&ccedil;a la com&eacute;die de sa d&eacute;faillance.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage donc!... lui dit-il, indign&eacute; de cet acc&egrave;s de l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est facile &agrave; dire!... geignit le robuste gars.</p>
+
+<p>Et personne ne l'observant, il se pencha vers le baron, et tout bas,
+d'une voix br&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour
+cette nuit.</p>
+
+<p>Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d'Escorval, mais il
+attribua ses paroles au d&eacute;lire de la peur.</p>
+
+<p>Ramen&eacute; &agrave; sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il
+eut cette vision terrible et sublime de la derni&egrave;re heure qui est
+l'esp&eacute;rance ou le d&eacute;sespoir de qui va mourir...</p>
+
+<p>Il savait quelles lois terribles r&eacute;gissent les tribunaux
+d'exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour,
+peut-&ecirc;tre, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait
+devant un peloton de soldats, un officier l&egrave;verait son &eacute;p&eacute;e... et tout
+serait fini, il tomberait sous les balles...</p>
+
+<p>Alors, que deviendraient sa femme et son fils?...</p>
+
+<p>Ah! son c&#339;ur se brisait en songeant &agrave; ces &ecirc;tres chers et ador&eacute;s!...
+Il &eacute;tait seul, il pleura...</p>
+
+<p>Mais, soudain, il se dressa, &eacute;pouvant&eacute; de son attendrissement... Si
+son &acirc;me allait s'amollir &agrave; ces d&eacute;solantes pens&eacute;es!... s'il allait &ecirc;tre
+trahi par son &eacute;nergie!... Manquerait-il de courage, tout &agrave; coup!...
+Le verrait-on donc, lui, p&acirc;lir et d&eacute;faillir devant le peloton
+d'ex&eacute;cution!...</p>
+
+<p>Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l'envahissait, et il
+se mit &agrave; marcher dans sa prison, s'effor&ccedil;ant d'occuper son esprit aux
+choses ext&eacute;rieures...</p>
+
+<p>La chambre qu'on lui avait donn&eacute;e &eacute;tait tr&egrave;s-vaste, carrel&eacute;e et
+extr&ecirc;mement haute d'&eacute;tage. Jadis elle communiquait avec la pi&egrave;ce
+voisine, mais la porte de communication avait &eacute;t&eacute; mur&eacute;e depuis
+longtemps, m&ecirc;me le ciment qui reliait entre elles les pierres larges
+et peu &eacute;paisses &eacute;tait tomb&eacute;, et il en r&eacute;sultait des jours par o&ugrave; on
+pouvait, avec un peu d'application, voir d'une pi&egrave;ce dans l'autre.</p>
+
+<p>Machinalement, M. d'Escorval colla son &#339;il &agrave; un de ces interstices...
+Peut-&ecirc;tre avait-il pour voisin quelque condamn&eacute;?... Il ne vit
+personne. Il appela, tout bas d'abord, puis plus haut... aucune voix
+ne r&eacute;pondit &agrave; la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'abattais cette mince cloison?... pensa-t-il.</p>
+
+<p>Il tressaillit, puis haussa les &eacute;paules. Et apr&egrave;s?... Cette cloison
+renvers&eacute;e, il se trouverait dans une chambre pareille &agrave; la sienne,
+ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il
+entendait le pas monotone.</p>
+
+<p>Cependant, c'&eacute;tait une pens&eacute;e d'&eacute;vasion qui lui &eacute;tait venue. Quelle
+folie!... Il devait bien savoir que toutes les pr&eacute;cautions &eacute;taient
+prises.</p>
+
+<p>Oui, il le savait, et pourtant il ne put s'emp&ecirc;cher d'aller examiner
+la fen&ecirc;tre... Deux rangs de barres de fer la d&eacute;fendaient. Elles
+&eacute;taient scell&eacute;es de telle sorte qu'il &eacute;tait impossible d'avancer la
+t&ecirc;te et de se rendre compte de la hauteur &agrave; laquelle on se trouvait du
+sol.</p>
+
+<p>Cette hauteur devait &ecirc;tre consid&eacute;rable, &agrave; en juger par l'&eacute;tendue de la
+vue.</p>
+
+<p>Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain,
+le baron d&eacute;couvrait une ligne onduleuse de collines dont le point
+culminant ne pouvait &ecirc;tre que la lande de la R&egrave;che... Les grandes
+masses sombres qu'il apercevait sur la droite &eacute;taient probablement les
+hautes futaies de Sairmeuse... Enfin, sur la gauche, dans le pli de
+coteau, il devinait la vall&eacute;e de l'Oiselle et Escorval...</p>
+
+<p>Son &acirc;me s'envolait vers cette retraite riante, o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; si
+heureux, o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; aim&eacute;, o&ugrave; il esp&eacute;rait mourir de la mort calme
+et sereine du juste...</p>
+
+<p>Et au souvenir des f&eacute;licit&eacute;s pass&eacute;es, en songeant aux r&ecirc;ves &eacute;vanouis,
+ses yeux, encore une fois, s'emplissaient de larmes...</p>
+
+<p>Mais il les s&eacute;cha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison.</p>
+
+<p>Deux soldats parurent.</p>
+
+<p>L'un d'eux avait &agrave; la main un flambeau allum&eacute;, l'autre tenait un de
+ces longs paniers &agrave; compartiments qui servent &agrave; porter le repas des
+officiers de garde.</p>
+
+<p>Ces hommes &eacute;taient visiblement tr&egrave;s-&eacute;mus, et cependant, ob&eacute;issant &agrave;
+un sentiment de d&eacute;licatesse instinctive, ils affectaient une sorte de
+gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre d&icirc;ner, monsieur, que nous vous apportons, dit l'un
+d'eux, il doit &ecirc;tre tr&egrave;s-bon, car il vient de la cuisine du commandant
+de la citadelle.</p>
+
+<p>M. d'Escorval sourit tristement... Certaines attentions des ge&ocirc;liers
+ont une signification sinistre.</p>
+
+<p>Cependant, lorsqu'il s'assit devant la petite table qu'on venait de
+lui pr&eacute;parer, il se trouva qu'il avait r&eacute;ellement faim.</p>
+
+<p>Il mangea de bon app&eacute;tit, et causa presque gaiement avec les soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut toujours esp&eacute;rer, monsieur, lui disaient ces braves
+gar&ccedil;ons... Qui sait!... On en a vu revenir de plus loin.</p>
+
+<p>Ayant fini, le baron demanda qu'on lui laiss&acirc;t la lumi&egrave;re et qu'on lui
+apport&acirc;t du papier, de l'encre et des plumes... Il fut fait selon ses
+d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui
+avait &eacute;t&eacute; utile... La d&eacute;faillance de son esprit &eacute;tait pass&eacute;e, le
+sang-froid lui &eacute;tait revenu, il pouvait r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>Alors il s'&eacute;tonna d'&ecirc;tre sans nouvelles de M<sup>me</sup> d'Escorval et de
+Maurice.</p>
+
+<p>Leur aurait-on donc refus&eacute; l'acc&egrave;s de sa prison?... Non, il ne pouvait
+le croire, il ne pouvait imaginer qu'il exist&acirc;t des hommes assez
+cruels pour emp&ecirc;cher un malheureux de presser contre son c&#339;ur, dans
+une supr&ecirc;me &eacute;treinte, avant de mourir, sa femme et son fils...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc que ni la baronne ni Maurice n'avaient essay&eacute; d'arriver
+jusqu'&agrave; lui. Comment cela se faisait-il?... Certainement, il &eacute;tait
+survenu quelque chose!... Quoi?</p>
+
+<p>Son imagination lui repr&eacute;sentait les pires malheurs... Il voyait sa
+femme agonisante, morte peut-&ecirc;tre... Il voyait Maurice fou de douleur
+&agrave; genoux devant le lit de sa m&egrave;re...</p>
+
+<p>Mais ils pouvaient encore venir... Il consulta sa montre, elle
+marquait sept heures...</p>
+
+<p>Mais il attendit vainement... Les tambours battirent la retraite, puis
+une demi-heure plus tard l'appel du soir... rien... personne!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c'est mourir
+deux fois!...</p>
+
+<p>Il se disposait pourtant &agrave; &eacute;crire, quand des pas retentirent dans le
+corridor, nombreux, bruyants... Des &eacute;perons sonnaient sur les dalles,
+on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires pr&eacute;sentant les
+armes...</p>
+
+<p>Tout palpitant, le baron se dressa en disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est eux!...</p>
+
+<p>Il se trompait, les pas s'&eacute;loign&egrave;rent...</p>
+
+<p>&mdash;Une ronde!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>Mais au m&ecirc;me moment, deux objets lanc&eacute;s par le judas de la porte
+roul&egrave;rent au milieu de la chambre...</p>
+
+<p>M. d'Escorval se pr&eacute;cipita...</p>
+
+<p>On venait de lui jeter deux limes.</p>
+
+<p>Son premier sentiment fut tout de d&eacute;fiance. Il savait qu'il est des
+ge&ocirc;liers qui mettent leur amour-propre &agrave; d&eacute;shonorer leurs prisonniers
+avant de les livrer &agrave; l'ex&eacute;cuteur!...</p>
+
+<p>Qui lui assurait qu'on n'esp&eacute;rait pas l'embarquer dans quelque
+aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais o&ugrave; il
+laisserait, sinon l'honneur, au moins la renomm&eacute;e de l'honneur.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces
+instruments de d&eacute;livrance et de libert&eacute;?</p>
+
+<p>Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles &eacute;taient
+accompagn&eacute;es se repr&eacute;sentaient bien &agrave; sa m&eacute;moire, mais il n'en &eacute;tait
+que plus perplexe.</p>
+
+<p>Il restait donc debout, le front pliss&eacute; par l'effort de sa pens&eacute;e,
+tournant et retournant ces limes fines et bien tremp&eacute;es, lorsqu'il
+aper&ccedil;ut &agrave; terre, pli&eacute; menu, un papier qu'il n'avait pas remarqu&eacute; tout
+d'abord.</p>
+
+<p>Il le ramassa vivement, le d&eacute;plia et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Vos amis veillent... Tout est pr&ecirc;t pour votre &eacute;vasion... H&acirc;tez-vous
+de scier les barreaux de votre fen&ecirc;tre... Maurice et sa m&egrave;re vous
+embrassent... Espoir, courage!&raquo;</p>
+
+<p>Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M.</p>
+
+<p>Mais le baron n'avait pas besoin de cette initiale pour &ecirc;tre rassur&eacute;.
+Il avait reconnu l'&eacute;criture de l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! celui-l&agrave; est un v&eacute;ritable ami, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Puis, le souvenir des d&eacute;chirements de son &acirc;me lui revenant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient
+veiller ma derni&egrave;re veille!... Et je doutais de leur &eacute;nergie, et je me
+plaignais de leur abandon!...</p>
+
+<p>Une joie immense le p&eacute;n&eacute;trait, il porta &agrave; ses l&egrave;vres cette lettre qui
+lui annon&ccedil;ait la vie, la libert&eacute;, et r&eacute;solument il se dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'&#339;uvre!... &agrave; l'&#339;uvre!...</p>
+
+<p>Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les
+&eacute;normes barreaux quand il lui sembla qu'on ouvrait la porte de la
+chambre voisine.</p>
+
+<p>On l'ouvrait, positivement... On la referma, mais non &agrave; la clef...
+Puis on marcha avec une certaine pr&eacute;caution. Qu'est-ce que cela
+voulait dire? &Eacute;tait-ce quelque nouvel accus&eacute; qu'on emprisonnait, ou
+mettait-on l&agrave; un espion?</p>
+
+<p>Pr&ecirc;tant l'oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et
+dont il lui &eacute;tait absolument impossible d'expliquer la cause.</p>
+
+<p>Inquiet, il s'avan&ccedil;a &agrave; pas muets jusqu'&agrave; l'ancienne porte de
+communication, s'agenouilla et appliqua son &#339;il &agrave; l'un des
+interstices de la l&eacute;g&egrave;re ma&ccedil;onnerie...</p>
+
+<p>Ce qu'il vit, dans l'autre chambre, faillit lui arracher un cri de
+stupeur.</p>
+
+<p>Dans un des angles, un homme &eacute;tait debout, &eacute;clair&eacute; par une grosse
+lanterne d'&eacute;curie plac&eacute;e &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Il tournait sur lui-m&ecirc;me, tr&egrave;s-vite, et par ce mouvement d&eacute;vidait une
+longue corde roul&eacute;e autour de son corps comme du fil sur une bobine...</p>
+
+<p>M. d'Escorval se t&acirc;tait, pour s'assurer qu'il &eacute;tait bien &eacute;veill&eacute;,
+qu'il n'&eacute;tait pas le jouet d'un de ces r&ecirc;ves d&eacute;cevants, si cruels au
+r&eacute;veil, qui bercent les prisonniers de promesses de libert&eacute;.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment cette corde lui &eacute;tait destin&eacute;e. C'&eacute;tait elle qu'il
+attacherait &agrave; un des tron&ccedil;ons de ses barreaux bris&eacute;s...</p>
+
+<p>Mais comment cet homme se trouvait-il l&agrave;, seul?...</p>
+
+<p>De quelle autorit&eacute; jouissait-il donc dans la citadelle qu'il avait pu,
+en d&eacute;pit de la consigne des sentinelles et des rondes, s'introduire
+dans cette pi&egrave;ce?... Il n'&eacute;tait pas soldat, ou du moins il ne portait
+pas l'uniforme...</p>
+
+<p>Malheureusement, la fente de la cloison &eacute;tait dispos&eacute;e de telle fa&ccedil;on
+que le rayon visuel n'arrivait pas &agrave; hauteur d'homme, et quelques
+efforts que fit le baron, il lui &eacute;tait impossible d'apercevoir le
+visage de cet ami&mdash;il le jugeait tel&mdash;dont la bravoure touchait &agrave; la
+folie.</p>
+
+<p>Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde,
+sur le carreau, pr&egrave;s de lui, s'amoncelait en cercle... Il prenait,
+pour ne la point emm&ecirc;ler les plus grandes pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>Incapable de r&eacute;sister &agrave; la curiosit&eacute; qui le peignait, M. d'Escorval
+&eacute;tait sur le point de frapper &agrave; la cloison pour interroger, quand la
+porte de la chambre o&ugrave; &eacute;tait celui qu'il appelait d&eacute;j&agrave; son sauveur,
+s'ouvrit avec fracas...</p>
+
+<p>Un homme y p&eacute;n&eacute;tra, dont la figure &eacute;tait &eacute;galement hors du champ de
+l'&#339;il, et qui s'&eacute;cria avec l'accent de la stupeur:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux!... que faites-vous!...</p>
+
+<p>Le baron, foudroy&eacute;, faillit tomber en arri&egrave;re, &agrave; la renverse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est d&eacute;couvert!... pensait-il.</p>
+
+<p>Point. Celui que M. d'Escorval nommait d&eacute;j&agrave; son ami, n'interrompit
+seulement pas son op&eacute;ration de d&eacute;vidage, et c'est de la voix la plus
+tranquille qu'il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous le voyez, je me d&eacute;barrasse de tout ce chanvre, qui me
+g&ecirc;nait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n'est-ce
+pas?... Et quel volume! Je tremblais qu'on ne le devin&acirc;t sous mon
+manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ces cordes?... interrogea le survenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais les faire passer &agrave; M. le baron d'Escorval, &agrave; qui j'ai d&eacute;j&agrave;
+jet&eacute; une lime. Il faut qu'il s'&eacute;vade cette nuit...</p>
+
+<p>Si invraisemblable &eacute;tait cette sc&egrave;ne, que le baron n'en voulait pas
+croire ses oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il est clair que tout en me croyant fort &eacute;veill&eacute;, je r&ecirc;ve,&raquo; se
+disait-il.</p>
+
+<p>Cependant le nouveau venu avait &agrave; demi &eacute;touff&eacute; un terrible juron, et
+d'un ton presque mena&ccedil;ant, il poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il faudra voir!... Si vous devenez fou, j'ai toute ma
+raison, Dieu merci!... Je ne permettrai pas...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon!... interrompit froidement l'homme &agrave; la corde, vous
+permettrez... Ceci est le r&eacute;sultat de votre... cr&eacute;dulit&eacute;. C'est quand
+Chanlouineau vous demandait &agrave; recevoir la visite de Marie-Anne, qu'il
+fallait dire: &laquo;Je ne permets pas!&raquo; Savez-vous ce qu'il voulait, ce
+gar&ccedil;on? Simplement remettre &agrave; M<sup>lle</sup> Lacheneur une lettre de moi, si
+compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel
+personnage que je sais, mon p&egrave;re et moi n'aurions plus qu'&agrave; retourner
+&agrave; Londres. Alors, adieu les projets d'union entre nos deux familles...</p>
+
+<p>Le dernier venu eut un gros soupir accompagn&eacute; d'une exclamation
+chagrine, mais d&eacute;j&agrave; l'autre poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous-m&ecirc;me, marquis, seriez sans doute compromis... N'avez-vous pas
+&eacute;t&eacute; quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde
+ou de votre troisi&egrave;me femme? Ah! marquis, comment un homme du votre
+exp&eacute;rience, p&eacute;n&eacute;trant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux
+simagr&eacute;es d'un grossier paysan!...</p>
+
+<p>Maintenant, M. d'Escorval comprenait...</p>
+
+<p>Il ne dormait pas; c'&eacute;tait le marquis de Courtomieu et Martial de
+Sairmeuse qui causaient de l'autre c&ocirc;t&eacute; du mur...</p>
+
+<p>M&ecirc;me, ce pauvre M. de Courtomieu avait &eacute;t&eacute; si prestement et si
+habilement &eacute;cras&eacute; par Martial, qu'il ne discutait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette terrible lettre?... soupira-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Anne l'a remise &agrave; l'abb&eacute; Midon, qui est venu me trouver en
+disant: &laquo;Ou le duc s'&eacute;vadera, ou cette lettre sera port&eacute;e &agrave; M. le duc
+de Richelieu.&raquo; J'ai opt&eacute; pour l'&eacute;vasion. L'abb&eacute; s'est procur&eacute; tout ce
+qui &eacute;tait n&eacute;cessaire, il m'a donn&eacute; rendez-vous dans un endroit &eacute;cart&eacute;
+sur le rempart, il m'a entortill&eacute; toute cette corde autour du corps,
+et me voici...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous pensez que si le baron s'&eacute;chappe on vous rendra la
+lettre?...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre jeune homme!... d&eacute;trompez-vous. Le baron sauv&eacute;, on vous
+demandera la vie d'un autre condamn&eacute; avec les m&ecirc;mes menaces...</p>
+
+<p>&mdash;Point!</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c'est que j'ai cette
+lettre dans ma poche... L'abb&eacute; Midon me l'a restitu&eacute;e en &eacute;change de ma
+parole d'honneur...</p>
+
+<p>Le cri de M. de Courtomieu prouva qu'il tenait le cur&eacute; de Sairmeuse
+pour un peu plus simple qu'il ne convient.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... fit-il, vous tenez la preuve et... Mais c'est de la
+d&eacute;mence! Br&ucirc;lez &agrave; la flamme de cette lanterne ce papier maudit,
+laissez le baron o&ugrave; il est et allez dormir un bon somme.</p>
+
+<p>Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certes!... et sans h&eacute;siter...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment.</p>
+
+<p>L'impertinence &eacute;tait si forte, que M. de Courtomieu eut comme une
+vell&eacute;it&eacute; de col&egrave;re et presque l'envie de se f&acirc;cher.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas un homme de premier mouvement, cet ancien
+chambellan de l'empereur, devenu grand pr&eacute;v&ocirc;t de la Restauration.</p>
+
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chit... Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec
+Martial, avec ce pr&eacute;tendant inesp&eacute;r&eacute; qu'avait agr&eacute;&eacute; sa fille... Une
+rupture... plus de gendre! Le ciel lui en enverrait-il un autre? Et
+quelle ne serait pas la fureur de M<sup>lle</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Il avala donc l'am&egrave;re pilule, et c'est avec l'accent d'une indulgence
+toute paternelle qu'il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes jeune, mon cher Martial...</p>
+
+<p>Toujours agenouill&eacute; contre la porte mur&eacute;e, retenant son haleine,
+l'&#339;il et l'oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues
+jusqu'&agrave; la souffrance, le baron d'Escorval respira...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de
+Courtomieu d'un ton paterne, vous avez l'ardente g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de votre
+&acirc;ge... Achevez donc votre entreprise, je n'y mettrai pas obstacle,
+seulement songez que tout peut &ecirc;tre d&eacute;couvert, et alors...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes
+mesures sont bien prises... Avez-vous rencontr&eacute; un soldat le long des
+corridors? Non. C'est que mon p&egrave;re, sur ma pri&egrave;re, a r&eacute;uni tous les
+hommes de garde, m&ecirc;me les factionnaires, sous pr&eacute;texte de prescrire
+des pr&eacute;cautions exceptionnelles... Il leur parle en ce moment. Voil&agrave;
+comment j'ai pu monter ici sans &ecirc;tre aper&ccedil;u... Nul ne me verra quand
+je sortirai... Qui donc apr&egrave;s l'&eacute;vasion oserait me soup&ccedil;onner!...</p>
+
+<p>&mdash;Si le baron s'&eacute;vade, la justice se demandera qui l'a aid&eacute;...</p>
+
+<p>Martial riait.</p>
+
+<p>&mdash;Si la justice cherche, r&eacute;pondit-il, elle trouvera un coupable de
+ma fa&ccedil;on... Allez, j'ai tout pr&eacute;vu... Je n'avais qu'une personne &agrave;
+craindre: vous. Un homme s&ucirc;r vous a pri&eacute; de ma part de me rejoindre
+ici, vous &ecirc;tes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester
+neutre... je suis tranquille. Le baron sera en Pi&eacute;mont, respirant
+l'air &agrave; pleins poumons, quand le soleil se l&egrave;vera.</p>
+
+<p>Il avait fini d'arranger les cordes, il prit la lanterne et continua
+d'un ton l&eacute;ger:</p>
+
+<p>&mdash;Mais sortons... mon p&egrave;re ne peut &eacute;ternellement haranguer les
+soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, insista M. de Courtomieu, vous ne m'avez pas dit...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai tout, mais ailleurs... venez, venez...</p>
+
+<p>Ils sortirent, la serrure et les verroux grinc&egrave;rent, et alors le baron
+se redressa.</p>
+
+<p>Toutes sortes d'id&eacute;es contradictoires, de suppositions bizarres, de
+doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit.</p>
+
+<p>Que contenait donc cette lettre?... Comment Chanlouineau ne s'en
+&eacute;tait-il pas servi pour son propre salut?... Qui jamais e&ucirc;t cru
+Martial si fid&egrave;le &agrave; une parole arrach&eacute;e par des menaces?... Il
+s'inqui&eacute;tait surtout de la fa&ccedil;on dont lui parviendraient les cordes.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait le moment d'agir, non de r&eacute;fl&eacute;chir... les barreaux
+&eacute;taient &eacute;normes et il y en avait deux rang&eacute;es...</p>
+
+<p>M. d'Escorval se mit &agrave; la besogne.</p>
+
+<p>Il avait jug&eacute; sa t&acirc;che difficile!... Elle l'&eacute;tait mille fois plus
+qu'il ne l'avait soup&ccedil;onn&eacute;, il le reconnut tout d'abord.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'il se servait d'une lime, et il ne savait
+comment la man&#339;uvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le
+fer, mais avec une lenteur d&eacute;sesp&eacute;rante, et bien plus en surface qu'en
+profondeur.</p>
+
+<p>Et ce n'&eacute;tait pas tout... Quelques pr&eacute;cautions que prit le baron,
+chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui gla&ccedil;ait son
+sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit!... il lui
+paraissait impossible qu'on ne l'entendit pas, tant il lui semblait
+formidable!...</p>
+
+<p>Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient
+repris leur poste dans le corridor...</p>
+
+<p>Si faible, apr&egrave;s vingt minutes, &eacute;tait le r&eacute;sultat, que le baron se
+sentit envahi par un affreux d&eacute;couragement.</p>
+
+<p>Aurait-il seulement sci&eacute; le premier rang de barreaux quand para&icirc;trait
+le jour? De toute &eacute;vidence, non. D&egrave;s lors, &agrave; quoi bon s'&eacute;puiser &agrave;
+un travail inutile... Pourquoi ternir la dignit&eacute; de sa mort par le
+ridicule d'une &eacute;vasion manqu&eacute;e?...</p>
+
+<p>Il h&eacute;sitait, quand des pas nombreux s'arr&ecirc;t&egrave;rent devant sa prison. Il
+courut s'asseoir devant sa table.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et un soldat entra, auquel un officier rest&eacute; sur le
+seuil dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez la consigne, caporal... d&eacute;fense de fermer l'&#339;il... Si le
+prisonnier a besoin de quelque chose, appelez!...</p>
+
+<p>Le c&#339;ur de M. d'Escorval battait &agrave; rompre sa poitrine... Qui arrivait
+l&agrave;?...</p>
+
+<p>Les conseils de M. de Courtomieu l'avaient-ils donc emport&eacute;...
+Martial, au contraire, lui envoyait un aide!...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de ne pas moisir ici! pronon&ccedil;a le caporal, d&egrave;s que la
+porte fut referm&eacute;e.</p>
+
+<p>M. d'Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c'&eacute;tait un ami, c'&eacute;tait
+un secours, c'&eacute;tait la vie!...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m'a
+dit comme cela: &laquo;Il y a un ami de &laquo;l'autre&raquo; qui est dans une fichue
+situation, veux-tu lui donner un coup de main?...&raquo; J'ai r&eacute;pondu:
+&laquo;pr&eacute;sent&raquo; et me voil&agrave;!...</p>
+
+<p>Celui-l&agrave;, &agrave; coup s&ucirc;r, &eacute;tait un brave, le baron lui serra la main, et
+d'une voix &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, lui dit-il, merci &agrave; vous qui sans me conna&icirc;tre vous exposez,
+pour me sauver, au plus terrible danger...</p>
+
+<p>Bavois haussa d&eacute;daigneusement les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus
+cher que la v&ocirc;tre... Si nous ne r&eacute;ussissons pas, on nous lavera la
+t&ecirc;te avec le m&ecirc;me plomb... Mais nous r&eacute;ussirons... L&agrave;-dessus, assez
+caus&eacute;!...</p>
+
+<p>Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer
+et un litre d'eau-de-vie qu'il d&eacute;posa sur le lit.</p>
+
+<p>Il prit ensuite la bougie; et &agrave; cinq ou six reprises il la fit passer
+rapidement devant la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous?... demanda le baron surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Je pr&eacute;viens vos amis que tout va bien. Ils sont l&agrave;-bas, &agrave; nous
+attendre, et tenez, voici qu'ils r&eacute;pondent...</p>
+
+<p>Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une
+petite flamme tr&egrave;s-vive, comme celle que produit une pinc&eacute;e de poudre.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons!... reste &agrave;
+savoir o&ugrave; en sont les barreaux...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai gu&egrave;re avanc&eacute; la besogne, murmura M. d'Escorval...</p>
+
+<p>Le caporal s'approcha:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez m&ecirc;me dire que vous ne l'avez pas avanc&eacute;e du tout,
+fit-il, mais rassurez-vous... j'ai &eacute;t&eacute; armurier, et je sais manier une
+lime...</p>
+
+<p>Le baron e&ucirc;t souhait&eacute; quelques &eacute;claircissements; un laconique:
+&laquo;Silence dans le rang!&raquo; fut tout ce qu'il obtint de son compagnon.</p>
+
+<p>Expansif en face d'une bouteille, l'honn&ecirc;te Bavois devenait dans les
+grandes occasions &laquo;fort m&eacute;nager de sa salive&raquo;&mdash;c'&eacute;tait son expression.</p>
+
+<p>S'il se taisait, c'est qu'il &eacute;tudiait la situation, le fort et le
+faible de l'entreprise, en homme qui sait que tout d&eacute;pend de son
+sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de n'&ecirc;tre ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en
+tourmentant sa moustache grise.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus ais&eacute; &agrave; concevoir qu'&agrave; r&eacute;aliser.</p>
+
+<p>Et cependant, apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut.</p>
+
+<p>C'est qu'il avait plus d'un exp&eacute;dient dans son sac, le caporal.</p>
+
+<p>Ayant retir&eacute; le bouchon du litre d'eau-de-vie qu'il avait apport&eacute;, il
+le fixa &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'une des limes et il enveloppa ensuite d'un
+linge mouill&eacute; le manche de l'outil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'on appelle mettre une sourdine &agrave; son instrument!...
+fit-il.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il avait reconnu les barreaux; il se mit &agrave; les attaquer
+&eacute;nergiquement.</p>
+
+<p>Alors, on put reconna&icirc;tre qu'il n'avait exag&eacute;r&eacute; ni son savoir-faire ni
+l'efficacit&eacute; de ses pr&eacute;cautions pour assourdir l'op&eacute;ration.</p>
+
+<p>Le fer, sous sa main habile et prompte, s'&eacute;miettait et s'entaillait &agrave;
+miracle, et la limaille pleuvait sur l'appui de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant
+&eacute;pouvant&eacute; le baron. &Agrave; peine e&ucirc;t-on dit le frottement de deux morceaux
+de bois dur l'un contre l'autre...</p>
+
+<p>N'ayant rien &agrave; redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait song&eacute;
+&agrave; se mettre &agrave; l'abri des regards...</p>
+
+<p>La porte de la chambre &eacute;tait perc&eacute;e d'un guichet et &agrave; tout moment
+quelque factionnaire pouvait y mettre l'&#339;il.</p>
+
+<p>Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un v&ecirc;tement e&ucirc;t &eacute;veill&eacute;
+des soup&ccedil;ons... le caporal avait trouv&eacute; mieux.</p>
+
+<p>D&eacute;pla&ccedil;ant la petite table de la prison, il y avait pos&eacute; la lumi&egrave;re de
+telle sorte que la fen&ecirc;tre restait totalement dans l'ombre.</p>
+
+<p>De plus, il avait command&eacute; au baron de s'asseoir, et lui remettant un
+journal, il lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, monsieur, &agrave; haute voix, sans interruption, lisez jusqu'&agrave; ce
+que vous me voyez cesser ma besogne...</p>
+
+<p>Comme cela, on pouvait d&eacute;fier les factionnaires du corridor... Ils
+n'avaient qu'a venir!... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent &agrave;
+leurs camarades:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons vu le condamn&eacute; &agrave; mort... il est tr&egrave;s-p&acirc;le et ses yeux
+brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le
+caporal Bavois est accoud&eacute; &agrave; la fen&ecirc;tre, il ne doit pas s'amuser...</p>
+
+<p>La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement
+suspect, s'il y en e&ucirc;t eu un...</p>
+
+<p>Et pendant que travaillait Bavois, M. d'Escorval lisait, lisait...</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il avait lu enti&egrave;rement le journal et il venait de le
+recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fen&ecirc;tre, lui fit signe
+de se reposer.</p>
+
+<p>&mdash;La moiti&eacute; de la besogne est faite!... pronon&ccedil;a-t-il tout bas. Les
+barres de la premi&egrave;re rang&eacute;e sont coup&eacute;es...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... comment reconna&icirc;trai-je jamais tant de d&eacute;vouement!... murmura
+le baron.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-dessus, motus!... interrompit Bavois d'un ton f&acirc;ch&eacute;. Quand
+j'aurai fil&eacute; avec vous, je serai condamn&eacute; &agrave; mort et je ne saurai
+o&ugrave; aller, car le r&eacute;giment, voyez-vous, c'est tout ce que j'ai de
+famille... Eh bien!... vous me donnerez chez vous place au feu et &agrave; la
+chandelle, et je serai tr&egrave;s-content!...</p>
+
+<p>Il dit, avala une large lamp&eacute;e d'eau-de-vie, et se remit &agrave; l'&#339;uvre
+avec une ardeur nouvelle...</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; le caporal avait fortement entam&eacute; un des barreaux de la
+seconde rang&eacute;e quand il fut interrompu par M. d'Escorval qui, sans
+discontinuer sa lecture &agrave; haute voix, s'&eacute;tait approch&eacute; de lui et le
+tirait par un pan de sa longue capote.</p>
+
+<p>Vivement il se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu un bruit singulier.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la pi&egrave;ce &agrave; c&ocirc;t&eacute;; o&ugrave; sont les cordes.</p>
+
+<p>Le digne Bavois n'&eacute;touffa qu'&agrave; demi un terrible juron.</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un tonnerre!... fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma
+peau, on m'a promis de jouer franc jeu!...</p>
+
+<p>Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il
+&eacute;couta... Rien, pas un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez
+le journal...</p>
+
+<p>Et lui-m&ecirc;me reprit la lime...</p>
+
+<p>Ce fut d'ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout
+&eacute;tait pr&ecirc;t pour l'&eacute;vasion: les barreaux &eacute;taient sci&eacute;s et les cordes
+apport&eacute;es par un trou pratiqu&eacute; &agrave; la cloison &eacute;taient roul&eacute;es au bas de
+la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>L'instant d&eacute;cisif venu, Bavois avait plac&eacute; la couverture du lit devant
+le guichet de la porte et &laquo;enclou&eacute; la serrure.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il au baron, du m&ecirc;me ton qu'il prenait pour r&eacute;citer
+la th&eacute;orie &agrave; ses recrues, &agrave; l'ordre, monsieur, et attention au
+commandement.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, avec une parfaite libert&eacute; d'esprit, en d&eacute;composant bien,
+comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment
+l'&eacute;vasion pr&eacute;sentait deux op&eacute;rations distinctes, consistant &agrave; gagner
+d'abord l'&eacute;troit entablement situ&eacute; au bas de la tour plate, pour
+descendre de l&agrave; jusqu'au pied du rocher &agrave; pic.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon, qui avait fort bien pr&eacute;vu cette circonstance, avait
+remis &agrave; Martial deux cordes, dont l'une, celle qui devait servir pour
+le rocher, &eacute;tait bien plus longue que l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait
+Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu'&agrave;
+l'entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse
+corde et la pince... Et ne l&acirc;chez rien!... Si nous nous trouvions
+d&eacute;munis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous
+pr&eacute;cipiter... Je ne serai pas long &agrave; vous aller rejoindre... &Ecirc;tes-vous
+pr&ecirc;t?</p>
+
+<p>M. d'Escorval leva les bras, la corde fut attach&eacute;e et il se laissa
+glisser entre les barreaux...</p>
+
+<p>D'o&ugrave; il &eacute;tait, la hauteur paraissait immense...</p>
+
+<p>En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit
+personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient,
+silencieuses, &eacute;mues, toutes palpitantes...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait M<sup>me</sup> d'Escorval et Maurice, Marie-Anne, l'abb&eacute; Midon et quatre
+officiers &agrave; demi-solde...</p>
+
+<p>La nuit, bien que sans lune, &eacute;tait fort claire, et d'o&ugrave; ils &eacute;taient
+ils pouvaient voir quelque chose...</p>
+
+<p>Donc, lorsque quatre heures sonn&egrave;rent, ils aper&ccedil;urent fort bien une
+forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... C'&eacute;tait
+le baron. Peu apr&egrave;s, une autre forme suivit tr&egrave;s-rapidement: c'&eacute;tait
+Bavois...</p>
+
+<p>La moiti&eacute; du p&eacute;rilleux trajet &eacute;tait accomplie...</p>
+
+<p>D'en bas, on voyait confus&eacute;ment deux ombres se mouvoir sur l'&eacute;troite
+plate-forme... Le caporal et le baron r&eacute;unissaient leurs forces pour
+ficher solidement la pince dans une fente du rocher...</p>
+
+<p>Mais au bout d'un moment, une des ombres &eacute;mergea du saillant, et tout
+doucement, le long du rocher, glissa...</p>
+
+<p>Ce ne pouvait &ecirc;tre que M. d'Escorval... Transport&eacute;e de bonheur, sa
+femme s'avan&ccedil;ait les bras ouverts pour le recevoir...</p>
+
+<p>Malheureuse!... Un cri effroyable d&eacute;chira la nuit...</p>
+
+<p>M. d'Escorval tombait d'une hauteur de cinquante pieds... il &eacute;tait
+pr&eacute;cipit&eacute;... il s'&eacute;crasait au bas de la citadelle... La corde s'&eacute;tait
+rompue...</p>
+
+<p>S'&eacute;tait-elle naturellement rompue?...</p>
+
+<p>Maurice qui en avait examin&eacute; le bout, s'&eacute;criait avec d'horribles
+impr&eacute;cations de vengeance et de haine, qu'ils &eacute;taient trahis, qu'on
+s'&eacute;tait arrang&eacute; pour ne leur livrer qu'un cadavre... Que la corde
+enfin, avait &eacute;t&eacute; coup&eacute;e.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h3>
+
+
+<p>Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin
+funeste o&ugrave; il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l'arr&ecirc;t&eacute;
+de M. le duc de Sairmeuse, promettant &agrave; qui livrerait Lacheneur, mort
+ou vif, une gratification de 20,000 francs.</p>
+
+<p>L'odieuse provocation s'adressait &agrave; de telles &acirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt mille francs, r&eacute;p&eacute;tait-il, d'un air sombre, vingt sacs de
+cent pistoles chaque, pleins &agrave; crever, de pi&egrave;ces de cent sous, o&ugrave; je
+puiserais &agrave; m&ecirc;me comme un richard!... Ah! je d&eacute;couvrirai Lacheneur,
+f&ucirc;t-il &agrave; cent pieds sous terre, je le d&eacute;noncerai et la toucherai la
+r&eacute;compense!...</p>
+
+<p>L'infamie du crime, le nom de tra&icirc;tre et d'inf&acirc;me qui lui en
+reviendrait, la honte et la r&eacute;probation qui en r&eacute;sulteraient pour lui
+et les siens ne l'arr&ecirc;t&egrave;rent pas un instant.</p>
+
+<p>Il ne voyait, il ne pouvait voir qu'une seule chose... la prime, le
+prix du sang...</p>
+
+<p>Le malheur est qu'il n'avait pour guider ses recherches, aucun indice,
+m&ecirc;me vague.</p>
+
+<p>Tout ce qu'on savait &agrave; Montaignac, c'&eacute;tait que le cheval de M.
+Lacheneur avait &eacute;t&eacute; tu&eacute; &agrave; la Croix-d'Arcy, on l'avait reconnu en
+travers de la route.</p>
+
+<p>Mais on ignorait si M. Lacheneur avait &eacute;t&eacute; bless&eacute; ou s'il s'&eacute;tait tir&eacute;
+sain et sauf de la m&ecirc;l&eacute;e. Avait-il gagn&eacute; la fronti&egrave;re?... &Eacute;tait-il
+all&eacute; demander un asile &agrave; quelque fermier de ses amis?...</p>
+
+<p>Donc Chupin se &laquo;mangeait le sang,&raquo; selon son expression, quand le jour
+m&ecirc;me du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de
+la citadelle apr&egrave;s sa d&eacute;position, &eacute;tant entr&eacute; dans un cabaret, son
+attention fut &eacute;veill&eacute;e par le nom de Lacheneur prononc&eacute; &agrave; demi-voix
+pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Deux paysans vidaient une bouteille, et l'un d'eux, d'un certain &acirc;ge,
+racontait qu'il avait fait le voyage de Montaignac pour donner &agrave; M<sup>lle</sup>
+Lacheneur des nouvelles de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il disait comment son gendre avait rencontr&eacute; le chef du soul&egrave;vement
+dans les montagnes qui s&eacute;parent l'arrondissement de Montaignac de
+la Savoie. Il pr&eacute;cisait l'endroit de la rencontre, c'&eacute;tait dans les
+environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux.</p>
+
+<p>Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse
+indiscr&eacute;tion. &Agrave; son avis, sans doute, Lacheneur, si pr&egrave;s de la
+fronti&egrave;re, pouvait &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme hors de tout danger.</p>
+
+<p>En quoi il se trompait.</p>
+
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; de la Savoie, la fronti&egrave;re &eacute;tait entour&eacute;e d'un cordon de
+carabiniers royaux,&mdash;gendarmes du Pi&eacute;mont,&mdash;qui, ayant re&ccedil;u des
+ordres, fermaient aux conjur&eacute;s tous les d&eacute;fil&eacute;s praticables.</p>
+
+<p>Franchir la fronti&egrave;re pr&eacute;sentait donc les plus grandes difficult&eacute;s,
+et encore, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, on pouvait &ecirc;tre recherch&eacute;, arr&ecirc;t&eacute; et
+emprisonn&eacute;, en attendant les br&egrave;ves formalit&eacute;s de l'extradition.</p>
+
+<p>Avec cette promptitude de coup d'&#339;il, trop souvent d&eacute;partie &agrave; des
+sc&eacute;l&eacute;rats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu'il
+pouvait tirer du renseignement.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas une seconde &agrave; perdre.</p>
+
+<p>Il jeta une pi&egrave;ce blanche dans le tablier de la cabareti&egrave;re, et sans
+attendre sa monnaie il courut jusqu'&agrave; la citadelle, entra au poste et
+demanda au sergent une plume et du papier...</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur, d'ordinaire, &eacute;crivait p&eacute;niblement; ce jour-l&agrave;, il
+ne lui fallut qu'un tour de main pour tracer ces quatre lignes:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d'ordonner
+que quelques soldats &agrave; cheval m'accompagnent pour le saisir.</i></p>
+
+<p class="r">&laquo;<span class="smcap">Chupin</span>.&raquo;</p>
+
+<p>Ce billet fut remis &agrave; un homme de garde avec pri&egrave;re de le porter au
+duc de Sairmeuse, qui pr&eacute;sidait la commission militaire.</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, le soldat reparut, rapportant le billet...</p>
+
+<p>En marge, le duc de Sairmeuse avait &eacute;crit de mettre &agrave; la disposition
+de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les
+chasseurs de Montaignac dont on &eacute;tait s&ucirc;r, et qu'on ne soup&ccedil;onnait
+pas, comme tout le reste de la garnison, d'avoir fait des v&#339;ux pour
+le succ&egrave;s du soul&egrave;vement...</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur avait demand&eacute; un cheval de troupe, on lui en
+accorda un... Il l'enfourcha d'une jambe nerveuse, et prenant la t&ecirc;te
+du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa
+fortune sous les fers de sa b&ecirc;te...</p>
+
+<p>De ce billet, venait l'air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il
+entra brusquement dans le salon o&ugrave; Marie-Anne et Martial n&eacute;gociaient
+d&eacute;j&agrave; l'&eacute;vasion du baron d'Escorval.</p>
+
+<p>C'est parce qu'il avait pris &agrave; la lettre les promesses en v&eacute;rit&eacute; fort
+hasard&eacute;es de son espion, qu'il s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; d&egrave;s la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi!... il faut convenir que ce Chupin est un limier
+incomparable!... Gr&acirc;ce &agrave; lui...</p>
+
+<p>Alors, il avait aper&ccedil;u M<sup>lle</sup> Lacheneur et s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; court...</p>
+
+<p>Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n'&eacute;taient dans une
+situation d'esprit &agrave; remarquer la phrase et l'interruption.</p>
+
+<p>Questionn&eacute;, M. le duc de Sairmeuse e&ucirc;t peut-&ecirc;tre laiss&eacute; &eacute;chapper la
+v&eacute;rit&eacute;, et tr&egrave;s-probablement M. Lacheneur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destin&eacute;e
+fatale qu'ils ne sauraient fuir...</p>
+
+<p>Renvers&eacute; sous son cheval, apr&egrave;s une m&ecirc;l&eacute;e furieuse, M. Lacheneur avait
+perdu connaissance...</p>
+
+<p>Lorsqu'il revint &agrave; lui, ranim&eacute; par la fra&icirc;cheur de l'aube, le
+carrefour &eacute;tait d&eacute;sert et silencieux. Non loin de lui, il aper&ccedil;ut deux
+cadavres qu'on n'&eacute;tait pas encore venu relever.</p>
+
+<p>Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son &acirc;me, il maudit la
+mort qui avait trahi ses supr&ecirc;mes d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>S'il e&ucirc;t eu une arme sous la main, sans nul doute il e&ucirc;t mis fin, par
+le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu'il soit donn&eacute; &agrave; un
+homme d'endurer... mais il &eacute;tait d&eacute;sarm&eacute;.</p>
+
+<p>Force lui &eacute;tait donc d'accepter le ch&acirc;timent de la vie qui lui &eacute;tait
+laiss&eacute;e...</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre aussi, la voix de l'honneur lui cria-t-elle que se
+soustraire par la mort &agrave; la responsabilit&eacute; de ses actes est une
+insigne l&acirc;chet&eacute;... Si irr&eacute;parable que paraisse le mal qu'on a fait, il
+y a toujours &agrave; r&eacute;parer.</p>
+
+<p>Enfin ne se devait-il pas &agrave; sa fille, si mis&eacute;rablement sacrifi&eacute;e!...
+Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval,
+et sans aide, ce n'&eacute;tait pas chose facile; outre que son pied &eacute;tait
+rest&eacute; engag&eacute; dans l'&eacute;trier, tous ses membres &eacute;taient &agrave; ce point
+engourdis qu'&agrave; grand'peine il parvenait &agrave; se mouvoir.</p>
+
+<p>Il se d&eacute;gagea cependant, et, s'&eacute;tant dress&eacute;, il s'examina et se
+palpa...</p>
+
+<p>Lui qui e&ucirc;t d&ucirc; &ecirc;tre tu&eacute; dix fois, il n'avait d'autre blessure qu'un
+coup de ba&iuml;onnette &agrave; la jambe, une longue &eacute;raflure qui, partant du
+coup de pied, remontait jusqu'au genou.</p>
+
+<p>Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se
+baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu'il entendit sur la
+route un bruit de pas...</p>
+
+<p>Il n'y avait pas &agrave; h&eacute;siter; il se jeta dans les bois qui sont sur la
+gauche de la Croix-d'Arcy...</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des soldats qui regagnaient Montaignac, apr&egrave;s avoir
+poursuivi le gros des conjur&eacute;s pendant plus de trois lieues, la
+ba&iuml;onnette dans les reins.</p>
+
+<p>Ils pouvaient &ecirc;tre deux cents, et ramenaient des prisonniers, une
+vingtaine de pauvres paysans, attach&eacute;s deux &agrave; deux par les poignets,
+avec des lani&egrave;res de cuir coup&eacute;es aux fourniments.</p>
+
+<p>Blotti derri&egrave;re un gros ch&ecirc;ne, &agrave; moins de quinze pas de la route,
+Lacheneur reconnut, aux premi&egrave;res clart&eacute;s du jour, quelques-uns de ces
+prisonniers...</p>
+
+<p>Comment ne fut-il pas d&eacute;couvert lui-m&ecirc;me?... Ce fut une grande chance.</p>
+
+<p>Il &eacute;chappa &agrave; ce danger, mais il comprit combien il lui serait
+difficile du gagner la fronti&egrave;re, sans tomber au milieu d'un de ces
+d&eacute;tachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant
+les bois, fouillant les fermes et les villages.</p>
+
+<p>Cependant, il ne d&eacute;sesp&eacute;ra pas.</p>
+
+<p>Deux lieues &agrave; peine le s&eacute;paraient des montagnes, et il croyait
+fermement qu'il serait &agrave; l'abri de toutes les poursuites aussit&ocirc;t
+qu'il aurait atteint les premi&egrave;res gorges.</p>
+
+<p>Il se mit donc courageusement en route...</p>
+
+<p>H&eacute;las, il avait compt&eacute; sans les fatigues exorbitantes des jours
+pr&eacute;c&eacute;dents qui maintenant l'&eacute;crasaient, sans sa blessure dont il ne
+pouvait arr&ecirc;ter le sang...</p>
+
+<p>Il avait arrach&eacute; un &eacute;chalas &agrave; une vigne, et s'en servant en guise de
+b&eacute;quille, il se tra&icirc;nait plut&ocirc;t qu'il ne marchait, restant sous bois
+tant qu'il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des foss&eacute;s
+quand il avait &agrave; traverser un espace d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>&Agrave; tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales,
+un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la
+faim.</p>
+
+<p>Il y avait trente heures qu'il n'avait rien pris et il se sentait
+d&eacute;faillir de besoin.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, la torture devint si intol&eacute;rable, qu'il se sentit pr&ecirc;t &agrave; tout
+braver pour y mettre un terme.</p>
+
+<p>&Agrave; une port&eacute;e de fusil, il apercevait les toits d'un petit hameau; il
+r&eacute;solut de s'y rendre, projetant de p&eacute;n&eacute;trer dans la premi&egrave;re maison
+par le jardin...</p>
+
+<p>Il approchait, il arrivait &agrave; un petit mur de cl&ocirc;ture en pierres
+s&egrave;ches, quand il entendit un roulement de tambour...</p>
+
+<p>Instinctivement il s'aplatit derri&egrave;re le petit mur.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait qu'un de ces &laquo;bans&raquo; comme en battent les crieurs de
+village pour amasser le monde.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s une voix s'&eacute;leva, claire et per&ccedil;ante, qui arrivait
+tr&egrave;s-distincte &agrave; M. Lacheneur.</p>
+
+<p>Elle disait:</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour vous faire assavoir que les autorit&eacute;s de Montaignac
+promettent de donner une r&eacute;compense de vingt mille livres&mdash;vous
+m'entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles!&mdash;&agrave; qui
+livrera le nomm&eacute; Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n'est-ce
+pas?... Il serait mort que la gratification serait la m&ecirc;me: vingt
+mille francs!... On paiera comptant... en or.&raquo;</p>
+
+<p>D'un bond, Lacheneur s'&eacute;tait dress&eacute;, fou d'&eacute;pouvante et d'horreur...</p>
+
+<p>Lui qui s'&eacute;tait cru &agrave; bout d'&eacute;nergie, il trouva des forces
+surnaturelles pour courir, pour fuir...</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te &eacute;tait mise &agrave; prix... Cette horrible pens&eacute;e le transportait de
+cette fr&eacute;n&eacute;sie, qui, &agrave; la fin, rend si redoutables les b&ecirc;tes traqu&eacute;es.</p>
+
+<p>De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter
+des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l'inf&acirc;me
+r&eacute;compense.</p>
+
+<p>O&ugrave; aller, maintenant, qu'il &eacute;tait comme un vivant app&acirc;t offert &agrave; la
+trahison et &agrave; la cupidit&eacute;!... &Agrave; quelle cr&eacute;ature humaine se confier!...
+&Agrave; quel toit demander un abri!...</p>
+
+<p>Et mort, il vaudrait encore une fortune.</p>
+
+<p>Quand il serait tomb&eacute; d'inanition et d'&eacute;puisement sous quelque
+buisson, quand il y serait crev&eacute; comme un chien apr&egrave;s la lente agonie
+de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs.</p>
+
+<p>Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la
+s&eacute;pulture.</p>
+
+<p>Il le chargerait sur une charrette et le porterait &agrave; Montaignac.</p>
+
+<p>Il irait droit aux autorit&eacute;s et dirait:</p>
+
+<p>&laquo;Voici le corps de Lacheneur... comptez l'argent de la prime!...&raquo;</p>
+
+<p>Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-m&ecirc;me
+n'a pu le dire.</p>
+
+<p>Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de
+Charves, ayant aper&ccedil;u deux hommes qui s'&eacute;taient lev&eacute;s &agrave; son approche
+et qui fuyaient; il les appela d'une voix terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vous autres!... voulez-vous mille pistoles chacun?... Je suis
+Lacheneur.</p>
+
+<p>Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-m&ecirc;me reconnut
+deux des conjur&eacute;s, des m&eacute;tayers dont les familles &eacute;taient ais&eacute;es et
+qu'il avait eu bien de la peine &agrave; enr&ocirc;ler.</p>
+
+<p>Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine
+d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez... dirent-ils au pauvre affam&eacute;.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient assis pr&egrave;s de lui, sur l'herbe, et pendant qu'il
+mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient &eacute;t&eacute; signal&eacute;s,
+on les recherchait, leur maison &eacute;tait pleine de soldats. Mais ils
+esp&eacute;raient gagner les &Eacute;tats sardes, gr&acirc;ce &agrave; un guide qui les attendait
+&agrave; un endroit convenu...</p>
+
+<p>Lacheneur leur tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis donc sauv&eacute;, dit-il. Faible et bless&eacute; comme je le suis, je
+p&eacute;rissais si je restais seul...</p>
+
+<p>Mais les deux m&eacute;tayers ne prirent pas la main qui leur &eacute;tait tendue.</p>
+
+<p>&mdash;Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d'un air sombre,
+car c'est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez
+tromp&eacute;s, monsieur Lacheneur!...</p>
+
+<p>Il n'osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes
+l'&eacute;crasait.</p>
+
+<p>&mdash;Bast!... qu'il vienne tout de m&ecirc;me, fit l'autre paysan, avec un
+regard &eacute;trange.</p>
+
+<p>Ils partirent, et le soir m&ecirc;me, apr&egrave;s neuf heures de marche, dont cinq
+de nuit, &agrave; travers les montagnes, ils franchirent la fronti&egrave;re...</p>
+
+<p>Mais cette longue route ne s'&eacute;tait pas faite sans d'amers reproches,
+sans les plus cruelles r&eacute;criminations.</p>
+
+<p>Press&eacute; de questions par ses compagnons, l'esprit affaiss&eacute; comme le
+corps, Lacheneur avait fini par reconna&icirc;tre l'inanit&eacute; des promesses
+dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu'il avait dit que
+Marie-Louise, le roi de Rome et tous les mar&eacute;chaux de l'Empire
+devaient se trouver &agrave; Montaignac, et c'&eacute;tait l&agrave; un monstrueux
+mensonge. Il confessa qu'il avait donn&eacute; le signal du soul&egrave;vement sans
+chance de succ&egrave;s, sans moyens d'action, en s'en remettant presque au
+hasard. Enfin, il avoua qu'il n'y avait de r&eacute;el que sa haine, la haine
+implacable qu'il avait vou&eacute;e aux Sairmeuse...</p>
+
+<p>Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la
+marche de Lacheneur avaient &eacute;t&eacute; sur le point de le pousser dans un des
+pr&eacute;cipices qu'ils c&ocirc;toyaient.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, pensaient-ils, fr&eacute;missants de rage, c'est pour ses haines &agrave;
+lui qu'il a fait battre et massacrer le monde, qu'il nous ruine et
+qu'il nous perd... on verra!</p>
+
+<p>Les fugitifs arrivaient &agrave; la premi&egrave;re maison qu'ils eussent vue sur le
+territoire sarde.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une auberge isol&eacute;e, b&acirc;tie &agrave; une lieue en avant du petit bourg
+de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nomm&eacute; Balstain.</p>
+
+<p>Ils frapp&egrave;rent, sans s'inqui&eacute;ter de l'heure&mdash;il &eacute;tait plus de minuit.
+On leur ouvrit et ils demand&egrave;rent qu'on leur pr&eacute;par&acirc;t &agrave; souper.</p>
+
+<p>Mais Lacheneur, &eacute;puis&eacute; par la perte de son sang, bris&eacute; par l'effort
+d'une marche si p&eacute;nible, d&eacute;clara qu'il ne souperait pas.</p>
+
+<p>Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pi&egrave;ce de l'auberge, et
+s'endormit...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, depuis qu'ils avaient rencontr&eacute; Lacheneur, la premi&egrave;re fois
+que les deux m&eacute;tayers se trouvaient seuls et pouvaient &eacute;changer leurs
+impressions.</p>
+
+<p>La m&ecirc;me id&eacute;e leur &eacute;tait venue.</p>
+
+<p>Ils avaient pens&eacute; qu'en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur
+gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Certes, ils n'eussent, pour rien au monde, consenti &agrave; accepter un sou
+de l'argent promis au tra&icirc;tre, mais &eacute;changer leur libert&eacute; et leur vie
+contre la vie et la libert&eacute; de Lacheneur ne leur semblait pas une
+trahison...</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, il nous a tromp&eacute;s, se disaient-ils.</p>
+
+<p>Ils d&eacute;cid&egrave;rent donc que d&egrave;s qu'ils auraient soup&eacute; ils iraient &agrave;
+Saint-Jean-de-Coche, pr&eacute;venir les gendarmes pi&eacute;montais.</p>
+
+<p>Mais ils devaient &ecirc;tre devanc&eacute;s.</p>
+
+<p>Ils avaient parl&eacute; assez haut, et un homme les avait entendus, qui
+avait appris dans la journ&eacute;e quelle prime splendide &eacute;tait promise &agrave; la
+d&eacute;lation.</p>
+
+<p>Cet homme &eacute;tait l'aubergiste Balstain.</p>
+
+<p>En apprenant le nom de l'h&ocirc;te qui dormait sans d&eacute;fiance sous son
+toit, le vertige de l'or le saisit. Il ne dit qu'un mot &agrave; sa femme et
+s'&eacute;chappa par une fen&ecirc;tre pour courir aux gendarmes.</p>
+
+<p>Depuis une demi-heure il &eacute;tait parti, quand les m&eacute;tayers sortirent.</p>
+
+<p>Pour monter leur courage jusqu'&agrave; l'abominable action qu'ils allaient
+commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant.</p>
+
+<p>Ils ferm&egrave;rent si violemment la porte, que Lacheneur, r&eacute;veill&eacute; par la
+secousse, se leva.</p>
+
+<p>La femme de l'aubergiste &eacute;tait seule dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont mes amis?... demanda-t-il vivement, o&ugrave; est votre mari?...</p>
+
+<p>Troubl&eacute;e, &eacute;mue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses...
+N'en trouvant pas, elle se laissa tomber &agrave; genoux, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous... vous &ecirc;tes trahi!...</p>
+
+<p>Brusquement, Lacheneur se rejeta en arri&egrave;re, cherchant de l'&#339;il une
+arme pour se d&eacute;fendre, une issue pour fuir.</p>
+
+<p>Il avait pu se croire abandonn&eacute;; mais trahi... non, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc m'a vendu?... fit-il d'une voix &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis, ces deux hommes qui soupaient l&agrave;, &agrave; cette table.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, madame, impossible!...</p>
+
+<p>C'est qu'il &eacute;tait &agrave; mille lieues de soup&ccedil;onner les calculs et les
+esp&eacute;rances des deux m&eacute;tayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas
+les croire capables de le livrer ignoblement pour de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, poursuivait la femme de l'aubergiste, toujours &agrave; genoux,
+ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche o&ugrave; ils vont vous
+d&eacute;noncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie
+rach&egrave;terait la leur... Ils vont pour s&ucirc;r ramener les gendarmes!...
+Pourquoi faut-il que j'aie encore cette honte d'avouer que mon mari,
+lui aussi, est all&eacute; vous vendre...</p>
+
+<p>Lacheneur comprenait maintenant!... Et ce supr&ecirc;me malheur, apr&egrave;s tant
+de mis&egrave;res, brisa les derniers ressorts de son &eacute;nergie.</p>
+
+<p>De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s'affaissa sur une
+chaise en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas
+d'ici!... C'est trop disputer une mis&eacute;rable existence.</p>
+
+<p>Mais la femme du tra&icirc;tre s'&eacute;tait relev&eacute;e, et elle s'attachait
+obstin&eacute;ment aux v&ecirc;tements du malheureux, elle le secouait, elle le
+tirait, elle l'e&ucirc;t port&eacute; si elle en e&ucirc;t eu la force.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne resterez pas, disait-elle avec une v&eacute;h&eacute;mence
+extraordinaire... Partez, sauvez-vous!... Je ne veux pas que vous
+soyez pris ici, cela nous porterait malheur!</p>
+
+<p>&Eacute;branl&eacute; par ces adjurations violentes, l'instinct de la conservation
+reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s'avan&ccedil;a jusque sur le seuil
+de l'auberge.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait noire, et un brouillard glac&eacute; &eacute;paississait encore les
+t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider &agrave;
+travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, o&ugrave; il n'y a point
+de routes, o&ugrave; les sentiers sont &agrave; peine fray&eacute;s...</p>
+
+<p>D'un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le
+tournant comme un aveugle qu'on remet en son chemin:</p>
+
+<p>&mdash;Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Dieu
+vous prot&egrave;ge!... Adieu!</p>
+
+<p>Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la
+femme &eacute;tait rentr&eacute;e dans l'auberge et avait referm&eacute; la porte.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna donc, soutenu par l'excitation d'une fi&egrave;vre terrible, et
+durant de longues heures il marcha... Il n'avait pas tard&eacute; &agrave; perdre
+la direction, et il errait au hasard, &agrave; travers les montagnes de la
+fronti&egrave;re, transi de froid, buttant &agrave; chaque pas contre des roches,
+tombant parfois et se relevant meurtri...</p>
+
+<p>Comment il ne roula pas au fond de quelque pr&eacute;cipice, c'est ce qu'il
+est difficile d'expliquer.</p>
+
+<p>Ce qui est s&ucirc;r, c'est qu'il s'&eacute;gara compl&egrave;tement, et le soleil &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; bien haut sur l'horizon, quand enfin il aper&ccedil;ut au milieu de ces
+mornes solitudes un &ecirc;tre humain &agrave; qui demander o&ugrave; il se trouvait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un petit berger qui s'en allait, chassant quatre ch&egrave;vres, et
+qui, effray&eacute; de l'aspect de cet &eacute;tranger qui lui apparaissait, refusa
+d'abord d'approcher.</p>
+
+<p>Une pi&egrave;ce de monnaie l'attira pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la
+cha&icirc;ne, et juste sur la ligne de la fronti&egrave;re... Ici est la France, l&agrave;
+c'est la Savoie...</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est le village le plus proche?...</p>
+
+<p>&mdash;Du c&ocirc;t&eacute; de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du c&ocirc;t&eacute; de la France,
+Saint-Pavin...</p>
+
+<p>Ainsi, apr&egrave;s tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s'&eacute;tait pas
+&eacute;loign&eacute; d'une lieue de l'auberge de Balstain...</p>
+
+<p>Constern&eacute; par cette d&eacute;couverte, il demeura un moment ind&eacute;cis,
+d&eacute;lib&eacute;rant...</p>
+
+<p>&Agrave; quoi bon!... Les infortun&eacute;s vou&eacute;s &agrave; la mort choisissent-ils?...
+Toutes les routes ne les m&egrave;nent-elles pas fatalement &agrave; l'ab&icirc;me o&ugrave; ils
+doivent rouler!...</p>
+
+<p>Il se souvint des carabiniers royaux dont l'avait menac&eacute; la femme de
+l'aubergiste, et lentement, avec des difficult&eacute;s inou&iuml;es, il descendit
+les pentes roides qui le ramenaient en France.</p>
+
+<p>Il venait d'entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant
+une cabane isol&eacute;e, il aper&ccedil;ut une jeune femme, fra&icirc;che et jolie, qui
+filait assise au soleil.</p>
+
+<p>P&eacute;niblement il se tra&icirc;na jusqu'&agrave; elle, et d'une voix expirante il lui
+demanda l'hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de ce malheureux h&acirc;ve et p&acirc;le, aux v&ecirc;tements souill&eacute;s de boue
+et de sang, la jolie paysanne s'&eacute;tait lev&eacute;e, plus surprise &eacute;videmment
+qu'effray&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle l'examinait et elle reconnaissait que son &acirc;ge, sa taille et ses
+traits se rapportaient &agrave; un signalement publi&eacute; au tambour et r&eacute;pandu &agrave;
+profusion sur toute cette fronti&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes, dit-elle, celui qui a conspir&eacute;, qu'on cherche partout et
+dont on promet deux mille pistoles!...</p>
+
+<p>Lacheneur tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, r&eacute;pondit-il apr&egrave;s un moment de silence, je suis
+Lacheneur... Livrez-moi si vous voulez... mais, par piti&eacute;, donnez-moi
+un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos...</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d'horreur
+et de d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle... Ah! vous ne connaissez pas
+les Antoine!... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre
+lit, pendant que je pr&eacute;parerai des &#339;ufs au lard... Quand mon mari
+sera rentr&eacute;, nous aviserons...</p>
+
+<p>La journ&eacute;e &eacute;tait bien avanc&eacute;e, quand parut le ma&icirc;tre de la maison, un
+robuste montagnard &agrave; l'&#339;il ouvert et franc...</p>
+
+<p>En apercevant cet &eacute;tranger, assis devant son &acirc;tre, il p&acirc;lit
+affreusement.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse!... dit-il &agrave; sa femme, tu ne sais donc pas que l'homme
+chez qui celui-ci sera trouv&eacute; sera fusill&eacute; et que sa maison sera
+ras&eacute;e!...</p>
+
+<p>Lacheneur se leva frissonnant.</p>
+
+<p>Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime
+promise &agrave; l'infamie, il ignorait de quelles terribles peines on
+mena&ccedil;ait les gens d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je me retire, monsieur, pronon&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l'&eacute;paule de son
+h&ocirc;te, le for&ccedil;a &agrave; se rasseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point pour vous chasser que j'ai parl&eacute;, monsieur, dit-il.
+Vous &ecirc;tes chez moi, vous y resterez jusqu'&agrave; ce que je trouve un moyen
+de pourvoir &agrave; votre s&ucirc;ret&eacute;...</p>
+
+<p>La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l'accent de la
+passion la plus vive:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es un brave homme, Antoine! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte
+rest&eacute;e ouverte:</p>
+
+<p>&mdash;Veille, dit-il.</p>
+
+<p>M. Lacheneur put croire que la destin&eacute;e enfin se lassait.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous avouer, monsieur, reprit l'honn&ecirc;te montagnard, que
+vous sauver ne sera pas facile... Les promesses d'argent ont mis
+en mouvement tous les mauvais gueux du pays... On vous sait aux
+environs... Un gredin d'aubergiste a pass&eacute; la fronti&egrave;re tout expr&egrave;s
+pour vous d&eacute;noncer aux gendarmes fran&ccedil;ais...</p>
+
+<p>&mdash;Balstain.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Balstain, et il vous cherche... Ce n'est pas tout. Comme je
+traversais Saint-Pavin, remontant ici, j'ai vu arriver huit soldats
+&agrave; cheval, guid&eacute;s par un paysan &agrave; cheval comme eux... Ils ont d&eacute;clar&eacute;
+qu'ils vous savaient cach&eacute; dans le village et ils se sont mis &agrave;
+visiter toutes les maisons...</p>
+
+<p>Ces soldats n'&eacute;taient autres que les chasseurs de Montaignac confi&eacute;s &agrave;
+Chupin par le duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine.</p>
+
+<p>Cette besogne n'&eacute;tait certes pas de leur go&ucirc;t, mais ils &eacute;taient
+surveill&eacute;s de pr&egrave;s par le sous-officier qui les commandait.</p>
+
+<p>Ce sous-officier n'&eacute;tait pas un m&eacute;chant homme, mais il avait &eacute;t&eacute;,
+le long de la route, endoctrin&eacute; par Chupin, lequel avait pouss&eacute;
+l'impudence jusqu'&agrave; lui promettre l'&eacute;paulette, au nom de M. de
+Sairmeuse, si les investigations &eacute;taient couronn&eacute;es de succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Antoine, cependant, exposait &agrave; M. Lacheneur ses esp&eacute;rances et ses
+craintes.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;puis&eacute; et bless&eacute; comme vous l'&ecirc;tes, lui disait-il, vous ne serez
+pas en &eacute;tat d'entreprendre une longue marche avant quinze jours...
+Jusque-l&agrave; il faut vous cacher... Je connais, par bonheur, une retraite
+s&ucirc;re, &agrave; deux port&eacute;es de fusil dans la montagne... Je vous y conduirai,
+de nuit, avec des provisions pour une semaine...</p>
+
+<p>Un cri &eacute;touff&eacute; de sa femme l'interrompit.</p>
+
+<p>Il se retourna, et l'aper&ccedil;ut toute d&eacute;faillante, appuy&eacute;e au montant de
+la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier
+qui de Saint-Pavin conduisait &agrave; la cabane.</p>
+
+<p>Elle disait:</p>
+
+<p>&mdash;Les soldats!... ils viennent!</p>
+
+<p>Plus prompts que la pens&eacute;e, Lacheneur et l'honn&ecirc;te montagnard se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent vers la porte, allongeant la t&ecirc;te pour voir sans se
+montrer.</p>
+
+<p>La jeune femme n'avait dit que trop vrai.</p>
+
+<p>Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement,
+embarrass&eacute;s qu'ils &eacute;taient par leurs lourdes bottes &eacute;peronn&eacute;es, mais
+obstin&eacute;ment.</p>
+
+<p>En avant marchait Chupin, qui de l'exemple, de la voix et du geste les
+animait.</p>
+
+<p>Une parole imprudente de ce petit berger qu'il avait questionn&eacute;
+venait, il n'y avait pas vingt minutes, de d&eacute;cider du sort de M.
+Lacheneur.</p>
+
+<p>Revenu &agrave; Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef
+des conjur&eacute;s, cet enfant avait dit au hasard:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai rencontr&eacute;, moi, sur &laquo;les hauts,&raquo; il m'a demand&eacute; son chemin,
+et je l'ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des
+Antoine.</p>
+
+<p>Et, &agrave; l'appui de son dire, il montrait fi&egrave;rement la pi&egrave;ce blanche que
+&laquo;le monsieur&raquo; lui avait donn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Du coup, s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; Chupin transport&eacute;, nous tenons notre homme!
+En route, camarades!...</p>
+
+<p>Et maintenant, le petit d&eacute;tachement n'&eacute;tait pas &agrave; plus de deux cents
+pas de la maison o&ugrave; le proscrit avait trouv&eacute; asile...</p>
+
+<p>Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait
+dans leurs yeux.</p>
+
+<p>Ils voyaient leur h&ocirc;te irr&eacute;missiblement perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le
+faut...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il le faut!... r&eacute;p&eacute;ta le mari d'un air sombre. On me tuera
+avant de porter la main sur mon h&ocirc;te, dans ma maison!...</p>
+
+<p>&mdash;S'il se cachait dans le grenier, derri&egrave;re les bottes de paille...</p>
+
+<p>&mdash;On le trouverait... Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil
+gredin qui les m&egrave;ne doit avoir le flair d'un chien de chasse.</p>
+
+<p>Il s'interrompit, pour prendre un parti, et vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monsieur!... dit-il, sautons par la fen&ecirc;tre de derri&egrave;re et
+gagnons la montagne... On nous verra... qu'importe!... Ces cavaliers
+&agrave; pied ne doivent pas &ecirc;tre lestes... Si vous ne pouvez pas courir, je
+vous porterai... On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on
+nous manquera...</p>
+
+<p>&mdash;Et votre femme?... fit Lacheneur.</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te montagnard frissonna, mais il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous rejoindra.</p>
+
+<p>Lacheneur lui prit la main qu'il serra avec un attendrissement dont il
+ne cherchait ni &agrave; se cacher ni &agrave; se d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous &ecirc;tes de braves gens!... dit-il, et Dieu vous
+r&eacute;compensera de votre piti&eacute; pour le pauvre proscrit... Mais vous
+avez trop fait d&eacute;j&agrave;... Je serais le plus l&acirc;che des hommes si je vous
+exposais inutilement... Je ne puis plus, je ne veux plus &ecirc;tre sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Il attira &agrave; lui la jeune femme qui sanglotait, et l'embrassant sur le
+front:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme
+vous, g&eacute;n&eacute;reuse et fi&egrave;re... Pauvre Marie-Anne!... Qu'est-elle devenue,
+elle que j'ai impitoyablement sacrifi&eacute;e &agrave; mes rancunes?... Allez! il
+ne faut pas me plaindre, quoi qu'il m'arrive... je l'ai m&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct.
+Lacheneur se redressa, rassemblant pour l'heure d&eacute;cisive toute
+l'&eacute;nergie dont son &acirc;me alti&egrave;re &eacute;tait capable...</p>
+
+<p>&mdash;Restez!... commanda-t-il &agrave; Antoine et &agrave; sa femme. Moi, je sors, je
+ne veux pas qu'on m'arr&ecirc;te chez vous.</p>
+
+<p>Il sortit, en disant cela, d'un pas ferme, le front haut, le regard
+calme et assur&eacute;.</p>
+
+<p>Les soldats arrivaient.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;!... leur cria-t-il d'une voix forte, c'est Lacheneur que vous
+cherchez, n'est-ce pas?... Me voici!... Je me rends.</p>
+
+<p>Pas une acclamation ne r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>La mort qui planait au-dessus de sa t&ecirc;te imprimait &agrave; sa personne une
+si imposante majest&eacute;, que les soldats s'arr&ecirc;t&egrave;rent frapp&eacute;s de respect.</p>
+
+<p>Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin.</p>
+
+<p>Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le
+c&#339;ur du mis&eacute;rable, et bl&ecirc;me, tremblant, &eacute;perdu, il essayait de se
+dissimuler derri&egrave;re les soldats.</p>
+
+<p>Lacheneur marcha droit &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc toi qui me vends, Chupin, pronon&ccedil;a-t-il. Tu n'as pas
+oubli&eacute;, je le vois bien, que souvent, l'hiver, Marie-Anne a rempli ta
+huche vide... et tu te venges!...</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur &eacute;tait &eacute;cras&eacute;, on e&ucirc;t dit qu'il allait tomber &agrave;
+genoux.</p>
+
+<p>Maintenant qu'il avait trahi, il comprenait ce qu'est la trahison...</p>
+
+<p>&mdash;Va!... dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang,
+mais il ne te portera pas bonheur!... tra&icirc;tre!...</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; Chupin, s'indignant de sa faiblesse, relevait la t&ecirc;te,
+s'effor&ccedil;ant de secouer la frayeur qui l'envahissait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez conspir&eacute; contre le roi, dit-il, je n'ai fait que mon
+devoir en vous d&eacute;non&ccedil;ant.</p>
+
+<p>Et se retournant vers les soldats:</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; vous, camarades, soyez s&ucirc;r que monseigneur le duc de
+Sairmeuse vous t&eacute;moignera sa satisfaction...</p>
+
+<p>On avait li&eacute; les poignets de Lacheneur, et la petite troupe
+s'appr&ecirc;tait &agrave; redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant
+de sueur, hors d'haleine, la t&ecirc;te nue...</p>
+
+<p>Il faisait presque nuit d&eacute;j&agrave;, cependant M. Lacheneur reconnut
+Balstain.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut &agrave; port&eacute;e de la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous le tenez!... s'&eacute;cria-t-il en montrant le prisonnier...
+C'est &agrave; moi que revient la prime... C'est moi qui l'ai d&eacute;nonc&eacute;
+le premier, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la fronti&egrave;re, les carabiniers de
+Saint-Jean-de-Coche en t&eacute;moigneront... Il devait &ecirc;tre pris cette nuit,
+chez moi, mais il a profit&eacute; de mon absence, le gueux, le sc&eacute;l&eacute;rat!...
+pour s&eacute;duire ma femme et s'&eacute;vader... Quand je suis revenu avec les
+carabiniers, il &eacute;tait parti... Ma femme est au lit, de la correction
+que je lui ai administr&eacute;e... Et moi, depuis seize heures, je suis les
+traces de ce bandit!...</p>
+
+<p>Il s'exprimait avec une violence et une volubilit&eacute; extraordinaires, la
+cupidit&eacute; d&eacute;&ccedil;ue le jetait hors de soi; il &eacute;tait comme fou, en songeant
+que de sa d&eacute;lation il ne recueillait que l'infamie.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez
+valoir pr&egrave;s des autorit&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si j'ai des droits!... interrompit Balstain; qui donc me
+les conteste?</p>
+
+<p>Il promenait autour de lui des regards mena&ccedil;ants; il reconnut Chupin.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c'est toi qui as
+d&eacute;couvert le brigand...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! c'est moi qui ai devin&eacute; sa retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, imposteur!... vocif&eacute;rait l'aubergiste, tu mens!...</p>
+
+<p>Les soldats ne bougeaient pas; cette sc&egrave;ne les vengea des d&eacute;go&ucirc;ts de
+l'apr&egrave;s-midi.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, poursuivait Balstain, avec l'emphase des hommes de son
+pays, que peut-on attendre d'un vil coquin tel que Chupin!... Chacun
+ne sait-il pas que dix fois au moins il a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de quitter la
+France pour ses crimes... O&ugrave; te r&eacute;fugiais-tu quand tu passais la
+fronti&egrave;re, Chupin?... Dans ma maison, dans l'auberge de l'honn&ecirc;te
+Balstain... On t'y cachait et on t'y nourrissait. Combien de fois
+t'ai-je sauv&eacute; de la potence et des gal&egrave;res?... Je n'ai pas compt&eacute;. Et
+pour me r&eacute;compenser, tu me voles mon bien, tu t'empares de cet homme
+qui &eacute;tait &agrave; moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Il est fou!... r&eacute;p&eacute;tait le vieux maraudeur ahuri, il est fou!...</p>
+
+<p>Alors l'aubergiste changea de tactique.</p>
+
+<p>&mdash;Si du moins tu &eacute;tais raisonnable, reprit-il... Voyons, Chupin, un
+bon mouvement, pour un vieil ami... Part &agrave; deux, hein! veux-tu?...
+Non... tu me r&eacute;ponds non... Que veux-tu donc me donner, comp&egrave;re?... Le
+tiers?... c'est trop!... Le quart alors?...</p>
+
+<p>Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du d&eacute;tachement &eacute;taient
+ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l'instant d'avant il
+les avait vus &eacute;viter son contact avec une visible horreur.</p>
+
+<p>Transport&eacute; de col&egrave;re, il poussa violemment Balstain en criant aux
+soldats:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a!... allons-nous coucher ici!...</p>
+
+<p>Un &eacute;clair d'implacable haine flamboya dans l'&#339;il du Pi&eacute;montais.</p>
+
+<p>Il tira tr&egrave;s-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec
+le signe de la croix:</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Jean-de-Coche, pronon&ccedil;a-t-il d'une voix &eacute;clatante, et vous,
+bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment... Que je sois damn&eacute; si
+jamais je me sers d'un couteau &agrave; mes repas avant d'avoir enfonc&eacute; celui
+que je tiens dans le ventre du sc&eacute;l&eacute;rat qui me vole!</p>
+
+<p>Ayant dit, il disparut, et le d&eacute;tachement se mit en marche.</p>
+
+<p>Mais le vieux maraudeur n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me. Rien ne lui restait de
+son impudence accoutum&eacute;e. Il marchait la t&ecirc;te basse, remu&eacute; par toutes
+sortes de pens&eacute;es comme jamais il n'en avait eues, assailli par les
+plus sinistres pressentiments.</p>
+
+<p>Un serment comme celui de Balstain, et de la part d'un tel homme,
+c'&eacute;tait, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arr&ecirc;t de mort, du
+moins la certitude d'une tentative prochaine d'assassinat...</p>
+
+<p>Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le
+d&eacute;tachement coucher &agrave; Saint-Pavin, comme c'&eacute;tait convenu. Il lui
+tardait de s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>Quand les soldats eurent soup&eacute;, et longuement, Chupin envoya chercher
+une charrette, o&ugrave; le prisonnier fut garrott&eacute;, et on partit.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut &eacute;crou&eacute;
+&agrave; la citadelle de Montaignac.</p>
+
+<p>Nul ne semblait s'y douter qu'en ce moment m&ecirc;me, M. d'Escorval et le
+caporal Bavois travaillaient &agrave; leur &eacute;vasion.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h3>
+
+
+<p>Seul dans son cachot, apr&egrave;s le d&eacute;part de Marie-Anne, Chanlouineau
+s'abandonnait au plus affreux d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Il venait de donner plus que sa vie &agrave; cette femme tant aim&eacute;e.</p>
+
+<p>N'avait-il pas risqu&eacute; son honneur en simulant, pour obtenir une
+entrevue, les plus ignobles d&eacute;faillances de la peur.</p>
+
+<p>Tant qu'il l'avait attendue, tant qu'elle avait &eacute;t&eacute; l&agrave;, il ne songeait
+qu'au succ&egrave;s de sa ruse... Mais maintenant il ne pr&eacute;voyait que trop ce
+que diraient les gardiens.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n'&eacute;tait apr&egrave;s tout
+qu'un mis&eacute;rable fanfaron... Nous l'avons entendu implorer sa gr&acirc;ce &agrave;
+genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices.</p>
+
+<p>La pens&eacute;e que sa m&eacute;moire pouvait &ecirc;tre fl&eacute;trie de ces imputations de
+l&acirc;chet&eacute; et de trahison, le rendait fou de douleur.</p>
+
+<p>Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de
+r&eacute;habilitation.</p>
+
+<p>&mdash;On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du
+peloton d'ex&eacute;cution, si je p&acirc;lis et si je tremble!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dans ces dispositions, quand sa porte s'ouvrit livrant
+passage au marquis de Courtomieu, qui, apr&egrave;s avoir vu lui &eacute;chapper
+M<sup>lle</sup> Lacheneur, venait s'informer des r&eacute;sultats de sa visite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon brave gar&ccedil;on, commen&ccedil;a-t-il de son ton doucereux.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! cria Chanlouineau exasp&eacute;r&eacute;, sortez, sinon!...</p>
+
+<p>Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s'esquiva prestement,
+effray&eacute; et surtout fort surpris du changement.</p>
+
+<p>&mdash;Quel redoutable et f&eacute;roce sc&eacute;l&eacute;rat! dit-il au gardien, il serait
+peut-&ecirc;tre prudent de lui mettre la camisole de force...</p>
+
+<p>Ah!... il n'en &eacute;tait pas besoin. L'h&eacute;ro&iuml;que paysan venait de se
+laisser tomber sur la paille de son cachot, bris&eacute; par cette horrible
+fi&egrave;vre de l'angoisse qui vieillit un homme en une nuit.</p>
+
+<p>Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l'arme qu'il venait de
+mettre entre ses mains?...</p>
+
+<p>S'il l'esp&eacute;rait, c'est qu'il songeait qu'elle aurait pour conseil et
+pour guide un homme dont l'exp&eacute;rience lui inspirait une confiance
+absolue: l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>&mdash;Martial aura peur de la lettre, se r&eacute;p&eacute;tait-il, certainement il aura
+peur...</p>
+
+<p>En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence &eacute;tait
+certes au-dessus de sa condition, mais elle n'&eacute;tait pas assez
+raffin&eacute;e pour p&eacute;n&eacute;trer un caract&egrave;re tel que celui du jeune marquis de
+Sairmeuse.</p>
+
+<p>Ce brouillon, &eacute;crit par lui en un moment d'abandon et d'aveuglement,
+fut presque sans influence sur les d&eacute;terminations de Martial.</p>
+
+<p>Il parut s'en effrayer prodigieusement pour en &eacute;pouvanter son p&egrave;re,
+mais au fond il consid&eacute;rait la menace comme pu&eacute;rile.</p>
+
+<p>Marie-Anne, sans la lettre, e&ucirc;t obtenu de lui la m&ecirc;me assistance.</p>
+
+<p>D'autres causes eussent d&eacute;cid&eacute; Martial: la difficult&eacute; et le danger de
+l'entreprise, les risques &agrave; courir, les pr&eacute;jug&eacute;s &agrave; braver.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, &agrave; cette &eacute;poque, il n'y avait que l'impossible capable de tenter
+cet esprit aventureux et blas&eacute;, et cependant avide d'&eacute;motions.</p>
+
+<p>Sauver la vie du baron d'Escorval, un ennemi, presque sur les marches
+de l'&eacute;chafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur
+d'une femme qu'il adorait et qui lui pr&eacute;f&eacute;rait un autre homme, lui
+parut digne de lui...</p>
+
+<p>Quelle occasion, d'ailleurs, pour l'exercice des facult&eacute;s de son
+sang-froid, de diplomatie et de finesse qu'il s'accordait!...</p>
+
+<p>Il fallait jouer son p&egrave;re, c'&eacute;tait ais&eacute;; il le joua.</p>
+
+<p>Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c'&eacute;tait difficile; il crut
+l'avoir jou&eacute;.</p>
+
+<p>Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles
+contradictions, et il se consumait d'anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>C'est avec joie qu'il e&ucirc;t consenti &agrave; subir la torture avant de
+recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les d&eacute;marches
+de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Que faisait-elle?... Comment savoir?...</p>
+
+<p>Dix fois, pendant la soir&eacute;e, sous toutes sortes de pr&eacute;textes, il
+appela ses gardiens et s'effor&ccedil;a de les faire causer. Sa raison lui
+disait bien que ces gens n'&eacute;taient pas plus instruits que lui-m&ecirc;me,
+qu'on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu'on r&eacute;sol&ucirc;t...
+n'importe!...</p>
+
+<p>La retraite battit... puis l'appel du soir... puis l'extinction des
+feux...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, rien, le silence...</p>
+
+<p>L'oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son &acirc;me en un
+effort surhumain d'attention, Chanlouineau &eacute;coutait.</p>
+
+<p>Il lui semblait que si de fa&ccedil;on ou d'autre le baron d'Escorval
+recouvrait sa libert&eacute;, il en serait averti par quelque signe...
+Ceux qu'il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de
+reconnaissance...</p>
+
+<p>Un peu apr&egrave;s deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand
+mouvement dans les corridors, on courait, on s'appelait, on agitait
+des trousseaux de clefs, des portes s'ouvraient et se refermaient...</p>
+
+<p>Le corridor s'&eacute;clairant, il regarda, et &agrave; la lueur douteuse des
+lanternes, il crut voir passer, comme une ombre p&acirc;le, Lacheneur,
+entra&icirc;n&eacute; par des soldats.</p>
+
+<p>Lacheneur!... &Eacute;tait-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il
+se disait que ce ne pouvait &ecirc;tre l&agrave; qu'une vision de la fi&egrave;vre qui
+br&ucirc;lait son cerveau.</p>
+
+<p>Un peu plus tard il entendit un cri d&eacute;chirant... Mais qu'avait de
+surprenant un cri dans une prison o&ugrave; vingt et un condamn&eacute;s &agrave; mort
+suaient l'agonie de cette effroyable nuit qui pr&eacute;c&egrave;de l'ex&eacute;cution...</p>
+
+<p>Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la
+fen&ecirc;tre. Chanlouineau d&eacute;sesp&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, murmura-t-il, la lettre a &eacute;t&eacute; inutile!...</p>
+
+<p>Pauvre g&eacute;n&eacute;reux gar&ccedil;on... Son c&#339;ur e&ucirc;t bondi de joie s'il e&ucirc;t pu
+jeter un coup d'&#339;il dans la cour de la citadelle...</p>
+
+<p>Il y avait plus d'une heure qu'on avait sonn&eacute; le r&eacute;veil, les cavaliers
+achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne,
+de celles qui apportent au march&eacute; leur beurre et leurs &#339;ufs, se
+pr&eacute;sent&egrave;rent au poste.</p>
+
+<p>Elles racontaient que passant le long des rochers &agrave; pic de la tour
+plate, elles venaient d'apercevoir une longue corde qui pendait.</p>
+
+<p>Une corde!... Un des condamn&eacute;s s'&eacute;tait donc &eacute;vad&eacute;!...</p>
+
+<p>On courut &agrave; la chambre du baron d'Escorval... elle &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>Le baron s'&eacute;tait enfui, entra&icirc;nant l'homme qui lui avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;
+pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers.</p>
+
+<p>La stupeur fut grande et aussi l'indignation... mais la frayeur fut
+plus grande encore...</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas un des officiers de service qui ne fr&eacute;mit en songeant &agrave;
+sa responsabilit&eacute;, qui ne v&icirc;t presque sa carri&egrave;re bris&eacute;e.</p>
+
+<p>Qu'allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de
+Courtomieu, bien autrement redout&eacute; avec ses fa&ccedil;ons froides et polies?
+Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t ils parurent, accompagn&eacute;s de Martial, enflamm&eacute;s, en apparence,
+d'une effroyable col&egrave;re, tout &agrave; fait propre, en v&eacute;rit&eacute;, &agrave; &eacute;carter tout
+soup&ccedil;on de connivence de leur part.</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi.</p>
+
+<p>Il jurait, injuriait, accusait, mena&ccedil;ait, et s'en prenait &agrave; tout le
+monde.</p>
+
+<p>Il avait commenc&eacute; par faire mettre en prison tous les factionnaires,
+jusqu'&agrave; plus ample inform&eacute;, et il parlait de demander la destitution
+en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; ce mis&eacute;rable Bavois, criait-il aux soldats, quant &agrave; ce
+l&acirc;che d&eacute;serteur, il sera fusill&eacute; d&egrave;s qu'on l'aura repris... et on le
+reprendra, comptez-y!...</p>
+
+<p>On avait esp&eacute;r&eacute; calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant
+l'arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait os&eacute;
+l'&eacute;veiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle.</p>
+
+<p>Ce lui fut seulement une occasion d'exalter les m&eacute;rites du tra&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui a d&eacute;couvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le
+sieur Escorval. Qu'on aille me chercher Chupin!...</p>
+
+<p>Plus calme, M. de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre,
+disait-il, le &laquo;grand coupable&raquo; sous la main de la justice.</p>
+
+<p>Il exp&eacute;diait des courriers dans toutes les directions, et faisait
+porter avis de l'&eacute;v&eacute;nement dans les localit&eacute;s voisines.</p>
+
+<p>Ses commandements &eacute;taient pr&eacute;cis et brefs: surveiller la fronti&egrave;re,
+soumettre les voyageurs &agrave; un examen s&eacute;v&egrave;re, pratiquer de nombreuses
+visites domiciliaires, r&eacute;pandre &agrave; profusion le signalement du sieur
+Escorval.</p>
+
+<p>Avant tout, il avait donn&eacute; l'ordre de rechercher et d'arr&ecirc;ter le sieur
+Midon, ancien cur&eacute; de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils.</p>
+
+<p>Mais parmi tous les officiers pr&eacute;sents, il y en avait un, c'&eacute;tait
+un vieux lieutenant d&eacute;cor&eacute;, que le ton du duc de Sairmeuse avait
+profond&eacute;ment bless&eacute;.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a, d'un air sombre, en disant que tout cela sans doute &eacute;tait
+bel et bien, mais que le plus press&eacute; &eacute;tait de proc&eacute;der &agrave; une enqu&ecirc;te
+qui, en faisant conna&icirc;tre les moyens d'&eacute;vasion, r&eacute;v&eacute;lerait peut-&ecirc;tre
+les complices.</p>
+
+<p>&Agrave; ce simple mot: enqu&ecirc;te, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de
+Courtomieu n'avaient &eacute;t&eacute; ma&icirc;tres d'un imperceptible tressaillement.</p>
+
+<p>Pouvaient-ils ignorer &agrave; combien peu tient le secret des trames les
+mieux ourdies!</p>
+
+<p>Que fallait-il, ici, pour d&eacute;gager la v&eacute;rit&eacute; des apparences
+mensong&egrave;res? Une pr&eacute;caution n&eacute;glig&eacute;e, un pu&eacute;ril d&eacute;tail, un mot, un
+geste, un rien...</p>
+
+<p>Ils trembl&egrave;rent que cet officier ne f&ucirc;t un homme d'une perspicacit&eacute;
+sup&eacute;rieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins,
+avait des pr&eacute;somptions qu'il &eacute;tait impatient de v&eacute;rifier.</p>
+
+<p>Non, le vieux lieutenant n'avait aucun soup&ccedil;on, il avait parl&eacute; ainsi
+au hasard, uniquement pour exhaler son m&eacute;contentement. M&ecirc;me son
+intelligence &eacute;tait si peu subtile qu'il ne remarqua pas le rapide coup
+d'&#339;il qu'&eacute;chang&egrave;rent le marquis et le duc.</p>
+
+<p>Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de l'avis du lieutenant, pronon&ccedil;a-t-il avec une politesse
+trop &eacute;tudi&eacute;e pour n'&ecirc;tre pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une
+enqu&ecirc;te... cela est aussi ing&eacute;nieusement pens&eacute; que bien dit.</p>
+
+<p>Le vieil officier d&eacute;cor&eacute; tourna le dos en m&acirc;chonnant un juron.</p>
+
+<p>&mdash;Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son p&egrave;re et cet
+autre p&eacute;kin m&eacute;riteraient... mais il faut vivre!...</p>
+
+<p>&Agrave; s'avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien
+qu'il ne courait pas le moindre risque.</p>
+
+<p>&Agrave; qui revenait le soin des investigations?... Au duc et au marquis.
+Ils &eacute;taient donc, en v&eacute;rit&eacute;, un peu na&iuml;fs de s'inqui&eacute;ter. Ne
+resteraient-ils pas seuls juges de ce qu'il serait opportun de taire
+ou de r&eacute;v&eacute;ler, et compl&egrave;tement ma&icirc;tres de cacher ce qui serait de
+nature &agrave; trahir leur connivence?...</p>
+
+<p>Ils se mirent donc &agrave; l'&#339;uvre imm&eacute;diatement, avec un empressement qui
+e&ucirc;t fait &eacute;vanouir les doutes, s'il y en e&ucirc;t eu parmi les assistants.</p>
+
+<p>Mais qui donc se f&ucirc;t avis&eacute; de concevoir des doutes!...</p>
+
+<p>Le succ&egrave;s de la com&eacute;die &eacute;tait d'autant plus certain que la fuite du
+baron d'Escorval paraissait menacer s&eacute;rieusement les int&eacute;r&ecirc;ts de ceux
+qui l'avaient favoris&eacute;e.</p>
+
+<p>Les d&eacute;tails de l'&eacute;vasion, Martial pensait les conna&icirc;tre aussi
+exactement que les &eacute;vad&eacute;s eux-m&ecirc;mes... Il &eacute;tait l'auteur, s'ils
+avaient &eacute;t&eacute; les acteurs du drame de la nuit.</p>
+
+<p>Il s'abusait, il ne tarda pas &agrave; se l'avouer.</p>
+
+<p>L'enqu&ecirc;te, d&egrave;s les premiers pas, r&eacute;v&eacute;la des circonstances qui lui
+parurent inexplicables.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait clair, et la disposition des lieux le d&eacute;montrait, que pour
+recouvrer leur libert&eacute;, le baron d'Escorval et le caporal Bavois
+avaient eu &agrave; accomplir deux descentes successives.</p>
+
+<p>Ils avaient d&ucirc;, d'abord, descendre de la fen&ecirc;tre de la prison jusque
+sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait
+ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu'au bas des
+rochers &agrave; pic.</p>
+
+<p>Pour r&eacute;aliser cette double op&eacute;ration, et les prisonniers l'avaient
+r&eacute;alis&eacute;e, puisqu'ils s'&eacute;taient &eacute;chapp&eacute;s, deux cordes leur &eacute;taient
+indispensables. Martial les avait apport&eacute;es, on e&ucirc;t d&ucirc; les retrouver.</p>
+
+<p>Eh bien! on n'en retrouvait qu'une, celle que les paysannes avaient
+aper&ccedil;ue, pendant de la saillie o&ugrave; elle &eacute;tait accroch&eacute;e &agrave; une pince de
+fer.</p>
+
+<p>De la fen&ecirc;tre &agrave; la saillie, point de corde...</p>
+
+<p>Ce fait sauta aux yeux de tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est extraordinaire! murmura Martial devenu pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; fait bizarre!... approuva M. de Courtomieu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment diable s'y sont-ils pris pour arriver de la fen&ecirc;tre du
+cachot &agrave; cette &eacute;troite corniche?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui ne se comprend pas...</p>
+
+<p>Martial allait trouver une bien autre occasion de s'&eacute;tonner.</p>
+
+<p>Ayant examin&eacute; la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde
+descente, il reconnut qu'elle n'&eacute;tait pas d'un seul morceau. On avait
+nou&eacute; bout &agrave; bout les deux cordes qu'il avait apport&eacute;es... La plus
+grosse &eacute;videmment ne s'&eacute;tait pas trouv&eacute;e assez longue.</p>
+
+<p>Comment cela se faisait-il?... Le duc avait-il donc mal &eacute;valu&eacute; la
+hauteur du rocher?... l'abb&eacute; Midon avait-il mal pris ses mesures?...</p>
+
+<p>Il aunait cette grosse corde de l'&#339;il, et positivement il lui
+semblait qu'elle avait &eacute;t&eacute; raccourci... elle lui avait paru avoir un
+bon tiers en plus, pendant qu'on la lui roulait autour du corps pour
+l'entrer dans la citadelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera survenu quelque accident impr&eacute;vu, disait-il &agrave; son p&egrave;re et au
+marquis de Courtomieu; mais lequel?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... que nous importe? r&eacute;pondait le marquis; vous avez la lettre
+compromettante, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Mais Martial &eacute;tait de ces esprits qui ne sauraient rester en repos
+tant qu'ils sont en face d'un probl&egrave;me &agrave; r&eacute;soudre.</p>
+
+<p>Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le
+bas des rochers.</p>
+
+<p>Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Un des prisonniers est tomb&eacute;, fit Martial vivement, et s'est
+dangereusement bless&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi!... s'&eacute;cria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se
+serait bris&eacute; les os que j'en serais ravi.</p>
+
+<p>Martial rougit, et regardant fixement son p&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, monsieur, pronon&ccedil;a-t-il froidement, que vous ne pensez
+pas un mot de ce que vous dites... Nous nous sommes engag&eacute;s sur
+l'honneur de notre nom &agrave; sauver M. le baron d'Escorval, s'il
+s'&eacute;tait tu&eacute; ce serait un malheur pour nous, monsieur, un tr&egrave;s grand
+malheur!...</p>
+
+<p>Quand son fils prenait ce ton hautain et glac&eacute;, le duc ne trouvait
+rien &agrave; r&eacute;pondre; il s'en indignait, mais c'&eacute;tait plus fort que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bast!... fit M. de Courtomieu, si ce coquin-l&agrave; s'&eacute;tait seulement
+bless&eacute;, nous le saurions...</p>
+
+<p>Ce fut l'opinion de Chupin qui, mand&eacute; par le duc, venait d'arriver.</p>
+
+<p>Mais le vieux maraudeur, si loquace d'ordinaire et si empress&eacute;,
+r&eacute;pondit bri&egrave;vement, et, chose &eacute;trange, n'offrit point ses services.</p>
+
+<p>De son imperturbable assurance, de son impudence famili&egrave;re, de son
+sourire obs&eacute;quieux et bas, rien ne restait.</p>
+
+<p>Son &#339;il trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le
+tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la
+d&eacute;tresse de son &acirc;me...</p>
+
+<p>Si visible &eacute;tait le changement, que M. de Sairmeuse le remarqua.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle m&eacute;saventure t'est arriv&eacute;e, ma&icirc;tre Chupin? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il est arriv&eacute;, r&eacute;pondit d'une voix rauque l'ancien braconnier, que
+pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m'ont jet&eacute; de
+la boue et des pierres... Je courais, ils me poursuivaient en criant:
+Tra&icirc;tre!... Inf&acirc;me!...</p>
+
+<p>Ses poings se crispaient dans le vide, comme s'il e&ucirc;t m&eacute;dit&eacute; quelque
+vengeance, et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l'&eacute;vasion du
+baron et ils se r&eacute;jouissent.</p>
+
+<p>H&eacute;las!... cette joie des habitants de Montaignac devait &ecirc;tre de courte
+dur&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce jour &eacute;tait d&eacute;sign&eacute; pour l'ex&eacute;cution des condamn&eacute;s &agrave; mort.</p>
+
+<p>Jug&eacute;s par un conseil de guerre, ils devaient &ecirc;tre pass&eacute;s par les
+armes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un vendredi.</p>
+
+<p>&Agrave; midi, les portes furent ferm&eacute;es et les troupes prirent les armes.</p>
+
+<p>L'impression fut profonde, terrible, quand les fun&egrave;bres roulements des
+tambours annonc&egrave;rent les pr&eacute;paratifs de l'&eacute;pouvantable holocauste.</p>
+
+<p>La consternation et une sorte d'&eacute;pouvante se r&eacute;pandirent dans la
+ville; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous
+les quartiers; les rues devinrent d&eacute;sertes et bient&ocirc;t on put voir
+chaque habitant fermer ses fen&ecirc;tres et ses portes...</p>
+
+<p>Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle
+s'ouvrirent et donn&egrave;rent passage &agrave; quatorze condamn&eacute;s, qui
+s'avanc&egrave;rent lentement, accompagn&eacute;s chacun d'un pr&ecirc;tre...</p>
+
+<p>Quatorze!... Pris de remords et d'effroi au dernier moment, M. de
+Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l'ex&eacute;cution de six
+condamn&eacute;s, et en ce moment m&ecirc;me, un courrier emportait vers Paris six
+demandes de gr&acirc;ce, sign&eacute;es par la commission militaire.</p>
+
+<p>Chanlouineau n'&eacute;tait pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la
+cl&eacute;mence royale...</p>
+
+<p>Tir&eacute; de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait
+&eacute;t&eacute; inutile, il comptait avec une poignante anxi&eacute;t&eacute; les condamn&eacute;s...</p>
+
+<p>Il y eut un moment o&ugrave; ses regards eurent une telle expression
+d'angoisse, que le pr&ecirc;tre qui l'accompagnait se pencha vers lui en
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Qui cherchez-vous des yeux, mon fils?...</p>
+
+<p>&mdash;Le baron d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est &eacute;vad&eacute; cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je mourrai donc content!... s'&eacute;cria l'h&eacute;ro&iuml;que paysan.</p>
+
+<p>Il mourut sans p&acirc;lir, comme il se l'&eacute;tait promis, calme et fier, le
+nom de Marie-Anne sur les l&egrave;vres...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h3>
+
+<p>Eh bien!... il y eut une femme, une jeune fille, que n'&eacute;murent ni ne
+touch&egrave;rent les lamentables sc&egrave;nes dont Montaignac &eacute;tait le th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au
+milieu d'une population en deuil; ses yeux si beaux rest&egrave;rent secs
+pendant que coulaient tant de pleurs.</p>
+
+<p>Fille d'un homme qui, durant une semaine, exer&ccedil;a une v&eacute;ritable
+dictature, elle n'essaya pas d'arracher au bourreau un seul des
+malheureux qui furent jet&eacute;s &agrave; la commission militaire.</p>
+
+<p>On avait arr&ecirc;t&eacute; sa voiture sur le grand chemin!... Voil&agrave; le crime que
+M<sup>lle</sup> de Courtomieu ne pouvait oublier...</p>
+
+<p>Elle n'avait d&ucirc; qu'&agrave; l'intercession de Marie-Anne, de n'&ecirc;tre pas
+retenue prisonni&egrave;re. Voil&agrave; ce qu'il &eacute;tait au-dessus de ses forces de
+pardonner.</p>
+
+<p>Aussi, est-ce avec l'exag&eacute;ration du ressentiment que le lendemain,
+en arrivant &agrave; Montaignac, elle avait racont&eacute; &agrave; son p&egrave;re ce qu'elle
+appelait &laquo;ses humiliations,&raquo; l'incroyable arrogance de la fille de
+Lacheneur et l'&eacute;pouvantable brutalit&eacute; des paysans.</p>
+
+<p>Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait &agrave;
+d&eacute;poser contre le baron d'Escorval, elle r&eacute;pondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que c'est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu'il soit
+p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa
+d&eacute;position serait un arr&ecirc;t de mort, elle persista, parant sa haine et
+son insensibilit&eacute; des noms de vertu et de sacrifice &agrave; la bonne cause.</p>
+
+<p>Au moins faut-il lui rendre cette justice que son t&eacute;moignage fut
+sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle croyait r&eacute;ellement, en son &acirc;me et conscience, que c'&eacute;tait le
+baron d'Escorval qui se trouvait parmi les conjur&eacute;s sur la route de
+Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqu&eacute; l'opinion.</p>
+
+<p>Cette erreur de M<sup>lle</sup> Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens,
+venait de l'habitude o&ugrave; on &eacute;tait dans le pays de ne jamais d&eacute;signer
+Maurice que par son pr&eacute;nom.</p>
+
+<p>En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M.
+d'Escorval, c'est qu'il s'agissait du baron.</p>
+
+<p>Du reste, une fois cette accablante d&eacute;position &eacute;crite et sign&eacute;e de sa
+jolie et petite &eacute;criture aristocratique, bien fine et bien s&egrave;che,
+M<sup>lle</sup> de Courtomieu affecta pour les &eacute;v&eacute;nements la plus profonde
+indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>Elle voulait qu'il f&ucirc;t bien dit que rien de ce qui touchait des gens
+de rien, comme ces pauvres paysans, n'&eacute;tait capable de troubler la
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de son orgueil.</p>
+
+<p>On ne l'entendit pas adresser une seule question.</p>
+
+<p>Mais cette superbe indiff&eacute;rence &eacute;tait jou&eacute;e. En r&eacute;alit&eacute;, au fond de
+son &acirc;me, M<sup>lle</sup> de Courtomieu b&eacute;nissait cette conspiration avort&eacute;e qui
+faisait verser tant de larmes et tant de sang.</p>
+
+<p>Marie-Anne n'&eacute;tait-elle pas, la pauvre jeune fille, emport&eacute;e par le
+tourbillon des &eacute;v&eacute;nements!...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai
+vite fait oublier cette effront&eacute;e qui l'avait ensorcel&eacute;.</p>
+
+<p>Chim&egrave;res!... Le charme s'&eacute;tait &eacute;vanoui qui avait fait flotter ind&eacute;cise
+la passion de Martial entre M<sup>lle</sup> de Courtomieu et la fille de
+Lacheneur.</p>
+
+<p>Surpris d'abord par les gr&acirc;ces p&eacute;n&eacute;trantes de M<sup>lle</sup> Blanche, il avait
+fini par distinguer l'exp&eacute;rience cruelle et la profondeur de calcul
+dissimul&eacute;es sous les apparences d'une adorable candeur.</p>
+
+<p>Mis en garde, il d&eacute;couvrit vite la froide ambitieuse sous la
+pensionnaire na&iuml;ve, il comprit la s&eacute;cheresse de son &acirc;me, ses vanit&eacute;s
+f&eacute;roces, son &eacute;go&iuml;sme, et la comparant &agrave; la noble et g&eacute;n&eacute;reuse
+Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu'&eacute;loignement.</p>
+
+<p>Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais
+uniquement par suite de cette l&eacute;g&egrave;ret&eacute; qui &eacute;tait le fond de son
+caract&egrave;re, pouss&eacute; par cet inexplicable sentiment qui parfois nous
+d&eacute;termine aux actions qui nous sont le plus d&eacute;sagr&eacute;ables, et aussi par
+d&eacute;s&#339;uvrement, par d&eacute;couragement, par d&eacute;sespoir, parce qu'il sentait
+bien que Marie-Anne &eacute;tait perdue pour lui.</p>
+
+<p>Enfin, il se disait qu'il y avait eu parole &eacute;chang&eacute;e entre le duc de
+Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-m&ecirc;me avait promis, que
+M<sup>lle</sup> Blanche &eacute;tait sa fianc&eacute;e...</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce la peine de rompre des engagements publics?... Ne faudrait-il
+pas finir par se marier un jour?... Pourquoi ne se pas marier ainsi
+qu'il &eacute;tait convenu! Autant &eacute;pouser M<sup>lle</sup> de Courtomieu que toute
+autre, puisqu'il &eacute;tait s&ucirc;r que la seule femme qu'il e&ucirc;t aim&eacute;e, la
+seule qu'il p&ucirc;t aimer, ne serait jamais sienne.</p>
+
+<p>Froid et ma&icirc;tre de lui pr&egrave;s d'elle, et certain qu'il resterait de
+m&ecirc;me, il lui fut ais&eacute; de jouer la com&eacute;die merveilleuse de l'amour,
+avec cette perfection et ce charme que n'atteint jamais, cela est
+triste &agrave; dire, un sentiment vrai.</p>
+
+<p>Son amour-propre, bien qu'il ne f&ucirc;t point fat, y trouvait son compte,
+et aussi cet instinct de duplicit&eacute; qui perp&eacute;tuellement mettait en
+contradiction ses actes et ses pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Mais pendant qu'il paraissait ne s'occuper que de son mariage, tandis
+qu'il ber&ccedil;ait M<sup>lle</sup> Blanche, enivr&eacute;e, de r&ecirc;ves d&eacute;cevants et des plus
+doux projets d'avenir, il ne s'inqui&eacute;tait que du baron d'Escorval.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;taient devenus, apr&egrave;s leur &eacute;vasion, le baron et le caporal
+Bavois?... Qu'&eacute;taient devenus tous ceux qui &eacute;taient all&eacute;s les
+attendre,&mdash;Martial le savait,&mdash;au bas du rocher, M<sup>me</sup> d'Escorval et
+Marie-Anne, l'abb&eacute; Midon et Maurice, et aussi quatre officiers &agrave; la
+demi-solde?...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc dix personnes en tout qui s'&eacute;taient enfuies.</p>
+
+<p>Et il en &eacute;tait &agrave; se demander comment tant de gens avaient pu
+dispara&icirc;tre comme cela, tout &agrave; coup, sans laisser de traces, sans
+seulement avoir &eacute;t&eacute; aper&ccedil;ues...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il n'y a pas &agrave; dire, pensait Martial, cela d&eacute;note une habilet&eacute;
+sup&eacute;rieure... je reconnais la main du pr&ecirc;tre...</p>
+
+<p>L'habilet&eacute; en effet &eacute;tait grande, car les recherches ordonn&eacute;es par
+M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une
+fi&eacute;vreuse activit&eacute;.</p>
+
+<p>Cette activit&eacute; m&ecirc;me d&eacute;solait le duc et le marquis, mais qu'y
+pouvaient-ils?...</p>
+
+<p>Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se
+passionnent tout d'abord. Ils avaient imprudemment excit&eacute; le z&egrave;le de
+leurs subalternes, et maintenant que ce z&egrave;le allait &agrave; l'encontre de
+leurs int&eacute;r&ecirc;ts et de leurs d&eacute;sirs, ils ne pouvaient ni le mod&eacute;rer, ni
+m&ecirc;me se dispenser de le louer.</p>
+
+<p>Ils ne songeaient cependant pas sans terreur &agrave; ce qui se passerait si
+le baron d'Escorval et Bavois &eacute;taient repris.</p>
+
+<p>Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la libert&eacute;?
+&Eacute;videmment, non. Ils n'&eacute;taient certains que de la complicit&eacute; de
+Martial, puisque Martial seul avait parl&eacute; au vieux caporal, mais
+c'&eacute;tait assez pour tout perdre.</p>
+
+<p>Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines.</p>
+
+<p>Un seul t&eacute;moin d&eacute;clarait que, le matin de l'&eacute;vasion, au petit jour, il
+avait rencontr&eacute;, non loin de la citadelle, un groupe d'une dizaine de
+personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre.</p>
+
+<p>Rapproch&eacute; des circonstances des cordes et du sang, ce t&eacute;moignage
+faisait fr&eacute;mir Martial.</p>
+
+<p>Il avait not&eacute; un autre indice encore, r&eacute;v&eacute;l&eacute; par la suite de
+l'enqu&ecirc;te.</p>
+
+<p>Tous les soldats de service la nuit de l'&eacute;vasion ayant &eacute;t&eacute; interrog&eacute;s,
+voici ce que l'un d'eux avait d&eacute;clar&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'&eacute;tais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers
+deux heures et demie, apr&egrave;s qu'on e&ucirc;t &eacute;crou&eacute; Lacheneur, je vis venir
+&agrave; moi un officier. Il me donna le mot d'ordre, naturellement je le
+laissai passer. Il a travers&eacute; le corridor et est entr&eacute; dans la chambre
+voisine de celle o&ugrave; &eacute;tait enferm&eacute; M. d'Escorval et en est ressorti au
+bout de cinq minutes...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Reconna&icirc;triez-vous cet officier?&raquo; avait-on demand&eacute; &agrave; ce
+factionnaire.</p>
+
+<p>Et il avait r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non, parce qu'il avait un manteau dont le collet &eacute;tait relev&eacute;
+jusqu'&agrave; ses yeux.&raquo;</p>
+
+<p>Quel pouvait &ecirc;tre ce myst&eacute;rieux officier? qu'&eacute;tait-il all&eacute; faire dans
+la chambre o&ugrave; les cordes avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute;es?...</p>
+
+<p>Martial se mettait l'esprit &agrave; la torture sans trouver une r&eacute;ponse &agrave;
+ces deux questions.</p>
+
+<p>Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison
+des adh&eacute;rents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui
+se cachait si exactement &eacute;tait un complice qui, pr&eacute;venu par Bavois,
+venait savoir si on avait besoin d'un coup de main.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une explication et plausible m&ecirc;me: cependant elle ne pouvait
+satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette
+affaire un secret qui irritait sa curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inconcevable, pensait-il avec d&eacute;pit, que M. d'Escorval n'ait
+pas daign&eacute; me faire savoir qu'il est en s&ucirc;ret&eacute;!... Le service que je
+lui ai rendu valait bien cette attention.</p>
+
+<p>Si obs&eacute;dante devint son inqui&eacute;tude, qu'il r&eacute;solut de recourir &agrave;
+l'adresse de Chupin, encore que ce tra&icirc;tre lui inspir&acirc;t une r&eacute;pugnance
+extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais n'obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur.</p>
+
+<p>Ayant touch&eacute; le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui
+l'avaient fascin&eacute;, Chupin avait d&eacute;sert&eacute; la maison du duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Retir&eacute; dans une auberge des faubourgs, il passait ses journ&eacute;es tout
+seul, dans une grande chambre du premier &eacute;tage.</p>
+
+<p>La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu'au jour, le plus
+souvent, on l'entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis
+imaginaires.</p>
+
+<p>Cependant il n'osa pas r&eacute;sister &agrave; l'ordre que lui porta un soldat de
+planton, d'avoir &agrave; se rendre sur-le-champ &agrave; l'h&ocirc;tel de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux savoir ce qu'est devenu le baron d'Escorval, lui demanda
+Martial &agrave; br&ucirc;le-pourpoint.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui &eacute;tait de bronze autrefois, et
+une fugitive rougeur courut sous le h&acirc;le de ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;La police de Montaignac est l&agrave;, r&eacute;pondit-il d'un ton bourru, pour
+contenter la curiosit&eacute; de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de
+la police...</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce s&eacute;rieux?... N'attendait-il pas plut&ocirc;t qu'on e&ucirc;t int&eacute;ress&eacute; sa
+cupidit&eacute;? Martial le pensa.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'auras pas &agrave; te plaindre de ma g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, lui dit-il, je te
+paierai bien...</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; qu'&agrave; ce mot payer, qui huit jours plus t&ocirc;t e&ucirc;t allum&eacute; dans
+son &#339;il l'&eacute;clair de la convoitise, Chupin parut transport&eacute; de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour me tenter encore que vous m'avez fait venir,
+s'&eacute;cria-t-il, mieux valait me laisser tranquille &agrave; mon auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce &agrave; dire, dr&ocirc;le!...</p>
+
+<p>Cette interruption, le vieux maraudeur ne l'entendit m&ecirc;me pas; il
+poursuivait avec une violence croissante:</p>
+
+<p>&mdash;On m'avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la
+bonne cause... je l'ai livr&eacute; et on me traite comme si j'avais commis
+le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage
+et de maraude, on me m&eacute;prisait peut-&ecirc;tre, mais on ne me fuyait pas...
+On m'appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on
+trinquait tout de m&ecirc;me avec moi!... Aujourd'hui que j'ai deux
+mille pistoles, on se sauve de moi comme d'une b&ecirc;te venimeuse. Si
+j'approche, on recule; quand j'entre quelque part, on sort...</p>
+
+<p>Le souvenir des injures qu'il avait subies lui &eacute;tait si cruel qu'il
+paraissait v&eacute;ritablement hors de soi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc, poursuivait-il, une action inf&acirc;me que j'ai commise,
+ignoble et abominable?... Alors pourquoi M. le duc me l'a-t-il
+propos&eacute;e?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente
+pas, comme cela, le pauvre monde avec de l'argent. Ai-je bien agi, au
+contraire?... Alors qu'on fasse des lois pour me prot&eacute;ger...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un esprit troubl&eacute; qu'il fallait rassurer, Martial le comprit.</p>
+
+<p>&mdash;Chupin, mon gar&ccedil;on, dit-il, je ne te demande pas de chercher M.
+d'Escorval pour le d&eacute;noncer, loin de l&agrave;... Je d&eacute;sire seulement que tu
+te mettes en campagne pour d&eacute;couvrir si on a eu connaissance de son
+passage &agrave; Saint-Pavin ou &agrave; Saint-Jean-de-Coche...</p>
+
+<p>&Agrave; ce dernier nom le vieux maraudeur devint bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc me faire assassiner! s'&eacute;cria-t-il en pensant &agrave;
+Balstain, je tiens &agrave; ma peau, moi, maintenant que je suis riche!...</p>
+
+<p>Et pris d'une sorte de panique, il s'enfuit. Martial &eacute;tait stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait, pensait-il, que le mis&eacute;rable se repent de ce qu'il a
+fait.</p>
+
+<p>Il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; le seul en tout cas.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en &eacute;taient &agrave; se reprocher
+mutuellement les exag&eacute;rations de leurs premiers rapports, et les
+proportions mensong&egrave;res donn&eacute;es au soul&egrave;vement.</p>
+
+<p>L'ivresse d'ambition qui les avait saisis au premier moment s'&eacute;tant
+dissip&eacute;e, ils mesuraient avec effroi les cons&eacute;quences de leurs odieux
+calculs.</p>
+
+<p>Ils s'accusaient r&eacute;ciproquement de la pr&eacute;cipitation fatale des juges,
+de l'oubli de toute proc&eacute;dure, de l'injustice de l'arr&ecirc;t rendu.</p>
+
+<p>Chacun pr&eacute;tendait rejeter sur l'autre et le sang vers&eacute; et l'ex&eacute;cration
+publique.</p>
+
+<p>Du moins, esp&eacute;raient-ils obtenir la gr&acirc;ce des six condamn&eacute;s dont ils
+avaient suspendu l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Ils ne l'obtinrent pas.</p>
+
+<p>Une nuit, un courrier arriva &agrave; Montaignac, qui apportait de Paris
+cette laconique d&eacute;p&ecirc;che:</p>
+
+<p>&laquo;Les vingt-et-un condamn&eacute;s doivent &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Quoi qu'e&ucirc;t pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres
+entra&icirc;n&eacute; par M. Decazes, ministre de la police, avait d&eacute;cid&eacute; que les
+gr&acirc;ces devaient &ecirc;tre rejet&eacute;es...</p>
+
+<p>Cette d&eacute;p&ecirc;che devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu.
+Ils savaient mieux que personne combien peu m&eacute;ritaient la mort ces
+pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils
+savaient, cela &eacute;tait prouv&eacute; et public, que de ces six condamn&eacute;s deux
+n'avaient pris aucune part au complot.</p>
+
+<p>Que faire?</p>
+
+<p>Martial voulait que son p&egrave;re r&eacute;sign&acirc;t son autorit&eacute;, le duc n'eut pas
+ce courage.</p>
+
+<p>M. de Courtomieu l'emporta. Il disait que tout cela &eacute;tait bien
+f&acirc;cheux, mais que le vin &eacute;tant tir&eacute; il fallait le boire, qu'on ne
+pouvait se d&eacute;juger sans s'attirer une disgr&acirc;ce &eacute;clatante.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, le lendemain, les fun&egrave;bres roulements du tambour se
+firent encore une fois entendre, et les six condamn&eacute;s&mdash;dont deux
+reconnus innocents&mdash;furent conduits sous les murs de la citadelle et
+fusill&eacute;s &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave;, sept jours auparavant, &eacute;taient tomb&eacute;s les
+quatorze malheureux qui les avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s dans la mort...</p>
+
+<p>Et cependant l'organisateur du complot n'&eacute;tait pas jug&eacute; encore.</p>
+
+<p>Enferm&eacute; dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur
+&eacute;tait tomb&eacute; dans un morne engourdissement qui dura autant que sa
+d&eacute;tention. &Acirc;me et corps, il &eacute;tait bris&eacute;.</p>
+
+<p>Une seule fois, on vit remonter un peu de sang &agrave; son visage p&acirc;li, le
+matin o&ugrave; le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui m'avez amen&eacute; l&agrave; o&ugrave; je suis, dit-il, Dieu nous voit et
+nous juge!...</p>
+
+<p>Malheureux homme!... ses fautes avaient &eacute;t&eacute; grandes, son ch&acirc;timent fut
+terrible.</p>
+
+<p>Il avait sacrifi&eacute; ses enfants aux rancunes de son orgueil bless&eacute;; il
+n'eut pas cette consolation supr&ecirc;me de les serrer sur son c&#339;ur et
+d'obtenir leur pardon avant de mourir...</p>
+
+<p>Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pens&eacute;e de son fils et
+de sa fille, et telle &eacute;tait l'horreur de la situation qu'il avait
+faite, qu'il n'osait demander ce qu'ils &eacute;taient devenus.</p>
+
+<p>&Agrave; la seule piti&eacute; d'un ge&ocirc;lier, il dut d'apprendre qu'on &eacute;tait sans
+nouvelles aucunes de Jean et qu'on croyait Marie-Anne pass&eacute;e &agrave;
+l'&eacute;tranger avec la famille d'Escorval.</p>
+
+<p>Renvoy&eacute; devant la Cour pr&eacute;v&ocirc;tale, Lacheneur fut calme et digne pendant
+les d&eacute;bats. Loin de marchander sa vie, il r&eacute;pondit avec la plus
+enti&egrave;re franchise. Il n'accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses
+complices.</p>
+
+<p>Condamn&eacute; &agrave; avoir la t&ecirc;te tranch&eacute;e, il fut conduit &agrave; la mort le
+lendemain qui &eacute;tait le jour du march&eacute; de Montaignac.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la pluie, il voulut faire le trajet &agrave; pied. Arriv&eacute; &agrave;
+l'&eacute;chafaud, il gravit les degr&eacute;s d'un pas ferme, et de lui-m&ecirc;me
+s'&eacute;tendit sur la planche fatale....</p>
+
+<p>Quelques secondes apr&egrave;s, le soul&egrave;vement du 4 mars comptait sa
+vingt-et-uni&egrave;me victime.</p>
+
+<p>Et le soir m&ecirc;me, des officiers &agrave; la demi-solde s'en allaient racontant
+partout que des r&eacute;compenses magnifiques venaient d'&ecirc;tre accord&eacute;es
+au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu'ils allaient
+marier leurs enfants &agrave; la fin de la semaine.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h3>
+
+
+<p>Que Martial de Sairmeuse &eacute;pous&acirc;t M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu, il n'y
+avait rien l&agrave; qui d&ucirc;t surprendre les habitants de Montaignac.</p>
+
+<p>Mais en r&eacute;pandant, comme toute fra&icirc;che, cette vieille nouvelle, le
+soir m&ecirc;me de l'ex&eacute;cution de Lacheneur, les officiers &agrave; la demi-solde
+savaient bien tout ce qu'il en rejaillirait d'odieux sur deux hommes
+qui &eacute;taient devenus le point de mire de leur haine.</p>
+
+<p>Ils pr&eacute;voyaient l'irritant rapprochement qui de lui-m&ecirc;me na&icirc;trait dans
+les cervelles les plus born&eacute;es.</p>
+
+<p>Dieu sait pourtant que M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse
+s'effor&ccedil;aient alors d'att&eacute;nuer, autant qu'il &eacute;tait en eux, l'horreur
+de leur conduite.</p>
+
+<p>Des cent et quelques r&eacute;volt&eacute;s d&eacute;tenus &agrave; la citadelle, dix-huit ou
+vingt au plus furent mis en jugement et frapp&eacute;s de peines l&eacute;g&egrave;res. Les
+autres furent rel&acirc;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Le major Carini lui-m&ecirc;me, le chef des conjur&eacute;s de la ville, qui avait
+fait le sacrifice de sa vie, s'entendit avec surprise condamner &agrave; deux
+ans de prison.</p>
+
+<p>Mais il est de ces crimes que rien n'efface ni n'att&eacute;nue. L'opinion
+attribua &agrave; la peur la soudaine indulgence du duc et du marquis...</p>
+
+<p>On les ex&eacute;crait pour leurs cruaut&eacute;s, on les m&eacute;prisa pour ce qu'on
+appelait leur l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>Eux ne savaient rien de tout cela, et ils pressaient le mariage de
+leurs enfants, sans se douter qu'on le consid&eacute;rait comme un odieux
+d&eacute;fi.</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie avait &eacute;t&eacute; fix&eacute;e au 17 avril, et il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; que
+la noce aurait lieu au ch&acirc;teau de Sairmeuse, transform&eacute; &agrave; grands frais
+en un palais f&eacute;erique.</p>
+
+<p>C'est dans l'&eacute;glise du petit village de Sairmeuse, par la plus belle
+journ&eacute;e du monde, que ce mariage fut b&eacute;ni par le cur&eacute; qui avait
+remplac&eacute; le pauvre abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin de l'allocution emphatique qu'il adressa aux &laquo;jeunes &eacute;poux,&raquo;
+il pronon&ccedil;a ces paroles qu'il croyait proph&eacute;tiques:</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez, vous devez &ecirc;tre heureux!...</p>
+
+<p>Qui n'e&ucirc;t cru comme lui? Ne r&eacute;unissaient-ils pas, ces beaux jeunes
+gens, si nobles et si riches, toutes les conditions qui semblent
+devoir faire le bonheur!...</p>
+
+<p>Et cependant, si une joie dissimul&eacute;e &eacute;clatait dans les yeux de la
+nouvelle marquise de Sairmeuse, les observateurs remarqu&egrave;rent la
+pr&eacute;occupation du mari. On e&ucirc;t dit qu'il faisait effort pour &eacute;carter
+des pens&eacute;es sinistres.</p>
+
+<p>C'est qu'en ce moment, o&ugrave; sa jeune femme se suspendait radieuse
+et fi&egrave;re &agrave; son bras, le souvenir de Marie-Anne lui revenait, plus
+palpitant, plus obstin&eacute; que jamais.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-elle devenue, qu'on ne l'avait pas vue lors de l'ex&eacute;cution
+de Lacheneur? Courageuse comme il la savait, il se disait que si elle
+n'avait pas paru, c'est qu'elle n'avait rien su...</p>
+
+<p>Ah!... s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; aim&eacute; d'elle, oui, v&eacute;ritablement il se f&ucirc;t cru
+heureux... Tandis que maintenant, il &eacute;tait li&eacute; pour la vie &agrave; une femme
+qu'il n'aimait point...</p>
+
+<p>Au d&icirc;ner, cependant, il r&eacute;ussit &agrave; secouer la tristesse qui l'avait
+envahi, et quand les convives se lev&egrave;rent de table pour se r&eacute;pandre
+dans les salons, il avait presque oubli&eacute; ses noirs pressentiments.</p>
+
+<p>Il se levait, &agrave; son tour, quand un domestique myst&eacute;rieusement
+s'approcha de lui.</p>
+
+<p>&mdash;On demande M. le marquis en bas, dit ce valet &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?...</p>
+
+<p>&mdash;Un jeune paysan qui n'a pas voulu se nommer.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour de mariage, il faut donner audience &agrave; tout le monde, fit
+Martial.</p>
+
+<p>Et souriant et gai, il descendit.</p>
+
+<p>Dans le vestibule, encombr&eacute; de plantes rares et d'arbustes, un jeune
+homme &eacute;tait debout, fort p&acirc;le, dont les yeux avaient l'&eacute;clat de la
+fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>En le reconnaissant, Martial ne put retenir une exclamation de
+stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Jean Lacheneur!... fit-il... imprudent!...</p>
+
+<p>Le jeune homme s'avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous &eacute;tiez cru d&eacute;livr&eacute; de moi, pronon&ccedil;a-t-il d'un ton amer.
+Dans le fait, je suis revenu de loin... mais vous pouvez encore me
+faire prendre par vos gens...</p>
+
+<p>La figure de Martial s'empourpra sous l'insulte, mais il resta calme.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? demanda-t-il froidement.</p>
+
+<p>Jean tira de sa veste un pli cachet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous remettre ceci, r&eacute;pondit-il, de la part de Maurice d'Escorval.</p>
+
+<p>D'une main fi&eacute;vreuse, Martial rompit le cachet. Il lut la lettre d'un
+coup d'&#339;il, p&acirc;lit comme pour mourir, chancela et ne dit qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Infamie!...</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je dire &agrave; Maurice? insista Jean. Que comptez-vous faire?</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; un prodige d'&eacute;nergie, Martial avait dompt&eacute; sa d&eacute;faillance. Il
+parut r&eacute;fl&eacute;chir dix secondes, puis tout &agrave; coup saisissant le bras de
+Jean, il l'entra&icirc;na vers l'escalier en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Venez... je le veux... vous allez voir...</p>
+
+<p>En trois minutes d'absence, les traits de Martial s'&eacute;taient &agrave; ce point
+d&eacute;compos&eacute;s qu'il n'y eut qu'un cri, quand il reparut au salon, une
+lettre ouverte d'une main, tra&icirc;nant de l'autre un jeune paysan que
+personne ne reconnaissait.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est mon p&egrave;re?... demanda-t-il d'une voix affreusement alt&eacute;r&eacute;e, o&ugrave;
+est le marquis de Courtomieu?...</p>
+
+<p>Le duc et le marquis &eacute;taient pr&egrave;s de M<sup>me</sup> Blanche, dans un petit salon,
+au bout de la grande galerie.</p>
+
+<p>Martial y courut, suivi par un tourbillon d'invit&eacute;s qui, pressentant
+quelque sc&egrave;ne tr&egrave;s-grave, tenaient &agrave; n'en pas perdre une syllabe.</p>
+
+<p>Il alla droit &agrave; M. de Courtomieu, debout pr&egrave;s de la chemin&eacute;e, et lui
+tendant la lettre de Maurice:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez!... dit-il d'un ton terrible.</p>
+
+<p>M. de Courtomieu ob&eacute;it, et aussit&ocirc;t il devint livide, le papier
+trembla dans sa main, ses yeux se voil&egrave;rent, et il fut oblig&eacute; de
+s'appuyer au marbre pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, b&eacute;gayait-il, non, je ne vois pas...</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse et M<sup>me</sup> Blanche s'avanc&egrave;rent vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?... demand&egrave;rent-ils ensemble, qu'arrive-t-il?</p>
+
+<p>D'un geste rapide, Martial arracha la lettre des mains du marquis de
+Courtomieu, et s'adressant &agrave; son p&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez ce qu'on m'&eacute;crit, fit-il.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; trois cents personnes, et cependant le silence
+s'&eacute;tablit, si profond et si solennel, que la voix du jeune marquis de
+Sairmeuse s'entendit jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la galerie pendant qu'il
+lisait:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le marquis,</p>
+
+<p>&laquo;En &eacute;change de dix lignes qui pouvaient vous perdre, vous nous aviez
+promis sur l'honneur de votre nom, la vie du baron d'Escorval.</p>
+
+<p>&laquo;Vous lui avez, en effet, port&eacute; des cordes pour qu'il puisse s'&eacute;vader,
+mais d'avance, sans qu'il y par&ucirc;t rien, elles avaient &eacute;t&eacute; coup&eacute;es, et
+mon p&egrave;re a &eacute;t&eacute; pr&eacute;cipit&eacute; du haut des roches de la citadelle.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez forfait &agrave; l'honneur, Monsieur, et souill&eacute; votre nom d'un
+opprobre ineffa&ccedil;able. Tant qu'une goutte de sang me restera dans les
+veines, par tous moyens, je poursuivrai la vengeance de votre l&acirc;che et
+vile trahison.</p>
+
+<p>En me tuant, vous &eacute;chapperiez il est vrai &agrave; la fl&eacute;trissure que je vous
+r&eacute;serve... Consentez &agrave; vous battre avec moi... Dois-je vous attendre
+demain sur les landes de la R&egrave;che?... &Agrave; quelle heure? Avec quelles
+armes?...</p>
+
+<p>&laquo;Si vous &ecirc;tes le dernier des hommes, vous pouvez me donner rendez-vous
+et envoyer des gendarmes qui m'arr&ecirc;teront. C'est un moyen.</p>
+
+<p class="r">&laquo;<span class="smcap">Maurice d'Escorval</span>.&raquo;</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Il voyait le secret de l'&eacute;vasion
+du baron livr&eacute;... c'&eacute;tait sa fortune politique renvers&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux, disait-il &agrave; son fils, malheureux!... tu nous perds!...</p>
+
+<p>Martial n'avait pas seulement paru l'entendre. Quand il eut termin&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... demanda-t-il au marquis de Courtomieu.</p>
+
+<p>&mdash;Je continue &agrave; ne pas comprendre... dit froidement le vieux
+gentilhomme, qui avait eu le temps de se remettre.</p>
+
+<p>Martial eut un si terrible mouvement, que tout le monde crut qu'il
+allait frapper cet homme qui &eacute;tait son beau-p&egrave;re depuis quelques
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... moi, je comprends!... s'&eacute;cria-t-il. Je sais maintenant
+qui &eacute;tait cet officier qui s'est introduit dans la chambre o&ugrave; j'avais
+d&eacute;pos&eacute; les cordes... et je sais ce qu'il y allait faire!</p>
+
+<p>Il avait froiss&eacute; la lettre de Maurice entre ses mains, il la lan&ccedil;a au
+visage de M. de Courtomieu, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; votre salaire... l&acirc;che!</p>
+
+<p>Ainsi atteint, le baron s'affaissa sur un fauteuil, et d&eacute;j&agrave; Martial
+sortait entra&icirc;nant Jean Lacheneur, quand sa jeune femme &eacute;perdue lui
+barra le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne sortirez pas, s'&eacute;cria-t-elle exasp&eacute;r&eacute;e, je ne le veux
+pas!... O&ugrave; allez-vous?... Rejoindre la s&#339;ur de ce jeune homme, que je
+reconnais maintenant!... Vous courez retrouver votre ma&icirc;tresse...</p>
+
+<p>Hors de soi, Martial repoussa sa femme...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse, fit-il, vous osez insulter la plus noble et la plus
+pure des femmes... Eh bien!... oui, je vais retrouver Marie-Anne...
+Adieu!...</p>
+
+<p>Et il passa...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h3>
+
+
+<p>&Eacute;troite &eacute;tait la saillie de rocher o&ugrave; avaient d&ucirc; prendre pied en
+fuyant le baron d'Escorval et le caporal Bavois.</p>
+
+<p>&Agrave; son point le plus large, elle ne mesurait pas plus d'un m&egrave;tre et
+demi.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait extr&ecirc;mement in&eacute;gale, en outre, glissante, toute rugueuse,
+et coup&eacute;e de fissures et de crevasses.</p>
+
+<p>S'y tenir debout, en plein jour, avec le mur de la tour plate derri&egrave;re
+soi, et devant un pr&eacute;cipice, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; consid&eacute;r&eacute; comme une grave
+imprudence.</p>
+
+<p>&Agrave; plus forte raison &eacute;tait-il p&eacute;rilleux de laisser glisser de l&agrave;, en
+pleine nuit, un homme attach&eacute; &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'une longue corde.</p>
+
+<p>Aussi, avant de hasarder la descente du baron, l'honn&ecirc;te Bavois
+avait-il pris toutes les pr&eacute;cautions possibles pour n'&ecirc;tre pas
+entra&icirc;n&eacute; par le poids qu'il aurait &agrave; soutenir.</p>
+
+<p>Sa pince de fer log&eacute;e solidement dans une fente, servit &agrave; son pied de
+point d'appui, il s'assit solidement sur ses jarrets, le buste bien en
+arri&egrave;re, et c'est seulement quand il fut bien s&ucirc;r de sa position qu'il
+dit au baron:</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis, et ferme... laissez-vous couler, bourgeois!...</p>
+
+<p>La corde rompant tout &agrave; coup, le baron tombant, l'effort devenant
+inutile, le brave caporal fut lanc&eacute; violemment contre le mur de la
+tour, et rejet&eacute; en avant par le contre-coup.</p>
+
+<p>Sans son inalt&eacute;rable sang-froid, c'en &eacute;tait fait de lui...</p>
+
+<p>Pendant plus d'une minute, tout le haut de son corps fut suspendu
+au-dessus de l'ab&icirc;me o&ugrave; venait de rouler M. d'Escorval, et ses bras se
+crisp&egrave;rent dans le vide.</p>
+
+<p>Un mouvement brusque, et il &eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il eut cette puissance de volont&eacute; merveilleuse de ne tenter
+aucun effort violent. Prudemment, mais avec une &eacute;nergie obstin&eacute;e, il
+s'accrocha des genoux et du bout des pieds aux asp&eacute;rit&eacute;s du roc, ses
+mains cherch&egrave;rent un point d'appui, il obliqua doucement, et enfin
+reprit plante...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps, car une crampe lui vint, si violente qu'il fut
+contraint de s'asseoir.</p>
+
+<p>Que le baron se fut tu&eacute; sur le coup, c'est ce dont il ne doutait
+pas... Mais cette catastrophe ne pouvait troubler l'intelligence de ce
+vieux soldat, qui, aux jours de bataille, avait eu tant de camarades
+emport&eacute;s &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s par le brutal.</p>
+
+<p>Ce qui le confondait, c'&eacute;tait que la corde se f&ucirc;t rompue au raz de sa
+main... une corde si grosse, qu'on e&ucirc;t jug&eacute;e, &agrave; la voir, solide assez
+pour supporter dix fois le poids du corps du baron.</p>
+
+<p>Comme il ne pouvait, &agrave; cause de l'obscurit&eacute;, voir le point de rupture,
+Bavois promena son doigt dessus, et &agrave; son inexprimable &eacute;tonnement, il
+le trouva lisse...</p>
+
+<p>Point de filaments, point de brins de chanvre, comme apr&egrave;s un
+arrachement... la section &eacute;tait nette.</p>
+
+<p>Le caporal comprit, comme Maurice avait compris en bas, et il l&acirc;cha
+son plus effroyable juron.</p>
+
+<p>&mdash;Cent millions de tonnerres!... Les canailles ont coup&eacute; la corde!...</p>
+
+<p>Et un souvenir qui ne remontait pas &agrave; quatre heures lui revenant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc, pensa-t-il, la cause du bruit qu'avait entendu ce pauvre
+baron dans la chambre &agrave; c&ocirc;t&eacute;!... Et moi qui lui disais: &laquo;Bast! c'est
+les rats!&raquo;</p>
+
+<p>Cependant il songea qu'il avait un moyen simple de v&eacute;rifier
+l'exactitude de ses conjectures. Il passa la corde sur la pince et
+tira dessus de toutes ses forces et par saccades... Elle se rompit en
+trois endroits.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;couverte consterna le vieux soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici dans de beaux draps, caporal, grommela-t-il.</p>
+
+<p>Une partie de la corde &eacute;tait tomb&eacute;e avec le malheureux baron, et il
+&eacute;tait clair que tous les morceaux r&eacute;unis ne suffiraient pas pour
+atteindre le bas du rocher.</p>
+
+<p>De cette saillie isol&eacute;e, il &eacute;tait impossible de gagner le terre-plein
+de la citadelle.</p>
+
+<p>Avec ce rapide coup d'&#339;il des gens d'ex&eacute;cution, l'honn&ecirc;te Bavois
+envisagea la situation sous toutes ses faces, et il la vit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, murmura-t-il, vous &ecirc;tes f...lamb&eacute;, caporal, il n'y a pas &agrave;
+dire mon bel ami! Au jour, on arrive et on trouve vide la prison du
+baron... On met le nez &agrave; la fen&ecirc;tre, et on vous aper&ccedil;oit ici, comme un
+saint de pierre sur son pi&eacute;destal... Naturellement, on vous rep&ecirc;che,
+on vous juge, on vous condamne, et on vous m&egrave;ne faire un tour dans les
+foss&eacute;s de la citadelle... Portez armes!... Appr&ecirc;tez armes!... Joue!...
+Feu!... Et voil&agrave; l'histoire.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta court... Une id&eacute;e lui venait vague encore, ind&eacute;cise, qu'il
+sentait devoir &ecirc;tre une id&eacute;e de salut.</p>
+
+<p>Elle lui venait en regardant et en touchant la corde qui lui avait
+servi &agrave; descendre de la prison sur la saillie, et qui, solidement
+attach&eacute;e aux barreaux, pendait le long du mur.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez cette corde, qui pend l&agrave;, inutile, caporal, reprit-il,
+vous l'ajouteriez aux morceaux de celle-ci, et vous vous laisseriez
+glisser jusqu'au bas du rocher... Monter la chercher est possible...
+mais comment redescendre sans qu'elle soit accroch&eacute;e solidement l&agrave;
+haut?...</p>
+
+<p>Il chercha et trouva, et il poursuivit, se parlant &agrave; soi-m&ecirc;me, comme
+s'il y e&ucirc;t eu deux Bavois en un seul; l'un prompt &agrave; la conception,
+l'autre un peu born&eacute;, &agrave; qui il &eacute;tait indispensable de tout expliquer
+par le menu.</p>
+
+<p>&mdash;Attention au commandement, caporal, disait-il... Vous allez me
+raboutir les cinq morceaux de la corde coup&eacute;e que voici, vous les
+attachez &agrave; votre ceinture et vous remontez &agrave; la prison &agrave; la force du
+poignet... Hein! que dites-vous?... Que l'ascension est raide et qu'un
+escalier avec tapis vaudrait mieux que cette ficelle qui pend! Vous
+n'&ecirc;tes pas d&eacute;go&ucirc;t&eacute;, caporal!... Donc, vous grimpez, et vous voici dans
+la chambre. Qu'y faites-vous? Presque rien. Vous d&eacute;tachez la corde
+fix&eacute;e &agrave; la fen&ecirc;tre, vous la nouez &agrave; celle-ci, et le tout vous
+donne quatre-vingts bons pieds de chanvre tordu... Alors, au lieu
+d'assujettir cette longue corde &agrave; demeure, vous la passez &agrave; cheval
+autour d'un barreau intact, elle se trouve ainsi doubl&eacute;e, et une fois
+de retour ici, vous n'avez qu'&agrave; tirer un des bouts pour la d&eacute;passer l&agrave;
+haut... Est-ce compris?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait si bien compris que vingt minutes plus tard le caporal
+&eacute;tait revenu sur l'&eacute;troite corniche, ayant accompli la difficile et
+audacieuse op&eacute;ration qu'il avait imagin&eacute;e...</p>
+
+<p>Non sans efforts inou&iuml;s, par exemple, non sans s'&ecirc;tre mis les mains et
+les genoux en sang.</p>
+
+<p>Mais il avait r&eacute;ussi &agrave; d&eacute;passer la corde, mais il &eacute;tait certain
+maintenant de s'&eacute;chapper.</p>
+
+<p>Il riait, oui, il riait de bon c&#339;ur, de ce rire muet qui lui &eacute;tait
+habituel.</p>
+
+<p>L'anxi&eacute;t&eacute;, puis la joie lui avaient fait oublier M. d'Escorval; le
+souvenir qui lui en revint, lui fut douloureux comme un remords.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre homme, murmura-t-il.... Je sauverai ma vieille peau qui
+n'int&eacute;resse personne, je n'ai pas pu sauver sa vie... Sans doute &agrave;
+cette heure, ses amis l'ont emport&eacute;...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait pench&eacute; au-dessus de l'ab&icirc;me, en disant ces mots... il se
+demanda s'il n'&eacute;tait pas pris d'un &eacute;blouissement.</p>
+
+<p>Tout au fond, il lui semblait distinguer une petite lumi&egrave;re qui allait
+et venait...</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-il donc arriv&eacute;?</p>
+
+<p>Bien &eacute;videmment il avait fallu quelque raison d'une gravit&eacute;
+extraordinaire, impossible &agrave; concevoir pour d&eacute;cider les amis du baron
+d'Escorval, des hommes intelligents, &agrave; allumer une lumi&egrave;re qui, vue
+des fen&ecirc;tres de la citadelle, trahissait leur pr&eacute;sence et les perdait.</p>
+
+<p>Mais les minutes &eacute;taient trop pr&eacute;cieuses pour que le caporal Bavois
+les gaspill&acirc;t en st&eacute;riles conjectures.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaut descendre en deux temps, pronon&ccedil;a-t-il &agrave; haute voix,
+comme pour fouetter son courage... Allons, caporal, mon ami, crachez
+dans vos mains, et en avant... en route!...</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, le vieux soldat s'&eacute;tait couch&eacute; &agrave; plat ventre
+sur l'&eacute;troite corniche, et il reculait lentement vers l'ab&icirc;me,
+assurant de toutes ses forces, apr&egrave;s la corde, ses mains et ses
+genoux.</p>
+
+<p>L'&acirc;me &eacute;tait forte, mais la chair frissonnait... Marcher sur une
+batterie avait toujours paru une plaisanterie au digne caporal; mais
+affronter un p&eacute;ril inconnu, mais suspendre sa vie &agrave; une corde...
+diable!...</p>
+
+<p>Quelques gouttes de sueur perl&egrave;rent &agrave; la racine de ses cheveux, quand
+il sentit que la moiti&eacute; de son corps avait d&eacute;pass&eacute; le bord du rocher,
+qu'il se trouvait absolument en &eacute;quilibre et que le plus faible
+mouvement le lan&ccedil;ait dans l'espace...</p>
+
+<p>Ce mouvement il le fit, en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a un Dieu pour les honn&ecirc;tes gens, qu'il ouvre l'&#339;il, c'est
+l'instant!...</p>
+
+<p>Le Dieu des honn&ecirc;tes gens veillait.</p>
+
+<p>Bavois arriva en bas trop vite, les mains et les genoux affreusement
+d&eacute;chir&eacute;s, mais sain et sauf.</p>
+
+<p>Il tomba comme une masse, et le choc, lorsqu'il toucha terre, fut si
+rude qu'il lui arracha une plainte rauque, comme un mugissement de
+b&ecirc;te assomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Durant plus d'une minute, il demeura &agrave; terre, ahuri, &eacute;tourdi.</p>
+
+<p>Quand il se releva, deux hommes qu'il reconnut pour des officiers &agrave;
+demi-solde, le saisirent par les poignets, les serrant &agrave; les briser...</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... doucement, fit-il, pas de b&ecirc;tises, c'est moi, Bavois!...</p>
+
+<p>Ceux qui le tenaient ne le l&acirc;ch&egrave;rent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il, demanda l'un d'eux, d'un ton de menace, que le
+baron d'Escorval ait &eacute;t&eacute; pr&eacute;cipit&eacute; et que vous ayez r&eacute;ussi &agrave; descendre
+ensuite?...</p>
+
+<p>Le vieux soldat avait trop d'exp&eacute;rience pour ne pas comprendre toute
+la port&eacute;e de cette humiliante question.</p>
+
+<p>La douleur et l'indignation qu'il en ressentit, lui donn&egrave;rent la force
+de se d&eacute;gager.</p>
+
+<p>&mdash;Mille tonnerres!... s'&eacute;cria-t-il, je passerais pour un tra&icirc;tre,
+moi!... Non, ce n'est pas possible... &eacute;coutez-moi.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, rapidement et avec une surprenante pr&eacute;cision, il raconta
+tous les d&eacute;tails de l'&eacute;vasion, sa douleur, ses angoisses, et quels
+obstacles en apparence insurmontables il avait su vaincre.</p>
+
+<p>Il n'avait pas besoin de tant se d&eacute;battre. L'entendre c'&eacute;tait le
+croire...</p>
+
+<p>Les officiers lui tendirent la main, sinc&egrave;rement afflig&eacute;s d'avoir
+froiss&eacute; un tel homme, si digne d'estime et si d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous excuserez, caporal, dirent-ils tristement, le malheur rend
+d&eacute;fiant et injuste, et nous sommes malheureux...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'offense, mes officiers, grogna-t-il... Si je m'&eacute;tais
+d&eacute;fi&eacute;, moi, le pauvre M. d'Escorval... un ami de &laquo;l'autre,&raquo; mille
+tonnerres!... serait encore de ce monde!</p>
+
+<p>&mdash;Le baron respire encore, caporal, dit un des officiers.</p>
+
+<p>Cela tenait si bien du prodige, que Bavois parut un moment confondu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... s'il ne fallait que donner un de mes bras pour le sauver!...
+s'&eacute;cria-t-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;S'il peut &ecirc;tre sauv&eacute;, il le sera, mon ami... Ce brave pr&ecirc;tre que
+vous voyez l&agrave;, est, parait-il, un fameux m&eacute;decin... Il examine, en
+ce moment, les blessures affreuses de M. d'Escorval... C'est sur son
+ordre que nous nous sommes procur&eacute; et que nous avons allum&eacute; cette
+bougie qui, d'un instant &agrave; l'autre, peut nous mettre tous nos ennemis
+sur les bras... mais il n'y avait pas &agrave; balancer...</p>
+
+<p>Bavois regardait de tous ses yeux, mais vainement. De sa place, il ne
+distinguait qu'un groupe confus, &agrave; quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien voir le pauvre homme?... demanda-t-il tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, mon brave, ne craignez rien, avancez!...</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a, et &agrave; la lueur tremblante d'une bougie que tenait
+Marie-Anne, il vit un spectacle qui le remua, lui qui pourtant, plus
+d'une fois, avait fait la &laquo;corv&eacute;e du champ de bataille.&raquo;</p>
+
+<p>Le baron &eacute;tait &eacute;tendu &agrave; terre, tout de son long, sur le dos, la t&ecirc;te
+appuy&eacute;e sur les genoux de M<sup>me</sup> d'Escorval...</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas d&eacute;figur&eacute;; la t&ecirc;te n'avait point port&eacute; dans la chute,
+mais il &eacute;tait p&acirc;le comme la mort m&ecirc;me, et ses yeux &eacute;taient ferm&eacute;s...</p>
+
+<p>Par intervalles, une convulsion le secouait, il r&acirc;lait, et alors une
+gorg&eacute;e de sang sortait de sa bouche, glissait le long de ses l&egrave;vres et
+coulait jusque sur sa poitrine...</p>
+
+<p>Ses v&ecirc;tements avaient &eacute;t&eacute; hach&eacute;s, litt&eacute;ralement, et on voyait que tout
+son corps n'&eacute;tait pour ainsi dire qu'une effroyable plaie.</p>
+
+<p>Agenouill&eacute; pr&egrave;s du bless&eacute;, l'abb&eacute; Midon, avec une dext&eacute;rit&eacute; admirable,
+&eacute;tanchait le sang et fixait des bandes qui provenaient du linge de
+toutes les personnes pr&eacute;sentes.</p>
+
+<p>Maurice et un officier &agrave; la demi-solde l'aidaient.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je tenais le gredin qui a coup&eacute; la corde, murmurait le
+caporal violemment &eacute;mu; mais patience, je le retrouverai...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez?...</p>
+
+<p>&mdash;Que trop!</p>
+
+<p>Il se tut; l'abb&eacute; Midon venait d&eacute;terminer tout ce qu'il &eacute;tait possible
+de faire l&agrave;, et il haussait un peu le bless&eacute; sur les genoux de M<sup>me</sup>
+d'Escorval.</p>
+
+<p>Ce mouvement arracha au malheureux un g&eacute;missement qui trahissait
+des souffrances atroces. Il ouvrit les yeux et balbutia quelques
+paroles... c'&eacute;taient les premi&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Firmin!... murmura-t-il, Firmin!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le nom d'un secr&eacute;taire qu'avait eu le baron autrefois, qui
+lui avait &eacute;t&eacute; absolument d&eacute;vou&eacute;, mais qui &eacute;tait mort depuis plusieurs
+ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Le baron n'avait donc pas sa raison, qu'il appelait ce mort!...</p>
+
+<p>Il avait du moins un sentiment vague de son horrible situation, car il
+ajouta d'une voix &eacute;touff&eacute;e, &agrave; peine distincte:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... que je souffre!... Firmin, je ne veux pas tomber vivant entre
+les mains du marquis de Courtomieu... Tu m'ach&egrave;veras plut&ocirc;t... tu
+entends, je te l'ordonne...</p>
+
+<p>Et ce fut tout: ses yeux se referm&egrave;rent, et sa t&ecirc;te qu'il avait
+soulev&eacute;e retomba inerte. On put croire qu'il venait de rendre le
+dernier soupir.</p>
+
+<p>Les officiers le crurent, et c'est avec une poignante anxi&eacute;t&eacute; qu'ils
+entra&icirc;n&egrave;rent l'abb&eacute; Midon &agrave; quelques pas de M<sup>me</sup> d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce fini, monsieur le cur&eacute;? demand&egrave;rent-ils; esp&eacute;rez-vous
+encore?...</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre hocha tristement la t&ecirc;te, et du doigt montrant le ciel:</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re en Dieu!... pronon&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>L'heure, le lieu, l'&eacute;motion de l'horrible catastrophe, le danger
+pr&eacute;sent, les menaces de l'avenir, tout se r&eacute;unissait pour donner aux
+paroles du pr&ecirc;tre une saisissante solennit&eacute;.</p>
+
+<p>Si vive fut l'impression, que pendant plus d'une minute les officiers
+&agrave; demi-solde demeur&egrave;rent silencieux, remu&eacute;s profond&eacute;ment, eux, de
+vieux soldats, dont tant de sc&egrave;nes sanglantes avaient d&ucirc; &eacute;mousser la
+sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Maurice qui s'approcha, suivi du caporal Bavois, les rendit au
+sentiment de l'implacable r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ne devons-nous pas nous h&acirc;ter d'emporter mon p&egrave;re, monsieur
+l'abb&eacute;? demanda-t-il. Ne faut-il pas qu'avant ce soir nous soyons en
+Pi&eacute;mont?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... s'&eacute;cri&egrave;rent les officiers, partons!</p>
+
+<p>Mais le pr&ecirc;tre ne bougea pas, et d'une voix triste:</p>
+
+<p>&mdash;Essayer de transporter M. d'Escorval de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+fronti&egrave;re, serait le tuer, pronon&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>Cela semblait si bien un arr&ecirc;t de mort que tous fr&eacute;mirent.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire, mon Dieu!... balbutia Maurice, quel parti prendre!</p>
+
+<p>Pas une voix ne s'&eacute;leva. Il &eacute;tait clair que du pr&ecirc;tre seul on
+attendait une id&eacute;e de salut.</p>
+
+<p>Lui r&eacute;fl&eacute;chissait, et ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; une heure et demie d'ici, au-del&agrave; de la Croix-d'Arcy, habite un
+paysan dont je puis r&eacute;pondre, un nomm&eacute; Poignot, qui a &eacute;t&eacute; autrefois le
+m&eacute;tayer de M. Lacheneur. Il exploite maintenant, avec l'aide de ses
+trois fils, une ferme assez vaste. Nous allons nous procurer un
+brancard et porter M. d'Escorval chez cet honn&ecirc;te homme.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... monsieur le cur&eacute;, interrompit un des officiers, vous voulez
+que nous cherchions un brancard &agrave; cette heure aux environs!</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela ne va pas manquer d'&eacute;veiller des soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;La police de Montaignac nous suivra &agrave; la piste.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte bien.</p>
+
+<p>&mdash;Le baron sera repris...</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; s'exprimait de ce ton bref et imp&eacute;rieux de l'homme qui
+assumant toute la responsabilit&eacute; d'une situation, veut &ecirc;tre ob&eacute;i sans
+discussion.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois le baron d&eacute;pos&eacute; chez Poignot, reprit-il, l'un de vous,
+messieurs, prendra sur le brancard la place du bless&eacute;, les autres le
+porteront, et tous ensemble vous t&acirc;cherez de gagner le territoire
+pi&eacute;montais. Seulement, entendons-nous bien. Arriv&eacute;s &agrave; la fronti&egrave;re,
+mettez toute votre adresse &agrave; &ecirc;tre maladroits, cachez-vous, mais de
+telle fa&ccedil;on qu'on vous voie partout...</p>
+
+<p>Tout le monde, maintenant, comprenait le plan si simple du pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>De quoi s'agissait-il?... simplement de cr&eacute;er une fausse piste
+destin&eacute;e &agrave; &eacute;garer les agents que lanceraient M. de Courtomieu et le
+duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Du moment o&ugrave; il para&icirc;trait bien prouv&eacute; que le baron avait &eacute;t&eacute; aper&ccedil;u
+dans les montagnes, il serait en s&ucirc;ret&eacute; chez Poignot...</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, messieurs, ajouta l'abb&eacute;. Il importe de donner au
+cort&egrave;ge du faux bless&eacute; toutes les apparences de la suite qui e&ucirc;t
+accompagn&eacute; M. d'Escorval... M<sup>lle</sup> Lacheneur vous suivra donc, et aussi
+Maurice. On sait que je ne quitterais pas le baron, qui est mon ami,
+et ma robe me d&eacute;signe &agrave; l'attention; l'un de vous rev&ecirc;tira ma robe...
+Dieu nous pardonnera ce travestissement en faveur du motif...</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus que de se procurer le brancard, et les officiers
+d&eacute;lib&eacute;raient pour d&eacute;cider &agrave; quelle porte prochaine ils iraient
+frapper, quand le caporal Bavois les interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse, fit-il; ne vous d&eacute;rangez pas, je connais, &agrave; dix
+enjamb&eacute;es d'ici, un coquin d'aubergiste qui aura mon affaire...</p>
+
+<p>Il dit, partit en courant, et moins de cinq minutes plus tard,
+reparut, portant une mani&egrave;re de civi&egrave;re, un mince matelas et une
+couverture. Il avait pens&eacute; &agrave; tout...</p>
+
+<p>Mais il s'agissait de soulever le bless&eacute; et de le placer sur le
+matelas.</p>
+
+<p>Ce fut une difficile op&eacute;ration, fort longue, et qui, en d&eacute;pit de
+pr&eacute;cautions extr&ecirc;mes, arracha au baron deux ou trois cris d&eacute;chirants.</p>
+
+<p>Enfin tout fut pr&ecirc;t, les officiers prirent chacun un bras de la
+civi&egrave;re et on se mit en route.</p>
+
+<p>Le jour se levait... Le brouillard qui se balan&ccedil;ait au-dessus des
+collines lointaines se teintait de lueurs pourpres et violettes; les
+objets insensiblement &eacute;mergeaient des t&eacute;n&egrave;bres...</p>
+
+<p>Le triste cort&egrave;ge, guid&eacute; par l'abb&eacute; Midon, avait pris &agrave; travers champs
+et &agrave; chaque instant quelque obstacle se pr&eacute;sentait, haie ou foss&eacute;
+qu'il fallait franchir.</p>
+
+<p>Que d'attentions alors pour &eacute;viter au brancard des oscillations dont
+la moindre devait causer au bless&eacute; des tortures inou&iuml;es... Que de
+soins!... mais aussi que de temps perdu!</p>
+
+<p>Appuy&eacute;e au bras de Marie-Anne, la baronne d'Escorval marchait pr&egrave;s de
+la civi&egrave;re, et aux passages difficiles elle pressait la main de son
+mari... Le sentait-il?... Rien en lui ne trahissait la vie qu'un r&acirc;le
+sourd par intervalles, et quelquefois un de ces vomissements de sang
+qui &eacute;pouvantaient si fort l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>On avan&ccedil;ait cependant, et la campagne s'&eacute;veillait et s'animait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait tant&ocirc;t quelque paysanne revenant de l'herbe qu'on rencontrait,
+tant&ocirc;t quelque gars, l'aiguillon sur l'&eacute;paule, qui conduisait ses
+b&#339;ufs au labour.</p>
+
+<p>Hommes et femmes s'arr&ecirc;taient, et bien apr&egrave;s qu'on les avait d&eacute;pass&eacute;s,
+on les apercevait encore, plant&eacute;s &agrave; la m&ecirc;me place, suivant d'un &#339;il
+&eacute;tonn&eacute; ces gens qui leur semblaient porter un mort...</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre paraissait se soucier peu de ces rencontres. Il ne faisait
+rien pour les &eacute;viter.</p>
+
+<p>Mais il s'inqui&eacute;ta visiblement et devint circonspect, quand apr&egrave;s
+trois heures de marche on aper&ccedil;ut la ferme de Poignot.</p>
+
+<p>Heureusement, il y avait &agrave; une port&eacute;e de fusil de la maison un petit
+bois. L'abb&eacute; Midon y fit entrer tout son monde, recommandant la
+plus stricte prudence, pendant qu'il allait, lui, courir en avant
+s'entendre avec l'homme sur qui reposaient toutes ses esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>Comme il arrivait dans la cour de la ferme un petit homme, &agrave; cheveux
+gris, tr&egrave;s-maigre, au teint basan&eacute;, sortait de l'&eacute;curie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le p&egrave;re Poignot.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous, monsieur le cur&eacute;, s'&eacute;cria-t-il tout joyeux... Dieu!
+ma femme va-t-elle &ecirc;tre contente!... Nous avons un fier service &agrave; vous
+demander.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, sans laisser &agrave; l'abb&eacute; Midon le temps d'ouvrir la bouche,
+il se mit &agrave; raconter son embarras... La nuit du soul&egrave;vement, il avait
+ramass&eacute; un malheureux qui avait re&ccedil;u un coup de sabre; ni sa femme ni
+lui, ne savaient comment panser cette blessure, et il n'osait aller
+qu&eacute;rir un m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce bless&eacute;, ajouta-t-il, c'est Jean Lacheneur, le fils de mon
+ancien ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Une affreuse anxi&eacute;t&eacute; serrait le c&#339;ur du pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ce fermier, qui avait d&eacute;j&agrave; donn&eacute; asile &agrave; un bless&eacute;, consentirait-il &agrave;
+en recevoir un autre?</p>
+
+<p>La voix de l'abb&eacute; Midon tremblait en pr&eacute;sentant sa requ&ecirc;te...</p>
+
+<p>D&egrave;s les premiers mots, le fermier devint fort p&acirc;le, et tant que parla
+le pr&ecirc;tre, il hocha gravement la t&ecirc;te. Quand ce fut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, monsieur le cur&eacute;, dit-il froidement, que je risque gros
+&agrave; faire de ma maison un h&ocirc;pital pour les r&eacute;volt&eacute;s?</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon n'osa pas r&eacute;pondre...</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit comme &ccedil;a, poursuivit le p&egrave;re Poignot, que j'&eacute;tais un
+l&acirc;che, parce que je ne voulais pas me m&ecirc;ler du complot... &ccedil;a n'&eacute;tait
+pas mon id&eacute;e, j'ai laiss&eacute; dire. Maintenant il me convient de ramasser
+les &eacute;clop&eacute;s... je les ramasse. M'est avis que c'est aussi courageux que
+d'aller tirer des coups de fusil...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous &ecirc;tes un brave homme!... s'&eacute;cria l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pardienne!... je le sais bien. Allez chercher M. d'Escorval...
+Il n'y a ici que ma femme et mes trois gar&ccedil;ons, personne ne le
+trahira!...</p>
+
+<p>Une demi-heure apr&egrave;s, le baron &eacute;tait couch&eacute; dans un petit grenier o&ugrave;
+d&eacute;j&agrave; on avait install&eacute; Jean Lacheneur.</p>
+
+<p>De la fen&ecirc;tre, l'abb&eacute; Midon et M<sup>me</sup> d'Escorval purent voir s'&eacute;loigner
+rapidement le cort&egrave;ge destin&eacute; &agrave; donner le change aux espions.</p>
+
+<p>Le caporal Bavois, la t&ecirc;te entortill&eacute;e de linges ensanglant&eacute;s, avait
+remplac&eacute; le baron sur le brancard.</p>
+
+<p>C'est aux &eacute;poques troubl&eacute;es de l'histoire qu'il faut chercher l'homme.
+Alors l'hypocrisie fait tr&ecirc;ve, et il appara&icirc;t tel qu'il est, avec ses
+bassesses et ses grandeurs.</p>
+
+<p>Certes, de grandes l&acirc;chet&eacute;s furent commises aux premiers jours de la
+seconde Restauration, mais aussi que de d&eacute;vouements sublimes!</p>
+
+<p>Ces officiers &agrave; demi-solde qui entour&egrave;rent M<sup>me</sup> d'Escorval et Maurice,
+qui pr&ecirc;t&egrave;rent ensuite leur concours &agrave; l'abb&eacute; Midon, ne connaissaient
+le baron que de nom et de r&eacute;putation.</p>
+
+<p>Il leur suffit de savoir qu'il avait &eacute;t&eacute; ami de &laquo;l'autre,&raquo; de celui
+qui avait &eacute;t&eacute; leur idole, pour se donner enti&egrave;rement, sans h&eacute;sitation
+comme sans forfanterie.</p>
+
+<p>Ils triomph&egrave;rent, quand ils virent M. d'Escorval couch&eacute; dans le
+grenier du p&egrave;re Poignet, en s&ucirc;ret&eacute; relativement.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, le reste de leur t&acirc;che, qui consistait &agrave; cr&eacute;er une
+fausse piste jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re, leur paraissait un v&eacute;ritable jeu
+d'enfants.</p>
+
+<p>Ils ne songeaient en v&eacute;rit&eacute; qu'au bon tour qu'il jouaient au duc de
+Sairmeuse et au marquis de Courtomieu.</p>
+
+<p>Et ils riaient &agrave; l'id&eacute;e de la besogne et de la d&eacute;ception qu'ils
+pr&eacute;paraient &agrave; la police de Montaignac.</p>
+
+<p>Mais toutes ces pr&eacute;cautions &eacute;taient bien inutiles. En cette occasion
+&eacute;clat&egrave;rent les sentiments v&eacute;ritables de la contr&eacute;e, et on put voir que
+les esp&eacute;rances de Lacheneur n'&eacute;taient pas sans quelque fondement.</p>
+
+<p>La police ne d&eacute;couvrit rien; elle ne connut pas un d&eacute;tail de
+l'&eacute;vasion; elle n'apprit pas une circonstance de ce voyage de plus de
+trois lieues, en plein jour, de six personnes portant un bless&eacute; sur un
+brancard.</p>
+
+<p>Parmi les deux mille paysans qui crurent bien que c'&eacute;tait le baron
+d'Escorval qu'on portait ainsi, il ne se trouva pas un d&eacute;lateur, il ne
+se rencontra pas m&ecirc;me un indiscret.</p>
+
+<p>Cependant, en approchant de la fronti&egrave;re qu'ils savaient strictement
+surveill&eacute;e, les fugitifs devinrent circonspects.</p>
+
+<p>Ils attendirent que la nuit f&ucirc;t venue, avant de se pr&eacute;senter &agrave; une
+auberge isol&eacute;e qu'ils avaient aper&ccedil;ue, et o&ugrave; ils esp&eacute;raient trouver un
+guide pour franchir les d&eacute;fil&eacute;s des montagnes.</p>
+
+<p>Une affreuse nouvelle les y avait devanc&eacute;s.</p>
+
+<p>L'aubergiste qui leur ouvrit leur apprit les sanglantes repr&eacute;sailles
+de Montaignac.</p>
+
+<p>De grosses larmes coulaient de ses yeux, pendant qu'il racontait les
+d&eacute;tails de l'ex&eacute;cution, qu'il tenait d'un paysan qui y avait assist&eacute;.</p>
+
+<p>Heureusement ou malheureusement, cet aubergiste ignorait l'&eacute;vasion de
+M. d'Escorval et l'arrestation de M. Lacheneur...</p>
+
+<p>Mais il avait connu particuli&egrave;rement Chanlouineau, et il &eacute;tait
+constern&eacute; de la mort de ce &laquo;beau gars, le plus solide du pays.&raquo;</p>
+
+<p>Les officiers qui avaient laiss&eacute; le brancard dehors, jug&egrave;rent alors
+que cet homme &eacute;tait bien celui qu'ils souhaitaient, et qu'ils
+pouvaient lui confier une partie de leur secret.</p>
+
+<p>&mdash;Nous portons, lui dirent-ils, un de nos amis bless&eacute;... Pouvez-vous
+nous faire franchir la fronti&egrave;re cette nuit m&ecirc;me?...</p>
+
+<p>L'aubergiste r&eacute;pondit qu'il le ferait volontiers, qu'il se chargeait
+m&ecirc;me d'&eacute;viter tous les postes; mais qu'il ne fallait pas songer &agrave;
+s'engager dans la montagne avant le lever de la lune.</p>
+
+<p>&Agrave; minuit les fugitifs se mirent en route: au jour ils foulaient le
+territoire du Pi&eacute;mont.</p>
+
+<p>Depuis assez longtemps d&eacute;j&agrave; ils avaient cong&eacute;di&eacute; leur guide. Ils
+bris&egrave;rent le brancard, et poign&eacute;e par poign&eacute;e ils jet&egrave;rent au vent la
+laine du matelas.</p>
+
+<p>&mdash;Notre t&acirc;che est remplie, monsieur, dirent alors les officiers &agrave;
+Maurice... Nous allons rentrer en France... Dieu nous prot&egrave;ge!...
+Adieu!...</p>
+
+<p>C'est les yeux pleins de larmes que Maurice regarda s'&eacute;loigner ces
+braves gens qui, sans doute, venaient de sauver la vie &agrave; son p&egrave;re.
+Maintenant il &eacute;tait le seul protecteur de Marie-Anne, qui, p&acirc;le,
+an&eacute;antie, bris&eacute;e de fatigue et d'&eacute;motion, tremblait &agrave; son bras...</p>
+
+<p>Non, cependant... Pr&egrave;s de lui se tenait encore le caporal Bavois.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon ami, lui demanda-t-il d'un ton triste, qu'allez-vous
+faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous suivre, donc!... r&eacute;pondit le vieux soldat. J'ai droit au feu et
+&agrave; la chandelle chez vous, c'est convenu avec votre p&egrave;re!... Ainsi, pas
+acc&eacute;l&eacute;r&eacute;, la jeune demoiselle n'a pas l'air bien du tout, et je vois
+l&agrave;-bas le clocher de l'&eacute;tape.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h3>
+
+
+<p>Femme par la gr&acirc;ce et par la beaut&eacute;, femme par le d&eacute;vouement et la
+tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-m&ecirc;me une vaillance
+virile. Son &eacute;nergie et son sang-froid, en ces jours d&eacute;sol&eacute;s, furent
+l'admiration et l'&eacute;tonnement de tous ceux qui l'approch&egrave;rent.</p>
+
+<p>Mais les forces humaines sont born&eacute;es... Toujours, apr&egrave;s des efforts
+exorbitants, un moment arrive o&ugrave; la chair d&eacute;faillante trahit la plus
+ferme volont&eacute;.</p>
+
+<p>Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu'elle
+&eacute;tait &agrave; bout: ses pieds gonfl&eacute;s ne la soutenaient plus, ses jambes se
+d&eacute;robaient sous elle, la t&ecirc;te lui tournait, des naus&eacute;es soulevaient
+son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu'au c&#339;ur.</p>
+
+<p>Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque.</p>
+
+<p>Heureusement il n'&eacute;tait pas fort &eacute;loign&eacute; ce village dont les fugitifs
+apercevaient le clocher &agrave; travers la brume matinale.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; ces infortun&eacute;s distinguaient les premi&egrave;res maisons quand le
+caporal s'arr&ecirc;ta brusquement en jurant.</p>
+
+<p>&mdash;Milliard de tonnerres!... s'&eacute;cria-t-il, et mon uniforme!... Entrer
+avec ce fourniment dans ce m&eacute;chant village, ce serait se jeter dans la
+gueule du loup!... Le temps de nous asseoir et nous serions ramass&eacute;s
+par les gendarmes pi&eacute;montais... Faut attendre!...</p>
+
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chit, tortillant furieusement sa moustache, puis d'un ton qui
+e&ucirc;t fait fr&eacute;mir et fuir un passant:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la guerre comme &agrave; la guerre!... fit-il. Faut acheter un &eacute;quipement
+&agrave; &laquo;la foire d'empoigne!&raquo; Le premier p&eacute;kin qui passe...</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai de l'argent, interrompit Maurice, en d&eacute;bouclant une
+ceinture pleine d'or qu'il avait plac&eacute;e sous ses habits le soir du
+soul&egrave;vement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... que ne le disiez-vous!... Nous sommes des bons, cela &eacute;tant...
+Donnez, j'aurai vite trouv&eacute; quelque bicoque aux environs...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna, et ne tarda pas &agrave; repara&icirc;tre affubl&eacute; d'un costume de
+paysan qu'on e&ucirc;t dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait
+sous un immense chapeau...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute;, en avant, marche!... dit-il &agrave; Maurice et &agrave;
+Marie-Anne qui le reconnaissaient &agrave; peine.</p>
+
+<p>Le village o&ugrave; ils arrivaient, le premier apr&egrave;s la fronti&egrave;re,
+s'appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau.</p>
+
+<p>La quatri&egrave;me maison &eacute;tait une h&ocirc;tellerie, &laquo;<i>Au Repos des Voyageurs</i>.&raquo;
+Ils y entr&egrave;rent, et d'un ton bref command&egrave;rent &agrave; la ma&icirc;tresse de
+conduire la jeune dame &agrave; une chambre et de l'aider &agrave; se coucher.</p>
+
+<p>On ob&eacute;it, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune,
+demand&egrave;rent quelque chose &agrave; manger.</p>
+
+<p>On les servit, mais les regards qu'on arr&ecirc;tait sur eux n'&eacute;taient rien
+moins que bienveillants. &Eacute;videmment, on les tenait pour tr&egrave;s-suspects.</p>
+
+<p>Un gros homme, qui semblait le patron de l'h&ocirc;tellerie, r&ocirc;da autour
+d'eux un bon moment, les examinant du coin de l'&#339;il, et finalement il
+leur demanda leurs noms.</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Dubois, r&eacute;pondit Maurice sans h&eacute;siter, je voyage pour
+mon commerce, avec ma femme qui est l&agrave;-haut et mon fermier que
+voici...</p>
+
+<p>Cette vivacit&eacute; heureuse d&eacute;cida un peu l'h&ocirc;telier, et atteignant un
+petit registre crasseux il se mit &agrave; y consigner les r&eacute;ponses.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel commerce faites-vous? interrogea-t-il encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens dans votre sacr&eacute; pays de curieux pour acheter des mulets,
+r&eacute;pondit Maurice en frappant sur sa ceinture.</p>
+
+<p>Au son de l'or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L'&eacute;l&egrave;ve des
+mulets &eacute;tait la richesse de la contr&eacute;e, le bourgeois &eacute;tait bien jeune,
+mais il avait le gousset garni: cela ne suffisait-il pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez, reprit l'h&ocirc;te d'un tout autre ton; c'est que,
+voyez-vous, nous sommes tr&egrave;s-surveill&eacute;s; il y a du tapage, &agrave; ce qu'il
+parait, vers Montaignac...</p>
+
+<p>L'imminence du p&eacute;ril et le sentiment de la responsabilit&eacute; donnaient &agrave;
+Maurice un aplomb qu'il ne se connaissait pas. C'est de l'air le
+plus d&eacute;gag&eacute; qu'il d&eacute;bita une histoire passablement plausible, pour
+expliquer son arriv&eacute;e matinale, &agrave; pied, avec une jeune femme malade.</p>
+
+<p>Il s'applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal &eacute;tait moins
+satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes trop pr&egrave;s de la fronti&egrave;re pour bivaquer ici,
+grogna-t-il. D&egrave;s que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos
+escarpins.</p>
+
+<p>Il croyait et Maurice esp&eacute;rait comme lui que vingt-quatre heures de
+repos absolu r&eacute;tabliraient Marie-Anne.</p>
+
+<p>Ils se trompaient, car elle avait &eacute;t&eacute; atteinte aux sources m&ecirc;me de la
+vie.</p>
+
+<p>&Agrave; vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait
+immobile et comme engourdie dans une torpeur glac&eacute;e, dont rien
+n'&eacute;tait capable de la tirer. On lui parlait, elle ne r&eacute;pondait pas.
+Entendait-elle, comprenait-elle? c'&eacute;tait au moins douteux.</p>
+
+<p>Par un rare bonheur, la m&egrave;re de l'h&ocirc;telier se trouvait &ecirc;tre une
+vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne... de
+M<sup>me</sup> Dubois, comme on disait &agrave; l'h&ocirc;tellerie du <i>Repos des Voyageurs</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, disait-elle &agrave; Maurice, qu'elle voyait d&eacute;vor&eacute;
+d'inqui&eacute;tude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au
+clair de lune... vous verrez...</p>
+
+<p>Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violent&eacute;e reprit-elle
+seule son &eacute;quilibre, toujours est-il que dans la soir&eacute;e du troisi&egrave;me
+jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre jeune fille!... disait-elle, pauvre malheureuse!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'elle-m&ecirc;me qu'elle parlait.</p>
+
+<p>Par un ph&eacute;nom&egrave;ne fr&eacute;quent, apr&egrave;s les crises o&ugrave; a sombr&eacute;
+l'intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se
+percevait double.</p>
+
+<p>Il lui semblait que c'&eacute;tait une autre qui avait &eacute;t&eacute; victime de tous
+les malheurs dont le souvenir, peu &agrave; peu, lui revenait, trouble et
+confus comme les r&eacute;miniscences d'un r&ecirc;ve p&eacute;nible, au matin...</p>
+
+<p>Toutes les sc&egrave;nes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les
+derniers mois de sa vie, se d&eacute;roulaient devant elle, comme les actes
+divers d'un drame sur un th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Que d'&eacute;v&eacute;nements, depuis ce dimanche d'ao&ucirc;t, o&ugrave;, sortant de l'&eacute;glise
+avec son p&egrave;re, elle avait appris l'arriv&eacute;e du duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Et tout cela avait tenu dans huit mois!...</p>
+
+<p>Quelle diff&eacute;rence entre ce temps o&ugrave; elle vivait heureuse, honor&eacute;e et
+envi&eacute;e, dans ce beau ch&acirc;teau de Sairmeuse dont elle se croyait la
+ma&icirc;tresse, et l'heure pr&eacute;sente, o&ugrave; elle gisait fugitive et abandonn&eacute;e,
+dans une mis&eacute;rable chambre d'auberge, soign&eacute;e par une vieille femme
+qu'elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d'un vieux
+soldat qui avait d&eacute;sert&eacute;, et celle de son amant proscrit... Car elle
+avait un amant!...</p>
+
+<p>De ce grand naufrage de ses ch&egrave;res ambitions et de toutes ses
+esp&eacute;rances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle
+n'avait pas m&ecirc;me sauv&eacute; son honneur de jeune fille!...</p>
+
+<p>Mais &eacute;tait-elle responsable toute seule?</p>
+
+<p>Qui donc lui avait impos&eacute; le r&ocirc;le odieux qu'elle avait jou&eacute; entre
+Maurice, Martial et Chanlouineau?</p>
+
+<p>&Agrave; ce dernier nom traversant sa pens&eacute;e, toute la sc&egrave;ne du cachot,
+soudainement, lui apparut comme aux lueurs d'un &eacute;clair.</p>
+
+<p>Chanlouineau, condamn&eacute; &agrave; mort, lui avait remis une lettre en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous la lirez quand je ne serai plus...</p>
+
+<p>Elle pouvait la lire, maintenant qu'il &eacute;tait tomb&eacute; sous les balles!...
+Mais qu'&eacute;tait-elle devenue?... Depuis le moment o&ugrave; elle l'avait re&ccedil;ue
+elle n'y avait pas pens&eacute;...</p>
+
+<p>Elle se souleva, et d'une voix br&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Ma robe!... demanda-t-elle &agrave; la vieille assise pr&egrave;s du lit,
+donnez-moi ma robe!...</p>
+
+<p>La vieille ob&eacute;it, et d'une main fi&eacute;vreuse Marie-Anne palpa la poche.</p>
+
+<p>Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous
+l'&eacute;toffe, elle tenait la lettre.</p>
+
+<p>Elle l'ouvrit, la lut lentement &agrave; deux reprises et, se laissant
+retomber sur son oreiller, fondit en larmes...</p>
+
+<p>Inquiet, Maurice s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon Dieu!... demanda-t-il d'une voix &eacute;mue.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la lettre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez.</p>
+
+<p>Chanlouineau n'&eacute;tait qu'un pauvre paysan.</p>
+
+<p>Toute son instruction lui venait d'un vieil instituteur de campagne,
+dont il avait fr&eacute;quent&eacute; l'&eacute;cole pendant trois hivers, et qui
+s'inqui&eacute;tait infiniment moins de l'application de ses &eacute;l&egrave;ves que de la
+grosseur de la b&ucirc;che qu'ils apportaient chaque matin.</p>
+
+<p>Sa lettre, &eacute;crite sur le papier le plus commun, avait &eacute;t&eacute; ferm&eacute;e avec
+un de ces ma&icirc;tres pains &agrave; cacheter, larges et &eacute;pais comme une pi&egrave;ce de
+deux sous, que l'&eacute;picier de Sairmeuse d&eacute;bitait au quarteron.</p>
+
+<p>P&eacute;nible &eacute;tait l'&eacute;criture. Lourde et toute trembl&eacute;e, elle trahissait la
+main roide de l'homme qui a mani&eacute; la b&ecirc;che plus que la plume.</p>
+
+<p>Les lignes s'en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la
+page, et les fautes d'orthographes s'y enla&ccedil;aient...</p>
+
+<p>Mais si l'&eacute;criture &eacute;tait d'un paysan vulgaire, la pens&eacute;e &eacute;tait digne
+des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde.</p>
+
+<p>Voici ce qu'avait &eacute;crit Chanlouineau, la veille, tr&egrave;s-probablement, du
+soul&egrave;vement:</p>
+
+<p>&laquo;Marie-Anne,</p>
+
+<p>&laquo;Le complot va donc &eacute;clater. Qu'il r&eacute;ussisse ou qu'il &eacute;choue, j'y
+serai tu&eacute;... Cela a &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; par moi et arr&ecirc;t&eacute; le jour o&ugrave; j'ai su
+que vous ne pouviez plus ne pas &eacute;pouser Maurice d'Escorval.</p>
+
+<p>&laquo;Mais le complot ne r&eacute;ussira pas, et je connais assez votre p&egrave;re pour
+savoir qu'il ne voudra pas survivre &agrave; sa d&eacute;faite.</p>
+
+<p>&laquo;Si Maurice et votre fr&egrave;re Jean venaient &agrave; &ecirc;tre frapp&eacute;s mortellement,
+que deviendriez-vous, &ocirc; mon Dieu?... En seriez-vous donc r&eacute;duite &agrave;
+tendre la main aux portes?...</p>
+
+<p>&laquo;Je ne fais que penser &agrave; cela en dedans de moi, continuellement. J'ai
+bien r&eacute;fl&eacute;chi et voici ma derni&egrave;re volont&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous donne et l&egrave;gue en toute propri&eacute;t&eacute;, tout ce que je poss&egrave;de:</p>
+
+<p>&laquo;Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en
+d&eacute;pendent, les taillis et les p&acirc;tures de B&eacute;rarde et cinq pi&egrave;ces de
+terre au Valrollier.</p>
+
+<p>&laquo;Vous trouverez le d&eacute;tail de cela et de diverses choses encore dans
+mon testament en votre faveur, d&eacute;pos&eacute; chez le notaire de Sairmeuse...</p>
+
+<p>&laquo;Vous pouvez accepter sans craindre, car n'ayant point de parents je
+suis ma&icirc;tre de mon bien.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera
+ais&eacute;ment du tout une quarantaine de mille-francs...</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre
+contr&eacute;e. La maison de la Borderie est commode &agrave; habiter, depuis que
+j'ai fait diviser le bas en trois pi&egrave;ces, et que j'ai fait r&eacute;parer le
+fourneau de la cuisine.</p>
+
+<p>&laquo;Au premier est une chambre qui a &eacute;t&eacute; arrang&eacute;e par le plus fameux
+tapissier de Montaignac... qu'elle devienne la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais voulu qu'on y mit tout ce qu'on conna&icirc;t de plus beau, dans un
+temps o&ugrave; j'&eacute;tais fou, et o&ugrave; je me disais que peut-&ecirc;tre cette chambre
+serait la n&ocirc;tre. Les droits de &laquo;main-morte&raquo; seront chers, mais j'ai un
+peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre,
+vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d'or et
+cent quarante &eacute;cus de six livres...</p>
+
+<p>&laquo;Si vous refusiez cette donation, c'est que vous voudriez me
+d&eacute;sesp&eacute;rer jusque dans la terre... Acceptez, sinon pour vous, du moins
+pour... je n'ose pas &eacute;crire cela, mais vous ne me comprenez que trop.</p>
+
+<p>&laquo;Si Maurice n'est pas tu&eacute;, et je t&acirc;cherai d'&ecirc;tre toujours entre les
+balles et lui, il vous &eacute;pousera... Alors, il vous faudra peut-&ecirc;tre son
+consentement pour accepter ma donation. J'esp&egrave;re qu'il ne le refusera
+pas. On n'est pas jaloux de ceux qui sont morts!</p>
+
+<p>&laquo;Il sait bien d'ailleurs que jamais vous n'avez eu un regard pour le
+pauvre paysan qui vous a tant aim&eacute;e...</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque; je suis comme si
+j'&eacute;tais &agrave; l'agonie, n'est-ce pas, et je n'en r&eacute;chapperai pas, bien
+s&ucirc;r...</p>
+
+<p>&laquo;Allons... adieu, Marie-Anne.</p>
+
+<p class="r">&laquo;<span class="smcap">Chanlouineau</span>.&raquo;</p>
+
+<p>Maurice, lui aussi, relut &agrave; deux reprises avant de la rendre, cette
+lettre o&ugrave; palpitait &agrave; chaque mot une passion sublime.</p>
+
+<p>Il se recueillit un moment, et d'une voix &eacute;touff&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez refuser, pronon&ccedil;a-t-il, ce serait mal!</p>
+
+<p>Son &eacute;motion &eacute;tait telle, que se sentant impuissant &agrave; la dissimuler, il
+sortit.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait comme foudroy&eacute; par la grandeur d'&acirc;me de ce paysan qui, apr&egrave;s
+lui avoir sauv&eacute; la vie &agrave; la Croix-d'Arcy, avait arrach&eacute; le baron
+d'Escorval aux ex&eacute;cuteurs, qui mourait pour n'avoir pu &ecirc;tre aim&eacute;, qui
+jamais n'avait laiss&eacute; &eacute;chapper une plainte ni un reproche, et dont la
+protection s'&eacute;tendait par del&agrave; le tombeau sur la femme qu'il avait
+ador&eacute;e.</p>
+
+<p>Se comparant &agrave; ce h&eacute;ros obscur, Maurice se trouvait petit, m&eacute;diocre,
+indigne...</p>
+
+<p>Qu'adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se pr&eacute;sentait
+jamais &agrave; l'esprit de Marie-Anne!... Comment lutter, comment &eacute;carter ce
+souvenir &eacute;crasant, on ne se mesure pas contre une ombre...</p>
+
+<p>Chanlouineau s'&eacute;tait tromp&eacute;: on peut &ecirc;tre jaloux des morts!...</p>
+
+<p>Mais cette poignante jalousie, ces pens&eacute;es douloureuses, Maurice sut
+les ensevelir au plus profond de son &acirc;me, et les jours qui suivirent,
+il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Car elle ne se r&eacute;tablissait toujours pas, l'infortun&eacute;e...</p>
+
+<p>Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les
+forces ne lui revenaient pas. Il lui &eacute;tait impossible de se lever, et
+Maurice ne pouvait songer &agrave; quitter Saliente, encore qu'il sent&icirc;t que
+le terrain y br&ucirc;lait sous les pieds.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, cette faiblesse persistante commen&ccedil;ait &agrave; &eacute;tonner la vieille
+garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en
+&eacute;tait presque &eacute;branl&eacute;e.</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te caporal Bavois parla le premier de consulter &laquo;un major&raquo;,
+s'il s'en trouvait un, toutefois, ajoutait-il &laquo;dans ce pays de
+sauvages.&raquo;</p>
+
+<p>Oui, il se trouvait un m&eacute;decin aux environs, et m&ecirc;me un homme d'une
+exp&eacute;rience sup&eacute;rieure. Attach&eacute; autrefois &agrave; la cour si brillante du
+prince Eug&egrave;ne, il avait tout &agrave; coup quitt&eacute; Milan et &eacute;tait venu cacher,
+en cette contr&eacute;e perdue, un d&eacute;sespoir d'amour, pr&eacute;tendaient les uns,
+les d&eacute;ceptions de son ambition, assuraient les autres.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce m&eacute;decin que Maurice eut recours, non sans de longues
+ind&eacute;cisions, apr&egrave;s une conf&eacute;rence avec Marie-Anne.</p>
+
+<p>Il vint un matin, mont&eacute; sur un petit bidet, et avant de se faire
+conduire &agrave; la chambre de la malade, il s'entretint assez longtemps
+avec Maurice, dans la cour de l'h&ocirc;tellerie, tout en marchant.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d'&acirc;ge, qui
+semblent vieillis plut&ocirc;t que vieux.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait grand, maigre et un peu vo&ucirc;t&eacute;. Son pass&eacute;, quel qu'il f&ucirc;t,
+avait creus&eacute; sur son front des rides profondes, et ses regards, quand
+il fixait son interlocuteur, &eacute;taient plus aigus et plus tranchants que
+des bistouris.</p>
+
+<p>Il resta pr&egrave;s d'un quart d'heure enferm&eacute; avec Marie-Anne, et quand il
+sortit, il attira Maurice &agrave; part.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune dame est enceinte, pronon&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>L&agrave; &eacute;tait le secret des h&eacute;sitations de Maurice. Il ne r&eacute;pondit pas, et
+alors le m&eacute;decin ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune dame est-elle v&eacute;ritablement votre femme, monsieur...
+Dubois?</p>
+
+<p>Il insistait d'une fa&ccedil;on si &eacute;trange sur ce nom: Dubois; ses yeux
+avaient un &eacute;clat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir
+jusqu'au blanc des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'explique pas votre question, monsieur!... dit-il avec un
+accent irrit&eacute;.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin haussa l&eacute;g&egrave;rement les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il...
+seulement, je vous ferai remarquer que vous &ecirc;tes bien jeune pour
+un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en
+tourn&eacute;e!... Quand on parle &agrave; la jeune dame de son mari, elle devient
+cramoisie!... L'homme qui vous accompagne a de terribles moustaches
+pour un fermier!... Apr&egrave;s cela, vous me direz qu'il y a eu des
+troubles, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la fronti&egrave;re, &agrave; Montaignac.</p>
+
+<p>De pourpre qu'il &eacute;tait, Maurice &eacute;tait devenu bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il se sentait d&eacute;couvert; il se voyait aux mains de ce m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Que faire?... Nier! &Agrave; quoi bon!</p>
+
+<p>Il songea que s'abandonner est parfois la supr&ecirc;me prudence, que
+l'extr&ecirc;me confiance force souvent la discr&eacute;tion... et d'une voix &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous &ecirc;tes pas tromp&eacute;, monsieur, dit-il... L'homme qui
+m'accompagne et moi, sommes des r&eacute;fugi&eacute;s, sans doute condamn&eacute;s &agrave; mort
+en France &agrave; cette heure.</p>
+
+<p>Et sans laisser au docteur le temps de r&eacute;pondre, il lui dit quels
+terribles &eacute;v&eacute;nements l'avaient amen&eacute; &agrave; Saliente, et l'histoire
+navrante de ses amours. Il n'omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni
+celui de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, quand il eut termin&eacute;, lui serra la main...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il.
+Croyez-moi, monsieur... Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que
+j'ai vu, d'autres peuvent le voir. Et surtout ne pr&eacute;venez pas votre
+h&ocirc;telier de votre d&eacute;part. Il n'a pas &eacute;t&eacute; dupe de vos explications.
+L'int&eacute;r&ecirc;t seul lui a ferm&eacute; la bouche. Il vous a vu de l'or, tant que
+vous en d&eacute;penserez chez lui, il se taira... s'il vous savait &agrave; la
+veille de lui &eacute;chapper, il parlerait peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... monsieur, comment partir?...</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur.</p>
+
+<p>Il parut se recueillir, ses yeux se voil&egrave;rent comme si la situation de
+Maurice lui e&ucirc;t rappel&eacute; de cruels souvenirs, et d'une voix profonde il
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et croyez-moi... Au prochain village arr&ecirc;tez-vous et donnez votre
+nom &agrave; M<sup>lle</sup> Lacheneur.</p>
+
+<p>Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le
+m&eacute;decin dut supposer qu'il s'expliquait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu'un
+honn&ecirc;te homme ne peut h&eacute;siter &agrave; &eacute;pouser au plus t&ocirc;t cette malheureuse
+jeune fille.</p>
+
+<p>Le conseil avait paru presque ridicule &agrave; Maurice; la le&ccedil;on l'irrita.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, s'&eacute;cria-t-il, avez-vous r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; ce que vous me
+conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamn&eacute; &agrave; mort
+peut-&ecirc;tre, je me procure les pi&egrave;ces qu'on exige pour un mariage!...</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin hochait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez!... Vous n'&ecirc;tes plus en France, monsieur d'Escorval, vous
+&ecirc;tes en Pi&eacute;mont...</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus...</p>
+
+<p>&mdash;Non, parce qu'en ce pays on se marie encore, on peut se marier du
+moins, sans toutes les formalit&eacute;s qui vous pr&eacute;occupent.</p>
+
+<p>Maurice &eacute;tait devenu attentif.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible!... exclama-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... qu'un pr&ecirc;tre se trouve, qui consente &agrave; votre union, &agrave;
+vous inscrire sur le registre de sa paroisse et &agrave; vous donner un
+certificat, et vous serez unis si indissolublement, M<sup>lle</sup> Lacheneur et
+vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce...</p>
+
+<p>Suspecter la v&eacute;rit&eacute; de ces affirmations &eacute;tait difficile, et cependant
+Maurice doutait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur, fit-il, tout h&eacute;sitant, je trouverais un pr&ecirc;tre qui
+consentirait...</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin se taisait, on e&ucirc;t dit qu'il se reprochait de s'&ecirc;tre tant
+avanc&eacute;, et de s'occuper ainsi d'une affaire qui n'&eacute;tait pas sienne.</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, d'un ton brusque, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi bien, monsieur d'Escorval. Je vais me retirer; mais
+avant j'aurai soin de recommander &agrave; la malade beaucoup d'exercice...
+Je le lui ordonnerai devant vos h&ocirc;tes. En cons&eacute;quence, apr&egrave;s-demain,
+mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, M<sup>lle</sup> Lacheneur,
+le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez
+jusqu'&agrave; Vigano, &agrave; trois lieues d'ici, c'est l&agrave; que je demeure...
+Je vous conduirai &agrave; un pr&ecirc;tre qui est mon ami, et qui, sur ma
+recommandation, fera ce que vous lui demanderez... R&eacute;fl&eacute;chissez.
+Dois-je vous attendre mercredi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur, oui!... Et comment vous remercier?...</p>
+
+<p>&mdash;En ne me remerciant pas!... Allons, voici l'h&ocirc;telier, redevenez M.
+Dubois.</p>
+
+<p>Maurice &eacute;tait ivre de joie. Il comprenait fort bien toute
+l'irr&eacute;gularit&eacute; d'un tel mariage, mais il &eacute;tait persuad&eacute; qu'il
+rassurerait la conscience troubl&eacute;e de Marie-Anne. Pauvre fille!... Le
+sentiment de sa faute la tuait.</p>
+
+<p>Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un &eacute;v&eacute;nement impr&eacute;vu qui
+peut-&ecirc;tre an&eacute;antirait ses projets.</p>
+
+<p>&mdash;La bercer d'esp&eacute;rances qui ne se r&eacute;aliseraient pas serait cruel,
+pensait-il.</p>
+
+<p>Mais le vieux m&eacute;decin ne s'&eacute;tait pas avanc&eacute; &agrave; la l&eacute;g&egrave;re, et tout
+devait se passer comme il l'avait promis.</p>
+
+<p>Un pr&ecirc;tre de Vigano b&eacute;nit le mariage de Maurice d'Escorval et de
+Marie-Anne Lacheneur, et apr&egrave;s les avoir inscrits sur le registre de
+son &eacute;glise, leur d&eacute;livra un certificat que sign&egrave;rent comme t&eacute;moins le
+m&eacute;decin et le caporal Bavois...</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, les mules &eacute;taient renvoy&eacute;es &agrave; Saliente, et les fugitifs
+qui avaient &agrave; redouter les bavardages de l'h&ocirc;telier se remettaient en
+route.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait express&eacute;ment
+recommand&eacute; de gagner Turin le plus t&ocirc;t possible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme
+dans la foule. J'y ai de plus un ami, dont voici le nom et l'adresse;
+vous irez le voir, et j'esp&egrave;re, par lui, vous faire passer des
+nouvelles de votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se
+dirigeaient.</p>
+
+<p>Mais ils n'avan&ccedil;aient que lentement, oblig&eacute;s qu'ils &eacute;taient d'&eacute;viter
+les routes fr&eacute;quent&eacute;es et de renoncer aux moyens ordinaires de
+transport.</p>
+
+<p>Selon le hasard des localit&eacute;s, ils louaient une mauvaise charrette,
+des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil &agrave; la nuit, ils
+marchaient.</p>
+
+<p>Ces fatigues qui, en apparence, eussent d&ucirc; achever Marie-Anne, la
+remirent... Apr&egrave;s cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le
+sang remontait &agrave; ses joues p&acirc;lies.</p>
+
+<p>&mdash;Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles
+r&eacute;compenses nous garde l'avenir!...</p>
+
+<p>Non, le sort ne se lassait pas, ce n'&eacute;tait qu'un r&eacute;pit de la
+destin&eacute;e...</p>
+
+<p>Par une belle matin&eacute;e d'avril, les proscrits s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s, pour
+d&eacute;jeuner, dans une auberge &agrave; l'entr&eacute;e d'un gros bourg...</p>
+
+<p>Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer
+l'h&ocirc;tesse, quand un cri d&eacute;chirant le ramena...</p>
+
+<p>Marie-Anne, p&acirc;le et les yeux &eacute;gar&eacute;s agitait un journal, et d'une voix
+rauque disait:</p>
+
+<p>&mdash;La!... Maurice... Regarde!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un journal fran&ccedil;ais, vieux de quinze jours, oubli&eacute; sans doute
+par quelque voyageur, et qui depuis tra&icirc;nait sur les tables...</p>
+
+<p>Maurice le prit et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Hier, a &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute; Lacheneur, le chef des r&eacute;volt&eacute;s de Montaignac.
+Ce mis&eacute;rable perturbateur a conserv&eacute; jusque sur l'&eacute;chafaud l'audace
+coupable dont il avait donn&eacute; tant de preuves...&raquo;</p>
+
+<p>Tout le reste de l'article, &eacute;crit sous l'empire des id&eacute;es de M. de
+Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, &eacute;tait sur ce ton.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re a &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;! reprit Marie-Anne d'un air sombre, et je
+n'&eacute;tais pas l&agrave;, moi, sa fille, pour recueillir sa volont&eacute; supr&ecirc;me et
+son dernier regard...</p>
+
+<p>Elle se leva, et d'un ton bref et imp&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai pas plus loin, d&eacute;clara-t-elle; il faut revenir sur nos
+pas, &agrave; l'instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France...</p>
+
+<p>Rentrer en France... s'exposer &agrave; des p&eacute;rils mortels!... &Agrave; quoi bon!...
+Le malheur affreux n'&eacute;tait-il pas irr&eacute;parable?...</p>
+
+<p>C'est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par
+exemple!... Il tremblait, ce vieux soldat, qu'on ne le soup&ccedil;onn&acirc;t
+d'avoir peur...</p>
+
+<p>Mais Maurice ne l'&eacute;couta pas.</p>
+
+<p>Il frissonnait!... Il lui semblait que le baron d'Escorval avait d&ucirc;
+&ecirc;tre atteint et frapp&eacute; en m&ecirc;me temps que M. Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, partons, s'&eacute;cria-t-il, rentrons!...</p>
+
+<p>Et comme il ne devait plus &ecirc;tre question de prudence, jusqu'au moment
+o&ugrave; ils fouleraient le sol fran&ccedil;ais, ils se procur&egrave;rent une voiture
+pour les conduire, par la grande route, jusqu'au point le plus
+rapproch&eacute; de la fronti&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir,
+pr&eacute;occupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les
+emportaient.</p>
+
+<p>Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse?</p>
+
+<p>Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se r&eacute;signer au
+ch&acirc;timent et &agrave; l'humiliation...</p>
+
+<p>Maurice fr&eacute;missait &agrave; l'id&eacute;e seule des m&eacute;pris qui attendent une pauvre
+jeune fille s&eacute;duite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux,
+de dissimuler, de se cacher...</p>
+
+<p>&mdash;Notre certificat de mariage, disait-il, n'imposerait pas silence aux
+m&eacute;chants... Que de mis&egrave;res alors!... Il faut cacher ce qui est, il
+le faut!... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans
+doute.</p>
+
+<p>Malheureusement, Marie-Anne c&eacute;da.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez, dit-elle, j'ob&eacute;irai, personne ne saura rien...</p>
+
+<p>Le lendemain, qui &eacute;tait le 17 avril, &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit, les
+fugitifs arrivaient &agrave; la ferme du p&egrave;re Poignet.</p>
+
+<p>Maurice et le caporal Bavois &eacute;taient d&eacute;guis&eacute;s en paysans...</p>
+
+<p>Le vieux soldat avait fait &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; commune un sacrifice qui lui
+avait tir&eacute; une larme:</p>
+
+<p>Il avait coup&eacute; sa moustache.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h3>
+
+
+<p>C'est entre l'abb&eacute; Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la
+place d'Armes de Montaignac, qu'avaient &eacute;t&eacute; discut&eacute;es et arr&ecirc;t&eacute;es les
+conditions de l'&eacute;vasion du baron d'Escorval.</p>
+
+<p>Une difficult&eacute; tout d'abord s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e qui avait failli rompre
+la n&eacute;gociation:</p>
+
+<p>&mdash;Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez le baron, r&eacute;pondait l'abb&eacute;, et votre lettre vous sera rendue.</p>
+
+<p>Mais Martial &eacute;tait de ces natures que l'ombre seule de la contrainte
+exasp&egrave;re.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e qu'il para&icirc;trait se rendre &agrave; des menaces, quand en r&eacute;alit&eacute; il
+ne se rendait qu'aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon dernier mot, monsieur le cur&eacute;, pronon&ccedil;a-t-il. Remettez-moi
+&agrave; l'instant ce brouillon que m'a arrach&eacute; une ruse de Chanlouineau,
+et je vous jure sur l'honneur de mon nom, que tout ce qu'il est
+humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai...
+Sinon si vous vous d&eacute;fiez de ma parole, bonsoir.</p>
+
+<p>La situation &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, le danger pressant, le temps mesur&eacute;...
+Le ton de Martial annon&ccedil;ait une r&eacute;solution in&eacute;branlable.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; pouvait-il h&eacute;siter?</p>
+
+<p>Il tira la lettre de sa poche, et la tendant &agrave; Martial:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, monsieur! pronon&ccedil;a-t-il d'une voix solennelle, souvenez-vous
+que vous venez d'engager l'honneur de votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviendrai, monsieur le cur&eacute;... Allez chercher les cordes.</p>
+
+<p>C'est ainsi que les choses s'&eacute;taient pass&eacute;es.</p>
+
+<p>C'est dire la douleur de l'abb&eacute; Midon quand eut lieu l'&eacute;pouvantable
+chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s'&eacute;cria que la corde avait
+&eacute;t&eacute; coup&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma confiance qui tue le baron!... dit-il.</p>
+
+<p>Et cependant il ne pouvait se r&eacute;soudre &agrave; charger Martial de cette
+ex&eacute;crable action. Elle trahissait une profondeur de sc&eacute;l&eacute;ratesse et
+d'hypocrisie qu'on ne rencontre gu&egrave;re chez les hommes de moins de
+vingt-cinq ans.</p>
+
+<p>Mais il avait sur ses &eacute;motions la puissance du pr&ecirc;tre. Nul ne put
+soup&ccedil;onner le secret de ses pens&eacute;es. Il resta ma&icirc;tre de soi, et c'est
+avec les apparences du plus inalt&eacute;rable sang-froid qu'il donna sur
+place les premiers soins au baron et qu'il r&eacute;gla les d&eacute;tails de la
+fuite.</p>
+
+<p>Quand il vit M. d'Escorval install&eacute; chez Poignot, quand il e&ucirc;t vu
+s'&eacute;loigner le cort&egrave;ge destin&eacute; &agrave; donner le change, il respira.</p>
+
+<p>Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait
+dans ce pauvre corps bris&eacute; une intensit&eacute; de vie qu'on n'y e&ucirc;t pas
+soup&ccedil;onn&eacute;e.</p>
+
+<p>L'important, &agrave; cette heure, &eacute;tait de se procurer les instruments de
+chirurgie et les m&eacute;dicaments qu'exigeait l'&eacute;tat du bless&eacute;.</p>
+
+<p>Mais o&ugrave;, mais comment se les procurer?</p>
+
+<p>La police du marquis de Courtomieu &eacute;piait les m&eacute;decins et les
+pharmaciens de Montaignac, esp&eacute;rant arriver par eux, et &agrave; leur insu,
+jusqu'aux bless&eacute;s du soul&egrave;vement.</p>
+
+<p>Le pass&eacute; de l'abb&eacute; Midon sauva le pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Lui qui s'&eacute;tait fait la Providence des malheureux de sa paroisse,
+lui qui, pendant dix ans, avait &eacute;t&eacute; le m&eacute;decin et le chirurgien des
+pauvres, il avait &agrave; sa cure une trousse presque compl&egrave;te, et cette
+grande bo&icirc;te de m&eacute;dicaments qu'il portait sur le dos dans ses
+tourn&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, dit-il &agrave; M<sup>me</sup> d'Escorval, j'irai chercher tout cela.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; venue, en effet, il passa une longue blouse bleue,
+rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers
+le village de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Pas une lumi&egrave;re ne brillait aux fen&ecirc;tres du presbyt&egrave;re. Bibiane, la
+vieille gouvernante, devait &ecirc;tre &agrave; bavarder chez les voisins.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; p&eacute;n&eacute;tra dans cette maison, qui avait &eacute;t&eacute; la sienne, en for&ccedil;ant
+la porte du petit jardin; il trouva &agrave; t&acirc;tons ce qu'il voulait, et se
+retira sans avoir &eacute;t&eacute; aper&ccedil;u...</p>
+
+<p>Et cette nuit-l&agrave; m&ecirc;me, si quelque espion e&ucirc;t r&ocirc;d&eacute; autour de la ferme
+du p&egrave;re Poignot, il e&ucirc;t entendu deux ou trois cris effrayants,
+sinistres comme ceux de la b&ecirc;te qu'on &eacute;gorge.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; hasardait une cruelle, mais indispensable op&eacute;ration.</p>
+
+<p>Son c&#339;ur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique
+jamais il n'e&ucirc;t rien tent&eacute; de si difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit,
+j'ai mis mon espoir plus haut.</p>
+
+<p>Cet espoir ne fut pas d&eacute;&ccedil;u, car &agrave; trois jours de l&agrave;, le bless&eacute;, apr&egrave;s
+une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance.</p>
+
+<p>Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise &agrave; son chevet,
+sa premi&egrave;re parole fut pour son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;En s&ucirc;ret&eacute;!... r&eacute;pondit l'abb&eacute; Midon. Il doit &ecirc;tre sur la route de
+Turin.</p>
+
+<p>Les l&egrave;vres de M. d'Escorval s'agit&egrave;rent comme s'il e&ucirc;t murmur&eacute; une
+pri&egrave;re, et d'une voix faible:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous devrons tous la vie, cur&eacute;, dit-il, car je crois bien que
+je m'en tirerai.</p>
+
+<p>Tout faisait supposer qu'il s'en tirerait, en effet, non sans
+souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois
+faisaient trembler ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied &agrave; la fin de la semaine.</p>
+
+<p>En ces circonstances p&eacute;rilleuses, le p&egrave;re Poignot et ses fils, ces
+braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent h&eacute;ro&iuml;ques.
+Pour que personne ne soup&ccedil;onn&acirc;t la pr&eacute;sence de leurs h&ocirc;tes, ils surent
+d&eacute;ployer cette finesse de paysan pr&egrave;s de laquelle la rouerie des plus
+subtils diplomates n'est que simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s quarante jours, quand un soir, c'&eacute;tait le 17
+avril, pendant que l'abb&eacute; Midon lisait un journal au baron d'Escorval,
+la porte du grenier s'entreb&acirc;illa doucement, et un des fils Poignot se
+montra et disparut aussit&ocirc;t...</p>
+
+<p>Sans affectation, le pr&ecirc;tre acheva sa phrase, posa son journal et
+sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda-t-il au jeune gars.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur le cur&eacute;, M. Maurice, M<sup>lle</sup> Lacheneur et le vieux caporal
+viennent d'arriver; ils voudraient monter.</p>
+
+<p>En trois bonds, l'abb&eacute; Midon descendit le roide escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux!... s'&eacute;cria-t-il en marchant sur les trois imprudents,
+que voulez-vous?...</p>
+
+<p>Et s'adressant &agrave; Maurice:</p>
+
+<p>&mdash;C'est par vous et pour vous que votre p&egrave;re a failli mourir!...
+Craignez-vous donc qu'il en r&eacute;chappe, que vous revenez, au risque de
+montrer aux d&eacute;lateurs le chemin de sa retraite!... Partez.</p>
+
+<p>Le pauvre gar&ccedil;on, atterr&eacute;, balbutiait des excuses inintelligibles.
+L'incertitude lui avait paru pire que la mort; il avait appris
+le supplice de M. Lacheneur; il n'avait pas r&eacute;fl&eacute;chi; il allait
+s'&eacute;loigner; il ne demandait qu'&agrave; voir son p&egrave;re; il voulait seulement
+embrasser sa m&egrave;re...</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre fut inflexible.</p>
+
+<p>&mdash;Une &eacute;motion peut tuer votre p&egrave;re, d&eacute;clara-t-il; apprendre &agrave; votre
+m&egrave;re votre retour et &agrave; quels dangers vous vous &ecirc;tes follement expos&eacute;,
+serait lui enlever toute s&eacute;curit&eacute;... Retirez-vous... Repassez la
+fronti&egrave;re cette nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Jean Lacheneur, t&eacute;moin de cette sc&egrave;ne, s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'&eacute;loignerai aussi, monsieur le cur&eacute;, dit-il, et je vous prierai
+de garder ma s&#339;ur... La place de Marie-Anne est ici et non sur les
+grands chemins...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon se tut, &eacute;valuant les chances bonnes ou mauvaises, puis
+brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-il, partez; je n'ai vu votre nom sur aucune liste; on ne
+vous poursuit pas...</p>
+
+<p>Ainsi s&eacute;par&eacute; tout &agrave; coup de celle qui &eacute;tait sa femme, apr&egrave;s tout,
+Maurice e&ucirc;t voulu se concerter avec elle, lui adresser ses derni&egrave;res
+recommandations, l'abb&eacute; ne le permit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez!... dit-il encore en entra&icirc;nant Marie-Anne... Adieu!</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre s'&eacute;tait trop h&acirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le
+livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'ils furent dehors:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc, s'&eacute;cria Jean, l'&#339;uvre des Sairmeuse et du marquis de
+Courtomieu!... Je ne sais, moi, o&ugrave; ils ont jet&eacute; le corps de mon p&egrave;re
+ex&eacute;cut&eacute;; vous ne pouvez, vous, embrasser votre p&egrave;re, l&acirc;chement,
+tra&icirc;treusement assassin&eacute; par eux!...</p>
+
+<p>Il eut un &eacute;clat de rire nerveux, strident, terrible, et d'une voix
+rauque poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, si nous gravissions cette &eacute;minence, nous apercevrions,
+dans le lointain, le ch&acirc;teau de Sairmeuse illumin&eacute;... Ce soir, on f&ecirc;te
+le mariage de Martial et de M<sup>lle</sup> Blanche... Nous errons &agrave; l'aventure,
+nous, sans amis, sans asile; l&agrave;-bas, ils tiennent table, ils rient,
+les verres se choquent.</p>
+
+<p>Il n'en fallait pas tant pour rallumer toutes les col&egrave;res de Maurice.
+Tout son sang afflua &agrave; son cerveau. Il oublia tout pour se dire que
+troubler cette f&ecirc;te de sa pr&eacute;sence serait une vengeance digne de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller provoquer Martial, s'&eacute;cria-t-il, &agrave; l'instant, chez
+lui...</p>
+
+<p>Mais Jean l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, pas cela!... Ils sont l&acirc;ches, ils vous feraient
+arr&ecirc;ter. Il faut &eacute;crire, je porterai la lettre.</p>
+
+<p>Le caporal Bavois les entendait, il e&ucirc;t pu s'opposer &agrave; leur folie...</p>
+
+<p>Mais non... il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique
+leur fureur de vengeance, et jugeant qu'ils &laquo;n'avaient pas froid aux
+yeux&raquo; il les estimait davantage...</p>
+
+<p>&Agrave; tous risques, ils entr&egrave;rent donc dans le premier bouchon qu'ils
+rencontr&egrave;rent sur leur route, et la provocation fut &eacute;crite et confi&eacute;e
+&agrave; Jean Lacheneur....</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h3>
+
+
+<p>Troubler la f&ecirc;te du ch&acirc;teau de Sairmeuse, changer en tristesse la joie
+d'un premier jour de mariage, &eacute;pouvanter de sinistres pr&eacute;sages l'union
+de Martial et de M<sup>lle</sup> Blanche de Courtomieu...</p>
+
+<p>Voil&agrave;, en v&eacute;rit&eacute;, tout ce qu'esp&eacute;rait Jean Lacheneur.</p>
+
+<p>Quant &agrave; croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel
+de Maurice, mis&eacute;rable et proscrit... il ne le croyait pas.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, tout en attendant Martial dans le vestibule du ch&acirc;teau, il
+s'armait contre les m&eacute;pris et les railleries dont ne manquerait pas de
+l'accabler tout d'abord, pr&eacute;sumait-il, ce froid et hautain gentilhomme
+qu'il venait d&eacute;fier.</p>
+
+<p>L'accueil &eacute;videmment bienveillant de Martial le d&eacute;concerta un peu...</p>
+
+<p>Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la
+provocation mortellement offensante de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons frapp&eacute; juste!... pensait-il.</p>
+
+<p>Martial lui ayant pris la main pour l'entra&icirc;ner, il ne r&eacute;sista pas...</p>
+
+<p>Et pendant qu'il traversait les salons ruisselants de lumi&egrave;re, tout en
+fendant les groupes d'invit&eacute;s surpris, Jean ne songeait ni &agrave; ses gros
+souliers ferr&eacute;s ni a ses habits de paysan.</p>
+
+<p>Tout palpitant d'anxi&eacute;t&eacute;, il se demandait;</p>
+
+<p>&mdash;Que va-t-il se passer?...</p>
+
+<p>Il le sut bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Appuy&eacute; au chambranle dor&eacute; de la porte de la galerie, il assista &agrave; la
+terrible sc&egrave;ne du petit salon.</p>
+
+<p>Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de col&egrave;re, jeter &agrave; la face du
+marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d'Escorval.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid
+et immobile, p&acirc;le, les l&egrave;vres pinc&eacute;es, les yeux baiss&eacute;s... Mais
+ces apparences mentaient. Son c&#339;ur se dilatait en une esp&egrave;ce de
+jouissance, et s'il baissait les yeux, c'est qu'il ne voulait pas
+qu'on p&ucirc;t voir quelle joie immense y &eacute;clatait.</p>
+
+<p>Jamais il n'e&ucirc;t os&eacute; souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si
+terrible.</p>
+
+<p>Et cependant ce n'&eacute;tait rien encore...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;cart&eacute; brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s'opposait
+&agrave; sa sortie, qui s'accrochait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment &agrave; ses v&ecirc;tements, Martial
+reprit le bras de Jean Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez!... lui dit-il d'une voix fr&eacute;missante. Suivez-moi!...</p>
+
+<p>Jean le suivit.</p>
+
+<p>Ils travers&egrave;rent de nouveau la grande galerie, au milieu des invit&eacute;s
+p&eacute;trifi&eacute;s; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s'empara
+d'un cand&eacute;labre allum&eacute; sur une console et ouvrit une petite porte qui
+donnait sur un escalier de service.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; me conduisez-vous?... demanda Jean Lacheneur.</p>
+
+<p>Martial, qui avait d&eacute;j&agrave; gravi deux ou trois marches, se retourna:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc peur? fit-il.</p>
+
+<p>L'autre haussa les &eacute;paules, et froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le prenez ainsi, pronon&ccedil;a-t-il, montons.</p>
+
+<p>Ils mont&egrave;rent au second &eacute;tage du ch&acirc;teau et arriv&egrave;rent &agrave; un
+appartement &agrave; demi d&eacute;meubl&eacute;, o&ugrave; tout &eacute;tait en d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'appartement de gar&ccedil;on de Martial. La veille au soir, il
+avait bien cru qu'il y couchait pour la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Cet appartement, autrefois, &eacute;tait celui de Jean Lacheneur lorsqu'il
+venait passer les vacances pr&egrave;s de son p&egrave;re, et rien n'y avait &eacute;t&eacute;
+chang&eacute;. Il reconnaissait les rideaux &agrave; ramages, les grandes rosaces
+du tapis et jusqu'au vieux fauteuil o&ugrave; il avait lu tant de romans en
+cachette.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'ils furent entr&eacute;s, Martial courut &agrave; un petit secr&eacute;taire rest&eacute;
+dans un angle, le brisa plut&ocirc;t qu'il ne l'ouvrit et prit dans un
+tiroir un papier pli&eacute; fort menu qu'il glissa dans sa poche.</p>
+
+<p>Bien qu'il par&ucirc;t agir dans la pl&eacute;nitude de sa volont&eacute;, un observateur
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; effray&eacute; de ses mouvements saccad&eacute;s, de sa p&acirc;leur et de l'&eacute;clat
+de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus
+raisonnablement, se trahissent par un ext&eacute;rieur pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, partons... Il faut &eacute;viter une sc&egrave;ne; mon p&egrave;re
+et... ma femme me cherchent sans doute... Nous nous expliquerons
+dehors.</p>
+
+<p>Ils descendirent en toute h&acirc;te, sortirent par les jardins et eurent
+bient&ocirc;t atteint la longue avenue de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Alors Jean Lacheneur s'arr&ecirc;ta court.</p>
+
+<p>&mdash;Venir si loin pour un oui ou un non, &eacute;tait je crois inutile, dit-il.
+Enfin, vous l'avez voulu. Que dois-je r&eacute;pondre &agrave; Maurice d'Escorval?</p>
+
+<p>&mdash;Rien! Vous allez me conduire pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi!... Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me
+justifie... Marchons!</p>
+
+<p>Mais Jean Lacheneur ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me demandez est impossible, pronon&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Maurice est poursuivi. S'il &eacute;tait pris, il serait traduit
+devant la Cour pr&eacute;v&ocirc;tale et sans doute condamn&eacute; a mort. Il se cache,
+il a trouv&eacute; une retraite s&ucirc;re, je n'ai pas le droit de la faire
+conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>En fait de retraite s&ucirc;re, Maurice n'avait alors que la bois voisin,
+o&ugrave;, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean.</p>
+
+<p>Mais Jean n'avait pu r&eacute;sister &agrave; la tentation de prononcer cette
+r&eacute;ponse, plus insultante que s'il e&ucirc;t dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous craignons les d&eacute;lateurs!...</p>
+
+<p>La preuve que Martial n'&eacute;tait pas soi, c'est que lui si fier, si
+violent, il ne releva pas l'outrage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous d&eacute;fiez de moi!... fit-il tristement.</p>
+
+<p>Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, insista Martial, apr&egrave;s ce que vous venez de voir et
+d'entendre, vous ne pouvez plus me soup&ccedil;onner d'avoir coup&eacute; les cordes
+que j'ai port&eacute;es au baron d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Non... Je suis persuad&eacute; que vous &ecirc;tes innocent de cette atroce
+l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu comment j'ai puni celui qui a os&eacute; compromettre
+l'honneur du nom de Sairmeuse... Et celui-l&agrave;, cependant, est le p&egrave;re
+de la jeune fille que j'ai &eacute;pous&eacute;e aujourd'hui m&ecirc;me...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu!... mais je vous r&eacute;pondrai quand m&ecirc;me: impossible!</p>
+
+<p>V&eacute;ritablement, Jean &eacute;tait stup&eacute;fait de la patience,&mdash;il faut dire
+plus,&mdash;de l'humble r&eacute;signation de Martial.</p>
+
+<p>Au lieu de se r&eacute;volter, Martial tira de sa poche le papier qu'il &eacute;tait
+all&eacute; prendre &agrave; son appartement, et le tendant &agrave; Jean:</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui m'infligent cette honte qu'on doute de ma parole, seront
+ch&acirc;ti&eacute;s, dit-il d'une voix sourde... Vous ne croyez pas &agrave; ma
+sinc&eacute;rit&eacute;, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a
+Maurice et qui vous rassurera...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cette preuve?...</p>
+
+<p>&mdash;Le brouillon &eacute;crit de ma main, en &eacute;change duquel mon p&egrave;re a favoris&eacute;
+l'&eacute;vasion du baron d'Escorval... Un inexplicable pressentiment m'a
+emp&ecirc;ch&eacute; de br&ucirc;ler cette pi&egrave;ce compromettante... je m'en r&eacute;jouis
+aujourd'hui. Reprenez cette lettre, elle me remet &agrave; votre discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Tout autre que Jean Lacheneur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; touch&eacute; de cette grandeur d'&acirc;me,
+que d'aucuns eussent tax&eacute;e d'h&eacute;ro&iuml;que niaiserie.</p>
+
+<p>Jean demeura implacable. Il avait au c&#339;ur une de ces haines que rien
+ne d&eacute;sarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles
+satisfactions n'assouvissent, qui loin de s'affaiblir avec les ann&eacute;es,
+grandissent et deviennent plus terribles.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t tout sacrifi&eacute;, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux!
+&agrave; l'ineffable jouissance de voir &agrave; ses pieds ce fier marquis qu'il
+ex&eacute;crait.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit-il, je remettrai cela &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gage d'alliance, ce me semble?</p>
+
+<p>Jean Lacheneur eut un geste terrible d'ironie et de menace.</p>
+
+<p>&mdash;Un gage d'alliance! s'&eacute;cria-t-il, comme vous y allez, monsieur le
+marquis!... Avez-vous donc oubli&eacute; tout le sang qui a coul&eacute; entre nous?
+Vous n'avez pas coup&eacute; les cordes, soit!... Mais qui donc a condamn&eacute; &agrave;
+mort le baron d'Escorval innocent? N'est-ce pas le duc de Sairmeuse?
+Une alliance!... Vous oubliez donc que vous et les v&ocirc;tres vous avez
+conduit mon p&egrave;re &agrave; l'&eacute;chafaud!... Comment avez-vous remerci&eacute; cet homme
+dont l'h&eacute;ro&iuml;que probit&eacute; vous a rendu une fortune!... Vous avez essay&eacute;
+de s&eacute;duire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l'avez pas
+s&eacute;duite, mais vous l'avez bien perdue de r&eacute;putation.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai offert mon nom et ma fortune &agrave; votre s&#339;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'eusse tu&eacute;e de ma main si elle e&ucirc;t accept&eacute;!... C'est que je
+n'oublie pas, moi, et je vous le prouverai... Si jamais quelque
+grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez &agrave; Jean
+Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose...</p>
+
+<p>Il s'emportait, il s'oubliait; une violente secousse de sa volont&eacute; lui
+rendit sa froideur, et d'un ton pos&eacute; il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous tenez tant &agrave; voir Maurice, soyez demain &agrave; la lande de la
+R&egrave;che &agrave; midi, il y sera. Au revoir!...</p>
+
+<p>Ayant dit, il se jeta brusquement de c&ocirc;t&eacute;, franchit d'un bond le talus
+de l'avenue, et disparut dans les t&eacute;n&egrave;bres...</p>
+
+<p>&mdash;Jean!... cria Martial d'une voix presque suppliante; Jean! revenez;
+&eacute;coutez-moi!</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse...</p>
+
+<p>Et bient&ocirc;t, le bruit des souliers ferr&eacute;s du fr&egrave;re de Marie-Anne
+s'&eacute;teignit sur la terre labour&eacute;e...</p>
+
+<p>Une sorte d'&eacute;tourdissement, comme apr&egrave;s une chute, s'&eacute;tait empar&eacute; du
+jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout &agrave; la m&ecirc;me place au
+milieu de l'avenue, immobile, sans projets et sans pens&eacute;es...</p>
+
+<p>Un cheval qui passait &agrave; fond de train, lanc&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de Montaignac, et
+qui en passant faillit l'&eacute;craser, le tira de cet an&eacute;antissement.</p>
+
+<p>Il tressaillit comme un homme &eacute;veill&eacute; en sursaut, et la conscience de
+ses actes qu'il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui
+revint.</p>
+
+<p>Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l'ivrogne qui,
+l'ivresse dissip&eacute;e, constate avec &eacute;pouvante ses extravagances.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l'homme qui
+vantait son sang-froid et son insensibilit&eacute; parfaite, qui s'&eacute;tait
+laiss&eacute; emporter ainsi!</p>
+
+<p>H&eacute;las! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, d&eacute;sormais la marquise de
+Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la
+trompait pas absolument...</p>
+
+<p>Martial, qui e&ucirc;t d&eacute;daign&eacute; l'opinion du monde entier, fut comme frapp&eacute;
+de vertige, &agrave; l'id&eacute;e que Marie-Anne le m&eacute;prisait sans doute, et
+qu'elle le tenait pour un tra&icirc;tre et pour un l&acirc;che...</p>
+
+<p>C'est pour elle que, dans un acc&egrave;s de rage, il avait voulu une
+&eacute;clatante justification.</p>
+
+<p>S'il suppliait Jean de le conduire pr&egrave;s de Maurice d'Escorval, c'est
+que pr&egrave;s de Maurice il esp&eacute;rait trouver Marie-Anne pour lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Les apparences &eacute;taient contre moi, mais je suis innocent, et je l'ai
+prouv&eacute; en d&eacute;masquant le coupable.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Marie-Anne qu'il e&ucirc;t voulu remettre le brouillon qu'il avait
+conserv&eacute;, se disant qu'&agrave; tout le moins il l'&eacute;tonnerait &agrave; force de
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;...</p>
+
+<p>Son attente avait &eacute;t&eacute; tromp&eacute;e, et il n'apercevait plus de r&eacute;el qu'un
+scandale inou&iuml;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera le diable &agrave; arranger, cet esclandre... se dit-il; mais
+bast!... personne n'y pensera plus dans un mois. Le plus court est
+d'aller au devant des commentaires... Rentrons!...</p>
+
+<p>Il disait cela: &laquo;rentrons,&raquo; du ton le plus d&eacute;lib&eacute;r&eacute;. Le fait est qu'&agrave;
+mesure qu'il approchait du ch&acirc;teau, sa r&eacute;solution chancelait.</p>
+
+<p>La f&ecirc;te de ses noces, qui devait &ecirc;tre si magnifique, &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+termin&eacute;e; les invit&eacute;s ne se retiraient pas, ils s'enfuyaient...</p>
+
+<p>Martial r&eacute;fl&eacute;chissait qu'il allait se trouver seul entre sa jeune
+femme, son p&egrave;re et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors,
+de cris, de larmes, de col&egrave;re et de menaces!... Et il affronterait
+tout cela...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! non!... pronon&ccedil;a-t-il &agrave; demi-voix, pas si b&ecirc;te...
+Laissons-leur la nuit pour se calmer, je repara&icirc;trai demain...</p>
+
+<p>Mais o&ugrave; passer la nuit?... Il &eacute;tait en costume de c&eacute;r&eacute;monie, nu-t&ecirc;te,
+et il commen&ccedil;ait &agrave; avoir froid... La maison occup&eacute;e par le duc &agrave;
+Montaignac &eacute;tait une ressource.</p>
+
+<p>&mdash;J'y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d'autres habits,
+du feu, et demain un cheval pour revenir.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une longue traite &agrave; faire &agrave; pied, mais dans sa disposition
+d'esprit cela ne lui d&eacute;plut pas.</p>
+
+<p>Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de
+son haut en le reconnaissant...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur le marquis!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi!... Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m'y
+des v&ecirc;tements pour me changer...</p>
+
+<p>Le valet ob&eacute;it, et bient&ocirc;t Martial se trouva seul, &eacute;tendu sur un
+canap&eacute; devant la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le
+dessus.</p>
+
+<p>Il essaya, mais il n'&eacute;tait pas de cette force.</p>
+
+<p>Sa pens&eacute;e lui &eacute;chappait pour s'envoler &agrave; Sairmeuse, dans cette chambre
+nuptiale o&ugrave; il avait prodigu&eacute; les plus exquises recherches du luxe.</p>
+
+<p>Il eut d&ucirc; y &ecirc;tre &agrave; cette heure, pr&egrave;s de Blanche, cette jeune femme
+si jolie qui &eacute;tait la sienne, qu'il n'aimait pas, mais dont il &eacute;tait
+passionn&eacute;ment aim&eacute;...</p>
+
+<p>Pourquoi l'avoir abandonn&eacute;e?... &Eacute;tait-elle donc responsable de
+l'infamie du marquis de Courtomieu?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille!... pensait-il, quelle nuit de noces!...</p>
+
+<p>Au jour, cependant, il s'endormit d'un sommeil fi&eacute;vreux, et il &eacute;tait
+plus de neuf heures quand il s'&eacute;veilla.</p>
+
+<p>Il se fit servir &agrave; d&eacute;jeuner, d&eacute;cid&eacute; &agrave; rentrer &agrave; Sairmeuse, et il
+mangeait de bon app&eacute;tit, quand tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me selle un cheval, s'&eacute;cria-t-il. Vite!... tr&egrave;s-vite!...</p>
+
+<p>Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas
+s'y rendre!...</p>
+
+<p>Il s'y rendit, et, gr&acirc;ce &agrave; la rapidit&eacute; de son cheval, il mettait pied
+&agrave; terre &agrave; la R&egrave;che comme sonnait la demie de onze heures.</p>
+
+<p>Les autres ne devant pas &ecirc;tre arriv&eacute;s encore; il attacha son cheval
+&agrave; un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point
+culminant de la lande.</p>
+
+<p>L&agrave; avait &eacute;t&eacute; autrefois la masure de Lacheneur... Il n'en restait que
+les quatre murs, noircis par l'incendie et &agrave; demi-&eacute;boul&eacute;s...</p>
+
+<p>Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une
+violente &eacute;motion, quand il entendit un grand froissement dans les
+ajoncs.</p>
+
+<p>Il se retourna: Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient...</p>
+
+<p>Le vieux soldat portait sous le bras un long et &eacute;troit paquet
+envelopp&eacute; de serge: c'&eacute;tait des &eacute;p&eacute;es que, pendant la nuit, Jean
+Lacheneur &eacute;tait all&eacute; chercher &agrave; Montaignac, chez un officier &agrave;
+demi-solde.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes f&acirc;ch&eacute;s, monsieur, commen&ccedil;a Maurice, de vous avoir fait
+attendre. Remarquez toutefois qu'il n'est pas midi... Puis nous
+comptions peu sur vous...</p>
+
+<p>&mdash;Je tenais trop &agrave; me... justifier, interrompit Martial, pour n'&ecirc;tre
+pas exact.</p>
+
+<p>Maurice haussa d&eacute;daigneusement les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d'un ton rude
+jusqu'&agrave; la grossi&egrave;ret&eacute;, mais de se battre.</p>
+
+<p>Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur
+ici pr&eacute;sent ne vous a rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Jean m'a tout racont&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?...</p>
+
+<p>Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, r&eacute;pondit-il, avec une violence inou&iuml;e, ma haine est pareille,
+si mon m&eacute;pris a diminu&eacute;... Vous me devez une rencontre, monsieur,
+depuis le jour o&ugrave; nos regards se sont crois&eacute;s sur la place de
+Sairmeuse, en pr&eacute;sence de M<sup>lle</sup> Lacheneur... Vous m'avez dit ce
+jour-l&agrave;: &laquo;Nous nous retrouverons!&raquo; Nous voici face &agrave; face... Quelle
+insulte vous faut-il pour vous d&eacute;cider &agrave; vous battre?...</p>
+
+<p>Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit
+une des &eacute;p&eacute;es que lui pr&eacute;sentait le caporal Bavois, et tombant en
+garde:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aurez voulu, dit-il d'une voix stridente... Le souvenir de
+Marie-Anne ne peut plus vous sauver...</p>
+
+<p>Mais les fers &eacute;taient &agrave; peine crois&eacute;s, qu'un cri de Jean et du caporal
+Bavois arr&ecirc;ta le combat.</p>
+
+<p>&mdash;Les soldats!... cri&egrave;rent-ils, fuyons!...</p>
+
+<p>Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes
+leurs forces.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je l'avais bien dit!... s'&eacute;cria Maurice, le l&acirc;che est venu, mais
+il avait pr&eacute;venu les gendarmes!...</p>
+
+<p>Il bondit en arri&egrave;re, et brisant son &eacute;p&eacute;e sur son genou, il en lan&ccedil;a
+les tron&ccedil;ons &agrave; la face de Martial en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ton salaire, mis&eacute;rable!...</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable!... r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent Jean et le caporal Bavois, tra&icirc;tre!...
+inf&acirc;me!...</p>
+
+<p>Et ils s'enfuirent laissant Martial foudroy&eacute;...</p>
+
+<p>Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient; il courut au
+sous-officier qui les commandait, et d'une voix br&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Me reconnaissez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le sergent, vous &ecirc;tes le fils du duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous d&eacute;fends de poursuivre ces gens qui fuient!...</p>
+
+<p>Le sergent h&eacute;sita d'abord, puis d'un ton d&eacute;cid&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous ob&eacute;ir, monsieur, j'ai ma consigne.</p>
+
+<p>Et s'adressant &agrave; ses hommes:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous autres, haut le pied!</p>
+
+<p>Il allait donner l'exemple, Martial le retint par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous
+envoie...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?... le colonel, parbleu! d'apr&egrave;s les ordres que le grand pr&eacute;v&ocirc;t,
+M. de Courtomieu, lui a envoy&eacute;s hier soir par un homme &agrave; cheval...
+Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du
+jour... Mais l&acirc;chez-moi, sacr&eacute; tonnerre!... vous allez me faire
+manquer mon exp&eacute;dition...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;chappa, et Martial, plus tr&eacute;buchant qu'un homme ivre, descendit
+la lande et alla reprendre son cheval.</p>
+
+<p>Mais il ne rentra pas au ch&acirc;teau de Sairmeuse... Il revint &agrave;
+Montaignac, et passa le reste de l'apr&egrave;s-midi enferm&eacute; dans sa chambre.</p>
+
+<p>Et le soir m&ecirc;me il exp&eacute;diait &agrave; Sairmeuse deux lettres...</p>
+
+<p>L'une &agrave; son p&egrave;re, l'autre &agrave; sa jeune femme.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h3>
+
+
+<p>Si abominable que Martial imagin&acirc;t le scandale de ses emportements,
+l'id&eacute;e qu'il s'en faisait restait encore au-dessous de la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>La foudre tombant au milieu de la galerie, n'e&ucirc;t pas impressionn&eacute; les
+h&ocirc;tes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de
+Maurice d'Escorval.</p>
+
+<p>Un frisson courut par l'assembl&eacute;e, quand Martial, effrayant de col&egrave;re,
+lan&ccedil;a la lettre froiss&eacute;e au visage de son beau-p&egrave;re, le marquis de
+Courtomieu.</p>
+
+<p>Et quand le marquis s'affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes
+femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri
+d'effroi...</p>
+
+<p>Il y avait bien vingt secondes que Martial &eacute;tait sorti avec Jean
+Lacheneur et les invit&eacute;s restaient encore immobiles comme des statues,
+p&acirc;les, muets, stup&eacute;faits et comme p&eacute;trifi&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce fut M<sup>me</sup> Blanche, la mari&eacute;e, qui rompit le charme.</p>
+
+<p>Pendant que le marquis de Courtomieu se p&acirc;mait sans que personne
+encore songe&acirc;t &agrave; le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse
+tr&eacute;pignait et se mordait les poings de col&egrave;re, la jeune marquise
+essaya de sauver la situation...</p>
+
+<p>Le poignet meurtri de l'&eacute;treinte brutale de Martial, le c&#339;ur tout
+gonfl&eacute; de haine et de rage, plus blanche que son voile de mari&eacute;e,
+elle eut la force de retenir ses larmes pr&ecirc;tes &agrave; jaillir, elle sut
+contraindre ses l&egrave;vres &agrave; sourire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vraiment donner trop d'importance &agrave; un petit malentendu qui
+s'expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les
+plus rapproch&eacute;es d'elle.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, s'avan&ccedil;ant jusqu'au milieu de la galerie, elle fit signe
+&agrave; l'orchestre de commencer une contre-danse.</p>
+
+<p>Mais aux premi&egrave;res mesures de l'orchestre, &eacute;clatant soudainement, tous
+les invit&eacute;s, d'un mouvement unanime, se pr&eacute;cipit&egrave;rent vers la porte.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit que le feu venait de prendre au ch&acirc;teau... On ne se
+retirait pas, on fuyait...</p>
+
+<p>Une heure plus t&ocirc;t, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse
+&eacute;taient exc&eacute;d&eacute;s d'empressements serviles et de plates adulations...</p>
+
+<p>En ce moment, ils n'eussent pas trouv&eacute; dans toute cette foule si noble
+un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main.</p>
+
+<p>C'est que l'instant d'avant on les croyait tout-puissants... Ils
+venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en &eacute;touffant la
+conspiration... On les savait bien en cour et amis du roi... On leur
+supposait sur l'esprit des ministres une influence qui devait tourner
+au profit de leurs amis...</p>
+
+<p>Tandis que maintenant, &agrave; la suite de la lettre si explicite de
+Maurice, apr&egrave;s les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis
+pr&eacute;cipit&eacute;s du fa&icirc;te de leurs grandeurs, disgraci&eacute;s, punis peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>Or, le grand art consiste &agrave; pressentir les disgr&acirc;ces...</p>
+
+<p>H&eacute;ro&iuml;que jusqu'au bout, &laquo;la mari&eacute;e&raquo; fit, pour arr&ecirc;ter cette d&eacute;route,
+d'incroyables efforts.</p>
+
+<p>Debout pr&egrave;s de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux
+l&egrave;vres, M<sup>me</sup> Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus
+flatteuses paroles, s'&eacute;puisant en arguments pour rassurer ces
+d&eacute;serteurs.</p>
+
+<p>Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux
+danseurs, elle s'adressait aux jeunes filles...</p>
+
+<p>Efforts vains!... sacrifices inutiles!... Beaucoup de femmes, sans
+doute, ce soir-l&agrave;, se donn&egrave;rent la d&eacute;licate jouissance de faire payer
+&agrave; la jeune marquise de Sairmeuse les d&eacute;dains et les &eacute;pigrammes de
+Blanche de Courtomieu...</p>
+
+<p>Enfin, le moment arriva o&ugrave; de tous ces h&ocirc;tes si empress&eacute;s &agrave; accourir,
+le matin, il ne resta plus qu'un vieux gentilhomme, lequel,
+prudemment, &agrave; cause de sa goutte, avait laiss&eacute; s'&eacute;couler la foule.</p>
+
+<p>Il s'inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et
+rougissant de cette insulte &agrave; une femme, il sortit comme les autres...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche &eacute;tait seule!... Elle n'avait plus besoin de se
+contraindre... Il n'y avait plus l&agrave; de t&eacute;moins pour &eacute;pier ses
+horribles souffrances et en jouir...</p>
+
+<p>D'un geste furieux, elle arracha son voile de mari&eacute;e et sa couronne de
+fleurs d'oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula
+aux pieds...</p>
+
+<p>Un valet de pied traversant la galerie, elle l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;teignez partout!... lui dit-elle comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; chez son
+p&egrave;re, &agrave; Courtomieu et non pas &agrave; Sairmeuse.</p>
+
+<p>On lui ob&eacute;it, et alors, p&acirc;le et &eacute;chevel&eacute;e, les yeux hagards, elle
+courut au petit salon o&ugrave; avait eu lieu la sc&egrave;ne...</p>
+
+<p>Des domestiques s'empressaient autour du marquis de Courtomieu qui
+gisait sur une causeuse.</p>
+
+<p>On avait, quand il s'&eacute;tait affaiss&eacute;, prononc&eacute; le terrible mot
+d'apoplexie.</p>
+
+<p>Mais le duc de Sairmeuse avait hauss&eacute; les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le sang de ses veines affluerait &agrave; son cerveau, qu'il ne lui
+donnerait pas seulement un &eacute;tourdissement, dit-il.</p>
+
+<p>C'est que M. de Sairmeuse &eacute;tait furieux contre son ancien ami.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, en y r&eacute;fl&eacute;chissant, il ne savait trop si c'&eacute;tait &agrave; Martial ou au
+marquis de Courtomieu qu'il devait en vouloir le plus...</p>
+
+<p>Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser
+l'&eacute;chafaudage de sa fortune politique.</p>
+
+<p>Mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, le marquis de Courtomieu n'&eacute;tait-il pas cause
+qu'on accusait un Sairmeuse d'une trahison dont l'id&eacute;e seule soulevait
+le c&#339;ur de d&eacute;go&ucirc;t?...</p>
+
+<p>Enfonc&eacute; dans un fauteuil, les traits contract&eacute;s par la col&egrave;re, il
+suivait les mouvements des domestiques, quand M<sup>me</sup> Blanche entra.</p>
+
+<p>Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, pronon&ccedil;a-t-elle,
+pendant que je restais seule, expos&eacute;e aux derni&egrave;res humiliations...
+Ah!... si j'&eacute;tais un homme!... Tous vos h&ocirc;tes se sont enfuis,
+monsieur, tous!...</p>
+
+<p>Brusquement M. de Sairmeuse se dressa:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'&eacute;cria-t-il, qu'ils aillent au diable!...</p>
+
+<p>C'est que de tous ces h&ocirc;tes qui venaient de quitter ses salons,
+rompant ainsi violemment avec lui, il n'en &eacute;tait pas un seul que le
+duc de Sairmeuse regrett&acirc;t.</p>
+
+<p>Il savait bien qu'il n'avait pas un ami, lui dont l'&eacute;tonnant orgueil
+ne reconnaissait pas un &eacute;gal.</p>
+
+<p>Donnant une f&ecirc;te pour le mariage de son fils, il y avait convi&eacute; tous
+les gentilshommes de la contr&eacute;e. Ils &eacute;taient venus... bien! Ils
+s'enfuyaient... bon voyage!</p>
+
+<p>Si le duc enrageait de cette d&eacute;sertion, c'est qu'elle lui pr&eacute;sageait
+avec une terrible &eacute;loquence la disgr&acirc;ce tant redout&eacute;e.</p>
+
+<p>Cependant, il essaya de se mentir &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ils reviendront, dit-il &agrave; M<sup>me</sup> Blanche, nous les reverrons repentants
+et humbles! Fiez-vous &agrave; moi!... Mais o&ugrave; donc peut &ecirc;tre Martial?</p>
+
+<p>Les yeux de la jeune femme flamboy&egrave;rent, mais elle ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il sorti avec le fils de ce sc&eacute;l&eacute;rat de Lacheneur? reprit le
+duc.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne saurait tarder &agrave; rentrer...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait!...</p>
+
+<p>M. de Sairmeuse donna sur la chemin&eacute;e un coup de poing &agrave; briser le
+marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Jarnibieu!... s'&eacute;cria-t-il, ce serait combler la mesure...</p>
+
+<p>La jeune mari&eacute;e dut croire que le duc s'inqui&eacute;tait et s'irritait pour
+elle... Mais elle se trompait. Il ne songeait qu'aux calculs de son
+ambition d&eacute;&ccedil;ue.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en dit, il s'avouait, &agrave; part soi, la sup&eacute;riorit&eacute; de son
+fils; il avait confiance en son g&eacute;nie d'intrigue, et avant de rien
+r&eacute;soudre, il voulait le consulter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c'est &agrave; lui de le
+r&eacute;parer!... Et, Jarnibieu! il en est bien capable, s'il le veut!...</p>
+
+<p>Et tout haut il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut retrouver Martial, il faut...</p>
+
+<p>D'un geste terrible de douleur et de col&egrave;re, M<sup>me</sup> Blanche
+l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver...
+mon mari.</p>
+
+<p>Le duc avait eu une pens&eacute;e pareille, il n'osa l'avouer.</p>
+
+<p>&mdash;Le ressentiment vous &eacute;gare, marquise, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je sais!...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... et la preuve c'est que Martial va repara&icirc;tre... S'il est
+sorti, il ne peut &ecirc;tre loin... On va le chercher, je le chercherai
+moi-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la
+jeune femme s'approcha de son p&egrave;re qui ne semblait point reprendre
+connaissance.</p>
+
+<p>Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus imp&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re!... appela-t-elle: mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>Cette voix, qui tant de fois l'avait fait trembler, agit sur M. de
+Courtomieu plus efficacement que l'eau de Cologne des domestiques. Il
+entr'ouvrit languissamment un &#339;il, qu'il referma aussit&ocirc;t, mais non
+si vite que sa fille ne s'en aper&ccedil;&ucirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &agrave; vous parler, insista-t-elle, relevez-vous!...</p>
+
+<p>Il n'osa d&eacute;sob&eacute;ir, et p&eacute;niblement il se redressa sur la causeuse, la
+cravate d&eacute;nou&eacute;e, le visage marbr&eacute; de grandes plaques rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... que je souffre!... geignait-il, que je souffre!</p>
+
+<p>Sa fille l'&eacute;crasa d'un regard m&eacute;prisant, et d'un ton d'ironie am&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous que je suis aux anges?... pronon&ccedil;a-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc, soupira M. de Courtomieu, parle, puisque tu le veux...</p>
+
+<p>Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Retirez-vous! dit-elle aux domestiques.</p>
+
+<p>Ils se retir&egrave;rent, et apr&egrave;s qu'elle e&ucirc;t pouss&eacute; le verrou de la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Parlons de Martial... commen&ccedil;a-t-elle.</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom, M. de Courtomieu bondit et ses poings se crisp&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le mis&eacute;rable!... s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Martial est mon mari, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... apr&egrave;s ce qu'il a fait, vous osez le d&eacute;fendre!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le d&eacute;fends pas, mais je ne veux pas qu'on me le tue.</p>
+
+<p>Qui e&ucirc;t, en ce moment, annonc&eacute; la mort de Martial, n'e&ucirc;t pas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+M. de Courtomieu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez entendu, mon p&egrave;re, poursuivit M<sup>me</sup> Blanche, on assigne
+pour demain, &agrave; midi, un rendez-vous &agrave; Martial, &agrave; la lande de la
+R&egrave;che... Je le connais, il a &eacute;t&eacute; insult&eacute;, il s'y rendra... Y
+rencontrera-t-il un adversaire loyal?... Non. Il y trouvera des
+assassins... Vous pouvez l'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre assassin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon Dieu!... et comment?</p>
+
+<p>&mdash;En envoyant &agrave; la R&egrave;che des soldats qui se cacheront dans le bois, et
+qui, le moment venu, arr&ecirc;teront les sc&eacute;l&eacute;rats qui en veulent aux jours
+de Martial...</p>
+
+<p>Le marquis hocha gravement la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable...</p>
+
+<p>&mdash;De tout!... oui, je le sais. Mais que vous importe, si je prends
+tout sur moi?</p>
+
+<p>Quelle &eacute;tait la v&eacute;ritable intention de &laquo;la mari&eacute;e?&raquo; M. de Courtomieu
+essaya vainement de la p&eacute;n&eacute;trer.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut exp&eacute;dier des ordres &agrave; Montaignac, insista-t-elle...</p>
+
+<p>Moins &eacute;mue, elle e&ucirc;t vu l'ombre d'une pens&eacute;e mauvaise voiler les yeux
+de son p&egrave;re. Il songeait que faire ce que d&eacute;sirait sa fille, c'&eacute;tait
+se venger de Martial et de la fa&ccedil;on la plus cruelle, et le d&eacute;shonorer,
+lui qui se souciait si peu de l'honneur des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... fit-il. Tu l'exiges, je vais &eacute;crire...</p>
+
+<p>Sa fille lui apporta vivement de l'encre et des plumes, et tant bien
+que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le
+colonel de la l&eacute;gion de Montaignac.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche descendit elle-m&ecirc;me cette lettre &agrave; un domestique, elle lui
+commanda de monter &agrave; cheval, et c'est seulement quand elle l'e&ucirc;t
+vu partir au galop qu'elle gagna les appartements qui avaient &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;par&eacute;s pour elle, ces appartements o&ugrave; Martial avait r&eacute;uni les plus
+d&eacute;licates merveilles du luxe, et que devait &eacute;clairer la plus radieuse
+des lunes de miel.</p>
+
+<p>Mais l&agrave; tout &eacute;tait fait pour raviver le d&eacute;sespoir de la pauvre
+abandonn&eacute;e, pour attirer sa haine et exasp&eacute;rer ses col&egrave;res...</p>
+
+<p>Ses femmes voulaient la d&eacute;shabiller, elle les renvoya durement et
+courut s'enfermer avec la tante M&eacute;die dans la chambre nuptiale o&ugrave;
+l'&eacute;poux seul manquait...</p>
+
+<p>Affaiss&eacute;e sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage
+les flatteries excessives dont elle avait &eacute;t&eacute; l'objet quand elle &eacute;tait
+l'&eacute;l&egrave;ve des Dames du Sacr&eacute;-C&#339;ur.</p>
+
+<p>Alors, on s'&eacute;tudiait &agrave; lui persuader qu'en raison de tous ses
+avantages de naissance, de fortune, d'esprit et de beaut&eacute;, elle devait
+&ecirc;tre plus heureuse que les autres...</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait &agrave; elle, que par une &eacute;trange d&eacute;rive de la destin&eacute;e, ce
+malheur arrivait, incroyable, inou&iuml;, d'&ecirc;tre abandonn&eacute;e la premi&egrave;re
+nuit de ses noces...</p>
+
+<p>Car elle &eacute;tait abandonn&eacute;e, elle n'en doutait pas... Elle &eacute;tait s&ucirc;re
+que son mari ne rentrerait pas, elle ne l'attendait pas...</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques;
+mais elle savait bien que c'&eacute;tait peine perdue, qu'ils ne
+rencontreraient pas Martial...</p>
+
+<p>O&ugrave; pouvait-il &ecirc;tre? Pr&egrave;s de Marie-Anne, certainement... M<sup>me</sup> Blanche ne
+pouvait l'imaginer ailleurs...</p>
+
+<p>Et &agrave; cette pens&eacute;e atroce, qui l'obs&eacute;dait, elle sentait la folie
+envahir son cerveau; elle comprenait le crime; elle r&ecirc;vait la
+vengeance qu'on demande au fer ou au poison...</p>
+
+<p>Martial, &agrave; Montaignac, avait fini par s'endormir...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche, quand vint le jour, changea pour des v&ecirc;tements noirs sa
+robe blanche de mari&eacute;e, et on la vit errer comme une ombre dans les
+jardins de Sairmeuse... Elle n'&eacute;tait plus, v&eacute;ritablement, que l'ombre
+d'elle-m&ecirc;me; cette nuit d'indicibles tortures avait pes&eacute; sur sa t&ecirc;te
+plus que toutes les ann&eacute;es qu'elle avait v&eacute;cues...</p>
+
+<p>Elle passa la journ&eacute;e enferm&eacute;e dans son appartement, refusant d'ouvrir
+au duc de Sairmeuse et m&ecirc;me &agrave; son p&egrave;re...</p>
+
+<p>Dans la soir&eacute;e seulement, vers les huit heures, on eut des
+nouvelles...</p>
+
+<p>Un domestique apportait les lettres adress&eacute;es par Martial &agrave; son p&egrave;re
+et &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une minute, M<sup>me</sup> Blanche h&eacute;sita &agrave; ouvrir celle qui lui
+&eacute;tait destin&eacute;e: son sort allait &ecirc;tre fix&eacute;, elle avait peur...</p>
+
+<p>Enfin elle rompit le cachet et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Madame la marquise,</p>
+
+<p>&laquo;Entre vous et moi, tout est fini, et il n'est pas de rapprochement
+possible...</p>
+
+<p>&laquo;De ce moment, reprenez votre libert&eacute;... Je vous estime assez pour
+esp&eacute;rer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis
+vous enlever.</p>
+
+<p>&laquo;Vous trouverez comme moi, je pense, une s&eacute;paration amiable pr&eacute;f&eacute;rable
+au scandale d'un proc&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;Quand mes hommes d'affaires r&egrave;gleront vos int&eacute;r&ecirc;ts, souvenez-vous que
+j'ai trois cent mille livres de rentes...</p>
+
+<p class="r">&laquo;<span class="smcap">Martial de Sairmeuse</span>.&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche chancela sous le coup terrible... c'en &eacute;tait fait, elle
+&eacute;tait abandonn&eacute;e, et abandonn&eacute;e, pensait-elle, pour une autre. Mais
+elle se roidit, et d'une voix stridente:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette Marie-Anne! s'&eacute;cria-t-elle, cette cr&eacute;ature! je la
+tuerai!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XL" id="XL"></a>XL</h3>
+
+
+<p>Les vingt-quatre mortelles heures pass&eacute;es par M<sup>me</sup> Blanche &agrave; mesurer
+l'&eacute;tendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait
+employ&eacute;es &agrave; temp&ecirc;ter et &agrave; jurer &agrave; faire crouler les plafonds.</p>
+
+<p>Lui non plus, il ne s'&eacute;tait pas couch&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s des recherches inutiles aux environs, il &eacute;tait revenu &agrave; la
+grande galerie du ch&acirc;teau, et il l'arpentait d'un pied furieux.</p>
+
+<p>Il tombait de lassitude, apr&egrave;s un acc&egrave;s de col&egrave;re qui avait dur&eacute; une
+nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait br&egrave;ve...</p>
+
+<p>Martial ne donnait &agrave; son p&egrave;re aucune explication; il ne mentionnait
+m&ecirc;me pas la rupture qu'il venait de signifier &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis me rendre &agrave; Sairmeuse, Monsieur le duc, &eacute;crivait-il, et
+cependant, nous voir est de la derni&egrave;re importance.</p>
+
+<p>&laquo;Vous approuverez, je l'esp&egrave;re, mes d&eacute;terminations, quand je vous
+aurai expos&eacute; les raisons qui les ont dict&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Venez donc &agrave; Montaignac, le plus t&ocirc;t sera le mieux, je vous attends.&raquo;</p>
+
+<p>S'il n'e&ucirc;t &eacute;cout&eacute; que les suggestions de son impatience, le duc de
+Sairmeuse e&ucirc;t fait atteler &agrave; l'instant m&ecirc;me, et se f&ucirc;t mis en route.</p>
+
+<p>Mais pouvait-il, d&eacute;cemment, abandonner ainsi brusquement le marquis
+de Courtomieu, qui avait accept&eacute; son hospitalit&eacute;, et M<sup>me</sup> Blanche, la
+femme de son fils, en d&eacute;finitive.</p>
+
+<p>S'il e&ucirc;t pu les voir encore, leur parler, les pr&eacute;venir...</p>
+
+<p>Il l'essaya en vain... M<sup>me</sup> Blanche s'&eacute;tait enferm&eacute;e et refusait
+d'ouvrir; le marquis s'&eacute;tait mis au lit, avait envoy&eacute; chercher un
+m&eacute;decin qui l'avait saign&eacute;, et il se d&eacute;clarait &agrave; la mort.</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse se r&eacute;signa donc &agrave; une nuit encore d'incertitudes,
+vraiment intol&eacute;rables, pour un caract&egrave;re comme le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons, se disait-il, demain &agrave; l'issue du d&eacute;jeuner, je saurai
+bien trouver un pr&eacute;texte pour m'esquiver quelques heures sans dire que
+je vais rejoindre Martial...</p>
+
+<p>Il n'eut pas cette peine...</p>
+
+<p>Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de
+s'habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille
+l'attendaient au salon.</p>
+
+<p>Surpris, il se h&acirc;ta de descendre.</p>
+
+<p>Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui &eacute;tait assis dans un
+fauteuil, se dressa tout d'une pi&egrave;ce, s'appuyant sur l'&eacute;paule de tante
+M&eacute;die...</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> Blanche s'avan&ccedil;a d'un pas raide, p&acirc;le et d&eacute;faite, autant que si
+on lui e&ucirc;t tir&eacute; des veines la derni&egrave;re goutte de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons
+vous faire nos adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous partez, vous ne voulez pas...</p>
+
+<p>D'un geste doux la jeune femme l'interrompit, et tirant de son corsage
+la lettre de rupture, elle la tendit &agrave; M. de Sairmeuse en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc.</p>
+
+<p>D'un seul coup d'&#339;il il lut, et son saisissement fut tel qu'il ne
+trouva m&ecirc;me pas un juron.</p>
+
+<p>&mdash;Incompr&eacute;hensible!... balbutia-t-il; inimaginable!...</p>
+
+<p>&mdash;Inimaginable, en effet!... r&eacute;p&eacute;ta la jeune femme d'un ton triste,
+mais sans amertume... Je suis mari&eacute;e d'hier et me voici abandonn&eacute;e...
+Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; g&eacute;n&eacute;reux de r&eacute;fl&eacute;chir la veille et non le lendemain...
+Dites pourtant &agrave; Martial que je lui pardonne d'avoir bris&eacute; ma vie,
+d'avoir fait de moi la plus mis&eacute;rable des cr&eacute;atures... Je lui pardonne
+aussi cette insulte supr&ecirc;me de me parler de sa fortune... Je souhaite
+qu'il soit heureux. Allons... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous
+reverrons plus... Adieu!...</p>
+
+<p>Elle prit le bras de son p&egrave;re et ils allaient se retirer... M. de
+Sairmeuse, qui s'&eacute;tait un peu remis, n'eut que le temps de se jeter
+devant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne partirez pas ainsi!... s'&eacute;cria-t-il, je ne le souffrirai
+pas... Attendez au moins que j'aie vu Martial, il n'est peut-&ecirc;tre pas
+coupable autant que vous le croyez...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! assez!... interrompit le marquis, assez!...</p>
+
+<p>Il d&eacute;gagea de son bras, le bras de sa fille, et d'une voix affaiblie:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon des explications!... poursuivit-il. H&eacute;las!... il est de
+ces outrages qui ne se r&eacute;parent pas... Puisse votre conscience vous
+pardonner comme je vous pardonne moi-m&ecirc;me... Adieu!...</p>
+
+<p>Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel
+accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut &eacute;bloui.</p>
+
+<p>C'est d'un air absolument ahuri qu'il regarda s'&eacute;loigner le marquis et
+sa fille, et ils &eacute;taient d&eacute;j&agrave; loin quand il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Cafard!... me croit-il sa dupe!...</p>
+
+<p>Dupe!... M. de Sairmeuse l'&eacute;tait si peu que sa seconde pens&eacute;e fut
+celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; veut-il en venir, avec cette com&eacute;die? Il dit qu'il nous
+pardonne... c'est donc qu'il nous r&eacute;serve quelque coup de jarnac!...</p>
+
+<p>Cette conviction l'emplit d'inqui&eacute;tude. En v&eacute;rit&eacute; il ne se sentait pas
+de force &agrave; lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Martial lui damera le pion... s'&eacute;cria-t-il... Oui, il faut voir
+Martial!...</p>
+
+<p>Si grande &eacute;tait son anxi&eacute;t&eacute; et telle son impatience, que de sa main il
+aida &agrave; atteler la voiture qu'il avait command&eacute;e, et que, prenant le
+fouet, il voulut conduire lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Tout en poussant furieusement ses chevaux il s'effor&ccedil;ait de r&eacute;fl&eacute;chir,
+mais les id&eacute;es les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa t&ecirc;te,
+il n'y voyait plus clair, et la rapidit&eacute; de la course fouettant son
+sang ravivait sa col&egrave;re.</p>
+
+<p>Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, &agrave; Montaignac.</p>
+
+<p>&mdash;J'imagine que vous &ecirc;tes devenu fou, marquis! s'&eacute;cria-t-il d&egrave;s le
+seuil. C'est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez
+pr&eacute;senter...</p>
+
+<p>Mais Martial, qui attendait la visite de son p&egrave;re, avait eu le temps
+de se pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d'esprit,
+r&eacute;pondit-il... Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui
+avez envoy&eacute; des soldats au rendez-vous que Maurice d'Escorval m'avait
+loyalement assign&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Marquis!...</p>
+
+<p>&mdash;Bien!... c'est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu?...</p>
+
+<p>Le duc ne r&eacute;pondit pas. En d&eacute;pit de ses travers, de ses d&eacute;fauts et
+de ses vices, cet homme orgueilleux avait conserv&eacute; les qualit&eacute;s
+essentielles de la vieille noblesse fran&ccedil;aise: la fid&eacute;lit&eacute; &agrave; la parole
+jur&eacute;e et une admirable bravoure.</p>
+
+<p>Il trouvait tout naturel que Martial se batt&icirc;t avec Maurice... Il
+jugeait ignoble ce fait d'envoyer des soldats saisir un ennemi loyal
+et confiant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce mis&eacute;rable essaie
+de d&eacute;shonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu'on me croie, quand je
+l'affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... j'ai rompu. Je
+ne le regrette pas, puisque je ne l'avais vraiment &eacute;pous&eacute;e que par
+condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu'il faut se marier et
+que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me
+sont rien...</p>
+
+<p>Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n'en avez
+pas moins perdu la fortune politique de notre maison.</p>
+
+<p>Un fin sourire glissa sur les l&egrave;vres de Martial:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas,
+toute cette affaire du soul&egrave;vement de Montaignac est abominable, et
+vous devez b&eacute;nir l'occasion qui vous est offerte de d&eacute;gager votre
+responsabilit&eacute;. Avec un peu d'adresse, vous pouvez rejeter tout
+l'odieux des repr&eacute;sailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder
+pour vous que le prestige du service rendu...</p>
+
+<p>Le duc se d&eacute;ridait, il entrevoyait le plan de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Jarnibieu!... marquis, s'&eacute;cria-t-il, savez-vous que c'est une id&eacute;e
+cela!... Savez-vous que d&egrave;s maintenant, je crains infiniment moins le
+Courtomieu?...</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait devenu pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille... ma
+femme.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h3>
+
+
+<p>Il faut avoir v&eacute;cu au fond des campagnes pour savoir au juste avec
+quelle prestigieuse rapidit&eacute; une nouvelle s'y propage et vole de
+bouche en bouche. Parfois, c'est &agrave; confondre l'esprit.</p>
+
+<p>Ainsi, le soir m&ecirc;me des sc&egrave;nes du ch&acirc;teau de Sairmeuse, la rumeur en
+arrivait aux infortun&eacute;s cach&eacute;s &agrave; la ferme du p&egrave;re Poignot.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le
+caporal Bavois s'&eacute;taient &eacute;loign&eacute;s en promettant de repasser la
+fronti&egrave;re cette nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s m&ucirc;res r&eacute;flexions, l'abb&eacute; Midon avait d&eacute;cid&eacute; qu'on ne dirait rien
+&agrave; M. d'Escorval de la brusque apparition de son fils et qu'on lui
+dissimulerait m&ecirc;me la pr&eacute;sence de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Son &eacute;tat &eacute;tait si alarmant encore, que la moindre &eacute;motion pouvait
+d&eacute;cider quelque complication mortelle.</p>
+
+<p>Vers les dix heures, le baron s'&eacute;tant assoupi, l'abb&eacute; Midon et M<sup>me</sup>
+d'Escorval &eacute;taient descendus dans une salle basse de la ferme, pour
+causer librement avec Marie-Anne, quand l'a&icirc;n&eacute; des fils Poignot parut
+la figure boulevers&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce grave gars &eacute;tait sorti apr&egrave;s souper avec plusieurs de ses
+camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des f&ecirc;tes de
+Sairmeuse, et il revenait en toute h&acirc;te apprendre aux h&ocirc;tes de son
+p&egrave;re les &eacute;tranges &eacute;v&eacute;nements de la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inconcevable!... murmurait l'abb&eacute; Midon abasourdi.</p>
+
+<p>Pas si inconcevable, le pr&ecirc;tre l'e&ucirc;t bien compris, si l'id&eacute;e lui f&ucirc;t
+venue d'observer Marie-Anne.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue plus rouge que le feu, elle baissait la t&ecirc;te, et
+autant que possible s'&eacute;cartait du cercle de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est qu'il ne lui &eacute;tait pas possible de m&eacute;conna&icirc;tre un trait de cette
+grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait d&eacute;clar&eacute;, le
+soir o&ugrave; il lui avait offert son nom en m&ecirc;me temps qu'il lui avouait
+son aversion pour sa fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; dans l'&acirc;me de Martial, il lui semblait qu'elle le
+devinait.</p>
+
+<p>Mais l'abb&eacute; Midon &eacute;tait trop pr&eacute;occup&eacute; pour rien voir. Son premier
+&eacute;tonnement dissip&eacute;, il &eacute;tait devenu sombre, et le froncement de ses
+sourcils trahissait l'effort de sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que
+ces &eacute;tranges &eacute;v&eacute;nements rendaient leur situation plus p&eacute;rilleuse que
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inou&iuml;, murmurait-il, que Maurice ait os&eacute; cette folie,
+apr&egrave;s ce que je venais de lui dire; l'ennemi le plus cruel du baron
+d'Escorval n'agirait pas autrement que son fils... Enfin, attendons &agrave;
+demain avant de rien d&eacute;cider.</p>
+
+<p>Le lendemain, on apprit la rencontre de la R&egrave;che. Un paysan, qui avait
+assist&eacute; de loin aux pr&eacute;liminaires de ce duel qui ne devait pas finir,
+put donner les d&eacute;tails les plus circonstanci&eacute;s.</p>
+
+<p>Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats
+accourir et se mettre &agrave; la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait s&ucirc;r aussi que les soldats en avaient &eacute;t&eacute; pour leurs
+peines. Il les avait rencontr&eacute;s sur les cinq heures, harass&eacute;s et
+furieux.</p>
+
+<p>Le sous-officier disait que l'exp&eacute;dition avait manqu&eacute; par la faute de
+Martial qui l'avait retenu une minute...</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me jour, le p&egrave;re Poignot vint conter &agrave; l'abb&eacute; Midon que le duc de
+Sairmeuse et le marquis de Courtomieu &eacute;taient brouill&eacute;s... C'&eacute;tait le
+bruit du pays. Le marquis &eacute;tait rentr&eacute; au ch&acirc;teau de Courtomieu avec
+sa fille, et le duc &eacute;tait parti pour Montaignac...</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re nouvelle devait rassurer l'abb&eacute; Midou; mais ses transes
+avaient &eacute;t&eacute; trop poignantes pour &eacute;chapper au baron d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelque chose, cur&eacute;, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monsieur le baron, rien absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun p&eacute;ril nouveau ne nous menace?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, je vous jure.</p>
+
+<p>L'assurance du pr&ecirc;tre et ses protestations ne sembl&egrave;rent pas
+convaincre M. d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... ne jurez pas, cur&eacute;... Avant-hier soir, tenez, quand vous &ecirc;tes
+remont&eacute; ici, &agrave; mon r&eacute;veil, vous &eacute;tiez plus p&acirc;le que la mort, et ma
+femme, certainement, venait de pleurer... pourquoi?...</p>
+
+<p>D'ordinaire, quand l'abb&eacute; Midon ne voulait pas r&eacute;pondre &agrave; certaines
+questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce
+qui &eacute;tait vrai d'ailleurs, que s'agiter et parler, c'&eacute;tait retarder sa
+gu&eacute;rison...</p>
+
+<p>Habituellement, le baron ob&eacute;issait, cette fois il r&eacute;sista.</p>
+
+<p>&mdash;Il d&eacute;pend de vous, cur&eacute;, poursuivit-il, de me rendre ma
+tranquillit&eacute;... Avouez-le, vous tremblez qu'on ne d&eacute;couvre ma
+retraite... Cette crainte me torture aussi... Eh bien!... jurez-moi
+que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la
+paix...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis jurer cela! murmura l'abb&eacute; en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>Le regard de M. d'Escorval se voila:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc? insista-t-il... Si j'&eacute;tais repris,
+qu'arriverait-il? On me soignerait, et d&egrave;s que je pourrais me tenir
+debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime que de m'&eacute;pargner
+l'horreur du supplice... Voyons, cur&eacute;, vous &ecirc;tes mon meilleur ami,
+n'est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce supr&ecirc;me service... Voulez-vous
+que je vous maudisse de m'avoir sauv&eacute; la vie...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; ne r&eacute;pondit pas, mais son &#339;il, volontairement ou non, s'arr&ecirc;ta
+avec une expression &eacute;trange sur la bo&icirc;te de m&eacute;dicaments pos&eacute;e sur la
+table.</p>
+
+<p>Voulait-il donc dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne ferai rien; mais l&agrave; vous trouveriez du poison...</p>
+
+<p>M. d'Escorval le comprit ainsi, car c'est avec l'accent de la
+reconnaissance qu'il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!...</p>
+
+<p>Persuad&eacute; que d&eacute;sormais il &eacute;tait le ma&icirc;tre de sa vie, qu'il aurait
+du poison sous la main s'il &eacute;tait d&eacute;couvert, le baron respirait
+librement.</p>
+
+<p>De ce moment, sa situation, si longtemps d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, s'am&eacute;liora
+visiblement et d'une fa&ccedil;on soutenue.</p>
+
+<p>&mdash;Je me moque &agrave; cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il
+avec une gaiet&eacute; qui certes n'&eacute;tait pas feinte, je puis attendre
+paisiblement mon r&eacute;tablissement.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, l'abb&eacute; Midon reprenait confiance. Les jours s'&eacute;coulaient
+et ses sinistres appr&eacute;hensions ne se r&eacute;alisaient pas.</p>
+
+<p>Loin de provoquer un redoublement de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s, l'imprudence affreuse
+de Maurice et de Jean Lacheneur avait &eacute;t&eacute; comme le point de d&eacute;part
+d'une indulgence universelle.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit un parti pris des autorit&eacute;s de Montaignac d'oublier et de
+faire oublier, s'il &eacute;tait possible, la conspiration de Lacheneur et
+les abominables repr&eacute;sailles dont elle avait &eacute;t&eacute; le pr&eacute;texte.</p>
+
+<p>Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient &agrave; la ferme, calmaient
+une inqui&eacute;tude, ou &eacute;taient une garantie de s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>On sut d'abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal
+Bavois avaient r&eacute;ussi &agrave; gagner le Pi&eacute;mont.</p>
+
+<p>De Jean Lacheneur, il n'en &eacute;tait pas question, on supposait qu'il
+n'avait pas quitt&eacute; le pays, mais on n'avait aucune raison de
+craindre pour lui, puisqu'il n'&eacute;tait port&eacute; sur aucune des listes de
+poursuites...</p>
+
+<p>Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade,
+qu'il ne sortait plus de chez lui et que M<sup>me</sup> Blanche ne quittait pas
+son chevet.</p>
+
+<p>Une autre fois, le p&egrave;re Poignot raconta en revenant de Montaignac que
+le duc de Sairmeuse &eacute;tait all&eacute; passer huit jours &agrave; Paris, qu'il &eacute;tait
+de retour avec une d&eacute;coration de plus, signe &eacute;vident de faveur, et
+qu'il avait fait &agrave; tous les conjur&eacute;s condamn&eacute;s &agrave; la prison la remise
+de leur peine.</p>
+
+<p>Douter n'&eacute;tait pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait
+le surlendemain toutes ces circonstances.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon n'en revenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui prouve bien l'inanit&eacute; des pr&eacute;visions humaines, disait-il &agrave;
+M<sup>me</sup> d'Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera.</p>
+
+<p>C'est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l'abb&eacute;
+Midon l'attribuait uniquement &agrave; la rupture du marquis de Courtomieu et
+du duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Si grande que f&ucirc;t sa perspicacit&eacute;, il fut comme tout le monde dupe des
+apparences.</p>
+
+<p>Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les
+officiers &agrave; demi-solde de Montaignac eux-m&ecirc;mes r&eacute;p&eacute;taient:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa r&eacute;putation, et
+s'il s'est montr&eacute; implacable c'est qu'il &eacute;tait conseill&eacute; par l'odieux
+marquis de Courtomieu.</p>
+
+<p>Seule, Marie-Anne soup&ccedil;onnait la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Il lui semblait qu'elle reconnaissait le g&eacute;nie de Martial, cet
+esprit souple, se plaisant aux coups de th&eacute;&acirc;tre, toujours &eacute;pris de
+l'impossible.</p>
+
+<p>Un secret pressentiment lui disait que c'&eacute;tait lui qui, secouant
+son apathie habituelle, dirigeait avec une habilet&eacute; souveraine les
+&eacute;v&eacute;nements et usait et abusait de son ascendant sur l'esprit du duc de
+Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans
+d'elle-m&ecirc;me, c'est pour toi que Martial agit ainsi!... Qu'importent
+&agrave; cet insoucieux &eacute;go&iuml;ste tous ces conjur&eacute;s obscurs qu'il ne conna&icirc;t
+pas!... S'il les prot&egrave;ge c'est pour avoir le droit de te prot&eacute;ger,
+toi et ceux que tu aimes!... s'il a fait remettre les prisonniers en
+libert&eacute;, n'est-ce pas qu'il se propose de faire r&eacute;former le jugement
+injuste qui a condamn&eacute; &agrave; mort le baron d'Escorval innocent!...</p>
+
+<p>Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu'elle songeait &agrave;
+cela.</p>
+
+<p>Et dans le fait, n'&eacute;tait-ce pas de l'h&eacute;ro&iuml;sme de la part d'un homme
+dont elle avait repouss&eacute; les offres &eacute;blouissantes!...</p>
+
+<p>Pouvait-elle m&eacute;conna&icirc;tre tout ce qu'il y avait de r&eacute;elle grandeur dans
+la fa&ccedil;on dont Martial, plut&ocirc;t que d'&ecirc;tre soup&ccedil;onn&eacute; d'une l&acirc;chet&eacute;,
+avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; un secret qui pouvait renverser la fortune politique du
+duc de Sairmeuse!...</p>
+
+<p>Et cependant jamais l'id&eacute;e de cette grande passion d'un homme vraiment
+sup&eacute;rieur ne fit battre son c&#339;ur plus vite. Jamais elle n'en &eacute;prouva
+un mouvement d'orgueil...</p>
+
+<p>H&eacute;las!... Rien n'&eacute;tait plus capable de la toucher; rien ne pouvait
+plus la distraire de la noire tristesse qui l'envahissait.</p>
+
+<p>Deux mois apr&egrave;s son arriv&eacute;e &agrave; la ferme du p&egrave;re Poignot, elle n'&eacute;tait
+plus que l'ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur
+son passage, recueillait tant de murmures d'admiration...</p>
+
+<p>Elle maigrissait et d&eacute;p&eacute;rissait &agrave; vue d'&#339;il, pour ainsi dire, ses
+joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus p&acirc;le que la
+veille, chaque jour &eacute;largissait le cercle bleu&acirc;tre qui cernait ses
+grands yeux noirs.</p>
+
+<p>Vive et active autrefois, elle &eacute;tait devenue paresseuse et lente. Elle
+ne marchait plus, elle se tra&icirc;nait. Souvent elle restait des journ&eacute;es
+enti&egrave;res immobile sur une chaise, les l&egrave;vres contract&eacute;es comme par
+un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes
+roulaient silencieuses le long de ses joues.</p>
+
+<p>Les gens de la ferme&mdash;et Dieu sait cependant si les campagnards sont
+durs!&mdash;ne pouvaient se d&eacute;fendre d'&eacute;motion en la regardant, et ils la
+plaignaient.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille! r&eacute;p&eacute;taient-ils entre eux, ce qu'elle mange ne lui
+profite gu&egrave;re!... il est vrai qu'elle ne mange, autant dire, rien.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! disait le p&egrave;re Poignot, faut &ecirc;tre juste: elle n'a pas de
+chance... Elle a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e comme une reine, et maintenant la voil&agrave; &agrave;
+la charit&eacute;... Son p&egrave;re a &eacute;t&eacute; guillotin&eacute;, elle ne sait ce qu'est devenu
+son fr&egrave;re... On se ferait du chagrin &agrave; moins.</p>
+
+<p>&Agrave; maintes reprises, l'abb&eacute; Midon, inquiet, l'avait questionn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave,
+qu'avez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffre pas, monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas vous confier &agrave; moi? Ne suis-je pas votre ami? Que
+craignez-vous?</p>
+
+<p>Elle secouait tristement la t&ecirc;te et r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; confier!...</p>
+
+<p>Elle disait: rien. Et, cependant elle se mourait de douleur et
+d'angoisses.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le &agrave; la promesse que lui avait arrach&eacute;e Maurice, elle n'avait
+rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage &agrave; la fois nul et
+indissoluble, contract&eacute; dans la petite &eacute;glise de Vigano.</p>
+
+<p>Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment o&ugrave; il
+lui serait impossible de dissimuler sa grossesse.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; elle n'y parvenait qu'au prix de tortures de tous les instants,
+et qu'en risquant sa vie et celle de son enfant.</p>
+
+<p>Et encore r&eacute;ussissait-elle v&eacute;ritablement?</p>
+
+<p>Deux ou trois fois, l'abb&eacute; Midon avait arr&ecirc;t&eacute; sur elle un regard si
+perspicace, qu'elle en avait perdu contenance. &Eacute;tait-il s&ucirc;r qu'il ne
+dout&acirc;t de rien?</p>
+
+<p>Les autres ne savaient rien, elle en &eacute;tait certaine. Toute autre
+qu'elle e&ucirc;t peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; soup&ccedil;onn&eacute;e, mais elle!... Sa r&eacute;putation
+seule la mettait &agrave; l'abri de tout soup&ccedil;on.... Et nature droite et
+loyale, elle se r&eacute;voltait de ce continuel mensonge; elle s'indignait
+de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu.</p>
+
+<p>&mdash;La honte, pensait-elle, n'en sera que plus grande quand tout se
+d&eacute;couvrira!...</p>
+
+<p>Ses angoisses &eacute;taient affreuses. Que faire?... Avouer! Elle l'e&ucirc;t os&eacute;
+les premiers jours; maintenant, elle ne s'en sentait pas le courage.</p>
+
+<p>Fuir?... mais o&ugrave; aller?... Quel pr&eacute;texte donner ensuite?... Ne
+perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l'espoir seul la
+soutenait!</p>
+
+<p>Elle songeait &agrave; fuir cependant, quand un &eacute;v&eacute;nement lui vint en aide,
+qui lui sembla le salut.</p>
+
+<p>L'argent manquait &agrave; la ferme... Les proscrits ne pouvaient rien tirer
+du dehors, sous peine de se livrer, et le p&egrave;re Poignot &eacute;tait &agrave; bout de
+ressources...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon se demandait comment sortir d'embarras, quand Marie-Anne
+lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l'argent
+cach&eacute; sous la pierre de la chemin&eacute;e de la belle chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir &agrave; la Borderie, m'y
+introduire, prendre l'argent et l'apporter ici... Il est bien &agrave; moi,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Mais le pr&ecirc;tre, apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion, jugea cette d&eacute;marche
+impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez peut-&ecirc;tre vue, dit-il, et qui sait?... arr&ecirc;t&eacute;e. On vous
+interrogerait... quelles explications plausibles donner? Sans compter
+que les scell&eacute;s doivent avoir &eacute;t&eacute; mis partout. Les briser, ce
+serait donner l'id&eacute;e qu'un vol a &eacute;t&eacute; commis, c'est-&agrave;-dire &eacute;veiller
+l'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire, alors!</p>
+
+<p>&mdash;Agir au grand jour. Vous n'&ecirc;tes nullement compromise, vous;
+reparaissez demain comme si vous reveniez du Pi&eacute;mont, allez trouver
+le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre
+h&eacute;ritage, et installez-vous &agrave; la Borderie...</p>
+
+<p>Marie-Anne frissonnait...</p>
+
+<p>&mdash;Habiter la maison de Chanlouineau, b&eacute;gaya-t-elle, moi... toute
+seule!...</p>
+
+<p>Si le pr&ecirc;tre aper&ccedil;ut le trouble de la malheureuse, il n'en tint
+compte.</p>
+
+<p>&mdash;Visiblement le ciel nous prot&egrave;ge, ma ch&egrave;re enfant, reprit-il. Je ne
+vois que des avantages &agrave; votre installation &agrave; la Borderie, et pas un
+inconv&eacute;nient. Nos communications seront faciles, et avec quelques
+pr&eacute;cautions, sans danger. Nous choisirons avant votre d&eacute;part un
+point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y
+rencontrerez avec le p&egrave;re Poignot...</p>
+
+<p>L'esp&eacute;rance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Et dans l'avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus
+utile encore... D&egrave;s qu'on sera accoutum&eacute; dans le pays &agrave; votre s&eacute;jour &agrave;
+la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera
+bien plus rapide que dans le grenier &eacute;troit et bas o&ugrave; nous le cachons
+et o&ugrave; il souffre v&eacute;ritablement du manque d'air et d'espace...</p>
+
+<p>Il parlait si vite, que Marie-Anne n'avait pu seulement ouvrir la
+bouche. Comme il s'arr&ecirc;tait, elle hasarda une objection:</p>
+
+<p>&mdash;Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m'&eacute;tablir
+comme cela, tout &agrave; coup, dans les biens d'un homme qui n'&eacute;tait pas mon
+parent?...</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre ne voulut pas comprendre l'appr&eacute;hension de Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous qu'on pense, fit-il, que vous importe l'opinion?...</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s une pause:</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous-m&ecirc;me, ma pauvre enfant, pronon&ccedil;a-t-il, sortir d'ici o&ugrave;
+vous vivez enferm&eacute;e est indispensable... ce vous sera un bienfait, de
+vous retrouver au grand air, libre, seule...</p>
+
+<p>Le ton de l'abb&eacute;, l'expression de son visage, ses regards parurent si
+&eacute;tranges &agrave; Marie-Anne, qu'elle devint plus blanche que la muraille
+contre laquelle elle s'appuya toute d&eacute;faillante.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;e, se dit-elle, il sait!...</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, insista l'abb&eacute; d'un ton p&eacute;remptoire, il n'y a pas &agrave;
+h&eacute;siter.</p>
+
+<p>La d&eacute;termination prise, restait &agrave; en r&eacute;gler l'ex&eacute;cution avec assez
+d'habilet&eacute; pour n'&eacute;veiller aucun soup&ccedil;on, et ne laisser au hasard que
+le moins de prise possible.</p>
+
+<p>Il fut convenu que, dans la nuit m&ecirc;me, le p&egrave;re Poignot conduirait
+Marie-Anne jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re o&ugrave; elle prendrait la diligence qui
+fait le service entre le Pi&eacute;mont et Montaignac, et qui traverse le
+village de Sairmeuse.</p>
+
+<p>C'est avec le plus grand soin que l'abb&eacute; Midon avait dict&eacute; &agrave;
+Marie-Anne la version qu'elle donnerait de son s&eacute;jour &agrave; l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>Toutes les r&eacute;ponses aux questions qu'on ne manquerait pas de lui
+adresser devaient tendre &agrave; ce but de bien persuader &agrave; tout le monde
+que le baron d'Escorval &eacute;tait cach&eacute; dans les environs de Turin.</p>
+
+<p>Ce qui avait &eacute;t&eacute; convenu fut ex&eacute;cut&eacute; de point en point, et le
+lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse
+virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence
+qui relayait.</p>
+
+<p>&mdash;La fille &agrave; M. Lacheneur est ici!...</p>
+
+<p>Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidit&eacute;,
+mit tout le village aux portes et aux fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur,
+remonter la grande rue suivie d'un gar&ccedil;on d'&eacute;curie qui portait une
+petite malle, et entrer &agrave; l'auberge du <i>B&#339;uf couronn&eacute;</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; la ville, l'indiscr&eacute;tion a quelque pudeur; on se cache pour &eacute;pier. &Agrave;
+la campagne, la curiosit&eacute;, effront&eacute;ment na&iuml;ve, se montre sans vergogne
+et obs&egrave;de avec une inconsciente cruaut&eacute; ceux qui en sont l'objet.</p>
+
+<p>Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte
+un rassemblement qui l'attendait bouche b&eacute;ante, les yeux largement
+&eacute;carquill&eacute;s.</p>
+
+<p>Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de
+r&eacute;flexions qui bourdonnaient &agrave; ses oreilles, jusqu'&agrave; la porte du
+notaire o&ugrave; elle alla frapper.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme consid&eacute;rable, ce notaire, par sa corpulence, sa
+fortune et la quantit&eacute; d'actes qu'il faisait. Il avait la face plate
+et rougeaude, une fa&ccedil;on de s'exprimer melliflue, une barbe bien
+taill&eacute;e et des pr&eacute;tentions au bel esprit. On le disait &agrave; la fois pieux
+et gaillard.</p>
+
+<p>Il accueillit Marie-Anne avec la d&eacute;f&eacute;rence due &agrave; une h&eacute;riti&egrave;re qui va
+palper une succession liquide d'une cinquantaine de mille francs...</p>
+
+<p>Mais jaloux d'&eacute;taler sa perspicacit&eacute;, il donna fort clairement &agrave;
+entendre que lui, homme d'exp&eacute;rience, il devinait que l'amour avait
+seul dict&eacute; le testament de Chanlouineau...</p>
+
+<p>La r&eacute;signation de Marie-Anne se r&eacute;volta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez ce qui m'am&egrave;ne, monsieur, pronon&ccedil;a-t-elle, vous ne me
+dites rien de ce que j'ai &agrave; faire?</p>
+
+<p>Le notaire, interdit du ton, s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! pensa-t-il, elle est press&eacute;e de t&acirc;ter les esp&egrave;ces, la
+comm&egrave;re!...</p>
+
+<p>Et &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Tout sera vite termin&eacute;, dit-il; justement le juge de paix n'a pas
+d'audience aujourd'hui, il sera &agrave; notre disposition pour la lev&eacute;e des
+scell&eacute;s.</p>
+
+<p>Pauvre Chanlouineau!... le g&eacute;nie des nobles passions l'avait inspir&eacute;
+quand il avait pris ses dispositions derni&egrave;res...</p>
+
+<p>Un avou&eacute; retors n'e&ucirc;t pas imagin&eacute; des pr&eacute;cautions plus ing&eacute;nieuses
+pour &eacute;carter toutes ces infinies et irritantes difficult&eacute;s qui se
+dressent comme des buissons d'&eacute;pines autour des successions.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, les scell&eacute;s &eacute;taient lev&eacute;s et Marie-Anne &eacute;tait mise en
+possession de la Borderie.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait seule dans la maison de Chanlouineau, seule!... La nuit
+tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu'une des portes
+allait s'ouvrir, que cet homme qui l'avait tant aim&eacute;e allait para&icirc;tre,
+et qu'elle entendrait sa voix comme elle l'avait entendue pour la
+derni&egrave;re fois, dans son cachot.</p>
+
+<p>Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumi&egrave;re,
+et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la
+sienne d&eacute;sormais, et o&ugrave; palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui
+l'avait habit&eacute;e.</p>
+
+<p>Lentement, elle traversa toutes les pi&egrave;ces du rez-de-chauss&eacute;e, elle
+reconnut le fourneau r&eacute;cemment r&eacute;par&eacute;, et enfin elle monta dans
+cette chambre du premier &eacute;tage dont Chanlouineau avait fait comme le
+tabernacle de sa passion.</p>
+
+<p>L&agrave;, tout &eacute;tait magnifique, encore plus qu'il ne l'avait dit.</p>
+
+<p>L'&acirc;pre paysan qui d&eacute;jeunait d'une cro&ucirc;te frott&eacute;e d'oignon avait
+d&eacute;pens&eacute; une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destin&eacute;
+&agrave; son idole.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il m'aimait! murmurait Marie-Anne, &eacute;mue de cette &eacute;motion dont
+l'id&eacute;e seule avait enflamm&eacute; la jalousie de Maurice, comme il m'aimait!</p>
+
+<p>Mais elle n'avait pas le droit de s'abandonner &agrave; ses sensations... Le
+p&egrave;re Poignot l'attendait sans doute au rendez-vous.</p>
+
+<p>Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme
+annonc&eacute;e par Chanlouineau... les approches de la mort ne lui avaient
+pas fait oublier son compte...</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; son r&eacute;veil, l'abb&eacute; Midon eut de l'argent...</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, apr&egrave;s tant d'&eacute;preuves
+et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le aux recommandations de l'abb&eacute;, elle vivait seule, mais par
+ses fr&eacute;quentes sorties, elle accoutumait &agrave; sa pr&eacute;sence les gens des
+environs... Dans la journ&eacute;e, elle vaquait aux occupations de son
+modeste m&eacute;nage, et le soir, elle courait au rendez-vous o&ugrave; le p&egrave;re
+Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part
+de l'abb&eacute;, de quelque commission qu'il ne pouvait faire.</p>
+
+<p>Oui, elle se f&ucirc;t trouv&eacute;e presque heureuse, si elle e&ucirc;t pu avoir des
+nouvelles de Maurice... Qu'&eacute;tait-il devenu?... Comment ne donnait-il
+pas signe de vie?... Que n'e&ucirc;t-elle pas donn&eacute; pour un conseil de
+lui...</p>
+
+<p>C'est que le moment approchait o&ugrave; il allait lui falloir un confident,
+des secours, des soins... et elle ne savait &agrave; qui se confier.</p>
+
+<p>En cette extr&eacute;mit&eacute;, et lorsque v&eacute;ritablement elle perdait la t&ecirc;te,
+elle se souvint de ce vieux m&eacute;decin qui avait reconnu son &eacute;tat &agrave;
+Saliente, qui lui avait t&eacute;moign&eacute; un si paternel int&eacute;r&ecirc;t, et qui avait
+&eacute;t&eacute; un des t&eacute;moins de son mariage &agrave; Vigano.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave; me sauverait, s'&eacute;cria-t-elle, s'il savait, s'il &eacute;tait
+pr&eacute;venu!...</p>
+
+<p>Elle n'avait ni &agrave; temporiser ni &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir; elle &eacute;crivit sur-le-champ
+au vieux m&eacute;decin et chargea un jeune gars des environs de porter sa
+lettre &agrave; Vigano.</p>
+
+<p>&mdash;Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit &agrave; son retour
+le jeune commissionnaire.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, en effet, Marie-Anne entendit frapper &agrave; sa porte. C'&eacute;tait
+bien cet ami inconnu qui venait &agrave; son secours...</p>
+
+<p>Cet honn&ecirc;te homme resta quinze jours cach&eacute; &agrave; la Borderie...</p>
+
+<p>Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand
+manteau, un enfant,&mdash;un gar&ccedil;on,&mdash;dont il avait jur&eacute; les larmes aux
+yeux de prendre soin comme de son enfant &agrave; lui...</p>
+
+<p>Marie-Anne avait repris son train de vie...</p>
+
+<p>Personne, dans le pays, n'eut seulement un soup&ccedil;on.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h3>
+
+
+<p>Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il
+avait fallu &agrave; M<sup>me</sup> Blanche des efforts surhumains et toute l'&eacute;nergie de
+sa volont&eacute;.</p>
+
+<p>La plus &eacute;pouvantable col&egrave;re grondait en elle, pendant que, drap&eacute;e de
+dignit&eacute; m&eacute;lancolique, elle murmurait des paroles de mansu&eacute;tude et de
+pardon.</p>
+
+<p>Ah! si elle n'e&ucirc;t &eacute;cout&eacute; que les inspirations de ses ressentiments!...</p>
+
+<p>Mais son indomptable vanit&eacute; l'enflammait de l'h&eacute;ro&iuml;sme du gladiateur
+mourant dans l'ar&egrave;ne, le sourire aux l&egrave;vres...</p>
+
+<p>Tombant, elle pr&eacute;tendait tomber avec gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Nul ne me verra pleurer, personne ne m'entendra me plaindre,
+disait-elle &agrave; son p&egrave;re, plus abattu qu'elle, sachez m'imiter.</p>
+
+<p>Et dans le fait, elle fut sto&iuml;que, &agrave; son retour au ch&acirc;teau de
+Courtomieu.</p>
+
+<p>Son visage, p&acirc;li, resta de marbre sous les regards des domestiques
+&eacute;bahis, qui semblaient attendre l'explication de cette catastrophe
+inou&iuml;e.</p>
+
+<p>&mdash;On m'appellera &laquo;Mademoiselle&raquo; comme par le pass&eacute;, dit-elle d'un ton
+imp&eacute;rieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoy&eacute;.</p>
+
+<p>Une femme de chambre l'oublia le soir m&ecirc;me et pronon&ccedil;a le mot d&eacute;fendu:
+&laquo;Madame...&raquo; La pauvre fille fut chass&eacute;e sur l'heure, sans mis&eacute;ricorde,
+malgr&eacute; ses protestations et ses larmes.</p>
+
+<p>Tous les gens du ch&acirc;teau &eacute;taient indign&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Esp&egrave;re-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu'elle est
+mari&eacute;e et que son mari l'a plant&eacute;e l&agrave;!...</p>
+
+<p>H&eacute;las! elle e&ucirc;t voulu l'oublier elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Elle e&ucirc;t voulu an&eacute;antir jusqu'au souvenir de cette fatale journ&eacute;e du
+17 avril, qui l'avait vue jeune fille, &eacute;pouse et veuve, entre le lever
+et le coucher du soleil.</p>
+
+<p>Veuve!... ne l'&eacute;tait-elle pas, par le fait?...</p>
+
+<p>Seulement ce n'&eacute;tait pas la mort qui lui avait ravi son mari; c'&eacute;tait,
+pensait-elle, une autre femme, une rivale, une inf&acirc;me et perfide
+cr&eacute;ature, une fille perdue d'honneur, Marie-Anne enfin.</p>
+
+<p>Et elle, cependant, ignominieusement abandonn&eacute;e, d&eacute;daign&eacute;e, repouss&eacute;e,
+elle ne s'appartenait plus.</p>
+
+<p>Elle appartenait &agrave; l'homme dont elle portait le nom comme une livr&eacute;e
+de servitude, qui ne voulait pas d'elle, qui la fuyait...</p>
+
+<p>Elle n'avait pas vingt ans et c'en &eacute;tait fait de sa jeunesse, de sa
+vie, de ses esp&eacute;rances, de ses r&ecirc;ves m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le monde la condamnait sans appel ni recours &agrave; vivre seule, d&eacute;sol&eacute;e...
+pendant que Martial, lui, libre de par les pr&eacute;jug&eacute;s, &eacute;talerait au
+grand jour ses amours adult&egrave;res.</p>
+
+<p>Alors elle connut l'horreur de l'isolement. Pas une &acirc;me &agrave; qui se
+confier en sa d&eacute;tresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre!...</p>
+
+<p>Elle avait deux amies pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es, autrefois; elles &eacute;taient ins&eacute;parables
+au Sacr&eacute;-C&#339;ur, mais sortie du couvent elle les avait &eacute;loign&eacute;es par
+ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour
+elle...</p>
+
+<p>Elle en &eacute;tait r&eacute;duite aux irritantes consolations de tante M&eacute;die, une
+brave et digne personne, certes, mais dont l'intelligence avait fl&eacute;chi
+sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient
+aussi abondantes pour la perte d'un chat que pour la mort d'un parent.</p>
+
+<p>Vaillante, cependant, M<sup>me</sup> Blanche se jura qu'elle renfermerait en son
+c&#339;ur le secret de ses d&eacute;sespoirs.</p>
+
+<p>Elle se montra, comme au temps o&ugrave; elle &eacute;tait jeune fille, elle porta
+audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se
+contraindre &agrave; para&icirc;tre gaie et insouciante.</p>
+
+<p>Mais le dimanche suivant, ayant os&eacute; aller &agrave; la grand'messe au village
+de Sairmeuse, elle comprit l'inanit&eacute; de ses efforts.</p>
+
+<p>On ne la regardait pas d'un air surpris ni haineux, mais on tournait
+la t&ecirc;te sur son passage pour rire aux &eacute;clats. Elle put m&ecirc;me entendre
+sur son &eacute;tat de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entr&egrave;rent dans
+l'esprit comme des pointes de fer rouge.</p>
+
+<p>On se moquait... Elle &eacute;tait ridicule!... Ce fut le comble.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... Il faudra qu'on me paye tout cela, r&eacute;p&eacute;tait-elle.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Blanche n'avait pas attendu cette supr&ecirc;me injure pour songer
+&agrave; se venger, et elle avait trouv&eacute; son p&egrave;re pr&ecirc;t &agrave; la seconder.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois, le p&egrave;re et la fille avaient &eacute;t&eacute; d'accord.</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Sairmeuse saura ce qu'il en co&ucirc;te, disait M. de
+Courtomieu, de pr&ecirc;ter les mains &agrave; l'&eacute;vasion d'un condamn&eacute; et
+d'insulter ensuite un homme comme moi!... Fortune politique, position,
+faveur, tout y passera!... Je veux le voir ruin&eacute;, d&eacute;consid&eacute;r&eacute;, &agrave; mes
+pieds!... Tu verras... tu verras!...</p>
+
+<p>Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait &eacute;t&eacute; malade
+trois jours, apr&egrave;s les sc&egrave;nes de Sairmeuse, et il avait perdu trois
+autres jours &agrave; composer et &agrave; &eacute;crire un rapport qui devait &eacute;craser son
+ancien alli&eacute;.</p>
+
+<p>Ce retard devait le perdre, car il permit &agrave; Martial de prendre les
+devants, de bien m&ucirc;rir son plan, et de faire partir pour Paris le duc
+de Sairmeuse, habilement endoctrin&eacute;...</p>
+
+<p>Que raconta le duc &agrave; Paris?... Que dit-il au roi qui daigna le
+recevoir?...</p>
+
+<p>Il d&eacute;mentit sans doute ses premiers rapports, il r&eacute;duisit le
+soul&egrave;vement de Montaignac &agrave; ses proportions r&eacute;elles, il pr&eacute;senta
+Lacheneur comme un fou et les paysans qui l'avaient suivi comme des
+niais inoffensifs.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre donna-t-il &agrave; entendre que le marquis de Courtomieu pouvait
+fort bien avoir provoqu&eacute; ce soul&egrave;vement de Montaignac... Il avait
+servi Buonaparte, il tenait &agrave; montrer son z&egrave;le; on savait des
+exemples...</p>
+
+<p>Il d&eacute;plora, quant &agrave; lui, d'avoir &eacute;t&eacute; tromp&eacute; par ce coupable ambitieux,
+rejeta sur le marquis tout le sang vers&eacute; et se porta fort de faire
+oublier ces tristes repr&eacute;sailles...</p>
+
+<p>Il r&eacute;sulta de ce voyage, que le jour o&ugrave; le rapport du marquis arriva
+&agrave; Paris, on lui r&eacute;pondit en le destituant de ses fonctions de grand
+pr&eacute;v&ocirc;t.</p>
+
+<p>Ce coup impr&eacute;vu devait atterrer M. de Courtomieu.</p>
+
+<p>Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait
+sauv&eacute; les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait
+travers&eacute; les &eacute;poques les plus troubl&eacute;es comme une anguille ses bourbes
+natales, qui avait su &eacute;tablir sa colossale fortune sur trois mariages
+successifs, qui avait servi d'un m&ecirc;me visage obs&eacute;quieux tous les
+ma&icirc;tres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, &ecirc;tre jou&eacute;
+ainsi!...</p>
+
+<p>Car il &eacute;tait jou&eacute;, il n'en pouvait douter, il &eacute;tait sacrifi&eacute;, perdu...</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne peut &ecirc;tre ce vieil imb&eacute;cile de duc de Sairmeuse qui a
+man&#339;uvr&eacute; si vivement, et avec tant d'adresse, r&eacute;p&eacute;tait-il...
+Quelqu'un l'a conseill&eacute;, mais qui? je ne vois personne...</p>
+
+<p>Qui? M<sup>me</sup> Blanche ne le devinait que trop.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que Marie-Anne, elle reconnaissait le g&eacute;nie de Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;e, pensait-elle: celui-l&agrave; est bien
+l'homme sup&eacute;rieur que je r&ecirc;vais... &Agrave; son &acirc;ge, jouer mon p&egrave;re, ce
+politique de tant d'exp&eacute;rience et d'astuce!</p>
+
+<p>Mais cette id&eacute;e exasp&eacute;rait sa douleur et attisait sa haine.</p>
+
+<p>Devinant Martial, elle p&eacute;n&eacute;trait ses projets.</p>
+
+<p>Elle comprenait que s'il &eacute;tait sorti de son insouciance hautaine et
+railleuse, ce n'&eacute;tait pas pour la mesquine satisfaction d'abattre le
+marquis de Courtomieu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour plaire &agrave; Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de
+rage. C'est un premier pas vers la gr&acirc;ce des amis de cette cr&eacute;ature...
+Ah! elle peut tout sur son esprit, et tant qu'elle vivra, j'esp&eacute;rerais
+en vain... Mais patience...</p>
+
+<p>Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger
+s&ucirc;rement doit attendre, dissimuler, pr&eacute;parer l'occasion mais ne pas
+violenter...</p>
+
+<p>Comment elle se vengerait, elle l'ignorait, mais elle savait qu'elle
+se vengerait, et d&eacute;j&agrave; elle avait jet&eacute; les yeux sur un homme qui
+serait, croyait-elle, l'instrument docile de ses desseins, et capable
+de tout pour de l'argent: Chupin.</p>
+
+<p>Comment le tra&icirc;tre qui avait livr&eacute; Lacheneur pour vingt mille francs,
+se trouva-t-il sur le chemin de M<sup>me</sup> Blanche?...</p>
+
+<p>Ce fut le r&eacute;sultat d'une de ces simples combinaisons des &eacute;v&eacute;nements
+que les imb&eacute;ciles admirent sous le nom de hasard.</p>
+
+<p>Bourrel&eacute; de remords, honni, conspu&eacute;, maudit, pourchass&eacute; &agrave; coups de
+pierres quand il s'aventurait par les rues, suant de peur quand il
+songeait aux terribles menaces de Balstain, l'aubergiste pi&eacute;montais,
+Chupin avait quitt&eacute; Montaignac et &eacute;tait venu demander asile au ch&acirc;teau
+de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Il pensait, dans la na&iuml;vet&eacute; de son ignominie, que le grand seigneur
+qui l'avait employ&eacute;, qui l'avait convi&eacute; au crime, qui avait profit&eacute;
+de sa trahison, lui devait, outre la r&eacute;compense promise, aide et
+protection.</p>
+
+<p>Les domestiques le re&ccedil;urent comme une b&ecirc;te galeuse dont on redoute la
+contagion. Il n'y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines
+et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les &eacute;curies.
+On lui jetait la p&acirc;t&eacute;e comme &agrave; un chien et il dormait au hasard dans
+les greniers &agrave; foin.</p>
+
+<p>Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures,
+s'estimant encore heureux de pouvoir acheter &agrave; ce prix une certaine
+s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d'oubli
+et de conciliation en poche, ne pouvait tol&eacute;rer la pr&eacute;sence d'un tel
+homme, si compromettant et charg&eacute; de l'ex&eacute;cration de tout le pays.</p>
+
+<p>Il ordonna de cong&eacute;dier Chupin.</p>
+
+<p>Le vieux braconnier r&eacute;sista, croyant deviner un complot de ses ennemis
+les domestiques.</p>
+
+<p>Il d&eacute;clara d'un ton farouche qu'il ne sortirait de Sairmeuse que de
+force ou sur un ordre formel, de la bouche m&ecirc;me du duc.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;sistance obstin&eacute;e, rapport&eacute;e &agrave; M. de Sairmeuse, le fit presque
+h&eacute;siter.</p>
+
+<p>Il tenait peu &agrave; se faire un implacable ennemi d'un homme qui passait
+pour le plus rancunier et le plus dangereux qu'il y e&ucirc;t &agrave; dix lieues &agrave;
+la ronde.</p>
+
+<p>La n&eacute;cessit&eacute; du moment et les observations de Martial le d&eacute;cid&egrave;rent.</p>
+
+<p>Ayant mand&eacute; son ancien espion, il lui d&eacute;clara qu'il ne voulait plus,
+sous aucun pr&eacute;texte, le revoir &agrave; Sairmeuse, adoucissant toutefois la
+brutalit&eacute; de l'expulsion par l'offre d'une petite somme.</p>
+
+<p>Mais Chupin, d'un air sombre, refusa l'argent. Il alla prendre ses
+quelques hardes et s'&eacute;loigna en montrant le poing au ch&acirc;teau, jurant
+que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil, &agrave; la
+brune, il lui ferait passer le go&ucirc;t du pain.</p>
+
+<p>Il est s&ucirc;r qu'il tint ce propos, plusieurs domestiques l'entendirent.</p>
+
+<p>Ainsi expuls&eacute;, le vieux braconnier se retira dans sa masure, o&ugrave;
+habitaient toujours sa femme et ses deux fils.</p>
+
+<p>Il n'en sortait gu&egrave;re, et jamais que pour satisfaire son ancienne
+passion pour la chasse, qui survivait &agrave; tout.</p>
+
+<p>Seulement, il ne perdait plus son temps &agrave; s'entourer de pr&eacute;cautions
+comme autrefois, pour tirer un li&egrave;vre ou quelques perdreaux.</p>
+
+<p>S&ucirc;r de l'impunit&eacute;, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de
+Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses &eacute;paules et
+rentrait chez lui en plein jour &agrave; la barbe des gardes intimid&eacute;s.</p>
+
+<p>Le reste du temps, il vivait plong&eacute; dans le somnambulisme d'une
+demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le
+vin, loin de lui procurer l'oubli qu'il cherchait, ne fit que donner
+une r&eacute;alit&eacute; plus terrifiante aux fant&ocirc;mes qui peuplaient son perp&eacute;tuel
+cauchemar.</p>
+
+<p>Parfois, &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit, les paysans qui passaient pr&egrave;s de la
+masure, entendaient comme un tr&eacute;pignement de lutte, des voix rauques,
+des blasph&egrave;mes et des cris aigus de femme.</p>
+
+<p>C'est que Chupin &eacute;tait plus ivre que de coutume, et que sa femme et
+ses deux fils le battaient pour lui arracher de l'argent.</p>
+
+<p>Car il n'avait rien donn&eacute; aux siens du prix de la trahison.
+Qu'avait-il fait des vingt mille francs qu'il avait re&ccedil;us en bel or?
+On ne savait. Ses fils supposaient bien qu'il les avait enterr&eacute;s
+quelque part; mais ils avaient beau se relayer pour &eacute;pier leur p&egrave;re,
+l'ivrogne, plus rus&eacute; qu'eux, savait garder le secret de sa cachette. &Agrave;
+grand peine, &agrave; force de coups, se d&eacute;cidait-il &agrave; l&acirc;cher quelques louis.</p>
+
+<p>On savait ces d&eacute;tails dans le pays, et on voulait y reconna&icirc;tre un
+juste ch&acirc;timent du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Le sang de Lacheneur &eacute;touffera Chupin et les siens, disaient les
+paysans.</p>
+
+<p>Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que M<sup>me</sup> Blanche connut
+d'abord toute cette histoire.</p>
+
+<p>Ne se sachant pas &eacute;cout&eacute; par la fille de l'homme qui avait suscit&eacute; et
+pay&eacute; la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu'il savait &agrave;
+deux de ses aides, et, tout en parlant, il s'animait et rougissait
+d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est une fi&egrave;re canaille que ce vieux, r&eacute;p&eacute;tait-il, qui
+devrait &ecirc;tre aux gal&egrave;res et non en libert&eacute; dans un pays de braves
+gens!...</p>
+
+<p>De ces impr&eacute;cations, une bonne part retombait sur le marquis de
+Courtomieu, mais M<sup>me</sup> Blanche ne le remarquait seulement pas.</p>
+
+<p>Elle se recueillait, comprenant d'instinct une des lois immuables qui
+r&eacute;gissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles
+transactions sociales.</p>
+
+<p>Le crime, fatalement attire le m&eacute;pris, qui provoque la r&eacute;volte et un
+nouveau crime.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; bien l'homme qu'il te faudrait... murmurait &agrave; l'oreille de M<sup>me</sup>
+Blanche la voix de la haine...</p>
+
+<p>Certes!... Mais comment arriver jusqu'&agrave; lui? comment entrer en
+pourparlers?</p>
+
+<p>Aller chez Chupin, c'&eacute;tait s'exposer &agrave; &ecirc;tre aper&ccedil;ue entrant dans sa
+maison ou en sortant. M<sup>me</sup> Blanche &eacute;tait trop prudente pour avoir
+seulement l'id&eacute;e de courir un tel risque.</p>
+
+<p>Mais elle songea que du moment o&ugrave; le vieux braconnier chassait
+quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas &ecirc;tre
+impossible de l'y rencontrer... par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera, se dit-elle d&eacute;j&agrave; toute decid&eacute;e, l'affaire d'un peu de
+pers&eacute;v&eacute;rance et de quelques promenades adroitement dirig&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce fut l'affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que
+tante M&eacute;die, l'in&eacute;vitable chaperon de la jeune femme, en &eacute;tait sur les
+dents.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une nouvelle lubie!... g&eacute;missait la parente pauvre, rendue de
+fatigue, ma pauvre ni&egrave;ce est d&eacute;cid&eacute;ment folle.</p>
+
+<p>Pas si folle, car par une belle apr&egrave;s-midi du mois de mai, dans les
+derniers jours, M<sup>me</sup> Blanche aper&ccedil;ut enfin celui qu'elle cherchait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans la partie r&eacute;serv&eacute;e du bois de Courtomieu, tout pr&egrave;s des
+&eacute;tangs.</p>
+
+<p>Chupin s'avan&ccedil;ait au milieu d'une large all&eacute;e de chasse, le doigt sur
+la d&eacute;tente de son fusil.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;ait &agrave; la mani&egrave;re des b&ecirc;tes traqu&eacute;es, d'un pas muet et
+inquiet, tout ramass&eacute; sur lui-m&ecirc;me comme pour prendre son &eacute;lan,
+l'oreille au guet, le regard d&eacute;fiant... Ce n'est pas qu'il craignit
+les gardes, mon Dieu! ni un proc&egrave;s-verbal; seulement, d&egrave;s qu'il
+sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son
+couteau ouvert &agrave; la main...</p>
+
+<p>Reconnaissant M<sup>me</sup> Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais
+elle le pr&eacute;vint, et enflant la voix &agrave; cause de la distance.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Chupin!... cria-t-elle.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur parut h&eacute;siter, mais il s'arr&ecirc;ta, laissant glisser
+jusqu'&agrave; terre la crosse de son fusil, et il attendit.</p>
+
+<p>Tante M&eacute;die &eacute;tait devenue toute p&acirc;le de saisissement.</p>
+
+<p>&mdash;Doux J&eacute;sus! murmura-t-elle en serrant le bras de sa ni&egrave;ce, pourquoi
+appeler ce vilain homme!...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, toi, Blanche, tu oserais...</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... assez, interrompit l&agrave; jeune femme, avec un de ces regards
+imp&eacute;rieux qui fondaient comme cire les volont&eacute;s de la parente pauvre,
+assez, n'est-ce pas...</p>
+
+<p>Et plus doucement:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce
+temps, tante M&eacute;die, tu vas te tenir un peu &agrave; l'&eacute;cart... Regarde bien
+de tous les c&ocirc;t&eacute;s... Si tu apercevais quelqu'un, n'importe qui, tu
+m'appellerais... Allons, va, tante, fais cela pour moi.</p>
+
+<p>La parente pauvre, comme toujours, se r&eacute;signa et ob&eacute;it, et M<sup>me</sup> Blanche
+s'avan&ccedil;a vers le vieux braconnier qui &eacute;tait rest&eacute; en place, aussi
+immobile que les troncs d'arbres qui l'entouraient...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... mon brave p&egrave;re Chupin, commen&ccedil;a-t-elle d&egrave;s qu'elle fut &agrave;
+quatre pas de lui, vous voici donc en chasse...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous me voulez!... interrompit-il brusquement, car
+vous me voulez quelque chose, n'est-ce pas, vous avez besoin de
+moi?...</p>
+
+<p>Il fallut &agrave; M<sup>me</sup> Blanche un effort pour dominer un mouvement d'effroi
+et de d&eacute;go&ucirc;t; ce qui n'emp&ecirc;che que c'est du ton le plus r&eacute;solu qu'elle
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, j'ai un service &agrave; vous demander...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Un tr&egrave;s-l&eacute;ger service, du reste, qui vous co&ucirc;tera peu de peine et
+qui vous sera bien pay&eacute;.</p>
+
+<p>Elle disait cela d'un petit air d&eacute;tach&eacute;, comme si v&eacute;ritablement il ne
+se f&ucirc;t agi que de la moindre des choses. Mais si bien que f&ucirc;t jou&eacute; son
+insouciance le vieux maraudeur n'en parut pas dupe.</p>
+
+<p>&mdash;On ne demande pas des services si l&eacute;gers que cela &agrave; un homme comme
+moi, fit-il brutalement. Depuis que j'ai servi la bonne cause d'apr&egrave;s
+mes moyens, selon qu'on le demandait sur les affiches, et au p&eacute;ril de
+ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me
+marchander des infamies... C'est vrai que les autres m'ont pay&eacute;; mais
+tout l'or qu'ils m'ont donn&eacute;, je voudrais pouvoir le faire fondre et
+le leur couler br&ucirc;lant dans le ventre!... Allez!... je sais ce qu'il
+en co&ucirc;te aux petits d'&eacute;couter les paroles des gros! Passez votre
+chemin, et si vous avez des abominations en t&ecirc;te, faites-les
+vous-m&ecirc;me!...</p>
+
+<p>Il remit son fusil sur l'&eacute;paule, et il allait s'&eacute;loigner, quand une
+inspiration soudaine, v&eacute;ritable &eacute;clair de la haine, illumina l'esprit
+de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je sais votre histoire, pronon&ccedil;a-t-elle froidement,
+que je vous ai arr&ecirc;t&eacute;. J'imaginais que vous me serviriez volontiers,
+moi qui hais les Sairmeuse.</p>
+
+<p>Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, en effet, dit-il, que vous ha&iuml;ssez les Sairmeuse
+en ce moment... Ils vous ont plant&eacute;e l&agrave;, sans g&ecirc;ne, tout comme moi;
+seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Avant un mois, vous serez r&eacute;concili&eacute;s... Et qui payera les frais de
+la guerre et de la paix? Toujours Chupin, le vieil imb&eacute;cile...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>Le tra&icirc;tre cherchait des objections, mais il &eacute;tait &eacute;branl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... grommela-t-il, jamais il ne faut dire: &laquo;Fontaine je
+ne boirai pas de ton eau.&raquo; Enfin, si je vous aidais, que m'en
+reviendrait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l'argent, de la
+terre, une maison...</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci!... Je veux autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Faites vos conditions.</p>
+
+<p>Chupin se recueillit un moment, puis d'un air grave:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la chose, r&eacute;pondit-il. J'ai des ennemis, un surtout... bref,
+je ne me sens pas en s&ucirc;ret&eacute; dans ma masure; mes fils me cognent quand
+j'ai bu, pour me voler; ma femme est bien capable d'empoisonner mon
+vin; je tremble pour ma peau et pour mon argent... Cette existence
+ne peut durer. Promettez-moi un asile au ch&acirc;teau de Courtomieu apr&egrave;s
+l'affaire, et je suis &agrave; vous... Chez vous, je serai gard&eacute;, et j'oserai
+boire &agrave; ma soif et autrement que d'un &#339;il. Mais, entendons-nous, je
+ne veux pas &ecirc;tre maltrait&eacute; par les domestiques comme &agrave; Sairmeuse...</p>
+
+<p>&mdash;Il sera fait ainsi que vous le d&eacute;sirez.</p>
+
+<p>&mdash;Jurez-moi cela sur votre part de paradis.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure!</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait l'accent de sinc&eacute;rit&eacute; de la jeune femme, que Chupin en fut
+rassur&eacute;. Il se pencha vers elle, et d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, fit-il, contez-moi votre affaire.</p>
+
+<p>Ses petits yeux &eacute;tincelaient d'une infernale audace, ses l&egrave;vres
+minces se serraient sur ses dents aigu&euml;s, il s'attendait &agrave; quelque
+proposition de meurtre, et il &eacute;tait pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>Cela ressortait si clairement de son attitude, que M<sup>me</sup> Blanche en
+frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;V&eacute;ritablement, reprit-elle, ce que j'attends de vous n'est rien.
+Il ne s'agit que d'&eacute;pier, de surveiller adroitement le marquis de
+Sairmeuse, Martial...</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mon mari. Je veux savoir ce qu'il devient, ce qu'il fait, o&ugrave;
+il va, quelles personnes il voit. Il me faut l'emploi de son temps, de
+tout son temps, minute par minute.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit, &agrave; voir la figure &eacute;tonn&eacute;e de Chupin, qu'il tombait des
+nues.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... b&eacute;gaya-t-il, s&eacute;rieusement, franchement, c'est tout ce que
+vous demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'instant, oui, mon plan n'est pas fait. Plus tard, selon ce
+que vous me rapporterez, j'agirai...</p>
+
+<p>La jeune femme ne mentait qu'&agrave; demi.</p>
+
+<p>Entre tous les projets de vengeance qui s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; son
+esprit, elle h&eacute;sitait encore.</p>
+
+<p>Ce qu'elle taisait, c'est qu'elle ne faisait &eacute;pier Martial que pour
+arriver &agrave; Marie-Anne. Elle n'avait pas os&eacute; prononcer devant le tra&icirc;tre
+le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livr&eacute; le p&egrave;re au bourreau,
+n'h&eacute;siterait-il pas &agrave; s'attaquer &agrave; la fille. M<sup>me</sup> Blanche le craignait.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois qu'il sera engag&eacute;, pensait-elle, ce sera tout diff&eacute;rent.</p>
+
+<p>Cependant le vieux maraudeur &eacute;tait remis de sa surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de
+temps...</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprends... Nous sommes aujourd'hui samedi, jeudi saurez-vous
+quelque chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Dans cinq jours?... Oui, probablement.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, soyez ici jeudi; &agrave; cette heure-ci, vous m'y trouverez...</p>
+
+<p>Un cri de tante M&eacute;die l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un!... dit-elle &agrave; Chupin. Il ne faut pas qu'on nous voie
+ensemble, vite, sauvez-vous.</p>
+
+<p>D'un bond, l'ancien braconnier franchit l'all&eacute;e et disparut dans un
+taillis.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps, un domestique de Courtomieu venait d'arriver pr&egrave;s de
+tante M&eacute;die, et M<sup>me</sup> Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande
+animation.</p>
+
+<p>Rapidement elle s'avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mada... c'est-&agrave;-dire mademoiselle, s'&eacute;cria le domestique, voici
+plus de trois heures qu'on vous cherche partout... votre p&egrave;re, M. le
+marquis, mon Dieu! quel malheur!... on est all&eacute; qu&eacute;rir le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re est mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, non, seulement... comment vous dire cela!...
+Quand M. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les fa&ccedil;ons
+de ses vignes, il &eacute;tait tout chose, n'est-ce pas, tout dr&ocirc;le... Eh
+bien!... quand il est revenu...</p>
+
+<p>Du bout de l'index, tout en parlant, le domestique se touchait le
+front.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'entendez bien, n'est-ce pas, quand il est rentr&eacute;, la raison
+n'y &eacute;tait plus... partie... envol&eacute;e!...</p>
+
+<p>&mdash;Courons!... interrompit M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Et sans attendre tante M&eacute;die terrifi&eacute;e, elle s'&eacute;lan&ccedil;a dans la
+direction du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis? demanda-t-elle au premier valet qu'elle aper&ccedil;ut sous
+le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans sa chambre, mademoiselle; on l'a couch&eacute;, il est un peu
+plus tranquille, maintenant.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; la jeune femme arrivait &agrave; la chambre du marquis.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assis sur son lit, les manches de sa chemise arrach&eacute;es, et
+deux domestiques guettaient ses mouvements.</p>
+
+<p>Sa face &eacute;tait livide, avec de larges marbrures bleu&acirc;tres aux joues...
+Ses yeux roulaient &eacute;gar&eacute;s sous leurs paupi&egrave;res bouffies, et une &eacute;cume
+blanch&acirc;tre frangeait ses l&egrave;vres. Des m&egrave;ches de cheveux rares coll&eacute;es
+sur son front ajoutaient encore &agrave; l'effrayante expression de sa
+physionomie.</p>
+
+<p>La sueur, &agrave; grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il
+grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus
+rudement que le vent de d&eacute;cembre ne tord et ne secoue les branches
+mortes.</p>
+
+<p>Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incoh&eacute;rentes, d'une
+voix tour &agrave; tour sourde ou &eacute;clatante.</p>
+
+<p>Cependant, il reconnut sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Te voil&agrave;, fit-il, je t'attendais.</p>
+
+<p>Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu'elle ne f&ucirc;t certes, ni
+tendre, ni impressionnable.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re!... balbutiait-elle, mon Dieu! que vous est-il arriv&eacute;?</p>
+
+<p>Le marquis riait d'un rire strident:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... r&eacute;pondit-il, je l'ai rencontr&eacute;, voil&agrave;!... Il fallait bien
+que cela fin&icirc;t ainsi!... Hein! tu doutes! Puisque je te dis que je
+l'ai vu, le mis&eacute;rable!... Je le connais bien, peut-&ecirc;tre, moi qui
+depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite...
+car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. Je l'ai vu...
+C'&eacute;tait en for&ecirc;t, pr&egrave;s des roches de Sanguille, tu sais, l&agrave; o&ugrave; il fait
+toujours sombre, &agrave; cause des grands arbres... Je revenais, lentement,
+pensant &agrave; lui, quand tout &agrave; coup, brusquement, il s'est dress&eacute; devant
+moi, &eacute;tendant les bras, pour me barrer le passage:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Allons!... m'a-t-il cri&eacute;, il faut venir me rejoindre!&raquo; Il &eacute;tait
+arm&eacute; d'un fusil, il m'a couch&eacute; en joue et il a fait feu...</p>
+
+<p>Le marquis s'interrompant, M<sup>me</sup> Blanche r&eacute;ussit enfin &agrave; prendre sur soi
+de s'approcher de lui.</p>
+
+<p>Durant plus d'une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et
+persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment
+le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Revenez &agrave; vous, mon p&egrave;re!... dit-elle d'une voix rude, comprenez que
+vous &ecirc;tes le jouet d'une hallucination!... Il est impossible que vous
+ayez vu... l'homme que vous dites.</p>
+
+<p>Quel homme croyait avoir aper&ccedil;u M. de Courtomieu, la jeune femme ne le
+devinait que trop, mais elle n'osait, elle ne pouvait prononcer son
+nom.</p>
+
+<p>Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes:</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je donc r&ecirc;v&eacute;!... Non, c'est bien Lacheneur qui m'est apparu. J'en
+suis s&ucirc;r, et la preuve, c'est qu'il m'a rappel&eacute; une circonstance de
+notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi... C'&eacute;tait pendant
+la Terreur, en 93, il &eacute;tait tout-puissant &agrave; Montaignac, moi, j'&eacute;tais
+poursuivi pour avoir correspondu avec les &eacute;migr&eacute;s. Mes biens allaient
+&ecirc;tre confisqu&eacute;s, je croyais d&eacute;j&agrave; sentir la main du bourreau sur mon
+&eacute;paule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me
+cacha, le mis&eacute;rable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune
+et il sauva ma t&ecirc;te... Moi, je lui ai fait couper le cou. Voil&agrave;
+pourquoi je l'ai revu. Je dois le rejoindre, il me l'a dit, je suis un
+homme mort!...</p>
+
+<p>Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa
+t&ecirc;te, et demeura tellement immobile et roide, que v&eacute;ritablement on e&ucirc;t
+pu croire que c'&eacute;tait un cadavre, dont la toile dessinait vaguement
+les contours.</p>
+
+<p>Muets d'horreur, les domestiques &eacute;changeaient des regards effar&eacute;s.</p>
+
+<p>Tant d'infamie devait les confondre, incapables qu'ils &eacute;taient de
+soup&ccedil;onner quels calculs atroces pour faire &eacute;clore l'ambition dans une
+&acirc;me de boue.</p>
+
+<p>Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n'avait pardonn&eacute; &agrave;
+Lacheneur de l'avoir sauv&eacute;? Cela &eacute;tait cependant!...</p>
+
+<p>Seule, M<sup>me</sup> Blanche conservait sa pr&eacute;sence d'esprit au milieu de tous
+ces gens &eacute;perdus.</p>
+
+<p>Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s'avancer,
+et &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible qu'on ait tir&eacute; sur mon p&egrave;re, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, mademoiselle, et m&ecirc;me peu s'en est fallu
+qu'on ne l'ait tu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;En d&eacute;shabillant M. le marquis, j'ai remarqu&eacute; qu'il avait &agrave; la t&ecirc;te
+une &eacute;raflure qui saignait... J'ai aussit&ocirc;t examin&eacute; sa casquette, et
+j'y ai constat&eacute; deux trous qui ne peuvent avoir &eacute;t&eacute; faits que par des
+chevrotines.</p>
+
+<p>Le digne valet de chambre &eacute;tait certes bien plus &eacute;mu que la jeune
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;On aurait donc tent&eacute; d'assassiner mon p&egrave;re, murmura-t-elle, et la
+frayeur expliquerait cet acc&egrave;s de d&eacute;lire... Comment savoir qui a os&eacute;
+ce crime?</p>
+
+<p>Le domestique hocha la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Je soup&ccedil;onne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos
+chevreuils en plein jour jusque sous nos fen&ecirc;tres, mademoiselle le
+conna&icirc;t... Chupin...</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce ne peut &ecirc;tre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'en mettrais pourtant la main au feu!... Il n'y a que lui dans
+la commune capable de ce mauvais coup.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient
+l'innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n'e&ucirc;t avou&eacute;
+qu'elle l'avait rencontr&eacute; &agrave; plus d'une lieue du th&eacute;&acirc;tre du crime,
+qu'elle l'avait arr&ecirc;t&eacute;, qu'elle avait caus&eacute; avec lui plus d'une
+demi-heure, enfin qu'elle le quittait &agrave; l'instant...</p>
+
+<p>Elle se tut. Aussi bien le m&eacute;decin arrivait.</p>
+
+<p>Il d&eacute;couvrit&mdash;il dut presque employer la force&mdash;le visage de M.
+de Courtomieu, l'examina longtemps, les sourcils fronc&eacute;s; puis,
+brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications
+de glace sur le cr&acirc;ne, des sangsues, une potion qu'il fallait vite et
+vite courir chercher &agrave; Montaignac. Tout le monde perdait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Quand le m&eacute;decin se retira, M<sup>me</sup> Blanche le suivit sur l'escalier:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! docteur, interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>Il eut un geste &eacute;quivoque, et d'une voix h&eacute;sitante:</p>
+
+<p>&mdash;On se remet de cela, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Mais qu'importait &agrave; cette jeune femme, que son p&egrave;re se r&eacute;tablit ou
+mour&ucirc;t! Elle devait suivre d'un &#339;il sec toutes les phases de cette
+maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme.</p>
+
+<p>Ce qui n'emp&ecirc;che que sa conduite fut cit&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort,
+elle devait ramener l'opinion et s'improviser une r&eacute;putation toute
+diff&eacute;rente de l'ancienne. Se faire un pi&eacute;destal o&ugrave; elle poserait en
+victime r&eacute;sign&eacute;e lui souriait. L'occasion &eacute;tait admirable; elle la
+saisit.</p>
+
+<p>Jamais fille d&eacute;vou&eacute;e ne prodigua &agrave; un p&egrave;re plus de soins touchants,
+plus de d&eacute;licates attentions. Impossible de la d&eacute;cider &agrave; s'&eacute;loigner
+une minute du chevet du malade. C'est &agrave; peine si la nuit elle
+consentait &agrave; dormir une couple d'heures, sur un fauteuil, dans la
+chambre m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais pendant qu'elle restait l&agrave;, jouant ce r&ocirc;le de s&#339;ur de charit&eacute;
+qu'elle s'&eacute;tait impos&eacute;, sa pens&eacute;e suivait Chupin. Que faisait-il &agrave;
+Montaignac? &Eacute;piait-il Martial, ainsi qu'il l'avait promis?... Comme le
+jour qu'elle lui avait fix&eacute; &eacute;tait lent &agrave; venir!...</p>
+
+<p>Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, apr&egrave;s
+avoir bien recommand&eacute; son p&egrave;re &agrave; tante M&eacute;die, M<sup>me</sup> Blanche s'&eacute;chappa,
+et d'un pied fi&eacute;vreux courut au rendez-vous.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur l'attendait, assis sur un arbre renvers&eacute;. Il avait
+presque sa physionomie d'autrefois. Depuis cinq jours qu'il avait une
+pr&eacute;occupation, il avait presque cess&eacute; de boire, et son intelligence se
+d&eacute;gageait des brouillards de l'ivresse.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez!... lui dit M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers! Seulement, je n'ai rien &agrave; vous conter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous n'avez pas surveill&eacute; le marquis de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari?... faites excuse, je l'ai suivi comme son ombre. Mais
+que voulez-vous que je vous en dise? Depuis le voyage du duc de
+Sairmeuse &agrave; Paris c'est M. Martial qui commande. Ah! vous ne le
+reconna&icirc;triez plus. Toujours en affaires, maintenant. D&egrave;s le
+potron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la
+matin&eacute;e, il &eacute;crit des lettres. Dans l'apr&egrave;s-midi, il re&ccedil;oit tous ceux
+qui se pr&eacute;sentent. Lui qui &eacute;tait haut comme le temps, autrefois, il
+fait le pas fier, le bon enfant, le c&acirc;lin, il donne des poign&eacute;es de
+main au premier venu. Les officiers &agrave; demi-solde sont &agrave; pot et &agrave;
+feu avec lui; il en a d&eacute;j&agrave; replac&eacute; cinq ou six, il a fait rendre la
+pension &agrave; deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soir&eacute;e...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le
+silence, &eacute;mue et confuse de la question qui lui montait aux l&egrave;vres.
+Quelle humiliation!... Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que
+le feu, d&eacute;tournant un peu la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible qu'il n'ait pas une ma&icirc;tresse!... dit-elle.</p>
+
+<p>Chupin &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voici donc!... fit-il avec une si outrageante familiarit&eacute; que
+la jeune femme en fut r&eacute;volt&eacute;e, vous voulez parler de la fille de ce
+sc&eacute;l&eacute;rat de Lacheneur, n'est-ce pas, de cette coquine effront&eacute;e de
+Marie-Anne?</p>
+
+<p>&Agrave; l'accent haineux de Chupin, M<sup>me</sup> Blanche comprit l'inutilit&eacute; de ses
+m&eacute;nagements.</p>
+
+<p>Elle ignorait encore que l'assassin ex&egrave;cre sa victime, uniquement
+parce qu'il l'a tu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit-elle, c'est bien de Marie-Anne que j'entendais parler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... ni vu ni connu, il faut qu'elle ait fil&eacute;, la gueuse,
+avec un autre de ses amants, Maurice d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pas du tout!... De tous ces Lacheneur, il n'est rest&eacute; ici que
+le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu'il est, de pillage et de
+vol... Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l'&eacute;paule. Il
+est effrayant &agrave; voir, maigre autant qu'un squelette, avec des yeux qui
+brillent comme des charbons... S'il me rencontrait jamais, celui-l&agrave;,
+mon compte serait vite r&eacute;gl&eacute;...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche avait p&acirc;li... C'&eacute;tait Jean Lacheneur qui avait tir&eacute; sur le
+marquis de Courtomieu... elle n'en doutait pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, dit-elle, je suis s&ucirc;re que Marie-Anne est dans le
+pays, &agrave; Montaignac probablement... Il me la faut, je la veux! T&acirc;chez
+d'avoir d&eacute;couvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je chercherai, r&eacute;pondit Chupin.</p>
+
+<p>Il chercha en effet; et avec ardeur, d&eacute;ployant toute son adresse: en
+vain.</p>
+
+<p>D'abord toutes ses d&eacute;marches &eacute;taient paralys&eacute;es par les pr&eacute;cautions
+qu'il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D'un autre
+c&ocirc;t&eacute;, personne dans le pays n'e&ucirc;t consenti &agrave; lui donner le moindre
+renseignement.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours rien! disait-il &agrave; M<sup>me</sup> Blanche &agrave; chaque entrevue.</p>
+
+<p>Mais elle ne se rendait pas... La jalousie ne se rend jamais, m&ecirc;me &agrave;
+l'&eacute;vidence.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche s'&eacute;tait dit que Marie-Anne lui avait enlev&eacute; son mari,
+que Martial et elle s'aimaient, qu'ils cachaient leur bonheur aux
+environs, qu'ils la raillaient et la bravaient... Donc cela devait
+&ecirc;tre, encore que tout lui d&eacute;montr&acirc;t le contraire...</p>
+
+<p>Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nouvelle!... lui cria-t-il d&egrave;s qu'il l'aper&ccedil;ut, nous tenons
+enfin la coquine!</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait le surlendemain du jour o&ugrave;, sur l'ordre formel de l'abb&eacute;
+Midon, Marie-Anne &eacute;tait all&eacute;e s'&eacute;tablir &agrave; la Borderie.</p>
+
+<p>On ne s'entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et
+le testament de Chanlouineau &eacute;tait le texte de commentaires infinis.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de
+rentes, faisaient les vieux d'un air grave, sans compter encore la
+maison...</p>
+
+<p>&mdash;Une honn&ecirc;te fille n'aurait pas tant de chance que &ccedil;a! murmuraient
+quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari.</p>
+
+<p>Jusqu'alors on n'&eacute;tait pas parfaitement s&ucirc;r que Marie-Anne e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la
+&laquo;bonne amie&raquo; de Chanlouineau. M&ecirc;me apr&egrave;s la chute de M. Lacheneur on
+apercevait entre eux une distance difficile &agrave; franchir. La donation
+leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence
+posthume?</p>
+
+<p>Voil&agrave; cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait &agrave; M<sup>me</sup>
+Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux.</p>
+
+<p>Elle l'&eacute;coutait, fr&eacute;missante de col&egrave;re, les poings si convulsivement
+serr&eacute;s que les ongles lui entraient dans les chairs.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle audace!... r&eacute;p&eacute;tait-elle d'une voix &eacute;trangl&eacute;e, quelle
+impudence!...</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur semblait de cet avis.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, grommela-t-il d'un air de d&eacute;go&ucirc;t, qu'elle e&ucirc;t pu
+attendre que le lit de Chanlouineau f&ucirc;t refroidi, avant de s'en
+emparer.</p>
+
+<p>Il branla la t&ecirc;te, et comme en &agrave;-parte:</p>
+
+<p>&mdash;Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus
+riche qu'une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu.</p>
+
+<p>Si Chupin avait eu l'intention de tisonner la rage de M<sup>me</sup> Blanche, il
+dut &ecirc;tre satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est une telle femme qui m'a enlev&eacute; le c&#339;ur de Martial!...
+s'&eacute;cria-t-elle. C'est pour cette mis&eacute;rable qu'il m'abandonne!... Quels
+philtres ces cr&eacute;atures font-elles donc boire &agrave; leurs dupes!...</p>
+
+<p>L'indignit&eacute; pr&eacute;tendue de cette infortun&eacute;e, en qui sa jalousie lui
+montrait une rivale, transportait M<sup>me</sup> Blanche &agrave; ce point qu'elle
+oubliait la pr&eacute;sence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle
+livrait sans restrictions le secret de ses souffrances.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, reprit-elle, &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;r de ce que vous me dites,
+p&egrave;re Chupin?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis s&ucirc;r que vous &ecirc;tes l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Personne... on a des yeux. J'ai pouss&eacute; hier jusqu'&agrave; la Borderie, et
+j'ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait &agrave; une fen&ecirc;tre.
+Elle n'est seulement pas en deuil, la gueuse!...</p>
+
+<p>C'est qu'en effet, jusqu'&agrave; ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait
+&eacute;t&eacute; r&eacute;duite &agrave; la robe que M<sup>me</sup> d'Escorval lui avait pr&ecirc;t&eacute;e le soir du
+soul&egrave;vement, pour qu'elle p&ucirc;t quitter ses habits d'homme.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur voulait continuer &agrave; scarifier M<sup>me</sup> Blanche de ses
+observations m&eacute;chantes, elle l'interrompit d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie?</p>
+
+<p>&mdash;Pardienne!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Juste en face des moulins de l'Oiselle, de ce c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re, &agrave;
+une lieue et demie d'ici, &agrave; peu pr&egrave;s...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Je me rappelle maintenant. Y &ecirc;tes-vous entr&eacute;
+quelquefois?...</p>
+
+<p>&mdash;Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il faut me donner la topographie de l'habitation.</p>
+
+<p>Les yeux de Chupin s'&eacute;carquill&egrave;rent prodigieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites?... interrogea-t-il, ne comprenant pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est b&acirc;tie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... comme cela, j'entends... Pour lors, elle est construite en
+plein champ, &agrave; une demi-port&eacute;e de fusil de la grande route. Devant, il
+y a une mani&egrave;re de jardin, et derri&egrave;re un grand verger qui n'est pas
+clos de murs, mais seulement entour&eacute; d'une petite haie vive. Tout
+autour sont des vignes, except&eacute; &agrave; gauche, o&ugrave; se trouve un bocage qui
+ombrage un cours d'eau.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup, et clignant de l'&#339;il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; quoi peuvent vous servir tous ces renseignements?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe!... Comment est l'int&eacute;rieur?</p>
+
+<p>&mdash;Comme partout: trois grandes chambres carrel&eacute;es qui se commandent,
+une cuisine, une autre petite pi&egrave;ce noire...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pour le rez-de-chauss&eacute;e. Passons &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... dame!... je n'y suis jamais mont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis. Comment sont meubl&eacute;es les pi&egrave;ces que vous avez
+visit&eacute;es?...</p>
+
+<p>&mdash;Comme celles de tous les paysans d'ici.</p>
+
+<p>Personne, assur&eacute;ment, ne soup&ccedil;onnait l'existence de cette chambre
+magnifique du premier &eacute;tage, que Chanlouineau, dans sa folie,
+destinait &agrave; Marie-Anne. Jamais il n'en avait parl&eacute;, m&ecirc;me il avait
+pris les plus grandes pr&eacute;cautions pour qu'on ne v&icirc;t pas apporter les
+meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de portes &agrave; la maison? poursuivit madame Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisi&egrave;me communique
+avec l'&eacute;curie. L'escalier qui m&egrave;ne au premier &eacute;tage se trouve dans la
+pi&egrave;ce du milieu.</p>
+
+<p>&mdash;Et Marie-Anne est seule &agrave; la Borderie?...</p>
+
+<p>&mdash;Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de fr&egrave;re
+ne tardera pas &agrave; aller demeurer avec elle...</p>
+
+<p>Au lieu de r&eacute;pondre, M<sup>me</sup> Blanche s'absorba dans une sorte de r&ecirc;verie
+si profonde et si prolong&eacute;e, que le vieux maraudeur, &agrave; la fin, s'en
+impatienta.</p>
+
+<p>Il osa lui toucher le bras, et de cette voix &eacute;touff&eacute;e de complices
+m&eacute;ditant un mauvais coup:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit-il, que d&eacute;cidons-nous?...</p>
+
+<p>La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout &agrave;
+coup, dans l'engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des
+terribles instruments du chirurgien...</p>
+
+<p>&mdash;Mon parti n'est pas encore pris, r&eacute;pondit-elle, je r&eacute;fl&eacute;chirai, je
+verrai...</p>
+
+<p>Et remarquant la mine d&eacute;contenanc&eacute;e du vieux maraudeur:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas m'aventurer &agrave; la l&eacute;g&egrave;re, ajouta-t-elle vivement. Ne
+perdez plus Martial de vue... S'il va &agrave; la Borderie, et il ira,
+j'en dois &ecirc;tre inform&eacute;e... S'il &eacute;crit, et il &eacute;crira, t&acirc;chez de vous
+procurer une de ses lettres... D&eacute;sormais je veux vous voir tous les
+deux jours... Ne vous endormez pas!... Songez &agrave; gagner la bonne place
+que je vous r&eacute;serve &agrave; Courtomieu... Allez!...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de
+dissimuler son d&eacute;sappointement et son m&eacute;contentement.</p>
+
+<p>&mdash;Fiez-vous donc &agrave; toutes ces mijaur&eacute;es! grommela-t-il. Celle-l&agrave;
+jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout br&ucirc;ler, tout
+d&eacute;truire, elle ne demandait qu'une occasion... L'occasion se pr&eacute;sente,
+le c&#339;ur lui manque, elle recule... elle a peur!...</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur jugeait mal M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Le mouvement d'horreur qu'elle venait de laisser voir &eacute;tait une
+instinctive r&eacute;volte de la chair et non pas une d&eacute;faillance de son
+inflexible volont&eacute;.</p>
+
+<p>Ses r&eacute;flexions n'&eacute;taient pas de nature &agrave; d&eacute;sarmer sa haine.</p>
+
+<p>Quoi que lui e&ucirc;t dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, &eacute;tait
+persuad&eacute; que la fille &agrave; Lacheneur revenait du Pi&eacute;mont, M<sup>me</sup> Blanche
+s'ent&ecirc;tait &agrave; consid&eacute;rer ce voyage comme une fable ridicule.</p>
+
+<p>Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite o&ugrave;
+Martial avait jug&eacute; prudent de la cacher jusqu'&agrave; ce jour.</p>
+
+<p>Or, pourquoi cette brusque apparition?</p>
+
+<p>La vindicative jeune femme &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; jurer que c'&eacute;tait une insulte
+et une bravade &agrave; son adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Et je me r&eacute;signerais!... s'&eacute;cria-t-elle. Ah! j'arracherais mon c&#339;ur
+s'il &eacute;tait capable d'une si indigne l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion.
+Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l'attentat de Jean
+Lacheneur lui paraissait justifier d'avance les pires repr&eacute;sailles.</p>
+
+<p>Elle ne reculait donc pas, mais une difficult&eacute; impr&eacute;vue l'arr&ecirc;tait:</p>
+
+<p>Elle avait r&ecirc;v&eacute; une de ces vengeances raffin&eacute;es, telles qu'on en cite
+dans les histoires, elle voulait une de ces revanches &eacute;clatantes
+et soudaines, comme il s'en rencontre dans les romans, et elle ne
+trouvait au service de ses rancunes qu'un crime vulgaire, absolument
+indigne d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaut patienter encore, se disait-elle.</p>
+
+<p>Et sa haine, alors, s'&eacute;garant en conceptions insens&eacute;es, elle imaginait
+des combinaisons impossibles, ou r&ecirc;vait des revirements inou&iuml;s...</p>
+
+<p>Au surplus, elle &eacute;tait libre d&eacute;sormais de s'abandonner sans contrainte
+ni contr&ocirc;le &agrave; toutes ses inspirations.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus de soins &agrave; donner au marquis de Courtomieu.</p>
+
+<p>Aux crises violentes de la d&eacute;mence, aux fr&eacute;n&eacute;sies de son premier
+d&eacute;lire, l'an&eacute;antissement avait succ&eacute;d&eacute;, puis peu apr&egrave;s &eacute;tait venue la
+morne stupeur de l'idiotisme.</p>
+
+<p>Puis, un matin, le m&eacute;decin avait d&eacute;clar&eacute; son malade gu&eacute;ri.</p>
+
+<p>Gu&eacute;ri!... Le corps &eacute;tait sauf, en effet, mais la raison avait
+succomb&eacute;.</p>
+
+<p>Toute trace d'intelligence avait disparu de cette physionomie
+si mobile autrefois, et qui se pr&ecirc;tait si bien &agrave; toutes les
+transformations de l'hypocrisie la plus consomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Plus une &eacute;tincelle dans l'&#339;il, o&ugrave; jadis p&eacute;tillaient l'esprit et la
+ruse. Les l&egrave;vres, nagu&egrave;re si fines, pendaient avec une d&eacute;solante
+expression d'h&eacute;b&eacute;tement.</p>
+
+<p>Et nul espoir de gu&eacute;rison.</p>
+
+<p>Une seule et unique passion: la table, rempla&ccedil;ait toutes les passions
+qui avaient agit&eacute; la vie de ce froid ambitieux.</p>
+
+<p>Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la
+plus d&eacute;go&ucirc;tante voracit&eacute;. Chaque repas &eacute;tait une lutte o&ugrave; il fallait
+employer la force pour lui arracher les plats.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il engraissait. Maigre au point d'&ecirc;tre diaphane,
+disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se
+bouffissaient de mauvaise graisse.</p>
+
+<p>Lev&eacute; de grand matin, il errait, corps sans &acirc;me, dans le ch&acirc;teau ou aux
+environs, sans intentions, sans projet, sans but.</p>
+
+<p>Conscience de soi, id&eacute;e de dignit&eacute;, notion du bien et du mal, pens&eacute;e,
+m&eacute;moire, il avait tout perdu. L'instinct de la conservation m&ecirc;me, le
+dernier qui meure en nous, l'abandonnait, il fallait le surveiller
+comme un enfant.</p>
+
+<p>Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du
+ch&acirc;teau, M<sup>me</sup> Blanche, accoud&eacute;e &agrave; sa fen&ecirc;tre, le suivait des yeux, le
+c&#339;ur serr&eacute; par un myst&eacute;rieux effroi.</p>
+
+<p>Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer
+en soi-m&ecirc;me, exaltait encore ses d&eacute;sirs et ses esp&eacute;rances de
+repr&eacute;sailles.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne pr&eacute;f&eacute;rerait la mort &agrave; cet &eacute;pouvantable malheur!...
+murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est plus cruellement veng&eacute; que si
+sa balle e&ucirc;t port&eacute;. C'est une vengeance comme celle-l&agrave; que je veux, il
+me la faut, elle m'est due, je l'aurai!...</p>
+
+<p>Ses ind&eacute;cisions ne l'emp&ecirc;chaient pas de voir Chupin tous les deux
+ou trois jours comme elle se l'&eacute;tait promis, tant&ocirc;t seule, le plus
+souvent accompagn&eacute;e de tante M&eacute;die qui faisait le guet.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu'il commen&ccedil;&acirc;t &agrave; avoir
+plein le dos de ce m&eacute;tier d'espion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je risque gros, moi, &agrave; ce jeu-l&agrave;, grognait-il. J'esp&eacute;rais
+que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa s&#339;ur; il y
+serait tr&egrave;s-bien... pas du tout! Le brigand continue &agrave; vagabonder son
+fusil sous le bras et &agrave; coucher &agrave; la belle &eacute;toile dans les bois. Quel
+gibier chasse-t-il? Le p&egrave;re Chupin naturellement. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, je
+sais que mon sc&eacute;l&eacute;rat d'aubergiste de l&agrave;-bas a abandonn&eacute; son auberge
+et qu'il a disparu. O&ugrave; est-il? Peut-&ecirc;tre derri&egrave;re un de ces arbres, en
+train de choisir l'endroit de ma peau o&ugrave; il va planter son couteau...
+On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-l&agrave; apr&egrave;s ses
+chausses, et les promenades surtout ne valent rien...</p>
+
+<p>Ce qui irritait particuli&egrave;rement le vieux maraudeur, c'est qu'apr&egrave;s
+deux mois de la surveillance la plus attentive, il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave;
+cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations
+autrefois, tout &eacute;tait fini entre eux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ce dont M<sup>me</sup> Blanche ne voulait pas convenir.</p>
+
+<p>&mdash;Dites qu'ils sont plus fins que vous, p&egrave;re Chupin! r&eacute;pondait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Fins!... et comment?... Depuis que j'&eacute;pie M. Martial, il n'a pas
+d&eacute;pass&eacute; une seule fois les fortifications de Montaignac. D'un autre
+c&ocirc;t&eacute;, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrog&eacute; par ma femme, a
+d&eacute;clar&eacute; qu'il n'avait pas port&eacute; une seule lettre &agrave; la Borderie...</p>
+
+<p>Il est s&ucirc;r que sans l'espoir d'une douce et s&ucirc;re retraite &agrave;
+Courtomieu, Chupin e&ucirc;t brusquement abandonn&eacute; la partie...</p>
+
+<p>Et m&ecirc;me, en d&eacute;pit de cette perspective, et malgr&eacute; des promesses sans
+cesse renouvel&eacute;es, d&egrave;s le milieu du mois d'ao&ucirc;t, il avait presque
+enti&egrave;rement cess&eacute; toute surveillance.</p>
+
+<p>S'il venait encore aux rendez-vous, c'est qu'il avait pris la douce
+habitude de r&eacute;clamer &agrave; chaque fois quelque argent pour ses frais.</p>
+
+<p>Et quand M<sup>me</sup> Blanche lui demandait, comme toujours, l'emploi du temps
+de Martial, il racontait effront&eacute;ment tout ce qui lui passait par la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche s'en aper&ccedil;ut. C'&eacute;tait au commencement de septembre. Un
+jour, elle l'interrompit d&egrave;s les premiers mots, et le regardant
+fixement:</p>
+
+<p>&mdash;Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n'&ecirc;tes qu'un imb&eacute;cile...
+choisissez. Hier, Martial et Marie-Anne se sont promen&eacute;s ensemble un
+quart d'heure au carrefour de la Croix-d'Arcy.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait un honn&ecirc;te homme, ce vieux m&eacute;decin de Vigano, qui avait tout
+quitt&eacute; pour voler au secours de Marie-Anne. Son intelligence &eacute;tait
+sup&eacute;rieure, comme son c&#339;ur, il connaissait la vie pour avoir aim&eacute;
+et souffert, et il devait &agrave; l'exp&eacute;rience deux vertus sublimes:
+l'indulgence et la charit&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; un tel homme, une soir&eacute;e de causerie suffisait pour p&eacute;n&eacute;trer
+Marie-Anne. Aussi, pendant les quinze jours qu'il resta cach&eacute; &agrave; la
+Borderie, mit-il tout en &#339;uvre pour rassurer cette infortun&eacute;e qui se
+confiait &agrave; lui, pour la rassurer, pour la r&eacute;habiliter en quelque sorte
+&agrave; ses propres yeux.</p>
+
+<p>R&eacute;ussit-il? Assur&eacute;ment il l'esp&eacute;ra.</p>
+
+<p>Mais d&egrave;s qu'il se fut &eacute;loign&eacute;, Marie-Anne, livr&eacute;e aux inspirations de
+la solitude, ne sut plus r&eacute;agir contre la tristesse qui de plus en
+plus l'envahissait.</p>
+
+<p>Beaucoup, cependant, &agrave; sa place, eussent repris leur s&eacute;r&eacute;nit&eacute; et m&ecirc;me
+se fussent r&eacute;jouies.</p>
+
+<p>N'avait-elle pas r&eacute;ussi &agrave; dissimuler une de ces fautes qui,
+d'ordinaire, &agrave; la campagne surtout, ne se c&egrave;lent jamais!</p>
+
+<p>Qui donc la soup&ccedil;onnait, except&eacute; peut-&ecirc;tre l'abb&eacute; Midon? Personne,
+elle en &eacute;tait convaincue, et c'&eacute;tait vrai.</p>
+
+<p>Chupin lui-m&ecirc;me, son ennemi, ne se doutait de rien. Pr&eacute;occup&eacute; de
+surveiller les d&eacute;marches de Martial &agrave; Montaignac, il n'&eacute;tait pas
+venu une seule fois r&ocirc;der autour de la Borderie pendant le s&eacute;jour du
+docteur.</p>
+
+<p>Donc Marie-Anne n'avait plus rien &agrave; craindre et elle avait tout &agrave;
+esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>Mais cette conviction m&ecirc;me ne pouvait lui rendre le calme.</p>
+
+<p>C'est qu'elle &eacute;tait de ces &acirc;mes hautes et fi&egrave;res, plus sensibles au
+murmure de la conscience qu'aux clameurs de l'opinion.</p>
+
+<p>Dans le public, on lui attribuait trois amants: Chanlouineau, Martial
+et Maurice, on les lui avait jet&eacute;s au visage, mais cette calomnie ne
+l'avait pas &eacute;mue. Ce qui la torturait, c'&eacute;tait ce qu'on ne savait pas:
+la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Cette am&egrave;re pens&eacute;e: j'ai failli, ne la quittait pas, et pareille &agrave; un
+ver log&eacute; au c&#339;ur d'un bon fruit, la minait sourdement et la tuait.</p>
+
+<p>Et ce n'&eacute;tait pas tout!</p>
+
+<p>L'instinct sublime de la maternit&eacute; s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute; en elle le soir du
+d&eacute;part du m&eacute;decin. Quand elle l'entendit s'&eacute;loigner, emportant
+son enfant, elle sentit au dedans d'elle-m&ecirc;me comme un horrible
+d&eacute;chirement. Ne le reverrait-elle donc plus, ce petit &ecirc;tre qui lui
+&eacute;tait deux fois cher par la douleur et par les angoisses? Les larmes
+jaillirent de ses yeux, &agrave; cette id&eacute;e que son premier sourire ne serait
+pas pour elle.</p>
+
+<p>Ah!... sans le souvenir de Maurice, comme elle e&ucirc;t fi&egrave;rement brav&eacute;
+l'opinion et gard&eacute; son enfant!...</p>
+
+<p>Sa nature sinc&egrave;re et vaillante e&ucirc;t moins souffert des humiliations que
+de cet abandon si douloureux et du continuel mensonge de sa vie.</p>
+
+<p>Mais elle avait promis: Maurice &eacute;tait son mari, en d&eacute;finitive, le
+ma&icirc;tre, et la raison lui disait qu'elle devait conserver pour lui, non
+son honneur, h&eacute;las!... mais les apparences de l'honneur...</p>
+
+<p>Enfin, et pour comble, son sang se figeait dans ses veines, quand elle
+pensait &agrave; son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Ayant appris que Jean r&ocirc;dait dans le pays, elle avait envoy&eacute; &agrave; sa
+recherche, et apr&egrave;s bien des tergiversations, un soir, il se d&eacute;cida &agrave;
+para&icirc;tre &agrave; la Borderie.</p>
+
+<p>Rien qu'&agrave; le voir, son fusil double &agrave; l'&eacute;paule, maintenu par la
+bretelle, on s'expliquait les terreurs de Chupin.</p>
+
+<p>Ce malheureux, dont la physionomie cauteleuse &eacute;cartait les amis au
+temps de sa prosp&eacute;rit&eacute;, avait en sa mis&egrave;re l'expression farouche du
+d&eacute;sespoir pr&ecirc;t &agrave; tout. Sa maigreur, son teint h&acirc;l&eacute; et tann&eacute; par les
+intemp&eacute;ries faisaient para&icirc;tre plus profonds et plus noirs ses yeux o&ugrave;
+la haine flambait, furibonde, ardente, permanente...</p>
+
+<p>Litt&eacute;ralement ses habits s'en allaient en lambeaux.</p>
+
+<p>Quand il entra, Marie-Anne recula &eacute;pouvant&eacute;e; elle ne le reconnaissait
+pas; elle ne le remit qu'&agrave; la voix quand il dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, ma s&#339;ur!...</p>
+
+<p>&mdash;Toi!... balbutia-t-elle, mon pauvre Jean!... toi!</p>
+
+<p>Il s'examina de la t&ecirc;te aux pieds, et d'un air d'atroce raillerie:</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, pronon&ccedil;a-t-il, que je ne voudrais pas me rencontrer &agrave;
+la brune au coin d'un bois...</p>
+
+<p>Marie-Anne frissonna. Il lui semblait sous cette phrase ironique, &agrave;
+travers cette moquerie de soi, deviner une menace.</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi, mon pauvre fr&egrave;re, reprit-elle tr&egrave;s-vite, quelle vie est
+la tienne!... Pourquoi n'es-tu pas venu plus t&ocirc;t?... Heureusement
+te voici!... Nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas, tu ne
+m'abandonneras pas, j'ai tant besoin d'affection et de protection!...
+Tu vas demeurer avec moi...</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, mon Dieu!</p>
+
+<p>Une fugitive rougeur empourpra les pommettes saillantes de Jean
+Lacheneur, il parut ind&eacute;cis, puis prenant son parti:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, r&eacute;pondit-il, j'ai le droit de disposer de ma vie, mais
+non de la tienne... Nous ne devons plus nous conna&icirc;tre. Je te renie
+aujourd'hui pour que tu puisses me renier un jour. Oui, je te renie,
+toi qui es ma seule, mon unique affection... Tes plus cruels ennemis
+ne t'ont jamais calomni&eacute;e autant que moi...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, h&eacute;sita une seconde et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; dire tout haut, dans un cabaret o&ugrave; il y avait bien
+quinze personnes, que jamais je ne mettrais les pieds dans une maison
+qui t'avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;e par Chanlouineau, parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Jean!... malheureux! tu as dit cela, toi, mon fr&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dit. Il faut qu'on nous sache mortellement brouill&eacute;s, pour
+que jamais, quoi que je fasse, on ne vous accuse de complicit&eacute;, toi ou
+Maurice d'Escorval.</p>
+
+<p>Marie-Anne &eacute;tait comme p&eacute;trifi&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il est fou!... murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;En ai-je v&eacute;ritablement l'air?...</p>
+
+<p>Elle secoua la stupeur qui la paralysait, et saisissant les poignets
+de son fr&egrave;re qu'elle serrait &agrave; les briser:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu faire?... r&eacute;p&eacute;ta-t-elle. Que veux-tu donc faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien!... laisse-moi, tu me fais mal.</p>
+
+<p>&mdash;Jean!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! laisse-moi! fit-il en se d&eacute;gageant.</p>
+
+<p>Un pressentiment horrible, douloureux comme une blessure, traversa
+l'esprit de Marie-Anne...</p>
+
+<p>Elle recula, et avec un accent proph&eacute;tique:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, pronon&ccedil;a-t-elle, prends bien garde, mon fr&egrave;re!...
+C'est attirer le malheur sur soi que d'empi&eacute;ter sur la justice de
+Dieu!</p>
+
+<p>Mais rien, d&eacute;sormais, ne pouvait &eacute;mouvoir ou seulement toucher Jean
+Lacheneur. Il eut un &eacute;clat de rire strident, et faisant sonner de la
+paume de la main la batterie de son fusil:</p>
+
+<p>&mdash;Voici ma justice, &agrave; moi!... s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Accabl&eacute;e de douleur, Marie-Anne s'affaissa sur une chaise.</p>
+
+<p>Elle reconnaissait en son fr&egrave;re, cette id&eacute;e fixe, fatale, qui un jour
+s'&eacute;tait empar&eacute;e du cerveau de leur p&egrave;re, &agrave; laquelle il avait tout
+sacrifi&eacute;, famille, amis, fortune, le pr&eacute;sent et l'avenir, l'honneur
+m&ecirc;me de sa fille, qui avait fait verser des flots de sang, qui avait
+co&ucirc;t&eacute; la vie &agrave; des innocents, et qui enfin l'avait conduit lui-m&ecirc;me &agrave;
+l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Jean, murmura-t-elle, souviens-toi de notre p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le fils de Lacheneur devint livide, ses poings se crisp&egrave;rent, mais il
+eut la force de refouler sa col&egrave;re pr&egrave;s d'&eacute;clater.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a vers sa s&#339;ur, et froidement, d'un ton pos&eacute;, qui ajoutait
+&agrave; l'effroyable violence de ses menaces:</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je me souviens du p&egrave;re, dit-il, que justice sera
+faite. Ah! les coquins n'auraient pas tant d'audace, si tous les fils
+avaient ma r&eacute;solution. Un sc&eacute;l&eacute;rat h&eacute;siterait &agrave; s'attaquer &agrave; un homme
+de bien, s'il avait &agrave; se dire: &laquo;Je puis frapper cet honn&ecirc;te homme,
+mais j'aurai ensuite &agrave; compter avec ses enfants. Ils s'acharneront
+apr&egrave;s moi et apr&egrave;s les miens, et ils nous poursuivront sans paix ni
+tr&ecirc;ve, sans cesse, partout, impitoyablement. Leur haine, toujours
+arm&eacute;e et &eacute;veill&eacute;e, nous escortera, nous entourera, ce sera une guerre
+de sauvages, implacable, sans merci. Je ne sortirai plus sans craindre
+un coup de fusil, je ne porterai plus une bouch&eacute;e de pain &agrave; ma bouche
+sans redouter le poison... Et jusqu'&agrave; ce que nous ayons succomb&eacute; tous,
+moi et les miens, nous aurons, r&ocirc;dant autour de notre maison, guettant
+pour s'y glisser, une porte entreb&acirc;ill&eacute;e, la mort, le d&eacute;shonneur, la
+ruine, l'infamie, la mis&egrave;re!...&raquo;</p>
+
+<p>Il s'interrompit, riant d'un rire nerveux, et plus lentement encore:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, poursuivit-il, ce que les Sairmeuse et les Courtomieu ont &agrave;
+attendre de moi.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas &agrave; se m&eacute;prendre sur la port&eacute;e des menaces de Jean
+Lacheneur.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas l&agrave; les vaines impr&eacute;cations de la col&egrave;re. Son air grave,
+son ton pos&eacute;, son geste automatique, trahissaient une de ces rages
+froides qui durent la vie d'un homme.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me prit soin de le faire bien entendre, car il ajouta entre ses
+dents:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, les Sairmeuse et les Courtomieu sont bien haut et moi je
+suis bien bas; mais quand le ver blanc, qui est gros comme mon pouce,
+se met aux racines d'un ch&ecirc;ne l'arbre immense meurt...</p>
+
+<p>Marie-Anne ne comprenait que trop l'inanit&eacute; de ses larmes et de ses
+pri&egrave;res...</p>
+
+<p>Et cependant elle ne pouvait pas, elle ne devait pas laisser son fr&egrave;re
+s'&eacute;loigner ainsi.</p>
+
+<p>Elle se laissa glisser &agrave; genoux, et les mains jointes, d'une voix
+suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Jean, dit-elle, je t'en conjure, renonce &agrave; tes projets impies...
+Au nom de notre m&egrave;re, reviens &agrave; toi; ce sont des crimes que tu
+m&eacute;dites!...</p>
+
+<p>Il l'&eacute;crasa d'un regard plein de m&eacute;pris pour ce qu'il jugeait une
+faiblesse indigne; mais, presqu'aussit&ocirc;t, haussant les &eacute;paules:</p>
+
+<p>&mdash;Laissons cela, fit-il, j'ai eu tort de te confier mes esp&eacute;rances...
+Ne me fais pas regretter d'&ecirc;tre venu!...</p>
+
+<p>Alors Marie-Anne essaya autre chose, elle se redressa, contraignant
+ses l&egrave;vres &agrave; sourire, et, comme si rien ne se f&ucirc;t pass&eacute;, elle pria
+Jean de lui donner au moins la soir&eacute;e et de partager son modeste
+souper.</p>
+
+<p>&mdash;Reste, lui disait-elle, qu'est-ce que cela peut te faire?... rien,
+n'est-ce pas? Tu me rendras si heureuse! Puisque c'est la derni&egrave;re
+fois que nous nous voyons d'ici des ann&eacute;es, accorde-moi quelques
+heures, tu seras libre apr&egrave;s. Il y a si longtemps que nous ne nous
+sommes vus, j'ai tant souffert, j'ai tant de choses &agrave; te dire! Jean,
+mon fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, ne m'aimes-tu donc plus!...</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t fallu &ecirc;tre de bronze pour rester insensible &agrave; de telles
+pri&egrave;res; le c&#339;ur de Jean Lacheneur se gonflait d'attendrissement;
+ses traits contract&eacute;s se d&eacute;tendaient, une larme tremblait entre ses
+cils...</p>
+
+<p>Cette larme, Marie-Anne la vit, elle crut qu'elle l'emportait, et
+battant des mains:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... tu restes, s'&eacute;cria-t-elle, tu restes, c'est dit!...</p>
+
+<p>Non. Jean se roidit, en un effort supr&ecirc;me, contre l'&eacute;motion qui le
+p&eacute;n&eacute;trait, et d'une voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, r&eacute;p&eacute;ta-t-il, impossible.</p>
+
+<p>Puis, comme sa s&#339;ur s'attachait &agrave; lui, comme elle le retenait par
+ses v&ecirc;tements, il l'attira entre ses bras et la serrant contre sa
+poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre s&#339;ur, pronon&ccedil;a-t-il, pauvre Marie-Anne, tu ne sauras jamais
+tout ce qu'il m'en co&ucirc;te de te refuser, de me s&eacute;parer de toi... Mais
+il le faut. D&eacute;j&agrave;, en venant ici, j'ai commis une imprudence. C'est que
+tu ne peux savoir &agrave; quels p&eacute;rils tu serais expos&eacute;e si on soup&ccedil;onnait
+une entente entre nous. Je veux le calme et le bonheur, pour Maurice
+et pour toi, vous m&ecirc;ler &agrave; mes luttes enrag&eacute;es serait un crime. Quand
+vous serez mari&eacute;s, pensez &agrave; moi quelquefois, mais ne cherchez pas &agrave; me
+revoir, ni m&ecirc;me &agrave; savoir ce que je deviens. Un homme comme moi rompt
+avec la famille, il combat, triomphe ou p&eacute;rit seul.</p>
+
+<p>Il embrassait Marie-Anne avec une sorte d'&eacute;garement, et comme elle se
+d&eacute;battait, comme elle ne le l&acirc;chait toujours pas, il la souleva, la
+porta jusqu'&agrave; une chaise et brusquement s'arracha &agrave; ses &eacute;treintes.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu!... cria-t-il, quand tu me reverras, le p&egrave;re sera veng&eacute;.</p>
+
+<p>Elle se dressa pour se jeter sur lui, pour le retenir encore; trop
+tard.</p>
+
+<p>Il avait ouvert la porte et s'&eacute;tait enfui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, murmura l'infortun&eacute;e, mon fr&egrave;re est perdu. Rien ne
+l'arr&ecirc;tera plus maintenant.</p>
+
+<p>Une crainte vague et cependant terrifiante, inexplicable et qui avait
+l'horreur de la r&eacute;alit&eacute;, &eacute;treignait son c&#339;ur jusqu'au spasme.</p>
+
+<p>Elle se sentait comme entra&icirc;n&eacute;e dans un tourbillon de passions, de
+haines, de vengeances et de crimes, et une voix lui disait qu'elle y
+serait mis&eacute;rablement bris&eacute;e.</p>
+
+<p>Le cercle fatal du malheur qui l'entourait allait se r&eacute;tr&eacute;cissant
+autour d'elle de jour en jour.</p>
+
+<p>Mais d'autres soucis devaient la distraire de ces pressentiments
+fun&egrave;bres.</p>
+
+<p>Un soir, pendant qu'elle dressait sa petite table dans la premi&egrave;re
+pi&egrave;ce de la Borderie, elle entendit &agrave; la porte, qui &eacute;tait ferm&eacute;e au
+verrou, comme le bruissement d'une feuille de papier qu'on froisse.</p>
+
+<p>Elle regarda. On venait de glisser une lettre sous la porte.</p>
+
+<p>Bravement, sans h&eacute;siter, elle courut ouvrir... personne!</p>
+
+<p>Il faisait nuit, elle ne distingua rien dans les t&eacute;n&egrave;bres, elle pr&ecirc;ta
+l'oreille, pas un bruit ne troubla le silence.</p>
+
+<p>Toute agit&eacute;e d'un tremblement nerveux, elle ramassa la lettre,
+s'approcha de la lumi&egrave;re et regarda l'adresse:</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Sairmeuse! balbutia-t-elle, stup&eacute;fi&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle venait de reconna&icirc;tre l'&eacute;criture de Martial.</p>
+
+<p>Ainsi il lui &eacute;crivait, il osait lui &eacute;crire!...</p>
+
+<p>Le premier mouvement de Marie-Anne fut de br&ucirc;ler cette lettre, et d&eacute;j&agrave;
+elle l'approchait de la flamme, quand le souvenir de ses amis cach&eacute;s &agrave;
+la ferme du p&egrave;re Poignot l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Pour eux, pensa-t-elle, il faut que je la lise...</p>
+
+<p>Elle brisa le cachet aux armes de Sairmeuse et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re Marie-Anne,</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre avez-vous devin&eacute; l'homme qui a su imprimer aux &eacute;v&eacute;nements
+une direction toute nouvelle et certainement surprenante.</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre avez-vous compris les inspirations qui le guident.</p>
+
+<p>&laquo;S'il en est ainsi, je suis r&eacute;compens&eacute; de mes efforts, car vous ne
+pouvez plus me refuser votre amiti&eacute; et votre estime...</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, mon &#339;uvre de r&eacute;paration n'est pas achev&eacute;e. J'ai tout
+pr&eacute;par&eacute; pour la r&eacute;vision du jugement qui a condamn&eacute; &agrave; mort le baron
+d'Escorval, ou pour son recours en gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&laquo;Vous devez savoir o&ugrave; se cache M. d'Escorval, faites-lui conna&icirc;tre mes
+desseins, sachez de lui ce qu'il pr&eacute;f&egrave;re ou de la r&eacute;vision ou de sa
+gr&acirc;ce pure et simple.</p>
+
+<p>&laquo;S'il se d&eacute;cide pour un nouveau jugement, j'aurai pour lui un
+sauf-conduit de Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;J'attends une r&eacute;ponse pour agir.</p>
+
+<p class="r">&laquo;<span class="smcap">Martial de Sairmeuse</span>.&raquo;</p>
+
+<p>Marie-Anne eut comme un &eacute;blouissement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la seconde fois que Martial l'&eacute;tonnait par la grandeur de sa
+passion.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc de quoi &eacute;taient capables deux hommes qui l'avaient aim&eacute;e et
+qu'elle avait repouss&eacute;s!</p>
+
+<p>L'un, Chanlouineau, apr&egrave;s &ecirc;tre mort pour elle, la prot&eacute;geait encore...</p>
+
+<p>L'autre, le marquis de Sairmeuse, lui sacrifiait les convictions de
+sa vie et les pr&eacute;jug&eacute;s de sa race, et jouait, pour elle, avec une
+magnifique imprudence, la fortune politique de sa maison...</p>
+
+<p>Et cependant, celui qu'elle avait choisi, l'&eacute;lu de son &acirc;me, le p&egrave;re
+de son enfant, Maurice d'Escorval, depuis cinq mois qu'il l'avait
+quitt&eacute;e, n'avait pas donn&eacute; signe de vie.</p>
+
+<p>Mais toutes ces pens&eacute;es confuses s'effac&egrave;rent devant un doute terrible
+qui lui vint:</p>
+
+<p>&mdash;Si la lettre de Martial cachait un pi&egrave;ge!</p>
+
+<p>Le soup&ccedil;on ne se discute ni se s'explique: il est ou il n'est pas.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, brusquement, sans raison, Marie-Anne passa de la plus
+vive admiration &agrave; la plus extr&ecirc;me d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'&eacute;cria-t-elle, le marquis de Sairmeuse serait un h&eacute;ros, s'il
+&eacute;tait sinc&egrave;re!...</p>
+
+<p>Or, elle ne voulait pas qu'il f&ucirc;t un h&eacute;ros.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; elle en &eacute;tait &agrave; s'en vouloir comme d'une vilaine action,
+d'avoir pu, d'avoir os&eacute; comparer Maurice d'Escorval et le marquis de
+Sairmeuse.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de ses soup&ccedil;ons fut qu'elle h&eacute;sita cinq jours &agrave; se rendre
+&agrave; l'endroit o&ugrave; d'ordinaire l'attendait le p&egrave;re Poignot.</p>
+
+<p>Elle n'y trouva pas l'honn&ecirc;te fermier, mais l'abb&eacute; Midon, fort inquiet
+de son absence.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la nuit, mais Marie-Anne, heureusement, savait la lettre de
+Martial par c&#339;ur.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; la lui fit r&eacute;citer &agrave; deux reprises, tr&egrave;s-lentement la seconde
+fois, et quand elle eut termin&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme, dit le pr&ecirc;tre, a les vices et les pr&eacute;jug&eacute;s de sa
+naissance et de son &eacute;ducation, mais son c&#339;ur est noble et g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>Et comme Marie-Anne exposait ses soup&ccedil;ons:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, mon enfant, interrompit-il, le marquis est
+certainement sinc&egrave;re. Ne pas profiter de sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, serait une
+faute.... &agrave; mon avis, du moins. Confiez-moi cette lettre, nous
+nous consulterons, le baron et moi, et demain je vous dirai notre
+d&eacute;cision...</p>
+
+<p>Marie-Anne s'&eacute;loigna, toute agit&eacute;e, et s'indignant de son agitation.</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, cet homme de tant d'exp&eacute;rience, et si froid, avait &eacute;t&eacute; &eacute;mu des
+proc&eacute;d&eacute;s de Martial et les avait admir&eacute;s. Il l'avait lou&eacute; avec une
+sorte d'enthousiasme, et il &eacute;tait all&eacute; jusqu'&agrave; dire que ce jeune
+marquis de Sairmeuse, combl&eacute; d&eacute;j&agrave; de tous les avantages de la
+naissance et de la fortune, cachait peut-&ecirc;tre, sous son insouciance
+affect&eacute;e, un g&eacute;nie sup&eacute;rieur...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;tait complaisamment &agrave; ces &eacute;loges de l'abb&eacute;, puis, tout &agrave;
+coup, s'en irritant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que m'importe!... r&eacute;p&eacute;tait-elle, que m'importe!...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon l'attendait avec une impatience f&eacute;brile, quand elle le
+rejoignit, vingt-quatre heures plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Escorval est enti&egrave;rement de mon avis, lui dit-il, nous devons
+nous abandonner au marquis de Sairmeuse. Seulement, le baron, qui est
+innocent, ne peut pas, ne veut pas accepter de gr&acirc;ce. Il demande la
+r&eacute;vision de l'inique jugement qui l'a condamn&eacute;.</p>
+
+<p>Encore qu'elle d&ucirc;t pressentir cette d&eacute;termination, Marie-Anne parut
+stup&eacute;fi&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... dit-elle, M. d'Escorval se livrera &agrave; ses ennemis, il se
+constituera prisonnier!...</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Sairmeuse ne promet-il pas un sauf conduit du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>Elle ne trouva pas d'objection, et d'un ton soumis:</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, monsieur le cur&eacute;, dit-elle, je vous
+demanderai le brouillon de la lettre que je dois &eacute;crire &agrave; M. Martial.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre fut un moment sans r&eacute;pondre. Il &eacute;tait &eacute;vident qu'il reculait
+devant ce qu'il avait &agrave; dire. Enfin, se d&eacute;cidant:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas &eacute;crire, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas que je me d&eacute;fie, je le r&eacute;p&egrave;te, mais une lettre est
+indiscr&egrave;te, elle n'arrive pas toujours &agrave; son adresse, ou elle
+s'&eacute;gare... Il faut que vous voyez M. de Sairmeuse...</p>
+
+<p>Marie-Anne recula, plus &eacute;pouvant&eacute;e que si un spectre e&ucirc;t jailli de
+terre sous ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! monsieur le cur&eacute;, s'&eacute;cria-t-elle, jamais!...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon ne parut pas s'&eacute;tonner.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends votre r&eacute;sistance, mon enfant, pronon&ccedil;a-t-il doucement;
+votre r&eacute;putation n'a que trop souffert des assiduit&eacute;s du marquis de
+Sairmeuse...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, je vous en prie...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas &agrave; h&eacute;siter, mon enfant, le devoir parle... Vous devez ce
+sacrifice au salut d'un innocent perdu par votre p&egrave;re...</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, s&ucirc;r de l'empire de ce grand mot, devoir, sur cette
+infortun&eacute;e, il lui expliqua tout ce qu'elle aurait &agrave; dire, et il ne la
+quitta qu'apr&egrave;s qu'elle lui e&ucirc;t promis d'ob&eacute;ir...</p>
+
+<p>Elle avait promis, l'id&eacute;e ne lui vint pas de manquer &agrave; sa promesse,
+et elle fit prier Martial de se trouver au carrefour de la
+Croix-d'Arcy... Mais jamais sacrifice ne lui avait &eacute;t&eacute; si douloureux.</p>
+
+<p>Cependant, la cause de sa r&eacute;pugnance n'&eacute;tait pas celle que croyait
+l'abb&eacute; Midon. Sa r&eacute;putation!... h&eacute;las! elle la savait &agrave; jamais perdue.
+Non, ce n'&eacute;tait pas cela!...</p>
+
+<p>Quinze jours plus t&ocirc;t, elle ne se f&ucirc;t pas seulement inqui&eacute;t&eacute;e de cette
+entrevue. Alors elle ne ha&iuml;ssait plus Martial, il est vrai, mais il
+lui &eacute;tait absolument indiff&eacute;rent, tandis que maintenant...</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, en choisissant pour le rencontrer le carrefour de la
+Croix-d'Arcy, peut-&ecirc;tre esp&eacute;rait-elle que cet endroit, qui lui
+rappelait tant de cruels souvenirs, lui rendrait quelque chose de ses
+sentiments d'autrefois...</p>
+
+<p>Tout en suivant le chemin qui conduisait au rendez-vous, elle se
+disait que sans doute Martial la blesserait par ce ton de galanterie
+l&eacute;g&egrave;re qui lui &eacute;tait habituel, et elle s'en r&eacute;jouissait...</p>
+
+<p>En cela elle se trompait.</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait extr&ecirc;mement &eacute;mu, elle le remarqua, si troubl&eacute;e qu'elle
+f&ucirc;t elle-m&ecirc;me, mais il ne lui adressa pas une parole qui n'e&ucirc;t trait &agrave;
+l'affaire du baron.</p>
+
+<p>Seulement, quand elle eut termin&eacute;, lorsqu'il eut souscrit &agrave; toutes les
+conditions:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes amis, n'est-ce pas? demanda-t-il tristement.</p>
+
+<p>D'une voix expirante elle r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Et ce fut tout. Il remonta sur son cheval que tenait un domestique et
+reprit &agrave; fond de train la route de Montaignac.</p>
+
+<p>Clou&eacute;e sur place, haletante, la joue en feu, remu&eacute;e jusqu'au plus
+profond d'elle-m&ecirc;me, Marie-Anne le suivit un moment des yeux, et alors
+une clart&eacute; fulgurante se fit dans son &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'&eacute;cria-t-elle, quelle indigne cr&eacute;ature suis-je donc!...
+Est-ce que je n'aime pas, est-ce que je n'aurais jamais aim&eacute; Maurice,
+mon mari, le p&egrave;re de mon enfant?</p>
+
+<p>Sa voix tremblait encore d'une affreuse &eacute;motion quand elle raconta &agrave;
+l'abb&eacute; Midon les d&eacute;tails de l'entrevue. Mais il ne s'en aper&ccedil;ut pas.
+Il ne songeait qu'au salut de M. d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien, pronon&ccedil;a-t-il, que Martial dirait <i>Amen</i> &agrave; tout. Je
+le savais si bien que toutes les mesures sont prises pour que le baron
+quitte la ferme... Il attendra, cach&eacute; chez vous, le sauf-conduit de Sa
+Majest&eacute;...</p>
+
+<p>Et comme Marie-Anne s'&eacute;tonnait de la rapidit&eacute; de cette d&eacute;cision:</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;troitesse du grenier et la chaleur compromettent la convalescence
+du baron, poursuivit l'abb&eacute;. Ainsi, appr&ecirc;tez tout chez vous pour
+demain soir... La nuit venue, un des fils Poignot vous portera, en
+deux voyages, tout ce que nous avons ici. Vers onze heures, nous
+installerons M. d'Escorval sur une charrette, et, ma foi!... nous
+souperons tous &agrave; la Borderie...</p>
+
+<p>Tout en regagnant son logis:</p>
+
+<p>&mdash;Le ciel vient &agrave; notre secours, pensait Marie-Anne.</p>
+
+<p>Elle songeait qu'elle ne serait plus seule, qu'elle aurait pr&egrave;s d'elle
+M<sup>me</sup> d'Escorval, qui lui parlerait de Maurice, et que tous ces amis qui
+l'entoureraient l'aideraient &agrave; chasser cette pens&eacute;e de Martial qui
+l'obs&eacute;dait.</p>
+
+<p>Aussi, le lendemain &eacute;tait-elle plus gaie qu'elle ne l'avait &eacute;t&eacute; depuis
+bien des mois, et une fois, tout en arrangeant son petit m&eacute;nage, elle
+se surprit &agrave; chanter.</p>
+
+<p>Huit heures sonnaient, quand elle entendit un coup de sifflet...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le signal du fils Poignot, qui apportait un fauteuil de
+malade, qu'on avait eu bien de la peine &agrave; se procurer, la trousse et
+la bo&icirc;te de m&eacute;dicaments de l'abb&eacute; Midon, et un sac plein de livres...</p>
+
+<p>Tous ces objets, Marie-Anne les disposa dans cette chambre du premier
+&eacute;tage, que Chanlouineau avait voulu si magnifique pour elle, et
+qu'elle destinait au baron...</p>
+
+<p>Elle sortit ensuite pour aller au devant du fils Poignot, qui avait
+annonc&eacute; qu'il allait revenir...</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait noire, Marie-Anne se h&acirc;tait... elle n'aper&ccedil;ut pas dans
+son petit jardin, pr&egrave;s d'un massif de lilas, deux ombres immobiles...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h3>
+
+
+<p>Pris par M<sup>me</sup> Blanche en flagrant d&eacute;lit de mensonge ou tout au moins de
+n&eacute;gligence, Chupin demeura un moment interloqu&eacute;.</p>
+
+<p>Il voyait s'&eacute;vanouir cette perspective tant caress&eacute;e d'une retraite
+&agrave; Courtomieu; il voyait se tarir brusquement une source de faciles
+b&eacute;n&eacute;fices qui lui permettaient d'&eacute;pargner son tr&eacute;sor et m&ecirc;me de le
+grossir.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins il reprit son assurance, et d'un beau ton de franchise:</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut bien que je ne sois qu'une b&ecirc;te, dit-il &agrave; la jeune
+femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux
+rapport.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui,
+certes, ignoraient l'int&eacute;r&ecirc;t qu'ils avaient pour moi, et qui n'ont pu
+s'entendre...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai que le soleil nous &eacute;claire, je vous jure...</p>
+
+<p>&mdash;Ne jurez pas... Avouez tout simplement avoir manqu&eacute; de z&egrave;le.</p>
+
+<p>L'accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que
+Chupin cessa de nier et changea de tactique.</p>
+
+<p>Se grimant d'humilit&eacute;, il confessa que la veille, en effet, il s'&eacute;tait
+rel&acirc;ch&eacute; de sa surveillance; il avait eu des affaires, un de ses gars,
+le cadet, s'&eacute;tait foul&eacute; le pied, puis il avait rencontr&eacute; des amis, on
+l'avait entra&icirc;n&eacute; au cabaret, on l'avait r&eacute;gal&eacute;, il avait bu plus que
+de coutume, de sorte que...</p>
+
+<p>Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource
+supr&ecirc;me de tout paysan serr&eacute; de pr&egrave;s, et &agrave; chaque moment il
+s'interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour
+se bourrer de coups de poing en s'adressant des injures.</p>
+
+<p>&mdash;Vieil ivrogne! disait-il, cela t'apprendra... Maudite boisson!...</p>
+
+<p>Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer M<sup>me</sup> Blanche, ne
+faisait que fortifier le soup&ccedil;on qui lui &eacute;tait venu.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est bel et bien, p&egrave;re Chupin, interrompit-elle d'un
+ton fort sec, qu'allez-vous faire maintenant pour r&eacute;parer votre
+maladresse?...</p>
+
+<p>Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et,
+feignant la plus violente col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je compte faire!... s'&eacute;cria-t-il; oh! on le verra bien. Je
+prouverai qu'on ne se moque pas de moi impun&eacute;ment. D'abord, je plante
+l&agrave; le marquis de Sairmeuse pour ne m'occuper que de cette gueuse de
+Marie-Anne. Tout pr&egrave;s de la Borderie, il y a un petit bocage; d&egrave;s ce
+soir je m'y installe, et je veux que le diable me br&ucirc;le s'il entre un
+chat dans la maison sans que je le voie.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre votre id&eacute;e est-elle bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche n'insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en
+tira trois louis qu'elle tendit &agrave; Chupin, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme
+celle-ci, et je me verrais forc&eacute;e de m'adresser &agrave; un autre.</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur s'en alla sifflotant et tout tranquillis&eacute;.</p>
+
+<p>On l'employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses
+invalides...</p>
+
+<p>Il avait tort de se rassurer ainsi. La g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de M<sup>me</sup> Blanche
+n'&eacute;tait qu'une ruse destin&eacute;e &agrave; masquer ses d&eacute;fiances.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dois rien en laisser para&icirc;tre, pensait-elle, tant que je
+n'aurai pas une preuve.</p>
+
+<p>Et dans le fait, pourquoi ne l'e&ucirc;t-il pas trahie, ce mis&eacute;rable, dont
+le m&eacute;tier &eacute;tait de trahir!... Quelle raison avait-elle d'ajouter foi
+&agrave; ses rapports? Elle le payait!... La belle affaire! D'autres, en le
+payant mieux devaient certainement avoir la pr&eacute;f&eacute;rence!</p>
+
+<p>Qui assurait M<sup>me</sup> Blanche que, tandis qu'elle pensait faire surveiller,
+elle n'&eacute;tait pas surveill&eacute;e elle-m&ecirc;me!... Elle e&ucirc;t reconnu &agrave; ce trait
+la duplicit&eacute; du marquis de Sairmeuse, de son mari.</p>
+
+<p>Mais comment savoir et savoir vite surtout? Ah! elle n'apercevait
+qu'un moyen, d&eacute;sagr&eacute;able sans doute, mais s&ucirc;r: &eacute;pier elle-m&ecirc;me son
+espion.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e l'obs&eacute;da si bien, que le d&icirc;ner termin&eacute;, et comme la nuit
+tombait, elle appela tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>&mdash;Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j'ai une course
+&agrave; faire et tu m'accompagnes.</p>
+
+<p>La parente pauvre &eacute;tendit la main vers un cordon de sonnette, sa ni&egrave;ce
+l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas
+qu'on sache au ch&acirc;teau que nous sortons.</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons donc seules?</p>
+
+<p>&mdash;Seules.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, &agrave; pied, la nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis press&eacute;e, tante, interrompit durement M<sup>me</sup> Blanche, et je
+t'attends.</p>
+
+<p>En un clin d'&#339;il la parente pauvre fut pr&ecirc;te.</p>
+
+<p>On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques
+d&icirc;naient, M<sup>me</sup> Blanche et tante M&eacute;die purent gagner, sans &ecirc;tre vues,
+une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allons-nous, mon Dieu!... g&eacute;missait tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'importe!... viens...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche allait &agrave; la Borderie.</p>
+
+<p>Elle e&ucirc;t pu prendre la route qui borde l'Oiselle, mais elle pr&eacute;f&eacute;ra
+couper &agrave; travers champs, jugeant que de cette fa&ccedil;on elle &eacute;tait s&ucirc;re de
+ne rencontrer personne.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait magnifique mais tr&egrave;s-obscure, et &agrave; chaque instant les
+deux femmes &eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;es par quelque obstacle, haie vive ou foss&eacute;.
+Deux fois M<sup>me</sup> Blanche perdit sa direction. La pauvre tante M&eacute;die se
+heurtait &agrave; toutes les mottes de terre, tr&eacute;buchait &agrave; tous les sillons,
+elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible ni&egrave;ce &eacute;tait
+impitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin
+comme tu pourras.</p>
+
+<p>Et la parente pauvre marchait.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s une course de plus d'une heure, M<sup>me</sup> Blanche respira. Elle
+reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s'arr&ecirc;ta dans le petit
+bois que Chupin appelait &laquo;le bocage.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous donc arriv&eacute;es? demanda tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais tais-toi, reste l&agrave;, je veux voir quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! tu me laisses seule?... Blanche, je t'en prie, que veux-tu
+faire?... Mon Dieu, tu m'&eacute;pouvantes... j'ai peur, Blanche!...</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; la jeune femme s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;e. Elle parcourait en tous sens le
+petit bois, cherchant Chupin. Elle ne le trouva pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais devin&eacute;, pensait-elle, les dents serr&eacute;es par la col&egrave;re, le
+mis&eacute;rable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas l&agrave;,
+dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma cr&eacute;dulit&eacute;!...</p>
+
+<p>Elle rejoignit tante M&eacute;die &agrave; demi-morte de frayeur, et toutes deux
+s'avanc&egrave;rent jusqu'&agrave; la lisi&egrave;re du &laquo;bocage,&raquo; &agrave; un endroit d'o&ugrave; l'on
+d&eacute;couvrait la fa&ccedil;ade de la Borderie.</p>
+
+<p>Deux fen&ecirc;tres au premier &eacute;tage &eacute;taient &eacute;clair&eacute;es de lueurs rouge&acirc;tres
+et mobiles... &Eacute;videmment il y avait du feu dans la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, murmura M<sup>me</sup> Blanche, Martial est si frileux!</p>
+
+<p>Elle songeait &agrave; s'avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua
+sur place.</p>
+
+<p>Elle regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s, et malgr&eacute; l'obscurit&eacute;, elle aper&ccedil;ut au
+milieu du sentier qui allait de la Borderie &agrave; la grande route, un
+homme charg&eacute; d'objets qu'elle ne distinguait pas...</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la
+maison et marcha &agrave; la rencontre de l'homme.</p>
+
+<p>Ils ne se dirent que deux mots, et rentr&egrave;rent ensemble &agrave; la Borderie.
+Puis, l'homme ressortit, sans son fardeau, et s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie!... murmurait M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Patiemment, pendant plus d'une demi-heure, elle attendit, et comme
+rien ne bougeait:</p>
+
+<p>&mdash;Approchons, dit-elle &agrave; tante M&eacute;die, je veux regarder par les
+fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Elles approch&egrave;rent, en effet, mais au moment o&ugrave; elles arrivaient
+dans le petit jardin, la porte de la maison s'ouvrit si brusquement
+qu'elles n'eurent que le temps de se blottir contre un massif de
+lilas...</p>
+
+<p>Marie-Anne sortait sans fermer sa porte &agrave; clef, l'imprudente. Elle
+descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche, alors, saisit le bras de tante M&eacute;die, et le serrant &agrave; la
+faire crier:</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi ici, lui dit-elle d'une voix rauque et br&egrave;ve, et quoi
+qu'il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours &agrave;
+Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens...</p>
+
+<p>Et elle entra dans la Borderie...</p>
+
+<p>Marie-Anne, en s'&eacute;loignant, avait d&eacute;pos&eacute; un flambeau sur la table de
+la premi&egrave;re pi&egrave;ce, M<sup>me</sup> Blanche s'en empara, et hardiment elle se mit &agrave;
+parcourir tout le rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait fait tant de fois expliquer la distribution de la
+Borderie, que les &ecirc;tres lui &eacute;taient familiers, elle se reconnaissait
+pour ainsi dire.</p>
+
+<p>Et elle allait, pouss&eacute;e par une volont&eacute; plus forte que sa raison,
+tranquillement, comme si elle e&ucirc;t fait la chose du monde la plus
+naturelle, examinant chaque chose...</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les descriptions de Chupin, la pauvret&eacute; de ce logis de paysan
+l'&eacute;tonnait. Pas d'autre plancher que le sol raboteux, les murs &eacute;taient
+&agrave; peine pass&eacute;s &agrave; la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et
+de paquets d'herbes pendaient; de lourdes tables &agrave; peine &eacute;quarries,
+quelques chaises grossi&egrave;res, des escabeaux et des bancs de bois
+constituaient tout le mobilier.</p>
+
+<p>Marie-Anne, &eacute;videmment, habitait la pi&egrave;ce du fond. C'&eacute;tait la seule o&ugrave;
+il y e&ucirc;t un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts,
+&agrave; baldaquin avec des colonnes torses, drap&eacute;s de rideaux de serge verte
+glissant sur des tringles de fer.</p>
+
+<p>&Agrave; la t&ecirc;te du lit, accroch&eacute; au mur, pendait un b&eacute;nitier dont la croix
+retenait un rameau de buis dess&eacute;ch&eacute;. M<sup>me</sup> Blanche trempa son doigt dans
+le b&eacute;nitier, il &eacute;tait plein d'eau b&eacute;nite.</p>
+
+<p>Devant la fen&ecirc;tre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet
+mobile, supportait un pot &agrave; eau et une cuvette de la fa&iuml;ence la plus
+commune.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut avouer, se dit M<sup>me</sup> Blanche, que mon mari loge mal ses
+amours!...</p>
+
+<p>R&eacute;ellement, elle en &eacute;tait presque &agrave; se demander si la jalousie ne
+l'avait pas &eacute;gar&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle se rappelait les habitudes d&eacute;licates de Martial, les recherches
+de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les
+concilier avec ce d&eacute;n&ucirc;ment. Puis, il y avait cette eau b&eacute;nite!...</p>
+
+<p>Ses doutes lui revinrent dans la cuisine.</p>
+
+<p>Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui &laquo;embaumait,&raquo; et sur des
+cendres chaudes, plusieurs casseroles o&ugrave; mijotaient des rago&ucirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne peut &ecirc;tre pour elle, murmura M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Et le souvenir lui revenant de ces deux fen&ecirc;tres du premier &eacute;tage
+qu'elle avait vues illumin&eacute;es par les clart&eacute;s tremblantes de la
+flamme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave;-haut qu'il faut voir, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>L'escalier &eacute;tait dans la pi&egrave;ce du milieu, elle le savait; elle monta
+vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de
+rage.</p>
+
+<p>Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le
+sanctuaire de son grand amour, qu'il avait orn&eacute;e avec le fanatisme de
+la passion, o&ugrave; il avait accumul&eacute; tout ce qu'on lui avait dit &ecirc;tre le
+luxe des plus grands et des plus riches.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc la v&eacute;rit&eacute;!... se disait M<sup>me</sup> Blanche, an&eacute;antie de stupeur,
+et moi qui tout &agrave; l'heure, en bas, doutais encore, qui me disais que
+c'&eacute;tait trop pauvre et trop froid pour l'adult&egrave;re. Mis&eacute;rable dupe que
+je suis! En bas, ils ont tout dispos&eacute; pour le monde, pour les allants
+et venants, pour les imb&eacute;ciles... Ici, tout est arrang&eacute; pour eux. Le
+rez-de-chauss&eacute;e, c'est l'apparence de l'aust&egrave;re sagesse, le premier
+&eacute;tage, c'est la r&eacute;alit&eacute; de la d&eacute;bauche. Maintenant, je reconnais bien
+l'&eacute;tonnante dissimulation de Martial. Il l'aime tant, cette
+vile cr&eacute;ature qui est sa ma&icirc;tresse, qu'il s'inqui&egrave;te m&ecirc;me de sa
+r&eacute;putation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis
+myst&eacute;rieux de leurs amours. C'est ici qu'ils se rient de moi, pauvre
+d&eacute;laiss&eacute;e, dont le mariage n'a pas m&ecirc;me eu de premi&egrave;re nuit...</p>
+
+<p>Elle avait souhait&eacute; la certitude; elle l'avait, croyait-elle, et
+foudroyante.</p>
+
+<p>Eh bien! elle pr&eacute;f&eacute;rait encore cette horrible blessure de la v&eacute;rit&eacute;
+aux incessants coups d'&eacute;pingle du soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>Et comme si elle e&ucirc;t go&ucirc;t&eacute; une &acirc;pre jouissance &agrave; se prouver l'&eacute;tendue
+de l'amour de Martial pour une rivale ex&eacute;cr&eacute;e, elle inventoriait, en
+quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde
+&eacute;toffe de soie broch&eacute;e des rideaux, sondant du bout du pied
+l'&eacute;paisseur des tapis.</p>
+
+<p>Tout d'ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu'un: le feu
+clair, le grand fauteuil roul&eacute; pr&egrave;s de l'&acirc;tre, les pantoufles brod&eacute;es
+plac&eacute;es devant le fauteuil.</p>
+
+<p>Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu
+qui avait siffl&eacute; venait lui annoncer l'arriv&eacute;e de son amant, et elle
+&eacute;tait sortie pour courir au-devant de lui.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, une circonstance futile prouvait que ce messager n'&eacute;tait pas
+attendu.</p>
+
+<p>Sur la chemin&eacute;e se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait clair que Marie-Anne s'appr&ecirc;tait &agrave; le boire, quand elle avait
+&eacute;t&eacute; surprise par le signal...</p>
+
+<p>Mais qu'importait ce d&eacute;tail &agrave; M<sup>me</sup> Blanche!...</p>
+
+<p>Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa
+d&eacute;couverte, lorsque ses yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur une grande bo&icirc;te de
+ch&ecirc;ne, ouverte sur une table, pr&egrave;s de la porte vitr&eacute;e du cabinet de
+toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots.</p>
+
+<p>Machinalement, elle s'approcha, et parmi les flacons, elle en
+distingua deux, de verre bleus, bouch&eacute;s &agrave; l'&eacute;meri, sur lesquels le
+mot: poison, &eacute;tait &eacute;crit au-dessus de caract&egrave;res ind&eacute;chiffrables.</p>
+
+<p>Poison!... M<sup>me</sup> Blanche fut plus d'une minute sans pouvoir d&eacute;tourner
+les yeux de ce mot qui la fascinait.</p>
+
+<p>Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces
+flacons et le bol rest&eacute; sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas!... murmura-t-elle, je m'esquiverais apr&egrave;s...</p>
+
+<p>Une r&eacute;flexion terrible l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne
+serait pas lui qui boirait le contenu du bol!...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu d&eacute;cidera!... murmura la jeune femme. Mieux vaut d'ailleurs
+savoir son mari mort qu'appartenant &agrave; une autre femme!...</p>
+
+<p>Et d'une main ferme, elle prit au hasard un des flacons...</p>
+
+<p>Depuis son entr&eacute;e &agrave; la Borderie, M<sup>me</sup> Blanche n'avait pas, on peut le
+dire, conscience de ses actes. La haine a des &eacute;garements qui troublent
+le cerveau comme les vapeurs de l'alcool.</p>
+
+<p>Mais l'impression terrible qu'elle ressentit au contact du verre
+dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la
+facult&eacute; de d&eacute;lib&eacute;rer lui revint...</p>
+
+<p>Et la preuve, c'est que sa premi&egrave;re pens&eacute;e fut celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore jusqu'au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en
+dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou tr&egrave;s-peu?...</p>
+
+<p>Elle d&eacute;boucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son
+contenu dans le creux de sa main.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une poudre blanche, tr&egrave;s-fine, scintillante comme s'il s'y f&ucirc;t
+trouv&eacute; de la poussi&egrave;re de verre, et ressemblant beaucoup &agrave; du sucre
+pil&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce vraiment du sucre? pensa M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>R&eacute;solue &agrave; s'en assurer, elle mouilla l&eacute;g&egrave;rement le bout de son doigt
+et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu'elle posa sur sa
+langue et qu'elle cracha aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Sa sensation fut celle que lui e&ucirc;t donn&eacute; un morceau de pomme
+tr&egrave;s-s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;tiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible
+sourire.</p>
+
+<p>Et, sans h&eacute;siter, sans p&acirc;lir, sans remords, elle laissa tomber dans la
+tasse tout ce que contenait le flacon...</p>
+
+<p>Elle avait si bien tout son sang-froid, qu'elle songea que cette
+poudre serait peut-&ecirc;tre lente &agrave; se dissoudre, et qu'elle eut la
+sinistre pr&eacute;voyance de l'agiter avec une cuiller pendant plus d'une
+minute.</p>
+
+<p>Cela fait,&mdash;elle pensait &agrave; tout,&mdash;elle go&ucirc;ta le bouillon. Il avait
+une saveur l&eacute;g&egrave;rement &acirc;pre, mais trop peu sensible pour &eacute;veiller des
+d&eacute;fiances...</p>
+
+<p>Alors, M<sup>me</sup> Blanche respira. Qu'elle r&eacute;uss&icirc;t &agrave; s'esquiver maintenant,
+et elle &eacute;tait veng&eacute;e, et elle &eacute;tait assur&eacute;e de l'impunit&eacute;...</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans
+l'escalier la terrifia.</p>
+
+<p>Deux personnes montaient... O&ugrave; fuir, o&ugrave; se cacher?...</p>
+
+<p>Elle se sentait si bien prise et perdue, qu'elle eut l'id&eacute;e de jeter
+le bol au feu, d'attendre et de payer d'audace...</p>
+
+<p>Mais non!... une ressource restait... le cabinet de toilette... Elle
+s'y pr&eacute;cipita.</p>
+
+<p>Elle avait si bien attendu &agrave; la derni&egrave;re seconde, qu'elle n'osa pas
+refermer la porte: le seul claquement du p&ecirc;ne dans sa g&acirc;che l'e&ucirc;t
+trahie.</p>
+
+<p>Elle devait s'en applaudir, l'entre-b&acirc;illure lui permettant de mieux
+voir et de tout entendre.</p>
+
+<p>Marie-Anne rentrait, suivie d'un jeune paysan qui portait un gros
+paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici ma lumi&egrave;re, s'&eacute;cria-t-elle d&egrave;s le seuil, le contentement
+me fait perdre l'esprit; j'aurais jur&eacute; que je l'avais descendue et
+pos&eacute;e sur la table, en bas.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche fr&eacute;mit. Elle n'avait pas song&eacute; &agrave; cette circonstance!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, r&eacute;pondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard.</p>
+
+<p>Le brave paysan d&eacute;posa son paquet et respira bruyamment.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc le d&eacute;m&eacute;nagement fini, s'&eacute;cria-t-il. &Ccedil;'a &eacute;t&eacute; fait
+lestement, j'esp&egrave;re, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre
+monsieur peut venir...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle heure se mettra-t-il en route?</p>
+
+<p>&mdash;On attellera &agrave; onze heures, comme c'&eacute;tait convenu... Ah! il lui
+tarde joliment d'&ecirc;tre ici; il y sera vers minuit...</p>
+
+<p>Marie-Anne consulta de l'&#339;il la magnifique pendule de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... c'est plus
+qu'il ne faut. Le souper est pr&ecirc;t, je vais dresser la table, l&agrave;,
+devant le feu... Dites-lui qu'il m'apporte un bon app&eacute;tit.</p>
+
+<p>&mdash;On lui dira... Et vous savez, mademoiselle, bien des remerc&icirc;ments
+d'&ecirc;tre venue &agrave; ma rencontre et de m'avoir aid&eacute; au second voyage. Ce
+que j'apportais n'&eacute;tait pas lourd, mais c'&eacute;tait si embarrassant!...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre accepteriez-vous un verre de vin?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Au revoir,
+mademoiselle Lacheneur.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, Poignot.</p>
+
+<p>Ce nom de Poignot n'apprenait rien &agrave; M<sup>me</sup> Blanche...</p>
+
+<p>Ah! si elle e&ucirc;t entendu prononcer le nom de M. d'Escorval, de la
+baronne ou de l'abb&eacute; Midon, ses certitudes eussent &eacute;t&eacute; troubl&eacute;es, sa
+r&eacute;solution e&ucirc;t chancel&eacute;, et qui sait alors!</p>
+
+<p>Mais non, rien!... Le fils Poignot, pour d&eacute;signer le baron, avait dit:
+&laquo;le monsieur,&raquo; Marie-Anne disait: &laquo;Il...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il...&raquo; n'est-ce pas toujours celui qui emplit et obs&egrave;de notre pens&eacute;e,
+ami ou ennemi, le mari qu'on hait ou l'amant qu'on adore.</p>
+
+<p>&laquo;Le monsieur!... Il!...&raquo; M<sup>me</sup> Blanche traduisait Martial.</p>
+
+<p>Oui, pour elle c'&eacute;tait le marquis de Sairmeuse qui devait arriver &agrave;
+minuit, elle l'e&ucirc;t jur&eacute;, elle en &eacute;tait s&ucirc;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait lui qui s'&eacute;tait fait pr&eacute;c&eacute;der de ce commissionnaire charg&eacute; de
+paquets.</p>
+
+<p>Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu'il avait
+l'habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait
+des hardes... M<sup>me</sup> Blanche l'avait bien entendu: des hardes!...</p>
+
+<p>C'est-&agrave;-dire qu'il se trouvait si bien &agrave; la Borderie, qu'il y
+compl&eacute;tait son installation, il s'y &eacute;tablissait, il y voulait &ecirc;tre
+chez lui. Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il las du myst&egrave;re, et se proposait-il d'y
+vivre ouvertement, au m&eacute;pris de son rang, de sa dignit&eacute;, de ses
+devoirs, sans souci des pr&eacute;jug&eacute;s et des id&eacute;es re&ccedil;ues...</p>
+
+<p>Voil&agrave; quelles conjectures, pareilles &agrave; de l'huile sur un brasier,
+enflammaient la haine de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Comment, apr&egrave;s cela, e&ucirc;t-elle h&eacute;sit&eacute; ou trembl&eacute;!...</p>
+
+<p>Elle ne tremblait, en v&eacute;rit&eacute;, que d'&ecirc;tre d&eacute;couverte dans sa
+cachette...</p>
+
+<p>Tante M&eacute;die &eacute;tait, il est vrai, dans le jardin, mais apr&egrave;s la menace
+qui lui avait &eacute;t&eacute; faite, la parente pauvre &eacute;tait femme &agrave; rester la
+nuit enti&egrave;re, immobile comme une pierre, derri&egrave;re le massif de lilas.</p>
+
+<p>Donc, rien &agrave; craindre, et M<sup>me</sup> Blanche se voyait deux heures et demie &agrave;
+rester seule avec Marie-Anne &agrave; la Borderie.</p>
+
+<p>N'&eacute;tait-ce pas plus de temps qu'il ne fallait pour assurer le crime,
+sa vengeance et l'impunit&eacute;.</p>
+
+<p>Quand on d&eacute;couvrirait l'empoisonnement, elle serait bien loin, ses
+mesures &eacute;taient prises pour qu'on ne s&ucirc;t pas qu'elle &eacute;tait sortie de
+Courtomieu, nul ne l'avait aper&ccedil;ue, la tante M&eacute;die serait muette.</p>
+
+<p>Et, d'ailleurs, qui oserait seulement songer &agrave; elle, marquise de
+Sairmeuse, n&eacute;e Blanche de Courtomieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette cr&eacute;ature ne boit pas, pensait-elle.</p>
+
+<p>Marie-Anne, en effet, avait oubli&eacute; le bouillon, de m&ecirc;me que l'instant
+d'avant elle ne s'&eacute;tait plus souvenue de l'endroit o&ugrave; elle avait
+d&eacute;pos&eacute; son flambeau.</p>
+
+<p>Elle avait d&eacute;nou&eacute; le paquet, et, mont&eacute;e sur une chaise, elle
+arrangeait les hardes, dans un grand placard, pr&egrave;s du lit...</p>
+
+<p>Qu'on parle donc encore de pressentiments!... Elle avait presque sa
+gaiet&eacute; et sa vivacit&eacute; des jours heureux, et tout en allant et venant
+par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice
+chantait autrefois.</p>
+
+<p>Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses mis&egrave;res, ses amis
+allaient l'entourer...</p>
+
+<p>Cependant le paquet &eacute;tait rang&eacute;, le placard referm&eacute;, elle se pr&eacute;occupa
+de souper et roula devant la chemin&eacute;e une petite table.</p>
+
+<p>C'est alors qu'elle aper&ccedil;ut le bol sur la tablette.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tourdie!... fit-elle tout haut en riant.</p>
+
+<p>Et prenant la tasse, elle la porta &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>De sa cachette, M<sup>me</sup> Blanche avait entendu l'exclamation de Marie-Anne,
+elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au
+fond de son &acirc;me.</p>
+
+<p>Mais Marie-Anne ne but qu'une gorg&eacute;e, et avec un visible d&eacute;go&ucirc;t elle
+&eacute;loigna le bol de ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Une &eacute;pouvantable angoisse serra le c&#339;ur de madame Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une
+saveur suspecte?...</p>
+
+<p>Nullement, mais il s'&eacute;tait refroidi et il s'&eacute;tait form&eacute; &agrave; la surface
+une gel&eacute;e qui r&eacute;pugnait &agrave; Marie-Anne.</p>
+
+<p>Elle prit donc la cuill&egrave;re, &eacute;cr&eacute;ma le bouillon et ensuite l'agita
+assez longtemps pour bien diviser les parties grasses.</p>
+
+<p>Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la chemin&eacute;e et reprit sa
+besogne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait fini!... Le d&eacute;no&ucirc;ment, d&eacute;sormais, ne d&eacute;pendait plus de
+la volont&eacute; de M<sup>me</sup> Blanche; quoi qu'il adv&icirc;nt, elle &eacute;tait une
+empoisonneuse.</p>
+
+<p>Mais si elle avait la conscience tr&egrave;s-nette de son crime, l'exc&egrave;s de
+sa haine l'emp&ecirc;chait encore d'en comprendre l'horreur et la l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>Elle se r&eacute;p&eacute;tait m&ecirc;me que c'&eacute;tait un acte de justice qu'elle
+accomplissait, qu'elle ne faisait que se d&eacute;fendre! que la vengeance
+&eacute;tait encore bien au-dessous de l'outrage, et que rien n'&eacute;tait capable
+de payer les tortures qu'elle avait endur&eacute;es...</p>
+
+<p>Au bout d'un moment, pourtant, une appr&eacute;hension sinistre l'agita.</p>
+
+<p>Ses notions sur les effets des poisons &eacute;taient des plus incertaines.
+Elle s'&eacute;tait imagin&eacute;e que Marie-Anne tomberait comme foudroy&eacute;e, et
+qu'elle serait libre de s'enfuir apr&egrave;s lui avoir toutefois jet&eacute; son
+nom pour ajouter aux angoisses de son agonie.</p>
+
+<p>Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait &agrave; s'occuper
+des appr&ecirc;ts du souper comme si de rien n'&eacute;tait.</p>
+
+<p>Elle avait &eacute;tendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait
+avec ses mains, elle disposait dessus un couvert....</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est long, pensait M<sup>me</sup> Blanche, si on allait venir!</p>
+
+<p>Elle se sentait p&acirc;lir &agrave; l'id&eacute;e d'&ecirc;tre surprise. C'&eacute;tait miracle
+qu'elle ne l'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave;, c'&eacute;tait un hasard prodigieux que
+Marie-Anne n'e&ucirc;t eu besoin de rien dans le cabinet de toilette...</p>
+
+<p>Tout &agrave; l'heure, peu lui e&ucirc;t import&eacute; en somme. En renversant la tasse
+elle e&ucirc;t an&eacute;anti les preuves du crime, tandis que maintenant!...</p>
+
+<p>L'effroi du ch&acirc;timent, qui pr&eacute;c&egrave;de le remords, faisait battre son
+c&#339;ur avec une telle violence, qu'elle ne comprenait pas qu'on n'en
+entend&icirc;t pas les battements de l'autre c&ocirc;t&eacute;, dans la chambre.</p>
+
+<p>Son &eacute;pouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumi&egrave;re,
+se diriger vers la porte et descendre.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche &eacute;tait seule. La pens&eacute;e d'essayer de s'&eacute;chapper lui vint...
+mais par o&ugrave;? mais comment, sans &ecirc;tre vue?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, se disait-elle avec rage, que l'&eacute;tiquette ait menti!...</p>
+
+<p>H&eacute;las! non. Elle en fut bien s&ucirc;re lorsque reparut Marie-Anne.</p>
+
+<p>En moins de cinq minutes qu'elle &eacute;tait rest&eacute;e au rez-de-chauss&eacute;e, un
+changement s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; en elle, comme apr&egrave;s une maladie de six mois.</p>
+
+<p>Son visage affreusement d&eacute;compos&eacute; &eacute;tait livide et tout marbr&eacute; de
+taches violac&eacute;es, ses yeux comme agrandis brillaient d'un &eacute;clat
+&eacute;trange, ses dents claquaient...</p>
+
+<p>Elle laissa tomber plut&ocirc;t qu'elle ne posa sur la table les assiettes
+qu'elle montait.</p>
+
+<p>&mdash;Le poison!... pensa M<sup>me</sup> Blanche, cela commence...</p>
+
+<p>Marie-Anne restait debout devant la chemin&eacute;e, promenant autour d'elle
+un regard &eacute;perdu, comme si elle e&ucirc;t cherch&eacute; une cause visible &agrave;
+d'incompr&eacute;hensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait
+la main sur son front qui se couvrait d'une sueur froide et visqueuse;
+elle remuait ses m&acirc;choires dans le vide et faisait claquer sa langue
+comme si la salive lui e&ucirc;t manqu&eacute;; sa respiration haletait...</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, une naus&eacute;e lui vint, elle chancela, porta
+violemment les mains &agrave; sa poitrine et s'affaissa sur un fauteuil en
+s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! comme je souffre!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h3>
+
+
+<p>Agenouill&eacute;e &agrave; l'entre-b&acirc;illure de la porte, le cou tendu, toute
+vibrante d'anxi&eacute;t&eacute;, M<sup>me</sup> Blanche &eacute;piait les effets du poison qu'elle
+avait vers&eacute;.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait si pr&egrave;s de sa victime, qu'elle distinguait jusqu'au
+battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son
+haleine br&ucirc;lante comme la flamme...</p>
+
+<p>&Agrave; la crise qui avait bris&eacute; Marie-Anne, une invincible prostration
+succ&eacute;dait. On l'e&ucirc;t crue morte, &agrave; la voir dans son fauteuil, sans le
+mouvement continuel de ses m&acirc;choires, sans le r&acirc;le profond et sourd
+qui d&eacute;chirait sa gorge.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t un soubresaut la redressa toute fr&eacute;missante, ses nerfs se
+crisp&egrave;rent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les naus&eacute;es
+revinrent, puis elle fut prise de vomissements.</p>
+
+<p>Et &agrave; chaque effort qu'elle faisait pour vomir, tout son corps &eacute;tait
+&eacute;branl&eacute; et secou&eacute; des talons &agrave; la nuque, sa poitrine se soulevait &agrave;
+&eacute;clater, et de brusques secousses disloquaient ses &eacute;paules. Peu &agrave; peu
+une teinte terreuse, de m&ecirc;me qu'une couche de bistre, s'&eacute;tendait sur
+son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus fonc&eacute;es, les
+yeux s'injectaient, et la sueur &agrave; grosses gouttes coulait de son
+front.</p>
+
+<p>Ses douleurs devaient &ecirc;tre intol&eacute;rables... Elle g&eacute;missait faiblement,
+par moments, et d'autres fois elle poussait de v&eacute;ritables hurlements.</p>
+
+<p>Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait &agrave; boire
+ou suppliait Dieu d'abr&eacute;ger ses tortures.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est atroce!... Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la
+mort!...</p>
+
+<p>Tous les gens qu'elle avait connus, elle les invoquait, criant &agrave;
+l'aide, d'une voix d&eacute;chirante.</p>
+
+<p>Elle appelait M<sup>me</sup> d'Escorval, l'abb&eacute; Midon, Maurice, son fr&egrave;re,
+Chanlouineau, Martial!...</p>
+
+<p>Martial! ce nom seul, ainsi prononc&eacute;, e&ucirc;t suffi pour &eacute;teindre toute
+piti&eacute; dans le c&#339;ur de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Va!... pensait-elle, appelle ton amant, appelle!... Il arrivera trop
+tard.</p>
+
+<p>Et Marie-Anne r&eacute;p&eacute;tant encore ce nom:</p>
+
+<p>&mdash;Souffre!... poursuivait M<sup>me</sup> Blanche, toi qui as inspir&eacute; &agrave; Martial
+l'odieux courage de m'abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de
+Sairmeuse, comme un laquais ivre n'oserait pas abandonner la derni&egrave;re
+des cr&eacute;atures perdues... Meurs; et mon mari me reviendra repentant.</p>
+
+<p>Non, elle n'avait pas piti&eacute;. Si elle &eacute;tait oppress&eacute;e &agrave; ne pouvoir
+respirer, cela venait simplement de l'instinctive horreur qu'inspir&eacute;
+la souffrance d'autrui, impression toute physique, qu'on d&eacute;core du
+beau nom de sensibilit&eacute;, et qui n'est qu'une manifestation du plus
+grossier &eacute;go&iuml;sme.</p>
+
+<p>Et cependant Marie-Anne allait s'affaiblissant &agrave; vue d'&#339;il.</p>
+
+<p>Les spasmes devenaient moins fr&eacute;quents, les p&eacute;riodes de r&eacute;mission de
+plus en plus longues; les naus&eacute;es faisaient encore haleter ses flancs,
+mais elle ne vomissait plus, et apr&egrave;s chaque crise l'an&eacute;antissement
+augmentait, pareil &agrave; une syncope.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t elle n'eut m&ecirc;me plus la force de se plaindre, ses yeux
+s'&eacute;teignirent, et apr&egrave;s un grand effort qui amena &agrave; ses l&egrave;vres une
+bave sanglante, sa t&ecirc;te se renversa en arri&egrave;re et elle ne bougea plus.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce fini! murmura M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient &agrave; peine;
+elle fut oblig&eacute;e de s'accoter contre la cloison.</p>
+
+<p>Le c&#339;ur &eacute;tait rest&eacute; ferme, implacable; la chair d&eacute;faillait.</p>
+
+<p>C'est que jamais son imagination n'avait pu concevoir un spectacle tel
+que celui qu'elle venait de voir.</p>
+
+<p>Elle savait que le poison donne la mort; elle ne soup&ccedil;onnait pas ce
+qu'est l'agonie du poison.</p>
+
+<p>Maintenant elle ne songeait plus &agrave; augmenter les angoisses de
+Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une supr&ecirc;me vengeance... Elle
+ne songeait qu'&agrave; se retirer sans &ecirc;tre aper&ccedil;ue de sa victime.</p>
+
+<p>Fuir, s'&eacute;loigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers
+lui br&ucirc;laient les pieds, elle ne voulait que cela.</p>
+
+<p>Toutes ses id&eacute;es vacillaient, une sensation &eacute;trange, myst&eacute;rieuse,
+inexplicable l'envahissait; ce n'&eacute;tait pas encore l'effroi, c'&eacute;tait la
+stupeur qui suit le crime, l'h&eacute;b&eacute;tement du meurtre...</p>
+
+<p>Cependant elle se contraignit &agrave; attendre quelques minutes, et enfin,
+voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupi&egrave;res
+closes, elle se hasarda &agrave; ouvrir doucement la porte du cabinet et elle
+s'avan&ccedil;a dans la chambre.</p>
+
+<p>Elle n'y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout &agrave; coup,
+brusquement, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; galvanis&eacute;e par une commotion
+&eacute;lectrique, se dressa tout d'une pi&egrave;ce, les bras en croix pour barrer
+le passage.</p>
+
+<p>Le mouvement fut si terrible, que M<sup>me</sup> Blanche recula jusqu'&agrave; une des
+fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;La marquise de Sairmeuse!... balbutia Marie-Anne, Blanche... ici.</p>
+
+<p>Et s'expliquant ses souffrances par la pr&eacute;sence de cette jeune femme
+qui avait &eacute;t&eacute; son amie, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Empoisonneuse!...</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Blanche avait un de ces caract&egrave;res de fer que les &eacute;v&eacute;nements
+brisent et ne font pas ployer.</p>
+
+<p>Pour rien au monde, puisqu'elle &eacute;tait d&eacute;couverte, elle n'e&ucirc;t consenti
+&agrave; nier.</p>
+
+<p>Elle s'avan&ccedil;a r&eacute;solument, et d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui!... dit-elle; c'est moi qui prends ma revanche.</p>
+
+<p>Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie:</p>
+
+<p>&mdash;Penses-tu donc que je n'ai pas souffert le soir o&ugrave; tu as envoy&eacute; ton
+fr&egrave;re m'arracher mon mari, que je n'ai plus revu!...</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari!... moi.... Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oserais-tu donc soutenir que tu n'es pas la ma&icirc;tresse de Martial...</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Sairmeuse!... je l'ai revu hier pour la premi&egrave;re fois,
+depuis l'&eacute;vasion du baron d'Escorval...</p>
+
+<p>L'effort qu'elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout,
+pour parler, l'avait &eacute;puis&eacute;e; elle retomba sur le fauteuil.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Blanche devait &ecirc;tre impitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!... fit-elle, tu n'as pas revu Martial... Dis-moi donc
+alors qui t'a donn&eacute; ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces
+tapis, tout ce luxe qui t'entoure?...</p>
+
+<p>&mdash;Chanlouineau.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi
+Chanlouineau que tu attends ce soir?... Est-ce pour Chanlouineau
+que tu as mis chauffer ces pantoufles brod&eacute;es et que tu dressais la
+table?... Est-ce Chanlouineau qui t'a envoy&eacute; des v&ecirc;tements par un
+paysan nomm&eacute; Poignot?... Tu vois bien que je sais tout...</p>
+
+<p>Et comme sa victime se taisait:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, r&eacute;ponds!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis...</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois donc bien, malheureuse, que c'est ton amant, mon mari,
+Martial!...</p>
+
+<p>Marie-Anne r&eacute;fl&eacute;chissait autant que le lui permettaient ses
+souffrances intol&eacute;rables et le trouble de son intelligence.</p>
+
+<p>Pouvait-elle dire quels h&ocirc;tes elle attendait?...</p>
+
+<p>Nommer le baron d'Escorval &agrave; M<sup>me</sup> Blanche, n'&eacute;tait-ce pas le perdre, le
+livrer!... On esp&eacute;rait sa gr&acirc;ce, un sauf-conduit, la r&eacute;vision de son
+jugement; il n'en &eacute;tait pas moins sous le coup d'une condamnation &agrave;
+mort, ex&eacute;cutoire dans les vingt-quatre heures...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est bien d&eacute;cid&eacute;, insista M<sup>me</sup> Blanche, tu refuses de me dire
+qui doit venir ici, dans une heure, &agrave; minuit!...</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse.</p>
+
+<p>Mais une id&eacute;e &eacute;tait venue &agrave; Marie-Anne.</p>
+
+<p>Bien que le moindre mouvement lui caus&acirc;t une douleur aigu&euml;, elle eut
+assez d'&eacute;nergie pour d&eacute;grafer sa robe, et d&eacute;chirant son corset, elle
+en retira un papier pli&eacute; menu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas la ma&icirc;tresse du marquis de Sairmeuse, pronon&ccedil;a-t-elle
+d'une voix d&eacute;faillante, je suis la femme de Maurice d'Escorval; en
+voici la preuve, lisez...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche n'eut pas plus t&ocirc;t lu que ses traits subitement se
+d&eacute;compos&egrave;rent; elle devint p&acirc;le autant que sa victime, sa vue se
+troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait tremp&eacute;e d'une
+sueur froide.</p>
+
+<p>Ce papier, c'&eacute;tait le certificat du mariage religieux de Maurice et de
+Marie-Anne, sign&eacute; par le cur&eacute; de Vigano, par le vieux m&eacute;decin et par
+le caporal Bavois, dat&eacute; et scell&eacute; du sceau de la paroisse...</p>
+
+<p>La preuve &eacute;tait indiscutable.</p>
+
+<p>Une lueur foudroyante se fit dans l'esprit de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Elle avait commis un crime inutile, elle venait d'assassiner une
+innocente...</p>
+
+<p>Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son c&#339;ur plus vite,
+elle ne calcula rien, elle oublia &agrave; quels p&eacute;rils elle s'exposait, et
+d'une voix vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi!... s'&eacute;cria-t-elle, &agrave; l'aide!... au secours!...</p>
+
+<p>Onze heures sonnaient, tout dormait; la ferme la plus voisine de la
+Borderie en &eacute;tait distante d'un quart de lieue.</p>
+
+<p>La voix de M<sup>me</sup> Blanche devait se perdre dans l'immense solitude de la
+nuit.</p>
+
+<p>En bas, dans le jardin, tante M&eacute;die entendait sans doute, mais elle se
+f&ucirc;t laiss&eacute;e hacher en morceaux plut&ocirc;t que d'entrer.</p>
+
+<p>Et cependant, il se trouva quelqu'un pour recueillir ces cris de
+d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>Moins &eacute;perdues de douleur et d'&eacute;pouvante, les deux jeunes femmes
+eussent remarqu&eacute; le bruit de l'escalier, craquant sous le poids d'un
+homme qui montait &agrave; pas muets...</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un sauveur, car il ne se montra pas.</p>
+
+<p>Mais f&ucirc;t-on venu aux appels d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s de M<sup>me</sup> Blanche, il &eacute;tait trop
+tard.</p>
+
+<p>Marie-Anne comprenait bien qu'il n'&eacute;tait plus d'espoir pour elle, et
+que c'&eacute;tait le froid de la mort qui peu &agrave; peu gagnait son c&#339;ur. Elle
+sentait que la vie lui &eacute;chappait.</p>
+
+<p>Aussi, quand M<sup>me</sup> Blanche parut pr&ecirc;te &agrave; s'&eacute;lancer dehors pour courir
+chercher des secours, elle la retint d'un geste doux, et d'une voix
+&eacute;teinte:</p>
+
+<p>&mdash;Blanche!... murmura-t-elle.</p>
+
+<p>L'empoisonneuse s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;N'appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le
+tutoiement d'autrefois, &agrave; quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que
+du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long!...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu
+meures!... Si tu mourais, grand Dieu!... quelle serait ma vie, apr&egrave;s!</p>
+
+<p>Marie-Anne ne r&eacute;pondit pas... Le poison poursuivait son &#339;uvre de
+dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflamm&eacute;e; sa
+langue, lorsqu'elle la remuait, lui causait dans la bouche l'affreuse
+sensation d'un fer rouge; ses l&egrave;vres se tum&eacute;fiaient, et ses mains
+paralys&eacute;es, inertes, n'ob&eacute;issaient plus &agrave; sa volont&eacute;.</p>
+
+<p>Mais l'horreur m&ecirc;me de la situation rendit &agrave; M<sup>me</sup> Blanche une lueur de
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est perdu, s'&eacute;cria-t-elle. C'est dans cette grande bo&icirc;te-l&agrave;,
+sur la table, que j'ai trouv&eacute;, que j'ai pris,&mdash;elle n'osa pas
+prononcer le mot: poison,&mdash;la poudre que j'ai vers&eacute;e dans la tasse. Tu
+sais quelle est cette poudre, tu dois conna&icirc;tre le rem&egrave;de...</p>
+
+<p>Marie-Anne secoua tristement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d'une voix &agrave; peine
+distincte, et entrecoup&eacute;e de hoquets sinistres; mais je ne me plains
+pas. Qui sait de quelles chutes la mort me pr&eacute;serve peut-&ecirc;tre. Je ne
+regrette pas la vie. J'ai tant souffert depuis un an, j'ai subi tant
+d'humiliations, j'ai tant pleur&eacute;... La fatalit&eacute; &eacute;tait sur moi!...</p>
+
+<p>Elle eut, en ce moment, cet &eacute;clair de seconde vue qui illumine les
+agonisants. Le sens des &eacute;v&eacute;nements &eacute;clata. Elle comprit qu'elle-m&ecirc;me
+avait fait sa destin&eacute;e, et qu'en acceptant le r&ocirc;le de perfidie et de
+mensonge compos&eacute; par son p&egrave;re, elle avait rendu possibles et comme
+pr&eacute;par&eacute; les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les
+trompeuses apparences dont enfin elle &eacute;tait victime.</p>
+
+<p>Sa parole allait s'&eacute;teignant comme celle d'une personne qui
+s'assoupit, ses atroces douleurs faisaient tr&ecirc;ve, tout s'apaisait en
+elle apr&egrave;s tant d'agitations; elle s'endormait, pour ainsi dire, dans
+les bras de la mort...</p>
+
+<p>Elle s'abandonnait, quand une pens&eacute;e jaillit de ses t&eacute;n&egrave;bres, si
+terrible qu'elle lui arracha un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant!...</p>
+
+<p>Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait
+de volont&eacute;, d'&eacute;nergie et de forces, elle s'&eacute;tait redress&eacute;e sur son
+fauteuil, le visage contract&eacute; par une indicible angoisse...</p>
+
+<p>&mdash;Blanche!... pronon&ccedil;a-t-elle d'un accent bref dont on l'e&ucirc;t crue
+incapable, &eacute;coute-moi: c'est le secret de ma vie qu'il faut que je te
+dise... personne ne le soup&ccedil;onne... J'ai un fils de Maurice...
+H&eacute;las! voici des mois que Maurice a disparu... S'il &eacute;tait mort, que
+deviendrait notre fils!... Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues,
+que tu me remplaceras pr&egrave;s de mon enfant...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche &eacute;tait comme frapp&eacute;e de vertige.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure!... dit-elle, je jure!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &agrave; ce prix, mais &agrave; ce prix seulement, je te pardonne! Mais
+prends garde! N'oublie pas que tu as jur&eacute;!... Blanche, Dieu permet
+parfois que les morts se vengent!... Tu as jur&eacute;, souviens-toi! Mon
+fant&ocirc;me ne t'accordera le sommeil qu'apr&egrave;s que tu auras tenu ton
+serment.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviendrai, balbutia M<sup>me</sup> Blanche, je me souviendrai. Mais...
+ton enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... j'ai eu peur... L&acirc;che cr&eacute;ature que je suis, j'ai recul&eacute;
+devant la honte... puis, Maurice commandait... Je me suis s&eacute;par&eacute;e
+de mon enfant... ta jalousie et ma mort sont le ch&acirc;timent... Pauvre
+&ecirc;tre... je l'ai livr&eacute; &agrave; des &eacute;trangers... Malheureuse que je suis...
+malheureuse... Ah! c'est trop souffrir... Blanche, souviens-toi!...</p>
+
+<p>Elle b&eacute;gaya quelques mots encore, mais indistincts,
+incompr&eacute;hensibles...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de
+le secouer...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui as-tu confi&eacute; ton enfant, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, &agrave; qui?... o&ugrave;?...
+Marie-Anne... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne!</p>
+
+<p>Les l&egrave;vres de l'infortun&eacute;e s'agit&egrave;rent, mais sa gorge ne rendit qu'un
+r&acirc;le sourd...</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait affaiss&eacute;e sur son fauteuil; une convulsion supr&ecirc;me la
+tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout
+de son long, sur le dos...</p>
+
+<p>Marie-Anne &eacute;tait morte... morte sans avoir pu prononcer le nom du
+vieux m&eacute;decin de Vigano...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait morte, et l'empoisonneuse terrifi&eacute;e demeurait au milieu de
+la chambre, livide et plus raide qu'une statue, l'&#339;il d&eacute;mesur&eacute;ment
+agrandi, le front moite d'une sueur glac&eacute;e...</p>
+
+<p>Toutes ses pens&eacute;es tourbillonnaient comme des feuilles au souffle
+furieux de l'ouragan; il lui semblait que la folie&mdash;une folie comme
+celle de son p&egrave;re&mdash;envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle
+s'oubliait elle-m&ecirc;me, elle ne se rappelait plus qu'un h&ocirc;te devait
+arriver &agrave; minuit, que l'heure volait, qu'elle allait &ecirc;tre surprise si
+elle ne fuyait pas.</p>
+
+<p>Mais l'homme qui &eacute;tait venu quand elle avait cri&eacute; au secours, veillait
+sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir,
+il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure
+grima&ccedil;ante.</p>
+
+<p>&mdash;Chupin!... balbutia M<sup>me</sup> Blanche, rappel&eacute;e au sentiment de la
+r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;En personne naturelle, r&eacute;pondit le vieux maraudeur. C'est une fi&egrave;re
+chance que vous avez!... Eh! eh!... &ccedil;a vous a trifouill&eacute; l'estomac,
+toute cette affaire... Bast! &ccedil;a passera. Mais il s'agit de ne pas
+moisir ici, on peut venir... Allons, arrivez!...</p>
+
+<p>Machinalement, l'empoisonneuse avan&ccedil;a, mais le cadavre de Marie-Anne
+&eacute;tait en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il
+fallait le franchir, elle n'eut pas ce courage et recula toute
+chancelante...</p>
+
+<p>&mdash;Hein!... qu'est-ce, fit Chupin, vous &ecirc;tes incommod&eacute;e...</p>
+
+<p>Et comme il n'avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva M<sup>me</sup>
+Blanche comme un enfant et l'emporta...</p>
+
+<p>Le vieux maraudeur &eacute;tait tout en joie. L'avenir ne l'inqui&eacute;tait plus,
+maintenant que M<sup>me</sup> Blanche &eacute;tait riv&eacute;e &agrave; lui, par cette cha&icirc;ne plus
+solide que celle des for&ccedil;ats, la complicit&eacute; d'un crime.</p>
+
+<p>Il se sentait sur la planche, ainsi qu'il se le disait, une vie de
+seigneur, des ann&eacute;es de bombances et de ribotes. Les remords de sa
+d&eacute;lation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus gu&egrave;re.
+Il se voyait nourri, log&eacute;, rent&eacute;, v&ecirc;tu, bien gard&eacute; surtout par une
+arm&eacute;e de domestiques.</p>
+
+<p>Cependant, M<sup>me</sup> Blanche, qui s'&eacute;tait trouv&eacute;e mal, fut ranim&eacute;e par le
+grand air.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux marcher, dit-elle.</p>
+
+<p>Chupin la d&eacute;posa &agrave; terre, &agrave; vingt pas de la maison. Alors, elle se
+souvint.</p>
+
+<p>&mdash;Et tante M&eacute;die!... s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>La parente pauvre &eacute;tait l&agrave;; pareille &agrave; ces chiens que leurs ma&icirc;tres
+laissent &agrave; la porte des maisons o&ugrave; ils entrent, elle avait vu sortir
+sa ni&egrave;ce, port&eacute;e par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait
+suivi.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je
+vais vous conduire.</p>
+
+<p>Et prenant le bras de M<sup>me</sup> Blanche, il se dirigea du c&ocirc;t&eacute; du &laquo;bocage.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Marie-Anne avait un enfant, disait-il tout en h&acirc;tant le pas.
+Elle qui faisait tant sa Sainte-n'y-touche. Mais o&ugrave; diable a-t-elle
+mis le petit en nourrice?...</p>
+
+<p>&mdash;Je chercherai...</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... c'est facile &agrave; dire...</p>
+
+<p>Un rire strident, qui retentit dans l'obscurit&eacute;, l'interrompit. Il
+l&acirc;cha le bras de M<sup>me</sup> Blanche et tomba en garde...</p>
+
+<p>Pr&eacute;caution vaine. Un homme cach&eacute; derri&egrave;re un tronc d'arbre bondit
+jusqu'&agrave; lui, et par quatre fois le frappa d'un couteau, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Sainte Vierge, voil&agrave; mon v&#339;u rempli! Je ne mangerai plus avec
+mes doigts.</p>
+
+<p>&mdash;L'aubergiste!... murmura le tra&icirc;tre en s'affaissant.</p>
+
+<p>Pour une fois tante M&eacute;die eut de l'&eacute;nergie.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! dit-elle, folle de peur, en entra&icirc;nant sa ni&egrave;ce, viens, il
+est mort!</p>
+
+<p>Pas tout &agrave; fait, car le tra&icirc;tre eut la force de se tra&icirc;ner jusqu'&agrave; sa
+maison et d'y frapper.</p>
+
+<p>Sa femme et son fils cadet dormaient. Son fils a&icirc;n&eacute; qui rentrait du
+cabaret vint lui ouvrir.</p>
+
+<p>Voyant son p&egrave;re &agrave; terre, ce gar&ccedil;on le crut ivre et voulut le relever;
+le vieux maraudeur le repoussa.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi, dit-il, mon compte est r&eacute;gl&eacute;; &eacute;coute-moi plut&ocirc;t... La
+fille &agrave; Lacheneur vient d'&ecirc;tre empoisonn&eacute;e par M<sup>me</sup> Blanche... C'est
+pour t'apprendre &ccedil;a que je suis venu crever ici... &Ccedil;a vaut une
+fortune, mon gars... si tu n'es pas une b&ecirc;te...</p>
+
+<p>Et il expira, sans avoir pu dire aux siens o&ugrave; il avait enfoui le prix
+du sang de Lacheneur.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h3>
+
+
+<p>De tous les gens qui avaient &eacute;t&eacute; t&eacute;moins de l'&eacute;pouvantable chute
+du baron d'Escorval, l'abb&eacute; Midon avait &eacute;t&eacute; le seul &agrave; ne pas
+d&eacute;sesp&eacute;rer...</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas m&eacute;decin, de par le dipl&ocirc;me; mais il avait en sa vie,
+toute de d&eacute;vouement, raccommod&eacute; tant de bras et &laquo;rebout&eacute;&raquo; tant de
+jambes, que les blessures, ainsi qu'il le disait, le connaissaient.</p>
+
+<p>Ce que plus d'un savant docteur n'e&ucirc;t pas os&eacute;, il l'osa.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&ecirc;tre, il avait la foi, il se souvint de la r&eacute;ponse sublime
+de modestie d'Ambroise Par&eacute;: &laquo;Je le pansai, Dieu le gu&eacute;rit.&raquo;</p>
+
+<p>Le baron devait &ecirc;tre gu&eacute;ri.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s six mois pass&eacute;s &agrave; la ferme du p&egrave;re Poignot, M. d'Escorval se
+levait et s'essayait &agrave; marcher en s'aidant de b&eacute;quilles.</p>
+
+<p>C'est alors, surtout, qu'il souffrit du d&eacute;faut d'espace, dans le
+grenier o&ugrave; la prudence le confinait, et c'est avec un v&eacute;ritable
+transport de joie qu'il accueillit l'id&eacute;e de se r&eacute;fugier &agrave; la
+Borderie, pr&egrave;s de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Le jour du d&eacute;part fix&eacute;, c'est avec l'impatience d'un &eacute;colier attendant
+les vacances qu'il compta pour ainsi dire les minutes. Il y a toujours
+de l'enfant, chez le convalescent qui se reprend &agrave; aimer la vie.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;touffe, ici, r&eacute;p&eacute;tait-il &agrave; sa femme, j'&eacute;touffe!... Comme le temps
+est long!... Quand donc arrivera le jour b&eacute;ni!...</p>
+
+<p>Il arriva. D&egrave;s le matin, tous les objets que les proscrits avaient
+r&eacute;ussi &agrave; se procurer, pendant leur s&eacute;jour &agrave; la ferme, furent r&eacute;unis
+et empaquet&eacute;s. Enfin, la nuit venue, le fils Poignot commen&ccedil;a le
+d&eacute;m&eacute;nagement.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est &agrave; la Borderie, dit ce brave gar&ccedil;on, au retour de son
+dernier voyage, M<sup>lle</sup> Lacheneur ne demande &agrave; M. le baron qu'un bon
+app&eacute;tit.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'en aurai, morbleu! r&eacute;pondit gaiement le baron. Nous en aurons
+tous!...</p>
+
+<p>Dans la cour de la ferme, le p&egrave;re Poignot attelait lui-m&ecirc;me son
+meilleur cheval &agrave; la charrette qui devait transporter M. d'Escorval.</p>
+
+<p>Le brave homme &eacute;tait tout triste du d&eacute;part de ces h&ocirc;tes pour lesquels
+il s'&eacute;tait expos&eacute; &agrave; de si grands p&eacute;rils. Il sentait qu'ils lui
+manqueraient, qu'il trouverait la maison vide, qu'il regretterait
+peut-&ecirc;tre jusqu'&agrave; ses soucis.</p>
+
+<p>Il ne voulut laisser &agrave; personne le soin de disposer bien commod&eacute;ment
+dans la charrette un bon matelas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... voil&agrave; qu'il est temps de partir!... soupira-t-il quand il
+eut termin&eacute;.</p>
+
+<p>Et lentement, il gravit l'&eacute;troit escalier du petit grenier.</p>
+
+<p>M. d'Escorval n'avait pas pr&eacute;vu ce moment.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de l'honn&ecirc;te fermier qui s'avan&ccedil;ait, rouge d'&eacute;motion, pour
+lui faire ses adieux, il oublia tout le bien-&ecirc;tre qu'il se promettait
+&agrave; la Borderie, pour ne se souvenir que de la loyale et courageuse
+hospitalit&eacute; de cette maison qu'il allait quitter. Son c&#339;ur se serra,
+et une larme roula dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez rendu un de ces services dont on ne s'acquitte pas, p&egrave;re
+Poignot, pronon&ccedil;a-t-il, avec une gravit&eacute; solennelle, vous m'avez sauv&eacute;
+la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne parlons pas de &ccedil;a, monsieur le baron. &Agrave; ma place, vous
+eussiez fait comme moi, n'est-ce pas, ni plus ni moins...</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... je ne vous dirai m&ecirc;me pas merci. J'esp&egrave;re maintenant vivre
+assez pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat.</p>
+
+<p>L'escalier &eacute;tait si raide et si &eacute;troit qu'on eut toutes les peines du
+monde &agrave; descendre le baron. On l'&eacute;tendit sur le matelas, et en cas de
+f&acirc;cheuse rencontre, on &eacute;tendit sur lui quelques brass&eacute;es de paille qui
+le cachaient enti&egrave;rement....</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc!... dit le vieux fermier, ou plut&ocirc;t au revoir, monsieur
+le baron, madame la baronne, et vous aussi monsieur le cur&eacute;...</p>
+
+<p>Puis, quand la derni&egrave;re poign&eacute;e de main eut &eacute;t&eacute; &eacute;chang&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Y sommes-nous? demanda le fils Poignot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Alors en route!... hue! le gris!...</p>
+
+<p>La charrette roula, conduite avec les plus extr&ecirc;mes pr&eacute;cautions par
+le jeune paysan, &agrave; qui son p&egrave;re avait bien recommand&eacute; d'&eacute;viter les
+cahots.</p>
+
+<p>&Agrave; une vingtaine de pas en arri&egrave;re, marchait M<sup>me</sup> d'Escorval donnant le
+bras &agrave; l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait noire, mais e&ucirc;t-il fait grand jour, l'ancien cur&eacute; de
+Sairmeuse pouvait, sans courir le risque d'&ecirc;tre reconnu, d&eacute;fier l'&#339;il
+de tous ses paroissiens.</p>
+
+<p>Il avait laisse cro&icirc;tre ses cheveux et sa barbe, sa tonsure avait
+depuis longtemps disparu, et le manque d'exercice avait &eacute;paissi sa
+taille. Il &eacute;tait v&ecirc;tu comme tous les paysans ais&eacute;s des environs, d'une
+veste et d'un pantalon de ratine, et il &eacute;tait coiff&eacute; d'un immense
+chapeau de feutre qui lui tombait jusque sur le nez.</p>
+
+<p>Il y avait bien des mois qu'il ne s'&eacute;tait senti l'esprit si libre.
+Les obstacles qui lui avaient paru le plus insurmontables ne
+s'aplanissaient-ils pas comme d'eux-m&ecirc;mes?</p>
+
+<p>Il se repr&eacute;sentait dans un avenir prochain le baron r&eacute;tabli, d&eacute;clar&eacute;
+innocent par des juges impartiaux, reprenant son ancienne existence &agrave;
+Escorval. Il se voyait lui-m&ecirc;me, comme autrefois, dans son presbyt&egrave;re
+de Sairmeuse...</p>
+
+<p>Seul, le souvenir de Maurice troublait cette s&eacute;curit&eacute;. Comment ne
+donnait-il pas signe de vie?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il lui &eacute;tait arriv&eacute; malheur, nous le saurions, pensait le
+pr&ecirc;tre; il a avec lui un brave homme, ce vieux soldat, qui braverait
+tout pour venir nous pr&eacute;venir...</p>
+
+<p>Ces pens&eacute;es le pr&eacute;occupaient tellement qu'il ne s'apercevait pas que
+M<sup>me</sup> d'Escorval s'appuyait de plus en plus lourdement &agrave; son bras.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai honte de l'avouer, dit-elle enfin; mais je n'en puis plus, il
+y a si longtemps que je ne suis sortie, que j'ai comme d&eacute;sappris de
+marcher...</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, nous approchons, madame, r&eacute;pondit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, en effet, le fils Poignot arr&ecirc;ta sa charrette sur la grande
+route, devant le petit sentier qui conduit &agrave; la Borderie.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le voyage fini!... dit-il au baron.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, il donna un coup de sifflet, comme il l'avait fait
+quelques heures plus t&ocirc;t, pour avertir de son arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Personne ne paraissant, il siffla de nouveau, plus fort, puis de
+toutes ses forces... rien encore.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Escorval et l'abb&eacute; Midon le rejoignaient &agrave; ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, leur dit-il, que Marie-Anne ne m'entende pas...
+Nous ne pouvons descendre M. le baron sans l'avoir vue, et elle le
+sait bien... Si je courais l'avertir?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se sera endormie, r&eacute;pondit l'abb&eacute;, veillez sur votre cheval,
+mon gar&ccedil;on, je vais aller la r&eacute;veiller...</p>
+
+<p>Il quitta le bras de M<sup>me</sup> d'Escorval sur ces mots, et gagna le sentier.</p>
+
+<p>Certes, il n'avait pas l'ombre d'une inqui&eacute;tude. Tout &eacute;tait calme et
+silence autour de la Borderie; une lumi&egrave;re brillait aux fen&ecirc;tres du
+premier &eacute;tage.</p>
+
+<p>Cependant, lorsqu'il vit la porte ouverte, un pressentiment vague
+tressaillit en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il.</p>
+
+<p>Au rez-de-chauss&eacute;e il n'y avait pas de lumi&egrave;re, et l'abb&eacute; qui ne
+connaissait pas les &ecirc;tres de la maison, fut oblig&eacute; de chercher
+l'escalier &agrave; t&acirc;tons.</p>
+
+<p>Enfin, il le trouva et monta...</p>
+
+<p>Mais sur le seuil de la chambre, il s'arr&ecirc;ta, p&eacute;trifi&eacute; par l'horreur
+du spectacle qui s'offrit &agrave; lui...</p>
+
+<p>La pauvre Marie-Anne gisait &agrave; terre, &eacute;tendue sur le dos... Ses yeux,
+grands ouverts, &eacute;taient comme noy&eacute;s dans un liquide blanch&acirc;tre; sa
+langue noire et tum&eacute;fi&eacute;e, sortait &agrave; demi de sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Morte!... balbutia le pr&ecirc;tre. Morte!...</p>
+
+<p>Cependant, elle pouvait ne l'&ecirc;tre pas... Il se roidit contre sa
+d&eacute;faillance, et se penchant vers la malheureuse, il lui prit la main.
+Cette main &eacute;tait glac&eacute;e et le bras avait la rigidit&eacute; d'une barre de
+fer.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus d'indications qu'il n'en fallait pour &eacute;clairer
+l'exp&eacute;rience de l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>&mdash;Empoisonn&eacute;e!... murmura-t-il, avec de l'arsenic...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait relev&eacute;, perdu de stupeur, et son regard errait autour de
+la chambre, quand il aper&ccedil;ut son coffre de m&eacute;dicaments ouvert sur une
+table.</p>
+
+<p>Vivement il s'avan&ccedil;a, prit sans h&eacute;siter un flacon, le d&eacute;boucha et le
+retourna dans le creux de sa main... il &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;! fit-il.</p>
+
+<p>Mais il n'avait pas de temps &agrave; perdre en conjectures.</p>
+
+<p>L'important, avant tout, &eacute;tait de d&eacute;cider le baron &agrave; retourner &agrave; la
+ferme, sans pourtant lui apprendre un malheur qui l'e&ucirc;t fortement
+impressionn&eacute;.</p>
+
+<p>Imaginer un pr&eacute;texte &eacute;tait assez facile.</p>
+
+<p>Faisant sur soi-m&ecirc;me un violent effort, le pr&ecirc;tre recouvra presque les
+apparences du sang-froid, et courant &agrave; la route, il expliqua au baron
+que le s&eacute;jour de la Borderie &eacute;tait devenu impossible, qu'on avait vu
+r&ocirc;der des hommes suspects, qu'on devait &ecirc;tre plus prudent que jamais,
+maintenant qu'on connaissait les bonnes intentions de Martial de
+Sairmeuse...</p>
+
+<p>Non sans r&eacute;sistance, le baron c&eacute;da.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez, cur&eacute;, soupira-t-il, j'ob&eacute;is... Allons, Poignot, mon
+gar&ccedil;on, ram&egrave;ne-moi chez ton p&egrave;re...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Escorval &eacute;tait mont&eacute;e sur la charrette pr&egrave;s de son mari, le
+pr&ecirc;tre les regarda s'&eacute;loigner, et lorsqu'il n'entendit plus le bruit
+des roues il regagna la Borderie...</p>
+
+<p>Il atteignait le corridor, quand des g&eacute;missements qu'il entendit, et
+qui partaient de la chambre de la morte, firent affluer tout son sang
+&agrave; son c&#339;ur... Il avan&ccedil;a rapidement.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s du corps de Marie-Anne, un homme agenouill&eacute; pleurait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un tout jeune homme, v&ecirc;tu de haillons, et l'expression de son
+visage, son attitude, ses sanglots, trahissaient un immense d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, sa douleur profonde absorbait si compl&egrave;tement toutes les
+facult&eacute;s de son &acirc;me, qu'il ne s'aper&ccedil;ut ni de l'arriv&eacute;e ni de la
+pr&eacute;sence de l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>Qui &eacute;tait ce malheureux, qui avait os&eacute; s'introduire ainsi dans la
+maison?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un premier moment de stupeur, l'abb&eacute; le devina plut&ocirc;t qu'il ne
+le reconnut.</p>
+
+<p>&mdash;Jean!... cria-t-il d'une voix forte et &agrave; deux reprises, Jean
+Lacheneur!...</p>
+
+<p>D'un bond, le jeune homme fut debout, p&acirc;le, mena&ccedil;ant; la flamme de la
+col&egrave;re s&eacute;chait les larmes dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? demanda-t-il d'un ton terrible, que faites-vous
+ici?... Que me voulez-vous?...</p>
+
+<p>Sous ses habits de paysan, avec sa longue barbe, l'ancien cur&eacute; de
+Sairmeuse &eacute;tait &agrave; ce point m&eacute;connaissable qu'il fut oblig&eacute; de se
+nommer.</p>
+
+<p>Mais, d&egrave;s qu'il eut prononc&eacute; son nom, Jean eut un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur l'abb&eacute;, s'&eacute;cria-t-il...
+Marie-Anne ne peut pas &ecirc;tre morte!... Vous allez la sauver, vous qui
+en avez sauv&eacute; tant d'autres...</p>
+
+<p>&Agrave; un geste du pr&ecirc;tre qui lui montrait le ciel, il s'arr&ecirc;ta, devenant
+plus bl&ecirc;me encore. Il comprenait qu'il n'&eacute;tait plus d'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... reprit-il avec un accent d'affreux d&eacute;couragement, la
+destin&eacute;e ne s'est pas lass&eacute;e... Je veillais sur Marie-Anne, cependant,
+dans l'ombre, de loin... Et ce soir, je venais lui dire: &laquo;D&eacute;fie-toi,
+s&#339;ur, prends garde!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous saviez...</p>
+
+<p>&mdash;Je savais qu'elle &eacute;tait en grand danger, oui, monsieur l'abb&eacute;... Il
+y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand
+le gars &agrave; Grollet est entr&eacute;. &laquo;Te voil&agrave;, Jean? me dit-il; je viens de
+voir le p&egrave;re Chupin en embuscade pr&egrave;s de la maison &agrave; la Marie-Anne;
+quand il m'a aper&ccedil;u, le vieux gueux, il a fil&eacute;.&raquo; Aussit&ocirc;t, j'ai
+ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis
+venu ici en courant de toutes mes forces... Mais quand la fatalit&eacute; est
+sur un homme, vous savez! Je suis arriv&eacute; trop tard.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon r&eacute;fl&eacute;chissait.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, fit-il, vous supposez que c'est Chupin...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suppose pas, monsieur le cur&eacute;, j'affirme que c'est lui, le
+mis&eacute;rable tra&icirc;tre, qui a commis cet abominable forfait.</p>
+
+<p>&mdash;Encore faudrait-il qu'il y e&ucirc;t eu un int&eacute;r&ecirc;t quelconque...</p>
+
+<p>Jean eut un de ces &eacute;clats de rire stridents qui sont peut-&ecirc;tre
+l'expression la plus saisissante du d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur le cur&eacute;, interrompit-il, le sang de la
+fille lui sera pay&eacute; et plus cher, sans doute, que le sang du p&egrave;re.
+Chupin a &eacute;t&eacute; le vil instrument du crime, mais ce n'est pas lui qui l'a
+con&ccedil;u. C'est plus haut qu'il faut chercher le vrai coupable, bien plus
+haut, dans le plus beau ch&acirc;teau du pays, au milieu d'une arm&eacute;e de
+valets, &agrave; Sairmeuse enfin!...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux, que voulez-vous dire!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je dis!</p>
+
+<p>Et froidement il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;L'assassin est Martial de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre recula, v&eacute;ritablement effray&eacute; des regards de ce malheureux
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devenez fou!... dit-il s&eacute;v&egrave;rement.</p>
+
+<p>Mais Jean hocha gravement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous parais tel, monsieur l'abb&eacute;, r&eacute;pondit-il, c'est que
+vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne... Il
+en voulait faire sa ma&icirc;tresse... Elle a eu l'audace de refuser cet
+honneur, c'est un crime qu'on ch&acirc;tie, cela... Le jour o&ugrave; il a &eacute;t&eacute;
+prouv&eacute; &agrave; M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur
+ne serait &agrave; lui, il l'a fait empoisonner pour qu'elle ne fut pas &agrave; un
+autre...</p>
+
+<p>Tout ce qu'on e&ucirc;t dit &agrave; Jean en ce moment, pour lui d&eacute;montrer la folie
+de ses accusations, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; inutile; des preuves ne l'eussent pas
+convaincu; il e&ucirc;t ferm&eacute; les yeux &agrave; l'&eacute;vidence. Il voulait que cela f&ucirc;t
+ainsi, parce que sa haine s'en arrangeait...</p>
+
+<p>&mdash;Demain, pensait l'abb&eacute;, quand il sera plus calme, je le
+raisonnerai...</p>
+
+<p>Et comme Jean se taisait:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi &agrave; terre le corps de cette
+infortun&eacute;e, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit.</p>
+
+<p>Jean tressaillit de la t&ecirc;te aux pieds, et durant dix secondes h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... dit-il enfin...</p>
+
+<p>Personne jamais n'avait couch&eacute; dans ce lit que le pauvre Chanlouineau,
+au temps des illusions de son amour, avait destin&eacute; &agrave; Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne.</p>
+
+<p>Et ce f&ucirc;t elle, en effet, qui y coucha la premi&egrave;re, mais morte.</p>
+
+<p>La douloureuse et p&eacute;nible t&acirc;che remplie, Jean se laissa tomber dans le
+grand fauteuil o&ugrave; avait expir&eacute; Marie-Anne, et la t&ecirc;te entre les mains,
+les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces
+statues de la douleur qu'on place sur les tombeaux.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Midon, lui, s'&eacute;tait mis &agrave; genoux &agrave; la t&ecirc;te du lit, et il
+r&eacute;citait les pri&egrave;res des morts, demandant &agrave; Dieu paix et mis&eacute;ricorde
+au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre...</p>
+
+<p>Mais il ne priait que des l&egrave;vres... Sa pens&eacute;e, en d&eacute;pit de sa volont&eacute;
+et de ses efforts d'attention, lui &eacute;chappait.</p>
+
+<p>Il se demandait comment &eacute;tait morte Marie-Anne...</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce un crime?... &Eacute;tait-ce un suicide?</p>
+
+<p>Car l'id&eacute;e du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l'admettre, lui qui
+jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortun&eacute;e,
+et qui savait qu'elle &eacute;tait m&egrave;re, bien qu'il ne s&ucirc;t pas ce qu'&eacute;tait
+devenu son enfant.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, comment expliquer un crime?...</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre avait scrupuleusement examin&eacute; la chambre, et il n'y avait
+rien d&eacute;couvert qui trahit la pr&eacute;sence d'une personne &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il avait constat&eacute;, c'est que son flacon d'arsenic &eacute;tait
+vide, et que Marie-Anne avait &eacute;t&eacute; empoisonn&eacute;e avec le bouillon dont il
+restait quelques gouttes dans la tasse, laiss&eacute;e sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il fera jour, pensa l'abb&eacute; Midon, je verrai dehors...</p>
+
+<p>D&egrave;s que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit
+&agrave; d&eacute;crire autour de la maison des cercles de plus en plus &eacute;tendus, &agrave;
+la fa&ccedil;on des chiens qui qu&ecirc;tent.</p>
+
+<p>Il n'aper&ccedil;ut rien, d'abord, qui p&ucirc;t le mettre sur la voie, ni traces
+de pas ni empreintes.</p>
+
+<p>Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, &eacute;tant entr&eacute;
+dans le petit bois, il aper&ccedil;ut de loin comme une grande tache noire
+sur l'herbe. Il s'approcha... c'&eacute;tait du sang.</p>
+
+<p>Fortement impressionn&eacute;, il courut appeler le fr&egrave;re de Marie-Anne pour
+lui montrer sa d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>&mdash;On a assassin&eacute; quelqu'un &agrave; cette place, pronon&ccedil;a Jean, et cela cette
+nuit m&ecirc;me, car le sang n'a pas eu le temps de s&eacute;cher.</p>
+
+<p>D'un coup d'&#339;il l'abb&eacute; Midon avait explor&eacute; le terrain aux alentours.</p>
+
+<p>&mdash;La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-&ecirc;tre
+&agrave; la conna&icirc;tre en suivant ses traces.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais toujours essayer, r&eacute;pondit Jean. Remontez, monsieur le cur&eacute;,
+je serai bient&ocirc;t de retour.</p>
+
+<p>Un enfant e&ucirc;t reconnu le chemin suivi par le bless&eacute;, tant les marques
+de son passage &eacute;taient claires et distinctes. Il s'&eacute;tait tra&icirc;n&eacute;
+presque &agrave; plat ventre, on le reconnaissait &agrave; l'herbe foul&eacute;e et aux
+endroits o&ugrave; il y avait de la poussi&egrave;re, et en outre, de place en
+place, on retrouvait des taches de sang.</p>
+
+<p>Cette piste si visible s'arr&ecirc;tait &agrave; la maison de Chupin. La porte
+&eacute;tait ferm&eacute;e. Jean frappa sans h&eacute;siter.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute; des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un
+spectacle &eacute;trange.</p>
+
+<p>Le cadavre du tra&icirc;tre avait &eacute;t&eacute; jet&eacute; &agrave; terre, dans un coin; le lit
+&eacute;tait boulevers&eacute; et bris&eacute;, toute la paille de la paillasse &eacute;tait
+&eacute;parpill&eacute;e, et les fils et la femme du d&eacute;funt, arm&eacute;s de pelles et de
+pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Ils
+cherchaient le tr&eacute;sor...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez?... demanda rudement la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re Chupin...</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien qu'on l'a assassin&eacute;, r&eacute;pondit un des fils. Et
+brandissant son pic &agrave; deux pouces de la t&ecirc;te de Jean:</p>
+
+<p>&mdash;Et l'assassin est peut-&ecirc;tre dans ta chemise, canaille!...
+ajouta-t-il. Mais c'est l'affaire de la justice... Allons, d&eacute;campe, ou
+sinon!...</p>
+
+<p>S'il n'e&ucirc;t &eacute;cout&eacute; que les inspirations de sa col&egrave;re, Jean Lacheneur
+e&ucirc;t certes essay&eacute; de faire repentir les Chupin de leurs provocations
+et de leurs menaces...</p>
+
+<p>Mais une rixe, en ce moment, &eacute;tait-elle admissible?</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la
+Borderie.</p>
+
+<p>Que Chupin e&ucirc;t &eacute;t&eacute; tu&eacute;, cela renversait toutes ses id&eacute;es et en m&ecirc;me
+temps l'irritait.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais jur&eacute;, murmurait-il, que le tra&icirc;tre qui a vendu mon p&egrave;re ne
+p&eacute;rirait que de ma main, et voici que ma vengeance m'&eacute;chappe, on me
+l'a vol&eacute;e!...</p>
+
+<p>Puis, il se demandait quel pouvait bien &ecirc;tre le meurtrier du vieux
+maraudeur.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce Martial, pensait-il, qui l'a assassin&eacute; apr&egrave;s qu'il a eu
+empoisonn&eacute; Marie-Anne?... Tuer un complice, c'est un moyen s&ucirc;r de
+s'assurer de son silence!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; la Borderie, et d&eacute;j&agrave; il prenait la rampe pour monter
+au premier &eacute;tage, quand il crut entendre comme le murmure d'une
+conversation dans la pi&egrave;ce du fond.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange, se dit-il, qui donc serait l&agrave;!...</p>
+
+<p>Et, pouss&eacute; par un mouvement instinctif de curiosit&eacute;, il alla frapper &agrave;
+la porte de communication...</p>
+
+<p>&Agrave; l'instant m&ecirc;me, l'abb&eacute; Midon parut, et retira brusquement la porte &agrave;
+lui. Il &eacute;tait plus p&acirc;le que de coutume, et visiblement agit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? monsieur le cur&eacute;, demanda Jean vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a... il y a... Devinez qui est l&agrave;, de l'autre c&ocirc;t&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! comment deviner?...</p>
+
+<p>&mdash;Maurice d'Escorval et le caporal Bavois.</p>
+
+<p>Jean eut un geste de stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est miracle qu'il ne soit pas mont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'o&ugrave; vient-il, comment n'avait-il pas donn&eacute; de ses
+nouvelles!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore... Il n'y a pas cinq minutes qu'il est l&agrave;... Pauvre
+gar&ccedil;on!... Apr&egrave;s que je lui ai eu dit que son p&egrave;re est sauv&eacute;, son
+premier mot a &eacute;t&eacute;: &laquo;Et Marie-Anne?&raquo; Il l'aime plus que jamais... il
+arrive le c&#339;ur tout rempli d'elle, confiant, radieux d'espoir, et moi
+je tremble, j'ai peur de lui annoncer la v&eacute;rit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le malheureux! le malheureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici pr&eacute;venu, soyez prudent... et maintenant, venez.</p>
+
+<p>Ils entr&egrave;rent ensemble, et c'est avec toutes les effusions de l'amiti&eacute;
+la plus vive, que Maurice et le vieux soldat serr&egrave;rent les mains de
+Jean Lacheneur.</p>
+
+<p>Ils ne s'&eacute;taient pas vus depuis le duel dans les landes de la R&egrave;che,
+interrompu par l'arriv&eacute;e des soldats, et quand ils s'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;s
+ce jour-l&agrave;, ils ne savaient pas s'ils se reverraient jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant nous voici r&eacute;unis, r&eacute;p&eacute;tait Maurice, et nous n'avons
+plus rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>Jamais cet infortun&eacute; n'avait &eacute;t&eacute; si gai, et c'est de l'air le plus
+enjou&eacute; qu'il se mit &agrave; expliquer les raisons de son long silence.</p>
+
+<p>&mdash;Trois jours apr&egrave;s avoir pass&eacute; la fronti&egrave;re, racontait-il, le caporal
+Bavois et moi arrivions &agrave; Turin. Franchement il &eacute;tait temps, nous
+&eacute;tions &eacute;puis&eacute;s de fatigue. J'avais tenu &agrave; descendre dans une assez
+piteuse auberge, et on nous avait donn&eacute; une chambre &agrave; deux lits...</p>
+
+<p>Je me rappelle que le soir, en nous couchant, le caporal me disait:
+&laquo;Je suis capable de dormir deux jours sans d&eacute;brider.&raquo; Moi, je me
+promettais bien un somme de plus de douze heures... Nous comptions
+sans notre h&ocirc;te, comme vous l'allez voir...</p>
+
+<p>Il faisait &agrave; peine jour, le lendemain, quand nous sommes &eacute;veill&eacute;s
+par un grand tumulte... Une douzaine de messieurs de mauvaise mine
+envahissent notre chambre, et nous commandent brutalement, en italien,
+de nous habiller... Nous n'&eacute;tions pas les plus forts, nous ob&eacute;issons.
+Et une heure plus tard, nous &eacute;tions bel et bien en prison, enferm&eacute;s
+dans la m&ecirc;me cellule. Nos id&eacute;es, j'en conviens, n'&eacute;taient pas couleur
+de rose...</p>
+
+<p>Il me souvient parfaitement que le caporal ne cessait de me dire du
+plus beau sang-froid: &laquo;Pour obtenir notre extradition, il faut quatre
+jours, trois jours pour nous ramener &agrave; Montaignac, &ccedil;a fait sept;
+mettons qu'on me laissera l&agrave;-bas vingt-quatre heures pour me
+reconna&icirc;tre, c'est en tout huit jours que j'ai encore &agrave; vivre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, ma foi!... je le pensais, approuva le vieux soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant plus de cinq mois, poursuivit Maurice, nous nous sommes dit,
+en guise de bonsoir: &laquo;C'est demain qu'on viendra nous chercher.&raquo; Et on
+ne venait pas.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions, d'ailleurs, convenablement trait&eacute;s; on m'avait laiss&eacute; mon
+argent et on nous vendait volontiers certaines petites douceurs; on
+nous accordait, chaque jour, deux heures de promenade dans une cour
+aussi large qu'un puits; on nous pr&ecirc;tait m&ecirc;me quelques livres...</p>
+
+<p>Bref, je ne me serais pas trouv&eacute; extraordinairement &agrave; plaindre, si
+j'avais pu recevoir des nouvelles de mon p&egrave;re et de Marie-Anne et leur
+donner des miennes... Mais nous &eacute;tions au secret, sans communications
+avec les autres prisonniers...</p>
+
+<p>Enfin, &agrave; la longue, notre d&eacute;tention nous parut si &eacute;trange et nous
+devint si insupportable, que nous r&eacute;sol&ucirc;mes, le caporal et moi,
+d'obtenir, quoi qu'il d&ucirc;t nous en co&ucirc;ter, des &eacute;claircissements.</p>
+
+<p>Nous change&acirc;mes de tactique. Nous nous &eacute;tions jusqu'alors montr&eacute;s
+r&eacute;sign&eacute;s et soumis, nous dev&icirc;nmes tout &agrave; coup indisciplin&eacute;s et
+furieux. Nous remplissions la prison de nos protestations et de
+nos cris, nous demandions sans cesse le directeur; nous r&eacute;clamions
+l'intervention de l'ambassadeur fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Ah! le r&eacute;sultat ne se fit pas attendre.</p>
+
+<p>Par une belle apr&egrave;s-d&icirc;ner, le directeur nous mit poliment dehors, non
+sans nous avoir exprim&eacute; le regret qu'il &eacute;prouvait de se s&eacute;parer de
+pensionnaires de notre importance, si aimables et si charmants.</p>
+
+<p>Notre premier soin, vous le comprenez, fut de courir &agrave; l'ambassade.
+Nous n'arriv&acirc;mes pas &agrave; l'ambassadeur, mais le premier secr&eacute;taire nous
+re&ccedil;ut. Il fron&ccedil;a le sourcil, d&egrave;s que je lui eus expos&eacute; notre affaire,
+et sa mine devint excessivement grave.</p>
+
+<p>Je me rappelle mot pour mot sa r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, me dit-il, je puis vous affirmer que les poursuites
+dont vous avez &eacute;t&eacute; l'objet en France, ne sont pour rien dans votre
+d&eacute;tention ici.&raquo;</p>
+
+<p>Et comme je m'&eacute;tonnais:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, ajouta-t-il, je vais vous exprimer franchement mon opinion.
+Un de vos ennemis, cherchez lequel, doit avoir &agrave; Turin des influences
+tr&egrave;s-puissantes... Vous le g&ecirc;niez, sans doute, il vous a fait enfermer
+administrativement par la police pi&eacute;montaise...&raquo;</p>
+
+<p>D'un formidable coup de poing, Jean Lacheneur &eacute;branla la table plac&eacute;e
+pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... le secr&eacute;taire d'ambassade avait raison, s'&eacute;cria-t-il...
+Maurice, c'est Martial de Sairmeuse qui t'a fait arr&ecirc;ter l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Ou le marquis de Courtomieu, interrompit vivement l'abb&eacute;, en jetant
+&agrave; Jean un regard qui arr&ecirc;ta sa pens&eacute;e sur ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>La flamme de la col&egrave;re avait brill&eacute; dans les yeux de Maurice, mais
+presque aussit&ocirc;t il haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Bast!... pronon&ccedil;a-t-il, je ne veux plus me souvenir du pass&eacute;... Mon
+p&egrave;re est r&eacute;tabli, voil&agrave; l'important. Nous trouverons bien, monsieur
+le cur&eacute; aidant, quelque moyen de lui faire franchir la fronti&egrave;re sans
+danger... Entre Marie-Anne et moi, il oubliera que mes imprudences
+ont failli lui co&ucirc;ter la vie... Il est si bon, mon p&egrave;re! Nous nous
+&eacute;tablirons en Italie ou en Suisse. Vous nous accompagnerez, monsieur
+l'abb&eacute;, et toi aussi, Jean... Vous, caporal, c'est entendu, vous &ecirc;tes
+de la maison...</p>
+
+<p>Rien d'horrible comme de voir joyeux et plein de s&eacute;curit&eacute;, tout
+rayonnant d'espoir, l'homme que l'on sait frapp&eacute; d'une catastrophe qui
+doit briser sa vie...</p>
+
+<p>Si d&eacute;solante &eacute;tait l'impression de l'abb&eacute; Midon et de Jean, qu'il en
+parut sur leur visage quelque chose que Maurice remarqua.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? demanda-t-il tout surpris.</p>
+
+<p>Les autres tressaillirent, baiss&egrave;rent la t&ecirc;te et se turent.</p>
+
+<p>Alors, l'&eacute;tonnement de l'infortun&eacute; se changea en une vague et
+indicible &eacute;pouvante.</p>
+
+<p>D'un seul effort de r&eacute;flexion, il s'&eacute;num&eacute;ra tous les malheurs qui
+pouvaient l'atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il donc arriv&eacute;? fit-il d'une voix &eacute;touff&eacute;e; mon p&egrave;re est
+sauv&eacute;, n'est-ce pas?... Ma m&egrave;re n'aurait rien &agrave; souhaiter, m'avez-vous
+dit, si j'&eacute;tais pr&egrave;s d'elle... C'est donc Marie-Anne!...</p>
+
+<p>Il h&eacute;sitait.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, Maurice, murmura l'abb&eacute; Midon, du courage!</p>
+
+<p>Le malheureux chancela, plus blanc que le mur de pl&acirc;tre contre lequel
+il s'appuya.</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Anne est morte! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Jean Lacheneur et le pr&ecirc;tre gard&egrave;rent le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Morte! r&eacute;p&eacute;ta-t-il, et pas une voix au dedans de moi-m&ecirc;me ne m'a
+pr&eacute;venu... Morte!... quand?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit m&ecirc;me, r&eacute;pondit Jean.</p>
+
+<p>Maurice se redressa, tout fr&eacute;missant d'un espoir supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit m&ecirc;me, fit-il... mais alors... elle est ici, encore!
+O&ugrave;?... l&agrave; haut...</p>
+
+<p>Et sans attendre une r&eacute;ponse, il s'&eacute;lan&ccedil;a vers l'escalier, si
+rapidement que ni Jean ni l'abb&eacute; Midon n'eurent le temps de le
+retenir.</p>
+
+<p>En trois bonds il fut &agrave; la chambre, il marcha droit au lit et, d'une
+main ferme, il &eacute;carta le drap qui recouvrait le visage de la morte.</p>
+
+<p>Mais il recula en jetant un cri terrible...</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce l&agrave;, vraiment, cette belle, cette radieuse Marie-Anne, qui
+l'avait aim&eacute; jusqu'&agrave; l'abandon de soi-m&ecirc;me!... Il ne la reconnaissait
+pas.</p>
+
+<p>Il ne pouvait reconna&icirc;tre ces traits, d&eacute;vast&eacute;s et crisp&eacute;s par
+l'agonie, ce visage gonfl&eacute; et bleui par le poison; ces yeux, qui
+disparaissaient presque sous une bouffissure sanguinolente...</p>
+
+<p>Quand Jean Lacheneur et le pr&ecirc;tre arriv&egrave;rent pr&egrave;s de lui, ils le
+trouv&egrave;rent debout, le buste rejet&eacute; en arri&egrave;re, la pupille dilat&eacute;e par
+la terreur, la bouche entr'ouverte, les bras roidis dans la direction
+du cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, fit doucement l'abb&eacute;, revenez &agrave; vous, du courage...</p>
+
+<p>Il se retourna, et avec une navrante expression d'h&eacute;b&eacute;tement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, b&eacute;gaya-t-il, c'est cela... du courage!...</p>
+
+<p>Il s'affaissait, il fallut le soutenir jusqu'&agrave; un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez homme, poursuivait le pr&ecirc;tre; o&ugrave; donc est votre &eacute;nergie?
+vivre, c'est souffrir...</p>
+
+<p>Il &eacute;coutait, mais il ne semblait pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vivre!... balbutia-t-il, &agrave; quoi bon, puisqu'elle est morte!...</p>
+
+<p>Ses yeux secs avaient l'&eacute;clat sinistre de la d&eacute;mence. L'abb&eacute; eut peur.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne pleure pas, il est perdu! pensa-t-il.</p>
+
+<p>Et d'une voix imp&eacute;rieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi... pronon&ccedil;a-t-il,
+vous vous devez &agrave; votre enfant!...</p>
+
+<p>L'inspiration du pr&ecirc;tre le servit bien.</p>
+
+<p>Le souvenir qui avait donn&eacute; &agrave; Marie-Anne la force de ma&icirc;triser
+un instant la mort, arracha Maurice &agrave; sa dangereuse torpeur. Il
+tressaillit, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; touch&eacute; par une &eacute;tincelle &eacute;lectrique,
+et se dressant tout d'une pi&egrave;ce:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-il, je dois vivre. Notre enfant, c'est encore
+elle... conduisez-moi pr&egrave;s de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Pas en ce moment, Maurice, plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il?... Dites-moi o&ugrave; il est?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis, je ne sais pas...</p>
+
+<p>Une indicible angoisse se peignit sur la figure de Maurice, et d'une
+voix &eacute;trangl&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne savez pas, fit-il, elle ne s'&eacute;tait donc pas confi&eacute;e
+&agrave; vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non... J'avais surpris le secret de sa grossesse, et j'ai &eacute;t&eacute;, j'en
+suis s&ucirc;r, le seul &agrave; le surprendre...</p>
+
+<p>&mdash;Le seul!... mais alors notre enfant est mort, peut-&ecirc;tre, et s'il vit
+qui me dira o&ugrave; il est!</p>
+
+<p>&mdash;Nous trouverons, sans doute, quelque note qui nous mettra sur la
+voie...</p>
+
+<p>Le malheureux pressait son front entre ses mains, comme s'il eut
+esp&eacute;r&eacute; en faire jaillir une id&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, balbutia-t-il. Marie-Anne, quand elle s'est vue en
+danger, ne peut avoir oubli&eacute; son enfant... Ceux qui la soignaient &agrave;
+ses derniers moments ont d&ucirc; recueillir les indications qui m'&eacute;taient
+destin&eacute;es... Je veux interroger les gens qui l'ont veill&eacute;e... Quels
+sont-ils?</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre d&eacute;tourna la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande qui &eacute;tait pr&egrave;s d'elle quand elle est morte, insista
+Maurice, avec une sorte d'&eacute;garement.</p>
+
+<p>Et comme l'abb&eacute; se taisait encore, une &eacute;pouvantable lueur se fit dans
+son esprit. Il s'expliqua le visage d&eacute;compos&eacute; de Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a p&eacute;ri victime d'un crime!... s'&eacute;cria-t-il. Un monstre existait
+qui la ha&iuml;ssait &agrave; ce point de la tuer... la ha&iuml;r, elle!</p>
+
+<p>Il se recueillit un moment, et d'une voix d&eacute;chirante:</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle est morte ainsi, reprit-il, foudroy&eacute;e, notre enfant
+est peut-&ecirc;tre perdu &agrave; tout jamais! Et moi qui lui avais recommand&eacute;,
+ordonn&eacute; les plus savantes pr&eacute;cautions! Ah! c'est une mal&eacute;diction!...</p>
+
+<p>Il retomba sur le fauteuil, ab&icirc;m&eacute; de douleur, l'&eacute;clat de ses yeux
+p&acirc;lit et des larmes silencieuses roul&egrave;rent le long de ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Il est sauv&eacute;!... pensa l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>Et il restait l&agrave;, tout &eacute;mu de ce d&eacute;sespoir immense, insondable, quand
+il se sentit tirer par la manche.</p>
+
+<p>Jean Lacheneur, dont les yeux flamboyaient, l'entra&icirc;na dans
+l'embrasure d'une crois&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cet enfant? demanda-t-il d'un ton rauque.</p>
+
+<p>Une fugitive rougeur empourpra les pommettes du pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compris que Marie-Anne &eacute;tait la ma&icirc;tresse de Maurice, et
+qu'elle a eu un enfant de lui. C'est donc vrai?... Je ne voulais pas,
+je ne pouvais pas le croire!... Elle que je v&eacute;n&eacute;rais &agrave; l'&eacute;gal d'une
+sainte!... Son front si pur et ses chastes regards mentaient. Et
+lui, Maurice, qui &eacute;tait mon ami, qui &eacute;tait comme le fils de notre
+maison!... Son amiti&eacute; n'&eacute;tait qu'un masque qu'il prenait pour nous
+voler plus s&ucirc;rement notre honneur!...</p>
+
+<p>Il parlait, les dents serr&eacute;es par la col&egrave;re, si bas, que Maurice ne
+pouvait l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment a-t-elle donc fait, poursuivait-il, pour cacher sa
+grossesse... Personne dans le pays ne l'a soup&ccedil;onn&eacute;e, personne
+absolument. Et apr&egrave;s? qu'a-t-elle fait de l'enfant?... Aurait-elle &eacute;t&eacute;
+prise de l'effroi de la honte, de ce vertige qui pousse au crime
+les pauvres filles s&eacute;duites et abandonn&eacute;es... Aurait-elle tu&eacute; son
+enfant?...</p>
+
+<p>Un sourire sinistre effleurait ses l&egrave;vres minces.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'enfant vit, ajouta-t-il, comme en <i>&agrave; parte</i>, je saurai bien le
+d&eacute;couvrir o&ugrave; qu'il soit, et Maurice sera puni de son infamie...</p>
+
+<p>Il s'interrompit; le galop de deux chevaux, sur la grande route,
+attirait son attention et celle de l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>Ils regard&egrave;rent &agrave; la fen&ecirc;tre et virent un cavalier s'arr&ecirc;ter devant le
+petit sentier, descendre de cheval, jeter la bride &agrave; son domestique, &agrave;
+cheval comme lui, et s'avancer vers la Borderie...</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, Jean Lacheneur eut un v&eacute;ritable rugissement de b&ecirc;te
+fauve.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Sairmeuse, hurla-t-il, ici!...</p>
+
+<p>Il bondit jusqu'&agrave; Maurice, et le secouant avec une sorte de fr&eacute;n&eacute;sie:</p>
+
+<p>&mdash;Debout!... lui cria-t-il, voil&agrave; Martial, l'assassin de Marie-Anne!
+debout, il vient, il est &agrave; nous!...</p>
+
+<p>Maurice se dressa, ivre de col&egrave;re, mais l'abb&eacute; Midon leur barra le
+passage.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot, jeunes gens, pronon&ccedil;a-t-il, pas une menace, je vous le
+d&eacute;fends... respectez au moins cette pauvre morte qui est l&agrave;!...</p>
+
+<p>Son accent et ses regards avaient une autorit&eacute; si irr&eacute;sistible, que
+Jean et Maurice furent comme chang&eacute;s en statues.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre n'eut que le temps de se retourner, Martial arrivait...</p>
+
+<p>Il ne d&eacute;passa pas le cadre de la porte, son coup d'&#339;il si p&eacute;n&eacute;trant
+embrassa la sc&egrave;ne, il p&acirc;lit extr&ecirc;mement, mais il n'eut ni un geste, ni
+une exclamation...</p>
+
+<p>Si grande cependant que f&ucirc;t son &eacute;tonnante puissance sur soi, il ne put
+articuler une syllabe, et c'est du doigt qu'il interrogea, montrant
+Marie-Anne, dont il distinguait la figure convuls&eacute;e dans l'ombre des
+rideaux.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a &eacute;t&eacute; l&acirc;chement empoisonn&eacute;e hier soir, pronon&ccedil;a l'abb&eacute; Midon.</p>
+
+<p>Maurice, oubliant les ordres du pr&ecirc;tre, s'avan&ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait seule, dit-il, et sans d&eacute;fense, je ne suis en libert&eacute; que
+depuis deux jours. Mais je sais le nom de celui qui m'a fait arr&ecirc;ter &agrave;
+Turin et jeter en prison, on me l'a dit!</p>
+
+<p>Instinctivement Martial recula.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc toi, mis&eacute;rable!... s'&eacute;cria Maurice, tu avoues donc ton
+crime, inf&acirc;me...</p>
+
+<p>Une fois encore l'abb&eacute; intervint; il se jeta entre ces deux ennemis,
+persuad&eacute; que Martial allait se pr&eacute;cipiter sur Maurice.</p>
+
+<p>Point. Le marquis de Sairmeuse avait repris cet air ironique et
+hautain qui lui &eacute;tait habituel. Il sortit de sa poche une volumineuse
+enveloppe et la lan&ccedil;ant sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit-il froidement, ce que j'apportais &agrave; M<sup>lle</sup> Lacheneur. C'est
+d'abord un sauf-conduit de Sa Majest&eacute; pour M. le baron d'Escorval. De
+ce moment, il peut quitter la ferme de Poignot et rentrer &agrave; Escorval,
+il est libre, il est sauv&eacute;; sa condamnation sera r&eacute;form&eacute;e. C'est
+ensuite un arr&ecirc;t de non-lieu rendu en faveur de M. l'abb&eacute; Midon, et
+une d&eacute;cision de l'&eacute;v&ecirc;que qui le r&eacute;installe &agrave; sa cure de Sairmeuse.
+C'est, enfin, un cong&eacute; en bonne forme et un brevet de pension au nom
+du caporal Bavois.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, et comme la stupeur clouait tout le monde sur place, il
+s'approcha du lit de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Il &eacute;tendit la main au-dessus de la morte, et d'une voix qui e&ucirc;t fait
+fr&eacute;mir la coupable jusqu'au plus profond de ses entrailles, si elle
+l'e&ucirc;t entendue:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous, Marie-Anne, pronon&ccedil;a-t-il, je jure que je vous vengerai!...</p>
+
+<p>Il demeura dix secondes immobile, perdu de douleur, puis tout &agrave;
+coup, vivement, il se pencha, mit un baiser au front de la morte, et
+sortit...</p>
+
+<p>&mdash;Et cet homme serait coupable!... s'&eacute;cria l'abb&eacute; Midon, vous voyez
+bien, Jean, que vous &ecirc;tes fou!...</p>
+
+<p>Jean eut un geste terrible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste!... fit-il, et cette derni&egrave;re insulte &agrave; ma s&#339;ur morte,
+c'est bien de l'honneur, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Et le mis&eacute;rable me lie les mains, en sauvant mon p&egrave;re! s'&eacute;cria
+Maurice.</p>
+
+<p>Plac&eacute; pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, l'abb&eacute; put voir Martial remonter &agrave; cheval...</p>
+
+<p>Mais le marquis de Sairmeuse ne reprit pas la route de Montaignac,
+c'est vers le ch&acirc;teau de Courtomieu qu'il galopa...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h3>
+
+
+<p>La raison de M<sup>me</sup> Blanche &eacute;tait d&eacute;j&agrave; affreusement troubl&eacute;e quand Chupin
+l'emporta hors de la chambre de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Elle perdit toute conscience d'elle lorsqu'elle vit tomber le vieux
+maraudeur.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait dit que cette nuit-l&agrave; tante M&eacute;die prendrait sa revanche
+de toutes ses d&eacute;faillances pass&eacute;es.</p>
+
+<p>&Agrave; grand'peine tol&eacute;r&eacute;e jusqu'alors &agrave; Courtomieu, et &agrave; quel prix! elle
+conquit le droit d'y vivre d&eacute;sormais respect&eacute;e et m&ecirc;me redout&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle qui s'&eacute;vanouissait d'ordinaire si un chat du ch&acirc;teau s'&eacute;crasait
+la patte, elle ne jeta pas un cri.</p>
+
+<p>L'extr&ecirc;me &eacute;pouvante lui communiqua ce courage d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; qui enflamme
+les poltrons pouss&eacute;s &agrave; bout. Sa nature moutonni&egrave;re se r&eacute;voltant, elle
+devint comme enrag&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle saisit le bras de sa ni&egrave;ce &eacute;perdue, et moiti&eacute; de gr&eacute;, moiti&eacute; de
+force, la tra&icirc;nant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au
+ch&acirc;teau de Courtomieu en moins de temps qu'il n'en avait fallu pour
+aller &agrave; la Borderie.</p>
+
+<p>La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient &agrave; la petite porte
+du jardin par o&ugrave; elles &eacute;taient sorties...</p>
+
+<p>Personne, au ch&acirc;teau, ne s'&eacute;tait aper&ccedil;u de leur longue absence...
+personne absolument.</p>
+
+<p>Cela tenait &agrave; diverses circonstances. Aux pr&eacute;cautions prises par M<sup>me</sup>
+Blanche, d'abord. Avant de sortir, elle avait d&eacute;fendu qu'on p&eacute;n&eacute;tr&acirc;t
+chez elle, sous n'importe quel pr&eacute;texte, tant qu'elle ne sonnerait
+pas.</p>
+
+<p>En outre, c'&eacute;tait la f&ecirc;te du valet de chambre du marquis; les
+domestiques avaient d&icirc;n&eacute; mieux que de coutume; ils avaient chant&eacute; au
+dessert, et &agrave; la fin il s'&eacute;taient mis &agrave; danser.</p>
+
+<p>Ils dansaient encore &agrave; une heure et demie, toutes les portes &eacute;taient
+ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans &ecirc;tre vues,
+jusqu'&agrave; la chambre de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Alors, quand les portes de l'appartement furent bien ferm&eacute;es,
+lorsqu'il n'y eut plus d'indiscrets &agrave; craindre, tante M&eacute;die s'avan&ccedil;a
+pr&egrave;s de sa ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;M'expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s'est pass&eacute; &agrave; la
+Borderie, ce que tu as fait?...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... r&eacute;pondit-elle; que t'importe!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai cruellement souffert, pendant plus de trois
+heures que je t'ai attendue. Qu'est-ce que ces cris d&eacute;chirants que
+j'entendais? Pourquoi appelais-tu au secours?... Je distinguais comme
+un r&acirc;le qui me faisait dresser les cheveux sur la t&ecirc;te... D'o&ugrave; vient
+que Chupin t'a emport&eacute;e entre ses bras?...</p>
+
+<p>Tante M&eacute;die e&ucirc;t peut-&ecirc;tre fait ses malles le soir m&ecirc;me, et quitt&eacute;
+Courtomieu, si elle e&ucirc;t vu de quels regards l'enveloppait sa ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>En ce moment, M<sup>me</sup> Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour
+foudroyer, pour an&eacute;antir cette parente pauvre, irr&eacute;cusable t&eacute;moin qui
+d'un mot pouvait la perdre, et qu'elle aurait toujours pr&egrave;s d'elle,
+vivant reproche de son crime.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me r&eacute;ponds pas?... insista la pauvre tante.</p>
+
+<p>C'est que la jeune femme en &eacute;tait &agrave; se demander si elle devait dire la
+v&eacute;rit&eacute;, si horrible qu'elle f&ucirc;t, ou inventer quelque explication &agrave; peu
+pr&egrave;s plausible.</p>
+
+<p>Tout avouer! C'&eacute;tait intol&eacute;rable, c'&eacute;tait renoncer &agrave; soi, c'&eacute;tait se
+mettre corps et &acirc;me &agrave; l'absolue discr&eacute;tion de tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, mentir, n'&eacute;tait-ce pas s'exposer &agrave; ce que tante M&eacute;die
+la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait,
+ce qui ne pouvait manquer, &agrave; apprendre le crime de la Borderie?</p>
+
+<p>&mdash;Car elle est stupide! pensait M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Le plus sage &eacute;tait encore, elle le comprit, d'&ecirc;tre enti&egrave;rement
+franche, de bien faire la le&ccedil;on &agrave; la parente pauvre et de a'efforcer
+de lui communiquer quelque chose de sa fermet&eacute;.</p>
+
+<p>Et cela r&eacute;solu, la jeune femme d&eacute;daigna tous les m&eacute;nagements...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... r&eacute;pondit-elle, j'&eacute;tais jalouse de Marie-Anne, je croyais
+qu'elle &eacute;tait la ma&icirc;tresse de Martial, j'&eacute;tais folle, je l'ai tu&eacute;e!...</p>
+
+<p>Elle s'attendait &agrave; des cris lamentables, &agrave; des &eacute;vanouissements; pas du
+tout. Si born&eacute;e que f&ucirc;t la tante M&eacute;die, elle avait &agrave; peu pr&egrave;s devin&eacute;.
+Puis, les ignominies qu'elle avait endur&eacute;es depuis des ann&eacute;es avaient
+&eacute;teint en elle tout sentiment g&eacute;n&eacute;reux, tari les sources de la
+sensibilit&eacute;, et d&eacute;truit tout sens moral.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... fit-elle d'un ton dolent, c'est terrible... Si on
+venait &agrave; savoir!...</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours
+pour la moindre des choses.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait
+bien assur&eacute;e du silence et de l'absolue soumission de la parente
+pauvre.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, tout aussit&ocirc;t, elle se mit &agrave; raconter tous les d&eacute;tails
+de ce drame effroyable de la Borderie.</p>
+
+<p>Sans doute, elle c&eacute;dait &agrave; ce besoin d'&eacute;panchement plus fort que la
+volont&eacute;, qui d&eacute;lie la langue des pires sc&eacute;l&eacute;rats et qui les force, qui
+les contraint de parler de leur crime, alors m&ecirc;me qu'ils se d&eacute;fient de
+leur confident.</p>
+
+<p>Mais quand l'empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient &eacute;t&eacute;
+donn&eacute;es que sa haine s'&eacute;tait &eacute;gar&eacute;e, elle s'arr&ecirc;ta brusquement.</p>
+
+<p>Ce certificat de mariage, sign&eacute; du cur&eacute; de Vigano, qu'en avait-elle
+fait, qu'&eacute;tait-il devenu? Elle se rappelait bien qu'elle l'avait tenu
+entre les mains.</p>
+
+<p>Elle se dressa tout d'une pi&egrave;ce, fouilla dans sa poche et poussa un
+cri de joie. Elle le tenait, ce certificat! Elle le jeta dans un
+tiroir qu'elle ferma &agrave; clef.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que tante M&eacute;die demandait &agrave; gagner sa chambre,
+mais M<sup>me</sup> Blanche la conjura de ne pas s'&eacute;loigner. Elle ne voulait pas
+rester seule, elle n'osait pas, elle avait peur...</p>
+
+<p>Et comme si elle e&ucirc;t esp&eacute;r&eacute; &eacute;touffer les voix qui s'&eacute;levaient en elle
+et l'&eacute;pouvantaient, elle parlait avec une extr&ecirc;me volubilit&eacute;, ne
+cessant de r&eacute;p&eacute;ter qu'elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; tout pour expier, et qu'elle
+allait tenter l'impossible pour retrouver l'enfant de Marie-Anne...</p>
+
+<p>Et certes, la t&acirc;che &eacute;tait difficile et p&eacute;rilleuse.</p>
+
+<p>Faire chercher cet enfant ouvertement, n'&eacute;tait-ce pas s'avouer
+coupable?... Elle serait donc oblig&eacute;e d'agir secr&egrave;tement, avec
+beaucoup de circonspection, et en s'entourant des plus minutieuses
+pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je r&eacute;ussirai, disait-elle, je prodiguerai l'argent...</p>
+
+<p>Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante,
+elle ajoutait d'une voix &eacute;touff&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je r&eacute;ussisse, d'ailleurs... le pardon est &agrave; ce prix...
+j'ai jur&eacute;!...</p>
+
+<p>L'&eacute;tonnement suspendait presque les larmes faciles de tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>Que sa ni&egrave;ce, les mains chaudes encore du meurtre, p&ucirc;t se poss&eacute;der
+ainsi, raisonner, d&eacute;lib&eacute;rer, faire des projets, cela d&eacute;passait son
+entendement.</p>
+
+<p>&mdash;Quel caract&egrave;re de fer! pensait-elle.</p>
+
+<p>C'est que, dans son aveuglement imb&eacute;cile, elle ne remarquait rien de
+ce qui e&ucirc;t &eacute;clair&eacute; le plus m&eacute;diocre observateur.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche &eacute;tait assise sur son lit, les cheveux d&eacute;nou&eacute;s, les
+pommettes enflamm&eacute;es, l'&#339;il brillant de l'&eacute;clat du d&eacute;lire, &laquo;tremblant
+la fi&egrave;vre,&raquo; selon l'expression vulgaire.</p>
+
+<p>Et sa parole saccad&eacute;e, ses gestes d&eacute;sordonn&eacute;s, d&eacute;celaient, quoi
+qu'elle fit, l'&eacute;garement de sa pens&eacute;e et le trouble affreux de son
+&acirc;me...</p>
+
+<p>Et elle discourait, elle discourait, d'une voix tour &agrave; tour sourde et
+stridente, s'exclamant, interrogeant, for&ccedil;ant tante M&eacute;die &agrave; r&eacute;pondre,
+essayant enfin de s'&eacute;tourdir et d'&eacute;chapper en quelque sorte &agrave;
+elle-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>Le jour &eacute;tait venu depuis longtemps, et le ch&acirc;teau s'emplissait
+du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux
+circonstances ext&eacute;rieures, expliquait encore comment elle &eacute;tait s&ucirc;re
+d'arriver, avant un an, &agrave; rendre &agrave; Maurice d'Escorval l'enfant de
+Marie-Anne...</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, cependant, elle s'interrompit au milieu d'une phrase...</p>
+
+<p>L'instinct l'avertissait du danger qu'elle courait &agrave; changer quelque
+chose &agrave; ses habitudes.</p>
+
+<p>Elle renvoya donc tante M&eacute;die, en lui recommandant bien de d&eacute;faire son
+lit, et comme tous les jours elle sonna...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de onze heures, et elle venait d'achever sa toilette,
+quand la cloche du ch&acirc;teau tinta, annon&ccedil;ant une visite.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t, une femme de chambre parut, tout effar&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda vivement M<sup>me</sup> Blanche; qui est l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame!... c'est-&agrave;-dire, mademoiselle, si vous saviez...</p>
+
+<p>&mdash;Parlerez-vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! M. le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon
+bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes...</p>
+
+<p>La foudre tombant aux pieds de l'empoisonneuse l'e&ucirc;t moins
+terriblement impressionn&eacute;e que ce nom qui &eacute;clatait l&agrave;, tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re pens&eacute;e fut que tout &eacute;tait d&eacute;couvert... Cela seul pouvait
+amener Martial.</p>
+
+<p>Elle avait presque envie de faire r&eacute;pondre qu'elle &eacute;tait absente,
+partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de
+raison lui montra qu'elle s'alarmait peut-&ecirc;tre &agrave; tort, que son mari
+finirait toujours par arriver jusqu'&agrave; elle, et que, d'ailleurs, tout
+&eacute;tait pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; l'incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;Dites &agrave; M. le marquis que je suis &agrave; lui dans un instant,
+r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>C'est qu'elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour
+composer son visage, pour rentrer en possession d'elle-m&ecirc;me, s'il
+&eacute;tait possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait
+comme la feuille, le temps de se calmer.</p>
+
+<p>Mais au moment o&ugrave; elle s'inqui&eacute;tait le plus de l'&eacute;tat o&ugrave; elle &eacute;tait,
+une inspiration qu'elle jugea divine lui arracha un sourire m&eacute;chant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... pensa-t-elle, mon trouble ne s'explique-t-il pas tout
+naturellement... Il peut m&ecirc;me me servir...</p>
+
+<p>Et tout en descendant le grand escalier:</p>
+
+<p>&mdash;N'importe!... se disait-elle, la pr&eacute;sence de Martial est
+incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>Bien extraordinaire, du moins! Aussi, n'est-ce pas sans de longues
+h&eacute;sitations qu'il s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute; &agrave; cette d&eacute;marche p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait l'unique moyen de se procurer plusieurs pi&egrave;ces
+importantes, indispensables pour la r&eacute;vision du jugement de M.
+d'Escorval.</p>
+
+<p>Ces pi&egrave;ces, apr&egrave;s la condamnation du baron, &eacute;taient rest&eacute;es entre
+les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander
+maintenant qu'il &eacute;tait frapp&eacute; d'imb&eacute;cillit&eacute;. Force &eacute;tait de s'adresser
+&agrave; sa fille pour obtenir d'elle la permission de chercher parmi les
+papiers de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, le matin, Martial s'&eacute;tait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi!... arrive qui plante, je vais porter &agrave; Marie-Anne le
+sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu'&agrave; Courtomieu.</p>
+
+<p>Il arrivait tout en joie &agrave; la Borderie, palpitant, le c&#339;ur gonfl&eacute;
+d'esp&eacute;rances... H&eacute;las! Marie-Anne &eacute;tait morte.</p>
+
+<p>Nul ne soup&ccedil;onna l'effroyable coup qui atteignait Martial. Sa
+douleur devait &ecirc;tre d'autant plus poignante que l'avant-veille, &agrave; la
+Croix-d'Arcy, il avait lu dans le c&#339;ur de la pauvre fille...</p>
+
+<p>Ce fut donc bien son c&#339;ur, fr&eacute;missant de rage, qui lui dicta son
+serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu'il &eacute;tait
+pour quelque chose dans ce crime, qu'il en avait &agrave; tout le moins
+facilit&eacute; l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>C'est que c'&eacute;tait bien lui qui, abusant des grandes relations de sa
+famille, avait obtenu l'arrestation de Maurice &agrave; Turin.</p>
+
+<p>Mais s'il &eacute;tait capable des pires perfidies d&egrave;s que sa passion &eacute;tait
+en jeu, il &eacute;tait incapable d'une basse rancune.</p>
+
+<p>Marie-Anne morte, il d&eacute;pendait uniquement de lui d'an&eacute;antir les gr&acirc;ces
+qu'il avait obtenues; l'id&eacute;e ne lui en vint m&ecirc;me pas. Insult&eacute;, il mit
+une affectation d&eacute;daigneuse &agrave; &eacute;craser ceux qui l'insultaient par sa
+magnanimit&eacute;.</p>
+
+<p>Et lorsqu'il sortit de la Borderie, plus p&acirc;le qu'un spectre, les
+l&egrave;vres encore glac&eacute;es du baiser donn&eacute; &agrave; la morte, il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Pour elle, j'irai &agrave; Courtomieu... En m&eacute;moire d'elle, le baron doit
+&ecirc;tre sauv&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la
+cour du ch&acirc;teau et qu'il demanda M<sup>me</sup> Blanche, le marquis de Sairmeuse
+fut averti de l'impression qu'il allait produire.</p>
+
+<p>Mais que lui importait! Il &eacute;tait dans une de ces crises de douleur
+o&ugrave; l'&acirc;me devient indiff&eacute;rente &agrave; tout, n'apercevant plus de malheur
+possible.</p>
+
+<p>Il tressaillit pourtant, lorsqu'on l'introduisit dans un petit salon
+du rez-de-chauss&eacute;e, tendu de soie bleu.</p>
+
+<p>Ce petit salon, il le reconnaissait. C'&eacute;tait l&agrave; que d'ordinaire se
+tenait M<sup>me</sup> Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu'il la
+connaissait, lorsque son c&#339;ur h&eacute;sitait encore entre Marie-Anne et
+elle, et qu'il lui faisait la cour...</p>
+
+<p>Que d'heures heureuses ils y avaient pass&eacute; ensemble. Il lui semblait
+la revoir, telle qu'elle &eacute;tait alors, radieuse de jeunesse,
+insoucieuse et rieuse... sa na&iuml;vet&eacute; &eacute;tait peut-&ecirc;tre cherch&eacute;e et
+voulue, en &eacute;tait-elle moins adorable.</p>
+
+<p>Cependant, M<sup>me</sup> Blanche entrait...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait si d&eacute;faite et si chang&eacute;e, que c'&eacute;tait &agrave; ne la pas
+reconna&icirc;tre, on e&ucirc;t dit qu'elle se mourait. Martial fut &eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir
+ce qu'il disait.</p>
+
+<p>Elle eut besoin d'un effort pour garder le secret de sa joie. Elle
+comprenait qu'il ne savait rien. Elle voyait son &eacute;motion et tout le
+parti qu'elle en pouvait tirer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas su me consoler de vous avoir d&eacute;plu, r&eacute;pondit-elle d'une
+voix navrante de r&eacute;signation, je ne m'en consolerai jamais.</p>
+
+<p>Du premier coup, elle touchait la place vuln&eacute;rable chez tous les
+hommes.</p>
+
+<p>Car il n'est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blas&eacute; qu'on le
+suppose, dont la vanit&eacute; ne s'&eacute;panouisse d&eacute;licieusement &agrave; l'id&eacute;e qu'une
+femme meurt de son abandon.</p>
+
+<p>Il n'en est pas qui ne soit touch&eacute; de cette divine flatterie, et qui
+ne soit bien pr&egrave;s de la payer au moins d'une tendre piti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Me pardonneriez-vous donc? balbutia Martial &eacute;mu.</p>
+
+<p>L'admirable com&eacute;dienne d&eacute;tourna la t&ecirc;te, comme pour emp&ecirc;cher de lire
+dans ses yeux l'aveu d'une faiblesse dont elle avait honte. C'&eacute;tait la
+plus &eacute;loquente des r&eacute;ponses.</p>
+
+<p>Martial, cependant, n'insista pas. Il pr&eacute;senta sa requ&ecirc;te qui lui fut
+accord&eacute;e, et craignant peut-&ecirc;tre de trop s'engager:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai...
+demain... un autre jour.</p>
+
+<p>Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial r&eacute;fl&eacute;chissait.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette p&acirc;leur, ni
+cet affaissement. Pauvre fille!... C'est ma femme, apr&egrave;s tout. Les
+raisons qui ont d&eacute;termin&eacute; notre rupture n'existent plus... On peut
+consid&eacute;rer le marquis de Courtomieu comme mort...</p>
+
+<p>Tout le village de Sairmeuse &eacute;tait sur la place, quand Martial le
+traversa. On venait d'apprendre le crime de la Borderie, et l'abb&eacute;
+Midon &eacute;tait chez le juge de paix pour l'informer des circonstances de
+l'empoisonnement.</p>
+
+<p>Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait
+&eacute;garer la justice.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s plus d'un mois d'efforts, l'enqu&ecirc;te aboutit &agrave; cette conclusion:
+que &laquo;le nomm&eacute; Chupin, homme mal fam&eacute;, &eacute;tait entr&eacute; chez Marie-Anne,
+avait profit&eacute; de son absence momentan&eacute;e, pour m&ecirc;ler &agrave; ses aliments du
+poison qui s'&eacute;tait trouv&eacute; sous sa main.&raquo;</p>
+
+<p>Le rapport ajoutait: que &laquo;Chupin avait &eacute;t&eacute; lui-m&ecirc;me assassin&eacute; peu
+apr&egrave;s son crime, par un certain Balstain demeur&eacute; introuvable...&raquo;</p>
+
+<p>Mais, dans le pays, on s'occupait infiniment moins de cette affaire
+que des visites de Martial &agrave; M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il fut av&eacute;r&eacute; que le marquis et la marquise de Sairmeuse
+&eacute;taient r&eacute;concili&eacute;s, et peu apr&egrave;s on apprit leur d&eacute;part pour Paris.</p>
+
+<p>C'est le surlendemain m&ecirc;me de ce d&eacute;part que l'a&icirc;n&eacute; des Chupin annon&ccedil;a
+que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville.</p>
+
+<p>Et comme on lui disait qu'il y cr&egrave;verait sans doute de mis&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Bast! r&eacute;pondit-il avec une assurance singuli&egrave;re, qui sait?... J'ai
+id&eacute;e, au contraire, que l'argent ne me manquera pas, l&agrave;-bas!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h3>
+
+
+<p>Ainsi, moins d'un an apr&egrave;s ce terrible ouragan de passions qui avait
+boulevers&eacute; la paisible vall&eacute;e de l'Oiselle, c'est &agrave; peine si on en
+retrouvait des vestiges qui allaient s'effa&ccedil;ant de jour en jour, sous
+les tomb&eacute;es de neige du temps.</p>
+
+<p>Que restait-il pour attester la r&eacute;alit&eacute; de tous ces &eacute;v&eacute;nements si
+r&eacute;cents et cependant d&eacute;j&agrave; presque du domaine de la l&eacute;gende?...</p>
+
+<p>Des ruines noircies par l'incendie, sur les landes de la R&egrave;che.</p>
+
+<p>Une tombe, au cimeti&egrave;re, o&ugrave; on lisait:</p>
+
+<p class="c">
+<i>Marie-Anne Lacheneur, morte &agrave; vingt ans</i>.<br />
+<i>Priez pour elle</i>!...<br />
+</p>
+
+<p>Seuls, quelques vieux politiques de village, en d&eacute;pit des soucis des
+r&eacute;coltes et des semailles, se souvenaient...</p>
+
+<p>Souvent, les longs soirs d'hiver, &agrave; Sairmeuse, quand ils se
+r&eacute;unissaient au <i>B&#339;uf couronn&eacute;</i> pour faire la partie, ils posaient
+leurs cartes grasses et gravement s'entretenaient des choses de l'an
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce
+drame sanglant de Montaignac avaient eu &laquo;une mauvaise fin?&raquo;</p>
+
+<p>Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une m&ecirc;me fatalit&eacute;
+inexorable.</p>
+
+<p>Et que de noms d&eacute;j&agrave; sur la liste fun&egrave;bre!...</p>
+
+<p>Lacheneur, mort sur l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Chanlouineau, fusill&eacute;.</p>
+
+<p>Marie-Anne empoisonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Chupin, le tra&icirc;tre, assassin&eacute;.</p>
+
+<p>Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plut&ocirc;t se survivait. Mais
+la mort devait para&icirc;tre un bienfait, compar&eacute;e &agrave; cet an&eacute;antissement de
+toute intelligence. Il &eacute;tait tomb&eacute; bien au-dessous de la brute, qui,
+du moins, a ses instincts. Depuis le d&eacute;part de sa fille, il restait
+confi&eacute; aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient &agrave; leur
+aise. Ils l'enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans
+sa chambre, mais &agrave; la cave, pour qu'on n'entendit pas ses hurlements
+du dehors.</p>
+
+<p>Un moment, on crut que les Sairmeuse &eacute;viteraient la destin&eacute;e commune;
+on se trompait. Ils ne devaient pas tarder &agrave; payer leur dette au
+malheur.</p>
+
+<p>Par une belle matin&eacute;e du mois de d&eacute;cembre, le duc de Sairmeuse partit,
+&agrave; cheval, pour courre un loup signal&eacute; aux environs.</p>
+
+<p>&Agrave; la nuit tombante, le cheval rentra seul, ren&acirc;clant et soufflant,
+tremblant d'&eacute;pouvant&eacute;, les &eacute;triers battant ses flancs haletants et
+ruisselants de sueur...</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait donc devenu le ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>On se mit en qu&ecirc;te aussit&ocirc;t, et toute la nuit vingt domestiques arm&eacute;s
+de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces.</p>
+
+<p>Mais ce n'est qu'au bout de cinq jours, et quand on renon&ccedil;ait presque
+aux recherches, qu'un petit p&acirc;tre, tout p&acirc;le de saisissement, vint
+annoncer au ch&acirc;teau qu'il avait d&eacute;couvert, au fond d'un pr&eacute;cipice, le
+cadavre fracass&eacute; et sanglant du duc de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Comment avait-il roul&eacute; l&agrave;, lui, si excellent cavalier? Cet accident
+e&ucirc;t paru louche, sans l'explication que donn&egrave;rent les palfreniers.</p>
+
+<p>&mdash;M. le duc montait une b&ecirc;te tr&egrave;s-ombrageuse, dirent ces hommes, elle
+aura eu peur, elle aura fait un &eacute;cart... il n'en faut pas davantage.</p>
+
+<p>Ce n'est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna
+d&eacute;finitivement le pays.</p>
+
+<p>La conduite de ce singulier gar&ccedil;on avait donn&eacute; lieu &agrave; bien des
+conjectures.</p>
+
+<p>Marie-Anne morte, il avait commenc&eacute; par refuser son h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, r&eacute;p&eacute;tait-il
+partout, calomniant ainsi la m&eacute;moire de sa s&#339;ur comme il avait
+calomni&eacute; sa vie.</p>
+
+<p>Puis, &agrave; quelques jours de l&agrave;, apr&egrave;s une courte absence, sans raison
+apparente, ses r&eacute;solutions chang&egrave;rent brusquement.</p>
+
+<p>Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour h&acirc;ter
+les formalit&eacute;s.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit qu'il m&eacute;ditait quelque m&eacute;chante action et qu'il s'effor&ccedil;ait
+d'&eacute;carter les soup&ccedil;ons, tant il mettait d'insistance &agrave; justifier
+sa conduite et &agrave; donner, &agrave; tout propos, les explications les plus
+embrouill&eacute;es.</p>
+
+<p>&Agrave; l'entendre, il n'agissait pas pour lui, il ne faisait que se
+conformer aux volont&eacute;s de Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas
+un sou de cet h&eacute;ritage n'entrerait dans sa poche.</p>
+
+<p>Ce qui est s&ucirc;r, c'est que, d&egrave;s qu'il fut envoy&eacute; en possession, il
+vendit tout, s'inqui&eacute;tant peu du prix pourvu qu'on pay&acirc;t comptant.</p>
+
+<p>Il ne s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute; que les meubles qui garnissaient la belle
+chambre de la Borderie, et il les br&ucirc;la.</p>
+
+<p>On connut cette particularit&eacute;, et ce fut le comble.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre gar&ccedil;on est fou! devint l'opinion g&eacute;n&eacute;ralement admise.</p>
+
+<p>Et ceux qui doutaient n'eurent plus de doutes, quand on sut que Jean
+Lacheneur s'&eacute;tait engag&eacute; dans une troupe de com&eacute;diens de passage &agrave;
+Montaignac.</p>
+
+<p>Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqu&eacute;.</p>
+
+<p>Pour d&eacute;terminer ce malheureux jeune homme &agrave; retourner &agrave; Paris terminer
+ses &eacute;tudes, M. d'Escorval et l'abb&eacute; Midon avaient mis en &#339;uvre toute
+leur &eacute;loquence...</p>
+
+<p>C'est que ni le pr&ecirc;tre, ni le baron n'avaient besoin de se cacher
+d&eacute;sormais. Gr&acirc;ce &agrave; Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour,
+comme autrefois, l'un &agrave; son presbyt&egrave;re, l'autre &agrave; Escorval.</p>
+
+<p>Acquitt&eacute; par un nouveau tribunal, rentr&eacute; en possession de ses biens,
+ne gardant de son effroyable chute qu'une l&eacute;g&egrave;re claudication, le
+baron se f&ucirc;t estim&eacute; heureux, apr&egrave;s tant d'&eacute;preuves imm&eacute;rit&eacute;es, si son
+fils ne lui e&ucirc;t caus&eacute; les plus poignantes inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>Pauvre Maurice!... son c&#339;ur s'&eacute;tait bris&eacute; au bruit sourd des
+pellet&eacute;es de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne; et sa vie,
+depuis lors, semblait ne tenir qu'&agrave; l'esp&eacute;rance qu'il gardait encore
+de retrouver son enfant.</p>
+
+<p>Du moins avait-il des raisons s&eacute;rieuses d'esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>S&ucirc;r d&eacute;j&agrave; du puissant concours de l'abb&eacute; Midon, il avait tout avou&eacute;
+&agrave; son p&egrave;re, il s'&eacute;tait confi&eacute; au caporal Bavois devenu le commensal
+d'Escorval, et ces amis si d&eacute;vou&eacute;s lui avaient promis de tenter
+l'impossible.</p>
+
+<p>La t&acirc;che &eacute;tait difficile cependant, et les volont&eacute;s de Maurice
+diminuaient encore les chances de succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Au contraire de Jean, il mettait son honneur &agrave; garder l'honneur de
+la morte, et il avait exig&eacute; que le nom de Marie-Anne ne f&ucirc;t jamais
+prononc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Nous r&eacute;ussirons quand m&ecirc;me, disait l'abb&eacute;; avec du temps et de la
+patience, on vient &agrave; bout de tout...</p>
+
+<p>Il avait divis&eacute; le pays en un certain nombre de zones, et chacun,
+chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte,
+interrogeant, questionnant, non sans pr&eacute;cautions toutefois, de
+peur d'&eacute;veiller des d&eacute;fiances, car le paysan qui se d&eacute;fie devient
+intraitable.</p>
+
+<p>Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le
+d&eacute;couragement s'emparait de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant est mort en naissant... r&eacute;p&eacute;tait-il.</p>
+
+<p>Mais l'abb&eacute; le rassurait.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis moralement s&ucirc;r du contraire, r&eacute;pondait-il. Je sais
+exactement, par une absence de Marie-Anne, &agrave; quelle &eacute;poque est n&eacute;
+son enfant. Je l'ai revue d&egrave;s qu'elle a &eacute;t&eacute; relev&eacute;e, elle &eacute;tait
+relativement gaie et souriante... tirez la conclusion.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant il n'est bient&ocirc;t plus, aux environs, un coin que nous
+n'ayons fouill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... nous &eacute;tendrons le cercle de nos investigations...</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre, en ce moment, cherchait surtout &agrave; gagner du temps, sachant
+bien que le temps est le gu&eacute;risseur souverain de toutes les douleurs.</p>
+
+<p>Sa confiance, tr&egrave;s-grande au commencement, avait &eacute;t&eacute; singuli&egrave;rement
+alt&eacute;r&eacute;e par la r&eacute;ponse d'une bonne femme qui passait pour une des
+meilleures langues de l'arrondissement.</p>
+
+<p>Adroitement mise sur la sellette, cette vieille r&eacute;pondit qu'elle
+n'avait aucune connaissance d'un b&acirc;tard mis en nourrice dans les
+environs, mais qu'il fallait qu'il s'en trouv&acirc;t quelqu'un, puisque
+c'&eacute;tait la troisi&egrave;me fois qu'on la questionnait &agrave; ce sujet...</p>
+
+<p>Si grande que fut sa surprise, l'abb&eacute; sut la dissimuler.</p>
+
+<p>Il fit encore causer la bonne femme, et d'une conversation de deux
+heures r&eacute;sulta pour lui une conviction &eacute;trange.</p>
+
+<p>Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l'enfant de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Pourquoi, dans quel but, quelles &eacute;taient ces personnes? voil&agrave; ce que
+toute la p&eacute;n&eacute;tration de l'abb&eacute; ne pouvait lui apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... les coquins sont parfois n&eacute;cessaires, pensait-il, ah! si nous
+avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois?</p>
+
+<p>Mais le vieux maraudeur &eacute;tait mort, et son fils a&icirc;n&eacute;, celui qui savait
+le secret de M<sup>me</sup> Blanche &eacute;tait &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus &agrave; Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils.</p>
+
+<p>Ils n'avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la
+trahison, et la fi&egrave;vre de l'or les travaillant, ils s'obstinaient &agrave;
+chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la m&egrave;re et le fils, la
+sueur au front, b&ecirc;cher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu'&agrave;
+six pieds de profondeur autour de leur masure.</p>
+
+<p>Cependant il suffit d'un mot d'un paysan au cadet Chupin pour arr&ecirc;ter
+ces fouilles.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si ben&ecirc;t que de
+t'obstiner &agrave; d&eacute;nicher des oiseaux envol&eacute;s depuis longtemps... ton
+fr&egrave;re qui est &agrave; Paris te dirait sans doute o&ugrave; &eacute;tait le tr&eacute;sor.</p>
+
+<p>Chupin cadet eut un rugissement de b&ecirc;te fauve...</p>
+
+<p>&mdash;Saint-bon Dieu!... s'&eacute;cria-t-il, vous avez raison... Mais, laissez
+faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="L" id="L"></a>L</h3>
+
+
+<p>Plus encore que M<sup>me</sup> Blanche, tante M&eacute;die avait &eacute;t&eacute; &eacute;pouvant&eacute;e de
+la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au ch&acirc;teau de
+Courtomieu.</p>
+
+<p>En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d'id&eacute;es qu'en dix
+ans.</p>
+
+<p>Elle vit les gendarmes au ch&acirc;teau, sa ni&egrave;ce arr&ecirc;t&eacute;e, conduite &agrave; la
+prison de Montaignac et traduite en cour d'assises...</p>
+
+<p>Il est vrai que si elle n'e&ucirc;t eu que cela &agrave; craindre!...</p>
+
+<p>Mais elle-m&ecirc;me, M&eacute;die, ne serait-elle pas compromise, soup&ccedil;onn&eacute;e de
+complicit&eacute;, tra&icirc;n&eacute;e devant les juges, et accus&eacute;e, qui sait, d'&ecirc;tre
+seule coupable!</p>
+
+<p>Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s'&eacute;chappa de
+sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon,
+elle alla coller son oreille &agrave; la porte du petit salon bleu, o&ugrave; elle
+entendait parler Blanche et Martial.</p>
+
+<p>D&egrave;s les vingt premiers mots qu'elle recueillit, la parente pauvre
+reconnut l'inanit&eacute; de ses terreurs.</p>
+
+<p>Elle respira, comme si sa poitrine e&ucirc;t &eacute;t&eacute; soulag&eacute;e d'un poids &eacute;norme,
+longuement et d&eacute;licieusement. Mais une id&eacute;e venait de germer dans sa
+cervelle, qui devait poindre, bient&ocirc;t grandir, s'&eacute;panouir et porter
+des fruits.</p>
+
+<p>Martial sorti, tante M&eacute;die ouvrit la porte de communication et entra
+dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu'elle avait &eacute;cout&eacute;...</p>
+
+<p>Jamais, la veille seulement, elle n'e&ucirc;t os&eacute; une &eacute;normit&eacute; pareille.
+Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irr&eacute;fl&eacute;chie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur.</p>
+
+<p>La jeune femme ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Encore sous le coup de sa terrible &eacute;motion, toute saisie des fa&ccedil;ons
+de Martial, elle r&eacute;fl&eacute;chissait, s'effor&ccedil;ant de d&eacute;terminer les
+cons&eacute;quences probables de tous ces &eacute;v&eacute;nements qui se succ&eacute;daient avec
+une foudroyante rapidit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre l'heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura M<sup>me</sup>
+Blanche, comme se parlant &agrave; soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! Tu dis? interrogea curieusement la parente pauvre.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, tante, qu'avant un mois je serai marquise de Sairmeuse
+autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors... oh!
+alors...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu t'entende! fit hypocritement tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>Au fond elle croyait peu &agrave; la pr&eacute;diction, et qu'elle se r&eacute;alis&acirc;t ou
+non, peu lui importait.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux
+complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta
+jalousie s'est tromp&eacute;e, l&agrave;-bas, &agrave; la Borderie, et que... ce que tu as
+fait &eacute;tait inutile.</p>
+
+<p>Tel avait &eacute;t&eacute;, tel n'&eacute;tait plus l'avis de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Elle hocha la t&ecirc;te, et de l'air le plus sombre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est, au contraire, ce qui s'est pass&eacute; l&agrave;-bas qui me ram&egrave;ne mon
+mari, r&eacute;pondit-elle. J'y vois clair, &agrave; cette heure... C'est vrai,
+Marie-Anne n'&eacute;tait pas la ma&icirc;tresse de Martial, mais Martial
+l'aimait... Il l'aimait, et les r&eacute;sistances qu'il avait rencontr&eacute;es
+avaient exalt&eacute; sa passion jusqu'au d&eacute;lire. C'est bien pour cette
+cr&eacute;ature qu'il m'avait abandonn&eacute;e, et jamais, tant qu'elle e&ucirc;t v&eacute;cu,
+il n'e&ucirc;t seulement pens&eacute; &agrave; moi... Son &eacute;motion en me voyant, c'&eacute;tait
+un reste de son &eacute;motion quand il a vu l'autre... Son attendrissement
+n'&eacute;tait qu'une expression de sa douleur... Quoi qu'il advienne,
+je n'aurai que les restes de cette cr&eacute;ature, que ce qu'elle a
+d&eacute;daign&eacute;!...</p>
+
+<p>Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage.</p>
+
+<p>&mdash;Et je regretterais ce que j'ai fait, s'&eacute;cria-t-elle... jamais!...
+non, jamais.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, en ce moment, elle e&ucirc;t recommenc&eacute;, elle e&ucirc;t tout brav&eacute;...</p>
+
+<p>Mais des transes terribles l'assaillirent quand elle apprit que la
+justice venait de commencer une enqu&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui
+interrogeaient quantit&eacute; de t&eacute;moins, et une douzaine d'hommes de la
+police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait
+m&ecirc;me de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus
+&agrave; d&eacute;jouer toutes les ruses du crime.</p>
+
+<p>Tante M&eacute;die en perdait la t&ecirc;te, et ses frayeurs &agrave; certains moments
+&eacute;taient si &eacute;videntes que M<sup>me</sup> Blanche s'en inqui&eacute;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est plus fort que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sors plus de ta chambre, en ce cas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce serait plus prudent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi.</p>
+
+<p>Le visage de la parente pauvre s'&eacute;panouissait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, approuvait-elle en battant des mains, c'est cela!</p>
+
+<p>V&eacute;ritablement, elle &eacute;tait ravie.</p>
+
+<p>&Ecirc;tre servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une
+petite table au coin du feu, le soir, cela avait &eacute;t&eacute; longtemps le r&ecirc;ve
+et l'ambition de la parente pauvre. Mais le moyen!... Deux ou trois
+fois, &eacute;tant un peu indispos&eacute;e, elle avait os&eacute; demander qu'on lui
+mont&acirc;t ses repas, mais elle avait &eacute;t&eacute; vertement repouss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Si tante M&eacute;die a faim, elle descendra se mettre &agrave; table avec nous,
+avait r&eacute;pondu M<sup>me</sup> Blanche. Qu'est-ce que ces fantaisies!...</p>
+
+<p>Positivement, c'est ainsi qu'on la traitait, dans ce ch&acirc;teau o&ugrave; il y
+avait toujours dix domestiques &agrave; bayer aux corneilles.</p>
+
+<p>Tandis que maintenant...</p>
+
+<p>Tous les matins, sur l'ordre formel de M<sup>me</sup> Blanche, le cuisinier
+montait prendre les ordres de tante M&eacute;die, et il ne tenait qu'&agrave; elle
+de dicter le menu de la journ&eacute;e, et de se commander les plats qu'elle
+aimait.</p>
+
+<p>Et la tante M&eacute;die trouvait cela excellent d'&ecirc;tre ainsi soign&eacute;e,
+choy&eacute;e, mignot&eacute;e et dorlot&eacute;e. Elle se d&eacute;lectait dans ce bien-&ecirc;tre
+comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans &ecirc;tre rest&eacute; des
+mois sans coucher dans un lit.</p>
+
+<p>Et ces jouissances nouvelles faisaient na&icirc;tre en elle quantit&eacute; de
+pens&eacute;es &eacute;tranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu'elle avait
+du crime de la Borderie...</p>
+
+<p>L'enqu&ecirc;te cependant &eacute;tait le sujet de toutes ses conversations avec sa
+ni&egrave;ce. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier
+de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouv&eacute;,
+dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de
+Montaignac.</p>
+
+<p>Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur d&eacute;funt
+Chupin. Ne l'avait-on pas aper&ccedil;u, le soir du crime, r&ocirc;dant autour de
+la Borderie? Le t&eacute;moignage du jeune paysan qui avait pr&eacute;venu Jean
+Lacheneur paraissait d&eacute;cisif.</p>
+
+<p>Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt
+personnes l'avaient entendu d&eacute;clarer avec d'affreux jurons qu'il ne
+serait pas tranquille tant qu'il resterait un Lacheneur sur la terre.</p>
+
+<p>Ainsi, tout ce qui e&ucirc;t d&ucirc; perdre M<sup>me</sup> Blanche la sauva, et la mort du
+vieux maraudeur lui parut v&eacute;ritablement providentielle.</p>
+
+<p>Pouvait-elle soup&ccedil;onner que Chupin avait eu le temps de r&eacute;v&eacute;ler son
+secret avant de mourir?...</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient
+de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine &agrave; dissimuler sa
+joie.</p>
+
+<p>&mdash;Plus rien &agrave; craindre, r&eacute;p&eacute;tait-elle &agrave; tante M&eacute;die... plus rien!...</p>
+
+<p>Elle &eacute;chappait en effet &agrave; la justice des hommes...</p>
+
+<p>Restait la justice de Dieu.</p>
+
+<p>Quelques semaines plus t&ocirc;t, cette id&eacute;e de &laquo;la justice de Dieu&raquo; e&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre amen&eacute; un sourire sur les l&egrave;vres de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Femme positive s'il en fut, un peu esprit fort m&ecirc;me, &agrave; ce qu'elle
+pr&eacute;tendait, elle e&ucirc;t trait&eacute; cette incompr&eacute;hensible justice de lieu
+commun de morale ou encore d'&eacute;pouvantail ing&eacute;nieux imagin&eacute; pour
+contenir dans les limites du devoir les consciences timor&eacute;es...</p>
+
+<p>Le lendemain de son crime, elle haussait presque les &eacute;paules en
+songeant aux menaces de Marie-Anne mourante...</p>
+
+<p>Elle se souvenait de son serment, mais elle n'&eacute;tait plus dispos&eacute;e &agrave; le
+tenir.</p>
+
+<p>Elle avait r&eacute;fl&eacute;chi, et elle avait vu &agrave; quels p&eacute;rils elle s'exposerait
+en faisant rechercher l'enfant de Marie-Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re saura bien le retrouver, songeait-elle.</p>
+
+<p>Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l'&eacute;prouver le
+soir m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Bris&eacute;e de fatigue, elle s'&eacute;tait retir&eacute;e dans sa chambre de fort bonne
+heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l'habitude, elle
+&eacute;teignit sa bougie d&egrave;s qu'elle fut couch&eacute;e, en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut dormir.</p>
+
+<p>Mais c'en &eacute;tait fait du repos de ses nuits...</p>
+
+<p>Son crime se repr&eacute;sentait &agrave; sa pens&eacute;e, et elle en jugeait l'horreur
+et l'atrocit&eacute;... Elle se percevait double, pour ainsi dire; elle se
+sentait dans son lit, &agrave; Courtomieu, et cependant il lui semblait
+&ecirc;tre l&agrave;-bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis
+ensuite &eacute;piant ses effets, cach&eacute;e dans le cabinet de toilette...</p>
+
+<p>Elle luttait, elle d&eacute;pensait toute la puissance de sa volont&eacute; pour
+&eacute;carter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une
+clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers.</p>
+
+<p>Alors, aux lueurs p&acirc;les de sa veilleuse, elle crut voir sa porte
+s'ouvrir lentement, sans bruit... Marie-Anne entrait... Elle
+s'avan&ccedil;ait, elle glissait plut&ocirc;t comme une ombre. Arriv&eacute;e &agrave; un
+fauteuil, en face du lit, elle s'assit... De grosses larmes roulaient
+le long de ses joues, et elle regardait d'un air triste et mena&ccedil;ant &agrave;
+la fois...</p>
+
+<p>L'empoisonneuse, sous ses couvertures, &eacute;tait baign&eacute;e d'une sueur
+glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Pour elle, ce n'&eacute;tait pas une apparition vaine... c'&eacute;tait une
+effroyable r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais elle n'&eacute;tait pas d'une nature &agrave; subir sans r&eacute;sistance une telle
+impression. Elle secoua la stupeur qui l'envahissait et elle se mit
+&agrave; se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix e&ucirc;t d&ucirc; la
+rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Je r&ecirc;ve! disait-elle... Est-ce que les morts reviennent!... Suis-je
+enfant de me laisser &eacute;mouvoir ainsi par les fant&ocirc;mes ridicules de mon
+imagination!...</p>
+
+<p>Elle disait cela, mais le fant&ocirc;me ne se dissipait pas.</p>
+
+<p>Elle fermait les yeux, mais elle le voyait &agrave; travers ses paupi&egrave;res...
+&agrave; travers ses draps, qu'elle relevait sur sa t&ecirc;te, elle le voyait
+encore...</p>
+
+<p>Au petit jour seulement, M<sup>me</sup> Blanche reposa.</p>
+
+<p>Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours,
+et toujours, et l'&eacute;pouvante de chaque nuit s'augmentait des terreurs
+des nuits pr&eacute;c&eacute;dentes.</p>
+
+<p>Le jour, aux clart&eacute;s du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les
+forfanteries du scepticisme. Alors elle se raillait elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Avoir peur d'une chose qui n'existe pas, se disait-elle, est-ce
+stupide!... Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde
+faiblesse...</p>
+
+<p>Puis, le soir venu, toutes ces belles r&eacute;solutions s'envolaient; la
+fi&egrave;vre la reprenait, quand arrivaient les t&eacute;n&egrave;bres avec leur cort&egrave;ge
+de spectres.</p>
+
+<p>Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, M<sup>me</sup> Blanche les
+attribuait aux inqui&eacute;tudes de la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Les gens de justice &eacute;taient encore &agrave; Sairmeuse, et elle tremblait. Que
+fallait-il pour que de Chupin on remont&acirc;t jusqu'&agrave; elle? Un rien, une
+circonstance insignifiante. Qu'un paysan l'e&ucirc;t rencontr&eacute;e avec Chupin,
+lors de leur rendez-vous, et les soup&ccedil;ons &eacute;taient &eacute;veill&eacute;s et le juge
+d'instruction arrivait &agrave; Courtomieu.</p>
+
+<p>&mdash;L'enqu&ecirc;te termin&eacute;e, pensait-elle, j'oublierai.</p>
+
+<p>L'enqu&ecirc;te finit, et elle n'oublia pas.</p>
+
+<p>Darvin l'a dit: &laquo;C'est quand l'impunit&eacute; leur est assur&eacute;e que les
+grands coupables connaissent v&eacute;ritablement le remords.&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du
+si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Et cependant l'atroce supplice qu'elle endurait ne d&eacute;tournait pas sa
+volont&eacute; du but qu'elle s'&eacute;tait fix&eacute; le jour de la visite de Martial.</p>
+
+<p>Elle joua pour lui une si merveilleuse com&eacute;die, que touch&eacute;, presque
+repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda &agrave; ne
+pas rentrer &agrave; Montaignac.</p>
+
+<p>Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers &eacute;tonnements du
+mariage, n'avaient rendu la paix &agrave; M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Entre ses l&egrave;vres et les l&egrave;vres de Martial, se dressait encore,
+implacable &eacute;pouvantement, le visage convuls&eacute; de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une
+cruelle d&eacute;ception. Elle reconnut que cet homme, dont le c&#339;ur avait
+&eacute;t&eacute; bris&eacute;, n'offrait aucune prise, et qu'elle n'aurait jamais sur lui
+la moindre influence.</p>
+
+<p>Et pour comble, il avait ajout&eacute; &agrave; ses tortures d&eacute;j&agrave; intol&eacute;rables, une
+angoisse plus poignante encore que toutes les autres.</p>
+
+<p>Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s'oublia et avoua
+hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin f&ucirc;t
+mort, car il e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute;, disait-il, une indicible jouissance &agrave;
+tenailler, &agrave; faire mourir lentement au milieu d'affreuses souffrances,
+le mis&eacute;rable empoisonneur.</p>
+
+<p>Il s'exprimait avec une violence inou&iuml;e, d'une voix o&ugrave; vibrait encore
+sa puissante passion...</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son
+mari venait &agrave; d&eacute;couvrir qu'elle &eacute;tait coupable... et il pouvait le
+d&eacute;couvrir...</p>
+
+<p>C'est vers cette &eacute;poque qu'elle commen&ccedil;a &agrave; regretter de n'avoir
+pas tenu le serment fait &agrave; sa victime, et qu'elle r&eacute;solut de faire
+rechercher l'enfant de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Mais, pour cela, il fallait &agrave; toute force qu'elle habit&acirc;t une grande
+ville, Paris, par exemple, o&ugrave;, avec de l'argent, elle trouverait des
+agents habiles et discrets...</p>
+
+<p>Il ne s'agissait que de d&eacute;cider Martial.</p>
+
+<p>Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne f&ucirc;t pas difficile, et, un matin, M<sup>me</sup>
+Blanche rayonnante, put dire &agrave; tante M&eacute;die:</p>
+
+<p>&mdash;Tante, nous partons d'aujourd'hui en huit.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="LI" id="LI"></a>LI</h3>
+
+
+<p>D&eacute;vor&eacute;e d'angoisses, obs&eacute;d&eacute;e de soucis poignants, M<sup>me</sup> Blanche n'avait
+pas remarqu&eacute; que tante M&eacute;die n'&eacute;tait plus la m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le changement, &agrave; vrai dire, &eacute;tait peu sensible, il ne frappait pas
+les domestiques, mais il n'en &eacute;tait pas moins positif et r&eacute;el, et se
+trahissait par quantit&eacute; de petites circonstances inaper&ccedil;ues.</p>
+
+<p>Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement
+r&eacute;sign&eacute;, elle perdait petit &agrave; petit ses mouvements craintifs de b&ecirc;te
+maltrait&eacute;e; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la
+parole, et il y avait par instants des vell&eacute;it&eacute;s d'ind&eacute;pendance dans
+son accent.</p>
+
+<p>Depuis la fameuse semaine o&ugrave; on l'avait servie dans sa chambre, elle
+hasardait toutes sortes de d&eacute;marches insolites.</p>
+
+<p>S'il venait des visites, au lieu de se tenir modestement &agrave; l'&eacute;cart,
+elle avan&ccedil;ait sa chaise et m&ecirc;me se m&ecirc;lait &agrave; la conversation. &Agrave; table,
+elle laissait para&icirc;tre ses d&eacute;go&ucirc;ts ou ses pr&eacute;f&eacute;rences. &Agrave; deux ou trois
+reprises elle eut une opinion qui n'&eacute;tait pas celle de sa ni&egrave;ce, et il
+lui arriva de discuter des ordres.</p>
+
+<p>Une fois, M<sup>me</sup> Blanche qui sortait, l'ayant pri&eacute;e de l'accompagner,
+elle se d&eacute;clara enrhum&eacute;e et resta au ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Et le dimanche suivant, M<sup>me</sup> Blanche ne voulant pas aller aux v&ecirc;pres,
+tante M&eacute;die d&eacute;clara qu'elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda
+qu'on lui attel&acirc;t une voiture, ce qui fut fait.</p>
+
+<p>Tout cela n'&eacute;tait rien en apparence; en r&eacute;alit&eacute;, c'&eacute;tait monstrueux,
+inimaginable.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait clair que la parente pauvre s'exer&ccedil;ait timidement &agrave;
+l'audace...</p>
+
+<p>Jamais devant elle il n'avait &eacute;t&eacute; question de ce d&eacute;part que sa ni&egrave;ce
+lui annon&ccedil;ait si gaiement; elle en parut toute saisie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous partez, r&eacute;p&eacute;tait-elle, vous quittez Courtomieu...</p>
+
+<p>&mdash;Et sans regrets...</p>
+
+<p>&mdash;Pour o&ugrave; aller, mon Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Paris... Nous nous y fixons, c'est d&eacute;cid&eacute;. L&agrave; est la place de mon
+mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui
+assurent une grande situation. Il va racheter l'h&ocirc;tel de Sairmeuse et
+le meubler magnifiquement. Nous aurons un train princier...</p>
+
+<p>Tous les tourments de l'envie se lisaient sur le visage de la parente
+pauvre.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi?... interrogea-t-elle d'un ton plaintif.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tante, tu resteras ici; tu y seras dame et ma&icirc;tresse. Ne
+faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre
+p&egrave;re!... Hein! te voil&agrave; heureuse et contente, j'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais non; tante M&eacute;die ne paraissait point satisfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n'aurai le courage de rester
+seule dans ce grand ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sotte, tu auras pr&egrave;s de toi des domestiques, le concierge, les
+jardiniers...</p>
+
+<p>&mdash;N'importe!... j'ai peur des fous... Quand le marquis se met &agrave; hurler
+le soir, il me semble que je deviens folle moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche haussait les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'esp&eacute;rais-tu donc? interrogea-t-elle, de l'air le plus ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais... je me disais... que tu m'emm&egrave;nerais avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Paris! tu perds la t&ecirc;te, je crois. Qu'y ferais-tu? bon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Blanche, je t'en conjure, je t'en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, tante, impossible!</p>
+
+<p>Tante M&eacute;die semblait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que
+je n'ose, que c'est plus fort que moi, que j'y mourrai!...</p>
+
+<p>Le rouge de l'impatience commen&ccedil;ait &agrave; empourprer le front de M<sup>me</sup>
+Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu m'ennuies, &agrave; la fin, dit-elle rudement.</p>
+
+<p>Et avec un geste qui ajoutait &agrave; la cruaut&eacute; de sa phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Si Courtomieu te d&eacute;pla&icirc;t tant que cela, rien ne t'emp&ecirc;che de
+chercher un s&eacute;jour plus &agrave; ton gr&eacute;; tu es libre et majeure...</p>
+
+<p>La parente pauvre &eacute;tait devenue excessivement p&acirc;le, et elle serrait &agrave;
+les faire saigner ses l&egrave;vres minces sur ses dents jaunies.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir
+de frayeur &agrave; Courtomieu, ou mourir de mis&egrave;re &agrave; l'h&ocirc;pital. Merci, ma
+ni&egrave;ce, merci, je reconnais ton c&#339;ur; je n'attendais pas moins de toi,
+merci!</p>
+
+<p>Elle relevait la t&ecirc;te et une m&eacute;chancet&eacute; diabolique &eacute;tincelait dans ses
+yeux.</p>
+
+<p>Et c'est d'une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vip&egrave;re
+se redressant pour mordre, qu'elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cela me d&eacute;cide. Je suppliais, tu m'as brutalement
+repouss&eacute;e, maintenant je commande et je dis: je veux! Oui, j'entends
+et je pr&eacute;tends aller avec vous &agrave; Paris... et j'irai. Ah! ah!... cela
+te surprend d'entendre parler ainsi cette pauvre bonne b&ecirc;te de tante
+M&eacute;die. C'est comme cela. Il y a si longtemps que je souffre, que je me
+r&eacute;volte &agrave; la fin. Car j'ai souffert la passion chez vous. C'est vrai,
+vous m'avez recueillie, vous m'avez nourrie et log&eacute;e, mais vous m'avez
+pris en &eacute;change ma vie enti&egrave;re, heure par heure. Quelle servante
+jamais endurerait tout ce que j'ai support&eacute;... As-tu jamais, Blanche,
+trait&eacute; une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre
+nom! Et je n'avais pas de gages, moi; bien au contraire je vous devais
+de la reconnaissance, puisque je vivais &agrave; vos crochets. Ah! le crime
+d'&ecirc;tre pauvre, vous me l'avez fait payer cher. M'avez-vous assez
+raval&eacute;e, assez abaiss&eacute;e, assez foul&eacute;e aux pieds!... &Agrave; une livre de
+pain par humiliation, vous &ecirc;tes en reste avec moi!...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Tout le fiel qui depuis des ann&eacute;es, goutte &agrave; goutte, s'amassait en
+elle, lui remontait &agrave; la gorge et l'&eacute;touffait.</p>
+
+<p>Mais ce fut l'affaire d'une seconde, et d'un ton d'am&egrave;re ironie:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me demandes ce que je ferai &agrave; Paris, continua-t-elle. J'y
+prendrai du bon temps, donc! Qu'y feras-tu toi-m&ecirc;me? Tu iras &agrave; la
+cour, n'est-ce pas, au bal, au spectacle. Eh bien! je t'y suivrai. Je
+serai de toutes tes f&ecirc;tes. J'aurai enfin de belles toilettes, moi qui
+depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes
+de laine noire. Avez-vous jamais song&eacute; &agrave; me donner la joie d'une
+toilette? Oui, deux fois par an on m'achetait une robe de soie noire,
+en me recommandant de bien la m&eacute;nager... Mais ce n'&eacute;tait pas pour moi
+que vous vous d&eacute;cidiez &agrave; cette d&eacute;pense, c'&eacute;tait pour vous, et pour que
+la pauvresse f&icirc;t honneur &agrave; votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. Vous me mettiez &ccedil;a sur le
+dos, comme vous cousiez du galon d'or aux habits de vos laquais, par
+vanit&eacute;. Et moi, je me soumettais &agrave; tout, je me taisais petite, humble,
+tremblante, soufflet&eacute;e sur une joue, je tendais l'autre... il faut
+manger. Et toi Blanche, combien de fois, pour m'inspirer ta volont&eacute;
+m'as-tu pas dit: &laquo;Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester &agrave;
+Courtomieu.&raquo; Et j'ob&eacute;issais, force m'&eacute;tait bien d'ob&eacute;ir, puisque je ne
+savais o&ugrave; aller... Ah! vous avez abus&eacute; de toutes les fa&ccedil;ons; mais mon
+tour est venu, et j'abuse...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche &eacute;tait &agrave; ce point stup&eacute;fi&eacute;e qu'il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible
+d'articuler seulement une syllabe pour interrompre tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, cependant, d'une voix &agrave; peine intelligible, elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas.</p>
+
+<p>Comme sa ni&egrave;ce, l'instant d'avant, la parente pauvre haussa les
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, pronon&ccedil;a-t-elle lentement, je te dirai que du moment o&ugrave;
+tu as fait de moi, bien malgr&eacute; moi, ta complice, tout, entre nous,
+doit &ecirc;tre commun. Je suis de moiti&eacute; pour le danger, je veux &ecirc;tre de
+moiti&eacute; pour le plaisir. Si tout se d&eacute;couvrait!... Penses-tu &agrave; cela
+quelquefois? Oui, n'est-ce pas, et tu cherches &agrave; t'&eacute;tourdir. Eh bien!
+je veux m'&eacute;tourdir aussi... J'irai &agrave; Paris avec vous...</p>
+
+<p>Faisant appel &agrave; toute son &eacute;nergie, M<sup>me</sup> Blanche avait un peu repris
+possession de soi.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je r&eacute;pondais non? fit-elle froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne r&eacute;pondras pas non.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, s'il te pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que... parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Iras-tu donc me d&eacute;noncer &agrave; la justice?</p>
+
+<p>Tante M&eacute;die hocha n&eacute;gativement la t&ecirc;te,</p>
+
+<p>&mdash;Pas si b&ecirc;te, r&eacute;pondit-elle, ce serait me livrer moi-m&ecirc;me... Non, je
+ne ferais pas cela, seulement, je raconterais &agrave; ton mari l'histoire de
+la Borderie.</p>
+
+<p>La jeune femme frissonna. Nulle menace n'&eacute;tait capable de l'&eacute;pouvanter
+autant que celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets.</p>
+
+<p>Et plus doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il &eacute;tait inutile de me menacer. Tu as &eacute;t&eacute; cruelle, tante, et
+injuste en m&ecirc;me temps. Il se peut que tu aies &eacute;t&eacute; fort malheureuse
+dans notre maison; c'est &agrave; toi seule que tu dois t'en prendre.
+Pourquoi ne nous rien dire?... J'attribuais toutes tes complaisances &agrave;
+ton amiti&eacute; pour moi...</p>
+
+<p>Elle eut un sourire contraint et ajouta encore:</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu
+souhaitais des toilettes tapageuses... avoue que c'&eacute;tait impossible.
+Ah! si j'avais su!... Mais tranquillise-toi, je r&eacute;parerai ma
+sottise...</p>
+
+<p>Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu'elle voulait,
+balbutiait quelques excuses:</p>
+
+<p>&mdash;Bast! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> Blanche, oublions cette vilaine querelle... Tu
+me pardonnes, n'est-ce pas?... Allons, viens, embrasse-moi comme
+autrefois.</p>
+
+<p>La tante et la ni&egrave;ce s'embrass&egrave;rent en effet, avec de grandes
+effusions de tendresse, comme deux amies qu'un malentendu a failli
+s&eacute;parer.</p>
+
+<p>Mais les patelinages de cette r&eacute;conciliation forc&eacute;e ne trompaient pas
+plus l'inepte tante M&eacute;die que la perspicace M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente
+pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma ch&egrave;re ni&egrave;ce m'enverrait
+rejoindre Marie-Anne.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, en effet, quelque pens&eacute;e pareille traversa-t-elle l'esprit
+de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Sa sensation &eacute;tait celle du for&ccedil;at qui verrait river &agrave; sa cha&icirc;ne
+d'ignominie son ennemi le plus ex&eacute;cr&eacute;, son d&eacute;nonciateur, par exemple,
+l'agent de police qui l'a arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours li&eacute;e &agrave;
+cette dangereuse et perfide cr&eacute;ature. Je ne m'appartiens plus, je
+suis &agrave; elle. Qu'elle exige, je devrai ob&eacute;ir. Il me faudra adorer ses
+caprices... et elle a quarante ans d'humiliation et de servitude &agrave;
+venger.</p>
+
+<p>Les perspectives de cette existence commune la faisaient fr&eacute;mir, et
+elle se torturait &agrave; chercher par quels moyens elle parviendrait &agrave; se
+d&eacute;barrasser de cette complice.</p>
+
+<p>Elle n'en apercevait aucun pour le pr&eacute;sent, mais il lui semblait en
+entrevoir vaguement plusieurs dans l'avenir...</p>
+
+<p>Serait-il donc impossible, avec beaucoup d'adresse, d'inspirer &agrave; tante
+M&eacute;die l'ambition de vivre ind&eacute;pendante dans une maison &agrave; soi, servie
+par des gens &agrave; soi!...</p>
+
+<p>&Eacute;tait-il prouv&eacute; qu'on ne r&eacute;ussirait pas &agrave; pousser au mariage
+cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des vell&eacute;it&eacute;s de
+coquetterie et la passion de la toilette... L'app&acirc;t d'une bonne dot
+attirerait toujours un mari.</p>
+
+<p>Mais, dans un cas comme dans l'autre, il fallait &agrave; M<sup>me</sup> Blanche de
+l'argent, beaucoup d'argent, dont elle p&ucirc;t disposer sans avoir &agrave; en
+rendre compte &agrave; personne.</p>
+
+<p>Cette conviction la d&eacute;cida &agrave; d&eacute;tourner de la fortune de son p&egrave;re, une
+somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en
+or...</p>
+
+<p>Cette somme repr&eacute;sentait les &eacute;conomies du marquis de Courtomieu depuis
+trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu'il &eacute;tait
+devenu imb&eacute;cile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans
+danger s'emparer du tr&eacute;sor.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela, se disait la jeune femme, je puis, &agrave; un moment donn&eacute;,
+enrichir tante M&eacute;die, sans avoir recours &agrave; Martial.</p>
+
+<p>La tante et la ni&egrave;ce semblaient d'ailleurs, depuis la sc&egrave;ne d&eacute;cisive,
+vivre mieux qu'en bonne intelligence. C'&eacute;tait, entre elles, un
+perp&eacute;tuel &eacute;change d'attentions d&eacute;licates et de soins touchants.</p>
+
+<p>Et, du matin au soir, ce n'&eacute;tait que des &laquo;petite tante ch&eacute;rie,&raquo; ou des
+&laquo;ch&egrave;re ni&egrave;ce aim&eacute;e,&raquo; &agrave; n'en plus finir.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, il &eacute;tait temps que le d&eacute;part arriv&acirc;t. Plusieurs femmes de
+hobereaux du voisinage, accoutum&eacute;es aux fa&ccedil;ons d'autrefois, au ton
+imp&eacute;rieux de l'une et &agrave; l'humilit&eacute; de l'autre, commen&ccedil;aient &agrave; trouver
+cela dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur
+e&ucirc;t appris que M<sup>me</sup> Blanche avait fait venir, pour que tante M&eacute;die
+n'e&ucirc;t pas froid en route, un manteau garni de pr&eacute;cieuses fourrures,
+exactement pareil au sien.</p>
+
+<p>Elles eussent &eacute;t&eacute; confondues, si on leur e&ucirc;t dit que tante M&eacute;die
+voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans
+la propre chaise de poste des ma&icirc;tres, entre le marquis et la marquise
+de Sairmeuse.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait trop fort pour que Martial ne le remarqu&acirc;t pas, et &agrave; un moment
+o&ugrave; il se trouvait seul avec sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ch&egrave;re marquise, dit-il, d'un ton de bienveillante ironie, que de
+petits soins! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette ch&egrave;re
+tante.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime tant, cette bonne M&eacute;die! fit-elle. Jamais je ne
+reconna&icirc;trai assez les t&eacute;moignages d'affection et de d&eacute;vouement
+qu'elle m'a donn&eacute;s quand j'&eacute;tais malheureuse.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne
+s'&eacute;tait plus inqui&eacute;t&eacute; d'une circonstance toute futile en apparence.</p>
+
+<p>Il avait, d'ailleurs, &agrave; ce pr&eacute;occuper de bien d'autres choses.</p>
+
+<p>L'homme d'affaires qu'il avait envoy&eacute; &agrave; Paris pour racheter, si faire
+se pouvait, l'h&ocirc;tel de Sairmeuse, lui avait &eacute;crit d'accourir, se
+trouvant, marquait-il, en pr&eacute;sence d'une de ces difficult&eacute;s qu'un
+mandataire ne saurait r&eacute;soudre. Il ne s'expliquait pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;La peste &eacute;touffe le maladroit! r&eacute;p&eacute;tait Martial. Il est capable de
+manquer une occasion que mon p&egrave;re attendait depuis dix ans. Je ne
+saurais me plaire &agrave; Paris, si je n'habite l'h&ocirc;tel de ma famille.</p>
+
+<p>Sa h&acirc;te d'arriver &eacute;tait si grande, que le second jour de voyage, le
+soir il d&eacute;clara que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; seul il e&ucirc;t couru la poste toute la
+nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'&agrave; cela ne tienne, dit gracieusement M<sup>me</sup> Blanche, je ne me sens
+aucunement fatigu&eacute;e, et une nuit en voiture est loin de me faire
+peur...</p>
+
+<p>Ils march&egrave;rent en cons&eacute;quence toute la nuit, et le lendemain, qui
+&eacute;tait un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient &agrave;
+l'h&ocirc;tel Meurice.</p>
+
+<p>C'est &agrave; peine si Martial prit le temps de d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je voie o&ugrave; nous en sommes, fit-il en se d&eacute;p&ecirc;chant de
+sortir, je serai bient&ocirc;t de retour.</p>
+
+<p>Il reparut, en effet, moins de deux heures apr&egrave;s, tout joyeux, cette
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Mon homme d'affaires, dit-il, n'est qu'un nigaud. Il n'osait pas
+m'&eacute;crire qu'un coquin, de qui d&eacute;pend la conclusion de la vente, exige
+un pot-de-vin de cinquante mille francs; il les aura, pardieu!</p>
+
+<p>Et d'un ton de galanterie affect&eacute;e qu'il prenait toujours en
+s'adressant &agrave; sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus qu'&agrave; signer, ma ch&egrave;re amie, ajouta-t-il; mais je ne
+le ferai que si l'h&ocirc;tel vous convient. Je vous demanderais, si vous
+n'&ecirc;tes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous
+avons des concurrents...</p>
+
+<p>Cette visite, assur&eacute;ment, &eacute;tait de pure forme. Mais M<sup>me</sup> Blanche e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; bien difficile si elle n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; satisfaite de cet h&ocirc;tel de
+Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l'entr&eacute;e
+est rue de Grenelle et dont les jardins ombrag&eacute;s d'arbres s&eacute;culaires
+s'&eacute;tendent jusqu'&agrave; la rue de Varennes.</p>
+
+<p>Cette belle demeure malheureusement avait &eacute;t&eacute; fort n&eacute;glig&eacute;e depuis
+plusieurs ann&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d'un ton
+chagrin, un an peut-&ecirc;tre... Il est vrai qu'on peut, avant trois mois,
+avoir ici un appartement provisoire tr&egrave;s-habitable.</p>
+
+<p>&mdash;On y serait chez soi, du moins, approuva M<sup>me</sup> Blanche, devinant le
+d&eacute;sir de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est aussi votre avis!... En ce cas, comptez sur moi pour
+presser les ouvriers.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit, ou plut&ocirc;t en raison de son immense fortune, le marquis de
+Sairmeuse savait qu'on n'est gu&egrave;re bien servi, vite et selon ses
+d&eacute;sirs que par soi-m&ecirc;me. Press&eacute;, il r&eacute;solut de s'occuper de tout. Il
+s'entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il
+courait les fabricants.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t lev&eacute;, il d&eacute;campait, d&eacute;jeunait dehors, le plus souvent, il ne
+rentrait que pour d&icirc;ner.</p>
+
+<p>R&eacute;duite par le mauvais temps &agrave; passer toutes ses journ&eacute;es dans son
+appartement de l'h&ocirc;tel Meurice, M<sup>me</sup> Blanche ne se trouvait pourtant
+pas &agrave; plaindre.</p>
+
+<p>Le voyage, le mouvement, la vue d'objets inaccoutum&eacute;s, le bruit de
+Paris sous ses fen&ecirc;tres, un entourage &eacute;tranger, toutes sortes de
+pr&eacute;occupations enfin, l'arrachaient pour ainsi dire &agrave; soi-m&ecirc;me. Les
+&eacute;pouvantements de ses nuits faisaient tr&ecirc;ve, une sorte de brume
+enveloppait l'horrible sc&egrave;ne de la Borderie, les clameurs de sa
+conscience devenaient murmure...</p>
+
+<p>M&ecirc;me, elle en arrivait &agrave; ha&iuml;r moins tante M&eacute;die, qui, &agrave; la condition
+pr&egrave;s de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles
+habitudes de servilit&eacute; et lui tenait compagnie...</p>
+
+<p>Le pass&eacute; s'effa&ccedil;ait, croyait-elle, et elle s'abandonnait aux
+esp&eacute;rances d'une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des
+domestiques de l'h&ocirc;tel parut, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a en bas un homme qui demande &agrave; parler &agrave; madame la marquise.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="LII" id="LII"></a>LII</h3>
+
+
+<p>&Agrave; demi-couch&eacute;e sur un canap&eacute;, le coude sur les coussins, le front dans
+la main, M<sup>me</sup> Blanche &eacute;coutait la lecture d'un livre nouveau que lui
+faisait tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e du domestique ne lui fit seulement pas lever la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme? interrogea-t-elle, quel homme?</p>
+
+<p>Elle n'attendait personne. Dans sa pens&eacute;e, celui qui venait ainsi ne
+pouvait &ecirc;tre qu'un des ouvriers employ&eacute;s par Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis renseigner madame la marquise, r&eacute;pondit le domestique.
+Cet individu est tout jeune, il est v&ecirc;tu comme les paysans, je
+supposais qu'il cherchait une place...</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute M. le marquis qu'il veut voir?</p>
+
+<p>&mdash;Madame m'excusera, c'est bien &agrave; Madame qu'il veut parler, il me l'a
+dit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, sachez comme il s'appelle et ce qu'il d&eacute;sire.</p>
+
+<p>Et se retournant vers la parente pauvre:</p>
+
+<p>&mdash;Continue, tante, dit M<sup>me</sup> Blanche, on nous a interrompues au passage
+le plus int&eacute;ressant.</p>
+
+<p>Mais tante M&eacute;die n'avait pas eu le temps de finir la page, que d&eacute;j&agrave; le
+domestique &eacute;tait de retour.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme, dit-il, pr&eacute;tend que madame la marquise comprendra ce dont
+il s'agit d&egrave;s qu'elle saura son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce nom?</p>
+
+<p>&mdash;Chupin.</p>
+
+<p>Ce fut comme un obus &eacute;clatant tout &agrave; coup dans le salon de l'h&ocirc;tel
+Meurice.</p>
+
+<p>Tante M&eacute;die eut un g&eacute;missement &eacute;touff&eacute;; elle laissa son livre et
+s'affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche, elle, se dressa tout d'une pi&egrave;ce, plus p&acirc;le que son
+peignoir de cachemire blanc, l'&#339;il trouble, les l&egrave;vres tremblantes.</p>
+
+<p>&mdash;Chupin! r&eacute;p&eacute;tait-elle, comme si elle e&ucirc;t esp&eacute;r&eacute; qu'on allait lui
+dire qu'elle avait mal entendu, Chupin!...</p>
+
+<p>Puis, avec une certaine violence:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;pondez &agrave; cet homme que je ne veux ni le voir ni l'entendre. Il est
+inutile qu'il se repr&eacute;sente. Jamais je ne le recevrai!...</p>
+
+<p>Mais, dans le temps que mit le domestique &agrave; s'incliner
+respectueusement et &agrave; gagner la porte &agrave; reculons, la jeune femme se
+ravisa.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, non, pronon&ccedil;a-t-elle, j'ai r&eacute;fl&eacute;chi, faites monter cet
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, approuva tante M&eacute;die d'une voix d&eacute;faillante, qu'il vienne, cela
+vaut mieux.</p>
+
+<p>Le domestique sortit, et les deux femmes rest&egrave;rent en face l'une
+de l'autre, immobiles, constern&eacute;es, le c&#339;ur serr&eacute; par les plus
+effroyables appr&eacute;hensions, la gorge serr&eacute;e au point de ne pouvoir qu'&agrave;
+grand peine articuler quelques paroles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un des fils de ce vieux sc&eacute;l&eacute;rat de Chupin, dit enfin M<sup>me</sup>
+Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je le crois, mais que veut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque secours, probablement.</p>
+
+<p>La parente pauvre leva les bras au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Fasse Dieu qu'il ignore tes rendez-vous avec son p&egrave;re, Blanche,
+pronon&ccedil;a-t-elle. Doux J&eacute;sus!... pourvu qu'il ne sache rien!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que veux-tu qu'il sache. Ne vas-tu pas te d&eacute;sesp&eacute;rer &agrave; l'avance!
+Dans dix minutes, nous serons fix&eacute;es. D'ici l&agrave;, tante, du calme. Et
+m&ecirc;me, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu'on
+ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant &agrave;
+para&icirc;tre...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche ne se trompait pas.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l'a&icirc;n&eacute; des Chupin qui &eacute;tait l&agrave;, celui &agrave; qui le vieux
+maraudeur mourant avait confi&eacute; son secret.</p>
+
+<p>Depuis son arriv&eacute;e &agrave; Paris, il battait le pav&eacute; du matin au soir,
+demandant partout et &agrave; tous l'adresse du marquis de Sairmeuse. On
+venait de lui indiquer l'h&ocirc;tel Meurice, et il accourait.</p>
+
+<p>Ce n'est toutefois qu'apr&egrave;s s'&ecirc;tre bien assur&eacute; de l'absence de Martial
+qu'il avait demand&eacute; M<sup>me</sup> la marquise.</p>
+
+<p>Il attendait le r&eacute;sultat de sa d&eacute;marche sous le porche, debout, les
+mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique
+revint en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;On consent &agrave; vous recevoir, suivez-moi.</p>
+
+<p>Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigu&eacute; et
+tout br&ucirc;lant de curiosit&eacute;, ne se h&acirc;tait pas, esp&eacute;rant tirer quelque
+&eacute;claircissement de ce campagnard.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour vous flatter, mon gar&ccedil;on, dit-il, mais votre nom a
+produit un fier effet sur M<sup>me</sup> la marquise!</p>
+
+<p>Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont
+l'inonda cette nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme &ccedil;a, poursuivit le domestique, elle vous conna&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Un petit peu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes pays?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis son fr&egrave;re de lait.</p>
+
+<p>Le domestique n'en crut pas un mot; il soup&ccedil;onnait bien autre chose,
+vraiment! Cependant, comme il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; la porte de l'appartement
+du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon.</p>
+
+<p>Le mauvais gars avait d'avance pr&eacute;par&eacute; une petite histoire, mais il
+fut si bien &eacute;bloui de la magnificence du salon, qu'il resta court et
+b&eacute;ant. Ce qui l'interloquait surtout, c'&eacute;tait une grande glace, en
+face de la porte, o&ugrave; il se voyait en pied, et les belles fleurs du
+tapis qu'il craignait d'&eacute;craser sous ses gros souliers.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment, voyant qu'il demeurait stupide, un sourire idiot sur
+les l&egrave;vres, tortillant son chapeau de feutre, M<sup>me</sup> Blanche se d&eacute;cida &agrave;
+rompre le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous d&eacute;sirez?... demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Le gars Chupin &eacute;tait intimid&eacute;, mais il n'avait point peur: ce n'est
+pas du tout la m&ecirc;me chose. Il garda son masque de gaucherie, mais
+recouvrant son aplomb, il se mit &agrave; d&eacute;biter avec, un accent tra&icirc;nard
+toutes les formules de respect qu'il savait.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, insista la jeune femme impatient&eacute;e.</p>
+
+<p>Amener au fait un paysan n'est pas facile, et ce n'est qu'apr&egrave;s
+beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement
+qu'il avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de quitter le pays &agrave; cause des ennemis qu'il y
+avait, qu'on n'avait pas retrouv&eacute; le tr&eacute;sor de son p&egrave;re, qu'il &eacute;tait,
+en cons&eacute;quence, sans ressources...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! assez! interrompit M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Puis, d'un ton qui n'&eacute;tait rien moins que bienveillant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas, continua-t-elle, &agrave; quel titre vous vous adressez &agrave;
+moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une r&eacute;putation d&eacute;testable
+&agrave; Sairmeuse. Enfin, n'importe, vous &ecirc;tes de mon pays, je consens &agrave;
+vous accorder un secours, &agrave; la condition que vous n'y reviendrez pas.</p>
+
+<p>C'est d'un air moiti&eacute; humble et moiti&eacute; goguenard que Chupin &eacute;couta
+cette semonce. &Agrave; la fin, il releva la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas l'aum&ocirc;ne, articula-t-il fi&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Que demandez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mon d&ucirc;.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche re&ccedil;ut un coup dans le c&#339;ur, et cependant, elle eut le
+courage de toiser Chupin d'un air d&eacute;daigneux, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous dois quelque chose!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas &agrave; moi personnellement, madame la marquise, mais &agrave; mon d&eacute;funt
+p&egrave;re. Au service de qui donc a-t-il p&eacute;ri? Pauvre vieux! Il vous aimait
+bien, allez... tout comme moi, du reste. Sa derni&egrave;re parole, avant de
+mourir, a &eacute;t&eacute; pour vous. &laquo;Vois-tu, gars, qu'il me dit, il vient de
+se passer des choses terribles &agrave; la Borderie. La jeune dame de M. le
+marquis en voulait &agrave; Marie-Anne, et elle lui a fait passer le go&ucirc;t du
+pain. Sans moi, elle &eacute;tait perdue. Quand je serai crev&eacute;, laisse-moi
+tout mettre sur le dos, la terre n'en sera pas plus froide et &ccedil;a
+innocentera la jeune dame... Et apr&egrave;s, elle te r&eacute;compensera bien, et
+tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien...&raquo;</p>
+
+<p>Si grande que f&ucirc;t son impudence, il s'arr&ecirc;ta, stup&eacute;fait de la
+physionomie de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>En pr&eacute;sence de cette dissimulation sup&eacute;rieure, il douta presque du
+r&eacute;cit de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est que v&eacute;ritablement la jeune femme fut h&eacute;ro&iuml;que en ce moment. Elle
+avait compris que c&eacute;der une fois c'&eacute;tait se mettre &agrave; la discr&eacute;tion de
+ce mis&eacute;rable, comme elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; la merci de tante M&eacute;die. Et avec
+une merveilleuse &eacute;nergie, elle payait d'audace.</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, fit-elle, vous m'accusez du meurtre de M<sup>lle</sup>
+Lacheneur, et vous me menacez de me d&eacute;noncer si je ne vous accorde pas
+ce que vous allez exiger?</p>
+
+<p>Le gars Chupin inclina affirmativement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... reprit M<sup>me</sup> Blanche, puisqu'il en est ainsi, sortez!...</p>
+
+<p>Il est s&ucirc;r qu'elle allait, &agrave; force d'audace, gagner cette partie
+p&eacute;rilleuse, dont le repos de sa vie &eacute;tait l'enjeu; Chupin &eacute;tait
+absolument d&eacute;concert&eacute;, lorsque tante M&eacute;die qui &eacute;coutait, debout devant
+la fen&ecirc;tre, se retourna, tout effar&eacute;e, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Blanche!... ton mari... Martial!... Il entre... il monte.</p>
+
+<p>La partie fut perdue... La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant
+Chupin, le faisant parler, d&eacute;couvrant tout.</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te s'&eacute;gara, elle s'abandonna, elle se livra.</p>
+
+<p>Brusquement elle mit sa bourse dans la main du mis&eacute;rable et
+l'entra&icirc;na, par une porte int&eacute;rieure, jusqu'&agrave; l'escalier de service.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez toujours cela, disait-elle d'une voix sourde, ce n'est qu'un
+&agrave;-compte... Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot &agrave; mon mari,
+surtout!...</p>
+
+<p>Elle avait &eacute;t&eacute; bien inspir&eacute;e de ne pas perdre une minute; lorsqu'elle
+rentra, elle trouva Martial dans le salon.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assis, la t&ecirc;te inclin&eacute;e sur la poitrine, et tenait &agrave; la main
+une lettre d&eacute;ploy&eacute;e.</p>
+
+<p>Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans
+ses yeux une larme furtive.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur nous frappe encore!... balbutia-t-elle d'une voix que
+l'exc&egrave;s de son &eacute;motion de tout &agrave; l'heure rendait &agrave; peine intelligible.</p>
+
+<p>Martial ne remarqua pas ce mot &laquo;encore,&raquo; qui l'e&ucirc;t au moins &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re est mort, Blanche, pronon&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Sairmeuse!... Mon Dieu!... Comment cela?...</p>
+
+<p>&mdash;D'une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, pr&egrave;s des roches
+de Sanguille...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est l&agrave; que mon pauvre p&egrave;re a failli &ecirc;tre assassin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est au m&ecirc;me endroit, en effet.</p>
+
+<p>Un moment de silence suivit.</p>
+
+<p>Martial n'aimait que tr&egrave;s-m&eacute;diocrement son p&egrave;re, et il n'en &eacute;tait
+pas aim&eacute;, il le savait; et il s'&eacute;tonnait de l'am&egrave;re tristesse qui
+l'envahissait en songeant qu'il n'&eacute;tait plus.</p>
+
+<p>Puis, il y avait autre chose encore.</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s cette lettre, que m'apporte un expr&egrave;s, poursuivit-il, tout
+le monde, &agrave; Sairmeuse, croit &agrave; un accident. Mais moi!... moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je crois &agrave; un crime.</p>
+
+<p>Une exclamation d'effroi &eacute;chappa &agrave; tante M&eacute;die, et M<sup>me</sup> Blanche p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; un crime!... murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. Oh! mes
+pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon p&egrave;re est celui
+qui a tent&eacute; d'assassiner le marquis de Courtomieu...</p>
+
+<p>&mdash;Jean Lacheneur!...</p>
+
+<p>Martial baissa tristement la t&ecirc;te. C'&eacute;tait r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne le d&eacute;noncez pas, s'&eacute;cria la jeune femme, et vous ne
+courez pas demander vengeance &agrave; la justice!...</p>
+
+<p>La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon!... r&eacute;pondit-il. Je n'ai &agrave; donner que des preuves
+morales, et c'est des preuves mat&eacute;rielles qu'il faut &agrave; la justice.</p>
+
+<p>Il eut un geste d'affreux d&eacute;couragement, et, d'une voix sourde,
+r&eacute;pondant &agrave; ses pens&eacute;es plut&ocirc;t que s'adressant &agrave; sa femme, il
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont r&eacute;colt&eacute; ce
+qu'ils avaient sem&eacute;. La terre ne boit jamais le sang r&eacute;pandu, et t&ocirc;t
+ou tard le crime s'expie.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche fr&eacute;missait. Chacune des paroles de son mari trouvait un
+&eacute;cho en elle. Il e&ucirc;t parl&eacute; pour elle qu'il ne se f&ucirc;t pas exprim&eacute;
+autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Martial, fit-elle, essayant de le d&eacute;tourner de ses fun&egrave;bres
+pr&eacute;occupations, Martial!</p>
+
+<p>Il ne parut pas l'entendre, et du m&ecirc;me ton il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ces Lacheneur vivaient heureux et honor&eacute;s avant notre arriv&eacute;e &agrave;
+Sairmeuse. Leur conduite a &eacute;t&eacute; au-dessus de tout &eacute;loge, ils ont pouss&eacute;
+la probit&eacute; jusqu'&agrave; l'h&eacute;ro&iuml;sme. D'un mot, nous pouvions nous les
+attacher et en faire nos amis les plus s&ucirc;rs et les plus d&eacute;vou&eacute;s...
+C'&eacute;tait notre devoir avant notre int&eacute;r&ecirc;t. Nous ne l'avons pas compris.
+Nous les avons humili&eacute;s, ruin&eacute;s, exasp&eacute;r&eacute;s, pouss&eacute;s &agrave; bout... De
+telles fautes se payent. Il est de ces gens qu'on doit respecter, si
+on n'est pas s&ucirc;r de les an&eacute;antir d'un coup, eux et les leurs... Qui me
+dit qu'&agrave; la place de Jean Lacheneur, je n'agirais pas comme lui.</p>
+
+<p>Il se tut un moment, puis, &eacute;clair&eacute; par un de ces rapides et
+&eacute;blouissants &eacute;clairs, qui parfois d&eacute;chirent les t&eacute;n&egrave;bres de l'avenir:</p>
+
+<p>&mdash;Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il; seul j'ai pu mesurer
+sa haine, et je sais qu'il ne vit plus que par l'espoir de se venger
+de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n'importe!
+Nous avons tout &agrave; craindre. Nos millions sont comme un rempart autour
+de nous, c'est vrai, mais il saura s'ouvrir une br&egrave;che. Et les plus
+minutieuses pr&eacute;cautions ne nous sauveront pas: un moment viendra quand
+m&ecirc;me o&ugrave; nos d&eacute;fiances s'assoupiront, tandis que sa haine veillera
+toujours. Qu'entreprendra-t-il, je n'en sais rien, mais ce sera
+terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre
+dans notre maison, c'est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la
+porte...</p>
+
+<p>Tante M&eacute;die et sa ni&egrave;ce &eacute;taient trop boulevers&eacute;es pour articuler
+seulement une parole, et pendant cinq minutes on n'entendit que le pas
+de Martial qui arpentait le salon.</p>
+
+<p>Enfin il s'arr&ecirc;ta devant sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens d'envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous
+m'excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende &agrave;
+Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d'une semaine.</p>
+
+<p>Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et M<sup>me</sup> Blanche se
+trouva abandonn&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me et ma&icirc;tresse d'elle pour plusieurs
+jours.</p>
+
+<p>Ses angoisses &eacute;taient plus intol&eacute;rables encore qu'au lendemain du
+crime. Ce n'&eacute;tait plus contre des fant&ocirc;mes qu'elle avait &agrave; se d&eacute;fendre
+maintenant; Chupin existait, et sa voix, si elle n'&eacute;tait pas plus
+terrible que celle de la conscience, pouvait &ecirc;tre entendue.</p>
+
+<p>Si M<sup>me</sup> Blanche e&ucirc;t su o&ugrave; le prendre, le mis&eacute;rable, elle e&ucirc;t trait&eacute;
+avec lui. Elle e&ucirc;t obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme,
+qu'il quitt&acirc;t Paris, la France, qu'il s'en all&acirc;t si loin qu'on
+n'entendit plus jamais parler de lui...</p>
+
+<p>Naturellement Chupin &eacute;tait sorti de l'h&ocirc;tel sans rien dire...</p>
+
+<p>Les sinistres pressentiments exprim&eacute;s par Martial, ajoutaient encore
+&agrave; l'&eacute;pouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu'au nom de
+Lacheneur, se sentait remu&eacute;e jusqu'au plus profond de ses entrailles.
+Elle ne pouvait s'&ocirc;ter l'id&eacute;e qu'il soup&ccedil;onnait quelque chose, et
+que, des bas fonds de la soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; le retenait sa mis&egrave;re, il la
+guettait...</p>
+
+<p>C'est alors que plus vivement que jamais elle d&eacute;sira retrouver
+l'enfant de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Outre qu'elle se d&eacute;barrasserait ainsi des obsessions de son serment
+viol&eacute;, il lui semblait que cet enfant la prot&eacute;gerait peut-&ecirc;tre un jour
+et qu'il serait entre ses mains comme un otage.</p>
+
+<p>Mais o&ugrave; rencontrer un homme &agrave; qui se confier?...</p>
+
+<p>Se mettant l'esprit &agrave; la torture, elle se souvint d'avoir entendu
+autrefois son p&egrave;re parler d'un espion du nom de Chefteux, gar&ccedil;on
+prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, m&ecirc;me
+d'honn&ecirc;tet&eacute;, quand on y mettait le prix.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un de ces mis&eacute;rables comme il en grouille dans les bourbiers
+de la politique, aux &eacute;poques troubl&eacute;es, un jeune mouchard dress&eacute; par
+Fouch&eacute;, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour &agrave;
+tour tous les partis, qui avait trafiqu&eacute; de tout, et qui, en dernier
+lieu, avait &eacute;t&eacute; condamn&eacute; pour faux et s'&eacute;tait &eacute;vad&eacute; du bagne.</p>
+
+<p>En 1815, Chefteux avait quitt&eacute; ostensiblement la police, pour fonder
+un &laquo;bureau de renseignements priv&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques informations, M<sup>me</sup> Blanche apprit que cet homme
+demeurait place Dauphine, et elle r&eacute;solut de profiter de l'absence de
+son mari pour s'adresser &agrave; lui.</p>
+
+<p>Un matin donc, elle s'habilla le plus simplement possible et, suivie
+de tante M&eacute;die, elle alla frapper &agrave; la porte de l'&eacute;l&egrave;ve de Fouch&eacute;.</p>
+
+<p>Chefteux avait alors trente-quatre ans. C'&eacute;tait un petit homme de
+taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle
+bonne humeur.</p>
+
+<p>Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement
+meubl&eacute;, et tout aussit&ocirc;t M<sup>me</sup> Blanche se mit &agrave; lui raconter qu'elle
+&eacute;tait mari&eacute;e et &eacute;tablie rue Saint-Denis, et qu'une de ses s&#339;urs, qui
+venait de mourir, avait fait une faute, et qu'elle &eacute;tait pr&ecirc;te aux
+plus grands sacrifices pour retrouver l'enfant de cette s&#339;ur, etc.,
+etc., enfin, tout une histoire, qu'elle avait pr&eacute;par&eacute;e, et qui &eacute;tait
+assez vraisemblable.</p>
+
+<p>L'espion n'en crut pourtant pas un mot, car, d&egrave;s qu'elle eut achev&eacute;,
+il lui frappa famili&egrave;rement sur l'&eacute;paule, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Bref, la petite m&egrave;re, nous avons fait nos farces avant le mariage...</p>
+
+<p>Elle se rejeta en arri&egrave;re, comme au contact d'un reptile, &eacute;crasant du
+regard l'homme des renseignements.</p>
+
+<p>&Ecirc;tre trait&eacute;e ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous vous m&eacute;prenez! fit-elle d'un accent o&ugrave; vibrait
+tout l'orgueil de sa race.</p>
+
+<p>Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses.</p>
+
+<p>Mais tout en &eacute;coutant et en notant les indispensables d&eacute;tails que lui
+donnait la jeune femme, il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Quel &#339;il! quel ton!... De la part d'une bourgeoise du quartier
+Saint-Denis, c'est louche...</p>
+
+<p>Ses soup&ccedil;ons furent confirm&eacute;s par la somme de 20,000 francs que
+lui promit imprudemment M<sup>me</sup> Blanche en cas de succ&egrave;s et par la
+consignation de 500 francs d'arrhes.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; aurai-je l'honneur de vous adresser mes communications,
+madame?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nulle part... r&eacute;pondit la jeune femme, je passerai ici de temps &agrave;
+autre...</p>
+
+<p>Lorsqu'il reconduisit ses clientes, l'espion ne doutait plus...</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il les jugea au bas de l'escalier, il s'&eacute;lan&ccedil;a dehors en se
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pour le coup, je crois que la chance me sourit.</p>
+
+<p>Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne &eacute;toile, s'informer,
+d&eacute;couvrir leur nom et leur qualit&eacute; n'&eacute;tait qu'un jeu pour l'ancien
+agent de Fouch&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait la partie d'autant plus belle, qu'elles &eacute;taient &agrave; mille
+lieues de soup&ccedil;onner ses desseins.</p>
+
+<p>La bassesse du personnage et sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, &agrave; elle, rassuraient
+absolument M<sup>me</sup> Blanche. Il lui avait d'ailleurs si fort vant&eacute; ses
+prodigieux moyens d'investigations, qu'elle se tenait pour certaine du
+succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Tout en regagnant l'h&ocirc;tel Meurice, elle s'applaudissait de sa
+d&eacute;marche.</p>
+
+<p>&mdash;Avant un mois, disait-elle &agrave; tante M&eacute;die, nous aurons cet enfant; je
+le ferai &eacute;lever secr&egrave;tement et il sera notre sauvegarde...</p>
+
+<p>La semaine suivante, seulement, elle reconnut l'&eacute;normit&eacute; de son
+imprudence.</p>
+
+<p>&Eacute;tant retourn&eacute;e chez Chefteux, il l'accueillit avec de telles marques
+de respect, qu'elle vit bien qu'elle &eacute;tait connue...</p>
+
+<p>Constern&eacute;e, elle essaya de donner le change, mais l'espion
+l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l'identit&eacute; des
+personnes qui m'honorent de leur confiance. C'est comme un &eacute;chantillon
+de mon savoir-faire, que je donne... gratis. Mais que madame la
+duchesse soit sans crainte: je suis discret par caract&egrave;re et par
+profession. Nous avons d'ailleurs quantit&eacute; de dames de la plus haute
+vol&eacute;e dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant
+le mariage est si vite arriv&eacute;!...</p>
+
+<p>Ainsi Chefteux &eacute;tait persuad&eacute; que c'&eacute;tait son enfant &agrave; elle, que la
+jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher.</p>
+
+<p>Elle n'essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu'il cr&ucirc;t cela que
+s'il e&ucirc;t soup&ccedil;onn&eacute; la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche rentra dans un &eacute;tat &agrave; faire piti&eacute;.</p>
+
+<p>Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et &agrave; chaque
+mouvement, loin de se d&eacute;gager, elle resserrait les mailles.</p>
+
+<p>Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le poss&eacute;daient.
+Comment dans de telles conditions esp&eacute;rer garder un secret, cette
+chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche &agrave; une
+oreille amie, s'&eacute;vapore et se r&eacute;pand!</p>
+
+<p>Elle se voyait trois ma&icirc;tres qui d'un geste, d'un mot, d'un regard,
+pouvaient plier sa volont&eacute; comme une baguette de saule.</p>
+
+<p>Et elle n'&eacute;tait plus libre comme autrefois.</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait revenu. Le temps avait march&eacute;. La somptueuse
+installation de l'h&ocirc;tel de Sairmeuse &eacute;tait termin&eacute;e...</p>
+
+<p>D&eacute;sormais, la jeune duchesse &eacute;tait condamn&eacute;e &agrave; vivre sous les yeux de
+cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par cons&eacute;quent
+int&eacute;ress&eacute;s &agrave; la surveiller, &agrave; &eacute;pier ses d&eacute;marches, &agrave; deviner jusqu'&agrave;
+ses plus intimes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Il est vrai que tante M&eacute;die lui &eacute;tait plus utile que nuisible. Elle
+lui achetait une robe toutes les fois qu'elle s'en achetait une, elle
+la tra&icirc;nait partout &agrave; sa suite, et la parente pauvre se d&eacute;clarait
+ravie et pr&ecirc;te &agrave; tout.</p>
+
+<p>Chefteux n'inqui&eacute;tait pas non plus beaucoup M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Tous les trois mois, il pr&eacute;sentait un m&eacute;moire de &laquo;frais
+d'investigations&raquo; s'&eacute;levant &agrave; dix mille francs environ, et il &eacute;tait
+clair que tant qu'on le payerait il se tairait.</p>
+
+<p>L'ancien espion n'avait d'ailleurs pas fait myst&egrave;re de l'espoir qu'il
+avait d'une rente viag&egrave;re de vingt-quatre mille francs.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche lui ayant dit, apr&egrave;s deux ann&eacute;es, qu'il devait renoncer &agrave;
+ses explorations puisqu'il n'aboutissait &agrave; rien:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, r&eacute;pondit-il, je chercherai tant que je vivrai... &agrave; tout
+prix.</p>
+
+<p>Restait Chupin malheureusement...</p>
+
+<p>Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d'un
+seul coup...</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re cadet venait de le rejoindre, l'accusant d'avoir vol&eacute; le
+magot paternel, et r&eacute;clamant sa part un couteau &agrave; la main.</p>
+
+<p>Il y avait eu bataille, et c'est la t&ecirc;te tout envelopp&eacute;e de linges
+ensanglant&eacute;s que Chupin s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; &agrave; M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterr&eacute;e,
+et je laisserai croire &agrave; mon fr&egrave;re que je l'avais prise... C'est bien
+d&eacute;sagr&eacute;able de passer pour un voleur, quand on est honn&ecirc;te, mais je
+supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra
+bien que je lui avoue d'o&ugrave; je tire mon argent, et comment...</p>
+
+<p>S'il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversit&eacute;
+du vieux maraudeur, ce mis&eacute;rable n'en avait ni l'intelligence ni la
+finesse.</p>
+
+<p>Loin de s'entourer de pr&eacute;cautions, comme le lui commandait son
+int&eacute;r&ecirc;t, il semblait prendre, &agrave; compromettre la duchesse, un plaisir
+de brute.</p>
+
+<p>Il assi&eacute;geait l'h&ocirc;tel de Sairmeuse. On ne voyait que lui pendu &agrave; la
+cloche. Et il venait &agrave; toute heure, le matin, l'apr&egrave;s-midi, le soir,
+sans s'inqui&eacute;ter de Martial.</p>
+
+<p>Et les domestiques &eacute;taient stup&eacute;faits de voir que leur ma&icirc;tresse, si
+hautaine, quittait tout, sans h&eacute;siter, pour cet homme de mauvaise
+mine, qui empestait le tabac et l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Une nuit qu'il y avait une grande f&ecirc;te &agrave; l'h&ocirc;tel de Sairmeuse, il
+se pr&eacute;senta ivre, et imp&eacute;rieusement exigea qu'on all&acirc;t pr&eacute;venir M<sup>me</sup>
+Blanche qu'il &eacute;tait l&agrave; et qu'il attendait.</p>
+
+<p>Elle accourut avec sa magnifique toilette d&eacute;collet&eacute;e, bl&ecirc;me de rage et
+de honte sous son diad&egrave;me de diamants...</p>
+
+<p>Et comme, dans son exasp&eacute;ration, elle refusait au mis&eacute;rable ce qu'il
+demandait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que je cr&egrave;verais de faim pendant que vous faites la
+noce!... s'&eacute;cria-t-il. Pas si b&ecirc;te! De la monnaie, et vite, ou je crie
+tout ce que je sais!</p>
+
+<p>Que faire? c&eacute;der. La duchesse s'ex&eacute;cuta, comme toujours.</p>
+
+<p>Et cependant, il devenait de jour en jour plus insatiable.</p>
+
+<p>L'argent ne tenait pas plus dans ses poches que l'eau dans un crible.</p>
+
+<p>Qu'en faisait-il?... Sans doute, il l'&eacute;parpillait sans en comprendre
+la valeur, il le gaspillait insoucieusement et stupidement, comme le
+voleur qui a fait un beau coup, que l'or grise, et qui d'ailleurs se
+croit riche de tout ce qu'il y a &agrave; voler au monde.</p>
+
+<p>Lui faisait un beau coup tous les jours...</p>
+
+<p>N'importe! c'&eacute;tait &agrave; n'y rien comprendre, car il n'avait m&ecirc;me pas
+eu l'id&eacute;e de hausser ses vices aux proportions de la fortune qu'il
+prodiguait. Il ne songeait m&ecirc;me pas &agrave; se v&ecirc;tir proprement, il semblait
+&agrave; la mendicit&eacute;.</p>
+
+<p>Il restait fid&egrave;le &agrave; la boue et &agrave; la plus basse crapule. Peut-&ecirc;tre ne
+se so&ucirc;lait-il &agrave; l'aise que dans un bouge ignoble. Il lui fallait pour
+compagnons les plus d&eacute;go&ucirc;tants gredins, les plus abjects et les plus
+vils.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce point qu'une nuit il fut arr&ecirc;t&eacute; dans un endroit immonde.
+La police, &eacute;mue de voir tant d'or entre les mains d'un tel mis&eacute;rable,
+crut &agrave; un crime. Il nomma la duchesse de Sairmeuse.</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait &agrave; Vienne &agrave; ce moment, par bonheur, car le lendemain un
+inspecteur de la Pr&eacute;fecture se pr&eacute;senta &agrave; l'h&ocirc;tel...</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> Blanche subit cette atroce humiliation de confesser que c'&eacute;tait
+elle, en effet, qui avait remis une grosse somme &agrave; cet homme, dont
+elle avait connu la famille, ajoutait-elle, et qui lui avait rendu des
+services autrefois...</p>
+
+<p>Souvent le mis&eacute;rable avait des lubies.</p>
+
+<p>Il d&eacute;clarait, par exemple, que se pr&eacute;senter sans cesse &agrave; l'h&ocirc;tel de
+Sairmeuse lui r&eacute;pugnait, que les domestiques le traitaient comme un
+mendiant et que cela l'humiliait; bref, qu'il &eacute;crirait d&eacute;sormais...</p>
+
+<p>Et le lendemain, en effet, il &eacute;crivait &agrave; M<sup>me</sup> Blanche:</p>
+
+<p>&laquo;Apportez-moi telle somme, &agrave; telle heure, &agrave; tel endroit.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle, la fi&egrave;re duchesse de Sairmeuse, elle &eacute;tait toujours exacte au
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Puis, c'&eacute;tait sans cesse quelque invention nouvelle, comme s'il e&ucirc;t
+trouv&eacute; une jouissance extraordinaire &agrave; constater continuellement son
+pouvoir et &agrave; en abuser. C'&eacute;tait &agrave; le croire, tant il y d&eacute;ployait de
+science, de m&eacute;chancet&eacute; et de raffinements cruels.</p>
+
+<p>Il avait rencontr&eacute;, Dieu sait o&ugrave; une certaine Aspasie Clapard, il
+s'en &eacute;tait &eacute;pris, et bien qu'elle f&ucirc;t plus vieille que lui, il avait
+voulu l'&eacute;pouser. M<sup>me</sup> Blanche avait pay&eacute; la noce...</p>
+
+<p>Une autre fois, il voulut s'&eacute;tablir, r&eacute;solu, disait-il, &agrave; vivre de son
+travail. Il acheta un fonds de marchand de vin que la duchesse paya et
+qui fut bu en un rien de temps.</p>
+
+<p>Il eut un enfant, et M<sup>me</sup> de Sairmeuse dut payer le bapt&ecirc;me comme elle
+avait pay&eacute; la noce, trop heureuse que Chupin n'exige&acirc;t pas qu'elle f&ucirc;t
+marraine du petit Polyte. Il avait eu un moment cette id&eacute;e...</p>
+
+<p>&Agrave; deux reprises, M<sup>me</sup> Blanche fut oblig&eacute;e d'accompagner &agrave; Vienne et &agrave;
+Londres, son mari, charg&eacute; d'importantes missions diplomatiques. Elle
+resta pr&egrave;s de trois ans &agrave; l'&eacute;tranger...</p>
+
+<p>Eh bien! pendant tout ce temps, elle re&ccedil;ut chaque semaine une lettre,
+au moins, de Chupin...</p>
+
+<p>Ah! que de fois elle envia le sort de sa victime! Qu'&eacute;tait, compar&eacute;e &agrave;
+sa vie, la mort de Marie-Anne!...</p>
+
+<p>Elle souffrait depuis autant d'ann&eacute;es bient&ocirc;t que Marie-Anne avait
+souffert de minutes, et elle se disait que les tortures du poison ne
+devaient pas &ecirc;tre bien plus intol&eacute;rables que ses angoisses...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII</h3>
+
+
+<p>Comment Martial ne s'aper&ccedil;ut-il, ne se douta-t-il m&ecirc;me jamais de rien?</p>
+
+<p>La r&eacute;flexion explique ce fait, extraordinaire en apparence, naturel en
+r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Le chef d'une famille, qu'il habite une mansarde ou un palais, est
+toujours le dernier &agrave; apprendre ce qui se passe chez lui. Ce que tout
+le monde sait, il l'ignore. Souvent le feu est &agrave; la maison, que le
+ma&icirc;tre dort en pleine s&eacute;curit&eacute;. Il faut, pour l'&eacute;veiller, l'explosion,
+l'&eacute;croulement, la catastrophe.</p>
+
+<p>L'existence adopt&eacute;e par Martial &eacute;tait d'ailleurs bien faite pour
+emp&ecirc;cher la v&eacute;rit&eacute; d'arriver jusqu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re ann&eacute;e de son mariage n'&eacute;tait pas r&eacute;volue, que d&eacute;j&agrave; il
+avait comme rompu avec sa femme.</p>
+
+<p>Il restait parfait pour elle, plein de d&eacute;f&eacute;rences et d'attentions,
+mais ils n'avaient plus rien de commun que le nom et certains
+int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Ils vivaient chacun de son c&ocirc;t&eacute;, ne se retrouvant qu'au d&icirc;ner, ou
+lors des f&ecirc;tes qu'ils donnaient et qui &eacute;taient des plus brillantes de
+Paris.</p>
+
+<p>La duchesse avait ses appartements &agrave; elle, ses gens, ses voitures, ses
+chevaux, son service &agrave; elle.</p>
+
+<p>&Agrave; vingt-cinq ans, Martial, le dernier descendant de cette grande
+maison de Sairmeuse, que la destin&eacute;e avait accabl&eacute; de ses faveurs, qui
+avait pour lui la jeunesse et la richesse, un des huit ou dix beaux
+noms de France et une intelligence sup&eacute;rieure, Martial succombait sous
+le poids d'un incurable ennui.</p>
+
+<p>La mort de Marie-Anne avait tari en lui toutes sources de la
+sensibilit&eacute;. Et voyant sa vie vide de bonheur, il essayait de l'emplir
+de bruit et d'agitations. Lui, le sceptique par excellence, il
+recherchait les &eacute;motions du pouvoir. Il s'&eacute;tait jet&eacute; dans la politique
+comme un vieux lord blas&eacute; se met au jeu.</p>
+
+<p>Il est juste de dire aussi que M<sup>me</sup> Blanche sut rester sup&eacute;rieure aux
+&eacute;v&eacute;nements et jouer avec une h&eacute;ro&iuml;que constance la com&eacute;die du bonheur.</p>
+
+<p>Les plus atroces souffrances n'effac&egrave;rent jamais de sa physionomie
+cette hauteur sereine, qui annonce le contentement de soi et le d&eacute;dain
+d'autrui, et qui est la plus saisissante expression de l'orgueil.</p>
+
+<p>Devenue en peu de temps une de ces reines que Paris adopte, c'est avec
+une sorte de fr&eacute;n&eacute;sie qu'elle se ruait au plaisir. Cherchait-elle &agrave;
+s'&eacute;tourdir? Esp&eacute;rait-elle que l'exc&egrave;s de la fatigue an&eacute;antirait la
+pens&eacute;e?</p>
+
+<p>&Agrave; tante M&eacute;die seule, et encore &agrave; de rares intervalles, M<sup>me</sup> Blanche
+laissa voir le fond de son &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, r&eacute;p&eacute;tait-elle, comme un condamn&eacute; qu'on aurait li&eacute; sur
+l'&eacute;chafaud, et qu'on aurait abandonn&eacute; en lui disant: Vis jusqu'&agrave; ce
+que le couperet tombe de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et en effet, que fallait-il pour que le couperet tomb&acirc;t, c'est-&agrave;-dire
+pour que Martial d&eacute;couvr&icirc;t tout? une circonstance fortuite, un mot,
+un rien, un caprice du hasard... elle n'osait dire un arr&ecirc;t de la
+Providence.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l&agrave;, en effet, dans toute son horreur, la situation de
+cette belle et noble duchesse de Sairmeuse, tant envi&eacute;e et tant
+adul&eacute;e. &laquo;Elle a tous les bonheurs,&raquo; disait-on. Et elle, cependant, se
+sentait glisser peu &agrave; peu tout au fond d'ab&icirc;mes ind&eacute;finissables.</p>
+
+<p>Pareille au matelot d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment accroch&eacute; &agrave; une &eacute;pave, elle
+interrogeait l'horizon d'un &#339;il &eacute;perdu, et elle n'apercevait que
+temp&ecirc;tes et d&eacute;sastres.</p>
+
+<p>Les ann&eacute;es, pourtant, devaient lui amener quelques all&eacute;gements.</p>
+
+<p>Il arriva une fois que Chupin resta six semaines sans donner de ses
+nouvelles. Un mois et demi!... Qu'&eacute;tait-il devenu? Ce silence semblait
+&agrave; M<sup>me</sup> Blanche mena&ccedil;ant comme le calme qui pr&eacute;c&egrave;de l'orage.</p>
+
+<p>Un journal lui donna le mot de l'&eacute;nigme.</p>
+
+<p>Chupin &eacute;tait en prison.</p>
+
+<p>Le mis&eacute;rable, un soir qu'il avait bu plus que de coutume, s'&eacute;tait pris
+de querelle avec son fr&egrave;re, et l'avait assomm&eacute; &agrave; coups de barre de
+fer.</p>
+
+<p>Le sang de Lacheneur vendu par le vieux braconnier, retombait sur la
+t&ecirc;te de ses enfants.</p>
+
+<p>Traduit en cour d'assises, Chupin fut condamn&eacute; &agrave; vingt ans de travaux
+forc&eacute;s et envoy&eacute; &agrave; Brest.</p>
+
+<p>Cette condamnation ne devait pas rendre la paix &agrave; M<sup>me</sup> Blanche. Le
+meurtrier lui avait &eacute;crit de sa prison de Paris, d&egrave;s qu'il n'avait
+plus &eacute;t&eacute; au secret; il lui &eacute;crivait du bagne.</p>
+
+<p>Mais il n'envoyait pas ses lettres par la poste. Il les confiait &agrave; des
+camarades qui avaient fait leur temps, qui se pr&eacute;sentaient &agrave; l'h&ocirc;tel
+de Sairmeuse et qui demandaient &agrave; parler &agrave; M<sup>me</sup> la duchesse.</p>
+
+<p>Et elle les recevait. Ils lui racontaient toutes les mis&egrave;res qu'on
+endure l&agrave;-bas &laquo;au pr&eacute;,&raquo; et leur commission faite, ils finissaient
+toujours par r&eacute;clamer quelque petit secours...</p>
+
+<p>Enfin, un matin, un homme dont les regards lui firent peur lui apporta
+ce laconique billet:</p>
+
+<p>&laquo;Je m'ennuie &agrave; crever ici; quitte &agrave; risquer ma peau, je veux m'&eacute;vader.
+Venez &agrave; Brest; vous visiterez le bagne, je vous verrai et nous nous
+entendrons. Et que &ccedil;a ne tra&icirc;ne pas, sinon je m'adresse au duc, qui
+m'obtiendra ma gr&acirc;ce en &eacute;change de ce que je lui apprendrai.&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche demeura un moment an&eacute;antie... il &eacute;tait impossible,
+croyait-elle, de crouler plus bas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda l'homme, d'une voix affreusement enrou&eacute;e, quelle
+r&eacute;ponse faut-il faire au camarade?</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, dites-lui que j'irai!...</p>
+
+<p>Elle fit le voyage, en effet, elle visita le bagne, mais elle
+n'aper&ccedil;ut pas Chupin.</p>
+
+<p>La semaine pr&eacute;c&eacute;dente, il y avait eu au bagne une sorte de r&eacute;volte, la
+troupe avait fait feu et Chupin avait &eacute;t&eacute; tu&eacute; roide.</p>
+
+<p>Cependant, la duchesse, de retour &agrave; Paris, n'osait pas trop se
+r&eacute;jouir.</p>
+
+<p>Elle supposait que le mis&eacute;rable devait avoir livr&eacute; &agrave; la cr&eacute;ature qu'il
+avait &eacute;pous&eacute;e, le secret de sa puissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne tarderai pas &agrave; la voir, pensait-elle.</p>
+
+<p>La veuve Chupin se pr&eacute;senta en effet, peu apr&egrave;s, mais humblement et en
+suppliante.</p>
+
+<p>Elle avait souvent ou&iuml; dire, pr&eacute;tendait-elle, &agrave; son pauvre d&eacute;funt, que
+M<sup>me</sup> la duchesse &eacute;tait sa protectrice, et se trouvant sans ressources
+aucunes, elle venait solliciter un petit secours qui lui permit de
+lever un d&eacute;bit de boissons.</p>
+
+<p>Justement son fils, Polyte, ah! un bien bon sujet! qui avait alors
+dix-huit ans, venait de d&eacute;couvrir, du c&ocirc;t&eacute; de Montrouge, une petite
+maison bien commode et pas trop ch&egrave;re, et s&ucirc;rement, avec trois ou
+quatre cents francs...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche remit 500 francs &agrave; l'affreuse m&eacute;g&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Son humilit&eacute; n'est-elle qu'un masque, pensait-elle, ou son mari ne
+lui a-t-il rien dit?</p>
+
+<p>Cinq jours plus tard, ce fut Polyte Chupin qui arriva.</p>
+
+<p>Il manquait, d&eacute;clara-t-il, trois cents francs pour l'installation,
+et il venait de la part de sa m&egrave;re supplier la bonne dame de les
+avancer...</p>
+
+<p>R&eacute;solue &agrave; savoir au juste &agrave; quoi s'en tenir, la duchesse refusa net,
+et l'affreux garnement se retira sans souffler mot.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, ni la veuve ni son fils ne savaient... Chupin &eacute;tait mort
+avec son secret...</p>
+
+<p>Cela se passait dans les premiers jours de janvier...</p>
+
+<p>Vers la fin de f&eacute;vrier, tante M&eacute;die fut enlev&eacute;e par une fluxion de
+poitrine prise en sortant d'un bal travesti o&ugrave; elle s'&eacute;tait obstin&eacute;e &agrave;
+aller, malgr&eacute; sa ni&egrave;ce, avec un costume ridicule.</p>
+
+<p>Sa passion pour la toilette la tuait.</p>
+
+<p>La maladie ne dura que trois jours, mais l'agonie fut effroyable.</p>
+
+<p>Les approches de la mort &eacute;clair&egrave;rent de lueurs terribles la conscience
+de la parente pauvre. Elle comprit qu'ayant profit&eacute; et m&ecirc;me abus&eacute; du
+crime de sa ni&egrave;ce, elle &eacute;tait coupable autant que si elle l'e&ucirc;t aid&eacute;e
+&agrave; le commettre. Elle avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-pieuse, autrefois; la foi lui
+revint avec son cort&egrave;ge de terreurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis damn&eacute;e!... criait-elle; je suis damn&eacute;e!...</p>
+
+<p>Elle se d&eacute;battait sur son lit, elle se tordait comme si elle e&ucirc;t vu
+l'enfer s'entr'ouvrir pour l'engloutir. Elle hurlait comme si d&eacute;j&agrave;
+elle e&ucirc;t senti les morsures des flammes.</p>
+
+<p>Puis elle appelait la sainte vierge et tous les saints &agrave; son secours.
+Elle priait Dieu de la laisser vivre encore un peu pour se repentir,
+pour expier... Elle demandait un pr&ecirc;tre, jurant qu'elle ferait une
+confession publique.</p>
+
+<p>Plus p&acirc;le que la mourante, mais implacable, M<sup>me</sup> Blanche veillait,
+aid&eacute;e par celle de ses femmes en qui elle avait le plus confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela dure, pensait-elle, je suis perdue... Je serai forc&eacute;e
+d'appeler quelqu'un, et cette malheureuse dira tout.</p>
+
+<p>Cela ne dura pas.</p>
+
+<p>Le d&eacute;lire ne tarda pas &agrave; s'emparer de tante M&eacute;die, puis un
+an&eacute;antissement survint, si profond, qu'on pouvait croire &agrave; toute
+minute qu'elle allait passer.</p>
+
+<p>Cependant, vers le milieu de la nuit, elle parut se ranimer et
+reprendre connaissance.</p>
+
+<p>Elle se tourna p&eacute;niblement vers sa ni&egrave;ce, et d'une voix o&ugrave; vibraient
+ses derni&egrave;res forces:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas eu piti&eacute; de moi, Blanche, dit-elle, tu veux me perdre
+dans l'autre vie comme dans celle-ci... Dieu te punira. Tu mourras
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, toi aussi, seule, comme un chien... Sois maudite!</p>
+
+<p>Et elle expira. Deux heures sonnaient.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait loin, le temps o&ugrave; M<sup>me</sup> Blanche e&ucirc;t donn&eacute; quelque chose de sa
+vie pour sentir tante M&eacute;die &agrave; six pieds sous terre.</p>
+
+<p>En ce moment, la mort de cette pauvre vieille l'affectait
+profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>Elle perdait une complice qui parfois l'avait consol&eacute;e, et elle ne
+gagnait rien en libert&eacute;, puisqu'une femme de chambre se trouvait
+initi&eacute;e au secret du crime de la Borderie.</p>
+
+<p>Toutes les personnes de l'intimit&eacute; de la duchesse de Sairmeuse
+remarqu&egrave;rent, &agrave; cette &eacute;poque, son abattement et s'en &eacute;tonn&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas singulier, disait-on, que la duchesse, une femme
+sup&eacute;rieure, regrette si fort cette antique caricature!</p>
+
+<p>C'est que M<sup>me</sup> Blanche avait &eacute;t&eacute; extraordinairement impressionn&eacute;e par
+les sinistres proph&eacute;ties de cette parente pauvre, devenue &agrave; la longue
+son &acirc;me damn&eacute;e, et &agrave; qui elle avait refus&eacute; les consolations supr&ecirc;mes
+de la religion.</p>
+
+<p>Contrainte &agrave; un retour vers le pass&eacute;, elle s'&eacute;pouvantait, comme
+jadis les paysans de Sairmeuse, de l'acharnement de la fatalit&eacute; &agrave;
+poursuivre, jusque dans leurs enfants, ceux qui avaient vers&eacute; le sang.</p>
+
+<p>Quelle fin ils avaient eu, tous, depuis les fils de Chupin, le
+tra&icirc;tre, jusqu'&agrave; son p&egrave;re, le marquis de Courtomieu, le grand pr&eacute;v&ocirc;t,
+qui avant de mourir avait tra&icirc;n&eacute; dix ans sous les hu&eacute;es un corps dont
+la pens&eacute;e s'&eacute;tait envol&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mon tour viendra! pensait-elle.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, s'&eacute;taient &eacute;teints, &agrave; un mois d'intervalle, pleur&eacute;s
+de tous, le baron et la baronne d'Escorval, et aussi le vieux caporal
+Bavois.</p>
+
+<p>De telle sorte que de tant de gens de conditions diverses, m&ecirc;l&eacute;s aux
+troubles de Montaignac, M<sup>me</sup> Blanche n'en apercevait plus que quatre:</p>
+
+<p>Maurice d'Escorval, entr&eacute; dans la magistrature, et qui &eacute;tait juge pr&egrave;s
+du tribunal de la Seine, l'abb&eacute; Midon qui &eacute;tait venu vivre &agrave; Paris
+avec Maurice, enfin Martial et elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la
+duchesse, et dont elle osait &agrave; peine articuler le nom...</p>
+
+<p>Jean Lacheneur, le fr&egrave;re de Marie-Anne.</p>
+
+<p>Une voix int&eacute;rieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui
+criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu'il se souvenait
+toujours, qu'il &eacute;tait tout pr&egrave;s d'elle, prot&eacute;g&eacute; par son obscurit&eacute;,
+&eacute;piant l'heure de la vengeance...</p>
+
+<p>Plus obs&eacute;d&eacute;e par ses pressentiments que par Chupin autrefois, M<sup>me</sup>
+Blanche r&eacute;solut de s'adresser &agrave; Chefteux, afin de savoir au moins &agrave;
+quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>L'ancien agent de Fouch&eacute; &eacute;tait rest&eacute; &agrave; sa d&eacute;votion. Toujours, tous les
+trois mois, il pr&eacute;sentait un &laquo;compte de frais&raquo; qui lui &eacute;tait pay&eacute; sans
+discussion, et m&ecirc;me, pour l'acquit de sa conscience, il envoyait tous
+les ans, un de ses hommes r&ocirc;der dans les environs de Sairmeuse.</p>
+
+<p>&Eacute;moustill&eacute; par l'espoir d'une magnifique r&eacute;compense, l'espion promit &agrave;
+sa cliente et se promit &agrave; lui-m&ecirc;me de d&eacute;couvrir cet ennemi.</p>
+
+<p>Il se mit en qu&ecirc;te, et il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; parvenu &agrave; se procurer des preuves
+de l'existence de Jean quand ses investigations furent brusquement
+arr&ecirc;t&eacute;es...</p>
+
+<p>Un matin, au petit jour, des balayeurs ramass&egrave;rent dans un ruisseau un
+cadavre litt&eacute;ralement hach&eacute; de coups de couteau. C'&eacute;tait le cadavre de
+Chefteux.</p>
+
+<p>&laquo;Digne fin d'un tel mis&eacute;rable,&raquo; disait le <i>Journal des D&eacute;bats</i>, en
+enregistrant l'&eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle lut cette nouvelle, M<sup>me</sup> Blanche eut la terrifiante
+sensation du coupable lisant son arr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche!...</p>
+
+<p>La duchesse ne se trompait pas.</p>
+
+<p>Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu'il ne vendait pas pour son
+compte les biens de sa s&#339;ur.</p>
+
+<p>L'h&eacute;ritage de Marie-Anne avait, dans sa pens&eacute;e, une destination
+sacr&eacute;e. Il l'y employa tout entier sans en d&eacute;tourner rien pour ses
+besoins personnels.</p>
+
+<p>Il n'avait plus un sou en poche, quand le directeur d'une troupe
+ambulante l'engagea &agrave; raison de 45 francs par mois.</p>
+
+<p>De ce jour, il v&eacute;cut comme vivent les pauvres com&eacute;diens nomades, &agrave;
+l'aventure; mal pay&eacute;, toujours pris entre un manque d'engagement et la
+faillite d'un directeur.</p>
+
+<p>Sa haine &eacute;tait toujours aussi violente; seulement, pour se venger
+comme il l'entendait, il avait besoin de temps, c'est-&agrave;-dire d'argent
+devant soi.</p>
+
+<p>Or, comment &eacute;conomiser, lorsqu'il n'avait pas toujours de quoi manger
+&agrave; sa faim!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait loin, cependant, de renoncer &agrave; ses esp&eacute;rances. Ses rancunes
+&eacute;taient de celles que le temps aigrit et exasp&egrave;re, au lieu de les
+adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse
+patience, suivant de l'&#339;il, des profondeurs de sa mis&egrave;re, la
+brillante fortune des Sairmeuse.</p>
+
+<p>Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un
+engagement en Russie.</p>
+
+<p>L'engagement n'&eacute;tait rien; mais le pauvre com&eacute;dien eut l'habilet&eacute; de
+s'associer &agrave; une entreprise th&eacute;&acirc;trale, et en moins de six ans, il
+avait r&eacute;alis&eacute; un b&eacute;n&eacute;fice de cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, se dit-il, je puis partir; je suis assez riche pour
+commencer la guerre.</p>
+
+<p>Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait &agrave; Sairmeuse.</p>
+
+<p>Au moment de mettre &agrave; ex&eacute;cution quelqu'un de ces atroces projets
+qu'il avait con&ccedil;us, il venait demander &agrave; la tombe de Marie-Anne un
+redoublement de haine et l'impitoyable sang-froid des justiciers.</p>
+
+<p>Il ne venait que pour cela, en v&eacute;rit&eacute;, quand le soir m&ecirc;me de son
+arriv&eacute;e les caquets d'une paysanne lui apprirent que depuis son
+d&eacute;part, c'est-&agrave;-dire depuis plus de vingt ans, deux personnes
+s'obtenaient &agrave; faire chercher un enfant dans le pays.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait cet enfant, Jean le savait, c'&eacute;tait celui de Marie-Anne.
+Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait &eacute;galement...</p>
+
+<p>Mais pourquoi deux personnes?... L'une &eacute;tait Maurice d'Escorval, mais
+l'autre?...</p>
+
+<p>Au lieu de rester une semaine &agrave; Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa
+un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d'un agent de
+Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu'&agrave; l'ancien espion de
+Fouch&eacute;, puis jusqu'&agrave; la duchesse de Sairmeuse elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;couverte le stup&eacute;fia.</p>
+
+<p>Comment M<sup>me</sup> Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et
+le sachant quel int&eacute;r&ecirc;t avait-elle &agrave; le retrouver?</p>
+
+<p>Voil&agrave; les deux questions qui tout d'abord se pr&eacute;sent&egrave;rent &agrave; l'esprit
+de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n'y trouva pas de r&eacute;ponse
+satisfaisante.</p>
+
+<p>&mdash;Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il; je me r&eacute;concilierai
+s'il le faut, en apparence, avec les fils du mis&eacute;rable qui a livr&eacute; mon
+p&egrave;re...</p>
+
+<p>Oui, mais les fils du vieux maraudeur &eacute;taient morts depuis plusieurs
+ann&eacute;es, et apr&egrave;s des d&eacute;marches sans nombre, Jean ne rencontra que la
+veuve Chupin et son fils Polyte.</p>
+
+<p>Ils tenaient un cabaret b&acirc;ti au milieu des terrains vagues, non
+loin de la rue du Ch&acirc;teau-des-Rentiers, bouge mal fam&eacute;, appel&eacute; la
+<i>Poivri&egrave;re</i>.</p>
+
+<p>Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les
+interrogea, son nom m&ecirc;me qu'il leur dit n'&eacute;veilla en eux aucun
+souvenir.</p>
+
+<p>Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute esp&eacute;rait tirer
+de lui quelques sous, se mit &agrave; d&eacute;plorer sa mis&egrave;re pr&eacute;sente,
+laquelle &eacute;tait d'autant plus affreuse, qu'elle avait &laquo;eu de quoi,&raquo;
+affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre d&eacute;funt, lequel
+avait de l'argent tant qu'elle en voulait, jusqu'&agrave; plus soif, d'une
+dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse...</p>
+
+<p>Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils
+recul&egrave;rent...</p>
+
+<p>Il voyait l'&eacute;troite relation entre les recherches de M<sup>me</sup> Blanche et
+ses g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;s. La v&eacute;rit&eacute; &eacute;clairait le pass&eacute; de ses fulgurantes
+lueurs...</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle, se dit-il, l'inf&acirc;me, qui a empoisonn&eacute; Marie-Anne...
+C'est par ma s&#339;ur qu'elle a connu l'existence de l'enfant... Elle a
+combl&eacute; Chupin parce qu'il connaissait le crime dont son p&egrave;re a &eacute;t&eacute; le
+complice...</p>
+
+<p>Il se souvenait du serment de Martial, et son c&#339;ur &eacute;tait inond&eacute;
+d'une &eacute;pouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des
+Sairmeuse et la derni&egrave;re des Courtomieu, punis l'un par l'autre et
+faisant de leurs mains sa besogne de vengeur...</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait l&agrave; cependant qu'une pr&eacute;somption, et il voulait une
+certitude.</p>
+
+<p>Il sortit de sa poche une poign&eacute;e d'or, et l'&eacute;talant sur la table du
+cabaret:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tr&egrave;s-riche, dit-il &agrave; la veuve et &agrave; Polyte... voulez-vous
+m'ob&eacute;ir et vous taire? votre fortune est faite.</p>
+
+<p>Le cri rauque arrach&eacute; par la convoitise &agrave; la m&egrave;re et au fils valait
+toutes les protestations d'ob&eacute;issance.</p>
+
+<p>La veuve Chupin savait &eacute;crire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet:</p>
+
+<p>&laquo;Madame la duchesse,</p>
+
+<p>&laquo;Je vous attends demain &agrave; mon &eacute;tablissement, entre midi et quatre
+heures. C'est pour l'affaire de la Borderie. Si &agrave; cinq heures, je ne
+vous ai pas vue, je porterai &agrave; la poste une lettre pour M. le duc...&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle vient, r&eacute;p&eacute;tait la veuve stup&eacute;fi&eacute;e, que lui dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien; vous lui demanderez de l'argent.</p>
+
+<p>Et, en lui-m&ecirc;me, il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Si elle vient, c'est que j'ai devin&eacute;...</p>
+
+<p>Elle vint.</p>
+
+<p>Cach&eacute; &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur de la <i>Poivri&egrave;re</i>, Jean la vit par une fente
+du plancher, remettre un billet de banque &agrave; la Chupin.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, pensait-il, je la tiens!... Dans quels bourbiers dois-je
+la tra&icirc;ner, avant de la livrer &agrave; la vengeance de son mari!...</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV</h3>
+
+
+<p>Dix lignes de l'article consacr&eacute; &agrave; Martial de Sairmeuse, par la
+<span class="smcap">biographie g&eacute;n&eacute;rale des hommes du si&egrave;cle</span>, expliquent son existence
+apr&egrave;s son mariage.</p>
+
+<p>&laquo;Martial de Sairmeuse, y est-il dit, d&eacute;pensa au service de son parti
+la plus haute intelligence et d'admirables facult&eacute;s... Mis en avant au
+moment o&ugrave; les passions politiques &eacute;taient le plus violentes, il eut le
+courage d'assumer seul la responsabilit&eacute; des plus terribles mesures...</p>
+
+<p>Oblig&eacute; de se retirer devant l'animadversion g&eacute;n&eacute;rale, il laissa
+derri&egrave;re lui des haines qui ne s'&eacute;teignirent qu'avec la vie.&raquo;</p>
+
+<p>Mais ce que l'article ne dit pas, c'est que si Martial fut
+coupable&mdash;et cela d&eacute;pend du point de vue&mdash;il le fut doublement, car il
+n'avait pas l'excuse de ces convictions exalt&eacute;es jusqu'au fanatisme
+qui font les fous, les h&eacute;ros et les martyrs.</p>
+
+<p>Et il n'&eacute;tait pas m&ecirc;me ambitieux.</p>
+
+<p>Tous ceux qui l'approchaient, lorsqu'il &eacute;tait aux affaires, t&eacute;moins de
+ses luttes passionn&eacute;es et de sa d&eacute;vorante activit&eacute;, le croyaient ivre
+du pouvoir...</p>
+
+<p>Il s'en souciait aussi peu que possible. Il jugeait les charges
+lourdes et les compensations m&eacute;diocres. Son orgueil &eacute;tait trop haut
+pour &ecirc;tre touch&eacute; des satisfactions qui d&eacute;lectent les vaniteux, et la
+flatterie l'&eacute;c&#339;urait.</p>
+
+<p>Souvent dans ses salons, au milieu d'une f&ecirc;te, ses familiers voyant sa
+physionomie s'assombrir, s'&eacute;cartaient respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;, pensaient-ils, pr&eacute;occup&eacute; des plus graves int&eacute;r&ecirc;ts... Qui
+sait quelles importantes d&eacute;cisions sortiront de cette r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Ils se trompaient.</p>
+
+<p>En ce moment, o&ugrave; sa fortune &agrave; son apog&eacute;e faisait p&acirc;lir l'envie, alors
+qu'il paraissait n'avoir rien &agrave; souhaiter en ce monde, Martial se
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle existence creuse!... Quel ennui! Vivre pour les autres...
+quelle duperie!</p>
+
+<p>Il consid&eacute;rait alors la duchesse, sa femme, rayonnante de beaut&eacute;, plus
+entour&eacute;e qu'une reine, et il soupirait.</p>
+
+<p>Il songeait &agrave; l'autre, la morte, Marie-Anne, la seule femme qui l'e&ucirc;t
+remu&eacute;, dont un regard faisait monter &agrave; son cerveau tout le sang de son
+c&#339;ur...</p>
+
+<p>Car jamais elle n'&eacute;tait sortie de sa pens&eacute;e. Apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es, il
+la voyait encore, immobile, roide, morte, dans la grande chambre de la
+Borderie... Il frissonnait parfois, croyant sentir sous ses l&egrave;vres sa
+chair glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Et le temps, loin d'effacer cette image qui avait empli sa jeunesse,
+la faisait plus radieuse et la parait de qualit&eacute;s presque surhumaines.</p>
+
+<p>Si la destin&eacute;e l'e&ucirc;t voulu, pourtant, Marie-Anne e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sa femme. Il
+s'&eacute;tait r&eacute;p&eacute;t&eacute; cela mille fois, et il cherchait &agrave; se repr&eacute;senter sa
+vie avec elle.</p>
+
+<p>Ils seraient rest&eacute;s &agrave; Sairmeuse... Ils auraient de beaux enfants
+jouant autour d'eux! Il ne serait pas condamn&eacute; &agrave; cette repr&eacute;sentation
+continuelle, si bruyante et si creuse...</p>
+
+<p>Les heureux ne sont pas ceux qui ont des tr&eacute;teaux en vue, jouent pour
+la foule la parade du bonheur... Les v&eacute;ritables heureux se cachent, et
+ils ont raison; le bonheur, c'est presque un crime.</p>
+
+<p>Ainsi pensait Martial, et lui, le grave homme d'&Eacute;tat, il se disait
+avec rage:</p>
+
+<p>&mdash;Aimer et &ecirc;tre aim&eacute;!... tout est l&agrave;! Le reste... niaiserie.</p>
+
+<p>Positivement il avait essay&eacute; de se donner de l'amour pour M<sup>me</sup> Blanche.
+Il avait cherch&eacute; &agrave; retrouver pr&egrave;s d'elle les chaudes sensations qu'il
+avait &eacute;prouv&eacute;es en la voyant &agrave; Courtomieu. Il n'avait pas r&eacute;ussi. On
+a beau tisonner des cendres froides, on n'en fait point jaillir
+d'&eacute;tincelles. Entre elle et lui se dressait un mur de glace que rien
+ne pouvait fondre, et qui allait gagnant toujours en hauteur et en
+&eacute;paisseur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est incompr&eacute;hensible, se disait-il, pourquoi?... Il y a des
+jours o&ugrave; je jurerais qu'elle m'aime... Son caract&egrave;re, si irritable
+autrefois, est enti&egrave;rement chang&eacute;; elle est devenue la douceur m&ecirc;me...
+Quand j'ai pour elle une attention, ses yeux brillent de plaisir...</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait plus fort que lui...</p>
+
+<p>Ses regrets st&eacute;riles, les douleurs qui le rongeaient, contribu&egrave;rent
+sans doute &agrave; l'&acirc;pret&eacute; de la politique de Martial.</p>
+
+<p>Il sut du moins tomber noblement.</p>
+
+<p>Il passa, sans changer de visage, de la toute-puissance &agrave; une
+situation si compromise qu'il put croire un instant sa vie en danger.</p>
+
+<p>Au fond, que lui importait.</p>
+
+<p>Voyant vides ses antichambres encombr&eacute;es jadis de solliciteurs et
+d'adulateurs, il se mit &agrave; rire, et son rire &eacute;tait franc.</p>
+
+<p>&mdash;Le vaisseau coule, dit-il, les rats sont partis.</p>
+
+<p>On ne le vit point p&acirc;lir quand l'&eacute;meute vint hurler sous ses fen&ecirc;tres
+et briser ses vitres. Et comme Otto, son fid&egrave;le valet de chambre, le
+conjurait de rev&ecirc;tir un d&eacute;guisement et de s'enfuir par la porte du
+jardin:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parbleu, non! r&eacute;pondit-il. Je ne suis qu'odieux, je ne veux pas
+devenir ridicule!...</p>
+
+<p>M&ecirc;me on ne put jamais l'emp&ecirc;cher de s'approcher d'une fen&ecirc;tre et de
+regarder dans la rue.</p>
+
+<p>Une singuli&egrave;re id&eacute;e lui &eacute;tait venue.</p>
+
+<p>&mdash;Si Jean Lacheneur est encore de ce monde, s'&eacute;tait-il dit, quelle
+ne doit pas &ecirc;tre sa joie!... Et s'il vit, &agrave; coup s&ucirc;r il est l&agrave;, au
+premier rang, animant la foule.</p>
+
+<p>Et il avait voulu voir.</p>
+
+<p>Mais Jean Lacheneur &eacute;tait encore en Russie, &agrave; cette &eacute;poque. L'&eacute;motion
+populaire se calma, l'h&ocirc;tel de Sairmeuse ne fut m&ecirc;me pas s&eacute;rieusement
+menac&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant, Martial avait compris qu'il devait dispara&icirc;tre pour un
+temps, se faire oublier, voyager...</p>
+
+<p>Il ne proposa pas &agrave; la duchesse de le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ai fait les fautes, ma ch&egrave;re amie, lui dit-il, vous
+les faire payer en vous condamnant &agrave; l'exil serait injuste. Restez...
+je vois un avantage &agrave; ce que vous restiez.</p>
+
+<p>Elle ne lui offrit pas de partager sa mauvaise fortune. C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un
+bonheur, pour elle, mais &eacute;tait-ce possible! Ne fallait-il pas qu'elle
+demeur&acirc;t pour tenir t&ecirc;te aux mis&eacute;rables qui la harcelaient. D&eacute;j&agrave;,
+quand par deux fois elle avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de s'&eacute;loigner, tout avait
+failli se d&eacute;couvrir, et cependant elle avait tante M&eacute;die, alors, qui
+la rempla&ccedil;ait...</p>
+
+<p>Martial partit donc, accompagn&eacute; du seul Otto, un de ces serviteurs
+d&eacute;vou&eacute;s comme les bons ma&icirc;tres en rencontrent encore. Par son
+intelligence, Otto &eacute;tait sup&eacute;rieur &agrave; sa position; il poss&eacute;dait une
+fortune ind&eacute;pendante, il avait cent raisons, dont une bien jolie,
+pour tenir au s&eacute;jour de Paris, mais son ma&icirc;tre &eacute;tait malheureux, il
+n'h&eacute;sita pas...</p>
+
+<p>Et, pendant quatre ans, le duc de Sairmeuse promena &agrave; travers l'Europe
+son ennui et son d&eacute;s&#339;uvrement, &eacute;cras&eacute; sous l'accablement d'une vie
+que nul int&eacute;r&ecirc;t n'animait plus, que ne soutenait aucune esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Il habita Londres d'abord, Vienne et Venise ensuite. Puis, un beau
+jour, un invincible d&eacute;sir de revoir Paris le prit, et il revint.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas tr&egrave;s-prudent, peut-&ecirc;tre. Ses ennemis les plus acharn&eacute;s,
+des ennemis personnels, mortellement bless&eacute;s par lui autrefois,
+offens&eacute;s et pers&eacute;cut&eacute;s, &eacute;taient au pouvoir. Il ne calcula rien. Et
+d'ailleurs, que pouvait-on contre lui, lui qui ne voulait plus rien
+&ecirc;tre!... Quelle prise offrait-il &agrave; des repr&eacute;sailles?...</p>
+
+<p>L'exil qui avait lourdement pes&eacute; sur lui, le chagrin, les d&eacute;ceptions,
+l'isolement o&ugrave; il s'&eacute;tait tenu, avaient dispos&eacute; son &acirc;me &agrave; la
+tendresse, et il revenait avec l'intention formellement arr&ecirc;t&eacute;e de
+surmonter ses anciennes r&eacute;pugnances et de se rapprocher franchement de
+la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;La vieillesse arrive, pensait-il. Si je n'ai pas une femme aim&eacute;e &agrave;
+mon foyer, j'y veux du moins une amie...</p>
+
+<p>Et dans le fait, ses fa&ccedil;ons, &agrave; son retour, &eacute;tonn&egrave;rent M<sup>me</sup> Blanche.
+Elle crut presque retrouver le Martial du petit salon bleu de
+Courtomieu. Mais elle ne s'appartenait plus, et ce qui e&ucirc;t d&ucirc; &ecirc;tre
+pour elle le r&ecirc;ve r&eacute;alis&eacute; ne fut qu'une souffrance ajout&eacute;e &agrave; toutes
+les autres.</p>
+
+<p>Cependant, Martial poursuivait l'ex&eacute;cution du plan qu'il avait con&ccedil;u,
+quand un jour la poste lui apporta ce laconique billet:</p>
+
+<p>&laquo;Moi, monsieur le duc, &agrave; votre place, je surveillerais ma femme.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait qu'une lettre anonyme, cependant Martial sentit le rouge de
+la col&egrave;re lui monter au front.</p>
+
+<p>&mdash;Aurait-elle un amant, se dit-il.</p>
+
+<p>Puis r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; sa conduite, &agrave; lui, depuis son mariage:</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela serait, ajouta-t-il, qu'aurais-je &agrave; dire?... Ne lui
+ai-je pas tacitement rendu sa libert&eacute;!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait extraordinairement troubl&eacute;, et cependant jamais il ne f&ucirc;t
+descendu au vil m&eacute;tier d'espion, sans une de ces futiles circonstances
+qui d&eacute;cident de la destin&eacute;e d'un homme.</p>
+
+<p>Il rentrait d'une promenade &agrave; cheval, un matin, sur les onze heures,
+et il n'&eacute;tait pas &agrave; trente pas de son h&ocirc;tel, quand il en vit sortir
+rapidement une femme, plus que simplement v&ecirc;tue, tout en noir, qui
+avait exactement la tournure de la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien elle, se dit-il, avec ce costume subalterne...
+Pourquoi?...</p>
+
+<p>S'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &agrave; pied, il f&ucirc;t rentr&eacute;, certainement. Il &eacute;tait &agrave; cheval,
+il poussa la b&ecirc;te sur les traces de M<sup>me</sup> Blanche, qui remontait la rue
+de Grenelle.</p>
+
+<p>Elle marchait tr&egrave;s-vite, sans tourner la t&ecirc;te, tout occup&eacute;e &agrave;
+maintenir sur son visage une voilette tr&egrave;s-&eacute;paisse.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;e &agrave; la rue Taranne, elle se jeta plut&ocirc;t qu'elle ne monta dans un
+des fiacres de la station.</p>
+
+<p>Le cocher vint lui parler par la porti&egrave;re, puis remontant lestement
+sur son si&egrave;ge, il enveloppa ses maigres rosses d'un de ces ma&icirc;tres
+coups de fouet qui trahissent un pourboire princier...</p>
+
+<p>Le fiacre avait d&eacute;j&agrave; tourn&eacute; la rue du Dragon, que Martial, honteux et
+irr&eacute;solu, retenait encore son cheval &agrave; l'endroit o&ugrave; il l'avait arr&ecirc;t&eacute;,
+&agrave; l'angle de la rue des Saints-P&egrave;res, devant le bureau de tabac.</p>
+
+<p>N'osant prendre un parti, il essaya de se mentir &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Bast! pensa-t-il en rendant la main &agrave; son cheval, qu'est-ce que je
+risque &agrave; avancer?... Le fiacre est sans doute bien loin, et je ne le
+rejoindrai pas.</p>
+
+<p>Il le rejoignit cependant, au carrefour de la Croix-Rouge, o&ugrave; il y
+avait comme toujours un encombrement...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien le m&ecirc;me, Martial le reconnaissait &agrave; sa caisse verte et &agrave;
+ses roues blanches.</p>
+
+<p>L'encombrement cessant, le fiacre repartit.</p>
+
+<p>Debout sur son si&egrave;ge, le cocher rouait ses chevaux de coups, et c'est
+au galop qu'il longea l'&eacute;troite rue du Vieux-Colombier, qu'il c&ocirc;toya
+la place Saint-Sulpice et qu'il gagna les boulevards ext&eacute;rieurs, par
+la rue Bonaparte et la rue de l'Ouest.</p>
+
+<p>Toujours trottant, &agrave; cent pas en arri&egrave;re, Martial r&eacute;fl&eacute;chissait.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle est press&eacute;e! pensait-il. Ce n'est cependant gu&egrave;re le
+quartier des rendez-vous.</p>
+
+<p>Le fiacre venait de d&eacute;passer la place d'Italie. Il enfila la rue du
+Ch&acirc;teau-des-Rentiers, et bient&ocirc;t s'arr&ecirc;ta devant un espace libre...</p>
+
+<p>La porti&egrave;re s'ouvrit aussit&ocirc;t, la duchesse de Sairmeuse sauta
+lestement &agrave; terre, et sans regarder de droite ni de gauche, elle
+s'engagea dans les terrains vagues...</p>
+
+<p>Non loin de l&agrave;, sur un bloc de pierre, &eacute;tait assis un homme de
+mauvaise mine, &agrave; longue barbe, en blouse, la casquette sur l'oreille,
+la pipe aux dents.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous garder mon cheval un instant? lui demanda Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de m&ecirc;me! fit l'homme.</p>
+
+<p>Martial lui jeta la bride et s'&eacute;lan&ccedil;a sur les pas de sa femme.</p>
+
+<p>Moins pr&eacute;occup&eacute;, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mis en d&eacute;fiance par le sourire m&eacute;chant qui
+plissa les l&egrave;vres de l'homme, et, examinant bien ses traits, il l'e&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre reconnu.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Jean Lacheneur.</p>
+
+<p>Depuis qu'il avait adress&eacute; au duc de Sairmeuse une d&eacute;nonciation
+anonyme, il faisait multiplier &agrave; la duchesse ses visites &agrave; la veuve
+Chupin, et, &agrave; chaque fois, il guettait son arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, pensait-il, d&egrave;s que son mari se d&eacute;cidera &agrave; la suivre, je
+le saurai...</p>
+
+<p>C'est que pour le succ&egrave;s de ses projets, il &eacute;tait indispensable que
+M<sup>me</sup> Blanche f&ucirc;t &eacute;pi&eacute;e par son mari.</p>
+
+<p>Car Jean Lacheneur &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; d&eacute;sormais. Entre mille vengeances,
+il en avait choisi une effroyable, active et ignoble, qu'un cerveau
+malade et enfi&eacute;vr&eacute; par la haine pouvait seul concevoir.</p>
+
+<p>Il voulait voir l'alti&egrave;re duchesse de Sairmeuse livr&eacute;e aux plus
+d&eacute;go&ucirc;tants outrages, Martial aux prises avec les plus vils sc&eacute;l&eacute;rats,
+une m&ecirc;l&eacute;e sanglante et immonde dans un bouge... Il se d&eacute;lectait
+&agrave; l'id&eacute;e de la police, pr&eacute;venue par lui, arrivant et ramassant
+indistinctement tout le monde. Il r&ecirc;vait un proc&egrave;s hideux o&ugrave;
+repara&icirc;trait le crime de la Borderie, des condamnations infamantes, le
+bagne pour Martial, la maison centrale pour la duchesse, et il voyait
+ces grands noms de Sairmeuse et de Courtomieu fl&eacute;tris d'une &eacute;ternelle
+ignominie.</p>
+
+<p>Dans cette conception du d&eacute;lire se retrouvait la f&eacute;rocit&eacute; de
+l'assassin du vieux duc de Sairmeuse, m&ecirc;l&eacute;e de monstrueux raffinements
+emprunt&eacute;s par le cabotin nomade aux m&eacute;lodrames o&ugrave; il jouait les r&ocirc;les
+de tra&icirc;tre.</p>
+
+<p>Et il pensait bien n'avoir rien oubli&eacute;. Il avait sous la main deux
+abjects sc&eacute;l&eacute;rats, capables de toutes les violences, et un triste
+gar&ccedil;on du nom de Gustave, que la mis&egrave;re et la l&acirc;chet&eacute; mettaient &agrave;
+sa discr&eacute;tion, et &agrave; qui il comptait faire jouer le r&ocirc;le du fils de
+Marie-Anne.</p>
+
+<p>Certes ces trois complices ne soup&ccedil;onnaient rien de sa pens&eacute;e. Quant
+&agrave; la veuve Chupin et &agrave; son fils, s'ils flairaient quelque infamie
+&eacute;norme, il ne savaient de la v&eacute;rit&eacute; que le nom de la duchesse.</p>
+
+<p>Jean tenait d'ailleurs Polyte et sa m&egrave;re par l'app&acirc;t du gain et la
+promesse d'une fortune s'ils servaient docilement ses desseins.</p>
+
+<p>Enfin, pour le premier jour o&ugrave; Martial suivrait sa femme, Jean avait
+pr&eacute;vu le cas o&ugrave; il entrerait derri&egrave;re elle &agrave; la <i>Poivri&egrave;re</i>, et tout
+avait &eacute;t&eacute; dispos&eacute; pour qu'il cr&ucirc;t qu'elle y &eacute;tait amen&eacute;e par la
+charit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il n'entrera pas, pensait Lacheneur, dont le c&#339;ur &eacute;tait inond&eacute;
+d'une joie sinistre, pendant qu'il tenait le cheval, M. le duc est
+trop fin pour cela.</p>
+
+<p>Et dans le fait, Martial n'entra pas. Si les bras lui tomb&egrave;rent quand
+il vit sa femme entrer comme chez elle dans ce cabaret inf&acirc;me, il se
+dit qu'en l'y suivant il n'apprendrait rien.</p>
+
+<p>Il se contenta donc de faire le tour de la maison, et remontant &agrave;
+cheval, il partit au grand galop. Ses soup&ccedil;ons &eacute;taient absolument
+d&eacute;rout&eacute;s, il ne savait que penser, qu'imaginer, que croire...</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait bien r&eacute;solu &agrave; p&eacute;n&eacute;trer ce myst&egrave;re, et d&egrave;s en rentrant &agrave;
+l'h&ocirc;tel, il envoya Otto aux informations. Il pouvait tout confier, &agrave;
+ce serviteur si d&eacute;vou&eacute;, il n'avait pas de secrets pour lui.</p>
+
+<p>Sur les quatre heures, le fid&egrave;le valet de chambre reparut, la figure
+boulevers&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... fit Martial, devinant un malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, la ma&icirc;tresse de ce bouge est la veuve d'un fils de
+ce mis&eacute;rable Chupin...</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait devenu plus blanc que sa chemise...</p>
+
+<p>Il connaissait trop la vie pour ne pas comprendre que la duchesse en
+&eacute;tait r&eacute;duite &agrave; subir la volont&eacute; de sc&eacute;l&eacute;rats ma&icirc;tres de ses secrets.
+Mais quels secrets? Ils ne pouvaient &ecirc;tre que terribles.</p>
+
+<p>Les ann&eacute;es, qui avaient argent&eacute; de fils blancs la chevelure de
+Martial, n'avaient pas &eacute;teint les ardeurs de son sang. Il &eacute;tait
+toujours l'homme du premier mouvement.</p>
+
+<p>Enfin, d'un bond il fut &agrave; l'appartement de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> la duchesse vient de descendre, lui dit la femme de chambre,
+pour recevoir M<sup>me</sup> la comtesse de Mussidan et M<sup>me</sup> la marquise
+d'Arlange.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; je l'attendrai ici!... sortez!</p>
+
+<p>Et Martial entra dans la chambre de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Tout y &eacute;tait en d&eacute;sordre, car la duchesse, de retour de la
+<i>Poivri&egrave;re</i>, achevait de s'habiller, quand on lui avait annonc&eacute; une
+visite.</p>
+
+<p>Les armoires &eacute;taient ouvertes, toutes les chaises encombr&eacute;es, les
+mille objets dont M<sup>me</sup> Blanche se servait journellement, sa montre, sa
+bourse, des trousseaux de petites clefs, des bijoux, tra&icirc;naient sur
+les commodes et sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Martial ne s'assit pas, le sang-froid lui revenait.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de folie, pensait-il, si j'interroge, je suis jou&eacute;!... Il faut
+se taire et surveiller.</p>
+
+<p>Il allait se retirer, quand, parcourant la chambre de l'&#339;il, il
+aper&ccedil;ut, dans l'armoire &agrave; glace, un grand coffret &agrave; incrustations
+d'argent, que sa femme poss&eacute;dait d&eacute;j&agrave; &eacute;tant jeune fille, et qui
+l'avait toujours suivie partout.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, se dit-il, est sans doute le mot de l'&eacute;nigme.</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait &agrave; un de ces moments o&ugrave; l'homme ob&eacute;it sans r&eacute;flexions aux
+inspirations de la passion. Il voyait sur la chemin&eacute;e un trousseau de
+clefs, il sauta dessus et se mit &agrave; essayer les clefs au coffret... La
+quatri&egrave;me ouvrit. Il &eacute;tait plein de papiers...</p>
+
+<p>Avec une rapidit&eacute; fi&eacute;vreuse, Martial avait d&eacute;j&agrave; parcouru trente
+lettres insignifiantes, quand il tomba sur une facture ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">recherches pour l'enfant de mme de s&mdash;&mdash;</span> <i>Frais du 3<sup>e</sup> trimestre de
+l'an 18&mdash;</i>&raquo;</p>
+
+<p>Martial eut comme un &eacute;blouissement.</p>
+
+<p>Un enfant!... Sa femme avait un enfant!</p>
+
+<p>Il poursuivit n&eacute;anmoins et il lut: &laquo;Entretien de deux agents &agrave;
+Sairmeuse... Voyage pour moi... Gratifications &agrave; divers..., etc.,
+etc.&raquo; Le total s'&eacute;levait &agrave; 6,000 francs, le tout &eacute;tait sign&eacute;:
+Chefteux.</p>
+
+<p>Alors, avec une sorte de rage froide, Martial se mit &agrave; bouleverser
+le coffret, et successivement il trouva: un billet d'une &eacute;criture
+ignoble, o&ugrave; il &eacute;tait dit: &laquo;Deux mille francs ce soir, sinon j'apprends
+au duc l'histoire de la Borderie.&raquo; Puis trois autres factures de
+Chefteux; puis une lettre de tante M&eacute;die, o&ugrave; elle parlait de prison
+et de remords. Enfin, tout au fond, &eacute;tait le certificat de mariage de
+Marie-Anne Lacheneur et de Maurice d'Escorval, d&eacute;livr&eacute; par le cur&eacute; de
+Vigano, sign&eacute; par le vieux m&eacute;decin et par le caporal Bavois.</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; &eacute;clatait plus claire que le jour.</p>
+
+<p>Plus assomm&eacute; que s'il e&ucirc;t re&ccedil;u un coup de barre de fer sur la t&ecirc;te,
+&eacute;perdu, glac&eacute; d'horreur; Martial eut cependant assez d'&eacute;nergie pour
+ranger tant bien que mal les lettres, et remettre le coffret en place.</p>
+
+<p>Puis il regagna son appartement en chancelant, se tenant aux murs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle, murmura-t-il, qui a empoisonn&eacute; Marie-Anne!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait confondu, abasourdi, de la profondeur, de la sc&eacute;l&eacute;ratesse
+de cette femme qui &eacute;tait la sienne, de sa criminelle audace, de son
+sang-froid, des perfections inou&iuml;es de sa dissimulation.</p>
+
+<p>Cependant, si Martial discernait bien les choses en gros, beaucoup de
+d&eacute;tails &eacute;chappaient &agrave; sa p&eacute;n&eacute;tration.</p>
+
+<p>Il se jura que soit par la duchesse, en usant d'adresse, soit par la
+Chupin, il saurait tout par le menu.</p>
+
+<p>Il ordonna donc &agrave; Otto de lui procurer un costume tel qu'en portaient
+les habitants de la <i>Poivri&egrave;re</i>, non de fantaisie, mais r&eacute;el, ayant
+servi. On ne savait pas ce qui pouvait arriver.</p>
+
+<p>De ce moment,&mdash;c'&eacute;tait dans les premiers jours de f&eacute;vrier,&mdash;M<sup>me</sup>
+Blanche ne fit plus un pas sans &ecirc;tre &eacute;pi&eacute;e. Plus une lettre ne lui
+parvint qui n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; lue auparavant par son mari...</p>
+
+<p>Et certes, elle &eacute;tait &agrave; mille lieues de soup&ccedil;onner cet incessant
+espionnage.</p>
+
+<p>Martial gardait la chambre; il s'&eacute;tait dit malade. Se trouver en
+face de sa femme e&ucirc;t se taire et &eacute;t&eacute; au-dessus de ses forces. Il se
+souvenait trop du serment jur&eacute; sur le cadavre de Marie-Anne...</p>
+
+<p>Cependant, ni Otto, ni son ma&icirc;tre, ne surprenaient rien...</p>
+
+<p>C'est qu'il n'y avait rien. Polyte Chupin venait d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;
+sous l'inculpation de vol et cet accident retardait les projets de
+Lacheneur.</p>
+
+<p>Enfin, il jugea que tout serait pr&ecirc;t le 20 f&eacute;vrier, un dimanche, le
+dimanche gras.</p>
+
+<p>La veille, la veuve Chupin fut habilement endoctrin&eacute;e, et &eacute;crivit &agrave; la
+duchesse d'avoir &agrave; se trouver &agrave; la <i>Poivri&egrave;re</i>, le dimanche soir, &agrave;
+onze heures.</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me soir, Jean devait rencontrer ses complices dans un bal mal
+fam&eacute; de la banlieue, le bal de <i>l'Arc-en-Ciel</i>, et leur distribuer
+leurs r&ocirc;les, et leur donner leurs derni&egrave;res instructions.</p>
+
+<p>Ces complices devaient ouvrir la sc&egrave;ne; lui n'appara&icirc;trait que pour le
+d&eacute;no&ucirc;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est bien combin&eacute;, pensait-il, &laquo;la m&eacute;canique marchera.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La m&eacute;canique,&raquo; ainsi qu'il le disait, faillit cependant ne pas
+marcher.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche, en recevant l'assignation de la Chupin, eut une vell&eacute;it&eacute;
+de r&eacute;volte. L'heure insolite, l'endroit d&eacute;sign&eacute; l'&eacute;pouvantaient...</p>
+
+<p>Elle se r&eacute;signa cependant, et le soir venu, elle s'&eacute;chappait
+furtivement de l'h&ocirc;tel, emmenant Camille, cette femme de chambre qui
+avait assist&eacute; &agrave; l'agonie de tante M&eacute;die.</p>
+
+<p>La duchesse et sa cam&eacute;riste s'&eacute;taient v&ecirc;tues comme les malheureuses de
+la plus abjecte condition, et, certes, elles se croyaient bien s&ucirc;res
+de n'&ecirc;tre ni &eacute;pi&eacute;es, ni reconnues, ni vues...</p>
+
+<p>Et cependant un homme les guettait, qui s'&eacute;lan&ccedil;a sur leurs traces:
+Martial...</p>
+
+<p>Inform&eacute; avant sa femme, de ce rendez-vous, il avait lui aussi endoss&eacute;
+un d&eacute;guisement, ce costume d'ouvrier des ports, que lui avait procur&eacute;
+Otto. Et comme il &eacute;tait dans son caract&egrave;re de pousser jusqu'&agrave; la
+derni&egrave;re perfection tout ce qu'il entreprenait, il avait v&eacute;ritablement
+r&eacute;ussi &agrave; se rendre m&eacute;connaissable. Il avait sali et emm&ecirc;l&eacute; ses cheveux
+et sa barbe, et souill&eacute; ses mains de terre. Il &eacute;tait, enfin, l'homme
+des haillons qu'il portait.</p>
+
+<p>Otto l'avait conjur&eacute; de lui permettre de le suivre, il avait refus&eacute;,
+disant que le revolver qu'il emportait suffisait &agrave; sa s&ucirc;ret&eacute;. Mais il
+connaissait assez Otto pour savoir qu'il d&eacute;sob&eacute;irait...</p>
+
+<p>Dix heures sonnaient quand M<sup>me</sup> Blanche et Camille se mirent en route,
+et il ne leur fallut pas cinq minutes pour gagner la rue Taranne.</p>
+
+<p>Il y avait un fiacre &agrave; la station, un seul...</p>
+
+<p>Elles y mont&egrave;rent et il partit.</p>
+
+<p>Cette circonstance arracha &agrave; Martial un juron digne de son costume.
+Puis il songea que sachant o&ugrave; se rendait sa femme, il trouverait
+toujours, pour la rejoindre, une autre voiture.</p>
+
+<p>Il en trouva une, en effet, dont le cocher, gr&acirc;ce &agrave; dix francs de
+pourboire exig&eacute;s d'avance, le mena grand train jusqu'&agrave; la rue du
+Ch&acirc;teau-des-Rentiers.</p>
+
+<p>Il venait de mettre pied &agrave; terre, quand il entendit le roulement sourd
+d'une autre voiture, qui brusquement s'arr&ecirc;ta &agrave; quelque distance.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, se dit-il, Otto me suit.</p>
+
+<p>Et il s'engagea dans les terrains vagues.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait t&eacute;n&egrave;bres et silence, et le brouillard puant qui annon&ccedil;ait
+le d&eacute;gel s'&eacute;paississait. Martial tr&eacute;buchait et glissait &agrave; chaque pas,
+sur le sol in&eacute;gal et couvert de neige.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas, cependant, &agrave; apercevoir une masse noire au milieu du
+brouillard. C'&eacute;tait la <i>Poivri&egrave;re</i>. La lumi&egrave;re de l'int&eacute;rieur filtrait
+par les ouvertures en forme de c&#339;ur, des volets, et de loin on e&ucirc;t
+dit de gros yeux rouges, dans la nuit...</p>
+
+<p>&Eacute;tait-il vraiment possible que la duchesse de Sairmeuse f&ucirc;t l&agrave;!...</p>
+
+<p>Doucement, Martial s'approcha des volets, et, s'accrochant aux gonds
+et &agrave; une des ouvertures, il s'enleva &agrave; la force des poignets et
+regarda.</p>
+
+<p>Oui, sa femme &eacute;tait bien dans le bouge inf&acirc;me.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait assise &agrave; une table, ainsi que Camille, devant un saladier
+de vin, en compagnie de deux hideux gredins et d'un tout jeune soldat.</p>
+
+<p>Au milieu de la pi&egrave;ce, une vieille femme, la Chupin, un petit verre &agrave;
+la main, p&eacute;rorait et ponctuait ses phrases de gorg&eacute;es d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>L'impression de Martial fut telle, qu'il se laissa retomber &agrave; terre.</p>
+
+<p>Un rayon de piti&eacute; p&eacute;n&eacute;tra en son &acirc;me, car il eut comme une vague
+notion de l'effroyable supplice qui avait &eacute;t&eacute; le ch&acirc;timent de
+l'empoisonneuse.</p>
+
+<p>Mais il voulait voir encore, il se haussa de nouveau.</p>
+
+<p>La vieille avait disparu. Le militaire s'&eacute;tait lev&eacute;, il parlait en
+gesticulant, et M<sup>me</sup> Blanche et Camille l'&eacute;coutaient attentivement.</p>
+
+<p>Les deux gredins, face &agrave; face, les coudes sur la table, se
+regardaient, et Martial crut remarquer qu'ils &eacute;changeaient des signes
+d'intelligence.</p>
+
+<p>Il avait bien vu. Les sc&eacute;l&eacute;rats &eacute;taient en train de comploter un &laquo;bon
+coup.&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche, qui avait tenu &agrave; l'exactitude du travestissement, jusqu'&agrave;
+chausser de gros souliers plats qui la meurtrissaient, M<sup>me</sup> Blanche
+avait oubli&eacute; de retirer ses riches boucles d'oreilles.</p>
+
+<p>Elle les avait oubli&eacute;es... mais les complices de Lacheneur les avaient
+bien aper&ccedil;ues, et ils les regardaient avec des yeux qui brillaient
+plus que les diamants.</p>
+
+<p>En attendant que Lacheneur par&ucirc;t, comme il &eacute;tait convenu, ces
+mis&eacute;rables jouaient le r&ocirc;le qui leur avait &eacute;t&eacute; impos&eacute;. Pour cela,
+et pour leur concours ensuite, une certaine somme leur avait &eacute;t&eacute;
+promise...</p>
+
+<p>Or, ils songeaient que cette somme ne s'&eacute;l&egrave;verait peut-&ecirc;tre pas
+au quart de la valeur de ces belles pierres, et de l'&#339;il, ils se
+disaient:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous les d&eacute;crochions, hein!... et si nous allions sans attendre
+l'autre!...</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t ce fut entendu.</p>
+
+<p>L'un d'eux se dressa brusquement, et, saisissant la duchesse par la
+nuque, il la renversa sur la table.</p>
+
+<p>Les boucles d'oreilles &eacute;taient arrach&eacute;es du coup sans Camille, qui se
+jeta bravement entre sa ma&icirc;tresse et le malfaiteur.</p>
+
+<p>Martial n'en put voir davantage.</p>
+
+<p>Il bondit jusqu'&agrave; la porte du cabaret, l'ouvrit et entra, repoussant
+les verrous sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Martial!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc!...</p>
+
+<p>Ces deux cris &eacute;chapp&eacute;s en m&ecirc;me temps &agrave; M<sup>me</sup> Blanche et &agrave; Camille,
+chang&egrave;rent en une rage furieuse la stupeur des deux bandits, et ils se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent sur Martial, r&eacute;solus &agrave; le tuer...</p>
+
+<p>D'un bond de c&ocirc;t&eacute;, Martial les &eacute;vita. Il avait &agrave; la main son revolver,
+il fit feu deux fois, les deux mis&eacute;rables tomb&egrave;rent.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas sauv&eacute; pour cela, car le jeune soldat se jeta sur lui,
+s'effor&ccedil;ant de le d&eacute;sarmer.</p>
+
+<p>Tout en se d&eacute;battant furieusement, Martial ne cessait de crier d'une
+voix haletante:</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez!... Blanche, fuyez!... Otto n'est pas loin!... Le nom...
+Sauvez l'honneur du nom!...</p>
+
+<p>Les deux femmes s'enfuirent par une seconde issue, donnant sur un
+jardinet, et presque aussit&ocirc;t des coups violents &eacute;branl&egrave;rent la porte.</p>
+
+<p>On venait!... Cela doubla l'&eacute;nergie de Martial, et dans un supr&ecirc;me
+effort il repoussa si violemment son adversaire, que la t&ecirc;te du
+malheureux portant sur l'angle d'une table, il resta comme mort sur le
+coup.</p>
+
+<p>Mais la veuve Chupin, descendue au bruit, hurlait. &Agrave; la porte, on
+criait:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, au nom de la loi!...</p>
+
+<p>Martial pouvait fuir. Mais fuir, c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre livrer la duchesse,
+car on le poursuivrait certainement. Il vit le p&eacute;ril d'un coup d'&#339;il,
+et son parti fut pris.</p>
+
+<p>Il secoua vivement la Chupin, et d'une voix br&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille francs pour toi, dit-il, si tu sais te taire.</p>
+
+<p>Puis, attirant une table &agrave; lui, il s'en fit comme un rempart.</p>
+
+<p>La porte volait en &eacute;clats... Une ronde de police, command&eacute;e par
+l'inspecteur G&eacute;vrol, se rua dans le bouge.</p>
+
+<p>&mdash;Rends-toi! cria l'inspecteur &agrave; Martial.</p>
+
+<p>Il ne bougea pas, il dirigeait vers les agents les canons de son
+revolver.</p>
+
+<p>&mdash;Si je puis les tenir en respect et parlementer seulement deux
+minutes, pensait-il, tout peut encore &ecirc;tre sauv&eacute;...</p>
+
+<p>Il les gagna ces deux minutes... Aussit&ocirc;t il jeta son arme &agrave; terre,
+et il prenait son &eacute;lan quand un agent qui avait tourn&eacute; la maison le
+saisit &agrave; bras-le-corps et le renversa...</p>
+
+<p>De ce c&ocirc;t&eacute;, il n'attendait que des secours, aussi s'&eacute;cria-t-il:</p>
+
+<p>&mdash;Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent!</p>
+
+<p>En un clin d'&#339;il il fut garrott&eacute;, et deux heures plus tard on
+l'enfermait dans le violon du poste de la place d'Italie.</p>
+
+<p>Sa situation se r&eacute;sumait ainsi:</p>
+
+<p>Il avait jou&eacute; le personnage de son costume de fa&ccedil;on &agrave; tromper G&eacute;vrol
+lui-m&ecirc;me. Les sc&eacute;l&eacute;rats de la <i>Poivri&egrave;re</i> &eacute;taient morts et il pouvait
+compter sur la Chupin.</p>
+
+<p>Mais il savait que le pi&egrave;ge avait &eacute;t&eacute; tendu par Jean Lacheneur.</p>
+
+<p>Mais il avait lu un volume de soup&ccedil;ons dans les yeux du jeune policier
+qui l'avait arr&ecirc;t&eacute;, et que les autres appelaient Lecoq.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top15"><a name="LV" id="LV"></a>LV</h3>
+
+
+<p>Le duc de Sairmeuse &eacute;tait de ces hommes qui restent sup&eacute;rieurs &agrave;
+toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son exp&eacute;rience &eacute;tait
+grande, son coup d'&#339;il s&ucirc;r, son intelligence prompte et f&eacute;conde en
+ressources. Il avait, en sa vie, travers&eacute; des hasards &eacute;tranges, et
+toujours son sang-froid avait domin&eacute; les &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, apr&egrave;s les
+sc&egrave;nes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans id&eacute;es
+comme sans esp&eacute;rances...</p>
+
+<p>C'est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d'apparences, et
+quand elle se trouve en face d'un myst&egrave;re, elle n'a ni repos ni tr&ecirc;ve
+qu'elle ne l'ait &eacute;clairci.</p>
+
+<p>Martial ne le comprenait que trop, une fois son identit&eacute; constat&eacute;e,
+on chercherait les raisons de sa pr&eacute;sence &agrave; la <i>Poivri&egrave;re</i>, on ne
+tarderait pas &agrave; les d&eacute;couvrir, on arriverait jusqu'&agrave; la duchesse, et
+alors le crime de la Borderie &eacute;mergerait des t&eacute;n&egrave;bres du pass&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la cour d'assises, la maison centrale, un scandale effroyable,
+le d&eacute;shonneur, une honte &eacute;ternelle...</p>
+
+<p>Et sa puissance d'autrefois, loin de le prot&eacute;ger, l'&eacute;crasait. Qui donc
+l'avait remplac&eacute; aux affaires? Ses adversaires politiques, et parmi
+eux deux ennemis personnels &agrave; qui il avait inflig&eacute; de ces atroces
+blessures d'amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion
+de vengeance pour eux!...</p>
+
+<p>&Agrave; cette id&eacute;e d'une fl&eacute;trissure ineffa&ccedil;able, imprim&eacute;e &agrave; ce grand nom de
+Sairmeuse, qui avait &eacute;t&eacute; sa force et sa gloire, sa t&ecirc;te s'&eacute;garait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... murmurait-il, inspirez-moi... Comment sauver l'honneur
+du nom!</p>
+
+<p>Il ne vit qu'une chance de salut: mourir, se suicider dans ce cabanon.
+On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues;
+mort, on ne s'inqui&eacute;terait que m&eacute;diocrement de son identit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... il le faut! se dit-il.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit
+un grand mouvement, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, dans le poste, des tr&eacute;pignements et des
+&eacute;clats de rire.</p>
+
+<p>La porte du violon s'ouvrit, et les sergents de ville y pouss&egrave;rent un
+homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement &agrave; terre,
+et presque aussit&ocirc;t se mit &agrave; rouler. Ce n'&eacute;tait qu'un ivrogne...</p>
+
+<p>Cependant un rayon d'espoir illuminait le c&#339;ur de Martial. En cet
+ivrogne, il avait reconnu Otto, d&eacute;guis&eacute;, presque m&eacute;connaissable.</p>
+
+<p>La ruse &eacute;tait hardie, il fallait se h&acirc;ter d'en profiter et de d&eacute;fier
+de la surveillance. Martial s'&eacute;tendit sur le banc, comme pour dormir,
+de telle fa&ccedil;on que sa t&ecirc;te n'&eacute;tait pas &agrave; un m&egrave;tre de celle de Otto.</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse est hors de danger... murmura le fid&egrave;le domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, peut-&ecirc;tre. Mais demain, par moi, on arrivera jusqu'&agrave;
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur s'est donc nomm&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non... tous les agents, except&eacute; un, me prennent pour un r&ocirc;deur de
+barri&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... il faut continuer &agrave; jouer ce personnage.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon!... Lacheneur ira me d&eacute;noncer...</p>
+
+<p>Martial, pour le moment au moins, &eacute;tait d&eacute;livr&eacute; de Jean. Quelques
+heures plus t&ocirc;t, en se rendant de <i>l'Arc-en-ciel</i> &agrave; la <i>Poivri&egrave;re</i>,
+Jean avait roul&eacute; au fond d'une carri&egrave;re abandonn&eacute;e et s'y &eacute;tait
+fracass&eacute; le cr&acirc;ne. Des carriers qui allaient &agrave; leur travail l'avaient
+aper&ccedil;u et relev&eacute;, et &agrave; cette heure m&ecirc;me, ils le portaient &agrave; l'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Bien que ne pouvant pr&eacute;voir cela, Otto ne parut pas &eacute;branl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;On se d&eacute;barrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc
+soutienne seulement son r&ocirc;le... Une &eacute;vasion n'est qu'une plaisanterie
+quand on a des millions...</p>
+
+<p>&mdash;On me demandera qui je suis, d'o&ugrave; je viens, comment j'ai v&eacute;cu...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur parle l'allemand et l'anglais, il peut dire qu'il
+arrive de l'&eacute;tranger, qu'il est un enfant trouv&eacute;, qu'il a exerc&eacute; une
+profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, comme cela...</p>
+
+<p>Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son ma&icirc;tre, et
+d'une voix br&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d'une parfaite
+entente d&eacute;pend le succ&egrave;s. J'ai &agrave; Paris une amie&mdash;et personne ne sait
+nos relations&mdash;qui est fine comme l'ambre. Elle se nomme Milner et
+tient l'h&ocirc;tel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira
+qu'il est arriv&eacute; hier, dimanche, de Leipzig, qu'il est descendu &agrave; cet
+h&ocirc;tel, qu'il y a laiss&eacute; sa malle, qu'il y est inscrit sous le nom de
+Mai, artiste forain, sans pr&eacute;noms...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, approuvait Martial...</p>
+
+<p>Et ainsi, avec une promptitude et une pr&eacute;cision extraordinaires,
+ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient
+d&eacute;router l'instruction...</p>
+
+<p>Tout &eacute;tant bien r&eacute;gl&eacute;, Otto sembla s'&eacute;veiller du sommeil profond de
+l'ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit &agrave; la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Seulement, avant de quitter le poste, il avait r&eacute;ussi &agrave; lancer un
+billet &agrave; la veuve Chupin enferm&eacute;e dans le violon des femmes.</p>
+
+<p>Lors donc que Lecoq, tout haletant d'esp&eacute;rance et d'ambition, arriva
+au poste de la place d'Italie, apr&egrave;s son enqu&ecirc;te si habile &agrave; la
+<i>Poivri&egrave;re</i>, il &eacute;tait battu d'avance par des hommes qui lui &eacute;taient
+inf&eacute;rieurs comme p&eacute;n&eacute;tration, mais dont la finesse &eacute;galait la sienne.</p>
+
+<p>Le plan de Martial &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, et il devait le poursuivre avec une
+incroyable perfection de d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Mis au secret au D&eacute;p&ocirc;t, le duc de Sairmeuse se pr&eacute;parait &agrave; la visite
+du juge d'instruction, quand entra Maurice d'Escorval... Ils se
+reconnurent.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient aussi &eacute;mus l'un que l'autre, et il n'y eut point
+d'interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussit&ocirc;t apr&egrave;s le d&eacute;part
+de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas &agrave;
+la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de son ancien ennemi...</p>
+
+<p>Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller,
+Martial crut entendre une voix qui lui criait: &laquo;Tu seras sauv&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a, entre le juge et Lecoq d'un c&ocirc;t&eacute;, et le pr&eacute;venu de
+l'autre, cette lutte o&ugrave; il n'y eut point de vainqueur.</p>
+
+<p>Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le p&eacute;ril, et cependant
+il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fid&egrave;le &agrave; son
+caract&egrave;re, qui le portait &agrave; rendre quand m&ecirc;me justice &agrave; ses ennemis,
+il ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'admirer l'&eacute;tonnante p&eacute;n&eacute;tration et la
+t&eacute;nacit&eacute; de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire que si l'attitude de Martial fut merveilleuse, on
+le servit au dehors avec une admirable pr&eacute;cision.</p>
+
+<p>Toujours Lecoq fut devanc&eacute; par Otto, ce myst&eacute;rieux complice qu'il
+devinait et ne pouvait saisir. &Agrave; la Morgue comme &agrave; l'h&ocirc;tel de
+Mariembourg, pr&egrave;s de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi
+bien que pr&egrave;s de Polyte lui-m&ecirc;me, partout Lecoq arriva deux heures
+trop tard.</p>
+
+<p>Lecoq surprit la correspondance de son &eacute;nigmatique pr&eacute;venu; il en
+devina la clef si ing&eacute;nieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un
+homme qui avait devin&eacute; en lui un rival ou plut&ocirc;t un ma&icirc;tre futur le
+trahit.</p>
+
+<p>Si les d&eacute;marches du jeune policier pr&egrave;s du bijoutier et de la marquise
+d'Arlange n'eurent pas le r&eacute;sultat qu'il esp&eacute;rait, c'est que M<sup>me</sup>
+Blanche n'avait pas achet&eacute; les boucles d'oreille qu'elle portait &agrave;
+la <i>Poivri&egrave;re</i>; elle les avait &eacute;chang&eacute;es avec une de ses amies, la
+baronne de Watchau.</p>
+
+<p>Enfin, si personne &agrave; Paris ne s'aper&ccedil;ut de la disparition de Martial,
+c'est que, gr&acirc;ce &agrave; l'entente de la duchesse, de Otto et de Camille,
+personne &agrave; l'h&ocirc;tel de Sairmeuse, ne soup&ccedil;onna son absence. Pour tous
+les domestiques, le ma&icirc;tre &eacute;tait dans son appartement, souffrant, on
+lui faisait faire des tisanes, on montait son d&eacute;jeuner et son d&icirc;ner
+chaque jour.</p>
+
+<p>Le temps passait cependant, et Martial s'attendait bien &agrave; &ecirc;tre renvoy&eacute;
+devant la cour d'assises et condamn&eacute; sous le nom de Mai, lorsque
+l'occasion lui fut b&eacute;n&eacute;volement offerte de s'&eacute;vader.</p>
+
+<p>Trop fin pour ne pas &eacute;venter le pi&egrave;ge, il eut dans la voiture
+cellulaire quelques minutes d'horrible ind&eacute;cision...</p>
+
+<p>Il se hasarda, cependant, s'en remettant &agrave; sa bonne &eacute;toile...</p>
+
+<p>Et bien il fit, puisque dans la nuit m&ecirc;me, il franchissait le mur du
+jardin de son h&ocirc;tel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq,
+un mis&eacute;rable qu'il avait ramass&eacute; dans un bouge, Joseph Couturier...</p>
+
+<p>Pr&eacute;venu par M<sup>me</sup> Milner, gr&acirc;ce &agrave; la fausse man&#339;uvre de Lecoq, Otto
+attendait son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>En un clin d'&#339;il, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se
+plongea dans un bain qu'on tenait tout pr&egrave;s, et ses haillons furent
+br&ucirc;l&eacute;s...</p>
+
+<p>Et c'est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants apr&egrave;s, osa
+crier:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Mais ce n'est qu'apr&egrave;s le d&eacute;part de ces agents qu'il respira.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!... s'&eacute;cria-t-il, l'honneur est sauf!... Nous avons jou&eacute;
+Lecoq.</p>
+
+<p>Il venait de sortir du bain et avait pass&eacute; une robe de chambre, quand
+on lui apporta une lettre de la duchesse.</p>
+
+<p>Brusquement il rompit le cachet et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes sauv&eacute;, vous savez tout, je meurs. Adieu, je vous aimais...&raquo;</p>
+
+<p>En deux bonds, il fut &agrave; l'appartement de sa femme.</p>
+
+<p>La porte de la chambre &eacute;tait ferm&eacute;e, il l'enfon&ccedil;a; trop tard!...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Blanche &eacute;tait morte, comme Marie-Anne, empoisonn&eacute;e... Mais elle
+avait su se procurer un poison foudroyant, et &eacute;tendue toute habill&eacute;e
+sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait
+dormir...</p>
+
+<p>Une larme brilla dans les yeux de Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre malheureuse!... murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme
+je te pardonne, toi dont le crime a &eacute;t&eacute; si effroyablement expi&eacute; ici
+bas!</p>
+
+
+<p class="c top15">FIN DE LA DEUXI&Egrave;ME PARTIE.</p>
+
+
+<h3 class="top15"><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>&Eacute;PILOGUE</h3>
+
+<p class="c">LE PREMIER SUCC&Egrave;S</p>
+
+
+<p class="top5">Libre, dans son h&ocirc;tel, au milieu de ses gens, rentr&eacute; en possession de
+sa personnalit&eacute;, le duc de Sairmeuse s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; avec l'accent du
+triomphe:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons jou&eacute; Lecoq!</p>
+
+<p>En cela, il avait raison.</p>
+
+<p>Mais il se croyait &agrave; tout jamais hors des atteintes de ce limier au
+flair subtil, et, en cela, il avait tort.</p>
+
+<p>Le jeune policier n'&eacute;tait pas d'un temp&eacute;rament &agrave; dig&eacute;rer, les bras
+crois&eacute;s, l'humiliation d'une d&eacute;faite.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, lorsqu'il &eacute;tait entr&eacute; chez le p&egrave;re Tabaret, il commen&ccedil;ait &agrave;
+revenir du premier saisissement. Quand il quitta cet investigateur de
+tant d'exp&eacute;rience, il avait tout son courage, le plein exercice de ses
+facult&eacute;s, et il se sentait une &eacute;nergie &agrave; soulever le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... bonhomme, disait-il au p&egrave;re Absinthe, qui trottinait &agrave;
+ses c&ocirc;t&eacute;s, vous avez entendu M. Tabaret, notre ma&icirc;tre &agrave; tous? J'&eacute;tais
+dans le vrai.</p>
+
+<p>Mais le vieux policier n'avait point d'enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous aviez raison! r&eacute;pondit-il d'un ton piteux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui nous a perdus? Trois fausses man&#339;uvres. Eh bien! je
+saurai changer en victoire notre &eacute;chec d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous en &ecirc;tes bien capable... si on ne nous met pas &agrave; pied.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;flexion chagrine rappela brusquement Lecoq au juste sentiment
+de la situation pr&eacute;sente.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait pas brillante, mais elle n'&eacute;tait pas non plus si
+compromise que le disait le p&egrave;re Absinthe.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-il arriv&eacute;, en r&eacute;sum&eacute;?</p>
+
+<p>Ils avaient laiss&eacute; un pr&eacute;venu leur glisser entre les doigts... c'&eacute;tait
+f&acirc;cheux; mais ils avaient empoign&eacute; et ils ramenaient un malfaiteur des
+plus dangereux, Joseph Couturier... il y avait compensation.</p>
+
+<p>Cependant si Lecoq ne voyait pas de mise &agrave; pied a craindre, il
+tremblait qu'on ne lui refus&acirc;t les moyens de suivre cette affaire de
+la <i>Poivri&egrave;re</i>.</p>
+
+<p>Que lui r&eacute;pondrait-on, quand il affirmerait que Mai et le duc de
+Sairmeuse ne faisaient qu'un?</p>
+
+<p>On hausserait les &eacute;paules, sans doute, et on lui rirait au nez.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, pensait-il, M. Segmuller, le juge d'instruction, me
+comprendra, lui. Mais osera-t-il, sur de simples pr&eacute;somptions, aller
+de l'avant?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien peu probable, et Lecoq ne le comprenait que trop.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait, continuait-il, imaginer un pr&eacute;texte pour une descente
+de justice &agrave; l'h&ocirc;tel de Sairmeuse, on demanderait le duc, il serait
+oblig&eacute; de se montrer, et en lui on reconna&icirc;trait Mai.</p>
+
+<p>Il resta un moment sur cette id&eacute;e, puis tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais moyen! reprit-il, maladroit, pitoyable!... Ce n'est pas deux
+lapins tels que ce duc et son complice qu'on prend sans vert. Il est
+impossible qu'ils n'aient pas pr&eacute;vu une visite domiciliaire et pr&eacute;par&eacute;
+une com&eacute;die de leur fa&ccedil;on. Nous en serions pour nos frais.</p>
+
+<p>Il avait fini par parler &agrave; demi-voix, et la curiosit&eacute; ardait le p&egrave;re
+Absinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, fit-il, je ne comprends pas bien...</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, papa!... Donc, il est clair qu'il nous faudrait un
+commencement de preuve mat&eacute;rielle... Oh!... peu de chose: la preuve,
+seulement, d'une d&eacute;marche faite par quelqu'un de l'h&ocirc;tel de Sairmeuse
+pr&egrave;s d'un de nos t&eacute;moins...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, les sourcils fronc&eacute;s, la pupille dilat&eacute;e, immobile, en
+arr&ecirc;t...</p>
+
+<p>Il d&eacute;couvrait parmi toutes les circonstances de son enqu&ecirc;te, une
+circonstance qui s'ajustait &agrave; ses desseins.</p>
+
+<p>Il revoyait par la pens&eacute;e M<sup>me</sup> Milner, la propri&eacute;taire de l'h&ocirc;tel de
+Mariembourg, dans l'attitude qu'elle avait la premi&egrave;re fois qu'il
+l'avait aper&ccedil;ue.</p>
+
+<p>Oui, il la revoyait, hiss&eacute;e sur une chaise, le visage &agrave; hauteur d'une
+cage couverte d'un grand morceau de lustrine noire, r&eacute;p&eacute;tant avec
+acharnement trois ou quatre mots d'allemand &agrave; un sansonnet, qui
+s'obstinait &agrave; crier: &laquo;Camille!... o&ugrave; est Camille!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment, reprit tout haut Lecoq, si M<sup>me</sup> Milner, qui est Allemande
+et qui a un accent allemand des plus prononc&eacute;s, e&ucirc;t &eacute;lev&eacute; cet oiseau,
+il e&ucirc;t parl&eacute; l'allemand ou il e&ucirc;t eu tout au moins l'accent de sa
+ma&icirc;tresse... Donc, il lui avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; depuis peu de temps... par
+qui?</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Absinthe commen&ccedil;ait &agrave; s'impatienter.</p>
+
+<p>&mdash;S&eacute;rieusement, fit-il, que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que si quelqu'un, homme ou femme, &agrave; l'h&ocirc;tel de Sairmeuse,
+porte le nom de Camille, je tiens ma preuve mat&eacute;rielle... Allons,
+papa, en route...</p>
+
+<p>Et sans un mot d'explication, il entra&icirc;na son compagnon au pas de
+course.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; rue de Grenelle-Saint-Germain, Lecoq s'arr&ecirc;ta court devant un
+commissionnaire adoss&eacute; &agrave; la boutique d'un marchand de vins.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-il, vous allez vous rendre &agrave; l'h&ocirc;tel de Sairmeuse,
+vous demanderez Camille, et vous lui direz que son oncle l'attend
+ici...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous n'&ecirc;tes pas encore parti!</p>
+
+<p>Le commissionnaire s'&eacute;loigna. Lecoq avait arrang&eacute; sa phrase de telle
+sorte qu'elle s'appliquait indiff&eacute;remment &agrave; un homme ou &agrave; une femme.</p>
+
+<p>Les deux policiers &eacute;taient entr&eacute;s chez le marchand de vins, et le p&egrave;re
+Absinthe avait eu bien juste le temps d'avaler un petit verre, quand
+le commissionnaire reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, je n'ai pas pu parler &agrave; M<sup>lle</sup> Camille....</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... pensa Lecoq, c'est une femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;L'h&ocirc;tel est sens dessus dessous, vu que M<sup>me</sup> la duchesse est d&eacute;c&eacute;d&eacute;e
+de mort subite ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... le gredin!... s'&eacute;cria le jeune policier.</p>
+
+<p>Et, se ma&icirc;trisant, il ajouta mentalement:</p>
+
+<p>&mdash;Il aura assassin&eacute; sa femme en rentrant... mais il est pinc&eacute;.
+Maintenant j'obtiendrai l'autorisation de continuer mes recherches.</p>
+
+<p>Moins de vingt minutes apr&egrave;s, il arrivait au Palais de Justice.</p>
+
+<p>Faut-il le dire? M. Segmuller ne parut pas d&eacute;mesur&eacute;ment surpris de
+la surprenante r&eacute;v&eacute;lation de Lecoq. Cependant il &eacute;coutait avec une
+visible h&eacute;sitation l'ing&eacute;nieuse d&eacute;duction du jeune policier; ce fut la
+circonstance du sansonnet qui le d&eacute;cida.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre avez-vous devin&eacute; juste, mon cher Lecoq, dit-il, et m&ecirc;me
+l&agrave;, franchement, votre opinion est la mienne... Mais la justice, en
+une circonstance si d&eacute;licate, ne peut marcher qu'&agrave; coup s&ucirc;r... C'est &agrave;
+la police, c'est &agrave; vous de rechercher, de r&eacute;unir des preuves tellement
+accablantes que le duc de Sairmeuse ne puisse avoir seulement l'id&eacute;e
+de nier...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, mes chefs ne me permettront pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ils vous donneront toutes les permissions possibles, mon ami, quand
+je leur aurai parl&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait quelque courage de la part de M. Segmuller &agrave; agir ainsi. On
+avait tant ri, au Palais, on s'&eacute;tait tellement &eacute;gay&eacute; de cette histoire
+de soi-disant grand seigneur d&eacute;guis&eacute; en pitre, que beaucoup eussent
+sacrifi&eacute; leur conviction &agrave; la peur du ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand parlerez-vous, monsieur, demanda timidement Lecoq.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le juge ouvrait d&eacute;j&agrave; la porte de son cabinet, le jeune policier
+l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais encore, monsieur, supplia-t-il, une gr&acirc;ce &agrave; vous
+demander... vous &ecirc;tes si bon, vous &ecirc;tes le premier qui ayez foi en
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mon brave gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, je vous demanderais un mot pour M. d'Escorval...
+Oh! un mot insignifiant, lui annon&ccedil;ant par exemple l'&eacute;vasion du
+pr&eacute;venu... je porterais ce mot, et alors... Oh! ne craignez rien,
+monsieur, je serai prudent.</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... fit le juge, allons, venez!...</p>
+
+<p>Quand il sortit du bureau de son chef, Lecoq avait toutes les
+autorisations imaginables, et de plus il avait en poche un billet de
+M. Segmuller &agrave; M. d'Escorval. Sa joie &eacute;tait si grande, qu'il ne daigna
+pas remarquer les lazzis qu'il recueillit le long des couloirs de la
+Pr&eacute;fecture. Mais sur le seuil, son ennemi G&eacute;vrol, dit le G&eacute;n&eacute;ral, le
+guettait...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh!... fit-il quand passa Lecoq, il y a comme cela des malins
+qui partent pour la p&ecirc;che &agrave; la baleine, et qui ne rapportent m&ecirc;me pas
+un goujon.</p>
+
+<p>Du coup, Lecoq fut piqu&eacute;. Il se retourna brusquement, se planta en
+face du G&eacute;n&eacute;ral et le regardant bien dans le blanc des yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaut encore mieux, pronon&ccedil;a-t-il du ton d'un homme s&ucirc;r de son
+affaire, cela vaut infiniment mieux que de faciliter au dehors les
+intelligences des prisonniers.</p>
+
+<p>Surpris, G&eacute;vrol perdit presque contenance et sa rougeur seule fut un
+aveu.</p>
+
+<p>Mais Lecoq n'abusa pas. Que lui importait que le G&eacute;n&eacute;ral, ivre de
+jalousie, l'e&ucirc;t trahi! Ne tenait-il pas une &eacute;clatante revanche!</p>
+
+<p>Il n'avait pas trop d'ailleurs du reste de sa journ&eacute;e pour m&eacute;diter son
+plan de bataille et songer &agrave; ce qu'il dirait en portant le billet de
+M. Segmuller.</p>
+
+<p>Son th&egrave;me &eacute;tait bien pr&ecirc;t, quand le lendemain sur les onze heures, il
+se pr&eacute;senta chez M. d'Escorval.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est dans son cabinet avec un jeune homme, lui r&eacute;pondit le
+domestique, mais comme il ne m'a rien dit vous pouvez entrer...</p>
+
+<p>Lecoq entra, le cabinet &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>Mais dans la pi&egrave;ce voisine, dont on n'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; que par une
+porti&egrave;re de velours, on entendait des exclamations &eacute;touff&eacute;es et des
+sanglots entrem&ecirc;l&eacute;s de baisers...</p>
+
+<p>Assez embarrass&eacute; de son personnage, le jeune policier ne savait s'il
+devait rester ou se retirer, quand il aper&ccedil;ut sur le tapis une lettre
+ouverte...</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, cette lettre, toute froiss&eacute;e, contenait l'explication de
+la sc&egrave;ne d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;. M&ucirc; par un sentiment instinctif plus fort que sa
+volont&eacute;, Lecoq la ramassa. Il y &eacute;tait &eacute;crit:</p>
+
+<p>&laquo;Celui qui te remettra cette lettre est le fils de Marie-Anne, Maurice,
+ton fils... J'ai r&eacute;uni et je lui ai donn&eacute; toutes les pi&egrave;ces qui
+justifient sa naissance...</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; son &eacute;ducation que j'ai consacr&eacute; l'h&eacute;ritage de ma pauvre
+Marie-Anne. Ceux &agrave; qui je l'avais confi&eacute; ont su en faire un homme.</p>
+
+<p>&laquo;Si je te le rends, c'est que je crains pour lui les souillures de
+ma vie. Hier s'est empoisonn&eacute;e la mis&eacute;rable qui avait empoisonn&eacute; ma
+s&#339;ur... Pauvre Marie-Anne!... elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus terriblement veng&eacute;e
+si un accident qui m'est arriv&eacute; n'e&ucirc;t sauv&eacute; le duc et la duchesse de
+Sairmeuse du pi&egrave;ge o&ugrave; je les avais attir&eacute;s...</p>
+
+<p class="r"><span class="smcap">Jean Lacheneur</span>.&raquo;</p>
+
+<p>Lecoq eut comme un &eacute;blouissement.</p>
+
+<p>Maintenant, il entrevoyait le drame terrible qui s'&eacute;tait d&eacute;nou&eacute; dans
+le cabaret de la Chupin...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas &agrave; h&eacute;siter, il faut partir pour Sairmeuse, se dit-il, l&agrave;
+je saurai tout!...</p>
+
+<p>Et il se retira sans avoir parl&eacute; &agrave; M. d'Escorval. Il avait r&eacute;sist&eacute; &agrave;
+la tentation de s'emparer de la lettre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un mois, jour pour jour, apr&egrave;s la mort de M<sup>me</sup> Blanche.</p>
+
+<p>Etendu sur un divan, dans sa biblioth&egrave;que, le duc de Sairmeuse lisait,
+quand son valet de chambre Otto vint lui annoncer un commissionnaire
+charg&eacute; de lui remettre en mains propres une lettre de M. Maurice
+d'Escorval.</p>
+
+<p>D'un bond, Martial fut debout.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Et vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il entre, ce commissionnaire.</p>
+
+<p>Un gros homme, rouge de visage, de cheveux et de barbe, tout habill&eacute;
+de velours bleu blanchi par l'usage, se pr&eacute;senta tendant timidement
+une lettre.</p>
+
+<p>Martial brisa le cachet et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai sauv&eacute;, Monsieur le duc, en ne reconnaissant pas le pr&eacute;venu
+Mai. &Agrave; votre tour, aidez-moi!... Il me faut pour apr&egrave;s-demain, avant
+midi, 260,000 francs.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai assez confiance en votre honneur pour vous &eacute;crire ceci, moi!...</p>
+
+<p class="r"><span class="smcap">Maurice d'Escorval</span>.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant pr&egrave;s d'une minute, Martial resta confondu... puis, tout
+&agrave; coup, se pr&eacute;cipitant &agrave; une table, il se mit &agrave; &eacute;crire, sans
+s'apercevoir que le commissionnaire lisait par-dessus son &eacute;paule...</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur,</p>
+
+<p>&laquo;Non pas apr&egrave;s-demain, mais ce soir. Ma fortune et ma vie sont &agrave; vous.
+Je vous dois cela pour la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; que vous avez eue de vous retirer
+quand, sous les haillons de Mai, vous avez reconnu votre ancien
+ennemi, maintenant votre d&eacute;vou&eacute;,</p>
+
+<p class="r"><span class="smcap">Martial de Sairmeuse</span>.&raquo;</p>
+
+<p>Il plia cette lettre d'une main fi&eacute;vreuse, et la remettant au
+commissionnaire avec un louis:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la r&eacute;ponse, dit-il, h&acirc;tez-vous...</p>
+
+<p>Mais le commissionnaire ne bougea pas...</p>
+
+<p>Il glissa la lettre dans sa poche; puis, d'un geste violent, fit
+tomber sa barbe et ses cheveux rouges...</p>
+
+<p>&mdash;Lecoq!... s'&eacute;cria Martial, devenu plus p&acirc;le que la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Lecoq, en effet, monseigneur, r&eacute;pondit le jeune policier. Il me
+fallait une revanche, mon avenir en d&eacute;pendait... j'ai os&eacute; imiter, oh!
+bien mal, l'&eacute;criture de M. d'Escorval...</p>
+
+<p>Et comme Martial se taisait:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois d'ailleurs dire &agrave; monsieur le duc, poursuivit-il, qu'en
+remettant &agrave; la justice l'aveu &eacute;crit de sa main, de sa pr&eacute;sence &agrave; la
+<i>Poivri&egrave;re</i>, je donnerai des preuves de sa compl&egrave;te innocence.</p>
+
+<p>Et pour montrer qu'il n'ignorait rien, il ajouta:</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> la duchesse &eacute;tant morte, il ne saurait &ecirc;tre question de ce qui a
+pu se passer &agrave; la Borderie.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, en effet, une ordonnance de non-lieu &eacute;tait rendue
+par M. Segmuller en faveur du duc de Sairmeuse...</p>
+
+<p>Nomm&eacute; au poste qu'il ambitionnait, Lecoq eut le bon go&ucirc;t,&mdash;ce dut &ecirc;tre
+un calcul,&mdash;de grimer de modestie son triomphe...</p>
+
+<p>Mais le jour m&ecirc;me, il avait couru au passage des Panoramas, commander
+&agrave; Sterne un cachet portant ses armes parlantes, et la devise &agrave;
+laquelle il est rest&eacute; fid&egrave;le: <i>Semper vigilans</i>.</p>
+
+<p class="c">FIN</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Seconde Partie,
+L'honneur Du Nom, by Émile Gaboriau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ, SECONDE ***
+
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+Produced by Chuck Greif, Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
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+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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